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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:37:46 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11767 ***
+
+CONTES A JEANNOT
+
+J. GIRARDIN
+
+1896
+
+A mon petit-fils JEAN LEBOSSÉ
+
+Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu sois en état de lire ce
+livre; n'importe, je te le dédie tout de même, pour te remercier du
+plaisir que j'ai à voir ta gentillesse et ta belle humeur de bébé bien
+portant.
+
+J. Girardin.
+
+
+
+I
+
+LETTRES DE FINETTE
+
+A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS
+
+
+Houlgate, 3 Juillet 1885.
+
+Ma Michette, mon Michon chéri, tu vois que je t'écris tout de suite.
+Nous voilà à la mer. Le voyage a été bon, sauf que j'ai eu grand chaud,
+et que mon cousin Jean m'a taquinée presque la moitié du temps, et qu'il
+m'est arrivé un grand malheur en route.
+
+D'abord, je me suis amusée à regarder par la portière, et c'était bien
+drôle de voir les gens à leurs portes ou à leurs fenêtres, les vaches
+dans les prés, les chevaux qui labouraient la terre, les oiseaux qui
+s'envolaient, les petits gardeurs de moutons qui agitaient leurs bonnets
+en l'air ou bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire
+semblant de suivre le train! Oh! ils étaient bien vite las, je t'en
+réponds. Alors ils s'arrêtaient tout essoufflés, s'essuyaient le front
+et nous montraient le poing.
+
+C'était si amusant, que j'ai dit à maman: «Oh! maman, si le voyage
+pouvait durer toujours!» Maman a souri sans rien dire; Jean a haussé les
+épaules, et je me suis remise à la portière.
+
+Alors sais-tu ce que j'ai vu?
+
+Nous étions sur une hauteur, on voyait les maisons et les personnes tout
+en bas; dans le jardin d'une des maisons, deux garçons s'amusaient à
+traîner une petite fille dans une voiture à quatre roues. Voilà un des
+garçons qui se retourne en riant, lève la corde aussi haut qu'il peut,
+et fait chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont méchants
+et mal élevés, les garçons! Comme nous allions très vite, des arbres
+m'ont caché le jardin; mais je suis sûre que la pauvre petite fille
+s'est fait grand mal.
+
+Jean a tout de suite pris le parti des garçons; il a prétendu que la
+petite fille était probablement quelque mauvaise peste qui avait dit
+quelque chose de désagréable à ses frères, et qu'ils avaient bien fait
+de la faire chavirer pour la punir.
+
+Je lui ai tourné le dos et je suis revenue à la portière. Mais bientôt
+je me suis aperçue que c'était toujours la même chose et que cela
+devenait un peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes.
+
+Maman me dit: «Finette, tu bâilles, tu dois avoir faim; je te permets de
+faire la dînette avec ta poupée.»
+
+Alors j'ai fait la dînette avec ma poupée: mais tu penses bien que je
+l'ai enveloppée jusqu'au cou dans mon mouchoir, à cause des miettes de
+pain et des petits morceaux de chocolat qui auraient pu tomber sur ce
+joli cache-poussière que nous lui avons fabriqué à nous deux.
+
+[Illustration: Deux garçons traînaient une petite fille.]
+
+Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais rien fait. Aussi
+j'étais bien sûre qu'il se moquerait d'elle, et cela n'a pas manqué. Il
+m'a demandé à quoi servent les cache-poussière, si les personnes sont
+obligées de s'envelopper de la tête aux pieds dans un mouchoir, à cause
+de quelques méchantes miettes de pain.
+
+Je ne lui ai pas seulement répondu. Et, comme je voyais bien que ma
+poupée avait envie de dormir, je l'ai couchée dans mon petit panier.
+Je ne sais pas si c'est d'avoir couché ma fille qui m'a donné envie
+de dormir aussi, mais je me suis allongée dans mon coin et je me suis
+endormie.
+
+C'est pendant que je dormais que le grand malheur est arrivé.
+
+En me réveillant, longtemps après, j'ai pensé que ma fille devait être
+éveillée aussi. J'ai ouvert tout doucement le panier. Les cahots avaient
+jeté Lili tout d'un côté; quand je l'ai tirée du panier, j'ai poussé un
+grand cri et je me suis mise à pleurer. Figure-toi que le côté droit
+de la figure de Lili était barbouillé d'encre bleue, et son bras droit
+aussi, et tout le côté droit de son joli costume.
+
+Quand maman avait fait les malles, j'avais oublié de lui donner la
+bouteille d'encre bleue que j'avais achetée pour t'écrire. Je ne m'en
+suis aperçue qu'au dernier moment, et alors, sans rien dire, je l'ai
+mise dans le panier de Lili. La bouteille s'était débouchée pendant que
+je dormais, et ma pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue.
+
+Jean n'a pas osé se moquer de moi, parce que j'avais beaucoup, beaucoup
+de chagrin; il est taquin, mais il n'est pas méchant. Maman m'a consolée
+en me disant que, comme la tête, les bras et les mains de Lili sont
+en porcelaine, on pourra enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le
+cache-poussière est perdu, et le joli costume de plage aussi!
+
+Maman ne m'a pas grondée d'avoir mis la bouteille d'encre bleue dans mon
+panier; mais je sais bien tout de même que c'est ma faute si le malheur
+est arrivé; car j'aurais dû songer plus tôt à la bouteille, au lieu de
+jouer tout le temps à la poupée pendant que maman faisait les malles
+et me répétait toujours: «Finette, tu n'oublies rien? Si tu as oublié
+quelque chose, il est encore temps.»
+
+[Illustration: Les canards l'ont bien passé, tire, lire, lire.]
+
+Quand j'ai vu que j'avais oublié la bouteille, j'aurais dû la laisser à
+la maison ou demander à maman de la mettre quelque part où elle n'aurait
+pas causé de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! Au lieu de cela,
+j'ai fait une grosse sottise et causé un grand malheur. Songe que la
+pauvre Lili n'a plus rien à mettre!
+
+Pour me consoler, Jean m'a expliqué que nous étions en Normandie, et m'a
+montré les clos pleins de pommiers, les pâtures avec de belles vaches et
+les petites rivières qui courent à la mer, des coqs et des poules sur
+des fumiers, des canards sur des rivières et de petites hêtes qui
+sautaient à travers les haies: Jean me disait que c'étaient des lapins;
+mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. Toutes ces jolies
+choses n'empêchaient pas les costumes de Lili d'être perdus. Et moi
+qui m'étais fait une si grande fête de montrer Lili aux autres petites
+filles!
+
+Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant Jean a fini par me
+faire rire. Le chemin traversait des herbages. Tout d'un coup, nous
+voyons un homme, une jeune fille et un petit garçon qui traversaient un
+pont de bois, pour s'en aller dans les prés, faner le foin coupé. Ils
+avaient un toutou derrière eux.
+
+Jean s'est mis à chanter: _Les canards l'ont bien passé, tire, lire,
+lire_. Cela ressemblait si bien à ce que nous avions vu chez Robert
+Houdin, que je n'ai pas pu m'empêcher de rire.
+
+Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repensé tout de suite à la
+pauvre Lili. C'est ce malheur-là qui est cause que je t'écris avec de
+l'encre noire et non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais
+promis. Je t'aime bien tout de même et je t'embrasse comme je t'aime.
+
+Ta petite amie,
+
+FINETTE.
+
+
+
+Houlgate, 8 Juillet, 1885.
+
+Ma Michette, mon Michon chéri, je t'ai promis de te dire ce que c'est
+que la mer, et je vais te le dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne
+peut pas dire le contraire. Mais, quand on est tout près de l'eau sur le
+sable, on pense en soi-même: Ce n'est pas si grand qu'on me l'avait dit.
+Mais on garde ça pour soi, parce qu'il y a toujours là des gens pour se
+moquer de vous quand vous faites des réflexions tout haut. J'ai bien
+fait de me taire, car mon cousin Jean ne se serait pas gêné pour me dire
+que je n'y entendais rien.
+
+Le 4 juillet, dans l'après-midi, nous sommes montés sur des hauteurs;
+plus nous montions, plus nous voyions loin, et plus la mer paraissait
+grande. Je n'ai encore rien dit.
+
+Mais, à mesure que nous montions, le fin bord de la mer, là-bas, du côté
+où elle touche au ciel, avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela,
+je n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: «Petite oie, c'est
+l'effet de la perspective!»
+
+Alors je lui ai demandé ce que c'est que la perspective; il m'a répondu
+que j'étais trop petite pour comprendre l'explication de ce mot-là.
+Veux-tu que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait pas
+plus que moi ce que cela veut dire; sans cela il m'aurait donné des
+explications pour se faire valoir. Les garçons ont grand tort de se
+croire plus que les filles!
+
+Je te dirai que l'eau de la mer est salée, avec un goût amer. Je le
+sais, parce que j'en ai avalé plus d'une gorgée à mon premier bain.
+Sais-tu ce que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, c'est
+un homme à figure rasée, qui a l'air d'avoir mariné dans l'eau de mer.
+Il a une bonne figure, mais il ne faut pas se fier à cela. Il vous prend
+dans ses bras, et il vous plonge en pleine eau. Vous avez beau prier,
+supplier, vous débattre, rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux
+fois, trois fois dans la mer, et puis après il vous rend à votre maman.
+
+Comme c'est par ordre du médecin que l'homme me plonge dans la mer,
+maman donne raison au baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas
+faire rire à mes dépens les autres personnes qui sont là, je ne crie
+plus, je ne me débats plus. Quand l'homme dit: «Allons-y!» je ferme les
+yeux et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut croire que je
+ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours quelques gorgées de cette
+eau salée et amère.
+
+J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le sable, mais je n'aime
+pas la mer pour être fourrée dedans trois fois de suite. Voilà ce que
+c'est que la mer.
+
+Ah! il y a encore quelque chose que j'allais oublier. Il y a des heures
+où la mer se retire si loin, si loin, qu'on ne la voit presque plus;
+alors les gens du pays disent que la _marée_ est _basse_. A d'autres
+heures, elle revient couvrir le sable, et l'on dit que la _marée_ est
+_haute_.
+
+[Illustration: Jean s'en va pêcher des crevettes.]
+
+A marée basse, Jean s'en va pêcher des crevettes avec d'autres garçons
+de son âge. Tu sais ce que c'est que des crevettes, mais tu ne les
+as vues que cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on les
+aperçoit à peine dans l'eau.
+
+[Illustration: Il y a des petits garçons qui lancent des bateaux.]
+
+Et puis il y a des petits garçons qui lancent des bateaux sur les
+flaques d'eau que la marée a laissées après elle. J'ai remarqué un de
+ces petits garçons, qui a une grosse tête, une figure renfrognée et un
+caractère grognon.
+
+Jean m'a dit que si ce petit garçon était maussade, c'est parce qu'il a
+une grosse tête, et il m'a fait croire que tous les petits garçons qui
+ont une grosse tête sont grognons. Quand j'en ai parlé à maman, elle
+m'a dit que Jean s'était encore moqué de moi. Elle connaît des petits
+garçons qui sont grognons avec une tête menue, et d'autres qui sont très
+gentils avec de grosses têtes. C'est bon à savoir, et je te le dis pour
+que tu ne te laisses pas attraper.
+
+[Illustration: Ils ont transporté dans leurs brouettes des broussailles.]
+
+C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la plage. Tu vois que, si
+je te dis ses défauts, je te dis aussi ses qualités; hier il a pris à
+part, dans un coin, tous ses petits camarades, et il leur a donné l'idée
+de faire un feu de joie sur la plage, le soir, à marée basse. Toute la
+journée, ils ont transporté dans leurs brouettes du foin, de la paille,
+des broussailles et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu au
+bûcher. C'était très joli, et tout le monde se promenait autour, même
+les grandes personnes.
+
+Les garçons commençaient à danser des rondes autour du feu, et les plus
+hardis parlaient de sauter par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui
+a dispersé tout le monde.
+
+
+
+10 juillet 1885.
+
+Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute la journée et toute
+la nuit d'après. Il pleut encore au moment où je t'écris. C'est ennuyeux
+partout, la pluie, mais surtout à la mer. On ne voit dehors que les gens
+du pays et quelques baigneurs enragés; toutes les dames restent dans
+leurs logements ou vont faire de la musique au casino.
+
+On ne voit dehors qu'une Anglaise de quatorze ou quinze ans. Il paraît
+que les petites Anglaises font tout au rebours de nous autres; par
+exemple, elles se promènent sans leur bonne et sans leur maman, et elles
+sortent par tous les temps.
+
+[Illustration: Un grand parapluie à la main.]
+
+Je vois la nôtre par la fenêtre; elle fait les cent pas toute seule,
+chaussée de grosses bottines, un grand parapluie à la main, et les
+cheveux au vent. Jean prétend que tous les Anglais font exprès de se
+promener à la pluie, et que c'est pour cela qu'ils ont tous les cheveux
+rouges. Mais je commence à me défier de Jean, et je l'ai bien attrapé en
+lui disant que j'ai vu à Paris beaucoup d'Anglais qui n'avaient pas les
+cheveux rouges.
+
+Figure-toi qu'elle se promène toujours! Maman, qui a trouvé ici des
+personnes de connaissance, a appris que ce n'est pas pour faire de
+l'effet que la petite Anglaise se promène à la pluie. Son médecin lui a
+ordonné de se promener deux heures, par tous les temps. Quand maman m'a
+dit cela, il y a deux minutes, je n'ai pas pu m'empêcher de rougir parce
+que je l'avais suppliée de ne pas me faire fourrer dans l'eau par la
+pluie.
+
+Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? Je dirai à maman de
+me faire prendre mon bain tout de même. J'espère qu'elle sera contente
+de moi.
+
+Je te regrette tout le long du jour, ma chère Michette; mais je te
+regrette doublement par la pluie. Ah! si tu étais ici, nous ferions de
+bonnes causettes, comme à Paris, et nous ne nous apercevrions seulement
+pas qu'il pleut.
+
+
+
+11 juillet 1885.
+
+Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. J'ai demandé à maman de
+m'envoyer au bain avec Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a
+tenu à venir elle-même. Elle a pensé que cela me donnerait du courage,
+et elle a eu raison. Oui, cela me donnait du courage de la voir me
+sourire sous son parapluie. Je tremblais malgré moi, mais j'avais le
+coeur content. Le baigneur s'est mis à rire et m'a dit: «Ma petite
+demoiselle, vous faites comme Gribouille, qui se mettait à l'eau pour
+n'être point mouillé par la pluie». J'ai ri aussi, et puis il m'a
+plongée trois fois dans la vague, et puis c'était fini, et j'avais envie
+de danser. Maman m'a promis d'écrire à papa que je m'étais conduite
+comme une bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider à coudre
+le nouveau costume de Lili.
+
+[Illustration: Des lapins vivants!]
+
+Pour me désennuyer, elle m'a menée après déjeuner à une espèce de
+ferme qui est à deux pas de notre chalet; dans cette promenade, tout
+m'amusait, même de patauger, même de recevoir des ondées dans le cou.
+Maman m'a dit que, quand on avait le coeur content, on voyait toujours
+le bon côté des choses. Je tâcherai d'avoir le coeur content le plus
+souvent possible.
+
+A la ferme, dans une espèce de grange, il y avait des lapins, mais, tu
+sais, Michon chéri, des lapins vivants! Ah! des lapins comme ceux que
+nous avons vus souvent à la devanture des fruitiers, pendus la tête en
+bas, ou bien des lapins vivants, ce n'est pas du tout la même chose. Oh!
+si tu avais été là avec moi pour les voir sauter, s'asseoir pour friser
+leur moustache, faire aller leurs oreilles, et me regarder d'un air
+éveillé! D'abord ils avaient un peu peur de moi, mais la fermière m'a
+dit: «Donnez-leur des carottes, mademoiselle, et vous verrez». Elle m'a
+montré un panier où il y avait des carottes, et j'en ai donné à mes
+petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant mes petits
+amis. Crois-moi, Michette, quand tu rencontreras des lapins, donne-leur
+des carottes, et tu verras!
+
+Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon Michon chéri, je n'aimerai
+jamais personne plus que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+Ta petite amie,
+
+Finette.
+
+
+
+
+II
+
+LA FAUTE DE NONO
+
+
+I
+
+C'était, en cette belle terre classique de Sicile, un de ces coins
+charmants que Théocrite aimait à contempler et à dépeindre dans ses
+idylles.
+
+Depuis la pointe du jour, la vendange occupait tous les bras et
+réjouissait tous les coeurs.
+
+Le père de famille, semblable, dans sa robuste élégance, à quelque
+dieu rustique de l'ancienne Grèce, après avoir distribué la tâche aux
+vendangeurs et aux vendangeuses, avait mis lui-même la main à l'oeuvre
+pour donner le bon exemple.
+
+Il avait ri et il avait chanté, parce que la joie de vivre était en lui;
+car les grappes étaient nombreuses et lourdes, et il voyait le pain de
+l'année assuré pour tous les siens.
+
+Il avait ri et il avait chanté, parce que le ciel était sans nuages;
+parce que l'odeur du raisin écrasé, qui planait dans l'air, ajoutait
+en son âme quelque chose à l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants
+étaient gais, alertes et bien portants, comme de jeunes faunes; parce
+que la compagne de sa vie était la matrone la plus belle et la plus sage
+de la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour deux.
+
+Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour deux; car lui, Maso, en
+dépit de son faux air de dieu antique, en dépit de sa force, en dépit de
+sa barbe, n'était qu'un grand enfant.
+
+
+II
+
+Après avoir vaillamment peiné, en bon père de famille, pendant toute la
+première partie du jour, Maso ôta son rustique chapeau de paille, essuya
+de son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: «Mes enfants, je
+crois que c'est assez pour une fois! Allons voir si la maîtresse a pensé
+à nous. Qui m'aime me suive!»
+
+Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'à l'endroit où la
+maîtresse avait préparé le repas des vendangeurs. C'était un repas
+frugal, mais il avait été apprêté avec tant de soin et de propreté,
+le travail avait si bien aiguisé l'appétit des travailleurs, que les
+convives le savourèrent comme si c'eût été un festin de nectar et
+d'ambroisie.
+
+Le repas terminé, les vendangeurs se séparèrent, et chacun d'eux chercha
+un bon petit coin à l'ombre pour y faire la sieste.
+
+Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa femme à part et lui
+demanda ce qu'elle avait fait de Nino.
+
+Nino était le dernier-né de la famille, et par conséquent le Benjamin.
+
+Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans une corbeille, à l'ombre.
+Maso pensa en lui-même que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour
+dormir, mais il eut la sagesse de garder cette réflexion pour lui.
+Alors, prenant son parti en brave, il se donna le plaisir de regarder
+dormir Nino. Mais, en vérité, c'était un plaisir bien fade, comparé à
+celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner pour le faire jaser,
+de se laisser tirer la barbe et les cheveux, ou même de se laisser
+égratigner les mains et la figure par ses griffes de chat.
+
+La mère, ayant quelques ordres à donner et quelques soins à prendre,
+laissa ses deux enfants ensemble, le grand et le petit, non sans dire au
+grand: «Et surtout ne le réveille pas!»
+
+
+III
+
+«Comme elle me connaît bien!» se dit Maso, émerveillé de la perspicacité
+de sa femme. Comment avait-elle pu deviner qu'il avait conçu l'idée de
+réveiller son petit camarade de jeux? Car cette idée, il l'avait conçue
+un moment. Désormais il fallait y renoncer.
+
+Cependant Nino semblait faire exprès de dormir plus longtemps que
+d'habitude. La patience de Maso était à bout. Et, pour résister à la
+tentation de le réveiller, Maso fut obligé de s'en aller. Mais il ne
+s'en alla pas bien loin, voulant être à portée d'entendre le premier
+gazouillement du chéri, quand il se réveillerait.
+
+Adossé contre une barrière rustique, les bras croisés sur sa poitrine
+nue, le bon Maso s'endormit tout debout, comme une sentinelle
+négligente, ayant à ses côtés son grand chien qui dormait comme son
+maître.
+
+Tout à coup il sembla à Maso que son chien se frottait contre lui, et
+qu'en même temps quelqu'un tirait son chapeau.
+
+Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand éclat de rire en
+voyant Nino qui le regardait d'un air surpris, et qui s'efforçait de lui
+prendre son chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de risettes.
+
+Les éclats de rire de Maso étaient toujours formidables, mais celui-là
+était si inattendu que Nino se rejeta sur sa mère et se cacha la figure
+contre son épaule.
+
+
+IV
+
+Après le premier mouvement de terreur enfantine, il se tourna de nouveau
+vers son père, et, comme son père lui tendait les bras, il lui tendit
+les bras de son côté.
+
+La paix était faite; mais la paix ne se fait jamais sans que le vaincu
+accepte les conditions du vainqueur. Le vaincu, c'était Maso. Les
+vainqueurs, c'étaient la mère et le petit garçon.
+
+La mère, avant de livrer son précieux fardeau aux mains robustes et
+hâlées qui se tendaient vers lui, dit à son mari d'un petit air moqueur
+qui lui allait bien: «Surtout ne l'écrase pas, et ne le laisse pas
+tomber.
+
+--Bon, c'est convenu», répondit le dieu antique du ton le plus bénévole.
+
+Et alors seulement il put prendre possession du second vainqueur.
+
+Le second vainqueur s'attaqua à la barbe, aux lèvres, aux yeux, aux
+sourcils du vaincu, et revint finalement à son chapeau.
+
+Le vainqueur était si agressif et si téméraire, le vaincu si patient et
+si heureux d'être malmené et maltraité, que le grand chien en poussait
+de petits cris de tendresse, et frottait sa tête contre la jambe du
+vaincu, les yeux fixés sur le vainqueur, pour bien montrer qu'il entrait
+dans l'esprit de la chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie.
+
+En ce moment, deux personnages nouveaux entrèrent en scène: Stella, la
+soeur aînée, qui avait sept ans, et Nono, le frère cadet, qui en avait
+trois.
+
+Tous deux étaient couronnés de pampres, en l'honneur des vendanges.
+
+Ni le grand chien, ni le père, ni le petit Nino ne s'aperçurent de leur
+arrivée; mais les mères de famille ont l'oeil à tout, même dans les
+moments les plus pathétiques, et la mère de famille s'aperçut tout de
+suite que la bonne harmonie ne régnait pas entre Nono et Stella.
+
+
+V
+
+«Mon père! s'écria Stella d'un ton tragique.
+
+--Chuc! chuc! chuc!» répondit le père, non pas à Stella, mais à Nino,
+qui accaparait toute son attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour
+l'exciter à rire.
+
+«Mère! dit Stella d'un ton non moins tragique.
+
+--Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa mère.
+
+--Il faut gronder Nono, répondit Stella.
+
+--Gronder Nono! s'écria le père, qui avait entendu les derniers mots.
+Gronder Nono! et pourquoi donc?
+
+--Il a fait une chose défendue! répliqua Stella avec un sérieux tout à
+fait bouffon.
+
+--Il a fait une chose défendue! reprit le père en se débattant de son
+mieux contre Nino, qui cherchait à lui fourrer son petit poing dans la
+bouche.
+
+--Oui, père, une chose défendue. Au lieu de cueillir des grappes, il a
+cassé la branche tout entière. Vois plutôt!»
+
+Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette relevée deux
+grosses grappes et la branche tout entière, qui traînait derrière lui.
+
+«Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la branche des grappes pour
+l'année prochaine; on ne les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a
+dit le jour où j'avais cassé une branche.
+
+--La belle affaire! s'écria le père de famille en haussant les épaules;
+je ne veux pas qu'on se querelle un jour comme celui-ci. Venez tous les
+deux embrasser votre petit frère; après cela allez-vous-en jouer, et ne
+nous ennuyez plus de vos querelles.»
+
+
+VI
+
+Les deux enfants embrassèrent leur petit frère, et s'en allèrent jouer
+chacun de son côté, emportant dans leurs petites cervelles chacun une
+idée fausse.
+
+Nono était persuadé que désormais, avec l'approbation paternelle, il
+pouvait traiter la vigne comme bon lui semblerait.
+
+Quant à Stella, elle se dit que la justice était un vain mot, puisque
+l'on permettait à Nono ce qu'on lui avait formellement interdit à
+elle-même.
+
+Ces idées auraient fermenté dans les deux petites têtes comme le vin
+nouveau dans la cuve, si la mère de famille, avant la fin du jour, ne
+s'était arrangée pour prendre chacun de ses enfants en particulier, et
+pour leur faire voir la vérité.
+
+Stella, adroitement interrogée, dut convenir que le pauvre Nono n'avait
+péché ni par malice ni par désobéissance, puisqu'il avait cassé la
+branche sans qu'on lui eût défendu de la casser ni expliqué pourquoi il
+ne fallait pas la casser. Il avait si peu conscience d'avoir commis
+un crime, que, quand Stella l'avait si vertement tancé, il apportait
+triomphalement la branche à sa maman pour lui faire plaisir. Stella dut
+reconnaître que la justice n'est pas un vain mot.
+
+A Nono, la jeune mère se contenta de dire ce qui peut entrer dans
+l'intelligence d'un enfant de trois ans. Sans lui charger l'esprit de la
+théorie des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un tout petit
+enfant ne doit toucher à rien sans avoir demandé conseil à son papa ou à
+sa maman. C'est une règle dont l'application ne demande point de grands
+efforts d'intelligence.
+
+«Nono a compris», répondit le jeune délinquant.
+
+Le père n'eut point connaissance des exploits de sa petite femme; mais,
+d'une manière générale, il continua à en être très fier, parce qu'elle
+«avait de la cervelle pour deux».
+
+
+
+
+III
+
+CHARLES KLIPMANN
+
+
+J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils ont en tête une
+découverte importante, n'ont plus aucune idée de ce qui se passe autour
+d'eux. M. Klipmann était un grand chimiste, et il ne savait jamais ce
+qui se passait dans sa maison, toute son attention étant concentrée sur
+ses cornues, sur ses alambics et sur ses petites fioles.
+
+Comme il n'était pas riche, il n'avait qu'une seule domestique, la
+vieille Françoise. La vieille Françoise passait sa vie à se désespérer,
+parce-que Monsieur tachait et déchirait ses vêtements, sans s'en
+apercevoir, mettait tout le ménage en désordre pour trouver un objet
+qu'il tenait à la main, enfilait ses bas à l'envers, en songeant à autre
+chose, sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se douter de ce
+qu'il mangeait, s'étranglait en méditant des problèmes, et, à toutes
+les observations, répondait d'un air ahuri: «Eh oui! comment donc!
+certainement!»
+
+M. Klipmann avait, quelque part, un frère, qui était demeuré veuf avec
+un petit garçon. Ce frère mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa
+habiller décemment par Françoise, alla enterrer ce frère qui était mort
+sans laisser un sou, prit le petit garçon par la main et l'emmena chez
+lui.
+
+«Voilà un petit garçon, dit-il à Françoise, c'est mon neveu, vous savez,
+oui, certainement! Je..., je l'adopte.
+
+--Monsieur fait bien», répondit la vieille bonne, très émue à la vue de
+ce pauvre petit orphelin de quatre ans.
+
+L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air d'un petit chat sauvage,
+il se laissa embrasser en rechignant; mais la bonne Françoise était trop
+émue de son malheur pour lui en vouloir de ses mauvaises manières.
+
+«Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement il faudra....
+
+--Prendre soin de lui, reprit Françoise, qui était habituée depuis
+longtemps à achever les phrases que son maître laissait toujours
+inachevées.
+
+--Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est bien cela, prendre soin
+de lui,... et puis lui faire comprendre, une bonne fois pour toutes....
+(ici le petit garçon regarda son oncle d'un air méfiant), une bonne fois
+pour toutes, qu'il ne doit jamais entrer dans le laboratoire, mais que
+tout le reste de la maison est à lui.» (Ici le petit garçon sourit.
+Il était laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire réellement
+agréable.)
+
+«Jamais dans le laboratoire!» reprit M. Klipmann en levant l'index de
+la main droite. Le petit Charles fit un signe de tête. «Le reste de la
+maison est à toi.» Cette fois Charles fit deux signes de tête au lieu
+d'un.
+
+«Le reste va tout seul», ajouta M. Klipmann en poussant un soupir
+de soulagement. Comme il se sauvait, impatient de retourner à ses
+expériences et à ses manipulations, Françoise lui dit: «Monsieur
+n'oubliera pas d'ôter ses habits propres pour aller faire ses
+cuisineries!»
+
+Monsieur fit signe que c'était une chose entendue; ce qui ne l'empêcha
+pas d'aller tout droit au laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il
+se mit à considérer d'abord, puis à secouer ensuite, toujours en costume
+de cérémonie, le chapeau sur la tête.
+
+Sous prétexte de montrer au petit Charles l'endroit où il ne devait
+jamais mettre les pieds, Françoise s'en alla tout droit au laboratoire,
+tenant toujours le petit garçon par la main.
+
+«Là, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien regardé sa petite
+bouteille, il va aller changer de vêtements.
+
+--Ça a réussi, répondit M. Klipmann en lui montrant la petite fiole.
+
+--J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Françoise avec complaisance.
+Les vieux effets de Monsieur sont tout prêts sur le lit.»
+
+M. Klipmann comprit qu'il fallait obéir. Après avoir jeté un dernier
+regard de satisfaction sur sa fiole, il obéit sans résistance.
+
+Tout le temps qu'avait duré cette scène, le petit Charles avait jeté
+des regards pleins de sagacité et de pénétration tantôt sur la vieille
+bonne, tantôt sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence d'enfant
+de quatre ans, il comprit vaguement que l'oncle Klipmann était un
+enfant comme lui, seulement plus grand et plus vieux, et que c'était à
+Françoise qu'il fallait obéir.
+
+Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le laboratoire, il n'y entra
+jamais, ce que Française trouva bien beau de sa part, sans le lui dire.
+Mais, n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison de la cave au
+grenier, il passa toute sa petite enfance à l'explorer, au grand
+détriment de ses vêtements, car il était souple et hardi, et grimpait
+partout, même sur le toit.
+
+Un jour, Françoise était dans le petit jardin, occupée à tricoter, tout
+en surveillant sa cuisine du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle,
+l'ombre de la maison se dessinait; tout à coup Françoise remarqua comme
+un mouvement du côté de la cheminée. Elle crut d'abord reconnaître
+l'ombre du vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas être si gros
+que cela. Elle leva les yeux et fut saisie d'horreur et d'effroi en
+voyant le petit Charles debout contre la cheminée, examinant avec un
+profond intérêt le chapeau de tôle, que le moindre vent faisait tourner
+dans toutes les directions.
+
+Françoise, qui était une femme très prudente, ne cria pas après lui, de
+peur de l'effrayer et de lui faire faire un faux pas; mais, quand il fut
+descendu de son observatoire, elle le gronda bien fort et voulut
+lui faire promettre de ne jamais remonter là-haut. Charles refusa
+obstinément de promettre: il tenait absolument à savoir pourquoi le
+chapeau de tôle tournait. A cette époque-là, Charles avait près de six
+ans.
+
+Françoise voulut savoir comment il avait pu arriver à la lucarne, qui
+était ce que l'on appelle une fenêtre à tabatière. Elle monta donc au
+grenier et demeura stupéfaite en voyant une espèce de machine, moitié
+échelle, moitié escabeau, que Charles avait construite avec beaucoup de
+patience et d'industrie à l'aide d'une scie, d'un marteau, de quelques
+clous et de beaucoup de ficelle. Dans la construction de cette machine
+entraient quelques débris de planches, un manche à balai, les trois
+tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un fauteuil, tout cela
+dépecé à la scie par l'industrieux Charles.
+
+Françoise pria M. Klipmann de monter pour examiner cela. Le chimiste
+ne s'indigna pas de voir ses meubles en pièces. Tout ce qu'il trouva à
+dire, c'est que ce petit garçon était adroit comme un singe.
+
+«Il est temps, riposta Françoise, que ce petit garçon aille à l'école,
+pour apprendre quelque chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa
+cervelle que de ses mains.
+
+--Oui, oui, répondit M. Klipmann, il est temps.»
+
+Et Charles fut envoyé à l'école. Il apprenait bien, et vite. Trop vite
+même, au grand détriment du mobilier de la classe. Comme il avait
+toujours terminé son travail bien longtemps avant les autres, il
+employait ses loisirs à graver son nom sur les tables et sur les bancs,
+à creuser des trous pour placer ses coudes plus à l'aise, à tracer de
+profondes rigoles pour y faire couler de l'encre.
+
+Quand la table fut tailladée à jour, il songea à enlever les vis qui
+la retenaient au pied massif. Ce n'était pas avec l'intention de faire
+tomber la table, pour causer du désordre, c'était pour savoir la raison
+des choses, car il remettait toujours les vis après les avoir enlevées.
+Quand il sut ce qu'il voulait savoir, il commença à apporter en classe
+des morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait avec un
+canif.
+
+«Il ne peut pas s'empêcher de tailler quelque chose», disait le maître
+d'école à Françoise.
+
+Françoise le savait bien, et les vieux fauteuils du grenier le savaient
+bien aussi, car c'était à même les bras et les pieds de ces vieux débris
+qu'il prenait ses provisions de bois à l'aide d'une scie mystérieuse,
+sur laquelle Françoise ne put jamais mettre la main.
+
+Un certain jeudi, jour de congé et de loisir, il mit le comble à ses
+méfaits domestiques. Il s'était introduit dans le cabinet de son oncle,
+et cela sans scrupule et sans remords, puisque la «maison était à lui».
+En furetant, selon son habitude, il découvrit un cornet de papier
+contenant des clous en quantité, puis un ciseau, puis une vrille,
+puis un marteau. Quelles richesses! Et à quoi les employer? Les
+yeux brillants, les narines frémissantes, il regarda autour de lui.
+Qu'avait-il besoin de chercher si loin? Là, sous ses yeux, sous sa main,
+il y avait un énorme coffre en bois.
+
+Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et enleva de très beaux
+morceaux. Fatigué du ciseau, il joua de la vrille. Fatigué de la vrille,
+il enfonça des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il bien encore?
+Ses yeux tombèrent sur le chapeau du chimiste, le chapeau numéro un,
+s'il vous plaît. Pourquoi aussi ce chapeau se prélassait-il sur le
+coffre, à portée de la main, au lieu d'être accroché dans la garde-robe?
+Oui, pourquoi? Possédé par son démon familier, Charles se dit que ce
+serait bien drôle d'enfoncer des clous dans un chapeau. Cette opération
+présentait certainement quelque difficulté, à cause du peu de
+consistance de l'objet. Raison de plus pour essayer. Les vrais
+chercheurs sont toujours piqués au jeu par les difficultés d'une
+entreprise. Tout d'abord le chapeau se défendit à sa manière en se
+dérobant sous les coups. Première difficulté à vaincre. Charles en
+triompha en fixant le rebord du chapeau au bois du coffre à l'aide d'un
+clou solidement enfoncé. Ensuite il planta des clous sur les côtés. La
+paroi cédait sous l'effort; mais, à force d'essayer, Charles en arriva à
+ses fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le fond cédait, puis
+revenait à sa disposition première, avec de petites détonations sourdes.
+Il s'agissait de saisir le bon moment, et Charles, à force d'adresse et
+de patience, le saisissait presque toujours. Le milieu du rond était
+l'endroit le plus difficile, étant le moins résistant; Charles y
+appliquait son clou, quand la porte s'ouvrit.
+
+La personne qui l'avait ouverte demeura stupéfaite sur le seuil; quant à
+Charles, tout entier à son oeuvre, il n'avait rien entendu.
+
+L'oncle Klipmann, car c'était lui, avait terminé la veille au soir
+une série d'expériences qui l'avaient enfin amené à une découverte
+importante: il avait employé une partie de sa matinée à contrôler le
+résultat de ses expériences, afin d'être bien sûr de ne s'être pas
+trompé.
+
+Il avait peu dormi la nuit précédente: la joie l'avait tenu éveillé
+pendant les premières heures. Puis c'était le remords qui lui avait tenu
+les yeux grands ouverts. Maintenant que ses recherches avaient abouti,
+et qu'il rentrait, pour quelque temps du moins, dans la vie réelle, dans
+la vie de tout le monde, il se demandait comment il avait pu négliger à
+ce point le fils de son frère. Les méfaits de cet enfant, qui étaient
+tous du même genre, lui revinrent à la mémoire, et il se dit: «Un cours
+d'eau qui n'est point endigué peut gâter tout un pays; il s'agit de lui
+creuser un canal, et alors ce cours d'eau devient utile, de nuisible
+qu'il était. Jusqu'ici, je le vois bien à présent, la vie de mon petit
+neveu a été comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer sans cesse à
+occuper ses doigts, c'est peut-être une vocation qui s'ignore et qui se
+cherche. Il s'agirait d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un
+canal.
+
+L'enfant a peut-être, sans le savoir, le goût de la mécanique. Assez de
+chimères pour le moment; dès demain je ferai des expériences pour aider
+ce pauvre enfant à découvrir ce qu'il cherche.»
+
+Le lendemain matin, l'habitude et aussi le désir de se confirmer dans la
+certitude d'avoir réussi le menèrent tout droit à son laboratoire. Mais
+il n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitôt qu'il en fut sorti,
+il parcourut la maison pour chercher Charles et pour savoir où il en
+était.
+
+Il en était à planter des clous dans le chapeau numéro un.
+
+Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla en philosophe le petit
+garçon qui devait être désormais le sujet de ses expériences. L'adresse
+de l'enfant, sa dextérité, son attention profonde confirmèrent le
+chimiste dans ses idées et dans ses intentions.
+
+Le clou du centre, le plus difficile de tous, une fois bien et dûment
+enfoncé, Charles poussa un soupir de soulagement, passa le dos de sa
+main sur son front et regarda autour de lui.
+
+Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la personne de l'oncle
+Klipmann. Quoique l'oncle Klipmann n'eût point l'air d'un croquemitaine,
+Charles tressaillit et s'écria, en laissant tomber son marteau:
+
+«Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait là?
+
+--L'as-tu fait par méchanceté et pour m'être désagréable? demanda
+l'oncle Klipmann.
+
+--Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais pas comment tout cela m'est
+venu en tête. Je vous jure que....
+
+--Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann. Maintenant convenons
+entre nous que ce coffre aurait meilleur air si tu y avais fait moins
+de trous et enfoncé moins de clous. Convenons que, s'il te fallait
+absolument enfoncer des clous dans un chapeau, tu aurais mieux fait
+de choisir le numéro deux: et puis, n'en parlons plus; seulement,
+promets-moi de te mieux surveiller à l'avenir.
+
+--Oh! mon oncle, je vous le promets.
+
+-Je sais que tu tiens toujours tes promesses. Assez sur ce sujet.
+
+--Pardonnez-moi, mon oncle.
+
+--Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est que je vais t'emmener
+faire un petit tour de promenade avec moi. Dis à Françoise de te refaire
+ta toilette. En l'attendant, je vais....»
+
+Il allait dire: «Je vais donner un coup de brosse au chapeau numéro
+deux». Mais il jugea inutile d'ajouter à la confusion de Charles, et il
+s'en alla en se disant à lui-même: «Occupons-nous maintenant de creuser
+ce canal».
+
+Une demi-heure après, l'oncle et le neveu s'en allaient les meilleurs
+amis du monde. Quand il n'était pas enseveli dans ses recherches,
+l'oncle Klipmann était un homme très fin et très adroit. Il se mit à
+parler avec Charles de toutes sortes de sujets, et, au fur et à mesure,
+notait avec soin ses réponses, sans en avoir l'air.
+
+Quand ils furent devant la boutique de l'horloger Brisson, l'oncle
+tourna le bec-de-cane de la porte et entra, suivi de son neveu. Brisson
+connaissait bien l'oncle Klipmann, qui était un de ses clients; il
+connaissait bien aussi le neveu de l'oncle Klipmann, car il le voyait
+souvent s'arrêter devant la boutique pour le regarder travailler.
+
+L'oncle Klipmann expliqua à Brisson qu'il désirerait, si cela ne le
+dérangeait pas, se faire montrer l'agencement d'une montre, le jeu,
+le ressort et l'engrenage des roues. Brisson avait justement sur son
+établi, sous un verre renversé, une montre qu'il avait nettoyée; il se
+disposait à en remettre en place les principales pièces.
+
+Une petite pince à la main, l'oeil collé sur une loupe, il commença tout
+à la fois ses opérations et ses explications.
+
+C'était l'oncle qui avait demandé cette petite leçon d'horlogerie, et
+c'était uniquement le neveu qui en profitait. Charles ne quittait pas du
+regard la pince de l'opérateur, et il buvait, comme on dit, jusqu'à
+ses moindres paroles. Quant à l'oncle, ce n'est pas la montre qu'il
+regardait, mais la figure de son neveu. Un sourire discret se jouait sur
+ses lèvres, le sourire de l'homme qui a deviné juste. Quand Brisson
+eut terminé ses explications, et répondu à quelques questions très
+intelligentes de Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade.
+
+Charles était silencieux et préoccupé; ce silence et cette préoccupation
+firent grand plaisir à l'oncle Klipmann, au lieu de l'offenser.
+
+Le hasard de la promenade (était-ce bien un hasard?) les amena, à
+quelque distance de la ville, devant la porte d'un enclos considérable.
+L'oncle sonna à cette porte et demanda l'autorisation de visiter
+l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait de vastes ateliers où
+l'on construisait des machines. Le directeur en personne, ingénieur
+fort distingué, voulut faire à l'oncle Klipmann les honneurs de
+l'établissement.
+
+Cette fois encore, ce fut le neveu qui écouta les explications avec le
+plus d'attention.
+
+Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle expliqua à son neveu que
+le directeur de l'usine était ce que l'on appelle un ingénieur civil:
+que, pour devenir ingénieur civil, il avait passé par une école qui est
+à Paris, et que l'on nomme l'École Centrale des Arts et Manufactures, ou
+tout simplement l'École Centrale.
+
+Charles écoutait en silence; il était facile de voir que sa petite tête
+travaillait, envahie par des idées nouvelles.
+
+L'oncle Klipmann fit semblant d'être plongé dans ses méditations
+chimiques, et laissa prudemment travailler la petite tête.
+
+Au retour, Françoise, à qui son maître avait donné le mot, ne parla pas
+des dévastations du matin et se montra aussi avenante qu'à l'ordinaire.
+Aussi Charles la suivit à la cuisine; là, assis sur une chaise basse, il
+regarda quelque temps le feu sans parler. Puis tout à coup il dit:
+
+«Françoise, je crois que j'aimerais bien être horloger.
+
+--C'est un joli état, répondit Françoise.
+
+--C'est à cause des petites roues qui s'engrènent les unes dans les
+autres. Je crois que je ne me lasserais jamais de faire engrener de
+petites roues.
+
+--Ah!» dit Françoise.
+
+Après cela, Charles monta à sa petite chambre, et, pendant qu'il
+s'efforçait de dessiner des roues dentées sur son cahier de brouillons,
+sa petite tête recommença à travailler.
+
+Le résultat de ce travail se produisit au dîner. Au moment d'achever son
+potage, il tint la cuiller suspendue entre son assiette et sa bouche, et
+dit avec un gros soupir:
+
+«Ils sont bien heureux les petits garçons de Paris de pouvoir aller à
+l'École Centrale.»
+
+L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite tête avait abouti juste
+où il désirait le voir aboutir.
+
+Alors il expliqua à Charles que l'École Centrale n'est pas une école
+destinée uniquement aux petits garçons de Paris; mais que les petits
+garçons de toutes les parties de la France peuvent y aller étudier.
+
+«Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles d'une voix émue.
+
+--Ceux de Verneuil aussi.
+
+--Alors, mon oncle, tu m'y enverras.»
+
+L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre pas à l'Ecole Centrale
+comme dans un moulin, qu'il faut subir des examens et en quoi consistent
+les examens. On commence par bien apprendre ce que l'on enseigne à
+l'école primaire. De là on passe dans un collège ou dans un lycée. On
+travaille ferme, et, au temps voulu, on se présente.
+
+«Tu as bien compris?
+
+--Oui, mon oncle, répondit Charles d'un air réfléchi. Et puis,
+ajouta-t-il, je travaillerai dès demain, et je ne t'abîmerai plus tes
+affaires.»
+
+«Et voilà le canal creusé», pensa l'oncle Klipmann en souriant.
+
+Le canal était creusé, en effet. Dès le lendemain, Charles travailla
+comme un petit homme, et le surlendemain aussi, et le mois suivant
+aussi, et aussi les années qui vinrent après.
+
+Il est entré à l'École Centrale, et il en est sorti ingénieur civil, et
+il a l'avenir devant lui.
+
+
+
+
+IV
+
+LES TROIS PETITS CHIENS
+
+
+En trottinant de compagnie sur la route, trois petits chiens faisaient
+la conversation, et, tout en causant, ils enchérissaient à qui mieux
+mieux sur l'horrible méchanceté du monde.
+
+Le premier dit: «Non, vous ne voudrez pas me croire, et pourtant je vous
+donne ma parole que c'est la pure vérité. Un homme, avec un seau, m'a
+jeté de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve que c'est une
+abominable cruauté; et vous?»
+
+Le second dit: «C'est tout simplement une atrocité; mais il m'est arrivé
+bien pis, à moi. Un gamin, d'un coup de pierre, m'a presque cassé les
+reins. Hein! qu'est-ce que vous dites de _cela_?»
+
+Le troisième dit: «C'est encore moi qui ai le plus à me plaindre; et il
+ne m'est que trop facile de le prouver. Un homme m'a presque écrasé.
+Pourquoi? Pour avoir regardé un chat. N'est-ce pas le comble de la
+méchanceté? hou! hou!»
+
+Mais il y a une chose que les trois petits chiens oubliaient de dire: le
+premier avait volé des sardines; le second s'était jeté sur un pauvre
+aveugle, et le troisième avait donné la chasse au chat de la maison.
+
+C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens; et il y a, par le
+monde, quantité de petits enfants à boucles blondes, et même de vieux
+enfants à barbe grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils une
+aventure, elle est toute à leur gloire, ils y ont le beau rôle; mais ils
+ne soufflent mot des circonstances dont ils auraient à rougir.
+
+Les petits chiens, n'étant que de simples animaux, raisonnent et
+raisonneront toujours en simples animaux. Jamais ils n'arriveront à
+comprendre qu'il est mal de voler les sardines du prochain, ou de se
+jeter sur les gens sans défense, ou d'épouvanter les chats qui ne vous
+disent rien.
+
+Rendus circonspects par de fâcheuses expériences, il concluront, en
+véritables petits chiens qu'ils sont, qu'il s'agit tout simplement de
+voler les sardines quand l'homme au seau a le dos tourné, de se jeter
+sur les aveugles quand personne n'est à portée de les défendre, et de
+choisir mieux son temps pour se livrer au divertissement de la chasse à
+courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage et leur plaisir, et
+déblatéreront jusqu'à la fin du monde contre celui qui les empêchera de
+chercher leur avantage et de prendre leur plaisir là où ils croient le
+trouver.
+
+Pourquoi? parce que les petits chiens, même quand ils sont devenus
+grands, n'ont point de conscience qui les éclaire sur ce qui est bien et
+sur ce qui est juste.
+
+Mais les petits hommes à boucles blondes et les vieux hommes à barbe
+grise ont une _conscience_. Qu'ils la prennent pour conseillère avant de
+raconter leurs exploits, et pour juge avant de condamner le prochain.
+
+
+
+
+V
+
+LE PERE VIAUD
+
+
+Le père Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il soit encore droit
+et fort pour son âge, son pas n'est plus aussi ferme ni aussi régulier
+qu'autrefois, ses mains sont agitées d'un tremblement chronique, et il
+dit lui-même, en parlant de ses mâchoires édentées qui s'agitent comme
+pour mâcher à vide: «Voilà que je _babinote_ comme un vieux lapin!»
+
+Pas plus tard que le matin même, ayant eu affaire à la ferme, je l'avais
+entendu, dans la grande salle, se plaindre, moitié en riant, moitié
+sérieusement, de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de
+distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles jambes qui le
+laissaient toujours en route, de ses vieilles mains qui ne savaient
+plus seulement tenir une cuiller sans faire chavirer la moitié de la
+cuillerée! Et puis, trois heures plus tard, je retrouve mon invalide à
+une lieue de la ferme, sur un coteau dont la pente m'avait paru fort
+raide, à moi qui n'ai pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout,
+aussi droit qu'un grenadier à la parade, en face d'un sauvageon qu'il
+était en train de greffer. Un de ses petits-fils, garçonnet d'une
+douzaine d'années, le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un
+véritable amateur de bonne peinture, en contemplation devant un tableau
+de Raphaël. Le grand-père et le petit-fils étaient si bien à leur
+affaire, qu'ils ne m'entendirent même pas venir.
+
+Les mains du père Viaud, ces pauvres vieilles mains qui ne pouvaient
+plus tenir une cuiller, me parurent transformées. Non seulement elles ne
+tremblaient pas, mais encore elles avaient une dextérité de mouvements
+et une délicatesse de toucher dont je demeurai stupéfait. Il taillait,
+il ajustait, enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement. Ses vieux
+yeux, qui ne distinguaient pas un moineau d'un pinson, suivaient, à
+bonne distance, les moindres mouvements de ses mains et de ses doigts;
+enfin, ses mâchoires avaient cessé de babinoter comme celles d'un vieux
+lapin.
+
+L'opération terminée à son entière satisfaction, il ferma son couteau
+et le remit dans la poche de son gilet. Ensuite il ôta son chapeau, se
+passa la main sur le front, poussa un soupir de satisfaction et dit:
+«Fidéric (l'enfant s'appelle Frédéric), en voilà encore un, mon garçon,
+et ce ne sera peut-être pas le dernier, eh! eh! eh! A présent, je crois
+que je vas fumer une petite pipe.
+
+--Grand-père, dit le petit garçon, quand donc me permettras-tu de
+greffer un arbre, un vrai arbre?
+
+--Quand je te le permettrai? mâchonna le grand père, qui fouillait d'une
+main tremblante dans sa vieille poche à tabac.
+
+--Oh oui! grand-père, quand?
+
+--Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-père en tapotant la tête du
+petit garçon avec le fourneau de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ça
+croit qu'on greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une branche
+de saule. M'as-tu seulement regardé, pendant que je travaillais, tout à
+l'heure?
+
+--J'en avais mal aux yeux à force de regarder, répondit l'enfant.
+
+--Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais des yeux de chat.
+C'est justement ce que me disait feu mon grand-père, quand j'avais ton
+âge et que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien, mon mignon, je
+vas te répondre ce qu'il m'a répondu, il y a de cela septante et trois
+ans: je crois que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin,
+je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu entends, je te
+regarderai faire; tu n'as pas peur?
+
+--Oh si! un peu, répondit le petit rusé; mais pas trop, parce que,
+grand-père, tu es si bon!
+
+--Oh! le patelin! marmotta le grand-père, comme il saura entortiller son
+monde. C'est bien. J'ai un _sujet_ en vue, mais, si tu me le gâtes, gare
+à tes oreilles!»
+
+On voyait qu'il était fier de son petit-fils, et il se mit à ricaner de
+satisfaction, et en ricanant il laissa choir sa pipe dans l'herbe. Le
+petit garçon fit une culbute de joie avant de la ramasser.
+
+En se relevant, il m'aperçut et dit à son grand-père:
+
+«Grand-père, voilà le monsieur de ce matin!
+
+--Va à tes vaches, lui répondit le père Viaud.--Monsieur, votre
+serviteur. Si ça ne vous fait rien, nous allons nous asseoir sur cette
+souche, parce que les jambes d'un pauvre vieux comme moi.... Oh! après
+vous, monsieur.
+
+--Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, répliquai-je avec une ironie
+qui n'était pas pour le blesser, je l'espère; un pauvre vieux qui manie
+le couteau sans que la main lui tremble; un pauvre vieux qui vous
+introduit la branchette dans la fente sans s'y reprendre à deux fois,
+et qui vous enroule le fil, et qui vous l'attache comme une jeune
+couturière! Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres vieux-là!
+
+--Bellement, bellement, dit-il avec un geste de sa main, qui s'était
+remise à trembler. Quand on a fait une chose toute sa vie; qu'on préfère
+cette chose-là à toutes les autres; qu'on sait que la chose est honnête,
+bonne, utile, et qu'on se flatte de l'avoir toujours faite de son mieux,
+on la fait encore bien quand l'âge vous force de renoncer à tout le
+reste. On dit qu'il y a une grâce d'état, monsieur, et moi je le crois,
+puisque je puis greffer sans trembler, et que je ne puis pas manger une
+cuillerée de soupe sans en renverser la moitié.
+
+--Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer?
+
+--Si j'aime ça! Mon père l'aimait et mon grand-père aussi; mon fils
+l'aimait, mais il est mort des fièvres; Fidéric l'aime. C'est un don de
+famille, et il y a des petits secrets de métier que nous nous passons
+les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime ça! Mais, monsieur, qu'est-ce
+qu'il y a de plus superbe que de faire d'un arbre sauvage et païen un
+arbre du bon Dieu, qui nourrit les chrétiens du bon Dieu? C'est beau
+de semer et de moissonner, et j'ai bien semé et bien moissonné dans ma
+longue vie; mais le blé paraît et disparaît, et l'arbre reste, et porte
+témoignage. Il y a, dans le canton, des arbres qui rappellent au
+monde le nom de mon grand-père et celui de mon père. Il y en a qui
+rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux, dans notre famille,
+voyez-vous. Aussi loin que vous pouvez voir, tous les arbres à fruit ont
+été comme baptisés et rendus chrétiens par nous autres; je ne fais
+que vous redire les paroles de M. le curé. Oui, il a dit, parlant à
+Monseigneur, la dernière fois que Monseigneur est venu confirmer les
+enfants par ici: «Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires à leur
+façon; seulement, au lieu de convertir des nègres, ils convertissent des
+arbres». Et Monseigneur a dit: «Père Viaud, c'est très bien, cela! Qui
+plante un arbre fait une bonne action; qui greffe un arbre fait une
+action meilleure encore.» Et il a débité aux enfants un petit sermon
+là-dessus; je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille un peu
+dure, mais je sais que c'était très beau.
+
+--Je vois, lui dis-je, que Frédéric a le don, comme vous.
+
+--Il l'a», me répondit le bonhomme avec un sourire d'orgueil. Mais,
+quand ce sourire d'orgueil eut disparu, sa figure redevint toute
+vieille, ses mains furent reprises de leur tremblement, et la pipe de
+bois, qu'il avait allumée à grand'peine, avait d'étranges soubresauts
+entre ses gencives.
+
+«Et comme cela, repris-je, c'est demain que vous ferez faire à Frédéric
+ses premières armes comme greffeur.
+
+--Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude de désirer
+grand'chose, je voudrais déjà être à ce moment-là; ça m'avancera
+pourtant d'un jour sur le chemin du cimetière: n'importe, je voudrais y
+être.»
+
+Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au visage, je le regardais
+avec respect, et je pensais à part moi: «Si j'étais destiné à rester
+sur terre aussi longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de mes
+occupations présentes qui pourrait me tenir fidèle compagnie jusqu'au
+bout, donner une force passagère à mon corps défaillant, réchauffer mon
+coeur, satisfaire ma conscience et m'empêcher d'être comme un mort parmi
+les vivants? oui, laquelle?»
+
+Ce que je me suis répondu à moi-même importe peu; quelles résolutions
+j'ai prises, c'est mon affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que
+je m'estime heureux d'avoir vu travailler le père Viaud et de l'avoir
+entendu parler.
+
+
+
+
+VI
+
+INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES
+
+
+A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir leurs amies aussi
+souvent qu'elles le voudraient. D'abord, Paris est grand et les
+distances sont longues; et puis il y a les cours à suivre, les devoirs
+à faire, les leçons de piano, les leçons de dessin, les occupations du
+papa, et les obligations mondaines de la maman.
+
+Au bord de la mer, au contraire, on demeure porte à porte, on a des
+loisirs, on peut donc voisiner entre mamans et entre petites filles.
+
+Cette année-là, toute une société de connaissances parisiennes s'était
+donné rendez-vous à Varangues-sur-Mer, et l'on voisinait ferme.
+
+Le 18 août, Mme de Larochemère avait donné une grande matinée de petites
+filles, parce que c'était la fête d'Hélène, sa fille.
+
+Au retour de cette fête, Mme Loudéac et sa petite Suzanne, pour revenir
+chez elles, à la villa des Tamarix, suivaient un joli petit chemin
+tournant et causaient de la fête:
+
+«Alors, chérie, dit Mme Loudéac, tu t'es bien amusée.
+
+--Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarqué Alix de Gayrel;... dis,
+maman, l'as-tu remarquée?»
+
+Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme. Mme Loudéac ne put
+s'empêcher de sourire.
+
+«Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne suis pas bien sûre....
+
+--Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de reproche, c'était la reine de la
+fête: des yeux bleus, mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux
+blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses, bien entendu....
+
+--Pourquoi, bien entendu? demanda la maman, qui s'amusait de
+l'enthousiasme de sa fillette.
+
+--Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon pour des mauviettes comme
+moi, comme les autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette,
+comme..., comme Marthe Lemoyne....»
+
+Elle prononça ce dernier nom avec une sorte de dédain aristocratique,
+comme si la pauvre Marthe Lemoyne eût formé à ses yeux le contraste le
+mieux fait pour mettre dans tout son relief l'écrasante supériorité de
+son idole.
+
+Mme Loudéac fronça légèrement les sourcils, sans rien dire, toutefois:
+c'était une mère prudente et expérimentée, et elle laissait volontiers
+bavarder sa petite perruche, pour connaître le fond de sa pensée.
+
+«_Elle_, oh! _elle_, reprit Suzanne, ses cheveux flottent, ondulent; oh!
+comme ils ondulent! Et puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah!
+maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons causé, oui, elle a bien
+voulu causer avec moi, et..., et, ajouta-t-elle avec une explosion de
+joie et d'orgueil, nous nous sommes promis d'être amies... toujours,...
+toujours!
+
+--Comme cela, du premier coup? demanda la maman d'un ton de douce
+raillerie.
+
+--Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec une gravité comique, il
+y a, comme cela, des personnes que l'on aime à première vue.»
+
+Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue de la mer, qui
+apparaissait par une brèche des falaises, à l'un des tournants du
+chemin, et, de son petit coeur gonflé de joie et d'orgueil, s'échappa un
+soupir de reconnaissance.
+
+«Toujours la même, pensa Mme Loudéac en poussant un soupir de regret;
+oui, toujours la même: coeur d'or et tête de linotte.»
+
+Et elle se promit d'étudier de près cette nouvelle idole, aux pieds de
+laquelle sa Suzanne immolait en holocauste toutes ses petites amies,
+d'un seul coup.
+
+«Et puis, tu sais, mère chérie, reprit Suzanne, son papa est conseiller
+d'État, son grand-papa sénateur. Elle a un oncle amiral, et un autre
+archiduc....
+
+--Tu veux peut-être dire archidiacre? suggéra la maman; elle se
+souvenait d'avoir entendu Mme de Larochemère parler, pendant la petite
+fête, de la parenté des de Gayrel, qui étaient des nouveaux venus dans
+le cercle des Parisiens en villégiature.
+
+--Archiduc ou archidiacre! c'est toujours quelque chose comme cela»,
+répondit Suzanne sans se déconcerter. Elle continua à entasser, pièce
+à pièce, la parenté de son Alix, comme pour écraser de ce monument
+cyclopéen le reste de l'humanité. Mme Loudéac devina sans peine que,
+dans l'idée de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne gisait écrasée avec
+les autres et, probablement même, plus aplatie que tout le reste. Et
+pourtant!
+
+Le père de Marthe était architecte. Et, quoique ce fût un véritable
+artiste, bien connu dans le monde des artistes, et même dans celui qui
+s'intitule Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de linotte, le tenait
+pour un petit personnage. Savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour
+M. Lemoyne avait dit devant elle, à son papa, qu'il lui arrivait
+quelquefois de monter à l'échelle, comme les maçons, pour voir où en
+étaient les travaux. A partir de ce jour-là elle confondit dans son idée
+l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les maçons, et avec les
+maçons eux-mêmes.
+
+Et, comme elle avait vu les maçons déjeuner sur leurs échafaudages, elle
+n'aurait pas été surprise d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les
+jambes pendantes, les vêtements couverts de poussière, les favoris
+constellés de pastilles de plâtre, tirer son déjeuner d'un sac de toile
+ou d'un vieux panier d'osier.
+
+Mme Loudéac avait deviné juste. Au moment même où elle regardait sa
+petite fille, à la dérobée, d'un air attristé, l'architecte poudreux,
+la mère de Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-même avec ses
+toilettes simples, sa taille grêle plutôt qu'élégante, son teint un
+peu brouillé, ses nattes de cheveux châtains, sa figure insignifiante
+(insignifiante pour les perruches qui ne devinaient pas tout ce qu'il y
+avait de bonté et d'intelligence dans ses grands yeux pensifs et doux),
+tout cela formait, dans la tête de la perruche, un repoussoir à souhait
+pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans son cadre étincelant.
+
+«Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel, il y a une chose que
+tu ne sais pas et qu'il faut que je te dise: Alix est très brave.
+
+--Elle est très brave! s'écria Mme Loudéac d'un air surpris et amusé.
+
+--Oh oui! très brave, reprit la perruche en secouant gravement la tête à
+plusieurs reprises.
+
+--Et, dis-moi, mignonne, à quoi as-tu reconnu que Mlle Alix est très
+brave? Est-ce à sa manière de danser, ou de manger une tarte aux
+fraises?
+
+--Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche. La preuve qu'elle est très
+brave, c'est que son oncle l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de
+salon.
+
+--Oh! oh!
+
+--Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir.
+
+--A présent, me voilà convaincue.
+
+--Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleuré un jour parce que son papa et son
+oncle refusaient de l'emmener à la chasse au sanglier. Tu sais ce que
+c'est qu'un sanglier: une grosse, grosse bête, très méchante, qui
+renverse tout, et tue tout le monde, quand les personnes ont peur et ne
+savent pas se servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur, elle,
+et elle aurait tiré le sanglier avec sa carabine, pan!
+
+--C'est décidément une jeune personne très brave, dit Mme Loudéac d'un
+ton de légère moquerie.
+
+--Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme cette pauvre Marthe
+Lemoyne, qui a peur des rats, des araignées et des chauves-souris.
+
+--Elle te l'a dit? demanda la mère en regardant sa petite fille en face.
+
+--Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces bêtes-là.
+
+--Je t'avouerai franchement que je ne les aime pas non plus, et que je
+n'en ferais pas volontiers ma société habituelle.
+
+--Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur, tandis que Marthe doit en
+avoir peur; j'en suis sûre, je devine cela à son air. Elle est si..., si
+timide,... si..., si embarrassée.»
+
+Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son coeur. Mais, me direz-vous,
+pourquoi l'aimait-elle? Et moi, je vous répondrai: Sait-on toujours
+pourquoi l'on aime? Peut-être Marthe avait-elle deviné que Suzanne avait
+un coeur d'or, et lui pardonnait-elle à cause de cela d'avoir une tête
+de linotte! Elle l'aimait d'une affection discrète, silencieuse et
+timide. Elle ne s'offensait pas de ses rebuffades ou de ses dédains,
+parce que, n'étant pas égoïste, elle songeait peu à elle-même, et
+beaucoup à ceux qu'elle aimait.
+
+Mme Loudéac, qui voyait clair, était touchée de ce dévouement discret,
+de cette affection tendre et vraie, de cette patience, de cette absence
+complète de jalousie et de mauvaise humeur.
+
+Avec une affection quasi maternelle, Marthe veillait au bien-être de sa
+préférée, qui acceptait ses petits soins comme chose due, sans même les
+remarquer; Marthe songeait à lui envelopper le cou d'un foulard ou d'un
+fichu, pour la préserver de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait
+son éventail ou son livre, toujours égarés dans quelques coins
+mystérieux; et pendant ce temps-là l'autre souriait à son idole, ou
+boudait son idole pour quelque caprice ou quelque préférence; en un mot,
+elle vivait de son idole et la voyait jusque dans ses rêves.
+
+Sa petite tête romanesque se complaisait à imaginer mille et une
+situations où son idole jouait un rôle héroïque. Par exemple, on faisait
+une promenade en mer. Le canot chavirait. L'idole se précipitait dans
+le gouffre, pour en tirer son _bichon_. (Depuis quelque temps Suzanne
+appelait Alix sa _reine_ et Alix appelait Suzanne son _bichon_.) Donc,
+la reine arrachait le bichon à la fureur des flots, et venait le déposer
+entre les bras de sa maman. Et alors la maman déposait un baiser sur le
+front de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait à l'adorer pour
+la vie. (Pour le moment, et c'était un des grands soucis de Suzanne,
+Mme Loudéac témoignait un enthousiasme très modéré pour les vertus et
+perfections de la reine.) Une autre fois, un cheval emporté faisait
+mine de fouler le bichon aux pieds. Plus prompte que l'éclair, la reine
+s'élançait, enlevait le bichon à bras tendus, et tout d'une traite le
+portait à Mme Loudéac. Baiser sur le front, cela va sans dire, regards
+levés au ciel.
+
+Une autre fois encore, un taureau descendait du plateau, rendu furieux
+par les mouches. Le bichon va être encorné et mis en pièces. Oui, mais
+un coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne plus se relever. La
+reine apparaît tenant encore à la main sa carabine de salon. On devine
+le reste.
+
+Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe avaient fait la
+dînette à la villa des Tamarix, il leur prit fantaisie de faire un petit
+tour jusqu'à une plate-forme d'où l'on voit arriver les bateaux qui
+reviennent de la pêche. Pour être tout à fait exact, disons que cette
+fantaisie vint à la reine. Le bichon trouva l'idée admirable--règle
+générale, la reine n'avait que des idées admirables.--Marthe essaya
+bien, il est vrai, de faire quelques timides objections. Sans doute,
+dans un petit village comme Varangues-sur-Mer, où tout le monde se
+connaît, les enfants peuvent aller et venir sans inconvénient et sans
+danger, des villas à la plage et de la plage aux villas. Pourtant ne
+ferait-on pas bien de prévenir Mme Loudéac? La reine, sans daigner
+répondre, ouvrit la porte à claire-voie, le bichon la suivit, et Marthe,
+ne voulant pas avoir l'air de leur faire la leçon, les accompagna.
+
+La reine continuait à marcher devant, le menton relevé, comme il
+convient à une reine, ayant ses cheveux d'or sur les épaules en guise
+de manteau royal. Elle avait une si fière allure, son pas était si
+vaillant, si héroïque, que le bichon, tout frissonnant d'enthousiasme,
+se retourna involontairement pour faire la comparaison de cette royale
+allure avec la démarche modeste de la pauvre Marthe, qui, toute contrite
+de se savoir en état de désobéissance, s'avançait la tête basse, d'un
+pas incertain.
+
+«Allons, viens donc», lui dit le bichon; et en lui-même le bichon
+pensait: «On la prendrait pour la suivante de notre reine».
+
+Tout à coup un cri aigu troubla la tranquillité du soir. Le bichon se
+retourna vivement. La reine, qui avait perdu toute majesté et même toute
+retenue, s'enfuyait à toutes jambes. Sa jolie figure, toute pâle, était
+enlaidie par une expression de terreur abjecte.
+
+«Qu'est-ce qu'il y a?» s'écria Suzanne épouvantée.
+
+Au lieu de lui répondre, la reine, qui semblait avoir perdu la vue
+aussi bien que l'ouïe, la bouscula violemment et la renversa dans la
+poussière. Sans prendre le soin de la ramasser, la reine éperdue gagna
+la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement derrière elle.
+Elle continuait de pousser des cris aigus, bousculant tout sur son
+passage, et jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir expliquer
+la cause de sa propre terreur. Elle monta l'escalier en courant, et ne
+s'arrêta que quand il lui fut impossible de monter plus haut.
+
+Au moment où Marthe se mettait en devoir de relever Suzanne, qui était
+tout étourdie de sa chute violente, un gros ours brun apparut au
+tournant du sentier.
+
+«Sauve-toi, dit Marthe à Suzanne, vite, ma mignonne, sauve-toi, pour
+l'amour de Dieu.»
+
+Suzanne, à moitié relevée, retomba sur ses genoux; incapable de faire
+un mouvement, elle s'affaissa sur ses talons; ses deux mains jointes
+pendaient inertes devant elle, elle regardait l'ours qui trottinait sans
+se presser, et ses lèvres frémissaient.
+
+Sans hésiter une seconde, Marthe, très pâle, mais très résolue, passa
+devant elle et marcha droit à l'ours. Arrivée à quelques pas de lui,
+elle leva d'un geste énergique la petite ombrelle qu'elle tenait, en
+criant: «Arrière, vilaine bête! arrière!»
+
+L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux clairs, et, comme elle
+continuait à s'avancer pour le tenir en respect et donner à Suzanne
+le temps de fuir, il souffla dans sa muselière et parut prendre une
+résolution énergique.
+
+Se dressant à moitié, il s'assit lourdement dans la poussière et,
+saisissant le bout de ses pattes de derrière avec ses pattes de devant,
+il se mit à se dandiner lourdement d'avant en arrière et de droite à
+gauche.
+
+«Oui, oui, je te conseille de faire le beau», dit une grosse voix, la
+voix d'un grand gaillard en guenilles, qui venait de tourner à son tour
+le coin du sentier. Cet homme était tout rouge et tout essoufflé à force
+d'avoir couru. «Ah! brigand! reprit-il en saisissant la chaîne de son
+pensionnaire. Ah! ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie à ton
+père nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour te rattraper! tu
+fais peur à la petite demoiselle. Sais-tu bien ce qui serait arrivé
+si l'autre demoiselle ne t'avait pas si bravement arrêté? Tu aurais
+débouché au milieu du village, et le gendarme aurait mis ton maître en
+prison et toi en fourrière!»
+
+Il scandait chacune de ses phrases par une bonne taloche appliquée sur
+le crâne de l'ours. L'ours faisait semblant d'avoir peur, et fermait les
+yeux à chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa muselière; il
+montrait ses grands crocs, et sa langue pendait de côté.
+
+Aussitôt qu'elle vit l'ours en puissance de son maître, Marthe, sans
+s'arrêter au bavardage de l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit
+Suzanne dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer. Les
+servantes cependant étaient accourues, ainsi que Mme Loudéac.
+
+«Elle n'a rien, elle n'est pas blessée, dit Marthe à Mme Loudéac, qui
+était devenue toute pâle de saisissement. Mme Loudéac prit Suzanne par
+un bras, tandis que l'autre bras demeurait passé sur les épaules de
+Marthe. Une fois dans le jardin, la porte bien fermée derrière elle, la
+pauvre petite fut prise d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tête
+contre l'épaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu de ses sanglots,
+elle murmurait d'une voix entrecoupée: «Oh! Marthe, oh! chérie,
+embrasse-moi.»
+
+Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure de sa petite amie tout
+près de la sienne et plongea ses regards dans les siens. Est-ce que,
+vraiment, l'acte d'abnégation et de bravoure folle qu'elle venait
+d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait comme transfigurée?
+Ou bien, la reconnaissance passionnée que ressentait Suzanne lui
+ouvrit-elle tout à coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle s'écria:
+«Chérie, belle chérie, oh! que je te trouve belle!»
+
+Marthe se mit à rire d'un petit rire embarrassé et dit à l'une des
+servantes: «Claudine, allez préparer un verre d'eau sucrée pour Mlle
+Suzanne, pendant que nous allons la ramener!»
+
+On avait un peu oublié la reine pendant tout cet esclandre. On la trouva
+dans une des mansardes, la figure cachée dans les mains, et criant à
+intervalles réguliers: «L'ours! l'ours!»
+
+Quand on lui eut bien expliqué que l'ours ne l'avait pas suivie, que
+c'était un ours apprivoisé et que son maître l'avait emmené, elle
+consentit à descendre.
+
+Malgré son aplomb de petite reine, elle fut un peu embarrassée de sa
+contenance quand on l'introduisit au salon. Suzanne était étendue sur
+le canapé, la tête contre l'épaule de Marthe, les deux mains dans les
+siennes, lui murmurant à l'oreille de jolis petits noms de tendresse.
+
+A la grande surprise de Suzanne, sa mère témoigna à la petite reine plus
+de bienveillance que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait
+de la bienveillance! Ne lui était-elle pas reconnaissante, cette mère
+prévoyante et sage, d'avoir pris soin de démontrer elle-même, et
+si clairement, à la petite Suzanne combien, malgré sa supériorité
+apparente, elle était inférieure à la bonne Marthe?
+
+«Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudéac en tendant la main à la
+petite reine, une vraie plaisanterie de carnaval.
+
+--Ah! si j'avais eu ma carabine! s'écria la petite reine, qui avait
+repris son aplomb.
+
+--Une ombrelle a suffi», dit Mme Loudéac en regardant Marthe avec
+tendresse. Elle ajouta, mais intérieurement, car à quoi bon frapper les
+gens qui sont à terre: «Une ombrelle et un bras vaillant!»
+
+«On demande Mlle de Gayrel», dit Claudine en entr'ouvrant la porte du
+salon.
+
+Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain avec sa famille, elle
+fit ses adieux; ses petites amies et Mme Loudéac lui souhaitèrent bon
+voyage.
+
+«Bon voyage!» selon l'intention des personnes, peut signifier: «Je
+souhaite sincèrement que votre voyage soit bon!» ou bien: «Bon
+débarras!» Les deux fillettes, sans arrière-pensée, donnèrent à cette
+expression son sens le plus favorable. Mme Loudéac, qui n'était pourtant
+pas malveillante, lui donna son sens ironique, sans en rien laisser
+paraître. Dans sa pensée, elle souhaitait:
+
+«Bon voyage!» à l'influence pernicieuse de la petite reine sur l'esprit
+et le jugement de Suzanne.
+
+A partir de la soudaine invasion de maître Martin dans le sentier des
+Tamarix, les opinions personnelles de Suzanne subirent un changement
+considérable sur la question des tresses, sur la condition sociale des
+architectes et sur bien d'autres sujets.
+
+Les parents de Suzanne demeurent boulevard des Invalides, et ceux de
+Marthe rue de la Tour-d'Auvergne, c'est-à-dire aux deux extrémités de
+Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens; toutes les deux
+ont des devoirs à faire, des leçons de piano, des leçons de dessin, et
+chacun des deux papas a ses occupations comme par le passé; chacune des
+deux mamans ses obligations mondaines, et, malgré cela, les deux petites
+filles se voient très souvent. C'est que, quand on tient beaucoup à se
+voir, on y arrive toujours, même à Paris. Or les deux mamans tiennent à
+se voir, et les petites filles aussi. Alors, cela va tout seul.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS
+
+LA FAUTE DE NONO
+
+CHARLES KLIPMANN
+
+LES TROIS PETITS CHIENS
+
+LE PÈRE VIAUD
+
+INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11767 ***
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new file mode 100644
index 0000000..10e1542
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+++ b/11767-8.txt
@@ -0,0 +1,2011 @@
+The Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes à Jeannot
+
+Author: J. Girardin
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11767]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+CONTES A JEANNOT
+
+J. GIRARDIN
+
+1896
+
+A mon petit-fils JEAN LEBOSSÉ
+
+Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu sois en état de lire ce
+livre; n'importe, je te le dédie tout de même, pour te remercier du
+plaisir que j'ai à voir ta gentillesse et ta belle humeur de bébé bien
+portant.
+
+J. Girardin.
+
+
+
+I
+
+LETTRES DE FINETTE
+
+A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS
+
+
+Houlgate, 3 Juillet 1885.
+
+Ma Michette, mon Michon chéri, tu vois que je t'écris tout de suite.
+Nous voilà à la mer. Le voyage a été bon, sauf que j'ai eu grand chaud,
+et que mon cousin Jean m'a taquinée presque la moitié du temps, et qu'il
+m'est arrivé un grand malheur en route.
+
+D'abord, je me suis amusée à regarder par la portière, et c'était bien
+drôle de voir les gens à leurs portes ou à leurs fenêtres, les vaches
+dans les prés, les chevaux qui labouraient la terre, les oiseaux qui
+s'envolaient, les petits gardeurs de moutons qui agitaient leurs bonnets
+en l'air ou bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire
+semblant de suivre le train! Oh! ils étaient bien vite las, je t'en
+réponds. Alors ils s'arrêtaient tout essoufflés, s'essuyaient le front
+et nous montraient le poing.
+
+C'était si amusant, que j'ai dit à maman: «Oh! maman, si le voyage
+pouvait durer toujours!» Maman a souri sans rien dire; Jean a haussé les
+épaules, et je me suis remise à la portière.
+
+Alors sais-tu ce que j'ai vu?
+
+Nous étions sur une hauteur, on voyait les maisons et les personnes tout
+en bas; dans le jardin d'une des maisons, deux garçons s'amusaient à
+traîner une petite fille dans une voiture à quatre roues. Voilà un des
+garçons qui se retourne en riant, lève la corde aussi haut qu'il peut,
+et fait chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont méchants
+et mal élevés, les garçons! Comme nous allions très vite, des arbres
+m'ont caché le jardin; mais je suis sûre que la pauvre petite fille
+s'est fait grand mal.
+
+Jean a tout de suite pris le parti des garçons; il a prétendu que la
+petite fille était probablement quelque mauvaise peste qui avait dit
+quelque chose de désagréable à ses frères, et qu'ils avaient bien fait
+de la faire chavirer pour la punir.
+
+Je lui ai tourné le dos et je suis revenue à la portière. Mais bientôt
+je me suis aperçue que c'était toujours la même chose et que cela
+devenait un peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes.
+
+Maman me dit: «Finette, tu bâilles, tu dois avoir faim; je te permets de
+faire la dînette avec ta poupée.»
+
+Alors j'ai fait la dînette avec ma poupée: mais tu penses bien que je
+l'ai enveloppée jusqu'au cou dans mon mouchoir, à cause des miettes de
+pain et des petits morceaux de chocolat qui auraient pu tomber sur ce
+joli cache-poussière que nous lui avons fabriqué à nous deux.
+
+[Illustration: Deux garçons traînaient une petite fille.]
+
+Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais rien fait. Aussi
+j'étais bien sûre qu'il se moquerait d'elle, et cela n'a pas manqué. Il
+m'a demandé à quoi servent les cache-poussière, si les personnes sont
+obligées de s'envelopper de la tête aux pieds dans un mouchoir, à cause
+de quelques méchantes miettes de pain.
+
+Je ne lui ai pas seulement répondu. Et, comme je voyais bien que ma
+poupée avait envie de dormir, je l'ai couchée dans mon petit panier.
+Je ne sais pas si c'est d'avoir couché ma fille qui m'a donné envie
+de dormir aussi, mais je me suis allongée dans mon coin et je me suis
+endormie.
+
+C'est pendant que je dormais que le grand malheur est arrivé.
+
+En me réveillant, longtemps après, j'ai pensé que ma fille devait être
+éveillée aussi. J'ai ouvert tout doucement le panier. Les cahots avaient
+jeté Lili tout d'un côté; quand je l'ai tirée du panier, j'ai poussé un
+grand cri et je me suis mise à pleurer. Figure-toi que le côté droit
+de la figure de Lili était barbouillé d'encre bleue, et son bras droit
+aussi, et tout le côté droit de son joli costume.
+
+Quand maman avait fait les malles, j'avais oublié de lui donner la
+bouteille d'encre bleue que j'avais achetée pour t'écrire. Je ne m'en
+suis aperçue qu'au dernier moment, et alors, sans rien dire, je l'ai
+mise dans le panier de Lili. La bouteille s'était débouchée pendant que
+je dormais, et ma pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue.
+
+Jean n'a pas osé se moquer de moi, parce que j'avais beaucoup, beaucoup
+de chagrin; il est taquin, mais il n'est pas méchant. Maman m'a consolée
+en me disant que, comme la tête, les bras et les mains de Lili sont
+en porcelaine, on pourra enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le
+cache-poussière est perdu, et le joli costume de plage aussi!
+
+Maman ne m'a pas grondée d'avoir mis la bouteille d'encre bleue dans mon
+panier; mais je sais bien tout de même que c'est ma faute si le malheur
+est arrivé; car j'aurais dû songer plus tôt à la bouteille, au lieu de
+jouer tout le temps à la poupée pendant que maman faisait les malles
+et me répétait toujours: «Finette, tu n'oublies rien? Si tu as oublié
+quelque chose, il est encore temps.»
+
+[Illustration: Les canards l'ont bien passé, tire, lire, lire.]
+
+Quand j'ai vu que j'avais oublié la bouteille, j'aurais dû la laisser à
+la maison ou demander à maman de la mettre quelque part où elle n'aurait
+pas causé de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! Au lieu de cela,
+j'ai fait une grosse sottise et causé un grand malheur. Songe que la
+pauvre Lili n'a plus rien à mettre!
+
+Pour me consoler, Jean m'a expliqué que nous étions en Normandie, et m'a
+montré les clos pleins de pommiers, les pâtures avec de belles vaches et
+les petites rivières qui courent à la mer, des coqs et des poules sur
+des fumiers, des canards sur des rivières et de petites hêtes qui
+sautaient à travers les haies: Jean me disait que c'étaient des lapins;
+mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. Toutes ces jolies
+choses n'empêchaient pas les costumes de Lili d'être perdus. Et moi
+qui m'étais fait une si grande fête de montrer Lili aux autres petites
+filles!
+
+Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant Jean a fini par me
+faire rire. Le chemin traversait des herbages. Tout d'un coup, nous
+voyons un homme, une jeune fille et un petit garçon qui traversaient un
+pont de bois, pour s'en aller dans les prés, faner le foin coupé. Ils
+avaient un toutou derrière eux.
+
+Jean s'est mis à chanter: _Les canards l'ont bien passé, tire, lire,
+lire_. Cela ressemblait si bien à ce que nous avions vu chez Robert
+Houdin, que je n'ai pas pu m'empêcher de rire.
+
+Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repensé tout de suite à la
+pauvre Lili. C'est ce malheur-là qui est cause que je t'écris avec de
+l'encre noire et non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais
+promis. Je t'aime bien tout de même et je t'embrasse comme je t'aime.
+
+Ta petite amie,
+
+FINETTE.
+
+
+
+Houlgate, 8 Juillet, 1885.
+
+Ma Michette, mon Michon chéri, je t'ai promis de te dire ce que c'est
+que la mer, et je vais te le dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne
+peut pas dire le contraire. Mais, quand on est tout près de l'eau sur le
+sable, on pense en soi-même: Ce n'est pas si grand qu'on me l'avait dit.
+Mais on garde ça pour soi, parce qu'il y a toujours là des gens pour se
+moquer de vous quand vous faites des réflexions tout haut. J'ai bien
+fait de me taire, car mon cousin Jean ne se serait pas gêné pour me dire
+que je n'y entendais rien.
+
+Le 4 juillet, dans l'après-midi, nous sommes montés sur des hauteurs;
+plus nous montions, plus nous voyions loin, et plus la mer paraissait
+grande. Je n'ai encore rien dit.
+
+Mais, à mesure que nous montions, le fin bord de la mer, là-bas, du côté
+où elle touche au ciel, avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela,
+je n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: «Petite oie, c'est
+l'effet de la perspective!»
+
+Alors je lui ai demandé ce que c'est que la perspective; il m'a répondu
+que j'étais trop petite pour comprendre l'explication de ce mot-là.
+Veux-tu que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait pas
+plus que moi ce que cela veut dire; sans cela il m'aurait donné des
+explications pour se faire valoir. Les garçons ont grand tort de se
+croire plus que les filles!
+
+Je te dirai que l'eau de la mer est salée, avec un goût amer. Je le
+sais, parce que j'en ai avalé plus d'une gorgée à mon premier bain.
+Sais-tu ce que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, c'est
+un homme à figure rasée, qui a l'air d'avoir mariné dans l'eau de mer.
+Il a une bonne figure, mais il ne faut pas se fier à cela. Il vous prend
+dans ses bras, et il vous plonge en pleine eau. Vous avez beau prier,
+supplier, vous débattre, rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux
+fois, trois fois dans la mer, et puis après il vous rend à votre maman.
+
+Comme c'est par ordre du médecin que l'homme me plonge dans la mer,
+maman donne raison au baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas
+faire rire à mes dépens les autres personnes qui sont là, je ne crie
+plus, je ne me débats plus. Quand l'homme dit: «Allons-y!» je ferme les
+yeux et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut croire que je
+ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours quelques gorgées de cette
+eau salée et amère.
+
+J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le sable, mais je n'aime
+pas la mer pour être fourrée dedans trois fois de suite. Voilà ce que
+c'est que la mer.
+
+Ah! il y a encore quelque chose que j'allais oublier. Il y a des heures
+où la mer se retire si loin, si loin, qu'on ne la voit presque plus;
+alors les gens du pays disent que la _marée_ est _basse_. A d'autres
+heures, elle revient couvrir le sable, et l'on dit que la _marée_ est
+_haute_.
+
+[Illustration: Jean s'en va pêcher des crevettes.]
+
+A marée basse, Jean s'en va pêcher des crevettes avec d'autres garçons
+de son âge. Tu sais ce que c'est que des crevettes, mais tu ne les
+as vues que cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on les
+aperçoit à peine dans l'eau.
+
+[Illustration: Il y a des petits garçons qui lancent des bateaux.]
+
+Et puis il y a des petits garçons qui lancent des bateaux sur les
+flaques d'eau que la marée a laissées après elle. J'ai remarqué un de
+ces petits garçons, qui a une grosse tête, une figure renfrognée et un
+caractère grognon.
+
+Jean m'a dit que si ce petit garçon était maussade, c'est parce qu'il a
+une grosse tête, et il m'a fait croire que tous les petits garçons qui
+ont une grosse tête sont grognons. Quand j'en ai parlé à maman, elle
+m'a dit que Jean s'était encore moqué de moi. Elle connaît des petits
+garçons qui sont grognons avec une tête menue, et d'autres qui sont très
+gentils avec de grosses têtes. C'est bon à savoir, et je te le dis pour
+que tu ne te laisses pas attraper.
+
+[Illustration: Ils ont transporté dans leurs brouettes des broussailles.]
+
+C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la plage. Tu vois que, si
+je te dis ses défauts, je te dis aussi ses qualités; hier il a pris à
+part, dans un coin, tous ses petits camarades, et il leur a donné l'idée
+de faire un feu de joie sur la plage, le soir, à marée basse. Toute la
+journée, ils ont transporté dans leurs brouettes du foin, de la paille,
+des broussailles et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu au
+bûcher. C'était très joli, et tout le monde se promenait autour, même
+les grandes personnes.
+
+Les garçons commençaient à danser des rondes autour du feu, et les plus
+hardis parlaient de sauter par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui
+a dispersé tout le monde.
+
+
+
+10 juillet 1885.
+
+Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute la journée et toute
+la nuit d'après. Il pleut encore au moment où je t'écris. C'est ennuyeux
+partout, la pluie, mais surtout à la mer. On ne voit dehors que les gens
+du pays et quelques baigneurs enragés; toutes les dames restent dans
+leurs logements ou vont faire de la musique au casino.
+
+On ne voit dehors qu'une Anglaise de quatorze ou quinze ans. Il paraît
+que les petites Anglaises font tout au rebours de nous autres; par
+exemple, elles se promènent sans leur bonne et sans leur maman, et elles
+sortent par tous les temps.
+
+[Illustration: Un grand parapluie à la main.]
+
+Je vois la nôtre par la fenêtre; elle fait les cent pas toute seule,
+chaussée de grosses bottines, un grand parapluie à la main, et les
+cheveux au vent. Jean prétend que tous les Anglais font exprès de se
+promener à la pluie, et que c'est pour cela qu'ils ont tous les cheveux
+rouges. Mais je commence à me défier de Jean, et je l'ai bien attrapé en
+lui disant que j'ai vu à Paris beaucoup d'Anglais qui n'avaient pas les
+cheveux rouges.
+
+Figure-toi qu'elle se promène toujours! Maman, qui a trouvé ici des
+personnes de connaissance, a appris que ce n'est pas pour faire de
+l'effet que la petite Anglaise se promène à la pluie. Son médecin lui a
+ordonné de se promener deux heures, par tous les temps. Quand maman m'a
+dit cela, il y a deux minutes, je n'ai pas pu m'empêcher de rougir parce
+que je l'avais suppliée de ne pas me faire fourrer dans l'eau par la
+pluie.
+
+Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? Je dirai à maman de
+me faire prendre mon bain tout de même. J'espère qu'elle sera contente
+de moi.
+
+Je te regrette tout le long du jour, ma chère Michette; mais je te
+regrette doublement par la pluie. Ah! si tu étais ici, nous ferions de
+bonnes causettes, comme à Paris, et nous ne nous apercevrions seulement
+pas qu'il pleut.
+
+
+
+11 juillet 1885.
+
+Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. J'ai demandé à maman de
+m'envoyer au bain avec Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a
+tenu à venir elle-même. Elle a pensé que cela me donnerait du courage,
+et elle a eu raison. Oui, cela me donnait du courage de la voir me
+sourire sous son parapluie. Je tremblais malgré moi, mais j'avais le
+coeur content. Le baigneur s'est mis à rire et m'a dit: «Ma petite
+demoiselle, vous faites comme Gribouille, qui se mettait à l'eau pour
+n'être point mouillé par la pluie». J'ai ri aussi, et puis il m'a
+plongée trois fois dans la vague, et puis c'était fini, et j'avais envie
+de danser. Maman m'a promis d'écrire à papa que je m'étais conduite
+comme une bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider à coudre
+le nouveau costume de Lili.
+
+[Illustration: Des lapins vivants!]
+
+Pour me désennuyer, elle m'a menée après déjeuner à une espèce de
+ferme qui est à deux pas de notre chalet; dans cette promenade, tout
+m'amusait, même de patauger, même de recevoir des ondées dans le cou.
+Maman m'a dit que, quand on avait le coeur content, on voyait toujours
+le bon côté des choses. Je tâcherai d'avoir le coeur content le plus
+souvent possible.
+
+A la ferme, dans une espèce de grange, il y avait des lapins, mais, tu
+sais, Michon chéri, des lapins vivants! Ah! des lapins comme ceux que
+nous avons vus souvent à la devanture des fruitiers, pendus la tête en
+bas, ou bien des lapins vivants, ce n'est pas du tout la même chose. Oh!
+si tu avais été là avec moi pour les voir sauter, s'asseoir pour friser
+leur moustache, faire aller leurs oreilles, et me regarder d'un air
+éveillé! D'abord ils avaient un peu peur de moi, mais la fermière m'a
+dit: «Donnez-leur des carottes, mademoiselle, et vous verrez». Elle m'a
+montré un panier où il y avait des carottes, et j'en ai donné à mes
+petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant mes petits
+amis. Crois-moi, Michette, quand tu rencontreras des lapins, donne-leur
+des carottes, et tu verras!
+
+Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon Michon chéri, je n'aimerai
+jamais personne plus que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+Ta petite amie,
+
+Finette.
+
+
+
+
+II
+
+LA FAUTE DE NONO
+
+
+I
+
+C'était, en cette belle terre classique de Sicile, un de ces coins
+charmants que Théocrite aimait à contempler et à dépeindre dans ses
+idylles.
+
+Depuis la pointe du jour, la vendange occupait tous les bras et
+réjouissait tous les coeurs.
+
+Le père de famille, semblable, dans sa robuste élégance, à quelque
+dieu rustique de l'ancienne Grèce, après avoir distribué la tâche aux
+vendangeurs et aux vendangeuses, avait mis lui-même la main à l'oeuvre
+pour donner le bon exemple.
+
+Il avait ri et il avait chanté, parce que la joie de vivre était en lui;
+car les grappes étaient nombreuses et lourdes, et il voyait le pain de
+l'année assuré pour tous les siens.
+
+Il avait ri et il avait chanté, parce que le ciel était sans nuages;
+parce que l'odeur du raisin écrasé, qui planait dans l'air, ajoutait
+en son âme quelque chose à l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants
+étaient gais, alertes et bien portants, comme de jeunes faunes; parce
+que la compagne de sa vie était la matrone la plus belle et la plus sage
+de la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour deux.
+
+Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour deux; car lui, Maso, en
+dépit de son faux air de dieu antique, en dépit de sa force, en dépit de
+sa barbe, n'était qu'un grand enfant.
+
+
+II
+
+Après avoir vaillamment peiné, en bon père de famille, pendant toute la
+première partie du jour, Maso ôta son rustique chapeau de paille, essuya
+de son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: «Mes enfants, je
+crois que c'est assez pour une fois! Allons voir si la maîtresse a pensé
+à nous. Qui m'aime me suive!»
+
+Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'à l'endroit où la
+maîtresse avait préparé le repas des vendangeurs. C'était un repas
+frugal, mais il avait été apprêté avec tant de soin et de propreté,
+le travail avait si bien aiguisé l'appétit des travailleurs, que les
+convives le savourèrent comme si c'eût été un festin de nectar et
+d'ambroisie.
+
+Le repas terminé, les vendangeurs se séparèrent, et chacun d'eux chercha
+un bon petit coin à l'ombre pour y faire la sieste.
+
+Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa femme à part et lui
+demanda ce qu'elle avait fait de Nino.
+
+Nino était le dernier-né de la famille, et par conséquent le Benjamin.
+
+Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans une corbeille, à l'ombre.
+Maso pensa en lui-même que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour
+dormir, mais il eut la sagesse de garder cette réflexion pour lui.
+Alors, prenant son parti en brave, il se donna le plaisir de regarder
+dormir Nino. Mais, en vérité, c'était un plaisir bien fade, comparé à
+celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner pour le faire jaser,
+de se laisser tirer la barbe et les cheveux, ou même de se laisser
+égratigner les mains et la figure par ses griffes de chat.
+
+La mère, ayant quelques ordres à donner et quelques soins à prendre,
+laissa ses deux enfants ensemble, le grand et le petit, non sans dire au
+grand: «Et surtout ne le réveille pas!»
+
+
+III
+
+«Comme elle me connaît bien!» se dit Maso, émerveillé de la perspicacité
+de sa femme. Comment avait-elle pu deviner qu'il avait conçu l'idée de
+réveiller son petit camarade de jeux? Car cette idée, il l'avait conçue
+un moment. Désormais il fallait y renoncer.
+
+Cependant Nino semblait faire exprès de dormir plus longtemps que
+d'habitude. La patience de Maso était à bout. Et, pour résister à la
+tentation de le réveiller, Maso fut obligé de s'en aller. Mais il ne
+s'en alla pas bien loin, voulant être à portée d'entendre le premier
+gazouillement du chéri, quand il se réveillerait.
+
+Adossé contre une barrière rustique, les bras croisés sur sa poitrine
+nue, le bon Maso s'endormit tout debout, comme une sentinelle
+négligente, ayant à ses côtés son grand chien qui dormait comme son
+maître.
+
+Tout à coup il sembla à Maso que son chien se frottait contre lui, et
+qu'en même temps quelqu'un tirait son chapeau.
+
+Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand éclat de rire en
+voyant Nino qui le regardait d'un air surpris, et qui s'efforçait de lui
+prendre son chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de risettes.
+
+Les éclats de rire de Maso étaient toujours formidables, mais celui-là
+était si inattendu que Nino se rejeta sur sa mère et se cacha la figure
+contre son épaule.
+
+
+IV
+
+Après le premier mouvement de terreur enfantine, il se tourna de nouveau
+vers son père, et, comme son père lui tendait les bras, il lui tendit
+les bras de son côté.
+
+La paix était faite; mais la paix ne se fait jamais sans que le vaincu
+accepte les conditions du vainqueur. Le vaincu, c'était Maso. Les
+vainqueurs, c'étaient la mère et le petit garçon.
+
+La mère, avant de livrer son précieux fardeau aux mains robustes et
+hâlées qui se tendaient vers lui, dit à son mari d'un petit air moqueur
+qui lui allait bien: «Surtout ne l'écrase pas, et ne le laisse pas
+tomber.
+
+--Bon, c'est convenu», répondit le dieu antique du ton le plus bénévole.
+
+Et alors seulement il put prendre possession du second vainqueur.
+
+Le second vainqueur s'attaqua à la barbe, aux lèvres, aux yeux, aux
+sourcils du vaincu, et revint finalement à son chapeau.
+
+Le vainqueur était si agressif et si téméraire, le vaincu si patient et
+si heureux d'être malmené et maltraité, que le grand chien en poussait
+de petits cris de tendresse, et frottait sa tête contre la jambe du
+vaincu, les yeux fixés sur le vainqueur, pour bien montrer qu'il entrait
+dans l'esprit de la chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie.
+
+En ce moment, deux personnages nouveaux entrèrent en scène: Stella, la
+soeur aînée, qui avait sept ans, et Nono, le frère cadet, qui en avait
+trois.
+
+Tous deux étaient couronnés de pampres, en l'honneur des vendanges.
+
+Ni le grand chien, ni le père, ni le petit Nino ne s'aperçurent de leur
+arrivée; mais les mères de famille ont l'oeil à tout, même dans les
+moments les plus pathétiques, et la mère de famille s'aperçut tout de
+suite que la bonne harmonie ne régnait pas entre Nono et Stella.
+
+
+V
+
+«Mon père! s'écria Stella d'un ton tragique.
+
+--Chuc! chuc! chuc!» répondit le père, non pas à Stella, mais à Nino,
+qui accaparait toute son attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour
+l'exciter à rire.
+
+«Mère! dit Stella d'un ton non moins tragique.
+
+--Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa mère.
+
+--Il faut gronder Nono, répondit Stella.
+
+--Gronder Nono! s'écria le père, qui avait entendu les derniers mots.
+Gronder Nono! et pourquoi donc?
+
+--Il a fait une chose défendue! répliqua Stella avec un sérieux tout à
+fait bouffon.
+
+--Il a fait une chose défendue! reprit le père en se débattant de son
+mieux contre Nino, qui cherchait à lui fourrer son petit poing dans la
+bouche.
+
+--Oui, père, une chose défendue. Au lieu de cueillir des grappes, il a
+cassé la branche tout entière. Vois plutôt!»
+
+Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette relevée deux
+grosses grappes et la branche tout entière, qui traînait derrière lui.
+
+«Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la branche des grappes pour
+l'année prochaine; on ne les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a
+dit le jour où j'avais cassé une branche.
+
+--La belle affaire! s'écria le père de famille en haussant les épaules;
+je ne veux pas qu'on se querelle un jour comme celui-ci. Venez tous les
+deux embrasser votre petit frère; après cela allez-vous-en jouer, et ne
+nous ennuyez plus de vos querelles.»
+
+
+VI
+
+Les deux enfants embrassèrent leur petit frère, et s'en allèrent jouer
+chacun de son côté, emportant dans leurs petites cervelles chacun une
+idée fausse.
+
+Nono était persuadé que désormais, avec l'approbation paternelle, il
+pouvait traiter la vigne comme bon lui semblerait.
+
+Quant à Stella, elle se dit que la justice était un vain mot, puisque
+l'on permettait à Nono ce qu'on lui avait formellement interdit à
+elle-même.
+
+Ces idées auraient fermenté dans les deux petites têtes comme le vin
+nouveau dans la cuve, si la mère de famille, avant la fin du jour, ne
+s'était arrangée pour prendre chacun de ses enfants en particulier, et
+pour leur faire voir la vérité.
+
+Stella, adroitement interrogée, dut convenir que le pauvre Nono n'avait
+péché ni par malice ni par désobéissance, puisqu'il avait cassé la
+branche sans qu'on lui eût défendu de la casser ni expliqué pourquoi il
+ne fallait pas la casser. Il avait si peu conscience d'avoir commis
+un crime, que, quand Stella l'avait si vertement tancé, il apportait
+triomphalement la branche à sa maman pour lui faire plaisir. Stella dut
+reconnaître que la justice n'est pas un vain mot.
+
+A Nono, la jeune mère se contenta de dire ce qui peut entrer dans
+l'intelligence d'un enfant de trois ans. Sans lui charger l'esprit de la
+théorie des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un tout petit
+enfant ne doit toucher à rien sans avoir demandé conseil à son papa ou à
+sa maman. C'est une règle dont l'application ne demande point de grands
+efforts d'intelligence.
+
+«Nono a compris», répondit le jeune délinquant.
+
+Le père n'eut point connaissance des exploits de sa petite femme; mais,
+d'une manière générale, il continua à en être très fier, parce qu'elle
+«avait de la cervelle pour deux».
+
+
+
+
+III
+
+CHARLES KLIPMANN
+
+
+J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils ont en tête une
+découverte importante, n'ont plus aucune idée de ce qui se passe autour
+d'eux. M. Klipmann était un grand chimiste, et il ne savait jamais ce
+qui se passait dans sa maison, toute son attention étant concentrée sur
+ses cornues, sur ses alambics et sur ses petites fioles.
+
+Comme il n'était pas riche, il n'avait qu'une seule domestique, la
+vieille Françoise. La vieille Françoise passait sa vie à se désespérer,
+parce-que Monsieur tachait et déchirait ses vêtements, sans s'en
+apercevoir, mettait tout le ménage en désordre pour trouver un objet
+qu'il tenait à la main, enfilait ses bas à l'envers, en songeant à autre
+chose, sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se douter de ce
+qu'il mangeait, s'étranglait en méditant des problèmes, et, à toutes
+les observations, répondait d'un air ahuri: «Eh oui! comment donc!
+certainement!»
+
+M. Klipmann avait, quelque part, un frère, qui était demeuré veuf avec
+un petit garçon. Ce frère mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa
+habiller décemment par Françoise, alla enterrer ce frère qui était mort
+sans laisser un sou, prit le petit garçon par la main et l'emmena chez
+lui.
+
+«Voilà un petit garçon, dit-il à Françoise, c'est mon neveu, vous savez,
+oui, certainement! Je..., je l'adopte.
+
+--Monsieur fait bien», répondit la vieille bonne, très émue à la vue de
+ce pauvre petit orphelin de quatre ans.
+
+L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air d'un petit chat sauvage,
+il se laissa embrasser en rechignant; mais la bonne Françoise était trop
+émue de son malheur pour lui en vouloir de ses mauvaises manières.
+
+«Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement il faudra....
+
+--Prendre soin de lui, reprit Françoise, qui était habituée depuis
+longtemps à achever les phrases que son maître laissait toujours
+inachevées.
+
+--Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est bien cela, prendre soin
+de lui,... et puis lui faire comprendre, une bonne fois pour toutes....
+(ici le petit garçon regarda son oncle d'un air méfiant), une bonne fois
+pour toutes, qu'il ne doit jamais entrer dans le laboratoire, mais que
+tout le reste de la maison est à lui.» (Ici le petit garçon sourit.
+Il était laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire réellement
+agréable.)
+
+«Jamais dans le laboratoire!» reprit M. Klipmann en levant l'index de
+la main droite. Le petit Charles fit un signe de tête. «Le reste de la
+maison est à toi.» Cette fois Charles fit deux signes de tête au lieu
+d'un.
+
+«Le reste va tout seul», ajouta M. Klipmann en poussant un soupir
+de soulagement. Comme il se sauvait, impatient de retourner à ses
+expériences et à ses manipulations, Françoise lui dit: «Monsieur
+n'oubliera pas d'ôter ses habits propres pour aller faire ses
+cuisineries!»
+
+Monsieur fit signe que c'était une chose entendue; ce qui ne l'empêcha
+pas d'aller tout droit au laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il
+se mit à considérer d'abord, puis à secouer ensuite, toujours en costume
+de cérémonie, le chapeau sur la tête.
+
+Sous prétexte de montrer au petit Charles l'endroit où il ne devait
+jamais mettre les pieds, Françoise s'en alla tout droit au laboratoire,
+tenant toujours le petit garçon par la main.
+
+«Là, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien regardé sa petite
+bouteille, il va aller changer de vêtements.
+
+--Ça a réussi, répondit M. Klipmann en lui montrant la petite fiole.
+
+--J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Françoise avec complaisance.
+Les vieux effets de Monsieur sont tout prêts sur le lit.»
+
+M. Klipmann comprit qu'il fallait obéir. Après avoir jeté un dernier
+regard de satisfaction sur sa fiole, il obéit sans résistance.
+
+Tout le temps qu'avait duré cette scène, le petit Charles avait jeté
+des regards pleins de sagacité et de pénétration tantôt sur la vieille
+bonne, tantôt sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence d'enfant
+de quatre ans, il comprit vaguement que l'oncle Klipmann était un
+enfant comme lui, seulement plus grand et plus vieux, et que c'était à
+Françoise qu'il fallait obéir.
+
+Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le laboratoire, il n'y entra
+jamais, ce que Française trouva bien beau de sa part, sans le lui dire.
+Mais, n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison de la cave au
+grenier, il passa toute sa petite enfance à l'explorer, au grand
+détriment de ses vêtements, car il était souple et hardi, et grimpait
+partout, même sur le toit.
+
+Un jour, Françoise était dans le petit jardin, occupée à tricoter, tout
+en surveillant sa cuisine du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle,
+l'ombre de la maison se dessinait; tout à coup Françoise remarqua comme
+un mouvement du côté de la cheminée. Elle crut d'abord reconnaître
+l'ombre du vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas être si gros
+que cela. Elle leva les yeux et fut saisie d'horreur et d'effroi en
+voyant le petit Charles debout contre la cheminée, examinant avec un
+profond intérêt le chapeau de tôle, que le moindre vent faisait tourner
+dans toutes les directions.
+
+Françoise, qui était une femme très prudente, ne cria pas après lui, de
+peur de l'effrayer et de lui faire faire un faux pas; mais, quand il fut
+descendu de son observatoire, elle le gronda bien fort et voulut
+lui faire promettre de ne jamais remonter là-haut. Charles refusa
+obstinément de promettre: il tenait absolument à savoir pourquoi le
+chapeau de tôle tournait. A cette époque-là, Charles avait près de six
+ans.
+
+Françoise voulut savoir comment il avait pu arriver à la lucarne, qui
+était ce que l'on appelle une fenêtre à tabatière. Elle monta donc au
+grenier et demeura stupéfaite en voyant une espèce de machine, moitié
+échelle, moitié escabeau, que Charles avait construite avec beaucoup de
+patience et d'industrie à l'aide d'une scie, d'un marteau, de quelques
+clous et de beaucoup de ficelle. Dans la construction de cette machine
+entraient quelques débris de planches, un manche à balai, les trois
+tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un fauteuil, tout cela
+dépecé à la scie par l'industrieux Charles.
+
+Françoise pria M. Klipmann de monter pour examiner cela. Le chimiste
+ne s'indigna pas de voir ses meubles en pièces. Tout ce qu'il trouva à
+dire, c'est que ce petit garçon était adroit comme un singe.
+
+«Il est temps, riposta Françoise, que ce petit garçon aille à l'école,
+pour apprendre quelque chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa
+cervelle que de ses mains.
+
+--Oui, oui, répondit M. Klipmann, il est temps.»
+
+Et Charles fut envoyé à l'école. Il apprenait bien, et vite. Trop vite
+même, au grand détriment du mobilier de la classe. Comme il avait
+toujours terminé son travail bien longtemps avant les autres, il
+employait ses loisirs à graver son nom sur les tables et sur les bancs,
+à creuser des trous pour placer ses coudes plus à l'aise, à tracer de
+profondes rigoles pour y faire couler de l'encre.
+
+Quand la table fut tailladée à jour, il songea à enlever les vis qui
+la retenaient au pied massif. Ce n'était pas avec l'intention de faire
+tomber la table, pour causer du désordre, c'était pour savoir la raison
+des choses, car il remettait toujours les vis après les avoir enlevées.
+Quand il sut ce qu'il voulait savoir, il commença à apporter en classe
+des morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait avec un
+canif.
+
+«Il ne peut pas s'empêcher de tailler quelque chose», disait le maître
+d'école à Françoise.
+
+Françoise le savait bien, et les vieux fauteuils du grenier le savaient
+bien aussi, car c'était à même les bras et les pieds de ces vieux débris
+qu'il prenait ses provisions de bois à l'aide d'une scie mystérieuse,
+sur laquelle Françoise ne put jamais mettre la main.
+
+Un certain jeudi, jour de congé et de loisir, il mit le comble à ses
+méfaits domestiques. Il s'était introduit dans le cabinet de son oncle,
+et cela sans scrupule et sans remords, puisque la «maison était à lui».
+En furetant, selon son habitude, il découvrit un cornet de papier
+contenant des clous en quantité, puis un ciseau, puis une vrille,
+puis un marteau. Quelles richesses! Et à quoi les employer? Les
+yeux brillants, les narines frémissantes, il regarda autour de lui.
+Qu'avait-il besoin de chercher si loin? Là, sous ses yeux, sous sa main,
+il y avait un énorme coffre en bois.
+
+Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et enleva de très beaux
+morceaux. Fatigué du ciseau, il joua de la vrille. Fatigué de la vrille,
+il enfonça des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il bien encore?
+Ses yeux tombèrent sur le chapeau du chimiste, le chapeau numéro un,
+s'il vous plaît. Pourquoi aussi ce chapeau se prélassait-il sur le
+coffre, à portée de la main, au lieu d'être accroché dans la garde-robe?
+Oui, pourquoi? Possédé par son démon familier, Charles se dit que ce
+serait bien drôle d'enfoncer des clous dans un chapeau. Cette opération
+présentait certainement quelque difficulté, à cause du peu de
+consistance de l'objet. Raison de plus pour essayer. Les vrais
+chercheurs sont toujours piqués au jeu par les difficultés d'une
+entreprise. Tout d'abord le chapeau se défendit à sa manière en se
+dérobant sous les coups. Première difficulté à vaincre. Charles en
+triompha en fixant le rebord du chapeau au bois du coffre à l'aide d'un
+clou solidement enfoncé. Ensuite il planta des clous sur les côtés. La
+paroi cédait sous l'effort; mais, à force d'essayer, Charles en arriva à
+ses fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le fond cédait, puis
+revenait à sa disposition première, avec de petites détonations sourdes.
+Il s'agissait de saisir le bon moment, et Charles, à force d'adresse et
+de patience, le saisissait presque toujours. Le milieu du rond était
+l'endroit le plus difficile, étant le moins résistant; Charles y
+appliquait son clou, quand la porte s'ouvrit.
+
+La personne qui l'avait ouverte demeura stupéfaite sur le seuil; quant à
+Charles, tout entier à son oeuvre, il n'avait rien entendu.
+
+L'oncle Klipmann, car c'était lui, avait terminé la veille au soir
+une série d'expériences qui l'avaient enfin amené à une découverte
+importante: il avait employé une partie de sa matinée à contrôler le
+résultat de ses expériences, afin d'être bien sûr de ne s'être pas
+trompé.
+
+Il avait peu dormi la nuit précédente: la joie l'avait tenu éveillé
+pendant les premières heures. Puis c'était le remords qui lui avait tenu
+les yeux grands ouverts. Maintenant que ses recherches avaient abouti,
+et qu'il rentrait, pour quelque temps du moins, dans la vie réelle, dans
+la vie de tout le monde, il se demandait comment il avait pu négliger à
+ce point le fils de son frère. Les méfaits de cet enfant, qui étaient
+tous du même genre, lui revinrent à la mémoire, et il se dit: «Un cours
+d'eau qui n'est point endigué peut gâter tout un pays; il s'agit de lui
+creuser un canal, et alors ce cours d'eau devient utile, de nuisible
+qu'il était. Jusqu'ici, je le vois bien à présent, la vie de mon petit
+neveu a été comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer sans cesse à
+occuper ses doigts, c'est peut-être une vocation qui s'ignore et qui se
+cherche. Il s'agirait d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un
+canal.
+
+L'enfant a peut-être, sans le savoir, le goût de la mécanique. Assez de
+chimères pour le moment; dès demain je ferai des expériences pour aider
+ce pauvre enfant à découvrir ce qu'il cherche.»
+
+Le lendemain matin, l'habitude et aussi le désir de se confirmer dans la
+certitude d'avoir réussi le menèrent tout droit à son laboratoire. Mais
+il n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitôt qu'il en fut sorti,
+il parcourut la maison pour chercher Charles et pour savoir où il en
+était.
+
+Il en était à planter des clous dans le chapeau numéro un.
+
+Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla en philosophe le petit
+garçon qui devait être désormais le sujet de ses expériences. L'adresse
+de l'enfant, sa dextérité, son attention profonde confirmèrent le
+chimiste dans ses idées et dans ses intentions.
+
+Le clou du centre, le plus difficile de tous, une fois bien et dûment
+enfoncé, Charles poussa un soupir de soulagement, passa le dos de sa
+main sur son front et regarda autour de lui.
+
+Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la personne de l'oncle
+Klipmann. Quoique l'oncle Klipmann n'eût point l'air d'un croquemitaine,
+Charles tressaillit et s'écria, en laissant tomber son marteau:
+
+«Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait là?
+
+--L'as-tu fait par méchanceté et pour m'être désagréable? demanda
+l'oncle Klipmann.
+
+--Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais pas comment tout cela m'est
+venu en tête. Je vous jure que....
+
+--Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann. Maintenant convenons
+entre nous que ce coffre aurait meilleur air si tu y avais fait moins
+de trous et enfoncé moins de clous. Convenons que, s'il te fallait
+absolument enfoncer des clous dans un chapeau, tu aurais mieux fait
+de choisir le numéro deux: et puis, n'en parlons plus; seulement,
+promets-moi de te mieux surveiller à l'avenir.
+
+--Oh! mon oncle, je vous le promets.
+
+-Je sais que tu tiens toujours tes promesses. Assez sur ce sujet.
+
+--Pardonnez-moi, mon oncle.
+
+--Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est que je vais t'emmener
+faire un petit tour de promenade avec moi. Dis à Françoise de te refaire
+ta toilette. En l'attendant, je vais....»
+
+Il allait dire: «Je vais donner un coup de brosse au chapeau numéro
+deux». Mais il jugea inutile d'ajouter à la confusion de Charles, et il
+s'en alla en se disant à lui-même: «Occupons-nous maintenant de creuser
+ce canal».
+
+Une demi-heure après, l'oncle et le neveu s'en allaient les meilleurs
+amis du monde. Quand il n'était pas enseveli dans ses recherches,
+l'oncle Klipmann était un homme très fin et très adroit. Il se mit à
+parler avec Charles de toutes sortes de sujets, et, au fur et à mesure,
+notait avec soin ses réponses, sans en avoir l'air.
+
+Quand ils furent devant la boutique de l'horloger Brisson, l'oncle
+tourna le bec-de-cane de la porte et entra, suivi de son neveu. Brisson
+connaissait bien l'oncle Klipmann, qui était un de ses clients; il
+connaissait bien aussi le neveu de l'oncle Klipmann, car il le voyait
+souvent s'arrêter devant la boutique pour le regarder travailler.
+
+L'oncle Klipmann expliqua à Brisson qu'il désirerait, si cela ne le
+dérangeait pas, se faire montrer l'agencement d'une montre, le jeu,
+le ressort et l'engrenage des roues. Brisson avait justement sur son
+établi, sous un verre renversé, une montre qu'il avait nettoyée; il se
+disposait à en remettre en place les principales pièces.
+
+Une petite pince à la main, l'oeil collé sur une loupe, il commença tout
+à la fois ses opérations et ses explications.
+
+C'était l'oncle qui avait demandé cette petite leçon d'horlogerie, et
+c'était uniquement le neveu qui en profitait. Charles ne quittait pas du
+regard la pince de l'opérateur, et il buvait, comme on dit, jusqu'à
+ses moindres paroles. Quant à l'oncle, ce n'est pas la montre qu'il
+regardait, mais la figure de son neveu. Un sourire discret se jouait sur
+ses lèvres, le sourire de l'homme qui a deviné juste. Quand Brisson
+eut terminé ses explications, et répondu à quelques questions très
+intelligentes de Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade.
+
+Charles était silencieux et préoccupé; ce silence et cette préoccupation
+firent grand plaisir à l'oncle Klipmann, au lieu de l'offenser.
+
+Le hasard de la promenade (était-ce bien un hasard?) les amena, à
+quelque distance de la ville, devant la porte d'un enclos considérable.
+L'oncle sonna à cette porte et demanda l'autorisation de visiter
+l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait de vastes ateliers où
+l'on construisait des machines. Le directeur en personne, ingénieur
+fort distingué, voulut faire à l'oncle Klipmann les honneurs de
+l'établissement.
+
+Cette fois encore, ce fut le neveu qui écouta les explications avec le
+plus d'attention.
+
+Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle expliqua à son neveu que
+le directeur de l'usine était ce que l'on appelle un ingénieur civil:
+que, pour devenir ingénieur civil, il avait passé par une école qui est
+à Paris, et que l'on nomme l'École Centrale des Arts et Manufactures, ou
+tout simplement l'École Centrale.
+
+Charles écoutait en silence; il était facile de voir que sa petite tête
+travaillait, envahie par des idées nouvelles.
+
+L'oncle Klipmann fit semblant d'être plongé dans ses méditations
+chimiques, et laissa prudemment travailler la petite tête.
+
+Au retour, Françoise, à qui son maître avait donné le mot, ne parla pas
+des dévastations du matin et se montra aussi avenante qu'à l'ordinaire.
+Aussi Charles la suivit à la cuisine; là, assis sur une chaise basse, il
+regarda quelque temps le feu sans parler. Puis tout à coup il dit:
+
+«Françoise, je crois que j'aimerais bien être horloger.
+
+--C'est un joli état, répondit Françoise.
+
+--C'est à cause des petites roues qui s'engrènent les unes dans les
+autres. Je crois que je ne me lasserais jamais de faire engrener de
+petites roues.
+
+--Ah!» dit Françoise.
+
+Après cela, Charles monta à sa petite chambre, et, pendant qu'il
+s'efforçait de dessiner des roues dentées sur son cahier de brouillons,
+sa petite tête recommença à travailler.
+
+Le résultat de ce travail se produisit au dîner. Au moment d'achever son
+potage, il tint la cuiller suspendue entre son assiette et sa bouche, et
+dit avec un gros soupir:
+
+«Ils sont bien heureux les petits garçons de Paris de pouvoir aller à
+l'École Centrale.»
+
+L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite tête avait abouti juste
+où il désirait le voir aboutir.
+
+Alors il expliqua à Charles que l'École Centrale n'est pas une école
+destinée uniquement aux petits garçons de Paris; mais que les petits
+garçons de toutes les parties de la France peuvent y aller étudier.
+
+«Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles d'une voix émue.
+
+--Ceux de Verneuil aussi.
+
+--Alors, mon oncle, tu m'y enverras.»
+
+L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre pas à l'Ecole Centrale
+comme dans un moulin, qu'il faut subir des examens et en quoi consistent
+les examens. On commence par bien apprendre ce que l'on enseigne à
+l'école primaire. De là on passe dans un collège ou dans un lycée. On
+travaille ferme, et, au temps voulu, on se présente.
+
+«Tu as bien compris?
+
+--Oui, mon oncle, répondit Charles d'un air réfléchi. Et puis,
+ajouta-t-il, je travaillerai dès demain, et je ne t'abîmerai plus tes
+affaires.»
+
+«Et voilà le canal creusé», pensa l'oncle Klipmann en souriant.
+
+Le canal était creusé, en effet. Dès le lendemain, Charles travailla
+comme un petit homme, et le surlendemain aussi, et le mois suivant
+aussi, et aussi les années qui vinrent après.
+
+Il est entré à l'École Centrale, et il en est sorti ingénieur civil, et
+il a l'avenir devant lui.
+
+
+
+
+IV
+
+LES TROIS PETITS CHIENS
+
+
+En trottinant de compagnie sur la route, trois petits chiens faisaient
+la conversation, et, tout en causant, ils enchérissaient à qui mieux
+mieux sur l'horrible méchanceté du monde.
+
+Le premier dit: «Non, vous ne voudrez pas me croire, et pourtant je vous
+donne ma parole que c'est la pure vérité. Un homme, avec un seau, m'a
+jeté de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve que c'est une
+abominable cruauté; et vous?»
+
+Le second dit: «C'est tout simplement une atrocité; mais il m'est arrivé
+bien pis, à moi. Un gamin, d'un coup de pierre, m'a presque cassé les
+reins. Hein! qu'est-ce que vous dites de _cela_?»
+
+Le troisième dit: «C'est encore moi qui ai le plus à me plaindre; et il
+ne m'est que trop facile de le prouver. Un homme m'a presque écrasé.
+Pourquoi? Pour avoir regardé un chat. N'est-ce pas le comble de la
+méchanceté? hou! hou!»
+
+Mais il y a une chose que les trois petits chiens oubliaient de dire: le
+premier avait volé des sardines; le second s'était jeté sur un pauvre
+aveugle, et le troisième avait donné la chasse au chat de la maison.
+
+C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens; et il y a, par le
+monde, quantité de petits enfants à boucles blondes, et même de vieux
+enfants à barbe grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils une
+aventure, elle est toute à leur gloire, ils y ont le beau rôle; mais ils
+ne soufflent mot des circonstances dont ils auraient à rougir.
+
+Les petits chiens, n'étant que de simples animaux, raisonnent et
+raisonneront toujours en simples animaux. Jamais ils n'arriveront à
+comprendre qu'il est mal de voler les sardines du prochain, ou de se
+jeter sur les gens sans défense, ou d'épouvanter les chats qui ne vous
+disent rien.
+
+Rendus circonspects par de fâcheuses expériences, il concluront, en
+véritables petits chiens qu'ils sont, qu'il s'agit tout simplement de
+voler les sardines quand l'homme au seau a le dos tourné, de se jeter
+sur les aveugles quand personne n'est à portée de les défendre, et de
+choisir mieux son temps pour se livrer au divertissement de la chasse à
+courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage et leur plaisir, et
+déblatéreront jusqu'à la fin du monde contre celui qui les empêchera de
+chercher leur avantage et de prendre leur plaisir là où ils croient le
+trouver.
+
+Pourquoi? parce que les petits chiens, même quand ils sont devenus
+grands, n'ont point de conscience qui les éclaire sur ce qui est bien et
+sur ce qui est juste.
+
+Mais les petits hommes à boucles blondes et les vieux hommes à barbe
+grise ont une _conscience_. Qu'ils la prennent pour conseillère avant de
+raconter leurs exploits, et pour juge avant de condamner le prochain.
+
+
+
+
+V
+
+LE PERE VIAUD
+
+
+Le père Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il soit encore droit
+et fort pour son âge, son pas n'est plus aussi ferme ni aussi régulier
+qu'autrefois, ses mains sont agitées d'un tremblement chronique, et il
+dit lui-même, en parlant de ses mâchoires édentées qui s'agitent comme
+pour mâcher à vide: «Voilà que je _babinote_ comme un vieux lapin!»
+
+Pas plus tard que le matin même, ayant eu affaire à la ferme, je l'avais
+entendu, dans la grande salle, se plaindre, moitié en riant, moitié
+sérieusement, de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de
+distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles jambes qui le
+laissaient toujours en route, de ses vieilles mains qui ne savaient
+plus seulement tenir une cuiller sans faire chavirer la moitié de la
+cuillerée! Et puis, trois heures plus tard, je retrouve mon invalide à
+une lieue de la ferme, sur un coteau dont la pente m'avait paru fort
+raide, à moi qui n'ai pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout,
+aussi droit qu'un grenadier à la parade, en face d'un sauvageon qu'il
+était en train de greffer. Un de ses petits-fils, garçonnet d'une
+douzaine d'années, le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un
+véritable amateur de bonne peinture, en contemplation devant un tableau
+de Raphaël. Le grand-père et le petit-fils étaient si bien à leur
+affaire, qu'ils ne m'entendirent même pas venir.
+
+Les mains du père Viaud, ces pauvres vieilles mains qui ne pouvaient
+plus tenir une cuiller, me parurent transformées. Non seulement elles ne
+tremblaient pas, mais encore elles avaient une dextérité de mouvements
+et une délicatesse de toucher dont je demeurai stupéfait. Il taillait,
+il ajustait, enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement. Ses vieux
+yeux, qui ne distinguaient pas un moineau d'un pinson, suivaient, à
+bonne distance, les moindres mouvements de ses mains et de ses doigts;
+enfin, ses mâchoires avaient cessé de babinoter comme celles d'un vieux
+lapin.
+
+L'opération terminée à son entière satisfaction, il ferma son couteau
+et le remit dans la poche de son gilet. Ensuite il ôta son chapeau, se
+passa la main sur le front, poussa un soupir de satisfaction et dit:
+«Fidéric (l'enfant s'appelle Frédéric), en voilà encore un, mon garçon,
+et ce ne sera peut-être pas le dernier, eh! eh! eh! A présent, je crois
+que je vas fumer une petite pipe.
+
+--Grand-père, dit le petit garçon, quand donc me permettras-tu de
+greffer un arbre, un vrai arbre?
+
+--Quand je te le permettrai? mâchonna le grand père, qui fouillait d'une
+main tremblante dans sa vieille poche à tabac.
+
+--Oh oui! grand-père, quand?
+
+--Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-père en tapotant la tête du
+petit garçon avec le fourneau de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ça
+croit qu'on greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une branche
+de saule. M'as-tu seulement regardé, pendant que je travaillais, tout à
+l'heure?
+
+--J'en avais mal aux yeux à force de regarder, répondit l'enfant.
+
+--Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais des yeux de chat.
+C'est justement ce que me disait feu mon grand-père, quand j'avais ton
+âge et que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien, mon mignon, je
+vas te répondre ce qu'il m'a répondu, il y a de cela septante et trois
+ans: je crois que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin,
+je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu entends, je te
+regarderai faire; tu n'as pas peur?
+
+--Oh si! un peu, répondit le petit rusé; mais pas trop, parce que,
+grand-père, tu es si bon!
+
+--Oh! le patelin! marmotta le grand-père, comme il saura entortiller son
+monde. C'est bien. J'ai un _sujet_ en vue, mais, si tu me le gâtes, gare
+à tes oreilles!»
+
+On voyait qu'il était fier de son petit-fils, et il se mit à ricaner de
+satisfaction, et en ricanant il laissa choir sa pipe dans l'herbe. Le
+petit garçon fit une culbute de joie avant de la ramasser.
+
+En se relevant, il m'aperçut et dit à son grand-père:
+
+«Grand-père, voilà le monsieur de ce matin!
+
+--Va à tes vaches, lui répondit le père Viaud.--Monsieur, votre
+serviteur. Si ça ne vous fait rien, nous allons nous asseoir sur cette
+souche, parce que les jambes d'un pauvre vieux comme moi.... Oh! après
+vous, monsieur.
+
+--Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, répliquai-je avec une ironie
+qui n'était pas pour le blesser, je l'espère; un pauvre vieux qui manie
+le couteau sans que la main lui tremble; un pauvre vieux qui vous
+introduit la branchette dans la fente sans s'y reprendre à deux fois,
+et qui vous enroule le fil, et qui vous l'attache comme une jeune
+couturière! Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres vieux-là!
+
+--Bellement, bellement, dit-il avec un geste de sa main, qui s'était
+remise à trembler. Quand on a fait une chose toute sa vie; qu'on préfère
+cette chose-là à toutes les autres; qu'on sait que la chose est honnête,
+bonne, utile, et qu'on se flatte de l'avoir toujours faite de son mieux,
+on la fait encore bien quand l'âge vous force de renoncer à tout le
+reste. On dit qu'il y a une grâce d'état, monsieur, et moi je le crois,
+puisque je puis greffer sans trembler, et que je ne puis pas manger une
+cuillerée de soupe sans en renverser la moitié.
+
+--Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer?
+
+--Si j'aime ça! Mon père l'aimait et mon grand-père aussi; mon fils
+l'aimait, mais il est mort des fièvres; Fidéric l'aime. C'est un don de
+famille, et il y a des petits secrets de métier que nous nous passons
+les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime ça! Mais, monsieur, qu'est-ce
+qu'il y a de plus superbe que de faire d'un arbre sauvage et païen un
+arbre du bon Dieu, qui nourrit les chrétiens du bon Dieu? C'est beau
+de semer et de moissonner, et j'ai bien semé et bien moissonné dans ma
+longue vie; mais le blé paraît et disparaît, et l'arbre reste, et porte
+témoignage. Il y a, dans le canton, des arbres qui rappellent au
+monde le nom de mon grand-père et celui de mon père. Il y en a qui
+rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux, dans notre famille,
+voyez-vous. Aussi loin que vous pouvez voir, tous les arbres à fruit ont
+été comme baptisés et rendus chrétiens par nous autres; je ne fais
+que vous redire les paroles de M. le curé. Oui, il a dit, parlant à
+Monseigneur, la dernière fois que Monseigneur est venu confirmer les
+enfants par ici: «Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires à leur
+façon; seulement, au lieu de convertir des nègres, ils convertissent des
+arbres». Et Monseigneur a dit: «Père Viaud, c'est très bien, cela! Qui
+plante un arbre fait une bonne action; qui greffe un arbre fait une
+action meilleure encore.» Et il a débité aux enfants un petit sermon
+là-dessus; je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille un peu
+dure, mais je sais que c'était très beau.
+
+--Je vois, lui dis-je, que Frédéric a le don, comme vous.
+
+--Il l'a», me répondit le bonhomme avec un sourire d'orgueil. Mais,
+quand ce sourire d'orgueil eut disparu, sa figure redevint toute
+vieille, ses mains furent reprises de leur tremblement, et la pipe de
+bois, qu'il avait allumée à grand'peine, avait d'étranges soubresauts
+entre ses gencives.
+
+«Et comme cela, repris-je, c'est demain que vous ferez faire à Frédéric
+ses premières armes comme greffeur.
+
+--Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude de désirer
+grand'chose, je voudrais déjà être à ce moment-là; ça m'avancera
+pourtant d'un jour sur le chemin du cimetière: n'importe, je voudrais y
+être.»
+
+Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au visage, je le regardais
+avec respect, et je pensais à part moi: «Si j'étais destiné à rester
+sur terre aussi longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de mes
+occupations présentes qui pourrait me tenir fidèle compagnie jusqu'au
+bout, donner une force passagère à mon corps défaillant, réchauffer mon
+coeur, satisfaire ma conscience et m'empêcher d'être comme un mort parmi
+les vivants? oui, laquelle?»
+
+Ce que je me suis répondu à moi-même importe peu; quelles résolutions
+j'ai prises, c'est mon affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que
+je m'estime heureux d'avoir vu travailler le père Viaud et de l'avoir
+entendu parler.
+
+
+
+
+VI
+
+INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES
+
+
+A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir leurs amies aussi
+souvent qu'elles le voudraient. D'abord, Paris est grand et les
+distances sont longues; et puis il y a les cours à suivre, les devoirs
+à faire, les leçons de piano, les leçons de dessin, les occupations du
+papa, et les obligations mondaines de la maman.
+
+Au bord de la mer, au contraire, on demeure porte à porte, on a des
+loisirs, on peut donc voisiner entre mamans et entre petites filles.
+
+Cette année-là, toute une société de connaissances parisiennes s'était
+donné rendez-vous à Varangues-sur-Mer, et l'on voisinait ferme.
+
+Le 18 août, Mme de Larochemère avait donné une grande matinée de petites
+filles, parce que c'était la fête d'Hélène, sa fille.
+
+Au retour de cette fête, Mme Loudéac et sa petite Suzanne, pour revenir
+chez elles, à la villa des Tamarix, suivaient un joli petit chemin
+tournant et causaient de la fête:
+
+«Alors, chérie, dit Mme Loudéac, tu t'es bien amusée.
+
+--Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarqué Alix de Gayrel;... dis,
+maman, l'as-tu remarquée?»
+
+Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme. Mme Loudéac ne put
+s'empêcher de sourire.
+
+«Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne suis pas bien sûre....
+
+--Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de reproche, c'était la reine de la
+fête: des yeux bleus, mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux
+blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses, bien entendu....
+
+--Pourquoi, bien entendu? demanda la maman, qui s'amusait de
+l'enthousiasme de sa fillette.
+
+--Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon pour des mauviettes comme
+moi, comme les autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette,
+comme..., comme Marthe Lemoyne....»
+
+Elle prononça ce dernier nom avec une sorte de dédain aristocratique,
+comme si la pauvre Marthe Lemoyne eût formé à ses yeux le contraste le
+mieux fait pour mettre dans tout son relief l'écrasante supériorité de
+son idole.
+
+Mme Loudéac fronça légèrement les sourcils, sans rien dire, toutefois:
+c'était une mère prudente et expérimentée, et elle laissait volontiers
+bavarder sa petite perruche, pour connaître le fond de sa pensée.
+
+«_Elle_, oh! _elle_, reprit Suzanne, ses cheveux flottent, ondulent; oh!
+comme ils ondulent! Et puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah!
+maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons causé, oui, elle a bien
+voulu causer avec moi, et..., et, ajouta-t-elle avec une explosion de
+joie et d'orgueil, nous nous sommes promis d'être amies... toujours,...
+toujours!
+
+--Comme cela, du premier coup? demanda la maman d'un ton de douce
+raillerie.
+
+--Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec une gravité comique, il
+y a, comme cela, des personnes que l'on aime à première vue.»
+
+Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue de la mer, qui
+apparaissait par une brèche des falaises, à l'un des tournants du
+chemin, et, de son petit coeur gonflé de joie et d'orgueil, s'échappa un
+soupir de reconnaissance.
+
+«Toujours la même, pensa Mme Loudéac en poussant un soupir de regret;
+oui, toujours la même: coeur d'or et tête de linotte.»
+
+Et elle se promit d'étudier de près cette nouvelle idole, aux pieds de
+laquelle sa Suzanne immolait en holocauste toutes ses petites amies,
+d'un seul coup.
+
+«Et puis, tu sais, mère chérie, reprit Suzanne, son papa est conseiller
+d'État, son grand-papa sénateur. Elle a un oncle amiral, et un autre
+archiduc....
+
+--Tu veux peut-être dire archidiacre? suggéra la maman; elle se
+souvenait d'avoir entendu Mme de Larochemère parler, pendant la petite
+fête, de la parenté des de Gayrel, qui étaient des nouveaux venus dans
+le cercle des Parisiens en villégiature.
+
+--Archiduc ou archidiacre! c'est toujours quelque chose comme cela»,
+répondit Suzanne sans se déconcerter. Elle continua à entasser, pièce
+à pièce, la parenté de son Alix, comme pour écraser de ce monument
+cyclopéen le reste de l'humanité. Mme Loudéac devina sans peine que,
+dans l'idée de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne gisait écrasée avec
+les autres et, probablement même, plus aplatie que tout le reste. Et
+pourtant!
+
+Le père de Marthe était architecte. Et, quoique ce fût un véritable
+artiste, bien connu dans le monde des artistes, et même dans celui qui
+s'intitule Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de linotte, le tenait
+pour un petit personnage. Savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour
+M. Lemoyne avait dit devant elle, à son papa, qu'il lui arrivait
+quelquefois de monter à l'échelle, comme les maçons, pour voir où en
+étaient les travaux. A partir de ce jour-là elle confondit dans son idée
+l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les maçons, et avec les
+maçons eux-mêmes.
+
+Et, comme elle avait vu les maçons déjeuner sur leurs échafaudages, elle
+n'aurait pas été surprise d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les
+jambes pendantes, les vêtements couverts de poussière, les favoris
+constellés de pastilles de plâtre, tirer son déjeuner d'un sac de toile
+ou d'un vieux panier d'osier.
+
+Mme Loudéac avait deviné juste. Au moment même où elle regardait sa
+petite fille, à la dérobée, d'un air attristé, l'architecte poudreux,
+la mère de Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-même avec ses
+toilettes simples, sa taille grêle plutôt qu'élégante, son teint un
+peu brouillé, ses nattes de cheveux châtains, sa figure insignifiante
+(insignifiante pour les perruches qui ne devinaient pas tout ce qu'il y
+avait de bonté et d'intelligence dans ses grands yeux pensifs et doux),
+tout cela formait, dans la tête de la perruche, un repoussoir à souhait
+pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans son cadre étincelant.
+
+«Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel, il y a une chose que
+tu ne sais pas et qu'il faut que je te dise: Alix est très brave.
+
+--Elle est très brave! s'écria Mme Loudéac d'un air surpris et amusé.
+
+--Oh oui! très brave, reprit la perruche en secouant gravement la tête à
+plusieurs reprises.
+
+--Et, dis-moi, mignonne, à quoi as-tu reconnu que Mlle Alix est très
+brave? Est-ce à sa manière de danser, ou de manger une tarte aux
+fraises?
+
+--Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche. La preuve qu'elle est très
+brave, c'est que son oncle l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de
+salon.
+
+--Oh! oh!
+
+--Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir.
+
+--A présent, me voilà convaincue.
+
+--Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleuré un jour parce que son papa et son
+oncle refusaient de l'emmener à la chasse au sanglier. Tu sais ce que
+c'est qu'un sanglier: une grosse, grosse bête, très méchante, qui
+renverse tout, et tue tout le monde, quand les personnes ont peur et ne
+savent pas se servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur, elle,
+et elle aurait tiré le sanglier avec sa carabine, pan!
+
+--C'est décidément une jeune personne très brave, dit Mme Loudéac d'un
+ton de légère moquerie.
+
+--Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme cette pauvre Marthe
+Lemoyne, qui a peur des rats, des araignées et des chauves-souris.
+
+--Elle te l'a dit? demanda la mère en regardant sa petite fille en face.
+
+--Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces bêtes-là.
+
+--Je t'avouerai franchement que je ne les aime pas non plus, et que je
+n'en ferais pas volontiers ma société habituelle.
+
+--Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur, tandis que Marthe doit en
+avoir peur; j'en suis sûre, je devine cela à son air. Elle est si..., si
+timide,... si..., si embarrassée.»
+
+Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son coeur. Mais, me direz-vous,
+pourquoi l'aimait-elle? Et moi, je vous répondrai: Sait-on toujours
+pourquoi l'on aime? Peut-être Marthe avait-elle deviné que Suzanne avait
+un coeur d'or, et lui pardonnait-elle à cause de cela d'avoir une tête
+de linotte! Elle l'aimait d'une affection discrète, silencieuse et
+timide. Elle ne s'offensait pas de ses rebuffades ou de ses dédains,
+parce que, n'étant pas égoïste, elle songeait peu à elle-même, et
+beaucoup à ceux qu'elle aimait.
+
+Mme Loudéac, qui voyait clair, était touchée de ce dévouement discret,
+de cette affection tendre et vraie, de cette patience, de cette absence
+complète de jalousie et de mauvaise humeur.
+
+Avec une affection quasi maternelle, Marthe veillait au bien-être de sa
+préférée, qui acceptait ses petits soins comme chose due, sans même les
+remarquer; Marthe songeait à lui envelopper le cou d'un foulard ou d'un
+fichu, pour la préserver de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait
+son éventail ou son livre, toujours égarés dans quelques coins
+mystérieux; et pendant ce temps-là l'autre souriait à son idole, ou
+boudait son idole pour quelque caprice ou quelque préférence; en un mot,
+elle vivait de son idole et la voyait jusque dans ses rêves.
+
+Sa petite tête romanesque se complaisait à imaginer mille et une
+situations où son idole jouait un rôle héroïque. Par exemple, on faisait
+une promenade en mer. Le canot chavirait. L'idole se précipitait dans
+le gouffre, pour en tirer son _bichon_. (Depuis quelque temps Suzanne
+appelait Alix sa _reine_ et Alix appelait Suzanne son _bichon_.) Donc,
+la reine arrachait le bichon à la fureur des flots, et venait le déposer
+entre les bras de sa maman. Et alors la maman déposait un baiser sur le
+front de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait à l'adorer pour
+la vie. (Pour le moment, et c'était un des grands soucis de Suzanne,
+Mme Loudéac témoignait un enthousiasme très modéré pour les vertus et
+perfections de la reine.) Une autre fois, un cheval emporté faisait
+mine de fouler le bichon aux pieds. Plus prompte que l'éclair, la reine
+s'élançait, enlevait le bichon à bras tendus, et tout d'une traite le
+portait à Mme Loudéac. Baiser sur le front, cela va sans dire, regards
+levés au ciel.
+
+Une autre fois encore, un taureau descendait du plateau, rendu furieux
+par les mouches. Le bichon va être encorné et mis en pièces. Oui, mais
+un coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne plus se relever. La
+reine apparaît tenant encore à la main sa carabine de salon. On devine
+le reste.
+
+Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe avaient fait la
+dînette à la villa des Tamarix, il leur prit fantaisie de faire un petit
+tour jusqu'à une plate-forme d'où l'on voit arriver les bateaux qui
+reviennent de la pêche. Pour être tout à fait exact, disons que cette
+fantaisie vint à la reine. Le bichon trouva l'idée admirable--règle
+générale, la reine n'avait que des idées admirables.--Marthe essaya
+bien, il est vrai, de faire quelques timides objections. Sans doute,
+dans un petit village comme Varangues-sur-Mer, où tout le monde se
+connaît, les enfants peuvent aller et venir sans inconvénient et sans
+danger, des villas à la plage et de la plage aux villas. Pourtant ne
+ferait-on pas bien de prévenir Mme Loudéac? La reine, sans daigner
+répondre, ouvrit la porte à claire-voie, le bichon la suivit, et Marthe,
+ne voulant pas avoir l'air de leur faire la leçon, les accompagna.
+
+La reine continuait à marcher devant, le menton relevé, comme il
+convient à une reine, ayant ses cheveux d'or sur les épaules en guise
+de manteau royal. Elle avait une si fière allure, son pas était si
+vaillant, si héroïque, que le bichon, tout frissonnant d'enthousiasme,
+se retourna involontairement pour faire la comparaison de cette royale
+allure avec la démarche modeste de la pauvre Marthe, qui, toute contrite
+de se savoir en état de désobéissance, s'avançait la tête basse, d'un
+pas incertain.
+
+«Allons, viens donc», lui dit le bichon; et en lui-même le bichon
+pensait: «On la prendrait pour la suivante de notre reine».
+
+Tout à coup un cri aigu troubla la tranquillité du soir. Le bichon se
+retourna vivement. La reine, qui avait perdu toute majesté et même toute
+retenue, s'enfuyait à toutes jambes. Sa jolie figure, toute pâle, était
+enlaidie par une expression de terreur abjecte.
+
+«Qu'est-ce qu'il y a?» s'écria Suzanne épouvantée.
+
+Au lieu de lui répondre, la reine, qui semblait avoir perdu la vue
+aussi bien que l'ouïe, la bouscula violemment et la renversa dans la
+poussière. Sans prendre le soin de la ramasser, la reine éperdue gagna
+la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement derrière elle.
+Elle continuait de pousser des cris aigus, bousculant tout sur son
+passage, et jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir expliquer
+la cause de sa propre terreur. Elle monta l'escalier en courant, et ne
+s'arrêta que quand il lui fut impossible de monter plus haut.
+
+Au moment où Marthe se mettait en devoir de relever Suzanne, qui était
+tout étourdie de sa chute violente, un gros ours brun apparut au
+tournant du sentier.
+
+«Sauve-toi, dit Marthe à Suzanne, vite, ma mignonne, sauve-toi, pour
+l'amour de Dieu.»
+
+Suzanne, à moitié relevée, retomba sur ses genoux; incapable de faire
+un mouvement, elle s'affaissa sur ses talons; ses deux mains jointes
+pendaient inertes devant elle, elle regardait l'ours qui trottinait sans
+se presser, et ses lèvres frémissaient.
+
+Sans hésiter une seconde, Marthe, très pâle, mais très résolue, passa
+devant elle et marcha droit à l'ours. Arrivée à quelques pas de lui,
+elle leva d'un geste énergique la petite ombrelle qu'elle tenait, en
+criant: «Arrière, vilaine bête! arrière!»
+
+L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux clairs, et, comme elle
+continuait à s'avancer pour le tenir en respect et donner à Suzanne
+le temps de fuir, il souffla dans sa muselière et parut prendre une
+résolution énergique.
+
+Se dressant à moitié, il s'assit lourdement dans la poussière et,
+saisissant le bout de ses pattes de derrière avec ses pattes de devant,
+il se mit à se dandiner lourdement d'avant en arrière et de droite à
+gauche.
+
+«Oui, oui, je te conseille de faire le beau», dit une grosse voix, la
+voix d'un grand gaillard en guenilles, qui venait de tourner à son tour
+le coin du sentier. Cet homme était tout rouge et tout essoufflé à force
+d'avoir couru. «Ah! brigand! reprit-il en saisissant la chaîne de son
+pensionnaire. Ah! ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie à ton
+père nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour te rattraper! tu
+fais peur à la petite demoiselle. Sais-tu bien ce qui serait arrivé
+si l'autre demoiselle ne t'avait pas si bravement arrêté? Tu aurais
+débouché au milieu du village, et le gendarme aurait mis ton maître en
+prison et toi en fourrière!»
+
+Il scandait chacune de ses phrases par une bonne taloche appliquée sur
+le crâne de l'ours. L'ours faisait semblant d'avoir peur, et fermait les
+yeux à chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa muselière; il
+montrait ses grands crocs, et sa langue pendait de côté.
+
+Aussitôt qu'elle vit l'ours en puissance de son maître, Marthe, sans
+s'arrêter au bavardage de l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit
+Suzanne dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer. Les
+servantes cependant étaient accourues, ainsi que Mme Loudéac.
+
+«Elle n'a rien, elle n'est pas blessée, dit Marthe à Mme Loudéac, qui
+était devenue toute pâle de saisissement. Mme Loudéac prit Suzanne par
+un bras, tandis que l'autre bras demeurait passé sur les épaules de
+Marthe. Une fois dans le jardin, la porte bien fermée derrière elle, la
+pauvre petite fut prise d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tête
+contre l'épaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu de ses sanglots,
+elle murmurait d'une voix entrecoupée: «Oh! Marthe, oh! chérie,
+embrasse-moi.»
+
+Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure de sa petite amie tout
+près de la sienne et plongea ses regards dans les siens. Est-ce que,
+vraiment, l'acte d'abnégation et de bravoure folle qu'elle venait
+d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait comme transfigurée?
+Ou bien, la reconnaissance passionnée que ressentait Suzanne lui
+ouvrit-elle tout à coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle s'écria:
+«Chérie, belle chérie, oh! que je te trouve belle!»
+
+Marthe se mit à rire d'un petit rire embarrassé et dit à l'une des
+servantes: «Claudine, allez préparer un verre d'eau sucrée pour Mlle
+Suzanne, pendant que nous allons la ramener!»
+
+On avait un peu oublié la reine pendant tout cet esclandre. On la trouva
+dans une des mansardes, la figure cachée dans les mains, et criant à
+intervalles réguliers: «L'ours! l'ours!»
+
+Quand on lui eut bien expliqué que l'ours ne l'avait pas suivie, que
+c'était un ours apprivoisé et que son maître l'avait emmené, elle
+consentit à descendre.
+
+Malgré son aplomb de petite reine, elle fut un peu embarrassée de sa
+contenance quand on l'introduisit au salon. Suzanne était étendue sur
+le canapé, la tête contre l'épaule de Marthe, les deux mains dans les
+siennes, lui murmurant à l'oreille de jolis petits noms de tendresse.
+
+A la grande surprise de Suzanne, sa mère témoigna à la petite reine plus
+de bienveillance que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait
+de la bienveillance! Ne lui était-elle pas reconnaissante, cette mère
+prévoyante et sage, d'avoir pris soin de démontrer elle-même, et
+si clairement, à la petite Suzanne combien, malgré sa supériorité
+apparente, elle était inférieure à la bonne Marthe?
+
+«Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudéac en tendant la main à la
+petite reine, une vraie plaisanterie de carnaval.
+
+--Ah! si j'avais eu ma carabine! s'écria la petite reine, qui avait
+repris son aplomb.
+
+--Une ombrelle a suffi», dit Mme Loudéac en regardant Marthe avec
+tendresse. Elle ajouta, mais intérieurement, car à quoi bon frapper les
+gens qui sont à terre: «Une ombrelle et un bras vaillant!»
+
+«On demande Mlle de Gayrel», dit Claudine en entr'ouvrant la porte du
+salon.
+
+Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain avec sa famille, elle
+fit ses adieux; ses petites amies et Mme Loudéac lui souhaitèrent bon
+voyage.
+
+«Bon voyage!» selon l'intention des personnes, peut signifier: «Je
+souhaite sincèrement que votre voyage soit bon!» ou bien: «Bon
+débarras!» Les deux fillettes, sans arrière-pensée, donnèrent à cette
+expression son sens le plus favorable. Mme Loudéac, qui n'était pourtant
+pas malveillante, lui donna son sens ironique, sans en rien laisser
+paraître. Dans sa pensée, elle souhaitait:
+
+«Bon voyage!» à l'influence pernicieuse de la petite reine sur l'esprit
+et le jugement de Suzanne.
+
+A partir de la soudaine invasion de maître Martin dans le sentier des
+Tamarix, les opinions personnelles de Suzanne subirent un changement
+considérable sur la question des tresses, sur la condition sociale des
+architectes et sur bien d'autres sujets.
+
+Les parents de Suzanne demeurent boulevard des Invalides, et ceux de
+Marthe rue de la Tour-d'Auvergne, c'est-à-dire aux deux extrémités de
+Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens; toutes les deux
+ont des devoirs à faire, des leçons de piano, des leçons de dessin, et
+chacun des deux papas a ses occupations comme par le passé; chacune des
+deux mamans ses obligations mondaines, et, malgré cela, les deux petites
+filles se voient très souvent. C'est que, quand on tient beaucoup à se
+voir, on y arrive toujours, même à Paris. Or les deux mamans tiennent à
+se voir, et les petites filles aussi. Alors, cela va tout seul.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS
+
+LA FAUTE DE NONO
+
+CHARLES KLIPMANN
+
+LES TROIS PETITS CHIENS
+
+LE PÈRE VIAUD
+
+INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT ***
+
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+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+keeping this work in the same format with its attached full Project
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+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year. For example:
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type"
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+ <title>Contes à Jeannot</title>
+ <meta name="author" content="J. Girardin">
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+ <style type="text/css">
+ <!--
+ p {text-align: justify;}
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+
+
+ -->
+ </style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes à Jeannot
+
+Author: J. Girardin
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11767]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+</pre>
+
+
+<center><table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary=""
+ style="text-align: justify; width: 760px; margin-left: 0px; margin-right: 0px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 100%; text-align: justify;">
+
+
+
+
+
+<h1>CONTES<br>
+A JEANNOT</h1>
+
+<h3>J. GIRARDIN</h3>
+
+<h4>1896</h4>
+
+<p>A mon petit-fils JEAN LEBOSSÉ</p>
+
+<p>Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu<br>
+sois en état de lire ce livre; n'importe, je te le<br>
+dédie tout de même, pour te remercier du plaisir<br>
+que j'ai à voir ta gentillesse et ta belle humeur<br>
+de bébé bien portant.</p>
+
+<p>J. Girardin.</p>
+
+
+
+<h2>I</h2>
+
+<h3>LETTRES DE FINETTE</h3>
+
+<p>A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS</p>
+
+<p>Houlgate, 3 Juillet 1885.</p>
+
+<p>Ma Michette, mon Michon chéri, tu vois que je
+t'écris tout de suite. Nous voilà à la mer. Le voyage
+a été bon, sauf que j'ai eu grand chaud, et que mon
+cousin Jean m'a taquinée presque la moitié du
+temps, et qu'il m'est arrivé un grand malheur en
+route.</p>
+
+<p>D'abord, je me suis amusée à regarder par la
+portière, et c'était bien drôle de voir les gens à
+leurs portes ou à leurs fenêtres, les vaches dans
+les prés, les chevaux qui labouraient la terre, les
+oiseaux qui s'envolaient, les petits gardeurs de
+moutons qui agitaient leurs bonnets en l'air ou
+bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire
+semblant de suivre le train! Oh! ils étaient bien
+vite las, je t'en réponds. Alors ils s'arrêtaient tout
+essoufflés, s'essuyaient le front et nous montraient
+le poing.</p>
+
+<p>C'était si amusant, que j'ai dit à maman: «Oh!
+maman, si le voyage pouvait durer toujours!»
+Maman a souri sans rien dire; Jean a haussé les
+épaules, et je me suis remise à la portière.</p>
+
+<p>Alors sais-tu ce que j'ai vu?</p>
+
+<p>Nous étions sur une hauteur, on voyait les maisons
+et les personnes tout en bas; dans le jardin
+d'une des maisons, deux garçons s'amusaient à
+traîner une petite fille dans une voiture à quatre
+roues. Voilà un des garçons qui se retourne en
+riant, lève la corde aussi haut qu'il peut, et fait
+chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont
+méchants et mal élevés, les garçons! Comme nous
+allions très vite, des arbres m'ont caché le jardin;
+mais je suis sûre que la pauvre petite fille s'est fait
+grand mal.</p>
+
+<p>Jean a tout de suite pris le parti des garçons; il
+a prétendu que la petite fille était probablement
+quelque mauvaise peste qui avait dit quelque chose
+de désagréable à ses frères, et qu'ils avaient bien
+fait de la faire chavirer pour la punir.</p>
+
+<p>Je lui ai tourné le dos et je suis revenue à la
+portière. Mais bientôt je me suis aperçue que c'était
+toujours la même chose et que cela devenait un
+peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes.</p>
+
+<p>Maman me dit: «Finette, tu bâilles, tu dois
+avoir faim; je te permets de faire la dînette avec ta
+poupée.»</p>
+
+<p>Alors j'ai fait la dînette avec ma poupée: mais
+tu penses bien que je l'ai enveloppée jusqu'au cou
+dans mon mouchoir, à cause des miettes de pain et
+des petits morceaux de chocolat qui auraient pu
+tomber sur ce joli cache-poussière que nous lui
+avons fabriqué à nous deux.</p>
+
+<center>
+<img src="001.jpg" alt="" style="width: 600px; height: 313px;">
+</center>
+<p>Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais
+rien fait. Aussi j'étais bien sûre qu'il se moquerait
+d'elle, et cela n'a pas manqué. Il m'a demandé à
+quoi servent les cache-poussière, si les personnes
+sont obligées de s'envelopper de la tête aux pieds
+dans un mouchoir, à cause de quelques méchantes
+miettes de pain.</p>
+
+<p>Je ne lui ai pas seulement répondu. Et, comme
+je voyais bien que ma poupée avait envie de
+dormir, je l'ai couchée dans mon petit panier. Je
+ne sais pas si c'est d'avoir couché ma fille qui m'a
+donné envie de dormir aussi, mais je me suis
+allongée dans mon coin et je me suis endormie.</p>
+
+<p>C'est pendant que je dormais que le grand malheur
+est arrivé.</p>
+
+<p>En me réveillant, longtemps après, j'ai pensé
+que ma fille devait être éveillée aussi. J'ai ouvert
+tout doucement le panier. Les cahots avaient jeté
+Lili tout d'un côté; quand je l'ai tirée du panier,
+j'ai poussé un grand cri et je me suis mise à
+pleurer. Figure-toi que le côté droit de la figure de
+Lili était barbouillé d'encre bleue, et son bras droit
+aussi, et tout le côté droit de son joli costume.</p>
+
+<p>Quand maman avait fait les malles, j'avais
+oublié de lui donner la bouteille d'encre bleue
+que j'avais achetée pour t'écrire. Je ne m'en suis
+aperçue qu'au dernier moment, et alors, sans rien
+dire, je l'ai mise dans le panier de Lili. La bouteille
+s'était débouchée pendant que je dormais, et ma
+pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue.</p>
+
+<p>Jean n'a pas osé se moquer de moi, parce que
+j'avais beaucoup, beaucoup de chagrin; il est
+taquin, mais il n'est pas méchant. Maman m'a consolée
+en me disant que, comme la tête, les bras
+et les mains de Lili sont en porcelaine, on pourra
+enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le cache-poussière
+est perdu, et le joli costume de plage
+aussi!</p>
+
+<p>Maman ne m'a pas grondée d'avoir mis la bouteille
+d'encre bleue dans mon panier; mais je sais
+bien tout de même que c'est ma faute si le malheur
+est arrivé; car j'aurais dû songer plus tôt à la bouteille,
+au lieu de jouer tout le temps à la poupée
+pendant que maman faisait les malles et me répétait
+toujours: «Finette, tu n'oublies rien? Si tu as
+oublié quelque chose, il est encore temps.»</p>
+
+<center><img src="002.jpg" alt="" style="width: 478px; height: 600px;"></center>
+
+
+
+<p>Quand j'ai vu que j'avais oublié la bouteille,
+j'aurais dû la laisser à la maison ou demander à
+maman de la mettre quelque part où elle n'aurait
+pas causé de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit!
+Au lieu de cela, j'ai fait une grosse sottise et
+causé un grand malheur. Songe que la pauvre Lili
+n'a plus rien à mettre!</p>
+
+<p>Pour me consoler, Jean m'a expliqué que nous
+étions en Normandie, et m'a montré les clos pleins
+de pommiers, les pâtures avec de belles vaches et
+les petites rivières qui courent à la mer, des coqs et
+des poules sur des fumiers, des canards sur des
+rivières et de petites hêtes qui sautaient à travers
+les haies: Jean me disait que c'étaient des lapins;
+mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder.
+Toutes ces jolies choses n'empêchaient pas les costumes
+de Lili d'être perdus. Et moi qui m'étais fait
+une si grande fête de montrer Lili aux autres
+petites filles!</p>
+
+<p>Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant
+Jean a fini par me faire rire. Le chemin traversait des
+herbages. Tout d'un coup, nous voyons un homme,
+une jeune fille et un petit garçon qui traversaient
+un pont de bois, pour s'en aller dans les prés, faner
+le foin coupé. Ils avaient un toutou derrière eux.</p>
+
+<p>Jean s'est mis à chanter: <i>Les canards l'ont bien
+passé, tire, lire, lire</i>. Cela ressemblait si bien à ce
+que nous avions vu chez Robert Houdin, que je n'ai
+pas pu m'empêcher de rire.</p>
+
+<p>Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repensé
+tout de suite à la pauvre Lili. C'est ce malheur-là
+qui est cause que je t'écris avec de l'encre noire et
+non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais
+promis. Je t'aime bien tout de même et je t'embrasse
+comme je t'aime.</p>
+
+<p>Ta petite amie,</p>
+
+<p>FINETTE.</p>
+
+
+<br><br>
+<p>Houlgate, 8 Juillet, 1885.</p>
+
+<p>Ma Michette, mon Michon chéri, je t'ai promis
+de te dire ce que c'est que la mer, et je vais te le
+dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne peut
+pas dire le contraire. Mais, quand on est tout près
+de l'eau sur le sable, on pense en soi-même: Ce
+n'est pas si grand qu'on me l'avait dit. Mais on
+garde ça pour soi, parce qu'il y a toujours là des
+gens pour se moquer de vous quand vous faites
+des réflexions tout haut. J'ai bien fait de me taire,
+car mon cousin Jean ne se serait pas gêné pour
+me dire que je n'y entendais rien.</p>
+
+<p>Le 4 juillet, dans l'après-midi, nous sommes
+montés sur des hauteurs; plus nous montions, plus
+nous voyions loin, et plus la mer paraissait grande.
+Je n'ai encore rien dit.</p>
+
+<p>Mais, à mesure que nous montions, le fin bord
+de la mer, là-bas, du côté où elle touche au ciel,
+avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela, je
+n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit:
+«Petite oie, c'est l'effet de la perspective!»</p>
+
+<p>Alors je lui ai demandé ce que c'est que la perspective;
+il m'a répondu que j'étais trop petite
+pour comprendre l'explication de ce mot-là. Veux-tu
+que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait
+pas plus que moi ce que cela veut dire; sans cela
+il m'aurait donné des explications pour se faire
+valoir. Les garçons ont grand tort de se croire plus
+que les filles!</p>
+
+<p>Je te dirai que l'eau de la mer est salée, avec
+un goût amer. Je le sais, parce que j'en ai avalé
+plus d'une gorgée à mon premier bain. Sais-tu ce
+que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur,
+c'est un homme à figure rasée, qui a l'air
+d'avoir mariné dans l'eau de mer. Il a une bonne
+figure, mais il ne faut pas se fier à cela. Il vous
+prend dans ses bras, et il vous plonge en pleine
+eau. Vous avez beau prier, supplier, vous débattre,
+rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux fois,
+trois fois dans la mer, et puis après il vous rend
+à votre maman.</p>
+
+<p>Comme c'est par ordre du médecin que l'homme
+me plonge dans la mer, maman donne raison au
+baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas
+faire rire à mes dépens les autres personnes qui
+sont là, je ne crie plus, je ne me débats plus.
+Quand l'homme dit: «Allons-y!» je ferme les yeux
+et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut
+croire que je ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours
+quelques gorgées de cette eau salée et amère.</p>
+
+<p>J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le
+sable, mais je n'aime pas la mer pour être fourrée
+dedans trois fois de suite. Voilà ce que c'est que
+la mer.</p>
+
+<p>Ah! il y a encore quelque chose que j'allais
+oublier. Il y a des heures où la mer se retire si loin,
+si loin, qu'on ne la voit presque plus; alors les
+gens du pays disent que la <i>marée</i> est <i>basse</i>. A
+d'autres heures, elle revient couvrir le sable, et
+l'on dit que la <i>marée</i> est <i>haute</i>.</p>
+
+<center><img src="003.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 417px;"></center>
+
+
+
+<p>A marée basse, Jean s'en va pêcher des crevettes
+avec d'autres garçons de son âge. Tu sais ce que
+c'est que des crevettes, mais tu ne les as vues que
+cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on
+les aperçoit à peine dans l'eau.</p>
+
+<center><img src="004.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 347px;"></center>
+
+
+<p>Et puis il y a des petits garçons qui lancent des
+bateaux sur les flaques d'eau que la marée a laissées
+après elle. J'ai remarqué un de ces petits garçons,
+qui a une grosse tête, une figure renfrognée
+et un caractère grognon.</p>
+
+<p>Jean m'a dit que si ce petit garçon était maussade,
+c'est parce qu'il a une grosse tête, et il m'a
+fait croire que tous les petits garçons qui ont une
+grosse tête sont grognons. Quand j'en ai parlé à
+maman, elle m'a dit que Jean s'était encore moqué
+de moi. Elle connaît des petits garçons qui sont
+grognons avec une tête menue, et d'autres qui sont
+très gentils avec de grosses têtes. C'est bon à savoir,
+et je te le dis pour que tu ne te laisses pas attraper.</p>
+
+<center><img src="005.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 326px;"></center>
+
+
+<p>C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la
+plage. Tu vois que, si je te dis ses défauts, je te dis
+aussi ses qualités; hier il a pris à part, dans un
+coin, tous ses petits camarades, et il leur a donné
+l'idée de faire un feu de joie sur la plage, le soir, à
+marée basse. Toute la journée, ils ont transporté
+dans leurs brouettes du foin, de la paille, des broussailles
+et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu
+au bûcher. C'était très joli, et tout le monde se
+promenait autour, même les grandes personnes.</p>
+
+<p>Les garçons commençaient à danser des rondes
+autour du feu, et les plus hardis parlaient de sauter
+par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui a
+dispersé tout le monde.</p>
+<br><br>
+
+<p>10 juillet 1885.</p>
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary=""
+ style="text-align: left; width: 100%;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: justify;">
+
+<p>Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute
+la journée et toute la nuit d'après. Il pleut encore au
+moment où je t'écris.
+C'est ennuyeux partout,
+la pluie, mais surtout
+à la mer. On ne
+voit dehors que les gens
+du pays et quelques
+baigneurs enragés; toutes
+les dames restent
+dans leurs logements
+ou vont faire de la musique
+au casino.</p>
+
+<p>On ne voit dehors
+qu'une Anglaise de quatorze
+ou quinze ans. Il
+paraît que les petites Anglaises font tout au rebours
+de nous autres; par exemple, elles se promènent
+sans leur bonne et sans leur maman, et elles sortent
+par tous les temps.</p>
+
+<p>Je vois la nôtre par la fenêtre; elle fait les cent
+pas toute seule, chaussée de grosses bottines, un
+grand parapluie à la main, et les cheveux au vent.
+Jean prétend que tous les Anglais font exprès de
+se promener à la pluie, et que c'est pour cela qu'ils
+ont tous les cheveux rouges. Mais je commence à
+me défier de Jean, et je l'ai bien attrapé en lui
+disant que j'ai vu à Paris beaucoup d'Anglais qui
+n'avaient pas les cheveux rouges.</p>
+
+<p>Figure-toi qu'elle se promène toujours! Maman,
+qui a trouvé ici des personnes de connaissance, a
+appris que ce n'est pas pour faire de l'effet que la
+petite Anglaise se promène à la pluie. Son médecin
+lui a ordonné de se promener deux heures, par tous
+les temps. </p>
+ </td>
+
+<td style="text-align: right; vertical-align: top; width: 50%;">
+<img src="006.jpg" alt="" style="width: 350px; height: 473px;">
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Quand maman m'a dit cela, il y a deux
+minutes, je n'ai pas pu m'empêcher de rougir
+parce que je l'avais suppliée de ne pas me faire
+fourrer dans l'eau par la pluie. Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain?
+Je dirai à maman de me faire prendre mon bain tout
+de même. J'espère qu'elle sera contente de moi.</p>
+
+<p>Je te regrette tout le long du jour, ma chère
+Michette; mais je te regrette doublement par la
+pluie. Ah! si tu étais ici, nous ferions de bonnes
+causettes, comme à Paris, et nous ne nous apercevrions
+seulement pas qu'il pleut.</p>
+
+<br><br>
+
+<p>11 juillet 1885.</p>
+
+<p>Il pleut toujours, seulement un peu plus fort.
+J'ai demandé à maman de m'envoyer au bain avec
+Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a tenu
+à venir elle-même. Elle a pensé que cela me donnerait
+du courage, et elle a eu raison. Oui, cela me
+donnait du courage de la voir me sourire sous son
+parapluie. Je tremblais malgré moi, mais j'avais le
+coeur content. Le baigneur s'est mis à rire et m'a
+dit: «Ma petite demoiselle, vous faites comme Gribouille,
+qui se mettait à l'eau pour n'être point
+mouillé par la pluie». J'ai ri aussi, et puis il m'a
+plongée trois fois dans la vague, et puis c'était fini,
+et j'avais envie de danser. Maman m'a promis
+d'écrire à papa que je m'étais conduite comme une
+bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider
+à coudre le nouveau costume de Lili.</p>
+
+<center><img src="007.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 364px;"></center>
+
+<p>Pour me désennuyer, elle m'a menée après
+déjeuner à une espèce de ferme qui est à deux
+pas de notre chalet; dans cette promenade, tout
+m'amusait, même de patauger, même de recevoir
+des ondées dans le cou. Maman m'a dit que, quand
+on avait le coeur content, on voyait toujours le bon
+côté des choses. Je tâcherai d'avoir le coeur content
+le plus souvent possible.</p>
+
+<p>A la ferme, dans une espèce de grange, il y avait
+des lapins, mais, tu sais, Michon chéri, des lapins
+vivants! Ah! des lapins comme ceux que nous
+avons vus souvent à la devanture des fruitiers,
+pendus la tête en bas, ou bien des lapins vivants,
+ce n'est pas du tout la même chose. Oh! si tu
+avais été là avec moi pour les voir sauter, s'asseoir
+pour friser leur moustache, faire aller leurs
+oreilles, et me regarder d'un air éveillé! D'abord
+ils avaient un peu peur de moi, mais la fermière
+m'a dit: «Donnez-leur des carottes, mademoiselle,
+et vous verrez». Elle m'a montré un panier
+où il y avait des carottes, et j'en ai donné à mes
+petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant
+mes petits amis. Crois-moi, Michette, quand
+tu rencontreras des lapins, donne-leur des carottes,
+et tu verras!</p>
+
+<p>Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon
+Michon chéri, je n'aimerai jamais personne plus
+que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur.</p>
+
+<p>Ta petite amie,</p>
+
+<p>Finette.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>II</h2>
+
+
+
+<h3>LA FAUTE DE NONO</h3>
+
+
+<p>I</p>
+
+<p>C'était, en cette belle terre classique de Sicile, un
+de ces coins charmants que Théocrite aimait à
+contempler et à dépeindre dans ses idylles.</p>
+
+<p>Depuis la pointe du jour, la vendange occupait
+tous les bras et réjouissait tous les coeurs.</p>
+
+<p>Le père de famille, semblable, dans sa robuste
+élégance, à quelque dieu rustique de l'ancienne
+Grèce, après avoir distribué la tâche aux vendangeurs
+et aux vendangeuses, avait mis lui-même la
+main à l'oeuvre pour donner le bon exemple.</p>
+
+<p>Il avait ri et il avait chanté, parce que la joie de
+vivre était en lui; car les grappes étaient nombreuses
+et lourdes, et il voyait le pain de l'année
+assuré pour tous les siens.</p>
+
+<p>Il avait ri et il avait chanté, parce que le ciel était
+sans nuages; parce que l'odeur du raisin écrasé,
+qui planait dans l'air, ajoutait en son âme quelque
+chose à l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants
+étaient gais, alertes et bien portants, comme de
+jeunes faunes; parce que la compagne de sa vie
+était la matrone la plus belle et la plus sage de
+la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour
+deux.</p>
+
+<p>Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour
+deux; car lui, Maso, en dépit de son faux air de
+dieu antique, en dépit de sa force, en dépit de sa
+barbe, n'était qu'un grand enfant.</p>
+
+
+
+
+<p>II</p>
+
+
+<p>Après avoir vaillamment peiné, en bon père de
+famille, pendant toute la première partie du jour,
+Maso ôta son rustique chapeau de paille, essuya de
+son bras nu la sueur de son front, et dit en riant:
+«Mes enfants, je crois que c'est assez pour une
+fois! Allons voir si la maîtresse a pensé à nous.
+Qui m'aime me suive!»</p>
+
+<p>Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'à
+l'endroit où la maîtresse avait préparé le repas
+des vendangeurs. C'était un repas frugal, mais il
+avait été apprêté avec tant de soin et de propreté,
+le travail avait si bien aiguisé l'appétit des travailleurs,
+que les convives le savourèrent comme si
+c'eût été un festin de nectar et d'ambroisie.</p>
+
+<p>Le repas terminé, les vendangeurs se séparèrent,
+et chacun d'eux chercha un bon petit coin à l'ombre
+pour y faire la sieste.</p>
+
+<p>Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa
+femme à part et lui demanda ce qu'elle avait fait
+de Nino.</p>
+
+<p>Nino était le dernier-né de la famille, et par
+conséquent le Benjamin.</p>
+
+<p>Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans
+une corbeille, à l'ombre. Maso pensa en lui-même
+que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour
+dormir, mais il eut la sagesse de garder cette réflexion
+pour lui. Alors, prenant son parti en brave,
+il se donna le plaisir de regarder dormir Nino.
+Mais, en vérité, c'était un plaisir bien fade, comparé
+à celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner
+pour le faire jaser, de se laisser tirer la
+barbe et les cheveux, ou même de se laisser égratigner
+les mains et la figure par ses griffes de chat.</p>
+
+<p>La mère, ayant quelques ordres à donner et
+quelques soins à prendre, laissa ses deux enfants
+ensemble, le grand et le petit, non sans dire au
+grand: «Et surtout ne le réveille pas!»</p>
+
+
+
+
+<p>III</p>
+
+
+<p>«Comme elle me connaît bien!» se dit Maso,
+émerveillé de la perspicacité de sa femme. Comment
+avait-elle pu deviner qu'il avait conçu l'idée
+de réveiller son petit camarade de jeux? Car cette
+idée, il l'avait conçue un moment. Désormais il
+fallait y renoncer.</p>
+
+<p>Cependant Nino semblait faire exprès de dormir
+plus longtemps que d'habitude. La patience de
+Maso était à bout. Et, pour résister à la tentation de
+le réveiller, Maso fut obligé de s'en aller. Mais il
+ne s'en alla pas bien loin, voulant être à portée
+d'entendre le premier gazouillement du chéri,
+quand il se réveillerait.</p>
+
+<p>Adossé contre une barrière rustique, les bras
+croisés sur sa poitrine nue, le bon Maso s'endormit
+tout debout, comme une sentinelle négligente,
+ayant à ses côtés son grand chien qui dormait
+comme son maître.</p>
+
+<p>Tout à coup il sembla à Maso que son chien se
+frottait contre lui, et qu'en même temps quelqu'un
+tirait son chapeau.</p>
+
+<p>Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand
+éclat de rire en voyant Nino qui le regardait d'un
+air surpris, et qui s'efforçait de lui prendre son
+chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de
+risettes.</p>
+
+<p>Les éclats de rire de Maso étaient toujours formidables,
+mais celui-là était si inattendu que Nino
+se rejeta sur sa mère et se cacha la figure contre
+son épaule.</p>
+
+
+
+
+<p>IV</p>
+
+
+<p>Après le premier mouvement de terreur enfantine,
+il se tourna de nouveau vers son père, et,
+comme son père lui tendait les bras, il lui tendit les
+bras de son côté.</p>
+
+<p>La paix était faite; mais la paix ne se fait jamais
+sans que le vaincu accepte les conditions du vainqueur.
+Le vaincu, c'était Maso. Les vainqueurs,
+c'étaient la mère et le petit garçon.</p>
+
+<p>La mère, avant de livrer son précieux fardeau
+aux mains robustes et hâlées qui se tendaient vers
+lui, dit à son mari d'un petit air moqueur qui lui
+allait bien: «Surtout ne l'écrase pas, et ne le
+laisse pas tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, c'est convenu», répondit le dieu antique
+du ton le plus bénévole.</p>
+
+<p>Et alors seulement il put prendre possession du
+second vainqueur.</p>
+
+<p>Le second vainqueur s'attaqua à la barbe, aux
+lèvres, aux yeux, aux sourcils du vaincu, et revint
+finalement à son chapeau.</p>
+
+<p>Le vainqueur était si agressif et si téméraire, le
+vaincu si patient et si heureux d'être malmené et
+maltraité, que le grand chien en poussait de petits
+cris de tendresse, et frottait sa tête contre la
+jambe du vaincu, les yeux fixés sur le vainqueur,
+pour bien montrer qu'il entrait dans l'esprit de la
+chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie.</p>
+
+<p>En ce moment, deux personnages nouveaux entrèrent
+en scène: Stella, la soeur aînée, qui avait
+sept ans, et Nono, le frère cadet, qui en avait
+trois.</p>
+
+<p>Tous deux étaient couronnés de pampres, en
+l'honneur des vendanges.</p>
+
+<p>Ni le grand chien, ni le père, ni le petit Nino ne
+s'aperçurent de leur arrivée; mais les mères de
+famille ont l'oeil à tout, même dans les moments
+les plus pathétiques, et la mère de famille s'aperçut
+tout de suite que la bonne harmonie ne régnait
+pas entre Nono et Stella.</p>
+
+
+
+
+<p>V</p>
+
+
+<p>«Mon père! s'écria Stella d'un ton tragique.</p>
+
+<p>&mdash;Chuc! chuc! chuc!» répondit le père, non
+pas à Stella, mais à Nino, qui accaparait toute son
+attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour l'exciter
+à rire.</p>
+
+<p>«Mère! dit Stella d'un ton non moins tragique.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa
+mère.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut gronder Nono, répondit Stella.</p>
+
+<p>&mdash;Gronder Nono! s'écria le père, qui avait entendu
+les derniers mots. Gronder Nono! et pourquoi
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait une chose défendue! répliqua Stella
+avec un sérieux tout à fait bouffon.</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait une chose défendue! reprit le père en
+se débattant de son mieux contre Nino, qui cherchait
+à lui fourrer son petit poing dans la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père, une chose défendue. Au lieu de
+cueillir des grappes, il a cassé la branche tout entière.
+Vois plutôt!»</p>
+
+<p>Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette
+relevée deux grosses grappes et la branche
+tout entière, qui traînait derrière lui.</p>
+
+<p>«Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la
+branche des grappes pour l'année prochaine; on ne
+les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a dit le
+jour où j'avais cassé une branche.</p>
+
+<p>&mdash;La belle affaire! s'écria le père de famille en
+haussant les épaules; je ne veux pas qu'on se querelle
+un jour comme celui-ci. Venez tous les deux
+embrasser votre petit frère; après cela allez-vous-en
+jouer, et ne nous ennuyez plus de vos querelles.»</p>
+
+
+
+
+<p>VI</p>
+
+
+<p>Les deux enfants embrassèrent leur petit frère, et
+s'en allèrent jouer chacun de son côté, emportant
+dans leurs petites cervelles chacun une idée fausse.</p>
+
+<p>Nono était persuadé que désormais, avec l'approbation
+paternelle, il pouvait traiter la vigne comme
+bon lui semblerait.</p>
+
+<p>Quant à Stella, elle se dit que la justice était
+un vain mot, puisque l'on permettait à Nono ce
+qu'on lui avait formellement interdit à elle-même.</p>
+
+<p>Ces idées auraient fermenté dans les deux petites
+têtes comme le vin nouveau dans la cuve, si la
+mère de famille, avant la fin du jour, ne s'était
+arrangée pour prendre chacun de ses enfants en
+particulier, et pour leur faire voir la vérité.</p>
+
+<p>Stella, adroitement interrogée, dut convenir que
+le pauvre Nono n'avait péché ni par malice ni
+par désobéissance, puisqu'il avait cassé la branche
+sans qu'on lui eût défendu de la casser ni expliqué
+pourquoi il ne fallait pas la casser. Il avait si peu
+conscience d'avoir commis un crime, que, quand
+Stella l'avait si vertement tancé, il apportait triomphalement
+la branche à sa maman pour lui faire
+plaisir. Stella dut reconnaître que la justice n'est
+pas un vain mot.</p>
+
+<p>A Nono, la jeune mère se contenta de dire ce
+qui peut entrer dans l'intelligence d'un enfant de
+trois ans. Sans lui charger l'esprit de la théorie
+des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un
+tout petit enfant ne doit toucher à rien sans avoir
+demandé conseil à son papa ou à sa maman. C'est
+une règle dont l'application ne demande point de
+grands efforts d'intelligence.</p>
+
+<p>«Nono a compris», répondit le jeune délinquant.</p>
+
+<p>Le père n'eut point connaissance des exploits de
+sa petite femme; mais, d'une manière générale, il
+continua à en être très fier, parce qu'elle «avait
+de la cervelle pour deux».</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>III</h2>
+
+<h3>CHARLES KLIPMANN</h3>
+
+<p>J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils
+ont en tête une découverte importante, n'ont plus
+aucune idée de ce qui se passe autour d'eux.
+M. Klipmann était un grand chimiste, et il ne
+savait jamais ce qui se passait dans sa maison,
+toute son attention étant concentrée sur ses cornues,
+sur ses alambics et sur ses petites fioles.</p>
+
+<p>Comme il n'était pas riche, il n'avait qu'une
+seule domestique, la vieille Françoise. La vieille
+Françoise passait sa vie à se désespérer, parce-que
+Monsieur tachait et déchirait ses vêtements, sans
+s'en apercevoir, mettait tout le ménage en désordre
+pour trouver un objet qu'il tenait à la main, enfilait
+ses bas à l'envers, en songeant à autre chose,
+sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se
+douter de ce qu'il mangeait, s'étranglait en méditant
+des problèmes, et, à toutes les observations,
+répondait d'un air ahuri: «Eh oui! comment
+donc! certainement!»</p>
+
+<p>M. Klipmann avait, quelque part, un frère, qui
+était demeuré veuf avec un petit garçon. Ce frère
+mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa
+habiller décemment par Françoise, alla enterrer
+ce frère qui était mort sans laisser un sou, prit le
+petit garçon par la main et l'emmena chez lui.</p>
+
+<p>«Voilà un petit garçon, dit-il à Françoise, c'est
+mon neveu, vous savez, oui, certainement! Je..., je
+l'adopte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur fait bien», répondit la vieille
+bonne, très émue à la vue de ce pauvre petit
+orphelin de quatre ans.</p>
+
+<p>L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air
+d'un petit chat sauvage, il se laissa embrasser en
+rechignant; mais la bonne Françoise était trop
+émue de son malheur pour lui en vouloir de ses
+mauvaises manières.</p>
+
+<p>«Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement
+il faudra....</p>
+
+<p>&mdash;Prendre soin de lui, reprit Françoise, qui était
+habituée depuis longtemps à achever les phrases
+que son maître laissait toujours inachevées.</p>
+
+<p>&mdash;Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est
+bien cela, prendre soin de lui,... et puis lui faire
+comprendre, une bonne fois pour toutes.... (ici le
+petit garçon regarda son oncle d'un air méfiant),
+une bonne fois pour toutes, qu'il ne doit jamais
+entrer dans le laboratoire, mais que tout le reste
+de la maison est à lui.» (Ici le petit garçon sourit.
+Il était laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire
+réellement agréable.)</p>
+
+<p>«Jamais dans le laboratoire!» reprit M. Klipmann
+en levant l'index de la main droite. Le petit Charles
+fit un signe de tête. «Le reste de la maison est à
+toi.» Cette fois Charles fit deux signes de tête au
+lieu d'un.</p>
+
+<p>«Le reste va tout seul», ajouta M. Klipmann
+en poussant un soupir de soulagement. Comme il
+se sauvait, impatient de retourner à ses expériences
+et à ses manipulations, Françoise lui dit: «Monsieur
+n'oubliera pas d'ôter ses habits propres pour
+aller faire ses cuisineries!»</p>
+
+<p>Monsieur fit signe que c'était une chose entendue;
+ce qui ne l'empêcha pas d'aller tout droit au
+laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il se mit à
+considérer d'abord, puis à secouer ensuite, toujours
+en costume de cérémonie, le chapeau sur la tête.</p>
+
+<p>Sous prétexte de montrer au petit Charles l'endroit
+où il ne devait jamais mettre les pieds,
+Françoise s'en alla tout droit au laboratoire, tenant
+toujours le petit garçon par la main.</p>
+
+<p>«Là, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien
+regardé sa petite bouteille, il va aller changer de
+vêtements.</p>
+
+<p>&mdash;Ça a réussi, répondit M. Klipmann en lui
+montrant la petite fiole.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Françoise
+avec complaisance. Les vieux effets de Monsieur
+sont tout prêts sur le lit.»</p>
+
+<p>M. Klipmann comprit qu'il fallait obéir. Après
+avoir jeté un dernier regard de satisfaction sur sa
+fiole, il obéit sans résistance.</p>
+
+<p>Tout le temps qu'avait duré cette scène, le petit
+Charles avait jeté des regards pleins de sagacité
+et de pénétration tantôt sur la vieille bonne, tantôt
+sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence
+d'enfant de quatre ans, il comprit vaguement que
+l'oncle Klipmann était un enfant comme lui, seulement
+plus grand et plus vieux, et que c'était à
+Françoise qu'il fallait obéir.</p>
+
+<p>Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le
+laboratoire, il n'y entra jamais, ce que Française
+trouva bien beau de sa part, sans le lui dire. Mais,
+n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison
+de la cave au grenier, il passa toute sa petite
+enfance à l'explorer, au grand détriment de ses
+vêtements, car il était souple et hardi, et grimpait
+partout, même sur le toit.</p>
+
+<p>Un jour, Françoise était dans le petit jardin,
+occupée à tricoter, tout en surveillant sa cuisine
+du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle, l'ombre
+de la maison se dessinait; tout à coup Françoise
+remarqua comme un mouvement du côté de la
+cheminée. Elle crut d'abord reconnaître l'ombre du
+vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas
+être si gros que cela. Elle leva les yeux et fut
+saisie d'horreur et d'effroi en voyant le petit
+Charles debout contre la cheminée, examinant
+avec un profond intérêt le chapeau de tôle, que
+le moindre vent faisait tourner dans toutes les
+directions.</p>
+
+<p>Françoise, qui était une femme très prudente,
+ne cria pas après lui, de peur de l'effrayer et de lui
+faire faire un faux pas; mais, quand il fut descendu
+de son observatoire, elle le gronda bien fort
+et voulut lui faire promettre de ne jamais remonter
+là-haut. Charles refusa obstinément de promettre:
+il tenait absolument à savoir pourquoi le chapeau
+de tôle tournait. A cette époque-là, Charles avait
+près de six ans.</p>
+
+<p>Françoise voulut savoir comment il avait pu
+arriver à la lucarne, qui était ce que l'on appelle
+une fenêtre à tabatière. Elle monta donc au grenier
+et demeura stupéfaite en voyant une espèce de
+machine, moitié échelle, moitié escabeau, que
+Charles avait construite avec beaucoup de patience
+et d'industrie à l'aide d'une scie, d'un marteau, de
+quelques clous et de beaucoup de ficelle. Dans la
+construction de cette machine entraient quelques
+débris de planches, un manche à balai, les trois
+tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un
+fauteuil, tout cela dépecé à la scie par l'industrieux
+Charles.</p>
+
+<p>Françoise pria M. Klipmann de monter pour
+examiner cela. Le chimiste ne s'indigna pas de voir
+ses meubles en pièces. Tout ce qu'il trouva à dire,
+c'est que ce petit garçon était adroit comme un
+singe.</p>
+
+<p>«Il est temps, riposta Françoise, que ce petit
+garçon aille à l'école, pour apprendre quelque
+chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa cervelle
+que de ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, répondit M. Klipmann, il est temps.»</p>
+
+<p>Et Charles fut envoyé à l'école. Il apprenait bien,
+et vite. Trop vite même, au grand détriment du
+mobilier de la classe. Comme il avait toujours
+terminé son travail bien longtemps avant les
+autres, il employait ses loisirs à graver son nom
+sur les tables et sur les bancs, à creuser des trous
+pour placer ses coudes plus à l'aise, à tracer de
+profondes rigoles pour y faire couler de l'encre.</p>
+
+<p>Quand la table fut tailladée à jour, il songea à
+enlever les vis qui la retenaient au pied massif. Ce
+n'était pas avec l'intention de faire tomber la table,
+pour causer du désordre, c'était pour savoir la
+raison des choses, car il remettait toujours les vis
+après les avoir enlevées. Quand il sut ce qu'il voulait
+savoir, il commença à apporter en classe des
+morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait
+avec un canif.</p>
+
+<p>«Il ne peut pas s'empêcher de tailler quelque
+chose», disait le maître d'école à Françoise.</p>
+
+<p>Françoise le savait bien, et les vieux fauteuils du
+grenier le savaient bien aussi, car c'était à même
+les bras et les pieds de ces vieux débris qu'il prenait
+ses provisions de bois à l'aide d'une scie mystérieuse,
+sur laquelle Françoise ne put jamais mettre
+la main.</p>
+
+<p>Un certain jeudi, jour de congé et de loisir, il
+mit le comble à ses méfaits domestiques. Il s'était
+introduit dans le cabinet de son oncle, et cela sans
+scrupule et sans remords, puisque la «maison était
+à lui». En furetant, selon son habitude, il découvrit
+un cornet de papier contenant des clous en
+quantité, puis un ciseau, puis une vrille, puis un
+marteau. Quelles richesses! Et à quoi les employer?
+Les yeux brillants, les narines frémissantes,
+il regarda autour de lui. Qu'avait-il besoin de chercher
+si loin? Là, sous ses yeux, sous sa main, il y
+avait un énorme coffre en bois.</p>
+
+<p>Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et
+enleva de très beaux morceaux. Fatigué du ciseau,
+il joua de la vrille. Fatigué de la vrille, il enfonça
+des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il
+bien encore? Ses yeux tombèrent sur le chapeau
+du chimiste, le chapeau numéro un, s'il vous plaît.
+Pourquoi aussi ce chapeau se prélassait-il sur le
+coffre, à portée de la main, au lieu d'être accroché
+dans la garde-robe? Oui, pourquoi? Possédé par
+son démon familier, Charles se dit que ce serait
+bien drôle d'enfoncer des clous dans un chapeau.
+Cette opération présentait certainement quelque
+difficulté, à cause du peu de consistance de l'objet.
+Raison de plus pour essayer. Les vrais chercheurs
+sont toujours piqués au jeu par les difficultés d'une
+entreprise. Tout d'abord le chapeau se défendit à sa
+manière en se dérobant sous les coups. Première
+difficulté à vaincre. Charles en triompha en fixant
+le rebord du chapeau au bois du coffre à l'aide d'un
+clou solidement enfoncé. Ensuite il planta des
+clous sur les côtés. La paroi cédait sous l'effort;
+mais, à force d'essayer, Charles en arriva à ses
+fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le
+fond cédait, puis revenait à sa disposition première,
+avec de petites détonations sourdes. Il s'agissait de
+saisir le bon moment, et Charles, à force d'adresse
+et de patience, le saisissait presque toujours. Le
+milieu du rond était l'endroit le plus difficile, étant
+le moins résistant; Charles y appliquait son clou,
+quand la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>La personne qui l'avait ouverte demeura stupéfaite
+sur le seuil; quant à Charles, tout entier à son
+oeuvre, il n'avait rien entendu.</p>
+
+<p>L'oncle Klipmann, car c'était lui, avait terminé
+la veille au soir une série d'expériences qui l'avaient
+enfin amené à une découverte importante: il avait
+employé une partie de sa matinée à contrôler le
+résultat de ses expériences, afin d'être bien sûr de
+ne s'être pas trompé.</p>
+
+<p>Il avait peu dormi la nuit précédente: la joie
+l'avait tenu éveillé pendant les premières heures.
+Puis c'était le remords qui lui avait tenu les yeux
+grands ouverts. Maintenant que ses recherches
+avaient abouti, et qu'il rentrait, pour quelque
+temps du moins, dans la vie réelle, dans la vie de
+tout le monde, il se demandait comment il avait pu
+négliger à ce point le fils de son frère. Les méfaits
+de cet enfant, qui étaient tous du même genre, lui
+revinrent à la mémoire, et il se dit: «Un cours d'eau
+qui n'est point endigué peut gâter tout un pays; il
+s'agit de lui creuser un canal, et alors ce cours
+d'eau devient utile, de nuisible qu'il était. Jusqu'ici,
+je le vois bien à présent, la vie de mon petit neveu
+a été comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer
+sans cesse à occuper ses doigts, c'est peut-être une
+vocation qui s'ignore et qui se cherche. Il s'agirait
+d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un canal.</p>
+
+<p>L'enfant a peut-être, sans le savoir, le goût de la
+mécanique. Assez de chimères pour le moment; dès
+demain je ferai des expériences pour aider ce
+pauvre enfant à découvrir ce qu'il cherche.»</p>
+
+<p>Le lendemain matin, l'habitude et aussi le désir
+de se confirmer dans la certitude d'avoir réussi
+le menèrent tout droit à son laboratoire. Mais il
+n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitôt qu'il
+en fut sorti, il parcourut la maison pour chercher
+Charles et pour savoir où il en était.</p>
+
+<p>Il en était à planter des clous dans le chapeau
+numéro un.</p>
+
+<p>Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla
+en philosophe le petit garçon qui devait être
+désormais le sujet de ses expériences. L'adresse
+de l'enfant, sa dextérité, son attention profonde
+confirmèrent le chimiste dans ses idées et dans ses
+intentions.</p>
+
+<p>Le clou du centre, le plus difficile de tous, une
+fois bien et dûment enfoncé, Charles poussa un
+soupir de soulagement, passa le dos de sa main
+sur son front et regarda autour de lui.</p>
+
+<p>Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la
+personne de l'oncle Klipmann. Quoique l'oncle
+Klipmann n'eût point l'air d'un croquemitaine,
+Charles tressaillit et s'écria, en laissant tomber
+son marteau:</p>
+
+<p>«Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait là?</p>
+
+<p>&mdash;L'as-tu fait par méchanceté et pour m'être
+désagréable? demanda l'oncle Klipmann.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais
+pas comment tout cela m'est venu en tête. Je vous
+jure que....</p>
+
+<p>&mdash;Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann.
+Maintenant convenons entre nous que ce coffre
+aurait meilleur air si tu y avais fait moins de
+trous et enfoncé moins de clous. Convenons que,
+s'il te fallait absolument enfoncer des clous dans
+un chapeau, tu aurais mieux fait de choisir le
+numéro deux: et puis, n'en parlons plus; seulement,
+promets-moi de te mieux surveiller à l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle, je vous le promets.</p>
+
+<p>-Je sais que tu tiens toujours tes promesses.
+Assez sur ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est
+que je vais t'emmener faire un petit tour de promenade
+avec moi. Dis à Françoise de te refaire ta
+toilette. En l'attendant, je vais....»</p>
+
+<p>Il allait dire: «Je vais donner un coup de brosse
+au chapeau numéro deux». Mais il jugea inutile
+d'ajouter à la confusion de Charles, et il s'en alla
+en se disant à lui-même: «Occupons-nous maintenant
+de creuser ce canal».</p>
+
+<p>Une demi-heure après, l'oncle et le neveu s'en
+allaient les meilleurs amis du monde. Quand il
+n'était pas enseveli dans ses recherches, l'oncle
+Klipmann était un homme très fin et très adroit. Il
+se mit à parler avec Charles de toutes sortes de
+sujets, et, au fur et à mesure, notait avec soin ses
+réponses, sans en avoir l'air.</p>
+
+<p>Quand ils furent devant la boutique de l'horloger
+Brisson, l'oncle tourna le bec-de-cane de la
+porte et entra, suivi de son neveu. Brisson connaissait
+bien l'oncle Klipmann, qui était un de ses
+clients; il connaissait bien aussi le neveu de l'oncle
+Klipmann, car il le voyait souvent s'arrêter devant
+la boutique pour le regarder travailler.</p>
+
+<p>L'oncle Klipmann expliqua à Brisson qu'il désirerait,
+si cela ne le dérangeait pas, se faire montrer
+l'agencement d'une montre, le jeu, le ressort et
+l'engrenage des roues. Brisson avait justement
+sur son établi, sous un verre renversé, une montre
+qu'il avait nettoyée; il se disposait à en remettre en
+place les principales pièces.</p>
+
+<p>Une petite pince à la main, l'oeil collé sur une
+loupe, il commença tout à la fois ses opérations
+et ses explications.</p>
+
+<p>C'était l'oncle qui avait demandé cette petite
+leçon d'horlogerie, et c'était uniquement le neveu
+qui en profitait. Charles ne quittait pas du regard
+la pince de l'opérateur, et il buvait, comme on dit,
+jusqu'à ses moindres paroles. Quant à l'oncle, ce
+n'est pas la montre qu'il regardait, mais la figure
+de son neveu. Un sourire discret se jouait sur ses
+lèvres, le sourire de l'homme qui a deviné juste.
+Quand Brisson eut terminé ses explications, et répondu
+à quelques questions très intelligentes de
+Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade.</p>
+
+<p>Charles était silencieux et préoccupé; ce silence
+et cette préoccupation firent grand plaisir à l'oncle
+Klipmann, au lieu de l'offenser.</p>
+
+<p>Le hasard de la promenade (était-ce bien un
+hasard?) les amena, à quelque distance de la ville,
+devant la porte d'un enclos considérable. L'oncle
+sonna à cette porte et demanda l'autorisation de
+visiter l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait
+de vastes ateliers où l'on construisait des
+machines. Le directeur en personne, ingénieur fort
+distingué, voulut faire à l'oncle Klipmann les
+honneurs de l'établissement.</p>
+
+<p>Cette fois encore, ce fut le neveu qui écouta les
+explications avec le plus d'attention.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle
+expliqua à son neveu que le directeur de l'usine
+était ce que l'on appelle un ingénieur civil: que,
+pour devenir ingénieur civil, il avait passé par une
+école qui est à Paris, et que l'on nomme l'École
+Centrale des Arts et Manufactures, ou tout simplement
+l'École Centrale.</p>
+
+<p>Charles écoutait en silence; il était facile de voir
+que sa petite tête travaillait, envahie par des idées
+nouvelles.</p>
+
+<p>L'oncle Klipmann fit semblant d'être plongé dans
+ses méditations chimiques, et laissa prudemment
+travailler la petite tête.</p>
+
+<p>Au retour, Françoise, à qui son maître avait
+donné le mot, ne parla pas des dévastations du
+matin et se montra aussi avenante qu'à l'ordinaire.
+Aussi Charles la suivit à la cuisine; là, assis sur
+une chaise basse, il regarda quelque temps le feu
+sans parler. Puis tout à coup il dit:</p>
+
+<p>«Françoise, je crois que j'aimerais bien être
+horloger.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un joli état, répondit Françoise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à cause des petites roues qui s'engrènent
+les unes dans les autres. Je crois que je ne
+me lasserais jamais de faire engrener de petites
+roues.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!» dit Françoise.</p>
+
+<p>Après cela, Charles monta à sa petite chambre,
+et, pendant qu'il s'efforçait de dessiner des roues
+dentées sur son cahier de brouillons, sa petite tête
+recommença à travailler.</p>
+
+<p>Le résultat de ce travail se produisit au dîner.
+Au moment d'achever son potage, il tint la cuiller
+suspendue entre son assiette et sa bouche, et dit
+avec un gros soupir:</p>
+
+<p>«Ils sont bien heureux les petits garçons de
+Paris de pouvoir aller à l'École Centrale.»</p>
+
+<p>L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite
+tête avait abouti juste où il désirait le voir aboutir.</p>
+
+<p>Alors il expliqua à Charles que l'École Centrale
+n'est pas une école destinée uniquement aux petits
+garçons de Paris; mais que les petits garçons de
+toutes les parties de la France peuvent y aller
+étudier.</p>
+
+<p>«Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles
+d'une voix émue.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux de Verneuil aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon oncle, tu m'y enverras.»</p>
+
+<p>L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre
+pas à l'Ecole Centrale comme dans un moulin, qu'il
+faut subir des examens et en quoi consistent les
+examens. On commence par bien apprendre ce que
+l'on enseigne à l'école primaire. De là on passe
+dans un collège ou dans un lycée. On travaille
+ferme, et, au temps voulu, on se présente.</p>
+
+<p>«Tu as bien compris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon oncle, répondit Charles d'un air
+réfléchi. Et puis, ajouta-t-il, je travaillerai dès
+demain, et je ne t'abîmerai plus tes affaires.»</p>
+
+<p>«Et voilà le canal creusé», pensa l'oncle Klipmann
+en souriant.</p>
+
+<p>Le canal était creusé, en effet. Dès le lendemain,
+Charles travailla comme un petit homme, et le surlendemain
+aussi, et le mois suivant aussi, et aussi
+les années qui vinrent après.</p>
+
+<p>Il est entré à l'École Centrale, et il en est sorti
+ingénieur civil, et il a l'avenir devant lui.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>IV</h2>
+
+
+<h3>LES TROIS PETITS CHIENS</h3>
+
+<p>En trottinant de compagnie sur la route, trois
+petits chiens faisaient la conversation, et, tout en
+causant, ils enchérissaient à qui mieux mieux sur
+l'horrible méchanceté du monde.</p>
+
+<p>Le premier dit: «Non, vous ne voudrez pas me
+croire, et pourtant je vous donne ma parole que
+c'est la pure vérité. Un homme, avec un seau, m'a
+jeté de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve
+que c'est une abominable cruauté; et vous?»</p>
+
+<p>Le second dit: «C'est tout simplement une atrocité;
+mais il m'est arrivé bien pis, à moi. Un gamin,
+d'un coup de pierre, m'a presque cassé les reins.
+Hein! qu'est-ce que vous dites de <i>cela</i>?»</p>
+
+<p>Le troisième dit: «C'est encore moi qui ai le plus
+à me plaindre; et il ne m'est que trop facile de le
+prouver. Un homme m'a presque écrasé. Pourquoi?
+Pour avoir regardé un chat. N'est-ce pas le comble
+de la méchanceté? hou! hou!»</p>
+
+<p>Mais il y a une chose que les trois petits chiens
+oubliaient de dire: le premier avait volé des sardines;
+le second s'était jeté sur un pauvre aveugle,
+et le troisième avait donné la chasse au chat de la
+maison.</p>
+
+<p>C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens;
+et il y a, par le monde, quantité de petits enfants à
+boucles blondes, et même de vieux enfants à barbe
+grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils
+une aventure, elle est toute à leur gloire, ils y ont
+le beau rôle; mais ils ne soufflent mot des circonstances
+dont ils auraient à rougir.</p>
+
+<p>Les petits chiens, n'étant que de simples animaux,
+raisonnent et raisonneront toujours en
+simples animaux. Jamais ils n'arriveront à comprendre
+qu'il est mal de voler les sardines du prochain,
+ou de se jeter sur les gens sans défense, ou
+d'épouvanter les chats qui ne vous disent rien.</p>
+
+<p>Rendus circonspects par de fâcheuses expériences,
+il concluront, en véritables petits chiens qu'ils
+sont, qu'il s'agit tout simplement de voler les sardines
+quand l'homme au seau a le dos tourné, de
+se jeter sur les aveugles quand personne n'est à
+portée de les défendre, et de choisir mieux son
+temps pour se livrer au divertissement de la chasse
+à courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage
+et leur plaisir, et déblatéreront jusqu'à la fin
+du monde contre celui qui les empêchera de chercher
+leur avantage et de prendre leur plaisir là où
+ils croient le trouver.</p>
+
+<p>Pourquoi? parce que les petits chiens, même
+quand ils sont devenus grands, n'ont point de
+conscience qui les éclaire sur ce qui est bien et sur
+ce qui est juste.</p>
+
+<p>Mais les petits hommes à boucles blondes et les
+vieux hommes à barbe grise ont une <i>conscience</i>.
+Qu'ils la prennent pour conseillère avant de raconter
+leurs exploits, et pour juge avant de condamner
+le prochain.</p>
+
+
+<br><br>
+<h2>V</h2>
+
+
+<h3>LE PERE VIAUD</h3>
+
+<p>Le père Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il
+soit encore droit et fort pour son âge, son
+pas n'est plus aussi ferme ni aussi régulier qu'autrefois,
+ses mains sont agitées d'un tremblement
+chronique, et il dit lui-même, en parlant de ses mâchoires
+édentées qui s'agitent comme pour mâcher
+à vide: «Voilà que je <i>babinote</i> comme un vieux
+lapin!»</p>
+
+<p>Pas plus tard que le matin même, ayant eu affaire
+à la ferme, je l'avais entendu, dans la grande salle,
+se plaindre, moitié en riant, moitié sérieusement,
+de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de
+distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles
+jambes qui le laissaient toujours en route, de ses
+vieilles mains qui ne savaient plus seulement tenir
+une cuiller sans faire chavirer la moitié de la cuillerée!
+Et puis, trois heures plus tard, je retrouve
+mon invalide à une lieue de la ferme, sur un coteau
+dont la pente m'avait paru fort raide, à moi qui n'ai
+pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout,
+aussi droit qu'un grenadier à la parade, en face
+d'un sauvageon qu'il était en train de greffer. Un
+de ses petits-fils, garçonnet d'une douzaine d'années,
+le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un
+véritable amateur de bonne peinture, en contemplation
+devant un tableau de Raphaël. Le grand-père
+et le petit-fils étaient si bien à leur affaire, qu'ils ne
+m'entendirent même pas venir.</p>
+
+<p>Les mains du père Viaud, ces pauvres vieilles
+mains qui ne pouvaient plus tenir une cuiller, me
+parurent transformées. Non seulement elles ne
+tremblaient pas, mais encore elles avaient une
+dextérité de mouvements et une délicatesse de toucher
+dont je demeurai stupéfait. Il taillait, il ajustait,
+enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement.
+Ses vieux yeux, qui ne distinguaient pas un
+moineau d'un pinson, suivaient, à bonne distance,
+les moindres mouvements de ses mains et de ses
+doigts; enfin, ses mâchoires avaient cessé de babinoter
+comme celles d'un vieux lapin.</p>
+
+<p>L'opération terminée à son entière satisfaction,
+il ferma son couteau et le remit dans la poche de
+son gilet. Ensuite il ôta son chapeau, se passa la
+main sur le front, poussa un soupir de satisfaction
+et dit: «Fidéric (l'enfant s'appelle Frédéric), en
+voilà encore un, mon garçon, et ce ne sera peut-être
+pas le dernier, eh! eh! eh! A présent, je crois
+que je vas fumer une petite pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Grand-père, dit le petit garçon, quand donc
+me permettras-tu de greffer un arbre, un vrai arbre?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je te le permettrai? mâchonna le grand
+père, qui fouillait d'une main tremblante dans sa
+vieille poche à tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! grand-père, quand?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-père en
+tapotant la tête du petit garçon avec le fourneau
+de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ça croit qu'on
+greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une
+branche de saule. M'as-tu seulement regardé, pendant
+que je travaillais, tout à l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;J'en avais mal aux yeux à force de regarder,
+répondit l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais
+des yeux de chat. C'est justement ce que me
+disait feu mon grand-père, quand j'avais ton âge et
+que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien,
+mon mignon, je vas te répondre ce qu'il m'a répondu,
+il y a de cela septante et trois ans: je crois
+que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin,
+je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu
+entends, je te regarderai faire; tu n'as pas peur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh si! un peu, répondit le petit rusé; mais
+pas trop, parce que, grand-père, tu es si bon!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le patelin! marmotta le grand-père,
+comme il saura entortiller son monde. C'est bien.
+J'ai un <i>sujet</i> en vue, mais, si tu me le gâtes, gare
+à tes oreilles!»</p>
+
+<p>On voyait qu'il était fier de son petit-fils, et il se
+mit à ricaner de satisfaction, et en ricanant il laissa
+choir sa pipe dans l'herbe. Le petit garçon fit une
+culbute de joie avant de la ramasser.</p>
+
+<p>En se relevant, il m'aperçut et dit à son grand-père:</p>
+
+<p>«Grand-père, voilà le monsieur de ce matin!</p>
+
+<p>&mdash;Va à tes vaches, lui répondit le père Viaud.&mdash;Monsieur,
+votre serviteur. Si ça ne vous fait rien,
+nous allons nous asseoir sur cette souche, parce
+que les jambes d'un pauvre vieux comme moi....
+Oh! après vous, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, répliquai-je
+avec une ironie qui n'était pas pour le
+blesser, je l'espère; un pauvre vieux qui manie le
+couteau sans que la main lui tremble; un pauvre
+vieux qui vous introduit la branchette dans la fente
+sans s'y reprendre à deux fois, et qui vous enroule
+le fil, et qui vous l'attache comme une jeune couturière!
+Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres
+vieux-là!</p>
+
+<p>&mdash;Bellement, bellement, dit-il avec un geste de
+sa main, qui s'était remise à trembler. Quand on a
+fait une chose toute sa vie; qu'on préfère cette
+chose-là à toutes les autres; qu'on sait que la chose
+est honnête, bonne, utile, et qu'on se flatte de
+l'avoir toujours faite de son mieux, on la fait
+encore bien quand l'âge vous force de renoncer à
+tout le reste. On dit qu'il y a une grâce d'état,
+monsieur, et moi je le crois, puisque je puis greffer
+sans trembler, et que je ne puis pas manger
+une cuillerée de soupe sans en renverser la moitié.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'aime ça! Mon père l'aimait et mon grand-père
+aussi; mon fils l'aimait, mais il est mort des
+fièvres; Fidéric l'aime. C'est un don de famille, et
+il y a des petits secrets de métier que nous nous
+passons les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime
+ça! Mais, monsieur, qu'est-ce qu'il y a de plus
+superbe que de faire d'un arbre sauvage et païen
+un arbre du bon Dieu, qui nourrit les chrétiens du
+bon Dieu? C'est beau de semer et de moissonner,
+et j'ai bien semé et bien moissonné dans ma longue
+vie; mais le blé paraît et disparaît, et l'arbre reste,
+et porte témoignage. Il y a, dans le canton, des
+arbres qui rappellent au monde le nom de mon
+grand-père et celui de mon père. Il y en a qui
+rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux,
+dans notre famille, voyez-vous. Aussi loin que vous
+pouvez voir, tous les arbres à fruit ont été comme
+baptisés et rendus chrétiens par nous autres; je ne
+fais que vous redire les paroles de M. le curé. Oui,
+il a dit, parlant à Monseigneur, la dernière fois que
+Monseigneur est venu confirmer les enfants par ici:
+«Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires à
+leur façon; seulement, au lieu de convertir des
+nègres, ils convertissent des arbres». Et Monseigneur
+a dit: «Père Viaud, c'est très bien, cela!
+Qui plante un arbre fait une bonne action; qui
+greffe un arbre fait une action meilleure encore.»
+Et il a débité aux enfants un petit sermon là-dessus;
+je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille
+un peu dure, mais je sais que c'était très beau.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, lui dis-je, que Frédéric a le don,
+comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a», me répondit le bonhomme avec un sourire
+d'orgueil. Mais, quand ce sourire d'orgueil eut
+disparu, sa figure redevint toute vieille, ses mains
+furent reprises de leur tremblement, et la pipe de
+bois, qu'il avait allumée à grand'peine, avait
+d'étranges soubresauts entre ses gencives.</p>
+
+<p>«Et comme cela, repris-je, c'est demain que
+vous ferez faire à Frédéric ses premières armes
+comme greffeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude
+de désirer grand'chose, je voudrais déjà être
+à ce moment-là; ça m'avancera pourtant d'un jour
+sur le chemin du cimetière: n'importe, je voudrais
+y être.»</p>
+
+<p>Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au
+visage, je le regardais avec respect, et je pensais à
+part moi: «Si j'étais destiné à rester sur terre aussi
+longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de
+mes occupations présentes qui pourrait me tenir
+fidèle compagnie jusqu'au bout, donner une force
+passagère à mon corps défaillant, réchauffer mon
+coeur, satisfaire ma conscience et m'empêcher
+d'être comme un mort parmi les vivants? oui,
+laquelle?»</p>
+
+<p>Ce que je me suis répondu à moi-même importe
+peu; quelles résolutions j'ai prises, c'est mon
+affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que je m'estime
+heureux d'avoir vu travailler le père Viaud et
+de l'avoir entendu parler.</p>
+
+<br><br>
+<h2>VI</h2>
+
+
+<h3>INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS<br>
+DE TROIS PETITES FILLES</h3>
+
+<p>A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir
+leurs amies aussi souvent qu'elles le voudraient.
+D'abord, Paris est grand et les distances sont longues;
+et puis il y a les cours à suivre, les devoirs
+à faire, les leçons de piano, les leçons de dessin,
+les occupations du papa, et les obligations mondaines
+de la maman.</p>
+
+<p>Au bord de la mer, au contraire, on demeure
+porte à porte, on a des loisirs, on peut donc voisiner
+entre mamans et entre petites filles.</p>
+
+<p>Cette année-là, toute une société de connaissances
+parisiennes s'était donné rendez-vous à Varangues-sur-Mer,
+et l'on voisinait ferme.</p>
+
+<p>Le 18 août, Mme de Larochemère avait donné
+une grande matinée de petites filles, parce que
+c'était la fête d'Hélène, sa fille.</p>
+
+<p>Au retour de cette fête, Mme Loudéac et sa
+petite Suzanne, pour revenir chez elles, à la villa
+des Tamarix, suivaient un joli petit chemin tournant
+et causaient de la fête:</p>
+
+<p>«Alors, chérie, dit Mme Loudéac, tu t'es bien
+amusée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarqué
+Alix de Gayrel;... dis, maman, l'as-tu remarquée?»</p>
+
+<p>Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme.
+Mme Loudéac ne put s'empêcher de sourire.</p>
+
+<p>«Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne
+suis pas bien sûre....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de
+reproche, c'était la reine de la fête: des yeux bleus,
+mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux
+blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses,
+bien entendu....</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, bien entendu? demanda la maman,
+qui s'amusait de l'enthousiasme de sa fillette.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon
+pour des mauviettes comme moi, comme les
+autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette,
+comme..., comme Marthe Lemoyne....»</p>
+
+<p>Elle prononça ce dernier nom avec une sorte de
+dédain aristocratique, comme si la pauvre Marthe
+Lemoyne eût formé à ses yeux le contraste le
+mieux fait pour mettre dans tout son relief l'écrasante
+supériorité de son idole.</p>
+
+<p>Mme Loudéac fronça légèrement les sourcils,
+sans rien dire, toutefois: c'était une mère
+prudente et expérimentée, et elle laissait volontiers
+bavarder sa petite perruche, pour connaître le fond
+de sa pensée.</p>
+
+<p>«<i>Elle</i>, oh! <i>elle</i>, reprit Suzanne, ses cheveux
+flottent, ondulent; oh! comme ils ondulent! Et
+puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah!
+maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons
+causé, oui, elle a bien voulu causer avec moi, et...,
+et, ajouta-t-elle avec une explosion de joie et d'orgueil,
+nous nous sommes promis d'être amies...
+toujours,... toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, du premier coup? demanda la
+maman d'un ton de douce raillerie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec
+une gravité comique, il y a, comme cela, des personnes
+que l'on aime à première vue.»</p>
+
+<p>Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue
+de la mer, qui apparaissait par une brèche des
+falaises, à l'un des tournants du chemin, et, de
+son petit coeur gonflé de joie et d'orgueil, s'échappa
+un soupir de reconnaissance.</p>
+
+<p>«Toujours la même, pensa Mme Loudéac
+en poussant un soupir de regret; oui, toujours la
+même: coeur d'or et tête de linotte.»</p>
+
+<p>Et elle se promit d'étudier de près cette nouvelle
+idole, aux pieds de laquelle sa Suzanne immolait en
+holocauste toutes ses petites amies, d'un seul coup.</p>
+
+<p>«Et puis, tu sais, mère chérie, reprit Suzanne,
+son papa est conseiller d'État, son grand-papa
+sénateur. Elle a un oncle amiral, et un autre archiduc....</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux peut-être dire archidiacre? suggéra
+la maman; elle se souvenait d'avoir entendu
+Mme de Larochemère parler, pendant la petite
+fête, de la parenté des de Gayrel, qui étaient des
+nouveaux venus dans le cercle des Parisiens en
+villégiature.</p>
+
+<p>&mdash;Archiduc ou archidiacre! c'est toujours
+quelque chose comme cela», répondit Suzanne
+sans se déconcerter. Elle continua à entasser, pièce
+à pièce, la parenté de son Alix, comme pour
+écraser de ce monument cyclopéen le reste de
+l'humanité. Mme Loudéac devina sans peine que,
+dans l'idée de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne
+gisait écrasée avec les autres et, probablement
+même, plus aplatie que tout le reste. Et pourtant!</p>
+
+<p>Le père de Marthe était architecte. Et, quoique
+ce fût un véritable artiste, bien connu dans le
+monde des artistes, et même dans celui qui s'intitule
+Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de
+linotte, le tenait pour un petit personnage. Savez-vous
+pourquoi? Parce qu'un jour M. Lemoyne
+avait dit devant elle, à son papa, qu'il lui arrivait
+quelquefois de monter à l'échelle, comme les
+maçons, pour voir où en étaient les travaux. A
+partir de ce jour-là elle confondit dans son idée
+l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les
+maçons, et avec les maçons eux-mêmes.</p>
+
+<p>Et, comme elle avait vu les maçons déjeuner sur
+leurs échafaudages, elle n'aurait pas été surprise
+d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les jambes
+pendantes, les vêtements couverts de poussière, les
+favoris constellés de pastilles de plâtre, tirer son
+déjeuner d'un sac de toile ou d'un vieux panier
+d'osier.</p>
+
+<p>Mme Loudéac avait deviné juste. Au moment
+même où elle regardait sa petite fille, à la dérobée,
+d'un air attristé, l'architecte poudreux, la mère de
+Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-même
+avec ses toilettes simples, sa taille grêle plutôt
+qu'élégante, son teint un peu brouillé, ses nattes
+de cheveux châtains, sa figure insignifiante (insignifiante
+pour les perruches qui ne devinaient pas
+tout ce qu'il y avait de bonté et d'intelligence dans
+ses grands yeux pensifs et doux), tout cela formait,
+dans la tête de la perruche, un repoussoir à souhait
+pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans
+son cadre étincelant.</p>
+
+<p>«Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel,
+il y a une chose que tu ne sais pas et qu'il
+faut que je te dise: Alix est très brave.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est très brave! s'écria Mme Loudéac
+d'un air surpris et amusé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! très brave, reprit la perruche en
+secouant gravement la tête à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dis-moi, mignonne, à quoi as-tu reconnu
+que Mlle Alix est très brave? Est-ce à sa manière
+de danser, ou de manger une tarte aux fraises?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche.
+La preuve qu'elle est très brave, c'est que son oncle
+l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de salon.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!</p>
+
+<p>&mdash;Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, me voilà convaincue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleuré un jour
+parce que son papa et son oncle refusaient de l'emmener
+à la chasse au sanglier. Tu sais ce que c'est
+qu'un sanglier: une grosse, grosse bête, très
+méchante, qui renverse tout, et tue tout le monde,
+quand les personnes ont peur et ne savent pas se
+servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur,
+elle, et elle aurait tiré le sanglier avec sa carabine,
+pan!</p>
+
+<p>&mdash;C'est décidément une jeune personne très
+brave, dit Mme Loudéac d'un ton de légère
+moquerie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme
+cette pauvre Marthe Lemoyne, qui a peur des rats,
+des araignées et des chauves-souris.</p>
+
+<p>&mdash;Elle te l'a dit? demanda la mère en regardant
+sa petite fille en face.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces
+bêtes-là.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'avouerai franchement que je ne les aime
+pas non plus, et que je n'en ferais pas volontiers
+ma société habituelle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur,
+tandis que Marthe doit en avoir peur; j'en suis
+sûre, je devine cela à son air. Elle est si..., si
+timide,... si..., si embarrassée.»</p>
+
+<p>Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son
+coeur. Mais, me direz-vous, pourquoi l'aimait-elle?
+Et moi, je vous répondrai: Sait-on toujours pourquoi
+l'on aime? Peut-être Marthe avait-elle deviné
+que Suzanne avait un coeur d'or, et lui pardonnait-elle
+à cause de cela d'avoir une tête de
+linotte! Elle l'aimait d'une affection discrète,
+silencieuse et timide. Elle ne s'offensait pas de
+ses rebuffades ou de ses dédains, parce que, n'étant
+pas égoïste, elle songeait peu à elle-même, et beaucoup
+à ceux qu'elle aimait.</p>
+
+<p>Mme Loudéac, qui voyait clair, était touchée de
+ce dévouement discret, de cette affection tendre
+et vraie, de cette patience, de cette absence complète
+de jalousie et de mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Avec une affection quasi maternelle, Marthe
+veillait au bien-être de sa préférée, qui acceptait
+ses petits soins comme chose due, sans même les
+remarquer; Marthe songeait à lui envelopper le
+cou d'un foulard ou d'un fichu, pour la préserver
+de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait son
+éventail ou son livre, toujours égarés dans quelques
+coins mystérieux; et pendant ce temps-là
+l'autre souriait à son idole, ou boudait son idole
+pour quelque caprice ou quelque préférence; en
+un mot, elle vivait de son idole et la voyait jusque
+dans ses rêves.</p>
+
+<p>Sa petite tête romanesque se complaisait à imaginer
+mille et une situations où son idole jouait un
+rôle héroïque. Par exemple, on faisait une promenade
+en mer. Le canot chavirait. L'idole se précipitait
+dans le gouffre, pour en tirer son <i>bichon</i>.
+(Depuis quelque temps Suzanne appelait Alix sa
+<i>reine</i> et Alix appelait Suzanne son <i>bichon</i>.) Donc,
+la reine arrachait le bichon à la fureur des flots, et
+venait le déposer entre les bras de sa maman.
+Et alors la maman déposait un baiser sur le front
+de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait
+à l'adorer pour la vie. (Pour le moment, et c'était
+un des grands soucis de Suzanne, Mme Loudéac
+témoignait un enthousiasme très modéré pour les
+vertus et perfections de la reine.) Une autre fois,
+un cheval emporté faisait mine de fouler le bichon
+aux pieds. Plus prompte que l'éclair, la reine s'élançait,
+enlevait le bichon à bras tendus, et tout d'une
+traite le portait à Mme Loudéac. Baiser sur le front,
+cela va sans dire, regards levés au ciel.</p>
+
+<p>Une autre fois encore, un taureau descendait du
+plateau, rendu furieux par les mouches. Le bichon
+va être encorné et mis en pièces. Oui, mais un
+coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne
+plus se relever. La reine apparaît tenant encore à
+la main sa carabine de salon. On devine le reste.</p>
+
+<p>Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe
+avaient fait la dînette à la villa des Tamarix, il
+leur prit fantaisie de faire un petit tour jusqu'à une
+plate-forme d'où l'on voit arriver les bateaux qui
+reviennent de la pêche. Pour être tout à fait exact,
+disons que cette fantaisie vint à la reine. Le bichon
+trouva l'idée admirable&mdash;règle générale, la reine
+n'avait que des idées admirables.&mdash;Marthe essaya
+bien, il est vrai, de faire quelques timides objections.
+Sans doute, dans un petit village comme
+Varangues-sur-Mer, où tout le monde se connaît,
+les enfants peuvent aller et venir sans inconvénient
+et sans danger, des villas à la plage et de la plage
+aux villas. Pourtant ne ferait-on pas bien de prévenir
+Mme Loudéac? La reine, sans daigner répondre,
+ouvrit la porte à claire-voie, le bichon la suivit,
+et Marthe, ne voulant pas avoir l'air de leur faire
+la leçon, les accompagna.</p>
+
+<p>La reine continuait à marcher devant, le menton
+relevé, comme il convient à une reine, ayant ses
+cheveux d'or sur les épaules en guise de manteau
+royal. Elle avait une si fière allure, son pas était
+si vaillant, si héroïque, que le bichon, tout frissonnant
+d'enthousiasme, se retourna involontairement
+pour faire la comparaison de cette royale allure
+avec la démarche modeste de la pauvre Marthe, qui,
+toute contrite de se savoir en état de désobéissance,
+s'avançait la tête basse, d'un pas incertain.</p>
+
+<p>«Allons, viens donc», lui dit le bichon; et en lui-même
+le bichon pensait: «On la prendrait pour
+la suivante de notre reine».</p>
+
+<p>Tout à coup un cri aigu troubla la tranquillité du
+soir. Le bichon se retourna vivement. La reine,
+qui avait perdu toute majesté et même toute retenue,
+s'enfuyait à toutes jambes. Sa jolie figure,
+toute pâle, était enlaidie par une expression de terreur
+abjecte.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qu'il y a?» s'écria Suzanne épouvantée.</p>
+
+<p>Au lieu de lui répondre, la reine, qui semblait
+avoir perdu la vue aussi bien que l'ouïe, la bouscula
+violemment et la renversa dans la poussière.
+Sans prendre le soin de la ramasser, la reine éperdue
+gagna la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement
+derrière elle. Elle continuait de pousser
+des cris aigus, bousculant tout sur son passage, et
+jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir
+expliquer la cause de sa propre terreur. Elle monta
+l'escalier en courant, et ne s'arrêta que quand il lui
+fut impossible de monter plus haut.</p>
+
+<p>Au moment où Marthe se mettait en devoir de relever
+Suzanne, qui était tout étourdie de sa chute
+violente, un gros ours brun apparut au tournant
+du sentier.</p>
+
+<p>«Sauve-toi, dit Marthe à Suzanne, vite, ma mignonne,
+sauve-toi, pour l'amour de Dieu.»</p>
+
+<p>Suzanne, à moitié relevée, retomba sur ses genoux;
+incapable de faire un mouvement, elle s'affaissa
+sur ses talons; ses deux mains jointes pendaient
+inertes devant elle, elle regardait l'ours qui
+trottinait sans se presser, et ses lèvres frémissaient.</p>
+
+<p>Sans hésiter une seconde, Marthe, très pâle, mais
+très résolue, passa devant elle et marcha droit à
+l'ours. Arrivée à quelques pas de lui, elle leva d'un
+geste énergique la petite ombrelle qu'elle tenait,
+en criant: «Arrière, vilaine bête! arrière!»</p>
+
+<p>L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux
+clairs, et, comme elle continuait à s'avancer pour le
+tenir en respect et donner à Suzanne le temps de
+fuir, il souffla dans sa muselière et parut prendre
+une résolution énergique.</p>
+
+<p>Se dressant à moitié, il s'assit lourdement dans
+la poussière et, saisissant le bout de ses pattes de
+derrière avec ses pattes de devant, il se mit à se dandiner
+lourdement d'avant en arrière et de droite à
+gauche.</p>
+
+<p>«Oui, oui, je te conseille de faire le beau», dit
+une grosse voix, la voix d'un grand gaillard en
+guenilles, qui venait de tourner à son tour le coin
+du sentier. Cet homme était tout rouge et tout essoufflé
+à force d'avoir couru. «Ah! brigand! reprit-il
+en saisissant la chaîne de son pensionnaire. Ah!
+ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie à ton
+père nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour
+te rattraper! tu fais peur à la petite demoiselle. Sais-tu
+bien ce qui serait arrivé si l'autre demoiselle ne
+t'avait pas si bravement arrêté? Tu aurais débouché
+au milieu du village, et le gendarme aurait mis
+ton maître en prison et toi en fourrière!»</p>
+
+<p>Il scandait chacune de ses phrases par une bonne
+taloche appliquée sur le crâne de l'ours. L'ours faisait
+semblant d'avoir peur, et fermait les yeux à
+chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa
+muselière; il montrait ses grands crocs, et sa langue
+pendait de côté.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'elle vit l'ours en puissance de son
+maître, Marthe, sans s'arrêter au bavardage de
+l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit Suzanne
+dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer.
+Les servantes cependant étaient accourues,
+ainsi que Mme Loudéac.</p>
+
+<p>«Elle n'a rien, elle n'est pas blessée, dit Marthe
+à Mme Loudéac, qui était devenue toute pâle de
+saisissement. Mme Loudéac prit Suzanne par un
+bras, tandis que l'autre bras demeurait passé sur les
+épaules de Marthe. Une fois dans le jardin, la porte
+bien fermée derrière elle, la pauvre petite fut prise
+d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tête contre
+l'épaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu
+de ses sanglots, elle murmurait d'une voix entrecoupée:
+«Oh! Marthe, oh! chérie, embrasse-moi.»</p>
+
+<p>Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure
+de sa petite amie tout près de la sienne et plongea
+ses regards dans les siens. Est-ce que, vraiment,
+l'acte d'abnégation et de bravoure folle qu'elle
+venait d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait
+comme transfigurée? Ou bien, la reconnaissance
+passionnée que ressentait Suzanne lui ouvrit-elle
+tout à coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle
+s'écria: «Chérie, belle chérie, oh! que je te trouve
+belle!»</p>
+
+<p>Marthe se mit à rire d'un petit rire embarrassé
+et dit à l'une des servantes: «Claudine, allez préparer
+un verre d'eau sucrée pour Mlle Suzanne,
+pendant que nous allons la ramener!»</p>
+
+<p>On avait un peu oublié la reine pendant tout
+cet esclandre. On la trouva dans une des mansardes,
+la figure cachée dans les mains, et criant
+à intervalles réguliers: «L'ours! l'ours!»</p>
+
+<p>Quand on lui eut bien expliqué que l'ours ne
+l'avait pas suivie, que c'était un ours apprivoisé
+et que son maître l'avait emmené, elle consentit
+à descendre.</p>
+
+<p>Malgré son aplomb de petite reine, elle fut un
+peu embarrassée de sa contenance quand on
+l'introduisit au salon. Suzanne était étendue sur le
+canapé, la tête contre l'épaule de Marthe, les deux
+mains dans les siennes, lui murmurant à l'oreille
+de jolis petits noms de tendresse.</p>
+
+<p>A la grande surprise de Suzanne, sa mère
+témoigna à la petite reine plus de bienveillance
+que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait
+de la bienveillance! Ne lui était-elle pas reconnaissante,
+cette mère prévoyante et sage, d'avoir
+pris soin de démontrer elle-même, et si clairement,
+à la petite Suzanne combien, malgré sa supériorité
+apparente, elle était inférieure à la bonne Marthe?</p>
+
+<p>«Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudéac
+en tendant la main à la petite reine, une
+vraie plaisanterie de carnaval.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si j'avais eu ma carabine! s'écria la petite
+reine, qui avait repris son aplomb.</p>
+
+<p>&mdash;Une ombrelle a suffi», dit Mme Loudéac
+en regardant Marthe avec tendresse. Elle ajouta,
+mais intérieurement, car à quoi bon frapper les
+gens qui sont à terre: «Une ombrelle et un bras
+vaillant!»</p>
+
+<p>«On demande Mlle de Gayrel», dit Claudine en
+entr'ouvrant la porte du salon.</p>
+
+<p>Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain
+avec sa famille, elle fit ses adieux; ses
+petites amies et Mme Loudéac lui souhaitèrent bon
+voyage.</p>
+
+<p>«Bon voyage!» selon l'intention des personnes,
+peut signifier: «Je souhaite sincèrement que votre
+voyage soit bon!» ou bien: «Bon débarras!» Les
+deux fillettes, sans arrière-pensée, donnèrent à
+cette expression son sens le plus favorable.
+Mme Loudéac, qui n'était pourtant pas malveillante, lui
+donna son sens ironique, sans en rien
+laisser paraître. Dans sa pensée, elle souhaitait:</p>
+
+<p>«Bon voyage!» à l'influence pernicieuse de la
+petite reine sur l'esprit et le jugement de Suzanne.</p>
+
+<p>A partir de la soudaine invasion de maître Martin
+dans le sentier des Tamarix, les opinions personnelles
+de Suzanne subirent un changement considérable
+sur la question des tresses, sur la condition
+sociale des architectes et sur bien d'autres sujets.</p>
+
+<p>Les parents de Suzanne demeurent boulevard
+des Invalides, et ceux de Marthe rue de la Tour-d'Auvergne,
+c'est-à-dire aux deux extrémités de
+Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens;
+toutes les deux ont des devoirs à faire, des leçons
+de piano, des leçons de dessin, et chacun des deux
+papas a ses occupations comme par le passé; chacune
+des deux mamans ses obligations mondaines,
+et, malgré cela, les deux petites filles se voient
+très souvent. C'est que, quand on tient beaucoup à
+se voir, on y arrive toujours, même à Paris. Or
+les deux mamans tiennent à se voir, et les petites
+filles aussi. Alors, cela va tout seul.</p>
+<br><br><br>
+<p>TABLE DES MATIÈRES</p>
+<br>
+<p>LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS</p>
+
+<p>LA FAUTE DE NONO</p>
+
+<p>CHARLES KLIPMANN</p>
+
+<p>LES TROIS PETITS CHIENS</p>
+
+<p>LE PÈRE VIAUD</p>
+
+<p>INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES</p>
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table></center>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT ***
+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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index 0000000..673c73d
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+++ b/11767.txt
@@ -0,0 +1,2011 @@
+The Project Gutenberg EBook of Contes a Jeannot, by J. Girardin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes a Jeannot
+
+Author: J. Girardin
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11767]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES A JEANNOT ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+CONTES A JEANNOT
+
+J. GIRARDIN
+
+1896
+
+A mon petit-fils JEAN LEBOSSE
+
+Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu sois en etat de lire ce
+livre; n'importe, je te le dedie tout de meme, pour te remercier du
+plaisir que j'ai a voir ta gentillesse et ta belle humeur de bebe bien
+portant.
+
+J. Girardin.
+
+
+
+I
+
+LETTRES DE FINETTE
+
+A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS
+
+
+Houlgate, 3 Juillet 1885.
+
+Ma Michette, mon Michon cheri, tu vois que je t'ecris tout de suite.
+Nous voila a la mer. Le voyage a ete bon, sauf que j'ai eu grand chaud,
+et que mon cousin Jean m'a taquinee presque la moitie du temps, et qu'il
+m'est arrive un grand malheur en route.
+
+D'abord, je me suis amusee a regarder par la portiere, et c'etait bien
+drole de voir les gens a leurs portes ou a leurs fenetres, les vaches
+dans les pres, les chevaux qui labouraient la terre, les oiseaux qui
+s'envolaient, les petits gardeurs de moutons qui agitaient leurs bonnets
+en l'air ou bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire
+semblant de suivre le train! Oh! ils etaient bien vite las, je t'en
+reponds. Alors ils s'arretaient tout essouffles, s'essuyaient le front
+et nous montraient le poing.
+
+C'etait si amusant, que j'ai dit a maman: "Oh! maman, si le voyage
+pouvait durer toujours!" Maman a souri sans rien dire; Jean a hausse les
+epaules, et je me suis remise a la portiere.
+
+Alors sais-tu ce que j'ai vu?
+
+Nous etions sur une hauteur, on voyait les maisons et les personnes tout
+en bas; dans le jardin d'une des maisons, deux garcons s'amusaient a
+trainer une petite fille dans une voiture a quatre roues. Voila un des
+garcons qui se retourne en riant, leve la corde aussi haut qu'il peut,
+et fait chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont mechants
+et mal eleves, les garcons! Comme nous allions tres vite, des arbres
+m'ont cache le jardin; mais je suis sure que la pauvre petite fille
+s'est fait grand mal.
+
+Jean a tout de suite pris le parti des garcons; il a pretendu que la
+petite fille etait probablement quelque mauvaise peste qui avait dit
+quelque chose de desagreable a ses freres, et qu'ils avaient bien fait
+de la faire chavirer pour la punir.
+
+Je lui ai tourne le dos et je suis revenue a la portiere. Mais bientot
+je me suis apercue que c'etait toujours la meme chose et que cela
+devenait un peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes.
+
+Maman me dit: "Finette, tu bailles, tu dois avoir faim; je te permets de
+faire la dinette avec ta poupee."
+
+Alors j'ai fait la dinette avec ma poupee: mais tu penses bien que je
+l'ai enveloppee jusqu'au cou dans mon mouchoir, a cause des miettes de
+pain et des petits morceaux de chocolat qui auraient pu tomber sur ce
+joli cache-poussiere que nous lui avons fabrique a nous deux.
+
+[Illustration: Deux garcons trainaient une petite fille.]
+
+Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais rien fait. Aussi
+j'etais bien sure qu'il se moquerait d'elle, et cela n'a pas manque. Il
+m'a demande a quoi servent les cache-poussiere, si les personnes sont
+obligees de s'envelopper de la tete aux pieds dans un mouchoir, a cause
+de quelques mechantes miettes de pain.
+
+Je ne lui ai pas seulement repondu. Et, comme je voyais bien que ma
+poupee avait envie de dormir, je l'ai couchee dans mon petit panier.
+Je ne sais pas si c'est d'avoir couche ma fille qui m'a donne envie
+de dormir aussi, mais je me suis allongee dans mon coin et je me suis
+endormie.
+
+C'est pendant que je dormais que le grand malheur est arrive.
+
+En me reveillant, longtemps apres, j'ai pense que ma fille devait etre
+eveillee aussi. J'ai ouvert tout doucement le panier. Les cahots avaient
+jete Lili tout d'un cote; quand je l'ai tiree du panier, j'ai pousse un
+grand cri et je me suis mise a pleurer. Figure-toi que le cote droit
+de la figure de Lili etait barbouille d'encre bleue, et son bras droit
+aussi, et tout le cote droit de son joli costume.
+
+Quand maman avait fait les malles, j'avais oublie de lui donner la
+bouteille d'encre bleue que j'avais achetee pour t'ecrire. Je ne m'en
+suis apercue qu'au dernier moment, et alors, sans rien dire, je l'ai
+mise dans le panier de Lili. La bouteille s'etait debouchee pendant que
+je dormais, et ma pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue.
+
+Jean n'a pas ose se moquer de moi, parce que j'avais beaucoup, beaucoup
+de chagrin; il est taquin, mais il n'est pas mechant. Maman m'a consolee
+en me disant que, comme la tete, les bras et les mains de Lili sont
+en porcelaine, on pourra enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le
+cache-poussiere est perdu, et le joli costume de plage aussi!
+
+Maman ne m'a pas grondee d'avoir mis la bouteille d'encre bleue dans mon
+panier; mais je sais bien tout de meme que c'est ma faute si le malheur
+est arrive; car j'aurais du songer plus tot a la bouteille, au lieu de
+jouer tout le temps a la poupee pendant que maman faisait les malles
+et me repetait toujours: "Finette, tu n'oublies rien? Si tu as oublie
+quelque chose, il est encore temps."
+
+[Illustration: Les canards l'ont bien passe, tire, lire, lire.]
+
+Quand j'ai vu que j'avais oublie la bouteille, j'aurais du la laisser a
+la maison ou demander a maman de la mettre quelque part ou elle n'aurait
+pas cause de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! Au lieu de cela,
+j'ai fait une grosse sottise et cause un grand malheur. Songe que la
+pauvre Lili n'a plus rien a mettre!
+
+Pour me consoler, Jean m'a explique que nous etions en Normandie, et m'a
+montre les clos pleins de pommiers, les patures avec de belles vaches et
+les petites rivieres qui courent a la mer, des coqs et des poules sur
+des fumiers, des canards sur des rivieres et de petites hetes qui
+sautaient a travers les haies: Jean me disait que c'etaient des lapins;
+mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. Toutes ces jolies
+choses n'empechaient pas les costumes de Lili d'etre perdus. Et moi
+qui m'etais fait une si grande fete de montrer Lili aux autres petites
+filles!
+
+Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant Jean a fini par me
+faire rire. Le chemin traversait des herbages. Tout d'un coup, nous
+voyons un homme, une jeune fille et un petit garcon qui traversaient un
+pont de bois, pour s'en aller dans les pres, faner le foin coupe. Ils
+avaient un toutou derriere eux.
+
+Jean s'est mis a chanter: _Les canards l'ont bien passe, tire, lire,
+lire_. Cela ressemblait si bien a ce que nous avions vu chez Robert
+Houdin, que je n'ai pas pu m'empecher de rire.
+
+Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repense tout de suite a la
+pauvre Lili. C'est ce malheur-la qui est cause que je t'ecris avec de
+l'encre noire et non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais
+promis. Je t'aime bien tout de meme et je t'embrasse comme je t'aime.
+
+Ta petite amie,
+
+FINETTE.
+
+
+
+Houlgate, 8 Juillet, 1885.
+
+Ma Michette, mon Michon cheri, je t'ai promis de te dire ce que c'est
+que la mer, et je vais te le dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne
+peut pas dire le contraire. Mais, quand on est tout pres de l'eau sur le
+sable, on pense en soi-meme: Ce n'est pas si grand qu'on me l'avait dit.
+Mais on garde ca pour soi, parce qu'il y a toujours la des gens pour se
+moquer de vous quand vous faites des reflexions tout haut. J'ai bien
+fait de me taire, car mon cousin Jean ne se serait pas gene pour me dire
+que je n'y entendais rien.
+
+Le 4 juillet, dans l'apres-midi, nous sommes montes sur des hauteurs;
+plus nous montions, plus nous voyions loin, et plus la mer paraissait
+grande. Je n'ai encore rien dit.
+
+Mais, a mesure que nous montions, le fin bord de la mer, la-bas, du cote
+ou elle touche au ciel, avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela,
+je n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: "Petite oie, c'est
+l'effet de la perspective!"
+
+Alors je lui ai demande ce que c'est que la perspective; il m'a repondu
+que j'etais trop petite pour comprendre l'explication de ce mot-la.
+Veux-tu que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait pas
+plus que moi ce que cela veut dire; sans cela il m'aurait donne des
+explications pour se faire valoir. Les garcons ont grand tort de se
+croire plus que les filles!
+
+Je te dirai que l'eau de la mer est salee, avec un gout amer. Je le
+sais, parce que j'en ai avale plus d'une gorgee a mon premier bain.
+Sais-tu ce que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, c'est
+un homme a figure rasee, qui a l'air d'avoir marine dans l'eau de mer.
+Il a une bonne figure, mais il ne faut pas se fier a cela. Il vous prend
+dans ses bras, et il vous plonge en pleine eau. Vous avez beau prier,
+supplier, vous debattre, rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux
+fois, trois fois dans la mer, et puis apres il vous rend a votre maman.
+
+Comme c'est par ordre du medecin que l'homme me plonge dans la mer,
+maman donne raison au baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas
+faire rire a mes depens les autres personnes qui sont la, je ne crie
+plus, je ne me debats plus. Quand l'homme dit: "Allons-y!" je ferme les
+yeux et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut croire que je
+ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours quelques gorgees de cette
+eau salee et amere.
+
+J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le sable, mais je n'aime
+pas la mer pour etre fourree dedans trois fois de suite. Voila ce que
+c'est que la mer.
+
+Ah! il y a encore quelque chose que j'allais oublier. Il y a des heures
+ou la mer se retire si loin, si loin, qu'on ne la voit presque plus;
+alors les gens du pays disent que la _maree_ est _basse_. A d'autres
+heures, elle revient couvrir le sable, et l'on dit que la _maree_ est
+_haute_.
+
+[Illustration: Jean s'en va pecher des crevettes.]
+
+A maree basse, Jean s'en va pecher des crevettes avec d'autres garcons
+de son age. Tu sais ce que c'est que des crevettes, mais tu ne les
+as vues que cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on les
+apercoit a peine dans l'eau.
+
+[Illustration: Il y a des petits garcons qui lancent des bateaux.]
+
+Et puis il y a des petits garcons qui lancent des bateaux sur les
+flaques d'eau que la maree a laissees apres elle. J'ai remarque un de
+ces petits garcons, qui a une grosse tete, une figure renfrognee et un
+caractere grognon.
+
+Jean m'a dit que si ce petit garcon etait maussade, c'est parce qu'il a
+une grosse tete, et il m'a fait croire que tous les petits garcons qui
+ont une grosse tete sont grognons. Quand j'en ai parle a maman, elle
+m'a dit que Jean s'etait encore moque de moi. Elle connait des petits
+garcons qui sont grognons avec une tete menue, et d'autres qui sont tres
+gentils avec de grosses tetes. C'est bon a savoir, et je te le dis pour
+que tu ne te laisses pas attraper.
+
+[Illustration: Ils ont transporte dans leurs brouettes des broussailles.]
+
+C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la plage. Tu vois que, si
+je te dis ses defauts, je te dis aussi ses qualites; hier il a pris a
+part, dans un coin, tous ses petits camarades, et il leur a donne l'idee
+de faire un feu de joie sur la plage, le soir, a maree basse. Toute la
+journee, ils ont transporte dans leurs brouettes du foin, de la paille,
+des broussailles et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu au
+bucher. C'etait tres joli, et tout le monde se promenait autour, meme
+les grandes personnes.
+
+Les garcons commencaient a danser des rondes autour du feu, et les plus
+hardis parlaient de sauter par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui
+a disperse tout le monde.
+
+
+
+10 juillet 1885.
+
+Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute la journee et toute
+la nuit d'apres. Il pleut encore au moment ou je t'ecris. C'est ennuyeux
+partout, la pluie, mais surtout a la mer. On ne voit dehors que les gens
+du pays et quelques baigneurs enrages; toutes les dames restent dans
+leurs logements ou vont faire de la musique au casino.
+
+On ne voit dehors qu'une Anglaise de quatorze ou quinze ans. Il parait
+que les petites Anglaises font tout au rebours de nous autres; par
+exemple, elles se promenent sans leur bonne et sans leur maman, et elles
+sortent par tous les temps.
+
+[Illustration: Un grand parapluie a la main.]
+
+Je vois la notre par la fenetre; elle fait les cent pas toute seule,
+chaussee de grosses bottines, un grand parapluie a la main, et les
+cheveux au vent. Jean pretend que tous les Anglais font expres de se
+promener a la pluie, et que c'est pour cela qu'ils ont tous les cheveux
+rouges. Mais je commence a me defier de Jean, et je l'ai bien attrape en
+lui disant que j'ai vu a Paris beaucoup d'Anglais qui n'avaient pas les
+cheveux rouges.
+
+Figure-toi qu'elle se promene toujours! Maman, qui a trouve ici des
+personnes de connaissance, a appris que ce n'est pas pour faire de
+l'effet que la petite Anglaise se promene a la pluie. Son medecin lui a
+ordonne de se promener deux heures, par tous les temps. Quand maman m'a
+dit cela, il y a deux minutes, je n'ai pas pu m'empecher de rougir parce
+que je l'avais suppliee de ne pas me faire fourrer dans l'eau par la
+pluie.
+
+Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? Je dirai a maman de
+me faire prendre mon bain tout de meme. J'espere qu'elle sera contente
+de moi.
+
+Je te regrette tout le long du jour, ma chere Michette; mais je te
+regrette doublement par la pluie. Ah! si tu etais ici, nous ferions de
+bonnes causettes, comme a Paris, et nous ne nous apercevrions seulement
+pas qu'il pleut.
+
+
+
+11 juillet 1885.
+
+Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. J'ai demande a maman de
+m'envoyer au bain avec Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a
+tenu a venir elle-meme. Elle a pense que cela me donnerait du courage,
+et elle a eu raison. Oui, cela me donnait du courage de la voir me
+sourire sous son parapluie. Je tremblais malgre moi, mais j'avais le
+coeur content. Le baigneur s'est mis a rire et m'a dit: "Ma petite
+demoiselle, vous faites comme Gribouille, qui se mettait a l'eau pour
+n'etre point mouille par la pluie". J'ai ri aussi, et puis il m'a
+plongee trois fois dans la vague, et puis c'etait fini, et j'avais envie
+de danser. Maman m'a promis d'ecrire a papa que je m'etais conduite
+comme une bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider a coudre
+le nouveau costume de Lili.
+
+[Illustration: Des lapins vivants!]
+
+Pour me desennuyer, elle m'a menee apres dejeuner a une espece de
+ferme qui est a deux pas de notre chalet; dans cette promenade, tout
+m'amusait, meme de patauger, meme de recevoir des ondees dans le cou.
+Maman m'a dit que, quand on avait le coeur content, on voyait toujours
+le bon cote des choses. Je tacherai d'avoir le coeur content le plus
+souvent possible.
+
+A la ferme, dans une espece de grange, il y avait des lapins, mais, tu
+sais, Michon cheri, des lapins vivants! Ah! des lapins comme ceux que
+nous avons vus souvent a la devanture des fruitiers, pendus la tete en
+bas, ou bien des lapins vivants, ce n'est pas du tout la meme chose. Oh!
+si tu avais ete la avec moi pour les voir sauter, s'asseoir pour friser
+leur moustache, faire aller leurs oreilles, et me regarder d'un air
+eveille! D'abord ils avaient un peu peur de moi, mais la fermiere m'a
+dit: "Donnez-leur des carottes, mademoiselle, et vous verrez". Elle m'a
+montre un panier ou il y avait des carottes, et j'en ai donne a mes
+petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant mes petits
+amis. Crois-moi, Michette, quand tu rencontreras des lapins, donne-leur
+des carottes, et tu verras!
+
+Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon Michon cheri, je n'aimerai
+jamais personne plus que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+Ta petite amie,
+
+Finette.
+
+
+
+
+II
+
+LA FAUTE DE NONO
+
+
+I
+
+C'etait, en cette belle terre classique de Sicile, un de ces coins
+charmants que Theocrite aimait a contempler et a depeindre dans ses
+idylles.
+
+Depuis la pointe du jour, la vendange occupait tous les bras et
+rejouissait tous les coeurs.
+
+Le pere de famille, semblable, dans sa robuste elegance, a quelque
+dieu rustique de l'ancienne Grece, apres avoir distribue la tache aux
+vendangeurs et aux vendangeuses, avait mis lui-meme la main a l'oeuvre
+pour donner le bon exemple.
+
+Il avait ri et il avait chante, parce que la joie de vivre etait en lui;
+car les grappes etaient nombreuses et lourdes, et il voyait le pain de
+l'annee assure pour tous les siens.
+
+Il avait ri et il avait chante, parce que le ciel etait sans nuages;
+parce que l'odeur du raisin ecrase, qui planait dans l'air, ajoutait
+en son ame quelque chose a l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants
+etaient gais, alertes et bien portants, comme de jeunes faunes; parce
+que la compagne de sa vie etait la matrone la plus belle et la plus sage
+de la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour deux.
+
+Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour deux; car lui, Maso, en
+depit de son faux air de dieu antique, en depit de sa force, en depit de
+sa barbe, n'etait qu'un grand enfant.
+
+
+II
+
+Apres avoir vaillamment peine, en bon pere de famille, pendant toute la
+premiere partie du jour, Maso ota son rustique chapeau de paille, essuya
+de son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: "Mes enfants, je
+crois que c'est assez pour une fois! Allons voir si la maitresse a pense
+a nous. Qui m'aime me suive!"
+
+Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'a l'endroit ou la
+maitresse avait prepare le repas des vendangeurs. C'etait un repas
+frugal, mais il avait ete apprete avec tant de soin et de proprete,
+le travail avait si bien aiguise l'appetit des travailleurs, que les
+convives le savourerent comme si c'eut ete un festin de nectar et
+d'ambroisie.
+
+Le repas termine, les vendangeurs se separerent, et chacun d'eux chercha
+un bon petit coin a l'ombre pour y faire la sieste.
+
+Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa femme a part et lui
+demanda ce qu'elle avait fait de Nino.
+
+Nino etait le dernier-ne de la famille, et par consequent le Benjamin.
+
+Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans une corbeille, a l'ombre.
+Maso pensa en lui-meme que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour
+dormir, mais il eut la sagesse de garder cette reflexion pour lui.
+Alors, prenant son parti en brave, il se donna le plaisir de regarder
+dormir Nino. Mais, en verite, c'etait un plaisir bien fade, compare a
+celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner pour le faire jaser,
+de se laisser tirer la barbe et les cheveux, ou meme de se laisser
+egratigner les mains et la figure par ses griffes de chat.
+
+La mere, ayant quelques ordres a donner et quelques soins a prendre,
+laissa ses deux enfants ensemble, le grand et le petit, non sans dire au
+grand: "Et surtout ne le reveille pas!"
+
+
+III
+
+"Comme elle me connait bien!" se dit Maso, emerveille de la perspicacite
+de sa femme. Comment avait-elle pu deviner qu'il avait concu l'idee de
+reveiller son petit camarade de jeux? Car cette idee, il l'avait concue
+un moment. Desormais il fallait y renoncer.
+
+Cependant Nino semblait faire expres de dormir plus longtemps que
+d'habitude. La patience de Maso etait a bout. Et, pour resister a la
+tentation de le reveiller, Maso fut oblige de s'en aller. Mais il ne
+s'en alla pas bien loin, voulant etre a portee d'entendre le premier
+gazouillement du cheri, quand il se reveillerait.
+
+Adosse contre une barriere rustique, les bras croises sur sa poitrine
+nue, le bon Maso s'endormit tout debout, comme une sentinelle
+negligente, ayant a ses cotes son grand chien qui dormait comme son
+maitre.
+
+Tout a coup il sembla a Maso que son chien se frottait contre lui, et
+qu'en meme temps quelqu'un tirait son chapeau.
+
+Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand eclat de rire en
+voyant Nino qui le regardait d'un air surpris, et qui s'efforcait de lui
+prendre son chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de risettes.
+
+Les eclats de rire de Maso etaient toujours formidables, mais celui-la
+etait si inattendu que Nino se rejeta sur sa mere et se cacha la figure
+contre son epaule.
+
+
+IV
+
+Apres le premier mouvement de terreur enfantine, il se tourna de nouveau
+vers son pere, et, comme son pere lui tendait les bras, il lui tendit
+les bras de son cote.
+
+La paix etait faite; mais la paix ne se fait jamais sans que le vaincu
+accepte les conditions du vainqueur. Le vaincu, c'etait Maso. Les
+vainqueurs, c'etaient la mere et le petit garcon.
+
+La mere, avant de livrer son precieux fardeau aux mains robustes et
+halees qui se tendaient vers lui, dit a son mari d'un petit air moqueur
+qui lui allait bien: "Surtout ne l'ecrase pas, et ne le laisse pas
+tomber.
+
+--Bon, c'est convenu", repondit le dieu antique du ton le plus benevole.
+
+Et alors seulement il put prendre possession du second vainqueur.
+
+Le second vainqueur s'attaqua a la barbe, aux levres, aux yeux, aux
+sourcils du vaincu, et revint finalement a son chapeau.
+
+Le vainqueur etait si agressif et si temeraire, le vaincu si patient et
+si heureux d'etre malmene et maltraite, que le grand chien en poussait
+de petits cris de tendresse, et frottait sa tete contre la jambe du
+vaincu, les yeux fixes sur le vainqueur, pour bien montrer qu'il entrait
+dans l'esprit de la chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie.
+
+En ce moment, deux personnages nouveaux entrerent en scene: Stella, la
+soeur ainee, qui avait sept ans, et Nono, le frere cadet, qui en avait
+trois.
+
+Tous deux etaient couronnes de pampres, en l'honneur des vendanges.
+
+Ni le grand chien, ni le pere, ni le petit Nino ne s'apercurent de leur
+arrivee; mais les meres de famille ont l'oeil a tout, meme dans les
+moments les plus pathetiques, et la mere de famille s'apercut tout de
+suite que la bonne harmonie ne regnait pas entre Nono et Stella.
+
+
+V
+
+"Mon pere! s'ecria Stella d'un ton tragique.
+
+--Chuc! chuc! chuc!" repondit le pere, non pas a Stella, mais a Nino,
+qui accaparait toute son attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour
+l'exciter a rire.
+
+"Mere! dit Stella d'un ton non moins tragique.
+
+--Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa mere.
+
+--Il faut gronder Nono, repondit Stella.
+
+--Gronder Nono! s'ecria le pere, qui avait entendu les derniers mots.
+Gronder Nono! et pourquoi donc?
+
+--Il a fait une chose defendue! repliqua Stella avec un serieux tout a
+fait bouffon.
+
+--Il a fait une chose defendue! reprit le pere en se debattant de son
+mieux contre Nino, qui cherchait a lui fourrer son petit poing dans la
+bouche.
+
+--Oui, pere, une chose defendue. Au lieu de cueillir des grappes, il a
+casse la branche tout entiere. Vois plutot!"
+
+Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette relevee deux
+grosses grappes et la branche tout entiere, qui trainait derriere lui.
+
+"Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la branche des grappes pour
+l'annee prochaine; on ne les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a
+dit le jour ou j'avais casse une branche.
+
+--La belle affaire! s'ecria le pere de famille en haussant les epaules;
+je ne veux pas qu'on se querelle un jour comme celui-ci. Venez tous les
+deux embrasser votre petit frere; apres cela allez-vous-en jouer, et ne
+nous ennuyez plus de vos querelles."
+
+
+VI
+
+Les deux enfants embrasserent leur petit frere, et s'en allerent jouer
+chacun de son cote, emportant dans leurs petites cervelles chacun une
+idee fausse.
+
+Nono etait persuade que desormais, avec l'approbation paternelle, il
+pouvait traiter la vigne comme bon lui semblerait.
+
+Quant a Stella, elle se dit que la justice etait un vain mot, puisque
+l'on permettait a Nono ce qu'on lui avait formellement interdit a
+elle-meme.
+
+Ces idees auraient fermente dans les deux petites tetes comme le vin
+nouveau dans la cuve, si la mere de famille, avant la fin du jour, ne
+s'etait arrangee pour prendre chacun de ses enfants en particulier, et
+pour leur faire voir la verite.
+
+Stella, adroitement interrogee, dut convenir que le pauvre Nono n'avait
+peche ni par malice ni par desobeissance, puisqu'il avait casse la
+branche sans qu'on lui eut defendu de la casser ni explique pourquoi il
+ne fallait pas la casser. Il avait si peu conscience d'avoir commis
+un crime, que, quand Stella l'avait si vertement tance, il apportait
+triomphalement la branche a sa maman pour lui faire plaisir. Stella dut
+reconnaitre que la justice n'est pas un vain mot.
+
+A Nono, la jeune mere se contenta de dire ce qui peut entrer dans
+l'intelligence d'un enfant de trois ans. Sans lui charger l'esprit de la
+theorie des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un tout petit
+enfant ne doit toucher a rien sans avoir demande conseil a son papa ou a
+sa maman. C'est une regle dont l'application ne demande point de grands
+efforts d'intelligence.
+
+"Nono a compris", repondit le jeune delinquant.
+
+Le pere n'eut point connaissance des exploits de sa petite femme; mais,
+d'une maniere generale, il continua a en etre tres fier, parce qu'elle
+"avait de la cervelle pour deux".
+
+
+
+
+III
+
+CHARLES KLIPMANN
+
+
+J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils ont en tete une
+decouverte importante, n'ont plus aucune idee de ce qui se passe autour
+d'eux. M. Klipmann etait un grand chimiste, et il ne savait jamais ce
+qui se passait dans sa maison, toute son attention etant concentree sur
+ses cornues, sur ses alambics et sur ses petites fioles.
+
+Comme il n'etait pas riche, il n'avait qu'une seule domestique, la
+vieille Francoise. La vieille Francoise passait sa vie a se desesperer,
+parce-que Monsieur tachait et dechirait ses vetements, sans s'en
+apercevoir, mettait tout le menage en desordre pour trouver un objet
+qu'il tenait a la main, enfilait ses bas a l'envers, en songeant a autre
+chose, sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se douter de ce
+qu'il mangeait, s'etranglait en meditant des problemes, et, a toutes
+les observations, repondait d'un air ahuri: "Eh oui! comment donc!
+certainement!"
+
+M. Klipmann avait, quelque part, un frere, qui etait demeure veuf avec
+un petit garcon. Ce frere mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa
+habiller decemment par Francoise, alla enterrer ce frere qui etait mort
+sans laisser un sou, prit le petit garcon par la main et l'emmena chez
+lui.
+
+"Voila un petit garcon, dit-il a Francoise, c'est mon neveu, vous savez,
+oui, certainement! Je..., je l'adopte.
+
+--Monsieur fait bien", repondit la vieille bonne, tres emue a la vue de
+ce pauvre petit orphelin de quatre ans.
+
+L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air d'un petit chat sauvage,
+il se laissa embrasser en rechignant; mais la bonne Francoise etait trop
+emue de son malheur pour lui en vouloir de ses mauvaises manieres.
+
+"Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement il faudra....
+
+--Prendre soin de lui, reprit Francoise, qui etait habituee depuis
+longtemps a achever les phrases que son maitre laissait toujours
+inachevees.
+
+--Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est bien cela, prendre soin
+de lui,... et puis lui faire comprendre, une bonne fois pour toutes....
+(ici le petit garcon regarda son oncle d'un air mefiant), une bonne fois
+pour toutes, qu'il ne doit jamais entrer dans le laboratoire, mais que
+tout le reste de la maison est a lui." (Ici le petit garcon sourit.
+Il etait laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire reellement
+agreable.)
+
+"Jamais dans le laboratoire!" reprit M. Klipmann en levant l'index de
+la main droite. Le petit Charles fit un signe de tete. "Le reste de la
+maison est a toi." Cette fois Charles fit deux signes de tete au lieu
+d'un.
+
+"Le reste va tout seul", ajouta M. Klipmann en poussant un soupir
+de soulagement. Comme il se sauvait, impatient de retourner a ses
+experiences et a ses manipulations, Francoise lui dit: "Monsieur
+n'oubliera pas d'oter ses habits propres pour aller faire ses
+cuisineries!"
+
+Monsieur fit signe que c'etait une chose entendue; ce qui ne l'empecha
+pas d'aller tout droit au laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il
+se mit a considerer d'abord, puis a secouer ensuite, toujours en costume
+de ceremonie, le chapeau sur la tete.
+
+Sous pretexte de montrer au petit Charles l'endroit ou il ne devait
+jamais mettre les pieds, Francoise s'en alla tout droit au laboratoire,
+tenant toujours le petit garcon par la main.
+
+"La, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien regarde sa petite
+bouteille, il va aller changer de vetements.
+
+--Ca a reussi, repondit M. Klipmann en lui montrant la petite fiole.
+
+--J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Francoise avec complaisance.
+Les vieux effets de Monsieur sont tout prets sur le lit."
+
+M. Klipmann comprit qu'il fallait obeir. Apres avoir jete un dernier
+regard de satisfaction sur sa fiole, il obeit sans resistance.
+
+Tout le temps qu'avait dure cette scene, le petit Charles avait jete
+des regards pleins de sagacite et de penetration tantot sur la vieille
+bonne, tantot sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence d'enfant
+de quatre ans, il comprit vaguement que l'oncle Klipmann etait un
+enfant comme lui, seulement plus grand et plus vieux, et que c'etait a
+Francoise qu'il fallait obeir.
+
+Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le laboratoire, il n'y entra
+jamais, ce que Francaise trouva bien beau de sa part, sans le lui dire.
+Mais, n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison de la cave au
+grenier, il passa toute sa petite enfance a l'explorer, au grand
+detriment de ses vetements, car il etait souple et hardi, et grimpait
+partout, meme sur le toit.
+
+Un jour, Francoise etait dans le petit jardin, occupee a tricoter, tout
+en surveillant sa cuisine du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle,
+l'ombre de la maison se dessinait; tout a coup Francoise remarqua comme
+un mouvement du cote de la cheminee. Elle crut d'abord reconnaitre
+l'ombre du vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas etre si gros
+que cela. Elle leva les yeux et fut saisie d'horreur et d'effroi en
+voyant le petit Charles debout contre la cheminee, examinant avec un
+profond interet le chapeau de tole, que le moindre vent faisait tourner
+dans toutes les directions.
+
+Francoise, qui etait une femme tres prudente, ne cria pas apres lui, de
+peur de l'effrayer et de lui faire faire un faux pas; mais, quand il fut
+descendu de son observatoire, elle le gronda bien fort et voulut
+lui faire promettre de ne jamais remonter la-haut. Charles refusa
+obstinement de promettre: il tenait absolument a savoir pourquoi le
+chapeau de tole tournait. A cette epoque-la, Charles avait pres de six
+ans.
+
+Francoise voulut savoir comment il avait pu arriver a la lucarne, qui
+etait ce que l'on appelle une fenetre a tabatiere. Elle monta donc au
+grenier et demeura stupefaite en voyant une espece de machine, moitie
+echelle, moitie escabeau, que Charles avait construite avec beaucoup de
+patience et d'industrie a l'aide d'une scie, d'un marteau, de quelques
+clous et de beaucoup de ficelle. Dans la construction de cette machine
+entraient quelques debris de planches, un manche a balai, les trois
+tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un fauteuil, tout cela
+depece a la scie par l'industrieux Charles.
+
+Francoise pria M. Klipmann de monter pour examiner cela. Le chimiste
+ne s'indigna pas de voir ses meubles en pieces. Tout ce qu'il trouva a
+dire, c'est que ce petit garcon etait adroit comme un singe.
+
+"Il est temps, riposta Francoise, que ce petit garcon aille a l'ecole,
+pour apprendre quelque chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa
+cervelle que de ses mains.
+
+--Oui, oui, repondit M. Klipmann, il est temps."
+
+Et Charles fut envoye a l'ecole. Il apprenait bien, et vite. Trop vite
+meme, au grand detriment du mobilier de la classe. Comme il avait
+toujours termine son travail bien longtemps avant les autres, il
+employait ses loisirs a graver son nom sur les tables et sur les bancs,
+a creuser des trous pour placer ses coudes plus a l'aise, a tracer de
+profondes rigoles pour y faire couler de l'encre.
+
+Quand la table fut tailladee a jour, il songea a enlever les vis qui
+la retenaient au pied massif. Ce n'etait pas avec l'intention de faire
+tomber la table, pour causer du desordre, c'etait pour savoir la raison
+des choses, car il remettait toujours les vis apres les avoir enlevees.
+Quand il sut ce qu'il voulait savoir, il commenca a apporter en classe
+des morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait avec un
+canif.
+
+"Il ne peut pas s'empecher de tailler quelque chose", disait le maitre
+d'ecole a Francoise.
+
+Francoise le savait bien, et les vieux fauteuils du grenier le savaient
+bien aussi, car c'etait a meme les bras et les pieds de ces vieux debris
+qu'il prenait ses provisions de bois a l'aide d'une scie mysterieuse,
+sur laquelle Francoise ne put jamais mettre la main.
+
+Un certain jeudi, jour de conge et de loisir, il mit le comble a ses
+mefaits domestiques. Il s'etait introduit dans le cabinet de son oncle,
+et cela sans scrupule et sans remords, puisque la "maison etait a lui".
+En furetant, selon son habitude, il decouvrit un cornet de papier
+contenant des clous en quantite, puis un ciseau, puis une vrille,
+puis un marteau. Quelles richesses! Et a quoi les employer? Les
+yeux brillants, les narines fremissantes, il regarda autour de lui.
+Qu'avait-il besoin de chercher si loin? La, sous ses yeux, sous sa main,
+il y avait un enorme coffre en bois.
+
+Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et enleva de tres beaux
+morceaux. Fatigue du ciseau, il joua de la vrille. Fatigue de la vrille,
+il enfonca des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il bien encore?
+Ses yeux tomberent sur le chapeau du chimiste, le chapeau numero un,
+s'il vous plait. Pourquoi aussi ce chapeau se prelassait-il sur le
+coffre, a portee de la main, au lieu d'etre accroche dans la garde-robe?
+Oui, pourquoi? Possede par son demon familier, Charles se dit que ce
+serait bien drole d'enfoncer des clous dans un chapeau. Cette operation
+presentait certainement quelque difficulte, a cause du peu de
+consistance de l'objet. Raison de plus pour essayer. Les vrais
+chercheurs sont toujours piques au jeu par les difficultes d'une
+entreprise. Tout d'abord le chapeau se defendit a sa maniere en se
+derobant sous les coups. Premiere difficulte a vaincre. Charles en
+triompha en fixant le rebord du chapeau au bois du coffre a l'aide d'un
+clou solidement enfonce. Ensuite il planta des clous sur les cotes. La
+paroi cedait sous l'effort; mais, a force d'essayer, Charles en arriva a
+ses fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le fond cedait, puis
+revenait a sa disposition premiere, avec de petites detonations sourdes.
+Il s'agissait de saisir le bon moment, et Charles, a force d'adresse et
+de patience, le saisissait presque toujours. Le milieu du rond etait
+l'endroit le plus difficile, etant le moins resistant; Charles y
+appliquait son clou, quand la porte s'ouvrit.
+
+La personne qui l'avait ouverte demeura stupefaite sur le seuil; quant a
+Charles, tout entier a son oeuvre, il n'avait rien entendu.
+
+L'oncle Klipmann, car c'etait lui, avait termine la veille au soir
+une serie d'experiences qui l'avaient enfin amene a une decouverte
+importante: il avait employe une partie de sa matinee a controler le
+resultat de ses experiences, afin d'etre bien sur de ne s'etre pas
+trompe.
+
+Il avait peu dormi la nuit precedente: la joie l'avait tenu eveille
+pendant les premieres heures. Puis c'etait le remords qui lui avait tenu
+les yeux grands ouverts. Maintenant que ses recherches avaient abouti,
+et qu'il rentrait, pour quelque temps du moins, dans la vie reelle, dans
+la vie de tout le monde, il se demandait comment il avait pu negliger a
+ce point le fils de son frere. Les mefaits de cet enfant, qui etaient
+tous du meme genre, lui revinrent a la memoire, et il se dit: "Un cours
+d'eau qui n'est point endigue peut gater tout un pays; il s'agit de lui
+creuser un canal, et alors ce cours d'eau devient utile, de nuisible
+qu'il etait. Jusqu'ici, je le vois bien a present, la vie de mon petit
+neveu a ete comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer sans cesse a
+occuper ses doigts, c'est peut-etre une vocation qui s'ignore et qui se
+cherche. Il s'agirait d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un
+canal.
+
+L'enfant a peut-etre, sans le savoir, le gout de la mecanique. Assez de
+chimeres pour le moment; des demain je ferai des experiences pour aider
+ce pauvre enfant a decouvrir ce qu'il cherche."
+
+Le lendemain matin, l'habitude et aussi le desir de se confirmer dans la
+certitude d'avoir reussi le menerent tout droit a son laboratoire. Mais
+il n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitot qu'il en fut sorti,
+il parcourut la maison pour chercher Charles et pour savoir ou il en
+etait.
+
+Il en etait a planter des clous dans le chapeau numero un.
+
+Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla en philosophe le petit
+garcon qui devait etre desormais le sujet de ses experiences. L'adresse
+de l'enfant, sa dexterite, son attention profonde confirmerent le
+chimiste dans ses idees et dans ses intentions.
+
+Le clou du centre, le plus difficile de tous, une fois bien et dument
+enfonce, Charles poussa un soupir de soulagement, passa le dos de sa
+main sur son front et regarda autour de lui.
+
+Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la personne de l'oncle
+Klipmann. Quoique l'oncle Klipmann n'eut point l'air d'un croquemitaine,
+Charles tressaillit et s'ecria, en laissant tomber son marteau:
+
+"Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait la?
+
+--L'as-tu fait par mechancete et pour m'etre desagreable? demanda
+l'oncle Klipmann.
+
+--Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais pas comment tout cela m'est
+venu en tete. Je vous jure que....
+
+--Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann. Maintenant convenons
+entre nous que ce coffre aurait meilleur air si tu y avais fait moins
+de trous et enfonce moins de clous. Convenons que, s'il te fallait
+absolument enfoncer des clous dans un chapeau, tu aurais mieux fait
+de choisir le numero deux: et puis, n'en parlons plus; seulement,
+promets-moi de te mieux surveiller a l'avenir.
+
+--Oh! mon oncle, je vous le promets.
+
+-Je sais que tu tiens toujours tes promesses. Assez sur ce sujet.
+
+--Pardonnez-moi, mon oncle.
+
+--Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est que je vais t'emmener
+faire un petit tour de promenade avec moi. Dis a Francoise de te refaire
+ta toilette. En l'attendant, je vais...."
+
+Il allait dire: "Je vais donner un coup de brosse au chapeau numero
+deux". Mais il jugea inutile d'ajouter a la confusion de Charles, et il
+s'en alla en se disant a lui-meme: "Occupons-nous maintenant de creuser
+ce canal".
+
+Une demi-heure apres, l'oncle et le neveu s'en allaient les meilleurs
+amis du monde. Quand il n'etait pas enseveli dans ses recherches,
+l'oncle Klipmann etait un homme tres fin et tres adroit. Il se mit a
+parler avec Charles de toutes sortes de sujets, et, au fur et a mesure,
+notait avec soin ses reponses, sans en avoir l'air.
+
+Quand ils furent devant la boutique de l'horloger Brisson, l'oncle
+tourna le bec-de-cane de la porte et entra, suivi de son neveu. Brisson
+connaissait bien l'oncle Klipmann, qui etait un de ses clients; il
+connaissait bien aussi le neveu de l'oncle Klipmann, car il le voyait
+souvent s'arreter devant la boutique pour le regarder travailler.
+
+L'oncle Klipmann expliqua a Brisson qu'il desirerait, si cela ne le
+derangeait pas, se faire montrer l'agencement d'une montre, le jeu,
+le ressort et l'engrenage des roues. Brisson avait justement sur son
+etabli, sous un verre renverse, une montre qu'il avait nettoyee; il se
+disposait a en remettre en place les principales pieces.
+
+Une petite pince a la main, l'oeil colle sur une loupe, il commenca tout
+a la fois ses operations et ses explications.
+
+C'etait l'oncle qui avait demande cette petite lecon d'horlogerie, et
+c'etait uniquement le neveu qui en profitait. Charles ne quittait pas du
+regard la pince de l'operateur, et il buvait, comme on dit, jusqu'a
+ses moindres paroles. Quant a l'oncle, ce n'est pas la montre qu'il
+regardait, mais la figure de son neveu. Un sourire discret se jouait sur
+ses levres, le sourire de l'homme qui a devine juste. Quand Brisson
+eut termine ses explications, et repondu a quelques questions tres
+intelligentes de Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade.
+
+Charles etait silencieux et preoccupe; ce silence et cette preoccupation
+firent grand plaisir a l'oncle Klipmann, au lieu de l'offenser.
+
+Le hasard de la promenade (etait-ce bien un hasard?) les amena, a
+quelque distance de la ville, devant la porte d'un enclos considerable.
+L'oncle sonna a cette porte et demanda l'autorisation de visiter
+l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait de vastes ateliers ou
+l'on construisait des machines. Le directeur en personne, ingenieur
+fort distingue, voulut faire a l'oncle Klipmann les honneurs de
+l'etablissement.
+
+Cette fois encore, ce fut le neveu qui ecouta les explications avec le
+plus d'attention.
+
+Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle expliqua a son neveu que
+le directeur de l'usine etait ce que l'on appelle un ingenieur civil:
+que, pour devenir ingenieur civil, il avait passe par une ecole qui est
+a Paris, et que l'on nomme l'Ecole Centrale des Arts et Manufactures, ou
+tout simplement l'Ecole Centrale.
+
+Charles ecoutait en silence; il etait facile de voir que sa petite tete
+travaillait, envahie par des idees nouvelles.
+
+L'oncle Klipmann fit semblant d'etre plonge dans ses meditations
+chimiques, et laissa prudemment travailler la petite tete.
+
+Au retour, Francoise, a qui son maitre avait donne le mot, ne parla pas
+des devastations du matin et se montra aussi avenante qu'a l'ordinaire.
+Aussi Charles la suivit a la cuisine; la, assis sur une chaise basse, il
+regarda quelque temps le feu sans parler. Puis tout a coup il dit:
+
+"Francoise, je crois que j'aimerais bien etre horloger.
+
+--C'est un joli etat, repondit Francoise.
+
+--C'est a cause des petites roues qui s'engrenent les unes dans les
+autres. Je crois que je ne me lasserais jamais de faire engrener de
+petites roues.
+
+--Ah!" dit Francoise.
+
+Apres cela, Charles monta a sa petite chambre, et, pendant qu'il
+s'efforcait de dessiner des roues dentees sur son cahier de brouillons,
+sa petite tete recommenca a travailler.
+
+Le resultat de ce travail se produisit au diner. Au moment d'achever son
+potage, il tint la cuiller suspendue entre son assiette et sa bouche, et
+dit avec un gros soupir:
+
+"Ils sont bien heureux les petits garcons de Paris de pouvoir aller a
+l'Ecole Centrale."
+
+L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite tete avait abouti juste
+ou il desirait le voir aboutir.
+
+Alors il expliqua a Charles que l'Ecole Centrale n'est pas une ecole
+destinee uniquement aux petits garcons de Paris; mais que les petits
+garcons de toutes les parties de la France peuvent y aller etudier.
+
+"Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles d'une voix emue.
+
+--Ceux de Verneuil aussi.
+
+--Alors, mon oncle, tu m'y enverras."
+
+L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre pas a l'Ecole Centrale
+comme dans un moulin, qu'il faut subir des examens et en quoi consistent
+les examens. On commence par bien apprendre ce que l'on enseigne a
+l'ecole primaire. De la on passe dans un college ou dans un lycee. On
+travaille ferme, et, au temps voulu, on se presente.
+
+"Tu as bien compris?
+
+--Oui, mon oncle, repondit Charles d'un air reflechi. Et puis,
+ajouta-t-il, je travaillerai des demain, et je ne t'abimerai plus tes
+affaires."
+
+"Et voila le canal creuse", pensa l'oncle Klipmann en souriant.
+
+Le canal etait creuse, en effet. Des le lendemain, Charles travailla
+comme un petit homme, et le surlendemain aussi, et le mois suivant
+aussi, et aussi les annees qui vinrent apres.
+
+Il est entre a l'Ecole Centrale, et il en est sorti ingenieur civil, et
+il a l'avenir devant lui.
+
+
+
+
+IV
+
+LES TROIS PETITS CHIENS
+
+
+En trottinant de compagnie sur la route, trois petits chiens faisaient
+la conversation, et, tout en causant, ils encherissaient a qui mieux
+mieux sur l'horrible mechancete du monde.
+
+Le premier dit: "Non, vous ne voudrez pas me croire, et pourtant je vous
+donne ma parole que c'est la pure verite. Un homme, avec un seau, m'a
+jete de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve que c'est une
+abominable cruaute; et vous?"
+
+Le second dit: "C'est tout simplement une atrocite; mais il m'est arrive
+bien pis, a moi. Un gamin, d'un coup de pierre, m'a presque casse les
+reins. Hein! qu'est-ce que vous dites de _cela_?"
+
+Le troisieme dit: "C'est encore moi qui ai le plus a me plaindre; et il
+ne m'est que trop facile de le prouver. Un homme m'a presque ecrase.
+Pourquoi? Pour avoir regarde un chat. N'est-ce pas le comble de la
+mechancete? hou! hou!"
+
+Mais il y a une chose que les trois petits chiens oubliaient de dire: le
+premier avait vole des sardines; le second s'etait jete sur un pauvre
+aveugle, et le troisieme avait donne la chasse au chat de la maison.
+
+C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens; et il y a, par le
+monde, quantite de petits enfants a boucles blondes, et meme de vieux
+enfants a barbe grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils une
+aventure, elle est toute a leur gloire, ils y ont le beau role; mais ils
+ne soufflent mot des circonstances dont ils auraient a rougir.
+
+Les petits chiens, n'etant que de simples animaux, raisonnent et
+raisonneront toujours en simples animaux. Jamais ils n'arriveront a
+comprendre qu'il est mal de voler les sardines du prochain, ou de se
+jeter sur les gens sans defense, ou d'epouvanter les chats qui ne vous
+disent rien.
+
+Rendus circonspects par de facheuses experiences, il concluront, en
+veritables petits chiens qu'ils sont, qu'il s'agit tout simplement de
+voler les sardines quand l'homme au seau a le dos tourne, de se jeter
+sur les aveugles quand personne n'est a portee de les defendre, et de
+choisir mieux son temps pour se livrer au divertissement de la chasse a
+courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage et leur plaisir, et
+deblatereront jusqu'a la fin du monde contre celui qui les empechera de
+chercher leur avantage et de prendre leur plaisir la ou ils croient le
+trouver.
+
+Pourquoi? parce que les petits chiens, meme quand ils sont devenus
+grands, n'ont point de conscience qui les eclaire sur ce qui est bien et
+sur ce qui est juste.
+
+Mais les petits hommes a boucles blondes et les vieux hommes a barbe
+grise ont une _conscience_. Qu'ils la prennent pour conseillere avant de
+raconter leurs exploits, et pour juge avant de condamner le prochain.
+
+
+
+
+V
+
+LE PERE VIAUD
+
+
+Le pere Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il soit encore droit
+et fort pour son age, son pas n'est plus aussi ferme ni aussi regulier
+qu'autrefois, ses mains sont agitees d'un tremblement chronique, et il
+dit lui-meme, en parlant de ses machoires edentees qui s'agitent comme
+pour macher a vide: "Voila que je _babinote_ comme un vieux lapin!"
+
+Pas plus tard que le matin meme, ayant eu affaire a la ferme, je l'avais
+entendu, dans la grande salle, se plaindre, moitie en riant, moitie
+serieusement, de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de
+distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles jambes qui le
+laissaient toujours en route, de ses vieilles mains qui ne savaient
+plus seulement tenir une cuiller sans faire chavirer la moitie de la
+cuilleree! Et puis, trois heures plus tard, je retrouve mon invalide a
+une lieue de la ferme, sur un coteau dont la pente m'avait paru fort
+raide, a moi qui n'ai pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout,
+aussi droit qu'un grenadier a la parade, en face d'un sauvageon qu'il
+etait en train de greffer. Un de ses petits-fils, garconnet d'une
+douzaine d'annees, le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un
+veritable amateur de bonne peinture, en contemplation devant un tableau
+de Raphael. Le grand-pere et le petit-fils etaient si bien a leur
+affaire, qu'ils ne m'entendirent meme pas venir.
+
+Les mains du pere Viaud, ces pauvres vieilles mains qui ne pouvaient
+plus tenir une cuiller, me parurent transformees. Non seulement elles ne
+tremblaient pas, mais encore elles avaient une dexterite de mouvements
+et une delicatesse de toucher dont je demeurai stupefait. Il taillait,
+il ajustait, enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement. Ses vieux
+yeux, qui ne distinguaient pas un moineau d'un pinson, suivaient, a
+bonne distance, les moindres mouvements de ses mains et de ses doigts;
+enfin, ses machoires avaient cesse de babinoter comme celles d'un vieux
+lapin.
+
+L'operation terminee a son entiere satisfaction, il ferma son couteau
+et le remit dans la poche de son gilet. Ensuite il ota son chapeau, se
+passa la main sur le front, poussa un soupir de satisfaction et dit:
+"Fideric (l'enfant s'appelle Frederic), en voila encore un, mon garcon,
+et ce ne sera peut-etre pas le dernier, eh! eh! eh! A present, je crois
+que je vas fumer une petite pipe.
+
+--Grand-pere, dit le petit garcon, quand donc me permettras-tu de
+greffer un arbre, un vrai arbre?
+
+--Quand je te le permettrai? machonna le grand pere, qui fouillait d'une
+main tremblante dans sa vieille poche a tabac.
+
+--Oh oui! grand-pere, quand?
+
+--Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-pere en tapotant la tete du
+petit garcon avec le fourneau de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ca
+croit qu'on greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une branche
+de saule. M'as-tu seulement regarde, pendant que je travaillais, tout a
+l'heure?
+
+--J'en avais mal aux yeux a force de regarder, repondit l'enfant.
+
+--Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais des yeux de chat.
+C'est justement ce que me disait feu mon grand-pere, quand j'avais ton
+age et que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien, mon mignon, je
+vas te repondre ce qu'il m'a repondu, il y a de cela septante et trois
+ans: je crois que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin,
+je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu entends, je te
+regarderai faire; tu n'as pas peur?
+
+--Oh si! un peu, repondit le petit ruse; mais pas trop, parce que,
+grand-pere, tu es si bon!
+
+--Oh! le patelin! marmotta le grand-pere, comme il saura entortiller son
+monde. C'est bien. J'ai un _sujet_ en vue, mais, si tu me le gates, gare
+a tes oreilles!"
+
+On voyait qu'il etait fier de son petit-fils, et il se mit a ricaner de
+satisfaction, et en ricanant il laissa choir sa pipe dans l'herbe. Le
+petit garcon fit une culbute de joie avant de la ramasser.
+
+En se relevant, il m'apercut et dit a son grand-pere:
+
+"Grand-pere, voila le monsieur de ce matin!
+
+--Va a tes vaches, lui repondit le pere Viaud.--Monsieur, votre
+serviteur. Si ca ne vous fait rien, nous allons nous asseoir sur cette
+souche, parce que les jambes d'un pauvre vieux comme moi.... Oh! apres
+vous, monsieur.
+
+--Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, repliquai-je avec une ironie
+qui n'etait pas pour le blesser, je l'espere; un pauvre vieux qui manie
+le couteau sans que la main lui tremble; un pauvre vieux qui vous
+introduit la branchette dans la fente sans s'y reprendre a deux fois,
+et qui vous enroule le fil, et qui vous l'attache comme une jeune
+couturiere! Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres vieux-la!
+
+--Bellement, bellement, dit-il avec un geste de sa main, qui s'etait
+remise a trembler. Quand on a fait une chose toute sa vie; qu'on prefere
+cette chose-la a toutes les autres; qu'on sait que la chose est honnete,
+bonne, utile, et qu'on se flatte de l'avoir toujours faite de son mieux,
+on la fait encore bien quand l'age vous force de renoncer a tout le
+reste. On dit qu'il y a une grace d'etat, monsieur, et moi je le crois,
+puisque je puis greffer sans trembler, et que je ne puis pas manger une
+cuilleree de soupe sans en renverser la moitie.
+
+--Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer?
+
+--Si j'aime ca! Mon pere l'aimait et mon grand-pere aussi; mon fils
+l'aimait, mais il est mort des fievres; Fideric l'aime. C'est un don de
+famille, et il y a des petits secrets de metier que nous nous passons
+les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime ca! Mais, monsieur, qu'est-ce
+qu'il y a de plus superbe que de faire d'un arbre sauvage et paien un
+arbre du bon Dieu, qui nourrit les chretiens du bon Dieu? C'est beau
+de semer et de moissonner, et j'ai bien seme et bien moissonne dans ma
+longue vie; mais le ble parait et disparait, et l'arbre reste, et porte
+temoignage. Il y a, dans le canton, des arbres qui rappellent au
+monde le nom de mon grand-pere et celui de mon pere. Il y en a qui
+rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux, dans notre famille,
+voyez-vous. Aussi loin que vous pouvez voir, tous les arbres a fruit ont
+ete comme baptises et rendus chretiens par nous autres; je ne fais
+que vous redire les paroles de M. le cure. Oui, il a dit, parlant a
+Monseigneur, la derniere fois que Monseigneur est venu confirmer les
+enfants par ici: "Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires a leur
+facon; seulement, au lieu de convertir des negres, ils convertissent des
+arbres". Et Monseigneur a dit: "Pere Viaud, c'est tres bien, cela! Qui
+plante un arbre fait une bonne action; qui greffe un arbre fait une
+action meilleure encore." Et il a debite aux enfants un petit sermon
+la-dessus; je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille un peu
+dure, mais je sais que c'etait tres beau.
+
+--Je vois, lui dis-je, que Frederic a le don, comme vous.
+
+--Il l'a", me repondit le bonhomme avec un sourire d'orgueil. Mais,
+quand ce sourire d'orgueil eut disparu, sa figure redevint toute
+vieille, ses mains furent reprises de leur tremblement, et la pipe de
+bois, qu'il avait allumee a grand'peine, avait d'etranges soubresauts
+entre ses gencives.
+
+"Et comme cela, repris-je, c'est demain que vous ferez faire a Frederic
+ses premieres armes comme greffeur.
+
+--Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude de desirer
+grand'chose, je voudrais deja etre a ce moment-la; ca m'avancera
+pourtant d'un jour sur le chemin du cimetiere: n'importe, je voudrais y
+etre."
+
+Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au visage, je le regardais
+avec respect, et je pensais a part moi: "Si j'etais destine a rester
+sur terre aussi longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de mes
+occupations presentes qui pourrait me tenir fidele compagnie jusqu'au
+bout, donner une force passagere a mon corps defaillant, rechauffer mon
+coeur, satisfaire ma conscience et m'empecher d'etre comme un mort parmi
+les vivants? oui, laquelle?"
+
+Ce que je me suis repondu a moi-meme importe peu; quelles resolutions
+j'ai prises, c'est mon affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que
+je m'estime heureux d'avoir vu travailler le pere Viaud et de l'avoir
+entendu parler.
+
+
+
+
+VI
+
+INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES
+
+
+A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir leurs amies aussi
+souvent qu'elles le voudraient. D'abord, Paris est grand et les
+distances sont longues; et puis il y a les cours a suivre, les devoirs
+a faire, les lecons de piano, les lecons de dessin, les occupations du
+papa, et les obligations mondaines de la maman.
+
+Au bord de la mer, au contraire, on demeure porte a porte, on a des
+loisirs, on peut donc voisiner entre mamans et entre petites filles.
+
+Cette annee-la, toute une societe de connaissances parisiennes s'etait
+donne rendez-vous a Varangues-sur-Mer, et l'on voisinait ferme.
+
+Le 18 aout, Mme de Larochemere avait donne une grande matinee de petites
+filles, parce que c'etait la fete d'Helene, sa fille.
+
+Au retour de cette fete, Mme Loudeac et sa petite Suzanne, pour revenir
+chez elles, a la villa des Tamarix, suivaient un joli petit chemin
+tournant et causaient de la fete:
+
+"Alors, cherie, dit Mme Loudeac, tu t'es bien amusee.
+
+--Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarque Alix de Gayrel;... dis,
+maman, l'as-tu remarquee?"
+
+Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme. Mme Loudeac ne put
+s'empecher de sourire.
+
+"Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne suis pas bien sure....
+
+--Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de reproche, c'etait la reine de la
+fete: des yeux bleus, mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux
+blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses, bien entendu....
+
+--Pourquoi, bien entendu? demanda la maman, qui s'amusait de
+l'enthousiasme de sa fillette.
+
+--Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon pour des mauviettes comme
+moi, comme les autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette,
+comme..., comme Marthe Lemoyne...."
+
+Elle prononca ce dernier nom avec une sorte de dedain aristocratique,
+comme si la pauvre Marthe Lemoyne eut forme a ses yeux le contraste le
+mieux fait pour mettre dans tout son relief l'ecrasante superiorite de
+son idole.
+
+Mme Loudeac fronca legerement les sourcils, sans rien dire, toutefois:
+c'etait une mere prudente et experimentee, et elle laissait volontiers
+bavarder sa petite perruche, pour connaitre le fond de sa pensee.
+
+"_Elle_, oh! _elle_, reprit Suzanne, ses cheveux flottent, ondulent; oh!
+comme ils ondulent! Et puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah!
+maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons cause, oui, elle a bien
+voulu causer avec moi, et..., et, ajouta-t-elle avec une explosion de
+joie et d'orgueil, nous nous sommes promis d'etre amies... toujours,...
+toujours!
+
+--Comme cela, du premier coup? demanda la maman d'un ton de douce
+raillerie.
+
+--Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec une gravite comique, il
+y a, comme cela, des personnes que l'on aime a premiere vue."
+
+Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue de la mer, qui
+apparaissait par une breche des falaises, a l'un des tournants du
+chemin, et, de son petit coeur gonfle de joie et d'orgueil, s'echappa un
+soupir de reconnaissance.
+
+"Toujours la meme, pensa Mme Loudeac en poussant un soupir de regret;
+oui, toujours la meme: coeur d'or et tete de linotte."
+
+Et elle se promit d'etudier de pres cette nouvelle idole, aux pieds de
+laquelle sa Suzanne immolait en holocauste toutes ses petites amies,
+d'un seul coup.
+
+"Et puis, tu sais, mere cherie, reprit Suzanne, son papa est conseiller
+d'Etat, son grand-papa senateur. Elle a un oncle amiral, et un autre
+archiduc....
+
+--Tu veux peut-etre dire archidiacre? suggera la maman; elle se
+souvenait d'avoir entendu Mme de Larochemere parler, pendant la petite
+fete, de la parente des de Gayrel, qui etaient des nouveaux venus dans
+le cercle des Parisiens en villegiature.
+
+--Archiduc ou archidiacre! c'est toujours quelque chose comme cela",
+repondit Suzanne sans se deconcerter. Elle continua a entasser, piece
+a piece, la parente de son Alix, comme pour ecraser de ce monument
+cyclopeen le reste de l'humanite. Mme Loudeac devina sans peine que,
+dans l'idee de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne gisait ecrasee avec
+les autres et, probablement meme, plus aplatie que tout le reste. Et
+pourtant!
+
+Le pere de Marthe etait architecte. Et, quoique ce fut un veritable
+artiste, bien connu dans le monde des artistes, et meme dans celui qui
+s'intitule Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de linotte, le tenait
+pour un petit personnage. Savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour
+M. Lemoyne avait dit devant elle, a son papa, qu'il lui arrivait
+quelquefois de monter a l'echelle, comme les macons, pour voir ou en
+etaient les travaux. A partir de ce jour-la elle confondit dans son idee
+l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les macons, et avec les
+macons eux-memes.
+
+Et, comme elle avait vu les macons dejeuner sur leurs echafaudages, elle
+n'aurait pas ete surprise d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les
+jambes pendantes, les vetements couverts de poussiere, les favoris
+constelles de pastilles de platre, tirer son dejeuner d'un sac de toile
+ou d'un vieux panier d'osier.
+
+Mme Loudeac avait devine juste. Au moment meme ou elle regardait sa
+petite fille, a la derobee, d'un air attriste, l'architecte poudreux,
+la mere de Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-meme avec ses
+toilettes simples, sa taille grele plutot qu'elegante, son teint un
+peu brouille, ses nattes de cheveux chatains, sa figure insignifiante
+(insignifiante pour les perruches qui ne devinaient pas tout ce qu'il y
+avait de bonte et d'intelligence dans ses grands yeux pensifs et doux),
+tout cela formait, dans la tete de la perruche, un repoussoir a souhait
+pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans son cadre etincelant.
+
+"Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel, il y a une chose que
+tu ne sais pas et qu'il faut que je te dise: Alix est tres brave.
+
+--Elle est tres brave! s'ecria Mme Loudeac d'un air surpris et amuse.
+
+--Oh oui! tres brave, reprit la perruche en secouant gravement la tete a
+plusieurs reprises.
+
+--Et, dis-moi, mignonne, a quoi as-tu reconnu que Mlle Alix est tres
+brave? Est-ce a sa maniere de danser, ou de manger une tarte aux
+fraises?
+
+--Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche. La preuve qu'elle est tres
+brave, c'est que son oncle l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de
+salon.
+
+--Oh! oh!
+
+--Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir.
+
+--A present, me voila convaincue.
+
+--Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleure un jour parce que son papa et son
+oncle refusaient de l'emmener a la chasse au sanglier. Tu sais ce que
+c'est qu'un sanglier: une grosse, grosse bete, tres mechante, qui
+renverse tout, et tue tout le monde, quand les personnes ont peur et ne
+savent pas se servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur, elle,
+et elle aurait tire le sanglier avec sa carabine, pan!
+
+--C'est decidement une jeune personne tres brave, dit Mme Loudeac d'un
+ton de legere moquerie.
+
+--Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme cette pauvre Marthe
+Lemoyne, qui a peur des rats, des araignees et des chauves-souris.
+
+--Elle te l'a dit? demanda la mere en regardant sa petite fille en face.
+
+--Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces betes-la.
+
+--Je t'avouerai franchement que je ne les aime pas non plus, et que je
+n'en ferais pas volontiers ma societe habituelle.
+
+--Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur, tandis que Marthe doit en
+avoir peur; j'en suis sure, je devine cela a son air. Elle est si..., si
+timide,... si..., si embarrassee."
+
+Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son coeur. Mais, me direz-vous,
+pourquoi l'aimait-elle? Et moi, je vous repondrai: Sait-on toujours
+pourquoi l'on aime? Peut-etre Marthe avait-elle devine que Suzanne avait
+un coeur d'or, et lui pardonnait-elle a cause de cela d'avoir une tete
+de linotte! Elle l'aimait d'une affection discrete, silencieuse et
+timide. Elle ne s'offensait pas de ses rebuffades ou de ses dedains,
+parce que, n'etant pas egoiste, elle songeait peu a elle-meme, et
+beaucoup a ceux qu'elle aimait.
+
+Mme Loudeac, qui voyait clair, etait touchee de ce devouement discret,
+de cette affection tendre et vraie, de cette patience, de cette absence
+complete de jalousie et de mauvaise humeur.
+
+Avec une affection quasi maternelle, Marthe veillait au bien-etre de sa
+preferee, qui acceptait ses petits soins comme chose due, sans meme les
+remarquer; Marthe songeait a lui envelopper le cou d'un foulard ou d'un
+fichu, pour la preserver de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait
+son eventail ou son livre, toujours egares dans quelques coins
+mysterieux; et pendant ce temps-la l'autre souriait a son idole, ou
+boudait son idole pour quelque caprice ou quelque preference; en un mot,
+elle vivait de son idole et la voyait jusque dans ses reves.
+
+Sa petite tete romanesque se complaisait a imaginer mille et une
+situations ou son idole jouait un role heroique. Par exemple, on faisait
+une promenade en mer. Le canot chavirait. L'idole se precipitait dans
+le gouffre, pour en tirer son _bichon_. (Depuis quelque temps Suzanne
+appelait Alix sa _reine_ et Alix appelait Suzanne son _bichon_.) Donc,
+la reine arrachait le bichon a la fureur des flots, et venait le deposer
+entre les bras de sa maman. Et alors la maman deposait un baiser sur le
+front de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait a l'adorer pour
+la vie. (Pour le moment, et c'etait un des grands soucis de Suzanne,
+Mme Loudeac temoignait un enthousiasme tres modere pour les vertus et
+perfections de la reine.) Une autre fois, un cheval emporte faisait
+mine de fouler le bichon aux pieds. Plus prompte que l'eclair, la reine
+s'elancait, enlevait le bichon a bras tendus, et tout d'une traite le
+portait a Mme Loudeac. Baiser sur le front, cela va sans dire, regards
+leves au ciel.
+
+Une autre fois encore, un taureau descendait du plateau, rendu furieux
+par les mouches. Le bichon va etre encorne et mis en pieces. Oui, mais
+un coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne plus se relever. La
+reine apparait tenant encore a la main sa carabine de salon. On devine
+le reste.
+
+Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe avaient fait la
+dinette a la villa des Tamarix, il leur prit fantaisie de faire un petit
+tour jusqu'a une plate-forme d'ou l'on voit arriver les bateaux qui
+reviennent de la peche. Pour etre tout a fait exact, disons que cette
+fantaisie vint a la reine. Le bichon trouva l'idee admirable--regle
+generale, la reine n'avait que des idees admirables.--Marthe essaya
+bien, il est vrai, de faire quelques timides objections. Sans doute,
+dans un petit village comme Varangues-sur-Mer, ou tout le monde se
+connait, les enfants peuvent aller et venir sans inconvenient et sans
+danger, des villas a la plage et de la plage aux villas. Pourtant ne
+ferait-on pas bien de prevenir Mme Loudeac? La reine, sans daigner
+repondre, ouvrit la porte a claire-voie, le bichon la suivit, et Marthe,
+ne voulant pas avoir l'air de leur faire la lecon, les accompagna.
+
+La reine continuait a marcher devant, le menton releve, comme il
+convient a une reine, ayant ses cheveux d'or sur les epaules en guise
+de manteau royal. Elle avait une si fiere allure, son pas etait si
+vaillant, si heroique, que le bichon, tout frissonnant d'enthousiasme,
+se retourna involontairement pour faire la comparaison de cette royale
+allure avec la demarche modeste de la pauvre Marthe, qui, toute contrite
+de se savoir en etat de desobeissance, s'avancait la tete basse, d'un
+pas incertain.
+
+"Allons, viens donc", lui dit le bichon; et en lui-meme le bichon
+pensait: "On la prendrait pour la suivante de notre reine".
+
+Tout a coup un cri aigu troubla la tranquillite du soir. Le bichon se
+retourna vivement. La reine, qui avait perdu toute majeste et meme toute
+retenue, s'enfuyait a toutes jambes. Sa jolie figure, toute pale, etait
+enlaidie par une expression de terreur abjecte.
+
+"Qu'est-ce qu'il y a?" s'ecria Suzanne epouvantee.
+
+Au lieu de lui repondre, la reine, qui semblait avoir perdu la vue
+aussi bien que l'ouie, la bouscula violemment et la renversa dans la
+poussiere. Sans prendre le soin de la ramasser, la reine eperdue gagna
+la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement derriere elle.
+Elle continuait de pousser des cris aigus, bousculant tout sur son
+passage, et jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir expliquer
+la cause de sa propre terreur. Elle monta l'escalier en courant, et ne
+s'arreta que quand il lui fut impossible de monter plus haut.
+
+Au moment ou Marthe se mettait en devoir de relever Suzanne, qui etait
+tout etourdie de sa chute violente, un gros ours brun apparut au
+tournant du sentier.
+
+"Sauve-toi, dit Marthe a Suzanne, vite, ma mignonne, sauve-toi, pour
+l'amour de Dieu."
+
+Suzanne, a moitie relevee, retomba sur ses genoux; incapable de faire
+un mouvement, elle s'affaissa sur ses talons; ses deux mains jointes
+pendaient inertes devant elle, elle regardait l'ours qui trottinait sans
+se presser, et ses levres fremissaient.
+
+Sans hesiter une seconde, Marthe, tres pale, mais tres resolue, passa
+devant elle et marcha droit a l'ours. Arrivee a quelques pas de lui,
+elle leva d'un geste energique la petite ombrelle qu'elle tenait, en
+criant: "Arriere, vilaine bete! arriere!"
+
+L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux clairs, et, comme elle
+continuait a s'avancer pour le tenir en respect et donner a Suzanne
+le temps de fuir, il souffla dans sa museliere et parut prendre une
+resolution energique.
+
+Se dressant a moitie, il s'assit lourdement dans la poussiere et,
+saisissant le bout de ses pattes de derriere avec ses pattes de devant,
+il se mit a se dandiner lourdement d'avant en arriere et de droite a
+gauche.
+
+"Oui, oui, je te conseille de faire le beau", dit une grosse voix, la
+voix d'un grand gaillard en guenilles, qui venait de tourner a son tour
+le coin du sentier. Cet homme etait tout rouge et tout essouffle a force
+d'avoir couru. "Ah! brigand! reprit-il en saisissant la chaine de son
+pensionnaire. Ah! ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie a ton
+pere nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour te rattraper! tu
+fais peur a la petite demoiselle. Sais-tu bien ce qui serait arrive
+si l'autre demoiselle ne t'avait pas si bravement arrete? Tu aurais
+debouche au milieu du village, et le gendarme aurait mis ton maitre en
+prison et toi en fourriere!"
+
+Il scandait chacune de ses phrases par une bonne taloche appliquee sur
+le crane de l'ours. L'ours faisait semblant d'avoir peur, et fermait les
+yeux a chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa museliere; il
+montrait ses grands crocs, et sa langue pendait de cote.
+
+Aussitot qu'elle vit l'ours en puissance de son maitre, Marthe, sans
+s'arreter au bavardage de l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit
+Suzanne dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer. Les
+servantes cependant etaient accourues, ainsi que Mme Loudeac.
+
+"Elle n'a rien, elle n'est pas blessee, dit Marthe a Mme Loudeac, qui
+etait devenue toute pale de saisissement. Mme Loudeac prit Suzanne par
+un bras, tandis que l'autre bras demeurait passe sur les epaules de
+Marthe. Une fois dans le jardin, la porte bien fermee derriere elle, la
+pauvre petite fut prise d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tete
+contre l'epaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu de ses sanglots,
+elle murmurait d'une voix entrecoupee: "Oh! Marthe, oh! cherie,
+embrasse-moi."
+
+Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure de sa petite amie tout
+pres de la sienne et plongea ses regards dans les siens. Est-ce que,
+vraiment, l'acte d'abnegation et de bravoure folle qu'elle venait
+d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait comme transfiguree?
+Ou bien, la reconnaissance passionnee que ressentait Suzanne lui
+ouvrit-elle tout a coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle s'ecria:
+"Cherie, belle cherie, oh! que je te trouve belle!"
+
+Marthe se mit a rire d'un petit rire embarrasse et dit a l'une des
+servantes: "Claudine, allez preparer un verre d'eau sucree pour Mlle
+Suzanne, pendant que nous allons la ramener!"
+
+On avait un peu oublie la reine pendant tout cet esclandre. On la trouva
+dans une des mansardes, la figure cachee dans les mains, et criant a
+intervalles reguliers: "L'ours! l'ours!"
+
+Quand on lui eut bien explique que l'ours ne l'avait pas suivie, que
+c'etait un ours apprivoise et que son maitre l'avait emmene, elle
+consentit a descendre.
+
+Malgre son aplomb de petite reine, elle fut un peu embarrassee de sa
+contenance quand on l'introduisit au salon. Suzanne etait etendue sur
+le canape, la tete contre l'epaule de Marthe, les deux mains dans les
+siennes, lui murmurant a l'oreille de jolis petits noms de tendresse.
+
+A la grande surprise de Suzanne, sa mere temoigna a la petite reine plus
+de bienveillance que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait
+de la bienveillance! Ne lui etait-elle pas reconnaissante, cette mere
+prevoyante et sage, d'avoir pris soin de demontrer elle-meme, et
+si clairement, a la petite Suzanne combien, malgre sa superiorite
+apparente, elle etait inferieure a la bonne Marthe?
+
+"Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudeac en tendant la main a la
+petite reine, une vraie plaisanterie de carnaval.
+
+--Ah! si j'avais eu ma carabine! s'ecria la petite reine, qui avait
+repris son aplomb.
+
+--Une ombrelle a suffi", dit Mme Loudeac en regardant Marthe avec
+tendresse. Elle ajouta, mais interieurement, car a quoi bon frapper les
+gens qui sont a terre: "Une ombrelle et un bras vaillant!"
+
+"On demande Mlle de Gayrel", dit Claudine en entr'ouvrant la porte du
+salon.
+
+Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain avec sa famille, elle
+fit ses adieux; ses petites amies et Mme Loudeac lui souhaiterent bon
+voyage.
+
+"Bon voyage!" selon l'intention des personnes, peut signifier: "Je
+souhaite sincerement que votre voyage soit bon!" ou bien: "Bon
+debarras!" Les deux fillettes, sans arriere-pensee, donnerent a cette
+expression son sens le plus favorable. Mme Loudeac, qui n'etait pourtant
+pas malveillante, lui donna son sens ironique, sans en rien laisser
+paraitre. Dans sa pensee, elle souhaitait:
+
+"Bon voyage!" a l'influence pernicieuse de la petite reine sur l'esprit
+et le jugement de Suzanne.
+
+A partir de la soudaine invasion de maitre Martin dans le sentier des
+Tamarix, les opinions personnelles de Suzanne subirent un changement
+considerable sur la question des tresses, sur la condition sociale des
+architectes et sur bien d'autres sujets.
+
+Les parents de Suzanne demeurent boulevard des Invalides, et ceux de
+Marthe rue de la Tour-d'Auvergne, c'est-a-dire aux deux extremites de
+Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens; toutes les deux
+ont des devoirs a faire, des lecons de piano, des lecons de dessin, et
+chacun des deux papas a ses occupations comme par le passe; chacune des
+deux mamans ses obligations mondaines, et, malgre cela, les deux petites
+filles se voient tres souvent. C'est que, quand on tient beaucoup a se
+voir, on y arrive toujours, meme a Paris. Or les deux mamans tiennent a
+se voir, et les petites filles aussi. Alors, cela va tout seul.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS
+
+LA FAUTE DE NONO
+
+CHARLES KLIPMANN
+
+LES TROIS PETITS CHIENS
+
+LE PERE VIAUD
+
+INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes a Jeannot, by J. Girardin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES A JEANNOT ***
+
+***** This file should be named 11767.txt or 11767.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/7/6/11767/
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #11767 (https://www.gutenberg.org/ebooks/11767)
diff --git a/old/11767-8.txt b/old/11767-8.txt
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index 0000000..10e1542
--- /dev/null
+++ b/old/11767-8.txt
@@ -0,0 +1,2011 @@
+The Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes à Jeannot
+
+Author: J. Girardin
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11767]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+CONTES A JEANNOT
+
+J. GIRARDIN
+
+1896
+
+A mon petit-fils JEAN LEBOSSÉ
+
+Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu sois en état de lire ce
+livre; n'importe, je te le dédie tout de même, pour te remercier du
+plaisir que j'ai à voir ta gentillesse et ta belle humeur de bébé bien
+portant.
+
+J. Girardin.
+
+
+
+I
+
+LETTRES DE FINETTE
+
+A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS
+
+
+Houlgate, 3 Juillet 1885.
+
+Ma Michette, mon Michon chéri, tu vois que je t'écris tout de suite.
+Nous voilà à la mer. Le voyage a été bon, sauf que j'ai eu grand chaud,
+et que mon cousin Jean m'a taquinée presque la moitié du temps, et qu'il
+m'est arrivé un grand malheur en route.
+
+D'abord, je me suis amusée à regarder par la portière, et c'était bien
+drôle de voir les gens à leurs portes ou à leurs fenêtres, les vaches
+dans les prés, les chevaux qui labouraient la terre, les oiseaux qui
+s'envolaient, les petits gardeurs de moutons qui agitaient leurs bonnets
+en l'air ou bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire
+semblant de suivre le train! Oh! ils étaient bien vite las, je t'en
+réponds. Alors ils s'arrêtaient tout essoufflés, s'essuyaient le front
+et nous montraient le poing.
+
+C'était si amusant, que j'ai dit à maman: «Oh! maman, si le voyage
+pouvait durer toujours!» Maman a souri sans rien dire; Jean a haussé les
+épaules, et je me suis remise à la portière.
+
+Alors sais-tu ce que j'ai vu?
+
+Nous étions sur une hauteur, on voyait les maisons et les personnes tout
+en bas; dans le jardin d'une des maisons, deux garçons s'amusaient à
+traîner une petite fille dans une voiture à quatre roues. Voilà un des
+garçons qui se retourne en riant, lève la corde aussi haut qu'il peut,
+et fait chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont méchants
+et mal élevés, les garçons! Comme nous allions très vite, des arbres
+m'ont caché le jardin; mais je suis sûre que la pauvre petite fille
+s'est fait grand mal.
+
+Jean a tout de suite pris le parti des garçons; il a prétendu que la
+petite fille était probablement quelque mauvaise peste qui avait dit
+quelque chose de désagréable à ses frères, et qu'ils avaient bien fait
+de la faire chavirer pour la punir.
+
+Je lui ai tourné le dos et je suis revenue à la portière. Mais bientôt
+je me suis aperçue que c'était toujours la même chose et que cela
+devenait un peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes.
+
+Maman me dit: «Finette, tu bâilles, tu dois avoir faim; je te permets de
+faire la dînette avec ta poupée.»
+
+Alors j'ai fait la dînette avec ma poupée: mais tu penses bien que je
+l'ai enveloppée jusqu'au cou dans mon mouchoir, à cause des miettes de
+pain et des petits morceaux de chocolat qui auraient pu tomber sur ce
+joli cache-poussière que nous lui avons fabriqué à nous deux.
+
+[Illustration: Deux garçons traînaient une petite fille.]
+
+Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais rien fait. Aussi
+j'étais bien sûre qu'il se moquerait d'elle, et cela n'a pas manqué. Il
+m'a demandé à quoi servent les cache-poussière, si les personnes sont
+obligées de s'envelopper de la tête aux pieds dans un mouchoir, à cause
+de quelques méchantes miettes de pain.
+
+Je ne lui ai pas seulement répondu. Et, comme je voyais bien que ma
+poupée avait envie de dormir, je l'ai couchée dans mon petit panier.
+Je ne sais pas si c'est d'avoir couché ma fille qui m'a donné envie
+de dormir aussi, mais je me suis allongée dans mon coin et je me suis
+endormie.
+
+C'est pendant que je dormais que le grand malheur est arrivé.
+
+En me réveillant, longtemps après, j'ai pensé que ma fille devait être
+éveillée aussi. J'ai ouvert tout doucement le panier. Les cahots avaient
+jeté Lili tout d'un côté; quand je l'ai tirée du panier, j'ai poussé un
+grand cri et je me suis mise à pleurer. Figure-toi que le côté droit
+de la figure de Lili était barbouillé d'encre bleue, et son bras droit
+aussi, et tout le côté droit de son joli costume.
+
+Quand maman avait fait les malles, j'avais oublié de lui donner la
+bouteille d'encre bleue que j'avais achetée pour t'écrire. Je ne m'en
+suis aperçue qu'au dernier moment, et alors, sans rien dire, je l'ai
+mise dans le panier de Lili. La bouteille s'était débouchée pendant que
+je dormais, et ma pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue.
+
+Jean n'a pas osé se moquer de moi, parce que j'avais beaucoup, beaucoup
+de chagrin; il est taquin, mais il n'est pas méchant. Maman m'a consolée
+en me disant que, comme la tête, les bras et les mains de Lili sont
+en porcelaine, on pourra enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le
+cache-poussière est perdu, et le joli costume de plage aussi!
+
+Maman ne m'a pas grondée d'avoir mis la bouteille d'encre bleue dans mon
+panier; mais je sais bien tout de même que c'est ma faute si le malheur
+est arrivé; car j'aurais dû songer plus tôt à la bouteille, au lieu de
+jouer tout le temps à la poupée pendant que maman faisait les malles
+et me répétait toujours: «Finette, tu n'oublies rien? Si tu as oublié
+quelque chose, il est encore temps.»
+
+[Illustration: Les canards l'ont bien passé, tire, lire, lire.]
+
+Quand j'ai vu que j'avais oublié la bouteille, j'aurais dû la laisser à
+la maison ou demander à maman de la mettre quelque part où elle n'aurait
+pas causé de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! Au lieu de cela,
+j'ai fait une grosse sottise et causé un grand malheur. Songe que la
+pauvre Lili n'a plus rien à mettre!
+
+Pour me consoler, Jean m'a expliqué que nous étions en Normandie, et m'a
+montré les clos pleins de pommiers, les pâtures avec de belles vaches et
+les petites rivières qui courent à la mer, des coqs et des poules sur
+des fumiers, des canards sur des rivières et de petites hêtes qui
+sautaient à travers les haies: Jean me disait que c'étaient des lapins;
+mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. Toutes ces jolies
+choses n'empêchaient pas les costumes de Lili d'être perdus. Et moi
+qui m'étais fait une si grande fête de montrer Lili aux autres petites
+filles!
+
+Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant Jean a fini par me
+faire rire. Le chemin traversait des herbages. Tout d'un coup, nous
+voyons un homme, une jeune fille et un petit garçon qui traversaient un
+pont de bois, pour s'en aller dans les prés, faner le foin coupé. Ils
+avaient un toutou derrière eux.
+
+Jean s'est mis à chanter: _Les canards l'ont bien passé, tire, lire,
+lire_. Cela ressemblait si bien à ce que nous avions vu chez Robert
+Houdin, que je n'ai pas pu m'empêcher de rire.
+
+Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repensé tout de suite à la
+pauvre Lili. C'est ce malheur-là qui est cause que je t'écris avec de
+l'encre noire et non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais
+promis. Je t'aime bien tout de même et je t'embrasse comme je t'aime.
+
+Ta petite amie,
+
+FINETTE.
+
+
+
+Houlgate, 8 Juillet, 1885.
+
+Ma Michette, mon Michon chéri, je t'ai promis de te dire ce que c'est
+que la mer, et je vais te le dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne
+peut pas dire le contraire. Mais, quand on est tout près de l'eau sur le
+sable, on pense en soi-même: Ce n'est pas si grand qu'on me l'avait dit.
+Mais on garde ça pour soi, parce qu'il y a toujours là des gens pour se
+moquer de vous quand vous faites des réflexions tout haut. J'ai bien
+fait de me taire, car mon cousin Jean ne se serait pas gêné pour me dire
+que je n'y entendais rien.
+
+Le 4 juillet, dans l'après-midi, nous sommes montés sur des hauteurs;
+plus nous montions, plus nous voyions loin, et plus la mer paraissait
+grande. Je n'ai encore rien dit.
+
+Mais, à mesure que nous montions, le fin bord de la mer, là-bas, du côté
+où elle touche au ciel, avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela,
+je n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: «Petite oie, c'est
+l'effet de la perspective!»
+
+Alors je lui ai demandé ce que c'est que la perspective; il m'a répondu
+que j'étais trop petite pour comprendre l'explication de ce mot-là.
+Veux-tu que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait pas
+plus que moi ce que cela veut dire; sans cela il m'aurait donné des
+explications pour se faire valoir. Les garçons ont grand tort de se
+croire plus que les filles!
+
+Je te dirai que l'eau de la mer est salée, avec un goût amer. Je le
+sais, parce que j'en ai avalé plus d'une gorgée à mon premier bain.
+Sais-tu ce que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, c'est
+un homme à figure rasée, qui a l'air d'avoir mariné dans l'eau de mer.
+Il a une bonne figure, mais il ne faut pas se fier à cela. Il vous prend
+dans ses bras, et il vous plonge en pleine eau. Vous avez beau prier,
+supplier, vous débattre, rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux
+fois, trois fois dans la mer, et puis après il vous rend à votre maman.
+
+Comme c'est par ordre du médecin que l'homme me plonge dans la mer,
+maman donne raison au baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas
+faire rire à mes dépens les autres personnes qui sont là, je ne crie
+plus, je ne me débats plus. Quand l'homme dit: «Allons-y!» je ferme les
+yeux et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut croire que je
+ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours quelques gorgées de cette
+eau salée et amère.
+
+J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le sable, mais je n'aime
+pas la mer pour être fourrée dedans trois fois de suite. Voilà ce que
+c'est que la mer.
+
+Ah! il y a encore quelque chose que j'allais oublier. Il y a des heures
+où la mer se retire si loin, si loin, qu'on ne la voit presque plus;
+alors les gens du pays disent que la _marée_ est _basse_. A d'autres
+heures, elle revient couvrir le sable, et l'on dit que la _marée_ est
+_haute_.
+
+[Illustration: Jean s'en va pêcher des crevettes.]
+
+A marée basse, Jean s'en va pêcher des crevettes avec d'autres garçons
+de son âge. Tu sais ce que c'est que des crevettes, mais tu ne les
+as vues que cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on les
+aperçoit à peine dans l'eau.
+
+[Illustration: Il y a des petits garçons qui lancent des bateaux.]
+
+Et puis il y a des petits garçons qui lancent des bateaux sur les
+flaques d'eau que la marée a laissées après elle. J'ai remarqué un de
+ces petits garçons, qui a une grosse tête, une figure renfrognée et un
+caractère grognon.
+
+Jean m'a dit que si ce petit garçon était maussade, c'est parce qu'il a
+une grosse tête, et il m'a fait croire que tous les petits garçons qui
+ont une grosse tête sont grognons. Quand j'en ai parlé à maman, elle
+m'a dit que Jean s'était encore moqué de moi. Elle connaît des petits
+garçons qui sont grognons avec une tête menue, et d'autres qui sont très
+gentils avec de grosses têtes. C'est bon à savoir, et je te le dis pour
+que tu ne te laisses pas attraper.
+
+[Illustration: Ils ont transporté dans leurs brouettes des broussailles.]
+
+C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la plage. Tu vois que, si
+je te dis ses défauts, je te dis aussi ses qualités; hier il a pris à
+part, dans un coin, tous ses petits camarades, et il leur a donné l'idée
+de faire un feu de joie sur la plage, le soir, à marée basse. Toute la
+journée, ils ont transporté dans leurs brouettes du foin, de la paille,
+des broussailles et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu au
+bûcher. C'était très joli, et tout le monde se promenait autour, même
+les grandes personnes.
+
+Les garçons commençaient à danser des rondes autour du feu, et les plus
+hardis parlaient de sauter par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui
+a dispersé tout le monde.
+
+
+
+10 juillet 1885.
+
+Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute la journée et toute
+la nuit d'après. Il pleut encore au moment où je t'écris. C'est ennuyeux
+partout, la pluie, mais surtout à la mer. On ne voit dehors que les gens
+du pays et quelques baigneurs enragés; toutes les dames restent dans
+leurs logements ou vont faire de la musique au casino.
+
+On ne voit dehors qu'une Anglaise de quatorze ou quinze ans. Il paraît
+que les petites Anglaises font tout au rebours de nous autres; par
+exemple, elles se promènent sans leur bonne et sans leur maman, et elles
+sortent par tous les temps.
+
+[Illustration: Un grand parapluie à la main.]
+
+Je vois la nôtre par la fenêtre; elle fait les cent pas toute seule,
+chaussée de grosses bottines, un grand parapluie à la main, et les
+cheveux au vent. Jean prétend que tous les Anglais font exprès de se
+promener à la pluie, et que c'est pour cela qu'ils ont tous les cheveux
+rouges. Mais je commence à me défier de Jean, et je l'ai bien attrapé en
+lui disant que j'ai vu à Paris beaucoup d'Anglais qui n'avaient pas les
+cheveux rouges.
+
+Figure-toi qu'elle se promène toujours! Maman, qui a trouvé ici des
+personnes de connaissance, a appris que ce n'est pas pour faire de
+l'effet que la petite Anglaise se promène à la pluie. Son médecin lui a
+ordonné de se promener deux heures, par tous les temps. Quand maman m'a
+dit cela, il y a deux minutes, je n'ai pas pu m'empêcher de rougir parce
+que je l'avais suppliée de ne pas me faire fourrer dans l'eau par la
+pluie.
+
+Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? Je dirai à maman de
+me faire prendre mon bain tout de même. J'espère qu'elle sera contente
+de moi.
+
+Je te regrette tout le long du jour, ma chère Michette; mais je te
+regrette doublement par la pluie. Ah! si tu étais ici, nous ferions de
+bonnes causettes, comme à Paris, et nous ne nous apercevrions seulement
+pas qu'il pleut.
+
+
+
+11 juillet 1885.
+
+Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. J'ai demandé à maman de
+m'envoyer au bain avec Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a
+tenu à venir elle-même. Elle a pensé que cela me donnerait du courage,
+et elle a eu raison. Oui, cela me donnait du courage de la voir me
+sourire sous son parapluie. Je tremblais malgré moi, mais j'avais le
+coeur content. Le baigneur s'est mis à rire et m'a dit: «Ma petite
+demoiselle, vous faites comme Gribouille, qui se mettait à l'eau pour
+n'être point mouillé par la pluie». J'ai ri aussi, et puis il m'a
+plongée trois fois dans la vague, et puis c'était fini, et j'avais envie
+de danser. Maman m'a promis d'écrire à papa que je m'étais conduite
+comme une bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider à coudre
+le nouveau costume de Lili.
+
+[Illustration: Des lapins vivants!]
+
+Pour me désennuyer, elle m'a menée après déjeuner à une espèce de
+ferme qui est à deux pas de notre chalet; dans cette promenade, tout
+m'amusait, même de patauger, même de recevoir des ondées dans le cou.
+Maman m'a dit que, quand on avait le coeur content, on voyait toujours
+le bon côté des choses. Je tâcherai d'avoir le coeur content le plus
+souvent possible.
+
+A la ferme, dans une espèce de grange, il y avait des lapins, mais, tu
+sais, Michon chéri, des lapins vivants! Ah! des lapins comme ceux que
+nous avons vus souvent à la devanture des fruitiers, pendus la tête en
+bas, ou bien des lapins vivants, ce n'est pas du tout la même chose. Oh!
+si tu avais été là avec moi pour les voir sauter, s'asseoir pour friser
+leur moustache, faire aller leurs oreilles, et me regarder d'un air
+éveillé! D'abord ils avaient un peu peur de moi, mais la fermière m'a
+dit: «Donnez-leur des carottes, mademoiselle, et vous verrez». Elle m'a
+montré un panier où il y avait des carottes, et j'en ai donné à mes
+petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant mes petits
+amis. Crois-moi, Michette, quand tu rencontreras des lapins, donne-leur
+des carottes, et tu verras!
+
+Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon Michon chéri, je n'aimerai
+jamais personne plus que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+Ta petite amie,
+
+Finette.
+
+
+
+
+II
+
+LA FAUTE DE NONO
+
+
+I
+
+C'était, en cette belle terre classique de Sicile, un de ces coins
+charmants que Théocrite aimait à contempler et à dépeindre dans ses
+idylles.
+
+Depuis la pointe du jour, la vendange occupait tous les bras et
+réjouissait tous les coeurs.
+
+Le père de famille, semblable, dans sa robuste élégance, à quelque
+dieu rustique de l'ancienne Grèce, après avoir distribué la tâche aux
+vendangeurs et aux vendangeuses, avait mis lui-même la main à l'oeuvre
+pour donner le bon exemple.
+
+Il avait ri et il avait chanté, parce que la joie de vivre était en lui;
+car les grappes étaient nombreuses et lourdes, et il voyait le pain de
+l'année assuré pour tous les siens.
+
+Il avait ri et il avait chanté, parce que le ciel était sans nuages;
+parce que l'odeur du raisin écrasé, qui planait dans l'air, ajoutait
+en son âme quelque chose à l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants
+étaient gais, alertes et bien portants, comme de jeunes faunes; parce
+que la compagne de sa vie était la matrone la plus belle et la plus sage
+de la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour deux.
+
+Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour deux; car lui, Maso, en
+dépit de son faux air de dieu antique, en dépit de sa force, en dépit de
+sa barbe, n'était qu'un grand enfant.
+
+
+II
+
+Après avoir vaillamment peiné, en bon père de famille, pendant toute la
+première partie du jour, Maso ôta son rustique chapeau de paille, essuya
+de son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: «Mes enfants, je
+crois que c'est assez pour une fois! Allons voir si la maîtresse a pensé
+à nous. Qui m'aime me suive!»
+
+Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'à l'endroit où la
+maîtresse avait préparé le repas des vendangeurs. C'était un repas
+frugal, mais il avait été apprêté avec tant de soin et de propreté,
+le travail avait si bien aiguisé l'appétit des travailleurs, que les
+convives le savourèrent comme si c'eût été un festin de nectar et
+d'ambroisie.
+
+Le repas terminé, les vendangeurs se séparèrent, et chacun d'eux chercha
+un bon petit coin à l'ombre pour y faire la sieste.
+
+Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa femme à part et lui
+demanda ce qu'elle avait fait de Nino.
+
+Nino était le dernier-né de la famille, et par conséquent le Benjamin.
+
+Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans une corbeille, à l'ombre.
+Maso pensa en lui-même que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour
+dormir, mais il eut la sagesse de garder cette réflexion pour lui.
+Alors, prenant son parti en brave, il se donna le plaisir de regarder
+dormir Nino. Mais, en vérité, c'était un plaisir bien fade, comparé à
+celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner pour le faire jaser,
+de se laisser tirer la barbe et les cheveux, ou même de se laisser
+égratigner les mains et la figure par ses griffes de chat.
+
+La mère, ayant quelques ordres à donner et quelques soins à prendre,
+laissa ses deux enfants ensemble, le grand et le petit, non sans dire au
+grand: «Et surtout ne le réveille pas!»
+
+
+III
+
+«Comme elle me connaît bien!» se dit Maso, émerveillé de la perspicacité
+de sa femme. Comment avait-elle pu deviner qu'il avait conçu l'idée de
+réveiller son petit camarade de jeux? Car cette idée, il l'avait conçue
+un moment. Désormais il fallait y renoncer.
+
+Cependant Nino semblait faire exprès de dormir plus longtemps que
+d'habitude. La patience de Maso était à bout. Et, pour résister à la
+tentation de le réveiller, Maso fut obligé de s'en aller. Mais il ne
+s'en alla pas bien loin, voulant être à portée d'entendre le premier
+gazouillement du chéri, quand il se réveillerait.
+
+Adossé contre une barrière rustique, les bras croisés sur sa poitrine
+nue, le bon Maso s'endormit tout debout, comme une sentinelle
+négligente, ayant à ses côtés son grand chien qui dormait comme son
+maître.
+
+Tout à coup il sembla à Maso que son chien se frottait contre lui, et
+qu'en même temps quelqu'un tirait son chapeau.
+
+Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand éclat de rire en
+voyant Nino qui le regardait d'un air surpris, et qui s'efforçait de lui
+prendre son chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de risettes.
+
+Les éclats de rire de Maso étaient toujours formidables, mais celui-là
+était si inattendu que Nino se rejeta sur sa mère et se cacha la figure
+contre son épaule.
+
+
+IV
+
+Après le premier mouvement de terreur enfantine, il se tourna de nouveau
+vers son père, et, comme son père lui tendait les bras, il lui tendit
+les bras de son côté.
+
+La paix était faite; mais la paix ne se fait jamais sans que le vaincu
+accepte les conditions du vainqueur. Le vaincu, c'était Maso. Les
+vainqueurs, c'étaient la mère et le petit garçon.
+
+La mère, avant de livrer son précieux fardeau aux mains robustes et
+hâlées qui se tendaient vers lui, dit à son mari d'un petit air moqueur
+qui lui allait bien: «Surtout ne l'écrase pas, et ne le laisse pas
+tomber.
+
+--Bon, c'est convenu», répondit le dieu antique du ton le plus bénévole.
+
+Et alors seulement il put prendre possession du second vainqueur.
+
+Le second vainqueur s'attaqua à la barbe, aux lèvres, aux yeux, aux
+sourcils du vaincu, et revint finalement à son chapeau.
+
+Le vainqueur était si agressif et si téméraire, le vaincu si patient et
+si heureux d'être malmené et maltraité, que le grand chien en poussait
+de petits cris de tendresse, et frottait sa tête contre la jambe du
+vaincu, les yeux fixés sur le vainqueur, pour bien montrer qu'il entrait
+dans l'esprit de la chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie.
+
+En ce moment, deux personnages nouveaux entrèrent en scène: Stella, la
+soeur aînée, qui avait sept ans, et Nono, le frère cadet, qui en avait
+trois.
+
+Tous deux étaient couronnés de pampres, en l'honneur des vendanges.
+
+Ni le grand chien, ni le père, ni le petit Nino ne s'aperçurent de leur
+arrivée; mais les mères de famille ont l'oeil à tout, même dans les
+moments les plus pathétiques, et la mère de famille s'aperçut tout de
+suite que la bonne harmonie ne régnait pas entre Nono et Stella.
+
+
+V
+
+«Mon père! s'écria Stella d'un ton tragique.
+
+--Chuc! chuc! chuc!» répondit le père, non pas à Stella, mais à Nino,
+qui accaparait toute son attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour
+l'exciter à rire.
+
+«Mère! dit Stella d'un ton non moins tragique.
+
+--Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa mère.
+
+--Il faut gronder Nono, répondit Stella.
+
+--Gronder Nono! s'écria le père, qui avait entendu les derniers mots.
+Gronder Nono! et pourquoi donc?
+
+--Il a fait une chose défendue! répliqua Stella avec un sérieux tout à
+fait bouffon.
+
+--Il a fait une chose défendue! reprit le père en se débattant de son
+mieux contre Nino, qui cherchait à lui fourrer son petit poing dans la
+bouche.
+
+--Oui, père, une chose défendue. Au lieu de cueillir des grappes, il a
+cassé la branche tout entière. Vois plutôt!»
+
+Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette relevée deux
+grosses grappes et la branche tout entière, qui traînait derrière lui.
+
+«Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la branche des grappes pour
+l'année prochaine; on ne les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a
+dit le jour où j'avais cassé une branche.
+
+--La belle affaire! s'écria le père de famille en haussant les épaules;
+je ne veux pas qu'on se querelle un jour comme celui-ci. Venez tous les
+deux embrasser votre petit frère; après cela allez-vous-en jouer, et ne
+nous ennuyez plus de vos querelles.»
+
+
+VI
+
+Les deux enfants embrassèrent leur petit frère, et s'en allèrent jouer
+chacun de son côté, emportant dans leurs petites cervelles chacun une
+idée fausse.
+
+Nono était persuadé que désormais, avec l'approbation paternelle, il
+pouvait traiter la vigne comme bon lui semblerait.
+
+Quant à Stella, elle se dit que la justice était un vain mot, puisque
+l'on permettait à Nono ce qu'on lui avait formellement interdit à
+elle-même.
+
+Ces idées auraient fermenté dans les deux petites têtes comme le vin
+nouveau dans la cuve, si la mère de famille, avant la fin du jour, ne
+s'était arrangée pour prendre chacun de ses enfants en particulier, et
+pour leur faire voir la vérité.
+
+Stella, adroitement interrogée, dut convenir que le pauvre Nono n'avait
+péché ni par malice ni par désobéissance, puisqu'il avait cassé la
+branche sans qu'on lui eût défendu de la casser ni expliqué pourquoi il
+ne fallait pas la casser. Il avait si peu conscience d'avoir commis
+un crime, que, quand Stella l'avait si vertement tancé, il apportait
+triomphalement la branche à sa maman pour lui faire plaisir. Stella dut
+reconnaître que la justice n'est pas un vain mot.
+
+A Nono, la jeune mère se contenta de dire ce qui peut entrer dans
+l'intelligence d'un enfant de trois ans. Sans lui charger l'esprit de la
+théorie des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un tout petit
+enfant ne doit toucher à rien sans avoir demandé conseil à son papa ou à
+sa maman. C'est une règle dont l'application ne demande point de grands
+efforts d'intelligence.
+
+«Nono a compris», répondit le jeune délinquant.
+
+Le père n'eut point connaissance des exploits de sa petite femme; mais,
+d'une manière générale, il continua à en être très fier, parce qu'elle
+«avait de la cervelle pour deux».
+
+
+
+
+III
+
+CHARLES KLIPMANN
+
+
+J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils ont en tête une
+découverte importante, n'ont plus aucune idée de ce qui se passe autour
+d'eux. M. Klipmann était un grand chimiste, et il ne savait jamais ce
+qui se passait dans sa maison, toute son attention étant concentrée sur
+ses cornues, sur ses alambics et sur ses petites fioles.
+
+Comme il n'était pas riche, il n'avait qu'une seule domestique, la
+vieille Françoise. La vieille Françoise passait sa vie à se désespérer,
+parce-que Monsieur tachait et déchirait ses vêtements, sans s'en
+apercevoir, mettait tout le ménage en désordre pour trouver un objet
+qu'il tenait à la main, enfilait ses bas à l'envers, en songeant à autre
+chose, sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se douter de ce
+qu'il mangeait, s'étranglait en méditant des problèmes, et, à toutes
+les observations, répondait d'un air ahuri: «Eh oui! comment donc!
+certainement!»
+
+M. Klipmann avait, quelque part, un frère, qui était demeuré veuf avec
+un petit garçon. Ce frère mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa
+habiller décemment par Françoise, alla enterrer ce frère qui était mort
+sans laisser un sou, prit le petit garçon par la main et l'emmena chez
+lui.
+
+«Voilà un petit garçon, dit-il à Françoise, c'est mon neveu, vous savez,
+oui, certainement! Je..., je l'adopte.
+
+--Monsieur fait bien», répondit la vieille bonne, très émue à la vue de
+ce pauvre petit orphelin de quatre ans.
+
+L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air d'un petit chat sauvage,
+il se laissa embrasser en rechignant; mais la bonne Françoise était trop
+émue de son malheur pour lui en vouloir de ses mauvaises manières.
+
+«Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement il faudra....
+
+--Prendre soin de lui, reprit Françoise, qui était habituée depuis
+longtemps à achever les phrases que son maître laissait toujours
+inachevées.
+
+--Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est bien cela, prendre soin
+de lui,... et puis lui faire comprendre, une bonne fois pour toutes....
+(ici le petit garçon regarda son oncle d'un air méfiant), une bonne fois
+pour toutes, qu'il ne doit jamais entrer dans le laboratoire, mais que
+tout le reste de la maison est à lui.» (Ici le petit garçon sourit.
+Il était laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire réellement
+agréable.)
+
+«Jamais dans le laboratoire!» reprit M. Klipmann en levant l'index de
+la main droite. Le petit Charles fit un signe de tête. «Le reste de la
+maison est à toi.» Cette fois Charles fit deux signes de tête au lieu
+d'un.
+
+«Le reste va tout seul», ajouta M. Klipmann en poussant un soupir
+de soulagement. Comme il se sauvait, impatient de retourner à ses
+expériences et à ses manipulations, Françoise lui dit: «Monsieur
+n'oubliera pas d'ôter ses habits propres pour aller faire ses
+cuisineries!»
+
+Monsieur fit signe que c'était une chose entendue; ce qui ne l'empêcha
+pas d'aller tout droit au laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il
+se mit à considérer d'abord, puis à secouer ensuite, toujours en costume
+de cérémonie, le chapeau sur la tête.
+
+Sous prétexte de montrer au petit Charles l'endroit où il ne devait
+jamais mettre les pieds, Françoise s'en alla tout droit au laboratoire,
+tenant toujours le petit garçon par la main.
+
+«Là, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien regardé sa petite
+bouteille, il va aller changer de vêtements.
+
+--Ça a réussi, répondit M. Klipmann en lui montrant la petite fiole.
+
+--J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Françoise avec complaisance.
+Les vieux effets de Monsieur sont tout prêts sur le lit.»
+
+M. Klipmann comprit qu'il fallait obéir. Après avoir jeté un dernier
+regard de satisfaction sur sa fiole, il obéit sans résistance.
+
+Tout le temps qu'avait duré cette scène, le petit Charles avait jeté
+des regards pleins de sagacité et de pénétration tantôt sur la vieille
+bonne, tantôt sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence d'enfant
+de quatre ans, il comprit vaguement que l'oncle Klipmann était un
+enfant comme lui, seulement plus grand et plus vieux, et que c'était à
+Françoise qu'il fallait obéir.
+
+Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le laboratoire, il n'y entra
+jamais, ce que Française trouva bien beau de sa part, sans le lui dire.
+Mais, n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison de la cave au
+grenier, il passa toute sa petite enfance à l'explorer, au grand
+détriment de ses vêtements, car il était souple et hardi, et grimpait
+partout, même sur le toit.
+
+Un jour, Françoise était dans le petit jardin, occupée à tricoter, tout
+en surveillant sa cuisine du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle,
+l'ombre de la maison se dessinait; tout à coup Françoise remarqua comme
+un mouvement du côté de la cheminée. Elle crut d'abord reconnaître
+l'ombre du vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas être si gros
+que cela. Elle leva les yeux et fut saisie d'horreur et d'effroi en
+voyant le petit Charles debout contre la cheminée, examinant avec un
+profond intérêt le chapeau de tôle, que le moindre vent faisait tourner
+dans toutes les directions.
+
+Françoise, qui était une femme très prudente, ne cria pas après lui, de
+peur de l'effrayer et de lui faire faire un faux pas; mais, quand il fut
+descendu de son observatoire, elle le gronda bien fort et voulut
+lui faire promettre de ne jamais remonter là-haut. Charles refusa
+obstinément de promettre: il tenait absolument à savoir pourquoi le
+chapeau de tôle tournait. A cette époque-là, Charles avait près de six
+ans.
+
+Françoise voulut savoir comment il avait pu arriver à la lucarne, qui
+était ce que l'on appelle une fenêtre à tabatière. Elle monta donc au
+grenier et demeura stupéfaite en voyant une espèce de machine, moitié
+échelle, moitié escabeau, que Charles avait construite avec beaucoup de
+patience et d'industrie à l'aide d'une scie, d'un marteau, de quelques
+clous et de beaucoup de ficelle. Dans la construction de cette machine
+entraient quelques débris de planches, un manche à balai, les trois
+tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un fauteuil, tout cela
+dépecé à la scie par l'industrieux Charles.
+
+Françoise pria M. Klipmann de monter pour examiner cela. Le chimiste
+ne s'indigna pas de voir ses meubles en pièces. Tout ce qu'il trouva à
+dire, c'est que ce petit garçon était adroit comme un singe.
+
+«Il est temps, riposta Françoise, que ce petit garçon aille à l'école,
+pour apprendre quelque chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa
+cervelle que de ses mains.
+
+--Oui, oui, répondit M. Klipmann, il est temps.»
+
+Et Charles fut envoyé à l'école. Il apprenait bien, et vite. Trop vite
+même, au grand détriment du mobilier de la classe. Comme il avait
+toujours terminé son travail bien longtemps avant les autres, il
+employait ses loisirs à graver son nom sur les tables et sur les bancs,
+à creuser des trous pour placer ses coudes plus à l'aise, à tracer de
+profondes rigoles pour y faire couler de l'encre.
+
+Quand la table fut tailladée à jour, il songea à enlever les vis qui
+la retenaient au pied massif. Ce n'était pas avec l'intention de faire
+tomber la table, pour causer du désordre, c'était pour savoir la raison
+des choses, car il remettait toujours les vis après les avoir enlevées.
+Quand il sut ce qu'il voulait savoir, il commença à apporter en classe
+des morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait avec un
+canif.
+
+«Il ne peut pas s'empêcher de tailler quelque chose», disait le maître
+d'école à Françoise.
+
+Françoise le savait bien, et les vieux fauteuils du grenier le savaient
+bien aussi, car c'était à même les bras et les pieds de ces vieux débris
+qu'il prenait ses provisions de bois à l'aide d'une scie mystérieuse,
+sur laquelle Françoise ne put jamais mettre la main.
+
+Un certain jeudi, jour de congé et de loisir, il mit le comble à ses
+méfaits domestiques. Il s'était introduit dans le cabinet de son oncle,
+et cela sans scrupule et sans remords, puisque la «maison était à lui».
+En furetant, selon son habitude, il découvrit un cornet de papier
+contenant des clous en quantité, puis un ciseau, puis une vrille,
+puis un marteau. Quelles richesses! Et à quoi les employer? Les
+yeux brillants, les narines frémissantes, il regarda autour de lui.
+Qu'avait-il besoin de chercher si loin? Là, sous ses yeux, sous sa main,
+il y avait un énorme coffre en bois.
+
+Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et enleva de très beaux
+morceaux. Fatigué du ciseau, il joua de la vrille. Fatigué de la vrille,
+il enfonça des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il bien encore?
+Ses yeux tombèrent sur le chapeau du chimiste, le chapeau numéro un,
+s'il vous plaît. Pourquoi aussi ce chapeau se prélassait-il sur le
+coffre, à portée de la main, au lieu d'être accroché dans la garde-robe?
+Oui, pourquoi? Possédé par son démon familier, Charles se dit que ce
+serait bien drôle d'enfoncer des clous dans un chapeau. Cette opération
+présentait certainement quelque difficulté, à cause du peu de
+consistance de l'objet. Raison de plus pour essayer. Les vrais
+chercheurs sont toujours piqués au jeu par les difficultés d'une
+entreprise. Tout d'abord le chapeau se défendit à sa manière en se
+dérobant sous les coups. Première difficulté à vaincre. Charles en
+triompha en fixant le rebord du chapeau au bois du coffre à l'aide d'un
+clou solidement enfoncé. Ensuite il planta des clous sur les côtés. La
+paroi cédait sous l'effort; mais, à force d'essayer, Charles en arriva à
+ses fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le fond cédait, puis
+revenait à sa disposition première, avec de petites détonations sourdes.
+Il s'agissait de saisir le bon moment, et Charles, à force d'adresse et
+de patience, le saisissait presque toujours. Le milieu du rond était
+l'endroit le plus difficile, étant le moins résistant; Charles y
+appliquait son clou, quand la porte s'ouvrit.
+
+La personne qui l'avait ouverte demeura stupéfaite sur le seuil; quant à
+Charles, tout entier à son oeuvre, il n'avait rien entendu.
+
+L'oncle Klipmann, car c'était lui, avait terminé la veille au soir
+une série d'expériences qui l'avaient enfin amené à une découverte
+importante: il avait employé une partie de sa matinée à contrôler le
+résultat de ses expériences, afin d'être bien sûr de ne s'être pas
+trompé.
+
+Il avait peu dormi la nuit précédente: la joie l'avait tenu éveillé
+pendant les premières heures. Puis c'était le remords qui lui avait tenu
+les yeux grands ouverts. Maintenant que ses recherches avaient abouti,
+et qu'il rentrait, pour quelque temps du moins, dans la vie réelle, dans
+la vie de tout le monde, il se demandait comment il avait pu négliger à
+ce point le fils de son frère. Les méfaits de cet enfant, qui étaient
+tous du même genre, lui revinrent à la mémoire, et il se dit: «Un cours
+d'eau qui n'est point endigué peut gâter tout un pays; il s'agit de lui
+creuser un canal, et alors ce cours d'eau devient utile, de nuisible
+qu'il était. Jusqu'ici, je le vois bien à présent, la vie de mon petit
+neveu a été comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer sans cesse à
+occuper ses doigts, c'est peut-être une vocation qui s'ignore et qui se
+cherche. Il s'agirait d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un
+canal.
+
+L'enfant a peut-être, sans le savoir, le goût de la mécanique. Assez de
+chimères pour le moment; dès demain je ferai des expériences pour aider
+ce pauvre enfant à découvrir ce qu'il cherche.»
+
+Le lendemain matin, l'habitude et aussi le désir de se confirmer dans la
+certitude d'avoir réussi le menèrent tout droit à son laboratoire. Mais
+il n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitôt qu'il en fut sorti,
+il parcourut la maison pour chercher Charles et pour savoir où il en
+était.
+
+Il en était à planter des clous dans le chapeau numéro un.
+
+Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla en philosophe le petit
+garçon qui devait être désormais le sujet de ses expériences. L'adresse
+de l'enfant, sa dextérité, son attention profonde confirmèrent le
+chimiste dans ses idées et dans ses intentions.
+
+Le clou du centre, le plus difficile de tous, une fois bien et dûment
+enfoncé, Charles poussa un soupir de soulagement, passa le dos de sa
+main sur son front et regarda autour de lui.
+
+Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la personne de l'oncle
+Klipmann. Quoique l'oncle Klipmann n'eût point l'air d'un croquemitaine,
+Charles tressaillit et s'écria, en laissant tomber son marteau:
+
+«Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait là?
+
+--L'as-tu fait par méchanceté et pour m'être désagréable? demanda
+l'oncle Klipmann.
+
+--Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais pas comment tout cela m'est
+venu en tête. Je vous jure que....
+
+--Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann. Maintenant convenons
+entre nous que ce coffre aurait meilleur air si tu y avais fait moins
+de trous et enfoncé moins de clous. Convenons que, s'il te fallait
+absolument enfoncer des clous dans un chapeau, tu aurais mieux fait
+de choisir le numéro deux: et puis, n'en parlons plus; seulement,
+promets-moi de te mieux surveiller à l'avenir.
+
+--Oh! mon oncle, je vous le promets.
+
+-Je sais que tu tiens toujours tes promesses. Assez sur ce sujet.
+
+--Pardonnez-moi, mon oncle.
+
+--Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est que je vais t'emmener
+faire un petit tour de promenade avec moi. Dis à Françoise de te refaire
+ta toilette. En l'attendant, je vais....»
+
+Il allait dire: «Je vais donner un coup de brosse au chapeau numéro
+deux». Mais il jugea inutile d'ajouter à la confusion de Charles, et il
+s'en alla en se disant à lui-même: «Occupons-nous maintenant de creuser
+ce canal».
+
+Une demi-heure après, l'oncle et le neveu s'en allaient les meilleurs
+amis du monde. Quand il n'était pas enseveli dans ses recherches,
+l'oncle Klipmann était un homme très fin et très adroit. Il se mit à
+parler avec Charles de toutes sortes de sujets, et, au fur et à mesure,
+notait avec soin ses réponses, sans en avoir l'air.
+
+Quand ils furent devant la boutique de l'horloger Brisson, l'oncle
+tourna le bec-de-cane de la porte et entra, suivi de son neveu. Brisson
+connaissait bien l'oncle Klipmann, qui était un de ses clients; il
+connaissait bien aussi le neveu de l'oncle Klipmann, car il le voyait
+souvent s'arrêter devant la boutique pour le regarder travailler.
+
+L'oncle Klipmann expliqua à Brisson qu'il désirerait, si cela ne le
+dérangeait pas, se faire montrer l'agencement d'une montre, le jeu,
+le ressort et l'engrenage des roues. Brisson avait justement sur son
+établi, sous un verre renversé, une montre qu'il avait nettoyée; il se
+disposait à en remettre en place les principales pièces.
+
+Une petite pince à la main, l'oeil collé sur une loupe, il commença tout
+à la fois ses opérations et ses explications.
+
+C'était l'oncle qui avait demandé cette petite leçon d'horlogerie, et
+c'était uniquement le neveu qui en profitait. Charles ne quittait pas du
+regard la pince de l'opérateur, et il buvait, comme on dit, jusqu'à
+ses moindres paroles. Quant à l'oncle, ce n'est pas la montre qu'il
+regardait, mais la figure de son neveu. Un sourire discret se jouait sur
+ses lèvres, le sourire de l'homme qui a deviné juste. Quand Brisson
+eut terminé ses explications, et répondu à quelques questions très
+intelligentes de Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade.
+
+Charles était silencieux et préoccupé; ce silence et cette préoccupation
+firent grand plaisir à l'oncle Klipmann, au lieu de l'offenser.
+
+Le hasard de la promenade (était-ce bien un hasard?) les amena, à
+quelque distance de la ville, devant la porte d'un enclos considérable.
+L'oncle sonna à cette porte et demanda l'autorisation de visiter
+l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait de vastes ateliers où
+l'on construisait des machines. Le directeur en personne, ingénieur
+fort distingué, voulut faire à l'oncle Klipmann les honneurs de
+l'établissement.
+
+Cette fois encore, ce fut le neveu qui écouta les explications avec le
+plus d'attention.
+
+Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle expliqua à son neveu que
+le directeur de l'usine était ce que l'on appelle un ingénieur civil:
+que, pour devenir ingénieur civil, il avait passé par une école qui est
+à Paris, et que l'on nomme l'École Centrale des Arts et Manufactures, ou
+tout simplement l'École Centrale.
+
+Charles écoutait en silence; il était facile de voir que sa petite tête
+travaillait, envahie par des idées nouvelles.
+
+L'oncle Klipmann fit semblant d'être plongé dans ses méditations
+chimiques, et laissa prudemment travailler la petite tête.
+
+Au retour, Françoise, à qui son maître avait donné le mot, ne parla pas
+des dévastations du matin et se montra aussi avenante qu'à l'ordinaire.
+Aussi Charles la suivit à la cuisine; là, assis sur une chaise basse, il
+regarda quelque temps le feu sans parler. Puis tout à coup il dit:
+
+«Françoise, je crois que j'aimerais bien être horloger.
+
+--C'est un joli état, répondit Françoise.
+
+--C'est à cause des petites roues qui s'engrènent les unes dans les
+autres. Je crois que je ne me lasserais jamais de faire engrener de
+petites roues.
+
+--Ah!» dit Françoise.
+
+Après cela, Charles monta à sa petite chambre, et, pendant qu'il
+s'efforçait de dessiner des roues dentées sur son cahier de brouillons,
+sa petite tête recommença à travailler.
+
+Le résultat de ce travail se produisit au dîner. Au moment d'achever son
+potage, il tint la cuiller suspendue entre son assiette et sa bouche, et
+dit avec un gros soupir:
+
+«Ils sont bien heureux les petits garçons de Paris de pouvoir aller à
+l'École Centrale.»
+
+L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite tête avait abouti juste
+où il désirait le voir aboutir.
+
+Alors il expliqua à Charles que l'École Centrale n'est pas une école
+destinée uniquement aux petits garçons de Paris; mais que les petits
+garçons de toutes les parties de la France peuvent y aller étudier.
+
+«Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles d'une voix émue.
+
+--Ceux de Verneuil aussi.
+
+--Alors, mon oncle, tu m'y enverras.»
+
+L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre pas à l'Ecole Centrale
+comme dans un moulin, qu'il faut subir des examens et en quoi consistent
+les examens. On commence par bien apprendre ce que l'on enseigne à
+l'école primaire. De là on passe dans un collège ou dans un lycée. On
+travaille ferme, et, au temps voulu, on se présente.
+
+«Tu as bien compris?
+
+--Oui, mon oncle, répondit Charles d'un air réfléchi. Et puis,
+ajouta-t-il, je travaillerai dès demain, et je ne t'abîmerai plus tes
+affaires.»
+
+«Et voilà le canal creusé», pensa l'oncle Klipmann en souriant.
+
+Le canal était creusé, en effet. Dès le lendemain, Charles travailla
+comme un petit homme, et le surlendemain aussi, et le mois suivant
+aussi, et aussi les années qui vinrent après.
+
+Il est entré à l'École Centrale, et il en est sorti ingénieur civil, et
+il a l'avenir devant lui.
+
+
+
+
+IV
+
+LES TROIS PETITS CHIENS
+
+
+En trottinant de compagnie sur la route, trois petits chiens faisaient
+la conversation, et, tout en causant, ils enchérissaient à qui mieux
+mieux sur l'horrible méchanceté du monde.
+
+Le premier dit: «Non, vous ne voudrez pas me croire, et pourtant je vous
+donne ma parole que c'est la pure vérité. Un homme, avec un seau, m'a
+jeté de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve que c'est une
+abominable cruauté; et vous?»
+
+Le second dit: «C'est tout simplement une atrocité; mais il m'est arrivé
+bien pis, à moi. Un gamin, d'un coup de pierre, m'a presque cassé les
+reins. Hein! qu'est-ce que vous dites de _cela_?»
+
+Le troisième dit: «C'est encore moi qui ai le plus à me plaindre; et il
+ne m'est que trop facile de le prouver. Un homme m'a presque écrasé.
+Pourquoi? Pour avoir regardé un chat. N'est-ce pas le comble de la
+méchanceté? hou! hou!»
+
+Mais il y a une chose que les trois petits chiens oubliaient de dire: le
+premier avait volé des sardines; le second s'était jeté sur un pauvre
+aveugle, et le troisième avait donné la chasse au chat de la maison.
+
+C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens; et il y a, par le
+monde, quantité de petits enfants à boucles blondes, et même de vieux
+enfants à barbe grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils une
+aventure, elle est toute à leur gloire, ils y ont le beau rôle; mais ils
+ne soufflent mot des circonstances dont ils auraient à rougir.
+
+Les petits chiens, n'étant que de simples animaux, raisonnent et
+raisonneront toujours en simples animaux. Jamais ils n'arriveront à
+comprendre qu'il est mal de voler les sardines du prochain, ou de se
+jeter sur les gens sans défense, ou d'épouvanter les chats qui ne vous
+disent rien.
+
+Rendus circonspects par de fâcheuses expériences, il concluront, en
+véritables petits chiens qu'ils sont, qu'il s'agit tout simplement de
+voler les sardines quand l'homme au seau a le dos tourné, de se jeter
+sur les aveugles quand personne n'est à portée de les défendre, et de
+choisir mieux son temps pour se livrer au divertissement de la chasse à
+courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage et leur plaisir, et
+déblatéreront jusqu'à la fin du monde contre celui qui les empêchera de
+chercher leur avantage et de prendre leur plaisir là où ils croient le
+trouver.
+
+Pourquoi? parce que les petits chiens, même quand ils sont devenus
+grands, n'ont point de conscience qui les éclaire sur ce qui est bien et
+sur ce qui est juste.
+
+Mais les petits hommes à boucles blondes et les vieux hommes à barbe
+grise ont une _conscience_. Qu'ils la prennent pour conseillère avant de
+raconter leurs exploits, et pour juge avant de condamner le prochain.
+
+
+
+
+V
+
+LE PERE VIAUD
+
+
+Le père Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il soit encore droit
+et fort pour son âge, son pas n'est plus aussi ferme ni aussi régulier
+qu'autrefois, ses mains sont agitées d'un tremblement chronique, et il
+dit lui-même, en parlant de ses mâchoires édentées qui s'agitent comme
+pour mâcher à vide: «Voilà que je _babinote_ comme un vieux lapin!»
+
+Pas plus tard que le matin même, ayant eu affaire à la ferme, je l'avais
+entendu, dans la grande salle, se plaindre, moitié en riant, moitié
+sérieusement, de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de
+distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles jambes qui le
+laissaient toujours en route, de ses vieilles mains qui ne savaient
+plus seulement tenir une cuiller sans faire chavirer la moitié de la
+cuillerée! Et puis, trois heures plus tard, je retrouve mon invalide à
+une lieue de la ferme, sur un coteau dont la pente m'avait paru fort
+raide, à moi qui n'ai pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout,
+aussi droit qu'un grenadier à la parade, en face d'un sauvageon qu'il
+était en train de greffer. Un de ses petits-fils, garçonnet d'une
+douzaine d'années, le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un
+véritable amateur de bonne peinture, en contemplation devant un tableau
+de Raphaël. Le grand-père et le petit-fils étaient si bien à leur
+affaire, qu'ils ne m'entendirent même pas venir.
+
+Les mains du père Viaud, ces pauvres vieilles mains qui ne pouvaient
+plus tenir une cuiller, me parurent transformées. Non seulement elles ne
+tremblaient pas, mais encore elles avaient une dextérité de mouvements
+et une délicatesse de toucher dont je demeurai stupéfait. Il taillait,
+il ajustait, enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement. Ses vieux
+yeux, qui ne distinguaient pas un moineau d'un pinson, suivaient, à
+bonne distance, les moindres mouvements de ses mains et de ses doigts;
+enfin, ses mâchoires avaient cessé de babinoter comme celles d'un vieux
+lapin.
+
+L'opération terminée à son entière satisfaction, il ferma son couteau
+et le remit dans la poche de son gilet. Ensuite il ôta son chapeau, se
+passa la main sur le front, poussa un soupir de satisfaction et dit:
+«Fidéric (l'enfant s'appelle Frédéric), en voilà encore un, mon garçon,
+et ce ne sera peut-être pas le dernier, eh! eh! eh! A présent, je crois
+que je vas fumer une petite pipe.
+
+--Grand-père, dit le petit garçon, quand donc me permettras-tu de
+greffer un arbre, un vrai arbre?
+
+--Quand je te le permettrai? mâchonna le grand père, qui fouillait d'une
+main tremblante dans sa vieille poche à tabac.
+
+--Oh oui! grand-père, quand?
+
+--Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-père en tapotant la tête du
+petit garçon avec le fourneau de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ça
+croit qu'on greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une branche
+de saule. M'as-tu seulement regardé, pendant que je travaillais, tout à
+l'heure?
+
+--J'en avais mal aux yeux à force de regarder, répondit l'enfant.
+
+--Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais des yeux de chat.
+C'est justement ce que me disait feu mon grand-père, quand j'avais ton
+âge et que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien, mon mignon, je
+vas te répondre ce qu'il m'a répondu, il y a de cela septante et trois
+ans: je crois que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin,
+je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu entends, je te
+regarderai faire; tu n'as pas peur?
+
+--Oh si! un peu, répondit le petit rusé; mais pas trop, parce que,
+grand-père, tu es si bon!
+
+--Oh! le patelin! marmotta le grand-père, comme il saura entortiller son
+monde. C'est bien. J'ai un _sujet_ en vue, mais, si tu me le gâtes, gare
+à tes oreilles!»
+
+On voyait qu'il était fier de son petit-fils, et il se mit à ricaner de
+satisfaction, et en ricanant il laissa choir sa pipe dans l'herbe. Le
+petit garçon fit une culbute de joie avant de la ramasser.
+
+En se relevant, il m'aperçut et dit à son grand-père:
+
+«Grand-père, voilà le monsieur de ce matin!
+
+--Va à tes vaches, lui répondit le père Viaud.--Monsieur, votre
+serviteur. Si ça ne vous fait rien, nous allons nous asseoir sur cette
+souche, parce que les jambes d'un pauvre vieux comme moi.... Oh! après
+vous, monsieur.
+
+--Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, répliquai-je avec une ironie
+qui n'était pas pour le blesser, je l'espère; un pauvre vieux qui manie
+le couteau sans que la main lui tremble; un pauvre vieux qui vous
+introduit la branchette dans la fente sans s'y reprendre à deux fois,
+et qui vous enroule le fil, et qui vous l'attache comme une jeune
+couturière! Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres vieux-là!
+
+--Bellement, bellement, dit-il avec un geste de sa main, qui s'était
+remise à trembler. Quand on a fait une chose toute sa vie; qu'on préfère
+cette chose-là à toutes les autres; qu'on sait que la chose est honnête,
+bonne, utile, et qu'on se flatte de l'avoir toujours faite de son mieux,
+on la fait encore bien quand l'âge vous force de renoncer à tout le
+reste. On dit qu'il y a une grâce d'état, monsieur, et moi je le crois,
+puisque je puis greffer sans trembler, et que je ne puis pas manger une
+cuillerée de soupe sans en renverser la moitié.
+
+--Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer?
+
+--Si j'aime ça! Mon père l'aimait et mon grand-père aussi; mon fils
+l'aimait, mais il est mort des fièvres; Fidéric l'aime. C'est un don de
+famille, et il y a des petits secrets de métier que nous nous passons
+les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime ça! Mais, monsieur, qu'est-ce
+qu'il y a de plus superbe que de faire d'un arbre sauvage et païen un
+arbre du bon Dieu, qui nourrit les chrétiens du bon Dieu? C'est beau
+de semer et de moissonner, et j'ai bien semé et bien moissonné dans ma
+longue vie; mais le blé paraît et disparaît, et l'arbre reste, et porte
+témoignage. Il y a, dans le canton, des arbres qui rappellent au
+monde le nom de mon grand-père et celui de mon père. Il y en a qui
+rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux, dans notre famille,
+voyez-vous. Aussi loin que vous pouvez voir, tous les arbres à fruit ont
+été comme baptisés et rendus chrétiens par nous autres; je ne fais
+que vous redire les paroles de M. le curé. Oui, il a dit, parlant à
+Monseigneur, la dernière fois que Monseigneur est venu confirmer les
+enfants par ici: «Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires à leur
+façon; seulement, au lieu de convertir des nègres, ils convertissent des
+arbres». Et Monseigneur a dit: «Père Viaud, c'est très bien, cela! Qui
+plante un arbre fait une bonne action; qui greffe un arbre fait une
+action meilleure encore.» Et il a débité aux enfants un petit sermon
+là-dessus; je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille un peu
+dure, mais je sais que c'était très beau.
+
+--Je vois, lui dis-je, que Frédéric a le don, comme vous.
+
+--Il l'a», me répondit le bonhomme avec un sourire d'orgueil. Mais,
+quand ce sourire d'orgueil eut disparu, sa figure redevint toute
+vieille, ses mains furent reprises de leur tremblement, et la pipe de
+bois, qu'il avait allumée à grand'peine, avait d'étranges soubresauts
+entre ses gencives.
+
+«Et comme cela, repris-je, c'est demain que vous ferez faire à Frédéric
+ses premières armes comme greffeur.
+
+--Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude de désirer
+grand'chose, je voudrais déjà être à ce moment-là; ça m'avancera
+pourtant d'un jour sur le chemin du cimetière: n'importe, je voudrais y
+être.»
+
+Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au visage, je le regardais
+avec respect, et je pensais à part moi: «Si j'étais destiné à rester
+sur terre aussi longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de mes
+occupations présentes qui pourrait me tenir fidèle compagnie jusqu'au
+bout, donner une force passagère à mon corps défaillant, réchauffer mon
+coeur, satisfaire ma conscience et m'empêcher d'être comme un mort parmi
+les vivants? oui, laquelle?»
+
+Ce que je me suis répondu à moi-même importe peu; quelles résolutions
+j'ai prises, c'est mon affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que
+je m'estime heureux d'avoir vu travailler le père Viaud et de l'avoir
+entendu parler.
+
+
+
+
+VI
+
+INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES
+
+
+A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir leurs amies aussi
+souvent qu'elles le voudraient. D'abord, Paris est grand et les
+distances sont longues; et puis il y a les cours à suivre, les devoirs
+à faire, les leçons de piano, les leçons de dessin, les occupations du
+papa, et les obligations mondaines de la maman.
+
+Au bord de la mer, au contraire, on demeure porte à porte, on a des
+loisirs, on peut donc voisiner entre mamans et entre petites filles.
+
+Cette année-là, toute une société de connaissances parisiennes s'était
+donné rendez-vous à Varangues-sur-Mer, et l'on voisinait ferme.
+
+Le 18 août, Mme de Larochemère avait donné une grande matinée de petites
+filles, parce que c'était la fête d'Hélène, sa fille.
+
+Au retour de cette fête, Mme Loudéac et sa petite Suzanne, pour revenir
+chez elles, à la villa des Tamarix, suivaient un joli petit chemin
+tournant et causaient de la fête:
+
+«Alors, chérie, dit Mme Loudéac, tu t'es bien amusée.
+
+--Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarqué Alix de Gayrel;... dis,
+maman, l'as-tu remarquée?»
+
+Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme. Mme Loudéac ne put
+s'empêcher de sourire.
+
+«Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne suis pas bien sûre....
+
+--Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de reproche, c'était la reine de la
+fête: des yeux bleus, mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux
+blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses, bien entendu....
+
+--Pourquoi, bien entendu? demanda la maman, qui s'amusait de
+l'enthousiasme de sa fillette.
+
+--Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon pour des mauviettes comme
+moi, comme les autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette,
+comme..., comme Marthe Lemoyne....»
+
+Elle prononça ce dernier nom avec une sorte de dédain aristocratique,
+comme si la pauvre Marthe Lemoyne eût formé à ses yeux le contraste le
+mieux fait pour mettre dans tout son relief l'écrasante supériorité de
+son idole.
+
+Mme Loudéac fronça légèrement les sourcils, sans rien dire, toutefois:
+c'était une mère prudente et expérimentée, et elle laissait volontiers
+bavarder sa petite perruche, pour connaître le fond de sa pensée.
+
+«_Elle_, oh! _elle_, reprit Suzanne, ses cheveux flottent, ondulent; oh!
+comme ils ondulent! Et puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah!
+maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons causé, oui, elle a bien
+voulu causer avec moi, et..., et, ajouta-t-elle avec une explosion de
+joie et d'orgueil, nous nous sommes promis d'être amies... toujours,...
+toujours!
+
+--Comme cela, du premier coup? demanda la maman d'un ton de douce
+raillerie.
+
+--Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec une gravité comique, il
+y a, comme cela, des personnes que l'on aime à première vue.»
+
+Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue de la mer, qui
+apparaissait par une brèche des falaises, à l'un des tournants du
+chemin, et, de son petit coeur gonflé de joie et d'orgueil, s'échappa un
+soupir de reconnaissance.
+
+«Toujours la même, pensa Mme Loudéac en poussant un soupir de regret;
+oui, toujours la même: coeur d'or et tête de linotte.»
+
+Et elle se promit d'étudier de près cette nouvelle idole, aux pieds de
+laquelle sa Suzanne immolait en holocauste toutes ses petites amies,
+d'un seul coup.
+
+«Et puis, tu sais, mère chérie, reprit Suzanne, son papa est conseiller
+d'État, son grand-papa sénateur. Elle a un oncle amiral, et un autre
+archiduc....
+
+--Tu veux peut-être dire archidiacre? suggéra la maman; elle se
+souvenait d'avoir entendu Mme de Larochemère parler, pendant la petite
+fête, de la parenté des de Gayrel, qui étaient des nouveaux venus dans
+le cercle des Parisiens en villégiature.
+
+--Archiduc ou archidiacre! c'est toujours quelque chose comme cela»,
+répondit Suzanne sans se déconcerter. Elle continua à entasser, pièce
+à pièce, la parenté de son Alix, comme pour écraser de ce monument
+cyclopéen le reste de l'humanité. Mme Loudéac devina sans peine que,
+dans l'idée de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne gisait écrasée avec
+les autres et, probablement même, plus aplatie que tout le reste. Et
+pourtant!
+
+Le père de Marthe était architecte. Et, quoique ce fût un véritable
+artiste, bien connu dans le monde des artistes, et même dans celui qui
+s'intitule Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de linotte, le tenait
+pour un petit personnage. Savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour
+M. Lemoyne avait dit devant elle, à son papa, qu'il lui arrivait
+quelquefois de monter à l'échelle, comme les maçons, pour voir où en
+étaient les travaux. A partir de ce jour-là elle confondit dans son idée
+l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les maçons, et avec les
+maçons eux-mêmes.
+
+Et, comme elle avait vu les maçons déjeuner sur leurs échafaudages, elle
+n'aurait pas été surprise d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les
+jambes pendantes, les vêtements couverts de poussière, les favoris
+constellés de pastilles de plâtre, tirer son déjeuner d'un sac de toile
+ou d'un vieux panier d'osier.
+
+Mme Loudéac avait deviné juste. Au moment même où elle regardait sa
+petite fille, à la dérobée, d'un air attristé, l'architecte poudreux,
+la mère de Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-même avec ses
+toilettes simples, sa taille grêle plutôt qu'élégante, son teint un
+peu brouillé, ses nattes de cheveux châtains, sa figure insignifiante
+(insignifiante pour les perruches qui ne devinaient pas tout ce qu'il y
+avait de bonté et d'intelligence dans ses grands yeux pensifs et doux),
+tout cela formait, dans la tête de la perruche, un repoussoir à souhait
+pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans son cadre étincelant.
+
+«Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel, il y a une chose que
+tu ne sais pas et qu'il faut que je te dise: Alix est très brave.
+
+--Elle est très brave! s'écria Mme Loudéac d'un air surpris et amusé.
+
+--Oh oui! très brave, reprit la perruche en secouant gravement la tête à
+plusieurs reprises.
+
+--Et, dis-moi, mignonne, à quoi as-tu reconnu que Mlle Alix est très
+brave? Est-ce à sa manière de danser, ou de manger une tarte aux
+fraises?
+
+--Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche. La preuve qu'elle est très
+brave, c'est que son oncle l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de
+salon.
+
+--Oh! oh!
+
+--Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir.
+
+--A présent, me voilà convaincue.
+
+--Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleuré un jour parce que son papa et son
+oncle refusaient de l'emmener à la chasse au sanglier. Tu sais ce que
+c'est qu'un sanglier: une grosse, grosse bête, très méchante, qui
+renverse tout, et tue tout le monde, quand les personnes ont peur et ne
+savent pas se servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur, elle,
+et elle aurait tiré le sanglier avec sa carabine, pan!
+
+--C'est décidément une jeune personne très brave, dit Mme Loudéac d'un
+ton de légère moquerie.
+
+--Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme cette pauvre Marthe
+Lemoyne, qui a peur des rats, des araignées et des chauves-souris.
+
+--Elle te l'a dit? demanda la mère en regardant sa petite fille en face.
+
+--Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces bêtes-là.
+
+--Je t'avouerai franchement que je ne les aime pas non plus, et que je
+n'en ferais pas volontiers ma société habituelle.
+
+--Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur, tandis que Marthe doit en
+avoir peur; j'en suis sûre, je devine cela à son air. Elle est si..., si
+timide,... si..., si embarrassée.»
+
+Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son coeur. Mais, me direz-vous,
+pourquoi l'aimait-elle? Et moi, je vous répondrai: Sait-on toujours
+pourquoi l'on aime? Peut-être Marthe avait-elle deviné que Suzanne avait
+un coeur d'or, et lui pardonnait-elle à cause de cela d'avoir une tête
+de linotte! Elle l'aimait d'une affection discrète, silencieuse et
+timide. Elle ne s'offensait pas de ses rebuffades ou de ses dédains,
+parce que, n'étant pas égoïste, elle songeait peu à elle-même, et
+beaucoup à ceux qu'elle aimait.
+
+Mme Loudéac, qui voyait clair, était touchée de ce dévouement discret,
+de cette affection tendre et vraie, de cette patience, de cette absence
+complète de jalousie et de mauvaise humeur.
+
+Avec une affection quasi maternelle, Marthe veillait au bien-être de sa
+préférée, qui acceptait ses petits soins comme chose due, sans même les
+remarquer; Marthe songeait à lui envelopper le cou d'un foulard ou d'un
+fichu, pour la préserver de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait
+son éventail ou son livre, toujours égarés dans quelques coins
+mystérieux; et pendant ce temps-là l'autre souriait à son idole, ou
+boudait son idole pour quelque caprice ou quelque préférence; en un mot,
+elle vivait de son idole et la voyait jusque dans ses rêves.
+
+Sa petite tête romanesque se complaisait à imaginer mille et une
+situations où son idole jouait un rôle héroïque. Par exemple, on faisait
+une promenade en mer. Le canot chavirait. L'idole se précipitait dans
+le gouffre, pour en tirer son _bichon_. (Depuis quelque temps Suzanne
+appelait Alix sa _reine_ et Alix appelait Suzanne son _bichon_.) Donc,
+la reine arrachait le bichon à la fureur des flots, et venait le déposer
+entre les bras de sa maman. Et alors la maman déposait un baiser sur le
+front de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait à l'adorer pour
+la vie. (Pour le moment, et c'était un des grands soucis de Suzanne,
+Mme Loudéac témoignait un enthousiasme très modéré pour les vertus et
+perfections de la reine.) Une autre fois, un cheval emporté faisait
+mine de fouler le bichon aux pieds. Plus prompte que l'éclair, la reine
+s'élançait, enlevait le bichon à bras tendus, et tout d'une traite le
+portait à Mme Loudéac. Baiser sur le front, cela va sans dire, regards
+levés au ciel.
+
+Une autre fois encore, un taureau descendait du plateau, rendu furieux
+par les mouches. Le bichon va être encorné et mis en pièces. Oui, mais
+un coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne plus se relever. La
+reine apparaît tenant encore à la main sa carabine de salon. On devine
+le reste.
+
+Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe avaient fait la
+dînette à la villa des Tamarix, il leur prit fantaisie de faire un petit
+tour jusqu'à une plate-forme d'où l'on voit arriver les bateaux qui
+reviennent de la pêche. Pour être tout à fait exact, disons que cette
+fantaisie vint à la reine. Le bichon trouva l'idée admirable--règle
+générale, la reine n'avait que des idées admirables.--Marthe essaya
+bien, il est vrai, de faire quelques timides objections. Sans doute,
+dans un petit village comme Varangues-sur-Mer, où tout le monde se
+connaît, les enfants peuvent aller et venir sans inconvénient et sans
+danger, des villas à la plage et de la plage aux villas. Pourtant ne
+ferait-on pas bien de prévenir Mme Loudéac? La reine, sans daigner
+répondre, ouvrit la porte à claire-voie, le bichon la suivit, et Marthe,
+ne voulant pas avoir l'air de leur faire la leçon, les accompagna.
+
+La reine continuait à marcher devant, le menton relevé, comme il
+convient à une reine, ayant ses cheveux d'or sur les épaules en guise
+de manteau royal. Elle avait une si fière allure, son pas était si
+vaillant, si héroïque, que le bichon, tout frissonnant d'enthousiasme,
+se retourna involontairement pour faire la comparaison de cette royale
+allure avec la démarche modeste de la pauvre Marthe, qui, toute contrite
+de se savoir en état de désobéissance, s'avançait la tête basse, d'un
+pas incertain.
+
+«Allons, viens donc», lui dit le bichon; et en lui-même le bichon
+pensait: «On la prendrait pour la suivante de notre reine».
+
+Tout à coup un cri aigu troubla la tranquillité du soir. Le bichon se
+retourna vivement. La reine, qui avait perdu toute majesté et même toute
+retenue, s'enfuyait à toutes jambes. Sa jolie figure, toute pâle, était
+enlaidie par une expression de terreur abjecte.
+
+«Qu'est-ce qu'il y a?» s'écria Suzanne épouvantée.
+
+Au lieu de lui répondre, la reine, qui semblait avoir perdu la vue
+aussi bien que l'ouïe, la bouscula violemment et la renversa dans la
+poussière. Sans prendre le soin de la ramasser, la reine éperdue gagna
+la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement derrière elle.
+Elle continuait de pousser des cris aigus, bousculant tout sur son
+passage, et jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir expliquer
+la cause de sa propre terreur. Elle monta l'escalier en courant, et ne
+s'arrêta que quand il lui fut impossible de monter plus haut.
+
+Au moment où Marthe se mettait en devoir de relever Suzanne, qui était
+tout étourdie de sa chute violente, un gros ours brun apparut au
+tournant du sentier.
+
+«Sauve-toi, dit Marthe à Suzanne, vite, ma mignonne, sauve-toi, pour
+l'amour de Dieu.»
+
+Suzanne, à moitié relevée, retomba sur ses genoux; incapable de faire
+un mouvement, elle s'affaissa sur ses talons; ses deux mains jointes
+pendaient inertes devant elle, elle regardait l'ours qui trottinait sans
+se presser, et ses lèvres frémissaient.
+
+Sans hésiter une seconde, Marthe, très pâle, mais très résolue, passa
+devant elle et marcha droit à l'ours. Arrivée à quelques pas de lui,
+elle leva d'un geste énergique la petite ombrelle qu'elle tenait, en
+criant: «Arrière, vilaine bête! arrière!»
+
+L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux clairs, et, comme elle
+continuait à s'avancer pour le tenir en respect et donner à Suzanne
+le temps de fuir, il souffla dans sa muselière et parut prendre une
+résolution énergique.
+
+Se dressant à moitié, il s'assit lourdement dans la poussière et,
+saisissant le bout de ses pattes de derrière avec ses pattes de devant,
+il se mit à se dandiner lourdement d'avant en arrière et de droite à
+gauche.
+
+«Oui, oui, je te conseille de faire le beau», dit une grosse voix, la
+voix d'un grand gaillard en guenilles, qui venait de tourner à son tour
+le coin du sentier. Cet homme était tout rouge et tout essoufflé à force
+d'avoir couru. «Ah! brigand! reprit-il en saisissant la chaîne de son
+pensionnaire. Ah! ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie à ton
+père nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour te rattraper! tu
+fais peur à la petite demoiselle. Sais-tu bien ce qui serait arrivé
+si l'autre demoiselle ne t'avait pas si bravement arrêté? Tu aurais
+débouché au milieu du village, et le gendarme aurait mis ton maître en
+prison et toi en fourrière!»
+
+Il scandait chacune de ses phrases par une bonne taloche appliquée sur
+le crâne de l'ours. L'ours faisait semblant d'avoir peur, et fermait les
+yeux à chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa muselière; il
+montrait ses grands crocs, et sa langue pendait de côté.
+
+Aussitôt qu'elle vit l'ours en puissance de son maître, Marthe, sans
+s'arrêter au bavardage de l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit
+Suzanne dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer. Les
+servantes cependant étaient accourues, ainsi que Mme Loudéac.
+
+«Elle n'a rien, elle n'est pas blessée, dit Marthe à Mme Loudéac, qui
+était devenue toute pâle de saisissement. Mme Loudéac prit Suzanne par
+un bras, tandis que l'autre bras demeurait passé sur les épaules de
+Marthe. Une fois dans le jardin, la porte bien fermée derrière elle, la
+pauvre petite fut prise d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tête
+contre l'épaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu de ses sanglots,
+elle murmurait d'une voix entrecoupée: «Oh! Marthe, oh! chérie,
+embrasse-moi.»
+
+Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure de sa petite amie tout
+près de la sienne et plongea ses regards dans les siens. Est-ce que,
+vraiment, l'acte d'abnégation et de bravoure folle qu'elle venait
+d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait comme transfigurée?
+Ou bien, la reconnaissance passionnée que ressentait Suzanne lui
+ouvrit-elle tout à coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle s'écria:
+«Chérie, belle chérie, oh! que je te trouve belle!»
+
+Marthe se mit à rire d'un petit rire embarrassé et dit à l'une des
+servantes: «Claudine, allez préparer un verre d'eau sucrée pour Mlle
+Suzanne, pendant que nous allons la ramener!»
+
+On avait un peu oublié la reine pendant tout cet esclandre. On la trouva
+dans une des mansardes, la figure cachée dans les mains, et criant à
+intervalles réguliers: «L'ours! l'ours!»
+
+Quand on lui eut bien expliqué que l'ours ne l'avait pas suivie, que
+c'était un ours apprivoisé et que son maître l'avait emmené, elle
+consentit à descendre.
+
+Malgré son aplomb de petite reine, elle fut un peu embarrassée de sa
+contenance quand on l'introduisit au salon. Suzanne était étendue sur
+le canapé, la tête contre l'épaule de Marthe, les deux mains dans les
+siennes, lui murmurant à l'oreille de jolis petits noms de tendresse.
+
+A la grande surprise de Suzanne, sa mère témoigna à la petite reine plus
+de bienveillance que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait
+de la bienveillance! Ne lui était-elle pas reconnaissante, cette mère
+prévoyante et sage, d'avoir pris soin de démontrer elle-même, et
+si clairement, à la petite Suzanne combien, malgré sa supériorité
+apparente, elle était inférieure à la bonne Marthe?
+
+«Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudéac en tendant la main à la
+petite reine, une vraie plaisanterie de carnaval.
+
+--Ah! si j'avais eu ma carabine! s'écria la petite reine, qui avait
+repris son aplomb.
+
+--Une ombrelle a suffi», dit Mme Loudéac en regardant Marthe avec
+tendresse. Elle ajouta, mais intérieurement, car à quoi bon frapper les
+gens qui sont à terre: «Une ombrelle et un bras vaillant!»
+
+«On demande Mlle de Gayrel», dit Claudine en entr'ouvrant la porte du
+salon.
+
+Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain avec sa famille, elle
+fit ses adieux; ses petites amies et Mme Loudéac lui souhaitèrent bon
+voyage.
+
+«Bon voyage!» selon l'intention des personnes, peut signifier: «Je
+souhaite sincèrement que votre voyage soit bon!» ou bien: «Bon
+débarras!» Les deux fillettes, sans arrière-pensée, donnèrent à cette
+expression son sens le plus favorable. Mme Loudéac, qui n'était pourtant
+pas malveillante, lui donna son sens ironique, sans en rien laisser
+paraître. Dans sa pensée, elle souhaitait:
+
+«Bon voyage!» à l'influence pernicieuse de la petite reine sur l'esprit
+et le jugement de Suzanne.
+
+A partir de la soudaine invasion de maître Martin dans le sentier des
+Tamarix, les opinions personnelles de Suzanne subirent un changement
+considérable sur la question des tresses, sur la condition sociale des
+architectes et sur bien d'autres sujets.
+
+Les parents de Suzanne demeurent boulevard des Invalides, et ceux de
+Marthe rue de la Tour-d'Auvergne, c'est-à-dire aux deux extrémités de
+Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens; toutes les deux
+ont des devoirs à faire, des leçons de piano, des leçons de dessin, et
+chacun des deux papas a ses occupations comme par le passé; chacune des
+deux mamans ses obligations mondaines, et, malgré cela, les deux petites
+filles se voient très souvent. C'est que, quand on tient beaucoup à se
+voir, on y arrive toujours, même à Paris. Or les deux mamans tiennent à
+se voir, et les petites filles aussi. Alors, cela va tout seul.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS
+
+LA FAUTE DE NONO
+
+CHARLES KLIPMANN
+
+LES TROIS PETITS CHIENS
+
+LE PÈRE VIAUD
+
+INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
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+
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+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
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+
+
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
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+
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+
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes à Jeannot
+
+Author: J. Girardin
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11767]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<center><table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary=""
+ style="text-align: justify; width: 760px; margin-left: 0px; margin-right: 0px;">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 100%; text-align: justify;">
+
+
+
+
+
+<h1>CONTES<br>
+A JEANNOT</h1>
+
+<h3>J. GIRARDIN</h3>
+
+<h4>1896</h4>
+
+<p>A mon petit-fils JEAN LEBOSSÉ</p>
+
+<p>Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu<br>
+sois en état de lire ce livre; n'importe, je te le<br>
+dédie tout de même, pour te remercier du plaisir<br>
+que j'ai à voir ta gentillesse et ta belle humeur<br>
+de bébé bien portant.</p>
+
+<p>J. Girardin.</p>
+
+
+
+<h2>I</h2>
+
+<h3>LETTRES DE FINETTE</h3>
+
+<p>A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS</p>
+
+<p>Houlgate, 3 Juillet 1885.</p>
+
+<p>Ma Michette, mon Michon chéri, tu vois que je
+t'écris tout de suite. Nous voilà à la mer. Le voyage
+a été bon, sauf que j'ai eu grand chaud, et que mon
+cousin Jean m'a taquinée presque la moitié du
+temps, et qu'il m'est arrivé un grand malheur en
+route.</p>
+
+<p>D'abord, je me suis amusée à regarder par la
+portière, et c'était bien drôle de voir les gens à
+leurs portes ou à leurs fenêtres, les vaches dans
+les prés, les chevaux qui labouraient la terre, les
+oiseaux qui s'envolaient, les petits gardeurs de
+moutons qui agitaient leurs bonnets en l'air ou
+bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire
+semblant de suivre le train! Oh! ils étaient bien
+vite las, je t'en réponds. Alors ils s'arrêtaient tout
+essoufflés, s'essuyaient le front et nous montraient
+le poing.</p>
+
+<p>C'était si amusant, que j'ai dit à maman: «Oh!
+maman, si le voyage pouvait durer toujours!»
+Maman a souri sans rien dire; Jean a haussé les
+épaules, et je me suis remise à la portière.</p>
+
+<p>Alors sais-tu ce que j'ai vu?</p>
+
+<p>Nous étions sur une hauteur, on voyait les maisons
+et les personnes tout en bas; dans le jardin
+d'une des maisons, deux garçons s'amusaient à
+traîner une petite fille dans une voiture à quatre
+roues. Voilà un des garçons qui se retourne en
+riant, lève la corde aussi haut qu'il peut, et fait
+chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont
+méchants et mal élevés, les garçons! Comme nous
+allions très vite, des arbres m'ont caché le jardin;
+mais je suis sûre que la pauvre petite fille s'est fait
+grand mal.</p>
+
+<p>Jean a tout de suite pris le parti des garçons; il
+a prétendu que la petite fille était probablement
+quelque mauvaise peste qui avait dit quelque chose
+de désagréable à ses frères, et qu'ils avaient bien
+fait de la faire chavirer pour la punir.</p>
+
+<p>Je lui ai tourné le dos et je suis revenue à la
+portière. Mais bientôt je me suis aperçue que c'était
+toujours la même chose et que cela devenait un
+peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes.</p>
+
+<p>Maman me dit: «Finette, tu bâilles, tu dois
+avoir faim; je te permets de faire la dînette avec ta
+poupée.»</p>
+
+<p>Alors j'ai fait la dînette avec ma poupée: mais
+tu penses bien que je l'ai enveloppée jusqu'au cou
+dans mon mouchoir, à cause des miettes de pain et
+des petits morceaux de chocolat qui auraient pu
+tomber sur ce joli cache-poussière que nous lui
+avons fabriqué à nous deux.</p>
+
+<center>
+<img src="001.jpg" alt="" style="width: 600px; height: 313px;">
+</center>
+<p>Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais
+rien fait. Aussi j'étais bien sûre qu'il se moquerait
+d'elle, et cela n'a pas manqué. Il m'a demandé à
+quoi servent les cache-poussière, si les personnes
+sont obligées de s'envelopper de la tête aux pieds
+dans un mouchoir, à cause de quelques méchantes
+miettes de pain.</p>
+
+<p>Je ne lui ai pas seulement répondu. Et, comme
+je voyais bien que ma poupée avait envie de
+dormir, je l'ai couchée dans mon petit panier. Je
+ne sais pas si c'est d'avoir couché ma fille qui m'a
+donné envie de dormir aussi, mais je me suis
+allongée dans mon coin et je me suis endormie.</p>
+
+<p>C'est pendant que je dormais que le grand malheur
+est arrivé.</p>
+
+<p>En me réveillant, longtemps après, j'ai pensé
+que ma fille devait être éveillée aussi. J'ai ouvert
+tout doucement le panier. Les cahots avaient jeté
+Lili tout d'un côté; quand je l'ai tirée du panier,
+j'ai poussé un grand cri et je me suis mise à
+pleurer. Figure-toi que le côté droit de la figure de
+Lili était barbouillé d'encre bleue, et son bras droit
+aussi, et tout le côté droit de son joli costume.</p>
+
+<p>Quand maman avait fait les malles, j'avais
+oublié de lui donner la bouteille d'encre bleue
+que j'avais achetée pour t'écrire. Je ne m'en suis
+aperçue qu'au dernier moment, et alors, sans rien
+dire, je l'ai mise dans le panier de Lili. La bouteille
+s'était débouchée pendant que je dormais, et ma
+pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue.</p>
+
+<p>Jean n'a pas osé se moquer de moi, parce que
+j'avais beaucoup, beaucoup de chagrin; il est
+taquin, mais il n'est pas méchant. Maman m'a consolée
+en me disant que, comme la tête, les bras
+et les mains de Lili sont en porcelaine, on pourra
+enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le cache-poussière
+est perdu, et le joli costume de plage
+aussi!</p>
+
+<p>Maman ne m'a pas grondée d'avoir mis la bouteille
+d'encre bleue dans mon panier; mais je sais
+bien tout de même que c'est ma faute si le malheur
+est arrivé; car j'aurais dû songer plus tôt à la bouteille,
+au lieu de jouer tout le temps à la poupée
+pendant que maman faisait les malles et me répétait
+toujours: «Finette, tu n'oublies rien? Si tu as
+oublié quelque chose, il est encore temps.»</p>
+
+<center><img src="002.jpg" alt="" style="width: 478px; height: 600px;"></center>
+
+
+
+<p>Quand j'ai vu que j'avais oublié la bouteille,
+j'aurais dû la laisser à la maison ou demander à
+maman de la mettre quelque part où elle n'aurait
+pas causé de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit!
+Au lieu de cela, j'ai fait une grosse sottise et
+causé un grand malheur. Songe que la pauvre Lili
+n'a plus rien à mettre!</p>
+
+<p>Pour me consoler, Jean m'a expliqué que nous
+étions en Normandie, et m'a montré les clos pleins
+de pommiers, les pâtures avec de belles vaches et
+les petites rivières qui courent à la mer, des coqs et
+des poules sur des fumiers, des canards sur des
+rivières et de petites hêtes qui sautaient à travers
+les haies: Jean me disait que c'étaient des lapins;
+mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder.
+Toutes ces jolies choses n'empêchaient pas les costumes
+de Lili d'être perdus. Et moi qui m'étais fait
+une si grande fête de montrer Lili aux autres
+petites filles!</p>
+
+<p>Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant
+Jean a fini par me faire rire. Le chemin traversait des
+herbages. Tout d'un coup, nous voyons un homme,
+une jeune fille et un petit garçon qui traversaient
+un pont de bois, pour s'en aller dans les prés, faner
+le foin coupé. Ils avaient un toutou derrière eux.</p>
+
+<p>Jean s'est mis à chanter: <i>Les canards l'ont bien
+passé, tire, lire, lire</i>. Cela ressemblait si bien à ce
+que nous avions vu chez Robert Houdin, que je n'ai
+pas pu m'empêcher de rire.</p>
+
+<p>Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repensé
+tout de suite à la pauvre Lili. C'est ce malheur-là
+qui est cause que je t'écris avec de l'encre noire et
+non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais
+promis. Je t'aime bien tout de même et je t'embrasse
+comme je t'aime.</p>
+
+<p>Ta petite amie,</p>
+
+<p>FINETTE.</p>
+
+
+<br><br>
+<p>Houlgate, 8 Juillet, 1885.</p>
+
+<p>Ma Michette, mon Michon chéri, je t'ai promis
+de te dire ce que c'est que la mer, et je vais te le
+dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne peut
+pas dire le contraire. Mais, quand on est tout près
+de l'eau sur le sable, on pense en soi-même: Ce
+n'est pas si grand qu'on me l'avait dit. Mais on
+garde ça pour soi, parce qu'il y a toujours là des
+gens pour se moquer de vous quand vous faites
+des réflexions tout haut. J'ai bien fait de me taire,
+car mon cousin Jean ne se serait pas gêné pour
+me dire que je n'y entendais rien.</p>
+
+<p>Le 4 juillet, dans l'après-midi, nous sommes
+montés sur des hauteurs; plus nous montions, plus
+nous voyions loin, et plus la mer paraissait grande.
+Je n'ai encore rien dit.</p>
+
+<p>Mais, à mesure que nous montions, le fin bord
+de la mer, là-bas, du côté où elle touche au ciel,
+avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela, je
+n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit:
+«Petite oie, c'est l'effet de la perspective!»</p>
+
+<p>Alors je lui ai demandé ce que c'est que la perspective;
+il m'a répondu que j'étais trop petite
+pour comprendre l'explication de ce mot-là. Veux-tu
+que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait
+pas plus que moi ce que cela veut dire; sans cela
+il m'aurait donné des explications pour se faire
+valoir. Les garçons ont grand tort de se croire plus
+que les filles!</p>
+
+<p>Je te dirai que l'eau de la mer est salée, avec
+un goût amer. Je le sais, parce que j'en ai avalé
+plus d'une gorgée à mon premier bain. Sais-tu ce
+que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur,
+c'est un homme à figure rasée, qui a l'air
+d'avoir mariné dans l'eau de mer. Il a une bonne
+figure, mais il ne faut pas se fier à cela. Il vous
+prend dans ses bras, et il vous plonge en pleine
+eau. Vous avez beau prier, supplier, vous débattre,
+rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux fois,
+trois fois dans la mer, et puis après il vous rend
+à votre maman.</p>
+
+<p>Comme c'est par ordre du médecin que l'homme
+me plonge dans la mer, maman donne raison au
+baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas
+faire rire à mes dépens les autres personnes qui
+sont là, je ne crie plus, je ne me débats plus.
+Quand l'homme dit: «Allons-y!» je ferme les yeux
+et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut
+croire que je ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours
+quelques gorgées de cette eau salée et amère.</p>
+
+<p>J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le
+sable, mais je n'aime pas la mer pour être fourrée
+dedans trois fois de suite. Voilà ce que c'est que
+la mer.</p>
+
+<p>Ah! il y a encore quelque chose que j'allais
+oublier. Il y a des heures où la mer se retire si loin,
+si loin, qu'on ne la voit presque plus; alors les
+gens du pays disent que la <i>marée</i> est <i>basse</i>. A
+d'autres heures, elle revient couvrir le sable, et
+l'on dit que la <i>marée</i> est <i>haute</i>.</p>
+
+<center><img src="003.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 417px;"></center>
+
+
+
+<p>A marée basse, Jean s'en va pêcher des crevettes
+avec d'autres garçons de son âge. Tu sais ce que
+c'est que des crevettes, mais tu ne les as vues que
+cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on
+les aperçoit à peine dans l'eau.</p>
+
+<center><img src="004.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 347px;"></center>
+
+
+<p>Et puis il y a des petits garçons qui lancent des
+bateaux sur les flaques d'eau que la marée a laissées
+après elle. J'ai remarqué un de ces petits garçons,
+qui a une grosse tête, une figure renfrognée
+et un caractère grognon.</p>
+
+<p>Jean m'a dit que si ce petit garçon était maussade,
+c'est parce qu'il a une grosse tête, et il m'a
+fait croire que tous les petits garçons qui ont une
+grosse tête sont grognons. Quand j'en ai parlé à
+maman, elle m'a dit que Jean s'était encore moqué
+de moi. Elle connaît des petits garçons qui sont
+grognons avec une tête menue, et d'autres qui sont
+très gentils avec de grosses têtes. C'est bon à savoir,
+et je te le dis pour que tu ne te laisses pas attraper.</p>
+
+<center><img src="005.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 326px;"></center>
+
+
+<p>C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la
+plage. Tu vois que, si je te dis ses défauts, je te dis
+aussi ses qualités; hier il a pris à part, dans un
+coin, tous ses petits camarades, et il leur a donné
+l'idée de faire un feu de joie sur la plage, le soir, à
+marée basse. Toute la journée, ils ont transporté
+dans leurs brouettes du foin, de la paille, des broussailles
+et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu
+au bûcher. C'était très joli, et tout le monde se
+promenait autour, même les grandes personnes.</p>
+
+<p>Les garçons commençaient à danser des rondes
+autour du feu, et les plus hardis parlaient de sauter
+par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui a
+dispersé tout le monde.</p>
+<br><br>
+
+<p>10 juillet 1885.</p>
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" summary=""
+ style="text-align: left; width: 100%;">
+ <tbody>
+ <tr>
+
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: justify;">
+
+<p>Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute
+la journée et toute la nuit d'après. Il pleut encore au
+moment où je t'écris.
+C'est ennuyeux partout,
+la pluie, mais surtout
+à la mer. On ne
+voit dehors que les gens
+du pays et quelques
+baigneurs enragés; toutes
+les dames restent
+dans leurs logements
+ou vont faire de la musique
+au casino.</p>
+
+<p>On ne voit dehors
+qu'une Anglaise de quatorze
+ou quinze ans. Il
+paraît que les petites Anglaises font tout au rebours
+de nous autres; par exemple, elles se promènent
+sans leur bonne et sans leur maman, et elles sortent
+par tous les temps.</p>
+
+<p>Je vois la nôtre par la fenêtre; elle fait les cent
+pas toute seule, chaussée de grosses bottines, un
+grand parapluie à la main, et les cheveux au vent.
+Jean prétend que tous les Anglais font exprès de
+se promener à la pluie, et que c'est pour cela qu'ils
+ont tous les cheveux rouges. Mais je commence à
+me défier de Jean, et je l'ai bien attrapé en lui
+disant que j'ai vu à Paris beaucoup d'Anglais qui
+n'avaient pas les cheveux rouges.</p>
+
+<p>Figure-toi qu'elle se promène toujours! Maman,
+qui a trouvé ici des personnes de connaissance, a
+appris que ce n'est pas pour faire de l'effet que la
+petite Anglaise se promène à la pluie. Son médecin
+lui a ordonné de se promener deux heures, par tous
+les temps. </p>
+ </td>
+
+<td style="text-align: right; vertical-align: top; width: 50%;">
+<img src="006.jpg" alt="" style="width: 350px; height: 473px;">
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Quand maman m'a dit cela, il y a deux
+minutes, je n'ai pas pu m'empêcher de rougir
+parce que je l'avais suppliée de ne pas me faire
+fourrer dans l'eau par la pluie. Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain?
+Je dirai à maman de me faire prendre mon bain tout
+de même. J'espère qu'elle sera contente de moi.</p>
+
+<p>Je te regrette tout le long du jour, ma chère
+Michette; mais je te regrette doublement par la
+pluie. Ah! si tu étais ici, nous ferions de bonnes
+causettes, comme à Paris, et nous ne nous apercevrions
+seulement pas qu'il pleut.</p>
+
+<br><br>
+
+<p>11 juillet 1885.</p>
+
+<p>Il pleut toujours, seulement un peu plus fort.
+J'ai demandé à maman de m'envoyer au bain avec
+Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a tenu
+à venir elle-même. Elle a pensé que cela me donnerait
+du courage, et elle a eu raison. Oui, cela me
+donnait du courage de la voir me sourire sous son
+parapluie. Je tremblais malgré moi, mais j'avais le
+coeur content. Le baigneur s'est mis à rire et m'a
+dit: «Ma petite demoiselle, vous faites comme Gribouille,
+qui se mettait à l'eau pour n'être point
+mouillé par la pluie». J'ai ri aussi, et puis il m'a
+plongée trois fois dans la vague, et puis c'était fini,
+et j'avais envie de danser. Maman m'a promis
+d'écrire à papa que je m'étais conduite comme une
+bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider
+à coudre le nouveau costume de Lili.</p>
+
+<center><img src="007.jpg" alt="" style="width: 400px; height: 364px;"></center>
+
+<p>Pour me désennuyer, elle m'a menée après
+déjeuner à une espèce de ferme qui est à deux
+pas de notre chalet; dans cette promenade, tout
+m'amusait, même de patauger, même de recevoir
+des ondées dans le cou. Maman m'a dit que, quand
+on avait le coeur content, on voyait toujours le bon
+côté des choses. Je tâcherai d'avoir le coeur content
+le plus souvent possible.</p>
+
+<p>A la ferme, dans une espèce de grange, il y avait
+des lapins, mais, tu sais, Michon chéri, des lapins
+vivants! Ah! des lapins comme ceux que nous
+avons vus souvent à la devanture des fruitiers,
+pendus la tête en bas, ou bien des lapins vivants,
+ce n'est pas du tout la même chose. Oh! si tu
+avais été là avec moi pour les voir sauter, s'asseoir
+pour friser leur moustache, faire aller leurs
+oreilles, et me regarder d'un air éveillé! D'abord
+ils avaient un peu peur de moi, mais la fermière
+m'a dit: «Donnez-leur des carottes, mademoiselle,
+et vous verrez». Elle m'a montré un panier
+où il y avait des carottes, et j'en ai donné à mes
+petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant
+mes petits amis. Crois-moi, Michette, quand
+tu rencontreras des lapins, donne-leur des carottes,
+et tu verras!</p>
+
+<p>Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon
+Michon chéri, je n'aimerai jamais personne plus
+que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur.</p>
+
+<p>Ta petite amie,</p>
+
+<p>Finette.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>II</h2>
+
+
+
+<h3>LA FAUTE DE NONO</h3>
+
+
+<p>I</p>
+
+<p>C'était, en cette belle terre classique de Sicile, un
+de ces coins charmants que Théocrite aimait à
+contempler et à dépeindre dans ses idylles.</p>
+
+<p>Depuis la pointe du jour, la vendange occupait
+tous les bras et réjouissait tous les coeurs.</p>
+
+<p>Le père de famille, semblable, dans sa robuste
+élégance, à quelque dieu rustique de l'ancienne
+Grèce, après avoir distribué la tâche aux vendangeurs
+et aux vendangeuses, avait mis lui-même la
+main à l'oeuvre pour donner le bon exemple.</p>
+
+<p>Il avait ri et il avait chanté, parce que la joie de
+vivre était en lui; car les grappes étaient nombreuses
+et lourdes, et il voyait le pain de l'année
+assuré pour tous les siens.</p>
+
+<p>Il avait ri et il avait chanté, parce que le ciel était
+sans nuages; parce que l'odeur du raisin écrasé,
+qui planait dans l'air, ajoutait en son âme quelque
+chose à l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants
+étaient gais, alertes et bien portants, comme de
+jeunes faunes; parce que la compagne de sa vie
+était la matrone la plus belle et la plus sage de
+la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour
+deux.</p>
+
+<p>Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour
+deux; car lui, Maso, en dépit de son faux air de
+dieu antique, en dépit de sa force, en dépit de sa
+barbe, n'était qu'un grand enfant.</p>
+
+
+
+
+<p>II</p>
+
+
+<p>Après avoir vaillamment peiné, en bon père de
+famille, pendant toute la première partie du jour,
+Maso ôta son rustique chapeau de paille, essuya de
+son bras nu la sueur de son front, et dit en riant:
+«Mes enfants, je crois que c'est assez pour une
+fois! Allons voir si la maîtresse a pensé à nous.
+Qui m'aime me suive!»</p>
+
+<p>Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'à
+l'endroit où la maîtresse avait préparé le repas
+des vendangeurs. C'était un repas frugal, mais il
+avait été apprêté avec tant de soin et de propreté,
+le travail avait si bien aiguisé l'appétit des travailleurs,
+que les convives le savourèrent comme si
+c'eût été un festin de nectar et d'ambroisie.</p>
+
+<p>Le repas terminé, les vendangeurs se séparèrent,
+et chacun d'eux chercha un bon petit coin à l'ombre
+pour y faire la sieste.</p>
+
+<p>Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa
+femme à part et lui demanda ce qu'elle avait fait
+de Nino.</p>
+
+<p>Nino était le dernier-né de la famille, et par
+conséquent le Benjamin.</p>
+
+<p>Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans
+une corbeille, à l'ombre. Maso pensa en lui-même
+que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour
+dormir, mais il eut la sagesse de garder cette réflexion
+pour lui. Alors, prenant son parti en brave,
+il se donna le plaisir de regarder dormir Nino.
+Mais, en vérité, c'était un plaisir bien fade, comparé
+à celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner
+pour le faire jaser, de se laisser tirer la
+barbe et les cheveux, ou même de se laisser égratigner
+les mains et la figure par ses griffes de chat.</p>
+
+<p>La mère, ayant quelques ordres à donner et
+quelques soins à prendre, laissa ses deux enfants
+ensemble, le grand et le petit, non sans dire au
+grand: «Et surtout ne le réveille pas!»</p>
+
+
+
+
+<p>III</p>
+
+
+<p>«Comme elle me connaît bien!» se dit Maso,
+émerveillé de la perspicacité de sa femme. Comment
+avait-elle pu deviner qu'il avait conçu l'idée
+de réveiller son petit camarade de jeux? Car cette
+idée, il l'avait conçue un moment. Désormais il
+fallait y renoncer.</p>
+
+<p>Cependant Nino semblait faire exprès de dormir
+plus longtemps que d'habitude. La patience de
+Maso était à bout. Et, pour résister à la tentation de
+le réveiller, Maso fut obligé de s'en aller. Mais il
+ne s'en alla pas bien loin, voulant être à portée
+d'entendre le premier gazouillement du chéri,
+quand il se réveillerait.</p>
+
+<p>Adossé contre une barrière rustique, les bras
+croisés sur sa poitrine nue, le bon Maso s'endormit
+tout debout, comme une sentinelle négligente,
+ayant à ses côtés son grand chien qui dormait
+comme son maître.</p>
+
+<p>Tout à coup il sembla à Maso que son chien se
+frottait contre lui, et qu'en même temps quelqu'un
+tirait son chapeau.</p>
+
+<p>Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand
+éclat de rire en voyant Nino qui le regardait d'un
+air surpris, et qui s'efforçait de lui prendre son
+chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de
+risettes.</p>
+
+<p>Les éclats de rire de Maso étaient toujours formidables,
+mais celui-là était si inattendu que Nino
+se rejeta sur sa mère et se cacha la figure contre
+son épaule.</p>
+
+
+
+
+<p>IV</p>
+
+
+<p>Après le premier mouvement de terreur enfantine,
+il se tourna de nouveau vers son père, et,
+comme son père lui tendait les bras, il lui tendit les
+bras de son côté.</p>
+
+<p>La paix était faite; mais la paix ne se fait jamais
+sans que le vaincu accepte les conditions du vainqueur.
+Le vaincu, c'était Maso. Les vainqueurs,
+c'étaient la mère et le petit garçon.</p>
+
+<p>La mère, avant de livrer son précieux fardeau
+aux mains robustes et hâlées qui se tendaient vers
+lui, dit à son mari d'un petit air moqueur qui lui
+allait bien: «Surtout ne l'écrase pas, et ne le
+laisse pas tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, c'est convenu», répondit le dieu antique
+du ton le plus bénévole.</p>
+
+<p>Et alors seulement il put prendre possession du
+second vainqueur.</p>
+
+<p>Le second vainqueur s'attaqua à la barbe, aux
+lèvres, aux yeux, aux sourcils du vaincu, et revint
+finalement à son chapeau.</p>
+
+<p>Le vainqueur était si agressif et si téméraire, le
+vaincu si patient et si heureux d'être malmené et
+maltraité, que le grand chien en poussait de petits
+cris de tendresse, et frottait sa tête contre la
+jambe du vaincu, les yeux fixés sur le vainqueur,
+pour bien montrer qu'il entrait dans l'esprit de la
+chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie.</p>
+
+<p>En ce moment, deux personnages nouveaux entrèrent
+en scène: Stella, la soeur aînée, qui avait
+sept ans, et Nono, le frère cadet, qui en avait
+trois.</p>
+
+<p>Tous deux étaient couronnés de pampres, en
+l'honneur des vendanges.</p>
+
+<p>Ni le grand chien, ni le père, ni le petit Nino ne
+s'aperçurent de leur arrivée; mais les mères de
+famille ont l'oeil à tout, même dans les moments
+les plus pathétiques, et la mère de famille s'aperçut
+tout de suite que la bonne harmonie ne régnait
+pas entre Nono et Stella.</p>
+
+
+
+
+<p>V</p>
+
+
+<p>«Mon père! s'écria Stella d'un ton tragique.</p>
+
+<p>&mdash;Chuc! chuc! chuc!» répondit le père, non
+pas à Stella, mais à Nino, qui accaparait toute son
+attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour l'exciter
+à rire.</p>
+
+<p>«Mère! dit Stella d'un ton non moins tragique.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa
+mère.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut gronder Nono, répondit Stella.</p>
+
+<p>&mdash;Gronder Nono! s'écria le père, qui avait entendu
+les derniers mots. Gronder Nono! et pourquoi
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait une chose défendue! répliqua Stella
+avec un sérieux tout à fait bouffon.</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait une chose défendue! reprit le père en
+se débattant de son mieux contre Nino, qui cherchait
+à lui fourrer son petit poing dans la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père, une chose défendue. Au lieu de
+cueillir des grappes, il a cassé la branche tout entière.
+Vois plutôt!»</p>
+
+<p>Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette
+relevée deux grosses grappes et la branche
+tout entière, qui traînait derrière lui.</p>
+
+<p>«Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la
+branche des grappes pour l'année prochaine; on ne
+les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a dit le
+jour où j'avais cassé une branche.</p>
+
+<p>&mdash;La belle affaire! s'écria le père de famille en
+haussant les épaules; je ne veux pas qu'on se querelle
+un jour comme celui-ci. Venez tous les deux
+embrasser votre petit frère; après cela allez-vous-en
+jouer, et ne nous ennuyez plus de vos querelles.»</p>
+
+
+
+
+<p>VI</p>
+
+
+<p>Les deux enfants embrassèrent leur petit frère, et
+s'en allèrent jouer chacun de son côté, emportant
+dans leurs petites cervelles chacun une idée fausse.</p>
+
+<p>Nono était persuadé que désormais, avec l'approbation
+paternelle, il pouvait traiter la vigne comme
+bon lui semblerait.</p>
+
+<p>Quant à Stella, elle se dit que la justice était
+un vain mot, puisque l'on permettait à Nono ce
+qu'on lui avait formellement interdit à elle-même.</p>
+
+<p>Ces idées auraient fermenté dans les deux petites
+têtes comme le vin nouveau dans la cuve, si la
+mère de famille, avant la fin du jour, ne s'était
+arrangée pour prendre chacun de ses enfants en
+particulier, et pour leur faire voir la vérité.</p>
+
+<p>Stella, adroitement interrogée, dut convenir que
+le pauvre Nono n'avait péché ni par malice ni
+par désobéissance, puisqu'il avait cassé la branche
+sans qu'on lui eût défendu de la casser ni expliqué
+pourquoi il ne fallait pas la casser. Il avait si peu
+conscience d'avoir commis un crime, que, quand
+Stella l'avait si vertement tancé, il apportait triomphalement
+la branche à sa maman pour lui faire
+plaisir. Stella dut reconnaître que la justice n'est
+pas un vain mot.</p>
+
+<p>A Nono, la jeune mère se contenta de dire ce
+qui peut entrer dans l'intelligence d'un enfant de
+trois ans. Sans lui charger l'esprit de la théorie
+des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un
+tout petit enfant ne doit toucher à rien sans avoir
+demandé conseil à son papa ou à sa maman. C'est
+une règle dont l'application ne demande point de
+grands efforts d'intelligence.</p>
+
+<p>«Nono a compris», répondit le jeune délinquant.</p>
+
+<p>Le père n'eut point connaissance des exploits de
+sa petite femme; mais, d'une manière générale, il
+continua à en être très fier, parce qu'elle «avait
+de la cervelle pour deux».</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>III</h2>
+
+<h3>CHARLES KLIPMANN</h3>
+
+<p>J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils
+ont en tête une découverte importante, n'ont plus
+aucune idée de ce qui se passe autour d'eux.
+M. Klipmann était un grand chimiste, et il ne
+savait jamais ce qui se passait dans sa maison,
+toute son attention étant concentrée sur ses cornues,
+sur ses alambics et sur ses petites fioles.</p>
+
+<p>Comme il n'était pas riche, il n'avait qu'une
+seule domestique, la vieille Françoise. La vieille
+Françoise passait sa vie à se désespérer, parce-que
+Monsieur tachait et déchirait ses vêtements, sans
+s'en apercevoir, mettait tout le ménage en désordre
+pour trouver un objet qu'il tenait à la main, enfilait
+ses bas à l'envers, en songeant à autre chose,
+sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se
+douter de ce qu'il mangeait, s'étranglait en méditant
+des problèmes, et, à toutes les observations,
+répondait d'un air ahuri: «Eh oui! comment
+donc! certainement!»</p>
+
+<p>M. Klipmann avait, quelque part, un frère, qui
+était demeuré veuf avec un petit garçon. Ce frère
+mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa
+habiller décemment par Françoise, alla enterrer
+ce frère qui était mort sans laisser un sou, prit le
+petit garçon par la main et l'emmena chez lui.</p>
+
+<p>«Voilà un petit garçon, dit-il à Françoise, c'est
+mon neveu, vous savez, oui, certainement! Je..., je
+l'adopte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur fait bien», répondit la vieille
+bonne, très émue à la vue de ce pauvre petit
+orphelin de quatre ans.</p>
+
+<p>L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air
+d'un petit chat sauvage, il se laissa embrasser en
+rechignant; mais la bonne Françoise était trop
+émue de son malheur pour lui en vouloir de ses
+mauvaises manières.</p>
+
+<p>«Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement
+il faudra....</p>
+
+<p>&mdash;Prendre soin de lui, reprit Françoise, qui était
+habituée depuis longtemps à achever les phrases
+que son maître laissait toujours inachevées.</p>
+
+<p>&mdash;Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est
+bien cela, prendre soin de lui,... et puis lui faire
+comprendre, une bonne fois pour toutes.... (ici le
+petit garçon regarda son oncle d'un air méfiant),
+une bonne fois pour toutes, qu'il ne doit jamais
+entrer dans le laboratoire, mais que tout le reste
+de la maison est à lui.» (Ici le petit garçon sourit.
+Il était laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire
+réellement agréable.)</p>
+
+<p>«Jamais dans le laboratoire!» reprit M. Klipmann
+en levant l'index de la main droite. Le petit Charles
+fit un signe de tête. «Le reste de la maison est à
+toi.» Cette fois Charles fit deux signes de tête au
+lieu d'un.</p>
+
+<p>«Le reste va tout seul», ajouta M. Klipmann
+en poussant un soupir de soulagement. Comme il
+se sauvait, impatient de retourner à ses expériences
+et à ses manipulations, Françoise lui dit: «Monsieur
+n'oubliera pas d'ôter ses habits propres pour
+aller faire ses cuisineries!»</p>
+
+<p>Monsieur fit signe que c'était une chose entendue;
+ce qui ne l'empêcha pas d'aller tout droit au
+laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il se mit à
+considérer d'abord, puis à secouer ensuite, toujours
+en costume de cérémonie, le chapeau sur la tête.</p>
+
+<p>Sous prétexte de montrer au petit Charles l'endroit
+où il ne devait jamais mettre les pieds,
+Françoise s'en alla tout droit au laboratoire, tenant
+toujours le petit garçon par la main.</p>
+
+<p>«Là, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien
+regardé sa petite bouteille, il va aller changer de
+vêtements.</p>
+
+<p>&mdash;Ça a réussi, répondit M. Klipmann en lui
+montrant la petite fiole.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Françoise
+avec complaisance. Les vieux effets de Monsieur
+sont tout prêts sur le lit.»</p>
+
+<p>M. Klipmann comprit qu'il fallait obéir. Après
+avoir jeté un dernier regard de satisfaction sur sa
+fiole, il obéit sans résistance.</p>
+
+<p>Tout le temps qu'avait duré cette scène, le petit
+Charles avait jeté des regards pleins de sagacité
+et de pénétration tantôt sur la vieille bonne, tantôt
+sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence
+d'enfant de quatre ans, il comprit vaguement que
+l'oncle Klipmann était un enfant comme lui, seulement
+plus grand et plus vieux, et que c'était à
+Françoise qu'il fallait obéir.</p>
+
+<p>Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le
+laboratoire, il n'y entra jamais, ce que Française
+trouva bien beau de sa part, sans le lui dire. Mais,
+n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison
+de la cave au grenier, il passa toute sa petite
+enfance à l'explorer, au grand détriment de ses
+vêtements, car il était souple et hardi, et grimpait
+partout, même sur le toit.</p>
+
+<p>Un jour, Françoise était dans le petit jardin,
+occupée à tricoter, tout en surveillant sa cuisine
+du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle, l'ombre
+de la maison se dessinait; tout à coup Françoise
+remarqua comme un mouvement du côté de la
+cheminée. Elle crut d'abord reconnaître l'ombre du
+vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas
+être si gros que cela. Elle leva les yeux et fut
+saisie d'horreur et d'effroi en voyant le petit
+Charles debout contre la cheminée, examinant
+avec un profond intérêt le chapeau de tôle, que
+le moindre vent faisait tourner dans toutes les
+directions.</p>
+
+<p>Françoise, qui était une femme très prudente,
+ne cria pas après lui, de peur de l'effrayer et de lui
+faire faire un faux pas; mais, quand il fut descendu
+de son observatoire, elle le gronda bien fort
+et voulut lui faire promettre de ne jamais remonter
+là-haut. Charles refusa obstinément de promettre:
+il tenait absolument à savoir pourquoi le chapeau
+de tôle tournait. A cette époque-là, Charles avait
+près de six ans.</p>
+
+<p>Françoise voulut savoir comment il avait pu
+arriver à la lucarne, qui était ce que l'on appelle
+une fenêtre à tabatière. Elle monta donc au grenier
+et demeura stupéfaite en voyant une espèce de
+machine, moitié échelle, moitié escabeau, que
+Charles avait construite avec beaucoup de patience
+et d'industrie à l'aide d'une scie, d'un marteau, de
+quelques clous et de beaucoup de ficelle. Dans la
+construction de cette machine entraient quelques
+débris de planches, un manche à balai, les trois
+tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un
+fauteuil, tout cela dépecé à la scie par l'industrieux
+Charles.</p>
+
+<p>Françoise pria M. Klipmann de monter pour
+examiner cela. Le chimiste ne s'indigna pas de voir
+ses meubles en pièces. Tout ce qu'il trouva à dire,
+c'est que ce petit garçon était adroit comme un
+singe.</p>
+
+<p>«Il est temps, riposta Françoise, que ce petit
+garçon aille à l'école, pour apprendre quelque
+chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa cervelle
+que de ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, répondit M. Klipmann, il est temps.»</p>
+
+<p>Et Charles fut envoyé à l'école. Il apprenait bien,
+et vite. Trop vite même, au grand détriment du
+mobilier de la classe. Comme il avait toujours
+terminé son travail bien longtemps avant les
+autres, il employait ses loisirs à graver son nom
+sur les tables et sur les bancs, à creuser des trous
+pour placer ses coudes plus à l'aise, à tracer de
+profondes rigoles pour y faire couler de l'encre.</p>
+
+<p>Quand la table fut tailladée à jour, il songea à
+enlever les vis qui la retenaient au pied massif. Ce
+n'était pas avec l'intention de faire tomber la table,
+pour causer du désordre, c'était pour savoir la
+raison des choses, car il remettait toujours les vis
+après les avoir enlevées. Quand il sut ce qu'il voulait
+savoir, il commença à apporter en classe des
+morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait
+avec un canif.</p>
+
+<p>«Il ne peut pas s'empêcher de tailler quelque
+chose», disait le maître d'école à Françoise.</p>
+
+<p>Françoise le savait bien, et les vieux fauteuils du
+grenier le savaient bien aussi, car c'était à même
+les bras et les pieds de ces vieux débris qu'il prenait
+ses provisions de bois à l'aide d'une scie mystérieuse,
+sur laquelle Françoise ne put jamais mettre
+la main.</p>
+
+<p>Un certain jeudi, jour de congé et de loisir, il
+mit le comble à ses méfaits domestiques. Il s'était
+introduit dans le cabinet de son oncle, et cela sans
+scrupule et sans remords, puisque la «maison était
+à lui». En furetant, selon son habitude, il découvrit
+un cornet de papier contenant des clous en
+quantité, puis un ciseau, puis une vrille, puis un
+marteau. Quelles richesses! Et à quoi les employer?
+Les yeux brillants, les narines frémissantes,
+il regarda autour de lui. Qu'avait-il besoin de chercher
+si loin? Là, sous ses yeux, sous sa main, il y
+avait un énorme coffre en bois.</p>
+
+<p>Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et
+enleva de très beaux morceaux. Fatigué du ciseau,
+il joua de la vrille. Fatigué de la vrille, il enfonça
+des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il
+bien encore? Ses yeux tombèrent sur le chapeau
+du chimiste, le chapeau numéro un, s'il vous plaît.
+Pourquoi aussi ce chapeau se prélassait-il sur le
+coffre, à portée de la main, au lieu d'être accroché
+dans la garde-robe? Oui, pourquoi? Possédé par
+son démon familier, Charles se dit que ce serait
+bien drôle d'enfoncer des clous dans un chapeau.
+Cette opération présentait certainement quelque
+difficulté, à cause du peu de consistance de l'objet.
+Raison de plus pour essayer. Les vrais chercheurs
+sont toujours piqués au jeu par les difficultés d'une
+entreprise. Tout d'abord le chapeau se défendit à sa
+manière en se dérobant sous les coups. Première
+difficulté à vaincre. Charles en triompha en fixant
+le rebord du chapeau au bois du coffre à l'aide d'un
+clou solidement enfoncé. Ensuite il planta des
+clous sur les côtés. La paroi cédait sous l'effort;
+mais, à force d'essayer, Charles en arriva à ses
+fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le
+fond cédait, puis revenait à sa disposition première,
+avec de petites détonations sourdes. Il s'agissait de
+saisir le bon moment, et Charles, à force d'adresse
+et de patience, le saisissait presque toujours. Le
+milieu du rond était l'endroit le plus difficile, étant
+le moins résistant; Charles y appliquait son clou,
+quand la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>La personne qui l'avait ouverte demeura stupéfaite
+sur le seuil; quant à Charles, tout entier à son
+oeuvre, il n'avait rien entendu.</p>
+
+<p>L'oncle Klipmann, car c'était lui, avait terminé
+la veille au soir une série d'expériences qui l'avaient
+enfin amené à une découverte importante: il avait
+employé une partie de sa matinée à contrôler le
+résultat de ses expériences, afin d'être bien sûr de
+ne s'être pas trompé.</p>
+
+<p>Il avait peu dormi la nuit précédente: la joie
+l'avait tenu éveillé pendant les premières heures.
+Puis c'était le remords qui lui avait tenu les yeux
+grands ouverts. Maintenant que ses recherches
+avaient abouti, et qu'il rentrait, pour quelque
+temps du moins, dans la vie réelle, dans la vie de
+tout le monde, il se demandait comment il avait pu
+négliger à ce point le fils de son frère. Les méfaits
+de cet enfant, qui étaient tous du même genre, lui
+revinrent à la mémoire, et il se dit: «Un cours d'eau
+qui n'est point endigué peut gâter tout un pays; il
+s'agit de lui creuser un canal, et alors ce cours
+d'eau devient utile, de nuisible qu'il était. Jusqu'ici,
+je le vois bien à présent, la vie de mon petit neveu
+a été comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer
+sans cesse à occuper ses doigts, c'est peut-être une
+vocation qui s'ignore et qui se cherche. Il s'agirait
+d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un canal.</p>
+
+<p>L'enfant a peut-être, sans le savoir, le goût de la
+mécanique. Assez de chimères pour le moment; dès
+demain je ferai des expériences pour aider ce
+pauvre enfant à découvrir ce qu'il cherche.»</p>
+
+<p>Le lendemain matin, l'habitude et aussi le désir
+de se confirmer dans la certitude d'avoir réussi
+le menèrent tout droit à son laboratoire. Mais il
+n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitôt qu'il
+en fut sorti, il parcourut la maison pour chercher
+Charles et pour savoir où il en était.</p>
+
+<p>Il en était à planter des clous dans le chapeau
+numéro un.</p>
+
+<p>Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla
+en philosophe le petit garçon qui devait être
+désormais le sujet de ses expériences. L'adresse
+de l'enfant, sa dextérité, son attention profonde
+confirmèrent le chimiste dans ses idées et dans ses
+intentions.</p>
+
+<p>Le clou du centre, le plus difficile de tous, une
+fois bien et dûment enfoncé, Charles poussa un
+soupir de soulagement, passa le dos de sa main
+sur son front et regarda autour de lui.</p>
+
+<p>Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la
+personne de l'oncle Klipmann. Quoique l'oncle
+Klipmann n'eût point l'air d'un croquemitaine,
+Charles tressaillit et s'écria, en laissant tomber
+son marteau:</p>
+
+<p>«Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait là?</p>
+
+<p>&mdash;L'as-tu fait par méchanceté et pour m'être
+désagréable? demanda l'oncle Klipmann.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais
+pas comment tout cela m'est venu en tête. Je vous
+jure que....</p>
+
+<p>&mdash;Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann.
+Maintenant convenons entre nous que ce coffre
+aurait meilleur air si tu y avais fait moins de
+trous et enfoncé moins de clous. Convenons que,
+s'il te fallait absolument enfoncer des clous dans
+un chapeau, tu aurais mieux fait de choisir le
+numéro deux: et puis, n'en parlons plus; seulement,
+promets-moi de te mieux surveiller à l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle, je vous le promets.</p>
+
+<p>-Je sais que tu tiens toujours tes promesses.
+Assez sur ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est
+que je vais t'emmener faire un petit tour de promenade
+avec moi. Dis à Françoise de te refaire ta
+toilette. En l'attendant, je vais....»</p>
+
+<p>Il allait dire: «Je vais donner un coup de brosse
+au chapeau numéro deux». Mais il jugea inutile
+d'ajouter à la confusion de Charles, et il s'en alla
+en se disant à lui-même: «Occupons-nous maintenant
+de creuser ce canal».</p>
+
+<p>Une demi-heure après, l'oncle et le neveu s'en
+allaient les meilleurs amis du monde. Quand il
+n'était pas enseveli dans ses recherches, l'oncle
+Klipmann était un homme très fin et très adroit. Il
+se mit à parler avec Charles de toutes sortes de
+sujets, et, au fur et à mesure, notait avec soin ses
+réponses, sans en avoir l'air.</p>
+
+<p>Quand ils furent devant la boutique de l'horloger
+Brisson, l'oncle tourna le bec-de-cane de la
+porte et entra, suivi de son neveu. Brisson connaissait
+bien l'oncle Klipmann, qui était un de ses
+clients; il connaissait bien aussi le neveu de l'oncle
+Klipmann, car il le voyait souvent s'arrêter devant
+la boutique pour le regarder travailler.</p>
+
+<p>L'oncle Klipmann expliqua à Brisson qu'il désirerait,
+si cela ne le dérangeait pas, se faire montrer
+l'agencement d'une montre, le jeu, le ressort et
+l'engrenage des roues. Brisson avait justement
+sur son établi, sous un verre renversé, une montre
+qu'il avait nettoyée; il se disposait à en remettre en
+place les principales pièces.</p>
+
+<p>Une petite pince à la main, l'oeil collé sur une
+loupe, il commença tout à la fois ses opérations
+et ses explications.</p>
+
+<p>C'était l'oncle qui avait demandé cette petite
+leçon d'horlogerie, et c'était uniquement le neveu
+qui en profitait. Charles ne quittait pas du regard
+la pince de l'opérateur, et il buvait, comme on dit,
+jusqu'à ses moindres paroles. Quant à l'oncle, ce
+n'est pas la montre qu'il regardait, mais la figure
+de son neveu. Un sourire discret se jouait sur ses
+lèvres, le sourire de l'homme qui a deviné juste.
+Quand Brisson eut terminé ses explications, et répondu
+à quelques questions très intelligentes de
+Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade.</p>
+
+<p>Charles était silencieux et préoccupé; ce silence
+et cette préoccupation firent grand plaisir à l'oncle
+Klipmann, au lieu de l'offenser.</p>
+
+<p>Le hasard de la promenade (était-ce bien un
+hasard?) les amena, à quelque distance de la ville,
+devant la porte d'un enclos considérable. L'oncle
+sonna à cette porte et demanda l'autorisation de
+visiter l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait
+de vastes ateliers où l'on construisait des
+machines. Le directeur en personne, ingénieur fort
+distingué, voulut faire à l'oncle Klipmann les
+honneurs de l'établissement.</p>
+
+<p>Cette fois encore, ce fut le neveu qui écouta les
+explications avec le plus d'attention.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle
+expliqua à son neveu que le directeur de l'usine
+était ce que l'on appelle un ingénieur civil: que,
+pour devenir ingénieur civil, il avait passé par une
+école qui est à Paris, et que l'on nomme l'École
+Centrale des Arts et Manufactures, ou tout simplement
+l'École Centrale.</p>
+
+<p>Charles écoutait en silence; il était facile de voir
+que sa petite tête travaillait, envahie par des idées
+nouvelles.</p>
+
+<p>L'oncle Klipmann fit semblant d'être plongé dans
+ses méditations chimiques, et laissa prudemment
+travailler la petite tête.</p>
+
+<p>Au retour, Françoise, à qui son maître avait
+donné le mot, ne parla pas des dévastations du
+matin et se montra aussi avenante qu'à l'ordinaire.
+Aussi Charles la suivit à la cuisine; là, assis sur
+une chaise basse, il regarda quelque temps le feu
+sans parler. Puis tout à coup il dit:</p>
+
+<p>«Françoise, je crois que j'aimerais bien être
+horloger.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un joli état, répondit Françoise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à cause des petites roues qui s'engrènent
+les unes dans les autres. Je crois que je ne
+me lasserais jamais de faire engrener de petites
+roues.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!» dit Françoise.</p>
+
+<p>Après cela, Charles monta à sa petite chambre,
+et, pendant qu'il s'efforçait de dessiner des roues
+dentées sur son cahier de brouillons, sa petite tête
+recommença à travailler.</p>
+
+<p>Le résultat de ce travail se produisit au dîner.
+Au moment d'achever son potage, il tint la cuiller
+suspendue entre son assiette et sa bouche, et dit
+avec un gros soupir:</p>
+
+<p>«Ils sont bien heureux les petits garçons de
+Paris de pouvoir aller à l'École Centrale.»</p>
+
+<p>L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite
+tête avait abouti juste où il désirait le voir aboutir.</p>
+
+<p>Alors il expliqua à Charles que l'École Centrale
+n'est pas une école destinée uniquement aux petits
+garçons de Paris; mais que les petits garçons de
+toutes les parties de la France peuvent y aller
+étudier.</p>
+
+<p>«Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles
+d'une voix émue.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux de Verneuil aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon oncle, tu m'y enverras.»</p>
+
+<p>L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre
+pas à l'Ecole Centrale comme dans un moulin, qu'il
+faut subir des examens et en quoi consistent les
+examens. On commence par bien apprendre ce que
+l'on enseigne à l'école primaire. De là on passe
+dans un collège ou dans un lycée. On travaille
+ferme, et, au temps voulu, on se présente.</p>
+
+<p>«Tu as bien compris?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon oncle, répondit Charles d'un air
+réfléchi. Et puis, ajouta-t-il, je travaillerai dès
+demain, et je ne t'abîmerai plus tes affaires.»</p>
+
+<p>«Et voilà le canal creusé», pensa l'oncle Klipmann
+en souriant.</p>
+
+<p>Le canal était creusé, en effet. Dès le lendemain,
+Charles travailla comme un petit homme, et le surlendemain
+aussi, et le mois suivant aussi, et aussi
+les années qui vinrent après.</p>
+
+<p>Il est entré à l'École Centrale, et il en est sorti
+ingénieur civil, et il a l'avenir devant lui.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>IV</h2>
+
+
+<h3>LES TROIS PETITS CHIENS</h3>
+
+<p>En trottinant de compagnie sur la route, trois
+petits chiens faisaient la conversation, et, tout en
+causant, ils enchérissaient à qui mieux mieux sur
+l'horrible méchanceté du monde.</p>
+
+<p>Le premier dit: «Non, vous ne voudrez pas me
+croire, et pourtant je vous donne ma parole que
+c'est la pure vérité. Un homme, avec un seau, m'a
+jeté de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve
+que c'est une abominable cruauté; et vous?»</p>
+
+<p>Le second dit: «C'est tout simplement une atrocité;
+mais il m'est arrivé bien pis, à moi. Un gamin,
+d'un coup de pierre, m'a presque cassé les reins.
+Hein! qu'est-ce que vous dites de <i>cela</i>?»</p>
+
+<p>Le troisième dit: «C'est encore moi qui ai le plus
+à me plaindre; et il ne m'est que trop facile de le
+prouver. Un homme m'a presque écrasé. Pourquoi?
+Pour avoir regardé un chat. N'est-ce pas le comble
+de la méchanceté? hou! hou!»</p>
+
+<p>Mais il y a une chose que les trois petits chiens
+oubliaient de dire: le premier avait volé des sardines;
+le second s'était jeté sur un pauvre aveugle,
+et le troisième avait donné la chasse au chat de la
+maison.</p>
+
+<p>C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens;
+et il y a, par le monde, quantité de petits enfants à
+boucles blondes, et même de vieux enfants à barbe
+grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils
+une aventure, elle est toute à leur gloire, ils y ont
+le beau rôle; mais ils ne soufflent mot des circonstances
+dont ils auraient à rougir.</p>
+
+<p>Les petits chiens, n'étant que de simples animaux,
+raisonnent et raisonneront toujours en
+simples animaux. Jamais ils n'arriveront à comprendre
+qu'il est mal de voler les sardines du prochain,
+ou de se jeter sur les gens sans défense, ou
+d'épouvanter les chats qui ne vous disent rien.</p>
+
+<p>Rendus circonspects par de fâcheuses expériences,
+il concluront, en véritables petits chiens qu'ils
+sont, qu'il s'agit tout simplement de voler les sardines
+quand l'homme au seau a le dos tourné, de
+se jeter sur les aveugles quand personne n'est à
+portée de les défendre, et de choisir mieux son
+temps pour se livrer au divertissement de la chasse
+à courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage
+et leur plaisir, et déblatéreront jusqu'à la fin
+du monde contre celui qui les empêchera de chercher
+leur avantage et de prendre leur plaisir là où
+ils croient le trouver.</p>
+
+<p>Pourquoi? parce que les petits chiens, même
+quand ils sont devenus grands, n'ont point de
+conscience qui les éclaire sur ce qui est bien et sur
+ce qui est juste.</p>
+
+<p>Mais les petits hommes à boucles blondes et les
+vieux hommes à barbe grise ont une <i>conscience</i>.
+Qu'ils la prennent pour conseillère avant de raconter
+leurs exploits, et pour juge avant de condamner
+le prochain.</p>
+
+
+<br><br>
+<h2>V</h2>
+
+
+<h3>LE PERE VIAUD</h3>
+
+<p>Le père Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il
+soit encore droit et fort pour son âge, son
+pas n'est plus aussi ferme ni aussi régulier qu'autrefois,
+ses mains sont agitées d'un tremblement
+chronique, et il dit lui-même, en parlant de ses mâchoires
+édentées qui s'agitent comme pour mâcher
+à vide: «Voilà que je <i>babinote</i> comme un vieux
+lapin!»</p>
+
+<p>Pas plus tard que le matin même, ayant eu affaire
+à la ferme, je l'avais entendu, dans la grande salle,
+se plaindre, moitié en riant, moitié sérieusement,
+de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de
+distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles
+jambes qui le laissaient toujours en route, de ses
+vieilles mains qui ne savaient plus seulement tenir
+une cuiller sans faire chavirer la moitié de la cuillerée!
+Et puis, trois heures plus tard, je retrouve
+mon invalide à une lieue de la ferme, sur un coteau
+dont la pente m'avait paru fort raide, à moi qui n'ai
+pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout,
+aussi droit qu'un grenadier à la parade, en face
+d'un sauvageon qu'il était en train de greffer. Un
+de ses petits-fils, garçonnet d'une douzaine d'années,
+le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un
+véritable amateur de bonne peinture, en contemplation
+devant un tableau de Raphaël. Le grand-père
+et le petit-fils étaient si bien à leur affaire, qu'ils ne
+m'entendirent même pas venir.</p>
+
+<p>Les mains du père Viaud, ces pauvres vieilles
+mains qui ne pouvaient plus tenir une cuiller, me
+parurent transformées. Non seulement elles ne
+tremblaient pas, mais encore elles avaient une
+dextérité de mouvements et une délicatesse de toucher
+dont je demeurai stupéfait. Il taillait, il ajustait,
+enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement.
+Ses vieux yeux, qui ne distinguaient pas un
+moineau d'un pinson, suivaient, à bonne distance,
+les moindres mouvements de ses mains et de ses
+doigts; enfin, ses mâchoires avaient cessé de babinoter
+comme celles d'un vieux lapin.</p>
+
+<p>L'opération terminée à son entière satisfaction,
+il ferma son couteau et le remit dans la poche de
+son gilet. Ensuite il ôta son chapeau, se passa la
+main sur le front, poussa un soupir de satisfaction
+et dit: «Fidéric (l'enfant s'appelle Frédéric), en
+voilà encore un, mon garçon, et ce ne sera peut-être
+pas le dernier, eh! eh! eh! A présent, je crois
+que je vas fumer une petite pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Grand-père, dit le petit garçon, quand donc
+me permettras-tu de greffer un arbre, un vrai arbre?</p>
+
+<p>&mdash;Quand je te le permettrai? mâchonna le grand
+père, qui fouillait d'une main tremblante dans sa
+vieille poche à tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! grand-père, quand?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-père en
+tapotant la tête du petit garçon avec le fourneau
+de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ça croit qu'on
+greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une
+branche de saule. M'as-tu seulement regardé, pendant
+que je travaillais, tout à l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;J'en avais mal aux yeux à force de regarder,
+répondit l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais
+des yeux de chat. C'est justement ce que me
+disait feu mon grand-père, quand j'avais ton âge et
+que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien,
+mon mignon, je vas te répondre ce qu'il m'a répondu,
+il y a de cela septante et trois ans: je crois
+que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin,
+je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu
+entends, je te regarderai faire; tu n'as pas peur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh si! un peu, répondit le petit rusé; mais
+pas trop, parce que, grand-père, tu es si bon!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le patelin! marmotta le grand-père,
+comme il saura entortiller son monde. C'est bien.
+J'ai un <i>sujet</i> en vue, mais, si tu me le gâtes, gare
+à tes oreilles!»</p>
+
+<p>On voyait qu'il était fier de son petit-fils, et il se
+mit à ricaner de satisfaction, et en ricanant il laissa
+choir sa pipe dans l'herbe. Le petit garçon fit une
+culbute de joie avant de la ramasser.</p>
+
+<p>En se relevant, il m'aperçut et dit à son grand-père:</p>
+
+<p>«Grand-père, voilà le monsieur de ce matin!</p>
+
+<p>&mdash;Va à tes vaches, lui répondit le père Viaud.&mdash;Monsieur,
+votre serviteur. Si ça ne vous fait rien,
+nous allons nous asseoir sur cette souche, parce
+que les jambes d'un pauvre vieux comme moi....
+Oh! après vous, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, répliquai-je
+avec une ironie qui n'était pas pour le
+blesser, je l'espère; un pauvre vieux qui manie le
+couteau sans que la main lui tremble; un pauvre
+vieux qui vous introduit la branchette dans la fente
+sans s'y reprendre à deux fois, et qui vous enroule
+le fil, et qui vous l'attache comme une jeune couturière!
+Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres
+vieux-là!</p>
+
+<p>&mdash;Bellement, bellement, dit-il avec un geste de
+sa main, qui s'était remise à trembler. Quand on a
+fait une chose toute sa vie; qu'on préfère cette
+chose-là à toutes les autres; qu'on sait que la chose
+est honnête, bonne, utile, et qu'on se flatte de
+l'avoir toujours faite de son mieux, on la fait
+encore bien quand l'âge vous force de renoncer à
+tout le reste. On dit qu'il y a une grâce d'état,
+monsieur, et moi je le crois, puisque je puis greffer
+sans trembler, et que je ne puis pas manger
+une cuillerée de soupe sans en renverser la moitié.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'aime ça! Mon père l'aimait et mon grand-père
+aussi; mon fils l'aimait, mais il est mort des
+fièvres; Fidéric l'aime. C'est un don de famille, et
+il y a des petits secrets de métier que nous nous
+passons les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime
+ça! Mais, monsieur, qu'est-ce qu'il y a de plus
+superbe que de faire d'un arbre sauvage et païen
+un arbre du bon Dieu, qui nourrit les chrétiens du
+bon Dieu? C'est beau de semer et de moissonner,
+et j'ai bien semé et bien moissonné dans ma longue
+vie; mais le blé paraît et disparaît, et l'arbre reste,
+et porte témoignage. Il y a, dans le canton, des
+arbres qui rappellent au monde le nom de mon
+grand-père et celui de mon père. Il y en a qui
+rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux,
+dans notre famille, voyez-vous. Aussi loin que vous
+pouvez voir, tous les arbres à fruit ont été comme
+baptisés et rendus chrétiens par nous autres; je ne
+fais que vous redire les paroles de M. le curé. Oui,
+il a dit, parlant à Monseigneur, la dernière fois que
+Monseigneur est venu confirmer les enfants par ici:
+«Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires à
+leur façon; seulement, au lieu de convertir des
+nègres, ils convertissent des arbres». Et Monseigneur
+a dit: «Père Viaud, c'est très bien, cela!
+Qui plante un arbre fait une bonne action; qui
+greffe un arbre fait une action meilleure encore.»
+Et il a débité aux enfants un petit sermon là-dessus;
+je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille
+un peu dure, mais je sais que c'était très beau.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, lui dis-je, que Frédéric a le don,
+comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a», me répondit le bonhomme avec un sourire
+d'orgueil. Mais, quand ce sourire d'orgueil eut
+disparu, sa figure redevint toute vieille, ses mains
+furent reprises de leur tremblement, et la pipe de
+bois, qu'il avait allumée à grand'peine, avait
+d'étranges soubresauts entre ses gencives.</p>
+
+<p>«Et comme cela, repris-je, c'est demain que
+vous ferez faire à Frédéric ses premières armes
+comme greffeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude
+de désirer grand'chose, je voudrais déjà être
+à ce moment-là; ça m'avancera pourtant d'un jour
+sur le chemin du cimetière: n'importe, je voudrais
+y être.»</p>
+
+<p>Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au
+visage, je le regardais avec respect, et je pensais à
+part moi: «Si j'étais destiné à rester sur terre aussi
+longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de
+mes occupations présentes qui pourrait me tenir
+fidèle compagnie jusqu'au bout, donner une force
+passagère à mon corps défaillant, réchauffer mon
+coeur, satisfaire ma conscience et m'empêcher
+d'être comme un mort parmi les vivants? oui,
+laquelle?»</p>
+
+<p>Ce que je me suis répondu à moi-même importe
+peu; quelles résolutions j'ai prises, c'est mon
+affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que je m'estime
+heureux d'avoir vu travailler le père Viaud et
+de l'avoir entendu parler.</p>
+
+<br><br>
+<h2>VI</h2>
+
+
+<h3>INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS<br>
+DE TROIS PETITES FILLES</h3>
+
+<p>A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir
+leurs amies aussi souvent qu'elles le voudraient.
+D'abord, Paris est grand et les distances sont longues;
+et puis il y a les cours à suivre, les devoirs
+à faire, les leçons de piano, les leçons de dessin,
+les occupations du papa, et les obligations mondaines
+de la maman.</p>
+
+<p>Au bord de la mer, au contraire, on demeure
+porte à porte, on a des loisirs, on peut donc voisiner
+entre mamans et entre petites filles.</p>
+
+<p>Cette année-là, toute une société de connaissances
+parisiennes s'était donné rendez-vous à Varangues-sur-Mer,
+et l'on voisinait ferme.</p>
+
+<p>Le 18 août, Mme de Larochemère avait donné
+une grande matinée de petites filles, parce que
+c'était la fête d'Hélène, sa fille.</p>
+
+<p>Au retour de cette fête, Mme Loudéac et sa
+petite Suzanne, pour revenir chez elles, à la villa
+des Tamarix, suivaient un joli petit chemin tournant
+et causaient de la fête:</p>
+
+<p>«Alors, chérie, dit Mme Loudéac, tu t'es bien
+amusée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarqué
+Alix de Gayrel;... dis, maman, l'as-tu remarquée?»</p>
+
+<p>Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme.
+Mme Loudéac ne put s'empêcher de sourire.</p>
+
+<p>«Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne
+suis pas bien sûre....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de
+reproche, c'était la reine de la fête: des yeux bleus,
+mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux
+blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses,
+bien entendu....</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, bien entendu? demanda la maman,
+qui s'amusait de l'enthousiasme de sa fillette.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon
+pour des mauviettes comme moi, comme les
+autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette,
+comme..., comme Marthe Lemoyne....»</p>
+
+<p>Elle prononça ce dernier nom avec une sorte de
+dédain aristocratique, comme si la pauvre Marthe
+Lemoyne eût formé à ses yeux le contraste le
+mieux fait pour mettre dans tout son relief l'écrasante
+supériorité de son idole.</p>
+
+<p>Mme Loudéac fronça légèrement les sourcils,
+sans rien dire, toutefois: c'était une mère
+prudente et expérimentée, et elle laissait volontiers
+bavarder sa petite perruche, pour connaître le fond
+de sa pensée.</p>
+
+<p>«<i>Elle</i>, oh! <i>elle</i>, reprit Suzanne, ses cheveux
+flottent, ondulent; oh! comme ils ondulent! Et
+puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah!
+maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons
+causé, oui, elle a bien voulu causer avec moi, et...,
+et, ajouta-t-elle avec une explosion de joie et d'orgueil,
+nous nous sommes promis d'être amies...
+toujours,... toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, du premier coup? demanda la
+maman d'un ton de douce raillerie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec
+une gravité comique, il y a, comme cela, des personnes
+que l'on aime à première vue.»</p>
+
+<p>Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue
+de la mer, qui apparaissait par une brèche des
+falaises, à l'un des tournants du chemin, et, de
+son petit coeur gonflé de joie et d'orgueil, s'échappa
+un soupir de reconnaissance.</p>
+
+<p>«Toujours la même, pensa Mme Loudéac
+en poussant un soupir de regret; oui, toujours la
+même: coeur d'or et tête de linotte.»</p>
+
+<p>Et elle se promit d'étudier de près cette nouvelle
+idole, aux pieds de laquelle sa Suzanne immolait en
+holocauste toutes ses petites amies, d'un seul coup.</p>
+
+<p>«Et puis, tu sais, mère chérie, reprit Suzanne,
+son papa est conseiller d'État, son grand-papa
+sénateur. Elle a un oncle amiral, et un autre archiduc....</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux peut-être dire archidiacre? suggéra
+la maman; elle se souvenait d'avoir entendu
+Mme de Larochemère parler, pendant la petite
+fête, de la parenté des de Gayrel, qui étaient des
+nouveaux venus dans le cercle des Parisiens en
+villégiature.</p>
+
+<p>&mdash;Archiduc ou archidiacre! c'est toujours
+quelque chose comme cela», répondit Suzanne
+sans se déconcerter. Elle continua à entasser, pièce
+à pièce, la parenté de son Alix, comme pour
+écraser de ce monument cyclopéen le reste de
+l'humanité. Mme Loudéac devina sans peine que,
+dans l'idée de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne
+gisait écrasée avec les autres et, probablement
+même, plus aplatie que tout le reste. Et pourtant!</p>
+
+<p>Le père de Marthe était architecte. Et, quoique
+ce fût un véritable artiste, bien connu dans le
+monde des artistes, et même dans celui qui s'intitule
+Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de
+linotte, le tenait pour un petit personnage. Savez-vous
+pourquoi? Parce qu'un jour M. Lemoyne
+avait dit devant elle, à son papa, qu'il lui arrivait
+quelquefois de monter à l'échelle, comme les
+maçons, pour voir où en étaient les travaux. A
+partir de ce jour-là elle confondit dans son idée
+l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les
+maçons, et avec les maçons eux-mêmes.</p>
+
+<p>Et, comme elle avait vu les maçons déjeuner sur
+leurs échafaudages, elle n'aurait pas été surprise
+d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les jambes
+pendantes, les vêtements couverts de poussière, les
+favoris constellés de pastilles de plâtre, tirer son
+déjeuner d'un sac de toile ou d'un vieux panier
+d'osier.</p>
+
+<p>Mme Loudéac avait deviné juste. Au moment
+même où elle regardait sa petite fille, à la dérobée,
+d'un air attristé, l'architecte poudreux, la mère de
+Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-même
+avec ses toilettes simples, sa taille grêle plutôt
+qu'élégante, son teint un peu brouillé, ses nattes
+de cheveux châtains, sa figure insignifiante (insignifiante
+pour les perruches qui ne devinaient pas
+tout ce qu'il y avait de bonté et d'intelligence dans
+ses grands yeux pensifs et doux), tout cela formait,
+dans la tête de la perruche, un repoussoir à souhait
+pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans
+son cadre étincelant.</p>
+
+<p>«Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel,
+il y a une chose que tu ne sais pas et qu'il
+faut que je te dise: Alix est très brave.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est très brave! s'écria Mme Loudéac
+d'un air surpris et amusé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! très brave, reprit la perruche en
+secouant gravement la tête à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dis-moi, mignonne, à quoi as-tu reconnu
+que Mlle Alix est très brave? Est-ce à sa manière
+de danser, ou de manger une tarte aux fraises?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche.
+La preuve qu'elle est très brave, c'est que son oncle
+l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de salon.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!</p>
+
+<p>&mdash;Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, me voilà convaincue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleuré un jour
+parce que son papa et son oncle refusaient de l'emmener
+à la chasse au sanglier. Tu sais ce que c'est
+qu'un sanglier: une grosse, grosse bête, très
+méchante, qui renverse tout, et tue tout le monde,
+quand les personnes ont peur et ne savent pas se
+servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur,
+elle, et elle aurait tiré le sanglier avec sa carabine,
+pan!</p>
+
+<p>&mdash;C'est décidément une jeune personne très
+brave, dit Mme Loudéac d'un ton de légère
+moquerie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme
+cette pauvre Marthe Lemoyne, qui a peur des rats,
+des araignées et des chauves-souris.</p>
+
+<p>&mdash;Elle te l'a dit? demanda la mère en regardant
+sa petite fille en face.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces
+bêtes-là.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'avouerai franchement que je ne les aime
+pas non plus, et que je n'en ferais pas volontiers
+ma société habituelle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur,
+tandis que Marthe doit en avoir peur; j'en suis
+sûre, je devine cela à son air. Elle est si..., si
+timide,... si..., si embarrassée.»</p>
+
+<p>Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son
+coeur. Mais, me direz-vous, pourquoi l'aimait-elle?
+Et moi, je vous répondrai: Sait-on toujours pourquoi
+l'on aime? Peut-être Marthe avait-elle deviné
+que Suzanne avait un coeur d'or, et lui pardonnait-elle
+à cause de cela d'avoir une tête de
+linotte! Elle l'aimait d'une affection discrète,
+silencieuse et timide. Elle ne s'offensait pas de
+ses rebuffades ou de ses dédains, parce que, n'étant
+pas égoïste, elle songeait peu à elle-même, et beaucoup
+à ceux qu'elle aimait.</p>
+
+<p>Mme Loudéac, qui voyait clair, était touchée de
+ce dévouement discret, de cette affection tendre
+et vraie, de cette patience, de cette absence complète
+de jalousie et de mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Avec une affection quasi maternelle, Marthe
+veillait au bien-être de sa préférée, qui acceptait
+ses petits soins comme chose due, sans même les
+remarquer; Marthe songeait à lui envelopper le
+cou d'un foulard ou d'un fichu, pour la préserver
+de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait son
+éventail ou son livre, toujours égarés dans quelques
+coins mystérieux; et pendant ce temps-là
+l'autre souriait à son idole, ou boudait son idole
+pour quelque caprice ou quelque préférence; en
+un mot, elle vivait de son idole et la voyait jusque
+dans ses rêves.</p>
+
+<p>Sa petite tête romanesque se complaisait à imaginer
+mille et une situations où son idole jouait un
+rôle héroïque. Par exemple, on faisait une promenade
+en mer. Le canot chavirait. L'idole se précipitait
+dans le gouffre, pour en tirer son <i>bichon</i>.
+(Depuis quelque temps Suzanne appelait Alix sa
+<i>reine</i> et Alix appelait Suzanne son <i>bichon</i>.) Donc,
+la reine arrachait le bichon à la fureur des flots, et
+venait le déposer entre les bras de sa maman.
+Et alors la maman déposait un baiser sur le front
+de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait
+à l'adorer pour la vie. (Pour le moment, et c'était
+un des grands soucis de Suzanne, Mme Loudéac
+témoignait un enthousiasme très modéré pour les
+vertus et perfections de la reine.) Une autre fois,
+un cheval emporté faisait mine de fouler le bichon
+aux pieds. Plus prompte que l'éclair, la reine s'élançait,
+enlevait le bichon à bras tendus, et tout d'une
+traite le portait à Mme Loudéac. Baiser sur le front,
+cela va sans dire, regards levés au ciel.</p>
+
+<p>Une autre fois encore, un taureau descendait du
+plateau, rendu furieux par les mouches. Le bichon
+va être encorné et mis en pièces. Oui, mais un
+coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne
+plus se relever. La reine apparaît tenant encore à
+la main sa carabine de salon. On devine le reste.</p>
+
+<p>Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe
+avaient fait la dînette à la villa des Tamarix, il
+leur prit fantaisie de faire un petit tour jusqu'à une
+plate-forme d'où l'on voit arriver les bateaux qui
+reviennent de la pêche. Pour être tout à fait exact,
+disons que cette fantaisie vint à la reine. Le bichon
+trouva l'idée admirable&mdash;règle générale, la reine
+n'avait que des idées admirables.&mdash;Marthe essaya
+bien, il est vrai, de faire quelques timides objections.
+Sans doute, dans un petit village comme
+Varangues-sur-Mer, où tout le monde se connaît,
+les enfants peuvent aller et venir sans inconvénient
+et sans danger, des villas à la plage et de la plage
+aux villas. Pourtant ne ferait-on pas bien de prévenir
+Mme Loudéac? La reine, sans daigner répondre,
+ouvrit la porte à claire-voie, le bichon la suivit,
+et Marthe, ne voulant pas avoir l'air de leur faire
+la leçon, les accompagna.</p>
+
+<p>La reine continuait à marcher devant, le menton
+relevé, comme il convient à une reine, ayant ses
+cheveux d'or sur les épaules en guise de manteau
+royal. Elle avait une si fière allure, son pas était
+si vaillant, si héroïque, que le bichon, tout frissonnant
+d'enthousiasme, se retourna involontairement
+pour faire la comparaison de cette royale allure
+avec la démarche modeste de la pauvre Marthe, qui,
+toute contrite de se savoir en état de désobéissance,
+s'avançait la tête basse, d'un pas incertain.</p>
+
+<p>«Allons, viens donc», lui dit le bichon; et en lui-même
+le bichon pensait: «On la prendrait pour
+la suivante de notre reine».</p>
+
+<p>Tout à coup un cri aigu troubla la tranquillité du
+soir. Le bichon se retourna vivement. La reine,
+qui avait perdu toute majesté et même toute retenue,
+s'enfuyait à toutes jambes. Sa jolie figure,
+toute pâle, était enlaidie par une expression de terreur
+abjecte.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qu'il y a?» s'écria Suzanne épouvantée.</p>
+
+<p>Au lieu de lui répondre, la reine, qui semblait
+avoir perdu la vue aussi bien que l'ouïe, la bouscula
+violemment et la renversa dans la poussière.
+Sans prendre le soin de la ramasser, la reine éperdue
+gagna la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement
+derrière elle. Elle continuait de pousser
+des cris aigus, bousculant tout sur son passage, et
+jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir
+expliquer la cause de sa propre terreur. Elle monta
+l'escalier en courant, et ne s'arrêta que quand il lui
+fut impossible de monter plus haut.</p>
+
+<p>Au moment où Marthe se mettait en devoir de relever
+Suzanne, qui était tout étourdie de sa chute
+violente, un gros ours brun apparut au tournant
+du sentier.</p>
+
+<p>«Sauve-toi, dit Marthe à Suzanne, vite, ma mignonne,
+sauve-toi, pour l'amour de Dieu.»</p>
+
+<p>Suzanne, à moitié relevée, retomba sur ses genoux;
+incapable de faire un mouvement, elle s'affaissa
+sur ses talons; ses deux mains jointes pendaient
+inertes devant elle, elle regardait l'ours qui
+trottinait sans se presser, et ses lèvres frémissaient.</p>
+
+<p>Sans hésiter une seconde, Marthe, très pâle, mais
+très résolue, passa devant elle et marcha droit à
+l'ours. Arrivée à quelques pas de lui, elle leva d'un
+geste énergique la petite ombrelle qu'elle tenait,
+en criant: «Arrière, vilaine bête! arrière!»</p>
+
+<p>L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux
+clairs, et, comme elle continuait à s'avancer pour le
+tenir en respect et donner à Suzanne le temps de
+fuir, il souffla dans sa muselière et parut prendre
+une résolution énergique.</p>
+
+<p>Se dressant à moitié, il s'assit lourdement dans
+la poussière et, saisissant le bout de ses pattes de
+derrière avec ses pattes de devant, il se mit à se dandiner
+lourdement d'avant en arrière et de droite à
+gauche.</p>
+
+<p>«Oui, oui, je te conseille de faire le beau», dit
+une grosse voix, la voix d'un grand gaillard en
+guenilles, qui venait de tourner à son tour le coin
+du sentier. Cet homme était tout rouge et tout essoufflé
+à force d'avoir couru. «Ah! brigand! reprit-il
+en saisissant la chaîne de son pensionnaire. Ah!
+ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie à ton
+père nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour
+te rattraper! tu fais peur à la petite demoiselle. Sais-tu
+bien ce qui serait arrivé si l'autre demoiselle ne
+t'avait pas si bravement arrêté? Tu aurais débouché
+au milieu du village, et le gendarme aurait mis
+ton maître en prison et toi en fourrière!»</p>
+
+<p>Il scandait chacune de ses phrases par une bonne
+taloche appliquée sur le crâne de l'ours. L'ours faisait
+semblant d'avoir peur, et fermait les yeux à
+chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa
+muselière; il montrait ses grands crocs, et sa langue
+pendait de côté.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'elle vit l'ours en puissance de son
+maître, Marthe, sans s'arrêter au bavardage de
+l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit Suzanne
+dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer.
+Les servantes cependant étaient accourues,
+ainsi que Mme Loudéac.</p>
+
+<p>«Elle n'a rien, elle n'est pas blessée, dit Marthe
+à Mme Loudéac, qui était devenue toute pâle de
+saisissement. Mme Loudéac prit Suzanne par un
+bras, tandis que l'autre bras demeurait passé sur les
+épaules de Marthe. Une fois dans le jardin, la porte
+bien fermée derrière elle, la pauvre petite fut prise
+d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tête contre
+l'épaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu
+de ses sanglots, elle murmurait d'une voix entrecoupée:
+«Oh! Marthe, oh! chérie, embrasse-moi.»</p>
+
+<p>Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure
+de sa petite amie tout près de la sienne et plongea
+ses regards dans les siens. Est-ce que, vraiment,
+l'acte d'abnégation et de bravoure folle qu'elle
+venait d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait
+comme transfigurée? Ou bien, la reconnaissance
+passionnée que ressentait Suzanne lui ouvrit-elle
+tout à coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle
+s'écria: «Chérie, belle chérie, oh! que je te trouve
+belle!»</p>
+
+<p>Marthe se mit à rire d'un petit rire embarrassé
+et dit à l'une des servantes: «Claudine, allez préparer
+un verre d'eau sucrée pour Mlle Suzanne,
+pendant que nous allons la ramener!»</p>
+
+<p>On avait un peu oublié la reine pendant tout
+cet esclandre. On la trouva dans une des mansardes,
+la figure cachée dans les mains, et criant
+à intervalles réguliers: «L'ours! l'ours!»</p>
+
+<p>Quand on lui eut bien expliqué que l'ours ne
+l'avait pas suivie, que c'était un ours apprivoisé
+et que son maître l'avait emmené, elle consentit
+à descendre.</p>
+
+<p>Malgré son aplomb de petite reine, elle fut un
+peu embarrassée de sa contenance quand on
+l'introduisit au salon. Suzanne était étendue sur le
+canapé, la tête contre l'épaule de Marthe, les deux
+mains dans les siennes, lui murmurant à l'oreille
+de jolis petits noms de tendresse.</p>
+
+<p>A la grande surprise de Suzanne, sa mère
+témoigna à la petite reine plus de bienveillance
+que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait
+de la bienveillance! Ne lui était-elle pas reconnaissante,
+cette mère prévoyante et sage, d'avoir
+pris soin de démontrer elle-même, et si clairement,
+à la petite Suzanne combien, malgré sa supériorité
+apparente, elle était inférieure à la bonne Marthe?</p>
+
+<p>«Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudéac
+en tendant la main à la petite reine, une
+vraie plaisanterie de carnaval.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si j'avais eu ma carabine! s'écria la petite
+reine, qui avait repris son aplomb.</p>
+
+<p>&mdash;Une ombrelle a suffi», dit Mme Loudéac
+en regardant Marthe avec tendresse. Elle ajouta,
+mais intérieurement, car à quoi bon frapper les
+gens qui sont à terre: «Une ombrelle et un bras
+vaillant!»</p>
+
+<p>«On demande Mlle de Gayrel», dit Claudine en
+entr'ouvrant la porte du salon.</p>
+
+<p>Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain
+avec sa famille, elle fit ses adieux; ses
+petites amies et Mme Loudéac lui souhaitèrent bon
+voyage.</p>
+
+<p>«Bon voyage!» selon l'intention des personnes,
+peut signifier: «Je souhaite sincèrement que votre
+voyage soit bon!» ou bien: «Bon débarras!» Les
+deux fillettes, sans arrière-pensée, donnèrent à
+cette expression son sens le plus favorable.
+Mme Loudéac, qui n'était pourtant pas malveillante, lui
+donna son sens ironique, sans en rien
+laisser paraître. Dans sa pensée, elle souhaitait:</p>
+
+<p>«Bon voyage!» à l'influence pernicieuse de la
+petite reine sur l'esprit et le jugement de Suzanne.</p>
+
+<p>A partir de la soudaine invasion de maître Martin
+dans le sentier des Tamarix, les opinions personnelles
+de Suzanne subirent un changement considérable
+sur la question des tresses, sur la condition
+sociale des architectes et sur bien d'autres sujets.</p>
+
+<p>Les parents de Suzanne demeurent boulevard
+des Invalides, et ceux de Marthe rue de la Tour-d'Auvergne,
+c'est-à-dire aux deux extrémités de
+Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens;
+toutes les deux ont des devoirs à faire, des leçons
+de piano, des leçons de dessin, et chacun des deux
+papas a ses occupations comme par le passé; chacune
+des deux mamans ses obligations mondaines,
+et, malgré cela, les deux petites filles se voient
+très souvent. C'est que, quand on tient beaucoup à
+se voir, on y arrive toujours, même à Paris. Or
+les deux mamans tiennent à se voir, et les petites
+filles aussi. Alors, cela va tout seul.</p>
+<br><br><br>
+<p>TABLE DES MATIÈRES</p>
+<br>
+<p>LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS</p>
+
+<p>LA FAUTE DE NONO</p>
+
+<p>CHARLES KLIPMANN</p>
+
+<p>LES TROIS PETITS CHIENS</p>
+
+<p>LE PÈRE VIAUD</p>
+
+<p>INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES</p>
+
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table></center>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes à Jeannot, by J. Girardin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À JEANNOT ***
+
+***** This file should be named 11767-h.htm or 11767-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
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+http://gallica.bnf.fr.
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
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+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year. For example:
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+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/old/11767.txt b/old/11767.txt
new file mode 100644
index 0000000..673c73d
--- /dev/null
+++ b/old/11767.txt
@@ -0,0 +1,2011 @@
+The Project Gutenberg EBook of Contes a Jeannot, by J. Girardin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes a Jeannot
+
+Author: J. Girardin
+
+Release Date: April 3, 2004 [EBook #11767]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES A JEANNOT ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+
+CONTES A JEANNOT
+
+J. GIRARDIN
+
+1896
+
+A mon petit-fils JEAN LEBOSSE
+
+Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu sois en etat de lire ce
+livre; n'importe, je te le dedie tout de meme, pour te remercier du
+plaisir que j'ai a voir ta gentillesse et ta belle humeur de bebe bien
+portant.
+
+J. Girardin.
+
+
+
+I
+
+LETTRES DE FINETTE
+
+A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS
+
+
+Houlgate, 3 Juillet 1885.
+
+Ma Michette, mon Michon cheri, tu vois que je t'ecris tout de suite.
+Nous voila a la mer. Le voyage a ete bon, sauf que j'ai eu grand chaud,
+et que mon cousin Jean m'a taquinee presque la moitie du temps, et qu'il
+m'est arrive un grand malheur en route.
+
+D'abord, je me suis amusee a regarder par la portiere, et c'etait bien
+drole de voir les gens a leurs portes ou a leurs fenetres, les vaches
+dans les pres, les chevaux qui labouraient la terre, les oiseaux qui
+s'envolaient, les petits gardeurs de moutons qui agitaient leurs bonnets
+en l'air ou bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire
+semblant de suivre le train! Oh! ils etaient bien vite las, je t'en
+reponds. Alors ils s'arretaient tout essouffles, s'essuyaient le front
+et nous montraient le poing.
+
+C'etait si amusant, que j'ai dit a maman: "Oh! maman, si le voyage
+pouvait durer toujours!" Maman a souri sans rien dire; Jean a hausse les
+epaules, et je me suis remise a la portiere.
+
+Alors sais-tu ce que j'ai vu?
+
+Nous etions sur une hauteur, on voyait les maisons et les personnes tout
+en bas; dans le jardin d'une des maisons, deux garcons s'amusaient a
+trainer une petite fille dans une voiture a quatre roues. Voila un des
+garcons qui se retourne en riant, leve la corde aussi haut qu'il peut,
+et fait chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont mechants
+et mal eleves, les garcons! Comme nous allions tres vite, des arbres
+m'ont cache le jardin; mais je suis sure que la pauvre petite fille
+s'est fait grand mal.
+
+Jean a tout de suite pris le parti des garcons; il a pretendu que la
+petite fille etait probablement quelque mauvaise peste qui avait dit
+quelque chose de desagreable a ses freres, et qu'ils avaient bien fait
+de la faire chavirer pour la punir.
+
+Je lui ai tourne le dos et je suis revenue a la portiere. Mais bientot
+je me suis apercue que c'etait toujours la meme chose et que cela
+devenait un peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes.
+
+Maman me dit: "Finette, tu bailles, tu dois avoir faim; je te permets de
+faire la dinette avec ta poupee."
+
+Alors j'ai fait la dinette avec ma poupee: mais tu penses bien que je
+l'ai enveloppee jusqu'au cou dans mon mouchoir, a cause des miettes de
+pain et des petits morceaux de chocolat qui auraient pu tomber sur ce
+joli cache-poussiere que nous lui avons fabrique a nous deux.
+
+[Illustration: Deux garcons trainaient une petite fille.]
+
+Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais rien fait. Aussi
+j'etais bien sure qu'il se moquerait d'elle, et cela n'a pas manque. Il
+m'a demande a quoi servent les cache-poussiere, si les personnes sont
+obligees de s'envelopper de la tete aux pieds dans un mouchoir, a cause
+de quelques mechantes miettes de pain.
+
+Je ne lui ai pas seulement repondu. Et, comme je voyais bien que ma
+poupee avait envie de dormir, je l'ai couchee dans mon petit panier.
+Je ne sais pas si c'est d'avoir couche ma fille qui m'a donne envie
+de dormir aussi, mais je me suis allongee dans mon coin et je me suis
+endormie.
+
+C'est pendant que je dormais que le grand malheur est arrive.
+
+En me reveillant, longtemps apres, j'ai pense que ma fille devait etre
+eveillee aussi. J'ai ouvert tout doucement le panier. Les cahots avaient
+jete Lili tout d'un cote; quand je l'ai tiree du panier, j'ai pousse un
+grand cri et je me suis mise a pleurer. Figure-toi que le cote droit
+de la figure de Lili etait barbouille d'encre bleue, et son bras droit
+aussi, et tout le cote droit de son joli costume.
+
+Quand maman avait fait les malles, j'avais oublie de lui donner la
+bouteille d'encre bleue que j'avais achetee pour t'ecrire. Je ne m'en
+suis apercue qu'au dernier moment, et alors, sans rien dire, je l'ai
+mise dans le panier de Lili. La bouteille s'etait debouchee pendant que
+je dormais, et ma pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue.
+
+Jean n'a pas ose se moquer de moi, parce que j'avais beaucoup, beaucoup
+de chagrin; il est taquin, mais il n'est pas mechant. Maman m'a consolee
+en me disant que, comme la tete, les bras et les mains de Lili sont
+en porcelaine, on pourra enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le
+cache-poussiere est perdu, et le joli costume de plage aussi!
+
+Maman ne m'a pas grondee d'avoir mis la bouteille d'encre bleue dans mon
+panier; mais je sais bien tout de meme que c'est ma faute si le malheur
+est arrive; car j'aurais du songer plus tot a la bouteille, au lieu de
+jouer tout le temps a la poupee pendant que maman faisait les malles
+et me repetait toujours: "Finette, tu n'oublies rien? Si tu as oublie
+quelque chose, il est encore temps."
+
+[Illustration: Les canards l'ont bien passe, tire, lire, lire.]
+
+Quand j'ai vu que j'avais oublie la bouteille, j'aurais du la laisser a
+la maison ou demander a maman de la mettre quelque part ou elle n'aurait
+pas cause de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! Au lieu de cela,
+j'ai fait une grosse sottise et cause un grand malheur. Songe que la
+pauvre Lili n'a plus rien a mettre!
+
+Pour me consoler, Jean m'a explique que nous etions en Normandie, et m'a
+montre les clos pleins de pommiers, les patures avec de belles vaches et
+les petites rivieres qui courent a la mer, des coqs et des poules sur
+des fumiers, des canards sur des rivieres et de petites hetes qui
+sautaient a travers les haies: Jean me disait que c'etaient des lapins;
+mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. Toutes ces jolies
+choses n'empechaient pas les costumes de Lili d'etre perdus. Et moi
+qui m'etais fait une si grande fete de montrer Lili aux autres petites
+filles!
+
+Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant Jean a fini par me
+faire rire. Le chemin traversait des herbages. Tout d'un coup, nous
+voyons un homme, une jeune fille et un petit garcon qui traversaient un
+pont de bois, pour s'en aller dans les pres, faner le foin coupe. Ils
+avaient un toutou derriere eux.
+
+Jean s'est mis a chanter: _Les canards l'ont bien passe, tire, lire,
+lire_. Cela ressemblait si bien a ce que nous avions vu chez Robert
+Houdin, que je n'ai pas pu m'empecher de rire.
+
+Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repense tout de suite a la
+pauvre Lili. C'est ce malheur-la qui est cause que je t'ecris avec de
+l'encre noire et non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais
+promis. Je t'aime bien tout de meme et je t'embrasse comme je t'aime.
+
+Ta petite amie,
+
+FINETTE.
+
+
+
+Houlgate, 8 Juillet, 1885.
+
+Ma Michette, mon Michon cheri, je t'ai promis de te dire ce que c'est
+que la mer, et je vais te le dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne
+peut pas dire le contraire. Mais, quand on est tout pres de l'eau sur le
+sable, on pense en soi-meme: Ce n'est pas si grand qu'on me l'avait dit.
+Mais on garde ca pour soi, parce qu'il y a toujours la des gens pour se
+moquer de vous quand vous faites des reflexions tout haut. J'ai bien
+fait de me taire, car mon cousin Jean ne se serait pas gene pour me dire
+que je n'y entendais rien.
+
+Le 4 juillet, dans l'apres-midi, nous sommes montes sur des hauteurs;
+plus nous montions, plus nous voyions loin, et plus la mer paraissait
+grande. Je n'ai encore rien dit.
+
+Mais, a mesure que nous montions, le fin bord de la mer, la-bas, du cote
+ou elle touche au ciel, avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela,
+je n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: "Petite oie, c'est
+l'effet de la perspective!"
+
+Alors je lui ai demande ce que c'est que la perspective; il m'a repondu
+que j'etais trop petite pour comprendre l'explication de ce mot-la.
+Veux-tu que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait pas
+plus que moi ce que cela veut dire; sans cela il m'aurait donne des
+explications pour se faire valoir. Les garcons ont grand tort de se
+croire plus que les filles!
+
+Je te dirai que l'eau de la mer est salee, avec un gout amer. Je le
+sais, parce que j'en ai avale plus d'une gorgee a mon premier bain.
+Sais-tu ce que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, c'est
+un homme a figure rasee, qui a l'air d'avoir marine dans l'eau de mer.
+Il a une bonne figure, mais il ne faut pas se fier a cela. Il vous prend
+dans ses bras, et il vous plonge en pleine eau. Vous avez beau prier,
+supplier, vous debattre, rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux
+fois, trois fois dans la mer, et puis apres il vous rend a votre maman.
+
+Comme c'est par ordre du medecin que l'homme me plonge dans la mer,
+maman donne raison au baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas
+faire rire a mes depens les autres personnes qui sont la, je ne crie
+plus, je ne me debats plus. Quand l'homme dit: "Allons-y!" je ferme les
+yeux et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut croire que je
+ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours quelques gorgees de cette
+eau salee et amere.
+
+J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le sable, mais je n'aime
+pas la mer pour etre fourree dedans trois fois de suite. Voila ce que
+c'est que la mer.
+
+Ah! il y a encore quelque chose que j'allais oublier. Il y a des heures
+ou la mer se retire si loin, si loin, qu'on ne la voit presque plus;
+alors les gens du pays disent que la _maree_ est _basse_. A d'autres
+heures, elle revient couvrir le sable, et l'on dit que la _maree_ est
+_haute_.
+
+[Illustration: Jean s'en va pecher des crevettes.]
+
+A maree basse, Jean s'en va pecher des crevettes avec d'autres garcons
+de son age. Tu sais ce que c'est que des crevettes, mais tu ne les
+as vues que cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on les
+apercoit a peine dans l'eau.
+
+[Illustration: Il y a des petits garcons qui lancent des bateaux.]
+
+Et puis il y a des petits garcons qui lancent des bateaux sur les
+flaques d'eau que la maree a laissees apres elle. J'ai remarque un de
+ces petits garcons, qui a une grosse tete, une figure renfrognee et un
+caractere grognon.
+
+Jean m'a dit que si ce petit garcon etait maussade, c'est parce qu'il a
+une grosse tete, et il m'a fait croire que tous les petits garcons qui
+ont une grosse tete sont grognons. Quand j'en ai parle a maman, elle
+m'a dit que Jean s'etait encore moque de moi. Elle connait des petits
+garcons qui sont grognons avec une tete menue, et d'autres qui sont tres
+gentils avec de grosses tetes. C'est bon a savoir, et je te le dis pour
+que tu ne te laisses pas attraper.
+
+[Illustration: Ils ont transporte dans leurs brouettes des broussailles.]
+
+C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la plage. Tu vois que, si
+je te dis ses defauts, je te dis aussi ses qualites; hier il a pris a
+part, dans un coin, tous ses petits camarades, et il leur a donne l'idee
+de faire un feu de joie sur la plage, le soir, a maree basse. Toute la
+journee, ils ont transporte dans leurs brouettes du foin, de la paille,
+des broussailles et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu au
+bucher. C'etait tres joli, et tout le monde se promenait autour, meme
+les grandes personnes.
+
+Les garcons commencaient a danser des rondes autour du feu, et les plus
+hardis parlaient de sauter par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui
+a disperse tout le monde.
+
+
+
+10 juillet 1885.
+
+Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute la journee et toute
+la nuit d'apres. Il pleut encore au moment ou je t'ecris. C'est ennuyeux
+partout, la pluie, mais surtout a la mer. On ne voit dehors que les gens
+du pays et quelques baigneurs enrages; toutes les dames restent dans
+leurs logements ou vont faire de la musique au casino.
+
+On ne voit dehors qu'une Anglaise de quatorze ou quinze ans. Il parait
+que les petites Anglaises font tout au rebours de nous autres; par
+exemple, elles se promenent sans leur bonne et sans leur maman, et elles
+sortent par tous les temps.
+
+[Illustration: Un grand parapluie a la main.]
+
+Je vois la notre par la fenetre; elle fait les cent pas toute seule,
+chaussee de grosses bottines, un grand parapluie a la main, et les
+cheveux au vent. Jean pretend que tous les Anglais font expres de se
+promener a la pluie, et que c'est pour cela qu'ils ont tous les cheveux
+rouges. Mais je commence a me defier de Jean, et je l'ai bien attrape en
+lui disant que j'ai vu a Paris beaucoup d'Anglais qui n'avaient pas les
+cheveux rouges.
+
+Figure-toi qu'elle se promene toujours! Maman, qui a trouve ici des
+personnes de connaissance, a appris que ce n'est pas pour faire de
+l'effet que la petite Anglaise se promene a la pluie. Son medecin lui a
+ordonne de se promener deux heures, par tous les temps. Quand maman m'a
+dit cela, il y a deux minutes, je n'ai pas pu m'empecher de rougir parce
+que je l'avais suppliee de ne pas me faire fourrer dans l'eau par la
+pluie.
+
+Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? Je dirai a maman de
+me faire prendre mon bain tout de meme. J'espere qu'elle sera contente
+de moi.
+
+Je te regrette tout le long du jour, ma chere Michette; mais je te
+regrette doublement par la pluie. Ah! si tu etais ici, nous ferions de
+bonnes causettes, comme a Paris, et nous ne nous apercevrions seulement
+pas qu'il pleut.
+
+
+
+11 juillet 1885.
+
+Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. J'ai demande a maman de
+m'envoyer au bain avec Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a
+tenu a venir elle-meme. Elle a pense que cela me donnerait du courage,
+et elle a eu raison. Oui, cela me donnait du courage de la voir me
+sourire sous son parapluie. Je tremblais malgre moi, mais j'avais le
+coeur content. Le baigneur s'est mis a rire et m'a dit: "Ma petite
+demoiselle, vous faites comme Gribouille, qui se mettait a l'eau pour
+n'etre point mouille par la pluie". J'ai ri aussi, et puis il m'a
+plongee trois fois dans la vague, et puis c'etait fini, et j'avais envie
+de danser. Maman m'a promis d'ecrire a papa que je m'etais conduite
+comme une bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider a coudre
+le nouveau costume de Lili.
+
+[Illustration: Des lapins vivants!]
+
+Pour me desennuyer, elle m'a menee apres dejeuner a une espece de
+ferme qui est a deux pas de notre chalet; dans cette promenade, tout
+m'amusait, meme de patauger, meme de recevoir des ondees dans le cou.
+Maman m'a dit que, quand on avait le coeur content, on voyait toujours
+le bon cote des choses. Je tacherai d'avoir le coeur content le plus
+souvent possible.
+
+A la ferme, dans une espece de grange, il y avait des lapins, mais, tu
+sais, Michon cheri, des lapins vivants! Ah! des lapins comme ceux que
+nous avons vus souvent a la devanture des fruitiers, pendus la tete en
+bas, ou bien des lapins vivants, ce n'est pas du tout la meme chose. Oh!
+si tu avais ete la avec moi pour les voir sauter, s'asseoir pour friser
+leur moustache, faire aller leurs oreilles, et me regarder d'un air
+eveille! D'abord ils avaient un peu peur de moi, mais la fermiere m'a
+dit: "Donnez-leur des carottes, mademoiselle, et vous verrez". Elle m'a
+montre un panier ou il y avait des carottes, et j'en ai donne a mes
+petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant mes petits
+amis. Crois-moi, Michette, quand tu rencontreras des lapins, donne-leur
+des carottes, et tu verras!
+
+Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon Michon cheri, je n'aimerai
+jamais personne plus que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur.
+
+Ta petite amie,
+
+Finette.
+
+
+
+
+II
+
+LA FAUTE DE NONO
+
+
+I
+
+C'etait, en cette belle terre classique de Sicile, un de ces coins
+charmants que Theocrite aimait a contempler et a depeindre dans ses
+idylles.
+
+Depuis la pointe du jour, la vendange occupait tous les bras et
+rejouissait tous les coeurs.
+
+Le pere de famille, semblable, dans sa robuste elegance, a quelque
+dieu rustique de l'ancienne Grece, apres avoir distribue la tache aux
+vendangeurs et aux vendangeuses, avait mis lui-meme la main a l'oeuvre
+pour donner le bon exemple.
+
+Il avait ri et il avait chante, parce que la joie de vivre etait en lui;
+car les grappes etaient nombreuses et lourdes, et il voyait le pain de
+l'annee assure pour tous les siens.
+
+Il avait ri et il avait chante, parce que le ciel etait sans nuages;
+parce que l'odeur du raisin ecrase, qui planait dans l'air, ajoutait
+en son ame quelque chose a l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants
+etaient gais, alertes et bien portants, comme de jeunes faunes; parce
+que la compagne de sa vie etait la matrone la plus belle et la plus sage
+de la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour deux.
+
+Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour deux; car lui, Maso, en
+depit de son faux air de dieu antique, en depit de sa force, en depit de
+sa barbe, n'etait qu'un grand enfant.
+
+
+II
+
+Apres avoir vaillamment peine, en bon pere de famille, pendant toute la
+premiere partie du jour, Maso ota son rustique chapeau de paille, essuya
+de son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: "Mes enfants, je
+crois que c'est assez pour une fois! Allons voir si la maitresse a pense
+a nous. Qui m'aime me suive!"
+
+Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'a l'endroit ou la
+maitresse avait prepare le repas des vendangeurs. C'etait un repas
+frugal, mais il avait ete apprete avec tant de soin et de proprete,
+le travail avait si bien aiguise l'appetit des travailleurs, que les
+convives le savourerent comme si c'eut ete un festin de nectar et
+d'ambroisie.
+
+Le repas termine, les vendangeurs se separerent, et chacun d'eux chercha
+un bon petit coin a l'ombre pour y faire la sieste.
+
+Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa femme a part et lui
+demanda ce qu'elle avait fait de Nino.
+
+Nino etait le dernier-ne de la famille, et par consequent le Benjamin.
+
+Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans une corbeille, a l'ombre.
+Maso pensa en lui-meme que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour
+dormir, mais il eut la sagesse de garder cette reflexion pour lui.
+Alors, prenant son parti en brave, il se donna le plaisir de regarder
+dormir Nino. Mais, en verite, c'etait un plaisir bien fade, compare a
+celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner pour le faire jaser,
+de se laisser tirer la barbe et les cheveux, ou meme de se laisser
+egratigner les mains et la figure par ses griffes de chat.
+
+La mere, ayant quelques ordres a donner et quelques soins a prendre,
+laissa ses deux enfants ensemble, le grand et le petit, non sans dire au
+grand: "Et surtout ne le reveille pas!"
+
+
+III
+
+"Comme elle me connait bien!" se dit Maso, emerveille de la perspicacite
+de sa femme. Comment avait-elle pu deviner qu'il avait concu l'idee de
+reveiller son petit camarade de jeux? Car cette idee, il l'avait concue
+un moment. Desormais il fallait y renoncer.
+
+Cependant Nino semblait faire expres de dormir plus longtemps que
+d'habitude. La patience de Maso etait a bout. Et, pour resister a la
+tentation de le reveiller, Maso fut oblige de s'en aller. Mais il ne
+s'en alla pas bien loin, voulant etre a portee d'entendre le premier
+gazouillement du cheri, quand il se reveillerait.
+
+Adosse contre une barriere rustique, les bras croises sur sa poitrine
+nue, le bon Maso s'endormit tout debout, comme une sentinelle
+negligente, ayant a ses cotes son grand chien qui dormait comme son
+maitre.
+
+Tout a coup il sembla a Maso que son chien se frottait contre lui, et
+qu'en meme temps quelqu'un tirait son chapeau.
+
+Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand eclat de rire en
+voyant Nino qui le regardait d'un air surpris, et qui s'efforcait de lui
+prendre son chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de risettes.
+
+Les eclats de rire de Maso etaient toujours formidables, mais celui-la
+etait si inattendu que Nino se rejeta sur sa mere et se cacha la figure
+contre son epaule.
+
+
+IV
+
+Apres le premier mouvement de terreur enfantine, il se tourna de nouveau
+vers son pere, et, comme son pere lui tendait les bras, il lui tendit
+les bras de son cote.
+
+La paix etait faite; mais la paix ne se fait jamais sans que le vaincu
+accepte les conditions du vainqueur. Le vaincu, c'etait Maso. Les
+vainqueurs, c'etaient la mere et le petit garcon.
+
+La mere, avant de livrer son precieux fardeau aux mains robustes et
+halees qui se tendaient vers lui, dit a son mari d'un petit air moqueur
+qui lui allait bien: "Surtout ne l'ecrase pas, et ne le laisse pas
+tomber.
+
+--Bon, c'est convenu", repondit le dieu antique du ton le plus benevole.
+
+Et alors seulement il put prendre possession du second vainqueur.
+
+Le second vainqueur s'attaqua a la barbe, aux levres, aux yeux, aux
+sourcils du vaincu, et revint finalement a son chapeau.
+
+Le vainqueur etait si agressif et si temeraire, le vaincu si patient et
+si heureux d'etre malmene et maltraite, que le grand chien en poussait
+de petits cris de tendresse, et frottait sa tete contre la jambe du
+vaincu, les yeux fixes sur le vainqueur, pour bien montrer qu'il entrait
+dans l'esprit de la chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie.
+
+En ce moment, deux personnages nouveaux entrerent en scene: Stella, la
+soeur ainee, qui avait sept ans, et Nono, le frere cadet, qui en avait
+trois.
+
+Tous deux etaient couronnes de pampres, en l'honneur des vendanges.
+
+Ni le grand chien, ni le pere, ni le petit Nino ne s'apercurent de leur
+arrivee; mais les meres de famille ont l'oeil a tout, meme dans les
+moments les plus pathetiques, et la mere de famille s'apercut tout de
+suite que la bonne harmonie ne regnait pas entre Nono et Stella.
+
+
+V
+
+"Mon pere! s'ecria Stella d'un ton tragique.
+
+--Chuc! chuc! chuc!" repondit le pere, non pas a Stella, mais a Nino,
+qui accaparait toute son attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour
+l'exciter a rire.
+
+"Mere! dit Stella d'un ton non moins tragique.
+
+--Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa mere.
+
+--Il faut gronder Nono, repondit Stella.
+
+--Gronder Nono! s'ecria le pere, qui avait entendu les derniers mots.
+Gronder Nono! et pourquoi donc?
+
+--Il a fait une chose defendue! repliqua Stella avec un serieux tout a
+fait bouffon.
+
+--Il a fait une chose defendue! reprit le pere en se debattant de son
+mieux contre Nino, qui cherchait a lui fourrer son petit poing dans la
+bouche.
+
+--Oui, pere, une chose defendue. Au lieu de cueillir des grappes, il a
+casse la branche tout entiere. Vois plutot!"
+
+Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette relevee deux
+grosses grappes et la branche tout entiere, qui trainait derriere lui.
+
+"Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la branche des grappes pour
+l'annee prochaine; on ne les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a
+dit le jour ou j'avais casse une branche.
+
+--La belle affaire! s'ecria le pere de famille en haussant les epaules;
+je ne veux pas qu'on se querelle un jour comme celui-ci. Venez tous les
+deux embrasser votre petit frere; apres cela allez-vous-en jouer, et ne
+nous ennuyez plus de vos querelles."
+
+
+VI
+
+Les deux enfants embrasserent leur petit frere, et s'en allerent jouer
+chacun de son cote, emportant dans leurs petites cervelles chacun une
+idee fausse.
+
+Nono etait persuade que desormais, avec l'approbation paternelle, il
+pouvait traiter la vigne comme bon lui semblerait.
+
+Quant a Stella, elle se dit que la justice etait un vain mot, puisque
+l'on permettait a Nono ce qu'on lui avait formellement interdit a
+elle-meme.
+
+Ces idees auraient fermente dans les deux petites tetes comme le vin
+nouveau dans la cuve, si la mere de famille, avant la fin du jour, ne
+s'etait arrangee pour prendre chacun de ses enfants en particulier, et
+pour leur faire voir la verite.
+
+Stella, adroitement interrogee, dut convenir que le pauvre Nono n'avait
+peche ni par malice ni par desobeissance, puisqu'il avait casse la
+branche sans qu'on lui eut defendu de la casser ni explique pourquoi il
+ne fallait pas la casser. Il avait si peu conscience d'avoir commis
+un crime, que, quand Stella l'avait si vertement tance, il apportait
+triomphalement la branche a sa maman pour lui faire plaisir. Stella dut
+reconnaitre que la justice n'est pas un vain mot.
+
+A Nono, la jeune mere se contenta de dire ce qui peut entrer dans
+l'intelligence d'un enfant de trois ans. Sans lui charger l'esprit de la
+theorie des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un tout petit
+enfant ne doit toucher a rien sans avoir demande conseil a son papa ou a
+sa maman. C'est une regle dont l'application ne demande point de grands
+efforts d'intelligence.
+
+"Nono a compris", repondit le jeune delinquant.
+
+Le pere n'eut point connaissance des exploits de sa petite femme; mais,
+d'une maniere generale, il continua a en etre tres fier, parce qu'elle
+"avait de la cervelle pour deux".
+
+
+
+
+III
+
+CHARLES KLIPMANN
+
+
+J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils ont en tete une
+decouverte importante, n'ont plus aucune idee de ce qui se passe autour
+d'eux. M. Klipmann etait un grand chimiste, et il ne savait jamais ce
+qui se passait dans sa maison, toute son attention etant concentree sur
+ses cornues, sur ses alambics et sur ses petites fioles.
+
+Comme il n'etait pas riche, il n'avait qu'une seule domestique, la
+vieille Francoise. La vieille Francoise passait sa vie a se desesperer,
+parce-que Monsieur tachait et dechirait ses vetements, sans s'en
+apercevoir, mettait tout le menage en desordre pour trouver un objet
+qu'il tenait a la main, enfilait ses bas a l'envers, en songeant a autre
+chose, sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se douter de ce
+qu'il mangeait, s'etranglait en meditant des problemes, et, a toutes
+les observations, repondait d'un air ahuri: "Eh oui! comment donc!
+certainement!"
+
+M. Klipmann avait, quelque part, un frere, qui etait demeure veuf avec
+un petit garcon. Ce frere mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa
+habiller decemment par Francoise, alla enterrer ce frere qui etait mort
+sans laisser un sou, prit le petit garcon par la main et l'emmena chez
+lui.
+
+"Voila un petit garcon, dit-il a Francoise, c'est mon neveu, vous savez,
+oui, certainement! Je..., je l'adopte.
+
+--Monsieur fait bien", repondit la vieille bonne, tres emue a la vue de
+ce pauvre petit orphelin de quatre ans.
+
+L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air d'un petit chat sauvage,
+il se laissa embrasser en rechignant; mais la bonne Francoise etait trop
+emue de son malheur pour lui en vouloir de ses mauvaises manieres.
+
+"Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement il faudra....
+
+--Prendre soin de lui, reprit Francoise, qui etait habituee depuis
+longtemps a achever les phrases que son maitre laissait toujours
+inachevees.
+
+--Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est bien cela, prendre soin
+de lui,... et puis lui faire comprendre, une bonne fois pour toutes....
+(ici le petit garcon regarda son oncle d'un air mefiant), une bonne fois
+pour toutes, qu'il ne doit jamais entrer dans le laboratoire, mais que
+tout le reste de la maison est a lui." (Ici le petit garcon sourit.
+Il etait laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire reellement
+agreable.)
+
+"Jamais dans le laboratoire!" reprit M. Klipmann en levant l'index de
+la main droite. Le petit Charles fit un signe de tete. "Le reste de la
+maison est a toi." Cette fois Charles fit deux signes de tete au lieu
+d'un.
+
+"Le reste va tout seul", ajouta M. Klipmann en poussant un soupir
+de soulagement. Comme il se sauvait, impatient de retourner a ses
+experiences et a ses manipulations, Francoise lui dit: "Monsieur
+n'oubliera pas d'oter ses habits propres pour aller faire ses
+cuisineries!"
+
+Monsieur fit signe que c'etait une chose entendue; ce qui ne l'empecha
+pas d'aller tout droit au laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il
+se mit a considerer d'abord, puis a secouer ensuite, toujours en costume
+de ceremonie, le chapeau sur la tete.
+
+Sous pretexte de montrer au petit Charles l'endroit ou il ne devait
+jamais mettre les pieds, Francoise s'en alla tout droit au laboratoire,
+tenant toujours le petit garcon par la main.
+
+"La, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien regarde sa petite
+bouteille, il va aller changer de vetements.
+
+--Ca a reussi, repondit M. Klipmann en lui montrant la petite fiole.
+
+--J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Francoise avec complaisance.
+Les vieux effets de Monsieur sont tout prets sur le lit."
+
+M. Klipmann comprit qu'il fallait obeir. Apres avoir jete un dernier
+regard de satisfaction sur sa fiole, il obeit sans resistance.
+
+Tout le temps qu'avait dure cette scene, le petit Charles avait jete
+des regards pleins de sagacite et de penetration tantot sur la vieille
+bonne, tantot sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence d'enfant
+de quatre ans, il comprit vaguement que l'oncle Klipmann etait un
+enfant comme lui, seulement plus grand et plus vieux, et que c'etait a
+Francoise qu'il fallait obeir.
+
+Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le laboratoire, il n'y entra
+jamais, ce que Francaise trouva bien beau de sa part, sans le lui dire.
+Mais, n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison de la cave au
+grenier, il passa toute sa petite enfance a l'explorer, au grand
+detriment de ses vetements, car il etait souple et hardi, et grimpait
+partout, meme sur le toit.
+
+Un jour, Francoise etait dans le petit jardin, occupee a tricoter, tout
+en surveillant sa cuisine du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle,
+l'ombre de la maison se dessinait; tout a coup Francoise remarqua comme
+un mouvement du cote de la cheminee. Elle crut d'abord reconnaitre
+l'ombre du vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas etre si gros
+que cela. Elle leva les yeux et fut saisie d'horreur et d'effroi en
+voyant le petit Charles debout contre la cheminee, examinant avec un
+profond interet le chapeau de tole, que le moindre vent faisait tourner
+dans toutes les directions.
+
+Francoise, qui etait une femme tres prudente, ne cria pas apres lui, de
+peur de l'effrayer et de lui faire faire un faux pas; mais, quand il fut
+descendu de son observatoire, elle le gronda bien fort et voulut
+lui faire promettre de ne jamais remonter la-haut. Charles refusa
+obstinement de promettre: il tenait absolument a savoir pourquoi le
+chapeau de tole tournait. A cette epoque-la, Charles avait pres de six
+ans.
+
+Francoise voulut savoir comment il avait pu arriver a la lucarne, qui
+etait ce que l'on appelle une fenetre a tabatiere. Elle monta donc au
+grenier et demeura stupefaite en voyant une espece de machine, moitie
+echelle, moitie escabeau, que Charles avait construite avec beaucoup de
+patience et d'industrie a l'aide d'une scie, d'un marteau, de quelques
+clous et de beaucoup de ficelle. Dans la construction de cette machine
+entraient quelques debris de planches, un manche a balai, les trois
+tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un fauteuil, tout cela
+depece a la scie par l'industrieux Charles.
+
+Francoise pria M. Klipmann de monter pour examiner cela. Le chimiste
+ne s'indigna pas de voir ses meubles en pieces. Tout ce qu'il trouva a
+dire, c'est que ce petit garcon etait adroit comme un singe.
+
+"Il est temps, riposta Francoise, que ce petit garcon aille a l'ecole,
+pour apprendre quelque chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa
+cervelle que de ses mains.
+
+--Oui, oui, repondit M. Klipmann, il est temps."
+
+Et Charles fut envoye a l'ecole. Il apprenait bien, et vite. Trop vite
+meme, au grand detriment du mobilier de la classe. Comme il avait
+toujours termine son travail bien longtemps avant les autres, il
+employait ses loisirs a graver son nom sur les tables et sur les bancs,
+a creuser des trous pour placer ses coudes plus a l'aise, a tracer de
+profondes rigoles pour y faire couler de l'encre.
+
+Quand la table fut tailladee a jour, il songea a enlever les vis qui
+la retenaient au pied massif. Ce n'etait pas avec l'intention de faire
+tomber la table, pour causer du desordre, c'etait pour savoir la raison
+des choses, car il remettait toujours les vis apres les avoir enlevees.
+Quand il sut ce qu'il voulait savoir, il commenca a apporter en classe
+des morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait avec un
+canif.
+
+"Il ne peut pas s'empecher de tailler quelque chose", disait le maitre
+d'ecole a Francoise.
+
+Francoise le savait bien, et les vieux fauteuils du grenier le savaient
+bien aussi, car c'etait a meme les bras et les pieds de ces vieux debris
+qu'il prenait ses provisions de bois a l'aide d'une scie mysterieuse,
+sur laquelle Francoise ne put jamais mettre la main.
+
+Un certain jeudi, jour de conge et de loisir, il mit le comble a ses
+mefaits domestiques. Il s'etait introduit dans le cabinet de son oncle,
+et cela sans scrupule et sans remords, puisque la "maison etait a lui".
+En furetant, selon son habitude, il decouvrit un cornet de papier
+contenant des clous en quantite, puis un ciseau, puis une vrille,
+puis un marteau. Quelles richesses! Et a quoi les employer? Les
+yeux brillants, les narines fremissantes, il regarda autour de lui.
+Qu'avait-il besoin de chercher si loin? La, sous ses yeux, sous sa main,
+il y avait un enorme coffre en bois.
+
+Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et enleva de tres beaux
+morceaux. Fatigue du ciseau, il joua de la vrille. Fatigue de la vrille,
+il enfonca des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il bien encore?
+Ses yeux tomberent sur le chapeau du chimiste, le chapeau numero un,
+s'il vous plait. Pourquoi aussi ce chapeau se prelassait-il sur le
+coffre, a portee de la main, au lieu d'etre accroche dans la garde-robe?
+Oui, pourquoi? Possede par son demon familier, Charles se dit que ce
+serait bien drole d'enfoncer des clous dans un chapeau. Cette operation
+presentait certainement quelque difficulte, a cause du peu de
+consistance de l'objet. Raison de plus pour essayer. Les vrais
+chercheurs sont toujours piques au jeu par les difficultes d'une
+entreprise. Tout d'abord le chapeau se defendit a sa maniere en se
+derobant sous les coups. Premiere difficulte a vaincre. Charles en
+triompha en fixant le rebord du chapeau au bois du coffre a l'aide d'un
+clou solidement enfonce. Ensuite il planta des clous sur les cotes. La
+paroi cedait sous l'effort; mais, a force d'essayer, Charles en arriva a
+ses fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le fond cedait, puis
+revenait a sa disposition premiere, avec de petites detonations sourdes.
+Il s'agissait de saisir le bon moment, et Charles, a force d'adresse et
+de patience, le saisissait presque toujours. Le milieu du rond etait
+l'endroit le plus difficile, etant le moins resistant; Charles y
+appliquait son clou, quand la porte s'ouvrit.
+
+La personne qui l'avait ouverte demeura stupefaite sur le seuil; quant a
+Charles, tout entier a son oeuvre, il n'avait rien entendu.
+
+L'oncle Klipmann, car c'etait lui, avait termine la veille au soir
+une serie d'experiences qui l'avaient enfin amene a une decouverte
+importante: il avait employe une partie de sa matinee a controler le
+resultat de ses experiences, afin d'etre bien sur de ne s'etre pas
+trompe.
+
+Il avait peu dormi la nuit precedente: la joie l'avait tenu eveille
+pendant les premieres heures. Puis c'etait le remords qui lui avait tenu
+les yeux grands ouverts. Maintenant que ses recherches avaient abouti,
+et qu'il rentrait, pour quelque temps du moins, dans la vie reelle, dans
+la vie de tout le monde, il se demandait comment il avait pu negliger a
+ce point le fils de son frere. Les mefaits de cet enfant, qui etaient
+tous du meme genre, lui revinrent a la memoire, et il se dit: "Un cours
+d'eau qui n'est point endigue peut gater tout un pays; il s'agit de lui
+creuser un canal, et alors ce cours d'eau devient utile, de nuisible
+qu'il etait. Jusqu'ici, je le vois bien a present, la vie de mon petit
+neveu a ete comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer sans cesse a
+occuper ses doigts, c'est peut-etre une vocation qui s'ignore et qui se
+cherche. Il s'agirait d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un
+canal.
+
+L'enfant a peut-etre, sans le savoir, le gout de la mecanique. Assez de
+chimeres pour le moment; des demain je ferai des experiences pour aider
+ce pauvre enfant a decouvrir ce qu'il cherche."
+
+Le lendemain matin, l'habitude et aussi le desir de se confirmer dans la
+certitude d'avoir reussi le menerent tout droit a son laboratoire. Mais
+il n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitot qu'il en fut sorti,
+il parcourut la maison pour chercher Charles et pour savoir ou il en
+etait.
+
+Il en etait a planter des clous dans le chapeau numero un.
+
+Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla en philosophe le petit
+garcon qui devait etre desormais le sujet de ses experiences. L'adresse
+de l'enfant, sa dexterite, son attention profonde confirmerent le
+chimiste dans ses idees et dans ses intentions.
+
+Le clou du centre, le plus difficile de tous, une fois bien et dument
+enfonce, Charles poussa un soupir de soulagement, passa le dos de sa
+main sur son front et regarda autour de lui.
+
+Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la personne de l'oncle
+Klipmann. Quoique l'oncle Klipmann n'eut point l'air d'un croquemitaine,
+Charles tressaillit et s'ecria, en laissant tomber son marteau:
+
+"Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait la?
+
+--L'as-tu fait par mechancete et pour m'etre desagreable? demanda
+l'oncle Klipmann.
+
+--Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais pas comment tout cela m'est
+venu en tete. Je vous jure que....
+
+--Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann. Maintenant convenons
+entre nous que ce coffre aurait meilleur air si tu y avais fait moins
+de trous et enfonce moins de clous. Convenons que, s'il te fallait
+absolument enfoncer des clous dans un chapeau, tu aurais mieux fait
+de choisir le numero deux: et puis, n'en parlons plus; seulement,
+promets-moi de te mieux surveiller a l'avenir.
+
+--Oh! mon oncle, je vous le promets.
+
+-Je sais que tu tiens toujours tes promesses. Assez sur ce sujet.
+
+--Pardonnez-moi, mon oncle.
+
+--Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est que je vais t'emmener
+faire un petit tour de promenade avec moi. Dis a Francoise de te refaire
+ta toilette. En l'attendant, je vais...."
+
+Il allait dire: "Je vais donner un coup de brosse au chapeau numero
+deux". Mais il jugea inutile d'ajouter a la confusion de Charles, et il
+s'en alla en se disant a lui-meme: "Occupons-nous maintenant de creuser
+ce canal".
+
+Une demi-heure apres, l'oncle et le neveu s'en allaient les meilleurs
+amis du monde. Quand il n'etait pas enseveli dans ses recherches,
+l'oncle Klipmann etait un homme tres fin et tres adroit. Il se mit a
+parler avec Charles de toutes sortes de sujets, et, au fur et a mesure,
+notait avec soin ses reponses, sans en avoir l'air.
+
+Quand ils furent devant la boutique de l'horloger Brisson, l'oncle
+tourna le bec-de-cane de la porte et entra, suivi de son neveu. Brisson
+connaissait bien l'oncle Klipmann, qui etait un de ses clients; il
+connaissait bien aussi le neveu de l'oncle Klipmann, car il le voyait
+souvent s'arreter devant la boutique pour le regarder travailler.
+
+L'oncle Klipmann expliqua a Brisson qu'il desirerait, si cela ne le
+derangeait pas, se faire montrer l'agencement d'une montre, le jeu,
+le ressort et l'engrenage des roues. Brisson avait justement sur son
+etabli, sous un verre renverse, une montre qu'il avait nettoyee; il se
+disposait a en remettre en place les principales pieces.
+
+Une petite pince a la main, l'oeil colle sur une loupe, il commenca tout
+a la fois ses operations et ses explications.
+
+C'etait l'oncle qui avait demande cette petite lecon d'horlogerie, et
+c'etait uniquement le neveu qui en profitait. Charles ne quittait pas du
+regard la pince de l'operateur, et il buvait, comme on dit, jusqu'a
+ses moindres paroles. Quant a l'oncle, ce n'est pas la montre qu'il
+regardait, mais la figure de son neveu. Un sourire discret se jouait sur
+ses levres, le sourire de l'homme qui a devine juste. Quand Brisson
+eut termine ses explications, et repondu a quelques questions tres
+intelligentes de Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade.
+
+Charles etait silencieux et preoccupe; ce silence et cette preoccupation
+firent grand plaisir a l'oncle Klipmann, au lieu de l'offenser.
+
+Le hasard de la promenade (etait-ce bien un hasard?) les amena, a
+quelque distance de la ville, devant la porte d'un enclos considerable.
+L'oncle sonna a cette porte et demanda l'autorisation de visiter
+l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait de vastes ateliers ou
+l'on construisait des machines. Le directeur en personne, ingenieur
+fort distingue, voulut faire a l'oncle Klipmann les honneurs de
+l'etablissement.
+
+Cette fois encore, ce fut le neveu qui ecouta les explications avec le
+plus d'attention.
+
+Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle expliqua a son neveu que
+le directeur de l'usine etait ce que l'on appelle un ingenieur civil:
+que, pour devenir ingenieur civil, il avait passe par une ecole qui est
+a Paris, et que l'on nomme l'Ecole Centrale des Arts et Manufactures, ou
+tout simplement l'Ecole Centrale.
+
+Charles ecoutait en silence; il etait facile de voir que sa petite tete
+travaillait, envahie par des idees nouvelles.
+
+L'oncle Klipmann fit semblant d'etre plonge dans ses meditations
+chimiques, et laissa prudemment travailler la petite tete.
+
+Au retour, Francoise, a qui son maitre avait donne le mot, ne parla pas
+des devastations du matin et se montra aussi avenante qu'a l'ordinaire.
+Aussi Charles la suivit a la cuisine; la, assis sur une chaise basse, il
+regarda quelque temps le feu sans parler. Puis tout a coup il dit:
+
+"Francoise, je crois que j'aimerais bien etre horloger.
+
+--C'est un joli etat, repondit Francoise.
+
+--C'est a cause des petites roues qui s'engrenent les unes dans les
+autres. Je crois que je ne me lasserais jamais de faire engrener de
+petites roues.
+
+--Ah!" dit Francoise.
+
+Apres cela, Charles monta a sa petite chambre, et, pendant qu'il
+s'efforcait de dessiner des roues dentees sur son cahier de brouillons,
+sa petite tete recommenca a travailler.
+
+Le resultat de ce travail se produisit au diner. Au moment d'achever son
+potage, il tint la cuiller suspendue entre son assiette et sa bouche, et
+dit avec un gros soupir:
+
+"Ils sont bien heureux les petits garcons de Paris de pouvoir aller a
+l'Ecole Centrale."
+
+L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite tete avait abouti juste
+ou il desirait le voir aboutir.
+
+Alors il expliqua a Charles que l'Ecole Centrale n'est pas une ecole
+destinee uniquement aux petits garcons de Paris; mais que les petits
+garcons de toutes les parties de la France peuvent y aller etudier.
+
+"Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles d'une voix emue.
+
+--Ceux de Verneuil aussi.
+
+--Alors, mon oncle, tu m'y enverras."
+
+L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre pas a l'Ecole Centrale
+comme dans un moulin, qu'il faut subir des examens et en quoi consistent
+les examens. On commence par bien apprendre ce que l'on enseigne a
+l'ecole primaire. De la on passe dans un college ou dans un lycee. On
+travaille ferme, et, au temps voulu, on se presente.
+
+"Tu as bien compris?
+
+--Oui, mon oncle, repondit Charles d'un air reflechi. Et puis,
+ajouta-t-il, je travaillerai des demain, et je ne t'abimerai plus tes
+affaires."
+
+"Et voila le canal creuse", pensa l'oncle Klipmann en souriant.
+
+Le canal etait creuse, en effet. Des le lendemain, Charles travailla
+comme un petit homme, et le surlendemain aussi, et le mois suivant
+aussi, et aussi les annees qui vinrent apres.
+
+Il est entre a l'Ecole Centrale, et il en est sorti ingenieur civil, et
+il a l'avenir devant lui.
+
+
+
+
+IV
+
+LES TROIS PETITS CHIENS
+
+
+En trottinant de compagnie sur la route, trois petits chiens faisaient
+la conversation, et, tout en causant, ils encherissaient a qui mieux
+mieux sur l'horrible mechancete du monde.
+
+Le premier dit: "Non, vous ne voudrez pas me croire, et pourtant je vous
+donne ma parole que c'est la pure verite. Un homme, avec un seau, m'a
+jete de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve que c'est une
+abominable cruaute; et vous?"
+
+Le second dit: "C'est tout simplement une atrocite; mais il m'est arrive
+bien pis, a moi. Un gamin, d'un coup de pierre, m'a presque casse les
+reins. Hein! qu'est-ce que vous dites de _cela_?"
+
+Le troisieme dit: "C'est encore moi qui ai le plus a me plaindre; et il
+ne m'est que trop facile de le prouver. Un homme m'a presque ecrase.
+Pourquoi? Pour avoir regarde un chat. N'est-ce pas le comble de la
+mechancete? hou! hou!"
+
+Mais il y a une chose que les trois petits chiens oubliaient de dire: le
+premier avait vole des sardines; le second s'etait jete sur un pauvre
+aveugle, et le troisieme avait donne la chasse au chat de la maison.
+
+C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens; et il y a, par le
+monde, quantite de petits enfants a boucles blondes, et meme de vieux
+enfants a barbe grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils une
+aventure, elle est toute a leur gloire, ils y ont le beau role; mais ils
+ne soufflent mot des circonstances dont ils auraient a rougir.
+
+Les petits chiens, n'etant que de simples animaux, raisonnent et
+raisonneront toujours en simples animaux. Jamais ils n'arriveront a
+comprendre qu'il est mal de voler les sardines du prochain, ou de se
+jeter sur les gens sans defense, ou d'epouvanter les chats qui ne vous
+disent rien.
+
+Rendus circonspects par de facheuses experiences, il concluront, en
+veritables petits chiens qu'ils sont, qu'il s'agit tout simplement de
+voler les sardines quand l'homme au seau a le dos tourne, de se jeter
+sur les aveugles quand personne n'est a portee de les defendre, et de
+choisir mieux son temps pour se livrer au divertissement de la chasse a
+courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage et leur plaisir, et
+deblatereront jusqu'a la fin du monde contre celui qui les empechera de
+chercher leur avantage et de prendre leur plaisir la ou ils croient le
+trouver.
+
+Pourquoi? parce que les petits chiens, meme quand ils sont devenus
+grands, n'ont point de conscience qui les eclaire sur ce qui est bien et
+sur ce qui est juste.
+
+Mais les petits hommes a boucles blondes et les vieux hommes a barbe
+grise ont une _conscience_. Qu'ils la prennent pour conseillere avant de
+raconter leurs exploits, et pour juge avant de condamner le prochain.
+
+
+
+
+V
+
+LE PERE VIAUD
+
+
+Le pere Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il soit encore droit
+et fort pour son age, son pas n'est plus aussi ferme ni aussi regulier
+qu'autrefois, ses mains sont agitees d'un tremblement chronique, et il
+dit lui-meme, en parlant de ses machoires edentees qui s'agitent comme
+pour macher a vide: "Voila que je _babinote_ comme un vieux lapin!"
+
+Pas plus tard que le matin meme, ayant eu affaire a la ferme, je l'avais
+entendu, dans la grande salle, se plaindre, moitie en riant, moitie
+serieusement, de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de
+distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles jambes qui le
+laissaient toujours en route, de ses vieilles mains qui ne savaient
+plus seulement tenir une cuiller sans faire chavirer la moitie de la
+cuilleree! Et puis, trois heures plus tard, je retrouve mon invalide a
+une lieue de la ferme, sur un coteau dont la pente m'avait paru fort
+raide, a moi qui n'ai pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout,
+aussi droit qu'un grenadier a la parade, en face d'un sauvageon qu'il
+etait en train de greffer. Un de ses petits-fils, garconnet d'une
+douzaine d'annees, le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un
+veritable amateur de bonne peinture, en contemplation devant un tableau
+de Raphael. Le grand-pere et le petit-fils etaient si bien a leur
+affaire, qu'ils ne m'entendirent meme pas venir.
+
+Les mains du pere Viaud, ces pauvres vieilles mains qui ne pouvaient
+plus tenir une cuiller, me parurent transformees. Non seulement elles ne
+tremblaient pas, mais encore elles avaient une dexterite de mouvements
+et une delicatesse de toucher dont je demeurai stupefait. Il taillait,
+il ajustait, enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement. Ses vieux
+yeux, qui ne distinguaient pas un moineau d'un pinson, suivaient, a
+bonne distance, les moindres mouvements de ses mains et de ses doigts;
+enfin, ses machoires avaient cesse de babinoter comme celles d'un vieux
+lapin.
+
+L'operation terminee a son entiere satisfaction, il ferma son couteau
+et le remit dans la poche de son gilet. Ensuite il ota son chapeau, se
+passa la main sur le front, poussa un soupir de satisfaction et dit:
+"Fideric (l'enfant s'appelle Frederic), en voila encore un, mon garcon,
+et ce ne sera peut-etre pas le dernier, eh! eh! eh! A present, je crois
+que je vas fumer une petite pipe.
+
+--Grand-pere, dit le petit garcon, quand donc me permettras-tu de
+greffer un arbre, un vrai arbre?
+
+--Quand je te le permettrai? machonna le grand pere, qui fouillait d'une
+main tremblante dans sa vieille poche a tabac.
+
+--Oh oui! grand-pere, quand?
+
+--Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-pere en tapotant la tete du
+petit garcon avec le fourneau de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ca
+croit qu'on greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une branche
+de saule. M'as-tu seulement regarde, pendant que je travaillais, tout a
+l'heure?
+
+--J'en avais mal aux yeux a force de regarder, repondit l'enfant.
+
+--Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais des yeux de chat.
+C'est justement ce que me disait feu mon grand-pere, quand j'avais ton
+age et que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien, mon mignon, je
+vas te repondre ce qu'il m'a repondu, il y a de cela septante et trois
+ans: je crois que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin,
+je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu entends, je te
+regarderai faire; tu n'as pas peur?
+
+--Oh si! un peu, repondit le petit ruse; mais pas trop, parce que,
+grand-pere, tu es si bon!
+
+--Oh! le patelin! marmotta le grand-pere, comme il saura entortiller son
+monde. C'est bien. J'ai un _sujet_ en vue, mais, si tu me le gates, gare
+a tes oreilles!"
+
+On voyait qu'il etait fier de son petit-fils, et il se mit a ricaner de
+satisfaction, et en ricanant il laissa choir sa pipe dans l'herbe. Le
+petit garcon fit une culbute de joie avant de la ramasser.
+
+En se relevant, il m'apercut et dit a son grand-pere:
+
+"Grand-pere, voila le monsieur de ce matin!
+
+--Va a tes vaches, lui repondit le pere Viaud.--Monsieur, votre
+serviteur. Si ca ne vous fait rien, nous allons nous asseoir sur cette
+souche, parce que les jambes d'un pauvre vieux comme moi.... Oh! apres
+vous, monsieur.
+
+--Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, repliquai-je avec une ironie
+qui n'etait pas pour le blesser, je l'espere; un pauvre vieux qui manie
+le couteau sans que la main lui tremble; un pauvre vieux qui vous
+introduit la branchette dans la fente sans s'y reprendre a deux fois,
+et qui vous enroule le fil, et qui vous l'attache comme une jeune
+couturiere! Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres vieux-la!
+
+--Bellement, bellement, dit-il avec un geste de sa main, qui s'etait
+remise a trembler. Quand on a fait une chose toute sa vie; qu'on prefere
+cette chose-la a toutes les autres; qu'on sait que la chose est honnete,
+bonne, utile, et qu'on se flatte de l'avoir toujours faite de son mieux,
+on la fait encore bien quand l'age vous force de renoncer a tout le
+reste. On dit qu'il y a une grace d'etat, monsieur, et moi je le crois,
+puisque je puis greffer sans trembler, et que je ne puis pas manger une
+cuilleree de soupe sans en renverser la moitie.
+
+--Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer?
+
+--Si j'aime ca! Mon pere l'aimait et mon grand-pere aussi; mon fils
+l'aimait, mais il est mort des fievres; Fideric l'aime. C'est un don de
+famille, et il y a des petits secrets de metier que nous nous passons
+les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime ca! Mais, monsieur, qu'est-ce
+qu'il y a de plus superbe que de faire d'un arbre sauvage et paien un
+arbre du bon Dieu, qui nourrit les chretiens du bon Dieu? C'est beau
+de semer et de moissonner, et j'ai bien seme et bien moissonne dans ma
+longue vie; mais le ble parait et disparait, et l'arbre reste, et porte
+temoignage. Il y a, dans le canton, des arbres qui rappellent au
+monde le nom de mon grand-pere et celui de mon pere. Il y en a qui
+rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux, dans notre famille,
+voyez-vous. Aussi loin que vous pouvez voir, tous les arbres a fruit ont
+ete comme baptises et rendus chretiens par nous autres; je ne fais
+que vous redire les paroles de M. le cure. Oui, il a dit, parlant a
+Monseigneur, la derniere fois que Monseigneur est venu confirmer les
+enfants par ici: "Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires a leur
+facon; seulement, au lieu de convertir des negres, ils convertissent des
+arbres". Et Monseigneur a dit: "Pere Viaud, c'est tres bien, cela! Qui
+plante un arbre fait une bonne action; qui greffe un arbre fait une
+action meilleure encore." Et il a debite aux enfants un petit sermon
+la-dessus; je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille un peu
+dure, mais je sais que c'etait tres beau.
+
+--Je vois, lui dis-je, que Frederic a le don, comme vous.
+
+--Il l'a", me repondit le bonhomme avec un sourire d'orgueil. Mais,
+quand ce sourire d'orgueil eut disparu, sa figure redevint toute
+vieille, ses mains furent reprises de leur tremblement, et la pipe de
+bois, qu'il avait allumee a grand'peine, avait d'etranges soubresauts
+entre ses gencives.
+
+"Et comme cela, repris-je, c'est demain que vous ferez faire a Frederic
+ses premieres armes comme greffeur.
+
+--Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude de desirer
+grand'chose, je voudrais deja etre a ce moment-la; ca m'avancera
+pourtant d'un jour sur le chemin du cimetiere: n'importe, je voudrais y
+etre."
+
+Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au visage, je le regardais
+avec respect, et je pensais a part moi: "Si j'etais destine a rester
+sur terre aussi longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de mes
+occupations presentes qui pourrait me tenir fidele compagnie jusqu'au
+bout, donner une force passagere a mon corps defaillant, rechauffer mon
+coeur, satisfaire ma conscience et m'empecher d'etre comme un mort parmi
+les vivants? oui, laquelle?"
+
+Ce que je me suis repondu a moi-meme importe peu; quelles resolutions
+j'ai prises, c'est mon affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que
+je m'estime heureux d'avoir vu travailler le pere Viaud et de l'avoir
+entendu parler.
+
+
+
+
+VI
+
+INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES
+
+
+A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir leurs amies aussi
+souvent qu'elles le voudraient. D'abord, Paris est grand et les
+distances sont longues; et puis il y a les cours a suivre, les devoirs
+a faire, les lecons de piano, les lecons de dessin, les occupations du
+papa, et les obligations mondaines de la maman.
+
+Au bord de la mer, au contraire, on demeure porte a porte, on a des
+loisirs, on peut donc voisiner entre mamans et entre petites filles.
+
+Cette annee-la, toute une societe de connaissances parisiennes s'etait
+donne rendez-vous a Varangues-sur-Mer, et l'on voisinait ferme.
+
+Le 18 aout, Mme de Larochemere avait donne une grande matinee de petites
+filles, parce que c'etait la fete d'Helene, sa fille.
+
+Au retour de cette fete, Mme Loudeac et sa petite Suzanne, pour revenir
+chez elles, a la villa des Tamarix, suivaient un joli petit chemin
+tournant et causaient de la fete:
+
+"Alors, cherie, dit Mme Loudeac, tu t'es bien amusee.
+
+--Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarque Alix de Gayrel;... dis,
+maman, l'as-tu remarquee?"
+
+Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme. Mme Loudeac ne put
+s'empecher de sourire.
+
+"Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne suis pas bien sure....
+
+--Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de reproche, c'etait la reine de la
+fete: des yeux bleus, mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux
+blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses, bien entendu....
+
+--Pourquoi, bien entendu? demanda la maman, qui s'amusait de
+l'enthousiasme de sa fillette.
+
+--Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon pour des mauviettes comme
+moi, comme les autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette,
+comme..., comme Marthe Lemoyne...."
+
+Elle prononca ce dernier nom avec une sorte de dedain aristocratique,
+comme si la pauvre Marthe Lemoyne eut forme a ses yeux le contraste le
+mieux fait pour mettre dans tout son relief l'ecrasante superiorite de
+son idole.
+
+Mme Loudeac fronca legerement les sourcils, sans rien dire, toutefois:
+c'etait une mere prudente et experimentee, et elle laissait volontiers
+bavarder sa petite perruche, pour connaitre le fond de sa pensee.
+
+"_Elle_, oh! _elle_, reprit Suzanne, ses cheveux flottent, ondulent; oh!
+comme ils ondulent! Et puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah!
+maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons cause, oui, elle a bien
+voulu causer avec moi, et..., et, ajouta-t-elle avec une explosion de
+joie et d'orgueil, nous nous sommes promis d'etre amies... toujours,...
+toujours!
+
+--Comme cela, du premier coup? demanda la maman d'un ton de douce
+raillerie.
+
+--Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec une gravite comique, il
+y a, comme cela, des personnes que l'on aime a premiere vue."
+
+Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue de la mer, qui
+apparaissait par une breche des falaises, a l'un des tournants du
+chemin, et, de son petit coeur gonfle de joie et d'orgueil, s'echappa un
+soupir de reconnaissance.
+
+"Toujours la meme, pensa Mme Loudeac en poussant un soupir de regret;
+oui, toujours la meme: coeur d'or et tete de linotte."
+
+Et elle se promit d'etudier de pres cette nouvelle idole, aux pieds de
+laquelle sa Suzanne immolait en holocauste toutes ses petites amies,
+d'un seul coup.
+
+"Et puis, tu sais, mere cherie, reprit Suzanne, son papa est conseiller
+d'Etat, son grand-papa senateur. Elle a un oncle amiral, et un autre
+archiduc....
+
+--Tu veux peut-etre dire archidiacre? suggera la maman; elle se
+souvenait d'avoir entendu Mme de Larochemere parler, pendant la petite
+fete, de la parente des de Gayrel, qui etaient des nouveaux venus dans
+le cercle des Parisiens en villegiature.
+
+--Archiduc ou archidiacre! c'est toujours quelque chose comme cela",
+repondit Suzanne sans se deconcerter. Elle continua a entasser, piece
+a piece, la parente de son Alix, comme pour ecraser de ce monument
+cyclopeen le reste de l'humanite. Mme Loudeac devina sans peine que,
+dans l'idee de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne gisait ecrasee avec
+les autres et, probablement meme, plus aplatie que tout le reste. Et
+pourtant!
+
+Le pere de Marthe etait architecte. Et, quoique ce fut un veritable
+artiste, bien connu dans le monde des artistes, et meme dans celui qui
+s'intitule Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de linotte, le tenait
+pour un petit personnage. Savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour
+M. Lemoyne avait dit devant elle, a son papa, qu'il lui arrivait
+quelquefois de monter a l'echelle, comme les macons, pour voir ou en
+etaient les travaux. A partir de ce jour-la elle confondit dans son idee
+l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les macons, et avec les
+macons eux-memes.
+
+Et, comme elle avait vu les macons dejeuner sur leurs echafaudages, elle
+n'aurait pas ete surprise d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les
+jambes pendantes, les vetements couverts de poussiere, les favoris
+constelles de pastilles de platre, tirer son dejeuner d'un sac de toile
+ou d'un vieux panier d'osier.
+
+Mme Loudeac avait devine juste. Au moment meme ou elle regardait sa
+petite fille, a la derobee, d'un air attriste, l'architecte poudreux,
+la mere de Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-meme avec ses
+toilettes simples, sa taille grele plutot qu'elegante, son teint un
+peu brouille, ses nattes de cheveux chatains, sa figure insignifiante
+(insignifiante pour les perruches qui ne devinaient pas tout ce qu'il y
+avait de bonte et d'intelligence dans ses grands yeux pensifs et doux),
+tout cela formait, dans la tete de la perruche, un repoussoir a souhait
+pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans son cadre etincelant.
+
+"Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel, il y a une chose que
+tu ne sais pas et qu'il faut que je te dise: Alix est tres brave.
+
+--Elle est tres brave! s'ecria Mme Loudeac d'un air surpris et amuse.
+
+--Oh oui! tres brave, reprit la perruche en secouant gravement la tete a
+plusieurs reprises.
+
+--Et, dis-moi, mignonne, a quoi as-tu reconnu que Mlle Alix est tres
+brave? Est-ce a sa maniere de danser, ou de manger une tarte aux
+fraises?
+
+--Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche. La preuve qu'elle est tres
+brave, c'est que son oncle l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de
+salon.
+
+--Oh! oh!
+
+--Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir.
+
+--A present, me voila convaincue.
+
+--Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleure un jour parce que son papa et son
+oncle refusaient de l'emmener a la chasse au sanglier. Tu sais ce que
+c'est qu'un sanglier: une grosse, grosse bete, tres mechante, qui
+renverse tout, et tue tout le monde, quand les personnes ont peur et ne
+savent pas se servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur, elle,
+et elle aurait tire le sanglier avec sa carabine, pan!
+
+--C'est decidement une jeune personne tres brave, dit Mme Loudeac d'un
+ton de legere moquerie.
+
+--Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme cette pauvre Marthe
+Lemoyne, qui a peur des rats, des araignees et des chauves-souris.
+
+--Elle te l'a dit? demanda la mere en regardant sa petite fille en face.
+
+--Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces betes-la.
+
+--Je t'avouerai franchement que je ne les aime pas non plus, et que je
+n'en ferais pas volontiers ma societe habituelle.
+
+--Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur, tandis que Marthe doit en
+avoir peur; j'en suis sure, je devine cela a son air. Elle est si..., si
+timide,... si..., si embarrassee."
+
+Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son coeur. Mais, me direz-vous,
+pourquoi l'aimait-elle? Et moi, je vous repondrai: Sait-on toujours
+pourquoi l'on aime? Peut-etre Marthe avait-elle devine que Suzanne avait
+un coeur d'or, et lui pardonnait-elle a cause de cela d'avoir une tete
+de linotte! Elle l'aimait d'une affection discrete, silencieuse et
+timide. Elle ne s'offensait pas de ses rebuffades ou de ses dedains,
+parce que, n'etant pas egoiste, elle songeait peu a elle-meme, et
+beaucoup a ceux qu'elle aimait.
+
+Mme Loudeac, qui voyait clair, etait touchee de ce devouement discret,
+de cette affection tendre et vraie, de cette patience, de cette absence
+complete de jalousie et de mauvaise humeur.
+
+Avec une affection quasi maternelle, Marthe veillait au bien-etre de sa
+preferee, qui acceptait ses petits soins comme chose due, sans meme les
+remarquer; Marthe songeait a lui envelopper le cou d'un foulard ou d'un
+fichu, pour la preserver de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait
+son eventail ou son livre, toujours egares dans quelques coins
+mysterieux; et pendant ce temps-la l'autre souriait a son idole, ou
+boudait son idole pour quelque caprice ou quelque preference; en un mot,
+elle vivait de son idole et la voyait jusque dans ses reves.
+
+Sa petite tete romanesque se complaisait a imaginer mille et une
+situations ou son idole jouait un role heroique. Par exemple, on faisait
+une promenade en mer. Le canot chavirait. L'idole se precipitait dans
+le gouffre, pour en tirer son _bichon_. (Depuis quelque temps Suzanne
+appelait Alix sa _reine_ et Alix appelait Suzanne son _bichon_.) Donc,
+la reine arrachait le bichon a la fureur des flots, et venait le deposer
+entre les bras de sa maman. Et alors la maman deposait un baiser sur le
+front de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait a l'adorer pour
+la vie. (Pour le moment, et c'etait un des grands soucis de Suzanne,
+Mme Loudeac temoignait un enthousiasme tres modere pour les vertus et
+perfections de la reine.) Une autre fois, un cheval emporte faisait
+mine de fouler le bichon aux pieds. Plus prompte que l'eclair, la reine
+s'elancait, enlevait le bichon a bras tendus, et tout d'une traite le
+portait a Mme Loudeac. Baiser sur le front, cela va sans dire, regards
+leves au ciel.
+
+Une autre fois encore, un taureau descendait du plateau, rendu furieux
+par les mouches. Le bichon va etre encorne et mis en pieces. Oui, mais
+un coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne plus se relever. La
+reine apparait tenant encore a la main sa carabine de salon. On devine
+le reste.
+
+Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe avaient fait la
+dinette a la villa des Tamarix, il leur prit fantaisie de faire un petit
+tour jusqu'a une plate-forme d'ou l'on voit arriver les bateaux qui
+reviennent de la peche. Pour etre tout a fait exact, disons que cette
+fantaisie vint a la reine. Le bichon trouva l'idee admirable--regle
+generale, la reine n'avait que des idees admirables.--Marthe essaya
+bien, il est vrai, de faire quelques timides objections. Sans doute,
+dans un petit village comme Varangues-sur-Mer, ou tout le monde se
+connait, les enfants peuvent aller et venir sans inconvenient et sans
+danger, des villas a la plage et de la plage aux villas. Pourtant ne
+ferait-on pas bien de prevenir Mme Loudeac? La reine, sans daigner
+repondre, ouvrit la porte a claire-voie, le bichon la suivit, et Marthe,
+ne voulant pas avoir l'air de leur faire la lecon, les accompagna.
+
+La reine continuait a marcher devant, le menton releve, comme il
+convient a une reine, ayant ses cheveux d'or sur les epaules en guise
+de manteau royal. Elle avait une si fiere allure, son pas etait si
+vaillant, si heroique, que le bichon, tout frissonnant d'enthousiasme,
+se retourna involontairement pour faire la comparaison de cette royale
+allure avec la demarche modeste de la pauvre Marthe, qui, toute contrite
+de se savoir en etat de desobeissance, s'avancait la tete basse, d'un
+pas incertain.
+
+"Allons, viens donc", lui dit le bichon; et en lui-meme le bichon
+pensait: "On la prendrait pour la suivante de notre reine".
+
+Tout a coup un cri aigu troubla la tranquillite du soir. Le bichon se
+retourna vivement. La reine, qui avait perdu toute majeste et meme toute
+retenue, s'enfuyait a toutes jambes. Sa jolie figure, toute pale, etait
+enlaidie par une expression de terreur abjecte.
+
+"Qu'est-ce qu'il y a?" s'ecria Suzanne epouvantee.
+
+Au lieu de lui repondre, la reine, qui semblait avoir perdu la vue
+aussi bien que l'ouie, la bouscula violemment et la renversa dans la
+poussiere. Sans prendre le soin de la ramasser, la reine eperdue gagna
+la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement derriere elle.
+Elle continuait de pousser des cris aigus, bousculant tout sur son
+passage, et jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir expliquer
+la cause de sa propre terreur. Elle monta l'escalier en courant, et ne
+s'arreta que quand il lui fut impossible de monter plus haut.
+
+Au moment ou Marthe se mettait en devoir de relever Suzanne, qui etait
+tout etourdie de sa chute violente, un gros ours brun apparut au
+tournant du sentier.
+
+"Sauve-toi, dit Marthe a Suzanne, vite, ma mignonne, sauve-toi, pour
+l'amour de Dieu."
+
+Suzanne, a moitie relevee, retomba sur ses genoux; incapable de faire
+un mouvement, elle s'affaissa sur ses talons; ses deux mains jointes
+pendaient inertes devant elle, elle regardait l'ours qui trottinait sans
+se presser, et ses levres fremissaient.
+
+Sans hesiter une seconde, Marthe, tres pale, mais tres resolue, passa
+devant elle et marcha droit a l'ours. Arrivee a quelques pas de lui,
+elle leva d'un geste energique la petite ombrelle qu'elle tenait, en
+criant: "Arriere, vilaine bete! arriere!"
+
+L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux clairs, et, comme elle
+continuait a s'avancer pour le tenir en respect et donner a Suzanne
+le temps de fuir, il souffla dans sa museliere et parut prendre une
+resolution energique.
+
+Se dressant a moitie, il s'assit lourdement dans la poussiere et,
+saisissant le bout de ses pattes de derriere avec ses pattes de devant,
+il se mit a se dandiner lourdement d'avant en arriere et de droite a
+gauche.
+
+"Oui, oui, je te conseille de faire le beau", dit une grosse voix, la
+voix d'un grand gaillard en guenilles, qui venait de tourner a son tour
+le coin du sentier. Cet homme etait tout rouge et tout essouffle a force
+d'avoir couru. "Ah! brigand! reprit-il en saisissant la chaine de son
+pensionnaire. Ah! ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie a ton
+pere nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour te rattraper! tu
+fais peur a la petite demoiselle. Sais-tu bien ce qui serait arrive
+si l'autre demoiselle ne t'avait pas si bravement arrete? Tu aurais
+debouche au milieu du village, et le gendarme aurait mis ton maitre en
+prison et toi en fourriere!"
+
+Il scandait chacune de ses phrases par une bonne taloche appliquee sur
+le crane de l'ours. L'ours faisait semblant d'avoir peur, et fermait les
+yeux a chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa museliere; il
+montrait ses grands crocs, et sa langue pendait de cote.
+
+Aussitot qu'elle vit l'ours en puissance de son maitre, Marthe, sans
+s'arreter au bavardage de l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit
+Suzanne dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer. Les
+servantes cependant etaient accourues, ainsi que Mme Loudeac.
+
+"Elle n'a rien, elle n'est pas blessee, dit Marthe a Mme Loudeac, qui
+etait devenue toute pale de saisissement. Mme Loudeac prit Suzanne par
+un bras, tandis que l'autre bras demeurait passe sur les epaules de
+Marthe. Une fois dans le jardin, la porte bien fermee derriere elle, la
+pauvre petite fut prise d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tete
+contre l'epaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu de ses sanglots,
+elle murmurait d'une voix entrecoupee: "Oh! Marthe, oh! cherie,
+embrasse-moi."
+
+Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure de sa petite amie tout
+pres de la sienne et plongea ses regards dans les siens. Est-ce que,
+vraiment, l'acte d'abnegation et de bravoure folle qu'elle venait
+d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait comme transfiguree?
+Ou bien, la reconnaissance passionnee que ressentait Suzanne lui
+ouvrit-elle tout a coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle s'ecria:
+"Cherie, belle cherie, oh! que je te trouve belle!"
+
+Marthe se mit a rire d'un petit rire embarrasse et dit a l'une des
+servantes: "Claudine, allez preparer un verre d'eau sucree pour Mlle
+Suzanne, pendant que nous allons la ramener!"
+
+On avait un peu oublie la reine pendant tout cet esclandre. On la trouva
+dans une des mansardes, la figure cachee dans les mains, et criant a
+intervalles reguliers: "L'ours! l'ours!"
+
+Quand on lui eut bien explique que l'ours ne l'avait pas suivie, que
+c'etait un ours apprivoise et que son maitre l'avait emmene, elle
+consentit a descendre.
+
+Malgre son aplomb de petite reine, elle fut un peu embarrassee de sa
+contenance quand on l'introduisit au salon. Suzanne etait etendue sur
+le canape, la tete contre l'epaule de Marthe, les deux mains dans les
+siennes, lui murmurant a l'oreille de jolis petits noms de tendresse.
+
+A la grande surprise de Suzanne, sa mere temoigna a la petite reine plus
+de bienveillance que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait
+de la bienveillance! Ne lui etait-elle pas reconnaissante, cette mere
+prevoyante et sage, d'avoir pris soin de demontrer elle-meme, et
+si clairement, a la petite Suzanne combien, malgre sa superiorite
+apparente, elle etait inferieure a la bonne Marthe?
+
+"Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudeac en tendant la main a la
+petite reine, une vraie plaisanterie de carnaval.
+
+--Ah! si j'avais eu ma carabine! s'ecria la petite reine, qui avait
+repris son aplomb.
+
+--Une ombrelle a suffi", dit Mme Loudeac en regardant Marthe avec
+tendresse. Elle ajouta, mais interieurement, car a quoi bon frapper les
+gens qui sont a terre: "Une ombrelle et un bras vaillant!"
+
+"On demande Mlle de Gayrel", dit Claudine en entr'ouvrant la porte du
+salon.
+
+Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain avec sa famille, elle
+fit ses adieux; ses petites amies et Mme Loudeac lui souhaiterent bon
+voyage.
+
+"Bon voyage!" selon l'intention des personnes, peut signifier: "Je
+souhaite sincerement que votre voyage soit bon!" ou bien: "Bon
+debarras!" Les deux fillettes, sans arriere-pensee, donnerent a cette
+expression son sens le plus favorable. Mme Loudeac, qui n'etait pourtant
+pas malveillante, lui donna son sens ironique, sans en rien laisser
+paraitre. Dans sa pensee, elle souhaitait:
+
+"Bon voyage!" a l'influence pernicieuse de la petite reine sur l'esprit
+et le jugement de Suzanne.
+
+A partir de la soudaine invasion de maitre Martin dans le sentier des
+Tamarix, les opinions personnelles de Suzanne subirent un changement
+considerable sur la question des tresses, sur la condition sociale des
+architectes et sur bien d'autres sujets.
+
+Les parents de Suzanne demeurent boulevard des Invalides, et ceux de
+Marthe rue de la Tour-d'Auvergne, c'est-a-dire aux deux extremites de
+Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens; toutes les deux
+ont des devoirs a faire, des lecons de piano, des lecons de dessin, et
+chacun des deux papas a ses occupations comme par le passe; chacune des
+deux mamans ses obligations mondaines, et, malgre cela, les deux petites
+filles se voient tres souvent. C'est que, quand on tient beaucoup a se
+voir, on y arrive toujours, meme a Paris. Or les deux mamans tiennent a
+se voir, et les petites filles aussi. Alors, cela va tout seul.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS
+
+LA FAUTE DE NONO
+
+CHARLES KLIPMANN
+
+LES TROIS PETITS CHIENS
+
+LE PERE VIAUD
+
+INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes a Jeannot, by J. Girardin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES A JEANNOT ***
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
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