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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:36:33 -0700 |
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Quelques poésies fort appréciées, quelques nouvelles +écrites dans les journaux le mirent en rapport avec les jeunes +écrivains de cette féconde époque. + +Fort lié avec Théophile Gautier, il composa quelques essais avec +Gérard de Nerval et c'est par ce dernier qu'il arriva à connaître +Alexandre Dumas. Alors commença cette collaboration fameuse qui mit en +quelques années Auguste Maquet sur le chemin de la renommée. Nous +n'entrerons pas dans le récit des causes qui la firent cesser, elles +sont trop connues: entraîné dans le désastre financier de son +collaborateur, Auguste Maquet fut considéré comme un simple créancier, +perdit le fruit d'un travail inouï, et ne put obtenir comme +compensation de pouvoir mettre son nom à côté de celui d'Alexandre +Dumas sur tous les livres qu'ils avaient écrits ensemble. + +La liste en est longue puisqu'elle comprend: _Le _Chevalier +d'Harmental, Sylvandire, les Trois Mousquetaires, Vingt Ans après, la +Reine Margot, Monte-Cristo, la Dame de Monsoreau, le Chevalier de +Maison Rouge, Joseph Balsamo, le Bâtard de Mauléon, les Mémoires d'un +Médecin, le Collier de la Reine, le Vicomte de Bragelonne, Ange Pitou, +Ingénue, Olympe de Clèves, la Tulipe noire, les Quarante-Cinq, la +Guerre des Femmes_. + +Les deux collaborateurs signèrent ensemble, au Théâtre: les _Trois +Mousquetaires, la Jeunesse des Mousquetaires, la Reine Margot, le +Chevalier de Maison Rouge, Monte-Cristo, le Comte de Morcef, +Villefort, la Guerre des Femmes, Catilina, Urbain Grandier, le +Vampire, la Dame de Monsoreau_. + +Si la preuve de cette collaboration n'existait pas dans une foule de +documents émanant de l'un et de l'autre de ces deux grands +travailleurs, elle serait tout entière dans l'énumération que nous +venons de faire: car l'esprit se refusait à croire qu'un seul homme +ait pu suffire à cette tâche gigantesque. Et nous ne parlons ici que +des ouvrages faits en commun. + +Auguste Maquet a écrit seul: _Le Beau d'Angennes, Deux Trahisons, une +partie de l'Histoire de la Bastille, le Comte de Lavernie, la Belle +Gabrielle, Dettes de Coeur, la Maison du Baigneur, la Rose Blanche, +l'Envers et l'Endroit, les Vertes Feuilles_. + +Au Théâtre, il a fait, seul: _Bathilde, le Château de Grantier, le +Comte de Lavernie, la Belle Gabrielle, Dettes de Coeur, la Maison du +Baigneur, le Hussard de Bercheny_. + +Il a fait représenter, en collaboration avec Jules Lacroix, au +Théâtre-Français, _Valéria_; à l'Opéra, la _Fronde_, musique de +Niedermayer. + +Il a encore composé une foule d'articles, de nouvelles, et plusieurs +pièces de théâtre qu'il n'a pas signées, entre autres, le _Courrier de +Lyon_: il a été plus de douze années président de la Société des +Auteurs et Compositeurs dramatiques, et si, un jour, les remarquables +discours qu'il a prononcés en cette qualité dans maintes circonstances +peuvent être réunis en un volume, les lecteurs pourront juger dans ces +belles pages que chez lui la pureté du style ne le cédait en rien à +l'élévation des idées et des sentiments et au bonheur des expressions. + +Nous avons accompli notre tâche en mettant sous les yeux des lecteurs +l'oeuvre énorme d'Auguste Maquet; à eux de juger maintenant par quels +efforts d'un travail surhumain il a conquis vaillamment la place que +nous lui donnons parmi les grands écrivains du siècle. Officier de la +Légion d'honneur depuis 1861, il est mort le 8 janvier 1888 dans son +château de Sainte-Mesme, gagné, comme il le disait gaiement, avec sa +plume seule. C'est là , dans cette chère retraite, qu'il recevait ses +amis, et ils étaient nombreux: c'est là qu'accouraient les jeunes +auteurs, toujours bien accueillis, en quête d'un conseil toujours +donné bon et désintéressé; c'est là , qu'à la nouvelle de sa mort, ont +afflué les regrets de tous, car tous aimaient et respectaient cette +nature droite et loyale, ce grand coeur et cette âme juste. + +Juin 1891 + + + * * * * * + + + + +LA BELLE GABRIELLE + + + +I + +FAMINE AU CAMP + + +Au revers du monticule qui domine la Seine entre Triel et Poissy, +s'étendent plusieurs villages cachés à demi sous les roches ou dans +les bois. + +Les roches se sont peu à peu recouvertes de vignes, et c'est pour +ainsi dire le dernier raisin que le soleil de France consente à +échauffer, comme si, ayant épuisé la vigueur de ses rayons sur le +Rhône, la Loire et la Haute-Saône, il n'avait plus qu'une stérile +caresse pour le Vexin et un froid regard pour la Normandie. + +Ces pauvres vignes dont nous parlons eussent pu se réjouir au soleil +de l'année 1593. Jamais plus chaude haleine n'était venue les visiter +depuis un siècle. Certes les raisins pouvaient bien mûrir cette année +et donner à flots le petit vin taquin de Médan et de Brezolles; mais +ce que le soleil voulait faire, la politique le défit: au mois de +juillet, il n'y avait déjà plus de raisins dans les vignes. La petite +armée du roi de France et de Navarre, du roi béarnais, du patient +Henri, campait dans les environs depuis une semaine. + +Depuis quatre ans, Henri, roi déclaré de France après la mort d'Henri +III, disputait une à une toutes les pièces de son royaume; comme si la +France se fût jouée au jeu d'échecs entre la Ligue et le roi. Arques, +Ivry, Aumale, Rouen et Dreux avaient sacré ce prince, et pourtant il +n'eût pu entrer à Reims pour recevoir la sainte-ampoule. Il avait des +soldats, et pas de sujets; un camp, pas de maison; quelques villes ou +bourgades, mais ni Lyon, ni Marseille, ni Paris! A grand'peine +s'étail-il établi à Nantes avec une cour dérisoire, mi-partie +chevaliers, mi-partie lansquenets et reîtres. Une brave noblesse +l'entourait, le peuple lui manquait partout.--Qu'il se fasse +catholique! disaient les catholiques.--Qu'il reste huguenot! disaient +les réformés.--Qu'il disparaisse, catholique ou huguenot! disaient les +ligueurs. + +Henri, bien perplexe, bien gêné, parce qu'il se sentait gênant, +bataillait et rusait, toujours soutenu par l'idée que le ciel l'avait +fait naître à onze degrés loin du trône, et que, si huit princes morts +lui avaient aplani ces onze degrés, ce devait être pour quelque chose +dans les desseins de la Providence. + +En attendant, replié sur lui-même pour méditer de nouveaux plans, +comme aussi pour reposer ses partisans ruinés par l'attente et irrités +par la guerre, il venait d'accepter une trêve proposée par les +Parisiens. Paris est une ville qui aime bien la guerre civile pourvu +qu'elle ne dure pas longtemps. + +Or, tandis que M. de Mayenne se débattait contre ses bons alliés les +Espagnols qui l'étouffaient en l'embrassant, et cherchait à pendre en +détail ses amis les Seize, qu'il avait réduits à douze, Henri, pauvre, +mais fort, affamé, mais sain d'esprit, sans chemises, mais cuirassé de +gloire, négociait avec le pape sa réconciliation avec Dieu, et faisait +fourbir ses canons pour se réconcilier plus vite avec son peuple. Il +riait, jeûnait, courait l'aventure, pensait en roi, agissait en +chevau-léger, et tandis qu'il s'accrochait ainsi aux buissons plus ou +moins fleuris de la route, ses destinées marchaient à pas de géant +sous le souffle invincible de Dieu. + +Donc, une trêve venait d'être signée entre les royalistes et les +ligueurs, une trêve ardemment désirée par ceux-ci qui avaient bien des +blessures à cicatriser. + +Pendant trois mois, les mousquetades allaient se taire, des +négociations allaient se nouer de Mantes à Rome, de Paris à Mantes. +Courriers de courir, curés et ministres de s'interposer, prédicateurs +de réfléchir, car les plus fougueux qui tonnaient pendant la guerre +contre cet hérétique, ce parpaillot et ce Nabuchodonosor, avaient peur +des éclats de leur voix depuis le silence de la trêve. La campagne +était libre et les gens de guerre laissaient leur casque pour un +chapeau de feutre. Les ligueurs s'épanouissaient dans leurs bonnes +grosses villes, et les royalistes de l'armée réduits au rôle de chiens +chasseurs que l'on a muselés, erraient dans le Vexin, en jetant des +regards affamés sur les châteaux, les métairies, les bourgs ligueurs, +tout reluisants et riants, dont les cuisines lançaient d'insolentes +fumées. + +Ces doux loisirs existaient de par l'article IV de la trêve qui +commandait sous peine de mort l'inviolabilité des personnes et des +propriétés depuis Mme de Mayenne jusqu'à la dernière faneuse des +champs, depuis le trésor de la Ligue jusqu'à l'épi de blé qui +jaunissait dans la plaine. + +Le roi tenait Mantes et ses environs, voilà pourquoi à Médan les +royalistes dans leurs promenades désespérées gaspillaient le raisin +vert, ou l'écrasaient en cherchant quelque lièvre ou quelque perdreau +encore trop faible pour traverser la Seine. + +Mais ces ressources avaient été bien vite épuisées, et tous ceux de +l'armée royale qui n'avaient pas obtenu de congés ou de permissions, +commençaient à ressentir ce que les Parisiens avaient si bien connu +les années précédentes, disette et famine. + +Au commencement de juillet, disons-nous, deux compagnies du régiment +des gardes, commandées par Crillon, avaient reçu ordre d'aller camper, +et de former ainsi l'avant-garde de l'armée, entre Médan et Vilaines. +Pour ne pas incommoder les habitants, ce corps avait dressé des +tentes. Crillon, absent la plus grande partie du jour, se reposait du +service sur son premier capitaine. Un petit parc d'artillerie, +installé sur la hauteur, amenait en inspection dans ces parages M. de +Rosny, le futur Sully d'Henri IV, dont les prétentions sur ce chapitre +étaient des plus impérieuses. Comme les gardes se recrutaient parmi +les plus braves cadets des bonnes maisons, la compagnie était choisie, +dans ce poétique séjour. Toutefois, on y mourait d'ennui et de misère. +Adossés au monticule, ayant en face la Seine verte et calme, qui +caressait comme un ruban de moire des îles pittoresques, les pauvres +gardes, brûlés par le radieux soleil, éblouis par la luxuriante +verdure des trembles et des saules, se demandaient entre eux pourquoi +les oiseaux fendaient l'air si joyeux, pourquoi les poissons sautaient +si allègrement dans l'eau, pourquoi les agneaux bondissaient si +gracieusement dans les pâturages, alors qu'il était défendu aux +soldats royalistes de toucher à toutes ces choses qui sont si bonnes, +et que Dieu, dit-on, a créées pour le plaisir et les besoins de +l'homme. + +Parmi les plus désespérés de ces fantômes errants, il en était un +surtout qui se distinguait par ses hélas lugubres accompagnés d'une +pantomime plus active que celle d'un moulin à vent. Ses deux bras +battaient le vide lorsqu'ils n'étaient point occupés à ranger sur sa +hanche gauche une longue épée pendue à un flasque baudrier de vache, +laquelle épée, impatiente comme son maître, revenait toujours en avant +pour interroger, en la heurtant du pommeau, certaine pochette qui ne +contenait qu'un petit couteau et un bout de mèche pour l'arquebuse. + +Ce garde, c'était un jeune homme de vingt ans au plus, trapu, nerveux, +au teint de bistre, ombragé par de longs cheveux noirs que les huiles +du parfumeur n'avaient pas assouplies depuis le siège de Rouen, +c'est-à -dire depuis près d'une année; ce jeune homme, disons-nous, +lorsqu'il avait bien tourmenté ses bras et son épée, mettait sa main +en guise de visière sur deux yeux dilatés et fixes comme ceux d'un +aigle, et il fouillait de ce regard inquisiteur tout l'horizon de +Médan à Saint-Germain, demi-cercle immense où Dieu s'est plu à +accumuler les plus riches échantillons de ses oeuvres. + +--Eh bien! Pontis, notre recrue, lui dit l'officier-capitaine qui se +faisait coudre du ruban frais par son laquais, à l'ombre d'un tilleul +chargé de fleurs, que voyez-vous de si beau dans les nuages? +apercevrait-on d'ici le donjon de messieurs vos ancêtres? qui sait? +ces nuages ont peut-être passé au-dessus? + +--Sambioux, mon capitaine, repartit le jeune homme avec un sourire +contraint, Pontis en Dauphiné est trop loin pour qu'on l'aperçoive. +D'ailleurs, je n'y songe point, Pontis est à monsieur mon frère aîné +qui m'en a mis poliment dehors. Et c'est heureux pour moi ajouta-t-il +en forçant de plus en plus son sourire, car si je me gobergeais chez +moi, je n'aurais pas l'honneur de servir le roi sous vos ordres. + +--Stérile honneur, grommela une voix sourde partie d'un groupe de +gardes, gentilshommes huguenots, pittoresquement vautrés au penchant +d'un tertre. + +Ni Pontis, ni le capitaine ne feignirent d'avoir entendu. Celui-ci +frisa ses rubans jonquille, celui-là reprit sa contemplation en +murmurant: + +--Oh! non, ce n'est pas les nuages que je regarde. + +--Quoi donc, alors? dirent ensemble plusieurs compagnons qui se +soulevèrent à demi autour de Pontis. + +--J'admire, messieurs, toutes ces fumées noires, bleues et blondes qui +montent des cheminées de Poissy. + +--Eh! qu'avez-vous affaire de fumées? reprit le capitaine; fumée est +vide! + +Pontis, comme plongé dans une mélancolique extase: + +--Oh! dit-il, la fumée bleue me représente une eau bouillante dans +laquelle se peuvent cuire oeufs, poissons et menus abattis de +volailles; la rousse me semble née d'un gril chargé de côtelettes et +de saucisses; la noire vient tout simplement des fours de +boulangers... On fait de si bon pain à Poissy! + +--Nous ne sommes pas à Poissy, répondit philosophiquement un des +gardes qui s'étendit sur l'herbe brûlée; nous sommes sur les terres de +Sa Majesté. + +--Dirai-je très-chrétienne? demanda un autre d'un ton goguenard. + +--Pas encore mais bientôt, j'espère, dit vivement Pontis. Le roi nous +fait mourir de faim parce qu'il n'est pas catholique. Que ne l'est-il? + +--Eh! eh! monsieur de la messe, crièrent au jeune homme plusieurs +huguenots réveillés par ce souhait de Pontis, si vous n'êtes pas de la +religion, n'en dégoûtez pas les autres. + +Le capitaine s'éloigna en chantonnant, pour ne point se compromettre. + +--Ma foi! messieurs, dit Pontis, ne chicanez pas pour si peu; nous +sommes bien tous de la même église, allez! + +--Bah! firent les huguenots, depuis quand? + +--Sambioux? nous sommes tous d'une religion dans laquelle personne ne +boit ni ne mange. + +Un famélique éclat de rire accueillit funèbrement cette saillie de +Pontis. + +--Je disais donc, continua-t-il encouragé, que toutes ces fumées de +là -bas sont catholiques, que Paris est catholique, que ces châteaux +qui nous environnent et qui nous narguent sont catholiques. Je veux +être pendu si tout ce qu'il y a de bon dans la vie n'est pas +catholique romain. Voilà pourquoi je voudrais que Sa Majesté entrât +dans une religion nourrissante. Ah! vous avez beau murmurer, vous ne +ferez jamais autant de bruit que mon estomac. + +--Si le roi se convertit à la messe, s'écria un huguenot, je quitte +son service. + +--Et moi, répliqua Pontis, je le quitte s'il ne se convertit pas.... + +--Ventre du pape! s'écria le huguenot en se levant à moitié. + +--Tiens, vous avez encore la force de vous mettre en colère? Eh bien, +moi, je garde mon souffle pour une meilleure occasion. Huguenots ou +catholiques devraient, au lieu de se quereller, aviser au moyen de +vivre. + +--Quelle idée a-t-il eu, le roi, poursuivit le huguenot grondeur, +d'accorder une trêve à ce gros Mayenne? Nous serions en ce moment sous +Paris; mais non ... au lieu d'exterminer la ligue, on la ménage. Tout +cela finira par des embrassades. + +--Pourquoi ne pas commencer tout de suite? s'écria Pontis, au moins +nous serions de la fête, tandis que si l'on tarde nous serons tous +morts. Sambioux! que j'ai faim. + +Un nouvel interlocuteur s'approcha du groupe, c'était un jeune garde +nommé Vernetel. + +--Messieurs, dit-il, je fais une réflexion: puisqu'il y a une trêve, +pourquoi ne sommes-nous pas à Mantes avec la cour? on y mange, a +Mantes. + +--Quelquefois, grommela le huguenot. + +--Au fait, dit Pontis, l'idée de Vernetel est bonne; pourquoi +sommes-nous ici où l'on ne fait rien, et non à Mantes où est le roi? + +--Parce que le roi n'est pas à Mantes, dit Vernetel. Tenez, en voici +la preuve. + +Et il montra aux gardes un petit homme qui passait tout affairé, +portant un paquet recouvert d'une enveloppe de serge, comme s'il eût +été tailleur d'habits ou pourvoyeur de la garde-robe. + +--Quel est celui-là , demanda Pontis, et pourquoi vous fait-il croire +que le roi n'est pas à Mantes? + +--On voit bien que vous êtes nouveau chez nous, répliqua le huguenot, +vous ne connaissez pas maître Fouquet la Varenne. + +--Qui cela, la Varenne? demanda Pontis. + +--Celui qui est partout où doit venir mystérieusement le roi, celui +qui lui ouvre les portes trop bien fermées, celui qui reçoit les +étrivières que mériterait souvent Sa Majesté, enfin celui qui porte +les poulets du roi? + +--Eh! l'honnête homme! cria le jeune cadet, servez-en un par ici!... +Nous sommes plus pressés que le roi. + +--Voilà d'indécentes plaisanteries, jeunes gens, interrompit une voix +mâle et sévère qui fit retourner les gardes. + +--M. de Rosny! murmura Pontis. + +--Oui, monsieur, répliqua gravement l'illustre huguenot qui traversait +la clairière en lisant une liasse de papiers. + +--Monsieur a l'oreille fine, ne put s'empêcher de dire Pontis; nous +n'avons pourtant pas la force de parler bien haut. + +--Encore mieux vaudrait-il vous taire, répartit Rosny tout en +marchant. + +--Nous ne demandons pas mieux, monsieur; mais fermez-nous la bouche. + +Et le cadet compléta sa phrase par une pantomime à l'usage de toutes +les nations qui ont faim. + +Rosny haussa les épaules et passa outre. + +--Vieux ladre, grommela Pontis; il a dîné hier, lui, et il est capable +de dîner encore aujourd'hui! + +--Comment, vieux, dit le huguenot; savez-vous l'âge de M. de Rosny? + +--Sept cents ans au moins. + +--Trente-trois à peine, monsieur le catholique, sept ans de moins que +le roi. + +--C'est singulier, répondit Pontis, depuis vingt ans que j'existe, +j'ai toujours entendu parler de M. de Rosny comme d'Abraham ou de +Mathusalem. Croyez-moi, c'est un homme qui a commencé avec la +création. + +--C'est que voilà longtemps qu'il travaille à devenir célèbre, dit le +huguenot; c'est une de nos colonnes, c'est la manne de nos esprits. + +--Que ne l'est-il de nos estomacs! Moi, voyez-vous, je n'ai pas les +mêmes raisons que vous d'adorer le grand Rosny. Vous êtes huguenot +comme lui, moi catholique. Je suis entré aux gardes par amour pour +notre mestre de camp Crillon, qui est catholique aussi. Vous n'osez +rien demander à votre idole Rosny, vous, tandis que moi, M. de Crillon +serait ici, au lieu d'être je ne sais où, j'irais lui emprunter un +écu. Je ne suis pas fier, moi, quand j'ai faim. Sambioux que j'ai +faim! + +Comme il achevait ces mots entrecoupés de soupirs, un pas de cheval +retentit sur la terre sèche, et l'on vit s'avancer, portant deux +paniers, un gros bidet pansu, précédé du maître d'hôtel de M. de +Rosny, et suivi d'un paysan et d'un laquais. + +Le cortège défila au milieu des cadets, qui dévoraient des yeux les +paniers et la bête, et bientôt après, à l'ombre de ces beaux tilleuls +dont nous avons parlé, une table se dressa, sur laquelle le maître +d'hôtel rangea certaines provisions d'une couleur et d'un parfum +insultants pour les affamés. + +M. de Rosny, toujours avec ses papiers et sa gravité, s'avança vers la +table, s'y installa en compagnie du capitaine des gardes, du capitaine +des canons et de quelques seigneurs privilégiés au nombre desquels on +remarquait ce même Fouquet la Varenne porteur des poulets royaux. + +A grand bruit de conversations et de vaisselle, ces messieurs +commencèrent leur festin, frugal si l'on considère la qualité des +convives, mais sardanapalesque en égard à la détresse des gardes qui y +assistaient de loin. + +Pontis n'en put supporter longtemps la vue. + +--Quand je vous disais qu'il dînerait encore aujourd'hui! Sambioux; +s'écria-t-il, que la paix est une sotte chose pour les gens qui n'ont +pas de maître d'hôtel! En guerre, au moins, l'on chasse et l'on pille; +si l'on ne mange que de deux jours l'un, au moins, ce jour venu, +fait-on bombance pour deux jours! + +--Il y a des vivres aux environs, dit un huguenot qui léchait une +croûte bien sèche frottée d'ail; que n'en achetez-vous? + +--Que n'en achetez-vous vous-même, répliqua Pontis exaspéré, au lieu +de grignoter vos croûtes comme un rat maigre? + +--Mieux vaut une croûte que pas de croûte, répliqua le huguenot. Ne +faites pas tant d'embarras, mon jeune monsieur, et si vous n'avez pas +d'argent, serrez-vous le ventre! + +--Est-ce qu'on a de l'argent, s'écria Pontis. En avez-vous, Castillon? +en avez-vous, Vernetel? en avez-vous les uns ou les autres? + +Tous, par un mouvement spontané comme à l'exercice, mirent la main à +des poches qui rendirent un son mat et plat. + +--Pourquoi aurions-nous de l'argent, dit Vernetel? le roi n'en a pas. + +--Mais le roi mange. + +--Quand on l'invite à dîner. Faites-vous inviter par M. de Rosny. + +--Ou priez-le de vous laisser ses miettes. + +--Sambioux! j'aimerais mieux ... Ah! messieurs, une idée. Qui a faim +ici? + +--Moi, répondit un choeur imposant. + +--Partons quatre et allons nous faire inviter dans le voisinage; nous +sommes gens de bonne mine. + +--Eh! eh! grommela le huguenot en détaillant les habits râpés de ses +camarades. + +--Nous sommes bons gentilshommes, poursuivit Pontis ... et gardes du +roi.... + +--D'un roi contesté, c'est incontestable. + +--Il est impossible que nous ne trouvions pas dans les environs un +ami, une connaissance, un cousin, un proche plus ou moins éloigné. +Voyons, varions les nationalités pour nous donner plus de chances de +trouver des compatriotes: De quel pays est Vernetel? + +--Tourangeau. + +--Je vous prends. Et Castillon? + +--Poitevin. + +--Prenons Castillon. Moi je suis Dauphinois; il nous faudrait un +Gascon. L'arbre généalogique d'un Gascon pousse des racines aux quatre +coins du monde. + +--Quel dommage que le roi ne soit pas là , dit Vernetel, nous +l'emmènerions; c'est lui qui a des cousins et des cousines, bon +Dieu!... + +Et chacun de rire. Henri IV eût bien ri lui-même s'il eût entendu ces +jeunes fous. + +--Ainsi, continua Pontis, c'est convenu, nous allons demander à dîner +sans façon dans la première gentilhommière que nous trouverons. +Regardez les jolies maisons qui montrent leur tête blanche parmi les +arbres. À gauche, là -bas, ce château avec pelouses. Mais il faudrait +passer l'eau, et c'est trop loin. A droite... Ah!... voyez à droite, +au milieu de ce jeune parc, le charmant donjon bâti de briques et de +pierre neuve. Voilà notre affaire ... un petit quart de lieue à peine +... partons!... Que j'ai faim! + +Pontis serra la boucle de sa ceinture avec une facilité déplorable. + +--Partons, répéta-t-il, sinon j'arriverai squelette. + +--Mais il faut la permission, dit Vernetel; demandons-la au capitaine. + +--Ne faites pas cela! s'écria Pontis. + +--Pourquoi? + +--Parce que s'il refusait, nous serions forcés de mourir de faim, et +que je ne le veux pas. Il y a plus s'il refusait, je ne pourrais +m'empêcher de passer outre, et alors ce sont des désagréments à n'en +plus finir. + +--Oui, on est pendu, par exemple. + +--Non pas, parce qu'on est gentilhomme, mais arquebusé, ce qui n'est +pas moins désagréable. + +--Bah! répliqua Pontis avec la résolution de son âge; tandis que nous +allons chercher ce repas indispensable, nos camarades feront le guet; +on leur rapportera quelques reliefs pour leur peine. Si le capitaine +demande où nous sommes, on lui répondra que nous avons aperçu un +levraut se remettre dans la vigne, et que nous y allons faire un tour. + +--Et s'il y avait une prise d'armes pendant votre absence? dit +Vernotel. + +--Bon! en trêve? + +--Le roi doit venir ... remarquez que son porte-poulets est ici, c'est +signe qu'on attend Sa Majesté. Et puis M. de Crillon peut arriver. + +--Notre mestre de camp est sans façons avec ses gardes. S'il vient, il +dira, selon son habitude, en faisant signe de la main: là , là , assez +tambour, et on rompra les rangs sans que nous ayons été appelés. +D'ailleurs, j'ai faim, et si le roi était ici, je le lui dirais à +lui-même: Sambioux! partons! + +Vernetel et Castillon commencèrent à allonger le pas, entraînés par la +fougue de leur camarade. Mais Pontis leur fit observer qu'en courant +ils seraient remarqués, rappelés, peut-être, qu'il fallait, au +contraire, s'éloigner lentement, en se dandinant, en regardant le ciel +et l'eau; puis, à un détour du chemin, prendre ses jambes à son cou, +et faire le quart de lieue en cinq minutes. + +Tous trois se mirent en marche, secondés par les camarades, qui, se +levant et s'interposant entre la table des officiers et les fugitifs +dérobèrent ainsi leur départ à tous les yeux. Mais soudain, derrière +une haie, parut un cavalier qui leur barra le passage. + + + + +II + + +D'UN LAPIN, DE DEUX CANARDS, ET DE CE QU'ILS PEUVENT COÛTER DANS LE +VEXIN + + +C'était un beau jeune homme de vingt ans, fringant, découplé en +Adonis, avec des cheveux blonds admirables, une fine moustache d'or et +des dents brillantes comme ses yeux. Il montait un bon cheval rouan +chargé d'une valise respectable. Son costume de fin drap gris bordé de +vert, moitié bourgeois moitié militaire, annonçait l'enfant de +famille, un manteau neuf roulé sous le bras, une large épée espagnole +bien pendue à son côté complétaient l'ensemble, et tout cela, monture +et harnais, habit et figure, bien que poudreux, supportait +victorieusement l'éclat du grand jour et répondait aux rayons du +soleil par une rayonnante mine que Phébus lui-même, ce Dieu de la +beauté, eût empruntée assurément, s'il fût jamais venu à cheval, +parcourir le Vexin français. + +--Pardon, messieurs, dit le jeune cavalier en arrêtant les trois +gardes au moment où ils allaient prendre leur volée: c'est ici le +campement des gardes, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur, dit Pontis, et il se disposa à reprendre son élan. + +--Et M. de Crillon commande les gardes? continua le jeune homme. + +--Oui, monsieur. + +--Je vous demande encore pardon de vous arrêter, car vous semblez être +pressé, mais veuillez m'indiquer la tente de M. de Crillon. + +--M. de Crillon n'est pas au camp, dit Vernetel. + +--Comment! pas au camp ... où donc alors le trouverai-je? + +--Monsieur, nous avons bien l'honneur de vous saluer, dit Pontis avec +volubilité en faisant signe à Vernetel. + +Et comme Vernetel et Castillon se récriaient, Pontis les prit par la +main et les emmena ou plutôt les emporta pour couper court à la +conversation. + +--Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que si ce dialogue eût duré, +j'allais tomber d'inanition. Courons! le chemin descend, et mon corps +roule tout seul vers le dîner. + +Le cavalier souriant regarda les trois enragés qui pirouettaient dans +la pente rocailleuse, et sans avoir rien compris à leur précipitation, +il s'achemina vers le campement des gardes. + +Pontis avait bien tort d'envier à M. de Rosny son repas et son maître +d'hôtel. Ce repas était abreuvé d'amertume. M. de Rosny s'évertuait à +demander sous toutes les formes à la Varenne comment et pourquoi il +était venu seul à Médan, lui qui ne marchait jamais sans son maître, +et la Varenne, affectant les airs les plus mystérieux, répondait à ces +questions avec une fausseté diplomatique dont Rosny enrageait, malgré +toute sa philosophie. + +Plus d'une fois il frappa sur la table dans sa colère, et, oubliant +l'étiquette, fronda les légèretés et les caprices vagabonds de son +roi. C'est à ce moment que les gardes amenèrent le jeune cavalier qui +venait d'entrer dans le camp. + +--Qui êtes-vous, et que voulez-vous, demanda M. de Rosny, qui pliait +sa serviette avec méthode. + +--Je voudrais parler à M. de Crillon, répliqua poliment le jeune +homme. + +--Qui êtes-vous? répéta Rosny. N'arrivez-vous pas de Rome? + +--Monsieur, je voudrais parler M. de Crillon qui est mestre de camp +des gardes françaises, continua du même ton le jeune homme dont la +parfaite douceur ne s'altéra point au contact de cette curiosité. + +--Libre à vous de ne vous point nommer, dit le flegmatique Rosny; +c'est peut-être une affaire de service qui vous amène, auquel cas, +ayant l'honneur de me trouver au même lieu que M. de Crillon pour les +intérêts du roi, j'eusse pu vous écouter et vous satisfaire. Voilà +pourquoi je vous questionnais, je suis Rosny. + +Le jeune homme s'inclina. + +--Ce qui m'amenait près M. de Crillon, c'est affaire particulière, +dit-il, quant à mon nom, monsieur, je m'appelle Espérance, et j'ai +l'honneur d'être votre serviteur, je n'arrive pas de Rome, mais de +Normandie. + +Rosny subit, malgré lui, le charme tout-puissant qui s'exhalait de ce +jeune homme. + +--A bonne mine, dit-il, voilà un beau nom. + +--Qui n'est pas un nom, murmura le capitaine. + +Rosny reprit: + +--M. de Crillon n'est point céans, monsieur; il inspecte les autres +compagnies de son régiment, qui est disséminé le long de la rivière; +mais il doit revenir bientôt. Attendez. + +--Espérez! ajouta le capitaine en souriant. + +--C'est ce que je fais toute ma vie, répliqua le jeune homme avec son +enjouement plein de grâce. + +Rosny et le capitaine se levèrent. + +--Espérance! dit Rosny à l'oreille de son compagnon! le beau nom pour +les aventures! + +Et tous deux descendirent vers le rivage pour aider à la digestion par +la promenade. + +Espérance attacha son cheval à un arbre, plia son manteau proprement +et s'assit dessus, les jambes pendantes, en se tournant avec +l'intelligent instinct des rêveurs ou des amoureux vers le plus +poétique côté du panorama. + +Un quart d'heure était à peine écoulé lorsqu'il entendit une explosion +de rires joyeux à l'extrémité de la circonvallation. C'étaient les +gardes qui se pressaient en tumulte autour des trois pourvoyeurs que +nous avons vus partir pour la provision. + +Pontis élevait en l'air sur ses deux mains un plat de terre d'une +honorable dimension. Il tenait sous son bras, par un miracle +d'équilibre, un pain de plusieurs livres; deux canards et des pigeons +étranglés pendaient en sautoir à son col. + +Vernetel avait pour trophée un long et gras lapin de clapier, un pain +rond et un faisceau de boudins et de saucisses. Castillon ne portait +qu'une dame-jeanne; mais elle suffisait à la vigueur d'un seul homme. + +La joie générale se changea en admiration, quand, Pontis abaissant son +plat à la hauteur du vulgaire, on découvrit qu'il contenait un pâté de +hachis, bouillant encore dans un jus solide et généreux. + +L'escouade s'attroupa, se groupa; les uns eurent les canards et le +lapin qu'ils se mirent à préparer; les autres, plus heureux, +s'attablèrent immédiatement, c'est-à -dire qu'on fit sur l'herbe une +belle place nette, qu'on en marqua le centre avec ce noble pâté, et +que douze convives invités par le magnanime Pontis, reçurent la +permission d'étaler sur des tranches de pain homériques une couche +odorante de hachis. + +Espérance regardait de loin, en souriant, ce festin et ces intrépides +mangeurs; il admirait aussi le roi de la fête, Pontis, dont la +physionomie radieuse éclairait joyeusement tout le groupe, lorsque +soudain on entendit comme un cri lointain. Ce cri fit dresser +l'oreille à Espérance et l'étonna. Mais les convives l'entendirent à +peine, éperdus qu'ils étaient de faim et de bonheur. + +--Tiens, on crie, dit Vernetel la bouche pleine. + +--Oui, répliqua Pontis, ils se seront aperçus au château de la +disparition de leur dîner. + +--Racontez-nous donc, Pontis, comment vous avez fait cette rafle? dit +un des gardes en plumant les volailles. + +--Cela me ferait perdre bien des bouchées, dit le jeune Dauphinois. En +deux mots, le voici: Nous avons poliment montré notre nez à la porte +et demandé à présenter nos hommages au maître de la maison. Un bourru +de concierge entr'ouvrant la grille, nous a dit qu'il n'y avait +personne. Nous avons insisté, nous déclarant gentilshommes et gardes +de Sa Majesté. Le butor a répliqué qu'il n'y avait ni Majesté, ni +gardes en France, et qu'il n'y avait qu'une trêve. + +--Des ligueurs! des Espagnols! s'écrièrent tous les convives. + +--C'est ce que nous nous sommes dit tout de suite, ajouta Pontis qui +profita de l'indignation générale pour remplir à la fois sa bouche et +sa tartine. Alors j'ai passé ma jambe entre les portes de la grille, +ce qui a empêché le ligueur de la fermer; puis, je suis entré; ces +deux messieurs m'ont suivi. Il y avait dans la cuisine des parfums à +faire évanouir saint Antoine. Puisqu'il n'y a personne au château, +ai-je dit, voilà un dîner qui sera perdu. Aussitôt j'ai allongé les +mains vers ces volailles que venait d'apporter la fermière. Le +concierge a crié, deux valets sont accourus, de là des broches et des +lardoires. Nous autres gentilshommes, nous n'avons pas tiré l'épée, +non, mais j'ai avisé dans l'âtre des tisons ardents sur lesquels je me +suis jeté et que j'ai lancés sur cette canaille. Éblouis par une pluie +de feu, ils ont battu en retraite. Alors j'ai saisi le plat que voici, +jeté à mon cou ce Saint-Esprit de ma façon. Vernetel et Castillon +n'osaient seulement bouger tant l'admiration les paralysait; j'ai +indiqué à l'un cette amphore, à l'autre ce lapin, nous avons fait +retraite en triangle sans être inquiétés, et nous voici. + +Pontis fut congratulé par un tonnerre d'applaudissements auxquels +Espérance, toujours assis à la même place, mêla ses plus francs éclats +de rire. + +Tout à coup les cris devinrent plus vifs et se rapprochèrent. Sans +doute ils avaient été interceptés pendant quelques secondes par la +convexité du monticule. Ces cris étaient poussés par un homme qu'on +vit apparaître brusquement à l'entrée du quartier des gardes. + +Essoufflé, gesticulant avec énergie, les yeux troublés par la colère, +il attira d'abord l'attention de tous les spectateurs. + +--C'est quelqu'un du château que nous avons dîmé, murmura Vernetel à +l'oreille de Pontis. + +Celui-ci interrompit son repas. Les autres gardes s'interrompirent +également dans leurs préparations culinaires. On en vit cacher +derrière leur manteau la volaille aux trois quarts plumée. + +Espérance, comme tout le monde, fut frappé de l'altération empreinte +sur les traits du nouveau venu, dont le visage jeune et caractérisé +s'était contracté jusqu'à la laideur. Ses cheveux, plutôt roux que +blonds, se hérissaient. Un frisson de fureur courait sur ses lèvres +minces et pâles. + +C'était un homme de vingt-deux ans à peine, svelte et grand. Ses +formes fines et nerveuses annonçaient une nature distinguée, rompue +aux violents exercices. Dans son pourpoint vert, de forme un peu +surannée, d'étoffe quasi grossière, il conservait des façons nobles et +délibérées. Mais le couteau, trop long pour la table; trop court pour +la chasse, qui brillait sans gaine dans sa main tremblante, révélait +une de ces indomptables fureurs qui veulent s'éteindre dans le sang. + +Ce jeune homme avait gravi si rapidement la colline qu'il faillit +suffoquer et put à peine articuler ces mots: "Où sont les chefs!" + +Un garde, qui essaya d'arrêter le furieux en lui opposant le rempart +d'une pique, fut presque renversé. + +Un enseigne, accouru au bruit, s'interposa en voyant bousculer son +factionnaire. + +--Plaisantez-vous, maître, s'écria-t-il, d'entrer ainsi le couteau à +la main chez les gardes de Sa Majesté? + +--Les chefs! cria encore le jeune homme d'une voix sinistre. + +--J'en suis un! dit l'enseigne. + +--Vous n'êtes pas celui qu'il me faut, répliqua l'autre avec une sorte +de dédain sauvage. + +Et comme une exclamation générale couvrait ses paroles, comme, excepté +Pontis et ses convives, chacun menaçait l'insulteur. + +--Oh! vous ne me ferez pas peur, dit-il d'un accent de rage +concentrée, je cherche un chef, un grand, un puissant, qui ait le +pouvoir de punir. + +Rosny et le capitaine s'étaient approchés lentement pour savoir la +cause de ce tumulte. + +Le jeune homme les aperçut. + +--Voilà ce qu'il me faut, murmura-t-il avec un fauve sourire. + +--Qu'y a-t-il? demanda Rosny, devant qui s'ouvrirent les rangs. + +Et il attacha son regard pénétrant sur ce visage décomposé par toutes +les mauvaises passions de l'humanité. + +--Il y a, monsieur, répondit le jeune homme, que je viens ici demander +vengeance. + +--Commencez par jeter votre couteau! dit Rosny. Allons, jetez-le! + +Deux gardes saisissant brusquement les poignets de cet homme, le +désarmèrent. Il ne sourcilla point. + +--Vengeance pour qui? continua Rosny. + +--Pour moi et les miens. + +--Qui êtes-vous? + +--Je m'appelle la Ramée, gentilhomme. + +--Contre qui demandez-vous cette vengeance? + +--Contre vos soldats. + +--Je n'ai point ici de soldats, dit M. de Rosny, blessé du ton hautain +d'un pareil personnage. + +--Alors, ce n'est point à vous que j'ai affaire. Indiquez-moi le chef +de ceux-ci. + +Il désignait les gardes frémissant de colère. + +--Monsieur de la Ramée, reprit froidement Rosny, vous parlez trop +haut, et si vous êtes gentilhomme, comme vous dites, vous êtes un +gentilhomme mal élevé; _ceux-ci_ sont des gens qui vous valent, et que +je vous engage à traiter plus courtoisement. Je vous eusse déjà laissé +vous en expliquer avec eux, si vous ne paraissiez venir ici pour faire +des réclamations. Or, en l'absence de M. de Crillon, j'y commande, +ici, et je suis disposé à vous faire justice malgré vos façons. Ainsi, +du calme, de la politesse, de la clarté dans vos récits, et abrégeons! + +Le jeune homme mordit ses lèvres, fronça les sourcils, crispa les +poings, mais subjugué par le sang-froid et la vigueur de Rosny, dont +pas un muscle n'avait tressailli, dont le coup d'oeil incisif l'avait +blessé comme une pointe d'épée, il respira, recueillit ses idées et +dit: + +--A la bonne heure! J'habite avec ma famille le château que vous +apercevez au bas de la colline, dans ces arbres à droite. Mon père est +au lit, blessé. + +--Blessé? interrompit Rosny. Est-ce un soldat du roi? + +Le jeune homme rougit à cette question. + +--Non, dit-il d'un air embarrassé. + +--Ligueur, va! murmurèrent les gardes. + +--Continuez, interrompit Rosny. + +--J'étais donc près du lit de mon père avec mes soeurs, quand un bruit +de lutte nous vint troubler. Des étrangers étaient entrés de force +dans la maison, avaient frappé et blessé mes gens, et pillé de vive +force. + +--Silence! dit Rosny à des voix qui réclamaient autour de lui. + +--Ces étrangers, poursuivit la Ramée, non contents de leurs violences, +ont pris des tisons au foyer, ils les ont lancés sur la grange, qui +brûle en ce moment, regardez! + +En effet, tous se retournant, virent s'élever des tourbillons de fumée +blanche qui s'élançaient en larges et ondoyantes spirales par-dessus +les arbres du parc. + +Pontis et ses compagnons pâlirent. Un silence effrayant s'étendit sur +l'assemblée. + +--En effet, dit M. de Rosny avec une émotion qu'il ne put maîtriser, +voici un incendie ... il faudrait s'y transporter. + +--Quand on arrivera, tout sera fini; la paille brûle vite. Tenez, +voici déjà les toits qui flambent. + +Le jeune homme, après ces paroles, s'arrêta satisfait de l'effet +qu'elles avaient produit. + +--Et, demanda Rosny, votre famille vous envoie ici pour obtenir +justice? + +--Oui, monsieur. + +--Les coupables sont donc ici? + +--Ce sont des gardes. + +--Du roi?... + +--Des gardes, répondit la Ramée avec une si visible répugnance à +prononcer ce mot: le roi, que Rosny s'en trouva blessé. + +--Une seule personne qui affirme, monsieur la Ramée, ne saurait être +crue, répliqua-t-il, fournissez des témoins. + +--Qu'on vienne à la maison, pas vos soldats, ils achèveraient de tout +brûler et massacrer, mais un chef ... et les blessés parleront, les +murailles fumantes dénonceront. + +Comme un murmure d'indignation s'élevait contre l'audacieux qui +maltraitait ainsi tout le corps des gardes, Rosny révolté dit au jeune +homme: + +--Vous entendez, monsieur, ce qu'on pense de vos injures? On voit bien +que vous nous savez en pleine trêve, et que la parole sacrée du roi de +France vous garantit. + +--Elle m'a étrangement garanti tout à l'heure! s'écria la Ramée avec +une ironie amère. Oh! non, ce n'est pas pour qu'elle me garantisse que +je viens invoquer la trêve, c'est pour qu'elle me venge. J'offre +toutes les preuves, j'ai entendu le rapport de mes domestiques, j'ai +vu moi-même s'enfuir les larrons, et, au besoin, je les reconnaîtrais +... Mais puisque vous êtes monsieur de Rosny, puisque vous mettez en +avant la parole de votre roi, il faut que je sache bien si on me +rendra justice, sinon j'irai droit à votre maître, et.... + +--Assez, assez, dit Rosny, qui sentait la colère bouillonner en lui, +pas tant de phrases ni de coups d'oeil furibonds, je suis patient, +mais jusqu'à un certain terme. + +--Oh! vous me menacez, dit la Ramée avec son sinistre sourire; eh +bien, à la bonne heure! voila qui achève l'oeuvre, menacer le +plaignant! Vive la trêve et la parole du roi! + +--Monsieur, répliqua précipitamment Rosny mordant sa barbe, vous +abusez de vos avantages; je vois bien à qui j'ai affaire. Si vous +étiez un serviteur du roi, vous n'auriez ni cette aigreur ni cette +soif de vengeance. Vous êtes quelque ligueur, quelque ami des +Espagnols.... + +--Quand cela serait, dit la Ramée, vous ne me devriez que plus de +protection, puisqu'il y a huit jours vos ennemis pouvaient se défendre +avec des armes, et qu'aujourd'hui ils n'ont que votre parole et votre +signature. + +--Vous avez raison; vous serez protégé. Tout à l'heure vous parliez de +reconnaître les coupables, voilà tous les gardes, faites votre ronde, +essayez. + +--On aurait pu m'épargner cette peine, murmura méchamment ce plaignant +farouche; des gens d'honneur se dénonceraient. + +--Vous ne vous attendez pas à ce qu'ils le fassent, je suppose, dit +Rosny. Puisque vous invoquez la trêve, vous en connaissez les +articles, et la peine qu'ils portent contre l'espèce de violence dont +vous vous plaignez est de nature à conseiller le silence à ceux que +leur conscience pousserait à parler. + +--Je connais en effet cette peine, monsieur, s'écria le jeune homme, +et j'en attends la stricte application. + +--Quand vous aurez reconnu les coupables et qu'ils seront convaincus. + +--Soit! cela ne sera pas long. + +En disant ces mots avec une joie qui rayonnait sur son pâle visage, la +Ramée attacha ses regards sur le cercle des gardes, qui, +machinalement, comme s'ils se fussent sentis brûlés, reculèrent et se +formèrent en lignes irrégulières, au milieu desquelles le vindicatif +ligueur commença de marcher lentement comme s'il passait une revue. + +Rosny, agité de mille idées contraires, luttait contre sa fierté qui +se révoltait, et contre un sentiment d'équité naturelle, que venait +encore fortifier le principe de la discipline et du droit des gens. + +Il finit par s'appuyer sur le capitaine, dont l'exaspération était au +comble, et lui dit: + +--Mauvaise affaire! et je suis seul ici ... Que n'avons nous ici M. de +Crillon, car enfin, c'est lui qui est responsable des gardes. + +--Si on me laissait faire, répliqua le capitaine, les dents serrées, +j'aurais bientôt arrangé l'affaire. + +--Silence, monsieur, répondit le huguenot que cette imprudente parole +de l'officier acheva de faire pencher en faveur du droit commun. +Silence! et qu'il ne vous arrive plus de traiter avec cette légèreté +les conventions et actes signés du roi: où sera l'avenir de notre +cause, monsieur, si, accusés d'agir de rapine et de violence, nous +donnons raison aux plaignants en réparant par l'assassinat le vol de +nos gens de guerre? + +--Mais, balbutia l'officier, ce la Ramée est un petit scélérat, une +vipère. + +--Je le sais parbleu bien. Toutefois, il a été violenté, incendié. +Justice lui sera faite. J'ai essayé de reculer le châtiment ou de le +rendre impossible en forçant ce jeune homme à reconnaître lui-même les +coupables. Je laissais à ceux-ci cette porte de salut. Mais en vérité, +je crois que la voilà fermée; car le drôle s'arrête et fixe sur ce +petit groupe des regards trop joyeux pour que bientôt nous ne soyons +pas réduits à prononcer une sentence. Allons, venez, faisons notre +devoir. + +Pendant toute cette scène, Espérance avait écouté avec avidité de sa +place et s'était imprégné des émotions les plus poignantes. Mais quand +il eut entendu le colloque de Rosny et de l'officier, il fut saisi +d'une immense pitié pour ces pauvres gardes qu'il avait vus partir si +joyeux l'instant d'avant, et fut pris également d'une indicible colère +contre le plaignant, dont l'air, l'accent, toute la personne, en un +mot, le révoltaient malgré la justesse de ses plaintes. + +Espérance s'approcha de Fouquet la Varenne, qui considérait la scène +stoïquement, en bourgeois que les soldats intéressent peu. + +--Monsieur, dit-il, pardon: que porte ce fameux article de la trêve au +sujet des violences qui seraient commises par les gens de guerre? + +--Eh! eh!... jeune homme, répliqua le petit porte-poulets, c'est la +mort. + + + + +III + + +COMMENT LA RAMÉE FIT CONNAISSANCE AVEC ESPÉRANCE. + +La Ramée avait déjà inspecté une bonne partie des gardes sans rien +signaler, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, comme Rosny venait de le +dire au capitaine. + +Il s'approcha du garde suspect, observa un moment, et se redressant +vers Rosny, s'écria: + +--En voici un! + +C'était Vernetel qu'il désignait ainsi, en le touchant du doigt à la +poitrine. + +Presque au même instant il étendit son bras vers Castillon, en disant: + +--Voici le deuxième! + +Les deux inculpés se récrièrent; une menace sourde grondait dans tous +les rangs. + +--A quoi reconnaissez-vous ces messieurs, que vous dites n'avoir vus +que par derrière? demanda simplement Rosny. + +La Ramée, sans répondre, montra sur le buffle de Vernetel une +gouttelette de sang à peine visible, à laquelle adhéraient quelques +poils d'un gris fauve. + +Quant à Castillon, il avait sur l'épaule droite une faible trace de ce +sable humide des celliers sur lequel reposent les bouteilles. + +En effet, Vernetel avait rapporté le lapin et Castillon la +dame-Jeanne. + +Ces preuves suffisaient à des esprits déjà trop convaincus. Nul ne fit +une observation, pas même les accusés. + +Mais la Ramée n'était pas au bout. Il s'arrêta devant plusieurs gardes +qu'il inspecta minutieusement jusqu'à ce que, avisant Pontis qui +l'attendait de pied ferme, quoique un peu pâle, il lui prit la main. + +Pontis le repoussa en disant: + +--Ne touchez pas, sinon plus de trêve! + +--Voici le troisième, dit la Ramée, et c'est le plus coupable. C'est +celui-là qui a pris les tisons au feu; regardez ses mains, elles +sentent la fumée. + +--Vous ne supposez pas, interrompit le capitaine, que vos preuves nous +satisfassent? + +--Qu'on amène ces hommes au château alors, et qu'on les confronte avec +mes gens. + +--Inutile, s'écria Pontis, inutile, en vérité, c'est humiliant de +rougir ou de pâlir devant un pareil accusateur. Depuis dix minutes +tout le corps des gardes se laisse insulter par ce drôle, pour +quelques volailles et un râble de lapin; c'est humiliant. + +--Qu'est-ce à dire? demanda Rosny, et que concluez-vous? + +--Je conclus que c'est moi qui suis allé au château, puisque château +il y a, une vraie bicoque. Je croyais avoir affaire à de bons +serviteurs du roi, et demander place à la table, ce qui se fait +partout, entre bons gentilshommes qui voyagent. Je dis plus, en +Dauphiné, chez moi, un châtelain court au-devant des hôtes et les +amène de force à son foyer. Mais puisqu'ici nous sommes en présence +d'un mauvais Français, d'un Espagnol, d'un ladre, sambioux! et que la +trêve nous lie les mains, supportons-en les conséquences. C'est donc +moi qui, refusé par les gens de monsieur, ai cru devoir me procurer +des vivres. + +--Acheter, s'écria Vernetel, acheter! + +--Oui, acheter, dit Castillon, nous avons acheté. + +--Vous mentez! répliqua la Ramée d'une voix courroucée. + +--J'ai jeté une pièce d'argent dans la cuisine, balbutia Castillon. + +--Vous mentez! continua l'insolent accusateur. + +--Eh! oui, dit Pontis avec douceur à Castillon et à Vernetel en leur +prenant affectueusement les mains. Oui, monsieur a raison, vous +mentez, mes pauvres chers amis, nous n'avons pas acheté; est-ce qu'il +y a de l'argent, chez nous? Jamais! mais il y a de l'honneur, et je +vais le prouver à ce soi-disant gentilhomme. C'est moi, Pontis, moi +seul qui ai conçu le projet de la maraude; moi qui ai entraîné mes +deux amis, sans leur dire mes desseins; moi qui les ai faits mes +complices malgré eux. C'est moi qui ai lancé les tisons par la +chambre, sans croire, hélas! qu'ils provoqueraient un incendie; mais +enfin, je les ai lancés, il n'y a que moi de coupable. Je me livre, me +voici. + +--Monsieur, s'écrièrent Castillon et Vernetel, ne le croyez pas, nous +en sommes! + +--Pardieu! dit la Ramée. + +--Ah! répliqua Rosny, révolté par l'esprit de vengeance qui animait si +furieusement ce jeune homme, ah! il vous faudrait trois victimes! + +--Une par volaille, ajouta Pontis. + +--Vous les réclamez, n'est-ce pas? dit le capitaine. + +--Je réclame justice. + +--Posez vos conclusions. + +--Elles sont toutes simples, la trêve a été violée, l'avouez-vous? + +--C'est vrai, dit Rosny. + +--Mais c'est convenu, s'écria Pontis, nous tournons dans les mêmes +redites. Monsieur veut-il un morceau de ma peau équivalant à celle de +ses canards? + +--Il est écrit, articula la Ramée d'une voix brève et tranchante comme +un coup de hache, que les infractions à la trêve, c'est-à -dire les +rapines, les violences et l'incendie, seront punis de mort. Votre roi +a-t-il signé cela, oui ou non? + +--La mort! murmura Pontis, stupéfait de la féroce insistance de ce +jeune homme. + +--C'est écrit, vous deviez le savoir, répéta la Ramée. + +--Pour deux canards, ce serait fort! s'écria Vernetel exaspéré. + +--Il s'agira de voir, dit la Ramée d'une voix étranglée par la +passion, si un serment est un serment, et, au cas où les articles +d'une trêve auraient si peu de valeur qu'on les pût violer impunément, +tout le pays saura que ce n'est plus avec des paroles qu'on doit +accueillir les soldats royalistes quand ils se présenteront dans nos +maisons, mais avec de bons mousquets dont nous ne manquons pas, Dieu +merci! Et alors, on appellera guerre la bataille rangée, et paix, tous +les massacres qui se feront dans les campagnes. Et alors, aussi, +continua-t-il, entraîné par son éloquente fureur, tout sera bon pour +détruire ces parjures. On les laissera voler les vivres, mais ces +vivres seront empoisonnés. Voilà ce que produit l'injustice, +messieurs; contre tout abus, l'excès. Venez nous piller, comme font +les rats; nous vous donnerons, comme à eux, de l'arsenic. Encore, +s'ils rongent, au moins, n'incendient-ils pas! + +Rosny, qui avait tenu la tête constamment baissée pendant cette +harangue, sortit de sa méditation. + +--Monsieur, dit-il, puisque vous persistez à demander l'exécution des +articles, il sera fait selon votre désir. C'est peu chrétien, mais +vous êtes dans votre droit. + +La Ramée s'inclina, et son visage calmé parut alors ce qu'il était, +magnifiquement noble et beau de hardiesse et d'orgueil. + +--Je suis contraint, ajouta Rosny, en se tournant vers Pontis, de vous +livrer au prévôt, qui vous retiendra prisonnier jusqu'à ce que la +justice ait prononcé sur votre sort. + +Pontis fit un geste d'assentiment. Sa résignation n'ébranla point la +Ramée. + +--Quant aux autres, dit-il comme si c'était lui qui dût être à la fois +le juge et l'exécuteur, je n'ai point de compte à leur demander. +Quelques jours de prison me suffiront. + +--Les autres, interrompit Rosny rouge de colère, j'en dispose, et non +pas vous, monsieur! Les autres, je les décharge de toute +responsabilité, ils sont libres, leur camarade aura payé pour tous. +Ainsi, vous pouvez vous retirer, monsieur de la Ramée, et publier +partout que le roi de France fait bonne justice, même à ses ennemis. + +En disant ces mots, Rosny indiquait à la Ramée sa route; il le +congédiait. Celui-ci, sans s'émouvoir: + +--Un moment, je vous prie, dit-il, je crois que nous ne nous entendons +pas. + +--Plaît-il? demanda Rosny, fatigué dans sa fierté légitime de +l'obsession d'un pareil adversaire. + +Et il lança un regard de travers, précurseur de tempête. Ce mauvais +regard de Rosny était très-connu et très-redouté. Mais la Ramée ne +s'effrayait pas pour un coup d'oeil. + +--Non, monsieur, répliqua-t-il, nous ne nous entendons pas. Moi, je +sais par coeur les articles de la trêve, et vous les oubliez +perpétuellement. Ainsi, il n'est pas convenu que le délinquant sera +remis au prévôt de son parti, pour être jugé par les juges de son +parti, non; il est établi, au contraire, qu'il sera livré a ceux qu'il +aura offensés ou lésés, pour _justice en être faite_; voilà la +teneur. Ainsi, monsieur, on devrait me remettre le coupable pour qu'il +fût jugé par un bailli du lieu. Mais ce n'est point de jugement qu'il +s'agit ici, le crime est constant, prouvé, avoué. La peine est écrite; +passons à l'exécution. + +Un cri de fureur et de dégoût retentit dans tous les rangs. Cet homme +eût été déchiré s'il ne se fût trouvé des chefs énergiques et +respectés pour contenir les gardes. + +--Ah! coquin, murmura Pontis en montrant le poing à la Ramée, tu as +raison de chercher à me faire arquebuser, car si j'étais libre, ou si +la chance veut que j'en réchappe... + +--Faites-moi le plaisir de tirer à l'écart, dit Rosny à la Ramée, je +ne réponds pas sans cela de votre salut. M. de Crillon va venir tout à +l'heure et certainement faire exécuter la loi. Il est le maître absolu +de ses gardes; attendez son retour, et en attendant soyez prudent, car +il pourrait arriver ceci: ou que M. de Pontis, qui n'a plus grand +chose à risquer, vous passât son épée au travers du corps, on n'est +arquebusé qu'une fois, ou qu'un de ses camarades vous cherchât une de +ces querelles... Vous m'entendez; il y a des Allemands parmi ces +messieurs. + +--Je vous remercie de vos prudents conseils, monsieur, repartit la +Ramée avec son aigre sourire; mais je ne crains ni celui-ci, ni +celui-là , dans votre cantonnement. M. de Rosny ne laissera jamais +assassiner un homme qui se plaint à bon droit. + +En disant ces mots, il salua l'illustre baron huguenot, sans même +essayer de réprimer l'insolente ironie de son accent et de son regard. + +Soudain il sentit une main s'appuyer sur son épaule, et se retourna. + +C'était la main d'Espérance qui, après des efforts prodigieux pour se +vaincre pendant les débats révoltants dont il avait été témoin, venait +de céder à la tentation d'entrer en scène et de jouer un rôle à son +tour. + +Il avait donc quitté sa place toute sillonnée des trépignements +d'impatience dont il l'avait labourée depuis dix minutes, et +traversant les gardes irrités, vint suppléer Rosny dans ce fâcheux +dialogue. + +Il appuya, disons-nous, sa charmante main musculeuse et blanche sur +l'épaule de la Ramée, qui se retourna de l'air fâché d'un chat qu'on +interrompt lorsqu'il savoure une arête. + +--Deux mots, monsieur, s'il vous plaît, dit Espérance avec un aimable +sourire. + +Ces deux visages se trouvèrent en présence. Beaux tous deux, l'un de +sa pâleur nacrée sous laquelle couvait la colère; l'autre d'un frais +vermillon qui dénotait cette heureuse santé du corps et de l'esprit, +sans laquelle il n'est pas de véritable bonté ni de véritable force. + +Aux premiers accents d'Espérance, la Ramée tressaillit, son instinct +lui révélait un rude adversaire. + +--Que voulez-vous? répliqua-t-il sèchement. + +--Vous fournir un moyen de terminer votre affaire, monsieur. Dans les +circonstances embarrassantes, on est souvent heureux de rencontrer la +solution qu'on cherchait. + +Espérance avait haussé la voix de telle façon, que Rosny d'abord, puis +un certain nombre de gardes entendirent et se rapprochèrent, curieux +de juger par eux-mêmes le mérite de la solution dont on parlait. + +Espérance, du coin de l'oeil, avait vu Pontis entouré par les archers +du prévôt. Ce spectacle douloureux l'animait à obtenir un prompt +résultat de sa conférence. + +La Ramée, au contraire, blessé de ce retour offensif sur une question +qu'il jugeait épuisée, voulait éconduire au plus tôt le conciliateur +importun dont l'exorde venait de susciter autour d'eux une galerie +nouvelle de curieux et de malintentionnés. + +--Si vous teniez à me faire plaisir, dit-il à Espérance, vous vous +occuperiez de vos affaires, non des miennes. + +--Monsieur, répondit le beau jeune homme, tout ce que je viens +d'entendre ne m'a pas disposé le moins du monde à vous faire plaisir. +Mais je vous crois fort embarrassé par vos débuts en cette affaire. +Vous avez tellement crié, vous avez tellement gémi, que vous vous +serez exagéré à vous-même votre offense et votre souffrance. Cela se +voit souvent. Et puis, vous craigniez la partialité de ceux à qui vous +faisiez vos plaintes. Donc, vous avez demandé le plus possible pour +obtenir quelque chose. J'explique cela ainsi. + +--Et moi, monsieur, interrompit la Ramée insolemment, je n'ai aucun +besoin de vos explications, et vous en dispense. + +Aussitôt il lui tourna le dos. Mais Espérance, sans se déconcerter, +tourna comme lui et se remit en face avec une fermeté si calme et un +tour de pirouette si élégamment équilibré, que l'admiration succéda à +l'attention parmi les spectateurs. + +--Je disais, reprit-il du même ton, que si vous eussiez été dans votre +sang-froid, vous vous fussiez aperçu que des poules volées et de la +paille brûlée ne suffisent pas pour qu'on fasse tuer un homme. C'est +écrit dans la trêve, je le veux bien, mais au fond de votre esprit, au +fond de votre coeur, vous trouvez l'article barbare et digne des +anthropophages. Cette pensée vous honore, je la lis dans vos yeux. + +La Ramée, pâle comme un spectre, s'aperçut que son interlocuteur le +raillait. Un éclair effrayant jaillit de ses prunelles rougies. + +--Je viens donc vous aider, continua Espérance, à revenir sur les +conclusions farouches que vous dictait d'abord la colère, et c'est ici +que se présente naturellement ma solution. Pour tout le monde, il est +clair qu'un dommage a été causé, dommage qu'il convient de réparer. + +--Ah çà ! seriez-vous un avocat ou un prêcheur? s'écria la Ramée +tremblant de colère sous le souffle ardent de la popularité qui +caressait chaque parole de son adversaire. + +--Ni l'un ni l'autre, monsieur, mais on s'accorde à trouver que je +parle facilement. J'ai eu un excellent précepteur, un Vénitien à la +fois théologien et légiste. C'est de lui que je tiens cet axiome +latin, que je vous traduis en français pour ne paraître pas un pédant: +Le dommage d'argent se paye en argent; or, que vaut un canard, que +valent cinq cents bottes de paille? Très cher, assurément, lorsqu'on +les pille ou brûle en temps de trêve. Mais, entre nous, en temps +ordinaire, cette affaire-là s'arrangerait pour deux pistoles. Vous +vous récriez; c'est vrai, j'oubliais qu'avec la paille on a brûlé la +grange. Peste! c'est plus grave. Il y en a pour vingt écus au moins! + +Un formidable éclat de rire des assistants écrasa la Ramée, qui serra +les poings et chercha du regard à son côté le couteau qu'on lui avait +pris. + +--Ne riez pas, messieurs, dit gravement Espérance, car vous feriez +oublier à monsieur qu'il s'agit de la vie d'un homme! + +--Je trouve honteux, balbutia la Ramée dans le délire de sa rage, je +trouve déshonorant de chercher ainsi deux cents auxiliaires contre un +seul ennemi. + +--Moi, votre ennemi? je suis votre meilleur ami, au contraire. Je veux +vous épargner un remords éternel. + +L'affreux sourire qui plissa les lèvres de l'autre fit comprendre à +Espérance que ce mot remords n'a pas de sens pour tout le monde. La +Ramée l'accompagna d'un geste méprisant, et rompit l'entretien par +cette phrase: + +--Nous nous reverrons. + +Et il s'éloignait encore une fois; mais, pour le coup, Espérance +perdit patience. Il allongea le bras, saisit la Ramée par la ceinture, +et, tout grand qu'il fût, le retourna vers lui comme si cette créature +de chair et d'os eût été un mannequin d'osier bourré de plume. + +La Ramée étourdi chancela, et une imprécation, un blasphème qu'il +proféra, fut étouffé par les applaudissements de la foule. + +--Maintenant, dit Espérance, j'ai épuisé avec vous les prières et les +discussions courtoises. Venons au fait. Vous voulez que ce jeune homme +meure? + +Il désignait Pontis. + +--Moi, je ne le veux pas. Vous dites que l'on a incendié votre +propriété; c'est faux, la grange qui a brûlé tout à l'heure n'est pas +à vous, elle est une dépendance de la métairie appartenant à M. de +Balzac d'Entragues dont votre père est l'ami, presque l'intendant, je +le sais, mais enfin, la grange n'est pas à vous. Ah! cela vous étonne +que je sache si bien vos affaires, moi, un voyageur qui passe; +attendez, je vous en dirai plus encore: Vous êtes un orgueilleux, un +de ces vertueux catholiques qui ont sucé, au lieu de lait, le fiel et +le vinaigre de sainte mère la Ligue; votre père est encore malade des +suites d'une blessure qu'il a reçue en combattant contre le roi, pour +les Espagnols... un Français!... vous ne seriez pas fâché, vous, de +faire pendre quelques soldats du Béarnais, depuis que vous ne pouvez +plus les tuer à l'affût derrière des buissons, comme cela s'est fait +l'an dernier, pas plus tard, aux environs d'Aumale... Ah! ah! comme je +vous étonne! Eh bien, mon maître, moi qui sais tant de belles choses +sur votre compte, moi qui ne suis ni garde de Sa Majesté, ni sujet à +la trêve, moi qui, si vous y tenez, vais vous dire encore toutes +sortes de petits secrets devant ces messieurs, je vous répète mes +conclusions: Pour les canards volés chez vous, pour la violation de +votre domicile, j'évalue qu'il peut vous revenir vingt pistoles; mais +comme il s'agit de sauver un de nos semblables, cela vaut +quatre-vingts pistoles de plus. Certainement, c'est peu priser un +galant homme que de l'estimer quatre-vingts pistoles, mais enfin, je +n'ai que cela dans ma bourse; voici les cent pistoles, signez-moi +votre désistement. + +En disant ces mots, Espérance tira sa bourse bien brodée qu'il étala +aux yeux de la Ramée. + +Celui-ci était resté comme abruti par la surprise et la terreur. Cet +inconnu qui le connaissait, et, après l'avoir convaincu de mensonge, +dénonçait ainsi jusqu'à ses plus secrètes pensées; cette vigueur, +cette beauté, cette assurance, le cri terrible de la conscience et +cette universelle réprobation lui ôtaient la faculté de penser, de +parler, de se mouvoir. + +Quant à Espérance, ses paroles chevaleresques, son esprit, sa +hardiesse, et par-dessus tout la magique bourse gonflée d'or, +l'avaient transformé aux yeux des gardes, non pas en dieu, mais en +idole. C'était à qui se jetterait dans ses bras, et Pontis, tenu à +distance par le respect et la modestie, aussi bien que par les +archers, essuyait une larme ou du moins une vapeur au bord de sa +paupière. + +La Ramée en était encore à se répéter avec la ténacité d'un fou: + +--Mais, par qui sait-il tout cela, et quel est cet homme? + + + + +IV + + +COMMENT M. DE CRILLON INTERPRÉTA L'ARTICLE IV DE LA TREVE. + +Cependant, comme la stupéfaction n'est pas de l'attendrissement, comme +le silence n'est pas un consentement, quoi qu'en dise le proverbe, les +affaires de Pontis ne marchaient pas, et il n'avait d'autre ressource +qu'un prompt retour de M. de Crillon. + +La Ramée ne put tenir contre la curiosité qui le dévorait. + +--Vous connaissez donc M. de Balzac d'Entragues? dit-il. + +--Oui, monsieur, répondit Espérance. + +Et comme il vit s'éclairer d'une flamme étrange la physionomie de la +Ramée. + +--Je le connais vaguement, dit-il. + +--Cependant, tous ces détails, que vous semez si familièrement, +indiqueraient que vous connaissez dans l'intimité ... soit lui ... +soit ... + +--Qui? demanda Espérance en attachant un regard assuré sur le visage +de la Ramée, qui détourna les yeux comme s'il craignait d'en avoir +trop dit. + +Evidemment, poursuivit Espérance fort du silence de son ennemi, je +parle avec connaissance de cause, et j'ai puisé mes renseignements sur +vous à de bonnes sources. + +--Vous on avez trop dit pour ne pas achever, monsieur, répliqua le +pâle jeune homme. Et ces mêmes détails, fit-il en baissant la voix, ne +vous ont pas tous été confiés pour que vous en abusiez comme vous +venez de le faire. + +Espérance, au lieu de se laisser engager dans cette explication +particulière, haussa la voix sur-le-champ, et dit: + +--Voyons, un refus ou un acquiescement. + +--Je réfléchirai. + +-Je vous donne dix minutes. + +Ce ton bref et provocateur réveilla l'orgueil de la Ramée qui +sur-le-champ s'écria: + +--Soit. J'ai réfléchi. Le voleur sera mis à mort, et, quant à nous, +nous causerons après. + +--Du tout, nous causerons tout de suite. Je suis las de vos +fanfaronnades et de vos férocités. Celui que vous appelez le voleur, +n'est pour moi qu'un jeune homme affamé; vous demandez sa mort, je +demande sa vie, et, comme pour arriver à votre but, vous avez pris +tous les chemins, même les moins dignes d'un gentilhomme, à mon tour +j'userai de tous les moyens en mon pouvoir. Je vous préviens donc que +je vous tiens pour un déloyal et méchant garnement, que tout à l'heure +je coucherai sur l'herbe d'un coup d'épée, si Dieu est juste. Et parce +que je pourrais avoir mauvaise chance dans ce combat, je veux avant de +l'entreprendre vous ôter toute ressource et toute fuite. Si vous me +tuez, je veux que vous soyez pendu. Cela m'est très-facile. Écoutez +bien! + +Il s'approcha de l'oreille de la Ramée. + +--Je dirai à ces messieurs, ajouta-t-il tout bas, que l'an dernier, +près d'Aumale, vous avez rapporté de l'affût certaine bague +qu'assurément vous n'avez pas trouvée sur un lièvre, car c'est un +anneau de gentilhomme, et à le bien regarder, on reconnaîtrait les +armoiries gravées sur le chaton. + +La Ramée fit un mouvement qui trahit toute son inquiétude. + +--Et, quand j'aurais rapporté une bague, dit-il, en attachant un +regard effaré sur la physionomie calme et sereine d'Espérance, en quoi +cela me ferait-il pendre, comme vous dites? + +--Si cette bague avait appartenu à quelque seigneur huguenot tué ou +plutôt assassiné d'un coup d'arquebuse lorsqu'il passait près d'Aumale +dans un chemin creux bordé d'une double haie d'épines.... + +La Ramée devint livide. + +--A la guerre, dit-il, on porte une arquebuse et l'on s'en sert contre +les ennemis. + +--Fort bien. Mais, lorsqu'on tombe aux mains de ces ennemis, ils vous +pendent. Voilà ce que je voulais vous dire. + +La Ramée, frissonnant et déconcerté: + +--Vous prouveriez alors, dit-il, que j'ai.... + +--Assassiné le seigneur huguenot? Ce serait difficile. Mais je +prouverai que vous avez pris à son doigt l'anneau en question. + +--Ah!... + +--Oui, et qui plus est, je dirai par quelle personne cet anneau avait +été donné au gentilhomme, et à quelle personne vous l'avez rendu. +Peut-être alors devinera-t-on pourquoi le gentilhomme a été assassiné; +peut-être alors fera-t-on des découvertes dont le résultat vous fera +pendre.... Vous voyez que je reviens toujours au même point; donc je +suis dans le vrai et j'y reste. + +La Ramée, au comble de l'épouvante, se mordait convulsivement les +doigts en ravageant sa moustache rousse. + +--C'est bien, murmura-t-il d'une voix saccadée après quelques secondes +de réflexion. Vous tenez un de mes secrets, je cède, le voleur vivra. +Mais, monsieur, après cette concession, si vous n'êtes point un lâche, +au lieu de me faire massacrer par tous ces soldats que vous ameutez +contre moi, vous me joindrez tout à l'heure au détour du chemin. Je +connais un endroit fourré, désert, propre à l'entretien que nous +pourrions avoir ensemble, et pour lequel il ne me manque que mon épée. +Dix minutes pour l'aller chercher chez moi, et je suis à vos ordres. + +--A la bonne heure! répliqua Espérance, apportez votre épée; mais je +vous préviens que je me défierai de l'arquebuse, et que j'ai un +poitrinal attaché à ma selle. + +Avant que la Ramée n'eût pu répondre à cette rude attaque, on entendit +à plusieurs reprises prononcer le nom de Crillon. + +Et en effet, sous les tilleuls s'avançait, escorté par Rosny et les +officiers, l'illustre chevalier, que trois rois successivement avaient +surnommé le Brave, et qui n'avait pas de rival en Europe pour la +vaillance, l'adresse et la générosité. + +Crillon avait alors cinquante-deux ans: il était robuste et portait +haut sa tête, petite en égard aux vastes proportions de son corps. +Sans le feu qui jaillissait de ses yeux largement fendus, on l'eût +pris, avec son épaisse moustache grise, les fraîches couleurs et +l'embonpoint de ses joues, pour quelque honnête quartenier bourgeois +encadré dans le hausse-col d'un colonel. Mais cette moustache se +hérissait-elle, ces joues venaient-elles à frémir au vent de la +bataille, apparaissait Crillon, et, de ce corps trapu, s'élançaient +comme autant de ressorts, les muscles devenus élégants, nobles, +irrésistibles: une flamme divine immatérialisait toute cette argile, +et de la gaîne vulgaire du quartenier bourgeois jaillissait le héros +sublime. + +Bon nombre de gardes suivaient à distance leur chef vénéré. Celui-ci +se faisait raconter par Rosny la scène de l'accusation et +l'acharnement de l'accusateur. + +--Où est l'inculpé? demanda-t-il. + +--C'est moi, monsieur, répliqua piteusement Pontis. + +--Ah! c'est toi; tu débutes mal, cadet dauphinois. Fouler le pauvre +peuple, c'est défendu. + +--Monsieur, j'avais faim, et ce n'est pas le pauvre peuple que je +mettais à contribution, mais un riche gentilhomme qui eût dû m'offrir +à dîner. + +--Ah! où est-il, ce gentilhomme? demanda Crillon. + +Rosny lui montra du doigt la Ramée près de qui se tenait Espérance. + +--Lequel des deux? ajouta Crillon. + +--Pas moi, dit Espérance en se reculant. + +--Ah!... c'est monsieur... + +Et Crillon toisa l'accusateur avec cette froide autorité devant +laquelle tout orgueil plie et se tait. + +--Que lui a-t-on pris? + +--De la volaille, dit Pontis. + +--Et une grange a été brûlée, dit brusquement Rosny. + +--Pour laquelle ce généreux seigneur a offert de donner cent pistoles, +s'écria Pontis avec précipitation comme s'il eût voulu empêcher son +colonel de suivre une idée défavorable. + +--Cent pistoles pour des volailles et une grange, c'est fort +raisonnable, dit Crillon. + +--N'est ce pas, monsieur? + +--Tais-toi, cadet. Eh bien! qu'on donne les cent pistoles au plaignant +et qu'il remercie. + +--Bah! interrompit Rosny, le plaignant veut autre chose. + +--Quoi donc? + +--Il réclame l'exécution de l'article de la trêve. + +--Quelle trêve? + +--Il n'y en a qu'une, je pense, dit aigrement la Ramée, qui avait cru +prudent jusque-là de garder le silence, et qui, d'après ses +conventions avec Espérance, voulait bien céder la vie de Pontis, mais +à condition qu'on lui en fît des remercîments. + +--Est-ce à moi que vous parlez? demanda Crillon, en dilatant son grand +oeil noir qui rayonna sur le malheureux la Ramée. + +--Mais oui, monsieur. + +--C'est qu'alors on ôte son chapeau, mon maître. + +--Pardon, monsieur. + +Et la Ramée se découvrit. + +--Vous disiez donc, continua Crillon, que ce jeune homme veut autre +chose que de l'argent pour ses volailles et pour sa grange? + +--Il veut qu'on exécute l'article de la trêve, s'écria Pontis, +c'est-à -dire qu'on me passe par les armes. + +Crillon fit un soubresaut qui n'annonçait pas un grand respect pour la +teneur de l'article. + +--Par les armes! dit-il. Pour des poulets! + +--Pour des canards, monsieur; et voyez, le prévôt m'avait déjà saisi. + +--Qui a ordonné cela? demanda Crillon se retournant d'une pièce. + +--Moi, dit Rosny un peu gêné. + +--Êtes-vous fou? répliqua Crillon. + +--Monsieur, il faut faire respecter la signature du roi. + +--Harnibieu! s'écria Crillon, vous voilà bien, vous autres gens de +robe, qui vous croyez soldats parce que + +vous nous regardez faire la guerre. Donner un homme au prévôt parce +qu'il a pris des canards.... + +--Et brûlé ... interrompit Rosny. + +--Une grange, nous le savons. Et c'est loi, dit-il à la Ramée, qui +réclamais ce châtiment pour _mon_ garde? + +--Oui, dit la Ramée, fort ému de ce subit tutoiement de Crillon; mais +l'orgueil parla encore plus haut que l'instinct de la conservation. + +--Et l'on t'offrait cent pistoles de rançon? + +--Oui, continua la Ramée d'un demi-ton plus bas. + +--Eh bien! dit Crillon en s'approchant de lui les mains derrière le +dos, avec un sourcil hérissé comme sa moustache, je vais te faire une +autre proposition, moi, et je gage que tu ne réclameras pas après +l'avoir entendue. M. de Rosny, que voilà , est un philosophe, un habile +homme en fait de mots et d'articles. Il a eu la patience de t'écouter, +à ce qu'il paraît, et vous vous êtes entendus et il t'a prêté mon +prévôt, car c'est le mien. Moi, je vais te le donner tout à fait. +Regarde un peu la belle branche de tilleul; dans trois minutes tu y +vas être accroché, si dans deux tu n'as pas regagné ta tanière. + +-Morbleu! s'écria la Ramée épouvanté, je suis gentilhomme, et vous +oubliez qu'au-dessus de vous est le roi. + +--Le roi? continua Crillon qui ne se possédait plus, le roi? Tu as +parlé du roi, ce me semble. Bon, je te ferai couper la langue. Il n'y +a de roi ici que Crillon, et le roi ne commande pas aux gardes. Je +t'avais donné deux minutes, mon drôle, prends garde, je t'en retire +une! + +Un geste de la Ramée, une vaine protestation se perdirent dans +l'effrayant tumulte qui couvrit ces paroles de Crillon. Les gardes ne +se possédaient plus de joie, ils battaient follement des mains et +jetaient leurs chapeaux en l'air. + +--Une corde, prévôt, continua Crillon, et une bonne! + +La Ramée recula écumant de rage devant le prévôt qui faisait siffler +la corde demandée. + +--Pardon, monsieur, dit alors Espérance au malheureux propriétaire, +emportez votre argent, il est à vous. + +--J'emporte mieux que l'argent, répliqua la Ramée les dents tellement +serrées qu'on l'entendait à peine; j'emporte un souvenir qui vivra +longtemps. + +--Et notre entretien, monsieur la Ramée, dans ce fameux fourré désert? + +--Vous ne perdrez point pour attendre, dit la Ramée. + +Et aussitôt il fit retraite, la face tournée vers les gardes, marchant +à reculons comme le tigre devant la flamme. + +Une immense huée salua son départ. La honte le saisit; c'en était trop +depuis une heure. + +Poussant un cri sourd, un cri désespéré, un cri de vengeance et de +terreur vertigineuse, il s'enfuit en bondissant et disparut. + +--Vive M. de Crillon, notre colonel! hurlèrent les deux compagnies +dans leur ivresse. + +--Oui, dit Crillon, mais qu'on n'y revienne plus! car effectivement ce +coquin avait raison; vous êtes tous des drôles à pendre! + +Crillon, après avoir abandonné ses deux mains à la foule qui +s'empressait pour les lui baiser, se tourna vers Rosny, qui boudait et +grommelait dans son coin. + +--Ça, dit-il, pas de rancune. Vous voyez que tous vos scrupules sont +de trop avec de pareils brigands. + +--La loi est la loi, répliqua Rosny, et vous avez tort de vous mettre +au-dessus. Les esprits, échauffés par votre faiblesse d'aujourd'hui, +ne sauront plus se retenir une autre fois, et au lieu d'un homme qu'il +fallait sacrifier à l'exemple, vous en sacrifiez dix. + +--Soit, je les sacrifierai. Mais l'occasion sera bonne, tandis +qu'aujourd'hui c'eût été une cruauté stérile. + +--Monsieur, dit aigrement Rosny, je n'agissais qu'en vue de faire +respecter les armes du roi. + +--Harnibieu! ne les fais-je point respecter, moi? répondit Crillon +avec une vivacité de jeune homme. + +--Ce n'est point cela que j'entends, et par grâce, si vous avez des +observations à me faire, faites-les-moi en particulier, pour que +personne ne soit témoin des différends qui s'élèvent entre les +officiers de l'armée royale. + +--Mais, mon cher monsieur Rosny, il n'y a point de différend entre +nous; je suis prompt et brutal, vous êtes circonspect et lent. Cela +seul suffit à nous séparer quelquefois. D'ailleurs, tout se passe en +famille, devant nos gens, et je ne vois point de témoin qui nous gêne +pour nous embrasser cordialement. + +--Excusez-moi, en voici un, répliqua Rosny en désignant Espérance à +Crillon. + +--Ce jeune homme, c'est vrai. N'est-ce pas lui qui a offert de payer +cent pistoles pour Pontis? + +--Lui-même, et regardez avec quelle effusion Pontis lui serre les +mains. + +--C'est un beau garçon, ajouta Crillon, un ami de Pontis, sans doute? + +--Nullement; c'est un étranger qui passait et qui a pris fait et cause +pour vos gardes. + +--En vérité! il faut que je le remercie. + +--Cela lui fera d'autant plus de plaisir que tout à l'heure, en +arrivant, c'est vous qu'il cherchait dans le quartier des gardes. + +--Il m'a trouvé, alors, dit gaiement Crillon qui s'avança vers Pontis +et Espérance. + +Ces deux derniers étaient encore en face l'un de l'autre, les mains +entrelacées; Pontis, remerciant avec la chaleur d'un coeur généreux +qui aime à exagérer le service rendu; Espérance, se défendant avec la +simplicité d'une belle âme qui craint d'être trop remerciée. + +L'arrivée de Crillon mit fin à cet affectueux débat. + +--Monsieur, dit Pontis à son jeune sauveur, je n'ai point terminé avec +vous, et cela durera éternellement. + +--Bien! s'écria le mestre de camp, bien, cadet! j'aime les gens qui +contractent de pareilles dettes et qui les payent. Va-t'en! + +Et il lui asséna sur l'épaule une caresse de cent livres pesant. + +Pontis plia sous le double fardeau du respect et de ce poing +mythologique; il adressa un dernier sourire à Espérance et rejoignit +ses camarades. + +--Quant à vous, monsieur dit Crillon à Espérance, je vous remercie +pour mes gardes. Harnibieu! vous me plaisez. Ce que vous voulez me +dire serait-il une demande que je pusse vous accorder? + +--Non, monsieur. + +--Tant pis. Qu'est-ce donc, je vous prie? + +--Monsieur, rien que de fort simple: je vous apporte une lettre. + +--Donnez, dit Crillon avec bienveillance, celui qui m'écrit a choisi +un agréable messager. De quelle part, s'il vous plaît? + +--Il me paraît que c'est de la part de ma mère. + +A cette réponse, empreinte d'une incertitude qui la rendait si +singulière, Crillon arrêta sur le jeune homme un regard étonné. + +--Comment, il paraît, dit-il, n'en êtes-vous pas certain? + +--Ma foi non, monsieur; mais lisez, et vous en saurez autant que moi, +peut-être plus. + +Ces mots, prononcés avec une grâce enjouée, achevèrent d'intéresser +Crillon, qui prit la lettre des mains d'Espérance. + +Elle était cachetée d'une large cire noire, empreinte d'une devise +arabe. On eût dit le type d'une de ces vieilles pièces orientales sur +lesquelles les califes faisaient frapper un précepte du Koran ou un +éloge de leurs vertus. + +La lettre était contenue dans une enveloppe de parchemin d'Italie. Il +s'en exhalait un vague parfum noble et sévère comme celui de l'encens +ou du cinnamome. + +Espérance se recula modestement, tandis que Crillon déchirait +l'enveloppe. Mais, si peu curieux qu'il voulût être, il fut frappé de +l'expression du visage de Crillon, dès la lecture des premières +lignes. Ce fut d'abord de la surprise, puis une attention si profonde +qu'elle ressemblait à de la stupeur. + +Puis, à mesure qu'il lisait, le vieux guerrier baissait la tête. Il +pâlit enfin, appuya sa tête sur sa main et poussa un soupir semblable +à un gémissement. + +On eût dit le passage d'une nuée noire sur un vallon doré de la +Lombardie. Tout s'était assombri sur cette sereine et affable +physionomie du chevalier. + +Crillon releva comme avec effort sa main qui avait fléchi sous le +poids de cette lettre si légère. Il la relut encore, puis encore, et +toujours avec une émotion qui dégénérait en trouble, en anxiété. + +--Monsieur, balbutia-t-il en fixant sur le jeune homme un regard mal +assuré, cette lettre me surprend, je l'avoue, elle me frappe. Je +chercherais en vain à vous le dissimuler. + +--Ah! monsieur, dit vivement Espérance, si la commission vous est +désagréable, ne m'en veuillez pas. Dieu m'est témoin que si je l'ai +acceptée, c'est malgré moi. + +--Je ne vous accuse pas, jeune homme, tant s'en faut, repartit Crillon +avec la même bienveillance; mais j'ai besoin de comprendre tout à fait +les choses, un peu obscures pour moi, qui sont renfermées dans cette +lettre, et je vous demanderai.... + +--Vous vous adressez bien mal, monsieur, car j'ai reçu une lettre +aussi, moi, et je ne l'ai pas comprise le moins du monde. Si vous +voulez m'aider pour la mienne, je tâcherai de vous aider pour la +vôtre. + +--Très-volontiers, jeune homme, dit Crillon d'une voix émue. Causons +bien franchement surtout ... n'est-ce pas? Vous êtes avec un ami, +monsieur, tirons à l'écart, je vous prie, pour que nul ne nous +entende. + +En disant ces mots, Crillon entraîna le jeune homme par la main, et le +conduisit à son quartier, d'où il renvoya tout le monde. + +--Je fais de l'effet, pensa Espérance; j'en fais trop. + + + + +V + + +POURQUOI IL S'APPELAIT ESPÉRANCE + +Crillon alla vérifier lui-même si personne ne pourrait entendre, et +revenant s'asseoir près d'Espérance. + +--Nous pouvons causer librement, dit-il. Commencez par me dire votre +nom. + +--Espérance, monsieur. + +--C'est tout au plus le nom du baptême; encore ne sois-je point qu'il +y ait un saint Espérance. Mais le nom de famille? + +--Je m'appelle Espérance tout court. De famille, je ne m'en connais +point. + +--Cependant, votre mère dont vous parliez... elle a un nom? + +-C'est probable, mais je ne le sais pas. + +--Eh quoi! dit Crillon avec surprise, vous n'avez jamais entendu +nommer devant vous madame votre mère? + +--Jamais, par une excellente raison, c'est que je n'ai jamais vu ma +mère. + +--Qui donc vous a élevé? + +--Une nourrice qui est morte quand j'avais cinq ans, puis un savant +qui m'a donné les notions de tout ce qu'il savait, et des maîtres pour +le reste. Il m'a enseigné les sciences, les arts, les langues, et a +payé des écuyers, des officiers, des maîtres d'armes pour m'apprendre +tout ce que doit et peut savoir un homme. + +--Et vous savez tout cela? demanda Crillon avec une sorte d'admiration +naïve. + +--Oui, monsieur. Je sais l'espagnol, l'allemand, l'anglais, l'italien, +le latin et le grec; je sais la botanique, la chimie, l'astronomie; +quant à me tenir à cheval, à manier une épée ou une lance, à tirer un +coup de mousquet, à nager, à dessiner des fortifications, je n'y +réussis pas mal, à ce que disaient mes maîtres. + +--Vous êtes un aimable garçon, dit le vieux chevalier; mais revenons à +votre mère. Ce devait être une bonne mère pourtant, puisqu'elle a pris +un pareil soin de votre éducation. + +--Je n'en doute pas. + +--Vous dites cela froidement. + +--Certes oui, répliqua mélancoliquement Espérance; à force de vivre +seul sous la direction d'un homme égoïste et avare, qui ne me parlait +jamais de ma mère, mais de son argent, qui chaque fois que mon coeur +s'ouvrait à l'espoir de quelque confidence sur cette mère que j'eusse +tant aimée, se hâtait, non pas seulement de refermer, mais de glacer +ce tendre coeur par quelque menace ou quelque diversion brutale; à +force, dis-je, de considérer ma mère comme fabuleuse et chimérique, +j'ai senti s'éteindre peu à peu le foyer d'affection qu'un seul mot +délicat d'allusion eût entretenu en moi. + +--Seriez-vous devenu méchant? dit Crillon, pris d'un douloureux +serrement de coeur. + +--Moi, monsieur, s'écria le jeune homme avec un charmant sourire, moi, +méchant! oh, non! ma nature est privilégiée. Dieu n'y a pas versé une +goutte de fiel. J'ai remplacé cet amour filial par l'amour de tout ce +qui est beau et bon dans la création. Enfant, j'ai adoré les oiseaux, +les chiens, les chevaux, puis les fleurs, puis mes compagnons +d'enfance; je n'ai jamais été triste quand il a fait du soleil et que +j'ai pu causer avec une créature humaine. Tout ce que j'ai appris de +la perversité du monde et des imperfections de l'humanité, c'est mon +précepteur qui me l'a enseigné, et, je dois vous le dire, c'est pour +ce genre d'étude que mon esprit s'est montré le plus rebelle. Je n'y +voulais pas croire, je n'y crois pas encore tout à fait. Un méchant +m'étonne, je tourne autour comme on tourne autour d'une bête curieuse, +et quand il montre la dent ou la griffe, je crois que c'est pour +jouer, et je ris; quand il égratigne ou qu'il mord, je le gronde, et +si je le soupçonne venimeux et que je le tue, c'est uniquement pour +qu'il ne fasse pas de mal aux autres. Oh! non, monsieur le chevalier, +je ne suis pas méchant. C'est si vrai, que parfois on m'a dit de me +venger d'une injure que je n'avais pas comprise, et alors on +m'appelait poltron, lâche. + +--Seriez-vous timide? demanda Crillon. + +--Je ne sais pas. + +--Mais cependant, pour supporter patiemment une offense, il faut +manquer un peu de coeur. + +--Croyez-vous? c'est possible. Moi je croyais que toutes les fois +qu'on est certain d'être le plus fort, on devrait s'abstenir de +frapper. + +--Mais ... murmura Crillon, contre la force, les faibles ont l'adresse +et peuvent battre un fort. + +--Oui, mais si l'on est sûr d'être aussi le plus adroit, ne se +trouve-t-on pas dans le cas des gens qui gagnent à coup sûr? Or, +gagner à coup sûr n'est pas de la prud'homie, à ce que je pense. C'est +donc parce que toute ma vie je me suis trouvé le plus adroit et le +plus fort que je n'ai pas poussé les querelles jusqu'au bout. Ah! s'il +m'arrive jamais de combattre un méchant qui soit plus fort et plus +adroit que moi, je le combattrai rudement, j'en puis répondre. + +--C'est bien, je dirai plus, c'est trop bien; car avec un pareil +caractère, il vous arrivera ce qui m'est arrivé à moi, une blessure +par combat livré. Me voilà réconcilié avec votre caractère, et j'en +voudrais presque à votre mère de vous avoir éloigné d'elle avec cet +acharnement; car voilà bien des années que cela dure. Quel âge +avez-vous? + +--J'aurais, dit-on, vingt ans. + +--Quoi! pas même la certitude de votre âge? + +--A quoi bon? Je compte du jour que mon souvenir peut aller atteindre, +la mort de ma nourrice; cela est arrivé, m'a-t-on dit, quand j'avais +cinq ans. Eh bien! j'ai vu passer quinze étés depuis cette époque. + +--Un jour viendra où cette mère sa révélera, comptez-y. + +--Monsieur, je n'ai plus cet espoir. Il y a six mois, un matin, +lorsque je me préparais à aller chasser--il faut vous dire que +j'habite une petite terre en Normandie et que la chasse occupe +beaucoup de place dans ma vie--j'allais dire adieu à mon précepteur, +quand je vis entrer dans ma chambre un homme vêtu de noir, un +vieillard d'une belle figure ombragée de cheveux blancs. Cet homme, +après m'avoir considéré attentivement et salué avec une sorte de +respect qui me surprit de la part d'un vieillard, voyant que +j'appelais Spaletta, mon gouverneur, m'arrêta et me dit: + +--Seigneur, ne cherchez point Spaletta, car il n'est plus ici. + +--Où donc est-il? + +--Je ne sais, seigneur, mais je l'avais fait prévenir de mon arrivée +par un courrier qui me précède, et quand tout à l'heure je suis entré +dans la maison, votre laquais m'a répondu que Spaletta était monté à +cheval et parti subitement. + +--Voilà qui est singulier! m'écriai-je. Vous connaissez donc Spaletta, +monsieur? + +--Un peu, dit le vieillard, et je comptais sur lui pour m'introduire +près de vous. Son absence me surprend. + +--Elle m'inquiète, moi; car il s'éloignait peu, d'ordinaire. Mais +veuillez m'apprendre, puisque vous voilà tout introduit, le motif de +votre visite. + +Je n'eus pas plutôt prononcé ces paroles, que le front du vieillard +s'assombrit, comme si je lui eusse rappelé une pensée amère, que mon +aspect aurait d'abord écartée de son esprit. + +--C'est vrai, murmura-t-il ... le motif de ma visite. Eh bien, +monsieur, le voici. + +Sa voix tremblait, et l'on eût dit qu'il essayait de retenir un +sanglot ou des larmes. Il me tendit alors une lettre enveloppée de +parchemin comme celle que j'ai eu l'honneur de vous remettre tout à +l'heure, monsieur le chevalier. Elle était fermée d'un cachet noir +pareil à celui que vous venez de briser. Au fait, monsieur, la voici, +prenez la peine de la lire. + +Crillon, dont ce récit avait doublé l'émotion, se mit à lire à +demi-voix la lettre suivante, dont les caractères grêles et incertains +se dessinaient lugubrement sur le vélin. + +« Espérance, je suis votre mère. C'est moi qui du fond de ma retraite +où votre souvenir m'a fait supporter la vie, ai veillé sur vous et +dirigé votre éducation avec sollicitude. J'invoque aujourd'hui votre +reconnaissance, ne pouvant faire appel à votre tendresse. J'ai bien +souffert de ne pouvoir vous appeler mon fils, mais j'ai tellement +souffert de ne pouvoir vous embrasser, que mes années se sont +consumées dans cette soif ardente comme une fièvre. Un pareil bonheur +m'était défendu. » + +« L'honneur d'un nom illustre dépendait de mon silence. Chacun de mes +soupirs était épié, le moindre pas que j'eusse fait vers vous m'eût +coûté votre vie. Aujourd'hui, placée sous la main de la mort, dégagée +à jamais des craintes qui ont empoisonné toute mon existence, sûre du +pardon de Dieu et de la fidélité du serviteur que je vous envoie, +j'ose vous appeler mon enfant et déposer pour vous dans cette lettre +le baiser qui s'élancera de mes lèvres avec mon âme. » + +« On me dit que vous êtes grand, que vous êtes beau. Vous êtes bon, +fort, adroit. Tout le monde vous aimera. Vos qualités, votre éducation +vous conduiront aussi haut que votre naissance eût pu le faire. J'ai +tâché que vous fussiez riche, Espérance; mais, bien que depuis votre +naissance, j'aie changé en clinquant mes joyaux et mes pierreries, +afin d'amasser pour vous, la mort me surprend avant que j'aie pu vous +composer une fortune digne de mon amour et de votre mérite. Cependant, +vous n'aurez besoin de qui que ce soit sur la terre, et s'il vous +plaît de vous marier, pas un père de famille, fût-il prince, ne vous +refusera sa fille à cause de votre dot. » + +« Il faut que je vous quitte, Espérance, mon fils; la chaleur de la +vie abandonne mes doigts, mon coeur seul est encore vivant. Je vous +recommande d'abord de ne me point maudire, et d'accueillir parfois mon +fantôme triste et doux, qui viendra vous visiter dans vos rêves. Je +fus une âme tendre et fière dans un corps que vous pouvez vous +représenter noble et beau. » + +« Je vous adjure ensuite, si votre inclination vous porte à embrasser +le métier des armes, de ne jamais servir une cause qui vous oblige de +combattre contre M. le chevalier de Crillon. Mon serviteur vous +remettra une lettre pour cet homme illustre. Vous la rendrez vous-même +à M. de Crillon. » + +« Adieu. Je vous avais nommé Espérance, parce qu'en vous était tout +mon espoir sur la terre. Aujourd'hui encore vous vous nommez pour moi +Espérance. Je vous attends au ciel pour l'éternité! » + +Il n'y avait pas de nom au bas de cette lettre; rien qu'un large et +long espace vide: soit que la mort, se hâtant d'enlever sa proie, lui +eût assuré le secret éternel en l'empêchant de tracer un nom, soit que +la mourante elle-même se fût arrêtée au moment de se nommer, et que, +soumise encore à la loi mystérieuse qui avait dirigé toute sa vie, +elle eût voulu précipiter avec elle son secret dans le néant.... + +--En sorte, dit Crillon après un long silence, que vous ignorez qui +était ... cette personne? + +--Absolument. + +--N'importe, voilà une lettre touchante, ajouta le chevalier de +Crillon en proie à l'émotion la plus vive. C'est bien une lettre de +mère. + +--Vous trouvez, n'est-ce pas, monsieur le chevalier? + +--Continuez votre récit, jeune homme, et dites ce qu'était devenu +votre précepteur. + +--Vous allez le deviner, monsieur. Quand j'eus achevé cette lettre de +ma mère, le vieillard me voyant touché, les yeux humides, me prit et +me baisa la main. + +--Puis-je savoir, lui demandai-je, si l'on vous a chargé de me dire le +nom qui n'est pas écrit sur ce papier? + +Et je lui montrai la place vide de la signature. + +--Monsieur, répliqua le vieillard, on m'a imposé l'obligation +contraire. + +--C'est bien, dis-je avec amertume; j'espérais encore que l'on aurait +eu assez de confiance, sinon en ma discrétion, du moins dans mon +orgueil, pour me révéler un secret qu'il m'est si honorable de garder. + +--Monsieur, ne sachant rien, vous ne serez jamais exposé à vous +trahir, et par conséquent à vous perdre. C'est pour elle que madame +votre mère s'est tue pendant sa vie, c'est pour vous qu'elle garde le +silence après sa mort. + +Je n'insistai plus. Le bon vieillard me remit alors la lettre qui vous +était destinée. Je lui demandai pourquoi il m'était recommandé de ne +jamais porter les armes contre M. de Crillon. + +-Parce que, répliqua le serviteur de ma mère, M. de Crillon n'embrasse +jamais que les causes loyales et justes, et puis, parce qu'il fut +l'ami de quelqu'un de très-grand dans votre famille. + +Je n'avais rien à objecter. En effet, le brave Crillon est le plus +loyal des chevaliers, et, ma mère n'eût-elle rien recommandé, jamais +l'idée ne me serait venue de porter les armes contre lui. + +Crillon rougit et baissa les yeux. + +--Le vieillard, ajouta Espérance, me demanda ensuite à visiter la +chambre de mon gouverneur Spaletta, pour savoir si celui-ci n'aurait +pas laissé quelque avertissement de son départ. Mais non, il n'y avait +rien. + +Tandis que nous parcourions la maison, le serviteur de ma mère +manifestait un étonnement qui éclata en une sorte de colère, quand je +lui eus fait voir tout l'ameublement et la vaisselle, qui étaient +d'une simplicité que jusque-là j'avais appelée luxe. + +Ce fut bien pis, lorsque descendu aux écuries, le vieillard n'aperçut +que mon cheval au râtelier, encore ce cheval était-il une bête commune +quoique vigoureuse. + +--Est-ce là , s'écria-t-il, est-ce bien là le genre de vie que l'on +vous a fait mener? Quoi, un seul cheval! et toute cette maigre +dépense!... Combien de gens avez-vous pour votre service? Vous +thésaurisez donc? + +--J'ai une femme de charge qui dirige la cuisinière et un laquais. +Encore Spaletta trouvait-il l'entretien de tout cela bien cher, et il +avait raison. La pension que nous faisait ma mère suffisait à peine +depuis que j'avais désiré me faire une petite meute de sept chiens. + +Le vieillard frappa du pied, furieux. + +--Seigneur, s'écria-t-il, je comprends maintenant pourquoi Spaletta +s'est enfui à mon approche. La pension de votre mère était, +dites-vous, à peine suffisante?... Savez-vous bien le chiffre de cette +pension? + +--Mais, mille écus par chaque année, je crois, répondis-je. + +--J'envoyais mille écus par mois! dit le vieillard, rouge +d'indignation, et vous devriez avoir ici six laquais, autant de +chevaux et un parc où chevaux et chiens se fussent fatigués tous les +jours. Mais, voyez-vous, Spaletta vous a volé dix mille écus par an. +Depuis dix ans que cela dure, il doit être riche! + +--Je n'en suis pas plus pauvre, répondis-je en souriant. D'ailleurs, +faute de chevaux de relais, j'ai été forcé d'arpenter à pied les +vallons et les collines, et de fouler le marais; faute de laquais je +me suis servi souvent moi-même, aussi voyez comme je suis devenu grand +et fort. La médiocrité qui vous déplaît m'a rendu de grands services. +Et Spaletta que vous maudissez, nous devrions au contraire le bénir de +m'avoir volé mon argent. Avec le luxe dont vous m'eussiez entouré je +fusse devenu gros et lourd. + +--Peut-être, seigneur, me dit le vieillard. Mais c'eût été un grand +chagrin pour la pauvre dame votre mère, d'apprendre que vous avez +désiré ou regretté quelque chose. Pareil malheur ne se représentera +plus. Je vous apporte le premier douzième de la pension qui vous est +allouée désormais. + +Et il me compta deux mille écus en or. + +--Vingt-quatre mille écus par an! s'écria Crillon. + +--Tout autant. + +--Vous voilà bien riche, jeune homme. + +--Trop. C'est une fortune royale dans un temps où personne n'a plus +d'argent. Et il faut, disais-je au serviteur de ma mère, que cette +somme qui m'est destinée soit bien considérable; car si j'allais vivre +cinquante ans! + +--Vos enfants continueront à la toucher, répondit le vieillard avec un +sourire. Ne craignez rien, vous n'épuiserez pas votre cassette. + +--Mon ami, murmurai-je, si ma mère, a économisé tout cela sur ses +pierreries, elle en avait donc beaucoup? + +--Beaucoup, dit-il gravement, beaucoup en effet. + +--Et j'ajoute, reprit Espérance en s'adressant à Crillon, que tout +cela est bien étrange, n'est-ce pas? + +--Oui, jeune homme, soupira le chevalier. + +--Pour achever, monsieur, le vieillard passa près de moi la journée, +me fit des caresses toujours respectueuses qui me le firent aimer +tendrement; puis, après m'avoir fait promettre de ne le suivre point +et de ne questionner qui que ce fût à son sujet, il repartit. Je ne +l'ai plus revu; seulement, tous les mois les deux mille écus +m'arrivent. + +--Mais, ce Spaletta, demanda Crillon, il sait quelque chose, lui? + +--Non pas, car le vieillard à qui je faisais la même observation, m'a +répondu que Spaletta avait été engagé par lui pour me servir de +gouverneur, et n'a jamais correspondu qu'avec lui. Il me reste à vous +demander maintenant, monsieur le chevalier, si mon récit vous a +éclairci ce que vous trouviez d'obscur dans mes paroles et si vous +comprenez mieux la lettre de ma mère? + +Crillon, sans répondre, rouvrit et relut cette lettre: puis il dit à +Espérance: + +--Je crois que je la comprends. + +--S'il y avait quelque chose qui m'intéressât et qui pût me satisfaire +à mon tour, serait-il indiscret de vous interroger? + +--Je ne sais trop encore. + +--Je me tais, monsieur, excusez-moi. + +Crillon réfléchit un moment: + +--Pardon, dit-il, vous me disiez que cette lettre voua est parvenue il +y a six mois? + +--C'est vrai. + +--Et, par conséquent, il y a six mois que vous gardez cette lettre qui +m'était destinée; vous n'avez eu guère de hâte! + +Espérance rougit. + +--Ai-je mal fait? demanda-t-il. Je ne me suis pas cru pressé. +Qu'exigeait de moi la volonté de ma mère? De ne point prendre parti +contre M. de Crillon; je ne l'ai pas fait. De porter un message à M. +de Crillon; je viens de le faire. Certes, j'eusse pu me hâter plus, +mais vous faisiez la guerre ça et là , loin de moi. C'était un voyage à +entreprendre qui, je l'avoue, m'eût gêné beaucoup en ce temps-là . + +--Quelque amourette vous occupait, sans doute? + +--Oui, monsieur, répliqua Espérance en souriant de la plus charmante +façon. Je vous supplie de me pardonner. Les jeunes gens sont égoïstes, +ils ne veulent pas perdre une seule des fleurs que sème pour eux la +jeunesse. + +--Je ne vous blâme point, dit Crillon, mais ces amours sont donc +terminées, ces fleurs sont donc fanées, que je vous vois aujourd'hui? + +--Non, monsieur, Dieu merci, car ma maîtresse est adorable. + +--Cependant, vous la quittez pour moi. + +--Eh bien, non, dit Espérance avec enjouement; non, monsieur le +chevalier, je n'ai pas même cette bonne action à compter. Vous +m'excuserez en faveur de ma franchise. Je ne viens près de vous que +pour suivre ma maîtresse. + +--En vérité! + +--Elle était venue habiter dans mon voisinage pendant près d'une +demi-année. Son père la rappelle à une maison qu'il a dans les +environs de Saint-Denis, et, faut-il encore l'avouer, quoique ce soit +bien incivil, c'est en passant sur la route qui mène à Saint-Denis, en +apprenant que vous campiez de ce côté, que j'ai demandé à vous voir, +et fait, comme on dit, d'une pierre deux coups. Encore une fois, +monsieur le chevalier, je vous supplie d'être indulgent. Cette +franchise n'est que de la grossièreté; mais j'aime mieux être impoli +envers le brave Crillon, que de lui mentir. A présent que mon message +a été remis, je vais vous saluer avec bien du respect, et reprendre +mon chemin. + +--Si pressé! + +--J'ai reçu en route un certain petit billet de la personne en +question. On m'y donne rendez-vous à un jour, à une heure, à un lieu +précis. C'est un rendez-vous que je ne saurais manquer d'observer +religieusement comme une consigne, sous peine des plus grands +malheurs. + +--En vérité ... Serait-ce une femme mariée? + +--Non pas, c'est une demoiselle; mais elle n'en est point plus libre. +Or, il faut que je prenne toutes les précautions de prudence ... et je +n'ai pas trop de temps. + +--Mais ... dit Crillon avec tristesse. + +--Vous ai-je déplu, monsieur? + +--Non, mais vous m'inquiétez, et je ne veux pas être inquiet à votre +égard. + +Espérance regarda Crillon avec surprise. + +--Cela vient de ce que vous m'êtes recommandé, se hâta de dire le +chevalier. A quand le rendez-vous? + +--A demain. + +--Où cela? Je ne vous interroge pas pour connaître le nom de votre +maîtresse, mais seulement pour juger de la distance. + +--C'est près d'un petit village qui s'appelle Ormesson. + +--Je le connais; je m'y suis battu et j'ai été blessé, dit Crillon. + +--Ah! vraiment. Fâcheuse connaissance. + +--Oui, les Balzac d'Entragues ont même une maison dans les environs un +petit château avec fossés. + +Espérance devint pourpre. Mais comme le chevalier ne le regardait pas +en face, il put dissimuler cette rougeur causée par le nom d'Entragues +que venait de prononcer innocemment Crillon. + +--Il faut huit heures pour aller là , continua le chevalier qui ne +s'aperçut de rien; vous avez plus que le temps nécessaire; demeurez +ici quelques moments. J'aurai à vous parler, je crois. + +--A votre souhait, monsieur, dit Espérance en s'inclinant +respectueusement, mais que ferai-je en attendant vos ordres? + +--Rejoignez votre protégé Pontis, qui va rôdant là -bas, et vous espère +comme l'âme en peine. Allez! tandis que je vais ici recueillir mes +souvenirs. + +Espérance s'éloigna, Crillon le suivit d'un regard affectueux, et +quand il l'eut perdu de vue appuya son front dans ses mains et rêva. + + + + +VI + + +UNE AVENTURE DE CRILLON + +Derrière ses paupières fermées passèrent une à une, lentement, les +actions de sa vie déjà si longue et si bien remplie. + +C'étaient d'abord ses exploits de jeune homme sous le roi Henri II; +les grandes guerres de religion et les égorgements de la guerre civile +sous François II et Charles IX; la matinée d'Amboise, la nuit de la +Saint-Barthélémy. + +Tout cela passa, teint de pourpre et de sang, trois règnes tout +rouges. + +Cependant la mémoire de Crillon s'est arrêtée sur une journée, une +journée splendide; le soleil embrase l'immensité de la mer; cent +voiles, cinq cents, mille, pavoisées de toutes les couleurs connues, +se balancent sur les flots bleus du golfe de Lépante. Toute l'Europe +est là représentée par ses chevaliers. Sultan Sélim II pousse contre +les chrétiens sa flotte formidable. Le choc a lieu. + +Crillon se voit, l'épée au poing, sur une mauvaise barque dont +personne n'a osé prendre le commandement. Ce frêle esquif ouvre la +marche aux grosses galères de don Juan d'Autriche. Crillon a tant +frappé ce jour-là , qu'il est devenu immortel. Ce jour-là toute +l'Europe a connu l'éclair de son épée. C'est Crillon qui porte à Rome, +au pape Pie V, la nouvelle de la victoire. Rome! que c'est beau! Et le +vieux pontife a serré Crillon dans ses bras, en le remerciant de sa +vaillance au nom de toute la chrétienté. + +Viennent ensuite d'autres combats, d'autres triomphes. Ce terrible +duel avec Bussy, le siège de la Rochelle après les massacres de 1572; +puis, le voyage de Pologne, entrepris pour escorter Henri d'Anjou, +alors qu'impatient de posséder une couronne, il disait adieu à celle +de France, que son frère Charles IX devait lui céder si vite. + +Charles IX, le troisième maître de Crillon, est descendu dans le +tombeau; Henri, roi de Pologne, jette sa froide couronne pour aller +ramasser celle de France. Crillon l'aide à s'enfuir; ils arrivent tous +deux à Venise. Ici s'arrête longuement la pensée du noble guerrier. +Ici son front devient plus pesant, et voilà que, sur cette tête +courbée, descendent en foule, évoqués par une fidèle mémoire, les +jeunes idées radieuses et embaumées, les souvenirs printaniers de la +vie, la gloire unie au plaisir, l'amour se jouant parmi les écharpes +et les armes. + +C'est en 1574. Crillon a trente-trois ans; il est victorieux, il est +fier, il est beau. Son nom retentit comme une fanfare martiale à +l'oreille du soldat, et fait tressaillir les femmes comme une caresse. + +A l'arrivée du roi de France, Venise riche et puissante alors, s'est +levée pour faire honneur à son allié qui occupe le premier trône du +monde. Les cloches du campanile de Saint-Marc, le canon des galères et +les compliments du sénat saluent Henri III. Mais la foule applaudit +Crillon le vainqueur de Lépante, et lorsqu'il passe sur la Piazzetta, +pour entrer au palais ducal, les Vénitiens l'admirent et les +Vénitiennes lui sourient. + +Quelle faveur de la fortune et de la gloire peut valoir une caresse de +Venise, alors que le soleil sème de poudre d'or, en s'abaissant sur +eux, les monts Vicentins et la lagune, alors que les coupoles de +Saint-Marc rougissent, qu'un diamant s'attache à chaque vitre des +Procuraties et que les deux sonneurs d'airain de l'horloge sur la +Place lèvent avec mesure leur marteau de bronze qui frappe l'heure +pour les navires mouillés en face des Esclavons; alors que la +procession sort lentement des voûtes dorées de Saint-Marc, jetant les +roses et l'encens sur les têtes inclinées des fidèles. + +Mais que serait-ce si la place dallée de marbre s'est remplie de +spectateurs, si un tournoi s'y prépare dans lequel on verra combattre +Crillon! + +Le jour en est arrivé; Venise, qui admire tant son guerrier de marbre, +saint Théodore; Venise, qui ne connaît de chevaux que ses chevaux de +bronze, bat des mains avec frénésie aux prouesses du chevalier +français. + +La vigueur, l'adresse, l'élan du maître, l'orgueil obéissant de son +coursier, l'ardeur rivale de tous deux pour la victoire, le choc des +lances fracassées, dix concurrents roulés dans le sable épais qui +recouvre le pavé de la Place, tout cet enivrement du combat monte aux +cerveaux chauffés déjà par le soleil de juillet; et, des fenêtres des +Procuraties, des balcons du Palais Ducal, des rangs pressés de la +foule s'élancent des frémissements, des bravos, des cris qui vont +épouvanter les colombes du sommet des Plombs jusque par delà les toits +de la Giudecca. + +Jamais rien de si grand ni de si valeureux n'avait frappé Venise, +alors féconde en gloires de tout genre. Crillon fut applaudi et adoré +par cette cité, comme s'il eût été saint Marc ou saint Michel. + +Ce qu'il trouva de fleurs à son logis, et les fleurs sont rares à +Venise, ce qu'il reçut de présents magnifiques et de suppliantes +invitations, comment l'énumérer froidement dans ces pages! + +Vingt ans s'étaient écoulés depuis ce triomphe, et sous les couches +successives des lauriers de cent victoires plus récentes, le héros +sentait encore avec délices l'âpre parfum de ces fleurs écloses sous +le baiser frais de l'Adriatique. + +Un soir, il revenait de souper à l'Arsenal après des régates +splendides que le doge avait offertes à Henri III. La régate est la +fête nationale de Venise. On n'offre rien de mieux à Dieu et à saint +Marc. Cette régate, par sa splendeur et ses prouesses, avait effacé +toutes les autres. Un soir donc, après souper, Crillon rentrait à son +palais, seul et tout émerveillé d'avoir vu les _arsenalotti_ tailler, +cambrer, construire, gréer et faire naviguer devant le roi et lui, +pendant qu'ils soupaient, une petite galère entièrement achevée en +deux heures. Étendu sur les coussins, bercé par le mouvement moelleux +de la gondole, il admirait, aux lueurs du fanal accroché à sa proue, +le chatoiement de son riche habit de satin blanc brodé d'or et la +perfection de ses jambes musculeuses serrées dans des chausses de soie +à reflets nacrés. Certes, il était beau et admirablement beau, ce +gentilhomme illustré par des exploits qui jadis eussent fait du simple +chevalier un empereur. Il avait la jeunesse, la santé, la fortune, la +gloire: il ne lui manquait rien que l'amour. + +Au moment où il passait sous le Rialto, bâti alors en bois, sa gondole +côtoya une barque plus grande d'où partirent soudain les sons d'une +douce musique. Crillon savait déjà que les barcarols de Venise aiment +assez la musique pour s'attacher des nuits entières à suivre les +concerts qui flottent sur l'eau. Il ne s'étonna donc point de sentir +se ralentir la marche de la gondole, et s'accoudant à droite, à la +petite fenêtre, il écouta comme les gondoliers. + +Rien n'était plus suavement mélancolique que ces accords à demi +voilés. Les musiciens semblaient ne chanter que pour les esprits +invisibles de la nuit et dédaigner de parvenir jusqu'à l'oreille +humaine. Les flûtes, les théorbes, la basse de viole soupiraient si +doucement, que l'on entendait, autour de la barque, l'eau des avirons +retomber en cadence. + +Partout, sur le passage de cette barque, les fenêtres s'ouvraient sans +bruit, et l'on distinguait vaguement dans l'ombre azurée des formes +blanches qui se penchaient curieuses sur les balcons. Crillon ne +connaissait pas les enivrements de cette fée qu'on appelle Venise; il +ne savait pas qu'elle profite de la nuit pour répandre sur l'étranger +la séduction irrésistible de tous ses charmes, et que tout est bon à +cette enchanteresse pour tenter celui qu'elle aime. Elle parle en même +temps aux sens, à l'esprit et au coeur. + +Obéissant comme dans un rêve, vaincu par l'oreille et les yeux, +Crillon ne s'apercevait pas qu'il avait dépassé le palais Foscari où +il logeait avec le roi, et que sa gondole suivait toujours sur le +Grand Canal la mystérieuse harmonie dont les accents s'attendrissaient +palpitants d'amour. + +Déjà la douane de mer était dépassée, on arrivait à l'île +Saint-George, où depuis trois ans le génie de Palladio faisait monter +du sein de la lagune la magnifique église de Saint-George-Majeur. Les +échafaudages gigantesques, les grues avec leurs bras noirs se +profilaient bizarrement sur le ciel, et par delà ces entassements de +charpente et de marbre qui noircissaient de leur masse opaque une +immense étendue du canal, on apercevait les eaux diaprées d'argent de +la haute lagune. + +La musique continuait. Crillon écoutait toujours. + +Alors une petite gondole, avec son cabanon de drap noir à houppes +soyeuses, s'avança silencieusement par le travers de la gondole qui +portait Crillon. + +Un seul barcarol, vêtu à la façon des gens de service et masqué, la +dirigeait sans effort. Cet homme après avoir rangé son esquif côte à +côte avec l'autre, rama quelque temps de conserve comme pour donner la +facilité à son maître de voir et de reconnaître Crillon dans sa +gondole. Puis, sur quelque signe qui lui fut fait sans doute, il dit +un mot aux barcarols du Français, et ceux-ci s'arrêtèrent aussitôt. + +Crillon n'avait rien vu de ce manège. Fâché de voir s'éloigner la +barque du concert, il s'apprêtait à interroger ses barcarols sur leur +halte, lorsqu'un poids nouveau fit incliner la gondole à gauche; un +frôlement singulier bruit devant le felce--c'est ainsi qu'on nomme la +cabine--et une ombre, s'interposant à l'entrée, déroba au chevalier la +lumière du fanal rose. + +Avant que Crillon n'eût rien vu ou rien compris, une femme entra sous +le dais, à reculons selon l'usage, et prit place à droite sur les +coussins sans proférer une parole. + +Aussitôt la gondole se remit en chemin et Crillon vit ramer à côté le +silencieux barcarol de l'inconnue. + +Devant les deux gondoles ainsi mariées marchait toujours la barque des +musiciens. + +Crillon, avec une galanterie toute française, s'était approché, +méditant un compliment sur la beauté, la grâce et la politesse. Mais +sa compagne était masquée, ensevelie dans une mante de soie toute +cousue de dentelles épaisses de Burano. Pas un rayon du regard, pas un +reflet de l'épiderme, pas même le bruit du souffle pour avertir +Crillon qu'il n'était point en société d'un fantôme. + +Lorsqu'il ouvrit la bouche pour interroger, la dame leva lentement son +doigt ganté jusqu'à ses lèvres pour le prier de se taire; il obéit. + +Alors elle laissa retomber sa main sur sa robe et rentra dans son +immobilité. Mais à la lueur d'une large lanterne attachée au quai de +la Giudecca, et qui égara son rayon furtif jusqu'aux gondoles, Crillon +vit briller dans les trous du masque deux paillettes de flammes. +L'inconnue le regardait. Elle le regardait avec toute son âme. Elle le +regardait fixement, sans vaciller, comme font ces étoiles curieuses +qui, cachées sous les plis d'un nuage noir, contemplent incessamment +la terre. + +Cependant les gondoles avançaient de front avec une lenteur calculée +d'après la marche des musiciens. La symphonie, de plus en plus douce +et caressante, courait sur l'eau d'une rive à l'autre du canal de la +Giudecca; jamais plus pure nuit n'avait plané sur Venise. Le flot +montait sans colère, et agitait lascivement les herbes souples et +odorantes qui tapissent la lagune. + +Toutes ces myriades de diamants qui constellent la voûte céleste, +transparaissaient comme sous une gaze au travers des nuées pâles. En +une pareille nuit, Joseph eût senti son coeur de bronze s'amollir et +se fondre d'amour. + +Crillon,, lui, osa regarder à son tour l'inconnue qui ne baissa pas +les yeux; il étendit la main pour saisir celle qui, l'instant d'avant, +lui avait recommandé le silence. Mais, cette main se releva encore +pour le même geste toujours froid et solennel. Puis, comme il +traduisait son étonnement par une exclamation courtoise, l'inconnue se +retourna vers l'entrée de la cabine, et se mit à contempler le ciel et +l'eau, moins pour admirer que pour dérober au chevalier le spectacle +de son trouble et les élans tumultueux d'un sein qu'on voyait battre +sous la moire et la dentelle. + +Crillon profita, en galant homme, de cette belle occasion d'analyser +sa compagne sans la gêner dans son examen. Elle était grande et +portait la tête avec une distinction naturelle aux Vénitiennes, qui +partout semblent nées pour s'appeler reines. Celle-là eût été reine +même à Venise. Sous la résille brodée d'or dont les franges inondaient +ses épaules, le chevalier vit briller les tresses énormes de ses +cheveux; une ligne pure, noblement infléchie, dessinait son dos et son +corsage, tandis que les reflets soyeux de sa robe couraient en longs +frissons sur son flanc, digne de la Cléopâtre antique. + +Mais cette femme était-elle jeune, était-elle belle? Pourquoi cette +étrange idée de venir s'asseoir muette dans la gondole? Pourquoi toute +cette réserve avec tout cet abandon? + +On était sorti de la Giudecca; les musiciens tournèrent comme pour +prendre le chemin de Fusine, puis doublant la pointe Sainte-Marie et +longeant le Champ-de-Mars par l'étroit Rio-dei-Secchi, gagnèrent le +Rio-San-Andrea et rentrèrent dans le Grand Canal. + +Pendant ce trajet, qui fut long, la Vénitienne ne cessa de regarder +Crillon, qui, après quelques efforts pour la faire parler, s'était +persuadé qu'elle était décidément muette. Il lui prit une seconde fois +la main que, moins farouche, elle laissa prendre. Bien plus, elle +souleva elle-même, de ses dix petits doigts gantés, la main nerveuse +du chevalier, l'examina bien attentivement, et l'approchant du rayon +lumineux que projetait le fanal, elle palpa et fit rouler avec +curiosité un anneau qu'il portait à la main droite. + +Cet anneau parut éveiller en elle des idées d'un ordre moins +tranquille. On put voir au jeu actif de ses doigts, à leur pression +inquiète, que ce cercle d'or la gênait et la troublait. Lorsqu'elle +l'eut bien froissé, bien tourmenté comme pour en épeler la gravure +avec ses ongles, elle replaça doucement la main de Crillon sur son +manteau, baissa la tête, et ne chercha point à dissimuler le profond +abattement qui succédait à son agitation fébrile. + +Le chevalier tenta vainement de provoquer des explications. Une heure +sonnait à l'église de Saint-Job. L'inconnue frappa trois coups avec +son éventail sur le petit volet sculpté de la gondole, et aussitôt, +d'un seul coup d'aviron, le barcarol qui l'avait amenée coupa le +passage aux gondoliers de Crillon, et vint s'offrir à droite, tendant +le bras à sa maîtresse. + +Celle-ci se leva, salua le chevalier du geste, et, légère comme un +sylphe, posa un pied charmant sur le bord de sa gondole, où elle +disparut sans que Crillon, qui cherchait à la retenir, rencontrât +entre ses mains autre chose que le froid aviron du gondolier. + +Cependant ses deux barcarols, toujours immobiles, attendaient ses +ordres, et déjà il leur commandait de suivre la gondole voisine; mais +la barque longue des musiciens se mettant en travers du canal, les +arrêta une minute, pendant laquelle, gondole, inconnue, intrigue, tout +s'évanouit comme un rêve. + +Le désappointement de Crillon fut vif. Lorsqu'il questionna ses +barcarols, ceux-ci, de l'air le plus naturel, et ils étaient naturels +en effet, répondirent qu'ils avaient suivi la barque des musiciens +parce que c'est l'habitude à Venise, et que le seigneur français +n'avait pas donné d'ordres contraires. + +Quant à la rencontre de la gondole mystérieuse, ils déclarèrent ne la +connaître pas. Le barcarol masqué leur avait dit d'arrêter, et ils +l'avaient fait parce que c'est l'usage. La dame était entrée dans la +cabine sans qu'ils se permissent de la regarder, parce que c'eût été +impoli. Enfin, il n'y avait dans toute cette affaire, aux yeux de ces +braves gens, rien qui ne fût parfaitement dans l'ordre, attendu, +ajoutèrent-ils, que cela se passe toujours ainsi à Venise, si ce n'est +que d'ordinaire c'est le cavalier qui entre dans la gondole de la +dame. + +Crillon dut se contenter de ces explications. Tout ce qu'il tenta pour +éveiller l'imagination de ses barcarols et leur faire deviner le nom +ou la qualité de l'inconnue, fut parfaitement inutile. + +--Elle était masquée, répondirent-ils. + +Le chevalier, réduit à ses propres ressources, rentra au palais +Foscari, où dormait déjà Henri III, et en se mettant à son tour dans +le lit magnifique que lui avait réservé l'hospitalité vénitienne, +Crillon, pour se défaire du rêve qui l'obsédait, s'efforça de se +persuader que son aventure était toute naturelle, et qu'en effet cela +se passait ainsi chaque jour à Venise. + +D'ailleurs, pour achever de se consoler, il se disait que l'aventure +témoignait peu en faveur de son mérite; que la dame, après l'avoir +tant regardé, l'avait trouvé moins à son goût qu'elle n'espérait; et +il s'endormit en se posant ce dilemme: Ou c'est une banalité, auquel +cas j'aurais tort d'y penser encore; ou c'est un échec, et alors il le +faut oublier. + +Il s'endormit donc aux sons mourants de la musique, qui, plus polie +que l'inconnue, l'avait escorté jusqu'au palais Foscari, et lui avait +servi ses plus gaillardes symphonies pour le bercer entre les bras du +sommeil. + +Cependant, le lendemain, il n'avait rien oublié de la veille, et +repassant en lui-même tous les détails de l'étrange visite qui lui +était venue dans sa gondole, il s'arrêtait surtout à l'impression +douloureuse que son anneau avait causée à l'inconnue. + +Il reçut en se levant un magnifique bouquet de roses et de lis sur +lesquels perlait encore la rosée du matin. Du milieu de ces fleurs +embaumées jaillissait une large pensée aux pétales de velours, au +calice d'or. Et, comme il en respirait encore les suaves parfums, un +autre bouquet tout pareil lui arriva, puis un autre, l'heure suivante, +puis un autre, ainsi à chaque heure de la journée. Cela signifiait si +bien: Je pense à vous à toute heure, que Crillon, sans être un fort +habile interprète du langage des fleurs, ne put s'empêcher de +comprendre la phrase odorante qu'on lui répétait durant toute cette +journée. + +Au lieu de sortir, il resta enfermé chez lui pour attendre et +accueillir chacun de ces messages. Mais, quoi qu'il pût faire, jamais +il ne réussit à découvrir les messagers. Portes, fenêtres, voûtes, +cheminées, balcons, escaliers, tout fut bon à la fée industrieuse pour +lui faire parvenir ses présents anonymes, et toujours la pensée +surmontait le bouquet comme un refrain passionné. + +Enfin, furieux de la maladresse de ses gens, il faisait le guet +lui-même, quand un dernier bouquet lui arriva le soir. Il était +apporté par un enfant qui déclara l'avoir reçu d'un gondolier. + +A la pensée, était attaché par une soie bleue un léger billet que +Crillon ouvrit et dévora, le cour embrasé. + +"Seigneur, disait la fine écriture, si l'anneau de votre main droite +signifie que vous êtes marié ou lié par un serment à quelque femme, +brûlez ce billet et jetez-en les cendres. Mais si vous êtes libre, +faites-vous mener dans votre gondole en face des chantiers de +l'Arsenal. A dix heures, si vous êtes libre, entendez-vous, Crillon!" + +Le chevalier poussa un cri de joie, il comprenait enfin que son +aventure n'était pas banale comme ses barcarols voulaient bien le +dire. Libre, jamais son coeur ne l'avait été autant que ce soir-là . + +A dix heures sonnées par les deux batteurs de bronze au Palais-Ducal, +il attendait dans sa gondole, sous les platanes qui bordaient alors le +quai des Chantiers, et dont l'ombre gigantesquement allongée sur l'eau +le dérobait à tous les regards. + +Il attendait depuis cinq minutes à peine, quand un léger bruit +d'avirons lui annonça l'arrivée d'une barque. Bientôt il reconnut la +gondole noire de la veille et la silhouette du barcarol masqué qui se +courbait sur sa rame. + +La gondole vint lui présenter le flanc comme elle avait fait le veille +pour l'inconnue, et Crillon en pénétrant à la hâte sous le felce, fut +bien surpris de s'y trouver seul. + +Il allait commander à ses barcarols de rester à l'attendre, mais +l'homme masqué leur dit de s'en retourner au palais, ce qu'ils firent +immédiatement. + +La gondole mystérieuse tourna vers la lagune et fila légèrement à +travers les batteries de pilotis jetées çà et là pour servir de refuge +et d'abri aux barques. + +La nuit était sombre, le vent venait de la mer et soulevait une longue +houle sur le dos de laquelle montait la gondole avec un doux +balancement. Crillon vit paraître et disparaître dans les ténèbres les +îles San-Lazaro, Saint-Michel et Murano, dont les fourneaux +incandescents soufflaient du feu et de la fumée rouge par leurs +longues cheminées de briques. + +Puis, continuant à couper diagonalement la lagune, le barcarol arriva +dans des eaux plus calmes, bordées de rivages fleuris. La barque +divisait avec sa proue des touffes frémissantes de roseaux, de +nénufars, et plus d'une fois, l'éperon reluisant arracha, de ses dents +tranchantes, les grenades enlacées de liserons, qui formaient une haie +touffue de chaque côté du canal, et retombaient en jonchées dans la +gondole, sur les pieds du chevalier. + +--Où me conduit cet homme? pensait Crillon. Me voilà bien loin de +Venise, il me semble. + +L'idée ne lui vint pas qu'on pouvait lui tendre un piège. Il ne +questionna pas même le barcarol qui, toujours avec la même rapidité, +dirigea la gondole parmi les charmants méandres de ces déserts; et +après avoir passé sous un pont de brique d'une seule arche hardiment +cintrée, laissa glisser l'esquif dans les hautes herbes et les +oseraies, jusqu'à ce qu'elle touchât le sol. Alors il sauta sur le +rivage, et offrit silencieusement son bras à Crillon pour qu'il +descendît. + +Le chevalier mit pied à terre et regarda curieusement autour de lui. +Il se trouvait sous une sorte de portique formé par un entrelacement +de vignes sauvages et de lianes. Un grenadier au feuillage épais +surmontait l'étroite baie d'une porte à peine visible, tant les fleurs +et les branchages s'en disputaient la penture et les gonds. + +Le barcarol indiqua silencieusement du geste cette petite porte +ouverte comme par enchantement. Crillon entra. La gondole s'éloigna du +rivage et la porte se referma sur le chevalier, dont toutes ces +précautions faisaient battre le coeur. + +Il était alors dans un petit jardin sombre, irrégulièrement planté; +pas une lueur ne guidait ses pas; déjà il hésitait et cherchait à +tâtons un aboutissant quelconque, lorsqu'une clarté douce illumina +soudain les arbres et en fit ruisseler les feuilles comme autant +d'émeraudes. Une autre porte, intérieure cette fois, venait de +s'ouvrir, et Crillon distingua l'entrée d'une maison. + +En quatre pas, il fut au milieu d'un vestibule de marbre, au plafond +duquel brûlait une lampe à chaînes d'argent. Une tapisserie fermait la +communication de ce vestibule avec les chambres voisines. Chose +étrange! à peine Crillon fut-il entré dans le vestibule, que la porte +d'entrée se ferma aussi. + +Le chevalier souleva la lourde portière et pénétra dans l'appartement. +Là , sur une table d'ébène richement sculptée et incrustée d'ivoire, +une collation était servie sur des plats de vermeil et dans des +bassins d'argent magnifiquement ciselés. Tous les fruits de la riche +Lombardie, les vins de l'Archipel dans des buires de cristal de +Murano, des viandes froides et les plus rares poissons de +l'Adriatique, promettaient à Crillon seul un festin qui eût rassasié +vingt rois en appétit. + +De la voûte en chêne sculpté pendait un de ces lustres vénitiens à +fleurs de verre bleu, rose, jaune et blanc, dont les courbes +élégantes, les merveilleux accouplements, les spirales fantastiques, +font encore aujourd'hui l'admiration de notre siècle orgueilleux et +sans patience. Dans le calice de douze fleurs variées, douze cires +bleues, roses, jaunes et blanches, selon la nuance des cristaux, +s'élançaient avec leur étoile de flamme et dégageaient une odeur +d'aloès qui parfumait la chambre éclairée à peine. + +Ce petit palais enchanté à colonnettes de cèdre était meublé de ces +admirables fauteuils de frêne sculpté, sur le bois desquels chaque +artiste avait laissé tomber dix ans de son génie et de sa vie. Les +bras en col de guivres et d'hydres enroulés de ronces et de lierres, +les pieds en racines diaprées de coquilles et de fruits sauvages, les +frontons peuplés de gnomes, de salamandres aux yeux d'émail, le +dossier formé de bas-reliefs, d'un fouillis inextricable, composaient +un de ces ensembles qui résument à la fois le caractère et la richesse +d'une époque de civilisation et d'art, le caractère, parce qu'on y +voit éclater dans sa libre toute-puissance la fantaisie de l'ouvrier, +la richesse, parce qu'un pareil ouvrage, n'eût-il été payé qu'avec le +pain quotidien, vaudrait encore son pesant d'or. + +Quant aux tapisseries, aux tableaux de Bellini, de Giorgion et du +vieux Palma, tout cela disparaissait dans l'ombre moelleuse, comme si +le maître du palais estimait peu ces trésors, et voulait attirer +l'attention sur d'autres plus précieux. + +Crillon admirait et s'étonnait de la solitude. Il s'assit dans un +fauteuil, mit son épée en travers sur ces genoux, et attendît qu'une +créature humaine vînt lui faire les honneurs de la maison. + +En face de lui une porte s'ouvrit dans la muraille et donna passage à +une femme qu'il crut reconnaître pour la belle visiteuse de la veille. +Même démarche, même taille, mêmes cheveux, l'éternel masque, et cette +fixité du regard qui, dans la gondole, avait si fort surpris et gêné +Crillon. + +Cette dame s'arrêta au seuil de la chambre sans parler ni saluer. Elle +portait sur sa poitrine une large pensée attachée à sa robe de damas +de soie blanc. A voir les pesants bracelets de sequins qui tombaient +jusqu'au milieu de sa petite main et tordaient ensemble leurs chaînons +inégaux, l'on eût dit que tout son corps, entraîné par les bras, +s'affaissait ainsi sous le poids de cette masse d'or. Cependant +l'émotion de l'inconnue était la seule cause qui fit pencher sa tête, +et bientôt, fléchissant comme si elle eût été saisie de vertige, elle +fut forcée, pour se retenir, d'accrocher ses doigts pâles aux +sculptures d'un cadre qui se rencontra, sous sa main. + +Crillon courut à elle et s'agenouilla en discret chevalier. + +Elle, sans quitter sa pose mélancolique et rêveuse: + +--Vous parlez espagnol, je le sais, dit-elle avec une voix d'une +vibration sonore; eh bien, nous parlerons espagnol. Levez-vous et +écoutez-moi. + +Crillon obéit et resta en face d'elle, penché pour aspirer ses paroles +et son souffle. + +-Ainsi, continua l'inconnue, vous êtes libre puisque vous êtes venu. + +Crillon s'inclina. + +--Cet anneau, dit-il, est mon cachet, qui vient de ma mère. + +--J'ai bien fait alors de ne pas vous le prendre hier pour le jeter +dans le canal comme j'en avais l'envie. + +--Assurément, madame, cela m'eût fort attristé. + +--En sorte que si je vous le demandais.... + +--Je serais forcé de vous le refuser, madame. + +--Il vient bien de votre mère? + +--Madame, Crillon ne dit jamais un mensonge et ne répète jamais une +vérité. + +--C'est vrai, Crillon est Crillon. + +Elle garda le silence, et, plus hardie, sa dirigea vers un des +coussins où elle prit place en faisant signe au chevalier de s'asseoir +en face d'elle. + +--Puisque vous ne mentez jamais, reprit-elle enfin, dites si vous +m'aimez? + +--Presque, madame; je dirais tout à fait si je connaissais votre +visage. + +--Oh! mon visage ... est donc indispensable pour faire naître l'amour? +Moi, je connais une personne qui s'est éprise d'amour pour quelqu'un +sur sa seule réputation ... et il me sembla que le souffle, le contact +d'une femme ou d'un homme qui aime devraient suffire à opérer la +réciprocité de l'amour. + +--Assurément, balbutia Crillon. Toutefois, l'aspect d'un beau visage +est bien puissant. + +--Pourquoi donc alors certaines femmes laides sont-elles aimées? + +Crillon frémit. + +--D'ailleurs, continua l'inconnue, la beauté est idéale. Belle pour +d'autres, on peut paraître laide à celui précisement qu'on voudrait +toucher. + +--Il est vrai, soupira le héros de plus en plus tremblant. + +--Tenez, dit vivement la Vénitienne en se levant pour montrer à +Crillon une toile magnifique de Giorgion, où Diane se voyait au milieu +des nymphes, dans le bain après la chasse. Voici plusieurs beautés, +les trouvez-vous telles? + +--Admirables, madame. + +--Et ces madones de Jean Bellini, pour être moins voluptueusement +profanes, les aimez-vous aussi? + +--Ce sont des beautés achevées. + +--Une Suzanne de Palma, qu'en dites-vous? + +En disant ces mots elle levait un flambeau pour éclairer les tableaux +à Crillon. Cette pose forcée dessinait sous son bras une taille +pareille a celle des Nymphes, et comme, pour se hausser, elle avait dû +poser le pied sur une escabelle de cuir de senteur, son pied fin et +cambré, une cheville d'enfant, une jambe ronde, le galbe élégant et +riche de tout le corps qui repoussait les plis du damas, prouvèrent à +Crillon que cette femme n'avait pas besoin de la beauté du visage pour +être belle et exciter l'amour. + +Il le pensait et le lui dit. + +--Vraiment, s'écria-t-elle; que me direz-vous donc quand vous m'aurez +vue? + +--Ce que je disais des nymphes, des madones et de Suzanne. + +--Allons donc, monsieur! murmura la Vénitienne avec un superbe dédain, +ne me comparez donc plus à ces faces vernies. Tout cela est gratté, +froid, mort. Je suis bien plus belle que cela: regardez! + +Et d'un frôlement de ses doigts elle fit voler son masque. Crillon +poussa un cri de profonde admiration. + +En effet, rien de si parfaitement beau ne s'était offert à ses yeux; +et il avait vu les Romaines et les Polonaises. + +Sous des sourcils noirs dessinés comme deux arcs irréprochables +brillaient les yeux dilatés et chatoyants de cette femme. Le regard +était brûlant comme un fer rouge. Quand ce regard parlait, tout le +reste de la physionomie se transfigurait: l'ange devenait archange. +Elle avait le teint d'une pâleur mate, des lèvres d'un carmin si frais +qu'il paraissait violent, le nez de la Niobé, des dents d'un million +par perle, la tête d'Aspasie sur le corps de Vénus, et dix-huit ans, + +--Je vous aime! s'écria le Français ébloui, éperdu, à genoux. + +--Et moi donc! répondit la Vénitienne, qui, en le relevant, chancela +dans ses bras. + +Les cires consumées coulaient en larges nappes sur les plaques de +cristal; une pâle clarté, celle de l'aube, bleuissait les ténèbres. +Crillon ouvrit des yeux appesantis, et chercha vainement la Vénitienne +à ses côtés. + +Elle reparut bientôt, éblouissante de joie et de parure, vint à +Crillon, qui déjà lui reprochait son absence si courte, et d'une voix +plus caressante encore que son sourire: + +--Désormais, dit-elle, nous ne nous quitterons plus. C'est pour la +vie. + +--Pour la vie, répéta Crillon enivré. + +La Vénitienne lui saisit la main droite, baisa la bague et dit: + +-A nous deux, maintenant, cette bague de votre mère. + +-Pourquoi? demanda Crillon. + +--Parce que maintenant nous partagerons tout: ceci d'abord. + +Elle lui montrait un coffret dont sa main adroite fit jouer le +ressort, et qui contenait des poignés de joyaux et de pierreries +qu'eussent enviées des reines. + +--Mais ... objecta Crillon. + +--Et ceci ensuite, continua la Vénitienne, avec une joie d'enfant; +regardez. + +Une caisse de fer, longue de trois pieds, profonde de deux, et pleine +de sequins d'or. + +Le chevalier pensa qu'il continuait son rêve. + +--Et maintenant que vous connaissez la dot et que vous connaissez la +femme, votre bras, Crillon. + +Elle lui prit le bras avec une douce autorité. + +--Où me conduit le bel ange? demanda-t-il. + +--Tout près, tout près. + +Elle l'entraînait vers la muraille où son petit poing nerveux heurta +vivement un bouton d'acier. + +La porte s'ouvrit; elle donnait sur un long couloir sombre, au bout +duquel on voyait dans des flots de lumière resplendir les colonnes de +marbre et la mosaïque d'or d'une église. L'autel était orné, le prêtre +agenouillé et deux assistants attendaient en s'appuyant sur la +balustrade. + +--Qu'est ceci? s'écria le chevalier. + +--Une belle église, des plus belles et des plus antiques. + +--Mais je ne comprends pas. + +--Vous allez comprendre, seigneur. Je suis patricienne, riche, et je +vous aime. Vous allez savoir mon nom. Vous connaissez ma fortune, je +vous ai prouvé mon amour. Ma famille veut m'imposer un mariage pour +lequel je me sens de l'horreur. Si je choisis monsieur de Crillon, +ai-je pensé, ma famille n'aura plus rien à dire; et, au besoin, mon +préféré saura faire respecter mon choix. Vous aurez eu peut-être +mauvaise opinion de la jeune fille qui semblait accepter un amant; +rassurez-vous: c'est un époux que j'ai pris. Venez, Crillon, le prêtre +nous attend à l'autel. + +Si la foudre eût fait voler en morceaux le lambris de chêne, si la +maison fût disparue sous le jet d'une mine, si la sublime beauté de la +Vénitienne eût fait place à Méduse, Crillon n'eût pas éprouvé ce qu'il +éprouva en ce moment. Il vacilla comme étourdi du coup, et sa main se +glaça dans celle de la jeune fille. + +Cette brusque proposition, ces préparatifs, lui parurent un guet-apens +dirigé contre son honneur. Toute la beauté de la jeune femme, son +abandon délirant, ce mélange inconcevable de virginale innocence et +d'audace vicieuse, cette richesse splendide, cette féerique retraite, +n'étaient-ce pas autant de pièges du démon pour lui voler son âme et +le damner à jamais, en lui faisant violer ses voeux? + +Dans le trouble qui s'empara de lui, Crillon se figura qu'en gagnant +une minute, il verrait se confondre et disparaître en fumée toutes ces +sorcelleries, tout cet attirail infernal des tentations de Satan. La +belle femme se changerait en couleuvre, les sequins en feuilles +desséchées, les lumières en flammes sépulcrales. Au doux bruit des +baisers d'amour succéderait le rire strident du mauvais ange qui +triomphe, et Crillon demeurerait seul, écrasé, dans une effrayante +solitude. Mais, du moins, il aurait, comme sur le champ de bataille, +combattu jusqu'à la mort. + +Comment exprimer à cette femme une seule des pensées qui se heurtaient +dans son cerveau? Il la regarda fixement et se tut. + +Elle, au contraire, le crut ivre de son bonheur. + +L'idée ne pouvait pas venir à cette étrange créature que son +patriciat, sa richesse, sa beauté, son amour, la rendissent à ce point +fabuleuse et incompréhensible qu'un amant la repoussât épouvanté de +son triomphe. + +Elle se croyait dans son noble coeur d'autant plus assurée d'avoir +conquis Crillon, qu'elle s'était, sans réserve aucune de sa vie et de +son honneur, livrée au plus hardi, au plus généreux chevalier du +monde. S'il hésitait, ce devait être par délicatesse et magnanimité. + +--Il faut l'encourager par de bonnes paroles, pensa la Vénitienne. Et, +s'armant de son irrésistible sourire + +--Allons, il le faut; il faut subir votre femme, malgré sa laideur et +son obscure pauvreté. + +--Impossible! s'écria-t-il la sueur au front, devant ce nouvel assaut +du tentateur. + +~ Impossible! pourquoi? + +--Je suis chevalier de Malte. + +--Vous l'étiez au berceau. Ce sont des voeux absurdes, et le +saint-père, qui n'a rien a refuser au héros de Lépante, vous en +relèvera quand nous voudrons. + +--Madame, balbutia Crillon, qui avait pris sa résolution, ces voeux +qu'on prononça pour moi, enfant au berceau, ainsi que vous venez de le +dire, je les ai répétés à vingt ans, homme, et sachant ce que je +faisais. + +La Vénitienne pâlit comme une morte et reculant, les sourcils froncés. + +--Vous ne m'acceptez pas?... murmura-t-elle d'une voix déchirante... +Vous me repoussez! + +--Dieu m'est témoin.... + +--Oui ou non ... monsieur! s'écria la jeune fille, qui sentit +l'orgueil de son sang patricien lui monter tumultueusement au front. + +Crillon baissa la tête, le coeur navré. + +--On vous dit brave, prouvez-le donc, dit-elle avec ironie, oui, ou +non; c'est facile à dire, ce me semble. + +--Eh bien ... articula le chevalier en serrant les poings, jusqu'à les +déchirer de ses ongles ... Non!... + +Le visage de la jeune fille prit une effrayante expression de +désespoir. Pas un cri, pas un soupir ne s'exhala de sa poitrine. Son +oeil chargé d'éclairs, sa lèvre frémissante, éloquents interprètes de +ce qui se passait dans cette âme, prononcèrent la muette imprécation +sous laquelle Crillon se courba anéanti. + +Elle passa devant lui lentement comme un spectre, et laissa tomber une +à une sur la tête du chevalier ces sanglantes paroles: + +--Crillon, vous n'étiez pas libre. Vous avez trompé lâchement une +femme. Vous n'êtes plus Crillon! + +Lorsqu'il releva la tête pour essayer de se justifier, il se trouva +seul dans l'appartement. Il courut au vestibule, croyant avoir entendu +marcher de ce côté. Il ouvrit même la porte et regarda dans le jardin. + +Rien. La porte se referma au moment où il cherchait à rentrer. + +La porte extérieure, au contraire, était béante devant lui. + +Crillon tomba sur un banc de pierre. Sa tête en feu roulait mille +vagues projets, mille pensées contradictoires. + +Irait-il se jeter aux pieds de cette femme offensée? N'était-ce pas un +crime de refuser la réparation après l'offense? + +N'était-ce pas sa bonne étoile, au contraire, qui le sauvait d'un +piège où peut-être il eût péri honneur et bonheur. + +Il fut tiré de sa rêverie par une rauque exclamation. Le barcarol à +son poste l'appelait et lui montrait le jour naissant. + +Crillon obéit, se jeta dans la gondole, insensible désormais à ce +spectacle splendide d'un lever du soleil par delà les grèves du Lido. + +Venise dormait encore tout entière quand la barque aborda au palais +Foscari et déposa son passager sur l'escalier de marbre. + +Crillon glissa sa bourse pleine d'or dans la main du gondolier. + +Celui-ci, avec un froid dédain impossible à décrire, étendit le bras, +et la bourse alla tomber dans le milieu du canal. Le barcarol poussa +au large, et, se courbant sur son aviron, disparut en vingt secondes +dans l'étroit et sombre Rio del Duca. + +A partir de ce moment, ce ne fut plus du regret ni du repentir, ce fut +du remords et du désespoir qui dévora le coeur du chevalier. Il était +amoureux, idolâtre, fou, de cette belle et noble femme; pour la +revoir, il eût donné sa vie, il eût donné sa vie éternelle pour +retrouver l'beure à jamais envolée de cet amour tel, qu'il était +assuré de n'en plus trouver en ce monde. + +Il courut Venise, il courut les îles voisines sans retrouver ni la +gondole ni la petite porte mystérieuse. Il sema l'or, les espions, et +pour tout résultat n'obtint pas même le coup de stylet qu'il espérait +et invoquait sans cesse. + +A la cour du doge, aux promenades, aux assemblées, aux fêtes, il +épiait, dévorait tous les visages. Jamais il ne retrouva l'inconnue, +et lorsqu'il la voulut dépeindre pour aider à ses recherches, les +mieux informés lui répondirent qu'assurément une telle perfection +n'existait pas et qu'il avait rêvé. + +Huit jours après, Henri III quitta Venise, rappelé en France, sans +avoir pu assister aux fiançailles du fils du doge, que la république +voulait marier à une de ses riches héritières, lorsqu'il aurait, +disait-on, atteint sa majorité. + +Crillon suivit son maître; le corps retourna en France, mais le coeur +et l'âme étaient restés à Venise, dans cette maison perdue sous les +althéas et les grenadiers en fleur. + +Telle fut cette poétique aventure, à laquelle, vingt ans plus tard, le +brave Crillon, le front caché dans ses mains, rêvait, et son généreux +sang bouillonnait encore. + +La lettre que lui avait remise le jeune homme ne contenait que ces +mots: + +« Je fais connaître mon fils Espérance à M. de Crillon, afin que le +hasard ne les oppose jamais l'un à l'autre les armes à la main. Il est +né le 20 avril 1575. + +« De Venise, au lit de la mort. » + +Voilà pourquoi la plaie s'était rouverte au coeur du héros; voilà +pourquoi il tressaillait en regardant Espérance. + + + + +VII + + +CE QU'ON APPREND EN VOYAGEANT + +Pontis faisait à son sauveur de sincères protestations, lorsque +Crillon rappela près de lui Espérance. + +Au coup d'oeil bienveillant et attendri que le colonel des gardes +attacha sur lui, le fils de la Vénitienne sentit que les méditations +lui avaient été favorables. + +--Eh bien! monsieur, dit-il en s'approchant avec son air engageant et +poli, avez-vous découvert qu'il soit nécessaire de me faire pendre +comme maître la Ramée tout à l'heure? + +--Oh! si l'on cherchait un peu, répliqua Crillon en souriant, on +trouverait bien certaines peccadilles. + +Et il passa son bras sous celui du jeune homme, heureux et surpris de +cette douce familiarité. + +--Mais, continua Crillon, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous +courez les aventures, mon jeune maître, et fort imprudemment, ce me +semble. Comment, en temps de guerre, un cavalier de votre mine et de +votre qualité se risque-t-il à arpenter le grand chemin, seul, avec un +cheval et un portemanteau, qui tenteraient tant de gens désoeuvrés? + +--C'est que, monsieur, répliqua Espérance, pour aller où je vais, je +ne puis prendre de valet ni d'escorte. Il ne manquerait plus que +d'emmener des trompettes, et de faire sonner fanfares. + +Crillon l'interrompit. + +--Vous ne prendrez point mal mes questions, dit-il. On vous a +recommandé à moi, et je me crois autorisé, vous sachant orphelin, +seul, à vous offrir mes conseils, sinon ma protection. + +--Monsieur, c'est trop de bontés, et soyez assuré que conseils et +protection me sont bien précieux de votre part. + +--A la bonne heure. Je continue donc: nous avons un rendez-vous et +nous y allons? + +--Oui, monsieur. + +--Vers Saint-Denis, près d'Ormesson. + +--A Ormesson même. + +--Et cela ne peut se remettre? + +--Oh! monsieur, jamais.... + +Crillon se retournant vers son quartier: + +--Un cheval, dit-il. + +Puis à Espérance: + +--Je veux vous accompagner un bout de chemin; justement j'ai affaire +de ce côté. Est-ce que je vous gêne? + +--Le pouvez-vous croire, monsieur? Mais quoi! m'accompagner, vous, un +si grand personnage? + +--Vous craignez que je ne traîne avec moi tout un cortège. Non, +rassurez-vous, nous voyagerons côte à côte, comme deux reîtres. + +--Mais, monsieur, c'est moi qui, à mon tour, ne vous laisserai pas +seul par les chemins. S'il vous arrivait malheur... + +--Il y a trêve; et puis, pour ceux, qui ne me connaîtront point, je +vaux mon homme. Pour les autres, mon nom vaut une troupe! D'ailleurs, +je n'irai pas absolument seul. Holà , cadet! + +Il appelait Pontis, qui se hâta d'accourir, + +--As-tu un cheval? dit-il. + +--Moi, monsieur! si j'en avais un, je l'eusse déjà mangé. + +--C'est vrai; fais t'en donner un à mon écurie, tu m'accompagnes. + +--Merci, mon colonel. + +--Et j'accompagne M. Espérance. + +--Sambioux! quelle joie! s'écria le Dauphinois transporté, qui courut +à l'écurie comme s'il y devait trouver une fortune. + +Dix minutes après tout était préparé. Espérance voulut tenir l'étrier +à Crillon, mais celui-ci avant de monter fut arrêté par une réflexion. + +--Nous oublions quelque chose, dit-il. + +Et, faisant signe au jeune homme de le suivre, il alla trouver Rosny +qui continuait sa promenade au bord de la rivière. + +Le seigneur huguenot travaillait, comme toujours, faisant des plans ou +prenant des notes. + +Il vit du coin de l'oeil Crillon descendre de son côté, mais il +feignit de ne pas le voir. Il avait encore sur le coeur la rebuffade +du matin. + +Mais Crillon allait droit au but; il lui barra la route, et, la bouche +souriante, l'oeil sincèrement affectueux: + +--Monsieur de Rosny, dit-il en lui prenant la main, je m'en vais faire +un tour du côté de Saint-Germain, où j'ai reçu avis d'aller trouver le +roi notre maître pour quelque affaire de conséquence, +confidentiellement, ceci. J'emmène avec moi ce jeune voyageur et le +Dauphinois, vous savez, l'échappé de la corde. Je vous prie, monsieur +de Rosny, de donner ici votre coup d'oeil incomparable, de traiter les +choses en maître, et de me regarder comme votre serviteur. + +Rosny ne tint pas devant cette généreuse expansion; il embrassa +cordialement Crillon qui, profitant de la bonne veine, fit signe à +Espérance d'approcher, le prit par la main et ajouta: + +--J'ai voulu vous présenter moi-même ce jeune homme, qui m'est +recommandé par sa famille. C'est un aimable compagnon, n'est-ce pas, +monsieur? et vous me rendrez sensiblement votre obligé en lui +accordant vos bonnes grâces. + +Rosny allait répondre. + +Crillon s'adressant à Espérance: + +--Et vous, notre ami, dit-il, regardez bien ce seigneur qui sera fort +grand parmi nous, car il s'y prend jeune. + +Rosny rougit de plaisir. + +--J'aurai beau faire, répliqua-t-il, je ne vous égalerai jamais. + +--Il y a plus d'une gloire, monsieur de Rosny; notre roi est le seul +qui les ait toutes. Ainsi je compte pour Espérance, que voici, sur vos +bonnes grâces. + +--Que veut-il? demanda Rosny. + +--Rien, monsieur, que votre estime, dit le jeune homme. + +--Gagnez-la, répondit le huguenot en homme de Plutarque. + +--J'y tâcherai, monsieur. + +--Soit; mais pour qu'on vous y aide, que voulez-vous? + +Crillon, avec un rire joyeux: + +--C'est plutôt lui, dit-il, qui nous offrirait quelque chose. +Savez-vous que le compagnon est seigneur comme Zamet, non pas de +dix-sept cent mille écus, mais de vingt-quatre mille par chaque année! + +--Vingt-quatre mille écus de rente! s'écria Rosny d'un ton qui +annonçait le commencement de cette estime réclamée l'instant d'avant +par Espérance. + +--Tout autant. + +--Si le roi les avait! soupira Rosny. + +--Monsieur, dit vivement le jeune homme, je suis tout à la disposition +de Sa Majesté. + +--A la bonne heure, à la bonne heure, vous êtes un brave cavalier, +s'écria Rosny en serrant la main d'Espérance. + +--Voilà qu'il l'estime tout a fait, pensa Crillon avec un sourire +plein de finesse. + +Ils prirent congé, et quand ils furent un peu éloignés: + +--Vous auriez là une bonne connaissance si je venais à vous manquer, +dit Crillon d'une voix pénétrée, dont Espérance ne put comprendre tout +le sentiment et la portée. Mais à cheval et en route. + +Le colonel partit entouré de ses gardes qui, l'adorant comme un père, +le suivirent pendant quelques cent pas avec des protestations et des +voeux pour son prompt retour. + +Pontis, fier d'avoir été choisi, se prélassait sur le grand cheval du +colonel. Il laissa prendre l'avance à ses compagnons, et les suivit au +petit pas hors de la portée de la voix, comme un discret et délicat +serviteur. + +Le temps était magnifique, et la campagne, protégée par la trêve, +épanouissait de jaunes moissons sur lesquelles se jouait le soleil. +Les chevaux hennissaient de plaisir à chaque souffle de la brise tiède +qui leur apportait l'arôme des foins frais et des pailles odorantes. + +Lorsque Crillon eut respiré quelque temps en silence ce bon air de la +paix, si doux aux braves soldats, il se rapprocha d'Espérance et lui +dit: + +--Encore une fois, je vous trouve imprudent de voyager seul et sans +cuirasse ni salade quand vous êtes porteur de deux mille écus pour le +moins. + +--Moi? monsieur, deux mille écus! je n'ai pas cent vingt pistoles. + +--Alors, vous n'avez donc pas reçu votre pension ce mois-ci? + +--Ce mois-ci et tous les autres, mais.... + +--Ah! vous dissipez tant d'argent! + +--Ce n'est pas pour moi, au moins, n'allez pas le croire, dit vivement +Espérance. + +--Pour qui donc, alors? + +Espérance ouvrit son justaucorps et en tira une petite boîte de cuir, +d'une forme plate et longue. + +--Un écrin!... + +Espérance desserra les crochets pour faire voir le contenu à Crillon. + +--Des pendants d'oreille ... Oh! oh! les beaux diamants! + +--Mes oreilles n'en seraient pas dignes, n'est-ce pas? dit le jeune +homme. + +--Il faut de bien jolies oreilles pour mériter de pareils diamants, +murmura Crillon. Ah! mon pauvre ami, si Rosny vous voyait avec cette +boîte, son estime baisserait singulièrement! + +--A défaut de son estime, je me contenterai, pour cette fois, d'une +autre.... + +Crillon secoua la tête. + +--Oh! ne la dépréciez pas, monsieur, dit Espérance avec enjouement, +elle vaut son prix. + +--Vous en savez plus que moi à cet égard, probablement; mais, à ne +considérer que les pendants d'oreille, je trouve la conquête d'un prix +considérable. Vous avez payé cela au moins deux cents pistoles. + +--Quatre mille livres. + +--A un juif? + +--De Rouen. Je n'avais pas le choix. En guerre, les diamants se +cachent. + +--Et il vous en fallait absolument. + +--A tout prix. + +--Peste! votre inestimable est bien exigeante. + +--Ce n'est pas elle précisément. + +--Qui donc, alors? + +--Elle a une mère, monsieur. + +Crillon, avec un mouvement qui fit rire Espérance: + +--Une honnête mère, s'écria-t-il, qui prie mademoiselle sa fille +d'avoir besoin de quatre cents pistoles de diamants. Harnibieu!... la +jolie drôlesse de mère. Vous êtes dans la nasse. + +--Là , là , monsieur, dit Espérance avec le même enjouement, comme vous +arrangez cela! vous avez l'imagination trop vive. Eh non, ce n'est pas +la mère qui exige les diamants. + +--Vous venez de le dire. + +--J'ai dit: elle a une mère. Cela signifie que la mère est une si +grande dame.... + +--Que pour ne pas l'humilier dans la personne de sa fille, vous donnez +à celle-ci des pendants de quatre cents pistoles. + +--C'est un peu cela. + +--Voilà d'impudentes pécores, et vous êtes un grand niais, mon cher +protégé. + +--Vous changeriez de langage si vous connaissiez Henriette. + +--Elle n'est pas fille d'empereur, harnibieu! + +--Elle pourrait être fille de roi! + +--Plaît-il? + +--J'ai dit de roi, et si elle ne l'est pas, son frère a cet honneur. + +--Ah çà , quels contes me faites-vous: est-ce que nous avons des fils +de roi autres que notre roi? + +--Mais oui, monsieur, dit Espérance avec une douce opiniâtreté. + +--Harnibieu! s'écria Crillon en se frappant le front d'un coup si +brusque que le cheval en fit un écart. Ah! malheureux que nous sommes +... oui... c'est cela!... + +--Vous auriez deviné? + +--Plaise à Dieu que non. En fait de lignée royale, vous n'entendez pas +me citer le comte d'Auvergne, par hasard? + +--N'est-il pas fils de Charles IX et de.... + +--Quoi! c'est bien de lui que vous voulez parler? + +--Mais oui, monsieur. + +--Et, alors, cette mère, cette grande dame, cette merveille à +diamants, c'est Marie Touchet.... + +--Eh bien?... + +--Maintenant dame de Balzac d'Entragues. + +--Sans doute. + +--Et de sa fille, mademoiselle Henriette. + +--Un chef-d'oeuvre de beauté. + +--Pauvre garçon! + +Crillon après cette exclamation laissa choir sa tête sur sa poitrine. + +--Mon Dieu, dit Espérance, vous m'épouvantez. Je vous vois consterné +comme si j'étais tombé dans les griffes d'une goule. + +Crillon ne répondit pas. + +--S'il y a là quelque cbose qui intéresse l'honneur, dit Espérance, +soyez assez bon pour m'en instruire. Tout amoureux que je sois, je +saurai prendre des mesures. + +--Comment vous dire ma pensée sans calomnier des femmes, répondit +lentement Crillon, ou du moins sans avoir l'air de calomnier. Or, +c'est un métier révoltant pour moi, j'aime mieux me taire. + +--Mais enfin, monsieur, dit Espérance, madame Touchet a pu être aimée +de Charles IX, sans qu'un déshonneur infranchissable la sépare à +jamais des honnêtes gens. Monsieur le comte d'Auvergne, fils du roi +Charles IX, n'est sans doute pas un prince légitime, mais il est né +prince, quoique bâtard, et je ne sais pas trop si j'aurais bonne grâce +à faire le dégoûté en pareille circonstance. Il y a au bas de la +lettre de ma mère certain espace blanc, certain anonyme qui me dispose +très-fort à l'indulgence chrétienne envers les enfants illégitimes. + +Crillon rougit, et sa conscience acheva de donner raison au jeune +homme. Espérance reprit: + +--Pour en revenir à monsieur le comte d'Auvergne, qui m'est +parfaitement inconnu, du reste, sa part est encore très-honorable. Il +a été élevé dans le cabinet même du feu roi Henri III, et n'est pas +mal traité du roi actuel. D'ailleurs, je ne le fréquente pas, moi. +C'est à la fille que j'adresse ma cour et non à la mère. + +Crillon continua à secouer la tête. + +--Le poing y a passé, dit-il; le bras entier, puis tout le corps y +passeront. Ces Entragues ne sont pas des gens comme les autres; ce +qu'ils tiennent, ils le tiennent bien. Et voyez, vous en êtes déjà aux +présents de noces ... Harnibieu! vous épouseriez une Entragues, +vous!... + +--Pourquoi non? dit Espérance, frappé du ton de volonté presque colère +avec lequel Crillon, un étranger, venait de lui parler de ses affaires +de coeur. + +--Voici mes raisons, mon ami: d'abord vous avez annoncé quelques +bonnes dispositions pour le parti du roi, qui est le mien, cela vous +est recommandé, je crois, par madame votre mère.... + +--Oui, monsieur, et je ne pense pas y contrevenir. + +--Plus que vous ne croyez. La maison d'Entragues est ligueuse, +ligueuse enragée. Pour faire votre cour à la fille, comme vous dites, +il est impossible que vous demeuriez bon serviteur du roi; impossible +que vous ne complotiez pas un peu avec ses ennemis. + +--Jamais cela n'est arrivé; l'occasion même ne s'en est pas offerte. +Henriette m'a bien parlé quelquefois d'un petit hobereau de leurs amis +qui est un ligueur fanatique, ce la Ramée, vous savez, à qui vous +offriez une corde tantôt. Mais les confidences qu'elle m'a faites sur +ce drôle m'ont aidé à servir le roi, puisqu'en rappelant à ce la Ramée +ses prouesses derrières les haies, prouesses qu'il ne croyait pas plus +connues que lui-même, je l'ai forcé à lâcher le pauvre Pontis, dont il +demandait la punition. Il est donc bon à quelque chose d'avoir sa +maîtresse dans le camp ennemi, et pour achever de vous rassurer, mon +noble protecteur, je vous proteste qu'Henriette et moi, quand nous +sommes seuls, nous ne parlons jamais politique. + +--Cela viendra. Si vous épousez la fille, il vous faudra bien entendre +politiquer la mère. Or, la dame, la noble dame, comme vous dites, +n'admet pas d'autre roi en France que Charles IX. Il a beau être mort: +pour elle il n'en est pas moins le roi, attendu qu'il a été son roi. +Tout au plus consentira-t-elle à couronner monsieur son fils, et +encore! Je ne vous parle pas du père Entragues; oh! celui-là est un +type tellement curieux d'ambition, d'avarice, de vile admiration pour +sa femme, que je conçois, par amour de l'art, que vous vous +rapprochiez de la fille pour mieux étudier le père. Rapprochez-vous +donc: mais, harnibieu! n'épousez pas! + +Espérance se mit à rire. + +--Je ne le connais pas plus que sa femme, dit-il; tous ces gens-là , de +si près qu'ils touchent à ma maîtresse, je ne les ai jamais vus. + +--Comment est-ce possible? + +--Voici ... Vous savez que j'habitais un petit domaine loué par le +seigneur Spaletta, mon gouverneur. Environ à une lieue est la maison +d'une vieille tante des Entragues, fort avare. Quelquefois, en +chassant, je forçais un lièvre ou je volais une pie sur la lisière de +ses terres. Si la pièce tuée me paraissait d'une provenance équivoque, +je l'envoyais à la vieille dame. Un jour, il y a sept mois environ, +j'avais porté des perdrix rouges chez elle, quand je vis à table une +jeune fille d'une éblouissante beauté. C'était sa nièce Henriette de +Balzac d'Entragues, que ses parents envoyaient là pour lui épargner +les dangers de l'assaut qu'alors le roi préparait à la ville de Paris. + +--Eh! interrompit Crillon avec colère, c'est absurde; il n'y avait pas +de dangers à courir si nous eussions pris Paris. Le roi force les +villes, mais non les filles! + +--Enfin, on le disait, continua Espérance, et, je l'avoue, en voyant +cette admirable fraîcheur, cette fleur si vivante, si vigoureuse, je +me pris à approuver M. d'Entragues de ne point l'exposer au feu d'un +siège et aux admirations flétrissantes des officiers ou des +lansquenets. + +--Oui, vous avez approuvé Entragues d'envoyer sa fille à point nommé +pour vous distraire. Eh bien, tenez, dit encore Crillon à qui +démangeait la langue, la belle Henriette était envoyée là pour +surveiller l'héritage de la tante et l'empêcher de tomber trop mûr en +des mains prêtes à le cueillir. + +--Je ne dis pas non, car, la tante morte, et l'héritage cueilli, comme +vous dites, Henriette a été rappelée sur-le-champ par ses parents. + +--Vous voyez bien! continuez. + +--Le fait est que, comme je vous l'ai dit, je ne puis me décider +jamais à chercher le côté honteux des faits et gestes de l'humanité. +Donc, je vis Henriette, elle rougit en me voyant, elle admira mes +perdrix comme si elles eussent été des faisans, et quelque chose +m'avertit dès cette entrevue que le temps allait passer pour nous plus +agréablement et plus vite. + +Crillon frisa désespérément sa moustache. + +--D'abord, reprit Espérance, nous nous vîmes à la chapelle, puis, de +ma fenêtre à la sienne. + +--Vous me disiez que vous habitiez à une lieue. + +--Sans doute... + +--Et vous vous voyiez d'une lieue?... ô jeunesse! + +--Elle a de fiers yeux noirs, allez!... + +--Et vous de fiers yeux bleus! dit Crillon avec une tendre +complaisance. Après? + +--Après ... c'était en automne, vers la fin, il faisait bon pour la +promenade, et elle sortait sur un petit cheval, et courait tout à +travers les bois jaunissants... + +--Surtout les jours où vous chassiez? + +--Mon Dieu, oui. + +--Eh bien, que faisait le gouverneur, et que disait la tante? + +--Spaletta avait souvent la goutte, et la tante n'était plus d'âge à +courir à cheval. Cependant Spaletta grondait bien plus que la tante. + +--Brave tante! comme elle est bien de la famille, hein? Donc, Spaletta +gagnait un peu l'argent de votre mère; il vous gênait? + +--Oui, mais à partir du jour où vint la lettre que je vous ai montrée, +Spaletta disparut, vous savez + +--Harnibieu!... je me rappelle ... il disparut, et alors vous ne fûtes +plus gêné. + +--Plus du tout, dit naïvement Espérance. + +Crillon s'arracha une poignée de barbe, et poussa un soupir bien plus +éloquent que dix harnibieu. + +Le silence régna quelques moments entre les deux interlocuteurs. + + + + +VIII + + + +MAUVAISE RENCONTRE + + +Crillon revint le premier à la charge. + +--Ainsi vous aimez Mlle Henriette d'Entragues, dit-il? + +--Mais oui. + +--Passionnément? Vous en êtes fou? + +--Elle me tient au coeur, et les racines sont longues. + +--Quant à elle, elle vous aime aussi? + +--Je le crois. + +--Essayez donc de me dire que vous en êtes sûr. + +--Je vois, dit Espérance plus patiemment et plus gaiement que Crillon +n'eût dû s'y attendre, que, pareil à saint Thomas, vous ne me croirez +qu'après avoir touché mon côté. Touchez-le, du côté du coeur. + +--Qu'est-ce encore? un autre écrin? + +--Non, un billet. + +--Tiens, elle écrit. C'est plus honnête que je n'aurais cru. + +--Vous avez une triste opinion des femmes, cher seigneur. + +--De celles qui s'appellent Entragues! dit Crillon impétueusement, non +des autres. Mais que dit ce billet? + +« Cher Espérance, tu sais où me trouver; tu n'as oublié ni le jour ni +l'heure fixés par ton Henriette qui t'aime. Viens. Sois prudent!» + +--Il y a: _Ton Henriette_? grommela Crillon. + +--En toutes lettres. Tenez! + +--Ni date, ni point de départ. Elle aussi est prudente: c'est la vertu +des Touchet. + +--Écoutez donc, une jeune fille peut craindre de se compromettre. + +--Lâcheté, c'est le vice des Entragues. + +--Vraiment, monsieur, répondit Espérance d'un ton sec, vous manquez +d'indulgence. + +--Je vois, mon ami, qu'il faut tout vous dire, interrompit le +chevalier; c'est une tâche pénible que celle du froid vieillard qui +dénoue le bandeau de l'amour. Ordinairement ce vieillard s'appelle le +Temps, et je joue ici son rôle. Mais n'importe; au risque de vous +déplaire, je m'expliquerai. D'ailleurs, c'est un peu pour cela que je +vous ai accompagné. + +--Je brûle de m'instruire, dit Espérance avec une ironie sans fiel. +Voyons les crimes de Mlle Henriette. Il faut qu'ils vaillent la peine +d'être racontés, pour que le brave Crillon daigne s'en faire +l'historien. + +--D'abord, mon jeune ami, venons aux prises: tout à l'heure nous +courrons la bague, si vous voulez. Dans l'énumération de votre famille +d'Entragues, vous avez cité le père, la mère, le frère et une soeur? + +--Oui, monsieur. + +--Vous avez oublié quelqu'un, je crois? + +--Qui donc? + +--Une seconde fille de Mme d'Entragues, la propre soeur de Mlle +Henriette. + +--Celle-là ne compte pas. Nul n'en parle. Voilà pourquoi je ne vous en +ai pas parlé. + +--Ah! Nul n'en parle, dit Crillon avec un étrange sourire, pas même +Mlle Henriette? + +--Non. A peine Henriette m'en a-t-elle touché quelques mots vaguement. + +--Mlle Henriette avait peut-être ses raisons pour se taire. Mais, tout +le monde ne s'appelle pas d'Entragues, et je vous prie de croire que +tout le monde a terriblement parlé. + +Crillon comptait avoir porté un rude coup à Espérance. Celui-ci ne +chancela pas sur ses arçons. Souriant d'un air de finesse: + +--Je sais ce que vous voulez dire, répliqua-t-il. + +--Vous connaissez l'histoire? + +--Oui. + +--Scandaleuse? + +--Le mot est peut-être bien gros, mais enfin il y a une histoire et je +la sais. + +--Voulez-vous me faire la grâce de me la conter comme vous la savez. + +--Je suis en mesure de vous la dire telle qu'elle est, dit Espérance. +M. d'Entragues avait pour page un jeune gentilhomme huguenot qui s'est +oublié jusqu'à faire une déclaration d'amour à Mlle Marie d'Entragues, +et on l'a chassé. + +--Une déclaration! s'écria le chevalier; tout cela! + +--N'est-ce pas assez? La fin de l'histoire est plus grave et vous +satisfera probablement davantage. C'est un secret, mais vous me faites +l'effet de le savoir. + +--Dites-moi toujours votre fin, je vous dirai mon commencement. + +--Eh bien, Marie avait été légère avec ce page; elle lui avait donné +une bague. + +--Tiens, tiens, tiens, Marie? + +--Et le page, une fois sorti de chez M. d'Entragues, s'en est vanté. + +--Voyez-vous cela ... Alors?... + +--Alors comme il fallait arrêter le tort que cette vanterie pouvait +causer à l'honneur de la maison, Mme d'Entragues a pris à part un +gentilhomme, fils d'un ami de la famille, et l'a prié d'appeler en +duel ce page qui était devenu grand et servait dans les gardes du roi +Henri IV; vous devez bien le connaître, monsieur, Urbain du Jardin. + +--Harnibieu! si je le connaissais, le pauvre garçon! dit Crillon, +rouge de s'être si longtemps contenu. Mais vraiment je me ronge à vous +entendre ainsi débiter, comme un geai bien élevé, toutes les sornettes +qu'on vous a fait siffler par cette petite couleuvre; le gentilhomme +huguenot n'a pas du tout été appelé en duel: il a été assassiné. + +--Je le sais, et j'allais vous le dire. + +--Un bravo; pardon, Espérance, c'est ainsi qu'à Venise on appelle les +meurtriers à gages, un bandit a été dépêché à ce huguenot, qui était +bien le plus charmant garçon du monde, et, le lendemain de la journée +d'Aumale, où le pauvre garçon avait fait en brave homme, l'assassin +l'a couché par terre de trois balles tirées derrière une haie. + +--Je le sais. + +--C'est moi qui l'ai ramassé, dit Crillon essoufflé de rage, et j'ai +soupiré comme s'il eût été mon neveu ou mon fils... + +--Assurément ... essaya de dire Espérance. + +--Mais vous trouvez cela très-bien, poursuivit le chevalier trop lancé +pour s'arrêter facilement, c'est loyal, c'est permis, puisque cela +vient des Entragues. + +--Pardon, interrompit Espérance, c'est, je le sais, un abominable +meurtre; mais il ne faut pas l'attribuer aux Entragues. Henriette +elle-même, quand elle m'a tout raconté, détestait et maudissait +l'assassin. + +--Elle a fait cet effort!... Moi, j'ai juré Dieu que je le ferais +pendre, non, écarteler, si jamais je mets la main dessus. + +--Eh! monsieur, vous êtes parjure; car tantôt vous l'avez eu sous +votre main, et il vit encore. + +--Quoi! ce brigand... + +--C'est M. la Ramée, dit Espérance en riant de la fureur de Crillon. + +--Harnibieu! je le flairais. + +--Et moi qui l'avais reconnu quand il s'est nommé à M. de Rosny, +j'avais aussi une démangeaison de le faire brancher par les gardes, +mais la crainte de déplaire à Henriette m'a retenu, et je n'ai point +dit ce que je savais sur son compte. + +--L'infâme... + +--N'est qu'un lâche vantard qui n'a pas osé s'adresser en face au +huguenot, et qui a préféré voler à son cadavre la bague de Mlle Marie. + +--Toujours la bague de Marie!... dit le chevalier en arrêtant son +cheval et se croisant les bras. Voyons, jeune homme, continua-t-il +avec un accent de compassion profonde, allez-vous m'écouter un peu +maintenant? et si je vous raconte l'histoire telle qu'elle est ... me +croirez-vous? + +--On croit toujours monsieur de Crillon, dit Espérance avec +inquiétude. Mais, ajouta-t-il en reprenant peu à peu cette vivace +gaieté que doublait en lui tout le charme comme toute la vigueur de +ses vingt ans, quelle que soit l'histoire que vous savez, je ne +m'embarrasse heureusement ni de Mme d'Entragues ni de Mlle Marie, sa +fille. Que celle-ci ait donné sa bague, et peut-être mieux au +huguenot; que celle-là ait expédié M. de la Ramée pour assassiner le +porteur de la bague, et ensevelir un secret déshonorant avec un +cadavre, c'est abominable, je l'avoue; mais, ma foi, que ces vilaines +gens-là s'arrangent. Moi, j'aime Henriette, la beauté, la grâce, +l'esprit, l'honnêteté, toutes les perfections de l'âme et du corps. +Elle m'aime aussi; elle a seize ans, j'en ai dix-neuf, et vive la vie. + +Crillon prit doucement la main d'Espérance, et, la lui serrant avec +une affectueuse mélancolie. + +--Enfant, dit-il, vous ne m'avez pas laissé achever la confession du +huguenot. + +--Il y a encore quelque chose? s'écria Espérance, en affectant une +liberté d'esprit qu'il n'avait plus depuis cette interpellation de +Crillon. + +--Il y a le principal. Remarquez donc que depuis le commencement de +notre conversation vous parlez toujours de Mlle Marie d'Entragues, +tandis que moi, je dis seulement _Mlle d'Entragues_. + +--Eh bien! où tend cette distinction un peu subtile, je l'avoue, de la +part de monsieur de Crillon. + +--A vous faire observer que, suivant la leçon qui vous a été apprise, +vous attribuez la faute à l'une des soeurs, tandis qu'elle appartient +peut-être à l'autre. + +--Oh! monsieur, ce doute sur Henriette... + +--Ce n'est pas un doute, je vous disais _peut-être_ par ménagement; +c'est _certainement_ que j'eusse dû vous dire. + +--Mais la preuve? + +--Urbain du Jardin l'a emportée dans le tombeau. Mais ce qu'il m'a +confié, je me le rappelle: le nom qu'il m'a dit, j'en suis certain; la +maîtresse pour laquelle on l'a assassiné, c'est Mlle Henriette +d'Entragues. Entre deux demoiselles dont l'une mérite le respect d'un +honnête homme, je regrette que vous ayez précisément choisi celle qui +ne le mérite pas. Du reste, mon cher Espérance, ma tâche est terminée. +Je savais un secret dont la révélation eût pu vous épargner bien des +ennuis futurs. J'ai révélé, vous voilà averti; je me tais. Que +m'importe, à moi, Mme d'Entragues et toute la séquelle? Suis-je assez +désoeuvré pour avoir besoin d'occuper mes loisirs à des commérages de +vieilles femmes? Suis-je assez peu de chose en ce monde pour craindre +qu'un Entragues me gêne? Allons donc! vous me faites injure. Mais, je +vois que nous nous sommes tout dit. Brisons là , faites ce que vous +voudrez et ne retenez de mes paroles que celle-ci: Je suis votre ami, +monsieur Espérance. + +--Oh! monsieur, s'écria le jeune homme, dont l'excellent coeur fut +inondé de reconnaissance. N'ai-je pas à Dieu de grandes obligations! +S'il me retire une illusion d'amour, au même instant il m'envoie le +plus généreux, le plus puissant des protecteurs. Oui, je suis né +heureux! + +--Charmant enfant! murmura Crillon attendri par l'élan de cette noble +nature. Comment ne pas l'adorer. + +Et pour cacher l'émotion qui peut-être se fût remarquée sur son +visage, le brave chevalier se tourna en disant: + +--Que cette forêt de Saint-Germain est belle! + +Tous deux avaient oublié leur fidèle serviteur Pontis qui, depuis +Vilaines, chevauchait sur leurs traces. + +Espérance s'en souvint le premier et voulut le récompenser par quelque +bonne parole; mais lorsqu'il le chercha derrière lui, il ne trouva +plus rien. + +--Et M. de Pontis! s'écria-t-il. + +--C'est vrai, dit Crillon, le cadet manque à l'appel. + +En vain cherchèrent-ils, appelèrent-ils, rien ne répondit. C'était aux +derniers bouquets de la forêt de Saint-Germain. Les maisons +d'Argenteuil apparaissaient dans la brume blanchâtre du soir qui +commençait à envelopper la plaine. + +Crillon impatienté d'attendre, voulait qu'on retournât jusqu'au +carrefour afin de prévenir un bûcheron qu'ils y avaient vu et de faire +ainsi donner à Pontis, s'il revenait, des renseignements exacts sur +leur route. Mais Espérance objecta timidement que six heures venaient +de sonner à Saint-Germain, qu'il y avait encore deux grandes heures de +chemin jusqu'à Ormesson, et que le rendez-vous convenu avec Mlle +Henriette était pour huit heures précises. + +--Ah! ah! reprit froidement Crillon. Eh bien! n'attendons pas alors. + +Puis, après une pause souvent coupée de mouvements d'impatience. + +--Vous êtes décidé à aller ce soir chez les Entragues, dit le +chevalier d'un ton dégagé. + +--Je vous avouerai, monsieur, que j'ai des explications si sérieuses à +demander à Mlle d'Entragues, que, pour arriver plus vite, je monterais +sur un dragon de feu. Mais ce n'est pas chez les Entragues que je +vais, oh! non! Henriette habite un pavillon sur les champs. + +--Et vous avez la clé? + +--Inutile. Le balcon touche à un marronnier superbe. La porte la plus +commode c'est la fenêtre. + +--A merveille ... Eh bien! comme je ne puis aller rendre visite à +toute cette mauvaise graine, j'irais bien, mais enfin cela paraîtrait +singulier, ils savent que je les exècre... Enfin, non, je ne puis, dit +le bon chevalier dont les angoisses qu'il cherchait si bien à cacher +éclataient dans chaque mouvement, dans chaque parole, dans +l'incohérence même de ses pensées. + +Espérance comprit tout cela. + +--Mon Dieu! dit-il, que je suis un sot et un bélître; j'ai d'un côté +la parole de Crillon, de l'autre celle d'une petite.... + +--Dites le mot! s'écria le chevalier. + +--Coquette! + +--C'est faible, grommela Crillon. + +--Et je balance.... + +--Mais non, vous ne balancez même pas, puisque vous continuez à vous +rapprocher de la tanière de ces bêtes puantes. Puantes n'est pas vrai, +elles ne sont que trop fardées et parfumées, les sirènes. Allons, mon +pauvre Espérance, marchez, ne vous égarez pas, ni dans les ornières, +ni ailleurs. Adieu ... au revoir ... adieu! + +Il s'agitait sur son cheval de façon à inquiéter sérieusement la +pauvre bête, qui connaissait la calme et ferme assiette de ce modèle +des cavaliers. + +--Monsieur, s'écria Espérance, ne croyez pas que je vous laisserai +aller seul ainsi! + +--Et pourquoi non? + +--Parce que s'il m'arrive malheur à moi, ce sera bien fait, et chacun +en rira, tandis que s'il fallait qu'un buisson vous égratignât, la +France entière prendrait le deuil. + +--Tenez, Espérance, il faut que je vous embrasse, dit le brave +guerrier en se penchant vers le jeune homme, qu'il arrêta un moment +sur sa poitrine gonflée. Là , je me suis contenté. Maintenant, c'est +fini, allez! tous mes discours sentent le vieux podagre. Allez! un +homme de vingt ans ne doit pas faire attendre une belle fille de +seize. Allez, dis-je, et faites-moi grand'mère l'illustre Marie +Touchet ... Mais n'épousez pas, harnibieu! + +Espérance se mit à rire. + +--Voilà parler, dit-il, et je reconnais Crillon; mais je resterai avec +vous jusqu'à ce que Pontis nous ait rejoints. + +--Il s'est arrêté à quelque cabaret, l'ivrogne. + +--Il aime le vin? + +--C'est la manie de tous ces jeunes gens. Celui-là est une véritable +éponge. Vous souvenez-vous d'avoir aperçu un petit cabaret dans le +bois, à un carrefour?... Eh bien, le drôle est là . Nous avons passé +devant dans la chaleur de notre conversation. Je vais l'aller tirer +par la jambe sous quelque table, où il sera tombé. + +--Je vous suis. + +--Non, non! allez à tous les diables, c'est-à -dire à Entragues! Adieu. +Tenez, voilà d'ailleurs un galop de cheval; c'est mon drôle qui +revient. Il est bonne lame et mauvais comme teigne quand il a bu. Gare +à ceux qui nous chercheraient noise! + +--En effet, j'entends venir un cheval, dit Espérance qui brûlait de se +remettre en route. Eh bien, monsieur, puisque vous me le permettez.... + +--Je vous l'ordonne. + +--Je vais prendre un trot allongé. M'autorisez-vous à retourner vous +dire les explications de Mlle Henriette? + +--Harnibieu! si vous manquiez de me voir demain à Saint-Germain, où je +serai, j'aurais de l'inquiétude. Venez demander de mes nouvelles et +m'apporter des vôtres aux _Barreaux-Verts_. + +--Êtes-vous bon pour moi, qui ne vous cause que des ennuis! + +--J'obéis à la recommandation de votre mère, répondit Crillon qui +frappa de sa houssine le cheval d'Espérance et le lança ainsi par le +chemin. + +Le jeune homme rendit les rênes et partit comme un trait; mais si +rapide que fût sa course, si bruyante que fût la brise qui sifflait à +ses oreilles, il entendit encore une fois la voix déjà éloignée de +Crillon qui lui répétait: + +--Harnibieu! n'épousez-pas! + +Crillon regarda Espérance tant qu'il put le voir, et se retourna +ensuite vers la forêt. + +Le galop qu'il avait entendu retentissait toujours; il s'approchait, +et le chevalier finit par apercevoir dans l'ombre quelque chose qui +traversait les taillis à cent pas, écrasant, cassant et foulant avec +autant de bruit qu'en eût fait une troupe. + +--Ce n'est pus un cerf qui passe. C'est bien un cheval, il me semble. +Que diable cet animal fait-il dans le fourré, pensa Crillon? Est-il +sans maître? + +Le cheval disparut laissant Crillon dans la perplexité. + +--J'irai décidément, se dit-il, jusqu'au cabaret, c'est là que mon +Dauphinois a pris racine. + +Tout à coup le cheval reparut, il piaffait dans les fougères avec une +joie et une aisance qui n'appartiennent qu'aux êtres libres. + +L'animal était d'un gris-blanc. Il se mit à grignoter des branches de +chêne, tout en se rapprochant du chevalier. + +--Mais c'est mon cheval, dit Crillon, c'est bien Coriolan, sans +Pontis, oh! oh! serait-il arrivé malheur au pauvre cadet? + +Crillon poussa son cheval vers le quadrupède fringant et libre. Il +l'appela par son nom sur des tons affectueux et impérieux tout +ensemble, qui rappelèrent l'indépendante créature aux leçons de +discipline qu'elle avait reçues trop souvent. Coriolan revint, +l'oreille basse, en frottant ses étriers à toute branche, et +accrochant sa bride à ses pieds comme une entrave. + +--Pontis, ivre-mort, sera tombé, se dit Crillon; il faut le faire +chercher par charité, puis, demain, je l'enverrai au cachot pour une +quinzaine. + +Soudain il entendit crier dans l'épaisseur du bois, et bientôt un +homme en sueur, souillé de poussière, les habits en lambeaux, +soufflant ou plutôt râlant à faire pitié, arriva près de Crillon, qui +fut bien forcé de reconnaître son garde sous cet accoutrement de +truand ou de sauvage. + +--Ah! s'écria Pontis, enfin! + +--Eh bien! quoi; tu as bu et tu t'es jeté par terre. + +--J'ai bu, oui, et j'ai vu aussi. + +--Quoi vu? + +--Deux hommes à cheval, vous avez dû les voir passer? + +--Non. + +--C'est qu'ils ont pris la route à gauche au carrefour. C'est égal, +sortons vivement du bois, je vous prie. + +--Parce que? + +--Parce qu'en plaine nous verrons venir leurs arquebusades. + +--Les arquebusades de qui? + +--Du coquin, du brigand, de la Ramée. + +--La Ramée!... Il est ici? + +--Il traversait la forêt tout à l'heure; du cabaret où je faisais +rafraîchir votre cheval, je l'ai reconnu avec un autre de mauvaise +mine. J'ai voulu les suivre et me suis coulé dans le bois; mais, +pendant ce temps-là , mon cheval s'est sauvé. Que faire? courir après +les deux, impossible. + +--Il fallait suivre la Ramée. + +--Bah!... tandis que j'hésitais entre l'homme et le cheval, l'homme +avait disparu. + +--Et le cheval aussi: mais où peut aller ce la Ramée? + +--Sambioux! vous le demandez! Il suit M. Espérance. + +--Tu crois? + +--J'en suis sûr! Si vous aviez vu son dernier coup d'oeil quand il lui +a dit: Vous ne perdrez pas pour attendre. + +--Harnibieu! s'écria le chevalier, tu as raison, il sait peut-être où +le retrouver, où l'attendre. Oui, tu as mille fois raison: je devrais +aller moi-même sur ses traces. Mais le roi qui m'attend! comment +faire? Ah! monte à cheval, rattrape Espérance qui s'en va vers le +village d'Ormesson, par Épinay. + +--Bien, colonel. + +--Rattrape-le; dusses-tu crever Coriolan et toi-même. + +--L'un et l'autre, colonel. + +--Et préviens Espérance, ou si tu ne le rattrapes pas, veille, veille +autour de la maison d'Entragues, au bout du parc, du côté d'un balcon +ombragé par un marronnier. + +--Fort bien. + +--Et souviens-toi, ajouta Crillon en appuyant sa robuste main sur +l'épaule du garde, que s'il arrive malheur à Espérance, tu me +réponds.... + +--Je me souviendrai qu'il m'a sauvé la vie, mon colonel, dit le garde +avec noblesse. Où vous retrouverai-je? + +--A Saint-Germain, où je coucherai. + +Pontis enfonça les éperons aux flancs du volage Coriolan, et disparut +dans un tourbillon de poussière. + + + + +IX + + +LA MAISON D'ENTRAGUES + + +A cent pas du village qu'on appelle aujourd'hui Ormesson, s'élevait +jadis un château dont on a fait un hameau, ou plutôt des morceaux de +château. Mais à l'époque dont nous parlons, le château était bien +entier, avec ses petites tours carrées montées en briques, ses fossés +alimentés par des eaux claires et froides, et son parapet bâti du +temps de Louis IX. + +Des fenêtres du donjon, de la terrasse même, la vue s'étendait charmée +sur ces collines riantes qui forment à la plaine Saint-Denis une +ceinture de bois et de vignes. Le château semblait fermer au nord la +plaine elle-même, et son fondateur, qui était peut-être quelque haut +baron chassant la bonne aventure, pouvait surveiller à la fois les +routes de Normandie et de Picardie, et s'en aller après, soit à Deuil +demander l'absolution à saint Eugène, soit à Saint-Denis faire bénir +son épée pour quelque croisade expiatoire. + +La situation du petit château était charmante. Les terres, fertilisées +par les sources généreuses qui depuis ont fait toute la fortune +d'Enghien, alors inconnu, rapportent les plus beaux fruits et les plus +riches fleurs de la contrée. Cinquante ans après sa fondation, le +château était caché aux trois quarts sous le feuillage des peupliers +et des platanes, qui, se piquant d'émulation, avaient lancé leurs +têtes chevelues par delà les cimes du donjon. + +Un parc plus touffu que vaste, des parterres plus vastes que soignés, +un verger dont les fruits avaient eu l'honneur de figurer plus d'une +fois sur des tables royales, l'eau murmurante et limpide dont +l'efficacité pour les blessures avait été proclamée par Ambroise Paré, +puis une distribution élégante et commode, qualités rares dans les +vieux édifices, faisaient du petit domaine un bienheureux séjour fort +envié des courtisans. + +Le roi Charles IX, en revenant d'une chasse, était venu visiter +mystérieusement ce château à vendre, et l'avait acheté pour Marie +Touchet, sa maîtresse, afin que celle-ci, à l'abri de la jalousie de +Catherine de Médicis, pût faire élever sans péril le second fils +qu'elle venait de donner au roi, et qui pourtant était le seul enfant +mâle de ce prince, puisque la mort, une mort suspecte au dire de +beaucoup de gens, lui avait enlevé le premier fils de Marie Touchet, +ainsi qu'une fille légitime qu'il avait eue de sa femme Elisabeth +d'Autriche. + +Mais Charles IX n'avait pas joui longtemps des douceurs de la +paternité. Il était allé rejoindre ses aïeux à Saint-Denis, et Marie +Touchet, s'étant mariée a messire François de Balzac d'Entragues, +chevalier des ordres du roi et gouverneur d'Orléans, apporta son fils +et son château en dot à son mari. + +Le fils avait été, nous le savons, soigneusement élevé par Henri III, +le château fut entretenu convenablement par M. d'Entragues, et c'était +là que les deux époux venaient passer les chaudes journées de l'été, +quand ils n'allaient point dans leur terre plus importante, qu'on +appelait le Bois de Malesherbes. + +Ormesson, depuis la Ligue, était devenu une position dangereuse mais +bien commode; dangereuse, si les maîtres eussent été bons serviteurs +du roi Henri IV. Car la Ligue, alliée aux Espagnols, poussait +incessamment ses bataillons dans la plaine Saint-Denis pour protéger +Paris incessamment menacé par le roi contesté. Et alors, gare aux +propriétaires qui n'étaient point ligueurs. Mais les Entragues étaient +grands amis de M. de Mayenne et fort bien avec la Ligue et les +Espagnols. + +Ainsi que l'avait dit Crillon, Mme d'Entragues avait à peine toléré +Henri III acclamé par toute la France, et profitait de l'opposition +faite contre Henri IV pour ne pas reconnaître ce prince, lequel du +reste se passait de son consentement pour conquérir vaillamment son +royaume de France. Marie Touchet se consumait de chagrin à chaque +nouvelle victoire, et son plus violent dépit venait de la conduite du +comte d'Auvergne, son fils, qui suivait la fortune d'Henri IV, et +s'était bravement battu a la journée d'Arques pour ce Béarnais qui lui +volait le trône, à ce que prétendait Mme d'Entragues. + +Le château, puisqu'il n'était pas dangereux pour ses maîtres, leur +était donc d'autant plus commode. Sa proximité de Paris facilitait +l'arrivée des nouvelles fraîches, et quant aux visites, tout cavalier +médiocre pouvait aisément, au sortir d'un conciliabule de ligueurs, +venir comploter contre le Béarnais à Ormesson et s'en retourner à +Paris sans avoir perdu plus de trois heures. Aussi voyait-on au +château nombreuse sinon excellente compagnie, car les Entragues, dans +leur ardeur de tout savoir, préféraient la quantité des visiteurs à la +qualité. + +Le jour dont il s'agit ici, vers six heures, quand la chaleur fut +tombée, et que l'ombre des arbres s'allongeait sur les pelouses, Mme +d'Entragues sortit de sa grande salle, appuyée sur un petit page de +huit à neuf ans, qui, tout en supportant la main de sa maîtresse sur +sa tête, tenait un oiseau sur son poing droit, et un pliant sous son +bras gauche. Un autre page un peu plus grand, mais encore enfant, +portait un coussin et un parasol. Deux grands lévriers bondissaient de +joie et, se renversant l'un l'autre, saccageaient autour de leur +maîtresse les bordures du jardin. + +Marie Touchet avait alors quarante-cinq ans, et, belle encore de ce +reste de beauté qui n'abandonne jamais les traits réguliers du visage, +elle était loin cependant de son anagramme célèbre. + +Ce fameux visage tant comparé au soleil et à tous les astres un peu +qualifiés, et qui, du temps de Charles IX, était _plus rond qu'ovale +avec un front plus petit que grand, une bouche plus mignonne que +petite et des yeux plus prodigieux que grands_, ce visage adoré +s'était élargi, ossifié avec le temps. Le rond avait tourné au carré, +et le front petit s'était peu à peu déprimé pour laisser aux pommettes +cette saillie qui décèle la dissimulation et la ruse. Les yeux +_prodigieux_, dont les cils s'étaient raréfiés, n'avaient plus que la +flamme sans la chaleur. + +Deux plis obliques, creusés profondément, remplaçaient les fossettes +de la bouche mignonne, et achevaient d'enlever au visage toute cette +grâce, tout ce charme séducteur qui avaient triomphé d'un roi. Un +caractère sérieux, presque viril de sécheresse majestueuse, de belles +lignes, l'habitude de la dignité, ou plutôt la raideur, tout cela +superbement vêtu et entretenu, complétait, avec des mains nerveuses et +des pieds royalement paresseux et petits, non pas le portrait, mais le +souvenir effacé de ce qui, vingt ans avant s'était appelé justement: +_Je charme tout_. + +Aux côtés de Mme d'Entragues marchait, en se retournant à chaque +minute vers la porte d'entrée comme s'il guettait l'arrivée de +quelqu'un, un cavalier d'un âge mûr, et qui par une minutieuse +recherche de coquetterie cherchait à dissimuler une douzaine des +hivers qui avaient neigé sur sa tête demi-chauve. + +Il portait l'écharpe rouge espagnole, et se dandinait en marchant avec +cette précaution fanfaronne que les Trivelin et les Scaramouche +savaient si bien habiller de leurs bouffonneries, quand ils +représentaient un tranche-montagne espagnol. + +Ce gentilhomme, dont les bottes de Cordoue étaient crevées de satin +rouge bouffant, avec des semelles crevées aussi, par parenthèse, +exhalait à chaque pas un mélange indescriptible de parfums que Marie +Touchet, sans paraître y prendre garde, chassait de temps à autre avec +son éventail de plumes. + +L'hidalgo avait nom Castil. Il était l'un des capitaines que le duc de +Feria, commandant la garnison espagnole de Paris, avait répartis aux +portes de la capitale pour le service de son auguste maître Philippe +II; et pour obtenir quelques politesses quand ils allaient à Paris, +les Entragues recevaient chez eux cet officier-concierge espion aux +gages du roi d'Espagne. + +A cette bienheureuse époque de haines politiques et religieuses, les +partis ne se gênaient point pour convier l'étranger à les aider contre +des compatriotes. La Ligue, étant, de fondation, régénératrice et +conservatrice de la religion catholique, le très-catholique roi +d'Espagne Philippe II, du fond de son noir Escurial, avait jugé +l'occasion belle pour faire en France les affaires de la religion et +allumer chez nous, avec notre bois, de beaux auto-da-fé pour lesquels, +chez lui, le fagot devenait rare à cause de la grande consommation. + +Par la même occasion, ce digne prince pensait à ses affaires +temporelles et cherchait le moyen de réunir la couronne de France à +toutes celles qu'il possédait déjà . + +Il avait donc envoyé avec un pieux empressement beaucoup de soldais et +peu d'argent à M. de Mayenne, pour l'aider à chasser de Paris et de +France cet abominable hérétique Henri IV, qui poussait l'audace +jusqu'à vouloir régner en France sans aller à la messe. + +Et M. de Mayenne et toute la ligue avaient accepté; et les Espagnols +occupaient Paris au grand scandale des gens de bien, et le moment +approchait où Philippe II, fatigué du rôle d'invité, allait prendre le +rôle du maître de la maison. + +Il va sans dire que la garnison espagnole de Paris était aguerrie, +vaillante, comme il convient aux descendants du Cid. La plupart +avaient combattu sous le grand-duc de Parme, illustre capitaine mort +l'année précédente. C'étaient donc de braves soldats, mais ils étaient +d'une galanterie opiniâtre dont les dames ligueuses commençaient +elles-mêmes à se fatiguer. Je ne parle pas des maris ligueurs, ceux-là +en étaient fatigués tout à fait; mais il faut bien souffrir un peu +pour la bonne cause. + +Cette pauvre petite digression nous sera pardonnée, puisqu'elle permet +de comprendre mieux le personnage singulier qui accompagnait Mme +d'Entragues dans le jardin, après un dîner fort délicat, qui, +pourtant, n'était pas, comme on le verra bientôt, le motif le plus +intéressant de sa visite. + +Mais derrière l'Espagnol et la châtelaine venait M. d'Entragues, +gentilhomme déjà vieillissant, suivi, lui aussi, de deux pages +microscopiques. + +Le successeur de Charles IX donnait le bras à une belle personne de +seize ans au plus, qui écoutait avec distraction la phraséologie +paternelle. C'était une fille brune, aux yeux d'un noir velouté, +profonds, aux cheveux d'ébène, à la bouche purpurine, aux narines +dilatées comme celles des voluptueuses indiennes, son front large et +sa tête ronde recelaient encore plus d'idées qu'il ne jaillissait +d'éclairs de ses yeux. Un fin duvet brun dessinait une ombre bistrée +sur le tour de ses lèvres frémissantes. Tout en elle respirait +l'ardeur et la force: et les riches proportions de son corsage et de +sa taille, la cambrure hardie de son pied, son bras rond et ferme, +l'attache solide de son col d'ivoire sur des épaules larges et +charnues révélaient la puissance d'une nature toujours prête à éclater +sous le souffle à grand'peine contenu de son indomptable jeunesse. + +Telle était Henriette de Balzac d'Entragues, fille de Marie Touchet et +du seigneur qui avait par grand amour épousé la maîtresse du roi de +France. Revenue la veille sous le toit paternel avec la succession de +la tante de Normandie, elle rendait compte à M. d'Entragues de +certains détails sur lesquels il l'interrogeait. Mais le lecteur peut +croire qu'elle ne lui répondait pas sur une foule d'autres qui +concernaient aussi son absence. + +L'hidalgo don José Castil, dans sa voltige déhanchée, se retournait +souvent pour lancer à cette belle fille en même temps qu'à la porte du +château une oeillade qui s'émoussait parfois sur le père Entragues; +car, nous l'avons dit, Mlle Henriette avait des distractions; le mot +n'est pas juste, c'est préoccupations qu'il faudrait dire. + +Elle aussi attendait quelqu'un, mais non pas du même côté que +l'Espagnol, et elle voyait avec inquiétude la direction que sa mère +imprimait à la promenade. Au bout des parterres on trouvait le parc; à +cent pas, dans le parc, le pavillon où logeait Henriette, et dont les +murs blancs s'apercevaient déjà sous les épais marronniers. Or, +Henriette avait ses raisons pour que la société ne s'installât point +du côté de ce pavillon à une pareille heure. + +Cependant, Mme d'Entragues s'avançait toujours dans sa lente majesté; +Henriette passait de l'inquiétude au dépit. Par bonheur, le petit pied +de la mère s'embarrassa dans sa robe, et un faux pas s'ensuivit. +L'hidalgo et M. d'Entragues se précipitèrent de chaque côté pour +prêter leur appui à cette divinité chancelante. Henriette profita du +moment pour s'écrier: + +--Vous êtes lasse madame. Vite ... le pliant, page! + +Le page au pliant lâcha l'oiseau, l'oiseau s'envola sur une branche; +le page au coussin jeta son coussin sur le page au pliant, les chiens +croyant qu'on voulait jouer avec eux fondirent sur tout cela. Il y eut +une bagarre désobligeante pour des maîtres de maison qui tiennent au +bel air et au cérémonial. + +Les pages furent tancés d'importance. + +--Ils sont bien jeunes, dit l'hidalgo. Pourquoi si jeunes? Quelle +habitude singulière en certaines maisons françaises? Pourquoi ne pas +prendre plutôt de robustes jeunes gens bons au service, à la guerre, à +tout? + +Ce malencontreux _à tout_ fut accueilli par un fauve regard de Marie +Touchet, lequel ricocha sur Henriette et lui fit baisser la tête. + +--Monsieur, répliqua la mère, les maisons françaises dans lesquelles +il y a des demoiselles préfèrent le service des pages enfants. J'eusse +cru qu'on pensait de même en Espagne. + +L'hidalgo comprit qu'il avait dit une sottise. Il s'apprêtait à la +réparer, mais Marie Touchet changea aussitôt la conversation. Elle +s'assit à l'ombre d'une grande futaie, près de la fontaine. Sa fille +prit place auprès d'elle. M. d'Entragues offrit lui-même un siège au +capitaine espagnol. + +--Dites-nous, señor, quelques nouvelles de Paris, demanda Henriette, +satisfaite de la halte, et jetant un coup d'oeil furtif au pavillon +que sa mère ne pouvait plus voir. + +--Toujours les mêmes, señora, toujours de bons préparatifs contre le +Béarnais, si jamais il revient. Mais il ne reviendra pas, nous sachant +là . + +Cette rodomontade ne persuada pas M. d'Entragues. + +--Il y est déjà venu, dit-il, et vous y étiez, et c'était du temps de +votre grand-duc de Parme, lequel, aujourd'hui, ne peut plus effrayer +personne. Moi, je ne crois pas qu'il se passe un mois avant le retour +du Béarnais devant Paris. + +--Si vous en savez plus long que nous, répliqua l'Espagnol avec +curiosité, parlez, monsieur; sans doute vous êtes bien renseigné; car, +en effet, M. le comte d'Auvergne, votre beau-fils, est colonel-général +de l'infanterie des royalistes, et à la source des nouvelles. + +--Monsieur mon fils, interrompit Marie Touchet, ne nous fait point +part des desseins de son parti; nous le voyons très-peu; d'ailleurs il +nous sait trop fermes adversaires du Béarnais, trop dévoués à la +sainte Ligue et vieux amis de M. de Brissac, le nouveau gouverneur +donné à Paris par M. de Mayenne. + +--M. de Brissac! Excellent choix pour nous Espagnols, dit le seigneur +Castil, que le nom de Brissac, prononcé en cette circonstance, sembla +frapper d'une défiance nouvelle. Ne me disiez-vous pas tout à l'heure, +madame, que le seigneur gouverneur est de vos amis? + +--Excellent! dit M. d'Entragues. + +--Vous le voyez souvent? demanda l'Espagnol. + +--Non, malheureusement. Il est devenu bien rare depuis quelque temps. + +L'hidalgo enregistra cet aveu. + +--Il a tant d'affaires, maintenant, se hâta de dire Mme d'Entragues, +qui ne voulait pas se laisser croire négligée. Mais absent ou présent, +je suis sûre qu'il nous porte une affection vive. Et j'y tiens, car +son amitié en vaut la peine. + +--Assurément, dit l'Espagnol, le seigneur comte nous aide vaillamment, +c'est un franc ligueur. Mais quelle étrange division dans les +familles! quel affreux exemple! ajouta sentencieusement l'hidalgo. +Voir M. le comte d'Auvergne armé contre sa mère! + +Mme d'Entragues se pinça les lèvres. Un violent dépit de paraître +opposée à son fils, dont elle était si vaine, combattait en elle la +crainte non moins grande de déplaire au parti régnant. + +M. d'Entragues intervint, pour écarter de la déesse ce nuage fâcheux. + +--Non, señor, dit-il, M. le comte d'Auvergne ne s'arme pas contre sa +mère. Fils et neveu de nos rois, il croit rester fidèle à leur mémoire +en servant celui que le feu roi Henri III avait désigné pour son +successeur, car enfin c'est un fait; le feu roi a eu cette faiblesse à +ses derniers moments de nommer roi le roi de Navarre. + +--En est-on bien sûr? demanda l'hidalgo avec cet aplomb de l'ignorance +victorieuse qui conteste volontiers tout ce qui la gène. + +--M. le comte d'Auvergne, mon fils, en a été témoin, répliqua Mme +d'Entragues. + +Don Castil salua en matamore. Henriette voulant ramener un peu de +souplesse dans la conversation qui commençait à se tendre, réitéra sa +question: + +--Qu'y a-t-il de nouveau à Paris, sauf cette nomination de M. de +Brissac par M. de Mayenne? + +Et elle ajouta: + +--Excusez-moi, señor, j'arrive de voyage. + +--Mademoiselle, rien de précisément nouveau, sinon l'attente des +fameux états généraux qui vont s'assembler. + +--Quels états? + +--Excusez cette petite fille, señor, dit Mme d'Entragues, nous nous +occupons si peu de politique entre nous. Ma fille, les états généraux +sont une réunion des trois ordres de l'État qui s'assemblent en des +circonstances difficiles pour délibérer des mesures à prendre pour le +bien public. Il s'agit d'abord de repousser le Béarnais, en quoi il y +aura majorité, je pense. + +--Unanimité, dit le capitaine avec son assurance imperturbable. + +--S'il y avait unanimité, fit observer Henriette, on n'eût pas eu +besoin de convoquer les états généraux, ce me semble. + +M. d'Entragues sourit à sa fille, pour la récompenser de cette +réflexion judicieuse. + +L'hidalgo riposta: + +--D'ailleurs, ce n'est pas la nation française qui convoque les états +généraux, c'est le roi d'Espagne, notre gracieux maître. + +--Ah! dit Henriette surprise, tandis que les deux Français, son père +et sa mère, baissaient honteusement la tête. + +--Oui, señora; ce moyen vient de nous. Il peut seul mettre un terme à +vos discordes civiles. Les états généraux vont trancher le noeud +gordien, comme dit l'antiquité. S'il vous plaît d'assister aux +séances, je vous ferai entrer. + +--Qui verrai-je là ? + +--Mgr le duc de Feria, notre général; don Diego de Taxis, notre +ambassadeur; don.... + +--En fait de compatriotes? demanda Henriette avec enjouement. + +--M. le duc de Mayenne, M. de Guise, répliqua d'Entragues. + +--Qui délibéreront à l'effet d'exclure Henri IV du trône de France? +demanda encore Henriette. + +--Assurément. + +--Mais ce ne sera pas tout que de délibérer, il faudra exécuter. + +--Oh! cela nous regarde, poursuivit l'hidalgo; aussitôt que la nation +française se sera prononcée, nous nous emparerons de l'hérétique et +nous l'expulserons de France. Peut-être le mettra-t-on à Madrid dans +la prison de François Ier. J'ai reçu d'un mien cousin, alcade du +palais, l'avis que les ouvriers réparent cette prison. + +--Cela va bien, monsieur, continua Henriette, cependant, sera-ce +facile de prendre l'hérétique? + +--Oh! moins que rien, il court sans cesse par monts et par vaux. + +--Alors, on eût peut-être dû commencer par là , au lieu de le laisser +gagner tant de batailles sur les Espagnols. + +--Ce n'est pas sur les Espagnols, señora, que le Béarnais a gagné des +batailles, s'écria l'hidalgo rougissant, c'est sur les Français. + +Henriette se tut, avertie par un sévère coup d'oeil de sa mère, et par +l'inquiétude qui agitait M. d'Entragues sur son banc de gazon. + +--Et, le Béarnais exclu, reprit Marie Touchet en s'adressant tout haut +à sa fille comme pour lui faire leçon, les états nommeront un roi. + +--Qui? + +Cette naïve et terrible question qui résumait toute la guerre civile, +avait à peine retenti sous la voûte de feuillage, qu'une voix +enfantine, celle d'un page annonça pompeusement: + +--M. le comte de Brissac! + +Chacun se retourna. M. d'Entragues poussa une exclamation de joie et +Madame rougit légèrement, comme si l'aspect du nouvel interlocuteur +l'eût frappée un peu plus loin que la paupière. + +--M. de Brissac, le gouverneur de Paris! s'écria Entragues, en se +précipitant au-devant de l'étranger, qui arrivait par le jardin. + +--Encore quelqu'un! pensa Henriette, avec un regard plaintif au +pavillon des marronniers. L'heure s'approche où je devrais être chez +moi! + +Le comte aperçut tout d'abord l'Espagnol et tressaillit. + +--Quel heureux hasard amène M. le comte de Brissac chez ses anciens +amis tant négligés? dit Mme d'Entragues. + +--La trêve, madame, qui laisse un peu respirer le pauvre gouverneur de +Paris, et pendant la paix on se dépêche de faire ses civilités aux +dames. + +En même temps il la salua comme elle aimait à l'être, c'est-à -dire +fort bas, et en lui baisant la main il lui serra sans doute +involontairement les doigts, car elle rougit au point de redevenir +presque belle. + +L'hidalgo attendait gravement son tour. Il l'eut. Brissac ne +l'embrassa point, il est vrai, mais le reconnut, et lui pressant les +mains avec expansion: + +--Notre brave allié, don José Castil, s'écria-t-il, un vaillant, un +Cid Campeador! + +Tout en s'acquittant de ces devoirs de politesse, grâce auxquels il +divisa l'attention des assistants, il remettait son chapeau et ses +gants à un grand laquais d'une tournure militaire, auquel il dit sans +affectation à l'oreille: + +--L'Espagnol a des pistolets dans ses arçons; prends-les sans être vu +et ôtes-en les balles. + +Le comte Charles de Cossé-Brissac, homme de quarante-cinq ans, d'une +haute mine, était un grand seigneur de race et de manières, enragé +ligueur, que les Parisiens adoraient parce qu'il les avait commandés +contre le tyran Valois aux barricades, et les Parisiennes ligueuses +l'idolâtraient parce qu'elles pouvaient avouer cette idole sans faire +médire de leur patriotisme. + +Il avait pour principe qu'on ne se fait jamais tort en clignant l'oeil +pour les dames; que les belles en sont flattées, les laides +transportées. + +Il avait tiré de cette conduite les plus grands avantages. Ses clins +d'oeil placés avec adresse lui rapportaient de gros intérêts sans +qu'il eût déboursé onéreusement. Parmi ses placements on pouvait +compter Mme d'Entragues, à laquelle, depuis quelque dix années, il +payait trois ou quatre fois l'an un soupir et un serrement de doigts. +Mme d'Entragues, comme placement, offrait un certain avenir. + +Brissac avait peut-être payé de la même monnaie Mme de Mayenne et Mme +de Montpensier. Cette dernière pourtant, selon la mauvaise chronique, +était plus dure créancière et partant plus difficile sur les termes de +payement et la qualité des espèces. Mais enfin, Brissac était bien +avec toutes deux, puisqu'il venait d'être nommé par leurs maris +gouverneur de Paris, c'est-à -dire gardien public de ces dames et de +leur ville capitale. + +Le comte, depuis sa nomination, s'était montré d'un zèle si farouche +pour la ligue, que les gens clairvoyants l'eussent trouvé trop vif +pour être sincère. D'autant plus qu'il avait signé la trêve avec le +Béarnais, au risque de déplaire à ses commettants les ligueurs. Il +courait à ces moments-là des bruits sourds du mécontentement de M. de +Mayenne, à qui les Espagnols ne donnaient pas assez vite la couronne +de France; et comme le roi très-catholique Philippe II savait à quoi +s'en tenir sur la destination de cette couronne, puisqu'il la +convoitait pour lui-même, il avait vu avec inquiétude le changement de +gouverneur opéré par Mayenne, pris Brissac en soupçon, et recommandé à +ses espions ledit Brissac, qui, depuis la trêve surtout, était +surveillé dans ses moindres démarches avec cette habileté supérieure +des gens à qui l'on doit l'invention du saint-office et de la +très-sainte Inquisition. + +Brissac, fin comme un Gascon, c'est-à -dire comme deux Espagnols, avait +pénétré ses alliés. Créature de M. de Mayenne, mais créature décidée à +s'émanciper dans le sens de ses sympathies et de son intérêt, il ne +voulait plus tenir les cartes pour personne, et jouait désormais à son +compte. Aussi déroutait-il continuellement ses espions par des allures +d'une franchise irréprochable; sa correspondance n'avait pour ainsi +dire plus de cachets, sa maison pour ainsi dire plus de portes; il ne +sortait qu'accompagné, annonçant toujours le but de chaque sortie, +parlait espagnol et pensait en français. Il croyait pouvoir se flatter +d'avoir endormi Argus. + +Le matin du présent jour où il s'était décidé à prendre un grand +parti, Brissac annonça dans ses antichambres, remplies de monde, qu'il +suspendait dorénavant ses audiences pour l'après-dîner; que l'on était +en trêve, que chacun respirant, le gouverneur de Paris voulait +respirer aussi, que d'ailleurs MM. les Espagnols faisaient si bonne +garde que tout le monde pouvait dormir en paix. Et il conclut en +commandant ses chevaux pour la promenade. + +Puis, s'adressant familièrement au duc de Feria, le chef des +Espagnols, il lui proposa de le mener souper à une maison de campagne +où il avait certaine vieille amie. Il lui nomma tout bas Mme +d'Entragues. + +Le duc refusa discrètement, avec mille civilités amicales. Et Brissac, +en arrivant à Ormesson, fut mortifié, mais non surpris d'apercevoir +l'hidalgo Castil, l'un des plus déliés espions de l'Espagne, qu'on lui +avait expédié pour savoir à quoi s'en tenir sur cette visite chez les +Entragues. + +Mais comme il était décidé à ne rien ménager pour assurer le succès de +son entreprise, il ne songea qu'à assoupir les soupçons de l'hidalgo +jusqu'au moment de l'exécution. Il congédia donc son valet, avec la +consigne dont il s'aperçut bien que Castil avait flairé l'importance, +et, s'asseyant entre les deux dames de façon à ne point perdre de vue +le visage du capitaine: + +--Que c'est beau, la campagne, dit-il. Beaux ombrages, belles eaux, +beautés partout! + +Il décocha un de ses clins d'oeil à Marie Touchet. C'était l'appoint +du trimestre. + +L'hidalgo, distrait par le chuchotement de Brissac à l'oreille de son +laquais, s'était levé. Brissac se leva à son tour. + +--Que désirez-vous? lui demanda M. d'Entragues. + +--J'avais prié tout bas mon valet de m'apporter à boire, et il ne +vient pas. + +--J'y cours moi-même, se hâta de dire Henriette, qui bouillait +d'impatience et cherchait cent prétextes de fausser compagnie. + +L'hidalgo se précipita au-devant d'elle: + +--C'est moi, dit-il, qui veux épargner cette peine à la señora. + +--Quoi! monsieur, dit Brissac, vous me serviriez de page! + +Ces mots arrêteront le Cid, profondément humilié. + +--Asseyez-vous, Henriette; asseyez-vous, capitaine, interrompit +sèchement Marie Touchet. N'a-t-on pas ici des pages pour servir et un +sifflet pour appeler les pages? + +Elle siffla majestueusement dans un sifflet de vermeil, comme une +châtelaine du treizième siècle. + +Henriette vint se rasseoir avec dépit, l'Espagnol avec regret, +Entragues essayant d'échauffer la conversation avec ses hôtes, Mme +d'Entragues grondant les serviteurs tardifs, l'Espagnol rêvant au +moyen de savoir ce qu'avait dit Brissac au laquais, Brissac songeant +au moyen de sortir sans traîner après lui l'Espagnol, Henriette se +creusant la tête pour s'évader avant huit heures. + +En attendant on buvait frais sans que l'imagination de personne eût +rien trouvé d'ingénieux. + +Tout à coup deux pages sautillant, pour éviter les lévriers qui +mordillaient leurs petites jambes, apparurent à l'entrée du couvert et +annoncèrent pompeusement: + +--M. le comte d'Auvergne vient d'arriver au château. + +--Mon fils! s'écria Marie Touchet émue de surprise. + +--Le comte! balbutia M. d'Entragues, effrayé de voir l'effet produit +sur l'Espagnol par cette visite imprévue. + +Celui-ci dévorait Brissac d'un regard ironiquement triomphant qui +signifiait: + +--Te voilà pris! tu avais donné ici rendez-vous à M. d'Auvergne. Je +m'y trouve. Comment vas-tu sortir de là ? + +Brissac le devina et se dit: + +--Attends, imbécile; puisque tu prends ainsi le change, je vais te +faire voir du pays. Et j'ai trouvé mon moyen. + +Cependant, toute la maison était en émoi de cet événement, Mme +d'Entragues n'entendait pas raillerie sur le cérémonial. Ses gens +s'occupaient donc à recevoir M. d'Auvergne en prince. + +Henriette faillit s'évanouir de rage à ce nouveau contre-temps; mais +il lui fallut surmonter tout cela pour accompagner Mme d'Entragues. + +Celle-ci, pareille à une statue assise qui se dresserait sur son +siège, se leva pour aller à la rencontre de son fils. Le cérémonial de +la maison de France veut que la reine aille aussi au-devant de son +fils roi. + +L'Espagnol voyant Brissac immobile, le crut déconcerté; il se +rapprocha donc hypocritement pour lui dire: + +--Trouvez-vous convenable, monsieur, que nous demeurions dans la +société du colonel général de l'infanterie royaliste? + +--Ah! en temps de trêve, répliqua Brissac, jouant la naïveté. + +--On pourrait mal penser de cette rencontre, ajouta l'hidalgo avec +insistance; et cependant vous semblez hésiter. + +--J'hésite, j'hésite, parce que ce n'est pas poli en France de +s'enfuir lorsqu'il arrive quelqu'un. + +Cette feinte résistance avait déjà plongé l'Espagnol aux trois quarts +dans le piège. + +--Monsieur, dit-il, en y tombant tout à fait, je vous adjure, au nom +de la Ligue, de ne pas vous compromettre en restant ici, car vous vous +compromettez. + +--Vous avez peut-être raison, répliqua Brissac. + +--Partez, monsieur, partez! + +--Eh bien, soit! puisque vous le voulez absolument. Vous êtes une +bonne tête, don José! + +--Je cours faire préparer vos chevaux. + +--Nos chevaux! vous m'accompagnerez, je suppose, don José? + +L'admirable bonhomie de cette dernière invitation acheva l'Espagnol. +Il se figura que Brissac, après avoir voulu un tête-à -tête avec M. +d'Auvergne, voulait maintenant que nul ne fût témoin de ce qui se +passerait entre M. d'Auvergne et sa famille. Complots, toujours +complots, qu'il était réservé à don José Castil de déjouer par la +force de son génie. + +Au lieu de répondre, l'Espagnol appuya mystérieusement un doigt sur +ses lèvres. + +Le désespoir de M. d'Entragues, au milieu de cette agitation, était un +spectacle bien pitoyable. Que penserait la Ligue de la visite chez lui +d'un royaliste aussi suspect? Et cela, quand il sortait de dire à +Castil que M. d'Auvergne ne venait jamais à Ormesson! Brissac partait, +scandalisé sans doute. Castil fronçait le sourcil. Quel désastre! + +D'Entragues courut après les deux ligueurs pour leur faire mille +protestations de son innocence. Il s'abaissa jusqu'à jurer à l'hidalgo +que la visite de M. d'Auvergne était tout à fait imprévue. + +--N'importe, dit Brissac, je ne puis me trouver avec lui sans +inconvenance. Il vient d'entrer dans le parterre; prenons une contre +allée, don José, pour qu'il soit dit que lui et moi nous ne nous +sommes pas même salués. Vous êtes témoin, don José. + +--Certes! répliqua celui-ci. + +Brissac pria d'Entragues d'offrir ses excuses aux dames qui +comprendraient cette brusque retraite, et après l'avoir salué en +affectant beaucoup de froideur, il le laissa désolé. + +Castil alors dit à Brissac qui l'entraînait: + +--Nous ne sommes pas dupes de cet imprévu, n'est-ce pas, et tandis que +vous protesterez par votre départ, je resterai, moi, pour qu'on ne +nous joue pas. + +--Quoi! vous me laissez seul, dit Brissac avec les plus affectueux +serrements de main; mais c'est vous qui allez vous compromettre. Par +grâce, venez. + +--Moi, je ne risque rien, dit l'hidalgo, plus que jamais persuadé +qu'il allait découvrir toute une conspiration royaliste. + +M. de Brissac partit. L'Espagnol revint sur les pas de M. d'Entragues +et arriva juste à la rencontre du fils de Charles IX et de Marie +Touchet. + +M. le comte d'Auvergne portait bien ses vingt ans et son titre de +bâtard royal. Il était suffisamment humble et suffisamment insolent. +Sa mère lui avait appris à se préférer à tout le monde, même à elle. + +Il entra dans le château comme un vainqueur, mais un vainqueur +dédaigneux, et saluant sa mère, qui lui faisait la révérence. + +--Bonjour, madame, dit-il; avouez que je suis un événement ici. Ah! +c'est M. d'Entragues que j'aperçois. En vérité, il rajeunit. +Serviteur, monsieur d'Entragues. + +D'Entragues s'inclinait; le jeune homme aperçut l'Espagnol. + +--Don José Castil, capitaine au service de S. M. le roi d'Espagne, dit +Marie Touchet, pour se hâter d'en finir avec cette désagréable +présentation. + +Le comte toucha légèrement son chapeau, et demanda: + +--Monsieur était-il à Arques? + +L'hidalgo grommela un non de mauvaise humeur et s'effaça derrière +d'Entragues. Ce dernier, prenant par la main Henriette, la mena en +face de son frère. + +--Mademoiselle d'Entragues, dit-il, que vous ne connaissez point, +monsieur le comte, car vous l'avez vue une seule fois lorsqu'elle +était enfant. + +Le comte regarda cette belle fille qui le saluait comme un étranger. +Il la regarda avec une attention qui n'échappa point au père et à la +mère. + +--Mais, s'écria-t-il, je la connais, au contraire. + +--Comment est-ce possible? demanda Marie Touchet. + +--Était-elle ici hier? + +Ce ton familier, presque méprisant, ne révolta ni les Entragues ni la +jeune fille elle-même, tant ils étaient curieux de savoir la pensée du +comte. + +--Henriette est arrivée seulement hier, répliqua M. d'Entragues. + +--Venant de?... + +--De Normandie. + +--Elle a passé à Pontoise? + +--Oui. + +--Elle était accompagnée de deux laquais? + +--Oui. + +--Et montait une haquenée noire, boiteuse du pied hors montoir? + +--Oui. Comment savez-vous cela? + +--Attendez ... En sortant du bac elle s'est accrochée par sa robe à un +piquet et a failli tomber. + +--C'est vrai, dit Henriette surprise. + +--Et en chancelant elle a montré une jambe très-galante, ma foi. + +Henriette rougit. + +--Eh bien! monsieur, dit-elle avec un sourire. + +--Eh bien! mademoiselle, vous pouvez vous flatter d'avoir une +chance!... cette demi-chute vous a procuré une belle conquête! + +--Ah! dirent à la fois le père et la mère, en souriant aussi. + +--Vous devez vous souvenir, continua le comte avec sa cynique +familiarité, d'avoir vu trois hommes sous une petite échoppe, près de +là , la cabane du passeur. + +--Je ne sais, balbutia Henriette. + +--Eh bien, je vous l'apprends. Savez-vous quels étaient ces trois +hommes? moi, M. Fouquet la Varenne, qui continuait sa route vers +Médan, et enfin ... ah! ceci est le bon, le roi! + +--Le Béarnais! s'écria Mme d'Entragues. + +--Non, le roi, reprit M. d'Auvergne, le roi, qui a vu Mlle d'Entragues +et sa jambe, le roi qui a poussé des hélas! d'admiration, et qui est +amoureux fou de Mlle d'Entragues. + +--Est-ce possible?... dit Marie Touchet, avec une réserve du meilleur +goût. + +--Quelle folie! balbutia Entragues, dont le coeur se mit à battre. + +--C'est une folie peut-être, mais qui allait avoir des suites, si le +roi n'eût été appelé par le passeur. Il s'est embarqué alors, en +gémissant de ne pouvoir suivre l'inconnue, et nous n'avons parlé que +de cette figure brune et de cette jambe ronde jusqu'à Pontoise, où +nous devions coucher. Diable emporte si je me doutais que ce fût une +jambe de famille! + +Henriette était rouge comme le feu. Son sein battait, une sorte de +vague ivresse montait à son cerveau. Elle, naguère si pressée de +regagner son pavillon, s'assit alors près de sa mère en minaudant +comme pour agacer son frère et le provoquer à de nouvelles +confidences. + +--Le roi de Navarre a bon goût, dit Marie Touchet. + +--Le roi, reprit le comte d'Auvergne, oui, certes, il a bon goût, car +Mlle d'Entragues est une petite merveille. + +--Le roi sera bien surpris, dit le père, quand il saura de vous que +cette inconnue est une fille de noblesse, soeur de son ami le comte +d'Auvergne; il le saura, car vous le lui direz certainement. + +--Pourquoi faire? murmura Henriette en coquetant. + +--Eh! mordieu! s'écria le jeune homme, je gage qu'il le sait déjà , car +c'est lui qui m'a envoyé ici aujourd'hui. Profitez de la trêve, +m'a-t-il dit, et du voisinage, pour aller voir votre mère, afin qu'on +ne m'accuse pas de vous séparer d'elle. + +--Il a dit cela, donc il ne savait rien, objecta Mme d'Entragues. + +--Bah! il ne pouvait pas me dire: Allez annoncer à Mlle d'Entragues +que je la trouve belle, non pas qu'il se gêne avec moi, mais enfin +c'est la charge de Fouquet la Varenne de faire ces commissions-là . + +--Mais pour vous envoyer ici dans ce but ... de curiosité, comment le +roi, dit Mme d'Entragues, aurait-il su le nom de ma fille! + +Le jeune homme sourit malicieusement en remarquant les progrès de +Marie Touchet qui, cinq minutes avant, ne pouvait appeler Henri que +_le Béarnais_, et maintenant l'appelait </i>le roi</i> à la barbe de +l'Espagnol. + +--Est-ce que la Varenne, répliqua-t-il ne connaît pas tous les jolis +minois de France? Ils sont tout rangés, tout étiquetés dans sa +mémoire, et, à l'occasion, il en tire un du casier, comme un sommelier +tire un flacon de l'armoire. + +--Il y a cependant des flacons sur table en ce moment, dit le père +Entragues pour continuer la métaphore, sans s'apercevoir de +l'inconvenance profonde d'un semblable entretien devant une jeune +fille. + +--Ma foi, non. Le roi a trop peu réussi près de la marquise de +Guercheville, trop réussi près de Mme de Beauvilliers et il avait déjà +ébauché une autre passion. Mais cela m'a l'air de vouloir finir avant +d'avoir commencé. + +--Qui donc? demanda Marie Touchet, aussi excitée que son mari. + +Henriette dévorait chaque parole. + +--C'est une demoiselle de la maison d'Estrées, à ce que je crois, on +l'appelle Gabrielle, c'est une blonde incomparable, dit-on; je ne la +connais pas. + +--Eh bien? demanda le père Entragues. + +--Oh! des complications à n'en plus sortir. Une fille qui se révolte +contre l'amour, un père féroce capable de tuer sa fille comme je ne +sais plus quel boucher de Rome: le roi se lassera s'il n'est déjà las. +Il soupire gros, notre cher sire, mais pas longtemps; le moment serait +bien bon à prendre pour devenir.... + +--Quoi donc? s'écrièrent Marie Touchet avec une fausse dignité, +Entragues avec une fausse surprise, Henriette avec une fausse pudeur. + +--Reine, sans doute, répliqua ironiquement le cynique jeune homme, +aussitôt que notre roi aura rompu son mariage avec la reine +Marguerite. Cela tient à un fil. + +--Alors comme alors, murmura Entragues en s'agitant. + +--Bah! à ce moment-la, le roi aura bien oublié sa belle inconnue, dit +Marie Touchet. + +--En admettant qu'il y ait songé jamais, ajouta Henriette rouge et +pensive. + +Huit heures sonnèrent lentement à Deuil. Le vent du soir apporta +chaque coup comme un avis pressant à l'oreille de la jeune fille, sans +la tirer de ses rêves. Il fallut que sa mère, changeant de +conversation, s'écriât: + +--Huit heures! + +Alors Henriette réveillée fit un bond sur son siège. + +Le père et la mère venaient d'échanger un regard qui signifiait: + +--Renvoyons cette enfant pour causer plus librement avec le comte +d'Auvergne. + +Quelque chose comme le craquement d'une branche au fond du parc, et le +hennissement d'un cheval du côté du pavillon des marronniers, troubla +le silence général, et Henriette se leva le sourcil froncé. + +La nuit commençait à descendre sur les grands arbres; les personnages +assis sous le couvert ne se voyaient qu'à peine. L'Espagnol, qui +pendant toute cette scène avait constamment cherché aux paroles un +sens mystérieux et essayé de lire dans les triviales provocations du +comte d'Auvergne comme dans un chiffre diplomatique, se fatigua des +mille combinaisons qui s'entrechoquaient dans sa cervelle, et annonça +son départ, à cause, disait-il, de la fermeture des portes de Paris +qui avait lieu à neuf heures. + +Mais son véritable motif, c'est qu'il voulait suivre Brissac, dont le +départ si prompt commençait un peu tard à lui inspirer des soupçons. + +--Je le rattraperai, se dit l'Espagnol, c'est par-là qu'est le +complot. + +Il prit donc congé, reconduit avec politesse par Entragues, mais sans +l'empressement que d'ordinaire le châtelain savait manifester à ses +confrères de la Ligue. + +Ce refroidissement après tant de caresses parut maladroit à Marie +Touchet, qui ne put s'empêcher de le dire tout bas à son mari. + +--Il ne serait pas hospitalier, répliqua Entragues, de faire tant +d'amitié à un ligueur en présence d'un royaliste. Le capitaine est +Espagnol, c'est vrai, mais après tout M. le comte d'Auvergne est fils +de roi, et votre fils. + +Là -dessus, Entragues se hâta d'en finir avec Castil, qui ne demandait +pas mieux. + +Henriette se glissa dans l'ombre et partit sans dire bonsoir à +personne, car elle se promettait de revenir bien vite. + +Mme d'Entragues, demeurée seule avec le comte d'Auvergne, se préparait +à le faire bien parler, quand un page accourant, annonça qu'un +gentilhomme, venu en toute hâte de Médan, voulait parler à madame. + +--Son nom? demanda la châtelaine. + +--La Ramée. + +--Qu'il attende. + +--Ne vous gênez pas, madame, dit le comte d'Auvergne, recevez-le. + +--Il dit être porteur de nouvelles, ajouta le page. + +--Bien importantes, madame, s'écria la Ramée qui avait suivi le page à +quelques pas et contenait à peine son impatience. + +--Venez donc, monsieur de la Ramée, dit Mme d'Entragues avec +inquiétude, venez, puisque M. le comte d'Auvergne le permet.... + + + + +X + + +D'UN MUR MAL JOINT ET D'UNE FENÊTRE MAL CLOSE. + + +La Ramée, en se présentant, n'avait plus sa bonne mine. Le voyage un +peu rapide, les suites de son exaltation de la journée, l'incubation +d'une mauvaise pensée avaient reflété une teinte sinistre sur son +visage. + +La dame d'Entragues, qui brûlait de se trouver seule avec lui, n'osa +cependant pas le prendre à part tout de suite. Elle fut aidée en cela +par l'intelligence du jeune homme ou plutôt par sa méchanceté. + +En effet, sachant qu'il était en présence du comte d'Auvergne, un +royaliste, la Ramée débuta ainsi: + +--Je vous apporte, madame, une fâcheuse nouvelle de la guerre. + +--Comment, de la guerre? dit M. d'Entragues, qui revenait de conduire +l'Espagnol. Est-ce que nous sommes en guerre, monsieur la Ramée? + +Puis, se tournant vers le comte d'Auvergne, il lui expliqua ce +qu'était la Ramée, le fils d'un voisin de terres. + +--Nous sommes en paix, ou plutôt nous y devrions être, monsieur, +répliqua le jeune homme; mais c'est seulement en paroles ou sur le +papier. De fait, nous sommes en guerre, attendu qu'aujourd'hui même +les soldats du Béarnais.... + +--Du roi! dit M. d'Entragues, inquiet d'un froncement de sourcils du +comte d'Auvergne. + +--Des soldats, continua la Ramée avec une volubilité qui témoignait de +sa colère, ont forcé l'entrée de notre maison, pillé les vivres et +provisions, et enfin incendié. + +--Incendié! s'écria Mme d'Entragues. + +--Votre grange, madame, où était rentrée toute la récolte de cette +année pour votre consommation de chasse. + +Mme d'Entragues se tut sur un signe de son mari; mais ce silence de +tous deux était éloquent; il demandait l'avis de M. d'Auvergne. + +Celui-ci, sans avoir perdu un moment le froid sarcasme de son sourire: + +--Quels soldats ont fait cela? dit-il. + +--Ceux qu'on nomme les gardes. + +--Ah! les gardes. Eh bien, mais il y a dans la convention de la trêve +un article.... + +La Ramée répondant au sarcasme par le sarcasme: + +--Dans notre pays, répondit-il, c'est avec le papier de cet article +que les soldats mettent le feu aux granges. + +--Vous êtes-vous plaint à un chef? dit le comte d'Auvergne. + +--Oui, certes, monsieur. + +--Eh bien? demanda M. d'Entragues. + +--On m'a proposé de me faire pendre. + +Le comte d'Auvergne partit d'un éclat de rire si bruyant qu'il +enflamma de fureur les yeux de la Ramée. + +--M. le comte est bon royaliste, murmura-t-il en serrant les dents et +les poings. + +Marie Touchet parut bien un peu scandalisée de cette joie du fils de +Charles IX; mais M. d'Entragues, perplexe entre la colère du +propriétaire et la complaisance du courtisan, souriait d'un côté et +menaçait de l'autre, comme un masque de Chrêmès. + +--Je parie qu'il s'est adressé à Crillon! ajouta M. d'Auvergne en se +tenant les côtes. + +--Précisément, dit la Ramée, et c'était une grande sottise de ma part, +je l'ai éprouvé. Aussi ne me plaindrai-je plus, je me ferai justice +moi-même. + +--Vous serez écartelé, mon pauvre garçon, dit le comte d'Auvergne en +se remettant à rire. Ma foi, cela vous regarde. + +Et avec son habileté ordinaire, quand la conversation devenait +compromettante, il tourna les talons en prenant le bras de M. +d'Entragues, tout consolé de sa paille brûlée, par l'espoir de +reprendre avec son beau-fils une autre conversation. + +La Ramée demeura seul avec la châtelaine. Celle-ci baissait la tête. +Elle sentait l'affront, elle sentait les frémissements de la Ramée. +Cependant elle n'osait point s'irriter en présence de cette raillerie +du comte d'Auvergne. + +--Prenez-en votre parti, dit-elle au jeune homme Après tout, le mal +est réparable. + +La Ramée baissant la voix: + +--C'est vrai, madame. On peut éteindre un feu. Il s'éteint souvent de +soi. Mais un secret qui court et qui dévore l'honneur d'une famille, +comment l'éteindre? + +--Que voulez-vous dire? s'écria Marie Touchet avec un mouvement +d'effroi. + +--L'incendie de la grange est le moindre do nos malheurs, et ce n'est +pas le motif de ma visite si rapide; vous vous souvenez, madame, que +vos terres en Vexin sont contiguës aux nôtres; que mon père n'est pas +un indifférent pour M. d'Entragues, et que j'ai été élevé, pour ainsi +dire, avec vos filles. + +--Sans doute, je m'en souviens. + +--Pour l'une d'elles, pour l'aînée, pour Mlle Henriette enfin, j'ai +pris, vous ne l'ignorez pas, une amitié si vive.... + +Marie Touchet fit un geste d'impatience. + +--Vous m'y avez autorisé, dit aussitôt la Ramée, le jour où vous +adressant à moi comme à un de vos proches, vous avez bien voulu me +confier que la cadette, Mlle Marie, une enfant! risquait d'être +compromise par légèreté, ayant donné à l'un de vos pages, une +bague.... Oh! Dieu m'est témoin que je ne m'alarmais pas comme vous; +elle avait douze ans à peine, et j'appelais cette faute une étourderie +sans conséquence; mais comme vous fîtes appel à mon dévouement.... + +--Oui, je sais tout cela, dit précipitamment la châtelaine. Vous avez +repris et rapporté cette bague. C'est un immense service que je saurai +reconnaître comme il convient. + +--Je l'espère, madame, dit la Ramée en tremblant, car j'ai compromis +mon salut éternel pour venger votre honneur: j'ai tué un homme, et, +depuis ce jour, bien des choses m'ont été révélées que j'ignorais. + +--Comment? fit Marie Touchet inquiète. + +--Oui, madame, je croyais que l'homme une fois mort, on ne le revoit +plus, que le secret une fois enseveli ne ressuscite jamais. Eh bien, +je me trompais: le visage pâle et morne du gentilhomme huguenot +reparaît incessamment à mes yeux, lumineux dans les ténèbres, livide +et mat dans la lumière. Quant au secret, nous ne sommes plus seuls à +le savoir vous et moi; car, tantôt, dans le camp des gardes du +Béarnais, où je m'étais rendu pour faire punir les voleurs et les +incendiaires ... Ces gardes!... je voudrais les voir tous détruits, +peut-être parmi tant de fantômes ne reconnaîtrais-je plus celui du +huguenot; eh bien, madame, dans le camp des gardes, un jeune homme +s'est opposé à moi et m'a dit à l'oreille notre secret si chèrement +acquis, notre secret de famille.... + +--Il vous a dit? + +--Aumale ... la haie d'épines ... le gentilhomme assassiné! + +--Et ... la bague? + +--La bague aussi, avec ses armoiries. + +--Malheur!... qui donc est ce jeune homme. + +--Je ne sais pas son nom, mais je n'oublierai jamais sa figure, et +quelque chose me dit que je le retrouverai. + +--Il le faudra, dit Marie Touchet d'une voix sombre. + +--Maintenant, madame, de qui peut-il avoir appris ce que nous deux +seul croyions savoir? Cherchons dans votre famille. Mlle Marie a +peut-être connu la vérité? + +--Jamais. Marie est dans un couvent. Destinée à faire profession, elle +n'a plus besoin de s'intéresser aux choses de ce monde. D'ailleurs, +c'est une enfant qui ne se souvient plus. + +--Elle a peut-être confié ses chagrins à sa soeur Henriette. + +Mme d'Entragues avec une assurance étrange: + +--Non, dit-elle, non, ce n'est pas Marie; et si c'est Henriette, il +faudrait donc qu'elle eût trouvé un confident bien sûr, bien intime. + +La Ramée sembla comprendre, car son visage prit une expression de +menace effrayante. + +Mme d'Entragues se hâta de dire alors: + +--Nous causerions mal de ce sujet en un pareil moment. M. le comte +d'Auvergne passe ici la soirée, la nuit peut-être. Demeurez au +château, et nous trouverons une occasion de renouer cet entretien. + +La Ramée, profondément rêveur, écoutait à peine ces paroles. Il ne +remarquait pas non plus avec quelle insistance Marie Touchet +l'éloignait. Elle, plus clairvoyante ou moins distraite, observa cet +air pensif et le prit pour un muet reproche. + +Apparemment, crut-elle dangereux de laisser partir la Ramée sur une +mauvaise impression, car elle lui toucha légèrement le bras et lui +dit: + +--A propos, comment va monsieur votre père? + +--Toujours moins bien. Sa blessure est mal soignée. Nous n'avons pas +de médecin et la chaleur de cette saison est bien mauvaise pour les +plaies. + +--Je ne vous prie pas de souper avec nous, dit Marie Touchet après +cette réparation de politesse, M. le comte d'Auvergne n'aime pas les +nouveaux visages, et d'ailleurs vous vous êtes montré à lui un peu +trop ligueur. + +--Vous plaît-il que je m'en retourne à Médan? dit froidement la Ramée. + +--Oh! je ne dis pas cela. + +--Ne vous gênez point, continua le jeune homme avec une amertume +courageusement déguisée. Mon cheval est un peu las, mais j'en prendrai +un frais ici. Je ne voudrais pas que M. le comte d'Auvergne fût +attristé par mon visage funèbre. Seulement, avant de partir, je vous +demanderai la grâce de saluer Mlle Henriette, que je n'ai pas vue +depuis si longtemps, et qui doit être bien embellie. + +Il y avait au fond de toutes ces paroles prononcées par une bouche +calme quelque chose de sinistre comme le silence qui précède les +tempêtes. + +Mme d'Entragues ne trouva pas que ce fût acheter bien cher le départ +d'un hôte gênant. + +--Voir Henriette, dit-elle, mais c'est trop juste. Elle était là il +n'y a qu'un instant. Je crois qu'elle s'est retirée chez elle, vous +savez le chemin du pavillon, je crois? Allez-y donc et heurtez à la +porte, Henriette vous fera ouvrir ou descendra dans le parc. Je vous +laisse pour retrouver mon fils. + +La Ramée s'inclina presque joyeux. Il avait la permission d'aller voir +Henriette. Mme d'Entragues partit satisfaite de son côté, car elle +redoutait encore plus la complicité de la Ramée que celle de tout +autre. La Ramée pour elle n'était plus seulement un confident, c'était +un créancier envers lequel, dans un moment de détresse, elle avait +contracté une dette qu'il lui était impossible de payer. + +--Qui sait, se dit-elle en rejoignant son fils et son mari, si ce la +Ramée ne me parle pas de son fantôme et de la résurrection de notre +secret pour m'effrayer et me pousser à lui accorder Henriette. Mais à +présent le péril est loin. Marie absente ne peut donner d'explication. +Henriette ne se trahira pas elle-même et saura se défaire seule de ce +fatigant la Ramée. + +Elle marchait toujours, en rêvant ainsi. + +--Évidemment, poursuivit-elle dans sa méditation, c'est la Ramée qui +me tend ce piège. Ce jeune homme qui l'aurait tant effrayé au camp des +gardes est un personnage d'invention; j'ai accusé Marie, une enfant +sans conséquence, pour justifier Henriette, ma fille favorite, mon +aînée, qu'il faut établir la première. Mais si Urbain avant sa mort +avait tout conté à ce jeune homme, ce n'est pas le nom de Marie qu'il +aurait prononcé. Donc, la Ramée croit me duper, et il est ma dupe. Ou +bien, serait-ce Henriette qui aurait confié notre fable à quelqu'un, à +ce jeune homme mystérieux ... mais quand? comment? dans quel intérêt? +sous quelle influence? + +Mme d'Entragues se heurtait là , comme tous les gens de ruse et +d'intrigue, à un écueil inconnu. Elle ne pouvait savoir le motif si +simple qui avait forcé les fausses confidences de la jeune fille. +Cette ignorance la rassura pleinement. Elle rentra dans sa sécurité. +Le réveil devait être douloureux. + +A peine eût-elle rejoint M. d'Entragues et le comte d'Auvergne, que +toutes ses visions lugubres se dissipèrent. Elle trouva les deux +courtisans occupés à tresser la chaîne fleurie de leur déshonneur. On +se mit à discuter à trois les chances de succès, les chances de +revers; on analysa les beautés, les défauts; on parla du passé, de la +fameuse époque de la gloire de la famille; on repassa les vers de +Desportes et les vers de Charles IX. + +Que ne devait-on pas attendre d'un prince nouveau, un peu avare +encore, c'est vrai, mais dont le coeur ouvrirait la bourse! + +Le roi, s'il abjurait, avait des chances. S'il restait huguenot, il ne +finirait pas moins par se faire une très-grande position en France +avec son épée. S'il ne devenait pas roi, il serait toujours un héros, +soutenu par l'Angleterre et l'immense parti des réformés. Son avenir +ne pouvait décroître. Sa maison serait toujours un palais, si elle +n'était même une cour. Quel danger y avait-il à suivre la fortune d'un +pareil prince? Le pis aller, c'était un bon mariage et la royauté de +Navarre, après l'exclusion de la reine Marguerite. + +Tant de rêves bâtis sur l'empreinte que le petit pied d'une jeune +fille avait laissée en un peu de sable! + +Les trois convives soupèrent gaiement. Ils parlaient de ces énormités +à mots couverts comme des bandits parlent l'argot. On eut la pudeur +des termes, pour ne point scandaliser les laquais, ou plutôt pour ne +pas compromettre de si beaux projets en les vulgarisant. + +Quant à l'objet de la combinaison, il n'était pas là ; inutile de la +ménager. Henriette venait de se faire excuser près de sa mère de ne +pas paraître au souper. Fatiguée, disait-elle, elle préférait se +reposer seule dans sa chambre; elle avait même congédié sa camériste. +Marie Touchet la crut en conversation avec la Ramée, elle se garda +bien d'insister. Le comte d'Auvergne ne se plaignait pas de la liberté +qui résultait de cette absence. Il en profita de toutes les manières, +car, après avoir mis à sac le buffet et la cave, il lança quelques +attaques contre la caisse maternelle. + +C'était un grand vaurien bien dangereux que ce faux prince. Combien de +fois n'eût-il pas été pendu dans sa vie, si son père se fût appelé +Touchet ou même Entragues! Il commençait de bonne heure, par le plus +éhonté cynisme, cette carrière de petits vols, de sordides +coquineries, qui ne s'élevèrent jamais assez haut pour lui mériter au +moins la royauté des brigands. + +Après avoir adroitement parlé de la faveur dont il jouissait près de +Henri IV, il raconta quelques traits de la pénurie qui empêchait cette +faveur d'être lucrative. + +Il avait de l'esprit et la facilité de tout dire. Il divertit d'abord +ses hôtes, et après les avoir fait rire, comme il avait su les +intéresser pour eux-mêmes, il jugea que sa cause était gagnée. + +En effet, Mme d'Entragues fit un signe à son mari, et le complaisant +beau-père offrit le plus gracieusement du monde, comme il convient +qu'on offre à un prince, deux cents pistoles de celles qu'il empilait +avec force soupirs dans son bahut d'ébène, présent de Charles IX. + +Le comte accepta, se remit à boire, et on renvoya décidément les +laquais et les pages pour causer à coeur franc et à lèvres ouvertes. + +M. d'Auvergne redit, avec des commentaires nouveaux, l'impression que +la vue d'Henriette avait produite sur le roi. Il sacrifia en trois ou +quatre épigrammes la blonde fille de M. d'Estrées à la brune enfant +des d'Entragues. Il cita des prédictions, vieux hochets de famille qui +pronostiquaient la royauté à quelque branche de sa maison. Pour lui, +déjà ivre, plus de difficultés, plus de retards. La première personne +qui entrerait au château serait en n'en pas douter Henri IV venant +demander Henriette à ses parents. + +Déjà M. d'Auvergne appelait le roi beau-frère et M. d'Entragues lui +eût dit: Touchez là , mon gendre. + +Une demi-heure à peu près s'écoula dans cette charmante intimité. +L'établissement de la soeur Henriette se construisait à vue d'oeil. + +Tout à coup, lorsque Mme d'Entragues savourait avec le plus de +sécurité les poisons de ce tentateur, un bruit singulier sur la vitre +de la grand'porte appela son attention de ce côté. + +Elle seule avait le visage tourné vers cette porte, à laquelle +Entragues et le comte se trouvaient adossés. La nuit au dehors était +d'autant plus noire que la salle était plus éclairée. + +Quelque chose de pâle, rehaussé de deux points de feu, vint se coller +sur la vitre, et Mme d'Entragues reconnut le visage de la Ramée +décomposé par une expression qu'elle ne lui avait pas encore vue. + +Auprès de cette effrayante figure, un doigt inquiet répétait +incessamment le signe qui appelle. Et quand on songe à l'impérieuse +familiarité de ce signe, à son inconvenance eu égard à la dame +châtelaine, on comprendra combien fut étonnée et épouvantée à la fois +Marie Touchet qui, malgré sa majesté révoltée, voyait toujours +derrière la vitre ce doigt maudit qui lui disait: Venez! + +En proie à des craintes que l'événement ne devait que trop justifier, +elle se leva, sans même avoir attiré l'attention des deux hommes, qui +en ce moment unissaient leurs coeurs et leurs verres; elle obéit au +geste de la Ramée et sortit dans le jardin. + +--Qu'y a-t-il encore, demanda-t-elle avec hauteur, êtes-vous fou, +monsieur? + +--Peut-être madame, car je ne sens plus que ma tête m'appartienne. + +--Que voulez-vous de moi? + +--Suivez-moi, je vous prie. + +La Ramée frissonnait, ses mains glacées avaient saisi les mains de Mme +d'Entragues. + +--Où me menez-vous? dit-elle sérieusement effrayée de cette voix +rauque, de ce regard effaré. + +--Au pavillon de Mlle Henriette. + +Mme d'Entragues tressaillit sans savoir pourquoi. + +--Qu'y verrai-je, monsieur? + +--Je ne sais si vous verrez, mais vous entendrez, à , coup sûr. + +--Expliquez-vous! + +--Et d'abord, madame, savez-vous si Mlle Henriette n'attendait pas +quelque visite ce soir? + +--Aucune, que j'aie autorisée du moins. + +--Alors, venez, il le faut. + +La Ramée appuya sur son bras le bras tremblant de Mme d'Entragues, et +la guida plus vite que le cérémonial ne l'eût permis, vers l'extrémité +du parc, à l'endroit où s'élevait le pavillon sous les marronniers. + +--La porte est fermée, dit-il alors tout bas, el j'allais frapper tout +à l'heure, lorsqu'il m'a semblé entendre là -haut des voix par une +fenêtre maladroitement ouverte. + +--Comment des voix, puisque Henriette est seule? + +La Ramée sans répondre leva le bras vers le bâtiment d'où +s'échappaient voilés, il est vrai, et inintelligibles, mais +parfaitement reconnaissables, les accents d'une voix qui n'était pas +celle de la jeune fille. + +Marie Touchet entendit. Bientôt la voix de Mlle d'Entragues répondit à +l'autre, et les deux voix se mêlèrent dans un duo des plus vifs qui +n'annonçait rien d'harmonieux. + +--Il y a un homme là -haut, murmura la mère à l'oreille de la Ramée. + +--Oui, fit celui-ci de la tête. + +--Comment un homme se serait-il introduit chez Henriette? + +La Ramée amena Mme d'Entragues près du mur de clôture, au travers +duquel, grâce à une crevasse, il lui montra dans les orties et le +taillis de marronniers, de l'autre côté, un cheval qui broutait +tranquillement en attendant son maître. + +--Je vais appeler ma fille, dit Marie Touchet. + +--Elle fera évader l'homme par la fenêtre, dit la Ramée; avez-vous une +clef de la porte du bas? + +--Assurément, et je vais la chercher. + +La Ramée l'arrêta. + +--Ils auront tiré les verrous peut-être, et le bruit que vous ferez +pour ébranler cette porte, les avertira. + +--Que faire alors! + +--Ce pavillon a-t-il deux issues? + +--Non, à moins que vous n'appeliez issue la fenêtre qui donne sur les +champs. + +--C'en est une. Puisqu'on entre par là chez Mlle Henriette, on en peut + sortir par là . + +--Eh bien! je n'en connais pas d'autre. + +--Madame, vous allez heurter à la porte en bas. En reconnaissant votre +voix, Mlle Henriette ne pourra manquer de vous ouvrir. + +--Mais la fenêtre? + +--Je me charge de la garder, dit la Ramée, et je réponds que nul ne +s'échappera de ce côté; frappez, madame. + +Aussitôt il disparut à travers les arbres. + + + + +XI + + +OR ET PLOMB + +Ce cheval qui broutait derrière le mur avait pour maître Espérance, +qui, arrivé au moment même où huit heures sonnaient à Deuil, s'était +mis tout joyeux à reconnaître la place. + +Les amants sont d'excellents topographes, Henriette avait décrit +parfaitement son pavillon et tous les alentours. Espérance reconnut +sans effort les indications de sa maîtresse. Comme il avait tourné +autour du château, évitant les chemins trop frayés, la ligne des murs +lui servit de guide, et le mena tout naturellement au pavillon, qui +formait l'un des angles. + +Nous l'avons dit, l'ombre descendait sous les feuilles touffues. +Espérance promena un long regard autour de lui, ne vit que des paysans +cheminant bien loin vers leurs chaumières, et sauta en bas de son +cheval. + +La pauvre bête attendait ce moment avec impatience. Elle se mourait de +faim et de soif; un ruisseau jaillissant pour ainsi dire sous ses +pieds poudreux, de longues tiges d'herbe et de jeunes pousses qui +s'offraient avec complaisance, indemnisèrent l'animal. + +Il plongea ses naseaux fumants dans l'eau fraîche, et tout fut oublié, +la chaleur du jour, la course forcée, l'éperon injuste. + +Espérance, après s'être assuré que le licol était bon et d'une +longueur suffisante pour laisser une heure de libre pâture à son +cheval, s'occupa de son escalade. La tâche n'était pas difficile et le +moment était bien choisi. + +Personne aux environs; personne, il est vrai, au balcon pour +l'attendre, mais à quoi bon? Henriette guettait peut-être derrière les +rideaux. Le principal était que la fenêtre fût ouverte. Or, on voyait +les deux battants ouverts. + +Poser un pied sur la selle du cheval, s'accrocher des mains à une +branche de marronnier, lancer son autre pied sur une autre branche, +tout cela fut l'affaire de quatre secondes et s'accomplit d'un seul +élan. + +Il y eut bien un craquement dans le marronnier; il y eut bien quelques +égratignures à l'habit et à la peau, mais qu'importe? Est-ce que la +peau ne repousse pas, et la branche aussi? Les vieux marronniers ont +tant de sève, et les jeunes gens, donc! + +Une fois sur le balcon, Espérance regarda dans la chambre avec +circonspection. Elle était vide. + +Il s'y glissa pour ne pas rester en vue du dehors. Cette chambre, +tapissée de vieux damas vert, lui parut vaste et sombre. Un pêle-mêle +d'oiseaux effarouchés se culbutant dans une grande volière fit peur +d'abord à Espérance et puis le fit sourire. Il entendit son cheval qui +hennissait comme pour le rappeler et lui dire adieu. + +Le jeune homme, se voyant seul, passa en revue tout ce qui s'offrait à +ses regards. Cette chambre n'avait qu'une fenêtre, celle-là même par +laquelle Espérance était entré, et qui donnait sur le balcon. Ce +n'était pas la chambre à coucher d'Henriette, car le lit se trouvait +dans un grand cabinet à gauche, éclairé par une petite fenêtre sur le +parc, avec des barreaux de fer entrelacés. + +La chambre d'une femme aimée! Ce n'est pas un spectacle qui laisse +froid et sans palpitation un coeur de vingt ans. Les rideaux ont +retenu son souffle; le tapis, ses pieds nus l'ont foulé. Chaque usage +en est poétisé par l'amour, chaque muet détail devient éloquent. Elle +présente, il n'y a qu'elle; absente, elle s'y trouve cent fois. + +Espérance contemplait cet appartement avec une sorte d'attendrissement +vague. Déjà , pour lui, Henriette ne représentait plus l'adorable +maîtresse, que notre orgueil d'amant divinise jusque dans sa chute qui +est notre ouvrage. Les paroles de Crillon, retentissant encore à son +oreille, enlevaient à Henriette son prestige le plus beau. Espérance +l'accusait mentalement, non plus de faiblesse, mais de mensonge: la +désirait-il? c'est possible; l'aimait-il encore? c'est douteux; +l'aimait-il moins? c'est sûr. + +Cependant il subissait l'irrésistible influence de cette retraite +silencieuse, déserte. Au lieu de la liberté des bois et des plaines, +qui fait deux amants égaux, puisque là le ciel est commun à tous deux, +et qu'ils sont les hôtes de Dieu seul, Espérance se voyait emprisonné +pour ainsi dire sous le toit de sa maîtresse, entouré d'objets +inconnus qui l'accueillaient en étranger. Aussi les oiseaux, +effarouchés par sa présence, le parquet, criant aigrement sous son +pied, le rideau, rebelle à sa main, lui parurent-ils de mauvaise +humeur. Il se trouva étrange dans le miroir de la jeune tille, et se +figura que, s'il voulait s'asseoir, le siège le repousserait. + +Là -bas, pensa Espérance devenu triste, la forêt se faisait belle pour +nous appeler; je voyais poindre des violettes dans la mousse, à +l'endroit où je conduisais Henriette, et les oiseaux, loin de +s'enfuir, venaient au-dessus de nous se jouer sur les branches. +J'avais fait amitié, dans certaine clairière, avec un chardonneret qui +nous rendait exactement visite et amenait des camarades musiciens pour +nous offrir le concert. Est-ce donc parce que là -bas il y avait la foi +et qu'ici c'est le doute? est-ce parce qu'ici j'apporte la défiance et +que là -bas on apportait l'amour? + +Il en était à soupirer, quand un verrou se ferma à l'étage inférieur. +Un petit pas rapide retentit dans l'escalier. Espérance sentit tout +son courage l'abandonner. Le pas d'une maîtresse qui accourt éveille +toujours un écho dans notre coeur. + +Il avait déjà oublié Crillon, les reproches et l'exorde de son +interrogatoire préparé. Caché par prudence derrière les plis du +rideau, car il faut tout prévoir, et Henriette pouvait n'être pas +seule, Espérance, quand il vit entrer la jeune fille, sans gardiens et +sans servante, sortit précipitamment de sa cachette, l'oeil amoureux, +les bras ouverts. + +--Ah! vous voilà , dit-elle d'un ton si étrangement sec et d'un air si +distrait que le jeune homme en fut glacé malgré lui. + +Mais nous savons qu'il ne pouvait croire le mal, et que chez lui tout +nuage s'évaporait au souffle seul de la vie. + +--Qu'avez-vous? dit-il à sa maîtresse; êtes-vous poursuivie, avez-vous +peur? + +Elle ne répondit pas. Elle tournait et retournait la tête avec plus +d'embarras que d'effroi. + +--Si vous voulez, ajouta-t-il, je vais redescendre par le balcon, et +je remonterai quand vous serez tout à fait rassurée. + +En disant ces mots, il joignait l'action aux paroles et gagnait la +fenêtre. + +Elle l'arrêta. + +--Non, dit-elle, plus tard; puisque vous êtes là , profitons de ce +moment pour causer. + +Ce _puisque vous êtes là _ fit dresser l'oreille à Espérance. La phrase +lui parut illogique sinon discourtoise; cependant sa provision de +complaisance et de candeur n'était pas encore épuisée. Il prit le +change et répondit: + +--Oui, chère belle, causons. + +Et il entoura Henriette de ses bras. + +Elle fit, pour se dégager, un mouvement si adroit et si rapide, qu'il +ne le sentit qu'en la voyant s'asseoir à deux pas de lui, sur une +chaise. + +Il détacha son épée, la posa sur un meuble près du balcon, et +s'agenouilla près d'Henriette, accoudée sur le bras de sa chaise. +Alors il attacha sur la jeune fille son regard profond dans lequel se +reflétait toute son âme. L'image était parfaite, le miroir sans prix. +Henriette, si elle eût regardé cette noble et adorable figure, cette +bouche pensive à la fois et souriante, n'eût pas résisté au désir d'y +coller ses lèvres; mais elle aussi rêvait et ne regardait pas. + +--Il me semble, dit Espérance avec douceur, que vous me payez mal mon +voyage, Henriette, et la fatigue, et la soif, et tout l'ennui que j'ai +eu de vous perdre ces trois jours passés. Au moins ai-je donné tout à +l'heure à mon brave cheval de l'eau fraîche, de l'herbe tendre et mes +caresses. A défaut du picotin, il s'est déclaré satisfait. Mais vous, +méchante, vous ne me donnez rien. + +Henriette poussa un soupir. + +--Gageons que je suis meilleur que vous, continua Espérance, et que je +n'ai rien oublié de ce qui peut vous plaire, ou du moins vous +distraire. Vous ne vous souvenez peut-être plus qu'il y a dix jours, +en Normandie, au bord de notre petite fontaine Eau claire, quand vous +rouliez des gouttes d'eau sur des feuilles de noisetier, vous me fîtes +admirer ces diamants, et me dites qu'ils ressemblaient à ceux de votre +mère. Alors je versai ces gouttes brillantes sur vos beaux cheveux +noirs, et elles tombèrent au bord de votre charmante oreille rouge, où +je les bus, tout diamants qu'elles étaient. + +--Eh bien? dit Henriette. + +--Eh bien, j'avais feint seulement de les boire. Le feu de mon baiser +les a durcies. Je vous les rends assez solides pour demeurer à vos +oreilles. + +Il lui offrit les diamants que Crillon avait tant regrettés. Ils +eurent le bonheur de lui plaire, et elle leur adressa un regard moins +terne qu'à Espérance. + +--Vous êtes bon, dit-elle. + +--Ah! vous en convenez, s'écria ce brave coeur avec une gaieté si +franche que pour toute autre femme elle eût été irrésistible. Voyons, +déridez-vous, et ne me faites pas voir une Henriette que je ne connais +pas, à la place de cette charmante maîtresse tant aimée. + +Elle se leva presque à ce mot, et repoussant l'écrin, toujours ouvert +sur ses genoux: + +--Il faut que je vous parle, dit-elle du même ton glacial qu'elle +avait pris à son arrivée. + +Espérance, surpris, ramassa les pendants d'oreille et les plaça sur la +table. + +--J'ignore absolument, dit-il d'un ton de dignité sans colère, ce que +vous pouvez avoir à me dire avec un pareil accent. Il faut que le +séjour dans la maison paternelle vous ait fait faire des réflexions. +C'est possible après tout. + +--C'est cela, monsieur Espérance, j'ai fait des réflexions. + +--Monsieur?... répéta le jeune homme, de plus en plus blessé. Alors je +vous appellerai mademoiselle. + +--Ce sera mieux, entre gens destinés à se séparer. + +--Ah! dit Espérance suffoqué, comme serait un homme qui s'enfoncerait +pas à pas dans un lac de glace. + +--La séparation est inévitable; elle est forcée. Vous devez voir à ma +tristesse, à l'hésitation de chacune de mes syllabes, combien il m'en +coûte pour vous l'annoncer. + +--Aurait-on découvert notre intelligence? dit Espérance avec son +inépuisable crédulité. + +--A peu près. + +--Avec de l'adresse, de la prudence, nous détournerons les soupçons. + +--Cela ne suffirait pas, monsieur Espérance, et le danger évité se +représenterait infailliblement. Ce qu'il importe, c'est que notre +secret meure à jamais entre nous; c'est que vous m'aimiez assez pour +m'oublier. + +--Comment alliez-vous ces deux mots-là , mademoiselle? Aimer et oublier +ne vont pas ensemble. D'ailleurs, pourquoi me demanderiez-vous de vous +aimer encore si vous ne m'aimez plus? + +--Je ne dis pas cela ... Tous les jours on obéit à la nécessité. + +--Quelle nécessité? + +--Mais ... il s'en rencontre de cruelles dans la vie d'une femme. + +--Voudriez-vous épouser quelqu'un? + +--Si ce n'est moi qui le veux, c'est peut-être ma famille. + +Henriette prononça cette réponse avec tant de sécheresse et +d'orgueilleuse provocation, que le jeune homme se sentit mordu au +coeur. Il lui sembla qu'il venait d'être attaqué, touché même, et que +ce serait une lâcheté de ne pas répondre par un coup énergique à +l'attaque sans pitié qu'on venait de lui envoyer. Ce coup vengeur, +Crillon le lui avait enseigné pendant la route. + +Il se redressa le front assombri, passa une main frémissante dans ses +beaux cheveux, et dominant cette femme assise de toute sa taille, de +toute sa beauté de corps et d'âme: + +--Mais, mademoiselle, lui dit-il, je ne sais pas si vous agirez +prudemment en laissant votre famille vous chercher un mari. + +Elle le regarda, surprise. + +--Un mari, continua-t-il, sera exigeant. Ce n'est plus un amant qui +s'extasie et remercie à deux genoux, et, quand il ne le demande pas +lui-même, accepte toujours le bandeau qu'une femme lui met sur les +yeux. + +Henriette, en écoutant ces étranges paroles, restait indécise entre +l'étonnement et la colère. + +--Un mari, poursuivit Espérance, vous demandera compte de toute votre +vie, mademoiselle, et chacune de vos actions lui fournira matière à +questions et à recherches. + +--Je ne suppose pas, répliqua Henriette pâlissant, que ces questions +et ces recherches puissent jamais tourner à mon déshonneur. Vous êtes +un honnête homme, monsieur, je le crois du moins, et qui que ce soit +vous ferait vainement des questions à mon sujet. Mon secret ne peut +donc être révélé que par vous ... dois-je craindre qu'il le soit +jamais? Si vous vous défiez de vous-même, dites-le, du moins, pour que +je sache à quoi m'en tenir. + +Le coeur loyal d'Espérance battait au moment de porter le grand coup. +Mais il reprit courage sous le regard venimeux de l'adversaire. + +--Votre secret, mademoiselle, dit-il d'une voix émue, ne court aucun +danger. Je parle du secret qui nous est commun. Celui-là , je vous le +garantis, mais celui-là seul. Je ne puis m'engager pour les autres. + +--Que prétendez-vous dire? s'écria Henriette avec un serrement de +coeur qui retira de son visage le peu de sang que cette discussion y +avait laissé. Quels autres secrets puis-je avoir? + +--Cela ne me regarde pas, mademoiselle, mais votre mari s'en occupera; +au lieu de croire, comme je l'ai fait, à cette bague donnée par Mlle +Marie d'Entragues, enfant de douze ans, au page de votre mère, il vous +demandera si ce n'est pas vous plutôt qui aviez donné la bague qu'un +assassin a volée pour vous au cadavre d'Urbain du Jardin. + +Henriette devint livide, poussa un cri sourd et chancela sous +l'autorité de ce regard ferme et de cette parole hardie. Espérance se +croisa les bras et attendit la réponse. + +--Qui vous a appris ce nom? murmura-t-elle avec angoisse. + +--Peu importe. Je le sais, voilà l'essentiel. + +--Mais enfin, de quoi m'accusez-vous, en rapprochant ce nom du mien? + +--Je croyais vous l'avoir dit, mademoiselle, et votre égarement prouve +assez que vous m'avez compris. + +--Je sens une calomnie, une injure, et je me révolte, voilà tout. +D'ailleurs, comment se fait-il que vous veniez m'accuser d'un crime +que vous ne me reprochiez pas il y a trois jours? + +--Parce que je ne le sais que depuis deux heures. + +--Et alors, reprit-elle vivement, pourquoi il y a dix minutes +étiez-vous à mes pieds me rappelant des souvenirs d'amour? + +--Parce qu'il y a dix minutes j'espérais encore ce que je n'espère +plus maintenant. + +--Quoi donc? + +--Vous trouver innocente. + +--Nommez-moi les calomniateurs! + +--Que vous sert-il de les connaître? Tout à l'heure vous m'avez +congédié, c'est signe que vous ne m'aimez plus. Quand on cesse d'aimer +les gens, s'occupe-t-on de ce qu'ils pensent? + +--Évidemment, monsieur, je tiendrais peu à l'estime d'un homme qui +manquerait d'assez de confiance envers moi pour m'attribuer.... + +--Ce qu'on attribue à votre soeur, à une pauvre absente que vous +laissez accuser, que vous accusez vous-même. + +--Mais, monsieur, vous m'insultez. + +--La colère n'est pas une réponse. + +--L'insulte n'est pas une preuve, et si vous n'êtes venu que pour +m'insulter, vous eussiez mieux fait de ne pas venir. + +Espérance était bon, mais il n'était pas faible. Cette nouvelle +agression l'exaspéra. + +--Je ne suis venu, mademoiselle, dit-il, que pour répondre à +l'invitation que j'avais reçue de vous. Car vous m'avez appelé, ne +vous déplaise, et je porte heureusement sur moi ma lettre d'audience. +Peut-être me direz-vous qu'elle n'est pas de vous, car la personne qui +vient de me traiter ainsi n'est pas celle qui écrivait: + +«Cher Espérance, tu sais où me trouver, tu n'as oublié ni l'heure ni +le jour fixés par ton Henriette qui t'aime.» + +--N'est-ce pas, mademoiselle, ajouta-t-il en mettant le billet ouvert +sous les yeux de la jeune fille frémissante, n'est-ce pas que vous ne +comprenez pas d'avoir pu écrire ces lignes et d'avoir peut-être pensé +ce que vous écriviez? + +Henriette, en effet, venait de voir avec épouvante ce billet dans la +main d'Espérance. Lui, calmé par l'évaporation de la première colère, +plia tranquillement la feuille et la remit dans la bourse brodée qu'il +portait à sa ceinture. Les yeux d'Henriette dévoraient ce papier +accusateur et brillèrent de fureur en le voyant disparaître. + +--Ainsi, reprit le jeune homme, je ne suis venu vous voir que pour +continuer notre rôle d'amants interrompu par votre absence. En route +j'ai su votre faute et votre mensonge. On me conseillait de rebrousser +chemin. Par faiblesse j'ai voulu obtenir de vous une explication. Me +voici: vous refusez de vous expliquer, vous accueillez mes +propositions conciliantes par des menaces, j'accepte la rupture. +Adieu, mademoiselle, adieu. + +Il se dirigea vers la fenêtre; sa décision était nettement écrite sur +ses traits. En le voyant près de partir, Henriette au désespoir, il +emportait le billet, s'élança vers lui et le saisit par les deux mains +avec tous les signes du repentir et de l'humilité. + +--Espérance! s'écria-t-elle, reste; tu sais bien que je t'aime. + +--Mais non, dit-il, je ne le sais plus. + +--Comprends donc ma douleur, ma folie; comprends donc l'horreur de ma +situation. + +--Pourquoi m'avoir chassé? + +--Tu m'accusais. + +--Pourquoi m'avoir menti? + +--Rappelle-toi en quelles circonstances. C'est la Ramée qui est cause +de tout. Il ose m'aimer; j'ai ce malheur! Il m'écrit chez ma tante une +ridicule lettre entortillée, que le hasard fait tomber en tes mains; +tu t'étonnes, tu m'interroges. Il était question dans cette lettre +fatale de secret, de Marie, d'honneur de la famille. Je me confie à +toi, je t'explique comment ce la Ramée s'arroge des droits sur moi +pour se faire payer son dévouement. Dans sa lettre il ne parlait que +de la faute de Marie, puisque ma mère, par tendresse pour moi, ne lui +avait parlé que de ma soeur. Voulais-tu que, pour justifier ma soeur +cadette, que tu n'as jamais vue, que tu ne verras jamais, j'allasse +m'accuser inutilement et risquer de perdre ton amour? Ton amour plus +précieux pour moi que l'honneur, tu le sais; toi pour qui j'ai tout +oublié. Allons, pardonne, tu n'es pas méchant, aie pitié de ta +maîtresse, dont tu es le premier amour. J'ai été légère, quelle jeune +fille ne l'est pas? mais une étourderie n'est pas un crime; ce n'est +qu'une étourderie; qu'on me prouve autre chose ... Pardonne, oublie... +Je t'aime, Espérance, et n'ai jamais cessé de t'aimer. + +Elle l'enlaçait de ses bras si beaux, elle embrassait de ses lèvres +ardentes un visage qui trahissait toute l'émotion, toute la faiblesse +magnanime du généreux Espérance. + +--Vous me chassiez, cependant, dit-il tout troublé. + +--Pardonne la colère à une âme noble que révolte une honteuse +accusation. + +--Vous me chassiez avant d'avoir été accusée. + +--Oh! pardonne encore plus à la pauvre jeune fille que ses parents +circonviennent et qui se voit captive, isolée, séparée à jamais +peut-être de celui qu'elle aime. Mon père est sans pitié, ma mère rêve +pour moi des alliances au-dessus de mon faible mérite. Un soupçon de +leur part c'est pour moi la mort. + +--Vous ne serez pas perdue cependant pour m'aimer, dit Espérance, et +près de moi vous n'avez à craindre ni la pauvreté, ni le déshonneur! + +--Vous ne connaissez pas vos parents, dit la jeune fille avec une +hypocrite douceur; voilà pourquoi jamais les miens ne consentiraient à +nous unir. Oh! sans cela, je vous avouerais avec orgueil. Allons, vous +voilà devenu raisonnable, vous n'êtes plus ce furieux qui maltraitait +une pauvre fille dont le malheur est le seul crime. Je lis dans vos +beaux yeux l'oubli; j'y lis plus encore, n'est-ce pas, vous m'aimez +toujours? + +--Il le faut bien, soupira ce tendre coeur. Un éclair de triomphe +illumina le visage pâle d'Henriette. + +--Est-il possible, dit-elle, que l'orgueil fausse à ce point une belle +âme, qu'elle devienne ingrate jusqu'à l'indélicatesse? + +Elle enveloppa ce mot amer dans le miel d'un baiser. + +--Comment cela? dit Espérance; + +--Oui, vous me reprochez une preuve d'amour, une lettre. + +--Je ne l'ai pas reprochée, je l'ai citée. + +--Le rouge m'en monte au visage. Il me reprochait d'avoir été +confiante ... et moi, dans ma douleur, je me disais: S'il s'arme de +cette lettre contre moi, aujourd'hui qu'il m'aime, quel usage en +fera-t-il donc lorsqu'un jour il ne m'aimera plus? + +Un nouveau baiser fit passer cette nouvelle goutte de poison. + +--Me croyez-vous à ce point votre ennemi? + +--Pas vous! mais on vous influence; vous êtes faible pour tout le +monde, excepté pour moi, et quand nous serons séparés ... Oh! mon cher +Espérence, si votre faiblesse, si un malheureux hasard fait tomber ce +billet en des mains étrangères, je suis perdue, perdue par celui que +j'ai tant aimé ... Quel châtiment! il sera juste! + +Elle s'attendrit en disant ces mots; Espérance la prit dans ses bras +avec transport. + +--Ne la redoute plus, cette lettre, dit-il, nous allons la brûler +ensemble. + +Pauvre Espérance! qui prit pour un sourire d'ange la joie infernale +allumée dans les yeux d'Henriette, et pour une douce rançon d'amour +son baiser de Judas! + +Il fouilla dans sa bourse pour y prendre le billet. Henriette tendit +une main tremblante d'avidité. + +Soudain plusieurs coups pressés retentirent à la porte du pavillon, et +une voix impatiente cria: Henriette! Henriette! + +--C'est ma mère! dit celle-ci épouvantée. + +Espérance courut au balcon, Henriette l'arrêta, songeant qu'il +emportait avec lui la lettre. + +--Dans ma chambre, dit-elle.... + +Elle y poussa le jeune homme, ferma la porte et descendit ouvrir. + + + + +XII + + +LES HABITUDES DE LA MAISON + +Il faisait sombre dans le vestibule, Marie Touchet avait la voix +tremblante; en apercevant le trouble de sa fille elle se tut. + +--Me voici, ma mère, dit Henriette en détournant les yeux. + +--Pourquoi n'ouvriez-vous pas? + +--J'allais dormir, je dormais déjà , je crois, mais à présent que me +voilà réveillée, je puis aller souper avec vous, ma mère. + +En disant ces mots, dans son ardeur de sortir et d'éloigner Marie +Touchet du pavillon elle poussait doucement celle-ci dehors. + +Marie Touchet la poussant à son tour: + +--Montons chez vous, dit-elle en passant la première. + +--Je suis perdue, pensa Henriette, qui se repentit de n'avoir pas +laissé fuir Espérance. + +La mère après un rapide coup d'oeil jeté autour d'elle, marcha droit à +la fenêtre ouverte, et, apercevant en bas la Ramée qui veillait, lui +demanda si personne n'était sorti de ce côté. + +--Non, répondit la Ramée. + +Alors Mme d'Entragues revenant à sa fille: + +--Où est, dit-elle, l'homme que vous cachez ici? + +--Qui donc? répliqua Henriette avec un horrible serrement de coeur. + +--Si je le savais je ne vous le demanderais pas. + +--Mais il n'y a personne, madame. + +--J'ai entendu sa voix. + +--Je vous jure.... + +La mère se mit à visiter chaque angle, chaque meuble de la chambre et +les plis de la tenture, avec une vivacité fiévreuse. Il n'était plus +question de majesté. + +N'ayant rien trouvé, elle se dirigea vers la chambre à coucher, heurta +violemment Henriette qui voulait lui fermer le passage, et entra. + +Henriette espérait que le jeune homme se serait adroitement dissimulé, +à la manière des vulgaires amants, sous le lit ou dans quelque +armoire; mais Espérance était debout près de cette petite fenêtre +grillée de fer. Il avait entendu tout et s'attendait à tout. + +À l'aspect de cette figure noire perdue dans le crépuscule, Marie +Touchet saisit à la hâte le fusil et la pierre pour allumer une bougie +et voir. + +Espérance, pendant ces préparatifs, contemplait le visage pâle et +contracté par la fureur de cette mère offensée, dont il connaissait en +pareil cas la justice férocement expéditive. + +Henriette se cachait dans un grand fauteuil. + +Marie Touchet leva la bougie jusqu'à la hauteur du visage d'Espérance, +et frissonna de le voir si beau, si calme, si digne d'être adoré. + +Un pareil amant près de sa fille renversait tous ses plans d'avenir. +Encore une tache qu'il faudrait effacer. C'était donc l'inexorable +destinée de sa famille: honte et sang! + +--Que faites-vous là ? dit-elle d'une voix menaçante. Vous vous taisez +... Répondrez-vous, au moins, mademoiselle! + +Henriette, au comble de l'effroi, s'écria: + +--Mais, ma mère, je ne connais pas monsieur.... + +--Un malfaiteur, peut-être, dit Marie Touchet, exaspérée de la placide +beauté d'Espérance. + +L'oeil noble et pur du jeune homme appela sans affectation le regard +de la mère sur la table où scintillaient les diamants. + +--Qu'est cela? dit-elle avec un redoublement de fureur. Je ne vous +connais pas ces joyaux, mademoiselle! + +--Moi non plus, bégaya Henriette, folle de honte et de terreur. + +Ému de compassion, Espérance trouva le mensonge pour sauver l'honneur +de sa maîtresse. + +--Voici la vérité, madame, dit-il enfin d'une voix doucement +harmonieuse. Je passais à Rouen il y a six jours. J'y ai vu +mademoiselle dont je suis tombé éperdument épris sans qu'elle m'eût +seulement aperçu. C'était jour de fête. Mademoiselle regardait à +l'étalage d'un juif les diamants que voici. L'idée m'est venue de les +acheter, puisqu'ils avaient mérité son attention. + +--Je vous trouve hardi d'acheter des diamants à ma fille. + +--Permettez, madame, ce n'est pas un crime que d'éprouver de l'amour, +c'en serait un alors d'en inspirer. Moi, qui ne voulais pas offenser +ou compromettre mademoiselle, je l'ai suivie de loin, oh! +respectueusement, jusques ici. + +--Pourquoi faire? dit Marie Touchet avec sa hauteur de reine. + +--Pour savoir son nom et sa qualité, que je ne me fusse pas permis de +demander à ses gens; pour trouver une occasion favorable de lui faire +tenir ces diamants qui ne sont pas un présent, mais un gage mystérieux +des sentiments que je voulais un jour lui faire connaître. C'est +permis, madame, d'essayer à plaire quand on est respectueux, quand on +cherche à ne pas compromettre une femme; depuis hier, j'ai étudié les +êtres et les habitudes de ce château, et ce soir, croyant mademoiselle +sortie du pavillon pour souper avec vous, je me suis risqué--c'est un +grand tort de ma part--à pénétrer chez elle pour déposer les diamants +sur sa table, cela l'eût fait rêver: cette pensée me souriait +d'occuper son esprit, sinon son coeur. Or, mademoiselle que je croyais +absente, est rentrée tout à coup, m'a vu, a poussé un cri; j'ai voulu +la rassurer, lui expliquer la pureté de mes intentions, et j'étais +occupé à combattre ses scrupules, lorsque votre voix, madame, a +retenti au bas de l'escalier. Voilà toute la vérité. Je vous supplie +de me pardonner, et surtout de ne pas accuser mademoiselle, qui n'est +pas coupable et qui souffre en ce moment d'injustes soupçons. Seul je +mérite vos reproches et m'incline très-humblement devant votre colère. + +A mesure qu'il parlait, la couleur et la vie revenaient sur les joues +d'Henriette; elle admirait cette présence d'esprit qui la sauvait. Le +rôle devenait si beau pour elle qu'elle s'y cramponna, qu'elle +l'adopta, qu'elle prit le masque pour le visage. + +--Oui, s'écria-t-elle, oui, voilà la vérité. + +Marie Touchet, elle, ne se laissa pas abuser. Sa colère augmenta +lorsqu'elle vit l'adresse de la défense. + +--Et c'est là , dit-elle, l'excuse qu'on ose invoquer pour s'être +introduit chez ma fille par une fenêtre! + +--La porte m'était fermée, répondit doucement Espérance. D'ailleurs, +je ne voulais pas être vu de Mlle d'Entragues, et par la porte j'eusse +été vu. + +--Il reste à expliquer, dit la mère en froissant convulsivement ses +doigts, pourquoi à mon arrivée, vous vous êtes caché dans cette +chambre au lieu de reprendre le chemin par lequel vous étiez venu. + +Henriette plia sous ce nouveau coup. + +--Mademoiselle m'avait congédié honteusement répliqua Espérance +embarrassé; mais moi j'ai voulu rester, un espoir me guidait. +Peut-être, me suis-je dit, aurai-je le bonheur de voir la mère de Mlle +Henriette, et je saurai la convaincre de mes sentiments respectueux, +et par l'excès même de ma témérité, cette dame jugera de l'excès de +mon amour et du désir que j'ai d'être approuvé dans ma démarche. Voilà +pourquoi, madame, je me suis caché. Mademoiselle devait me croire +parti ... Mon stratagème a réussi en dépit de mademoiselle, puisque +j'ai été assez heureux pour déposer à vos pieds ces sincères +explications. + +Henriette respira; Marie Touchet la regarda d'un oeil plus calme. Mais +l'effort de cette tempête tomba sur le malheureux Espérance. + +--Votre recherche! s'écria la mère en donnant un libre cours à sa rage +trop longtemps contenue. Votre recherche! mais, pour rechercher Mlle +d'Entragues, vous ne vous êtes pas encore nommé. Qui donc êtes-vous? + +Espérance baissa la tête avec une hypocrite humilité. + +--Je ne suis pas pauvre, dit-il. + +--Il s'agit bien de cela. Êtes-vous prince? Êtes-vous roi? + +--Oh! non, madame. + +--Votre nom! votre nom! dit Marie Touchet, de plus en plus animée par +la feinte soumission du jeune homme ... Il ne s'agit pas d'acheter des +diamants, nous ne sommes pas des juives; mais vous, êtes-vous +seulement bon gentilhomme? + +Espérance prit le temps de respirer pour bien poser l'effet de sa +réponse, et répondit: + +--Je ne sais pas, madame. + +L'effet fut effrayant. La mère se redressa comme une géante, et d'un +geste superbe: + +--Il faut que vous soyez un audacieux compagnon, dit-elle, pour venir +ainsi affronter la potence. Pas gentilhomme!... et l'on complote de +séduire des filles de noblesse! Que dis-je, on ose avouer qu'on les +recherche! Ah! malheureux! si je ne craignais d'attirer sur mon +imprudente fille la colère de son père et de son frère, vous auriez +déjà payé cette impudence. + +--Mais, madame, je n'ai offensé personne, dit le jeune homme, enchanté +de voir approcher le dénoûment sans que sa maîtresse eût été +compromise. + +--Taisez-vous! + +--Je me tais. + +--Et partez!... partez, misérable! + +--Je l'eusse fait depuis longtemps sans le respect qu'on doit aux +dames, dit Espérance avec un sourire mal déguisé. + +--Et vos diamants! ajouta Marie Touchet, ne les oubliez pas; ils vous +serviront près de vos pareilles! + +En disant ces mots, elle lança l'écrin dans les jambes d'Espérance, +qui riait de cette fureur féminine et ne se baissa pas pour les +ramasser. Après une gracieuse révérence adressée aux deux dames, il se +dirigea vers le balcon: + +--Excusez-moi, dit-il, de reprendre le chemin défendu; mais mon cheval +est en bas, et je tiens à ne pas causer de scandale en votre maison. + +--Moi aussi, répliqua Marie Touchet avec fureur. C'est pourquoi je +vous invite à ne point aller de ce côté: vous trouveriez en bas de +cette fenêtre quelqu'un dont je veux bien vous épargner la rencontre. +Certes, vous méritez d'être châtié, mais ce sera plus tard et plus +loin. Souvenez-vous bien que s'il vous arrive jamais de regarder +seulement cette fenêtre ou de parler de votre aventure, mademoiselle +que voici entrera pour le reste de ses jours au couvent. Quant à +vous.... + +--Oui, je sais ce que vous voulez dire, murmura Espérance avec un +sourire moins joyeux. Eh bien! madame, soyez tranquille, à dater +d'aujourd'hui je suis aveugle et muet. Par où faut-il que je sorte, +s'il vous plaît? + +--Attendez que je prévienne la personne qui vous guettait en bas. + +Au moment où Marie Touchet s'approchait de la fenêtre pour avertir la +Ramée qu'elle supposait être encore à son poste, au moment où +Espérance cherchait dans les yeux d'Henriette un remercîment qu'il +avait bien gagné par sa patience et son esprit, la Ramée apparut au +seuil de la chambre l'oeil brillant d'une ivresse sauvage, il vit +Espérance et s'écria: + +--J'étais bien sûr d'avoir reconnu sa voix: + +Ces mots, l'accent haineux dont ils étaient empreints firent tourner +la tête à Mme d'Entragues; elle accouru près de la Ramée pour lui en +demander l'explication. + +A l'aspect de son ennemi, Espérance comprit le danger, pressentit la +lutte, et au lieu de continuer à marcher vers le balcon, il revint sur +ses pas, jusqu'au milieu de la chambre. La Ramée le couvait d'un +regard dévorant. Il fit quelques pas aussi à la rencontre de Mme +d'Entragues. Henriette, à l'arrivée de ce nouveau témoin, s'était +reculée jusqu'à la porte de sa chambre, comme pour mieux cacher sa +honte. + +--Ah! c'est monsieur, dit la Ramée d'une voix stridente qui fit +tressaillir Espérance comme le sifflement d'un reptile. + +Instinctivement, il songea à se rapprocher de son épée placée sur une +console près du balcon. Mais la crainte de paraître inquiet enchaîna +encore une fois sa résolution. «La générosité de l'adversaire, dit un +proverbe arabe, est l'âme la plus sûre d'un lâche ennemi.» + +La Ramée comprit cette hésitation. Il tourna lentement autour de la +table comme pour retrouver Mme d'Entragues, et chemin faisant, il +écrasa Henriette d'un regard menaçant et désespéré. + +--Il me semble, madame, dit-il alors à la mère, que vous aviez +querelle avec monsieur tout à l'heure. Si je puis vous être utile, me +voici. + +--Non, dit Mme d'Entragues humiliée de la protection d'un pareil +personnage, monsieur a expliqué sa présence d'une manière +satisfaisante, et il part. + +La Ramée bondit jusqu'au balcon, de façon à se placer entre Espérance +et son épée. + +--Vous ne savez donc pas madame, dit-il à Marie Touchet, quel est cet +homme que vous laissez partir? + +--Non. + +--C'est celui qui m'a menacé tantôt, celui qui sait le secret, celui +qui veut nous perdre tous et qui n'est ici que pour cela! + +Mme d'Entragues poussa une exclamation de surprise et d'effroi. + +--Ce matin il m'a échappé, ajouta la Ramée, il ne faut pas qu'il +m'échappe ce soir! + +Pendant ce colloque, Espérance serrait sa ceinture et regardait avec +un sourire méprisant l'habile manoeuvre de son ennemi. + +Marie Touchet, pâle et agitée; + +--Cela est bien différent, dit-elle, et mérite une explication. + +--Et monsieur va s'expliquer, ajouta la Ramée en s'appuyant sur la +console même où reposait l'épée. + +Henriette, la lâche, joignit les mains et adressa un regard suppliant +à Espérance, non pour qu'il fût patient, mais pour qu'il fût discret. + +Celui-ci, sans s'émouvoir: + +--Je ne comprends plus, dit-il. L'arrivée de monsieur embrouille tout. + +--Tout se débrouillera, fit la Ramée en jouant avec la poignée de +l'épée. + +--Madame, c'est à vous que je m'adresse, poursuivit Espérance; je ne +veux pas ici avoir affaire à monsieur. Vous me faisiez l'honneur, je +crois, de me demander des explications. Sur quoi? + +--Sur les secrets prétendus dont vous auriez ce matin entretenu M. la +Ramée ... des secrets mortels! + +Espérance regarda Henriette qui cachait son visage dans ses mains. + +--Je devais, dit-il, donner ces explications à M. la Ramée au coin de +certain bois fourré dont il me faisait fête alors. Mais ce n'est pas +ici le lieu, et les témoins ne me conviennent pas. + +--Cependant, vous parlerez! dit Marie Touchet en s'avançant l'oeil en +feu, les poings serrés vers le jeune homme. + +--Oh oui! vous parlerez! dit la Ramée en s'approchant également, la +main sur un couteau qu'il portait à sa ceinture. + +--Vous croyez, dit Espérance, souriant à la faiblesse de l'une et à la +rage de l'autre. + +--J'en suis sûr, répliqua la Ramée avec un affreux regard. + +Henriette, stupide de frayeur, se mit à murmurer des prières devant +son crucifix. Espérance demeura seul, les bras croisés faisant face à +ses deux adversaires. La Ramée tira tout à fait son poignard du +fourreau. + +--Ah oui, dit lentement Espérance, j'oubliais où je suis et avec qui +je suis. C'est l'habitude de la maison d'Entragues. Un porteur de +secret gêne-t-il, on l'assassine! + +--Monsieur! s'écria Marie Touchet livide, vous allez nous y forcer! + +--Voyez-vous qu'il le faut! hurla la Ramée en grinçant des dents. + +--Bah! répliqua Espérance, je ne suis pas un petit page, moi, je ne +suis pas Urbain du Jardin et je n'ai peur ni des mauvais yeux de +madame ni du vilain couteau de monsieur. Oh! vous avez beau vous +placer ainsi entre moi et mon épée, je la retrouverais si j'en avais +besoin, mais avec de pareils ennemis l'épée est inutile. Allons! +passage! arrière, madame, et vous, coquin, au large! + +Henriette, égarée, s'enfuit dans sa chambre où elle s'enferma. Mme +d'Entragues recula jusqu'à la porte; la Ramée, le couteau à la main, +baissa la tête comme le taureau qui va fondre sur son adversaire. + +Espérance prit son élan. + +--Tu n'as pas été pendu ce matin, dit-il, tu vas être étranglé ce +soir. + +Et jetant ses deux bras en avant comme deux tenailles, il tordit le +poing de la Ramée, le désarma, jeta le couteau sur le plancher et +saisit l'homme à la gorge; ses doigts nerveux s'incrustèrent dans la +chair vive. On vit, sous la terrible pression, les joues de la Ramée +se rougir du sang qui refluait, ses yeux terrifiés grandir +démesurément, et l'écume lui monter aux lèvres. Il tomba ou feignit de +tomber. + +Soudain, Espérance poussa un cri, ses mains s'ouvrirent, son corps +plia. La Ramée libre, la sueur au front, sauta en arrière, laissant +Espérance se débattre au milieu de la chambre, avec une large plaie +d'où jaillissait le sang. L'assassin, en se baissant, avait ramassé +son couteau et le lui avait enfoncé dans la poitrine. + +Marie Touchet recula béante de terreur devant ce flot sinistre qui +descendait sur le parquet jusqu'à elle. + +Quant à Espérance, il voulut étendre la main pour saisir son épée, +mais ce mouvement acheva d'éteindre ses forces, un brouillard passa +sur ses yeux, ses jambes fléchirent et il tomba en murmurant: + +--Crillon! Crillon! + +C'était un épouvantable spectacle: de chaque côté de ce cadavre, près +du balcon et de la chambre d'Henriette, les deux assassins, livides et +muets, se regardant comme en délire; dans la chambre voisine des cris +étouffés, tandis qu'au dehors le rossignol saluait sur les marronniers +le premier rayon de la lune. + +Tout à coup, deux voix rieuses et avinées, des coups bruyants frappés +à la porte d'entrée, retentirent dans le pavillon. On appelait +Henriette et Mme d'Entragues. + +--Oh! s'écria celle-ci, mon mari et M. le comte d'Auvergne. + +--Ouvrez! ouvrez! je veux voir la petite soeur, disait le fils de +Charles IX, trébuchant aux marches du pavillon, montrez-la-moi, la +jolie petite reine.... + +Et M. d'Entragues riait aux éclats. + +Ces paroles réveillèrent Mme d'Entragues comme une trompette du +jugement dernier. Elle souffla les bougies dont l'une se ralluma +malgré son souffle, et s'élança par les montées pour empêcher le comte +d'Auvergne d'aller plus loin. + +La Ramée, dont les dents claquaient de terreur, cherchait une issue à +tâtons, comme s'il eût été aveugle. Il secoua dans son égarement la +porte à laquelle Henriette, hurlant d'effroi, se cramponnait avec ses +ongles. Alors la Ramée ouvrit le balcon, l'enjamba, et s'élança dans +le vide. + +On entendit, au moment de sa chute, deux cris, l'un de surprise et +l'autre de rage, puis un bruit de poursuite furieuse qui s'effaça peu +à peu dans le silence et les ténèbres de la nuit. + +Espérance était tombé étourdi plutôt qu'évanoui. La secousse du choc +acheva de lui rendre sa connaissance. Il rouvrit péniblement les yeux +et se vit étendu au milieu de cette chambre à la lueur lugubre de la +bougie qui semblait éclairer un mort. + +Il avait appliqué une main sur sa blessure; l'autre, appuyée sur le +parquet, en recevait la fraîcheur. Les idées du malheureux jeune homme +s'entre-choquaient confusément comme une légion de fantômes, comme un +essaim désordonné de rêves. + +Il lui sembla que la porte de la chambre d'Henriette s'ouvrait +insensiblement et que la jeune fille elle-même apparaissait, le visage +pâle, les yeux hagards montrant d'abord sa tête seule, puis une main, +puis tout le corps qui se dégageait lentement de la chambre voisine. + +C'était bien Mlle d'Entragues; Espérance la reconnut. Elle écoutait, +elle regardait. Sa robe frôla les gonds et la serrure. Elle fit un pas +et fixa un regard épouvanté sur le pauvre Espérance. + +Ce dernier eût bien voulu parler, mais n'en avait pas la force; il +essaya bien de sourire, mais l'ombre enveloppait sa tête, et ce +sourire sublime fut perdu. + +Henriette s'avança, s'enhardissant par degrés, Espérance la bénissait +tout bas. + +--Elle vient, pensait-il, pour fermer ma blessure, ou pour recueillir +mon dernier souffle. C'est une charitable idée qui lui comptera près +de Dieu, et pourra effacer quelques-unes de ses fautes. + +Henriette, arrivée près du jeune homme, se baissa et étendit la main +vers lui. Mais ce n'était point pour panser sa blessure, ni pour +chercher le souffle suprême aux lèvres de son amant. + +Elle attirait de ses doigts tremblants la longue bourse où Espérance +avait enfermé le billet de rendez-vous; elle sentit le papier sous les +mailles et se mit à dénouer les cordons qui retenaient cette bourse à +la ceinture. + +Dieu permit qu'Espérance, à la vue de cette profanation, recouvrât une +seconde de vigueur et de vie. + +Il fit un mouvement pour se défendre et un soupir s'exhala du fond de +son coeur révolté. + +En le voyant ressuscité, Henriette se releva éperdue. Elle ouvrit la +bouche et ne put crier. Elle reculait à mesure que le mourant se +redressait effrayant de colère et pâle de désespoir. + +--Oh!... lui dit Espérance d'une voix sépulcrale, oh! la lâche!... oh! +l'infâme qui dépouille les cadavres! Il te faut donc le billet +d'Espérance comme il t'a fallu la bague d'Urbain!... Mon Dieu, +punissez-la! Mon Dieu! je ne demande pas à vivre, mais donnez-moi la +force d'aller mourir loin d'ici! + +-- Sambioux! s'écria une voix de tonnerre, en même temps qu'un homme +sautait bruyamment du balcon dans la chambre, qui est-ce qui parle de +mourir, cher monsieur Espérance. Oh! j'en étais sûr, le pauvre enfant, +ce scélérat me l'aura tué. + +--Pontis!... sauve-moi! + +--Sambioux de bioux! cria le garde en s'arrachant les cheveux des deux +mains. + +--Emporte-moi, Pontis! + +Aussitôt, Pontis saisit Espérance d'un bras d'Hercule, le plaça sur sa +large épaule, se pendit d'une main au balcon, de l'autre à une branche +qui craqua en pliant jusqu'au sol et disparut avec sa proie. + +Henriette ferma les yeux, étendit les bras et tomba inanimée en +travers de la fenêtre. + + + + +XIII + + +LE ROI + +Peut-être le lecteur trouvera-t-il son compte à suivre M. de Brissac, +depuis sa sortie de la maison d'Entragues, lorsqu'il avait tant peur +d'être accompagné, c'est-à -dire gêné par l'Espagnol. + +Le gouverneur de Paris entreprenait une grosse besogne, et toutes les +conséquences d'un échec lui étaient parfaitement connues. La moindre +était sa mort et la ruine d'une partie de la France. + +Le succès, au contraire, représentait pour lui une fortune brillante +parmi les plus splendides fortunes de ce monde, et le salut de la +patrie. + +Il s'agissait de décider entre la Ligue et le Roi, entre la France et +l'Espagne. Mais pour faire ce choix il s'agissait aussi de bien +connaître le fort et le faible des deux situations. + +Cette perplexité avait fait passer à Brissac bien des nuits de +fiévreuse insomnie. Mais un homme vaillant ne vit pas éternellement +avec un serpent dans le cour: il préfère engager une lutte, il meurt +ou il tue. + +Brissac avait résolu de combattre le serpent. Suffisamment renseigné +sur le compte des Espagnols et de la Ligue par une fréquentation +quotidienne et sa participation à leurs conseils, bien éclairé sur les +perfidies de ceux-là et les niaiseries de ceux-ci, il voulait savoir à +quoi s'en tenir sur l'autre parti qui revendiquait la France. Il +voulait connaître par lui-même les forces et les idées de ce Béarnais +tant combattu. Et il se disait avec son sens droit qu'un ennemi +méprisable n'est jamais redouté a ce point. + +Il fallait donc se choisir un maître, et dans ce maître un ami assez +puissant pour faire la fortune de celui qui lui aurait donné le trône. +Serait-ce Mayenne, serait-ce Philippe II, serait-ce Henri IV? + +Voici ce qu'imagina le gouverneur de Paris, homme, nous l'avons dit, +éminemment ingénieux: + +--La reconnaissance, pensa-t-il, n'est pas un fruit qui pousse +naturellement sur l'arbre de la politique. Il faut l'aider à fleurir, +à se nouer, à mûrir; il faut, lorsqu'il est mûr, l'empêcher de tomber +chez le voisin ou d'être dérobé par le premier adroit larron qui +passe. + +Plusieurs moyens se présentent à l'effet de forcer la reconnaissance +d'un grand. L'obliger par tant et de tels services qu'il ne puisse, +malgré toute la bonne volonté possible, en perdre jamais la mémoire, +ou le jeter vigoureusement dans un tel danger, dans un tel dommage, +qu'il ne puisse reculer devant le solde qu'on lui présente pour +rançon. + +Brissac choisit ce dernier moyen, parce qu'il avait ouï dire que le +Béarnais était ingrat et court de mémoire. Il résolut donc de faire à +ce prince une telle peur que jamais il ne l'oubliât: le payement en +serait plus prompt et meilleur. + +Son plan était de s'emparer d'Henri IV pendant la liberté que donne la +trêve. L'entreprise n'offrait aucune difficulté. Depuis huit jours, +Henri parcourait seul ou à peu près les environs de Paris; fort occupé +de nouvelles amours, il négligeait toutes les mesures de prudence. Si +Brissac ne mettait pas ce projet à exécution, nul doute qu'un jour ou +l'autre le duc de Féria ne le réalisât pour le compte du roi +d'Espagne. Ne valait-il pas mieux, se disait Brissac, faire profiter +un Français du bénéfice? Avec douze hommes braves et d'autant plus +braves qu'ils ne sauraient pas contre qui on les employait, Brissac +ferait garder le chemin que prenait le roi tous les soirs; Henri, +toujours travesti, ne serait pas reconnu, et se garderait bien de se +faire connaître. On amènerait la prisonnier à Brissac, dans quelque +lieu bien écarté, bien sûr. Et là , selon les inspirations du moment, +selon le tour que prendrait la conversation, le gouverneur de Paris +trancherait enfin, et certainement à son profit, la grande question +qui divisait toute la France et tenait l'Europe en échec. Henri serait +livré à Mayenne, ce qui était de bonne guerre pour un ligueur, ou du +moins, s'il était remis en liberté, ce serait contre de bons gages. +Tel était le plan de Brissac, et nous n'avons pas exagéré en +l'appelant ingénieux. + +Les conditions de la réussite étaient d'abord un profond secret. En +effet, si le prisonnier était connu d'un seul des assaillants, adieu +le droit de choisir entre sa liberté et son arrestation définitive. Il +faudrait rendre compte aux ligueurs, voire même aux Espagnols; on +aurait travaillé pour ces gens-là , on ne serait plus un homme +d'esprit. Il est vrai que le duc de Mayenne et le roi Philippe II +pourraient être reconnaissants, mais ils pourraient aussi ne pas +l'être. Or, quand ou joue une pareille partie sans avoir tous les +atouts, on perd, et la perte est grosse. C'était pour posséder bien +intact cet important secret, que Brissac avait ainsi écarté l'hidalgo, +en lui ôtant toute chance de nuire au cas où un conflit se serait +présenté. + +Il sortit donc de chez Mme d'Entragues vers sept heures et demie; le +temps, nuageux ce soir-la, promettait une nuit sombre. Le comte, suivi +de son valet, prit la route de Paris au petit pas, observant les +environs avec l'habile coup d'oeil d'un homme habitué à la guerre. +Puis, ne voyant aucun espion sur la route, il tourna brusquement à +gauche, traversa quelques bouquets de bois qui cachèrent sa nouvelle +marche, et se dirigea vers la plaine de manière à tenir toujours +Argenteuil et la Seine à gauche. + +Son valet, sur la fidélité duquel il croyait pouvoir compter, était un +soldat jeune et vigoureux qui lui servait d'espion depuis près d'une +année, et lui avait rendu de grands services, grâce aux intelligences +qu'il avait su nouer dans le camp royaliste. + +--Tu disais donc, Arnaud, demanda Brissac à cet homme, que nous devons +passer la rivière au-dessus d'Argenteuil. + +--Oui, monsieur, et la suivre jusqu'à Chatou; c'est là ou dans les +environs que chaque jour passe la _personne_ que vous cherchez. + +--Pourquoi ce: dans les environs? Sa route n'est-elle pas aussi +certaine que tu le prétendais? + +--Cela dépend du point de départ, monsieur. Lorsque _la personne_ +venait de Mantes elle arrivait par Marly; mais le but est toujours le +même. + +--Toujours cette maison de Mlle d'Estrées, au bord de l'eau, près +Bougival? + +--Au village de la Chaussée, oui, monsieur. + +--Mais, malheureux, _s'il_ vient ce soir par Marly, mes guetteurs le +manqueront, puisque, d'après les renseignements, je les ai échelonnés +depuis Argenteuil jusqu'à Bezons. + +--Ce soir _la personne_ vient de Montmorency par le même chemin que +nous, et vos guetteurs sont assurés de la rencontrer là . + +Brissac réfléchit un moment. + +--Je ne pense pas qu'il se défende, dit-il, et toi? + +--Non, monsieur. Il est seul. + +--Tu en es sûr? + +--Vous le savez bien, monsieur, hier, il était à Pontoise avec M. le +comte d'Auvergne et M. Fouquet. Ce dernier est parti à Médan rejoindre +les gardes, vous en avez reçu l'avis. M. d'Auvergne est à Entragues, +vous venez de l'y voir, l'autre se trouve donc seul pour toute la +soirée. + +--Et déguisé? + +--Comme toujours. Depuis deux mois que je l'observe par vos ordres, il +est allé six fois chez Mlle Gabrielle d'Estrées, jamais sans un +déguisement quelconque. Oh! sans cela le père le reconnaîtrait et +serait capable de ne pas le laisser entrer. + +Brissac reprit le cours de ses méditations. Depuis Épinay, les +chevaux, marchaient plus vite, et l'on aperçut bientôt le village +d'Argenteuil. Là était un gué que le soldat fit prendre à son maître +pour éviter le bac, et les deux cavaliers suivirent la berge déserte, +en commençant à observer religieusement chaque ombre, chaque pli du +terrain et chaque bruit. + +Brissac témoigna sa surprise, ou plutôt son admiration. Rien ne +paraissait. Il fallait que l'embuscade fût merveilleusement conduite. + +--J'y serais pris moi-même, dit-il ... Quelle solitude! quel silence! +Et cependant nous voilà sur le lieu même que je leur ai indiqué pour +s'embusquer. + +On ne voyait, en effet, ni hommes ni chevaux; on n'entendait d'autre +bruit que le murmure de l'eau, fort basse en cette saison, sur les +cailloux et les bancs de sable de la rivière. L'endroit était désert, +presque sauvage. D'un côté, le fleuve; de l'autre,une berge escarpée +couronnée de broussailles et de petits bois coupés par des ravins et +des fondrières. + +--Voilà qui est étrange, pensa Brissac, le coup devrait être fait; mes +hommes devraient déjà revenir. + +Arnaud suivait son maître sans faire de commentaires, son attention +était ailleurs; Brissac ne s'occupait que d'écouter ou de regarder en +avant. + +Tout à coup il s'écria: + +--En voici un! + +Un homme apparut en effet au détour d'un sentier sous des habits +simples et de couleur sombre. + +Il avait certaine tournure martiale qui semblait justifier +l'exclamation de Brissac. D'ailleurs cet homme venait droit au +gouverneur qui, de son côté, bâta le pas pour l'aborder: il était +impatient d'avoir des nouvelles. + +Lorsqu'ils furent tous deux en présence: + +--Bonsoir, monsieur le comte, dit l'étranger d'une voix enjouée; me +reconnaissez-vous? + +--Monsieur de Crillon! s'écria Brissac saisi de stupeur à la vue d'un +homme qu'il était si loin d'attendre à pareille heure, en pareil lieu. + +--Votre bien bon serviteur, répondit le chevalier. + +--Par quel étrange hasard rencontré-je monsieur de Crillon? + +--Il le faut bien, comte, pour obéir au roi. + +--C'est le roi ... le roi de Navarre, qui vous a envoyé? + +--Le roi de France et de Navarre, dit tranquillement Crillon. + +--Mais ... demanda Brissac dont l'inquiétude prenait les proportions +de l'effroi.--En effet, rencontrer Crillon dans un endroit où l'on +pouvait avoir à se battre, c'était malencontreux!--Pourquoi vous +aurait-on envoyé? + +--Pour vous arrêter, monsieur le comte, dit Crillon avec un flegme +terrifiant. + +Brissac était brave; mais il pâlit. Il savait que Crillon plaisantait +peu sur les grands chemins. + +--Qu'en dites-vous? continua le chevalier. Est-ce que vous auriez +l'envie de faire résistance? + +--Mais oui, dit Brissac, car il n'est pas possible qu'un gentilhomme +armé se laisse prendre par un seul ennemi sans être déshonoré. + +--Oh! dit Crillon, vous êtes si peu armé que ce n'est pas la peine +d'en parler. + +--J'ai mon épée, monsieur de Crillon. + +--Bah! vous savez bien que personne ne tire plus l'épée contre moi. + +--C'est vrai, mais j'ai l'arme des faibles, l'arme brutale dont le +coup ne se pare point, et je serais au désespoir, avec cette arme +lâche, de tuer le brave Crillon. Cependant! je le tuerais s'il me +refusait le passage. + +En même temps, il prit ses pistolets dans les fontes. + +--Quand je vous disais de rester tranquille, dit Crillon. Rengainez +vos pistolets, ils ne sont pas chargés, + +--Ils ne sont pas chargés! s'écria Brissac avec une sorte de colère; +en êtes-vous assez certain pour attendre le coup à bout portant? + +En disant ces mots, il appuyait l'un des canons sur la poitrine du +chevalier. + +--Si cela vous amuse de faire un peu de bruit et de me brûler quelques +poils de moustache, faites, mon cher comte, dit froidement Crillon, +sans chercher à détourner l'arme, vos pistolets renferment de la +poudre, peut-être, mais ils n'ont plus de balles certainement. + +--C'est impossible, s'écria Brissac confondu. + +--Alors tirez vite pour vous en convaincre, et quand vous serez bien +convaincu, nous nous entendrons mieux. Tirez donc, et tâchez de ne pas +me crever un oeil avec la bourre. + +Brissac, après avoir vainement cherché le regard embarrassé d'Arnaud +qui détournait la tête, laissa tomber sa main avec une morne +stupéfaction. On lui avait joué le tour qu'il avait joué à l'Espagnol. + +--Je comprends, murmura-t-il, Arnaud s'était vendu à vous! + +--Vendu, non pas, répliqua Crillon, nous n'avons pas d'argent pour +acheter: il s'est donné. Mais que cherchez-vous donc autour de vous +avec cet oeil émerillonné? Vous ne songez pas à vous tirer de mes +mains, n'est-ce pas? + +--Si fait bien, j'y songe, et c'est vous, chevalier de Crillon, qui +vous êtes livré à moi sans vous en douter. En voulant prendre le +maître, j'aurai pris aussi le serviteur; c'est un beau coup de filet. + +--Je ne comprends pas trop, dit Crillon. + +--Tout à l'heure, douze hommes que j'ai postés sur la route que doit +suivre le roi prendront le roi, et vous avec. Ainsi, faites-moi bonne +composition en ce moment, je vous rendrai la pareille dans un quart +d'heure. + +Crillon se mit a rire, et ce rire bruyant troubla quelque peu la +confiance de Brissac. + +--Vous ne vous fâcherez pas si je ris, s'écria le chevalier, c'est +plus fort que moi. Mais l'aventure est trop plaisante; figurez-vous +que vos douze hommes n'ont pas eu plus de succès que vos pistolets et +votre épée. Ces pauvres douze hommes, ils ont fondu comme neige. +Qu'est-ce que douze hommes, bon Dieu! une bouchée de Crillon. + +--Vous les avez détruits! s'écria Brissac, que cette prouesse n'eût +pas étonné de la part d'un pareil champion. + +--Détruits, non, mais confisqués, et ces braves gens s'en vont +tranquillement, à l'heure qu'il est, vers Poissy, où ils coucheront, +et demain ils auront rejoint notre armée, dont ils font partie +désormais. Voyons, mon cher comte, ne vous assombrissez pas ainsi: +descendez de cheval et venez avec moi dans un petit endroit charmant à +trente pas d'ici; nous avons beaucoup de choses à nous dire. Vous êtes +mon prisonnier; mais j'aurai des égards. Arnaud gardera votre cheval. +Soyez tranquille. Pardon ... votre épée, s'il vous plaît. + +Brissac, tout égaré, rendit son épée et se laissa conduire par +Crillon. Il ne voyait plus et n'entendait plus. Abasourdi comme le +renard tombé dans la fosse, un enfant l'eût mené au bout du monde par +un fil. + +--Allons! pensait Brissac, voilà des joueurs plus forts que moi, j'ai +perdu. + +Crillon, après avoir placé Arnaud en vedette sur le bas côté du +chemin, conduisit Brissac dans une petite clairière située à peu de +distance. Là , deux chevaux attachés côte à côte dialoguaient à leur +façon au moyen de ces grattements de pied et de ces ronflements +sonores qui sont le fond de la langue chevaline. + +Sur l'herbe fraîche, couverte d'un manteau de laine, un homme était +assis près de ces deux chevaux. Il avait la main gauche à portée d'une +épée, dont la poignée seule se détachait aux naissantes clartés de la +lune. Le manteau recouvrait le reste. + +Cet homme, adossé à un jeune frêne, le genou droit relevé, le coude +qui soutenait la tête, appuyé sur ce genou, semblait plongé dans une +profonde rêverie. L'ombre du feuillage enveloppait son visage et ses +épaules; un point lumineux accusait sa ceinture: c'était une chaîne ou +une boucle; un autre révélait l'extrémité de sa jambe, c'était +l'éperon. Cette figure toute sombre, frappée seulement de deux +rehauts, avait un caractère imposant de mystérieuse grandeur. +Rembrandt ou Salvator ne l'eussent pas dédaignée, fondue comme elle +était dans un cadre de feuillages vigoureusement découpés sur un ciel +pommelé cuivre et argent. + +Brissac, en l'apercevant, demanda au chevalier quelle était cette +personne assise. + +--Le roi, dit simplement Crillon. + +Et aussitôt il s'éloigna laissant Brissac en tête-à -tête avec Henri +IV. + +Il eût fallu posséder la triple cuirasse de chêne bardé de fer pour ne +pas sentir une émotion vive en présence de cet imprévu. Tout ligueur +qu'on soit, tout Gascon que l'on puisse être, on n'aborde pas sans un +battement de coeur l'ennemi que l'on croyait tenir et qui vous tient, +le prince qu'on niait et qui se révèle plus terrible et plus grand +dans la solitude qu'il ne l'eût été sur un trône. Et Brissac avait +sous les yeux cette épée qui avait vaincu à Aumale, Arques et Ivry! + +Il restait muet, confus, désespéré, à deux pas du prince qui, soit +distraction, soit besoin de chercher un exorde, n'avait pas encore +relevé sa tête ni proféré une parole. + +Et ce silence, cette immobilité laissaient encore un peu de calme à +Brissac. Évidemment elle ne devait pas être flatteuse, la première +parole de celui dont Brissac venait de menacer ainsi la liberté, la +fortune, peut-être la vie, et qui tenait à son tour dans ses mains le +sort de son imprudent adversaire. + +Le comte salua profondément. Le roi, sortant de sa rêverie, leva enfin +la tête et dit: + +--Asseyez-vous, monsieur. + +En même temps, il lui désignait une place à ses côtés, sur le vaste +manteau. Brissac hésita un moment par politesse; puis, sur une +nouvelle invitation, il s'assit le plus loin possible. + +Ce fut alors qu'il put voir le visage du prince: la lune avait gagné +le sommet des arbres voisins; elle envoyait de là , au travers des +rameaux entrelacés, une douce flamme qui teignait la clairière d'un +reflet pâlissant. + + + + +XIV + + +DE DEUX CONVERSIONS CÉLÈBRES + +Le roi, âgé de quarante ans à peine, avait déjà les cheveux rares et +la barbe grise. S'il n'était pas de cette beauté fraîche et séductrice +qui fascine et subjugue les femmes, il avait au plus haut degré la +beauté imposante et persuasive à la fois qui prend les hommes par +l'esprit et par le coeur. Ses yeux, vifs et grands, regardaient avec +une fixité qui n'était pas gênante, tempérée qu'elle était par une +sincère bonté. Cependant, Brissac se sentit mal à l'aise quand ce +regard lumineux et malin l'enveloppa comme une flamme destinée à +éclairer le fond de son coeur. + +--Monsieur Brissac, dit le roi, je sais que vous avez beaucoup désiré +de me voir. Telle était votre intention, assurément, ce soir même, et +je sais quels efforts vous avez faits pour y réussir. Moi, j'avais +voulu vous voir également. Nous avons, chacun de notre côté, atteint +un but commun. + +Il était difficile de dire plus poliment et plus doucement ce que +Brissac redoutait si fort d'entendre. Il s'inclina devant cette +courtoisie délicate du vainqueur. + +--Ne me répondez pas encore, continua Henri. Tout à l'heure, vous le +ferez en pleine connaissance de cause. + +--Vous vouliez aujourd'hui, monsieur, vous emparer de ma personne; +c'était un beau projet. Non pas qu'il fût beau par la difficulté de +l'entreprise, mais il offrait au premier aspect des avantages qui ont +pu vous séduire, passionné comme vous l'êtes pour votre parti; c'est +naturel et je ne vous blâme pas. + +Brissac se sentit rougir et chercha l'ombre pour dissimuler son +visage. Le roi reprit: + +--Je n'invoquerai pas, monsieur, la foi de votre signature qui est au +bas de l'acte de trêve auprès de la mienne. Gouverneur de Paris, vous +vous êtes dit que votre véritable foi consiste à garder les intérêts +qui vous sont confiés. Or, en me livrant à la Ligue, vous sauviez à +tout jamais de moi votre ville que je menace continuellement d'un +siège. Assurément, il n'y a pas un seul ligueur capable de vous +reprocher votre dessein. Eh bien! moi qui ne suis pas un ligueur, je +ne vous le reprocherai pas davantage. J'en comprends toute la portée, +je le trouve jusqu'à un certain point généreux. A quoi bon, vous +êtes-vous dit, faire subir encore une fois aux Parisiens la misère, la +famine, la mort? Tous ces canons qui tuent et qui brûlent, les +égorgements du champ de bataille, les agonies de femmes et d'enfants +déchirent mon coeur; je les supprimerai en supprimant la cause; je +finirai d'un coup la guerre; je rendrai Paris heureux et la France +florissante; je sauverai ma patrie en retranchant le roi. Voilà ce que +vous vous êtes dit. + +Brissac voulut répondre; Henri l'arrêta d'un geste affable. + +--C'est évidemment par suite de votre amitié pour M. de Mayenne, +dit-il, que vous me faites cette rude guerre; mais est-ce bien lui que +vous servez? Vous le croyez. Je ne le crois pas, et voici mes raisons: + +Le roi tira de son pourpoint un papier qu'il froissa dans ses doigts. + +--C'est que l'Espagnol vous trompe et vous joue; c'est que la +convocation de ces états généraux qui doivent nommer un roi de France +est une mystification insolente. M. de Mayenne croit que ce sera lui +qu'on mettra sur le trône. Erreur! Le roi d'Espagne y fera monter sa +fille, l'infante Clara-Eugenia, à laquelle, si le parlement et les +états murmurent trop, parce qu'ils ne sont pas encore tout à fait +Espagnols, on fera épouser le jeune duc de Guise, neveu de M. de +Mayenne. Que le mari de la reine vienne à mourir, et c'est un fait +commun dans l'histoire des mariages espagnols, l'infante d'Espagne +règne seule. Vous m'objecterez la loi salique! Erreur. Philippe II +n'en veut plus en France; il abrogera cette loi fondamentale de notre +pays qui défendait au sceptre de devenir quenouille. Et alors, sans +guerre, sans frais, par la volonté même des états français, le fils de +Charles-Quint sera roi d'Espagne et de France. Il aura le monde! On +dirait que vous frissonnez, monsieur de Brissac; c'est peut-être que +l'esprit de la Ligue n'a pas tué tout à fait en vous le caractère +français. Peut-être aussi est-ce que vous doutez de mes paroles. Eh +bien! prenez cette dépêche qu'un de mes fidèles a rapportée +aujourd'hui d'Espagne, où j'ai aussi l'oeil et la main, lisez-la, vous +y verrez le plan de tout ce que je viens de vous dire: la nomination +de l'infante, son mariage, l'abrogation de la loi salique; lisez, +dis-je, cette dépêche, et montrez-la au duc de Mayenne, puisque vous +êtes son ami; ce sera pour vous deux un avertissement salutaire, et +vous saurez désormais pour qui vous travaillez avec tant d'ardeur. + +Le roi tendit en même temps à Brissac la dépêche, que celui-ci reçut +d'une main tremblante et avide à la fois. + +--Une pareille horreur! murmura-t-il consterné, une déloyauté si +infâme! Oh! le malheureux pays!... Tout cela ne fût pas arrivé si nous +eussions eu à opposer à l'Espagnol un prince catholique: l'hérésie a +fait la Ligue. + +--Prétexte! monsieur, reprit Henri IV. Henri III, mon prédécesseur, +était, je crois, un bon catholique, ce qui n'a empêché ni les outrages +des prédicateurs de sa religion, qui l'appelaient vilain Hérode, ni le +couteau, catholique de Jacques Clément. Quant à moi, je ne suis pas +catholique, et voilà pourquoi on me repousse. Voilà pourquoi Paris +m'est fermé, Paris la porte de la France! C'est parce que je suis +hérétique que les ligueurs ont appelé l'Espagnol, lui ont livré leur +patrie, et enseigné la langue espagnole à leurs enfants, qui un jour +peut-être auront oublié la langue française. Parce que je ne suis pas +catholique! ventre-saint-gris! prétexte! Si les ligueurs n'avaient +celui-là ils en inventeraient un autre. Eh bien! monsieur, ils +n'auront même plus celui-là ; je vais le leur ôter. Il ne sera pas dit +que j'aurai commis une seule faute et laissé un seul trou par où +l'usurpation étrangère puisse se glisser en France, + +Brissac, stupéfait, regarda le roi. + +--Oui, continua Henri, mon peuple, mon vrai peuple, celui qui est +Français, désire en effet un roi de sa religion; je me suis fait +instruire dans la religion catholique; j'ai appelé près de moi, dans +les rares loisirs que me laissait la guerre, les meilleurs docteurs, +les plus sages théologiens. Ils m'ont appris, non pas que Dieu réside +dans un seul culte et sur un seul autel, mais qu'il est plus +noblement, plus splendidement adoré sur l'autel catholique romain. +J'ai appris les beautés sublimes de cette religion, je me suis +profondément pénétré de la sainte grandeur de ses mystères. Dieu, qui +voyait mon zèle et mon amour, a béni mes efforts; il m'a envoyé sa +lumière, il m'a donné la force, lui qui sacrifia son divin Fils au +salut des hommes, de sacrifier un vain entêtement, une folle erreur au +salut de mon peuple, et c'est aujourd'hui un converti sincère, un +fervent adorateur du culte catholique, un fils convaincu de l'Église +romaine qui prend à témoin votre Dieu, monsieur de Brissac, et le +confesse hautement la main sur un coeur loyal. Dans huit jours, à +Saint-Denis, sous les voûtes de cette basilique où dorment les vieux +rois de France, mon peuple me verra, entouré de ma noblesse, m'avancer +calme et le front courbé vers l'autel. J'abjurerai sans honte une +erreur que Dieu m'a pardonnée; je jurerai fidélité à l'Église +catholique, sans oublier jamais la protection que je dois à mes +anciens coreligionnaires, qui, assez malheureux déjà de n'avoir pas +été comme moi éclairés par la grâce divine, n'en réclament que plus +vivement le secours de ma compassion et mon appui. Voilà ce que je +ferai, monsieur, et nous verrons ce que dira la Ligue! Nous verrons si +elle cesse pour cela de charger ses canons et d'aiguiser ses +poignarda. Cependant, comte, boulets et balles, épées et couteaux, se +dirigeraient alors contre la poitrine d'un prince catholique, +catholique comme M. de Mayenne, catholique comme le roi d'Espagne! + +--Une conversion! murmura Brissac, bouleversé a l'idée de cet immense +événement politique. + +--Tranquillisez-vous, répondit le roi avec un triste sourire, la +guerre sera encore bien longue; Paris est bien fort, grâce à vous il +se défendra cruellement! + +Le front d'Henri se voila d'une poétique mélancolie. + +--Tenez, dit-il, monsieur de Brissac, bien des fois depuis cinq années +je me suis demandé s'il n'était pas temps de remettre l'épée au +fourreau, s'il n'était pas indigne d'un homme de coeur de disputer +ainsi la possession d'un trône d'où l'exclut tout un peuple. Je me +suis demandé où sont les avantages qui compenseront ces dégoûts, ces +déceptions, ces fatigues et ce continuel travail de corps et d'âme qui +use ma vie et me blanchit avant l'âge. Je m'écriais comme le prophète: +«Assez de labeur pour mes mains, assez de sacrifices pour les +satisfactions d'un cadavre vivant qui aspire à s'appeler roi!» + +Eh bien, cependant, j'ai repris l'épée, j'ai passé les nuits au +travail, j'ai fatigué mes conseils. Tout ce qu'un homme peut lever +pour sa part du fardeau commun, je l'ai fait sans vouloir me plaindre, +et quand vous saurez pourquoi, peut-être me direz-vous que j'ai bien +fait. + +C'est qu'il ne s'agit plus de disputer ma couronne contre un prince +français, mais de l'arracher à un étranger qui parle assez haut pour +que d'Espagne on l'entende jusqu'en France. C'est que je suis un +enfant de ce pays, mon gentilhomme, et que je ne veux pas désapprendre +la langue que m'a enseignée ma mère. + +C'est que je souffre de voir se promener dans les campagnes ces bandes +de soldats espagnols qui mangent le blé du paysan; dans les villes ces +cavalcades de muguets, toujours Espagnols, qui déshonorent les filles +et les femmes; c'est que la France est un pays bien plus grand par le +génie, par le courage, par la richesse que l'Espagne et que tous les +autres pays de l'Europe, et que moi, fils de roi, roi moi-même, je ne +veux pas, entendez-vous, monsieur de Brissac, je ne veux pas que ce +magnifique pays devienne une province de Philippe II, comme la +Biscaye, la Castille et l'Aragon, toutes contrées misérablement +rongées par la paresse et la misère. + +Voilà pourquoi je lutte et lutterai jusqu'à la mort. Les gens qui +m'appellent ennemi sont les ligueurs ou les Espagnols; je suis leur +ennemi, en effet, car ils conspirent la ruine de ma patrie. Je leur +serai un ennemi si terrible, que villes, bourgs, hameaux, fer et bois, +hommes et bêtes, je brûlerai, je broierai, j'anéantirai tout, plutôt +que de laisser un étranger absorber la sève et croiser le sang de la +France. + +En prononçant ces paroles, avec une généreuse véhémence, Henri s'était +redressé, son oeil foudroyait, et le feu de sa grande âme illuminait +son visage, et dans l'élan d'un geste sublime il avait tiré de l'ombre +sa glorieuse épée qui flamboya aux rayons de la lune. + +Brissac cacha son visage dans ses mains, sa poitrine haletait comme +soulevée par des sanglots. + +--Maintenant, monsieur le comte, dit Henri devenu calme, vous savez +tout ce que je pense. Mon coeur est soulagé. Je me réjouis de vous +l'avoir ouvert. Depuis bien longtemps vous entendez parler espagnol à +Paris, aujourd'hui vous venez d'entendre quelques mots de bon et de +pur français. Relevez-vous, allez, vous êtes libre. Crillon va vous +rendre votre épée. + +Brissac se releva lentement, son visage était sillonné de larmes. + +--Sire, dit-il en courbant la tête, quel jour Votre Majesté veut-elle +entrer dans sa ville de Paris? + +Le roi poussa un cri de joie, il ouvrit les bras a Brissac. + +--Oh! je suis Français, croyez-le, sire, et bon Français, dit le comte +en se précipitant aux pieds de son roi qui le releva et le serra +étroitement sur sa poitrine. + +Au même instant deux coups de pistolet retentirent sur la route, à +l'endroit où Crillon s'était placé pour assurer la sécurité du roi +pendant son entretien avec Brissac. + +Henri se baissa pour prendre son épée; Brissac courut en avant pour +soutenir Crillon s'il en était besoin. + +Il trouva le chevalier, riant comme toujours après une prouesse. + +--Qu'y a-t-il? demanda Brissac, que le roi suivait de près. + +--Un Espagnol que je viens de mettre en déroute, comte. + +--L'Espagnol que M. le comte connaît bien, dit Arnaud, un espion du +duc de Féria, qui, malgré nos détours, avait suivi nos traces et +cherchait par ici avec grande inquiétude, et voulait à tout prix +retrouver M. de Brissac. + +--Et que j'ai arrêté pour qu'il n'allât point découvrir et déranger le +roi, dit Crillon, et qui m'a manqué de ses deux coups de pistolet, +l'imbécile! + +Brissac se mit à rire à son tour. + +--Arnaud avait fait pour ces pistolets, dit-il à Crillon, ce que vous +lui avez fait faire pour les miens. + +Ces mots furent, comme on le pense, accueillis par une hilarité +générale. + +--Fort bien, dit Crillon, mais il emporte quelque chose que vous +n'avez pas eu, comte. + +--Quoi donc? + +--J'ai cru ses pistolets sérieux, j'ai riposté par un coup de taille +qui a dû entamer furieusement son pourpoint et la peau qui est +dessous; le cheval même a dû en avoir sa part. Homme et monture ne +sont pas morts, mais bien écorchés. Entendez-les courir!... Quel +enragé galop! + +--A-t-il reconnu Arnaud? demanda Henri IV. + +--Je ne sais, sire. + +--Vous voilà bien compromis, Brissac, dit le roi gaiement. Cet +Espagnol vous dénoncera. Comment vous en tirerez-vous? + +--En avançant le jour de votre entrée, sire, dit le comte bas à Henri. + +--Nous allons y songer, comte. Mais commencez par bien prendre vos +mesures pour que les Espagnols ne vous fassent point assassiner. Car +s'ils vous soupçonnent.... + +--Votre Majesté est trop bonne de songer à moi. C'est moi qui la +supplierai de bien veiller sur elle-même. Une fois l'abjuration +prononcée, la Ligue sera aux abois, et alors gare les assassins! + +--Je ferai mon possible, Brissac, pour arriver bien entier dans cette +chère ville de Paris. + +--Je vais faire préparer votre chambre au Louvre, sire. + +--Et moi, je vais faire dorer votre bâton de maréchal. + +Brissac, éperdu de joie, voulut parler. Le roi lui ferma doucement la +bouche avec sa main, et lui dit à l'oreille: + +--Pardonnez à Arnaud, qui est un honnête homme, je le sais mieux que +personne, et gardez-le près de vous; il nous servira d'intermédiaire +chaque fois que vous voudrez communiquer avec moi, ce qui, à partir +d'aujourd'hui, va se répéter fréquemment. Allons, il faut se séparer; +soyez prudent. N'ayez pas d'inquiétude pour votre ami Mayenne. Je ne +le hais pas. Je ne hais pas même Mme de Montpensier, ma plus mortelle +ennemie. Je ne hais personne que l'Espagnol. Mayenne aura bon +quartier, et tout ce qu'il voudra, s'il le demande. Ménagez-vous, et +aimez-moi. + +--Oh! comme vous le méritez, de toute mon âme! + +--Prenez ce chemin au bout duquel je m'étais posté; il mène à +Colombes, vous pouvez par là , sans être vu, rentrer à Paris une +demi-heure avant l'Espagnol si le coup de taille de Crillon lui permet +d'aller jusqu'à Paris. Il frappe si fort ce Crillon! + +--Adieu, sire! + +--Adieu, maréchal! + +Brissac alla serrer les deux mains de Crillon, qui lui rendit +cordialement son étreinte. Arnaud, indécis, restait derrière le roi; +Henri lui fit un petit signe amical en désignant Brissac. Aussitôt le +jeune homme alla tenir l'étrier au comte, et partit derrière lui +silencieux et calme, comme si, depuis une demi-heure, il ne se fût +rien accompli de cet événement qui devait changer la face de l'Europe. + +Restés seuls, Henri et Crillon se regardèrent. + +--Il me paraît, dit le chevalier, que Votre Majesté n'est pas mal +satisfaite de son entrevue avec Brissac. + +--Tu as vu, Crillon, comment nous nous sommes séparés? + +--Avec des baise-mains. Mais, sire, Brissac est Gascon. + +--Moi aussi, mon cher Crillon. + +--Pardon, sire, je veux dire qu'il est à moitié Espagnol. + +--Il ne l'est plus. Tout est fini, conclu; Paris est à moi, sans +siège, sans assaut, sans artillerie. Rengaine, brave Crillon, nous +n'aurons plus toutes ces belles batailles, où tu brillais tant! + +--Paris à nous! Oh! sire! avez-vous bien remercié Dieu de ce qu'il +vous rend votre couronne à si bon marché? + +--Vingt fois depuis cinq minutes, ou, pour mieux dire, depuis le +départ de Brissac, je n'ai encore fait que répéter la même prière. +Plus de sang français à verser, brave Crillon; je suis heureux, bien +heureux, le plus heureux des hommes! + +--Sire, répliqua Crillon palpitant de bonheur, il ne faut jamais dire +cela. On ne sait pas ce qui se passe dans le coeur des autres. + +--Est-ce pour toi que tu parles? dit Henri, tant mieux alors, +puisses-tu être encore plus heureux que moi! Du reste, je le croirais +presque à voir tes yeux brillants et ta figure épanouie. + +--Le fait est que je ne me sens pas de joie. Et sous tous les +rapports, je prétends être plus favorisé que vous, sire, car chez vous +c'est la tête qui est satisfaite en ce moment; l'ambition a fait un +bon repas, et elle se réjouit; chez moi, c'est le coeur qui tressaille +et qui joue de la basse de viole, comme on dit. + +--Tu m'aimes tant. + +--Et j'aime encore autre chose, sire. + +--Tu serais amoureux? + +--Ah bien, oui!... Je ne serais pas content comme cela, si j'étais +amoureux; et puis, ce serait joli d'être amoureux avec la barbe grise. + +--J'ai la barbe grise, et je suis terriblement amoureux, interrompit +Henri IV. + +--Oh! mais vous, sire, vous êtes le roi, et vous avez le droit de +faire toutes les folies imaginables. + +--Tu appelles cela une folie! Peste, si tu voyais ma maîtresse, tu te +mordrais les doigts d'avoir parlé si légèrement. + +--Je sais que Votre Majesté a bon goût, mais enfin chacun a le sien en +ce monde. + +--Écoute, mon brave Crillon, dit le roi en passant son bras autour du +col du chevalier, ma Gabrielle est la plus adorable fille qui soit en +France.... Et maintenant que le roi a fini ses affaires, et bien fini, +je m'en vante, grâce à toi qui ce soir m'as tenu lieu de toute une +armée, nous allons nous occuper un peu des plaisirs de ce pauvre Henri +que je néglige trop depuis quelque temps. Viens-t'en avec moi à la +Chaussée où demeure Mlle d'Estrées, tu la verras et tu avoueras +qu'elle est incomparable. + +--Je l'avoue dès à présent, sire; parce que ce soir j'ai promis +d'aller coucher à Saint-Germain, et que j'irai certainement. + +--Soit; mais c'est ton chemin pour aller à Saint-Germain de passer +devant la maison de Gabrielle; tu me seras d'ailleurs fort utile. + +--Ah! dit Crillon, à quoi donc, bon Dieu? + +--A dissiper les soupçons d'un père intraitable. + +--Le père Estrées? En effet, c'est un homme plein de volonté, un +honnête homme. + +--Il est féroce, te dis-je, et me réduit au désespoir. + +--Parce qu'il ne veut pas que vous lui fassiez l'honneur de déshonorer +sa maison. + +--Crillon! Crillon! le mot est fort. + +--Sire, voilà ce que c'est que de me confier des secrets, j'en abuse +immédiatement. Mais, pardonnez-moi. + +--Je te pardonne d'autant plus volontiers que l'honneur de Gabrielle +est pur ainsi que la première neige. Hélas! le coeur de la fille est, +comme l'orgueil du père, intraitable. Croirais-tu que, pour être à peu +près certain de voir Gabrielle ce soir, il m'a fallu dépêcher M. +d'Estrées à Médan, près de Rosny? Il m'y attend, ce brave gentilhomme, +et malgré cela, je ne suis pas fort assuré que la fille consente à me +recevoir. + +--Eh bien! alors, je ne vois pas Votre Majesté si heureuse qu'elle le +disait tout à l'heure. + +--Tout malheur finit comme tout bonheur passe, répondit Henri avec un +sourire. L'espoir est une de mes vertus. Mes ennemis l'appellent de +l'entêtement, mes amis l'appellent patience. Allons, montons à cheval; +voilà une belle soirée après une journée bien rude. J'ai vaincu la +Ligue et pris possession de mon royaume. Espérons que ma maîtresse me +sera non moins soumise que la Ligue. + +--Espérons, puisqu'il s'agit de satisfaire Votre Majesté, dit Crillon. +Mais moi, je vais couper par la plaine pour arriver plus vite à +Saint-Germain. Je ne me sens pas tranquille. Je prie le roi de me +rendre ma liberté si je ne lui suis pas indispensable. + +--Sois libre; adieu et merci, brave Crillon. A demain, sans faute, à +notre rendez-vous! + +Crillon aida le roi à monter a cheval et le vit s'éloigner rapidement. +Il s'apprêtait à partir lui-même, lorsque sur la route, en arrière, au +loin, il entendit retentir un galop rapide. + +--Serait-ce l'Espagnol qui reviendrait avec du renfort? dit-il. Mais +non, je n'entends qu'un cheval, et à moins qu'il ne revienne seul, son +maître ayant été tomber quelque part, je ne comprends pas ce que +l'Espagnol pourrait venir chercher par ici. Mais d'ailleurs, le galop +s'arrête. + +En effet le cheval s'était arrêté. + +--N'entends-je pas comme une voix, un gémissement, continua Crillon. +Plus que cela ... un cri et des gémissements. + +Il vit alors sur la pointe de la berge, à l'endroit où la lune +éclairait, un homme qui descendait puiser de l'eau à la rivière et à +sa gauche le cheval, près duquel, sur le sable, on eût dit voir un +autre homme étendu. + +--Un cheval gris! s'écria le chevalier dont le coeur s'emplit de +sinistres soupçons. + +L'animal poussa un hennissement lugubre et prolongé. + +--Oh! pensa Crillon, il y a peut-être là un grand malheur. Ce cheval, +c'est Coriolan qui m'a senti! Courons! + +L'homme que Crillon avait vu descendre vers la rivière se retourna au +bruit des pas du chevalier, et comme si l'aspect d'une créature +humaine lui eût rendu quelque courage, il se mit à crier: + +--Au secours! au secours! + +--Harnibieu! s'écria le chevalier que cette voix inonda d'une sueur +froide, c'est Pontis. + +--Monsieur de Crillon, dit le garde en accourant de toutes ses forces +au-devant du chevalier, qu'il avait reconnu au célèbre Harnibieu! + +--Eh bien! quoi? qu'y a-t-il? pourquoi cette épouvante? qui est cet +homme étendu?. + +--Ah! monsieur, ne le devinez-vous pas, quand je vous ai dit que la +Ramée était sur nos traces! + +Crillon poussa une imprécation ou plutôt un sanglot et s'élança auprès +d'Espérance, que Pontis avait déposé sur le talus de la berge, la tête +un peu soutenue par l'herbe humide de la rosée. + +Le pauvre enfant fermait les yeux; une mortelle pâleur couvrait son +visage, ses belles mains incolores et glacées retombaient avec cette +grâce touchante que l'oiseau seul, de toutes les créatures terrestres +conserve jusque dans le sein de la mort. + +Sous son pourpoint ouvert, on voyait, entassés à la hâte, le mouchoir +et les lambeaux de la chemise d'Espérance, que Pontis avait serrés sur +la plaie avec sa ceinture. + +Crillon, à la vue de ce linge teint de sang, de cette immobilité du +corps, à la vue du désespoir de Pontis, commença lui-même à perdre +l'esprit, et s'agenouilla près du blessé en donnant toutes les marques +d'un profond découragement. + +Tout à coup il se releva en s'écriant: + +--Malheureux! tu me l'as laissé tuer! + +--Eh! monsieur, c'était fait quand je suis arrivé. Cependant j'avais +été bien vite. Mais il ne s'agit pas de m'accuser, monsieur; il n'est +pas mort. J'ai bonne idée, malgré tout, et si nous ne le laissons pas +sans secours, si nous lui trouvons un bon médecin, il en sortira sain +et sauf. Or, ce n'est pas sur le chemin que nous rencontrerons ce +médecin et ces secours. + +--Je ne connais point ce pays, dit Crillon avec un froncement de +sourcils dont Pontis se fût fort effrayé en un autre moment. + +--La première maison venue, dit Pontis. + +--Il n'y a pas de maisons avant Bezons ou Argenteuil, et cette +blessure par laquelle tant de sang a coulé, et cette secousse du +voyage ... car je ne te comprends pas, maudit, d'avoir amené si loin +ce pauvre enfant! + +--J'eusse mieux aimé le mettre en sûreté plus tôt, mais quand on est +poursuivi.... + +--Tu as peur quand on te poursuit! s'écria le chevalier, heureux de +laisser s'exhaler sa colère par un légitime prétexte, tu as peur, +bélître! + +--Quand j'ai un blessé dans les bras, quand je mène avec les genoux un +cheval éreinté, quand au détour d'un bois j'entends siffler les balles +à mon oreille, quand le cheval chancelle atteint d'une de ces balles, +quand j'entends courir après nous l'assassin enragé qui recharge son +arme, quand je me dis qu'une fois le cheval en bas, et moi tué raide, +on viendra peut-être achever mon blessé que M. de Crillon m'a +recommandé, alors, monsieur, c'est vrai, j'éperonne le cheval, tout +mourant qu'il est, j'étreins plus fortement encore mon blessé sur ma +poitrine, je me recommande à tous les saints du paradis, je vole sur +la route, sans savoir où je vais, jusqu'à ce que le cheval tombe; et +j'ai peur! oui monsieur, j'ai peur, très-peur! + +En disant ces mots Pontis montrait à Crillon un trou saignant à la +croupe du pauvre Coriolan, qui se roulait douloureusement sur les +cailloux comme pour arracher la balle des chairs qu'elle déchirait de +sa morsure de feu. + +--S'il en est ainsi, dit Crillon, tu as raison. Mais ce la Ramée, on +ne le tuera donc pas! + +--Oh! que si fait, monsieur! patience. Mais emportons d'abord M. +Espérance quelque part. + +--Voila un homme qui vient sur le chemin là -bas. + +--Avec quelque chose au bras. J'y cours! Il nous indiquera une maison +dans le voisinage. ' + +Et Pontis de courir au-devant de cet homme aussi courageusement que +s'il n'eût fait depuis deux heures l'ouvrage de dix hommes +infatigables. + +L'homme portait un panier à son bras, et dans ce panier un monstrueux +poisson dont la tête et la queue dépassaient les deux couvercles; ce +poisson s'agitait encore dans les dernières convulsions de l'agonie. + +A l'aspect de Pontis, effrayant avec ses habits poudreux, et teints de +sang, cet homme poussa un cri de terreur et tendit le panier au garde, +en disant d'une voix étranglée: + +--Prenez mon barbillon et ne me tuez pas. Je suis Denis le meunier de +la Chaussée, et je porte ce poisson de la part de Mlle Gabrielle +d'Estrées, au prieur des génovéfains, à cent pas d'ici ... Ne me tuez +pas! + +--A cent pas d'ici, s'écria Pontis, il y a un couvent à cent pas +d'ici, est-ce bien vrai? + +--A gauche de la rivière, derrière le bois que vous voyez sur cette +petite colline, répondit le meunier, dont les dents claquaient. + +--Brave homme! va, dit Pontis, n'aie pas peur, tu nous sauves la vie. +Viens! viens! + +Crillon avait tout entendu, il s'écria de son côté: + +--Viens, viens, et tu auras dix pistoles, si tu nous aides à enlever +ce pauvre homme assassiné. + +Le meunier ne se fût pas laissé prendre à cette amorce, mais Pontis le +poussait à deux mains par derrière; il arriva jusqu'auprès du corps +étendu, se signa d'effroi, mais il fut un peu rassuré en voyant que +les prétendus assassins, au lieu de jeter un cadavre dans la rivière, +voulaient conduire un blessé au couvent des Génovéfains. Alors il +accepta les pistoles de Crillon, passa son panier en sautoir sur son +épaule et souleva la moitié du triste fardeau. Pontis portait l'autre +moitié. Crillon tirait par la bride Coriolan, qui se traînait à peine +et hennissait de souffrance à chaque pas. + +Ils aperçurent au détour de la route, derrière le monticule boisé, les +bâtiments trapus et grisâtres du couvent tant désiré. Crillon se +pendit à la cloche. Bientôt une lumière parut au treillis de fer du +guichet, et après le protocole d'usage en ce temps de violences et de +défiances mutuelles, la porte s'ouvrit à la voix du meunier Denis, et +le lamentable cortège disparut dans la sombre profondeur du couvent. + + + + +XV + + +Cependant le roi marchait gaiement, dans son ignorance de tous ces +malheurs. Il marchait dispos, rafraîchi par son succès, souriant à +l'espoir d'une capitulation de sa belle maîtresse. + +On appelait maîtresse, en ce temps heureux, la femme qu'aimait un +homme; maîtresse alors même qu'elle était aimée et n'aimait pas. +Aujourd'hui les hommes ont bien pris leur revanche, et comme ce sont +eux qui règnent et gouvernent, ils n'ont plus laissé le titre de +maîtresse qu'à la femme dont ils sont aimés. + +Henri songeait donc à sa maîtresse Gabrielle, la pure et libre fille, +que six mois d'assiduités royales n'avaient pas conquise, et qui +régnait despotiquement sur le plus grand coeur de tout le royaume de +France. Il avait, sous prétexte d'affaires graves, envoyé à Médan M. +d'Estrées, père de la jeune fille, père rébarbatif, nous le savons, et +sans avoir prévenu Gabrielle, de crainte qu'elle ne s'alarmât et ne +refusât aussi sa porte. Il voulait la surprendre chez elle, bien +assuré qu'elle n'aurait pas la cruauté de renvoyer spontanément un +amoureux qui s'appelait le roi, n'était pas absolument haï, et ne +demandait d'ailleurs qu'une heure de douce causerie, bon visage et +peut-être une part du souper quotidien. + +Henri voulait, il l'espérait du moins, une franche explication avec +Gabrielle. Le temps était propice. Un ciel tiède, demi-voilé, semé +d'étoiles et de vapeurs ouatées, une de ces nuits qui fondent la +rigueur des âmes les plus fermes, une de ces brises qui font éclore en +réalités fleuries tous les rêves de l'esprit et des sens. + +--Il faudrait savoir, pensait le roi, le vrai motif de cette longue +résistance. D'ordinaire les rois sont plus également bien traités par +l'amour que par la guerre. La fortune capricieuse a plus de vol sur un +champ de bataille, elle échappe parfois; mais dans l'étroite enceinte +du boudoir de l'amante, la fortune perd l'usage de ses ailes; elle est +bientôt prise et vaincue. + +Comment depuis six mois de ruses, de mystères, Gabrielle avait-elle pu +résister? Malgré la surveillance du père, Henri, recommandé par ses +exploits et son grand nom à cette belle fille d'un esprit ardent et +chevaleresque, d'un royalisme éprouvé, Henri, reçu chez M. d'Estrées, +avec respect sinon avec confiance, avait mis à profit chaque entrevue +pour faire connaître à Gabrielle ses sentiments de plus en plus +brûlants pour une si belle idole. + +Et comme l'amour ne trouve pas son compte à des entretiens par tiers; +comme M. d'Estrées, à qui la réputation du roi était fort connue, se +jetait habilement, soit dans la conversation entre deux galanteries, +soit dans la promenade entre deux oeillades ou deux serrements de +mains, soit enfin dans les vestibules entre la main du messager +porteur de lettres et la main de Gabrielle, que ces lettres +passionnées attendrissaient malgré elle, Henri, peu avancé, avait eu +recours à des visites moins officielles, et quelquefois déjà , flattée +de la recherche d'un héros qu'elle admirait jusqu'à l'enthousiasme, +Gabrielle avait accordé la faveur d'un chaste entretien sur la +terrasse au fond du jardin. Là , en compagnie de Gratienne, jeune fille +dévouée à sa maîtresse, Henri et son inhumaine Gabrielle avaient +longuement débattu et rebattu l'éternelle syntaxe des amours, au +premier chapitre, au plus doux, au plus beau. Et le roi, vieilli par +tant de soins et d'ennuis, menacé par tant de périls mortels dans sa +gloire et dans sa vie, se reprenait avec une recrudescence de jeunesse +aux poétiques joies, aux innocentes douceurs de la passion naissante; +il aimait, il adorait, il idolâtrait: fou de joie et d'orgueil quand, +au départ, un petit doigt effilé, blanc et rose s'était appuyé sur ses +lèvres, et alors il oubliait cet autre Henri, sombre amoureux de la +couronne de France, qui poursuivait à travers le feu et le sang ce +fantôme radieux, son fugitif amour. + +Il faut dire que le ciel avait réuni tous ses dons sur le front +charmant de Gabrielle. Jamais rien de si suavement pur, de si +voluptueusement chaste ne s'était offert aux regards du roi; et il +mesurait sa patience de conquérant à l'inestimable valeur de la +conquête. + +Toutefois, comme chaque bataille finit par avoir un résultat, succès +ou revers, Henri, ainsi qu'il venait de le dire à Crillon, attendait +l'événement de sa longue entreprise amoureuse, et il se sentait en +veine de bonheur. Il lui semblait que le ciel et la terre ne s'étaient +parés de tant de charmes, embaumés de tant de parfums, que pour lui +faire une fête complète, bien due aux coeurs passionnés qui n'accusent +jamais Dieu dans leurs revers, et le glorifient au jour du succès dans +le plus humble détail de l'universelle nature. + +Henri arriva au hameau de la Chaussée vers dix heures et demie. Ça et +là un chien aboyait sous une porte. Toute lumière était éteinte dans +les huit à dix chaumières pittoresquement jetées sur le revers du +coteau avec de petits chemins abominables et charmants qui +aboutissaient à la rivière. + +La maison de M. d'Estrées s'élevait à mi-côte avec une aile en retour +sur la Chaussée. De grands arbres entouraient cette maison. On voyait +aux rayons de la lune monter doucement une vaste prairie en pente qui, +pareille à un lac nacré parsemé d'îlots, allait rejoindre une terrasse +bordée de roches crayeuses sur lesquelles un bois touffu versait sa +fraîcheur et son ombre. + +Enfin, sur le bord de la Chaussée, une grange immense, au toit aigu, +construite avec l'imposante solidité d'une forteresse, fermait, de son +rempart, le verger, la basse-cour et les communs du château d'Estrées. +La grande masse noire de cet édifice, qui avait vu plus d'un siège et +supporté bravement plus d'un incendie, se profilait étrangement sur le +ciel, et, dans la perspective, coupait, avec le vaste parallélogramme +de son toit, cette pale et souriante prairie en pente dont nous +parlions tout à l'heure. + +Des rares fenêtres de la grange, on découvrait toute la rivière, et +son autre bras par delà l'île située en face, et tout au loin la +plaine fertile des Gabillons, et le Vésinet, et Saint-Germain, un +tableau incomparable! + +Henri savait, aux jours des rendez-vous illicites, s'approcher de +certaine fenêtre du corps de logis en retour sur la Chaussée. C'était +la chambre de Gratienne. Il jetait dans la vitre de gros verre sombre +un petit caillou qui claquait. La fenêtre s'ouvrait, une main blanche +faisait un signe, et le roi, obéissant à ce signe toujours compris, +allait, selon la direction du petit doigt, attendre Gabrielle, soit au +bord de l'eau qui courait à dix pas de la maison même, soit à cette +terrasse, près des roches, à laquelle il arrivait dans les vignes, +moyennant une ou deux rudes escalades. + +Le soir dont nous parlons, il fit son manège accoutumé avec plus de +confiance encore qu'à l'ordinaire. M. d'Estrées était absent, +Gabrielle probablement couchée, puisque la lumière était éteinte dans +la chambre de Gratienne. Mais par une si belle soirée, c'était plaisir +de ne pas dormir. Henri avait fait sa provision de projectiles à tous +les arbres de la route. Il se mit donc à jeter des petites pommes +vertes dans la vitre avec un grand désir de réussir promptement, parce +que la lune donnait en plein sur la Chaussée et inondait d'une +dangereuse lumière le cheval et le cavalier. + +La vitre sonna, mais la fenêtre ne s'ouvrit point. Henri recommença. +Pas de réponse. Il attendit sans succès. Dans la crainte d'attirer +l'attention, il se promena de long en large sous le mur de la grange, +espérant que Gratienne pourrait ou se réveiller ou revenir de chez sa +maîtresse, qui peut-être la retenait pour son coucher. + +Il revint donc à la vitre et recommença le bombardement. + +Alors, un bruit singulier répondit à ses attaques, non pas du côté de +la maison qui demeurait sourde et muette, mais du côté de la rivière, +dont la moitié resplendissait de lumière, tandis que l'autre était +couverte par l'ombre gigantesque des arbres séculaires entassés +pêle-mêle sur le bord de l'île de Bougival. + +Il sembla au roi qu'un rire de lutin, plusieurs rires même, +accueillaient chacune de ses tentatives infructueuses, et ces +ironiques lutins s'ébattaient sans doute dans la rivière tiède, car au +bruit des rires se mêlaient des chuchotements, les frémissements de +l'onde et ce cliquetis des gouttes qui jaillissent, et le clapotement +des mains qui battent l'élément humide, et ces souffles joyeux qui +décèlent le nageur triomphant. + +Henri était-il aperçu de quelque baigneur, se moquait-on de sa +contenance embarrassée? + +Personne dans le hameau ne veillait à cette heure; personne, +d'ailleurs, n'eût osé rire d'un voyageur qui s'adressait à la maison +du seigneur d'Estrées. + +En écoutant mieux, le roi crut reconnaître que les voix des lutins +étaient des voix de femmes rieuses, des voix connues; il distingua +même, malgré la distance, son nom prononcé par des lèvres chéries, son +nom qui glissait harmonieusement jusqu'à lui, porté sur les surfaces +élastiques de l'eau. + +Les éclats de rire se rapprochaient; bientôt, de la raie sombre tracée +par la ligne des arbres, sortirent en pleine lumière deux têtes qui +s'aventuraient jusqu'au milieu du fleuve. Et alors, plus de doute, +Henri reconnut Gabrielle et Gratienne, qui se jouaient comme deux +ondines dans le tiède cristal de la plus belle eau du monde, Gabrielle +et Gratienne, qui, riant de leur éloignement et fières de l'obstacle +infranchissable, provoquaient par leur gaieté mutine le malheureux +voyageur attaché au rivage. + +Mais Henri provoqué ne connaissait pas de barrières. Cent canons ne +l'eussent pas retenu. Il poussa son cheval dans le fleuve et se mit, +en riant lui-même, à fendre les flots du côté des naïades imprudentes +qui l'y avaient appelé. + +Les rires alors se changèrent en petits cris d'effroi, en +supplications touchantes. Le cheval nageait avec délices, il s'ouvrait +fièrement le chemin. Henri s'avançait, les bras étendus, vers la +nageuse épouvantée, dont les grands cheveux blonds, roulés en tresses +plus épaisses qu'un turban, s'imprégnaient tour à tour et +reparaissaient plus brillants, comme si Gabrielle se fût plongée dans +un bain d'argent liquide. On voyait parfois son bras blanc, d'où +ruisselaient les perles, et la fine draperie qui couvrait ses épaules +comme la tunique d'Amphitrite, et l'extrémité d'un petit pied, qui, +dans sa précipitation, effleurait la surface du fleuve. + +Henri envoyait de tendres baisers et avançait toujours. + +--Par pitié! sire, par pitié! retournez, dit Gabrielle d'une voix +suppliante, et elle montra au roi un visage empreint d'un éloquent +désespoir. + +--Ma belle, vous m'avez appelé, dit Henri. + +--Respectez une femme, sire! Pardon ... pitié ... Si vous faites un +pas de plus, je me laisse glisser au fond! + +--Oh! pitié pour moi-même, mon cher amour, dit Henri épouvanté, qui +retourna aussitôt son cheval ... nagez tranquillement, ma vie; plus +d'effroi, plus de menaces. Oh! mais pour vous prouver mon respect, +c'est moi plutôt qui m'abîmerais sous ces flots; voyez, je détourne la +tête. Où voulez-vous que j'aille, faut-il vous dire adieu? + +--Voilà déjà que vous avez traversé les deux tiers de l'eau, dit +Gabrielle, rassurée et calmée par cette docilité du prince; continuez, +s'il vous plaît, et allez-vous sécher au moulin, sur le bord de l'île. + +--J'y vais, ma mie, mais vous.... + +--Oh! ne parlons plus de moi, je vous prie, et surtout n'y faisons +plus attention. Vous me comprenez bien, cher sire? + +--Oui, oui, je comprends, et j'entre au moulin. + +--Où j'irai vous trouver avec Gratienne, car nous y devons faire la +collation pendant l'absence du meunier. + +--Merci! oh! merci cent fois! + +Le roi, amoureux et affamé, prit terre aux abords du moulin, laissa +son cheval gravir la pente de l'île, où la bête se secoua librement et +commença un repas délicieux dans le petit potager du meunier. + +Henri traversa la longue planche qui menait au bateau et s'assit, le +coeur inondé de joie, le corps trempé d'eau, à l'extrémité de la roue, +là où nul ne le voyait, et où par conséquent sa présence ne pouvait +inquiéter Gabrielle. + +Tandis qu'il admirait la beauté de la nuit et la splendeur du paysage, +les nageuses gagnaient silencieusement une anse sablée, fleurie, +impénétrable aux rayons de la lune. Et certes, en ce moment, les +jambes pendantes au-dessus de l'eau, l'oreille tendue au moindre bruit +qui décelait sa bien-aimée, le roi de France était le plus heureux +meunier de son royaume. + + + + +XVI + + +LE MOULIN DE LA CHAUSSÉE + + +Parmi les choses que l'homme fait poétiques sans le savoir, une des +plus charmantes c'est le moulin à eau, l'ancien moulin, la vieille +machine gothique sans élégance et sans art, un bateau bien carré qui +porte une maison de bois, au flanc de laquelle s'attache un arbre qui +tourne et fait écumer l'onde verte avec quatre grandes palettes de +bois. C'est un joujou d'enfant primitif. Le bateau est laid, la maison +est noire et rapetassée de planches comme une vieille étoffe cousue de +pièces. Au premier coup d'oeil, tout cela gêne et salit le regard. +Puis, avec un peu d'attention, l'oeil découvre en ce fouillis sordide +des milliers de beautés qui ravissent. Les ais vermoulus sont drapés +d'une mousse verdâtre dans laquelle, habitants parasites, les +ravenelles sont venues s'incruster, s'agrandissant à chaque terme de +loyer, repoussant hargneusement la planche qui les avait reçues, +plongeant dans le coeur du chêne leurs racines affamées et jetant au +vent humide leur tête insolente de fleurs. Sous la roue qui tourne +d'un mouvement égal avec un bourdonnement monotone, jaillit une +poussière humide enlevée aux flocons écumeux de la rivière. Que le +soleil illumine cette vapeur, vous avez l'arc-en-ciel avec sa magie; +que la lune s'y arrête, vous voyez les vapeurs blanches danser autour +du moulin, comme un grand fantôme qui rôde incessamment, gardien de +cette mystérieuse demeure. + +Attirés par le bruit et le courant, les gros poissons montent +sournoisement autour du bateau. A l'abri sous les planches +inaccessibles, ils lèvent parfois leurs museaux béants et absorbent +avec une bulle d'air le grain de blé ou de seigle chassé hors des +fentes. Au-dessus d'eux, dans son élément, à lui, le chat couché sur +le plat-bord du bateau, dort ou fait semblant; oublieux de ses +antipathies, il ouvre et ferme mollement tour à tour son oeil vert +pour regarder en bas le poisson qui le nargue et viendra tôt ou tard +dans la poêle à frire lui offrir ses arêtes; ou bien il regarde eu +haut la cage suspendue au soleil, d'un sansonnet bavard ou d'une pie +inquiète. + +Au dedans du moulin, tout est reluisant, glissant; le sapin enfariné +toujours, toujours balayé, a conservé sa pureté native. Il a bruni, +voilà tout, et ses larges veines courent en ogives moirées du plancher +aux solives. + +Dans la soupente, fermée d'un rideau de serge plus souvent blanc que +vert, le meunier a son lit, dur il est vrai, mais si doucement +tremblotant à chaque tour de roue, que le dormeur bercé n'y appelle +jamais en vain le sommeil. Pour peu qu'il ait, le soir, tiré à bord la +planche qui lui sert de pont et le relie au monde, il est seul et +inabordable sur son île. Alors sa lampe brille, phare modeste qui +réjouit l'oeil du passant sur la route voisine; alors le meunier est +libre; il est roi. + +Voilà ce que pensait Henri sur sa planche, au murmure suave de l'eau, +qui descendait sans colère et sans bruit, car la roue du moulin ne +tournait pas. + +Toutes ces petites richesses que nous venons d'énumérer l'entouraient +et lui faisaient fête. Le chat ronflait en se frottant le dos à la +main de l'étranger; la table de chêne poli était dressée au fond de la +salle, et dans le bahut à sculptures grotesques se prélassaient les +assiettes de faïence peintes d'animaux fabuleux et d'une flore +fantastique. On nous pardonnera cette interprétation des pensées du +roi, mais elle est juste: il envia le sort du meunier, sinon +longtemps, du moins jusqu'à ce que le charme de la solitude eût été +rompu par l'apparition de Gratienne. + +Celle-ci, la première des deux baigneuses, sauta légèrement de la +planche dans le moulin. C'était une jeune et joyeuse fille, un peu +courte, un peu ronde, avec une voix aiguë et de bons gros bras tout +fraîchement séchés des caresses de l'eau par les caresses de la brise. +Elle connaissait le roi et l'aimait; c'était bien plus que de le +respecter. + +Henri alla prendre les deux mains de la belle enfant, et la fit +sauter, comme au village, avec mille questions sur l'absence de +Gabrielle. Gratienne répondit que sa maîtresse était honteuse; qu'elle +n'avait point d'habits convenables pour recevoir un grand prince, et +que des filles qui s'attendent à souper seules après le bain, au beau +clair de lune, n'ont pas d'atours; qu'ainsi tout le dommage est pour +les indiscrets qui leur rendent visite sans s'être annoncés à +l'avance. + +Tout en causant de la sorte, Gratienne allumait une seconde lampe et +tirait de l'armoire du meunier des chausses neuves et des bas blancs +qu'elle offrit à Sa Majesté, sans plus de malice. Elle lui indiquait +en même temps la petite chambre du meunier pour qu'il changeât ses +habits mouillés, tandis qu'elle préparerait le souper de sa maîtresse. + +--Mais que dira le maître de céans, demanda Henri du fond de la +chambre où il procédait à sa toilette, si on lui ravage ainsi ses +hardes neuves? + +--Trop heureux serait Denis s'il savait à quel honneur on les réserve, +dit Gratienne. Mais Denis ne le saura pas, il ne faut pas qu'il le +sache, le bavard. Il est absent d'ailleurs. + +--Pour longtemps? + +--Le temps d'aller porter de la part de mademoiselle, au prieur des +génovéfains, près de Bezons, un monstre de barbillon qui s'est pris +dans la vanne. C'est deux bonnes heures s'il ne flâne pas en route. + +--Enfin il reviendra et me verra. + +--Votre Majesté sera M. Jean ou M. Pierre, qu'importe à M. Denis? +votre royauté n'est pas écrite sur votre visage. + +--Malheureusement! se dit Henri, peu satisfait du compliment, et qui +se félicita de l'essuyer en l'absence de Gabrielle. + +Mais celle-ci avait entendu. Elle entrait au moment même, et, venant à +Henri les mains jointes, la bouche souriante: + +--Si la royauté n'est pas sur son visage, dit-elle, Gratienne, elle +est profondément gravée dans son âme et dans son coeur! + +--O ma belle! ô mon amour! s'écria Henri en se courbant, le coeur +épanoui, sur les mains fraîches que la jeune fille lui tendait. + +Certes, elle fut belle. Le peuple, qui la voyait tous les jours, a +gardé la mémoire de cette miraculeuse beauté comme il a gardé, en sa +loyale et reconnaissante estime, le souvenir de la bonté du roi Henri. +Mais peut-être la Gabrielle de la cour, la Gabrielle marquise, la +Gabrielle duchesse ne fut jamais sous les velours et les broderies, +sous l'or et les diamants, aussi belle que le roi la vit ce soir-là , +peinture idéale encadrée dans cette porte du moulin, ayant derrière +elle la splendide lumière de la lune et le paysage argenté; en face, +les deux lampes du meunier, qui envoyaient sur elle leurs feux +rougeâtres et doucement pénétrants. + +Qui donc pourrait peindre cette taille de déesse aux fermes et +voluptueuses ondulations, que la draperie mal attachée de sa robe +accusait en larges plis? Et les bras d'ivoire encore humides dans +leurs fourreaux ouverts? Et ces torrents de cheveux blonds aux reflets +d'or qui rompaient leurs liens et roulaient à flots sur l'épaule, en +découvrant un cou veiné, transparent? Et ce visage, d'un incomparable +ovale, qu'éclairaient des yeux bleus fins, rieurs, tendres, dont la +prunelle, marquée d'un point noir, avait quelque chose de vaguement +étrange qui lançait le trouble et la flamme dans tous les coeurs? +Cette figure d'ailleurs était sereine et douce comme un beau jour; +elle éveillait l'idée du printemps, elle vivifiait, elle consolait; le +moindre sourire de sa bouche vermeille aux coins profonds eût rajeuni +le vieillard morose et rafraîchi le mourant sur sa couche. Jamais ange +égaré sur terre n'y porta un plus pur et plus céleste reflet de la +beauté d'en haut; jamais créature terrestre ne charma comme Gabrielle +le regard du souverain créateur, qui dut se rappeler en la voyant, +Ève, son plus charmant, son plus sublime ouvrage. + +Belle, avons-nous dit! elle était bien plus, elle était bonne; le +sourire venait de son âme comme le parfum sort de la fleur: jamais +d'envie, jamais d'ambition, jamais de colère, jamais d'hypocrisie. Il +fallut des années d'orage et l'air empesté de la cour, il fallut la +haine et l'envie des autres, souffles venimeux, pour apprendre à cette +loyale figure l'usage du masque, seule défense contre tant de poisons +mortels. + +Mais, à dix-sept ans, Gabrielle ne savait pas mentir. Elle tenait +Henri à ses genoux, le regardait avec des yeux de soeur, avec un +respect de sujette, et, lui abandonnant ses deux belles mains, croyait +sincèrement lui abandonner tout son coeur; ce coeur inestimable, +elle-même ne le connaissait point! + +Lorsque le roi eut longtemps promené ces doigts veloutés sur sa +bouche, avec une discrète et respectueuse ardeur, signe infaillible +des passions vraies, Gabrielle ordonna à Gratienne de fermer la petite +porte, et, passant au bout de la salle, elle offrit un siège en bois à +son maître. + +Il n'y en avait qu'un, et il revenait de droit au roi de France. Mais +Henri s'assit gaiement sur un septier d'orge, et le siège échut à +Gabrielle, qui prit bientôt son air sérieux. + +--Encore une imprudence, sire, dit-elle d'une voix enchanteresse. Mon +père est absent, mais il pourrait revenir. Votre Majesté ne risque +rien, elle, de la part d'un de ses plus féaux sujets; mais, moi, je +serai grondée, menacée, j'aurai comme toujours à pleurer quand vous +serez parti. + +--Pleurer! oh! ma chère belle, dit Henri, non, vous ne pleurerez +point. Mais, d'ailleurs, votre père ne reviendra pas. Je l'ai envoyé à +Mantes. + +-C'est vous! sire, s'écria la jeune fille ... Oh! méchant roi!... +pauvre père!... + +--Sans doute, c'est moi; puisque l'on ne peut vous voir quand il est +là . + +Gabrielle, avec une expression plus triste: + +--Ni en son absence, ni en sa présence, sire, dit-elle. Le temps est +venu de dire la vérité, quoiqu'il m'en coûte et beaucoup, mais il faut +enfin que je parle, écoutez-moi. + +--Quelle vérité? s'écria le roi inquiet. + +--Nous ne vous verrons plus.... + +--Oh!... + +--Jamais ... Mon père me l'a ordonné ... Il m'a bien fait comprendre +ma situation vis-à -vis de mon roi; car ici vous êtes bien le roi, dans +nos coeurs et dans nos voeux! + +--Ce n'est pas comme à Paris, dit Henri, essayant d'égayer Gabrielle, +qui se dérida, en effet. + +--Allons, s'écria-t-elle, nous dirons cela plus tard. C'est inhumain +de la part d'une fidèle servante d'affliger ainsi son maître, et ce +serait cruel au maître d'empêcher sa servante de souper. Sire, le bain +nous a retardées, il est onze heures et nous mourons de faim. + +--Et moi donc, ma belle. + +--Oh! sire, je vais vous servir. Quelle joie! j'aurai donné un festin +au grand Henri! un beau festin, vous allez voir. Gratienne! + +Gratienne apparut. + +--Apporte les cerises et les groseilles. + +--Peste, fit le toi avec une grimace, quelle chère-lie! + +--Nous avons du gâteau, mon roi, un gâteau léger, croquant comme +Gratienne les sait faire. + +--Du gâteau!... mais c'est complet. + +--Et ... oh! mais c'est une friandise, il faut la pardonner, sire, +nous sommes gourmandes. Il y a une petite fiole de liqueur de noyau: +comme vous allez vous régaler! + +Le roi sentit frémir son robuste appétit de chasseur et de guerrier. +Un frisson lui passa sur la peau à l'aspect des cerises purpurines +amoncelées sur une assiette, et surtout des groseilles au parfum +aigre, et dont les grappes rouges et blanches brillaient à la lumière +comme un fouillis de rubis et de topazes. + +La table était mise. Henri offrit un morceau de gâteau à Gabrielle; il +en prit un lui-même en soupirant. + +Elle le regarda et comprit: + +--Sotte que je suis! dit-elle; le roi a faim, et je lui offre un repas +de fille! + +--La plus belle fille du monde, ma Gabrielle, répondit Henri, ne peut +offrir que ce qu'elle a. + +Gabrielle repoussa tristement le gâteau et les cerises. + +--Il faut chercher, dit-elle. Gratienne! + +--Mademoiselle? + +--Mène-moi dans le bateau jusqu'à la maison. Là certainement on +trouvera des provisions. + +--Non! non! s'écria Henri; j'aime mieux me rassasier de votre vue; je +soupe en vous admirant. Je mangerai vos mains mignonnes.... + +--Pauvre nourriture pour l'estomac, sire! + +--J'y perds la faim!... + +--Cherchons! cherchons! dit Gabrielle en repoussant doucement Henri, +qui après avoir mangé les mains entamait les bras. + +Il s'arrêta pour ne point déplaire à sa maîtresse, et faute d'aliments +immatériels, se mit à songer aux aliments du corps. + +--Il me semble, dit-il, que l'on parlait tout à l'heure des monstres +qui se prennent dans les vannes du moulin. N'y a-t-il pas quelque +nasse tendue ou quelque hameçon qui pende? Les meuniers n'en font +jamais d'autre. + +--Je ne sais, dit Gabrielle. + +--Je trouverai bien, moi. Plus d'une fois j'ai soupé à merveille dans +le moulin, en maigre ... Mais qu'importe. + +Après quelques minutes d'une revue passée autour du bateau, le roi vit +une ficelle vagabonde qui s'éloignait ou se rapprochait du plat-bord +avec des tressaillements et des convulsions de bon augure. C'était en +effet une des lignes que maître Denis avait grand soin de tendre +chaque soir. Une belle anguille avait mordu et cherchait à rouler ses +spirales autour d'un pieu quelconque pour résister à la main qui +l'attirait hors de l'eau; mais le roi joignit l'adresse à la force, et +amena sa proie, sur laquelle Gratienne fondit joyeusement, tandis que +Gabrielle reculait avec un sentiment d'effroi. + +--Eh bien! voici la chair, dit Henri, mais le feu, mais +l'assaisonnement? + +--Un peu de lard, que voici, répliqua Gratienne, un oignon que voilà , +une croûte comme on les a chez un meunier, et un demi-verre du petit +vin de maître Denis, voici la cruche, et je demande un quart d'heure +pour servir Sa Majesté. + +En disant ces mots, elle disparut à l'avant du bateau, où bientôt +s'éleva une flamme de copeaux et de charbons allumés sur un quartier +de meule usée. + +--Un quart d'heure que j'emploierai bien, dit le roi, car je vais me +mettre aux pieds de ma Gabrielle, et lui dirai si souvent, si +tendrement mon amour, que j'amollirai son coeur farouche. + +La jeune fille, avec un mouvement charmant de la tête: + +--Oh! non, dit-elle, c'est impossible. + +--Rayez ce mot, ma mie. + +--Impossible, sire. + +--Alors, vous n'aimez pas Henri? + +--Beaucoup, au contraire. Mais s'il m'aimait comme il le dit, +serait-il près de moi en ce moment? + +--Qu'est-ce à dire? demanda le roi étonné. Mais si je ne vous aimais +pas, il me semble au contraire que je ne serais pas ici. + +--Aimer, signifie donc affliger? + +--Quoi, ma présence vous afflige? + +--Aimer signifie donc offenser? + +--Je vous offense? + +--Aimer signifie donc perdre et déshonorer? + +--Gabrielle! Gabrielle!... + +--Mon roi, vous m'affligez, vous m'offensez, vous me perdez, en effet, +par votre présence. + +--Voilà bien de grands mots, chère belle. + +--Plus graves encore sont les choses. .. Causons, et la main sur le +coeur. + +--Sur le vôtre. + +--Sire, soyons sérieux. Que voulez-vous de moi qui ne puis être votre +femme, puisque vous êtes marié? + +--Si peu.... + +--Assez pour ne pas m'épouser, ce que d'ailleurs je ne vous +demanderais pas, ce que même je n'accepterais pas, bien que fille +noble, car vous êtes un puissant roi. + +--Roi, oui; puissant, non. + +--Croyez-vous donc que mon père souffrirait mon déshonneur. + +--Ma mie.... + +--Le souffrirais-je moi-même? Voilà donc la raison pour laquelle votre +présence m'offense ... Mais je vous attriste avec ce mot si dur, +passons. J'ai dit que vous me perdiez. + +--Je vous défie de me le prouver.... + +--Facilement. Mon père m'a juré, si je vous écoutais, ou si vous me +poursuiviez, de me jeter dans un couvent ou, ce qui pis est, de me +marier. + +Le roi fit un mouvement. + +--Il faudrait voir, s'écria-t-il. + +--Un père n'a pas besoin de la permission du roi pour marier sa fille. +Mariée, je suis perdue et mourrai de chagrin. + +Henri se mit à deux genoux, suppliant: + +--Ne me dites pas de ces paroles sinistres, ma Gabrielle, vous perdue, +vous mourante! + +--Par votre faute. + +--Me croyez-vous donc si faible et si timide, que je ne puisse, malgré +un père, malgré le monde entier, sauver du désespoir la femme que +j'aime, et seriez-vous assez faible vous-même, assez cruelle, +cependant, pour vous abandonner à un autre quand vous m'avez repoussé, +moi, votre ami et votre roi? Ayez de la volonté pour moi, Gabrielle, +et j'aurai de la force pour nous deux! Ce n'est pas moi qui vous +perds, c'est vous-même! Aidez-vous, je vous aiderai! Quant à vous +reprendre, qu'on y vienne, lorsque je vous aurai prise! Vous le voyez +donc, Gabrielle, c'est de vous seule que vous dépendez. C'est à vous +seule qu'il faudra rapporter les malheurs que vous voyez dans +l'avenir. Si vous m'aimiez, vous auriez plus de courage. + +--Oh! sire, je n'ai encore rien dit. M'offenser, me perdre, ce n'est +rien; mais vous m'affligez, voilà la crime. + +--Et comment, bon Dieu! moi qui ne respire que par vous et pour vous. + +--Cela est bien grave, et j'ai pour vous le dire une bouche d'enfant +bien frivole. Mais comme je prie Dieu tous les soirs pour vous, c'est +Dieu qui va me dicter les paroles. Vous me demandiez tout à l'heure de +sacrifier mon honneur et ma vie; je le dois peut-être à mon roi, mais +vous sacrifier mon âme et mon salut éternel, est-ce possible? + +--Votre salut? + +--Sans doute; une bonne catholique peut-elle accepter l'hérésie! + +--Bon! êtes-vous docteur? s'écria le roi en riant. + +--Ne riez pas, sire, c'est bien sérieux. + +--Pas tant que cela, ma belle, et, entre nous, il n'est aucun besoin +de parler hérésie ou messe. + +--Il le faut, cependant; car je ne composerai jamais avec l'enfer. + +--Là , là ... Laissons également l'enfer.... + +--Où vous tomberiez seul, sire, non pas. Je vous porte de l'amitié, je +veux votre salut, et le veux d'autant plus opiniâtrement, qu'en vous +sauvant je sauve toute la France, compromise par votre hérésie. + +--Bien, voilà que nous attaquons la politique. Ah! Gabrielle, par +grâce.... + +--Par grâce, sire, poursuivons ou rompons tout à fait. + +La jeune fille prononça ces mots avec un accent de fermeté d'autant +plus étrange que ses yeux s'étaient remplis de larmes. Le roi +attendri, surpris en même temps, lui saisit la main. + +--Vous vous égarez, dit-il, en des pensées qui jamais n'eussent dû +habiter votre charmante tête. Croyez-moi, laissez au roi sa +conscience, et ne vous en prenez qu'à la conscience de l'amant. Je +vous jure, Gabrielle, que votre salut et le mien ne sont pas en +danger.... + +--Ce n'est pas l'avis de tout le monde, sire. + +--Ah! qui donc vous a donné son avis? + +--Un bien saint homme.... + +--M. d'Estrées? + +--Non, non. Mon père gémit comme tous les honnêtes gens, mais il +n'accuse pas Votre Majesté; tandis que.... + +-Tandis que le saint homme m'accuse ... Qui est-ce donc? votre +confesseur? + +--Mon conseiller, un homme éminent. + +--Vraiment? + +--Une lumière de l'Église. + +--Bah! + +--Un des plus célèbres orateurs de ces derniers temps. + +--Hélas! je les connais tous par les injures dont ils m'ont chargé. +Comment s'appelle celui-là , qu'est-il? + +--C'est le prieur du couvent des Génovéfains de Bezons. + +--Oui, celui à qui Denis porte un barbillon. Et il s'appelle?... + +--Dom Modeste Gorenflot. + +--Je ne le connais pas, dit Henri en cherchant; pourtant ce nom-là ne +m'est pas absolument étranger. C'est ce dom Modeste qui vous confesse +et qui vous a dit que vous vous perdiez en m'écoutant. N'est-ce pas? + +--Lui-même. + +--Alors, Gabrielle, interrompit le roi plus sérieux, c'est à vous +qu'il faut que je fasse un reproche. Vous avez été déloyale. + +--Comment, sire? dit-elle effrayée. + +--Vous m'aviez juré de ne point dire mon nom, de ne pas révéler ma +présence à qui que ce fût, et vous m'avez trahi, vous m'avez nommé à +des moines qui sont mes ennemis mortels. + +--Sire! mon cher sire, je vous jure que je n'ai rien dit, que je n'ai +rien trahi, que je ne vous ai jamais nommé. + +--Ce dom Modeste a donc des espions? + +--Non, c'est un trop digne homme. Mais il est plein de finesse, et +rien ne lui échappe. D'ailleurs, il ne vous hait point. + +--Oh! fit le roi avec un sourire d'incrédulité. + +--Il vous hait si peu qu'il me donne sans cesse des conseils bien +différents de ceux que vous lui attribuez. + +--Lesquels, ma chère? + +--Aimez le roi, dit-il, aimez-le, car il est bon, il est né pour le +bonheur de la France. + +--Vraiment?... Voilà un bon moine. + +--Mais, ajoute-il, au lieu de ce bonheur, c'est du malheur qu'il vous +apportera s'il persévère dans l'hérésie. + +--Là ! dit le roi, voilà le mauvais moine. + +--Oh! sire, quelle parole païenne. On est mauvais parce qu'on veut +votre salut? je suis donc mauvaise, moi? + +--Vous, Gabrielle, vous êtes un ange. + +--Voilà le souper du roi! s'écria Gratienne en apportant triomphante +un plat de terre fumant sur lequel grésillait avec bruit dans un +gratin odoriférant l'anguille couchée sur des croûtes appétissantes. + +--J'ai bien faim! se dit le roi; mais le souper ne me fera pas oublier +ce moine singulier qui conseilla ainsi Gabrielle. + + + + +XVII + + +COMMENT DANS LE MOULIN, HENRI TIRA DEUX MOUTURES DU MÊME SAC + + +Henri n'avait pas été gâté par les moines: ces bons pères se +montraient coriaces à l'égard des rois. Dans un temps de troubles et +d'anarchie, l'écume qui monte à la surface se compose de toutes les +corruptions du corps social malade en toutes ses parties. L'Église, il +faut le dire, était malade alors comme l'armée, comme la magistrature, +comme la bourgeoisie et le peuple. Derrière les prélats éminents qui +traitaient avec une noble sollicitude les graves questions politiques +si fatalement soudées aux questions religieuses, derrière ces +illustres chefs, disons-nous, venait une cohue cynique, turbulente, +bassement ambitieuse, qui vivait de rapines, de querelles et de +turpitudes, comme à la suite des armées vivent les traînards et les +goujats, vils rebuts des nations les plus belliqueuses. Il y avait +alors en France force moines sordides, effrontés voleurs, qui +travestissaient la sainte religion avec aussi peu de scrupule, avec +autant de stupidité qu'il y a aujourd'hui de dévouement et de science, +même dans l'arrière-ban de l'Église. Les processions de la Ligue et +l'assassinat prêché publiquement, telles étaient les oeuvres de ces +prétendus religieux; et, sans compter le moine Jacques Clément, Henri +en avait bien vu défiler, de ces bandits abrités sous le froc! + +Aussi, tout en faisant honneur au mets friand de Gratienne, Henri +voulut-il continuer la conversation sur ce moine bienfaisant, dont les +conseils l'intriguaient fort, précisément à cause de leur +bienveillance. + +--Chère belle, dit-il, je ne sais si votre génovéfain mangera ce soir +un plus délicat poisson, mieux accommodé, mais en tous cas, s'il a un +cuisinier meilleur, il n'a pas meilleure compagnie. J'en excepte les +jours où vous vous confessez à lui. + +--Je ne me confesse pas à lui, dit Gabrielle. + +--Pardon; mais vous m'avez dit, il me semble.... + +--Que dom Modeste était mon conseiller, oui, mais non mon confesseur. + +--Voilà une distinction ... dit le roi. + +--Importante, car le prieur ne peut plus confesser, et bien des +fidèles s'en plaignent. + +Henri l'interrompant: + +--Je ne comprends plus du tout, ajouta-t-il. Pourquoi ce révérend, +cette lumière de l'Église, ne peut-il pas diriger les consciences? + +--Parce qu'il est affligé d'une paralysie sur la langue, et que par +conséquent il ne saurait parler. + +--Vous m'avez dit tout à l'heure qu'il vous _avait dit_.... + +--Il m'a fait dire. + +--Par qui? + +--Par le frère parleur. + +Henri fit un nouveau mouvement de surprise. + +--Qu'est-ce encore que cela? dit-il; un frère parleur! quelle fonction +cela représente-t-il? + +--La fonction d'un frère qui parle. Le prieur, à cause de sa +paralysie, ne peut s'exprimer. + +--Bien, c'est convenu. + +--Mais il pense, mais il sait, mais il juge, et il faut bien que ses +idées, ses opinions et ses avis soient traduits.... Traduire est la +fonction du frère parleur. + +--Voilà qui est particulier, s'écria le roi en repoussant son +assiette, tant était vif l'intérêt que ce singulier frère parleur +excitait en lui. Soyez assez bonne pour m'expliquer un peu le +mécanisme de la conversation entre ce frère prieur, le frère parleur +et la personne qui vient consulter. + +--Rien de plus simple, sire. + +--C'est qu'alors je suis stupide et enivré par vos beaux yeux. Je ne +comprends vraiment pas. + +--Supposez, dit Gabrielle, que je vais au couvent pour obtenir un avis +du révérend prieur. Sachez d'abord, et sachez-le bien, que c'est un +homme supérieur. + +--Oui, une lumière ... très-bien. + +--Oh! ce fut, à ce qu'on dit, un orateur immense, un de ces rares +génies qui gouvernent par la parole, un peu ligueur autrefois, du +temps d'Henri III, mais bien amendé aujourd'hui. + +--Depuis qu'il est muet. + +--Depuis qu'il s'est courbé sous la main sévère de Dieu. Dieu lui a +envoyé deux terribles épreuves. + +--Quelle est la seconde? + +--Une obésité formidable, une vraie maladie, une affliction ... +quelque chose qui rendrait ridicule tout autre que ce saint homme, +sans le respect que lui concilient et sa patience et son illustre +réputation. + +--Comment, il est si gras que cela! dit Henri IV qui faisait tous ses +efforts pour garder son sérieux. + +--Je ne pense pas, ajouta Gabrielle d'un ton pénétré, que le digne +prieur puisse passer par cette porte du moulin. + +--Où passent les ânes avec deux sacs!... Peste! quelle affliction! +s'écria Henri. Et vous dites qu'il la supporte? + +--Héroïquement. Jamais on ne l'entend se plaindre. + +--Songez qu'il est muet. Ce qui, soit dit sans vous déplaire, diminue +un peu ses mérites. + +--Oh! s'il se plaignait, on le saurait par le frère parleur. + +--C'est juste, nous y voilà revenus. Eh bien, par grâce, continuez. +Vous en étiez à expliquer comment le révérend communique sa pensée à +l'interprète. + +--Avec des signes de la main et des doigts. C'est un langage convenu +entre eux. Souvent même un regard suffit. Le prieur a l'oeil encore +vif. Quant au frère Robert, c'est le nom du cher frère parleur, son +oeil est prompt comme celui d'un moineau franc. L'éclair est moins +rapide que cet échange entre le prieur et l'interprète, des idées les +plus délicates, les plus compliquées. + +--Vraiment? + +--C'est à surprendre, c'est à renverser d'admiration ceux qui n'y sont +pas habitués. + +--Vous avez l'habitude, vous, n'est-ce pas? + +--Sans doute, à force d'avoir consulté. + +--Mais pour commencer à bien consulter, il vous a fallu un +apprentissage. Comment ce désir de consultation vous est-il venu? + +--C'est mon père qui le premier m'y a conduite, pour que j'eusse de +bons conseils. Toute jeune fille un peu recherchée en a besoin. Or, la +réputation du révérend l'avait précédé à Bezons. Il paraîtrait que +primitivement il résidait en Bourgogne, dans un prieuré que le feu roi +lui avait donné. C'est là que son accident s'est déclaré. + +--La paralysie ou la graisse? + +--La paralysie; mais, par grâce, sire, ne riez pas du pauvre prieur. +Ses conseils vous seraient utiles à vous-même, je vous en réponds, +malgré tous vos conseils royaux, de guerre et de finances, malgré +l'assistance de MM. Rosny, Mornay, Chiverny et autres sages! + +--Si le prieur me conseille de vous aimer comme il vous l'a conseillé +pour moi, j'accepte. Mais, j'ai bien peur qu'il ne prétende me +conseiller autre chose. + +--Oh! d'abord, répliqua Gabrielle, il vous imposerait l'obéissance à +ses prescriptions. + +--Qui sont? + +--D'abjurer l'erreur, de reconnaître la perfection de l'Église +catholique romaine, et de rassurer tous vos sujets par ce retour +sincère aux bonnes doctrines. + +Un fugitif sourire passa sur les lèvres du roi, qui se dit que la +besogne était faite. + +--Dom Modeste n'est-il pas bien hardi de confier ainsi ses théories +politiques à ce frère bavard; non, frère parleur. + +--Oh! leur confiance réciproque est fondée sur des bases solides. + +--Soit; mais vous, pour conter ainsi toutes vos petites affaires au +confident de dom Modeste, n'êtes-vous pas bien imprudente? Votre père +peut apprendre tout ce que nous lui cachons; le frère parleur peut +parler à M. d'Estrées. + +--Nullement, puisque c'est lui qui me transmet l'ordre de vous aimer +et de vous pousser vers la véritable Église. Il n'a garde d'aller +avertir mon père; et je suis sûre de sa discrétion, malgré toute +l'amitié qui existe entre mon père et les génovéfains. Si mon père +apprenait que l'on veut faire de moi l'instrument de votre salut, je +n'aurais plus qu'à préparer l'instrument de mon martyre. + +Le roi, souriant encore dans sa large barbe qu'il caressait: + +--Je donnerais beaucoup, dit-il, pour entendre le révérend père muet +et le digne frère parleur vous donner leurs conseils, et j'ajouterais +encore quelque chose par-dessus le marché pour voir comment vous +écoutez. Profitez-vous au moins? + +--Trop!... + +--Vous ne supposez pas un seul instant que vous soyez la dupe de ces +moines? + +--On voit bien, dit Gabrielle en haussant légèrement les épaules, que +vous ne connaissez ni le prieur, ni le frère Robert. Me duper? Et que +leur importe? Quel serait leur bénéfice? + +--Ne fût-ce que pour être au courant de ce que je fais. Un joli petit +espion comme vous, c'est précieux, et Philippe II ou M. de Mayenne +vous payerait cher le rapport que vous donnez pour rien aux +génovéfains sur les faits et gestes du roi Henri IV. + +--Encore une fois, je vous dis que je ne rapporte rien, dit Gabrielle +piquée; je vous dis que vous ne faites point un pas, point un geste, +que le père et le frère n'en soient instruits. Ce doit être le ciel +qui avertit dom Modeste et qui l'inspire. Vous vous souvenez du +mystère que vous mîtes à vos premières visites chez mon père. Il +s'agissait, lui disiez-vous, des secrets de l'État. Certes, M. +d'Estrées se fût fait hacher plutôt que de vous trahir. Cependant vos +visites le gênaient fort! Eh bien! qui m'a averti de vos intentions +sur moi, alors que moi-même je ne m'en doutais pas encore? dom +Modeste. Qui m'a prévenue que vous m'alliez fixer un rendez-vous? dom +Modeste. Qui m'a dicté la conduite que je devais tenir en ces +rendez-vous? dom Modeste, toujours lui, interprété par le frère +Robert. + +--Ah! s'écria le roi, on vous dictait votre conduite? + +--Certainement. + +--Votre sévérité, vos résistances, tout cela était prescrit par +avance, comme l'ordre et la marche d'une cérémonie? + +--Oui, sire, et c'était bien prudent. J'ai si peu d'expérience que, +par faiblesse, j'eusse perdu, peut-être, vous, la France et moi. + +--Eh bien! mais ce sont mes ennemis furieux, que ces moines; de quoi +se mêlent-ils? + +--De votre salut et du salut de l'État. + +--Et vous persistez à les écouter, malgré mes tendres supplications? + +--Obstinément; je vous sauverai malgré vous. + +--Vous ne vous adoucirez point? + +--Je n'aimerai jamais qu'un prince catholique. + +--Tout cela pour obéir à un moine stupide. + +--Dom Modeste stupide! Frère Robert stupide! Il n'a point le vol de +l'aigle, comme son prieur; mais pour traduire la pensée.... + +--Une plume d'oie suffit, n'est-ce pas? Allons, ce frère Robert sera +quelque cafard, quelque cheval de carrosse, court et lourd. + +--Non, il est grand, sec, mince, et lorsqu'il est perché sur ses +longues jambes, qui semblent vouloir couper sa robe comme deux bâtons, +le pauvre homme fait l'effet d'un héron mélancolique. Mais s'il est +simple, il est bien bon, et tout ce qu'il me dit a beau sortir d'un +fonds étranger, je l'écoute et m'en pénètre ... Et je l'aime, et je ne +veux pas qu'on se moque de lui ou qu'on lui souhaite du mal! + +--Allons, répliqua Henri, comme toujours on vous obéira. + +--Vous vous convertirez? sire, s'écria Gabrielle en frappant ses deux +charmantes mains rosées l'une contre l'autre avec une joie ardente. + +--Pardon, pardon! je n'ai pas dit cela, ma Gabrielle; oh! non, je ne +l'ai pas dit. Il y aurait témérité à me le demander ... Croyez-vous +que jamais l'amour d'une femme puisse payer à un homme le sacrifice de +ses convictions et le repos de sa conscience? + +Le roi avait malicieusement appuyé sur chaque mot de sa phrase, en +affectant un sérieux qui désespéra Gabrielle. + +--Là ! murmura-t-elle, voilà toute ma peine perdue ... il ne se +convertira jamais! Que je suis malheureuse! moi une fille de noblesse! +moi qui aime tant le roi! moi dont le père et le frère sont des +serviteurs zélés de Sa Majesté, moi qui ai perdu un autre frère sous +vos drapeaux, sire! n'avais-je pas droit d'espérer que mon maître +écouterait favorablement sa servante, et m'accepterait comme l'humble +instrument du salut de tout un peuple? Jeanne d'Arc, disait dom +Modeste par la bouche de frère Robert, a sauvé Charles VII des Anglais +à la pointe de son épée. Vous, ma fille, vous sauverez Henri IV de +l'Espagnol. + +--Vous n'avez pas d'épée, chère belle. + +Gabrielle rougit et baissa les yeux; belle au delà de tout ce que peut +rêver l'imagination des poëtes. + +--J'espérais, murmura-t-elle, que mon roi ferait par amour pour moi, +ce que dix armées ne le forceraient point à faire ... ce que l'appât +d'une couronne, ce que toute la gloire de ce monde ne réussirait point +à lui arracher.... + +--Eh bien! s'écria le roi, transporté d'amour, je ne promets rien, oh +non ... je ne puis rien promettre sans de longues méditations; une +conversion, ma mie ... c'est si grave! Mais, croyez bien que le désir +de vous plaire et de calmer votre chagrin sera pour moi le plus actif +des aiguillons. Cependant, chère belle, pour me donner du courage, +qu'avez-vous fait? Je n'ai jamais trouvé en vous que défiance. Vous +venez de m'avouer que vos conseils vous enjoignaient de me désespérer +... Comment voulez-vous alors que la persuasion m'arrive? + +--Non! non! s'écria Gabrielle prise au piège que le rusé Béarnais lui +tendait depuis le commencement de l'entretien, non, il ne s'agit pas +de désespoir, bien au contraire; espérez, sire, espérez; mais +convertissez-vous. + +Le roi triomphant: + +--Des gages, ma mie; votre farouche vertu m'a rendu soupçonneux, et +des gages sont indispensables. + +--J'offre ma parole, sire. + +Henri s'approcha de la jeune fille en la regardant tendrement. + +--C'est quelque chose, dit-il, que la parole d'une demoiselle de votre +qualité, de votre probité; mais détaillons un peu, je vous prie. C'est +mon habitude quand je signe des traités d'alliance. + +--Je n'en ai jamais signé, dit Gabrielle avec une naïveté +enchanteresse. + +--Laissez-moi dicter, alors. + +--Soit, mon roi. + +--Divisons le traité en trois articles. C'est un nombre heureux. +Article premier.... + +--Article premier, s'écria Gabrielle, le roi se convertira! + +--Non, ce n'est point l'usage de poser l'ultimatum en premier lieu. +Article premier ... Mais, ma chère, nous nous sommes bien trompés tous +deux. Il n'y a là -dedans et il ne peut y avoir qu'un seul article pour +éviter tout ambage et toute fraude. + +-Oh! sire, faites le traité en prince, en gentilhomme, en honnête +homme! + +--Je le veux ainsi, Gabrielle. + +--Faites un traité qui ne m'engage point sans vous engager ... Car je +vous l'ai dit, une fille de ma race tient sa promesse, quand elle en +devrait mourir. Faites de même, vous, un si grand roi! un héros! + +--Alors, dictez. + +--Merci, j'accepte. Oui, sire, il n'y a qu'un seul article possible. +Le voici: + +«Entre très-haut et très-puissant seigneur Henri, quatrième du nom, +roi de France et de Navarre, et Gabrielle d'Estrées, noble demoiselle, +fille d'un bon et loyal serviteur du roi, a été convenu et juré ce qui +suit: + +Le jour où le roi aura fait solennellement et publiquement abjuration +de la religion prétendue réformée, pour entrer dans le giron de +l'Église catholique, apostolique et romaine....» + +--Eh bien!... dit le roi enivré. + +--Écrivez le reste, sire, balbutia Gabrielle en cachant son visage +dans ses mains. + +Et aussitôt son tendre coeur, ce coeur généreux s'emplit de sanglots +qui débordèrent en larmes au travers de ses doigts de nacre. + +Henri se précipita aux genoux de son idole. + +--Vous inscrirez au traité, ajouta la jeune fille, que Gabrielle +voulait sauver la France. + +--J'inscrirai dans mon coeur que vous êtes un ange de bonté, de grâce, +d'amour, et, si profondément je l'inscrirai, Gabrielle, qu'il faudra +m'arracher le coeur pour effacer votre souvenir. + +Il se releva et serra la jeune fille sur sa poitrine, avec un remords +d'avoir trompé cette belle âme par le semblant d'une faiblesse +d'amour. + +Gabrielle, radieuse, remercia le ciel d'avoir touché le coeur du roi, +et, dans sa candeur, elle remercia aussi le généreux prince qui lui +faisait un tel sacrifice. Ah! si elle eût pu savoir qu'une heure +avant, le même article du même traité avait conquis Paris à Henri IV! + +Deux pareilles conquêtes: Gabrielle et Paris! Que de rois se fussent +damnés pour l'une ou pour l'autre! + +Mais Henri se promit au fond de l'âme de racheter la supercherie par +tant de tendresse et de constance, que Gabrielle n'y perdît rien. + +La main dans la main, tous deux avec un regard loyal scellèrent le +traité. + +--Et vous n'en parlerez pas au révérend prieur, ni au père Robert, dit +le roi gaiement; nous verrons s'ils le devinent. Eux qui savent tout, +je les défie de savoir ce qui s'est passé dans le moulin. + +--Quand toute l'Europe va retentir de cet acte immense, dit Gabrielle, +j'aurai donc le noble orgueil de me répéter, cachée dans un coin: +Henri a fait cela pour moi! + +Le roi, embarrassé, cherchait une réponse, lorsque Gratienne entra +précipitamment. + +--Voici maître Denis qui revient, dit-elle. + +En effet, des pas lourds et cadencés retentissaient sur la planche du +moulin. Le roi se leva pour prendre un avis dans les yeux de +Gabrielle. + +--Appelez-vous M. Guillaume, dit-elle vivement, vous m'apportez des +nouvelles de mon frère, le marquis de Coeuvres. + +--Fort bien. + +Denis entra. + +Le digne garçon fut ébahi de trouver si bonne compagnie au moulin. +Gabrielle fit son petit conte de l'arrivée imprévue de M. Guillaume; +Gratienne, à son tour, conta la mésaventure de M. Guillaume, qui avait +mouillé ses habits en tombant du bateau, et au lieu de l'incrédulité à +laquelle toutes deux s'attendaient en présence de ces récits +extraordinaires: + +--C'est aujourd'hui le jour des événements, dit la meunier. En +voilà -t-il de ces événements, bon Dieu! + +--Quoi donc? demandèrent les trois complices de la comédie. + +--Il n'est rien arrivé aux bons pères? dit Gabrielle. + +--Rien du tout, mademoiselle, rien à eux; mais c'est à moi qu'il est +arrivé une chose ... voilà -t-il pas qu'en mon chemin je trouve un +homme assassiné! + +Les jeunes filles poussèrent un cri d'effroi. + +--Où cela? demanda le roi inquiet. + +--À cent pas du sentier de Colombes, au bord de l'eau. + +Henri pensa à l'Espagnol, mais Denis le tira bientôt d'erreur. + +--Un beau jeune homme, un vrai saint Sébastien!... Est-il possible +qu'on ait tué une si belle créature, avec de si beaux cheveux blonds! + +--Qu'en avez-vous fait? demanda le roi, ému de la sensibilité de +Gabrielle. + +--Je l'ai porté au couvent avec les autres. + +--Comment, avec quels autres? + +--Avec ses deux camarades. + +--Deux autres morts? s'écrièrent le roi et Gabrielle. + +--Oh! non, vivants, puisqu'ils portaient le blessé avec moi. Il y en a +un petit et un gros. + +--Le mort n'est donc plus que blessé, maintenant? + +--Oui, mais fièrement! Figurez-vous que le petit est un garde du roi +Henri. + +Le roi tressaillit. + +--Qui vous a dit cela? s'écria-t-il. + +--Lui-même. Et le gros est le colonel du petit. + +Henri fit un mouvement si brusque qu'il faillit renverser la table. + +--Le colonel des gardes! + +--Sans doute, puisque une fois le garde l'a appelé mon colonel. + +--Crillon!... Tu as vu Crillon? demanda le roi avec une anxiété qui +fit peur au meunier. + +-Je ne dis pas que ce soit M. Crillon, balbutia-t-il. + +--Un homme carré, bien pris. + +--Oui. + +--Le sourcil noir, la moustache grise, l'oeil ferme? + +--L'oeil terrible: mais ce regard devenait bien triste quand il +tombait sur le pauvre blessé! + +--Ce ne peut être Crillon, dit le roi. + +--Et à présent je crois bien que ce serait lui, s'écria Denis, à voir +le respect de tout le monde au couvent, et l'empressement du frère +Robert, qui bouge si peu d'habitude. Tiens, j'aurais vu Crillon, le +grand Crillon! Ces dix pistoles me viendraient de Crillon! + +--Voyons, voyons, expliquons-nous, dit le roi. Raconte par ordre et en +détail. + +--Oui, raconte, dit Gabrielle. + +Denis ouvrait sa large bouche avec la satisfaction d'un orateur +attendu, quand une voix sèche et vibrante, venant de la Chaussée, +traversa la rivière dans le silence de la nuit, et cria: + +--Gabrielle! Gabrielle! + +Chacun tressaillit. + +--La voix de mon père, dit la jeune fille épouvantée. + +--Sitôt revenu!... Il a des soupçons, pensa le roi. + +--C'est M. d'Estrées, en effet, ajouta le meunier, en regardant au +petit volet du moulin. + +--Je suis perdue! + +--Silence! dit le roi. + +--Gabrielle! appela encore la voix: envoyez le bateau, que j'aille +vous chercher. + +La jeune fille perdit la tête. Gratienne et elle couraient +effarouchées dans le moulin comme deux oiseaux poursuivis. + +Le roi, avec sang-froid, leur dit: + +--Je vais passer dans l'île, ne craignez rien. D'ailleurs, si vous +allez rejoindre M. d'Estrées, il ne viendra pas ici. + +--Mais Denis.... + +--Denis se taira, dit Gratienne. + +Denis regardait ébahi, ahuri, sans comprendre. + +--J'apporte à mademoiselle de mauvaises nouvelles du marquis de +Coeuvres, lui dit tout bas le roi, et il faut les cacher au pauvre +père. + +--Encore un événement, c'est le jour! s'écria Denis. Pauvre M. de +Coeuvres!... Oh! oui, ne disons rien au père. + +--Maintenant, passe vite Mlle d'Estrées pour que son père ne +s'impatiente pas. + +--A l'instant, dit le meunier, qui se jeta dans le batelet où déjà +Gabrielle et Gratienne avaient sauté. + +Tandis qu'il démarrait, le roi appuya son doigt sur ses lèvres, et +Gabrielle en réponse mit une main sur son coeur. Le bateau s'éloigna. +Henri, caché dans l'ombre, le suivit des yeux et de l'âme. + +Comme le roi l'avait prévu, M. d'Estrées, aussitôt qu'il eut près de +lui sa fille, ne demanda pas de passer au moulin. Henri les entendit +échanger de ces questions et de ces réponses, au bout desquelles il y +a toujours victoire pour la femme qu'il n'est plus temps de +surprendre. Puis le groupa s'éloigna et entra dans la maison de la +Chaussée. + +--Il serait trop tard pour aller au couvent des Génovéfains, pensa +Henri; je coucherai au moulin, et demain j'irai savoir pourquoi +Crillon escortait avec un garde ce jeune homme blessé; un jeune homme +blond ... Serait-ce le comte d'Auvergne, qui est roux? Cet honnête +Denis peut bien avoir confondu les nuances. Il faut absolument que je +sache à quoi m'en tenir. Je saurai surtout pourquoi mon Crillon a du +chagrin. + + + + +XVIII + + +LES GÉNOVÉFAINS DE BEZONS + +Le soleil s'était levé radieux dans un ciel sans nuages. Une douce +lumière tombait sur les vieux murs du couvent de Bezons et pénétrait +les cours intérieures, les jardins et le coeur même de cette heureuse +retraite, habilement placée par son fondateur à l'abri du vent du +nord, derrière une colline boisée. + +Bien qu'il fût déjà cinq heures, et qu'à ce moment, dans l'été, le +jour ait commencé depuis longtemps pour les gens qui travaillent, la +vie semblait encore endormie dans le couvent, et l'on voyait à peine +un ou deux frères servants passer des bâtiments aux vergers pour y +cueillir la provision du premier repas. + +Cette communauté était bien calme et bien prospère. Limitée à douze +religieux par la volonté intelligente de son directeur, mais à douze +religieux assez riches, elle n'avait ni les éléments de désordre, ni +les causes de ruine qui réduisaient alors à la mendicité une partie +des ordres religieux de France. L'abondance et la paix régnaient chez +les génovéfains de Bezons. Il est impossible, même à des moines, de ne +pas vivre heureux sous un régime pareil. + +Nos génovéfains n'étaient pas des lettrés comme les bénédictins ou les +chartreux, ils n'étaient point des pèlerins vagabonds comme les +cordeliers ou les capucins. Il s'agissait donc de les empêcher +d'engraisser comme des bernardins ou de prendre l'exercice violent des +jacobins et des carmes. Une discipline sage, humaine présidait à +chaque article du règlement, et les douze moines de l'abbaye de Bezons +n'avaient pas eu depuis deux ans une querelle entre eux ou une +punition du supérieur, lequel gouvernait despotiquement et sans appel, +pour le plus grand bien de la communauté. + +Il n'avait pas transpiré au dehors que ces religieux s'occupassent de +politique, chose bien rare en un temps où dans chaque couvent il y +avait une arquebuse et une cuirasse suspendues à côté de chaque robe +de moine. Cependant le nombre de leurs visiteurs était grand. Ils +s'étaient fait d'illustres amitiés: plus d'une fois de grandes dames +avec leur cortège d'écuyers et de pages, des princes, même, étaient +venus chercher à Bezons les douceurs d'une hospitalité champêtre. + +On vantait le laitage des génovéfains, dont les troupeaux et les +ânesses paissaient grassement les berges du fleuve et les clairières +du bois. On vantait les belles chambres du couvent, où toute la +commodité du luxe mondain se rencontrait unie à la simplicité +religieuse. La vue de ces chambres était superbe, l'air exquis, le +service affable et la chère aussi abondante que recherchée. + +Or, il y avait de la part du public une certaine curiosité provoquée +par cette belle administration. Chacun savait que le prieur était +muet, qu'il était incapable de se mouvoir, et l'on admirait d'autant +plus le talent et la prudence de l'homme qui, privé des deux plus +importantes facultés du surveillant et du chef, se multipliait +néanmoins à ce point, qu'aucun détail n'échappait à sa perspicacité, +sans compter que jamais un ordre n'était en retard. + +Nous verrons plus loin s'expliquer ces merveilles, et nous rabattrons +ce qu'il faudra de l'enthousiasme général. Qu'il suffise au lecteur, +pour le moment, de pénétrer avec nous dans ce couvent modèle, et d'y +respirer en entrant l'air pacifique, le silence et la fraîcheur que +d'un côté la colline, de l'autre la rivière envoyaient aux arbres et +aux hommes. + +On arrivait au corps de logis principal par une grande cour plantée +d'ormes. A droite et à gauche de la principale entrée s'élevait un +pavillon de forme quadrangulaire, habités, l'un par le frère portier, +l'autre par le servant des écuries. Les communs, composés de vastes +greniers, d'écuries et d'étables, de pigeonniers et de crèches, +disparaissaient à gauche sous les marronniers et les chênes +séculaires. + +Quant au bâtiment réservé à la communauté, il était vaste, peu élevé, +sobrement percé de fenêtres ouvertes sur toutes les faces, de sorte +que, pour les esprits rêveurs ou amis de la solitude, il y avait des +vues charmantes sur la colline verdoyante et déserte qui montait +doucement jusque par-dessus le couvent; et, pour les mondains, une vue +de la route, du village de Bezons, de la plaine riante, de la rivière, +ce grand chemin toujours amusant à voir. + +Au rez-de-chaussée, une immense salle en bois de chêne, avec une +cheminée gigantesque. Le feu ne s'y éteignait jamais. C'était le +parloir et le salon, même pour les indifférents. On en eût fait la +cuisine, comme dans beaucoup de communautés religieuses; mais, par une +disposition des plus prudentes, les génovéfains avaient caché leur +cuisine à l'angle du bâtiment, par derrière, prétendant, non sans +raison, que la coutume n'est pas hospitalière d'étaler aux yeux et au +nez de ceux qu'on n'invite pas les séductions odoriférantes du dîner. +Il fallait aussi que dans les jours de carême ou de maigre, le parfum +d'un poulet ou d'une perdrix à la broche ne dénonçât point qu'il y +avait des malades dans la maison, ce qui eût fait tort à la réputation +de salubrité dont elle jouissait dans tous les environs. + +Celte grande salle, parquetée et lambrissée de chêne, renfermait deux +ou trois beaux tableaux donnés au révérend prieur par diverses +personnes de qualité. De bons sièges la garnissaient, une lampe +immense descendait du plafond, et, par de grandes fenêtres à petites +vitres enchâssées dans le plomb, filtrait un jour moelleux, intercepté +au passage par d'amples tapisseries de Bruges. + +Un escalier conduisait de là aux appartements du prieur. Un autre plus +vaste menait aux chambres des religieux, séparées absolument de tout +le reste. Et enfin le réfectoire s'étendait à droite, bien clos et +calfeutré pour l'hiver, bien frais et aéré pour l'été, grâce aux +dispositions de l'architecture. On trouvait là au complet cette +minutieuse prévoyance du directeur qui semblait avoir partout écrit: +netteté, clarté, abondance. + +Il était, disons-nous, cinq heures du matin, et les premiers rayons du +soleil se reflétaient dans le couvent. Ils éclairèrent au premier +étage une belle chambre tendue de cuir espagnol gaufré et doré à la +manière de Cordoue, avec des images des saints martyrs et de héros +représentés en creux et en relief, les uns avec leurs auréoles d'or, +les autres avec leurs glaives également d'or, qui se détachaient sur +le fond de couleur fauve. + +Un grand lit à baldaquin de velours usé, mais dont les tons écrasés de +rouge incarnat et de rosé pâle avec des reflets violacés eussent fait +la joie d'un peintre, s'adossait au milieu de la boiserie, abrité sous +deux immenses rideaux de ce même velours, ornement de richesse royale +à cette époque, et dont, malgré son état de délabrement, la présence +en une maison aussi modeste ne pouvait s'expliquer que par un présent +ou un souvenir. + +Et de fait, c'étaient l'un et l'autre. Ce lit avait été donné au +révérend prieur par une de ses bonnes amies, Catherine-Marie de +Lorraine, duchesse de Montpensier, soeur des duc et cardinal de Guise, +tués à Blois par ordre de Henri III. + +La duchesse qui, en différentes circonstances, avait eu recours à +l'obligeance et à la sagesse du prieur, lui avait, sur sa demande, +envoyé, lors de l'installation des génovéfains à Bezons, c'est-à -dire +deux ans avant le commencement de cette histoire, le lit dans lequel +son frère le cardinal avait passé sa dernière nuit avant l'assassinat; +et ce lit mémorable garnissait l'une des chambres d'honneur du prieuré +de Bezons. + +C'est là que reposait, pâle et l'oeil éteint, un jeune homme dont le +regard cherchait avec une triste avidité le soleil et la vie. +Espérance, après quelques heures de sommeil, venait de se réveiller et +de se souvenir. + +Son coeur battait faiblement, sa tête était vide et douloureuse. Une +âcre souffrance, pareille à la brûlure d'un fer rouge, dévorait sa +poitrine et sollicitait chaque fibre de son corps. Il eut soif et fit +une tentative pour chercher quelqu'un autour de lui et demander à +boire. + +Mais il ne vit d'abord personne dans la chambre, ce ne fut qu'après +une minute d'efforts qu'il découvrit, sous un immense fauteuil, deux +jambes poudreuses allongées qu'on eût prises pour celles d'un cadavre, +sans certain ronflement pénible qui accusait la fatigue et le rêve +pesant d'un dormeur. + +Ces jambes appartenaient au pauvre Pontis, qui ayant voulu veiller +lui-même le blessé, s'était, après deux heures de lutte contre le +sommeil, laissé vaincre par une lassitude au-dessus des forces +humaines, et peu à peu, glissant du fauteuil au bord, du bord dessous, +avait fini par s'étendre et disparaître complètement enseveli. + +Espérance respecta le plus qu'il put ce repos de son gardien, mais la +soif desséchait son gosier, la douleur rongeait ses muscles; il poussa +un gémissement. + +Pontis, que le canon n'eût point réveillé, n'avait garde d'entendre +cette plainte vaporeuse comme la voix d'un sylphe. Espérance voulut +crier, mais aussitôt un déchirement de sa poitrine l'avertit qu'il +fallait supporter la soif et se taire. + +Tandis qu'il reposait sa tête avec découragement, la porte s'ouvrit +sans bruit, une grande ombre passa entre le soleil et le lit, glissa +plutôt qu'elle n'avança dans la chambre, et s'approcha du lit +d'Espérance en lui faisant signe de garder le silence. En même temps, +ce bienfaisant fantôme allongea le bras, et Espérance sentit tomber +sur ses lèvres sèches, entre ses dents contractées, le jus frais et +parfumé d'une orange délicieuse que les doigts du fantôme pressaient +au-dessus de sa bouche. Une sensation de bien-être inexprimable se +répandit dans tout son être; il but avec volupté, sans avoir eu besoin +de faire un mouvement, et revenu à la vie, essaya de voir son +bienfaiteur et de le remercier; mais déjà l'ombre avait tourné le dos +et regagnait la porte après un regard donné aux jambes de Pontis. +Espérance ne vit sous un capuchon qu'un bout de barbe grise, et sous +la robe du moine qu'une taille qui lui parut gigantesque, et lui fit +croire qu'il rêvait. Le fantôme, arrivé à la porte, se retourna pour +regarder le blessé, lui faire une nouvelle recommandation de silence +et d'immobilité; et cependant Espérance ne vit encore que deux doigts +perdus dans une grande manche, comme il n'avait vu qu'un bas de barbe +englouti sous un capuchon. + +Tout à coup Pontis, qui faisait sans doute un mauvais rêve, bondit +sous son fauteuil, auquel, en se relevant, il se heurta la tête. +C'était un spectacle risible et dont Espérance eût bien ri s'il n'eût +été si douloureux de rire. Le brave garde, se dépêtrant du milieu des +franges du meuble, sortit comme un hérisson du terrier, avec les +signes les plus marqués de colère contre le fauteuil et contre +lui-même. + +Il courut à son malade, dont il vit l'oeil ouvert et presque bon. + +--Ah! pécore que je suis, dit-il, j'ai dormi! Comment vous +trouvez-vous? Parlez bas, tout bas! + +--Mieux, dit Espérance. + +--Est-ce bien vrai? + +--Pontis, murmura Espérance, approchez-vous de moi, bien près, j'ai +beaucoup de choses à vous dire. + +--Beaucoup, c'est trop, puisqu'on vous a défendu de parler. + +--Je serai bref, ajouta le blessé d'une voix aérienne comme un +souffle. Répondez-moi seulement en brave soldat, en gentilhomme. + +--Mais.... + +--Jurez d'être vrai. + +--Enfin, de quoi s'agit-il? + +--Hier, on a examiné ma blessure. + +--Oui. + +--Mourrai-je, ou ne mourrai-je pas?... Ah! vous hésitez. Soyez vrai! + +--Eh bien! le frère qui vous a pansé a dit: S'il ne survient aucun +accident, il échappera. + +Espérance attachait des regards pénétrants sur Pontis. Il comprit que +ce dernier n'avait pas menti. + +--Il y a beaucoup d'espoir, s'écria le garde, et quatre-vingt-dix-neuf +chances contre une. + +--C'est trop. Dans tous les cas, il y a une chance de mort, et pour +moi cela suffit. Quand on m'a porté ici, qui vous accompagnait? + +--M. de Crillon, qui nous a rencontrés, et qui se désespérait, et qui +a failli me tuer. + +--Où est-il? que fait-il? + +--Il dort, comme moi tout à l'heure. + +--Vous n'avez pas manqué à la recommandation que je vous fis là -bas +quand vous m'avez relevé et emporté? + +--De ne rien dire de votre accident? + +--Oui? + +--Je n'en ai rien dit; mais M. de Crillon savait votre départ pour +Entragues, votre rencontre probable avec ce la Ramée; il m'a beaucoup +questionné. Je ne pouvais donc, sans danger pour le secret même, lui +faire croire que vous vous étiez blessé par hasard. + +--Que lui avez-vous dit, alors? + +--Que vous reveniez d'Ormesson, que la Ramée vous avait attendu au +coin d'un mur, et donné un coup de couteau. + +--Bien, est-ce tout? + +--Absolument tout, d'autant mieux que je sais très-peu de chose du +reste. + +--Que savez-vous? + +--J'étais au bas du pavillon, vous entendant vous quereller avec des +femmes. Tout à coup un homme a sauté par la fenêtre, presque sur mes +épaules, j'ai cru d'abord que c'était vous et j'allais vous embrasser +et vous emmener, lorsqu'en regardant le sauteur que j'avais saisi, je +reconnais ce coquin de la Ramée. Je l'accroche de mes dix doigts, il +déchire son habit et s'échappe, je le poursuis, il disparaît dans les +arbres et je le perds après une course furieuse où je me suis fait +vingt égratignures aux jambes, et vingt bosses au front. Tout à coup +en cherchant au clair de la lune, je vois du sang sur mon pourpoint, à +l'endroit où j'avais étreint la Ramée; une idée me vint qu'il était +blessé par vous, ou vous peut-être par lui. J'abandonne la poursuite, +je retourne au pavillon; plus de bruit, c'était effrayant, on eût dit +le silence de la mort. Bientôt une voix s'élève lugubre et qui me fit +frissonner, c'était la vôtre; elle n'avait rien d'un vivant. Je bondis +d'en bas à une branche, de la branche au balcon; je vous vois étendu, +sanglant, je vous saisis, je vous emporte à cheval; je vous tenais sur +les bras comme un enfant, dans le dessein de gagner la première +habitation venue pour vous y faire panser. Au coin du petit bois, +j'entends courir, c'était la Ramée. À ma vue il pousse un cri; je +réponds par un autre. Un canon d'arquebuse s'abaisse, la balle me +siffle à droite par derrière; je pique, l'autre court toujours, et +enfin j'arrive au bord de l'eau comme un fou. C'est là que j'ai trouvé +M. de Crillon, qui m'a aidé à vous amener ici. + +Espérance écoutait, et repassait douloureusement chaque détail +sinistre de toutes ses souffrances. + +--Mais, dit-il, vous avez vu quelqu'un avec moi dans le pavillon. + +--Oui, une femme pâle, effrayante, collée au mur comme une statue de +la Terreur. + +--Silence ... Que je vive ou que je meure, ne dites jamais que vous +avez vu là cette femme ... Écoutez, Pontis, vous avez de l'amitié pour +moi? + +--Oh!... pour mon sauveur! + +--Eh bien! jurez-moi que jamais un mot sur cette femme ne sortira de +vos lèvres. Cette femme n'est pas coupable; je ne veux pas qu'on +l'accuse. + +--Vous m'avez déjà prié de me taire. Je me suis tu avec M. de Crillon, +malgré toutes ses instances; mais je vous dirai à vous que cette femme +était une scélérate de vous voir blessé, mourant, et de ne pas +appeler, et de ne pas vous secourir. Je dirai qu'il faut qu'on la +punisse... + +--Assez!... vous ignorez tout cela; oubliez-le, Pontis. J'ai même à +vous demander encore une grâce. + +--À vos ordres, cher monsieur Espérance. + +--Malgré vos quatre-vingt-dix-neuf chances, il est probable que je +mourrai. + +--Oh!... + +--Laissez-moi finir. Fouillez dans ma bourse, ou plutôt prenez ma +bourse elle-même. Elle renferme un billet que vous allez me garder +précieusement; je le confie à l'honneur d'un gentilhomme, à la +reconnaissance d'un ami. + +--Plus bas! plus bas! dit Pontis ému en serrant affectueusement les +mains froides du blessé. + +--Prenez donc ce billet, et si je meurs, brûlez-le immédiatement après +que j'aurai rendu le dernier soupir; si je vis, rendez-le-moi; vous +comprenez? + +--Monsieur, je vous jure d'obéir à vos volontés; mais vous vivrez, dit +Pontis d'une voix brisée par la douleur. + +--Raison de plus, prenez vite ma bourse, pour que ni M. de Crillon ni +personne ne la voie ici et n'y découvre ce que je veux cacher. + +--Brûlons le billet tout de suite, alors. + +--Non pas! Je puis vivre, et en ce cas, j'en aurai besoin. + +--Je comprends. + +--Ni pour or, ni pour sang, ni demain, ni dans vingt années, ni +vivant, ni mourant, vous ne donnerez cette lettre a d'autre qu'à moi! + +--Je le jure! dit Pontis en saisissant la bourse, et je mourrai pour +ce dépôt sacré comme je jure de mourir pour vous, si l'occasion m'en +est offerte. + +--Vous êtes un brave homme, merci. Cachez vite la bourse, quelqu'un +vient. + + + + +XIX + + +VISITES + + +À peine Pontis avait-il caché la bourse sous son pourpoint que, dans +la chambre d'Espérance, entra M. de Crillon, suivi du frère chirurgien +de la communauté, qui, dès leur arrivée, avait déjà examiné la +blessure. + +Crillon était inquiet, ému. Mais, en homme habitué à souffrir, à voir +souffrir, il faisait bonne contenance, affectait un air de profonde +satisfaction, et trouvait tout superbe, le temps, le visage du blessé, +la chambre et les tentures. Le digne chevalier débuta par une phrase +qui trahissait toute l'agitation de son esprit, car elle eût été +stupide de la part d'un indifférent. + +--Voilà , dit-il, un jeune homme bien heureux d'avoir reçu cette +égratignure. Elle lui procure le plus beau gîte, dans la meilleure +hôtellerie de France. Peste! un lit chez les génovéfains de Bezons, +quel aubaine! et un lit de cardinal, dit-on! + +Et comme Pontis riait du bout des dents: + +--Si j'en eusse trouvé un semblable chaque fois que mon corps a été +endommagé, continua Crillon, je me réjouirais de mes cinquante +blessures. + +Il cherchait et rencontra un faible sourire sur les traits pâlis +d'Espérance. + +Cependant le frère avait préparé sa trousse et se disposait à examiner +la plaie. Crillon, pour occuper l'esprit du malade, voulut faire +causer Pontis ou le chirurgien. Ce dernier répondit tant qu'il en fut +aux opérations préliminaires; mais au moment de lever l'appareil il se +tut, et Crillon retomba dans le vide après tant de frais perdus. + +Tandis que le frère examinait avec attention la blessure, où déjà la +nature réparatrice avait commencé son merveilleux travail, quelques +religieux, attirés par la curiosité, poussèrent doucement la porte, et +regardèrent de loin cet émouvant spectacle. + +Le chirurgien, sans dire un mot, acheva sa tâche, remit tout en ordre +autour de lui, et il fût sorti de la chambre, si Crillon, impatient, +ne l'eût arrêté en lui disant avec un visage riant: + +--Eh bien! c'est un homme sauvé, n'est-ce pas? + +--S'il plaît à Dieu, répondit le frère en s'esquivant avec un salut +profond sur cette réplique évasive. + +--Vous entendez, s'écria le chevalier qui s'approcha d'Espérance; il +le dit: vous êtes sauvé, mon jeune compagnon. + +--S'il plaît à Dieu, murmura Espérance, à la sagacité duquel n'avait +pas échappé l'ambiguïté de cette réponse. + +--J'en étais sûr, continua Crillon. Je me connais en blessures, et +j'en ai vu, je devrais dire j'en ai eu, de plus cruelles. Aujourd'hui, +mon vieux cuir n'y résisterait pas, mais quand on a votre âge, on est +vraiment immortel. + +Cette superbe exagération ne rassura point Espérance; cependant le +sentiment qui la dictait était tellement affectueux, qu'il méritait sa +récompense. Espérance étendit la main pour saisir celle de Crillon. + +--Voyons, dit le chevalier en s'asseyant près du lit, à présent que je +suis tranquille sur votre état, tout à fait tranquille, et il appuya +sur ces mots, je vous annonce que le roi m'attend a Saint-Germain dans +la matinée, sans doute pour quelque affaire. Je vous laisserai Pontis +avec un congé de ... de ce qu'il vous faudra pour être tout à fait +rétabli. Pontis apprendra le métier de garde-malade. Je le crois un +brave garçon: ce n'est pas que je lui pardonne d'être arrivé trop +tard; je ne le lui pardonnerai jamais. + +--Mon colonel, j'ai tant couru! s'écria Pontis. + +--Jamais, bélître que vous êtes: Coriolan est un cheval que vous +eussiez dû conduire à Ormesson de façon à devancer M. Espérance d'un +bon quart d'heure, bien que vous fussiez parti une demi-heure après +lui. Coriolan!... on voit bien que ces Dauphinois n'ont pas de +chevaux! Qui vous a appris à monter à cheval? Quelque maraud. Quand on +a dans les jambes une bête comme Coriolan, on arrive où et quand on +veut! Mais, enfin, laissons cela, le mal est fait. Je disais donc que +vous demeurerez ici, près de M. Espérance à qui je vous donne, +entendez-vous bien? Je ne vous dis pas à _qui je vous prête_. Non! je +vous donne à lui. M. Espérance est un très-grand seigneur que vous me +ferez le plaisir de traiter avec respect et considération. + +--Monsieur, balbutia Pontis avec des larmes dans les yeux, vous me +punissez quand je suis innocent, vous me blessez!... + +--Comment cela, cadet? + +--Vous voyez bien que j'aime tendrement M. Espérance, par conséquent +il est inutile de me recommander du respect, c'est un sentiment moins +fort que mon amitié. + +--C'est assez bien répondu, dit Crillon en se tournant vers Espérance. +Le drôle a du bon, je le crois. Seulement, pas d'écart! Que cette +amitié-là soit disciplinée. Vous avez de l'amitié aussi pour moi, +maître Pontis, je suppose? + +--Certes, oui, mon colonel. + +--Eh bien! cela ne vous empêcherait pas de m'obéir aveuglément? + +--Au contraire. + +--Voilà que nous nous entendons. Vous ferez pour le service de M. +Espérance tout ce que vous feriez pour mon service ou celui du roi, +c'est tout un. + +Pontis s'inclina respectueusement. + +--La consigne? dit-il avec un sérieux comique qui dérida le front +d'Espérance et fit sourire Crillon lui-même. + +--Assiduité dans cette chambre. Conduite irréprochable en ce couvent. +Obéissance aux ordres du prieur, qui est, dit-on, un grand esprit et +un bon coeur. + +Pontis s'inclina encore. + +--Est-ce tout, monsieur? + +--Ah!... une seule bouteille de vin par jour. + +Le garde rougit. + +--Enfin, continua Crillon en se rapprochant de Pontis, pas un mot du +roi, ni des affaires de la guerre ou de la religion. Nous sommes en +pays neutre, et ce n'est point séant que le blessé pansé par l'ennemi +tourmente son hôte. + +--Sommes-nous chez l'ennemi? demanda faiblement Espérance. + +--On ne sait jamais où l'on est quand on est chez des moines, dit +Crillon. Seulement il ne faut pas oublier de regarder la façade de la +maison. On y voit une croix, n'est-il pas vrai? + +--Oui, monsieur, dit Pontis. + +--Eh bien, cela signifie que nous sommes dans la maison de Dieu. Au +dedans, paix et bonne volonté, voilà la consigne. Dehors, comme +dehors. + +Crillon prit dans ses mains la fine main d'Espérance, la serra +tendrement, et d'une voix ferme: + +--Maintenant, je songerai à vous venger, dit-il, car le crime en vaut +la peine. + +--Me venger.... + +--Harnibieu! comme vous faites l'étonné! Est-ce donc que mon idée +tombe des nues! Vous êtes donc une fille? Quoi! un bandit vous attend +au coin du mur, et vous envoie un coup de couteau, _la coltellata_, +comme on dit à Venise ... il vous tue, car enfin vous seriez mort si +on ne vous eût pas emporté, et vous ne voudriez pas que j'appelasse +cela un crime? + +--Monsieur, je crois que l'affaire me regarde, et qu'une fois en +santé.... + +--Vous me rendrez-fou! Mais je ne veux pas parler si haut. L'affaire +vous regarde! Qu'est-ce que cela signifie? + +--Que je rendrai un coup d'épée pour un coup de couteau. + +--Harnibieu! si je savais cela, je serais capable de vous laisser +crever tout seul dans votre coin comme un cheval teigneux! Qu'est-ce +que ces moeurs-là , mon maître! L'épée contre un poignard? mais on ne +porte plus de poignard aujourd'hui. Vous vous battriez avec un +assassin, vous! Je vous le défends! mais sur votre tête! + +--Monsieur, il faut examiner les circonstances. Ce la Ramée a +peut-être été provoqué. + +--Provoqué, par un passant inoffensif; provoqué par un jeune homme qui +s'en va bayer aux balcons, ou qui en revient? Provoqué! mais alors on +ne se cache pas à l'ombre d'un mur, on ne coupe pas le jarret de son +provocateur. + +--Je répète que peut-être tels ne sont pas les détails de cette +rencontre. + +Crillon se tourna vivement vers Pontis: + +--Celui-ci m'a donc menti, alors? + +--Je ne dis pas cela, ajouta Espérance. + +--Si, si, les détails sont exacts, s'écria Pontis avec acharnement, +c'est un assassinat! avec toute sorte de circonstances épouvantables, +et qui font dresser les cheveux sur une tête de chrétien. + +Espérance, vaincu, garda le silence. + +--Tu conclus comme moi, cadet. Bien. Je m'en vais donc à +Saint-Germain. Je raconterai la chose au roi. Le roi aime les +histoires. Celle-là l'intéressera. Il a failli en voir une page. Et +lorsqu'il saura tout ce qui orne cette histoire... Je me charge de la +conter en détail. + +--Monsieur, monsieur, dit Espérance d'une voix suppliante, +accordez-moi au moins une faveur. + +--Je sais ce que vous allez dire. Vous allez demander grâce pour ces +coquines de... + +--Monsieur, pas de noms si haut! + +--Des scélérates qui sont la cause première de tout le mal, qui +peut-être ne sont pas étrangères au crime! + +--Monsieur!... + +--Au crime! très-bien! faisait Pontis en se frottant les mains. + +--Au guet-apens! car je soutiens qu'il y en a eu un, continua Crillon +s'exaspérant de plus en plus. + +--Oui, au guet-apens! dit Pontis radieux. + +--Et vous demandez qu'on ménage de pareilles créatures, après ce que +je vous ai déjà conté sur elles! + +--Par pitié! dit Espérance, vous ne voulez pas pousser ma vengeance +plus loin que je ne la veux pousser moi-même. + +--Bah! pourquoi non? Tous les jours un coeur faible pardonne, mais la +justice ne pardonne pas. + +--La justice! parfait, dit Pontis. + +--Tous les jours, un chrétien excellent comme vous absout son +meurtrier, mais le bourreau n'absout pas! + +--Le bourreau! bon! s'écria Pontis en sautant de joie. + +Espérance joignit les mains, ses yeux se cernèrent. L'effort violent +qu'il faisait pour supplier, l'accabla de fatigue, et il pencha la +tête comme s'il allait s'évanouir. + +Crillon, effrayé, l'entoura de ses bras, le ranima, le caressa comme +un enfant. + +--Eh bien, dit-il, ne parlons plus des femmes; vous les défendez, vous +leur pardonnez, soit. On ne fera pas mention d'elles. + +--À personne, murmura Espérance. + +--Pas même au roi. Êtes-vous content? + +--Merci, dit faiblement le blessé avec un regard de tendre +reconnaissance. + +--J'espère que vous faites de moi ce que vous voulez, continua +Crillon. Donc, les femmes sont hors de cause, on les retrouvera tôt ou +tard. Quant à l'homme, c'est différent, je ne vous le céderai point; +de retour à Saint-Germain, je l'envoie chercher. + +Espérance voulut faire un signe. + +--Ah! ne discutons plus, dit Crillon, plus un mot, je vous comprends. +Puisque vous désirez que cette affaire s'éteigne, vous craindriez le +bruit d'un procès criminel dirigé contre l'assassin, vous craindriez +des révélations, des confrontations, enfin tout le grimoire. N'est-ce +pas votre pensée? + +Espérance, épuisé, répondit oui, par un mouvement des paupières. + +--Nous n'aurons ni juges ni greffiers, ajouta Crillon; nous ne ferons +ni plainte ni enquête; j'arrangerai cela en famille, sans façon, avec +M. la Ramée. Allons, Pontis, faites seller mon cheval. A propos de +cheval, qu'est devenue la bonne jument d'Espérance? + +--Ma pauvre Diane! murmura le blessé. + +--Probablement, monsieur, dit Pontis, elle sera restée attachée à +l'arbre où je la vis hier soir. + +--Bah! là où l'on assassine on peut bien voler un peu. Mais la jument +se payera en même temps que le coup de couteau. Adieu, Espérance; bon +courage, ne pensez à rien qu'à moi. Mon cheval, Pontis! + +Le garde s'élança dehors; mais il se heurta sur le seuil à un moine +qui entrait, une lettre à la main. + +--Pour M. de Crillon, dit le moine. + +--Qu'y a-t-il? et comment sait-on que je suis ici? demanda le +chevalier surpris. + +--Un étranger a remis ce billet au frère portier, pour le chevalier de +Crillon, répliqua le moine. + +Crillon prit le papier et le serra vivement dans sa main dès qu'il eut +reconnu l'écriture. + +--Le roi ici! se dit-il avec inquiétude; qu'est-il arrivé? + +Et il lut avidement. Son front s'éclaircit aussitôt. + +--Fort bien, dit-il à Pontis d'un air calme, je ne partirai pas +sur-le-champ. + +Puis, au moine: + +--Voulez-vous demander au révérend prieur la faveur de laisser entrer +au couvent, près de ma personne, un cavalier de mes amis, qui par +hasard a su mon séjour dans cette maison, et voudrait me dire quelques +mots d'importance? + +--Monsieur, répliqua le frère, il m'est impossible de pénétrer auprès +du révérend prieur, mais je m'adresserai, si vous le trouvez bon, au +frère parleur. + +--Le frère parleur! dit Crillon surpris, car ce titre singulier ne +manquait jamais son effet. + +--C'est lui, dit le moine, qui communique seul avec notre prieur, et +qui peut lui transmettre votre demande. + +--Va pour le frère parleur, mon cher frère, dit Crillon avec un salut +plein d'onction. + +Et se retournant vers Pontis: + +--Qu'est-ce que c'est qu'un frère parleur? dit-il, le savez-vous? + +--Non, monsieur, répliqua le garde. + +Tous deux regardèrent Espérance. + +--Ni moi, murmura celui-ci. + +Le moine revint presque aussitôt. + +--Voilà qui est expéditif! s'écria le chevalier. + +--La cellule du frère parleur est à deux pas de cette chambre, +monsieur, répliqua le moine, et le digne frère a répondu qu'il allait +immédiatement demander l'autorisation au prieur. Et, tenez, il +descend; le voilà qui regarde par la fenêtre qui donne sur la grande +cour. Sans doute il voit l'étranger qui vous attend à la porte, et il +ne le fera pas attendre longtemps. + +--Il faut que je voie un peu comment est fait un frère parleur, pensa +Crillon, qui se pencha au dehors pour suivre des yeux le personnage +qu'on venait de lui signaler. Qu'il est long! qu'il est maigre! +Harnibieu, qu'il est long! + +--Le digne frère est quelquefois très-grand, en effet, répondit le +moine. + +--Comment, quelquefois? dit Crillon, est-ce qu'il est quelquefois +petit. + +--Quand il se courbe, oui, monsieur. + +Crillon regarda le moine avec des yeux défiants et pensa qu'on voulait +se moquer de lui. + +--C'est un peu ce qui arrive à tout le monde, dit-il; moi aussi, quand +je me courbe, je suis moins grand que quand je me tiens droit. Vous ne +m'apprenez rien de nouveau, mon frère. + +Le moine répondit avec une parfaite douceur: + +--Personne ne ressemble au frère parleur, monsieur; il a souvent des +douleurs de goutte qui le plient en deux morceaux, et alors il est +petit comme un enfant. En ses jours de santé il se redresse, et alors +il touche à beaucoup de nos plafonds. + +--Il se porte bien aujourd'hui, dit Crillon, j'en suis charmé. + +On entendit alors un coup de clochette dans le corridor voisin. + +--Voilà notre frère qui entre chez notre père, dit le moine, on +m'appelle en bas pour que je rapporte la réponse. Permettez que je m'y +rende, ajouta-t-il avec un soupir en manière d'oraison funèbre. + +--C'est toujours drôle un moine, dit Crillon à Pontis, que tout cela +venait d'ébahir. Mais ceux-ci sont plus que drôles. Frère parleur!... +Qu'il est long! Je n'ai jamais connu qu'un homme aussi allongé... mais +celui-là , aujourd'hui, serait un fantôme. Pauvre Chicot! + +--Il faut, dit Espérance d'une voix faible, que ce soit ce brave +génovéfain qui, tout à l'heure, quand tout le monde dormait, et que je +pleurais de soif, est entré et m'a fait boire. Ce charitable frère +m'est apparu comme un géant, et j'attribuais à la fièvre cette +dilatation de ma prunelle, qui me faisait paraître son bras plus long +que deux bras ordinaires. + +Le moine rentra. + +--La permission est accordée, dit-il à Crillon, et le cavalier que +vous attendez peut entrer. Vous plaît-il qu'on l'amène ici, mon cher +frère? + +--Non pas, non; dans ma chambre, si vous le voulez bien. D'ailleurs, +j'y vais moi-même, ajouta Crillon, qui craignait de trahir par trop +d'empressement et de respect la qualité du visiteur qui lui arrivait, +et dont le billet contenait à ce sujet les plus strictes +recommandations d'incognito. + +Le frère sortit pour chercher et conduire l'étranger dans la chambre +où Crillon avait passé la nuit, et le chevalier tirant Pontis à part +entre la porte et le corridor de façon à n'être pas entendu +d'Espérance: + +--Il y a, lui dit-il, dans les poches de M. Espérance, un billet. + +Pontis tressaillit. + +--Tu le prendras et me l'apporteras, dit Crillon, mais sans qu'il s'en +doute. + +Pontis, étourdi, cherchait une réponse. + +--En fouillant dans son pourpoint, garde qu'il ne s'aperçoive de rien. +On dirait qu'il nous observe: rentre vite, et fais ce que je t'ai +commandé aussitôt que tu en trouveras l'occasion. + +Après avoir dit ces mots au cadet, il envoya un sourire d'adieu à son +blessé, rejoignit le moine dans le corridor, non sans avoir adressé à +la cellule du frère parleur un regard tellement curieux qu'il eût +assurément percé la porte si elle n'eût été faite d'un bon chêne +croisé de solides pentures. + +Cette porte, du reste, n'était pas hermétiquement fermée, à ce qu'il +paraît, car à mesure que Crillon descendait, elle s'ouvrit, poussée +par l'air, sans doute, et ne se referma complètement qu'au moment où +l'étranger, conduit a la chambre de Crillon, y fut introduit et s'y +enferma plus vite qu'on n'eût pu s'y attendre. + +Nous pourrions ajouter que par l'entre-bâillement de cette porte, +Crillon, s'il se fût retourné, aurait pu voir briller deux yeux +capables d'éclairer l'escalier tout entier, bien qu'un capuchon +gigantesque les ensevelît sous son ombre. + + + + +XX + + +QUI VEUT LA FIN VEUT LES MOYENS + + +Crillon, dès qu'il fut seul avec le roi, lui demanda avec empressement +la cause de cette visite inattendue. + +Henri jeta sur un meuble le chapeau dont il s'était couvert le visage +à son entrée au couvent; il respira largement l'air pur de la vallée +et répondit avec une tristesse qui frappa tout d'abord le chevalier: + +--Il y a plusieurs causes, mon cher Crillon. La première, c'est mon +inquiétude à votre sujet. Qu'est-ce que cette histoire de blessé, de +garde et de grand chemin? Tout cela est donc vrai, bien que raconté +par un meunier? + +--Malheureusement vrai, sire. + +--Et comme je vous vois hésiter, comme on vous a dit fort en peine, +est-ce que le blessé serait M. le comte d'Auvergne? + +--Pas du tout, sire, malheureusement encore. + +--Oh! oh! voilà qui est dur pour le fils de Charles IX. + +--Je ne l'aime pas, sire, et je le voudrais dans le lit où en ce +moment repose, fort mal équipé, mon pauvre blessé. + +--Vous soupirez; ce jeune homme est-il des vôtres? + +--Oui, sire. On me l'a recommandé; je l'aime fort, répliqua Crillon en +mâchant ses paroles comme un homme oppressé par le chagrin. + +--Blessé ... dans un combat? par un adversaire, par le garde qui +l'accompagnait, peut-être? + +--Non, sire; par un assassin. + +--Si peu roi que je sois, mon brave Crillon, je le ferai écarteler. + +--Je retiens votre parole, sire. + +--Et le blessé vivra, n'est-ce pas? + +--Je l'espère. + +--Voilà qui est bien, dit le roi pensant déjà à autre chose. + +--Sire! quelle que soit votre bonne volonté, se hâta de dire Crillon, +vous n'êtes point venu ici seulement pour m'entretenir de mes +affaires, et je soupçonne quelque chose d'urgent dans les vôtres. + +--En effet, quelque chose de fort urgent. Quels sont les moines qui +tiennent cette abbaye? + +--Des génovéfains, sire. + +--Je le sais bien. Mais il y a moine et moine. Ceux-ci dirigent +absolument la conscience de ma maîtresse, et la poussent à des +rigueurs qui me contrarient. + +--Je ne connaissais point nos hôtes, mais ce que vous me dites, sire, +m'enchante. Nous sommes donc chez de braves gens? + +--Allons! allons! maître sage, moins de vertu et plus d'humanité. Ces +moines m'ont paru avoir d'étranges façons: l'un est gras, l'autre est +maigre; l'un ne parle jamais, l'autre parle toujours; je flaire en +tout cela quelque sournoiserie. + +--Celui qui est maigre, s'écria le chevalier, me fait aussi un +singulier effet. Le parleur, n'est-ce pas? + +--Je veux absolument, puisqu'il parle à tout le monde, qu'il me parle +à moi, dit Henri. D'ailleurs, on a piqué ma curiosité. Gabrielle +prétend que le prieur sait d'avance tout ce que je fais, et comme, en +ce moment, je me trouve moi-même ne pas savoir ce que j'ai à faire +pour une chose des plus importantes, nous verrons, ventre saint-gris! +si le frocard est aussi bon devin qu'il en a la réputation. Qu'il me +tire de l'embarras où je suis, et je le proclame lumière. C'est comme +cela que, modestement, il se laisse appeler l'illustre dom Modeste. + +En voyant le front assombri du roi, Crillon hocha la tête. + +--Les jours ne se ressemblent pas, dit-il. Hier nous étions à la joie, +on triomphait; aujourd'hui, brouillard et deuil! Cependant, sire, nous +avions tout gagné hier au soir. + +--Nous pourrions bien avoir tout perdu ce matin, répondit le roi. Mais +d'abord, avant de causer affaires, où est-on ici? + +--Dans une belle chambre, comme vous voyez. + +--Je n'aime pas les chambres de couvent, celles qu'on destine aux +visiteurs surtout; elles ont toujours quelque cachette bourrée +d'espions, ou quelque soupirail qui conduit la voix en des endroits où +elle ne devrait point aller. Parlons bas. + +Crillon se rapprocha. + +--Sache, mon ami, dit Henri IV, que peut-être, à l'heure qu'il est, +tout ce que j'ai conclu hier avec Brissac est défait. + +Crillon tressaillit. + +--Quoi, dit-il, notre paix conclue, nos Espagnols battus sans combat, +le royaume de France, ce beau gâteau que nous devions dévorer d'une +bouchée.... Allons, allons, sire, n'y a-t-il pas dans cette funèbre +vision quelque nuage noir, de ceux qui vous montent au cerveau à +chaque rigueur de vos maîtresses. + +--Plût au ciel. Je gémis fréquemment, tu le sais, Crillon, mais jamais +pour les choses de peu de valeur. Or, écoute bien, je gémis en ce +moment, et beaucoup. + +Crillon devint attentif. + +--J'attendais, ce matin, ma correspondance au pont de Chatou. J'avais +choisi ce rendez-vous comme voisin de la maison d'Estrées, où, par +parenthèse, j'espérais passer une belle nuit. + +Le roi soupira. + +--Où donc l'avez-vous passée, sire? + +--Dans un moulin. + +--Il y a des nuits aussi belles au moulin qu'ailleurs. + +--Cela dépend de la façon dont tourne la roue, soupira encore l'amant +infortuné; mais ne mêlons point les affaires d'Henri à celles du roi +de France. Ce matin donc, la Varenne, venant exprès de Médan où je +l'avais laissé pour dérouter M. d'Estrées, la Varenne m'a apporté mes +dépêches. Il y en avait une d'Espagne. + +--Encore? dit Crillon. + +--Encore, dit le roi. Toujours l'Espagne. Affreux pays dont je rêve +nuit et jour! Il est dans la destinée de ces maudits de me chagriner +sans relâche, soit quand je les bats, soit quand ils me battent. Je +les croyais bien battus hier, n'est-ce pas? et je t'avais communiqué +cette heureuse dépêche, surprise à la jésuitique congrégation de +l'Escurial. + +--Bien heureuse, en effet, et nous avions béni ensemble l'espion assez +adroit pour tromper des inquisiteurs et voler des Espagnols. +Harnibieu! est-ce nous qui serions volés, sire? Ce ne peut être là +cette nouvelle qui vous est arrivée ce matin par le courrier +d'Espagne? + +--Voilà précisément l'enclouure. C'est la propre dépêche de mon agent +secret près de Philippe II, et il ne me dit pas un mot de ce qu'hier +j'ai annoncé comme certain à Brissac. Tout au contraire, il annonce +que les états nommeront M. de Mayenne. + +Crillon ouvrit de grands yeux. + +--En sorte? dit-il. + +--En sorte que cette dépêche qui m'a été rendue hier sous le couvert +de mon agent, comme venant de lui; cette dépêche qui annonçait le +mariage projeté entre l'infante et le jeune Guise; cet événement qui a +révolté Brissac et l'a décidé à tourner pour nous est une fausse +nouvelle qui sera démentie bientôt, et paraîtra une mystification à +Brissac, un misérable et plat artifice destiné à le convertir. En +sorte que, joué moi-même par je ne sais quelle infernale combinaison, +je vais perdre peut-être tout le gain de ce revirement du gouverneur +de Paris, et assurément l'immense bénéfice du dégoût que le plan de +Philippe II eût soulevé en France. + +--Voilà un méchant tour, murmura Crillon, confondu. Mais, sire, vous +seriez-vous laissé abuser? + +--On croit ce qu'on désire, et le parti ligueur se compromettait si +heureusement pour moi par cette intrigue antinationale, que j'y ai +cru. + +--Il y avait un cachet, cependant, pour fermer cette dépêche.... + +--Celui même de mon agent. + +--Alors c'est la dépêche de ce matin qui est fausse. + +--Je l'ai d'abord espéré, mais la Varenne l'a reçue de l'agent +lui-même, qui arrive d'Espagne, où l'on a failli le découvrir comme +espion à mes gages, et voulu le pendre. Il arrive, dis-je, et +tellement harassé qu'il n'a pu venir jusqu'à moi. + +--Voilà de mauvaises affaires, sire. + +--Oh! la vie, quelle bascule! Hier, nous touchions les nuages du +front, aujourd'hui.... + +--Aujourd'hui nous nous crottons dans une mare. Mais, sire, il ne faut +pas se désespérer pour si peu. M. de Brissac revirera encore, +disiez-vous? + +--Certes, oui, quand il saura que je l'ai berné. + +--Eh bien, nous reprendrons la cuirasse, nous tirerons l'épée, et +cette fois, M. de Brissac sera content, car nous lui ferons franc jeu. + +--Encore se battre, encore tuer des Français! + +--Qui veut la fin accepte les moyens. + +--Je veux la fin, dit Henri d'une voix brève, et je l'aurai. En +attendant, il importe que je parle à ces moines. Je vous répète, mon +ami, qu'ils savent trop bien mes affaires et s'en occupent avec trop +de zèle pour que je ne gagne point quelque chose à causer avec eux. +Les conspirations de toute nature s'organisent aujourd'hui dans les +couvents. J'en sais une ici, chez les génovéfains, et, bien qu'elle ne +semble intéresser que Henri dans la personne de sa maîtresse, +Gabrielle, elle intéresse aussi le roi, puisque les génovéfains le +poussent vers l'abjuration, en lui montrant Gabrielle comme +récompense: moyen de moine dont s'accommode ma petite politique +amoureuse. Mais comment savent-ils que j'aime Gabrielle? pourquoi +veulent-ils que j'abjure? Tout cela vaut que je les interroge. +Veuillez donc, mon cher Crillon, demander, comme pour vous, une +audience au prieur, une audience secrète. + +--J'y vais, sire. + +--Vous pensez qu'ils ne me connaissent point? + +--Rien ne le prouve jusqu'ici; mais en vous voyant, peut-être vous +reconnaîtront-ils. + +--Peu importe. Je jouerai cartes sur table. Nous sommes ici dans un +couvent gouverné par un prieur renommé pour ses lumières. Henri de +Navarre, le huguenot, peut, sans rien compromettre, venir consulter ce +prieur, comme il en a consulté tant d'autres de toutes robes et de +toutes sectes. Voilà mon motif, s'ils me reconnaissent. J'irai plus +loin dans mes investigations, s'ils ne me reconnaissent pas. + +Crillon, ayant réfléchi un moment. + +--Croiriez-vous, sire, dit-il, à quelque parenté fâcheuse entre ces +génovéfains et celui qui vous a fait parvenir la fausse dépêche +d'hier? + +--Je ne crois à rien et je crois à tout. C'est une logique dont je me +trouve fort bien depuis que j'exerce l'état de prétendant à la +couronne. + +--Cependant vous soupçonnez une personne, sire? + +--J'en soupçonne plusieurs; mais d'abord il y a là dedans la main +d'une certaine femme.... + +--Entragues, n'est-ce pas? dit vivement Crillon, heureux de mordre sur +son antipathie. + +--Oh! répliqua Henri avec dédain, les Entragues n'ont pas assez +d'esprit pour cela. Qu'est-ce que ces Entragues? de plats intrigants. +Non, chevalier; quand je dis une femme, je la comprends forte. +Appelons-la Montpensier, si vous voulez, Crillon. C'est une terrible +jouteuse celle-là ! + +--Le feu roi en sut quelque chose, dit Crillon avec un accent pénétré. + +--C'est une femme boiteuse qui fait de bien grands pas lorsqu'il le +faut. + +--C'est votre ennemie mortelle, sire. + +--Sans doute, puisque je veux être roi, qu'elle veut être reine, et +qu'elle sait que je ne l'épouserai pas. Je rapproche donc ce nom de +Montpensier du nom des génovéfains, parce qu'un instinct particulier +m'y pousse, parce que ce nom, d'ailleurs, s'accole toujours à quelque +nom monacal, parce qu'on dit Montpensier et Jacques Clément! + +--Hélas, oui, sire, vous avez raison, comme toujours. + +--Va donc demander pour moi cette audience au révérend prieur. + +Crillon se dirigea aussitôt vers la porte. + +--Attendez, dit le roi rêveur. Si l'on vous accorde cette audience, ne +quittez point le couvent. + +--Mais, je ne le quitterai que d'après vos ordres, sire, dit Crillon +surpris de cette distraction presque mélancolique du roi. + +--C'est que, voyez-vous, je songe à deux choses à la fois, mon brave +chevalier: je voudrais vous avoir ici, près de ma personne, et, d'un +autre côté, je voudrais vous prier de faire avancer dans les environs +la petite troupe qui accompagnait la Varenne ce matin, et à qui j'ai +donné l'ordre de louvoyer en m'attendant sur le bord de la rivière, +après Chatou. + +--Si ce n'est que cela, sire, rien de plus facile; mais craignez-vous +quelque chose avec moi? + +--Je crains pour vous et pour moi, Crillon, dit Henri avec calme, ou +plutôt je ne crains ni pour l'un ni pour l'autre; mais depuis que j'ai +respiré l'air de cette maison, il me vient des idées de défiance que +je ne saurais définir. Je ressemble à ces chats qui, partout où ils +entrent pour la première fois, essayent l'atmosphère avec leur nez, le +sol avec leurs pattes, et se rendent compte de chaque chose par le +sens qui correspond à cette chose. Nous sommes chez des moines dont +nos yeux ont vu l'habit; mais tâchons de voir sous la robe. + +Tout à coup Crillon poussa une exclamation qui fit bondir le roi du +siège où il était assis. + +--Harnibieu! dit-il, je suis un maroufle. + +--Eh quoi! + +--Un bélître, un boeuf. J'allais dire un cheval; mais c'est une bête +trop sensée pour être comparée à un animal de mon espèce. + +--Crillon, vous vous maltraitez beaucoup, mon ami. Pour quelle cause, +s'il vous plaît? + +--Parce que, sire, j'avais oublié de vous dire que mon pauvre blessé, +mon protégé, est couché, à l'heure qu'il est, dans un lit.... + +--Vous me l'avez dit, Crillon. + +--Savez-vous dans quel lit, mon roi? + +--Vos yeux sont effrayants, mon chevalier! + +--Dans le lit d'un Guise!... dans le lit du cardinal tué à Blois! dans +le lit donné par une amie à son ami, par Mlle de Montpensier à dom +Modeste Gorenflot, prieur. La duchesse a seulement changé de moine. En +1589, le jacobin: le génovéfain aujourd'hui. + +--Qu'est-ce que je vous disais, Crillon? dit le roi avec une froide +tranquillité en se croisant les bras sur sa poitrine, je sentais ici +une odeur de Guise! + +--Nous sommes dans la caverne! + +--Eh bien! tâchons d'en sortir, mais non pas sans avoir vu de près les +habitants. Allez, sans rien manifester, chercher l'escorte dont je +vous parlais. + +--Vous quitter, harnibieu! dans une maison où il y a le lit d'un +Guise! Non! J'ai là Pontis, qui fera la commission aussi bien qu'un +autre, et qui ne vous défendrait pas aussi bien que moi. + +--Qu'est-ce que Pontis? + +--Un de mes gardes. + +--Ah! le compagnon du blessé? + +--Précisément. Mais, j'y songe, à quoi bon causer avec ces enragés +moines, qui n'attendent peut-être que cela; quittons-les sans causer. +Vous pourriez, au lieu des renseignements qu'on ne vous donnera +peut-être pas, recevoir quelque bon coup qu'on vous donnera. + +--Bah! Je parerai avec mon épée. Ce que vous venez de me dire de +l'esprit de la maison, n'a fait que doubler ma curiosité. + +--Gare la manche du moine! les génovéfains en ont d'énormes. Et puis, +si vous m'en croyez, indépendamment de la manche, que vous secouerez, +frappez-leur sur le ventre, cela peut passer pour une caresse +familière, et en même temps on sait s'ils cachent un poignard sous la +robe. + +--Oui, mon Crillon, oui. + +Le roi souriant ouvrit la porte qui donnait sur le corridor dans +lequel se promenait en long et en large un religieux courbé comme par +le poids austère de la méditation. + +--Veuillez, mon cher frère, cria Henri, demander au révérend père +prieur un moment d'entretien de la part du chevalier de Crillon. + +Le moine s'inclina sans répondre et descendit par un escalier voisin. + +--Mais, sire, dit Crillon, quand ils verront que ce n'est pas moi. + +--Il sera trop tard pour s'en dédire.--Envoyez votre garde où vous +savez. J'attends ici la réponse du prieur. + +Crillon recommandait pour la millième fois la prudence à son maître, +quand, dix minutes après, un enfant, au service des génovéfains, +heurta doucement à la porte de la chambre et annonça que le révérend +père prieur serait honoré de recevoir chez lui M. le chevalier de +Crillon. + +Henri, se leva, serra son ceinturon, s'assura que son épée jouait +facilement dans le fourreau, abattit son large chapeau sur ses yeux +jusqu'à moitié du visage, et suivit le jeune guide, après avoir pressé +dans ses deux mains la vaillante main de son colonel des gardes. + +Celui-ci courut porter la commission à Pontis. + +Henri n'eut pas un long chemin à faire. Au bout du corridor, il trouva +un petit degré particulier, lequel aboutissait à l'appartement du +prieur, précédé d'un vestibule. + +L'enfant poussa la porte d'une grande chambre dont les contrevents +étaient soigneusement fermés; il annonça de sa petite voix M. le +chevalier de Crillon, et sortit après avoir tiré sur lui deux portes. + +Le roi demeura quelques instants dans l'ombre, admirant cette +précaution du prieur, qui voulait sans doute cacher à l'étranger le +jeu de sa physionomie. C'est un artifice familier aux femmes et aux +diplomates. + +Cette précaution ne pouvait déplaire à un homme qui désirait +précisément la même chose. Il fit deux pas en regardant autour de lui, +et peu à peu sa vue s'accoutumant aux ténèbres, il distingua tous les +détails de ce théâtre bizarre sur lequel allait se jouer une scène que +le lecteur ne jugera peut-être pas indigne de sa curiosité. + + + + +XXI + + +LE FRÈRE PARLEUR + + +Le lit à colonnes d'ébène tordues et sculptées s'élevait dans l'angle +de la chambre. Le roi y chercha tout d'abord son interlocuteur, ne +pouvant croire qu'un prieur en santé voulût recevoir une visite dans +de pareilles ténèbres. Mais le prieur était assis sur une chaise, ou +plutôt sur une estrade, car la chaise était un véritable monument +proportionné à la masse qu'il devait supporter. + +Ce prodigieux prieur captiva l'attention du roi au point que, durant +plusieurs secondes, il ne regarda autre chose dans la chambre. +Gabrielle n'avait pas exagéré: jamais personnage mythologique, jamais +fétiche de l'Inde ou lettré chinois, jamais bête engraissée pour les +sacrifices n'avait acquis ce développement formidable. + +Une section du volet, qui s'ouvrit alors dans sa partie supérieure, +laissa entrer environ un pied carré de jour qui éclaira d'en haut la +victime résignée de cet embonpoint pantagruélique. + +Le crâne du prieur, enfermé dans une noire calotte, ne paraissait plus +exister; on ne voyait que deux yeux flottants au milieu des amas +adipeux qui recouvraient jusqu'aux tempes. Ses joues, d'une épaisseur +et d'un poids énormes, tombaient sur sa poitrine qui montait elle-même +jusqu'au menton. Ce quadruple menton, trop semblable à un triple +goitre, nous n'en parlerons pas par civilité; non plus que du ventre, +montagne conique à base colossale dont cette ridicule tête faisait le +sommet. + +Dom Modeste essayait, mais en vain, de croiser sur son ventre deux +mains pareilles à deux éclanches; mais les doigts s'entre-désiraient +seulement, et leur principale occupation était de se retenir après les +fentes de la robe ou de s'accrocher au cordon qui la ceignait. + +Le prieur avait les pieds sur un tabouret semblable à une petite table +pour la largeur et la solidité. Fortement étayé par des coussins sur +sa chaise, il ne pouvait plus faire un mouvement, et ses yeux ternes +clignotaient au reflet de ce jour, bien faible assurément, que l'autre +moine avait laissé tomber du haut de la fenêtre. + +Quand le roi se fut rassasié de ce désagréable spectacle, il chercha +autour de lui le compagnon si fameux de Gorenflot. + +Frère Robert, ce devait être lui, avait pris place aux pieds de son +prieur sur une escabelle fort basse et disposée de telle façon que, +tournant le dos à l'étranger, il était en communication directe avec +le visage du révérend, condition indispensable sans doute de +l'intelligence et de l'observation nécessaires pour recueillir chaque +pensée dans chaque mouvement des traits ou chaque geste des grosses +mains. + +Frère Robert, enseveli dans sa robe et dans son capuchon, montrait +donc au roi un dos convexe tout diapré des plis capricieux de la robe +monacale; ce dos bombé devait être immense à en juger par la surface +de sa convexité. Presque à la hauteur des épaules, le roi apercevait +les genoux anguleux de frère Robert, et pourtant cette posture +extraordinaire, cette nature si opposée à celle du prieur, cet +entrelacement industrieux de deux grands bras et de deux immenses +jambes pelotonnés sous un immense dos rond, ce squelette d'araignée +habillé d'une étoffe de bure grise, ne furent pas ce qui piqua le plus +vivement la curiosité d'Henri. + +L'escabeau, ou plutôt la petite table sur laquelle le prieur posait +ses gigantesques pieds, servait de point d'appui à quantité d'objets +bizarres sur lesquels se porta la vue du roi. On y voyait de la cire +rouge et molle telle que l'emploient les modeleurs, des ébauchoirs de +statuaire, une écritoire et une plume, une petite ardoise, un compas, +deux ou trois volumes, du parchemin roulé, une petite fiole contenant +une liqueur noirâtre, et une longue baguette de coudrier, qui +contribuait à donner à tous les détails de cette scène certain air +magique qui sentait singulièrement son capharnaüm de sorcier. + +Tout à coup l'oreille du roi fut frappée par une voix rauque et +criarde en même temps, une voix fêlée qui semblait écorcher chaque +parole à sa sortie d'un gosier raboteux. Cette voix psalmodia, sur le +ton banal d'un cri de trieur public, la formule suivante: + +«Est prié le visiteur de consulter l'avis général contenu au présent +tableau, et d'excuser l'infirmité du révérend père prieur des +génovéfains, qui reçoit avec une humble salutation l'honneur de sa +visite.» + +En même temps, et avant que le roi se fût remis de l'effet que cette +abominable voix venait de produire sur ses nerfs, l'un des deux grands +bras de l'araignée se détacha du corps par un mouvement en arrière +semblable au jeu d'une mécanique, et tendit au roi stupéfait un petit +tableau encadré de bois de chêne, sur lequel celui-ci lut les lignes +suivantes tracées en caractères d'imprimerie: + +«Les personnes qui visitent le R.P. prieur sont prévenues que Dieu +l'ayant affligé d'une paralysie de la langue, il en est réduit à +transmettre sa pensée aux interlocuteurs par la voix d'un frère +habitué à le comprendre. Ces personnes sont priées de s'adresser +directement dans la conversation au prieur, et jamais au frère +interprète, afin d'éviter toute confusion. En effet, ce dernier est +forcé, pour traduire exactement, d'employer toujours le pronom _je_, +comme le prieur ferait lui-même s'il pouvait parler. Il est donc +important que les visiteurs soient pénétrés de cette idée qu'ils ne +parlent effectivement qu'avec le prieur, lequel leur répond en +réalité; la voix est empruntée, sans doute, mais sa pensée lui est +propre.» + +Quand le roi eut achevé de lire ces étranges lignes, frère Robert, +comme s'il eût supputé lettre à lettre le temps nécessaire à la +lecture, allongea de nouveau sa main, reprit le tableau sans cesser de +tourner le dos, et le replaça sur la petite table, aux pieds de son +prieur. + +Alors il tendit à celui-ci la baguette de coudrier, que dom Modeste +prit machinalement de sa grosse main, et redressa la tête pour entrer +en communication plus directe avec le prieur. + +La baguette s'agita bizarrement entre les doigts de Gorenflot, frère +Robert traduisit sur-le-champ de sa voix nasillarde et sans nuances: + +--C'est un honneur inespéré pour moi de recevoir ici l'illustre +chevalier de Crillon que Dieu veuille garder de tout mal! + +Ayant ainsi parlé, le frère parleur baissa la tête, et en attendant la +réponse qui allait se produire, prit un peu de cire qu'il commença de +pétrir entre ses doigts avec une extraordinaire vivacité. + +--Il paraît que je suis bien Crillon pour ces moines, pensa Henri IV. +Ils feignent, du moins, de me croire Crillon. Ou ils me trompent ou je +les trompe. En dépit de leurs simagrées, nous verrons s'ils sont plus +gascons que moi, et lequel de nous forcera l'autre à se compromettre. + +--C'est un grand plaisir pour votre hôte, répondit-il avec onction, +d'entretenir un religieux si célèbre par son esprit et sa sagesse. + +Gorenflot cligna béatement des yeux; frère Robert ayant relevé la +tête, répondit: + +--Que désirez-vous de moi? + +--Beaucoup de choses, dit le roi en s'approchant comme pour voir d'un +peu plus près tout l'étalage du frère parleur. + +Celui-ci toucha le pied du prieur, qui semblait sommeiller. La +baguette s'agita vivement aux mains de Gorenflot. Robert s'écria avec +une égale vivacité: + +--M. le chevalier de Crillon voudrait-il bien s'asseoir? + +Le roi s'approchait toujours. + +--Là ! dit précipitamment le frère Robert, là , derrière, sur le +fauteuil. + +Et en même temps son bras interminable indiquait au roi un fauteuil +placé en face de celui de dom Modeste, mais immédiatement derrière +l'escabeau du parleur. Le roi recula pour s'y placer bien à regret. + +--Crillon a été indiscret, se dit-il. + +La baguette de Gorenflot parla. Robert traduisit: + +--Quelle est la première de ces questions que vous avez à m'adresser? + +--Elle est relative à mon maître le roi Henri IV. Ce prince a su les +bons conseils que vous donniez souvent à une personne pour laquelle il +a de l'estime, et il me charge de vous en remercier. Mais il voudrait +savoir en même temps comment vous avez appris que c'était le roi qui +fréquentait la maison de Mlle d'Estrées. + +Les yeux de Gorenflot s'écarquillèrent. Robert, en fourrageant ses +ustensiles sur la table, heurta encore une fois la sandale de +Gorenflot, et aussitôt la baguette s'agita: + +--Tout le monde connaît le roi, répondit le parleur, et il suffit +d'une personne qui l'ait reconnu allant à la maison d'Estrées, si +voisine de notre couvent, pour nous avoir donné avis de sa présence. + +--En voilà bien long, pensa le roi. Est-ce que deux ou trois coups de +baguette jetés dans l'air, à droite et à gauche, peuvent signifier +tant de choses? + +Il ajouta tout haut: + +--Je croyais que peut-être, en raison même du voisinage, vous auriez +pu voir vous-même passer le roi et par conséquent, l'ayant reconnu, le +signaler à Mlle d'Estrées. + +--Je n'ai jamais vu Henri IV, traduisit Robert, donc si je le voyais +je ne pourrais le reconnaître. + +Cette réponse, au lieu de satisfaire Henri, redoubla, on le comprend, +ses défiances. Tout ce dialogue, échafaudé sur des signes et des clins +d'oeil, lui paraissait d'ailleurs invraisemblable. Rompant la +conversation: + +--Permettez, s'écria-t-il, mon révérend père, que je vous fasse part +d'une réflexion qui m'arrive. + +--Faites, dit Robert, pétrissant sa cire sous son capuchon. + +--C'est tellement admirable de vous voir vous exprimer avec tant de +facilité par l'intermédiaire du frère parleur, que je demande à me +remettre de l'émotion que j'en éprouve. Mais.... + +Le capuchon s'agita et le dos se recroquevilla comme celui d'un chat +qui se roule. + +--Mais, poursuivit le roi, il me semble que le révérend père pourrait +converser aussi fructueusement et plus secrètement avec ses visiteurs. +S'il voulait, puisqu'il n'est point paralysé des mains, écrire sur +l'ardoise que je vois à vos pieds, tout intermédiaire lui deviendrait +inutile, et sa pensée conserverait la fleur même de son +épanouissement, cette fleur fugitive qu'on appelle le mystère. + +Un certain malaise se peignit sur les traits boursouflés du prieur; sa +baguette oscilla mollement entre ses doigts. + +--Ma paralysie, dit Robert, n'est malheureusement pas bornée à la +langue, elle gagne souvent les mains. + +--Pas toutes deux, répondit le roi. + +--La droite particulièrement, et je n'écris que de celle-là , glapit +frère Robert. + +--C'est fâcheux, mon révérend, parce que beaucoup de choses +importantes pourraient vous être confiées par vos visiteurs, qui les +gardent, se défiant du tiers qui les écoute. + +Henri croyait forcer le capuchon à une révolte, mais Robert continua +de modeler sa figurine avec la même tranquillité. Après avoir levé la +tête pour prendre la réponse du prieur, qui remuait incessamment sa +baguette en des circonvolutions variées: + +--Monsieur le chevalier, répondit-il sans trouble et avec sa psalmodie +ordinaire, la méthode que j'ai choisie pour correspondre avec le +monde, est la meilleure par sa promptitude et sa sûreté. J'ai instruit +le frère que vous voyez à comprendre mes signes et mes gestes; la +science mimique est une de celles que j'ai le plus curieusement +étudiées. Depuis Cadmus, qui inventa l'écriture, jusqu'à nos jours, il +s'est produit environ six mille cinq cents systèmes d'interprétations +pour remplacer la parole. + +Les Égyptiens y étaient maîtres passés. Vous aurez entendu parler de +leurs hiéroglyphes. Je trace avec ma baguette des signes et des +figures qui ont quelque rapport avec ces hiéroglyphes fameux, dont un +seul équivaut souvent à une phrase tout entière. + +Il y a dans les alphabets indiens certains caractères d'une valeur +aussi importante. Bien plus, mes études se sont portées sur les +correspondances animales. Vous n'êtes point sans avoir observé, +monsieur le chevalier, que toutes les bêtes de même espèce se +comprennent à merveille, non point par le cri, qu'elles n'emploient +qu'à distance, mais par des tressaillements, des mouvements de jambe +ou de pied, des signes de tête ou d'oreille, des froncements du +sourcil, des lèvres, et par l'exhibition des dents. Ce dernier moyen +surtout est leur agent favori do correspondance et fournit à l'homme +lui-même des métaphores pour son langage. On dit: montrer les dents. +Vous aurez parfois entendu prononcer ce mot. + +--J'ai même vu se faire la chose, dit le roi, qui admirait +l'ingénieuse prolixité de cette réponse, et ne savait s'il devait rire +ou se fâcher. On m'a beaucoup montré les dents, révérend prieur. + +--Il résulte, poursuivit le frère parleur, que de toutes ces matières +élémentaires, soigneusement choisies et analysées, je me suis composé +un langage fort riche et fort varié, comme vous le pouvez voir. En +effet, il me semble que frère Robert qui n'est pas un homme d'esprit, +tant s'en faut; je dirai plus, c'est une pauvre intelligence.... + +Frère Robert courba humblement sa tête sous cette flagellation que lui +infligeait le coudrier du prieur. + +--Il me semble, continua le traducteur, que ce bon frère rend assez +nettement ma pensée pour vous en donner une idée exacte, assez +vivement pour ne pas fatiguer votre attention. J'ajouterai, quant au +dernier point que vous avez effleuré, c'est-à -dire le secret de nos +entretiens, que, depuis longues années, frère Robert a communiqué +toutes mes pensées à bien des personnes placées dans des positions +délicates, aussi délicates pour le moins que la vôtre, monsieur le +chevalier, sans que jamais une plainte, un soupçon se soient élevés +contre sa discrétion. Je répondrais de moi aussi bien que de lui; mais +je réponds de lui comme de moi-même. Du reste, pour peu que le +scrupule vous tienne, ne vous croyez obligé à me rien dire; et si vous +préférez m'écrire, je saurais seul votre pensée. Seulement, vous serez +assez bon pour faire quelques efforts d'intelligence afin d'arriver à +comprendre la réponse de ma baguette; frère Robert détournera la tête +pendant ce temps-là et ne saura rien de notre conversation. + +Après ce discours, dom Modeste reposa sa main fatiguée par le jeu du +coudrier. La frère parleur reprit sa cire et son ébauchoir. Le roi se +frotta la barbe en murmurant: + +--Décidément, dans ces deux hommes, il y en a au moins un qui est +très-fort; mais je crois bien qu'il n'y en a qu'un. Lequel? + +Il prit son parti sur-le-champ. + +--Je suis convaincu, dit-il, et je n'hésiterai plus à tout vous +exposer. Si vous ne connaissez pas le roi Henri, du moins Crillon vous +est assez connu pour que vous excusiez les boutades de sa franchise. +J'avoue que les apparences du mystère dont on s'entoure ici m'avaient +inspiré de la défiance. + +--Quel mystère? psalmodia frère Robert. + +--Ces ténèbres, à peine combattues par un pâle rayon de jour. + +--Ma vue est faible, traduisit le parleur. + +--L'obstination du frère Robert à cacher son visage. + +Le capuchon tressaillit. + +--Le frère Robert est disgracieux à voir, dit la voix rauque, et il +cache son visage bien moins par amour-propre que par le désir de ne +point blesser les yeux d'un étranger. + +--Oh! si ce n'est que cela, s'écria le roi, pas de scrupules, est-ce +que nous ne sommes pas tous plus ou moins laids en ce monde? + +Et il allongea une main pressée vers le capuchon. + +--Montrez-vous donc au chevalier de Crillon, dit frère Robert en +s'adressant à lui-même ces mots, que venait de lui envoyer la +baguette. Et, du même temps, il se tourna lentement vers le roi. + +Henri se leva de surprise à l'aspect de ce visage étrange. + +Frère Robert avait les joues caves comme s'il eût eu le don de les +faire rentrer à volonté dans sa bouche. Ses yeux dilatés occupaient +pour ainsi dire toute la tête, sans fournir ni expression ni lumière; +la bouche pincée en bec de lièvre disparaissait dans une barbe plus +blanche que grise. Un cordon de cheveux frissonnants venait border les +sourcils en supprimant le front, et un nez aquilin recourbé jusque +dans la bouche achevait de donner à la tête du frère un caractère +bestial analogue à la physionomie de certains oiseaux de mauvais +augure. + +Le roi contempla cette figure qui s'offrait calme et immobile à son +analyse. Puis, aussitôt qu'il eut détourné les yeux pour se livrer à +ses réflexions, frère Robert, consultant le prieur: + +--Vous voyez que le frère n'est pas beau à voir, dit-il +mélancoliquement, et que mieux vaut qu'il se cache. Maintenant, s'il +vous plaît, nous continuerons la conversation, car vous ne m'avez +encore rien dit des choses nombreuses que vous annonciez devoir me +dire. + +Le roi, rappelé à lui par la transparente ironie de ces paroles, +répliqua vivement: + +--Je l'avoue, et je commence: il s'agit de l'abjuration du roi. + +--J'écoute, traduisit Robert, qui avait repris sa place et la figurine +déjà fort avancée. + +--Le roi, mon maître, m'a chargé de vous demander pourquoi vous lui +faisiez conseiller par Mlle d'Estrées de prendre la religion +catholique? + +--Parce que c'est la vraie, traduisit Robert. + +--Ce n'est pas pour cela, dit vivement le roi, résolu à brusquer +l'aventure et à démasquer soit Gorenflot en l'effrayant, soit Robert +en l'irritant; c'est parce que vous voulez servir le roi, ou parce que +vous voulez lui nuire. + +La prunelle de Gorenflot clignota, et bien que la baguette eût à peine +oscillé. + +--C'est parce que je veux le servir, fut-il répondu. + +--Je ne crois pas, mon père. + +Le capuchon fit un mouvement. + +--D'où vient ce soupçon? + +--Du lit de M. le cardinal de Guise, que j'ai vu en cette maison. + +La physionomie de Gorenflot prit une expression de stupide frayeur qui +anima le roi dans ses attaques. + +--C'est un présent, dit Robert. + +--De la mortelle ennemie du roi, dont vous vous dites l'ami! + +--On ne peut refuser rien d'une si grande dame. + +--Pas même le couteau de Jacques Clément, si elle l'offrait, dit le +roi. + +Gorenflot trembla, pâlit, ouvrit la bouche. Frère Robert se redressa. + +--Elle ne me l'eût pas offert! traduisit-il avant que ni geste ni clin +d'oeil, ni baguette eussent fonctionné. M. le chevalier de Crillon a +tort de suspecter mon attachement et mon respect pour le roi. + +--On ne peut pas aimer à la fois la duchesse de Montpensier et le roi +Henri IV! s'écria le roi; et plus on s'efforce de chercher à le +prouver, plus on devient suspect, et une fois qu'on est suspect à +Crillon de trahison envers son maître, Crillon parle haut, et sa +parole peut passer pour une menace. Gare aux menaces de Crillon, car +il représente le roi et sait tout ce qui se passe dans les couvents! + +A ces mots, prononcés avec une voix vibrante et irritée, Gorenflot, en +proie à l'épouvante, se leva sur sa chaise, agita son bras et roula +des yeux effarés qui semblaient supplier frère Robert, puis il retomba +immobile en poussant une exclamation douloureuse. + +--Tiens! le muet parle... s'écria le roi. + +--Il ne parle pas, il crie, répliqua vivement frère Robert en se +tournant vers Henri, avec une émotion qui, pendant une seconde, +changea toute l'expression de son visage, toute l'attitude de son +corps, et le rajeunit de dix ans. + +--Oh! pensa le roi frappé d'une révélation soudaine, est-ce possible, +mon Dieu!... je jurerais que je viens de voir Chicot, si, il y a deux +ans, je ne l'avais tenu mort entre mes bras! + +Tandis que frère Robert s'empressait auprès de son prieur à moitié +évanoui, et lui faisait respirer la liqueur du flacon, le roi +s'absorbait de plus on plus profondément dans les réflexions que tant +d'étrangetés avaient fait naître dans son esprit. + +Ce n'était plus de la curiosité qui l'animait, ce n'était plus même +cet instinct de conservation qui s'appelle génie chez les grands +hommes pour qui le salut du corps n'est rien en comparaison du salut +de leur fortune, Henri ressentait une ardeur immodérée de connaître ou +plutôt de retrouver un homme dans le fantôme qu'un caprice du hasard +peut-être venait d'évoquer pendant un moment devant lui. Il lui +semblait qu'en poursuivant cette oeuvre, il dépasserait le but +ordinaire des efforts de la simple humanité. Faire d'un homme une +ombre, c'est aisé, dit Hamlet, mais il est moins facile de solidifier, +de vivifier une ombre fantastique. + +Pourquoi le prieur avait-il manifesté une pareille terreur? Pourquoi +frère Robert avait-il lui-même changé ainsi de visage! Qu'allait-il +résulter de cet entretien commencé dans une simple spéculation +d'intérêt privé? + +Gorenflot bâillait et suffoquait comme un phoque aux derniers abois. +Frère Robert se montrant à découvert, comme pour effacer tout soupçon +chez le roi, avait repris sa figure d'oiseau et en variait à chaque +instant, dans chaque grimace nouvelle, le type et l'expression de +façon à ressembler à trente personnes ou plutôt à trente bêtes +différentes en une demi-heure, affectation qui plus que jamais captiva +l'attention du roi. + +Le frère parleur, s'en apercevant, remit tant bien que mal Gorenflot +en équilibre, avec quelques soins qui ressemblaient à des gourmades. +Il lui rendit la baguette, se rassit sur l'escabelle, et poussant un +hum! hum! d'appel pour inviter le roi à reprendre la conversation: + +--Je suis mieux, dit-il de la part du prieur hébété, et en état de +répondre aux questions de l'illustre chevalier de Crillon. Mon coeur +sensible s'est ému des soupçons et des menaces d'un si noble +personnage. Mais j'ai appelé à Dieu des injustes reproches qui +m'étaient adressés. Dieu m'a fortifié. Causons, monsieur le chevalier, +causons! + +Rien n'eût pu distraire Henri de sa contemplation. Au lieu de répondre +au prieur, il s'approcha de Robert, le regarda d'un air à la fois +affectueux et triste, et appuyant une main sur son épaule décharnée: + +--Regardez-moi encore comme tout à l'heure, dit-il, je vous en prie. + +La baguette de Gorenflot s'agita convulsivement en décrivant festons +et paraboles. + +--Le révérend père, s'écria frère Robert avec une voix de chat irrité, +demande si monsieur le chevalier est venu ici perdre son temps à se +moquer d'un pauvre moine disgracié de la nature? Ce n'est ni +charitable ni décent. + +Et il accompagna ces mots d'un coup d'oeil oblique, en laissant voir +un quart de figure tellement grotesque et disloquée, que le roi +demeura debout, découragé, rêveur, et n'insista plus. + +--Il faut m'excuser, dit-il en se rasseyant derrière frère Robert. Il +faut me pardonner d'avoir un moment troublé la sérénité du révérend +prieur par des menaces. La qualité d'ami de Mme de Montpensier ne +saurait être qu'un sujet de suspicion et de colère pour l'ami du roi +de France, et Crillon est un ami fidèle de ce prince. + +--Moi aussi, répliqua le traducteur, au nom de Gorenflot qui peu à peu +se calmait. + +--Rien ne le prouve, dit Henri avec douceur, et tout prouve le +contraire. Vous dirigez la conscience d'une jeune fille que le roi +aime tendrement, et au lieu de laisser cette jeune fille céder aux +sentiments favorables que peut-être le roi lui avait inspirés, vous +l'en détournez en vous servant d'elle comme d'un levier politique pour +déplacer toutes les résolutions du roi. Ce n'est point là un acte +d'amitié. Ne vous en vantez pas. Non, le roi n'a pas d'amis en ce +couvent, et c'est dommage. Entouré de pièges comme il l'est, guetté +par des ennemis implacables, peu aimé de ses amis mêmes, il lui faut +bien du courage, bien de la confiance en Dieu pour continuer la lutte +qu'il a entreprise. Oh non! il n'a pas d'amis. + +Frère Robert, après avoir consulté la figure boursouflée de dom +Modeste. + +--Vous calomniez bien des honnêtes gens, monsieur le chevalier, +dit-il, et vous vous oubliez vous-même. Tout à l'heure vous vous +annonciez comme un fidèle ami de Henri IV. + +--Oh! moi, cela ne compte pas, dit le roi rappelé à son rôle. + +--Crillon ne compte pas!... et Rosny, et Mornay! et d'Aubigné et +Sancy! + +--Rosny a de grandes qualités, mais il aime un peu le roi pour le +gouverner. Mornay est un homme dur et sans indulgence. Sancy a rendu +d'énormes services à Sa Majesté, mais si énormes qu'elle en sent le +poids ... peut-être parce qu'il le lui fait sentir. Quant à d'Aubigné, +celui-là aime Henri IV comme un enfant aime son chien ou son +passereau, pour lui arracher les plumes ou lui tirer les oreilles. + +--Qui aime bien châtie bien, dit frère Robert d'une voix caverneuse. + +--Tenez, poursuivit le roi avec un regard pénétrant, de tous les amis +que ce pauvre roi a eus, je ne m'en rappelle qu'un. Oh! celui-là , une +perle d'ami! L'ami qui châtiait aussi, mais avec un rire si joyeux, +avec une patte de velours si spirituellement armée de griffes +innocentes!... C'était là un ami du roi! Mon révérend père, je ne +l'oublierai jamais. + +En parlant ainsi, Henri se penchait vers le capuchon de frère Robert, +qui plongeait à mesure que le regard et le souffle de son +interlocuteur se rapprochaient de lui. + +--Quel était donc ce phénix? murmura la voix qu'on eût dit émue, tant +elle avait pris de soudaine douceur. + +--C'était un bon gentilhomme de Gascogne, un compatriote du roi, un +brave, un sage, l'âme de Brutus dans le corps de Thersite, la probité +d'Aristide et la froide valeur de Léonidas. + +--Monsieur le chevalier est lettré, dit le frère Robert, dont le +capuchon tremblait comme la parole. _Habemus Crillonem non inficetum_, +eût dit Caton. + +--Frère Robert, vous êtes bien savant vous-même, cria le roi entraîné +vers cet homme par un élan de l'âme qu'il ne pouvait maîtriser. + +Le frère parleur saisit aussitôt le tableau placé aux pieds du prieur, +et de ses longs doigts crochus montra au roi la phrase suivante: + +« Il est important que les visiteurs soient pénétrés de l'idée qu'ils +ne parlent effectivement qu'avec le prieur. La voix est empruntée, +mais sa pensée lui est propre. » + +Henri ayant lu, répondit en regardant la masse inerte qui gisait dans +le fauteuil du prieur: + +--C'est vrai. Mais vous conviendrez qu'on pourrait s'y tromper. J'en +reviens à mon ami; je veux dire à l'ami du roi. Mais il était aussi le +mien, et vous ne serez pas étonné de m'entendre quelquefois dans la +conversation employer le pronom _je_, comme notre excellent frère +parleur. + +La baguette parla. + +--Continuez, nasilla Robert; le panégyrique de ce gentilhomme que vous +dîtes si dévoué au roi m'intéresse au suprême degré. Amitié! _Rara +avis in terris!_ + +--Oiseau bien rare, en effet, dit le roi. Mais elle était la vertu +dominante de ce brave dont nous parlons. Il avait eu d'abord pour le +feu roi, pour Henri III, une de ces amitiés dévouées comme jamais +peut-être souverain n'a su en inspirer: sollicitude constante, soins +éclairés, vigilance pour la conservation de la couronne souvent +menacée, vigilance plus sublime encore pour la défense des jours +précieux de son roi. + +Un rire strident, pareil à un gémissement funèbre, gronda un moment +sous le capuchon comme dans la profondeur d'une caverne. Quant au +visage du prieur, il s'était couvert d'une pâleur morne, et pour cette +fois assurément sa physionomie exprimait une idée. + +--De quoi ont servi cette sollicitude, ces soins et cette vigilance, +murmura le frère parleur en s'abîmant dans une prostration +douloureuse. + +--Dieu avait compté les jours du pauvre roi, dit Henri avec une +solennelle gravité; le dévouement d'un homme ne peut rien contre les +desseins de Dieu; mais j'oubliais, s'écria-t-il tout à coup dans une +de ces inspirations du génie, que je fatigue vos oreilles du récit de +douleurs qui ne sont pas les vôtres; j'oubliais que je parle à des +amis de Mme la duchesse de Montpensier, et que la mort du feu roi n'a +pas causé grand deuil dans les couvents de France. + +La sévère figure du frère parleur se dressa tout à coup comme si elle +allait protester par un cri contre cette accusation. Henri attendait +avec impatience l'effet de sa ruse. Mais frère Robert se rassit +lentement sans avoir proféré une parole, et la baguette de Gorenflot +ayant tracé quelques signaux, le traducteur ajouta: + +--Ne parlons plus politique, s'il vous plaît, monsieur le chevalier. + +--Ce n'est point de la politique, c'est de l'histoire, répliqua le +roi. L'histoire du gentilhomme gascon qui vous intéressait tout à +l'heure se lie étroitement à celle des rois Henri III et Henri IV. En +servant le premier de ces princes, notre ami obéissait à une sorte +d'intérêt personnel. Il servait sa propre haine. + +--Ah! sa haine ... interrompit le capuchon. Cet homme parfait avait +donc des passions terrestres? + +--Beaucoup, et c'est pourquoi il fut si grand et si bon. Les +faiblesses de l'âme sont comme ces coussinets de chair molle que la +sage nature a placés autour des tendons et des muscles. Ils +amortissent la trop grande violence des mouvements, qui sans cela +deviendraient brutaux, et ils préservent les ressorts eux-mêmes d'un +frottement qui les aurait trop vite usés. Les faiblesses d'ailleurs +procurent à l'âme des satisfactions et la font consentir à habiter sur +terre, insipide séjour, si parfois on n'y rencontrait un peu de +variété. + +Le capuchon approuva. + +--Je répète cette phrase pour l'avoir trouvée belle, dit le roi. Elle +n'est pas de moi. Notre ami la prononçait souvent. Eh bien! puisque +voilà ses faiblesses excusées, avouons qu'elles étaient justifiables. +Il haïssait mortellement un homme qui l'avait offensé, offensé sans +cause et d'une façon cruelle. Peut-être si l'objet de cette haine eût +été un simple particulier en dehors des événements de cette époque, le +rôle du gentilhomme gascon en eût-il été amoindri; l'offense eût été +payée de quelque coup d'épée obscur au coin de quelque carrefour. Mais +l'ennemi de notre ami était un grand personnage, un très-grand et +très-puissant prince; c'était, voyez la bizarrerie du sort, un +formidable ennemi du roi Henri III, en sorte que, tout en faisant ses +affaires personnelles, le Gascon travaillait à celles de son maître. +Je vous dirais bien le nom de ce prince qui fit tant de mal à Henri +III, mais vous avez ici dans votre maison certain lit qui me ferme la +bouche. + +--Parlez toujours, monsieur le chevalier, traduisit le frère parleur. + +--Ce prince était de l'illustre maison de Guise, frère des Guises tués +à Blois et de Mme de Montpensier, votre amie. Il s'appelait et +s'appelle encore M. le duc de Mayenne. Jadis conspirant contre Henri +III, il guerroie aujourd'hui contre Henri IV. C'est là l'ennemi que +combattait à outrance notre ami le Gascon. Ce fidèle, ce brave, ce +spirituel... Cherchez bien, mon révérend, il n'est pas que vous ne +sachiez un peu de qui je veux parler, et si vos souvenirs venaient à +faillir, interrogez le frère Robert, il vous donnera peut-être des +renseignements sur l'homme incomparable qui, je l'ai dit, fut le seul +véritable ami d'Henri de Navarre, aujourd'hui roi de France. + +À ces mots, prononcés avec toute l'adresse et toute la véhémente +chaleur de ce grand esprit, que fécondait un si grand coeur, +l'étonnement stupide de Gorenflot fut poussé au comble. Ses yeux +désorientés interrogèrent ardemment le frère Robert et le supplièrent +d'intervenir en un si cruel embarras. + +Celui-ci, après avoir réfléchi longtemps, malgré tous les titillements +de la baguette: + +--Je ne sais pas encore très-bien, dit-il, de qui monsieur le +chevalier veut parler. Cette accumulation de louanges m'a d'abord fait +perdre la voie. Si le personnage dont on s'occupe eût été un humble +serviteur du feu roi, bien caché dans sa vie et ses actions, bien +obscur, et ... bien vite oublié, peut-être l'eussé-je reconnu plus +facilement. + +--Obscur!... s'écria le roi, obscur, celui qui, du temps où vivait la +pauvre dame de Monsoreau, a aimé et servi Bussy d'Amboise contre le +duc d'Anjou!... Mémorable et touchante histoire, que n'oublieront +jamais ceux qui l'ont sue une fois! Humble! celui qui tua de sa main +Nicolas David et le capitaine Borromée, deux terribles champions des +Guises!... Oublié! celui dont la seule mémoire soulève, à l'heure +qu'il est, des soupirs dans le sein de son roi, et qui, s'il était là , +pourrait voir dans mes yeux combien on l'a aimé, combien on l'aime +toujours, et comment on le pleure! + +Le roi prononça ces paroles avec un coeur brisé, les larmes roulaient +dans ses yeux. + +Le frère parleur se retourna furtivement, et surprit sur le visage +d'Henri cette loyale et glorieuse émotion; puis, baissant de nouveau +la tête, il répondit d'une voix entrecoupée: + +--Les faits que vous venez de citer, monsieur le chevalier, m'ont +éclairé complètement. La personne dont il s'agit est bien celle que +j'avais soupçonnée d'abord. Ne s'appelle-t-elle pas.... + +--Chicot! s'écria le roi d'une voix éclatante, comme s'il appelait. + +Le capuchon ne frissonna point; mais Gorenflot, à ce nom, trembla sur +son fauteuil comme un dieu de Jagrenat déraciné de sa base. + +--Oui, dit le frère parleur froidement, c'est le nom que portait celui +dont vous parlez, et nous nous comprenons parfaitement. Les louanges +dont vous l'honorez me sont douces venant du grand chevalier Crillon; +elles me sont douces, parce que je fus honoré aussi de l'amitié de M. +Chicot. + +Rien ne pourrait rendre l'expression que prit ce nom en passant par +les lèvres du frère parleur. + +--Vous avez été son ami? demanda le roi.--Je me rappelle ... vous êtes +ce moine, son compagnon ... Mais pardon, je croyais qu'autrefois on +vous nommait Panurge. + +--Panurge, ce n'était pas moi, c'était notre âne, traduisit Robert, et +il est mort, mort comme M. Chicot. Car M. Chicot est mort, cela est +bien connu. Plusieurs gens de guerre me l'ont annoncé, et, au fait, +qui peut mieux le savoir que vous, monsieur le chevalier, puisque vous +n'avez presque jamais quitté le roi, et que c'est près du roi que +mourut M. de Chicot? + +--Oui, dit le roi. + +--Vous y étiez peut-être? demanda frère Robert. + +--J'y étais. + +Un silence profond accueillit ces paroles. Frère Robert interrompit un +moment son travail de modeleur et rêva; puis, obéissant à la baguette: + +--Je profiterais volontiers, traduisit-il, de l'occasion qui se +présente pour obtenir quelques détails sur la mort de ce pauvre M. +Chicot. Fournis par un témoin oculaire, ils auront une valeur bien +précieuse pour son ancien ami. Est-ce que vous auriez l'obligeance de +m'en conter l'histoire, monsieur le chevalier? + +--Volontiers, mon révérend. Chicot avait suivi la fortune du roi Henri +IV au moment où tout le monde hésitait, et ses offres de service +avaient été d'autant plus agréables au nouveau roi qu'il en savait +toute l'importance, ayant par lui-même éprouvé combien Chicot devenait +un dangereux adversaire lorsqu'il persécutait quelqu'un pour défendre +son maître. Seulement Chicot ne fut pas pour Henri IV ce compagnon de +tous les instants, ce commensal, cet ami antique qui couchait dans la +chambre, mangeait à la table et participait à tous les secrets de la +vie du maître. Chicot avait l'habitude de cette grande et splendide +existence du roi Henri III. Le lit d'Henri IV était dur, sa vaisselle +d'argent était souvent mise en gage et remplacée par des écuelles de +terre chichement garnies. + +Henri, par cette attaque indirecte, injuste, allusion amère à sa +mauvaise fortune, espérait amener l'adversaire à se découvrir, mais +frère Robert répondit flegmatiquement: + +--Il est vrai que Chicot était cupide, avare, gourmand et efféminé. Ce +sont là des faiblesses excusables dans les hommes de trempe vulgaire +et de condition obscure. Il avait été gâté d'ailleurs par la +fréquentation de Sa Majesté Henri III, ce prince généreux, fastueux, +magnifique, la main la plus facile à s'ouvrir, le coeur le plus +reconnaissant, le monarque par excellence! Le feu roi qui toujours se +dépouilla pour enrichir ses serviteurs, qui toujours prit sur sa table +le pain sec pour offrir à ses amis les faisans sur leur plat d'or, le +feu roi qui était vaillant et fort s'oubliait lui-même comme tous le +grands coeurs... Il avait gâté son ami Chicot! Ce gentilhomme était +devenu malhonnête sans doute, et matériel. Pardonnez, seigneur, au +monarque et à son humble serviteur. + +Gorenflot baissa la tête; frère Robert glissa de son escabeau: il +s'était agenouillé. + +Le respect avait gagné Henri lui-même. Ce coup qu'il avait voulu +porter dans une louable intention, lui était revenu sensible et direct +en plein coeur. + +--Je crois bien plutôt, répondit-il vivement, que le gentilhomme +gascon ne voulut point nouer de familiarité avec Henri IV pour ne pas +affaiblir ses souvenirs, pour ne point faire succéder à sa tendresse +pour le feu roi une tendresse nouvelle: certaines amitiés sont un +culte que les belles âmes entretiennent religieusement. + +--Peut-être, répliqua le traducteur. Mais vous avez promis quelques +mots sur les derniers moments de M. Chicot. + +--Il combattait à la journée de Bures en vaillant soldat. Toujours +ardent à se venger de M. de Mayenne, il fit prisonnier son ami, son +parent, le comte de Chaligny, et tout triomphant me l'amena. + +--A vous, monsieur de Crillon? interrompit Robert, ou au roi? + +--J'étais si près du roi qu'il l'amenait à nous deux: «Tiens, dit-il +joyeusement, Henri, voilà un cadeau que je te fais.» Et il poussa +Chaligny à mes pieds. + +--Il tutoyait le roi? + +-Il ne tutoyait que le roi. Ces mots firent rire; le comte de +Chaligny, furieux, se retourna, et de son épée, que le généreux Chicot +lui avait laissée, il lui fendit la tête. + +--Je ne suis qu'un moine peu instruit des lois de la guerre, murmura +le frère Robert; mais il me semble que cette action fut lâche. + +--Elle fut infâme. + +--Et ... le blessé? + +--Chicot tomba. Je le fis panser, soigner par de bons chirurgiens. + +--Chez vous?... dans votre tente, n'est-ce pas? monsieur le chevalier, +demanda Robert. + +--Dans ma tente ... dit le roi embarrassé, je n'en avais pas toujours. + +--Dans le logis du roi, enfin ... le roi logeait toujours quelque +part. Lorsque le roi Henri III était en campagne, Chicot, il me l'a +dit, fut souvent blessé près de lui, et toujours il fut soigné chez le +roi. Il couchait à ses pieds ... c'est le privilège des chiens +fidèles. + +Le roi rougit. Ses yeux si loyaux et si brillants se troublèrent. Un +remords soulevé par ces paroles si simples monta lentement de son +coeur à ses lèvres et il balbutia: + +--C'est vrai ... j'oubliai de faire panser Chicot chez moi; je l'avais +envoyé dans une maison sûre. J'appris qu'il s'affaiblissait tous les +jours, et enfin on vint me prévenir qu'il était au plus mal. +J'accourus ... il était mort. + +--De votre part, c'était naturel, monsieur le chevalier, mais de la +part du roi Henri IV?... Oh! si Chicot eût couché aux pieds du roi, +murmura Robert d'une voix lugubre et déchirante, il eût eu du moins +l'ineffable bonheur de rendre le dernier soupir en bénissant son +maître, et tous ses services eussent été assez payés! + +Le roi courba le front en proie à une émotion que jamais peut-être il +n'avait ressentie. + +--Enfin, continua Robert d'un ton solennel et les yeux fixés sur dom +Modeste, M. de Chicot est mort. Paix à son âme. C'était un homme de +bonne volonté, comme dit l'Écriture! et félicitons-le maintenant qu'il +n'est plus au service des grands de la terre! + +En parlant ainsi, le frère soulevait dans sa main la figurine presque +achevée. Le roi la vit et fut frappé. + +La figurine le représentait lui-même dans un costume de cérémonie avec +sa large barbe et son long nez célèbre. C'était sa taille, son allure +martiale et dégagée. Il était agenouillé, tenant en ses mains un +missel sur lequel on lisait le mot: Messe. + +Le roi, saisi de stupeur à la vue de ce merveilleux travail, exécuté +dans les intermittences du dialogue et des observations du frère +parleur, joignit les mains et se penchant sur la statuette pour la +voir de plus près: + +--Mais c'est mon portrait, s'écria-t-il. Vous voyez bien que vous me +connaissez! + +Frère Robert, sans se retourner, écrivit rapidement avec la pointe de +l'ébauchoir: + +CRILLON.--EQUES.--MCLXXXXIV. + +Le roi se tut, encore une fois jeté loin du but par cette inaltérable +présence d'esprit. Mais il se préparait à prendre sa revanche, lorsque +la porte de la chambre s'ouvrit, l'enfant qui avait amené Henri chez +dom Modeste accourut hors de lui et dit quelques mots tout bas au +prieur. + +Gorenflot devint violet; on eût dit qu'il allait être foudroyé +d'apoplexie. + +Frère Robert, sans se troubler, feignit de consulter son prieur et dit +au roi: + +--Il serait peut-être désagréable au chevalier de Crillon de +rencontrer la personne qui nous rend visite. Montez le petit degré, +monsieur, il aboutit à la chambre de frère Robert. J'y ferai conduire +par une autre porte l'ami qui vous attend là -haut. Allez, et tâchez de +vous persuader que le roi a des amis ici. + +Le roi tressaillit et regarda les deux moines comme pour leur demander +s'ils comptaient le prendre dans un piège. + +La main sur son épée, il monta l'escalier à reculons, l'oeil toujours +fixé sur le prieur et son acolyte. Il atteignit bientôt la chambre +désignée, s'y enferma, et presque aussitôt vit entrer Crillon par une +autre porte donnant sur le corridor. + +--Sire! comme vous êtes pâle! s'écria le chevalier. Est-ce que vous +savez déjà son arrivée en cette maison? + +--L'arrivée de qui? + +--Mais, de la duchesse ... de Mme de Montpensier. + +--Elle ici!... Tu l'as vue? + +--Avec quatre Espagnols, deux gentilshommes, son écuyer et un petit +jeune homme inconnu. Soyons sur nos gardes, sire, en attendant le +retour de Pontis et notre renfort. + +--Voudrait-il se venger ainsi de mon ingratitude! murmura Henri, tout +entier au souvenir du mystérieux frère parleur. + +--Se venger de vous?... Qui donc, sire? + +--Silence! s'écria Henri. Écoute cette voix. + +On entendait distinctement de la chambre le moindre mot prononcé +au-dessous chez le prieur. + + + + +XXII + + +LA DUCHESSE TISIPHONE + + +C'était bien la duchesse, si célèbre à cette époque, qui venait faire +visite au prieur des génovéfains. + +Crillon ne s'était pas trompé. Elle avait une suite assez nombreuse +pour commander le respect, et, par une barbacane industrieusement +percée dans l'épaisseur de l'alcôve du prieur, frère Robert aperçut +les Espagnols et le petit jeune homme dont le chevalier avait signalé +la visite à Henri IV. + +Les deux portes de l'appartement de Gorenflot s'ouvrirent comme pour +l'entrée d'une reine, et frère Robert ayant, sans être aperçu, levé au +plafond, par le moyen d'une bascule, certaine trappe qui en diminuait +assez l'épaisseur pour que la voix parvint à l'étage supérieur, la +duchesse pénétra chez dom Modeste. + +Catherine-Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, avait quarante +et un ans environ, et conservait peu de restes de la beauté de visage +dont elle avait été si fière. Ses yeux noirs, profonds et méchants, +des sourcils épais dont les arcs se touchaient au-dessus d'un nez fin +et long, une bouche mince pleine d'astuce et de circonspection, le +front fuyant comme celui des vipères, telle était la femme. Elle +dissimulait l'inégalité de sa jambe boiteuse par un sautillement +gracieux peut-être dans une jeune fille, mais assurément étrange dans +une femme dont les cheveux grisonnent. Petite, maigre, elle furetait +et rongeait partout comme une fourmi blessée. + +Quant à son portrait moral, c'était encore une plus laide image. +Ennemie mortelle d'Henri III, qui, disait-on, l'avait offensée par de +secrets mépris, elle avait saisi l'occasion éclatante du meurtre des +Guise, ses frères, tués à Blois, et, à partir de ce moment, avait +poursuivi le roi à outrance, soudoyant des prédicateurs, soufflant le +feu de la Ligue, et armant la main du fanatique Jacques Clément, que +tout l'accuse d'avoir séduit par les plus honteux sacrifices. Après le +meurtre d'Henri III, on l'avait entendue s'écrier: «Quel malheur +qu'avant de mourir, il n'ait pas su que le coup vient de moi!» + +Enfin, c'était elle qui, appelant les Espagnols en France, avait, +depuis la mort d'Henri III, entretenu la guerre civile, pour faire +entrer la couronne de France dans sa maison. Cette furie valait une +armée par l'activité de sa haine dévorante et l'adresse infernale de +ses combinaisons, qui ne reculaient devant aucun crime. Elle excitait +Mayenne, souvent paresseux et tiède, elle l'eût sacrifié lui-même, et +parce qu'à cette flamme il fallait toujours un aliment nouveau, Henri +IV avait remplacé Henri III. Devenu point de mire, c'était sur lui que +tout se dirigeait. + +Elle entra chez dom Modeste avec une précipitation qui témoignait de +son inquiétude et de son impatience. On put voir à l'extrémité du +corridor, près de la grande salle, ses gardes espagnols et ses +ligueurs qui se promenaient en l'attendant. + +--Fermez les portes! dit-elle d'une voix impérieuse, à laquelle frère +Robert se hâta d'obéir. + +Les portes bien closes, il revint humblement et avec tous les signes +d'un profond respect s'asseoir aux pieds de son prieur, la cire et +l'ébauchoir en main. + +La duchesse arpentait la chambre, baissant la tête et frappant de sa +houssine les meubles, et lorsqu'elle n'en rencontrait point, sa robe +de drap qui traînait sur le plancher derrière elle. + +Gorenflot faisait de gros yeux à son parleur, qui le calma par un +petit clignement des paupières imperceptible pour tout autre que ces +deux hommes si bien habitués à s'entendre. + +Le frère parleur, voyant s'agiter la baguette, dit à la duchesse +qu'elle était la bienvenue et que sa présence comblait d'honneur et de +joie toute la communauté. + +Elle, frémissant comme une tigresse en cage: + +--Il n'en est pas de même de mon côté, dit-elle, et je ne suis pas +venue pour vous faire des compliments, monsieur le prieur. + +--Pourquoi? madame, demanda l'interprète. + +--Oh! cela est tellement grave, dit la duchesse en grinçant des dents; +que je me suis demandé si je devais venir ici, ou vous faire venir +chez moi. + +--Madame la duchesse sait que je ne puis me mouvoir, répliqua frère +Robert. + +--Vous êtes pesant, c'est vrai, monsieur le prieur. mais j'ai remué +des masses plus lourdes, et je ne sais pourquoi je pense que dix de +mes gens vous emporteraient comme une plume soit chez moi, à Paris, +soit à la Bastille. + +--A la Bastille! s'écrièrent les yeux effarés de Gorenflot; mais la +voix de frère Robert dit froidement: + +--Pourquoi à la Bastille, madame la duchesse? + +--Parce que c'est là qu'on s'explique sur des accusations de trahison. + +Gorenflot sentit se dresser son bonnet sur ses rares cheveux; une +sueur froide perlant à grosses gouttes roula sur les pommettes de ses +joues énormes. + +--Je ne comprends point, dit frère Robert, avec un accent doux et +placide. + +--Et d'abord, s'écria la duchesse exaspérée, il est impossible de +causer ainsi par l'entremise de ce butor! + +Elle désignait frère Robert tapi sous son capuchon. + +--Ce maraud, ce cuistre, poursuivit-elle en écumant de rage, me +traduit vos paroles avec un flegme stupide! Il ne sent donc rien, +l'animal brute! Au moins, vous pâlissez, vous, dom Modeste, et vous +suez de peur!... Mais lui, c'est une solive, c'est un grès, c'est une +carcasse bonne à pendre au plafond d'une sorcière, comme un lézard! +Mort de ma vie! je le ferais écorcher vif, si j'étais sûre qu'on +trouvât de la peau sur ses os! + +Frère Robert, sans se déconcerter, répondit: + +--Les reproches que madame adresse à mon interprète sont injustes. Il +traduit exactement ma pensée. Il parle comme je sens. + +--Vous n'avez pas peur, vous? + +--Pas le moins du monde. + +--Vous ne suez pas à grosses gouttes? + +--C'est ma graisse qui fond à la chaleur. + +--Vous ne tremblez pas de vous expliquer avec moi? + +--Je ne sais point trembler quand je me sens pur de toute faute. Et, +d'ailleurs, ma force me vient d'en haut, et je redoute peu les +puissants de la terre. + +Rien n'était plus bizarre que cette traduction invraisemblable des +émotions qui agitaient le prieur. Frère Robert parlait du calme et du +courage de Gorenflot, Gorenflot semblait près de crouler sous sa +chaise, et tous ses traits se décomposaient à vue d'oeil. + +La duchesse vint à Robert, le saisit par son capuchon et le secouant +furieusement: + +--Parle-moi toi-même, dit-elle. + +--C'est défendu, répondit-il en la regardant avec calme. + +--Je te l'ordonne. + +Frère Robert rabattit son capuce et se tut. On vit la duchesse pâlir +et rougir comme si elle eût eu un frein a ronger. Le silence des deux +moines l'exaspérait, et elle ne voyait pas le moyen de faire cesser ce +silence. Gorenflot, remis de sa frayeur par l'exemple de l'intrépide +Robert, semblait lui-même braver la duchesse, et quelque chose comme +un ironique sourire épanouissait sa large et pâteuse figure. + +--Vous me menacez, je crois, du martyre! s'écria l'interprète d'une +voix claire comme l'accent de la trompette. Eh bien! madame, au +martyre! au martyre! Nous irons joyeusement au martyre comme frère +David que vous avez fait tuer! comme frère Borromée que vous avez fait +tuer! comme frère Clément que vous avez.... + +--Assez!... interrompit la duchesse, assez, vous dis-je! Qui vous + parle de martyre?... + +--Vous avez nommé la Bastille. + +--J'étais en colère. + +--Péché mortel. + +La duchesse haussa les épaules. + +--Je sais bien que cela vous est égal, dit l'interprète; mais dans les +casseroles et sur les grils de l'enfer, vous parlerez tout autrement! + +--Allez-vous prêcher? + +--C'est mon métier, c'est ma vocation. Le prophète parla fièrement à +la superbe Jézabel, Jézabel fut mangée par.... + +--Par les chiens; c'est ce que je venais vous dire. Et puisque je suis +Jézabel, qui était reine, songez-y bien! nommez-moi les chiens qui me +dévorent toute vivante. Mort de ma vie! + +--Juron, blasphème; péché mortel. + +--Dom Modeste!... + +--Je sers le Seigneur! vous l'offensez, tant pis pour vous. + +--Encore une fois! s'écria la duchesse ivre de rage, vous prêchez, +mauvais moine, et vous ne répondez pas! + +--Et vous, vous insultez, vous hurlez, vous écumez même, et vous +n'interrogez pas. + +A ces mots, qui firent frissonner de la tête aux pieds Gorenflot, leur +éditeur responsable, la duchesse se retourna d'un bond. Elle était +effrayante à voir. Ses cheveux tordus, prêts à se dénouer, semblaient +siffler comme les serpents de Tisiphone. + +--Vous vous oubliez, mon maître! murmura-t-elle avec un accent +farouche. Croyez-vous donc qu'il ne vous reste plus assez de cou pour +qu'on vous pende? + +--Nous voilà revenus au martyre, dit froidement Robert; nous tournons +dans un cercle vicieux: _vitiosum circulum tenemus!_ pendez vite! mais +changez de formule, l'entretien est monotone. + +Ce calme dédaigneux abattit soudain la rage de la duchesse. + +Elle s'approcha les bras croisés de Gorenflot et lentement, comme si +elle eût pesé chaque parole: + +--Quel jour suis-je venue vous consulter sur le nouvel embarras que +suscitent à la Ligue les états généraux? + +--Il y a aujourd'hui trois semaines, madame, dit l'interprète. + +--Que m'avez-vous conseillé de faire? + +--Vous le savez aussi bien que moi, princesse. + +--Vous m'avez conseillé d'abandonner la cause de mon frère, M. de +Mayenne, vous fondant sur ce qu'il avait trop peu de chances pour +régner. + +--C'est vrai, il en a fort peu, dit Robert. + +--Docile à vos avis comme je l'ai toujours été, parce qu'il faut +l'avouer, vous êtes d'une perspicacité remarquable.--Vous m'en avez +donné des preuves, vous qui aviez deviné Jacques Clément!... + +Gorenflot devint livide. + +--Docile, dis-je, j'ai abandonné la cause de mon frère et proposé à +l'Espagne le mariage de l'infante avec mon neveu de Guise. + +--Rien que de très-naturel là dedans, interrompit l'interprète, +puisque le roi d'Espagne veut marier sa fille avec un prince français, +et que M. de Mayenne est déjà marié. + +--Et puis, la couronne de France, grâce à votre ingénieux conseil, ne +sort pas ainsi de la maison de Guise. Certes, le conseil est +admirable, et je vous en remercie encore. + +--C'est peut-être pour cela, dit Robert, que vous me proposiez tout à +l'heure de me faire pendre? + +--Attendez! je n'ai pas fini. Qui a rédigé la proposition de ce +mariage au roi d'Espagne, vous, n'est-ce pas? + +--Oui, je vous l'ai dictée après m'en être bien défendu; +souvenez-vous-en! Je me défie de l'Espagnol; je vous l'ai assez +répété. + +--Quel jour suis-je venue vous rendre la réponse du roi d'Espagne, +c'est-à -dire son acceptation? + +--Avant-hier, en me raillant sur ma défiance. + +--Combien de personnes savaient le secret? + +--Ah! je ne puis vous le dire, madame. + +--Mais je le puis, moi. Il y avait trois personnes dans la confidence: +le roi d'Espagne, moi et vous. Je ne parle pas du moine que voici ... +puisque vous prétendez qu'il ne compte pas. + +--Il ne compte pas, en effet, répliqua frère Robert. Eh bien! madame, +où voulez-vous en venir? + +--A ceci: au lieu de trois personnes instruites de notre combinaison, +il y en a cinq aujourd'hui, et savez-vous quels sont les deux nouveaux +adeptes? + +--Ma foi non, madame. Mais je le saurai si vous me faites la grâce de +me le dire. + +--L'un s'appelle M. de Mayenne, mon frère; celui surtout qui devait +ignorer notre secret. + +--M. de Mayenne est instruit! s'écria frère Robert. Eh bien! alors, +tout est perdu. + +--C'est ce que je disais, tout est perdu. + +--Votre conspiration avorte. + +--Oui, dom Modeste, je suis brouillée mortellement avec mon frère, la +division est dans notre camp, une guerre sourde s'allume dans notre +famille; mais, ce n'est encore rien ... Devinez par qui M. de Mayenne +a été instruit de notre complot? + +--Ah! madame.... + +--Par le roi de Navarre, par le Béarnais qui lui a, hier soir, envoyé +copie exacte du traité passé entre l'Espagne et moi au sujet du +mariage de l'infante. + +--Voilà qui est incroyable! s'écria frère Robert avec une grimace +intraduisible. Quoi! le Béarnais sait tout! qui le lui a dit? + +--C'est ce que je venais vous demander, répliqua la duchesse d'une +voix sombre; voilà pourquoi mon impatiente colère a commencé par +menacer, voilà pourquoi enfin vous me voyez prête à tout faire, sinon +pour réparer le mal énorme que me cause cette trahison, du moins pour +découvrir et punir si cruellement le traître, que l'horreur du +châtiment s'en transmette aux siècles les plus reculés. Est-ce votre +avis, dom Modeste? + +--Complètement, répondit l'interprète d'un air dégagé. + +--Avez-vous quelque idée sur le supplice qu'on pourrait lui infliger? + +--Nous prendrons, si vous voulez, toutes les tortures des Persans et +des Carthaginois; j'en ai un livre assez gros tout rempli, avec +commentaires et figures. Quelques-uns de ces supplices sont d'un +ingénieux qui surpasse toute imagination. + +--Vous me plaisez en parlant ainsi, dit la duchesse avec un +rugissement de colère ... Mais d'abord.... + +--Je sais ce que Votre Seigneurie veut dire; d'abord il faut connaître +le coupable, _secundo_ l'appréhender, _tertio_ le convaincre. + +--Ce ne sera pas difficile, monsieur le prieur. + +--Procédons, alors, dit frère Robert en relevant les manches de +Gorenflot avec un geste d'empressement bouffon. Quel est-il? + +--C'est vous ou le frère Robert, s'écria la duchesse. L'interprète se +retourna vers Mme de Montpensier et lui dit froidement: + +--Je ne crois pas. + +--Comment? + +--Je crois plutôt que c'est vous ou le roi d'Espagne. + +--Quel intérêt aurais-je? s'écria la duchesse étourdie de cette +audacieuse confiance. + +--Et moi, dit frère Robert, quel intérêt? + +--On ne sait pas. L'âme d'un moine est une caverne. + +--L'âme des rois et des duchesses est un abîme, dit fièrement +l'interprète. D'ailleurs, prouvez.... Et comme vous ne pouvez pas, +comme vous ne sauriez prouver, comme la femme est un esprit faible, +pétulant, toujours cherchant les extrêmes quand il est si sage et si +facile de demeurer au centre des choses, je vous prouverai, moi, que +vous avez des traîtres chez vous. + +--La dépêche d'Espagne ne m'a pas quittée. + +--Alors l'Espagne vous joue, et a envoyé un double de sa dépêche soit +au roi de Navarre, soit à M. de Mayenne. L'Espagne veut régner en +France, sans votre neveu et sans vous? Elle vous croit trop forte et +veut vous affaiblir en fortifiant momentanément votre ennemi Henri IV. + +La duchesse réfléchit, frappée de cette idée nouvelle. + +--C'est possible, murmura-t-elle. + +--C'est certain, et je vous engage fortement à faire écarteler S. M. +très-catholique, si mieux vous n'aimez faire décapiter cette perfide +Catherine de Lorraine, duchesse de Montpensier, pour la punir de +s'être trahie elle-même, en prenant l'intermédiaire des Espagnols. + +--Vous avez raison, dom Modeste. + +--Il fallait faire vos affaires vous-même. + +--Cela m'a toujours réussi, et c'est ce que je ferai. + +--Il est vrai que vous vous êtes mise aujourd'hui en un grand +embarras. + +--J'en sortirai. + +--Je ne vous demanderai pas comment, de peur que demain vous ne +m'accusiez encore d'avoir prévenu le Béarnais ... le Béarnais, qui a +juré de faire rouer et brûler vif tous ceux qui ont trempé dans la +mort du feu roi! le Béarnais, dont le triomphe serait ma perte comme +la vôtre! + +--Pardonnez-moi, la douleur égare.... + +--Jusqu'à insulter et menacer des amis tels que moi, jusqu'à les +suspecter! Allez, allez, madame, je vous l'avais dit souvent: Rompons! +rompons! Il n'y a plus d'amitié entre gens qui se défient l'un de +l'autre. + +--Vous vous défiez donc de moi? + +--A cause de vos fautes, oui, madame; vous en commettez qui perdront +vos amis. + +--Je n'en commettrai plus, dom Modeste. + +--Vous venez de fortifier Henri IV par une alliance avec l'Espagne, +qui vous dépopularise aux yeux de toute la France, par une brouille +avec M. de Mayenne, et vous ne vous en relèverez pas. + +--Tout cela sera réparé demain. + +--Que le roi abjure, et vous êtes perdue, vous et toute la Ligue. + +--J'y ai pensé, le roi n'abjurera pas. + +--On annonce la cérémonie, à Saint-Denis, pour dimanche. + +--Demain le roi sera enfermé dans quelque bonne forteresse. + +--Par vous? s'écria frère Robert. + +--Oh! non, je n'y essayerai même pas, moi, mais ses amis feront la +besogne. + +--Ses amis l'enfermeront? + +--Ses amis les huguenots. Oui, furieux des bruits qui courent sur +l'abjuration de leur chef, ils ont fait un petit complot, et +l'enlèvent aujourd'hui même dans la retraite qu'il s'est choisie, chez +sa nouvelle maîtresse, Mlle d'Estrées. + +--Ils ont eu cet esprit? + +--On le leur a soufflé. Ils enlèvent donc précieusement Henri IV, le +gardent à vue, pour l'éloigner de la messe, leur antipathie, et +pendant sa captivité, j'aurai regagné les avantages que la trahison de +l'Espagnol m'a fait perdre. + +--C'est parfaitement ingénieux, interpréta Robert, d'utiliser ainsi +les amis de son ennemi. Mais avez-vous la certitude que les huguenots +enlèveront le roi avant l'abjuration? + +--Son escorte elle-même s'en est chargée. Il a fait venir aux environs +de Chatou une troupe pour protéger ses excursions amoureuses. C'est un +galant, notre Béarnais. Eh bien! on le protégera de façon qu'il n'aura +plus de risques à courir. + +Frère Robert leva les yeux au plafond, dont les poutrelles avaient +craqué. + +--Je vois que les mesures de madame la duchesse sont bien prises, +dit-il, comme pour obéir à la baguette de Gorenflot; mais enfin, après +avoir tenu Henri prisonnier, les huguenots lui rendront la liberté, ne +fut-ce que pour livrer bataille, ne fût-ce que pour faire le siège de +Paris; car vous avez prévu le cas où il assiégerait Paris, n'est-ce +pas, madame? + +--Oui, mon révérend. + +--Et le cas même où il prendrait Paris? + +--Je n'ai pas prévu cette circonstance, c'est inutile, Henri III +assiégeait Paris comme Henri IV peut le faire, et il ne l'a point +pris. + +--Ah!... dit frère Robert d'une voix vibrante qui alla frapper les +voûtes, c'est qu'entre Paris et Henri III, il s'est rencontré.... + +--L'événement de Saint-Cloud. + +--Oui, madame, et il n'y a qu'un Saint-Cloud aux environs de la +capitale. + +--C'est probable; mais ce qui s'est fait à Saint-Cloud se fût fait +tout aussi bien ailleurs. + +Là -dessus la duchesse leva le siège, et, saluant amicalement +Gorenflot: + +--Ne me gardez pas rancune, dit-elle. J'avais perdu la tête à la suite +de ma querelle avec mon frère Mayenne. Si vous saviez comme j'ai été +confondue quand ce matin il est entré chez moi ce traité espagnol à la +main! Je m'en fusse prise à moi-même. Mais vous avez raison, c'est +l'Espagne qui nous trahit et pactise peut-être avec le Béarnais pour +m'affaiblir. + +--Voilà ma pensée, dit le frère Bobert. + +--Eh bien, soyez calme, ajouta la duchesse. Le Béarnais ne régnera +pas, fût-il allié à vingt Philippe II; il ne régnera pas, je vous en +donne ma parole. + +--Eh eh! dit frère Robert en traduisant par ce doute le signe de +Gorenflot, s'il abjure, s'il prend Paris.... + +--Nous avons ses huguenots pour l'empêcher d'abjurer. Nous aurons +notre événement de Saint-Cloud pour l'empêcher de prendre la ville; et +si tout cela manque, nous aurons encore autre chose ... que je garde +là , dit-elle en se touchant le front avec un infernal sourire; quelque +chose qui vous fera revenir de votre opinion un peu défavorable sur +les femmes. Adieu, mon cher prieur; nous nous sommes expliqués, nous +voilà bons amis. Adieu, je vous enverrai des confitures. + +La figure de Gorenflot prit une expression d'épouvante qui faisait peu +d'honneur aux confitures de la duchesse et dont rit sous cape le frère +Robert. + +Le parleur escorta Mme de Montpensier jusqu'aux portes. Elle donna ses +ordres, et souriant au petit jeune homme blond qui l'attendait dans un +coin avec les Espagnols: + +--Aidez moi à monter à cheval, monsieur Châtel, dit la sirène avec une +provocante familiarité. + +Le nouveau favori s'élança, rouge de plaisir, pour offrir sa main au +petit pied de la duchesse. + +--Quel est ce jeune gentilhomme? demanda frère Robert à l'écuyer. + +--Ce n'est pas un gentilhomme, dit ce dernier, c'est le fils d'un +marchand drapier qui vend des étoffes à Mme la duchesse. + +Frère Robert sourit silencieusement à son tour, et regarda le jeune +homme jusqu'au fond de l'âme en pétrissant dans ses doigts un nouveau +morceau de cire qu'il attaqua de son ébauchoir. + + + + +XXIII + + +COMMENT HENRI ÉCHAPPA AUX HUGUENOTS ET COMMENT GABRIELLE ÉCHAPPA AU +ROI + + +Le silence régnait chez le prieur. Mme la duchesse était déjà hors du +couvent, que le roi et Crillon, penchés sur le parquet de la chambre +haute, écoutaient encore, stupéfaits. + +Crillon se tordit la moustache. Henri s'assit dans un fauteuil. + +--Je crois bien, sire, dit le chevalier, que j'aurais encore le temps +de rattraper cette scélérate et de lui rompre sa bonne jambe. A quoi +pensez-vous, harnibieu, que vous ne parlez pas? + +--Je pense que voilà de bons moines, dit le roi attendri, et que les +hommes valent mieux qu'on ne pense. + +--Les hommes, peut être; mais les femmes, non. Je suppose, sire, que +nous n'allons pas nous endormir pendant que les ligueurs agissent? + +--Oui, il faudra vérifier ce qu'elle a dit des projets de mon +escorte... Allons au plus pressé. + +Le roi achevait à peine, lorsqu'on frappa vivement à la porte du +corridor. Crillon ouvrit, et Pontis parut. + +Il était agité, rouge. Pour qu'il n'aperçût pas le roi, Crillon tint +la porte entre-baillée et intercepta au garde la vue de l'intérieur de +la chambre. + +--Eh bien, dit-il, cette escorte vient-elle? + +--Monsieur, elle vient. Mais, ce n'est pas seulement une troupe de +huit hommes, c'est une armée, si je ne me trompe. + +--Comment, une armée? s'écria le chevalier, tandis que le roi attentif +prêtait l'oreille et se rapprochait de la porte pour mieux entendre. + +--Monsieur, continua Pontis, j'ai compté au moins quatre-vingts +cavaliers, marchant par petits groupes sur le bord de la rivière. + +--De nos cavaliers à nous? + +--Oui, monsieur. Mais, voila qui est bizarre. Tous huguenots! comme si +on les avait appareillés. + +Crillon tressaillit et envoya un regard furtif au roi. + +--Mais la Varenne? + +--Il n'y était point. + +--Qu'as-tu dit alors? + +--J'ai prié le premier piquet de se diriger vers le couvent, de votre +part. Aussitôt un cavalier que je ne connais pas s'est écrié: Si M. de +Crillon y est, le roi pourrait bien s'y trouver aussi. Est-ce que +c'est vrai, monsieur le chevalier, ajouta Pontis, que le roi se trouve +au couvent? + +--Que t'importe! continue. + +--Il y a eu des pourparlers parmi les huguenots; j'ai entendu +prononcer des noms: la Chaussée, Bougival, M. d'Estrées. On se +querellait, on s'échauffait; bref, tout le détachement s'est mis en +marche, en sorte qu'au lieu d'une escorte de huit hommes, vous allez +dans une demi-heure en avoir plus d'un cent. + +Une légère pâleur passa sur le front du roi. Crillon, sans changer de +couleur, s'arracha deux on trois poils de barbe en réfléchissant. + +--Est-ce tout, monsieur, dit Pontis, car j'ai hâte d'aller voir mon +blessé, mon pauvre Espérance, qui se plaignait d'avoir faim tout à +l'heure. Y puis-je aller? + +Crillon, touchant du doigt la manche de Pontis, comme si par le +contact du plus brave homme de l'Europe il eût voulu centupler la +valeur de son unique soldat: + +--Tu as une bonne épée? demanda-t-il. + +--Je crois que oui, monsieur, dit Pontis surpris. + +--Tu vas la tirer du fourreau. Tu te planteras au bout de ce corridor, +au débouché de l'escalier. + +--Oui, monsieur. + +--Le passage est facile à défendre, puisqu'il n'y peut passer qu'un +homme à la fois. + +--C'est vrai. + +--Eh bien, tout homme qui voudra passer là , et qui ne sera pas bon +catholique.... + +--Je l'arrêterai? + +--Tu le tueras. + +--Tiens! c'est donc une Saint-Barthélémy! s'écria Pontis avec une de +ces joies fébriles, vieux charbon des haines religieuses que tant de +pleurs et de sang n'avaient pas éteintes. + +--Une Saint-Barthélémy, si tu veux, dit Crillon. + +Le garde s'inclina sans répondre et s'alla placer au poste indiqué par +le colonel. Son épée flamboya aux reflets pourprés qui embrasaient la +fenêtre du corridor. + +--Que prétends-tu faire? dit le roi rêveur que Crillon était venu +retrouver. Ce garde, à lui seul, n'abattra pas cent hommes? + +--Il n'est pas seul, répondit Crillon, et moi donc? et vous? est-ce +que nous n'avons pas souvent croisé le fer avec cent hommes dans nos +mêlées? ne l'avez-vous pas fait seul à la journée d'Arques, où je +n'étais pas? + +--Écoute, dit le roi, évitons, soit la honte d'une défaite, soit le +scandale d'une pareille victoire. Tuer mes soldats, c'est faire les +affaires de Mme de Montpensier, négocions. + +--Et pendant ce temps-là les huguenots, ces enragés, entreront ici et +vous dicteront leurs conditions. Harnibieu!... + +--Crillon, mon ami, sommes-nous les plus forts? + +--Non, ce dont j'enrage. + +--Eh bien! il faut être les plus fins. J'ai une idée. + +--Cela ne m'étonne pas, sire. + +--Nous avons quelque garnison ici près? + +--Trois cents hommes à Saint-Denis. + +--Huguenots? + +--Harnibieu non! Ce sont des catholiques. + +--Au lieu de rester ici, fais-moi le plaisir d'aller prévenir ces +catholiques de ce que veulent faire les huguenots. Ceux-ci veulent +m'empêcher d'aller à la messe, mais ceux-là ont bien le droit de m'y +conduire. + +--Le fait est que c'est admirable! s'écria le chevalier, vous êtes un +grand roi! + +--N'est-ce pas? + +--Je cours. Mais j'y pense, pendant ce temps, que se passera-t-il? Je +serais coupable de vous abandonner ainsi! + +--Il ne peut rien se passer, les huguenots, que peuvent-ils faire? Me +mener au prêche, j'y ai été mille fois déjà . Une fois de plus n'y +ajoutera rien. On bien ils me tiendront prisonnier dans ce couvent. +Mais je saurai m'en échapper. J'ai ici des intelligences. Ou bien +encore ils m'emmèneront, mais les catholiques que tu amèneras leur +feront lâcher prise. Gagnons du temps, Crillon, et ne versons pas une +goutte de sang. + +--On en versera des flots, sire; la moitié de votre armée détruira +l'autre, s'il faut vous tirer de la forteresse où les huguenots vous +auront mis. + +--Crois-tu donc que je me laisserai prendre et enfermer? + +--Votre Majesté se fera tuer plutôt, je le sais bien. + +--Pas du tout, mon Crillon. Ma Majesté va tout à l'heure se faire +indiquer par les génovéfains une porte dérobée. + +--Vous fuirez.... + +--Pardieu! si c'était devant des Espagnols qui me menacent, jamais. +Devant des amis trop zélés, qui veulent me faire faire une sottise, +toujours!... Va donc m'attendre à Saint-Denis, au milieu des +catholiques; je t'y aurai rejoint avant ce soir. + +--Sire, je pars. Et chemin faisant, je veux dérouter ces huguenots, et +leur faire supposer que vous êtes ailleurs, par cela même que je serai +sorti d'ici, où ils ne voudront jamais croire que je vous laisse seul. +Tout au moins, je leur remontrerai la nécessité de respecter un +couvent, la trêve, et je les réduirai à vous bloquer chez les +génovéfains, tandis que vous courrez les champs en liberté. + +--A la bonne heure, voilà parler, mon Crillon. + +--On apprend à l'école de Votre Majesté, répondit le chevalier. + +Ce dernier alla lever la consigne de Pontis, descendit, fit seller son +cheval et sortit du couvent. Henri le vit se diriger vers l'escadron +des huguenots qui s'approchait peu à peu. Sans doute on le reconnut, +on l'entoura, Henri le perdit bientôt de vue dans la foule. + +--Oui, je parle bien, murmura le roi, dont le visage était collé sur +les vitres du corridor; mais quelqu'un parle encore mieux que moi ... +digne frère parleur! + +Un léger froissement d'étoffe au seuil de la chambre le fit retourner. +Frère Robert, modelant toujours sa cire, était adossé au chambranle de +la cheminée. Le roi courut à lui et ferma la porte: ils demeurèrent +seuls. + +--Quelqu'un est en bas pour M. de Crillon, dit tranquillement frère +Robert, sans lever les yeux de dessus son ouvrage. + +--C'est bon, qu'il attende! répliqua le roi. Mais vous ne devez pas +attendre, vous que j'ai à remercier si cordialement. + +Frère Robert ne bougea pas, ne parla point. + +--Vous, continua le roi, qui m'avez rendu aujourd'hui un service si +grand, qu'il efface peut-être celui que vous me rendîtes hier. + +Le moine garda son silence et son active immobilité. + +--C'est vous, n'est-ce pas, qui, hier, m'avez fait tenir la copie du +traité conclu entre Philippe II et la duchesse? + +Les yeux de frère Robert exprimèrent l'étonnement, et il répondit: + +--Quel traité? + +--Vous nierez, c'est logique, puisque vous me servez dans l'ombre; +mais c'est vous encore, tout à l'heure, qui m'avez placé de façon que +j'entendisse l'entretien du prieur avec Mme de Montpensier; les +complots, les menaces de ma mortelle ennemie. Ce nouveau service, je +vous défie de le nier comme l'autre. + +--Il était trop naturel de supposer que la présence de Mme de +Montpensier ne serait pas agréable au chevalier de Crillon, voilà +pourquoi je vous ai fait passer dans ma chambre. + +--Vous savez bien que je ne suis pas le chevalier de Crillon! s'écria +le roi. Vous me connaissez comme je vous connais. Voyons, par grâce! +jetez ce masque. Un seul homme est capable de faire tout ce qui s'est +fait ici; un seul homme possède cette finesse, cette habileté, cette +vigueur; un seul homme au monde est de force à jouer ce rôle. + +Le moine resta impassible, les sourcils froncés. + +--Chicot! s'écria le roi avec une expression de tendresse +indéfinissable. Chicot! mon vieil ami, je t'ai deviné, je t'ai +reconnu. Pardonne-moi; j'ai été ingrat, dis-tu, ce n'est pas ma faute. +Il y a dans ma tête tout un univers dont les détails, en se heurtant, +font tant de bruit qu'ils m'empêchent parfois d'entendre les +battements de mon coeur. Si je t'ai paru oublier, si je ne t'ai pas +réchauffé près de moi, comme tu le méritais, je t'en supplie encore, +pardonne; tu t'es assez vengé en ne m'embrassant pas dès que tu m'as +vu, tu m'as assez puni. Sois un grand coeur, ouvre-moi tes bras. + +Frère Robert se détourna. Une contraction douloureuse crispa un moment +ce visage de bronze. On eût dit que de chacun des pores allait jaillir +du sang ou une larme. + +--Chicot, continua le roi en écartant le capuchon du moine, c'est bien +toi; tu le nierais en vain; tiens, je sens à ton front la cicatrice de +ta blessure. Avoue. + +--Quoi? dit frère Robert, d'une voix étranglée. + +--Que tu es mon ami, que tu n'as jamais cessé d'aimer Henri. + +--Ce serait pour moi un trop grand honneur d'être l'ami du brave +Crillon. Quant à aimer Henri IV, c'est mon devoir. + +--Encore une fois, tu m'offenses, je suis ton roi, et je t'ordonne de +m'embrasser. + +--Si vous êtes le roi, sire, un pauvre moine vous manquerait de +respect en vous touchant. + +--Oh! murmura Henri en reculant avec tristesse, plus que jamais, dans +cette opiniâtreté, dans cette rancune, je reconnais Chicot, dont la +mémoire de fer n'a jamais oublié ni un bienfait, ni une injure. +Eussé-je encore douté que tu fusses mon vieux compagnon, je n'en +douterais plus, à te voir aussi implacable. Ne sois pas mon ami, si tu +veux, mais tu es bien Chicot! + +--Chicot est mort, répliqua solennellement le moine, et Votre Majesté +sait bien que les morts ne reviennent pas. + +--En tout cas, ils parlent, dit le roi, et ils rendent des services. +Ils font même des portraits... Qu'as-tu fait du mien, de cet ingénieux +conseil en cire, par lequel tu m'avertissais tout à l'heure de mettre +mes habits de cérémonie, de m'agenouiller devant un autel catholique, +un livre de messe à la main et d'embrasser la religion catholique... +C'était une statue charmante. + +--Je l'ai remplacée par ceci, répondit le moine en montrant à Henri IV +une nouvelle figurine qu'il venait d'achever. + +--Un jeune homme ... d'une aimable figure. + +--N'est-ce pas? + +--Je ne le connais point. + +--Puissiez-vous toujours en dire autant. + +--Tu lui as mis un couteau à la main, s'écria Henri! pourquoi? + +--Pour que vous le reconnaissiez, si vous le rencontrez jamais dans +cette attitude. + +--Qu'est-ce donc que ce jeune homme? + +--Un petit Parisien qui promet, répondit Robert en plaçant la figurine +entre les mains du roi. Pour le moment c'est un fournisseur de Mme la +duchesse. + +--Bien, murmura le roi en regardant la figurine avec émotion. Je me +rappellerai ces traits et ce couteau. Merci, Chicot! + +--Plaise à Votre Majesté me laisser mon véritable nom, dit Robert avec +un accent de volonté immuable qui fit frissonner Henri comme le +souffle d'un être surnaturel. Pour un caprice de prince, caprice +bienveillant d'ailleurs, et qui m'honore puisque vous me comparez à un +brave homme, je ne veux perdre ni mes derniers jours de repos en ce +monde ni mon éternité de salut en l'autre. J'ai eu l'honneur de dire à +Votre Majesté qu'une personne attendait en bas, apportant des +nouvelles intéressantes au chevalier de Crillon. + +Le roi, frappé du ton avec lequel frère Robert venait de lui parler, +comprit que la décision du moine était irrévocable. + +--Soit, ajouta-t-il. Quelle que soit ma peine de n'avoir pu +ressusciter un ami si regretté, je n'insisterai plus. Il y a peut-être +au fond de cette opiniâtreté des raisons que je n'ai pas le droit +d'approfondir. Vous êtes frère Robert, c'est bien, mais rien ne +m'empêchera de reporter sur frère Robert l'affection et la +reconnaissance inaltérables que je vouais à celui dont je vous ai +parlé. J'attends de vous un dernier service: indiquez-moi une issue +par laquelle je puisse sortir du couvent sans être découvert. + +--Rien de plus aisé. Suivez-moi. Nous avons une porte sur les champs, +elle sera peut-être gardée dans une heure, maintenant elle ne l'est +pas encore. + +--Partons ... Mais d'abord, frère Robert, embrassez-moi. + +Le moine se pencha lentement. Henri, dans un élan de tendresse, +s'appuya sur les épaules de cette bizarre créature, qu'il sentait +frémir et palpiter entre ses bras. + +La sonnette retentit dans le corridor. + +--C'est M. le comte d'Estrées qui s'impatiente sans doute, dit frère +Robert en s'écartant bien vite pour dissimuler son émotion. + +--M. d'Estrées! s'écria le roi, qui ne put entendre froidement ce nom +chéri. Est-il donc ici? qu'y vient-il faire? + +--Je vous l'ai dit, parler au chevalier de Crillon. + +--Oh! mon Dieu! serait-il arrivé quelque malheur à Gabrielle? dit le +roi éperdu d'inquiétude. + +--Aucun, à moins que ce ne soit depuis dix minutes, répliqua +flegmatiquement le moine; car il y a dix minutes je l'ai vue fraîche +et belle à miracle. + +--Tu l'as vue?... Elle est donc en cette maison? + +--Sans doute, puisque son père y est. + +--Courons! courons la voir, cher frère! dit Henri qui avait déjà tout +oublié pour ne songer qu'à son amour. + +--Peut-être Votre Majesté ferait-elle sagement de ne pas paraître, dit +Robert. M. d'Estrées est venu demander l'hospitalité en notre maison, +la sienne étant, je crois, envahie par des gens de guerre qui vous +cherchent. Peut-être même a-t-il encore d'autres raisons pour placer +sa fille ici. Le révérend prieur, qui aime fort M. d'Estrées, lui a +fait donner les clefs du bâtiment neuf au fond du jardin, et, en ce +moment, Mlle d'Estrées s'y installe avec ses femmes. Or, si Votre +Majesté se montrait avant la fin de l'installation, peut-être M. +d'Estrées emmènerait-il sa fille. + +--Par défiance de moi! s'écria Henri, c'est vrai. + +--Sinon par défiance, sire, du moins par respect, et pour ne pas +déranger le roi en logeant sous le même toit que lui. + +--Qu'il me dérange ou non, je ne partirai certes pas à présent que je +suis près de Gabrielle. + +--Et je crois, moi, dit tranquillement frère Robert, que le roi n'en +partira que plus vite; car il ne voudrait pas perdre sa couronne et +ruiner ses amis pour une oeillade. Il ne voudrait pas rendre les +génovéfains suspects à M. d'Estrées, qui a pleine confiance en eux. +Enfin le roi et Mlle d'Estrées ne peuvent habiter ici en même temps. + +--Vous avez raison, frère Robert, Henri oublie toujours qu'il +s'appelle roi! Je pars, mais un dernier adieu à Gabrielle; où +logera-t-elle, je vous prie? + +--Là -bas! dit le moine. + +Henri s'approcha alors de la fenêtre qui donnait sur les jardins. A +l'extrémité du potager, c'est-à -dire à cent pas environ, s'élevait, au +milieu des arbres, un pavillon octogone à deux étages, dont les +contrevents venaient de s'ouvrir, et que le soleil radieux inondait de +lumière et de chaleur. + +Par les fenêtres béantes, Henri vit s'empresser Gratienne et une autre +fllle de service qui secouaient les tentures ou emplissaient d'eau des +vases pour lesquels Gabrielle, assise au balcon de la fenêtre +principale, préparait des roses et des jasmins fraîchement cueillis +dans le parterre. + +Le coeur d'Henri s'emplit d'une tristesse amère quand il se vit si +près de sa belle maîtresse dont, grâce à ce beau temps sans souffle et +sans nuages, il entendait la douce voix se mêler dans les feuillages +au chant des pinsons et des fauvettes. + +--0 mon trésor d'amour! s'écria-t-il, je reviendrai! et je reviendrai +catholique! ajouta-t-il avec un significatif sourire. + +Déjà frère Robert avait devancé le roi. Ils passèrent devant une porte +entr'ouverte par laquelle, au bruit de leurs pas, sortit une voix qui +criait: + +--Pontis! j'ai faim. + +--N'est-ce pas le blessé de Crillon qui parle ainsi? demanda le roi. + +--Lui-même. + +--Pardieu! il faut que je profite de l'occasion pour voir ce fameux +lit des Guise. + +Henri passa sa tête par la fente de la porte et dit: + +--Il y a dedans un beau garçon, ma foi, et qui a l'oeil excellent. Il +n'a pas envie de mourir, le compère. + +Cinq minutes après, frère Robert revenait seul. Le roi était hors du +couvent. Mme de Montpensier avait perdu la partie. + + + + +XXIV + + +QUERELLES + + +M. d'Estrées, las d'attendre Crillon qui ne revenait pas et ne pouvait +pas revenir, était allé rejoindre sa fille. Il la trouva au milieu de +ses fleurs et de ses dentelles, riant à Gratienne pour dissimuler aux +yeux de son père la profonde inquiétude que lui causait un +déménagement si précipité. + +Ne pas questionner M. d'Estrées, c'eût été une imprudence; les jeunes +filles s'accusent souvent par ce qu'elles ne disent pas aussi bien que +par ce qu'elles avouent. Se taire à propos des événements qui +intéressaient le roi devenait donc impossible, Gabrielle interrogea. + +--Monsieur, dit-elle au comte, vous avez vu dom Modeste, n'est-ce pas? +est-il mieux instruit que nous? Qu'a-t-il dit de ces rassemblements de +huguenots qui ont entouré notre maison de la Chaussée. + +--Il a pensé qu'il se préparait quelque expédition de ce coté, et que +j'avais bien fait de quitter la maison où vous eussiez été exposée. + +Gabrielle, piquée de la réserve que son père gardait avec elle, +répondit: + +--Mais ces huguenots sont les troupes royales. + +-Assurément. + +--Et nous sommes bons serviteurs du roi. + +--Qui en doute? + +--Tout le monde en doutera, quand on nous verra fuir devant les +royalistes comme devant des Espagnols pillards ou des ligueurs. + +M. d'Estrées frappé de cette réponse faite avec tant de calme et de +sens: + +--C'est bon, c'est bon, dit-il, ma fille, votre père sait ce qu'il a à +faire, et nul ne lui en remontrera pour remplir un devoir. + +--Dès que vous le prenez ainsi, monsieur, ajouta Gabrielle devenue +plus sérieuse, dès qu'il ne s'agit plus de raisonner avec un père, +mais d'obéir à un maître, je me tais et j'obéis. Mes oeillets, +Gratienne! + +M. d'Estrées aimait cette charmante fille, et redoutait précisément de +lui paraître un tyran. Mais la faiblesse paternelle luttait en ce +moment contre une impérieuse nécessité de se montrer surveillant +sévère: cette nécessité l'emporta. + +--Vous voulez me forcer à vous parler du roi, dit-il, et je le sens +bien; mais comme je découvre chaque jour que pour parler du roi, ou +même pour parler avec lui, vous n'avez aucun besoin de votre père, il +est inutile que je me fasse votre interprète ou que je vous apporte +les nouvelles. Vous les apprendrez bien sans moi. + +Gabrielle rougit. + +--Monsieur, murmura-t-elle, voila encore vos soupçons. + +--Osez me dire que vous n'étiez pas avec le roi au moulin, quand je +vous ai tant appelée du bord de l'eau? + +Gabrielle devint pourpre et baissa la tète. + +--Si vous aviez du moins la pudeur de mentir. + +--Eh! monsieur, refuse-t-on d'entendre un roi qui parle? Chasse-t-on +un roi qui vous rencontre? + +--On fait tout pour obéir à son père, mademoiselle. Le père est +au-dessus du roi. + +--D'accord, monsieur. Je ne l'ai jamais contesté. Je ne crois pas vous +avoir jamais prouvé que je fusse mauvaise fille et désobéissante. + +--Je sais à quoi m'en tenir à cet égard. Au temps où nous vivons, +beaucoup d'époux et de pères font aussi bon marché de l'honneur de +leurs familles que les filles et les femmes, pour peu que le galant +soit riche et titré. Un roi, c'est la fleur des galants, n'est-ce pas? +même lorsqu'il est marié, même lorsqu'il est fameux par ses aventures, +même lorsqu'il grisonne? Eh bien, mademoiselle, que le roi vous agrée +ainsi, je m'en soucie peu. Je ne suis pas le père de Marie Touchet, +moi, je ne suis pas un complaisant, et vous l'éprouverez: que dis-je? +vous l'éprouvez déjà . + +Gabrielle regarda son père avec des yeux pleins de larmes. + +--Pour un bon serviteur du roi, dit-elle, vous traitez mal Sa Majesté. + +--Il y a en moi un père et un sujet. Le père est libre de juger la +prud'homie du prince qui menace l'honneur de sa fille. Quant au sujet, +il est dévoué, il est fidèle. + +Gabrielle secoua sa tête charmante. + +--Beau dévouement, murmura-t-elle, qui se cache au jour du danger! +belle fidélité qui déserte la maison où peut-être un roi fugitif eût +trouvé son plus sûr asile! + +M. d'Estrées commençait à s'irriter. L'oeil brillant, la main +tremblante: + +--Je vous trouve hardie, s'écria-t-il, de blâmer votre père en ses +desseins. + +--Mon père ne m'avait pas accoutumée à traiter le roi comme un ennemi. + +--Il fallait m'obéir quand je vous ai défendu de le recevoir. + +--Il fallait que vous eussiez le courage de chasser le roi quand il +nous a fait l'honneur de sa visite. + +--Peut-être aurai-je ce courage plus tard. Mais pour n'avoir pas +besoin de recourir à de pareilles extrémités, j'ai pris mes mesures. + +--Nous nous cachons dans un couvent d'hommes! + +--J'irai, moi, mademoiselle, prendre place aux côtés du roi, s'il y a +bataille. Mais au moins le surveillerai-je en le défendant. Et tandis +que nous sommes en paix, je défends mon honneur contre ce roi +lui-même. J'amène ma fille en un couvent, d'où elle ne sortira.... + +--Que le roi mort, peut-être, dit Gabrielle essuyant ses larmes. + +--Que mariée! s'écria M. d'Estrées, en observant la portée du coup sur +sa malheureuse fille. + +Le coup fut terrible, Gabrielle se leva comme si elle eût été frappée +au coeur. + +--Mariée ... balbutia-t-elle, est-ce possible! + +--C'est certain. Votre mari se défendra du roi comme il pourra. Si +vous le secondez, tant mieux pour lui; s'il vous abandonne, cela le +regarde. + +--Oh! monsieur, dit Gabrielle en s'approchant les mains jointes de son +père, qui arpentait la chambre à grands pas, aurez-vous cette cruauté +de sacrifier votre fille. Me marier! mais je n'aime personne. + +--Si vous n'aimez personne, il vous sera indifférent de vous marier. + +-Voilà votre morale? + +--Chacun pour soi; je sacrifie tout à mon honneur. + +--Ayez pitié de votre enfant. + +--C'est parce que j'en ai pitié que je la marie. + +--Vous me réduirez au désespoir. + +--Votre désespoir me fera moins souffrir que votre honte. + +--J'en mourrai. + +--Mieux vaut que vous mouriez de cette douleur que de mourir de ma +main, ce qui fût arrivé si je vous eusse convaincue d'ignominie. + +Gabrielle se redressa, blessée. + +--Un père Romain, dit-elle; c'est beau. Mais la fille est Française. + +--Elle se vengera à la française, n'est-ce pas? + +--Elle se vengera comme elle pourra. + +--Cela regarde votre mari, mademoiselle. + +--Le mari sera-t-il aussi Romain? + +--Non, il est Picard. Il ne vaut pas un roi, mais c'est un seigneur de +mérite. Il ne vous plaira peut-être pas, mais il me convient. + +--Il s'appelle? + +--Il s'appelle de Liancourt, seigneur d'Armeval, gouverneur de Chauny. + +Gabrielle poussa un cri d'épouvante. La délicatesse de la femme se +révoltait. + +--Il est bossu, monsieur, dit-elle. + +--Il se redressera à votre bras. + +--Il a les jambes de travers. + +--Et vous l'esprit. + +--Les enfants le suivent quand il marche. + +--Il ira à cheval. + +--Monsieur, c'est un crime, c'est une atrocité. Il est veuf et a onze +enfants. + +--Autant que de mille pistoles de revenu. + +Gabrielle, indignée, se dirigea vers la porte de la chambre voisine. + +--Ce n'est plus mon père le gentilhomme qui parle, dit-elle avec un +dédain superbe, c'est Zamet le prêteur et le financier. Je pouvais +discuter avec M. d'Estrées au sujet du roi de France, mais je n'ai +rien à dire à Zamet sur les pistoles et les turpitudes de M. de +Liancourt. + +En achevant ces paroles, elle poussa la porte, et entra toute pâle +chez elle. + +--Soit, dit le père en la suivant, révoltez-vous, mais vous obéirez! +et dès ce soir vous recevrez la visite de M. de Liancourt. + +--Vous me mépriseriez vous-même, si j'obéissais, dit-elle. + +--Pas de bruit, pas de scandale ici, ajouta M. d'Estrées un peu +inquiet, car Gabrielle avait élevé la voix, et quelques éclats de +cette scène avaient pu franchir les limites du parterre attenant au +bâtiment neuf. Commencez par fermer les fenêtres. + +--Bien, faites-les mûrer, dit Gabrielle. + +M. d'Estrées grinça des dents, Gabrielle continua: + +--Si l'on demandait à dom Modeste une place pour moi dans l'_in pace_ +du couvent? + +Et après cette surexcitation qui avait brisé ses nerfs, la pauvre +Gabrielle s'assit, toute pantelante et ruisselant de larmes. + +Gratienne s'élança, la prit dans ses bras, et la couvrit de ses +baisers en grommelant mille malédictions contre le tyran qui faisait +mourir sa chère maîtresse. + +M. d'Estrées, après s'être rongé les doigts et avoir mis ses +manchettes en pièces, sortit furieux contre sa fille et plus encore +contre lui-même. + +--Allons, dit-il, voilà que tout le monde se met aux fenêtres, il ne +me manquait plus que cela. Du scandale dans un couvent où l'on me +reçoit par faveur! + +Plusieurs fenêtres s'étaient ouvertes, en effet, soit dans les +chambres des religieux, donnant sur les jardins, soit dans le +corridor, où l'on vit apparaître çà et là une figure de génovéfain +curieux. + +Mais ce qui contraria le plus M. d'Estrées, ce fut d'apercevoir en +compagnie d'un jeune homme, à l'une des fenêtres du premier étage, la +sévère et longue silhouette du frère Robert, dont on devinait sous le +capuchon le regard inquisiteur. + +Le père féroce rougit, se sentit mal à l'aise et s'enfonça dans le +taillis qui avoisinait le bâtiment neuf, pour cacher sa confusion et +dévorer en paix sa mauvaise humeur. + +Ce jeune homme qui regardait de loin avec Robert, c'était Pontis, +distrait des soins qu'il prodiguait à Espérance par l'éclat des voix +qui se querellaient dans le bâtiment neuf. + +Frère Robert fit son profit de cet incident, et questionné par le +garde, lui répondit quelques banalités avec la plus parfaite +indifférence. Puis il sortit de la chambre. + +Pontis fut questionné à son tour par Espérance. + +--Qu'y a-t-il là -bas, demanda le blessé, et qu'as-tu été voir avec le +frère à la fenêtre? + +--Rien, des femmes qui disputent. + +--Il y a donc des femmes en ce couvent? dit Espérance. + +--Malheureusement oui. A ce qu'il paraît, il faut qu'on en trouve +partout. + +--Et elles disputent? + +--Est-ce que cela ne dispute pas toujours. Quelle espèce! + +Espérance sourit tristement. + +--Vous êtes payé pour en penser du bien, des femmes, ajouta Pontis. +Hein! comme vous allez les aimer! + +--Le fait est que je m'y sens peu de penchant. + +--Sambioux! rien que la vue, rien que l'idée d'une femme me met en +fureur. + +Pontis ferma violemment la fenêtre. + +--Pourquoi me prives-tu d'air et de soleil? dit Espérance. + +--Tiens, c'est vrai. Eh bien, c'est encore la faute de ces enragées +créatures. + +--Là ! là ! ne crie pas si haut; tu me fais mal à la tête, elle est +vide, ma tête, vois-tu, puisque par crainte de la fièvre, mes +chirurgiens me refusent à manger. + +--Ils ont raison. Fuyons la fièvre comme nous fuirions une femme. La +fièvre est femme! Sambioux! dit Pontis en approchant sa chaise du +chevet d'Espérance, causons des crimes de la femme; j'en sais quelques +abominables scélératesses que je vais vous raconter pour vous +entretenir dans de bonnes dispositions. Allons! allons! vous riez, +c'est bon signe! + +C'était bon signe en effet, Henri avait pronostiqué juste. Espérance +ne se sentait aucune envie de mourir, et il vécut. Les soins combinés +du frère chirurgien et du frère parleur éloignèrent de lui la fièvre, +et à mesure que celle-là fuyait, la faim arrivait à grands pas. Les +élixirs de l'infirmerie que prodiguait Robert et les blancs de poulet +que Pontis allait voler à la cuisine rétablirent peu à peu la poitrine +et restaurèrent l'estomac. La flamme revint dans les yeux, une vapeur +rosée remonta sur les pommettes jaunes. + +A quelques jours delà , Crillon reparut chez les génovéfains. Il +raconta de la part du roi au frère Robert l'enthousiasme des +catholiques qui gardaient Henri et faisaient tendre la cathédrale de +Saint-Denis. Il raconta la rage des huguenots qui rôdaient toujours +autour de leur proie, et la fureur de Mme de Montpensier dont le +premier coup avait échoué. + +Puis il alla vers son malade qu'il trouva en voie de guérison. + +--Grâce aux bons soins de Pontis et des frères génovéfains, dit +Espérance, grâce à l'intérêt dont m'honore M. le chevalier de Crillon; +cela seul suffirait pour ressusciter un mort! + +Crillon était pressé, il combla d'amitiés le blessé, remercia +militairement Pontis et leur dit à tous deux: + +--Dépêchons-nous de guérir; il faut être sur pied bientôt pour une +belle occasion. Entre nous, et bien bas, il s'agit d'aider Sa Majesté +à entrer dans Paris! Chut... Rétablissez-vous bien vite, Espérance, +car vous priveriez ce garçon qui vous veille, de l'honneur du premier +assaut que je réclame ce jour-là pour mes gardes. Ce sera un grand +spectacle, Espérance, et je veux que vous en jouissiez. Je veux que +vous voyiez Crillon, l'épée à la main, sur une brèche! Chacun dit que +c'est beau à voir. Rétablissez-vous! + +Le coeur du vieux soldat palpitait d'orgueil à l'idée d'un nouveau +triomphe qu'il remporterait devant le fils de la Vénitienne. + +Pontis, en songeant à cette prise de Paris, bondissait comme un jeune +lion. + +--Oui, dit-il, oui; rétablissez-vous bien vite, monsieur Espérance. + +--Ah çà , dit Crillon au blessé, vous êtes toujours content de ce +drôle? + +Espérance prit la main de Pontis en souriant. + +--Il ne crie pas? il ne boit pas? il est sage comme une fille? + +--Sambioux! s'écria Pontis, si j'étais sage comme de certaines filles, +ce serait joli! + +Espérance lui ferma la bouche d'un regard que surprit Crillon. + +--Mes coquins s'entendent à ce qu'il paraît, se dit-il; nous allons +bien voir.... + +--Allons, allons, s'écria-t-il d'un air dégagé, tout va bien. Adieu, +Espérance; à bientôt. Venez, Pontis, me tenir l'étrier. J'ai bien ici +la Varenne, qui m'a accompagné au couvent par ordre du roi, mais le +porte-poulets de Sa Majesté est sans doute occupé quelque part. Venez. + +Pontis suivit Crillon l'oreille basse; il se doutait bien du motif qui +poussait le chevalier à le mener à l'écart. Dès qu'ils furent au fond +du corridor, dans un endroit bien désert: + +--Et ma commission? dit Crillon. + +--Quelle commission, monsieur? + +--Ce billet, que je t'avais chargé de prendre.... + +--Ah! oui, dans les habits de M. Espérance. Eh bien, monsieur, je n'en +ai pas trouvé. + +--Tu mens! dit Crillon. + +--Je vous assure, monsieur.... + +--Tu mens! + +--Enfin, monsieur, il se peut qu'en chemin ce billet ait été perdu. + +--Je te dis que tu es un menteur et un maraud! tu as été conter à +Espérance ce que je t'avais ordonné de lui taire. Le généreux +Espérance t'a fait promettre de me dépister comme un vieux limier. + +--Mais, monsieur.... + +--Assez! je n'aime pas les gens qui me bravent ou qui me trahissent. + +--Trahir, monsieur le chevalier, moi! + +--Sans doute, puisque tu as révélé ce que je t'avais confié; tu me +devais deux fois obéissance, comme à ton colonel, comme à ton +protecteur; tu me devais ta vie si je te l'eusse demandée, et je te +croyais assez brave homme pour payer ta dette à l'occasion. + +--Ah! monsieur, épargnez-moi. + +--Si nous étions au camp, dit Crillon s'animant par degrés et +tortillant sa moustache, je te ferais arquebuser. Ici, de gentilhomme +à gentilhomme, je te blâme; de maître à serviteur, je te chasse! +Ramasse tes hardes, si tu en as, et sors! + +--Oh! monsieur de Crillon, dit Pontis pâle et décontenancé, ayez pitié +d'un pauvre garçon sans défense! + +--Je le veux bien. Donne-moi ce billet. + +Pontis baissa la tête. + +--Donne, ou non-seulement tu perdras le poste de confiance que je +t'avais fixé ici, mais tu perdras encore ta pique de garde. Je suis +ton colonel et je te casse! Tu n'es plus au service du roi! + +Pontis s'inclina humblement, les traits bouleversés par le désespoir. + +--Le billet? demanda encore une fois Crillon. + +Pontis se tut. + +--Monsieur de Pontis, ajouta Crillon furieux de cette résistance, je +vous donne huit jours pour avoir regagné votre province. Je vous donne +cinq minutes pour avoir quitté le couvent! + +Les larmes débordèrent des yeux du jeune homme, et il put à peine +murmurer ces mots: + +--Permettez au moins que j'embrasse M. Espérance pour la dernière +fois. + +Crillon ne répondit pas. + +--Une seule minute et je reviens, ajouta Pontis en se dirigeant vers +la chambre du blessé. + +Il entra le coeur gonflé, se pencha sur le lit de son ami. + +--Qu'as-tu donc? s'écria Espérance. + +--Rien ... rien ... dit Pontis d'une voix entrecoupée. Reprenez votre +billet, reprenez-le vite, cachez-le bien. + +--Pourquoi? demanda Espérance en se soulevant. + +--M. de Crillon me chasse, s'écria Pontis, éclatant comme un enfant en +soupirs et en sanglots. + +Espérance poussa un cri et serra Pontis entre ses deux mains +tremblantes. + +--Eh non! animal, dit tout à coup le chevalier, qui apparut en +poussant la porte d'un coup de poing; non, je ne te chasse pas. Reste +... tu es un honnête garçon. Voilà -t-il pas qu'ils pleurent tous les +deux, les imbéciles. Gardez vos petits papiers, puisque cela vous +convient. Harnibieu! que ces garçons-là sont bêtes! + +Et il s'enfuit à grands pas, honteux de sentir lui-même une vapeur +humide au bord de ses paupières. Après qu'Espérance eut tout fait +raconter à Pontis, les deux amis demeurèrent longtemps embrassés. + +--Oui, je me rétablirai vite, dit Espérance, pour bien t'aimer +d'abord, pour assister au siège ensuite. + +--Et pour nous venger des femmes! dit Pontis. + + + + +XXV + + +LE SEIGNEUR NICOLAS + + +Le lendemain, Pontis, qui était tout rêveur et singulièrement +préoccupé, demanda au frère Robert, lorsqu'il rendit sa visite à +Espérance, s'il ne serait pas possible d'échanger la chambre du +premier étage contre une autre au rez-de-chaussée, attendu que le +blessé auquel on permettrait bientôt quelques pas dans le jardin, +n'aurait plus d'escalier à descendre. + +Frère Robert répondit que précisément au-dessous, au rez-de-chaussée, +se trouvait une chambre moins belle sans doute et dont le lit n'était +pas historique, mais qui offrirait à ces messieurs la facilité qu'ils +désiraient. + +La journée fut employée au transport d'Espérance dans cette nouvelle +chambre. Le soir, Espérance venait de se remettre au lit, après +quelques heures passées sur un fauteuil; c'était la première faveur de +son médecin. Il était un peu las, un peu étourdi. Il avait besoin de +repos, et, ni les charmes puissants de la soirée, si belle et si +fraîche, ni l'attrait d'une collation préparée par Pontis ne +réussissaient à le distraire des promesses d'un bon sommeil. + +--Tu souperas seul, près de mon lit, dit-il à son compagnon; tu me +conteras quelque bonne histoire, pendant laquelle je m'endormirai. +Allons, installe toi à table, et fais honneur au bon vin du couvent, +toi qui n'as pas été blessé par M. la Ramée. + +Pontis posa un doigt sur ses lèvres. + +--Silence! dit-il; à présent que nous sommes au rez-de-chaussée, il +faut parler bas. Non, dit-il, je ne souperai pas: merci. + +Espérance le regarda, étonné. + +--Je vous demanderai même, ajouta Pontis, la permission de rester à la +fenêtre, et par conséquent de tenir la fenêtre ouverte. Tâchez de vous +garantir du frais pour ce soir, mais il faut que la fenêtre reste +ouverte. + +--Je ne comprends pas, mon cher Pontis. + +--Plus tard, plus tard, dit le garde. + +--Ah çà , mais, s'écria Espérance en se soulevant, tu as depuis hier +des allures de mystère qui m'étonnent. Hier soir, tu regardais déjà +comme aujourd'hui par la fenêtre de notre ancienne chambre; tout à +coup je t'ai vu te pencher, observer, puis faire le plongeon, puis +éteindre la lampe et recommencer à guetter. + +--C'est vrai, dit Pontis agité. + +--Et aujourd'hui, ton refus de souper, cette demande d'ouvrir la +fenêtre.... + +Pontis prit la lampe qu'il cacha tout allumée dans l'alcôve +d'Espérance, de façon à tenir la chambre obscure, sans se priver pour +cela de lumière à l'occasion. + +--Voilà que tu recommences ton manège ... Il y a quelque chose, +Pontis! + +--Sambioux! s'il y a quelque chose, répliqua le garde à voix basse. +Mais il y a des choses qui ne regardent pas les gens blessés, les gens +à qui les émotions peuvent nuire. + +--C'est donc bien terrible, ce qu'il y a? + +--Cela peut le devenir. + +--Serait-ce pour cela que tu as demandé au frère Robert de nous +déménager, car le prétexte de l'escalier m'a paru un peu frivole. + +--Il y a un fait, monsieur Espérance, c'est qu'au premier étage on a +plus de chemin à faire qu'au rez-de-chaussée, si l'on veut tout à coup +sauter dans le jardin. + +--Eh! mon Dieu! sauter dans le jardin! Vite, vite, conte-moi ce dont +il s'agit. + +--Plus tard! après l'événement. + +--Tu vois bien qu'en me tenant ainsi en haleine, tu me fais cent fois +plus de mal; l'impatience est une fièvre. Tu me donnes la fièvre. + +--Eh bien! voici, monsieur Espérance. + +Espérance l'arrêta. + +-Avant tout, nous sommes convenus que puisque je t'appelle Pontis, tu +m'appelleras Espérance; pas de monsieur. + +--C'était le respect... Mais puisque vous le voulez absolument, j'en +raconterai plus vite. + +--Qu'y a-t-il? + +--Il y a que, depuis deux jours, chaque soir, un homme se glisse dans +le parterre. + +--Quel homme? + +--Si je le savais, je vous prie de croire que je n'aurais ni ce +frisson, ni cette incertitude. + +--Il faut prévenir les frères.... + +--Ah! bien oui, pour me faire manquer mon coup. Non pas, non pas! + +--Quel coup! + +--L'homme apparaît là -bas, tenez, au bout du petit mur. Vous saisissez +bien la topographie, n'est-ce pas? + +--Parfaitement. J'ai passé aujourd'hui toute la journée derrière la +fenêtre, et j'ai vu, j'ai admiré ces beaux jardins. + +--Vous savez que nous avons en face le bâtiment neuf. + +--Où l'on se querelle? + +--Oui, ces oiseaux méchants qu'on appelle femmes. Eh bien! ce bâtiment +est tout a fait séparé du couvent par un mur, ce mur couvert de ces +beaux pêchers.... + +--Fort bien. Mais cependant une porte ouvre dans ce mur pour +communiquer de la cour aux bâtiments neufs. + +--Porte fermée du côté des habitants du pavillon. Ce ne peut être par +là que se glisse l'homme en question. Non. Il vient de droite, comme +s'il entrait par le couvent. + +--Mon Dieu, tu te tourmentes bien vainement. Partout où il y a des +femmes, il vient des hommes. Qui dit femme dit intrigue. Qui dit +homme, dit papillon nocturne, phalène. Quelque lumière brille dans ce +bâtiment neuf, ne fût-ce que dans les yeux de ces femmes, vite une +phalène arrive, et s'y mire en attendant qu'elle s'y brûle. + +--Oh! je me suis fait tous ces raisonnements-là , répondit Pontis, et +avec des variantes beaucoup moins flatteuses pour les femmes. Mais il +faut bien se rendre à l'évidence. Si l'homme en question venait pour +les gens du bâtiment neuf, c'est au bâtiment neuf qu'il irait, +n'est-ce pas? + +--Je crois que oui. + +--Eh bien! pourquoi l'ai-je vu hier sous nos fenêtres à nous? + +--Ah! fit Espérance. + +--Regardant, marchant comme un chien d'arrêt qui sent le gibier, +faisant le gros dos et choisissant les touffes de lilas ou les +orangers pour s'y cacher. + +--C'est bizarre. + +--Vous croyez que cet homme vient pour le bâtiment neuf, et moi je +crois qu'il vient pour nous. + +Espérance se redressa. + +--Cherchez bien, dit Pontis, si quelqu'un n'a pas intérêt à savoir ce +qu'est devenu M. Espérance depuis son singulier départ d'un certain +balcon caché sous les marronniers. + +--Mais, oui; tu as raison. + +--Cherchez bien si quelqu'un n'a pas un intérêt plus cher encore à +finir ici ce qui a été si bien commencé là -bas; c'est-à -dire à défaire +tout le bel ouvrage de nos bons génovéfains, et à remplacer M. +Espérance, le ressuscité, par un beau jeune homme tout à fait et à +jamais couché dans la bière. + +--Pontis! murmura Espérance, tu n'as pas eu en ce cas une bien +heureuse idée en nous logeant à la portée du bras de ce misérable. + +--C'est que j'ai voulu le mettre à la portée du mien. Or voici mon +idée. Si le rôdeur nocturne est, comme je le suppose, la Ramée ou un +de ses complices, il reviendra, il s'embusquera au même endroit, il +aura même fait quelque amélioration à son plan, afin de se rapprocher +de nous. Tout à coup je lui tombe sur le dos par cette fenêtre, qui +n'est qu'à trois pieds du sol. Ce sera un joli coup d'oeil, mon bon +monsieur, mon cher Espérance! un coup d'oeil qui ne vaudra pas +certainement le spectacle de Crillon sur la brèche, mais tant vaut +l'homme, tant vaut la terre; tout est relatif, du creux de votre lit +vous aurez de l'agrément. + +--Oh! j'en serai, dit Espérance, avec une sombre colère. + +--Vous me ferez le plaisir de rester coi, calme, et de ne pas +seulement accélérer d'une pulsation les battements de votre coeur. Je +ne cours pas le moindre danger; je n'y mettrai pas la moindre +courtoisie. Quand on a affaire à un pareil assassin, on ne met pas des +gants de gentilhomme. Voici la marche: boum! je saute; crac! je le +saisis à la gorge pour bien constater son identité; prrr! je lui passe +mon épée au travers du corps jusqu'à la garde. Et je ne vous demande +qu'un quart de minute pour faire tout cela. + +--D'ailleurs, ajouta Pontis, il faut tout prévoir. Si dans ce combat, +le malheur voulait que je fusse vaincu--c'est difficile, c'est +impossible,--mais avec les lâches il faut toujours redouter quelque +trahison: le pied peut me glisser; je puis m'enferrer dans quelque +couteau dont ces coquins ont toujours plein leurs poches; en ce cas, +prenez ma dague; vous aurez toujours bien assez de force pour la tenir +droite de vos deux mains comme un clou. Le bandit, après m'avoir +terrassé, viendrait vous achever. Il rencontrera la pointe et +terminera ses destins, comme on dit, entre vos bras. Si je respire +encore, avertissez-moi par un cri, et mon dernier souffle sera un +joyeux éclat de rire. + +--Que d'imagination! allait répondre Espérance. + +Neuf heures sonnèrent à la chapelle du couvent. + +--Chut! dit Pontis, silence absolu d'abord! c'est à peu près l'heure. + +Pontis s'agenouilla devant la fenêtre ouverte, après avoir enveloppé +Espérance dans ses rideaux et lui avoir mis le poignard dans les +mains. + +La nuit était magnifique. Les fenêtres du bâtiment neuf scintillaient +des premiers rayons de la lune; tout le jardin attenant au couvent +était plongé dans une obscurité d'autant plus profonde. + +La tête seule de Pontis dépassait l'appui de la croisée; encore +l'avait-il cachée derrière un gros vase de faïence à fleurs qui +contenait des plantes grasses. + +Espérance, lui aussi, passait sa tête curieuse par l'ouverture de ses +rideaux, et avait allongé hors du lit son bras armé. + +Pontis, comme un braconnier à l'affût, étendit derrière lui sa main +droite, ce qui voulait dire à Espérance: + +--Je vois quelque chose. + +En effet, un homme dont les longues jambes arpentaient le sentier près +du mur, dont le gros dos se courbait comme pour laisser moins de prise +à la lumière du ciel, traversa le parterre et entra dans l'allée +bordée d'orangers, qui longeait le bâtiment du couvent. + +Il vint s'arrêter à vingt pas de la fenêtre où guettait Pontis. + +On eût pu entendre craquer ses pas sur le sable. + +Le coeur des deux jeunes gens battait de telle force qu'en dépit de +toutes les précautions de Pontis, la santé d'Espérance ne devait pas +s'en trouver meilleure. + +L'homme s'accroupit derrière un oranger dont la vaste caisse le +cachait tout entier, puis, après des regards multipliés qu'il +adressait, tantôt devant, tantôt derrière, soit au zénith, soit au +nadir, comme font les passereaux qui craignent d'être pris en flagrant +délit de vol, il se rapprocha de la maison, à une distance de cinq ou +six pas de la fenêtre. + +Pontis, bouillant d'impatience, de colère, de toutes les passions +féroces qui allument chez l'homme la soif du sang naturelle aux +tigres, n'attendit pas plus longtemps. Son épée nue dans les dents, se +ramassant pour prendre un élan plus nerveux, il alla sauter presque +sur le dos du mystérieux visiteur, le saisit d'une main à la gorge, +selon son programme, de l'autre à la ceinture, et l'élevant en l'air, +l'apporta et le jeta comme une masse dans la chambre d'Espérance. En +un clin d'oeil il ferma la fenêtre, et approchant ses yeux ardents du +visage de l'ennemi dont sa pointe menaçait la coeur: + +--Nous te tenons, brigand! murmura-t-il. + +Espérance dégagea promptement la lampe de l'alcôve. et alors s'offrit +à leurs yeux un bien curieux spectacle. + +--Ce n'est pas lui! s'écria Espérance en apercevant une maigre et +bizarre figure, hideuse de pâleur et d'effroi, un dos voûté, des +genoux cagneux qui s'entre-choquaient avec épouvante. + +--C'est un bossu! dit Pontis. + +--Sans armes! ajouta Espérance. + +--Oui, sans armes, messieurs, sans armes et sans mauvaises intentions, +articula faiblement une voix chevrotante, tandis que les jambes se +redressaient, que l'homme se relevait et que les deux amis le +considéraient, prêts à éclater de rire en présence de cette cigale +qu'ils trouvaient à la place de l'hydre. + +Pontis mit son épée sous son bras, ajusta ses cheveux hérissés, et dit +à l'étranger: + +--D'abord, qui êtes-vous? + +--Un honnête gentilhomme, monsieur. + +--Il me semble que les honnêtes gens ne se promènent pas la nuit en +rampant dans les jardins. Vous me faites plutôt l'effet d'un voleur. + +L'étranger tira de sa poche une énorme bourse dont la rotondité, la +sonorité métallique firent dire à Pontis: + +--Ce n'est point en effet la bourse d'un voleur; mais cependant, vous +ne méditiez pas une bonne action en rôdant ainsi sous nos fenêtres! + +--Vos fenêtres, dit l'étranger... Ah! monsieur, ce n'était pas à vos +fenêtres que j'en voulais. + +--Cependant, vous étiez dessous. + +~-Parce que, monsieur, c'est d'ici qu'on peut le mieux guetter +l'endroit où je guettais. + +--Quel endroit? + +--La petite porte du bâtiment là -bas, celle qui donne dans le jardin. + +--Le bâtiment neuf? dit Espérance, se mêlant pour la première fois à +l'entretien, celui où il y a des femmes? + +--Précisément, monsieur, répliqua l'étranger en adressant un salut +courtois au malade, qui le lui rendit civilement. + +--Quand je te disais, ajouta Espérance en regardant Pontis. Monsieur +vient pour.... + +--Bah!... interrompit Pontis brutalement, car il lui en coûtait trop +d'abandonner ainsi tout de suite ses beaux rêves de vengeance. +Monsieur ne nous fera pas accroire qu'il muguettait au bâtiment neuf. +Un amant, avec ce dos et ces jambes! + +--Pontis!... dit Espérance. + +L'étranger fit la grimace pour essayer de bien prendre la plaisanterie +et répondit: + +--Ce n'est pas comme amant, monsieur, que je viens, c'est comme mari. + +--Ah! s'écrièrent les deux jeunes gens, dites-nous donc cela tout de +suite. + +--Vous guettez votre femme? ajouta Pontis. + +--Ma future femme. + +--Une personne qui criait l'autre jour très-fort contre un homme assez +vieux? + +--Mon futur beau-père, le comte d'Estrées, dit l'étranger. Quant à +moi, messieurs, je ne suis pas un voleur, comme vous avez pu vous en +convaincre, ni un homme de mauvaises moeurs; je m'appelle Nicolas +d'Armeval de Liancourt. + +--Très-bien! très-bien! monsieur; prenez donc la peine de vous +asseoir, s'écria Pontis en offrant un siège à l'étranger. + +--Et recevez tous nos regrets, ajouta Espérance. Nous vous avions pris +pour un malfaiteur. + +--Nous avions formé le projet de vous massacrer, monsieur, dit Pontis. +Ce m'est une joie sensible de vous voir sain et sauf. Une seconde de +plus vous étiez mort. + +Nicolas d'Armeval de Liancourt se frotta, en souriant, les genoux et +le dos. + +--Vous êtes peut-être froissé? demanda Espérance. + +--Je le crains. Mais cela se passera. Il me restera, messieurs, +l'éternel plaisir d'avoir fait votre connaissance. + +Et il se frotta la peau de plus belle. + +--M. de Pontis, dit Espérance en présentant son ami, garde de Sa +Majesté, favori de M. le chevalier de Crillon. + +Nicolas d'Armeval se leva pour saluer. + +--Le seigneur Espérance, l'un des plus riches gentilshommes de France, +dit Pontis à son tour. + +--Qui regrette que sa blessure ne lui permette pas de vous saluer +debout, ajouta Espérance avec sa riante et séduisante physionomie. +Mais maintenant que nous vous connaissons mieux, pourrions-nous faire +quelque chose qui vous fût agréable? + +Le seigneur de Liancourt se tournant vers les deux amis +alternativement: + +--Oui, messieurs, vous pourriez d'abord me laisser accomplir +paisiblement la tâche que je m'étais imposée. + +--De surveiller votre future femme? dit Pontis. Faites, monsieur, +faites, et prenez-la en faute, monsieur, je vous le souhaite de tout +mon coeur. + +Nicolas d'Armeval salua gracieusement. + +--Mais, dit Espérance, je ne vois pas bien ce que monsieur pouvait +surveiller derrière cette caisse d'oranger. Le bâtiment où loge +mademoiselle sa future est très-loin. De loin on voit mal. + +--Messieurs, vous me paraissez de si aimables jeunes gens, dit le +seigneur de Liancourt, que je me sens pour vous plein de confiance. + +Il se frotta l'épaule avec une grimace de douleur. + +--Nous la justifierons, dit Pontis. + +--Il faut vous dire d'abord que M. d'Estrées et moi, nous désirons +vivement ce mariage, mais que la future ne paraît pas aussi enchantée. + +--Les jeunes filles ont parfois des caprices, dit Espérance. + +--Mais savez-vous pourquoi Mlle d'Estrées me refuse? + +Espérance et Pontis, après avoir toisé M. de Liancourt de la tête aux +pieds, échangèrent un regard qui signifiait: + +--Nous le devinons bien! + +--Elle refuse, poursuivit le futur mari, parce qu'en ce moment +quelqu'un lui fait la cour. + +--Bah! + +--Un très-grand personnage qui lui envoie des messagers, des billets. + +--Êtes-vous bien sûr? + +--L'autre jour j'en ai surpris un. + +--Un billet? + +--Non, un messager. Un homme trop connu, messieurs, pour qu'on ne le +reconnaisse pas.... + +M. de Liancourt poussa un soupir. + +--M. de la Varenne, dit-il. + +--Le porte-poulets du roi? s'écria Pontis. + +--Lui-même, dit piteusement le futur. + +--Eh bien! alors le galant serait donc.... + +--Chut! dit M. de Liancourt en se tournant vers le jardin. + +--Qu'y a-t-il? + +--Pendant que nous causons, la chose que je voulais empêcher s'est +faite. + +--Quelle chose, cher monsieur Nicolas? demanda Espérance. + +--Mlle d'Estrées avait dit au messager: « Demain, à neuf heures et +demie, ma réponse à la petite porte! » + +--Eh bien! + +--Eh bien, j'avais projeté de m'embusquer, de surprendre la Varenne. +Or, il est neuf heures et demie, la petite porte vient de se refermer +et la réponse est donnée; je suis perdu. + +--Bon! Cher monsieur, dit Pontis, vous rattraperez cela. Est-ce que +vous vouliez tuer la Varenne, par hasard? + +--Non, oh! non. Tuer un officier de Sa Majesté! non, certes, telle +n'était pas mon intention. + +--Je comprends, dit Espérance, vous vouliez profiter de la surprise +pour tout rompre avec votre beau-père. + +--Oh! pas davantage! rompre avec M. d'Estrées, perdre Mlle d'Estrées! +une si charmante fille, un si beau parti! + +--Alors, que vouliez-vous donc faire, demanda Pontis, voyant Espérance +froncer le sourcil. + +--Je voulais être sûr ... bien sûr: cela m'eût servi plus tard. + +Les deux jeunes gens se regardèrent. + +--Ne vous affligez donc pas, répliqua Pontis, c'est comme si vous +l'étiez. + +--Je recommencerai mon épreuve, dit le seigneur d'Armeval, et +maintenant que nous sommes amis, vous m'aiderez au besoin. + +--Pour être désagréable à une femme, dit Pontis, il n'est rien que je +ne fasse. + +--Merci, merci, mon cher monsieur; et vous, seigneur Espérance? + +--Moi, je suis blessé, je ne puis bouger de mon lit, dit Espérance +d'un ton sec. + +--Ainsi, je circulerai tant que je voudrai dans le jardin, la nuit, +vous n'y ferez pas obstacle? + +--Pas le moins du monde, répliqua Pontis + +--Alors donc je m'en retourne pour cette fois, je serai plus heureux +demain. Adieu, messieurs, adieu. Bonne santé, seigneur Espérance; +gardez-moi le secret, n'est-ce pas? + +--Oh! sambioux! je le jure, dit Pontis. + +--Et moi non, murmura Espérance, tandis que le garde faisait repasser +obligeamment le seigneur Nicolas par la fenêtre. + +Pontis rentra en se frottant les mains. + +--Bonne affaire, s'écria-il, voilà déjà que nous nous vengeons des +femmes. Et d'une! + +--Viens ici, Pontis, dit Espérance, tu parles comme un croquant, comme +un bélître, comme un Nicolas d'Armeval, mais non comme un gentilhomme; +assieds-toi près de moi, je vais te le prouver en deux mots. + +--Tiens! dit Pontis surpris et calmé dans ses transports. + +Et il s'assit au chevet d'Espérance. + + + + +XXVI + + +SERVICE D'AMI + + +Pontis semblait ne pas comprendre pourquoi Espérance avait interprété +autrement que lui la scène précédente. + +--Nous étions résolus, dit-il, à profiter de toutes les occasions pour +rendre aux femmes ce qu'elles nous ont fait. + +--Et d'abord, répliqua Espérance, que t'ont-elles fait, à toi, les +femmes? + +--Elles m'ont tué mon ami, ou à peu près. + +--Ceci est une raison; mais toutes n'ont pas commis ce crime, et, du +jour où je leur pardonnerai, force te sera bien de leur pardonner +aussi. + +--Ainsi vous pardonnez! s'écria Pontis avec un grognement de colère, +dites-nous cela tout de suite, et alors, au lieu de garder dans notre +âme cette mémoire du mal qui fait l'homme fort et respectable, nous +nous mettrons à écrire des rondeaux, des triolets et des virelais en +l'honneur de ces dames; nous leur ferons des guirlandes entrelacées, +nous broderons le chiffre d'Entragues avec celui de la Ramée, un +couteau en sautoir, sambioux! + +--Tu es ridicule, mon pauvre garçon, dit Espérance, et si tu t'en vas +toujours ainsi aux extrêmes, nous ne nous rencontrerons jamais. Oui, +je hais les femmes, oui, j'en suis las, oui, je me vengerai lorsque +l'occasion se présentera, mais la bonne occasion, entends-tu? Et pour +réparer le dommage que l'une d'elles a fait à ma peau, je n'irai pas +endommager mon honneur, ma conscience. D'ailleurs, apprends une chose, +si tu ne la sais pas, un gentilhomme se laisse battre par les femmes, +mais il ne bat que les hommes. + +--Ah! grommela Pontis, voilà une théorie que ces dames mettront à la +mode si vous la produisez. L'impunité! Très-bien! + +--Qui te parle d'impunité? Impunie la femme qu'on méprise? Oh! tu +verras si celle dont nous parlons ne se trouve pas cruellement punie. + +--Si elle a fait ce qu'elle a fait, c'est qu'elle ne vous aimait pas. +Admettez-vous? + +--Soit. Eh bien? + +--Eh bien, si elle ne vous aime pas, que lui importe que vous la +méprisiez? + +Espérance frappa doucement sur l'épaule de Pontis. + +--Gageons, dit-il, que dans ta province tu n'as connu que des +chambrières? + +Pontis fit le gros dos. + +--Des couturières, allons, ajouta Espérance, je veux bien faire cette +concession à ton juste orgueil. Mon cher, il en est de certaines +femmes comme de certains chevaux. Pour punir ceux-ci, tu prends ton +plus gros fouet, ton plus lourd bâton, un nerf de boeuf; mais cette +bonne jument que j'avais, qu'on m'a volée là -bas, Diane, essaye de la +battre!... Je n'avais pour la mettre au désespoir, qu'à dire: Voilà +une bête paresseuse, je la vendrai. Diane eût fait alors le tour du +monde. C'est qu'elle est de race noble et qu'elle sent l'outrage. +Proportionne donc toujours la peine à la créature. + +--Belle créature que celle d'Ormesson. + +--Il a été dit, mon maître, qu'on n'en parlerait jamais, reprit +Espérance avec une sorte de hauteur qui témoignait chez lui d'un vif +déplaisir. Ainsi, plus un mot. Parlons de la dame qui habite le +bâtiment neuf, et à laquelle un bossu tend des pièges nocturnes, ce +qui est laid et indigne d'un homme. Je n'ai jamais aimé l'affût, même +à la chasse. Il me faut la lutte. Je veux que mon ennemi, fût-ce un +sanglier, me voie en face et choisisse parmi ses chances de salut ou +de défense celle qui lui paraît la meilleure. Ici, la bête est +inoffensive. Le chasseur est un petit monstre dont l'âme, j'en ai +peur, est difforme comme l'échine. Mais, la partie est inégale entre +ces deux adversaires. Rétablissons l'égalité. + +Pontis allait s'écrier, gesticuler, Espérance lui saisit les bras. + +--Je sais ce que tu vas dire, je vois les mots s'arranger sur tes +lèvres: Ce brave bossu est sur le point d'épouser une femme, et on le +trompe. + +--Précisément. + +--Mais triple Pontis que tu es, il veut épouser de force, puisque la +future ne veut pas de lui. + +--Elle a un amant. + +--Raison de plus pour qu'elle refuse ce bossu. + +--Elle le refuse par vanité, par ambition, car, entre nous et bien +bas, le roi n'est pas un beau seigneur: il a le nez prodigieux, les +jambes sèches, le cuir basané; il est gris de poil comme un hérisson. +Toujours à cheval et suant sous le harnais; c'est un étrange mignon de +couchette. Il a quarante ans.... + +--Je donnerais cent écus pour que M. de Crillon fût caché dans un +coin, s'écria Espérance, il t'écorcherait vif, et tu l'aurais bien +mérité, petit Iscariote qui trahis ton maître. + +--Oh! dit Pontis confus et effrayé, bien que le ton d'Espérance n'eût +pas annoncé la colère, ce n'est point trahison, c'est raillerie; mon +coeur est bon, si ma langue est mauvaise. + +La boiserie craqua comme un fugitif éclat de rire. + +Pontis, effaré, fit un bond dans la chambre. Espérance, égayé par +cette terreur, eut toutes les peines du monde à empêcher le garde +d'aller sonder tous les coins et recoins. + +--Cela t'apprendra, dit-il, à proférer des blasphèmes qui révoltent +jusqu'aux murailles. Chaque fois qu'on dit du mal d'une femme ou d'un +roi, il y a là une oreille pour entendre. Tu disais du mal de cette +demoiselle du bâtiment neuf, et elle t'a peut-être entendu. + +--Impossible, dit Pontis avec une crainte naïve. C'est plutôt du roi +que j'aurai dit certaines choses qui ne sont pas du tout l'expression +de ma pensée. + +--A la bonne heure! s'écria Espérance en riant aux larmes. +Rassure-toi, je vais te fournir l'occasion de réparer tout cela. +Demain matin, tu vas aller au bâtiment neuf. + +Pontis ouvrit de grands yeux. + +--Tu demanderas à parler à Mlle d'Estrées. Tu es un garçon d'esprit, +tous les gens de ton pays sont orateurs. Tu raconteras à la demoiselle +purement et simplement la scène de ce soir. Tu ne nommeras pas M. +Nicolas de Liancourt. Tu ne diras pas non plus qu'il est bossu. Tu ne +feras aucune allusion à Fouquet la Varenne, ni par conséquent à celui +qui l'envoie. + +--Mais alors, que dirai-je, s'écria Pontis, si vous me défendez tout? + +--Tu ne peux nommer M. de Liancourt, parce qu'il est incivil de +paraître savoir à fond les affaires d'une demoiselle qui va se marier. +Tu ne diras pas qu'il est bossu, parce que si elle l'épouse, c'est +qu'elle ne s'en est pas aperçue jusqu'à présent. Quant à la Varenne et +au roi, si tu en parles, c'est que décidément tu ne tiens pas à ce que +ta tête reste sur tes épaules. + +--Eh bien! alors, monsieur Espérance, interrompit Pontis piqué, +dictez-moi ce qu'il faudra dire. + +--Voici: Mademoiselle, j'habite dans ce couvent une chambre avec un +gentilhomme, mon ami; nous avons remarqué que chaque soir un homme +vient observer ce que vous faites, et que son attention se dirige +particulièrement sur cette porte de communication. (Tu lui désigneras +la porte.) Cet homme est petit, il a le dos un peu voûté, et il fait +sa ronde à neuf heures et demie précises. J'ai pensé que ces +renseignements pourraient vous être de quelque utilité. Veuillez les +prendre en bonne part, et me croire, mademoiselle, votre bien +respectueux serviteur.--Là -dessus, tu feras la révérence et t'en +reviendras. + +--Respectueux! murmura Pontis ... respectueux pour la future de M. +Nicolas! J'aime mieux les laisser démêler leur écheveau de fil? + +--Respectueux cent fois, mille fois, un million de fois pour la femme +que ton prince honore de son amitié. Ne vois-tu pas, malheureux, +combien d'affreuses catastrophes sont suspendues à ton silence? Si le +roi vient en ce couvent! si on le guette! si le bossu, qui t'a paru un +niais et à moi aussi, est un traître; si sous couleur de punir un +rival, l'esprit religieux, l'esprit politique, ces furies altérées de +sang, armaient le bras d'un assassin... Pontis! tu n'as donc ni coeur +ni intelligence! Tu n'aimes donc et ne devines donc rien! Je voudrais +avoir deux jambes capables de me porter, je voudrais qu'il fût jour, +je donnerais la moitié de ma vie pour que ces mots que je t'ai dictés +fussent déjà parvenus à l'oreille de cette demoiselle. + +--Sambiouxl s'écria Pontis, voilà qui est vrai! Le roi.... + +--Eh bien! puisque tu es convaincu, observe qu'on gagne toujours +quelque chose à ne pas accabler les femmes. Souhaite-moi le bonsoir et +dormons vite, afin que, demain, tu sois plus tôt debout pour faire ta +commission. + +--Dès que l'aurore sera levée, dit Pontis. + +--Non pas l'aurore, mais la demoiselle, répondit Espérance qui +s'endormit bientôt d'un doux sommeil. + +Et la nature réparatrice avait prolongé ce sommeil jusqu'à neuf heures +du matin, et le blessé ouvrait des yeux brillants et tout chantait +autour de lui, oiseaux, zéphyrs et cascades, lorsqu'il aperçut Pontis, +le coude sur son genou, le menton sur sa main, près de la fenêtre, sur +laquelle les orangers versaient la neige odorante de leurs pétales +trop mûrs. + +Espérance avait le teint si reposé, si uni, un coloris incarnat +vivifiait si heureusement sa poétique physionomie, que Pontis s'écria +en le voyant: + +--Lequel de nous deux a été blessé, mon maître? + +--J'ai faim, dit Espérance, j'ai soif, j'ai envie de me promener, je +chanterais volontiers avec les bouvreuils et avec l'alouette. Mon âme +est légère et nage dans ce beau ciel bleu. + +Pontis ouvrit la porte par laquelle deux religieux apportèrent la +petite table garnie du déjeuner de malade qu'on permettait à +Espérance. + +Celui-ci dévorait, avec le regret de ne pas faire plus pour son +estomac irrité, lorsque le frère parleur entra, regarda +silencieusement son blessé, et tirant de sa manche un flacon assez +long et assez rond pour charmer l'oeil d'un convalescent, fit signe à +l'un des frères servants de lui donner un verre. + +Le verre était d'un cristal mince et gravé. Svelte, s'évasant comme +une campanule, il reposait sur un pied tordu en fine spirale. Déjà le +soleil en dorait les facettes et y allumait ses feux prismatiques, +lorsque le frère parleur versa lentement dans le cristal un vin jauni, +velouté, qui changea l'opale en rubis, et embrassa de ses reflets les +lèvres d'Espérance, à qui on présenta le verre. + +Les yeux de Pontis brillèrent comme des escarboucles, mais le frère +parleur reboucha soigneusement son flacon, le remit dans sa manche, et +sortit après avoir admiré l'effet de son vieux vin de Bourgogne sur +les joues du convalescent. + +--Je ferais bien un marché avec le frère parleur, dit Pontis: un verre +de mon sang pour un verre de ce généreux nectar! + +--Le vin est plus vieux que votre sang, mon frère, répondit un des +religieux en souriant de voir le garde promener sa langue sur ses +lèvres. + +--Et s'il est aussi rare que les paroles du frère parleur, ajouta +Pontis, je n'ai pas de chance d'y goûter jamais. Quelle singulière +idée a-t-on eue, dans le couvent, d'appeler parleur un homme qui +n'ouvre jamais la bouche! + +Les religieux desservirent, et nos deux amis restèrent. + +--Eh bien! s'écria Espérance tout aussitôt, qu'en penses-tu? + +--Je pense que ce doit être du pommard, dit Pontis. + +--Je te parle de la future. Qu'a-t-elle dit? + +--Ah! oui... Eh bien elle n'a rien dit. Je suis arrivé juste au moment +où elle se querellait avec son père. Il paraît que c'est leur +habitude. En sorte que je n'ai vu qu'une camériste. + +--Jolie? + +--Ah! très-jolie, la misérable, répondit Pontis. Il est à remarquer +que beaucoup trop de femmes sont jolies, c'est l'appât que le diable +nous présente. + +-Nécessairement. Et cette camériste? + +--M'a caché aux premiers mots que je lui ai dits. Ces rusées sont +tellement habituées aux intrigues! Elle m'a fourré tout de suite sous +un escalier pour causer plus à l'aise; et quand j'ai eu annoncé de +quelle part je venais.... Figurez-vous qu'elles nous connaissent. + +--Nous? + +--Est-ce que les femmes ne savent pas tout. «Ah! s'est écriée la jolie +scélérate, c'est de la part du blessé. Très-bien!... Et vous dites que +l'affaire est grave?--Des plus graves. Un homme rôde, vous observe, il +y a piège... » Enfin, je lui ai fait une peur si épouvantable qu'elle +a répondu ceci: « En ce moment et pour toute la journée impossible de +causer avec mademoiselle, son père la garde, mais tantôt, à la brune, +vers neuf heures, neuf heures et demie... » C'est leur heure, à ce +qu'il paraît. + +--Tu pourras y retourner? + +--Inutile, on viendra. + +--Comment, on viendra? la camériste? + +--Il ne manquerait plus que ce fût la maîtresse. Au fait, je n'en +répondrais pas. + +--Tu es fou! + +--A neuf heures et demie, on s'approchera de la fenêtre; il fera nuit; +on entendra ce que tu as à dire, et voilà ma commission faite. + +Espérance baissa la tête. + +--Tu trouves cela bien aimable, n'est-ce pas? dit Pontis ironiquement, +ces demoiselles qui se dérangent pour que nous ne nous dérangions pas! + +--Je trouve cela très-aimable et très-prudent, dit Espérance d'un ton +sec. Cette demoiselle sait que je suis blessé, que je ne puis me +remuer. Et puis elle ne veut pas qu'une lettre indiscrète promène +ainsi sa confidence. Eh mais! s'écria-t-il tout à coup, je ne sais +vraiment pourquoi je m'évertue à défendre cette demoiselle. Elle n'en +a pas besoin. Qui t'a donné rendez-vous? Est-ce elle? Si tu trouves la +démarche inconsidérée, à qui la faute? N'est-ce pas la suivante qui +t'a parlé? Cette invention est de la camériste... N'est-ce pas la +camériste qui viendra? Quelle nature sévère, bon Dieu! + +--Voilà que j'ai tort, murmura Pontis; allons j'ai tort. + +Ils passèrent la journée à essayer les forces d'Espérance, soit dans +la chambre, soit devant la maison, sous les orangers en fleurs. +L'expérience fut heureuse. S'asseyant à chaque instant, humant l'air à +longs traits, donnant quelques minutes au sommeil quand les forces +s'épuisaient trop vite, ils atteignirent ainsi la soirée. Le mal de +tête inséparable des premiers efforts du convalescent avait à peu près +disparu. Espérance se sentit assez frais et robuste pour s'étendre sur +deux chaises devant la fenêtre, au lieu de reprendre le lit. + +Quand l'obscurité fut assez profonde pour que tous les détails se +fussent éteints, soit dans le parterre soit dans les bâtiments, les +deux amis attendirent paisiblement auprès de leur lampe, sur laquelle +venaient tourbillonner les mouches de nuit et les papillons roux. + +Il leur sembla entendre un pas léger dans l'allée voisine; ce pas +s'approcha rapidement, et Pontis dit tout bas à Espérance: + +--La voici. + +Gratienne accourait en effet, se glissant derrière les arbustes. Elle +arriva devant la fenêtre et dit d'une voix presque fâchée: + +-Mais, si vous avez de la lumière, mademoiselle ne pourra pas +approcher. + +--Mademoiselle! s'écria Pontis. Elle est donc là ? + +--Tenez, entre ces deux caisses. + +Espérance aperçut une ombre. D'un revers de main il aplatit la lampe. +Gratienne retourna vers sa maîtresse. + +--Eh bien! quand je le disais, murmura Pontis, les femmes sont des +serpents. + +--Et vous, Pontis, un imbécile, répliqua Espérance, qui se releva sur +ses coussins. + +Les deux femmes s'arrêtèrent devant la fenêtre. L'une, plus près, +c'était Gratienne; l'autre à moitié cachée par sa compagne, sur +l'épaule de laquelle elle s'appuyait. + +--Allons, dit Espérance à Pontis immobile, offre un siège. + +Pontis enleva une chaise qu'il fit passer par-dessus l'appui de la +croisée, et qu'il déposa devant la tremblante visiteuse. + +--Veille, Gratienne, dit celle-ci. + +Gratienne s'avança avec précaution dans le jardin. + +--Veille, Pontis, dit Espérance au garde qui, enjambant la fenêtre, +rejoignit la jeune camériste à quelque distance du bâtiment, et on eût +pu les voir tous deux, pareils à deux statues, se dessiner en noir sur +le fond gris de l'horizon. + +Espérance, voyant que Gabrielle n'avait pas encore osé s'approcher: + +--Mademoiselle, dit-il, veuillez vous asseoir, on vous verra moins que +si vous demeuriez debout. Je vous prie de m'excuser si je ne vais à +vous; mais le froid du soir est mauvais pour les blessures, et je +reste bien à regret dans la chambre. + +L'ombre était si épaisse, que le jeune homme ne put rien distinguer +sous la mante dont Gabrielle enveloppait sa tête. + +--Ah! monsieur, murmura une si douce voix qu'elle pénétra jusqu'au +coeur d'Espérance, c'est donc vous qui voulez m'avertir d'un danger? +Vous vous intéressez donc à une pauvre jeune fille sans défense? Votre +secours imprévu m'a donné bien du courage. Il peut me sauver, le +voulez-vous, monsieur? + +--Oui, mademoiselle; mais je vous prie, asseyez-vous. + +--M'asseoir!... oh! je ne sais pas même si j'aurai le temps d'achever +ce que je voulais vous dire! Vous trouvez ma démarche bien hardie, +n'est-ce pas? Si vous saviez combien je suis malheureuse! + +Espérance se rapprocha d'elle attendri par ces accents qui n'avaient +rien d'humain. + +--Je devine, dit-il. + +--Oh! non, vous ne pouvez pas deviner. Mon Dieu! qui vient là ? +n'est-ce pas mon père? + +--Non, ce n'est personne; ne craignez rien, vos gardiens veillent. + +--C'est que mon père vient de me quitter seulement pour quelques +minutes. Il est allé voir sur la route si ces détachements de +huguenots occupent toujours les environs, et il pourrait revenir à +l'improviste. Voyons, que je rassemble mes idées. + +Gabrielle cacha son visage dans ses mains. Espérance eût donné +beaucoup pour voir si les traits étaient aussi doux que la voix. + +--Je voulais vous instruire, dit-il, de l'espionnage qu'une certaine +personne dirige contre vous. + +Et en peu de mots il conta ce qu'il savait à Gabrielle: il énuméra les +dangers qu'il avait entrevus. Elle l'interrompit. + +--Oui, dit-elle avec précipitation, oui, ce sont des dangers, mais +j'en cours bien d'autres encore, et de bien plus terribles. Ce mariage +dont mon père m'a menacée, ce n'est plus dans quinze jours, dans huit +jours que M. d'Estrées veut me l'imposer, c'est tout de suite! + +Gabrielle, en prononçant ces paroles, fut prise d'un tremblement +nerveux, et suffoquée par les larmes. + +--Du courage! mademoiselle, s'écria Espérance, ne pleurez pas ainsi, +vous me déchirez le coeur. Vous disiez tout à l'heure que mon secours +pourrait vous sauver. Comment? Quand? Quel secours? Parlez, ne pleurez +pas. + +La jeune fille, s'approchant à son tour, s'assit ou plutôt se pencha +sur l'appui de la fenêtre, et joignant les mains: + +--Promettez-moi de m'écouter favorablement, dit-elle avec véhémence, +sinon je suis perdue, car tout m'abandonne et me trahit. + +--Oh! de toute mon âme. Mais qui donc vous trahit? + +--Jugez-en. Mon père m'a déclaré aujourd'hui qu'il avait tout préparé +pour mon mariage. Éperdue, j'ai couru consulter mon vieil ami dom +Modeste, le prieur, assisté de l'excellent frère Robert, qui a tant de +fois été ma providence. Je leur ai expliqué ma triste situation. +J'espérais en eux; ils ont tant de pouvoir sur l'esprit de M. +d'Estrées! + +--Eh bien! mademoiselle? + +--Ils m'ont abandonnée! Ils m'ont déclaré qu'ils n'iraient jamais +contre la volonté d'un père! J'ai eu beau prier, supplier, ils sont +demeurés inflexibles. Alors, le désespoir m'a inspiré de venir vous +trouver, vous, monsieur, protecteur inconnu qui ce matin m'aviez fait +donner un avis par Gratienne. J'ai su que vous êtes gentilhomme, que +vous êtes garde du roi. + +--Pas moi, mon ami, interrompit Espérance. + +--N'importe, j'ai su que vous étiez ami de M. de Crillon, le plus +loyal et le plus généreux chevalier qui soit au monde. Un ami de +Crillon, me suis-je dit, ne laissera jamais une pauvre femme dans la +douleur, dans l'embarras, et au lieu de vous envoyer Gratienne, je +suis venue vous demander avec franchise un service qui peut seul me +sauver. Promettez-moi de consentir. + +--Si ce que vous demandez est possible. + +--C'est facile. Toutefois il faudrait bien du secret et de la +diligence. Je n'ai qu'un seul ami, mais c'est un ami puissant. Il est +absent et ignore à quelle extrémité je suis réduite. S'il le savait, +il accourrait ou m'enverrait délivrer. Il peut tout, lui!... + +--Ah!... le roi? dit Espérance, avec une légère nuance de froideur qui +n'échappa point à Gabrielle. + +--Oui, monsieur, le roi, dit-elle en baissant la tête. + +--Je croyais qu'hier M. de la Varenne était venu en ce couvent. +N'a-t-il point apporté des nouvelles de Sa Majesté? + +--Hier, balbutia Gabrielle, il n'était pas question de précipiter +ainsi ce mariage. Et d'ailleurs, M. de la Varenne ne reviendra plus +ici avant que le roi n'y vienne lui-même. Quand sera-ce? Le roi est +tout entier aux préparatifs de son abjuration. Si j'allais être mariée +pendant son absence! pauvre prince! + +Espérance étouffa un soupir, + +--Que ne résistez-vous? dit-il. + +--Je l'ai tenté, mais la lutte m'a brisée. Je n'ai plus de force. On +ne résiste pas à son père, quand il s'appelle M. d'Estrées. Et si le +roi ne vient pas à mon aide, c'est fait de moi. + +--Que faut-il faire, mademoiselle? demanda Espérance. + +--J'ai écrit à la hâte quelques lignes qu'il faudrait faire tenir à Sa +Majesté sur-le-champ. Ah! monsieur, quel service! et comme je vous +bénirai toute ma vie! + +--Ce sera peut-être un bien mauvais service, mademoiselle, murmura +Espérance; mais je n'ai pas le droit de vous faire part de mes +observations. Vous aimez le roi. + +--C'est un si grand prince! un héros! + +--Je comprends votre enthousiasme, votre amour.... + +--Mon admiration pour Sa Majesté. + +--Vous n'avez pas à vous en défendre, mademoiselle. Pour moi, je +partirais sur-le-champ porter au roi votre billet. Mais je suis +blessé, mademoiselle, souffrant. Je ne saurais me tenir debout, à plus +forte raison monter à cheval; mais mon ami est libre et capable de +galoper à cent lieues si vous voulez lui confier le billet. Je réponds +de sa discrétion, de sa promptitude. + +--Oh! comment jamais payer tant d'obligeance? Voici le billet. Je vous +souhaite la santé, monsieur. + +--Mademoiselle, je vous souhaite le bonheur. + +On entendit aboyer des chiens du côté du bâtiment neuf; les deux +surveillants se replièrent avec précipitation comme des sentinelles +sur le poste. + +Les tremblantes mains de Gabrielle assurèrent, par une affectueuse +pression, la petite lettre dans la main d'Espérance. + +Déjà les deux jeunes filles s'étaient envolées comme des hirondelles, +et la tiède pression, au lieu de s'effacer, dégénérait en une brûlure +dévorante qui montait du bras au coeur. + +--Ce billet, murmura Espérance surpris, c'est donc du feu qu'il +renferme! + +Il se souvint alors qu'avant de passer dans sa main le papier s'était +échauffé sur le sein de Gabrielle. + +Le lendemain matin, Espérance s'habillait mélancoliquement, roulant +mille pensées ternes dans son esprit qui lui paraissait plus malade +que son corps; soudain la porte s'ouvrit et un capuchon apparut. + +Il n'y avait qu'un seul capuchon au monde qui eût cet air pédant et +ces balancements majestueux. Espérance reconnut frère Robert, qui +apportait le cordial accoutumé. + +Celui-ci promena ses regards dans la chambre comme quelqu'un qui +cherche. + +--Je ne vois pas, dit-il, votre aimable compagnon, mon cher frère? + +--Pontis est sorti, mon cher frère, répliqua Espérance. + +--Ah! sorti ... je le regrette. Il y a ici pour faire les commissions +de nos hôtes des servants et des valets. On eût épargné un dérangement +à monsieur votre ami. + +Espérance se tut. Il ne savait pas mentir. + +--D'autant mieux, ajouta frère Robert, que M. de Pontis a dû monter à +cheval. Car, en faisant ma ronde aux écuries, c'est le jour de +provision, je n'ai plus vu son cheval au râtelier. + +Frère Robert attachait en parlant ainsi un regard pénétrant sur +Espérance, toujours muet. + +--Il paraîtrait qu'il va loin, dit le moine. + +--Assez loin, cher frère. + +Le moine s'assit sur la fenêtre, à l'endroit où la veille Gabrielle +avait serré la main d'Espérance. + +--M. de Crillon, ajouta frère Robert, lui avait bien recommandé de ne +vous pas quitter. N'est-ce pas un tort que la désobéissance aux ordres +de M. de Crillon? + +Espérance rougit. + +--Souvent, poursuivit le moine, les jeunes gens font bien des fautes, +par trop peu d'esprit ou par trop de coeur. Ne va droit que qui va +simplement. + +Espérance, fort embarrassé, répliqua: + +--Croyez, mon cher frère, que Pontis ira toujours droit. + +--Tout dépend du chemin, dit frère Robert. + +Espérance tressaillit. + +--Vous savez tout? demanda Espérance, à qui le secret pesait, et qui +eût voulu en être soulagé. + +-Je ne sais absolument rien, dit froidement le moine, sinon que M. de +Pontis est parti à cheval, mais je conjecture que pour vous avoir +abandonné ainsi, il devait avoir de sérieux motifs. + +--Très-sérieux! + +--Tant pis! répéta le moine, mauvais ouvrage! + +--Jugez-en, cher frère, dit Espérance, heureux de se dégager d'une +part de responsabilité, plus heureux encore de ne pas mentir: deux +gens de coeur pouvaient-ils voir de sang-froid les injustices qui se +commettent ici. + +--Il se commet des injustices? demanda frère Robert avec candeur. + +--Vous y êtes bien pour quelque chose, vous qui les avez sinon +conseillées, du moins interprétées; vous qui pouviez sauver cette +jeune fille et qui la laissez sacrifier. + +--Je ne comprends pas un mot, mon cher frère.... + +--Au malheur de Mlle d'Estrées? A la violence qu'on lui fait? + +--J'ignorais que vous connussiez cette demoiselle, dit le moine avec +un regard qui fit encore rougir Espérance. + +--Je la connais maintenant. + +--Et vous blâmez son père? + +--Moins que son futur mari. Se faire l'instrument avec lequel un père +torture sa fille, c'est odieux! + +--Un remède qui sauve n'est jamais trop amer. + +--Soit; mais un mari est quelquefois trop bossu. + +Frère Robert prit un air béat et répondit: + +--Voilà des distinctions trop mondaines pour de pauvres moines comme +nous, dont le devoir est de ne pas prendre parti dans les affaires +d'autrui. + +--Heureusement, s'écria Espérance, que je ne suis pas moine. + +Frère Robert leva la tête comme s'il avait mal entendu. + +--A l'heure qu'il est, continua Espérance, bien des choses que vous +avez nouées se dénouent, et je vous en fais l'aveu sans remords, +persuadé qu'au fond du coeur vous m'approuvez, car vous êtes un digne +religieux, humain, charitable, spirituel, et votre capuchon ne sait +qu'à moitié votre pensée sur nos faiblesses mondaines. Cependant, +dussiez-vous me blâmer, je répondrai que j'ai eu compassion d'une +pauvre jeune fille sacrifiée, et que j'ai fait un petit complot contre +la bosse de son futur mari. + +--Un complot? + +--A l'heure qu'il est, Pontis a prévenu quelqu'un, quelqu'un de +très-puissant, qui prend ses mesures. + +--Il faudra qu'elles soient promptes, dit laconiquement frère Robert. + +--Elles le seront, et décisives aussi. + +--N'avez-vous besoin de rien ce matin, mon cher frère; pour remplacer +près de vous votre compagnon, vous faut-il de la société? + +--Merci, dit Espérance, qui devina le désir du moine et laissa tomber +la conversation. + +Tout à coup on heurta la porte et une voix aigrelette cria du dehors: + +--Cher frère Robert, êtes-vous là ? + +--Entrez, dit Espérance. + +Le seigneur Nicolas d'Armeval entra, tout sautillant, tout effarouché. + +--Ah! je vous trouve enfin, cher frère, dit-il au moine; j'ai couru +depuis une demi-heure, ce que j'ai à vous dire était si grave ... Non, +ne sortons pas. Bonjour, monsieur Espérance, comment va, ce matin?... +Très-bien! j'en suis charmé. Et votre ami aussi? Allons, c'est à +merveille. Non, cher frère Robert, ne sortons pas pour causer, nous ne +saurions avoir de plus aimable compagnie que celle de monsieur; +monsieur est de mes amis. Il faut donc vous dire, mon très-cher frère, +que nous avons découvert un complot, quand je dis nous, c'est M. +d'Estrées ... ce n'est pas même M. d'Estrées, c'est un ami anonyme qui +lui a fait donner avis,--je soupçonne ce cher prieur,--un avis de la +plus haute importance. Ce doit être le révérend dom Modeste, l'homme +qui sait tout et qui est pour moi une Providence! Enfin, je vous +cherchais, je vous trouve, tout est arrangé. + +Ce flux de paroles et cette bruyante pantomime n'arrachèrent au moine +ni un geste ni un mot. Il regarda et attendit. + +--Qu'y a-t-il d'arrangé, demanda Espérance? + +--Cela se devine, nous agissons: on attaque, nous parons. Allez, cher +frère Robert, donner les derniers ordres, je vous prie. + +--Quels ordres, demanda le moine. + +--M. d'Estrées a été de grand matin trouver le prieur; mais dom +Modeste n'était pas visible. M. d'Estrées lui a fait remettre alors +l'avis mystérieux, en demandant un conseil sur la situation qui est +critique. En effet, si le donneur d'avis est bien renseigné, si l'on +nous enlève mademoiselle d'Estrées avant le mariage.... + +Espérance fit un mouvement que le futur époux interpréta comme un +geste de condoléance. + +--Oui, monsieur, dit-il, rien que cela! On veut nous l'enlever! Et +sans l'ami inconnu, c'était fait! + +Espérance regarda le moine impassible sous son capuchon. + +--Qu'a fait répondre le prieur? dit Espérance dont le coeur battait. + +--Deux mots seulement; mais quels mots! _Avancez l'heure_! Et nous +l'avançons! + +Espérance se leva effrayé. + +--Les brusques mouvements sont nuisibles, dit frère Robert en +contenant le jeune homme par le simple contact de son doigt. + +--Ah! ajouta-t-il en se tournant vers le seigneur d'Armeval, nous +l'avançons? + +--Et je viens au nom du prieur et au nom de M. d'Estrées vous prier de +tout ordonner à cet effet. + +--J'obéirai au révérend prieur, dit frère Robert. Venez, monsieur de +Liancourt. + +--Je voudrais dire deux mots à monsieur, s'écria Espérance en arrêtant +le futur époux. Mais je ne vous retiens pas, cher frère. + +--J'attendrai que vous ayez fini, dit le moine tranquillement. + +--Avez-vous aussi un avis à me donner? demanda le seigneur d'Armeval à +Espérance. + +--Peut-être. + +--Je vous écoute. + +--C'est un bon avis, en effet, ajouta Espérance, que d'engager un +gentilhomme à réfléchir au moment de prendre une si dure résolution. + +M. de Liancourt ouvrit des yeux étonnés. + +--Il y va de votre honneur, continua le jeune homme. + +--N'est-ce pas, s'écria le futur, n'est-ce pas qu'il y va de mon +honneur? Figurez-vous que tous mes amis attendent la fin de cette +ridicule affaire. On me sait fiancé à mademoiselle d'Estrées; on peut +avoir deviné les poursuites du roi. Chacun se dit en raillant, vous +savez, l'épousera-t-il? l'épousera-t-il pas? C'est fatigant. Au moins, +quand ce sera fini nous verrons. + +--Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, dit Espérance; il y +va de votre honneur si vous épousez une femme qui refuse votre +alliance. + +--Oh! par exemple! dit le petit homme, voilà qui m'est bien égal! +C'est toujours de même avec les jeunes filles. Monsieur, ma première +femme a fait les mêmes difficultés; il a fallu la contraindre à se +marier. Un mois après elle se serait jetée dans le feu pour me suivre. +Allons, frère Robert, allons faire nos préparatifs. + +--Je vous supplie encore une fois de réfléchir, dit Espérance, il se +pourrait que vous vous fissiez des ennemis mortels. + +--Nous avons des lois! dit le petit homme avec emphase. + +--Les lois ne vous sauveront pas du mépris public, dit Espérance +indigné. + +--Monsieur! si vous n'étiez pas blessé, malade! s'écria Nicolas +d'Armeval en se dressant sur ses ergots avec une pantalonnade toute +gasconne. + +Espérance allait s'irriter. Frère Robert intervint, arrêtant le petit +homme d'un regard. + +--Mon frère, dit-il au futur, vous ne comprenez point les sages +paroles de M. Espérance. C'est un gentilhomme trop bien élevé pour +provoquer des querelles dans une sainte maison dont il est l'hôte. Il +veut vous dire seulement que si, par hasard, votre femme se vengeait +plus tard, il en résulterait pour votre considération un ou plusieurs +échecs.... + +--Très-bien! très-bien! dit le petit homme, vaincu par l'attitude +calme et inoffensive que venait de prendre Espérance. Oh! plus tard +comme plus tard, je réponds de la seconde madame de Liancourt comme de +la première. Et puisque M. Espérance n'a que de bonnes intentions pour +moi, rien ne m'arrête plus pour lui dire en ami:--Venez ce soir souper +avec nous à Bougival chez le beau-père, où nous nous rendrons après la +cérémonie. Pour ne point attirer imprudemment l'attention, nous aurons +peu d'amis à l'église, beaucoup au festin de noces; on rira, c'est moi +qui en réponds, on rira et l'on narguera les envieux! C'est convenu, +monsieur Espérance, vous êtes des nôtres, vous et l'autre gentilhomme, +le garde du roi! Ah! j'aurai à ma noce un garde du roi c'est piquant. +Je ne le vois pas, ce gentilhomme, où est-il donc? + +--En courses, dit vivement frère Robert. + +--Il n'est pas moins bien invité. Vite, cher frère, obéissons au +révérend prieur, et que dans une heure tout soit terminé. Monsieur +Espérance, au revoir. Ne vous fatiguez pas à venir à la chapelle. +Réservez vos forces pour la soirée. + +Il partit en disant ces mots. Frère Robert attacha sur Espérance un +long regard, comme pour lire au fond de son âme, et il suivit le futur +époux. + +--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour elle, se dit Espérance lorsqu'il +fut seul. C'est au roi de la secourir. C'est à elle de se défendre, de +gagner du temps. Oh! elle saura s'en tirer, les femmes ont toujours +quelque ressource. + +Il n'avait pas achevé qu'un léger coup frappé sur les vitres de sa +fenêtre le fit tressaillir; il regarda, vit Gratienne qui montrait sa +tête derrière une caisse d'orangers. Aussitôt il ouvrit et un petit +paquet vint tomber au milieu de la chambre. Déjà Gratienne fuyait dans +l'allée ombreuse, et il la perdit de vue en un moment. + +Espérance ouvrit d'abord une enveloppe qui renfermait une lettre; +l'écriture heurtée, trempée de larmes, lui révéla les angoisses du +coeur qui l'avait pensée, le tremblement de la main qui l'avait +écrite. Il lut avidement: + +«J'ai été trahie. Pour m'enlever ma dernière ressource, après une +nouvelle discussion violente et décisive, mon père me traîne à +l'autel. Je fusse déjà morte, si je n'avais à expliquer ma conduite à +quelqu'un qui a reçu mes serments. Merci, monsieur, pour votre +générosité. Remerciez votre ami qui aura pris une peine inutile. Je +n'ai plus à vous demander qu'une grâce. Tout à l'heure, à cette +chapelle où Dieu même m'abandonnera, ne m'abandonnez pas. Que j'aie +près de moi un ami dont la compassion soulage ma peine. Et comme je +n'ai jamais vu votre visage, comme je veux vous connaître pour ne +jamais vous oublier, tâchez de vous trouver sur mon passage dans le +jardin que je vais traverser; que je vous voie assis au banc de la +fontaine, mes yeux en pleurs vous diront tout ce qu'il y a de +reconnaissante amitié dans mon coeur.» + +Au fond de l'enveloppe, Espérance trouva un bracelet sur l'agrafe +duquel était écrit en petites perles le nom de Gabrielle. + +--Moi non plus, pensa-t-il, je ne l'ai jamais vue, faut-il que nous +nous connaissions en un si triste jour! + +Déjà la cloche tintait, le jeune homme attendri se dirigea vers le +lieu du rendez-vous, et s'assit rêveur sur le banc de la fontaine. + +A peine avait-il laissé s'engourdir sa pensée au murmure de l'eau, que +des voix retentirent dans le parterre du bâtiment neuf. La porte +s'ouvrit, et l'on vit s'avancer par la grande allée dont cette +fontaine formait le centre, tout le cortége qui accompagnait les époux +à la chapelle. + +M. d'Estrées donnait la main à sa fille. Il était soucieux, inquiet. +On lisait sur son visage la fatigue du combat dont il était sorti +vainqueur. + +Gabrielle pâle, les yeux brillants de colère et de désespoir, +regardait autour d'elle, soit pour chercher un secours inattendu, un +miracle du ciel, soit au moins pour trouver l'ami qu'elle avait +convoqué. Elle atteignit enfin la fontaine que masquait un massif +d'églantiers et de lierres. + +Espérance se leva pour qu'elle le vit mieux. Mais alors il l'aperçut +lui-même. Tous deux, en échangeant leurs regards furent frappés du +même coup. Jamais elle n'avait soupçonné cette beauté noble, cette +expression de douleur touchante, cette grâce majestueuse de tout le +corps. + +Quant à lui, la femme qui resplendissait à ses yeux était au-dessus de +tout les rêves d'un poëte: l'ensemble parfait de cette divine créature +ne s'était jamais rencontré depuis la création. Ébloui, éperdu, il fit +un pas vers elle. Elle s'arrêta sous son regard, fascinée, ravie. Ses +yeux désolés avaient voulu dire: Adieu! Ils s'épanouirent pour dire: +Au revoir! + +M. d'Estrées emmena sa fille qui, la tête tournée, regardait toujours +en arrière. Espérance, entraîné par ce regard, ne s'aperçut pas même +que M. de Liancourt le conduisait par les mains vers la chapelle. + +Une demi-heure après, Gabrielle s'appelait madame de Liancourt. +Espérance priait, la tête cachée dans ses mains. + +Le beau-père et le gendre se félicitaient avec effusion. + +--Maintenant, s'écria M. d'Estrées, l'honneur est sauf. A vous de le +maintenir, mon gendre! + +--Maintenant, disait le gendre, qu'on nous l'enlève! qu'on y vienne! + +Gabrielle éplorée, appuyée sur un des piliers de la chapelle, +échangeait avec le frère parleur quelques mots qui la ranimèrent peu à +peu comme la rosée redresse les fleurs. + +--Allons, mes amis! s'écria le seigneur d'Armeval, de la joie! et +faisons tant de bruit autour de la nouvelle épouse, qu'elle oublie +tout à fait les petits chagrins de la jeune fille. + +--Ma fille, dit M. d'Estrées à Gabrielle, il n'était qu'un moyen de +vous sauver l'honneur, je l'ai employé. Pardonnez-moi. Je vous aimais +trop pour supporter votre honte. Maintenant vous ne me devez plus +l'obéissance. Accordez-moi toujours votre amitié. L'estime publique +vous dédommagera de quelques songes ambitieux.... Retournons à notre +maison de Bougival. + +Le frère parleur s'approcha de M. d'Estrées. + +--Pas encore! lui dit-il tout bas avec mystère. On a vu des cavaliers +suspects rôder autour du couvent. Attendez d'avoir parlé au prieur et +gardez soigneusement votre fille au bâtiment neuf. + +Et il s'éloigna lentement, après avoir fait un signe à M. de +Liancourt, qui le suivit hors de la chapelle. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda ce dernier, papillonnant autour de frère +Robert. + +--Presque rien, sinon que les cavaliers du roi sont arrivés. + +--Quels cavaliers? dit le petit homme, fort ému au nom du roi. + +--Ceux qui devaient enlever mademoiselle d'Estrées. + +--Ils arrivent trop tard! s'écria M. de Liancourt en riant du bout des +dents. + +--Pour l'enlever, elle, oui, mais assez à temps pour vous enlever, +vous. + +--Moi! + +--Sans doute! c'est leur plan, et ils vous cherchent à cet effet. + +--Ils me cherchent! s'écria le bossu épouvanté; mais alors, je vais +m'enfuir, et je gagnerai la maison de Bougival par certains détours +que je connais. + +--J'ai bien peur qu'une fois dehors ils ne vous saisissent, dit +tranquillement frère Robert. + +--Mais c'est odieux! + +--C'est abominable. + +--Que faire? + +--A votre place, je serais embarrassé. + +--Si je demandais au révérend prieur de me cacher ici? Un couvent, +c'est un asile. + +--L'idée est bonne mais ne manifestez rien, car il y a peut-être des +espions ici! + +--Cachez-moi! cachez-moi! dit le seigneur Nicolas éperdu de terreur. + +--Je le veux bien, puisque vous le demandez, dit frère Robert en +marchant devant le petit homme qui le poussait pour accélérer son pas. + +Arrivés dans un couloir sombre, derrière la chapelle, ils descendirent +quelques degrés et le moine ouvrit la porte d'un réduit obscur. + +--Comme c'est noir! murmura le petit homme grelottant d'avance. + +--Noir, mais sûr, répondit frère Robert en y poussant le marié. +Tenez-vous coi, je vous apporterai à manger moi-même jusqu'à parfaite +sécurité. + +--Vous êtes un ange! balbutia le petit homme, dont les dents +claquaient d'épouvante. + +Frère Robert ferma sur lui la porte à triple tour et monta les degrés +avec un silencieux sourire. + + +FIN DU PREMIER VOLUME + + + + +TABLE + +I. Famine au camp. + +II. D'un lapin, de deux canards, et de ce qu'ils peuvent coûter dans +le Vexin. + +III. Comment la Ramée fit connaissance avec Espérance. + +IV. Comment M. de Crillon interpréta l'article IV de la trêve. + +V. Pourquoi il s'appelait Espérance. + +VI. Une aventure de Crillon. + +VII. Ce qu'on apprend en voyageant. + +VIII. Mauvaise rencontre. + +IX. La maison d'Entragues. + +X. D'un mur mal joint et d'une fenêtre mal close. + +XI. Or et plomb. + +XII. Les habitudes de la maison. + +XIII. Le roi. + +XIV. De deux conversions célèbres. + +XV. + +XVI. Le moulin de la Chaussée. + +XVII. Comment, dans le moulin, Henri tira deux moutures du même sac. + +XVIII. Les génovéfains de Bezons. + +XIX. Visites. + +XX. Qui veut la fin veut les moyens. + +XXI. Le frère parleur. + +XXII. La duchesse Tisiphone. + +XXIII. Comment Henri échappa aux huguenots et comment Gabrielle +échappa au roi. + +XXIV. Querelles. + +XXV. Le seigneur Nicolas. + +XXVI. Service d'ami. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11300 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + + + + +Title: La belle Gabrielle, vol. 1 + +Author: Auguste Maquet + +Release Date: February 26, 2004 [eBook #11300] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + + +***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BELLE GABRIELLE, VOL. 1*** + + + +Produced by Distributed Proofreaders Europe, http://dp.rastko.net +Project by Carlo Traverso and Josette Harmelin +This file was produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +LA BELLE GABRIELLE + +PAR + +AUGUSTE MAQUET + + +I + + +1891 + + + + + +NOTE DE L'ÉDITEUR + +PRÉFACE DES OEUVRES COMPLÈTES D'AUGUSTE MAQUET + + + +Auguste Maquet est né en 1813. Il fut un brillant élève du lycée +Charlemagne où à dix-huit ans il devint un professeur suppléant très +remarqué. Il se destinait à l'enseignement, mais poussé par une +irrésistible vocation vers la littérature indépendante, il abandonna +l'Université. Quelques poésies fort appréciées, quelques nouvelles +écrites dans les journaux le mirent en rapport avec les jeunes +écrivains de cette féconde époque. + +Fort lié avec Théophile Gautier, il composa quelques essais avec +Gérard de Nerval et c'est par ce dernier qu'il arriva à connaître +Alexandre Dumas. Alors commença cette collaboration fameuse qui mit en +quelques années Auguste Maquet sur le chemin de la renommée. Nous +n'entrerons pas dans le récit des causes qui la firent cesser, elles +sont trop connues: entraîné dans le désastre financier de son +collaborateur, Auguste Maquet fut considéré comme un simple créancier, +perdit le fruit d'un travail inouï, et ne put obtenir comme +compensation de pouvoir mettre son nom à côté de celui d'Alexandre +Dumas sur tous les livres qu'ils avaient écrits ensemble. + +La liste en est longue puisqu'elle comprend: _Le _Chevalier +d'Harmental, Sylvandire, les Trois Mousquetaires, Vingt Ans après, la +Reine Margot, Monte-Cristo, la Dame de Monsoreau, le Chevalier de +Maison Rouge, Joseph Balsamo, le Bâtard de Mauléon, les Mémoires d'un +Médecin, le Collier de la Reine, le Vicomte de Bragelonne, Ange Pitou, +Ingénue, Olympe de Clèves, la Tulipe noire, les Quarante-Cinq, la +Guerre des Femmes_. + +Les deux collaborateurs signèrent ensemble, au Théâtre: les _Trois +Mousquetaires, la Jeunesse des Mousquetaires, la Reine Margot, le +Chevalier de Maison Rouge, Monte-Cristo, le Comte de Morcef, +Villefort, la Guerre des Femmes, Catilina, Urbain Grandier, le +Vampire, la Dame de Monsoreau_. + +Si la preuve de cette collaboration n'existait pas dans une foule de +documents émanant de l'un et de l'autre de ces deux grands +travailleurs, elle serait tout entière dans l'énumération que nous +venons de faire: car l'esprit se refusait à croire qu'un seul homme +ait pu suffire à cette tâche gigantesque. Et nous ne parlons ici que +des ouvrages faits en commun. + +Auguste Maquet a écrit seul: _Le Beau d'Angennes, Deux Trahisons, une +partie de l'Histoire de la Bastille, le Comte de Lavernie, la Belle +Gabrielle, Dettes de Coeur, la Maison du Baigneur, la Rose Blanche, +l'Envers et l'Endroit, les Vertes Feuilles_. + +Au Théâtre, il a fait, seul: _Bathilde, le Château de Grantier, le +Comte de Lavernie, la Belle Gabrielle, Dettes de Coeur, la Maison du +Baigneur, le Hussard de Bercheny_. + +Il a fait représenter, en collaboration avec Jules Lacroix, au +Théâtre-Français, _Valéria_; à l'Opéra, la _Fronde_, musique de +Niedermayer. + +Il a encore composé une foule d'articles, de nouvelles, et plusieurs +pièces de théâtre qu'il n'a pas signées, entre autres, le _Courrier de +Lyon_: il a été plus de douze années président de la Société des +Auteurs et Compositeurs dramatiques, et si, un jour, les remarquables +discours qu'il a prononcés en cette qualité dans maintes circonstances +peuvent être réunis en un volume, les lecteurs pourront juger dans ces +belles pages que chez lui la pureté du style ne le cédait en rien à +l'élévation des idées et des sentiments et au bonheur des expressions. + +Nous avons accompli notre tâche en mettant sous les yeux des lecteurs +l'oeuvre énorme d'Auguste Maquet; à eux de juger maintenant par quels +efforts d'un travail surhumain il a conquis vaillamment la place que +nous lui donnons parmi les grands écrivains du siècle. Officier de la +Légion d'honneur depuis 1861, il est mort le 8 janvier 1888 dans son +château de Sainte-Mesme, gagné, comme il le disait gaiement, avec sa +plume seule. C'est là, dans cette chère retraite, qu'il recevait ses +amis, et ils étaient nombreux: c'est là qu'accouraient les jeunes +auteurs, toujours bien accueillis, en quête d'un conseil toujours +donné bon et désintéressé; c'est là, qu'à la nouvelle de sa mort, ont +afflué les regrets de tous, car tous aimaient et respectaient cette +nature droite et loyale, ce grand coeur et cette âme juste. + +Juin 1891 + + + * * * * * + + + + +LA BELLE GABRIELLE + + + +I + +FAMINE AU CAMP + + +Au revers du monticule qui domine la Seine entre Triel et Poissy, +s'étendent plusieurs villages cachés à demi sous les roches ou dans +les bois. + +Les roches se sont peu à peu recouvertes de vignes, et c'est pour +ainsi dire le dernier raisin que le soleil de France consente à +échauffer, comme si, ayant épuisé la vigueur de ses rayons sur le +Rhône, la Loire et la Haute-Saône, il n'avait plus qu'une stérile +caresse pour le Vexin et un froid regard pour la Normandie. + +Ces pauvres vignes dont nous parlons eussent pu se réjouir au soleil +de l'année 1593. Jamais plus chaude haleine n'était venue les visiter +depuis un siècle. Certes les raisins pouvaient bien mûrir cette année +et donner à flots le petit vin taquin de Médan et de Brezolles; mais +ce que le soleil voulait faire, la politique le défit: au mois de +juillet, il n'y avait déjà plus de raisins dans les vignes. La petite +armée du roi de France et de Navarre, du roi béarnais, du patient +Henri, campait dans les environs depuis une semaine. + +Depuis quatre ans, Henri, roi déclaré de France après la mort d'Henri +III, disputait une à une toutes les pièces de son royaume; comme si la +France se fût jouée au jeu d'échecs entre la Ligue et le roi. Arques, +Ivry, Aumale, Rouen et Dreux avaient sacré ce prince, et pourtant il +n'eût pu entrer à Reims pour recevoir la sainte-ampoule. Il avait des +soldats, et pas de sujets; un camp, pas de maison; quelques villes ou +bourgades, mais ni Lyon, ni Marseille, ni Paris! A grand'peine +s'étail-il établi à Nantes avec une cour dérisoire, mi-partie +chevaliers, mi-partie lansquenets et reîtres. Une brave noblesse +l'entourait, le peuple lui manquait partout.--Qu'il se fasse +catholique! disaient les catholiques.--Qu'il reste huguenot! disaient +les réformés.--Qu'il disparaisse, catholique ou huguenot! disaient les +ligueurs. + +Henri, bien perplexe, bien gêné, parce qu'il se sentait gênant, +bataillait et rusait, toujours soutenu par l'idée que le ciel l'avait +fait naître à onze degrés loin du trône, et que, si huit princes morts +lui avaient aplani ces onze degrés, ce devait être pour quelque chose +dans les desseins de la Providence. + +En attendant, replié sur lui-même pour méditer de nouveaux plans, +comme aussi pour reposer ses partisans ruinés par l'attente et irrités +par la guerre, il venait d'accepter une trêve proposée par les +Parisiens. Paris est une ville qui aime bien la guerre civile pourvu +qu'elle ne dure pas longtemps. + +Or, tandis que M. de Mayenne se débattait contre ses bons alliés les +Espagnols qui l'étouffaient en l'embrassant, et cherchait à pendre en +détail ses amis les Seize, qu'il avait réduits à douze, Henri, pauvre, +mais fort, affamé, mais sain d'esprit, sans chemises, mais cuirassé de +gloire, négociait avec le pape sa réconciliation avec Dieu, et faisait +fourbir ses canons pour se réconcilier plus vite avec son peuple. Il +riait, jeûnait, courait l'aventure, pensait en roi, agissait en +chevau-léger, et tandis qu'il s'accrochait ainsi aux buissons plus ou +moins fleuris de la route, ses destinées marchaient à pas de géant +sous le souffle invincible de Dieu. + +Donc, une trêve venait d'être signée entre les royalistes et les +ligueurs, une trêve ardemment désirée par ceux-ci qui avaient bien des +blessures à cicatriser. + +Pendant trois mois, les mousquetades allaient se taire, des +négociations allaient se nouer de Mantes à Rome, de Paris à Mantes. +Courriers de courir, curés et ministres de s'interposer, prédicateurs +de réfléchir, car les plus fougueux qui tonnaient pendant la guerre +contre cet hérétique, ce parpaillot et ce Nabuchodonosor, avaient peur +des éclats de leur voix depuis le silence de la trêve. La campagne +était libre et les gens de guerre laissaient leur casque pour un +chapeau de feutre. Les ligueurs s'épanouissaient dans leurs bonnes +grosses villes, et les royalistes de l'armée réduits au rôle de chiens +chasseurs que l'on a muselés, erraient dans le Vexin, en jetant des +regards affamés sur les châteaux, les métairies, les bourgs ligueurs, +tout reluisants et riants, dont les cuisines lançaient d'insolentes +fumées. + +Ces doux loisirs existaient de par l'article IV de la trêve qui +commandait sous peine de mort l'inviolabilité des personnes et des +propriétés depuis Mme de Mayenne jusqu'à la dernière faneuse des +champs, depuis le trésor de la Ligue jusqu'à l'épi de blé qui +jaunissait dans la plaine. + +Le roi tenait Mantes et ses environs, voilà pourquoi à Médan les +royalistes dans leurs promenades désespérées gaspillaient le raisin +vert, ou l'écrasaient en cherchant quelque lièvre ou quelque perdreau +encore trop faible pour traverser la Seine. + +Mais ces ressources avaient été bien vite épuisées, et tous ceux de +l'armée royale qui n'avaient pas obtenu de congés ou de permissions, +commençaient à ressentir ce que les Parisiens avaient si bien connu +les années précédentes, disette et famine. + +Au commencement de juillet, disons-nous, deux compagnies du régiment +des gardes, commandées par Crillon, avaient reçu ordre d'aller camper, +et de former ainsi l'avant-garde de l'armée, entre Médan et Vilaines. +Pour ne pas incommoder les habitants, ce corps avait dressé des +tentes. Crillon, absent la plus grande partie du jour, se reposait du +service sur son premier capitaine. Un petit parc d'artillerie, +installé sur la hauteur, amenait en inspection dans ces parages M. de +Rosny, le futur Sully d'Henri IV, dont les prétentions sur ce chapitre +étaient des plus impérieuses. Comme les gardes se recrutaient parmi +les plus braves cadets des bonnes maisons, la compagnie était choisie, +dans ce poétique séjour. Toutefois, on y mourait d'ennui et de misère. +Adossés au monticule, ayant en face la Seine verte et calme, qui +caressait comme un ruban de moire des îles pittoresques, les pauvres +gardes, brûlés par le radieux soleil, éblouis par la luxuriante +verdure des trembles et des saules, se demandaient entre eux pourquoi +les oiseaux fendaient l'air si joyeux, pourquoi les poissons sautaient +si allègrement dans l'eau, pourquoi les agneaux bondissaient si +gracieusement dans les pâturages, alors qu'il était défendu aux +soldats royalistes de toucher à toutes ces choses qui sont si bonnes, +et que Dieu, dit-on, a créées pour le plaisir et les besoins de +l'homme. + +Parmi les plus désespérés de ces fantômes errants, il en était un +surtout qui se distinguait par ses hélas lugubres accompagnés d'une +pantomime plus active que celle d'un moulin à vent. Ses deux bras +battaient le vide lorsqu'ils n'étaient point occupés à ranger sur sa +hanche gauche une longue épée pendue à un flasque baudrier de vache, +laquelle épée, impatiente comme son maître, revenait toujours en avant +pour interroger, en la heurtant du pommeau, certaine pochette qui ne +contenait qu'un petit couteau et un bout de mèche pour l'arquebuse. + +Ce garde, c'était un jeune homme de vingt ans au plus, trapu, nerveux, +au teint de bistre, ombragé par de longs cheveux noirs que les huiles +du parfumeur n'avaient pas assouplies depuis le siège de Rouen, +c'est-à-dire depuis près d'une année; ce jeune homme, disons-nous, +lorsqu'il avait bien tourmenté ses bras et son épée, mettait sa main +en guise de visière sur deux yeux dilatés et fixes comme ceux d'un +aigle, et il fouillait de ce regard inquisiteur tout l'horizon de +Médan à Saint-Germain, demi-cercle immense où Dieu s'est plu à +accumuler les plus riches échantillons de ses oeuvres. + +--Eh bien! Pontis, notre recrue, lui dit l'officier-capitaine qui se +faisait coudre du ruban frais par son laquais, à l'ombre d'un tilleul +chargé de fleurs, que voyez-vous de si beau dans les nuages? +apercevrait-on d'ici le donjon de messieurs vos ancêtres? qui sait? +ces nuages ont peut-être passé au-dessus? + +--Sambioux, mon capitaine, repartit le jeune homme avec un sourire +contraint, Pontis en Dauphiné est trop loin pour qu'on l'aperçoive. +D'ailleurs, je n'y songe point, Pontis est à monsieur mon frère aîné +qui m'en a mis poliment dehors. Et c'est heureux pour moi ajouta-t-il +en forçant de plus en plus son sourire, car si je me gobergeais chez +moi, je n'aurais pas l'honneur de servir le roi sous vos ordres. + +--Stérile honneur, grommela une voix sourde partie d'un groupe de +gardes, gentilshommes huguenots, pittoresquement vautrés au penchant +d'un tertre. + +Ni Pontis, ni le capitaine ne feignirent d'avoir entendu. Celui-ci +frisa ses rubans jonquille, celui-là reprit sa contemplation en +murmurant: + +--Oh! non, ce n'est pas les nuages que je regarde. + +--Quoi donc, alors? dirent ensemble plusieurs compagnons qui se +soulevèrent à demi autour de Pontis. + +--J'admire, messieurs, toutes ces fumées noires, bleues et blondes qui +montent des cheminées de Poissy. + +--Eh! qu'avez-vous affaire de fumées? reprit le capitaine; fumée est +vide! + +Pontis, comme plongé dans une mélancolique extase: + +--Oh! dit-il, la fumée bleue me représente une eau bouillante dans +laquelle se peuvent cuire oeufs, poissons et menus abattis de +volailles; la rousse me semble née d'un gril chargé de côtelettes et +de saucisses; la noire vient tout simplement des fours de +boulangers... On fait de si bon pain à Poissy! + +--Nous ne sommes pas à Poissy, répondit philosophiquement un des +gardes qui s'étendit sur l'herbe brûlée; nous sommes sur les terres de +Sa Majesté. + +--Dirai-je très-chrétienne? demanda un autre d'un ton goguenard. + +--Pas encore mais bientôt, j'espère, dit vivement Pontis. Le roi nous +fait mourir de faim parce qu'il n'est pas catholique. Que ne l'est-il? + +--Eh! eh! monsieur de la messe, crièrent au jeune homme plusieurs +huguenots réveillés par ce souhait de Pontis, si vous n'êtes pas de la +religion, n'en dégoûtez pas les autres. + +Le capitaine s'éloigna en chantonnant, pour ne point se compromettre. + +--Ma foi! messieurs, dit Pontis, ne chicanez pas pour si peu; nous +sommes bien tous de la même église, allez! + +--Bah! firent les huguenots, depuis quand? + +--Sambioux? nous sommes tous d'une religion dans laquelle personne ne +boit ni ne mange. + +Un famélique éclat de rire accueillit funèbrement cette saillie de +Pontis. + +--Je disais donc, continua-t-il encouragé, que toutes ces fumées de +là-bas sont catholiques, que Paris est catholique, que ces châteaux +qui nous environnent et qui nous narguent sont catholiques. Je veux +être pendu si tout ce qu'il y a de bon dans la vie n'est pas +catholique romain. Voilà pourquoi je voudrais que Sa Majesté entrât +dans une religion nourrissante. Ah! vous avez beau murmurer, vous ne +ferez jamais autant de bruit que mon estomac. + +--Si le roi se convertit à la messe, s'écria un huguenot, je quitte +son service. + +--Et moi, répliqua Pontis, je le quitte s'il ne se convertit pas.... + +--Ventre du pape! s'écria le huguenot en se levant à moitié. + +--Tiens, vous avez encore la force de vous mettre en colère? Eh bien, +moi, je garde mon souffle pour une meilleure occasion. Huguenots ou +catholiques devraient, au lieu de se quereller, aviser au moyen de +vivre. + +--Quelle idée a-t-il eu, le roi, poursuivit le huguenot grondeur, +d'accorder une trêve à ce gros Mayenne? Nous serions en ce moment sous +Paris; mais non ... au lieu d'exterminer la ligue, on la ménage. Tout +cela finira par des embrassades. + +--Pourquoi ne pas commencer tout de suite? s'écria Pontis, au moins +nous serions de la fête, tandis que si l'on tarde nous serons tous +morts. Sambioux! que j'ai faim. + +Un nouvel interlocuteur s'approcha du groupe, c'était un jeune garde +nommé Vernetel. + +--Messieurs, dit-il, je fais une réflexion: puisqu'il y a une trêve, +pourquoi ne sommes-nous pas à Mantes avec la cour? on y mange, a +Mantes. + +--Quelquefois, grommela le huguenot. + +--Au fait, dit Pontis, l'idée de Vernetel est bonne; pourquoi +sommes-nous ici où l'on ne fait rien, et non à Mantes où est le roi? + +--Parce que le roi n'est pas à Mantes, dit Vernetel. Tenez, en voici +la preuve. + +Et il montra aux gardes un petit homme qui passait tout affairé, +portant un paquet recouvert d'une enveloppe de serge, comme s'il eût +été tailleur d'habits ou pourvoyeur de la garde-robe. + +--Quel est celui-là, demanda Pontis, et pourquoi vous fait-il croire +que le roi n'est pas à Mantes? + +--On voit bien que vous êtes nouveau chez nous, répliqua le huguenot, +vous ne connaissez pas maître Fouquet la Varenne. + +--Qui cela, la Varenne? demanda Pontis. + +--Celui qui est partout où doit venir mystérieusement le roi, celui +qui lui ouvre les portes trop bien fermées, celui qui reçoit les +étrivières que mériterait souvent Sa Majesté, enfin celui qui porte +les poulets du roi? + +--Eh! l'honnête homme! cria le jeune cadet, servez-en un par ici!... +Nous sommes plus pressés que le roi. + +--Voilà d'indécentes plaisanteries, jeunes gens, interrompit une voix +mâle et sévère qui fit retourner les gardes. + +--M. de Rosny! murmura Pontis. + +--Oui, monsieur, répliqua gravement l'illustre huguenot qui traversait +la clairière en lisant une liasse de papiers. + +--Monsieur a l'oreille fine, ne put s'empêcher de dire Pontis; nous +n'avons pourtant pas la force de parler bien haut. + +--Encore mieux vaudrait-il vous taire, répartit Rosny tout en +marchant. + +--Nous ne demandons pas mieux, monsieur; mais fermez-nous la bouche. + +Et le cadet compléta sa phrase par une pantomime à l'usage de toutes +les nations qui ont faim. + +Rosny haussa les épaules et passa outre. + +--Vieux ladre, grommela Pontis; il a dîné hier, lui, et il est capable +de dîner encore aujourd'hui! + +--Comment, vieux, dit le huguenot; savez-vous l'âge de M. de Rosny? + +--Sept cents ans au moins. + +--Trente-trois à peine, monsieur le catholique, sept ans de moins que +le roi. + +--C'est singulier, répondit Pontis, depuis vingt ans que j'existe, +j'ai toujours entendu parler de M. de Rosny comme d'Abraham ou de +Mathusalem. Croyez-moi, c'est un homme qui a commencé avec la +création. + +--C'est que voilà longtemps qu'il travaille à devenir célèbre, dit le +huguenot; c'est une de nos colonnes, c'est la manne de nos esprits. + +--Que ne l'est-il de nos estomacs! Moi, voyez-vous, je n'ai pas les +mêmes raisons que vous d'adorer le grand Rosny. Vous êtes huguenot +comme lui, moi catholique. Je suis entré aux gardes par amour pour +notre mestre de camp Crillon, qui est catholique aussi. Vous n'osez +rien demander à votre idole Rosny, vous, tandis que moi, M. de Crillon +serait ici, au lieu d'être je ne sais où, j'irais lui emprunter un +écu. Je ne suis pas fier, moi, quand j'ai faim. Sambioux que j'ai +faim! + +Comme il achevait ces mots entrecoupés de soupirs, un pas de cheval +retentit sur la terre sèche, et l'on vit s'avancer, portant deux +paniers, un gros bidet pansu, précédé du maître d'hôtel de M. de +Rosny, et suivi d'un paysan et d'un laquais. + +Le cortège défila au milieu des cadets, qui dévoraient des yeux les +paniers et la bête, et bientôt après, à l'ombre de ces beaux tilleuls +dont nous avons parlé, une table se dressa, sur laquelle le maître +d'hôtel rangea certaines provisions d'une couleur et d'un parfum +insultants pour les affamés. + +M. de Rosny, toujours avec ses papiers et sa gravité, s'avança vers la +table, s'y installa en compagnie du capitaine des gardes, du capitaine +des canons et de quelques seigneurs privilégiés au nombre desquels on +remarquait ce même Fouquet la Varenne porteur des poulets royaux. + +A grand bruit de conversations et de vaisselle, ces messieurs +commencèrent leur festin, frugal si l'on considère la qualité des +convives, mais sardanapalesque en égard à la détresse des gardes qui y +assistaient de loin. + +Pontis n'en put supporter longtemps la vue. + +--Quand je vous disais qu'il dînerait encore aujourd'hui! Sambioux; +s'écria-t-il, que la paix est une sotte chose pour les gens qui n'ont +pas de maître d'hôtel! En guerre, au moins, l'on chasse et l'on pille; +si l'on ne mange que de deux jours l'un, au moins, ce jour venu, +fait-on bombance pour deux jours! + +--Il y a des vivres aux environs, dit un huguenot qui léchait une +croûte bien sèche frottée d'ail; que n'en achetez-vous? + +--Que n'en achetez-vous vous-même, répliqua Pontis exaspéré, au lieu +de grignoter vos croûtes comme un rat maigre? + +--Mieux vaut une croûte que pas de croûte, répliqua le huguenot. Ne +faites pas tant d'embarras, mon jeune monsieur, et si vous n'avez pas +d'argent, serrez-vous le ventre! + +--Est-ce qu'on a de l'argent, s'écria Pontis. En avez-vous, Castillon? +en avez-vous, Vernetel? en avez-vous les uns ou les autres? + +Tous, par un mouvement spontané comme à l'exercice, mirent la main à +des poches qui rendirent un son mat et plat. + +--Pourquoi aurions-nous de l'argent, dit Vernetel? le roi n'en a pas. + +--Mais le roi mange. + +--Quand on l'invite à dîner. Faites-vous inviter par M. de Rosny. + +--Ou priez-le de vous laisser ses miettes. + +--Sambioux! j'aimerais mieux ... Ah! messieurs, une idée. Qui a faim +ici? + +--Moi, répondit un choeur imposant. + +--Partons quatre et allons nous faire inviter dans le voisinage; nous +sommes gens de bonne mine. + +--Eh! eh! grommela le huguenot en détaillant les habits râpés de ses +camarades. + +--Nous sommes bons gentilshommes, poursuivit Pontis ... et gardes du +roi.... + +--D'un roi contesté, c'est incontestable. + +--Il est impossible que nous ne trouvions pas dans les environs un +ami, une connaissance, un cousin, un proche plus ou moins éloigné. +Voyons, varions les nationalités pour nous donner plus de chances de +trouver des compatriotes: De quel pays est Vernetel? + +--Tourangeau. + +--Je vous prends. Et Castillon? + +--Poitevin. + +--Prenons Castillon. Moi je suis Dauphinois; il nous faudrait un +Gascon. L'arbre généalogique d'un Gascon pousse des racines aux quatre +coins du monde. + +--Quel dommage que le roi ne soit pas là, dit Vernetel, nous +l'emmènerions; c'est lui qui a des cousins et des cousines, bon +Dieu!... + +Et chacun de rire. Henri IV eût bien ri lui-même s'il eût entendu ces +jeunes fous. + +--Ainsi, continua Pontis, c'est convenu, nous allons demander à dîner +sans façon dans la première gentilhommière que nous trouverons. +Regardez les jolies maisons qui montrent leur tête blanche parmi les +arbres. À gauche, là-bas, ce château avec pelouses. Mais il faudrait +passer l'eau, et c'est trop loin. A droite... Ah!... voyez à droite, +au milieu de ce jeune parc, le charmant donjon bâti de briques et de +pierre neuve. Voilà notre affaire ... un petit quart de lieue à peine +... partons!... Que j'ai faim! + +Pontis serra la boucle de sa ceinture avec une facilité déplorable. + +--Partons, répéta-t-il, sinon j'arriverai squelette. + +--Mais il faut la permission, dit Vernetel; demandons-la au capitaine. + +--Ne faites pas cela! s'écria Pontis. + +--Pourquoi? + +--Parce que s'il refusait, nous serions forcés de mourir de faim, et +que je ne le veux pas. Il y a plus s'il refusait, je ne pourrais +m'empêcher de passer outre, et alors ce sont des désagréments à n'en +plus finir. + +--Oui, on est pendu, par exemple. + +--Non pas, parce qu'on est gentilhomme, mais arquebusé, ce qui n'est +pas moins désagréable. + +--Bah! répliqua Pontis avec la résolution de son âge; tandis que nous +allons chercher ce repas indispensable, nos camarades feront le guet; +on leur rapportera quelques reliefs pour leur peine. Si le capitaine +demande où nous sommes, on lui répondra que nous avons aperçu un +levraut se remettre dans la vigne, et que nous y allons faire un tour. + +--Et s'il y avait une prise d'armes pendant votre absence? dit +Vernotel. + +--Bon! en trêve? + +--Le roi doit venir ... remarquez que son porte-poulets est ici, c'est +signe qu'on attend Sa Majesté. Et puis M. de Crillon peut arriver. + +--Notre mestre de camp est sans façons avec ses gardes. S'il vient, il +dira, selon son habitude, en faisant signe de la main: là, là, assez +tambour, et on rompra les rangs sans que nous ayons été appelés. +D'ailleurs, j'ai faim, et si le roi était ici, je le lui dirais à +lui-même: Sambioux! partons! + +Vernetel et Castillon commencèrent à allonger le pas, entraînés par la +fougue de leur camarade. Mais Pontis leur fit observer qu'en courant +ils seraient remarqués, rappelés, peut-être, qu'il fallait, au +contraire, s'éloigner lentement, en se dandinant, en regardant le ciel +et l'eau; puis, à un détour du chemin, prendre ses jambes à son cou, +et faire le quart de lieue en cinq minutes. + +Tous trois se mirent en marche, secondés par les camarades, qui, se +levant et s'interposant entre la table des officiers et les fugitifs +dérobèrent ainsi leur départ à tous les yeux. Mais soudain, derrière +une haie, parut un cavalier qui leur barra le passage. + + + + +II + + +D'UN LAPIN, DE DEUX CANARDS, ET DE CE QU'ILS PEUVENT COÛTER DANS LE +VEXIN + + +C'était un beau jeune homme de vingt ans, fringant, découplé en +Adonis, avec des cheveux blonds admirables, une fine moustache d'or et +des dents brillantes comme ses yeux. Il montait un bon cheval rouan +chargé d'une valise respectable. Son costume de fin drap gris bordé de +vert, moitié bourgeois moitié militaire, annonçait l'enfant de +famille, un manteau neuf roulé sous le bras, une large épée espagnole +bien pendue à son côté complétaient l'ensemble, et tout cela, monture +et harnais, habit et figure, bien que poudreux, supportait +victorieusement l'éclat du grand jour et répondait aux rayons du +soleil par une rayonnante mine que Phébus lui-même, ce Dieu de la +beauté, eût empruntée assurément, s'il fût jamais venu à cheval, +parcourir le Vexin français. + +--Pardon, messieurs, dit le jeune cavalier en arrêtant les trois +gardes au moment où ils allaient prendre leur volée: c'est ici le +campement des gardes, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur, dit Pontis, et il se disposa à reprendre son élan. + +--Et M. de Crillon commande les gardes? continua le jeune homme. + +--Oui, monsieur. + +--Je vous demande encore pardon de vous arrêter, car vous semblez être +pressé, mais veuillez m'indiquer la tente de M. de Crillon. + +--M. de Crillon n'est pas au camp, dit Vernetel. + +--Comment! pas au camp ... où donc alors le trouverai-je? + +--Monsieur, nous avons bien l'honneur de vous saluer, dit Pontis avec +volubilité en faisant signe à Vernetel. + +Et comme Vernetel et Castillon se récriaient, Pontis les prit par la +main et les emmena ou plutôt les emporta pour couper court à la +conversation. + +--Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que si ce dialogue eût duré, +j'allais tomber d'inanition. Courons! le chemin descend, et mon corps +roule tout seul vers le dîner. + +Le cavalier souriant regarda les trois enragés qui pirouettaient dans +la pente rocailleuse, et sans avoir rien compris à leur précipitation, +il s'achemina vers le campement des gardes. + +Pontis avait bien tort d'envier à M. de Rosny son repas et son maître +d'hôtel. Ce repas était abreuvé d'amertume. M. de Rosny s'évertuait à +demander sous toutes les formes à la Varenne comment et pourquoi il +était venu seul à Médan, lui qui ne marchait jamais sans son maître, +et la Varenne, affectant les airs les plus mystérieux, répondait à ces +questions avec une fausseté diplomatique dont Rosny enrageait, malgré +toute sa philosophie. + +Plus d'une fois il frappa sur la table dans sa colère, et, oubliant +l'étiquette, fronda les légèretés et les caprices vagabonds de son +roi. C'est à ce moment que les gardes amenèrent le jeune cavalier qui +venait d'entrer dans le camp. + +--Qui êtes-vous, et que voulez-vous, demanda M. de Rosny, qui pliait +sa serviette avec méthode. + +--Je voudrais parler à M. de Crillon, répliqua poliment le jeune +homme. + +--Qui êtes-vous? répéta Rosny. N'arrivez-vous pas de Rome? + +--Monsieur, je voudrais parler M. de Crillon qui est mestre de camp +des gardes françaises, continua du même ton le jeune homme dont la +parfaite douceur ne s'altéra point au contact de cette curiosité. + +--Libre à vous de ne vous point nommer, dit le flegmatique Rosny; +c'est peut-être une affaire de service qui vous amène, auquel cas, +ayant l'honneur de me trouver au même lieu que M. de Crillon pour les +intérêts du roi, j'eusse pu vous écouter et vous satisfaire. Voilà +pourquoi je vous questionnais, je suis Rosny. + +Le jeune homme s'inclina. + +--Ce qui m'amenait près M. de Crillon, c'est affaire particulière, +dit-il, quant à mon nom, monsieur, je m'appelle Espérance, et j'ai +l'honneur d'être votre serviteur, je n'arrive pas de Rome, mais de +Normandie. + +Rosny subit, malgré lui, le charme tout-puissant qui s'exhalait de ce +jeune homme. + +--A bonne mine, dit-il, voilà un beau nom. + +--Qui n'est pas un nom, murmura le capitaine. + +Rosny reprit: + +--M. de Crillon n'est point céans, monsieur; il inspecte les autres +compagnies de son régiment, qui est disséminé le long de la rivière; +mais il doit revenir bientôt. Attendez. + +--Espérez! ajouta le capitaine en souriant. + +--C'est ce que je fais toute ma vie, répliqua le jeune homme avec son +enjouement plein de grâce. + +Rosny et le capitaine se levèrent. + +--Espérance! dit Rosny à l'oreille de son compagnon! le beau nom pour +les aventures! + +Et tous deux descendirent vers le rivage pour aider à la digestion par +la promenade. + +Espérance attacha son cheval à un arbre, plia son manteau proprement +et s'assit dessus, les jambes pendantes, en se tournant avec +l'intelligent instinct des rêveurs ou des amoureux vers le plus +poétique côté du panorama. + +Un quart d'heure était à peine écoulé lorsqu'il entendit une explosion +de rires joyeux à l'extrémité de la circonvallation. C'étaient les +gardes qui se pressaient en tumulte autour des trois pourvoyeurs que +nous avons vus partir pour la provision. + +Pontis élevait en l'air sur ses deux mains un plat de terre d'une +honorable dimension. Il tenait sous son bras, par un miracle +d'équilibre, un pain de plusieurs livres; deux canards et des pigeons +étranglés pendaient en sautoir à son col. + +Vernetel avait pour trophée un long et gras lapin de clapier, un pain +rond et un faisceau de boudins et de saucisses. Castillon ne portait +qu'une dame-jeanne; mais elle suffisait à la vigueur d'un seul homme. + +La joie générale se changea en admiration, quand, Pontis abaissant son +plat à la hauteur du vulgaire, on découvrit qu'il contenait un pâté de +hachis, bouillant encore dans un jus solide et généreux. + +L'escouade s'attroupa, se groupa; les uns eurent les canards et le +lapin qu'ils se mirent à préparer; les autres, plus heureux, +s'attablèrent immédiatement, c'est-à-dire qu'on fit sur l'herbe une +belle place nette, qu'on en marqua le centre avec ce noble pâté, et +que douze convives invités par le magnanime Pontis, reçurent la +permission d'étaler sur des tranches de pain homériques une couche +odorante de hachis. + +Espérance regardait de loin, en souriant, ce festin et ces intrépides +mangeurs; il admirait aussi le roi de la fête, Pontis, dont la +physionomie radieuse éclairait joyeusement tout le groupe, lorsque +soudain on entendit comme un cri lointain. Ce cri fit dresser +l'oreille à Espérance et l'étonna. Mais les convives l'entendirent à +peine, éperdus qu'ils étaient de faim et de bonheur. + +--Tiens, on crie, dit Vernetel la bouche pleine. + +--Oui, répliqua Pontis, ils se seront aperçus au château de la +disparition de leur dîner. + +--Racontez-nous donc, Pontis, comment vous avez fait cette rafle? dit +un des gardes en plumant les volailles. + +--Cela me ferait perdre bien des bouchées, dit le jeune Dauphinois. En +deux mots, le voici: Nous avons poliment montré notre nez à la porte +et demandé à présenter nos hommages au maître de la maison. Un bourru +de concierge entr'ouvrant la grille, nous a dit qu'il n'y avait +personne. Nous avons insisté, nous déclarant gentilshommes et gardes +de Sa Majesté. Le butor a répliqué qu'il n'y avait ni Majesté, ni +gardes en France, et qu'il n'y avait qu'une trêve. + +--Des ligueurs! des Espagnols! s'écrièrent tous les convives. + +--C'est ce que nous nous sommes dit tout de suite, ajouta Pontis qui +profita de l'indignation générale pour remplir à la fois sa bouche et +sa tartine. Alors j'ai passé ma jambe entre les portes de la grille, +ce qui a empêché le ligueur de la fermer; puis, je suis entré; ces +deux messieurs m'ont suivi. Il y avait dans la cuisine des parfums à +faire évanouir saint Antoine. Puisqu'il n'y a personne au château, +ai-je dit, voilà un dîner qui sera perdu. Aussitôt j'ai allongé les +mains vers ces volailles que venait d'apporter la fermière. Le +concierge a crié, deux valets sont accourus, de là des broches et des +lardoires. Nous autres gentilshommes, nous n'avons pas tiré l'épée, +non, mais j'ai avisé dans l'âtre des tisons ardents sur lesquels je me +suis jeté et que j'ai lancés sur cette canaille. Éblouis par une pluie +de feu, ils ont battu en retraite. Alors j'ai saisi le plat que voici, +jeté à mon cou ce Saint-Esprit de ma façon. Vernetel et Castillon +n'osaient seulement bouger tant l'admiration les paralysait; j'ai +indiqué à l'un cette amphore, à l'autre ce lapin, nous avons fait +retraite en triangle sans être inquiétés, et nous voici. + +Pontis fut congratulé par un tonnerre d'applaudissements auxquels +Espérance, toujours assis à la même place, mêla ses plus francs éclats +de rire. + +Tout à coup les cris devinrent plus vifs et se rapprochèrent. Sans +doute ils avaient été interceptés pendant quelques secondes par la +convexité du monticule. Ces cris étaient poussés par un homme qu'on +vit apparaître brusquement à l'entrée du quartier des gardes. + +Essoufflé, gesticulant avec énergie, les yeux troublés par la colère, +il attira d'abord l'attention de tous les spectateurs. + +--C'est quelqu'un du château que nous avons dîmé, murmura Vernetel à +l'oreille de Pontis. + +Celui-ci interrompit son repas. Les autres gardes s'interrompirent +également dans leurs préparations culinaires. On en vit cacher +derrière leur manteau la volaille aux trois quarts plumée. + +Espérance, comme tout le monde, fut frappé de l'altération empreinte +sur les traits du nouveau venu, dont le visage jeune et caractérisé +s'était contracté jusqu'à la laideur. Ses cheveux, plutôt roux que +blonds, se hérissaient. Un frisson de fureur courait sur ses lèvres +minces et pâles. + +C'était un homme de vingt-deux ans à peine, svelte et grand. Ses +formes fines et nerveuses annonçaient une nature distinguée, rompue +aux violents exercices. Dans son pourpoint vert, de forme un peu +surannée, d'étoffe quasi grossière, il conservait des façons nobles et +délibérées. Mais le couteau, trop long pour la table; trop court pour +la chasse, qui brillait sans gaine dans sa main tremblante, révélait +une de ces indomptables fureurs qui veulent s'éteindre dans le sang. + +Ce jeune homme avait gravi si rapidement la colline qu'il faillit +suffoquer et put à peine articuler ces mots: "Où sont les chefs!" + +Un garde, qui essaya d'arrêter le furieux en lui opposant le rempart +d'une pique, fut presque renversé. + +Un enseigne, accouru au bruit, s'interposa en voyant bousculer son +factionnaire. + +--Plaisantez-vous, maître, s'écria-t-il, d'entrer ainsi le couteau à +la main chez les gardes de Sa Majesté? + +--Les chefs! cria encore le jeune homme d'une voix sinistre. + +--J'en suis un! dit l'enseigne. + +--Vous n'êtes pas celui qu'il me faut, répliqua l'autre avec une sorte +de dédain sauvage. + +Et comme une exclamation générale couvrait ses paroles, comme, excepté +Pontis et ses convives, chacun menaçait l'insulteur. + +--Oh! vous ne me ferez pas peur, dit-il d'un accent de rage +concentrée, je cherche un chef, un grand, un puissant, qui ait le +pouvoir de punir. + +Rosny et le capitaine s'étaient approchés lentement pour savoir la +cause de ce tumulte. + +Le jeune homme les aperçut. + +--Voilà ce qu'il me faut, murmura-t-il avec un fauve sourire. + +--Qu'y a-t-il? demanda Rosny, devant qui s'ouvrirent les rangs. + +Et il attacha son regard pénétrant sur ce visage décomposé par toutes +les mauvaises passions de l'humanité. + +--Il y a, monsieur, répondit le jeune homme, que je viens ici demander +vengeance. + +--Commencez par jeter votre couteau! dit Rosny. Allons, jetez-le! + +Deux gardes saisissant brusquement les poignets de cet homme, le +désarmèrent. Il ne sourcilla point. + +--Vengeance pour qui? continua Rosny. + +--Pour moi et les miens. + +--Qui êtes-vous? + +--Je m'appelle la Ramée, gentilhomme. + +--Contre qui demandez-vous cette vengeance? + +--Contre vos soldats. + +--Je n'ai point ici de soldats, dit M. de Rosny, blessé du ton hautain +d'un pareil personnage. + +--Alors, ce n'est point à vous que j'ai affaire. Indiquez-moi le chef +de ceux-ci. + +Il désignait les gardes frémissant de colère. + +--Monsieur de la Ramée, reprit froidement Rosny, vous parlez trop +haut, et si vous êtes gentilhomme, comme vous dites, vous êtes un +gentilhomme mal élevé; _ceux-ci_ sont des gens qui vous valent, et que +je vous engage à traiter plus courtoisement. Je vous eusse déjà laissé +vous en expliquer avec eux, si vous ne paraissiez venir ici pour faire +des réclamations. Or, en l'absence de M. de Crillon, j'y commande, +ici, et je suis disposé à vous faire justice malgré vos façons. Ainsi, +du calme, de la politesse, de la clarté dans vos récits, et abrégeons! + +Le jeune homme mordit ses lèvres, fronça les sourcils, crispa les +poings, mais subjugué par le sang-froid et la vigueur de Rosny, dont +pas un muscle n'avait tressailli, dont le coup d'oeil incisif l'avait +blessé comme une pointe d'épée, il respira, recueillit ses idées et +dit: + +--A la bonne heure! J'habite avec ma famille le château que vous +apercevez au bas de la colline, dans ces arbres à droite. Mon père est +au lit, blessé. + +--Blessé? interrompit Rosny. Est-ce un soldat du roi? + +Le jeune homme rougit à cette question. + +--Non, dit-il d'un air embarrassé. + +--Ligueur, va! murmurèrent les gardes. + +--Continuez, interrompit Rosny. + +--J'étais donc près du lit de mon père avec mes soeurs, quand un bruit +de lutte nous vint troubler. Des étrangers étaient entrés de force +dans la maison, avaient frappé et blessé mes gens, et pillé de vive +force. + +--Silence! dit Rosny à des voix qui réclamaient autour de lui. + +--Ces étrangers, poursuivit la Ramée, non contents de leurs violences, +ont pris des tisons au foyer, ils les ont lancés sur la grange, qui +brûle en ce moment, regardez! + +En effet, tous se retournant, virent s'élever des tourbillons de fumée +blanche qui s'élançaient en larges et ondoyantes spirales par-dessus +les arbres du parc. + +Pontis et ses compagnons pâlirent. Un silence effrayant s'étendit sur +l'assemblée. + +--En effet, dit M. de Rosny avec une émotion qu'il ne put maîtriser, +voici un incendie ... il faudrait s'y transporter. + +--Quand on arrivera, tout sera fini; la paille brûle vite. Tenez, +voici déjà les toits qui flambent. + +Le jeune homme, après ces paroles, s'arrêta satisfait de l'effet +qu'elles avaient produit. + +--Et, demanda Rosny, votre famille vous envoie ici pour obtenir +justice? + +--Oui, monsieur. + +--Les coupables sont donc ici? + +--Ce sont des gardes. + +--Du roi?... + +--Des gardes, répondit la Ramée avec une si visible répugnance à +prononcer ce mot: le roi, que Rosny s'en trouva blessé. + +--Une seule personne qui affirme, monsieur la Ramée, ne saurait être +crue, répliqua-t-il, fournissez des témoins. + +--Qu'on vienne à la maison, pas vos soldats, ils achèveraient de tout +brûler et massacrer, mais un chef ... et les blessés parleront, les +murailles fumantes dénonceront. + +Comme un murmure d'indignation s'élevait contre l'audacieux qui +maltraitait ainsi tout le corps des gardes, Rosny révolté dit au jeune +homme: + +--Vous entendez, monsieur, ce qu'on pense de vos injures? On voit bien +que vous nous savez en pleine trêve, et que la parole sacrée du roi de +France vous garantit. + +--Elle m'a étrangement garanti tout à l'heure! s'écria la Ramée avec +une ironie amère. Oh! non, ce n'est pas pour qu'elle me garantisse que +je viens invoquer la trêve, c'est pour qu'elle me venge. J'offre +toutes les preuves, j'ai entendu le rapport de mes domestiques, j'ai +vu moi-même s'enfuir les larrons, et, au besoin, je les reconnaîtrais +... Mais puisque vous êtes monsieur de Rosny, puisque vous mettez en +avant la parole de votre roi, il faut que je sache bien si on me +rendra justice, sinon j'irai droit à votre maître, et.... + +--Assez, assez, dit Rosny, qui sentait la colère bouillonner en lui, +pas tant de phrases ni de coups d'oeil furibonds, je suis patient, +mais jusqu'à un certain terme. + +--Oh! vous me menacez, dit la Ramée avec son sinistre sourire; eh +bien, à la bonne heure! voila qui achève l'oeuvre, menacer le +plaignant! Vive la trêve et la parole du roi! + +--Monsieur, répliqua précipitamment Rosny mordant sa barbe, vous +abusez de vos avantages; je vois bien à qui j'ai affaire. Si vous +étiez un serviteur du roi, vous n'auriez ni cette aigreur ni cette +soif de vengeance. Vous êtes quelque ligueur, quelque ami des +Espagnols.... + +--Quand cela serait, dit la Ramée, vous ne me devriez que plus de +protection, puisqu'il y a huit jours vos ennemis pouvaient se défendre +avec des armes, et qu'aujourd'hui ils n'ont que votre parole et votre +signature. + +--Vous avez raison; vous serez protégé. Tout à l'heure vous parliez de +reconnaître les coupables, voilà tous les gardes, faites votre ronde, +essayez. + +--On aurait pu m'épargner cette peine, murmura méchamment ce plaignant +farouche; des gens d'honneur se dénonceraient. + +--Vous ne vous attendez pas à ce qu'ils le fassent, je suppose, dit +Rosny. Puisque vous invoquez la trêve, vous en connaissez les +articles, et la peine qu'ils portent contre l'espèce de violence dont +vous vous plaignez est de nature à conseiller le silence à ceux que +leur conscience pousserait à parler. + +--Je connais en effet cette peine, monsieur, s'écria le jeune homme, +et j'en attends la stricte application. + +--Quand vous aurez reconnu les coupables et qu'ils seront convaincus. + +--Soit! cela ne sera pas long. + +En disant ces mots avec une joie qui rayonnait sur son pâle visage, la +Ramée attacha ses regards sur le cercle des gardes, qui, +machinalement, comme s'ils se fussent sentis brûlés, reculèrent et se +formèrent en lignes irrégulières, au milieu desquelles le vindicatif +ligueur commença de marcher lentement comme s'il passait une revue. + +Rosny, agité de mille idées contraires, luttait contre sa fierté qui +se révoltait, et contre un sentiment d'équité naturelle, que venait +encore fortifier le principe de la discipline et du droit des gens. + +Il finit par s'appuyer sur le capitaine, dont l'exaspération était au +comble, et lui dit: + +--Mauvaise affaire! et je suis seul ici ... Que n'avons nous ici M. de +Crillon, car enfin, c'est lui qui est responsable des gardes. + +--Si on me laissait faire, répliqua le capitaine, les dents serrées, +j'aurais bientôt arrangé l'affaire. + +--Silence, monsieur, répondit le huguenot que cette imprudente parole +de l'officier acheva de faire pencher en faveur du droit commun. +Silence! et qu'il ne vous arrive plus de traiter avec cette légèreté +les conventions et actes signés du roi: où sera l'avenir de notre +cause, monsieur, si, accusés d'agir de rapine et de violence, nous +donnons raison aux plaignants en réparant par l'assassinat le vol de +nos gens de guerre? + +--Mais, balbutia l'officier, ce la Ramée est un petit scélérat, une +vipère. + +--Je le sais parbleu bien. Toutefois, il a été violenté, incendié. +Justice lui sera faite. J'ai essayé de reculer le châtiment ou de le +rendre impossible en forçant ce jeune homme à reconnaître lui-même les +coupables. Je laissais à ceux-ci cette porte de salut. Mais en vérité, +je crois que la voilà fermée; car le drôle s'arrête et fixe sur ce +petit groupe des regards trop joyeux pour que bientôt nous ne soyons +pas réduits à prononcer une sentence. Allons, venez, faisons notre +devoir. + +Pendant toute cette scène, Espérance avait écouté avec avidité de sa +place et s'était imprégné des émotions les plus poignantes. Mais quand +il eut entendu le colloque de Rosny et de l'officier, il fut saisi +d'une immense pitié pour ces pauvres gardes qu'il avait vus partir si +joyeux l'instant d'avant, et fut pris également d'une indicible colère +contre le plaignant, dont l'air, l'accent, toute la personne, en un +mot, le révoltaient malgré la justesse de ses plaintes. + +Espérance s'approcha de Fouquet la Varenne, qui considérait la scène +stoïquement, en bourgeois que les soldats intéressent peu. + +--Monsieur, dit-il, pardon: que porte ce fameux article de la trêve au +sujet des violences qui seraient commises par les gens de guerre? + +--Eh! eh!... jeune homme, répliqua le petit porte-poulets, c'est la +mort. + + + + +III + + +COMMENT LA RAMÉE FIT CONNAISSANCE AVEC ESPÉRANCE. + +La Ramée avait déjà inspecté une bonne partie des gardes sans rien +signaler, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, comme Rosny venait de le +dire au capitaine. + +Il s'approcha du garde suspect, observa un moment, et se redressant +vers Rosny, s'écria: + +--En voici un! + +C'était Vernetel qu'il désignait ainsi, en le touchant du doigt à la +poitrine. + +Presque au même instant il étendit son bras vers Castillon, en disant: + +--Voici le deuxième! + +Les deux inculpés se récrièrent; une menace sourde grondait dans tous +les rangs. + +--A quoi reconnaissez-vous ces messieurs, que vous dites n'avoir vus +que par derrière? demanda simplement Rosny. + +La Ramée, sans répondre, montra sur le buffle de Vernetel une +gouttelette de sang à peine visible, à laquelle adhéraient quelques +poils d'un gris fauve. + +Quant à Castillon, il avait sur l'épaule droite une faible trace de ce +sable humide des celliers sur lequel reposent les bouteilles. + +En effet, Vernetel avait rapporté le lapin et Castillon la +dame-Jeanne. + +Ces preuves suffisaient à des esprits déjà trop convaincus. Nul ne fit +une observation, pas même les accusés. + +Mais la Ramée n'était pas au bout. Il s'arrêta devant plusieurs gardes +qu'il inspecta minutieusement jusqu'à ce que, avisant Pontis qui +l'attendait de pied ferme, quoique un peu pâle, il lui prit la main. + +Pontis le repoussa en disant: + +--Ne touchez pas, sinon plus de trêve! + +--Voici le troisième, dit la Ramée, et c'est le plus coupable. C'est +celui-là qui a pris les tisons au feu; regardez ses mains, elles +sentent la fumée. + +--Vous ne supposez pas, interrompit le capitaine, que vos preuves nous +satisfassent? + +--Qu'on amène ces hommes au château alors, et qu'on les confronte avec +mes gens. + +--Inutile, s'écria Pontis, inutile, en vérité, c'est humiliant de +rougir ou de pâlir devant un pareil accusateur. Depuis dix minutes +tout le corps des gardes se laisse insulter par ce drôle, pour +quelques volailles et un râble de lapin; c'est humiliant. + +--Qu'est-ce à dire? demanda Rosny, et que concluez-vous? + +--Je conclus que c'est moi qui suis allé au château, puisque château +il y a, une vraie bicoque. Je croyais avoir affaire à de bons +serviteurs du roi, et demander place à la table, ce qui se fait +partout, entre bons gentilshommes qui voyagent. Je dis plus, en +Dauphiné, chez moi, un châtelain court au-devant des hôtes et les +amène de force à son foyer. Mais puisqu'ici nous sommes en présence +d'un mauvais Français, d'un Espagnol, d'un ladre, sambioux! et que la +trêve nous lie les mains, supportons-en les conséquences. C'est donc +moi qui, refusé par les gens de monsieur, ai cru devoir me procurer +des vivres. + +--Acheter, s'écria Vernetel, acheter! + +--Oui, acheter, dit Castillon, nous avons acheté. + +--Vous mentez! répliqua la Ramée d'une voix courroucée. + +--J'ai jeté une pièce d'argent dans la cuisine, balbutia Castillon. + +--Vous mentez! continua l'insolent accusateur. + +--Eh! oui, dit Pontis avec douceur à Castillon et à Vernetel en leur +prenant affectueusement les mains. Oui, monsieur a raison, vous +mentez, mes pauvres chers amis, nous n'avons pas acheté; est-ce qu'il +y a de l'argent, chez nous? Jamais! mais il y a de l'honneur, et je +vais le prouver à ce soi-disant gentilhomme. C'est moi, Pontis, moi +seul qui ai conçu le projet de la maraude; moi qui ai entraîné mes +deux amis, sans leur dire mes desseins; moi qui les ai faits mes +complices malgré eux. C'est moi qui ai lancé les tisons par la +chambre, sans croire, hélas! qu'ils provoqueraient un incendie; mais +enfin, je les ai lancés, il n'y a que moi de coupable. Je me livre, me +voici. + +--Monsieur, s'écrièrent Castillon et Vernetel, ne le croyez pas, nous +en sommes! + +--Pardieu! dit la Ramée. + +--Ah! répliqua Rosny, révolté par l'esprit de vengeance qui animait si +furieusement ce jeune homme, ah! il vous faudrait trois victimes! + +--Une par volaille, ajouta Pontis. + +--Vous les réclamez, n'est-ce pas? dit le capitaine. + +--Je réclame justice. + +--Posez vos conclusions. + +--Elles sont toutes simples, la trêve a été violée, l'avouez-vous? + +--C'est vrai, dit Rosny. + +--Mais c'est convenu, s'écria Pontis, nous tournons dans les mêmes +redites. Monsieur veut-il un morceau de ma peau équivalant à celle de +ses canards? + +--Il est écrit, articula la Ramée d'une voix brève et tranchante comme +un coup de hache, que les infractions à la trêve, c'est-à-dire les +rapines, les violences et l'incendie, seront punis de mort. Votre roi +a-t-il signé cela, oui ou non? + +--La mort! murmura Pontis, stupéfait de la féroce insistance de ce +jeune homme. + +--C'est écrit, vous deviez le savoir, répéta la Ramée. + +--Pour deux canards, ce serait fort! s'écria Vernetel exaspéré. + +--Il s'agira de voir, dit la Ramée d'une voix étranglée par la +passion, si un serment est un serment, et, au cas où les articles +d'une trêve auraient si peu de valeur qu'on les pût violer impunément, +tout le pays saura que ce n'est plus avec des paroles qu'on doit +accueillir les soldats royalistes quand ils se présenteront dans nos +maisons, mais avec de bons mousquets dont nous ne manquons pas, Dieu +merci! Et alors, on appellera guerre la bataille rangée, et paix, tous +les massacres qui se feront dans les campagnes. Et alors, aussi, +continua-t-il, entraîné par son éloquente fureur, tout sera bon pour +détruire ces parjures. On les laissera voler les vivres, mais ces +vivres seront empoisonnés. Voilà ce que produit l'injustice, +messieurs; contre tout abus, l'excès. Venez nous piller, comme font +les rats; nous vous donnerons, comme à eux, de l'arsenic. Encore, +s'ils rongent, au moins, n'incendient-ils pas! + +Rosny, qui avait tenu la tête constamment baissée pendant cette +harangue, sortit de sa méditation. + +--Monsieur, dit-il, puisque vous persistez à demander l'exécution des +articles, il sera fait selon votre désir. C'est peu chrétien, mais +vous êtes dans votre droit. + +La Ramée s'inclina, et son visage calmé parut alors ce qu'il était, +magnifiquement noble et beau de hardiesse et d'orgueil. + +--Je suis contraint, ajouta Rosny, en se tournant vers Pontis, de vous +livrer au prévôt, qui vous retiendra prisonnier jusqu'à ce que la +justice ait prononcé sur votre sort. + +Pontis fit un geste d'assentiment. Sa résignation n'ébranla point la +Ramée. + +--Quant aux autres, dit-il comme si c'était lui qui dût être à la fois +le juge et l'exécuteur, je n'ai point de compte à leur demander. +Quelques jours de prison me suffiront. + +--Les autres, interrompit Rosny rouge de colère, j'en dispose, et non +pas vous, monsieur! Les autres, je les décharge de toute +responsabilité, ils sont libres, leur camarade aura payé pour tous. +Ainsi, vous pouvez vous retirer, monsieur de la Ramée, et publier +partout que le roi de France fait bonne justice, même à ses ennemis. + +En disant ces mots, Rosny indiquait à la Ramée sa route; il le +congédiait. Celui-ci, sans s'émouvoir: + +--Un moment, je vous prie, dit-il, je crois que nous ne nous entendons +pas. + +--Plaît-il? demanda Rosny, fatigué dans sa fierté légitime de +l'obsession d'un pareil adversaire. + +Et il lança un regard de travers, précurseur de tempête. Ce mauvais +regard de Rosny était très-connu et très-redouté. Mais la Ramée ne +s'effrayait pas pour un coup d'oeil. + +--Non, monsieur, répliqua-t-il, nous ne nous entendons pas. Moi, je +sais par coeur les articles de la trêve, et vous les oubliez +perpétuellement. Ainsi, il n'est pas convenu que le délinquant sera +remis au prévôt de son parti, pour être jugé par les juges de son +parti, non; il est établi, au contraire, qu'il sera livré a ceux qu'il +aura offensés ou lésés, pour _justice en être faite_; voilà la +teneur. Ainsi, monsieur, on devrait me remettre le coupable pour qu'il +fût jugé par un bailli du lieu. Mais ce n'est point de jugement qu'il +s'agit ici, le crime est constant, prouvé, avoué. La peine est écrite; +passons à l'exécution. + +Un cri de fureur et de dégoût retentit dans tous les rangs. Cet homme +eût été déchiré s'il ne se fût trouvé des chefs énergiques et +respectés pour contenir les gardes. + +--Ah! coquin, murmura Pontis en montrant le poing à la Ramée, tu as +raison de chercher à me faire arquebuser, car si j'étais libre, ou si +la chance veut que j'en réchappe... + +--Faites-moi le plaisir de tirer à l'écart, dit Rosny à la Ramée, je +ne réponds pas sans cela de votre salut. M. de Crillon va venir tout à +l'heure et certainement faire exécuter la loi. Il est le maître absolu +de ses gardes; attendez son retour, et en attendant soyez prudent, car +il pourrait arriver ceci: ou que M. de Pontis, qui n'a plus grand +chose à risquer, vous passât son épée au travers du corps, on n'est +arquebusé qu'une fois, ou qu'un de ses camarades vous cherchât une de +ces querelles... Vous m'entendez; il y a des Allemands parmi ces +messieurs. + +--Je vous remercie de vos prudents conseils, monsieur, repartit la +Ramée avec son aigre sourire; mais je ne crains ni celui-ci, ni +celui-là, dans votre cantonnement. M. de Rosny ne laissera jamais +assassiner un homme qui se plaint à bon droit. + +En disant ces mots, il salua l'illustre baron huguenot, sans même +essayer de réprimer l'insolente ironie de son accent et de son regard. + +Soudain il sentit une main s'appuyer sur son épaule, et se retourna. + +C'était la main d'Espérance qui, après des efforts prodigieux pour se +vaincre pendant les débats révoltants dont il avait été témoin, venait +de céder à la tentation d'entrer en scène et de jouer un rôle à son +tour. + +Il avait donc quitté sa place toute sillonnée des trépignements +d'impatience dont il l'avait labourée depuis dix minutes, et +traversant les gardes irrités, vint suppléer Rosny dans ce fâcheux +dialogue. + +Il appuya, disons-nous, sa charmante main musculeuse et blanche sur +l'épaule de la Ramée, qui se retourna de l'air fâché d'un chat qu'on +interrompt lorsqu'il savoure une arête. + +--Deux mots, monsieur, s'il vous plaît, dit Espérance avec un aimable +sourire. + +Ces deux visages se trouvèrent en présence. Beaux tous deux, l'un de +sa pâleur nacrée sous laquelle couvait la colère; l'autre d'un frais +vermillon qui dénotait cette heureuse santé du corps et de l'esprit, +sans laquelle il n'est pas de véritable bonté ni de véritable force. + +Aux premiers accents d'Espérance, la Ramée tressaillit, son instinct +lui révélait un rude adversaire. + +--Que voulez-vous? répliqua-t-il sèchement. + +--Vous fournir un moyen de terminer votre affaire, monsieur. Dans les +circonstances embarrassantes, on est souvent heureux de rencontrer la +solution qu'on cherchait. + +Espérance avait haussé la voix de telle façon, que Rosny d'abord, puis +un certain nombre de gardes entendirent et se rapprochèrent, curieux +de juger par eux-mêmes le mérite de la solution dont on parlait. + +Espérance, du coin de l'oeil, avait vu Pontis entouré par les archers +du prévôt. Ce spectacle douloureux l'animait à obtenir un prompt +résultat de sa conférence. + +La Ramée, au contraire, blessé de ce retour offensif sur une question +qu'il jugeait épuisée, voulait éconduire au plus tôt le conciliateur +importun dont l'exorde venait de susciter autour d'eux une galerie +nouvelle de curieux et de malintentionnés. + +--Si vous teniez à me faire plaisir, dit-il à Espérance, vous vous +occuperiez de vos affaires, non des miennes. + +--Monsieur, répondit le beau jeune homme, tout ce que je viens +d'entendre ne m'a pas disposé le moins du monde à vous faire plaisir. +Mais je vous crois fort embarrassé par vos débuts en cette affaire. +Vous avez tellement crié, vous avez tellement gémi, que vous vous +serez exagéré à vous-même votre offense et votre souffrance. Cela se +voit souvent. Et puis, vous craigniez la partialité de ceux à qui vous +faisiez vos plaintes. Donc, vous avez demandé le plus possible pour +obtenir quelque chose. J'explique cela ainsi. + +--Et moi, monsieur, interrompit la Ramée insolemment, je n'ai aucun +besoin de vos explications, et vous en dispense. + +Aussitôt il lui tourna le dos. Mais Espérance, sans se déconcerter, +tourna comme lui et se remit en face avec une fermeté si calme et un +tour de pirouette si élégamment équilibré, que l'admiration succéda à +l'attention parmi les spectateurs. + +--Je disais, reprit-il du même ton, que si vous eussiez été dans votre +sang-froid, vous vous fussiez aperçu que des poules volées et de la +paille brûlée ne suffisent pas pour qu'on fasse tuer un homme. C'est +écrit dans la trêve, je le veux bien, mais au fond de votre esprit, au +fond de votre coeur, vous trouvez l'article barbare et digne des +anthropophages. Cette pensée vous honore, je la lis dans vos yeux. + +La Ramée, pâle comme un spectre, s'aperçut que son interlocuteur le +raillait. Un éclair effrayant jaillit de ses prunelles rougies. + +--Je viens donc vous aider, continua Espérance, à revenir sur les +conclusions farouches que vous dictait d'abord la colère, et c'est ici +que se présente naturellement ma solution. Pour tout le monde, il est +clair qu'un dommage a été causé, dommage qu'il convient de réparer. + +--Ah çà! seriez-vous un avocat ou un prêcheur? s'écria la Ramée +tremblant de colère sous le souffle ardent de la popularité qui +caressait chaque parole de son adversaire. + +--Ni l'un ni l'autre, monsieur, mais on s'accorde à trouver que je +parle facilement. J'ai eu un excellent précepteur, un Vénitien à la +fois théologien et légiste. C'est de lui que je tiens cet axiome +latin, que je vous traduis en français pour ne paraître pas un pédant: +Le dommage d'argent se paye en argent; or, que vaut un canard, que +valent cinq cents bottes de paille? Très cher, assurément, lorsqu'on +les pille ou brûle en temps de trêve. Mais, entre nous, en temps +ordinaire, cette affaire-là s'arrangerait pour deux pistoles. Vous +vous récriez; c'est vrai, j'oubliais qu'avec la paille on a brûlé la +grange. Peste! c'est plus grave. Il y en a pour vingt écus au moins! + +Un formidable éclat de rire des assistants écrasa la Ramée, qui serra +les poings et chercha du regard à son côté le couteau qu'on lui avait +pris. + +--Ne riez pas, messieurs, dit gravement Espérance, car vous feriez +oublier à monsieur qu'il s'agit de la vie d'un homme! + +--Je trouve honteux, balbutia la Ramée dans le délire de sa rage, je +trouve déshonorant de chercher ainsi deux cents auxiliaires contre un +seul ennemi. + +--Moi, votre ennemi? je suis votre meilleur ami, au contraire. Je veux +vous épargner un remords éternel. + +L'affreux sourire qui plissa les lèvres de l'autre fit comprendre à +Espérance que ce mot remords n'a pas de sens pour tout le monde. La +Ramée l'accompagna d'un geste méprisant, et rompit l'entretien par +cette phrase: + +--Nous nous reverrons. + +Et il s'éloignait encore une fois; mais, pour le coup, Espérance +perdit patience. Il allongea le bras, saisit la Ramée par la ceinture, +et, tout grand qu'il fût, le retourna vers lui comme si cette créature +de chair et d'os eût été un mannequin d'osier bourré de plume. + +La Ramée étourdi chancela, et une imprécation, un blasphème qu'il +proféra, fut étouffé par les applaudissements de la foule. + +--Maintenant, dit Espérance, j'ai épuisé avec vous les prières et les +discussions courtoises. Venons au fait. Vous voulez que ce jeune homme +meure? + +Il désignait Pontis. + +--Moi, je ne le veux pas. Vous dites que l'on a incendié votre +propriété; c'est faux, la grange qui a brûlé tout à l'heure n'est pas +à vous, elle est une dépendance de la métairie appartenant à M. de +Balzac d'Entragues dont votre père est l'ami, presque l'intendant, je +le sais, mais enfin, la grange n'est pas à vous. Ah! cela vous étonne +que je sache si bien vos affaires, moi, un voyageur qui passe; +attendez, je vous en dirai plus encore: Vous êtes un orgueilleux, un +de ces vertueux catholiques qui ont sucé, au lieu de lait, le fiel et +le vinaigre de sainte mère la Ligue; votre père est encore malade des +suites d'une blessure qu'il a reçue en combattant contre le roi, pour +les Espagnols... un Français!... vous ne seriez pas fâché, vous, de +faire pendre quelques soldats du Béarnais, depuis que vous ne pouvez +plus les tuer à l'affût derrière des buissons, comme cela s'est fait +l'an dernier, pas plus tard, aux environs d'Aumale... Ah! ah! comme je +vous étonne! Eh bien, mon maître, moi qui sais tant de belles choses +sur votre compte, moi qui ne suis ni garde de Sa Majesté, ni sujet à +la trêve, moi qui, si vous y tenez, vais vous dire encore toutes +sortes de petits secrets devant ces messieurs, je vous répète mes +conclusions: Pour les canards volés chez vous, pour la violation de +votre domicile, j'évalue qu'il peut vous revenir vingt pistoles; mais +comme il s'agit de sauver un de nos semblables, cela vaut +quatre-vingts pistoles de plus. Certainement, c'est peu priser un +galant homme que de l'estimer quatre-vingts pistoles, mais enfin, je +n'ai que cela dans ma bourse; voici les cent pistoles, signez-moi +votre désistement. + +En disant ces mots, Espérance tira sa bourse bien brodée qu'il étala +aux yeux de la Ramée. + +Celui-ci était resté comme abruti par la surprise et la terreur. Cet +inconnu qui le connaissait, et, après l'avoir convaincu de mensonge, +dénonçait ainsi jusqu'à ses plus secrètes pensées; cette vigueur, +cette beauté, cette assurance, le cri terrible de la conscience et +cette universelle réprobation lui ôtaient la faculté de penser, de +parler, de se mouvoir. + +Quant à Espérance, ses paroles chevaleresques, son esprit, sa +hardiesse, et par-dessus tout la magique bourse gonflée d'or, +l'avaient transformé aux yeux des gardes, non pas en dieu, mais en +idole. C'était à qui se jetterait dans ses bras, et Pontis, tenu à +distance par le respect et la modestie, aussi bien que par les +archers, essuyait une larme ou du moins une vapeur au bord de sa +paupière. + +La Ramée en était encore à se répéter avec la ténacité d'un fou: + +--Mais, par qui sait-il tout cela, et quel est cet homme? + + + + +IV + + +COMMENT M. DE CRILLON INTERPRÉTA L'ARTICLE IV DE LA TREVE. + +Cependant, comme la stupéfaction n'est pas de l'attendrissement, comme +le silence n'est pas un consentement, quoi qu'en dise le proverbe, les +affaires de Pontis ne marchaient pas, et il n'avait d'autre ressource +qu'un prompt retour de M. de Crillon. + +La Ramée ne put tenir contre la curiosité qui le dévorait. + +--Vous connaissez donc M. de Balzac d'Entragues? dit-il. + +--Oui, monsieur, répondit Espérance. + +Et comme il vit s'éclairer d'une flamme étrange la physionomie de la +Ramée. + +--Je le connais vaguement, dit-il. + +--Cependant, tous ces détails, que vous semez si familièrement, +indiqueraient que vous connaissez dans l'intimité ... soit lui ... +soit ... + +--Qui? demanda Espérance en attachant un regard assuré sur le visage +de la Ramée, qui détourna les yeux comme s'il craignait d'en avoir +trop dit. + +Evidemment, poursuivit Espérance fort du silence de son ennemi, je +parle avec connaissance de cause, et j'ai puisé mes renseignements sur +vous à de bonnes sources. + +--Vous on avez trop dit pour ne pas achever, monsieur, répliqua le +pâle jeune homme. Et ces mêmes détails, fit-il en baissant la voix, ne +vous ont pas tous été confiés pour que vous en abusiez comme vous +venez de le faire. + +Espérance, au lieu de se laisser engager dans cette explication +particulière, haussa la voix sur-le-champ, et dit: + +--Voyons, un refus ou un acquiescement. + +--Je réfléchirai. + +-Je vous donne dix minutes. + +Ce ton bref et provocateur réveilla l'orgueil de la Ramée qui +sur-le-champ s'écria: + +--Soit. J'ai réfléchi. Le voleur sera mis à mort, et, quant à nous, +nous causerons après. + +--Du tout, nous causerons tout de suite. Je suis las de vos +fanfaronnades et de vos férocités. Celui que vous appelez le voleur, +n'est pour moi qu'un jeune homme affamé; vous demandez sa mort, je +demande sa vie, et, comme pour arriver à votre but, vous avez pris +tous les chemins, même les moins dignes d'un gentilhomme, à mon tour +j'userai de tous les moyens en mon pouvoir. Je vous préviens donc que +je vous tiens pour un déloyal et méchant garnement, que tout à l'heure +je coucherai sur l'herbe d'un coup d'épée, si Dieu est juste. Et parce +que je pourrais avoir mauvaise chance dans ce combat, je veux avant de +l'entreprendre vous ôter toute ressource et toute fuite. Si vous me +tuez, je veux que vous soyez pendu. Cela m'est très-facile. Écoutez +bien! + +Il s'approcha de l'oreille de la Ramée. + +--Je dirai à ces messieurs, ajouta-t-il tout bas, que l'an dernier, +près d'Aumale, vous avez rapporté de l'affût certaine bague +qu'assurément vous n'avez pas trouvée sur un lièvre, car c'est un +anneau de gentilhomme, et à le bien regarder, on reconnaîtrait les +armoiries gravées sur le chaton. + +La Ramée fit un mouvement qui trahit toute son inquiétude. + +--Et, quand j'aurais rapporté une bague, dit-il, en attachant un +regard effaré sur la physionomie calme et sereine d'Espérance, en quoi +cela me ferait-il pendre, comme vous dites? + +--Si cette bague avait appartenu à quelque seigneur huguenot tué ou +plutôt assassiné d'un coup d'arquebuse lorsqu'il passait près d'Aumale +dans un chemin creux bordé d'une double haie d'épines.... + +La Ramée devint livide. + +--A la guerre, dit-il, on porte une arquebuse et l'on s'en sert contre +les ennemis. + +--Fort bien. Mais, lorsqu'on tombe aux mains de ces ennemis, ils vous +pendent. Voilà ce que je voulais vous dire. + +La Ramée, frissonnant et déconcerté: + +--Vous prouveriez alors, dit-il, que j'ai.... + +--Assassiné le seigneur huguenot? Ce serait difficile. Mais je +prouverai que vous avez pris à son doigt l'anneau en question. + +--Ah!... + +--Oui, et qui plus est, je dirai par quelle personne cet anneau avait +été donné au gentilhomme, et à quelle personne vous l'avez rendu. +Peut-être alors devinera-t-on pourquoi le gentilhomme a été assassiné; +peut-être alors fera-t-on des découvertes dont le résultat vous fera +pendre.... Vous voyez que je reviens toujours au même point; donc je +suis dans le vrai et j'y reste. + +La Ramée, au comble de l'épouvante, se mordait convulsivement les +doigts en ravageant sa moustache rousse. + +--C'est bien, murmura-t-il d'une voix saccadée après quelques secondes +de réflexion. Vous tenez un de mes secrets, je cède, le voleur vivra. +Mais, monsieur, après cette concession, si vous n'êtes point un lâche, +au lieu de me faire massacrer par tous ces soldats que vous ameutez +contre moi, vous me joindrez tout à l'heure au détour du chemin. Je +connais un endroit fourré, désert, propre à l'entretien que nous +pourrions avoir ensemble, et pour lequel il ne me manque que mon épée. +Dix minutes pour l'aller chercher chez moi, et je suis à vos ordres. + +--A la bonne heure! répliqua Espérance, apportez votre épée; mais je +vous préviens que je me défierai de l'arquebuse, et que j'ai un +poitrinal attaché à ma selle. + +Avant que la Ramée n'eût pu répondre à cette rude attaque, on entendit +à plusieurs reprises prononcer le nom de Crillon. + +Et en effet, sous les tilleuls s'avançait, escorté par Rosny et les +officiers, l'illustre chevalier, que trois rois successivement avaient +surnommé le Brave, et qui n'avait pas de rival en Europe pour la +vaillance, l'adresse et la générosité. + +Crillon avait alors cinquante-deux ans: il était robuste et portait +haut sa tête, petite en égard aux vastes proportions de son corps. +Sans le feu qui jaillissait de ses yeux largement fendus, on l'eût +pris, avec son épaisse moustache grise, les fraîches couleurs et +l'embonpoint de ses joues, pour quelque honnête quartenier bourgeois +encadré dans le hausse-col d'un colonel. Mais cette moustache se +hérissait-elle, ces joues venaient-elles à frémir au vent de la +bataille, apparaissait Crillon, et, de ce corps trapu, s'élançaient +comme autant de ressorts, les muscles devenus élégants, nobles, +irrésistibles: une flamme divine immatérialisait toute cette argile, +et de la gaîne vulgaire du quartenier bourgeois jaillissait le héros +sublime. + +Bon nombre de gardes suivaient à distance leur chef vénéré. Celui-ci +se faisait raconter par Rosny la scène de l'accusation et +l'acharnement de l'accusateur. + +--Où est l'inculpé? demanda-t-il. + +--C'est moi, monsieur, répliqua piteusement Pontis. + +--Ah! c'est toi; tu débutes mal, cadet dauphinois. Fouler le pauvre +peuple, c'est défendu. + +--Monsieur, j'avais faim, et ce n'est pas le pauvre peuple que je +mettais à contribution, mais un riche gentilhomme qui eût dû m'offrir +à dîner. + +--Ah! où est-il, ce gentilhomme? demanda Crillon. + +Rosny lui montra du doigt la Ramée près de qui se tenait Espérance. + +--Lequel des deux? ajouta Crillon. + +--Pas moi, dit Espérance en se reculant. + +--Ah!... c'est monsieur... + +Et Crillon toisa l'accusateur avec cette froide autorité devant +laquelle tout orgueil plie et se tait. + +--Que lui a-t-on pris? + +--De la volaille, dit Pontis. + +--Et une grange a été brûlée, dit brusquement Rosny. + +--Pour laquelle ce généreux seigneur a offert de donner cent pistoles, +s'écria Pontis avec précipitation comme s'il eût voulu empêcher son +colonel de suivre une idée défavorable. + +--Cent pistoles pour des volailles et une grange, c'est fort +raisonnable, dit Crillon. + +--N'est ce pas, monsieur? + +--Tais-toi, cadet. Eh bien! qu'on donne les cent pistoles au plaignant +et qu'il remercie. + +--Bah! interrompit Rosny, le plaignant veut autre chose. + +--Quoi donc? + +--Il réclame l'exécution de l'article de la trêve. + +--Quelle trêve? + +--Il n'y en a qu'une, je pense, dit aigrement la Ramée, qui avait cru +prudent jusque-là de garder le silence, et qui, d'après ses +conventions avec Espérance, voulait bien céder la vie de Pontis, mais +à condition qu'on lui en fît des remercîments. + +--Est-ce à moi que vous parlez? demanda Crillon, en dilatant son grand +oeil noir qui rayonna sur le malheureux la Ramée. + +--Mais oui, monsieur. + +--C'est qu'alors on ôte son chapeau, mon maître. + +--Pardon, monsieur. + +Et la Ramée se découvrit. + +--Vous disiez donc, continua Crillon, que ce jeune homme veut autre +chose que de l'argent pour ses volailles et pour sa grange? + +--Il veut qu'on exécute l'article de la trêve, s'écria Pontis, +c'est-à-dire qu'on me passe par les armes. + +Crillon fit un soubresaut qui n'annonçait pas un grand respect pour la +teneur de l'article. + +--Par les armes! dit-il. Pour des poulets! + +--Pour des canards, monsieur; et voyez, le prévôt m'avait déjà saisi. + +--Qui a ordonné cela? demanda Crillon se retournant d'une pièce. + +--Moi, dit Rosny un peu gêné. + +--Êtes-vous fou? répliqua Crillon. + +--Monsieur, il faut faire respecter la signature du roi. + +--Harnibieu! s'écria Crillon, vous voilà bien, vous autres gens de +robe, qui vous croyez soldats parce que + +vous nous regardez faire la guerre. Donner un homme au prévôt parce +qu'il a pris des canards.... + +--Et brûlé ... interrompit Rosny. + +--Une grange, nous le savons. Et c'est loi, dit-il à la Ramée, qui +réclamais ce châtiment pour _mon_ garde? + +--Oui, dit la Ramée, fort ému de ce subit tutoiement de Crillon; mais +l'orgueil parla encore plus haut que l'instinct de la conservation. + +--Et l'on t'offrait cent pistoles de rançon? + +--Oui, continua la Ramée d'un demi-ton plus bas. + +--Eh bien! dit Crillon en s'approchant de lui les mains derrière le +dos, avec un sourcil hérissé comme sa moustache, je vais te faire une +autre proposition, moi, et je gage que tu ne réclameras pas après +l'avoir entendue. M. de Rosny, que voilà, est un philosophe, un habile +homme en fait de mots et d'articles. Il a eu la patience de t'écouter, +à ce qu'il paraît, et vous vous êtes entendus et il t'a prêté mon +prévôt, car c'est le mien. Moi, je vais te le donner tout à fait. +Regarde un peu la belle branche de tilleul; dans trois minutes tu y +vas être accroché, si dans deux tu n'as pas regagné ta tanière. + +-Morbleu! s'écria la Ramée épouvanté, je suis gentilhomme, et vous +oubliez qu'au-dessus de vous est le roi. + +--Le roi? continua Crillon qui ne se possédait plus, le roi? Tu as +parlé du roi, ce me semble. Bon, je te ferai couper la langue. Il n'y +a de roi ici que Crillon, et le roi ne commande pas aux gardes. Je +t'avais donné deux minutes, mon drôle, prends garde, je t'en retire +une! + +Un geste de la Ramée, une vaine protestation se perdirent dans +l'effrayant tumulte qui couvrit ces paroles de Crillon. Les gardes ne +se possédaient plus de joie, ils battaient follement des mains et +jetaient leurs chapeaux en l'air. + +--Une corde, prévôt, continua Crillon, et une bonne! + +La Ramée recula écumant de rage devant le prévôt qui faisait siffler +la corde demandée. + +--Pardon, monsieur, dit alors Espérance au malheureux propriétaire, +emportez votre argent, il est à vous. + +--J'emporte mieux que l'argent, répliqua la Ramée les dents tellement +serrées qu'on l'entendait à peine; j'emporte un souvenir qui vivra +longtemps. + +--Et notre entretien, monsieur la Ramée, dans ce fameux fourré désert? + +--Vous ne perdrez point pour attendre, dit la Ramée. + +Et aussitôt il fit retraite, la face tournée vers les gardes, marchant +à reculons comme le tigre devant la flamme. + +Une immense huée salua son départ. La honte le saisit; c'en était trop +depuis une heure. + +Poussant un cri sourd, un cri désespéré, un cri de vengeance et de +terreur vertigineuse, il s'enfuit en bondissant et disparut. + +--Vive M. de Crillon, notre colonel! hurlèrent les deux compagnies +dans leur ivresse. + +--Oui, dit Crillon, mais qu'on n'y revienne plus! car effectivement ce +coquin avait raison; vous êtes tous des drôles à pendre! + +Crillon, après avoir abandonné ses deux mains à la foule qui +s'empressait pour les lui baiser, se tourna vers Rosny, qui boudait et +grommelait dans son coin. + +--Ça, dit-il, pas de rancune. Vous voyez que tous vos scrupules sont +de trop avec de pareils brigands. + +--La loi est la loi, répliqua Rosny, et vous avez tort de vous mettre +au-dessus. Les esprits, échauffés par votre faiblesse d'aujourd'hui, +ne sauront plus se retenir une autre fois, et au lieu d'un homme qu'il +fallait sacrifier à l'exemple, vous en sacrifiez dix. + +--Soit, je les sacrifierai. Mais l'occasion sera bonne, tandis +qu'aujourd'hui c'eût été une cruauté stérile. + +--Monsieur, dit aigrement Rosny, je n'agissais qu'en vue de faire +respecter les armes du roi. + +--Harnibieu! ne les fais-je point respecter, moi? répondit Crillon +avec une vivacité de jeune homme. + +--Ce n'est point cela que j'entends, et par grâce, si vous avez des +observations à me faire, faites-les-moi en particulier, pour que +personne ne soit témoin des différends qui s'élèvent entre les +officiers de l'armée royale. + +--Mais, mon cher monsieur Rosny, il n'y a point de différend entre +nous; je suis prompt et brutal, vous êtes circonspect et lent. Cela +seul suffit à nous séparer quelquefois. D'ailleurs, tout se passe en +famille, devant nos gens, et je ne vois point de témoin qui nous gêne +pour nous embrasser cordialement. + +--Excusez-moi, en voici un, répliqua Rosny en désignant Espérance à +Crillon. + +--Ce jeune homme, c'est vrai. N'est-ce pas lui qui a offert de payer +cent pistoles pour Pontis? + +--Lui-même, et regardez avec quelle effusion Pontis lui serre les +mains. + +--C'est un beau garçon, ajouta Crillon, un ami de Pontis, sans doute? + +--Nullement; c'est un étranger qui passait et qui a pris fait et cause +pour vos gardes. + +--En vérité! il faut que je le remercie. + +--Cela lui fera d'autant plus de plaisir que tout à l'heure, en +arrivant, c'est vous qu'il cherchait dans le quartier des gardes. + +--Il m'a trouvé, alors, dit gaiement Crillon qui s'avança vers Pontis +et Espérance. + +Ces deux derniers étaient encore en face l'un de l'autre, les mains +entrelacées; Pontis, remerciant avec la chaleur d'un coeur généreux +qui aime à exagérer le service rendu; Espérance, se défendant avec la +simplicité d'une belle âme qui craint d'être trop remerciée. + +L'arrivée de Crillon mit fin à cet affectueux débat. + +--Monsieur, dit Pontis à son jeune sauveur, je n'ai point terminé avec +vous, et cela durera éternellement. + +--Bien! s'écria le mestre de camp, bien, cadet! j'aime les gens qui +contractent de pareilles dettes et qui les payent. Va-t'en! + +Et il lui asséna sur l'épaule une caresse de cent livres pesant. + +Pontis plia sous le double fardeau du respect et de ce poing +mythologique; il adressa un dernier sourire à Espérance et rejoignit +ses camarades. + +--Quant à vous, monsieur dit Crillon à Espérance, je vous remercie +pour mes gardes. Harnibieu! vous me plaisez. Ce que vous voulez me +dire serait-il une demande que je pusse vous accorder? + +--Non, monsieur. + +--Tant pis. Qu'est-ce donc, je vous prie? + +--Monsieur, rien que de fort simple: je vous apporte une lettre. + +--Donnez, dit Crillon avec bienveillance, celui qui m'écrit a choisi +un agréable messager. De quelle part, s'il vous plaît? + +--Il me paraît que c'est de la part de ma mère. + +A cette réponse, empreinte d'une incertitude qui la rendait si +singulière, Crillon arrêta sur le jeune homme un regard étonné. + +--Comment, il paraît, dit-il, n'en êtes-vous pas certain? + +--Ma foi non, monsieur; mais lisez, et vous en saurez autant que moi, +peut-être plus. + +Ces mots, prononcés avec une grâce enjouée, achevèrent d'intéresser +Crillon, qui prit la lettre des mains d'Espérance. + +Elle était cachetée d'une large cire noire, empreinte d'une devise +arabe. On eût dit le type d'une de ces vieilles pièces orientales sur +lesquelles les califes faisaient frapper un précepte du Koran ou un +éloge de leurs vertus. + +La lettre était contenue dans une enveloppe de parchemin d'Italie. Il +s'en exhalait un vague parfum noble et sévère comme celui de l'encens +ou du cinnamome. + +Espérance se recula modestement, tandis que Crillon déchirait +l'enveloppe. Mais, si peu curieux qu'il voulût être, il fut frappé de +l'expression du visage de Crillon, dès la lecture des premières +lignes. Ce fut d'abord de la surprise, puis une attention si profonde +qu'elle ressemblait à de la stupeur. + +Puis, à mesure qu'il lisait, le vieux guerrier baissait la tête. Il +pâlit enfin, appuya sa tête sur sa main et poussa un soupir semblable +à un gémissement. + +On eût dit le passage d'une nuée noire sur un vallon doré de la +Lombardie. Tout s'était assombri sur cette sereine et affable +physionomie du chevalier. + +Crillon releva comme avec effort sa main qui avait fléchi sous le +poids de cette lettre si légère. Il la relut encore, puis encore, et +toujours avec une émotion qui dégénérait en trouble, en anxiété. + +--Monsieur, balbutia-t-il en fixant sur le jeune homme un regard mal +assuré, cette lettre me surprend, je l'avoue, elle me frappe. Je +chercherais en vain à vous le dissimuler. + +--Ah! monsieur, dit vivement Espérance, si la commission vous est +désagréable, ne m'en veuillez pas. Dieu m'est témoin que si je l'ai +acceptée, c'est malgré moi. + +--Je ne vous accuse pas, jeune homme, tant s'en faut, repartit Crillon +avec la même bienveillance; mais j'ai besoin de comprendre tout à fait +les choses, un peu obscures pour moi, qui sont renfermées dans cette +lettre, et je vous demanderai.... + +--Vous vous adressez bien mal, monsieur, car j'ai reçu une lettre +aussi, moi, et je ne l'ai pas comprise le moins du monde. Si vous +voulez m'aider pour la mienne, je tâcherai de vous aider pour la +vôtre. + +--Très-volontiers, jeune homme, dit Crillon d'une voix émue. Causons +bien franchement surtout ... n'est-ce pas? Vous êtes avec un ami, +monsieur, tirons à l'écart, je vous prie, pour que nul ne nous +entende. + +En disant ces mots, Crillon entraîna le jeune homme par la main, et le +conduisit à son quartier, d'où il renvoya tout le monde. + +--Je fais de l'effet, pensa Espérance; j'en fais trop. + + + + +V + + +POURQUOI IL S'APPELAIT ESPÉRANCE + +Crillon alla vérifier lui-même si personne ne pourrait entendre, et +revenant s'asseoir près d'Espérance. + +--Nous pouvons causer librement, dit-il. Commencez par me dire votre +nom. + +--Espérance, monsieur. + +--C'est tout au plus le nom du baptême; encore ne sois-je point qu'il +y ait un saint Espérance. Mais le nom de famille? + +--Je m'appelle Espérance tout court. De famille, je ne m'en connais +point. + +--Cependant, votre mère dont vous parliez... elle a un nom? + +-C'est probable, mais je ne le sais pas. + +--Eh quoi! dit Crillon avec surprise, vous n'avez jamais entendu +nommer devant vous madame votre mère? + +--Jamais, par une excellente raison, c'est que je n'ai jamais vu ma +mère. + +--Qui donc vous a élevé? + +--Une nourrice qui est morte quand j'avais cinq ans, puis un savant +qui m'a donné les notions de tout ce qu'il savait, et des maîtres pour +le reste. Il m'a enseigné les sciences, les arts, les langues, et a +payé des écuyers, des officiers, des maîtres d'armes pour m'apprendre +tout ce que doit et peut savoir un homme. + +--Et vous savez tout cela? demanda Crillon avec une sorte d'admiration +naïve. + +--Oui, monsieur. Je sais l'espagnol, l'allemand, l'anglais, l'italien, +le latin et le grec; je sais la botanique, la chimie, l'astronomie; +quant à me tenir à cheval, à manier une épée ou une lance, à tirer un +coup de mousquet, à nager, à dessiner des fortifications, je n'y +réussis pas mal, à ce que disaient mes maîtres. + +--Vous êtes un aimable garçon, dit le vieux chevalier; mais revenons à +votre mère. Ce devait être une bonne mère pourtant, puisqu'elle a pris +un pareil soin de votre éducation. + +--Je n'en doute pas. + +--Vous dites cela froidement. + +--Certes oui, répliqua mélancoliquement Espérance; à force de vivre +seul sous la direction d'un homme égoïste et avare, qui ne me parlait +jamais de ma mère, mais de son argent, qui chaque fois que mon coeur +s'ouvrait à l'espoir de quelque confidence sur cette mère que j'eusse +tant aimée, se hâtait, non pas seulement de refermer, mais de glacer +ce tendre coeur par quelque menace ou quelque diversion brutale; à +force, dis-je, de considérer ma mère comme fabuleuse et chimérique, +j'ai senti s'éteindre peu à peu le foyer d'affection qu'un seul mot +délicat d'allusion eût entretenu en moi. + +--Seriez-vous devenu méchant? dit Crillon, pris d'un douloureux +serrement de coeur. + +--Moi, monsieur, s'écria le jeune homme avec un charmant sourire, moi, +méchant! oh, non! ma nature est privilégiée. Dieu n'y a pas versé une +goutte de fiel. J'ai remplacé cet amour filial par l'amour de tout ce +qui est beau et bon dans la création. Enfant, j'ai adoré les oiseaux, +les chiens, les chevaux, puis les fleurs, puis mes compagnons +d'enfance; je n'ai jamais été triste quand il a fait du soleil et que +j'ai pu causer avec une créature humaine. Tout ce que j'ai appris de +la perversité du monde et des imperfections de l'humanité, c'est mon +précepteur qui me l'a enseigné, et, je dois vous le dire, c'est pour +ce genre d'étude que mon esprit s'est montré le plus rebelle. Je n'y +voulais pas croire, je n'y crois pas encore tout à fait. Un méchant +m'étonne, je tourne autour comme on tourne autour d'une bête curieuse, +et quand il montre la dent ou la griffe, je crois que c'est pour +jouer, et je ris; quand il égratigne ou qu'il mord, je le gronde, et +si je le soupçonne venimeux et que je le tue, c'est uniquement pour +qu'il ne fasse pas de mal aux autres. Oh! non, monsieur le chevalier, +je ne suis pas méchant. C'est si vrai, que parfois on m'a dit de me +venger d'une injure que je n'avais pas comprise, et alors on +m'appelait poltron, lâche. + +--Seriez-vous timide? demanda Crillon. + +--Je ne sais pas. + +--Mais cependant, pour supporter patiemment une offense, il faut +manquer un peu de coeur. + +--Croyez-vous? c'est possible. Moi je croyais que toutes les fois +qu'on est certain d'être le plus fort, on devrait s'abstenir de +frapper. + +--Mais ... murmura Crillon, contre la force, les faibles ont l'adresse +et peuvent battre un fort. + +--Oui, mais si l'on est sûr d'être aussi le plus adroit, ne se +trouve-t-on pas dans le cas des gens qui gagnent à coup sûr? Or, +gagner à coup sûr n'est pas de la prud'homie, à ce que je pense. C'est +donc parce que toute ma vie je me suis trouvé le plus adroit et le +plus fort que je n'ai pas poussé les querelles jusqu'au bout. Ah! s'il +m'arrive jamais de combattre un méchant qui soit plus fort et plus +adroit que moi, je le combattrai rudement, j'en puis répondre. + +--C'est bien, je dirai plus, c'est trop bien; car avec un pareil +caractère, il vous arrivera ce qui m'est arrivé à moi, une blessure +par combat livré. Me voilà réconcilié avec votre caractère, et j'en +voudrais presque à votre mère de vous avoir éloigné d'elle avec cet +acharnement; car voilà bien des années que cela dure. Quel âge +avez-vous? + +--J'aurais, dit-on, vingt ans. + +--Quoi! pas même la certitude de votre âge? + +--A quoi bon? Je compte du jour que mon souvenir peut aller atteindre, +la mort de ma nourrice; cela est arrivé, m'a-t-on dit, quand j'avais +cinq ans. Eh bien! j'ai vu passer quinze étés depuis cette époque. + +--Un jour viendra où cette mère sa révélera, comptez-y. + +--Monsieur, je n'ai plus cet espoir. Il y a six mois, un matin, +lorsque je me préparais à aller chasser--il faut vous dire que +j'habite une petite terre en Normandie et que la chasse occupe +beaucoup de place dans ma vie--j'allais dire adieu à mon précepteur, +quand je vis entrer dans ma chambre un homme vêtu de noir, un +vieillard d'une belle figure ombragée de cheveux blancs. Cet homme, +après m'avoir considéré attentivement et salué avec une sorte de +respect qui me surprit de la part d'un vieillard, voyant que +j'appelais Spaletta, mon gouverneur, m'arrêta et me dit: + +--Seigneur, ne cherchez point Spaletta, car il n'est plus ici. + +--Où donc est-il? + +--Je ne sais, seigneur, mais je l'avais fait prévenir de mon arrivée +par un courrier qui me précède, et quand tout à l'heure je suis entré +dans la maison, votre laquais m'a répondu que Spaletta était monté à +cheval et parti subitement. + +--Voilà qui est singulier! m'écriai-je. Vous connaissez donc Spaletta, +monsieur? + +--Un peu, dit le vieillard, et je comptais sur lui pour m'introduire +près de vous. Son absence me surprend. + +--Elle m'inquiète, moi; car il s'éloignait peu, d'ordinaire. Mais +veuillez m'apprendre, puisque vous voilà tout introduit, le motif de +votre visite. + +Je n'eus pas plutôt prononcé ces paroles, que le front du vieillard +s'assombrit, comme si je lui eusse rappelé une pensée amère, que mon +aspect aurait d'abord écartée de son esprit. + +--C'est vrai, murmura-t-il ... le motif de ma visite. Eh bien, +monsieur, le voici. + +Sa voix tremblait, et l'on eût dit qu'il essayait de retenir un +sanglot ou des larmes. Il me tendit alors une lettre enveloppée de +parchemin comme celle que j'ai eu l'honneur de vous remettre tout à +l'heure, monsieur le chevalier. Elle était fermée d'un cachet noir +pareil à celui que vous venez de briser. Au fait, monsieur, la voici, +prenez la peine de la lire. + +Crillon, dont ce récit avait doublé l'émotion, se mit à lire à +demi-voix la lettre suivante, dont les caractères grêles et incertains +se dessinaient lugubrement sur le vélin. + +« Espérance, je suis votre mère. C'est moi qui du fond de ma retraite +où votre souvenir m'a fait supporter la vie, ai veillé sur vous et +dirigé votre éducation avec sollicitude. J'invoque aujourd'hui votre +reconnaissance, ne pouvant faire appel à votre tendresse. J'ai bien +souffert de ne pouvoir vous appeler mon fils, mais j'ai tellement +souffert de ne pouvoir vous embrasser, que mes années se sont +consumées dans cette soif ardente comme une fièvre. Un pareil bonheur +m'était défendu. » + +« L'honneur d'un nom illustre dépendait de mon silence. Chacun de mes +soupirs était épié, le moindre pas que j'eusse fait vers vous m'eût +coûté votre vie. Aujourd'hui, placée sous la main de la mort, dégagée +à jamais des craintes qui ont empoisonné toute mon existence, sûre du +pardon de Dieu et de la fidélité du serviteur que je vous envoie, +j'ose vous appeler mon enfant et déposer pour vous dans cette lettre +le baiser qui s'élancera de mes lèvres avec mon âme. » + +« On me dit que vous êtes grand, que vous êtes beau. Vous êtes bon, +fort, adroit. Tout le monde vous aimera. Vos qualités, votre éducation +vous conduiront aussi haut que votre naissance eût pu le faire. J'ai +tâché que vous fussiez riche, Espérance; mais, bien que depuis votre +naissance, j'aie changé en clinquant mes joyaux et mes pierreries, +afin d'amasser pour vous, la mort me surprend avant que j'aie pu vous +composer une fortune digne de mon amour et de votre mérite. Cependant, +vous n'aurez besoin de qui que ce soit sur la terre, et s'il vous +plaît de vous marier, pas un père de famille, fût-il prince, ne vous +refusera sa fille à cause de votre dot. » + +« Il faut que je vous quitte, Espérance, mon fils; la chaleur de la +vie abandonne mes doigts, mon coeur seul est encore vivant. Je vous +recommande d'abord de ne me point maudire, et d'accueillir parfois mon +fantôme triste et doux, qui viendra vous visiter dans vos rêves. Je +fus une âme tendre et fière dans un corps que vous pouvez vous +représenter noble et beau. » + +« Je vous adjure ensuite, si votre inclination vous porte à embrasser +le métier des armes, de ne jamais servir une cause qui vous oblige de +combattre contre M. le chevalier de Crillon. Mon serviteur vous +remettra une lettre pour cet homme illustre. Vous la rendrez vous-même +à M. de Crillon. » + +« Adieu. Je vous avais nommé Espérance, parce qu'en vous était tout +mon espoir sur la terre. Aujourd'hui encore vous vous nommez pour moi +Espérance. Je vous attends au ciel pour l'éternité! » + +Il n'y avait pas de nom au bas de cette lettre; rien qu'un large et +long espace vide: soit que la mort, se hâtant d'enlever sa proie, lui +eût assuré le secret éternel en l'empêchant de tracer un nom, soit que +la mourante elle-même se fût arrêtée au moment de se nommer, et que, +soumise encore à la loi mystérieuse qui avait dirigé toute sa vie, +elle eût voulu précipiter avec elle son secret dans le néant.... + +--En sorte, dit Crillon après un long silence, que vous ignorez qui +était ... cette personne? + +--Absolument. + +--N'importe, voilà une lettre touchante, ajouta le chevalier de +Crillon en proie à l'émotion la plus vive. C'est bien une lettre de +mère. + +--Vous trouvez, n'est-ce pas, monsieur le chevalier? + +--Continuez votre récit, jeune homme, et dites ce qu'était devenu +votre précepteur. + +--Vous allez le deviner, monsieur. Quand j'eus achevé cette lettre de +ma mère, le vieillard me voyant touché, les yeux humides, me prit et +me baisa la main. + +--Puis-je savoir, lui demandai-je, si l'on vous a chargé de me dire le +nom qui n'est pas écrit sur ce papier? + +Et je lui montrai la place vide de la signature. + +--Monsieur, répliqua le vieillard, on m'a imposé l'obligation +contraire. + +--C'est bien, dis-je avec amertume; j'espérais encore que l'on aurait +eu assez de confiance, sinon en ma discrétion, du moins dans mon +orgueil, pour me révéler un secret qu'il m'est si honorable de garder. + +--Monsieur, ne sachant rien, vous ne serez jamais exposé à vous +trahir, et par conséquent à vous perdre. C'est pour elle que madame +votre mère s'est tue pendant sa vie, c'est pour vous qu'elle garde le +silence après sa mort. + +Je n'insistai plus. Le bon vieillard me remit alors la lettre qui vous +était destinée. Je lui demandai pourquoi il m'était recommandé de ne +jamais porter les armes contre M. de Crillon. + +-Parce que, répliqua le serviteur de ma mère, M. de Crillon n'embrasse +jamais que les causes loyales et justes, et puis, parce qu'il fut +l'ami de quelqu'un de très-grand dans votre famille. + +Je n'avais rien à objecter. En effet, le brave Crillon est le plus +loyal des chevaliers, et, ma mère n'eût-elle rien recommandé, jamais +l'idée ne me serait venue de porter les armes contre lui. + +Crillon rougit et baissa les yeux. + +--Le vieillard, ajouta Espérance, me demanda ensuite à visiter la +chambre de mon gouverneur Spaletta, pour savoir si celui-ci n'aurait +pas laissé quelque avertissement de son départ. Mais non, il n'y avait +rien. + +Tandis que nous parcourions la maison, le serviteur de ma mère +manifestait un étonnement qui éclata en une sorte de colère, quand je +lui eus fait voir tout l'ameublement et la vaisselle, qui étaient +d'une simplicité que jusque-là j'avais appelée luxe. + +Ce fut bien pis, lorsque descendu aux écuries, le vieillard n'aperçut +que mon cheval au râtelier, encore ce cheval était-il une bête commune +quoique vigoureuse. + +--Est-ce là, s'écria-t-il, est-ce bien là le genre de vie que l'on +vous a fait mener? Quoi, un seul cheval! et toute cette maigre +dépense!... Combien de gens avez-vous pour votre service? Vous +thésaurisez donc? + +--J'ai une femme de charge qui dirige la cuisinière et un laquais. +Encore Spaletta trouvait-il l'entretien de tout cela bien cher, et il +avait raison. La pension que nous faisait ma mère suffisait à peine +depuis que j'avais désiré me faire une petite meute de sept chiens. + +Le vieillard frappa du pied, furieux. + +--Seigneur, s'écria-t-il, je comprends maintenant pourquoi Spaletta +s'est enfui à mon approche. La pension de votre mère était, +dites-vous, à peine suffisante?... Savez-vous bien le chiffre de cette +pension? + +--Mais, mille écus par chaque année, je crois, répondis-je. + +--J'envoyais mille écus par mois! dit le vieillard, rouge +d'indignation, et vous devriez avoir ici six laquais, autant de +chevaux et un parc où chevaux et chiens se fussent fatigués tous les +jours. Mais, voyez-vous, Spaletta vous a volé dix mille écus par an. +Depuis dix ans que cela dure, il doit être riche! + +--Je n'en suis pas plus pauvre, répondis-je en souriant. D'ailleurs, +faute de chevaux de relais, j'ai été forcé d'arpenter à pied les +vallons et les collines, et de fouler le marais; faute de laquais je +me suis servi souvent moi-même, aussi voyez comme je suis devenu grand +et fort. La médiocrité qui vous déplaît m'a rendu de grands services. +Et Spaletta que vous maudissez, nous devrions au contraire le bénir de +m'avoir volé mon argent. Avec le luxe dont vous m'eussiez entouré je +fusse devenu gros et lourd. + +--Peut-être, seigneur, me dit le vieillard. Mais c'eût été un grand +chagrin pour la pauvre dame votre mère, d'apprendre que vous avez +désiré ou regretté quelque chose. Pareil malheur ne se représentera +plus. Je vous apporte le premier douzième de la pension qui vous est +allouée désormais. + +Et il me compta deux mille écus en or. + +--Vingt-quatre mille écus par an! s'écria Crillon. + +--Tout autant. + +--Vous voilà bien riche, jeune homme. + +--Trop. C'est une fortune royale dans un temps où personne n'a plus +d'argent. Et il faut, disais-je au serviteur de ma mère, que cette +somme qui m'est destinée soit bien considérable; car si j'allais vivre +cinquante ans! + +--Vos enfants continueront à la toucher, répondit le vieillard avec un +sourire. Ne craignez rien, vous n'épuiserez pas votre cassette. + +--Mon ami, murmurai-je, si ma mère, a économisé tout cela sur ses +pierreries, elle en avait donc beaucoup? + +--Beaucoup, dit-il gravement, beaucoup en effet. + +--Et j'ajoute, reprit Espérance en s'adressant à Crillon, que tout +cela est bien étrange, n'est-ce pas? + +--Oui, jeune homme, soupira le chevalier. + +--Pour achever, monsieur, le vieillard passa près de moi la journée, +me fit des caresses toujours respectueuses qui me le firent aimer +tendrement; puis, après m'avoir fait promettre de ne le suivre point +et de ne questionner qui que ce fût à son sujet, il repartit. Je ne +l'ai plus revu; seulement, tous les mois les deux mille écus +m'arrivent. + +--Mais, ce Spaletta, demanda Crillon, il sait quelque chose, lui? + +--Non pas, car le vieillard à qui je faisais la même observation, m'a +répondu que Spaletta avait été engagé par lui pour me servir de +gouverneur, et n'a jamais correspondu qu'avec lui. Il me reste à vous +demander maintenant, monsieur le chevalier, si mon récit vous a +éclairci ce que vous trouviez d'obscur dans mes paroles et si vous +comprenez mieux la lettre de ma mère? + +Crillon, sans répondre, rouvrit et relut cette lettre: puis il dit à +Espérance: + +--Je crois que je la comprends. + +--S'il y avait quelque chose qui m'intéressât et qui pût me satisfaire +à mon tour, serait-il indiscret de vous interroger? + +--Je ne sais trop encore. + +--Je me tais, monsieur, excusez-moi. + +Crillon réfléchit un moment: + +--Pardon, dit-il, vous me disiez que cette lettre voua est parvenue il +y a six mois? + +--C'est vrai. + +--Et, par conséquent, il y a six mois que vous gardez cette lettre qui +m'était destinée; vous n'avez eu guère de hâte! + +Espérance rougit. + +--Ai-je mal fait? demanda-t-il. Je ne me suis pas cru pressé. +Qu'exigeait de moi la volonté de ma mère? De ne point prendre parti +contre M. de Crillon; je ne l'ai pas fait. De porter un message à M. +de Crillon; je viens de le faire. Certes, j'eusse pu me hâter plus, +mais vous faisiez la guerre ça et là, loin de moi. C'était un voyage à +entreprendre qui, je l'avoue, m'eût gêné beaucoup en ce temps-là. + +--Quelque amourette vous occupait, sans doute? + +--Oui, monsieur, répliqua Espérance en souriant de la plus charmante +façon. Je vous supplie de me pardonner. Les jeunes gens sont égoïstes, +ils ne veulent pas perdre une seule des fleurs que sème pour eux la +jeunesse. + +--Je ne vous blâme point, dit Crillon, mais ces amours sont donc +terminées, ces fleurs sont donc fanées, que je vous vois aujourd'hui? + +--Non, monsieur, Dieu merci, car ma maîtresse est adorable. + +--Cependant, vous la quittez pour moi. + +--Eh bien, non, dit Espérance avec enjouement; non, monsieur le +chevalier, je n'ai pas même cette bonne action à compter. Vous +m'excuserez en faveur de ma franchise. Je ne viens près de vous que +pour suivre ma maîtresse. + +--En vérité! + +--Elle était venue habiter dans mon voisinage pendant près d'une +demi-année. Son père la rappelle à une maison qu'il a dans les +environs de Saint-Denis, et, faut-il encore l'avouer, quoique ce soit +bien incivil, c'est en passant sur la route qui mène à Saint-Denis, en +apprenant que vous campiez de ce côté, que j'ai demandé à vous voir, +et fait, comme on dit, d'une pierre deux coups. Encore une fois, +monsieur le chevalier, je vous supplie d'être indulgent. Cette +franchise n'est que de la grossièreté; mais j'aime mieux être impoli +envers le brave Crillon, que de lui mentir. A présent que mon message +a été remis, je vais vous saluer avec bien du respect, et reprendre +mon chemin. + +--Si pressé! + +--J'ai reçu en route un certain petit billet de la personne en +question. On m'y donne rendez-vous à un jour, à une heure, à un lieu +précis. C'est un rendez-vous que je ne saurais manquer d'observer +religieusement comme une consigne, sous peine des plus grands +malheurs. + +--En vérité ... Serait-ce une femme mariée? + +--Non pas, c'est une demoiselle; mais elle n'en est point plus libre. +Or, il faut que je prenne toutes les précautions de prudence ... et je +n'ai pas trop de temps. + +--Mais ... dit Crillon avec tristesse. + +--Vous ai-je déplu, monsieur? + +--Non, mais vous m'inquiétez, et je ne veux pas être inquiet à votre +égard. + +Espérance regarda Crillon avec surprise. + +--Cela vient de ce que vous m'êtes recommandé, se hâta de dire le +chevalier. A quand le rendez-vous? + +--A demain. + +--Où cela? Je ne vous interroge pas pour connaître le nom de votre +maîtresse, mais seulement pour juger de la distance. + +--C'est près d'un petit village qui s'appelle Ormesson. + +--Je le connais; je m'y suis battu et j'ai été blessé, dit Crillon. + +--Ah! vraiment. Fâcheuse connaissance. + +--Oui, les Balzac d'Entragues ont même une maison dans les environs un +petit château avec fossés. + +Espérance devint pourpre. Mais comme le chevalier ne le regardait pas +en face, il put dissimuler cette rougeur causée par le nom d'Entragues +que venait de prononcer innocemment Crillon. + +--Il faut huit heures pour aller là, continua le chevalier qui ne +s'aperçut de rien; vous avez plus que le temps nécessaire; demeurez +ici quelques moments. J'aurai à vous parler, je crois. + +--A votre souhait, monsieur, dit Espérance en s'inclinant +respectueusement, mais que ferai-je en attendant vos ordres? + +--Rejoignez votre protégé Pontis, qui va rôdant là-bas, et vous espère +comme l'âme en peine. Allez! tandis que je vais ici recueillir mes +souvenirs. + +Espérance s'éloigna, Crillon le suivit d'un regard affectueux, et +quand il l'eut perdu de vue appuya son front dans ses mains et rêva. + + + + +VI + + +UNE AVENTURE DE CRILLON + +Derrière ses paupières fermées passèrent une à une, lentement, les +actions de sa vie déjà si longue et si bien remplie. + +C'étaient d'abord ses exploits de jeune homme sous le roi Henri II; +les grandes guerres de religion et les égorgements de la guerre civile +sous François II et Charles IX; la matinée d'Amboise, la nuit de la +Saint-Barthélémy. + +Tout cela passa, teint de pourpre et de sang, trois règnes tout +rouges. + +Cependant la mémoire de Crillon s'est arrêtée sur une journée, une +journée splendide; le soleil embrase l'immensité de la mer; cent +voiles, cinq cents, mille, pavoisées de toutes les couleurs connues, +se balancent sur les flots bleus du golfe de Lépante. Toute l'Europe +est là représentée par ses chevaliers. Sultan Sélim II pousse contre +les chrétiens sa flotte formidable. Le choc a lieu. + +Crillon se voit, l'épée au poing, sur une mauvaise barque dont +personne n'a osé prendre le commandement. Ce frêle esquif ouvre la +marche aux grosses galères de don Juan d'Autriche. Crillon a tant +frappé ce jour-là, qu'il est devenu immortel. Ce jour-là toute +l'Europe a connu l'éclair de son épée. C'est Crillon qui porte à Rome, +au pape Pie V, la nouvelle de la victoire. Rome! que c'est beau! Et le +vieux pontife a serré Crillon dans ses bras, en le remerciant de sa +vaillance au nom de toute la chrétienté. + +Viennent ensuite d'autres combats, d'autres triomphes. Ce terrible +duel avec Bussy, le siège de la Rochelle après les massacres de 1572; +puis, le voyage de Pologne, entrepris pour escorter Henri d'Anjou, +alors qu'impatient de posséder une couronne, il disait adieu à celle +de France, que son frère Charles IX devait lui céder si vite. + +Charles IX, le troisième maître de Crillon, est descendu dans le +tombeau; Henri, roi de Pologne, jette sa froide couronne pour aller +ramasser celle de France. Crillon l'aide à s'enfuir; ils arrivent tous +deux à Venise. Ici s'arrête longuement la pensée du noble guerrier. +Ici son front devient plus pesant, et voilà que, sur cette tête +courbée, descendent en foule, évoqués par une fidèle mémoire, les +jeunes idées radieuses et embaumées, les souvenirs printaniers de la +vie, la gloire unie au plaisir, l'amour se jouant parmi les écharpes +et les armes. + +C'est en 1574. Crillon a trente-trois ans; il est victorieux, il est +fier, il est beau. Son nom retentit comme une fanfare martiale à +l'oreille du soldat, et fait tressaillir les femmes comme une caresse. + +A l'arrivée du roi de France, Venise riche et puissante alors, s'est +levée pour faire honneur à son allié qui occupe le premier trône du +monde. Les cloches du campanile de Saint-Marc, le canon des galères et +les compliments du sénat saluent Henri III. Mais la foule applaudit +Crillon le vainqueur de Lépante, et lorsqu'il passe sur la Piazzetta, +pour entrer au palais ducal, les Vénitiens l'admirent et les +Vénitiennes lui sourient. + +Quelle faveur de la fortune et de la gloire peut valoir une caresse de +Venise, alors que le soleil sème de poudre d'or, en s'abaissant sur +eux, les monts Vicentins et la lagune, alors que les coupoles de +Saint-Marc rougissent, qu'un diamant s'attache à chaque vitre des +Procuraties et que les deux sonneurs d'airain de l'horloge sur la +Place lèvent avec mesure leur marteau de bronze qui frappe l'heure +pour les navires mouillés en face des Esclavons; alors que la +procession sort lentement des voûtes dorées de Saint-Marc, jetant les +roses et l'encens sur les têtes inclinées des fidèles. + +Mais que serait-ce si la place dallée de marbre s'est remplie de +spectateurs, si un tournoi s'y prépare dans lequel on verra combattre +Crillon! + +Le jour en est arrivé; Venise, qui admire tant son guerrier de marbre, +saint Théodore; Venise, qui ne connaît de chevaux que ses chevaux de +bronze, bat des mains avec frénésie aux prouesses du chevalier +français. + +La vigueur, l'adresse, l'élan du maître, l'orgueil obéissant de son +coursier, l'ardeur rivale de tous deux pour la victoire, le choc des +lances fracassées, dix concurrents roulés dans le sable épais qui +recouvre le pavé de la Place, tout cet enivrement du combat monte aux +cerveaux chauffés déjà par le soleil de juillet; et, des fenêtres des +Procuraties, des balcons du Palais Ducal, des rangs pressés de la +foule s'élancent des frémissements, des bravos, des cris qui vont +épouvanter les colombes du sommet des Plombs jusque par delà les toits +de la Giudecca. + +Jamais rien de si grand ni de si valeureux n'avait frappé Venise, +alors féconde en gloires de tout genre. Crillon fut applaudi et adoré +par cette cité, comme s'il eût été saint Marc ou saint Michel. + +Ce qu'il trouva de fleurs à son logis, et les fleurs sont rares à +Venise, ce qu'il reçut de présents magnifiques et de suppliantes +invitations, comment l'énumérer froidement dans ces pages! + +Vingt ans s'étaient écoulés depuis ce triomphe, et sous les couches +successives des lauriers de cent victoires plus récentes, le héros +sentait encore avec délices l'âpre parfum de ces fleurs écloses sous +le baiser frais de l'Adriatique. + +Un soir, il revenait de souper à l'Arsenal après des régates +splendides que le doge avait offertes à Henri III. La régate est la +fête nationale de Venise. On n'offre rien de mieux à Dieu et à saint +Marc. Cette régate, par sa splendeur et ses prouesses, avait effacé +toutes les autres. Un soir donc, après souper, Crillon rentrait à son +palais, seul et tout émerveillé d'avoir vu les _arsenalotti_ tailler, +cambrer, construire, gréer et faire naviguer devant le roi et lui, +pendant qu'ils soupaient, une petite galère entièrement achevée en +deux heures. Étendu sur les coussins, bercé par le mouvement moelleux +de la gondole, il admirait, aux lueurs du fanal accroché à sa proue, +le chatoiement de son riche habit de satin blanc brodé d'or et la +perfection de ses jambes musculeuses serrées dans des chausses de soie +à reflets nacrés. Certes, il était beau et admirablement beau, ce +gentilhomme illustré par des exploits qui jadis eussent fait du simple +chevalier un empereur. Il avait la jeunesse, la santé, la fortune, la +gloire: il ne lui manquait rien que l'amour. + +Au moment où il passait sous le Rialto, bâti alors en bois, sa gondole +côtoya une barque plus grande d'où partirent soudain les sons d'une +douce musique. Crillon savait déjà que les barcarols de Venise aiment +assez la musique pour s'attacher des nuits entières à suivre les +concerts qui flottent sur l'eau. Il ne s'étonna donc point de sentir +se ralentir la marche de la gondole, et s'accoudant à droite, à la +petite fenêtre, il écouta comme les gondoliers. + +Rien n'était plus suavement mélancolique que ces accords à demi +voilés. Les musiciens semblaient ne chanter que pour les esprits +invisibles de la nuit et dédaigner de parvenir jusqu'à l'oreille +humaine. Les flûtes, les théorbes, la basse de viole soupiraient si +doucement, que l'on entendait, autour de la barque, l'eau des avirons +retomber en cadence. + +Partout, sur le passage de cette barque, les fenêtres s'ouvraient sans +bruit, et l'on distinguait vaguement dans l'ombre azurée des formes +blanches qui se penchaient curieuses sur les balcons. Crillon ne +connaissait pas les enivrements de cette fée qu'on appelle Venise; il +ne savait pas qu'elle profite de la nuit pour répandre sur l'étranger +la séduction irrésistible de tous ses charmes, et que tout est bon à +cette enchanteresse pour tenter celui qu'elle aime. Elle parle en même +temps aux sens, à l'esprit et au coeur. + +Obéissant comme dans un rêve, vaincu par l'oreille et les yeux, +Crillon ne s'apercevait pas qu'il avait dépassé le palais Foscari où +il logeait avec le roi, et que sa gondole suivait toujours sur le +Grand Canal la mystérieuse harmonie dont les accents s'attendrissaient +palpitants d'amour. + +Déjà la douane de mer était dépassée, on arrivait à l'île +Saint-George, où depuis trois ans le génie de Palladio faisait monter +du sein de la lagune la magnifique église de Saint-George-Majeur. Les +échafaudages gigantesques, les grues avec leurs bras noirs se +profilaient bizarrement sur le ciel, et par delà ces entassements de +charpente et de marbre qui noircissaient de leur masse opaque une +immense étendue du canal, on apercevait les eaux diaprées d'argent de +la haute lagune. + +La musique continuait. Crillon écoutait toujours. + +Alors une petite gondole, avec son cabanon de drap noir à houppes +soyeuses, s'avança silencieusement par le travers de la gondole qui +portait Crillon. + +Un seul barcarol, vêtu à la façon des gens de service et masqué, la +dirigeait sans effort. Cet homme après avoir rangé son esquif côte à +côte avec l'autre, rama quelque temps de conserve comme pour donner la +facilité à son maître de voir et de reconnaître Crillon dans sa +gondole. Puis, sur quelque signe qui lui fut fait sans doute, il dit +un mot aux barcarols du Français, et ceux-ci s'arrêtèrent aussitôt. + +Crillon n'avait rien vu de ce manège. Fâché de voir s'éloigner la +barque du concert, il s'apprêtait à interroger ses barcarols sur leur +halte, lorsqu'un poids nouveau fit incliner la gondole à gauche; un +frôlement singulier bruit devant le felce--c'est ainsi qu'on nomme la +cabine--et une ombre, s'interposant à l'entrée, déroba au chevalier la +lumière du fanal rose. + +Avant que Crillon n'eût rien vu ou rien compris, une femme entra sous +le dais, à reculons selon l'usage, et prit place à droite sur les +coussins sans proférer une parole. + +Aussitôt la gondole se remit en chemin et Crillon vit ramer à côté le +silencieux barcarol de l'inconnue. + +Devant les deux gondoles ainsi mariées marchait toujours la barque des +musiciens. + +Crillon, avec une galanterie toute française, s'était approché, +méditant un compliment sur la beauté, la grâce et la politesse. Mais +sa compagne était masquée, ensevelie dans une mante de soie toute +cousue de dentelles épaisses de Burano. Pas un rayon du regard, pas un +reflet de l'épiderme, pas même le bruit du souffle pour avertir +Crillon qu'il n'était point en société d'un fantôme. + +Lorsqu'il ouvrit la bouche pour interroger, la dame leva lentement son +doigt ganté jusqu'à ses lèvres pour le prier de se taire; il obéit. + +Alors elle laissa retomber sa main sur sa robe et rentra dans son +immobilité. Mais à la lueur d'une large lanterne attachée au quai de +la Giudecca, et qui égara son rayon furtif jusqu'aux gondoles, Crillon +vit briller dans les trous du masque deux paillettes de flammes. +L'inconnue le regardait. Elle le regardait avec toute son âme. Elle le +regardait fixement, sans vaciller, comme font ces étoiles curieuses +qui, cachées sous les plis d'un nuage noir, contemplent incessamment +la terre. + +Cependant les gondoles avançaient de front avec une lenteur calculée +d'après la marche des musiciens. La symphonie, de plus en plus douce +et caressante, courait sur l'eau d'une rive à l'autre du canal de la +Giudecca; jamais plus pure nuit n'avait plané sur Venise. Le flot +montait sans colère, et agitait lascivement les herbes souples et +odorantes qui tapissent la lagune. + +Toutes ces myriades de diamants qui constellent la voûte céleste, +transparaissaient comme sous une gaze au travers des nuées pâles. En +une pareille nuit, Joseph eût senti son coeur de bronze s'amollir et +se fondre d'amour. + +Crillon,, lui, osa regarder à son tour l'inconnue qui ne baissa pas +les yeux; il étendit la main pour saisir celle qui, l'instant d'avant, +lui avait recommandé le silence. Mais, cette main se releva encore +pour le même geste toujours froid et solennel. Puis, comme il +traduisait son étonnement par une exclamation courtoise, l'inconnue se +retourna vers l'entrée de la cabine, et se mit à contempler le ciel et +l'eau, moins pour admirer que pour dérober au chevalier le spectacle +de son trouble et les élans tumultueux d'un sein qu'on voyait battre +sous la moire et la dentelle. + +Crillon profita, en galant homme, de cette belle occasion d'analyser +sa compagne sans la gêner dans son examen. Elle était grande et +portait la tête avec une distinction naturelle aux Vénitiennes, qui +partout semblent nées pour s'appeler reines. Celle-là eût été reine +même à Venise. Sous la résille brodée d'or dont les franges inondaient +ses épaules, le chevalier vit briller les tresses énormes de ses +cheveux; une ligne pure, noblement infléchie, dessinait son dos et son +corsage, tandis que les reflets soyeux de sa robe couraient en longs +frissons sur son flanc, digne de la Cléopâtre antique. + +Mais cette femme était-elle jeune, était-elle belle? Pourquoi cette +étrange idée de venir s'asseoir muette dans la gondole? Pourquoi toute +cette réserve avec tout cet abandon? + +On était sorti de la Giudecca; les musiciens tournèrent comme pour +prendre le chemin de Fusine, puis doublant la pointe Sainte-Marie et +longeant le Champ-de-Mars par l'étroit Rio-dei-Secchi, gagnèrent le +Rio-San-Andrea et rentrèrent dans le Grand Canal. + +Pendant ce trajet, qui fut long, la Vénitienne ne cessa de regarder +Crillon, qui, après quelques efforts pour la faire parler, s'était +persuadé qu'elle était décidément muette. Il lui prit une seconde fois +la main que, moins farouche, elle laissa prendre. Bien plus, elle +souleva elle-même, de ses dix petits doigts gantés, la main nerveuse +du chevalier, l'examina bien attentivement, et l'approchant du rayon +lumineux que projetait le fanal, elle palpa et fit rouler avec +curiosité un anneau qu'il portait à la main droite. + +Cet anneau parut éveiller en elle des idées d'un ordre moins +tranquille. On put voir au jeu actif de ses doigts, à leur pression +inquiète, que ce cercle d'or la gênait et la troublait. Lorsqu'elle +l'eut bien froissé, bien tourmenté comme pour en épeler la gravure +avec ses ongles, elle replaça doucement la main de Crillon sur son +manteau, baissa la tête, et ne chercha point à dissimuler le profond +abattement qui succédait à son agitation fébrile. + +Le chevalier tenta vainement de provoquer des explications. Une heure +sonnait à l'église de Saint-Job. L'inconnue frappa trois coups avec +son éventail sur le petit volet sculpté de la gondole, et aussitôt, +d'un seul coup d'aviron, le barcarol qui l'avait amenée coupa le +passage aux gondoliers de Crillon, et vint s'offrir à droite, tendant +le bras à sa maîtresse. + +Celle-ci se leva, salua le chevalier du geste, et, légère comme un +sylphe, posa un pied charmant sur le bord de sa gondole, où elle +disparut sans que Crillon, qui cherchait à la retenir, rencontrât +entre ses mains autre chose que le froid aviron du gondolier. + +Cependant ses deux barcarols, toujours immobiles, attendaient ses +ordres, et déjà il leur commandait de suivre la gondole voisine; mais +la barque longue des musiciens se mettant en travers du canal, les +arrêta une minute, pendant laquelle, gondole, inconnue, intrigue, tout +s'évanouit comme un rêve. + +Le désappointement de Crillon fut vif. Lorsqu'il questionna ses +barcarols, ceux-ci, de l'air le plus naturel, et ils étaient naturels +en effet, répondirent qu'ils avaient suivi la barque des musiciens +parce que c'est l'habitude à Venise, et que le seigneur français +n'avait pas donné d'ordres contraires. + +Quant à la rencontre de la gondole mystérieuse, ils déclarèrent ne la +connaître pas. Le barcarol masqué leur avait dit d'arrêter, et ils +l'avaient fait parce que c'est l'usage. La dame était entrée dans la +cabine sans qu'ils se permissent de la regarder, parce que c'eût été +impoli. Enfin, il n'y avait dans toute cette affaire, aux yeux de ces +braves gens, rien qui ne fût parfaitement dans l'ordre, attendu, +ajoutèrent-ils, que cela se passe toujours ainsi à Venise, si ce n'est +que d'ordinaire c'est le cavalier qui entre dans la gondole de la +dame. + +Crillon dut se contenter de ces explications. Tout ce qu'il tenta pour +éveiller l'imagination de ses barcarols et leur faire deviner le nom +ou la qualité de l'inconnue, fut parfaitement inutile. + +--Elle était masquée, répondirent-ils. + +Le chevalier, réduit à ses propres ressources, rentra au palais +Foscari, où dormait déjà Henri III, et en se mettant à son tour dans +le lit magnifique que lui avait réservé l'hospitalité vénitienne, +Crillon, pour se défaire du rêve qui l'obsédait, s'efforça de se +persuader que son aventure était toute naturelle, et qu'en effet cela +se passait ainsi chaque jour à Venise. + +D'ailleurs, pour achever de se consoler, il se disait que l'aventure +témoignait peu en faveur de son mérite; que la dame, après l'avoir +tant regardé, l'avait trouvé moins à son goût qu'elle n'espérait; et +il s'endormit en se posant ce dilemme: Ou c'est une banalité, auquel +cas j'aurais tort d'y penser encore; ou c'est un échec, et alors il le +faut oublier. + +Il s'endormit donc aux sons mourants de la musique, qui, plus polie +que l'inconnue, l'avait escorté jusqu'au palais Foscari, et lui avait +servi ses plus gaillardes symphonies pour le bercer entre les bras du +sommeil. + +Cependant, le lendemain, il n'avait rien oublié de la veille, et +repassant en lui-même tous les détails de l'étrange visite qui lui +était venue dans sa gondole, il s'arrêtait surtout à l'impression +douloureuse que son anneau avait causée à l'inconnue. + +Il reçut en se levant un magnifique bouquet de roses et de lis sur +lesquels perlait encore la rosée du matin. Du milieu de ces fleurs +embaumées jaillissait une large pensée aux pétales de velours, au +calice d'or. Et, comme il en respirait encore les suaves parfums, un +autre bouquet tout pareil lui arriva, puis un autre, l'heure suivante, +puis un autre, ainsi à chaque heure de la journée. Cela signifiait si +bien: Je pense à vous à toute heure, que Crillon, sans être un fort +habile interprète du langage des fleurs, ne put s'empêcher de +comprendre la phrase odorante qu'on lui répétait durant toute cette +journée. + +Au lieu de sortir, il resta enfermé chez lui pour attendre et +accueillir chacun de ces messages. Mais, quoi qu'il pût faire, jamais +il ne réussit à découvrir les messagers. Portes, fenêtres, voûtes, +cheminées, balcons, escaliers, tout fut bon à la fée industrieuse pour +lui faire parvenir ses présents anonymes, et toujours la pensée +surmontait le bouquet comme un refrain passionné. + +Enfin, furieux de la maladresse de ses gens, il faisait le guet +lui-même, quand un dernier bouquet lui arriva le soir. Il était +apporté par un enfant qui déclara l'avoir reçu d'un gondolier. + +A la pensée, était attaché par une soie bleue un léger billet que +Crillon ouvrit et dévora, le cour embrasé. + +"Seigneur, disait la fine écriture, si l'anneau de votre main droite +signifie que vous êtes marié ou lié par un serment à quelque femme, +brûlez ce billet et jetez-en les cendres. Mais si vous êtes libre, +faites-vous mener dans votre gondole en face des chantiers de +l'Arsenal. A dix heures, si vous êtes libre, entendez-vous, Crillon!" + +Le chevalier poussa un cri de joie, il comprenait enfin que son +aventure n'était pas banale comme ses barcarols voulaient bien le +dire. Libre, jamais son coeur ne l'avait été autant que ce soir-là. + +A dix heures sonnées par les deux batteurs de bronze au Palais-Ducal, +il attendait dans sa gondole, sous les platanes qui bordaient alors le +quai des Chantiers, et dont l'ombre gigantesquement allongée sur l'eau +le dérobait à tous les regards. + +Il attendait depuis cinq minutes à peine, quand un léger bruit +d'avirons lui annonça l'arrivée d'une barque. Bientôt il reconnut la +gondole noire de la veille et la silhouette du barcarol masqué qui se +courbait sur sa rame. + +La gondole vint lui présenter le flanc comme elle avait fait le veille +pour l'inconnue, et Crillon en pénétrant à la hâte sous le felce, fut +bien surpris de s'y trouver seul. + +Il allait commander à ses barcarols de rester à l'attendre, mais +l'homme masqué leur dit de s'en retourner au palais, ce qu'ils firent +immédiatement. + +La gondole mystérieuse tourna vers la lagune et fila légèrement à +travers les batteries de pilotis jetées çà et là pour servir de refuge +et d'abri aux barques. + +La nuit était sombre, le vent venait de la mer et soulevait une longue +houle sur le dos de laquelle montait la gondole avec un doux +balancement. Crillon vit paraître et disparaître dans les ténèbres les +îles San-Lazaro, Saint-Michel et Murano, dont les fourneaux +incandescents soufflaient du feu et de la fumée rouge par leurs +longues cheminées de briques. + +Puis, continuant à couper diagonalement la lagune, le barcarol arriva +dans des eaux plus calmes, bordées de rivages fleuris. La barque +divisait avec sa proue des touffes frémissantes de roseaux, de +nénufars, et plus d'une fois, l'éperon reluisant arracha, de ses dents +tranchantes, les grenades enlacées de liserons, qui formaient une haie +touffue de chaque côté du canal, et retombaient en jonchées dans la +gondole, sur les pieds du chevalier. + +--Où me conduit cet homme? pensait Crillon. Me voilà bien loin de +Venise, il me semble. + +L'idée ne lui vint pas qu'on pouvait lui tendre un piège. Il ne +questionna pas même le barcarol qui, toujours avec la même rapidité, +dirigea la gondole parmi les charmants méandres de ces déserts; et +après avoir passé sous un pont de brique d'une seule arche hardiment +cintrée, laissa glisser l'esquif dans les hautes herbes et les +oseraies, jusqu'à ce qu'elle touchât le sol. Alors il sauta sur le +rivage, et offrit silencieusement son bras à Crillon pour qu'il +descendît. + +Le chevalier mit pied à terre et regarda curieusement autour de lui. +Il se trouvait sous une sorte de portique formé par un entrelacement +de vignes sauvages et de lianes. Un grenadier au feuillage épais +surmontait l'étroite baie d'une porte à peine visible, tant les fleurs +et les branchages s'en disputaient la penture et les gonds. + +Le barcarol indiqua silencieusement du geste cette petite porte +ouverte comme par enchantement. Crillon entra. La gondole s'éloigna du +rivage et la porte se referma sur le chevalier, dont toutes ces +précautions faisaient battre le coeur. + +Il était alors dans un petit jardin sombre, irrégulièrement planté; +pas une lueur ne guidait ses pas; déjà il hésitait et cherchait à +tâtons un aboutissant quelconque, lorsqu'une clarté douce illumina +soudain les arbres et en fit ruisseler les feuilles comme autant +d'émeraudes. Une autre porte, intérieure cette fois, venait de +s'ouvrir, et Crillon distingua l'entrée d'une maison. + +En quatre pas, il fut au milieu d'un vestibule de marbre, au plafond +duquel brûlait une lampe à chaînes d'argent. Une tapisserie fermait la +communication de ce vestibule avec les chambres voisines. Chose +étrange! à peine Crillon fut-il entré dans le vestibule, que la porte +d'entrée se ferma aussi. + +Le chevalier souleva la lourde portière et pénétra dans l'appartement. +Là, sur une table d'ébène richement sculptée et incrustée d'ivoire, +une collation était servie sur des plats de vermeil et dans des +bassins d'argent magnifiquement ciselés. Tous les fruits de la riche +Lombardie, les vins de l'Archipel dans des buires de cristal de +Murano, des viandes froides et les plus rares poissons de +l'Adriatique, promettaient à Crillon seul un festin qui eût rassasié +vingt rois en appétit. + +De la voûte en chêne sculpté pendait un de ces lustres vénitiens à +fleurs de verre bleu, rose, jaune et blanc, dont les courbes +élégantes, les merveilleux accouplements, les spirales fantastiques, +font encore aujourd'hui l'admiration de notre siècle orgueilleux et +sans patience. Dans le calice de douze fleurs variées, douze cires +bleues, roses, jaunes et blanches, selon la nuance des cristaux, +s'élançaient avec leur étoile de flamme et dégageaient une odeur +d'aloès qui parfumait la chambre éclairée à peine. + +Ce petit palais enchanté à colonnettes de cèdre était meublé de ces +admirables fauteuils de frêne sculpté, sur le bois desquels chaque +artiste avait laissé tomber dix ans de son génie et de sa vie. Les +bras en col de guivres et d'hydres enroulés de ronces et de lierres, +les pieds en racines diaprées de coquilles et de fruits sauvages, les +frontons peuplés de gnomes, de salamandres aux yeux d'émail, le +dossier formé de bas-reliefs, d'un fouillis inextricable, composaient +un de ces ensembles qui résument à la fois le caractère et la richesse +d'une époque de civilisation et d'art, le caractère, parce qu'on y +voit éclater dans sa libre toute-puissance la fantaisie de l'ouvrier, +la richesse, parce qu'un pareil ouvrage, n'eût-il été payé qu'avec le +pain quotidien, vaudrait encore son pesant d'or. + +Quant aux tapisseries, aux tableaux de Bellini, de Giorgion et du +vieux Palma, tout cela disparaissait dans l'ombre moelleuse, comme si +le maître du palais estimait peu ces trésors, et voulait attirer +l'attention sur d'autres plus précieux. + +Crillon admirait et s'étonnait de la solitude. Il s'assit dans un +fauteuil, mit son épée en travers sur ces genoux, et attendît qu'une +créature humaine vînt lui faire les honneurs de la maison. + +En face de lui une porte s'ouvrit dans la muraille et donna passage à +une femme qu'il crut reconnaître pour la belle visiteuse de la veille. +Même démarche, même taille, mêmes cheveux, l'éternel masque, et cette +fixité du regard qui, dans la gondole, avait si fort surpris et gêné +Crillon. + +Cette dame s'arrêta au seuil de la chambre sans parler ni saluer. Elle +portait sur sa poitrine une large pensée attachée à sa robe de damas +de soie blanc. A voir les pesants bracelets de sequins qui tombaient +jusqu'au milieu de sa petite main et tordaient ensemble leurs chaînons +inégaux, l'on eût dit que tout son corps, entraîné par les bras, +s'affaissait ainsi sous le poids de cette masse d'or. Cependant +l'émotion de l'inconnue était la seule cause qui fit pencher sa tête, +et bientôt, fléchissant comme si elle eût été saisie de vertige, elle +fut forcée, pour se retenir, d'accrocher ses doigts pâles aux +sculptures d'un cadre qui se rencontra, sous sa main. + +Crillon courut à elle et s'agenouilla en discret chevalier. + +Elle, sans quitter sa pose mélancolique et rêveuse: + +--Vous parlez espagnol, je le sais, dit-elle avec une voix d'une +vibration sonore; eh bien, nous parlerons espagnol. Levez-vous et +écoutez-moi. + +Crillon obéit et resta en face d'elle, penché pour aspirer ses paroles +et son souffle. + +-Ainsi, continua l'inconnue, vous êtes libre puisque vous êtes venu. + +Crillon s'inclina. + +--Cet anneau, dit-il, est mon cachet, qui vient de ma mère. + +--J'ai bien fait alors de ne pas vous le prendre hier pour le jeter +dans le canal comme j'en avais l'envie. + +--Assurément, madame, cela m'eût fort attristé. + +--En sorte que si je vous le demandais.... + +--Je serais forcé de vous le refuser, madame. + +--Il vient bien de votre mère? + +--Madame, Crillon ne dit jamais un mensonge et ne répète jamais une +vérité. + +--C'est vrai, Crillon est Crillon. + +Elle garda le silence, et, plus hardie, sa dirigea vers un des +coussins où elle prit place en faisant signe au chevalier de s'asseoir +en face d'elle. + +--Puisque vous ne mentez jamais, reprit-elle enfin, dites si vous +m'aimez? + +--Presque, madame; je dirais tout à fait si je connaissais votre +visage. + +--Oh! mon visage ... est donc indispensable pour faire naître l'amour? +Moi, je connais une personne qui s'est éprise d'amour pour quelqu'un +sur sa seule réputation ... et il me sembla que le souffle, le contact +d'une femme ou d'un homme qui aime devraient suffire à opérer la +réciprocité de l'amour. + +--Assurément, balbutia Crillon. Toutefois, l'aspect d'un beau visage +est bien puissant. + +--Pourquoi donc alors certaines femmes laides sont-elles aimées? + +Crillon frémit. + +--D'ailleurs, continua l'inconnue, la beauté est idéale. Belle pour +d'autres, on peut paraître laide à celui précisement qu'on voudrait +toucher. + +--Il est vrai, soupira le héros de plus en plus tremblant. + +--Tenez, dit vivement la Vénitienne en se levant pour montrer à +Crillon une toile magnifique de Giorgion, où Diane se voyait au milieu +des nymphes, dans le bain après la chasse. Voici plusieurs beautés, +les trouvez-vous telles? + +--Admirables, madame. + +--Et ces madones de Jean Bellini, pour être moins voluptueusement +profanes, les aimez-vous aussi? + +--Ce sont des beautés achevées. + +--Une Suzanne de Palma, qu'en dites-vous? + +En disant ces mots elle levait un flambeau pour éclairer les tableaux +à Crillon. Cette pose forcée dessinait sous son bras une taille +pareille a celle des Nymphes, et comme, pour se hausser, elle avait dû +poser le pied sur une escabelle de cuir de senteur, son pied fin et +cambré, une cheville d'enfant, une jambe ronde, le galbe élégant et +riche de tout le corps qui repoussait les plis du damas, prouvèrent à +Crillon que cette femme n'avait pas besoin de la beauté du visage pour +être belle et exciter l'amour. + +Il le pensait et le lui dit. + +--Vraiment, s'écria-t-elle; que me direz-vous donc quand vous m'aurez +vue? + +--Ce que je disais des nymphes, des madones et de Suzanne. + +--Allons donc, monsieur! murmura la Vénitienne avec un superbe dédain, +ne me comparez donc plus à ces faces vernies. Tout cela est gratté, +froid, mort. Je suis bien plus belle que cela: regardez! + +Et d'un frôlement de ses doigts elle fit voler son masque. Crillon +poussa un cri de profonde admiration. + +En effet, rien de si parfaitement beau ne s'était offert à ses yeux; +et il avait vu les Romaines et les Polonaises. + +Sous des sourcils noirs dessinés comme deux arcs irréprochables +brillaient les yeux dilatés et chatoyants de cette femme. Le regard +était brûlant comme un fer rouge. Quand ce regard parlait, tout le +reste de la physionomie se transfigurait: l'ange devenait archange. +Elle avait le teint d'une pâleur mate, des lèvres d'un carmin si frais +qu'il paraissait violent, le nez de la Niobé, des dents d'un million +par perle, la tête d'Aspasie sur le corps de Vénus, et dix-huit ans, + +--Je vous aime! s'écria le Français ébloui, éperdu, à genoux. + +--Et moi donc! répondit la Vénitienne, qui, en le relevant, chancela +dans ses bras. + +Les cires consumées coulaient en larges nappes sur les plaques de +cristal; une pâle clarté, celle de l'aube, bleuissait les ténèbres. +Crillon ouvrit des yeux appesantis, et chercha vainement la Vénitienne +à ses côtés. + +Elle reparut bientôt, éblouissante de joie et de parure, vint à +Crillon, qui déjà lui reprochait son absence si courte, et d'une voix +plus caressante encore que son sourire: + +--Désormais, dit-elle, nous ne nous quitterons plus. C'est pour la +vie. + +--Pour la vie, répéta Crillon enivré. + +La Vénitienne lui saisit la main droite, baisa la bague et dit: + +-A nous deux, maintenant, cette bague de votre mère. + +-Pourquoi? demanda Crillon. + +--Parce que maintenant nous partagerons tout: ceci d'abord. + +Elle lui montrait un coffret dont sa main adroite fit jouer le +ressort, et qui contenait des poignés de joyaux et de pierreries +qu'eussent enviées des reines. + +--Mais ... objecta Crillon. + +--Et ceci ensuite, continua la Vénitienne, avec une joie d'enfant; +regardez. + +Une caisse de fer, longue de trois pieds, profonde de deux, et pleine +de sequins d'or. + +Le chevalier pensa qu'il continuait son rêve. + +--Et maintenant que vous connaissez la dot et que vous connaissez la +femme, votre bras, Crillon. + +Elle lui prit le bras avec une douce autorité. + +--Où me conduit le bel ange? demanda-t-il. + +--Tout près, tout près. + +Elle l'entraînait vers la muraille où son petit poing nerveux heurta +vivement un bouton d'acier. + +La porte s'ouvrit; elle donnait sur un long couloir sombre, au bout +duquel on voyait dans des flots de lumière resplendir les colonnes de +marbre et la mosaïque d'or d'une église. L'autel était orné, le prêtre +agenouillé et deux assistants attendaient en s'appuyant sur la +balustrade. + +--Qu'est ceci? s'écria le chevalier. + +--Une belle église, des plus belles et des plus antiques. + +--Mais je ne comprends pas. + +--Vous allez comprendre, seigneur. Je suis patricienne, riche, et je +vous aime. Vous allez savoir mon nom. Vous connaissez ma fortune, je +vous ai prouvé mon amour. Ma famille veut m'imposer un mariage pour +lequel je me sens de l'horreur. Si je choisis monsieur de Crillon, +ai-je pensé, ma famille n'aura plus rien à dire; et, au besoin, mon +préféré saura faire respecter mon choix. Vous aurez eu peut-être +mauvaise opinion de la jeune fille qui semblait accepter un amant; +rassurez-vous: c'est un époux que j'ai pris. Venez, Crillon, le prêtre +nous attend à l'autel. + +Si la foudre eût fait voler en morceaux le lambris de chêne, si la +maison fût disparue sous le jet d'une mine, si la sublime beauté de la +Vénitienne eût fait place à Méduse, Crillon n'eût pas éprouvé ce qu'il +éprouva en ce moment. Il vacilla comme étourdi du coup, et sa main se +glaça dans celle de la jeune fille. + +Cette brusque proposition, ces préparatifs, lui parurent un guet-apens +dirigé contre son honneur. Toute la beauté de la jeune femme, son +abandon délirant, ce mélange inconcevable de virginale innocence et +d'audace vicieuse, cette richesse splendide, cette féerique retraite, +n'étaient-ce pas autant de pièges du démon pour lui voler son âme et +le damner à jamais, en lui faisant violer ses voeux? + +Dans le trouble qui s'empara de lui, Crillon se figura qu'en gagnant +une minute, il verrait se confondre et disparaître en fumée toutes ces +sorcelleries, tout cet attirail infernal des tentations de Satan. La +belle femme se changerait en couleuvre, les sequins en feuilles +desséchées, les lumières en flammes sépulcrales. Au doux bruit des +baisers d'amour succéderait le rire strident du mauvais ange qui +triomphe, et Crillon demeurerait seul, écrasé, dans une effrayante +solitude. Mais, du moins, il aurait, comme sur le champ de bataille, +combattu jusqu'à la mort. + +Comment exprimer à cette femme une seule des pensées qui se heurtaient +dans son cerveau? Il la regarda fixement et se tut. + +Elle, au contraire, le crut ivre de son bonheur. + +L'idée ne pouvait pas venir à cette étrange créature que son +patriciat, sa richesse, sa beauté, son amour, la rendissent à ce point +fabuleuse et incompréhensible qu'un amant la repoussât épouvanté de +son triomphe. + +Elle se croyait dans son noble coeur d'autant plus assurée d'avoir +conquis Crillon, qu'elle s'était, sans réserve aucune de sa vie et de +son honneur, livrée au plus hardi, au plus généreux chevalier du +monde. S'il hésitait, ce devait être par délicatesse et magnanimité. + +--Il faut l'encourager par de bonnes paroles, pensa la Vénitienne. Et, +s'armant de son irrésistible sourire + +--Allons, il le faut; il faut subir votre femme, malgré sa laideur et +son obscure pauvreté. + +--Impossible! s'écria-t-il la sueur au front, devant ce nouvel assaut +du tentateur. + +~ Impossible! pourquoi? + +--Je suis chevalier de Malte. + +--Vous l'étiez au berceau. Ce sont des voeux absurdes, et le +saint-père, qui n'a rien a refuser au héros de Lépante, vous en +relèvera quand nous voudrons. + +--Madame, balbutia Crillon, qui avait pris sa résolution, ces voeux +qu'on prononça pour moi, enfant au berceau, ainsi que vous venez de le +dire, je les ai répétés à vingt ans, homme, et sachant ce que je +faisais. + +La Vénitienne pâlit comme une morte et reculant, les sourcils froncés. + +--Vous ne m'acceptez pas?... murmura-t-elle d'une voix déchirante... +Vous me repoussez! + +--Dieu m'est témoin.... + +--Oui ou non ... monsieur! s'écria la jeune fille, qui sentit +l'orgueil de son sang patricien lui monter tumultueusement au front. + +Crillon baissa la tête, le coeur navré. + +--On vous dit brave, prouvez-le donc, dit-elle avec ironie, oui, ou +non; c'est facile à dire, ce me semble. + +--Eh bien ... articula le chevalier en serrant les poings, jusqu'à les +déchirer de ses ongles ... Non!... + +Le visage de la jeune fille prit une effrayante expression de +désespoir. Pas un cri, pas un soupir ne s'exhala de sa poitrine. Son +oeil chargé d'éclairs, sa lèvre frémissante, éloquents interprètes de +ce qui se passait dans cette âme, prononcèrent la muette imprécation +sous laquelle Crillon se courba anéanti. + +Elle passa devant lui lentement comme un spectre, et laissa tomber une +à une sur la tête du chevalier ces sanglantes paroles: + +--Crillon, vous n'étiez pas libre. Vous avez trompé lâchement une +femme. Vous n'êtes plus Crillon! + +Lorsqu'il releva la tête pour essayer de se justifier, il se trouva +seul dans l'appartement. Il courut au vestibule, croyant avoir entendu +marcher de ce côté. Il ouvrit même la porte et regarda dans le jardin. + +Rien. La porte se referma au moment où il cherchait à rentrer. + +La porte extérieure, au contraire, était béante devant lui. + +Crillon tomba sur un banc de pierre. Sa tête en feu roulait mille +vagues projets, mille pensées contradictoires. + +Irait-il se jeter aux pieds de cette femme offensée? N'était-ce pas un +crime de refuser la réparation après l'offense? + +N'était-ce pas sa bonne étoile, au contraire, qui le sauvait d'un +piège où peut-être il eût péri honneur et bonheur. + +Il fut tiré de sa rêverie par une rauque exclamation. Le barcarol à +son poste l'appelait et lui montrait le jour naissant. + +Crillon obéit, se jeta dans la gondole, insensible désormais à ce +spectacle splendide d'un lever du soleil par delà les grèves du Lido. + +Venise dormait encore tout entière quand la barque aborda au palais +Foscari et déposa son passager sur l'escalier de marbre. + +Crillon glissa sa bourse pleine d'or dans la main du gondolier. + +Celui-ci, avec un froid dédain impossible à décrire, étendit le bras, +et la bourse alla tomber dans le milieu du canal. Le barcarol poussa +au large, et, se courbant sur son aviron, disparut en vingt secondes +dans l'étroit et sombre Rio del Duca. + +A partir de ce moment, ce ne fut plus du regret ni du repentir, ce fut +du remords et du désespoir qui dévora le coeur du chevalier. Il était +amoureux, idolâtre, fou, de cette belle et noble femme; pour la +revoir, il eût donné sa vie, il eût donné sa vie éternelle pour +retrouver l'beure à jamais envolée de cet amour tel, qu'il était +assuré de n'en plus trouver en ce monde. + +Il courut Venise, il courut les îles voisines sans retrouver ni la +gondole ni la petite porte mystérieuse. Il sema l'or, les espions, et +pour tout résultat n'obtint pas même le coup de stylet qu'il espérait +et invoquait sans cesse. + +A la cour du doge, aux promenades, aux assemblées, aux fêtes, il +épiait, dévorait tous les visages. Jamais il ne retrouva l'inconnue, +et lorsqu'il la voulut dépeindre pour aider à ses recherches, les +mieux informés lui répondirent qu'assurément une telle perfection +n'existait pas et qu'il avait rêvé. + +Huit jours après, Henri III quitta Venise, rappelé en France, sans +avoir pu assister aux fiançailles du fils du doge, que la république +voulait marier à une de ses riches héritières, lorsqu'il aurait, +disait-on, atteint sa majorité. + +Crillon suivit son maître; le corps retourna en France, mais le coeur +et l'âme étaient restés à Venise, dans cette maison perdue sous les +althéas et les grenadiers en fleur. + +Telle fut cette poétique aventure, à laquelle, vingt ans plus tard, le +brave Crillon, le front caché dans ses mains, rêvait, et son généreux +sang bouillonnait encore. + +La lettre que lui avait remise le jeune homme ne contenait que ces +mots: + +« Je fais connaître mon fils Espérance à M. de Crillon, afin que le +hasard ne les oppose jamais l'un à l'autre les armes à la main. Il est +né le 20 avril 1575. + +« De Venise, au lit de la mort. » + +Voilà pourquoi la plaie s'était rouverte au coeur du héros; voilà +pourquoi il tressaillait en regardant Espérance. + + + + +VII + + +CE QU'ON APPREND EN VOYAGEANT + +Pontis faisait à son sauveur de sincères protestations, lorsque +Crillon rappela près de lui Espérance. + +Au coup d'oeil bienveillant et attendri que le colonel des gardes +attacha sur lui, le fils de la Vénitienne sentit que les méditations +lui avaient été favorables. + +--Eh bien! monsieur, dit-il en s'approchant avec son air engageant et +poli, avez-vous découvert qu'il soit nécessaire de me faire pendre +comme maître la Ramée tout à l'heure? + +--Oh! si l'on cherchait un peu, répliqua Crillon en souriant, on +trouverait bien certaines peccadilles. + +Et il passa son bras sous celui du jeune homme, heureux et surpris de +cette douce familiarité. + +--Mais, continua Crillon, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous +courez les aventures, mon jeune maître, et fort imprudemment, ce me +semble. Comment, en temps de guerre, un cavalier de votre mine et de +votre qualité se risque-t-il à arpenter le grand chemin, seul, avec un +cheval et un portemanteau, qui tenteraient tant de gens désoeuvrés? + +--C'est que, monsieur, répliqua Espérance, pour aller où je vais, je +ne puis prendre de valet ni d'escorte. Il ne manquerait plus que +d'emmener des trompettes, et de faire sonner fanfares. + +Crillon l'interrompit. + +--Vous ne prendrez point mal mes questions, dit-il. On vous a +recommandé à moi, et je me crois autorisé, vous sachant orphelin, +seul, à vous offrir mes conseils, sinon ma protection. + +--Monsieur, c'est trop de bontés, et soyez assuré que conseils et +protection me sont bien précieux de votre part. + +--A la bonne heure. Je continue donc: nous avons un rendez-vous et +nous y allons? + +--Oui, monsieur. + +--Vers Saint-Denis, près d'Ormesson. + +--A Ormesson même. + +--Et cela ne peut se remettre? + +--Oh! monsieur, jamais.... + +Crillon se retournant vers son quartier: + +--Un cheval, dit-il. + +Puis à Espérance: + +--Je veux vous accompagner un bout de chemin; justement j'ai affaire +de ce côté. Est-ce que je vous gêne? + +--Le pouvez-vous croire, monsieur? Mais quoi! m'accompagner, vous, un +si grand personnage? + +--Vous craignez que je ne traîne avec moi tout un cortège. Non, +rassurez-vous, nous voyagerons côte à côte, comme deux reîtres. + +--Mais, monsieur, c'est moi qui, à mon tour, ne vous laisserai pas +seul par les chemins. S'il vous arrivait malheur... + +--Il y a trêve; et puis, pour ceux, qui ne me connaîtront point, je +vaux mon homme. Pour les autres, mon nom vaut une troupe! D'ailleurs, +je n'irai pas absolument seul. Holà, cadet! + +Il appelait Pontis, qui se hâta d'accourir, + +--As-tu un cheval? dit-il. + +--Moi, monsieur! si j'en avais un, je l'eusse déjà mangé. + +--C'est vrai; fais t'en donner un à mon écurie, tu m'accompagnes. + +--Merci, mon colonel. + +--Et j'accompagne M. Espérance. + +--Sambioux! quelle joie! s'écria le Dauphinois transporté, qui courut +à l'écurie comme s'il y devait trouver une fortune. + +Dix minutes après tout était préparé. Espérance voulut tenir l'étrier +à Crillon, mais celui-ci avant de monter fut arrêté par une réflexion. + +--Nous oublions quelque chose, dit-il. + +Et, faisant signe au jeune homme de le suivre, il alla trouver Rosny +qui continuait sa promenade au bord de la rivière. + +Le seigneur huguenot travaillait, comme toujours, faisant des plans ou +prenant des notes. + +Il vit du coin de l'oeil Crillon descendre de son côté, mais il +feignit de ne pas le voir. Il avait encore sur le coeur la rebuffade +du matin. + +Mais Crillon allait droit au but; il lui barra la route, et, la bouche +souriante, l'oeil sincèrement affectueux: + +--Monsieur de Rosny, dit-il en lui prenant la main, je m'en vais faire +un tour du côté de Saint-Germain, où j'ai reçu avis d'aller trouver le +roi notre maître pour quelque affaire de conséquence, +confidentiellement, ceci. J'emmène avec moi ce jeune voyageur et le +Dauphinois, vous savez, l'échappé de la corde. Je vous prie, monsieur +de Rosny, de donner ici votre coup d'oeil incomparable, de traiter les +choses en maître, et de me regarder comme votre serviteur. + +Rosny ne tint pas devant cette généreuse expansion; il embrassa +cordialement Crillon qui, profitant de la bonne veine, fit signe à +Espérance d'approcher, le prit par la main et ajouta: + +--J'ai voulu vous présenter moi-même ce jeune homme, qui m'est +recommandé par sa famille. C'est un aimable compagnon, n'est-ce pas, +monsieur? et vous me rendrez sensiblement votre obligé en lui +accordant vos bonnes grâces. + +Rosny allait répondre. + +Crillon s'adressant à Espérance: + +--Et vous, notre ami, dit-il, regardez bien ce seigneur qui sera fort +grand parmi nous, car il s'y prend jeune. + +Rosny rougit de plaisir. + +--J'aurai beau faire, répliqua-t-il, je ne vous égalerai jamais. + +--Il y a plus d'une gloire, monsieur de Rosny; notre roi est le seul +qui les ait toutes. Ainsi je compte pour Espérance, que voici, sur vos +bonnes grâces. + +--Que veut-il? demanda Rosny. + +--Rien, monsieur, que votre estime, dit le jeune homme. + +--Gagnez-la, répondit le huguenot en homme de Plutarque. + +--J'y tâcherai, monsieur. + +--Soit; mais pour qu'on vous y aide, que voulez-vous? + +Crillon, avec un rire joyeux: + +--C'est plutôt lui, dit-il, qui nous offrirait quelque chose. +Savez-vous que le compagnon est seigneur comme Zamet, non pas de +dix-sept cent mille écus, mais de vingt-quatre mille par chaque année! + +--Vingt-quatre mille écus de rente! s'écria Rosny d'un ton qui +annonçait le commencement de cette estime réclamée l'instant d'avant +par Espérance. + +--Tout autant. + +--Si le roi les avait! soupira Rosny. + +--Monsieur, dit vivement le jeune homme, je suis tout à la disposition +de Sa Majesté. + +--A la bonne heure, à la bonne heure, vous êtes un brave cavalier, +s'écria Rosny en serrant la main d'Espérance. + +--Voilà qu'il l'estime tout a fait, pensa Crillon avec un sourire +plein de finesse. + +Ils prirent congé, et quand ils furent un peu éloignés: + +--Vous auriez là une bonne connaissance si je venais à vous manquer, +dit Crillon d'une voix pénétrée, dont Espérance ne put comprendre tout +le sentiment et la portée. Mais à cheval et en route. + +Le colonel partit entouré de ses gardes qui, l'adorant comme un père, +le suivirent pendant quelques cent pas avec des protestations et des +voeux pour son prompt retour. + +Pontis, fier d'avoir été choisi, se prélassait sur le grand cheval du +colonel. Il laissa prendre l'avance à ses compagnons, et les suivit au +petit pas hors de la portée de la voix, comme un discret et délicat +serviteur. + +Le temps était magnifique, et la campagne, protégée par la trêve, +épanouissait de jaunes moissons sur lesquelles se jouait le soleil. +Les chevaux hennissaient de plaisir à chaque souffle de la brise tiède +qui leur apportait l'arôme des foins frais et des pailles odorantes. + +Lorsque Crillon eut respiré quelque temps en silence ce bon air de la +paix, si doux aux braves soldats, il se rapprocha d'Espérance et lui +dit: + +--Encore une fois, je vous trouve imprudent de voyager seul et sans +cuirasse ni salade quand vous êtes porteur de deux mille écus pour le +moins. + +--Moi? monsieur, deux mille écus! je n'ai pas cent vingt pistoles. + +--Alors, vous n'avez donc pas reçu votre pension ce mois-ci? + +--Ce mois-ci et tous les autres, mais.... + +--Ah! vous dissipez tant d'argent! + +--Ce n'est pas pour moi, au moins, n'allez pas le croire, dit vivement +Espérance. + +--Pour qui donc, alors? + +Espérance ouvrit son justaucorps et en tira une petite boîte de cuir, +d'une forme plate et longue. + +--Un écrin!... + +Espérance desserra les crochets pour faire voir le contenu à Crillon. + +--Des pendants d'oreille ... Oh! oh! les beaux diamants! + +--Mes oreilles n'en seraient pas dignes, n'est-ce pas? dit le jeune +homme. + +--Il faut de bien jolies oreilles pour mériter de pareils diamants, +murmura Crillon. Ah! mon pauvre ami, si Rosny vous voyait avec cette +boîte, son estime baisserait singulièrement! + +--A défaut de son estime, je me contenterai, pour cette fois, d'une +autre.... + +Crillon secoua la tête. + +--Oh! ne la dépréciez pas, monsieur, dit Espérance avec enjouement, +elle vaut son prix. + +--Vous en savez plus que moi à cet égard, probablement; mais, à ne +considérer que les pendants d'oreille, je trouve la conquête d'un prix +considérable. Vous avez payé cela au moins deux cents pistoles. + +--Quatre mille livres. + +--A un juif? + +--De Rouen. Je n'avais pas le choix. En guerre, les diamants se +cachent. + +--Et il vous en fallait absolument. + +--A tout prix. + +--Peste! votre inestimable est bien exigeante. + +--Ce n'est pas elle précisément. + +--Qui donc, alors? + +--Elle a une mère, monsieur. + +Crillon, avec un mouvement qui fit rire Espérance: + +--Une honnête mère, s'écria-t-il, qui prie mademoiselle sa fille +d'avoir besoin de quatre cents pistoles de diamants. Harnibieu!... la +jolie drôlesse de mère. Vous êtes dans la nasse. + +--Là, là, monsieur, dit Espérance avec le même enjouement, comme vous +arrangez cela! vous avez l'imagination trop vive. Eh non, ce n'est pas +la mère qui exige les diamants. + +--Vous venez de le dire. + +--J'ai dit: elle a une mère. Cela signifie que la mère est une si +grande dame.... + +--Que pour ne pas l'humilier dans la personne de sa fille, vous donnez +à celle-ci des pendants de quatre cents pistoles. + +--C'est un peu cela. + +--Voilà d'impudentes pécores, et vous êtes un grand niais, mon cher +protégé. + +--Vous changeriez de langage si vous connaissiez Henriette. + +--Elle n'est pas fille d'empereur, harnibieu! + +--Elle pourrait être fille de roi! + +--Plaît-il? + +--J'ai dit de roi, et si elle ne l'est pas, son frère a cet honneur. + +--Ah çà, quels contes me faites-vous: est-ce que nous avons des fils +de roi autres que notre roi? + +--Mais oui, monsieur, dit Espérance avec une douce opiniâtreté. + +--Harnibieu! s'écria Crillon en se frappant le front d'un coup si +brusque que le cheval en fit un écart. Ah! malheureux que nous sommes +... oui... c'est cela!... + +--Vous auriez deviné? + +--Plaise à Dieu que non. En fait de lignée royale, vous n'entendez pas +me citer le comte d'Auvergne, par hasard? + +--N'est-il pas fils de Charles IX et de.... + +--Quoi! c'est bien de lui que vous voulez parler? + +--Mais oui, monsieur. + +--Et, alors, cette mère, cette grande dame, cette merveille à +diamants, c'est Marie Touchet.... + +--Eh bien?... + +--Maintenant dame de Balzac d'Entragues. + +--Sans doute. + +--Et de sa fille, mademoiselle Henriette. + +--Un chef-d'oeuvre de beauté. + +--Pauvre garçon! + +Crillon après cette exclamation laissa choir sa tête sur sa poitrine. + +--Mon Dieu, dit Espérance, vous m'épouvantez. Je vous vois consterné +comme si j'étais tombé dans les griffes d'une goule. + +Crillon ne répondit pas. + +--S'il y a là quelque cbose qui intéresse l'honneur, dit Espérance, +soyez assez bon pour m'en instruire. Tout amoureux que je sois, je +saurai prendre des mesures. + +--Comment vous dire ma pensée sans calomnier des femmes, répondit +lentement Crillon, ou du moins sans avoir l'air de calomnier. Or, +c'est un métier révoltant pour moi, j'aime mieux me taire. + +--Mais enfin, monsieur, dit Espérance, madame Touchet a pu être aimée +de Charles IX, sans qu'un déshonneur infranchissable la sépare à +jamais des honnêtes gens. Monsieur le comte d'Auvergne, fils du roi +Charles IX, n'est sans doute pas un prince légitime, mais il est né +prince, quoique bâtard, et je ne sais pas trop si j'aurais bonne grâce +à faire le dégoûté en pareille circonstance. Il y a au bas de la +lettre de ma mère certain espace blanc, certain anonyme qui me dispose +très-fort à l'indulgence chrétienne envers les enfants illégitimes. + +Crillon rougit, et sa conscience acheva de donner raison au jeune +homme. Espérance reprit: + +--Pour en revenir à monsieur le comte d'Auvergne, qui m'est +parfaitement inconnu, du reste, sa part est encore très-honorable. Il +a été élevé dans le cabinet même du feu roi Henri III, et n'est pas +mal traité du roi actuel. D'ailleurs, je ne le fréquente pas, moi. +C'est à la fille que j'adresse ma cour et non à la mère. + +Crillon continua à secouer la tête. + +--Le poing y a passé, dit-il; le bras entier, puis tout le corps y +passeront. Ces Entragues ne sont pas des gens comme les autres; ce +qu'ils tiennent, ils le tiennent bien. Et voyez, vous en êtes déjà aux +présents de noces ... Harnibieu! vous épouseriez une Entragues, +vous!... + +--Pourquoi non? dit Espérance, frappé du ton de volonté presque colère +avec lequel Crillon, un étranger, venait de lui parler de ses affaires +de coeur. + +--Voici mes raisons, mon ami: d'abord vous avez annoncé quelques +bonnes dispositions pour le parti du roi, qui est le mien, cela vous +est recommandé, je crois, par madame votre mère.... + +--Oui, monsieur, et je ne pense pas y contrevenir. + +--Plus que vous ne croyez. La maison d'Entragues est ligueuse, +ligueuse enragée. Pour faire votre cour à la fille, comme vous dites, +il est impossible que vous demeuriez bon serviteur du roi; impossible +que vous ne complotiez pas un peu avec ses ennemis. + +--Jamais cela n'est arrivé; l'occasion même ne s'en est pas offerte. +Henriette m'a bien parlé quelquefois d'un petit hobereau de leurs amis +qui est un ligueur fanatique, ce la Ramée, vous savez, à qui vous +offriez une corde tantôt. Mais les confidences qu'elle m'a faites sur +ce drôle m'ont aidé à servir le roi, puisqu'en rappelant à ce la Ramée +ses prouesses derrières les haies, prouesses qu'il ne croyait pas plus +connues que lui-même, je l'ai forcé à lâcher le pauvre Pontis, dont il +demandait la punition. Il est donc bon à quelque chose d'avoir sa +maîtresse dans le camp ennemi, et pour achever de vous rassurer, mon +noble protecteur, je vous proteste qu'Henriette et moi, quand nous +sommes seuls, nous ne parlons jamais politique. + +--Cela viendra. Si vous épousez la fille, il vous faudra bien entendre +politiquer la mère. Or, la dame, la noble dame, comme vous dites, +n'admet pas d'autre roi en France que Charles IX. Il a beau être mort: +pour elle il n'en est pas moins le roi, attendu qu'il a été son roi. +Tout au plus consentira-t-elle à couronner monsieur son fils, et +encore! Je ne vous parle pas du père Entragues; oh! celui-là est un +type tellement curieux d'ambition, d'avarice, de vile admiration pour +sa femme, que je conçois, par amour de l'art, que vous vous +rapprochiez de la fille pour mieux étudier le père. Rapprochez-vous +donc: mais, harnibieu! n'épousez pas! + +Espérance se mit à rire. + +--Je ne le connais pas plus que sa femme, dit-il; tous ces gens-là, de +si près qu'ils touchent à ma maîtresse, je ne les ai jamais vus. + +--Comment est-ce possible? + +--Voici ... Vous savez que j'habitais un petit domaine loué par le +seigneur Spaletta, mon gouverneur. Environ à une lieue est la maison +d'une vieille tante des Entragues, fort avare. Quelquefois, en +chassant, je forçais un lièvre ou je volais une pie sur la lisière de +ses terres. Si la pièce tuée me paraissait d'une provenance équivoque, +je l'envoyais à la vieille dame. Un jour, il y a sept mois environ, +j'avais porté des perdrix rouges chez elle, quand je vis à table une +jeune fille d'une éblouissante beauté. C'était sa nièce Henriette de +Balzac d'Entragues, que ses parents envoyaient là pour lui épargner +les dangers de l'assaut qu'alors le roi préparait à la ville de Paris. + +--Eh! interrompit Crillon avec colère, c'est absurde; il n'y avait pas +de dangers à courir si nous eussions pris Paris. Le roi force les +villes, mais non les filles! + +--Enfin, on le disait, continua Espérance, et, je l'avoue, en voyant +cette admirable fraîcheur, cette fleur si vivante, si vigoureuse, je +me pris à approuver M. d'Entragues de ne point l'exposer au feu d'un +siège et aux admirations flétrissantes des officiers ou des +lansquenets. + +--Oui, vous avez approuvé Entragues d'envoyer sa fille à point nommé +pour vous distraire. Eh bien, tenez, dit encore Crillon à qui +démangeait la langue, la belle Henriette était envoyée là pour +surveiller l'héritage de la tante et l'empêcher de tomber trop mûr en +des mains prêtes à le cueillir. + +--Je ne dis pas non, car, la tante morte, et l'héritage cueilli, comme +vous dites, Henriette a été rappelée sur-le-champ par ses parents. + +--Vous voyez bien! continuez. + +--Le fait est que, comme je vous l'ai dit, je ne puis me décider +jamais à chercher le côté honteux des faits et gestes de l'humanité. +Donc, je vis Henriette, elle rougit en me voyant, elle admira mes +perdrix comme si elles eussent été des faisans, et quelque chose +m'avertit dès cette entrevue que le temps allait passer pour nous plus +agréablement et plus vite. + +Crillon frisa désespérément sa moustache. + +--D'abord, reprit Espérance, nous nous vîmes à la chapelle, puis, de +ma fenêtre à la sienne. + +--Vous me disiez que vous habitiez à une lieue. + +--Sans doute... + +--Et vous vous voyiez d'une lieue?... ô jeunesse! + +--Elle a de fiers yeux noirs, allez!... + +--Et vous de fiers yeux bleus! dit Crillon avec une tendre +complaisance. Après? + +--Après ... c'était en automne, vers la fin, il faisait bon pour la +promenade, et elle sortait sur un petit cheval, et courait tout à +travers les bois jaunissants... + +--Surtout les jours où vous chassiez? + +--Mon Dieu, oui. + +--Eh bien, que faisait le gouverneur, et que disait la tante? + +--Spaletta avait souvent la goutte, et la tante n'était plus d'âge à +courir à cheval. Cependant Spaletta grondait bien plus que la tante. + +--Brave tante! comme elle est bien de la famille, hein? Donc, Spaletta +gagnait un peu l'argent de votre mère; il vous gênait? + +--Oui, mais à partir du jour où vint la lettre que je vous ai montrée, +Spaletta disparut, vous savez + +--Harnibieu!... je me rappelle ... il disparut, et alors vous ne fûtes +plus gêné. + +--Plus du tout, dit naïvement Espérance. + +Crillon s'arracha une poignée de barbe, et poussa un soupir bien plus +éloquent que dix harnibieu. + +Le silence régna quelques moments entre les deux interlocuteurs. + + + + +VIII + + + +MAUVAISE RENCONTRE + + +Crillon revint le premier à la charge. + +--Ainsi vous aimez Mlle Henriette d'Entragues, dit-il? + +--Mais oui. + +--Passionnément? Vous en êtes fou? + +--Elle me tient au coeur, et les racines sont longues. + +--Quant à elle, elle vous aime aussi? + +--Je le crois. + +--Essayez donc de me dire que vous en êtes sûr. + +--Je vois, dit Espérance plus patiemment et plus gaiement que Crillon +n'eût dû s'y attendre, que, pareil à saint Thomas, vous ne me croirez +qu'après avoir touché mon côté. Touchez-le, du côté du coeur. + +--Qu'est-ce encore? un autre écrin? + +--Non, un billet. + +--Tiens, elle écrit. C'est plus honnête que je n'aurais cru. + +--Vous avez une triste opinion des femmes, cher seigneur. + +--De celles qui s'appellent Entragues! dit Crillon impétueusement, non +des autres. Mais que dit ce billet? + +« Cher Espérance, tu sais où me trouver; tu n'as oublié ni le jour ni +l'heure fixés par ton Henriette qui t'aime. Viens. Sois prudent!» + +--Il y a: _Ton Henriette_? grommela Crillon. + +--En toutes lettres. Tenez! + +--Ni date, ni point de départ. Elle aussi est prudente: c'est la vertu +des Touchet. + +--Écoutez donc, une jeune fille peut craindre de se compromettre. + +--Lâcheté, c'est le vice des Entragues. + +--Vraiment, monsieur, répondit Espérance d'un ton sec, vous manquez +d'indulgence. + +--Je vois, mon ami, qu'il faut tout vous dire, interrompit le +chevalier; c'est une tâche pénible que celle du froid vieillard qui +dénoue le bandeau de l'amour. Ordinairement ce vieillard s'appelle le +Temps, et je joue ici son rôle. Mais n'importe; au risque de vous +déplaire, je m'expliquerai. D'ailleurs, c'est un peu pour cela que je +vous ai accompagné. + +--Je brûle de m'instruire, dit Espérance avec une ironie sans fiel. +Voyons les crimes de Mlle Henriette. Il faut qu'ils vaillent la peine +d'être racontés, pour que le brave Crillon daigne s'en faire +l'historien. + +--D'abord, mon jeune ami, venons aux prises: tout à l'heure nous +courrons la bague, si vous voulez. Dans l'énumération de votre famille +d'Entragues, vous avez cité le père, la mère, le frère et une soeur? + +--Oui, monsieur. + +--Vous avez oublié quelqu'un, je crois? + +--Qui donc? + +--Une seconde fille de Mme d'Entragues, la propre soeur de Mlle +Henriette. + +--Celle-là ne compte pas. Nul n'en parle. Voilà pourquoi je ne vous en +ai pas parlé. + +--Ah! Nul n'en parle, dit Crillon avec un étrange sourire, pas même +Mlle Henriette? + +--Non. A peine Henriette m'en a-t-elle touché quelques mots vaguement. + +--Mlle Henriette avait peut-être ses raisons pour se taire. Mais, tout +le monde ne s'appelle pas d'Entragues, et je vous prie de croire que +tout le monde a terriblement parlé. + +Crillon comptait avoir porté un rude coup à Espérance. Celui-ci ne +chancela pas sur ses arçons. Souriant d'un air de finesse: + +--Je sais ce que vous voulez dire, répliqua-t-il. + +--Vous connaissez l'histoire? + +--Oui. + +--Scandaleuse? + +--Le mot est peut-être bien gros, mais enfin il y a une histoire et je +la sais. + +--Voulez-vous me faire la grâce de me la conter comme vous la savez. + +--Je suis en mesure de vous la dire telle qu'elle est, dit Espérance. +M. d'Entragues avait pour page un jeune gentilhomme huguenot qui s'est +oublié jusqu'à faire une déclaration d'amour à Mlle Marie d'Entragues, +et on l'a chassé. + +--Une déclaration! s'écria le chevalier; tout cela! + +--N'est-ce pas assez? La fin de l'histoire est plus grave et vous +satisfera probablement davantage. C'est un secret, mais vous me faites +l'effet de le savoir. + +--Dites-moi toujours votre fin, je vous dirai mon commencement. + +--Eh bien, Marie avait été légère avec ce page; elle lui avait donné +une bague. + +--Tiens, tiens, tiens, Marie? + +--Et le page, une fois sorti de chez M. d'Entragues, s'en est vanté. + +--Voyez-vous cela ... Alors?... + +--Alors comme il fallait arrêter le tort que cette vanterie pouvait +causer à l'honneur de la maison, Mme d'Entragues a pris à part un +gentilhomme, fils d'un ami de la famille, et l'a prié d'appeler en +duel ce page qui était devenu grand et servait dans les gardes du roi +Henri IV; vous devez bien le connaître, monsieur, Urbain du Jardin. + +--Harnibieu! si je le connaissais, le pauvre garçon! dit Crillon, +rouge de s'être si longtemps contenu. Mais vraiment je me ronge à vous +entendre ainsi débiter, comme un geai bien élevé, toutes les sornettes +qu'on vous a fait siffler par cette petite couleuvre; le gentilhomme +huguenot n'a pas du tout été appelé en duel: il a été assassiné. + +--Je le sais, et j'allais vous le dire. + +--Un bravo; pardon, Espérance, c'est ainsi qu'à Venise on appelle les +meurtriers à gages, un bandit a été dépêché à ce huguenot, qui était +bien le plus charmant garçon du monde, et, le lendemain de la journée +d'Aumale, où le pauvre garçon avait fait en brave homme, l'assassin +l'a couché par terre de trois balles tirées derrière une haie. + +--Je le sais. + +--C'est moi qui l'ai ramassé, dit Crillon essoufflé de rage, et j'ai +soupiré comme s'il eût été mon neveu ou mon fils... + +--Assurément ... essaya de dire Espérance. + +--Mais vous trouvez cela très-bien, poursuivit le chevalier trop lancé +pour s'arrêter facilement, c'est loyal, c'est permis, puisque cela +vient des Entragues. + +--Pardon, interrompit Espérance, c'est, je le sais, un abominable +meurtre; mais il ne faut pas l'attribuer aux Entragues. Henriette +elle-même, quand elle m'a tout raconté, détestait et maudissait +l'assassin. + +--Elle a fait cet effort!... Moi, j'ai juré Dieu que je le ferais +pendre, non, écarteler, si jamais je mets la main dessus. + +--Eh! monsieur, vous êtes parjure; car tantôt vous l'avez eu sous +votre main, et il vit encore. + +--Quoi! ce brigand... + +--C'est M. la Ramée, dit Espérance en riant de la fureur de Crillon. + +--Harnibieu! je le flairais. + +--Et moi qui l'avais reconnu quand il s'est nommé à M. de Rosny, +j'avais aussi une démangeaison de le faire brancher par les gardes, +mais la crainte de déplaire à Henriette m'a retenu, et je n'ai point +dit ce que je savais sur son compte. + +--L'infâme... + +--N'est qu'un lâche vantard qui n'a pas osé s'adresser en face au +huguenot, et qui a préféré voler à son cadavre la bague de Mlle Marie. + +--Toujours la bague de Marie!... dit le chevalier en arrêtant son +cheval et se croisant les bras. Voyons, jeune homme, continua-t-il +avec un accent de compassion profonde, allez-vous m'écouter un peu +maintenant? et si je vous raconte l'histoire telle qu'elle est ... me +croirez-vous? + +--On croit toujours monsieur de Crillon, dit Espérance avec +inquiétude. Mais, ajouta-t-il en reprenant peu à peu cette vivace +gaieté que doublait en lui tout le charme comme toute la vigueur de +ses vingt ans, quelle que soit l'histoire que vous savez, je ne +m'embarrasse heureusement ni de Mme d'Entragues ni de Mlle Marie, sa +fille. Que celle-ci ait donné sa bague, et peut-être mieux au +huguenot; que celle-là ait expédié M. de la Ramée pour assassiner le +porteur de la bague, et ensevelir un secret déshonorant avec un +cadavre, c'est abominable, je l'avoue; mais, ma foi, que ces vilaines +gens-là s'arrangent. Moi, j'aime Henriette, la beauté, la grâce, +l'esprit, l'honnêteté, toutes les perfections de l'âme et du corps. +Elle m'aime aussi; elle a seize ans, j'en ai dix-neuf, et vive la vie. + +Crillon prit doucement la main d'Espérance, et, la lui serrant avec +une affectueuse mélancolie. + +--Enfant, dit-il, vous ne m'avez pas laissé achever la confession du +huguenot. + +--Il y a encore quelque chose? s'écria Espérance, en affectant une +liberté d'esprit qu'il n'avait plus depuis cette interpellation de +Crillon. + +--Il y a le principal. Remarquez donc que depuis le commencement de +notre conversation vous parlez toujours de Mlle Marie d'Entragues, +tandis que moi, je dis seulement _Mlle d'Entragues_. + +--Eh bien! où tend cette distinction un peu subtile, je l'avoue, de la +part de monsieur de Crillon. + +--A vous faire observer que, suivant la leçon qui vous a été apprise, +vous attribuez la faute à l'une des soeurs, tandis qu'elle appartient +peut-être à l'autre. + +--Oh! monsieur, ce doute sur Henriette... + +--Ce n'est pas un doute, je vous disais _peut-être_ par ménagement; +c'est _certainement_ que j'eusse dû vous dire. + +--Mais la preuve? + +--Urbain du Jardin l'a emportée dans le tombeau. Mais ce qu'il m'a +confié, je me le rappelle: le nom qu'il m'a dit, j'en suis certain; la +maîtresse pour laquelle on l'a assassiné, c'est Mlle Henriette +d'Entragues. Entre deux demoiselles dont l'une mérite le respect d'un +honnête homme, je regrette que vous ayez précisément choisi celle qui +ne le mérite pas. Du reste, mon cher Espérance, ma tâche est terminée. +Je savais un secret dont la révélation eût pu vous épargner bien des +ennuis futurs. J'ai révélé, vous voilà averti; je me tais. Que +m'importe, à moi, Mme d'Entragues et toute la séquelle? Suis-je assez +désoeuvré pour avoir besoin d'occuper mes loisirs à des commérages de +vieilles femmes? Suis-je assez peu de chose en ce monde pour craindre +qu'un Entragues me gêne? Allons donc! vous me faites injure. Mais, je +vois que nous nous sommes tout dit. Brisons là, faites ce que vous +voudrez et ne retenez de mes paroles que celle-ci: Je suis votre ami, +monsieur Espérance. + +--Oh! monsieur, s'écria le jeune homme, dont l'excellent coeur fut +inondé de reconnaissance. N'ai-je pas à Dieu de grandes obligations! +S'il me retire une illusion d'amour, au même instant il m'envoie le +plus généreux, le plus puissant des protecteurs. Oui, je suis né +heureux! + +--Charmant enfant! murmura Crillon attendri par l'élan de cette noble +nature. Comment ne pas l'adorer. + +Et pour cacher l'émotion qui peut-être se fût remarquée sur son +visage, le brave chevalier se tourna en disant: + +--Que cette forêt de Saint-Germain est belle! + +Tous deux avaient oublié leur fidèle serviteur Pontis qui, depuis +Vilaines, chevauchait sur leurs traces. + +Espérance s'en souvint le premier et voulut le récompenser par quelque +bonne parole; mais lorsqu'il le chercha derrière lui, il ne trouva +plus rien. + +--Et M. de Pontis! s'écria-t-il. + +--C'est vrai, dit Crillon, le cadet manque à l'appel. + +En vain cherchèrent-ils, appelèrent-ils, rien ne répondit. C'était aux +derniers bouquets de la forêt de Saint-Germain. Les maisons +d'Argenteuil apparaissaient dans la brume blanchâtre du soir qui +commençait à envelopper la plaine. + +Crillon impatienté d'attendre, voulait qu'on retournât jusqu'au +carrefour afin de prévenir un bûcheron qu'ils y avaient vu et de faire +ainsi donner à Pontis, s'il revenait, des renseignements exacts sur +leur route. Mais Espérance objecta timidement que six heures venaient +de sonner à Saint-Germain, qu'il y avait encore deux grandes heures de +chemin jusqu'à Ormesson, et que le rendez-vous convenu avec Mlle +Henriette était pour huit heures précises. + +--Ah! ah! reprit froidement Crillon. Eh bien! n'attendons pas alors. + +Puis, après une pause souvent coupée de mouvements d'impatience. + +--Vous êtes décidé à aller ce soir chez les Entragues, dit le +chevalier d'un ton dégagé. + +--Je vous avouerai, monsieur, que j'ai des explications si sérieuses à +demander à Mlle d'Entragues, que, pour arriver plus vite, je monterais +sur un dragon de feu. Mais ce n'est pas chez les Entragues que je +vais, oh! non! Henriette habite un pavillon sur les champs. + +--Et vous avez la clé? + +--Inutile. Le balcon touche à un marronnier superbe. La porte la plus +commode c'est la fenêtre. + +--A merveille ... Eh bien! comme je ne puis aller rendre visite à +toute cette mauvaise graine, j'irais bien, mais enfin cela paraîtrait +singulier, ils savent que je les exècre... Enfin, non, je ne puis, dit +le bon chevalier dont les angoisses qu'il cherchait si bien à cacher +éclataient dans chaque mouvement, dans chaque parole, dans +l'incohérence même de ses pensées. + +Espérance comprit tout cela. + +--Mon Dieu! dit-il, que je suis un sot et un bélître; j'ai d'un côté +la parole de Crillon, de l'autre celle d'une petite.... + +--Dites le mot! s'écria le chevalier. + +--Coquette! + +--C'est faible, grommela Crillon. + +--Et je balance.... + +--Mais non, vous ne balancez même pas, puisque vous continuez à vous +rapprocher de la tanière de ces bêtes puantes. Puantes n'est pas vrai, +elles ne sont que trop fardées et parfumées, les sirènes. Allons, mon +pauvre Espérance, marchez, ne vous égarez pas, ni dans les ornières, +ni ailleurs. Adieu ... au revoir ... adieu! + +Il s'agitait sur son cheval de façon à inquiéter sérieusement la +pauvre bête, qui connaissait la calme et ferme assiette de ce modèle +des cavaliers. + +--Monsieur, s'écria Espérance, ne croyez pas que je vous laisserai +aller seul ainsi! + +--Et pourquoi non? + +--Parce que s'il m'arrive malheur à moi, ce sera bien fait, et chacun +en rira, tandis que s'il fallait qu'un buisson vous égratignât, la +France entière prendrait le deuil. + +--Tenez, Espérance, il faut que je vous embrasse, dit le brave +guerrier en se penchant vers le jeune homme, qu'il arrêta un moment +sur sa poitrine gonflée. Là, je me suis contenté. Maintenant, c'est +fini, allez! tous mes discours sentent le vieux podagre. Allez! un +homme de vingt ans ne doit pas faire attendre une belle fille de +seize. Allez, dis-je, et faites-moi grand'mère l'illustre Marie +Touchet ... Mais n'épousez pas, harnibieu! + +Espérance se mit à rire. + +--Voilà parler, dit-il, et je reconnais Crillon; mais je resterai avec +vous jusqu'à ce que Pontis nous ait rejoints. + +--Il s'est arrêté à quelque cabaret, l'ivrogne. + +--Il aime le vin? + +--C'est la manie de tous ces jeunes gens. Celui-là est une véritable +éponge. Vous souvenez-vous d'avoir aperçu un petit cabaret dans le +bois, à un carrefour?... Eh bien, le drôle est là. Nous avons passé +devant dans la chaleur de notre conversation. Je vais l'aller tirer +par la jambe sous quelque table, où il sera tombé. + +--Je vous suis. + +--Non, non! allez à tous les diables, c'est-à-dire à Entragues! Adieu. +Tenez, voilà d'ailleurs un galop de cheval; c'est mon drôle qui +revient. Il est bonne lame et mauvais comme teigne quand il a bu. Gare +à ceux qui nous chercheraient noise! + +--En effet, j'entends venir un cheval, dit Espérance qui brûlait de se +remettre en route. Eh bien, monsieur, puisque vous me le permettez.... + +--Je vous l'ordonne. + +--Je vais prendre un trot allongé. M'autorisez-vous à retourner vous +dire les explications de Mlle Henriette? + +--Harnibieu! si vous manquiez de me voir demain à Saint-Germain, où je +serai, j'aurais de l'inquiétude. Venez demander de mes nouvelles et +m'apporter des vôtres aux _Barreaux-Verts_. + +--Êtes-vous bon pour moi, qui ne vous cause que des ennuis! + +--J'obéis à la recommandation de votre mère, répondit Crillon qui +frappa de sa houssine le cheval d'Espérance et le lança ainsi par le +chemin. + +Le jeune homme rendit les rênes et partit comme un trait; mais si +rapide que fût sa course, si bruyante que fût la brise qui sifflait à +ses oreilles, il entendit encore une fois la voix déjà éloignée de +Crillon qui lui répétait: + +--Harnibieu! n'épousez-pas! + +Crillon regarda Espérance tant qu'il put le voir, et se retourna +ensuite vers la forêt. + +Le galop qu'il avait entendu retentissait toujours; il s'approchait, +et le chevalier finit par apercevoir dans l'ombre quelque chose qui +traversait les taillis à cent pas, écrasant, cassant et foulant avec +autant de bruit qu'en eût fait une troupe. + +--Ce n'est pus un cerf qui passe. C'est bien un cheval, il me semble. +Que diable cet animal fait-il dans le fourré, pensa Crillon? Est-il +sans maître? + +Le cheval disparut laissant Crillon dans la perplexité. + +--J'irai décidément, se dit-il, jusqu'au cabaret, c'est là que mon +Dauphinois a pris racine. + +Tout à coup le cheval reparut, il piaffait dans les fougères avec une +joie et une aisance qui n'appartiennent qu'aux êtres libres. + +L'animal était d'un gris-blanc. Il se mit à grignoter des branches de +chêne, tout en se rapprochant du chevalier. + +--Mais c'est mon cheval, dit Crillon, c'est bien Coriolan, sans +Pontis, oh! oh! serait-il arrivé malheur au pauvre cadet? + +Crillon poussa son cheval vers le quadrupède fringant et libre. Il +l'appela par son nom sur des tons affectueux et impérieux tout +ensemble, qui rappelèrent l'indépendante créature aux leçons de +discipline qu'elle avait reçues trop souvent. Coriolan revint, +l'oreille basse, en frottant ses étriers à toute branche, et +accrochant sa bride à ses pieds comme une entrave. + +--Pontis, ivre-mort, sera tombé, se dit Crillon; il faut le faire +chercher par charité, puis, demain, je l'enverrai au cachot pour une +quinzaine. + +Soudain il entendit crier dans l'épaisseur du bois, et bientôt un +homme en sueur, souillé de poussière, les habits en lambeaux, +soufflant ou plutôt râlant à faire pitié, arriva près de Crillon, qui +fut bien forcé de reconnaître son garde sous cet accoutrement de +truand ou de sauvage. + +--Ah! s'écria Pontis, enfin! + +--Eh bien! quoi; tu as bu et tu t'es jeté par terre. + +--J'ai bu, oui, et j'ai vu aussi. + +--Quoi vu? + +--Deux hommes à cheval, vous avez dû les voir passer? + +--Non. + +--C'est qu'ils ont pris la route à gauche au carrefour. C'est égal, +sortons vivement du bois, je vous prie. + +--Parce que? + +--Parce qu'en plaine nous verrons venir leurs arquebusades. + +--Les arquebusades de qui? + +--Du coquin, du brigand, de la Ramée. + +--La Ramée!... Il est ici? + +--Il traversait la forêt tout à l'heure; du cabaret où je faisais +rafraîchir votre cheval, je l'ai reconnu avec un autre de mauvaise +mine. J'ai voulu les suivre et me suis coulé dans le bois; mais, +pendant ce temps-là, mon cheval s'est sauvé. Que faire? courir après +les deux, impossible. + +--Il fallait suivre la Ramée. + +--Bah!... tandis que j'hésitais entre l'homme et le cheval, l'homme +avait disparu. + +--Et le cheval aussi: mais où peut aller ce la Ramée? + +--Sambioux! vous le demandez! Il suit M. Espérance. + +--Tu crois? + +--J'en suis sûr! Si vous aviez vu son dernier coup d'oeil quand il lui +a dit: Vous ne perdrez pas pour attendre. + +--Harnibieu! s'écria le chevalier, tu as raison, il sait peut-être où +le retrouver, où l'attendre. Oui, tu as mille fois raison: je devrais +aller moi-même sur ses traces. Mais le roi qui m'attend! comment +faire? Ah! monte à cheval, rattrape Espérance qui s'en va vers le +village d'Ormesson, par Épinay. + +--Bien, colonel. + +--Rattrape-le; dusses-tu crever Coriolan et toi-même. + +--L'un et l'autre, colonel. + +--Et préviens Espérance, ou si tu ne le rattrapes pas, veille, veille +autour de la maison d'Entragues, au bout du parc, du côté d'un balcon +ombragé par un marronnier. + +--Fort bien. + +--Et souviens-toi, ajouta Crillon en appuyant sa robuste main sur +l'épaule du garde, que s'il arrive malheur à Espérance, tu me +réponds.... + +--Je me souviendrai qu'il m'a sauvé la vie, mon colonel, dit le garde +avec noblesse. Où vous retrouverai-je? + +--A Saint-Germain, où je coucherai. + +Pontis enfonça les éperons aux flancs du volage Coriolan, et disparut +dans un tourbillon de poussière. + + + + +IX + + +LA MAISON D'ENTRAGUES + + +A cent pas du village qu'on appelle aujourd'hui Ormesson, s'élevait +jadis un château dont on a fait un hameau, ou plutôt des morceaux de +château. Mais à l'époque dont nous parlons, le château était bien +entier, avec ses petites tours carrées montées en briques, ses fossés +alimentés par des eaux claires et froides, et son parapet bâti du +temps de Louis IX. + +Des fenêtres du donjon, de la terrasse même, la vue s'étendait charmée +sur ces collines riantes qui forment à la plaine Saint-Denis une +ceinture de bois et de vignes. Le château semblait fermer au nord la +plaine elle-même, et son fondateur, qui était peut-être quelque haut +baron chassant la bonne aventure, pouvait surveiller à la fois les +routes de Normandie et de Picardie, et s'en aller après, soit à Deuil +demander l'absolution à saint Eugène, soit à Saint-Denis faire bénir +son épée pour quelque croisade expiatoire. + +La situation du petit château était charmante. Les terres, fertilisées +par les sources généreuses qui depuis ont fait toute la fortune +d'Enghien, alors inconnu, rapportent les plus beaux fruits et les plus +riches fleurs de la contrée. Cinquante ans après sa fondation, le +château était caché aux trois quarts sous le feuillage des peupliers +et des platanes, qui, se piquant d'émulation, avaient lancé leurs +têtes chevelues par delà les cimes du donjon. + +Un parc plus touffu que vaste, des parterres plus vastes que soignés, +un verger dont les fruits avaient eu l'honneur de figurer plus d'une +fois sur des tables royales, l'eau murmurante et limpide dont +l'efficacité pour les blessures avait été proclamée par Ambroise Paré, +puis une distribution élégante et commode, qualités rares dans les +vieux édifices, faisaient du petit domaine un bienheureux séjour fort +envié des courtisans. + +Le roi Charles IX, en revenant d'une chasse, était venu visiter +mystérieusement ce château à vendre, et l'avait acheté pour Marie +Touchet, sa maîtresse, afin que celle-ci, à l'abri de la jalousie de +Catherine de Médicis, pût faire élever sans péril le second fils +qu'elle venait de donner au roi, et qui pourtant était le seul enfant +mâle de ce prince, puisque la mort, une mort suspecte au dire de +beaucoup de gens, lui avait enlevé le premier fils de Marie Touchet, +ainsi qu'une fille légitime qu'il avait eue de sa femme Elisabeth +d'Autriche. + +Mais Charles IX n'avait pas joui longtemps des douceurs de la +paternité. Il était allé rejoindre ses aïeux à Saint-Denis, et Marie +Touchet, s'étant mariée a messire François de Balzac d'Entragues, +chevalier des ordres du roi et gouverneur d'Orléans, apporta son fils +et son château en dot à son mari. + +Le fils avait été, nous le savons, soigneusement élevé par Henri III, +le château fut entretenu convenablement par M. d'Entragues, et c'était +là que les deux époux venaient passer les chaudes journées de l'été, +quand ils n'allaient point dans leur terre plus importante, qu'on +appelait le Bois de Malesherbes. + +Ormesson, depuis la Ligue, était devenu une position dangereuse mais +bien commode; dangereuse, si les maîtres eussent été bons serviteurs +du roi Henri IV. Car la Ligue, alliée aux Espagnols, poussait +incessamment ses bataillons dans la plaine Saint-Denis pour protéger +Paris incessamment menacé par le roi contesté. Et alors, gare aux +propriétaires qui n'étaient point ligueurs. Mais les Entragues étaient +grands amis de M. de Mayenne et fort bien avec la Ligue et les +Espagnols. + +Ainsi que l'avait dit Crillon, Mme d'Entragues avait à peine toléré +Henri III acclamé par toute la France, et profitait de l'opposition +faite contre Henri IV pour ne pas reconnaître ce prince, lequel du +reste se passait de son consentement pour conquérir vaillamment son +royaume de France. Marie Touchet se consumait de chagrin à chaque +nouvelle victoire, et son plus violent dépit venait de la conduite du +comte d'Auvergne, son fils, qui suivait la fortune d'Henri IV, et +s'était bravement battu a la journée d'Arques pour ce Béarnais qui lui +volait le trône, à ce que prétendait Mme d'Entragues. + +Le château, puisqu'il n'était pas dangereux pour ses maîtres, leur +était donc d'autant plus commode. Sa proximité de Paris facilitait +l'arrivée des nouvelles fraîches, et quant aux visites, tout cavalier +médiocre pouvait aisément, au sortir d'un conciliabule de ligueurs, +venir comploter contre le Béarnais à Ormesson et s'en retourner à +Paris sans avoir perdu plus de trois heures. Aussi voyait-on au +château nombreuse sinon excellente compagnie, car les Entragues, dans +leur ardeur de tout savoir, préféraient la quantité des visiteurs à la +qualité. + +Le jour dont il s'agit ici, vers six heures, quand la chaleur fut +tombée, et que l'ombre des arbres s'allongeait sur les pelouses, Mme +d'Entragues sortit de sa grande salle, appuyée sur un petit page de +huit à neuf ans, qui, tout en supportant la main de sa maîtresse sur +sa tête, tenait un oiseau sur son poing droit, et un pliant sous son +bras gauche. Un autre page un peu plus grand, mais encore enfant, +portait un coussin et un parasol. Deux grands lévriers bondissaient de +joie et, se renversant l'un l'autre, saccageaient autour de leur +maîtresse les bordures du jardin. + +Marie Touchet avait alors quarante-cinq ans, et, belle encore de ce +reste de beauté qui n'abandonne jamais les traits réguliers du visage, +elle était loin cependant de son anagramme célèbre. + +Ce fameux visage tant comparé au soleil et à tous les astres un peu +qualifiés, et qui, du temps de Charles IX, était _plus rond qu'ovale +avec un front plus petit que grand, une bouche plus mignonne que +petite et des yeux plus prodigieux que grands_, ce visage adoré +s'était élargi, ossifié avec le temps. Le rond avait tourné au carré, +et le front petit s'était peu à peu déprimé pour laisser aux pommettes +cette saillie qui décèle la dissimulation et la ruse. Les yeux +_prodigieux_, dont les cils s'étaient raréfiés, n'avaient plus que la +flamme sans la chaleur. + +Deux plis obliques, creusés profondément, remplaçaient les fossettes +de la bouche mignonne, et achevaient d'enlever au visage toute cette +grâce, tout ce charme séducteur qui avaient triomphé d'un roi. Un +caractère sérieux, presque viril de sécheresse majestueuse, de belles +lignes, l'habitude de la dignité, ou plutôt la raideur, tout cela +superbement vêtu et entretenu, complétait, avec des mains nerveuses et +des pieds royalement paresseux et petits, non pas le portrait, mais le +souvenir effacé de ce qui, vingt ans avant s'était appelé justement: +_Je charme tout_. + +Aux côtés de Mme d'Entragues marchait, en se retournant à chaque +minute vers la porte d'entrée comme s'il guettait l'arrivée de +quelqu'un, un cavalier d'un âge mûr, et qui par une minutieuse +recherche de coquetterie cherchait à dissimuler une douzaine des +hivers qui avaient neigé sur sa tête demi-chauve. + +Il portait l'écharpe rouge espagnole, et se dandinait en marchant avec +cette précaution fanfaronne que les Trivelin et les Scaramouche +savaient si bien habiller de leurs bouffonneries, quand ils +représentaient un tranche-montagne espagnol. + +Ce gentilhomme, dont les bottes de Cordoue étaient crevées de satin +rouge bouffant, avec des semelles crevées aussi, par parenthèse, +exhalait à chaque pas un mélange indescriptible de parfums que Marie +Touchet, sans paraître y prendre garde, chassait de temps à autre avec +son éventail de plumes. + +L'hidalgo avait nom Castil. Il était l'un des capitaines que le duc de +Feria, commandant la garnison espagnole de Paris, avait répartis aux +portes de la capitale pour le service de son auguste maître Philippe +II; et pour obtenir quelques politesses quand ils allaient à Paris, +les Entragues recevaient chez eux cet officier-concierge espion aux +gages du roi d'Espagne. + +A cette bienheureuse époque de haines politiques et religieuses, les +partis ne se gênaient point pour convier l'étranger à les aider contre +des compatriotes. La Ligue, étant, de fondation, régénératrice et +conservatrice de la religion catholique, le très-catholique roi +d'Espagne Philippe II, du fond de son noir Escurial, avait jugé +l'occasion belle pour faire en France les affaires de la religion et +allumer chez nous, avec notre bois, de beaux auto-da-fé pour lesquels, +chez lui, le fagot devenait rare à cause de la grande consommation. + +Par la même occasion, ce digne prince pensait à ses affaires +temporelles et cherchait le moyen de réunir la couronne de France à +toutes celles qu'il possédait déjà. + +Il avait donc envoyé avec un pieux empressement beaucoup de soldais et +peu d'argent à M. de Mayenne, pour l'aider à chasser de Paris et de +France cet abominable hérétique Henri IV, qui poussait l'audace +jusqu'à vouloir régner en France sans aller à la messe. + +Et M. de Mayenne et toute la ligue avaient accepté; et les Espagnols +occupaient Paris au grand scandale des gens de bien, et le moment +approchait où Philippe II, fatigué du rôle d'invité, allait prendre le +rôle du maître de la maison. + +Il va sans dire que la garnison espagnole de Paris était aguerrie, +vaillante, comme il convient aux descendants du Cid. La plupart +avaient combattu sous le grand-duc de Parme, illustre capitaine mort +l'année précédente. C'étaient donc de braves soldats, mais ils étaient +d'une galanterie opiniâtre dont les dames ligueuses commençaient +elles-mêmes à se fatiguer. Je ne parle pas des maris ligueurs, ceux-là +en étaient fatigués tout à fait; mais il faut bien souffrir un peu +pour la bonne cause. + +Cette pauvre petite digression nous sera pardonnée, puisqu'elle permet +de comprendre mieux le personnage singulier qui accompagnait Mme +d'Entragues dans le jardin, après un dîner fort délicat, qui, +pourtant, n'était pas, comme on le verra bientôt, le motif le plus +intéressant de sa visite. + +Mais derrière l'Espagnol et la châtelaine venait M. d'Entragues, +gentilhomme déjà vieillissant, suivi, lui aussi, de deux pages +microscopiques. + +Le successeur de Charles IX donnait le bras à une belle personne de +seize ans au plus, qui écoutait avec distraction la phraséologie +paternelle. C'était une fille brune, aux yeux d'un noir velouté, +profonds, aux cheveux d'ébène, à la bouche purpurine, aux narines +dilatées comme celles des voluptueuses indiennes, son front large et +sa tête ronde recelaient encore plus d'idées qu'il ne jaillissait +d'éclairs de ses yeux. Un fin duvet brun dessinait une ombre bistrée +sur le tour de ses lèvres frémissantes. Tout en elle respirait +l'ardeur et la force: et les riches proportions de son corsage et de +sa taille, la cambrure hardie de son pied, son bras rond et ferme, +l'attache solide de son col d'ivoire sur des épaules larges et +charnues révélaient la puissance d'une nature toujours prête à éclater +sous le souffle à grand'peine contenu de son indomptable jeunesse. + +Telle était Henriette de Balzac d'Entragues, fille de Marie Touchet et +du seigneur qui avait par grand amour épousé la maîtresse du roi de +France. Revenue la veille sous le toit paternel avec la succession de +la tante de Normandie, elle rendait compte à M. d'Entragues de +certains détails sur lesquels il l'interrogeait. Mais le lecteur peut +croire qu'elle ne lui répondait pas sur une foule d'autres qui +concernaient aussi son absence. + +L'hidalgo don José Castil, dans sa voltige déhanchée, se retournait +souvent pour lancer à cette belle fille en même temps qu'à la porte du +château une oeillade qui s'émoussait parfois sur le père Entragues; +car, nous l'avons dit, Mlle Henriette avait des distractions; le mot +n'est pas juste, c'est préoccupations qu'il faudrait dire. + +Elle aussi attendait quelqu'un, mais non pas du même côté que +l'Espagnol, et elle voyait avec inquiétude la direction que sa mère +imprimait à la promenade. Au bout des parterres on trouvait le parc; à +cent pas, dans le parc, le pavillon où logeait Henriette, et dont les +murs blancs s'apercevaient déjà sous les épais marronniers. Or, +Henriette avait ses raisons pour que la société ne s'installât point +du côté de ce pavillon à une pareille heure. + +Cependant, Mme d'Entragues s'avançait toujours dans sa lente majesté; +Henriette passait de l'inquiétude au dépit. Par bonheur, le petit pied +de la mère s'embarrassa dans sa robe, et un faux pas s'ensuivit. +L'hidalgo et M. d'Entragues se précipitèrent de chaque côté pour +prêter leur appui à cette divinité chancelante. Henriette profita du +moment pour s'écrier: + +--Vous êtes lasse madame. Vite ... le pliant, page! + +Le page au pliant lâcha l'oiseau, l'oiseau s'envola sur une branche; +le page au coussin jeta son coussin sur le page au pliant, les chiens +croyant qu'on voulait jouer avec eux fondirent sur tout cela. Il y eut +une bagarre désobligeante pour des maîtres de maison qui tiennent au +bel air et au cérémonial. + +Les pages furent tancés d'importance. + +--Ils sont bien jeunes, dit l'hidalgo. Pourquoi si jeunes? Quelle +habitude singulière en certaines maisons françaises? Pourquoi ne pas +prendre plutôt de robustes jeunes gens bons au service, à la guerre, à +tout? + +Ce malencontreux _à tout_ fut accueilli par un fauve regard de Marie +Touchet, lequel ricocha sur Henriette et lui fit baisser la tête. + +--Monsieur, répliqua la mère, les maisons françaises dans lesquelles +il y a des demoiselles préfèrent le service des pages enfants. J'eusse +cru qu'on pensait de même en Espagne. + +L'hidalgo comprit qu'il avait dit une sottise. Il s'apprêtait à la +réparer, mais Marie Touchet changea aussitôt la conversation. Elle +s'assit à l'ombre d'une grande futaie, près de la fontaine. Sa fille +prit place auprès d'elle. M. d'Entragues offrit lui-même un siège au +capitaine espagnol. + +--Dites-nous, señor, quelques nouvelles de Paris, demanda Henriette, +satisfaite de la halte, et jetant un coup d'oeil furtif au pavillon +que sa mère ne pouvait plus voir. + +--Toujours les mêmes, señora, toujours de bons préparatifs contre le +Béarnais, si jamais il revient. Mais il ne reviendra pas, nous sachant +là. + +Cette rodomontade ne persuada pas M. d'Entragues. + +--Il y est déjà venu, dit-il, et vous y étiez, et c'était du temps de +votre grand-duc de Parme, lequel, aujourd'hui, ne peut plus effrayer +personne. Moi, je ne crois pas qu'il se passe un mois avant le retour +du Béarnais devant Paris. + +--Si vous en savez plus long que nous, répliqua l'Espagnol avec +curiosité, parlez, monsieur; sans doute vous êtes bien renseigné; car, +en effet, M. le comte d'Auvergne, votre beau-fils, est colonel-général +de l'infanterie des royalistes, et à la source des nouvelles. + +--Monsieur mon fils, interrompit Marie Touchet, ne nous fait point +part des desseins de son parti; nous le voyons très-peu; d'ailleurs il +nous sait trop fermes adversaires du Béarnais, trop dévoués à la +sainte Ligue et vieux amis de M. de Brissac, le nouveau gouverneur +donné à Paris par M. de Mayenne. + +--M. de Brissac! Excellent choix pour nous Espagnols, dit le seigneur +Castil, que le nom de Brissac, prononcé en cette circonstance, sembla +frapper d'une défiance nouvelle. Ne me disiez-vous pas tout à l'heure, +madame, que le seigneur gouverneur est de vos amis? + +--Excellent! dit M. d'Entragues. + +--Vous le voyez souvent? demanda l'Espagnol. + +--Non, malheureusement. Il est devenu bien rare depuis quelque temps. + +L'hidalgo enregistra cet aveu. + +--Il a tant d'affaires, maintenant, se hâta de dire Mme d'Entragues, +qui ne voulait pas se laisser croire négligée. Mais absent ou présent, +je suis sûre qu'il nous porte une affection vive. Et j'y tiens, car +son amitié en vaut la peine. + +--Assurément, dit l'Espagnol, le seigneur comte nous aide vaillamment, +c'est un franc ligueur. Mais quelle étrange division dans les +familles! quel affreux exemple! ajouta sentencieusement l'hidalgo. +Voir M. le comte d'Auvergne armé contre sa mère! + +Mme d'Entragues se pinça les lèvres. Un violent dépit de paraître +opposée à son fils, dont elle était si vaine, combattait en elle la +crainte non moins grande de déplaire au parti régnant. + +M. d'Entragues intervint, pour écarter de la déesse ce nuage fâcheux. + +--Non, señor, dit-il, M. le comte d'Auvergne ne s'arme pas contre sa +mère. Fils et neveu de nos rois, il croit rester fidèle à leur mémoire +en servant celui que le feu roi Henri III avait désigné pour son +successeur, car enfin c'est un fait; le feu roi a eu cette faiblesse à +ses derniers moments de nommer roi le roi de Navarre. + +--En est-on bien sûr? demanda l'hidalgo avec cet aplomb de l'ignorance +victorieuse qui conteste volontiers tout ce qui la gène. + +--M. le comte d'Auvergne, mon fils, en a été témoin, répliqua Mme +d'Entragues. + +Don Castil salua en matamore. Henriette voulant ramener un peu de +souplesse dans la conversation qui commençait à se tendre, réitéra sa +question: + +--Qu'y a-t-il de nouveau à Paris, sauf cette nomination de M. de +Brissac par M. de Mayenne? + +Et elle ajouta: + +--Excusez-moi, señor, j'arrive de voyage. + +--Mademoiselle, rien de précisément nouveau, sinon l'attente des +fameux états généraux qui vont s'assembler. + +--Quels états? + +--Excusez cette petite fille, señor, dit Mme d'Entragues, nous nous +occupons si peu de politique entre nous. Ma fille, les états généraux +sont une réunion des trois ordres de l'État qui s'assemblent en des +circonstances difficiles pour délibérer des mesures à prendre pour le +bien public. Il s'agit d'abord de repousser le Béarnais, en quoi il y +aura majorité, je pense. + +--Unanimité, dit le capitaine avec son assurance imperturbable. + +--S'il y avait unanimité, fit observer Henriette, on n'eût pas eu +besoin de convoquer les états généraux, ce me semble. + +M. d'Entragues sourit à sa fille, pour la récompenser de cette +réflexion judicieuse. + +L'hidalgo riposta: + +--D'ailleurs, ce n'est pas la nation française qui convoque les états +généraux, c'est le roi d'Espagne, notre gracieux maître. + +--Ah! dit Henriette surprise, tandis que les deux Français, son père +et sa mère, baissaient honteusement la tête. + +--Oui, señora; ce moyen vient de nous. Il peut seul mettre un terme à +vos discordes civiles. Les états généraux vont trancher le noeud +gordien, comme dit l'antiquité. S'il vous plaît d'assister aux +séances, je vous ferai entrer. + +--Qui verrai-je là? + +--Mgr le duc de Feria, notre général; don Diego de Taxis, notre +ambassadeur; don.... + +--En fait de compatriotes? demanda Henriette avec enjouement. + +--M. le duc de Mayenne, M. de Guise, répliqua d'Entragues. + +--Qui délibéreront à l'effet d'exclure Henri IV du trône de France? +demanda encore Henriette. + +--Assurément. + +--Mais ce ne sera pas tout que de délibérer, il faudra exécuter. + +--Oh! cela nous regarde, poursuivit l'hidalgo; aussitôt que la nation +française se sera prononcée, nous nous emparerons de l'hérétique et +nous l'expulserons de France. Peut-être le mettra-t-on à Madrid dans +la prison de François Ier. J'ai reçu d'un mien cousin, alcade du +palais, l'avis que les ouvriers réparent cette prison. + +--Cela va bien, monsieur, continua Henriette, cependant, sera-ce +facile de prendre l'hérétique? + +--Oh! moins que rien, il court sans cesse par monts et par vaux. + +--Alors, on eût peut-être dû commencer par là, au lieu de le laisser +gagner tant de batailles sur les Espagnols. + +--Ce n'est pas sur les Espagnols, señora, que le Béarnais a gagné des +batailles, s'écria l'hidalgo rougissant, c'est sur les Français. + +Henriette se tut, avertie par un sévère coup d'oeil de sa mère, et par +l'inquiétude qui agitait M. d'Entragues sur son banc de gazon. + +--Et, le Béarnais exclu, reprit Marie Touchet en s'adressant tout haut +à sa fille comme pour lui faire leçon, les états nommeront un roi. + +--Qui? + +Cette naïve et terrible question qui résumait toute la guerre civile, +avait à peine retenti sous la voûte de feuillage, qu'une voix +enfantine, celle d'un page annonça pompeusement: + +--M. le comte de Brissac! + +Chacun se retourna. M. d'Entragues poussa une exclamation de joie et +Madame rougit légèrement, comme si l'aspect du nouvel interlocuteur +l'eût frappée un peu plus loin que la paupière. + +--M. de Brissac, le gouverneur de Paris! s'écria Entragues, en se +précipitant au-devant de l'étranger, qui arrivait par le jardin. + +--Encore quelqu'un! pensa Henriette, avec un regard plaintif au +pavillon des marronniers. L'heure s'approche où je devrais être chez +moi! + +Le comte aperçut tout d'abord l'Espagnol et tressaillit. + +--Quel heureux hasard amène M. le comte de Brissac chez ses anciens +amis tant négligés? dit Mme d'Entragues. + +--La trêve, madame, qui laisse un peu respirer le pauvre gouverneur de +Paris, et pendant la paix on se dépêche de faire ses civilités aux +dames. + +En même temps il la salua comme elle aimait à l'être, c'est-à-dire +fort bas, et en lui baisant la main il lui serra sans doute +involontairement les doigts, car elle rougit au point de redevenir +presque belle. + +L'hidalgo attendait gravement son tour. Il l'eut. Brissac ne +l'embrassa point, il est vrai, mais le reconnut, et lui pressant les +mains avec expansion: + +--Notre brave allié, don José Castil, s'écria-t-il, un vaillant, un +Cid Campeador! + +Tout en s'acquittant de ces devoirs de politesse, grâce auxquels il +divisa l'attention des assistants, il remettait son chapeau et ses +gants à un grand laquais d'une tournure militaire, auquel il dit sans +affectation à l'oreille: + +--L'Espagnol a des pistolets dans ses arçons; prends-les sans être vu +et ôtes-en les balles. + +Le comte Charles de Cossé-Brissac, homme de quarante-cinq ans, d'une +haute mine, était un grand seigneur de race et de manières, enragé +ligueur, que les Parisiens adoraient parce qu'il les avait commandés +contre le tyran Valois aux barricades, et les Parisiennes ligueuses +l'idolâtraient parce qu'elles pouvaient avouer cette idole sans faire +médire de leur patriotisme. + +Il avait pour principe qu'on ne se fait jamais tort en clignant l'oeil +pour les dames; que les belles en sont flattées, les laides +transportées. + +Il avait tiré de cette conduite les plus grands avantages. Ses clins +d'oeil placés avec adresse lui rapportaient de gros intérêts sans +qu'il eût déboursé onéreusement. Parmi ses placements on pouvait +compter Mme d'Entragues, à laquelle, depuis quelque dix années, il +payait trois ou quatre fois l'an un soupir et un serrement de doigts. +Mme d'Entragues, comme placement, offrait un certain avenir. + +Brissac avait peut-être payé de la même monnaie Mme de Mayenne et Mme +de Montpensier. Cette dernière pourtant, selon la mauvaise chronique, +était plus dure créancière et partant plus difficile sur les termes de +payement et la qualité des espèces. Mais enfin, Brissac était bien +avec toutes deux, puisqu'il venait d'être nommé par leurs maris +gouverneur de Paris, c'est-à-dire gardien public de ces dames et de +leur ville capitale. + +Le comte, depuis sa nomination, s'était montré d'un zèle si farouche +pour la ligue, que les gens clairvoyants l'eussent trouvé trop vif +pour être sincère. D'autant plus qu'il avait signé la trêve avec le +Béarnais, au risque de déplaire à ses commettants les ligueurs. Il +courait à ces moments-là des bruits sourds du mécontentement de M. de +Mayenne, à qui les Espagnols ne donnaient pas assez vite la couronne +de France; et comme le roi très-catholique Philippe II savait à quoi +s'en tenir sur la destination de cette couronne, puisqu'il la +convoitait pour lui-même, il avait vu avec inquiétude le changement de +gouverneur opéré par Mayenne, pris Brissac en soupçon, et recommandé à +ses espions ledit Brissac, qui, depuis la trêve surtout, était +surveillé dans ses moindres démarches avec cette habileté supérieure +des gens à qui l'on doit l'invention du saint-office et de la +très-sainte Inquisition. + +Brissac, fin comme un Gascon, c'est-à-dire comme deux Espagnols, avait +pénétré ses alliés. Créature de M. de Mayenne, mais créature décidée à +s'émanciper dans le sens de ses sympathies et de son intérêt, il ne +voulait plus tenir les cartes pour personne, et jouait désormais à son +compte. Aussi déroutait-il continuellement ses espions par des allures +d'une franchise irréprochable; sa correspondance n'avait pour ainsi +dire plus de cachets, sa maison pour ainsi dire plus de portes; il ne +sortait qu'accompagné, annonçant toujours le but de chaque sortie, +parlait espagnol et pensait en français. Il croyait pouvoir se flatter +d'avoir endormi Argus. + +Le matin du présent jour où il s'était décidé à prendre un grand +parti, Brissac annonça dans ses antichambres, remplies de monde, qu'il +suspendait dorénavant ses audiences pour l'après-dîner; que l'on était +en trêve, que chacun respirant, le gouverneur de Paris voulait +respirer aussi, que d'ailleurs MM. les Espagnols faisaient si bonne +garde que tout le monde pouvait dormir en paix. Et il conclut en +commandant ses chevaux pour la promenade. + +Puis, s'adressant familièrement au duc de Feria, le chef des +Espagnols, il lui proposa de le mener souper à une maison de campagne +où il avait certaine vieille amie. Il lui nomma tout bas Mme +d'Entragues. + +Le duc refusa discrètement, avec mille civilités amicales. Et Brissac, +en arrivant à Ormesson, fut mortifié, mais non surpris d'apercevoir +l'hidalgo Castil, l'un des plus déliés espions de l'Espagne, qu'on lui +avait expédié pour savoir à quoi s'en tenir sur cette visite chez les +Entragues. + +Mais comme il était décidé à ne rien ménager pour assurer le succès de +son entreprise, il ne songea qu'à assoupir les soupçons de l'hidalgo +jusqu'au moment de l'exécution. Il congédia donc son valet, avec la +consigne dont il s'aperçut bien que Castil avait flairé l'importance, +et, s'asseyant entre les deux dames de façon à ne point perdre de vue +le visage du capitaine: + +--Que c'est beau, la campagne, dit-il. Beaux ombrages, belles eaux, +beautés partout! + +Il décocha un de ses clins d'oeil à Marie Touchet. C'était l'appoint +du trimestre. + +L'hidalgo, distrait par le chuchotement de Brissac à l'oreille de son +laquais, s'était levé. Brissac se leva à son tour. + +--Que désirez-vous? lui demanda M. d'Entragues. + +--J'avais prié tout bas mon valet de m'apporter à boire, et il ne +vient pas. + +--J'y cours moi-même, se hâta de dire Henriette, qui bouillait +d'impatience et cherchait cent prétextes de fausser compagnie. + +L'hidalgo se précipita au-devant d'elle: + +--C'est moi, dit-il, qui veux épargner cette peine à la señora. + +--Quoi! monsieur, dit Brissac, vous me serviriez de page! + +Ces mots arrêteront le Cid, profondément humilié. + +--Asseyez-vous, Henriette; asseyez-vous, capitaine, interrompit +sèchement Marie Touchet. N'a-t-on pas ici des pages pour servir et un +sifflet pour appeler les pages? + +Elle siffla majestueusement dans un sifflet de vermeil, comme une +châtelaine du treizième siècle. + +Henriette vint se rasseoir avec dépit, l'Espagnol avec regret, +Entragues essayant d'échauffer la conversation avec ses hôtes, Mme +d'Entragues grondant les serviteurs tardifs, l'Espagnol rêvant au +moyen de savoir ce qu'avait dit Brissac au laquais, Brissac songeant +au moyen de sortir sans traîner après lui l'Espagnol, Henriette se +creusant la tête pour s'évader avant huit heures. + +En attendant on buvait frais sans que l'imagination de personne eût +rien trouvé d'ingénieux. + +Tout à coup deux pages sautillant, pour éviter les lévriers qui +mordillaient leurs petites jambes, apparurent à l'entrée du couvert et +annoncèrent pompeusement: + +--M. le comte d'Auvergne vient d'arriver au château. + +--Mon fils! s'écria Marie Touchet émue de surprise. + +--Le comte! balbutia M. d'Entragues, effrayé de voir l'effet produit +sur l'Espagnol par cette visite imprévue. + +Celui-ci dévorait Brissac d'un regard ironiquement triomphant qui +signifiait: + +--Te voilà pris! tu avais donné ici rendez-vous à M. d'Auvergne. Je +m'y trouve. Comment vas-tu sortir de là? + +Brissac le devina et se dit: + +--Attends, imbécile; puisque tu prends ainsi le change, je vais te +faire voir du pays. Et j'ai trouvé mon moyen. + +Cependant, toute la maison était en émoi de cet événement, Mme +d'Entragues n'entendait pas raillerie sur le cérémonial. Ses gens +s'occupaient donc à recevoir M. d'Auvergne en prince. + +Henriette faillit s'évanouir de rage à ce nouveau contre-temps; mais +il lui fallut surmonter tout cela pour accompagner Mme d'Entragues. + +Celle-ci, pareille à une statue assise qui se dresserait sur son +siège, se leva pour aller à la rencontre de son fils. Le cérémonial de +la maison de France veut que la reine aille aussi au-devant de son +fils roi. + +L'Espagnol voyant Brissac immobile, le crut déconcerté; il se +rapprocha donc hypocritement pour lui dire: + +--Trouvez-vous convenable, monsieur, que nous demeurions dans la +société du colonel général de l'infanterie royaliste? + +--Ah! en temps de trêve, répliqua Brissac, jouant la naïveté. + +--On pourrait mal penser de cette rencontre, ajouta l'hidalgo avec +insistance; et cependant vous semblez hésiter. + +--J'hésite, j'hésite, parce que ce n'est pas poli en France de +s'enfuir lorsqu'il arrive quelqu'un. + +Cette feinte résistance avait déjà plongé l'Espagnol aux trois quarts +dans le piège. + +--Monsieur, dit-il, en y tombant tout à fait, je vous adjure, au nom +de la Ligue, de ne pas vous compromettre en restant ici, car vous vous +compromettez. + +--Vous avez peut-être raison, répliqua Brissac. + +--Partez, monsieur, partez! + +--Eh bien, soit! puisque vous le voulez absolument. Vous êtes une +bonne tête, don José! + +--Je cours faire préparer vos chevaux. + +--Nos chevaux! vous m'accompagnerez, je suppose, don José? + +L'admirable bonhomie de cette dernière invitation acheva l'Espagnol. +Il se figura que Brissac, après avoir voulu un tête-à-tête avec M. +d'Auvergne, voulait maintenant que nul ne fût témoin de ce qui se +passerait entre M. d'Auvergne et sa famille. Complots, toujours +complots, qu'il était réservé à don José Castil de déjouer par la +force de son génie. + +Au lieu de répondre, l'Espagnol appuya mystérieusement un doigt sur +ses lèvres. + +Le désespoir de M. d'Entragues, au milieu de cette agitation, était un +spectacle bien pitoyable. Que penserait la Ligue de la visite chez lui +d'un royaliste aussi suspect? Et cela, quand il sortait de dire à +Castil que M. d'Auvergne ne venait jamais à Ormesson! Brissac partait, +scandalisé sans doute. Castil fronçait le sourcil. Quel désastre! + +D'Entragues courut après les deux ligueurs pour leur faire mille +protestations de son innocence. Il s'abaissa jusqu'à jurer à l'hidalgo +que la visite de M. d'Auvergne était tout à fait imprévue. + +--N'importe, dit Brissac, je ne puis me trouver avec lui sans +inconvenance. Il vient d'entrer dans le parterre; prenons une contre +allée, don José, pour qu'il soit dit que lui et moi nous ne nous +sommes pas même salués. Vous êtes témoin, don José. + +--Certes! répliqua celui-ci. + +Brissac pria d'Entragues d'offrir ses excuses aux dames qui +comprendraient cette brusque retraite, et après l'avoir salué en +affectant beaucoup de froideur, il le laissa désolé. + +Castil alors dit à Brissac qui l'entraînait: + +--Nous ne sommes pas dupes de cet imprévu, n'est-ce pas, et tandis que +vous protesterez par votre départ, je resterai, moi, pour qu'on ne +nous joue pas. + +--Quoi! vous me laissez seul, dit Brissac avec les plus affectueux +serrements de main; mais c'est vous qui allez vous compromettre. Par +grâce, venez. + +--Moi, je ne risque rien, dit l'hidalgo, plus que jamais persuadé +qu'il allait découvrir toute une conspiration royaliste. + +M. de Brissac partit. L'Espagnol revint sur les pas de M. d'Entragues +et arriva juste à la rencontre du fils de Charles IX et de Marie +Touchet. + +M. le comte d'Auvergne portait bien ses vingt ans et son titre de +bâtard royal. Il était suffisamment humble et suffisamment insolent. +Sa mère lui avait appris à se préférer à tout le monde, même à elle. + +Il entra dans le château comme un vainqueur, mais un vainqueur +dédaigneux, et saluant sa mère, qui lui faisait la révérence. + +--Bonjour, madame, dit-il; avouez que je suis un événement ici. Ah! +c'est M. d'Entragues que j'aperçois. En vérité, il rajeunit. +Serviteur, monsieur d'Entragues. + +D'Entragues s'inclinait; le jeune homme aperçut l'Espagnol. + +--Don José Castil, capitaine au service de S. M. le roi d'Espagne, dit +Marie Touchet, pour se hâter d'en finir avec cette désagréable +présentation. + +Le comte toucha légèrement son chapeau, et demanda: + +--Monsieur était-il à Arques? + +L'hidalgo grommela un non de mauvaise humeur et s'effaça derrière +d'Entragues. Ce dernier, prenant par la main Henriette, la mena en +face de son frère. + +--Mademoiselle d'Entragues, dit-il, que vous ne connaissez point, +monsieur le comte, car vous l'avez vue une seule fois lorsqu'elle +était enfant. + +Le comte regarda cette belle fille qui le saluait comme un étranger. +Il la regarda avec une attention qui n'échappa point au père et à la +mère. + +--Mais, s'écria-t-il, je la connais, au contraire. + +--Comment est-ce possible? demanda Marie Touchet. + +--Était-elle ici hier? + +Ce ton familier, presque méprisant, ne révolta ni les Entragues ni la +jeune fille elle-même, tant ils étaient curieux de savoir la pensée du +comte. + +--Henriette est arrivée seulement hier, répliqua M. d'Entragues. + +--Venant de?... + +--De Normandie. + +--Elle a passé à Pontoise? + +--Oui. + +--Elle était accompagnée de deux laquais? + +--Oui. + +--Et montait une haquenée noire, boiteuse du pied hors montoir? + +--Oui. Comment savez-vous cela? + +--Attendez ... En sortant du bac elle s'est accrochée par sa robe à un +piquet et a failli tomber. + +--C'est vrai, dit Henriette surprise. + +--Et en chancelant elle a montré une jambe très-galante, ma foi. + +Henriette rougit. + +--Eh bien! monsieur, dit-elle avec un sourire. + +--Eh bien! mademoiselle, vous pouvez vous flatter d'avoir une +chance!... cette demi-chute vous a procuré une belle conquête! + +--Ah! dirent à la fois le père et la mère, en souriant aussi. + +--Vous devez vous souvenir, continua le comte avec sa cynique +familiarité, d'avoir vu trois hommes sous une petite échoppe, près de +là, la cabane du passeur. + +--Je ne sais, balbutia Henriette. + +--Eh bien, je vous l'apprends. Savez-vous quels étaient ces trois +hommes? moi, M. Fouquet la Varenne, qui continuait sa route vers +Médan, et enfin ... ah! ceci est le bon, le roi! + +--Le Béarnais! s'écria Mme d'Entragues. + +--Non, le roi, reprit M. d'Auvergne, le roi, qui a vu Mlle d'Entragues +et sa jambe, le roi qui a poussé des hélas! d'admiration, et qui est +amoureux fou de Mlle d'Entragues. + +--Est-ce possible?... dit Marie Touchet, avec une réserve du meilleur +goût. + +--Quelle folie! balbutia Entragues, dont le coeur se mit à battre. + +--C'est une folie peut-être, mais qui allait avoir des suites, si le +roi n'eût été appelé par le passeur. Il s'est embarqué alors, en +gémissant de ne pouvoir suivre l'inconnue, et nous n'avons parlé que +de cette figure brune et de cette jambe ronde jusqu'à Pontoise, où +nous devions coucher. Diable emporte si je me doutais que ce fût une +jambe de famille! + +Henriette était rouge comme le feu. Son sein battait, une sorte de +vague ivresse montait à son cerveau. Elle, naguère si pressée de +regagner son pavillon, s'assit alors près de sa mère en minaudant +comme pour agacer son frère et le provoquer à de nouvelles +confidences. + +--Le roi de Navarre a bon goût, dit Marie Touchet. + +--Le roi, reprit le comte d'Auvergne, oui, certes, il a bon goût, car +Mlle d'Entragues est une petite merveille. + +--Le roi sera bien surpris, dit le père, quand il saura de vous que +cette inconnue est une fille de noblesse, soeur de son ami le comte +d'Auvergne; il le saura, car vous le lui direz certainement. + +--Pourquoi faire? murmura Henriette en coquetant. + +--Eh! mordieu! s'écria le jeune homme, je gage qu'il le sait déjà, car +c'est lui qui m'a envoyé ici aujourd'hui. Profitez de la trêve, +m'a-t-il dit, et du voisinage, pour aller voir votre mère, afin qu'on +ne m'accuse pas de vous séparer d'elle. + +--Il a dit cela, donc il ne savait rien, objecta Mme d'Entragues. + +--Bah! il ne pouvait pas me dire: Allez annoncer à Mlle d'Entragues +que je la trouve belle, non pas qu'il se gêne avec moi, mais enfin +c'est la charge de Fouquet la Varenne de faire ces commissions-là. + +--Mais pour vous envoyer ici dans ce but ... de curiosité, comment le +roi, dit Mme d'Entragues, aurait-il su le nom de ma fille! + +Le jeune homme sourit malicieusement en remarquant les progrès de +Marie Touchet qui, cinq minutes avant, ne pouvait appeler Henri que +_le Béarnais_, et maintenant l'appelait </i>le roi</i> à la barbe de +l'Espagnol. + +--Est-ce que la Varenne, répliqua-t-il ne connaît pas tous les jolis +minois de France? Ils sont tout rangés, tout étiquetés dans sa +mémoire, et, à l'occasion, il en tire un du casier, comme un sommelier +tire un flacon de l'armoire. + +--Il y a cependant des flacons sur table en ce moment, dit le père +Entragues pour continuer la métaphore, sans s'apercevoir de +l'inconvenance profonde d'un semblable entretien devant une jeune +fille. + +--Ma foi, non. Le roi a trop peu réussi près de la marquise de +Guercheville, trop réussi près de Mme de Beauvilliers et il avait déjà +ébauché une autre passion. Mais cela m'a l'air de vouloir finir avant +d'avoir commencé. + +--Qui donc? demanda Marie Touchet, aussi excitée que son mari. + +Henriette dévorait chaque parole. + +--C'est une demoiselle de la maison d'Estrées, à ce que je crois, on +l'appelle Gabrielle, c'est une blonde incomparable, dit-on; je ne la +connais pas. + +--Eh bien? demanda le père Entragues. + +--Oh! des complications à n'en plus sortir. Une fille qui se révolte +contre l'amour, un père féroce capable de tuer sa fille comme je ne +sais plus quel boucher de Rome: le roi se lassera s'il n'est déjà las. +Il soupire gros, notre cher sire, mais pas longtemps; le moment serait +bien bon à prendre pour devenir.... + +--Quoi donc? s'écrièrent Marie Touchet avec une fausse dignité, +Entragues avec une fausse surprise, Henriette avec une fausse pudeur. + +--Reine, sans doute, répliqua ironiquement le cynique jeune homme, +aussitôt que notre roi aura rompu son mariage avec la reine +Marguerite. Cela tient à un fil. + +--Alors comme alors, murmura Entragues en s'agitant. + +--Bah! à ce moment-la, le roi aura bien oublié sa belle inconnue, dit +Marie Touchet. + +--En admettant qu'il y ait songé jamais, ajouta Henriette rouge et +pensive. + +Huit heures sonnèrent lentement à Deuil. Le vent du soir apporta +chaque coup comme un avis pressant à l'oreille de la jeune fille, sans +la tirer de ses rêves. Il fallut que sa mère, changeant de +conversation, s'écriât: + +--Huit heures! + +Alors Henriette réveillée fit un bond sur son siège. + +Le père et la mère venaient d'échanger un regard qui signifiait: + +--Renvoyons cette enfant pour causer plus librement avec le comte +d'Auvergne. + +Quelque chose comme le craquement d'une branche au fond du parc, et le +hennissement d'un cheval du côté du pavillon des marronniers, troubla +le silence général, et Henriette se leva le sourcil froncé. + +La nuit commençait à descendre sur les grands arbres; les personnages +assis sous le couvert ne se voyaient qu'à peine. L'Espagnol, qui +pendant toute cette scène avait constamment cherché aux paroles un +sens mystérieux et essayé de lire dans les triviales provocations du +comte d'Auvergne comme dans un chiffre diplomatique, se fatigua des +mille combinaisons qui s'entrechoquaient dans sa cervelle, et annonça +son départ, à cause, disait-il, de la fermeture des portes de Paris +qui avait lieu à neuf heures. + +Mais son véritable motif, c'est qu'il voulait suivre Brissac, dont le +départ si prompt commençait un peu tard à lui inspirer des soupçons. + +--Je le rattraperai, se dit l'Espagnol, c'est par-là qu'est le +complot. + +Il prit donc congé, reconduit avec politesse par Entragues, mais sans +l'empressement que d'ordinaire le châtelain savait manifester à ses +confrères de la Ligue. + +Ce refroidissement après tant de caresses parut maladroit à Marie +Touchet, qui ne put s'empêcher de le dire tout bas à son mari. + +--Il ne serait pas hospitalier, répliqua Entragues, de faire tant +d'amitié à un ligueur en présence d'un royaliste. Le capitaine est +Espagnol, c'est vrai, mais après tout M. le comte d'Auvergne est fils +de roi, et votre fils. + +Là-dessus, Entragues se hâta d'en finir avec Castil, qui ne demandait +pas mieux. + +Henriette se glissa dans l'ombre et partit sans dire bonsoir à +personne, car elle se promettait de revenir bien vite. + +Mme d'Entragues, demeurée seule avec le comte d'Auvergne, se préparait +à le faire bien parler, quand un page accourant, annonça qu'un +gentilhomme, venu en toute hâte de Médan, voulait parler à madame. + +--Son nom? demanda la châtelaine. + +--La Ramée. + +--Qu'il attende. + +--Ne vous gênez pas, madame, dit le comte d'Auvergne, recevez-le. + +--Il dit être porteur de nouvelles, ajouta le page. + +--Bien importantes, madame, s'écria la Ramée qui avait suivi le page à +quelques pas et contenait à peine son impatience. + +--Venez donc, monsieur de la Ramée, dit Mme d'Entragues avec +inquiétude, venez, puisque M. le comte d'Auvergne le permet.... + + + + +X + + +D'UN MUR MAL JOINT ET D'UNE FENÊTRE MAL CLOSE. + + +La Ramée, en se présentant, n'avait plus sa bonne mine. Le voyage un +peu rapide, les suites de son exaltation de la journée, l'incubation +d'une mauvaise pensée avaient reflété une teinte sinistre sur son +visage. + +La dame d'Entragues, qui brûlait de se trouver seule avec lui, n'osa +cependant pas le prendre à part tout de suite. Elle fut aidée en cela +par l'intelligence du jeune homme ou plutôt par sa méchanceté. + +En effet, sachant qu'il était en présence du comte d'Auvergne, un +royaliste, la Ramée débuta ainsi: + +--Je vous apporte, madame, une fâcheuse nouvelle de la guerre. + +--Comment, de la guerre? dit M. d'Entragues, qui revenait de conduire +l'Espagnol. Est-ce que nous sommes en guerre, monsieur la Ramée? + +Puis, se tournant vers le comte d'Auvergne, il lui expliqua ce +qu'était la Ramée, le fils d'un voisin de terres. + +--Nous sommes en paix, ou plutôt nous y devrions être, monsieur, +répliqua le jeune homme; mais c'est seulement en paroles ou sur le +papier. De fait, nous sommes en guerre, attendu qu'aujourd'hui même +les soldats du Béarnais.... + +--Du roi! dit M. d'Entragues, inquiet d'un froncement de sourcils du +comte d'Auvergne. + +--Des soldats, continua la Ramée avec une volubilité qui témoignait de +sa colère, ont forcé l'entrée de notre maison, pillé les vivres et +provisions, et enfin incendié. + +--Incendié! s'écria Mme d'Entragues. + +--Votre grange, madame, où était rentrée toute la récolte de cette +année pour votre consommation de chasse. + +Mme d'Entragues se tut sur un signe de son mari; mais ce silence de +tous deux était éloquent; il demandait l'avis de M. d'Auvergne. + +Celui-ci, sans avoir perdu un moment le froid sarcasme de son sourire: + +--Quels soldats ont fait cela? dit-il. + +--Ceux qu'on nomme les gardes. + +--Ah! les gardes. Eh bien, mais il y a dans la convention de la trêve +un article.... + +La Ramée répondant au sarcasme par le sarcasme: + +--Dans notre pays, répondit-il, c'est avec le papier de cet article +que les soldats mettent le feu aux granges. + +--Vous êtes-vous plaint à un chef? dit le comte d'Auvergne. + +--Oui, certes, monsieur. + +--Eh bien? demanda M. d'Entragues. + +--On m'a proposé de me faire pendre. + +Le comte d'Auvergne partit d'un éclat de rire si bruyant qu'il +enflamma de fureur les yeux de la Ramée. + +--M. le comte est bon royaliste, murmura-t-il en serrant les dents et +les poings. + +Marie Touchet parut bien un peu scandalisée de cette joie du fils de +Charles IX; mais M. d'Entragues, perplexe entre la colère du +propriétaire et la complaisance du courtisan, souriait d'un côté et +menaçait de l'autre, comme un masque de Chrêmès. + +--Je parie qu'il s'est adressé à Crillon! ajouta M. d'Auvergne en se +tenant les côtes. + +--Précisément, dit la Ramée, et c'était une grande sottise de ma part, +je l'ai éprouvé. Aussi ne me plaindrai-je plus, je me ferai justice +moi-même. + +--Vous serez écartelé, mon pauvre garçon, dit le comte d'Auvergne en +se remettant à rire. Ma foi, cela vous regarde. + +Et avec son habileté ordinaire, quand la conversation devenait +compromettante, il tourna les talons en prenant le bras de M. +d'Entragues, tout consolé de sa paille brûlée, par l'espoir de +reprendre avec son beau-fils une autre conversation. + +La Ramée demeura seul avec la châtelaine. Celle-ci baissait la tête. +Elle sentait l'affront, elle sentait les frémissements de la Ramée. +Cependant elle n'osait point s'irriter en présence de cette raillerie +du comte d'Auvergne. + +--Prenez-en votre parti, dit-elle au jeune homme Après tout, le mal +est réparable. + +La Ramée baissant la voix: + +--C'est vrai, madame. On peut éteindre un feu. Il s'éteint souvent de +soi. Mais un secret qui court et qui dévore l'honneur d'une famille, +comment l'éteindre? + +--Que voulez-vous dire? s'écria Marie Touchet avec un mouvement +d'effroi. + +--L'incendie de la grange est le moindre do nos malheurs, et ce n'est +pas le motif de ma visite si rapide; vous vous souvenez, madame, que +vos terres en Vexin sont contiguës aux nôtres; que mon père n'est pas +un indifférent pour M. d'Entragues, et que j'ai été élevé, pour ainsi +dire, avec vos filles. + +--Sans doute, je m'en souviens. + +--Pour l'une d'elles, pour l'aînée, pour Mlle Henriette enfin, j'ai +pris, vous ne l'ignorez pas, une amitié si vive.... + +Marie Touchet fit un geste d'impatience. + +--Vous m'y avez autorisé, dit aussitôt la Ramée, le jour où vous +adressant à moi comme à un de vos proches, vous avez bien voulu me +confier que la cadette, Mlle Marie, une enfant! risquait d'être +compromise par légèreté, ayant donné à l'un de vos pages, une +bague.... Oh! Dieu m'est témoin que je ne m'alarmais pas comme vous; +elle avait douze ans à peine, et j'appelais cette faute une étourderie +sans conséquence; mais comme vous fîtes appel à mon dévouement.... + +--Oui, je sais tout cela, dit précipitamment la châtelaine. Vous avez +repris et rapporté cette bague. C'est un immense service que je saurai +reconnaître comme il convient. + +--Je l'espère, madame, dit la Ramée en tremblant, car j'ai compromis +mon salut éternel pour venger votre honneur: j'ai tué un homme, et, +depuis ce jour, bien des choses m'ont été révélées que j'ignorais. + +--Comment? fit Marie Touchet inquiète. + +--Oui, madame, je croyais que l'homme une fois mort, on ne le revoit +plus, que le secret une fois enseveli ne ressuscite jamais. Eh bien, +je me trompais: le visage pâle et morne du gentilhomme huguenot +reparaît incessamment à mes yeux, lumineux dans les ténèbres, livide +et mat dans la lumière. Quant au secret, nous ne sommes plus seuls à +le savoir vous et moi; car, tantôt, dans le camp des gardes du +Béarnais, où je m'étais rendu pour faire punir les voleurs et les +incendiaires ... Ces gardes!... je voudrais les voir tous détruits, +peut-être parmi tant de fantômes ne reconnaîtrais-je plus celui du +huguenot; eh bien, madame, dans le camp des gardes, un jeune homme +s'est opposé à moi et m'a dit à l'oreille notre secret si chèrement +acquis, notre secret de famille.... + +--Il vous a dit? + +--Aumale ... la haie d'épines ... le gentilhomme assassiné! + +--Et ... la bague? + +--La bague aussi, avec ses armoiries. + +--Malheur!... qui donc est ce jeune homme. + +--Je ne sais pas son nom, mais je n'oublierai jamais sa figure, et +quelque chose me dit que je le retrouverai. + +--Il le faudra, dit Marie Touchet d'une voix sombre. + +--Maintenant, madame, de qui peut-il avoir appris ce que nous deux +seul croyions savoir? Cherchons dans votre famille. Mlle Marie a +peut-être connu la vérité? + +--Jamais. Marie est dans un couvent. Destinée à faire profession, elle +n'a plus besoin de s'intéresser aux choses de ce monde. D'ailleurs, +c'est une enfant qui ne se souvient plus. + +--Elle a peut-être confié ses chagrins à sa soeur Henriette. + +Mme d'Entragues avec une assurance étrange: + +--Non, dit-elle, non, ce n'est pas Marie; et si c'est Henriette, il +faudrait donc qu'elle eût trouvé un confident bien sûr, bien intime. + +La Ramée sembla comprendre, car son visage prit une expression de +menace effrayante. + +Mme d'Entragues se hâta de dire alors: + +--Nous causerions mal de ce sujet en un pareil moment. M. le comte +d'Auvergne passe ici la soirée, la nuit peut-être. Demeurez au +château, et nous trouverons une occasion de renouer cet entretien. + +La Ramée, profondément rêveur, écoutait à peine ces paroles. Il ne +remarquait pas non plus avec quelle insistance Marie Touchet +l'éloignait. Elle, plus clairvoyante ou moins distraite, observa cet +air pensif et le prit pour un muet reproche. + +Apparemment, crut-elle dangereux de laisser partir la Ramée sur une +mauvaise impression, car elle lui toucha légèrement le bras et lui +dit: + +--A propos, comment va monsieur votre père? + +--Toujours moins bien. Sa blessure est mal soignée. Nous n'avons pas +de médecin et la chaleur de cette saison est bien mauvaise pour les +plaies. + +--Je ne vous prie pas de souper avec nous, dit Marie Touchet après +cette réparation de politesse, M. le comte d'Auvergne n'aime pas les +nouveaux visages, et d'ailleurs vous vous êtes montré à lui un peu +trop ligueur. + +--Vous plaît-il que je m'en retourne à Médan? dit froidement la Ramée. + +--Oh! je ne dis pas cela. + +--Ne vous gênez point, continua le jeune homme avec une amertume +courageusement déguisée. Mon cheval est un peu las, mais j'en prendrai +un frais ici. Je ne voudrais pas que M. le comte d'Auvergne fût +attristé par mon visage funèbre. Seulement, avant de partir, je vous +demanderai la grâce de saluer Mlle Henriette, que je n'ai pas vue +depuis si longtemps, et qui doit être bien embellie. + +Il y avait au fond de toutes ces paroles prononcées par une bouche +calme quelque chose de sinistre comme le silence qui précède les +tempêtes. + +Mme d'Entragues ne trouva pas que ce fût acheter bien cher le départ +d'un hôte gênant. + +--Voir Henriette, dit-elle, mais c'est trop juste. Elle était là il +n'y a qu'un instant. Je crois qu'elle s'est retirée chez elle, vous +savez le chemin du pavillon, je crois? Allez-y donc et heurtez à la +porte, Henriette vous fera ouvrir ou descendra dans le parc. Je vous +laisse pour retrouver mon fils. + +La Ramée s'inclina presque joyeux. Il avait la permission d'aller voir +Henriette. Mme d'Entragues partit satisfaite de son côté, car elle +redoutait encore plus la complicité de la Ramée que celle de tout +autre. La Ramée pour elle n'était plus seulement un confident, c'était +un créancier envers lequel, dans un moment de détresse, elle avait +contracté une dette qu'il lui était impossible de payer. + +--Qui sait, se dit-elle en rejoignant son fils et son mari, si ce la +Ramée ne me parle pas de son fantôme et de la résurrection de notre +secret pour m'effrayer et me pousser à lui accorder Henriette. Mais à +présent le péril est loin. Marie absente ne peut donner d'explication. +Henriette ne se trahira pas elle-même et saura se défaire seule de ce +fatigant la Ramée. + +Elle marchait toujours, en rêvant ainsi. + +--Évidemment, poursuivit-elle dans sa méditation, c'est la Ramée qui +me tend ce piège. Ce jeune homme qui l'aurait tant effrayé au camp des +gardes est un personnage d'invention; j'ai accusé Marie, une enfant +sans conséquence, pour justifier Henriette, ma fille favorite, mon +aînée, qu'il faut établir la première. Mais si Urbain avant sa mort +avait tout conté à ce jeune homme, ce n'est pas le nom de Marie qu'il +aurait prononcé. Donc, la Ramée croit me duper, et il est ma dupe. Ou +bien, serait-ce Henriette qui aurait confié notre fable à quelqu'un, à +ce jeune homme mystérieux ... mais quand? comment? dans quel intérêt? +sous quelle influence? + +Mme d'Entragues se heurtait là, comme tous les gens de ruse et +d'intrigue, à un écueil inconnu. Elle ne pouvait savoir le motif si +simple qui avait forcé les fausses confidences de la jeune fille. +Cette ignorance la rassura pleinement. Elle rentra dans sa sécurité. +Le réveil devait être douloureux. + +A peine eût-elle rejoint M. d'Entragues et le comte d'Auvergne, que +toutes ses visions lugubres se dissipèrent. Elle trouva les deux +courtisans occupés à tresser la chaîne fleurie de leur déshonneur. On +se mit à discuter à trois les chances de succès, les chances de +revers; on analysa les beautés, les défauts; on parla du passé, de la +fameuse époque de la gloire de la famille; on repassa les vers de +Desportes et les vers de Charles IX. + +Que ne devait-on pas attendre d'un prince nouveau, un peu avare +encore, c'est vrai, mais dont le coeur ouvrirait la bourse! + +Le roi, s'il abjurait, avait des chances. S'il restait huguenot, il ne +finirait pas moins par se faire une très-grande position en France +avec son épée. S'il ne devenait pas roi, il serait toujours un héros, +soutenu par l'Angleterre et l'immense parti des réformés. Son avenir +ne pouvait décroître. Sa maison serait toujours un palais, si elle +n'était même une cour. Quel danger y avait-il à suivre la fortune d'un +pareil prince? Le pis aller, c'était un bon mariage et la royauté de +Navarre, après l'exclusion de la reine Marguerite. + +Tant de rêves bâtis sur l'empreinte que le petit pied d'une jeune +fille avait laissée en un peu de sable! + +Les trois convives soupèrent gaiement. Ils parlaient de ces énormités +à mots couverts comme des bandits parlent l'argot. On eut la pudeur +des termes, pour ne point scandaliser les laquais, ou plutôt pour ne +pas compromettre de si beaux projets en les vulgarisant. + +Quant à l'objet de la combinaison, il n'était pas là; inutile de la +ménager. Henriette venait de se faire excuser près de sa mère de ne +pas paraître au souper. Fatiguée, disait-elle, elle préférait se +reposer seule dans sa chambre; elle avait même congédié sa camériste. +Marie Touchet la crut en conversation avec la Ramée, elle se garda +bien d'insister. Le comte d'Auvergne ne se plaignait pas de la liberté +qui résultait de cette absence. Il en profita de toutes les manières, +car, après avoir mis à sac le buffet et la cave, il lança quelques +attaques contre la caisse maternelle. + +C'était un grand vaurien bien dangereux que ce faux prince. Combien de +fois n'eût-il pas été pendu dans sa vie, si son père se fût appelé +Touchet ou même Entragues! Il commençait de bonne heure, par le plus +éhonté cynisme, cette carrière de petits vols, de sordides +coquineries, qui ne s'élevèrent jamais assez haut pour lui mériter au +moins la royauté des brigands. + +Après avoir adroitement parlé de la faveur dont il jouissait près de +Henri IV, il raconta quelques traits de la pénurie qui empêchait cette +faveur d'être lucrative. + +Il avait de l'esprit et la facilité de tout dire. Il divertit d'abord +ses hôtes, et après les avoir fait rire, comme il avait su les +intéresser pour eux-mêmes, il jugea que sa cause était gagnée. + +En effet, Mme d'Entragues fit un signe à son mari, et le complaisant +beau-père offrit le plus gracieusement du monde, comme il convient +qu'on offre à un prince, deux cents pistoles de celles qu'il empilait +avec force soupirs dans son bahut d'ébène, présent de Charles IX. + +Le comte accepta, se remit à boire, et on renvoya décidément les +laquais et les pages pour causer à coeur franc et à lèvres ouvertes. + +M. d'Auvergne redit, avec des commentaires nouveaux, l'impression que +la vue d'Henriette avait produite sur le roi. Il sacrifia en trois ou +quatre épigrammes la blonde fille de M. d'Estrées à la brune enfant +des d'Entragues. Il cita des prédictions, vieux hochets de famille qui +pronostiquaient la royauté à quelque branche de sa maison. Pour lui, +déjà ivre, plus de difficultés, plus de retards. La première personne +qui entrerait au château serait en n'en pas douter Henri IV venant +demander Henriette à ses parents. + +Déjà M. d'Auvergne appelait le roi beau-frère et M. d'Entragues lui +eût dit: Touchez là, mon gendre. + +Une demi-heure à peu près s'écoula dans cette charmante intimité. +L'établissement de la soeur Henriette se construisait à vue d'oeil. + +Tout à coup, lorsque Mme d'Entragues savourait avec le plus de +sécurité les poisons de ce tentateur, un bruit singulier sur la vitre +de la grand'porte appela son attention de ce côté. + +Elle seule avait le visage tourné vers cette porte, à laquelle +Entragues et le comte se trouvaient adossés. La nuit au dehors était +d'autant plus noire que la salle était plus éclairée. + +Quelque chose de pâle, rehaussé de deux points de feu, vint se coller +sur la vitre, et Mme d'Entragues reconnut le visage de la Ramée +décomposé par une expression qu'elle ne lui avait pas encore vue. + +Auprès de cette effrayante figure, un doigt inquiet répétait +incessamment le signe qui appelle. Et quand on songe à l'impérieuse +familiarité de ce signe, à son inconvenance eu égard à la dame +châtelaine, on comprendra combien fut étonnée et épouvantée à la fois +Marie Touchet qui, malgré sa majesté révoltée, voyait toujours +derrière la vitre ce doigt maudit qui lui disait: Venez! + +En proie à des craintes que l'événement ne devait que trop justifier, +elle se leva, sans même avoir attiré l'attention des deux hommes, qui +en ce moment unissaient leurs coeurs et leurs verres; elle obéit au +geste de la Ramée et sortit dans le jardin. + +--Qu'y a-t-il encore, demanda-t-elle avec hauteur, êtes-vous fou, +monsieur? + +--Peut-être madame, car je ne sens plus que ma tête m'appartienne. + +--Que voulez-vous de moi? + +--Suivez-moi, je vous prie. + +La Ramée frissonnait, ses mains glacées avaient saisi les mains de Mme +d'Entragues. + +--Où me menez-vous? dit-elle sérieusement effrayée de cette voix +rauque, de ce regard effaré. + +--Au pavillon de Mlle Henriette. + +Mme d'Entragues tressaillit sans savoir pourquoi. + +--Qu'y verrai-je, monsieur? + +--Je ne sais si vous verrez, mais vous entendrez, à, coup sûr. + +--Expliquez-vous! + +--Et d'abord, madame, savez-vous si Mlle Henriette n'attendait pas +quelque visite ce soir? + +--Aucune, que j'aie autorisée du moins. + +--Alors, venez, il le faut. + +La Ramée appuya sur son bras le bras tremblant de Mme d'Entragues, et +la guida plus vite que le cérémonial ne l'eût permis, vers l'extrémité +du parc, à l'endroit où s'élevait le pavillon sous les marronniers. + +--La porte est fermée, dit-il alors tout bas, el j'allais frapper tout +à l'heure, lorsqu'il m'a semblé entendre là-haut des voix par une +fenêtre maladroitement ouverte. + +--Comment des voix, puisque Henriette est seule? + +La Ramée sans répondre leva le bras vers le bâtiment d'où +s'échappaient voilés, il est vrai, et inintelligibles, mais +parfaitement reconnaissables, les accents d'une voix qui n'était pas +celle de la jeune fille. + +Marie Touchet entendit. Bientôt la voix de Mlle d'Entragues répondit à +l'autre, et les deux voix se mêlèrent dans un duo des plus vifs qui +n'annonçait rien d'harmonieux. + +--Il y a un homme là-haut, murmura la mère à l'oreille de la Ramée. + +--Oui, fit celui-ci de la tête. + +--Comment un homme se serait-il introduit chez Henriette? + +La Ramée amena Mme d'Entragues près du mur de clôture, au travers +duquel, grâce à une crevasse, il lui montra dans les orties et le +taillis de marronniers, de l'autre côté, un cheval qui broutait +tranquillement en attendant son maître. + +--Je vais appeler ma fille, dit Marie Touchet. + +--Elle fera évader l'homme par la fenêtre, dit la Ramée; avez-vous une +clef de la porte du bas? + +--Assurément, et je vais la chercher. + +La Ramée l'arrêta. + +--Ils auront tiré les verrous peut-être, et le bruit que vous ferez +pour ébranler cette porte, les avertira. + +--Que faire alors! + +--Ce pavillon a-t-il deux issues? + +--Non, à moins que vous n'appeliez issue la fenêtre qui donne sur les +champs. + +--C'en est une. Puisqu'on entre par là chez Mlle Henriette, on en peut + sortir par là. + +--Eh bien! je n'en connais pas d'autre. + +--Madame, vous allez heurter à la porte en bas. En reconnaissant votre +voix, Mlle Henriette ne pourra manquer de vous ouvrir. + +--Mais la fenêtre? + +--Je me charge de la garder, dit la Ramée, et je réponds que nul ne +s'échappera de ce côté; frappez, madame. + +Aussitôt il disparut à travers les arbres. + + + + +XI + + +OR ET PLOMB + +Ce cheval qui broutait derrière le mur avait pour maître Espérance, +qui, arrivé au moment même où huit heures sonnaient à Deuil, s'était +mis tout joyeux à reconnaître la place. + +Les amants sont d'excellents topographes, Henriette avait décrit +parfaitement son pavillon et tous les alentours. Espérance reconnut +sans effort les indications de sa maîtresse. Comme il avait tourné +autour du château, évitant les chemins trop frayés, la ligne des murs +lui servit de guide, et le mena tout naturellement au pavillon, qui +formait l'un des angles. + +Nous l'avons dit, l'ombre descendait sous les feuilles touffues. +Espérance promena un long regard autour de lui, ne vit que des paysans +cheminant bien loin vers leurs chaumières, et sauta en bas de son +cheval. + +La pauvre bête attendait ce moment avec impatience. Elle se mourait de +faim et de soif; un ruisseau jaillissant pour ainsi dire sous ses +pieds poudreux, de longues tiges d'herbe et de jeunes pousses qui +s'offraient avec complaisance, indemnisèrent l'animal. + +Il plongea ses naseaux fumants dans l'eau fraîche, et tout fut oublié, +la chaleur du jour, la course forcée, l'éperon injuste. + +Espérance, après s'être assuré que le licol était bon et d'une +longueur suffisante pour laisser une heure de libre pâture à son +cheval, s'occupa de son escalade. La tâche n'était pas difficile et le +moment était bien choisi. + +Personne aux environs; personne, il est vrai, au balcon pour +l'attendre, mais à quoi bon? Henriette guettait peut-être derrière les +rideaux. Le principal était que la fenêtre fût ouverte. Or, on voyait +les deux battants ouverts. + +Poser un pied sur la selle du cheval, s'accrocher des mains à une +branche de marronnier, lancer son autre pied sur une autre branche, +tout cela fut l'affaire de quatre secondes et s'accomplit d'un seul +élan. + +Il y eut bien un craquement dans le marronnier; il y eut bien quelques +égratignures à l'habit et à la peau, mais qu'importe? Est-ce que la +peau ne repousse pas, et la branche aussi? Les vieux marronniers ont +tant de sève, et les jeunes gens, donc! + +Une fois sur le balcon, Espérance regarda dans la chambre avec +circonspection. Elle était vide. + +Il s'y glissa pour ne pas rester en vue du dehors. Cette chambre, +tapissée de vieux damas vert, lui parut vaste et sombre. Un pêle-mêle +d'oiseaux effarouchés se culbutant dans une grande volière fit peur +d'abord à Espérance et puis le fit sourire. Il entendit son cheval qui +hennissait comme pour le rappeler et lui dire adieu. + +Le jeune homme, se voyant seul, passa en revue tout ce qui s'offrait à +ses regards. Cette chambre n'avait qu'une fenêtre, celle-là même par +laquelle Espérance était entré, et qui donnait sur le balcon. Ce +n'était pas la chambre à coucher d'Henriette, car le lit se trouvait +dans un grand cabinet à gauche, éclairé par une petite fenêtre sur le +parc, avec des barreaux de fer entrelacés. + +La chambre d'une femme aimée! Ce n'est pas un spectacle qui laisse +froid et sans palpitation un coeur de vingt ans. Les rideaux ont +retenu son souffle; le tapis, ses pieds nus l'ont foulé. Chaque usage +en est poétisé par l'amour, chaque muet détail devient éloquent. Elle +présente, il n'y a qu'elle; absente, elle s'y trouve cent fois. + +Espérance contemplait cet appartement avec une sorte d'attendrissement +vague. Déjà, pour lui, Henriette ne représentait plus l'adorable +maîtresse, que notre orgueil d'amant divinise jusque dans sa chute qui +est notre ouvrage. Les paroles de Crillon, retentissant encore à son +oreille, enlevaient à Henriette son prestige le plus beau. Espérance +l'accusait mentalement, non plus de faiblesse, mais de mensonge: la +désirait-il? c'est possible; l'aimait-il encore? c'est douteux; +l'aimait-il moins? c'est sûr. + +Cependant il subissait l'irrésistible influence de cette retraite +silencieuse, déserte. Au lieu de la liberté des bois et des plaines, +qui fait deux amants égaux, puisque là le ciel est commun à tous deux, +et qu'ils sont les hôtes de Dieu seul, Espérance se voyait emprisonné +pour ainsi dire sous le toit de sa maîtresse, entouré d'objets +inconnus qui l'accueillaient en étranger. Aussi les oiseaux, +effarouchés par sa présence, le parquet, criant aigrement sous son +pied, le rideau, rebelle à sa main, lui parurent-ils de mauvaise +humeur. Il se trouva étrange dans le miroir de la jeune tille, et se +figura que, s'il voulait s'asseoir, le siège le repousserait. + +Là-bas, pensa Espérance devenu triste, la forêt se faisait belle pour +nous appeler; je voyais poindre des violettes dans la mousse, à +l'endroit où je conduisais Henriette, et les oiseaux, loin de +s'enfuir, venaient au-dessus de nous se jouer sur les branches. +J'avais fait amitié, dans certaine clairière, avec un chardonneret qui +nous rendait exactement visite et amenait des camarades musiciens pour +nous offrir le concert. Est-ce donc parce que là-bas il y avait la foi +et qu'ici c'est le doute? est-ce parce qu'ici j'apporte la défiance et +que là-bas on apportait l'amour? + +Il en était à soupirer, quand un verrou se ferma à l'étage inférieur. +Un petit pas rapide retentit dans l'escalier. Espérance sentit tout +son courage l'abandonner. Le pas d'une maîtresse qui accourt éveille +toujours un écho dans notre coeur. + +Il avait déjà oublié Crillon, les reproches et l'exorde de son +interrogatoire préparé. Caché par prudence derrière les plis du +rideau, car il faut tout prévoir, et Henriette pouvait n'être pas +seule, Espérance, quand il vit entrer la jeune fille, sans gardiens et +sans servante, sortit précipitamment de sa cachette, l'oeil amoureux, +les bras ouverts. + +--Ah! vous voilà, dit-elle d'un ton si étrangement sec et d'un air si +distrait que le jeune homme en fut glacé malgré lui. + +Mais nous savons qu'il ne pouvait croire le mal, et que chez lui tout +nuage s'évaporait au souffle seul de la vie. + +--Qu'avez-vous? dit-il à sa maîtresse; êtes-vous poursuivie, avez-vous +peur? + +Elle ne répondit pas. Elle tournait et retournait la tête avec plus +d'embarras que d'effroi. + +--Si vous voulez, ajouta-t-il, je vais redescendre par le balcon, et +je remonterai quand vous serez tout à fait rassurée. + +En disant ces mots, il joignait l'action aux paroles et gagnait la +fenêtre. + +Elle l'arrêta. + +--Non, dit-elle, plus tard; puisque vous êtes là, profitons de ce +moment pour causer. + +Ce _puisque vous êtes là_ fit dresser l'oreille à Espérance. La phrase +lui parut illogique sinon discourtoise; cependant sa provision de +complaisance et de candeur n'était pas encore épuisée. Il prit le +change et répondit: + +--Oui, chère belle, causons. + +Et il entoura Henriette de ses bras. + +Elle fit, pour se dégager, un mouvement si adroit et si rapide, qu'il +ne le sentit qu'en la voyant s'asseoir à deux pas de lui, sur une +chaise. + +Il détacha son épée, la posa sur un meuble près du balcon, et +s'agenouilla près d'Henriette, accoudée sur le bras de sa chaise. +Alors il attacha sur la jeune fille son regard profond dans lequel se +reflétait toute son âme. L'image était parfaite, le miroir sans prix. +Henriette, si elle eût regardé cette noble et adorable figure, cette +bouche pensive à la fois et souriante, n'eût pas résisté au désir d'y +coller ses lèvres; mais elle aussi rêvait et ne regardait pas. + +--Il me semble, dit Espérance avec douceur, que vous me payez mal mon +voyage, Henriette, et la fatigue, et la soif, et tout l'ennui que j'ai +eu de vous perdre ces trois jours passés. Au moins ai-je donné tout à +l'heure à mon brave cheval de l'eau fraîche, de l'herbe tendre et mes +caresses. A défaut du picotin, il s'est déclaré satisfait. Mais vous, +méchante, vous ne me donnez rien. + +Henriette poussa un soupir. + +--Gageons que je suis meilleur que vous, continua Espérance, et que je +n'ai rien oublié de ce qui peut vous plaire, ou du moins vous +distraire. Vous ne vous souvenez peut-être plus qu'il y a dix jours, +en Normandie, au bord de notre petite fontaine Eau claire, quand vous +rouliez des gouttes d'eau sur des feuilles de noisetier, vous me fîtes +admirer ces diamants, et me dites qu'ils ressemblaient à ceux de votre +mère. Alors je versai ces gouttes brillantes sur vos beaux cheveux +noirs, et elles tombèrent au bord de votre charmante oreille rouge, où +je les bus, tout diamants qu'elles étaient. + +--Eh bien? dit Henriette. + +--Eh bien, j'avais feint seulement de les boire. Le feu de mon baiser +les a durcies. Je vous les rends assez solides pour demeurer à vos +oreilles. + +Il lui offrit les diamants que Crillon avait tant regrettés. Ils +eurent le bonheur de lui plaire, et elle leur adressa un regard moins +terne qu'à Espérance. + +--Vous êtes bon, dit-elle. + +--Ah! vous en convenez, s'écria ce brave coeur avec une gaieté si +franche que pour toute autre femme elle eût été irrésistible. Voyons, +déridez-vous, et ne me faites pas voir une Henriette que je ne connais +pas, à la place de cette charmante maîtresse tant aimée. + +Elle se leva presque à ce mot, et repoussant l'écrin, toujours ouvert +sur ses genoux: + +--Il faut que je vous parle, dit-elle du même ton glacial qu'elle +avait pris à son arrivée. + +Espérance, surpris, ramassa les pendants d'oreille et les plaça sur la +table. + +--J'ignore absolument, dit-il d'un ton de dignité sans colère, ce que +vous pouvez avoir à me dire avec un pareil accent. Il faut que le +séjour dans la maison paternelle vous ait fait faire des réflexions. +C'est possible après tout. + +--C'est cela, monsieur Espérance, j'ai fait des réflexions. + +--Monsieur?... répéta le jeune homme, de plus en plus blessé. Alors je +vous appellerai mademoiselle. + +--Ce sera mieux, entre gens destinés à se séparer. + +--Ah! dit Espérance suffoqué, comme serait un homme qui s'enfoncerait +pas à pas dans un lac de glace. + +--La séparation est inévitable; elle est forcée. Vous devez voir à ma +tristesse, à l'hésitation de chacune de mes syllabes, combien il m'en +coûte pour vous l'annoncer. + +--Aurait-on découvert notre intelligence? dit Espérance avec son +inépuisable crédulité. + +--A peu près. + +--Avec de l'adresse, de la prudence, nous détournerons les soupçons. + +--Cela ne suffirait pas, monsieur Espérance, et le danger évité se +représenterait infailliblement. Ce qu'il importe, c'est que notre +secret meure à jamais entre nous; c'est que vous m'aimiez assez pour +m'oublier. + +--Comment alliez-vous ces deux mots-là, mademoiselle? Aimer et oublier +ne vont pas ensemble. D'ailleurs, pourquoi me demanderiez-vous de vous +aimer encore si vous ne m'aimez plus? + +--Je ne dis pas cela ... Tous les jours on obéit à la nécessité. + +--Quelle nécessité? + +--Mais ... il s'en rencontre de cruelles dans la vie d'une femme. + +--Voudriez-vous épouser quelqu'un? + +--Si ce n'est moi qui le veux, c'est peut-être ma famille. + +Henriette prononça cette réponse avec tant de sécheresse et +d'orgueilleuse provocation, que le jeune homme se sentit mordu au +coeur. Il lui sembla qu'il venait d'être attaqué, touché même, et que +ce serait une lâcheté de ne pas répondre par un coup énergique à +l'attaque sans pitié qu'on venait de lui envoyer. Ce coup vengeur, +Crillon le lui avait enseigné pendant la route. + +Il se redressa le front assombri, passa une main frémissante dans ses +beaux cheveux, et dominant cette femme assise de toute sa taille, de +toute sa beauté de corps et d'âme: + +--Mais, mademoiselle, lui dit-il, je ne sais pas si vous agirez +prudemment en laissant votre famille vous chercher un mari. + +Elle le regarda, surprise. + +--Un mari, continua-t-il, sera exigeant. Ce n'est plus un amant qui +s'extasie et remercie à deux genoux, et, quand il ne le demande pas +lui-même, accepte toujours le bandeau qu'une femme lui met sur les +yeux. + +Henriette, en écoutant ces étranges paroles, restait indécise entre +l'étonnement et la colère. + +--Un mari, poursuivit Espérance, vous demandera compte de toute votre +vie, mademoiselle, et chacune de vos actions lui fournira matière à +questions et à recherches. + +--Je ne suppose pas, répliqua Henriette pâlissant, que ces questions +et ces recherches puissent jamais tourner à mon déshonneur. Vous êtes +un honnête homme, monsieur, je le crois du moins, et qui que ce soit +vous ferait vainement des questions à mon sujet. Mon secret ne peut +donc être révélé que par vous ... dois-je craindre qu'il le soit +jamais? Si vous vous défiez de vous-même, dites-le, du moins, pour que +je sache à quoi m'en tenir. + +Le coeur loyal d'Espérance battait au moment de porter le grand coup. +Mais il reprit courage sous le regard venimeux de l'adversaire. + +--Votre secret, mademoiselle, dit-il d'une voix émue, ne court aucun +danger. Je parle du secret qui nous est commun. Celui-là, je vous le +garantis, mais celui-là seul. Je ne puis m'engager pour les autres. + +--Que prétendez-vous dire? s'écria Henriette avec un serrement de +coeur qui retira de son visage le peu de sang que cette discussion y +avait laissé. Quels autres secrets puis-je avoir? + +--Cela ne me regarde pas, mademoiselle, mais votre mari s'en occupera; +au lieu de croire, comme je l'ai fait, à cette bague donnée par Mlle +Marie d'Entragues, enfant de douze ans, au page de votre mère, il vous +demandera si ce n'est pas vous plutôt qui aviez donné la bague qu'un +assassin a volée pour vous au cadavre d'Urbain du Jardin. + +Henriette devint livide, poussa un cri sourd et chancela sous +l'autorité de ce regard ferme et de cette parole hardie. Espérance se +croisa les bras et attendit la réponse. + +--Qui vous a appris ce nom? murmura-t-elle avec angoisse. + +--Peu importe. Je le sais, voilà l'essentiel. + +--Mais enfin, de quoi m'accusez-vous, en rapprochant ce nom du mien? + +--Je croyais vous l'avoir dit, mademoiselle, et votre égarement prouve +assez que vous m'avez compris. + +--Je sens une calomnie, une injure, et je me révolte, voilà tout. +D'ailleurs, comment se fait-il que vous veniez m'accuser d'un crime +que vous ne me reprochiez pas il y a trois jours? + +--Parce que je ne le sais que depuis deux heures. + +--Et alors, reprit-elle vivement, pourquoi il y a dix minutes +étiez-vous à mes pieds me rappelant des souvenirs d'amour? + +--Parce qu'il y a dix minutes j'espérais encore ce que je n'espère +plus maintenant. + +--Quoi donc? + +--Vous trouver innocente. + +--Nommez-moi les calomniateurs! + +--Que vous sert-il de les connaître? Tout à l'heure vous m'avez +congédié, c'est signe que vous ne m'aimez plus. Quand on cesse d'aimer +les gens, s'occupe-t-on de ce qu'ils pensent? + +--Évidemment, monsieur, je tiendrais peu à l'estime d'un homme qui +manquerait d'assez de confiance envers moi pour m'attribuer.... + +--Ce qu'on attribue à votre soeur, à une pauvre absente que vous +laissez accuser, que vous accusez vous-même. + +--Mais, monsieur, vous m'insultez. + +--La colère n'est pas une réponse. + +--L'insulte n'est pas une preuve, et si vous n'êtes venu que pour +m'insulter, vous eussiez mieux fait de ne pas venir. + +Espérance était bon, mais il n'était pas faible. Cette nouvelle +agression l'exaspéra. + +--Je ne suis venu, mademoiselle, dit-il, que pour répondre à +l'invitation que j'avais reçue de vous. Car vous m'avez appelé, ne +vous déplaise, et je porte heureusement sur moi ma lettre d'audience. +Peut-être me direz-vous qu'elle n'est pas de vous, car la personne qui +vient de me traiter ainsi n'est pas celle qui écrivait: + +«Cher Espérance, tu sais où me trouver, tu n'as oublié ni l'heure ni +le jour fixés par ton Henriette qui t'aime.» + +--N'est-ce pas, mademoiselle, ajouta-t-il en mettant le billet ouvert +sous les yeux de la jeune fille frémissante, n'est-ce pas que vous ne +comprenez pas d'avoir pu écrire ces lignes et d'avoir peut-être pensé +ce que vous écriviez? + +Henriette, en effet, venait de voir avec épouvante ce billet dans la +main d'Espérance. Lui, calmé par l'évaporation de la première colère, +plia tranquillement la feuille et la remit dans la bourse brodée qu'il +portait à sa ceinture. Les yeux d'Henriette dévoraient ce papier +accusateur et brillèrent de fureur en le voyant disparaître. + +--Ainsi, reprit le jeune homme, je ne suis venu vous voir que pour +continuer notre rôle d'amants interrompu par votre absence. En route +j'ai su votre faute et votre mensonge. On me conseillait de rebrousser +chemin. Par faiblesse j'ai voulu obtenir de vous une explication. Me +voici: vous refusez de vous expliquer, vous accueillez mes +propositions conciliantes par des menaces, j'accepte la rupture. +Adieu, mademoiselle, adieu. + +Il se dirigea vers la fenêtre; sa décision était nettement écrite sur +ses traits. En le voyant près de partir, Henriette au désespoir, il +emportait le billet, s'élança vers lui et le saisit par les deux mains +avec tous les signes du repentir et de l'humilité. + +--Espérance! s'écria-t-elle, reste; tu sais bien que je t'aime. + +--Mais non, dit-il, je ne le sais plus. + +--Comprends donc ma douleur, ma folie; comprends donc l'horreur de ma +situation. + +--Pourquoi m'avoir chassé? + +--Tu m'accusais. + +--Pourquoi m'avoir menti? + +--Rappelle-toi en quelles circonstances. C'est la Ramée qui est cause +de tout. Il ose m'aimer; j'ai ce malheur! Il m'écrit chez ma tante une +ridicule lettre entortillée, que le hasard fait tomber en tes mains; +tu t'étonnes, tu m'interroges. Il était question dans cette lettre +fatale de secret, de Marie, d'honneur de la famille. Je me confie à +toi, je t'explique comment ce la Ramée s'arroge des droits sur moi +pour se faire payer son dévouement. Dans sa lettre il ne parlait que +de la faute de Marie, puisque ma mère, par tendresse pour moi, ne lui +avait parlé que de ma soeur. Voulais-tu que, pour justifier ma soeur +cadette, que tu n'as jamais vue, que tu ne verras jamais, j'allasse +m'accuser inutilement et risquer de perdre ton amour? Ton amour plus +précieux pour moi que l'honneur, tu le sais; toi pour qui j'ai tout +oublié. Allons, pardonne, tu n'es pas méchant, aie pitié de ta +maîtresse, dont tu es le premier amour. J'ai été légère, quelle jeune +fille ne l'est pas? mais une étourderie n'est pas un crime; ce n'est +qu'une étourderie; qu'on me prouve autre chose ... Pardonne, oublie... +Je t'aime, Espérance, et n'ai jamais cessé de t'aimer. + +Elle l'enlaçait de ses bras si beaux, elle embrassait de ses lèvres +ardentes un visage qui trahissait toute l'émotion, toute la faiblesse +magnanime du généreux Espérance. + +--Vous me chassiez, cependant, dit-il tout troublé. + +--Pardonne la colère à une âme noble que révolte une honteuse +accusation. + +--Vous me chassiez avant d'avoir été accusée. + +--Oh! pardonne encore plus à la pauvre jeune fille que ses parents +circonviennent et qui se voit captive, isolée, séparée à jamais +peut-être de celui qu'elle aime. Mon père est sans pitié, ma mère rêve +pour moi des alliances au-dessus de mon faible mérite. Un soupçon de +leur part c'est pour moi la mort. + +--Vous ne serez pas perdue cependant pour m'aimer, dit Espérance, et +près de moi vous n'avez à craindre ni la pauvreté, ni le déshonneur! + +--Vous ne connaissez pas vos parents, dit la jeune fille avec une +hypocrite douceur; voilà pourquoi jamais les miens ne consentiraient à +nous unir. Oh! sans cela, je vous avouerais avec orgueil. Allons, vous +voilà devenu raisonnable, vous n'êtes plus ce furieux qui maltraitait +une pauvre fille dont le malheur est le seul crime. Je lis dans vos +beaux yeux l'oubli; j'y lis plus encore, n'est-ce pas, vous m'aimez +toujours? + +--Il le faut bien, soupira ce tendre coeur. Un éclair de triomphe +illumina le visage pâle d'Henriette. + +--Est-il possible, dit-elle, que l'orgueil fausse à ce point une belle +âme, qu'elle devienne ingrate jusqu'à l'indélicatesse? + +Elle enveloppa ce mot amer dans le miel d'un baiser. + +--Comment cela? dit Espérance; + +--Oui, vous me reprochez une preuve d'amour, une lettre. + +--Je ne l'ai pas reprochée, je l'ai citée. + +--Le rouge m'en monte au visage. Il me reprochait d'avoir été +confiante ... et moi, dans ma douleur, je me disais: S'il s'arme de +cette lettre contre moi, aujourd'hui qu'il m'aime, quel usage en +fera-t-il donc lorsqu'un jour il ne m'aimera plus? + +Un nouveau baiser fit passer cette nouvelle goutte de poison. + +--Me croyez-vous à ce point votre ennemi? + +--Pas vous! mais on vous influence; vous êtes faible pour tout le +monde, excepté pour moi, et quand nous serons séparés ... Oh! mon cher +Espérence, si votre faiblesse, si un malheureux hasard fait tomber ce +billet en des mains étrangères, je suis perdue, perdue par celui que +j'ai tant aimé ... Quel châtiment! il sera juste! + +Elle s'attendrit en disant ces mots; Espérance la prit dans ses bras +avec transport. + +--Ne la redoute plus, cette lettre, dit-il, nous allons la brûler +ensemble. + +Pauvre Espérance! qui prit pour un sourire d'ange la joie infernale +allumée dans les yeux d'Henriette, et pour une douce rançon d'amour +son baiser de Judas! + +Il fouilla dans sa bourse pour y prendre le billet. Henriette tendit +une main tremblante d'avidité. + +Soudain plusieurs coups pressés retentirent à la porte du pavillon, et +une voix impatiente cria: Henriette! Henriette! + +--C'est ma mère! dit celle-ci épouvantée. + +Espérance courut au balcon, Henriette l'arrêta, songeant qu'il +emportait avec lui la lettre. + +--Dans ma chambre, dit-elle.... + +Elle y poussa le jeune homme, ferma la porte et descendit ouvrir. + + + + +XII + + +LES HABITUDES DE LA MAISON + +Il faisait sombre dans le vestibule, Marie Touchet avait la voix +tremblante; en apercevant le trouble de sa fille elle se tut. + +--Me voici, ma mère, dit Henriette en détournant les yeux. + +--Pourquoi n'ouvriez-vous pas? + +--J'allais dormir, je dormais déjà, je crois, mais à présent que me +voilà réveillée, je puis aller souper avec vous, ma mère. + +En disant ces mots, dans son ardeur de sortir et d'éloigner Marie +Touchet du pavillon elle poussait doucement celle-ci dehors. + +Marie Touchet la poussant à son tour: + +--Montons chez vous, dit-elle en passant la première. + +--Je suis perdue, pensa Henriette, qui se repentit de n'avoir pas +laissé fuir Espérance. + +La mère après un rapide coup d'oeil jeté autour d'elle, marcha droit à +la fenêtre ouverte, et, apercevant en bas la Ramée qui veillait, lui +demanda si personne n'était sorti de ce côté. + +--Non, répondit la Ramée. + +Alors Mme d'Entragues revenant à sa fille: + +--Où est, dit-elle, l'homme que vous cachez ici? + +--Qui donc? répliqua Henriette avec un horrible serrement de coeur. + +--Si je le savais je ne vous le demanderais pas. + +--Mais il n'y a personne, madame. + +--J'ai entendu sa voix. + +--Je vous jure.... + +La mère se mit à visiter chaque angle, chaque meuble de la chambre et +les plis de la tenture, avec une vivacité fiévreuse. Il n'était plus +question de majesté. + +N'ayant rien trouvé, elle se dirigea vers la chambre à coucher, heurta +violemment Henriette qui voulait lui fermer le passage, et entra. + +Henriette espérait que le jeune homme se serait adroitement dissimulé, +à la manière des vulgaires amants, sous le lit ou dans quelque +armoire; mais Espérance était debout près de cette petite fenêtre +grillée de fer. Il avait entendu tout et s'attendait à tout. + +À l'aspect de cette figure noire perdue dans le crépuscule, Marie +Touchet saisit à la hâte le fusil et la pierre pour allumer une bougie +et voir. + +Espérance, pendant ces préparatifs, contemplait le visage pâle et +contracté par la fureur de cette mère offensée, dont il connaissait en +pareil cas la justice férocement expéditive. + +Henriette se cachait dans un grand fauteuil. + +Marie Touchet leva la bougie jusqu'à la hauteur du visage d'Espérance, +et frissonna de le voir si beau, si calme, si digne d'être adoré. + +Un pareil amant près de sa fille renversait tous ses plans d'avenir. +Encore une tache qu'il faudrait effacer. C'était donc l'inexorable +destinée de sa famille: honte et sang! + +--Que faites-vous là? dit-elle d'une voix menaçante. Vous vous taisez +... Répondrez-vous, au moins, mademoiselle! + +Henriette, au comble de l'effroi, s'écria: + +--Mais, ma mère, je ne connais pas monsieur.... + +--Un malfaiteur, peut-être, dit Marie Touchet, exaspérée de la placide +beauté d'Espérance. + +L'oeil noble et pur du jeune homme appela sans affectation le regard +de la mère sur la table où scintillaient les diamants. + +--Qu'est cela? dit-elle avec un redoublement de fureur. Je ne vous +connais pas ces joyaux, mademoiselle! + +--Moi non plus, bégaya Henriette, folle de honte et de terreur. + +Ému de compassion, Espérance trouva le mensonge pour sauver l'honneur +de sa maîtresse. + +--Voici la vérité, madame, dit-il enfin d'une voix doucement +harmonieuse. Je passais à Rouen il y a six jours. J'y ai vu +mademoiselle dont je suis tombé éperdument épris sans qu'elle m'eût +seulement aperçu. C'était jour de fête. Mademoiselle regardait à +l'étalage d'un juif les diamants que voici. L'idée m'est venue de les +acheter, puisqu'ils avaient mérité son attention. + +--Je vous trouve hardi d'acheter des diamants à ma fille. + +--Permettez, madame, ce n'est pas un crime que d'éprouver de l'amour, +c'en serait un alors d'en inspirer. Moi, qui ne voulais pas offenser +ou compromettre mademoiselle, je l'ai suivie de loin, oh! +respectueusement, jusques ici. + +--Pourquoi faire? dit Marie Touchet avec sa hauteur de reine. + +--Pour savoir son nom et sa qualité, que je ne me fusse pas permis de +demander à ses gens; pour trouver une occasion favorable de lui faire +tenir ces diamants qui ne sont pas un présent, mais un gage mystérieux +des sentiments que je voulais un jour lui faire connaître. C'est +permis, madame, d'essayer à plaire quand on est respectueux, quand on +cherche à ne pas compromettre une femme; depuis hier, j'ai étudié les +êtres et les habitudes de ce château, et ce soir, croyant mademoiselle +sortie du pavillon pour souper avec vous, je me suis risqué--c'est un +grand tort de ma part--à pénétrer chez elle pour déposer les diamants +sur sa table, cela l'eût fait rêver: cette pensée me souriait +d'occuper son esprit, sinon son coeur. Or, mademoiselle que je croyais +absente, est rentrée tout à coup, m'a vu, a poussé un cri; j'ai voulu +la rassurer, lui expliquer la pureté de mes intentions, et j'étais +occupé à combattre ses scrupules, lorsque votre voix, madame, a +retenti au bas de l'escalier. Voilà toute la vérité. Je vous supplie +de me pardonner, et surtout de ne pas accuser mademoiselle, qui n'est +pas coupable et qui souffre en ce moment d'injustes soupçons. Seul je +mérite vos reproches et m'incline très-humblement devant votre colère. + +A mesure qu'il parlait, la couleur et la vie revenaient sur les joues +d'Henriette; elle admirait cette présence d'esprit qui la sauvait. Le +rôle devenait si beau pour elle qu'elle s'y cramponna, qu'elle +l'adopta, qu'elle prit le masque pour le visage. + +--Oui, s'écria-t-elle, oui, voilà la vérité. + +Marie Touchet, elle, ne se laissa pas abuser. Sa colère augmenta +lorsqu'elle vit l'adresse de la défense. + +--Et c'est là, dit-elle, l'excuse qu'on ose invoquer pour s'être +introduit chez ma fille par une fenêtre! + +--La porte m'était fermée, répondit doucement Espérance. D'ailleurs, +je ne voulais pas être vu de Mlle d'Entragues, et par la porte j'eusse +été vu. + +--Il reste à expliquer, dit la mère en froissant convulsivement ses +doigts, pourquoi à mon arrivée, vous vous êtes caché dans cette +chambre au lieu de reprendre le chemin par lequel vous étiez venu. + +Henriette plia sous ce nouveau coup. + +--Mademoiselle m'avait congédié honteusement répliqua Espérance +embarrassé; mais moi j'ai voulu rester, un espoir me guidait. +Peut-être, me suis-je dit, aurai-je le bonheur de voir la mère de Mlle +Henriette, et je saurai la convaincre de mes sentiments respectueux, +et par l'excès même de ma témérité, cette dame jugera de l'excès de +mon amour et du désir que j'ai d'être approuvé dans ma démarche. Voilà +pourquoi, madame, je me suis caché. Mademoiselle devait me croire +parti ... Mon stratagème a réussi en dépit de mademoiselle, puisque +j'ai été assez heureux pour déposer à vos pieds ces sincères +explications. + +Henriette respira; Marie Touchet la regarda d'un oeil plus calme. Mais +l'effort de cette tempête tomba sur le malheureux Espérance. + +--Votre recherche! s'écria la mère en donnant un libre cours à sa rage +trop longtemps contenue. Votre recherche! mais, pour rechercher Mlle +d'Entragues, vous ne vous êtes pas encore nommé. Qui donc êtes-vous? + +Espérance baissa la tête avec une hypocrite humilité. + +--Je ne suis pas pauvre, dit-il. + +--Il s'agit bien de cela. Êtes-vous prince? Êtes-vous roi? + +--Oh! non, madame. + +--Votre nom! votre nom! dit Marie Touchet, de plus en plus animée par +la feinte soumission du jeune homme ... Il ne s'agit pas d'acheter des +diamants, nous ne sommes pas des juives; mais vous, êtes-vous +seulement bon gentilhomme? + +Espérance prit le temps de respirer pour bien poser l'effet de sa +réponse, et répondit: + +--Je ne sais pas, madame. + +L'effet fut effrayant. La mère se redressa comme une géante, et d'un +geste superbe: + +--Il faut que vous soyez un audacieux compagnon, dit-elle, pour venir +ainsi affronter la potence. Pas gentilhomme!... et l'on complote de +séduire des filles de noblesse! Que dis-je, on ose avouer qu'on les +recherche! Ah! malheureux! si je ne craignais d'attirer sur mon +imprudente fille la colère de son père et de son frère, vous auriez +déjà payé cette impudence. + +--Mais, madame, je n'ai offensé personne, dit le jeune homme, enchanté +de voir approcher le dénoûment sans que sa maîtresse eût été +compromise. + +--Taisez-vous! + +--Je me tais. + +--Et partez!... partez, misérable! + +--Je l'eusse fait depuis longtemps sans le respect qu'on doit aux +dames, dit Espérance avec un sourire mal déguisé. + +--Et vos diamants! ajouta Marie Touchet, ne les oubliez pas; ils vous +serviront près de vos pareilles! + +En disant ces mots, elle lança l'écrin dans les jambes d'Espérance, +qui riait de cette fureur féminine et ne se baissa pas pour les +ramasser. Après une gracieuse révérence adressée aux deux dames, il se +dirigea vers le balcon: + +--Excusez-moi, dit-il, de reprendre le chemin défendu; mais mon cheval +est en bas, et je tiens à ne pas causer de scandale en votre maison. + +--Moi aussi, répliqua Marie Touchet avec fureur. C'est pourquoi je +vous invite à ne point aller de ce côté: vous trouveriez en bas de +cette fenêtre quelqu'un dont je veux bien vous épargner la rencontre. +Certes, vous méritez d'être châtié, mais ce sera plus tard et plus +loin. Souvenez-vous bien que s'il vous arrive jamais de regarder +seulement cette fenêtre ou de parler de votre aventure, mademoiselle +que voici entrera pour le reste de ses jours au couvent. Quant à +vous.... + +--Oui, je sais ce que vous voulez dire, murmura Espérance avec un +sourire moins joyeux. Eh bien! madame, soyez tranquille, à dater +d'aujourd'hui je suis aveugle et muet. Par où faut-il que je sorte, +s'il vous plaît? + +--Attendez que je prévienne la personne qui vous guettait en bas. + +Au moment où Marie Touchet s'approchait de la fenêtre pour avertir la +Ramée qu'elle supposait être encore à son poste, au moment où +Espérance cherchait dans les yeux d'Henriette un remercîment qu'il +avait bien gagné par sa patience et son esprit, la Ramée apparut au +seuil de la chambre l'oeil brillant d'une ivresse sauvage, il vit +Espérance et s'écria: + +--J'étais bien sûr d'avoir reconnu sa voix: + +Ces mots, l'accent haineux dont ils étaient empreints firent tourner +la tête à Mme d'Entragues; elle accouru près de la Ramée pour lui en +demander l'explication. + +A l'aspect de son ennemi, Espérance comprit le danger, pressentit la +lutte, et au lieu de continuer à marcher vers le balcon, il revint sur +ses pas, jusqu'au milieu de la chambre. La Ramée le couvait d'un +regard dévorant. Il fit quelques pas aussi à la rencontre de Mme +d'Entragues. Henriette, à l'arrivée de ce nouveau témoin, s'était +reculée jusqu'à la porte de sa chambre, comme pour mieux cacher sa +honte. + +--Ah! c'est monsieur, dit la Ramée d'une voix stridente qui fit +tressaillir Espérance comme le sifflement d'un reptile. + +Instinctivement, il songea à se rapprocher de son épée placée sur une +console près du balcon. Mais la crainte de paraître inquiet enchaîna +encore une fois sa résolution. «La générosité de l'adversaire, dit un +proverbe arabe, est l'âme la plus sûre d'un lâche ennemi.» + +La Ramée comprit cette hésitation. Il tourna lentement autour de la +table comme pour retrouver Mme d'Entragues, et chemin faisant, il +écrasa Henriette d'un regard menaçant et désespéré. + +--Il me semble, madame, dit-il alors à la mère, que vous aviez +querelle avec monsieur tout à l'heure. Si je puis vous être utile, me +voici. + +--Non, dit Mme d'Entragues humiliée de la protection d'un pareil +personnage, monsieur a expliqué sa présence d'une manière +satisfaisante, et il part. + +La Ramée bondit jusqu'au balcon, de façon à se placer entre Espérance +et son épée. + +--Vous ne savez donc pas madame, dit-il à Marie Touchet, quel est cet +homme que vous laissez partir? + +--Non. + +--C'est celui qui m'a menacé tantôt, celui qui sait le secret, celui +qui veut nous perdre tous et qui n'est ici que pour cela! + +Mme d'Entragues poussa une exclamation de surprise et d'effroi. + +--Ce matin il m'a échappé, ajouta la Ramée, il ne faut pas qu'il +m'échappe ce soir! + +Pendant ce colloque, Espérance serrait sa ceinture et regardait avec +un sourire méprisant l'habile manoeuvre de son ennemi. + +Marie Touchet, pâle et agitée; + +--Cela est bien différent, dit-elle, et mérite une explication. + +--Et monsieur va s'expliquer, ajouta la Ramée en s'appuyant sur la +console même où reposait l'épée. + +Henriette, la lâche, joignit les mains et adressa un regard suppliant +à Espérance, non pour qu'il fût patient, mais pour qu'il fût discret. + +Celui-ci, sans s'émouvoir: + +--Je ne comprends plus, dit-il. L'arrivée de monsieur embrouille tout. + +--Tout se débrouillera, fit la Ramée en jouant avec la poignée de +l'épée. + +--Madame, c'est à vous que je m'adresse, poursuivit Espérance; je ne +veux pas ici avoir affaire à monsieur. Vous me faisiez l'honneur, je +crois, de me demander des explications. Sur quoi? + +--Sur les secrets prétendus dont vous auriez ce matin entretenu M. la +Ramée ... des secrets mortels! + +Espérance regarda Henriette qui cachait son visage dans ses mains. + +--Je devais, dit-il, donner ces explications à M. la Ramée au coin de +certain bois fourré dont il me faisait fête alors. Mais ce n'est pas +ici le lieu, et les témoins ne me conviennent pas. + +--Cependant, vous parlerez! dit Marie Touchet en s'avançant l'oeil en +feu, les poings serrés vers le jeune homme. + +--Oh oui! vous parlerez! dit la Ramée en s'approchant également, la +main sur un couteau qu'il portait à sa ceinture. + +--Vous croyez, dit Espérance, souriant à la faiblesse de l'une et à la +rage de l'autre. + +--J'en suis sûr, répliqua la Ramée avec un affreux regard. + +Henriette, stupide de frayeur, se mit à murmurer des prières devant +son crucifix. Espérance demeura seul, les bras croisés faisant face à +ses deux adversaires. La Ramée tira tout à fait son poignard du +fourreau. + +--Ah oui, dit lentement Espérance, j'oubliais où je suis et avec qui +je suis. C'est l'habitude de la maison d'Entragues. Un porteur de +secret gêne-t-il, on l'assassine! + +--Monsieur! s'écria Marie Touchet livide, vous allez nous y forcer! + +--Voyez-vous qu'il le faut! hurla la Ramée en grinçant des dents. + +--Bah! répliqua Espérance, je ne suis pas un petit page, moi, je ne +suis pas Urbain du Jardin et je n'ai peur ni des mauvais yeux de +madame ni du vilain couteau de monsieur. Oh! vous avez beau vous +placer ainsi entre moi et mon épée, je la retrouverais si j'en avais +besoin, mais avec de pareils ennemis l'épée est inutile. Allons! +passage! arrière, madame, et vous, coquin, au large! + +Henriette, égarée, s'enfuit dans sa chambre où elle s'enferma. Mme +d'Entragues recula jusqu'à la porte; la Ramée, le couteau à la main, +baissa la tête comme le taureau qui va fondre sur son adversaire. + +Espérance prit son élan. + +--Tu n'as pas été pendu ce matin, dit-il, tu vas être étranglé ce +soir. + +Et jetant ses deux bras en avant comme deux tenailles, il tordit le +poing de la Ramée, le désarma, jeta le couteau sur le plancher et +saisit l'homme à la gorge; ses doigts nerveux s'incrustèrent dans la +chair vive. On vit, sous la terrible pression, les joues de la Ramée +se rougir du sang qui refluait, ses yeux terrifiés grandir +démesurément, et l'écume lui monter aux lèvres. Il tomba ou feignit de +tomber. + +Soudain, Espérance poussa un cri, ses mains s'ouvrirent, son corps +plia. La Ramée libre, la sueur au front, sauta en arrière, laissant +Espérance se débattre au milieu de la chambre, avec une large plaie +d'où jaillissait le sang. L'assassin, en se baissant, avait ramassé +son couteau et le lui avait enfoncé dans la poitrine. + +Marie Touchet recula béante de terreur devant ce flot sinistre qui +descendait sur le parquet jusqu'à elle. + +Quant à Espérance, il voulut étendre la main pour saisir son épée, +mais ce mouvement acheva d'éteindre ses forces, un brouillard passa +sur ses yeux, ses jambes fléchirent et il tomba en murmurant: + +--Crillon! Crillon! + +C'était un épouvantable spectacle: de chaque côté de ce cadavre, près +du balcon et de la chambre d'Henriette, les deux assassins, livides et +muets, se regardant comme en délire; dans la chambre voisine des cris +étouffés, tandis qu'au dehors le rossignol saluait sur les marronniers +le premier rayon de la lune. + +Tout à coup, deux voix rieuses et avinées, des coups bruyants frappés +à la porte d'entrée, retentirent dans le pavillon. On appelait +Henriette et Mme d'Entragues. + +--Oh! s'écria celle-ci, mon mari et M. le comte d'Auvergne. + +--Ouvrez! ouvrez! je veux voir la petite soeur, disait le fils de +Charles IX, trébuchant aux marches du pavillon, montrez-la-moi, la +jolie petite reine.... + +Et M. d'Entragues riait aux éclats. + +Ces paroles réveillèrent Mme d'Entragues comme une trompette du +jugement dernier. Elle souffla les bougies dont l'une se ralluma +malgré son souffle, et s'élança par les montées pour empêcher le comte +d'Auvergne d'aller plus loin. + +La Ramée, dont les dents claquaient de terreur, cherchait une issue à +tâtons, comme s'il eût été aveugle. Il secoua dans son égarement la +porte à laquelle Henriette, hurlant d'effroi, se cramponnait avec ses +ongles. Alors la Ramée ouvrit le balcon, l'enjamba, et s'élança dans +le vide. + +On entendit, au moment de sa chute, deux cris, l'un de surprise et +l'autre de rage, puis un bruit de poursuite furieuse qui s'effaça peu +à peu dans le silence et les ténèbres de la nuit. + +Espérance était tombé étourdi plutôt qu'évanoui. La secousse du choc +acheva de lui rendre sa connaissance. Il rouvrit péniblement les yeux +et se vit étendu au milieu de cette chambre à la lueur lugubre de la +bougie qui semblait éclairer un mort. + +Il avait appliqué une main sur sa blessure; l'autre, appuyée sur le +parquet, en recevait la fraîcheur. Les idées du malheureux jeune homme +s'entre-choquaient confusément comme une légion de fantômes, comme un +essaim désordonné de rêves. + +Il lui sembla que la porte de la chambre d'Henriette s'ouvrait +insensiblement et que la jeune fille elle-même apparaissait, le visage +pâle, les yeux hagards montrant d'abord sa tête seule, puis une main, +puis tout le corps qui se dégageait lentement de la chambre voisine. + +C'était bien Mlle d'Entragues; Espérance la reconnut. Elle écoutait, +elle regardait. Sa robe frôla les gonds et la serrure. Elle fit un pas +et fixa un regard épouvanté sur le pauvre Espérance. + +Ce dernier eût bien voulu parler, mais n'en avait pas la force; il +essaya bien de sourire, mais l'ombre enveloppait sa tête, et ce +sourire sublime fut perdu. + +Henriette s'avança, s'enhardissant par degrés, Espérance la bénissait +tout bas. + +--Elle vient, pensait-il, pour fermer ma blessure, ou pour recueillir +mon dernier souffle. C'est une charitable idée qui lui comptera près +de Dieu, et pourra effacer quelques-unes de ses fautes. + +Henriette, arrivée près du jeune homme, se baissa et étendit la main +vers lui. Mais ce n'était point pour panser sa blessure, ni pour +chercher le souffle suprême aux lèvres de son amant. + +Elle attirait de ses doigts tremblants la longue bourse où Espérance +avait enfermé le billet de rendez-vous; elle sentit le papier sous les +mailles et se mit à dénouer les cordons qui retenaient cette bourse à +la ceinture. + +Dieu permit qu'Espérance, à la vue de cette profanation, recouvrât une +seconde de vigueur et de vie. + +Il fit un mouvement pour se défendre et un soupir s'exhala du fond de +son coeur révolté. + +En le voyant ressuscité, Henriette se releva éperdue. Elle ouvrit la +bouche et ne put crier. Elle reculait à mesure que le mourant se +redressait effrayant de colère et pâle de désespoir. + +--Oh!... lui dit Espérance d'une voix sépulcrale, oh! la lâche!... oh! +l'infâme qui dépouille les cadavres! Il te faut donc le billet +d'Espérance comme il t'a fallu la bague d'Urbain!... Mon Dieu, +punissez-la! Mon Dieu! je ne demande pas à vivre, mais donnez-moi la +force d'aller mourir loin d'ici! + +-- Sambioux! s'écria une voix de tonnerre, en même temps qu'un homme +sautait bruyamment du balcon dans la chambre, qui est-ce qui parle de +mourir, cher monsieur Espérance. Oh! j'en étais sûr, le pauvre enfant, +ce scélérat me l'aura tué. + +--Pontis!... sauve-moi! + +--Sambioux de bioux! cria le garde en s'arrachant les cheveux des deux +mains. + +--Emporte-moi, Pontis! + +Aussitôt, Pontis saisit Espérance d'un bras d'Hercule, le plaça sur sa +large épaule, se pendit d'une main au balcon, de l'autre à une branche +qui craqua en pliant jusqu'au sol et disparut avec sa proie. + +Henriette ferma les yeux, étendit les bras et tomba inanimée en +travers de la fenêtre. + + + + +XIII + + +LE ROI + +Peut-être le lecteur trouvera-t-il son compte à suivre M. de Brissac, +depuis sa sortie de la maison d'Entragues, lorsqu'il avait tant peur +d'être accompagné, c'est-à-dire gêné par l'Espagnol. + +Le gouverneur de Paris entreprenait une grosse besogne, et toutes les +conséquences d'un échec lui étaient parfaitement connues. La moindre +était sa mort et la ruine d'une partie de la France. + +Le succès, au contraire, représentait pour lui une fortune brillante +parmi les plus splendides fortunes de ce monde, et le salut de la +patrie. + +Il s'agissait de décider entre la Ligue et le Roi, entre la France et +l'Espagne. Mais pour faire ce choix il s'agissait aussi de bien +connaître le fort et le faible des deux situations. + +Cette perplexité avait fait passer à Brissac bien des nuits de +fiévreuse insomnie. Mais un homme vaillant ne vit pas éternellement +avec un serpent dans le cour: il préfère engager une lutte, il meurt +ou il tue. + +Brissac avait résolu de combattre le serpent. Suffisamment renseigné +sur le compte des Espagnols et de la Ligue par une fréquentation +quotidienne et sa participation à leurs conseils, bien éclairé sur les +perfidies de ceux-là et les niaiseries de ceux-ci, il voulait savoir à +quoi s'en tenir sur l'autre parti qui revendiquait la France. Il +voulait connaître par lui-même les forces et les idées de ce Béarnais +tant combattu. Et il se disait avec son sens droit qu'un ennemi +méprisable n'est jamais redouté a ce point. + +Il fallait donc se choisir un maître, et dans ce maître un ami assez +puissant pour faire la fortune de celui qui lui aurait donné le trône. +Serait-ce Mayenne, serait-ce Philippe II, serait-ce Henri IV? + +Voici ce qu'imagina le gouverneur de Paris, homme, nous l'avons dit, +éminemment ingénieux: + +--La reconnaissance, pensa-t-il, n'est pas un fruit qui pousse +naturellement sur l'arbre de la politique. Il faut l'aider à fleurir, +à se nouer, à mûrir; il faut, lorsqu'il est mûr, l'empêcher de tomber +chez le voisin ou d'être dérobé par le premier adroit larron qui +passe. + +Plusieurs moyens se présentent à l'effet de forcer la reconnaissance +d'un grand. L'obliger par tant et de tels services qu'il ne puisse, +malgré toute la bonne volonté possible, en perdre jamais la mémoire, +ou le jeter vigoureusement dans un tel danger, dans un tel dommage, +qu'il ne puisse reculer devant le solde qu'on lui présente pour +rançon. + +Brissac choisit ce dernier moyen, parce qu'il avait ouï dire que le +Béarnais était ingrat et court de mémoire. Il résolut donc de faire à +ce prince une telle peur que jamais il ne l'oubliât: le payement en +serait plus prompt et meilleur. + +Son plan était de s'emparer d'Henri IV pendant la liberté que donne la +trêve. L'entreprise n'offrait aucune difficulté. Depuis huit jours, +Henri parcourait seul ou à peu près les environs de Paris; fort occupé +de nouvelles amours, il négligeait toutes les mesures de prudence. Si +Brissac ne mettait pas ce projet à exécution, nul doute qu'un jour ou +l'autre le duc de Féria ne le réalisât pour le compte du roi +d'Espagne. Ne valait-il pas mieux, se disait Brissac, faire profiter +un Français du bénéfice? Avec douze hommes braves et d'autant plus +braves qu'ils ne sauraient pas contre qui on les employait, Brissac +ferait garder le chemin que prenait le roi tous les soirs; Henri, +toujours travesti, ne serait pas reconnu, et se garderait bien de se +faire connaître. On amènerait la prisonnier à Brissac, dans quelque +lieu bien écarté, bien sûr. Et là, selon les inspirations du moment, +selon le tour que prendrait la conversation, le gouverneur de Paris +trancherait enfin, et certainement à son profit, la grande question +qui divisait toute la France et tenait l'Europe en échec. Henri serait +livré à Mayenne, ce qui était de bonne guerre pour un ligueur, ou du +moins, s'il était remis en liberté, ce serait contre de bons gages. +Tel était le plan de Brissac, et nous n'avons pas exagéré en +l'appelant ingénieux. + +Les conditions de la réussite étaient d'abord un profond secret. En +effet, si le prisonnier était connu d'un seul des assaillants, adieu +le droit de choisir entre sa liberté et son arrestation définitive. Il +faudrait rendre compte aux ligueurs, voire même aux Espagnols; on +aurait travaillé pour ces gens-là, on ne serait plus un homme +d'esprit. Il est vrai que le duc de Mayenne et le roi Philippe II +pourraient être reconnaissants, mais ils pourraient aussi ne pas +l'être. Or, quand ou joue une pareille partie sans avoir tous les +atouts, on perd, et la perte est grosse. C'était pour posséder bien +intact cet important secret, que Brissac avait ainsi écarté l'hidalgo, +en lui ôtant toute chance de nuire au cas où un conflit se serait +présenté. + +Il sortit donc de chez Mme d'Entragues vers sept heures et demie; le +temps, nuageux ce soir-la, promettait une nuit sombre. Le comte, suivi +de son valet, prit la route de Paris au petit pas, observant les +environs avec l'habile coup d'oeil d'un homme habitué à la guerre. +Puis, ne voyant aucun espion sur la route, il tourna brusquement à +gauche, traversa quelques bouquets de bois qui cachèrent sa nouvelle +marche, et se dirigea vers la plaine de manière à tenir toujours +Argenteuil et la Seine à gauche. + +Son valet, sur la fidélité duquel il croyait pouvoir compter, était un +soldat jeune et vigoureux qui lui servait d'espion depuis près d'une +année, et lui avait rendu de grands services, grâce aux intelligences +qu'il avait su nouer dans le camp royaliste. + +--Tu disais donc, Arnaud, demanda Brissac à cet homme, que nous devons +passer la rivière au-dessus d'Argenteuil. + +--Oui, monsieur, et la suivre jusqu'à Chatou; c'est là ou dans les +environs que chaque jour passe la _personne_ que vous cherchez. + +--Pourquoi ce: dans les environs? Sa route n'est-elle pas aussi +certaine que tu le prétendais? + +--Cela dépend du point de départ, monsieur. Lorsque _la personne_ +venait de Mantes elle arrivait par Marly; mais le but est toujours le +même. + +--Toujours cette maison de Mlle d'Estrées, au bord de l'eau, près +Bougival? + +--Au village de la Chaussée, oui, monsieur. + +--Mais, malheureux, _s'il_ vient ce soir par Marly, mes guetteurs le +manqueront, puisque, d'après les renseignements, je les ai échelonnés +depuis Argenteuil jusqu'à Bezons. + +--Ce soir _la personne_ vient de Montmorency par le même chemin que +nous, et vos guetteurs sont assurés de la rencontrer là. + +Brissac réfléchit un moment. + +--Je ne pense pas qu'il se défende, dit-il, et toi? + +--Non, monsieur. Il est seul. + +--Tu en es sûr? + +--Vous le savez bien, monsieur, hier, il était à Pontoise avec M. le +comte d'Auvergne et M. Fouquet. Ce dernier est parti à Médan rejoindre +les gardes, vous en avez reçu l'avis. M. d'Auvergne est à Entragues, +vous venez de l'y voir, l'autre se trouve donc seul pour toute la +soirée. + +--Et déguisé? + +--Comme toujours. Depuis deux mois que je l'observe par vos ordres, il +est allé six fois chez Mlle Gabrielle d'Estrées, jamais sans un +déguisement quelconque. Oh! sans cela le père le reconnaîtrait et +serait capable de ne pas le laisser entrer. + +Brissac reprit le cours de ses méditations. Depuis Épinay, les +chevaux, marchaient plus vite, et l'on aperçut bientôt le village +d'Argenteuil. Là était un gué que le soldat fit prendre à son maître +pour éviter le bac, et les deux cavaliers suivirent la berge déserte, +en commençant à observer religieusement chaque ombre, chaque pli du +terrain et chaque bruit. + +Brissac témoigna sa surprise, ou plutôt son admiration. Rien ne +paraissait. Il fallait que l'embuscade fût merveilleusement conduite. + +--J'y serais pris moi-même, dit-il ... Quelle solitude! quel silence! +Et cependant nous voilà sur le lieu même que je leur ai indiqué pour +s'embusquer. + +On ne voyait, en effet, ni hommes ni chevaux; on n'entendait d'autre +bruit que le murmure de l'eau, fort basse en cette saison, sur les +cailloux et les bancs de sable de la rivière. L'endroit était désert, +presque sauvage. D'un côté, le fleuve; de l'autre,une berge escarpée +couronnée de broussailles et de petits bois coupés par des ravins et +des fondrières. + +--Voilà qui est étrange, pensa Brissac, le coup devrait être fait; mes +hommes devraient déjà revenir. + +Arnaud suivait son maître sans faire de commentaires, son attention +était ailleurs; Brissac ne s'occupait que d'écouter ou de regarder en +avant. + +Tout à coup il s'écria: + +--En voici un! + +Un homme apparut en effet au détour d'un sentier sous des habits +simples et de couleur sombre. + +Il avait certaine tournure martiale qui semblait justifier +l'exclamation de Brissac. D'ailleurs cet homme venait droit au +gouverneur qui, de son côté, bâta le pas pour l'aborder: il était +impatient d'avoir des nouvelles. + +Lorsqu'ils furent tous deux en présence: + +--Bonsoir, monsieur le comte, dit l'étranger d'une voix enjouée; me +reconnaissez-vous? + +--Monsieur de Crillon! s'écria Brissac saisi de stupeur à la vue d'un +homme qu'il était si loin d'attendre à pareille heure, en pareil lieu. + +--Votre bien bon serviteur, répondit le chevalier. + +--Par quel étrange hasard rencontré-je monsieur de Crillon? + +--Il le faut bien, comte, pour obéir au roi. + +--C'est le roi ... le roi de Navarre, qui vous a envoyé? + +--Le roi de France et de Navarre, dit tranquillement Crillon. + +--Mais ... demanda Brissac dont l'inquiétude prenait les proportions +de l'effroi.--En effet, rencontrer Crillon dans un endroit où l'on +pouvait avoir à se battre, c'était malencontreux!--Pourquoi vous +aurait-on envoyé? + +--Pour vous arrêter, monsieur le comte, dit Crillon avec un flegme +terrifiant. + +Brissac était brave; mais il pâlit. Il savait que Crillon plaisantait +peu sur les grands chemins. + +--Qu'en dites-vous? continua le chevalier. Est-ce que vous auriez +l'envie de faire résistance? + +--Mais oui, dit Brissac, car il n'est pas possible qu'un gentilhomme +armé se laisse prendre par un seul ennemi sans être déshonoré. + +--Oh! dit Crillon, vous êtes si peu armé que ce n'est pas la peine +d'en parler. + +--J'ai mon épée, monsieur de Crillon. + +--Bah! vous savez bien que personne ne tire plus l'épée contre moi. + +--C'est vrai, mais j'ai l'arme des faibles, l'arme brutale dont le +coup ne se pare point, et je serais au désespoir, avec cette arme +lâche, de tuer le brave Crillon. Cependant! je le tuerais s'il me +refusait le passage. + +En même temps, il prit ses pistolets dans les fontes. + +--Quand je vous disais de rester tranquille, dit Crillon. Rengainez +vos pistolets, ils ne sont pas chargés, + +--Ils ne sont pas chargés! s'écria Brissac avec une sorte de colère; +en êtes-vous assez certain pour attendre le coup à bout portant? + +En disant ces mots, il appuyait l'un des canons sur la poitrine du +chevalier. + +--Si cela vous amuse de faire un peu de bruit et de me brûler quelques +poils de moustache, faites, mon cher comte, dit froidement Crillon, +sans chercher à détourner l'arme, vos pistolets renferment de la +poudre, peut-être, mais ils n'ont plus de balles certainement. + +--C'est impossible, s'écria Brissac confondu. + +--Alors tirez vite pour vous en convaincre, et quand vous serez bien +convaincu, nous nous entendrons mieux. Tirez donc, et tâchez de ne pas +me crever un oeil avec la bourre. + +Brissac, après avoir vainement cherché le regard embarrassé d'Arnaud +qui détournait la tête, laissa tomber sa main avec une morne +stupéfaction. On lui avait joué le tour qu'il avait joué à l'Espagnol. + +--Je comprends, murmura-t-il, Arnaud s'était vendu à vous! + +--Vendu, non pas, répliqua Crillon, nous n'avons pas d'argent pour +acheter: il s'est donné. Mais que cherchez-vous donc autour de vous +avec cet oeil émerillonné? Vous ne songez pas à vous tirer de mes +mains, n'est-ce pas? + +--Si fait bien, j'y songe, et c'est vous, chevalier de Crillon, qui +vous êtes livré à moi sans vous en douter. En voulant prendre le +maître, j'aurai pris aussi le serviteur; c'est un beau coup de filet. + +--Je ne comprends pas trop, dit Crillon. + +--Tout à l'heure, douze hommes que j'ai postés sur la route que doit +suivre le roi prendront le roi, et vous avec. Ainsi, faites-moi bonne +composition en ce moment, je vous rendrai la pareille dans un quart +d'heure. + +Crillon se mit a rire, et ce rire bruyant troubla quelque peu la +confiance de Brissac. + +--Vous ne vous fâcherez pas si je ris, s'écria le chevalier, c'est +plus fort que moi. Mais l'aventure est trop plaisante; figurez-vous +que vos douze hommes n'ont pas eu plus de succès que vos pistolets et +votre épée. Ces pauvres douze hommes, ils ont fondu comme neige. +Qu'est-ce que douze hommes, bon Dieu! une bouchée de Crillon. + +--Vous les avez détruits! s'écria Brissac, que cette prouesse n'eût +pas étonné de la part d'un pareil champion. + +--Détruits, non, mais confisqués, et ces braves gens s'en vont +tranquillement, à l'heure qu'il est, vers Poissy, où ils coucheront, +et demain ils auront rejoint notre armée, dont ils font partie +désormais. Voyons, mon cher comte, ne vous assombrissez pas ainsi: +descendez de cheval et venez avec moi dans un petit endroit charmant à +trente pas d'ici; nous avons beaucoup de choses à nous dire. Vous êtes +mon prisonnier; mais j'aurai des égards. Arnaud gardera votre cheval. +Soyez tranquille. Pardon ... votre épée, s'il vous plaît. + +Brissac, tout égaré, rendit son épée et se laissa conduire par +Crillon. Il ne voyait plus et n'entendait plus. Abasourdi comme le +renard tombé dans la fosse, un enfant l'eût mené au bout du monde par +un fil. + +--Allons! pensait Brissac, voilà des joueurs plus forts que moi, j'ai +perdu. + +Crillon, après avoir placé Arnaud en vedette sur le bas côté du +chemin, conduisit Brissac dans une petite clairière située à peu de +distance. Là, deux chevaux attachés côte à côte dialoguaient à leur +façon au moyen de ces grattements de pied et de ces ronflements +sonores qui sont le fond de la langue chevaline. + +Sur l'herbe fraîche, couverte d'un manteau de laine, un homme était +assis près de ces deux chevaux. Il avait la main gauche à portée d'une +épée, dont la poignée seule se détachait aux naissantes clartés de la +lune. Le manteau recouvrait le reste. + +Cet homme, adossé à un jeune frêne, le genou droit relevé, le coude +qui soutenait la tête, appuyé sur ce genou, semblait plongé dans une +profonde rêverie. L'ombre du feuillage enveloppait son visage et ses +épaules; un point lumineux accusait sa ceinture: c'était une chaîne ou +une boucle; un autre révélait l'extrémité de sa jambe, c'était +l'éperon. Cette figure toute sombre, frappée seulement de deux +rehauts, avait un caractère imposant de mystérieuse grandeur. +Rembrandt ou Salvator ne l'eussent pas dédaignée, fondue comme elle +était dans un cadre de feuillages vigoureusement découpés sur un ciel +pommelé cuivre et argent. + +Brissac, en l'apercevant, demanda au chevalier quelle était cette +personne assise. + +--Le roi, dit simplement Crillon. + +Et aussitôt il s'éloigna laissant Brissac en tête-à-tête avec Henri +IV. + +Il eût fallu posséder la triple cuirasse de chêne bardé de fer pour ne +pas sentir une émotion vive en présence de cet imprévu. Tout ligueur +qu'on soit, tout Gascon que l'on puisse être, on n'aborde pas sans un +battement de coeur l'ennemi que l'on croyait tenir et qui vous tient, +le prince qu'on niait et qui se révèle plus terrible et plus grand +dans la solitude qu'il ne l'eût été sur un trône. Et Brissac avait +sous les yeux cette épée qui avait vaincu à Aumale, Arques et Ivry! + +Il restait muet, confus, désespéré, à deux pas du prince qui, soit +distraction, soit besoin de chercher un exorde, n'avait pas encore +relevé sa tête ni proféré une parole. + +Et ce silence, cette immobilité laissaient encore un peu de calme à +Brissac. Évidemment elle ne devait pas être flatteuse, la première +parole de celui dont Brissac venait de menacer ainsi la liberté, la +fortune, peut-être la vie, et qui tenait à son tour dans ses mains le +sort de son imprudent adversaire. + +Le comte salua profondément. Le roi, sortant de sa rêverie, leva enfin +la tête et dit: + +--Asseyez-vous, monsieur. + +En même temps, il lui désignait une place à ses côtés, sur le vaste +manteau. Brissac hésita un moment par politesse; puis, sur une +nouvelle invitation, il s'assit le plus loin possible. + +Ce fut alors qu'il put voir le visage du prince: la lune avait gagné +le sommet des arbres voisins; elle envoyait de là, au travers des +rameaux entrelacés, une douce flamme qui teignait la clairière d'un +reflet pâlissant. + + + + +XIV + + +DE DEUX CONVERSIONS CÉLÈBRES + +Le roi, âgé de quarante ans à peine, avait déjà les cheveux rares et +la barbe grise. S'il n'était pas de cette beauté fraîche et séductrice +qui fascine et subjugue les femmes, il avait au plus haut degré la +beauté imposante et persuasive à la fois qui prend les hommes par +l'esprit et par le coeur. Ses yeux, vifs et grands, regardaient avec +une fixité qui n'était pas gênante, tempérée qu'elle était par une +sincère bonté. Cependant, Brissac se sentit mal à l'aise quand ce +regard lumineux et malin l'enveloppa comme une flamme destinée à +éclairer le fond de son coeur. + +--Monsieur Brissac, dit le roi, je sais que vous avez beaucoup désiré +de me voir. Telle était votre intention, assurément, ce soir même, et +je sais quels efforts vous avez faits pour y réussir. Moi, j'avais +voulu vous voir également. Nous avons, chacun de notre côté, atteint +un but commun. + +Il était difficile de dire plus poliment et plus doucement ce que +Brissac redoutait si fort d'entendre. Il s'inclina devant cette +courtoisie délicate du vainqueur. + +--Ne me répondez pas encore, continua Henri. Tout à l'heure, vous le +ferez en pleine connaissance de cause. + +--Vous vouliez aujourd'hui, monsieur, vous emparer de ma personne; +c'était un beau projet. Non pas qu'il fût beau par la difficulté de +l'entreprise, mais il offrait au premier aspect des avantages qui ont +pu vous séduire, passionné comme vous l'êtes pour votre parti; c'est +naturel et je ne vous blâme pas. + +Brissac se sentit rougir et chercha l'ombre pour dissimuler son +visage. Le roi reprit: + +--Je n'invoquerai pas, monsieur, la foi de votre signature qui est au +bas de l'acte de trêve auprès de la mienne. Gouverneur de Paris, vous +vous êtes dit que votre véritable foi consiste à garder les intérêts +qui vous sont confiés. Or, en me livrant à la Ligue, vous sauviez à +tout jamais de moi votre ville que je menace continuellement d'un +siège. Assurément, il n'y a pas un seul ligueur capable de vous +reprocher votre dessein. Eh bien! moi qui ne suis pas un ligueur, je +ne vous le reprocherai pas davantage. J'en comprends toute la portée, +je le trouve jusqu'à un certain point généreux. A quoi bon, vous +êtes-vous dit, faire subir encore une fois aux Parisiens la misère, la +famine, la mort? Tous ces canons qui tuent et qui brûlent, les +égorgements du champ de bataille, les agonies de femmes et d'enfants +déchirent mon coeur; je les supprimerai en supprimant la cause; je +finirai d'un coup la guerre; je rendrai Paris heureux et la France +florissante; je sauverai ma patrie en retranchant le roi. Voilà ce que +vous vous êtes dit. + +Brissac voulut répondre; Henri l'arrêta d'un geste affable. + +--C'est évidemment par suite de votre amitié pour M. de Mayenne, +dit-il, que vous me faites cette rude guerre; mais est-ce bien lui que +vous servez? Vous le croyez. Je ne le crois pas, et voici mes raisons: + +Le roi tira de son pourpoint un papier qu'il froissa dans ses doigts. + +--C'est que l'Espagnol vous trompe et vous joue; c'est que la +convocation de ces états généraux qui doivent nommer un roi de France +est une mystification insolente. M. de Mayenne croit que ce sera lui +qu'on mettra sur le trône. Erreur! Le roi d'Espagne y fera monter sa +fille, l'infante Clara-Eugenia, à laquelle, si le parlement et les +états murmurent trop, parce qu'ils ne sont pas encore tout à fait +Espagnols, on fera épouser le jeune duc de Guise, neveu de M. de +Mayenne. Que le mari de la reine vienne à mourir, et c'est un fait +commun dans l'histoire des mariages espagnols, l'infante d'Espagne +règne seule. Vous m'objecterez la loi salique! Erreur. Philippe II +n'en veut plus en France; il abrogera cette loi fondamentale de notre +pays qui défendait au sceptre de devenir quenouille. Et alors, sans +guerre, sans frais, par la volonté même des états français, le fils de +Charles-Quint sera roi d'Espagne et de France. Il aura le monde! On +dirait que vous frissonnez, monsieur de Brissac; c'est peut-être que +l'esprit de la Ligue n'a pas tué tout à fait en vous le caractère +français. Peut-être aussi est-ce que vous doutez de mes paroles. Eh +bien! prenez cette dépêche qu'un de mes fidèles a rapportée +aujourd'hui d'Espagne, où j'ai aussi l'oeil et la main, lisez-la, vous +y verrez le plan de tout ce que je viens de vous dire: la nomination +de l'infante, son mariage, l'abrogation de la loi salique; lisez, +dis-je, cette dépêche, et montrez-la au duc de Mayenne, puisque vous +êtes son ami; ce sera pour vous deux un avertissement salutaire, et +vous saurez désormais pour qui vous travaillez avec tant d'ardeur. + +Le roi tendit en même temps à Brissac la dépêche, que celui-ci reçut +d'une main tremblante et avide à la fois. + +--Une pareille horreur! murmura-t-il consterné, une déloyauté si +infâme! Oh! le malheureux pays!... Tout cela ne fût pas arrivé si nous +eussions eu à opposer à l'Espagnol un prince catholique: l'hérésie a +fait la Ligue. + +--Prétexte! monsieur, reprit Henri IV. Henri III, mon prédécesseur, +était, je crois, un bon catholique, ce qui n'a empêché ni les outrages +des prédicateurs de sa religion, qui l'appelaient vilain Hérode, ni le +couteau, catholique de Jacques Clément. Quant à moi, je ne suis pas +catholique, et voilà pourquoi on me repousse. Voilà pourquoi Paris +m'est fermé, Paris la porte de la France! C'est parce que je suis +hérétique que les ligueurs ont appelé l'Espagnol, lui ont livré leur +patrie, et enseigné la langue espagnole à leurs enfants, qui un jour +peut-être auront oublié la langue française. Parce que je ne suis pas +catholique! ventre-saint-gris! prétexte! Si les ligueurs n'avaient +celui-là ils en inventeraient un autre. Eh bien! monsieur, ils +n'auront même plus celui-là; je vais le leur ôter. Il ne sera pas dit +que j'aurai commis une seule faute et laissé un seul trou par où +l'usurpation étrangère puisse se glisser en France, + +Brissac, stupéfait, regarda le roi. + +--Oui, continua Henri, mon peuple, mon vrai peuple, celui qui est +Français, désire en effet un roi de sa religion; je me suis fait +instruire dans la religion catholique; j'ai appelé près de moi, dans +les rares loisirs que me laissait la guerre, les meilleurs docteurs, +les plus sages théologiens. Ils m'ont appris, non pas que Dieu réside +dans un seul culte et sur un seul autel, mais qu'il est plus +noblement, plus splendidement adoré sur l'autel catholique romain. +J'ai appris les beautés sublimes de cette religion, je me suis +profondément pénétré de la sainte grandeur de ses mystères. Dieu, qui +voyait mon zèle et mon amour, a béni mes efforts; il m'a envoyé sa +lumière, il m'a donné la force, lui qui sacrifia son divin Fils au +salut des hommes, de sacrifier un vain entêtement, une folle erreur au +salut de mon peuple, et c'est aujourd'hui un converti sincère, un +fervent adorateur du culte catholique, un fils convaincu de l'Église +romaine qui prend à témoin votre Dieu, monsieur de Brissac, et le +confesse hautement la main sur un coeur loyal. Dans huit jours, à +Saint-Denis, sous les voûtes de cette basilique où dorment les vieux +rois de France, mon peuple me verra, entouré de ma noblesse, m'avancer +calme et le front courbé vers l'autel. J'abjurerai sans honte une +erreur que Dieu m'a pardonnée; je jurerai fidélité à l'Église +catholique, sans oublier jamais la protection que je dois à mes +anciens coreligionnaires, qui, assez malheureux déjà de n'avoir pas +été comme moi éclairés par la grâce divine, n'en réclament que plus +vivement le secours de ma compassion et mon appui. Voilà ce que je +ferai, monsieur, et nous verrons ce que dira la Ligue! Nous verrons si +elle cesse pour cela de charger ses canons et d'aiguiser ses +poignarda. Cependant, comte, boulets et balles, épées et couteaux, se +dirigeraient alors contre la poitrine d'un prince catholique, +catholique comme M. de Mayenne, catholique comme le roi d'Espagne! + +--Une conversion! murmura Brissac, bouleversé a l'idée de cet immense +événement politique. + +--Tranquillisez-vous, répondit le roi avec un triste sourire, la +guerre sera encore bien longue; Paris est bien fort, grâce à vous il +se défendra cruellement! + +Le front d'Henri se voila d'une poétique mélancolie. + +--Tenez, dit-il, monsieur de Brissac, bien des fois depuis cinq années +je me suis demandé s'il n'était pas temps de remettre l'épée au +fourreau, s'il n'était pas indigne d'un homme de coeur de disputer +ainsi la possession d'un trône d'où l'exclut tout un peuple. Je me +suis demandé où sont les avantages qui compenseront ces dégoûts, ces +déceptions, ces fatigues et ce continuel travail de corps et d'âme qui +use ma vie et me blanchit avant l'âge. Je m'écriais comme le prophète: +«Assez de labeur pour mes mains, assez de sacrifices pour les +satisfactions d'un cadavre vivant qui aspire à s'appeler roi!» + +Eh bien, cependant, j'ai repris l'épée, j'ai passé les nuits au +travail, j'ai fatigué mes conseils. Tout ce qu'un homme peut lever +pour sa part du fardeau commun, je l'ai fait sans vouloir me plaindre, +et quand vous saurez pourquoi, peut-être me direz-vous que j'ai bien +fait. + +C'est qu'il ne s'agit plus de disputer ma couronne contre un prince +français, mais de l'arracher à un étranger qui parle assez haut pour +que d'Espagne on l'entende jusqu'en France. C'est que je suis un +enfant de ce pays, mon gentilhomme, et que je ne veux pas désapprendre +la langue que m'a enseignée ma mère. + +C'est que je souffre de voir se promener dans les campagnes ces bandes +de soldats espagnols qui mangent le blé du paysan; dans les villes ces +cavalcades de muguets, toujours Espagnols, qui déshonorent les filles +et les femmes; c'est que la France est un pays bien plus grand par le +génie, par le courage, par la richesse que l'Espagne et que tous les +autres pays de l'Europe, et que moi, fils de roi, roi moi-même, je ne +veux pas, entendez-vous, monsieur de Brissac, je ne veux pas que ce +magnifique pays devienne une province de Philippe II, comme la +Biscaye, la Castille et l'Aragon, toutes contrées misérablement +rongées par la paresse et la misère. + +Voilà pourquoi je lutte et lutterai jusqu'à la mort. Les gens qui +m'appellent ennemi sont les ligueurs ou les Espagnols; je suis leur +ennemi, en effet, car ils conspirent la ruine de ma patrie. Je leur +serai un ennemi si terrible, que villes, bourgs, hameaux, fer et bois, +hommes et bêtes, je brûlerai, je broierai, j'anéantirai tout, plutôt +que de laisser un étranger absorber la sève et croiser le sang de la +France. + +En prononçant ces paroles, avec une généreuse véhémence, Henri s'était +redressé, son oeil foudroyait, et le feu de sa grande âme illuminait +son visage, et dans l'élan d'un geste sublime il avait tiré de l'ombre +sa glorieuse épée qui flamboya aux rayons de la lune. + +Brissac cacha son visage dans ses mains, sa poitrine haletait comme +soulevée par des sanglots. + +--Maintenant, monsieur le comte, dit Henri devenu calme, vous savez +tout ce que je pense. Mon coeur est soulagé. Je me réjouis de vous +l'avoir ouvert. Depuis bien longtemps vous entendez parler espagnol à +Paris, aujourd'hui vous venez d'entendre quelques mots de bon et de +pur français. Relevez-vous, allez, vous êtes libre. Crillon va vous +rendre votre épée. + +Brissac se releva lentement, son visage était sillonné de larmes. + +--Sire, dit-il en courbant la tête, quel jour Votre Majesté veut-elle +entrer dans sa ville de Paris? + +Le roi poussa un cri de joie, il ouvrit les bras a Brissac. + +--Oh! je suis Français, croyez-le, sire, et bon Français, dit le comte +en se précipitant aux pieds de son roi qui le releva et le serra +étroitement sur sa poitrine. + +Au même instant deux coups de pistolet retentirent sur la route, à +l'endroit où Crillon s'était placé pour assurer la sécurité du roi +pendant son entretien avec Brissac. + +Henri se baissa pour prendre son épée; Brissac courut en avant pour +soutenir Crillon s'il en était besoin. + +Il trouva le chevalier, riant comme toujours après une prouesse. + +--Qu'y a-t-il? demanda Brissac, que le roi suivait de près. + +--Un Espagnol que je viens de mettre en déroute, comte. + +--L'Espagnol que M. le comte connaît bien, dit Arnaud, un espion du +duc de Féria, qui, malgré nos détours, avait suivi nos traces et +cherchait par ici avec grande inquiétude, et voulait à tout prix +retrouver M. de Brissac. + +--Et que j'ai arrêté pour qu'il n'allât point découvrir et déranger le +roi, dit Crillon, et qui m'a manqué de ses deux coups de pistolet, +l'imbécile! + +Brissac se mit à rire à son tour. + +--Arnaud avait fait pour ces pistolets, dit-il à Crillon, ce que vous +lui avez fait faire pour les miens. + +Ces mots furent, comme on le pense, accueillis par une hilarité +générale. + +--Fort bien, dit Crillon, mais il emporte quelque chose que vous +n'avez pas eu, comte. + +--Quoi donc? + +--J'ai cru ses pistolets sérieux, j'ai riposté par un coup de taille +qui a dû entamer furieusement son pourpoint et la peau qui est +dessous; le cheval même a dû en avoir sa part. Homme et monture ne +sont pas morts, mais bien écorchés. Entendez-les courir!... Quel +enragé galop! + +--A-t-il reconnu Arnaud? demanda Henri IV. + +--Je ne sais, sire. + +--Vous voilà bien compromis, Brissac, dit le roi gaiement. Cet +Espagnol vous dénoncera. Comment vous en tirerez-vous? + +--En avançant le jour de votre entrée, sire, dit le comte bas à Henri. + +--Nous allons y songer, comte. Mais commencez par bien prendre vos +mesures pour que les Espagnols ne vous fassent point assassiner. Car +s'ils vous soupçonnent.... + +--Votre Majesté est trop bonne de songer à moi. C'est moi qui la +supplierai de bien veiller sur elle-même. Une fois l'abjuration +prononcée, la Ligue sera aux abois, et alors gare les assassins! + +--Je ferai mon possible, Brissac, pour arriver bien entier dans cette +chère ville de Paris. + +--Je vais faire préparer votre chambre au Louvre, sire. + +--Et moi, je vais faire dorer votre bâton de maréchal. + +Brissac, éperdu de joie, voulut parler. Le roi lui ferma doucement la +bouche avec sa main, et lui dit à l'oreille: + +--Pardonnez à Arnaud, qui est un honnête homme, je le sais mieux que +personne, et gardez-le près de vous; il nous servira d'intermédiaire +chaque fois que vous voudrez communiquer avec moi, ce qui, à partir +d'aujourd'hui, va se répéter fréquemment. Allons, il faut se séparer; +soyez prudent. N'ayez pas d'inquiétude pour votre ami Mayenne. Je ne +le hais pas. Je ne hais pas même Mme de Montpensier, ma plus mortelle +ennemie. Je ne hais personne que l'Espagnol. Mayenne aura bon +quartier, et tout ce qu'il voudra, s'il le demande. Ménagez-vous, et +aimez-moi. + +--Oh! comme vous le méritez, de toute mon âme! + +--Prenez ce chemin au bout duquel je m'étais posté; il mène à +Colombes, vous pouvez par là, sans être vu, rentrer à Paris une +demi-heure avant l'Espagnol si le coup de taille de Crillon lui permet +d'aller jusqu'à Paris. Il frappe si fort ce Crillon! + +--Adieu, sire! + +--Adieu, maréchal! + +Brissac alla serrer les deux mains de Crillon, qui lui rendit +cordialement son étreinte. Arnaud, indécis, restait derrière le roi; +Henri lui fit un petit signe amical en désignant Brissac. Aussitôt le +jeune homme alla tenir l'étrier au comte, et partit derrière lui +silencieux et calme, comme si, depuis une demi-heure, il ne se fût +rien accompli de cet événement qui devait changer la face de l'Europe. + +Restés seuls, Henri et Crillon se regardèrent. + +--Il me paraît, dit le chevalier, que Votre Majesté n'est pas mal +satisfaite de son entrevue avec Brissac. + +--Tu as vu, Crillon, comment nous nous sommes séparés? + +--Avec des baise-mains. Mais, sire, Brissac est Gascon. + +--Moi aussi, mon cher Crillon. + +--Pardon, sire, je veux dire qu'il est à moitié Espagnol. + +--Il ne l'est plus. Tout est fini, conclu; Paris est à moi, sans +siège, sans assaut, sans artillerie. Rengaine, brave Crillon, nous +n'aurons plus toutes ces belles batailles, où tu brillais tant! + +--Paris à nous! Oh! sire! avez-vous bien remercié Dieu de ce qu'il +vous rend votre couronne à si bon marché? + +--Vingt fois depuis cinq minutes, ou, pour mieux dire, depuis le +départ de Brissac, je n'ai encore fait que répéter la même prière. +Plus de sang français à verser, brave Crillon; je suis heureux, bien +heureux, le plus heureux des hommes! + +--Sire, répliqua Crillon palpitant de bonheur, il ne faut jamais dire +cela. On ne sait pas ce qui se passe dans le coeur des autres. + +--Est-ce pour toi que tu parles? dit Henri, tant mieux alors, +puisses-tu être encore plus heureux que moi! Du reste, je le croirais +presque à voir tes yeux brillants et ta figure épanouie. + +--Le fait est que je ne me sens pas de joie. Et sous tous les +rapports, je prétends être plus favorisé que vous, sire, car chez vous +c'est la tête qui est satisfaite en ce moment; l'ambition a fait un +bon repas, et elle se réjouit; chez moi, c'est le coeur qui tressaille +et qui joue de la basse de viole, comme on dit. + +--Tu m'aimes tant. + +--Et j'aime encore autre chose, sire. + +--Tu serais amoureux? + +--Ah bien, oui!... Je ne serais pas content comme cela, si j'étais +amoureux; et puis, ce serait joli d'être amoureux avec la barbe grise. + +--J'ai la barbe grise, et je suis terriblement amoureux, interrompit +Henri IV. + +--Oh! mais vous, sire, vous êtes le roi, et vous avez le droit de +faire toutes les folies imaginables. + +--Tu appelles cela une folie! Peste, si tu voyais ma maîtresse, tu te +mordrais les doigts d'avoir parlé si légèrement. + +--Je sais que Votre Majesté a bon goût, mais enfin chacun a le sien en +ce monde. + +--Écoute, mon brave Crillon, dit le roi en passant son bras autour du +col du chevalier, ma Gabrielle est la plus adorable fille qui soit en +France.... Et maintenant que le roi a fini ses affaires, et bien fini, +je m'en vante, grâce à toi qui ce soir m'as tenu lieu de toute une +armée, nous allons nous occuper un peu des plaisirs de ce pauvre Henri +que je néglige trop depuis quelque temps. Viens-t'en avec moi à la +Chaussée où demeure Mlle d'Estrées, tu la verras et tu avoueras +qu'elle est incomparable. + +--Je l'avoue dès à présent, sire; parce que ce soir j'ai promis +d'aller coucher à Saint-Germain, et que j'irai certainement. + +--Soit; mais c'est ton chemin pour aller à Saint-Germain de passer +devant la maison de Gabrielle; tu me seras d'ailleurs fort utile. + +--Ah! dit Crillon, à quoi donc, bon Dieu? + +--A dissiper les soupçons d'un père intraitable. + +--Le père Estrées? En effet, c'est un homme plein de volonté, un +honnête homme. + +--Il est féroce, te dis-je, et me réduit au désespoir. + +--Parce qu'il ne veut pas que vous lui fassiez l'honneur de déshonorer +sa maison. + +--Crillon! Crillon! le mot est fort. + +--Sire, voilà ce que c'est que de me confier des secrets, j'en abuse +immédiatement. Mais, pardonnez-moi. + +--Je te pardonne d'autant plus volontiers que l'honneur de Gabrielle +est pur ainsi que la première neige. Hélas! le coeur de la fille est, +comme l'orgueil du père, intraitable. Croirais-tu que, pour être à peu +près certain de voir Gabrielle ce soir, il m'a fallu dépêcher M. +d'Estrées à Médan, près de Rosny? Il m'y attend, ce brave gentilhomme, +et malgré cela, je ne suis pas fort assuré que la fille consente à me +recevoir. + +--Eh bien! alors, je ne vois pas Votre Majesté si heureuse qu'elle le +disait tout à l'heure. + +--Tout malheur finit comme tout bonheur passe, répondit Henri avec un +sourire. L'espoir est une de mes vertus. Mes ennemis l'appellent de +l'entêtement, mes amis l'appellent patience. Allons, montons à cheval; +voilà une belle soirée après une journée bien rude. J'ai vaincu la +Ligue et pris possession de mon royaume. Espérons que ma maîtresse me +sera non moins soumise que la Ligue. + +--Espérons, puisqu'il s'agit de satisfaire Votre Majesté, dit Crillon. +Mais moi, je vais couper par la plaine pour arriver plus vite à +Saint-Germain. Je ne me sens pas tranquille. Je prie le roi de me +rendre ma liberté si je ne lui suis pas indispensable. + +--Sois libre; adieu et merci, brave Crillon. A demain, sans faute, à +notre rendez-vous! + +Crillon aida le roi à monter a cheval et le vit s'éloigner rapidement. +Il s'apprêtait à partir lui-même, lorsque sur la route, en arrière, au +loin, il entendit retentir un galop rapide. + +--Serait-ce l'Espagnol qui reviendrait avec du renfort? dit-il. Mais +non, je n'entends qu'un cheval, et à moins qu'il ne revienne seul, son +maître ayant été tomber quelque part, je ne comprends pas ce que +l'Espagnol pourrait venir chercher par ici. Mais d'ailleurs, le galop +s'arrête. + +En effet le cheval s'était arrêté. + +--N'entends-je pas comme une voix, un gémissement, continua Crillon. +Plus que cela ... un cri et des gémissements. + +Il vit alors sur la pointe de la berge, à l'endroit où la lune +éclairait, un homme qui descendait puiser de l'eau à la rivière et à +sa gauche le cheval, près duquel, sur le sable, on eût dit voir un +autre homme étendu. + +--Un cheval gris! s'écria le chevalier dont le coeur s'emplit de +sinistres soupçons. + +L'animal poussa un hennissement lugubre et prolongé. + +--Oh! pensa Crillon, il y a peut-être là un grand malheur. Ce cheval, +c'est Coriolan qui m'a senti! Courons! + +L'homme que Crillon avait vu descendre vers la rivière se retourna au +bruit des pas du chevalier, et comme si l'aspect d'une créature +humaine lui eût rendu quelque courage, il se mit à crier: + +--Au secours! au secours! + +--Harnibieu! s'écria le chevalier que cette voix inonda d'une sueur +froide, c'est Pontis. + +--Monsieur de Crillon, dit le garde en accourant de toutes ses forces +au-devant du chevalier, qu'il avait reconnu au célèbre Harnibieu! + +--Eh bien! quoi? qu'y a-t-il? pourquoi cette épouvante? qui est cet +homme étendu?. + +--Ah! monsieur, ne le devinez-vous pas, quand je vous ai dit que la +Ramée était sur nos traces! + +Crillon poussa une imprécation ou plutôt un sanglot et s'élança auprès +d'Espérance, que Pontis avait déposé sur le talus de la berge, la tête +un peu soutenue par l'herbe humide de la rosée. + +Le pauvre enfant fermait les yeux; une mortelle pâleur couvrait son +visage, ses belles mains incolores et glacées retombaient avec cette +grâce touchante que l'oiseau seul, de toutes les créatures terrestres +conserve jusque dans le sein de la mort. + +Sous son pourpoint ouvert, on voyait, entassés à la hâte, le mouchoir +et les lambeaux de la chemise d'Espérance, que Pontis avait serrés sur +la plaie avec sa ceinture. + +Crillon, à la vue de ce linge teint de sang, de cette immobilité du +corps, à la vue du désespoir de Pontis, commença lui-même à perdre +l'esprit, et s'agenouilla près du blessé en donnant toutes les marques +d'un profond découragement. + +Tout à coup il se releva en s'écriant: + +--Malheureux! tu me l'as laissé tuer! + +--Eh! monsieur, c'était fait quand je suis arrivé. Cependant j'avais +été bien vite. Mais il ne s'agit pas de m'accuser, monsieur; il n'est +pas mort. J'ai bonne idée, malgré tout, et si nous ne le laissons pas +sans secours, si nous lui trouvons un bon médecin, il en sortira sain +et sauf. Or, ce n'est pas sur le chemin que nous rencontrerons ce +médecin et ces secours. + +--Je ne connais point ce pays, dit Crillon avec un froncement de +sourcils dont Pontis se fût fort effrayé en un autre moment. + +--La première maison venue, dit Pontis. + +--Il n'y a pas de maisons avant Bezons ou Argenteuil, et cette +blessure par laquelle tant de sang a coulé, et cette secousse du +voyage ... car je ne te comprends pas, maudit, d'avoir amené si loin +ce pauvre enfant! + +--J'eusse mieux aimé le mettre en sûreté plus tôt, mais quand on est +poursuivi.... + +--Tu as peur quand on te poursuit! s'écria le chevalier, heureux de +laisser s'exhaler sa colère par un légitime prétexte, tu as peur, +bélître! + +--Quand j'ai un blessé dans les bras, quand je mène avec les genoux un +cheval éreinté, quand au détour d'un bois j'entends siffler les balles +à mon oreille, quand le cheval chancelle atteint d'une de ces balles, +quand j'entends courir après nous l'assassin enragé qui recharge son +arme, quand je me dis qu'une fois le cheval en bas, et moi tué raide, +on viendra peut-être achever mon blessé que M. de Crillon m'a +recommandé, alors, monsieur, c'est vrai, j'éperonne le cheval, tout +mourant qu'il est, j'étreins plus fortement encore mon blessé sur ma +poitrine, je me recommande à tous les saints du paradis, je vole sur +la route, sans savoir où je vais, jusqu'à ce que le cheval tombe; et +j'ai peur! oui monsieur, j'ai peur, très-peur! + +En disant ces mots Pontis montrait à Crillon un trou saignant à la +croupe du pauvre Coriolan, qui se roulait douloureusement sur les +cailloux comme pour arracher la balle des chairs qu'elle déchirait de +sa morsure de feu. + +--S'il en est ainsi, dit Crillon, tu as raison. Mais ce la Ramée, on +ne le tuera donc pas! + +--Oh! que si fait, monsieur! patience. Mais emportons d'abord M. +Espérance quelque part. + +--Voila un homme qui vient sur le chemin là-bas. + +--Avec quelque chose au bras. J'y cours! Il nous indiquera une maison +dans le voisinage. ' + +Et Pontis de courir au-devant de cet homme aussi courageusement que +s'il n'eût fait depuis deux heures l'ouvrage de dix hommes +infatigables. + +L'homme portait un panier à son bras, et dans ce panier un monstrueux +poisson dont la tête et la queue dépassaient les deux couvercles; ce +poisson s'agitait encore dans les dernières convulsions de l'agonie. + +A l'aspect de Pontis, effrayant avec ses habits poudreux, et teints de +sang, cet homme poussa un cri de terreur et tendit le panier au garde, +en disant d'une voix étranglée: + +--Prenez mon barbillon et ne me tuez pas. Je suis Denis le meunier de +la Chaussée, et je porte ce poisson de la part de Mlle Gabrielle +d'Estrées, au prieur des génovéfains, à cent pas d'ici ... Ne me tuez +pas! + +--A cent pas d'ici, s'écria Pontis, il y a un couvent à cent pas +d'ici, est-ce bien vrai? + +--A gauche de la rivière, derrière le bois que vous voyez sur cette +petite colline, répondit le meunier, dont les dents claquaient. + +--Brave homme! va, dit Pontis, n'aie pas peur, tu nous sauves la vie. +Viens! viens! + +Crillon avait tout entendu, il s'écria de son côté: + +--Viens, viens, et tu auras dix pistoles, si tu nous aides à enlever +ce pauvre homme assassiné. + +Le meunier ne se fût pas laissé prendre à cette amorce, mais Pontis le +poussait à deux mains par derrière; il arriva jusqu'auprès du corps +étendu, se signa d'effroi, mais il fut un peu rassuré en voyant que +les prétendus assassins, au lieu de jeter un cadavre dans la rivière, +voulaient conduire un blessé au couvent des Génovéfains. Alors il +accepta les pistoles de Crillon, passa son panier en sautoir sur son +épaule et souleva la moitié du triste fardeau. Pontis portait l'autre +moitié. Crillon tirait par la bride Coriolan, qui se traînait à peine +et hennissait de souffrance à chaque pas. + +Ils aperçurent au détour de la route, derrière le monticule boisé, les +bâtiments trapus et grisâtres du couvent tant désiré. Crillon se +pendit à la cloche. Bientôt une lumière parut au treillis de fer du +guichet, et après le protocole d'usage en ce temps de violences et de +défiances mutuelles, la porte s'ouvrit à la voix du meunier Denis, et +le lamentable cortège disparut dans la sombre profondeur du couvent. + + + + +XV + + +Cependant le roi marchait gaiement, dans son ignorance de tous ces +malheurs. Il marchait dispos, rafraîchi par son succès, souriant à +l'espoir d'une capitulation de sa belle maîtresse. + +On appelait maîtresse, en ce temps heureux, la femme qu'aimait un +homme; maîtresse alors même qu'elle était aimée et n'aimait pas. +Aujourd'hui les hommes ont bien pris leur revanche, et comme ce sont +eux qui règnent et gouvernent, ils n'ont plus laissé le titre de +maîtresse qu'à la femme dont ils sont aimés. + +Henri songeait donc à sa maîtresse Gabrielle, la pure et libre fille, +que six mois d'assiduités royales n'avaient pas conquise, et qui +régnait despotiquement sur le plus grand coeur de tout le royaume de +France. Il avait, sous prétexte d'affaires graves, envoyé à Médan M. +d'Estrées, père de la jeune fille, père rébarbatif, nous le savons, et +sans avoir prévenu Gabrielle, de crainte qu'elle ne s'alarmât et ne +refusât aussi sa porte. Il voulait la surprendre chez elle, bien +assuré qu'elle n'aurait pas la cruauté de renvoyer spontanément un +amoureux qui s'appelait le roi, n'était pas absolument haï, et ne +demandait d'ailleurs qu'une heure de douce causerie, bon visage et +peut-être une part du souper quotidien. + +Henri voulait, il l'espérait du moins, une franche explication avec +Gabrielle. Le temps était propice. Un ciel tiède, demi-voilé, semé +d'étoiles et de vapeurs ouatées, une de ces nuits qui fondent la +rigueur des âmes les plus fermes, une de ces brises qui font éclore en +réalités fleuries tous les rêves de l'esprit et des sens. + +--Il faudrait savoir, pensait le roi, le vrai motif de cette longue +résistance. D'ordinaire les rois sont plus également bien traités par +l'amour que par la guerre. La fortune capricieuse a plus de vol sur un +champ de bataille, elle échappe parfois; mais dans l'étroite enceinte +du boudoir de l'amante, la fortune perd l'usage de ses ailes; elle est +bientôt prise et vaincue. + +Comment depuis six mois de ruses, de mystères, Gabrielle avait-elle pu +résister? Malgré la surveillance du père, Henri, recommandé par ses +exploits et son grand nom à cette belle fille d'un esprit ardent et +chevaleresque, d'un royalisme éprouvé, Henri, reçu chez M. d'Estrées, +avec respect sinon avec confiance, avait mis à profit chaque entrevue +pour faire connaître à Gabrielle ses sentiments de plus en plus +brûlants pour une si belle idole. + +Et comme l'amour ne trouve pas son compte à des entretiens par tiers; +comme M. d'Estrées, à qui la réputation du roi était fort connue, se +jetait habilement, soit dans la conversation entre deux galanteries, +soit dans la promenade entre deux oeillades ou deux serrements de +mains, soit enfin dans les vestibules entre la main du messager +porteur de lettres et la main de Gabrielle, que ces lettres +passionnées attendrissaient malgré elle, Henri, peu avancé, avait eu +recours à des visites moins officielles, et quelquefois déjà, flattée +de la recherche d'un héros qu'elle admirait jusqu'à l'enthousiasme, +Gabrielle avait accordé la faveur d'un chaste entretien sur la +terrasse au fond du jardin. Là, en compagnie de Gratienne, jeune fille +dévouée à sa maîtresse, Henri et son inhumaine Gabrielle avaient +longuement débattu et rebattu l'éternelle syntaxe des amours, au +premier chapitre, au plus doux, au plus beau. Et le roi, vieilli par +tant de soins et d'ennuis, menacé par tant de périls mortels dans sa +gloire et dans sa vie, se reprenait avec une recrudescence de jeunesse +aux poétiques joies, aux innocentes douceurs de la passion naissante; +il aimait, il adorait, il idolâtrait: fou de joie et d'orgueil quand, +au départ, un petit doigt effilé, blanc et rose s'était appuyé sur ses +lèvres, et alors il oubliait cet autre Henri, sombre amoureux de la +couronne de France, qui poursuivait à travers le feu et le sang ce +fantôme radieux, son fugitif amour. + +Il faut dire que le ciel avait réuni tous ses dons sur le front +charmant de Gabrielle. Jamais rien de si suavement pur, de si +voluptueusement chaste ne s'était offert aux regards du roi; et il +mesurait sa patience de conquérant à l'inestimable valeur de la +conquête. + +Toutefois, comme chaque bataille finit par avoir un résultat, succès +ou revers, Henri, ainsi qu'il venait de le dire à Crillon, attendait +l'événement de sa longue entreprise amoureuse, et il se sentait en +veine de bonheur. Il lui semblait que le ciel et la terre ne s'étaient +parés de tant de charmes, embaumés de tant de parfums, que pour lui +faire une fête complète, bien due aux coeurs passionnés qui n'accusent +jamais Dieu dans leurs revers, et le glorifient au jour du succès dans +le plus humble détail de l'universelle nature. + +Henri arriva au hameau de la Chaussée vers dix heures et demie. Ça et +là un chien aboyait sous une porte. Toute lumière était éteinte dans +les huit à dix chaumières pittoresquement jetées sur le revers du +coteau avec de petits chemins abominables et charmants qui +aboutissaient à la rivière. + +La maison de M. d'Estrées s'élevait à mi-côte avec une aile en retour +sur la Chaussée. De grands arbres entouraient cette maison. On voyait +aux rayons de la lune monter doucement une vaste prairie en pente qui, +pareille à un lac nacré parsemé d'îlots, allait rejoindre une terrasse +bordée de roches crayeuses sur lesquelles un bois touffu versait sa +fraîcheur et son ombre. + +Enfin, sur le bord de la Chaussée, une grange immense, au toit aigu, +construite avec l'imposante solidité d'une forteresse, fermait, de son +rempart, le verger, la basse-cour et les communs du château d'Estrées. +La grande masse noire de cet édifice, qui avait vu plus d'un siège et +supporté bravement plus d'un incendie, se profilait étrangement sur le +ciel, et, dans la perspective, coupait, avec le vaste parallélogramme +de son toit, cette pale et souriante prairie en pente dont nous +parlions tout à l'heure. + +Des rares fenêtres de la grange, on découvrait toute la rivière, et +son autre bras par delà l'île située en face, et tout au loin la +plaine fertile des Gabillons, et le Vésinet, et Saint-Germain, un +tableau incomparable! + +Henri savait, aux jours des rendez-vous illicites, s'approcher de +certaine fenêtre du corps de logis en retour sur la Chaussée. C'était +la chambre de Gratienne. Il jetait dans la vitre de gros verre sombre +un petit caillou qui claquait. La fenêtre s'ouvrait, une main blanche +faisait un signe, et le roi, obéissant à ce signe toujours compris, +allait, selon la direction du petit doigt, attendre Gabrielle, soit au +bord de l'eau qui courait à dix pas de la maison même, soit à cette +terrasse, près des roches, à laquelle il arrivait dans les vignes, +moyennant une ou deux rudes escalades. + +Le soir dont nous parlons, il fit son manège accoutumé avec plus de +confiance encore qu'à l'ordinaire. M. d'Estrées était absent, +Gabrielle probablement couchée, puisque la lumière était éteinte dans +la chambre de Gratienne. Mais par une si belle soirée, c'était plaisir +de ne pas dormir. Henri avait fait sa provision de projectiles à tous +les arbres de la route. Il se mit donc à jeter des petites pommes +vertes dans la vitre avec un grand désir de réussir promptement, parce +que la lune donnait en plein sur la Chaussée et inondait d'une +dangereuse lumière le cheval et le cavalier. + +La vitre sonna, mais la fenêtre ne s'ouvrit point. Henri recommença. +Pas de réponse. Il attendit sans succès. Dans la crainte d'attirer +l'attention, il se promena de long en large sous le mur de la grange, +espérant que Gratienne pourrait ou se réveiller ou revenir de chez sa +maîtresse, qui peut-être la retenait pour son coucher. + +Il revint donc à la vitre et recommença le bombardement. + +Alors, un bruit singulier répondit à ses attaques, non pas du côté de +la maison qui demeurait sourde et muette, mais du côté de la rivière, +dont la moitié resplendissait de lumière, tandis que l'autre était +couverte par l'ombre gigantesque des arbres séculaires entassés +pêle-mêle sur le bord de l'île de Bougival. + +Il sembla au roi qu'un rire de lutin, plusieurs rires même, +accueillaient chacune de ses tentatives infructueuses, et ces +ironiques lutins s'ébattaient sans doute dans la rivière tiède, car au +bruit des rires se mêlaient des chuchotements, les frémissements de +l'onde et ce cliquetis des gouttes qui jaillissent, et le clapotement +des mains qui battent l'élément humide, et ces souffles joyeux qui +décèlent le nageur triomphant. + +Henri était-il aperçu de quelque baigneur, se moquait-on de sa +contenance embarrassée? + +Personne dans le hameau ne veillait à cette heure; personne, +d'ailleurs, n'eût osé rire d'un voyageur qui s'adressait à la maison +du seigneur d'Estrées. + +En écoutant mieux, le roi crut reconnaître que les voix des lutins +étaient des voix de femmes rieuses, des voix connues; il distingua +même, malgré la distance, son nom prononcé par des lèvres chéries, son +nom qui glissait harmonieusement jusqu'à lui, porté sur les surfaces +élastiques de l'eau. + +Les éclats de rire se rapprochaient; bientôt, de la raie sombre tracée +par la ligne des arbres, sortirent en pleine lumière deux têtes qui +s'aventuraient jusqu'au milieu du fleuve. Et alors, plus de doute, +Henri reconnut Gabrielle et Gratienne, qui se jouaient comme deux +ondines dans le tiède cristal de la plus belle eau du monde, Gabrielle +et Gratienne, qui, riant de leur éloignement et fières de l'obstacle +infranchissable, provoquaient par leur gaieté mutine le malheureux +voyageur attaché au rivage. + +Mais Henri provoqué ne connaissait pas de barrières. Cent canons ne +l'eussent pas retenu. Il poussa son cheval dans le fleuve et se mit, +en riant lui-même, à fendre les flots du côté des naïades imprudentes +qui l'y avaient appelé. + +Les rires alors se changèrent en petits cris d'effroi, en +supplications touchantes. Le cheval nageait avec délices, il s'ouvrait +fièrement le chemin. Henri s'avançait, les bras étendus, vers la +nageuse épouvantée, dont les grands cheveux blonds, roulés en tresses +plus épaisses qu'un turban, s'imprégnaient tour à tour et +reparaissaient plus brillants, comme si Gabrielle se fût plongée dans +un bain d'argent liquide. On voyait parfois son bras blanc, d'où +ruisselaient les perles, et la fine draperie qui couvrait ses épaules +comme la tunique d'Amphitrite, et l'extrémité d'un petit pied, qui, +dans sa précipitation, effleurait la surface du fleuve. + +Henri envoyait de tendres baisers et avançait toujours. + +--Par pitié! sire, par pitié! retournez, dit Gabrielle d'une voix +suppliante, et elle montra au roi un visage empreint d'un éloquent +désespoir. + +--Ma belle, vous m'avez appelé, dit Henri. + +--Respectez une femme, sire! Pardon ... pitié ... Si vous faites un +pas de plus, je me laisse glisser au fond! + +--Oh! pitié pour moi-même, mon cher amour, dit Henri épouvanté, qui +retourna aussitôt son cheval ... nagez tranquillement, ma vie; plus +d'effroi, plus de menaces. Oh! mais pour vous prouver mon respect, +c'est moi plutôt qui m'abîmerais sous ces flots; voyez, je détourne la +tête. Où voulez-vous que j'aille, faut-il vous dire adieu? + +--Voilà déjà que vous avez traversé les deux tiers de l'eau, dit +Gabrielle, rassurée et calmée par cette docilité du prince; continuez, +s'il vous plaît, et allez-vous sécher au moulin, sur le bord de l'île. + +--J'y vais, ma mie, mais vous.... + +--Oh! ne parlons plus de moi, je vous prie, et surtout n'y faisons +plus attention. Vous me comprenez bien, cher sire? + +--Oui, oui, je comprends, et j'entre au moulin. + +--Où j'irai vous trouver avec Gratienne, car nous y devons faire la +collation pendant l'absence du meunier. + +--Merci! oh! merci cent fois! + +Le roi, amoureux et affamé, prit terre aux abords du moulin, laissa +son cheval gravir la pente de l'île, où la bête se secoua librement et +commença un repas délicieux dans le petit potager du meunier. + +Henri traversa la longue planche qui menait au bateau et s'assit, le +coeur inondé de joie, le corps trempé d'eau, à l'extrémité de la roue, +là où nul ne le voyait, et où par conséquent sa présence ne pouvait +inquiéter Gabrielle. + +Tandis qu'il admirait la beauté de la nuit et la splendeur du paysage, +les nageuses gagnaient silencieusement une anse sablée, fleurie, +impénétrable aux rayons de la lune. Et certes, en ce moment, les +jambes pendantes au-dessus de l'eau, l'oreille tendue au moindre bruit +qui décelait sa bien-aimée, le roi de France était le plus heureux +meunier de son royaume. + + + + +XVI + + +LE MOULIN DE LA CHAUSSÉE + + +Parmi les choses que l'homme fait poétiques sans le savoir, une des +plus charmantes c'est le moulin à eau, l'ancien moulin, la vieille +machine gothique sans élégance et sans art, un bateau bien carré qui +porte une maison de bois, au flanc de laquelle s'attache un arbre qui +tourne et fait écumer l'onde verte avec quatre grandes palettes de +bois. C'est un joujou d'enfant primitif. Le bateau est laid, la maison +est noire et rapetassée de planches comme une vieille étoffe cousue de +pièces. Au premier coup d'oeil, tout cela gêne et salit le regard. +Puis, avec un peu d'attention, l'oeil découvre en ce fouillis sordide +des milliers de beautés qui ravissent. Les ais vermoulus sont drapés +d'une mousse verdâtre dans laquelle, habitants parasites, les +ravenelles sont venues s'incruster, s'agrandissant à chaque terme de +loyer, repoussant hargneusement la planche qui les avait reçues, +plongeant dans le coeur du chêne leurs racines affamées et jetant au +vent humide leur tête insolente de fleurs. Sous la roue qui tourne +d'un mouvement égal avec un bourdonnement monotone, jaillit une +poussière humide enlevée aux flocons écumeux de la rivière. Que le +soleil illumine cette vapeur, vous avez l'arc-en-ciel avec sa magie; +que la lune s'y arrête, vous voyez les vapeurs blanches danser autour +du moulin, comme un grand fantôme qui rôde incessamment, gardien de +cette mystérieuse demeure. + +Attirés par le bruit et le courant, les gros poissons montent +sournoisement autour du bateau. A l'abri sous les planches +inaccessibles, ils lèvent parfois leurs museaux béants et absorbent +avec une bulle d'air le grain de blé ou de seigle chassé hors des +fentes. Au-dessus d'eux, dans son élément, à lui, le chat couché sur +le plat-bord du bateau, dort ou fait semblant; oublieux de ses +antipathies, il ouvre et ferme mollement tour à tour son oeil vert +pour regarder en bas le poisson qui le nargue et viendra tôt ou tard +dans la poêle à frire lui offrir ses arêtes; ou bien il regarde eu +haut la cage suspendue au soleil, d'un sansonnet bavard ou d'une pie +inquiète. + +Au dedans du moulin, tout est reluisant, glissant; le sapin enfariné +toujours, toujours balayé, a conservé sa pureté native. Il a bruni, +voilà tout, et ses larges veines courent en ogives moirées du plancher +aux solives. + +Dans la soupente, fermée d'un rideau de serge plus souvent blanc que +vert, le meunier a son lit, dur il est vrai, mais si doucement +tremblotant à chaque tour de roue, que le dormeur bercé n'y appelle +jamais en vain le sommeil. Pour peu qu'il ait, le soir, tiré à bord la +planche qui lui sert de pont et le relie au monde, il est seul et +inabordable sur son île. Alors sa lampe brille, phare modeste qui +réjouit l'oeil du passant sur la route voisine; alors le meunier est +libre; il est roi. + +Voilà ce que pensait Henri sur sa planche, au murmure suave de l'eau, +qui descendait sans colère et sans bruit, car la roue du moulin ne +tournait pas. + +Toutes ces petites richesses que nous venons d'énumérer l'entouraient +et lui faisaient fête. Le chat ronflait en se frottant le dos à la +main de l'étranger; la table de chêne poli était dressée au fond de la +salle, et dans le bahut à sculptures grotesques se prélassaient les +assiettes de faïence peintes d'animaux fabuleux et d'une flore +fantastique. On nous pardonnera cette interprétation des pensées du +roi, mais elle est juste: il envia le sort du meunier, sinon +longtemps, du moins jusqu'à ce que le charme de la solitude eût été +rompu par l'apparition de Gratienne. + +Celle-ci, la première des deux baigneuses, sauta légèrement de la +planche dans le moulin. C'était une jeune et joyeuse fille, un peu +courte, un peu ronde, avec une voix aiguë et de bons gros bras tout +fraîchement séchés des caresses de l'eau par les caresses de la brise. +Elle connaissait le roi et l'aimait; c'était bien plus que de le +respecter. + +Henri alla prendre les deux mains de la belle enfant, et la fit +sauter, comme au village, avec mille questions sur l'absence de +Gabrielle. Gratienne répondit que sa maîtresse était honteuse; qu'elle +n'avait point d'habits convenables pour recevoir un grand prince, et +que des filles qui s'attendent à souper seules après le bain, au beau +clair de lune, n'ont pas d'atours; qu'ainsi tout le dommage est pour +les indiscrets qui leur rendent visite sans s'être annoncés à +l'avance. + +Tout en causant de la sorte, Gratienne allumait une seconde lampe et +tirait de l'armoire du meunier des chausses neuves et des bas blancs +qu'elle offrit à Sa Majesté, sans plus de malice. Elle lui indiquait +en même temps la petite chambre du meunier pour qu'il changeât ses +habits mouillés, tandis qu'elle préparerait le souper de sa maîtresse. + +--Mais que dira le maître de céans, demanda Henri du fond de la +chambre où il procédait à sa toilette, si on lui ravage ainsi ses +hardes neuves? + +--Trop heureux serait Denis s'il savait à quel honneur on les réserve, +dit Gratienne. Mais Denis ne le saura pas, il ne faut pas qu'il le +sache, le bavard. Il est absent d'ailleurs. + +--Pour longtemps? + +--Le temps d'aller porter de la part de mademoiselle, au prieur des +génovéfains, près de Bezons, un monstre de barbillon qui s'est pris +dans la vanne. C'est deux bonnes heures s'il ne flâne pas en route. + +--Enfin il reviendra et me verra. + +--Votre Majesté sera M. Jean ou M. Pierre, qu'importe à M. Denis? +votre royauté n'est pas écrite sur votre visage. + +--Malheureusement! se dit Henri, peu satisfait du compliment, et qui +se félicita de l'essuyer en l'absence de Gabrielle. + +Mais celle-ci avait entendu. Elle entrait au moment même, et, venant à +Henri les mains jointes, la bouche souriante: + +--Si la royauté n'est pas sur son visage, dit-elle, Gratienne, elle +est profondément gravée dans son âme et dans son coeur! + +--O ma belle! ô mon amour! s'écria Henri en se courbant, le coeur +épanoui, sur les mains fraîches que la jeune fille lui tendait. + +Certes, elle fut belle. Le peuple, qui la voyait tous les jours, a +gardé la mémoire de cette miraculeuse beauté comme il a gardé, en sa +loyale et reconnaissante estime, le souvenir de la bonté du roi Henri. +Mais peut-être la Gabrielle de la cour, la Gabrielle marquise, la +Gabrielle duchesse ne fut jamais sous les velours et les broderies, +sous l'or et les diamants, aussi belle que le roi la vit ce soir-là, +peinture idéale encadrée dans cette porte du moulin, ayant derrière +elle la splendide lumière de la lune et le paysage argenté; en face, +les deux lampes du meunier, qui envoyaient sur elle leurs feux +rougeâtres et doucement pénétrants. + +Qui donc pourrait peindre cette taille de déesse aux fermes et +voluptueuses ondulations, que la draperie mal attachée de sa robe +accusait en larges plis? Et les bras d'ivoire encore humides dans +leurs fourreaux ouverts? Et ces torrents de cheveux blonds aux reflets +d'or qui rompaient leurs liens et roulaient à flots sur l'épaule, en +découvrant un cou veiné, transparent? Et ce visage, d'un incomparable +ovale, qu'éclairaient des yeux bleus fins, rieurs, tendres, dont la +prunelle, marquée d'un point noir, avait quelque chose de vaguement +étrange qui lançait le trouble et la flamme dans tous les coeurs? +Cette figure d'ailleurs était sereine et douce comme un beau jour; +elle éveillait l'idée du printemps, elle vivifiait, elle consolait; le +moindre sourire de sa bouche vermeille aux coins profonds eût rajeuni +le vieillard morose et rafraîchi le mourant sur sa couche. Jamais ange +égaré sur terre n'y porta un plus pur et plus céleste reflet de la +beauté d'en haut; jamais créature terrestre ne charma comme Gabrielle +le regard du souverain créateur, qui dut se rappeler en la voyant, +Ève, son plus charmant, son plus sublime ouvrage. + +Belle, avons-nous dit! elle était bien plus, elle était bonne; le +sourire venait de son âme comme le parfum sort de la fleur: jamais +d'envie, jamais d'ambition, jamais de colère, jamais d'hypocrisie. Il +fallut des années d'orage et l'air empesté de la cour, il fallut la +haine et l'envie des autres, souffles venimeux, pour apprendre à cette +loyale figure l'usage du masque, seule défense contre tant de poisons +mortels. + +Mais, à dix-sept ans, Gabrielle ne savait pas mentir. Elle tenait +Henri à ses genoux, le regardait avec des yeux de soeur, avec un +respect de sujette, et, lui abandonnant ses deux belles mains, croyait +sincèrement lui abandonner tout son coeur; ce coeur inestimable, +elle-même ne le connaissait point! + +Lorsque le roi eut longtemps promené ces doigts veloutés sur sa +bouche, avec une discrète et respectueuse ardeur, signe infaillible +des passions vraies, Gabrielle ordonna à Gratienne de fermer la petite +porte, et, passant au bout de la salle, elle offrit un siège en bois à +son maître. + +Il n'y en avait qu'un, et il revenait de droit au roi de France. Mais +Henri s'assit gaiement sur un septier d'orge, et le siège échut à +Gabrielle, qui prit bientôt son air sérieux. + +--Encore une imprudence, sire, dit-elle d'une voix enchanteresse. Mon +père est absent, mais il pourrait revenir. Votre Majesté ne risque +rien, elle, de la part d'un de ses plus féaux sujets; mais, moi, je +serai grondée, menacée, j'aurai comme toujours à pleurer quand vous +serez parti. + +--Pleurer! oh! ma chère belle, dit Henri, non, vous ne pleurerez +point. Mais, d'ailleurs, votre père ne reviendra pas. Je l'ai envoyé à +Mantes. + +-C'est vous! sire, s'écria la jeune fille ... Oh! méchant roi!... +pauvre père!... + +--Sans doute, c'est moi; puisque l'on ne peut vous voir quand il est +là. + +Gabrielle, avec une expression plus triste: + +--Ni en son absence, ni en sa présence, sire, dit-elle. Le temps est +venu de dire la vérité, quoiqu'il m'en coûte et beaucoup, mais il faut +enfin que je parle, écoutez-moi. + +--Quelle vérité? s'écria le roi inquiet. + +--Nous ne vous verrons plus.... + +--Oh!... + +--Jamais ... Mon père me l'a ordonné ... Il m'a bien fait comprendre +ma situation vis-à-vis de mon roi; car ici vous êtes bien le roi, dans +nos coeurs et dans nos voeux! + +--Ce n'est pas comme à Paris, dit Henri, essayant d'égayer Gabrielle, +qui se dérida, en effet. + +--Allons, s'écria-t-elle, nous dirons cela plus tard. C'est inhumain +de la part d'une fidèle servante d'affliger ainsi son maître, et ce +serait cruel au maître d'empêcher sa servante de souper. Sire, le bain +nous a retardées, il est onze heures et nous mourons de faim. + +--Et moi donc, ma belle. + +--Oh! sire, je vais vous servir. Quelle joie! j'aurai donné un festin +au grand Henri! un beau festin, vous allez voir. Gratienne! + +Gratienne apparut. + +--Apporte les cerises et les groseilles. + +--Peste, fit le toi avec une grimace, quelle chère-lie! + +--Nous avons du gâteau, mon roi, un gâteau léger, croquant comme +Gratienne les sait faire. + +--Du gâteau!... mais c'est complet. + +--Et ... oh! mais c'est une friandise, il faut la pardonner, sire, +nous sommes gourmandes. Il y a une petite fiole de liqueur de noyau: +comme vous allez vous régaler! + +Le roi sentit frémir son robuste appétit de chasseur et de guerrier. +Un frisson lui passa sur la peau à l'aspect des cerises purpurines +amoncelées sur une assiette, et surtout des groseilles au parfum +aigre, et dont les grappes rouges et blanches brillaient à la lumière +comme un fouillis de rubis et de topazes. + +La table était mise. Henri offrit un morceau de gâteau à Gabrielle; il +en prit un lui-même en soupirant. + +Elle le regarda et comprit: + +--Sotte que je suis! dit-elle; le roi a faim, et je lui offre un repas +de fille! + +--La plus belle fille du monde, ma Gabrielle, répondit Henri, ne peut +offrir que ce qu'elle a. + +Gabrielle repoussa tristement le gâteau et les cerises. + +--Il faut chercher, dit-elle. Gratienne! + +--Mademoiselle? + +--Mène-moi dans le bateau jusqu'à la maison. Là certainement on +trouvera des provisions. + +--Non! non! s'écria Henri; j'aime mieux me rassasier de votre vue; je +soupe en vous admirant. Je mangerai vos mains mignonnes.... + +--Pauvre nourriture pour l'estomac, sire! + +--J'y perds la faim!... + +--Cherchons! cherchons! dit Gabrielle en repoussant doucement Henri, +qui après avoir mangé les mains entamait les bras. + +Il s'arrêta pour ne point déplaire à sa maîtresse, et faute d'aliments +immatériels, se mit à songer aux aliments du corps. + +--Il me semble, dit-il, que l'on parlait tout à l'heure des monstres +qui se prennent dans les vannes du moulin. N'y a-t-il pas quelque +nasse tendue ou quelque hameçon qui pende? Les meuniers n'en font +jamais d'autre. + +--Je ne sais, dit Gabrielle. + +--Je trouverai bien, moi. Plus d'une fois j'ai soupé à merveille dans +le moulin, en maigre ... Mais qu'importe. + +Après quelques minutes d'une revue passée autour du bateau, le roi vit +une ficelle vagabonde qui s'éloignait ou se rapprochait du plat-bord +avec des tressaillements et des convulsions de bon augure. C'était en +effet une des lignes que maître Denis avait grand soin de tendre +chaque soir. Une belle anguille avait mordu et cherchait à rouler ses +spirales autour d'un pieu quelconque pour résister à la main qui +l'attirait hors de l'eau; mais le roi joignit l'adresse à la force, et +amena sa proie, sur laquelle Gratienne fondit joyeusement, tandis que +Gabrielle reculait avec un sentiment d'effroi. + +--Eh bien! voici la chair, dit Henri, mais le feu, mais +l'assaisonnement? + +--Un peu de lard, que voici, répliqua Gratienne, un oignon que voilà, +une croûte comme on les a chez un meunier, et un demi-verre du petit +vin de maître Denis, voici la cruche, et je demande un quart d'heure +pour servir Sa Majesté. + +En disant ces mots, elle disparut à l'avant du bateau, où bientôt +s'éleva une flamme de copeaux et de charbons allumés sur un quartier +de meule usée. + +--Un quart d'heure que j'emploierai bien, dit le roi, car je vais me +mettre aux pieds de ma Gabrielle, et lui dirai si souvent, si +tendrement mon amour, que j'amollirai son coeur farouche. + +La jeune fille, avec un mouvement charmant de la tête: + +--Oh! non, dit-elle, c'est impossible. + +--Rayez ce mot, ma mie. + +--Impossible, sire. + +--Alors, vous n'aimez pas Henri? + +--Beaucoup, au contraire. Mais s'il m'aimait comme il le dit, +serait-il près de moi en ce moment? + +--Qu'est-ce à dire? demanda le roi étonné. Mais si je ne vous aimais +pas, il me semble au contraire que je ne serais pas ici. + +--Aimer, signifie donc affliger? + +--Quoi, ma présence vous afflige? + +--Aimer signifie donc offenser? + +--Je vous offense? + +--Aimer signifie donc perdre et déshonorer? + +--Gabrielle! Gabrielle!... + +--Mon roi, vous m'affligez, vous m'offensez, vous me perdez, en effet, +par votre présence. + +--Voilà bien de grands mots, chère belle. + +--Plus graves encore sont les choses. .. Causons, et la main sur le +coeur. + +--Sur le vôtre. + +--Sire, soyons sérieux. Que voulez-vous de moi qui ne puis être votre +femme, puisque vous êtes marié? + +--Si peu.... + +--Assez pour ne pas m'épouser, ce que d'ailleurs je ne vous +demanderais pas, ce que même je n'accepterais pas, bien que fille +noble, car vous êtes un puissant roi. + +--Roi, oui; puissant, non. + +--Croyez-vous donc que mon père souffrirait mon déshonneur. + +--Ma mie.... + +--Le souffrirais-je moi-même? Voilà donc la raison pour laquelle votre +présence m'offense ... Mais je vous attriste avec ce mot si dur, +passons. J'ai dit que vous me perdiez. + +--Je vous défie de me le prouver.... + +--Facilement. Mon père m'a juré, si je vous écoutais, ou si vous me +poursuiviez, de me jeter dans un couvent ou, ce qui pis est, de me +marier. + +Le roi fit un mouvement. + +--Il faudrait voir, s'écria-t-il. + +--Un père n'a pas besoin de la permission du roi pour marier sa fille. +Mariée, je suis perdue et mourrai de chagrin. + +Henri se mit à deux genoux, suppliant: + +--Ne me dites pas de ces paroles sinistres, ma Gabrielle, vous perdue, +vous mourante! + +--Par votre faute. + +--Me croyez-vous donc si faible et si timide, que je ne puisse, malgré +un père, malgré le monde entier, sauver du désespoir la femme que +j'aime, et seriez-vous assez faible vous-même, assez cruelle, +cependant, pour vous abandonner à un autre quand vous m'avez repoussé, +moi, votre ami et votre roi? Ayez de la volonté pour moi, Gabrielle, +et j'aurai de la force pour nous deux! Ce n'est pas moi qui vous +perds, c'est vous-même! Aidez-vous, je vous aiderai! Quant à vous +reprendre, qu'on y vienne, lorsque je vous aurai prise! Vous le voyez +donc, Gabrielle, c'est de vous seule que vous dépendez. C'est à vous +seule qu'il faudra rapporter les malheurs que vous voyez dans +l'avenir. Si vous m'aimiez, vous auriez plus de courage. + +--Oh! sire, je n'ai encore rien dit. M'offenser, me perdre, ce n'est +rien; mais vous m'affligez, voilà la crime. + +--Et comment, bon Dieu! moi qui ne respire que par vous et pour vous. + +--Cela est bien grave, et j'ai pour vous le dire une bouche d'enfant +bien frivole. Mais comme je prie Dieu tous les soirs pour vous, c'est +Dieu qui va me dicter les paroles. Vous me demandiez tout à l'heure de +sacrifier mon honneur et ma vie; je le dois peut-être à mon roi, mais +vous sacrifier mon âme et mon salut éternel, est-ce possible? + +--Votre salut? + +--Sans doute; une bonne catholique peut-elle accepter l'hérésie! + +--Bon! êtes-vous docteur? s'écria le roi en riant. + +--Ne riez pas, sire, c'est bien sérieux. + +--Pas tant que cela, ma belle, et, entre nous, il n'est aucun besoin +de parler hérésie ou messe. + +--Il le faut, cependant; car je ne composerai jamais avec l'enfer. + +--Là, là ... Laissons également l'enfer.... + +--Où vous tomberiez seul, sire, non pas. Je vous porte de l'amitié, je +veux votre salut, et le veux d'autant plus opiniâtrement, qu'en vous +sauvant je sauve toute la France, compromise par votre hérésie. + +--Bien, voilà que nous attaquons la politique. Ah! Gabrielle, par +grâce.... + +--Par grâce, sire, poursuivons ou rompons tout à fait. + +La jeune fille prononça ces mots avec un accent de fermeté d'autant +plus étrange que ses yeux s'étaient remplis de larmes. Le roi +attendri, surpris en même temps, lui saisit la main. + +--Vous vous égarez, dit-il, en des pensées qui jamais n'eussent dû +habiter votre charmante tête. Croyez-moi, laissez au roi sa +conscience, et ne vous en prenez qu'à la conscience de l'amant. Je +vous jure, Gabrielle, que votre salut et le mien ne sont pas en +danger.... + +--Ce n'est pas l'avis de tout le monde, sire. + +--Ah! qui donc vous a donné son avis? + +--Un bien saint homme.... + +--M. d'Estrées? + +--Non, non. Mon père gémit comme tous les honnêtes gens, mais il +n'accuse pas Votre Majesté; tandis que.... + +-Tandis que le saint homme m'accuse ... Qui est-ce donc? votre +confesseur? + +--Mon conseiller, un homme éminent. + +--Vraiment? + +--Une lumière de l'Église. + +--Bah! + +--Un des plus célèbres orateurs de ces derniers temps. + +--Hélas! je les connais tous par les injures dont ils m'ont chargé. +Comment s'appelle celui-là, qu'est-il? + +--C'est le prieur du couvent des Génovéfains de Bezons. + +--Oui, celui à qui Denis porte un barbillon. Et il s'appelle?... + +--Dom Modeste Gorenflot. + +--Je ne le connais pas, dit Henri en cherchant; pourtant ce nom-là ne +m'est pas absolument étranger. C'est ce dom Modeste qui vous confesse +et qui vous a dit que vous vous perdiez en m'écoutant. N'est-ce pas? + +--Lui-même. + +--Alors, Gabrielle, interrompit le roi plus sérieux, c'est à vous +qu'il faut que je fasse un reproche. Vous avez été déloyale. + +--Comment, sire? dit-elle effrayée. + +--Vous m'aviez juré de ne point dire mon nom, de ne pas révéler ma +présence à qui que ce fût, et vous m'avez trahi, vous m'avez nommé à +des moines qui sont mes ennemis mortels. + +--Sire! mon cher sire, je vous jure que je n'ai rien dit, que je n'ai +rien trahi, que je ne vous ai jamais nommé. + +--Ce dom Modeste a donc des espions? + +--Non, c'est un trop digne homme. Mais il est plein de finesse, et +rien ne lui échappe. D'ailleurs, il ne vous hait point. + +--Oh! fit le roi avec un sourire d'incrédulité. + +--Il vous hait si peu qu'il me donne sans cesse des conseils bien +différents de ceux que vous lui attribuez. + +--Lesquels, ma chère? + +--Aimez le roi, dit-il, aimez-le, car il est bon, il est né pour le +bonheur de la France. + +--Vraiment?... Voilà un bon moine. + +--Mais, ajoute-il, au lieu de ce bonheur, c'est du malheur qu'il vous +apportera s'il persévère dans l'hérésie. + +--Là! dit le roi, voilà le mauvais moine. + +--Oh! sire, quelle parole païenne. On est mauvais parce qu'on veut +votre salut? je suis donc mauvaise, moi? + +--Vous, Gabrielle, vous êtes un ange. + +--Voilà le souper du roi! s'écria Gratienne en apportant triomphante +un plat de terre fumant sur lequel grésillait avec bruit dans un +gratin odoriférant l'anguille couchée sur des croûtes appétissantes. + +--J'ai bien faim! se dit le roi; mais le souper ne me fera pas oublier +ce moine singulier qui conseilla ainsi Gabrielle. + + + + +XVII + + +COMMENT DANS LE MOULIN, HENRI TIRA DEUX MOUTURES DU MÊME SAC + + +Henri n'avait pas été gâté par les moines: ces bons pères se +montraient coriaces à l'égard des rois. Dans un temps de troubles et +d'anarchie, l'écume qui monte à la surface se compose de toutes les +corruptions du corps social malade en toutes ses parties. L'Église, il +faut le dire, était malade alors comme l'armée, comme la magistrature, +comme la bourgeoisie et le peuple. Derrière les prélats éminents qui +traitaient avec une noble sollicitude les graves questions politiques +si fatalement soudées aux questions religieuses, derrière ces +illustres chefs, disons-nous, venait une cohue cynique, turbulente, +bassement ambitieuse, qui vivait de rapines, de querelles et de +turpitudes, comme à la suite des armées vivent les traînards et les +goujats, vils rebuts des nations les plus belliqueuses. Il y avait +alors en France force moines sordides, effrontés voleurs, qui +travestissaient la sainte religion avec aussi peu de scrupule, avec +autant de stupidité qu'il y a aujourd'hui de dévouement et de science, +même dans l'arrière-ban de l'Église. Les processions de la Ligue et +l'assassinat prêché publiquement, telles étaient les oeuvres de ces +prétendus religieux; et, sans compter le moine Jacques Clément, Henri +en avait bien vu défiler, de ces bandits abrités sous le froc! + +Aussi, tout en faisant honneur au mets friand de Gratienne, Henri +voulut-il continuer la conversation sur ce moine bienfaisant, dont les +conseils l'intriguaient fort, précisément à cause de leur +bienveillance. + +--Chère belle, dit-il, je ne sais si votre génovéfain mangera ce soir +un plus délicat poisson, mieux accommodé, mais en tous cas, s'il a un +cuisinier meilleur, il n'a pas meilleure compagnie. J'en excepte les +jours où vous vous confessez à lui. + +--Je ne me confesse pas à lui, dit Gabrielle. + +--Pardon; mais vous m'avez dit, il me semble.... + +--Que dom Modeste était mon conseiller, oui, mais non mon confesseur. + +--Voilà une distinction ... dit le roi. + +--Importante, car le prieur ne peut plus confesser, et bien des +fidèles s'en plaignent. + +Henri l'interrompant: + +--Je ne comprends plus du tout, ajouta-t-il. Pourquoi ce révérend, +cette lumière de l'Église, ne peut-il pas diriger les consciences? + +--Parce qu'il est affligé d'une paralysie sur la langue, et que par +conséquent il ne saurait parler. + +--Vous m'avez dit tout à l'heure qu'il vous _avait dit_.... + +--Il m'a fait dire. + +--Par qui? + +--Par le frère parleur. + +Henri fit un nouveau mouvement de surprise. + +--Qu'est-ce encore que cela? dit-il; un frère parleur! quelle fonction +cela représente-t-il? + +--La fonction d'un frère qui parle. Le prieur, à cause de sa +paralysie, ne peut s'exprimer. + +--Bien, c'est convenu. + +--Mais il pense, mais il sait, mais il juge, et il faut bien que ses +idées, ses opinions et ses avis soient traduits.... Traduire est la +fonction du frère parleur. + +--Voilà qui est particulier, s'écria le roi en repoussant son +assiette, tant était vif l'intérêt que ce singulier frère parleur +excitait en lui. Soyez assez bonne pour m'expliquer un peu le +mécanisme de la conversation entre ce frère prieur, le frère parleur +et la personne qui vient consulter. + +--Rien de plus simple, sire. + +--C'est qu'alors je suis stupide et enivré par vos beaux yeux. Je ne +comprends vraiment pas. + +--Supposez, dit Gabrielle, que je vais au couvent pour obtenir un avis +du révérend prieur. Sachez d'abord, et sachez-le bien, que c'est un +homme supérieur. + +--Oui, une lumière ... très-bien. + +--Oh! ce fut, à ce qu'on dit, un orateur immense, un de ces rares +génies qui gouvernent par la parole, un peu ligueur autrefois, du +temps d'Henri III, mais bien amendé aujourd'hui. + +--Depuis qu'il est muet. + +--Depuis qu'il s'est courbé sous la main sévère de Dieu. Dieu lui a +envoyé deux terribles épreuves. + +--Quelle est la seconde? + +--Une obésité formidable, une vraie maladie, une affliction ... +quelque chose qui rendrait ridicule tout autre que ce saint homme, +sans le respect que lui concilient et sa patience et son illustre +réputation. + +--Comment, il est si gras que cela! dit Henri IV qui faisait tous ses +efforts pour garder son sérieux. + +--Je ne pense pas, ajouta Gabrielle d'un ton pénétré, que le digne +prieur puisse passer par cette porte du moulin. + +--Où passent les ânes avec deux sacs!... Peste! quelle affliction! +s'écria Henri. Et vous dites qu'il la supporte? + +--Héroïquement. Jamais on ne l'entend se plaindre. + +--Songez qu'il est muet. Ce qui, soit dit sans vous déplaire, diminue +un peu ses mérites. + +--Oh! s'il se plaignait, on le saurait par le frère parleur. + +--C'est juste, nous y voilà revenus. Eh bien, par grâce, continuez. +Vous en étiez à expliquer comment le révérend communique sa pensée à +l'interprète. + +--Avec des signes de la main et des doigts. C'est un langage convenu +entre eux. Souvent même un regard suffit. Le prieur a l'oeil encore +vif. Quant au frère Robert, c'est le nom du cher frère parleur, son +oeil est prompt comme celui d'un moineau franc. L'éclair est moins +rapide que cet échange entre le prieur et l'interprète, des idées les +plus délicates, les plus compliquées. + +--Vraiment? + +--C'est à surprendre, c'est à renverser d'admiration ceux qui n'y sont +pas habitués. + +--Vous avez l'habitude, vous, n'est-ce pas? + +--Sans doute, à force d'avoir consulté. + +--Mais pour commencer à bien consulter, il vous a fallu un +apprentissage. Comment ce désir de consultation vous est-il venu? + +--C'est mon père qui le premier m'y a conduite, pour que j'eusse de +bons conseils. Toute jeune fille un peu recherchée en a besoin. Or, la +réputation du révérend l'avait précédé à Bezons. Il paraîtrait que +primitivement il résidait en Bourgogne, dans un prieuré que le feu roi +lui avait donné. C'est là que son accident s'est déclaré. + +--La paralysie ou la graisse? + +--La paralysie; mais, par grâce, sire, ne riez pas du pauvre prieur. +Ses conseils vous seraient utiles à vous-même, je vous en réponds, +malgré tous vos conseils royaux, de guerre et de finances, malgré +l'assistance de MM. Rosny, Mornay, Chiverny et autres sages! + +--Si le prieur me conseille de vous aimer comme il vous l'a conseillé +pour moi, j'accepte. Mais, j'ai bien peur qu'il ne prétende me +conseiller autre chose. + +--Oh! d'abord, répliqua Gabrielle, il vous imposerait l'obéissance à +ses prescriptions. + +--Qui sont? + +--D'abjurer l'erreur, de reconnaître la perfection de l'Église +catholique romaine, et de rassurer tous vos sujets par ce retour +sincère aux bonnes doctrines. + +Un fugitif sourire passa sur les lèvres du roi, qui se dit que la +besogne était faite. + +--Dom Modeste n'est-il pas bien hardi de confier ainsi ses théories +politiques à ce frère bavard; non, frère parleur. + +--Oh! leur confiance réciproque est fondée sur des bases solides. + +--Soit; mais vous, pour conter ainsi toutes vos petites affaires au +confident de dom Modeste, n'êtes-vous pas bien imprudente? Votre père +peut apprendre tout ce que nous lui cachons; le frère parleur peut +parler à M. d'Estrées. + +--Nullement, puisque c'est lui qui me transmet l'ordre de vous aimer +et de vous pousser vers la véritable Église. Il n'a garde d'aller +avertir mon père; et je suis sûre de sa discrétion, malgré toute +l'amitié qui existe entre mon père et les génovéfains. Si mon père +apprenait que l'on veut faire de moi l'instrument de votre salut, je +n'aurais plus qu'à préparer l'instrument de mon martyre. + +Le roi, souriant encore dans sa large barbe qu'il caressait: + +--Je donnerais beaucoup, dit-il, pour entendre le révérend père muet +et le digne frère parleur vous donner leurs conseils, et j'ajouterais +encore quelque chose par-dessus le marché pour voir comment vous +écoutez. Profitez-vous au moins? + +--Trop!... + +--Vous ne supposez pas un seul instant que vous soyez la dupe de ces +moines? + +--On voit bien, dit Gabrielle en haussant légèrement les épaules, que +vous ne connaissez ni le prieur, ni le frère Robert. Me duper? Et que +leur importe? Quel serait leur bénéfice? + +--Ne fût-ce que pour être au courant de ce que je fais. Un joli petit +espion comme vous, c'est précieux, et Philippe II ou M. de Mayenne +vous payerait cher le rapport que vous donnez pour rien aux +génovéfains sur les faits et gestes du roi Henri IV. + +--Encore une fois, je vous dis que je ne rapporte rien, dit Gabrielle +piquée; je vous dis que vous ne faites point un pas, point un geste, +que le père et le frère n'en soient instruits. Ce doit être le ciel +qui avertit dom Modeste et qui l'inspire. Vous vous souvenez du +mystère que vous mîtes à vos premières visites chez mon père. Il +s'agissait, lui disiez-vous, des secrets de l'État. Certes, M. +d'Estrées se fût fait hacher plutôt que de vous trahir. Cependant vos +visites le gênaient fort! Eh bien! qui m'a averti de vos intentions +sur moi, alors que moi-même je ne m'en doutais pas encore? dom +Modeste. Qui m'a prévenue que vous m'alliez fixer un rendez-vous? dom +Modeste. Qui m'a dicté la conduite que je devais tenir en ces +rendez-vous? dom Modeste, toujours lui, interprété par le frère +Robert. + +--Ah! s'écria le roi, on vous dictait votre conduite? + +--Certainement. + +--Votre sévérité, vos résistances, tout cela était prescrit par +avance, comme l'ordre et la marche d'une cérémonie? + +--Oui, sire, et c'était bien prudent. J'ai si peu d'expérience que, +par faiblesse, j'eusse perdu, peut-être, vous, la France et moi. + +--Eh bien! mais ce sont mes ennemis furieux, que ces moines; de quoi +se mêlent-ils? + +--De votre salut et du salut de l'État. + +--Et vous persistez à les écouter, malgré mes tendres supplications? + +--Obstinément; je vous sauverai malgré vous. + +--Vous ne vous adoucirez point? + +--Je n'aimerai jamais qu'un prince catholique. + +--Tout cela pour obéir à un moine stupide. + +--Dom Modeste stupide! Frère Robert stupide! Il n'a point le vol de +l'aigle, comme son prieur; mais pour traduire la pensée.... + +--Une plume d'oie suffit, n'est-ce pas? Allons, ce frère Robert sera +quelque cafard, quelque cheval de carrosse, court et lourd. + +--Non, il est grand, sec, mince, et lorsqu'il est perché sur ses +longues jambes, qui semblent vouloir couper sa robe comme deux bâtons, +le pauvre homme fait l'effet d'un héron mélancolique. Mais s'il est +simple, il est bien bon, et tout ce qu'il me dit a beau sortir d'un +fonds étranger, je l'écoute et m'en pénètre ... Et je l'aime, et je ne +veux pas qu'on se moque de lui ou qu'on lui souhaite du mal! + +--Allons, répliqua Henri, comme toujours on vous obéira. + +--Vous vous convertirez? sire, s'écria Gabrielle en frappant ses deux +charmantes mains rosées l'une contre l'autre avec une joie ardente. + +--Pardon, pardon! je n'ai pas dit cela, ma Gabrielle; oh! non, je ne +l'ai pas dit. Il y aurait témérité à me le demander ... Croyez-vous +que jamais l'amour d'une femme puisse payer à un homme le sacrifice de +ses convictions et le repos de sa conscience? + +Le roi avait malicieusement appuyé sur chaque mot de sa phrase, en +affectant un sérieux qui désespéra Gabrielle. + +--Là! murmura-t-elle, voilà toute ma peine perdue ... il ne se +convertira jamais! Que je suis malheureuse! moi une fille de noblesse! +moi qui aime tant le roi! moi dont le père et le frère sont des +serviteurs zélés de Sa Majesté, moi qui ai perdu un autre frère sous +vos drapeaux, sire! n'avais-je pas droit d'espérer que mon maître +écouterait favorablement sa servante, et m'accepterait comme l'humble +instrument du salut de tout un peuple? Jeanne d'Arc, disait dom +Modeste par la bouche de frère Robert, a sauvé Charles VII des Anglais +à la pointe de son épée. Vous, ma fille, vous sauverez Henri IV de +l'Espagnol. + +--Vous n'avez pas d'épée, chère belle. + +Gabrielle rougit et baissa les yeux; belle au delà de tout ce que peut +rêver l'imagination des poëtes. + +--J'espérais, murmura-t-elle, que mon roi ferait par amour pour moi, +ce que dix armées ne le forceraient point à faire ... ce que l'appât +d'une couronne, ce que toute la gloire de ce monde ne réussirait point +à lui arracher.... + +--Eh bien! s'écria le roi, transporté d'amour, je ne promets rien, oh +non ... je ne puis rien promettre sans de longues méditations; une +conversion, ma mie ... c'est si grave! Mais, croyez bien que le désir +de vous plaire et de calmer votre chagrin sera pour moi le plus actif +des aiguillons. Cependant, chère belle, pour me donner du courage, +qu'avez-vous fait? Je n'ai jamais trouvé en vous que défiance. Vous +venez de m'avouer que vos conseils vous enjoignaient de me désespérer +... Comment voulez-vous alors que la persuasion m'arrive? + +--Non! non! s'écria Gabrielle prise au piège que le rusé Béarnais lui +tendait depuis le commencement de l'entretien, non, il ne s'agit pas +de désespoir, bien au contraire; espérez, sire, espérez; mais +convertissez-vous. + +Le roi triomphant: + +--Des gages, ma mie; votre farouche vertu m'a rendu soupçonneux, et +des gages sont indispensables. + +--J'offre ma parole, sire. + +Henri s'approcha de la jeune fille en la regardant tendrement. + +--C'est quelque chose, dit-il, que la parole d'une demoiselle de votre +qualité, de votre probité; mais détaillons un peu, je vous prie. C'est +mon habitude quand je signe des traités d'alliance. + +--Je n'en ai jamais signé, dit Gabrielle avec une naïveté +enchanteresse. + +--Laissez-moi dicter, alors. + +--Soit, mon roi. + +--Divisons le traité en trois articles. C'est un nombre heureux. +Article premier.... + +--Article premier, s'écria Gabrielle, le roi se convertira! + +--Non, ce n'est point l'usage de poser l'ultimatum en premier lieu. +Article premier ... Mais, ma chère, nous nous sommes bien trompés tous +deux. Il n'y a là-dedans et il ne peut y avoir qu'un seul article pour +éviter tout ambage et toute fraude. + +-Oh! sire, faites le traité en prince, en gentilhomme, en honnête +homme! + +--Je le veux ainsi, Gabrielle. + +--Faites un traité qui ne m'engage point sans vous engager ... Car je +vous l'ai dit, une fille de ma race tient sa promesse, quand elle en +devrait mourir. Faites de même, vous, un si grand roi! un héros! + +--Alors, dictez. + +--Merci, j'accepte. Oui, sire, il n'y a qu'un seul article possible. +Le voici: + +«Entre très-haut et très-puissant seigneur Henri, quatrième du nom, +roi de France et de Navarre, et Gabrielle d'Estrées, noble demoiselle, +fille d'un bon et loyal serviteur du roi, a été convenu et juré ce qui +suit: + +Le jour où le roi aura fait solennellement et publiquement abjuration +de la religion prétendue réformée, pour entrer dans le giron de +l'Église catholique, apostolique et romaine....» + +--Eh bien!... dit le roi enivré. + +--Écrivez le reste, sire, balbutia Gabrielle en cachant son visage +dans ses mains. + +Et aussitôt son tendre coeur, ce coeur généreux s'emplit de sanglots +qui débordèrent en larmes au travers de ses doigts de nacre. + +Henri se précipita aux genoux de son idole. + +--Vous inscrirez au traité, ajouta la jeune fille, que Gabrielle +voulait sauver la France. + +--J'inscrirai dans mon coeur que vous êtes un ange de bonté, de grâce, +d'amour, et, si profondément je l'inscrirai, Gabrielle, qu'il faudra +m'arracher le coeur pour effacer votre souvenir. + +Il se releva et serra la jeune fille sur sa poitrine, avec un remords +d'avoir trompé cette belle âme par le semblant d'une faiblesse +d'amour. + +Gabrielle, radieuse, remercia le ciel d'avoir touché le coeur du roi, +et, dans sa candeur, elle remercia aussi le généreux prince qui lui +faisait un tel sacrifice. Ah! si elle eût pu savoir qu'une heure +avant, le même article du même traité avait conquis Paris à Henri IV! + +Deux pareilles conquêtes: Gabrielle et Paris! Que de rois se fussent +damnés pour l'une ou pour l'autre! + +Mais Henri se promit au fond de l'âme de racheter la supercherie par +tant de tendresse et de constance, que Gabrielle n'y perdît rien. + +La main dans la main, tous deux avec un regard loyal scellèrent le +traité. + +--Et vous n'en parlerez pas au révérend prieur, ni au père Robert, dit +le roi gaiement; nous verrons s'ils le devinent. Eux qui savent tout, +je les défie de savoir ce qui s'est passé dans le moulin. + +--Quand toute l'Europe va retentir de cet acte immense, dit Gabrielle, +j'aurai donc le noble orgueil de me répéter, cachée dans un coin: +Henri a fait cela pour moi! + +Le roi, embarrassé, cherchait une réponse, lorsque Gratienne entra +précipitamment. + +--Voici maître Denis qui revient, dit-elle. + +En effet, des pas lourds et cadencés retentissaient sur la planche du +moulin. Le roi se leva pour prendre un avis dans les yeux de +Gabrielle. + +--Appelez-vous M. Guillaume, dit-elle vivement, vous m'apportez des +nouvelles de mon frère, le marquis de Coeuvres. + +--Fort bien. + +Denis entra. + +Le digne garçon fut ébahi de trouver si bonne compagnie au moulin. +Gabrielle fit son petit conte de l'arrivée imprévue de M. Guillaume; +Gratienne, à son tour, conta la mésaventure de M. Guillaume, qui avait +mouillé ses habits en tombant du bateau, et au lieu de l'incrédulité à +laquelle toutes deux s'attendaient en présence de ces récits +extraordinaires: + +--C'est aujourd'hui le jour des événements, dit la meunier. En +voilà-t-il de ces événements, bon Dieu! + +--Quoi donc? demandèrent les trois complices de la comédie. + +--Il n'est rien arrivé aux bons pères? dit Gabrielle. + +--Rien du tout, mademoiselle, rien à eux; mais c'est à moi qu'il est +arrivé une chose ... voilà-t-il pas qu'en mon chemin je trouve un +homme assassiné! + +Les jeunes filles poussèrent un cri d'effroi. + +--Où cela? demanda le roi inquiet. + +--À cent pas du sentier de Colombes, au bord de l'eau. + +Henri pensa à l'Espagnol, mais Denis le tira bientôt d'erreur. + +--Un beau jeune homme, un vrai saint Sébastien!... Est-il possible +qu'on ait tué une si belle créature, avec de si beaux cheveux blonds! + +--Qu'en avez-vous fait? demanda le roi, ému de la sensibilité de +Gabrielle. + +--Je l'ai porté au couvent avec les autres. + +--Comment, avec quels autres? + +--Avec ses deux camarades. + +--Deux autres morts? s'écrièrent le roi et Gabrielle. + +--Oh! non, vivants, puisqu'ils portaient le blessé avec moi. Il y en a +un petit et un gros. + +--Le mort n'est donc plus que blessé, maintenant? + +--Oui, mais fièrement! Figurez-vous que le petit est un garde du roi +Henri. + +Le roi tressaillit. + +--Qui vous a dit cela? s'écria-t-il. + +--Lui-même. Et le gros est le colonel du petit. + +Henri fit un mouvement si brusque qu'il faillit renverser la table. + +--Le colonel des gardes! + +--Sans doute, puisque une fois le garde l'a appelé mon colonel. + +--Crillon!... Tu as vu Crillon? demanda le roi avec une anxiété qui +fit peur au meunier. + +-Je ne dis pas que ce soit M. Crillon, balbutia-t-il. + +--Un homme carré, bien pris. + +--Oui. + +--Le sourcil noir, la moustache grise, l'oeil ferme? + +--L'oeil terrible: mais ce regard devenait bien triste quand il +tombait sur le pauvre blessé! + +--Ce ne peut être Crillon, dit le roi. + +--Et à présent je crois bien que ce serait lui, s'écria Denis, à voir +le respect de tout le monde au couvent, et l'empressement du frère +Robert, qui bouge si peu d'habitude. Tiens, j'aurais vu Crillon, le +grand Crillon! Ces dix pistoles me viendraient de Crillon! + +--Voyons, voyons, expliquons-nous, dit le roi. Raconte par ordre et en +détail. + +--Oui, raconte, dit Gabrielle. + +Denis ouvrait sa large bouche avec la satisfaction d'un orateur +attendu, quand une voix sèche et vibrante, venant de la Chaussée, +traversa la rivière dans le silence de la nuit, et cria: + +--Gabrielle! Gabrielle! + +Chacun tressaillit. + +--La voix de mon père, dit la jeune fille épouvantée. + +--Sitôt revenu!... Il a des soupçons, pensa le roi. + +--C'est M. d'Estrées, en effet, ajouta le meunier, en regardant au +petit volet du moulin. + +--Je suis perdue! + +--Silence! dit le roi. + +--Gabrielle! appela encore la voix: envoyez le bateau, que j'aille +vous chercher. + +La jeune fille perdit la tête. Gratienne et elle couraient +effarouchées dans le moulin comme deux oiseaux poursuivis. + +Le roi, avec sang-froid, leur dit: + +--Je vais passer dans l'île, ne craignez rien. D'ailleurs, si vous +allez rejoindre M. d'Estrées, il ne viendra pas ici. + +--Mais Denis.... + +--Denis se taira, dit Gratienne. + +Denis regardait ébahi, ahuri, sans comprendre. + +--J'apporte à mademoiselle de mauvaises nouvelles du marquis de +Coeuvres, lui dit tout bas le roi, et il faut les cacher au pauvre +père. + +--Encore un événement, c'est le jour! s'écria Denis. Pauvre M. de +Coeuvres!... Oh! oui, ne disons rien au père. + +--Maintenant, passe vite Mlle d'Estrées pour que son père ne +s'impatiente pas. + +--A l'instant, dit le meunier, qui se jeta dans le batelet où déjà +Gabrielle et Gratienne avaient sauté. + +Tandis qu'il démarrait, le roi appuya son doigt sur ses lèvres, et +Gabrielle en réponse mit une main sur son coeur. Le bateau s'éloigna. +Henri, caché dans l'ombre, le suivit des yeux et de l'âme. + +Comme le roi l'avait prévu, M. d'Estrées, aussitôt qu'il eut près de +lui sa fille, ne demanda pas de passer au moulin. Henri les entendit +échanger de ces questions et de ces réponses, au bout desquelles il y +a toujours victoire pour la femme qu'il n'est plus temps de +surprendre. Puis le groupa s'éloigna et entra dans la maison de la +Chaussée. + +--Il serait trop tard pour aller au couvent des Génovéfains, pensa +Henri; je coucherai au moulin, et demain j'irai savoir pourquoi +Crillon escortait avec un garde ce jeune homme blessé; un jeune homme +blond ... Serait-ce le comte d'Auvergne, qui est roux? Cet honnête +Denis peut bien avoir confondu les nuances. Il faut absolument que je +sache à quoi m'en tenir. Je saurai surtout pourquoi mon Crillon a du +chagrin. + + + + +XVIII + + +LES GÉNOVÉFAINS DE BEZONS + +Le soleil s'était levé radieux dans un ciel sans nuages. Une douce +lumière tombait sur les vieux murs du couvent de Bezons et pénétrait +les cours intérieures, les jardins et le coeur même de cette heureuse +retraite, habilement placée par son fondateur à l'abri du vent du +nord, derrière une colline boisée. + +Bien qu'il fût déjà cinq heures, et qu'à ce moment, dans l'été, le +jour ait commencé depuis longtemps pour les gens qui travaillent, la +vie semblait encore endormie dans le couvent, et l'on voyait à peine +un ou deux frères servants passer des bâtiments aux vergers pour y +cueillir la provision du premier repas. + +Cette communauté était bien calme et bien prospère. Limitée à douze +religieux par la volonté intelligente de son directeur, mais à douze +religieux assez riches, elle n'avait ni les éléments de désordre, ni +les causes de ruine qui réduisaient alors à la mendicité une partie +des ordres religieux de France. L'abondance et la paix régnaient chez +les génovéfains de Bezons. Il est impossible, même à des moines, de ne +pas vivre heureux sous un régime pareil. + +Nos génovéfains n'étaient pas des lettrés comme les bénédictins ou les +chartreux, ils n'étaient point des pèlerins vagabonds comme les +cordeliers ou les capucins. Il s'agissait donc de les empêcher +d'engraisser comme des bernardins ou de prendre l'exercice violent des +jacobins et des carmes. Une discipline sage, humaine présidait à +chaque article du règlement, et les douze moines de l'abbaye de Bezons +n'avaient pas eu depuis deux ans une querelle entre eux ou une +punition du supérieur, lequel gouvernait despotiquement et sans appel, +pour le plus grand bien de la communauté. + +Il n'avait pas transpiré au dehors que ces religieux s'occupassent de +politique, chose bien rare en un temps où dans chaque couvent il y +avait une arquebuse et une cuirasse suspendues à côté de chaque robe +de moine. Cependant le nombre de leurs visiteurs était grand. Ils +s'étaient fait d'illustres amitiés: plus d'une fois de grandes dames +avec leur cortège d'écuyers et de pages, des princes, même, étaient +venus chercher à Bezons les douceurs d'une hospitalité champêtre. + +On vantait le laitage des génovéfains, dont les troupeaux et les +ânesses paissaient grassement les berges du fleuve et les clairières +du bois. On vantait les belles chambres du couvent, où toute la +commodité du luxe mondain se rencontrait unie à la simplicité +religieuse. La vue de ces chambres était superbe, l'air exquis, le +service affable et la chère aussi abondante que recherchée. + +Or, il y avait de la part du public une certaine curiosité provoquée +par cette belle administration. Chacun savait que le prieur était +muet, qu'il était incapable de se mouvoir, et l'on admirait d'autant +plus le talent et la prudence de l'homme qui, privé des deux plus +importantes facultés du surveillant et du chef, se multipliait +néanmoins à ce point, qu'aucun détail n'échappait à sa perspicacité, +sans compter que jamais un ordre n'était en retard. + +Nous verrons plus loin s'expliquer ces merveilles, et nous rabattrons +ce qu'il faudra de l'enthousiasme général. Qu'il suffise au lecteur, +pour le moment, de pénétrer avec nous dans ce couvent modèle, et d'y +respirer en entrant l'air pacifique, le silence et la fraîcheur que +d'un côté la colline, de l'autre la rivière envoyaient aux arbres et +aux hommes. + +On arrivait au corps de logis principal par une grande cour plantée +d'ormes. A droite et à gauche de la principale entrée s'élevait un +pavillon de forme quadrangulaire, habités, l'un par le frère portier, +l'autre par le servant des écuries. Les communs, composés de vastes +greniers, d'écuries et d'étables, de pigeonniers et de crèches, +disparaissaient à gauche sous les marronniers et les chênes +séculaires. + +Quant au bâtiment réservé à la communauté, il était vaste, peu élevé, +sobrement percé de fenêtres ouvertes sur toutes les faces, de sorte +que, pour les esprits rêveurs ou amis de la solitude, il y avait des +vues charmantes sur la colline verdoyante et déserte qui montait +doucement jusque par-dessus le couvent; et, pour les mondains, une vue +de la route, du village de Bezons, de la plaine riante, de la rivière, +ce grand chemin toujours amusant à voir. + +Au rez-de-chaussée, une immense salle en bois de chêne, avec une +cheminée gigantesque. Le feu ne s'y éteignait jamais. C'était le +parloir et le salon, même pour les indifférents. On en eût fait la +cuisine, comme dans beaucoup de communautés religieuses; mais, par une +disposition des plus prudentes, les génovéfains avaient caché leur +cuisine à l'angle du bâtiment, par derrière, prétendant, non sans +raison, que la coutume n'est pas hospitalière d'étaler aux yeux et au +nez de ceux qu'on n'invite pas les séductions odoriférantes du dîner. +Il fallait aussi que dans les jours de carême ou de maigre, le parfum +d'un poulet ou d'une perdrix à la broche ne dénonçât point qu'il y +avait des malades dans la maison, ce qui eût fait tort à la réputation +de salubrité dont elle jouissait dans tous les environs. + +Celte grande salle, parquetée et lambrissée de chêne, renfermait deux +ou trois beaux tableaux donnés au révérend prieur par diverses +personnes de qualité. De bons sièges la garnissaient, une lampe +immense descendait du plafond, et, par de grandes fenêtres à petites +vitres enchâssées dans le plomb, filtrait un jour moelleux, intercepté +au passage par d'amples tapisseries de Bruges. + +Un escalier conduisait de là aux appartements du prieur. Un autre plus +vaste menait aux chambres des religieux, séparées absolument de tout +le reste. Et enfin le réfectoire s'étendait à droite, bien clos et +calfeutré pour l'hiver, bien frais et aéré pour l'été, grâce aux +dispositions de l'architecture. On trouvait là au complet cette +minutieuse prévoyance du directeur qui semblait avoir partout écrit: +netteté, clarté, abondance. + +Il était, disons-nous, cinq heures du matin, et les premiers rayons du +soleil se reflétaient dans le couvent. Ils éclairèrent au premier +étage une belle chambre tendue de cuir espagnol gaufré et doré à la +manière de Cordoue, avec des images des saints martyrs et de héros +représentés en creux et en relief, les uns avec leurs auréoles d'or, +les autres avec leurs glaives également d'or, qui se détachaient sur +le fond de couleur fauve. + +Un grand lit à baldaquin de velours usé, mais dont les tons écrasés de +rouge incarnat et de rosé pâle avec des reflets violacés eussent fait +la joie d'un peintre, s'adossait au milieu de la boiserie, abrité sous +deux immenses rideaux de ce même velours, ornement de richesse royale +à cette époque, et dont, malgré son état de délabrement, la présence +en une maison aussi modeste ne pouvait s'expliquer que par un présent +ou un souvenir. + +Et de fait, c'étaient l'un et l'autre. Ce lit avait été donné au +révérend prieur par une de ses bonnes amies, Catherine-Marie de +Lorraine, duchesse de Montpensier, soeur des duc et cardinal de Guise, +tués à Blois par ordre de Henri III. + +La duchesse qui, en différentes circonstances, avait eu recours à +l'obligeance et à la sagesse du prieur, lui avait, sur sa demande, +envoyé, lors de l'installation des génovéfains à Bezons, c'est-à-dire +deux ans avant le commencement de cette histoire, le lit dans lequel +son frère le cardinal avait passé sa dernière nuit avant l'assassinat; +et ce lit mémorable garnissait l'une des chambres d'honneur du prieuré +de Bezons. + +C'est là que reposait, pâle et l'oeil éteint, un jeune homme dont le +regard cherchait avec une triste avidité le soleil et la vie. +Espérance, après quelques heures de sommeil, venait de se réveiller et +de se souvenir. + +Son coeur battait faiblement, sa tête était vide et douloureuse. Une +âcre souffrance, pareille à la brûlure d'un fer rouge, dévorait sa +poitrine et sollicitait chaque fibre de son corps. Il eut soif et fit +une tentative pour chercher quelqu'un autour de lui et demander à +boire. + +Mais il ne vit d'abord personne dans la chambre, ce ne fut qu'après +une minute d'efforts qu'il découvrit, sous un immense fauteuil, deux +jambes poudreuses allongées qu'on eût prises pour celles d'un cadavre, +sans certain ronflement pénible qui accusait la fatigue et le rêve +pesant d'un dormeur. + +Ces jambes appartenaient au pauvre Pontis, qui ayant voulu veiller +lui-même le blessé, s'était, après deux heures de lutte contre le +sommeil, laissé vaincre par une lassitude au-dessus des forces +humaines, et peu à peu, glissant du fauteuil au bord, du bord dessous, +avait fini par s'étendre et disparaître complètement enseveli. + +Espérance respecta le plus qu'il put ce repos de son gardien, mais la +soif desséchait son gosier, la douleur rongeait ses muscles; il poussa +un gémissement. + +Pontis, que le canon n'eût point réveillé, n'avait garde d'entendre +cette plainte vaporeuse comme la voix d'un sylphe. Espérance voulut +crier, mais aussitôt un déchirement de sa poitrine l'avertit qu'il +fallait supporter la soif et se taire. + +Tandis qu'il reposait sa tête avec découragement, la porte s'ouvrit +sans bruit, une grande ombre passa entre le soleil et le lit, glissa +plutôt qu'elle n'avança dans la chambre, et s'approcha du lit +d'Espérance en lui faisant signe de garder le silence. En même temps, +ce bienfaisant fantôme allongea le bras, et Espérance sentit tomber +sur ses lèvres sèches, entre ses dents contractées, le jus frais et +parfumé d'une orange délicieuse que les doigts du fantôme pressaient +au-dessus de sa bouche. Une sensation de bien-être inexprimable se +répandit dans tout son être; il but avec volupté, sans avoir eu besoin +de faire un mouvement, et revenu à la vie, essaya de voir son +bienfaiteur et de le remercier; mais déjà l'ombre avait tourné le dos +et regagnait la porte après un regard donné aux jambes de Pontis. +Espérance ne vit sous un capuchon qu'un bout de barbe grise, et sous +la robe du moine qu'une taille qui lui parut gigantesque, et lui fit +croire qu'il rêvait. Le fantôme, arrivé à la porte, se retourna pour +regarder le blessé, lui faire une nouvelle recommandation de silence +et d'immobilité; et cependant Espérance ne vit encore que deux doigts +perdus dans une grande manche, comme il n'avait vu qu'un bas de barbe +englouti sous un capuchon. + +Tout à coup Pontis, qui faisait sans doute un mauvais rêve, bondit +sous son fauteuil, auquel, en se relevant, il se heurta la tête. +C'était un spectacle risible et dont Espérance eût bien ri s'il n'eût +été si douloureux de rire. Le brave garde, se dépêtrant du milieu des +franges du meuble, sortit comme un hérisson du terrier, avec les +signes les plus marqués de colère contre le fauteuil et contre +lui-même. + +Il courut à son malade, dont il vit l'oeil ouvert et presque bon. + +--Ah! pécore que je suis, dit-il, j'ai dormi! Comment vous +trouvez-vous? Parlez bas, tout bas! + +--Mieux, dit Espérance. + +--Est-ce bien vrai? + +--Pontis, murmura Espérance, approchez-vous de moi, bien près, j'ai +beaucoup de choses à vous dire. + +--Beaucoup, c'est trop, puisqu'on vous a défendu de parler. + +--Je serai bref, ajouta le blessé d'une voix aérienne comme un +souffle. Répondez-moi seulement en brave soldat, en gentilhomme. + +--Mais.... + +--Jurez d'être vrai. + +--Enfin, de quoi s'agit-il? + +--Hier, on a examiné ma blessure. + +--Oui. + +--Mourrai-je, ou ne mourrai-je pas?... Ah! vous hésitez. Soyez vrai! + +--Eh bien! le frère qui vous a pansé a dit: S'il ne survient aucun +accident, il échappera. + +Espérance attachait des regards pénétrants sur Pontis. Il comprit que +ce dernier n'avait pas menti. + +--Il y a beaucoup d'espoir, s'écria le garde, et quatre-vingt-dix-neuf +chances contre une. + +--C'est trop. Dans tous les cas, il y a une chance de mort, et pour +moi cela suffit. Quand on m'a porté ici, qui vous accompagnait? + +--M. de Crillon, qui nous a rencontrés, et qui se désespérait, et qui +a failli me tuer. + +--Où est-il? que fait-il? + +--Il dort, comme moi tout à l'heure. + +--Vous n'avez pas manqué à la recommandation que je vous fis là-bas +quand vous m'avez relevé et emporté? + +--De ne rien dire de votre accident? + +--Oui? + +--Je n'en ai rien dit; mais M. de Crillon savait votre départ pour +Entragues, votre rencontre probable avec ce la Ramée; il m'a beaucoup +questionné. Je ne pouvais donc, sans danger pour le secret même, lui +faire croire que vous vous étiez blessé par hasard. + +--Que lui avez-vous dit, alors? + +--Que vous reveniez d'Ormesson, que la Ramée vous avait attendu au +coin d'un mur, et donné un coup de couteau. + +--Bien, est-ce tout? + +--Absolument tout, d'autant mieux que je sais très-peu de chose du +reste. + +--Que savez-vous? + +--J'étais au bas du pavillon, vous entendant vous quereller avec des +femmes. Tout à coup un homme a sauté par la fenêtre, presque sur mes +épaules, j'ai cru d'abord que c'était vous et j'allais vous embrasser +et vous emmener, lorsqu'en regardant le sauteur que j'avais saisi, je +reconnais ce coquin de la Ramée. Je l'accroche de mes dix doigts, il +déchire son habit et s'échappe, je le poursuis, il disparaît dans les +arbres et je le perds après une course furieuse où je me suis fait +vingt égratignures aux jambes, et vingt bosses au front. Tout à coup +en cherchant au clair de la lune, je vois du sang sur mon pourpoint, à +l'endroit où j'avais étreint la Ramée; une idée me vint qu'il était +blessé par vous, ou vous peut-être par lui. J'abandonne la poursuite, +je retourne au pavillon; plus de bruit, c'était effrayant, on eût dit +le silence de la mort. Bientôt une voix s'élève lugubre et qui me fit +frissonner, c'était la vôtre; elle n'avait rien d'un vivant. Je bondis +d'en bas à une branche, de la branche au balcon; je vous vois étendu, +sanglant, je vous saisis, je vous emporte à cheval; je vous tenais sur +les bras comme un enfant, dans le dessein de gagner la première +habitation venue pour vous y faire panser. Au coin du petit bois, +j'entends courir, c'était la Ramée. À ma vue il pousse un cri; je +réponds par un autre. Un canon d'arquebuse s'abaisse, la balle me +siffle à droite par derrière; je pique, l'autre court toujours, et +enfin j'arrive au bord de l'eau comme un fou. C'est là que j'ai trouvé +M. de Crillon, qui m'a aidé à vous amener ici. + +Espérance écoutait, et repassait douloureusement chaque détail +sinistre de toutes ses souffrances. + +--Mais, dit-il, vous avez vu quelqu'un avec moi dans le pavillon. + +--Oui, une femme pâle, effrayante, collée au mur comme une statue de +la Terreur. + +--Silence ... Que je vive ou que je meure, ne dites jamais que vous +avez vu là cette femme ... Écoutez, Pontis, vous avez de l'amitié pour +moi? + +--Oh!... pour mon sauveur! + +--Eh bien! jurez-moi que jamais un mot sur cette femme ne sortira de +vos lèvres. Cette femme n'est pas coupable; je ne veux pas qu'on +l'accuse. + +--Vous m'avez déjà prié de me taire. Je me suis tu avec M. de Crillon, +malgré toutes ses instances; mais je vous dirai à vous que cette femme +était une scélérate de vous voir blessé, mourant, et de ne pas +appeler, et de ne pas vous secourir. Je dirai qu'il faut qu'on la +punisse... + +--Assez!... vous ignorez tout cela; oubliez-le, Pontis. J'ai même à +vous demander encore une grâce. + +--À vos ordres, cher monsieur Espérance. + +--Malgré vos quatre-vingt-dix-neuf chances, il est probable que je +mourrai. + +--Oh!... + +--Laissez-moi finir. Fouillez dans ma bourse, ou plutôt prenez ma +bourse elle-même. Elle renferme un billet que vous allez me garder +précieusement; je le confie à l'honneur d'un gentilhomme, à la +reconnaissance d'un ami. + +--Plus bas! plus bas! dit Pontis ému en serrant affectueusement les +mains froides du blessé. + +--Prenez donc ce billet, et si je meurs, brûlez-le immédiatement après +que j'aurai rendu le dernier soupir; si je vis, rendez-le-moi; vous +comprenez? + +--Monsieur, je vous jure d'obéir à vos volontés; mais vous vivrez, dit +Pontis d'une voix brisée par la douleur. + +--Raison de plus, prenez vite ma bourse, pour que ni M. de Crillon ni +personne ne la voie ici et n'y découvre ce que je veux cacher. + +--Brûlons le billet tout de suite, alors. + +--Non pas! Je puis vivre, et en ce cas, j'en aurai besoin. + +--Je comprends. + +--Ni pour or, ni pour sang, ni demain, ni dans vingt années, ni +vivant, ni mourant, vous ne donnerez cette lettre a d'autre qu'à moi! + +--Je le jure! dit Pontis en saisissant la bourse, et je mourrai pour +ce dépôt sacré comme je jure de mourir pour vous, si l'occasion m'en +est offerte. + +--Vous êtes un brave homme, merci. Cachez vite la bourse, quelqu'un +vient. + + + + +XIX + + +VISITES + + +À peine Pontis avait-il caché la bourse sous son pourpoint que, dans +la chambre d'Espérance, entra M. de Crillon, suivi du frère chirurgien +de la communauté, qui, dès leur arrivée, avait déjà examiné la +blessure. + +Crillon était inquiet, ému. Mais, en homme habitué à souffrir, à voir +souffrir, il faisait bonne contenance, affectait un air de profonde +satisfaction, et trouvait tout superbe, le temps, le visage du blessé, +la chambre et les tentures. Le digne chevalier débuta par une phrase +qui trahissait toute l'agitation de son esprit, car elle eût été +stupide de la part d'un indifférent. + +--Voilà, dit-il, un jeune homme bien heureux d'avoir reçu cette +égratignure. Elle lui procure le plus beau gîte, dans la meilleure +hôtellerie de France. Peste! un lit chez les génovéfains de Bezons, +quel aubaine! et un lit de cardinal, dit-on! + +Et comme Pontis riait du bout des dents: + +--Si j'en eusse trouvé un semblable chaque fois que mon corps a été +endommagé, continua Crillon, je me réjouirais de mes cinquante +blessures. + +Il cherchait et rencontra un faible sourire sur les traits pâlis +d'Espérance. + +Cependant le frère avait préparé sa trousse et se disposait à examiner +la plaie. Crillon, pour occuper l'esprit du malade, voulut faire +causer Pontis ou le chirurgien. Ce dernier répondit tant qu'il en fut +aux opérations préliminaires; mais au moment de lever l'appareil il se +tut, et Crillon retomba dans le vide après tant de frais perdus. + +Tandis que le frère examinait avec attention la blessure, où déjà la +nature réparatrice avait commencé son merveilleux travail, quelques +religieux, attirés par la curiosité, poussèrent doucement la porte, et +regardèrent de loin cet émouvant spectacle. + +Le chirurgien, sans dire un mot, acheva sa tâche, remit tout en ordre +autour de lui, et il fût sorti de la chambre, si Crillon, impatient, +ne l'eût arrêté en lui disant avec un visage riant: + +--Eh bien! c'est un homme sauvé, n'est-ce pas? + +--S'il plaît à Dieu, répondit le frère en s'esquivant avec un salut +profond sur cette réplique évasive. + +--Vous entendez, s'écria le chevalier qui s'approcha d'Espérance; il +le dit: vous êtes sauvé, mon jeune compagnon. + +--S'il plaît à Dieu, murmura Espérance, à la sagacité duquel n'avait +pas échappé l'ambiguïté de cette réponse. + +--J'en étais sûr, continua Crillon. Je me connais en blessures, et +j'en ai vu, je devrais dire j'en ai eu, de plus cruelles. Aujourd'hui, +mon vieux cuir n'y résisterait pas, mais quand on a votre âge, on est +vraiment immortel. + +Cette superbe exagération ne rassura point Espérance; cependant le +sentiment qui la dictait était tellement affectueux, qu'il méritait sa +récompense. Espérance étendit la main pour saisir celle de Crillon. + +--Voyons, dit le chevalier en s'asseyant près du lit, à présent que je +suis tranquille sur votre état, tout à fait tranquille, et il appuya +sur ces mots, je vous annonce que le roi m'attend a Saint-Germain dans +la matinée, sans doute pour quelque affaire. Je vous laisserai Pontis +avec un congé de ... de ce qu'il vous faudra pour être tout à fait +rétabli. Pontis apprendra le métier de garde-malade. Je le crois un +brave garçon: ce n'est pas que je lui pardonne d'être arrivé trop +tard; je ne le lui pardonnerai jamais. + +--Mon colonel, j'ai tant couru! s'écria Pontis. + +--Jamais, bélître que vous êtes: Coriolan est un cheval que vous +eussiez dû conduire à Ormesson de façon à devancer M. Espérance d'un +bon quart d'heure, bien que vous fussiez parti une demi-heure après +lui. Coriolan!... on voit bien que ces Dauphinois n'ont pas de +chevaux! Qui vous a appris à monter à cheval? Quelque maraud. Quand on +a dans les jambes une bête comme Coriolan, on arrive où et quand on +veut! Mais, enfin, laissons cela, le mal est fait. Je disais donc que +vous demeurerez ici, près de M. Espérance à qui je vous donne, +entendez-vous bien? Je ne vous dis pas à _qui je vous prête_. Non! je +vous donne à lui. M. Espérance est un très-grand seigneur que vous me +ferez le plaisir de traiter avec respect et considération. + +--Monsieur, balbutia Pontis avec des larmes dans les yeux, vous me +punissez quand je suis innocent, vous me blessez!... + +--Comment cela, cadet? + +--Vous voyez bien que j'aime tendrement M. Espérance, par conséquent +il est inutile de me recommander du respect, c'est un sentiment moins +fort que mon amitié. + +--C'est assez bien répondu, dit Crillon en se tournant vers Espérance. +Le drôle a du bon, je le crois. Seulement, pas d'écart! Que cette +amitié-là soit disciplinée. Vous avez de l'amitié aussi pour moi, +maître Pontis, je suppose? + +--Certes, oui, mon colonel. + +--Eh bien! cela ne vous empêcherait pas de m'obéir aveuglément? + +--Au contraire. + +--Voilà que nous nous entendons. Vous ferez pour le service de M. +Espérance tout ce que vous feriez pour mon service ou celui du roi, +c'est tout un. + +Pontis s'inclina respectueusement. + +--La consigne? dit-il avec un sérieux comique qui dérida le front +d'Espérance et fit sourire Crillon lui-même. + +--Assiduité dans cette chambre. Conduite irréprochable en ce couvent. +Obéissance aux ordres du prieur, qui est, dit-on, un grand esprit et +un bon coeur. + +Pontis s'inclina encore. + +--Est-ce tout, monsieur? + +--Ah!... une seule bouteille de vin par jour. + +Le garde rougit. + +--Enfin, continua Crillon en se rapprochant de Pontis, pas un mot du +roi, ni des affaires de la guerre ou de la religion. Nous sommes en +pays neutre, et ce n'est point séant que le blessé pansé par l'ennemi +tourmente son hôte. + +--Sommes-nous chez l'ennemi? demanda faiblement Espérance. + +--On ne sait jamais où l'on est quand on est chez des moines, dit +Crillon. Seulement il ne faut pas oublier de regarder la façade de la +maison. On y voit une croix, n'est-il pas vrai? + +--Oui, monsieur, dit Pontis. + +--Eh bien, cela signifie que nous sommes dans la maison de Dieu. Au +dedans, paix et bonne volonté, voilà la consigne. Dehors, comme +dehors. + +Crillon prit dans ses mains la fine main d'Espérance, la serra +tendrement, et d'une voix ferme: + +--Maintenant, je songerai à vous venger, dit-il, car le crime en vaut +la peine. + +--Me venger.... + +--Harnibieu! comme vous faites l'étonné! Est-ce donc que mon idée +tombe des nues! Vous êtes donc une fille? Quoi! un bandit vous attend +au coin du mur, et vous envoie un coup de couteau, _la coltellata_, +comme on dit à Venise ... il vous tue, car enfin vous seriez mort si +on ne vous eût pas emporté, et vous ne voudriez pas que j'appelasse +cela un crime? + +--Monsieur, je crois que l'affaire me regarde, et qu'une fois en +santé.... + +--Vous me rendrez-fou! Mais je ne veux pas parler si haut. L'affaire +vous regarde! Qu'est-ce que cela signifie? + +--Que je rendrai un coup d'épée pour un coup de couteau. + +--Harnibieu! si je savais cela, je serais capable de vous laisser +crever tout seul dans votre coin comme un cheval teigneux! Qu'est-ce +que ces moeurs-là, mon maître! L'épée contre un poignard? mais on ne +porte plus de poignard aujourd'hui. Vous vous battriez avec un +assassin, vous! Je vous le défends! mais sur votre tête! + +--Monsieur, il faut examiner les circonstances. Ce la Ramée a +peut-être été provoqué. + +--Provoqué, par un passant inoffensif; provoqué par un jeune homme qui +s'en va bayer aux balcons, ou qui en revient? Provoqué! mais alors on +ne se cache pas à l'ombre d'un mur, on ne coupe pas le jarret de son +provocateur. + +--Je répète que peut-être tels ne sont pas les détails de cette +rencontre. + +Crillon se tourna vivement vers Pontis: + +--Celui-ci m'a donc menti, alors? + +--Je ne dis pas cela, ajouta Espérance. + +--Si, si, les détails sont exacts, s'écria Pontis avec acharnement, +c'est un assassinat! avec toute sorte de circonstances épouvantables, +et qui font dresser les cheveux sur une tête de chrétien. + +Espérance, vaincu, garda le silence. + +--Tu conclus comme moi, cadet. Bien. Je m'en vais donc à +Saint-Germain. Je raconterai la chose au roi. Le roi aime les +histoires. Celle-là l'intéressera. Il a failli en voir une page. Et +lorsqu'il saura tout ce qui orne cette histoire... Je me charge de la +conter en détail. + +--Monsieur, monsieur, dit Espérance d'une voix suppliante, +accordez-moi au moins une faveur. + +--Je sais ce que vous allez dire. Vous allez demander grâce pour ces +coquines de... + +--Monsieur, pas de noms si haut! + +--Des scélérates qui sont la cause première de tout le mal, qui +peut-être ne sont pas étrangères au crime! + +--Monsieur!... + +--Au crime! très-bien! faisait Pontis en se frottant les mains. + +--Au guet-apens! car je soutiens qu'il y en a eu un, continua Crillon +s'exaspérant de plus en plus. + +--Oui, au guet-apens! dit Pontis radieux. + +--Et vous demandez qu'on ménage de pareilles créatures, après ce que +je vous ai déjà conté sur elles! + +--Par pitié! dit Espérance, vous ne voulez pas pousser ma vengeance +plus loin que je ne la veux pousser moi-même. + +--Bah! pourquoi non? Tous les jours un coeur faible pardonne, mais la +justice ne pardonne pas. + +--La justice! parfait, dit Pontis. + +--Tous les jours, un chrétien excellent comme vous absout son +meurtrier, mais le bourreau n'absout pas! + +--Le bourreau! bon! s'écria Pontis en sautant de joie. + +Espérance joignit les mains, ses yeux se cernèrent. L'effort violent +qu'il faisait pour supplier, l'accabla de fatigue, et il pencha la +tête comme s'il allait s'évanouir. + +Crillon, effrayé, l'entoura de ses bras, le ranima, le caressa comme +un enfant. + +--Eh bien, dit-il, ne parlons plus des femmes; vous les défendez, vous +leur pardonnez, soit. On ne fera pas mention d'elles. + +--À personne, murmura Espérance. + +--Pas même au roi. Êtes-vous content? + +--Merci, dit faiblement le blessé avec un regard de tendre +reconnaissance. + +--J'espère que vous faites de moi ce que vous voulez, continua +Crillon. Donc, les femmes sont hors de cause, on les retrouvera tôt ou +tard. Quant à l'homme, c'est différent, je ne vous le céderai point; +de retour à Saint-Germain, je l'envoie chercher. + +Espérance voulut faire un signe. + +--Ah! ne discutons plus, dit Crillon, plus un mot, je vous comprends. +Puisque vous désirez que cette affaire s'éteigne, vous craindriez le +bruit d'un procès criminel dirigé contre l'assassin, vous craindriez +des révélations, des confrontations, enfin tout le grimoire. N'est-ce +pas votre pensée? + +Espérance, épuisé, répondit oui, par un mouvement des paupières. + +--Nous n'aurons ni juges ni greffiers, ajouta Crillon; nous ne ferons +ni plainte ni enquête; j'arrangerai cela en famille, sans façon, avec +M. la Ramée. Allons, Pontis, faites seller mon cheval. A propos de +cheval, qu'est devenue la bonne jument d'Espérance? + +--Ma pauvre Diane! murmura le blessé. + +--Probablement, monsieur, dit Pontis, elle sera restée attachée à +l'arbre où je la vis hier soir. + +--Bah! là où l'on assassine on peut bien voler un peu. Mais la jument +se payera en même temps que le coup de couteau. Adieu, Espérance; bon +courage, ne pensez à rien qu'à moi. Mon cheval, Pontis! + +Le garde s'élança dehors; mais il se heurta sur le seuil à un moine +qui entrait, une lettre à la main. + +--Pour M. de Crillon, dit le moine. + +--Qu'y a-t-il? et comment sait-on que je suis ici? demanda le +chevalier surpris. + +--Un étranger a remis ce billet au frère portier, pour le chevalier de +Crillon, répliqua le moine. + +Crillon prit le papier et le serra vivement dans sa main dès qu'il eut +reconnu l'écriture. + +--Le roi ici! se dit-il avec inquiétude; qu'est-il arrivé? + +Et il lut avidement. Son front s'éclaircit aussitôt. + +--Fort bien, dit-il à Pontis d'un air calme, je ne partirai pas +sur-le-champ. + +Puis, au moine: + +--Voulez-vous demander au révérend prieur la faveur de laisser entrer +au couvent, près de ma personne, un cavalier de mes amis, qui par +hasard a su mon séjour dans cette maison, et voudrait me dire quelques +mots d'importance? + +--Monsieur, répliqua le frère, il m'est impossible de pénétrer auprès +du révérend prieur, mais je m'adresserai, si vous le trouvez bon, au +frère parleur. + +--Le frère parleur! dit Crillon surpris, car ce titre singulier ne +manquait jamais son effet. + +--C'est lui, dit le moine, qui communique seul avec notre prieur, et +qui peut lui transmettre votre demande. + +--Va pour le frère parleur, mon cher frère, dit Crillon avec un salut +plein d'onction. + +Et se retournant vers Pontis: + +--Qu'est-ce que c'est qu'un frère parleur? dit-il, le savez-vous? + +--Non, monsieur, répliqua le garde. + +Tous deux regardèrent Espérance. + +--Ni moi, murmura celui-ci. + +Le moine revint presque aussitôt. + +--Voilà qui est expéditif! s'écria le chevalier. + +--La cellule du frère parleur est à deux pas de cette chambre, +monsieur, répliqua le moine, et le digne frère a répondu qu'il allait +immédiatement demander l'autorisation au prieur. Et, tenez, il +descend; le voilà qui regarde par la fenêtre qui donne sur la grande +cour. Sans doute il voit l'étranger qui vous attend à la porte, et il +ne le fera pas attendre longtemps. + +--Il faut que je voie un peu comment est fait un frère parleur, pensa +Crillon, qui se pencha au dehors pour suivre des yeux le personnage +qu'on venait de lui signaler. Qu'il est long! qu'il est maigre! +Harnibieu, qu'il est long! + +--Le digne frère est quelquefois très-grand, en effet, répondit le +moine. + +--Comment, quelquefois? dit Crillon, est-ce qu'il est quelquefois +petit. + +--Quand il se courbe, oui, monsieur. + +Crillon regarda le moine avec des yeux défiants et pensa qu'on voulait +se moquer de lui. + +--C'est un peu ce qui arrive à tout le monde, dit-il; moi aussi, quand +je me courbe, je suis moins grand que quand je me tiens droit. Vous ne +m'apprenez rien de nouveau, mon frère. + +Le moine répondit avec une parfaite douceur: + +--Personne ne ressemble au frère parleur, monsieur; il a souvent des +douleurs de goutte qui le plient en deux morceaux, et alors il est +petit comme un enfant. En ses jours de santé il se redresse, et alors +il touche à beaucoup de nos plafonds. + +--Il se porte bien aujourd'hui, dit Crillon, j'en suis charmé. + +On entendit alors un coup de clochette dans le corridor voisin. + +--Voilà notre frère qui entre chez notre père, dit le moine, on +m'appelle en bas pour que je rapporte la réponse. Permettez que je m'y +rende, ajouta-t-il avec un soupir en manière d'oraison funèbre. + +--C'est toujours drôle un moine, dit Crillon à Pontis, que tout cela +venait d'ébahir. Mais ceux-ci sont plus que drôles. Frère parleur!... +Qu'il est long! Je n'ai jamais connu qu'un homme aussi allongé... mais +celui-là, aujourd'hui, serait un fantôme. Pauvre Chicot! + +--Il faut, dit Espérance d'une voix faible, que ce soit ce brave +génovéfain qui, tout à l'heure, quand tout le monde dormait, et que je +pleurais de soif, est entré et m'a fait boire. Ce charitable frère +m'est apparu comme un géant, et j'attribuais à la fièvre cette +dilatation de ma prunelle, qui me faisait paraître son bras plus long +que deux bras ordinaires. + +Le moine rentra. + +--La permission est accordée, dit-il à Crillon, et le cavalier que +vous attendez peut entrer. Vous plaît-il qu'on l'amène ici, mon cher +frère? + +--Non pas, non; dans ma chambre, si vous le voulez bien. D'ailleurs, +j'y vais moi-même, ajouta Crillon, qui craignait de trahir par trop +d'empressement et de respect la qualité du visiteur qui lui arrivait, +et dont le billet contenait à ce sujet les plus strictes +recommandations d'incognito. + +Le frère sortit pour chercher et conduire l'étranger dans la chambre +où Crillon avait passé la nuit, et le chevalier tirant Pontis à part +entre la porte et le corridor de façon à n'être pas entendu +d'Espérance: + +--Il y a, lui dit-il, dans les poches de M. Espérance, un billet. + +Pontis tressaillit. + +--Tu le prendras et me l'apporteras, dit Crillon, mais sans qu'il s'en +doute. + +Pontis, étourdi, cherchait une réponse. + +--En fouillant dans son pourpoint, garde qu'il ne s'aperçoive de rien. +On dirait qu'il nous observe: rentre vite, et fais ce que je t'ai +commandé aussitôt que tu en trouveras l'occasion. + +Après avoir dit ces mots au cadet, il envoya un sourire d'adieu à son +blessé, rejoignit le moine dans le corridor, non sans avoir adressé à +la cellule du frère parleur un regard tellement curieux qu'il eût +assurément percé la porte si elle n'eût été faite d'un bon chêne +croisé de solides pentures. + +Cette porte, du reste, n'était pas hermétiquement fermée, à ce qu'il +paraît, car à mesure que Crillon descendait, elle s'ouvrit, poussée +par l'air, sans doute, et ne se referma complètement qu'au moment où +l'étranger, conduit a la chambre de Crillon, y fut introduit et s'y +enferma plus vite qu'on n'eût pu s'y attendre. + +Nous pourrions ajouter que par l'entre-bâillement de cette porte, +Crillon, s'il se fût retourné, aurait pu voir briller deux yeux +capables d'éclairer l'escalier tout entier, bien qu'un capuchon +gigantesque les ensevelît sous son ombre. + + + + +XX + + +QUI VEUT LA FIN VEUT LES MOYENS + + +Crillon, dès qu'il fut seul avec le roi, lui demanda avec empressement +la cause de cette visite inattendue. + +Henri jeta sur un meuble le chapeau dont il s'était couvert le visage +à son entrée au couvent; il respira largement l'air pur de la vallée +et répondit avec une tristesse qui frappa tout d'abord le chevalier: + +--Il y a plusieurs causes, mon cher Crillon. La première, c'est mon +inquiétude à votre sujet. Qu'est-ce que cette histoire de blessé, de +garde et de grand chemin? Tout cela est donc vrai, bien que raconté +par un meunier? + +--Malheureusement vrai, sire. + +--Et comme je vous vois hésiter, comme on vous a dit fort en peine, +est-ce que le blessé serait M. le comte d'Auvergne? + +--Pas du tout, sire, malheureusement encore. + +--Oh! oh! voilà qui est dur pour le fils de Charles IX. + +--Je ne l'aime pas, sire, et je le voudrais dans le lit où en ce +moment repose, fort mal équipé, mon pauvre blessé. + +--Vous soupirez; ce jeune homme est-il des vôtres? + +--Oui, sire. On me l'a recommandé; je l'aime fort, répliqua Crillon en +mâchant ses paroles comme un homme oppressé par le chagrin. + +--Blessé ... dans un combat? par un adversaire, par le garde qui +l'accompagnait, peut-être? + +--Non, sire; par un assassin. + +--Si peu roi que je sois, mon brave Crillon, je le ferai écarteler. + +--Je retiens votre parole, sire. + +--Et le blessé vivra, n'est-ce pas? + +--Je l'espère. + +--Voilà qui est bien, dit le roi pensant déjà à autre chose. + +--Sire! quelle que soit votre bonne volonté, se hâta de dire Crillon, +vous n'êtes point venu ici seulement pour m'entretenir de mes +affaires, et je soupçonne quelque chose d'urgent dans les vôtres. + +--En effet, quelque chose de fort urgent. Quels sont les moines qui +tiennent cette abbaye? + +--Des génovéfains, sire. + +--Je le sais bien. Mais il y a moine et moine. Ceux-ci dirigent +absolument la conscience de ma maîtresse, et la poussent à des +rigueurs qui me contrarient. + +--Je ne connaissais point nos hôtes, mais ce que vous me dites, sire, +m'enchante. Nous sommes donc chez de braves gens? + +--Allons! allons! maître sage, moins de vertu et plus d'humanité. Ces +moines m'ont paru avoir d'étranges façons: l'un est gras, l'autre est +maigre; l'un ne parle jamais, l'autre parle toujours; je flaire en +tout cela quelque sournoiserie. + +--Celui qui est maigre, s'écria le chevalier, me fait aussi un +singulier effet. Le parleur, n'est-ce pas? + +--Je veux absolument, puisqu'il parle à tout le monde, qu'il me parle +à moi, dit Henri. D'ailleurs, on a piqué ma curiosité. Gabrielle +prétend que le prieur sait d'avance tout ce que je fais, et comme, en +ce moment, je me trouve moi-même ne pas savoir ce que j'ai à faire +pour une chose des plus importantes, nous verrons, ventre saint-gris! +si le frocard est aussi bon devin qu'il en a la réputation. Qu'il me +tire de l'embarras où je suis, et je le proclame lumière. C'est comme +cela que, modestement, il se laisse appeler l'illustre dom Modeste. + +En voyant le front assombri du roi, Crillon hocha la tête. + +--Les jours ne se ressemblent pas, dit-il. Hier nous étions à la joie, +on triomphait; aujourd'hui, brouillard et deuil! Cependant, sire, nous +avions tout gagné hier au soir. + +--Nous pourrions bien avoir tout perdu ce matin, répondit le roi. Mais +d'abord, avant de causer affaires, où est-on ici? + +--Dans une belle chambre, comme vous voyez. + +--Je n'aime pas les chambres de couvent, celles qu'on destine aux +visiteurs surtout; elles ont toujours quelque cachette bourrée +d'espions, ou quelque soupirail qui conduit la voix en des endroits où +elle ne devrait point aller. Parlons bas. + +Crillon se rapprocha. + +--Sache, mon ami, dit Henri IV, que peut-être, à l'heure qu'il est, +tout ce que j'ai conclu hier avec Brissac est défait. + +Crillon tressaillit. + +--Quoi, dit-il, notre paix conclue, nos Espagnols battus sans combat, +le royaume de France, ce beau gâteau que nous devions dévorer d'une +bouchée.... Allons, allons, sire, n'y a-t-il pas dans cette funèbre +vision quelque nuage noir, de ceux qui vous montent au cerveau à +chaque rigueur de vos maîtresses. + +--Plût au ciel. Je gémis fréquemment, tu le sais, Crillon, mais jamais +pour les choses de peu de valeur. Or, écoute bien, je gémis en ce +moment, et beaucoup. + +Crillon devint attentif. + +--J'attendais, ce matin, ma correspondance au pont de Chatou. J'avais +choisi ce rendez-vous comme voisin de la maison d'Estrées, où, par +parenthèse, j'espérais passer une belle nuit. + +Le roi soupira. + +--Où donc l'avez-vous passée, sire? + +--Dans un moulin. + +--Il y a des nuits aussi belles au moulin qu'ailleurs. + +--Cela dépend de la façon dont tourne la roue, soupira encore l'amant +infortuné; mais ne mêlons point les affaires d'Henri à celles du roi +de France. Ce matin donc, la Varenne, venant exprès de Médan où je +l'avais laissé pour dérouter M. d'Estrées, la Varenne m'a apporté mes +dépêches. Il y en avait une d'Espagne. + +--Encore? dit Crillon. + +--Encore, dit le roi. Toujours l'Espagne. Affreux pays dont je rêve +nuit et jour! Il est dans la destinée de ces maudits de me chagriner +sans relâche, soit quand je les bats, soit quand ils me battent. Je +les croyais bien battus hier, n'est-ce pas? et je t'avais communiqué +cette heureuse dépêche, surprise à la jésuitique congrégation de +l'Escurial. + +--Bien heureuse, en effet, et nous avions béni ensemble l'espion assez +adroit pour tromper des inquisiteurs et voler des Espagnols. +Harnibieu! est-ce nous qui serions volés, sire? Ce ne peut être là +cette nouvelle qui vous est arrivée ce matin par le courrier +d'Espagne? + +--Voilà précisément l'enclouure. C'est la propre dépêche de mon agent +secret près de Philippe II, et il ne me dit pas un mot de ce qu'hier +j'ai annoncé comme certain à Brissac. Tout au contraire, il annonce +que les états nommeront M. de Mayenne. + +Crillon ouvrit de grands yeux. + +--En sorte? dit-il. + +--En sorte que cette dépêche qui m'a été rendue hier sous le couvert +de mon agent, comme venant de lui; cette dépêche qui annonçait le +mariage projeté entre l'infante et le jeune Guise; cet événement qui a +révolté Brissac et l'a décidé à tourner pour nous est une fausse +nouvelle qui sera démentie bientôt, et paraîtra une mystification à +Brissac, un misérable et plat artifice destiné à le convertir. En +sorte que, joué moi-même par je ne sais quelle infernale combinaison, +je vais perdre peut-être tout le gain de ce revirement du gouverneur +de Paris, et assurément l'immense bénéfice du dégoût que le plan de +Philippe II eût soulevé en France. + +--Voilà un méchant tour, murmura Crillon, confondu. Mais, sire, vous +seriez-vous laissé abuser? + +--On croit ce qu'on désire, et le parti ligueur se compromettait si +heureusement pour moi par cette intrigue antinationale, que j'y ai +cru. + +--Il y avait un cachet, cependant, pour fermer cette dépêche.... + +--Celui même de mon agent. + +--Alors c'est la dépêche de ce matin qui est fausse. + +--Je l'ai d'abord espéré, mais la Varenne l'a reçue de l'agent +lui-même, qui arrive d'Espagne, où l'on a failli le découvrir comme +espion à mes gages, et voulu le pendre. Il arrive, dis-je, et +tellement harassé qu'il n'a pu venir jusqu'à moi. + +--Voilà de mauvaises affaires, sire. + +--Oh! la vie, quelle bascule! Hier, nous touchions les nuages du +front, aujourd'hui.... + +--Aujourd'hui nous nous crottons dans une mare. Mais, sire, il ne faut +pas se désespérer pour si peu. M. de Brissac revirera encore, +disiez-vous? + +--Certes, oui, quand il saura que je l'ai berné. + +--Eh bien, nous reprendrons la cuirasse, nous tirerons l'épée, et +cette fois, M. de Brissac sera content, car nous lui ferons franc jeu. + +--Encore se battre, encore tuer des Français! + +--Qui veut la fin accepte les moyens. + +--Je veux la fin, dit Henri d'une voix brève, et je l'aurai. En +attendant, il importe que je parle à ces moines. Je vous répète, mon +ami, qu'ils savent trop bien mes affaires et s'en occupent avec trop +de zèle pour que je ne gagne point quelque chose à causer avec eux. +Les conspirations de toute nature s'organisent aujourd'hui dans les +couvents. J'en sais une ici, chez les génovéfains, et, bien qu'elle ne +semble intéresser que Henri dans la personne de sa maîtresse, +Gabrielle, elle intéresse aussi le roi, puisque les génovéfains le +poussent vers l'abjuration, en lui montrant Gabrielle comme +récompense: moyen de moine dont s'accommode ma petite politique +amoureuse. Mais comment savent-ils que j'aime Gabrielle? pourquoi +veulent-ils que j'abjure? Tout cela vaut que je les interroge. +Veuillez donc, mon cher Crillon, demander, comme pour vous, une +audience au prieur, une audience secrète. + +--J'y vais, sire. + +--Vous pensez qu'ils ne me connaissent point? + +--Rien ne le prouve jusqu'ici; mais en vous voyant, peut-être vous +reconnaîtront-ils. + +--Peu importe. Je jouerai cartes sur table. Nous sommes ici dans un +couvent gouverné par un prieur renommé pour ses lumières. Henri de +Navarre, le huguenot, peut, sans rien compromettre, venir consulter ce +prieur, comme il en a consulté tant d'autres de toutes robes et de +toutes sectes. Voilà mon motif, s'ils me reconnaissent. J'irai plus +loin dans mes investigations, s'ils ne me reconnaissent pas. + +Crillon, ayant réfléchi un moment. + +--Croiriez-vous, sire, dit-il, à quelque parenté fâcheuse entre ces +génovéfains et celui qui vous a fait parvenir la fausse dépêche +d'hier? + +--Je ne crois à rien et je crois à tout. C'est une logique dont je me +trouve fort bien depuis que j'exerce l'état de prétendant à la +couronne. + +--Cependant vous soupçonnez une personne, sire? + +--J'en soupçonne plusieurs; mais d'abord il y a là dedans la main +d'une certaine femme.... + +--Entragues, n'est-ce pas? dit vivement Crillon, heureux de mordre sur +son antipathie. + +--Oh! répliqua Henri avec dédain, les Entragues n'ont pas assez +d'esprit pour cela. Qu'est-ce que ces Entragues? de plats intrigants. +Non, chevalier; quand je dis une femme, je la comprends forte. +Appelons-la Montpensier, si vous voulez, Crillon. C'est une terrible +jouteuse celle-là! + +--Le feu roi en sut quelque chose, dit Crillon avec un accent pénétré. + +--C'est une femme boiteuse qui fait de bien grands pas lorsqu'il le +faut. + +--C'est votre ennemie mortelle, sire. + +--Sans doute, puisque je veux être roi, qu'elle veut être reine, et +qu'elle sait que je ne l'épouserai pas. Je rapproche donc ce nom de +Montpensier du nom des génovéfains, parce qu'un instinct particulier +m'y pousse, parce que ce nom, d'ailleurs, s'accole toujours à quelque +nom monacal, parce qu'on dit Montpensier et Jacques Clément! + +--Hélas, oui, sire, vous avez raison, comme toujours. + +--Va donc demander pour moi cette audience au révérend prieur. + +Crillon se dirigea aussitôt vers la porte. + +--Attendez, dit le roi rêveur. Si l'on vous accorde cette audience, ne +quittez point le couvent. + +--Mais, je ne le quitterai que d'après vos ordres, sire, dit Crillon +surpris de cette distraction presque mélancolique du roi. + +--C'est que, voyez-vous, je songe à deux choses à la fois, mon brave +chevalier: je voudrais vous avoir ici, près de ma personne, et, d'un +autre côté, je voudrais vous prier de faire avancer dans les environs +la petite troupe qui accompagnait la Varenne ce matin, et à qui j'ai +donné l'ordre de louvoyer en m'attendant sur le bord de la rivière, +après Chatou. + +--Si ce n'est que cela, sire, rien de plus facile; mais craignez-vous +quelque chose avec moi? + +--Je crains pour vous et pour moi, Crillon, dit Henri avec calme, ou +plutôt je ne crains ni pour l'un ni pour l'autre; mais depuis que j'ai +respiré l'air de cette maison, il me vient des idées de défiance que +je ne saurais définir. Je ressemble à ces chats qui, partout où ils +entrent pour la première fois, essayent l'atmosphère avec leur nez, le +sol avec leurs pattes, et se rendent compte de chaque chose par le +sens qui correspond à cette chose. Nous sommes chez des moines dont +nos yeux ont vu l'habit; mais tâchons de voir sous la robe. + +Tout à coup Crillon poussa une exclamation qui fit bondir le roi du +siège où il était assis. + +--Harnibieu! dit-il, je suis un maroufle. + +--Eh quoi! + +--Un bélître, un boeuf. J'allais dire un cheval; mais c'est une bête +trop sensée pour être comparée à un animal de mon espèce. + +--Crillon, vous vous maltraitez beaucoup, mon ami. Pour quelle cause, +s'il vous plaît? + +--Parce que, sire, j'avais oublié de vous dire que mon pauvre blessé, +mon protégé, est couché, à l'heure qu'il est, dans un lit.... + +--Vous me l'avez dit, Crillon. + +--Savez-vous dans quel lit, mon roi? + +--Vos yeux sont effrayants, mon chevalier! + +--Dans le lit d'un Guise!... dans le lit du cardinal tué à Blois! dans +le lit donné par une amie à son ami, par Mlle de Montpensier à dom +Modeste Gorenflot, prieur. La duchesse a seulement changé de moine. En +1589, le jacobin: le génovéfain aujourd'hui. + +--Qu'est-ce que je vous disais, Crillon? dit le roi avec une froide +tranquillité en se croisant les bras sur sa poitrine, je sentais ici +une odeur de Guise! + +--Nous sommes dans la caverne! + +--Eh bien! tâchons d'en sortir, mais non pas sans avoir vu de près les +habitants. Allez, sans rien manifester, chercher l'escorte dont je +vous parlais. + +--Vous quitter, harnibieu! dans une maison où il y a le lit d'un +Guise! Non! J'ai là Pontis, qui fera la commission aussi bien qu'un +autre, et qui ne vous défendrait pas aussi bien que moi. + +--Qu'est-ce que Pontis? + +--Un de mes gardes. + +--Ah! le compagnon du blessé? + +--Précisément. Mais, j'y songe, à quoi bon causer avec ces enragés +moines, qui n'attendent peut-être que cela; quittons-les sans causer. +Vous pourriez, au lieu des renseignements qu'on ne vous donnera +peut-être pas, recevoir quelque bon coup qu'on vous donnera. + +--Bah! Je parerai avec mon épée. Ce que vous venez de me dire de +l'esprit de la maison, n'a fait que doubler ma curiosité. + +--Gare la manche du moine! les génovéfains en ont d'énormes. Et puis, +si vous m'en croyez, indépendamment de la manche, que vous secouerez, +frappez-leur sur le ventre, cela peut passer pour une caresse +familière, et en même temps on sait s'ils cachent un poignard sous la +robe. + +--Oui, mon Crillon, oui. + +Le roi souriant ouvrit la porte qui donnait sur le corridor dans +lequel se promenait en long et en large un religieux courbé comme par +le poids austère de la méditation. + +--Veuillez, mon cher frère, cria Henri, demander au révérend père +prieur un moment d'entretien de la part du chevalier de Crillon. + +Le moine s'inclina sans répondre et descendit par un escalier voisin. + +--Mais, sire, dit Crillon, quand ils verront que ce n'est pas moi. + +--Il sera trop tard pour s'en dédire.--Envoyez votre garde où vous +savez. J'attends ici la réponse du prieur. + +Crillon recommandait pour la millième fois la prudence à son maître, +quand, dix minutes après, un enfant, au service des génovéfains, +heurta doucement à la porte de la chambre et annonça que le révérend +père prieur serait honoré de recevoir chez lui M. le chevalier de +Crillon. + +Henri, se leva, serra son ceinturon, s'assura que son épée jouait +facilement dans le fourreau, abattit son large chapeau sur ses yeux +jusqu'à moitié du visage, et suivit le jeune guide, après avoir pressé +dans ses deux mains la vaillante main de son colonel des gardes. + +Celui-ci courut porter la commission à Pontis. + +Henri n'eut pas un long chemin à faire. Au bout du corridor, il trouva +un petit degré particulier, lequel aboutissait à l'appartement du +prieur, précédé d'un vestibule. + +L'enfant poussa la porte d'une grande chambre dont les contrevents +étaient soigneusement fermés; il annonça de sa petite voix M. le +chevalier de Crillon, et sortit après avoir tiré sur lui deux portes. + +Le roi demeura quelques instants dans l'ombre, admirant cette +précaution du prieur, qui voulait sans doute cacher à l'étranger le +jeu de sa physionomie. C'est un artifice familier aux femmes et aux +diplomates. + +Cette précaution ne pouvait déplaire à un homme qui désirait +précisément la même chose. Il fit deux pas en regardant autour de lui, +et peu à peu sa vue s'accoutumant aux ténèbres, il distingua tous les +détails de ce théâtre bizarre sur lequel allait se jouer une scène que +le lecteur ne jugera peut-être pas indigne de sa curiosité. + + + + +XXI + + +LE FRÈRE PARLEUR + + +Le lit à colonnes d'ébène tordues et sculptées s'élevait dans l'angle +de la chambre. Le roi y chercha tout d'abord son interlocuteur, ne +pouvant croire qu'un prieur en santé voulût recevoir une visite dans +de pareilles ténèbres. Mais le prieur était assis sur une chaise, ou +plutôt sur une estrade, car la chaise était un véritable monument +proportionné à la masse qu'il devait supporter. + +Ce prodigieux prieur captiva l'attention du roi au point que, durant +plusieurs secondes, il ne regarda autre chose dans la chambre. +Gabrielle n'avait pas exagéré: jamais personnage mythologique, jamais +fétiche de l'Inde ou lettré chinois, jamais bête engraissée pour les +sacrifices n'avait acquis ce développement formidable. + +Une section du volet, qui s'ouvrit alors dans sa partie supérieure, +laissa entrer environ un pied carré de jour qui éclaira d'en haut la +victime résignée de cet embonpoint pantagruélique. + +Le crâne du prieur, enfermé dans une noire calotte, ne paraissait plus +exister; on ne voyait que deux yeux flottants au milieu des amas +adipeux qui recouvraient jusqu'aux tempes. Ses joues, d'une épaisseur +et d'un poids énormes, tombaient sur sa poitrine qui montait elle-même +jusqu'au menton. Ce quadruple menton, trop semblable à un triple +goitre, nous n'en parlerons pas par civilité; non plus que du ventre, +montagne conique à base colossale dont cette ridicule tête faisait le +sommet. + +Dom Modeste essayait, mais en vain, de croiser sur son ventre deux +mains pareilles à deux éclanches; mais les doigts s'entre-désiraient +seulement, et leur principale occupation était de se retenir après les +fentes de la robe ou de s'accrocher au cordon qui la ceignait. + +Le prieur avait les pieds sur un tabouret semblable à une petite table +pour la largeur et la solidité. Fortement étayé par des coussins sur +sa chaise, il ne pouvait plus faire un mouvement, et ses yeux ternes +clignotaient au reflet de ce jour, bien faible assurément, que l'autre +moine avait laissé tomber du haut de la fenêtre. + +Quand le roi se fut rassasié de ce désagréable spectacle, il chercha +autour de lui le compagnon si fameux de Gorenflot. + +Frère Robert, ce devait être lui, avait pris place aux pieds de son +prieur sur une escabelle fort basse et disposée de telle façon que, +tournant le dos à l'étranger, il était en communication directe avec +le visage du révérend, condition indispensable sans doute de +l'intelligence et de l'observation nécessaires pour recueillir chaque +pensée dans chaque mouvement des traits ou chaque geste des grosses +mains. + +Frère Robert, enseveli dans sa robe et dans son capuchon, montrait +donc au roi un dos convexe tout diapré des plis capricieux de la robe +monacale; ce dos bombé devait être immense à en juger par la surface +de sa convexité. Presque à la hauteur des épaules, le roi apercevait +les genoux anguleux de frère Robert, et pourtant cette posture +extraordinaire, cette nature si opposée à celle du prieur, cet +entrelacement industrieux de deux grands bras et de deux immenses +jambes pelotonnés sous un immense dos rond, ce squelette d'araignée +habillé d'une étoffe de bure grise, ne furent pas ce qui piqua le plus +vivement la curiosité d'Henri. + +L'escabeau, ou plutôt la petite table sur laquelle le prieur posait +ses gigantesques pieds, servait de point d'appui à quantité d'objets +bizarres sur lesquels se porta la vue du roi. On y voyait de la cire +rouge et molle telle que l'emploient les modeleurs, des ébauchoirs de +statuaire, une écritoire et une plume, une petite ardoise, un compas, +deux ou trois volumes, du parchemin roulé, une petite fiole contenant +une liqueur noirâtre, et une longue baguette de coudrier, qui +contribuait à donner à tous les détails de cette scène certain air +magique qui sentait singulièrement son capharnaüm de sorcier. + +Tout à coup l'oreille du roi fut frappée par une voix rauque et +criarde en même temps, une voix fêlée qui semblait écorcher chaque +parole à sa sortie d'un gosier raboteux. Cette voix psalmodia, sur le +ton banal d'un cri de trieur public, la formule suivante: + +«Est prié le visiteur de consulter l'avis général contenu au présent +tableau, et d'excuser l'infirmité du révérend père prieur des +génovéfains, qui reçoit avec une humble salutation l'honneur de sa +visite.» + +En même temps, et avant que le roi se fût remis de l'effet que cette +abominable voix venait de produire sur ses nerfs, l'un des deux grands +bras de l'araignée se détacha du corps par un mouvement en arrière +semblable au jeu d'une mécanique, et tendit au roi stupéfait un petit +tableau encadré de bois de chêne, sur lequel celui-ci lut les lignes +suivantes tracées en caractères d'imprimerie: + +«Les personnes qui visitent le R.P. prieur sont prévenues que Dieu +l'ayant affligé d'une paralysie de la langue, il en est réduit à +transmettre sa pensée aux interlocuteurs par la voix d'un frère +habitué à le comprendre. Ces personnes sont priées de s'adresser +directement dans la conversation au prieur, et jamais au frère +interprète, afin d'éviter toute confusion. En effet, ce dernier est +forcé, pour traduire exactement, d'employer toujours le pronom _je_, +comme le prieur ferait lui-même s'il pouvait parler. Il est donc +important que les visiteurs soient pénétrés de cette idée qu'ils ne +parlent effectivement qu'avec le prieur, lequel leur répond en +réalité; la voix est empruntée, sans doute, mais sa pensée lui est +propre.» + +Quand le roi eut achevé de lire ces étranges lignes, frère Robert, +comme s'il eût supputé lettre à lettre le temps nécessaire à la +lecture, allongea de nouveau sa main, reprit le tableau sans cesser de +tourner le dos, et le replaça sur la petite table, aux pieds de son +prieur. + +Alors il tendit à celui-ci la baguette de coudrier, que dom Modeste +prit machinalement de sa grosse main, et redressa la tête pour entrer +en communication plus directe avec le prieur. + +La baguette s'agita bizarrement entre les doigts de Gorenflot, frère +Robert traduisit sur-le-champ de sa voix nasillarde et sans nuances: + +--C'est un honneur inespéré pour moi de recevoir ici l'illustre +chevalier de Crillon que Dieu veuille garder de tout mal! + +Ayant ainsi parlé, le frère parleur baissa la tête, et en attendant la +réponse qui allait se produire, prit un peu de cire qu'il commença de +pétrir entre ses doigts avec une extraordinaire vivacité. + +--Il paraît que je suis bien Crillon pour ces moines, pensa Henri IV. +Ils feignent, du moins, de me croire Crillon. Ou ils me trompent ou je +les trompe. En dépit de leurs simagrées, nous verrons s'ils sont plus +gascons que moi, et lequel de nous forcera l'autre à se compromettre. + +--C'est un grand plaisir pour votre hôte, répondit-il avec onction, +d'entretenir un religieux si célèbre par son esprit et sa sagesse. + +Gorenflot cligna béatement des yeux; frère Robert ayant relevé la +tête, répondit: + +--Que désirez-vous de moi? + +--Beaucoup de choses, dit le roi en s'approchant comme pour voir d'un +peu plus près tout l'étalage du frère parleur. + +Celui-ci toucha le pied du prieur, qui semblait sommeiller. La +baguette s'agita vivement aux mains de Gorenflot. Robert s'écria avec +une égale vivacité: + +--M. le chevalier de Crillon voudrait-il bien s'asseoir? + +Le roi s'approchait toujours. + +--Là! dit précipitamment le frère Robert, là, derrière, sur le +fauteuil. + +Et en même temps son bras interminable indiquait au roi un fauteuil +placé en face de celui de dom Modeste, mais immédiatement derrière +l'escabeau du parleur. Le roi recula pour s'y placer bien à regret. + +--Crillon a été indiscret, se dit-il. + +La baguette de Gorenflot parla. Robert traduisit: + +--Quelle est la première de ces questions que vous avez à m'adresser? + +--Elle est relative à mon maître le roi Henri IV. Ce prince a su les +bons conseils que vous donniez souvent à une personne pour laquelle il +a de l'estime, et il me charge de vous en remercier. Mais il voudrait +savoir en même temps comment vous avez appris que c'était le roi qui +fréquentait la maison de Mlle d'Estrées. + +Les yeux de Gorenflot s'écarquillèrent. Robert, en fourrageant ses +ustensiles sur la table, heurta encore une fois la sandale de +Gorenflot, et aussitôt la baguette s'agita: + +--Tout le monde connaît le roi, répondit le parleur, et il suffit +d'une personne qui l'ait reconnu allant à la maison d'Estrées, si +voisine de notre couvent, pour nous avoir donné avis de sa présence. + +--En voilà bien long, pensa le roi. Est-ce que deux ou trois coups de +baguette jetés dans l'air, à droite et à gauche, peuvent signifier +tant de choses? + +Il ajouta tout haut: + +--Je croyais que peut-être, en raison même du voisinage, vous auriez +pu voir vous-même passer le roi et par conséquent, l'ayant reconnu, le +signaler à Mlle d'Estrées. + +--Je n'ai jamais vu Henri IV, traduisit Robert, donc si je le voyais +je ne pourrais le reconnaître. + +Cette réponse, au lieu de satisfaire Henri, redoubla, on le comprend, +ses défiances. Tout ce dialogue, échafaudé sur des signes et des clins +d'oeil, lui paraissait d'ailleurs invraisemblable. Rompant la +conversation: + +--Permettez, s'écria-t-il, mon révérend père, que je vous fasse part +d'une réflexion qui m'arrive. + +--Faites, dit Robert, pétrissant sa cire sous son capuchon. + +--C'est tellement admirable de vous voir vous exprimer avec tant de +facilité par l'intermédiaire du frère parleur, que je demande à me +remettre de l'émotion que j'en éprouve. Mais.... + +Le capuchon s'agita et le dos se recroquevilla comme celui d'un chat +qui se roule. + +--Mais, poursuivit le roi, il me semble que le révérend père pourrait +converser aussi fructueusement et plus secrètement avec ses visiteurs. +S'il voulait, puisqu'il n'est point paralysé des mains, écrire sur +l'ardoise que je vois à vos pieds, tout intermédiaire lui deviendrait +inutile, et sa pensée conserverait la fleur même de son +épanouissement, cette fleur fugitive qu'on appelle le mystère. + +Un certain malaise se peignit sur les traits boursouflés du prieur; sa +baguette oscilla mollement entre ses doigts. + +--Ma paralysie, dit Robert, n'est malheureusement pas bornée à la +langue, elle gagne souvent les mains. + +--Pas toutes deux, répondit le roi. + +--La droite particulièrement, et je n'écris que de celle-là, glapit +frère Robert. + +--C'est fâcheux, mon révérend, parce que beaucoup de choses +importantes pourraient vous être confiées par vos visiteurs, qui les +gardent, se défiant du tiers qui les écoute. + +Henri croyait forcer le capuchon à une révolte, mais Robert continua +de modeler sa figurine avec la même tranquillité. Après avoir levé la +tête pour prendre la réponse du prieur, qui remuait incessamment sa +baguette en des circonvolutions variées: + +--Monsieur le chevalier, répondit-il sans trouble et avec sa psalmodie +ordinaire, la méthode que j'ai choisie pour correspondre avec le +monde, est la meilleure par sa promptitude et sa sûreté. J'ai instruit +le frère que vous voyez à comprendre mes signes et mes gestes; la +science mimique est une de celles que j'ai le plus curieusement +étudiées. Depuis Cadmus, qui inventa l'écriture, jusqu'à nos jours, il +s'est produit environ six mille cinq cents systèmes d'interprétations +pour remplacer la parole. + +Les Égyptiens y étaient maîtres passés. Vous aurez entendu parler de +leurs hiéroglyphes. Je trace avec ma baguette des signes et des +figures qui ont quelque rapport avec ces hiéroglyphes fameux, dont un +seul équivaut souvent à une phrase tout entière. + +Il y a dans les alphabets indiens certains caractères d'une valeur +aussi importante. Bien plus, mes études se sont portées sur les +correspondances animales. Vous n'êtes point sans avoir observé, +monsieur le chevalier, que toutes les bêtes de même espèce se +comprennent à merveille, non point par le cri, qu'elles n'emploient +qu'à distance, mais par des tressaillements, des mouvements de jambe +ou de pied, des signes de tête ou d'oreille, des froncements du +sourcil, des lèvres, et par l'exhibition des dents. Ce dernier moyen +surtout est leur agent favori do correspondance et fournit à l'homme +lui-même des métaphores pour son langage. On dit: montrer les dents. +Vous aurez parfois entendu prononcer ce mot. + +--J'ai même vu se faire la chose, dit le roi, qui admirait +l'ingénieuse prolixité de cette réponse, et ne savait s'il devait rire +ou se fâcher. On m'a beaucoup montré les dents, révérend prieur. + +--Il résulte, poursuivit le frère parleur, que de toutes ces matières +élémentaires, soigneusement choisies et analysées, je me suis composé +un langage fort riche et fort varié, comme vous le pouvez voir. En +effet, il me semble que frère Robert qui n'est pas un homme d'esprit, +tant s'en faut; je dirai plus, c'est une pauvre intelligence.... + +Frère Robert courba humblement sa tête sous cette flagellation que lui +infligeait le coudrier du prieur. + +--Il me semble, continua le traducteur, que ce bon frère rend assez +nettement ma pensée pour vous en donner une idée exacte, assez +vivement pour ne pas fatiguer votre attention. J'ajouterai, quant au +dernier point que vous avez effleuré, c'est-à-dire le secret de nos +entretiens, que, depuis longues années, frère Robert a communiqué +toutes mes pensées à bien des personnes placées dans des positions +délicates, aussi délicates pour le moins que la vôtre, monsieur le +chevalier, sans que jamais une plainte, un soupçon se soient élevés +contre sa discrétion. Je répondrais de moi aussi bien que de lui; mais +je réponds de lui comme de moi-même. Du reste, pour peu que le +scrupule vous tienne, ne vous croyez obligé à me rien dire; et si vous +préférez m'écrire, je saurais seul votre pensée. Seulement, vous serez +assez bon pour faire quelques efforts d'intelligence afin d'arriver à +comprendre la réponse de ma baguette; frère Robert détournera la tête +pendant ce temps-là et ne saura rien de notre conversation. + +Après ce discours, dom Modeste reposa sa main fatiguée par le jeu du +coudrier. La frère parleur reprit sa cire et son ébauchoir. Le roi se +frotta la barbe en murmurant: + +--Décidément, dans ces deux hommes, il y en a au moins un qui est +très-fort; mais je crois bien qu'il n'y en a qu'un. Lequel? + +Il prit son parti sur-le-champ. + +--Je suis convaincu, dit-il, et je n'hésiterai plus à tout vous +exposer. Si vous ne connaissez pas le roi Henri, du moins Crillon vous +est assez connu pour que vous excusiez les boutades de sa franchise. +J'avoue que les apparences du mystère dont on s'entoure ici m'avaient +inspiré de la défiance. + +--Quel mystère? psalmodia frère Robert. + +--Ces ténèbres, à peine combattues par un pâle rayon de jour. + +--Ma vue est faible, traduisit le parleur. + +--L'obstination du frère Robert à cacher son visage. + +Le capuchon tressaillit. + +--Le frère Robert est disgracieux à voir, dit la voix rauque, et il +cache son visage bien moins par amour-propre que par le désir de ne +point blesser les yeux d'un étranger. + +--Oh! si ce n'est que cela, s'écria le roi, pas de scrupules, est-ce +que nous ne sommes pas tous plus ou moins laids en ce monde? + +Et il allongea une main pressée vers le capuchon. + +--Montrez-vous donc au chevalier de Crillon, dit frère Robert en +s'adressant à lui-même ces mots, que venait de lui envoyer la +baguette. Et, du même temps, il se tourna lentement vers le roi. + +Henri se leva de surprise à l'aspect de ce visage étrange. + +Frère Robert avait les joues caves comme s'il eût eu le don de les +faire rentrer à volonté dans sa bouche. Ses yeux dilatés occupaient +pour ainsi dire toute la tête, sans fournir ni expression ni lumière; +la bouche pincée en bec de lièvre disparaissait dans une barbe plus +blanche que grise. Un cordon de cheveux frissonnants venait border les +sourcils en supprimant le front, et un nez aquilin recourbé jusque +dans la bouche achevait de donner à la tête du frère un caractère +bestial analogue à la physionomie de certains oiseaux de mauvais +augure. + +Le roi contempla cette figure qui s'offrait calme et immobile à son +analyse. Puis, aussitôt qu'il eut détourné les yeux pour se livrer à +ses réflexions, frère Robert, consultant le prieur: + +--Vous voyez que le frère n'est pas beau à voir, dit-il +mélancoliquement, et que mieux vaut qu'il se cache. Maintenant, s'il +vous plaît, nous continuerons la conversation, car vous ne m'avez +encore rien dit des choses nombreuses que vous annonciez devoir me +dire. + +Le roi, rappelé à lui par la transparente ironie de ces paroles, +répliqua vivement: + +--Je l'avoue, et je commence: il s'agit de l'abjuration du roi. + +--J'écoute, traduisit Robert, qui avait repris sa place et la figurine +déjà fort avancée. + +--Le roi, mon maître, m'a chargé de vous demander pourquoi vous lui +faisiez conseiller par Mlle d'Estrées de prendre la religion +catholique? + +--Parce que c'est la vraie, traduisit Robert. + +--Ce n'est pas pour cela, dit vivement le roi, résolu à brusquer +l'aventure et à démasquer soit Gorenflot en l'effrayant, soit Robert +en l'irritant; c'est parce que vous voulez servir le roi, ou parce que +vous voulez lui nuire. + +La prunelle de Gorenflot clignota, et bien que la baguette eût à peine +oscillé. + +--C'est parce que je veux le servir, fut-il répondu. + +--Je ne crois pas, mon père. + +Le capuchon fit un mouvement. + +--D'où vient ce soupçon? + +--Du lit de M. le cardinal de Guise, que j'ai vu en cette maison. + +La physionomie de Gorenflot prit une expression de stupide frayeur qui +anima le roi dans ses attaques. + +--C'est un présent, dit Robert. + +--De la mortelle ennemie du roi, dont vous vous dites l'ami! + +--On ne peut refuser rien d'une si grande dame. + +--Pas même le couteau de Jacques Clément, si elle l'offrait, dit le +roi. + +Gorenflot trembla, pâlit, ouvrit la bouche. Frère Robert se redressa. + +--Elle ne me l'eût pas offert! traduisit-il avant que ni geste ni clin +d'oeil, ni baguette eussent fonctionné. M. le chevalier de Crillon a +tort de suspecter mon attachement et mon respect pour le roi. + +--On ne peut pas aimer à la fois la duchesse de Montpensier et le roi +Henri IV! s'écria le roi; et plus on s'efforce de chercher à le +prouver, plus on devient suspect, et une fois qu'on est suspect à +Crillon de trahison envers son maître, Crillon parle haut, et sa +parole peut passer pour une menace. Gare aux menaces de Crillon, car +il représente le roi et sait tout ce qui se passe dans les couvents! + +A ces mots, prononcés avec une voix vibrante et irritée, Gorenflot, en +proie à l'épouvante, se leva sur sa chaise, agita son bras et roula +des yeux effarés qui semblaient supplier frère Robert, puis il retomba +immobile en poussant une exclamation douloureuse. + +--Tiens! le muet parle... s'écria le roi. + +--Il ne parle pas, il crie, répliqua vivement frère Robert en se +tournant vers Henri, avec une émotion qui, pendant une seconde, +changea toute l'expression de son visage, toute l'attitude de son +corps, et le rajeunit de dix ans. + +--Oh! pensa le roi frappé d'une révélation soudaine, est-ce possible, +mon Dieu!... je jurerais que je viens de voir Chicot, si, il y a deux +ans, je ne l'avais tenu mort entre mes bras! + +Tandis que frère Robert s'empressait auprès de son prieur à moitié +évanoui, et lui faisait respirer la liqueur du flacon, le roi +s'absorbait de plus on plus profondément dans les réflexions que tant +d'étrangetés avaient fait naître dans son esprit. + +Ce n'était plus de la curiosité qui l'animait, ce n'était plus même +cet instinct de conservation qui s'appelle génie chez les grands +hommes pour qui le salut du corps n'est rien en comparaison du salut +de leur fortune, Henri ressentait une ardeur immodérée de connaître ou +plutôt de retrouver un homme dans le fantôme qu'un caprice du hasard +peut-être venait d'évoquer pendant un moment devant lui. Il lui +semblait qu'en poursuivant cette oeuvre, il dépasserait le but +ordinaire des efforts de la simple humanité. Faire d'un homme une +ombre, c'est aisé, dit Hamlet, mais il est moins facile de solidifier, +de vivifier une ombre fantastique. + +Pourquoi le prieur avait-il manifesté une pareille terreur? Pourquoi +frère Robert avait-il lui-même changé ainsi de visage! Qu'allait-il +résulter de cet entretien commencé dans une simple spéculation +d'intérêt privé? + +Gorenflot bâillait et suffoquait comme un phoque aux derniers abois. +Frère Robert se montrant à découvert, comme pour effacer tout soupçon +chez le roi, avait repris sa figure d'oiseau et en variait à chaque +instant, dans chaque grimace nouvelle, le type et l'expression de +façon à ressembler à trente personnes ou plutôt à trente bêtes +différentes en une demi-heure, affectation qui plus que jamais captiva +l'attention du roi. + +Le frère parleur, s'en apercevant, remit tant bien que mal Gorenflot +en équilibre, avec quelques soins qui ressemblaient à des gourmades. +Il lui rendit la baguette, se rassit sur l'escabelle, et poussant un +hum! hum! d'appel pour inviter le roi à reprendre la conversation: + +--Je suis mieux, dit-il de la part du prieur hébété, et en état de +répondre aux questions de l'illustre chevalier de Crillon. Mon coeur +sensible s'est ému des soupçons et des menaces d'un si noble +personnage. Mais j'ai appelé à Dieu des injustes reproches qui +m'étaient adressés. Dieu m'a fortifié. Causons, monsieur le chevalier, +causons! + +Rien n'eût pu distraire Henri de sa contemplation. Au lieu de répondre +au prieur, il s'approcha de Robert, le regarda d'un air à la fois +affectueux et triste, et appuyant une main sur son épaule décharnée: + +--Regardez-moi encore comme tout à l'heure, dit-il, je vous en prie. + +La baguette de Gorenflot s'agita convulsivement en décrivant festons +et paraboles. + +--Le révérend père, s'écria frère Robert avec une voix de chat irrité, +demande si monsieur le chevalier est venu ici perdre son temps à se +moquer d'un pauvre moine disgracié de la nature? Ce n'est ni +charitable ni décent. + +Et il accompagna ces mots d'un coup d'oeil oblique, en laissant voir +un quart de figure tellement grotesque et disloquée, que le roi +demeura debout, découragé, rêveur, et n'insista plus. + +--Il faut m'excuser, dit-il en se rasseyant derrière frère Robert. Il +faut me pardonner d'avoir un moment troublé la sérénité du révérend +prieur par des menaces. La qualité d'ami de Mme de Montpensier ne +saurait être qu'un sujet de suspicion et de colère pour l'ami du roi +de France, et Crillon est un ami fidèle de ce prince. + +--Moi aussi, répliqua le traducteur, au nom de Gorenflot qui peu à peu +se calmait. + +--Rien ne le prouve, dit Henri avec douceur, et tout prouve le +contraire. Vous dirigez la conscience d'une jeune fille que le roi +aime tendrement, et au lieu de laisser cette jeune fille céder aux +sentiments favorables que peut-être le roi lui avait inspirés, vous +l'en détournez en vous servant d'elle comme d'un levier politique pour +déplacer toutes les résolutions du roi. Ce n'est point là un acte +d'amitié. Ne vous en vantez pas. Non, le roi n'a pas d'amis en ce +couvent, et c'est dommage. Entouré de pièges comme il l'est, guetté +par des ennemis implacables, peu aimé de ses amis mêmes, il lui faut +bien du courage, bien de la confiance en Dieu pour continuer la lutte +qu'il a entreprise. Oh non! il n'a pas d'amis. + +Frère Robert, après avoir consulté la figure boursouflée de dom +Modeste. + +--Vous calomniez bien des honnêtes gens, monsieur le chevalier, +dit-il, et vous vous oubliez vous-même. Tout à l'heure vous vous +annonciez comme un fidèle ami de Henri IV. + +--Oh! moi, cela ne compte pas, dit le roi rappelé à son rôle. + +--Crillon ne compte pas!... et Rosny, et Mornay! et d'Aubigné et +Sancy! + +--Rosny a de grandes qualités, mais il aime un peu le roi pour le +gouverner. Mornay est un homme dur et sans indulgence. Sancy a rendu +d'énormes services à Sa Majesté, mais si énormes qu'elle en sent le +poids ... peut-être parce qu'il le lui fait sentir. Quant à d'Aubigné, +celui-là aime Henri IV comme un enfant aime son chien ou son +passereau, pour lui arracher les plumes ou lui tirer les oreilles. + +--Qui aime bien châtie bien, dit frère Robert d'une voix caverneuse. + +--Tenez, poursuivit le roi avec un regard pénétrant, de tous les amis +que ce pauvre roi a eus, je ne m'en rappelle qu'un. Oh! celui-là, une +perle d'ami! L'ami qui châtiait aussi, mais avec un rire si joyeux, +avec une patte de velours si spirituellement armée de griffes +innocentes!... C'était là un ami du roi! Mon révérend père, je ne +l'oublierai jamais. + +En parlant ainsi, Henri se penchait vers le capuchon de frère Robert, +qui plongeait à mesure que le regard et le souffle de son +interlocuteur se rapprochaient de lui. + +--Quel était donc ce phénix? murmura la voix qu'on eût dit émue, tant +elle avait pris de soudaine douceur. + +--C'était un bon gentilhomme de Gascogne, un compatriote du roi, un +brave, un sage, l'âme de Brutus dans le corps de Thersite, la probité +d'Aristide et la froide valeur de Léonidas. + +--Monsieur le chevalier est lettré, dit le frère Robert, dont le +capuchon tremblait comme la parole. _Habemus Crillonem non inficetum_, +eût dit Caton. + +--Frère Robert, vous êtes bien savant vous-même, cria le roi entraîné +vers cet homme par un élan de l'âme qu'il ne pouvait maîtriser. + +Le frère parleur saisit aussitôt le tableau placé aux pieds du prieur, +et de ses longs doigts crochus montra au roi la phrase suivante: + +« Il est important que les visiteurs soient pénétrés de l'idée qu'ils +ne parlent effectivement qu'avec le prieur. La voix est empruntée, +mais sa pensée lui est propre. » + +Henri ayant lu, répondit en regardant la masse inerte qui gisait dans +le fauteuil du prieur: + +--C'est vrai. Mais vous conviendrez qu'on pourrait s'y tromper. J'en +reviens à mon ami; je veux dire à l'ami du roi. Mais il était aussi le +mien, et vous ne serez pas étonné de m'entendre quelquefois dans la +conversation employer le pronom _je_, comme notre excellent frère +parleur. + +La baguette parla. + +--Continuez, nasilla Robert; le panégyrique de ce gentilhomme que vous +dîtes si dévoué au roi m'intéresse au suprême degré. Amitié! _Rara +avis in terris!_ + +--Oiseau bien rare, en effet, dit le roi. Mais elle était la vertu +dominante de ce brave dont nous parlons. Il avait eu d'abord pour le +feu roi, pour Henri III, une de ces amitiés dévouées comme jamais +peut-être souverain n'a su en inspirer: sollicitude constante, soins +éclairés, vigilance pour la conservation de la couronne souvent +menacée, vigilance plus sublime encore pour la défense des jours +précieux de son roi. + +Un rire strident, pareil à un gémissement funèbre, gronda un moment +sous le capuchon comme dans la profondeur d'une caverne. Quant au +visage du prieur, il s'était couvert d'une pâleur morne, et pour cette +fois assurément sa physionomie exprimait une idée. + +--De quoi ont servi cette sollicitude, ces soins et cette vigilance, +murmura le frère parleur en s'abîmant dans une prostration +douloureuse. + +--Dieu avait compté les jours du pauvre roi, dit Henri avec une +solennelle gravité; le dévouement d'un homme ne peut rien contre les +desseins de Dieu; mais j'oubliais, s'écria-t-il tout à coup dans une +de ces inspirations du génie, que je fatigue vos oreilles du récit de +douleurs qui ne sont pas les vôtres; j'oubliais que je parle à des +amis de Mme la duchesse de Montpensier, et que la mort du feu roi n'a +pas causé grand deuil dans les couvents de France. + +La sévère figure du frère parleur se dressa tout à coup comme si elle +allait protester par un cri contre cette accusation. Henri attendait +avec impatience l'effet de sa ruse. Mais frère Robert se rassit +lentement sans avoir proféré une parole, et la baguette de Gorenflot +ayant tracé quelques signaux, le traducteur ajouta: + +--Ne parlons plus politique, s'il vous plaît, monsieur le chevalier. + +--Ce n'est point de la politique, c'est de l'histoire, répliqua le +roi. L'histoire du gentilhomme gascon qui vous intéressait tout à +l'heure se lie étroitement à celle des rois Henri III et Henri IV. En +servant le premier de ces princes, notre ami obéissait à une sorte +d'intérêt personnel. Il servait sa propre haine. + +--Ah! sa haine ... interrompit le capuchon. Cet homme parfait avait +donc des passions terrestres? + +--Beaucoup, et c'est pourquoi il fut si grand et si bon. Les +faiblesses de l'âme sont comme ces coussinets de chair molle que la +sage nature a placés autour des tendons et des muscles. Ils +amortissent la trop grande violence des mouvements, qui sans cela +deviendraient brutaux, et ils préservent les ressorts eux-mêmes d'un +frottement qui les aurait trop vite usés. Les faiblesses d'ailleurs +procurent à l'âme des satisfactions et la font consentir à habiter sur +terre, insipide séjour, si parfois on n'y rencontrait un peu de +variété. + +Le capuchon approuva. + +--Je répète cette phrase pour l'avoir trouvée belle, dit le roi. Elle +n'est pas de moi. Notre ami la prononçait souvent. Eh bien! puisque +voilà ses faiblesses excusées, avouons qu'elles étaient justifiables. +Il haïssait mortellement un homme qui l'avait offensé, offensé sans +cause et d'une façon cruelle. Peut-être si l'objet de cette haine eût +été un simple particulier en dehors des événements de cette époque, le +rôle du gentilhomme gascon en eût-il été amoindri; l'offense eût été +payée de quelque coup d'épée obscur au coin de quelque carrefour. Mais +l'ennemi de notre ami était un grand personnage, un très-grand et +très-puissant prince; c'était, voyez la bizarrerie du sort, un +formidable ennemi du roi Henri III, en sorte que, tout en faisant ses +affaires personnelles, le Gascon travaillait à celles de son maître. +Je vous dirais bien le nom de ce prince qui fit tant de mal à Henri +III, mais vous avez ici dans votre maison certain lit qui me ferme la +bouche. + +--Parlez toujours, monsieur le chevalier, traduisit le frère parleur. + +--Ce prince était de l'illustre maison de Guise, frère des Guises tués +à Blois et de Mme de Montpensier, votre amie. Il s'appelait et +s'appelle encore M. le duc de Mayenne. Jadis conspirant contre Henri +III, il guerroie aujourd'hui contre Henri IV. C'est là l'ennemi que +combattait à outrance notre ami le Gascon. Ce fidèle, ce brave, ce +spirituel... Cherchez bien, mon révérend, il n'est pas que vous ne +sachiez un peu de qui je veux parler, et si vos souvenirs venaient à +faillir, interrogez le frère Robert, il vous donnera peut-être des +renseignements sur l'homme incomparable qui, je l'ai dit, fut le seul +véritable ami d'Henri de Navarre, aujourd'hui roi de France. + +À ces mots, prononcés avec toute l'adresse et toute la véhémente +chaleur de ce grand esprit, que fécondait un si grand coeur, +l'étonnement stupide de Gorenflot fut poussé au comble. Ses yeux +désorientés interrogèrent ardemment le frère Robert et le supplièrent +d'intervenir en un si cruel embarras. + +Celui-ci, après avoir réfléchi longtemps, malgré tous les titillements +de la baguette: + +--Je ne sais pas encore très-bien, dit-il, de qui monsieur le +chevalier veut parler. Cette accumulation de louanges m'a d'abord fait +perdre la voie. Si le personnage dont on s'occupe eût été un humble +serviteur du feu roi, bien caché dans sa vie et ses actions, bien +obscur, et ... bien vite oublié, peut-être l'eussé-je reconnu plus +facilement. + +--Obscur!... s'écria le roi, obscur, celui qui, du temps où vivait la +pauvre dame de Monsoreau, a aimé et servi Bussy d'Amboise contre le +duc d'Anjou!... Mémorable et touchante histoire, que n'oublieront +jamais ceux qui l'ont sue une fois! Humble! celui qui tua de sa main +Nicolas David et le capitaine Borromée, deux terribles champions des +Guises!... Oublié! celui dont la seule mémoire soulève, à l'heure +qu'il est, des soupirs dans le sein de son roi, et qui, s'il était là, +pourrait voir dans mes yeux combien on l'a aimé, combien on l'aime +toujours, et comment on le pleure! + +Le roi prononça ces paroles avec un coeur brisé, les larmes roulaient +dans ses yeux. + +Le frère parleur se retourna furtivement, et surprit sur le visage +d'Henri cette loyale et glorieuse émotion; puis, baissant de nouveau +la tête, il répondit d'une voix entrecoupée: + +--Les faits que vous venez de citer, monsieur le chevalier, m'ont +éclairé complètement. La personne dont il s'agit est bien celle que +j'avais soupçonnée d'abord. Ne s'appelle-t-elle pas.... + +--Chicot! s'écria le roi d'une voix éclatante, comme s'il appelait. + +Le capuchon ne frissonna point; mais Gorenflot, à ce nom, trembla sur +son fauteuil comme un dieu de Jagrenat déraciné de sa base. + +--Oui, dit le frère parleur froidement, c'est le nom que portait celui +dont vous parlez, et nous nous comprenons parfaitement. Les louanges +dont vous l'honorez me sont douces venant du grand chevalier Crillon; +elles me sont douces, parce que je fus honoré aussi de l'amitié de M. +Chicot. + +Rien ne pourrait rendre l'expression que prit ce nom en passant par +les lèvres du frère parleur. + +--Vous avez été son ami? demanda le roi.--Je me rappelle ... vous êtes +ce moine, son compagnon ... Mais pardon, je croyais qu'autrefois on +vous nommait Panurge. + +--Panurge, ce n'était pas moi, c'était notre âne, traduisit Robert, et +il est mort, mort comme M. Chicot. Car M. Chicot est mort, cela est +bien connu. Plusieurs gens de guerre me l'ont annoncé, et, au fait, +qui peut mieux le savoir que vous, monsieur le chevalier, puisque vous +n'avez presque jamais quitté le roi, et que c'est près du roi que +mourut M. de Chicot? + +--Oui, dit le roi. + +--Vous y étiez peut-être? demanda frère Robert. + +--J'y étais. + +Un silence profond accueillit ces paroles. Frère Robert interrompit un +moment son travail de modeleur et rêva; puis, obéissant à la baguette: + +--Je profiterais volontiers, traduisit-il, de l'occasion qui se +présente pour obtenir quelques détails sur la mort de ce pauvre M. +Chicot. Fournis par un témoin oculaire, ils auront une valeur bien +précieuse pour son ancien ami. Est-ce que vous auriez l'obligeance de +m'en conter l'histoire, monsieur le chevalier? + +--Volontiers, mon révérend. Chicot avait suivi la fortune du roi Henri +IV au moment où tout le monde hésitait, et ses offres de service +avaient été d'autant plus agréables au nouveau roi qu'il en savait +toute l'importance, ayant par lui-même éprouvé combien Chicot devenait +un dangereux adversaire lorsqu'il persécutait quelqu'un pour défendre +son maître. Seulement Chicot ne fut pas pour Henri IV ce compagnon de +tous les instants, ce commensal, cet ami antique qui couchait dans la +chambre, mangeait à la table et participait à tous les secrets de la +vie du maître. Chicot avait l'habitude de cette grande et splendide +existence du roi Henri III. Le lit d'Henri IV était dur, sa vaisselle +d'argent était souvent mise en gage et remplacée par des écuelles de +terre chichement garnies. + +Henri, par cette attaque indirecte, injuste, allusion amère à sa +mauvaise fortune, espérait amener l'adversaire à se découvrir, mais +frère Robert répondit flegmatiquement: + +--Il est vrai que Chicot était cupide, avare, gourmand et efféminé. Ce +sont là des faiblesses excusables dans les hommes de trempe vulgaire +et de condition obscure. Il avait été gâté d'ailleurs par la +fréquentation de Sa Majesté Henri III, ce prince généreux, fastueux, +magnifique, la main la plus facile à s'ouvrir, le coeur le plus +reconnaissant, le monarque par excellence! Le feu roi qui toujours se +dépouilla pour enrichir ses serviteurs, qui toujours prit sur sa table +le pain sec pour offrir à ses amis les faisans sur leur plat d'or, le +feu roi qui était vaillant et fort s'oubliait lui-même comme tous le +grands coeurs... Il avait gâté son ami Chicot! Ce gentilhomme était +devenu malhonnête sans doute, et matériel. Pardonnez, seigneur, au +monarque et à son humble serviteur. + +Gorenflot baissa la tête; frère Robert glissa de son escabeau: il +s'était agenouillé. + +Le respect avait gagné Henri lui-même. Ce coup qu'il avait voulu +porter dans une louable intention, lui était revenu sensible et direct +en plein coeur. + +--Je crois bien plutôt, répondit-il vivement, que le gentilhomme +gascon ne voulut point nouer de familiarité avec Henri IV pour ne pas +affaiblir ses souvenirs, pour ne point faire succéder à sa tendresse +pour le feu roi une tendresse nouvelle: certaines amitiés sont un +culte que les belles âmes entretiennent religieusement. + +--Peut-être, répliqua le traducteur. Mais vous avez promis quelques +mots sur les derniers moments de M. Chicot. + +--Il combattait à la journée de Bures en vaillant soldat. Toujours +ardent à se venger de M. de Mayenne, il fit prisonnier son ami, son +parent, le comte de Chaligny, et tout triomphant me l'amena. + +--A vous, monsieur de Crillon? interrompit Robert, ou au roi? + +--J'étais si près du roi qu'il l'amenait à nous deux: «Tiens, dit-il +joyeusement, Henri, voilà un cadeau que je te fais.» Et il poussa +Chaligny à mes pieds. + +--Il tutoyait le roi? + +-Il ne tutoyait que le roi. Ces mots firent rire; le comte de +Chaligny, furieux, se retourna, et de son épée, que le généreux Chicot +lui avait laissée, il lui fendit la tête. + +--Je ne suis qu'un moine peu instruit des lois de la guerre, murmura +le frère Robert; mais il me semble que cette action fut lâche. + +--Elle fut infâme. + +--Et ... le blessé? + +--Chicot tomba. Je le fis panser, soigner par de bons chirurgiens. + +--Chez vous?... dans votre tente, n'est-ce pas? monsieur le chevalier, +demanda Robert. + +--Dans ma tente ... dit le roi embarrassé, je n'en avais pas toujours. + +--Dans le logis du roi, enfin ... le roi logeait toujours quelque +part. Lorsque le roi Henri III était en campagne, Chicot, il me l'a +dit, fut souvent blessé près de lui, et toujours il fut soigné chez le +roi. Il couchait à ses pieds ... c'est le privilège des chiens +fidèles. + +Le roi rougit. Ses yeux si loyaux et si brillants se troublèrent. Un +remords soulevé par ces paroles si simples monta lentement de son +coeur à ses lèvres et il balbutia: + +--C'est vrai ... j'oubliai de faire panser Chicot chez moi; je l'avais +envoyé dans une maison sûre. J'appris qu'il s'affaiblissait tous les +jours, et enfin on vint me prévenir qu'il était au plus mal. +J'accourus ... il était mort. + +--De votre part, c'était naturel, monsieur le chevalier, mais de la +part du roi Henri IV?... Oh! si Chicot eût couché aux pieds du roi, +murmura Robert d'une voix lugubre et déchirante, il eût eu du moins +l'ineffable bonheur de rendre le dernier soupir en bénissant son +maître, et tous ses services eussent été assez payés! + +Le roi courba le front en proie à une émotion que jamais peut-être il +n'avait ressentie. + +--Enfin, continua Robert d'un ton solennel et les yeux fixés sur dom +Modeste, M. de Chicot est mort. Paix à son âme. C'était un homme de +bonne volonté, comme dit l'Écriture! et félicitons-le maintenant qu'il +n'est plus au service des grands de la terre! + +En parlant ainsi, le frère soulevait dans sa main la figurine presque +achevée. Le roi la vit et fut frappé. + +La figurine le représentait lui-même dans un costume de cérémonie avec +sa large barbe et son long nez célèbre. C'était sa taille, son allure +martiale et dégagée. Il était agenouillé, tenant en ses mains un +missel sur lequel on lisait le mot: Messe. + +Le roi, saisi de stupeur à la vue de ce merveilleux travail, exécuté +dans les intermittences du dialogue et des observations du frère +parleur, joignit les mains et se penchant sur la statuette pour la +voir de plus près: + +--Mais c'est mon portrait, s'écria-t-il. Vous voyez bien que vous me +connaissez! + +Frère Robert, sans se retourner, écrivit rapidement avec la pointe de +l'ébauchoir: + +CRILLON.--EQUES.--MCLXXXXIV. + +Le roi se tut, encore une fois jeté loin du but par cette inaltérable +présence d'esprit. Mais il se préparait à prendre sa revanche, lorsque +la porte de la chambre s'ouvrit, l'enfant qui avait amené Henri chez +dom Modeste accourut hors de lui et dit quelques mots tout bas au +prieur. + +Gorenflot devint violet; on eût dit qu'il allait être foudroyé +d'apoplexie. + +Frère Robert, sans se troubler, feignit de consulter son prieur et dit +au roi: + +--Il serait peut-être désagréable au chevalier de Crillon de +rencontrer la personne qui nous rend visite. Montez le petit degré, +monsieur, il aboutit à la chambre de frère Robert. J'y ferai conduire +par une autre porte l'ami qui vous attend là-haut. Allez, et tâchez de +vous persuader que le roi a des amis ici. + +Le roi tressaillit et regarda les deux moines comme pour leur demander +s'ils comptaient le prendre dans un piège. + +La main sur son épée, il monta l'escalier à reculons, l'oeil toujours +fixé sur le prieur et son acolyte. Il atteignit bientôt la chambre +désignée, s'y enferma, et presque aussitôt vit entrer Crillon par une +autre porte donnant sur le corridor. + +--Sire! comme vous êtes pâle! s'écria le chevalier. Est-ce que vous +savez déjà son arrivée en cette maison? + +--L'arrivée de qui? + +--Mais, de la duchesse ... de Mme de Montpensier. + +--Elle ici!... Tu l'as vue? + +--Avec quatre Espagnols, deux gentilshommes, son écuyer et un petit +jeune homme inconnu. Soyons sur nos gardes, sire, en attendant le +retour de Pontis et notre renfort. + +--Voudrait-il se venger ainsi de mon ingratitude! murmura Henri, tout +entier au souvenir du mystérieux frère parleur. + +--Se venger de vous?... Qui donc, sire? + +--Silence! s'écria Henri. Écoute cette voix. + +On entendait distinctement de la chambre le moindre mot prononcé +au-dessous chez le prieur. + + + + +XXII + + +LA DUCHESSE TISIPHONE + + +C'était bien la duchesse, si célèbre à cette époque, qui venait faire +visite au prieur des génovéfains. + +Crillon ne s'était pas trompé. Elle avait une suite assez nombreuse +pour commander le respect, et, par une barbacane industrieusement +percée dans l'épaisseur de l'alcôve du prieur, frère Robert aperçut +les Espagnols et le petit jeune homme dont le chevalier avait signalé +la visite à Henri IV. + +Les deux portes de l'appartement de Gorenflot s'ouvrirent comme pour +l'entrée d'une reine, et frère Robert ayant, sans être aperçu, levé au +plafond, par le moyen d'une bascule, certaine trappe qui en diminuait +assez l'épaisseur pour que la voix parvint à l'étage supérieur, la +duchesse pénétra chez dom Modeste. + +Catherine-Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, avait quarante +et un ans environ, et conservait peu de restes de la beauté de visage +dont elle avait été si fière. Ses yeux noirs, profonds et méchants, +des sourcils épais dont les arcs se touchaient au-dessus d'un nez fin +et long, une bouche mince pleine d'astuce et de circonspection, le +front fuyant comme celui des vipères, telle était la femme. Elle +dissimulait l'inégalité de sa jambe boiteuse par un sautillement +gracieux peut-être dans une jeune fille, mais assurément étrange dans +une femme dont les cheveux grisonnent. Petite, maigre, elle furetait +et rongeait partout comme une fourmi blessée. + +Quant à son portrait moral, c'était encore une plus laide image. +Ennemie mortelle d'Henri III, qui, disait-on, l'avait offensée par de +secrets mépris, elle avait saisi l'occasion éclatante du meurtre des +Guise, ses frères, tués à Blois, et, à partir de ce moment, avait +poursuivi le roi à outrance, soudoyant des prédicateurs, soufflant le +feu de la Ligue, et armant la main du fanatique Jacques Clément, que +tout l'accuse d'avoir séduit par les plus honteux sacrifices. Après le +meurtre d'Henri III, on l'avait entendue s'écrier: «Quel malheur +qu'avant de mourir, il n'ait pas su que le coup vient de moi!» + +Enfin, c'était elle qui, appelant les Espagnols en France, avait, +depuis la mort d'Henri III, entretenu la guerre civile, pour faire +entrer la couronne de France dans sa maison. Cette furie valait une +armée par l'activité de sa haine dévorante et l'adresse infernale de +ses combinaisons, qui ne reculaient devant aucun crime. Elle excitait +Mayenne, souvent paresseux et tiède, elle l'eût sacrifié lui-même, et +parce qu'à cette flamme il fallait toujours un aliment nouveau, Henri +IV avait remplacé Henri III. Devenu point de mire, c'était sur lui que +tout se dirigeait. + +Elle entra chez dom Modeste avec une précipitation qui témoignait de +son inquiétude et de son impatience. On put voir à l'extrémité du +corridor, près de la grande salle, ses gardes espagnols et ses +ligueurs qui se promenaient en l'attendant. + +--Fermez les portes! dit-elle d'une voix impérieuse, à laquelle frère +Robert se hâta d'obéir. + +Les portes bien closes, il revint humblement et avec tous les signes +d'un profond respect s'asseoir aux pieds de son prieur, la cire et +l'ébauchoir en main. + +La duchesse arpentait la chambre, baissant la tête et frappant de sa +houssine les meubles, et lorsqu'elle n'en rencontrait point, sa robe +de drap qui traînait sur le plancher derrière elle. + +Gorenflot faisait de gros yeux à son parleur, qui le calma par un +petit clignement des paupières imperceptible pour tout autre que ces +deux hommes si bien habitués à s'entendre. + +Le frère parleur, voyant s'agiter la baguette, dit à la duchesse +qu'elle était la bienvenue et que sa présence comblait d'honneur et de +joie toute la communauté. + +Elle, frémissant comme une tigresse en cage: + +--Il n'en est pas de même de mon côté, dit-elle, et je ne suis pas +venue pour vous faire des compliments, monsieur le prieur. + +--Pourquoi? madame, demanda l'interprète. + +--Oh! cela est tellement grave, dit la duchesse en grinçant des dents; +que je me suis demandé si je devais venir ici, ou vous faire venir +chez moi. + +--Madame la duchesse sait que je ne puis me mouvoir, répliqua frère +Robert. + +--Vous êtes pesant, c'est vrai, monsieur le prieur. mais j'ai remué +des masses plus lourdes, et je ne sais pourquoi je pense que dix de +mes gens vous emporteraient comme une plume soit chez moi, à Paris, +soit à la Bastille. + +--A la Bastille! s'écrièrent les yeux effarés de Gorenflot; mais la +voix de frère Robert dit froidement: + +--Pourquoi à la Bastille, madame la duchesse? + +--Parce que c'est là qu'on s'explique sur des accusations de trahison. + +Gorenflot sentit se dresser son bonnet sur ses rares cheveux; une +sueur froide perlant à grosses gouttes roula sur les pommettes de ses +joues énormes. + +--Je ne comprends point, dit frère Robert, avec un accent doux et +placide. + +--Et d'abord, s'écria la duchesse exaspérée, il est impossible de +causer ainsi par l'entremise de ce butor! + +Elle désignait frère Robert tapi sous son capuchon. + +--Ce maraud, ce cuistre, poursuivit-elle en écumant de rage, me +traduit vos paroles avec un flegme stupide! Il ne sent donc rien, +l'animal brute! Au moins, vous pâlissez, vous, dom Modeste, et vous +suez de peur!... Mais lui, c'est une solive, c'est un grès, c'est une +carcasse bonne à pendre au plafond d'une sorcière, comme un lézard! +Mort de ma vie! je le ferais écorcher vif, si j'étais sûre qu'on +trouvât de la peau sur ses os! + +Frère Robert, sans se déconcerter, répondit: + +--Les reproches que madame adresse à mon interprète sont injustes. Il +traduit exactement ma pensée. Il parle comme je sens. + +--Vous n'avez pas peur, vous? + +--Pas le moins du monde. + +--Vous ne suez pas à grosses gouttes? + +--C'est ma graisse qui fond à la chaleur. + +--Vous ne tremblez pas de vous expliquer avec moi? + +--Je ne sais point trembler quand je me sens pur de toute faute. Et, +d'ailleurs, ma force me vient d'en haut, et je redoute peu les +puissants de la terre. + +Rien n'était plus bizarre que cette traduction invraisemblable des +émotions qui agitaient le prieur. Frère Robert parlait du calme et du +courage de Gorenflot, Gorenflot semblait près de crouler sous sa +chaise, et tous ses traits se décomposaient à vue d'oeil. + +La duchesse vint à Robert, le saisit par son capuchon et le secouant +furieusement: + +--Parle-moi toi-même, dit-elle. + +--C'est défendu, répondit-il en la regardant avec calme. + +--Je te l'ordonne. + +Frère Robert rabattit son capuce et se tut. On vit la duchesse pâlir +et rougir comme si elle eût eu un frein a ronger. Le silence des deux +moines l'exaspérait, et elle ne voyait pas le moyen de faire cesser ce +silence. Gorenflot, remis de sa frayeur par l'exemple de l'intrépide +Robert, semblait lui-même braver la duchesse, et quelque chose comme +un ironique sourire épanouissait sa large et pâteuse figure. + +--Vous me menacez, je crois, du martyre! s'écria l'interprète d'une +voix claire comme l'accent de la trompette. Eh bien! madame, au +martyre! au martyre! Nous irons joyeusement au martyre comme frère +David que vous avez fait tuer! comme frère Borromée que vous avez fait +tuer! comme frère Clément que vous avez.... + +--Assez!... interrompit la duchesse, assez, vous dis-je! Qui vous + parle de martyre?... + +--Vous avez nommé la Bastille. + +--J'étais en colère. + +--Péché mortel. + +La duchesse haussa les épaules. + +--Je sais bien que cela vous est égal, dit l'interprète; mais dans les +casseroles et sur les grils de l'enfer, vous parlerez tout autrement! + +--Allez-vous prêcher? + +--C'est mon métier, c'est ma vocation. Le prophète parla fièrement à +la superbe Jézabel, Jézabel fut mangée par.... + +--Par les chiens; c'est ce que je venais vous dire. Et puisque je suis +Jézabel, qui était reine, songez-y bien! nommez-moi les chiens qui me +dévorent toute vivante. Mort de ma vie! + +--Juron, blasphème; péché mortel. + +--Dom Modeste!... + +--Je sers le Seigneur! vous l'offensez, tant pis pour vous. + +--Encore une fois! s'écria la duchesse ivre de rage, vous prêchez, +mauvais moine, et vous ne répondez pas! + +--Et vous, vous insultez, vous hurlez, vous écumez même, et vous +n'interrogez pas. + +A ces mots, qui firent frissonner de la tête aux pieds Gorenflot, leur +éditeur responsable, la duchesse se retourna d'un bond. Elle était +effrayante à voir. Ses cheveux tordus, prêts à se dénouer, semblaient +siffler comme les serpents de Tisiphone. + +--Vous vous oubliez, mon maître! murmura-t-elle avec un accent +farouche. Croyez-vous donc qu'il ne vous reste plus assez de cou pour +qu'on vous pende? + +--Nous voilà revenus au martyre, dit froidement Robert; nous tournons +dans un cercle vicieux: _vitiosum circulum tenemus!_ pendez vite! mais +changez de formule, l'entretien est monotone. + +Ce calme dédaigneux abattit soudain la rage de la duchesse. + +Elle s'approcha les bras croisés de Gorenflot et lentement, comme si +elle eût pesé chaque parole: + +--Quel jour suis-je venue vous consulter sur le nouvel embarras que +suscitent à la Ligue les états généraux? + +--Il y a aujourd'hui trois semaines, madame, dit l'interprète. + +--Que m'avez-vous conseillé de faire? + +--Vous le savez aussi bien que moi, princesse. + +--Vous m'avez conseillé d'abandonner la cause de mon frère, M. de +Mayenne, vous fondant sur ce qu'il avait trop peu de chances pour +régner. + +--C'est vrai, il en a fort peu, dit Robert. + +--Docile à vos avis comme je l'ai toujours été, parce qu'il faut +l'avouer, vous êtes d'une perspicacité remarquable.--Vous m'en avez +donné des preuves, vous qui aviez deviné Jacques Clément!... + +Gorenflot devint livide. + +--Docile, dis-je, j'ai abandonné la cause de mon frère et proposé à +l'Espagne le mariage de l'infante avec mon neveu de Guise. + +--Rien que de très-naturel là dedans, interrompit l'interprète, +puisque le roi d'Espagne veut marier sa fille avec un prince français, +et que M. de Mayenne est déjà marié. + +--Et puis, la couronne de France, grâce à votre ingénieux conseil, ne +sort pas ainsi de la maison de Guise. Certes, le conseil est +admirable, et je vous en remercie encore. + +--C'est peut-être pour cela, dit Robert, que vous me proposiez tout à +l'heure de me faire pendre? + +--Attendez! je n'ai pas fini. Qui a rédigé la proposition de ce +mariage au roi d'Espagne, vous, n'est-ce pas? + +--Oui, je vous l'ai dictée après m'en être bien défendu; +souvenez-vous-en! Je me défie de l'Espagnol; je vous l'ai assez +répété. + +--Quel jour suis-je venue vous rendre la réponse du roi d'Espagne, +c'est-à-dire son acceptation? + +--Avant-hier, en me raillant sur ma défiance. + +--Combien de personnes savaient le secret? + +--Ah! je ne puis vous le dire, madame. + +--Mais je le puis, moi. Il y avait trois personnes dans la confidence: +le roi d'Espagne, moi et vous. Je ne parle pas du moine que voici ... +puisque vous prétendez qu'il ne compte pas. + +--Il ne compte pas, en effet, répliqua frère Robert. Eh bien! madame, +où voulez-vous en venir? + +--A ceci: au lieu de trois personnes instruites de notre combinaison, +il y en a cinq aujourd'hui, et savez-vous quels sont les deux nouveaux +adeptes? + +--Ma foi non, madame. Mais je le saurai si vous me faites la grâce de +me le dire. + +--L'un s'appelle M. de Mayenne, mon frère; celui surtout qui devait +ignorer notre secret. + +--M. de Mayenne est instruit! s'écria frère Robert. Eh bien! alors, +tout est perdu. + +--C'est ce que je disais, tout est perdu. + +--Votre conspiration avorte. + +--Oui, dom Modeste, je suis brouillée mortellement avec mon frère, la +division est dans notre camp, une guerre sourde s'allume dans notre +famille; mais, ce n'est encore rien ... Devinez par qui M. de Mayenne +a été instruit de notre complot? + +--Ah! madame.... + +--Par le roi de Navarre, par le Béarnais qui lui a, hier soir, envoyé +copie exacte du traité passé entre l'Espagne et moi au sujet du +mariage de l'infante. + +--Voilà qui est incroyable! s'écria frère Robert avec une grimace +intraduisible. Quoi! le Béarnais sait tout! qui le lui a dit? + +--C'est ce que je venais vous demander, répliqua la duchesse d'une +voix sombre; voilà pourquoi mon impatiente colère a commencé par +menacer, voilà pourquoi enfin vous me voyez prête à tout faire, sinon +pour réparer le mal énorme que me cause cette trahison, du moins pour +découvrir et punir si cruellement le traître, que l'horreur du +châtiment s'en transmette aux siècles les plus reculés. Est-ce votre +avis, dom Modeste? + +--Complètement, répondit l'interprète d'un air dégagé. + +--Avez-vous quelque idée sur le supplice qu'on pourrait lui infliger? + +--Nous prendrons, si vous voulez, toutes les tortures des Persans et +des Carthaginois; j'en ai un livre assez gros tout rempli, avec +commentaires et figures. Quelques-uns de ces supplices sont d'un +ingénieux qui surpasse toute imagination. + +--Vous me plaisez en parlant ainsi, dit la duchesse avec un +rugissement de colère ... Mais d'abord.... + +--Je sais ce que Votre Seigneurie veut dire; d'abord il faut connaître +le coupable, _secundo_ l'appréhender, _tertio_ le convaincre. + +--Ce ne sera pas difficile, monsieur le prieur. + +--Procédons, alors, dit frère Robert en relevant les manches de +Gorenflot avec un geste d'empressement bouffon. Quel est-il? + +--C'est vous ou le frère Robert, s'écria la duchesse. L'interprète se +retourna vers Mme de Montpensier et lui dit froidement: + +--Je ne crois pas. + +--Comment? + +--Je crois plutôt que c'est vous ou le roi d'Espagne. + +--Quel intérêt aurais-je? s'écria la duchesse étourdie de cette +audacieuse confiance. + +--Et moi, dit frère Robert, quel intérêt? + +--On ne sait pas. L'âme d'un moine est une caverne. + +--L'âme des rois et des duchesses est un abîme, dit fièrement +l'interprète. D'ailleurs, prouvez.... Et comme vous ne pouvez pas, +comme vous ne sauriez prouver, comme la femme est un esprit faible, +pétulant, toujours cherchant les extrêmes quand il est si sage et si +facile de demeurer au centre des choses, je vous prouverai, moi, que +vous avez des traîtres chez vous. + +--La dépêche d'Espagne ne m'a pas quittée. + +--Alors l'Espagne vous joue, et a envoyé un double de sa dépêche soit +au roi de Navarre, soit à M. de Mayenne. L'Espagne veut régner en +France, sans votre neveu et sans vous? Elle vous croit trop forte et +veut vous affaiblir en fortifiant momentanément votre ennemi Henri IV. + +La duchesse réfléchit, frappée de cette idée nouvelle. + +--C'est possible, murmura-t-elle. + +--C'est certain, et je vous engage fortement à faire écarteler S. M. +très-catholique, si mieux vous n'aimez faire décapiter cette perfide +Catherine de Lorraine, duchesse de Montpensier, pour la punir de +s'être trahie elle-même, en prenant l'intermédiaire des Espagnols. + +--Vous avez raison, dom Modeste. + +--Il fallait faire vos affaires vous-même. + +--Cela m'a toujours réussi, et c'est ce que je ferai. + +--Il est vrai que vous vous êtes mise aujourd'hui en un grand +embarras. + +--J'en sortirai. + +--Je ne vous demanderai pas comment, de peur que demain vous ne +m'accusiez encore d'avoir prévenu le Béarnais ... le Béarnais, qui a +juré de faire rouer et brûler vif tous ceux qui ont trempé dans la +mort du feu roi! le Béarnais, dont le triomphe serait ma perte comme +la vôtre! + +--Pardonnez-moi, la douleur égare.... + +--Jusqu'à insulter et menacer des amis tels que moi, jusqu'à les +suspecter! Allez, allez, madame, je vous l'avais dit souvent: Rompons! +rompons! Il n'y a plus d'amitié entre gens qui se défient l'un de +l'autre. + +--Vous vous défiez donc de moi? + +--A cause de vos fautes, oui, madame; vous en commettez qui perdront +vos amis. + +--Je n'en commettrai plus, dom Modeste. + +--Vous venez de fortifier Henri IV par une alliance avec l'Espagne, +qui vous dépopularise aux yeux de toute la France, par une brouille +avec M. de Mayenne, et vous ne vous en relèverez pas. + +--Tout cela sera réparé demain. + +--Que le roi abjure, et vous êtes perdue, vous et toute la Ligue. + +--J'y ai pensé, le roi n'abjurera pas. + +--On annonce la cérémonie, à Saint-Denis, pour dimanche. + +--Demain le roi sera enfermé dans quelque bonne forteresse. + +--Par vous? s'écria frère Robert. + +--Oh! non, je n'y essayerai même pas, moi, mais ses amis feront la +besogne. + +--Ses amis l'enfermeront? + +--Ses amis les huguenots. Oui, furieux des bruits qui courent sur +l'abjuration de leur chef, ils ont fait un petit complot, et +l'enlèvent aujourd'hui même dans la retraite qu'il s'est choisie, chez +sa nouvelle maîtresse, Mlle d'Estrées. + +--Ils ont eu cet esprit? + +--On le leur a soufflé. Ils enlèvent donc précieusement Henri IV, le +gardent à vue, pour l'éloigner de la messe, leur antipathie, et +pendant sa captivité, j'aurai regagné les avantages que la trahison de +l'Espagnol m'a fait perdre. + +--C'est parfaitement ingénieux, interpréta Robert, d'utiliser ainsi +les amis de son ennemi. Mais avez-vous la certitude que les huguenots +enlèveront le roi avant l'abjuration? + +--Son escorte elle-même s'en est chargée. Il a fait venir aux environs +de Chatou une troupe pour protéger ses excursions amoureuses. C'est un +galant, notre Béarnais. Eh bien! on le protégera de façon qu'il n'aura +plus de risques à courir. + +Frère Robert leva les yeux au plafond, dont les poutrelles avaient +craqué. + +--Je vois que les mesures de madame la duchesse sont bien prises, +dit-il, comme pour obéir à la baguette de Gorenflot; mais enfin, après +avoir tenu Henri prisonnier, les huguenots lui rendront la liberté, ne +fut-ce que pour livrer bataille, ne fût-ce que pour faire le siège de +Paris; car vous avez prévu le cas où il assiégerait Paris, n'est-ce +pas, madame? + +--Oui, mon révérend. + +--Et le cas même où il prendrait Paris? + +--Je n'ai pas prévu cette circonstance, c'est inutile, Henri III +assiégeait Paris comme Henri IV peut le faire, et il ne l'a point +pris. + +--Ah!... dit frère Robert d'une voix vibrante qui alla frapper les +voûtes, c'est qu'entre Paris et Henri III, il s'est rencontré.... + +--L'événement de Saint-Cloud. + +--Oui, madame, et il n'y a qu'un Saint-Cloud aux environs de la +capitale. + +--C'est probable; mais ce qui s'est fait à Saint-Cloud se fût fait +tout aussi bien ailleurs. + +Là-dessus la duchesse leva le siège, et, saluant amicalement +Gorenflot: + +--Ne me gardez pas rancune, dit-elle. J'avais perdu la tête à la suite +de ma querelle avec mon frère Mayenne. Si vous saviez comme j'ai été +confondue quand ce matin il est entré chez moi ce traité espagnol à la +main! Je m'en fusse prise à moi-même. Mais vous avez raison, c'est +l'Espagne qui nous trahit et pactise peut-être avec le Béarnais pour +m'affaiblir. + +--Voilà ma pensée, dit le frère Bobert. + +--Eh bien, soyez calme, ajouta la duchesse. Le Béarnais ne régnera +pas, fût-il allié à vingt Philippe II; il ne régnera pas, je vous en +donne ma parole. + +--Eh eh! dit frère Robert en traduisant par ce doute le signe de +Gorenflot, s'il abjure, s'il prend Paris.... + +--Nous avons ses huguenots pour l'empêcher d'abjurer. Nous aurons +notre événement de Saint-Cloud pour l'empêcher de prendre la ville; et +si tout cela manque, nous aurons encore autre chose ... que je garde +là, dit-elle en se touchant le front avec un infernal sourire; quelque +chose qui vous fera revenir de votre opinion un peu défavorable sur +les femmes. Adieu, mon cher prieur; nous nous sommes expliqués, nous +voilà bons amis. Adieu, je vous enverrai des confitures. + +La figure de Gorenflot prit une expression d'épouvante qui faisait peu +d'honneur aux confitures de la duchesse et dont rit sous cape le frère +Robert. + +Le parleur escorta Mme de Montpensier jusqu'aux portes. Elle donna ses +ordres, et souriant au petit jeune homme blond qui l'attendait dans un +coin avec les Espagnols: + +--Aidez moi à monter à cheval, monsieur Châtel, dit la sirène avec une +provocante familiarité. + +Le nouveau favori s'élança, rouge de plaisir, pour offrir sa main au +petit pied de la duchesse. + +--Quel est ce jeune gentilhomme? demanda frère Robert à l'écuyer. + +--Ce n'est pas un gentilhomme, dit ce dernier, c'est le fils d'un +marchand drapier qui vend des étoffes à Mme la duchesse. + +Frère Robert sourit silencieusement à son tour, et regarda le jeune +homme jusqu'au fond de l'âme en pétrissant dans ses doigts un nouveau +morceau de cire qu'il attaqua de son ébauchoir. + + + + +XXIII + + +COMMENT HENRI ÉCHAPPA AUX HUGUENOTS ET COMMENT GABRIELLE ÉCHAPPA AU +ROI + + +Le silence régnait chez le prieur. Mme la duchesse était déjà hors du +couvent, que le roi et Crillon, penchés sur le parquet de la chambre +haute, écoutaient encore, stupéfaits. + +Crillon se tordit la moustache. Henri s'assit dans un fauteuil. + +--Je crois bien, sire, dit le chevalier, que j'aurais encore le temps +de rattraper cette scélérate et de lui rompre sa bonne jambe. A quoi +pensez-vous, harnibieu, que vous ne parlez pas? + +--Je pense que voilà de bons moines, dit le roi attendri, et que les +hommes valent mieux qu'on ne pense. + +--Les hommes, peut être; mais les femmes, non. Je suppose, sire, que +nous n'allons pas nous endormir pendant que les ligueurs agissent? + +--Oui, il faudra vérifier ce qu'elle a dit des projets de mon +escorte... Allons au plus pressé. + +Le roi achevait à peine, lorsqu'on frappa vivement à la porte du +corridor. Crillon ouvrit, et Pontis parut. + +Il était agité, rouge. Pour qu'il n'aperçût pas le roi, Crillon tint +la porte entre-baillée et intercepta au garde la vue de l'intérieur de +la chambre. + +--Eh bien, dit-il, cette escorte vient-elle? + +--Monsieur, elle vient. Mais, ce n'est pas seulement une troupe de +huit hommes, c'est une armée, si je ne me trompe. + +--Comment, une armée? s'écria le chevalier, tandis que le roi attentif +prêtait l'oreille et se rapprochait de la porte pour mieux entendre. + +--Monsieur, continua Pontis, j'ai compté au moins quatre-vingts +cavaliers, marchant par petits groupes sur le bord de la rivière. + +--De nos cavaliers à nous? + +--Oui, monsieur. Mais, voila qui est bizarre. Tous huguenots! comme si +on les avait appareillés. + +Crillon tressaillit et envoya un regard furtif au roi. + +--Mais la Varenne? + +--Il n'y était point. + +--Qu'as-tu dit alors? + +--J'ai prié le premier piquet de se diriger vers le couvent, de votre +part. Aussitôt un cavalier que je ne connais pas s'est écrié: Si M. de +Crillon y est, le roi pourrait bien s'y trouver aussi. Est-ce que +c'est vrai, monsieur le chevalier, ajouta Pontis, que le roi se trouve +au couvent? + +--Que t'importe! continue. + +--Il y a eu des pourparlers parmi les huguenots; j'ai entendu +prononcer des noms: la Chaussée, Bougival, M. d'Estrées. On se +querellait, on s'échauffait; bref, tout le détachement s'est mis en +marche, en sorte qu'au lieu d'une escorte de huit hommes, vous allez +dans une demi-heure en avoir plus d'un cent. + +Une légère pâleur passa sur le front du roi. Crillon, sans changer de +couleur, s'arracha deux on trois poils de barbe en réfléchissant. + +--Est-ce tout, monsieur, dit Pontis, car j'ai hâte d'aller voir mon +blessé, mon pauvre Espérance, qui se plaignait d'avoir faim tout à +l'heure. Y puis-je aller? + +Crillon, touchant du doigt la manche de Pontis, comme si par le +contact du plus brave homme de l'Europe il eût voulu centupler la +valeur de son unique soldat: + +--Tu as une bonne épée? demanda-t-il. + +--Je crois que oui, monsieur, dit Pontis surpris. + +--Tu vas la tirer du fourreau. Tu te planteras au bout de ce corridor, +au débouché de l'escalier. + +--Oui, monsieur. + +--Le passage est facile à défendre, puisqu'il n'y peut passer qu'un +homme à la fois. + +--C'est vrai. + +--Eh bien, tout homme qui voudra passer là, et qui ne sera pas bon +catholique.... + +--Je l'arrêterai? + +--Tu le tueras. + +--Tiens! c'est donc une Saint-Barthélémy! s'écria Pontis avec une de +ces joies fébriles, vieux charbon des haines religieuses que tant de +pleurs et de sang n'avaient pas éteintes. + +--Une Saint-Barthélémy, si tu veux, dit Crillon. + +Le garde s'inclina sans répondre et s'alla placer au poste indiqué par +le colonel. Son épée flamboya aux reflets pourprés qui embrasaient la +fenêtre du corridor. + +--Que prétends-tu faire? dit le roi rêveur que Crillon était venu +retrouver. Ce garde, à lui seul, n'abattra pas cent hommes? + +--Il n'est pas seul, répondit Crillon, et moi donc? et vous? est-ce +que nous n'avons pas souvent croisé le fer avec cent hommes dans nos +mêlées? ne l'avez-vous pas fait seul à la journée d'Arques, où je +n'étais pas? + +--Écoute, dit le roi, évitons, soit la honte d'une défaite, soit le +scandale d'une pareille victoire. Tuer mes soldats, c'est faire les +affaires de Mme de Montpensier, négocions. + +--Et pendant ce temps-là les huguenots, ces enragés, entreront ici et +vous dicteront leurs conditions. Harnibieu!... + +--Crillon, mon ami, sommes-nous les plus forts? + +--Non, ce dont j'enrage. + +--Eh bien! il faut être les plus fins. J'ai une idée. + +--Cela ne m'étonne pas, sire. + +--Nous avons quelque garnison ici près? + +--Trois cents hommes à Saint-Denis. + +--Huguenots? + +--Harnibieu non! Ce sont des catholiques. + +--Au lieu de rester ici, fais-moi le plaisir d'aller prévenir ces +catholiques de ce que veulent faire les huguenots. Ceux-ci veulent +m'empêcher d'aller à la messe, mais ceux-là ont bien le droit de m'y +conduire. + +--Le fait est que c'est admirable! s'écria le chevalier, vous êtes un +grand roi! + +--N'est-ce pas? + +--Je cours. Mais j'y pense, pendant ce temps, que se passera-t-il? Je +serais coupable de vous abandonner ainsi! + +--Il ne peut rien se passer, les huguenots, que peuvent-ils faire? Me +mener au prêche, j'y ai été mille fois déjà. Une fois de plus n'y +ajoutera rien. On bien ils me tiendront prisonnier dans ce couvent. +Mais je saurai m'en échapper. J'ai ici des intelligences. Ou bien +encore ils m'emmèneront, mais les catholiques que tu amèneras leur +feront lâcher prise. Gagnons du temps, Crillon, et ne versons pas une +goutte de sang. + +--On en versera des flots, sire; la moitié de votre armée détruira +l'autre, s'il faut vous tirer de la forteresse où les huguenots vous +auront mis. + +--Crois-tu donc que je me laisserai prendre et enfermer? + +--Votre Majesté se fera tuer plutôt, je le sais bien. + +--Pas du tout, mon Crillon. Ma Majesté va tout à l'heure se faire +indiquer par les génovéfains une porte dérobée. + +--Vous fuirez.... + +--Pardieu! si c'était devant des Espagnols qui me menacent, jamais. +Devant des amis trop zélés, qui veulent me faire faire une sottise, +toujours!... Va donc m'attendre à Saint-Denis, au milieu des +catholiques; je t'y aurai rejoint avant ce soir. + +--Sire, je pars. Et chemin faisant, je veux dérouter ces huguenots, et +leur faire supposer que vous êtes ailleurs, par cela même que je serai +sorti d'ici, où ils ne voudront jamais croire que je vous laisse seul. +Tout au moins, je leur remontrerai la nécessité de respecter un +couvent, la trêve, et je les réduirai à vous bloquer chez les +génovéfains, tandis que vous courrez les champs en liberté. + +--A la bonne heure, voilà parler, mon Crillon. + +--On apprend à l'école de Votre Majesté, répondit le chevalier. + +Ce dernier alla lever la consigne de Pontis, descendit, fit seller son +cheval et sortit du couvent. Henri le vit se diriger vers l'escadron +des huguenots qui s'approchait peu à peu. Sans doute on le reconnut, +on l'entoura, Henri le perdit bientôt de vue dans la foule. + +--Oui, je parle bien, murmura le roi, dont le visage était collé sur +les vitres du corridor; mais quelqu'un parle encore mieux que moi ... +digne frère parleur! + +Un léger froissement d'étoffe au seuil de la chambre le fit retourner. +Frère Robert, modelant toujours sa cire, était adossé au chambranle de +la cheminée. Le roi courut à lui et ferma la porte: ils demeurèrent +seuls. + +--Quelqu'un est en bas pour M. de Crillon, dit tranquillement frère +Robert, sans lever les yeux de dessus son ouvrage. + +--C'est bon, qu'il attende! répliqua le roi. Mais vous ne devez pas +attendre, vous que j'ai à remercier si cordialement. + +Frère Robert ne bougea pas, ne parla point. + +--Vous, continua le roi, qui m'avez rendu aujourd'hui un service si +grand, qu'il efface peut-être celui que vous me rendîtes hier. + +Le moine garda son silence et son active immobilité. + +--C'est vous, n'est-ce pas, qui, hier, m'avez fait tenir la copie du +traité conclu entre Philippe II et la duchesse? + +Les yeux de frère Robert exprimèrent l'étonnement, et il répondit: + +--Quel traité? + +--Vous nierez, c'est logique, puisque vous me servez dans l'ombre; +mais c'est vous encore, tout à l'heure, qui m'avez placé de façon que +j'entendisse l'entretien du prieur avec Mme de Montpensier; les +complots, les menaces de ma mortelle ennemie. Ce nouveau service, je +vous défie de le nier comme l'autre. + +--Il était trop naturel de supposer que la présence de Mme de +Montpensier ne serait pas agréable au chevalier de Crillon, voilà +pourquoi je vous ai fait passer dans ma chambre. + +--Vous savez bien que je ne suis pas le chevalier de Crillon! s'écria +le roi. Vous me connaissez comme je vous connais. Voyons, par grâce! +jetez ce masque. Un seul homme est capable de faire tout ce qui s'est +fait ici; un seul homme possède cette finesse, cette habileté, cette +vigueur; un seul homme au monde est de force à jouer ce rôle. + +Le moine resta impassible, les sourcils froncés. + +--Chicot! s'écria le roi avec une expression de tendresse +indéfinissable. Chicot! mon vieil ami, je t'ai deviné, je t'ai +reconnu. Pardonne-moi; j'ai été ingrat, dis-tu, ce n'est pas ma faute. +Il y a dans ma tête tout un univers dont les détails, en se heurtant, +font tant de bruit qu'ils m'empêchent parfois d'entendre les +battements de mon coeur. Si je t'ai paru oublier, si je ne t'ai pas +réchauffé près de moi, comme tu le méritais, je t'en supplie encore, +pardonne; tu t'es assez vengé en ne m'embrassant pas dès que tu m'as +vu, tu m'as assez puni. Sois un grand coeur, ouvre-moi tes bras. + +Frère Robert se détourna. Une contraction douloureuse crispa un moment +ce visage de bronze. On eût dit que de chacun des pores allait jaillir +du sang ou une larme. + +--Chicot, continua le roi en écartant le capuchon du moine, c'est bien +toi; tu le nierais en vain; tiens, je sens à ton front la cicatrice de +ta blessure. Avoue. + +--Quoi? dit frère Robert, d'une voix étranglée. + +--Que tu es mon ami, que tu n'as jamais cessé d'aimer Henri. + +--Ce serait pour moi un trop grand honneur d'être l'ami du brave +Crillon. Quant à aimer Henri IV, c'est mon devoir. + +--Encore une fois, tu m'offenses, je suis ton roi, et je t'ordonne de +m'embrasser. + +--Si vous êtes le roi, sire, un pauvre moine vous manquerait de +respect en vous touchant. + +--Oh! murmura Henri en reculant avec tristesse, plus que jamais, dans +cette opiniâtreté, dans cette rancune, je reconnais Chicot, dont la +mémoire de fer n'a jamais oublié ni un bienfait, ni une injure. +Eussé-je encore douté que tu fusses mon vieux compagnon, je n'en +douterais plus, à te voir aussi implacable. Ne sois pas mon ami, si tu +veux, mais tu es bien Chicot! + +--Chicot est mort, répliqua solennellement le moine, et Votre Majesté +sait bien que les morts ne reviennent pas. + +--En tout cas, ils parlent, dit le roi, et ils rendent des services. +Ils font même des portraits... Qu'as-tu fait du mien, de cet ingénieux +conseil en cire, par lequel tu m'avertissais tout à l'heure de mettre +mes habits de cérémonie, de m'agenouiller devant un autel catholique, +un livre de messe à la main et d'embrasser la religion catholique... +C'était une statue charmante. + +--Je l'ai remplacée par ceci, répondit le moine en montrant à Henri IV +une nouvelle figurine qu'il venait d'achever. + +--Un jeune homme ... d'une aimable figure. + +--N'est-ce pas? + +--Je ne le connais point. + +--Puissiez-vous toujours en dire autant. + +--Tu lui as mis un couteau à la main, s'écria Henri! pourquoi? + +--Pour que vous le reconnaissiez, si vous le rencontrez jamais dans +cette attitude. + +--Qu'est-ce donc que ce jeune homme? + +--Un petit Parisien qui promet, répondit Robert en plaçant la figurine +entre les mains du roi. Pour le moment c'est un fournisseur de Mme la +duchesse. + +--Bien, murmura le roi en regardant la figurine avec émotion. Je me +rappellerai ces traits et ce couteau. Merci, Chicot! + +--Plaise à Votre Majesté me laisser mon véritable nom, dit Robert avec +un accent de volonté immuable qui fit frissonner Henri comme le +souffle d'un être surnaturel. Pour un caprice de prince, caprice +bienveillant d'ailleurs, et qui m'honore puisque vous me comparez à un +brave homme, je ne veux perdre ni mes derniers jours de repos en ce +monde ni mon éternité de salut en l'autre. J'ai eu l'honneur de dire à +Votre Majesté qu'une personne attendait en bas, apportant des +nouvelles intéressantes au chevalier de Crillon. + +Le roi, frappé du ton avec lequel frère Robert venait de lui parler, +comprit que la décision du moine était irrévocable. + +--Soit, ajouta-t-il. Quelle que soit ma peine de n'avoir pu +ressusciter un ami si regretté, je n'insisterai plus. Il y a peut-être +au fond de cette opiniâtreté des raisons que je n'ai pas le droit +d'approfondir. Vous êtes frère Robert, c'est bien, mais rien ne +m'empêchera de reporter sur frère Robert l'affection et la +reconnaissance inaltérables que je vouais à celui dont je vous ai +parlé. J'attends de vous un dernier service: indiquez-moi une issue +par laquelle je puisse sortir du couvent sans être découvert. + +--Rien de plus aisé. Suivez-moi. Nous avons une porte sur les champs, +elle sera peut-être gardée dans une heure, maintenant elle ne l'est +pas encore. + +--Partons ... Mais d'abord, frère Robert, embrassez-moi. + +Le moine se pencha lentement. Henri, dans un élan de tendresse, +s'appuya sur les épaules de cette bizarre créature, qu'il sentait +frémir et palpiter entre ses bras. + +La sonnette retentit dans le corridor. + +--C'est M. le comte d'Estrées qui s'impatiente sans doute, dit frère +Robert en s'écartant bien vite pour dissimuler son émotion. + +--M. d'Estrées! s'écria le roi, qui ne put entendre froidement ce nom +chéri. Est-il donc ici? qu'y vient-il faire? + +--Je vous l'ai dit, parler au chevalier de Crillon. + +--Oh! mon Dieu! serait-il arrivé quelque malheur à Gabrielle? dit le +roi éperdu d'inquiétude. + +--Aucun, à moins que ce ne soit depuis dix minutes, répliqua +flegmatiquement le moine; car il y a dix minutes je l'ai vue fraîche +et belle à miracle. + +--Tu l'as vue?... Elle est donc en cette maison? + +--Sans doute, puisque son père y est. + +--Courons! courons la voir, cher frère! dit Henri qui avait déjà tout +oublié pour ne songer qu'à son amour. + +--Peut-être Votre Majesté ferait-elle sagement de ne pas paraître, dit +Robert. M. d'Estrées est venu demander l'hospitalité en notre maison, +la sienne étant, je crois, envahie par des gens de guerre qui vous +cherchent. Peut-être même a-t-il encore d'autres raisons pour placer +sa fille ici. Le révérend prieur, qui aime fort M. d'Estrées, lui a +fait donner les clefs du bâtiment neuf au fond du jardin, et, en ce +moment, Mlle d'Estrées s'y installe avec ses femmes. Or, si Votre +Majesté se montrait avant la fin de l'installation, peut-être M. +d'Estrées emmènerait-il sa fille. + +--Par défiance de moi! s'écria Henri, c'est vrai. + +--Sinon par défiance, sire, du moins par respect, et pour ne pas +déranger le roi en logeant sous le même toit que lui. + +--Qu'il me dérange ou non, je ne partirai certes pas à présent que je +suis près de Gabrielle. + +--Et je crois, moi, dit tranquillement frère Robert, que le roi n'en +partira que plus vite; car il ne voudrait pas perdre sa couronne et +ruiner ses amis pour une oeillade. Il ne voudrait pas rendre les +génovéfains suspects à M. d'Estrées, qui a pleine confiance en eux. +Enfin le roi et Mlle d'Estrées ne peuvent habiter ici en même temps. + +--Vous avez raison, frère Robert, Henri oublie toujours qu'il +s'appelle roi! Je pars, mais un dernier adieu à Gabrielle; où +logera-t-elle, je vous prie? + +--Là-bas! dit le moine. + +Henri s'approcha alors de la fenêtre qui donnait sur les jardins. A +l'extrémité du potager, c'est-à-dire à cent pas environ, s'élevait, au +milieu des arbres, un pavillon octogone à deux étages, dont les +contrevents venaient de s'ouvrir, et que le soleil radieux inondait de +lumière et de chaleur. + +Par les fenêtres béantes, Henri vit s'empresser Gratienne et une autre +fllle de service qui secouaient les tentures ou emplissaient d'eau des +vases pour lesquels Gabrielle, assise au balcon de la fenêtre +principale, préparait des roses et des jasmins fraîchement cueillis +dans le parterre. + +Le coeur d'Henri s'emplit d'une tristesse amère quand il se vit si +près de sa belle maîtresse dont, grâce à ce beau temps sans souffle et +sans nuages, il entendait la douce voix se mêler dans les feuillages +au chant des pinsons et des fauvettes. + +--0 mon trésor d'amour! s'écria-t-il, je reviendrai! et je reviendrai +catholique! ajouta-t-il avec un significatif sourire. + +Déjà frère Robert avait devancé le roi. Ils passèrent devant une porte +entr'ouverte par laquelle, au bruit de leurs pas, sortit une voix qui +criait: + +--Pontis! j'ai faim. + +--N'est-ce pas le blessé de Crillon qui parle ainsi? demanda le roi. + +--Lui-même. + +--Pardieu! il faut que je profite de l'occasion pour voir ce fameux +lit des Guise. + +Henri passa sa tête par la fente de la porte et dit: + +--Il y a dedans un beau garçon, ma foi, et qui a l'oeil excellent. Il +n'a pas envie de mourir, le compère. + +Cinq minutes après, frère Robert revenait seul. Le roi était hors du +couvent. Mme de Montpensier avait perdu la partie. + + + + +XXIV + + +QUERELLES + + +M. d'Estrées, las d'attendre Crillon qui ne revenait pas et ne pouvait +pas revenir, était allé rejoindre sa fille. Il la trouva au milieu de +ses fleurs et de ses dentelles, riant à Gratienne pour dissimuler aux +yeux de son père la profonde inquiétude que lui causait un +déménagement si précipité. + +Ne pas questionner M. d'Estrées, c'eût été une imprudence; les jeunes +filles s'accusent souvent par ce qu'elles ne disent pas aussi bien que +par ce qu'elles avouent. Se taire à propos des événements qui +intéressaient le roi devenait donc impossible, Gabrielle interrogea. + +--Monsieur, dit-elle au comte, vous avez vu dom Modeste, n'est-ce pas? +est-il mieux instruit que nous? Qu'a-t-il dit de ces rassemblements de +huguenots qui ont entouré notre maison de la Chaussée. + +--Il a pensé qu'il se préparait quelque expédition de ce coté, et que +j'avais bien fait de quitter la maison où vous eussiez été exposée. + +Gabrielle, piquée de la réserve que son père gardait avec elle, +répondit: + +--Mais ces huguenots sont les troupes royales. + +-Assurément. + +--Et nous sommes bons serviteurs du roi. + +--Qui en doute? + +--Tout le monde en doutera, quand on nous verra fuir devant les +royalistes comme devant des Espagnols pillards ou des ligueurs. + +M. d'Estrées frappé de cette réponse faite avec tant de calme et de +sens: + +--C'est bon, c'est bon, dit-il, ma fille, votre père sait ce qu'il a à +faire, et nul ne lui en remontrera pour remplir un devoir. + +--Dès que vous le prenez ainsi, monsieur, ajouta Gabrielle devenue +plus sérieuse, dès qu'il ne s'agit plus de raisonner avec un père, +mais d'obéir à un maître, je me tais et j'obéis. Mes oeillets, +Gratienne! + +M. d'Estrées aimait cette charmante fille, et redoutait précisément de +lui paraître un tyran. Mais la faiblesse paternelle luttait en ce +moment contre une impérieuse nécessité de se montrer surveillant +sévère: cette nécessité l'emporta. + +--Vous voulez me forcer à vous parler du roi, dit-il, et je le sens +bien; mais comme je découvre chaque jour que pour parler du roi, ou +même pour parler avec lui, vous n'avez aucun besoin de votre père, il +est inutile que je me fasse votre interprète ou que je vous apporte +les nouvelles. Vous les apprendrez bien sans moi. + +Gabrielle rougit. + +--Monsieur, murmura-t-elle, voila encore vos soupçons. + +--Osez me dire que vous n'étiez pas avec le roi au moulin, quand je +vous ai tant appelée du bord de l'eau? + +Gabrielle devint pourpre et baissa la tète. + +--Si vous aviez du moins la pudeur de mentir. + +--Eh! monsieur, refuse-t-on d'entendre un roi qui parle? Chasse-t-on +un roi qui vous rencontre? + +--On fait tout pour obéir à son père, mademoiselle. Le père est +au-dessus du roi. + +--D'accord, monsieur. Je ne l'ai jamais contesté. Je ne crois pas vous +avoir jamais prouvé que je fusse mauvaise fille et désobéissante. + +--Je sais à quoi m'en tenir à cet égard. Au temps où nous vivons, +beaucoup d'époux et de pères font aussi bon marché de l'honneur de +leurs familles que les filles et les femmes, pour peu que le galant +soit riche et titré. Un roi, c'est la fleur des galants, n'est-ce pas? +même lorsqu'il est marié, même lorsqu'il est fameux par ses aventures, +même lorsqu'il grisonne? Eh bien, mademoiselle, que le roi vous agrée +ainsi, je m'en soucie peu. Je ne suis pas le père de Marie Touchet, +moi, je ne suis pas un complaisant, et vous l'éprouverez: que dis-je? +vous l'éprouvez déjà. + +Gabrielle regarda son père avec des yeux pleins de larmes. + +--Pour un bon serviteur du roi, dit-elle, vous traitez mal Sa Majesté. + +--Il y a en moi un père et un sujet. Le père est libre de juger la +prud'homie du prince qui menace l'honneur de sa fille. Quant au sujet, +il est dévoué, il est fidèle. + +Gabrielle secoua sa tête charmante. + +--Beau dévouement, murmura-t-elle, qui se cache au jour du danger! +belle fidélité qui déserte la maison où peut-être un roi fugitif eût +trouvé son plus sûr asile! + +M. d'Estrées commençait à s'irriter. L'oeil brillant, la main +tremblante: + +--Je vous trouve hardie, s'écria-t-il, de blâmer votre père en ses +desseins. + +--Mon père ne m'avait pas accoutumée à traiter le roi comme un ennemi. + +--Il fallait m'obéir quand je vous ai défendu de le recevoir. + +--Il fallait que vous eussiez le courage de chasser le roi quand il +nous a fait l'honneur de sa visite. + +--Peut-être aurai-je ce courage plus tard. Mais pour n'avoir pas +besoin de recourir à de pareilles extrémités, j'ai pris mes mesures. + +--Nous nous cachons dans un couvent d'hommes! + +--J'irai, moi, mademoiselle, prendre place aux côtés du roi, s'il y a +bataille. Mais au moins le surveillerai-je en le défendant. Et tandis +que nous sommes en paix, je défends mon honneur contre ce roi +lui-même. J'amène ma fille en un couvent, d'où elle ne sortira.... + +--Que le roi mort, peut-être, dit Gabrielle essuyant ses larmes. + +--Que mariée! s'écria M. d'Estrées, en observant la portée du coup sur +sa malheureuse fille. + +Le coup fut terrible, Gabrielle se leva comme si elle eût été frappée +au coeur. + +--Mariée ... balbutia-t-elle, est-ce possible! + +--C'est certain. Votre mari se défendra du roi comme il pourra. Si +vous le secondez, tant mieux pour lui; s'il vous abandonne, cela le +regarde. + +--Oh! monsieur, dit Gabrielle en s'approchant les mains jointes de son +père, qui arpentait la chambre à grands pas, aurez-vous cette cruauté +de sacrifier votre fille. Me marier! mais je n'aime personne. + +--Si vous n'aimez personne, il vous sera indifférent de vous marier. + +-Voilà votre morale? + +--Chacun pour soi; je sacrifie tout à mon honneur. + +--Ayez pitié de votre enfant. + +--C'est parce que j'en ai pitié que je la marie. + +--Vous me réduirez au désespoir. + +--Votre désespoir me fera moins souffrir que votre honte. + +--J'en mourrai. + +--Mieux vaut que vous mouriez de cette douleur que de mourir de ma +main, ce qui fût arrivé si je vous eusse convaincue d'ignominie. + +Gabrielle se redressa, blessée. + +--Un père Romain, dit-elle; c'est beau. Mais la fille est Française. + +--Elle se vengera à la française, n'est-ce pas? + +--Elle se vengera comme elle pourra. + +--Cela regarde votre mari, mademoiselle. + +--Le mari sera-t-il aussi Romain? + +--Non, il est Picard. Il ne vaut pas un roi, mais c'est un seigneur de +mérite. Il ne vous plaira peut-être pas, mais il me convient. + +--Il s'appelle? + +--Il s'appelle de Liancourt, seigneur d'Armeval, gouverneur de Chauny. + +Gabrielle poussa un cri d'épouvante. La délicatesse de la femme se +révoltait. + +--Il est bossu, monsieur, dit-elle. + +--Il se redressera à votre bras. + +--Il a les jambes de travers. + +--Et vous l'esprit. + +--Les enfants le suivent quand il marche. + +--Il ira à cheval. + +--Monsieur, c'est un crime, c'est une atrocité. Il est veuf et a onze +enfants. + +--Autant que de mille pistoles de revenu. + +Gabrielle, indignée, se dirigea vers la porte de la chambre voisine. + +--Ce n'est plus mon père le gentilhomme qui parle, dit-elle avec un +dédain superbe, c'est Zamet le prêteur et le financier. Je pouvais +discuter avec M. d'Estrées au sujet du roi de France, mais je n'ai +rien à dire à Zamet sur les pistoles et les turpitudes de M. de +Liancourt. + +En achevant ces paroles, elle poussa la porte, et entra toute pâle +chez elle. + +--Soit, dit le père en la suivant, révoltez-vous, mais vous obéirez! +et dès ce soir vous recevrez la visite de M. de Liancourt. + +--Vous me mépriseriez vous-même, si j'obéissais, dit-elle. + +--Pas de bruit, pas de scandale ici, ajouta M. d'Estrées un peu +inquiet, car Gabrielle avait élevé la voix, et quelques éclats de +cette scène avaient pu franchir les limites du parterre attenant au +bâtiment neuf. Commencez par fermer les fenêtres. + +--Bien, faites-les mûrer, dit Gabrielle. + +M. d'Estrées grinça des dents, Gabrielle continua: + +--Si l'on demandait à dom Modeste une place pour moi dans l'_in pace_ +du couvent? + +Et après cette surexcitation qui avait brisé ses nerfs, la pauvre +Gabrielle s'assit, toute pantelante et ruisselant de larmes. + +Gratienne s'élança, la prit dans ses bras, et la couvrit de ses +baisers en grommelant mille malédictions contre le tyran qui faisait +mourir sa chère maîtresse. + +M. d'Estrées, après s'être rongé les doigts et avoir mis ses +manchettes en pièces, sortit furieux contre sa fille et plus encore +contre lui-même. + +--Allons, dit-il, voilà que tout le monde se met aux fenêtres, il ne +me manquait plus que cela. Du scandale dans un couvent où l'on me +reçoit par faveur! + +Plusieurs fenêtres s'étaient ouvertes, en effet, soit dans les +chambres des religieux, donnant sur les jardins, soit dans le +corridor, où l'on vit apparaître çà et là une figure de génovéfain +curieux. + +Mais ce qui contraria le plus M. d'Estrées, ce fut d'apercevoir en +compagnie d'un jeune homme, à l'une des fenêtres du premier étage, la +sévère et longue silhouette du frère Robert, dont on devinait sous le +capuchon le regard inquisiteur. + +Le père féroce rougit, se sentit mal à l'aise et s'enfonça dans le +taillis qui avoisinait le bâtiment neuf, pour cacher sa confusion et +dévorer en paix sa mauvaise humeur. + +Ce jeune homme qui regardait de loin avec Robert, c'était Pontis, +distrait des soins qu'il prodiguait à Espérance par l'éclat des voix +qui se querellaient dans le bâtiment neuf. + +Frère Robert fit son profit de cet incident, et questionné par le +garde, lui répondit quelques banalités avec la plus parfaite +indifférence. Puis il sortit de la chambre. + +Pontis fut questionné à son tour par Espérance. + +--Qu'y a-t-il là-bas, demanda le blessé, et qu'as-tu été voir avec le +frère à la fenêtre? + +--Rien, des femmes qui disputent. + +--Il y a donc des femmes en ce couvent? dit Espérance. + +--Malheureusement oui. A ce qu'il paraît, il faut qu'on en trouve +partout. + +--Et elles disputent? + +--Est-ce que cela ne dispute pas toujours. Quelle espèce! + +Espérance sourit tristement. + +--Vous êtes payé pour en penser du bien, des femmes, ajouta Pontis. +Hein! comme vous allez les aimer! + +--Le fait est que je m'y sens peu de penchant. + +--Sambioux! rien que la vue, rien que l'idée d'une femme me met en +fureur. + +Pontis ferma violemment la fenêtre. + +--Pourquoi me prives-tu d'air et de soleil? dit Espérance. + +--Tiens, c'est vrai. Eh bien, c'est encore la faute de ces enragées +créatures. + +--Là! là! ne crie pas si haut; tu me fais mal à la tête, elle est +vide, ma tête, vois-tu, puisque par crainte de la fièvre, mes +chirurgiens me refusent à manger. + +--Ils ont raison. Fuyons la fièvre comme nous fuirions une femme. La +fièvre est femme! Sambioux! dit Pontis en approchant sa chaise du +chevet d'Espérance, causons des crimes de la femme; j'en sais quelques +abominables scélératesses que je vais vous raconter pour vous +entretenir dans de bonnes dispositions. Allons! allons! vous riez, +c'est bon signe! + +C'était bon signe en effet, Henri avait pronostiqué juste. Espérance +ne se sentait aucune envie de mourir, et il vécut. Les soins combinés +du frère chirurgien et du frère parleur éloignèrent de lui la fièvre, +et à mesure que celle-là fuyait, la faim arrivait à grands pas. Les +élixirs de l'infirmerie que prodiguait Robert et les blancs de poulet +que Pontis allait voler à la cuisine rétablirent peu à peu la poitrine +et restaurèrent l'estomac. La flamme revint dans les yeux, une vapeur +rosée remonta sur les pommettes jaunes. + +A quelques jours delà, Crillon reparut chez les génovéfains. Il +raconta de la part du roi au frère Robert l'enthousiasme des +catholiques qui gardaient Henri et faisaient tendre la cathédrale de +Saint-Denis. Il raconta la rage des huguenots qui rôdaient toujours +autour de leur proie, et la fureur de Mme de Montpensier dont le +premier coup avait échoué. + +Puis il alla vers son malade qu'il trouva en voie de guérison. + +--Grâce aux bons soins de Pontis et des frères génovéfains, dit +Espérance, grâce à l'intérêt dont m'honore M. le chevalier de Crillon; +cela seul suffirait pour ressusciter un mort! + +Crillon était pressé, il combla d'amitiés le blessé, remercia +militairement Pontis et leur dit à tous deux: + +--Dépêchons-nous de guérir; il faut être sur pied bientôt pour une +belle occasion. Entre nous, et bien bas, il s'agit d'aider Sa Majesté +à entrer dans Paris! Chut... Rétablissez-vous bien vite, Espérance, +car vous priveriez ce garçon qui vous veille, de l'honneur du premier +assaut que je réclame ce jour-là pour mes gardes. Ce sera un grand +spectacle, Espérance, et je veux que vous en jouissiez. Je veux que +vous voyiez Crillon, l'épée à la main, sur une brèche! Chacun dit que +c'est beau à voir. Rétablissez-vous! + +Le coeur du vieux soldat palpitait d'orgueil à l'idée d'un nouveau +triomphe qu'il remporterait devant le fils de la Vénitienne. + +Pontis, en songeant à cette prise de Paris, bondissait comme un jeune +lion. + +--Oui, dit-il, oui; rétablissez-vous bien vite, monsieur Espérance. + +--Ah çà, dit Crillon au blessé, vous êtes toujours content de ce +drôle? + +Espérance prit la main de Pontis en souriant. + +--Il ne crie pas? il ne boit pas? il est sage comme une fille? + +--Sambioux! s'écria Pontis, si j'étais sage comme de certaines filles, +ce serait joli! + +Espérance lui ferma la bouche d'un regard que surprit Crillon. + +--Mes coquins s'entendent à ce qu'il paraît, se dit-il; nous allons +bien voir.... + +--Allons, allons, s'écria-t-il d'un air dégagé, tout va bien. Adieu, +Espérance; à bientôt. Venez, Pontis, me tenir l'étrier. J'ai bien ici +la Varenne, qui m'a accompagné au couvent par ordre du roi, mais le +porte-poulets de Sa Majesté est sans doute occupé quelque part. Venez. + +Pontis suivit Crillon l'oreille basse; il se doutait bien du motif qui +poussait le chevalier à le mener à l'écart. Dès qu'ils furent au fond +du corridor, dans un endroit bien désert: + +--Et ma commission? dit Crillon. + +--Quelle commission, monsieur? + +--Ce billet, que je t'avais chargé de prendre.... + +--Ah! oui, dans les habits de M. Espérance. Eh bien, monsieur, je n'en +ai pas trouvé. + +--Tu mens! dit Crillon. + +--Je vous assure, monsieur.... + +--Tu mens! + +--Enfin, monsieur, il se peut qu'en chemin ce billet ait été perdu. + +--Je te dis que tu es un menteur et un maraud! tu as été conter à +Espérance ce que je t'avais ordonné de lui taire. Le généreux +Espérance t'a fait promettre de me dépister comme un vieux limier. + +--Mais, monsieur.... + +--Assez! je n'aime pas les gens qui me bravent ou qui me trahissent. + +--Trahir, monsieur le chevalier, moi! + +--Sans doute, puisque tu as révélé ce que je t'avais confié; tu me +devais deux fois obéissance, comme à ton colonel, comme à ton +protecteur; tu me devais ta vie si je te l'eusse demandée, et je te +croyais assez brave homme pour payer ta dette à l'occasion. + +--Ah! monsieur, épargnez-moi. + +--Si nous étions au camp, dit Crillon s'animant par degrés et +tortillant sa moustache, je te ferais arquebuser. Ici, de gentilhomme +à gentilhomme, je te blâme; de maître à serviteur, je te chasse! +Ramasse tes hardes, si tu en as, et sors! + +--Oh! monsieur de Crillon, dit Pontis pâle et décontenancé, ayez pitié +d'un pauvre garçon sans défense! + +--Je le veux bien. Donne-moi ce billet. + +Pontis baissa la tête. + +--Donne, ou non-seulement tu perdras le poste de confiance que je +t'avais fixé ici, mais tu perdras encore ta pique de garde. Je suis +ton colonel et je te casse! Tu n'es plus au service du roi! + +Pontis s'inclina humblement, les traits bouleversés par le désespoir. + +--Le billet? demanda encore une fois Crillon. + +Pontis se tut. + +--Monsieur de Pontis, ajouta Crillon furieux de cette résistance, je +vous donne huit jours pour avoir regagné votre province. Je vous donne +cinq minutes pour avoir quitté le couvent! + +Les larmes débordèrent des yeux du jeune homme, et il put à peine +murmurer ces mots: + +--Permettez au moins que j'embrasse M. Espérance pour la dernière +fois. + +Crillon ne répondit pas. + +--Une seule minute et je reviens, ajouta Pontis en se dirigeant vers +la chambre du blessé. + +Il entra le coeur gonflé, se pencha sur le lit de son ami. + +--Qu'as-tu donc? s'écria Espérance. + +--Rien ... rien ... dit Pontis d'une voix entrecoupée. Reprenez votre +billet, reprenez-le vite, cachez-le bien. + +--Pourquoi? demanda Espérance en se soulevant. + +--M. de Crillon me chasse, s'écria Pontis, éclatant comme un enfant en +soupirs et en sanglots. + +Espérance poussa un cri et serra Pontis entre ses deux mains +tremblantes. + +--Eh non! animal, dit tout à coup le chevalier, qui apparut en +poussant la porte d'un coup de poing; non, je ne te chasse pas. Reste +... tu es un honnête garçon. Voilà-t-il pas qu'ils pleurent tous les +deux, les imbéciles. Gardez vos petits papiers, puisque cela vous +convient. Harnibieu! que ces garçons-là sont bêtes! + +Et il s'enfuit à grands pas, honteux de sentir lui-même une vapeur +humide au bord de ses paupières. Après qu'Espérance eut tout fait +raconter à Pontis, les deux amis demeurèrent longtemps embrassés. + +--Oui, je me rétablirai vite, dit Espérance, pour bien t'aimer +d'abord, pour assister au siège ensuite. + +--Et pour nous venger des femmes! dit Pontis. + + + + +XXV + + +LE SEIGNEUR NICOLAS + + +Le lendemain, Pontis, qui était tout rêveur et singulièrement +préoccupé, demanda au frère Robert, lorsqu'il rendit sa visite à +Espérance, s'il ne serait pas possible d'échanger la chambre du +premier étage contre une autre au rez-de-chaussée, attendu que le +blessé auquel on permettrait bientôt quelques pas dans le jardin, +n'aurait plus d'escalier à descendre. + +Frère Robert répondit que précisément au-dessous, au rez-de-chaussée, +se trouvait une chambre moins belle sans doute et dont le lit n'était +pas historique, mais qui offrirait à ces messieurs la facilité qu'ils +désiraient. + +La journée fut employée au transport d'Espérance dans cette nouvelle +chambre. Le soir, Espérance venait de se remettre au lit, après +quelques heures passées sur un fauteuil; c'était la première faveur de +son médecin. Il était un peu las, un peu étourdi. Il avait besoin de +repos, et, ni les charmes puissants de la soirée, si belle et si +fraîche, ni l'attrait d'une collation préparée par Pontis ne +réussissaient à le distraire des promesses d'un bon sommeil. + +--Tu souperas seul, près de mon lit, dit-il à son compagnon; tu me +conteras quelque bonne histoire, pendant laquelle je m'endormirai. +Allons, installe toi à table, et fais honneur au bon vin du couvent, +toi qui n'as pas été blessé par M. la Ramée. + +Pontis posa un doigt sur ses lèvres. + +--Silence! dit-il; à présent que nous sommes au rez-de-chaussée, il +faut parler bas. Non, dit-il, je ne souperai pas: merci. + +Espérance le regarda, étonné. + +--Je vous demanderai même, ajouta Pontis, la permission de rester à la +fenêtre, et par conséquent de tenir la fenêtre ouverte. Tâchez de vous +garantir du frais pour ce soir, mais il faut que la fenêtre reste +ouverte. + +--Je ne comprends pas, mon cher Pontis. + +--Plus tard, plus tard, dit le garde. + +--Ah çà, mais, s'écria Espérance en se soulevant, tu as depuis hier +des allures de mystère qui m'étonnent. Hier soir, tu regardais déjà +comme aujourd'hui par la fenêtre de notre ancienne chambre; tout à +coup je t'ai vu te pencher, observer, puis faire le plongeon, puis +éteindre la lampe et recommencer à guetter. + +--C'est vrai, dit Pontis agité. + +--Et aujourd'hui, ton refus de souper, cette demande d'ouvrir la +fenêtre.... + +Pontis prit la lampe qu'il cacha tout allumée dans l'alcôve +d'Espérance, de façon à tenir la chambre obscure, sans se priver pour +cela de lumière à l'occasion. + +--Voilà que tu recommences ton manège ... Il y a quelque chose, +Pontis! + +--Sambioux! s'il y a quelque chose, répliqua le garde à voix basse. +Mais il y a des choses qui ne regardent pas les gens blessés, les gens +à qui les émotions peuvent nuire. + +--C'est donc bien terrible, ce qu'il y a? + +--Cela peut le devenir. + +--Serait-ce pour cela que tu as demandé au frère Robert de nous +déménager, car le prétexte de l'escalier m'a paru un peu frivole. + +--Il y a un fait, monsieur Espérance, c'est qu'au premier étage on a +plus de chemin à faire qu'au rez-de-chaussée, si l'on veut tout à coup +sauter dans le jardin. + +--Eh! mon Dieu! sauter dans le jardin! Vite, vite, conte-moi ce dont +il s'agit. + +--Plus tard! après l'événement. + +--Tu vois bien qu'en me tenant ainsi en haleine, tu me fais cent fois +plus de mal; l'impatience est une fièvre. Tu me donnes la fièvre. + +--Eh bien! voici, monsieur Espérance. + +Espérance l'arrêta. + +-Avant tout, nous sommes convenus que puisque je t'appelle Pontis, tu +m'appelleras Espérance; pas de monsieur. + +--C'était le respect... Mais puisque vous le voulez absolument, j'en +raconterai plus vite. + +--Qu'y a-t-il? + +--Il y a que, depuis deux jours, chaque soir, un homme se glisse dans +le parterre. + +--Quel homme? + +--Si je le savais, je vous prie de croire que je n'aurais ni ce +frisson, ni cette incertitude. + +--Il faut prévenir les frères.... + +--Ah! bien oui, pour me faire manquer mon coup. Non pas, non pas! + +--Quel coup! + +--L'homme apparaît là-bas, tenez, au bout du petit mur. Vous saisissez +bien la topographie, n'est-ce pas? + +--Parfaitement. J'ai passé aujourd'hui toute la journée derrière la +fenêtre, et j'ai vu, j'ai admiré ces beaux jardins. + +--Vous savez que nous avons en face le bâtiment neuf. + +--Où l'on se querelle? + +--Oui, ces oiseaux méchants qu'on appelle femmes. Eh bien! ce bâtiment +est tout a fait séparé du couvent par un mur, ce mur couvert de ces +beaux pêchers.... + +--Fort bien. Mais cependant une porte ouvre dans ce mur pour +communiquer de la cour aux bâtiments neufs. + +--Porte fermée du côté des habitants du pavillon. Ce ne peut être par +là que se glisse l'homme en question. Non. Il vient de droite, comme +s'il entrait par le couvent. + +--Mon Dieu, tu te tourmentes bien vainement. Partout où il y a des +femmes, il vient des hommes. Qui dit femme dit intrigue. Qui dit +homme, dit papillon nocturne, phalène. Quelque lumière brille dans ce +bâtiment neuf, ne fût-ce que dans les yeux de ces femmes, vite une +phalène arrive, et s'y mire en attendant qu'elle s'y brûle. + +--Oh! je me suis fait tous ces raisonnements-là, répondit Pontis, et +avec des variantes beaucoup moins flatteuses pour les femmes. Mais il +faut bien se rendre à l'évidence. Si l'homme en question venait pour +les gens du bâtiment neuf, c'est au bâtiment neuf qu'il irait, +n'est-ce pas? + +--Je crois que oui. + +--Eh bien! pourquoi l'ai-je vu hier sous nos fenêtres à nous? + +--Ah! fit Espérance. + +--Regardant, marchant comme un chien d'arrêt qui sent le gibier, +faisant le gros dos et choisissant les touffes de lilas ou les +orangers pour s'y cacher. + +--C'est bizarre. + +--Vous croyez que cet homme vient pour le bâtiment neuf, et moi je +crois qu'il vient pour nous. + +Espérance se redressa. + +--Cherchez bien, dit Pontis, si quelqu'un n'a pas intérêt à savoir ce +qu'est devenu M. Espérance depuis son singulier départ d'un certain +balcon caché sous les marronniers. + +--Mais, oui; tu as raison. + +--Cherchez bien si quelqu'un n'a pas un intérêt plus cher encore à +finir ici ce qui a été si bien commencé là-bas; c'est-à-dire à défaire +tout le bel ouvrage de nos bons génovéfains, et à remplacer M. +Espérance, le ressuscité, par un beau jeune homme tout à fait et à +jamais couché dans la bière. + +--Pontis! murmura Espérance, tu n'as pas eu en ce cas une bien +heureuse idée en nous logeant à la portée du bras de ce misérable. + +--C'est que j'ai voulu le mettre à la portée du mien. Or voici mon +idée. Si le rôdeur nocturne est, comme je le suppose, la Ramée ou un +de ses complices, il reviendra, il s'embusquera au même endroit, il +aura même fait quelque amélioration à son plan, afin de se rapprocher +de nous. Tout à coup je lui tombe sur le dos par cette fenêtre, qui +n'est qu'à trois pieds du sol. Ce sera un joli coup d'oeil, mon bon +monsieur, mon cher Espérance! un coup d'oeil qui ne vaudra pas +certainement le spectacle de Crillon sur la brèche, mais tant vaut +l'homme, tant vaut la terre; tout est relatif, du creux de votre lit +vous aurez de l'agrément. + +--Oh! j'en serai, dit Espérance, avec une sombre colère. + +--Vous me ferez le plaisir de rester coi, calme, et de ne pas +seulement accélérer d'une pulsation les battements de votre coeur. Je +ne cours pas le moindre danger; je n'y mettrai pas la moindre +courtoisie. Quand on a affaire à un pareil assassin, on ne met pas des +gants de gentilhomme. Voici la marche: boum! je saute; crac! je le +saisis à la gorge pour bien constater son identité; prrr! je lui passe +mon épée au travers du corps jusqu'à la garde. Et je ne vous demande +qu'un quart de minute pour faire tout cela. + +--D'ailleurs, ajouta Pontis, il faut tout prévoir. Si dans ce combat, +le malheur voulait que je fusse vaincu--c'est difficile, c'est +impossible,--mais avec les lâches il faut toujours redouter quelque +trahison: le pied peut me glisser; je puis m'enferrer dans quelque +couteau dont ces coquins ont toujours plein leurs poches; en ce cas, +prenez ma dague; vous aurez toujours bien assez de force pour la tenir +droite de vos deux mains comme un clou. Le bandit, après m'avoir +terrassé, viendrait vous achever. Il rencontrera la pointe et +terminera ses destins, comme on dit, entre vos bras. Si je respire +encore, avertissez-moi par un cri, et mon dernier souffle sera un +joyeux éclat de rire. + +--Que d'imagination! allait répondre Espérance. + +Neuf heures sonnèrent à la chapelle du couvent. + +--Chut! dit Pontis, silence absolu d'abord! c'est à peu près l'heure. + +Pontis s'agenouilla devant la fenêtre ouverte, après avoir enveloppé +Espérance dans ses rideaux et lui avoir mis le poignard dans les +mains. + +La nuit était magnifique. Les fenêtres du bâtiment neuf scintillaient +des premiers rayons de la lune; tout le jardin attenant au couvent +était plongé dans une obscurité d'autant plus profonde. + +La tête seule de Pontis dépassait l'appui de la croisée; encore +l'avait-il cachée derrière un gros vase de faïence à fleurs qui +contenait des plantes grasses. + +Espérance, lui aussi, passait sa tête curieuse par l'ouverture de ses +rideaux, et avait allongé hors du lit son bras armé. + +Pontis, comme un braconnier à l'affût, étendit derrière lui sa main +droite, ce qui voulait dire à Espérance: + +--Je vois quelque chose. + +En effet, un homme dont les longues jambes arpentaient le sentier près +du mur, dont le gros dos se courbait comme pour laisser moins de prise +à la lumière du ciel, traversa le parterre et entra dans l'allée +bordée d'orangers, qui longeait le bâtiment du couvent. + +Il vint s'arrêter à vingt pas de la fenêtre où guettait Pontis. + +On eût pu entendre craquer ses pas sur le sable. + +Le coeur des deux jeunes gens battait de telle force qu'en dépit de +toutes les précautions de Pontis, la santé d'Espérance ne devait pas +s'en trouver meilleure. + +L'homme s'accroupit derrière un oranger dont la vaste caisse le +cachait tout entier, puis, après des regards multipliés qu'il +adressait, tantôt devant, tantôt derrière, soit au zénith, soit au +nadir, comme font les passereaux qui craignent d'être pris en flagrant +délit de vol, il se rapprocha de la maison, à une distance de cinq ou +six pas de la fenêtre. + +Pontis, bouillant d'impatience, de colère, de toutes les passions +féroces qui allument chez l'homme la soif du sang naturelle aux +tigres, n'attendit pas plus longtemps. Son épée nue dans les dents, se +ramassant pour prendre un élan plus nerveux, il alla sauter presque +sur le dos du mystérieux visiteur, le saisit d'une main à la gorge, +selon son programme, de l'autre à la ceinture, et l'élevant en l'air, +l'apporta et le jeta comme une masse dans la chambre d'Espérance. En +un clin d'oeil il ferma la fenêtre, et approchant ses yeux ardents du +visage de l'ennemi dont sa pointe menaçait la coeur: + +--Nous te tenons, brigand! murmura-t-il. + +Espérance dégagea promptement la lampe de l'alcôve. et alors s'offrit +à leurs yeux un bien curieux spectacle. + +--Ce n'est pas lui! s'écria Espérance en apercevant une maigre et +bizarre figure, hideuse de pâleur et d'effroi, un dos voûté, des +genoux cagneux qui s'entre-choquaient avec épouvante. + +--C'est un bossu! dit Pontis. + +--Sans armes! ajouta Espérance. + +--Oui, sans armes, messieurs, sans armes et sans mauvaises intentions, +articula faiblement une voix chevrotante, tandis que les jambes se +redressaient, que l'homme se relevait et que les deux amis le +considéraient, prêts à éclater de rire en présence de cette cigale +qu'ils trouvaient à la place de l'hydre. + +Pontis mit son épée sous son bras, ajusta ses cheveux hérissés, et dit +à l'étranger: + +--D'abord, qui êtes-vous? + +--Un honnête gentilhomme, monsieur. + +--Il me semble que les honnêtes gens ne se promènent pas la nuit en +rampant dans les jardins. Vous me faites plutôt l'effet d'un voleur. + +L'étranger tira de sa poche une énorme bourse dont la rotondité, la +sonorité métallique firent dire à Pontis: + +--Ce n'est point en effet la bourse d'un voleur; mais cependant, vous +ne méditiez pas une bonne action en rôdant ainsi sous nos fenêtres! + +--Vos fenêtres, dit l'étranger... Ah! monsieur, ce n'était pas à vos +fenêtres que j'en voulais. + +--Cependant, vous étiez dessous. + +~-Parce que, monsieur, c'est d'ici qu'on peut le mieux guetter +l'endroit où je guettais. + +--Quel endroit? + +--La petite porte du bâtiment là-bas, celle qui donne dans le jardin. + +--Le bâtiment neuf? dit Espérance, se mêlant pour la première fois à +l'entretien, celui où il y a des femmes? + +--Précisément, monsieur, répliqua l'étranger en adressant un salut +courtois au malade, qui le lui rendit civilement. + +--Quand je te disais, ajouta Espérance en regardant Pontis. Monsieur +vient pour.... + +--Bah!... interrompit Pontis brutalement, car il lui en coûtait trop +d'abandonner ainsi tout de suite ses beaux rêves de vengeance. +Monsieur ne nous fera pas accroire qu'il muguettait au bâtiment neuf. +Un amant, avec ce dos et ces jambes! + +--Pontis!... dit Espérance. + +L'étranger fit la grimace pour essayer de bien prendre la plaisanterie +et répondit: + +--Ce n'est pas comme amant, monsieur, que je viens, c'est comme mari. + +--Ah! s'écrièrent les deux jeunes gens, dites-nous donc cela tout de +suite. + +--Vous guettez votre femme? ajouta Pontis. + +--Ma future femme. + +--Une personne qui criait l'autre jour très-fort contre un homme assez +vieux? + +--Mon futur beau-père, le comte d'Estrées, dit l'étranger. Quant à +moi, messieurs, je ne suis pas un voleur, comme vous avez pu vous en +convaincre, ni un homme de mauvaises moeurs; je m'appelle Nicolas +d'Armeval de Liancourt. + +--Très-bien! très-bien! monsieur; prenez donc la peine de vous +asseoir, s'écria Pontis en offrant un siège à l'étranger. + +--Et recevez tous nos regrets, ajouta Espérance. Nous vous avions pris +pour un malfaiteur. + +--Nous avions formé le projet de vous massacrer, monsieur, dit Pontis. +Ce m'est une joie sensible de vous voir sain et sauf. Une seconde de +plus vous étiez mort. + +Nicolas d'Armeval de Liancourt se frotta, en souriant, les genoux et +le dos. + +--Vous êtes peut-être froissé? demanda Espérance. + +--Je le crains. Mais cela se passera. Il me restera, messieurs, +l'éternel plaisir d'avoir fait votre connaissance. + +Et il se frotta la peau de plus belle. + +--M. de Pontis, dit Espérance en présentant son ami, garde de Sa +Majesté, favori de M. le chevalier de Crillon. + +Nicolas d'Armeval se leva pour saluer. + +--Le seigneur Espérance, l'un des plus riches gentilshommes de France, +dit Pontis à son tour. + +--Qui regrette que sa blessure ne lui permette pas de vous saluer +debout, ajouta Espérance avec sa riante et séduisante physionomie. +Mais maintenant que nous vous connaissons mieux, pourrions-nous faire +quelque chose qui vous fût agréable? + +Le seigneur de Liancourt se tournant vers les deux amis +alternativement: + +--Oui, messieurs, vous pourriez d'abord me laisser accomplir +paisiblement la tâche que je m'étais imposée. + +--De surveiller votre future femme? dit Pontis. Faites, monsieur, +faites, et prenez-la en faute, monsieur, je vous le souhaite de tout +mon coeur. + +Nicolas d'Armeval salua gracieusement. + +--Mais, dit Espérance, je ne vois pas bien ce que monsieur pouvait +surveiller derrière cette caisse d'oranger. Le bâtiment où loge +mademoiselle sa future est très-loin. De loin on voit mal. + +--Messieurs, vous me paraissez de si aimables jeunes gens, dit le +seigneur de Liancourt, que je me sens pour vous plein de confiance. + +Il se frotta l'épaule avec une grimace de douleur. + +--Nous la justifierons, dit Pontis. + +--Il faut vous dire d'abord que M. d'Estrées et moi, nous désirons +vivement ce mariage, mais que la future ne paraît pas aussi enchantée. + +--Les jeunes filles ont parfois des caprices, dit Espérance. + +--Mais savez-vous pourquoi Mlle d'Estrées me refuse? + +Espérance et Pontis, après avoir toisé M. de Liancourt de la tête aux +pieds, échangèrent un regard qui signifiait: + +--Nous le devinons bien! + +--Elle refuse, poursuivit le futur mari, parce qu'en ce moment +quelqu'un lui fait la cour. + +--Bah! + +--Un très-grand personnage qui lui envoie des messagers, des billets. + +--Êtes-vous bien sûr? + +--L'autre jour j'en ai surpris un. + +--Un billet? + +--Non, un messager. Un homme trop connu, messieurs, pour qu'on ne le +reconnaisse pas.... + +M. de Liancourt poussa un soupir. + +--M. de la Varenne, dit-il. + +--Le porte-poulets du roi? s'écria Pontis. + +--Lui-même, dit piteusement le futur. + +--Eh bien! alors le galant serait donc.... + +--Chut! dit M. de Liancourt en se tournant vers le jardin. + +--Qu'y a-t-il? + +--Pendant que nous causons, la chose que je voulais empêcher s'est +faite. + +--Quelle chose, cher monsieur Nicolas? demanda Espérance. + +--Mlle d'Estrées avait dit au messager: « Demain, à neuf heures et +demie, ma réponse à la petite porte! » + +--Eh bien! + +--Eh bien, j'avais projeté de m'embusquer, de surprendre la Varenne. +Or, il est neuf heures et demie, la petite porte vient de se refermer +et la réponse est donnée; je suis perdu. + +--Bon! Cher monsieur, dit Pontis, vous rattraperez cela. Est-ce que +vous vouliez tuer la Varenne, par hasard? + +--Non, oh! non. Tuer un officier de Sa Majesté! non, certes, telle +n'était pas mon intention. + +--Je comprends, dit Espérance, vous vouliez profiter de la surprise +pour tout rompre avec votre beau-père. + +--Oh! pas davantage! rompre avec M. d'Estrées, perdre Mlle d'Estrées! +une si charmante fille, un si beau parti! + +--Alors, que vouliez-vous donc faire, demanda Pontis, voyant Espérance +froncer le sourcil. + +--Je voulais être sûr ... bien sûr: cela m'eût servi plus tard. + +Les deux jeunes gens se regardèrent. + +--Ne vous affligez donc pas, répliqua Pontis, c'est comme si vous +l'étiez. + +--Je recommencerai mon épreuve, dit le seigneur d'Armeval, et +maintenant que nous sommes amis, vous m'aiderez au besoin. + +--Pour être désagréable à une femme, dit Pontis, il n'est rien que je +ne fasse. + +--Merci, merci, mon cher monsieur; et vous, seigneur Espérance? + +--Moi, je suis blessé, je ne puis bouger de mon lit, dit Espérance +d'un ton sec. + +--Ainsi, je circulerai tant que je voudrai dans le jardin, la nuit, +vous n'y ferez pas obstacle? + +--Pas le moins du monde, répliqua Pontis + +--Alors donc je m'en retourne pour cette fois, je serai plus heureux +demain. Adieu, messieurs, adieu. Bonne santé, seigneur Espérance; +gardez-moi le secret, n'est-ce pas? + +--Oh! sambioux! je le jure, dit Pontis. + +--Et moi non, murmura Espérance, tandis que le garde faisait repasser +obligeamment le seigneur Nicolas par la fenêtre. + +Pontis rentra en se frottant les mains. + +--Bonne affaire, s'écria-il, voilà déjà que nous nous vengeons des +femmes. Et d'une! + +--Viens ici, Pontis, dit Espérance, tu parles comme un croquant, comme +un bélître, comme un Nicolas d'Armeval, mais non comme un gentilhomme; +assieds-toi près de moi, je vais te le prouver en deux mots. + +--Tiens! dit Pontis surpris et calmé dans ses transports. + +Et il s'assit au chevet d'Espérance. + + + + +XXVI + + +SERVICE D'AMI + + +Pontis semblait ne pas comprendre pourquoi Espérance avait interprété +autrement que lui la scène précédente. + +--Nous étions résolus, dit-il, à profiter de toutes les occasions pour +rendre aux femmes ce qu'elles nous ont fait. + +--Et d'abord, répliqua Espérance, que t'ont-elles fait, à toi, les +femmes? + +--Elles m'ont tué mon ami, ou à peu près. + +--Ceci est une raison; mais toutes n'ont pas commis ce crime, et, du +jour où je leur pardonnerai, force te sera bien de leur pardonner +aussi. + +--Ainsi vous pardonnez! s'écria Pontis avec un grognement de colère, +dites-nous cela tout de suite, et alors, au lieu de garder dans notre +âme cette mémoire du mal qui fait l'homme fort et respectable, nous +nous mettrons à écrire des rondeaux, des triolets et des virelais en +l'honneur de ces dames; nous leur ferons des guirlandes entrelacées, +nous broderons le chiffre d'Entragues avec celui de la Ramée, un +couteau en sautoir, sambioux! + +--Tu es ridicule, mon pauvre garçon, dit Espérance, et si tu t'en vas +toujours ainsi aux extrêmes, nous ne nous rencontrerons jamais. Oui, +je hais les femmes, oui, j'en suis las, oui, je me vengerai lorsque +l'occasion se présentera, mais la bonne occasion, entends-tu? Et pour +réparer le dommage que l'une d'elles a fait à ma peau, je n'irai pas +endommager mon honneur, ma conscience. D'ailleurs, apprends une chose, +si tu ne la sais pas, un gentilhomme se laisse battre par les femmes, +mais il ne bat que les hommes. + +--Ah! grommela Pontis, voilà une théorie que ces dames mettront à la +mode si vous la produisez. L'impunité! Très-bien! + +--Qui te parle d'impunité? Impunie la femme qu'on méprise? Oh! tu +verras si celle dont nous parlons ne se trouve pas cruellement punie. + +--Si elle a fait ce qu'elle a fait, c'est qu'elle ne vous aimait pas. +Admettez-vous? + +--Soit. Eh bien? + +--Eh bien, si elle ne vous aime pas, que lui importe que vous la +méprisiez? + +Espérance frappa doucement sur l'épaule de Pontis. + +--Gageons, dit-il, que dans ta province tu n'as connu que des +chambrières? + +Pontis fit le gros dos. + +--Des couturières, allons, ajouta Espérance, je veux bien faire cette +concession à ton juste orgueil. Mon cher, il en est de certaines +femmes comme de certains chevaux. Pour punir ceux-ci, tu prends ton +plus gros fouet, ton plus lourd bâton, un nerf de boeuf; mais cette +bonne jument que j'avais, qu'on m'a volée là-bas, Diane, essaye de la +battre!... Je n'avais pour la mettre au désespoir, qu'à dire: Voilà +une bête paresseuse, je la vendrai. Diane eût fait alors le tour du +monde. C'est qu'elle est de race noble et qu'elle sent l'outrage. +Proportionne donc toujours la peine à la créature. + +--Belle créature que celle d'Ormesson. + +--Il a été dit, mon maître, qu'on n'en parlerait jamais, reprit +Espérance avec une sorte de hauteur qui témoignait chez lui d'un vif +déplaisir. Ainsi, plus un mot. Parlons de la dame qui habite le +bâtiment neuf, et à laquelle un bossu tend des pièges nocturnes, ce +qui est laid et indigne d'un homme. Je n'ai jamais aimé l'affût, même +à la chasse. Il me faut la lutte. Je veux que mon ennemi, fût-ce un +sanglier, me voie en face et choisisse parmi ses chances de salut ou +de défense celle qui lui paraît la meilleure. Ici, la bête est +inoffensive. Le chasseur est un petit monstre dont l'âme, j'en ai +peur, est difforme comme l'échine. Mais, la partie est inégale entre +ces deux adversaires. Rétablissons l'égalité. + +Pontis allait s'écrier, gesticuler, Espérance lui saisit les bras. + +--Je sais ce que tu vas dire, je vois les mots s'arranger sur tes +lèvres: Ce brave bossu est sur le point d'épouser une femme, et on le +trompe. + +--Précisément. + +--Mais triple Pontis que tu es, il veut épouser de force, puisque la +future ne veut pas de lui. + +--Elle a un amant. + +--Raison de plus pour qu'elle refuse ce bossu. + +--Elle le refuse par vanité, par ambition, car, entre nous et bien +bas, le roi n'est pas un beau seigneur: il a le nez prodigieux, les +jambes sèches, le cuir basané; il est gris de poil comme un hérisson. +Toujours à cheval et suant sous le harnais; c'est un étrange mignon de +couchette. Il a quarante ans.... + +--Je donnerais cent écus pour que M. de Crillon fût caché dans un +coin, s'écria Espérance, il t'écorcherait vif, et tu l'aurais bien +mérité, petit Iscariote qui trahis ton maître. + +--Oh! dit Pontis confus et effrayé, bien que le ton d'Espérance n'eût +pas annoncé la colère, ce n'est point trahison, c'est raillerie; mon +coeur est bon, si ma langue est mauvaise. + +La boiserie craqua comme un fugitif éclat de rire. + +Pontis, effaré, fit un bond dans la chambre. Espérance, égayé par +cette terreur, eut toutes les peines du monde à empêcher le garde +d'aller sonder tous les coins et recoins. + +--Cela t'apprendra, dit-il, à proférer des blasphèmes qui révoltent +jusqu'aux murailles. Chaque fois qu'on dit du mal d'une femme ou d'un +roi, il y a là une oreille pour entendre. Tu disais du mal de cette +demoiselle du bâtiment neuf, et elle t'a peut-être entendu. + +--Impossible, dit Pontis avec une crainte naïve. C'est plutôt du roi +que j'aurai dit certaines choses qui ne sont pas du tout l'expression +de ma pensée. + +--A la bonne heure! s'écria Espérance en riant aux larmes. +Rassure-toi, je vais te fournir l'occasion de réparer tout cela. +Demain matin, tu vas aller au bâtiment neuf. + +Pontis ouvrit de grands yeux. + +--Tu demanderas à parler à Mlle d'Estrées. Tu es un garçon d'esprit, +tous les gens de ton pays sont orateurs. Tu raconteras à la demoiselle +purement et simplement la scène de ce soir. Tu ne nommeras pas M. +Nicolas de Liancourt. Tu ne diras pas non plus qu'il est bossu. Tu ne +feras aucune allusion à Fouquet la Varenne, ni par conséquent à celui +qui l'envoie. + +--Mais alors, que dirai-je, s'écria Pontis, si vous me défendez tout? + +--Tu ne peux nommer M. de Liancourt, parce qu'il est incivil de +paraître savoir à fond les affaires d'une demoiselle qui va se marier. +Tu ne diras pas qu'il est bossu, parce que si elle l'épouse, c'est +qu'elle ne s'en est pas aperçue jusqu'à présent. Quant à la Varenne et +au roi, si tu en parles, c'est que décidément tu ne tiens pas à ce que +ta tête reste sur tes épaules. + +--Eh bien! alors, monsieur Espérance, interrompit Pontis piqué, +dictez-moi ce qu'il faudra dire. + +--Voici: Mademoiselle, j'habite dans ce couvent une chambre avec un +gentilhomme, mon ami; nous avons remarqué que chaque soir un homme +vient observer ce que vous faites, et que son attention se dirige +particulièrement sur cette porte de communication. (Tu lui désigneras +la porte.) Cet homme est petit, il a le dos un peu voûté, et il fait +sa ronde à neuf heures et demie précises. J'ai pensé que ces +renseignements pourraient vous être de quelque utilité. Veuillez les +prendre en bonne part, et me croire, mademoiselle, votre bien +respectueux serviteur.--Là-dessus, tu feras la révérence et t'en +reviendras. + +--Respectueux! murmura Pontis ... respectueux pour la future de M. +Nicolas! J'aime mieux les laisser démêler leur écheveau de fil? + +--Respectueux cent fois, mille fois, un million de fois pour la femme +que ton prince honore de son amitié. Ne vois-tu pas, malheureux, +combien d'affreuses catastrophes sont suspendues à ton silence? Si le +roi vient en ce couvent! si on le guette! si le bossu, qui t'a paru un +niais et à moi aussi, est un traître; si sous couleur de punir un +rival, l'esprit religieux, l'esprit politique, ces furies altérées de +sang, armaient le bras d'un assassin... Pontis! tu n'as donc ni coeur +ni intelligence! Tu n'aimes donc et ne devines donc rien! Je voudrais +avoir deux jambes capables de me porter, je voudrais qu'il fût jour, +je donnerais la moitié de ma vie pour que ces mots que je t'ai dictés +fussent déjà parvenus à l'oreille de cette demoiselle. + +--Sambiouxl s'écria Pontis, voilà qui est vrai! Le roi.... + +--Eh bien! puisque tu es convaincu, observe qu'on gagne toujours +quelque chose à ne pas accabler les femmes. Souhaite-moi le bonsoir et +dormons vite, afin que, demain, tu sois plus tôt debout pour faire ta +commission. + +--Dès que l'aurore sera levée, dit Pontis. + +--Non pas l'aurore, mais la demoiselle, répondit Espérance qui +s'endormit bientôt d'un doux sommeil. + +Et la nature réparatrice avait prolongé ce sommeil jusqu'à neuf heures +du matin, et le blessé ouvrait des yeux brillants et tout chantait +autour de lui, oiseaux, zéphyrs et cascades, lorsqu'il aperçut Pontis, +le coude sur son genou, le menton sur sa main, près de la fenêtre, sur +laquelle les orangers versaient la neige odorante de leurs pétales +trop mûrs. + +Espérance avait le teint si reposé, si uni, un coloris incarnat +vivifiait si heureusement sa poétique physionomie, que Pontis s'écria +en le voyant: + +--Lequel de nous deux a été blessé, mon maître? + +--J'ai faim, dit Espérance, j'ai soif, j'ai envie de me promener, je +chanterais volontiers avec les bouvreuils et avec l'alouette. Mon âme +est légère et nage dans ce beau ciel bleu. + +Pontis ouvrit la porte par laquelle deux religieux apportèrent la +petite table garnie du déjeuner de malade qu'on permettait à +Espérance. + +Celui-ci dévorait, avec le regret de ne pas faire plus pour son +estomac irrité, lorsque le frère parleur entra, regarda +silencieusement son blessé, et tirant de sa manche un flacon assez +long et assez rond pour charmer l'oeil d'un convalescent, fit signe à +l'un des frères servants de lui donner un verre. + +Le verre était d'un cristal mince et gravé. Svelte, s'évasant comme +une campanule, il reposait sur un pied tordu en fine spirale. Déjà le +soleil en dorait les facettes et y allumait ses feux prismatiques, +lorsque le frère parleur versa lentement dans le cristal un vin jauni, +velouté, qui changea l'opale en rubis, et embrassa de ses reflets les +lèvres d'Espérance, à qui on présenta le verre. + +Les yeux de Pontis brillèrent comme des escarboucles, mais le frère +parleur reboucha soigneusement son flacon, le remit dans sa manche, et +sortit après avoir admiré l'effet de son vieux vin de Bourgogne sur +les joues du convalescent. + +--Je ferais bien un marché avec le frère parleur, dit Pontis: un verre +de mon sang pour un verre de ce généreux nectar! + +--Le vin est plus vieux que votre sang, mon frère, répondit un des +religieux en souriant de voir le garde promener sa langue sur ses +lèvres. + +--Et s'il est aussi rare que les paroles du frère parleur, ajouta +Pontis, je n'ai pas de chance d'y goûter jamais. Quelle singulière +idée a-t-on eue, dans le couvent, d'appeler parleur un homme qui +n'ouvre jamais la bouche! + +Les religieux desservirent, et nos deux amis restèrent. + +--Eh bien! s'écria Espérance tout aussitôt, qu'en penses-tu? + +--Je pense que ce doit être du pommard, dit Pontis. + +--Je te parle de la future. Qu'a-t-elle dit? + +--Ah! oui... Eh bien elle n'a rien dit. Je suis arrivé juste au moment +où elle se querellait avec son père. Il paraît que c'est leur +habitude. En sorte que je n'ai vu qu'une camériste. + +--Jolie? + +--Ah! très-jolie, la misérable, répondit Pontis. Il est à remarquer +que beaucoup trop de femmes sont jolies, c'est l'appât que le diable +nous présente. + +-Nécessairement. Et cette camériste? + +--M'a caché aux premiers mots que je lui ai dits. Ces rusées sont +tellement habituées aux intrigues! Elle m'a fourré tout de suite sous +un escalier pour causer plus à l'aise; et quand j'ai eu annoncé de +quelle part je venais.... Figurez-vous qu'elles nous connaissent. + +--Nous? + +--Est-ce que les femmes ne savent pas tout. «Ah! s'est écriée la jolie +scélérate, c'est de la part du blessé. Très-bien!... Et vous dites que +l'affaire est grave?--Des plus graves. Un homme rôde, vous observe, il +y a piège... » Enfin, je lui ai fait une peur si épouvantable qu'elle +a répondu ceci: « En ce moment et pour toute la journée impossible de +causer avec mademoiselle, son père la garde, mais tantôt, à la brune, +vers neuf heures, neuf heures et demie... » C'est leur heure, à ce +qu'il paraît. + +--Tu pourras y retourner? + +--Inutile, on viendra. + +--Comment, on viendra? la camériste? + +--Il ne manquerait plus que ce fût la maîtresse. Au fait, je n'en +répondrais pas. + +--Tu es fou! + +--A neuf heures et demie, on s'approchera de la fenêtre; il fera nuit; +on entendra ce que tu as à dire, et voilà ma commission faite. + +Espérance baissa la tête. + +--Tu trouves cela bien aimable, n'est-ce pas? dit Pontis ironiquement, +ces demoiselles qui se dérangent pour que nous ne nous dérangions pas! + +--Je trouve cela très-aimable et très-prudent, dit Espérance d'un ton +sec. Cette demoiselle sait que je suis blessé, que je ne puis me +remuer. Et puis elle ne veut pas qu'une lettre indiscrète promène +ainsi sa confidence. Eh mais! s'écria-t-il tout à coup, je ne sais +vraiment pourquoi je m'évertue à défendre cette demoiselle. Elle n'en +a pas besoin. Qui t'a donné rendez-vous? Est-ce elle? Si tu trouves la +démarche inconsidérée, à qui la faute? N'est-ce pas la suivante qui +t'a parlé? Cette invention est de la camériste... N'est-ce pas la +camériste qui viendra? Quelle nature sévère, bon Dieu! + +--Voilà que j'ai tort, murmura Pontis; allons j'ai tort. + +Ils passèrent la journée à essayer les forces d'Espérance, soit dans +la chambre, soit devant la maison, sous les orangers en fleurs. +L'expérience fut heureuse. S'asseyant à chaque instant, humant l'air à +longs traits, donnant quelques minutes au sommeil quand les forces +s'épuisaient trop vite, ils atteignirent ainsi la soirée. Le mal de +tête inséparable des premiers efforts du convalescent avait à peu près +disparu. Espérance se sentit assez frais et robuste pour s'étendre sur +deux chaises devant la fenêtre, au lieu de reprendre le lit. + +Quand l'obscurité fut assez profonde pour que tous les détails se +fussent éteints, soit dans le parterre soit dans les bâtiments, les +deux amis attendirent paisiblement auprès de leur lampe, sur laquelle +venaient tourbillonner les mouches de nuit et les papillons roux. + +Il leur sembla entendre un pas léger dans l'allée voisine; ce pas +s'approcha rapidement, et Pontis dit tout bas à Espérance: + +--La voici. + +Gratienne accourait en effet, se glissant derrière les arbustes. Elle +arriva devant la fenêtre et dit d'une voix presque fâchée: + +-Mais, si vous avez de la lumière, mademoiselle ne pourra pas +approcher. + +--Mademoiselle! s'écria Pontis. Elle est donc là? + +--Tenez, entre ces deux caisses. + +Espérance aperçut une ombre. D'un revers de main il aplatit la lampe. +Gratienne retourna vers sa maîtresse. + +--Eh bien! quand je le disais, murmura Pontis, les femmes sont des +serpents. + +--Et vous, Pontis, un imbécile, répliqua Espérance, qui se releva sur +ses coussins. + +Les deux femmes s'arrêtèrent devant la fenêtre. L'une, plus près, +c'était Gratienne; l'autre à moitié cachée par sa compagne, sur +l'épaule de laquelle elle s'appuyait. + +--Allons, dit Espérance à Pontis immobile, offre un siège. + +Pontis enleva une chaise qu'il fit passer par-dessus l'appui de la +croisée, et qu'il déposa devant la tremblante visiteuse. + +--Veille, Gratienne, dit celle-ci. + +Gratienne s'avança avec précaution dans le jardin. + +--Veille, Pontis, dit Espérance au garde qui, enjambant la fenêtre, +rejoignit la jeune camériste à quelque distance du bâtiment, et on eût +pu les voir tous deux, pareils à deux statues, se dessiner en noir sur +le fond gris de l'horizon. + +Espérance, voyant que Gabrielle n'avait pas encore osé s'approcher: + +--Mademoiselle, dit-il, veuillez vous asseoir, on vous verra moins que +si vous demeuriez debout. Je vous prie de m'excuser si je ne vais à +vous; mais le froid du soir est mauvais pour les blessures, et je +reste bien à regret dans la chambre. + +L'ombre était si épaisse, que le jeune homme ne put rien distinguer +sous la mante dont Gabrielle enveloppait sa tête. + +--Ah! monsieur, murmura une si douce voix qu'elle pénétra jusqu'au +coeur d'Espérance, c'est donc vous qui voulez m'avertir d'un danger? +Vous vous intéressez donc à une pauvre jeune fille sans défense? Votre +secours imprévu m'a donné bien du courage. Il peut me sauver, le +voulez-vous, monsieur? + +--Oui, mademoiselle; mais je vous prie, asseyez-vous. + +--M'asseoir!... oh! je ne sais pas même si j'aurai le temps d'achever +ce que je voulais vous dire! Vous trouvez ma démarche bien hardie, +n'est-ce pas? Si vous saviez combien je suis malheureuse! + +Espérance se rapprocha d'elle attendri par ces accents qui n'avaient +rien d'humain. + +--Je devine, dit-il. + +--Oh! non, vous ne pouvez pas deviner. Mon Dieu! qui vient là? +n'est-ce pas mon père? + +--Non, ce n'est personne; ne craignez rien, vos gardiens veillent. + +--C'est que mon père vient de me quitter seulement pour quelques +minutes. Il est allé voir sur la route si ces détachements de +huguenots occupent toujours les environs, et il pourrait revenir à +l'improviste. Voyons, que je rassemble mes idées. + +Gabrielle cacha son visage dans ses mains. Espérance eût donné +beaucoup pour voir si les traits étaient aussi doux que la voix. + +--Je voulais vous instruire, dit-il, de l'espionnage qu'une certaine +personne dirige contre vous. + +Et en peu de mots il conta ce qu'il savait à Gabrielle: il énuméra les +dangers qu'il avait entrevus. Elle l'interrompit. + +--Oui, dit-elle avec précipitation, oui, ce sont des dangers, mais +j'en cours bien d'autres encore, et de bien plus terribles. Ce mariage +dont mon père m'a menacée, ce n'est plus dans quinze jours, dans huit +jours que M. d'Estrées veut me l'imposer, c'est tout de suite! + +Gabrielle, en prononçant ces paroles, fut prise d'un tremblement +nerveux, et suffoquée par les larmes. + +--Du courage! mademoiselle, s'écria Espérance, ne pleurez pas ainsi, +vous me déchirez le coeur. Vous disiez tout à l'heure que mon secours +pourrait vous sauver. Comment? Quand? Quel secours? Parlez, ne pleurez +pas. + +La jeune fille, s'approchant à son tour, s'assit ou plutôt se pencha +sur l'appui de la fenêtre, et joignant les mains: + +--Promettez-moi de m'écouter favorablement, dit-elle avec véhémence, +sinon je suis perdue, car tout m'abandonne et me trahit. + +--Oh! de toute mon âme. Mais qui donc vous trahit? + +--Jugez-en. Mon père m'a déclaré aujourd'hui qu'il avait tout préparé +pour mon mariage. Éperdue, j'ai couru consulter mon vieil ami dom +Modeste, le prieur, assisté de l'excellent frère Robert, qui a tant de +fois été ma providence. Je leur ai expliqué ma triste situation. +J'espérais en eux; ils ont tant de pouvoir sur l'esprit de M. +d'Estrées! + +--Eh bien! mademoiselle? + +--Ils m'ont abandonnée! Ils m'ont déclaré qu'ils n'iraient jamais +contre la volonté d'un père! J'ai eu beau prier, supplier, ils sont +demeurés inflexibles. Alors, le désespoir m'a inspiré de venir vous +trouver, vous, monsieur, protecteur inconnu qui ce matin m'aviez fait +donner un avis par Gratienne. J'ai su que vous êtes gentilhomme, que +vous êtes garde du roi. + +--Pas moi, mon ami, interrompit Espérance. + +--N'importe, j'ai su que vous étiez ami de M. de Crillon, le plus +loyal et le plus généreux chevalier qui soit au monde. Un ami de +Crillon, me suis-je dit, ne laissera jamais une pauvre femme dans la +douleur, dans l'embarras, et au lieu de vous envoyer Gratienne, je +suis venue vous demander avec franchise un service qui peut seul me +sauver. Promettez-moi de consentir. + +--Si ce que vous demandez est possible. + +--C'est facile. Toutefois il faudrait bien du secret et de la +diligence. Je n'ai qu'un seul ami, mais c'est un ami puissant. Il est +absent et ignore à quelle extrémité je suis réduite. S'il le savait, +il accourrait ou m'enverrait délivrer. Il peut tout, lui!... + +--Ah!... le roi? dit Espérance, avec une légère nuance de froideur qui +n'échappa point à Gabrielle. + +--Oui, monsieur, le roi, dit-elle en baissant la tête. + +--Je croyais qu'hier M. de la Varenne était venu en ce couvent. +N'a-t-il point apporté des nouvelles de Sa Majesté? + +--Hier, balbutia Gabrielle, il n'était pas question de précipiter +ainsi ce mariage. Et d'ailleurs, M. de la Varenne ne reviendra plus +ici avant que le roi n'y vienne lui-même. Quand sera-ce? Le roi est +tout entier aux préparatifs de son abjuration. Si j'allais être mariée +pendant son absence! pauvre prince! + +Espérance étouffa un soupir, + +--Que ne résistez-vous? dit-il. + +--Je l'ai tenté, mais la lutte m'a brisée. Je n'ai plus de force. On +ne résiste pas à son père, quand il s'appelle M. d'Estrées. Et si le +roi ne vient pas à mon aide, c'est fait de moi. + +--Que faut-il faire, mademoiselle? demanda Espérance. + +--J'ai écrit à la hâte quelques lignes qu'il faudrait faire tenir à Sa +Majesté sur-le-champ. Ah! monsieur, quel service! et comme je vous +bénirai toute ma vie! + +--Ce sera peut-être un bien mauvais service, mademoiselle, murmura +Espérance; mais je n'ai pas le droit de vous faire part de mes +observations. Vous aimez le roi. + +--C'est un si grand prince! un héros! + +--Je comprends votre enthousiasme, votre amour.... + +--Mon admiration pour Sa Majesté. + +--Vous n'avez pas à vous en défendre, mademoiselle. Pour moi, je +partirais sur-le-champ porter au roi votre billet. Mais je suis +blessé, mademoiselle, souffrant. Je ne saurais me tenir debout, à plus +forte raison monter à cheval; mais mon ami est libre et capable de +galoper à cent lieues si vous voulez lui confier le billet. Je réponds +de sa discrétion, de sa promptitude. + +--Oh! comment jamais payer tant d'obligeance? Voici le billet. Je vous +souhaite la santé, monsieur. + +--Mademoiselle, je vous souhaite le bonheur. + +On entendit aboyer des chiens du côté du bâtiment neuf; les deux +surveillants se replièrent avec précipitation comme des sentinelles +sur le poste. + +Les tremblantes mains de Gabrielle assurèrent, par une affectueuse +pression, la petite lettre dans la main d'Espérance. + +Déjà les deux jeunes filles s'étaient envolées comme des hirondelles, +et la tiède pression, au lieu de s'effacer, dégénérait en une brûlure +dévorante qui montait du bras au coeur. + +--Ce billet, murmura Espérance surpris, c'est donc du feu qu'il +renferme! + +Il se souvint alors qu'avant de passer dans sa main le papier s'était +échauffé sur le sein de Gabrielle. + +Le lendemain matin, Espérance s'habillait mélancoliquement, roulant +mille pensées ternes dans son esprit qui lui paraissait plus malade +que son corps; soudain la porte s'ouvrit et un capuchon apparut. + +Il n'y avait qu'un seul capuchon au monde qui eût cet air pédant et +ces balancements majestueux. Espérance reconnut frère Robert, qui +apportait le cordial accoutumé. + +Celui-ci promena ses regards dans la chambre comme quelqu'un qui +cherche. + +--Je ne vois pas, dit-il, votre aimable compagnon, mon cher frère? + +--Pontis est sorti, mon cher frère, répliqua Espérance. + +--Ah! sorti ... je le regrette. Il y a ici pour faire les commissions +de nos hôtes des servants et des valets. On eût épargné un dérangement +à monsieur votre ami. + +Espérance se tut. Il ne savait pas mentir. + +--D'autant mieux, ajouta frère Robert, que M. de Pontis a dû monter à +cheval. Car, en faisant ma ronde aux écuries, c'est le jour de +provision, je n'ai plus vu son cheval au râtelier. + +Frère Robert attachait en parlant ainsi un regard pénétrant sur +Espérance, toujours muet. + +--Il paraîtrait qu'il va loin, dit le moine. + +--Assez loin, cher frère. + +Le moine s'assit sur la fenêtre, à l'endroit où la veille Gabrielle +avait serré la main d'Espérance. + +--M. de Crillon, ajouta frère Robert, lui avait bien recommandé de ne +vous pas quitter. N'est-ce pas un tort que la désobéissance aux ordres +de M. de Crillon? + +Espérance rougit. + +--Souvent, poursuivit le moine, les jeunes gens font bien des fautes, +par trop peu d'esprit ou par trop de coeur. Ne va droit que qui va +simplement. + +Espérance, fort embarrassé, répliqua: + +--Croyez, mon cher frère, que Pontis ira toujours droit. + +--Tout dépend du chemin, dit frère Robert. + +Espérance tressaillit. + +--Vous savez tout? demanda Espérance, à qui le secret pesait, et qui +eût voulu en être soulagé. + +-Je ne sais absolument rien, dit froidement le moine, sinon que M. de +Pontis est parti à cheval, mais je conjecture que pour vous avoir +abandonné ainsi, il devait avoir de sérieux motifs. + +--Très-sérieux! + +--Tant pis! répéta le moine, mauvais ouvrage! + +--Jugez-en, cher frère, dit Espérance, heureux de se dégager d'une +part de responsabilité, plus heureux encore de ne pas mentir: deux +gens de coeur pouvaient-ils voir de sang-froid les injustices qui se +commettent ici. + +--Il se commet des injustices? demanda frère Robert avec candeur. + +--Vous y êtes bien pour quelque chose, vous qui les avez sinon +conseillées, du moins interprétées; vous qui pouviez sauver cette +jeune fille et qui la laissez sacrifier. + +--Je ne comprends pas un mot, mon cher frère.... + +--Au malheur de Mlle d'Estrées? A la violence qu'on lui fait? + +--J'ignorais que vous connussiez cette demoiselle, dit le moine avec +un regard qui fit encore rougir Espérance. + +--Je la connais maintenant. + +--Et vous blâmez son père? + +--Moins que son futur mari. Se faire l'instrument avec lequel un père +torture sa fille, c'est odieux! + +--Un remède qui sauve n'est jamais trop amer. + +--Soit; mais un mari est quelquefois trop bossu. + +Frère Robert prit un air béat et répondit: + +--Voilà des distinctions trop mondaines pour de pauvres moines comme +nous, dont le devoir est de ne pas prendre parti dans les affaires +d'autrui. + +--Heureusement, s'écria Espérance, que je ne suis pas moine. + +Frère Robert leva la tête comme s'il avait mal entendu. + +--A l'heure qu'il est, continua Espérance, bien des choses que vous +avez nouées se dénouent, et je vous en fais l'aveu sans remords, +persuadé qu'au fond du coeur vous m'approuvez, car vous êtes un digne +religieux, humain, charitable, spirituel, et votre capuchon ne sait +qu'à moitié votre pensée sur nos faiblesses mondaines. Cependant, +dussiez-vous me blâmer, je répondrai que j'ai eu compassion d'une +pauvre jeune fille sacrifiée, et que j'ai fait un petit complot contre +la bosse de son futur mari. + +--Un complot? + +--A l'heure qu'il est, Pontis a prévenu quelqu'un, quelqu'un de +très-puissant, qui prend ses mesures. + +--Il faudra qu'elles soient promptes, dit laconiquement frère Robert. + +--Elles le seront, et décisives aussi. + +--N'avez-vous besoin de rien ce matin, mon cher frère; pour remplacer +près de vous votre compagnon, vous faut-il de la société? + +--Merci, dit Espérance, qui devina le désir du moine et laissa tomber +la conversation. + +Tout à coup on heurta la porte et une voix aigrelette cria du dehors: + +--Cher frère Robert, êtes-vous là? + +--Entrez, dit Espérance. + +Le seigneur Nicolas d'Armeval entra, tout sautillant, tout effarouché. + +--Ah! je vous trouve enfin, cher frère, dit-il au moine; j'ai couru +depuis une demi-heure, ce que j'ai à vous dire était si grave ... Non, +ne sortons pas. Bonjour, monsieur Espérance, comment va, ce matin?... +Très-bien! j'en suis charmé. Et votre ami aussi? Allons, c'est à +merveille. Non, cher frère Robert, ne sortons pas pour causer, nous ne +saurions avoir de plus aimable compagnie que celle de monsieur; +monsieur est de mes amis. Il faut donc vous dire, mon très-cher frère, +que nous avons découvert un complot, quand je dis nous, c'est M. +d'Estrées ... ce n'est pas même M. d'Estrées, c'est un ami anonyme qui +lui a fait donner avis,--je soupçonne ce cher prieur,--un avis de la +plus haute importance. Ce doit être le révérend dom Modeste, l'homme +qui sait tout et qui est pour moi une Providence! Enfin, je vous +cherchais, je vous trouve, tout est arrangé. + +Ce flux de paroles et cette bruyante pantomime n'arrachèrent au moine +ni un geste ni un mot. Il regarda et attendit. + +--Qu'y a-t-il d'arrangé, demanda Espérance? + +--Cela se devine, nous agissons: on attaque, nous parons. Allez, cher +frère Robert, donner les derniers ordres, je vous prie. + +--Quels ordres, demanda le moine. + +--M. d'Estrées a été de grand matin trouver le prieur; mais dom +Modeste n'était pas visible. M. d'Estrées lui a fait remettre alors +l'avis mystérieux, en demandant un conseil sur la situation qui est +critique. En effet, si le donneur d'avis est bien renseigné, si l'on +nous enlève mademoiselle d'Estrées avant le mariage.... + +Espérance fit un mouvement que le futur époux interpréta comme un +geste de condoléance. + +--Oui, monsieur, dit-il, rien que cela! On veut nous l'enlever! Et +sans l'ami inconnu, c'était fait! + +Espérance regarda le moine impassible sous son capuchon. + +--Qu'a fait répondre le prieur? dit Espérance dont le coeur battait. + +--Deux mots seulement; mais quels mots! _Avancez l'heure_! Et nous +l'avançons! + +Espérance se leva effrayé. + +--Les brusques mouvements sont nuisibles, dit frère Robert en +contenant le jeune homme par le simple contact de son doigt. + +--Ah! ajouta-t-il en se tournant vers le seigneur d'Armeval, nous +l'avançons? + +--Et je viens au nom du prieur et au nom de M. d'Estrées vous prier de +tout ordonner à cet effet. + +--J'obéirai au révérend prieur, dit frère Robert. Venez, monsieur de +Liancourt. + +--Je voudrais dire deux mots à monsieur, s'écria Espérance en arrêtant +le futur époux. Mais je ne vous retiens pas, cher frère. + +--J'attendrai que vous ayez fini, dit le moine tranquillement. + +--Avez-vous aussi un avis à me donner? demanda le seigneur d'Armeval à +Espérance. + +--Peut-être. + +--Je vous écoute. + +--C'est un bon avis, en effet, ajouta Espérance, que d'engager un +gentilhomme à réfléchir au moment de prendre une si dure résolution. + +M. de Liancourt ouvrit des yeux étonnés. + +--Il y va de votre honneur, continua le jeune homme. + +--N'est-ce pas, s'écria le futur, n'est-ce pas qu'il y va de mon +honneur? Figurez-vous que tous mes amis attendent la fin de cette +ridicule affaire. On me sait fiancé à mademoiselle d'Estrées; on peut +avoir deviné les poursuites du roi. Chacun se dit en raillant, vous +savez, l'épousera-t-il? l'épousera-t-il pas? C'est fatigant. Au moins, +quand ce sera fini nous verrons. + +--Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, dit Espérance; il y +va de votre honneur si vous épousez une femme qui refuse votre +alliance. + +--Oh! par exemple! dit le petit homme, voilà qui m'est bien égal! +C'est toujours de même avec les jeunes filles. Monsieur, ma première +femme a fait les mêmes difficultés; il a fallu la contraindre à se +marier. Un mois après elle se serait jetée dans le feu pour me suivre. +Allons, frère Robert, allons faire nos préparatifs. + +--Je vous supplie encore une fois de réfléchir, dit Espérance, il se +pourrait que vous vous fissiez des ennemis mortels. + +--Nous avons des lois! dit le petit homme avec emphase. + +--Les lois ne vous sauveront pas du mépris public, dit Espérance +indigné. + +--Monsieur! si vous n'étiez pas blessé, malade! s'écria Nicolas +d'Armeval en se dressant sur ses ergots avec une pantalonnade toute +gasconne. + +Espérance allait s'irriter. Frère Robert intervint, arrêtant le petit +homme d'un regard. + +--Mon frère, dit-il au futur, vous ne comprenez point les sages +paroles de M. Espérance. C'est un gentilhomme trop bien élevé pour +provoquer des querelles dans une sainte maison dont il est l'hôte. Il +veut vous dire seulement que si, par hasard, votre femme se vengeait +plus tard, il en résulterait pour votre considération un ou plusieurs +échecs.... + +--Très-bien! très-bien! dit le petit homme, vaincu par l'attitude +calme et inoffensive que venait de prendre Espérance. Oh! plus tard +comme plus tard, je réponds de la seconde madame de Liancourt comme de +la première. Et puisque M. Espérance n'a que de bonnes intentions pour +moi, rien ne m'arrête plus pour lui dire en ami:--Venez ce soir souper +avec nous à Bougival chez le beau-père, où nous nous rendrons après la +cérémonie. Pour ne point attirer imprudemment l'attention, nous aurons +peu d'amis à l'église, beaucoup au festin de noces; on rira, c'est moi +qui en réponds, on rira et l'on narguera les envieux! C'est convenu, +monsieur Espérance, vous êtes des nôtres, vous et l'autre gentilhomme, +le garde du roi! Ah! j'aurai à ma noce un garde du roi c'est piquant. +Je ne le vois pas, ce gentilhomme, où est-il donc? + +--En courses, dit vivement frère Robert. + +--Il n'est pas moins bien invité. Vite, cher frère, obéissons au +révérend prieur, et que dans une heure tout soit terminé. Monsieur +Espérance, au revoir. Ne vous fatiguez pas à venir à la chapelle. +Réservez vos forces pour la soirée. + +Il partit en disant ces mots. Frère Robert attacha sur Espérance un +long regard, comme pour lire au fond de son âme, et il suivit le futur +époux. + +--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour elle, se dit Espérance lorsqu'il +fut seul. C'est au roi de la secourir. C'est à elle de se défendre, de +gagner du temps. Oh! elle saura s'en tirer, les femmes ont toujours +quelque ressource. + +Il n'avait pas achevé qu'un léger coup frappé sur les vitres de sa +fenêtre le fit tressaillir; il regarda, vit Gratienne qui montrait sa +tête derrière une caisse d'orangers. Aussitôt il ouvrit et un petit +paquet vint tomber au milieu de la chambre. Déjà Gratienne fuyait dans +l'allée ombreuse, et il la perdit de vue en un moment. + +Espérance ouvrit d'abord une enveloppe qui renfermait une lettre; +l'écriture heurtée, trempée de larmes, lui révéla les angoisses du +coeur qui l'avait pensée, le tremblement de la main qui l'avait +écrite. Il lut avidement: + +«J'ai été trahie. Pour m'enlever ma dernière ressource, après une +nouvelle discussion violente et décisive, mon père me traîne à +l'autel. Je fusse déjà morte, si je n'avais à expliquer ma conduite à +quelqu'un qui a reçu mes serments. Merci, monsieur, pour votre +générosité. Remerciez votre ami qui aura pris une peine inutile. Je +n'ai plus à vous demander qu'une grâce. Tout à l'heure, à cette +chapelle où Dieu même m'abandonnera, ne m'abandonnez pas. Que j'aie +près de moi un ami dont la compassion soulage ma peine. Et comme je +n'ai jamais vu votre visage, comme je veux vous connaître pour ne +jamais vous oublier, tâchez de vous trouver sur mon passage dans le +jardin que je vais traverser; que je vous voie assis au banc de la +fontaine, mes yeux en pleurs vous diront tout ce qu'il y a de +reconnaissante amitié dans mon coeur.» + +Au fond de l'enveloppe, Espérance trouva un bracelet sur l'agrafe +duquel était écrit en petites perles le nom de Gabrielle. + +--Moi non plus, pensa-t-il, je ne l'ai jamais vue, faut-il que nous +nous connaissions en un si triste jour! + +Déjà la cloche tintait, le jeune homme attendri se dirigea vers le +lieu du rendez-vous, et s'assit rêveur sur le banc de la fontaine. + +A peine avait-il laissé s'engourdir sa pensée au murmure de l'eau, que +des voix retentirent dans le parterre du bâtiment neuf. La porte +s'ouvrit, et l'on vit s'avancer par la grande allée dont cette +fontaine formait le centre, tout le cortége qui accompagnait les époux +à la chapelle. + +M. d'Estrées donnait la main à sa fille. Il était soucieux, inquiet. +On lisait sur son visage la fatigue du combat dont il était sorti +vainqueur. + +Gabrielle pâle, les yeux brillants de colère et de désespoir, +regardait autour d'elle, soit pour chercher un secours inattendu, un +miracle du ciel, soit au moins pour trouver l'ami qu'elle avait +convoqué. Elle atteignit enfin la fontaine que masquait un massif +d'églantiers et de lierres. + +Espérance se leva pour qu'elle le vit mieux. Mais alors il l'aperçut +lui-même. Tous deux, en échangeant leurs regards furent frappés du +même coup. Jamais elle n'avait soupçonné cette beauté noble, cette +expression de douleur touchante, cette grâce majestueuse de tout le +corps. + +Quant à lui, la femme qui resplendissait à ses yeux était au-dessus de +tout les rêves d'un poëte: l'ensemble parfait de cette divine créature +ne s'était jamais rencontré depuis la création. Ébloui, éperdu, il fit +un pas vers elle. Elle s'arrêta sous son regard, fascinée, ravie. Ses +yeux désolés avaient voulu dire: Adieu! Ils s'épanouirent pour dire: +Au revoir! + +M. d'Estrées emmena sa fille qui, la tête tournée, regardait toujours +en arrière. Espérance, entraîné par ce regard, ne s'aperçut pas même +que M. de Liancourt le conduisait par les mains vers la chapelle. + +Une demi-heure après, Gabrielle s'appelait madame de Liancourt. +Espérance priait, la tête cachée dans ses mains. + +Le beau-père et le gendre se félicitaient avec effusion. + +--Maintenant, s'écria M. d'Estrées, l'honneur est sauf. A vous de le +maintenir, mon gendre! + +--Maintenant, disait le gendre, qu'on nous l'enlève! qu'on y vienne! + +Gabrielle éplorée, appuyée sur un des piliers de la chapelle, +échangeait avec le frère parleur quelques mots qui la ranimèrent peu à +peu comme la rosée redresse les fleurs. + +--Allons, mes amis! s'écria le seigneur d'Armeval, de la joie! et +faisons tant de bruit autour de la nouvelle épouse, qu'elle oublie +tout à fait les petits chagrins de la jeune fille. + +--Ma fille, dit M. d'Estrées à Gabrielle, il n'était qu'un moyen de +vous sauver l'honneur, je l'ai employé. Pardonnez-moi. Je vous aimais +trop pour supporter votre honte. Maintenant vous ne me devez plus +l'obéissance. Accordez-moi toujours votre amitié. L'estime publique +vous dédommagera de quelques songes ambitieux.... Retournons à notre +maison de Bougival. + +Le frère parleur s'approcha de M. d'Estrées. + +--Pas encore! lui dit-il tout bas avec mystère. On a vu des cavaliers +suspects rôder autour du couvent. Attendez d'avoir parlé au prieur et +gardez soigneusement votre fille au bâtiment neuf. + +Et il s'éloigna lentement, après avoir fait un signe à M. de +Liancourt, qui le suivit hors de la chapelle. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda ce dernier, papillonnant autour de frère +Robert. + +--Presque rien, sinon que les cavaliers du roi sont arrivés. + +--Quels cavaliers? dit le petit homme, fort ému au nom du roi. + +--Ceux qui devaient enlever mademoiselle d'Estrées. + +--Ils arrivent trop tard! s'écria M. de Liancourt en riant du bout des +dents. + +--Pour l'enlever, elle, oui, mais assez à temps pour vous enlever, +vous. + +--Moi! + +--Sans doute! c'est leur plan, et ils vous cherchent à cet effet. + +--Ils me cherchent! s'écria le bossu épouvanté; mais alors, je vais +m'enfuir, et je gagnerai la maison de Bougival par certains détours +que je connais. + +--J'ai bien peur qu'une fois dehors ils ne vous saisissent, dit +tranquillement frère Robert. + +--Mais c'est odieux! + +--C'est abominable. + +--Que faire? + +--A votre place, je serais embarrassé. + +--Si je demandais au révérend prieur de me cacher ici? Un couvent, +c'est un asile. + +--L'idée est bonne mais ne manifestez rien, car il y a peut-être des +espions ici! + +--Cachez-moi! cachez-moi! dit le seigneur Nicolas éperdu de terreur. + +--Je le veux bien, puisque vous le demandez, dit frère Robert en +marchant devant le petit homme qui le poussait pour accélérer son pas. + +Arrivés dans un couloir sombre, derrière la chapelle, ils descendirent +quelques degrés et le moine ouvrit la porte d'un réduit obscur. + +--Comme c'est noir! murmura le petit homme grelottant d'avance. + +--Noir, mais sûr, répondit frère Robert en y poussant le marié. +Tenez-vous coi, je vous apporterai à manger moi-même jusqu'à parfaite +sécurité. + +--Vous êtes un ange! balbutia le petit homme, dont les dents +claquaient d'épouvante. + +Frère Robert ferma sur lui la porte à triple tour et monta les degrés +avec un silencieux sourire. + + +FIN DU PREMIER VOLUME + + + + +TABLE + +I. Famine au camp. + +II. D'un lapin, de deux canards, et de ce qu'ils peuvent coûter dans +le Vexin. + +III. Comment la Ramée fit connaissance avec Espérance. + +IV. Comment M. de Crillon interpréta l'article IV de la trêve. + +V. Pourquoi il s'appelait Espérance. + +VI. Une aventure de Crillon. + +VII. Ce qu'on apprend en voyageant. + +VIII. Mauvaise rencontre. + +IX. La maison d'Entragues. + +X. D'un mur mal joint et d'une fenêtre mal close. + +XI. Or et plomb. + +XII. Les habitudes de la maison. + +XIII. Le roi. + +XIV. De deux conversions célèbres. + +XV. + +XVI. Le moulin de la Chaussée. + +XVII. Comment, dans le moulin, Henri tira deux moutures du même sac. + +XVIII. Les génovéfains de Bezons. + +XIX. Visites. + +XX. Qui veut la fin veut les moyens. + +XXI. Le frère parleur. + +XXII. La duchesse Tisiphone. + +XXIII. Comment Henri échappa aux huguenots et comment Gabrielle +échappa au roi. + +XXIV. Querelles. + +XXV. Le seigneur Nicolas. + +XXVI. Service d'ami. + + + + +***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BELLE GABRIELLE, VOL. 1*** + + +******* This file should be named 11300-8.txt or 11300-8.zip ******* + + +This and all associated files of various formats will be found in: +https://www.gutenberg.org/1/1/3/0/11300 + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + +https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: +https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: +https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + +*** END: FULL LICENSE *** diff --git a/old/11300-8.zip b/old/11300-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8ca5f00 --- /dev/null +++ b/old/11300-8.zip |
