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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:37:46 -0700 |
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Le voyage a été bon, sauf que j'ai eu grand chaud, +et que mon cousin Jean m'a taquinée presque la moitié du temps, et qu'il +m'est arrivé un grand malheur en route. + +D'abord, je me suis amusée à regarder par la portière, et c'était bien +drôle de voir les gens à leurs portes ou à leurs fenêtres, les vaches +dans les prés, les chevaux qui labouraient la terre, les oiseaux qui +s'envolaient, les petits gardeurs de moutons qui agitaient leurs bonnets +en l'air ou bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire +semblant de suivre le train! Oh! ils étaient bien vite las, je t'en +réponds. Alors ils s'arrêtaient tout essoufflés, s'essuyaient le front +et nous montraient le poing. + +C'était si amusant, que j'ai dit à maman: «Oh! maman, si le voyage +pouvait durer toujours!» Maman a souri sans rien dire; Jean a haussé les +épaules, et je me suis remise à la portière. + +Alors sais-tu ce que j'ai vu? + +Nous étions sur une hauteur, on voyait les maisons et les personnes tout +en bas; dans le jardin d'une des maisons, deux garçons s'amusaient à +traîner une petite fille dans une voiture à quatre roues. Voilà un des +garçons qui se retourne en riant, lève la corde aussi haut qu'il peut, +et fait chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont méchants +et mal élevés, les garçons! Comme nous allions très vite, des arbres +m'ont caché le jardin; mais je suis sûre que la pauvre petite fille +s'est fait grand mal. + +Jean a tout de suite pris le parti des garçons; il a prétendu que la +petite fille était probablement quelque mauvaise peste qui avait dit +quelque chose de désagréable à ses frères, et qu'ils avaient bien fait +de la faire chavirer pour la punir. + +Je lui ai tourné le dos et je suis revenue à la portière. Mais bientôt +je me suis aperçue que c'était toujours la même chose et que cela +devenait un peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes. + +Maman me dit: «Finette, tu bâilles, tu dois avoir faim; je te permets de +faire la dînette avec ta poupée.» + +Alors j'ai fait la dînette avec ma poupée: mais tu penses bien que je +l'ai enveloppée jusqu'au cou dans mon mouchoir, à cause des miettes de +pain et des petits morceaux de chocolat qui auraient pu tomber sur ce +joli cache-poussière que nous lui avons fabriqué à nous deux. + +[Illustration: Deux garçons traînaient une petite fille.] + +Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais rien fait. Aussi +j'étais bien sûre qu'il se moquerait d'elle, et cela n'a pas manqué. Il +m'a demandé à quoi servent les cache-poussière, si les personnes sont +obligées de s'envelopper de la tête aux pieds dans un mouchoir, à cause +de quelques méchantes miettes de pain. + +Je ne lui ai pas seulement répondu. Et, comme je voyais bien que ma +poupée avait envie de dormir, je l'ai couchée dans mon petit panier. +Je ne sais pas si c'est d'avoir couché ma fille qui m'a donné envie +de dormir aussi, mais je me suis allongée dans mon coin et je me suis +endormie. + +C'est pendant que je dormais que le grand malheur est arrivé. + +En me réveillant, longtemps après, j'ai pensé que ma fille devait être +éveillée aussi. J'ai ouvert tout doucement le panier. Les cahots avaient +jeté Lili tout d'un côté; quand je l'ai tirée du panier, j'ai poussé un +grand cri et je me suis mise à pleurer. Figure-toi que le côté droit +de la figure de Lili était barbouillé d'encre bleue, et son bras droit +aussi, et tout le côté droit de son joli costume. + +Quand maman avait fait les malles, j'avais oublié de lui donner la +bouteille d'encre bleue que j'avais achetée pour t'écrire. Je ne m'en +suis aperçue qu'au dernier moment, et alors, sans rien dire, je l'ai +mise dans le panier de Lili. La bouteille s'était débouchée pendant que +je dormais, et ma pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue. + +Jean n'a pas osé se moquer de moi, parce que j'avais beaucoup, beaucoup +de chagrin; il est taquin, mais il n'est pas méchant. Maman m'a consolée +en me disant que, comme la tête, les bras et les mains de Lili sont +en porcelaine, on pourra enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le +cache-poussière est perdu, et le joli costume de plage aussi! + +Maman ne m'a pas grondée d'avoir mis la bouteille d'encre bleue dans mon +panier; mais je sais bien tout de même que c'est ma faute si le malheur +est arrivé; car j'aurais dû songer plus tôt à la bouteille, au lieu de +jouer tout le temps à la poupée pendant que maman faisait les malles +et me répétait toujours: «Finette, tu n'oublies rien? Si tu as oublié +quelque chose, il est encore temps.» + +[Illustration: Les canards l'ont bien passé, tire, lire, lire.] + +Quand j'ai vu que j'avais oublié la bouteille, j'aurais dû la laisser à +la maison ou demander à maman de la mettre quelque part où elle n'aurait +pas causé de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! Au lieu de cela, +j'ai fait une grosse sottise et causé un grand malheur. Songe que la +pauvre Lili n'a plus rien à mettre! + +Pour me consoler, Jean m'a expliqué que nous étions en Normandie, et m'a +montré les clos pleins de pommiers, les pâtures avec de belles vaches et +les petites rivières qui courent à la mer, des coqs et des poules sur +des fumiers, des canards sur des rivières et de petites hêtes qui +sautaient à travers les haies: Jean me disait que c'étaient des lapins; +mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. Toutes ces jolies +choses n'empêchaient pas les costumes de Lili d'être perdus. Et moi +qui m'étais fait une si grande fête de montrer Lili aux autres petites +filles! + +Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant Jean a fini par me +faire rire. Le chemin traversait des herbages. Tout d'un coup, nous +voyons un homme, une jeune fille et un petit garçon qui traversaient un +pont de bois, pour s'en aller dans les prés, faner le foin coupé. Ils +avaient un toutou derrière eux. + +Jean s'est mis à chanter: _Les canards l'ont bien passé, tire, lire, +lire_. Cela ressemblait si bien à ce que nous avions vu chez Robert +Houdin, que je n'ai pas pu m'empêcher de rire. + +Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repensé tout de suite à la +pauvre Lili. C'est ce malheur-là qui est cause que je t'écris avec de +l'encre noire et non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais +promis. Je t'aime bien tout de même et je t'embrasse comme je t'aime. + +Ta petite amie, + +FINETTE. + + + +Houlgate, 8 Juillet, 1885. + +Ma Michette, mon Michon chéri, je t'ai promis de te dire ce que c'est +que la mer, et je vais te le dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne +peut pas dire le contraire. Mais, quand on est tout près de l'eau sur le +sable, on pense en soi-même: Ce n'est pas si grand qu'on me l'avait dit. +Mais on garde ça pour soi, parce qu'il y a toujours là des gens pour se +moquer de vous quand vous faites des réflexions tout haut. J'ai bien +fait de me taire, car mon cousin Jean ne se serait pas gêné pour me dire +que je n'y entendais rien. + +Le 4 juillet, dans l'après-midi, nous sommes montés sur des hauteurs; +plus nous montions, plus nous voyions loin, et plus la mer paraissait +grande. Je n'ai encore rien dit. + +Mais, à mesure que nous montions, le fin bord de la mer, là -bas, du côté +où elle touche au ciel, avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela, +je n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: «Petite oie, c'est +l'effet de la perspective!» + +Alors je lui ai demandé ce que c'est que la perspective; il m'a répondu +que j'étais trop petite pour comprendre l'explication de ce mot-là . +Veux-tu que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait pas +plus que moi ce que cela veut dire; sans cela il m'aurait donné des +explications pour se faire valoir. Les garçons ont grand tort de se +croire plus que les filles! + +Je te dirai que l'eau de la mer est salée, avec un goût amer. Je le +sais, parce que j'en ai avalé plus d'une gorgée à mon premier bain. +Sais-tu ce que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, c'est +un homme à figure rasée, qui a l'air d'avoir mariné dans l'eau de mer. +Il a une bonne figure, mais il ne faut pas se fier à cela. Il vous prend +dans ses bras, et il vous plonge en pleine eau. Vous avez beau prier, +supplier, vous débattre, rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux +fois, trois fois dans la mer, et puis après il vous rend à votre maman. + +Comme c'est par ordre du médecin que l'homme me plonge dans la mer, +maman donne raison au baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas +faire rire à mes dépens les autres personnes qui sont là , je ne crie +plus, je ne me débats plus. Quand l'homme dit: «Allons-y!» je ferme les +yeux et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut croire que je +ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours quelques gorgées de cette +eau salée et amère. + +J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le sable, mais je n'aime +pas la mer pour être fourrée dedans trois fois de suite. Voilà ce que +c'est que la mer. + +Ah! il y a encore quelque chose que j'allais oublier. Il y a des heures +où la mer se retire si loin, si loin, qu'on ne la voit presque plus; +alors les gens du pays disent que la _marée_ est _basse_. A d'autres +heures, elle revient couvrir le sable, et l'on dit que la _marée_ est +_haute_. + +[Illustration: Jean s'en va pêcher des crevettes.] + +A marée basse, Jean s'en va pêcher des crevettes avec d'autres garçons +de son âge. Tu sais ce que c'est que des crevettes, mais tu ne les +as vues que cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on les +aperçoit à peine dans l'eau. + +[Illustration: Il y a des petits garçons qui lancent des bateaux.] + +Et puis il y a des petits garçons qui lancent des bateaux sur les +flaques d'eau que la marée a laissées après elle. J'ai remarqué un de +ces petits garçons, qui a une grosse tête, une figure renfrognée et un +caractère grognon. + +Jean m'a dit que si ce petit garçon était maussade, c'est parce qu'il a +une grosse tête, et il m'a fait croire que tous les petits garçons qui +ont une grosse tête sont grognons. Quand j'en ai parlé à maman, elle +m'a dit que Jean s'était encore moqué de moi. Elle connaît des petits +garçons qui sont grognons avec une tête menue, et d'autres qui sont très +gentils avec de grosses têtes. C'est bon à savoir, et je te le dis pour +que tu ne te laisses pas attraper. + +[Illustration: Ils ont transporté dans leurs brouettes des broussailles.] + +C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la plage. Tu vois que, si +je te dis ses défauts, je te dis aussi ses qualités; hier il a pris à +part, dans un coin, tous ses petits camarades, et il leur a donné l'idée +de faire un feu de joie sur la plage, le soir, à marée basse. Toute la +journée, ils ont transporté dans leurs brouettes du foin, de la paille, +des broussailles et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu au +bûcher. C'était très joli, et tout le monde se promenait autour, même +les grandes personnes. + +Les garçons commençaient à danser des rondes autour du feu, et les plus +hardis parlaient de sauter par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui +a dispersé tout le monde. + + + +10 juillet 1885. + +Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute la journée et toute +la nuit d'après. Il pleut encore au moment où je t'écris. C'est ennuyeux +partout, la pluie, mais surtout à la mer. On ne voit dehors que les gens +du pays et quelques baigneurs enragés; toutes les dames restent dans +leurs logements ou vont faire de la musique au casino. + +On ne voit dehors qu'une Anglaise de quatorze ou quinze ans. Il paraît +que les petites Anglaises font tout au rebours de nous autres; par +exemple, elles se promènent sans leur bonne et sans leur maman, et elles +sortent par tous les temps. + +[Illustration: Un grand parapluie à la main.] + +Je vois la nôtre par la fenêtre; elle fait les cent pas toute seule, +chaussée de grosses bottines, un grand parapluie à la main, et les +cheveux au vent. Jean prétend que tous les Anglais font exprès de se +promener à la pluie, et que c'est pour cela qu'ils ont tous les cheveux +rouges. Mais je commence à me défier de Jean, et je l'ai bien attrapé en +lui disant que j'ai vu à Paris beaucoup d'Anglais qui n'avaient pas les +cheveux rouges. + +Figure-toi qu'elle se promène toujours! Maman, qui a trouvé ici des +personnes de connaissance, a appris que ce n'est pas pour faire de +l'effet que la petite Anglaise se promène à la pluie. Son médecin lui a +ordonné de se promener deux heures, par tous les temps. Quand maman m'a +dit cela, il y a deux minutes, je n'ai pas pu m'empêcher de rougir parce +que je l'avais suppliée de ne pas me faire fourrer dans l'eau par la +pluie. + +Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? Je dirai à maman de +me faire prendre mon bain tout de même. J'espère qu'elle sera contente +de moi. + +Je te regrette tout le long du jour, ma chère Michette; mais je te +regrette doublement par la pluie. Ah! si tu étais ici, nous ferions de +bonnes causettes, comme à Paris, et nous ne nous apercevrions seulement +pas qu'il pleut. + + + +11 juillet 1885. + +Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. J'ai demandé à maman de +m'envoyer au bain avec Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a +tenu à venir elle-même. Elle a pensé que cela me donnerait du courage, +et elle a eu raison. Oui, cela me donnait du courage de la voir me +sourire sous son parapluie. Je tremblais malgré moi, mais j'avais le +coeur content. Le baigneur s'est mis à rire et m'a dit: «Ma petite +demoiselle, vous faites comme Gribouille, qui se mettait à l'eau pour +n'être point mouillé par la pluie». J'ai ri aussi, et puis il m'a +plongée trois fois dans la vague, et puis c'était fini, et j'avais envie +de danser. Maman m'a promis d'écrire à papa que je m'étais conduite +comme une bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider à coudre +le nouveau costume de Lili. + +[Illustration: Des lapins vivants!] + +Pour me désennuyer, elle m'a menée après déjeuner à une espèce de +ferme qui est à deux pas de notre chalet; dans cette promenade, tout +m'amusait, même de patauger, même de recevoir des ondées dans le cou. +Maman m'a dit que, quand on avait le coeur content, on voyait toujours +le bon côté des choses. Je tâcherai d'avoir le coeur content le plus +souvent possible. + +A la ferme, dans une espèce de grange, il y avait des lapins, mais, tu +sais, Michon chéri, des lapins vivants! Ah! des lapins comme ceux que +nous avons vus souvent à la devanture des fruitiers, pendus la tête en +bas, ou bien des lapins vivants, ce n'est pas du tout la même chose. Oh! +si tu avais été là avec moi pour les voir sauter, s'asseoir pour friser +leur moustache, faire aller leurs oreilles, et me regarder d'un air +éveillé! D'abord ils avaient un peu peur de moi, mais la fermière m'a +dit: «Donnez-leur des carottes, mademoiselle, et vous verrez». Elle m'a +montré un panier où il y avait des carottes, et j'en ai donné à mes +petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant mes petits +amis. Crois-moi, Michette, quand tu rencontreras des lapins, donne-leur +des carottes, et tu verras! + +Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon Michon chéri, je n'aimerai +jamais personne plus que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur. + +Ta petite amie, + +Finette. + + + + +II + +LA FAUTE DE NONO + + +I + +C'était, en cette belle terre classique de Sicile, un de ces coins +charmants que Théocrite aimait à contempler et à dépeindre dans ses +idylles. + +Depuis la pointe du jour, la vendange occupait tous les bras et +réjouissait tous les coeurs. + +Le père de famille, semblable, dans sa robuste élégance, à quelque +dieu rustique de l'ancienne Grèce, après avoir distribué la tâche aux +vendangeurs et aux vendangeuses, avait mis lui-même la main à l'oeuvre +pour donner le bon exemple. + +Il avait ri et il avait chanté, parce que la joie de vivre était en lui; +car les grappes étaient nombreuses et lourdes, et il voyait le pain de +l'année assuré pour tous les siens. + +Il avait ri et il avait chanté, parce que le ciel était sans nuages; +parce que l'odeur du raisin écrasé, qui planait dans l'air, ajoutait +en son âme quelque chose à l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants +étaient gais, alertes et bien portants, comme de jeunes faunes; parce +que la compagne de sa vie était la matrone la plus belle et la plus sage +de la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour deux. + +Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour deux; car lui, Maso, en +dépit de son faux air de dieu antique, en dépit de sa force, en dépit de +sa barbe, n'était qu'un grand enfant. + + +II + +Après avoir vaillamment peiné, en bon père de famille, pendant toute la +première partie du jour, Maso ôta son rustique chapeau de paille, essuya +de son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: «Mes enfants, je +crois que c'est assez pour une fois! Allons voir si la maîtresse a pensé +à nous. Qui m'aime me suive!» + +Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'à l'endroit où la +maîtresse avait préparé le repas des vendangeurs. C'était un repas +frugal, mais il avait été apprêté avec tant de soin et de propreté, +le travail avait si bien aiguisé l'appétit des travailleurs, que les +convives le savourèrent comme si c'eût été un festin de nectar et +d'ambroisie. + +Le repas terminé, les vendangeurs se séparèrent, et chacun d'eux chercha +un bon petit coin à l'ombre pour y faire la sieste. + +Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa femme à part et lui +demanda ce qu'elle avait fait de Nino. + +Nino était le dernier-né de la famille, et par conséquent le Benjamin. + +Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans une corbeille, à l'ombre. +Maso pensa en lui-même que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour +dormir, mais il eut la sagesse de garder cette réflexion pour lui. +Alors, prenant son parti en brave, il se donna le plaisir de regarder +dormir Nino. Mais, en vérité, c'était un plaisir bien fade, comparé à +celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner pour le faire jaser, +de se laisser tirer la barbe et les cheveux, ou même de se laisser +égratigner les mains et la figure par ses griffes de chat. + +La mère, ayant quelques ordres à donner et quelques soins à prendre, +laissa ses deux enfants ensemble, le grand et le petit, non sans dire au +grand: «Et surtout ne le réveille pas!» + + +III + +«Comme elle me connaît bien!» se dit Maso, émerveillé de la perspicacité +de sa femme. Comment avait-elle pu deviner qu'il avait conçu l'idée de +réveiller son petit camarade de jeux? Car cette idée, il l'avait conçue +un moment. Désormais il fallait y renoncer. + +Cependant Nino semblait faire exprès de dormir plus longtemps que +d'habitude. La patience de Maso était à bout. Et, pour résister à la +tentation de le réveiller, Maso fut obligé de s'en aller. Mais il ne +s'en alla pas bien loin, voulant être à portée d'entendre le premier +gazouillement du chéri, quand il se réveillerait. + +Adossé contre une barrière rustique, les bras croisés sur sa poitrine +nue, le bon Maso s'endormit tout debout, comme une sentinelle +négligente, ayant à ses côtés son grand chien qui dormait comme son +maître. + +Tout à coup il sembla à Maso que son chien se frottait contre lui, et +qu'en même temps quelqu'un tirait son chapeau. + +Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand éclat de rire en +voyant Nino qui le regardait d'un air surpris, et qui s'efforçait de lui +prendre son chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de risettes. + +Les éclats de rire de Maso étaient toujours formidables, mais celui-là +était si inattendu que Nino se rejeta sur sa mère et se cacha la figure +contre son épaule. + + +IV + +Après le premier mouvement de terreur enfantine, il se tourna de nouveau +vers son père, et, comme son père lui tendait les bras, il lui tendit +les bras de son côté. + +La paix était faite; mais la paix ne se fait jamais sans que le vaincu +accepte les conditions du vainqueur. Le vaincu, c'était Maso. Les +vainqueurs, c'étaient la mère et le petit garçon. + +La mère, avant de livrer son précieux fardeau aux mains robustes et +hâlées qui se tendaient vers lui, dit à son mari d'un petit air moqueur +qui lui allait bien: «Surtout ne l'écrase pas, et ne le laisse pas +tomber. + +--Bon, c'est convenu», répondit le dieu antique du ton le plus bénévole. + +Et alors seulement il put prendre possession du second vainqueur. + +Le second vainqueur s'attaqua à la barbe, aux lèvres, aux yeux, aux +sourcils du vaincu, et revint finalement à son chapeau. + +Le vainqueur était si agressif et si téméraire, le vaincu si patient et +si heureux d'être malmené et maltraité, que le grand chien en poussait +de petits cris de tendresse, et frottait sa tête contre la jambe du +vaincu, les yeux fixés sur le vainqueur, pour bien montrer qu'il entrait +dans l'esprit de la chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie. + +En ce moment, deux personnages nouveaux entrèrent en scène: Stella, la +soeur aînée, qui avait sept ans, et Nono, le frère cadet, qui en avait +trois. + +Tous deux étaient couronnés de pampres, en l'honneur des vendanges. + +Ni le grand chien, ni le père, ni le petit Nino ne s'aperçurent de leur +arrivée; mais les mères de famille ont l'oeil à tout, même dans les +moments les plus pathétiques, et la mère de famille s'aperçut tout de +suite que la bonne harmonie ne régnait pas entre Nono et Stella. + + +V + +«Mon père! s'écria Stella d'un ton tragique. + +--Chuc! chuc! chuc!» répondit le père, non pas à Stella, mais à Nino, +qui accaparait toute son attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour +l'exciter à rire. + +«Mère! dit Stella d'un ton non moins tragique. + +--Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa mère. + +--Il faut gronder Nono, répondit Stella. + +--Gronder Nono! s'écria le père, qui avait entendu les derniers mots. +Gronder Nono! et pourquoi donc? + +--Il a fait une chose défendue! répliqua Stella avec un sérieux tout à +fait bouffon. + +--Il a fait une chose défendue! reprit le père en se débattant de son +mieux contre Nino, qui cherchait à lui fourrer son petit poing dans la +bouche. + +--Oui, père, une chose défendue. Au lieu de cueillir des grappes, il a +cassé la branche tout entière. Vois plutôt!» + +Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette relevée deux +grosses grappes et la branche tout entière, qui traînait derrière lui. + +«Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la branche des grappes pour +l'année prochaine; on ne les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a +dit le jour où j'avais cassé une branche. + +--La belle affaire! s'écria le père de famille en haussant les épaules; +je ne veux pas qu'on se querelle un jour comme celui-ci. Venez tous les +deux embrasser votre petit frère; après cela allez-vous-en jouer, et ne +nous ennuyez plus de vos querelles.» + + +VI + +Les deux enfants embrassèrent leur petit frère, et s'en allèrent jouer +chacun de son côté, emportant dans leurs petites cervelles chacun une +idée fausse. + +Nono était persuadé que désormais, avec l'approbation paternelle, il +pouvait traiter la vigne comme bon lui semblerait. + +Quant à Stella, elle se dit que la justice était un vain mot, puisque +l'on permettait à Nono ce qu'on lui avait formellement interdit à +elle-même. + +Ces idées auraient fermenté dans les deux petites têtes comme le vin +nouveau dans la cuve, si la mère de famille, avant la fin du jour, ne +s'était arrangée pour prendre chacun de ses enfants en particulier, et +pour leur faire voir la vérité. + +Stella, adroitement interrogée, dut convenir que le pauvre Nono n'avait +péché ni par malice ni par désobéissance, puisqu'il avait cassé la +branche sans qu'on lui eût défendu de la casser ni expliqué pourquoi il +ne fallait pas la casser. Il avait si peu conscience d'avoir commis +un crime, que, quand Stella l'avait si vertement tancé, il apportait +triomphalement la branche à sa maman pour lui faire plaisir. Stella dut +reconnaître que la justice n'est pas un vain mot. + +A Nono, la jeune mère se contenta de dire ce qui peut entrer dans +l'intelligence d'un enfant de trois ans. Sans lui charger l'esprit de la +théorie des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un tout petit +enfant ne doit toucher à rien sans avoir demandé conseil à son papa ou à +sa maman. C'est une règle dont l'application ne demande point de grands +efforts d'intelligence. + +«Nono a compris», répondit le jeune délinquant. + +Le père n'eut point connaissance des exploits de sa petite femme; mais, +d'une manière générale, il continua à en être très fier, parce qu'elle +«avait de la cervelle pour deux». + + + + +III + +CHARLES KLIPMANN + + +J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils ont en tête une +découverte importante, n'ont plus aucune idée de ce qui se passe autour +d'eux. M. Klipmann était un grand chimiste, et il ne savait jamais ce +qui se passait dans sa maison, toute son attention étant concentrée sur +ses cornues, sur ses alambics et sur ses petites fioles. + +Comme il n'était pas riche, il n'avait qu'une seule domestique, la +vieille Françoise. La vieille Françoise passait sa vie à se désespérer, +parce-que Monsieur tachait et déchirait ses vêtements, sans s'en +apercevoir, mettait tout le ménage en désordre pour trouver un objet +qu'il tenait à la main, enfilait ses bas à l'envers, en songeant à autre +chose, sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se douter de ce +qu'il mangeait, s'étranglait en méditant des problèmes, et, à toutes +les observations, répondait d'un air ahuri: «Eh oui! comment donc! +certainement!» + +M. Klipmann avait, quelque part, un frère, qui était demeuré veuf avec +un petit garçon. Ce frère mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa +habiller décemment par Françoise, alla enterrer ce frère qui était mort +sans laisser un sou, prit le petit garçon par la main et l'emmena chez +lui. + +«Voilà un petit garçon, dit-il à Françoise, c'est mon neveu, vous savez, +oui, certainement! Je..., je l'adopte. + +--Monsieur fait bien», répondit la vieille bonne, très émue à la vue de +ce pauvre petit orphelin de quatre ans. + +L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air d'un petit chat sauvage, +il se laissa embrasser en rechignant; mais la bonne Françoise était trop +émue de son malheur pour lui en vouloir de ses mauvaises manières. + +«Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement il faudra.... + +--Prendre soin de lui, reprit Françoise, qui était habituée depuis +longtemps à achever les phrases que son maître laissait toujours +inachevées. + +--Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est bien cela, prendre soin +de lui,... et puis lui faire comprendre, une bonne fois pour toutes.... +(ici le petit garçon regarda son oncle d'un air méfiant), une bonne fois +pour toutes, qu'il ne doit jamais entrer dans le laboratoire, mais que +tout le reste de la maison est à lui.» (Ici le petit garçon sourit. +Il était laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire réellement +agréable.) + +«Jamais dans le laboratoire!» reprit M. Klipmann en levant l'index de +la main droite. Le petit Charles fit un signe de tête. «Le reste de la +maison est à toi.» Cette fois Charles fit deux signes de tête au lieu +d'un. + +«Le reste va tout seul», ajouta M. Klipmann en poussant un soupir +de soulagement. Comme il se sauvait, impatient de retourner à ses +expériences et à ses manipulations, Françoise lui dit: «Monsieur +n'oubliera pas d'ôter ses habits propres pour aller faire ses +cuisineries!» + +Monsieur fit signe que c'était une chose entendue; ce qui ne l'empêcha +pas d'aller tout droit au laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il +se mit à considérer d'abord, puis à secouer ensuite, toujours en costume +de cérémonie, le chapeau sur la tête. + +Sous prétexte de montrer au petit Charles l'endroit où il ne devait +jamais mettre les pieds, Françoise s'en alla tout droit au laboratoire, +tenant toujours le petit garçon par la main. + +«Là , dit-elle, maintenant que Monsieur a bien regardé sa petite +bouteille, il va aller changer de vêtements. + +--Ça a réussi, répondit M. Klipmann en lui montrant la petite fiole. + +--J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Françoise avec complaisance. +Les vieux effets de Monsieur sont tout prêts sur le lit.» + +M. Klipmann comprit qu'il fallait obéir. Après avoir jeté un dernier +regard de satisfaction sur sa fiole, il obéit sans résistance. + +Tout le temps qu'avait duré cette scène, le petit Charles avait jeté +des regards pleins de sagacité et de pénétration tantôt sur la vieille +bonne, tantôt sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence d'enfant +de quatre ans, il comprit vaguement que l'oncle Klipmann était un +enfant comme lui, seulement plus grand et plus vieux, et que c'était à +Françoise qu'il fallait obéir. + +Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le laboratoire, il n'y entra +jamais, ce que Française trouva bien beau de sa part, sans le lui dire. +Mais, n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison de la cave au +grenier, il passa toute sa petite enfance à l'explorer, au grand +détriment de ses vêtements, car il était souple et hardi, et grimpait +partout, même sur le toit. + +Un jour, Françoise était dans le petit jardin, occupée à tricoter, tout +en surveillant sa cuisine du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle, +l'ombre de la maison se dessinait; tout à coup Françoise remarqua comme +un mouvement du côté de la cheminée. Elle crut d'abord reconnaître +l'ombre du vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas être si gros +que cela. Elle leva les yeux et fut saisie d'horreur et d'effroi en +voyant le petit Charles debout contre la cheminée, examinant avec un +profond intérêt le chapeau de tôle, que le moindre vent faisait tourner +dans toutes les directions. + +Françoise, qui était une femme très prudente, ne cria pas après lui, de +peur de l'effrayer et de lui faire faire un faux pas; mais, quand il fut +descendu de son observatoire, elle le gronda bien fort et voulut +lui faire promettre de ne jamais remonter là -haut. Charles refusa +obstinément de promettre: il tenait absolument à savoir pourquoi le +chapeau de tôle tournait. A cette époque-là , Charles avait près de six +ans. + +Françoise voulut savoir comment il avait pu arriver à la lucarne, qui +était ce que l'on appelle une fenêtre à tabatière. Elle monta donc au +grenier et demeura stupéfaite en voyant une espèce de machine, moitié +échelle, moitié escabeau, que Charles avait construite avec beaucoup de +patience et d'industrie à l'aide d'une scie, d'un marteau, de quelques +clous et de beaucoup de ficelle. Dans la construction de cette machine +entraient quelques débris de planches, un manche à balai, les trois +tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un fauteuil, tout cela +dépecé à la scie par l'industrieux Charles. + +Françoise pria M. Klipmann de monter pour examiner cela. Le chimiste +ne s'indigna pas de voir ses meubles en pièces. Tout ce qu'il trouva à +dire, c'est que ce petit garçon était adroit comme un singe. + +«Il est temps, riposta Françoise, que ce petit garçon aille à l'école, +pour apprendre quelque chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa +cervelle que de ses mains. + +--Oui, oui, répondit M. Klipmann, il est temps.» + +Et Charles fut envoyé à l'école. Il apprenait bien, et vite. Trop vite +même, au grand détriment du mobilier de la classe. Comme il avait +toujours terminé son travail bien longtemps avant les autres, il +employait ses loisirs à graver son nom sur les tables et sur les bancs, +à creuser des trous pour placer ses coudes plus à l'aise, à tracer de +profondes rigoles pour y faire couler de l'encre. + +Quand la table fut tailladée à jour, il songea à enlever les vis qui +la retenaient au pied massif. Ce n'était pas avec l'intention de faire +tomber la table, pour causer du désordre, c'était pour savoir la raison +des choses, car il remettait toujours les vis après les avoir enlevées. +Quand il sut ce qu'il voulait savoir, il commença à apporter en classe +des morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait avec un +canif. + +«Il ne peut pas s'empêcher de tailler quelque chose», disait le maître +d'école à Françoise. + +Françoise le savait bien, et les vieux fauteuils du grenier le savaient +bien aussi, car c'était à même les bras et les pieds de ces vieux débris +qu'il prenait ses provisions de bois à l'aide d'une scie mystérieuse, +sur laquelle Françoise ne put jamais mettre la main. + +Un certain jeudi, jour de congé et de loisir, il mit le comble à ses +méfaits domestiques. Il s'était introduit dans le cabinet de son oncle, +et cela sans scrupule et sans remords, puisque la «maison était à lui». +En furetant, selon son habitude, il découvrit un cornet de papier +contenant des clous en quantité, puis un ciseau, puis une vrille, +puis un marteau. Quelles richesses! Et à quoi les employer? Les +yeux brillants, les narines frémissantes, il regarda autour de lui. +Qu'avait-il besoin de chercher si loin? Là , sous ses yeux, sous sa main, +il y avait un énorme coffre en bois. + +Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et enleva de très beaux +morceaux. Fatigué du ciseau, il joua de la vrille. Fatigué de la vrille, +il enfonça des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il bien encore? +Ses yeux tombèrent sur le chapeau du chimiste, le chapeau numéro un, +s'il vous plaît. Pourquoi aussi ce chapeau se prélassait-il sur le +coffre, à portée de la main, au lieu d'être accroché dans la garde-robe? +Oui, pourquoi? Possédé par son démon familier, Charles se dit que ce +serait bien drôle d'enfoncer des clous dans un chapeau. Cette opération +présentait certainement quelque difficulté, à cause du peu de +consistance de l'objet. Raison de plus pour essayer. Les vrais +chercheurs sont toujours piqués au jeu par les difficultés d'une +entreprise. Tout d'abord le chapeau se défendit à sa manière en se +dérobant sous les coups. Première difficulté à vaincre. Charles en +triompha en fixant le rebord du chapeau au bois du coffre à l'aide d'un +clou solidement enfoncé. Ensuite il planta des clous sur les côtés. La +paroi cédait sous l'effort; mais, à force d'essayer, Charles en arriva à +ses fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le fond cédait, puis +revenait à sa disposition première, avec de petites détonations sourdes. +Il s'agissait de saisir le bon moment, et Charles, à force d'adresse et +de patience, le saisissait presque toujours. Le milieu du rond était +l'endroit le plus difficile, étant le moins résistant; Charles y +appliquait son clou, quand la porte s'ouvrit. + +La personne qui l'avait ouverte demeura stupéfaite sur le seuil; quant à +Charles, tout entier à son oeuvre, il n'avait rien entendu. + +L'oncle Klipmann, car c'était lui, avait terminé la veille au soir +une série d'expériences qui l'avaient enfin amené à une découverte +importante: il avait employé une partie de sa matinée à contrôler le +résultat de ses expériences, afin d'être bien sûr de ne s'être pas +trompé. + +Il avait peu dormi la nuit précédente: la joie l'avait tenu éveillé +pendant les premières heures. Puis c'était le remords qui lui avait tenu +les yeux grands ouverts. Maintenant que ses recherches avaient abouti, +et qu'il rentrait, pour quelque temps du moins, dans la vie réelle, dans +la vie de tout le monde, il se demandait comment il avait pu négliger à +ce point le fils de son frère. Les méfaits de cet enfant, qui étaient +tous du même genre, lui revinrent à la mémoire, et il se dit: «Un cours +d'eau qui n'est point endigué peut gâter tout un pays; il s'agit de lui +creuser un canal, et alors ce cours d'eau devient utile, de nuisible +qu'il était. Jusqu'ici, je le vois bien à présent, la vie de mon petit +neveu a été comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer sans cesse à +occuper ses doigts, c'est peut-être une vocation qui s'ignore et qui se +cherche. Il s'agirait d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un +canal. + +L'enfant a peut-être, sans le savoir, le goût de la mécanique. Assez de +chimères pour le moment; dès demain je ferai des expériences pour aider +ce pauvre enfant à découvrir ce qu'il cherche.» + +Le lendemain matin, l'habitude et aussi le désir de se confirmer dans la +certitude d'avoir réussi le menèrent tout droit à son laboratoire. Mais +il n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitôt qu'il en fut sorti, +il parcourut la maison pour chercher Charles et pour savoir où il en +était. + +Il en était à planter des clous dans le chapeau numéro un. + +Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla en philosophe le petit +garçon qui devait être désormais le sujet de ses expériences. L'adresse +de l'enfant, sa dextérité, son attention profonde confirmèrent le +chimiste dans ses idées et dans ses intentions. + +Le clou du centre, le plus difficile de tous, une fois bien et dûment +enfoncé, Charles poussa un soupir de soulagement, passa le dos de sa +main sur son front et regarda autour de lui. + +Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la personne de l'oncle +Klipmann. Quoique l'oncle Klipmann n'eût point l'air d'un croquemitaine, +Charles tressaillit et s'écria, en laissant tomber son marteau: + +«Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait là ? + +--L'as-tu fait par méchanceté et pour m'être désagréable? demanda +l'oncle Klipmann. + +--Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais pas comment tout cela m'est +venu en tête. Je vous jure que.... + +--Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann. Maintenant convenons +entre nous que ce coffre aurait meilleur air si tu y avais fait moins +de trous et enfoncé moins de clous. Convenons que, s'il te fallait +absolument enfoncer des clous dans un chapeau, tu aurais mieux fait +de choisir le numéro deux: et puis, n'en parlons plus; seulement, +promets-moi de te mieux surveiller à l'avenir. + +--Oh! mon oncle, je vous le promets. + +-Je sais que tu tiens toujours tes promesses. Assez sur ce sujet. + +--Pardonnez-moi, mon oncle. + +--Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est que je vais t'emmener +faire un petit tour de promenade avec moi. Dis à Françoise de te refaire +ta toilette. En l'attendant, je vais....» + +Il allait dire: «Je vais donner un coup de brosse au chapeau numéro +deux». Mais il jugea inutile d'ajouter à la confusion de Charles, et il +s'en alla en se disant à lui-même: «Occupons-nous maintenant de creuser +ce canal». + +Une demi-heure après, l'oncle et le neveu s'en allaient les meilleurs +amis du monde. Quand il n'était pas enseveli dans ses recherches, +l'oncle Klipmann était un homme très fin et très adroit. Il se mit à +parler avec Charles de toutes sortes de sujets, et, au fur et à mesure, +notait avec soin ses réponses, sans en avoir l'air. + +Quand ils furent devant la boutique de l'horloger Brisson, l'oncle +tourna le bec-de-cane de la porte et entra, suivi de son neveu. Brisson +connaissait bien l'oncle Klipmann, qui était un de ses clients; il +connaissait bien aussi le neveu de l'oncle Klipmann, car il le voyait +souvent s'arrêter devant la boutique pour le regarder travailler. + +L'oncle Klipmann expliqua à Brisson qu'il désirerait, si cela ne le +dérangeait pas, se faire montrer l'agencement d'une montre, le jeu, +le ressort et l'engrenage des roues. Brisson avait justement sur son +établi, sous un verre renversé, une montre qu'il avait nettoyée; il se +disposait à en remettre en place les principales pièces. + +Une petite pince à la main, l'oeil collé sur une loupe, il commença tout +à la fois ses opérations et ses explications. + +C'était l'oncle qui avait demandé cette petite leçon d'horlogerie, et +c'était uniquement le neveu qui en profitait. Charles ne quittait pas du +regard la pince de l'opérateur, et il buvait, comme on dit, jusqu'à +ses moindres paroles. Quant à l'oncle, ce n'est pas la montre qu'il +regardait, mais la figure de son neveu. Un sourire discret se jouait sur +ses lèvres, le sourire de l'homme qui a deviné juste. Quand Brisson +eut terminé ses explications, et répondu à quelques questions très +intelligentes de Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade. + +Charles était silencieux et préoccupé; ce silence et cette préoccupation +firent grand plaisir à l'oncle Klipmann, au lieu de l'offenser. + +Le hasard de la promenade (était-ce bien un hasard?) les amena, à +quelque distance de la ville, devant la porte d'un enclos considérable. +L'oncle sonna à cette porte et demanda l'autorisation de visiter +l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait de vastes ateliers où +l'on construisait des machines. Le directeur en personne, ingénieur +fort distingué, voulut faire à l'oncle Klipmann les honneurs de +l'établissement. + +Cette fois encore, ce fut le neveu qui écouta les explications avec le +plus d'attention. + +Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle expliqua à son neveu que +le directeur de l'usine était ce que l'on appelle un ingénieur civil: +que, pour devenir ingénieur civil, il avait passé par une école qui est +à Paris, et que l'on nomme l'École Centrale des Arts et Manufactures, ou +tout simplement l'École Centrale. + +Charles écoutait en silence; il était facile de voir que sa petite tête +travaillait, envahie par des idées nouvelles. + +L'oncle Klipmann fit semblant d'être plongé dans ses méditations +chimiques, et laissa prudemment travailler la petite tête. + +Au retour, Françoise, à qui son maître avait donné le mot, ne parla pas +des dévastations du matin et se montra aussi avenante qu'à l'ordinaire. +Aussi Charles la suivit à la cuisine; là , assis sur une chaise basse, il +regarda quelque temps le feu sans parler. Puis tout à coup il dit: + +«Françoise, je crois que j'aimerais bien être horloger. + +--C'est un joli état, répondit Françoise. + +--C'est à cause des petites roues qui s'engrènent les unes dans les +autres. Je crois que je ne me lasserais jamais de faire engrener de +petites roues. + +--Ah!» dit Françoise. + +Après cela, Charles monta à sa petite chambre, et, pendant qu'il +s'efforçait de dessiner des roues dentées sur son cahier de brouillons, +sa petite tête recommença à travailler. + +Le résultat de ce travail se produisit au dîner. Au moment d'achever son +potage, il tint la cuiller suspendue entre son assiette et sa bouche, et +dit avec un gros soupir: + +«Ils sont bien heureux les petits garçons de Paris de pouvoir aller à +l'École Centrale.» + +L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite tête avait abouti juste +où il désirait le voir aboutir. + +Alors il expliqua à Charles que l'École Centrale n'est pas une école +destinée uniquement aux petits garçons de Paris; mais que les petits +garçons de toutes les parties de la France peuvent y aller étudier. + +«Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles d'une voix émue. + +--Ceux de Verneuil aussi. + +--Alors, mon oncle, tu m'y enverras.» + +L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre pas à l'Ecole Centrale +comme dans un moulin, qu'il faut subir des examens et en quoi consistent +les examens. On commence par bien apprendre ce que l'on enseigne à +l'école primaire. De là on passe dans un collège ou dans un lycée. On +travaille ferme, et, au temps voulu, on se présente. + +«Tu as bien compris? + +--Oui, mon oncle, répondit Charles d'un air réfléchi. Et puis, +ajouta-t-il, je travaillerai dès demain, et je ne t'abîmerai plus tes +affaires.» + +«Et voilà le canal creusé», pensa l'oncle Klipmann en souriant. + +Le canal était creusé, en effet. Dès le lendemain, Charles travailla +comme un petit homme, et le surlendemain aussi, et le mois suivant +aussi, et aussi les années qui vinrent après. + +Il est entré à l'École Centrale, et il en est sorti ingénieur civil, et +il a l'avenir devant lui. + + + + +IV + +LES TROIS PETITS CHIENS + + +En trottinant de compagnie sur la route, trois petits chiens faisaient +la conversation, et, tout en causant, ils enchérissaient à qui mieux +mieux sur l'horrible méchanceté du monde. + +Le premier dit: «Non, vous ne voudrez pas me croire, et pourtant je vous +donne ma parole que c'est la pure vérité. Un homme, avec un seau, m'a +jeté de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve que c'est une +abominable cruauté; et vous?» + +Le second dit: «C'est tout simplement une atrocité; mais il m'est arrivé +bien pis, à moi. Un gamin, d'un coup de pierre, m'a presque cassé les +reins. Hein! qu'est-ce que vous dites de _cela_?» + +Le troisième dit: «C'est encore moi qui ai le plus à me plaindre; et il +ne m'est que trop facile de le prouver. Un homme m'a presque écrasé. +Pourquoi? Pour avoir regardé un chat. N'est-ce pas le comble de la +méchanceté? hou! hou!» + +Mais il y a une chose que les trois petits chiens oubliaient de dire: le +premier avait volé des sardines; le second s'était jeté sur un pauvre +aveugle, et le troisième avait donné la chasse au chat de la maison. + +C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens; et il y a, par le +monde, quantité de petits enfants à boucles blondes, et même de vieux +enfants à barbe grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils une +aventure, elle est toute à leur gloire, ils y ont le beau rôle; mais ils +ne soufflent mot des circonstances dont ils auraient à rougir. + +Les petits chiens, n'étant que de simples animaux, raisonnent et +raisonneront toujours en simples animaux. Jamais ils n'arriveront à +comprendre qu'il est mal de voler les sardines du prochain, ou de se +jeter sur les gens sans défense, ou d'épouvanter les chats qui ne vous +disent rien. + +Rendus circonspects par de fâcheuses expériences, il concluront, en +véritables petits chiens qu'ils sont, qu'il s'agit tout simplement de +voler les sardines quand l'homme au seau a le dos tourné, de se jeter +sur les aveugles quand personne n'est à portée de les défendre, et de +choisir mieux son temps pour se livrer au divertissement de la chasse à +courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage et leur plaisir, et +déblatéreront jusqu'à la fin du monde contre celui qui les empêchera de +chercher leur avantage et de prendre leur plaisir là où ils croient le +trouver. + +Pourquoi? parce que les petits chiens, même quand ils sont devenus +grands, n'ont point de conscience qui les éclaire sur ce qui est bien et +sur ce qui est juste. + +Mais les petits hommes à boucles blondes et les vieux hommes à barbe +grise ont une _conscience_. Qu'ils la prennent pour conseillère avant de +raconter leurs exploits, et pour juge avant de condamner le prochain. + + + + +V + +LE PERE VIAUD + + +Le père Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il soit encore droit +et fort pour son âge, son pas n'est plus aussi ferme ni aussi régulier +qu'autrefois, ses mains sont agitées d'un tremblement chronique, et il +dit lui-même, en parlant de ses mâchoires édentées qui s'agitent comme +pour mâcher à vide: «Voilà que je _babinote_ comme un vieux lapin!» + +Pas plus tard que le matin même, ayant eu affaire à la ferme, je l'avais +entendu, dans la grande salle, se plaindre, moitié en riant, moitié +sérieusement, de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de +distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles jambes qui le +laissaient toujours en route, de ses vieilles mains qui ne savaient +plus seulement tenir une cuiller sans faire chavirer la moitié de la +cuillerée! Et puis, trois heures plus tard, je retrouve mon invalide à +une lieue de la ferme, sur un coteau dont la pente m'avait paru fort +raide, à moi qui n'ai pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout, +aussi droit qu'un grenadier à la parade, en face d'un sauvageon qu'il +était en train de greffer. Un de ses petits-fils, garçonnet d'une +douzaine d'années, le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un +véritable amateur de bonne peinture, en contemplation devant un tableau +de Raphaël. Le grand-père et le petit-fils étaient si bien à leur +affaire, qu'ils ne m'entendirent même pas venir. + +Les mains du père Viaud, ces pauvres vieilles mains qui ne pouvaient +plus tenir une cuiller, me parurent transformées. Non seulement elles ne +tremblaient pas, mais encore elles avaient une dextérité de mouvements +et une délicatesse de toucher dont je demeurai stupéfait. Il taillait, +il ajustait, enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement. Ses vieux +yeux, qui ne distinguaient pas un moineau d'un pinson, suivaient, à +bonne distance, les moindres mouvements de ses mains et de ses doigts; +enfin, ses mâchoires avaient cessé de babinoter comme celles d'un vieux +lapin. + +L'opération terminée à son entière satisfaction, il ferma son couteau +et le remit dans la poche de son gilet. Ensuite il ôta son chapeau, se +passa la main sur le front, poussa un soupir de satisfaction et dit: +«Fidéric (l'enfant s'appelle Frédéric), en voilà encore un, mon garçon, +et ce ne sera peut-être pas le dernier, eh! eh! eh! A présent, je crois +que je vas fumer une petite pipe. + +--Grand-père, dit le petit garçon, quand donc me permettras-tu de +greffer un arbre, un vrai arbre? + +--Quand je te le permettrai? mâchonna le grand père, qui fouillait d'une +main tremblante dans sa vieille poche à tabac. + +--Oh oui! grand-père, quand? + +--Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-père en tapotant la tête du +petit garçon avec le fourneau de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ça +croit qu'on greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une branche +de saule. M'as-tu seulement regardé, pendant que je travaillais, tout à +l'heure? + +--J'en avais mal aux yeux à force de regarder, répondit l'enfant. + +--Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais des yeux de chat. +C'est justement ce que me disait feu mon grand-père, quand j'avais ton +âge et que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien, mon mignon, je +vas te répondre ce qu'il m'a répondu, il y a de cela septante et trois +ans: je crois que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin, +je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu entends, je te +regarderai faire; tu n'as pas peur? + +--Oh si! un peu, répondit le petit rusé; mais pas trop, parce que, +grand-père, tu es si bon! + +--Oh! le patelin! marmotta le grand-père, comme il saura entortiller son +monde. C'est bien. J'ai un _sujet_ en vue, mais, si tu me le gâtes, gare +à tes oreilles!» + +On voyait qu'il était fier de son petit-fils, et il se mit à ricaner de +satisfaction, et en ricanant il laissa choir sa pipe dans l'herbe. Le +petit garçon fit une culbute de joie avant de la ramasser. + +En se relevant, il m'aperçut et dit à son grand-père: + +«Grand-père, voilà le monsieur de ce matin! + +--Va à tes vaches, lui répondit le père Viaud.--Monsieur, votre +serviteur. Si ça ne vous fait rien, nous allons nous asseoir sur cette +souche, parce que les jambes d'un pauvre vieux comme moi.... Oh! après +vous, monsieur. + +--Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, répliquai-je avec une ironie +qui n'était pas pour le blesser, je l'espère; un pauvre vieux qui manie +le couteau sans que la main lui tremble; un pauvre vieux qui vous +introduit la branchette dans la fente sans s'y reprendre à deux fois, +et qui vous enroule le fil, et qui vous l'attache comme une jeune +couturière! Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres vieux-là ! + +--Bellement, bellement, dit-il avec un geste de sa main, qui s'était +remise à trembler. Quand on a fait une chose toute sa vie; qu'on préfère +cette chose-là à toutes les autres; qu'on sait que la chose est honnête, +bonne, utile, et qu'on se flatte de l'avoir toujours faite de son mieux, +on la fait encore bien quand l'âge vous force de renoncer à tout le +reste. On dit qu'il y a une grâce d'état, monsieur, et moi je le crois, +puisque je puis greffer sans trembler, et que je ne puis pas manger une +cuillerée de soupe sans en renverser la moitié. + +--Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer? + +--Si j'aime ça! Mon père l'aimait et mon grand-père aussi; mon fils +l'aimait, mais il est mort des fièvres; Fidéric l'aime. C'est un don de +famille, et il y a des petits secrets de métier que nous nous passons +les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime ça! Mais, monsieur, qu'est-ce +qu'il y a de plus superbe que de faire d'un arbre sauvage et païen un +arbre du bon Dieu, qui nourrit les chrétiens du bon Dieu? C'est beau +de semer et de moissonner, et j'ai bien semé et bien moissonné dans ma +longue vie; mais le blé paraît et disparaît, et l'arbre reste, et porte +témoignage. Il y a, dans le canton, des arbres qui rappellent au +monde le nom de mon grand-père et celui de mon père. Il y en a qui +rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux, dans notre famille, +voyez-vous. Aussi loin que vous pouvez voir, tous les arbres à fruit ont +été comme baptisés et rendus chrétiens par nous autres; je ne fais +que vous redire les paroles de M. le curé. Oui, il a dit, parlant à +Monseigneur, la dernière fois que Monseigneur est venu confirmer les +enfants par ici: «Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires à leur +façon; seulement, au lieu de convertir des nègres, ils convertissent des +arbres». Et Monseigneur a dit: «Père Viaud, c'est très bien, cela! Qui +plante un arbre fait une bonne action; qui greffe un arbre fait une +action meilleure encore.» Et il a débité aux enfants un petit sermon +là -dessus; je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille un peu +dure, mais je sais que c'était très beau. + +--Je vois, lui dis-je, que Frédéric a le don, comme vous. + +--Il l'a», me répondit le bonhomme avec un sourire d'orgueil. Mais, +quand ce sourire d'orgueil eut disparu, sa figure redevint toute +vieille, ses mains furent reprises de leur tremblement, et la pipe de +bois, qu'il avait allumée à grand'peine, avait d'étranges soubresauts +entre ses gencives. + +«Et comme cela, repris-je, c'est demain que vous ferez faire à Frédéric +ses premières armes comme greffeur. + +--Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude de désirer +grand'chose, je voudrais déjà être à ce moment-là ; ça m'avancera +pourtant d'un jour sur le chemin du cimetière: n'importe, je voudrais y +être.» + +Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au visage, je le regardais +avec respect, et je pensais à part moi: «Si j'étais destiné à rester +sur terre aussi longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de mes +occupations présentes qui pourrait me tenir fidèle compagnie jusqu'au +bout, donner une force passagère à mon corps défaillant, réchauffer mon +coeur, satisfaire ma conscience et m'empêcher d'être comme un mort parmi +les vivants? oui, laquelle?» + +Ce que je me suis répondu à moi-même importe peu; quelles résolutions +j'ai prises, c'est mon affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que +je m'estime heureux d'avoir vu travailler le père Viaud et de l'avoir +entendu parler. + + + + +VI + +INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES + + +A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir leurs amies aussi +souvent qu'elles le voudraient. D'abord, Paris est grand et les +distances sont longues; et puis il y a les cours à suivre, les devoirs +à faire, les leçons de piano, les leçons de dessin, les occupations du +papa, et les obligations mondaines de la maman. + +Au bord de la mer, au contraire, on demeure porte à porte, on a des +loisirs, on peut donc voisiner entre mamans et entre petites filles. + +Cette année-là , toute une société de connaissances parisiennes s'était +donné rendez-vous à Varangues-sur-Mer, et l'on voisinait ferme. + +Le 18 août, Mme de Larochemère avait donné une grande matinée de petites +filles, parce que c'était la fête d'Hélène, sa fille. + +Au retour de cette fête, Mme Loudéac et sa petite Suzanne, pour revenir +chez elles, à la villa des Tamarix, suivaient un joli petit chemin +tournant et causaient de la fête: + +«Alors, chérie, dit Mme Loudéac, tu t'es bien amusée. + +--Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarqué Alix de Gayrel;... dis, +maman, l'as-tu remarquée?» + +Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme. Mme Loudéac ne put +s'empêcher de sourire. + +«Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne suis pas bien sûre.... + +--Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de reproche, c'était la reine de la +fête: des yeux bleus, mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux +blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses, bien entendu.... + +--Pourquoi, bien entendu? demanda la maman, qui s'amusait de +l'enthousiasme de sa fillette. + +--Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon pour des mauviettes comme +moi, comme les autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette, +comme..., comme Marthe Lemoyne....» + +Elle prononça ce dernier nom avec une sorte de dédain aristocratique, +comme si la pauvre Marthe Lemoyne eût formé à ses yeux le contraste le +mieux fait pour mettre dans tout son relief l'écrasante supériorité de +son idole. + +Mme Loudéac fronça légèrement les sourcils, sans rien dire, toutefois: +c'était une mère prudente et expérimentée, et elle laissait volontiers +bavarder sa petite perruche, pour connaître le fond de sa pensée. + +«_Elle_, oh! _elle_, reprit Suzanne, ses cheveux flottent, ondulent; oh! +comme ils ondulent! Et puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah! +maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons causé, oui, elle a bien +voulu causer avec moi, et..., et, ajouta-t-elle avec une explosion de +joie et d'orgueil, nous nous sommes promis d'être amies... toujours,... +toujours! + +--Comme cela, du premier coup? demanda la maman d'un ton de douce +raillerie. + +--Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec une gravité comique, il +y a, comme cela, des personnes que l'on aime à première vue.» + +Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue de la mer, qui +apparaissait par une brèche des falaises, à l'un des tournants du +chemin, et, de son petit coeur gonflé de joie et d'orgueil, s'échappa un +soupir de reconnaissance. + +«Toujours la même, pensa Mme Loudéac en poussant un soupir de regret; +oui, toujours la même: coeur d'or et tête de linotte.» + +Et elle se promit d'étudier de près cette nouvelle idole, aux pieds de +laquelle sa Suzanne immolait en holocauste toutes ses petites amies, +d'un seul coup. + +«Et puis, tu sais, mère chérie, reprit Suzanne, son papa est conseiller +d'État, son grand-papa sénateur. Elle a un oncle amiral, et un autre +archiduc.... + +--Tu veux peut-être dire archidiacre? suggéra la maman; elle se +souvenait d'avoir entendu Mme de Larochemère parler, pendant la petite +fête, de la parenté des de Gayrel, qui étaient des nouveaux venus dans +le cercle des Parisiens en villégiature. + +--Archiduc ou archidiacre! c'est toujours quelque chose comme cela», +répondit Suzanne sans se déconcerter. Elle continua à entasser, pièce +à pièce, la parenté de son Alix, comme pour écraser de ce monument +cyclopéen le reste de l'humanité. Mme Loudéac devina sans peine que, +dans l'idée de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne gisait écrasée avec +les autres et, probablement même, plus aplatie que tout le reste. Et +pourtant! + +Le père de Marthe était architecte. Et, quoique ce fût un véritable +artiste, bien connu dans le monde des artistes, et même dans celui qui +s'intitule Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de linotte, le tenait +pour un petit personnage. Savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour +M. Lemoyne avait dit devant elle, à son papa, qu'il lui arrivait +quelquefois de monter à l'échelle, comme les maçons, pour voir où en +étaient les travaux. A partir de ce jour-là elle confondit dans son idée +l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les maçons, et avec les +maçons eux-mêmes. + +Et, comme elle avait vu les maçons déjeuner sur leurs échafaudages, elle +n'aurait pas été surprise d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les +jambes pendantes, les vêtements couverts de poussière, les favoris +constellés de pastilles de plâtre, tirer son déjeuner d'un sac de toile +ou d'un vieux panier d'osier. + +Mme Loudéac avait deviné juste. Au moment même où elle regardait sa +petite fille, à la dérobée, d'un air attristé, l'architecte poudreux, +la mère de Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-même avec ses +toilettes simples, sa taille grêle plutôt qu'élégante, son teint un +peu brouillé, ses nattes de cheveux châtains, sa figure insignifiante +(insignifiante pour les perruches qui ne devinaient pas tout ce qu'il y +avait de bonté et d'intelligence dans ses grands yeux pensifs et doux), +tout cela formait, dans la tête de la perruche, un repoussoir à souhait +pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans son cadre étincelant. + +«Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel, il y a une chose que +tu ne sais pas et qu'il faut que je te dise: Alix est très brave. + +--Elle est très brave! s'écria Mme Loudéac d'un air surpris et amusé. + +--Oh oui! très brave, reprit la perruche en secouant gravement la tête à +plusieurs reprises. + +--Et, dis-moi, mignonne, à quoi as-tu reconnu que Mlle Alix est très +brave? Est-ce à sa manière de danser, ou de manger une tarte aux +fraises? + +--Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche. La preuve qu'elle est très +brave, c'est que son oncle l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de +salon. + +--Oh! oh! + +--Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir. + +--A présent, me voilà convaincue. + +--Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleuré un jour parce que son papa et son +oncle refusaient de l'emmener à la chasse au sanglier. Tu sais ce que +c'est qu'un sanglier: une grosse, grosse bête, très méchante, qui +renverse tout, et tue tout le monde, quand les personnes ont peur et ne +savent pas se servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur, elle, +et elle aurait tiré le sanglier avec sa carabine, pan! + +--C'est décidément une jeune personne très brave, dit Mme Loudéac d'un +ton de légère moquerie. + +--Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme cette pauvre Marthe +Lemoyne, qui a peur des rats, des araignées et des chauves-souris. + +--Elle te l'a dit? demanda la mère en regardant sa petite fille en face. + +--Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces bêtes-là . + +--Je t'avouerai franchement que je ne les aime pas non plus, et que je +n'en ferais pas volontiers ma société habituelle. + +--Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur, tandis que Marthe doit en +avoir peur; j'en suis sûre, je devine cela à son air. Elle est si..., si +timide,... si..., si embarrassée.» + +Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son coeur. Mais, me direz-vous, +pourquoi l'aimait-elle? Et moi, je vous répondrai: Sait-on toujours +pourquoi l'on aime? Peut-être Marthe avait-elle deviné que Suzanne avait +un coeur d'or, et lui pardonnait-elle à cause de cela d'avoir une tête +de linotte! Elle l'aimait d'une affection discrète, silencieuse et +timide. Elle ne s'offensait pas de ses rebuffades ou de ses dédains, +parce que, n'étant pas égoïste, elle songeait peu à elle-même, et +beaucoup à ceux qu'elle aimait. + +Mme Loudéac, qui voyait clair, était touchée de ce dévouement discret, +de cette affection tendre et vraie, de cette patience, de cette absence +complète de jalousie et de mauvaise humeur. + +Avec une affection quasi maternelle, Marthe veillait au bien-être de sa +préférée, qui acceptait ses petits soins comme chose due, sans même les +remarquer; Marthe songeait à lui envelopper le cou d'un foulard ou d'un +fichu, pour la préserver de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait +son éventail ou son livre, toujours égarés dans quelques coins +mystérieux; et pendant ce temps-là l'autre souriait à son idole, ou +boudait son idole pour quelque caprice ou quelque préférence; en un mot, +elle vivait de son idole et la voyait jusque dans ses rêves. + +Sa petite tête romanesque se complaisait à imaginer mille et une +situations où son idole jouait un rôle héroïque. Par exemple, on faisait +une promenade en mer. Le canot chavirait. L'idole se précipitait dans +le gouffre, pour en tirer son _bichon_. (Depuis quelque temps Suzanne +appelait Alix sa _reine_ et Alix appelait Suzanne son _bichon_.) Donc, +la reine arrachait le bichon à la fureur des flots, et venait le déposer +entre les bras de sa maman. Et alors la maman déposait un baiser sur le +front de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait à l'adorer pour +la vie. (Pour le moment, et c'était un des grands soucis de Suzanne, +Mme Loudéac témoignait un enthousiasme très modéré pour les vertus et +perfections de la reine.) Une autre fois, un cheval emporté faisait +mine de fouler le bichon aux pieds. Plus prompte que l'éclair, la reine +s'élançait, enlevait le bichon à bras tendus, et tout d'une traite le +portait à Mme Loudéac. Baiser sur le front, cela va sans dire, regards +levés au ciel. + +Une autre fois encore, un taureau descendait du plateau, rendu furieux +par les mouches. Le bichon va être encorné et mis en pièces. Oui, mais +un coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne plus se relever. La +reine apparaît tenant encore à la main sa carabine de salon. On devine +le reste. + +Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe avaient fait la +dînette à la villa des Tamarix, il leur prit fantaisie de faire un petit +tour jusqu'à une plate-forme d'où l'on voit arriver les bateaux qui +reviennent de la pêche. Pour être tout à fait exact, disons que cette +fantaisie vint à la reine. Le bichon trouva l'idée admirable--règle +générale, la reine n'avait que des idées admirables.--Marthe essaya +bien, il est vrai, de faire quelques timides objections. Sans doute, +dans un petit village comme Varangues-sur-Mer, où tout le monde se +connaît, les enfants peuvent aller et venir sans inconvénient et sans +danger, des villas à la plage et de la plage aux villas. Pourtant ne +ferait-on pas bien de prévenir Mme Loudéac? La reine, sans daigner +répondre, ouvrit la porte à claire-voie, le bichon la suivit, et Marthe, +ne voulant pas avoir l'air de leur faire la leçon, les accompagna. + +La reine continuait à marcher devant, le menton relevé, comme il +convient à une reine, ayant ses cheveux d'or sur les épaules en guise +de manteau royal. Elle avait une si fière allure, son pas était si +vaillant, si héroïque, que le bichon, tout frissonnant d'enthousiasme, +se retourna involontairement pour faire la comparaison de cette royale +allure avec la démarche modeste de la pauvre Marthe, qui, toute contrite +de se savoir en état de désobéissance, s'avançait la tête basse, d'un +pas incertain. + +«Allons, viens donc», lui dit le bichon; et en lui-même le bichon +pensait: «On la prendrait pour la suivante de notre reine». + +Tout à coup un cri aigu troubla la tranquillité du soir. Le bichon se +retourna vivement. La reine, qui avait perdu toute majesté et même toute +retenue, s'enfuyait à toutes jambes. Sa jolie figure, toute pâle, était +enlaidie par une expression de terreur abjecte. + +«Qu'est-ce qu'il y a?» s'écria Suzanne épouvantée. + +Au lieu de lui répondre, la reine, qui semblait avoir perdu la vue +aussi bien que l'ouïe, la bouscula violemment et la renversa dans la +poussière. Sans prendre le soin de la ramasser, la reine éperdue gagna +la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement derrière elle. +Elle continuait de pousser des cris aigus, bousculant tout sur son +passage, et jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir expliquer +la cause de sa propre terreur. Elle monta l'escalier en courant, et ne +s'arrêta que quand il lui fut impossible de monter plus haut. + +Au moment où Marthe se mettait en devoir de relever Suzanne, qui était +tout étourdie de sa chute violente, un gros ours brun apparut au +tournant du sentier. + +«Sauve-toi, dit Marthe à Suzanne, vite, ma mignonne, sauve-toi, pour +l'amour de Dieu.» + +Suzanne, à moitié relevée, retomba sur ses genoux; incapable de faire +un mouvement, elle s'affaissa sur ses talons; ses deux mains jointes +pendaient inertes devant elle, elle regardait l'ours qui trottinait sans +se presser, et ses lèvres frémissaient. + +Sans hésiter une seconde, Marthe, très pâle, mais très résolue, passa +devant elle et marcha droit à l'ours. Arrivée à quelques pas de lui, +elle leva d'un geste énergique la petite ombrelle qu'elle tenait, en +criant: «Arrière, vilaine bête! arrière!» + +L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux clairs, et, comme elle +continuait à s'avancer pour le tenir en respect et donner à Suzanne +le temps de fuir, il souffla dans sa muselière et parut prendre une +résolution énergique. + +Se dressant à moitié, il s'assit lourdement dans la poussière et, +saisissant le bout de ses pattes de derrière avec ses pattes de devant, +il se mit à se dandiner lourdement d'avant en arrière et de droite à +gauche. + +«Oui, oui, je te conseille de faire le beau», dit une grosse voix, la +voix d'un grand gaillard en guenilles, qui venait de tourner à son tour +le coin du sentier. Cet homme était tout rouge et tout essoufflé à force +d'avoir couru. «Ah! brigand! reprit-il en saisissant la chaîne de son +pensionnaire. Ah! ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie à ton +père nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour te rattraper! tu +fais peur à la petite demoiselle. Sais-tu bien ce qui serait arrivé +si l'autre demoiselle ne t'avait pas si bravement arrêté? Tu aurais +débouché au milieu du village, et le gendarme aurait mis ton maître en +prison et toi en fourrière!» + +Il scandait chacune de ses phrases par une bonne taloche appliquée sur +le crâne de l'ours. L'ours faisait semblant d'avoir peur, et fermait les +yeux à chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa muselière; il +montrait ses grands crocs, et sa langue pendait de côté. + +Aussitôt qu'elle vit l'ours en puissance de son maître, Marthe, sans +s'arrêter au bavardage de l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit +Suzanne dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer. Les +servantes cependant étaient accourues, ainsi que Mme Loudéac. + +«Elle n'a rien, elle n'est pas blessée, dit Marthe à Mme Loudéac, qui +était devenue toute pâle de saisissement. Mme Loudéac prit Suzanne par +un bras, tandis que l'autre bras demeurait passé sur les épaules de +Marthe. Une fois dans le jardin, la porte bien fermée derrière elle, la +pauvre petite fut prise d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tête +contre l'épaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu de ses sanglots, +elle murmurait d'une voix entrecoupée: «Oh! Marthe, oh! chérie, +embrasse-moi.» + +Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure de sa petite amie tout +près de la sienne et plongea ses regards dans les siens. Est-ce que, +vraiment, l'acte d'abnégation et de bravoure folle qu'elle venait +d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait comme transfigurée? +Ou bien, la reconnaissance passionnée que ressentait Suzanne lui +ouvrit-elle tout à coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle s'écria: +«Chérie, belle chérie, oh! que je te trouve belle!» + +Marthe se mit à rire d'un petit rire embarrassé et dit à l'une des +servantes: «Claudine, allez préparer un verre d'eau sucrée pour Mlle +Suzanne, pendant que nous allons la ramener!» + +On avait un peu oublié la reine pendant tout cet esclandre. On la trouva +dans une des mansardes, la figure cachée dans les mains, et criant à +intervalles réguliers: «L'ours! l'ours!» + +Quand on lui eut bien expliqué que l'ours ne l'avait pas suivie, que +c'était un ours apprivoisé et que son maître l'avait emmené, elle +consentit à descendre. + +Malgré son aplomb de petite reine, elle fut un peu embarrassée de sa +contenance quand on l'introduisit au salon. Suzanne était étendue sur +le canapé, la tête contre l'épaule de Marthe, les deux mains dans les +siennes, lui murmurant à l'oreille de jolis petits noms de tendresse. + +A la grande surprise de Suzanne, sa mère témoigna à la petite reine plus +de bienveillance que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait +de la bienveillance! Ne lui était-elle pas reconnaissante, cette mère +prévoyante et sage, d'avoir pris soin de démontrer elle-même, et +si clairement, à la petite Suzanne combien, malgré sa supériorité +apparente, elle était inférieure à la bonne Marthe? + +«Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudéac en tendant la main à la +petite reine, une vraie plaisanterie de carnaval. + +--Ah! si j'avais eu ma carabine! s'écria la petite reine, qui avait +repris son aplomb. + +--Une ombrelle a suffi», dit Mme Loudéac en regardant Marthe avec +tendresse. Elle ajouta, mais intérieurement, car à quoi bon frapper les +gens qui sont à terre: «Une ombrelle et un bras vaillant!» + +«On demande Mlle de Gayrel», dit Claudine en entr'ouvrant la porte du +salon. + +Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain avec sa famille, elle +fit ses adieux; ses petites amies et Mme Loudéac lui souhaitèrent bon +voyage. + +«Bon voyage!» selon l'intention des personnes, peut signifier: «Je +souhaite sincèrement que votre voyage soit bon!» ou bien: «Bon +débarras!» Les deux fillettes, sans arrière-pensée, donnèrent à cette +expression son sens le plus favorable. Mme Loudéac, qui n'était pourtant +pas malveillante, lui donna son sens ironique, sans en rien laisser +paraître. Dans sa pensée, elle souhaitait: + +«Bon voyage!» à l'influence pernicieuse de la petite reine sur l'esprit +et le jugement de Suzanne. + +A partir de la soudaine invasion de maître Martin dans le sentier des +Tamarix, les opinions personnelles de Suzanne subirent un changement +considérable sur la question des tresses, sur la condition sociale des +architectes et sur bien d'autres sujets. + +Les parents de Suzanne demeurent boulevard des Invalides, et ceux de +Marthe rue de la Tour-d'Auvergne, c'est-à -dire aux deux extrémités de +Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens; toutes les deux +ont des devoirs à faire, des leçons de piano, des leçons de dessin, et +chacun des deux papas a ses occupations comme par le passé; chacune des +deux mamans ses obligations mondaines, et, malgré cela, les deux petites +filles se voient très souvent. C'est que, quand on tient beaucoup à se +voir, on y arrive toujours, même à Paris. Or les deux mamans tiennent à +se voir, et les petites filles aussi. Alors, cela va tout seul. + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS + +LA FAUTE DE NONO + +CHARLES KLIPMANN + +LES TROIS PETITS CHIENS + +LE PÈRE VIAUD + +INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11767 *** diff --git a/11767-8.txt b/11767-8.txt new file mode 100644 index 0000000..10e1542 --- /dev/null +++ b/11767-8.txt @@ -0,0 +1,2011 @@ +The Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes à Jeannot + +Author: J. Girardin + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11767] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +CONTES A JEANNOT + +J. GIRARDIN + +1896 + +A mon petit-fils JEAN LEBOSSÉ + +Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu sois en état de lire ce +livre; n'importe, je te le dédie tout de même, pour te remercier du +plaisir que j'ai à voir ta gentillesse et ta belle humeur de bébé bien +portant. + +J. Girardin. + + + +I + +LETTRES DE FINETTE + +A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS + + +Houlgate, 3 Juillet 1885. + +Ma Michette, mon Michon chéri, tu vois que je t'écris tout de suite. +Nous voilà à la mer. Le voyage a été bon, sauf que j'ai eu grand chaud, +et que mon cousin Jean m'a taquinée presque la moitié du temps, et qu'il +m'est arrivé un grand malheur en route. + +D'abord, je me suis amusée à regarder par la portière, et c'était bien +drôle de voir les gens à leurs portes ou à leurs fenêtres, les vaches +dans les prés, les chevaux qui labouraient la terre, les oiseaux qui +s'envolaient, les petits gardeurs de moutons qui agitaient leurs bonnets +en l'air ou bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire +semblant de suivre le train! Oh! ils étaient bien vite las, je t'en +réponds. Alors ils s'arrêtaient tout essoufflés, s'essuyaient le front +et nous montraient le poing. + +C'était si amusant, que j'ai dit à maman: «Oh! maman, si le voyage +pouvait durer toujours!» Maman a souri sans rien dire; Jean a haussé les +épaules, et je me suis remise à la portière. + +Alors sais-tu ce que j'ai vu? + +Nous étions sur une hauteur, on voyait les maisons et les personnes tout +en bas; dans le jardin d'une des maisons, deux garçons s'amusaient à +traîner une petite fille dans une voiture à quatre roues. Voilà un des +garçons qui se retourne en riant, lève la corde aussi haut qu'il peut, +et fait chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont méchants +et mal élevés, les garçons! Comme nous allions très vite, des arbres +m'ont caché le jardin; mais je suis sûre que la pauvre petite fille +s'est fait grand mal. + +Jean a tout de suite pris le parti des garçons; il a prétendu que la +petite fille était probablement quelque mauvaise peste qui avait dit +quelque chose de désagréable à ses frères, et qu'ils avaient bien fait +de la faire chavirer pour la punir. + +Je lui ai tourné le dos et je suis revenue à la portière. Mais bientôt +je me suis aperçue que c'était toujours la même chose et que cela +devenait un peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes. + +Maman me dit: «Finette, tu bâilles, tu dois avoir faim; je te permets de +faire la dînette avec ta poupée.» + +Alors j'ai fait la dînette avec ma poupée: mais tu penses bien que je +l'ai enveloppée jusqu'au cou dans mon mouchoir, à cause des miettes de +pain et des petits morceaux de chocolat qui auraient pu tomber sur ce +joli cache-poussière que nous lui avons fabriqué à nous deux. + +[Illustration: Deux garçons traînaient une petite fille.] + +Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais rien fait. Aussi +j'étais bien sûre qu'il se moquerait d'elle, et cela n'a pas manqué. Il +m'a demandé à quoi servent les cache-poussière, si les personnes sont +obligées de s'envelopper de la tête aux pieds dans un mouchoir, à cause +de quelques méchantes miettes de pain. + +Je ne lui ai pas seulement répondu. Et, comme je voyais bien que ma +poupée avait envie de dormir, je l'ai couchée dans mon petit panier. +Je ne sais pas si c'est d'avoir couché ma fille qui m'a donné envie +de dormir aussi, mais je me suis allongée dans mon coin et je me suis +endormie. + +C'est pendant que je dormais que le grand malheur est arrivé. + +En me réveillant, longtemps après, j'ai pensé que ma fille devait être +éveillée aussi. J'ai ouvert tout doucement le panier. Les cahots avaient +jeté Lili tout d'un côté; quand je l'ai tirée du panier, j'ai poussé un +grand cri et je me suis mise à pleurer. Figure-toi que le côté droit +de la figure de Lili était barbouillé d'encre bleue, et son bras droit +aussi, et tout le côté droit de son joli costume. + +Quand maman avait fait les malles, j'avais oublié de lui donner la +bouteille d'encre bleue que j'avais achetée pour t'écrire. Je ne m'en +suis aperçue qu'au dernier moment, et alors, sans rien dire, je l'ai +mise dans le panier de Lili. La bouteille s'était débouchée pendant que +je dormais, et ma pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue. + +Jean n'a pas osé se moquer de moi, parce que j'avais beaucoup, beaucoup +de chagrin; il est taquin, mais il n'est pas méchant. Maman m'a consolée +en me disant que, comme la tête, les bras et les mains de Lili sont +en porcelaine, on pourra enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le +cache-poussière est perdu, et le joli costume de plage aussi! + +Maman ne m'a pas grondée d'avoir mis la bouteille d'encre bleue dans mon +panier; mais je sais bien tout de même que c'est ma faute si le malheur +est arrivé; car j'aurais dû songer plus tôt à la bouteille, au lieu de +jouer tout le temps à la poupée pendant que maman faisait les malles +et me répétait toujours: «Finette, tu n'oublies rien? Si tu as oublié +quelque chose, il est encore temps.» + +[Illustration: Les canards l'ont bien passé, tire, lire, lire.] + +Quand j'ai vu que j'avais oublié la bouteille, j'aurais dû la laisser à +la maison ou demander à maman de la mettre quelque part où elle n'aurait +pas causé de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! Au lieu de cela, +j'ai fait une grosse sottise et causé un grand malheur. Songe que la +pauvre Lili n'a plus rien à mettre! + +Pour me consoler, Jean m'a expliqué que nous étions en Normandie, et m'a +montré les clos pleins de pommiers, les pâtures avec de belles vaches et +les petites rivières qui courent à la mer, des coqs et des poules sur +des fumiers, des canards sur des rivières et de petites hêtes qui +sautaient à travers les haies: Jean me disait que c'étaient des lapins; +mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. Toutes ces jolies +choses n'empêchaient pas les costumes de Lili d'être perdus. Et moi +qui m'étais fait une si grande fête de montrer Lili aux autres petites +filles! + +Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant Jean a fini par me +faire rire. Le chemin traversait des herbages. Tout d'un coup, nous +voyons un homme, une jeune fille et un petit garçon qui traversaient un +pont de bois, pour s'en aller dans les prés, faner le foin coupé. Ils +avaient un toutou derrière eux. + +Jean s'est mis à chanter: _Les canards l'ont bien passé, tire, lire, +lire_. Cela ressemblait si bien à ce que nous avions vu chez Robert +Houdin, que je n'ai pas pu m'empêcher de rire. + +Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repensé tout de suite à la +pauvre Lili. C'est ce malheur-là qui est cause que je t'écris avec de +l'encre noire et non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais +promis. Je t'aime bien tout de même et je t'embrasse comme je t'aime. + +Ta petite amie, + +FINETTE. + + + +Houlgate, 8 Juillet, 1885. + +Ma Michette, mon Michon chéri, je t'ai promis de te dire ce que c'est +que la mer, et je vais te le dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne +peut pas dire le contraire. Mais, quand on est tout près de l'eau sur le +sable, on pense en soi-même: Ce n'est pas si grand qu'on me l'avait dit. +Mais on garde ça pour soi, parce qu'il y a toujours là des gens pour se +moquer de vous quand vous faites des réflexions tout haut. J'ai bien +fait de me taire, car mon cousin Jean ne se serait pas gêné pour me dire +que je n'y entendais rien. + +Le 4 juillet, dans l'après-midi, nous sommes montés sur des hauteurs; +plus nous montions, plus nous voyions loin, et plus la mer paraissait +grande. Je n'ai encore rien dit. + +Mais, à mesure que nous montions, le fin bord de la mer, là-bas, du côté +où elle touche au ciel, avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela, +je n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: «Petite oie, c'est +l'effet de la perspective!» + +Alors je lui ai demandé ce que c'est que la perspective; il m'a répondu +que j'étais trop petite pour comprendre l'explication de ce mot-là. +Veux-tu que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait pas +plus que moi ce que cela veut dire; sans cela il m'aurait donné des +explications pour se faire valoir. Les garçons ont grand tort de se +croire plus que les filles! + +Je te dirai que l'eau de la mer est salée, avec un goût amer. Je le +sais, parce que j'en ai avalé plus d'une gorgée à mon premier bain. +Sais-tu ce que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, c'est +un homme à figure rasée, qui a l'air d'avoir mariné dans l'eau de mer. +Il a une bonne figure, mais il ne faut pas se fier à cela. Il vous prend +dans ses bras, et il vous plonge en pleine eau. Vous avez beau prier, +supplier, vous débattre, rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux +fois, trois fois dans la mer, et puis après il vous rend à votre maman. + +Comme c'est par ordre du médecin que l'homme me plonge dans la mer, +maman donne raison au baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas +faire rire à mes dépens les autres personnes qui sont là, je ne crie +plus, je ne me débats plus. Quand l'homme dit: «Allons-y!» je ferme les +yeux et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut croire que je +ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours quelques gorgées de cette +eau salée et amère. + +J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le sable, mais je n'aime +pas la mer pour être fourrée dedans trois fois de suite. Voilà ce que +c'est que la mer. + +Ah! il y a encore quelque chose que j'allais oublier. Il y a des heures +où la mer se retire si loin, si loin, qu'on ne la voit presque plus; +alors les gens du pays disent que la _marée_ est _basse_. A d'autres +heures, elle revient couvrir le sable, et l'on dit que la _marée_ est +_haute_. + +[Illustration: Jean s'en va pêcher des crevettes.] + +A marée basse, Jean s'en va pêcher des crevettes avec d'autres garçons +de son âge. Tu sais ce que c'est que des crevettes, mais tu ne les +as vues que cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on les +aperçoit à peine dans l'eau. + +[Illustration: Il y a des petits garçons qui lancent des bateaux.] + +Et puis il y a des petits garçons qui lancent des bateaux sur les +flaques d'eau que la marée a laissées après elle. J'ai remarqué un de +ces petits garçons, qui a une grosse tête, une figure renfrognée et un +caractère grognon. + +Jean m'a dit que si ce petit garçon était maussade, c'est parce qu'il a +une grosse tête, et il m'a fait croire que tous les petits garçons qui +ont une grosse tête sont grognons. Quand j'en ai parlé à maman, elle +m'a dit que Jean s'était encore moqué de moi. Elle connaît des petits +garçons qui sont grognons avec une tête menue, et d'autres qui sont très +gentils avec de grosses têtes. C'est bon à savoir, et je te le dis pour +que tu ne te laisses pas attraper. + +[Illustration: Ils ont transporté dans leurs brouettes des broussailles.] + +C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la plage. Tu vois que, si +je te dis ses défauts, je te dis aussi ses qualités; hier il a pris à +part, dans un coin, tous ses petits camarades, et il leur a donné l'idée +de faire un feu de joie sur la plage, le soir, à marée basse. Toute la +journée, ils ont transporté dans leurs brouettes du foin, de la paille, +des broussailles et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu au +bûcher. C'était très joli, et tout le monde se promenait autour, même +les grandes personnes. + +Les garçons commençaient à danser des rondes autour du feu, et les plus +hardis parlaient de sauter par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui +a dispersé tout le monde. + + + +10 juillet 1885. + +Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute la journée et toute +la nuit d'après. Il pleut encore au moment où je t'écris. C'est ennuyeux +partout, la pluie, mais surtout à la mer. On ne voit dehors que les gens +du pays et quelques baigneurs enragés; toutes les dames restent dans +leurs logements ou vont faire de la musique au casino. + +On ne voit dehors qu'une Anglaise de quatorze ou quinze ans. Il paraît +que les petites Anglaises font tout au rebours de nous autres; par +exemple, elles se promènent sans leur bonne et sans leur maman, et elles +sortent par tous les temps. + +[Illustration: Un grand parapluie à la main.] + +Je vois la nôtre par la fenêtre; elle fait les cent pas toute seule, +chaussée de grosses bottines, un grand parapluie à la main, et les +cheveux au vent. Jean prétend que tous les Anglais font exprès de se +promener à la pluie, et que c'est pour cela qu'ils ont tous les cheveux +rouges. Mais je commence à me défier de Jean, et je l'ai bien attrapé en +lui disant que j'ai vu à Paris beaucoup d'Anglais qui n'avaient pas les +cheveux rouges. + +Figure-toi qu'elle se promène toujours! Maman, qui a trouvé ici des +personnes de connaissance, a appris que ce n'est pas pour faire de +l'effet que la petite Anglaise se promène à la pluie. Son médecin lui a +ordonné de se promener deux heures, par tous les temps. Quand maman m'a +dit cela, il y a deux minutes, je n'ai pas pu m'empêcher de rougir parce +que je l'avais suppliée de ne pas me faire fourrer dans l'eau par la +pluie. + +Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? Je dirai à maman de +me faire prendre mon bain tout de même. J'espère qu'elle sera contente +de moi. + +Je te regrette tout le long du jour, ma chère Michette; mais je te +regrette doublement par la pluie. Ah! si tu étais ici, nous ferions de +bonnes causettes, comme à Paris, et nous ne nous apercevrions seulement +pas qu'il pleut. + + + +11 juillet 1885. + +Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. J'ai demandé à maman de +m'envoyer au bain avec Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a +tenu à venir elle-même. Elle a pensé que cela me donnerait du courage, +et elle a eu raison. Oui, cela me donnait du courage de la voir me +sourire sous son parapluie. Je tremblais malgré moi, mais j'avais le +coeur content. Le baigneur s'est mis à rire et m'a dit: «Ma petite +demoiselle, vous faites comme Gribouille, qui se mettait à l'eau pour +n'être point mouillé par la pluie». J'ai ri aussi, et puis il m'a +plongée trois fois dans la vague, et puis c'était fini, et j'avais envie +de danser. Maman m'a promis d'écrire à papa que je m'étais conduite +comme une bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider à coudre +le nouveau costume de Lili. + +[Illustration: Des lapins vivants!] + +Pour me désennuyer, elle m'a menée après déjeuner à une espèce de +ferme qui est à deux pas de notre chalet; dans cette promenade, tout +m'amusait, même de patauger, même de recevoir des ondées dans le cou. +Maman m'a dit que, quand on avait le coeur content, on voyait toujours +le bon côté des choses. Je tâcherai d'avoir le coeur content le plus +souvent possible. + +A la ferme, dans une espèce de grange, il y avait des lapins, mais, tu +sais, Michon chéri, des lapins vivants! Ah! des lapins comme ceux que +nous avons vus souvent à la devanture des fruitiers, pendus la tête en +bas, ou bien des lapins vivants, ce n'est pas du tout la même chose. Oh! +si tu avais été là avec moi pour les voir sauter, s'asseoir pour friser +leur moustache, faire aller leurs oreilles, et me regarder d'un air +éveillé! D'abord ils avaient un peu peur de moi, mais la fermière m'a +dit: «Donnez-leur des carottes, mademoiselle, et vous verrez». Elle m'a +montré un panier où il y avait des carottes, et j'en ai donné à mes +petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant mes petits +amis. Crois-moi, Michette, quand tu rencontreras des lapins, donne-leur +des carottes, et tu verras! + +Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon Michon chéri, je n'aimerai +jamais personne plus que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur. + +Ta petite amie, + +Finette. + + + + +II + +LA FAUTE DE NONO + + +I + +C'était, en cette belle terre classique de Sicile, un de ces coins +charmants que Théocrite aimait à contempler et à dépeindre dans ses +idylles. + +Depuis la pointe du jour, la vendange occupait tous les bras et +réjouissait tous les coeurs. + +Le père de famille, semblable, dans sa robuste élégance, à quelque +dieu rustique de l'ancienne Grèce, après avoir distribué la tâche aux +vendangeurs et aux vendangeuses, avait mis lui-même la main à l'oeuvre +pour donner le bon exemple. + +Il avait ri et il avait chanté, parce que la joie de vivre était en lui; +car les grappes étaient nombreuses et lourdes, et il voyait le pain de +l'année assuré pour tous les siens. + +Il avait ri et il avait chanté, parce que le ciel était sans nuages; +parce que l'odeur du raisin écrasé, qui planait dans l'air, ajoutait +en son âme quelque chose à l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants +étaient gais, alertes et bien portants, comme de jeunes faunes; parce +que la compagne de sa vie était la matrone la plus belle et la plus sage +de la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour deux. + +Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour deux; car lui, Maso, en +dépit de son faux air de dieu antique, en dépit de sa force, en dépit de +sa barbe, n'était qu'un grand enfant. + + +II + +Après avoir vaillamment peiné, en bon père de famille, pendant toute la +première partie du jour, Maso ôta son rustique chapeau de paille, essuya +de son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: «Mes enfants, je +crois que c'est assez pour une fois! Allons voir si la maîtresse a pensé +à nous. Qui m'aime me suive!» + +Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'à l'endroit où la +maîtresse avait préparé le repas des vendangeurs. C'était un repas +frugal, mais il avait été apprêté avec tant de soin et de propreté, +le travail avait si bien aiguisé l'appétit des travailleurs, que les +convives le savourèrent comme si c'eût été un festin de nectar et +d'ambroisie. + +Le repas terminé, les vendangeurs se séparèrent, et chacun d'eux chercha +un bon petit coin à l'ombre pour y faire la sieste. + +Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa femme à part et lui +demanda ce qu'elle avait fait de Nino. + +Nino était le dernier-né de la famille, et par conséquent le Benjamin. + +Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans une corbeille, à l'ombre. +Maso pensa en lui-même que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour +dormir, mais il eut la sagesse de garder cette réflexion pour lui. +Alors, prenant son parti en brave, il se donna le plaisir de regarder +dormir Nino. Mais, en vérité, c'était un plaisir bien fade, comparé à +celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner pour le faire jaser, +de se laisser tirer la barbe et les cheveux, ou même de se laisser +égratigner les mains et la figure par ses griffes de chat. + +La mère, ayant quelques ordres à donner et quelques soins à prendre, +laissa ses deux enfants ensemble, le grand et le petit, non sans dire au +grand: «Et surtout ne le réveille pas!» + + +III + +«Comme elle me connaît bien!» se dit Maso, émerveillé de la perspicacité +de sa femme. Comment avait-elle pu deviner qu'il avait conçu l'idée de +réveiller son petit camarade de jeux? Car cette idée, il l'avait conçue +un moment. Désormais il fallait y renoncer. + +Cependant Nino semblait faire exprès de dormir plus longtemps que +d'habitude. La patience de Maso était à bout. Et, pour résister à la +tentation de le réveiller, Maso fut obligé de s'en aller. Mais il ne +s'en alla pas bien loin, voulant être à portée d'entendre le premier +gazouillement du chéri, quand il se réveillerait. + +Adossé contre une barrière rustique, les bras croisés sur sa poitrine +nue, le bon Maso s'endormit tout debout, comme une sentinelle +négligente, ayant à ses côtés son grand chien qui dormait comme son +maître. + +Tout à coup il sembla à Maso que son chien se frottait contre lui, et +qu'en même temps quelqu'un tirait son chapeau. + +Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand éclat de rire en +voyant Nino qui le regardait d'un air surpris, et qui s'efforçait de lui +prendre son chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de risettes. + +Les éclats de rire de Maso étaient toujours formidables, mais celui-là +était si inattendu que Nino se rejeta sur sa mère et se cacha la figure +contre son épaule. + + +IV + +Après le premier mouvement de terreur enfantine, il se tourna de nouveau +vers son père, et, comme son père lui tendait les bras, il lui tendit +les bras de son côté. + +La paix était faite; mais la paix ne se fait jamais sans que le vaincu +accepte les conditions du vainqueur. Le vaincu, c'était Maso. Les +vainqueurs, c'étaient la mère et le petit garçon. + +La mère, avant de livrer son précieux fardeau aux mains robustes et +hâlées qui se tendaient vers lui, dit à son mari d'un petit air moqueur +qui lui allait bien: «Surtout ne l'écrase pas, et ne le laisse pas +tomber. + +--Bon, c'est convenu», répondit le dieu antique du ton le plus bénévole. + +Et alors seulement il put prendre possession du second vainqueur. + +Le second vainqueur s'attaqua à la barbe, aux lèvres, aux yeux, aux +sourcils du vaincu, et revint finalement à son chapeau. + +Le vainqueur était si agressif et si téméraire, le vaincu si patient et +si heureux d'être malmené et maltraité, que le grand chien en poussait +de petits cris de tendresse, et frottait sa tête contre la jambe du +vaincu, les yeux fixés sur le vainqueur, pour bien montrer qu'il entrait +dans l'esprit de la chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie. + +En ce moment, deux personnages nouveaux entrèrent en scène: Stella, la +soeur aînée, qui avait sept ans, et Nono, le frère cadet, qui en avait +trois. + +Tous deux étaient couronnés de pampres, en l'honneur des vendanges. + +Ni le grand chien, ni le père, ni le petit Nino ne s'aperçurent de leur +arrivée; mais les mères de famille ont l'oeil à tout, même dans les +moments les plus pathétiques, et la mère de famille s'aperçut tout de +suite que la bonne harmonie ne régnait pas entre Nono et Stella. + + +V + +«Mon père! s'écria Stella d'un ton tragique. + +--Chuc! chuc! chuc!» répondit le père, non pas à Stella, mais à Nino, +qui accaparait toute son attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour +l'exciter à rire. + +«Mère! dit Stella d'un ton non moins tragique. + +--Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa mère. + +--Il faut gronder Nono, répondit Stella. + +--Gronder Nono! s'écria le père, qui avait entendu les derniers mots. +Gronder Nono! et pourquoi donc? + +--Il a fait une chose défendue! répliqua Stella avec un sérieux tout à +fait bouffon. + +--Il a fait une chose défendue! reprit le père en se débattant de son +mieux contre Nino, qui cherchait à lui fourrer son petit poing dans la +bouche. + +--Oui, père, une chose défendue. Au lieu de cueillir des grappes, il a +cassé la branche tout entière. Vois plutôt!» + +Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette relevée deux +grosses grappes et la branche tout entière, qui traînait derrière lui. + +«Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la branche des grappes pour +l'année prochaine; on ne les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a +dit le jour où j'avais cassé une branche. + +--La belle affaire! s'écria le père de famille en haussant les épaules; +je ne veux pas qu'on se querelle un jour comme celui-ci. Venez tous les +deux embrasser votre petit frère; après cela allez-vous-en jouer, et ne +nous ennuyez plus de vos querelles.» + + +VI + +Les deux enfants embrassèrent leur petit frère, et s'en allèrent jouer +chacun de son côté, emportant dans leurs petites cervelles chacun une +idée fausse. + +Nono était persuadé que désormais, avec l'approbation paternelle, il +pouvait traiter la vigne comme bon lui semblerait. + +Quant à Stella, elle se dit que la justice était un vain mot, puisque +l'on permettait à Nono ce qu'on lui avait formellement interdit à +elle-même. + +Ces idées auraient fermenté dans les deux petites têtes comme le vin +nouveau dans la cuve, si la mère de famille, avant la fin du jour, ne +s'était arrangée pour prendre chacun de ses enfants en particulier, et +pour leur faire voir la vérité. + +Stella, adroitement interrogée, dut convenir que le pauvre Nono n'avait +péché ni par malice ni par désobéissance, puisqu'il avait cassé la +branche sans qu'on lui eût défendu de la casser ni expliqué pourquoi il +ne fallait pas la casser. Il avait si peu conscience d'avoir commis +un crime, que, quand Stella l'avait si vertement tancé, il apportait +triomphalement la branche à sa maman pour lui faire plaisir. Stella dut +reconnaître que la justice n'est pas un vain mot. + +A Nono, la jeune mère se contenta de dire ce qui peut entrer dans +l'intelligence d'un enfant de trois ans. Sans lui charger l'esprit de la +théorie des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un tout petit +enfant ne doit toucher à rien sans avoir demandé conseil à son papa ou à +sa maman. C'est une règle dont l'application ne demande point de grands +efforts d'intelligence. + +«Nono a compris», répondit le jeune délinquant. + +Le père n'eut point connaissance des exploits de sa petite femme; mais, +d'une manière générale, il continua à en être très fier, parce qu'elle +«avait de la cervelle pour deux». + + + + +III + +CHARLES KLIPMANN + + +J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils ont en tête une +découverte importante, n'ont plus aucune idée de ce qui se passe autour +d'eux. M. Klipmann était un grand chimiste, et il ne savait jamais ce +qui se passait dans sa maison, toute son attention étant concentrée sur +ses cornues, sur ses alambics et sur ses petites fioles. + +Comme il n'était pas riche, il n'avait qu'une seule domestique, la +vieille Françoise. La vieille Françoise passait sa vie à se désespérer, +parce-que Monsieur tachait et déchirait ses vêtements, sans s'en +apercevoir, mettait tout le ménage en désordre pour trouver un objet +qu'il tenait à la main, enfilait ses bas à l'envers, en songeant à autre +chose, sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se douter de ce +qu'il mangeait, s'étranglait en méditant des problèmes, et, à toutes +les observations, répondait d'un air ahuri: «Eh oui! comment donc! +certainement!» + +M. Klipmann avait, quelque part, un frère, qui était demeuré veuf avec +un petit garçon. Ce frère mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa +habiller décemment par Françoise, alla enterrer ce frère qui était mort +sans laisser un sou, prit le petit garçon par la main et l'emmena chez +lui. + +«Voilà un petit garçon, dit-il à Françoise, c'est mon neveu, vous savez, +oui, certainement! Je..., je l'adopte. + +--Monsieur fait bien», répondit la vieille bonne, très émue à la vue de +ce pauvre petit orphelin de quatre ans. + +L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air d'un petit chat sauvage, +il se laissa embrasser en rechignant; mais la bonne Françoise était trop +émue de son malheur pour lui en vouloir de ses mauvaises manières. + +«Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement il faudra.... + +--Prendre soin de lui, reprit Françoise, qui était habituée depuis +longtemps à achever les phrases que son maître laissait toujours +inachevées. + +--Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est bien cela, prendre soin +de lui,... et puis lui faire comprendre, une bonne fois pour toutes.... +(ici le petit garçon regarda son oncle d'un air méfiant), une bonne fois +pour toutes, qu'il ne doit jamais entrer dans le laboratoire, mais que +tout le reste de la maison est à lui.» (Ici le petit garçon sourit. +Il était laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire réellement +agréable.) + +«Jamais dans le laboratoire!» reprit M. Klipmann en levant l'index de +la main droite. Le petit Charles fit un signe de tête. «Le reste de la +maison est à toi.» Cette fois Charles fit deux signes de tête au lieu +d'un. + +«Le reste va tout seul», ajouta M. Klipmann en poussant un soupir +de soulagement. Comme il se sauvait, impatient de retourner à ses +expériences et à ses manipulations, Françoise lui dit: «Monsieur +n'oubliera pas d'ôter ses habits propres pour aller faire ses +cuisineries!» + +Monsieur fit signe que c'était une chose entendue; ce qui ne l'empêcha +pas d'aller tout droit au laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il +se mit à considérer d'abord, puis à secouer ensuite, toujours en costume +de cérémonie, le chapeau sur la tête. + +Sous prétexte de montrer au petit Charles l'endroit où il ne devait +jamais mettre les pieds, Françoise s'en alla tout droit au laboratoire, +tenant toujours le petit garçon par la main. + +«Là, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien regardé sa petite +bouteille, il va aller changer de vêtements. + +--Ça a réussi, répondit M. Klipmann en lui montrant la petite fiole. + +--J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Françoise avec complaisance. +Les vieux effets de Monsieur sont tout prêts sur le lit.» + +M. Klipmann comprit qu'il fallait obéir. Après avoir jeté un dernier +regard de satisfaction sur sa fiole, il obéit sans résistance. + +Tout le temps qu'avait duré cette scène, le petit Charles avait jeté +des regards pleins de sagacité et de pénétration tantôt sur la vieille +bonne, tantôt sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence d'enfant +de quatre ans, il comprit vaguement que l'oncle Klipmann était un +enfant comme lui, seulement plus grand et plus vieux, et que c'était à +Françoise qu'il fallait obéir. + +Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le laboratoire, il n'y entra +jamais, ce que Française trouva bien beau de sa part, sans le lui dire. +Mais, n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison de la cave au +grenier, il passa toute sa petite enfance à l'explorer, au grand +détriment de ses vêtements, car il était souple et hardi, et grimpait +partout, même sur le toit. + +Un jour, Françoise était dans le petit jardin, occupée à tricoter, tout +en surveillant sa cuisine du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle, +l'ombre de la maison se dessinait; tout à coup Françoise remarqua comme +un mouvement du côté de la cheminée. Elle crut d'abord reconnaître +l'ombre du vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas être si gros +que cela. Elle leva les yeux et fut saisie d'horreur et d'effroi en +voyant le petit Charles debout contre la cheminée, examinant avec un +profond intérêt le chapeau de tôle, que le moindre vent faisait tourner +dans toutes les directions. + +Françoise, qui était une femme très prudente, ne cria pas après lui, de +peur de l'effrayer et de lui faire faire un faux pas; mais, quand il fut +descendu de son observatoire, elle le gronda bien fort et voulut +lui faire promettre de ne jamais remonter là-haut. Charles refusa +obstinément de promettre: il tenait absolument à savoir pourquoi le +chapeau de tôle tournait. A cette époque-là, Charles avait près de six +ans. + +Françoise voulut savoir comment il avait pu arriver à la lucarne, qui +était ce que l'on appelle une fenêtre à tabatière. Elle monta donc au +grenier et demeura stupéfaite en voyant une espèce de machine, moitié +échelle, moitié escabeau, que Charles avait construite avec beaucoup de +patience et d'industrie à l'aide d'une scie, d'un marteau, de quelques +clous et de beaucoup de ficelle. Dans la construction de cette machine +entraient quelques débris de planches, un manche à balai, les trois +tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un fauteuil, tout cela +dépecé à la scie par l'industrieux Charles. + +Françoise pria M. Klipmann de monter pour examiner cela. Le chimiste +ne s'indigna pas de voir ses meubles en pièces. Tout ce qu'il trouva à +dire, c'est que ce petit garçon était adroit comme un singe. + +«Il est temps, riposta Françoise, que ce petit garçon aille à l'école, +pour apprendre quelque chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa +cervelle que de ses mains. + +--Oui, oui, répondit M. Klipmann, il est temps.» + +Et Charles fut envoyé à l'école. Il apprenait bien, et vite. Trop vite +même, au grand détriment du mobilier de la classe. Comme il avait +toujours terminé son travail bien longtemps avant les autres, il +employait ses loisirs à graver son nom sur les tables et sur les bancs, +à creuser des trous pour placer ses coudes plus à l'aise, à tracer de +profondes rigoles pour y faire couler de l'encre. + +Quand la table fut tailladée à jour, il songea à enlever les vis qui +la retenaient au pied massif. Ce n'était pas avec l'intention de faire +tomber la table, pour causer du désordre, c'était pour savoir la raison +des choses, car il remettait toujours les vis après les avoir enlevées. +Quand il sut ce qu'il voulait savoir, il commença à apporter en classe +des morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait avec un +canif. + +«Il ne peut pas s'empêcher de tailler quelque chose», disait le maître +d'école à Françoise. + +Françoise le savait bien, et les vieux fauteuils du grenier le savaient +bien aussi, car c'était à même les bras et les pieds de ces vieux débris +qu'il prenait ses provisions de bois à l'aide d'une scie mystérieuse, +sur laquelle Françoise ne put jamais mettre la main. + +Un certain jeudi, jour de congé et de loisir, il mit le comble à ses +méfaits domestiques. Il s'était introduit dans le cabinet de son oncle, +et cela sans scrupule et sans remords, puisque la «maison était à lui». +En furetant, selon son habitude, il découvrit un cornet de papier +contenant des clous en quantité, puis un ciseau, puis une vrille, +puis un marteau. Quelles richesses! Et à quoi les employer? Les +yeux brillants, les narines frémissantes, il regarda autour de lui. +Qu'avait-il besoin de chercher si loin? Là, sous ses yeux, sous sa main, +il y avait un énorme coffre en bois. + +Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et enleva de très beaux +morceaux. Fatigué du ciseau, il joua de la vrille. Fatigué de la vrille, +il enfonça des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il bien encore? +Ses yeux tombèrent sur le chapeau du chimiste, le chapeau numéro un, +s'il vous plaît. Pourquoi aussi ce chapeau se prélassait-il sur le +coffre, à portée de la main, au lieu d'être accroché dans la garde-robe? +Oui, pourquoi? Possédé par son démon familier, Charles se dit que ce +serait bien drôle d'enfoncer des clous dans un chapeau. Cette opération +présentait certainement quelque difficulté, à cause du peu de +consistance de l'objet. Raison de plus pour essayer. Les vrais +chercheurs sont toujours piqués au jeu par les difficultés d'une +entreprise. Tout d'abord le chapeau se défendit à sa manière en se +dérobant sous les coups. Première difficulté à vaincre. Charles en +triompha en fixant le rebord du chapeau au bois du coffre à l'aide d'un +clou solidement enfoncé. Ensuite il planta des clous sur les côtés. La +paroi cédait sous l'effort; mais, à force d'essayer, Charles en arriva à +ses fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le fond cédait, puis +revenait à sa disposition première, avec de petites détonations sourdes. +Il s'agissait de saisir le bon moment, et Charles, à force d'adresse et +de patience, le saisissait presque toujours. Le milieu du rond était +l'endroit le plus difficile, étant le moins résistant; Charles y +appliquait son clou, quand la porte s'ouvrit. + +La personne qui l'avait ouverte demeura stupéfaite sur le seuil; quant à +Charles, tout entier à son oeuvre, il n'avait rien entendu. + +L'oncle Klipmann, car c'était lui, avait terminé la veille au soir +une série d'expériences qui l'avaient enfin amené à une découverte +importante: il avait employé une partie de sa matinée à contrôler le +résultat de ses expériences, afin d'être bien sûr de ne s'être pas +trompé. + +Il avait peu dormi la nuit précédente: la joie l'avait tenu éveillé +pendant les premières heures. Puis c'était le remords qui lui avait tenu +les yeux grands ouverts. Maintenant que ses recherches avaient abouti, +et qu'il rentrait, pour quelque temps du moins, dans la vie réelle, dans +la vie de tout le monde, il se demandait comment il avait pu négliger à +ce point le fils de son frère. Les méfaits de cet enfant, qui étaient +tous du même genre, lui revinrent à la mémoire, et il se dit: «Un cours +d'eau qui n'est point endigué peut gâter tout un pays; il s'agit de lui +creuser un canal, et alors ce cours d'eau devient utile, de nuisible +qu'il était. Jusqu'ici, je le vois bien à présent, la vie de mon petit +neveu a été comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer sans cesse à +occuper ses doigts, c'est peut-être une vocation qui s'ignore et qui se +cherche. Il s'agirait d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un +canal. + +L'enfant a peut-être, sans le savoir, le goût de la mécanique. Assez de +chimères pour le moment; dès demain je ferai des expériences pour aider +ce pauvre enfant à découvrir ce qu'il cherche.» + +Le lendemain matin, l'habitude et aussi le désir de se confirmer dans la +certitude d'avoir réussi le menèrent tout droit à son laboratoire. Mais +il n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitôt qu'il en fut sorti, +il parcourut la maison pour chercher Charles et pour savoir où il en +était. + +Il en était à planter des clous dans le chapeau numéro un. + +Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla en philosophe le petit +garçon qui devait être désormais le sujet de ses expériences. L'adresse +de l'enfant, sa dextérité, son attention profonde confirmèrent le +chimiste dans ses idées et dans ses intentions. + +Le clou du centre, le plus difficile de tous, une fois bien et dûment +enfoncé, Charles poussa un soupir de soulagement, passa le dos de sa +main sur son front et regarda autour de lui. + +Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la personne de l'oncle +Klipmann. Quoique l'oncle Klipmann n'eût point l'air d'un croquemitaine, +Charles tressaillit et s'écria, en laissant tomber son marteau: + +«Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait là? + +--L'as-tu fait par méchanceté et pour m'être désagréable? demanda +l'oncle Klipmann. + +--Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais pas comment tout cela m'est +venu en tête. Je vous jure que.... + +--Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann. Maintenant convenons +entre nous que ce coffre aurait meilleur air si tu y avais fait moins +de trous et enfoncé moins de clous. Convenons que, s'il te fallait +absolument enfoncer des clous dans un chapeau, tu aurais mieux fait +de choisir le numéro deux: et puis, n'en parlons plus; seulement, +promets-moi de te mieux surveiller à l'avenir. + +--Oh! mon oncle, je vous le promets. + +-Je sais que tu tiens toujours tes promesses. Assez sur ce sujet. + +--Pardonnez-moi, mon oncle. + +--Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est que je vais t'emmener +faire un petit tour de promenade avec moi. Dis à Françoise de te refaire +ta toilette. En l'attendant, je vais....» + +Il allait dire: «Je vais donner un coup de brosse au chapeau numéro +deux». Mais il jugea inutile d'ajouter à la confusion de Charles, et il +s'en alla en se disant à lui-même: «Occupons-nous maintenant de creuser +ce canal». + +Une demi-heure après, l'oncle et le neveu s'en allaient les meilleurs +amis du monde. Quand il n'était pas enseveli dans ses recherches, +l'oncle Klipmann était un homme très fin et très adroit. Il se mit à +parler avec Charles de toutes sortes de sujets, et, au fur et à mesure, +notait avec soin ses réponses, sans en avoir l'air. + +Quand ils furent devant la boutique de l'horloger Brisson, l'oncle +tourna le bec-de-cane de la porte et entra, suivi de son neveu. Brisson +connaissait bien l'oncle Klipmann, qui était un de ses clients; il +connaissait bien aussi le neveu de l'oncle Klipmann, car il le voyait +souvent s'arrêter devant la boutique pour le regarder travailler. + +L'oncle Klipmann expliqua à Brisson qu'il désirerait, si cela ne le +dérangeait pas, se faire montrer l'agencement d'une montre, le jeu, +le ressort et l'engrenage des roues. Brisson avait justement sur son +établi, sous un verre renversé, une montre qu'il avait nettoyée; il se +disposait à en remettre en place les principales pièces. + +Une petite pince à la main, l'oeil collé sur une loupe, il commença tout +à la fois ses opérations et ses explications. + +C'était l'oncle qui avait demandé cette petite leçon d'horlogerie, et +c'était uniquement le neveu qui en profitait. Charles ne quittait pas du +regard la pince de l'opérateur, et il buvait, comme on dit, jusqu'à +ses moindres paroles. Quant à l'oncle, ce n'est pas la montre qu'il +regardait, mais la figure de son neveu. Un sourire discret se jouait sur +ses lèvres, le sourire de l'homme qui a deviné juste. Quand Brisson +eut terminé ses explications, et répondu à quelques questions très +intelligentes de Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade. + +Charles était silencieux et préoccupé; ce silence et cette préoccupation +firent grand plaisir à l'oncle Klipmann, au lieu de l'offenser. + +Le hasard de la promenade (était-ce bien un hasard?) les amena, à +quelque distance de la ville, devant la porte d'un enclos considérable. +L'oncle sonna à cette porte et demanda l'autorisation de visiter +l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait de vastes ateliers où +l'on construisait des machines. Le directeur en personne, ingénieur +fort distingué, voulut faire à l'oncle Klipmann les honneurs de +l'établissement. + +Cette fois encore, ce fut le neveu qui écouta les explications avec le +plus d'attention. + +Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle expliqua à son neveu que +le directeur de l'usine était ce que l'on appelle un ingénieur civil: +que, pour devenir ingénieur civil, il avait passé par une école qui est +à Paris, et que l'on nomme l'École Centrale des Arts et Manufactures, ou +tout simplement l'École Centrale. + +Charles écoutait en silence; il était facile de voir que sa petite tête +travaillait, envahie par des idées nouvelles. + +L'oncle Klipmann fit semblant d'être plongé dans ses méditations +chimiques, et laissa prudemment travailler la petite tête. + +Au retour, Françoise, à qui son maître avait donné le mot, ne parla pas +des dévastations du matin et se montra aussi avenante qu'à l'ordinaire. +Aussi Charles la suivit à la cuisine; là, assis sur une chaise basse, il +regarda quelque temps le feu sans parler. Puis tout à coup il dit: + +«Françoise, je crois que j'aimerais bien être horloger. + +--C'est un joli état, répondit Françoise. + +--C'est à cause des petites roues qui s'engrènent les unes dans les +autres. Je crois que je ne me lasserais jamais de faire engrener de +petites roues. + +--Ah!» dit Françoise. + +Après cela, Charles monta à sa petite chambre, et, pendant qu'il +s'efforçait de dessiner des roues dentées sur son cahier de brouillons, +sa petite tête recommença à travailler. + +Le résultat de ce travail se produisit au dîner. Au moment d'achever son +potage, il tint la cuiller suspendue entre son assiette et sa bouche, et +dit avec un gros soupir: + +«Ils sont bien heureux les petits garçons de Paris de pouvoir aller à +l'École Centrale.» + +L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite tête avait abouti juste +où il désirait le voir aboutir. + +Alors il expliqua à Charles que l'École Centrale n'est pas une école +destinée uniquement aux petits garçons de Paris; mais que les petits +garçons de toutes les parties de la France peuvent y aller étudier. + +«Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles d'une voix émue. + +--Ceux de Verneuil aussi. + +--Alors, mon oncle, tu m'y enverras.» + +L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre pas à l'Ecole Centrale +comme dans un moulin, qu'il faut subir des examens et en quoi consistent +les examens. On commence par bien apprendre ce que l'on enseigne à +l'école primaire. De là on passe dans un collège ou dans un lycée. On +travaille ferme, et, au temps voulu, on se présente. + +«Tu as bien compris? + +--Oui, mon oncle, répondit Charles d'un air réfléchi. Et puis, +ajouta-t-il, je travaillerai dès demain, et je ne t'abîmerai plus tes +affaires.» + +«Et voilà le canal creusé», pensa l'oncle Klipmann en souriant. + +Le canal était creusé, en effet. Dès le lendemain, Charles travailla +comme un petit homme, et le surlendemain aussi, et le mois suivant +aussi, et aussi les années qui vinrent après. + +Il est entré à l'École Centrale, et il en est sorti ingénieur civil, et +il a l'avenir devant lui. + + + + +IV + +LES TROIS PETITS CHIENS + + +En trottinant de compagnie sur la route, trois petits chiens faisaient +la conversation, et, tout en causant, ils enchérissaient à qui mieux +mieux sur l'horrible méchanceté du monde. + +Le premier dit: «Non, vous ne voudrez pas me croire, et pourtant je vous +donne ma parole que c'est la pure vérité. Un homme, avec un seau, m'a +jeté de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve que c'est une +abominable cruauté; et vous?» + +Le second dit: «C'est tout simplement une atrocité; mais il m'est arrivé +bien pis, à moi. Un gamin, d'un coup de pierre, m'a presque cassé les +reins. Hein! qu'est-ce que vous dites de _cela_?» + +Le troisième dit: «C'est encore moi qui ai le plus à me plaindre; et il +ne m'est que trop facile de le prouver. Un homme m'a presque écrasé. +Pourquoi? Pour avoir regardé un chat. N'est-ce pas le comble de la +méchanceté? hou! hou!» + +Mais il y a une chose que les trois petits chiens oubliaient de dire: le +premier avait volé des sardines; le second s'était jeté sur un pauvre +aveugle, et le troisième avait donné la chasse au chat de la maison. + +C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens; et il y a, par le +monde, quantité de petits enfants à boucles blondes, et même de vieux +enfants à barbe grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils une +aventure, elle est toute à leur gloire, ils y ont le beau rôle; mais ils +ne soufflent mot des circonstances dont ils auraient à rougir. + +Les petits chiens, n'étant que de simples animaux, raisonnent et +raisonneront toujours en simples animaux. Jamais ils n'arriveront à +comprendre qu'il est mal de voler les sardines du prochain, ou de se +jeter sur les gens sans défense, ou d'épouvanter les chats qui ne vous +disent rien. + +Rendus circonspects par de fâcheuses expériences, il concluront, en +véritables petits chiens qu'ils sont, qu'il s'agit tout simplement de +voler les sardines quand l'homme au seau a le dos tourné, de se jeter +sur les aveugles quand personne n'est à portée de les défendre, et de +choisir mieux son temps pour se livrer au divertissement de la chasse à +courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage et leur plaisir, et +déblatéreront jusqu'à la fin du monde contre celui qui les empêchera de +chercher leur avantage et de prendre leur plaisir là où ils croient le +trouver. + +Pourquoi? parce que les petits chiens, même quand ils sont devenus +grands, n'ont point de conscience qui les éclaire sur ce qui est bien et +sur ce qui est juste. + +Mais les petits hommes à boucles blondes et les vieux hommes à barbe +grise ont une _conscience_. Qu'ils la prennent pour conseillère avant de +raconter leurs exploits, et pour juge avant de condamner le prochain. + + + + +V + +LE PERE VIAUD + + +Le père Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il soit encore droit +et fort pour son âge, son pas n'est plus aussi ferme ni aussi régulier +qu'autrefois, ses mains sont agitées d'un tremblement chronique, et il +dit lui-même, en parlant de ses mâchoires édentées qui s'agitent comme +pour mâcher à vide: «Voilà que je _babinote_ comme un vieux lapin!» + +Pas plus tard que le matin même, ayant eu affaire à la ferme, je l'avais +entendu, dans la grande salle, se plaindre, moitié en riant, moitié +sérieusement, de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de +distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles jambes qui le +laissaient toujours en route, de ses vieilles mains qui ne savaient +plus seulement tenir une cuiller sans faire chavirer la moitié de la +cuillerée! Et puis, trois heures plus tard, je retrouve mon invalide à +une lieue de la ferme, sur un coteau dont la pente m'avait paru fort +raide, à moi qui n'ai pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout, +aussi droit qu'un grenadier à la parade, en face d'un sauvageon qu'il +était en train de greffer. Un de ses petits-fils, garçonnet d'une +douzaine d'années, le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un +véritable amateur de bonne peinture, en contemplation devant un tableau +de Raphaël. Le grand-père et le petit-fils étaient si bien à leur +affaire, qu'ils ne m'entendirent même pas venir. + +Les mains du père Viaud, ces pauvres vieilles mains qui ne pouvaient +plus tenir une cuiller, me parurent transformées. Non seulement elles ne +tremblaient pas, mais encore elles avaient une dextérité de mouvements +et une délicatesse de toucher dont je demeurai stupéfait. Il taillait, +il ajustait, enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement. Ses vieux +yeux, qui ne distinguaient pas un moineau d'un pinson, suivaient, à +bonne distance, les moindres mouvements de ses mains et de ses doigts; +enfin, ses mâchoires avaient cessé de babinoter comme celles d'un vieux +lapin. + +L'opération terminée à son entière satisfaction, il ferma son couteau +et le remit dans la poche de son gilet. Ensuite il ôta son chapeau, se +passa la main sur le front, poussa un soupir de satisfaction et dit: +«Fidéric (l'enfant s'appelle Frédéric), en voilà encore un, mon garçon, +et ce ne sera peut-être pas le dernier, eh! eh! eh! A présent, je crois +que je vas fumer une petite pipe. + +--Grand-père, dit le petit garçon, quand donc me permettras-tu de +greffer un arbre, un vrai arbre? + +--Quand je te le permettrai? mâchonna le grand père, qui fouillait d'une +main tremblante dans sa vieille poche à tabac. + +--Oh oui! grand-père, quand? + +--Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-père en tapotant la tête du +petit garçon avec le fourneau de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ça +croit qu'on greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une branche +de saule. M'as-tu seulement regardé, pendant que je travaillais, tout à +l'heure? + +--J'en avais mal aux yeux à force de regarder, répondit l'enfant. + +--Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais des yeux de chat. +C'est justement ce que me disait feu mon grand-père, quand j'avais ton +âge et que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien, mon mignon, je +vas te répondre ce qu'il m'a répondu, il y a de cela septante et trois +ans: je crois que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin, +je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu entends, je te +regarderai faire; tu n'as pas peur? + +--Oh si! un peu, répondit le petit rusé; mais pas trop, parce que, +grand-père, tu es si bon! + +--Oh! le patelin! marmotta le grand-père, comme il saura entortiller son +monde. C'est bien. J'ai un _sujet_ en vue, mais, si tu me le gâtes, gare +à tes oreilles!» + +On voyait qu'il était fier de son petit-fils, et il se mit à ricaner de +satisfaction, et en ricanant il laissa choir sa pipe dans l'herbe. Le +petit garçon fit une culbute de joie avant de la ramasser. + +En se relevant, il m'aperçut et dit à son grand-père: + +«Grand-père, voilà le monsieur de ce matin! + +--Va à tes vaches, lui répondit le père Viaud.--Monsieur, votre +serviteur. Si ça ne vous fait rien, nous allons nous asseoir sur cette +souche, parce que les jambes d'un pauvre vieux comme moi.... Oh! après +vous, monsieur. + +--Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, répliquai-je avec une ironie +qui n'était pas pour le blesser, je l'espère; un pauvre vieux qui manie +le couteau sans que la main lui tremble; un pauvre vieux qui vous +introduit la branchette dans la fente sans s'y reprendre à deux fois, +et qui vous enroule le fil, et qui vous l'attache comme une jeune +couturière! Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres vieux-là! + +--Bellement, bellement, dit-il avec un geste de sa main, qui s'était +remise à trembler. Quand on a fait une chose toute sa vie; qu'on préfère +cette chose-là à toutes les autres; qu'on sait que la chose est honnête, +bonne, utile, et qu'on se flatte de l'avoir toujours faite de son mieux, +on la fait encore bien quand l'âge vous force de renoncer à tout le +reste. On dit qu'il y a une grâce d'état, monsieur, et moi je le crois, +puisque je puis greffer sans trembler, et que je ne puis pas manger une +cuillerée de soupe sans en renverser la moitié. + +--Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer? + +--Si j'aime ça! Mon père l'aimait et mon grand-père aussi; mon fils +l'aimait, mais il est mort des fièvres; Fidéric l'aime. C'est un don de +famille, et il y a des petits secrets de métier que nous nous passons +les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime ça! Mais, monsieur, qu'est-ce +qu'il y a de plus superbe que de faire d'un arbre sauvage et païen un +arbre du bon Dieu, qui nourrit les chrétiens du bon Dieu? C'est beau +de semer et de moissonner, et j'ai bien semé et bien moissonné dans ma +longue vie; mais le blé paraît et disparaît, et l'arbre reste, et porte +témoignage. Il y a, dans le canton, des arbres qui rappellent au +monde le nom de mon grand-père et celui de mon père. Il y en a qui +rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux, dans notre famille, +voyez-vous. Aussi loin que vous pouvez voir, tous les arbres à fruit ont +été comme baptisés et rendus chrétiens par nous autres; je ne fais +que vous redire les paroles de M. le curé. Oui, il a dit, parlant à +Monseigneur, la dernière fois que Monseigneur est venu confirmer les +enfants par ici: «Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires à leur +façon; seulement, au lieu de convertir des nègres, ils convertissent des +arbres». Et Monseigneur a dit: «Père Viaud, c'est très bien, cela! Qui +plante un arbre fait une bonne action; qui greffe un arbre fait une +action meilleure encore.» Et il a débité aux enfants un petit sermon +là-dessus; je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille un peu +dure, mais je sais que c'était très beau. + +--Je vois, lui dis-je, que Frédéric a le don, comme vous. + +--Il l'a», me répondit le bonhomme avec un sourire d'orgueil. Mais, +quand ce sourire d'orgueil eut disparu, sa figure redevint toute +vieille, ses mains furent reprises de leur tremblement, et la pipe de +bois, qu'il avait allumée à grand'peine, avait d'étranges soubresauts +entre ses gencives. + +«Et comme cela, repris-je, c'est demain que vous ferez faire à Frédéric +ses premières armes comme greffeur. + +--Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude de désirer +grand'chose, je voudrais déjà être à ce moment-là; ça m'avancera +pourtant d'un jour sur le chemin du cimetière: n'importe, je voudrais y +être.» + +Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au visage, je le regardais +avec respect, et je pensais à part moi: «Si j'étais destiné à rester +sur terre aussi longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de mes +occupations présentes qui pourrait me tenir fidèle compagnie jusqu'au +bout, donner une force passagère à mon corps défaillant, réchauffer mon +coeur, satisfaire ma conscience et m'empêcher d'être comme un mort parmi +les vivants? oui, laquelle?» + +Ce que je me suis répondu à moi-même importe peu; quelles résolutions +j'ai prises, c'est mon affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que +je m'estime heureux d'avoir vu travailler le père Viaud et de l'avoir +entendu parler. + + + + +VI + +INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES + + +A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir leurs amies aussi +souvent qu'elles le voudraient. D'abord, Paris est grand et les +distances sont longues; et puis il y a les cours à suivre, les devoirs +à faire, les leçons de piano, les leçons de dessin, les occupations du +papa, et les obligations mondaines de la maman. + +Au bord de la mer, au contraire, on demeure porte à porte, on a des +loisirs, on peut donc voisiner entre mamans et entre petites filles. + +Cette année-là, toute une société de connaissances parisiennes s'était +donné rendez-vous à Varangues-sur-Mer, et l'on voisinait ferme. + +Le 18 août, Mme de Larochemère avait donné une grande matinée de petites +filles, parce que c'était la fête d'Hélène, sa fille. + +Au retour de cette fête, Mme Loudéac et sa petite Suzanne, pour revenir +chez elles, à la villa des Tamarix, suivaient un joli petit chemin +tournant et causaient de la fête: + +«Alors, chérie, dit Mme Loudéac, tu t'es bien amusée. + +--Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarqué Alix de Gayrel;... dis, +maman, l'as-tu remarquée?» + +Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme. Mme Loudéac ne put +s'empêcher de sourire. + +«Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne suis pas bien sûre.... + +--Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de reproche, c'était la reine de la +fête: des yeux bleus, mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux +blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses, bien entendu.... + +--Pourquoi, bien entendu? demanda la maman, qui s'amusait de +l'enthousiasme de sa fillette. + +--Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon pour des mauviettes comme +moi, comme les autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette, +comme..., comme Marthe Lemoyne....» + +Elle prononça ce dernier nom avec une sorte de dédain aristocratique, +comme si la pauvre Marthe Lemoyne eût formé à ses yeux le contraste le +mieux fait pour mettre dans tout son relief l'écrasante supériorité de +son idole. + +Mme Loudéac fronça légèrement les sourcils, sans rien dire, toutefois: +c'était une mère prudente et expérimentée, et elle laissait volontiers +bavarder sa petite perruche, pour connaître le fond de sa pensée. + +«_Elle_, oh! _elle_, reprit Suzanne, ses cheveux flottent, ondulent; oh! +comme ils ondulent! Et puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah! +maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons causé, oui, elle a bien +voulu causer avec moi, et..., et, ajouta-t-elle avec une explosion de +joie et d'orgueil, nous nous sommes promis d'être amies... toujours,... +toujours! + +--Comme cela, du premier coup? demanda la maman d'un ton de douce +raillerie. + +--Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec une gravité comique, il +y a, comme cela, des personnes que l'on aime à première vue.» + +Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue de la mer, qui +apparaissait par une brèche des falaises, à l'un des tournants du +chemin, et, de son petit coeur gonflé de joie et d'orgueil, s'échappa un +soupir de reconnaissance. + +«Toujours la même, pensa Mme Loudéac en poussant un soupir de regret; +oui, toujours la même: coeur d'or et tête de linotte.» + +Et elle se promit d'étudier de près cette nouvelle idole, aux pieds de +laquelle sa Suzanne immolait en holocauste toutes ses petites amies, +d'un seul coup. + +«Et puis, tu sais, mère chérie, reprit Suzanne, son papa est conseiller +d'État, son grand-papa sénateur. Elle a un oncle amiral, et un autre +archiduc.... + +--Tu veux peut-être dire archidiacre? suggéra la maman; elle se +souvenait d'avoir entendu Mme de Larochemère parler, pendant la petite +fête, de la parenté des de Gayrel, qui étaient des nouveaux venus dans +le cercle des Parisiens en villégiature. + +--Archiduc ou archidiacre! c'est toujours quelque chose comme cela», +répondit Suzanne sans se déconcerter. Elle continua à entasser, pièce +à pièce, la parenté de son Alix, comme pour écraser de ce monument +cyclopéen le reste de l'humanité. Mme Loudéac devina sans peine que, +dans l'idée de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne gisait écrasée avec +les autres et, probablement même, plus aplatie que tout le reste. Et +pourtant! + +Le père de Marthe était architecte. Et, quoique ce fût un véritable +artiste, bien connu dans le monde des artistes, et même dans celui qui +s'intitule Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de linotte, le tenait +pour un petit personnage. Savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour +M. Lemoyne avait dit devant elle, à son papa, qu'il lui arrivait +quelquefois de monter à l'échelle, comme les maçons, pour voir où en +étaient les travaux. A partir de ce jour-là elle confondit dans son idée +l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les maçons, et avec les +maçons eux-mêmes. + +Et, comme elle avait vu les maçons déjeuner sur leurs échafaudages, elle +n'aurait pas été surprise d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les +jambes pendantes, les vêtements couverts de poussière, les favoris +constellés de pastilles de plâtre, tirer son déjeuner d'un sac de toile +ou d'un vieux panier d'osier. + +Mme Loudéac avait deviné juste. Au moment même où elle regardait sa +petite fille, à la dérobée, d'un air attristé, l'architecte poudreux, +la mère de Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-même avec ses +toilettes simples, sa taille grêle plutôt qu'élégante, son teint un +peu brouillé, ses nattes de cheveux châtains, sa figure insignifiante +(insignifiante pour les perruches qui ne devinaient pas tout ce qu'il y +avait de bonté et d'intelligence dans ses grands yeux pensifs et doux), +tout cela formait, dans la tête de la perruche, un repoussoir à souhait +pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans son cadre étincelant. + +«Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel, il y a une chose que +tu ne sais pas et qu'il faut que je te dise: Alix est très brave. + +--Elle est très brave! s'écria Mme Loudéac d'un air surpris et amusé. + +--Oh oui! très brave, reprit la perruche en secouant gravement la tête à +plusieurs reprises. + +--Et, dis-moi, mignonne, à quoi as-tu reconnu que Mlle Alix est très +brave? Est-ce à sa manière de danser, ou de manger une tarte aux +fraises? + +--Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche. La preuve qu'elle est très +brave, c'est que son oncle l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de +salon. + +--Oh! oh! + +--Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir. + +--A présent, me voilà convaincue. + +--Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleuré un jour parce que son papa et son +oncle refusaient de l'emmener à la chasse au sanglier. Tu sais ce que +c'est qu'un sanglier: une grosse, grosse bête, très méchante, qui +renverse tout, et tue tout le monde, quand les personnes ont peur et ne +savent pas se servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur, elle, +et elle aurait tiré le sanglier avec sa carabine, pan! + +--C'est décidément une jeune personne très brave, dit Mme Loudéac d'un +ton de légère moquerie. + +--Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme cette pauvre Marthe +Lemoyne, qui a peur des rats, des araignées et des chauves-souris. + +--Elle te l'a dit? demanda la mère en regardant sa petite fille en face. + +--Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces bêtes-là. + +--Je t'avouerai franchement que je ne les aime pas non plus, et que je +n'en ferais pas volontiers ma société habituelle. + +--Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur, tandis que Marthe doit en +avoir peur; j'en suis sûre, je devine cela à son air. Elle est si..., si +timide,... si..., si embarrassée.» + +Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son coeur. Mais, me direz-vous, +pourquoi l'aimait-elle? Et moi, je vous répondrai: Sait-on toujours +pourquoi l'on aime? Peut-être Marthe avait-elle deviné que Suzanne avait +un coeur d'or, et lui pardonnait-elle à cause de cela d'avoir une tête +de linotte! Elle l'aimait d'une affection discrète, silencieuse et +timide. Elle ne s'offensait pas de ses rebuffades ou de ses dédains, +parce que, n'étant pas égoïste, elle songeait peu à elle-même, et +beaucoup à ceux qu'elle aimait. + +Mme Loudéac, qui voyait clair, était touchée de ce dévouement discret, +de cette affection tendre et vraie, de cette patience, de cette absence +complète de jalousie et de mauvaise humeur. + +Avec une affection quasi maternelle, Marthe veillait au bien-être de sa +préférée, qui acceptait ses petits soins comme chose due, sans même les +remarquer; Marthe songeait à lui envelopper le cou d'un foulard ou d'un +fichu, pour la préserver de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait +son éventail ou son livre, toujours égarés dans quelques coins +mystérieux; et pendant ce temps-là l'autre souriait à son idole, ou +boudait son idole pour quelque caprice ou quelque préférence; en un mot, +elle vivait de son idole et la voyait jusque dans ses rêves. + +Sa petite tête romanesque se complaisait à imaginer mille et une +situations où son idole jouait un rôle héroïque. Par exemple, on faisait +une promenade en mer. Le canot chavirait. L'idole se précipitait dans +le gouffre, pour en tirer son _bichon_. (Depuis quelque temps Suzanne +appelait Alix sa _reine_ et Alix appelait Suzanne son _bichon_.) Donc, +la reine arrachait le bichon à la fureur des flots, et venait le déposer +entre les bras de sa maman. Et alors la maman déposait un baiser sur le +front de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait à l'adorer pour +la vie. (Pour le moment, et c'était un des grands soucis de Suzanne, +Mme Loudéac témoignait un enthousiasme très modéré pour les vertus et +perfections de la reine.) Une autre fois, un cheval emporté faisait +mine de fouler le bichon aux pieds. Plus prompte que l'éclair, la reine +s'élançait, enlevait le bichon à bras tendus, et tout d'une traite le +portait à Mme Loudéac. Baiser sur le front, cela va sans dire, regards +levés au ciel. + +Une autre fois encore, un taureau descendait du plateau, rendu furieux +par les mouches. Le bichon va être encorné et mis en pièces. Oui, mais +un coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne plus se relever. La +reine apparaît tenant encore à la main sa carabine de salon. On devine +le reste. + +Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe avaient fait la +dînette à la villa des Tamarix, il leur prit fantaisie de faire un petit +tour jusqu'à une plate-forme d'où l'on voit arriver les bateaux qui +reviennent de la pêche. Pour être tout à fait exact, disons que cette +fantaisie vint à la reine. Le bichon trouva l'idée admirable--règle +générale, la reine n'avait que des idées admirables.--Marthe essaya +bien, il est vrai, de faire quelques timides objections. Sans doute, +dans un petit village comme Varangues-sur-Mer, où tout le monde se +connaît, les enfants peuvent aller et venir sans inconvénient et sans +danger, des villas à la plage et de la plage aux villas. Pourtant ne +ferait-on pas bien de prévenir Mme Loudéac? La reine, sans daigner +répondre, ouvrit la porte à claire-voie, le bichon la suivit, et Marthe, +ne voulant pas avoir l'air de leur faire la leçon, les accompagna. + +La reine continuait à marcher devant, le menton relevé, comme il +convient à une reine, ayant ses cheveux d'or sur les épaules en guise +de manteau royal. Elle avait une si fière allure, son pas était si +vaillant, si héroïque, que le bichon, tout frissonnant d'enthousiasme, +se retourna involontairement pour faire la comparaison de cette royale +allure avec la démarche modeste de la pauvre Marthe, qui, toute contrite +de se savoir en état de désobéissance, s'avançait la tête basse, d'un +pas incertain. + +«Allons, viens donc», lui dit le bichon; et en lui-même le bichon +pensait: «On la prendrait pour la suivante de notre reine». + +Tout à coup un cri aigu troubla la tranquillité du soir. Le bichon se +retourna vivement. La reine, qui avait perdu toute majesté et même toute +retenue, s'enfuyait à toutes jambes. Sa jolie figure, toute pâle, était +enlaidie par une expression de terreur abjecte. + +«Qu'est-ce qu'il y a?» s'écria Suzanne épouvantée. + +Au lieu de lui répondre, la reine, qui semblait avoir perdu la vue +aussi bien que l'ouïe, la bouscula violemment et la renversa dans la +poussière. Sans prendre le soin de la ramasser, la reine éperdue gagna +la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement derrière elle. +Elle continuait de pousser des cris aigus, bousculant tout sur son +passage, et jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir expliquer +la cause de sa propre terreur. Elle monta l'escalier en courant, et ne +s'arrêta que quand il lui fut impossible de monter plus haut. + +Au moment où Marthe se mettait en devoir de relever Suzanne, qui était +tout étourdie de sa chute violente, un gros ours brun apparut au +tournant du sentier. + +«Sauve-toi, dit Marthe à Suzanne, vite, ma mignonne, sauve-toi, pour +l'amour de Dieu.» + +Suzanne, à moitié relevée, retomba sur ses genoux; incapable de faire +un mouvement, elle s'affaissa sur ses talons; ses deux mains jointes +pendaient inertes devant elle, elle regardait l'ours qui trottinait sans +se presser, et ses lèvres frémissaient. + +Sans hésiter une seconde, Marthe, très pâle, mais très résolue, passa +devant elle et marcha droit à l'ours. Arrivée à quelques pas de lui, +elle leva d'un geste énergique la petite ombrelle qu'elle tenait, en +criant: «Arrière, vilaine bête! arrière!» + +L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux clairs, et, comme elle +continuait à s'avancer pour le tenir en respect et donner à Suzanne +le temps de fuir, il souffla dans sa muselière et parut prendre une +résolution énergique. + +Se dressant à moitié, il s'assit lourdement dans la poussière et, +saisissant le bout de ses pattes de derrière avec ses pattes de devant, +il se mit à se dandiner lourdement d'avant en arrière et de droite à +gauche. + +«Oui, oui, je te conseille de faire le beau», dit une grosse voix, la +voix d'un grand gaillard en guenilles, qui venait de tourner à son tour +le coin du sentier. Cet homme était tout rouge et tout essoufflé à force +d'avoir couru. «Ah! brigand! reprit-il en saisissant la chaîne de son +pensionnaire. Ah! ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie à ton +père nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour te rattraper! tu +fais peur à la petite demoiselle. Sais-tu bien ce qui serait arrivé +si l'autre demoiselle ne t'avait pas si bravement arrêté? Tu aurais +débouché au milieu du village, et le gendarme aurait mis ton maître en +prison et toi en fourrière!» + +Il scandait chacune de ses phrases par une bonne taloche appliquée sur +le crâne de l'ours. L'ours faisait semblant d'avoir peur, et fermait les +yeux à chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa muselière; il +montrait ses grands crocs, et sa langue pendait de côté. + +Aussitôt qu'elle vit l'ours en puissance de son maître, Marthe, sans +s'arrêter au bavardage de l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit +Suzanne dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer. Les +servantes cependant étaient accourues, ainsi que Mme Loudéac. + +«Elle n'a rien, elle n'est pas blessée, dit Marthe à Mme Loudéac, qui +était devenue toute pâle de saisissement. Mme Loudéac prit Suzanne par +un bras, tandis que l'autre bras demeurait passé sur les épaules de +Marthe. Une fois dans le jardin, la porte bien fermée derrière elle, la +pauvre petite fut prise d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tête +contre l'épaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu de ses sanglots, +elle murmurait d'une voix entrecoupée: «Oh! Marthe, oh! chérie, +embrasse-moi.» + +Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure de sa petite amie tout +près de la sienne et plongea ses regards dans les siens. Est-ce que, +vraiment, l'acte d'abnégation et de bravoure folle qu'elle venait +d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait comme transfigurée? +Ou bien, la reconnaissance passionnée que ressentait Suzanne lui +ouvrit-elle tout à coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle s'écria: +«Chérie, belle chérie, oh! que je te trouve belle!» + +Marthe se mit à rire d'un petit rire embarrassé et dit à l'une des +servantes: «Claudine, allez préparer un verre d'eau sucrée pour Mlle +Suzanne, pendant que nous allons la ramener!» + +On avait un peu oublié la reine pendant tout cet esclandre. On la trouva +dans une des mansardes, la figure cachée dans les mains, et criant à +intervalles réguliers: «L'ours! l'ours!» + +Quand on lui eut bien expliqué que l'ours ne l'avait pas suivie, que +c'était un ours apprivoisé et que son maître l'avait emmené, elle +consentit à descendre. + +Malgré son aplomb de petite reine, elle fut un peu embarrassée de sa +contenance quand on l'introduisit au salon. Suzanne était étendue sur +le canapé, la tête contre l'épaule de Marthe, les deux mains dans les +siennes, lui murmurant à l'oreille de jolis petits noms de tendresse. + +A la grande surprise de Suzanne, sa mère témoigna à la petite reine plus +de bienveillance que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait +de la bienveillance! Ne lui était-elle pas reconnaissante, cette mère +prévoyante et sage, d'avoir pris soin de démontrer elle-même, et +si clairement, à la petite Suzanne combien, malgré sa supériorité +apparente, elle était inférieure à la bonne Marthe? + +«Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudéac en tendant la main à la +petite reine, une vraie plaisanterie de carnaval. + +--Ah! si j'avais eu ma carabine! s'écria la petite reine, qui avait +repris son aplomb. + +--Une ombrelle a suffi», dit Mme Loudéac en regardant Marthe avec +tendresse. Elle ajouta, mais intérieurement, car à quoi bon frapper les +gens qui sont à terre: «Une ombrelle et un bras vaillant!» + +«On demande Mlle de Gayrel», dit Claudine en entr'ouvrant la porte du +salon. + +Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain avec sa famille, elle +fit ses adieux; ses petites amies et Mme Loudéac lui souhaitèrent bon +voyage. + +«Bon voyage!» selon l'intention des personnes, peut signifier: «Je +souhaite sincèrement que votre voyage soit bon!» ou bien: «Bon +débarras!» Les deux fillettes, sans arrière-pensée, donnèrent à cette +expression son sens le plus favorable. Mme Loudéac, qui n'était pourtant +pas malveillante, lui donna son sens ironique, sans en rien laisser +paraître. Dans sa pensée, elle souhaitait: + +«Bon voyage!» à l'influence pernicieuse de la petite reine sur l'esprit +et le jugement de Suzanne. + +A partir de la soudaine invasion de maître Martin dans le sentier des +Tamarix, les opinions personnelles de Suzanne subirent un changement +considérable sur la question des tresses, sur la condition sociale des +architectes et sur bien d'autres sujets. + +Les parents de Suzanne demeurent boulevard des Invalides, et ceux de +Marthe rue de la Tour-d'Auvergne, c'est-à-dire aux deux extrémités de +Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens; toutes les deux +ont des devoirs à faire, des leçons de piano, des leçons de dessin, et +chacun des deux papas a ses occupations comme par le passé; chacune des +deux mamans ses obligations mondaines, et, malgré cela, les deux petites +filles se voient très souvent. C'est que, quand on tient beaucoup à se +voir, on y arrive toujours, même à Paris. Or les deux mamans tiennent à +se voir, et les petites filles aussi. Alors, cela va tout seul. + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS + +LA FAUTE DE NONO + +CHARLES KLIPMANN + +LES TROIS PETITS CHIENS + +LE PÈRE VIAUD + +INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT *** + +***** This file should be named 11767-8.txt or 11767-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/7/6/11767/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/11767-8.zip b/11767-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3eb6bbe --- /dev/null +++ b/11767-8.zip diff --git a/11767-h.zip b/11767-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..df5ad24 --- /dev/null +++ b/11767-h.zip diff --git a/11767-h/001.jpg b/11767-h/001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ecce2f0 --- /dev/null +++ b/11767-h/001.jpg diff --git a/11767-h/002.jpg b/11767-h/002.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2e188af --- /dev/null +++ b/11767-h/002.jpg diff --git a/11767-h/003.jpg b/11767-h/003.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4e79c53 --- /dev/null +++ b/11767-h/003.jpg diff --git a/11767-h/004.jpg b/11767-h/004.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5751e93 --- /dev/null +++ b/11767-h/004.jpg diff --git a/11767-h/005.jpg b/11767-h/005.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..71cf98c --- /dev/null +++ b/11767-h/005.jpg diff --git a/11767-h/006.jpg b/11767-h/006.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..23ac9e4 --- /dev/null +++ b/11767-h/006.jpg diff --git a/11767-h/007.jpg b/11767-h/007.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e2913e3 --- /dev/null +++ b/11767-h/007.jpg diff --git a/11767-h/11767-h.htm b/11767-h/11767-h.htm new file mode 100644 index 0000000..c182943 --- /dev/null +++ b/11767-h/11767-h.htm @@ -0,0 +1,2497 @@ + + +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Contes à Jeannot</title> + <meta name="author" content="J. Girardin"> + + <style type="text/css"> + <!-- + p {text-align: justify;} + blockquote {text-align: justify;} + h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} + .footnote {font-size: 0.8em; margin-right: 10%; margin-left: 10%;} + + + --> + </style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes à Jeannot + +Author: J. Girardin + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11767] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + +<center><table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="" + style="text-align: justify; width: 760px; margin-left: 0px; margin-right: 0px;"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 100%; text-align: justify;"> + + + + + +<h1>CONTES<br> +A JEANNOT</h1> + +<h3>J. GIRARDIN</h3> + +<h4>1896</h4> + +<p>A mon petit-fils JEAN LEBOSSÉ</p> + +<p>Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu<br> +sois en état de lire ce livre; n'importe, je te le<br> +dédie tout de même, pour te remercier du plaisir<br> +que j'ai à voir ta gentillesse et ta belle humeur<br> +de bébé bien portant.</p> + +<p>J. Girardin.</p> + + + +<h2>I</h2> + +<h3>LETTRES DE FINETTE</h3> + +<p>A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS</p> + +<p>Houlgate, 3 Juillet 1885.</p> + +<p>Ma Michette, mon Michon chéri, tu vois que je +t'écris tout de suite. Nous voilà à la mer. Le voyage +a été bon, sauf que j'ai eu grand chaud, et que mon +cousin Jean m'a taquinée presque la moitié du +temps, et qu'il m'est arrivé un grand malheur en +route.</p> + +<p>D'abord, je me suis amusée à regarder par la +portière, et c'était bien drôle de voir les gens à +leurs portes ou à leurs fenêtres, les vaches dans +les prés, les chevaux qui labouraient la terre, les +oiseaux qui s'envolaient, les petits gardeurs de +moutons qui agitaient leurs bonnets en l'air ou +bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire +semblant de suivre le train! Oh! ils étaient bien +vite las, je t'en réponds. Alors ils s'arrêtaient tout +essoufflés, s'essuyaient le front et nous montraient +le poing.</p> + +<p>C'était si amusant, que j'ai dit à maman: «Oh! +maman, si le voyage pouvait durer toujours!» +Maman a souri sans rien dire; Jean a haussé les +épaules, et je me suis remise à la portière.</p> + +<p>Alors sais-tu ce que j'ai vu?</p> + +<p>Nous étions sur une hauteur, on voyait les maisons +et les personnes tout en bas; dans le jardin +d'une des maisons, deux garçons s'amusaient à +traîner une petite fille dans une voiture à quatre +roues. Voilà un des garçons qui se retourne en +riant, lève la corde aussi haut qu'il peut, et fait +chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont +méchants et mal élevés, les garçons! Comme nous +allions très vite, des arbres m'ont caché le jardin; +mais je suis sûre que la pauvre petite fille s'est fait +grand mal.</p> + +<p>Jean a tout de suite pris le parti des garçons; il +a prétendu que la petite fille était probablement +quelque mauvaise peste qui avait dit quelque chose +de désagréable à ses frères, et qu'ils avaient bien +fait de la faire chavirer pour la punir.</p> + +<p>Je lui ai tourné le dos et je suis revenue à la +portière. Mais bientôt je me suis aperçue que c'était +toujours la même chose et que cela devenait un +peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes.</p> + +<p>Maman me dit: «Finette, tu bâilles, tu dois +avoir faim; je te permets de faire la dînette avec ta +poupée.»</p> + +<p>Alors j'ai fait la dînette avec ma poupée: mais +tu penses bien que je l'ai enveloppée jusqu'au cou +dans mon mouchoir, à cause des miettes de pain et +des petits morceaux de chocolat qui auraient pu +tomber sur ce joli cache-poussière que nous lui +avons fabriqué à nous deux.</p> + +<center> +<img src="001.jpg" alt="" style="width: 600px; height: 313px;"> +</center> +<p>Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais +rien fait. Aussi j'étais bien sûre qu'il se moquerait +d'elle, et cela n'a pas manqué. Il m'a demandé à +quoi servent les cache-poussière, si les personnes +sont obligées de s'envelopper de la tête aux pieds +dans un mouchoir, à cause de quelques méchantes +miettes de pain.</p> + +<p>Je ne lui ai pas seulement répondu. Et, comme +je voyais bien que ma poupée avait envie de +dormir, je l'ai couchée dans mon petit panier. Je +ne sais pas si c'est d'avoir couché ma fille qui m'a +donné envie de dormir aussi, mais je me suis +allongée dans mon coin et je me suis endormie.</p> + +<p>C'est pendant que je dormais que le grand malheur +est arrivé.</p> + +<p>En me réveillant, longtemps après, j'ai pensé +que ma fille devait être éveillée aussi. J'ai ouvert +tout doucement le panier. Les cahots avaient jeté +Lili tout d'un côté; quand je l'ai tirée du panier, +j'ai poussé un grand cri et je me suis mise à +pleurer. Figure-toi que le côté droit de la figure de +Lili était barbouillé d'encre bleue, et son bras droit +aussi, et tout le côté droit de son joli costume.</p> + +<p>Quand maman avait fait les malles, j'avais +oublié de lui donner la bouteille d'encre bleue +que j'avais achetée pour t'écrire. Je ne m'en suis +aperçue qu'au dernier moment, et alors, sans rien +dire, je l'ai mise dans le panier de Lili. La bouteille +s'était débouchée pendant que je dormais, et ma +pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue.</p> + +<p>Jean n'a pas osé se moquer de moi, parce que +j'avais beaucoup, beaucoup de chagrin; il est +taquin, mais il n'est pas méchant. Maman m'a consolée +en me disant que, comme la tête, les bras +et les mains de Lili sont en porcelaine, on pourra +enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le cache-poussière +est perdu, et le joli costume de plage +aussi!</p> + +<p>Maman ne m'a pas grondée d'avoir mis la bouteille +d'encre bleue dans mon panier; mais je sais +bien tout de même que c'est ma faute si le malheur +est arrivé; car j'aurais dû songer plus tôt à la bouteille, +au lieu de jouer tout le temps à la poupée +pendant que maman faisait les malles et me répétait +toujours: «Finette, tu n'oublies rien? Si tu as +oublié quelque chose, il est encore temps.»</p> + +<center><img src="002.jpg" alt="" style="width: 478px; height: 600px;"></center> + + + +<p>Quand j'ai vu que j'avais oublié la bouteille, +j'aurais dû la laisser à la maison ou demander à +maman de la mettre quelque part où elle n'aurait +pas causé de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! +Au lieu de cela, j'ai fait une grosse sottise et +causé un grand malheur. Songe que la pauvre Lili +n'a plus rien à mettre!</p> + +<p>Pour me consoler, Jean m'a expliqué que nous +étions en Normandie, et m'a montré les clos pleins +de pommiers, les pâtures avec de belles vaches et +les petites rivières qui courent à la mer, des coqs et +des poules sur des fumiers, des canards sur des +rivières et de petites hêtes qui sautaient à travers +les haies: Jean me disait que c'étaient des lapins; +mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. +Toutes ces jolies choses n'empêchaient pas les costumes +de Lili d'être perdus. Et moi qui m'étais fait +une si grande fête de montrer Lili aux autres +petites filles!</p> + +<p>Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant +Jean a fini par me faire rire. Le chemin traversait des +herbages. Tout d'un coup, nous voyons un homme, +une jeune fille et un petit garçon qui traversaient +un pont de bois, pour s'en aller dans les prés, faner +le foin coupé. Ils avaient un toutou derrière eux.</p> + +<p>Jean s'est mis à chanter: <i>Les canards l'ont bien +passé, tire, lire, lire</i>. Cela ressemblait si bien à ce +que nous avions vu chez Robert Houdin, que je n'ai +pas pu m'empêcher de rire.</p> + +<p>Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repensé +tout de suite à la pauvre Lili. C'est ce malheur-là +qui est cause que je t'écris avec de l'encre noire et +non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais +promis. Je t'aime bien tout de même et je t'embrasse +comme je t'aime.</p> + +<p>Ta petite amie,</p> + +<p>FINETTE.</p> + + +<br><br> +<p>Houlgate, 8 Juillet, 1885.</p> + +<p>Ma Michette, mon Michon chéri, je t'ai promis +de te dire ce que c'est que la mer, et je vais te le +dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne peut +pas dire le contraire. Mais, quand on est tout près +de l'eau sur le sable, on pense en soi-même: Ce +n'est pas si grand qu'on me l'avait dit. Mais on +garde ça pour soi, parce qu'il y a toujours là des +gens pour se moquer de vous quand vous faites +des réflexions tout haut. J'ai bien fait de me taire, +car mon cousin Jean ne se serait pas gêné pour +me dire que je n'y entendais rien.</p> + +<p>Le 4 juillet, dans l'après-midi, nous sommes +montés sur des hauteurs; plus nous montions, plus +nous voyions loin, et plus la mer paraissait grande. +Je n'ai encore rien dit.</p> + +<p>Mais, à mesure que nous montions, le fin bord +de la mer, là-bas, du côté où elle touche au ciel, +avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela, je +n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: +«Petite oie, c'est l'effet de la perspective!»</p> + +<p>Alors je lui ai demandé ce que c'est que la perspective; +il m'a répondu que j'étais trop petite +pour comprendre l'explication de ce mot-là. Veux-tu +que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait +pas plus que moi ce que cela veut dire; sans cela +il m'aurait donné des explications pour se faire +valoir. Les garçons ont grand tort de se croire plus +que les filles!</p> + +<p>Je te dirai que l'eau de la mer est salée, avec +un goût amer. Je le sais, parce que j'en ai avalé +plus d'une gorgée à mon premier bain. Sais-tu ce +que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, +c'est un homme à figure rasée, qui a l'air +d'avoir mariné dans l'eau de mer. Il a une bonne +figure, mais il ne faut pas se fier à cela. Il vous +prend dans ses bras, et il vous plonge en pleine +eau. Vous avez beau prier, supplier, vous débattre, +rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux fois, +trois fois dans la mer, et puis après il vous rend +à votre maman.</p> + +<p>Comme c'est par ordre du médecin que l'homme +me plonge dans la mer, maman donne raison au +baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas +faire rire à mes dépens les autres personnes qui +sont là, je ne crie plus, je ne me débats plus. +Quand l'homme dit: «Allons-y!» je ferme les yeux +et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut +croire que je ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours +quelques gorgées de cette eau salée et amère.</p> + +<p>J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le +sable, mais je n'aime pas la mer pour être fourrée +dedans trois fois de suite. Voilà ce que c'est que +la mer.</p> + +<p>Ah! il y a encore quelque chose que j'allais +oublier. Il y a des heures où la mer se retire si loin, +si loin, qu'on ne la voit presque plus; alors les +gens du pays disent que la <i>marée</i> est <i>basse</i>. A +d'autres heures, elle revient couvrir le sable, et +l'on dit que la <i>marée</i> est <i>haute</i>.</p> + +<center><img src="003.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 417px;"></center> + + + +<p>A marée basse, Jean s'en va pêcher des crevettes +avec d'autres garçons de son âge. Tu sais ce que +c'est que des crevettes, mais tu ne les as vues que +cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on +les aperçoit à peine dans l'eau.</p> + +<center><img src="004.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 347px;"></center> + + +<p>Et puis il y a des petits garçons qui lancent des +bateaux sur les flaques d'eau que la marée a laissées +après elle. J'ai remarqué un de ces petits garçons, +qui a une grosse tête, une figure renfrognée +et un caractère grognon.</p> + +<p>Jean m'a dit que si ce petit garçon était maussade, +c'est parce qu'il a une grosse tête, et il m'a +fait croire que tous les petits garçons qui ont une +grosse tête sont grognons. Quand j'en ai parlé à +maman, elle m'a dit que Jean s'était encore moqué +de moi. Elle connaît des petits garçons qui sont +grognons avec une tête menue, et d'autres qui sont +très gentils avec de grosses têtes. C'est bon à savoir, +et je te le dis pour que tu ne te laisses pas attraper.</p> + +<center><img src="005.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 326px;"></center> + + +<p>C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la +plage. Tu vois que, si je te dis ses défauts, je te dis +aussi ses qualités; hier il a pris à part, dans un +coin, tous ses petits camarades, et il leur a donné +l'idée de faire un feu de joie sur la plage, le soir, à +marée basse. Toute la journée, ils ont transporté +dans leurs brouettes du foin, de la paille, des broussailles +et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu +au bûcher. C'était très joli, et tout le monde se +promenait autour, même les grandes personnes.</p> + +<p>Les garçons commençaient à danser des rondes +autour du feu, et les plus hardis parlaient de sauter +par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui a +dispersé tout le monde.</p> +<br><br> + +<p>10 juillet 1885.</p> +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="" + style="text-align: left; width: 100%;"> + <tbody> + <tr> + + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: justify;"> + +<p>Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute +la journée et toute la nuit d'après. Il pleut encore au +moment où je t'écris. +C'est ennuyeux partout, +la pluie, mais surtout +à la mer. On ne +voit dehors que les gens +du pays et quelques +baigneurs enragés; toutes +les dames restent +dans leurs logements +ou vont faire de la musique +au casino.</p> + +<p>On ne voit dehors +qu'une Anglaise de quatorze +ou quinze ans. Il +paraît que les petites Anglaises font tout au rebours +de nous autres; par exemple, elles se promènent +sans leur bonne et sans leur maman, et elles sortent +par tous les temps.</p> + +<p>Je vois la nôtre par la fenêtre; elle fait les cent +pas toute seule, chaussée de grosses bottines, un +grand parapluie à la main, et les cheveux au vent. +Jean prétend que tous les Anglais font exprès de +se promener à la pluie, et que c'est pour cela qu'ils +ont tous les cheveux rouges. Mais je commence à +me défier de Jean, et je l'ai bien attrapé en lui +disant que j'ai vu à Paris beaucoup d'Anglais qui +n'avaient pas les cheveux rouges.</p> + +<p>Figure-toi qu'elle se promène toujours! Maman, +qui a trouvé ici des personnes de connaissance, a +appris que ce n'est pas pour faire de l'effet que la +petite Anglaise se promène à la pluie. Son médecin +lui a ordonné de se promener deux heures, par tous +les temps. </p> + </td> + +<td style="text-align: right; vertical-align: top; width: 50%;"> +<img src="006.jpg" alt="" style="width: 350px; height: 473px;"> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Quand maman m'a dit cela, il y a deux +minutes, je n'ai pas pu m'empêcher de rougir +parce que je l'avais suppliée de ne pas me faire +fourrer dans l'eau par la pluie. Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? +Je dirai à maman de me faire prendre mon bain tout +de même. J'espère qu'elle sera contente de moi.</p> + +<p>Je te regrette tout le long du jour, ma chère +Michette; mais je te regrette doublement par la +pluie. Ah! si tu étais ici, nous ferions de bonnes +causettes, comme à Paris, et nous ne nous apercevrions +seulement pas qu'il pleut.</p> + +<br><br> + +<p>11 juillet 1885.</p> + +<p>Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. +J'ai demandé à maman de m'envoyer au bain avec +Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a tenu +à venir elle-même. Elle a pensé que cela me donnerait +du courage, et elle a eu raison. Oui, cela me +donnait du courage de la voir me sourire sous son +parapluie. Je tremblais malgré moi, mais j'avais le +coeur content. Le baigneur s'est mis à rire et m'a +dit: «Ma petite demoiselle, vous faites comme Gribouille, +qui se mettait à l'eau pour n'être point +mouillé par la pluie». J'ai ri aussi, et puis il m'a +plongée trois fois dans la vague, et puis c'était fini, +et j'avais envie de danser. Maman m'a promis +d'écrire à papa que je m'étais conduite comme une +bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider +à coudre le nouveau costume de Lili.</p> + +<center><img src="007.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 364px;"></center> + +<p>Pour me désennuyer, elle m'a menée après +déjeuner à une espèce de ferme qui est à deux +pas de notre chalet; dans cette promenade, tout +m'amusait, même de patauger, même de recevoir +des ondées dans le cou. Maman m'a dit que, quand +on avait le coeur content, on voyait toujours le bon +côté des choses. Je tâcherai d'avoir le coeur content +le plus souvent possible.</p> + +<p>A la ferme, dans une espèce de grange, il y avait +des lapins, mais, tu sais, Michon chéri, des lapins +vivants! Ah! des lapins comme ceux que nous +avons vus souvent à la devanture des fruitiers, +pendus la tête en bas, ou bien des lapins vivants, +ce n'est pas du tout la même chose. Oh! si tu +avais été là avec moi pour les voir sauter, s'asseoir +pour friser leur moustache, faire aller leurs +oreilles, et me regarder d'un air éveillé! D'abord +ils avaient un peu peur de moi, mais la fermière +m'a dit: «Donnez-leur des carottes, mademoiselle, +et vous verrez». Elle m'a montré un panier +où il y avait des carottes, et j'en ai donné à mes +petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant +mes petits amis. Crois-moi, Michette, quand +tu rencontreras des lapins, donne-leur des carottes, +et tu verras!</p> + +<p>Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon +Michon chéri, je n'aimerai jamais personne plus +que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur.</p> + +<p>Ta petite amie,</p> + +<p>Finette.</p> + +<br><br> + +<h2>II</h2> + + + +<h3>LA FAUTE DE NONO</h3> + + +<p>I</p> + +<p>C'était, en cette belle terre classique de Sicile, un +de ces coins charmants que Théocrite aimait à +contempler et à dépeindre dans ses idylles.</p> + +<p>Depuis la pointe du jour, la vendange occupait +tous les bras et réjouissait tous les coeurs.</p> + +<p>Le père de famille, semblable, dans sa robuste +élégance, à quelque dieu rustique de l'ancienne +Grèce, après avoir distribué la tâche aux vendangeurs +et aux vendangeuses, avait mis lui-même la +main à l'oeuvre pour donner le bon exemple.</p> + +<p>Il avait ri et il avait chanté, parce que la joie de +vivre était en lui; car les grappes étaient nombreuses +et lourdes, et il voyait le pain de l'année +assuré pour tous les siens.</p> + +<p>Il avait ri et il avait chanté, parce que le ciel était +sans nuages; parce que l'odeur du raisin écrasé, +qui planait dans l'air, ajoutait en son âme quelque +chose à l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants +étaient gais, alertes et bien portants, comme de +jeunes faunes; parce que la compagne de sa vie +était la matrone la plus belle et la plus sage de +la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour +deux.</p> + +<p>Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour +deux; car lui, Maso, en dépit de son faux air de +dieu antique, en dépit de sa force, en dépit de sa +barbe, n'était qu'un grand enfant.</p> + + + + +<p>II</p> + + +<p>Après avoir vaillamment peiné, en bon père de +famille, pendant toute la première partie du jour, +Maso ôta son rustique chapeau de paille, essuya de +son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: +«Mes enfants, je crois que c'est assez pour une +fois! Allons voir si la maîtresse a pensé à nous. +Qui m'aime me suive!»</p> + +<p>Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'à +l'endroit où la maîtresse avait préparé le repas +des vendangeurs. C'était un repas frugal, mais il +avait été apprêté avec tant de soin et de propreté, +le travail avait si bien aiguisé l'appétit des travailleurs, +que les convives le savourèrent comme si +c'eût été un festin de nectar et d'ambroisie.</p> + +<p>Le repas terminé, les vendangeurs se séparèrent, +et chacun d'eux chercha un bon petit coin à l'ombre +pour y faire la sieste.</p> + +<p>Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa +femme à part et lui demanda ce qu'elle avait fait +de Nino.</p> + +<p>Nino était le dernier-né de la famille, et par +conséquent le Benjamin.</p> + +<p>Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans +une corbeille, à l'ombre. Maso pensa en lui-même +que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour +dormir, mais il eut la sagesse de garder cette réflexion +pour lui. Alors, prenant son parti en brave, +il se donna le plaisir de regarder dormir Nino. +Mais, en vérité, c'était un plaisir bien fade, comparé +à celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner +pour le faire jaser, de se laisser tirer la +barbe et les cheveux, ou même de se laisser égratigner +les mains et la figure par ses griffes de chat.</p> + +<p>La mère, ayant quelques ordres à donner et +quelques soins à prendre, laissa ses deux enfants +ensemble, le grand et le petit, non sans dire au +grand: «Et surtout ne le réveille pas!»</p> + + + + +<p>III</p> + + +<p>«Comme elle me connaît bien!» se dit Maso, +émerveillé de la perspicacité de sa femme. Comment +avait-elle pu deviner qu'il avait conçu l'idée +de réveiller son petit camarade de jeux? Car cette +idée, il l'avait conçue un moment. Désormais il +fallait y renoncer.</p> + +<p>Cependant Nino semblait faire exprès de dormir +plus longtemps que d'habitude. La patience de +Maso était à bout. Et, pour résister à la tentation de +le réveiller, Maso fut obligé de s'en aller. Mais il +ne s'en alla pas bien loin, voulant être à portée +d'entendre le premier gazouillement du chéri, +quand il se réveillerait.</p> + +<p>Adossé contre une barrière rustique, les bras +croisés sur sa poitrine nue, le bon Maso s'endormit +tout debout, comme une sentinelle négligente, +ayant à ses côtés son grand chien qui dormait +comme son maître.</p> + +<p>Tout à coup il sembla à Maso que son chien se +frottait contre lui, et qu'en même temps quelqu'un +tirait son chapeau.</p> + +<p>Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand +éclat de rire en voyant Nino qui le regardait d'un +air surpris, et qui s'efforçait de lui prendre son +chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de +risettes.</p> + +<p>Les éclats de rire de Maso étaient toujours formidables, +mais celui-là était si inattendu que Nino +se rejeta sur sa mère et se cacha la figure contre +son épaule.</p> + + + + +<p>IV</p> + + +<p>Après le premier mouvement de terreur enfantine, +il se tourna de nouveau vers son père, et, +comme son père lui tendait les bras, il lui tendit les +bras de son côté.</p> + +<p>La paix était faite; mais la paix ne se fait jamais +sans que le vaincu accepte les conditions du vainqueur. +Le vaincu, c'était Maso. Les vainqueurs, +c'étaient la mère et le petit garçon.</p> + +<p>La mère, avant de livrer son précieux fardeau +aux mains robustes et hâlées qui se tendaient vers +lui, dit à son mari d'un petit air moqueur qui lui +allait bien: «Surtout ne l'écrase pas, et ne le +laisse pas tomber.</p> + +<p>—Bon, c'est convenu», répondit le dieu antique +du ton le plus bénévole.</p> + +<p>Et alors seulement il put prendre possession du +second vainqueur.</p> + +<p>Le second vainqueur s'attaqua à la barbe, aux +lèvres, aux yeux, aux sourcils du vaincu, et revint +finalement à son chapeau.</p> + +<p>Le vainqueur était si agressif et si téméraire, le +vaincu si patient et si heureux d'être malmené et +maltraité, que le grand chien en poussait de petits +cris de tendresse, et frottait sa tête contre la +jambe du vaincu, les yeux fixés sur le vainqueur, +pour bien montrer qu'il entrait dans l'esprit de la +chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie.</p> + +<p>En ce moment, deux personnages nouveaux entrèrent +en scène: Stella, la soeur aînée, qui avait +sept ans, et Nono, le frère cadet, qui en avait +trois.</p> + +<p>Tous deux étaient couronnés de pampres, en +l'honneur des vendanges.</p> + +<p>Ni le grand chien, ni le père, ni le petit Nino ne +s'aperçurent de leur arrivée; mais les mères de +famille ont l'oeil à tout, même dans les moments +les plus pathétiques, et la mère de famille s'aperçut +tout de suite que la bonne harmonie ne régnait +pas entre Nono et Stella.</p> + + + + +<p>V</p> + + +<p>«Mon père! s'écria Stella d'un ton tragique.</p> + +<p>—Chuc! chuc! chuc!» répondit le père, non +pas à Stella, mais à Nino, qui accaparait toute son +attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour l'exciter +à rire.</p> + +<p>«Mère! dit Stella d'un ton non moins tragique.</p> + +<p>—Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa +mère.</p> + +<p>—Il faut gronder Nono, répondit Stella.</p> + +<p>—Gronder Nono! s'écria le père, qui avait entendu +les derniers mots. Gronder Nono! et pourquoi +donc?</p> + +<p>—Il a fait une chose défendue! répliqua Stella +avec un sérieux tout à fait bouffon.</p> + +<p>—Il a fait une chose défendue! reprit le père en +se débattant de son mieux contre Nino, qui cherchait +à lui fourrer son petit poing dans la bouche.</p> + +<p>—Oui, père, une chose défendue. Au lieu de +cueillir des grappes, il a cassé la branche tout entière. +Vois plutôt!»</p> + +<p>Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette +relevée deux grosses grappes et la branche +tout entière, qui traînait derrière lui.</p> + +<p>«Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la +branche des grappes pour l'année prochaine; on ne +les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a dit le +jour où j'avais cassé une branche.</p> + +<p>—La belle affaire! s'écria le père de famille en +haussant les épaules; je ne veux pas qu'on se querelle +un jour comme celui-ci. Venez tous les deux +embrasser votre petit frère; après cela allez-vous-en +jouer, et ne nous ennuyez plus de vos querelles.»</p> + + + + +<p>VI</p> + + +<p>Les deux enfants embrassèrent leur petit frère, et +s'en allèrent jouer chacun de son côté, emportant +dans leurs petites cervelles chacun une idée fausse.</p> + +<p>Nono était persuadé que désormais, avec l'approbation +paternelle, il pouvait traiter la vigne comme +bon lui semblerait.</p> + +<p>Quant à Stella, elle se dit que la justice était +un vain mot, puisque l'on permettait à Nono ce +qu'on lui avait formellement interdit à elle-même.</p> + +<p>Ces idées auraient fermenté dans les deux petites +têtes comme le vin nouveau dans la cuve, si la +mère de famille, avant la fin du jour, ne s'était +arrangée pour prendre chacun de ses enfants en +particulier, et pour leur faire voir la vérité.</p> + +<p>Stella, adroitement interrogée, dut convenir que +le pauvre Nono n'avait péché ni par malice ni +par désobéissance, puisqu'il avait cassé la branche +sans qu'on lui eût défendu de la casser ni expliqué +pourquoi il ne fallait pas la casser. Il avait si peu +conscience d'avoir commis un crime, que, quand +Stella l'avait si vertement tancé, il apportait triomphalement +la branche à sa maman pour lui faire +plaisir. Stella dut reconnaître que la justice n'est +pas un vain mot.</p> + +<p>A Nono, la jeune mère se contenta de dire ce +qui peut entrer dans l'intelligence d'un enfant de +trois ans. Sans lui charger l'esprit de la théorie +des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un +tout petit enfant ne doit toucher à rien sans avoir +demandé conseil à son papa ou à sa maman. C'est +une règle dont l'application ne demande point de +grands efforts d'intelligence.</p> + +<p>«Nono a compris», répondit le jeune délinquant.</p> + +<p>Le père n'eut point connaissance des exploits de +sa petite femme; mais, d'une manière générale, il +continua à en être très fier, parce qu'elle «avait +de la cervelle pour deux».</p> + +<br><br> + +<h2>III</h2> + +<h3>CHARLES KLIPMANN</h3> + +<p>J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils +ont en tête une découverte importante, n'ont plus +aucune idée de ce qui se passe autour d'eux. +M. Klipmann était un grand chimiste, et il ne +savait jamais ce qui se passait dans sa maison, +toute son attention étant concentrée sur ses cornues, +sur ses alambics et sur ses petites fioles.</p> + +<p>Comme il n'était pas riche, il n'avait qu'une +seule domestique, la vieille Françoise. La vieille +Françoise passait sa vie à se désespérer, parce-que +Monsieur tachait et déchirait ses vêtements, sans +s'en apercevoir, mettait tout le ménage en désordre +pour trouver un objet qu'il tenait à la main, enfilait +ses bas à l'envers, en songeant à autre chose, +sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se +douter de ce qu'il mangeait, s'étranglait en méditant +des problèmes, et, à toutes les observations, +répondait d'un air ahuri: «Eh oui! comment +donc! certainement!»</p> + +<p>M. Klipmann avait, quelque part, un frère, qui +était demeuré veuf avec un petit garçon. Ce frère +mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa +habiller décemment par Françoise, alla enterrer +ce frère qui était mort sans laisser un sou, prit le +petit garçon par la main et l'emmena chez lui.</p> + +<p>«Voilà un petit garçon, dit-il à Françoise, c'est +mon neveu, vous savez, oui, certainement! Je..., je +l'adopte.</p> + +<p>—Monsieur fait bien», répondit la vieille +bonne, très émue à la vue de ce pauvre petit +orphelin de quatre ans.</p> + +<p>L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air +d'un petit chat sauvage, il se laissa embrasser en +rechignant; mais la bonne Françoise était trop +émue de son malheur pour lui en vouloir de ses +mauvaises manières.</p> + +<p>«Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement +il faudra....</p> + +<p>—Prendre soin de lui, reprit Françoise, qui était +habituée depuis longtemps à achever les phrases +que son maître laissait toujours inachevées.</p> + +<p>—Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est +bien cela, prendre soin de lui,... et puis lui faire +comprendre, une bonne fois pour toutes.... (ici le +petit garçon regarda son oncle d'un air méfiant), +une bonne fois pour toutes, qu'il ne doit jamais +entrer dans le laboratoire, mais que tout le reste +de la maison est à lui.» (Ici le petit garçon sourit. +Il était laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire +réellement agréable.)</p> + +<p>«Jamais dans le laboratoire!» reprit M. Klipmann +en levant l'index de la main droite. Le petit Charles +fit un signe de tête. «Le reste de la maison est à +toi.» Cette fois Charles fit deux signes de tête au +lieu d'un.</p> + +<p>«Le reste va tout seul», ajouta M. Klipmann +en poussant un soupir de soulagement. Comme il +se sauvait, impatient de retourner à ses expériences +et à ses manipulations, Françoise lui dit: «Monsieur +n'oubliera pas d'ôter ses habits propres pour +aller faire ses cuisineries!»</p> + +<p>Monsieur fit signe que c'était une chose entendue; +ce qui ne l'empêcha pas d'aller tout droit au +laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il se mit à +considérer d'abord, puis à secouer ensuite, toujours +en costume de cérémonie, le chapeau sur la tête.</p> + +<p>Sous prétexte de montrer au petit Charles l'endroit +où il ne devait jamais mettre les pieds, +Françoise s'en alla tout droit au laboratoire, tenant +toujours le petit garçon par la main.</p> + +<p>«Là, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien +regardé sa petite bouteille, il va aller changer de +vêtements.</p> + +<p>—Ça a réussi, répondit M. Klipmann en lui +montrant la petite fiole.</p> + +<p>—J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Françoise +avec complaisance. Les vieux effets de Monsieur +sont tout prêts sur le lit.»</p> + +<p>M. Klipmann comprit qu'il fallait obéir. Après +avoir jeté un dernier regard de satisfaction sur sa +fiole, il obéit sans résistance.</p> + +<p>Tout le temps qu'avait duré cette scène, le petit +Charles avait jeté des regards pleins de sagacité +et de pénétration tantôt sur la vieille bonne, tantôt +sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence +d'enfant de quatre ans, il comprit vaguement que +l'oncle Klipmann était un enfant comme lui, seulement +plus grand et plus vieux, et que c'était à +Françoise qu'il fallait obéir.</p> + +<p>Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le +laboratoire, il n'y entra jamais, ce que Française +trouva bien beau de sa part, sans le lui dire. Mais, +n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison +de la cave au grenier, il passa toute sa petite +enfance à l'explorer, au grand détriment de ses +vêtements, car il était souple et hardi, et grimpait +partout, même sur le toit.</p> + +<p>Un jour, Françoise était dans le petit jardin, +occupée à tricoter, tout en surveillant sa cuisine +du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle, l'ombre +de la maison se dessinait; tout à coup Françoise +remarqua comme un mouvement du côté de la +cheminée. Elle crut d'abord reconnaître l'ombre du +vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas +être si gros que cela. Elle leva les yeux et fut +saisie d'horreur et d'effroi en voyant le petit +Charles debout contre la cheminée, examinant +avec un profond intérêt le chapeau de tôle, que +le moindre vent faisait tourner dans toutes les +directions.</p> + +<p>Françoise, qui était une femme très prudente, +ne cria pas après lui, de peur de l'effrayer et de lui +faire faire un faux pas; mais, quand il fut descendu +de son observatoire, elle le gronda bien fort +et voulut lui faire promettre de ne jamais remonter +là-haut. Charles refusa obstinément de promettre: +il tenait absolument à savoir pourquoi le chapeau +de tôle tournait. A cette époque-là, Charles avait +près de six ans.</p> + +<p>Françoise voulut savoir comment il avait pu +arriver à la lucarne, qui était ce que l'on appelle +une fenêtre à tabatière. Elle monta donc au grenier +et demeura stupéfaite en voyant une espèce de +machine, moitié échelle, moitié escabeau, que +Charles avait construite avec beaucoup de patience +et d'industrie à l'aide d'une scie, d'un marteau, de +quelques clous et de beaucoup de ficelle. Dans la +construction de cette machine entraient quelques +débris de planches, un manche à balai, les trois +tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un +fauteuil, tout cela dépecé à la scie par l'industrieux +Charles.</p> + +<p>Françoise pria M. Klipmann de monter pour +examiner cela. Le chimiste ne s'indigna pas de voir +ses meubles en pièces. Tout ce qu'il trouva à dire, +c'est que ce petit garçon était adroit comme un +singe.</p> + +<p>«Il est temps, riposta Françoise, que ce petit +garçon aille à l'école, pour apprendre quelque +chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa cervelle +que de ses mains.</p> + +<p>—Oui, oui, répondit M. Klipmann, il est temps.»</p> + +<p>Et Charles fut envoyé à l'école. Il apprenait bien, +et vite. Trop vite même, au grand détriment du +mobilier de la classe. Comme il avait toujours +terminé son travail bien longtemps avant les +autres, il employait ses loisirs à graver son nom +sur les tables et sur les bancs, à creuser des trous +pour placer ses coudes plus à l'aise, à tracer de +profondes rigoles pour y faire couler de l'encre.</p> + +<p>Quand la table fut tailladée à jour, il songea à +enlever les vis qui la retenaient au pied massif. Ce +n'était pas avec l'intention de faire tomber la table, +pour causer du désordre, c'était pour savoir la +raison des choses, car il remettait toujours les vis +après les avoir enlevées. Quand il sut ce qu'il voulait +savoir, il commença à apporter en classe des +morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait +avec un canif.</p> + +<p>«Il ne peut pas s'empêcher de tailler quelque +chose», disait le maître d'école à Françoise.</p> + +<p>Françoise le savait bien, et les vieux fauteuils du +grenier le savaient bien aussi, car c'était à même +les bras et les pieds de ces vieux débris qu'il prenait +ses provisions de bois à l'aide d'une scie mystérieuse, +sur laquelle Françoise ne put jamais mettre +la main.</p> + +<p>Un certain jeudi, jour de congé et de loisir, il +mit le comble à ses méfaits domestiques. Il s'était +introduit dans le cabinet de son oncle, et cela sans +scrupule et sans remords, puisque la «maison était +à lui». En furetant, selon son habitude, il découvrit +un cornet de papier contenant des clous en +quantité, puis un ciseau, puis une vrille, puis un +marteau. Quelles richesses! Et à quoi les employer? +Les yeux brillants, les narines frémissantes, +il regarda autour de lui. Qu'avait-il besoin de chercher +si loin? Là, sous ses yeux, sous sa main, il y +avait un énorme coffre en bois.</p> + +<p>Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et +enleva de très beaux morceaux. Fatigué du ciseau, +il joua de la vrille. Fatigué de la vrille, il enfonça +des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il +bien encore? Ses yeux tombèrent sur le chapeau +du chimiste, le chapeau numéro un, s'il vous plaît. +Pourquoi aussi ce chapeau se prélassait-il sur le +coffre, à portée de la main, au lieu d'être accroché +dans la garde-robe? Oui, pourquoi? Possédé par +son démon familier, Charles se dit que ce serait +bien drôle d'enfoncer des clous dans un chapeau. +Cette opération présentait certainement quelque +difficulté, à cause du peu de consistance de l'objet. +Raison de plus pour essayer. Les vrais chercheurs +sont toujours piqués au jeu par les difficultés d'une +entreprise. Tout d'abord le chapeau se défendit à sa +manière en se dérobant sous les coups. Première +difficulté à vaincre. Charles en triompha en fixant +le rebord du chapeau au bois du coffre à l'aide d'un +clou solidement enfoncé. Ensuite il planta des +clous sur les côtés. La paroi cédait sous l'effort; +mais, à force d'essayer, Charles en arriva à ses +fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le +fond cédait, puis revenait à sa disposition première, +avec de petites détonations sourdes. Il s'agissait de +saisir le bon moment, et Charles, à force d'adresse +et de patience, le saisissait presque toujours. Le +milieu du rond était l'endroit le plus difficile, étant +le moins résistant; Charles y appliquait son clou, +quand la porte s'ouvrit.</p> + +<p>La personne qui l'avait ouverte demeura stupéfaite +sur le seuil; quant à Charles, tout entier à son +oeuvre, il n'avait rien entendu.</p> + +<p>L'oncle Klipmann, car c'était lui, avait terminé +la veille au soir une série d'expériences qui l'avaient +enfin amené à une découverte importante: il avait +employé une partie de sa matinée à contrôler le +résultat de ses expériences, afin d'être bien sûr de +ne s'être pas trompé.</p> + +<p>Il avait peu dormi la nuit précédente: la joie +l'avait tenu éveillé pendant les premières heures. +Puis c'était le remords qui lui avait tenu les yeux +grands ouverts. Maintenant que ses recherches +avaient abouti, et qu'il rentrait, pour quelque +temps du moins, dans la vie réelle, dans la vie de +tout le monde, il se demandait comment il avait pu +négliger à ce point le fils de son frère. Les méfaits +de cet enfant, qui étaient tous du même genre, lui +revinrent à la mémoire, et il se dit: «Un cours d'eau +qui n'est point endigué peut gâter tout un pays; il +s'agit de lui creuser un canal, et alors ce cours +d'eau devient utile, de nuisible qu'il était. Jusqu'ici, +je le vois bien à présent, la vie de mon petit neveu +a été comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer +sans cesse à occuper ses doigts, c'est peut-être une +vocation qui s'ignore et qui se cherche. Il s'agirait +d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un canal.</p> + +<p>L'enfant a peut-être, sans le savoir, le goût de la +mécanique. Assez de chimères pour le moment; dès +demain je ferai des expériences pour aider ce +pauvre enfant à découvrir ce qu'il cherche.»</p> + +<p>Le lendemain matin, l'habitude et aussi le désir +de se confirmer dans la certitude d'avoir réussi +le menèrent tout droit à son laboratoire. Mais il +n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitôt qu'il +en fut sorti, il parcourut la maison pour chercher +Charles et pour savoir où il en était.</p> + +<p>Il en était à planter des clous dans le chapeau +numéro un.</p> + +<p>Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla +en philosophe le petit garçon qui devait être +désormais le sujet de ses expériences. L'adresse +de l'enfant, sa dextérité, son attention profonde +confirmèrent le chimiste dans ses idées et dans ses +intentions.</p> + +<p>Le clou du centre, le plus difficile de tous, une +fois bien et dûment enfoncé, Charles poussa un +soupir de soulagement, passa le dos de sa main +sur son front et regarda autour de lui.</p> + +<p>Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la +personne de l'oncle Klipmann. Quoique l'oncle +Klipmann n'eût point l'air d'un croquemitaine, +Charles tressaillit et s'écria, en laissant tomber +son marteau:</p> + +<p>«Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait là?</p> + +<p>—L'as-tu fait par méchanceté et pour m'être +désagréable? demanda l'oncle Klipmann.</p> + +<p>—Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais +pas comment tout cela m'est venu en tête. Je vous +jure que....</p> + +<p>—Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann. +Maintenant convenons entre nous que ce coffre +aurait meilleur air si tu y avais fait moins de +trous et enfoncé moins de clous. Convenons que, +s'il te fallait absolument enfoncer des clous dans +un chapeau, tu aurais mieux fait de choisir le +numéro deux: et puis, n'en parlons plus; seulement, +promets-moi de te mieux surveiller à l'avenir.</p> + +<p>—Oh! mon oncle, je vous le promets.</p> + +<p>-Je sais que tu tiens toujours tes promesses. +Assez sur ce sujet.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, mon oncle.</p> + +<p>—Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est +que je vais t'emmener faire un petit tour de promenade +avec moi. Dis à Françoise de te refaire ta +toilette. En l'attendant, je vais....»</p> + +<p>Il allait dire: «Je vais donner un coup de brosse +au chapeau numéro deux». Mais il jugea inutile +d'ajouter à la confusion de Charles, et il s'en alla +en se disant à lui-même: «Occupons-nous maintenant +de creuser ce canal».</p> + +<p>Une demi-heure après, l'oncle et le neveu s'en +allaient les meilleurs amis du monde. Quand il +n'était pas enseveli dans ses recherches, l'oncle +Klipmann était un homme très fin et très adroit. Il +se mit à parler avec Charles de toutes sortes de +sujets, et, au fur et à mesure, notait avec soin ses +réponses, sans en avoir l'air.</p> + +<p>Quand ils furent devant la boutique de l'horloger +Brisson, l'oncle tourna le bec-de-cane de la +porte et entra, suivi de son neveu. Brisson connaissait +bien l'oncle Klipmann, qui était un de ses +clients; il connaissait bien aussi le neveu de l'oncle +Klipmann, car il le voyait souvent s'arrêter devant +la boutique pour le regarder travailler.</p> + +<p>L'oncle Klipmann expliqua à Brisson qu'il désirerait, +si cela ne le dérangeait pas, se faire montrer +l'agencement d'une montre, le jeu, le ressort et +l'engrenage des roues. Brisson avait justement +sur son établi, sous un verre renversé, une montre +qu'il avait nettoyée; il se disposait à en remettre en +place les principales pièces.</p> + +<p>Une petite pince à la main, l'oeil collé sur une +loupe, il commença tout à la fois ses opérations +et ses explications.</p> + +<p>C'était l'oncle qui avait demandé cette petite +leçon d'horlogerie, et c'était uniquement le neveu +qui en profitait. Charles ne quittait pas du regard +la pince de l'opérateur, et il buvait, comme on dit, +jusqu'à ses moindres paroles. Quant à l'oncle, ce +n'est pas la montre qu'il regardait, mais la figure +de son neveu. Un sourire discret se jouait sur ses +lèvres, le sourire de l'homme qui a deviné juste. +Quand Brisson eut terminé ses explications, et répondu +à quelques questions très intelligentes de +Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade.</p> + +<p>Charles était silencieux et préoccupé; ce silence +et cette préoccupation firent grand plaisir à l'oncle +Klipmann, au lieu de l'offenser.</p> + +<p>Le hasard de la promenade (était-ce bien un +hasard?) les amena, à quelque distance de la ville, +devant la porte d'un enclos considérable. L'oncle +sonna à cette porte et demanda l'autorisation de +visiter l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait +de vastes ateliers où l'on construisait des +machines. Le directeur en personne, ingénieur fort +distingué, voulut faire à l'oncle Klipmann les +honneurs de l'établissement.</p> + +<p>Cette fois encore, ce fut le neveu qui écouta les +explications avec le plus d'attention.</p> + +<p>Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle +expliqua à son neveu que le directeur de l'usine +était ce que l'on appelle un ingénieur civil: que, +pour devenir ingénieur civil, il avait passé par une +école qui est à Paris, et que l'on nomme l'École +Centrale des Arts et Manufactures, ou tout simplement +l'École Centrale.</p> + +<p>Charles écoutait en silence; il était facile de voir +que sa petite tête travaillait, envahie par des idées +nouvelles.</p> + +<p>L'oncle Klipmann fit semblant d'être plongé dans +ses méditations chimiques, et laissa prudemment +travailler la petite tête.</p> + +<p>Au retour, Françoise, à qui son maître avait +donné le mot, ne parla pas des dévastations du +matin et se montra aussi avenante qu'à l'ordinaire. +Aussi Charles la suivit à la cuisine; là, assis sur +une chaise basse, il regarda quelque temps le feu +sans parler. Puis tout à coup il dit:</p> + +<p>«Françoise, je crois que j'aimerais bien être +horloger.</p> + +<p>—C'est un joli état, répondit Françoise.</p> + +<p>—C'est à cause des petites roues qui s'engrènent +les unes dans les autres. Je crois que je ne +me lasserais jamais de faire engrener de petites +roues.</p> + +<p>—Ah!» dit Françoise.</p> + +<p>Après cela, Charles monta à sa petite chambre, +et, pendant qu'il s'efforçait de dessiner des roues +dentées sur son cahier de brouillons, sa petite tête +recommença à travailler.</p> + +<p>Le résultat de ce travail se produisit au dîner. +Au moment d'achever son potage, il tint la cuiller +suspendue entre son assiette et sa bouche, et dit +avec un gros soupir:</p> + +<p>«Ils sont bien heureux les petits garçons de +Paris de pouvoir aller à l'École Centrale.»</p> + +<p>L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite +tête avait abouti juste où il désirait le voir aboutir.</p> + +<p>Alors il expliqua à Charles que l'École Centrale +n'est pas une école destinée uniquement aux petits +garçons de Paris; mais que les petits garçons de +toutes les parties de la France peuvent y aller +étudier.</p> + +<p>«Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles +d'une voix émue.</p> + +<p>—Ceux de Verneuil aussi.</p> + +<p>—Alors, mon oncle, tu m'y enverras.»</p> + +<p>L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre +pas à l'Ecole Centrale comme dans un moulin, qu'il +faut subir des examens et en quoi consistent les +examens. On commence par bien apprendre ce que +l'on enseigne à l'école primaire. De là on passe +dans un collège ou dans un lycée. On travaille +ferme, et, au temps voulu, on se présente.</p> + +<p>«Tu as bien compris?</p> + +<p>—Oui, mon oncle, répondit Charles d'un air +réfléchi. Et puis, ajouta-t-il, je travaillerai dès +demain, et je ne t'abîmerai plus tes affaires.»</p> + +<p>«Et voilà le canal creusé», pensa l'oncle Klipmann +en souriant.</p> + +<p>Le canal était creusé, en effet. Dès le lendemain, +Charles travailla comme un petit homme, et le surlendemain +aussi, et le mois suivant aussi, et aussi +les années qui vinrent après.</p> + +<p>Il est entré à l'École Centrale, et il en est sorti +ingénieur civil, et il a l'avenir devant lui.</p> + +<br><br> + +<h2>IV</h2> + + +<h3>LES TROIS PETITS CHIENS</h3> + +<p>En trottinant de compagnie sur la route, trois +petits chiens faisaient la conversation, et, tout en +causant, ils enchérissaient à qui mieux mieux sur +l'horrible méchanceté du monde.</p> + +<p>Le premier dit: «Non, vous ne voudrez pas me +croire, et pourtant je vous donne ma parole que +c'est la pure vérité. Un homme, avec un seau, m'a +jeté de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve +que c'est une abominable cruauté; et vous?»</p> + +<p>Le second dit: «C'est tout simplement une atrocité; +mais il m'est arrivé bien pis, à moi. Un gamin, +d'un coup de pierre, m'a presque cassé les reins. +Hein! qu'est-ce que vous dites de <i>cela</i>?»</p> + +<p>Le troisième dit: «C'est encore moi qui ai le plus +à me plaindre; et il ne m'est que trop facile de le +prouver. Un homme m'a presque écrasé. Pourquoi? +Pour avoir regardé un chat. N'est-ce pas le comble +de la méchanceté? hou! hou!»</p> + +<p>Mais il y a une chose que les trois petits chiens +oubliaient de dire: le premier avait volé des sardines; +le second s'était jeté sur un pauvre aveugle, +et le troisième avait donné la chasse au chat de la +maison.</p> + +<p>C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens; +et il y a, par le monde, quantité de petits enfants à +boucles blondes, et même de vieux enfants à barbe +grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils +une aventure, elle est toute à leur gloire, ils y ont +le beau rôle; mais ils ne soufflent mot des circonstances +dont ils auraient à rougir.</p> + +<p>Les petits chiens, n'étant que de simples animaux, +raisonnent et raisonneront toujours en +simples animaux. Jamais ils n'arriveront à comprendre +qu'il est mal de voler les sardines du prochain, +ou de se jeter sur les gens sans défense, ou +d'épouvanter les chats qui ne vous disent rien.</p> + +<p>Rendus circonspects par de fâcheuses expériences, +il concluront, en véritables petits chiens qu'ils +sont, qu'il s'agit tout simplement de voler les sardines +quand l'homme au seau a le dos tourné, de +se jeter sur les aveugles quand personne n'est à +portée de les défendre, et de choisir mieux son +temps pour se livrer au divertissement de la chasse +à courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage +et leur plaisir, et déblatéreront jusqu'à la fin +du monde contre celui qui les empêchera de chercher +leur avantage et de prendre leur plaisir là où +ils croient le trouver.</p> + +<p>Pourquoi? parce que les petits chiens, même +quand ils sont devenus grands, n'ont point de +conscience qui les éclaire sur ce qui est bien et sur +ce qui est juste.</p> + +<p>Mais les petits hommes à boucles blondes et les +vieux hommes à barbe grise ont une <i>conscience</i>. +Qu'ils la prennent pour conseillère avant de raconter +leurs exploits, et pour juge avant de condamner +le prochain.</p> + + +<br><br> +<h2>V</h2> + + +<h3>LE PERE VIAUD</h3> + +<p>Le père Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il +soit encore droit et fort pour son âge, son +pas n'est plus aussi ferme ni aussi régulier qu'autrefois, +ses mains sont agitées d'un tremblement +chronique, et il dit lui-même, en parlant de ses mâchoires +édentées qui s'agitent comme pour mâcher +à vide: «Voilà que je <i>babinote</i> comme un vieux +lapin!»</p> + +<p>Pas plus tard que le matin même, ayant eu affaire +à la ferme, je l'avais entendu, dans la grande salle, +se plaindre, moitié en riant, moitié sérieusement, +de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de +distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles +jambes qui le laissaient toujours en route, de ses +vieilles mains qui ne savaient plus seulement tenir +une cuiller sans faire chavirer la moitié de la cuillerée! +Et puis, trois heures plus tard, je retrouve +mon invalide à une lieue de la ferme, sur un coteau +dont la pente m'avait paru fort raide, à moi qui n'ai +pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout, +aussi droit qu'un grenadier à la parade, en face +d'un sauvageon qu'il était en train de greffer. Un +de ses petits-fils, garçonnet d'une douzaine d'années, +le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un +véritable amateur de bonne peinture, en contemplation +devant un tableau de Raphaël. Le grand-père +et le petit-fils étaient si bien à leur affaire, qu'ils ne +m'entendirent même pas venir.</p> + +<p>Les mains du père Viaud, ces pauvres vieilles +mains qui ne pouvaient plus tenir une cuiller, me +parurent transformées. Non seulement elles ne +tremblaient pas, mais encore elles avaient une +dextérité de mouvements et une délicatesse de toucher +dont je demeurai stupéfait. Il taillait, il ajustait, +enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement. +Ses vieux yeux, qui ne distinguaient pas un +moineau d'un pinson, suivaient, à bonne distance, +les moindres mouvements de ses mains et de ses +doigts; enfin, ses mâchoires avaient cessé de babinoter +comme celles d'un vieux lapin.</p> + +<p>L'opération terminée à son entière satisfaction, +il ferma son couteau et le remit dans la poche de +son gilet. Ensuite il ôta son chapeau, se passa la +main sur le front, poussa un soupir de satisfaction +et dit: «Fidéric (l'enfant s'appelle Frédéric), en +voilà encore un, mon garçon, et ce ne sera peut-être +pas le dernier, eh! eh! eh! A présent, je crois +que je vas fumer une petite pipe.</p> + +<p>—Grand-père, dit le petit garçon, quand donc +me permettras-tu de greffer un arbre, un vrai arbre?</p> + +<p>—Quand je te le permettrai? mâchonna le grand +père, qui fouillait d'une main tremblante dans sa +vieille poche à tabac.</p> + +<p>—Oh oui! grand-père, quand?</p> + +<p>—Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-père en +tapotant la tête du petit garçon avec le fourneau +de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ça croit qu'on +greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une +branche de saule. M'as-tu seulement regardé, pendant +que je travaillais, tout à l'heure?</p> + +<p>—J'en avais mal aux yeux à force de regarder, +répondit l'enfant.</p> + +<p>—Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais +des yeux de chat. C'est justement ce que me +disait feu mon grand-père, quand j'avais ton âge et +que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien, +mon mignon, je vas te répondre ce qu'il m'a répondu, +il y a de cela septante et trois ans: je crois +que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin, +je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu +entends, je te regarderai faire; tu n'as pas peur?</p> + +<p>—Oh si! un peu, répondit le petit rusé; mais +pas trop, parce que, grand-père, tu es si bon!</p> + +<p>—Oh! le patelin! marmotta le grand-père, +comme il saura entortiller son monde. C'est bien. +J'ai un <i>sujet</i> en vue, mais, si tu me le gâtes, gare +à tes oreilles!»</p> + +<p>On voyait qu'il était fier de son petit-fils, et il se +mit à ricaner de satisfaction, et en ricanant il laissa +choir sa pipe dans l'herbe. Le petit garçon fit une +culbute de joie avant de la ramasser.</p> + +<p>En se relevant, il m'aperçut et dit à son grand-père:</p> + +<p>«Grand-père, voilà le monsieur de ce matin!</p> + +<p>—Va à tes vaches, lui répondit le père Viaud.—Monsieur, +votre serviteur. Si ça ne vous fait rien, +nous allons nous asseoir sur cette souche, parce +que les jambes d'un pauvre vieux comme moi.... +Oh! après vous, monsieur.</p> + +<p>—Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, répliquai-je +avec une ironie qui n'était pas pour le +blesser, je l'espère; un pauvre vieux qui manie le +couteau sans que la main lui tremble; un pauvre +vieux qui vous introduit la branchette dans la fente +sans s'y reprendre à deux fois, et qui vous enroule +le fil, et qui vous l'attache comme une jeune couturière! +Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres +vieux-là!</p> + +<p>—Bellement, bellement, dit-il avec un geste de +sa main, qui s'était remise à trembler. Quand on a +fait une chose toute sa vie; qu'on préfère cette +chose-là à toutes les autres; qu'on sait que la chose +est honnête, bonne, utile, et qu'on se flatte de +l'avoir toujours faite de son mieux, on la fait +encore bien quand l'âge vous force de renoncer à +tout le reste. On dit qu'il y a une grâce d'état, +monsieur, et moi je le crois, puisque je puis greffer +sans trembler, et que je ne puis pas manger +une cuillerée de soupe sans en renverser la moitié.</p> + +<p>—Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer?</p> + +<p>—Si j'aime ça! Mon père l'aimait et mon grand-père +aussi; mon fils l'aimait, mais il est mort des +fièvres; Fidéric l'aime. C'est un don de famille, et +il y a des petits secrets de métier que nous nous +passons les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime +ça! Mais, monsieur, qu'est-ce qu'il y a de plus +superbe que de faire d'un arbre sauvage et païen +un arbre du bon Dieu, qui nourrit les chrétiens du +bon Dieu? C'est beau de semer et de moissonner, +et j'ai bien semé et bien moissonné dans ma longue +vie; mais le blé paraît et disparaît, et l'arbre reste, +et porte témoignage. Il y a, dans le canton, des +arbres qui rappellent au monde le nom de mon +grand-père et celui de mon père. Il y en a qui +rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux, +dans notre famille, voyez-vous. Aussi loin que vous +pouvez voir, tous les arbres à fruit ont été comme +baptisés et rendus chrétiens par nous autres; je ne +fais que vous redire les paroles de M. le curé. Oui, +il a dit, parlant à Monseigneur, la dernière fois que +Monseigneur est venu confirmer les enfants par ici: +«Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires à +leur façon; seulement, au lieu de convertir des +nègres, ils convertissent des arbres». Et Monseigneur +a dit: «Père Viaud, c'est très bien, cela! +Qui plante un arbre fait une bonne action; qui +greffe un arbre fait une action meilleure encore.» +Et il a débité aux enfants un petit sermon là-dessus; +je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille +un peu dure, mais je sais que c'était très beau.</p> + +<p>—Je vois, lui dis-je, que Frédéric a le don, +comme vous.</p> + +<p>—Il l'a», me répondit le bonhomme avec un sourire +d'orgueil. Mais, quand ce sourire d'orgueil eut +disparu, sa figure redevint toute vieille, ses mains +furent reprises de leur tremblement, et la pipe de +bois, qu'il avait allumée à grand'peine, avait +d'étranges soubresauts entre ses gencives.</p> + +<p>«Et comme cela, repris-je, c'est demain que +vous ferez faire à Frédéric ses premières armes +comme greffeur.</p> + +<p>—Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude +de désirer grand'chose, je voudrais déjà être +à ce moment-là; ça m'avancera pourtant d'un jour +sur le chemin du cimetière: n'importe, je voudrais +y être.»</p> + +<p>Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au +visage, je le regardais avec respect, et je pensais à +part moi: «Si j'étais destiné à rester sur terre aussi +longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de +mes occupations présentes qui pourrait me tenir +fidèle compagnie jusqu'au bout, donner une force +passagère à mon corps défaillant, réchauffer mon +coeur, satisfaire ma conscience et m'empêcher +d'être comme un mort parmi les vivants? oui, +laquelle?»</p> + +<p>Ce que je me suis répondu à moi-même importe +peu; quelles résolutions j'ai prises, c'est mon +affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que je m'estime +heureux d'avoir vu travailler le père Viaud et +de l'avoir entendu parler.</p> + +<br><br> +<h2>VI</h2> + + +<h3>INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS<br> +DE TROIS PETITES FILLES</h3> + +<p>A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir +leurs amies aussi souvent qu'elles le voudraient. +D'abord, Paris est grand et les distances sont longues; +et puis il y a les cours à suivre, les devoirs +à faire, les leçons de piano, les leçons de dessin, +les occupations du papa, et les obligations mondaines +de la maman.</p> + +<p>Au bord de la mer, au contraire, on demeure +porte à porte, on a des loisirs, on peut donc voisiner +entre mamans et entre petites filles.</p> + +<p>Cette année-là, toute une société de connaissances +parisiennes s'était donné rendez-vous à Varangues-sur-Mer, +et l'on voisinait ferme.</p> + +<p>Le 18 août, Mme de Larochemère avait donné +une grande matinée de petites filles, parce que +c'était la fête d'Hélène, sa fille.</p> + +<p>Au retour de cette fête, Mme Loudéac et sa +petite Suzanne, pour revenir chez elles, à la villa +des Tamarix, suivaient un joli petit chemin tournant +et causaient de la fête:</p> + +<p>«Alors, chérie, dit Mme Loudéac, tu t'es bien +amusée.</p> + +<p>—Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarqué +Alix de Gayrel;... dis, maman, l'as-tu remarquée?»</p> + +<p>Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme. +Mme Loudéac ne put s'empêcher de sourire.</p> + +<p>«Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne +suis pas bien sûre....</p> + +<p>—Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de +reproche, c'était la reine de la fête: des yeux bleus, +mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux +blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses, +bien entendu....</p> + +<p>—Pourquoi, bien entendu? demanda la maman, +qui s'amusait de l'enthousiasme de sa fillette.</p> + +<p>—Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon +pour des mauviettes comme moi, comme les +autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette, +comme..., comme Marthe Lemoyne....»</p> + +<p>Elle prononça ce dernier nom avec une sorte de +dédain aristocratique, comme si la pauvre Marthe +Lemoyne eût formé à ses yeux le contraste le +mieux fait pour mettre dans tout son relief l'écrasante +supériorité de son idole.</p> + +<p>Mme Loudéac fronça légèrement les sourcils, +sans rien dire, toutefois: c'était une mère +prudente et expérimentée, et elle laissait volontiers +bavarder sa petite perruche, pour connaître le fond +de sa pensée.</p> + +<p>«<i>Elle</i>, oh! <i>elle</i>, reprit Suzanne, ses cheveux +flottent, ondulent; oh! comme ils ondulent! Et +puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah! +maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons +causé, oui, elle a bien voulu causer avec moi, et..., +et, ajouta-t-elle avec une explosion de joie et d'orgueil, +nous nous sommes promis d'être amies... +toujours,... toujours!</p> + +<p>—Comme cela, du premier coup? demanda la +maman d'un ton de douce raillerie.</p> + +<p>—Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec +une gravité comique, il y a, comme cela, des personnes +que l'on aime à première vue.»</p> + +<p>Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue +de la mer, qui apparaissait par une brèche des +falaises, à l'un des tournants du chemin, et, de +son petit coeur gonflé de joie et d'orgueil, s'échappa +un soupir de reconnaissance.</p> + +<p>«Toujours la même, pensa Mme Loudéac +en poussant un soupir de regret; oui, toujours la +même: coeur d'or et tête de linotte.»</p> + +<p>Et elle se promit d'étudier de près cette nouvelle +idole, aux pieds de laquelle sa Suzanne immolait en +holocauste toutes ses petites amies, d'un seul coup.</p> + +<p>«Et puis, tu sais, mère chérie, reprit Suzanne, +son papa est conseiller d'État, son grand-papa +sénateur. Elle a un oncle amiral, et un autre archiduc....</p> + +<p>—Tu veux peut-être dire archidiacre? suggéra +la maman; elle se souvenait d'avoir entendu +Mme de Larochemère parler, pendant la petite +fête, de la parenté des de Gayrel, qui étaient des +nouveaux venus dans le cercle des Parisiens en +villégiature.</p> + +<p>—Archiduc ou archidiacre! c'est toujours +quelque chose comme cela», répondit Suzanne +sans se déconcerter. Elle continua à entasser, pièce +à pièce, la parenté de son Alix, comme pour +écraser de ce monument cyclopéen le reste de +l'humanité. Mme Loudéac devina sans peine que, +dans l'idée de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne +gisait écrasée avec les autres et, probablement +même, plus aplatie que tout le reste. Et pourtant!</p> + +<p>Le père de Marthe était architecte. Et, quoique +ce fût un véritable artiste, bien connu dans le +monde des artistes, et même dans celui qui s'intitule +Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de +linotte, le tenait pour un petit personnage. Savez-vous +pourquoi? Parce qu'un jour M. Lemoyne +avait dit devant elle, à son papa, qu'il lui arrivait +quelquefois de monter à l'échelle, comme les +maçons, pour voir où en étaient les travaux. A +partir de ce jour-là elle confondit dans son idée +l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les +maçons, et avec les maçons eux-mêmes.</p> + +<p>Et, comme elle avait vu les maçons déjeuner sur +leurs échafaudages, elle n'aurait pas été surprise +d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les jambes +pendantes, les vêtements couverts de poussière, les +favoris constellés de pastilles de plâtre, tirer son +déjeuner d'un sac de toile ou d'un vieux panier +d'osier.</p> + +<p>Mme Loudéac avait deviné juste. Au moment +même où elle regardait sa petite fille, à la dérobée, +d'un air attristé, l'architecte poudreux, la mère de +Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-même +avec ses toilettes simples, sa taille grêle plutôt +qu'élégante, son teint un peu brouillé, ses nattes +de cheveux châtains, sa figure insignifiante (insignifiante +pour les perruches qui ne devinaient pas +tout ce qu'il y avait de bonté et d'intelligence dans +ses grands yeux pensifs et doux), tout cela formait, +dans la tête de la perruche, un repoussoir à souhait +pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans +son cadre étincelant.</p> + +<p>«Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel, +il y a une chose que tu ne sais pas et qu'il +faut que je te dise: Alix est très brave.</p> + +<p>—Elle est très brave! s'écria Mme Loudéac +d'un air surpris et amusé.</p> + +<p>—Oh oui! très brave, reprit la perruche en +secouant gravement la tête à plusieurs reprises.</p> + +<p>—Et, dis-moi, mignonne, à quoi as-tu reconnu +que Mlle Alix est très brave? Est-ce à sa manière +de danser, ou de manger une tarte aux fraises?</p> + +<p>—Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche. +La preuve qu'elle est très brave, c'est que son oncle +l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de salon.</p> + +<p>—Oh! oh!</p> + +<p>—Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir.</p> + +<p>—A présent, me voilà convaincue.</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleuré un jour +parce que son papa et son oncle refusaient de l'emmener +à la chasse au sanglier. Tu sais ce que c'est +qu'un sanglier: une grosse, grosse bête, très +méchante, qui renverse tout, et tue tout le monde, +quand les personnes ont peur et ne savent pas se +servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur, +elle, et elle aurait tiré le sanglier avec sa carabine, +pan!</p> + +<p>—C'est décidément une jeune personne très +brave, dit Mme Loudéac d'un ton de légère +moquerie.</p> + +<p>—Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme +cette pauvre Marthe Lemoyne, qui a peur des rats, +des araignées et des chauves-souris.</p> + +<p>—Elle te l'a dit? demanda la mère en regardant +sa petite fille en face.</p> + +<p>—Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces +bêtes-là.</p> + +<p>—Je t'avouerai franchement que je ne les aime +pas non plus, et que je n'en ferais pas volontiers +ma société habituelle.</p> + +<p>—Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur, +tandis que Marthe doit en avoir peur; j'en suis +sûre, je devine cela à son air. Elle est si..., si +timide,... si..., si embarrassée.»</p> + +<p>Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son +coeur. Mais, me direz-vous, pourquoi l'aimait-elle? +Et moi, je vous répondrai: Sait-on toujours pourquoi +l'on aime? Peut-être Marthe avait-elle deviné +que Suzanne avait un coeur d'or, et lui pardonnait-elle +à cause de cela d'avoir une tête de +linotte! Elle l'aimait d'une affection discrète, +silencieuse et timide. Elle ne s'offensait pas de +ses rebuffades ou de ses dédains, parce que, n'étant +pas égoïste, elle songeait peu à elle-même, et beaucoup +à ceux qu'elle aimait.</p> + +<p>Mme Loudéac, qui voyait clair, était touchée de +ce dévouement discret, de cette affection tendre +et vraie, de cette patience, de cette absence complète +de jalousie et de mauvaise humeur.</p> + +<p>Avec une affection quasi maternelle, Marthe +veillait au bien-être de sa préférée, qui acceptait +ses petits soins comme chose due, sans même les +remarquer; Marthe songeait à lui envelopper le +cou d'un foulard ou d'un fichu, pour la préserver +de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait son +éventail ou son livre, toujours égarés dans quelques +coins mystérieux; et pendant ce temps-là +l'autre souriait à son idole, ou boudait son idole +pour quelque caprice ou quelque préférence; en +un mot, elle vivait de son idole et la voyait jusque +dans ses rêves.</p> + +<p>Sa petite tête romanesque se complaisait à imaginer +mille et une situations où son idole jouait un +rôle héroïque. Par exemple, on faisait une promenade +en mer. Le canot chavirait. L'idole se précipitait +dans le gouffre, pour en tirer son <i>bichon</i>. +(Depuis quelque temps Suzanne appelait Alix sa +<i>reine</i> et Alix appelait Suzanne son <i>bichon</i>.) Donc, +la reine arrachait le bichon à la fureur des flots, et +venait le déposer entre les bras de sa maman. +Et alors la maman déposait un baiser sur le front +de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait +à l'adorer pour la vie. (Pour le moment, et c'était +un des grands soucis de Suzanne, Mme Loudéac +témoignait un enthousiasme très modéré pour les +vertus et perfections de la reine.) Une autre fois, +un cheval emporté faisait mine de fouler le bichon +aux pieds. Plus prompte que l'éclair, la reine s'élançait, +enlevait le bichon à bras tendus, et tout d'une +traite le portait à Mme Loudéac. Baiser sur le front, +cela va sans dire, regards levés au ciel.</p> + +<p>Une autre fois encore, un taureau descendait du +plateau, rendu furieux par les mouches. Le bichon +va être encorné et mis en pièces. Oui, mais un +coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne +plus se relever. La reine apparaît tenant encore à +la main sa carabine de salon. On devine le reste.</p> + +<p>Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe +avaient fait la dînette à la villa des Tamarix, il +leur prit fantaisie de faire un petit tour jusqu'à une +plate-forme d'où l'on voit arriver les bateaux qui +reviennent de la pêche. Pour être tout à fait exact, +disons que cette fantaisie vint à la reine. Le bichon +trouva l'idée admirable—règle générale, la reine +n'avait que des idées admirables.—Marthe essaya +bien, il est vrai, de faire quelques timides objections. +Sans doute, dans un petit village comme +Varangues-sur-Mer, où tout le monde se connaît, +les enfants peuvent aller et venir sans inconvénient +et sans danger, des villas à la plage et de la plage +aux villas. Pourtant ne ferait-on pas bien de prévenir +Mme Loudéac? La reine, sans daigner répondre, +ouvrit la porte à claire-voie, le bichon la suivit, +et Marthe, ne voulant pas avoir l'air de leur faire +la leçon, les accompagna.</p> + +<p>La reine continuait à marcher devant, le menton +relevé, comme il convient à une reine, ayant ses +cheveux d'or sur les épaules en guise de manteau +royal. Elle avait une si fière allure, son pas était +si vaillant, si héroïque, que le bichon, tout frissonnant +d'enthousiasme, se retourna involontairement +pour faire la comparaison de cette royale allure +avec la démarche modeste de la pauvre Marthe, qui, +toute contrite de se savoir en état de désobéissance, +s'avançait la tête basse, d'un pas incertain.</p> + +<p>«Allons, viens donc», lui dit le bichon; et en lui-même +le bichon pensait: «On la prendrait pour +la suivante de notre reine».</p> + +<p>Tout à coup un cri aigu troubla la tranquillité du +soir. Le bichon se retourna vivement. La reine, +qui avait perdu toute majesté et même toute retenue, +s'enfuyait à toutes jambes. Sa jolie figure, +toute pâle, était enlaidie par une expression de terreur +abjecte.</p> + +<p>«Qu'est-ce qu'il y a?» s'écria Suzanne épouvantée.</p> + +<p>Au lieu de lui répondre, la reine, qui semblait +avoir perdu la vue aussi bien que l'ouïe, la bouscula +violemment et la renversa dans la poussière. +Sans prendre le soin de la ramasser, la reine éperdue +gagna la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement +derrière elle. Elle continuait de pousser +des cris aigus, bousculant tout sur son passage, et +jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir +expliquer la cause de sa propre terreur. Elle monta +l'escalier en courant, et ne s'arrêta que quand il lui +fut impossible de monter plus haut.</p> + +<p>Au moment où Marthe se mettait en devoir de relever +Suzanne, qui était tout étourdie de sa chute +violente, un gros ours brun apparut au tournant +du sentier.</p> + +<p>«Sauve-toi, dit Marthe à Suzanne, vite, ma mignonne, +sauve-toi, pour l'amour de Dieu.»</p> + +<p>Suzanne, à moitié relevée, retomba sur ses genoux; +incapable de faire un mouvement, elle s'affaissa +sur ses talons; ses deux mains jointes pendaient +inertes devant elle, elle regardait l'ours qui +trottinait sans se presser, et ses lèvres frémissaient.</p> + +<p>Sans hésiter une seconde, Marthe, très pâle, mais +très résolue, passa devant elle et marcha droit à +l'ours. Arrivée à quelques pas de lui, elle leva d'un +geste énergique la petite ombrelle qu'elle tenait, +en criant: «Arrière, vilaine bête! arrière!»</p> + +<p>L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux +clairs, et, comme elle continuait à s'avancer pour le +tenir en respect et donner à Suzanne le temps de +fuir, il souffla dans sa muselière et parut prendre +une résolution énergique.</p> + +<p>Se dressant à moitié, il s'assit lourdement dans +la poussière et, saisissant le bout de ses pattes de +derrière avec ses pattes de devant, il se mit à se dandiner +lourdement d'avant en arrière et de droite à +gauche.</p> + +<p>«Oui, oui, je te conseille de faire le beau», dit +une grosse voix, la voix d'un grand gaillard en +guenilles, qui venait de tourner à son tour le coin +du sentier. Cet homme était tout rouge et tout essoufflé +à force d'avoir couru. «Ah! brigand! reprit-il +en saisissant la chaîne de son pensionnaire. Ah! +ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie à ton +père nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour +te rattraper! tu fais peur à la petite demoiselle. Sais-tu +bien ce qui serait arrivé si l'autre demoiselle ne +t'avait pas si bravement arrêté? Tu aurais débouché +au milieu du village, et le gendarme aurait mis +ton maître en prison et toi en fourrière!»</p> + +<p>Il scandait chacune de ses phrases par une bonne +taloche appliquée sur le crâne de l'ours. L'ours faisait +semblant d'avoir peur, et fermait les yeux à +chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa +muselière; il montrait ses grands crocs, et sa langue +pendait de côté.</p> + +<p>Aussitôt qu'elle vit l'ours en puissance de son +maître, Marthe, sans s'arrêter au bavardage de +l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit Suzanne +dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer. +Les servantes cependant étaient accourues, +ainsi que Mme Loudéac.</p> + +<p>«Elle n'a rien, elle n'est pas blessée, dit Marthe +à Mme Loudéac, qui était devenue toute pâle de +saisissement. Mme Loudéac prit Suzanne par un +bras, tandis que l'autre bras demeurait passé sur les +épaules de Marthe. Une fois dans le jardin, la porte +bien fermée derrière elle, la pauvre petite fut prise +d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tête contre +l'épaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu +de ses sanglots, elle murmurait d'une voix entrecoupée: +«Oh! Marthe, oh! chérie, embrasse-moi.»</p> + +<p>Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure +de sa petite amie tout près de la sienne et plongea +ses regards dans les siens. Est-ce que, vraiment, +l'acte d'abnégation et de bravoure folle qu'elle +venait d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait +comme transfigurée? Ou bien, la reconnaissance +passionnée que ressentait Suzanne lui ouvrit-elle +tout à coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle +s'écria: «Chérie, belle chérie, oh! que je te trouve +belle!»</p> + +<p>Marthe se mit à rire d'un petit rire embarrassé +et dit à l'une des servantes: «Claudine, allez préparer +un verre d'eau sucrée pour Mlle Suzanne, +pendant que nous allons la ramener!»</p> + +<p>On avait un peu oublié la reine pendant tout +cet esclandre. On la trouva dans une des mansardes, +la figure cachée dans les mains, et criant +à intervalles réguliers: «L'ours! l'ours!»</p> + +<p>Quand on lui eut bien expliqué que l'ours ne +l'avait pas suivie, que c'était un ours apprivoisé +et que son maître l'avait emmené, elle consentit +à descendre.</p> + +<p>Malgré son aplomb de petite reine, elle fut un +peu embarrassée de sa contenance quand on +l'introduisit au salon. Suzanne était étendue sur le +canapé, la tête contre l'épaule de Marthe, les deux +mains dans les siennes, lui murmurant à l'oreille +de jolis petits noms de tendresse.</p> + +<p>A la grande surprise de Suzanne, sa mère +témoigna à la petite reine plus de bienveillance +que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait +de la bienveillance! Ne lui était-elle pas reconnaissante, +cette mère prévoyante et sage, d'avoir +pris soin de démontrer elle-même, et si clairement, +à la petite Suzanne combien, malgré sa supériorité +apparente, elle était inférieure à la bonne Marthe?</p> + +<p>«Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudéac +en tendant la main à la petite reine, une +vraie plaisanterie de carnaval.</p> + +<p>—Ah! si j'avais eu ma carabine! s'écria la petite +reine, qui avait repris son aplomb.</p> + +<p>—Une ombrelle a suffi», dit Mme Loudéac +en regardant Marthe avec tendresse. Elle ajouta, +mais intérieurement, car à quoi bon frapper les +gens qui sont à terre: «Une ombrelle et un bras +vaillant!»</p> + +<p>«On demande Mlle de Gayrel», dit Claudine en +entr'ouvrant la porte du salon.</p> + +<p>Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain +avec sa famille, elle fit ses adieux; ses +petites amies et Mme Loudéac lui souhaitèrent bon +voyage.</p> + +<p>«Bon voyage!» selon l'intention des personnes, +peut signifier: «Je souhaite sincèrement que votre +voyage soit bon!» ou bien: «Bon débarras!» Les +deux fillettes, sans arrière-pensée, donnèrent à +cette expression son sens le plus favorable. +Mme Loudéac, qui n'était pourtant pas malveillante, lui +donna son sens ironique, sans en rien +laisser paraître. Dans sa pensée, elle souhaitait:</p> + +<p>«Bon voyage!» à l'influence pernicieuse de la +petite reine sur l'esprit et le jugement de Suzanne.</p> + +<p>A partir de la soudaine invasion de maître Martin +dans le sentier des Tamarix, les opinions personnelles +de Suzanne subirent un changement considérable +sur la question des tresses, sur la condition +sociale des architectes et sur bien d'autres sujets.</p> + +<p>Les parents de Suzanne demeurent boulevard +des Invalides, et ceux de Marthe rue de la Tour-d'Auvergne, +c'est-à-dire aux deux extrémités de +Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens; +toutes les deux ont des devoirs à faire, des leçons +de piano, des leçons de dessin, et chacun des deux +papas a ses occupations comme par le passé; chacune +des deux mamans ses obligations mondaines, +et, malgré cela, les deux petites filles se voient +très souvent. C'est que, quand on tient beaucoup à +se voir, on y arrive toujours, même à Paris. Or +les deux mamans tiennent à se voir, et les petites +filles aussi. Alors, cela va tout seul.</p> +<br><br><br> +<p>TABLE DES MATIÈRES</p> +<br> +<p>LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS</p> + +<p>LA FAUTE DE NONO</p> + +<p>CHARLES KLIPMANN</p> + +<p>LES TROIS PETITS CHIENS</p> + +<p>LE PÈRE VIAUD</p> + +<p>INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES</p> + + </td> + </tr> + </tbody> +</table></center> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT *** + +***** This file should be named 11767-h.htm or 11767-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/7/6/11767/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. 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Girardin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes a Jeannot + +Author: J. Girardin + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11767] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES A JEANNOT *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +CONTES A JEANNOT + +J. GIRARDIN + +1896 + +A mon petit-fils JEAN LEBOSSE + +Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu sois en etat de lire ce +livre; n'importe, je te le dedie tout de meme, pour te remercier du +plaisir que j'ai a voir ta gentillesse et ta belle humeur de bebe bien +portant. + +J. Girardin. + + + +I + +LETTRES DE FINETTE + +A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS + + +Houlgate, 3 Juillet 1885. + +Ma Michette, mon Michon cheri, tu vois que je t'ecris tout de suite. +Nous voila a la mer. Le voyage a ete bon, sauf que j'ai eu grand chaud, +et que mon cousin Jean m'a taquinee presque la moitie du temps, et qu'il +m'est arrive un grand malheur en route. + +D'abord, je me suis amusee a regarder par la portiere, et c'etait bien +drole de voir les gens a leurs portes ou a leurs fenetres, les vaches +dans les pres, les chevaux qui labouraient la terre, les oiseaux qui +s'envolaient, les petits gardeurs de moutons qui agitaient leurs bonnets +en l'air ou bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire +semblant de suivre le train! Oh! ils etaient bien vite las, je t'en +reponds. Alors ils s'arretaient tout essouffles, s'essuyaient le front +et nous montraient le poing. + +C'etait si amusant, que j'ai dit a maman: "Oh! maman, si le voyage +pouvait durer toujours!" Maman a souri sans rien dire; Jean a hausse les +epaules, et je me suis remise a la portiere. + +Alors sais-tu ce que j'ai vu? + +Nous etions sur une hauteur, on voyait les maisons et les personnes tout +en bas; dans le jardin d'une des maisons, deux garcons s'amusaient a +trainer une petite fille dans une voiture a quatre roues. Voila un des +garcons qui se retourne en riant, leve la corde aussi haut qu'il peut, +et fait chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont mechants +et mal eleves, les garcons! Comme nous allions tres vite, des arbres +m'ont cache le jardin; mais je suis sure que la pauvre petite fille +s'est fait grand mal. + +Jean a tout de suite pris le parti des garcons; il a pretendu que la +petite fille etait probablement quelque mauvaise peste qui avait dit +quelque chose de desagreable a ses freres, et qu'ils avaient bien fait +de la faire chavirer pour la punir. + +Je lui ai tourne le dos et je suis revenue a la portiere. Mais bientot +je me suis apercue que c'etait toujours la meme chose et que cela +devenait un peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes. + +Maman me dit: "Finette, tu bailles, tu dois avoir faim; je te permets de +faire la dinette avec ta poupee." + +Alors j'ai fait la dinette avec ma poupee: mais tu penses bien que je +l'ai enveloppee jusqu'au cou dans mon mouchoir, a cause des miettes de +pain et des petits morceaux de chocolat qui auraient pu tomber sur ce +joli cache-poussiere que nous lui avons fabrique a nous deux. + +[Illustration: Deux garcons trainaient une petite fille.] + +Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais rien fait. Aussi +j'etais bien sure qu'il se moquerait d'elle, et cela n'a pas manque. Il +m'a demande a quoi servent les cache-poussiere, si les personnes sont +obligees de s'envelopper de la tete aux pieds dans un mouchoir, a cause +de quelques mechantes miettes de pain. + +Je ne lui ai pas seulement repondu. Et, comme je voyais bien que ma +poupee avait envie de dormir, je l'ai couchee dans mon petit panier. +Je ne sais pas si c'est d'avoir couche ma fille qui m'a donne envie +de dormir aussi, mais je me suis allongee dans mon coin et je me suis +endormie. + +C'est pendant que je dormais que le grand malheur est arrive. + +En me reveillant, longtemps apres, j'ai pense que ma fille devait etre +eveillee aussi. J'ai ouvert tout doucement le panier. Les cahots avaient +jete Lili tout d'un cote; quand je l'ai tiree du panier, j'ai pousse un +grand cri et je me suis mise a pleurer. Figure-toi que le cote droit +de la figure de Lili etait barbouille d'encre bleue, et son bras droit +aussi, et tout le cote droit de son joli costume. + +Quand maman avait fait les malles, j'avais oublie de lui donner la +bouteille d'encre bleue que j'avais achetee pour t'ecrire. Je ne m'en +suis apercue qu'au dernier moment, et alors, sans rien dire, je l'ai +mise dans le panier de Lili. La bouteille s'etait debouchee pendant que +je dormais, et ma pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue. + +Jean n'a pas ose se moquer de moi, parce que j'avais beaucoup, beaucoup +de chagrin; il est taquin, mais il n'est pas mechant. Maman m'a consolee +en me disant que, comme la tete, les bras et les mains de Lili sont +en porcelaine, on pourra enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le +cache-poussiere est perdu, et le joli costume de plage aussi! + +Maman ne m'a pas grondee d'avoir mis la bouteille d'encre bleue dans mon +panier; mais je sais bien tout de meme que c'est ma faute si le malheur +est arrive; car j'aurais du songer plus tot a la bouteille, au lieu de +jouer tout le temps a la poupee pendant que maman faisait les malles +et me repetait toujours: "Finette, tu n'oublies rien? Si tu as oublie +quelque chose, il est encore temps." + +[Illustration: Les canards l'ont bien passe, tire, lire, lire.] + +Quand j'ai vu que j'avais oublie la bouteille, j'aurais du la laisser a +la maison ou demander a maman de la mettre quelque part ou elle n'aurait +pas cause de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! Au lieu de cela, +j'ai fait une grosse sottise et cause un grand malheur. Songe que la +pauvre Lili n'a plus rien a mettre! + +Pour me consoler, Jean m'a explique que nous etions en Normandie, et m'a +montre les clos pleins de pommiers, les patures avec de belles vaches et +les petites rivieres qui courent a la mer, des coqs et des poules sur +des fumiers, des canards sur des rivieres et de petites hetes qui +sautaient a travers les haies: Jean me disait que c'etaient des lapins; +mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. Toutes ces jolies +choses n'empechaient pas les costumes de Lili d'etre perdus. Et moi +qui m'etais fait une si grande fete de montrer Lili aux autres petites +filles! + +Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant Jean a fini par me +faire rire. Le chemin traversait des herbages. Tout d'un coup, nous +voyons un homme, une jeune fille et un petit garcon qui traversaient un +pont de bois, pour s'en aller dans les pres, faner le foin coupe. Ils +avaient un toutou derriere eux. + +Jean s'est mis a chanter: _Les canards l'ont bien passe, tire, lire, +lire_. Cela ressemblait si bien a ce que nous avions vu chez Robert +Houdin, que je n'ai pas pu m'empecher de rire. + +Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repense tout de suite a la +pauvre Lili. C'est ce malheur-la qui est cause que je t'ecris avec de +l'encre noire et non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais +promis. Je t'aime bien tout de meme et je t'embrasse comme je t'aime. + +Ta petite amie, + +FINETTE. + + + +Houlgate, 8 Juillet, 1885. + +Ma Michette, mon Michon cheri, je t'ai promis de te dire ce que c'est +que la mer, et je vais te le dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne +peut pas dire le contraire. Mais, quand on est tout pres de l'eau sur le +sable, on pense en soi-meme: Ce n'est pas si grand qu'on me l'avait dit. +Mais on garde ca pour soi, parce qu'il y a toujours la des gens pour se +moquer de vous quand vous faites des reflexions tout haut. J'ai bien +fait de me taire, car mon cousin Jean ne se serait pas gene pour me dire +que je n'y entendais rien. + +Le 4 juillet, dans l'apres-midi, nous sommes montes sur des hauteurs; +plus nous montions, plus nous voyions loin, et plus la mer paraissait +grande. Je n'ai encore rien dit. + +Mais, a mesure que nous montions, le fin bord de la mer, la-bas, du cote +ou elle touche au ciel, avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela, +je n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: "Petite oie, c'est +l'effet de la perspective!" + +Alors je lui ai demande ce que c'est que la perspective; il m'a repondu +que j'etais trop petite pour comprendre l'explication de ce mot-la. +Veux-tu que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait pas +plus que moi ce que cela veut dire; sans cela il m'aurait donne des +explications pour se faire valoir. Les garcons ont grand tort de se +croire plus que les filles! + +Je te dirai que l'eau de la mer est salee, avec un gout amer. Je le +sais, parce que j'en ai avale plus d'une gorgee a mon premier bain. +Sais-tu ce que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, c'est +un homme a figure rasee, qui a l'air d'avoir marine dans l'eau de mer. +Il a une bonne figure, mais il ne faut pas se fier a cela. Il vous prend +dans ses bras, et il vous plonge en pleine eau. Vous avez beau prier, +supplier, vous debattre, rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux +fois, trois fois dans la mer, et puis apres il vous rend a votre maman. + +Comme c'est par ordre du medecin que l'homme me plonge dans la mer, +maman donne raison au baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas +faire rire a mes depens les autres personnes qui sont la, je ne crie +plus, je ne me debats plus. Quand l'homme dit: "Allons-y!" je ferme les +yeux et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut croire que je +ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours quelques gorgees de cette +eau salee et amere. + +J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le sable, mais je n'aime +pas la mer pour etre fourree dedans trois fois de suite. Voila ce que +c'est que la mer. + +Ah! il y a encore quelque chose que j'allais oublier. Il y a des heures +ou la mer se retire si loin, si loin, qu'on ne la voit presque plus; +alors les gens du pays disent que la _maree_ est _basse_. A d'autres +heures, elle revient couvrir le sable, et l'on dit que la _maree_ est +_haute_. + +[Illustration: Jean s'en va pecher des crevettes.] + +A maree basse, Jean s'en va pecher des crevettes avec d'autres garcons +de son age. Tu sais ce que c'est que des crevettes, mais tu ne les +as vues que cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on les +apercoit a peine dans l'eau. + +[Illustration: Il y a des petits garcons qui lancent des bateaux.] + +Et puis il y a des petits garcons qui lancent des bateaux sur les +flaques d'eau que la maree a laissees apres elle. J'ai remarque un de +ces petits garcons, qui a une grosse tete, une figure renfrognee et un +caractere grognon. + +Jean m'a dit que si ce petit garcon etait maussade, c'est parce qu'il a +une grosse tete, et il m'a fait croire que tous les petits garcons qui +ont une grosse tete sont grognons. Quand j'en ai parle a maman, elle +m'a dit que Jean s'etait encore moque de moi. Elle connait des petits +garcons qui sont grognons avec une tete menue, et d'autres qui sont tres +gentils avec de grosses tetes. C'est bon a savoir, et je te le dis pour +que tu ne te laisses pas attraper. + +[Illustration: Ils ont transporte dans leurs brouettes des broussailles.] + +C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la plage. Tu vois que, si +je te dis ses defauts, je te dis aussi ses qualites; hier il a pris a +part, dans un coin, tous ses petits camarades, et il leur a donne l'idee +de faire un feu de joie sur la plage, le soir, a maree basse. Toute la +journee, ils ont transporte dans leurs brouettes du foin, de la paille, +des broussailles et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu au +bucher. C'etait tres joli, et tout le monde se promenait autour, meme +les grandes personnes. + +Les garcons commencaient a danser des rondes autour du feu, et les plus +hardis parlaient de sauter par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui +a disperse tout le monde. + + + +10 juillet 1885. + +Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute la journee et toute +la nuit d'apres. Il pleut encore au moment ou je t'ecris. C'est ennuyeux +partout, la pluie, mais surtout a la mer. On ne voit dehors que les gens +du pays et quelques baigneurs enrages; toutes les dames restent dans +leurs logements ou vont faire de la musique au casino. + +On ne voit dehors qu'une Anglaise de quatorze ou quinze ans. Il parait +que les petites Anglaises font tout au rebours de nous autres; par +exemple, elles se promenent sans leur bonne et sans leur maman, et elles +sortent par tous les temps. + +[Illustration: Un grand parapluie a la main.] + +Je vois la notre par la fenetre; elle fait les cent pas toute seule, +chaussee de grosses bottines, un grand parapluie a la main, et les +cheveux au vent. Jean pretend que tous les Anglais font expres de se +promener a la pluie, et que c'est pour cela qu'ils ont tous les cheveux +rouges. Mais je commence a me defier de Jean, et je l'ai bien attrape en +lui disant que j'ai vu a Paris beaucoup d'Anglais qui n'avaient pas les +cheveux rouges. + +Figure-toi qu'elle se promene toujours! Maman, qui a trouve ici des +personnes de connaissance, a appris que ce n'est pas pour faire de +l'effet que la petite Anglaise se promene a la pluie. Son medecin lui a +ordonne de se promener deux heures, par tous les temps. Quand maman m'a +dit cela, il y a deux minutes, je n'ai pas pu m'empecher de rougir parce +que je l'avais suppliee de ne pas me faire fourrer dans l'eau par la +pluie. + +Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? Je dirai a maman de +me faire prendre mon bain tout de meme. J'espere qu'elle sera contente +de moi. + +Je te regrette tout le long du jour, ma chere Michette; mais je te +regrette doublement par la pluie. Ah! si tu etais ici, nous ferions de +bonnes causettes, comme a Paris, et nous ne nous apercevrions seulement +pas qu'il pleut. + + + +11 juillet 1885. + +Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. J'ai demande a maman de +m'envoyer au bain avec Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a +tenu a venir elle-meme. Elle a pense que cela me donnerait du courage, +et elle a eu raison. Oui, cela me donnait du courage de la voir me +sourire sous son parapluie. Je tremblais malgre moi, mais j'avais le +coeur content. Le baigneur s'est mis a rire et m'a dit: "Ma petite +demoiselle, vous faites comme Gribouille, qui se mettait a l'eau pour +n'etre point mouille par la pluie". J'ai ri aussi, et puis il m'a +plongee trois fois dans la vague, et puis c'etait fini, et j'avais envie +de danser. Maman m'a promis d'ecrire a papa que je m'etais conduite +comme une bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider a coudre +le nouveau costume de Lili. + +[Illustration: Des lapins vivants!] + +Pour me desennuyer, elle m'a menee apres dejeuner a une espece de +ferme qui est a deux pas de notre chalet; dans cette promenade, tout +m'amusait, meme de patauger, meme de recevoir des ondees dans le cou. +Maman m'a dit que, quand on avait le coeur content, on voyait toujours +le bon cote des choses. Je tacherai d'avoir le coeur content le plus +souvent possible. + +A la ferme, dans une espece de grange, il y avait des lapins, mais, tu +sais, Michon cheri, des lapins vivants! Ah! des lapins comme ceux que +nous avons vus souvent a la devanture des fruitiers, pendus la tete en +bas, ou bien des lapins vivants, ce n'est pas du tout la meme chose. Oh! +si tu avais ete la avec moi pour les voir sauter, s'asseoir pour friser +leur moustache, faire aller leurs oreilles, et me regarder d'un air +eveille! D'abord ils avaient un peu peur de moi, mais la fermiere m'a +dit: "Donnez-leur des carottes, mademoiselle, et vous verrez". Elle m'a +montre un panier ou il y avait des carottes, et j'en ai donne a mes +petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant mes petits +amis. Crois-moi, Michette, quand tu rencontreras des lapins, donne-leur +des carottes, et tu verras! + +Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon Michon cheri, je n'aimerai +jamais personne plus que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur. + +Ta petite amie, + +Finette. + + + + +II + +LA FAUTE DE NONO + + +I + +C'etait, en cette belle terre classique de Sicile, un de ces coins +charmants que Theocrite aimait a contempler et a depeindre dans ses +idylles. + +Depuis la pointe du jour, la vendange occupait tous les bras et +rejouissait tous les coeurs. + +Le pere de famille, semblable, dans sa robuste elegance, a quelque +dieu rustique de l'ancienne Grece, apres avoir distribue la tache aux +vendangeurs et aux vendangeuses, avait mis lui-meme la main a l'oeuvre +pour donner le bon exemple. + +Il avait ri et il avait chante, parce que la joie de vivre etait en lui; +car les grappes etaient nombreuses et lourdes, et il voyait le pain de +l'annee assure pour tous les siens. + +Il avait ri et il avait chante, parce que le ciel etait sans nuages; +parce que l'odeur du raisin ecrase, qui planait dans l'air, ajoutait +en son ame quelque chose a l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants +etaient gais, alertes et bien portants, comme de jeunes faunes; parce +que la compagne de sa vie etait la matrone la plus belle et la plus sage +de la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour deux. + +Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour deux; car lui, Maso, en +depit de son faux air de dieu antique, en depit de sa force, en depit de +sa barbe, n'etait qu'un grand enfant. + + +II + +Apres avoir vaillamment peine, en bon pere de famille, pendant toute la +premiere partie du jour, Maso ota son rustique chapeau de paille, essuya +de son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: "Mes enfants, je +crois que c'est assez pour une fois! Allons voir si la maitresse a pense +a nous. Qui m'aime me suive!" + +Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'a l'endroit ou la +maitresse avait prepare le repas des vendangeurs. C'etait un repas +frugal, mais il avait ete apprete avec tant de soin et de proprete, +le travail avait si bien aiguise l'appetit des travailleurs, que les +convives le savourerent comme si c'eut ete un festin de nectar et +d'ambroisie. + +Le repas termine, les vendangeurs se separerent, et chacun d'eux chercha +un bon petit coin a l'ombre pour y faire la sieste. + +Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa femme a part et lui +demanda ce qu'elle avait fait de Nino. + +Nino etait le dernier-ne de la famille, et par consequent le Benjamin. + +Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans une corbeille, a l'ombre. +Maso pensa en lui-meme que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour +dormir, mais il eut la sagesse de garder cette reflexion pour lui. +Alors, prenant son parti en brave, il se donna le plaisir de regarder +dormir Nino. Mais, en verite, c'etait un plaisir bien fade, compare a +celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner pour le faire jaser, +de se laisser tirer la barbe et les cheveux, ou meme de se laisser +egratigner les mains et la figure par ses griffes de chat. + +La mere, ayant quelques ordres a donner et quelques soins a prendre, +laissa ses deux enfants ensemble, le grand et le petit, non sans dire au +grand: "Et surtout ne le reveille pas!" + + +III + +"Comme elle me connait bien!" se dit Maso, emerveille de la perspicacite +de sa femme. Comment avait-elle pu deviner qu'il avait concu l'idee de +reveiller son petit camarade de jeux? Car cette idee, il l'avait concue +un moment. Desormais il fallait y renoncer. + +Cependant Nino semblait faire expres de dormir plus longtemps que +d'habitude. La patience de Maso etait a bout. Et, pour resister a la +tentation de le reveiller, Maso fut oblige de s'en aller. Mais il ne +s'en alla pas bien loin, voulant etre a portee d'entendre le premier +gazouillement du cheri, quand il se reveillerait. + +Adosse contre une barriere rustique, les bras croises sur sa poitrine +nue, le bon Maso s'endormit tout debout, comme une sentinelle +negligente, ayant a ses cotes son grand chien qui dormait comme son +maitre. + +Tout a coup il sembla a Maso que son chien se frottait contre lui, et +qu'en meme temps quelqu'un tirait son chapeau. + +Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand eclat de rire en +voyant Nino qui le regardait d'un air surpris, et qui s'efforcait de lui +prendre son chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de risettes. + +Les eclats de rire de Maso etaient toujours formidables, mais celui-la +etait si inattendu que Nino se rejeta sur sa mere et se cacha la figure +contre son epaule. + + +IV + +Apres le premier mouvement de terreur enfantine, il se tourna de nouveau +vers son pere, et, comme son pere lui tendait les bras, il lui tendit +les bras de son cote. + +La paix etait faite; mais la paix ne se fait jamais sans que le vaincu +accepte les conditions du vainqueur. Le vaincu, c'etait Maso. Les +vainqueurs, c'etaient la mere et le petit garcon. + +La mere, avant de livrer son precieux fardeau aux mains robustes et +halees qui se tendaient vers lui, dit a son mari d'un petit air moqueur +qui lui allait bien: "Surtout ne l'ecrase pas, et ne le laisse pas +tomber. + +--Bon, c'est convenu", repondit le dieu antique du ton le plus benevole. + +Et alors seulement il put prendre possession du second vainqueur. + +Le second vainqueur s'attaqua a la barbe, aux levres, aux yeux, aux +sourcils du vaincu, et revint finalement a son chapeau. + +Le vainqueur etait si agressif et si temeraire, le vaincu si patient et +si heureux d'etre malmene et maltraite, que le grand chien en poussait +de petits cris de tendresse, et frottait sa tete contre la jambe du +vaincu, les yeux fixes sur le vainqueur, pour bien montrer qu'il entrait +dans l'esprit de la chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie. + +En ce moment, deux personnages nouveaux entrerent en scene: Stella, la +soeur ainee, qui avait sept ans, et Nono, le frere cadet, qui en avait +trois. + +Tous deux etaient couronnes de pampres, en l'honneur des vendanges. + +Ni le grand chien, ni le pere, ni le petit Nino ne s'apercurent de leur +arrivee; mais les meres de famille ont l'oeil a tout, meme dans les +moments les plus pathetiques, et la mere de famille s'apercut tout de +suite que la bonne harmonie ne regnait pas entre Nono et Stella. + + +V + +"Mon pere! s'ecria Stella d'un ton tragique. + +--Chuc! chuc! chuc!" repondit le pere, non pas a Stella, mais a Nino, +qui accaparait toute son attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour +l'exciter a rire. + +"Mere! dit Stella d'un ton non moins tragique. + +--Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa mere. + +--Il faut gronder Nono, repondit Stella. + +--Gronder Nono! s'ecria le pere, qui avait entendu les derniers mots. +Gronder Nono! et pourquoi donc? + +--Il a fait une chose defendue! repliqua Stella avec un serieux tout a +fait bouffon. + +--Il a fait une chose defendue! reprit le pere en se debattant de son +mieux contre Nino, qui cherchait a lui fourrer son petit poing dans la +bouche. + +--Oui, pere, une chose defendue. Au lieu de cueillir des grappes, il a +casse la branche tout entiere. Vois plutot!" + +Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette relevee deux +grosses grappes et la branche tout entiere, qui trainait derriere lui. + +"Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la branche des grappes pour +l'annee prochaine; on ne les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a +dit le jour ou j'avais casse une branche. + +--La belle affaire! s'ecria le pere de famille en haussant les epaules; +je ne veux pas qu'on se querelle un jour comme celui-ci. Venez tous les +deux embrasser votre petit frere; apres cela allez-vous-en jouer, et ne +nous ennuyez plus de vos querelles." + + +VI + +Les deux enfants embrasserent leur petit frere, et s'en allerent jouer +chacun de son cote, emportant dans leurs petites cervelles chacun une +idee fausse. + +Nono etait persuade que desormais, avec l'approbation paternelle, il +pouvait traiter la vigne comme bon lui semblerait. + +Quant a Stella, elle se dit que la justice etait un vain mot, puisque +l'on permettait a Nono ce qu'on lui avait formellement interdit a +elle-meme. + +Ces idees auraient fermente dans les deux petites tetes comme le vin +nouveau dans la cuve, si la mere de famille, avant la fin du jour, ne +s'etait arrangee pour prendre chacun de ses enfants en particulier, et +pour leur faire voir la verite. + +Stella, adroitement interrogee, dut convenir que le pauvre Nono n'avait +peche ni par malice ni par desobeissance, puisqu'il avait casse la +branche sans qu'on lui eut defendu de la casser ni explique pourquoi il +ne fallait pas la casser. Il avait si peu conscience d'avoir commis +un crime, que, quand Stella l'avait si vertement tance, il apportait +triomphalement la branche a sa maman pour lui faire plaisir. Stella dut +reconnaitre que la justice n'est pas un vain mot. + +A Nono, la jeune mere se contenta de dire ce qui peut entrer dans +l'intelligence d'un enfant de trois ans. Sans lui charger l'esprit de la +theorie des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un tout petit +enfant ne doit toucher a rien sans avoir demande conseil a son papa ou a +sa maman. C'est une regle dont l'application ne demande point de grands +efforts d'intelligence. + +"Nono a compris", repondit le jeune delinquant. + +Le pere n'eut point connaissance des exploits de sa petite femme; mais, +d'une maniere generale, il continua a en etre tres fier, parce qu'elle +"avait de la cervelle pour deux". + + + + +III + +CHARLES KLIPMANN + + +J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils ont en tete une +decouverte importante, n'ont plus aucune idee de ce qui se passe autour +d'eux. M. Klipmann etait un grand chimiste, et il ne savait jamais ce +qui se passait dans sa maison, toute son attention etant concentree sur +ses cornues, sur ses alambics et sur ses petites fioles. + +Comme il n'etait pas riche, il n'avait qu'une seule domestique, la +vieille Francoise. La vieille Francoise passait sa vie a se desesperer, +parce-que Monsieur tachait et dechirait ses vetements, sans s'en +apercevoir, mettait tout le menage en desordre pour trouver un objet +qu'il tenait a la main, enfilait ses bas a l'envers, en songeant a autre +chose, sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se douter de ce +qu'il mangeait, s'etranglait en meditant des problemes, et, a toutes +les observations, repondait d'un air ahuri: "Eh oui! comment donc! +certainement!" + +M. Klipmann avait, quelque part, un frere, qui etait demeure veuf avec +un petit garcon. Ce frere mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa +habiller decemment par Francoise, alla enterrer ce frere qui etait mort +sans laisser un sou, prit le petit garcon par la main et l'emmena chez +lui. + +"Voila un petit garcon, dit-il a Francoise, c'est mon neveu, vous savez, +oui, certainement! Je..., je l'adopte. + +--Monsieur fait bien", repondit la vieille bonne, tres emue a la vue de +ce pauvre petit orphelin de quatre ans. + +L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air d'un petit chat sauvage, +il se laissa embrasser en rechignant; mais la bonne Francoise etait trop +emue de son malheur pour lui en vouloir de ses mauvaises manieres. + +"Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement il faudra.... + +--Prendre soin de lui, reprit Francoise, qui etait habituee depuis +longtemps a achever les phrases que son maitre laissait toujours +inachevees. + +--Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est bien cela, prendre soin +de lui,... et puis lui faire comprendre, une bonne fois pour toutes.... +(ici le petit garcon regarda son oncle d'un air mefiant), une bonne fois +pour toutes, qu'il ne doit jamais entrer dans le laboratoire, mais que +tout le reste de la maison est a lui." (Ici le petit garcon sourit. +Il etait laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire reellement +agreable.) + +"Jamais dans le laboratoire!" reprit M. Klipmann en levant l'index de +la main droite. Le petit Charles fit un signe de tete. "Le reste de la +maison est a toi." Cette fois Charles fit deux signes de tete au lieu +d'un. + +"Le reste va tout seul", ajouta M. Klipmann en poussant un soupir +de soulagement. Comme il se sauvait, impatient de retourner a ses +experiences et a ses manipulations, Francoise lui dit: "Monsieur +n'oubliera pas d'oter ses habits propres pour aller faire ses +cuisineries!" + +Monsieur fit signe que c'etait une chose entendue; ce qui ne l'empecha +pas d'aller tout droit au laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il +se mit a considerer d'abord, puis a secouer ensuite, toujours en costume +de ceremonie, le chapeau sur la tete. + +Sous pretexte de montrer au petit Charles l'endroit ou il ne devait +jamais mettre les pieds, Francoise s'en alla tout droit au laboratoire, +tenant toujours le petit garcon par la main. + +"La, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien regarde sa petite +bouteille, il va aller changer de vetements. + +--Ca a reussi, repondit M. Klipmann en lui montrant la petite fiole. + +--J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Francoise avec complaisance. +Les vieux effets de Monsieur sont tout prets sur le lit." + +M. Klipmann comprit qu'il fallait obeir. Apres avoir jete un dernier +regard de satisfaction sur sa fiole, il obeit sans resistance. + +Tout le temps qu'avait dure cette scene, le petit Charles avait jete +des regards pleins de sagacite et de penetration tantot sur la vieille +bonne, tantot sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence d'enfant +de quatre ans, il comprit vaguement que l'oncle Klipmann etait un +enfant comme lui, seulement plus grand et plus vieux, et que c'etait a +Francoise qu'il fallait obeir. + +Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le laboratoire, il n'y entra +jamais, ce que Francaise trouva bien beau de sa part, sans le lui dire. +Mais, n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison de la cave au +grenier, il passa toute sa petite enfance a l'explorer, au grand +detriment de ses vetements, car il etait souple et hardi, et grimpait +partout, meme sur le toit. + +Un jour, Francoise etait dans le petit jardin, occupee a tricoter, tout +en surveillant sa cuisine du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle, +l'ombre de la maison se dessinait; tout a coup Francoise remarqua comme +un mouvement du cote de la cheminee. Elle crut d'abord reconnaitre +l'ombre du vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas etre si gros +que cela. Elle leva les yeux et fut saisie d'horreur et d'effroi en +voyant le petit Charles debout contre la cheminee, examinant avec un +profond interet le chapeau de tole, que le moindre vent faisait tourner +dans toutes les directions. + +Francoise, qui etait une femme tres prudente, ne cria pas apres lui, de +peur de l'effrayer et de lui faire faire un faux pas; mais, quand il fut +descendu de son observatoire, elle le gronda bien fort et voulut +lui faire promettre de ne jamais remonter la-haut. Charles refusa +obstinement de promettre: il tenait absolument a savoir pourquoi le +chapeau de tole tournait. A cette epoque-la, Charles avait pres de six +ans. + +Francoise voulut savoir comment il avait pu arriver a la lucarne, qui +etait ce que l'on appelle une fenetre a tabatiere. Elle monta donc au +grenier et demeura stupefaite en voyant une espece de machine, moitie +echelle, moitie escabeau, que Charles avait construite avec beaucoup de +patience et d'industrie a l'aide d'une scie, d'un marteau, de quelques +clous et de beaucoup de ficelle. Dans la construction de cette machine +entraient quelques debris de planches, un manche a balai, les trois +tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un fauteuil, tout cela +depece a la scie par l'industrieux Charles. + +Francoise pria M. Klipmann de monter pour examiner cela. Le chimiste +ne s'indigna pas de voir ses meubles en pieces. Tout ce qu'il trouva a +dire, c'est que ce petit garcon etait adroit comme un singe. + +"Il est temps, riposta Francoise, que ce petit garcon aille a l'ecole, +pour apprendre quelque chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa +cervelle que de ses mains. + +--Oui, oui, repondit M. Klipmann, il est temps." + +Et Charles fut envoye a l'ecole. Il apprenait bien, et vite. Trop vite +meme, au grand detriment du mobilier de la classe. Comme il avait +toujours termine son travail bien longtemps avant les autres, il +employait ses loisirs a graver son nom sur les tables et sur les bancs, +a creuser des trous pour placer ses coudes plus a l'aise, a tracer de +profondes rigoles pour y faire couler de l'encre. + +Quand la table fut tailladee a jour, il songea a enlever les vis qui +la retenaient au pied massif. Ce n'etait pas avec l'intention de faire +tomber la table, pour causer du desordre, c'etait pour savoir la raison +des choses, car il remettait toujours les vis apres les avoir enlevees. +Quand il sut ce qu'il voulait savoir, il commenca a apporter en classe +des morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait avec un +canif. + +"Il ne peut pas s'empecher de tailler quelque chose", disait le maitre +d'ecole a Francoise. + +Francoise le savait bien, et les vieux fauteuils du grenier le savaient +bien aussi, car c'etait a meme les bras et les pieds de ces vieux debris +qu'il prenait ses provisions de bois a l'aide d'une scie mysterieuse, +sur laquelle Francoise ne put jamais mettre la main. + +Un certain jeudi, jour de conge et de loisir, il mit le comble a ses +mefaits domestiques. Il s'etait introduit dans le cabinet de son oncle, +et cela sans scrupule et sans remords, puisque la "maison etait a lui". +En furetant, selon son habitude, il decouvrit un cornet de papier +contenant des clous en quantite, puis un ciseau, puis une vrille, +puis un marteau. Quelles richesses! Et a quoi les employer? Les +yeux brillants, les narines fremissantes, il regarda autour de lui. +Qu'avait-il besoin de chercher si loin? La, sous ses yeux, sous sa main, +il y avait un enorme coffre en bois. + +Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et enleva de tres beaux +morceaux. Fatigue du ciseau, il joua de la vrille. Fatigue de la vrille, +il enfonca des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il bien encore? +Ses yeux tomberent sur le chapeau du chimiste, le chapeau numero un, +s'il vous plait. Pourquoi aussi ce chapeau se prelassait-il sur le +coffre, a portee de la main, au lieu d'etre accroche dans la garde-robe? +Oui, pourquoi? Possede par son demon familier, Charles se dit que ce +serait bien drole d'enfoncer des clous dans un chapeau. Cette operation +presentait certainement quelque difficulte, a cause du peu de +consistance de l'objet. Raison de plus pour essayer. Les vrais +chercheurs sont toujours piques au jeu par les difficultes d'une +entreprise. Tout d'abord le chapeau se defendit a sa maniere en se +derobant sous les coups. Premiere difficulte a vaincre. Charles en +triompha en fixant le rebord du chapeau au bois du coffre a l'aide d'un +clou solidement enfonce. Ensuite il planta des clous sur les cotes. La +paroi cedait sous l'effort; mais, a force d'essayer, Charles en arriva a +ses fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le fond cedait, puis +revenait a sa disposition premiere, avec de petites detonations sourdes. +Il s'agissait de saisir le bon moment, et Charles, a force d'adresse et +de patience, le saisissait presque toujours. Le milieu du rond etait +l'endroit le plus difficile, etant le moins resistant; Charles y +appliquait son clou, quand la porte s'ouvrit. + +La personne qui l'avait ouverte demeura stupefaite sur le seuil; quant a +Charles, tout entier a son oeuvre, il n'avait rien entendu. + +L'oncle Klipmann, car c'etait lui, avait termine la veille au soir +une serie d'experiences qui l'avaient enfin amene a une decouverte +importante: il avait employe une partie de sa matinee a controler le +resultat de ses experiences, afin d'etre bien sur de ne s'etre pas +trompe. + +Il avait peu dormi la nuit precedente: la joie l'avait tenu eveille +pendant les premieres heures. Puis c'etait le remords qui lui avait tenu +les yeux grands ouverts. Maintenant que ses recherches avaient abouti, +et qu'il rentrait, pour quelque temps du moins, dans la vie reelle, dans +la vie de tout le monde, il se demandait comment il avait pu negliger a +ce point le fils de son frere. Les mefaits de cet enfant, qui etaient +tous du meme genre, lui revinrent a la memoire, et il se dit: "Un cours +d'eau qui n'est point endigue peut gater tout un pays; il s'agit de lui +creuser un canal, et alors ce cours d'eau devient utile, de nuisible +qu'il etait. Jusqu'ici, je le vois bien a present, la vie de mon petit +neveu a ete comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer sans cesse a +occuper ses doigts, c'est peut-etre une vocation qui s'ignore et qui se +cherche. Il s'agirait d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un +canal. + +L'enfant a peut-etre, sans le savoir, le gout de la mecanique. Assez de +chimeres pour le moment; des demain je ferai des experiences pour aider +ce pauvre enfant a decouvrir ce qu'il cherche." + +Le lendemain matin, l'habitude et aussi le desir de se confirmer dans la +certitude d'avoir reussi le menerent tout droit a son laboratoire. Mais +il n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitot qu'il en fut sorti, +il parcourut la maison pour chercher Charles et pour savoir ou il en +etait. + +Il en etait a planter des clous dans le chapeau numero un. + +Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla en philosophe le petit +garcon qui devait etre desormais le sujet de ses experiences. L'adresse +de l'enfant, sa dexterite, son attention profonde confirmerent le +chimiste dans ses idees et dans ses intentions. + +Le clou du centre, le plus difficile de tous, une fois bien et dument +enfonce, Charles poussa un soupir de soulagement, passa le dos de sa +main sur son front et regarda autour de lui. + +Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la personne de l'oncle +Klipmann. Quoique l'oncle Klipmann n'eut point l'air d'un croquemitaine, +Charles tressaillit et s'ecria, en laissant tomber son marteau: + +"Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait la? + +--L'as-tu fait par mechancete et pour m'etre desagreable? demanda +l'oncle Klipmann. + +--Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais pas comment tout cela m'est +venu en tete. Je vous jure que.... + +--Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann. Maintenant convenons +entre nous que ce coffre aurait meilleur air si tu y avais fait moins +de trous et enfonce moins de clous. Convenons que, s'il te fallait +absolument enfoncer des clous dans un chapeau, tu aurais mieux fait +de choisir le numero deux: et puis, n'en parlons plus; seulement, +promets-moi de te mieux surveiller a l'avenir. + +--Oh! mon oncle, je vous le promets. + +-Je sais que tu tiens toujours tes promesses. Assez sur ce sujet. + +--Pardonnez-moi, mon oncle. + +--Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est que je vais t'emmener +faire un petit tour de promenade avec moi. Dis a Francoise de te refaire +ta toilette. En l'attendant, je vais...." + +Il allait dire: "Je vais donner un coup de brosse au chapeau numero +deux". Mais il jugea inutile d'ajouter a la confusion de Charles, et il +s'en alla en se disant a lui-meme: "Occupons-nous maintenant de creuser +ce canal". + +Une demi-heure apres, l'oncle et le neveu s'en allaient les meilleurs +amis du monde. Quand il n'etait pas enseveli dans ses recherches, +l'oncle Klipmann etait un homme tres fin et tres adroit. Il se mit a +parler avec Charles de toutes sortes de sujets, et, au fur et a mesure, +notait avec soin ses reponses, sans en avoir l'air. + +Quand ils furent devant la boutique de l'horloger Brisson, l'oncle +tourna le bec-de-cane de la porte et entra, suivi de son neveu. Brisson +connaissait bien l'oncle Klipmann, qui etait un de ses clients; il +connaissait bien aussi le neveu de l'oncle Klipmann, car il le voyait +souvent s'arreter devant la boutique pour le regarder travailler. + +L'oncle Klipmann expliqua a Brisson qu'il desirerait, si cela ne le +derangeait pas, se faire montrer l'agencement d'une montre, le jeu, +le ressort et l'engrenage des roues. Brisson avait justement sur son +etabli, sous un verre renverse, une montre qu'il avait nettoyee; il se +disposait a en remettre en place les principales pieces. + +Une petite pince a la main, l'oeil colle sur une loupe, il commenca tout +a la fois ses operations et ses explications. + +C'etait l'oncle qui avait demande cette petite lecon d'horlogerie, et +c'etait uniquement le neveu qui en profitait. Charles ne quittait pas du +regard la pince de l'operateur, et il buvait, comme on dit, jusqu'a +ses moindres paroles. Quant a l'oncle, ce n'est pas la montre qu'il +regardait, mais la figure de son neveu. Un sourire discret se jouait sur +ses levres, le sourire de l'homme qui a devine juste. Quand Brisson +eut termine ses explications, et repondu a quelques questions tres +intelligentes de Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade. + +Charles etait silencieux et preoccupe; ce silence et cette preoccupation +firent grand plaisir a l'oncle Klipmann, au lieu de l'offenser. + +Le hasard de la promenade (etait-ce bien un hasard?) les amena, a +quelque distance de la ville, devant la porte d'un enclos considerable. +L'oncle sonna a cette porte et demanda l'autorisation de visiter +l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait de vastes ateliers ou +l'on construisait des machines. Le directeur en personne, ingenieur +fort distingue, voulut faire a l'oncle Klipmann les honneurs de +l'etablissement. + +Cette fois encore, ce fut le neveu qui ecouta les explications avec le +plus d'attention. + +Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle expliqua a son neveu que +le directeur de l'usine etait ce que l'on appelle un ingenieur civil: +que, pour devenir ingenieur civil, il avait passe par une ecole qui est +a Paris, et que l'on nomme l'Ecole Centrale des Arts et Manufactures, ou +tout simplement l'Ecole Centrale. + +Charles ecoutait en silence; il etait facile de voir que sa petite tete +travaillait, envahie par des idees nouvelles. + +L'oncle Klipmann fit semblant d'etre plonge dans ses meditations +chimiques, et laissa prudemment travailler la petite tete. + +Au retour, Francoise, a qui son maitre avait donne le mot, ne parla pas +des devastations du matin et se montra aussi avenante qu'a l'ordinaire. +Aussi Charles la suivit a la cuisine; la, assis sur une chaise basse, il +regarda quelque temps le feu sans parler. Puis tout a coup il dit: + +"Francoise, je crois que j'aimerais bien etre horloger. + +--C'est un joli etat, repondit Francoise. + +--C'est a cause des petites roues qui s'engrenent les unes dans les +autres. Je crois que je ne me lasserais jamais de faire engrener de +petites roues. + +--Ah!" dit Francoise. + +Apres cela, Charles monta a sa petite chambre, et, pendant qu'il +s'efforcait de dessiner des roues dentees sur son cahier de brouillons, +sa petite tete recommenca a travailler. + +Le resultat de ce travail se produisit au diner. Au moment d'achever son +potage, il tint la cuiller suspendue entre son assiette et sa bouche, et +dit avec un gros soupir: + +"Ils sont bien heureux les petits garcons de Paris de pouvoir aller a +l'Ecole Centrale." + +L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite tete avait abouti juste +ou il desirait le voir aboutir. + +Alors il expliqua a Charles que l'Ecole Centrale n'est pas une ecole +destinee uniquement aux petits garcons de Paris; mais que les petits +garcons de toutes les parties de la France peuvent y aller etudier. + +"Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles d'une voix emue. + +--Ceux de Verneuil aussi. + +--Alors, mon oncle, tu m'y enverras." + +L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre pas a l'Ecole Centrale +comme dans un moulin, qu'il faut subir des examens et en quoi consistent +les examens. On commence par bien apprendre ce que l'on enseigne a +l'ecole primaire. De la on passe dans un college ou dans un lycee. On +travaille ferme, et, au temps voulu, on se presente. + +"Tu as bien compris? + +--Oui, mon oncle, repondit Charles d'un air reflechi. Et puis, +ajouta-t-il, je travaillerai des demain, et je ne t'abimerai plus tes +affaires." + +"Et voila le canal creuse", pensa l'oncle Klipmann en souriant. + +Le canal etait creuse, en effet. Des le lendemain, Charles travailla +comme un petit homme, et le surlendemain aussi, et le mois suivant +aussi, et aussi les annees qui vinrent apres. + +Il est entre a l'Ecole Centrale, et il en est sorti ingenieur civil, et +il a l'avenir devant lui. + + + + +IV + +LES TROIS PETITS CHIENS + + +En trottinant de compagnie sur la route, trois petits chiens faisaient +la conversation, et, tout en causant, ils encherissaient a qui mieux +mieux sur l'horrible mechancete du monde. + +Le premier dit: "Non, vous ne voudrez pas me croire, et pourtant je vous +donne ma parole que c'est la pure verite. Un homme, avec un seau, m'a +jete de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve que c'est une +abominable cruaute; et vous?" + +Le second dit: "C'est tout simplement une atrocite; mais il m'est arrive +bien pis, a moi. Un gamin, d'un coup de pierre, m'a presque casse les +reins. Hein! qu'est-ce que vous dites de _cela_?" + +Le troisieme dit: "C'est encore moi qui ai le plus a me plaindre; et il +ne m'est que trop facile de le prouver. Un homme m'a presque ecrase. +Pourquoi? Pour avoir regarde un chat. N'est-ce pas le comble de la +mechancete? hou! hou!" + +Mais il y a une chose que les trois petits chiens oubliaient de dire: le +premier avait vole des sardines; le second s'etait jete sur un pauvre +aveugle, et le troisieme avait donne la chasse au chat de la maison. + +C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens; et il y a, par le +monde, quantite de petits enfants a boucles blondes, et meme de vieux +enfants a barbe grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils une +aventure, elle est toute a leur gloire, ils y ont le beau role; mais ils +ne soufflent mot des circonstances dont ils auraient a rougir. + +Les petits chiens, n'etant que de simples animaux, raisonnent et +raisonneront toujours en simples animaux. Jamais ils n'arriveront a +comprendre qu'il est mal de voler les sardines du prochain, ou de se +jeter sur les gens sans defense, ou d'epouvanter les chats qui ne vous +disent rien. + +Rendus circonspects par de facheuses experiences, il concluront, en +veritables petits chiens qu'ils sont, qu'il s'agit tout simplement de +voler les sardines quand l'homme au seau a le dos tourne, de se jeter +sur les aveugles quand personne n'est a portee de les defendre, et de +choisir mieux son temps pour se livrer au divertissement de la chasse a +courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage et leur plaisir, et +deblatereront jusqu'a la fin du monde contre celui qui les empechera de +chercher leur avantage et de prendre leur plaisir la ou ils croient le +trouver. + +Pourquoi? parce que les petits chiens, meme quand ils sont devenus +grands, n'ont point de conscience qui les eclaire sur ce qui est bien et +sur ce qui est juste. + +Mais les petits hommes a boucles blondes et les vieux hommes a barbe +grise ont une _conscience_. Qu'ils la prennent pour conseillere avant de +raconter leurs exploits, et pour juge avant de condamner le prochain. + + + + +V + +LE PERE VIAUD + + +Le pere Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il soit encore droit +et fort pour son age, son pas n'est plus aussi ferme ni aussi regulier +qu'autrefois, ses mains sont agitees d'un tremblement chronique, et il +dit lui-meme, en parlant de ses machoires edentees qui s'agitent comme +pour macher a vide: "Voila que je _babinote_ comme un vieux lapin!" + +Pas plus tard que le matin meme, ayant eu affaire a la ferme, je l'avais +entendu, dans la grande salle, se plaindre, moitie en riant, moitie +serieusement, de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de +distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles jambes qui le +laissaient toujours en route, de ses vieilles mains qui ne savaient +plus seulement tenir une cuiller sans faire chavirer la moitie de la +cuilleree! Et puis, trois heures plus tard, je retrouve mon invalide a +une lieue de la ferme, sur un coteau dont la pente m'avait paru fort +raide, a moi qui n'ai pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout, +aussi droit qu'un grenadier a la parade, en face d'un sauvageon qu'il +etait en train de greffer. Un de ses petits-fils, garconnet d'une +douzaine d'annees, le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un +veritable amateur de bonne peinture, en contemplation devant un tableau +de Raphael. Le grand-pere et le petit-fils etaient si bien a leur +affaire, qu'ils ne m'entendirent meme pas venir. + +Les mains du pere Viaud, ces pauvres vieilles mains qui ne pouvaient +plus tenir une cuiller, me parurent transformees. Non seulement elles ne +tremblaient pas, mais encore elles avaient une dexterite de mouvements +et une delicatesse de toucher dont je demeurai stupefait. Il taillait, +il ajustait, enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement. Ses vieux +yeux, qui ne distinguaient pas un moineau d'un pinson, suivaient, a +bonne distance, les moindres mouvements de ses mains et de ses doigts; +enfin, ses machoires avaient cesse de babinoter comme celles d'un vieux +lapin. + +L'operation terminee a son entiere satisfaction, il ferma son couteau +et le remit dans la poche de son gilet. Ensuite il ota son chapeau, se +passa la main sur le front, poussa un soupir de satisfaction et dit: +"Fideric (l'enfant s'appelle Frederic), en voila encore un, mon garcon, +et ce ne sera peut-etre pas le dernier, eh! eh! eh! A present, je crois +que je vas fumer une petite pipe. + +--Grand-pere, dit le petit garcon, quand donc me permettras-tu de +greffer un arbre, un vrai arbre? + +--Quand je te le permettrai? machonna le grand pere, qui fouillait d'une +main tremblante dans sa vieille poche a tabac. + +--Oh oui! grand-pere, quand? + +--Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-pere en tapotant la tete du +petit garcon avec le fourneau de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ca +croit qu'on greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une branche +de saule. M'as-tu seulement regarde, pendant que je travaillais, tout a +l'heure? + +--J'en avais mal aux yeux a force de regarder, repondit l'enfant. + +--Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais des yeux de chat. +C'est justement ce que me disait feu mon grand-pere, quand j'avais ton +age et que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien, mon mignon, je +vas te repondre ce qu'il m'a repondu, il y a de cela septante et trois +ans: je crois que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin, +je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu entends, je te +regarderai faire; tu n'as pas peur? + +--Oh si! un peu, repondit le petit ruse; mais pas trop, parce que, +grand-pere, tu es si bon! + +--Oh! le patelin! marmotta le grand-pere, comme il saura entortiller son +monde. C'est bien. J'ai un _sujet_ en vue, mais, si tu me le gates, gare +a tes oreilles!" + +On voyait qu'il etait fier de son petit-fils, et il se mit a ricaner de +satisfaction, et en ricanant il laissa choir sa pipe dans l'herbe. Le +petit garcon fit une culbute de joie avant de la ramasser. + +En se relevant, il m'apercut et dit a son grand-pere: + +"Grand-pere, voila le monsieur de ce matin! + +--Va a tes vaches, lui repondit le pere Viaud.--Monsieur, votre +serviteur. Si ca ne vous fait rien, nous allons nous asseoir sur cette +souche, parce que les jambes d'un pauvre vieux comme moi.... Oh! apres +vous, monsieur. + +--Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, repliquai-je avec une ironie +qui n'etait pas pour le blesser, je l'espere; un pauvre vieux qui manie +le couteau sans que la main lui tremble; un pauvre vieux qui vous +introduit la branchette dans la fente sans s'y reprendre a deux fois, +et qui vous enroule le fil, et qui vous l'attache comme une jeune +couturiere! Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres vieux-la! + +--Bellement, bellement, dit-il avec un geste de sa main, qui s'etait +remise a trembler. Quand on a fait une chose toute sa vie; qu'on prefere +cette chose-la a toutes les autres; qu'on sait que la chose est honnete, +bonne, utile, et qu'on se flatte de l'avoir toujours faite de son mieux, +on la fait encore bien quand l'age vous force de renoncer a tout le +reste. On dit qu'il y a une grace d'etat, monsieur, et moi je le crois, +puisque je puis greffer sans trembler, et que je ne puis pas manger une +cuilleree de soupe sans en renverser la moitie. + +--Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer? + +--Si j'aime ca! Mon pere l'aimait et mon grand-pere aussi; mon fils +l'aimait, mais il est mort des fievres; Fideric l'aime. C'est un don de +famille, et il y a des petits secrets de metier que nous nous passons +les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime ca! Mais, monsieur, qu'est-ce +qu'il y a de plus superbe que de faire d'un arbre sauvage et paien un +arbre du bon Dieu, qui nourrit les chretiens du bon Dieu? C'est beau +de semer et de moissonner, et j'ai bien seme et bien moissonne dans ma +longue vie; mais le ble parait et disparait, et l'arbre reste, et porte +temoignage. Il y a, dans le canton, des arbres qui rappellent au +monde le nom de mon grand-pere et celui de mon pere. Il y en a qui +rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux, dans notre famille, +voyez-vous. Aussi loin que vous pouvez voir, tous les arbres a fruit ont +ete comme baptises et rendus chretiens par nous autres; je ne fais +que vous redire les paroles de M. le cure. Oui, il a dit, parlant a +Monseigneur, la derniere fois que Monseigneur est venu confirmer les +enfants par ici: "Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires a leur +facon; seulement, au lieu de convertir des negres, ils convertissent des +arbres". Et Monseigneur a dit: "Pere Viaud, c'est tres bien, cela! Qui +plante un arbre fait une bonne action; qui greffe un arbre fait une +action meilleure encore." Et il a debite aux enfants un petit sermon +la-dessus; je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille un peu +dure, mais je sais que c'etait tres beau. + +--Je vois, lui dis-je, que Frederic a le don, comme vous. + +--Il l'a", me repondit le bonhomme avec un sourire d'orgueil. Mais, +quand ce sourire d'orgueil eut disparu, sa figure redevint toute +vieille, ses mains furent reprises de leur tremblement, et la pipe de +bois, qu'il avait allumee a grand'peine, avait d'etranges soubresauts +entre ses gencives. + +"Et comme cela, repris-je, c'est demain que vous ferez faire a Frederic +ses premieres armes comme greffeur. + +--Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude de desirer +grand'chose, je voudrais deja etre a ce moment-la; ca m'avancera +pourtant d'un jour sur le chemin du cimetiere: n'importe, je voudrais y +etre." + +Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au visage, je le regardais +avec respect, et je pensais a part moi: "Si j'etais destine a rester +sur terre aussi longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de mes +occupations presentes qui pourrait me tenir fidele compagnie jusqu'au +bout, donner une force passagere a mon corps defaillant, rechauffer mon +coeur, satisfaire ma conscience et m'empecher d'etre comme un mort parmi +les vivants? oui, laquelle?" + +Ce que je me suis repondu a moi-meme importe peu; quelles resolutions +j'ai prises, c'est mon affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que +je m'estime heureux d'avoir vu travailler le pere Viaud et de l'avoir +entendu parler. + + + + +VI + +INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES + + +A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir leurs amies aussi +souvent qu'elles le voudraient. D'abord, Paris est grand et les +distances sont longues; et puis il y a les cours a suivre, les devoirs +a faire, les lecons de piano, les lecons de dessin, les occupations du +papa, et les obligations mondaines de la maman. + +Au bord de la mer, au contraire, on demeure porte a porte, on a des +loisirs, on peut donc voisiner entre mamans et entre petites filles. + +Cette annee-la, toute une societe de connaissances parisiennes s'etait +donne rendez-vous a Varangues-sur-Mer, et l'on voisinait ferme. + +Le 18 aout, Mme de Larochemere avait donne une grande matinee de petites +filles, parce que c'etait la fete d'Helene, sa fille. + +Au retour de cette fete, Mme Loudeac et sa petite Suzanne, pour revenir +chez elles, a la villa des Tamarix, suivaient un joli petit chemin +tournant et causaient de la fete: + +"Alors, cherie, dit Mme Loudeac, tu t'es bien amusee. + +--Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarque Alix de Gayrel;... dis, +maman, l'as-tu remarquee?" + +Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme. Mme Loudeac ne put +s'empecher de sourire. + +"Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne suis pas bien sure.... + +--Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de reproche, c'etait la reine de la +fete: des yeux bleus, mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux +blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses, bien entendu.... + +--Pourquoi, bien entendu? demanda la maman, qui s'amusait de +l'enthousiasme de sa fillette. + +--Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon pour des mauviettes comme +moi, comme les autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette, +comme..., comme Marthe Lemoyne...." + +Elle prononca ce dernier nom avec une sorte de dedain aristocratique, +comme si la pauvre Marthe Lemoyne eut forme a ses yeux le contraste le +mieux fait pour mettre dans tout son relief l'ecrasante superiorite de +son idole. + +Mme Loudeac fronca legerement les sourcils, sans rien dire, toutefois: +c'etait une mere prudente et experimentee, et elle laissait volontiers +bavarder sa petite perruche, pour connaitre le fond de sa pensee. + +"_Elle_, oh! _elle_, reprit Suzanne, ses cheveux flottent, ondulent; oh! +comme ils ondulent! Et puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah! +maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons cause, oui, elle a bien +voulu causer avec moi, et..., et, ajouta-t-elle avec une explosion de +joie et d'orgueil, nous nous sommes promis d'etre amies... toujours,... +toujours! + +--Comme cela, du premier coup? demanda la maman d'un ton de douce +raillerie. + +--Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec une gravite comique, il +y a, comme cela, des personnes que l'on aime a premiere vue." + +Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue de la mer, qui +apparaissait par une breche des falaises, a l'un des tournants du +chemin, et, de son petit coeur gonfle de joie et d'orgueil, s'echappa un +soupir de reconnaissance. + +"Toujours la meme, pensa Mme Loudeac en poussant un soupir de regret; +oui, toujours la meme: coeur d'or et tete de linotte." + +Et elle se promit d'etudier de pres cette nouvelle idole, aux pieds de +laquelle sa Suzanne immolait en holocauste toutes ses petites amies, +d'un seul coup. + +"Et puis, tu sais, mere cherie, reprit Suzanne, son papa est conseiller +d'Etat, son grand-papa senateur. Elle a un oncle amiral, et un autre +archiduc.... + +--Tu veux peut-etre dire archidiacre? suggera la maman; elle se +souvenait d'avoir entendu Mme de Larochemere parler, pendant la petite +fete, de la parente des de Gayrel, qui etaient des nouveaux venus dans +le cercle des Parisiens en villegiature. + +--Archiduc ou archidiacre! c'est toujours quelque chose comme cela", +repondit Suzanne sans se deconcerter. Elle continua a entasser, piece +a piece, la parente de son Alix, comme pour ecraser de ce monument +cyclopeen le reste de l'humanite. Mme Loudeac devina sans peine que, +dans l'idee de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne gisait ecrasee avec +les autres et, probablement meme, plus aplatie que tout le reste. Et +pourtant! + +Le pere de Marthe etait architecte. Et, quoique ce fut un veritable +artiste, bien connu dans le monde des artistes, et meme dans celui qui +s'intitule Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de linotte, le tenait +pour un petit personnage. Savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour +M. Lemoyne avait dit devant elle, a son papa, qu'il lui arrivait +quelquefois de monter a l'echelle, comme les macons, pour voir ou en +etaient les travaux. A partir de ce jour-la elle confondit dans son idee +l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les macons, et avec les +macons eux-memes. + +Et, comme elle avait vu les macons dejeuner sur leurs echafaudages, elle +n'aurait pas ete surprise d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les +jambes pendantes, les vetements couverts de poussiere, les favoris +constelles de pastilles de platre, tirer son dejeuner d'un sac de toile +ou d'un vieux panier d'osier. + +Mme Loudeac avait devine juste. Au moment meme ou elle regardait sa +petite fille, a la derobee, d'un air attriste, l'architecte poudreux, +la mere de Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-meme avec ses +toilettes simples, sa taille grele plutot qu'elegante, son teint un +peu brouille, ses nattes de cheveux chatains, sa figure insignifiante +(insignifiante pour les perruches qui ne devinaient pas tout ce qu'il y +avait de bonte et d'intelligence dans ses grands yeux pensifs et doux), +tout cela formait, dans la tete de la perruche, un repoussoir a souhait +pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans son cadre etincelant. + +"Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel, il y a une chose que +tu ne sais pas et qu'il faut que je te dise: Alix est tres brave. + +--Elle est tres brave! s'ecria Mme Loudeac d'un air surpris et amuse. + +--Oh oui! tres brave, reprit la perruche en secouant gravement la tete a +plusieurs reprises. + +--Et, dis-moi, mignonne, a quoi as-tu reconnu que Mlle Alix est tres +brave? Est-ce a sa maniere de danser, ou de manger une tarte aux +fraises? + +--Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche. La preuve qu'elle est tres +brave, c'est que son oncle l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de +salon. + +--Oh! oh! + +--Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir. + +--A present, me voila convaincue. + +--Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleure un jour parce que son papa et son +oncle refusaient de l'emmener a la chasse au sanglier. Tu sais ce que +c'est qu'un sanglier: une grosse, grosse bete, tres mechante, qui +renverse tout, et tue tout le monde, quand les personnes ont peur et ne +savent pas se servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur, elle, +et elle aurait tire le sanglier avec sa carabine, pan! + +--C'est decidement une jeune personne tres brave, dit Mme Loudeac d'un +ton de legere moquerie. + +--Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme cette pauvre Marthe +Lemoyne, qui a peur des rats, des araignees et des chauves-souris. + +--Elle te l'a dit? demanda la mere en regardant sa petite fille en face. + +--Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces betes-la. + +--Je t'avouerai franchement que je ne les aime pas non plus, et que je +n'en ferais pas volontiers ma societe habituelle. + +--Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur, tandis que Marthe doit en +avoir peur; j'en suis sure, je devine cela a son air. Elle est si..., si +timide,... si..., si embarrassee." + +Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son coeur. Mais, me direz-vous, +pourquoi l'aimait-elle? Et moi, je vous repondrai: Sait-on toujours +pourquoi l'on aime? Peut-etre Marthe avait-elle devine que Suzanne avait +un coeur d'or, et lui pardonnait-elle a cause de cela d'avoir une tete +de linotte! Elle l'aimait d'une affection discrete, silencieuse et +timide. Elle ne s'offensait pas de ses rebuffades ou de ses dedains, +parce que, n'etant pas egoiste, elle songeait peu a elle-meme, et +beaucoup a ceux qu'elle aimait. + +Mme Loudeac, qui voyait clair, etait touchee de ce devouement discret, +de cette affection tendre et vraie, de cette patience, de cette absence +complete de jalousie et de mauvaise humeur. + +Avec une affection quasi maternelle, Marthe veillait au bien-etre de sa +preferee, qui acceptait ses petits soins comme chose due, sans meme les +remarquer; Marthe songeait a lui envelopper le cou d'un foulard ou d'un +fichu, pour la preserver de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait +son eventail ou son livre, toujours egares dans quelques coins +mysterieux; et pendant ce temps-la l'autre souriait a son idole, ou +boudait son idole pour quelque caprice ou quelque preference; en un mot, +elle vivait de son idole et la voyait jusque dans ses reves. + +Sa petite tete romanesque se complaisait a imaginer mille et une +situations ou son idole jouait un role heroique. Par exemple, on faisait +une promenade en mer. Le canot chavirait. L'idole se precipitait dans +le gouffre, pour en tirer son _bichon_. (Depuis quelque temps Suzanne +appelait Alix sa _reine_ et Alix appelait Suzanne son _bichon_.) Donc, +la reine arrachait le bichon a la fureur des flots, et venait le deposer +entre les bras de sa maman. Et alors la maman deposait un baiser sur le +front de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait a l'adorer pour +la vie. (Pour le moment, et c'etait un des grands soucis de Suzanne, +Mme Loudeac temoignait un enthousiasme tres modere pour les vertus et +perfections de la reine.) Une autre fois, un cheval emporte faisait +mine de fouler le bichon aux pieds. Plus prompte que l'eclair, la reine +s'elancait, enlevait le bichon a bras tendus, et tout d'une traite le +portait a Mme Loudeac. Baiser sur le front, cela va sans dire, regards +leves au ciel. + +Une autre fois encore, un taureau descendait du plateau, rendu furieux +par les mouches. Le bichon va etre encorne et mis en pieces. Oui, mais +un coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne plus se relever. La +reine apparait tenant encore a la main sa carabine de salon. On devine +le reste. + +Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe avaient fait la +dinette a la villa des Tamarix, il leur prit fantaisie de faire un petit +tour jusqu'a une plate-forme d'ou l'on voit arriver les bateaux qui +reviennent de la peche. Pour etre tout a fait exact, disons que cette +fantaisie vint a la reine. Le bichon trouva l'idee admirable--regle +generale, la reine n'avait que des idees admirables.--Marthe essaya +bien, il est vrai, de faire quelques timides objections. Sans doute, +dans un petit village comme Varangues-sur-Mer, ou tout le monde se +connait, les enfants peuvent aller et venir sans inconvenient et sans +danger, des villas a la plage et de la plage aux villas. Pourtant ne +ferait-on pas bien de prevenir Mme Loudeac? La reine, sans daigner +repondre, ouvrit la porte a claire-voie, le bichon la suivit, et Marthe, +ne voulant pas avoir l'air de leur faire la lecon, les accompagna. + +La reine continuait a marcher devant, le menton releve, comme il +convient a une reine, ayant ses cheveux d'or sur les epaules en guise +de manteau royal. Elle avait une si fiere allure, son pas etait si +vaillant, si heroique, que le bichon, tout frissonnant d'enthousiasme, +se retourna involontairement pour faire la comparaison de cette royale +allure avec la demarche modeste de la pauvre Marthe, qui, toute contrite +de se savoir en etat de desobeissance, s'avancait la tete basse, d'un +pas incertain. + +"Allons, viens donc", lui dit le bichon; et en lui-meme le bichon +pensait: "On la prendrait pour la suivante de notre reine". + +Tout a coup un cri aigu troubla la tranquillite du soir. Le bichon se +retourna vivement. La reine, qui avait perdu toute majeste et meme toute +retenue, s'enfuyait a toutes jambes. Sa jolie figure, toute pale, etait +enlaidie par une expression de terreur abjecte. + +"Qu'est-ce qu'il y a?" s'ecria Suzanne epouvantee. + +Au lieu de lui repondre, la reine, qui semblait avoir perdu la vue +aussi bien que l'ouie, la bouscula violemment et la renversa dans la +poussiere. Sans prendre le soin de la ramasser, la reine eperdue gagna +la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement derriere elle. +Elle continuait de pousser des cris aigus, bousculant tout sur son +passage, et jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir expliquer +la cause de sa propre terreur. Elle monta l'escalier en courant, et ne +s'arreta que quand il lui fut impossible de monter plus haut. + +Au moment ou Marthe se mettait en devoir de relever Suzanne, qui etait +tout etourdie de sa chute violente, un gros ours brun apparut au +tournant du sentier. + +"Sauve-toi, dit Marthe a Suzanne, vite, ma mignonne, sauve-toi, pour +l'amour de Dieu." + +Suzanne, a moitie relevee, retomba sur ses genoux; incapable de faire +un mouvement, elle s'affaissa sur ses talons; ses deux mains jointes +pendaient inertes devant elle, elle regardait l'ours qui trottinait sans +se presser, et ses levres fremissaient. + +Sans hesiter une seconde, Marthe, tres pale, mais tres resolue, passa +devant elle et marcha droit a l'ours. Arrivee a quelques pas de lui, +elle leva d'un geste energique la petite ombrelle qu'elle tenait, en +criant: "Arriere, vilaine bete! arriere!" + +L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux clairs, et, comme elle +continuait a s'avancer pour le tenir en respect et donner a Suzanne +le temps de fuir, il souffla dans sa museliere et parut prendre une +resolution energique. + +Se dressant a moitie, il s'assit lourdement dans la poussiere et, +saisissant le bout de ses pattes de derriere avec ses pattes de devant, +il se mit a se dandiner lourdement d'avant en arriere et de droite a +gauche. + +"Oui, oui, je te conseille de faire le beau", dit une grosse voix, la +voix d'un grand gaillard en guenilles, qui venait de tourner a son tour +le coin du sentier. Cet homme etait tout rouge et tout essouffle a force +d'avoir couru. "Ah! brigand! reprit-il en saisissant la chaine de son +pensionnaire. Ah! ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie a ton +pere nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour te rattraper! tu +fais peur a la petite demoiselle. Sais-tu bien ce qui serait arrive +si l'autre demoiselle ne t'avait pas si bravement arrete? Tu aurais +debouche au milieu du village, et le gendarme aurait mis ton maitre en +prison et toi en fourriere!" + +Il scandait chacune de ses phrases par une bonne taloche appliquee sur +le crane de l'ours. L'ours faisait semblant d'avoir peur, et fermait les +yeux a chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa museliere; il +montrait ses grands crocs, et sa langue pendait de cote. + +Aussitot qu'elle vit l'ours en puissance de son maitre, Marthe, sans +s'arreter au bavardage de l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit +Suzanne dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer. Les +servantes cependant etaient accourues, ainsi que Mme Loudeac. + +"Elle n'a rien, elle n'est pas blessee, dit Marthe a Mme Loudeac, qui +etait devenue toute pale de saisissement. Mme Loudeac prit Suzanne par +un bras, tandis que l'autre bras demeurait passe sur les epaules de +Marthe. Une fois dans le jardin, la porte bien fermee derriere elle, la +pauvre petite fut prise d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tete +contre l'epaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu de ses sanglots, +elle murmurait d'une voix entrecoupee: "Oh! Marthe, oh! cherie, +embrasse-moi." + +Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure de sa petite amie tout +pres de la sienne et plongea ses regards dans les siens. Est-ce que, +vraiment, l'acte d'abnegation et de bravoure folle qu'elle venait +d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait comme transfiguree? +Ou bien, la reconnaissance passionnee que ressentait Suzanne lui +ouvrit-elle tout a coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle s'ecria: +"Cherie, belle cherie, oh! que je te trouve belle!" + +Marthe se mit a rire d'un petit rire embarrasse et dit a l'une des +servantes: "Claudine, allez preparer un verre d'eau sucree pour Mlle +Suzanne, pendant que nous allons la ramener!" + +On avait un peu oublie la reine pendant tout cet esclandre. On la trouva +dans une des mansardes, la figure cachee dans les mains, et criant a +intervalles reguliers: "L'ours! l'ours!" + +Quand on lui eut bien explique que l'ours ne l'avait pas suivie, que +c'etait un ours apprivoise et que son maitre l'avait emmene, elle +consentit a descendre. + +Malgre son aplomb de petite reine, elle fut un peu embarrassee de sa +contenance quand on l'introduisit au salon. Suzanne etait etendue sur +le canape, la tete contre l'epaule de Marthe, les deux mains dans les +siennes, lui murmurant a l'oreille de jolis petits noms de tendresse. + +A la grande surprise de Suzanne, sa mere temoigna a la petite reine plus +de bienveillance que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait +de la bienveillance! Ne lui etait-elle pas reconnaissante, cette mere +prevoyante et sage, d'avoir pris soin de demontrer elle-meme, et +si clairement, a la petite Suzanne combien, malgre sa superiorite +apparente, elle etait inferieure a la bonne Marthe? + +"Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudeac en tendant la main a la +petite reine, une vraie plaisanterie de carnaval. + +--Ah! si j'avais eu ma carabine! s'ecria la petite reine, qui avait +repris son aplomb. + +--Une ombrelle a suffi", dit Mme Loudeac en regardant Marthe avec +tendresse. Elle ajouta, mais interieurement, car a quoi bon frapper les +gens qui sont a terre: "Une ombrelle et un bras vaillant!" + +"On demande Mlle de Gayrel", dit Claudine en entr'ouvrant la porte du +salon. + +Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain avec sa famille, elle +fit ses adieux; ses petites amies et Mme Loudeac lui souhaiterent bon +voyage. + +"Bon voyage!" selon l'intention des personnes, peut signifier: "Je +souhaite sincerement que votre voyage soit bon!" ou bien: "Bon +debarras!" Les deux fillettes, sans arriere-pensee, donnerent a cette +expression son sens le plus favorable. Mme Loudeac, qui n'etait pourtant +pas malveillante, lui donna son sens ironique, sans en rien laisser +paraitre. Dans sa pensee, elle souhaitait: + +"Bon voyage!" a l'influence pernicieuse de la petite reine sur l'esprit +et le jugement de Suzanne. + +A partir de la soudaine invasion de maitre Martin dans le sentier des +Tamarix, les opinions personnelles de Suzanne subirent un changement +considerable sur la question des tresses, sur la condition sociale des +architectes et sur bien d'autres sujets. + +Les parents de Suzanne demeurent boulevard des Invalides, et ceux de +Marthe rue de la Tour-d'Auvergne, c'est-a-dire aux deux extremites de +Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens; toutes les deux +ont des devoirs a faire, des lecons de piano, des lecons de dessin, et +chacun des deux papas a ses occupations comme par le passe; chacune des +deux mamans ses obligations mondaines, et, malgre cela, les deux petites +filles se voient tres souvent. C'est que, quand on tient beaucoup a se +voir, on y arrive toujours, meme a Paris. Or les deux mamans tiennent a +se voir, et les petites filles aussi. Alors, cela va tout seul. + + + + + +TABLE DES MATIERES + + +LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS + +LA FAUTE DE NONO + +CHARLES KLIPMANN + +LES TROIS PETITS CHIENS + +LE PERE VIAUD + +INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes a Jeannot, by J. Girardin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES A JEANNOT *** + +***** This file should be named 11767.txt or 11767.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/7/6/11767/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/11767.zip b/11767.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7501ea3 --- /dev/null +++ b/11767.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..d67ad28 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #11767 (https://www.gutenberg.org/ebooks/11767) diff --git a/old/11767-8.txt b/old/11767-8.txt new file mode 100644 index 0000000..10e1542 --- /dev/null +++ b/old/11767-8.txt @@ -0,0 +1,2011 @@ +The Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes à Jeannot + +Author: J. Girardin + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11767] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +CONTES A JEANNOT + +J. GIRARDIN + +1896 + +A mon petit-fils JEAN LEBOSSÉ + +Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu sois en état de lire ce +livre; n'importe, je te le dédie tout de même, pour te remercier du +plaisir que j'ai à voir ta gentillesse et ta belle humeur de bébé bien +portant. + +J. Girardin. + + + +I + +LETTRES DE FINETTE + +A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS + + +Houlgate, 3 Juillet 1885. + +Ma Michette, mon Michon chéri, tu vois que je t'écris tout de suite. +Nous voilà à la mer. Le voyage a été bon, sauf que j'ai eu grand chaud, +et que mon cousin Jean m'a taquinée presque la moitié du temps, et qu'il +m'est arrivé un grand malheur en route. + +D'abord, je me suis amusée à regarder par la portière, et c'était bien +drôle de voir les gens à leurs portes ou à leurs fenêtres, les vaches +dans les prés, les chevaux qui labouraient la terre, les oiseaux qui +s'envolaient, les petits gardeurs de moutons qui agitaient leurs bonnets +en l'air ou bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire +semblant de suivre le train! Oh! ils étaient bien vite las, je t'en +réponds. Alors ils s'arrêtaient tout essoufflés, s'essuyaient le front +et nous montraient le poing. + +C'était si amusant, que j'ai dit à maman: «Oh! maman, si le voyage +pouvait durer toujours!» Maman a souri sans rien dire; Jean a haussé les +épaules, et je me suis remise à la portière. + +Alors sais-tu ce que j'ai vu? + +Nous étions sur une hauteur, on voyait les maisons et les personnes tout +en bas; dans le jardin d'une des maisons, deux garçons s'amusaient à +traîner une petite fille dans une voiture à quatre roues. Voilà un des +garçons qui se retourne en riant, lève la corde aussi haut qu'il peut, +et fait chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont méchants +et mal élevés, les garçons! Comme nous allions très vite, des arbres +m'ont caché le jardin; mais je suis sûre que la pauvre petite fille +s'est fait grand mal. + +Jean a tout de suite pris le parti des garçons; il a prétendu que la +petite fille était probablement quelque mauvaise peste qui avait dit +quelque chose de désagréable à ses frères, et qu'ils avaient bien fait +de la faire chavirer pour la punir. + +Je lui ai tourné le dos et je suis revenue à la portière. Mais bientôt +je me suis aperçue que c'était toujours la même chose et que cela +devenait un peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes. + +Maman me dit: «Finette, tu bâilles, tu dois avoir faim; je te permets de +faire la dînette avec ta poupée.» + +Alors j'ai fait la dînette avec ma poupée: mais tu penses bien que je +l'ai enveloppée jusqu'au cou dans mon mouchoir, à cause des miettes de +pain et des petits morceaux de chocolat qui auraient pu tomber sur ce +joli cache-poussière que nous lui avons fabriqué à nous deux. + +[Illustration: Deux garçons traînaient une petite fille.] + +Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais rien fait. Aussi +j'étais bien sûre qu'il se moquerait d'elle, et cela n'a pas manqué. Il +m'a demandé à quoi servent les cache-poussière, si les personnes sont +obligées de s'envelopper de la tête aux pieds dans un mouchoir, à cause +de quelques méchantes miettes de pain. + +Je ne lui ai pas seulement répondu. Et, comme je voyais bien que ma +poupée avait envie de dormir, je l'ai couchée dans mon petit panier. +Je ne sais pas si c'est d'avoir couché ma fille qui m'a donné envie +de dormir aussi, mais je me suis allongée dans mon coin et je me suis +endormie. + +C'est pendant que je dormais que le grand malheur est arrivé. + +En me réveillant, longtemps après, j'ai pensé que ma fille devait être +éveillée aussi. J'ai ouvert tout doucement le panier. Les cahots avaient +jeté Lili tout d'un côté; quand je l'ai tirée du panier, j'ai poussé un +grand cri et je me suis mise à pleurer. Figure-toi que le côté droit +de la figure de Lili était barbouillé d'encre bleue, et son bras droit +aussi, et tout le côté droit de son joli costume. + +Quand maman avait fait les malles, j'avais oublié de lui donner la +bouteille d'encre bleue que j'avais achetée pour t'écrire. Je ne m'en +suis aperçue qu'au dernier moment, et alors, sans rien dire, je l'ai +mise dans le panier de Lili. La bouteille s'était débouchée pendant que +je dormais, et ma pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue. + +Jean n'a pas osé se moquer de moi, parce que j'avais beaucoup, beaucoup +de chagrin; il est taquin, mais il n'est pas méchant. Maman m'a consolée +en me disant que, comme la tête, les bras et les mains de Lili sont +en porcelaine, on pourra enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le +cache-poussière est perdu, et le joli costume de plage aussi! + +Maman ne m'a pas grondée d'avoir mis la bouteille d'encre bleue dans mon +panier; mais je sais bien tout de même que c'est ma faute si le malheur +est arrivé; car j'aurais dû songer plus tôt à la bouteille, au lieu de +jouer tout le temps à la poupée pendant que maman faisait les malles +et me répétait toujours: «Finette, tu n'oublies rien? Si tu as oublié +quelque chose, il est encore temps.» + +[Illustration: Les canards l'ont bien passé, tire, lire, lire.] + +Quand j'ai vu que j'avais oublié la bouteille, j'aurais dû la laisser à +la maison ou demander à maman de la mettre quelque part où elle n'aurait +pas causé de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! Au lieu de cela, +j'ai fait une grosse sottise et causé un grand malheur. Songe que la +pauvre Lili n'a plus rien à mettre! + +Pour me consoler, Jean m'a expliqué que nous étions en Normandie, et m'a +montré les clos pleins de pommiers, les pâtures avec de belles vaches et +les petites rivières qui courent à la mer, des coqs et des poules sur +des fumiers, des canards sur des rivières et de petites hêtes qui +sautaient à travers les haies: Jean me disait que c'étaient des lapins; +mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. Toutes ces jolies +choses n'empêchaient pas les costumes de Lili d'être perdus. Et moi +qui m'étais fait une si grande fête de montrer Lili aux autres petites +filles! + +Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant Jean a fini par me +faire rire. Le chemin traversait des herbages. Tout d'un coup, nous +voyons un homme, une jeune fille et un petit garçon qui traversaient un +pont de bois, pour s'en aller dans les prés, faner le foin coupé. Ils +avaient un toutou derrière eux. + +Jean s'est mis à chanter: _Les canards l'ont bien passé, tire, lire, +lire_. Cela ressemblait si bien à ce que nous avions vu chez Robert +Houdin, que je n'ai pas pu m'empêcher de rire. + +Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repensé tout de suite à la +pauvre Lili. C'est ce malheur-là qui est cause que je t'écris avec de +l'encre noire et non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais +promis. Je t'aime bien tout de même et je t'embrasse comme je t'aime. + +Ta petite amie, + +FINETTE. + + + +Houlgate, 8 Juillet, 1885. + +Ma Michette, mon Michon chéri, je t'ai promis de te dire ce que c'est +que la mer, et je vais te le dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne +peut pas dire le contraire. Mais, quand on est tout près de l'eau sur le +sable, on pense en soi-même: Ce n'est pas si grand qu'on me l'avait dit. +Mais on garde ça pour soi, parce qu'il y a toujours là des gens pour se +moquer de vous quand vous faites des réflexions tout haut. J'ai bien +fait de me taire, car mon cousin Jean ne se serait pas gêné pour me dire +que je n'y entendais rien. + +Le 4 juillet, dans l'après-midi, nous sommes montés sur des hauteurs; +plus nous montions, plus nous voyions loin, et plus la mer paraissait +grande. Je n'ai encore rien dit. + +Mais, à mesure que nous montions, le fin bord de la mer, là-bas, du côté +où elle touche au ciel, avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela, +je n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: «Petite oie, c'est +l'effet de la perspective!» + +Alors je lui ai demandé ce que c'est que la perspective; il m'a répondu +que j'étais trop petite pour comprendre l'explication de ce mot-là. +Veux-tu que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait pas +plus que moi ce que cela veut dire; sans cela il m'aurait donné des +explications pour se faire valoir. Les garçons ont grand tort de se +croire plus que les filles! + +Je te dirai que l'eau de la mer est salée, avec un goût amer. Je le +sais, parce que j'en ai avalé plus d'une gorgée à mon premier bain. +Sais-tu ce que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, c'est +un homme à figure rasée, qui a l'air d'avoir mariné dans l'eau de mer. +Il a une bonne figure, mais il ne faut pas se fier à cela. Il vous prend +dans ses bras, et il vous plonge en pleine eau. Vous avez beau prier, +supplier, vous débattre, rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux +fois, trois fois dans la mer, et puis après il vous rend à votre maman. + +Comme c'est par ordre du médecin que l'homme me plonge dans la mer, +maman donne raison au baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas +faire rire à mes dépens les autres personnes qui sont là, je ne crie +plus, je ne me débats plus. Quand l'homme dit: «Allons-y!» je ferme les +yeux et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut croire que je +ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours quelques gorgées de cette +eau salée et amère. + +J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le sable, mais je n'aime +pas la mer pour être fourrée dedans trois fois de suite. Voilà ce que +c'est que la mer. + +Ah! il y a encore quelque chose que j'allais oublier. Il y a des heures +où la mer se retire si loin, si loin, qu'on ne la voit presque plus; +alors les gens du pays disent que la _marée_ est _basse_. A d'autres +heures, elle revient couvrir le sable, et l'on dit que la _marée_ est +_haute_. + +[Illustration: Jean s'en va pêcher des crevettes.] + +A marée basse, Jean s'en va pêcher des crevettes avec d'autres garçons +de son âge. Tu sais ce que c'est que des crevettes, mais tu ne les +as vues que cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on les +aperçoit à peine dans l'eau. + +[Illustration: Il y a des petits garçons qui lancent des bateaux.] + +Et puis il y a des petits garçons qui lancent des bateaux sur les +flaques d'eau que la marée a laissées après elle. J'ai remarqué un de +ces petits garçons, qui a une grosse tête, une figure renfrognée et un +caractère grognon. + +Jean m'a dit que si ce petit garçon était maussade, c'est parce qu'il a +une grosse tête, et il m'a fait croire que tous les petits garçons qui +ont une grosse tête sont grognons. Quand j'en ai parlé à maman, elle +m'a dit que Jean s'était encore moqué de moi. Elle connaît des petits +garçons qui sont grognons avec une tête menue, et d'autres qui sont très +gentils avec de grosses têtes. C'est bon à savoir, et je te le dis pour +que tu ne te laisses pas attraper. + +[Illustration: Ils ont transporté dans leurs brouettes des broussailles.] + +C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la plage. Tu vois que, si +je te dis ses défauts, je te dis aussi ses qualités; hier il a pris à +part, dans un coin, tous ses petits camarades, et il leur a donné l'idée +de faire un feu de joie sur la plage, le soir, à marée basse. Toute la +journée, ils ont transporté dans leurs brouettes du foin, de la paille, +des broussailles et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu au +bûcher. C'était très joli, et tout le monde se promenait autour, même +les grandes personnes. + +Les garçons commençaient à danser des rondes autour du feu, et les plus +hardis parlaient de sauter par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui +a dispersé tout le monde. + + + +10 juillet 1885. + +Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute la journée et toute +la nuit d'après. Il pleut encore au moment où je t'écris. C'est ennuyeux +partout, la pluie, mais surtout à la mer. On ne voit dehors que les gens +du pays et quelques baigneurs enragés; toutes les dames restent dans +leurs logements ou vont faire de la musique au casino. + +On ne voit dehors qu'une Anglaise de quatorze ou quinze ans. Il paraît +que les petites Anglaises font tout au rebours de nous autres; par +exemple, elles se promènent sans leur bonne et sans leur maman, et elles +sortent par tous les temps. + +[Illustration: Un grand parapluie à la main.] + +Je vois la nôtre par la fenêtre; elle fait les cent pas toute seule, +chaussée de grosses bottines, un grand parapluie à la main, et les +cheveux au vent. Jean prétend que tous les Anglais font exprès de se +promener à la pluie, et que c'est pour cela qu'ils ont tous les cheveux +rouges. Mais je commence à me défier de Jean, et je l'ai bien attrapé en +lui disant que j'ai vu à Paris beaucoup d'Anglais qui n'avaient pas les +cheveux rouges. + +Figure-toi qu'elle se promène toujours! Maman, qui a trouvé ici des +personnes de connaissance, a appris que ce n'est pas pour faire de +l'effet que la petite Anglaise se promène à la pluie. Son médecin lui a +ordonné de se promener deux heures, par tous les temps. Quand maman m'a +dit cela, il y a deux minutes, je n'ai pas pu m'empêcher de rougir parce +que je l'avais suppliée de ne pas me faire fourrer dans l'eau par la +pluie. + +Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? Je dirai à maman de +me faire prendre mon bain tout de même. J'espère qu'elle sera contente +de moi. + +Je te regrette tout le long du jour, ma chère Michette; mais je te +regrette doublement par la pluie. Ah! si tu étais ici, nous ferions de +bonnes causettes, comme à Paris, et nous ne nous apercevrions seulement +pas qu'il pleut. + + + +11 juillet 1885. + +Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. J'ai demandé à maman de +m'envoyer au bain avec Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a +tenu à venir elle-même. Elle a pensé que cela me donnerait du courage, +et elle a eu raison. Oui, cela me donnait du courage de la voir me +sourire sous son parapluie. Je tremblais malgré moi, mais j'avais le +coeur content. Le baigneur s'est mis à rire et m'a dit: «Ma petite +demoiselle, vous faites comme Gribouille, qui se mettait à l'eau pour +n'être point mouillé par la pluie». J'ai ri aussi, et puis il m'a +plongée trois fois dans la vague, et puis c'était fini, et j'avais envie +de danser. Maman m'a promis d'écrire à papa que je m'étais conduite +comme une bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider à coudre +le nouveau costume de Lili. + +[Illustration: Des lapins vivants!] + +Pour me désennuyer, elle m'a menée après déjeuner à une espèce de +ferme qui est à deux pas de notre chalet; dans cette promenade, tout +m'amusait, même de patauger, même de recevoir des ondées dans le cou. +Maman m'a dit que, quand on avait le coeur content, on voyait toujours +le bon côté des choses. Je tâcherai d'avoir le coeur content le plus +souvent possible. + +A la ferme, dans une espèce de grange, il y avait des lapins, mais, tu +sais, Michon chéri, des lapins vivants! Ah! des lapins comme ceux que +nous avons vus souvent à la devanture des fruitiers, pendus la tête en +bas, ou bien des lapins vivants, ce n'est pas du tout la même chose. Oh! +si tu avais été là avec moi pour les voir sauter, s'asseoir pour friser +leur moustache, faire aller leurs oreilles, et me regarder d'un air +éveillé! D'abord ils avaient un peu peur de moi, mais la fermière m'a +dit: «Donnez-leur des carottes, mademoiselle, et vous verrez». Elle m'a +montré un panier où il y avait des carottes, et j'en ai donné à mes +petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant mes petits +amis. Crois-moi, Michette, quand tu rencontreras des lapins, donne-leur +des carottes, et tu verras! + +Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon Michon chéri, je n'aimerai +jamais personne plus que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur. + +Ta petite amie, + +Finette. + + + + +II + +LA FAUTE DE NONO + + +I + +C'était, en cette belle terre classique de Sicile, un de ces coins +charmants que Théocrite aimait à contempler et à dépeindre dans ses +idylles. + +Depuis la pointe du jour, la vendange occupait tous les bras et +réjouissait tous les coeurs. + +Le père de famille, semblable, dans sa robuste élégance, à quelque +dieu rustique de l'ancienne Grèce, après avoir distribué la tâche aux +vendangeurs et aux vendangeuses, avait mis lui-même la main à l'oeuvre +pour donner le bon exemple. + +Il avait ri et il avait chanté, parce que la joie de vivre était en lui; +car les grappes étaient nombreuses et lourdes, et il voyait le pain de +l'année assuré pour tous les siens. + +Il avait ri et il avait chanté, parce que le ciel était sans nuages; +parce que l'odeur du raisin écrasé, qui planait dans l'air, ajoutait +en son âme quelque chose à l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants +étaient gais, alertes et bien portants, comme de jeunes faunes; parce +que la compagne de sa vie était la matrone la plus belle et la plus sage +de la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour deux. + +Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour deux; car lui, Maso, en +dépit de son faux air de dieu antique, en dépit de sa force, en dépit de +sa barbe, n'était qu'un grand enfant. + + +II + +Après avoir vaillamment peiné, en bon père de famille, pendant toute la +première partie du jour, Maso ôta son rustique chapeau de paille, essuya +de son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: «Mes enfants, je +crois que c'est assez pour une fois! Allons voir si la maîtresse a pensé +à nous. Qui m'aime me suive!» + +Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'à l'endroit où la +maîtresse avait préparé le repas des vendangeurs. C'était un repas +frugal, mais il avait été apprêté avec tant de soin et de propreté, +le travail avait si bien aiguisé l'appétit des travailleurs, que les +convives le savourèrent comme si c'eût été un festin de nectar et +d'ambroisie. + +Le repas terminé, les vendangeurs se séparèrent, et chacun d'eux chercha +un bon petit coin à l'ombre pour y faire la sieste. + +Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa femme à part et lui +demanda ce qu'elle avait fait de Nino. + +Nino était le dernier-né de la famille, et par conséquent le Benjamin. + +Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans une corbeille, à l'ombre. +Maso pensa en lui-même que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour +dormir, mais il eut la sagesse de garder cette réflexion pour lui. +Alors, prenant son parti en brave, il se donna le plaisir de regarder +dormir Nino. Mais, en vérité, c'était un plaisir bien fade, comparé à +celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner pour le faire jaser, +de se laisser tirer la barbe et les cheveux, ou même de se laisser +égratigner les mains et la figure par ses griffes de chat. + +La mère, ayant quelques ordres à donner et quelques soins à prendre, +laissa ses deux enfants ensemble, le grand et le petit, non sans dire au +grand: «Et surtout ne le réveille pas!» + + +III + +«Comme elle me connaît bien!» se dit Maso, émerveillé de la perspicacité +de sa femme. Comment avait-elle pu deviner qu'il avait conçu l'idée de +réveiller son petit camarade de jeux? Car cette idée, il l'avait conçue +un moment. Désormais il fallait y renoncer. + +Cependant Nino semblait faire exprès de dormir plus longtemps que +d'habitude. La patience de Maso était à bout. Et, pour résister à la +tentation de le réveiller, Maso fut obligé de s'en aller. Mais il ne +s'en alla pas bien loin, voulant être à portée d'entendre le premier +gazouillement du chéri, quand il se réveillerait. + +Adossé contre une barrière rustique, les bras croisés sur sa poitrine +nue, le bon Maso s'endormit tout debout, comme une sentinelle +négligente, ayant à ses côtés son grand chien qui dormait comme son +maître. + +Tout à coup il sembla à Maso que son chien se frottait contre lui, et +qu'en même temps quelqu'un tirait son chapeau. + +Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand éclat de rire en +voyant Nino qui le regardait d'un air surpris, et qui s'efforçait de lui +prendre son chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de risettes. + +Les éclats de rire de Maso étaient toujours formidables, mais celui-là +était si inattendu que Nino se rejeta sur sa mère et se cacha la figure +contre son épaule. + + +IV + +Après le premier mouvement de terreur enfantine, il se tourna de nouveau +vers son père, et, comme son père lui tendait les bras, il lui tendit +les bras de son côté. + +La paix était faite; mais la paix ne se fait jamais sans que le vaincu +accepte les conditions du vainqueur. Le vaincu, c'était Maso. Les +vainqueurs, c'étaient la mère et le petit garçon. + +La mère, avant de livrer son précieux fardeau aux mains robustes et +hâlées qui se tendaient vers lui, dit à son mari d'un petit air moqueur +qui lui allait bien: «Surtout ne l'écrase pas, et ne le laisse pas +tomber. + +--Bon, c'est convenu», répondit le dieu antique du ton le plus bénévole. + +Et alors seulement il put prendre possession du second vainqueur. + +Le second vainqueur s'attaqua à la barbe, aux lèvres, aux yeux, aux +sourcils du vaincu, et revint finalement à son chapeau. + +Le vainqueur était si agressif et si téméraire, le vaincu si patient et +si heureux d'être malmené et maltraité, que le grand chien en poussait +de petits cris de tendresse, et frottait sa tête contre la jambe du +vaincu, les yeux fixés sur le vainqueur, pour bien montrer qu'il entrait +dans l'esprit de la chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie. + +En ce moment, deux personnages nouveaux entrèrent en scène: Stella, la +soeur aînée, qui avait sept ans, et Nono, le frère cadet, qui en avait +trois. + +Tous deux étaient couronnés de pampres, en l'honneur des vendanges. + +Ni le grand chien, ni le père, ni le petit Nino ne s'aperçurent de leur +arrivée; mais les mères de famille ont l'oeil à tout, même dans les +moments les plus pathétiques, et la mère de famille s'aperçut tout de +suite que la bonne harmonie ne régnait pas entre Nono et Stella. + + +V + +«Mon père! s'écria Stella d'un ton tragique. + +--Chuc! chuc! chuc!» répondit le père, non pas à Stella, mais à Nino, +qui accaparait toute son attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour +l'exciter à rire. + +«Mère! dit Stella d'un ton non moins tragique. + +--Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa mère. + +--Il faut gronder Nono, répondit Stella. + +--Gronder Nono! s'écria le père, qui avait entendu les derniers mots. +Gronder Nono! et pourquoi donc? + +--Il a fait une chose défendue! répliqua Stella avec un sérieux tout à +fait bouffon. + +--Il a fait une chose défendue! reprit le père en se débattant de son +mieux contre Nino, qui cherchait à lui fourrer son petit poing dans la +bouche. + +--Oui, père, une chose défendue. Au lieu de cueillir des grappes, il a +cassé la branche tout entière. Vois plutôt!» + +Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette relevée deux +grosses grappes et la branche tout entière, qui traînait derrière lui. + +«Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la branche des grappes pour +l'année prochaine; on ne les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a +dit le jour où j'avais cassé une branche. + +--La belle affaire! s'écria le père de famille en haussant les épaules; +je ne veux pas qu'on se querelle un jour comme celui-ci. Venez tous les +deux embrasser votre petit frère; après cela allez-vous-en jouer, et ne +nous ennuyez plus de vos querelles.» + + +VI + +Les deux enfants embrassèrent leur petit frère, et s'en allèrent jouer +chacun de son côté, emportant dans leurs petites cervelles chacun une +idée fausse. + +Nono était persuadé que désormais, avec l'approbation paternelle, il +pouvait traiter la vigne comme bon lui semblerait. + +Quant à Stella, elle se dit que la justice était un vain mot, puisque +l'on permettait à Nono ce qu'on lui avait formellement interdit à +elle-même. + +Ces idées auraient fermenté dans les deux petites têtes comme le vin +nouveau dans la cuve, si la mère de famille, avant la fin du jour, ne +s'était arrangée pour prendre chacun de ses enfants en particulier, et +pour leur faire voir la vérité. + +Stella, adroitement interrogée, dut convenir que le pauvre Nono n'avait +péché ni par malice ni par désobéissance, puisqu'il avait cassé la +branche sans qu'on lui eût défendu de la casser ni expliqué pourquoi il +ne fallait pas la casser. Il avait si peu conscience d'avoir commis +un crime, que, quand Stella l'avait si vertement tancé, il apportait +triomphalement la branche à sa maman pour lui faire plaisir. Stella dut +reconnaître que la justice n'est pas un vain mot. + +A Nono, la jeune mère se contenta de dire ce qui peut entrer dans +l'intelligence d'un enfant de trois ans. Sans lui charger l'esprit de la +théorie des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un tout petit +enfant ne doit toucher à rien sans avoir demandé conseil à son papa ou à +sa maman. C'est une règle dont l'application ne demande point de grands +efforts d'intelligence. + +«Nono a compris», répondit le jeune délinquant. + +Le père n'eut point connaissance des exploits de sa petite femme; mais, +d'une manière générale, il continua à en être très fier, parce qu'elle +«avait de la cervelle pour deux». + + + + +III + +CHARLES KLIPMANN + + +J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils ont en tête une +découverte importante, n'ont plus aucune idée de ce qui se passe autour +d'eux. M. Klipmann était un grand chimiste, et il ne savait jamais ce +qui se passait dans sa maison, toute son attention étant concentrée sur +ses cornues, sur ses alambics et sur ses petites fioles. + +Comme il n'était pas riche, il n'avait qu'une seule domestique, la +vieille Françoise. La vieille Françoise passait sa vie à se désespérer, +parce-que Monsieur tachait et déchirait ses vêtements, sans s'en +apercevoir, mettait tout le ménage en désordre pour trouver un objet +qu'il tenait à la main, enfilait ses bas à l'envers, en songeant à autre +chose, sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se douter de ce +qu'il mangeait, s'étranglait en méditant des problèmes, et, à toutes +les observations, répondait d'un air ahuri: «Eh oui! comment donc! +certainement!» + +M. Klipmann avait, quelque part, un frère, qui était demeuré veuf avec +un petit garçon. Ce frère mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa +habiller décemment par Françoise, alla enterrer ce frère qui était mort +sans laisser un sou, prit le petit garçon par la main et l'emmena chez +lui. + +«Voilà un petit garçon, dit-il à Françoise, c'est mon neveu, vous savez, +oui, certainement! Je..., je l'adopte. + +--Monsieur fait bien», répondit la vieille bonne, très émue à la vue de +ce pauvre petit orphelin de quatre ans. + +L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air d'un petit chat sauvage, +il se laissa embrasser en rechignant; mais la bonne Françoise était trop +émue de son malheur pour lui en vouloir de ses mauvaises manières. + +«Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement il faudra.... + +--Prendre soin de lui, reprit Françoise, qui était habituée depuis +longtemps à achever les phrases que son maître laissait toujours +inachevées. + +--Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est bien cela, prendre soin +de lui,... et puis lui faire comprendre, une bonne fois pour toutes.... +(ici le petit garçon regarda son oncle d'un air méfiant), une bonne fois +pour toutes, qu'il ne doit jamais entrer dans le laboratoire, mais que +tout le reste de la maison est à lui.» (Ici le petit garçon sourit. +Il était laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire réellement +agréable.) + +«Jamais dans le laboratoire!» reprit M. Klipmann en levant l'index de +la main droite. Le petit Charles fit un signe de tête. «Le reste de la +maison est à toi.» Cette fois Charles fit deux signes de tête au lieu +d'un. + +«Le reste va tout seul», ajouta M. Klipmann en poussant un soupir +de soulagement. Comme il se sauvait, impatient de retourner à ses +expériences et à ses manipulations, Françoise lui dit: «Monsieur +n'oubliera pas d'ôter ses habits propres pour aller faire ses +cuisineries!» + +Monsieur fit signe que c'était une chose entendue; ce qui ne l'empêcha +pas d'aller tout droit au laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il +se mit à considérer d'abord, puis à secouer ensuite, toujours en costume +de cérémonie, le chapeau sur la tête. + +Sous prétexte de montrer au petit Charles l'endroit où il ne devait +jamais mettre les pieds, Françoise s'en alla tout droit au laboratoire, +tenant toujours le petit garçon par la main. + +«Là, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien regardé sa petite +bouteille, il va aller changer de vêtements. + +--Ça a réussi, répondit M. Klipmann en lui montrant la petite fiole. + +--J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Françoise avec complaisance. +Les vieux effets de Monsieur sont tout prêts sur le lit.» + +M. Klipmann comprit qu'il fallait obéir. Après avoir jeté un dernier +regard de satisfaction sur sa fiole, il obéit sans résistance. + +Tout le temps qu'avait duré cette scène, le petit Charles avait jeté +des regards pleins de sagacité et de pénétration tantôt sur la vieille +bonne, tantôt sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence d'enfant +de quatre ans, il comprit vaguement que l'oncle Klipmann était un +enfant comme lui, seulement plus grand et plus vieux, et que c'était à +Françoise qu'il fallait obéir. + +Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le laboratoire, il n'y entra +jamais, ce que Française trouva bien beau de sa part, sans le lui dire. +Mais, n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison de la cave au +grenier, il passa toute sa petite enfance à l'explorer, au grand +détriment de ses vêtements, car il était souple et hardi, et grimpait +partout, même sur le toit. + +Un jour, Françoise était dans le petit jardin, occupée à tricoter, tout +en surveillant sa cuisine du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle, +l'ombre de la maison se dessinait; tout à coup Françoise remarqua comme +un mouvement du côté de la cheminée. Elle crut d'abord reconnaître +l'ombre du vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas être si gros +que cela. Elle leva les yeux et fut saisie d'horreur et d'effroi en +voyant le petit Charles debout contre la cheminée, examinant avec un +profond intérêt le chapeau de tôle, que le moindre vent faisait tourner +dans toutes les directions. + +Françoise, qui était une femme très prudente, ne cria pas après lui, de +peur de l'effrayer et de lui faire faire un faux pas; mais, quand il fut +descendu de son observatoire, elle le gronda bien fort et voulut +lui faire promettre de ne jamais remonter là-haut. Charles refusa +obstinément de promettre: il tenait absolument à savoir pourquoi le +chapeau de tôle tournait. A cette époque-là, Charles avait près de six +ans. + +Françoise voulut savoir comment il avait pu arriver à la lucarne, qui +était ce que l'on appelle une fenêtre à tabatière. Elle monta donc au +grenier et demeura stupéfaite en voyant une espèce de machine, moitié +échelle, moitié escabeau, que Charles avait construite avec beaucoup de +patience et d'industrie à l'aide d'une scie, d'un marteau, de quelques +clous et de beaucoup de ficelle. Dans la construction de cette machine +entraient quelques débris de planches, un manche à balai, les trois +tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un fauteuil, tout cela +dépecé à la scie par l'industrieux Charles. + +Françoise pria M. Klipmann de monter pour examiner cela. Le chimiste +ne s'indigna pas de voir ses meubles en pièces. Tout ce qu'il trouva à +dire, c'est que ce petit garçon était adroit comme un singe. + +«Il est temps, riposta Françoise, que ce petit garçon aille à l'école, +pour apprendre quelque chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa +cervelle que de ses mains. + +--Oui, oui, répondit M. Klipmann, il est temps.» + +Et Charles fut envoyé à l'école. Il apprenait bien, et vite. Trop vite +même, au grand détriment du mobilier de la classe. Comme il avait +toujours terminé son travail bien longtemps avant les autres, il +employait ses loisirs à graver son nom sur les tables et sur les bancs, +à creuser des trous pour placer ses coudes plus à l'aise, à tracer de +profondes rigoles pour y faire couler de l'encre. + +Quand la table fut tailladée à jour, il songea à enlever les vis qui +la retenaient au pied massif. Ce n'était pas avec l'intention de faire +tomber la table, pour causer du désordre, c'était pour savoir la raison +des choses, car il remettait toujours les vis après les avoir enlevées. +Quand il sut ce qu'il voulait savoir, il commença à apporter en classe +des morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait avec un +canif. + +«Il ne peut pas s'empêcher de tailler quelque chose», disait le maître +d'école à Françoise. + +Françoise le savait bien, et les vieux fauteuils du grenier le savaient +bien aussi, car c'était à même les bras et les pieds de ces vieux débris +qu'il prenait ses provisions de bois à l'aide d'une scie mystérieuse, +sur laquelle Françoise ne put jamais mettre la main. + +Un certain jeudi, jour de congé et de loisir, il mit le comble à ses +méfaits domestiques. Il s'était introduit dans le cabinet de son oncle, +et cela sans scrupule et sans remords, puisque la «maison était à lui». +En furetant, selon son habitude, il découvrit un cornet de papier +contenant des clous en quantité, puis un ciseau, puis une vrille, +puis un marteau. Quelles richesses! Et à quoi les employer? Les +yeux brillants, les narines frémissantes, il regarda autour de lui. +Qu'avait-il besoin de chercher si loin? Là, sous ses yeux, sous sa main, +il y avait un énorme coffre en bois. + +Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et enleva de très beaux +morceaux. Fatigué du ciseau, il joua de la vrille. Fatigué de la vrille, +il enfonça des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il bien encore? +Ses yeux tombèrent sur le chapeau du chimiste, le chapeau numéro un, +s'il vous plaît. Pourquoi aussi ce chapeau se prélassait-il sur le +coffre, à portée de la main, au lieu d'être accroché dans la garde-robe? +Oui, pourquoi? Possédé par son démon familier, Charles se dit que ce +serait bien drôle d'enfoncer des clous dans un chapeau. Cette opération +présentait certainement quelque difficulté, à cause du peu de +consistance de l'objet. Raison de plus pour essayer. Les vrais +chercheurs sont toujours piqués au jeu par les difficultés d'une +entreprise. Tout d'abord le chapeau se défendit à sa manière en se +dérobant sous les coups. Première difficulté à vaincre. Charles en +triompha en fixant le rebord du chapeau au bois du coffre à l'aide d'un +clou solidement enfoncé. Ensuite il planta des clous sur les côtés. La +paroi cédait sous l'effort; mais, à force d'essayer, Charles en arriva à +ses fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le fond cédait, puis +revenait à sa disposition première, avec de petites détonations sourdes. +Il s'agissait de saisir le bon moment, et Charles, à force d'adresse et +de patience, le saisissait presque toujours. Le milieu du rond était +l'endroit le plus difficile, étant le moins résistant; Charles y +appliquait son clou, quand la porte s'ouvrit. + +La personne qui l'avait ouverte demeura stupéfaite sur le seuil; quant à +Charles, tout entier à son oeuvre, il n'avait rien entendu. + +L'oncle Klipmann, car c'était lui, avait terminé la veille au soir +une série d'expériences qui l'avaient enfin amené à une découverte +importante: il avait employé une partie de sa matinée à contrôler le +résultat de ses expériences, afin d'être bien sûr de ne s'être pas +trompé. + +Il avait peu dormi la nuit précédente: la joie l'avait tenu éveillé +pendant les premières heures. Puis c'était le remords qui lui avait tenu +les yeux grands ouverts. Maintenant que ses recherches avaient abouti, +et qu'il rentrait, pour quelque temps du moins, dans la vie réelle, dans +la vie de tout le monde, il se demandait comment il avait pu négliger à +ce point le fils de son frère. Les méfaits de cet enfant, qui étaient +tous du même genre, lui revinrent à la mémoire, et il se dit: «Un cours +d'eau qui n'est point endigué peut gâter tout un pays; il s'agit de lui +creuser un canal, et alors ce cours d'eau devient utile, de nuisible +qu'il était. Jusqu'ici, je le vois bien à présent, la vie de mon petit +neveu a été comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer sans cesse à +occuper ses doigts, c'est peut-être une vocation qui s'ignore et qui se +cherche. Il s'agirait d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un +canal. + +L'enfant a peut-être, sans le savoir, le goût de la mécanique. Assez de +chimères pour le moment; dès demain je ferai des expériences pour aider +ce pauvre enfant à découvrir ce qu'il cherche.» + +Le lendemain matin, l'habitude et aussi le désir de se confirmer dans la +certitude d'avoir réussi le menèrent tout droit à son laboratoire. Mais +il n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitôt qu'il en fut sorti, +il parcourut la maison pour chercher Charles et pour savoir où il en +était. + +Il en était à planter des clous dans le chapeau numéro un. + +Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla en philosophe le petit +garçon qui devait être désormais le sujet de ses expériences. L'adresse +de l'enfant, sa dextérité, son attention profonde confirmèrent le +chimiste dans ses idées et dans ses intentions. + +Le clou du centre, le plus difficile de tous, une fois bien et dûment +enfoncé, Charles poussa un soupir de soulagement, passa le dos de sa +main sur son front et regarda autour de lui. + +Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la personne de l'oncle +Klipmann. Quoique l'oncle Klipmann n'eût point l'air d'un croquemitaine, +Charles tressaillit et s'écria, en laissant tomber son marteau: + +«Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait là? + +--L'as-tu fait par méchanceté et pour m'être désagréable? demanda +l'oncle Klipmann. + +--Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais pas comment tout cela m'est +venu en tête. Je vous jure que.... + +--Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann. Maintenant convenons +entre nous que ce coffre aurait meilleur air si tu y avais fait moins +de trous et enfoncé moins de clous. Convenons que, s'il te fallait +absolument enfoncer des clous dans un chapeau, tu aurais mieux fait +de choisir le numéro deux: et puis, n'en parlons plus; seulement, +promets-moi de te mieux surveiller à l'avenir. + +--Oh! mon oncle, je vous le promets. + +-Je sais que tu tiens toujours tes promesses. Assez sur ce sujet. + +--Pardonnez-moi, mon oncle. + +--Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est que je vais t'emmener +faire un petit tour de promenade avec moi. Dis à Françoise de te refaire +ta toilette. En l'attendant, je vais....» + +Il allait dire: «Je vais donner un coup de brosse au chapeau numéro +deux». Mais il jugea inutile d'ajouter à la confusion de Charles, et il +s'en alla en se disant à lui-même: «Occupons-nous maintenant de creuser +ce canal». + +Une demi-heure après, l'oncle et le neveu s'en allaient les meilleurs +amis du monde. Quand il n'était pas enseveli dans ses recherches, +l'oncle Klipmann était un homme très fin et très adroit. Il se mit à +parler avec Charles de toutes sortes de sujets, et, au fur et à mesure, +notait avec soin ses réponses, sans en avoir l'air. + +Quand ils furent devant la boutique de l'horloger Brisson, l'oncle +tourna le bec-de-cane de la porte et entra, suivi de son neveu. Brisson +connaissait bien l'oncle Klipmann, qui était un de ses clients; il +connaissait bien aussi le neveu de l'oncle Klipmann, car il le voyait +souvent s'arrêter devant la boutique pour le regarder travailler. + +L'oncle Klipmann expliqua à Brisson qu'il désirerait, si cela ne le +dérangeait pas, se faire montrer l'agencement d'une montre, le jeu, +le ressort et l'engrenage des roues. Brisson avait justement sur son +établi, sous un verre renversé, une montre qu'il avait nettoyée; il se +disposait à en remettre en place les principales pièces. + +Une petite pince à la main, l'oeil collé sur une loupe, il commença tout +à la fois ses opérations et ses explications. + +C'était l'oncle qui avait demandé cette petite leçon d'horlogerie, et +c'était uniquement le neveu qui en profitait. Charles ne quittait pas du +regard la pince de l'opérateur, et il buvait, comme on dit, jusqu'à +ses moindres paroles. Quant à l'oncle, ce n'est pas la montre qu'il +regardait, mais la figure de son neveu. Un sourire discret se jouait sur +ses lèvres, le sourire de l'homme qui a deviné juste. Quand Brisson +eut terminé ses explications, et répondu à quelques questions très +intelligentes de Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade. + +Charles était silencieux et préoccupé; ce silence et cette préoccupation +firent grand plaisir à l'oncle Klipmann, au lieu de l'offenser. + +Le hasard de la promenade (était-ce bien un hasard?) les amena, à +quelque distance de la ville, devant la porte d'un enclos considérable. +L'oncle sonna à cette porte et demanda l'autorisation de visiter +l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait de vastes ateliers où +l'on construisait des machines. Le directeur en personne, ingénieur +fort distingué, voulut faire à l'oncle Klipmann les honneurs de +l'établissement. + +Cette fois encore, ce fut le neveu qui écouta les explications avec le +plus d'attention. + +Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle expliqua à son neveu que +le directeur de l'usine était ce que l'on appelle un ingénieur civil: +que, pour devenir ingénieur civil, il avait passé par une école qui est +à Paris, et que l'on nomme l'École Centrale des Arts et Manufactures, ou +tout simplement l'École Centrale. + +Charles écoutait en silence; il était facile de voir que sa petite tête +travaillait, envahie par des idées nouvelles. + +L'oncle Klipmann fit semblant d'être plongé dans ses méditations +chimiques, et laissa prudemment travailler la petite tête. + +Au retour, Françoise, à qui son maître avait donné le mot, ne parla pas +des dévastations du matin et se montra aussi avenante qu'à l'ordinaire. +Aussi Charles la suivit à la cuisine; là, assis sur une chaise basse, il +regarda quelque temps le feu sans parler. Puis tout à coup il dit: + +«Françoise, je crois que j'aimerais bien être horloger. + +--C'est un joli état, répondit Françoise. + +--C'est à cause des petites roues qui s'engrènent les unes dans les +autres. Je crois que je ne me lasserais jamais de faire engrener de +petites roues. + +--Ah!» dit Françoise. + +Après cela, Charles monta à sa petite chambre, et, pendant qu'il +s'efforçait de dessiner des roues dentées sur son cahier de brouillons, +sa petite tête recommença à travailler. + +Le résultat de ce travail se produisit au dîner. Au moment d'achever son +potage, il tint la cuiller suspendue entre son assiette et sa bouche, et +dit avec un gros soupir: + +«Ils sont bien heureux les petits garçons de Paris de pouvoir aller à +l'École Centrale.» + +L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite tête avait abouti juste +où il désirait le voir aboutir. + +Alors il expliqua à Charles que l'École Centrale n'est pas une école +destinée uniquement aux petits garçons de Paris; mais que les petits +garçons de toutes les parties de la France peuvent y aller étudier. + +«Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles d'une voix émue. + +--Ceux de Verneuil aussi. + +--Alors, mon oncle, tu m'y enverras.» + +L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre pas à l'Ecole Centrale +comme dans un moulin, qu'il faut subir des examens et en quoi consistent +les examens. On commence par bien apprendre ce que l'on enseigne à +l'école primaire. De là on passe dans un collège ou dans un lycée. On +travaille ferme, et, au temps voulu, on se présente. + +«Tu as bien compris? + +--Oui, mon oncle, répondit Charles d'un air réfléchi. Et puis, +ajouta-t-il, je travaillerai dès demain, et je ne t'abîmerai plus tes +affaires.» + +«Et voilà le canal creusé», pensa l'oncle Klipmann en souriant. + +Le canal était creusé, en effet. Dès le lendemain, Charles travailla +comme un petit homme, et le surlendemain aussi, et le mois suivant +aussi, et aussi les années qui vinrent après. + +Il est entré à l'École Centrale, et il en est sorti ingénieur civil, et +il a l'avenir devant lui. + + + + +IV + +LES TROIS PETITS CHIENS + + +En trottinant de compagnie sur la route, trois petits chiens faisaient +la conversation, et, tout en causant, ils enchérissaient à qui mieux +mieux sur l'horrible méchanceté du monde. + +Le premier dit: «Non, vous ne voudrez pas me croire, et pourtant je vous +donne ma parole que c'est la pure vérité. Un homme, avec un seau, m'a +jeté de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve que c'est une +abominable cruauté; et vous?» + +Le second dit: «C'est tout simplement une atrocité; mais il m'est arrivé +bien pis, à moi. Un gamin, d'un coup de pierre, m'a presque cassé les +reins. Hein! qu'est-ce que vous dites de _cela_?» + +Le troisième dit: «C'est encore moi qui ai le plus à me plaindre; et il +ne m'est que trop facile de le prouver. Un homme m'a presque écrasé. +Pourquoi? Pour avoir regardé un chat. N'est-ce pas le comble de la +méchanceté? hou! hou!» + +Mais il y a une chose que les trois petits chiens oubliaient de dire: le +premier avait volé des sardines; le second s'était jeté sur un pauvre +aveugle, et le troisième avait donné la chasse au chat de la maison. + +C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens; et il y a, par le +monde, quantité de petits enfants à boucles blondes, et même de vieux +enfants à barbe grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils une +aventure, elle est toute à leur gloire, ils y ont le beau rôle; mais ils +ne soufflent mot des circonstances dont ils auraient à rougir. + +Les petits chiens, n'étant que de simples animaux, raisonnent et +raisonneront toujours en simples animaux. Jamais ils n'arriveront à +comprendre qu'il est mal de voler les sardines du prochain, ou de se +jeter sur les gens sans défense, ou d'épouvanter les chats qui ne vous +disent rien. + +Rendus circonspects par de fâcheuses expériences, il concluront, en +véritables petits chiens qu'ils sont, qu'il s'agit tout simplement de +voler les sardines quand l'homme au seau a le dos tourné, de se jeter +sur les aveugles quand personne n'est à portée de les défendre, et de +choisir mieux son temps pour se livrer au divertissement de la chasse à +courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage et leur plaisir, et +déblatéreront jusqu'à la fin du monde contre celui qui les empêchera de +chercher leur avantage et de prendre leur plaisir là où ils croient le +trouver. + +Pourquoi? parce que les petits chiens, même quand ils sont devenus +grands, n'ont point de conscience qui les éclaire sur ce qui est bien et +sur ce qui est juste. + +Mais les petits hommes à boucles blondes et les vieux hommes à barbe +grise ont une _conscience_. Qu'ils la prennent pour conseillère avant de +raconter leurs exploits, et pour juge avant de condamner le prochain. + + + + +V + +LE PERE VIAUD + + +Le père Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il soit encore droit +et fort pour son âge, son pas n'est plus aussi ferme ni aussi régulier +qu'autrefois, ses mains sont agitées d'un tremblement chronique, et il +dit lui-même, en parlant de ses mâchoires édentées qui s'agitent comme +pour mâcher à vide: «Voilà que je _babinote_ comme un vieux lapin!» + +Pas plus tard que le matin même, ayant eu affaire à la ferme, je l'avais +entendu, dans la grande salle, se plaindre, moitié en riant, moitié +sérieusement, de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de +distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles jambes qui le +laissaient toujours en route, de ses vieilles mains qui ne savaient +plus seulement tenir une cuiller sans faire chavirer la moitié de la +cuillerée! Et puis, trois heures plus tard, je retrouve mon invalide à +une lieue de la ferme, sur un coteau dont la pente m'avait paru fort +raide, à moi qui n'ai pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout, +aussi droit qu'un grenadier à la parade, en face d'un sauvageon qu'il +était en train de greffer. Un de ses petits-fils, garçonnet d'une +douzaine d'années, le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un +véritable amateur de bonne peinture, en contemplation devant un tableau +de Raphaël. Le grand-père et le petit-fils étaient si bien à leur +affaire, qu'ils ne m'entendirent même pas venir. + +Les mains du père Viaud, ces pauvres vieilles mains qui ne pouvaient +plus tenir une cuiller, me parurent transformées. Non seulement elles ne +tremblaient pas, mais encore elles avaient une dextérité de mouvements +et une délicatesse de toucher dont je demeurai stupéfait. Il taillait, +il ajustait, enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement. Ses vieux +yeux, qui ne distinguaient pas un moineau d'un pinson, suivaient, à +bonne distance, les moindres mouvements de ses mains et de ses doigts; +enfin, ses mâchoires avaient cessé de babinoter comme celles d'un vieux +lapin. + +L'opération terminée à son entière satisfaction, il ferma son couteau +et le remit dans la poche de son gilet. Ensuite il ôta son chapeau, se +passa la main sur le front, poussa un soupir de satisfaction et dit: +«Fidéric (l'enfant s'appelle Frédéric), en voilà encore un, mon garçon, +et ce ne sera peut-être pas le dernier, eh! eh! eh! A présent, je crois +que je vas fumer une petite pipe. + +--Grand-père, dit le petit garçon, quand donc me permettras-tu de +greffer un arbre, un vrai arbre? + +--Quand je te le permettrai? mâchonna le grand père, qui fouillait d'une +main tremblante dans sa vieille poche à tabac. + +--Oh oui! grand-père, quand? + +--Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-père en tapotant la tête du +petit garçon avec le fourneau de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ça +croit qu'on greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une branche +de saule. M'as-tu seulement regardé, pendant que je travaillais, tout à +l'heure? + +--J'en avais mal aux yeux à force de regarder, répondit l'enfant. + +--Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais des yeux de chat. +C'est justement ce que me disait feu mon grand-père, quand j'avais ton +âge et que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien, mon mignon, je +vas te répondre ce qu'il m'a répondu, il y a de cela septante et trois +ans: je crois que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin, +je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu entends, je te +regarderai faire; tu n'as pas peur? + +--Oh si! un peu, répondit le petit rusé; mais pas trop, parce que, +grand-père, tu es si bon! + +--Oh! le patelin! marmotta le grand-père, comme il saura entortiller son +monde. C'est bien. J'ai un _sujet_ en vue, mais, si tu me le gâtes, gare +à tes oreilles!» + +On voyait qu'il était fier de son petit-fils, et il se mit à ricaner de +satisfaction, et en ricanant il laissa choir sa pipe dans l'herbe. Le +petit garçon fit une culbute de joie avant de la ramasser. + +En se relevant, il m'aperçut et dit à son grand-père: + +«Grand-père, voilà le monsieur de ce matin! + +--Va à tes vaches, lui répondit le père Viaud.--Monsieur, votre +serviteur. Si ça ne vous fait rien, nous allons nous asseoir sur cette +souche, parce que les jambes d'un pauvre vieux comme moi.... Oh! après +vous, monsieur. + +--Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, répliquai-je avec une ironie +qui n'était pas pour le blesser, je l'espère; un pauvre vieux qui manie +le couteau sans que la main lui tremble; un pauvre vieux qui vous +introduit la branchette dans la fente sans s'y reprendre à deux fois, +et qui vous enroule le fil, et qui vous l'attache comme une jeune +couturière! Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres vieux-là! + +--Bellement, bellement, dit-il avec un geste de sa main, qui s'était +remise à trembler. Quand on a fait une chose toute sa vie; qu'on préfère +cette chose-là à toutes les autres; qu'on sait que la chose est honnête, +bonne, utile, et qu'on se flatte de l'avoir toujours faite de son mieux, +on la fait encore bien quand l'âge vous force de renoncer à tout le +reste. On dit qu'il y a une grâce d'état, monsieur, et moi je le crois, +puisque je puis greffer sans trembler, et que je ne puis pas manger une +cuillerée de soupe sans en renverser la moitié. + +--Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer? + +--Si j'aime ça! Mon père l'aimait et mon grand-père aussi; mon fils +l'aimait, mais il est mort des fièvres; Fidéric l'aime. C'est un don de +famille, et il y a des petits secrets de métier que nous nous passons +les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime ça! Mais, monsieur, qu'est-ce +qu'il y a de plus superbe que de faire d'un arbre sauvage et païen un +arbre du bon Dieu, qui nourrit les chrétiens du bon Dieu? C'est beau +de semer et de moissonner, et j'ai bien semé et bien moissonné dans ma +longue vie; mais le blé paraît et disparaît, et l'arbre reste, et porte +témoignage. Il y a, dans le canton, des arbres qui rappellent au +monde le nom de mon grand-père et celui de mon père. Il y en a qui +rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux, dans notre famille, +voyez-vous. Aussi loin que vous pouvez voir, tous les arbres à fruit ont +été comme baptisés et rendus chrétiens par nous autres; je ne fais +que vous redire les paroles de M. le curé. Oui, il a dit, parlant à +Monseigneur, la dernière fois que Monseigneur est venu confirmer les +enfants par ici: «Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires à leur +façon; seulement, au lieu de convertir des nègres, ils convertissent des +arbres». Et Monseigneur a dit: «Père Viaud, c'est très bien, cela! Qui +plante un arbre fait une bonne action; qui greffe un arbre fait une +action meilleure encore.» Et il a débité aux enfants un petit sermon +là-dessus; je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille un peu +dure, mais je sais que c'était très beau. + +--Je vois, lui dis-je, que Frédéric a le don, comme vous. + +--Il l'a», me répondit le bonhomme avec un sourire d'orgueil. Mais, +quand ce sourire d'orgueil eut disparu, sa figure redevint toute +vieille, ses mains furent reprises de leur tremblement, et la pipe de +bois, qu'il avait allumée à grand'peine, avait d'étranges soubresauts +entre ses gencives. + +«Et comme cela, repris-je, c'est demain que vous ferez faire à Frédéric +ses premières armes comme greffeur. + +--Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude de désirer +grand'chose, je voudrais déjà être à ce moment-là; ça m'avancera +pourtant d'un jour sur le chemin du cimetière: n'importe, je voudrais y +être.» + +Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au visage, je le regardais +avec respect, et je pensais à part moi: «Si j'étais destiné à rester +sur terre aussi longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de mes +occupations présentes qui pourrait me tenir fidèle compagnie jusqu'au +bout, donner une force passagère à mon corps défaillant, réchauffer mon +coeur, satisfaire ma conscience et m'empêcher d'être comme un mort parmi +les vivants? oui, laquelle?» + +Ce que je me suis répondu à moi-même importe peu; quelles résolutions +j'ai prises, c'est mon affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que +je m'estime heureux d'avoir vu travailler le père Viaud et de l'avoir +entendu parler. + + + + +VI + +INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES + + +A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir leurs amies aussi +souvent qu'elles le voudraient. D'abord, Paris est grand et les +distances sont longues; et puis il y a les cours à suivre, les devoirs +à faire, les leçons de piano, les leçons de dessin, les occupations du +papa, et les obligations mondaines de la maman. + +Au bord de la mer, au contraire, on demeure porte à porte, on a des +loisirs, on peut donc voisiner entre mamans et entre petites filles. + +Cette année-là, toute une société de connaissances parisiennes s'était +donné rendez-vous à Varangues-sur-Mer, et l'on voisinait ferme. + +Le 18 août, Mme de Larochemère avait donné une grande matinée de petites +filles, parce que c'était la fête d'Hélène, sa fille. + +Au retour de cette fête, Mme Loudéac et sa petite Suzanne, pour revenir +chez elles, à la villa des Tamarix, suivaient un joli petit chemin +tournant et causaient de la fête: + +«Alors, chérie, dit Mme Loudéac, tu t'es bien amusée. + +--Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarqué Alix de Gayrel;... dis, +maman, l'as-tu remarquée?» + +Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme. Mme Loudéac ne put +s'empêcher de sourire. + +«Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne suis pas bien sûre.... + +--Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de reproche, c'était la reine de la +fête: des yeux bleus, mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux +blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses, bien entendu.... + +--Pourquoi, bien entendu? demanda la maman, qui s'amusait de +l'enthousiasme de sa fillette. + +--Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon pour des mauviettes comme +moi, comme les autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette, +comme..., comme Marthe Lemoyne....» + +Elle prononça ce dernier nom avec une sorte de dédain aristocratique, +comme si la pauvre Marthe Lemoyne eût formé à ses yeux le contraste le +mieux fait pour mettre dans tout son relief l'écrasante supériorité de +son idole. + +Mme Loudéac fronça légèrement les sourcils, sans rien dire, toutefois: +c'était une mère prudente et expérimentée, et elle laissait volontiers +bavarder sa petite perruche, pour connaître le fond de sa pensée. + +«_Elle_, oh! _elle_, reprit Suzanne, ses cheveux flottent, ondulent; oh! +comme ils ondulent! Et puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah! +maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons causé, oui, elle a bien +voulu causer avec moi, et..., et, ajouta-t-elle avec une explosion de +joie et d'orgueil, nous nous sommes promis d'être amies... toujours,... +toujours! + +--Comme cela, du premier coup? demanda la maman d'un ton de douce +raillerie. + +--Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec une gravité comique, il +y a, comme cela, des personnes que l'on aime à première vue.» + +Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue de la mer, qui +apparaissait par une brèche des falaises, à l'un des tournants du +chemin, et, de son petit coeur gonflé de joie et d'orgueil, s'échappa un +soupir de reconnaissance. + +«Toujours la même, pensa Mme Loudéac en poussant un soupir de regret; +oui, toujours la même: coeur d'or et tête de linotte.» + +Et elle se promit d'étudier de près cette nouvelle idole, aux pieds de +laquelle sa Suzanne immolait en holocauste toutes ses petites amies, +d'un seul coup. + +«Et puis, tu sais, mère chérie, reprit Suzanne, son papa est conseiller +d'État, son grand-papa sénateur. Elle a un oncle amiral, et un autre +archiduc.... + +--Tu veux peut-être dire archidiacre? suggéra la maman; elle se +souvenait d'avoir entendu Mme de Larochemère parler, pendant la petite +fête, de la parenté des de Gayrel, qui étaient des nouveaux venus dans +le cercle des Parisiens en villégiature. + +--Archiduc ou archidiacre! c'est toujours quelque chose comme cela», +répondit Suzanne sans se déconcerter. Elle continua à entasser, pièce +à pièce, la parenté de son Alix, comme pour écraser de ce monument +cyclopéen le reste de l'humanité. Mme Loudéac devina sans peine que, +dans l'idée de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne gisait écrasée avec +les autres et, probablement même, plus aplatie que tout le reste. Et +pourtant! + +Le père de Marthe était architecte. Et, quoique ce fût un véritable +artiste, bien connu dans le monde des artistes, et même dans celui qui +s'intitule Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de linotte, le tenait +pour un petit personnage. Savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour +M. Lemoyne avait dit devant elle, à son papa, qu'il lui arrivait +quelquefois de monter à l'échelle, comme les maçons, pour voir où en +étaient les travaux. A partir de ce jour-là elle confondit dans son idée +l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les maçons, et avec les +maçons eux-mêmes. + +Et, comme elle avait vu les maçons déjeuner sur leurs échafaudages, elle +n'aurait pas été surprise d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les +jambes pendantes, les vêtements couverts de poussière, les favoris +constellés de pastilles de plâtre, tirer son déjeuner d'un sac de toile +ou d'un vieux panier d'osier. + +Mme Loudéac avait deviné juste. Au moment même où elle regardait sa +petite fille, à la dérobée, d'un air attristé, l'architecte poudreux, +la mère de Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-même avec ses +toilettes simples, sa taille grêle plutôt qu'élégante, son teint un +peu brouillé, ses nattes de cheveux châtains, sa figure insignifiante +(insignifiante pour les perruches qui ne devinaient pas tout ce qu'il y +avait de bonté et d'intelligence dans ses grands yeux pensifs et doux), +tout cela formait, dans la tête de la perruche, un repoussoir à souhait +pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans son cadre étincelant. + +«Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel, il y a une chose que +tu ne sais pas et qu'il faut que je te dise: Alix est très brave. + +--Elle est très brave! s'écria Mme Loudéac d'un air surpris et amusé. + +--Oh oui! très brave, reprit la perruche en secouant gravement la tête à +plusieurs reprises. + +--Et, dis-moi, mignonne, à quoi as-tu reconnu que Mlle Alix est très +brave? Est-ce à sa manière de danser, ou de manger une tarte aux +fraises? + +--Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche. La preuve qu'elle est très +brave, c'est que son oncle l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de +salon. + +--Oh! oh! + +--Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir. + +--A présent, me voilà convaincue. + +--Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleuré un jour parce que son papa et son +oncle refusaient de l'emmener à la chasse au sanglier. Tu sais ce que +c'est qu'un sanglier: une grosse, grosse bête, très méchante, qui +renverse tout, et tue tout le monde, quand les personnes ont peur et ne +savent pas se servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur, elle, +et elle aurait tiré le sanglier avec sa carabine, pan! + +--C'est décidément une jeune personne très brave, dit Mme Loudéac d'un +ton de légère moquerie. + +--Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme cette pauvre Marthe +Lemoyne, qui a peur des rats, des araignées et des chauves-souris. + +--Elle te l'a dit? demanda la mère en regardant sa petite fille en face. + +--Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces bêtes-là. + +--Je t'avouerai franchement que je ne les aime pas non plus, et que je +n'en ferais pas volontiers ma société habituelle. + +--Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur, tandis que Marthe doit en +avoir peur; j'en suis sûre, je devine cela à son air. Elle est si..., si +timide,... si..., si embarrassée.» + +Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son coeur. Mais, me direz-vous, +pourquoi l'aimait-elle? Et moi, je vous répondrai: Sait-on toujours +pourquoi l'on aime? Peut-être Marthe avait-elle deviné que Suzanne avait +un coeur d'or, et lui pardonnait-elle à cause de cela d'avoir une tête +de linotte! Elle l'aimait d'une affection discrète, silencieuse et +timide. Elle ne s'offensait pas de ses rebuffades ou de ses dédains, +parce que, n'étant pas égoïste, elle songeait peu à elle-même, et +beaucoup à ceux qu'elle aimait. + +Mme Loudéac, qui voyait clair, était touchée de ce dévouement discret, +de cette affection tendre et vraie, de cette patience, de cette absence +complète de jalousie et de mauvaise humeur. + +Avec une affection quasi maternelle, Marthe veillait au bien-être de sa +préférée, qui acceptait ses petits soins comme chose due, sans même les +remarquer; Marthe songeait à lui envelopper le cou d'un foulard ou d'un +fichu, pour la préserver de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait +son éventail ou son livre, toujours égarés dans quelques coins +mystérieux; et pendant ce temps-là l'autre souriait à son idole, ou +boudait son idole pour quelque caprice ou quelque préférence; en un mot, +elle vivait de son idole et la voyait jusque dans ses rêves. + +Sa petite tête romanesque se complaisait à imaginer mille et une +situations où son idole jouait un rôle héroïque. Par exemple, on faisait +une promenade en mer. Le canot chavirait. L'idole se précipitait dans +le gouffre, pour en tirer son _bichon_. (Depuis quelque temps Suzanne +appelait Alix sa _reine_ et Alix appelait Suzanne son _bichon_.) Donc, +la reine arrachait le bichon à la fureur des flots, et venait le déposer +entre les bras de sa maman. Et alors la maman déposait un baiser sur le +front de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait à l'adorer pour +la vie. (Pour le moment, et c'était un des grands soucis de Suzanne, +Mme Loudéac témoignait un enthousiasme très modéré pour les vertus et +perfections de la reine.) Une autre fois, un cheval emporté faisait +mine de fouler le bichon aux pieds. Plus prompte que l'éclair, la reine +s'élançait, enlevait le bichon à bras tendus, et tout d'une traite le +portait à Mme Loudéac. Baiser sur le front, cela va sans dire, regards +levés au ciel. + +Une autre fois encore, un taureau descendait du plateau, rendu furieux +par les mouches. Le bichon va être encorné et mis en pièces. Oui, mais +un coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne plus se relever. La +reine apparaît tenant encore à la main sa carabine de salon. On devine +le reste. + +Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe avaient fait la +dînette à la villa des Tamarix, il leur prit fantaisie de faire un petit +tour jusqu'à une plate-forme d'où l'on voit arriver les bateaux qui +reviennent de la pêche. Pour être tout à fait exact, disons que cette +fantaisie vint à la reine. Le bichon trouva l'idée admirable--règle +générale, la reine n'avait que des idées admirables.--Marthe essaya +bien, il est vrai, de faire quelques timides objections. Sans doute, +dans un petit village comme Varangues-sur-Mer, où tout le monde se +connaît, les enfants peuvent aller et venir sans inconvénient et sans +danger, des villas à la plage et de la plage aux villas. Pourtant ne +ferait-on pas bien de prévenir Mme Loudéac? La reine, sans daigner +répondre, ouvrit la porte à claire-voie, le bichon la suivit, et Marthe, +ne voulant pas avoir l'air de leur faire la leçon, les accompagna. + +La reine continuait à marcher devant, le menton relevé, comme il +convient à une reine, ayant ses cheveux d'or sur les épaules en guise +de manteau royal. Elle avait une si fière allure, son pas était si +vaillant, si héroïque, que le bichon, tout frissonnant d'enthousiasme, +se retourna involontairement pour faire la comparaison de cette royale +allure avec la démarche modeste de la pauvre Marthe, qui, toute contrite +de se savoir en état de désobéissance, s'avançait la tête basse, d'un +pas incertain. + +«Allons, viens donc», lui dit le bichon; et en lui-même le bichon +pensait: «On la prendrait pour la suivante de notre reine». + +Tout à coup un cri aigu troubla la tranquillité du soir. Le bichon se +retourna vivement. La reine, qui avait perdu toute majesté et même toute +retenue, s'enfuyait à toutes jambes. Sa jolie figure, toute pâle, était +enlaidie par une expression de terreur abjecte. + +«Qu'est-ce qu'il y a?» s'écria Suzanne épouvantée. + +Au lieu de lui répondre, la reine, qui semblait avoir perdu la vue +aussi bien que l'ouïe, la bouscula violemment et la renversa dans la +poussière. Sans prendre le soin de la ramasser, la reine éperdue gagna +la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement derrière elle. +Elle continuait de pousser des cris aigus, bousculant tout sur son +passage, et jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir expliquer +la cause de sa propre terreur. Elle monta l'escalier en courant, et ne +s'arrêta que quand il lui fut impossible de monter plus haut. + +Au moment où Marthe se mettait en devoir de relever Suzanne, qui était +tout étourdie de sa chute violente, un gros ours brun apparut au +tournant du sentier. + +«Sauve-toi, dit Marthe à Suzanne, vite, ma mignonne, sauve-toi, pour +l'amour de Dieu.» + +Suzanne, à moitié relevée, retomba sur ses genoux; incapable de faire +un mouvement, elle s'affaissa sur ses talons; ses deux mains jointes +pendaient inertes devant elle, elle regardait l'ours qui trottinait sans +se presser, et ses lèvres frémissaient. + +Sans hésiter une seconde, Marthe, très pâle, mais très résolue, passa +devant elle et marcha droit à l'ours. Arrivée à quelques pas de lui, +elle leva d'un geste énergique la petite ombrelle qu'elle tenait, en +criant: «Arrière, vilaine bête! arrière!» + +L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux clairs, et, comme elle +continuait à s'avancer pour le tenir en respect et donner à Suzanne +le temps de fuir, il souffla dans sa muselière et parut prendre une +résolution énergique. + +Se dressant à moitié, il s'assit lourdement dans la poussière et, +saisissant le bout de ses pattes de derrière avec ses pattes de devant, +il se mit à se dandiner lourdement d'avant en arrière et de droite à +gauche. + +«Oui, oui, je te conseille de faire le beau», dit une grosse voix, la +voix d'un grand gaillard en guenilles, qui venait de tourner à son tour +le coin du sentier. Cet homme était tout rouge et tout essoufflé à force +d'avoir couru. «Ah! brigand! reprit-il en saisissant la chaîne de son +pensionnaire. Ah! ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie à ton +père nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour te rattraper! tu +fais peur à la petite demoiselle. Sais-tu bien ce qui serait arrivé +si l'autre demoiselle ne t'avait pas si bravement arrêté? Tu aurais +débouché au milieu du village, et le gendarme aurait mis ton maître en +prison et toi en fourrière!» + +Il scandait chacune de ses phrases par une bonne taloche appliquée sur +le crâne de l'ours. L'ours faisait semblant d'avoir peur, et fermait les +yeux à chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa muselière; il +montrait ses grands crocs, et sa langue pendait de côté. + +Aussitôt qu'elle vit l'ours en puissance de son maître, Marthe, sans +s'arrêter au bavardage de l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit +Suzanne dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer. Les +servantes cependant étaient accourues, ainsi que Mme Loudéac. + +«Elle n'a rien, elle n'est pas blessée, dit Marthe à Mme Loudéac, qui +était devenue toute pâle de saisissement. Mme Loudéac prit Suzanne par +un bras, tandis que l'autre bras demeurait passé sur les épaules de +Marthe. Une fois dans le jardin, la porte bien fermée derrière elle, la +pauvre petite fut prise d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tête +contre l'épaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu de ses sanglots, +elle murmurait d'une voix entrecoupée: «Oh! Marthe, oh! chérie, +embrasse-moi.» + +Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure de sa petite amie tout +près de la sienne et plongea ses regards dans les siens. Est-ce que, +vraiment, l'acte d'abnégation et de bravoure folle qu'elle venait +d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait comme transfigurée? +Ou bien, la reconnaissance passionnée que ressentait Suzanne lui +ouvrit-elle tout à coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle s'écria: +«Chérie, belle chérie, oh! que je te trouve belle!» + +Marthe se mit à rire d'un petit rire embarrassé et dit à l'une des +servantes: «Claudine, allez préparer un verre d'eau sucrée pour Mlle +Suzanne, pendant que nous allons la ramener!» + +On avait un peu oublié la reine pendant tout cet esclandre. On la trouva +dans une des mansardes, la figure cachée dans les mains, et criant à +intervalles réguliers: «L'ours! l'ours!» + +Quand on lui eut bien expliqué que l'ours ne l'avait pas suivie, que +c'était un ours apprivoisé et que son maître l'avait emmené, elle +consentit à descendre. + +Malgré son aplomb de petite reine, elle fut un peu embarrassée de sa +contenance quand on l'introduisit au salon. Suzanne était étendue sur +le canapé, la tête contre l'épaule de Marthe, les deux mains dans les +siennes, lui murmurant à l'oreille de jolis petits noms de tendresse. + +A la grande surprise de Suzanne, sa mère témoigna à la petite reine plus +de bienveillance que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait +de la bienveillance! Ne lui était-elle pas reconnaissante, cette mère +prévoyante et sage, d'avoir pris soin de démontrer elle-même, et +si clairement, à la petite Suzanne combien, malgré sa supériorité +apparente, elle était inférieure à la bonne Marthe? + +«Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudéac en tendant la main à la +petite reine, une vraie plaisanterie de carnaval. + +--Ah! si j'avais eu ma carabine! s'écria la petite reine, qui avait +repris son aplomb. + +--Une ombrelle a suffi», dit Mme Loudéac en regardant Marthe avec +tendresse. Elle ajouta, mais intérieurement, car à quoi bon frapper les +gens qui sont à terre: «Une ombrelle et un bras vaillant!» + +«On demande Mlle de Gayrel», dit Claudine en entr'ouvrant la porte du +salon. + +Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain avec sa famille, elle +fit ses adieux; ses petites amies et Mme Loudéac lui souhaitèrent bon +voyage. + +«Bon voyage!» selon l'intention des personnes, peut signifier: «Je +souhaite sincèrement que votre voyage soit bon!» ou bien: «Bon +débarras!» Les deux fillettes, sans arrière-pensée, donnèrent à cette +expression son sens le plus favorable. Mme Loudéac, qui n'était pourtant +pas malveillante, lui donna son sens ironique, sans en rien laisser +paraître. Dans sa pensée, elle souhaitait: + +«Bon voyage!» à l'influence pernicieuse de la petite reine sur l'esprit +et le jugement de Suzanne. + +A partir de la soudaine invasion de maître Martin dans le sentier des +Tamarix, les opinions personnelles de Suzanne subirent un changement +considérable sur la question des tresses, sur la condition sociale des +architectes et sur bien d'autres sujets. + +Les parents de Suzanne demeurent boulevard des Invalides, et ceux de +Marthe rue de la Tour-d'Auvergne, c'est-à-dire aux deux extrémités de +Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens; toutes les deux +ont des devoirs à faire, des leçons de piano, des leçons de dessin, et +chacun des deux papas a ses occupations comme par le passé; chacune des +deux mamans ses obligations mondaines, et, malgré cela, les deux petites +filles se voient très souvent. C'est que, quand on tient beaucoup à se +voir, on y arrive toujours, même à Paris. Or les deux mamans tiennent à +se voir, et les petites filles aussi. Alors, cela va tout seul. + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS + +LA FAUTE DE NONO + +CHARLES KLIPMANN + +LES TROIS PETITS CHIENS + +LE PÈRE VIAUD + +INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT *** + +***** This file should be named 11767-8.txt or 11767-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/7/6/11767/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Girardin"> + + <style type="text/css"> + <!-- + p {text-align: justify;} + blockquote {text-align: justify;} + h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} + .footnote {font-size: 0.8em; margin-right: 10%; margin-left: 10%;} + + + --> + </style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes à Jeannot + +Author: J. Girardin + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11767] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + +<center><table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="" + style="text-align: justify; width: 760px; margin-left: 0px; margin-right: 0px;"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 100%; text-align: justify;"> + + + + + +<h1>CONTES<br> +A JEANNOT</h1> + +<h3>J. GIRARDIN</h3> + +<h4>1896</h4> + +<p>A mon petit-fils JEAN LEBOSSÉ</p> + +<p>Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu<br> +sois en état de lire ce livre; n'importe, je te le<br> +dédie tout de même, pour te remercier du plaisir<br> +que j'ai à voir ta gentillesse et ta belle humeur<br> +de bébé bien portant.</p> + +<p>J. Girardin.</p> + + + +<h2>I</h2> + +<h3>LETTRES DE FINETTE</h3> + +<p>A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS</p> + +<p>Houlgate, 3 Juillet 1885.</p> + +<p>Ma Michette, mon Michon chéri, tu vois que je +t'écris tout de suite. Nous voilà à la mer. Le voyage +a été bon, sauf que j'ai eu grand chaud, et que mon +cousin Jean m'a taquinée presque la moitié du +temps, et qu'il m'est arrivé un grand malheur en +route.</p> + +<p>D'abord, je me suis amusée à regarder par la +portière, et c'était bien drôle de voir les gens à +leurs portes ou à leurs fenêtres, les vaches dans +les prés, les chevaux qui labouraient la terre, les +oiseaux qui s'envolaient, les petits gardeurs de +moutons qui agitaient leurs bonnets en l'air ou +bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire +semblant de suivre le train! Oh! ils étaient bien +vite las, je t'en réponds. Alors ils s'arrêtaient tout +essoufflés, s'essuyaient le front et nous montraient +le poing.</p> + +<p>C'était si amusant, que j'ai dit à maman: «Oh! +maman, si le voyage pouvait durer toujours!» +Maman a souri sans rien dire; Jean a haussé les +épaules, et je me suis remise à la portière.</p> + +<p>Alors sais-tu ce que j'ai vu?</p> + +<p>Nous étions sur une hauteur, on voyait les maisons +et les personnes tout en bas; dans le jardin +d'une des maisons, deux garçons s'amusaient à +traîner une petite fille dans une voiture à quatre +roues. Voilà un des garçons qui se retourne en +riant, lève la corde aussi haut qu'il peut, et fait +chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont +méchants et mal élevés, les garçons! Comme nous +allions très vite, des arbres m'ont caché le jardin; +mais je suis sûre que la pauvre petite fille s'est fait +grand mal.</p> + +<p>Jean a tout de suite pris le parti des garçons; il +a prétendu que la petite fille était probablement +quelque mauvaise peste qui avait dit quelque chose +de désagréable à ses frères, et qu'ils avaient bien +fait de la faire chavirer pour la punir.</p> + +<p>Je lui ai tourné le dos et je suis revenue à la +portière. Mais bientôt je me suis aperçue que c'était +toujours la même chose et que cela devenait un +peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes.</p> + +<p>Maman me dit: «Finette, tu bâilles, tu dois +avoir faim; je te permets de faire la dînette avec ta +poupée.»</p> + +<p>Alors j'ai fait la dînette avec ma poupée: mais +tu penses bien que je l'ai enveloppée jusqu'au cou +dans mon mouchoir, à cause des miettes de pain et +des petits morceaux de chocolat qui auraient pu +tomber sur ce joli cache-poussière que nous lui +avons fabriqué à nous deux.</p> + +<center> +<img src="001.jpg" alt="" style="width: 600px; height: 313px;"> +</center> +<p>Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais +rien fait. Aussi j'étais bien sûre qu'il se moquerait +d'elle, et cela n'a pas manqué. Il m'a demandé à +quoi servent les cache-poussière, si les personnes +sont obligées de s'envelopper de la tête aux pieds +dans un mouchoir, à cause de quelques méchantes +miettes de pain.</p> + +<p>Je ne lui ai pas seulement répondu. Et, comme +je voyais bien que ma poupée avait envie de +dormir, je l'ai couchée dans mon petit panier. Je +ne sais pas si c'est d'avoir couché ma fille qui m'a +donné envie de dormir aussi, mais je me suis +allongée dans mon coin et je me suis endormie.</p> + +<p>C'est pendant que je dormais que le grand malheur +est arrivé.</p> + +<p>En me réveillant, longtemps après, j'ai pensé +que ma fille devait être éveillée aussi. J'ai ouvert +tout doucement le panier. Les cahots avaient jeté +Lili tout d'un côté; quand je l'ai tirée du panier, +j'ai poussé un grand cri et je me suis mise à +pleurer. Figure-toi que le côté droit de la figure de +Lili était barbouillé d'encre bleue, et son bras droit +aussi, et tout le côté droit de son joli costume.</p> + +<p>Quand maman avait fait les malles, j'avais +oublié de lui donner la bouteille d'encre bleue +que j'avais achetée pour t'écrire. Je ne m'en suis +aperçue qu'au dernier moment, et alors, sans rien +dire, je l'ai mise dans le panier de Lili. La bouteille +s'était débouchée pendant que je dormais, et ma +pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue.</p> + +<p>Jean n'a pas osé se moquer de moi, parce que +j'avais beaucoup, beaucoup de chagrin; il est +taquin, mais il n'est pas méchant. Maman m'a consolée +en me disant que, comme la tête, les bras +et les mains de Lili sont en porcelaine, on pourra +enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le cache-poussière +est perdu, et le joli costume de plage +aussi!</p> + +<p>Maman ne m'a pas grondée d'avoir mis la bouteille +d'encre bleue dans mon panier; mais je sais +bien tout de même que c'est ma faute si le malheur +est arrivé; car j'aurais dû songer plus tôt à la bouteille, +au lieu de jouer tout le temps à la poupée +pendant que maman faisait les malles et me répétait +toujours: «Finette, tu n'oublies rien? Si tu as +oublié quelque chose, il est encore temps.»</p> + +<center><img src="002.jpg" alt="" style="width: 478px; height: 600px;"></center> + + + +<p>Quand j'ai vu que j'avais oublié la bouteille, +j'aurais dû la laisser à la maison ou demander à +maman de la mettre quelque part où elle n'aurait +pas causé de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! +Au lieu de cela, j'ai fait une grosse sottise et +causé un grand malheur. Songe que la pauvre Lili +n'a plus rien à mettre!</p> + +<p>Pour me consoler, Jean m'a expliqué que nous +étions en Normandie, et m'a montré les clos pleins +de pommiers, les pâtures avec de belles vaches et +les petites rivières qui courent à la mer, des coqs et +des poules sur des fumiers, des canards sur des +rivières et de petites hêtes qui sautaient à travers +les haies: Jean me disait que c'étaient des lapins; +mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. +Toutes ces jolies choses n'empêchaient pas les costumes +de Lili d'être perdus. Et moi qui m'étais fait +une si grande fête de montrer Lili aux autres +petites filles!</p> + +<p>Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant +Jean a fini par me faire rire. Le chemin traversait des +herbages. Tout d'un coup, nous voyons un homme, +une jeune fille et un petit garçon qui traversaient +un pont de bois, pour s'en aller dans les prés, faner +le foin coupé. Ils avaient un toutou derrière eux.</p> + +<p>Jean s'est mis à chanter: <i>Les canards l'ont bien +passé, tire, lire, lire</i>. Cela ressemblait si bien à ce +que nous avions vu chez Robert Houdin, que je n'ai +pas pu m'empêcher de rire.</p> + +<p>Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repensé +tout de suite à la pauvre Lili. C'est ce malheur-là +qui est cause que je t'écris avec de l'encre noire et +non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais +promis. Je t'aime bien tout de même et je t'embrasse +comme je t'aime.</p> + +<p>Ta petite amie,</p> + +<p>FINETTE.</p> + + +<br><br> +<p>Houlgate, 8 Juillet, 1885.</p> + +<p>Ma Michette, mon Michon chéri, je t'ai promis +de te dire ce que c'est que la mer, et je vais te le +dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne peut +pas dire le contraire. Mais, quand on est tout près +de l'eau sur le sable, on pense en soi-même: Ce +n'est pas si grand qu'on me l'avait dit. Mais on +garde ça pour soi, parce qu'il y a toujours là des +gens pour se moquer de vous quand vous faites +des réflexions tout haut. J'ai bien fait de me taire, +car mon cousin Jean ne se serait pas gêné pour +me dire que je n'y entendais rien.</p> + +<p>Le 4 juillet, dans l'après-midi, nous sommes +montés sur des hauteurs; plus nous montions, plus +nous voyions loin, et plus la mer paraissait grande. +Je n'ai encore rien dit.</p> + +<p>Mais, à mesure que nous montions, le fin bord +de la mer, là-bas, du côté où elle touche au ciel, +avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela, je +n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: +«Petite oie, c'est l'effet de la perspective!»</p> + +<p>Alors je lui ai demandé ce que c'est que la perspective; +il m'a répondu que j'étais trop petite +pour comprendre l'explication de ce mot-là. Veux-tu +que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait +pas plus que moi ce que cela veut dire; sans cela +il m'aurait donné des explications pour se faire +valoir. Les garçons ont grand tort de se croire plus +que les filles!</p> + +<p>Je te dirai que l'eau de la mer est salée, avec +un goût amer. Je le sais, parce que j'en ai avalé +plus d'une gorgée à mon premier bain. Sais-tu ce +que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, +c'est un homme à figure rasée, qui a l'air +d'avoir mariné dans l'eau de mer. Il a une bonne +figure, mais il ne faut pas se fier à cela. Il vous +prend dans ses bras, et il vous plonge en pleine +eau. Vous avez beau prier, supplier, vous débattre, +rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux fois, +trois fois dans la mer, et puis après il vous rend +à votre maman.</p> + +<p>Comme c'est par ordre du médecin que l'homme +me plonge dans la mer, maman donne raison au +baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas +faire rire à mes dépens les autres personnes qui +sont là, je ne crie plus, je ne me débats plus. +Quand l'homme dit: «Allons-y!» je ferme les yeux +et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut +croire que je ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours +quelques gorgées de cette eau salée et amère.</p> + +<p>J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le +sable, mais je n'aime pas la mer pour être fourrée +dedans trois fois de suite. Voilà ce que c'est que +la mer.</p> + +<p>Ah! il y a encore quelque chose que j'allais +oublier. Il y a des heures où la mer se retire si loin, +si loin, qu'on ne la voit presque plus; alors les +gens du pays disent que la <i>marée</i> est <i>basse</i>. A +d'autres heures, elle revient couvrir le sable, et +l'on dit que la <i>marée</i> est <i>haute</i>.</p> + +<center><img src="003.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 417px;"></center> + + + +<p>A marée basse, Jean s'en va pêcher des crevettes +avec d'autres garçons de son âge. Tu sais ce que +c'est que des crevettes, mais tu ne les as vues que +cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on +les aperçoit à peine dans l'eau.</p> + +<center><img src="004.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 347px;"></center> + + +<p>Et puis il y a des petits garçons qui lancent des +bateaux sur les flaques d'eau que la marée a laissées +après elle. J'ai remarqué un de ces petits garçons, +qui a une grosse tête, une figure renfrognée +et un caractère grognon.</p> + +<p>Jean m'a dit que si ce petit garçon était maussade, +c'est parce qu'il a une grosse tête, et il m'a +fait croire que tous les petits garçons qui ont une +grosse tête sont grognons. Quand j'en ai parlé à +maman, elle m'a dit que Jean s'était encore moqué +de moi. Elle connaît des petits garçons qui sont +grognons avec une tête menue, et d'autres qui sont +très gentils avec de grosses têtes. C'est bon à savoir, +et je te le dis pour que tu ne te laisses pas attraper.</p> + +<center><img src="005.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 326px;"></center> + + +<p>C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la +plage. Tu vois que, si je te dis ses défauts, je te dis +aussi ses qualités; hier il a pris à part, dans un +coin, tous ses petits camarades, et il leur a donné +l'idée de faire un feu de joie sur la plage, le soir, à +marée basse. Toute la journée, ils ont transporté +dans leurs brouettes du foin, de la paille, des broussailles +et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu +au bûcher. C'était très joli, et tout le monde se +promenait autour, même les grandes personnes.</p> + +<p>Les garçons commençaient à danser des rondes +autour du feu, et les plus hardis parlaient de sauter +par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui a +dispersé tout le monde.</p> +<br><br> + +<p>10 juillet 1885.</p> +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary="" + style="text-align: left; width: 100%;"> + <tbody> + <tr> + + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: justify;"> + +<p>Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute +la journée et toute la nuit d'après. Il pleut encore au +moment où je t'écris. +C'est ennuyeux partout, +la pluie, mais surtout +à la mer. On ne +voit dehors que les gens +du pays et quelques +baigneurs enragés; toutes +les dames restent +dans leurs logements +ou vont faire de la musique +au casino.</p> + +<p>On ne voit dehors +qu'une Anglaise de quatorze +ou quinze ans. Il +paraît que les petites Anglaises font tout au rebours +de nous autres; par exemple, elles se promènent +sans leur bonne et sans leur maman, et elles sortent +par tous les temps.</p> + +<p>Je vois la nôtre par la fenêtre; elle fait les cent +pas toute seule, chaussée de grosses bottines, un +grand parapluie à la main, et les cheveux au vent. +Jean prétend que tous les Anglais font exprès de +se promener à la pluie, et que c'est pour cela qu'ils +ont tous les cheveux rouges. Mais je commence à +me défier de Jean, et je l'ai bien attrapé en lui +disant que j'ai vu à Paris beaucoup d'Anglais qui +n'avaient pas les cheveux rouges.</p> + +<p>Figure-toi qu'elle se promène toujours! Maman, +qui a trouvé ici des personnes de connaissance, a +appris que ce n'est pas pour faire de l'effet que la +petite Anglaise se promène à la pluie. Son médecin +lui a ordonné de se promener deux heures, par tous +les temps. </p> + </td> + +<td style="text-align: right; vertical-align: top; width: 50%;"> +<img src="006.jpg" alt="" style="width: 350px; height: 473px;"> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Quand maman m'a dit cela, il y a deux +minutes, je n'ai pas pu m'empêcher de rougir +parce que je l'avais suppliée de ne pas me faire +fourrer dans l'eau par la pluie. Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? +Je dirai à maman de me faire prendre mon bain tout +de même. J'espère qu'elle sera contente de moi.</p> + +<p>Je te regrette tout le long du jour, ma chère +Michette; mais je te regrette doublement par la +pluie. Ah! si tu étais ici, nous ferions de bonnes +causettes, comme à Paris, et nous ne nous apercevrions +seulement pas qu'il pleut.</p> + +<br><br> + +<p>11 juillet 1885.</p> + +<p>Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. +J'ai demandé à maman de m'envoyer au bain avec +Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a tenu +à venir elle-même. Elle a pensé que cela me donnerait +du courage, et elle a eu raison. Oui, cela me +donnait du courage de la voir me sourire sous son +parapluie. Je tremblais malgré moi, mais j'avais le +coeur content. Le baigneur s'est mis à rire et m'a +dit: «Ma petite demoiselle, vous faites comme Gribouille, +qui se mettait à l'eau pour n'être point +mouillé par la pluie». J'ai ri aussi, et puis il m'a +plongée trois fois dans la vague, et puis c'était fini, +et j'avais envie de danser. Maman m'a promis +d'écrire à papa que je m'étais conduite comme une +bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider +à coudre le nouveau costume de Lili.</p> + +<center><img src="007.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 364px;"></center> + +<p>Pour me désennuyer, elle m'a menée après +déjeuner à une espèce de ferme qui est à deux +pas de notre chalet; dans cette promenade, tout +m'amusait, même de patauger, même de recevoir +des ondées dans le cou. Maman m'a dit que, quand +on avait le coeur content, on voyait toujours le bon +côté des choses. Je tâcherai d'avoir le coeur content +le plus souvent possible.</p> + +<p>A la ferme, dans une espèce de grange, il y avait +des lapins, mais, tu sais, Michon chéri, des lapins +vivants! Ah! des lapins comme ceux que nous +avons vus souvent à la devanture des fruitiers, +pendus la tête en bas, ou bien des lapins vivants, +ce n'est pas du tout la même chose. Oh! si tu +avais été là avec moi pour les voir sauter, s'asseoir +pour friser leur moustache, faire aller leurs +oreilles, et me regarder d'un air éveillé! D'abord +ils avaient un peu peur de moi, mais la fermière +m'a dit: «Donnez-leur des carottes, mademoiselle, +et vous verrez». Elle m'a montré un panier +où il y avait des carottes, et j'en ai donné à mes +petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant +mes petits amis. Crois-moi, Michette, quand +tu rencontreras des lapins, donne-leur des carottes, +et tu verras!</p> + +<p>Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon +Michon chéri, je n'aimerai jamais personne plus +que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur.</p> + +<p>Ta petite amie,</p> + +<p>Finette.</p> + +<br><br> + +<h2>II</h2> + + + +<h3>LA FAUTE DE NONO</h3> + + +<p>I</p> + +<p>C'était, en cette belle terre classique de Sicile, un +de ces coins charmants que Théocrite aimait à +contempler et à dépeindre dans ses idylles.</p> + +<p>Depuis la pointe du jour, la vendange occupait +tous les bras et réjouissait tous les coeurs.</p> + +<p>Le père de famille, semblable, dans sa robuste +élégance, à quelque dieu rustique de l'ancienne +Grèce, après avoir distribué la tâche aux vendangeurs +et aux vendangeuses, avait mis lui-même la +main à l'oeuvre pour donner le bon exemple.</p> + +<p>Il avait ri et il avait chanté, parce que la joie de +vivre était en lui; car les grappes étaient nombreuses +et lourdes, et il voyait le pain de l'année +assuré pour tous les siens.</p> + +<p>Il avait ri et il avait chanté, parce que le ciel était +sans nuages; parce que l'odeur du raisin écrasé, +qui planait dans l'air, ajoutait en son âme quelque +chose à l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants +étaient gais, alertes et bien portants, comme de +jeunes faunes; parce que la compagne de sa vie +était la matrone la plus belle et la plus sage de +la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour +deux.</p> + +<p>Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour +deux; car lui, Maso, en dépit de son faux air de +dieu antique, en dépit de sa force, en dépit de sa +barbe, n'était qu'un grand enfant.</p> + + + + +<p>II</p> + + +<p>Après avoir vaillamment peiné, en bon père de +famille, pendant toute la première partie du jour, +Maso ôta son rustique chapeau de paille, essuya de +son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: +«Mes enfants, je crois que c'est assez pour une +fois! Allons voir si la maîtresse a pensé à nous. +Qui m'aime me suive!»</p> + +<p>Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'à +l'endroit où la maîtresse avait préparé le repas +des vendangeurs. C'était un repas frugal, mais il +avait été apprêté avec tant de soin et de propreté, +le travail avait si bien aiguisé l'appétit des travailleurs, +que les convives le savourèrent comme si +c'eût été un festin de nectar et d'ambroisie.</p> + +<p>Le repas terminé, les vendangeurs se séparèrent, +et chacun d'eux chercha un bon petit coin à l'ombre +pour y faire la sieste.</p> + +<p>Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa +femme à part et lui demanda ce qu'elle avait fait +de Nino.</p> + +<p>Nino était le dernier-né de la famille, et par +conséquent le Benjamin.</p> + +<p>Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans +une corbeille, à l'ombre. Maso pensa en lui-même +que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour +dormir, mais il eut la sagesse de garder cette réflexion +pour lui. Alors, prenant son parti en brave, +il se donna le plaisir de regarder dormir Nino. +Mais, en vérité, c'était un plaisir bien fade, comparé +à celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner +pour le faire jaser, de se laisser tirer la +barbe et les cheveux, ou même de se laisser égratigner +les mains et la figure par ses griffes de chat.</p> + +<p>La mère, ayant quelques ordres à donner et +quelques soins à prendre, laissa ses deux enfants +ensemble, le grand et le petit, non sans dire au +grand: «Et surtout ne le réveille pas!»</p> + + + + +<p>III</p> + + +<p>«Comme elle me connaît bien!» se dit Maso, +émerveillé de la perspicacité de sa femme. Comment +avait-elle pu deviner qu'il avait conçu l'idée +de réveiller son petit camarade de jeux? Car cette +idée, il l'avait conçue un moment. Désormais il +fallait y renoncer.</p> + +<p>Cependant Nino semblait faire exprès de dormir +plus longtemps que d'habitude. La patience de +Maso était à bout. Et, pour résister à la tentation de +le réveiller, Maso fut obligé de s'en aller. Mais il +ne s'en alla pas bien loin, voulant être à portée +d'entendre le premier gazouillement du chéri, +quand il se réveillerait.</p> + +<p>Adossé contre une barrière rustique, les bras +croisés sur sa poitrine nue, le bon Maso s'endormit +tout debout, comme une sentinelle négligente, +ayant à ses côtés son grand chien qui dormait +comme son maître.</p> + +<p>Tout à coup il sembla à Maso que son chien se +frottait contre lui, et qu'en même temps quelqu'un +tirait son chapeau.</p> + +<p>Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand +éclat de rire en voyant Nino qui le regardait d'un +air surpris, et qui s'efforçait de lui prendre son +chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de +risettes.</p> + +<p>Les éclats de rire de Maso étaient toujours formidables, +mais celui-là était si inattendu que Nino +se rejeta sur sa mère et se cacha la figure contre +son épaule.</p> + + + + +<p>IV</p> + + +<p>Après le premier mouvement de terreur enfantine, +il se tourna de nouveau vers son père, et, +comme son père lui tendait les bras, il lui tendit les +bras de son côté.</p> + +<p>La paix était faite; mais la paix ne se fait jamais +sans que le vaincu accepte les conditions du vainqueur. +Le vaincu, c'était Maso. Les vainqueurs, +c'étaient la mère et le petit garçon.</p> + +<p>La mère, avant de livrer son précieux fardeau +aux mains robustes et hâlées qui se tendaient vers +lui, dit à son mari d'un petit air moqueur qui lui +allait bien: «Surtout ne l'écrase pas, et ne le +laisse pas tomber.</p> + +<p>—Bon, c'est convenu», répondit le dieu antique +du ton le plus bénévole.</p> + +<p>Et alors seulement il put prendre possession du +second vainqueur.</p> + +<p>Le second vainqueur s'attaqua à la barbe, aux +lèvres, aux yeux, aux sourcils du vaincu, et revint +finalement à son chapeau.</p> + +<p>Le vainqueur était si agressif et si téméraire, le +vaincu si patient et si heureux d'être malmené et +maltraité, que le grand chien en poussait de petits +cris de tendresse, et frottait sa tête contre la +jambe du vaincu, les yeux fixés sur le vainqueur, +pour bien montrer qu'il entrait dans l'esprit de la +chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie.</p> + +<p>En ce moment, deux personnages nouveaux entrèrent +en scène: Stella, la soeur aînée, qui avait +sept ans, et Nono, le frère cadet, qui en avait +trois.</p> + +<p>Tous deux étaient couronnés de pampres, en +l'honneur des vendanges.</p> + +<p>Ni le grand chien, ni le père, ni le petit Nino ne +s'aperçurent de leur arrivée; mais les mères de +famille ont l'oeil à tout, même dans les moments +les plus pathétiques, et la mère de famille s'aperçut +tout de suite que la bonne harmonie ne régnait +pas entre Nono et Stella.</p> + + + + +<p>V</p> + + +<p>«Mon père! s'écria Stella d'un ton tragique.</p> + +<p>—Chuc! chuc! chuc!» répondit le père, non +pas à Stella, mais à Nino, qui accaparait toute son +attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour l'exciter +à rire.</p> + +<p>«Mère! dit Stella d'un ton non moins tragique.</p> + +<p>—Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa +mère.</p> + +<p>—Il faut gronder Nono, répondit Stella.</p> + +<p>—Gronder Nono! s'écria le père, qui avait entendu +les derniers mots. Gronder Nono! et pourquoi +donc?</p> + +<p>—Il a fait une chose défendue! répliqua Stella +avec un sérieux tout à fait bouffon.</p> + +<p>—Il a fait une chose défendue! reprit le père en +se débattant de son mieux contre Nino, qui cherchait +à lui fourrer son petit poing dans la bouche.</p> + +<p>—Oui, père, une chose défendue. Au lieu de +cueillir des grappes, il a cassé la branche tout entière. +Vois plutôt!»</p> + +<p>Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette +relevée deux grosses grappes et la branche +tout entière, qui traînait derrière lui.</p> + +<p>«Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la +branche des grappes pour l'année prochaine; on ne +les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a dit le +jour où j'avais cassé une branche.</p> + +<p>—La belle affaire! s'écria le père de famille en +haussant les épaules; je ne veux pas qu'on se querelle +un jour comme celui-ci. Venez tous les deux +embrasser votre petit frère; après cela allez-vous-en +jouer, et ne nous ennuyez plus de vos querelles.»</p> + + + + +<p>VI</p> + + +<p>Les deux enfants embrassèrent leur petit frère, et +s'en allèrent jouer chacun de son côté, emportant +dans leurs petites cervelles chacun une idée fausse.</p> + +<p>Nono était persuadé que désormais, avec l'approbation +paternelle, il pouvait traiter la vigne comme +bon lui semblerait.</p> + +<p>Quant à Stella, elle se dit que la justice était +un vain mot, puisque l'on permettait à Nono ce +qu'on lui avait formellement interdit à elle-même.</p> + +<p>Ces idées auraient fermenté dans les deux petites +têtes comme le vin nouveau dans la cuve, si la +mère de famille, avant la fin du jour, ne s'était +arrangée pour prendre chacun de ses enfants en +particulier, et pour leur faire voir la vérité.</p> + +<p>Stella, adroitement interrogée, dut convenir que +le pauvre Nono n'avait péché ni par malice ni +par désobéissance, puisqu'il avait cassé la branche +sans qu'on lui eût défendu de la casser ni expliqué +pourquoi il ne fallait pas la casser. Il avait si peu +conscience d'avoir commis un crime, que, quand +Stella l'avait si vertement tancé, il apportait triomphalement +la branche à sa maman pour lui faire +plaisir. Stella dut reconnaître que la justice n'est +pas un vain mot.</p> + +<p>A Nono, la jeune mère se contenta de dire ce +qui peut entrer dans l'intelligence d'un enfant de +trois ans. Sans lui charger l'esprit de la théorie +des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un +tout petit enfant ne doit toucher à rien sans avoir +demandé conseil à son papa ou à sa maman. C'est +une règle dont l'application ne demande point de +grands efforts d'intelligence.</p> + +<p>«Nono a compris», répondit le jeune délinquant.</p> + +<p>Le père n'eut point connaissance des exploits de +sa petite femme; mais, d'une manière générale, il +continua à en être très fier, parce qu'elle «avait +de la cervelle pour deux».</p> + +<br><br> + +<h2>III</h2> + +<h3>CHARLES KLIPMANN</h3> + +<p>J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils +ont en tête une découverte importante, n'ont plus +aucune idée de ce qui se passe autour d'eux. +M. Klipmann était un grand chimiste, et il ne +savait jamais ce qui se passait dans sa maison, +toute son attention étant concentrée sur ses cornues, +sur ses alambics et sur ses petites fioles.</p> + +<p>Comme il n'était pas riche, il n'avait qu'une +seule domestique, la vieille Françoise. La vieille +Françoise passait sa vie à se désespérer, parce-que +Monsieur tachait et déchirait ses vêtements, sans +s'en apercevoir, mettait tout le ménage en désordre +pour trouver un objet qu'il tenait à la main, enfilait +ses bas à l'envers, en songeant à autre chose, +sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se +douter de ce qu'il mangeait, s'étranglait en méditant +des problèmes, et, à toutes les observations, +répondait d'un air ahuri: «Eh oui! comment +donc! certainement!»</p> + +<p>M. Klipmann avait, quelque part, un frère, qui +était demeuré veuf avec un petit garçon. Ce frère +mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa +habiller décemment par Françoise, alla enterrer +ce frère qui était mort sans laisser un sou, prit le +petit garçon par la main et l'emmena chez lui.</p> + +<p>«Voilà un petit garçon, dit-il à Françoise, c'est +mon neveu, vous savez, oui, certainement! Je..., je +l'adopte.</p> + +<p>—Monsieur fait bien», répondit la vieille +bonne, très émue à la vue de ce pauvre petit +orphelin de quatre ans.</p> + +<p>L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air +d'un petit chat sauvage, il se laissa embrasser en +rechignant; mais la bonne Françoise était trop +émue de son malheur pour lui en vouloir de ses +mauvaises manières.</p> + +<p>«Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement +il faudra....</p> + +<p>—Prendre soin de lui, reprit Françoise, qui était +habituée depuis longtemps à achever les phrases +que son maître laissait toujours inachevées.</p> + +<p>—Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est +bien cela, prendre soin de lui,... et puis lui faire +comprendre, une bonne fois pour toutes.... (ici le +petit garçon regarda son oncle d'un air méfiant), +une bonne fois pour toutes, qu'il ne doit jamais +entrer dans le laboratoire, mais que tout le reste +de la maison est à lui.» (Ici le petit garçon sourit. +Il était laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire +réellement agréable.)</p> + +<p>«Jamais dans le laboratoire!» reprit M. Klipmann +en levant l'index de la main droite. Le petit Charles +fit un signe de tête. «Le reste de la maison est à +toi.» Cette fois Charles fit deux signes de tête au +lieu d'un.</p> + +<p>«Le reste va tout seul», ajouta M. Klipmann +en poussant un soupir de soulagement. Comme il +se sauvait, impatient de retourner à ses expériences +et à ses manipulations, Françoise lui dit: «Monsieur +n'oubliera pas d'ôter ses habits propres pour +aller faire ses cuisineries!»</p> + +<p>Monsieur fit signe que c'était une chose entendue; +ce qui ne l'empêcha pas d'aller tout droit au +laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il se mit à +considérer d'abord, puis à secouer ensuite, toujours +en costume de cérémonie, le chapeau sur la tête.</p> + +<p>Sous prétexte de montrer au petit Charles l'endroit +où il ne devait jamais mettre les pieds, +Françoise s'en alla tout droit au laboratoire, tenant +toujours le petit garçon par la main.</p> + +<p>«Là, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien +regardé sa petite bouteille, il va aller changer de +vêtements.</p> + +<p>—Ça a réussi, répondit M. Klipmann en lui +montrant la petite fiole.</p> + +<p>—J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Françoise +avec complaisance. Les vieux effets de Monsieur +sont tout prêts sur le lit.»</p> + +<p>M. Klipmann comprit qu'il fallait obéir. Après +avoir jeté un dernier regard de satisfaction sur sa +fiole, il obéit sans résistance.</p> + +<p>Tout le temps qu'avait duré cette scène, le petit +Charles avait jeté des regards pleins de sagacité +et de pénétration tantôt sur la vieille bonne, tantôt +sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence +d'enfant de quatre ans, il comprit vaguement que +l'oncle Klipmann était un enfant comme lui, seulement +plus grand et plus vieux, et que c'était à +Françoise qu'il fallait obéir.</p> + +<p>Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le +laboratoire, il n'y entra jamais, ce que Française +trouva bien beau de sa part, sans le lui dire. Mais, +n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison +de la cave au grenier, il passa toute sa petite +enfance à l'explorer, au grand détriment de ses +vêtements, car il était souple et hardi, et grimpait +partout, même sur le toit.</p> + +<p>Un jour, Françoise était dans le petit jardin, +occupée à tricoter, tout en surveillant sa cuisine +du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle, l'ombre +de la maison se dessinait; tout à coup Françoise +remarqua comme un mouvement du côté de la +cheminée. Elle crut d'abord reconnaître l'ombre du +vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas +être si gros que cela. Elle leva les yeux et fut +saisie d'horreur et d'effroi en voyant le petit +Charles debout contre la cheminée, examinant +avec un profond intérêt le chapeau de tôle, que +le moindre vent faisait tourner dans toutes les +directions.</p> + +<p>Françoise, qui était une femme très prudente, +ne cria pas après lui, de peur de l'effrayer et de lui +faire faire un faux pas; mais, quand il fut descendu +de son observatoire, elle le gronda bien fort +et voulut lui faire promettre de ne jamais remonter +là-haut. Charles refusa obstinément de promettre: +il tenait absolument à savoir pourquoi le chapeau +de tôle tournait. A cette époque-là, Charles avait +près de six ans.</p> + +<p>Françoise voulut savoir comment il avait pu +arriver à la lucarne, qui était ce que l'on appelle +une fenêtre à tabatière. Elle monta donc au grenier +et demeura stupéfaite en voyant une espèce de +machine, moitié échelle, moitié escabeau, que +Charles avait construite avec beaucoup de patience +et d'industrie à l'aide d'une scie, d'un marteau, de +quelques clous et de beaucoup de ficelle. Dans la +construction de cette machine entraient quelques +débris de planches, un manche à balai, les trois +tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un +fauteuil, tout cela dépecé à la scie par l'industrieux +Charles.</p> + +<p>Françoise pria M. Klipmann de monter pour +examiner cela. Le chimiste ne s'indigna pas de voir +ses meubles en pièces. Tout ce qu'il trouva à dire, +c'est que ce petit garçon était adroit comme un +singe.</p> + +<p>«Il est temps, riposta Françoise, que ce petit +garçon aille à l'école, pour apprendre quelque +chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa cervelle +que de ses mains.</p> + +<p>—Oui, oui, répondit M. Klipmann, il est temps.»</p> + +<p>Et Charles fut envoyé à l'école. Il apprenait bien, +et vite. Trop vite même, au grand détriment du +mobilier de la classe. Comme il avait toujours +terminé son travail bien longtemps avant les +autres, il employait ses loisirs à graver son nom +sur les tables et sur les bancs, à creuser des trous +pour placer ses coudes plus à l'aise, à tracer de +profondes rigoles pour y faire couler de l'encre.</p> + +<p>Quand la table fut tailladée à jour, il songea à +enlever les vis qui la retenaient au pied massif. Ce +n'était pas avec l'intention de faire tomber la table, +pour causer du désordre, c'était pour savoir la +raison des choses, car il remettait toujours les vis +après les avoir enlevées. Quand il sut ce qu'il voulait +savoir, il commença à apporter en classe des +morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait +avec un canif.</p> + +<p>«Il ne peut pas s'empêcher de tailler quelque +chose», disait le maître d'école à Françoise.</p> + +<p>Françoise le savait bien, et les vieux fauteuils du +grenier le savaient bien aussi, car c'était à même +les bras et les pieds de ces vieux débris qu'il prenait +ses provisions de bois à l'aide d'une scie mystérieuse, +sur laquelle Françoise ne put jamais mettre +la main.</p> + +<p>Un certain jeudi, jour de congé et de loisir, il +mit le comble à ses méfaits domestiques. Il s'était +introduit dans le cabinet de son oncle, et cela sans +scrupule et sans remords, puisque la «maison était +à lui». En furetant, selon son habitude, il découvrit +un cornet de papier contenant des clous en +quantité, puis un ciseau, puis une vrille, puis un +marteau. Quelles richesses! Et à quoi les employer? +Les yeux brillants, les narines frémissantes, +il regarda autour de lui. Qu'avait-il besoin de chercher +si loin? Là, sous ses yeux, sous sa main, il y +avait un énorme coffre en bois.</p> + +<p>Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et +enleva de très beaux morceaux. Fatigué du ciseau, +il joua de la vrille. Fatigué de la vrille, il enfonça +des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il +bien encore? Ses yeux tombèrent sur le chapeau +du chimiste, le chapeau numéro un, s'il vous plaît. +Pourquoi aussi ce chapeau se prélassait-il sur le +coffre, à portée de la main, au lieu d'être accroché +dans la garde-robe? Oui, pourquoi? Possédé par +son démon familier, Charles se dit que ce serait +bien drôle d'enfoncer des clous dans un chapeau. +Cette opération présentait certainement quelque +difficulté, à cause du peu de consistance de l'objet. +Raison de plus pour essayer. Les vrais chercheurs +sont toujours piqués au jeu par les difficultés d'une +entreprise. Tout d'abord le chapeau se défendit à sa +manière en se dérobant sous les coups. Première +difficulté à vaincre. Charles en triompha en fixant +le rebord du chapeau au bois du coffre à l'aide d'un +clou solidement enfoncé. Ensuite il planta des +clous sur les côtés. La paroi cédait sous l'effort; +mais, à force d'essayer, Charles en arriva à ses +fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le +fond cédait, puis revenait à sa disposition première, +avec de petites détonations sourdes. Il s'agissait de +saisir le bon moment, et Charles, à force d'adresse +et de patience, le saisissait presque toujours. Le +milieu du rond était l'endroit le plus difficile, étant +le moins résistant; Charles y appliquait son clou, +quand la porte s'ouvrit.</p> + +<p>La personne qui l'avait ouverte demeura stupéfaite +sur le seuil; quant à Charles, tout entier à son +oeuvre, il n'avait rien entendu.</p> + +<p>L'oncle Klipmann, car c'était lui, avait terminé +la veille au soir une série d'expériences qui l'avaient +enfin amené à une découverte importante: il avait +employé une partie de sa matinée à contrôler le +résultat de ses expériences, afin d'être bien sûr de +ne s'être pas trompé.</p> + +<p>Il avait peu dormi la nuit précédente: la joie +l'avait tenu éveillé pendant les premières heures. +Puis c'était le remords qui lui avait tenu les yeux +grands ouverts. Maintenant que ses recherches +avaient abouti, et qu'il rentrait, pour quelque +temps du moins, dans la vie réelle, dans la vie de +tout le monde, il se demandait comment il avait pu +négliger à ce point le fils de son frère. Les méfaits +de cet enfant, qui étaient tous du même genre, lui +revinrent à la mémoire, et il se dit: «Un cours d'eau +qui n'est point endigué peut gâter tout un pays; il +s'agit de lui creuser un canal, et alors ce cours +d'eau devient utile, de nuisible qu'il était. Jusqu'ici, +je le vois bien à présent, la vie de mon petit neveu +a été comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer +sans cesse à occuper ses doigts, c'est peut-être une +vocation qui s'ignore et qui se cherche. Il s'agirait +d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un canal.</p> + +<p>L'enfant a peut-être, sans le savoir, le goût de la +mécanique. Assez de chimères pour le moment; dès +demain je ferai des expériences pour aider ce +pauvre enfant à découvrir ce qu'il cherche.»</p> + +<p>Le lendemain matin, l'habitude et aussi le désir +de se confirmer dans la certitude d'avoir réussi +le menèrent tout droit à son laboratoire. Mais il +n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitôt qu'il +en fut sorti, il parcourut la maison pour chercher +Charles et pour savoir où il en était.</p> + +<p>Il en était à planter des clous dans le chapeau +numéro un.</p> + +<p>Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla +en philosophe le petit garçon qui devait être +désormais le sujet de ses expériences. L'adresse +de l'enfant, sa dextérité, son attention profonde +confirmèrent le chimiste dans ses idées et dans ses +intentions.</p> + +<p>Le clou du centre, le plus difficile de tous, une +fois bien et dûment enfoncé, Charles poussa un +soupir de soulagement, passa le dos de sa main +sur son front et regarda autour de lui.</p> + +<p>Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la +personne de l'oncle Klipmann. Quoique l'oncle +Klipmann n'eût point l'air d'un croquemitaine, +Charles tressaillit et s'écria, en laissant tomber +son marteau:</p> + +<p>«Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait là?</p> + +<p>—L'as-tu fait par méchanceté et pour m'être +désagréable? demanda l'oncle Klipmann.</p> + +<p>—Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais +pas comment tout cela m'est venu en tête. Je vous +jure que....</p> + +<p>—Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann. +Maintenant convenons entre nous que ce coffre +aurait meilleur air si tu y avais fait moins de +trous et enfoncé moins de clous. Convenons que, +s'il te fallait absolument enfoncer des clous dans +un chapeau, tu aurais mieux fait de choisir le +numéro deux: et puis, n'en parlons plus; seulement, +promets-moi de te mieux surveiller à l'avenir.</p> + +<p>—Oh! mon oncle, je vous le promets.</p> + +<p>-Je sais que tu tiens toujours tes promesses. +Assez sur ce sujet.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, mon oncle.</p> + +<p>—Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est +que je vais t'emmener faire un petit tour de promenade +avec moi. Dis à Françoise de te refaire ta +toilette. En l'attendant, je vais....»</p> + +<p>Il allait dire: «Je vais donner un coup de brosse +au chapeau numéro deux». Mais il jugea inutile +d'ajouter à la confusion de Charles, et il s'en alla +en se disant à lui-même: «Occupons-nous maintenant +de creuser ce canal».</p> + +<p>Une demi-heure après, l'oncle et le neveu s'en +allaient les meilleurs amis du monde. Quand il +n'était pas enseveli dans ses recherches, l'oncle +Klipmann était un homme très fin et très adroit. Il +se mit à parler avec Charles de toutes sortes de +sujets, et, au fur et à mesure, notait avec soin ses +réponses, sans en avoir l'air.</p> + +<p>Quand ils furent devant la boutique de l'horloger +Brisson, l'oncle tourna le bec-de-cane de la +porte et entra, suivi de son neveu. Brisson connaissait +bien l'oncle Klipmann, qui était un de ses +clients; il connaissait bien aussi le neveu de l'oncle +Klipmann, car il le voyait souvent s'arrêter devant +la boutique pour le regarder travailler.</p> + +<p>L'oncle Klipmann expliqua à Brisson qu'il désirerait, +si cela ne le dérangeait pas, se faire montrer +l'agencement d'une montre, le jeu, le ressort et +l'engrenage des roues. Brisson avait justement +sur son établi, sous un verre renversé, une montre +qu'il avait nettoyée; il se disposait à en remettre en +place les principales pièces.</p> + +<p>Une petite pince à la main, l'oeil collé sur une +loupe, il commença tout à la fois ses opérations +et ses explications.</p> + +<p>C'était l'oncle qui avait demandé cette petite +leçon d'horlogerie, et c'était uniquement le neveu +qui en profitait. Charles ne quittait pas du regard +la pince de l'opérateur, et il buvait, comme on dit, +jusqu'à ses moindres paroles. Quant à l'oncle, ce +n'est pas la montre qu'il regardait, mais la figure +de son neveu. Un sourire discret se jouait sur ses +lèvres, le sourire de l'homme qui a deviné juste. +Quand Brisson eut terminé ses explications, et répondu +à quelques questions très intelligentes de +Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade.</p> + +<p>Charles était silencieux et préoccupé; ce silence +et cette préoccupation firent grand plaisir à l'oncle +Klipmann, au lieu de l'offenser.</p> + +<p>Le hasard de la promenade (était-ce bien un +hasard?) les amena, à quelque distance de la ville, +devant la porte d'un enclos considérable. L'oncle +sonna à cette porte et demanda l'autorisation de +visiter l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait +de vastes ateliers où l'on construisait des +machines. Le directeur en personne, ingénieur fort +distingué, voulut faire à l'oncle Klipmann les +honneurs de l'établissement.</p> + +<p>Cette fois encore, ce fut le neveu qui écouta les +explications avec le plus d'attention.</p> + +<p>Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle +expliqua à son neveu que le directeur de l'usine +était ce que l'on appelle un ingénieur civil: que, +pour devenir ingénieur civil, il avait passé par une +école qui est à Paris, et que l'on nomme l'École +Centrale des Arts et Manufactures, ou tout simplement +l'École Centrale.</p> + +<p>Charles écoutait en silence; il était facile de voir +que sa petite tête travaillait, envahie par des idées +nouvelles.</p> + +<p>L'oncle Klipmann fit semblant d'être plongé dans +ses méditations chimiques, et laissa prudemment +travailler la petite tête.</p> + +<p>Au retour, Françoise, à qui son maître avait +donné le mot, ne parla pas des dévastations du +matin et se montra aussi avenante qu'à l'ordinaire. +Aussi Charles la suivit à la cuisine; là, assis sur +une chaise basse, il regarda quelque temps le feu +sans parler. Puis tout à coup il dit:</p> + +<p>«Françoise, je crois que j'aimerais bien être +horloger.</p> + +<p>—C'est un joli état, répondit Françoise.</p> + +<p>—C'est à cause des petites roues qui s'engrènent +les unes dans les autres. Je crois que je ne +me lasserais jamais de faire engrener de petites +roues.</p> + +<p>—Ah!» dit Françoise.</p> + +<p>Après cela, Charles monta à sa petite chambre, +et, pendant qu'il s'efforçait de dessiner des roues +dentées sur son cahier de brouillons, sa petite tête +recommença à travailler.</p> + +<p>Le résultat de ce travail se produisit au dîner. +Au moment d'achever son potage, il tint la cuiller +suspendue entre son assiette et sa bouche, et dit +avec un gros soupir:</p> + +<p>«Ils sont bien heureux les petits garçons de +Paris de pouvoir aller à l'École Centrale.»</p> + +<p>L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite +tête avait abouti juste où il désirait le voir aboutir.</p> + +<p>Alors il expliqua à Charles que l'École Centrale +n'est pas une école destinée uniquement aux petits +garçons de Paris; mais que les petits garçons de +toutes les parties de la France peuvent y aller +étudier.</p> + +<p>«Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles +d'une voix émue.</p> + +<p>—Ceux de Verneuil aussi.</p> + +<p>—Alors, mon oncle, tu m'y enverras.»</p> + +<p>L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre +pas à l'Ecole Centrale comme dans un moulin, qu'il +faut subir des examens et en quoi consistent les +examens. On commence par bien apprendre ce que +l'on enseigne à l'école primaire. De là on passe +dans un collège ou dans un lycée. On travaille +ferme, et, au temps voulu, on se présente.</p> + +<p>«Tu as bien compris?</p> + +<p>—Oui, mon oncle, répondit Charles d'un air +réfléchi. Et puis, ajouta-t-il, je travaillerai dès +demain, et je ne t'abîmerai plus tes affaires.»</p> + +<p>«Et voilà le canal creusé», pensa l'oncle Klipmann +en souriant.</p> + +<p>Le canal était creusé, en effet. Dès le lendemain, +Charles travailla comme un petit homme, et le surlendemain +aussi, et le mois suivant aussi, et aussi +les années qui vinrent après.</p> + +<p>Il est entré à l'École Centrale, et il en est sorti +ingénieur civil, et il a l'avenir devant lui.</p> + +<br><br> + +<h2>IV</h2> + + +<h3>LES TROIS PETITS CHIENS</h3> + +<p>En trottinant de compagnie sur la route, trois +petits chiens faisaient la conversation, et, tout en +causant, ils enchérissaient à qui mieux mieux sur +l'horrible méchanceté du monde.</p> + +<p>Le premier dit: «Non, vous ne voudrez pas me +croire, et pourtant je vous donne ma parole que +c'est la pure vérité. Un homme, avec un seau, m'a +jeté de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve +que c'est une abominable cruauté; et vous?»</p> + +<p>Le second dit: «C'est tout simplement une atrocité; +mais il m'est arrivé bien pis, à moi. Un gamin, +d'un coup de pierre, m'a presque cassé les reins. +Hein! qu'est-ce que vous dites de <i>cela</i>?»</p> + +<p>Le troisième dit: «C'est encore moi qui ai le plus +à me plaindre; et il ne m'est que trop facile de le +prouver. Un homme m'a presque écrasé. Pourquoi? +Pour avoir regardé un chat. N'est-ce pas le comble +de la méchanceté? hou! hou!»</p> + +<p>Mais il y a une chose que les trois petits chiens +oubliaient de dire: le premier avait volé des sardines; +le second s'était jeté sur un pauvre aveugle, +et le troisième avait donné la chasse au chat de la +maison.</p> + +<p>C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens; +et il y a, par le monde, quantité de petits enfants à +boucles blondes, et même de vieux enfants à barbe +grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils +une aventure, elle est toute à leur gloire, ils y ont +le beau rôle; mais ils ne soufflent mot des circonstances +dont ils auraient à rougir.</p> + +<p>Les petits chiens, n'étant que de simples animaux, +raisonnent et raisonneront toujours en +simples animaux. Jamais ils n'arriveront à comprendre +qu'il est mal de voler les sardines du prochain, +ou de se jeter sur les gens sans défense, ou +d'épouvanter les chats qui ne vous disent rien.</p> + +<p>Rendus circonspects par de fâcheuses expériences, +il concluront, en véritables petits chiens qu'ils +sont, qu'il s'agit tout simplement de voler les sardines +quand l'homme au seau a le dos tourné, de +se jeter sur les aveugles quand personne n'est à +portée de les défendre, et de choisir mieux son +temps pour se livrer au divertissement de la chasse +à courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage +et leur plaisir, et déblatéreront jusqu'à la fin +du monde contre celui qui les empêchera de chercher +leur avantage et de prendre leur plaisir là où +ils croient le trouver.</p> + +<p>Pourquoi? parce que les petits chiens, même +quand ils sont devenus grands, n'ont point de +conscience qui les éclaire sur ce qui est bien et sur +ce qui est juste.</p> + +<p>Mais les petits hommes à boucles blondes et les +vieux hommes à barbe grise ont une <i>conscience</i>. +Qu'ils la prennent pour conseillère avant de raconter +leurs exploits, et pour juge avant de condamner +le prochain.</p> + + +<br><br> +<h2>V</h2> + + +<h3>LE PERE VIAUD</h3> + +<p>Le père Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il +soit encore droit et fort pour son âge, son +pas n'est plus aussi ferme ni aussi régulier qu'autrefois, +ses mains sont agitées d'un tremblement +chronique, et il dit lui-même, en parlant de ses mâchoires +édentées qui s'agitent comme pour mâcher +à vide: «Voilà que je <i>babinote</i> comme un vieux +lapin!»</p> + +<p>Pas plus tard que le matin même, ayant eu affaire +à la ferme, je l'avais entendu, dans la grande salle, +se plaindre, moitié en riant, moitié sérieusement, +de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de +distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles +jambes qui le laissaient toujours en route, de ses +vieilles mains qui ne savaient plus seulement tenir +une cuiller sans faire chavirer la moitié de la cuillerée! +Et puis, trois heures plus tard, je retrouve +mon invalide à une lieue de la ferme, sur un coteau +dont la pente m'avait paru fort raide, à moi qui n'ai +pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout, +aussi droit qu'un grenadier à la parade, en face +d'un sauvageon qu'il était en train de greffer. Un +de ses petits-fils, garçonnet d'une douzaine d'années, +le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un +véritable amateur de bonne peinture, en contemplation +devant un tableau de Raphaël. Le grand-père +et le petit-fils étaient si bien à leur affaire, qu'ils ne +m'entendirent même pas venir.</p> + +<p>Les mains du père Viaud, ces pauvres vieilles +mains qui ne pouvaient plus tenir une cuiller, me +parurent transformées. Non seulement elles ne +tremblaient pas, mais encore elles avaient une +dextérité de mouvements et une délicatesse de toucher +dont je demeurai stupéfait. Il taillait, il ajustait, +enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement. +Ses vieux yeux, qui ne distinguaient pas un +moineau d'un pinson, suivaient, à bonne distance, +les moindres mouvements de ses mains et de ses +doigts; enfin, ses mâchoires avaient cessé de babinoter +comme celles d'un vieux lapin.</p> + +<p>L'opération terminée à son entière satisfaction, +il ferma son couteau et le remit dans la poche de +son gilet. Ensuite il ôta son chapeau, se passa la +main sur le front, poussa un soupir de satisfaction +et dit: «Fidéric (l'enfant s'appelle Frédéric), en +voilà encore un, mon garçon, et ce ne sera peut-être +pas le dernier, eh! eh! eh! A présent, je crois +que je vas fumer une petite pipe.</p> + +<p>—Grand-père, dit le petit garçon, quand donc +me permettras-tu de greffer un arbre, un vrai arbre?</p> + +<p>—Quand je te le permettrai? mâchonna le grand +père, qui fouillait d'une main tremblante dans sa +vieille poche à tabac.</p> + +<p>—Oh oui! grand-père, quand?</p> + +<p>—Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-père en +tapotant la tête du petit garçon avec le fourneau +de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ça croit qu'on +greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une +branche de saule. M'as-tu seulement regardé, pendant +que je travaillais, tout à l'heure?</p> + +<p>—J'en avais mal aux yeux à force de regarder, +répondit l'enfant.</p> + +<p>—Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais +des yeux de chat. C'est justement ce que me +disait feu mon grand-père, quand j'avais ton âge et +que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien, +mon mignon, je vas te répondre ce qu'il m'a répondu, +il y a de cela septante et trois ans: je crois +que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin, +je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu +entends, je te regarderai faire; tu n'as pas peur?</p> + +<p>—Oh si! un peu, répondit le petit rusé; mais +pas trop, parce que, grand-père, tu es si bon!</p> + +<p>—Oh! le patelin! marmotta le grand-père, +comme il saura entortiller son monde. C'est bien. +J'ai un <i>sujet</i> en vue, mais, si tu me le gâtes, gare +à tes oreilles!»</p> + +<p>On voyait qu'il était fier de son petit-fils, et il se +mit à ricaner de satisfaction, et en ricanant il laissa +choir sa pipe dans l'herbe. Le petit garçon fit une +culbute de joie avant de la ramasser.</p> + +<p>En se relevant, il m'aperçut et dit à son grand-père:</p> + +<p>«Grand-père, voilà le monsieur de ce matin!</p> + +<p>—Va à tes vaches, lui répondit le père Viaud.—Monsieur, +votre serviteur. Si ça ne vous fait rien, +nous allons nous asseoir sur cette souche, parce +que les jambes d'un pauvre vieux comme moi.... +Oh! après vous, monsieur.</p> + +<p>—Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, répliquai-je +avec une ironie qui n'était pas pour le +blesser, je l'espère; un pauvre vieux qui manie le +couteau sans que la main lui tremble; un pauvre +vieux qui vous introduit la branchette dans la fente +sans s'y reprendre à deux fois, et qui vous enroule +le fil, et qui vous l'attache comme une jeune couturière! +Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres +vieux-là!</p> + +<p>—Bellement, bellement, dit-il avec un geste de +sa main, qui s'était remise à trembler. Quand on a +fait une chose toute sa vie; qu'on préfère cette +chose-là à toutes les autres; qu'on sait que la chose +est honnête, bonne, utile, et qu'on se flatte de +l'avoir toujours faite de son mieux, on la fait +encore bien quand l'âge vous force de renoncer à +tout le reste. On dit qu'il y a une grâce d'état, +monsieur, et moi je le crois, puisque je puis greffer +sans trembler, et que je ne puis pas manger +une cuillerée de soupe sans en renverser la moitié.</p> + +<p>—Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer?</p> + +<p>—Si j'aime ça! Mon père l'aimait et mon grand-père +aussi; mon fils l'aimait, mais il est mort des +fièvres; Fidéric l'aime. C'est un don de famille, et +il y a des petits secrets de métier que nous nous +passons les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime +ça! Mais, monsieur, qu'est-ce qu'il y a de plus +superbe que de faire d'un arbre sauvage et païen +un arbre du bon Dieu, qui nourrit les chrétiens du +bon Dieu? C'est beau de semer et de moissonner, +et j'ai bien semé et bien moissonné dans ma longue +vie; mais le blé paraît et disparaît, et l'arbre reste, +et porte témoignage. Il y a, dans le canton, des +arbres qui rappellent au monde le nom de mon +grand-père et celui de mon père. Il y en a qui +rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux, +dans notre famille, voyez-vous. Aussi loin que vous +pouvez voir, tous les arbres à fruit ont été comme +baptisés et rendus chrétiens par nous autres; je ne +fais que vous redire les paroles de M. le curé. Oui, +il a dit, parlant à Monseigneur, la dernière fois que +Monseigneur est venu confirmer les enfants par ici: +«Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires à +leur façon; seulement, au lieu de convertir des +nègres, ils convertissent des arbres». Et Monseigneur +a dit: «Père Viaud, c'est très bien, cela! +Qui plante un arbre fait une bonne action; qui +greffe un arbre fait une action meilleure encore.» +Et il a débité aux enfants un petit sermon là-dessus; +je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille +un peu dure, mais je sais que c'était très beau.</p> + +<p>—Je vois, lui dis-je, que Frédéric a le don, +comme vous.</p> + +<p>—Il l'a», me répondit le bonhomme avec un sourire +d'orgueil. Mais, quand ce sourire d'orgueil eut +disparu, sa figure redevint toute vieille, ses mains +furent reprises de leur tremblement, et la pipe de +bois, qu'il avait allumée à grand'peine, avait +d'étranges soubresauts entre ses gencives.</p> + +<p>«Et comme cela, repris-je, c'est demain que +vous ferez faire à Frédéric ses premières armes +comme greffeur.</p> + +<p>—Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude +de désirer grand'chose, je voudrais déjà être +à ce moment-là; ça m'avancera pourtant d'un jour +sur le chemin du cimetière: n'importe, je voudrais +y être.»</p> + +<p>Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au +visage, je le regardais avec respect, et je pensais à +part moi: «Si j'étais destiné à rester sur terre aussi +longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de +mes occupations présentes qui pourrait me tenir +fidèle compagnie jusqu'au bout, donner une force +passagère à mon corps défaillant, réchauffer mon +coeur, satisfaire ma conscience et m'empêcher +d'être comme un mort parmi les vivants? oui, +laquelle?»</p> + +<p>Ce que je me suis répondu à moi-même importe +peu; quelles résolutions j'ai prises, c'est mon +affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que je m'estime +heureux d'avoir vu travailler le père Viaud et +de l'avoir entendu parler.</p> + +<br><br> +<h2>VI</h2> + + +<h3>INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS<br> +DE TROIS PETITES FILLES</h3> + +<p>A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir +leurs amies aussi souvent qu'elles le voudraient. +D'abord, Paris est grand et les distances sont longues; +et puis il y a les cours à suivre, les devoirs +à faire, les leçons de piano, les leçons de dessin, +les occupations du papa, et les obligations mondaines +de la maman.</p> + +<p>Au bord de la mer, au contraire, on demeure +porte à porte, on a des loisirs, on peut donc voisiner +entre mamans et entre petites filles.</p> + +<p>Cette année-là, toute une société de connaissances +parisiennes s'était donné rendez-vous à Varangues-sur-Mer, +et l'on voisinait ferme.</p> + +<p>Le 18 août, Mme de Larochemère avait donné +une grande matinée de petites filles, parce que +c'était la fête d'Hélène, sa fille.</p> + +<p>Au retour de cette fête, Mme Loudéac et sa +petite Suzanne, pour revenir chez elles, à la villa +des Tamarix, suivaient un joli petit chemin tournant +et causaient de la fête:</p> + +<p>«Alors, chérie, dit Mme Loudéac, tu t'es bien +amusée.</p> + +<p>—Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarqué +Alix de Gayrel;... dis, maman, l'as-tu remarquée?»</p> + +<p>Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme. +Mme Loudéac ne put s'empêcher de sourire.</p> + +<p>«Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne +suis pas bien sûre....</p> + +<p>—Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de +reproche, c'était la reine de la fête: des yeux bleus, +mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux +blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses, +bien entendu....</p> + +<p>—Pourquoi, bien entendu? demanda la maman, +qui s'amusait de l'enthousiasme de sa fillette.</p> + +<p>—Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon +pour des mauviettes comme moi, comme les +autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette, +comme..., comme Marthe Lemoyne....»</p> + +<p>Elle prononça ce dernier nom avec une sorte de +dédain aristocratique, comme si la pauvre Marthe +Lemoyne eût formé à ses yeux le contraste le +mieux fait pour mettre dans tout son relief l'écrasante +supériorité de son idole.</p> + +<p>Mme Loudéac fronça légèrement les sourcils, +sans rien dire, toutefois: c'était une mère +prudente et expérimentée, et elle laissait volontiers +bavarder sa petite perruche, pour connaître le fond +de sa pensée.</p> + +<p>«<i>Elle</i>, oh! <i>elle</i>, reprit Suzanne, ses cheveux +flottent, ondulent; oh! comme ils ondulent! Et +puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah! +maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons +causé, oui, elle a bien voulu causer avec moi, et..., +et, ajouta-t-elle avec une explosion de joie et d'orgueil, +nous nous sommes promis d'être amies... +toujours,... toujours!</p> + +<p>—Comme cela, du premier coup? demanda la +maman d'un ton de douce raillerie.</p> + +<p>—Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec +une gravité comique, il y a, comme cela, des personnes +que l'on aime à première vue.»</p> + +<p>Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue +de la mer, qui apparaissait par une brèche des +falaises, à l'un des tournants du chemin, et, de +son petit coeur gonflé de joie et d'orgueil, s'échappa +un soupir de reconnaissance.</p> + +<p>«Toujours la même, pensa Mme Loudéac +en poussant un soupir de regret; oui, toujours la +même: coeur d'or et tête de linotte.»</p> + +<p>Et elle se promit d'étudier de près cette nouvelle +idole, aux pieds de laquelle sa Suzanne immolait en +holocauste toutes ses petites amies, d'un seul coup.</p> + +<p>«Et puis, tu sais, mère chérie, reprit Suzanne, +son papa est conseiller d'État, son grand-papa +sénateur. Elle a un oncle amiral, et un autre archiduc....</p> + +<p>—Tu veux peut-être dire archidiacre? suggéra +la maman; elle se souvenait d'avoir entendu +Mme de Larochemère parler, pendant la petite +fête, de la parenté des de Gayrel, qui étaient des +nouveaux venus dans le cercle des Parisiens en +villégiature.</p> + +<p>—Archiduc ou archidiacre! c'est toujours +quelque chose comme cela», répondit Suzanne +sans se déconcerter. Elle continua à entasser, pièce +à pièce, la parenté de son Alix, comme pour +écraser de ce monument cyclopéen le reste de +l'humanité. Mme Loudéac devina sans peine que, +dans l'idée de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne +gisait écrasée avec les autres et, probablement +même, plus aplatie que tout le reste. Et pourtant!</p> + +<p>Le père de Marthe était architecte. Et, quoique +ce fût un véritable artiste, bien connu dans le +monde des artistes, et même dans celui qui s'intitule +Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de +linotte, le tenait pour un petit personnage. Savez-vous +pourquoi? Parce qu'un jour M. Lemoyne +avait dit devant elle, à son papa, qu'il lui arrivait +quelquefois de monter à l'échelle, comme les +maçons, pour voir où en étaient les travaux. A +partir de ce jour-là elle confondit dans son idée +l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les +maçons, et avec les maçons eux-mêmes.</p> + +<p>Et, comme elle avait vu les maçons déjeuner sur +leurs échafaudages, elle n'aurait pas été surprise +d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les jambes +pendantes, les vêtements couverts de poussière, les +favoris constellés de pastilles de plâtre, tirer son +déjeuner d'un sac de toile ou d'un vieux panier +d'osier.</p> + +<p>Mme Loudéac avait deviné juste. Au moment +même où elle regardait sa petite fille, à la dérobée, +d'un air attristé, l'architecte poudreux, la mère de +Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-même +avec ses toilettes simples, sa taille grêle plutôt +qu'élégante, son teint un peu brouillé, ses nattes +de cheveux châtains, sa figure insignifiante (insignifiante +pour les perruches qui ne devinaient pas +tout ce qu'il y avait de bonté et d'intelligence dans +ses grands yeux pensifs et doux), tout cela formait, +dans la tête de la perruche, un repoussoir à souhait +pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans +son cadre étincelant.</p> + +<p>«Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel, +il y a une chose que tu ne sais pas et qu'il +faut que je te dise: Alix est très brave.</p> + +<p>—Elle est très brave! s'écria Mme Loudéac +d'un air surpris et amusé.</p> + +<p>—Oh oui! très brave, reprit la perruche en +secouant gravement la tête à plusieurs reprises.</p> + +<p>—Et, dis-moi, mignonne, à quoi as-tu reconnu +que Mlle Alix est très brave? Est-ce à sa manière +de danser, ou de manger une tarte aux fraises?</p> + +<p>—Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche. +La preuve qu'elle est très brave, c'est que son oncle +l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de salon.</p> + +<p>—Oh! oh!</p> + +<p>—Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir.</p> + +<p>—A présent, me voilà convaincue.</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleuré un jour +parce que son papa et son oncle refusaient de l'emmener +à la chasse au sanglier. Tu sais ce que c'est +qu'un sanglier: une grosse, grosse bête, très +méchante, qui renverse tout, et tue tout le monde, +quand les personnes ont peur et ne savent pas se +servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur, +elle, et elle aurait tiré le sanglier avec sa carabine, +pan!</p> + +<p>—C'est décidément une jeune personne très +brave, dit Mme Loudéac d'un ton de légère +moquerie.</p> + +<p>—Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme +cette pauvre Marthe Lemoyne, qui a peur des rats, +des araignées et des chauves-souris.</p> + +<p>—Elle te l'a dit? demanda la mère en regardant +sa petite fille en face.</p> + +<p>—Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces +bêtes-là.</p> + +<p>—Je t'avouerai franchement que je ne les aime +pas non plus, et que je n'en ferais pas volontiers +ma société habituelle.</p> + +<p>—Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur, +tandis que Marthe doit en avoir peur; j'en suis +sûre, je devine cela à son air. Elle est si..., si +timide,... si..., si embarrassée.»</p> + +<p>Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son +coeur. Mais, me direz-vous, pourquoi l'aimait-elle? +Et moi, je vous répondrai: Sait-on toujours pourquoi +l'on aime? Peut-être Marthe avait-elle deviné +que Suzanne avait un coeur d'or, et lui pardonnait-elle +à cause de cela d'avoir une tête de +linotte! Elle l'aimait d'une affection discrète, +silencieuse et timide. Elle ne s'offensait pas de +ses rebuffades ou de ses dédains, parce que, n'étant +pas égoïste, elle songeait peu à elle-même, et beaucoup +à ceux qu'elle aimait.</p> + +<p>Mme Loudéac, qui voyait clair, était touchée de +ce dévouement discret, de cette affection tendre +et vraie, de cette patience, de cette absence complète +de jalousie et de mauvaise humeur.</p> + +<p>Avec une affection quasi maternelle, Marthe +veillait au bien-être de sa préférée, qui acceptait +ses petits soins comme chose due, sans même les +remarquer; Marthe songeait à lui envelopper le +cou d'un foulard ou d'un fichu, pour la préserver +de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait son +éventail ou son livre, toujours égarés dans quelques +coins mystérieux; et pendant ce temps-là +l'autre souriait à son idole, ou boudait son idole +pour quelque caprice ou quelque préférence; en +un mot, elle vivait de son idole et la voyait jusque +dans ses rêves.</p> + +<p>Sa petite tête romanesque se complaisait à imaginer +mille et une situations où son idole jouait un +rôle héroïque. Par exemple, on faisait une promenade +en mer. Le canot chavirait. L'idole se précipitait +dans le gouffre, pour en tirer son <i>bichon</i>. +(Depuis quelque temps Suzanne appelait Alix sa +<i>reine</i> et Alix appelait Suzanne son <i>bichon</i>.) Donc, +la reine arrachait le bichon à la fureur des flots, et +venait le déposer entre les bras de sa maman. +Et alors la maman déposait un baiser sur le front +de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait +à l'adorer pour la vie. (Pour le moment, et c'était +un des grands soucis de Suzanne, Mme Loudéac +témoignait un enthousiasme très modéré pour les +vertus et perfections de la reine.) Une autre fois, +un cheval emporté faisait mine de fouler le bichon +aux pieds. Plus prompte que l'éclair, la reine s'élançait, +enlevait le bichon à bras tendus, et tout d'une +traite le portait à Mme Loudéac. Baiser sur le front, +cela va sans dire, regards levés au ciel.</p> + +<p>Une autre fois encore, un taureau descendait du +plateau, rendu furieux par les mouches. Le bichon +va être encorné et mis en pièces. Oui, mais un +coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne +plus se relever. La reine apparaît tenant encore à +la main sa carabine de salon. On devine le reste.</p> + +<p>Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe +avaient fait la dînette à la villa des Tamarix, il +leur prit fantaisie de faire un petit tour jusqu'à une +plate-forme d'où l'on voit arriver les bateaux qui +reviennent de la pêche. Pour être tout à fait exact, +disons que cette fantaisie vint à la reine. Le bichon +trouva l'idée admirable—règle générale, la reine +n'avait que des idées admirables.—Marthe essaya +bien, il est vrai, de faire quelques timides objections. +Sans doute, dans un petit village comme +Varangues-sur-Mer, où tout le monde se connaît, +les enfants peuvent aller et venir sans inconvénient +et sans danger, des villas à la plage et de la plage +aux villas. Pourtant ne ferait-on pas bien de prévenir +Mme Loudéac? La reine, sans daigner répondre, +ouvrit la porte à claire-voie, le bichon la suivit, +et Marthe, ne voulant pas avoir l'air de leur faire +la leçon, les accompagna.</p> + +<p>La reine continuait à marcher devant, le menton +relevé, comme il convient à une reine, ayant ses +cheveux d'or sur les épaules en guise de manteau +royal. Elle avait une si fière allure, son pas était +si vaillant, si héroïque, que le bichon, tout frissonnant +d'enthousiasme, se retourna involontairement +pour faire la comparaison de cette royale allure +avec la démarche modeste de la pauvre Marthe, qui, +toute contrite de se savoir en état de désobéissance, +s'avançait la tête basse, d'un pas incertain.</p> + +<p>«Allons, viens donc», lui dit le bichon; et en lui-même +le bichon pensait: «On la prendrait pour +la suivante de notre reine».</p> + +<p>Tout à coup un cri aigu troubla la tranquillité du +soir. Le bichon se retourna vivement. La reine, +qui avait perdu toute majesté et même toute retenue, +s'enfuyait à toutes jambes. Sa jolie figure, +toute pâle, était enlaidie par une expression de terreur +abjecte.</p> + +<p>«Qu'est-ce qu'il y a?» s'écria Suzanne épouvantée.</p> + +<p>Au lieu de lui répondre, la reine, qui semblait +avoir perdu la vue aussi bien que l'ouïe, la bouscula +violemment et la renversa dans la poussière. +Sans prendre le soin de la ramasser, la reine éperdue +gagna la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement +derrière elle. Elle continuait de pousser +des cris aigus, bousculant tout sur son passage, et +jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir +expliquer la cause de sa propre terreur. Elle monta +l'escalier en courant, et ne s'arrêta que quand il lui +fut impossible de monter plus haut.</p> + +<p>Au moment où Marthe se mettait en devoir de relever +Suzanne, qui était tout étourdie de sa chute +violente, un gros ours brun apparut au tournant +du sentier.</p> + +<p>«Sauve-toi, dit Marthe à Suzanne, vite, ma mignonne, +sauve-toi, pour l'amour de Dieu.»</p> + +<p>Suzanne, à moitié relevée, retomba sur ses genoux; +incapable de faire un mouvement, elle s'affaissa +sur ses talons; ses deux mains jointes pendaient +inertes devant elle, elle regardait l'ours qui +trottinait sans se presser, et ses lèvres frémissaient.</p> + +<p>Sans hésiter une seconde, Marthe, très pâle, mais +très résolue, passa devant elle et marcha droit à +l'ours. Arrivée à quelques pas de lui, elle leva d'un +geste énergique la petite ombrelle qu'elle tenait, +en criant: «Arrière, vilaine bête! arrière!»</p> + +<p>L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux +clairs, et, comme elle continuait à s'avancer pour le +tenir en respect et donner à Suzanne le temps de +fuir, il souffla dans sa muselière et parut prendre +une résolution énergique.</p> + +<p>Se dressant à moitié, il s'assit lourdement dans +la poussière et, saisissant le bout de ses pattes de +derrière avec ses pattes de devant, il se mit à se dandiner +lourdement d'avant en arrière et de droite à +gauche.</p> + +<p>«Oui, oui, je te conseille de faire le beau», dit +une grosse voix, la voix d'un grand gaillard en +guenilles, qui venait de tourner à son tour le coin +du sentier. Cet homme était tout rouge et tout essoufflé +à force d'avoir couru. «Ah! brigand! reprit-il +en saisissant la chaîne de son pensionnaire. Ah! +ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie à ton +père nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour +te rattraper! tu fais peur à la petite demoiselle. Sais-tu +bien ce qui serait arrivé si l'autre demoiselle ne +t'avait pas si bravement arrêté? Tu aurais débouché +au milieu du village, et le gendarme aurait mis +ton maître en prison et toi en fourrière!»</p> + +<p>Il scandait chacune de ses phrases par une bonne +taloche appliquée sur le crâne de l'ours. L'ours faisait +semblant d'avoir peur, et fermait les yeux à +chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa +muselière; il montrait ses grands crocs, et sa langue +pendait de côté.</p> + +<p>Aussitôt qu'elle vit l'ours en puissance de son +maître, Marthe, sans s'arrêter au bavardage de +l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit Suzanne +dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer. +Les servantes cependant étaient accourues, +ainsi que Mme Loudéac.</p> + +<p>«Elle n'a rien, elle n'est pas blessée, dit Marthe +à Mme Loudéac, qui était devenue toute pâle de +saisissement. Mme Loudéac prit Suzanne par un +bras, tandis que l'autre bras demeurait passé sur les +épaules de Marthe. Une fois dans le jardin, la porte +bien fermée derrière elle, la pauvre petite fut prise +d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tête contre +l'épaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu +de ses sanglots, elle murmurait d'une voix entrecoupée: +«Oh! Marthe, oh! chérie, embrasse-moi.»</p> + +<p>Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure +de sa petite amie tout près de la sienne et plongea +ses regards dans les siens. Est-ce que, vraiment, +l'acte d'abnégation et de bravoure folle qu'elle +venait d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait +comme transfigurée? Ou bien, la reconnaissance +passionnée que ressentait Suzanne lui ouvrit-elle +tout à coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle +s'écria: «Chérie, belle chérie, oh! que je te trouve +belle!»</p> + +<p>Marthe se mit à rire d'un petit rire embarrassé +et dit à l'une des servantes: «Claudine, allez préparer +un verre d'eau sucrée pour Mlle Suzanne, +pendant que nous allons la ramener!»</p> + +<p>On avait un peu oublié la reine pendant tout +cet esclandre. On la trouva dans une des mansardes, +la figure cachée dans les mains, et criant +à intervalles réguliers: «L'ours! l'ours!»</p> + +<p>Quand on lui eut bien expliqué que l'ours ne +l'avait pas suivie, que c'était un ours apprivoisé +et que son maître l'avait emmené, elle consentit +à descendre.</p> + +<p>Malgré son aplomb de petite reine, elle fut un +peu embarrassée de sa contenance quand on +l'introduisit au salon. Suzanne était étendue sur le +canapé, la tête contre l'épaule de Marthe, les deux +mains dans les siennes, lui murmurant à l'oreille +de jolis petits noms de tendresse.</p> + +<p>A la grande surprise de Suzanne, sa mère +témoigna à la petite reine plus de bienveillance +que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait +de la bienveillance! Ne lui était-elle pas reconnaissante, +cette mère prévoyante et sage, d'avoir +pris soin de démontrer elle-même, et si clairement, +à la petite Suzanne combien, malgré sa supériorité +apparente, elle était inférieure à la bonne Marthe?</p> + +<p>«Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudéac +en tendant la main à la petite reine, une +vraie plaisanterie de carnaval.</p> + +<p>—Ah! si j'avais eu ma carabine! s'écria la petite +reine, qui avait repris son aplomb.</p> + +<p>—Une ombrelle a suffi», dit Mme Loudéac +en regardant Marthe avec tendresse. Elle ajouta, +mais intérieurement, car à quoi bon frapper les +gens qui sont à terre: «Une ombrelle et un bras +vaillant!»</p> + +<p>«On demande Mlle de Gayrel», dit Claudine en +entr'ouvrant la porte du salon.</p> + +<p>Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain +avec sa famille, elle fit ses adieux; ses +petites amies et Mme Loudéac lui souhaitèrent bon +voyage.</p> + +<p>«Bon voyage!» selon l'intention des personnes, +peut signifier: «Je souhaite sincèrement que votre +voyage soit bon!» ou bien: «Bon débarras!» Les +deux fillettes, sans arrière-pensée, donnèrent à +cette expression son sens le plus favorable. +Mme Loudéac, qui n'était pourtant pas malveillante, lui +donna son sens ironique, sans en rien +laisser paraître. Dans sa pensée, elle souhaitait:</p> + +<p>«Bon voyage!» à l'influence pernicieuse de la +petite reine sur l'esprit et le jugement de Suzanne.</p> + +<p>A partir de la soudaine invasion de maître Martin +dans le sentier des Tamarix, les opinions personnelles +de Suzanne subirent un changement considérable +sur la question des tresses, sur la condition +sociale des architectes et sur bien d'autres sujets.</p> + +<p>Les parents de Suzanne demeurent boulevard +des Invalides, et ceux de Marthe rue de la Tour-d'Auvergne, +c'est-à-dire aux deux extrémités de +Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens; +toutes les deux ont des devoirs à faire, des leçons +de piano, des leçons de dessin, et chacun des deux +papas a ses occupations comme par le passé; chacune +des deux mamans ses obligations mondaines, +et, malgré cela, les deux petites filles se voient +très souvent. C'est que, quand on tient beaucoup à +se voir, on y arrive toujours, même à Paris. Or +les deux mamans tiennent à se voir, et les petites +filles aussi. Alors, cela va tout seul.</p> +<br><br><br> +<p>TABLE DES MATIÈRES</p> +<br> +<p>LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS</p> + +<p>LA FAUTE DE NONO</p> + +<p>CHARLES KLIPMANN</p> + +<p>LES TROIS PETITS CHIENS</p> + +<p>LE PÈRE VIAUD</p> + +<p>INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES</p> + + </td> + </tr> + </tbody> +</table></center> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT *** + +***** This file should be named 11767-h.htm or 11767-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/7/6/11767/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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Girardin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes a Jeannot + +Author: J. Girardin + +Release Date: April 3, 2004 [EBook #11767] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES A JEANNOT *** + + + + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +CONTES A JEANNOT + +J. GIRARDIN + +1896 + +A mon petit-fils JEAN LEBOSSE + +Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu sois en etat de lire ce +livre; n'importe, je te le dedie tout de meme, pour te remercier du +plaisir que j'ai a voir ta gentillesse et ta belle humeur de bebe bien +portant. + +J. Girardin. + + + +I + +LETTRES DE FINETTE + +A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS + + +Houlgate, 3 Juillet 1885. + +Ma Michette, mon Michon cheri, tu vois que je t'ecris tout de suite. +Nous voila a la mer. Le voyage a ete bon, sauf que j'ai eu grand chaud, +et que mon cousin Jean m'a taquinee presque la moitie du temps, et qu'il +m'est arrive un grand malheur en route. + +D'abord, je me suis amusee a regarder par la portiere, et c'etait bien +drole de voir les gens a leurs portes ou a leurs fenetres, les vaches +dans les pres, les chevaux qui labouraient la terre, les oiseaux qui +s'envolaient, les petits gardeurs de moutons qui agitaient leurs bonnets +en l'air ou bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire +semblant de suivre le train! Oh! ils etaient bien vite las, je t'en +reponds. Alors ils s'arretaient tout essouffles, s'essuyaient le front +et nous montraient le poing. + +C'etait si amusant, que j'ai dit a maman: "Oh! maman, si le voyage +pouvait durer toujours!" Maman a souri sans rien dire; Jean a hausse les +epaules, et je me suis remise a la portiere. + +Alors sais-tu ce que j'ai vu? + +Nous etions sur une hauteur, on voyait les maisons et les personnes tout +en bas; dans le jardin d'une des maisons, deux garcons s'amusaient a +trainer une petite fille dans une voiture a quatre roues. Voila un des +garcons qui se retourne en riant, leve la corde aussi haut qu'il peut, +et fait chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont mechants +et mal eleves, les garcons! Comme nous allions tres vite, des arbres +m'ont cache le jardin; mais je suis sure que la pauvre petite fille +s'est fait grand mal. + +Jean a tout de suite pris le parti des garcons; il a pretendu que la +petite fille etait probablement quelque mauvaise peste qui avait dit +quelque chose de desagreable a ses freres, et qu'ils avaient bien fait +de la faire chavirer pour la punir. + +Je lui ai tourne le dos et je suis revenue a la portiere. Mais bientot +je me suis apercue que c'etait toujours la meme chose et que cela +devenait un peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes. + +Maman me dit: "Finette, tu bailles, tu dois avoir faim; je te permets de +faire la dinette avec ta poupee." + +Alors j'ai fait la dinette avec ma poupee: mais tu penses bien que je +l'ai enveloppee jusqu'au cou dans mon mouchoir, a cause des miettes de +pain et des petits morceaux de chocolat qui auraient pu tomber sur ce +joli cache-poussiere que nous lui avons fabrique a nous deux. + +[Illustration: Deux garcons trainaient une petite fille.] + +Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais rien fait. Aussi +j'etais bien sure qu'il se moquerait d'elle, et cela n'a pas manque. Il +m'a demande a quoi servent les cache-poussiere, si les personnes sont +obligees de s'envelopper de la tete aux pieds dans un mouchoir, a cause +de quelques mechantes miettes de pain. + +Je ne lui ai pas seulement repondu. Et, comme je voyais bien que ma +poupee avait envie de dormir, je l'ai couchee dans mon petit panier. +Je ne sais pas si c'est d'avoir couche ma fille qui m'a donne envie +de dormir aussi, mais je me suis allongee dans mon coin et je me suis +endormie. + +C'est pendant que je dormais que le grand malheur est arrive. + +En me reveillant, longtemps apres, j'ai pense que ma fille devait etre +eveillee aussi. J'ai ouvert tout doucement le panier. Les cahots avaient +jete Lili tout d'un cote; quand je l'ai tiree du panier, j'ai pousse un +grand cri et je me suis mise a pleurer. Figure-toi que le cote droit +de la figure de Lili etait barbouille d'encre bleue, et son bras droit +aussi, et tout le cote droit de son joli costume. + +Quand maman avait fait les malles, j'avais oublie de lui donner la +bouteille d'encre bleue que j'avais achetee pour t'ecrire. Je ne m'en +suis apercue qu'au dernier moment, et alors, sans rien dire, je l'ai +mise dans le panier de Lili. La bouteille s'etait debouchee pendant que +je dormais, et ma pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue. + +Jean n'a pas ose se moquer de moi, parce que j'avais beaucoup, beaucoup +de chagrin; il est taquin, mais il n'est pas mechant. Maman m'a consolee +en me disant que, comme la tete, les bras et les mains de Lili sont +en porcelaine, on pourra enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le +cache-poussiere est perdu, et le joli costume de plage aussi! + +Maman ne m'a pas grondee d'avoir mis la bouteille d'encre bleue dans mon +panier; mais je sais bien tout de meme que c'est ma faute si le malheur +est arrive; car j'aurais du songer plus tot a la bouteille, au lieu de +jouer tout le temps a la poupee pendant que maman faisait les malles +et me repetait toujours: "Finette, tu n'oublies rien? Si tu as oublie +quelque chose, il est encore temps." + +[Illustration: Les canards l'ont bien passe, tire, lire, lire.] + +Quand j'ai vu que j'avais oublie la bouteille, j'aurais du la laisser a +la maison ou demander a maman de la mettre quelque part ou elle n'aurait +pas cause de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! Au lieu de cela, +j'ai fait une grosse sottise et cause un grand malheur. Songe que la +pauvre Lili n'a plus rien a mettre! + +Pour me consoler, Jean m'a explique que nous etions en Normandie, et m'a +montre les clos pleins de pommiers, les patures avec de belles vaches et +les petites rivieres qui courent a la mer, des coqs et des poules sur +des fumiers, des canards sur des rivieres et de petites hetes qui +sautaient a travers les haies: Jean me disait que c'etaient des lapins; +mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. Toutes ces jolies +choses n'empechaient pas les costumes de Lili d'etre perdus. Et moi +qui m'etais fait une si grande fete de montrer Lili aux autres petites +filles! + +Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant Jean a fini par me +faire rire. Le chemin traversait des herbages. Tout d'un coup, nous +voyons un homme, une jeune fille et un petit garcon qui traversaient un +pont de bois, pour s'en aller dans les pres, faner le foin coupe. Ils +avaient un toutou derriere eux. + +Jean s'est mis a chanter: _Les canards l'ont bien passe, tire, lire, +lire_. Cela ressemblait si bien a ce que nous avions vu chez Robert +Houdin, que je n'ai pas pu m'empecher de rire. + +Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repense tout de suite a la +pauvre Lili. C'est ce malheur-la qui est cause que je t'ecris avec de +l'encre noire et non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais +promis. Je t'aime bien tout de meme et je t'embrasse comme je t'aime. + +Ta petite amie, + +FINETTE. + + + +Houlgate, 8 Juillet, 1885. + +Ma Michette, mon Michon cheri, je t'ai promis de te dire ce que c'est +que la mer, et je vais te le dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne +peut pas dire le contraire. Mais, quand on est tout pres de l'eau sur le +sable, on pense en soi-meme: Ce n'est pas si grand qu'on me l'avait dit. +Mais on garde ca pour soi, parce qu'il y a toujours la des gens pour se +moquer de vous quand vous faites des reflexions tout haut. J'ai bien +fait de me taire, car mon cousin Jean ne se serait pas gene pour me dire +que je n'y entendais rien. + +Le 4 juillet, dans l'apres-midi, nous sommes montes sur des hauteurs; +plus nous montions, plus nous voyions loin, et plus la mer paraissait +grande. Je n'ai encore rien dit. + +Mais, a mesure que nous montions, le fin bord de la mer, la-bas, du cote +ou elle touche au ciel, avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela, +je n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: "Petite oie, c'est +l'effet de la perspective!" + +Alors je lui ai demande ce que c'est que la perspective; il m'a repondu +que j'etais trop petite pour comprendre l'explication de ce mot-la. +Veux-tu que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait pas +plus que moi ce que cela veut dire; sans cela il m'aurait donne des +explications pour se faire valoir. Les garcons ont grand tort de se +croire plus que les filles! + +Je te dirai que l'eau de la mer est salee, avec un gout amer. Je le +sais, parce que j'en ai avale plus d'une gorgee a mon premier bain. +Sais-tu ce que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, c'est +un homme a figure rasee, qui a l'air d'avoir marine dans l'eau de mer. +Il a une bonne figure, mais il ne faut pas se fier a cela. Il vous prend +dans ses bras, et il vous plonge en pleine eau. Vous avez beau prier, +supplier, vous debattre, rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux +fois, trois fois dans la mer, et puis apres il vous rend a votre maman. + +Comme c'est par ordre du medecin que l'homme me plonge dans la mer, +maman donne raison au baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas +faire rire a mes depens les autres personnes qui sont la, je ne crie +plus, je ne me debats plus. Quand l'homme dit: "Allons-y!" je ferme les +yeux et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut croire que je +ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours quelques gorgees de cette +eau salee et amere. + +J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le sable, mais je n'aime +pas la mer pour etre fourree dedans trois fois de suite. Voila ce que +c'est que la mer. + +Ah! il y a encore quelque chose que j'allais oublier. Il y a des heures +ou la mer se retire si loin, si loin, qu'on ne la voit presque plus; +alors les gens du pays disent que la _maree_ est _basse_. A d'autres +heures, elle revient couvrir le sable, et l'on dit que la _maree_ est +_haute_. + +[Illustration: Jean s'en va pecher des crevettes.] + +A maree basse, Jean s'en va pecher des crevettes avec d'autres garcons +de son age. Tu sais ce que c'est que des crevettes, mais tu ne les +as vues que cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on les +apercoit a peine dans l'eau. + +[Illustration: Il y a des petits garcons qui lancent des bateaux.] + +Et puis il y a des petits garcons qui lancent des bateaux sur les +flaques d'eau que la maree a laissees apres elle. J'ai remarque un de +ces petits garcons, qui a une grosse tete, une figure renfrognee et un +caractere grognon. + +Jean m'a dit que si ce petit garcon etait maussade, c'est parce qu'il a +une grosse tete, et il m'a fait croire que tous les petits garcons qui +ont une grosse tete sont grognons. Quand j'en ai parle a maman, elle +m'a dit que Jean s'etait encore moque de moi. Elle connait des petits +garcons qui sont grognons avec une tete menue, et d'autres qui sont tres +gentils avec de grosses tetes. C'est bon a savoir, et je te le dis pour +que tu ne te laisses pas attraper. + +[Illustration: Ils ont transporte dans leurs brouettes des broussailles.] + +C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la plage. Tu vois que, si +je te dis ses defauts, je te dis aussi ses qualites; hier il a pris a +part, dans un coin, tous ses petits camarades, et il leur a donne l'idee +de faire un feu de joie sur la plage, le soir, a maree basse. Toute la +journee, ils ont transporte dans leurs brouettes du foin, de la paille, +des broussailles et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu au +bucher. C'etait tres joli, et tout le monde se promenait autour, meme +les grandes personnes. + +Les garcons commencaient a danser des rondes autour du feu, et les plus +hardis parlaient de sauter par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui +a disperse tout le monde. + + + +10 juillet 1885. + +Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute la journee et toute +la nuit d'apres. Il pleut encore au moment ou je t'ecris. C'est ennuyeux +partout, la pluie, mais surtout a la mer. On ne voit dehors que les gens +du pays et quelques baigneurs enrages; toutes les dames restent dans +leurs logements ou vont faire de la musique au casino. + +On ne voit dehors qu'une Anglaise de quatorze ou quinze ans. Il parait +que les petites Anglaises font tout au rebours de nous autres; par +exemple, elles se promenent sans leur bonne et sans leur maman, et elles +sortent par tous les temps. + +[Illustration: Un grand parapluie a la main.] + +Je vois la notre par la fenetre; elle fait les cent pas toute seule, +chaussee de grosses bottines, un grand parapluie a la main, et les +cheveux au vent. Jean pretend que tous les Anglais font expres de se +promener a la pluie, et que c'est pour cela qu'ils ont tous les cheveux +rouges. Mais je commence a me defier de Jean, et je l'ai bien attrape en +lui disant que j'ai vu a Paris beaucoup d'Anglais qui n'avaient pas les +cheveux rouges. + +Figure-toi qu'elle se promene toujours! Maman, qui a trouve ici des +personnes de connaissance, a appris que ce n'est pas pour faire de +l'effet que la petite Anglaise se promene a la pluie. Son medecin lui a +ordonne de se promener deux heures, par tous les temps. Quand maman m'a +dit cela, il y a deux minutes, je n'ai pas pu m'empecher de rougir parce +que je l'avais suppliee de ne pas me faire fourrer dans l'eau par la +pluie. + +Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? Je dirai a maman de +me faire prendre mon bain tout de meme. J'espere qu'elle sera contente +de moi. + +Je te regrette tout le long du jour, ma chere Michette; mais je te +regrette doublement par la pluie. Ah! si tu etais ici, nous ferions de +bonnes causettes, comme a Paris, et nous ne nous apercevrions seulement +pas qu'il pleut. + + + +11 juillet 1885. + +Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. J'ai demande a maman de +m'envoyer au bain avec Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a +tenu a venir elle-meme. Elle a pense que cela me donnerait du courage, +et elle a eu raison. Oui, cela me donnait du courage de la voir me +sourire sous son parapluie. Je tremblais malgre moi, mais j'avais le +coeur content. Le baigneur s'est mis a rire et m'a dit: "Ma petite +demoiselle, vous faites comme Gribouille, qui se mettait a l'eau pour +n'etre point mouille par la pluie". J'ai ri aussi, et puis il m'a +plongee trois fois dans la vague, et puis c'etait fini, et j'avais envie +de danser. Maman m'a promis d'ecrire a papa que je m'etais conduite +comme une bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider a coudre +le nouveau costume de Lili. + +[Illustration: Des lapins vivants!] + +Pour me desennuyer, elle m'a menee apres dejeuner a une espece de +ferme qui est a deux pas de notre chalet; dans cette promenade, tout +m'amusait, meme de patauger, meme de recevoir des ondees dans le cou. +Maman m'a dit que, quand on avait le coeur content, on voyait toujours +le bon cote des choses. Je tacherai d'avoir le coeur content le plus +souvent possible. + +A la ferme, dans une espece de grange, il y avait des lapins, mais, tu +sais, Michon cheri, des lapins vivants! Ah! des lapins comme ceux que +nous avons vus souvent a la devanture des fruitiers, pendus la tete en +bas, ou bien des lapins vivants, ce n'est pas du tout la meme chose. Oh! +si tu avais ete la avec moi pour les voir sauter, s'asseoir pour friser +leur moustache, faire aller leurs oreilles, et me regarder d'un air +eveille! D'abord ils avaient un peu peur de moi, mais la fermiere m'a +dit: "Donnez-leur des carottes, mademoiselle, et vous verrez". Elle m'a +montre un panier ou il y avait des carottes, et j'en ai donne a mes +petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant mes petits +amis. Crois-moi, Michette, quand tu rencontreras des lapins, donne-leur +des carottes, et tu verras! + +Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon Michon cheri, je n'aimerai +jamais personne plus que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur. + +Ta petite amie, + +Finette. + + + + +II + +LA FAUTE DE NONO + + +I + +C'etait, en cette belle terre classique de Sicile, un de ces coins +charmants que Theocrite aimait a contempler et a depeindre dans ses +idylles. + +Depuis la pointe du jour, la vendange occupait tous les bras et +rejouissait tous les coeurs. + +Le pere de famille, semblable, dans sa robuste elegance, a quelque +dieu rustique de l'ancienne Grece, apres avoir distribue la tache aux +vendangeurs et aux vendangeuses, avait mis lui-meme la main a l'oeuvre +pour donner le bon exemple. + +Il avait ri et il avait chante, parce que la joie de vivre etait en lui; +car les grappes etaient nombreuses et lourdes, et il voyait le pain de +l'annee assure pour tous les siens. + +Il avait ri et il avait chante, parce que le ciel etait sans nuages; +parce que l'odeur du raisin ecrase, qui planait dans l'air, ajoutait +en son ame quelque chose a l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants +etaient gais, alertes et bien portants, comme de jeunes faunes; parce +que la compagne de sa vie etait la matrone la plus belle et la plus sage +de la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour deux. + +Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour deux; car lui, Maso, en +depit de son faux air de dieu antique, en depit de sa force, en depit de +sa barbe, n'etait qu'un grand enfant. + + +II + +Apres avoir vaillamment peine, en bon pere de famille, pendant toute la +premiere partie du jour, Maso ota son rustique chapeau de paille, essuya +de son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: "Mes enfants, je +crois que c'est assez pour une fois! Allons voir si la maitresse a pense +a nous. Qui m'aime me suive!" + +Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'a l'endroit ou la +maitresse avait prepare le repas des vendangeurs. C'etait un repas +frugal, mais il avait ete apprete avec tant de soin et de proprete, +le travail avait si bien aiguise l'appetit des travailleurs, que les +convives le savourerent comme si c'eut ete un festin de nectar et +d'ambroisie. + +Le repas termine, les vendangeurs se separerent, et chacun d'eux chercha +un bon petit coin a l'ombre pour y faire la sieste. + +Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa femme a part et lui +demanda ce qu'elle avait fait de Nino. + +Nino etait le dernier-ne de la famille, et par consequent le Benjamin. + +Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans une corbeille, a l'ombre. +Maso pensa en lui-meme que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour +dormir, mais il eut la sagesse de garder cette reflexion pour lui. +Alors, prenant son parti en brave, il se donna le plaisir de regarder +dormir Nino. Mais, en verite, c'etait un plaisir bien fade, compare a +celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner pour le faire jaser, +de se laisser tirer la barbe et les cheveux, ou meme de se laisser +egratigner les mains et la figure par ses griffes de chat. + +La mere, ayant quelques ordres a donner et quelques soins a prendre, +laissa ses deux enfants ensemble, le grand et le petit, non sans dire au +grand: "Et surtout ne le reveille pas!" + + +III + +"Comme elle me connait bien!" se dit Maso, emerveille de la perspicacite +de sa femme. Comment avait-elle pu deviner qu'il avait concu l'idee de +reveiller son petit camarade de jeux? Car cette idee, il l'avait concue +un moment. Desormais il fallait y renoncer. + +Cependant Nino semblait faire expres de dormir plus longtemps que +d'habitude. La patience de Maso etait a bout. Et, pour resister a la +tentation de le reveiller, Maso fut oblige de s'en aller. Mais il ne +s'en alla pas bien loin, voulant etre a portee d'entendre le premier +gazouillement du cheri, quand il se reveillerait. + +Adosse contre une barriere rustique, les bras croises sur sa poitrine +nue, le bon Maso s'endormit tout debout, comme une sentinelle +negligente, ayant a ses cotes son grand chien qui dormait comme son +maitre. + +Tout a coup il sembla a Maso que son chien se frottait contre lui, et +qu'en meme temps quelqu'un tirait son chapeau. + +Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand eclat de rire en +voyant Nino qui le regardait d'un air surpris, et qui s'efforcait de lui +prendre son chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de risettes. + +Les eclats de rire de Maso etaient toujours formidables, mais celui-la +etait si inattendu que Nino se rejeta sur sa mere et se cacha la figure +contre son epaule. + + +IV + +Apres le premier mouvement de terreur enfantine, il se tourna de nouveau +vers son pere, et, comme son pere lui tendait les bras, il lui tendit +les bras de son cote. + +La paix etait faite; mais la paix ne se fait jamais sans que le vaincu +accepte les conditions du vainqueur. Le vaincu, c'etait Maso. Les +vainqueurs, c'etaient la mere et le petit garcon. + +La mere, avant de livrer son precieux fardeau aux mains robustes et +halees qui se tendaient vers lui, dit a son mari d'un petit air moqueur +qui lui allait bien: "Surtout ne l'ecrase pas, et ne le laisse pas +tomber. + +--Bon, c'est convenu", repondit le dieu antique du ton le plus benevole. + +Et alors seulement il put prendre possession du second vainqueur. + +Le second vainqueur s'attaqua a la barbe, aux levres, aux yeux, aux +sourcils du vaincu, et revint finalement a son chapeau. + +Le vainqueur etait si agressif et si temeraire, le vaincu si patient et +si heureux d'etre malmene et maltraite, que le grand chien en poussait +de petits cris de tendresse, et frottait sa tete contre la jambe du +vaincu, les yeux fixes sur le vainqueur, pour bien montrer qu'il entrait +dans l'esprit de la chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie. + +En ce moment, deux personnages nouveaux entrerent en scene: Stella, la +soeur ainee, qui avait sept ans, et Nono, le frere cadet, qui en avait +trois. + +Tous deux etaient couronnes de pampres, en l'honneur des vendanges. + +Ni le grand chien, ni le pere, ni le petit Nino ne s'apercurent de leur +arrivee; mais les meres de famille ont l'oeil a tout, meme dans les +moments les plus pathetiques, et la mere de famille s'apercut tout de +suite que la bonne harmonie ne regnait pas entre Nono et Stella. + + +V + +"Mon pere! s'ecria Stella d'un ton tragique. + +--Chuc! chuc! chuc!" repondit le pere, non pas a Stella, mais a Nino, +qui accaparait toute son attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour +l'exciter a rire. + +"Mere! dit Stella d'un ton non moins tragique. + +--Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa mere. + +--Il faut gronder Nono, repondit Stella. + +--Gronder Nono! s'ecria le pere, qui avait entendu les derniers mots. +Gronder Nono! et pourquoi donc? + +--Il a fait une chose defendue! repliqua Stella avec un serieux tout a +fait bouffon. + +--Il a fait une chose defendue! reprit le pere en se debattant de son +mieux contre Nino, qui cherchait a lui fourrer son petit poing dans la +bouche. + +--Oui, pere, une chose defendue. Au lieu de cueillir des grappes, il a +casse la branche tout entiere. Vois plutot!" + +Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette relevee deux +grosses grappes et la branche tout entiere, qui trainait derriere lui. + +"Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la branche des grappes pour +l'annee prochaine; on ne les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a +dit le jour ou j'avais casse une branche. + +--La belle affaire! s'ecria le pere de famille en haussant les epaules; +je ne veux pas qu'on se querelle un jour comme celui-ci. Venez tous les +deux embrasser votre petit frere; apres cela allez-vous-en jouer, et ne +nous ennuyez plus de vos querelles." + + +VI + +Les deux enfants embrasserent leur petit frere, et s'en allerent jouer +chacun de son cote, emportant dans leurs petites cervelles chacun une +idee fausse. + +Nono etait persuade que desormais, avec l'approbation paternelle, il +pouvait traiter la vigne comme bon lui semblerait. + +Quant a Stella, elle se dit que la justice etait un vain mot, puisque +l'on permettait a Nono ce qu'on lui avait formellement interdit a +elle-meme. + +Ces idees auraient fermente dans les deux petites tetes comme le vin +nouveau dans la cuve, si la mere de famille, avant la fin du jour, ne +s'etait arrangee pour prendre chacun de ses enfants en particulier, et +pour leur faire voir la verite. + +Stella, adroitement interrogee, dut convenir que le pauvre Nono n'avait +peche ni par malice ni par desobeissance, puisqu'il avait casse la +branche sans qu'on lui eut defendu de la casser ni explique pourquoi il +ne fallait pas la casser. Il avait si peu conscience d'avoir commis +un crime, que, quand Stella l'avait si vertement tance, il apportait +triomphalement la branche a sa maman pour lui faire plaisir. Stella dut +reconnaitre que la justice n'est pas un vain mot. + +A Nono, la jeune mere se contenta de dire ce qui peut entrer dans +l'intelligence d'un enfant de trois ans. Sans lui charger l'esprit de la +theorie des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un tout petit +enfant ne doit toucher a rien sans avoir demande conseil a son papa ou a +sa maman. C'est une regle dont l'application ne demande point de grands +efforts d'intelligence. + +"Nono a compris", repondit le jeune delinquant. + +Le pere n'eut point connaissance des exploits de sa petite femme; mais, +d'une maniere generale, il continua a en etre tres fier, parce qu'elle +"avait de la cervelle pour deux". + + + + +III + +CHARLES KLIPMANN + + +J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils ont en tete une +decouverte importante, n'ont plus aucune idee de ce qui se passe autour +d'eux. M. Klipmann etait un grand chimiste, et il ne savait jamais ce +qui se passait dans sa maison, toute son attention etant concentree sur +ses cornues, sur ses alambics et sur ses petites fioles. + +Comme il n'etait pas riche, il n'avait qu'une seule domestique, la +vieille Francoise. La vieille Francoise passait sa vie a se desesperer, +parce-que Monsieur tachait et dechirait ses vetements, sans s'en +apercevoir, mettait tout le menage en desordre pour trouver un objet +qu'il tenait a la main, enfilait ses bas a l'envers, en songeant a autre +chose, sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se douter de ce +qu'il mangeait, s'etranglait en meditant des problemes, et, a toutes +les observations, repondait d'un air ahuri: "Eh oui! comment donc! +certainement!" + +M. Klipmann avait, quelque part, un frere, qui etait demeure veuf avec +un petit garcon. Ce frere mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa +habiller decemment par Francoise, alla enterrer ce frere qui etait mort +sans laisser un sou, prit le petit garcon par la main et l'emmena chez +lui. + +"Voila un petit garcon, dit-il a Francoise, c'est mon neveu, vous savez, +oui, certainement! Je..., je l'adopte. + +--Monsieur fait bien", repondit la vieille bonne, tres emue a la vue de +ce pauvre petit orphelin de quatre ans. + +L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air d'un petit chat sauvage, +il se laissa embrasser en rechignant; mais la bonne Francoise etait trop +emue de son malheur pour lui en vouloir de ses mauvaises manieres. + +"Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement il faudra.... + +--Prendre soin de lui, reprit Francoise, qui etait habituee depuis +longtemps a achever les phrases que son maitre laissait toujours +inachevees. + +--Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est bien cela, prendre soin +de lui,... et puis lui faire comprendre, une bonne fois pour toutes.... +(ici le petit garcon regarda son oncle d'un air mefiant), une bonne fois +pour toutes, qu'il ne doit jamais entrer dans le laboratoire, mais que +tout le reste de la maison est a lui." (Ici le petit garcon sourit. +Il etait laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire reellement +agreable.) + +"Jamais dans le laboratoire!" reprit M. Klipmann en levant l'index de +la main droite. Le petit Charles fit un signe de tete. "Le reste de la +maison est a toi." Cette fois Charles fit deux signes de tete au lieu +d'un. + +"Le reste va tout seul", ajouta M. Klipmann en poussant un soupir +de soulagement. Comme il se sauvait, impatient de retourner a ses +experiences et a ses manipulations, Francoise lui dit: "Monsieur +n'oubliera pas d'oter ses habits propres pour aller faire ses +cuisineries!" + +Monsieur fit signe que c'etait une chose entendue; ce qui ne l'empecha +pas d'aller tout droit au laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il +se mit a considerer d'abord, puis a secouer ensuite, toujours en costume +de ceremonie, le chapeau sur la tete. + +Sous pretexte de montrer au petit Charles l'endroit ou il ne devait +jamais mettre les pieds, Francoise s'en alla tout droit au laboratoire, +tenant toujours le petit garcon par la main. + +"La, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien regarde sa petite +bouteille, il va aller changer de vetements. + +--Ca a reussi, repondit M. Klipmann en lui montrant la petite fiole. + +--J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Francoise avec complaisance. +Les vieux effets de Monsieur sont tout prets sur le lit." + +M. Klipmann comprit qu'il fallait obeir. Apres avoir jete un dernier +regard de satisfaction sur sa fiole, il obeit sans resistance. + +Tout le temps qu'avait dure cette scene, le petit Charles avait jete +des regards pleins de sagacite et de penetration tantot sur la vieille +bonne, tantot sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence d'enfant +de quatre ans, il comprit vaguement que l'oncle Klipmann etait un +enfant comme lui, seulement plus grand et plus vieux, et que c'etait a +Francoise qu'il fallait obeir. + +Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le laboratoire, il n'y entra +jamais, ce que Francaise trouva bien beau de sa part, sans le lui dire. +Mais, n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison de la cave au +grenier, il passa toute sa petite enfance a l'explorer, au grand +detriment de ses vetements, car il etait souple et hardi, et grimpait +partout, meme sur le toit. + +Un jour, Francoise etait dans le petit jardin, occupee a tricoter, tout +en surveillant sa cuisine du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle, +l'ombre de la maison se dessinait; tout a coup Francoise remarqua comme +un mouvement du cote de la cheminee. Elle crut d'abord reconnaitre +l'ombre du vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas etre si gros +que cela. Elle leva les yeux et fut saisie d'horreur et d'effroi en +voyant le petit Charles debout contre la cheminee, examinant avec un +profond interet le chapeau de tole, que le moindre vent faisait tourner +dans toutes les directions. + +Francoise, qui etait une femme tres prudente, ne cria pas apres lui, de +peur de l'effrayer et de lui faire faire un faux pas; mais, quand il fut +descendu de son observatoire, elle le gronda bien fort et voulut +lui faire promettre de ne jamais remonter la-haut. Charles refusa +obstinement de promettre: il tenait absolument a savoir pourquoi le +chapeau de tole tournait. A cette epoque-la, Charles avait pres de six +ans. + +Francoise voulut savoir comment il avait pu arriver a la lucarne, qui +etait ce que l'on appelle une fenetre a tabatiere. Elle monta donc au +grenier et demeura stupefaite en voyant une espece de machine, moitie +echelle, moitie escabeau, que Charles avait construite avec beaucoup de +patience et d'industrie a l'aide d'une scie, d'un marteau, de quelques +clous et de beaucoup de ficelle. Dans la construction de cette machine +entraient quelques debris de planches, un manche a balai, les trois +tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un fauteuil, tout cela +depece a la scie par l'industrieux Charles. + +Francoise pria M. Klipmann de monter pour examiner cela. Le chimiste +ne s'indigna pas de voir ses meubles en pieces. Tout ce qu'il trouva a +dire, c'est que ce petit garcon etait adroit comme un singe. + +"Il est temps, riposta Francoise, que ce petit garcon aille a l'ecole, +pour apprendre quelque chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa +cervelle que de ses mains. + +--Oui, oui, repondit M. Klipmann, il est temps." + +Et Charles fut envoye a l'ecole. Il apprenait bien, et vite. Trop vite +meme, au grand detriment du mobilier de la classe. Comme il avait +toujours termine son travail bien longtemps avant les autres, il +employait ses loisirs a graver son nom sur les tables et sur les bancs, +a creuser des trous pour placer ses coudes plus a l'aise, a tracer de +profondes rigoles pour y faire couler de l'encre. + +Quand la table fut tailladee a jour, il songea a enlever les vis qui +la retenaient au pied massif. Ce n'etait pas avec l'intention de faire +tomber la table, pour causer du desordre, c'etait pour savoir la raison +des choses, car il remettait toujours les vis apres les avoir enlevees. +Quand il sut ce qu'il voulait savoir, il commenca a apporter en classe +des morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait avec un +canif. + +"Il ne peut pas s'empecher de tailler quelque chose", disait le maitre +d'ecole a Francoise. + +Francoise le savait bien, et les vieux fauteuils du grenier le savaient +bien aussi, car c'etait a meme les bras et les pieds de ces vieux debris +qu'il prenait ses provisions de bois a l'aide d'une scie mysterieuse, +sur laquelle Francoise ne put jamais mettre la main. + +Un certain jeudi, jour de conge et de loisir, il mit le comble a ses +mefaits domestiques. Il s'etait introduit dans le cabinet de son oncle, +et cela sans scrupule et sans remords, puisque la "maison etait a lui". +En furetant, selon son habitude, il decouvrit un cornet de papier +contenant des clous en quantite, puis un ciseau, puis une vrille, +puis un marteau. Quelles richesses! Et a quoi les employer? Les +yeux brillants, les narines fremissantes, il regarda autour de lui. +Qu'avait-il besoin de chercher si loin? La, sous ses yeux, sous sa main, +il y avait un enorme coffre en bois. + +Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et enleva de tres beaux +morceaux. Fatigue du ciseau, il joua de la vrille. Fatigue de la vrille, +il enfonca des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il bien encore? +Ses yeux tomberent sur le chapeau du chimiste, le chapeau numero un, +s'il vous plait. Pourquoi aussi ce chapeau se prelassait-il sur le +coffre, a portee de la main, au lieu d'etre accroche dans la garde-robe? +Oui, pourquoi? Possede par son demon familier, Charles se dit que ce +serait bien drole d'enfoncer des clous dans un chapeau. Cette operation +presentait certainement quelque difficulte, a cause du peu de +consistance de l'objet. Raison de plus pour essayer. Les vrais +chercheurs sont toujours piques au jeu par les difficultes d'une +entreprise. Tout d'abord le chapeau se defendit a sa maniere en se +derobant sous les coups. Premiere difficulte a vaincre. Charles en +triompha en fixant le rebord du chapeau au bois du coffre a l'aide d'un +clou solidement enfonce. Ensuite il planta des clous sur les cotes. La +paroi cedait sous l'effort; mais, a force d'essayer, Charles en arriva a +ses fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le fond cedait, puis +revenait a sa disposition premiere, avec de petites detonations sourdes. +Il s'agissait de saisir le bon moment, et Charles, a force d'adresse et +de patience, le saisissait presque toujours. Le milieu du rond etait +l'endroit le plus difficile, etant le moins resistant; Charles y +appliquait son clou, quand la porte s'ouvrit. + +La personne qui l'avait ouverte demeura stupefaite sur le seuil; quant a +Charles, tout entier a son oeuvre, il n'avait rien entendu. + +L'oncle Klipmann, car c'etait lui, avait termine la veille au soir +une serie d'experiences qui l'avaient enfin amene a une decouverte +importante: il avait employe une partie de sa matinee a controler le +resultat de ses experiences, afin d'etre bien sur de ne s'etre pas +trompe. + +Il avait peu dormi la nuit precedente: la joie l'avait tenu eveille +pendant les premieres heures. Puis c'etait le remords qui lui avait tenu +les yeux grands ouverts. Maintenant que ses recherches avaient abouti, +et qu'il rentrait, pour quelque temps du moins, dans la vie reelle, dans +la vie de tout le monde, il se demandait comment il avait pu negliger a +ce point le fils de son frere. Les mefaits de cet enfant, qui etaient +tous du meme genre, lui revinrent a la memoire, et il se dit: "Un cours +d'eau qui n'est point endigue peut gater tout un pays; il s'agit de lui +creuser un canal, et alors ce cours d'eau devient utile, de nuisible +qu'il etait. Jusqu'ici, je le vois bien a present, la vie de mon petit +neveu a ete comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer sans cesse a +occuper ses doigts, c'est peut-etre une vocation qui s'ignore et qui se +cherche. Il s'agirait d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un +canal. + +L'enfant a peut-etre, sans le savoir, le gout de la mecanique. Assez de +chimeres pour le moment; des demain je ferai des experiences pour aider +ce pauvre enfant a decouvrir ce qu'il cherche." + +Le lendemain matin, l'habitude et aussi le desir de se confirmer dans la +certitude d'avoir reussi le menerent tout droit a son laboratoire. Mais +il n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitot qu'il en fut sorti, +il parcourut la maison pour chercher Charles et pour savoir ou il en +etait. + +Il en etait a planter des clous dans le chapeau numero un. + +Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla en philosophe le petit +garcon qui devait etre desormais le sujet de ses experiences. L'adresse +de l'enfant, sa dexterite, son attention profonde confirmerent le +chimiste dans ses idees et dans ses intentions. + +Le clou du centre, le plus difficile de tous, une fois bien et dument +enfonce, Charles poussa un soupir de soulagement, passa le dos de sa +main sur son front et regarda autour de lui. + +Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la personne de l'oncle +Klipmann. Quoique l'oncle Klipmann n'eut point l'air d'un croquemitaine, +Charles tressaillit et s'ecria, en laissant tomber son marteau: + +"Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait la? + +--L'as-tu fait par mechancete et pour m'etre desagreable? demanda +l'oncle Klipmann. + +--Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais pas comment tout cela m'est +venu en tete. Je vous jure que.... + +--Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann. Maintenant convenons +entre nous que ce coffre aurait meilleur air si tu y avais fait moins +de trous et enfonce moins de clous. Convenons que, s'il te fallait +absolument enfoncer des clous dans un chapeau, tu aurais mieux fait +de choisir le numero deux: et puis, n'en parlons plus; seulement, +promets-moi de te mieux surveiller a l'avenir. + +--Oh! mon oncle, je vous le promets. + +-Je sais que tu tiens toujours tes promesses. Assez sur ce sujet. + +--Pardonnez-moi, mon oncle. + +--Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est que je vais t'emmener +faire un petit tour de promenade avec moi. Dis a Francoise de te refaire +ta toilette. En l'attendant, je vais...." + +Il allait dire: "Je vais donner un coup de brosse au chapeau numero +deux". Mais il jugea inutile d'ajouter a la confusion de Charles, et il +s'en alla en se disant a lui-meme: "Occupons-nous maintenant de creuser +ce canal". + +Une demi-heure apres, l'oncle et le neveu s'en allaient les meilleurs +amis du monde. Quand il n'etait pas enseveli dans ses recherches, +l'oncle Klipmann etait un homme tres fin et tres adroit. Il se mit a +parler avec Charles de toutes sortes de sujets, et, au fur et a mesure, +notait avec soin ses reponses, sans en avoir l'air. + +Quand ils furent devant la boutique de l'horloger Brisson, l'oncle +tourna le bec-de-cane de la porte et entra, suivi de son neveu. Brisson +connaissait bien l'oncle Klipmann, qui etait un de ses clients; il +connaissait bien aussi le neveu de l'oncle Klipmann, car il le voyait +souvent s'arreter devant la boutique pour le regarder travailler. + +L'oncle Klipmann expliqua a Brisson qu'il desirerait, si cela ne le +derangeait pas, se faire montrer l'agencement d'une montre, le jeu, +le ressort et l'engrenage des roues. Brisson avait justement sur son +etabli, sous un verre renverse, une montre qu'il avait nettoyee; il se +disposait a en remettre en place les principales pieces. + +Une petite pince a la main, l'oeil colle sur une loupe, il commenca tout +a la fois ses operations et ses explications. + +C'etait l'oncle qui avait demande cette petite lecon d'horlogerie, et +c'etait uniquement le neveu qui en profitait. Charles ne quittait pas du +regard la pince de l'operateur, et il buvait, comme on dit, jusqu'a +ses moindres paroles. Quant a l'oncle, ce n'est pas la montre qu'il +regardait, mais la figure de son neveu. Un sourire discret se jouait sur +ses levres, le sourire de l'homme qui a devine juste. Quand Brisson +eut termine ses explications, et repondu a quelques questions tres +intelligentes de Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade. + +Charles etait silencieux et preoccupe; ce silence et cette preoccupation +firent grand plaisir a l'oncle Klipmann, au lieu de l'offenser. + +Le hasard de la promenade (etait-ce bien un hasard?) les amena, a +quelque distance de la ville, devant la porte d'un enclos considerable. +L'oncle sonna a cette porte et demanda l'autorisation de visiter +l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait de vastes ateliers ou +l'on construisait des machines. Le directeur en personne, ingenieur +fort distingue, voulut faire a l'oncle Klipmann les honneurs de +l'etablissement. + +Cette fois encore, ce fut le neveu qui ecouta les explications avec le +plus d'attention. + +Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle expliqua a son neveu que +le directeur de l'usine etait ce que l'on appelle un ingenieur civil: +que, pour devenir ingenieur civil, il avait passe par une ecole qui est +a Paris, et que l'on nomme l'Ecole Centrale des Arts et Manufactures, ou +tout simplement l'Ecole Centrale. + +Charles ecoutait en silence; il etait facile de voir que sa petite tete +travaillait, envahie par des idees nouvelles. + +L'oncle Klipmann fit semblant d'etre plonge dans ses meditations +chimiques, et laissa prudemment travailler la petite tete. + +Au retour, Francoise, a qui son maitre avait donne le mot, ne parla pas +des devastations du matin et se montra aussi avenante qu'a l'ordinaire. +Aussi Charles la suivit a la cuisine; la, assis sur une chaise basse, il +regarda quelque temps le feu sans parler. Puis tout a coup il dit: + +"Francoise, je crois que j'aimerais bien etre horloger. + +--C'est un joli etat, repondit Francoise. + +--C'est a cause des petites roues qui s'engrenent les unes dans les +autres. Je crois que je ne me lasserais jamais de faire engrener de +petites roues. + +--Ah!" dit Francoise. + +Apres cela, Charles monta a sa petite chambre, et, pendant qu'il +s'efforcait de dessiner des roues dentees sur son cahier de brouillons, +sa petite tete recommenca a travailler. + +Le resultat de ce travail se produisit au diner. Au moment d'achever son +potage, il tint la cuiller suspendue entre son assiette et sa bouche, et +dit avec un gros soupir: + +"Ils sont bien heureux les petits garcons de Paris de pouvoir aller a +l'Ecole Centrale." + +L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite tete avait abouti juste +ou il desirait le voir aboutir. + +Alors il expliqua a Charles que l'Ecole Centrale n'est pas une ecole +destinee uniquement aux petits garcons de Paris; mais que les petits +garcons de toutes les parties de la France peuvent y aller etudier. + +"Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles d'une voix emue. + +--Ceux de Verneuil aussi. + +--Alors, mon oncle, tu m'y enverras." + +L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre pas a l'Ecole Centrale +comme dans un moulin, qu'il faut subir des examens et en quoi consistent +les examens. On commence par bien apprendre ce que l'on enseigne a +l'ecole primaire. De la on passe dans un college ou dans un lycee. On +travaille ferme, et, au temps voulu, on se presente. + +"Tu as bien compris? + +--Oui, mon oncle, repondit Charles d'un air reflechi. Et puis, +ajouta-t-il, je travaillerai des demain, et je ne t'abimerai plus tes +affaires." + +"Et voila le canal creuse", pensa l'oncle Klipmann en souriant. + +Le canal etait creuse, en effet. Des le lendemain, Charles travailla +comme un petit homme, et le surlendemain aussi, et le mois suivant +aussi, et aussi les annees qui vinrent apres. + +Il est entre a l'Ecole Centrale, et il en est sorti ingenieur civil, et +il a l'avenir devant lui. + + + + +IV + +LES TROIS PETITS CHIENS + + +En trottinant de compagnie sur la route, trois petits chiens faisaient +la conversation, et, tout en causant, ils encherissaient a qui mieux +mieux sur l'horrible mechancete du monde. + +Le premier dit: "Non, vous ne voudrez pas me croire, et pourtant je vous +donne ma parole que c'est la pure verite. Un homme, avec un seau, m'a +jete de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve que c'est une +abominable cruaute; et vous?" + +Le second dit: "C'est tout simplement une atrocite; mais il m'est arrive +bien pis, a moi. Un gamin, d'un coup de pierre, m'a presque casse les +reins. Hein! qu'est-ce que vous dites de _cela_?" + +Le troisieme dit: "C'est encore moi qui ai le plus a me plaindre; et il +ne m'est que trop facile de le prouver. Un homme m'a presque ecrase. +Pourquoi? Pour avoir regarde un chat. N'est-ce pas le comble de la +mechancete? hou! hou!" + +Mais il y a une chose que les trois petits chiens oubliaient de dire: le +premier avait vole des sardines; le second s'etait jete sur un pauvre +aveugle, et le troisieme avait donne la chasse au chat de la maison. + +C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens; et il y a, par le +monde, quantite de petits enfants a boucles blondes, et meme de vieux +enfants a barbe grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils une +aventure, elle est toute a leur gloire, ils y ont le beau role; mais ils +ne soufflent mot des circonstances dont ils auraient a rougir. + +Les petits chiens, n'etant que de simples animaux, raisonnent et +raisonneront toujours en simples animaux. Jamais ils n'arriveront a +comprendre qu'il est mal de voler les sardines du prochain, ou de se +jeter sur les gens sans defense, ou d'epouvanter les chats qui ne vous +disent rien. + +Rendus circonspects par de facheuses experiences, il concluront, en +veritables petits chiens qu'ils sont, qu'il s'agit tout simplement de +voler les sardines quand l'homme au seau a le dos tourne, de se jeter +sur les aveugles quand personne n'est a portee de les defendre, et de +choisir mieux son temps pour se livrer au divertissement de la chasse a +courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage et leur plaisir, et +deblatereront jusqu'a la fin du monde contre celui qui les empechera de +chercher leur avantage et de prendre leur plaisir la ou ils croient le +trouver. + +Pourquoi? parce que les petits chiens, meme quand ils sont devenus +grands, n'ont point de conscience qui les eclaire sur ce qui est bien et +sur ce qui est juste. + +Mais les petits hommes a boucles blondes et les vieux hommes a barbe +grise ont une _conscience_. Qu'ils la prennent pour conseillere avant de +raconter leurs exploits, et pour juge avant de condamner le prochain. + + + + +V + +LE PERE VIAUD + + +Le pere Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il soit encore droit +et fort pour son age, son pas n'est plus aussi ferme ni aussi regulier +qu'autrefois, ses mains sont agitees d'un tremblement chronique, et il +dit lui-meme, en parlant de ses machoires edentees qui s'agitent comme +pour macher a vide: "Voila que je _babinote_ comme un vieux lapin!" + +Pas plus tard que le matin meme, ayant eu affaire a la ferme, je l'avais +entendu, dans la grande salle, se plaindre, moitie en riant, moitie +serieusement, de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de +distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles jambes qui le +laissaient toujours en route, de ses vieilles mains qui ne savaient +plus seulement tenir une cuiller sans faire chavirer la moitie de la +cuilleree! Et puis, trois heures plus tard, je retrouve mon invalide a +une lieue de la ferme, sur un coteau dont la pente m'avait paru fort +raide, a moi qui n'ai pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout, +aussi droit qu'un grenadier a la parade, en face d'un sauvageon qu'il +etait en train de greffer. Un de ses petits-fils, garconnet d'une +douzaine d'annees, le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un +veritable amateur de bonne peinture, en contemplation devant un tableau +de Raphael. Le grand-pere et le petit-fils etaient si bien a leur +affaire, qu'ils ne m'entendirent meme pas venir. + +Les mains du pere Viaud, ces pauvres vieilles mains qui ne pouvaient +plus tenir une cuiller, me parurent transformees. Non seulement elles ne +tremblaient pas, mais encore elles avaient une dexterite de mouvements +et une delicatesse de toucher dont je demeurai stupefait. Il taillait, +il ajustait, enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement. Ses vieux +yeux, qui ne distinguaient pas un moineau d'un pinson, suivaient, a +bonne distance, les moindres mouvements de ses mains et de ses doigts; +enfin, ses machoires avaient cesse de babinoter comme celles d'un vieux +lapin. + +L'operation terminee a son entiere satisfaction, il ferma son couteau +et le remit dans la poche de son gilet. Ensuite il ota son chapeau, se +passa la main sur le front, poussa un soupir de satisfaction et dit: +"Fideric (l'enfant s'appelle Frederic), en voila encore un, mon garcon, +et ce ne sera peut-etre pas le dernier, eh! eh! eh! A present, je crois +que je vas fumer une petite pipe. + +--Grand-pere, dit le petit garcon, quand donc me permettras-tu de +greffer un arbre, un vrai arbre? + +--Quand je te le permettrai? machonna le grand pere, qui fouillait d'une +main tremblante dans sa vieille poche a tabac. + +--Oh oui! grand-pere, quand? + +--Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-pere en tapotant la tete du +petit garcon avec le fourneau de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ca +croit qu'on greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une branche +de saule. M'as-tu seulement regarde, pendant que je travaillais, tout a +l'heure? + +--J'en avais mal aux yeux a force de regarder, repondit l'enfant. + +--Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais des yeux de chat. +C'est justement ce que me disait feu mon grand-pere, quand j'avais ton +age et que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien, mon mignon, je +vas te repondre ce qu'il m'a repondu, il y a de cela septante et trois +ans: je crois que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin, +je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu entends, je te +regarderai faire; tu n'as pas peur? + +--Oh si! un peu, repondit le petit ruse; mais pas trop, parce que, +grand-pere, tu es si bon! + +--Oh! le patelin! marmotta le grand-pere, comme il saura entortiller son +monde. C'est bien. J'ai un _sujet_ en vue, mais, si tu me le gates, gare +a tes oreilles!" + +On voyait qu'il etait fier de son petit-fils, et il se mit a ricaner de +satisfaction, et en ricanant il laissa choir sa pipe dans l'herbe. Le +petit garcon fit une culbute de joie avant de la ramasser. + +En se relevant, il m'apercut et dit a son grand-pere: + +"Grand-pere, voila le monsieur de ce matin! + +--Va a tes vaches, lui repondit le pere Viaud.--Monsieur, votre +serviteur. Si ca ne vous fait rien, nous allons nous asseoir sur cette +souche, parce que les jambes d'un pauvre vieux comme moi.... Oh! apres +vous, monsieur. + +--Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, repliquai-je avec une ironie +qui n'etait pas pour le blesser, je l'espere; un pauvre vieux qui manie +le couteau sans que la main lui tremble; un pauvre vieux qui vous +introduit la branchette dans la fente sans s'y reprendre a deux fois, +et qui vous enroule le fil, et qui vous l'attache comme une jeune +couturiere! Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres vieux-la! + +--Bellement, bellement, dit-il avec un geste de sa main, qui s'etait +remise a trembler. Quand on a fait une chose toute sa vie; qu'on prefere +cette chose-la a toutes les autres; qu'on sait que la chose est honnete, +bonne, utile, et qu'on se flatte de l'avoir toujours faite de son mieux, +on la fait encore bien quand l'age vous force de renoncer a tout le +reste. On dit qu'il y a une grace d'etat, monsieur, et moi je le crois, +puisque je puis greffer sans trembler, et que je ne puis pas manger une +cuilleree de soupe sans en renverser la moitie. + +--Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer? + +--Si j'aime ca! Mon pere l'aimait et mon grand-pere aussi; mon fils +l'aimait, mais il est mort des fievres; Fideric l'aime. C'est un don de +famille, et il y a des petits secrets de metier que nous nous passons +les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime ca! Mais, monsieur, qu'est-ce +qu'il y a de plus superbe que de faire d'un arbre sauvage et paien un +arbre du bon Dieu, qui nourrit les chretiens du bon Dieu? C'est beau +de semer et de moissonner, et j'ai bien seme et bien moissonne dans ma +longue vie; mais le ble parait et disparait, et l'arbre reste, et porte +temoignage. Il y a, dans le canton, des arbres qui rappellent au +monde le nom de mon grand-pere et celui de mon pere. Il y en a qui +rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux, dans notre famille, +voyez-vous. Aussi loin que vous pouvez voir, tous les arbres a fruit ont +ete comme baptises et rendus chretiens par nous autres; je ne fais +que vous redire les paroles de M. le cure. Oui, il a dit, parlant a +Monseigneur, la derniere fois que Monseigneur est venu confirmer les +enfants par ici: "Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires a leur +facon; seulement, au lieu de convertir des negres, ils convertissent des +arbres". Et Monseigneur a dit: "Pere Viaud, c'est tres bien, cela! Qui +plante un arbre fait une bonne action; qui greffe un arbre fait une +action meilleure encore." Et il a debite aux enfants un petit sermon +la-dessus; je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille un peu +dure, mais je sais que c'etait tres beau. + +--Je vois, lui dis-je, que Frederic a le don, comme vous. + +--Il l'a", me repondit le bonhomme avec un sourire d'orgueil. Mais, +quand ce sourire d'orgueil eut disparu, sa figure redevint toute +vieille, ses mains furent reprises de leur tremblement, et la pipe de +bois, qu'il avait allumee a grand'peine, avait d'etranges soubresauts +entre ses gencives. + +"Et comme cela, repris-je, c'est demain que vous ferez faire a Frederic +ses premieres armes comme greffeur. + +--Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude de desirer +grand'chose, je voudrais deja etre a ce moment-la; ca m'avancera +pourtant d'un jour sur le chemin du cimetiere: n'importe, je voudrais y +etre." + +Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au visage, je le regardais +avec respect, et je pensais a part moi: "Si j'etais destine a rester +sur terre aussi longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de mes +occupations presentes qui pourrait me tenir fidele compagnie jusqu'au +bout, donner une force passagere a mon corps defaillant, rechauffer mon +coeur, satisfaire ma conscience et m'empecher d'etre comme un mort parmi +les vivants? oui, laquelle?" + +Ce que je me suis repondu a moi-meme importe peu; quelles resolutions +j'ai prises, c'est mon affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que +je m'estime heureux d'avoir vu travailler le pere Viaud et de l'avoir +entendu parler. + + + + +VI + +INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES + + +A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir leurs amies aussi +souvent qu'elles le voudraient. D'abord, Paris est grand et les +distances sont longues; et puis il y a les cours a suivre, les devoirs +a faire, les lecons de piano, les lecons de dessin, les occupations du +papa, et les obligations mondaines de la maman. + +Au bord de la mer, au contraire, on demeure porte a porte, on a des +loisirs, on peut donc voisiner entre mamans et entre petites filles. + +Cette annee-la, toute une societe de connaissances parisiennes s'etait +donne rendez-vous a Varangues-sur-Mer, et l'on voisinait ferme. + +Le 18 aout, Mme de Larochemere avait donne une grande matinee de petites +filles, parce que c'etait la fete d'Helene, sa fille. + +Au retour de cette fete, Mme Loudeac et sa petite Suzanne, pour revenir +chez elles, a la villa des Tamarix, suivaient un joli petit chemin +tournant et causaient de la fete: + +"Alors, cherie, dit Mme Loudeac, tu t'es bien amusee. + +--Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarque Alix de Gayrel;... dis, +maman, l'as-tu remarquee?" + +Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme. Mme Loudeac ne put +s'empecher de sourire. + +"Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne suis pas bien sure.... + +--Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de reproche, c'etait la reine de la +fete: des yeux bleus, mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux +blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses, bien entendu.... + +--Pourquoi, bien entendu? demanda la maman, qui s'amusait de +l'enthousiasme de sa fillette. + +--Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon pour des mauviettes comme +moi, comme les autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette, +comme..., comme Marthe Lemoyne...." + +Elle prononca ce dernier nom avec une sorte de dedain aristocratique, +comme si la pauvre Marthe Lemoyne eut forme a ses yeux le contraste le +mieux fait pour mettre dans tout son relief l'ecrasante superiorite de +son idole. + +Mme Loudeac fronca legerement les sourcils, sans rien dire, toutefois: +c'etait une mere prudente et experimentee, et elle laissait volontiers +bavarder sa petite perruche, pour connaitre le fond de sa pensee. + +"_Elle_, oh! _elle_, reprit Suzanne, ses cheveux flottent, ondulent; oh! +comme ils ondulent! Et puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah! +maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons cause, oui, elle a bien +voulu causer avec moi, et..., et, ajouta-t-elle avec une explosion de +joie et d'orgueil, nous nous sommes promis d'etre amies... toujours,... +toujours! + +--Comme cela, du premier coup? demanda la maman d'un ton de douce +raillerie. + +--Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec une gravite comique, il +y a, comme cela, des personnes que l'on aime a premiere vue." + +Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue de la mer, qui +apparaissait par une breche des falaises, a l'un des tournants du +chemin, et, de son petit coeur gonfle de joie et d'orgueil, s'echappa un +soupir de reconnaissance. + +"Toujours la meme, pensa Mme Loudeac en poussant un soupir de regret; +oui, toujours la meme: coeur d'or et tete de linotte." + +Et elle se promit d'etudier de pres cette nouvelle idole, aux pieds de +laquelle sa Suzanne immolait en holocauste toutes ses petites amies, +d'un seul coup. + +"Et puis, tu sais, mere cherie, reprit Suzanne, son papa est conseiller +d'Etat, son grand-papa senateur. Elle a un oncle amiral, et un autre +archiduc.... + +--Tu veux peut-etre dire archidiacre? suggera la maman; elle se +souvenait d'avoir entendu Mme de Larochemere parler, pendant la petite +fete, de la parente des de Gayrel, qui etaient des nouveaux venus dans +le cercle des Parisiens en villegiature. + +--Archiduc ou archidiacre! c'est toujours quelque chose comme cela", +repondit Suzanne sans se deconcerter. Elle continua a entasser, piece +a piece, la parente de son Alix, comme pour ecraser de ce monument +cyclopeen le reste de l'humanite. Mme Loudeac devina sans peine que, +dans l'idee de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne gisait ecrasee avec +les autres et, probablement meme, plus aplatie que tout le reste. Et +pourtant! + +Le pere de Marthe etait architecte. Et, quoique ce fut un veritable +artiste, bien connu dans le monde des artistes, et meme dans celui qui +s'intitule Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de linotte, le tenait +pour un petit personnage. Savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour +M. Lemoyne avait dit devant elle, a son papa, qu'il lui arrivait +quelquefois de monter a l'echelle, comme les macons, pour voir ou en +etaient les travaux. A partir de ce jour-la elle confondit dans son idee +l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les macons, et avec les +macons eux-memes. + +Et, comme elle avait vu les macons dejeuner sur leurs echafaudages, elle +n'aurait pas ete surprise d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les +jambes pendantes, les vetements couverts de poussiere, les favoris +constelles de pastilles de platre, tirer son dejeuner d'un sac de toile +ou d'un vieux panier d'osier. + +Mme Loudeac avait devine juste. Au moment meme ou elle regardait sa +petite fille, a la derobee, d'un air attriste, l'architecte poudreux, +la mere de Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-meme avec ses +toilettes simples, sa taille grele plutot qu'elegante, son teint un +peu brouille, ses nattes de cheveux chatains, sa figure insignifiante +(insignifiante pour les perruches qui ne devinaient pas tout ce qu'il y +avait de bonte et d'intelligence dans ses grands yeux pensifs et doux), +tout cela formait, dans la tete de la perruche, un repoussoir a souhait +pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans son cadre etincelant. + +"Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel, il y a une chose que +tu ne sais pas et qu'il faut que je te dise: Alix est tres brave. + +--Elle est tres brave! s'ecria Mme Loudeac d'un air surpris et amuse. + +--Oh oui! tres brave, reprit la perruche en secouant gravement la tete a +plusieurs reprises. + +--Et, dis-moi, mignonne, a quoi as-tu reconnu que Mlle Alix est tres +brave? Est-ce a sa maniere de danser, ou de manger une tarte aux +fraises? + +--Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche. La preuve qu'elle est tres +brave, c'est que son oncle l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de +salon. + +--Oh! oh! + +--Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir. + +--A present, me voila convaincue. + +--Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleure un jour parce que son papa et son +oncle refusaient de l'emmener a la chasse au sanglier. Tu sais ce que +c'est qu'un sanglier: une grosse, grosse bete, tres mechante, qui +renverse tout, et tue tout le monde, quand les personnes ont peur et ne +savent pas se servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur, elle, +et elle aurait tire le sanglier avec sa carabine, pan! + +--C'est decidement une jeune personne tres brave, dit Mme Loudeac d'un +ton de legere moquerie. + +--Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme cette pauvre Marthe +Lemoyne, qui a peur des rats, des araignees et des chauves-souris. + +--Elle te l'a dit? demanda la mere en regardant sa petite fille en face. + +--Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces betes-la. + +--Je t'avouerai franchement que je ne les aime pas non plus, et que je +n'en ferais pas volontiers ma societe habituelle. + +--Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur, tandis que Marthe doit en +avoir peur; j'en suis sure, je devine cela a son air. Elle est si..., si +timide,... si..., si embarrassee." + +Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son coeur. Mais, me direz-vous, +pourquoi l'aimait-elle? Et moi, je vous repondrai: Sait-on toujours +pourquoi l'on aime? Peut-etre Marthe avait-elle devine que Suzanne avait +un coeur d'or, et lui pardonnait-elle a cause de cela d'avoir une tete +de linotte! Elle l'aimait d'une affection discrete, silencieuse et +timide. Elle ne s'offensait pas de ses rebuffades ou de ses dedains, +parce que, n'etant pas egoiste, elle songeait peu a elle-meme, et +beaucoup a ceux qu'elle aimait. + +Mme Loudeac, qui voyait clair, etait touchee de ce devouement discret, +de cette affection tendre et vraie, de cette patience, de cette absence +complete de jalousie et de mauvaise humeur. + +Avec une affection quasi maternelle, Marthe veillait au bien-etre de sa +preferee, qui acceptait ses petits soins comme chose due, sans meme les +remarquer; Marthe songeait a lui envelopper le cou d'un foulard ou d'un +fichu, pour la preserver de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait +son eventail ou son livre, toujours egares dans quelques coins +mysterieux; et pendant ce temps-la l'autre souriait a son idole, ou +boudait son idole pour quelque caprice ou quelque preference; en un mot, +elle vivait de son idole et la voyait jusque dans ses reves. + +Sa petite tete romanesque se complaisait a imaginer mille et une +situations ou son idole jouait un role heroique. Par exemple, on faisait +une promenade en mer. Le canot chavirait. L'idole se precipitait dans +le gouffre, pour en tirer son _bichon_. (Depuis quelque temps Suzanne +appelait Alix sa _reine_ et Alix appelait Suzanne son _bichon_.) Donc, +la reine arrachait le bichon a la fureur des flots, et venait le deposer +entre les bras de sa maman. Et alors la maman deposait un baiser sur le +front de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait a l'adorer pour +la vie. (Pour le moment, et c'etait un des grands soucis de Suzanne, +Mme Loudeac temoignait un enthousiasme tres modere pour les vertus et +perfections de la reine.) Une autre fois, un cheval emporte faisait +mine de fouler le bichon aux pieds. Plus prompte que l'eclair, la reine +s'elancait, enlevait le bichon a bras tendus, et tout d'une traite le +portait a Mme Loudeac. Baiser sur le front, cela va sans dire, regards +leves au ciel. + +Une autre fois encore, un taureau descendait du plateau, rendu furieux +par les mouches. Le bichon va etre encorne et mis en pieces. Oui, mais +un coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne plus se relever. La +reine apparait tenant encore a la main sa carabine de salon. On devine +le reste. + +Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe avaient fait la +dinette a la villa des Tamarix, il leur prit fantaisie de faire un petit +tour jusqu'a une plate-forme d'ou l'on voit arriver les bateaux qui +reviennent de la peche. Pour etre tout a fait exact, disons que cette +fantaisie vint a la reine. Le bichon trouva l'idee admirable--regle +generale, la reine n'avait que des idees admirables.--Marthe essaya +bien, il est vrai, de faire quelques timides objections. Sans doute, +dans un petit village comme Varangues-sur-Mer, ou tout le monde se +connait, les enfants peuvent aller et venir sans inconvenient et sans +danger, des villas a la plage et de la plage aux villas. Pourtant ne +ferait-on pas bien de prevenir Mme Loudeac? La reine, sans daigner +repondre, ouvrit la porte a claire-voie, le bichon la suivit, et Marthe, +ne voulant pas avoir l'air de leur faire la lecon, les accompagna. + +La reine continuait a marcher devant, le menton releve, comme il +convient a une reine, ayant ses cheveux d'or sur les epaules en guise +de manteau royal. Elle avait une si fiere allure, son pas etait si +vaillant, si heroique, que le bichon, tout frissonnant d'enthousiasme, +se retourna involontairement pour faire la comparaison de cette royale +allure avec la demarche modeste de la pauvre Marthe, qui, toute contrite +de se savoir en etat de desobeissance, s'avancait la tete basse, d'un +pas incertain. + +"Allons, viens donc", lui dit le bichon; et en lui-meme le bichon +pensait: "On la prendrait pour la suivante de notre reine". + +Tout a coup un cri aigu troubla la tranquillite du soir. Le bichon se +retourna vivement. La reine, qui avait perdu toute majeste et meme toute +retenue, s'enfuyait a toutes jambes. Sa jolie figure, toute pale, etait +enlaidie par une expression de terreur abjecte. + +"Qu'est-ce qu'il y a?" s'ecria Suzanne epouvantee. + +Au lieu de lui repondre, la reine, qui semblait avoir perdu la vue +aussi bien que l'ouie, la bouscula violemment et la renversa dans la +poussiere. Sans prendre le soin de la ramasser, la reine eperdue gagna +la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement derriere elle. +Elle continuait de pousser des cris aigus, bousculant tout sur son +passage, et jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir expliquer +la cause de sa propre terreur. Elle monta l'escalier en courant, et ne +s'arreta que quand il lui fut impossible de monter plus haut. + +Au moment ou Marthe se mettait en devoir de relever Suzanne, qui etait +tout etourdie de sa chute violente, un gros ours brun apparut au +tournant du sentier. + +"Sauve-toi, dit Marthe a Suzanne, vite, ma mignonne, sauve-toi, pour +l'amour de Dieu." + +Suzanne, a moitie relevee, retomba sur ses genoux; incapable de faire +un mouvement, elle s'affaissa sur ses talons; ses deux mains jointes +pendaient inertes devant elle, elle regardait l'ours qui trottinait sans +se presser, et ses levres fremissaient. + +Sans hesiter une seconde, Marthe, tres pale, mais tres resolue, passa +devant elle et marcha droit a l'ours. Arrivee a quelques pas de lui, +elle leva d'un geste energique la petite ombrelle qu'elle tenait, en +criant: "Arriere, vilaine bete! arriere!" + +L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux clairs, et, comme elle +continuait a s'avancer pour le tenir en respect et donner a Suzanne +le temps de fuir, il souffla dans sa museliere et parut prendre une +resolution energique. + +Se dressant a moitie, il s'assit lourdement dans la poussiere et, +saisissant le bout de ses pattes de derriere avec ses pattes de devant, +il se mit a se dandiner lourdement d'avant en arriere et de droite a +gauche. + +"Oui, oui, je te conseille de faire le beau", dit une grosse voix, la +voix d'un grand gaillard en guenilles, qui venait de tourner a son tour +le coin du sentier. Cet homme etait tout rouge et tout essouffle a force +d'avoir couru. "Ah! brigand! reprit-il en saisissant la chaine de son +pensionnaire. Ah! ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie a ton +pere nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour te rattraper! tu +fais peur a la petite demoiselle. Sais-tu bien ce qui serait arrive +si l'autre demoiselle ne t'avait pas si bravement arrete? Tu aurais +debouche au milieu du village, et le gendarme aurait mis ton maitre en +prison et toi en fourriere!" + +Il scandait chacune de ses phrases par une bonne taloche appliquee sur +le crane de l'ours. L'ours faisait semblant d'avoir peur, et fermait les +yeux a chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa museliere; il +montrait ses grands crocs, et sa langue pendait de cote. + +Aussitot qu'elle vit l'ours en puissance de son maitre, Marthe, sans +s'arreter au bavardage de l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit +Suzanne dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer. Les +servantes cependant etaient accourues, ainsi que Mme Loudeac. + +"Elle n'a rien, elle n'est pas blessee, dit Marthe a Mme Loudeac, qui +etait devenue toute pale de saisissement. Mme Loudeac prit Suzanne par +un bras, tandis que l'autre bras demeurait passe sur les epaules de +Marthe. Une fois dans le jardin, la porte bien fermee derriere elle, la +pauvre petite fut prise d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tete +contre l'epaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu de ses sanglots, +elle murmurait d'une voix entrecoupee: "Oh! Marthe, oh! cherie, +embrasse-moi." + +Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure de sa petite amie tout +pres de la sienne et plongea ses regards dans les siens. Est-ce que, +vraiment, l'acte d'abnegation et de bravoure folle qu'elle venait +d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait comme transfiguree? +Ou bien, la reconnaissance passionnee que ressentait Suzanne lui +ouvrit-elle tout a coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle s'ecria: +"Cherie, belle cherie, oh! que je te trouve belle!" + +Marthe se mit a rire d'un petit rire embarrasse et dit a l'une des +servantes: "Claudine, allez preparer un verre d'eau sucree pour Mlle +Suzanne, pendant que nous allons la ramener!" + +On avait un peu oublie la reine pendant tout cet esclandre. On la trouva +dans une des mansardes, la figure cachee dans les mains, et criant a +intervalles reguliers: "L'ours! l'ours!" + +Quand on lui eut bien explique que l'ours ne l'avait pas suivie, que +c'etait un ours apprivoise et que son maitre l'avait emmene, elle +consentit a descendre. + +Malgre son aplomb de petite reine, elle fut un peu embarrassee de sa +contenance quand on l'introduisit au salon. Suzanne etait etendue sur +le canape, la tete contre l'epaule de Marthe, les deux mains dans les +siennes, lui murmurant a l'oreille de jolis petits noms de tendresse. + +A la grande surprise de Suzanne, sa mere temoigna a la petite reine plus +de bienveillance que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait +de la bienveillance! Ne lui etait-elle pas reconnaissante, cette mere +prevoyante et sage, d'avoir pris soin de demontrer elle-meme, et +si clairement, a la petite Suzanne combien, malgre sa superiorite +apparente, elle etait inferieure a la bonne Marthe? + +"Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudeac en tendant la main a la +petite reine, une vraie plaisanterie de carnaval. + +--Ah! si j'avais eu ma carabine! s'ecria la petite reine, qui avait +repris son aplomb. + +--Une ombrelle a suffi", dit Mme Loudeac en regardant Marthe avec +tendresse. Elle ajouta, mais interieurement, car a quoi bon frapper les +gens qui sont a terre: "Une ombrelle et un bras vaillant!" + +"On demande Mlle de Gayrel", dit Claudine en entr'ouvrant la porte du +salon. + +Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain avec sa famille, elle +fit ses adieux; ses petites amies et Mme Loudeac lui souhaiterent bon +voyage. + +"Bon voyage!" selon l'intention des personnes, peut signifier: "Je +souhaite sincerement que votre voyage soit bon!" ou bien: "Bon +debarras!" Les deux fillettes, sans arriere-pensee, donnerent a cette +expression son sens le plus favorable. Mme Loudeac, qui n'etait pourtant +pas malveillante, lui donna son sens ironique, sans en rien laisser +paraitre. Dans sa pensee, elle souhaitait: + +"Bon voyage!" a l'influence pernicieuse de la petite reine sur l'esprit +et le jugement de Suzanne. + +A partir de la soudaine invasion de maitre Martin dans le sentier des +Tamarix, les opinions personnelles de Suzanne subirent un changement +considerable sur la question des tresses, sur la condition sociale des +architectes et sur bien d'autres sujets. + +Les parents de Suzanne demeurent boulevard des Invalides, et ceux de +Marthe rue de la Tour-d'Auvergne, c'est-a-dire aux deux extremites de +Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens; toutes les deux +ont des devoirs a faire, des lecons de piano, des lecons de dessin, et +chacun des deux papas a ses occupations comme par le passe; chacune des +deux mamans ses obligations mondaines, et, malgre cela, les deux petites +filles se voient tres souvent. C'est que, quand on tient beaucoup a se +voir, on y arrive toujours, meme a Paris. Or les deux mamans tiennent a +se voir, et les petites filles aussi. Alors, cela va tout seul. + + + + + +TABLE DES MATIERES + + +LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS + +LA FAUTE DE NONO + +CHARLES KLIPMANN + +LES TROIS PETITS CHIENS + +LE PERE VIAUD + +INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes a Jeannot, by J. Girardin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES A JEANNOT *** + +***** This file should be named 11767.txt or 11767.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/7/6/11767/ + +Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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