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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:36:33 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11300 ***
+
+LA BELLE GABRIELLE
+
+PAR
+
+AUGUSTE MAQUET
+
+
+I
+
+
+1891
+
+
+
+
+
+NOTE DE L'ÉDITEUR
+
+PRÉFACE DES OEUVRES COMPLÈTES D'AUGUSTE MAQUET
+
+
+
+Auguste Maquet est né en 1813. Il fut un brillant élève du lycée
+Charlemagne où à dix-huit ans il devint un professeur suppléant très
+remarqué. Il se destinait à l'enseignement, mais poussé par une
+irrésistible vocation vers la littérature indépendante, il abandonna
+l'Université. Quelques poésies fort appréciées, quelques nouvelles
+écrites dans les journaux le mirent en rapport avec les jeunes
+écrivains de cette féconde époque.
+
+Fort lié avec Théophile Gautier, il composa quelques essais avec
+Gérard de Nerval et c'est par ce dernier qu'il arriva à connaître
+Alexandre Dumas. Alors commença cette collaboration fameuse qui mit en
+quelques années Auguste Maquet sur le chemin de la renommée. Nous
+n'entrerons pas dans le récit des causes qui la firent cesser, elles
+sont trop connues: entraîné dans le désastre financier de son
+collaborateur, Auguste Maquet fut considéré comme un simple créancier,
+perdit le fruit d'un travail inouï, et ne put obtenir comme
+compensation de pouvoir mettre son nom à côté de celui d'Alexandre
+Dumas sur tous les livres qu'ils avaient écrits ensemble.
+
+La liste en est longue puisqu'elle comprend: _Le _Chevalier
+d'Harmental, Sylvandire, les Trois Mousquetaires, Vingt Ans après, la
+Reine Margot, Monte-Cristo, la Dame de Monsoreau, le Chevalier de
+Maison Rouge, Joseph Balsamo, le Bâtard de Mauléon, les Mémoires d'un
+Médecin, le Collier de la Reine, le Vicomte de Bragelonne, Ange Pitou,
+Ingénue, Olympe de Clèves, la Tulipe noire, les Quarante-Cinq, la
+Guerre des Femmes_.
+
+Les deux collaborateurs signèrent ensemble, au Théâtre: les _Trois
+Mousquetaires, la Jeunesse des Mousquetaires, la Reine Margot, le
+Chevalier de Maison Rouge, Monte-Cristo, le Comte de Morcef,
+Villefort, la Guerre des Femmes, Catilina, Urbain Grandier, le
+Vampire, la Dame de Monsoreau_.
+
+Si la preuve de cette collaboration n'existait pas dans une foule de
+documents émanant de l'un et de l'autre de ces deux grands
+travailleurs, elle serait tout entière dans l'énumération que nous
+venons de faire: car l'esprit se refusait à croire qu'un seul homme
+ait pu suffire à cette tâche gigantesque. Et nous ne parlons ici que
+des ouvrages faits en commun.
+
+Auguste Maquet a écrit seul: _Le Beau d'Angennes, Deux Trahisons, une
+partie de l'Histoire de la Bastille, le Comte de Lavernie, la Belle
+Gabrielle, Dettes de Coeur, la Maison du Baigneur, la Rose Blanche,
+l'Envers et l'Endroit, les Vertes Feuilles_.
+
+Au Théâtre, il a fait, seul: _Bathilde, le Château de Grantier, le
+Comte de Lavernie, la Belle Gabrielle, Dettes de Coeur, la Maison du
+Baigneur, le Hussard de Bercheny_.
+
+Il a fait représenter, en collaboration avec Jules Lacroix, au
+Théâtre-Français, _Valéria_; à l'Opéra, la _Fronde_, musique de
+Niedermayer.
+
+Il a encore composé une foule d'articles, de nouvelles, et plusieurs
+pièces de théâtre qu'il n'a pas signées, entre autres, le _Courrier de
+Lyon_: il a été plus de douze années président de la Société des
+Auteurs et Compositeurs dramatiques, et si, un jour, les remarquables
+discours qu'il a prononcés en cette qualité dans maintes circonstances
+peuvent être réunis en un volume, les lecteurs pourront juger dans ces
+belles pages que chez lui la pureté du style ne le cédait en rien à
+l'élévation des idées et des sentiments et au bonheur des expressions.
+
+Nous avons accompli notre tâche en mettant sous les yeux des lecteurs
+l'oeuvre énorme d'Auguste Maquet; à eux de juger maintenant par quels
+efforts d'un travail surhumain il a conquis vaillamment la place que
+nous lui donnons parmi les grands écrivains du siècle. Officier de la
+Légion d'honneur depuis 1861, il est mort le 8 janvier 1888 dans son
+château de Sainte-Mesme, gagné, comme il le disait gaiement, avec sa
+plume seule. C'est là, dans cette chère retraite, qu'il recevait ses
+amis, et ils étaient nombreux: c'est là qu'accouraient les jeunes
+auteurs, toujours bien accueillis, en quête d'un conseil toujours
+donné bon et désintéressé; c'est là, qu'à la nouvelle de sa mort, ont
+afflué les regrets de tous, car tous aimaient et respectaient cette
+nature droite et loyale, ce grand coeur et cette âme juste.
+
+Juin 1891
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LA BELLE GABRIELLE
+
+
+
+I
+
+FAMINE AU CAMP
+
+
+Au revers du monticule qui domine la Seine entre Triel et Poissy,
+s'étendent plusieurs villages cachés à demi sous les roches ou dans
+les bois.
+
+Les roches se sont peu à peu recouvertes de vignes, et c'est pour
+ainsi dire le dernier raisin que le soleil de France consente à
+échauffer, comme si, ayant épuisé la vigueur de ses rayons sur le
+Rhône, la Loire et la Haute-Saône, il n'avait plus qu'une stérile
+caresse pour le Vexin et un froid regard pour la Normandie.
+
+Ces pauvres vignes dont nous parlons eussent pu se réjouir au soleil
+de l'année 1593. Jamais plus chaude haleine n'était venue les visiter
+depuis un siècle. Certes les raisins pouvaient bien mûrir cette année
+et donner à flots le petit vin taquin de Médan et de Brezolles; mais
+ce que le soleil voulait faire, la politique le défit: au mois de
+juillet, il n'y avait déjà plus de raisins dans les vignes. La petite
+armée du roi de France et de Navarre, du roi béarnais, du patient
+Henri, campait dans les environs depuis une semaine.
+
+Depuis quatre ans, Henri, roi déclaré de France après la mort d'Henri
+III, disputait une à une toutes les pièces de son royaume; comme si la
+France se fût jouée au jeu d'échecs entre la Ligue et le roi. Arques,
+Ivry, Aumale, Rouen et Dreux avaient sacré ce prince, et pourtant il
+n'eût pu entrer à Reims pour recevoir la sainte-ampoule. Il avait des
+soldats, et pas de sujets; un camp, pas de maison; quelques villes ou
+bourgades, mais ni Lyon, ni Marseille, ni Paris! A grand'peine
+s'étail-il établi à Nantes avec une cour dérisoire, mi-partie
+chevaliers, mi-partie lansquenets et reîtres. Une brave noblesse
+l'entourait, le peuple lui manquait partout.--Qu'il se fasse
+catholique! disaient les catholiques.--Qu'il reste huguenot! disaient
+les réformés.--Qu'il disparaisse, catholique ou huguenot! disaient les
+ligueurs.
+
+Henri, bien perplexe, bien gêné, parce qu'il se sentait gênant,
+bataillait et rusait, toujours soutenu par l'idée que le ciel l'avait
+fait naître à onze degrés loin du trône, et que, si huit princes morts
+lui avaient aplani ces onze degrés, ce devait être pour quelque chose
+dans les desseins de la Providence.
+
+En attendant, replié sur lui-même pour méditer de nouveaux plans,
+comme aussi pour reposer ses partisans ruinés par l'attente et irrités
+par la guerre, il venait d'accepter une trêve proposée par les
+Parisiens. Paris est une ville qui aime bien la guerre civile pourvu
+qu'elle ne dure pas longtemps.
+
+Or, tandis que M. de Mayenne se débattait contre ses bons alliés les
+Espagnols qui l'étouffaient en l'embrassant, et cherchait à pendre en
+détail ses amis les Seize, qu'il avait réduits à douze, Henri, pauvre,
+mais fort, affamé, mais sain d'esprit, sans chemises, mais cuirassé de
+gloire, négociait avec le pape sa réconciliation avec Dieu, et faisait
+fourbir ses canons pour se réconcilier plus vite avec son peuple. Il
+riait, jeûnait, courait l'aventure, pensait en roi, agissait en
+chevau-léger, et tandis qu'il s'accrochait ainsi aux buissons plus ou
+moins fleuris de la route, ses destinées marchaient à pas de géant
+sous le souffle invincible de Dieu.
+
+Donc, une trêve venait d'être signée entre les royalistes et les
+ligueurs, une trêve ardemment désirée par ceux-ci qui avaient bien des
+blessures à cicatriser.
+
+Pendant trois mois, les mousquetades allaient se taire, des
+négociations allaient se nouer de Mantes à Rome, de Paris à Mantes.
+Courriers de courir, curés et ministres de s'interposer, prédicateurs
+de réfléchir, car les plus fougueux qui tonnaient pendant la guerre
+contre cet hérétique, ce parpaillot et ce Nabuchodonosor, avaient peur
+des éclats de leur voix depuis le silence de la trêve. La campagne
+était libre et les gens de guerre laissaient leur casque pour un
+chapeau de feutre. Les ligueurs s'épanouissaient dans leurs bonnes
+grosses villes, et les royalistes de l'armée réduits au rôle de chiens
+chasseurs que l'on a muselés, erraient dans le Vexin, en jetant des
+regards affamés sur les châteaux, les métairies, les bourgs ligueurs,
+tout reluisants et riants, dont les cuisines lançaient d'insolentes
+fumées.
+
+Ces doux loisirs existaient de par l'article IV de la trêve qui
+commandait sous peine de mort l'inviolabilité des personnes et des
+propriétés depuis Mme de Mayenne jusqu'à la dernière faneuse des
+champs, depuis le trésor de la Ligue jusqu'à l'épi de blé qui
+jaunissait dans la plaine.
+
+Le roi tenait Mantes et ses environs, voilà pourquoi à Médan les
+royalistes dans leurs promenades désespérées gaspillaient le raisin
+vert, ou l'écrasaient en cherchant quelque lièvre ou quelque perdreau
+encore trop faible pour traverser la Seine.
+
+Mais ces ressources avaient été bien vite épuisées, et tous ceux de
+l'armée royale qui n'avaient pas obtenu de congés ou de permissions,
+commençaient à ressentir ce que les Parisiens avaient si bien connu
+les années précédentes, disette et famine.
+
+Au commencement de juillet, disons-nous, deux compagnies du régiment
+des gardes, commandées par Crillon, avaient reçu ordre d'aller camper,
+et de former ainsi l'avant-garde de l'armée, entre Médan et Vilaines.
+Pour ne pas incommoder les habitants, ce corps avait dressé des
+tentes. Crillon, absent la plus grande partie du jour, se reposait du
+service sur son premier capitaine. Un petit parc d'artillerie,
+installé sur la hauteur, amenait en inspection dans ces parages M. de
+Rosny, le futur Sully d'Henri IV, dont les prétentions sur ce chapitre
+étaient des plus impérieuses. Comme les gardes se recrutaient parmi
+les plus braves cadets des bonnes maisons, la compagnie était choisie,
+dans ce poétique séjour. Toutefois, on y mourait d'ennui et de misère.
+Adossés au monticule, ayant en face la Seine verte et calme, qui
+caressait comme un ruban de moire des îles pittoresques, les pauvres
+gardes, brûlés par le radieux soleil, éblouis par la luxuriante
+verdure des trembles et des saules, se demandaient entre eux pourquoi
+les oiseaux fendaient l'air si joyeux, pourquoi les poissons sautaient
+si allègrement dans l'eau, pourquoi les agneaux bondissaient si
+gracieusement dans les pâturages, alors qu'il était défendu aux
+soldats royalistes de toucher à toutes ces choses qui sont si bonnes,
+et que Dieu, dit-on, a créées pour le plaisir et les besoins de
+l'homme.
+
+Parmi les plus désespérés de ces fantômes errants, il en était un
+surtout qui se distinguait par ses hélas lugubres accompagnés d'une
+pantomime plus active que celle d'un moulin à vent. Ses deux bras
+battaient le vide lorsqu'ils n'étaient point occupés à ranger sur sa
+hanche gauche une longue épée pendue à un flasque baudrier de vache,
+laquelle épée, impatiente comme son maître, revenait toujours en avant
+pour interroger, en la heurtant du pommeau, certaine pochette qui ne
+contenait qu'un petit couteau et un bout de mèche pour l'arquebuse.
+
+Ce garde, c'était un jeune homme de vingt ans au plus, trapu, nerveux,
+au teint de bistre, ombragé par de longs cheveux noirs que les huiles
+du parfumeur n'avaient pas assouplies depuis le siège de Rouen,
+c'est-à-dire depuis près d'une année; ce jeune homme, disons-nous,
+lorsqu'il avait bien tourmenté ses bras et son épée, mettait sa main
+en guise de visière sur deux yeux dilatés et fixes comme ceux d'un
+aigle, et il fouillait de ce regard inquisiteur tout l'horizon de
+Médan à Saint-Germain, demi-cercle immense où Dieu s'est plu à
+accumuler les plus riches échantillons de ses oeuvres.
+
+--Eh bien! Pontis, notre recrue, lui dit l'officier-capitaine qui se
+faisait coudre du ruban frais par son laquais, à l'ombre d'un tilleul
+chargé de fleurs, que voyez-vous de si beau dans les nuages?
+apercevrait-on d'ici le donjon de messieurs vos ancêtres? qui sait?
+ces nuages ont peut-être passé au-dessus?
+
+--Sambioux, mon capitaine, repartit le jeune homme avec un sourire
+contraint, Pontis en Dauphiné est trop loin pour qu'on l'aperçoive.
+D'ailleurs, je n'y songe point, Pontis est à monsieur mon frère aîné
+qui m'en a mis poliment dehors. Et c'est heureux pour moi ajouta-t-il
+en forçant de plus en plus son sourire, car si je me gobergeais chez
+moi, je n'aurais pas l'honneur de servir le roi sous vos ordres.
+
+--Stérile honneur, grommela une voix sourde partie d'un groupe de
+gardes, gentilshommes huguenots, pittoresquement vautrés au penchant
+d'un tertre.
+
+Ni Pontis, ni le capitaine ne feignirent d'avoir entendu. Celui-ci
+frisa ses rubans jonquille, celui-là reprit sa contemplation en
+murmurant:
+
+--Oh! non, ce n'est pas les nuages que je regarde.
+
+--Quoi donc, alors? dirent ensemble plusieurs compagnons qui se
+soulevèrent à demi autour de Pontis.
+
+--J'admire, messieurs, toutes ces fumées noires, bleues et blondes qui
+montent des cheminées de Poissy.
+
+--Eh! qu'avez-vous affaire de fumées? reprit le capitaine; fumée est
+vide!
+
+Pontis, comme plongé dans une mélancolique extase:
+
+--Oh! dit-il, la fumée bleue me représente une eau bouillante dans
+laquelle se peuvent cuire oeufs, poissons et menus abattis de
+volailles; la rousse me semble née d'un gril chargé de côtelettes et
+de saucisses; la noire vient tout simplement des fours de
+boulangers... On fait de si bon pain à Poissy!
+
+--Nous ne sommes pas à Poissy, répondit philosophiquement un des
+gardes qui s'étendit sur l'herbe brûlée; nous sommes sur les terres de
+Sa Majesté.
+
+--Dirai-je très-chrétienne? demanda un autre d'un ton goguenard.
+
+--Pas encore mais bientôt, j'espère, dit vivement Pontis. Le roi nous
+fait mourir de faim parce qu'il n'est pas catholique. Que ne l'est-il?
+
+--Eh! eh! monsieur de la messe, crièrent au jeune homme plusieurs
+huguenots réveillés par ce souhait de Pontis, si vous n'êtes pas de la
+religion, n'en dégoûtez pas les autres.
+
+Le capitaine s'éloigna en chantonnant, pour ne point se compromettre.
+
+--Ma foi! messieurs, dit Pontis, ne chicanez pas pour si peu; nous
+sommes bien tous de la même église, allez!
+
+--Bah! firent les huguenots, depuis quand?
+
+--Sambioux? nous sommes tous d'une religion dans laquelle personne ne
+boit ni ne mange.
+
+Un famélique éclat de rire accueillit funèbrement cette saillie de
+Pontis.
+
+--Je disais donc, continua-t-il encouragé, que toutes ces fumées de
+là-bas sont catholiques, que Paris est catholique, que ces châteaux
+qui nous environnent et qui nous narguent sont catholiques. Je veux
+être pendu si tout ce qu'il y a de bon dans la vie n'est pas
+catholique romain. Voilà pourquoi je voudrais que Sa Majesté entrât
+dans une religion nourrissante. Ah! vous avez beau murmurer, vous ne
+ferez jamais autant de bruit que mon estomac.
+
+--Si le roi se convertit à la messe, s'écria un huguenot, je quitte
+son service.
+
+--Et moi, répliqua Pontis, je le quitte s'il ne se convertit pas....
+
+--Ventre du pape! s'écria le huguenot en se levant à moitié.
+
+--Tiens, vous avez encore la force de vous mettre en colère? Eh bien,
+moi, je garde mon souffle pour une meilleure occasion. Huguenots ou
+catholiques devraient, au lieu de se quereller, aviser au moyen de
+vivre.
+
+--Quelle idée a-t-il eu, le roi, poursuivit le huguenot grondeur,
+d'accorder une trêve à ce gros Mayenne? Nous serions en ce moment sous
+Paris; mais non ... au lieu d'exterminer la ligue, on la ménage. Tout
+cela finira par des embrassades.
+
+--Pourquoi ne pas commencer tout de suite? s'écria Pontis, au moins
+nous serions de la fête, tandis que si l'on tarde nous serons tous
+morts. Sambioux! que j'ai faim.
+
+Un nouvel interlocuteur s'approcha du groupe, c'était un jeune garde
+nommé Vernetel.
+
+--Messieurs, dit-il, je fais une réflexion: puisqu'il y a une trêve,
+pourquoi ne sommes-nous pas à Mantes avec la cour? on y mange, a
+Mantes.
+
+--Quelquefois, grommela le huguenot.
+
+--Au fait, dit Pontis, l'idée de Vernetel est bonne; pourquoi
+sommes-nous ici où l'on ne fait rien, et non à Mantes où est le roi?
+
+--Parce que le roi n'est pas à Mantes, dit Vernetel. Tenez, en voici
+la preuve.
+
+Et il montra aux gardes un petit homme qui passait tout affairé,
+portant un paquet recouvert d'une enveloppe de serge, comme s'il eût
+été tailleur d'habits ou pourvoyeur de la garde-robe.
+
+--Quel est celui-là, demanda Pontis, et pourquoi vous fait-il croire
+que le roi n'est pas à Mantes?
+
+--On voit bien que vous êtes nouveau chez nous, répliqua le huguenot,
+vous ne connaissez pas maître Fouquet la Varenne.
+
+--Qui cela, la Varenne? demanda Pontis.
+
+--Celui qui est partout où doit venir mystérieusement le roi, celui
+qui lui ouvre les portes trop bien fermées, celui qui reçoit les
+étrivières que mériterait souvent Sa Majesté, enfin celui qui porte
+les poulets du roi?
+
+--Eh! l'honnête homme! cria le jeune cadet, servez-en un par ici!...
+Nous sommes plus pressés que le roi.
+
+--Voilà d'indécentes plaisanteries, jeunes gens, interrompit une voix
+mâle et sévère qui fit retourner les gardes.
+
+--M. de Rosny! murmura Pontis.
+
+--Oui, monsieur, répliqua gravement l'illustre huguenot qui traversait
+la clairière en lisant une liasse de papiers.
+
+--Monsieur a l'oreille fine, ne put s'empêcher de dire Pontis; nous
+n'avons pourtant pas la force de parler bien haut.
+
+--Encore mieux vaudrait-il vous taire, répartit Rosny tout en
+marchant.
+
+--Nous ne demandons pas mieux, monsieur; mais fermez-nous la bouche.
+
+Et le cadet compléta sa phrase par une pantomime à l'usage de toutes
+les nations qui ont faim.
+
+Rosny haussa les épaules et passa outre.
+
+--Vieux ladre, grommela Pontis; il a dîné hier, lui, et il est capable
+de dîner encore aujourd'hui!
+
+--Comment, vieux, dit le huguenot; savez-vous l'âge de M. de Rosny?
+
+--Sept cents ans au moins.
+
+--Trente-trois à peine, monsieur le catholique, sept ans de moins que
+le roi.
+
+--C'est singulier, répondit Pontis, depuis vingt ans que j'existe,
+j'ai toujours entendu parler de M. de Rosny comme d'Abraham ou de
+Mathusalem. Croyez-moi, c'est un homme qui a commencé avec la
+création.
+
+--C'est que voilà longtemps qu'il travaille à devenir célèbre, dit le
+huguenot; c'est une de nos colonnes, c'est la manne de nos esprits.
+
+--Que ne l'est-il de nos estomacs! Moi, voyez-vous, je n'ai pas les
+mêmes raisons que vous d'adorer le grand Rosny. Vous êtes huguenot
+comme lui, moi catholique. Je suis entré aux gardes par amour pour
+notre mestre de camp Crillon, qui est catholique aussi. Vous n'osez
+rien demander à votre idole Rosny, vous, tandis que moi, M. de Crillon
+serait ici, au lieu d'être je ne sais où, j'irais lui emprunter un
+écu. Je ne suis pas fier, moi, quand j'ai faim. Sambioux que j'ai
+faim!
+
+Comme il achevait ces mots entrecoupés de soupirs, un pas de cheval
+retentit sur la terre sèche, et l'on vit s'avancer, portant deux
+paniers, un gros bidet pansu, précédé du maître d'hôtel de M. de
+Rosny, et suivi d'un paysan et d'un laquais.
+
+Le cortège défila au milieu des cadets, qui dévoraient des yeux les
+paniers et la bête, et bientôt après, à l'ombre de ces beaux tilleuls
+dont nous avons parlé, une table se dressa, sur laquelle le maître
+d'hôtel rangea certaines provisions d'une couleur et d'un parfum
+insultants pour les affamés.
+
+M. de Rosny, toujours avec ses papiers et sa gravité, s'avança vers la
+table, s'y installa en compagnie du capitaine des gardes, du capitaine
+des canons et de quelques seigneurs privilégiés au nombre desquels on
+remarquait ce même Fouquet la Varenne porteur des poulets royaux.
+
+A grand bruit de conversations et de vaisselle, ces messieurs
+commencèrent leur festin, frugal si l'on considère la qualité des
+convives, mais sardanapalesque en égard à la détresse des gardes qui y
+assistaient de loin.
+
+Pontis n'en put supporter longtemps la vue.
+
+--Quand je vous disais qu'il dînerait encore aujourd'hui! Sambioux;
+s'écria-t-il, que la paix est une sotte chose pour les gens qui n'ont
+pas de maître d'hôtel! En guerre, au moins, l'on chasse et l'on pille;
+si l'on ne mange que de deux jours l'un, au moins, ce jour venu,
+fait-on bombance pour deux jours!
+
+--Il y a des vivres aux environs, dit un huguenot qui léchait une
+croûte bien sèche frottée d'ail; que n'en achetez-vous?
+
+--Que n'en achetez-vous vous-même, répliqua Pontis exaspéré, au lieu
+de grignoter vos croûtes comme un rat maigre?
+
+--Mieux vaut une croûte que pas de croûte, répliqua le huguenot. Ne
+faites pas tant d'embarras, mon jeune monsieur, et si vous n'avez pas
+d'argent, serrez-vous le ventre!
+
+--Est-ce qu'on a de l'argent, s'écria Pontis. En avez-vous, Castillon?
+en avez-vous, Vernetel? en avez-vous les uns ou les autres?
+
+Tous, par un mouvement spontané comme à l'exercice, mirent la main à
+des poches qui rendirent un son mat et plat.
+
+--Pourquoi aurions-nous de l'argent, dit Vernetel? le roi n'en a pas.
+
+--Mais le roi mange.
+
+--Quand on l'invite à dîner. Faites-vous inviter par M. de Rosny.
+
+--Ou priez-le de vous laisser ses miettes.
+
+--Sambioux! j'aimerais mieux ... Ah! messieurs, une idée. Qui a faim
+ici?
+
+--Moi, répondit un choeur imposant.
+
+--Partons quatre et allons nous faire inviter dans le voisinage; nous
+sommes gens de bonne mine.
+
+--Eh! eh! grommela le huguenot en détaillant les habits râpés de ses
+camarades.
+
+--Nous sommes bons gentilshommes, poursuivit Pontis ... et gardes du
+roi....
+
+--D'un roi contesté, c'est incontestable.
+
+--Il est impossible que nous ne trouvions pas dans les environs un
+ami, une connaissance, un cousin, un proche plus ou moins éloigné.
+Voyons, varions les nationalités pour nous donner plus de chances de
+trouver des compatriotes: De quel pays est Vernetel?
+
+--Tourangeau.
+
+--Je vous prends. Et Castillon?
+
+--Poitevin.
+
+--Prenons Castillon. Moi je suis Dauphinois; il nous faudrait un
+Gascon. L'arbre généalogique d'un Gascon pousse des racines aux quatre
+coins du monde.
+
+--Quel dommage que le roi ne soit pas là, dit Vernetel, nous
+l'emmènerions; c'est lui qui a des cousins et des cousines, bon
+Dieu!...
+
+Et chacun de rire. Henri IV eût bien ri lui-même s'il eût entendu ces
+jeunes fous.
+
+--Ainsi, continua Pontis, c'est convenu, nous allons demander à dîner
+sans façon dans la première gentilhommière que nous trouverons.
+Regardez les jolies maisons qui montrent leur tête blanche parmi les
+arbres. À gauche, là-bas, ce château avec pelouses. Mais il faudrait
+passer l'eau, et c'est trop loin. A droite... Ah!... voyez à droite,
+au milieu de ce jeune parc, le charmant donjon bâti de briques et de
+pierre neuve. Voilà notre affaire ... un petit quart de lieue à peine
+... partons!... Que j'ai faim!
+
+Pontis serra la boucle de sa ceinture avec une facilité déplorable.
+
+--Partons, répéta-t-il, sinon j'arriverai squelette.
+
+--Mais il faut la permission, dit Vernetel; demandons-la au capitaine.
+
+--Ne faites pas cela! s'écria Pontis.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que s'il refusait, nous serions forcés de mourir de faim, et
+que je ne le veux pas. Il y a plus s'il refusait, je ne pourrais
+m'empêcher de passer outre, et alors ce sont des désagréments à n'en
+plus finir.
+
+--Oui, on est pendu, par exemple.
+
+--Non pas, parce qu'on est gentilhomme, mais arquebusé, ce qui n'est
+pas moins désagréable.
+
+--Bah! répliqua Pontis avec la résolution de son âge; tandis que nous
+allons chercher ce repas indispensable, nos camarades feront le guet;
+on leur rapportera quelques reliefs pour leur peine. Si le capitaine
+demande où nous sommes, on lui répondra que nous avons aperçu un
+levraut se remettre dans la vigne, et que nous y allons faire un tour.
+
+--Et s'il y avait une prise d'armes pendant votre absence? dit
+Vernotel.
+
+--Bon! en trêve?
+
+--Le roi doit venir ... remarquez que son porte-poulets est ici, c'est
+signe qu'on attend Sa Majesté. Et puis M. de Crillon peut arriver.
+
+--Notre mestre de camp est sans façons avec ses gardes. S'il vient, il
+dira, selon son habitude, en faisant signe de la main: là, là, assez
+tambour, et on rompra les rangs sans que nous ayons été appelés.
+D'ailleurs, j'ai faim, et si le roi était ici, je le lui dirais à
+lui-même: Sambioux! partons!
+
+Vernetel et Castillon commencèrent à allonger le pas, entraînés par la
+fougue de leur camarade. Mais Pontis leur fit observer qu'en courant
+ils seraient remarqués, rappelés, peut-être, qu'il fallait, au
+contraire, s'éloigner lentement, en se dandinant, en regardant le ciel
+et l'eau; puis, à un détour du chemin, prendre ses jambes à son cou,
+et faire le quart de lieue en cinq minutes.
+
+Tous trois se mirent en marche, secondés par les camarades, qui, se
+levant et s'interposant entre la table des officiers et les fugitifs
+dérobèrent ainsi leur départ à tous les yeux. Mais soudain, derrière
+une haie, parut un cavalier qui leur barra le passage.
+
+
+
+
+II
+
+
+D'UN LAPIN, DE DEUX CANARDS, ET DE CE QU'ILS PEUVENT COÛTER DANS LE
+VEXIN
+
+
+C'était un beau jeune homme de vingt ans, fringant, découplé en
+Adonis, avec des cheveux blonds admirables, une fine moustache d'or et
+des dents brillantes comme ses yeux. Il montait un bon cheval rouan
+chargé d'une valise respectable. Son costume de fin drap gris bordé de
+vert, moitié bourgeois moitié militaire, annonçait l'enfant de
+famille, un manteau neuf roulé sous le bras, une large épée espagnole
+bien pendue à son côté complétaient l'ensemble, et tout cela, monture
+et harnais, habit et figure, bien que poudreux, supportait
+victorieusement l'éclat du grand jour et répondait aux rayons du
+soleil par une rayonnante mine que Phébus lui-même, ce Dieu de la
+beauté, eût empruntée assurément, s'il fût jamais venu à cheval,
+parcourir le Vexin français.
+
+--Pardon, messieurs, dit le jeune cavalier en arrêtant les trois
+gardes au moment où ils allaient prendre leur volée: c'est ici le
+campement des gardes, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur, dit Pontis, et il se disposa à reprendre son élan.
+
+--Et M. de Crillon commande les gardes? continua le jeune homme.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Je vous demande encore pardon de vous arrêter, car vous semblez être
+pressé, mais veuillez m'indiquer la tente de M. de Crillon.
+
+--M. de Crillon n'est pas au camp, dit Vernetel.
+
+--Comment! pas au camp ... où donc alors le trouverai-je?
+
+--Monsieur, nous avons bien l'honneur de vous saluer, dit Pontis avec
+volubilité en faisant signe à Vernetel.
+
+Et comme Vernetel et Castillon se récriaient, Pontis les prit par la
+main et les emmena ou plutôt les emporta pour couper court à la
+conversation.
+
+--Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que si ce dialogue eût duré,
+j'allais tomber d'inanition. Courons! le chemin descend, et mon corps
+roule tout seul vers le dîner.
+
+Le cavalier souriant regarda les trois enragés qui pirouettaient dans
+la pente rocailleuse, et sans avoir rien compris à leur précipitation,
+il s'achemina vers le campement des gardes.
+
+Pontis avait bien tort d'envier à M. de Rosny son repas et son maître
+d'hôtel. Ce repas était abreuvé d'amertume. M. de Rosny s'évertuait à
+demander sous toutes les formes à la Varenne comment et pourquoi il
+était venu seul à Médan, lui qui ne marchait jamais sans son maître,
+et la Varenne, affectant les airs les plus mystérieux, répondait à ces
+questions avec une fausseté diplomatique dont Rosny enrageait, malgré
+toute sa philosophie.
+
+Plus d'une fois il frappa sur la table dans sa colère, et, oubliant
+l'étiquette, fronda les légèretés et les caprices vagabonds de son
+roi. C'est à ce moment que les gardes amenèrent le jeune cavalier qui
+venait d'entrer dans le camp.
+
+--Qui êtes-vous, et que voulez-vous, demanda M. de Rosny, qui pliait
+sa serviette avec méthode.
+
+--Je voudrais parler à M. de Crillon, répliqua poliment le jeune
+homme.
+
+--Qui êtes-vous? répéta Rosny. N'arrivez-vous pas de Rome?
+
+--Monsieur, je voudrais parler M. de Crillon qui est mestre de camp
+des gardes françaises, continua du même ton le jeune homme dont la
+parfaite douceur ne s'altéra point au contact de cette curiosité.
+
+--Libre à vous de ne vous point nommer, dit le flegmatique Rosny;
+c'est peut-être une affaire de service qui vous amène, auquel cas,
+ayant l'honneur de me trouver au même lieu que M. de Crillon pour les
+intérêts du roi, j'eusse pu vous écouter et vous satisfaire. Voilà
+pourquoi je vous questionnais, je suis Rosny.
+
+Le jeune homme s'inclina.
+
+--Ce qui m'amenait près M. de Crillon, c'est affaire particulière,
+dit-il, quant à mon nom, monsieur, je m'appelle Espérance, et j'ai
+l'honneur d'être votre serviteur, je n'arrive pas de Rome, mais de
+Normandie.
+
+Rosny subit, malgré lui, le charme tout-puissant qui s'exhalait de ce
+jeune homme.
+
+--A bonne mine, dit-il, voilà un beau nom.
+
+--Qui n'est pas un nom, murmura le capitaine.
+
+Rosny reprit:
+
+--M. de Crillon n'est point céans, monsieur; il inspecte les autres
+compagnies de son régiment, qui est disséminé le long de la rivière;
+mais il doit revenir bientôt. Attendez.
+
+--Espérez! ajouta le capitaine en souriant.
+
+--C'est ce que je fais toute ma vie, répliqua le jeune homme avec son
+enjouement plein de grâce.
+
+Rosny et le capitaine se levèrent.
+
+--Espérance! dit Rosny à l'oreille de son compagnon! le beau nom pour
+les aventures!
+
+Et tous deux descendirent vers le rivage pour aider à la digestion par
+la promenade.
+
+Espérance attacha son cheval à un arbre, plia son manteau proprement
+et s'assit dessus, les jambes pendantes, en se tournant avec
+l'intelligent instinct des rêveurs ou des amoureux vers le plus
+poétique côté du panorama.
+
+Un quart d'heure était à peine écoulé lorsqu'il entendit une explosion
+de rires joyeux à l'extrémité de la circonvallation. C'étaient les
+gardes qui se pressaient en tumulte autour des trois pourvoyeurs que
+nous avons vus partir pour la provision.
+
+Pontis élevait en l'air sur ses deux mains un plat de terre d'une
+honorable dimension. Il tenait sous son bras, par un miracle
+d'équilibre, un pain de plusieurs livres; deux canards et des pigeons
+étranglés pendaient en sautoir à son col.
+
+Vernetel avait pour trophée un long et gras lapin de clapier, un pain
+rond et un faisceau de boudins et de saucisses. Castillon ne portait
+qu'une dame-jeanne; mais elle suffisait à la vigueur d'un seul homme.
+
+La joie générale se changea en admiration, quand, Pontis abaissant son
+plat à la hauteur du vulgaire, on découvrit qu'il contenait un pâté de
+hachis, bouillant encore dans un jus solide et généreux.
+
+L'escouade s'attroupa, se groupa; les uns eurent les canards et le
+lapin qu'ils se mirent à préparer; les autres, plus heureux,
+s'attablèrent immédiatement, c'est-à-dire qu'on fit sur l'herbe une
+belle place nette, qu'on en marqua le centre avec ce noble pâté, et
+que douze convives invités par le magnanime Pontis, reçurent la
+permission d'étaler sur des tranches de pain homériques une couche
+odorante de hachis.
+
+Espérance regardait de loin, en souriant, ce festin et ces intrépides
+mangeurs; il admirait aussi le roi de la fête, Pontis, dont la
+physionomie radieuse éclairait joyeusement tout le groupe, lorsque
+soudain on entendit comme un cri lointain. Ce cri fit dresser
+l'oreille à Espérance et l'étonna. Mais les convives l'entendirent à
+peine, éperdus qu'ils étaient de faim et de bonheur.
+
+--Tiens, on crie, dit Vernetel la bouche pleine.
+
+--Oui, répliqua Pontis, ils se seront aperçus au château de la
+disparition de leur dîner.
+
+--Racontez-nous donc, Pontis, comment vous avez fait cette rafle? dit
+un des gardes en plumant les volailles.
+
+--Cela me ferait perdre bien des bouchées, dit le jeune Dauphinois. En
+deux mots, le voici: Nous avons poliment montré notre nez à la porte
+et demandé à présenter nos hommages au maître de la maison. Un bourru
+de concierge entr'ouvrant la grille, nous a dit qu'il n'y avait
+personne. Nous avons insisté, nous déclarant gentilshommes et gardes
+de Sa Majesté. Le butor a répliqué qu'il n'y avait ni Majesté, ni
+gardes en France, et qu'il n'y avait qu'une trêve.
+
+--Des ligueurs! des Espagnols! s'écrièrent tous les convives.
+
+--C'est ce que nous nous sommes dit tout de suite, ajouta Pontis qui
+profita de l'indignation générale pour remplir à la fois sa bouche et
+sa tartine. Alors j'ai passé ma jambe entre les portes de la grille,
+ce qui a empêché le ligueur de la fermer; puis, je suis entré; ces
+deux messieurs m'ont suivi. Il y avait dans la cuisine des parfums à
+faire évanouir saint Antoine. Puisqu'il n'y a personne au château,
+ai-je dit, voilà un dîner qui sera perdu. Aussitôt j'ai allongé les
+mains vers ces volailles que venait d'apporter la fermière. Le
+concierge a crié, deux valets sont accourus, de là des broches et des
+lardoires. Nous autres gentilshommes, nous n'avons pas tiré l'épée,
+non, mais j'ai avisé dans l'âtre des tisons ardents sur lesquels je me
+suis jeté et que j'ai lancés sur cette canaille. Éblouis par une pluie
+de feu, ils ont battu en retraite. Alors j'ai saisi le plat que voici,
+jeté à mon cou ce Saint-Esprit de ma façon. Vernetel et Castillon
+n'osaient seulement bouger tant l'admiration les paralysait; j'ai
+indiqué à l'un cette amphore, à l'autre ce lapin, nous avons fait
+retraite en triangle sans être inquiétés, et nous voici.
+
+Pontis fut congratulé par un tonnerre d'applaudissements auxquels
+Espérance, toujours assis à la même place, mêla ses plus francs éclats
+de rire.
+
+Tout à coup les cris devinrent plus vifs et se rapprochèrent. Sans
+doute ils avaient été interceptés pendant quelques secondes par la
+convexité du monticule. Ces cris étaient poussés par un homme qu'on
+vit apparaître brusquement à l'entrée du quartier des gardes.
+
+Essoufflé, gesticulant avec énergie, les yeux troublés par la colère,
+il attira d'abord l'attention de tous les spectateurs.
+
+--C'est quelqu'un du château que nous avons dîmé, murmura Vernetel à
+l'oreille de Pontis.
+
+Celui-ci interrompit son repas. Les autres gardes s'interrompirent
+également dans leurs préparations culinaires. On en vit cacher
+derrière leur manteau la volaille aux trois quarts plumée.
+
+Espérance, comme tout le monde, fut frappé de l'altération empreinte
+sur les traits du nouveau venu, dont le visage jeune et caractérisé
+s'était contracté jusqu'à la laideur. Ses cheveux, plutôt roux que
+blonds, se hérissaient. Un frisson de fureur courait sur ses lèvres
+minces et pâles.
+
+C'était un homme de vingt-deux ans à peine, svelte et grand. Ses
+formes fines et nerveuses annonçaient une nature distinguée, rompue
+aux violents exercices. Dans son pourpoint vert, de forme un peu
+surannée, d'étoffe quasi grossière, il conservait des façons nobles et
+délibérées. Mais le couteau, trop long pour la table; trop court pour
+la chasse, qui brillait sans gaine dans sa main tremblante, révélait
+une de ces indomptables fureurs qui veulent s'éteindre dans le sang.
+
+Ce jeune homme avait gravi si rapidement la colline qu'il faillit
+suffoquer et put à peine articuler ces mots: "Où sont les chefs!"
+
+Un garde, qui essaya d'arrêter le furieux en lui opposant le rempart
+d'une pique, fut presque renversé.
+
+Un enseigne, accouru au bruit, s'interposa en voyant bousculer son
+factionnaire.
+
+--Plaisantez-vous, maître, s'écria-t-il, d'entrer ainsi le couteau à
+la main chez les gardes de Sa Majesté?
+
+--Les chefs! cria encore le jeune homme d'une voix sinistre.
+
+--J'en suis un! dit l'enseigne.
+
+--Vous n'êtes pas celui qu'il me faut, répliqua l'autre avec une sorte
+de dédain sauvage.
+
+Et comme une exclamation générale couvrait ses paroles, comme, excepté
+Pontis et ses convives, chacun menaçait l'insulteur.
+
+--Oh! vous ne me ferez pas peur, dit-il d'un accent de rage
+concentrée, je cherche un chef, un grand, un puissant, qui ait le
+pouvoir de punir.
+
+Rosny et le capitaine s'étaient approchés lentement pour savoir la
+cause de ce tumulte.
+
+Le jeune homme les aperçut.
+
+--Voilà ce qu'il me faut, murmura-t-il avec un fauve sourire.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Rosny, devant qui s'ouvrirent les rangs.
+
+Et il attacha son regard pénétrant sur ce visage décomposé par toutes
+les mauvaises passions de l'humanité.
+
+--Il y a, monsieur, répondit le jeune homme, que je viens ici demander
+vengeance.
+
+--Commencez par jeter votre couteau! dit Rosny. Allons, jetez-le!
+
+Deux gardes saisissant brusquement les poignets de cet homme, le
+désarmèrent. Il ne sourcilla point.
+
+--Vengeance pour qui? continua Rosny.
+
+--Pour moi et les miens.
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Je m'appelle la Ramée, gentilhomme.
+
+--Contre qui demandez-vous cette vengeance?
+
+--Contre vos soldats.
+
+--Je n'ai point ici de soldats, dit M. de Rosny, blessé du ton hautain
+d'un pareil personnage.
+
+--Alors, ce n'est point à vous que j'ai affaire. Indiquez-moi le chef
+de ceux-ci.
+
+Il désignait les gardes frémissant de colère.
+
+--Monsieur de la Ramée, reprit froidement Rosny, vous parlez trop
+haut, et si vous êtes gentilhomme, comme vous dites, vous êtes un
+gentilhomme mal élevé; _ceux-ci_ sont des gens qui vous valent, et que
+je vous engage à traiter plus courtoisement. Je vous eusse déjà laissé
+vous en expliquer avec eux, si vous ne paraissiez venir ici pour faire
+des réclamations. Or, en l'absence de M. de Crillon, j'y commande,
+ici, et je suis disposé à vous faire justice malgré vos façons. Ainsi,
+du calme, de la politesse, de la clarté dans vos récits, et abrégeons!
+
+Le jeune homme mordit ses lèvres, fronça les sourcils, crispa les
+poings, mais subjugué par le sang-froid et la vigueur de Rosny, dont
+pas un muscle n'avait tressailli, dont le coup d'oeil incisif l'avait
+blessé comme une pointe d'épée, il respira, recueillit ses idées et
+dit:
+
+--A la bonne heure! J'habite avec ma famille le château que vous
+apercevez au bas de la colline, dans ces arbres à droite. Mon père est
+au lit, blessé.
+
+--Blessé? interrompit Rosny. Est-ce un soldat du roi?
+
+Le jeune homme rougit à cette question.
+
+--Non, dit-il d'un air embarrassé.
+
+--Ligueur, va! murmurèrent les gardes.
+
+--Continuez, interrompit Rosny.
+
+--J'étais donc près du lit de mon père avec mes soeurs, quand un bruit
+de lutte nous vint troubler. Des étrangers étaient entrés de force
+dans la maison, avaient frappé et blessé mes gens, et pillé de vive
+force.
+
+--Silence! dit Rosny à des voix qui réclamaient autour de lui.
+
+--Ces étrangers, poursuivit la Ramée, non contents de leurs violences,
+ont pris des tisons au foyer, ils les ont lancés sur la grange, qui
+brûle en ce moment, regardez!
+
+En effet, tous se retournant, virent s'élever des tourbillons de fumée
+blanche qui s'élançaient en larges et ondoyantes spirales par-dessus
+les arbres du parc.
+
+Pontis et ses compagnons pâlirent. Un silence effrayant s'étendit sur
+l'assemblée.
+
+--En effet, dit M. de Rosny avec une émotion qu'il ne put maîtriser,
+voici un incendie ... il faudrait s'y transporter.
+
+--Quand on arrivera, tout sera fini; la paille brûle vite. Tenez,
+voici déjà les toits qui flambent.
+
+Le jeune homme, après ces paroles, s'arrêta satisfait de l'effet
+qu'elles avaient produit.
+
+--Et, demanda Rosny, votre famille vous envoie ici pour obtenir
+justice?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Les coupables sont donc ici?
+
+--Ce sont des gardes.
+
+--Du roi?...
+
+--Des gardes, répondit la Ramée avec une si visible répugnance à
+prononcer ce mot: le roi, que Rosny s'en trouva blessé.
+
+--Une seule personne qui affirme, monsieur la Ramée, ne saurait être
+crue, répliqua-t-il, fournissez des témoins.
+
+--Qu'on vienne à la maison, pas vos soldats, ils achèveraient de tout
+brûler et massacrer, mais un chef ... et les blessés parleront, les
+murailles fumantes dénonceront.
+
+Comme un murmure d'indignation s'élevait contre l'audacieux qui
+maltraitait ainsi tout le corps des gardes, Rosny révolté dit au jeune
+homme:
+
+--Vous entendez, monsieur, ce qu'on pense de vos injures? On voit bien
+que vous nous savez en pleine trêve, et que la parole sacrée du roi de
+France vous garantit.
+
+--Elle m'a étrangement garanti tout à l'heure! s'écria la Ramée avec
+une ironie amère. Oh! non, ce n'est pas pour qu'elle me garantisse que
+je viens invoquer la trêve, c'est pour qu'elle me venge. J'offre
+toutes les preuves, j'ai entendu le rapport de mes domestiques, j'ai
+vu moi-même s'enfuir les larrons, et, au besoin, je les reconnaîtrais
+... Mais puisque vous êtes monsieur de Rosny, puisque vous mettez en
+avant la parole de votre roi, il faut que je sache bien si on me
+rendra justice, sinon j'irai droit à votre maître, et....
+
+--Assez, assez, dit Rosny, qui sentait la colère bouillonner en lui,
+pas tant de phrases ni de coups d'oeil furibonds, je suis patient,
+mais jusqu'à un certain terme.
+
+--Oh! vous me menacez, dit la Ramée avec son sinistre sourire; eh
+bien, à la bonne heure! voila qui achève l'oeuvre, menacer le
+plaignant! Vive la trêve et la parole du roi!
+
+--Monsieur, répliqua précipitamment Rosny mordant sa barbe, vous
+abusez de vos avantages; je vois bien à qui j'ai affaire. Si vous
+étiez un serviteur du roi, vous n'auriez ni cette aigreur ni cette
+soif de vengeance. Vous êtes quelque ligueur, quelque ami des
+Espagnols....
+
+--Quand cela serait, dit la Ramée, vous ne me devriez que plus de
+protection, puisqu'il y a huit jours vos ennemis pouvaient se défendre
+avec des armes, et qu'aujourd'hui ils n'ont que votre parole et votre
+signature.
+
+--Vous avez raison; vous serez protégé. Tout à l'heure vous parliez de
+reconnaître les coupables, voilà tous les gardes, faites votre ronde,
+essayez.
+
+--On aurait pu m'épargner cette peine, murmura méchamment ce plaignant
+farouche; des gens d'honneur se dénonceraient.
+
+--Vous ne vous attendez pas à ce qu'ils le fassent, je suppose, dit
+Rosny. Puisque vous invoquez la trêve, vous en connaissez les
+articles, et la peine qu'ils portent contre l'espèce de violence dont
+vous vous plaignez est de nature à conseiller le silence à ceux que
+leur conscience pousserait à parler.
+
+--Je connais en effet cette peine, monsieur, s'écria le jeune homme,
+et j'en attends la stricte application.
+
+--Quand vous aurez reconnu les coupables et qu'ils seront convaincus.
+
+--Soit! cela ne sera pas long.
+
+En disant ces mots avec une joie qui rayonnait sur son pâle visage, la
+Ramée attacha ses regards sur le cercle des gardes, qui,
+machinalement, comme s'ils se fussent sentis brûlés, reculèrent et se
+formèrent en lignes irrégulières, au milieu desquelles le vindicatif
+ligueur commença de marcher lentement comme s'il passait une revue.
+
+Rosny, agité de mille idées contraires, luttait contre sa fierté qui
+se révoltait, et contre un sentiment d'équité naturelle, que venait
+encore fortifier le principe de la discipline et du droit des gens.
+
+Il finit par s'appuyer sur le capitaine, dont l'exaspération était au
+comble, et lui dit:
+
+--Mauvaise affaire! et je suis seul ici ... Que n'avons nous ici M. de
+Crillon, car enfin, c'est lui qui est responsable des gardes.
+
+--Si on me laissait faire, répliqua le capitaine, les dents serrées,
+j'aurais bientôt arrangé l'affaire.
+
+--Silence, monsieur, répondit le huguenot que cette imprudente parole
+de l'officier acheva de faire pencher en faveur du droit commun.
+Silence! et qu'il ne vous arrive plus de traiter avec cette légèreté
+les conventions et actes signés du roi: où sera l'avenir de notre
+cause, monsieur, si, accusés d'agir de rapine et de violence, nous
+donnons raison aux plaignants en réparant par l'assassinat le vol de
+nos gens de guerre?
+
+--Mais, balbutia l'officier, ce la Ramée est un petit scélérat, une
+vipère.
+
+--Je le sais parbleu bien. Toutefois, il a été violenté, incendié.
+Justice lui sera faite. J'ai essayé de reculer le châtiment ou de le
+rendre impossible en forçant ce jeune homme à reconnaître lui-même les
+coupables. Je laissais à ceux-ci cette porte de salut. Mais en vérité,
+je crois que la voilà fermée; car le drôle s'arrête et fixe sur ce
+petit groupe des regards trop joyeux pour que bientôt nous ne soyons
+pas réduits à prononcer une sentence. Allons, venez, faisons notre
+devoir.
+
+Pendant toute cette scène, Espérance avait écouté avec avidité de sa
+place et s'était imprégné des émotions les plus poignantes. Mais quand
+il eut entendu le colloque de Rosny et de l'officier, il fut saisi
+d'une immense pitié pour ces pauvres gardes qu'il avait vus partir si
+joyeux l'instant d'avant, et fut pris également d'une indicible colère
+contre le plaignant, dont l'air, l'accent, toute la personne, en un
+mot, le révoltaient malgré la justesse de ses plaintes.
+
+Espérance s'approcha de Fouquet la Varenne, qui considérait la scène
+stoïquement, en bourgeois que les soldats intéressent peu.
+
+--Monsieur, dit-il, pardon: que porte ce fameux article de la trêve au
+sujet des violences qui seraient commises par les gens de guerre?
+
+--Eh! eh!... jeune homme, répliqua le petit porte-poulets, c'est la
+mort.
+
+
+
+
+III
+
+
+COMMENT LA RAMÉE FIT CONNAISSANCE AVEC ESPÉRANCE.
+
+La Ramée avait déjà inspecté une bonne partie des gardes sans rien
+signaler, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, comme Rosny venait de le
+dire au capitaine.
+
+Il s'approcha du garde suspect, observa un moment, et se redressant
+vers Rosny, s'écria:
+
+--En voici un!
+
+C'était Vernetel qu'il désignait ainsi, en le touchant du doigt à la
+poitrine.
+
+Presque au même instant il étendit son bras vers Castillon, en disant:
+
+--Voici le deuxième!
+
+Les deux inculpés se récrièrent; une menace sourde grondait dans tous
+les rangs.
+
+--A quoi reconnaissez-vous ces messieurs, que vous dites n'avoir vus
+que par derrière? demanda simplement Rosny.
+
+La Ramée, sans répondre, montra sur le buffle de Vernetel une
+gouttelette de sang à peine visible, à laquelle adhéraient quelques
+poils d'un gris fauve.
+
+Quant à Castillon, il avait sur l'épaule droite une faible trace de ce
+sable humide des celliers sur lequel reposent les bouteilles.
+
+En effet, Vernetel avait rapporté le lapin et Castillon la
+dame-Jeanne.
+
+Ces preuves suffisaient à des esprits déjà trop convaincus. Nul ne fit
+une observation, pas même les accusés.
+
+Mais la Ramée n'était pas au bout. Il s'arrêta devant plusieurs gardes
+qu'il inspecta minutieusement jusqu'à ce que, avisant Pontis qui
+l'attendait de pied ferme, quoique un peu pâle, il lui prit la main.
+
+Pontis le repoussa en disant:
+
+--Ne touchez pas, sinon plus de trêve!
+
+--Voici le troisième, dit la Ramée, et c'est le plus coupable. C'est
+celui-là qui a pris les tisons au feu; regardez ses mains, elles
+sentent la fumée.
+
+--Vous ne supposez pas, interrompit le capitaine, que vos preuves nous
+satisfassent?
+
+--Qu'on amène ces hommes au château alors, et qu'on les confronte avec
+mes gens.
+
+--Inutile, s'écria Pontis, inutile, en vérité, c'est humiliant de
+rougir ou de pâlir devant un pareil accusateur. Depuis dix minutes
+tout le corps des gardes se laisse insulter par ce drôle, pour
+quelques volailles et un râble de lapin; c'est humiliant.
+
+--Qu'est-ce à dire? demanda Rosny, et que concluez-vous?
+
+--Je conclus que c'est moi qui suis allé au château, puisque château
+il y a, une vraie bicoque. Je croyais avoir affaire à de bons
+serviteurs du roi, et demander place à la table, ce qui se fait
+partout, entre bons gentilshommes qui voyagent. Je dis plus, en
+Dauphiné, chez moi, un châtelain court au-devant des hôtes et les
+amène de force à son foyer. Mais puisqu'ici nous sommes en présence
+d'un mauvais Français, d'un Espagnol, d'un ladre, sambioux! et que la
+trêve nous lie les mains, supportons-en les conséquences. C'est donc
+moi qui, refusé par les gens de monsieur, ai cru devoir me procurer
+des vivres.
+
+--Acheter, s'écria Vernetel, acheter!
+
+--Oui, acheter, dit Castillon, nous avons acheté.
+
+--Vous mentez! répliqua la Ramée d'une voix courroucée.
+
+--J'ai jeté une pièce d'argent dans la cuisine, balbutia Castillon.
+
+--Vous mentez! continua l'insolent accusateur.
+
+--Eh! oui, dit Pontis avec douceur à Castillon et à Vernetel en leur
+prenant affectueusement les mains. Oui, monsieur a raison, vous
+mentez, mes pauvres chers amis, nous n'avons pas acheté; est-ce qu'il
+y a de l'argent, chez nous? Jamais! mais il y a de l'honneur, et je
+vais le prouver à ce soi-disant gentilhomme. C'est moi, Pontis, moi
+seul qui ai conçu le projet de la maraude; moi qui ai entraîné mes
+deux amis, sans leur dire mes desseins; moi qui les ai faits mes
+complices malgré eux. C'est moi qui ai lancé les tisons par la
+chambre, sans croire, hélas! qu'ils provoqueraient un incendie; mais
+enfin, je les ai lancés, il n'y a que moi de coupable. Je me livre, me
+voici.
+
+--Monsieur, s'écrièrent Castillon et Vernetel, ne le croyez pas, nous
+en sommes!
+
+--Pardieu! dit la Ramée.
+
+--Ah! répliqua Rosny, révolté par l'esprit de vengeance qui animait si
+furieusement ce jeune homme, ah! il vous faudrait trois victimes!
+
+--Une par volaille, ajouta Pontis.
+
+--Vous les réclamez, n'est-ce pas? dit le capitaine.
+
+--Je réclame justice.
+
+--Posez vos conclusions.
+
+--Elles sont toutes simples, la trêve a été violée, l'avouez-vous?
+
+--C'est vrai, dit Rosny.
+
+--Mais c'est convenu, s'écria Pontis, nous tournons dans les mêmes
+redites. Monsieur veut-il un morceau de ma peau équivalant à celle de
+ses canards?
+
+--Il est écrit, articula la Ramée d'une voix brève et tranchante comme
+un coup de hache, que les infractions à la trêve, c'est-à-dire les
+rapines, les violences et l'incendie, seront punis de mort. Votre roi
+a-t-il signé cela, oui ou non?
+
+--La mort! murmura Pontis, stupéfait de la féroce insistance de ce
+jeune homme.
+
+--C'est écrit, vous deviez le savoir, répéta la Ramée.
+
+--Pour deux canards, ce serait fort! s'écria Vernetel exaspéré.
+
+--Il s'agira de voir, dit la Ramée d'une voix étranglée par la
+passion, si un serment est un serment, et, au cas où les articles
+d'une trêve auraient si peu de valeur qu'on les pût violer impunément,
+tout le pays saura que ce n'est plus avec des paroles qu'on doit
+accueillir les soldats royalistes quand ils se présenteront dans nos
+maisons, mais avec de bons mousquets dont nous ne manquons pas, Dieu
+merci! Et alors, on appellera guerre la bataille rangée, et paix, tous
+les massacres qui se feront dans les campagnes. Et alors, aussi,
+continua-t-il, entraîné par son éloquente fureur, tout sera bon pour
+détruire ces parjures. On les laissera voler les vivres, mais ces
+vivres seront empoisonnés. Voilà ce que produit l'injustice,
+messieurs; contre tout abus, l'excès. Venez nous piller, comme font
+les rats; nous vous donnerons, comme à eux, de l'arsenic. Encore,
+s'ils rongent, au moins, n'incendient-ils pas!
+
+Rosny, qui avait tenu la tête constamment baissée pendant cette
+harangue, sortit de sa méditation.
+
+--Monsieur, dit-il, puisque vous persistez à demander l'exécution des
+articles, il sera fait selon votre désir. C'est peu chrétien, mais
+vous êtes dans votre droit.
+
+La Ramée s'inclina, et son visage calmé parut alors ce qu'il était,
+magnifiquement noble et beau de hardiesse et d'orgueil.
+
+--Je suis contraint, ajouta Rosny, en se tournant vers Pontis, de vous
+livrer au prévôt, qui vous retiendra prisonnier jusqu'à ce que la
+justice ait prononcé sur votre sort.
+
+Pontis fit un geste d'assentiment. Sa résignation n'ébranla point la
+Ramée.
+
+--Quant aux autres, dit-il comme si c'était lui qui dût être à la fois
+le juge et l'exécuteur, je n'ai point de compte à leur demander.
+Quelques jours de prison me suffiront.
+
+--Les autres, interrompit Rosny rouge de colère, j'en dispose, et non
+pas vous, monsieur! Les autres, je les décharge de toute
+responsabilité, ils sont libres, leur camarade aura payé pour tous.
+Ainsi, vous pouvez vous retirer, monsieur de la Ramée, et publier
+partout que le roi de France fait bonne justice, même à ses ennemis.
+
+En disant ces mots, Rosny indiquait à la Ramée sa route; il le
+congédiait. Celui-ci, sans s'émouvoir:
+
+--Un moment, je vous prie, dit-il, je crois que nous ne nous entendons
+pas.
+
+--Plaît-il? demanda Rosny, fatigué dans sa fierté légitime de
+l'obsession d'un pareil adversaire.
+
+Et il lança un regard de travers, précurseur de tempête. Ce mauvais
+regard de Rosny était très-connu et très-redouté. Mais la Ramée ne
+s'effrayait pas pour un coup d'oeil.
+
+--Non, monsieur, répliqua-t-il, nous ne nous entendons pas. Moi, je
+sais par coeur les articles de la trêve, et vous les oubliez
+perpétuellement. Ainsi, il n'est pas convenu que le délinquant sera
+remis au prévôt de son parti, pour être jugé par les juges de son
+parti, non; il est établi, au contraire, qu'il sera livré a ceux qu'il
+aura offensés ou lésés, pour _justice en être faite_; voilà la
+teneur. Ainsi, monsieur, on devrait me remettre le coupable pour qu'il
+fût jugé par un bailli du lieu. Mais ce n'est point de jugement qu'il
+s'agit ici, le crime est constant, prouvé, avoué. La peine est écrite;
+passons à l'exécution.
+
+Un cri de fureur et de dégoût retentit dans tous les rangs. Cet homme
+eût été déchiré s'il ne se fût trouvé des chefs énergiques et
+respectés pour contenir les gardes.
+
+--Ah! coquin, murmura Pontis en montrant le poing à la Ramée, tu as
+raison de chercher à me faire arquebuser, car si j'étais libre, ou si
+la chance veut que j'en réchappe...
+
+--Faites-moi le plaisir de tirer à l'écart, dit Rosny à la Ramée, je
+ne réponds pas sans cela de votre salut. M. de Crillon va venir tout à
+l'heure et certainement faire exécuter la loi. Il est le maître absolu
+de ses gardes; attendez son retour, et en attendant soyez prudent, car
+il pourrait arriver ceci: ou que M. de Pontis, qui n'a plus grand
+chose à risquer, vous passât son épée au travers du corps, on n'est
+arquebusé qu'une fois, ou qu'un de ses camarades vous cherchât une de
+ces querelles... Vous m'entendez; il y a des Allemands parmi ces
+messieurs.
+
+--Je vous remercie de vos prudents conseils, monsieur, repartit la
+Ramée avec son aigre sourire; mais je ne crains ni celui-ci, ni
+celui-là, dans votre cantonnement. M. de Rosny ne laissera jamais
+assassiner un homme qui se plaint à bon droit.
+
+En disant ces mots, il salua l'illustre baron huguenot, sans même
+essayer de réprimer l'insolente ironie de son accent et de son regard.
+
+Soudain il sentit une main s'appuyer sur son épaule, et se retourna.
+
+C'était la main d'Espérance qui, après des efforts prodigieux pour se
+vaincre pendant les débats révoltants dont il avait été témoin, venait
+de céder à la tentation d'entrer en scène et de jouer un rôle à son
+tour.
+
+Il avait donc quitté sa place toute sillonnée des trépignements
+d'impatience dont il l'avait labourée depuis dix minutes, et
+traversant les gardes irrités, vint suppléer Rosny dans ce fâcheux
+dialogue.
+
+Il appuya, disons-nous, sa charmante main musculeuse et blanche sur
+l'épaule de la Ramée, qui se retourna de l'air fâché d'un chat qu'on
+interrompt lorsqu'il savoure une arête.
+
+--Deux mots, monsieur, s'il vous plaît, dit Espérance avec un aimable
+sourire.
+
+Ces deux visages se trouvèrent en présence. Beaux tous deux, l'un de
+sa pâleur nacrée sous laquelle couvait la colère; l'autre d'un frais
+vermillon qui dénotait cette heureuse santé du corps et de l'esprit,
+sans laquelle il n'est pas de véritable bonté ni de véritable force.
+
+Aux premiers accents d'Espérance, la Ramée tressaillit, son instinct
+lui révélait un rude adversaire.
+
+--Que voulez-vous? répliqua-t-il sèchement.
+
+--Vous fournir un moyen de terminer votre affaire, monsieur. Dans les
+circonstances embarrassantes, on est souvent heureux de rencontrer la
+solution qu'on cherchait.
+
+Espérance avait haussé la voix de telle façon, que Rosny d'abord, puis
+un certain nombre de gardes entendirent et se rapprochèrent, curieux
+de juger par eux-mêmes le mérite de la solution dont on parlait.
+
+Espérance, du coin de l'oeil, avait vu Pontis entouré par les archers
+du prévôt. Ce spectacle douloureux l'animait à obtenir un prompt
+résultat de sa conférence.
+
+La Ramée, au contraire, blessé de ce retour offensif sur une question
+qu'il jugeait épuisée, voulait éconduire au plus tôt le conciliateur
+importun dont l'exorde venait de susciter autour d'eux une galerie
+nouvelle de curieux et de malintentionnés.
+
+--Si vous teniez à me faire plaisir, dit-il à Espérance, vous vous
+occuperiez de vos affaires, non des miennes.
+
+--Monsieur, répondit le beau jeune homme, tout ce que je viens
+d'entendre ne m'a pas disposé le moins du monde à vous faire plaisir.
+Mais je vous crois fort embarrassé par vos débuts en cette affaire.
+Vous avez tellement crié, vous avez tellement gémi, que vous vous
+serez exagéré à vous-même votre offense et votre souffrance. Cela se
+voit souvent. Et puis, vous craigniez la partialité de ceux à qui vous
+faisiez vos plaintes. Donc, vous avez demandé le plus possible pour
+obtenir quelque chose. J'explique cela ainsi.
+
+--Et moi, monsieur, interrompit la Ramée insolemment, je n'ai aucun
+besoin de vos explications, et vous en dispense.
+
+Aussitôt il lui tourna le dos. Mais Espérance, sans se déconcerter,
+tourna comme lui et se remit en face avec une fermeté si calme et un
+tour de pirouette si élégamment équilibré, que l'admiration succéda à
+l'attention parmi les spectateurs.
+
+--Je disais, reprit-il du même ton, que si vous eussiez été dans votre
+sang-froid, vous vous fussiez aperçu que des poules volées et de la
+paille brûlée ne suffisent pas pour qu'on fasse tuer un homme. C'est
+écrit dans la trêve, je le veux bien, mais au fond de votre esprit, au
+fond de votre coeur, vous trouvez l'article barbare et digne des
+anthropophages. Cette pensée vous honore, je la lis dans vos yeux.
+
+La Ramée, pâle comme un spectre, s'aperçut que son interlocuteur le
+raillait. Un éclair effrayant jaillit de ses prunelles rougies.
+
+--Je viens donc vous aider, continua Espérance, à revenir sur les
+conclusions farouches que vous dictait d'abord la colère, et c'est ici
+que se présente naturellement ma solution. Pour tout le monde, il est
+clair qu'un dommage a été causé, dommage qu'il convient de réparer.
+
+--Ah çà! seriez-vous un avocat ou un prêcheur? s'écria la Ramée
+tremblant de colère sous le souffle ardent de la popularité qui
+caressait chaque parole de son adversaire.
+
+--Ni l'un ni l'autre, monsieur, mais on s'accorde à trouver que je
+parle facilement. J'ai eu un excellent précepteur, un Vénitien à la
+fois théologien et légiste. C'est de lui que je tiens cet axiome
+latin, que je vous traduis en français pour ne paraître pas un pédant:
+Le dommage d'argent se paye en argent; or, que vaut un canard, que
+valent cinq cents bottes de paille? Très cher, assurément, lorsqu'on
+les pille ou brûle en temps de trêve. Mais, entre nous, en temps
+ordinaire, cette affaire-là s'arrangerait pour deux pistoles. Vous
+vous récriez; c'est vrai, j'oubliais qu'avec la paille on a brûlé la
+grange. Peste! c'est plus grave. Il y en a pour vingt écus au moins!
+
+Un formidable éclat de rire des assistants écrasa la Ramée, qui serra
+les poings et chercha du regard à son côté le couteau qu'on lui avait
+pris.
+
+--Ne riez pas, messieurs, dit gravement Espérance, car vous feriez
+oublier à monsieur qu'il s'agit de la vie d'un homme!
+
+--Je trouve honteux, balbutia la Ramée dans le délire de sa rage, je
+trouve déshonorant de chercher ainsi deux cents auxiliaires contre un
+seul ennemi.
+
+--Moi, votre ennemi? je suis votre meilleur ami, au contraire. Je veux
+vous épargner un remords éternel.
+
+L'affreux sourire qui plissa les lèvres de l'autre fit comprendre à
+Espérance que ce mot remords n'a pas de sens pour tout le monde. La
+Ramée l'accompagna d'un geste méprisant, et rompit l'entretien par
+cette phrase:
+
+--Nous nous reverrons.
+
+Et il s'éloignait encore une fois; mais, pour le coup, Espérance
+perdit patience. Il allongea le bras, saisit la Ramée par la ceinture,
+et, tout grand qu'il fût, le retourna vers lui comme si cette créature
+de chair et d'os eût été un mannequin d'osier bourré de plume.
+
+La Ramée étourdi chancela, et une imprécation, un blasphème qu'il
+proféra, fut étouffé par les applaudissements de la foule.
+
+--Maintenant, dit Espérance, j'ai épuisé avec vous les prières et les
+discussions courtoises. Venons au fait. Vous voulez que ce jeune homme
+meure?
+
+Il désignait Pontis.
+
+--Moi, je ne le veux pas. Vous dites que l'on a incendié votre
+propriété; c'est faux, la grange qui a brûlé tout à l'heure n'est pas
+à vous, elle est une dépendance de la métairie appartenant à M. de
+Balzac d'Entragues dont votre père est l'ami, presque l'intendant, je
+le sais, mais enfin, la grange n'est pas à vous. Ah! cela vous étonne
+que je sache si bien vos affaires, moi, un voyageur qui passe;
+attendez, je vous en dirai plus encore: Vous êtes un orgueilleux, un
+de ces vertueux catholiques qui ont sucé, au lieu de lait, le fiel et
+le vinaigre de sainte mère la Ligue; votre père est encore malade des
+suites d'une blessure qu'il a reçue en combattant contre le roi, pour
+les Espagnols... un Français!... vous ne seriez pas fâché, vous, de
+faire pendre quelques soldats du Béarnais, depuis que vous ne pouvez
+plus les tuer à l'affût derrière des buissons, comme cela s'est fait
+l'an dernier, pas plus tard, aux environs d'Aumale... Ah! ah! comme je
+vous étonne! Eh bien, mon maître, moi qui sais tant de belles choses
+sur votre compte, moi qui ne suis ni garde de Sa Majesté, ni sujet à
+la trêve, moi qui, si vous y tenez, vais vous dire encore toutes
+sortes de petits secrets devant ces messieurs, je vous répète mes
+conclusions: Pour les canards volés chez vous, pour la violation de
+votre domicile, j'évalue qu'il peut vous revenir vingt pistoles; mais
+comme il s'agit de sauver un de nos semblables, cela vaut
+quatre-vingts pistoles de plus. Certainement, c'est peu priser un
+galant homme que de l'estimer quatre-vingts pistoles, mais enfin, je
+n'ai que cela dans ma bourse; voici les cent pistoles, signez-moi
+votre désistement.
+
+En disant ces mots, Espérance tira sa bourse bien brodée qu'il étala
+aux yeux de la Ramée.
+
+Celui-ci était resté comme abruti par la surprise et la terreur. Cet
+inconnu qui le connaissait, et, après l'avoir convaincu de mensonge,
+dénonçait ainsi jusqu'à ses plus secrètes pensées; cette vigueur,
+cette beauté, cette assurance, le cri terrible de la conscience et
+cette universelle réprobation lui ôtaient la faculté de penser, de
+parler, de se mouvoir.
+
+Quant à Espérance, ses paroles chevaleresques, son esprit, sa
+hardiesse, et par-dessus tout la magique bourse gonflée d'or,
+l'avaient transformé aux yeux des gardes, non pas en dieu, mais en
+idole. C'était à qui se jetterait dans ses bras, et Pontis, tenu à
+distance par le respect et la modestie, aussi bien que par les
+archers, essuyait une larme ou du moins une vapeur au bord de sa
+paupière.
+
+La Ramée en était encore à se répéter avec la ténacité d'un fou:
+
+--Mais, par qui sait-il tout cela, et quel est cet homme?
+
+
+
+
+IV
+
+
+COMMENT M. DE CRILLON INTERPRÉTA L'ARTICLE IV DE LA TREVE.
+
+Cependant, comme la stupéfaction n'est pas de l'attendrissement, comme
+le silence n'est pas un consentement, quoi qu'en dise le proverbe, les
+affaires de Pontis ne marchaient pas, et il n'avait d'autre ressource
+qu'un prompt retour de M. de Crillon.
+
+La Ramée ne put tenir contre la curiosité qui le dévorait.
+
+--Vous connaissez donc M. de Balzac d'Entragues? dit-il.
+
+--Oui, monsieur, répondit Espérance.
+
+Et comme il vit s'éclairer d'une flamme étrange la physionomie de la
+Ramée.
+
+--Je le connais vaguement, dit-il.
+
+--Cependant, tous ces détails, que vous semez si familièrement,
+indiqueraient que vous connaissez dans l'intimité ... soit lui ...
+soit ...
+
+--Qui? demanda Espérance en attachant un regard assuré sur le visage
+de la Ramée, qui détourna les yeux comme s'il craignait d'en avoir
+trop dit.
+
+Evidemment, poursuivit Espérance fort du silence de son ennemi, je
+parle avec connaissance de cause, et j'ai puisé mes renseignements sur
+vous à de bonnes sources.
+
+--Vous on avez trop dit pour ne pas achever, monsieur, répliqua le
+pâle jeune homme. Et ces mêmes détails, fit-il en baissant la voix, ne
+vous ont pas tous été confiés pour que vous en abusiez comme vous
+venez de le faire.
+
+Espérance, au lieu de se laisser engager dans cette explication
+particulière, haussa la voix sur-le-champ, et dit:
+
+--Voyons, un refus ou un acquiescement.
+
+--Je réfléchirai.
+
+-Je vous donne dix minutes.
+
+Ce ton bref et provocateur réveilla l'orgueil de la Ramée qui
+sur-le-champ s'écria:
+
+--Soit. J'ai réfléchi. Le voleur sera mis à mort, et, quant à nous,
+nous causerons après.
+
+--Du tout, nous causerons tout de suite. Je suis las de vos
+fanfaronnades et de vos férocités. Celui que vous appelez le voleur,
+n'est pour moi qu'un jeune homme affamé; vous demandez sa mort, je
+demande sa vie, et, comme pour arriver à votre but, vous avez pris
+tous les chemins, même les moins dignes d'un gentilhomme, à mon tour
+j'userai de tous les moyens en mon pouvoir. Je vous préviens donc que
+je vous tiens pour un déloyal et méchant garnement, que tout à l'heure
+je coucherai sur l'herbe d'un coup d'épée, si Dieu est juste. Et parce
+que je pourrais avoir mauvaise chance dans ce combat, je veux avant de
+l'entreprendre vous ôter toute ressource et toute fuite. Si vous me
+tuez, je veux que vous soyez pendu. Cela m'est très-facile. Écoutez
+bien!
+
+Il s'approcha de l'oreille de la Ramée.
+
+--Je dirai à ces messieurs, ajouta-t-il tout bas, que l'an dernier,
+près d'Aumale, vous avez rapporté de l'affût certaine bague
+qu'assurément vous n'avez pas trouvée sur un lièvre, car c'est un
+anneau de gentilhomme, et à le bien regarder, on reconnaîtrait les
+armoiries gravées sur le chaton.
+
+La Ramée fit un mouvement qui trahit toute son inquiétude.
+
+--Et, quand j'aurais rapporté une bague, dit-il, en attachant un
+regard effaré sur la physionomie calme et sereine d'Espérance, en quoi
+cela me ferait-il pendre, comme vous dites?
+
+--Si cette bague avait appartenu à quelque seigneur huguenot tué ou
+plutôt assassiné d'un coup d'arquebuse lorsqu'il passait près d'Aumale
+dans un chemin creux bordé d'une double haie d'épines....
+
+La Ramée devint livide.
+
+--A la guerre, dit-il, on porte une arquebuse et l'on s'en sert contre
+les ennemis.
+
+--Fort bien. Mais, lorsqu'on tombe aux mains de ces ennemis, ils vous
+pendent. Voilà ce que je voulais vous dire.
+
+La Ramée, frissonnant et déconcerté:
+
+--Vous prouveriez alors, dit-il, que j'ai....
+
+--Assassiné le seigneur huguenot? Ce serait difficile. Mais je
+prouverai que vous avez pris à son doigt l'anneau en question.
+
+--Ah!...
+
+--Oui, et qui plus est, je dirai par quelle personne cet anneau avait
+été donné au gentilhomme, et à quelle personne vous l'avez rendu.
+Peut-être alors devinera-t-on pourquoi le gentilhomme a été assassiné;
+peut-être alors fera-t-on des découvertes dont le résultat vous fera
+pendre.... Vous voyez que je reviens toujours au même point; donc je
+suis dans le vrai et j'y reste.
+
+La Ramée, au comble de l'épouvante, se mordait convulsivement les
+doigts en ravageant sa moustache rousse.
+
+--C'est bien, murmura-t-il d'une voix saccadée après quelques secondes
+de réflexion. Vous tenez un de mes secrets, je cède, le voleur vivra.
+Mais, monsieur, après cette concession, si vous n'êtes point un lâche,
+au lieu de me faire massacrer par tous ces soldats que vous ameutez
+contre moi, vous me joindrez tout à l'heure au détour du chemin. Je
+connais un endroit fourré, désert, propre à l'entretien que nous
+pourrions avoir ensemble, et pour lequel il ne me manque que mon épée.
+Dix minutes pour l'aller chercher chez moi, et je suis à vos ordres.
+
+--A la bonne heure! répliqua Espérance, apportez votre épée; mais je
+vous préviens que je me défierai de l'arquebuse, et que j'ai un
+poitrinal attaché à ma selle.
+
+Avant que la Ramée n'eût pu répondre à cette rude attaque, on entendit
+à plusieurs reprises prononcer le nom de Crillon.
+
+Et en effet, sous les tilleuls s'avançait, escorté par Rosny et les
+officiers, l'illustre chevalier, que trois rois successivement avaient
+surnommé le Brave, et qui n'avait pas de rival en Europe pour la
+vaillance, l'adresse et la générosité.
+
+Crillon avait alors cinquante-deux ans: il était robuste et portait
+haut sa tête, petite en égard aux vastes proportions de son corps.
+Sans le feu qui jaillissait de ses yeux largement fendus, on l'eût
+pris, avec son épaisse moustache grise, les fraîches couleurs et
+l'embonpoint de ses joues, pour quelque honnête quartenier bourgeois
+encadré dans le hausse-col d'un colonel. Mais cette moustache se
+hérissait-elle, ces joues venaient-elles à frémir au vent de la
+bataille, apparaissait Crillon, et, de ce corps trapu, s'élançaient
+comme autant de ressorts, les muscles devenus élégants, nobles,
+irrésistibles: une flamme divine immatérialisait toute cette argile,
+et de la gaîne vulgaire du quartenier bourgeois jaillissait le héros
+sublime.
+
+Bon nombre de gardes suivaient à distance leur chef vénéré. Celui-ci
+se faisait raconter par Rosny la scène de l'accusation et
+l'acharnement de l'accusateur.
+
+--Où est l'inculpé? demanda-t-il.
+
+--C'est moi, monsieur, répliqua piteusement Pontis.
+
+--Ah! c'est toi; tu débutes mal, cadet dauphinois. Fouler le pauvre
+peuple, c'est défendu.
+
+--Monsieur, j'avais faim, et ce n'est pas le pauvre peuple que je
+mettais à contribution, mais un riche gentilhomme qui eût dû m'offrir
+à dîner.
+
+--Ah! où est-il, ce gentilhomme? demanda Crillon.
+
+Rosny lui montra du doigt la Ramée près de qui se tenait Espérance.
+
+--Lequel des deux? ajouta Crillon.
+
+--Pas moi, dit Espérance en se reculant.
+
+--Ah!... c'est monsieur...
+
+Et Crillon toisa l'accusateur avec cette froide autorité devant
+laquelle tout orgueil plie et se tait.
+
+--Que lui a-t-on pris?
+
+--De la volaille, dit Pontis.
+
+--Et une grange a été brûlée, dit brusquement Rosny.
+
+--Pour laquelle ce généreux seigneur a offert de donner cent pistoles,
+s'écria Pontis avec précipitation comme s'il eût voulu empêcher son
+colonel de suivre une idée défavorable.
+
+--Cent pistoles pour des volailles et une grange, c'est fort
+raisonnable, dit Crillon.
+
+--N'est ce pas, monsieur?
+
+--Tais-toi, cadet. Eh bien! qu'on donne les cent pistoles au plaignant
+et qu'il remercie.
+
+--Bah! interrompit Rosny, le plaignant veut autre chose.
+
+--Quoi donc?
+
+--Il réclame l'exécution de l'article de la trêve.
+
+--Quelle trêve?
+
+--Il n'y en a qu'une, je pense, dit aigrement la Ramée, qui avait cru
+prudent jusque-là de garder le silence, et qui, d'après ses
+conventions avec Espérance, voulait bien céder la vie de Pontis, mais
+à condition qu'on lui en fît des remercîments.
+
+--Est-ce à moi que vous parlez? demanda Crillon, en dilatant son grand
+oeil noir qui rayonna sur le malheureux la Ramée.
+
+--Mais oui, monsieur.
+
+--C'est qu'alors on ôte son chapeau, mon maître.
+
+--Pardon, monsieur.
+
+Et la Ramée se découvrit.
+
+--Vous disiez donc, continua Crillon, que ce jeune homme veut autre
+chose que de l'argent pour ses volailles et pour sa grange?
+
+--Il veut qu'on exécute l'article de la trêve, s'écria Pontis,
+c'est-à-dire qu'on me passe par les armes.
+
+Crillon fit un soubresaut qui n'annonçait pas un grand respect pour la
+teneur de l'article.
+
+--Par les armes! dit-il. Pour des poulets!
+
+--Pour des canards, monsieur; et voyez, le prévôt m'avait déjà saisi.
+
+--Qui a ordonné cela? demanda Crillon se retournant d'une pièce.
+
+--Moi, dit Rosny un peu gêné.
+
+--Êtes-vous fou? répliqua Crillon.
+
+--Monsieur, il faut faire respecter la signature du roi.
+
+--Harnibieu! s'écria Crillon, vous voilà bien, vous autres gens de
+robe, qui vous croyez soldats parce que
+
+vous nous regardez faire la guerre. Donner un homme au prévôt parce
+qu'il a pris des canards....
+
+--Et brûlé ... interrompit Rosny.
+
+--Une grange, nous le savons. Et c'est loi, dit-il à la Ramée, qui
+réclamais ce châtiment pour _mon_ garde?
+
+--Oui, dit la Ramée, fort ému de ce subit tutoiement de Crillon; mais
+l'orgueil parla encore plus haut que l'instinct de la conservation.
+
+--Et l'on t'offrait cent pistoles de rançon?
+
+--Oui, continua la Ramée d'un demi-ton plus bas.
+
+--Eh bien! dit Crillon en s'approchant de lui les mains derrière le
+dos, avec un sourcil hérissé comme sa moustache, je vais te faire une
+autre proposition, moi, et je gage que tu ne réclameras pas après
+l'avoir entendue. M. de Rosny, que voilà, est un philosophe, un habile
+homme en fait de mots et d'articles. Il a eu la patience de t'écouter,
+à ce qu'il paraît, et vous vous êtes entendus et il t'a prêté mon
+prévôt, car c'est le mien. Moi, je vais te le donner tout à fait.
+Regarde un peu la belle branche de tilleul; dans trois minutes tu y
+vas être accroché, si dans deux tu n'as pas regagné ta tanière.
+
+-Morbleu! s'écria la Ramée épouvanté, je suis gentilhomme, et vous
+oubliez qu'au-dessus de vous est le roi.
+
+--Le roi? continua Crillon qui ne se possédait plus, le roi? Tu as
+parlé du roi, ce me semble. Bon, je te ferai couper la langue. Il n'y
+a de roi ici que Crillon, et le roi ne commande pas aux gardes. Je
+t'avais donné deux minutes, mon drôle, prends garde, je t'en retire
+une!
+
+Un geste de la Ramée, une vaine protestation se perdirent dans
+l'effrayant tumulte qui couvrit ces paroles de Crillon. Les gardes ne
+se possédaient plus de joie, ils battaient follement des mains et
+jetaient leurs chapeaux en l'air.
+
+--Une corde, prévôt, continua Crillon, et une bonne!
+
+La Ramée recula écumant de rage devant le prévôt qui faisait siffler
+la corde demandée.
+
+--Pardon, monsieur, dit alors Espérance au malheureux propriétaire,
+emportez votre argent, il est à vous.
+
+--J'emporte mieux que l'argent, répliqua la Ramée les dents tellement
+serrées qu'on l'entendait à peine; j'emporte un souvenir qui vivra
+longtemps.
+
+--Et notre entretien, monsieur la Ramée, dans ce fameux fourré désert?
+
+--Vous ne perdrez point pour attendre, dit la Ramée.
+
+Et aussitôt il fit retraite, la face tournée vers les gardes, marchant
+à reculons comme le tigre devant la flamme.
+
+Une immense huée salua son départ. La honte le saisit; c'en était trop
+depuis une heure.
+
+Poussant un cri sourd, un cri désespéré, un cri de vengeance et de
+terreur vertigineuse, il s'enfuit en bondissant et disparut.
+
+--Vive M. de Crillon, notre colonel! hurlèrent les deux compagnies
+dans leur ivresse.
+
+--Oui, dit Crillon, mais qu'on n'y revienne plus! car effectivement ce
+coquin avait raison; vous êtes tous des drôles à pendre!
+
+Crillon, après avoir abandonné ses deux mains à la foule qui
+s'empressait pour les lui baiser, se tourna vers Rosny, qui boudait et
+grommelait dans son coin.
+
+--Ça, dit-il, pas de rancune. Vous voyez que tous vos scrupules sont
+de trop avec de pareils brigands.
+
+--La loi est la loi, répliqua Rosny, et vous avez tort de vous mettre
+au-dessus. Les esprits, échauffés par votre faiblesse d'aujourd'hui,
+ne sauront plus se retenir une autre fois, et au lieu d'un homme qu'il
+fallait sacrifier à l'exemple, vous en sacrifiez dix.
+
+--Soit, je les sacrifierai. Mais l'occasion sera bonne, tandis
+qu'aujourd'hui c'eût été une cruauté stérile.
+
+--Monsieur, dit aigrement Rosny, je n'agissais qu'en vue de faire
+respecter les armes du roi.
+
+--Harnibieu! ne les fais-je point respecter, moi? répondit Crillon
+avec une vivacité de jeune homme.
+
+--Ce n'est point cela que j'entends, et par grâce, si vous avez des
+observations à me faire, faites-les-moi en particulier, pour que
+personne ne soit témoin des différends qui s'élèvent entre les
+officiers de l'armée royale.
+
+--Mais, mon cher monsieur Rosny, il n'y a point de différend entre
+nous; je suis prompt et brutal, vous êtes circonspect et lent. Cela
+seul suffit à nous séparer quelquefois. D'ailleurs, tout se passe en
+famille, devant nos gens, et je ne vois point de témoin qui nous gêne
+pour nous embrasser cordialement.
+
+--Excusez-moi, en voici un, répliqua Rosny en désignant Espérance à
+Crillon.
+
+--Ce jeune homme, c'est vrai. N'est-ce pas lui qui a offert de payer
+cent pistoles pour Pontis?
+
+--Lui-même, et regardez avec quelle effusion Pontis lui serre les
+mains.
+
+--C'est un beau garçon, ajouta Crillon, un ami de Pontis, sans doute?
+
+--Nullement; c'est un étranger qui passait et qui a pris fait et cause
+pour vos gardes.
+
+--En vérité! il faut que je le remercie.
+
+--Cela lui fera d'autant plus de plaisir que tout à l'heure, en
+arrivant, c'est vous qu'il cherchait dans le quartier des gardes.
+
+--Il m'a trouvé, alors, dit gaiement Crillon qui s'avança vers Pontis
+et Espérance.
+
+Ces deux derniers étaient encore en face l'un de l'autre, les mains
+entrelacées; Pontis, remerciant avec la chaleur d'un coeur généreux
+qui aime à exagérer le service rendu; Espérance, se défendant avec la
+simplicité d'une belle âme qui craint d'être trop remerciée.
+
+L'arrivée de Crillon mit fin à cet affectueux débat.
+
+--Monsieur, dit Pontis à son jeune sauveur, je n'ai point terminé avec
+vous, et cela durera éternellement.
+
+--Bien! s'écria le mestre de camp, bien, cadet! j'aime les gens qui
+contractent de pareilles dettes et qui les payent. Va-t'en!
+
+Et il lui asséna sur l'épaule une caresse de cent livres pesant.
+
+Pontis plia sous le double fardeau du respect et de ce poing
+mythologique; il adressa un dernier sourire à Espérance et rejoignit
+ses camarades.
+
+--Quant à vous, monsieur dit Crillon à Espérance, je vous remercie
+pour mes gardes. Harnibieu! vous me plaisez. Ce que vous voulez me
+dire serait-il une demande que je pusse vous accorder?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Tant pis. Qu'est-ce donc, je vous prie?
+
+--Monsieur, rien que de fort simple: je vous apporte une lettre.
+
+--Donnez, dit Crillon avec bienveillance, celui qui m'écrit a choisi
+un agréable messager. De quelle part, s'il vous plaît?
+
+--Il me paraît que c'est de la part de ma mère.
+
+A cette réponse, empreinte d'une incertitude qui la rendait si
+singulière, Crillon arrêta sur le jeune homme un regard étonné.
+
+--Comment, il paraît, dit-il, n'en êtes-vous pas certain?
+
+--Ma foi non, monsieur; mais lisez, et vous en saurez autant que moi,
+peut-être plus.
+
+Ces mots, prononcés avec une grâce enjouée, achevèrent d'intéresser
+Crillon, qui prit la lettre des mains d'Espérance.
+
+Elle était cachetée d'une large cire noire, empreinte d'une devise
+arabe. On eût dit le type d'une de ces vieilles pièces orientales sur
+lesquelles les califes faisaient frapper un précepte du Koran ou un
+éloge de leurs vertus.
+
+La lettre était contenue dans une enveloppe de parchemin d'Italie. Il
+s'en exhalait un vague parfum noble et sévère comme celui de l'encens
+ou du cinnamome.
+
+Espérance se recula modestement, tandis que Crillon déchirait
+l'enveloppe. Mais, si peu curieux qu'il voulût être, il fut frappé de
+l'expression du visage de Crillon, dès la lecture des premières
+lignes. Ce fut d'abord de la surprise, puis une attention si profonde
+qu'elle ressemblait à de la stupeur.
+
+Puis, à mesure qu'il lisait, le vieux guerrier baissait la tête. Il
+pâlit enfin, appuya sa tête sur sa main et poussa un soupir semblable
+à un gémissement.
+
+On eût dit le passage d'une nuée noire sur un vallon doré de la
+Lombardie. Tout s'était assombri sur cette sereine et affable
+physionomie du chevalier.
+
+Crillon releva comme avec effort sa main qui avait fléchi sous le
+poids de cette lettre si légère. Il la relut encore, puis encore, et
+toujours avec une émotion qui dégénérait en trouble, en anxiété.
+
+--Monsieur, balbutia-t-il en fixant sur le jeune homme un regard mal
+assuré, cette lettre me surprend, je l'avoue, elle me frappe. Je
+chercherais en vain à vous le dissimuler.
+
+--Ah! monsieur, dit vivement Espérance, si la commission vous est
+désagréable, ne m'en veuillez pas. Dieu m'est témoin que si je l'ai
+acceptée, c'est malgré moi.
+
+--Je ne vous accuse pas, jeune homme, tant s'en faut, repartit Crillon
+avec la même bienveillance; mais j'ai besoin de comprendre tout à fait
+les choses, un peu obscures pour moi, qui sont renfermées dans cette
+lettre, et je vous demanderai....
+
+--Vous vous adressez bien mal, monsieur, car j'ai reçu une lettre
+aussi, moi, et je ne l'ai pas comprise le moins du monde. Si vous
+voulez m'aider pour la mienne, je tâcherai de vous aider pour la
+vôtre.
+
+--Très-volontiers, jeune homme, dit Crillon d'une voix émue. Causons
+bien franchement surtout ... n'est-ce pas? Vous êtes avec un ami,
+monsieur, tirons à l'écart, je vous prie, pour que nul ne nous
+entende.
+
+En disant ces mots, Crillon entraîna le jeune homme par la main, et le
+conduisit à son quartier, d'où il renvoya tout le monde.
+
+--Je fais de l'effet, pensa Espérance; j'en fais trop.
+
+
+
+
+V
+
+
+POURQUOI IL S'APPELAIT ESPÉRANCE
+
+Crillon alla vérifier lui-même si personne ne pourrait entendre, et
+revenant s'asseoir près d'Espérance.
+
+--Nous pouvons causer librement, dit-il. Commencez par me dire votre
+nom.
+
+--Espérance, monsieur.
+
+--C'est tout au plus le nom du baptême; encore ne sois-je point qu'il
+y ait un saint Espérance. Mais le nom de famille?
+
+--Je m'appelle Espérance tout court. De famille, je ne m'en connais
+point.
+
+--Cependant, votre mère dont vous parliez... elle a un nom?
+
+-C'est probable, mais je ne le sais pas.
+
+--Eh quoi! dit Crillon avec surprise, vous n'avez jamais entendu
+nommer devant vous madame votre mère?
+
+--Jamais, par une excellente raison, c'est que je n'ai jamais vu ma
+mère.
+
+--Qui donc vous a élevé?
+
+--Une nourrice qui est morte quand j'avais cinq ans, puis un savant
+qui m'a donné les notions de tout ce qu'il savait, et des maîtres pour
+le reste. Il m'a enseigné les sciences, les arts, les langues, et a
+payé des écuyers, des officiers, des maîtres d'armes pour m'apprendre
+tout ce que doit et peut savoir un homme.
+
+--Et vous savez tout cela? demanda Crillon avec une sorte d'admiration
+naïve.
+
+--Oui, monsieur. Je sais l'espagnol, l'allemand, l'anglais, l'italien,
+le latin et le grec; je sais la botanique, la chimie, l'astronomie;
+quant à me tenir à cheval, à manier une épée ou une lance, à tirer un
+coup de mousquet, à nager, à dessiner des fortifications, je n'y
+réussis pas mal, à ce que disaient mes maîtres.
+
+--Vous êtes un aimable garçon, dit le vieux chevalier; mais revenons à
+votre mère. Ce devait être une bonne mère pourtant, puisqu'elle a pris
+un pareil soin de votre éducation.
+
+--Je n'en doute pas.
+
+--Vous dites cela froidement.
+
+--Certes oui, répliqua mélancoliquement Espérance; à force de vivre
+seul sous la direction d'un homme égoïste et avare, qui ne me parlait
+jamais de ma mère, mais de son argent, qui chaque fois que mon coeur
+s'ouvrait à l'espoir de quelque confidence sur cette mère que j'eusse
+tant aimée, se hâtait, non pas seulement de refermer, mais de glacer
+ce tendre coeur par quelque menace ou quelque diversion brutale; à
+force, dis-je, de considérer ma mère comme fabuleuse et chimérique,
+j'ai senti s'éteindre peu à peu le foyer d'affection qu'un seul mot
+délicat d'allusion eût entretenu en moi.
+
+--Seriez-vous devenu méchant? dit Crillon, pris d'un douloureux
+serrement de coeur.
+
+--Moi, monsieur, s'écria le jeune homme avec un charmant sourire, moi,
+méchant! oh, non! ma nature est privilégiée. Dieu n'y a pas versé une
+goutte de fiel. J'ai remplacé cet amour filial par l'amour de tout ce
+qui est beau et bon dans la création. Enfant, j'ai adoré les oiseaux,
+les chiens, les chevaux, puis les fleurs, puis mes compagnons
+d'enfance; je n'ai jamais été triste quand il a fait du soleil et que
+j'ai pu causer avec une créature humaine. Tout ce que j'ai appris de
+la perversité du monde et des imperfections de l'humanité, c'est mon
+précepteur qui me l'a enseigné, et, je dois vous le dire, c'est pour
+ce genre d'étude que mon esprit s'est montré le plus rebelle. Je n'y
+voulais pas croire, je n'y crois pas encore tout à fait. Un méchant
+m'étonne, je tourne autour comme on tourne autour d'une bête curieuse,
+et quand il montre la dent ou la griffe, je crois que c'est pour
+jouer, et je ris; quand il égratigne ou qu'il mord, je le gronde, et
+si je le soupçonne venimeux et que je le tue, c'est uniquement pour
+qu'il ne fasse pas de mal aux autres. Oh! non, monsieur le chevalier,
+je ne suis pas méchant. C'est si vrai, que parfois on m'a dit de me
+venger d'une injure que je n'avais pas comprise, et alors on
+m'appelait poltron, lâche.
+
+--Seriez-vous timide? demanda Crillon.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Mais cependant, pour supporter patiemment une offense, il faut
+manquer un peu de coeur.
+
+--Croyez-vous? c'est possible. Moi je croyais que toutes les fois
+qu'on est certain d'être le plus fort, on devrait s'abstenir de
+frapper.
+
+--Mais ... murmura Crillon, contre la force, les faibles ont l'adresse
+et peuvent battre un fort.
+
+--Oui, mais si l'on est sûr d'être aussi le plus adroit, ne se
+trouve-t-on pas dans le cas des gens qui gagnent à coup sûr? Or,
+gagner à coup sûr n'est pas de la prud'homie, à ce que je pense. C'est
+donc parce que toute ma vie je me suis trouvé le plus adroit et le
+plus fort que je n'ai pas poussé les querelles jusqu'au bout. Ah! s'il
+m'arrive jamais de combattre un méchant qui soit plus fort et plus
+adroit que moi, je le combattrai rudement, j'en puis répondre.
+
+--C'est bien, je dirai plus, c'est trop bien; car avec un pareil
+caractère, il vous arrivera ce qui m'est arrivé à moi, une blessure
+par combat livré. Me voilà réconcilié avec votre caractère, et j'en
+voudrais presque à votre mère de vous avoir éloigné d'elle avec cet
+acharnement; car voilà bien des années que cela dure. Quel âge
+avez-vous?
+
+--J'aurais, dit-on, vingt ans.
+
+--Quoi! pas même la certitude de votre âge?
+
+--A quoi bon? Je compte du jour que mon souvenir peut aller atteindre,
+la mort de ma nourrice; cela est arrivé, m'a-t-on dit, quand j'avais
+cinq ans. Eh bien! j'ai vu passer quinze étés depuis cette époque.
+
+--Un jour viendra où cette mère sa révélera, comptez-y.
+
+--Monsieur, je n'ai plus cet espoir. Il y a six mois, un matin,
+lorsque je me préparais à aller chasser--il faut vous dire que
+j'habite une petite terre en Normandie et que la chasse occupe
+beaucoup de place dans ma vie--j'allais dire adieu à mon précepteur,
+quand je vis entrer dans ma chambre un homme vêtu de noir, un
+vieillard d'une belle figure ombragée de cheveux blancs. Cet homme,
+après m'avoir considéré attentivement et salué avec une sorte de
+respect qui me surprit de la part d'un vieillard, voyant que
+j'appelais Spaletta, mon gouverneur, m'arrêta et me dit:
+
+--Seigneur, ne cherchez point Spaletta, car il n'est plus ici.
+
+--Où donc est-il?
+
+--Je ne sais, seigneur, mais je l'avais fait prévenir de mon arrivée
+par un courrier qui me précède, et quand tout à l'heure je suis entré
+dans la maison, votre laquais m'a répondu que Spaletta était monté à
+cheval et parti subitement.
+
+--Voilà qui est singulier! m'écriai-je. Vous connaissez donc Spaletta,
+monsieur?
+
+--Un peu, dit le vieillard, et je comptais sur lui pour m'introduire
+près de vous. Son absence me surprend.
+
+--Elle m'inquiète, moi; car il s'éloignait peu, d'ordinaire. Mais
+veuillez m'apprendre, puisque vous voilà tout introduit, le motif de
+votre visite.
+
+Je n'eus pas plutôt prononcé ces paroles, que le front du vieillard
+s'assombrit, comme si je lui eusse rappelé une pensée amère, que mon
+aspect aurait d'abord écartée de son esprit.
+
+--C'est vrai, murmura-t-il ... le motif de ma visite. Eh bien,
+monsieur, le voici.
+
+Sa voix tremblait, et l'on eût dit qu'il essayait de retenir un
+sanglot ou des larmes. Il me tendit alors une lettre enveloppée de
+parchemin comme celle que j'ai eu l'honneur de vous remettre tout à
+l'heure, monsieur le chevalier. Elle était fermée d'un cachet noir
+pareil à celui que vous venez de briser. Au fait, monsieur, la voici,
+prenez la peine de la lire.
+
+Crillon, dont ce récit avait doublé l'émotion, se mit à lire à
+demi-voix la lettre suivante, dont les caractères grêles et incertains
+se dessinaient lugubrement sur le vélin.
+
+« Espérance, je suis votre mère. C'est moi qui du fond de ma retraite
+où votre souvenir m'a fait supporter la vie, ai veillé sur vous et
+dirigé votre éducation avec sollicitude. J'invoque aujourd'hui votre
+reconnaissance, ne pouvant faire appel à votre tendresse. J'ai bien
+souffert de ne pouvoir vous appeler mon fils, mais j'ai tellement
+souffert de ne pouvoir vous embrasser, que mes années se sont
+consumées dans cette soif ardente comme une fièvre. Un pareil bonheur
+m'était défendu. »
+
+« L'honneur d'un nom illustre dépendait de mon silence. Chacun de mes
+soupirs était épié, le moindre pas que j'eusse fait vers vous m'eût
+coûté votre vie. Aujourd'hui, placée sous la main de la mort, dégagée
+à jamais des craintes qui ont empoisonné toute mon existence, sûre du
+pardon de Dieu et de la fidélité du serviteur que je vous envoie,
+j'ose vous appeler mon enfant et déposer pour vous dans cette lettre
+le baiser qui s'élancera de mes lèvres avec mon âme. »
+
+« On me dit que vous êtes grand, que vous êtes beau. Vous êtes bon,
+fort, adroit. Tout le monde vous aimera. Vos qualités, votre éducation
+vous conduiront aussi haut que votre naissance eût pu le faire. J'ai
+tâché que vous fussiez riche, Espérance; mais, bien que depuis votre
+naissance, j'aie changé en clinquant mes joyaux et mes pierreries,
+afin d'amasser pour vous, la mort me surprend avant que j'aie pu vous
+composer une fortune digne de mon amour et de votre mérite. Cependant,
+vous n'aurez besoin de qui que ce soit sur la terre, et s'il vous
+plaît de vous marier, pas un père de famille, fût-il prince, ne vous
+refusera sa fille à cause de votre dot. »
+
+« Il faut que je vous quitte, Espérance, mon fils; la chaleur de la
+vie abandonne mes doigts, mon coeur seul est encore vivant. Je vous
+recommande d'abord de ne me point maudire, et d'accueillir parfois mon
+fantôme triste et doux, qui viendra vous visiter dans vos rêves. Je
+fus une âme tendre et fière dans un corps que vous pouvez vous
+représenter noble et beau. »
+
+« Je vous adjure ensuite, si votre inclination vous porte à embrasser
+le métier des armes, de ne jamais servir une cause qui vous oblige de
+combattre contre M. le chevalier de Crillon. Mon serviteur vous
+remettra une lettre pour cet homme illustre. Vous la rendrez vous-même
+à M. de Crillon. »
+
+« Adieu. Je vous avais nommé Espérance, parce qu'en vous était tout
+mon espoir sur la terre. Aujourd'hui encore vous vous nommez pour moi
+Espérance. Je vous attends au ciel pour l'éternité! »
+
+Il n'y avait pas de nom au bas de cette lettre; rien qu'un large et
+long espace vide: soit que la mort, se hâtant d'enlever sa proie, lui
+eût assuré le secret éternel en l'empêchant de tracer un nom, soit que
+la mourante elle-même se fût arrêtée au moment de se nommer, et que,
+soumise encore à la loi mystérieuse qui avait dirigé toute sa vie,
+elle eût voulu précipiter avec elle son secret dans le néant....
+
+--En sorte, dit Crillon après un long silence, que vous ignorez qui
+était ... cette personne?
+
+--Absolument.
+
+--N'importe, voilà une lettre touchante, ajouta le chevalier de
+Crillon en proie à l'émotion la plus vive. C'est bien une lettre de
+mère.
+
+--Vous trouvez, n'est-ce pas, monsieur le chevalier?
+
+--Continuez votre récit, jeune homme, et dites ce qu'était devenu
+votre précepteur.
+
+--Vous allez le deviner, monsieur. Quand j'eus achevé cette lettre de
+ma mère, le vieillard me voyant touché, les yeux humides, me prit et
+me baisa la main.
+
+--Puis-je savoir, lui demandai-je, si l'on vous a chargé de me dire le
+nom qui n'est pas écrit sur ce papier?
+
+Et je lui montrai la place vide de la signature.
+
+--Monsieur, répliqua le vieillard, on m'a imposé l'obligation
+contraire.
+
+--C'est bien, dis-je avec amertume; j'espérais encore que l'on aurait
+eu assez de confiance, sinon en ma discrétion, du moins dans mon
+orgueil, pour me révéler un secret qu'il m'est si honorable de garder.
+
+--Monsieur, ne sachant rien, vous ne serez jamais exposé à vous
+trahir, et par conséquent à vous perdre. C'est pour elle que madame
+votre mère s'est tue pendant sa vie, c'est pour vous qu'elle garde le
+silence après sa mort.
+
+Je n'insistai plus. Le bon vieillard me remit alors la lettre qui vous
+était destinée. Je lui demandai pourquoi il m'était recommandé de ne
+jamais porter les armes contre M. de Crillon.
+
+-Parce que, répliqua le serviteur de ma mère, M. de Crillon n'embrasse
+jamais que les causes loyales et justes, et puis, parce qu'il fut
+l'ami de quelqu'un de très-grand dans votre famille.
+
+Je n'avais rien à objecter. En effet, le brave Crillon est le plus
+loyal des chevaliers, et, ma mère n'eût-elle rien recommandé, jamais
+l'idée ne me serait venue de porter les armes contre lui.
+
+Crillon rougit et baissa les yeux.
+
+--Le vieillard, ajouta Espérance, me demanda ensuite à visiter la
+chambre de mon gouverneur Spaletta, pour savoir si celui-ci n'aurait
+pas laissé quelque avertissement de son départ. Mais non, il n'y avait
+rien.
+
+Tandis que nous parcourions la maison, le serviteur de ma mère
+manifestait un étonnement qui éclata en une sorte de colère, quand je
+lui eus fait voir tout l'ameublement et la vaisselle, qui étaient
+d'une simplicité que jusque-là j'avais appelée luxe.
+
+Ce fut bien pis, lorsque descendu aux écuries, le vieillard n'aperçut
+que mon cheval au râtelier, encore ce cheval était-il une bête commune
+quoique vigoureuse.
+
+--Est-ce là, s'écria-t-il, est-ce bien là le genre de vie que l'on
+vous a fait mener? Quoi, un seul cheval! et toute cette maigre
+dépense!... Combien de gens avez-vous pour votre service? Vous
+thésaurisez donc?
+
+--J'ai une femme de charge qui dirige la cuisinière et un laquais.
+Encore Spaletta trouvait-il l'entretien de tout cela bien cher, et il
+avait raison. La pension que nous faisait ma mère suffisait à peine
+depuis que j'avais désiré me faire une petite meute de sept chiens.
+
+Le vieillard frappa du pied, furieux.
+
+--Seigneur, s'écria-t-il, je comprends maintenant pourquoi Spaletta
+s'est enfui à mon approche. La pension de votre mère était,
+dites-vous, à peine suffisante?... Savez-vous bien le chiffre de cette
+pension?
+
+--Mais, mille écus par chaque année, je crois, répondis-je.
+
+--J'envoyais mille écus par mois! dit le vieillard, rouge
+d'indignation, et vous devriez avoir ici six laquais, autant de
+chevaux et un parc où chevaux et chiens se fussent fatigués tous les
+jours. Mais, voyez-vous, Spaletta vous a volé dix mille écus par an.
+Depuis dix ans que cela dure, il doit être riche!
+
+--Je n'en suis pas plus pauvre, répondis-je en souriant. D'ailleurs,
+faute de chevaux de relais, j'ai été forcé d'arpenter à pied les
+vallons et les collines, et de fouler le marais; faute de laquais je
+me suis servi souvent moi-même, aussi voyez comme je suis devenu grand
+et fort. La médiocrité qui vous déplaît m'a rendu de grands services.
+Et Spaletta que vous maudissez, nous devrions au contraire le bénir de
+m'avoir volé mon argent. Avec le luxe dont vous m'eussiez entouré je
+fusse devenu gros et lourd.
+
+--Peut-être, seigneur, me dit le vieillard. Mais c'eût été un grand
+chagrin pour la pauvre dame votre mère, d'apprendre que vous avez
+désiré ou regretté quelque chose. Pareil malheur ne se représentera
+plus. Je vous apporte le premier douzième de la pension qui vous est
+allouée désormais.
+
+Et il me compta deux mille écus en or.
+
+--Vingt-quatre mille écus par an! s'écria Crillon.
+
+--Tout autant.
+
+--Vous voilà bien riche, jeune homme.
+
+--Trop. C'est une fortune royale dans un temps où personne n'a plus
+d'argent. Et il faut, disais-je au serviteur de ma mère, que cette
+somme qui m'est destinée soit bien considérable; car si j'allais vivre
+cinquante ans!
+
+--Vos enfants continueront à la toucher, répondit le vieillard avec un
+sourire. Ne craignez rien, vous n'épuiserez pas votre cassette.
+
+--Mon ami, murmurai-je, si ma mère, a économisé tout cela sur ses
+pierreries, elle en avait donc beaucoup?
+
+--Beaucoup, dit-il gravement, beaucoup en effet.
+
+--Et j'ajoute, reprit Espérance en s'adressant à Crillon, que tout
+cela est bien étrange, n'est-ce pas?
+
+--Oui, jeune homme, soupira le chevalier.
+
+--Pour achever, monsieur, le vieillard passa près de moi la journée,
+me fit des caresses toujours respectueuses qui me le firent aimer
+tendrement; puis, après m'avoir fait promettre de ne le suivre point
+et de ne questionner qui que ce fût à son sujet, il repartit. Je ne
+l'ai plus revu; seulement, tous les mois les deux mille écus
+m'arrivent.
+
+--Mais, ce Spaletta, demanda Crillon, il sait quelque chose, lui?
+
+--Non pas, car le vieillard à qui je faisais la même observation, m'a
+répondu que Spaletta avait été engagé par lui pour me servir de
+gouverneur, et n'a jamais correspondu qu'avec lui. Il me reste à vous
+demander maintenant, monsieur le chevalier, si mon récit vous a
+éclairci ce que vous trouviez d'obscur dans mes paroles et si vous
+comprenez mieux la lettre de ma mère?
+
+Crillon, sans répondre, rouvrit et relut cette lettre: puis il dit à
+Espérance:
+
+--Je crois que je la comprends.
+
+--S'il y avait quelque chose qui m'intéressât et qui pût me satisfaire
+à mon tour, serait-il indiscret de vous interroger?
+
+--Je ne sais trop encore.
+
+--Je me tais, monsieur, excusez-moi.
+
+Crillon réfléchit un moment:
+
+--Pardon, dit-il, vous me disiez que cette lettre voua est parvenue il
+y a six mois?
+
+--C'est vrai.
+
+--Et, par conséquent, il y a six mois que vous gardez cette lettre qui
+m'était destinée; vous n'avez eu guère de hâte!
+
+Espérance rougit.
+
+--Ai-je mal fait? demanda-t-il. Je ne me suis pas cru pressé.
+Qu'exigeait de moi la volonté de ma mère? De ne point prendre parti
+contre M. de Crillon; je ne l'ai pas fait. De porter un message à M.
+de Crillon; je viens de le faire. Certes, j'eusse pu me hâter plus,
+mais vous faisiez la guerre ça et là, loin de moi. C'était un voyage à
+entreprendre qui, je l'avoue, m'eût gêné beaucoup en ce temps-là.
+
+--Quelque amourette vous occupait, sans doute?
+
+--Oui, monsieur, répliqua Espérance en souriant de la plus charmante
+façon. Je vous supplie de me pardonner. Les jeunes gens sont égoïstes,
+ils ne veulent pas perdre une seule des fleurs que sème pour eux la
+jeunesse.
+
+--Je ne vous blâme point, dit Crillon, mais ces amours sont donc
+terminées, ces fleurs sont donc fanées, que je vous vois aujourd'hui?
+
+--Non, monsieur, Dieu merci, car ma maîtresse est adorable.
+
+--Cependant, vous la quittez pour moi.
+
+--Eh bien, non, dit Espérance avec enjouement; non, monsieur le
+chevalier, je n'ai pas même cette bonne action à compter. Vous
+m'excuserez en faveur de ma franchise. Je ne viens près de vous que
+pour suivre ma maîtresse.
+
+--En vérité!
+
+--Elle était venue habiter dans mon voisinage pendant près d'une
+demi-année. Son père la rappelle à une maison qu'il a dans les
+environs de Saint-Denis, et, faut-il encore l'avouer, quoique ce soit
+bien incivil, c'est en passant sur la route qui mène à Saint-Denis, en
+apprenant que vous campiez de ce côté, que j'ai demandé à vous voir,
+et fait, comme on dit, d'une pierre deux coups. Encore une fois,
+monsieur le chevalier, je vous supplie d'être indulgent. Cette
+franchise n'est que de la grossièreté; mais j'aime mieux être impoli
+envers le brave Crillon, que de lui mentir. A présent que mon message
+a été remis, je vais vous saluer avec bien du respect, et reprendre
+mon chemin.
+
+--Si pressé!
+
+--J'ai reçu en route un certain petit billet de la personne en
+question. On m'y donne rendez-vous à un jour, à une heure, à un lieu
+précis. C'est un rendez-vous que je ne saurais manquer d'observer
+religieusement comme une consigne, sous peine des plus grands
+malheurs.
+
+--En vérité ... Serait-ce une femme mariée?
+
+--Non pas, c'est une demoiselle; mais elle n'en est point plus libre.
+Or, il faut que je prenne toutes les précautions de prudence ... et je
+n'ai pas trop de temps.
+
+--Mais ... dit Crillon avec tristesse.
+
+--Vous ai-je déplu, monsieur?
+
+--Non, mais vous m'inquiétez, et je ne veux pas être inquiet à votre
+égard.
+
+Espérance regarda Crillon avec surprise.
+
+--Cela vient de ce que vous m'êtes recommandé, se hâta de dire le
+chevalier. A quand le rendez-vous?
+
+--A demain.
+
+--Où cela? Je ne vous interroge pas pour connaître le nom de votre
+maîtresse, mais seulement pour juger de la distance.
+
+--C'est près d'un petit village qui s'appelle Ormesson.
+
+--Je le connais; je m'y suis battu et j'ai été blessé, dit Crillon.
+
+--Ah! vraiment. Fâcheuse connaissance.
+
+--Oui, les Balzac d'Entragues ont même une maison dans les environs un
+petit château avec fossés.
+
+Espérance devint pourpre. Mais comme le chevalier ne le regardait pas
+en face, il put dissimuler cette rougeur causée par le nom d'Entragues
+que venait de prononcer innocemment Crillon.
+
+--Il faut huit heures pour aller là, continua le chevalier qui ne
+s'aperçut de rien; vous avez plus que le temps nécessaire; demeurez
+ici quelques moments. J'aurai à vous parler, je crois.
+
+--A votre souhait, monsieur, dit Espérance en s'inclinant
+respectueusement, mais que ferai-je en attendant vos ordres?
+
+--Rejoignez votre protégé Pontis, qui va rôdant là-bas, et vous espère
+comme l'âme en peine. Allez! tandis que je vais ici recueillir mes
+souvenirs.
+
+Espérance s'éloigna, Crillon le suivit d'un regard affectueux, et
+quand il l'eut perdu de vue appuya son front dans ses mains et rêva.
+
+
+
+
+VI
+
+
+UNE AVENTURE DE CRILLON
+
+Derrière ses paupières fermées passèrent une à une, lentement, les
+actions de sa vie déjà si longue et si bien remplie.
+
+C'étaient d'abord ses exploits de jeune homme sous le roi Henri II;
+les grandes guerres de religion et les égorgements de la guerre civile
+sous François II et Charles IX; la matinée d'Amboise, la nuit de la
+Saint-Barthélémy.
+
+Tout cela passa, teint de pourpre et de sang, trois règnes tout
+rouges.
+
+Cependant la mémoire de Crillon s'est arrêtée sur une journée, une
+journée splendide; le soleil embrase l'immensité de la mer; cent
+voiles, cinq cents, mille, pavoisées de toutes les couleurs connues,
+se balancent sur les flots bleus du golfe de Lépante. Toute l'Europe
+est là représentée par ses chevaliers. Sultan Sélim II pousse contre
+les chrétiens sa flotte formidable. Le choc a lieu.
+
+Crillon se voit, l'épée au poing, sur une mauvaise barque dont
+personne n'a osé prendre le commandement. Ce frêle esquif ouvre la
+marche aux grosses galères de don Juan d'Autriche. Crillon a tant
+frappé ce jour-là, qu'il est devenu immortel. Ce jour-là toute
+l'Europe a connu l'éclair de son épée. C'est Crillon qui porte à Rome,
+au pape Pie V, la nouvelle de la victoire. Rome! que c'est beau! Et le
+vieux pontife a serré Crillon dans ses bras, en le remerciant de sa
+vaillance au nom de toute la chrétienté.
+
+Viennent ensuite d'autres combats, d'autres triomphes. Ce terrible
+duel avec Bussy, le siège de la Rochelle après les massacres de 1572;
+puis, le voyage de Pologne, entrepris pour escorter Henri d'Anjou,
+alors qu'impatient de posséder une couronne, il disait adieu à celle
+de France, que son frère Charles IX devait lui céder si vite.
+
+Charles IX, le troisième maître de Crillon, est descendu dans le
+tombeau; Henri, roi de Pologne, jette sa froide couronne pour aller
+ramasser celle de France. Crillon l'aide à s'enfuir; ils arrivent tous
+deux à Venise. Ici s'arrête longuement la pensée du noble guerrier.
+Ici son front devient plus pesant, et voilà que, sur cette tête
+courbée, descendent en foule, évoqués par une fidèle mémoire, les
+jeunes idées radieuses et embaumées, les souvenirs printaniers de la
+vie, la gloire unie au plaisir, l'amour se jouant parmi les écharpes
+et les armes.
+
+C'est en 1574. Crillon a trente-trois ans; il est victorieux, il est
+fier, il est beau. Son nom retentit comme une fanfare martiale à
+l'oreille du soldat, et fait tressaillir les femmes comme une caresse.
+
+A l'arrivée du roi de France, Venise riche et puissante alors, s'est
+levée pour faire honneur à son allié qui occupe le premier trône du
+monde. Les cloches du campanile de Saint-Marc, le canon des galères et
+les compliments du sénat saluent Henri III. Mais la foule applaudit
+Crillon le vainqueur de Lépante, et lorsqu'il passe sur la Piazzetta,
+pour entrer au palais ducal, les Vénitiens l'admirent et les
+Vénitiennes lui sourient.
+
+Quelle faveur de la fortune et de la gloire peut valoir une caresse de
+Venise, alors que le soleil sème de poudre d'or, en s'abaissant sur
+eux, les monts Vicentins et la lagune, alors que les coupoles de
+Saint-Marc rougissent, qu'un diamant s'attache à chaque vitre des
+Procuraties et que les deux sonneurs d'airain de l'horloge sur la
+Place lèvent avec mesure leur marteau de bronze qui frappe l'heure
+pour les navires mouillés en face des Esclavons; alors que la
+procession sort lentement des voûtes dorées de Saint-Marc, jetant les
+roses et l'encens sur les têtes inclinées des fidèles.
+
+Mais que serait-ce si la place dallée de marbre s'est remplie de
+spectateurs, si un tournoi s'y prépare dans lequel on verra combattre
+Crillon!
+
+Le jour en est arrivé; Venise, qui admire tant son guerrier de marbre,
+saint Théodore; Venise, qui ne connaît de chevaux que ses chevaux de
+bronze, bat des mains avec frénésie aux prouesses du chevalier
+français.
+
+La vigueur, l'adresse, l'élan du maître, l'orgueil obéissant de son
+coursier, l'ardeur rivale de tous deux pour la victoire, le choc des
+lances fracassées, dix concurrents roulés dans le sable épais qui
+recouvre le pavé de la Place, tout cet enivrement du combat monte aux
+cerveaux chauffés déjà par le soleil de juillet; et, des fenêtres des
+Procuraties, des balcons du Palais Ducal, des rangs pressés de la
+foule s'élancent des frémissements, des bravos, des cris qui vont
+épouvanter les colombes du sommet des Plombs jusque par delà les toits
+de la Giudecca.
+
+Jamais rien de si grand ni de si valeureux n'avait frappé Venise,
+alors féconde en gloires de tout genre. Crillon fut applaudi et adoré
+par cette cité, comme s'il eût été saint Marc ou saint Michel.
+
+Ce qu'il trouva de fleurs à son logis, et les fleurs sont rares à
+Venise, ce qu'il reçut de présents magnifiques et de suppliantes
+invitations, comment l'énumérer froidement dans ces pages!
+
+Vingt ans s'étaient écoulés depuis ce triomphe, et sous les couches
+successives des lauriers de cent victoires plus récentes, le héros
+sentait encore avec délices l'âpre parfum de ces fleurs écloses sous
+le baiser frais de l'Adriatique.
+
+Un soir, il revenait de souper à l'Arsenal après des régates
+splendides que le doge avait offertes à Henri III. La régate est la
+fête nationale de Venise. On n'offre rien de mieux à Dieu et à saint
+Marc. Cette régate, par sa splendeur et ses prouesses, avait effacé
+toutes les autres. Un soir donc, après souper, Crillon rentrait à son
+palais, seul et tout émerveillé d'avoir vu les _arsenalotti_ tailler,
+cambrer, construire, gréer et faire naviguer devant le roi et lui,
+pendant qu'ils soupaient, une petite galère entièrement achevée en
+deux heures. Étendu sur les coussins, bercé par le mouvement moelleux
+de la gondole, il admirait, aux lueurs du fanal accroché à sa proue,
+le chatoiement de son riche habit de satin blanc brodé d'or et la
+perfection de ses jambes musculeuses serrées dans des chausses de soie
+à reflets nacrés. Certes, il était beau et admirablement beau, ce
+gentilhomme illustré par des exploits qui jadis eussent fait du simple
+chevalier un empereur. Il avait la jeunesse, la santé, la fortune, la
+gloire: il ne lui manquait rien que l'amour.
+
+Au moment où il passait sous le Rialto, bâti alors en bois, sa gondole
+côtoya une barque plus grande d'où partirent soudain les sons d'une
+douce musique. Crillon savait déjà que les barcarols de Venise aiment
+assez la musique pour s'attacher des nuits entières à suivre les
+concerts qui flottent sur l'eau. Il ne s'étonna donc point de sentir
+se ralentir la marche de la gondole, et s'accoudant à droite, à la
+petite fenêtre, il écouta comme les gondoliers.
+
+Rien n'était plus suavement mélancolique que ces accords à demi
+voilés. Les musiciens semblaient ne chanter que pour les esprits
+invisibles de la nuit et dédaigner de parvenir jusqu'à l'oreille
+humaine. Les flûtes, les théorbes, la basse de viole soupiraient si
+doucement, que l'on entendait, autour de la barque, l'eau des avirons
+retomber en cadence.
+
+Partout, sur le passage de cette barque, les fenêtres s'ouvraient sans
+bruit, et l'on distinguait vaguement dans l'ombre azurée des formes
+blanches qui se penchaient curieuses sur les balcons. Crillon ne
+connaissait pas les enivrements de cette fée qu'on appelle Venise; il
+ne savait pas qu'elle profite de la nuit pour répandre sur l'étranger
+la séduction irrésistible de tous ses charmes, et que tout est bon à
+cette enchanteresse pour tenter celui qu'elle aime. Elle parle en même
+temps aux sens, à l'esprit et au coeur.
+
+Obéissant comme dans un rêve, vaincu par l'oreille et les yeux,
+Crillon ne s'apercevait pas qu'il avait dépassé le palais Foscari où
+il logeait avec le roi, et que sa gondole suivait toujours sur le
+Grand Canal la mystérieuse harmonie dont les accents s'attendrissaient
+palpitants d'amour.
+
+Déjà la douane de mer était dépassée, on arrivait à l'île
+Saint-George, où depuis trois ans le génie de Palladio faisait monter
+du sein de la lagune la magnifique église de Saint-George-Majeur. Les
+échafaudages gigantesques, les grues avec leurs bras noirs se
+profilaient bizarrement sur le ciel, et par delà ces entassements de
+charpente et de marbre qui noircissaient de leur masse opaque une
+immense étendue du canal, on apercevait les eaux diaprées d'argent de
+la haute lagune.
+
+La musique continuait. Crillon écoutait toujours.
+
+Alors une petite gondole, avec son cabanon de drap noir à houppes
+soyeuses, s'avança silencieusement par le travers de la gondole qui
+portait Crillon.
+
+Un seul barcarol, vêtu à la façon des gens de service et masqué, la
+dirigeait sans effort. Cet homme après avoir rangé son esquif côte à
+côte avec l'autre, rama quelque temps de conserve comme pour donner la
+facilité à son maître de voir et de reconnaître Crillon dans sa
+gondole. Puis, sur quelque signe qui lui fut fait sans doute, il dit
+un mot aux barcarols du Français, et ceux-ci s'arrêtèrent aussitôt.
+
+Crillon n'avait rien vu de ce manège. Fâché de voir s'éloigner la
+barque du concert, il s'apprêtait à interroger ses barcarols sur leur
+halte, lorsqu'un poids nouveau fit incliner la gondole à gauche; un
+frôlement singulier bruit devant le felce--c'est ainsi qu'on nomme la
+cabine--et une ombre, s'interposant à l'entrée, déroba au chevalier la
+lumière du fanal rose.
+
+Avant que Crillon n'eût rien vu ou rien compris, une femme entra sous
+le dais, à reculons selon l'usage, et prit place à droite sur les
+coussins sans proférer une parole.
+
+Aussitôt la gondole se remit en chemin et Crillon vit ramer à côté le
+silencieux barcarol de l'inconnue.
+
+Devant les deux gondoles ainsi mariées marchait toujours la barque des
+musiciens.
+
+Crillon, avec une galanterie toute française, s'était approché,
+méditant un compliment sur la beauté, la grâce et la politesse. Mais
+sa compagne était masquée, ensevelie dans une mante de soie toute
+cousue de dentelles épaisses de Burano. Pas un rayon du regard, pas un
+reflet de l'épiderme, pas même le bruit du souffle pour avertir
+Crillon qu'il n'était point en société d'un fantôme.
+
+Lorsqu'il ouvrit la bouche pour interroger, la dame leva lentement son
+doigt ganté jusqu'à ses lèvres pour le prier de se taire; il obéit.
+
+Alors elle laissa retomber sa main sur sa robe et rentra dans son
+immobilité. Mais à la lueur d'une large lanterne attachée au quai de
+la Giudecca, et qui égara son rayon furtif jusqu'aux gondoles, Crillon
+vit briller dans les trous du masque deux paillettes de flammes.
+L'inconnue le regardait. Elle le regardait avec toute son âme. Elle le
+regardait fixement, sans vaciller, comme font ces étoiles curieuses
+qui, cachées sous les plis d'un nuage noir, contemplent incessamment
+la terre.
+
+Cependant les gondoles avançaient de front avec une lenteur calculée
+d'après la marche des musiciens. La symphonie, de plus en plus douce
+et caressante, courait sur l'eau d'une rive à l'autre du canal de la
+Giudecca; jamais plus pure nuit n'avait plané sur Venise. Le flot
+montait sans colère, et agitait lascivement les herbes souples et
+odorantes qui tapissent la lagune.
+
+Toutes ces myriades de diamants qui constellent la voûte céleste,
+transparaissaient comme sous une gaze au travers des nuées pâles. En
+une pareille nuit, Joseph eût senti son coeur de bronze s'amollir et
+se fondre d'amour.
+
+Crillon,, lui, osa regarder à son tour l'inconnue qui ne baissa pas
+les yeux; il étendit la main pour saisir celle qui, l'instant d'avant,
+lui avait recommandé le silence. Mais, cette main se releva encore
+pour le même geste toujours froid et solennel. Puis, comme il
+traduisait son étonnement par une exclamation courtoise, l'inconnue se
+retourna vers l'entrée de la cabine, et se mit à contempler le ciel et
+l'eau, moins pour admirer que pour dérober au chevalier le spectacle
+de son trouble et les élans tumultueux d'un sein qu'on voyait battre
+sous la moire et la dentelle.
+
+Crillon profita, en galant homme, de cette belle occasion d'analyser
+sa compagne sans la gêner dans son examen. Elle était grande et
+portait la tête avec une distinction naturelle aux Vénitiennes, qui
+partout semblent nées pour s'appeler reines. Celle-là eût été reine
+même à Venise. Sous la résille brodée d'or dont les franges inondaient
+ses épaules, le chevalier vit briller les tresses énormes de ses
+cheveux; une ligne pure, noblement infléchie, dessinait son dos et son
+corsage, tandis que les reflets soyeux de sa robe couraient en longs
+frissons sur son flanc, digne de la Cléopâtre antique.
+
+Mais cette femme était-elle jeune, était-elle belle? Pourquoi cette
+étrange idée de venir s'asseoir muette dans la gondole? Pourquoi toute
+cette réserve avec tout cet abandon?
+
+On était sorti de la Giudecca; les musiciens tournèrent comme pour
+prendre le chemin de Fusine, puis doublant la pointe Sainte-Marie et
+longeant le Champ-de-Mars par l'étroit Rio-dei-Secchi, gagnèrent le
+Rio-San-Andrea et rentrèrent dans le Grand Canal.
+
+Pendant ce trajet, qui fut long, la Vénitienne ne cessa de regarder
+Crillon, qui, après quelques efforts pour la faire parler, s'était
+persuadé qu'elle était décidément muette. Il lui prit une seconde fois
+la main que, moins farouche, elle laissa prendre. Bien plus, elle
+souleva elle-même, de ses dix petits doigts gantés, la main nerveuse
+du chevalier, l'examina bien attentivement, et l'approchant du rayon
+lumineux que projetait le fanal, elle palpa et fit rouler avec
+curiosité un anneau qu'il portait à la main droite.
+
+Cet anneau parut éveiller en elle des idées d'un ordre moins
+tranquille. On put voir au jeu actif de ses doigts, à leur pression
+inquiète, que ce cercle d'or la gênait et la troublait. Lorsqu'elle
+l'eut bien froissé, bien tourmenté comme pour en épeler la gravure
+avec ses ongles, elle replaça doucement la main de Crillon sur son
+manteau, baissa la tête, et ne chercha point à dissimuler le profond
+abattement qui succédait à son agitation fébrile.
+
+Le chevalier tenta vainement de provoquer des explications. Une heure
+sonnait à l'église de Saint-Job. L'inconnue frappa trois coups avec
+son éventail sur le petit volet sculpté de la gondole, et aussitôt,
+d'un seul coup d'aviron, le barcarol qui l'avait amenée coupa le
+passage aux gondoliers de Crillon, et vint s'offrir à droite, tendant
+le bras à sa maîtresse.
+
+Celle-ci se leva, salua le chevalier du geste, et, légère comme un
+sylphe, posa un pied charmant sur le bord de sa gondole, où elle
+disparut sans que Crillon, qui cherchait à la retenir, rencontrât
+entre ses mains autre chose que le froid aviron du gondolier.
+
+Cependant ses deux barcarols, toujours immobiles, attendaient ses
+ordres, et déjà il leur commandait de suivre la gondole voisine; mais
+la barque longue des musiciens se mettant en travers du canal, les
+arrêta une minute, pendant laquelle, gondole, inconnue, intrigue, tout
+s'évanouit comme un rêve.
+
+Le désappointement de Crillon fut vif. Lorsqu'il questionna ses
+barcarols, ceux-ci, de l'air le plus naturel, et ils étaient naturels
+en effet, répondirent qu'ils avaient suivi la barque des musiciens
+parce que c'est l'habitude à Venise, et que le seigneur français
+n'avait pas donné d'ordres contraires.
+
+Quant à la rencontre de la gondole mystérieuse, ils déclarèrent ne la
+connaître pas. Le barcarol masqué leur avait dit d'arrêter, et ils
+l'avaient fait parce que c'est l'usage. La dame était entrée dans la
+cabine sans qu'ils se permissent de la regarder, parce que c'eût été
+impoli. Enfin, il n'y avait dans toute cette affaire, aux yeux de ces
+braves gens, rien qui ne fût parfaitement dans l'ordre, attendu,
+ajoutèrent-ils, que cela se passe toujours ainsi à Venise, si ce n'est
+que d'ordinaire c'est le cavalier qui entre dans la gondole de la
+dame.
+
+Crillon dut se contenter de ces explications. Tout ce qu'il tenta pour
+éveiller l'imagination de ses barcarols et leur faire deviner le nom
+ou la qualité de l'inconnue, fut parfaitement inutile.
+
+--Elle était masquée, répondirent-ils.
+
+Le chevalier, réduit à ses propres ressources, rentra au palais
+Foscari, où dormait déjà Henri III, et en se mettant à son tour dans
+le lit magnifique que lui avait réservé l'hospitalité vénitienne,
+Crillon, pour se défaire du rêve qui l'obsédait, s'efforça de se
+persuader que son aventure était toute naturelle, et qu'en effet cela
+se passait ainsi chaque jour à Venise.
+
+D'ailleurs, pour achever de se consoler, il se disait que l'aventure
+témoignait peu en faveur de son mérite; que la dame, après l'avoir
+tant regardé, l'avait trouvé moins à son goût qu'elle n'espérait; et
+il s'endormit en se posant ce dilemme: Ou c'est une banalité, auquel
+cas j'aurais tort d'y penser encore; ou c'est un échec, et alors il le
+faut oublier.
+
+Il s'endormit donc aux sons mourants de la musique, qui, plus polie
+que l'inconnue, l'avait escorté jusqu'au palais Foscari, et lui avait
+servi ses plus gaillardes symphonies pour le bercer entre les bras du
+sommeil.
+
+Cependant, le lendemain, il n'avait rien oublié de la veille, et
+repassant en lui-même tous les détails de l'étrange visite qui lui
+était venue dans sa gondole, il s'arrêtait surtout à l'impression
+douloureuse que son anneau avait causée à l'inconnue.
+
+Il reçut en se levant un magnifique bouquet de roses et de lis sur
+lesquels perlait encore la rosée du matin. Du milieu de ces fleurs
+embaumées jaillissait une large pensée aux pétales de velours, au
+calice d'or. Et, comme il en respirait encore les suaves parfums, un
+autre bouquet tout pareil lui arriva, puis un autre, l'heure suivante,
+puis un autre, ainsi à chaque heure de la journée. Cela signifiait si
+bien: Je pense à vous à toute heure, que Crillon, sans être un fort
+habile interprète du langage des fleurs, ne put s'empêcher de
+comprendre la phrase odorante qu'on lui répétait durant toute cette
+journée.
+
+Au lieu de sortir, il resta enfermé chez lui pour attendre et
+accueillir chacun de ces messages. Mais, quoi qu'il pût faire, jamais
+il ne réussit à découvrir les messagers. Portes, fenêtres, voûtes,
+cheminées, balcons, escaliers, tout fut bon à la fée industrieuse pour
+lui faire parvenir ses présents anonymes, et toujours la pensée
+surmontait le bouquet comme un refrain passionné.
+
+Enfin, furieux de la maladresse de ses gens, il faisait le guet
+lui-même, quand un dernier bouquet lui arriva le soir. Il était
+apporté par un enfant qui déclara l'avoir reçu d'un gondolier.
+
+A la pensée, était attaché par une soie bleue un léger billet que
+Crillon ouvrit et dévora, le cour embrasé.
+
+"Seigneur, disait la fine écriture, si l'anneau de votre main droite
+signifie que vous êtes marié ou lié par un serment à quelque femme,
+brûlez ce billet et jetez-en les cendres. Mais si vous êtes libre,
+faites-vous mener dans votre gondole en face des chantiers de
+l'Arsenal. A dix heures, si vous êtes libre, entendez-vous, Crillon!"
+
+Le chevalier poussa un cri de joie, il comprenait enfin que son
+aventure n'était pas banale comme ses barcarols voulaient bien le
+dire. Libre, jamais son coeur ne l'avait été autant que ce soir-là.
+
+A dix heures sonnées par les deux batteurs de bronze au Palais-Ducal,
+il attendait dans sa gondole, sous les platanes qui bordaient alors le
+quai des Chantiers, et dont l'ombre gigantesquement allongée sur l'eau
+le dérobait à tous les regards.
+
+Il attendait depuis cinq minutes à peine, quand un léger bruit
+d'avirons lui annonça l'arrivée d'une barque. Bientôt il reconnut la
+gondole noire de la veille et la silhouette du barcarol masqué qui se
+courbait sur sa rame.
+
+La gondole vint lui présenter le flanc comme elle avait fait le veille
+pour l'inconnue, et Crillon en pénétrant à la hâte sous le felce, fut
+bien surpris de s'y trouver seul.
+
+Il allait commander à ses barcarols de rester à l'attendre, mais
+l'homme masqué leur dit de s'en retourner au palais, ce qu'ils firent
+immédiatement.
+
+La gondole mystérieuse tourna vers la lagune et fila légèrement à
+travers les batteries de pilotis jetées çà et là pour servir de refuge
+et d'abri aux barques.
+
+La nuit était sombre, le vent venait de la mer et soulevait une longue
+houle sur le dos de laquelle montait la gondole avec un doux
+balancement. Crillon vit paraître et disparaître dans les ténèbres les
+îles San-Lazaro, Saint-Michel et Murano, dont les fourneaux
+incandescents soufflaient du feu et de la fumée rouge par leurs
+longues cheminées de briques.
+
+Puis, continuant à couper diagonalement la lagune, le barcarol arriva
+dans des eaux plus calmes, bordées de rivages fleuris. La barque
+divisait avec sa proue des touffes frémissantes de roseaux, de
+nénufars, et plus d'une fois, l'éperon reluisant arracha, de ses dents
+tranchantes, les grenades enlacées de liserons, qui formaient une haie
+touffue de chaque côté du canal, et retombaient en jonchées dans la
+gondole, sur les pieds du chevalier.
+
+--Où me conduit cet homme? pensait Crillon. Me voilà bien loin de
+Venise, il me semble.
+
+L'idée ne lui vint pas qu'on pouvait lui tendre un piège. Il ne
+questionna pas même le barcarol qui, toujours avec la même rapidité,
+dirigea la gondole parmi les charmants méandres de ces déserts; et
+après avoir passé sous un pont de brique d'une seule arche hardiment
+cintrée, laissa glisser l'esquif dans les hautes herbes et les
+oseraies, jusqu'à ce qu'elle touchât le sol. Alors il sauta sur le
+rivage, et offrit silencieusement son bras à Crillon pour qu'il
+descendît.
+
+Le chevalier mit pied à terre et regarda curieusement autour de lui.
+Il se trouvait sous une sorte de portique formé par un entrelacement
+de vignes sauvages et de lianes. Un grenadier au feuillage épais
+surmontait l'étroite baie d'une porte à peine visible, tant les fleurs
+et les branchages s'en disputaient la penture et les gonds.
+
+Le barcarol indiqua silencieusement du geste cette petite porte
+ouverte comme par enchantement. Crillon entra. La gondole s'éloigna du
+rivage et la porte se referma sur le chevalier, dont toutes ces
+précautions faisaient battre le coeur.
+
+Il était alors dans un petit jardin sombre, irrégulièrement planté;
+pas une lueur ne guidait ses pas; déjà il hésitait et cherchait à
+tâtons un aboutissant quelconque, lorsqu'une clarté douce illumina
+soudain les arbres et en fit ruisseler les feuilles comme autant
+d'émeraudes. Une autre porte, intérieure cette fois, venait de
+s'ouvrir, et Crillon distingua l'entrée d'une maison.
+
+En quatre pas, il fut au milieu d'un vestibule de marbre, au plafond
+duquel brûlait une lampe à chaînes d'argent. Une tapisserie fermait la
+communication de ce vestibule avec les chambres voisines. Chose
+étrange! à peine Crillon fut-il entré dans le vestibule, que la porte
+d'entrée se ferma aussi.
+
+Le chevalier souleva la lourde portière et pénétra dans l'appartement.
+Là, sur une table d'ébène richement sculptée et incrustée d'ivoire,
+une collation était servie sur des plats de vermeil et dans des
+bassins d'argent magnifiquement ciselés. Tous les fruits de la riche
+Lombardie, les vins de l'Archipel dans des buires de cristal de
+Murano, des viandes froides et les plus rares poissons de
+l'Adriatique, promettaient à Crillon seul un festin qui eût rassasié
+vingt rois en appétit.
+
+De la voûte en chêne sculpté pendait un de ces lustres vénitiens à
+fleurs de verre bleu, rose, jaune et blanc, dont les courbes
+élégantes, les merveilleux accouplements, les spirales fantastiques,
+font encore aujourd'hui l'admiration de notre siècle orgueilleux et
+sans patience. Dans le calice de douze fleurs variées, douze cires
+bleues, roses, jaunes et blanches, selon la nuance des cristaux,
+s'élançaient avec leur étoile de flamme et dégageaient une odeur
+d'aloès qui parfumait la chambre éclairée à peine.
+
+Ce petit palais enchanté à colonnettes de cèdre était meublé de ces
+admirables fauteuils de frêne sculpté, sur le bois desquels chaque
+artiste avait laissé tomber dix ans de son génie et de sa vie. Les
+bras en col de guivres et d'hydres enroulés de ronces et de lierres,
+les pieds en racines diaprées de coquilles et de fruits sauvages, les
+frontons peuplés de gnomes, de salamandres aux yeux d'émail, le
+dossier formé de bas-reliefs, d'un fouillis inextricable, composaient
+un de ces ensembles qui résument à la fois le caractère et la richesse
+d'une époque de civilisation et d'art, le caractère, parce qu'on y
+voit éclater dans sa libre toute-puissance la fantaisie de l'ouvrier,
+la richesse, parce qu'un pareil ouvrage, n'eût-il été payé qu'avec le
+pain quotidien, vaudrait encore son pesant d'or.
+
+Quant aux tapisseries, aux tableaux de Bellini, de Giorgion et du
+vieux Palma, tout cela disparaissait dans l'ombre moelleuse, comme si
+le maître du palais estimait peu ces trésors, et voulait attirer
+l'attention sur d'autres plus précieux.
+
+Crillon admirait et s'étonnait de la solitude. Il s'assit dans un
+fauteuil, mit son épée en travers sur ces genoux, et attendît qu'une
+créature humaine vînt lui faire les honneurs de la maison.
+
+En face de lui une porte s'ouvrit dans la muraille et donna passage à
+une femme qu'il crut reconnaître pour la belle visiteuse de la veille.
+Même démarche, même taille, mêmes cheveux, l'éternel masque, et cette
+fixité du regard qui, dans la gondole, avait si fort surpris et gêné
+Crillon.
+
+Cette dame s'arrêta au seuil de la chambre sans parler ni saluer. Elle
+portait sur sa poitrine une large pensée attachée à sa robe de damas
+de soie blanc. A voir les pesants bracelets de sequins qui tombaient
+jusqu'au milieu de sa petite main et tordaient ensemble leurs chaînons
+inégaux, l'on eût dit que tout son corps, entraîné par les bras,
+s'affaissait ainsi sous le poids de cette masse d'or. Cependant
+l'émotion de l'inconnue était la seule cause qui fit pencher sa tête,
+et bientôt, fléchissant comme si elle eût été saisie de vertige, elle
+fut forcée, pour se retenir, d'accrocher ses doigts pâles aux
+sculptures d'un cadre qui se rencontra, sous sa main.
+
+Crillon courut à elle et s'agenouilla en discret chevalier.
+
+Elle, sans quitter sa pose mélancolique et rêveuse:
+
+--Vous parlez espagnol, je le sais, dit-elle avec une voix d'une
+vibration sonore; eh bien, nous parlerons espagnol. Levez-vous et
+écoutez-moi.
+
+Crillon obéit et resta en face d'elle, penché pour aspirer ses paroles
+et son souffle.
+
+-Ainsi, continua l'inconnue, vous êtes libre puisque vous êtes venu.
+
+Crillon s'inclina.
+
+--Cet anneau, dit-il, est mon cachet, qui vient de ma mère.
+
+--J'ai bien fait alors de ne pas vous le prendre hier pour le jeter
+dans le canal comme j'en avais l'envie.
+
+--Assurément, madame, cela m'eût fort attristé.
+
+--En sorte que si je vous le demandais....
+
+--Je serais forcé de vous le refuser, madame.
+
+--Il vient bien de votre mère?
+
+--Madame, Crillon ne dit jamais un mensonge et ne répète jamais une
+vérité.
+
+--C'est vrai, Crillon est Crillon.
+
+Elle garda le silence, et, plus hardie, sa dirigea vers un des
+coussins où elle prit place en faisant signe au chevalier de s'asseoir
+en face d'elle.
+
+--Puisque vous ne mentez jamais, reprit-elle enfin, dites si vous
+m'aimez?
+
+--Presque, madame; je dirais tout à fait si je connaissais votre
+visage.
+
+--Oh! mon visage ... est donc indispensable pour faire naître l'amour?
+Moi, je connais une personne qui s'est éprise d'amour pour quelqu'un
+sur sa seule réputation ... et il me sembla que le souffle, le contact
+d'une femme ou d'un homme qui aime devraient suffire à opérer la
+réciprocité de l'amour.
+
+--Assurément, balbutia Crillon. Toutefois, l'aspect d'un beau visage
+est bien puissant.
+
+--Pourquoi donc alors certaines femmes laides sont-elles aimées?
+
+Crillon frémit.
+
+--D'ailleurs, continua l'inconnue, la beauté est idéale. Belle pour
+d'autres, on peut paraître laide à celui précisement qu'on voudrait
+toucher.
+
+--Il est vrai, soupira le héros de plus en plus tremblant.
+
+--Tenez, dit vivement la Vénitienne en se levant pour montrer à
+Crillon une toile magnifique de Giorgion, où Diane se voyait au milieu
+des nymphes, dans le bain après la chasse. Voici plusieurs beautés,
+les trouvez-vous telles?
+
+--Admirables, madame.
+
+--Et ces madones de Jean Bellini, pour être moins voluptueusement
+profanes, les aimez-vous aussi?
+
+--Ce sont des beautés achevées.
+
+--Une Suzanne de Palma, qu'en dites-vous?
+
+En disant ces mots elle levait un flambeau pour éclairer les tableaux
+à Crillon. Cette pose forcée dessinait sous son bras une taille
+pareille a celle des Nymphes, et comme, pour se hausser, elle avait dû
+poser le pied sur une escabelle de cuir de senteur, son pied fin et
+cambré, une cheville d'enfant, une jambe ronde, le galbe élégant et
+riche de tout le corps qui repoussait les plis du damas, prouvèrent à
+Crillon que cette femme n'avait pas besoin de la beauté du visage pour
+être belle et exciter l'amour.
+
+Il le pensait et le lui dit.
+
+--Vraiment, s'écria-t-elle; que me direz-vous donc quand vous m'aurez
+vue?
+
+--Ce que je disais des nymphes, des madones et de Suzanne.
+
+--Allons donc, monsieur! murmura la Vénitienne avec un superbe dédain,
+ne me comparez donc plus à ces faces vernies. Tout cela est gratté,
+froid, mort. Je suis bien plus belle que cela: regardez!
+
+Et d'un frôlement de ses doigts elle fit voler son masque. Crillon
+poussa un cri de profonde admiration.
+
+En effet, rien de si parfaitement beau ne s'était offert à ses yeux;
+et il avait vu les Romaines et les Polonaises.
+
+Sous des sourcils noirs dessinés comme deux arcs irréprochables
+brillaient les yeux dilatés et chatoyants de cette femme. Le regard
+était brûlant comme un fer rouge. Quand ce regard parlait, tout le
+reste de la physionomie se transfigurait: l'ange devenait archange.
+Elle avait le teint d'une pâleur mate, des lèvres d'un carmin si frais
+qu'il paraissait violent, le nez de la Niobé, des dents d'un million
+par perle, la tête d'Aspasie sur le corps de Vénus, et dix-huit ans,
+
+--Je vous aime! s'écria le Français ébloui, éperdu, à genoux.
+
+--Et moi donc! répondit la Vénitienne, qui, en le relevant, chancela
+dans ses bras.
+
+Les cires consumées coulaient en larges nappes sur les plaques de
+cristal; une pâle clarté, celle de l'aube, bleuissait les ténèbres.
+Crillon ouvrit des yeux appesantis, et chercha vainement la Vénitienne
+à ses côtés.
+
+Elle reparut bientôt, éblouissante de joie et de parure, vint à
+Crillon, qui déjà lui reprochait son absence si courte, et d'une voix
+plus caressante encore que son sourire:
+
+--Désormais, dit-elle, nous ne nous quitterons plus. C'est pour la
+vie.
+
+--Pour la vie, répéta Crillon enivré.
+
+La Vénitienne lui saisit la main droite, baisa la bague et dit:
+
+-A nous deux, maintenant, cette bague de votre mère.
+
+-Pourquoi? demanda Crillon.
+
+--Parce que maintenant nous partagerons tout: ceci d'abord.
+
+Elle lui montrait un coffret dont sa main adroite fit jouer le
+ressort, et qui contenait des poignés de joyaux et de pierreries
+qu'eussent enviées des reines.
+
+--Mais ... objecta Crillon.
+
+--Et ceci ensuite, continua la Vénitienne, avec une joie d'enfant;
+regardez.
+
+Une caisse de fer, longue de trois pieds, profonde de deux, et pleine
+de sequins d'or.
+
+Le chevalier pensa qu'il continuait son rêve.
+
+--Et maintenant que vous connaissez la dot et que vous connaissez la
+femme, votre bras, Crillon.
+
+Elle lui prit le bras avec une douce autorité.
+
+--Où me conduit le bel ange? demanda-t-il.
+
+--Tout près, tout près.
+
+Elle l'entraînait vers la muraille où son petit poing nerveux heurta
+vivement un bouton d'acier.
+
+La porte s'ouvrit; elle donnait sur un long couloir sombre, au bout
+duquel on voyait dans des flots de lumière resplendir les colonnes de
+marbre et la mosaïque d'or d'une église. L'autel était orné, le prêtre
+agenouillé et deux assistants attendaient en s'appuyant sur la
+balustrade.
+
+--Qu'est ceci? s'écria le chevalier.
+
+--Une belle église, des plus belles et des plus antiques.
+
+--Mais je ne comprends pas.
+
+--Vous allez comprendre, seigneur. Je suis patricienne, riche, et je
+vous aime. Vous allez savoir mon nom. Vous connaissez ma fortune, je
+vous ai prouvé mon amour. Ma famille veut m'imposer un mariage pour
+lequel je me sens de l'horreur. Si je choisis monsieur de Crillon,
+ai-je pensé, ma famille n'aura plus rien à dire; et, au besoin, mon
+préféré saura faire respecter mon choix. Vous aurez eu peut-être
+mauvaise opinion de la jeune fille qui semblait accepter un amant;
+rassurez-vous: c'est un époux que j'ai pris. Venez, Crillon, le prêtre
+nous attend à l'autel.
+
+Si la foudre eût fait voler en morceaux le lambris de chêne, si la
+maison fût disparue sous le jet d'une mine, si la sublime beauté de la
+Vénitienne eût fait place à Méduse, Crillon n'eût pas éprouvé ce qu'il
+éprouva en ce moment. Il vacilla comme étourdi du coup, et sa main se
+glaça dans celle de la jeune fille.
+
+Cette brusque proposition, ces préparatifs, lui parurent un guet-apens
+dirigé contre son honneur. Toute la beauté de la jeune femme, son
+abandon délirant, ce mélange inconcevable de virginale innocence et
+d'audace vicieuse, cette richesse splendide, cette féerique retraite,
+n'étaient-ce pas autant de pièges du démon pour lui voler son âme et
+le damner à jamais, en lui faisant violer ses voeux?
+
+Dans le trouble qui s'empara de lui, Crillon se figura qu'en gagnant
+une minute, il verrait se confondre et disparaître en fumée toutes ces
+sorcelleries, tout cet attirail infernal des tentations de Satan. La
+belle femme se changerait en couleuvre, les sequins en feuilles
+desséchées, les lumières en flammes sépulcrales. Au doux bruit des
+baisers d'amour succéderait le rire strident du mauvais ange qui
+triomphe, et Crillon demeurerait seul, écrasé, dans une effrayante
+solitude. Mais, du moins, il aurait, comme sur le champ de bataille,
+combattu jusqu'à la mort.
+
+Comment exprimer à cette femme une seule des pensées qui se heurtaient
+dans son cerveau? Il la regarda fixement et se tut.
+
+Elle, au contraire, le crut ivre de son bonheur.
+
+L'idée ne pouvait pas venir à cette étrange créature que son
+patriciat, sa richesse, sa beauté, son amour, la rendissent à ce point
+fabuleuse et incompréhensible qu'un amant la repoussât épouvanté de
+son triomphe.
+
+Elle se croyait dans son noble coeur d'autant plus assurée d'avoir
+conquis Crillon, qu'elle s'était, sans réserve aucune de sa vie et de
+son honneur, livrée au plus hardi, au plus généreux chevalier du
+monde. S'il hésitait, ce devait être par délicatesse et magnanimité.
+
+--Il faut l'encourager par de bonnes paroles, pensa la Vénitienne. Et,
+s'armant de son irrésistible sourire
+
+--Allons, il le faut; il faut subir votre femme, malgré sa laideur et
+son obscure pauvreté.
+
+--Impossible! s'écria-t-il la sueur au front, devant ce nouvel assaut
+du tentateur.
+
+~ Impossible! pourquoi?
+
+--Je suis chevalier de Malte.
+
+--Vous l'étiez au berceau. Ce sont des voeux absurdes, et le
+saint-père, qui n'a rien a refuser au héros de Lépante, vous en
+relèvera quand nous voudrons.
+
+--Madame, balbutia Crillon, qui avait pris sa résolution, ces voeux
+qu'on prononça pour moi, enfant au berceau, ainsi que vous venez de le
+dire, je les ai répétés à vingt ans, homme, et sachant ce que je
+faisais.
+
+La Vénitienne pâlit comme une morte et reculant, les sourcils froncés.
+
+--Vous ne m'acceptez pas?... murmura-t-elle d'une voix déchirante...
+Vous me repoussez!
+
+--Dieu m'est témoin....
+
+--Oui ou non ... monsieur! s'écria la jeune fille, qui sentit
+l'orgueil de son sang patricien lui monter tumultueusement au front.
+
+Crillon baissa la tête, le coeur navré.
+
+--On vous dit brave, prouvez-le donc, dit-elle avec ironie, oui, ou
+non; c'est facile à dire, ce me semble.
+
+--Eh bien ... articula le chevalier en serrant les poings, jusqu'à les
+déchirer de ses ongles ... Non!...
+
+Le visage de la jeune fille prit une effrayante expression de
+désespoir. Pas un cri, pas un soupir ne s'exhala de sa poitrine. Son
+oeil chargé d'éclairs, sa lèvre frémissante, éloquents interprètes de
+ce qui se passait dans cette âme, prononcèrent la muette imprécation
+sous laquelle Crillon se courba anéanti.
+
+Elle passa devant lui lentement comme un spectre, et laissa tomber une
+à une sur la tête du chevalier ces sanglantes paroles:
+
+--Crillon, vous n'étiez pas libre. Vous avez trompé lâchement une
+femme. Vous n'êtes plus Crillon!
+
+Lorsqu'il releva la tête pour essayer de se justifier, il se trouva
+seul dans l'appartement. Il courut au vestibule, croyant avoir entendu
+marcher de ce côté. Il ouvrit même la porte et regarda dans le jardin.
+
+Rien. La porte se referma au moment où il cherchait à rentrer.
+
+La porte extérieure, au contraire, était béante devant lui.
+
+Crillon tomba sur un banc de pierre. Sa tête en feu roulait mille
+vagues projets, mille pensées contradictoires.
+
+Irait-il se jeter aux pieds de cette femme offensée? N'était-ce pas un
+crime de refuser la réparation après l'offense?
+
+N'était-ce pas sa bonne étoile, au contraire, qui le sauvait d'un
+piège où peut-être il eût péri honneur et bonheur.
+
+Il fut tiré de sa rêverie par une rauque exclamation. Le barcarol à
+son poste l'appelait et lui montrait le jour naissant.
+
+Crillon obéit, se jeta dans la gondole, insensible désormais à ce
+spectacle splendide d'un lever du soleil par delà les grèves du Lido.
+
+Venise dormait encore tout entière quand la barque aborda au palais
+Foscari et déposa son passager sur l'escalier de marbre.
+
+Crillon glissa sa bourse pleine d'or dans la main du gondolier.
+
+Celui-ci, avec un froid dédain impossible à décrire, étendit le bras,
+et la bourse alla tomber dans le milieu du canal. Le barcarol poussa
+au large, et, se courbant sur son aviron, disparut en vingt secondes
+dans l'étroit et sombre Rio del Duca.
+
+A partir de ce moment, ce ne fut plus du regret ni du repentir, ce fut
+du remords et du désespoir qui dévora le coeur du chevalier. Il était
+amoureux, idolâtre, fou, de cette belle et noble femme; pour la
+revoir, il eût donné sa vie, il eût donné sa vie éternelle pour
+retrouver l'beure à jamais envolée de cet amour tel, qu'il était
+assuré de n'en plus trouver en ce monde.
+
+Il courut Venise, il courut les îles voisines sans retrouver ni la
+gondole ni la petite porte mystérieuse. Il sema l'or, les espions, et
+pour tout résultat n'obtint pas même le coup de stylet qu'il espérait
+et invoquait sans cesse.
+
+A la cour du doge, aux promenades, aux assemblées, aux fêtes, il
+épiait, dévorait tous les visages. Jamais il ne retrouva l'inconnue,
+et lorsqu'il la voulut dépeindre pour aider à ses recherches, les
+mieux informés lui répondirent qu'assurément une telle perfection
+n'existait pas et qu'il avait rêvé.
+
+Huit jours après, Henri III quitta Venise, rappelé en France, sans
+avoir pu assister aux fiançailles du fils du doge, que la république
+voulait marier à une de ses riches héritières, lorsqu'il aurait,
+disait-on, atteint sa majorité.
+
+Crillon suivit son maître; le corps retourna en France, mais le coeur
+et l'âme étaient restés à Venise, dans cette maison perdue sous les
+althéas et les grenadiers en fleur.
+
+Telle fut cette poétique aventure, à laquelle, vingt ans plus tard, le
+brave Crillon, le front caché dans ses mains, rêvait, et son généreux
+sang bouillonnait encore.
+
+La lettre que lui avait remise le jeune homme ne contenait que ces
+mots:
+
+« Je fais connaître mon fils Espérance à M. de Crillon, afin que le
+hasard ne les oppose jamais l'un à l'autre les armes à la main. Il est
+né le 20 avril 1575.
+
+« De Venise, au lit de la mort. »
+
+Voilà pourquoi la plaie s'était rouverte au coeur du héros; voilà
+pourquoi il tressaillait en regardant Espérance.
+
+
+
+
+VII
+
+
+CE QU'ON APPREND EN VOYAGEANT
+
+Pontis faisait à son sauveur de sincères protestations, lorsque
+Crillon rappela près de lui Espérance.
+
+Au coup d'oeil bienveillant et attendri que le colonel des gardes
+attacha sur lui, le fils de la Vénitienne sentit que les méditations
+lui avaient été favorables.
+
+--Eh bien! monsieur, dit-il en s'approchant avec son air engageant et
+poli, avez-vous découvert qu'il soit nécessaire de me faire pendre
+comme maître la Ramée tout à l'heure?
+
+--Oh! si l'on cherchait un peu, répliqua Crillon en souriant, on
+trouverait bien certaines peccadilles.
+
+Et il passa son bras sous celui du jeune homme, heureux et surpris de
+cette douce familiarité.
+
+--Mais, continua Crillon, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous
+courez les aventures, mon jeune maître, et fort imprudemment, ce me
+semble. Comment, en temps de guerre, un cavalier de votre mine et de
+votre qualité se risque-t-il à arpenter le grand chemin, seul, avec un
+cheval et un portemanteau, qui tenteraient tant de gens désoeuvrés?
+
+--C'est que, monsieur, répliqua Espérance, pour aller où je vais, je
+ne puis prendre de valet ni d'escorte. Il ne manquerait plus que
+d'emmener des trompettes, et de faire sonner fanfares.
+
+Crillon l'interrompit.
+
+--Vous ne prendrez point mal mes questions, dit-il. On vous a
+recommandé à moi, et je me crois autorisé, vous sachant orphelin,
+seul, à vous offrir mes conseils, sinon ma protection.
+
+--Monsieur, c'est trop de bontés, et soyez assuré que conseils et
+protection me sont bien précieux de votre part.
+
+--A la bonne heure. Je continue donc: nous avons un rendez-vous et
+nous y allons?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vers Saint-Denis, près d'Ormesson.
+
+--A Ormesson même.
+
+--Et cela ne peut se remettre?
+
+--Oh! monsieur, jamais....
+
+Crillon se retournant vers son quartier:
+
+--Un cheval, dit-il.
+
+Puis à Espérance:
+
+--Je veux vous accompagner un bout de chemin; justement j'ai affaire
+de ce côté. Est-ce que je vous gêne?
+
+--Le pouvez-vous croire, monsieur? Mais quoi! m'accompagner, vous, un
+si grand personnage?
+
+--Vous craignez que je ne traîne avec moi tout un cortège. Non,
+rassurez-vous, nous voyagerons côte à côte, comme deux reîtres.
+
+--Mais, monsieur, c'est moi qui, à mon tour, ne vous laisserai pas
+seul par les chemins. S'il vous arrivait malheur...
+
+--Il y a trêve; et puis, pour ceux, qui ne me connaîtront point, je
+vaux mon homme. Pour les autres, mon nom vaut une troupe! D'ailleurs,
+je n'irai pas absolument seul. Holà, cadet!
+
+Il appelait Pontis, qui se hâta d'accourir,
+
+--As-tu un cheval? dit-il.
+
+--Moi, monsieur! si j'en avais un, je l'eusse déjà mangé.
+
+--C'est vrai; fais t'en donner un à mon écurie, tu m'accompagnes.
+
+--Merci, mon colonel.
+
+--Et j'accompagne M. Espérance.
+
+--Sambioux! quelle joie! s'écria le Dauphinois transporté, qui courut
+à l'écurie comme s'il y devait trouver une fortune.
+
+Dix minutes après tout était préparé. Espérance voulut tenir l'étrier
+à Crillon, mais celui-ci avant de monter fut arrêté par une réflexion.
+
+--Nous oublions quelque chose, dit-il.
+
+Et, faisant signe au jeune homme de le suivre, il alla trouver Rosny
+qui continuait sa promenade au bord de la rivière.
+
+Le seigneur huguenot travaillait, comme toujours, faisant des plans ou
+prenant des notes.
+
+Il vit du coin de l'oeil Crillon descendre de son côté, mais il
+feignit de ne pas le voir. Il avait encore sur le coeur la rebuffade
+du matin.
+
+Mais Crillon allait droit au but; il lui barra la route, et, la bouche
+souriante, l'oeil sincèrement affectueux:
+
+--Monsieur de Rosny, dit-il en lui prenant la main, je m'en vais faire
+un tour du côté de Saint-Germain, où j'ai reçu avis d'aller trouver le
+roi notre maître pour quelque affaire de conséquence,
+confidentiellement, ceci. J'emmène avec moi ce jeune voyageur et le
+Dauphinois, vous savez, l'échappé de la corde. Je vous prie, monsieur
+de Rosny, de donner ici votre coup d'oeil incomparable, de traiter les
+choses en maître, et de me regarder comme votre serviteur.
+
+Rosny ne tint pas devant cette généreuse expansion; il embrassa
+cordialement Crillon qui, profitant de la bonne veine, fit signe à
+Espérance d'approcher, le prit par la main et ajouta:
+
+--J'ai voulu vous présenter moi-même ce jeune homme, qui m'est
+recommandé par sa famille. C'est un aimable compagnon, n'est-ce pas,
+monsieur? et vous me rendrez sensiblement votre obligé en lui
+accordant vos bonnes grâces.
+
+Rosny allait répondre.
+
+Crillon s'adressant à Espérance:
+
+--Et vous, notre ami, dit-il, regardez bien ce seigneur qui sera fort
+grand parmi nous, car il s'y prend jeune.
+
+Rosny rougit de plaisir.
+
+--J'aurai beau faire, répliqua-t-il, je ne vous égalerai jamais.
+
+--Il y a plus d'une gloire, monsieur de Rosny; notre roi est le seul
+qui les ait toutes. Ainsi je compte pour Espérance, que voici, sur vos
+bonnes grâces.
+
+--Que veut-il? demanda Rosny.
+
+--Rien, monsieur, que votre estime, dit le jeune homme.
+
+--Gagnez-la, répondit le huguenot en homme de Plutarque.
+
+--J'y tâcherai, monsieur.
+
+--Soit; mais pour qu'on vous y aide, que voulez-vous?
+
+Crillon, avec un rire joyeux:
+
+--C'est plutôt lui, dit-il, qui nous offrirait quelque chose.
+Savez-vous que le compagnon est seigneur comme Zamet, non pas de
+dix-sept cent mille écus, mais de vingt-quatre mille par chaque année!
+
+--Vingt-quatre mille écus de rente! s'écria Rosny d'un ton qui
+annonçait le commencement de cette estime réclamée l'instant d'avant
+par Espérance.
+
+--Tout autant.
+
+--Si le roi les avait! soupira Rosny.
+
+--Monsieur, dit vivement le jeune homme, je suis tout à la disposition
+de Sa Majesté.
+
+--A la bonne heure, à la bonne heure, vous êtes un brave cavalier,
+s'écria Rosny en serrant la main d'Espérance.
+
+--Voilà qu'il l'estime tout a fait, pensa Crillon avec un sourire
+plein de finesse.
+
+Ils prirent congé, et quand ils furent un peu éloignés:
+
+--Vous auriez là une bonne connaissance si je venais à vous manquer,
+dit Crillon d'une voix pénétrée, dont Espérance ne put comprendre tout
+le sentiment et la portée. Mais à cheval et en route.
+
+Le colonel partit entouré de ses gardes qui, l'adorant comme un père,
+le suivirent pendant quelques cent pas avec des protestations et des
+voeux pour son prompt retour.
+
+Pontis, fier d'avoir été choisi, se prélassait sur le grand cheval du
+colonel. Il laissa prendre l'avance à ses compagnons, et les suivit au
+petit pas hors de la portée de la voix, comme un discret et délicat
+serviteur.
+
+Le temps était magnifique, et la campagne, protégée par la trêve,
+épanouissait de jaunes moissons sur lesquelles se jouait le soleil.
+Les chevaux hennissaient de plaisir à chaque souffle de la brise tiède
+qui leur apportait l'arôme des foins frais et des pailles odorantes.
+
+Lorsque Crillon eut respiré quelque temps en silence ce bon air de la
+paix, si doux aux braves soldats, il se rapprocha d'Espérance et lui
+dit:
+
+--Encore une fois, je vous trouve imprudent de voyager seul et sans
+cuirasse ni salade quand vous êtes porteur de deux mille écus pour le
+moins.
+
+--Moi? monsieur, deux mille écus! je n'ai pas cent vingt pistoles.
+
+--Alors, vous n'avez donc pas reçu votre pension ce mois-ci?
+
+--Ce mois-ci et tous les autres, mais....
+
+--Ah! vous dissipez tant d'argent!
+
+--Ce n'est pas pour moi, au moins, n'allez pas le croire, dit vivement
+Espérance.
+
+--Pour qui donc, alors?
+
+Espérance ouvrit son justaucorps et en tira une petite boîte de cuir,
+d'une forme plate et longue.
+
+--Un écrin!...
+
+Espérance desserra les crochets pour faire voir le contenu à Crillon.
+
+--Des pendants d'oreille ... Oh! oh! les beaux diamants!
+
+--Mes oreilles n'en seraient pas dignes, n'est-ce pas? dit le jeune
+homme.
+
+--Il faut de bien jolies oreilles pour mériter de pareils diamants,
+murmura Crillon. Ah! mon pauvre ami, si Rosny vous voyait avec cette
+boîte, son estime baisserait singulièrement!
+
+--A défaut de son estime, je me contenterai, pour cette fois, d'une
+autre....
+
+Crillon secoua la tête.
+
+--Oh! ne la dépréciez pas, monsieur, dit Espérance avec enjouement,
+elle vaut son prix.
+
+--Vous en savez plus que moi à cet égard, probablement; mais, à ne
+considérer que les pendants d'oreille, je trouve la conquête d'un prix
+considérable. Vous avez payé cela au moins deux cents pistoles.
+
+--Quatre mille livres.
+
+--A un juif?
+
+--De Rouen. Je n'avais pas le choix. En guerre, les diamants se
+cachent.
+
+--Et il vous en fallait absolument.
+
+--A tout prix.
+
+--Peste! votre inestimable est bien exigeante.
+
+--Ce n'est pas elle précisément.
+
+--Qui donc, alors?
+
+--Elle a une mère, monsieur.
+
+Crillon, avec un mouvement qui fit rire Espérance:
+
+--Une honnête mère, s'écria-t-il, qui prie mademoiselle sa fille
+d'avoir besoin de quatre cents pistoles de diamants. Harnibieu!... la
+jolie drôlesse de mère. Vous êtes dans la nasse.
+
+--Là, là, monsieur, dit Espérance avec le même enjouement, comme vous
+arrangez cela! vous avez l'imagination trop vive. Eh non, ce n'est pas
+la mère qui exige les diamants.
+
+--Vous venez de le dire.
+
+--J'ai dit: elle a une mère. Cela signifie que la mère est une si
+grande dame....
+
+--Que pour ne pas l'humilier dans la personne de sa fille, vous donnez
+à celle-ci des pendants de quatre cents pistoles.
+
+--C'est un peu cela.
+
+--Voilà d'impudentes pécores, et vous êtes un grand niais, mon cher
+protégé.
+
+--Vous changeriez de langage si vous connaissiez Henriette.
+
+--Elle n'est pas fille d'empereur, harnibieu!
+
+--Elle pourrait être fille de roi!
+
+--Plaît-il?
+
+--J'ai dit de roi, et si elle ne l'est pas, son frère a cet honneur.
+
+--Ah çà, quels contes me faites-vous: est-ce que nous avons des fils
+de roi autres que notre roi?
+
+--Mais oui, monsieur, dit Espérance avec une douce opiniâtreté.
+
+--Harnibieu! s'écria Crillon en se frappant le front d'un coup si
+brusque que le cheval en fit un écart. Ah! malheureux que nous sommes
+... oui... c'est cela!...
+
+--Vous auriez deviné?
+
+--Plaise à Dieu que non. En fait de lignée royale, vous n'entendez pas
+me citer le comte d'Auvergne, par hasard?
+
+--N'est-il pas fils de Charles IX et de....
+
+--Quoi! c'est bien de lui que vous voulez parler?
+
+--Mais oui, monsieur.
+
+--Et, alors, cette mère, cette grande dame, cette merveille à
+diamants, c'est Marie Touchet....
+
+--Eh bien?...
+
+--Maintenant dame de Balzac d'Entragues.
+
+--Sans doute.
+
+--Et de sa fille, mademoiselle Henriette.
+
+--Un chef-d'oeuvre de beauté.
+
+--Pauvre garçon!
+
+Crillon après cette exclamation laissa choir sa tête sur sa poitrine.
+
+--Mon Dieu, dit Espérance, vous m'épouvantez. Je vous vois consterné
+comme si j'étais tombé dans les griffes d'une goule.
+
+Crillon ne répondit pas.
+
+--S'il y a là quelque cbose qui intéresse l'honneur, dit Espérance,
+soyez assez bon pour m'en instruire. Tout amoureux que je sois, je
+saurai prendre des mesures.
+
+--Comment vous dire ma pensée sans calomnier des femmes, répondit
+lentement Crillon, ou du moins sans avoir l'air de calomnier. Or,
+c'est un métier révoltant pour moi, j'aime mieux me taire.
+
+--Mais enfin, monsieur, dit Espérance, madame Touchet a pu être aimée
+de Charles IX, sans qu'un déshonneur infranchissable la sépare à
+jamais des honnêtes gens. Monsieur le comte d'Auvergne, fils du roi
+Charles IX, n'est sans doute pas un prince légitime, mais il est né
+prince, quoique bâtard, et je ne sais pas trop si j'aurais bonne grâce
+à faire le dégoûté en pareille circonstance. Il y a au bas de la
+lettre de ma mère certain espace blanc, certain anonyme qui me dispose
+très-fort à l'indulgence chrétienne envers les enfants illégitimes.
+
+Crillon rougit, et sa conscience acheva de donner raison au jeune
+homme. Espérance reprit:
+
+--Pour en revenir à monsieur le comte d'Auvergne, qui m'est
+parfaitement inconnu, du reste, sa part est encore très-honorable. Il
+a été élevé dans le cabinet même du feu roi Henri III, et n'est pas
+mal traité du roi actuel. D'ailleurs, je ne le fréquente pas, moi.
+C'est à la fille que j'adresse ma cour et non à la mère.
+
+Crillon continua à secouer la tête.
+
+--Le poing y a passé, dit-il; le bras entier, puis tout le corps y
+passeront. Ces Entragues ne sont pas des gens comme les autres; ce
+qu'ils tiennent, ils le tiennent bien. Et voyez, vous en êtes déjà aux
+présents de noces ... Harnibieu! vous épouseriez une Entragues,
+vous!...
+
+--Pourquoi non? dit Espérance, frappé du ton de volonté presque colère
+avec lequel Crillon, un étranger, venait de lui parler de ses affaires
+de coeur.
+
+--Voici mes raisons, mon ami: d'abord vous avez annoncé quelques
+bonnes dispositions pour le parti du roi, qui est le mien, cela vous
+est recommandé, je crois, par madame votre mère....
+
+--Oui, monsieur, et je ne pense pas y contrevenir.
+
+--Plus que vous ne croyez. La maison d'Entragues est ligueuse,
+ligueuse enragée. Pour faire votre cour à la fille, comme vous dites,
+il est impossible que vous demeuriez bon serviteur du roi; impossible
+que vous ne complotiez pas un peu avec ses ennemis.
+
+--Jamais cela n'est arrivé; l'occasion même ne s'en est pas offerte.
+Henriette m'a bien parlé quelquefois d'un petit hobereau de leurs amis
+qui est un ligueur fanatique, ce la Ramée, vous savez, à qui vous
+offriez une corde tantôt. Mais les confidences qu'elle m'a faites sur
+ce drôle m'ont aidé à servir le roi, puisqu'en rappelant à ce la Ramée
+ses prouesses derrières les haies, prouesses qu'il ne croyait pas plus
+connues que lui-même, je l'ai forcé à lâcher le pauvre Pontis, dont il
+demandait la punition. Il est donc bon à quelque chose d'avoir sa
+maîtresse dans le camp ennemi, et pour achever de vous rassurer, mon
+noble protecteur, je vous proteste qu'Henriette et moi, quand nous
+sommes seuls, nous ne parlons jamais politique.
+
+--Cela viendra. Si vous épousez la fille, il vous faudra bien entendre
+politiquer la mère. Or, la dame, la noble dame, comme vous dites,
+n'admet pas d'autre roi en France que Charles IX. Il a beau être mort:
+pour elle il n'en est pas moins le roi, attendu qu'il a été son roi.
+Tout au plus consentira-t-elle à couronner monsieur son fils, et
+encore! Je ne vous parle pas du père Entragues; oh! celui-là est un
+type tellement curieux d'ambition, d'avarice, de vile admiration pour
+sa femme, que je conçois, par amour de l'art, que vous vous
+rapprochiez de la fille pour mieux étudier le père. Rapprochez-vous
+donc: mais, harnibieu! n'épousez pas!
+
+Espérance se mit à rire.
+
+--Je ne le connais pas plus que sa femme, dit-il; tous ces gens-là, de
+si près qu'ils touchent à ma maîtresse, je ne les ai jamais vus.
+
+--Comment est-ce possible?
+
+--Voici ... Vous savez que j'habitais un petit domaine loué par le
+seigneur Spaletta, mon gouverneur. Environ à une lieue est la maison
+d'une vieille tante des Entragues, fort avare. Quelquefois, en
+chassant, je forçais un lièvre ou je volais une pie sur la lisière de
+ses terres. Si la pièce tuée me paraissait d'une provenance équivoque,
+je l'envoyais à la vieille dame. Un jour, il y a sept mois environ,
+j'avais porté des perdrix rouges chez elle, quand je vis à table une
+jeune fille d'une éblouissante beauté. C'était sa nièce Henriette de
+Balzac d'Entragues, que ses parents envoyaient là pour lui épargner
+les dangers de l'assaut qu'alors le roi préparait à la ville de Paris.
+
+--Eh! interrompit Crillon avec colère, c'est absurde; il n'y avait pas
+de dangers à courir si nous eussions pris Paris. Le roi force les
+villes, mais non les filles!
+
+--Enfin, on le disait, continua Espérance, et, je l'avoue, en voyant
+cette admirable fraîcheur, cette fleur si vivante, si vigoureuse, je
+me pris à approuver M. d'Entragues de ne point l'exposer au feu d'un
+siège et aux admirations flétrissantes des officiers ou des
+lansquenets.
+
+--Oui, vous avez approuvé Entragues d'envoyer sa fille à point nommé
+pour vous distraire. Eh bien, tenez, dit encore Crillon à qui
+démangeait la langue, la belle Henriette était envoyée là pour
+surveiller l'héritage de la tante et l'empêcher de tomber trop mûr en
+des mains prêtes à le cueillir.
+
+--Je ne dis pas non, car, la tante morte, et l'héritage cueilli, comme
+vous dites, Henriette a été rappelée sur-le-champ par ses parents.
+
+--Vous voyez bien! continuez.
+
+--Le fait est que, comme je vous l'ai dit, je ne puis me décider
+jamais à chercher le côté honteux des faits et gestes de l'humanité.
+Donc, je vis Henriette, elle rougit en me voyant, elle admira mes
+perdrix comme si elles eussent été des faisans, et quelque chose
+m'avertit dès cette entrevue que le temps allait passer pour nous plus
+agréablement et plus vite.
+
+Crillon frisa désespérément sa moustache.
+
+--D'abord, reprit Espérance, nous nous vîmes à la chapelle, puis, de
+ma fenêtre à la sienne.
+
+--Vous me disiez que vous habitiez à une lieue.
+
+--Sans doute...
+
+--Et vous vous voyiez d'une lieue?... ô jeunesse!
+
+--Elle a de fiers yeux noirs, allez!...
+
+--Et vous de fiers yeux bleus! dit Crillon avec une tendre
+complaisance. Après?
+
+--Après ... c'était en automne, vers la fin, il faisait bon pour la
+promenade, et elle sortait sur un petit cheval, et courait tout à
+travers les bois jaunissants...
+
+--Surtout les jours où vous chassiez?
+
+--Mon Dieu, oui.
+
+--Eh bien, que faisait le gouverneur, et que disait la tante?
+
+--Spaletta avait souvent la goutte, et la tante n'était plus d'âge à
+courir à cheval. Cependant Spaletta grondait bien plus que la tante.
+
+--Brave tante! comme elle est bien de la famille, hein? Donc, Spaletta
+gagnait un peu l'argent de votre mère; il vous gênait?
+
+--Oui, mais à partir du jour où vint la lettre que je vous ai montrée,
+Spaletta disparut, vous savez
+
+--Harnibieu!... je me rappelle ... il disparut, et alors vous ne fûtes
+plus gêné.
+
+--Plus du tout, dit naïvement Espérance.
+
+Crillon s'arracha une poignée de barbe, et poussa un soupir bien plus
+éloquent que dix harnibieu.
+
+Le silence régna quelques moments entre les deux interlocuteurs.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+
+MAUVAISE RENCONTRE
+
+
+Crillon revint le premier à la charge.
+
+--Ainsi vous aimez Mlle Henriette d'Entragues, dit-il?
+
+--Mais oui.
+
+--Passionnément? Vous en êtes fou?
+
+--Elle me tient au coeur, et les racines sont longues.
+
+--Quant à elle, elle vous aime aussi?
+
+--Je le crois.
+
+--Essayez donc de me dire que vous en êtes sûr.
+
+--Je vois, dit Espérance plus patiemment et plus gaiement que Crillon
+n'eût dû s'y attendre, que, pareil à saint Thomas, vous ne me croirez
+qu'après avoir touché mon côté. Touchez-le, du côté du coeur.
+
+--Qu'est-ce encore? un autre écrin?
+
+--Non, un billet.
+
+--Tiens, elle écrit. C'est plus honnête que je n'aurais cru.
+
+--Vous avez une triste opinion des femmes, cher seigneur.
+
+--De celles qui s'appellent Entragues! dit Crillon impétueusement, non
+des autres. Mais que dit ce billet?
+
+« Cher Espérance, tu sais où me trouver; tu n'as oublié ni le jour ni
+l'heure fixés par ton Henriette qui t'aime. Viens. Sois prudent!»
+
+--Il y a: _Ton Henriette_? grommela Crillon.
+
+--En toutes lettres. Tenez!
+
+--Ni date, ni point de départ. Elle aussi est prudente: c'est la vertu
+des Touchet.
+
+--Écoutez donc, une jeune fille peut craindre de se compromettre.
+
+--Lâcheté, c'est le vice des Entragues.
+
+--Vraiment, monsieur, répondit Espérance d'un ton sec, vous manquez
+d'indulgence.
+
+--Je vois, mon ami, qu'il faut tout vous dire, interrompit le
+chevalier; c'est une tâche pénible que celle du froid vieillard qui
+dénoue le bandeau de l'amour. Ordinairement ce vieillard s'appelle le
+Temps, et je joue ici son rôle. Mais n'importe; au risque de vous
+déplaire, je m'expliquerai. D'ailleurs, c'est un peu pour cela que je
+vous ai accompagné.
+
+--Je brûle de m'instruire, dit Espérance avec une ironie sans fiel.
+Voyons les crimes de Mlle Henriette. Il faut qu'ils vaillent la peine
+d'être racontés, pour que le brave Crillon daigne s'en faire
+l'historien.
+
+--D'abord, mon jeune ami, venons aux prises: tout à l'heure nous
+courrons la bague, si vous voulez. Dans l'énumération de votre famille
+d'Entragues, vous avez cité le père, la mère, le frère et une soeur?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous avez oublié quelqu'un, je crois?
+
+--Qui donc?
+
+--Une seconde fille de Mme d'Entragues, la propre soeur de Mlle
+Henriette.
+
+--Celle-là ne compte pas. Nul n'en parle. Voilà pourquoi je ne vous en
+ai pas parlé.
+
+--Ah! Nul n'en parle, dit Crillon avec un étrange sourire, pas même
+Mlle Henriette?
+
+--Non. A peine Henriette m'en a-t-elle touché quelques mots vaguement.
+
+--Mlle Henriette avait peut-être ses raisons pour se taire. Mais, tout
+le monde ne s'appelle pas d'Entragues, et je vous prie de croire que
+tout le monde a terriblement parlé.
+
+Crillon comptait avoir porté un rude coup à Espérance. Celui-ci ne
+chancela pas sur ses arçons. Souriant d'un air de finesse:
+
+--Je sais ce que vous voulez dire, répliqua-t-il.
+
+--Vous connaissez l'histoire?
+
+--Oui.
+
+--Scandaleuse?
+
+--Le mot est peut-être bien gros, mais enfin il y a une histoire et je
+la sais.
+
+--Voulez-vous me faire la grâce de me la conter comme vous la savez.
+
+--Je suis en mesure de vous la dire telle qu'elle est, dit Espérance.
+M. d'Entragues avait pour page un jeune gentilhomme huguenot qui s'est
+oublié jusqu'à faire une déclaration d'amour à Mlle Marie d'Entragues,
+et on l'a chassé.
+
+--Une déclaration! s'écria le chevalier; tout cela!
+
+--N'est-ce pas assez? La fin de l'histoire est plus grave et vous
+satisfera probablement davantage. C'est un secret, mais vous me faites
+l'effet de le savoir.
+
+--Dites-moi toujours votre fin, je vous dirai mon commencement.
+
+--Eh bien, Marie avait été légère avec ce page; elle lui avait donné
+une bague.
+
+--Tiens, tiens, tiens, Marie?
+
+--Et le page, une fois sorti de chez M. d'Entragues, s'en est vanté.
+
+--Voyez-vous cela ... Alors?...
+
+--Alors comme il fallait arrêter le tort que cette vanterie pouvait
+causer à l'honneur de la maison, Mme d'Entragues a pris à part un
+gentilhomme, fils d'un ami de la famille, et l'a prié d'appeler en
+duel ce page qui était devenu grand et servait dans les gardes du roi
+Henri IV; vous devez bien le connaître, monsieur, Urbain du Jardin.
+
+--Harnibieu! si je le connaissais, le pauvre garçon! dit Crillon,
+rouge de s'être si longtemps contenu. Mais vraiment je me ronge à vous
+entendre ainsi débiter, comme un geai bien élevé, toutes les sornettes
+qu'on vous a fait siffler par cette petite couleuvre; le gentilhomme
+huguenot n'a pas du tout été appelé en duel: il a été assassiné.
+
+--Je le sais, et j'allais vous le dire.
+
+--Un bravo; pardon, Espérance, c'est ainsi qu'à Venise on appelle les
+meurtriers à gages, un bandit a été dépêché à ce huguenot, qui était
+bien le plus charmant garçon du monde, et, le lendemain de la journée
+d'Aumale, où le pauvre garçon avait fait en brave homme, l'assassin
+l'a couché par terre de trois balles tirées derrière une haie.
+
+--Je le sais.
+
+--C'est moi qui l'ai ramassé, dit Crillon essoufflé de rage, et j'ai
+soupiré comme s'il eût été mon neveu ou mon fils...
+
+--Assurément ... essaya de dire Espérance.
+
+--Mais vous trouvez cela très-bien, poursuivit le chevalier trop lancé
+pour s'arrêter facilement, c'est loyal, c'est permis, puisque cela
+vient des Entragues.
+
+--Pardon, interrompit Espérance, c'est, je le sais, un abominable
+meurtre; mais il ne faut pas l'attribuer aux Entragues. Henriette
+elle-même, quand elle m'a tout raconté, détestait et maudissait
+l'assassin.
+
+--Elle a fait cet effort!... Moi, j'ai juré Dieu que je le ferais
+pendre, non, écarteler, si jamais je mets la main dessus.
+
+--Eh! monsieur, vous êtes parjure; car tantôt vous l'avez eu sous
+votre main, et il vit encore.
+
+--Quoi! ce brigand...
+
+--C'est M. la Ramée, dit Espérance en riant de la fureur de Crillon.
+
+--Harnibieu! je le flairais.
+
+--Et moi qui l'avais reconnu quand il s'est nommé à M. de Rosny,
+j'avais aussi une démangeaison de le faire brancher par les gardes,
+mais la crainte de déplaire à Henriette m'a retenu, et je n'ai point
+dit ce que je savais sur son compte.
+
+--L'infâme...
+
+--N'est qu'un lâche vantard qui n'a pas osé s'adresser en face au
+huguenot, et qui a préféré voler à son cadavre la bague de Mlle Marie.
+
+--Toujours la bague de Marie!... dit le chevalier en arrêtant son
+cheval et se croisant les bras. Voyons, jeune homme, continua-t-il
+avec un accent de compassion profonde, allez-vous m'écouter un peu
+maintenant? et si je vous raconte l'histoire telle qu'elle est ... me
+croirez-vous?
+
+--On croit toujours monsieur de Crillon, dit Espérance avec
+inquiétude. Mais, ajouta-t-il en reprenant peu à peu cette vivace
+gaieté que doublait en lui tout le charme comme toute la vigueur de
+ses vingt ans, quelle que soit l'histoire que vous savez, je ne
+m'embarrasse heureusement ni de Mme d'Entragues ni de Mlle Marie, sa
+fille. Que celle-ci ait donné sa bague, et peut-être mieux au
+huguenot; que celle-là ait expédié M. de la Ramée pour assassiner le
+porteur de la bague, et ensevelir un secret déshonorant avec un
+cadavre, c'est abominable, je l'avoue; mais, ma foi, que ces vilaines
+gens-là s'arrangent. Moi, j'aime Henriette, la beauté, la grâce,
+l'esprit, l'honnêteté, toutes les perfections de l'âme et du corps.
+Elle m'aime aussi; elle a seize ans, j'en ai dix-neuf, et vive la vie.
+
+Crillon prit doucement la main d'Espérance, et, la lui serrant avec
+une affectueuse mélancolie.
+
+--Enfant, dit-il, vous ne m'avez pas laissé achever la confession du
+huguenot.
+
+--Il y a encore quelque chose? s'écria Espérance, en affectant une
+liberté d'esprit qu'il n'avait plus depuis cette interpellation de
+Crillon.
+
+--Il y a le principal. Remarquez donc que depuis le commencement de
+notre conversation vous parlez toujours de Mlle Marie d'Entragues,
+tandis que moi, je dis seulement _Mlle d'Entragues_.
+
+--Eh bien! où tend cette distinction un peu subtile, je l'avoue, de la
+part de monsieur de Crillon.
+
+--A vous faire observer que, suivant la leçon qui vous a été apprise,
+vous attribuez la faute à l'une des soeurs, tandis qu'elle appartient
+peut-être à l'autre.
+
+--Oh! monsieur, ce doute sur Henriette...
+
+--Ce n'est pas un doute, je vous disais _peut-être_ par ménagement;
+c'est _certainement_ que j'eusse dû vous dire.
+
+--Mais la preuve?
+
+--Urbain du Jardin l'a emportée dans le tombeau. Mais ce qu'il m'a
+confié, je me le rappelle: le nom qu'il m'a dit, j'en suis certain; la
+maîtresse pour laquelle on l'a assassiné, c'est Mlle Henriette
+d'Entragues. Entre deux demoiselles dont l'une mérite le respect d'un
+honnête homme, je regrette que vous ayez précisément choisi celle qui
+ne le mérite pas. Du reste, mon cher Espérance, ma tâche est terminée.
+Je savais un secret dont la révélation eût pu vous épargner bien des
+ennuis futurs. J'ai révélé, vous voilà averti; je me tais. Que
+m'importe, à moi, Mme d'Entragues et toute la séquelle? Suis-je assez
+désoeuvré pour avoir besoin d'occuper mes loisirs à des commérages de
+vieilles femmes? Suis-je assez peu de chose en ce monde pour craindre
+qu'un Entragues me gêne? Allons donc! vous me faites injure. Mais, je
+vois que nous nous sommes tout dit. Brisons là, faites ce que vous
+voudrez et ne retenez de mes paroles que celle-ci: Je suis votre ami,
+monsieur Espérance.
+
+--Oh! monsieur, s'écria le jeune homme, dont l'excellent coeur fut
+inondé de reconnaissance. N'ai-je pas à Dieu de grandes obligations!
+S'il me retire une illusion d'amour, au même instant il m'envoie le
+plus généreux, le plus puissant des protecteurs. Oui, je suis né
+heureux!
+
+--Charmant enfant! murmura Crillon attendri par l'élan de cette noble
+nature. Comment ne pas l'adorer.
+
+Et pour cacher l'émotion qui peut-être se fût remarquée sur son
+visage, le brave chevalier se tourna en disant:
+
+--Que cette forêt de Saint-Germain est belle!
+
+Tous deux avaient oublié leur fidèle serviteur Pontis qui, depuis
+Vilaines, chevauchait sur leurs traces.
+
+Espérance s'en souvint le premier et voulut le récompenser par quelque
+bonne parole; mais lorsqu'il le chercha derrière lui, il ne trouva
+plus rien.
+
+--Et M. de Pontis! s'écria-t-il.
+
+--C'est vrai, dit Crillon, le cadet manque à l'appel.
+
+En vain cherchèrent-ils, appelèrent-ils, rien ne répondit. C'était aux
+derniers bouquets de la forêt de Saint-Germain. Les maisons
+d'Argenteuil apparaissaient dans la brume blanchâtre du soir qui
+commençait à envelopper la plaine.
+
+Crillon impatienté d'attendre, voulait qu'on retournât jusqu'au
+carrefour afin de prévenir un bûcheron qu'ils y avaient vu et de faire
+ainsi donner à Pontis, s'il revenait, des renseignements exacts sur
+leur route. Mais Espérance objecta timidement que six heures venaient
+de sonner à Saint-Germain, qu'il y avait encore deux grandes heures de
+chemin jusqu'à Ormesson, et que le rendez-vous convenu avec Mlle
+Henriette était pour huit heures précises.
+
+--Ah! ah! reprit froidement Crillon. Eh bien! n'attendons pas alors.
+
+Puis, après une pause souvent coupée de mouvements d'impatience.
+
+--Vous êtes décidé à aller ce soir chez les Entragues, dit le
+chevalier d'un ton dégagé.
+
+--Je vous avouerai, monsieur, que j'ai des explications si sérieuses à
+demander à Mlle d'Entragues, que, pour arriver plus vite, je monterais
+sur un dragon de feu. Mais ce n'est pas chez les Entragues que je
+vais, oh! non! Henriette habite un pavillon sur les champs.
+
+--Et vous avez la clé?
+
+--Inutile. Le balcon touche à un marronnier superbe. La porte la plus
+commode c'est la fenêtre.
+
+--A merveille ... Eh bien! comme je ne puis aller rendre visite à
+toute cette mauvaise graine, j'irais bien, mais enfin cela paraîtrait
+singulier, ils savent que je les exècre... Enfin, non, je ne puis, dit
+le bon chevalier dont les angoisses qu'il cherchait si bien à cacher
+éclataient dans chaque mouvement, dans chaque parole, dans
+l'incohérence même de ses pensées.
+
+Espérance comprit tout cela.
+
+--Mon Dieu! dit-il, que je suis un sot et un bélître; j'ai d'un côté
+la parole de Crillon, de l'autre celle d'une petite....
+
+--Dites le mot! s'écria le chevalier.
+
+--Coquette!
+
+--C'est faible, grommela Crillon.
+
+--Et je balance....
+
+--Mais non, vous ne balancez même pas, puisque vous continuez à vous
+rapprocher de la tanière de ces bêtes puantes. Puantes n'est pas vrai,
+elles ne sont que trop fardées et parfumées, les sirènes. Allons, mon
+pauvre Espérance, marchez, ne vous égarez pas, ni dans les ornières,
+ni ailleurs. Adieu ... au revoir ... adieu!
+
+Il s'agitait sur son cheval de façon à inquiéter sérieusement la
+pauvre bête, qui connaissait la calme et ferme assiette de ce modèle
+des cavaliers.
+
+--Monsieur, s'écria Espérance, ne croyez pas que je vous laisserai
+aller seul ainsi!
+
+--Et pourquoi non?
+
+--Parce que s'il m'arrive malheur à moi, ce sera bien fait, et chacun
+en rira, tandis que s'il fallait qu'un buisson vous égratignât, la
+France entière prendrait le deuil.
+
+--Tenez, Espérance, il faut que je vous embrasse, dit le brave
+guerrier en se penchant vers le jeune homme, qu'il arrêta un moment
+sur sa poitrine gonflée. Là, je me suis contenté. Maintenant, c'est
+fini, allez! tous mes discours sentent le vieux podagre. Allez! un
+homme de vingt ans ne doit pas faire attendre une belle fille de
+seize. Allez, dis-je, et faites-moi grand'mère l'illustre Marie
+Touchet ... Mais n'épousez pas, harnibieu!
+
+Espérance se mit à rire.
+
+--Voilà parler, dit-il, et je reconnais Crillon; mais je resterai avec
+vous jusqu'à ce que Pontis nous ait rejoints.
+
+--Il s'est arrêté à quelque cabaret, l'ivrogne.
+
+--Il aime le vin?
+
+--C'est la manie de tous ces jeunes gens. Celui-là est une véritable
+éponge. Vous souvenez-vous d'avoir aperçu un petit cabaret dans le
+bois, à un carrefour?... Eh bien, le drôle est là. Nous avons passé
+devant dans la chaleur de notre conversation. Je vais l'aller tirer
+par la jambe sous quelque table, où il sera tombé.
+
+--Je vous suis.
+
+--Non, non! allez à tous les diables, c'est-à-dire à Entragues! Adieu.
+Tenez, voilà d'ailleurs un galop de cheval; c'est mon drôle qui
+revient. Il est bonne lame et mauvais comme teigne quand il a bu. Gare
+à ceux qui nous chercheraient noise!
+
+--En effet, j'entends venir un cheval, dit Espérance qui brûlait de se
+remettre en route. Eh bien, monsieur, puisque vous me le permettez....
+
+--Je vous l'ordonne.
+
+--Je vais prendre un trot allongé. M'autorisez-vous à retourner vous
+dire les explications de Mlle Henriette?
+
+--Harnibieu! si vous manquiez de me voir demain à Saint-Germain, où je
+serai, j'aurais de l'inquiétude. Venez demander de mes nouvelles et
+m'apporter des vôtres aux _Barreaux-Verts_.
+
+--Êtes-vous bon pour moi, qui ne vous cause que des ennuis!
+
+--J'obéis à la recommandation de votre mère, répondit Crillon qui
+frappa de sa houssine le cheval d'Espérance et le lança ainsi par le
+chemin.
+
+Le jeune homme rendit les rênes et partit comme un trait; mais si
+rapide que fût sa course, si bruyante que fût la brise qui sifflait à
+ses oreilles, il entendit encore une fois la voix déjà éloignée de
+Crillon qui lui répétait:
+
+--Harnibieu! n'épousez-pas!
+
+Crillon regarda Espérance tant qu'il put le voir, et se retourna
+ensuite vers la forêt.
+
+Le galop qu'il avait entendu retentissait toujours; il s'approchait,
+et le chevalier finit par apercevoir dans l'ombre quelque chose qui
+traversait les taillis à cent pas, écrasant, cassant et foulant avec
+autant de bruit qu'en eût fait une troupe.
+
+--Ce n'est pus un cerf qui passe. C'est bien un cheval, il me semble.
+Que diable cet animal fait-il dans le fourré, pensa Crillon? Est-il
+sans maître?
+
+Le cheval disparut laissant Crillon dans la perplexité.
+
+--J'irai décidément, se dit-il, jusqu'au cabaret, c'est là que mon
+Dauphinois a pris racine.
+
+Tout à coup le cheval reparut, il piaffait dans les fougères avec une
+joie et une aisance qui n'appartiennent qu'aux êtres libres.
+
+L'animal était d'un gris-blanc. Il se mit à grignoter des branches de
+chêne, tout en se rapprochant du chevalier.
+
+--Mais c'est mon cheval, dit Crillon, c'est bien Coriolan, sans
+Pontis, oh! oh! serait-il arrivé malheur au pauvre cadet?
+
+Crillon poussa son cheval vers le quadrupède fringant et libre. Il
+l'appela par son nom sur des tons affectueux et impérieux tout
+ensemble, qui rappelèrent l'indépendante créature aux leçons de
+discipline qu'elle avait reçues trop souvent. Coriolan revint,
+l'oreille basse, en frottant ses étriers à toute branche, et
+accrochant sa bride à ses pieds comme une entrave.
+
+--Pontis, ivre-mort, sera tombé, se dit Crillon; il faut le faire
+chercher par charité, puis, demain, je l'enverrai au cachot pour une
+quinzaine.
+
+Soudain il entendit crier dans l'épaisseur du bois, et bientôt un
+homme en sueur, souillé de poussière, les habits en lambeaux,
+soufflant ou plutôt râlant à faire pitié, arriva près de Crillon, qui
+fut bien forcé de reconnaître son garde sous cet accoutrement de
+truand ou de sauvage.
+
+--Ah! s'écria Pontis, enfin!
+
+--Eh bien! quoi; tu as bu et tu t'es jeté par terre.
+
+--J'ai bu, oui, et j'ai vu aussi.
+
+--Quoi vu?
+
+--Deux hommes à cheval, vous avez dû les voir passer?
+
+--Non.
+
+--C'est qu'ils ont pris la route à gauche au carrefour. C'est égal,
+sortons vivement du bois, je vous prie.
+
+--Parce que?
+
+--Parce qu'en plaine nous verrons venir leurs arquebusades.
+
+--Les arquebusades de qui?
+
+--Du coquin, du brigand, de la Ramée.
+
+--La Ramée!... Il est ici?
+
+--Il traversait la forêt tout à l'heure; du cabaret où je faisais
+rafraîchir votre cheval, je l'ai reconnu avec un autre de mauvaise
+mine. J'ai voulu les suivre et me suis coulé dans le bois; mais,
+pendant ce temps-là, mon cheval s'est sauvé. Que faire? courir après
+les deux, impossible.
+
+--Il fallait suivre la Ramée.
+
+--Bah!... tandis que j'hésitais entre l'homme et le cheval, l'homme
+avait disparu.
+
+--Et le cheval aussi: mais où peut aller ce la Ramée?
+
+--Sambioux! vous le demandez! Il suit M. Espérance.
+
+--Tu crois?
+
+--J'en suis sûr! Si vous aviez vu son dernier coup d'oeil quand il lui
+a dit: Vous ne perdrez pas pour attendre.
+
+--Harnibieu! s'écria le chevalier, tu as raison, il sait peut-être où
+le retrouver, où l'attendre. Oui, tu as mille fois raison: je devrais
+aller moi-même sur ses traces. Mais le roi qui m'attend! comment
+faire? Ah! monte à cheval, rattrape Espérance qui s'en va vers le
+village d'Ormesson, par Épinay.
+
+--Bien, colonel.
+
+--Rattrape-le; dusses-tu crever Coriolan et toi-même.
+
+--L'un et l'autre, colonel.
+
+--Et préviens Espérance, ou si tu ne le rattrapes pas, veille, veille
+autour de la maison d'Entragues, au bout du parc, du côté d'un balcon
+ombragé par un marronnier.
+
+--Fort bien.
+
+--Et souviens-toi, ajouta Crillon en appuyant sa robuste main sur
+l'épaule du garde, que s'il arrive malheur à Espérance, tu me
+réponds....
+
+--Je me souviendrai qu'il m'a sauvé la vie, mon colonel, dit le garde
+avec noblesse. Où vous retrouverai-je?
+
+--A Saint-Germain, où je coucherai.
+
+Pontis enfonça les éperons aux flancs du volage Coriolan, et disparut
+dans un tourbillon de poussière.
+
+
+
+
+IX
+
+
+LA MAISON D'ENTRAGUES
+
+
+A cent pas du village qu'on appelle aujourd'hui Ormesson, s'élevait
+jadis un château dont on a fait un hameau, ou plutôt des morceaux de
+château. Mais à l'époque dont nous parlons, le château était bien
+entier, avec ses petites tours carrées montées en briques, ses fossés
+alimentés par des eaux claires et froides, et son parapet bâti du
+temps de Louis IX.
+
+Des fenêtres du donjon, de la terrasse même, la vue s'étendait charmée
+sur ces collines riantes qui forment à la plaine Saint-Denis une
+ceinture de bois et de vignes. Le château semblait fermer au nord la
+plaine elle-même, et son fondateur, qui était peut-être quelque haut
+baron chassant la bonne aventure, pouvait surveiller à la fois les
+routes de Normandie et de Picardie, et s'en aller après, soit à Deuil
+demander l'absolution à saint Eugène, soit à Saint-Denis faire bénir
+son épée pour quelque croisade expiatoire.
+
+La situation du petit château était charmante. Les terres, fertilisées
+par les sources généreuses qui depuis ont fait toute la fortune
+d'Enghien, alors inconnu, rapportent les plus beaux fruits et les plus
+riches fleurs de la contrée. Cinquante ans après sa fondation, le
+château était caché aux trois quarts sous le feuillage des peupliers
+et des platanes, qui, se piquant d'émulation, avaient lancé leurs
+têtes chevelues par delà les cimes du donjon.
+
+Un parc plus touffu que vaste, des parterres plus vastes que soignés,
+un verger dont les fruits avaient eu l'honneur de figurer plus d'une
+fois sur des tables royales, l'eau murmurante et limpide dont
+l'efficacité pour les blessures avait été proclamée par Ambroise Paré,
+puis une distribution élégante et commode, qualités rares dans les
+vieux édifices, faisaient du petit domaine un bienheureux séjour fort
+envié des courtisans.
+
+Le roi Charles IX, en revenant d'une chasse, était venu visiter
+mystérieusement ce château à vendre, et l'avait acheté pour Marie
+Touchet, sa maîtresse, afin que celle-ci, à l'abri de la jalousie de
+Catherine de Médicis, pût faire élever sans péril le second fils
+qu'elle venait de donner au roi, et qui pourtant était le seul enfant
+mâle de ce prince, puisque la mort, une mort suspecte au dire de
+beaucoup de gens, lui avait enlevé le premier fils de Marie Touchet,
+ainsi qu'une fille légitime qu'il avait eue de sa femme Elisabeth
+d'Autriche.
+
+Mais Charles IX n'avait pas joui longtemps des douceurs de la
+paternité. Il était allé rejoindre ses aïeux à Saint-Denis, et Marie
+Touchet, s'étant mariée a messire François de Balzac d'Entragues,
+chevalier des ordres du roi et gouverneur d'Orléans, apporta son fils
+et son château en dot à son mari.
+
+Le fils avait été, nous le savons, soigneusement élevé par Henri III,
+le château fut entretenu convenablement par M. d'Entragues, et c'était
+là que les deux époux venaient passer les chaudes journées de l'été,
+quand ils n'allaient point dans leur terre plus importante, qu'on
+appelait le Bois de Malesherbes.
+
+Ormesson, depuis la Ligue, était devenu une position dangereuse mais
+bien commode; dangereuse, si les maîtres eussent été bons serviteurs
+du roi Henri IV. Car la Ligue, alliée aux Espagnols, poussait
+incessamment ses bataillons dans la plaine Saint-Denis pour protéger
+Paris incessamment menacé par le roi contesté. Et alors, gare aux
+propriétaires qui n'étaient point ligueurs. Mais les Entragues étaient
+grands amis de M. de Mayenne et fort bien avec la Ligue et les
+Espagnols.
+
+Ainsi que l'avait dit Crillon, Mme d'Entragues avait à peine toléré
+Henri III acclamé par toute la France, et profitait de l'opposition
+faite contre Henri IV pour ne pas reconnaître ce prince, lequel du
+reste se passait de son consentement pour conquérir vaillamment son
+royaume de France. Marie Touchet se consumait de chagrin à chaque
+nouvelle victoire, et son plus violent dépit venait de la conduite du
+comte d'Auvergne, son fils, qui suivait la fortune d'Henri IV, et
+s'était bravement battu a la journée d'Arques pour ce Béarnais qui lui
+volait le trône, à ce que prétendait Mme d'Entragues.
+
+Le château, puisqu'il n'était pas dangereux pour ses maîtres, leur
+était donc d'autant plus commode. Sa proximité de Paris facilitait
+l'arrivée des nouvelles fraîches, et quant aux visites, tout cavalier
+médiocre pouvait aisément, au sortir d'un conciliabule de ligueurs,
+venir comploter contre le Béarnais à Ormesson et s'en retourner à
+Paris sans avoir perdu plus de trois heures. Aussi voyait-on au
+château nombreuse sinon excellente compagnie, car les Entragues, dans
+leur ardeur de tout savoir, préféraient la quantité des visiteurs à la
+qualité.
+
+Le jour dont il s'agit ici, vers six heures, quand la chaleur fut
+tombée, et que l'ombre des arbres s'allongeait sur les pelouses, Mme
+d'Entragues sortit de sa grande salle, appuyée sur un petit page de
+huit à neuf ans, qui, tout en supportant la main de sa maîtresse sur
+sa tête, tenait un oiseau sur son poing droit, et un pliant sous son
+bras gauche. Un autre page un peu plus grand, mais encore enfant,
+portait un coussin et un parasol. Deux grands lévriers bondissaient de
+joie et, se renversant l'un l'autre, saccageaient autour de leur
+maîtresse les bordures du jardin.
+
+Marie Touchet avait alors quarante-cinq ans, et, belle encore de ce
+reste de beauté qui n'abandonne jamais les traits réguliers du visage,
+elle était loin cependant de son anagramme célèbre.
+
+Ce fameux visage tant comparé au soleil et à tous les astres un peu
+qualifiés, et qui, du temps de Charles IX, était _plus rond qu'ovale
+avec un front plus petit que grand, une bouche plus mignonne que
+petite et des yeux plus prodigieux que grands_, ce visage adoré
+s'était élargi, ossifié avec le temps. Le rond avait tourné au carré,
+et le front petit s'était peu à peu déprimé pour laisser aux pommettes
+cette saillie qui décèle la dissimulation et la ruse. Les yeux
+_prodigieux_, dont les cils s'étaient raréfiés, n'avaient plus que la
+flamme sans la chaleur.
+
+Deux plis obliques, creusés profondément, remplaçaient les fossettes
+de la bouche mignonne, et achevaient d'enlever au visage toute cette
+grâce, tout ce charme séducteur qui avaient triomphé d'un roi. Un
+caractère sérieux, presque viril de sécheresse majestueuse, de belles
+lignes, l'habitude de la dignité, ou plutôt la raideur, tout cela
+superbement vêtu et entretenu, complétait, avec des mains nerveuses et
+des pieds royalement paresseux et petits, non pas le portrait, mais le
+souvenir effacé de ce qui, vingt ans avant s'était appelé justement:
+_Je charme tout_.
+
+Aux côtés de Mme d'Entragues marchait, en se retournant à chaque
+minute vers la porte d'entrée comme s'il guettait l'arrivée de
+quelqu'un, un cavalier d'un âge mûr, et qui par une minutieuse
+recherche de coquetterie cherchait à dissimuler une douzaine des
+hivers qui avaient neigé sur sa tête demi-chauve.
+
+Il portait l'écharpe rouge espagnole, et se dandinait en marchant avec
+cette précaution fanfaronne que les Trivelin et les Scaramouche
+savaient si bien habiller de leurs bouffonneries, quand ils
+représentaient un tranche-montagne espagnol.
+
+Ce gentilhomme, dont les bottes de Cordoue étaient crevées de satin
+rouge bouffant, avec des semelles crevées aussi, par parenthèse,
+exhalait à chaque pas un mélange indescriptible de parfums que Marie
+Touchet, sans paraître y prendre garde, chassait de temps à autre avec
+son éventail de plumes.
+
+L'hidalgo avait nom Castil. Il était l'un des capitaines que le duc de
+Feria, commandant la garnison espagnole de Paris, avait répartis aux
+portes de la capitale pour le service de son auguste maître Philippe
+II; et pour obtenir quelques politesses quand ils allaient à Paris,
+les Entragues recevaient chez eux cet officier-concierge espion aux
+gages du roi d'Espagne.
+
+A cette bienheureuse époque de haines politiques et religieuses, les
+partis ne se gênaient point pour convier l'étranger à les aider contre
+des compatriotes. La Ligue, étant, de fondation, régénératrice et
+conservatrice de la religion catholique, le très-catholique roi
+d'Espagne Philippe II, du fond de son noir Escurial, avait jugé
+l'occasion belle pour faire en France les affaires de la religion et
+allumer chez nous, avec notre bois, de beaux auto-da-fé pour lesquels,
+chez lui, le fagot devenait rare à cause de la grande consommation.
+
+Par la même occasion, ce digne prince pensait à ses affaires
+temporelles et cherchait le moyen de réunir la couronne de France à
+toutes celles qu'il possédait déjà.
+
+Il avait donc envoyé avec un pieux empressement beaucoup de soldais et
+peu d'argent à M. de Mayenne, pour l'aider à chasser de Paris et de
+France cet abominable hérétique Henri IV, qui poussait l'audace
+jusqu'à vouloir régner en France sans aller à la messe.
+
+Et M. de Mayenne et toute la ligue avaient accepté; et les Espagnols
+occupaient Paris au grand scandale des gens de bien, et le moment
+approchait où Philippe II, fatigué du rôle d'invité, allait prendre le
+rôle du maître de la maison.
+
+Il va sans dire que la garnison espagnole de Paris était aguerrie,
+vaillante, comme il convient aux descendants du Cid. La plupart
+avaient combattu sous le grand-duc de Parme, illustre capitaine mort
+l'année précédente. C'étaient donc de braves soldats, mais ils étaient
+d'une galanterie opiniâtre dont les dames ligueuses commençaient
+elles-mêmes à se fatiguer. Je ne parle pas des maris ligueurs, ceux-là
+en étaient fatigués tout à fait; mais il faut bien souffrir un peu
+pour la bonne cause.
+
+Cette pauvre petite digression nous sera pardonnée, puisqu'elle permet
+de comprendre mieux le personnage singulier qui accompagnait Mme
+d'Entragues dans le jardin, après un dîner fort délicat, qui,
+pourtant, n'était pas, comme on le verra bientôt, le motif le plus
+intéressant de sa visite.
+
+Mais derrière l'Espagnol et la châtelaine venait M. d'Entragues,
+gentilhomme déjà vieillissant, suivi, lui aussi, de deux pages
+microscopiques.
+
+Le successeur de Charles IX donnait le bras à une belle personne de
+seize ans au plus, qui écoutait avec distraction la phraséologie
+paternelle. C'était une fille brune, aux yeux d'un noir velouté,
+profonds, aux cheveux d'ébène, à la bouche purpurine, aux narines
+dilatées comme celles des voluptueuses indiennes, son front large et
+sa tête ronde recelaient encore plus d'idées qu'il ne jaillissait
+d'éclairs de ses yeux. Un fin duvet brun dessinait une ombre bistrée
+sur le tour de ses lèvres frémissantes. Tout en elle respirait
+l'ardeur et la force: et les riches proportions de son corsage et de
+sa taille, la cambrure hardie de son pied, son bras rond et ferme,
+l'attache solide de son col d'ivoire sur des épaules larges et
+charnues révélaient la puissance d'une nature toujours prête à éclater
+sous le souffle à grand'peine contenu de son indomptable jeunesse.
+
+Telle était Henriette de Balzac d'Entragues, fille de Marie Touchet et
+du seigneur qui avait par grand amour épousé la maîtresse du roi de
+France. Revenue la veille sous le toit paternel avec la succession de
+la tante de Normandie, elle rendait compte à M. d'Entragues de
+certains détails sur lesquels il l'interrogeait. Mais le lecteur peut
+croire qu'elle ne lui répondait pas sur une foule d'autres qui
+concernaient aussi son absence.
+
+L'hidalgo don José Castil, dans sa voltige déhanchée, se retournait
+souvent pour lancer à cette belle fille en même temps qu'à la porte du
+château une oeillade qui s'émoussait parfois sur le père Entragues;
+car, nous l'avons dit, Mlle Henriette avait des distractions; le mot
+n'est pas juste, c'est préoccupations qu'il faudrait dire.
+
+Elle aussi attendait quelqu'un, mais non pas du même côté que
+l'Espagnol, et elle voyait avec inquiétude la direction que sa mère
+imprimait à la promenade. Au bout des parterres on trouvait le parc; à
+cent pas, dans le parc, le pavillon où logeait Henriette, et dont les
+murs blancs s'apercevaient déjà sous les épais marronniers. Or,
+Henriette avait ses raisons pour que la société ne s'installât point
+du côté de ce pavillon à une pareille heure.
+
+Cependant, Mme d'Entragues s'avançait toujours dans sa lente majesté;
+Henriette passait de l'inquiétude au dépit. Par bonheur, le petit pied
+de la mère s'embarrassa dans sa robe, et un faux pas s'ensuivit.
+L'hidalgo et M. d'Entragues se précipitèrent de chaque côté pour
+prêter leur appui à cette divinité chancelante. Henriette profita du
+moment pour s'écrier:
+
+--Vous êtes lasse madame. Vite ... le pliant, page!
+
+Le page au pliant lâcha l'oiseau, l'oiseau s'envola sur une branche;
+le page au coussin jeta son coussin sur le page au pliant, les chiens
+croyant qu'on voulait jouer avec eux fondirent sur tout cela. Il y eut
+une bagarre désobligeante pour des maîtres de maison qui tiennent au
+bel air et au cérémonial.
+
+Les pages furent tancés d'importance.
+
+--Ils sont bien jeunes, dit l'hidalgo. Pourquoi si jeunes? Quelle
+habitude singulière en certaines maisons françaises? Pourquoi ne pas
+prendre plutôt de robustes jeunes gens bons au service, à la guerre, à
+tout?
+
+Ce malencontreux _à tout_ fut accueilli par un fauve regard de Marie
+Touchet, lequel ricocha sur Henriette et lui fit baisser la tête.
+
+--Monsieur, répliqua la mère, les maisons françaises dans lesquelles
+il y a des demoiselles préfèrent le service des pages enfants. J'eusse
+cru qu'on pensait de même en Espagne.
+
+L'hidalgo comprit qu'il avait dit une sottise. Il s'apprêtait à la
+réparer, mais Marie Touchet changea aussitôt la conversation. Elle
+s'assit à l'ombre d'une grande futaie, près de la fontaine. Sa fille
+prit place auprès d'elle. M. d'Entragues offrit lui-même un siège au
+capitaine espagnol.
+
+--Dites-nous, señor, quelques nouvelles de Paris, demanda Henriette,
+satisfaite de la halte, et jetant un coup d'oeil furtif au pavillon
+que sa mère ne pouvait plus voir.
+
+--Toujours les mêmes, señora, toujours de bons préparatifs contre le
+Béarnais, si jamais il revient. Mais il ne reviendra pas, nous sachant
+là.
+
+Cette rodomontade ne persuada pas M. d'Entragues.
+
+--Il y est déjà venu, dit-il, et vous y étiez, et c'était du temps de
+votre grand-duc de Parme, lequel, aujourd'hui, ne peut plus effrayer
+personne. Moi, je ne crois pas qu'il se passe un mois avant le retour
+du Béarnais devant Paris.
+
+--Si vous en savez plus long que nous, répliqua l'Espagnol avec
+curiosité, parlez, monsieur; sans doute vous êtes bien renseigné; car,
+en effet, M. le comte d'Auvergne, votre beau-fils, est colonel-général
+de l'infanterie des royalistes, et à la source des nouvelles.
+
+--Monsieur mon fils, interrompit Marie Touchet, ne nous fait point
+part des desseins de son parti; nous le voyons très-peu; d'ailleurs il
+nous sait trop fermes adversaires du Béarnais, trop dévoués à la
+sainte Ligue et vieux amis de M. de Brissac, le nouveau gouverneur
+donné à Paris par M. de Mayenne.
+
+--M. de Brissac! Excellent choix pour nous Espagnols, dit le seigneur
+Castil, que le nom de Brissac, prononcé en cette circonstance, sembla
+frapper d'une défiance nouvelle. Ne me disiez-vous pas tout à l'heure,
+madame, que le seigneur gouverneur est de vos amis?
+
+--Excellent! dit M. d'Entragues.
+
+--Vous le voyez souvent? demanda l'Espagnol.
+
+--Non, malheureusement. Il est devenu bien rare depuis quelque temps.
+
+L'hidalgo enregistra cet aveu.
+
+--Il a tant d'affaires, maintenant, se hâta de dire Mme d'Entragues,
+qui ne voulait pas se laisser croire négligée. Mais absent ou présent,
+je suis sûre qu'il nous porte une affection vive. Et j'y tiens, car
+son amitié en vaut la peine.
+
+--Assurément, dit l'Espagnol, le seigneur comte nous aide vaillamment,
+c'est un franc ligueur. Mais quelle étrange division dans les
+familles! quel affreux exemple! ajouta sentencieusement l'hidalgo.
+Voir M. le comte d'Auvergne armé contre sa mère!
+
+Mme d'Entragues se pinça les lèvres. Un violent dépit de paraître
+opposée à son fils, dont elle était si vaine, combattait en elle la
+crainte non moins grande de déplaire au parti régnant.
+
+M. d'Entragues intervint, pour écarter de la déesse ce nuage fâcheux.
+
+--Non, señor, dit-il, M. le comte d'Auvergne ne s'arme pas contre sa
+mère. Fils et neveu de nos rois, il croit rester fidèle à leur mémoire
+en servant celui que le feu roi Henri III avait désigné pour son
+successeur, car enfin c'est un fait; le feu roi a eu cette faiblesse à
+ses derniers moments de nommer roi le roi de Navarre.
+
+--En est-on bien sûr? demanda l'hidalgo avec cet aplomb de l'ignorance
+victorieuse qui conteste volontiers tout ce qui la gène.
+
+--M. le comte d'Auvergne, mon fils, en a été témoin, répliqua Mme
+d'Entragues.
+
+Don Castil salua en matamore. Henriette voulant ramener un peu de
+souplesse dans la conversation qui commençait à se tendre, réitéra sa
+question:
+
+--Qu'y a-t-il de nouveau à Paris, sauf cette nomination de M. de
+Brissac par M. de Mayenne?
+
+Et elle ajouta:
+
+--Excusez-moi, señor, j'arrive de voyage.
+
+--Mademoiselle, rien de précisément nouveau, sinon l'attente des
+fameux états généraux qui vont s'assembler.
+
+--Quels états?
+
+--Excusez cette petite fille, señor, dit Mme d'Entragues, nous nous
+occupons si peu de politique entre nous. Ma fille, les états généraux
+sont une réunion des trois ordres de l'État qui s'assemblent en des
+circonstances difficiles pour délibérer des mesures à prendre pour le
+bien public. Il s'agit d'abord de repousser le Béarnais, en quoi il y
+aura majorité, je pense.
+
+--Unanimité, dit le capitaine avec son assurance imperturbable.
+
+--S'il y avait unanimité, fit observer Henriette, on n'eût pas eu
+besoin de convoquer les états généraux, ce me semble.
+
+M. d'Entragues sourit à sa fille, pour la récompenser de cette
+réflexion judicieuse.
+
+L'hidalgo riposta:
+
+--D'ailleurs, ce n'est pas la nation française qui convoque les états
+généraux, c'est le roi d'Espagne, notre gracieux maître.
+
+--Ah! dit Henriette surprise, tandis que les deux Français, son père
+et sa mère, baissaient honteusement la tête.
+
+--Oui, señora; ce moyen vient de nous. Il peut seul mettre un terme à
+vos discordes civiles. Les états généraux vont trancher le noeud
+gordien, comme dit l'antiquité. S'il vous plaît d'assister aux
+séances, je vous ferai entrer.
+
+--Qui verrai-je là?
+
+--Mgr le duc de Feria, notre général; don Diego de Taxis, notre
+ambassadeur; don....
+
+--En fait de compatriotes? demanda Henriette avec enjouement.
+
+--M. le duc de Mayenne, M. de Guise, répliqua d'Entragues.
+
+--Qui délibéreront à l'effet d'exclure Henri IV du trône de France?
+demanda encore Henriette.
+
+--Assurément.
+
+--Mais ce ne sera pas tout que de délibérer, il faudra exécuter.
+
+--Oh! cela nous regarde, poursuivit l'hidalgo; aussitôt que la nation
+française se sera prononcée, nous nous emparerons de l'hérétique et
+nous l'expulserons de France. Peut-être le mettra-t-on à Madrid dans
+la prison de François Ier. J'ai reçu d'un mien cousin, alcade du
+palais, l'avis que les ouvriers réparent cette prison.
+
+--Cela va bien, monsieur, continua Henriette, cependant, sera-ce
+facile de prendre l'hérétique?
+
+--Oh! moins que rien, il court sans cesse par monts et par vaux.
+
+--Alors, on eût peut-être dû commencer par là, au lieu de le laisser
+gagner tant de batailles sur les Espagnols.
+
+--Ce n'est pas sur les Espagnols, señora, que le Béarnais a gagné des
+batailles, s'écria l'hidalgo rougissant, c'est sur les Français.
+
+Henriette se tut, avertie par un sévère coup d'oeil de sa mère, et par
+l'inquiétude qui agitait M. d'Entragues sur son banc de gazon.
+
+--Et, le Béarnais exclu, reprit Marie Touchet en s'adressant tout haut
+à sa fille comme pour lui faire leçon, les états nommeront un roi.
+
+--Qui?
+
+Cette naïve et terrible question qui résumait toute la guerre civile,
+avait à peine retenti sous la voûte de feuillage, qu'une voix
+enfantine, celle d'un page annonça pompeusement:
+
+--M. le comte de Brissac!
+
+Chacun se retourna. M. d'Entragues poussa une exclamation de joie et
+Madame rougit légèrement, comme si l'aspect du nouvel interlocuteur
+l'eût frappée un peu plus loin que la paupière.
+
+--M. de Brissac, le gouverneur de Paris! s'écria Entragues, en se
+précipitant au-devant de l'étranger, qui arrivait par le jardin.
+
+--Encore quelqu'un! pensa Henriette, avec un regard plaintif au
+pavillon des marronniers. L'heure s'approche où je devrais être chez
+moi!
+
+Le comte aperçut tout d'abord l'Espagnol et tressaillit.
+
+--Quel heureux hasard amène M. le comte de Brissac chez ses anciens
+amis tant négligés? dit Mme d'Entragues.
+
+--La trêve, madame, qui laisse un peu respirer le pauvre gouverneur de
+Paris, et pendant la paix on se dépêche de faire ses civilités aux
+dames.
+
+En même temps il la salua comme elle aimait à l'être, c'est-à-dire
+fort bas, et en lui baisant la main il lui serra sans doute
+involontairement les doigts, car elle rougit au point de redevenir
+presque belle.
+
+L'hidalgo attendait gravement son tour. Il l'eut. Brissac ne
+l'embrassa point, il est vrai, mais le reconnut, et lui pressant les
+mains avec expansion:
+
+--Notre brave allié, don José Castil, s'écria-t-il, un vaillant, un
+Cid Campeador!
+
+Tout en s'acquittant de ces devoirs de politesse, grâce auxquels il
+divisa l'attention des assistants, il remettait son chapeau et ses
+gants à un grand laquais d'une tournure militaire, auquel il dit sans
+affectation à l'oreille:
+
+--L'Espagnol a des pistolets dans ses arçons; prends-les sans être vu
+et ôtes-en les balles.
+
+Le comte Charles de Cossé-Brissac, homme de quarante-cinq ans, d'une
+haute mine, était un grand seigneur de race et de manières, enragé
+ligueur, que les Parisiens adoraient parce qu'il les avait commandés
+contre le tyran Valois aux barricades, et les Parisiennes ligueuses
+l'idolâtraient parce qu'elles pouvaient avouer cette idole sans faire
+médire de leur patriotisme.
+
+Il avait pour principe qu'on ne se fait jamais tort en clignant l'oeil
+pour les dames; que les belles en sont flattées, les laides
+transportées.
+
+Il avait tiré de cette conduite les plus grands avantages. Ses clins
+d'oeil placés avec adresse lui rapportaient de gros intérêts sans
+qu'il eût déboursé onéreusement. Parmi ses placements on pouvait
+compter Mme d'Entragues, à laquelle, depuis quelque dix années, il
+payait trois ou quatre fois l'an un soupir et un serrement de doigts.
+Mme d'Entragues, comme placement, offrait un certain avenir.
+
+Brissac avait peut-être payé de la même monnaie Mme de Mayenne et Mme
+de Montpensier. Cette dernière pourtant, selon la mauvaise chronique,
+était plus dure créancière et partant plus difficile sur les termes de
+payement et la qualité des espèces. Mais enfin, Brissac était bien
+avec toutes deux, puisqu'il venait d'être nommé par leurs maris
+gouverneur de Paris, c'est-à-dire gardien public de ces dames et de
+leur ville capitale.
+
+Le comte, depuis sa nomination, s'était montré d'un zèle si farouche
+pour la ligue, que les gens clairvoyants l'eussent trouvé trop vif
+pour être sincère. D'autant plus qu'il avait signé la trêve avec le
+Béarnais, au risque de déplaire à ses commettants les ligueurs. Il
+courait à ces moments-là des bruits sourds du mécontentement de M. de
+Mayenne, à qui les Espagnols ne donnaient pas assez vite la couronne
+de France; et comme le roi très-catholique Philippe II savait à quoi
+s'en tenir sur la destination de cette couronne, puisqu'il la
+convoitait pour lui-même, il avait vu avec inquiétude le changement de
+gouverneur opéré par Mayenne, pris Brissac en soupçon, et recommandé à
+ses espions ledit Brissac, qui, depuis la trêve surtout, était
+surveillé dans ses moindres démarches avec cette habileté supérieure
+des gens à qui l'on doit l'invention du saint-office et de la
+très-sainte Inquisition.
+
+Brissac, fin comme un Gascon, c'est-à-dire comme deux Espagnols, avait
+pénétré ses alliés. Créature de M. de Mayenne, mais créature décidée à
+s'émanciper dans le sens de ses sympathies et de son intérêt, il ne
+voulait plus tenir les cartes pour personne, et jouait désormais à son
+compte. Aussi déroutait-il continuellement ses espions par des allures
+d'une franchise irréprochable; sa correspondance n'avait pour ainsi
+dire plus de cachets, sa maison pour ainsi dire plus de portes; il ne
+sortait qu'accompagné, annonçant toujours le but de chaque sortie,
+parlait espagnol et pensait en français. Il croyait pouvoir se flatter
+d'avoir endormi Argus.
+
+Le matin du présent jour où il s'était décidé à prendre un grand
+parti, Brissac annonça dans ses antichambres, remplies de monde, qu'il
+suspendait dorénavant ses audiences pour l'après-dîner; que l'on était
+en trêve, que chacun respirant, le gouverneur de Paris voulait
+respirer aussi, que d'ailleurs MM. les Espagnols faisaient si bonne
+garde que tout le monde pouvait dormir en paix. Et il conclut en
+commandant ses chevaux pour la promenade.
+
+Puis, s'adressant familièrement au duc de Feria, le chef des
+Espagnols, il lui proposa de le mener souper à une maison de campagne
+où il avait certaine vieille amie. Il lui nomma tout bas Mme
+d'Entragues.
+
+Le duc refusa discrètement, avec mille civilités amicales. Et Brissac,
+en arrivant à Ormesson, fut mortifié, mais non surpris d'apercevoir
+l'hidalgo Castil, l'un des plus déliés espions de l'Espagne, qu'on lui
+avait expédié pour savoir à quoi s'en tenir sur cette visite chez les
+Entragues.
+
+Mais comme il était décidé à ne rien ménager pour assurer le succès de
+son entreprise, il ne songea qu'à assoupir les soupçons de l'hidalgo
+jusqu'au moment de l'exécution. Il congédia donc son valet, avec la
+consigne dont il s'aperçut bien que Castil avait flairé l'importance,
+et, s'asseyant entre les deux dames de façon à ne point perdre de vue
+le visage du capitaine:
+
+--Que c'est beau, la campagne, dit-il. Beaux ombrages, belles eaux,
+beautés partout!
+
+Il décocha un de ses clins d'oeil à Marie Touchet. C'était l'appoint
+du trimestre.
+
+L'hidalgo, distrait par le chuchotement de Brissac à l'oreille de son
+laquais, s'était levé. Brissac se leva à son tour.
+
+--Que désirez-vous? lui demanda M. d'Entragues.
+
+--J'avais prié tout bas mon valet de m'apporter à boire, et il ne
+vient pas.
+
+--J'y cours moi-même, se hâta de dire Henriette, qui bouillait
+d'impatience et cherchait cent prétextes de fausser compagnie.
+
+L'hidalgo se précipita au-devant d'elle:
+
+--C'est moi, dit-il, qui veux épargner cette peine à la señora.
+
+--Quoi! monsieur, dit Brissac, vous me serviriez de page!
+
+Ces mots arrêteront le Cid, profondément humilié.
+
+--Asseyez-vous, Henriette; asseyez-vous, capitaine, interrompit
+sèchement Marie Touchet. N'a-t-on pas ici des pages pour servir et un
+sifflet pour appeler les pages?
+
+Elle siffla majestueusement dans un sifflet de vermeil, comme une
+châtelaine du treizième siècle.
+
+Henriette vint se rasseoir avec dépit, l'Espagnol avec regret,
+Entragues essayant d'échauffer la conversation avec ses hôtes, Mme
+d'Entragues grondant les serviteurs tardifs, l'Espagnol rêvant au
+moyen de savoir ce qu'avait dit Brissac au laquais, Brissac songeant
+au moyen de sortir sans traîner après lui l'Espagnol, Henriette se
+creusant la tête pour s'évader avant huit heures.
+
+En attendant on buvait frais sans que l'imagination de personne eût
+rien trouvé d'ingénieux.
+
+Tout à coup deux pages sautillant, pour éviter les lévriers qui
+mordillaient leurs petites jambes, apparurent à l'entrée du couvert et
+annoncèrent pompeusement:
+
+--M. le comte d'Auvergne vient d'arriver au château.
+
+--Mon fils! s'écria Marie Touchet émue de surprise.
+
+--Le comte! balbutia M. d'Entragues, effrayé de voir l'effet produit
+sur l'Espagnol par cette visite imprévue.
+
+Celui-ci dévorait Brissac d'un regard ironiquement triomphant qui
+signifiait:
+
+--Te voilà pris! tu avais donné ici rendez-vous à M. d'Auvergne. Je
+m'y trouve. Comment vas-tu sortir de là?
+
+Brissac le devina et se dit:
+
+--Attends, imbécile; puisque tu prends ainsi le change, je vais te
+faire voir du pays. Et j'ai trouvé mon moyen.
+
+Cependant, toute la maison était en émoi de cet événement, Mme
+d'Entragues n'entendait pas raillerie sur le cérémonial. Ses gens
+s'occupaient donc à recevoir M. d'Auvergne en prince.
+
+Henriette faillit s'évanouir de rage à ce nouveau contre-temps; mais
+il lui fallut surmonter tout cela pour accompagner Mme d'Entragues.
+
+Celle-ci, pareille à une statue assise qui se dresserait sur son
+siège, se leva pour aller à la rencontre de son fils. Le cérémonial de
+la maison de France veut que la reine aille aussi au-devant de son
+fils roi.
+
+L'Espagnol voyant Brissac immobile, le crut déconcerté; il se
+rapprocha donc hypocritement pour lui dire:
+
+--Trouvez-vous convenable, monsieur, que nous demeurions dans la
+société du colonel général de l'infanterie royaliste?
+
+--Ah! en temps de trêve, répliqua Brissac, jouant la naïveté.
+
+--On pourrait mal penser de cette rencontre, ajouta l'hidalgo avec
+insistance; et cependant vous semblez hésiter.
+
+--J'hésite, j'hésite, parce que ce n'est pas poli en France de
+s'enfuir lorsqu'il arrive quelqu'un.
+
+Cette feinte résistance avait déjà plongé l'Espagnol aux trois quarts
+dans le piège.
+
+--Monsieur, dit-il, en y tombant tout à fait, je vous adjure, au nom
+de la Ligue, de ne pas vous compromettre en restant ici, car vous vous
+compromettez.
+
+--Vous avez peut-être raison, répliqua Brissac.
+
+--Partez, monsieur, partez!
+
+--Eh bien, soit! puisque vous le voulez absolument. Vous êtes une
+bonne tête, don José!
+
+--Je cours faire préparer vos chevaux.
+
+--Nos chevaux! vous m'accompagnerez, je suppose, don José?
+
+L'admirable bonhomie de cette dernière invitation acheva l'Espagnol.
+Il se figura que Brissac, après avoir voulu un tête-à-tête avec M.
+d'Auvergne, voulait maintenant que nul ne fût témoin de ce qui se
+passerait entre M. d'Auvergne et sa famille. Complots, toujours
+complots, qu'il était réservé à don José Castil de déjouer par la
+force de son génie.
+
+Au lieu de répondre, l'Espagnol appuya mystérieusement un doigt sur
+ses lèvres.
+
+Le désespoir de M. d'Entragues, au milieu de cette agitation, était un
+spectacle bien pitoyable. Que penserait la Ligue de la visite chez lui
+d'un royaliste aussi suspect? Et cela, quand il sortait de dire à
+Castil que M. d'Auvergne ne venait jamais à Ormesson! Brissac partait,
+scandalisé sans doute. Castil fronçait le sourcil. Quel désastre!
+
+D'Entragues courut après les deux ligueurs pour leur faire mille
+protestations de son innocence. Il s'abaissa jusqu'à jurer à l'hidalgo
+que la visite de M. d'Auvergne était tout à fait imprévue.
+
+--N'importe, dit Brissac, je ne puis me trouver avec lui sans
+inconvenance. Il vient d'entrer dans le parterre; prenons une contre
+allée, don José, pour qu'il soit dit que lui et moi nous ne nous
+sommes pas même salués. Vous êtes témoin, don José.
+
+--Certes! répliqua celui-ci.
+
+Brissac pria d'Entragues d'offrir ses excuses aux dames qui
+comprendraient cette brusque retraite, et après l'avoir salué en
+affectant beaucoup de froideur, il le laissa désolé.
+
+Castil alors dit à Brissac qui l'entraînait:
+
+--Nous ne sommes pas dupes de cet imprévu, n'est-ce pas, et tandis que
+vous protesterez par votre départ, je resterai, moi, pour qu'on ne
+nous joue pas.
+
+--Quoi! vous me laissez seul, dit Brissac avec les plus affectueux
+serrements de main; mais c'est vous qui allez vous compromettre. Par
+grâce, venez.
+
+--Moi, je ne risque rien, dit l'hidalgo, plus que jamais persuadé
+qu'il allait découvrir toute une conspiration royaliste.
+
+M. de Brissac partit. L'Espagnol revint sur les pas de M. d'Entragues
+et arriva juste à la rencontre du fils de Charles IX et de Marie
+Touchet.
+
+M. le comte d'Auvergne portait bien ses vingt ans et son titre de
+bâtard royal. Il était suffisamment humble et suffisamment insolent.
+Sa mère lui avait appris à se préférer à tout le monde, même à elle.
+
+Il entra dans le château comme un vainqueur, mais un vainqueur
+dédaigneux, et saluant sa mère, qui lui faisait la révérence.
+
+--Bonjour, madame, dit-il; avouez que je suis un événement ici. Ah!
+c'est M. d'Entragues que j'aperçois. En vérité, il rajeunit.
+Serviteur, monsieur d'Entragues.
+
+D'Entragues s'inclinait; le jeune homme aperçut l'Espagnol.
+
+--Don José Castil, capitaine au service de S. M. le roi d'Espagne, dit
+Marie Touchet, pour se hâter d'en finir avec cette désagréable
+présentation.
+
+Le comte toucha légèrement son chapeau, et demanda:
+
+--Monsieur était-il à Arques?
+
+L'hidalgo grommela un non de mauvaise humeur et s'effaça derrière
+d'Entragues. Ce dernier, prenant par la main Henriette, la mena en
+face de son frère.
+
+--Mademoiselle d'Entragues, dit-il, que vous ne connaissez point,
+monsieur le comte, car vous l'avez vue une seule fois lorsqu'elle
+était enfant.
+
+Le comte regarda cette belle fille qui le saluait comme un étranger.
+Il la regarda avec une attention qui n'échappa point au père et à la
+mère.
+
+--Mais, s'écria-t-il, je la connais, au contraire.
+
+--Comment est-ce possible? demanda Marie Touchet.
+
+--Était-elle ici hier?
+
+Ce ton familier, presque méprisant, ne révolta ni les Entragues ni la
+jeune fille elle-même, tant ils étaient curieux de savoir la pensée du
+comte.
+
+--Henriette est arrivée seulement hier, répliqua M. d'Entragues.
+
+--Venant de?...
+
+--De Normandie.
+
+--Elle a passé à Pontoise?
+
+--Oui.
+
+--Elle était accompagnée de deux laquais?
+
+--Oui.
+
+--Et montait une haquenée noire, boiteuse du pied hors montoir?
+
+--Oui. Comment savez-vous cela?
+
+--Attendez ... En sortant du bac elle s'est accrochée par sa robe à un
+piquet et a failli tomber.
+
+--C'est vrai, dit Henriette surprise.
+
+--Et en chancelant elle a montré une jambe très-galante, ma foi.
+
+Henriette rougit.
+
+--Eh bien! monsieur, dit-elle avec un sourire.
+
+--Eh bien! mademoiselle, vous pouvez vous flatter d'avoir une
+chance!... cette demi-chute vous a procuré une belle conquête!
+
+--Ah! dirent à la fois le père et la mère, en souriant aussi.
+
+--Vous devez vous souvenir, continua le comte avec sa cynique
+familiarité, d'avoir vu trois hommes sous une petite échoppe, près de
+là, la cabane du passeur.
+
+--Je ne sais, balbutia Henriette.
+
+--Eh bien, je vous l'apprends. Savez-vous quels étaient ces trois
+hommes? moi, M. Fouquet la Varenne, qui continuait sa route vers
+Médan, et enfin ... ah! ceci est le bon, le roi!
+
+--Le Béarnais! s'écria Mme d'Entragues.
+
+--Non, le roi, reprit M. d'Auvergne, le roi, qui a vu Mlle d'Entragues
+et sa jambe, le roi qui a poussé des hélas! d'admiration, et qui est
+amoureux fou de Mlle d'Entragues.
+
+--Est-ce possible?... dit Marie Touchet, avec une réserve du meilleur
+goût.
+
+--Quelle folie! balbutia Entragues, dont le coeur se mit à battre.
+
+--C'est une folie peut-être, mais qui allait avoir des suites, si le
+roi n'eût été appelé par le passeur. Il s'est embarqué alors, en
+gémissant de ne pouvoir suivre l'inconnue, et nous n'avons parlé que
+de cette figure brune et de cette jambe ronde jusqu'à Pontoise, où
+nous devions coucher. Diable emporte si je me doutais que ce fût une
+jambe de famille!
+
+Henriette était rouge comme le feu. Son sein battait, une sorte de
+vague ivresse montait à son cerveau. Elle, naguère si pressée de
+regagner son pavillon, s'assit alors près de sa mère en minaudant
+comme pour agacer son frère et le provoquer à de nouvelles
+confidences.
+
+--Le roi de Navarre a bon goût, dit Marie Touchet.
+
+--Le roi, reprit le comte d'Auvergne, oui, certes, il a bon goût, car
+Mlle d'Entragues est une petite merveille.
+
+--Le roi sera bien surpris, dit le père, quand il saura de vous que
+cette inconnue est une fille de noblesse, soeur de son ami le comte
+d'Auvergne; il le saura, car vous le lui direz certainement.
+
+--Pourquoi faire? murmura Henriette en coquetant.
+
+--Eh! mordieu! s'écria le jeune homme, je gage qu'il le sait déjà, car
+c'est lui qui m'a envoyé ici aujourd'hui. Profitez de la trêve,
+m'a-t-il dit, et du voisinage, pour aller voir votre mère, afin qu'on
+ne m'accuse pas de vous séparer d'elle.
+
+--Il a dit cela, donc il ne savait rien, objecta Mme d'Entragues.
+
+--Bah! il ne pouvait pas me dire: Allez annoncer à Mlle d'Entragues
+que je la trouve belle, non pas qu'il se gêne avec moi, mais enfin
+c'est la charge de Fouquet la Varenne de faire ces commissions-là.
+
+--Mais pour vous envoyer ici dans ce but ... de curiosité, comment le
+roi, dit Mme d'Entragues, aurait-il su le nom de ma fille!
+
+Le jeune homme sourit malicieusement en remarquant les progrès de
+Marie Touchet qui, cinq minutes avant, ne pouvait appeler Henri que
+_le Béarnais_, et maintenant l'appelait </i>le roi</i> à la barbe de
+l'Espagnol.
+
+--Est-ce que la Varenne, répliqua-t-il ne connaît pas tous les jolis
+minois de France? Ils sont tout rangés, tout étiquetés dans sa
+mémoire, et, à l'occasion, il en tire un du casier, comme un sommelier
+tire un flacon de l'armoire.
+
+--Il y a cependant des flacons sur table en ce moment, dit le père
+Entragues pour continuer la métaphore, sans s'apercevoir de
+l'inconvenance profonde d'un semblable entretien devant une jeune
+fille.
+
+--Ma foi, non. Le roi a trop peu réussi près de la marquise de
+Guercheville, trop réussi près de Mme de Beauvilliers et il avait déjà
+ébauché une autre passion. Mais cela m'a l'air de vouloir finir avant
+d'avoir commencé.
+
+--Qui donc? demanda Marie Touchet, aussi excitée que son mari.
+
+Henriette dévorait chaque parole.
+
+--C'est une demoiselle de la maison d'Estrées, à ce que je crois, on
+l'appelle Gabrielle, c'est une blonde incomparable, dit-on; je ne la
+connais pas.
+
+--Eh bien? demanda le père Entragues.
+
+--Oh! des complications à n'en plus sortir. Une fille qui se révolte
+contre l'amour, un père féroce capable de tuer sa fille comme je ne
+sais plus quel boucher de Rome: le roi se lassera s'il n'est déjà las.
+Il soupire gros, notre cher sire, mais pas longtemps; le moment serait
+bien bon à prendre pour devenir....
+
+--Quoi donc? s'écrièrent Marie Touchet avec une fausse dignité,
+Entragues avec une fausse surprise, Henriette avec une fausse pudeur.
+
+--Reine, sans doute, répliqua ironiquement le cynique jeune homme,
+aussitôt que notre roi aura rompu son mariage avec la reine
+Marguerite. Cela tient à un fil.
+
+--Alors comme alors, murmura Entragues en s'agitant.
+
+--Bah! à ce moment-la, le roi aura bien oublié sa belle inconnue, dit
+Marie Touchet.
+
+--En admettant qu'il y ait songé jamais, ajouta Henriette rouge et
+pensive.
+
+Huit heures sonnèrent lentement à Deuil. Le vent du soir apporta
+chaque coup comme un avis pressant à l'oreille de la jeune fille, sans
+la tirer de ses rêves. Il fallut que sa mère, changeant de
+conversation, s'écriât:
+
+--Huit heures!
+
+Alors Henriette réveillée fit un bond sur son siège.
+
+Le père et la mère venaient d'échanger un regard qui signifiait:
+
+--Renvoyons cette enfant pour causer plus librement avec le comte
+d'Auvergne.
+
+Quelque chose comme le craquement d'une branche au fond du parc, et le
+hennissement d'un cheval du côté du pavillon des marronniers, troubla
+le silence général, et Henriette se leva le sourcil froncé.
+
+La nuit commençait à descendre sur les grands arbres; les personnages
+assis sous le couvert ne se voyaient qu'à peine. L'Espagnol, qui
+pendant toute cette scène avait constamment cherché aux paroles un
+sens mystérieux et essayé de lire dans les triviales provocations du
+comte d'Auvergne comme dans un chiffre diplomatique, se fatigua des
+mille combinaisons qui s'entrechoquaient dans sa cervelle, et annonça
+son départ, à cause, disait-il, de la fermeture des portes de Paris
+qui avait lieu à neuf heures.
+
+Mais son véritable motif, c'est qu'il voulait suivre Brissac, dont le
+départ si prompt commençait un peu tard à lui inspirer des soupçons.
+
+--Je le rattraperai, se dit l'Espagnol, c'est par-là qu'est le
+complot.
+
+Il prit donc congé, reconduit avec politesse par Entragues, mais sans
+l'empressement que d'ordinaire le châtelain savait manifester à ses
+confrères de la Ligue.
+
+Ce refroidissement après tant de caresses parut maladroit à Marie
+Touchet, qui ne put s'empêcher de le dire tout bas à son mari.
+
+--Il ne serait pas hospitalier, répliqua Entragues, de faire tant
+d'amitié à un ligueur en présence d'un royaliste. Le capitaine est
+Espagnol, c'est vrai, mais après tout M. le comte d'Auvergne est fils
+de roi, et votre fils.
+
+Là-dessus, Entragues se hâta d'en finir avec Castil, qui ne demandait
+pas mieux.
+
+Henriette se glissa dans l'ombre et partit sans dire bonsoir à
+personne, car elle se promettait de revenir bien vite.
+
+Mme d'Entragues, demeurée seule avec le comte d'Auvergne, se préparait
+à le faire bien parler, quand un page accourant, annonça qu'un
+gentilhomme, venu en toute hâte de Médan, voulait parler à madame.
+
+--Son nom? demanda la châtelaine.
+
+--La Ramée.
+
+--Qu'il attende.
+
+--Ne vous gênez pas, madame, dit le comte d'Auvergne, recevez-le.
+
+--Il dit être porteur de nouvelles, ajouta le page.
+
+--Bien importantes, madame, s'écria la Ramée qui avait suivi le page à
+quelques pas et contenait à peine son impatience.
+
+--Venez donc, monsieur de la Ramée, dit Mme d'Entragues avec
+inquiétude, venez, puisque M. le comte d'Auvergne le permet....
+
+
+
+
+X
+
+
+D'UN MUR MAL JOINT ET D'UNE FENÊTRE MAL CLOSE.
+
+
+La Ramée, en se présentant, n'avait plus sa bonne mine. Le voyage un
+peu rapide, les suites de son exaltation de la journée, l'incubation
+d'une mauvaise pensée avaient reflété une teinte sinistre sur son
+visage.
+
+La dame d'Entragues, qui brûlait de se trouver seule avec lui, n'osa
+cependant pas le prendre à part tout de suite. Elle fut aidée en cela
+par l'intelligence du jeune homme ou plutôt par sa méchanceté.
+
+En effet, sachant qu'il était en présence du comte d'Auvergne, un
+royaliste, la Ramée débuta ainsi:
+
+--Je vous apporte, madame, une fâcheuse nouvelle de la guerre.
+
+--Comment, de la guerre? dit M. d'Entragues, qui revenait de conduire
+l'Espagnol. Est-ce que nous sommes en guerre, monsieur la Ramée?
+
+Puis, se tournant vers le comte d'Auvergne, il lui expliqua ce
+qu'était la Ramée, le fils d'un voisin de terres.
+
+--Nous sommes en paix, ou plutôt nous y devrions être, monsieur,
+répliqua le jeune homme; mais c'est seulement en paroles ou sur le
+papier. De fait, nous sommes en guerre, attendu qu'aujourd'hui même
+les soldats du Béarnais....
+
+--Du roi! dit M. d'Entragues, inquiet d'un froncement de sourcils du
+comte d'Auvergne.
+
+--Des soldats, continua la Ramée avec une volubilité qui témoignait de
+sa colère, ont forcé l'entrée de notre maison, pillé les vivres et
+provisions, et enfin incendié.
+
+--Incendié! s'écria Mme d'Entragues.
+
+--Votre grange, madame, où était rentrée toute la récolte de cette
+année pour votre consommation de chasse.
+
+Mme d'Entragues se tut sur un signe de son mari; mais ce silence de
+tous deux était éloquent; il demandait l'avis de M. d'Auvergne.
+
+Celui-ci, sans avoir perdu un moment le froid sarcasme de son sourire:
+
+--Quels soldats ont fait cela? dit-il.
+
+--Ceux qu'on nomme les gardes.
+
+--Ah! les gardes. Eh bien, mais il y a dans la convention de la trêve
+un article....
+
+La Ramée répondant au sarcasme par le sarcasme:
+
+--Dans notre pays, répondit-il, c'est avec le papier de cet article
+que les soldats mettent le feu aux granges.
+
+--Vous êtes-vous plaint à un chef? dit le comte d'Auvergne.
+
+--Oui, certes, monsieur.
+
+--Eh bien? demanda M. d'Entragues.
+
+--On m'a proposé de me faire pendre.
+
+Le comte d'Auvergne partit d'un éclat de rire si bruyant qu'il
+enflamma de fureur les yeux de la Ramée.
+
+--M. le comte est bon royaliste, murmura-t-il en serrant les dents et
+les poings.
+
+Marie Touchet parut bien un peu scandalisée de cette joie du fils de
+Charles IX; mais M. d'Entragues, perplexe entre la colère du
+propriétaire et la complaisance du courtisan, souriait d'un côté et
+menaçait de l'autre, comme un masque de Chrêmès.
+
+--Je parie qu'il s'est adressé à Crillon! ajouta M. d'Auvergne en se
+tenant les côtes.
+
+--Précisément, dit la Ramée, et c'était une grande sottise de ma part,
+je l'ai éprouvé. Aussi ne me plaindrai-je plus, je me ferai justice
+moi-même.
+
+--Vous serez écartelé, mon pauvre garçon, dit le comte d'Auvergne en
+se remettant à rire. Ma foi, cela vous regarde.
+
+Et avec son habileté ordinaire, quand la conversation devenait
+compromettante, il tourna les talons en prenant le bras de M.
+d'Entragues, tout consolé de sa paille brûlée, par l'espoir de
+reprendre avec son beau-fils une autre conversation.
+
+La Ramée demeura seul avec la châtelaine. Celle-ci baissait la tête.
+Elle sentait l'affront, elle sentait les frémissements de la Ramée.
+Cependant elle n'osait point s'irriter en présence de cette raillerie
+du comte d'Auvergne.
+
+--Prenez-en votre parti, dit-elle au jeune homme Après tout, le mal
+est réparable.
+
+La Ramée baissant la voix:
+
+--C'est vrai, madame. On peut éteindre un feu. Il s'éteint souvent de
+soi. Mais un secret qui court et qui dévore l'honneur d'une famille,
+comment l'éteindre?
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria Marie Touchet avec un mouvement
+d'effroi.
+
+--L'incendie de la grange est le moindre do nos malheurs, et ce n'est
+pas le motif de ma visite si rapide; vous vous souvenez, madame, que
+vos terres en Vexin sont contiguës aux nôtres; que mon père n'est pas
+un indifférent pour M. d'Entragues, et que j'ai été élevé, pour ainsi
+dire, avec vos filles.
+
+--Sans doute, je m'en souviens.
+
+--Pour l'une d'elles, pour l'aînée, pour Mlle Henriette enfin, j'ai
+pris, vous ne l'ignorez pas, une amitié si vive....
+
+Marie Touchet fit un geste d'impatience.
+
+--Vous m'y avez autorisé, dit aussitôt la Ramée, le jour où vous
+adressant à moi comme à un de vos proches, vous avez bien voulu me
+confier que la cadette, Mlle Marie, une enfant! risquait d'être
+compromise par légèreté, ayant donné à l'un de vos pages, une
+bague.... Oh! Dieu m'est témoin que je ne m'alarmais pas comme vous;
+elle avait douze ans à peine, et j'appelais cette faute une étourderie
+sans conséquence; mais comme vous fîtes appel à mon dévouement....
+
+--Oui, je sais tout cela, dit précipitamment la châtelaine. Vous avez
+repris et rapporté cette bague. C'est un immense service que je saurai
+reconnaître comme il convient.
+
+--Je l'espère, madame, dit la Ramée en tremblant, car j'ai compromis
+mon salut éternel pour venger votre honneur: j'ai tué un homme, et,
+depuis ce jour, bien des choses m'ont été révélées que j'ignorais.
+
+--Comment? fit Marie Touchet inquiète.
+
+--Oui, madame, je croyais que l'homme une fois mort, on ne le revoit
+plus, que le secret une fois enseveli ne ressuscite jamais. Eh bien,
+je me trompais: le visage pâle et morne du gentilhomme huguenot
+reparaît incessamment à mes yeux, lumineux dans les ténèbres, livide
+et mat dans la lumière. Quant au secret, nous ne sommes plus seuls à
+le savoir vous et moi; car, tantôt, dans le camp des gardes du
+Béarnais, où je m'étais rendu pour faire punir les voleurs et les
+incendiaires ... Ces gardes!... je voudrais les voir tous détruits,
+peut-être parmi tant de fantômes ne reconnaîtrais-je plus celui du
+huguenot; eh bien, madame, dans le camp des gardes, un jeune homme
+s'est opposé à moi et m'a dit à l'oreille notre secret si chèrement
+acquis, notre secret de famille....
+
+--Il vous a dit?
+
+--Aumale ... la haie d'épines ... le gentilhomme assassiné!
+
+--Et ... la bague?
+
+--La bague aussi, avec ses armoiries.
+
+--Malheur!... qui donc est ce jeune homme.
+
+--Je ne sais pas son nom, mais je n'oublierai jamais sa figure, et
+quelque chose me dit que je le retrouverai.
+
+--Il le faudra, dit Marie Touchet d'une voix sombre.
+
+--Maintenant, madame, de qui peut-il avoir appris ce que nous deux
+seul croyions savoir? Cherchons dans votre famille. Mlle Marie a
+peut-être connu la vérité?
+
+--Jamais. Marie est dans un couvent. Destinée à faire profession, elle
+n'a plus besoin de s'intéresser aux choses de ce monde. D'ailleurs,
+c'est une enfant qui ne se souvient plus.
+
+--Elle a peut-être confié ses chagrins à sa soeur Henriette.
+
+Mme d'Entragues avec une assurance étrange:
+
+--Non, dit-elle, non, ce n'est pas Marie; et si c'est Henriette, il
+faudrait donc qu'elle eût trouvé un confident bien sûr, bien intime.
+
+La Ramée sembla comprendre, car son visage prit une expression de
+menace effrayante.
+
+Mme d'Entragues se hâta de dire alors:
+
+--Nous causerions mal de ce sujet en un pareil moment. M. le comte
+d'Auvergne passe ici la soirée, la nuit peut-être. Demeurez au
+château, et nous trouverons une occasion de renouer cet entretien.
+
+La Ramée, profondément rêveur, écoutait à peine ces paroles. Il ne
+remarquait pas non plus avec quelle insistance Marie Touchet
+l'éloignait. Elle, plus clairvoyante ou moins distraite, observa cet
+air pensif et le prit pour un muet reproche.
+
+Apparemment, crut-elle dangereux de laisser partir la Ramée sur une
+mauvaise impression, car elle lui toucha légèrement le bras et lui
+dit:
+
+--A propos, comment va monsieur votre père?
+
+--Toujours moins bien. Sa blessure est mal soignée. Nous n'avons pas
+de médecin et la chaleur de cette saison est bien mauvaise pour les
+plaies.
+
+--Je ne vous prie pas de souper avec nous, dit Marie Touchet après
+cette réparation de politesse, M. le comte d'Auvergne n'aime pas les
+nouveaux visages, et d'ailleurs vous vous êtes montré à lui un peu
+trop ligueur.
+
+--Vous plaît-il que je m'en retourne à Médan? dit froidement la Ramée.
+
+--Oh! je ne dis pas cela.
+
+--Ne vous gênez point, continua le jeune homme avec une amertume
+courageusement déguisée. Mon cheval est un peu las, mais j'en prendrai
+un frais ici. Je ne voudrais pas que M. le comte d'Auvergne fût
+attristé par mon visage funèbre. Seulement, avant de partir, je vous
+demanderai la grâce de saluer Mlle Henriette, que je n'ai pas vue
+depuis si longtemps, et qui doit être bien embellie.
+
+Il y avait au fond de toutes ces paroles prononcées par une bouche
+calme quelque chose de sinistre comme le silence qui précède les
+tempêtes.
+
+Mme d'Entragues ne trouva pas que ce fût acheter bien cher le départ
+d'un hôte gênant.
+
+--Voir Henriette, dit-elle, mais c'est trop juste. Elle était là il
+n'y a qu'un instant. Je crois qu'elle s'est retirée chez elle, vous
+savez le chemin du pavillon, je crois? Allez-y donc et heurtez à la
+porte, Henriette vous fera ouvrir ou descendra dans le parc. Je vous
+laisse pour retrouver mon fils.
+
+La Ramée s'inclina presque joyeux. Il avait la permission d'aller voir
+Henriette. Mme d'Entragues partit satisfaite de son côté, car elle
+redoutait encore plus la complicité de la Ramée que celle de tout
+autre. La Ramée pour elle n'était plus seulement un confident, c'était
+un créancier envers lequel, dans un moment de détresse, elle avait
+contracté une dette qu'il lui était impossible de payer.
+
+--Qui sait, se dit-elle en rejoignant son fils et son mari, si ce la
+Ramée ne me parle pas de son fantôme et de la résurrection de notre
+secret pour m'effrayer et me pousser à lui accorder Henriette. Mais à
+présent le péril est loin. Marie absente ne peut donner d'explication.
+Henriette ne se trahira pas elle-même et saura se défaire seule de ce
+fatigant la Ramée.
+
+Elle marchait toujours, en rêvant ainsi.
+
+--Évidemment, poursuivit-elle dans sa méditation, c'est la Ramée qui
+me tend ce piège. Ce jeune homme qui l'aurait tant effrayé au camp des
+gardes est un personnage d'invention; j'ai accusé Marie, une enfant
+sans conséquence, pour justifier Henriette, ma fille favorite, mon
+aînée, qu'il faut établir la première. Mais si Urbain avant sa mort
+avait tout conté à ce jeune homme, ce n'est pas le nom de Marie qu'il
+aurait prononcé. Donc, la Ramée croit me duper, et il est ma dupe. Ou
+bien, serait-ce Henriette qui aurait confié notre fable à quelqu'un, à
+ce jeune homme mystérieux ... mais quand? comment? dans quel intérêt?
+sous quelle influence?
+
+Mme d'Entragues se heurtait là, comme tous les gens de ruse et
+d'intrigue, à un écueil inconnu. Elle ne pouvait savoir le motif si
+simple qui avait forcé les fausses confidences de la jeune fille.
+Cette ignorance la rassura pleinement. Elle rentra dans sa sécurité.
+Le réveil devait être douloureux.
+
+A peine eût-elle rejoint M. d'Entragues et le comte d'Auvergne, que
+toutes ses visions lugubres se dissipèrent. Elle trouva les deux
+courtisans occupés à tresser la chaîne fleurie de leur déshonneur. On
+se mit à discuter à trois les chances de succès, les chances de
+revers; on analysa les beautés, les défauts; on parla du passé, de la
+fameuse époque de la gloire de la famille; on repassa les vers de
+Desportes et les vers de Charles IX.
+
+Que ne devait-on pas attendre d'un prince nouveau, un peu avare
+encore, c'est vrai, mais dont le coeur ouvrirait la bourse!
+
+Le roi, s'il abjurait, avait des chances. S'il restait huguenot, il ne
+finirait pas moins par se faire une très-grande position en France
+avec son épée. S'il ne devenait pas roi, il serait toujours un héros,
+soutenu par l'Angleterre et l'immense parti des réformés. Son avenir
+ne pouvait décroître. Sa maison serait toujours un palais, si elle
+n'était même une cour. Quel danger y avait-il à suivre la fortune d'un
+pareil prince? Le pis aller, c'était un bon mariage et la royauté de
+Navarre, après l'exclusion de la reine Marguerite.
+
+Tant de rêves bâtis sur l'empreinte que le petit pied d'une jeune
+fille avait laissée en un peu de sable!
+
+Les trois convives soupèrent gaiement. Ils parlaient de ces énormités
+à mots couverts comme des bandits parlent l'argot. On eut la pudeur
+des termes, pour ne point scandaliser les laquais, ou plutôt pour ne
+pas compromettre de si beaux projets en les vulgarisant.
+
+Quant à l'objet de la combinaison, il n'était pas là; inutile de la
+ménager. Henriette venait de se faire excuser près de sa mère de ne
+pas paraître au souper. Fatiguée, disait-elle, elle préférait se
+reposer seule dans sa chambre; elle avait même congédié sa camériste.
+Marie Touchet la crut en conversation avec la Ramée, elle se garda
+bien d'insister. Le comte d'Auvergne ne se plaignait pas de la liberté
+qui résultait de cette absence. Il en profita de toutes les manières,
+car, après avoir mis à sac le buffet et la cave, il lança quelques
+attaques contre la caisse maternelle.
+
+C'était un grand vaurien bien dangereux que ce faux prince. Combien de
+fois n'eût-il pas été pendu dans sa vie, si son père se fût appelé
+Touchet ou même Entragues! Il commençait de bonne heure, par le plus
+éhonté cynisme, cette carrière de petits vols, de sordides
+coquineries, qui ne s'élevèrent jamais assez haut pour lui mériter au
+moins la royauté des brigands.
+
+Après avoir adroitement parlé de la faveur dont il jouissait près de
+Henri IV, il raconta quelques traits de la pénurie qui empêchait cette
+faveur d'être lucrative.
+
+Il avait de l'esprit et la facilité de tout dire. Il divertit d'abord
+ses hôtes, et après les avoir fait rire, comme il avait su les
+intéresser pour eux-mêmes, il jugea que sa cause était gagnée.
+
+En effet, Mme d'Entragues fit un signe à son mari, et le complaisant
+beau-père offrit le plus gracieusement du monde, comme il convient
+qu'on offre à un prince, deux cents pistoles de celles qu'il empilait
+avec force soupirs dans son bahut d'ébène, présent de Charles IX.
+
+Le comte accepta, se remit à boire, et on renvoya décidément les
+laquais et les pages pour causer à coeur franc et à lèvres ouvertes.
+
+M. d'Auvergne redit, avec des commentaires nouveaux, l'impression que
+la vue d'Henriette avait produite sur le roi. Il sacrifia en trois ou
+quatre épigrammes la blonde fille de M. d'Estrées à la brune enfant
+des d'Entragues. Il cita des prédictions, vieux hochets de famille qui
+pronostiquaient la royauté à quelque branche de sa maison. Pour lui,
+déjà ivre, plus de difficultés, plus de retards. La première personne
+qui entrerait au château serait en n'en pas douter Henri IV venant
+demander Henriette à ses parents.
+
+Déjà M. d'Auvergne appelait le roi beau-frère et M. d'Entragues lui
+eût dit: Touchez là, mon gendre.
+
+Une demi-heure à peu près s'écoula dans cette charmante intimité.
+L'établissement de la soeur Henriette se construisait à vue d'oeil.
+
+Tout à coup, lorsque Mme d'Entragues savourait avec le plus de
+sécurité les poisons de ce tentateur, un bruit singulier sur la vitre
+de la grand'porte appela son attention de ce côté.
+
+Elle seule avait le visage tourné vers cette porte, à laquelle
+Entragues et le comte se trouvaient adossés. La nuit au dehors était
+d'autant plus noire que la salle était plus éclairée.
+
+Quelque chose de pâle, rehaussé de deux points de feu, vint se coller
+sur la vitre, et Mme d'Entragues reconnut le visage de la Ramée
+décomposé par une expression qu'elle ne lui avait pas encore vue.
+
+Auprès de cette effrayante figure, un doigt inquiet répétait
+incessamment le signe qui appelle. Et quand on songe à l'impérieuse
+familiarité de ce signe, à son inconvenance eu égard à la dame
+châtelaine, on comprendra combien fut étonnée et épouvantée à la fois
+Marie Touchet qui, malgré sa majesté révoltée, voyait toujours
+derrière la vitre ce doigt maudit qui lui disait: Venez!
+
+En proie à des craintes que l'événement ne devait que trop justifier,
+elle se leva, sans même avoir attiré l'attention des deux hommes, qui
+en ce moment unissaient leurs coeurs et leurs verres; elle obéit au
+geste de la Ramée et sortit dans le jardin.
+
+--Qu'y a-t-il encore, demanda-t-elle avec hauteur, êtes-vous fou,
+monsieur?
+
+--Peut-être madame, car je ne sens plus que ma tête m'appartienne.
+
+--Que voulez-vous de moi?
+
+--Suivez-moi, je vous prie.
+
+La Ramée frissonnait, ses mains glacées avaient saisi les mains de Mme
+d'Entragues.
+
+--Où me menez-vous? dit-elle sérieusement effrayée de cette voix
+rauque, de ce regard effaré.
+
+--Au pavillon de Mlle Henriette.
+
+Mme d'Entragues tressaillit sans savoir pourquoi.
+
+--Qu'y verrai-je, monsieur?
+
+--Je ne sais si vous verrez, mais vous entendrez, à, coup sûr.
+
+--Expliquez-vous!
+
+--Et d'abord, madame, savez-vous si Mlle Henriette n'attendait pas
+quelque visite ce soir?
+
+--Aucune, que j'aie autorisée du moins.
+
+--Alors, venez, il le faut.
+
+La Ramée appuya sur son bras le bras tremblant de Mme d'Entragues, et
+la guida plus vite que le cérémonial ne l'eût permis, vers l'extrémité
+du parc, à l'endroit où s'élevait le pavillon sous les marronniers.
+
+--La porte est fermée, dit-il alors tout bas, el j'allais frapper tout
+à l'heure, lorsqu'il m'a semblé entendre là-haut des voix par une
+fenêtre maladroitement ouverte.
+
+--Comment des voix, puisque Henriette est seule?
+
+La Ramée sans répondre leva le bras vers le bâtiment d'où
+s'échappaient voilés, il est vrai, et inintelligibles, mais
+parfaitement reconnaissables, les accents d'une voix qui n'était pas
+celle de la jeune fille.
+
+Marie Touchet entendit. Bientôt la voix de Mlle d'Entragues répondit à
+l'autre, et les deux voix se mêlèrent dans un duo des plus vifs qui
+n'annonçait rien d'harmonieux.
+
+--Il y a un homme là-haut, murmura la mère à l'oreille de la Ramée.
+
+--Oui, fit celui-ci de la tête.
+
+--Comment un homme se serait-il introduit chez Henriette?
+
+La Ramée amena Mme d'Entragues près du mur de clôture, au travers
+duquel, grâce à une crevasse, il lui montra dans les orties et le
+taillis de marronniers, de l'autre côté, un cheval qui broutait
+tranquillement en attendant son maître.
+
+--Je vais appeler ma fille, dit Marie Touchet.
+
+--Elle fera évader l'homme par la fenêtre, dit la Ramée; avez-vous une
+clef de la porte du bas?
+
+--Assurément, et je vais la chercher.
+
+La Ramée l'arrêta.
+
+--Ils auront tiré les verrous peut-être, et le bruit que vous ferez
+pour ébranler cette porte, les avertira.
+
+--Que faire alors!
+
+--Ce pavillon a-t-il deux issues?
+
+--Non, à moins que vous n'appeliez issue la fenêtre qui donne sur les
+champs.
+
+--C'en est une. Puisqu'on entre par là chez Mlle Henriette, on en peut
+ sortir par là.
+
+--Eh bien! je n'en connais pas d'autre.
+
+--Madame, vous allez heurter à la porte en bas. En reconnaissant votre
+voix, Mlle Henriette ne pourra manquer de vous ouvrir.
+
+--Mais la fenêtre?
+
+--Je me charge de la garder, dit la Ramée, et je réponds que nul ne
+s'échappera de ce côté; frappez, madame.
+
+Aussitôt il disparut à travers les arbres.
+
+
+
+
+XI
+
+
+OR ET PLOMB
+
+Ce cheval qui broutait derrière le mur avait pour maître Espérance,
+qui, arrivé au moment même où huit heures sonnaient à Deuil, s'était
+mis tout joyeux à reconnaître la place.
+
+Les amants sont d'excellents topographes, Henriette avait décrit
+parfaitement son pavillon et tous les alentours. Espérance reconnut
+sans effort les indications de sa maîtresse. Comme il avait tourné
+autour du château, évitant les chemins trop frayés, la ligne des murs
+lui servit de guide, et le mena tout naturellement au pavillon, qui
+formait l'un des angles.
+
+Nous l'avons dit, l'ombre descendait sous les feuilles touffues.
+Espérance promena un long regard autour de lui, ne vit que des paysans
+cheminant bien loin vers leurs chaumières, et sauta en bas de son
+cheval.
+
+La pauvre bête attendait ce moment avec impatience. Elle se mourait de
+faim et de soif; un ruisseau jaillissant pour ainsi dire sous ses
+pieds poudreux, de longues tiges d'herbe et de jeunes pousses qui
+s'offraient avec complaisance, indemnisèrent l'animal.
+
+Il plongea ses naseaux fumants dans l'eau fraîche, et tout fut oublié,
+la chaleur du jour, la course forcée, l'éperon injuste.
+
+Espérance, après s'être assuré que le licol était bon et d'une
+longueur suffisante pour laisser une heure de libre pâture à son
+cheval, s'occupa de son escalade. La tâche n'était pas difficile et le
+moment était bien choisi.
+
+Personne aux environs; personne, il est vrai, au balcon pour
+l'attendre, mais à quoi bon? Henriette guettait peut-être derrière les
+rideaux. Le principal était que la fenêtre fût ouverte. Or, on voyait
+les deux battants ouverts.
+
+Poser un pied sur la selle du cheval, s'accrocher des mains à une
+branche de marronnier, lancer son autre pied sur une autre branche,
+tout cela fut l'affaire de quatre secondes et s'accomplit d'un seul
+élan.
+
+Il y eut bien un craquement dans le marronnier; il y eut bien quelques
+égratignures à l'habit et à la peau, mais qu'importe? Est-ce que la
+peau ne repousse pas, et la branche aussi? Les vieux marronniers ont
+tant de sève, et les jeunes gens, donc!
+
+Une fois sur le balcon, Espérance regarda dans la chambre avec
+circonspection. Elle était vide.
+
+Il s'y glissa pour ne pas rester en vue du dehors. Cette chambre,
+tapissée de vieux damas vert, lui parut vaste et sombre. Un pêle-mêle
+d'oiseaux effarouchés se culbutant dans une grande volière fit peur
+d'abord à Espérance et puis le fit sourire. Il entendit son cheval qui
+hennissait comme pour le rappeler et lui dire adieu.
+
+Le jeune homme, se voyant seul, passa en revue tout ce qui s'offrait à
+ses regards. Cette chambre n'avait qu'une fenêtre, celle-là même par
+laquelle Espérance était entré, et qui donnait sur le balcon. Ce
+n'était pas la chambre à coucher d'Henriette, car le lit se trouvait
+dans un grand cabinet à gauche, éclairé par une petite fenêtre sur le
+parc, avec des barreaux de fer entrelacés.
+
+La chambre d'une femme aimée! Ce n'est pas un spectacle qui laisse
+froid et sans palpitation un coeur de vingt ans. Les rideaux ont
+retenu son souffle; le tapis, ses pieds nus l'ont foulé. Chaque usage
+en est poétisé par l'amour, chaque muet détail devient éloquent. Elle
+présente, il n'y a qu'elle; absente, elle s'y trouve cent fois.
+
+Espérance contemplait cet appartement avec une sorte d'attendrissement
+vague. Déjà, pour lui, Henriette ne représentait plus l'adorable
+maîtresse, que notre orgueil d'amant divinise jusque dans sa chute qui
+est notre ouvrage. Les paroles de Crillon, retentissant encore à son
+oreille, enlevaient à Henriette son prestige le plus beau. Espérance
+l'accusait mentalement, non plus de faiblesse, mais de mensonge: la
+désirait-il? c'est possible; l'aimait-il encore? c'est douteux;
+l'aimait-il moins? c'est sûr.
+
+Cependant il subissait l'irrésistible influence de cette retraite
+silencieuse, déserte. Au lieu de la liberté des bois et des plaines,
+qui fait deux amants égaux, puisque là le ciel est commun à tous deux,
+et qu'ils sont les hôtes de Dieu seul, Espérance se voyait emprisonné
+pour ainsi dire sous le toit de sa maîtresse, entouré d'objets
+inconnus qui l'accueillaient en étranger. Aussi les oiseaux,
+effarouchés par sa présence, le parquet, criant aigrement sous son
+pied, le rideau, rebelle à sa main, lui parurent-ils de mauvaise
+humeur. Il se trouva étrange dans le miroir de la jeune tille, et se
+figura que, s'il voulait s'asseoir, le siège le repousserait.
+
+Là-bas, pensa Espérance devenu triste, la forêt se faisait belle pour
+nous appeler; je voyais poindre des violettes dans la mousse, à
+l'endroit où je conduisais Henriette, et les oiseaux, loin de
+s'enfuir, venaient au-dessus de nous se jouer sur les branches.
+J'avais fait amitié, dans certaine clairière, avec un chardonneret qui
+nous rendait exactement visite et amenait des camarades musiciens pour
+nous offrir le concert. Est-ce donc parce que là-bas il y avait la foi
+et qu'ici c'est le doute? est-ce parce qu'ici j'apporte la défiance et
+que là-bas on apportait l'amour?
+
+Il en était à soupirer, quand un verrou se ferma à l'étage inférieur.
+Un petit pas rapide retentit dans l'escalier. Espérance sentit tout
+son courage l'abandonner. Le pas d'une maîtresse qui accourt éveille
+toujours un écho dans notre coeur.
+
+Il avait déjà oublié Crillon, les reproches et l'exorde de son
+interrogatoire préparé. Caché par prudence derrière les plis du
+rideau, car il faut tout prévoir, et Henriette pouvait n'être pas
+seule, Espérance, quand il vit entrer la jeune fille, sans gardiens et
+sans servante, sortit précipitamment de sa cachette, l'oeil amoureux,
+les bras ouverts.
+
+--Ah! vous voilà, dit-elle d'un ton si étrangement sec et d'un air si
+distrait que le jeune homme en fut glacé malgré lui.
+
+Mais nous savons qu'il ne pouvait croire le mal, et que chez lui tout
+nuage s'évaporait au souffle seul de la vie.
+
+--Qu'avez-vous? dit-il à sa maîtresse; êtes-vous poursuivie, avez-vous
+peur?
+
+Elle ne répondit pas. Elle tournait et retournait la tête avec plus
+d'embarras que d'effroi.
+
+--Si vous voulez, ajouta-t-il, je vais redescendre par le balcon, et
+je remonterai quand vous serez tout à fait rassurée.
+
+En disant ces mots, il joignait l'action aux paroles et gagnait la
+fenêtre.
+
+Elle l'arrêta.
+
+--Non, dit-elle, plus tard; puisque vous êtes là, profitons de ce
+moment pour causer.
+
+Ce _puisque vous êtes là_ fit dresser l'oreille à Espérance. La phrase
+lui parut illogique sinon discourtoise; cependant sa provision de
+complaisance et de candeur n'était pas encore épuisée. Il prit le
+change et répondit:
+
+--Oui, chère belle, causons.
+
+Et il entoura Henriette de ses bras.
+
+Elle fit, pour se dégager, un mouvement si adroit et si rapide, qu'il
+ne le sentit qu'en la voyant s'asseoir à deux pas de lui, sur une
+chaise.
+
+Il détacha son épée, la posa sur un meuble près du balcon, et
+s'agenouilla près d'Henriette, accoudée sur le bras de sa chaise.
+Alors il attacha sur la jeune fille son regard profond dans lequel se
+reflétait toute son âme. L'image était parfaite, le miroir sans prix.
+Henriette, si elle eût regardé cette noble et adorable figure, cette
+bouche pensive à la fois et souriante, n'eût pas résisté au désir d'y
+coller ses lèvres; mais elle aussi rêvait et ne regardait pas.
+
+--Il me semble, dit Espérance avec douceur, que vous me payez mal mon
+voyage, Henriette, et la fatigue, et la soif, et tout l'ennui que j'ai
+eu de vous perdre ces trois jours passés. Au moins ai-je donné tout à
+l'heure à mon brave cheval de l'eau fraîche, de l'herbe tendre et mes
+caresses. A défaut du picotin, il s'est déclaré satisfait. Mais vous,
+méchante, vous ne me donnez rien.
+
+Henriette poussa un soupir.
+
+--Gageons que je suis meilleur que vous, continua Espérance, et que je
+n'ai rien oublié de ce qui peut vous plaire, ou du moins vous
+distraire. Vous ne vous souvenez peut-être plus qu'il y a dix jours,
+en Normandie, au bord de notre petite fontaine Eau claire, quand vous
+rouliez des gouttes d'eau sur des feuilles de noisetier, vous me fîtes
+admirer ces diamants, et me dites qu'ils ressemblaient à ceux de votre
+mère. Alors je versai ces gouttes brillantes sur vos beaux cheveux
+noirs, et elles tombèrent au bord de votre charmante oreille rouge, où
+je les bus, tout diamants qu'elles étaient.
+
+--Eh bien? dit Henriette.
+
+--Eh bien, j'avais feint seulement de les boire. Le feu de mon baiser
+les a durcies. Je vous les rends assez solides pour demeurer à vos
+oreilles.
+
+Il lui offrit les diamants que Crillon avait tant regrettés. Ils
+eurent le bonheur de lui plaire, et elle leur adressa un regard moins
+terne qu'à Espérance.
+
+--Vous êtes bon, dit-elle.
+
+--Ah! vous en convenez, s'écria ce brave coeur avec une gaieté si
+franche que pour toute autre femme elle eût été irrésistible. Voyons,
+déridez-vous, et ne me faites pas voir une Henriette que je ne connais
+pas, à la place de cette charmante maîtresse tant aimée.
+
+Elle se leva presque à ce mot, et repoussant l'écrin, toujours ouvert
+sur ses genoux:
+
+--Il faut que je vous parle, dit-elle du même ton glacial qu'elle
+avait pris à son arrivée.
+
+Espérance, surpris, ramassa les pendants d'oreille et les plaça sur la
+table.
+
+--J'ignore absolument, dit-il d'un ton de dignité sans colère, ce que
+vous pouvez avoir à me dire avec un pareil accent. Il faut que le
+séjour dans la maison paternelle vous ait fait faire des réflexions.
+C'est possible après tout.
+
+--C'est cela, monsieur Espérance, j'ai fait des réflexions.
+
+--Monsieur?... répéta le jeune homme, de plus en plus blessé. Alors je
+vous appellerai mademoiselle.
+
+--Ce sera mieux, entre gens destinés à se séparer.
+
+--Ah! dit Espérance suffoqué, comme serait un homme qui s'enfoncerait
+pas à pas dans un lac de glace.
+
+--La séparation est inévitable; elle est forcée. Vous devez voir à ma
+tristesse, à l'hésitation de chacune de mes syllabes, combien il m'en
+coûte pour vous l'annoncer.
+
+--Aurait-on découvert notre intelligence? dit Espérance avec son
+inépuisable crédulité.
+
+--A peu près.
+
+--Avec de l'adresse, de la prudence, nous détournerons les soupçons.
+
+--Cela ne suffirait pas, monsieur Espérance, et le danger évité se
+représenterait infailliblement. Ce qu'il importe, c'est que notre
+secret meure à jamais entre nous; c'est que vous m'aimiez assez pour
+m'oublier.
+
+--Comment alliez-vous ces deux mots-là, mademoiselle? Aimer et oublier
+ne vont pas ensemble. D'ailleurs, pourquoi me demanderiez-vous de vous
+aimer encore si vous ne m'aimez plus?
+
+--Je ne dis pas cela ... Tous les jours on obéit à la nécessité.
+
+--Quelle nécessité?
+
+--Mais ... il s'en rencontre de cruelles dans la vie d'une femme.
+
+--Voudriez-vous épouser quelqu'un?
+
+--Si ce n'est moi qui le veux, c'est peut-être ma famille.
+
+Henriette prononça cette réponse avec tant de sécheresse et
+d'orgueilleuse provocation, que le jeune homme se sentit mordu au
+coeur. Il lui sembla qu'il venait d'être attaqué, touché même, et que
+ce serait une lâcheté de ne pas répondre par un coup énergique à
+l'attaque sans pitié qu'on venait de lui envoyer. Ce coup vengeur,
+Crillon le lui avait enseigné pendant la route.
+
+Il se redressa le front assombri, passa une main frémissante dans ses
+beaux cheveux, et dominant cette femme assise de toute sa taille, de
+toute sa beauté de corps et d'âme:
+
+--Mais, mademoiselle, lui dit-il, je ne sais pas si vous agirez
+prudemment en laissant votre famille vous chercher un mari.
+
+Elle le regarda, surprise.
+
+--Un mari, continua-t-il, sera exigeant. Ce n'est plus un amant qui
+s'extasie et remercie à deux genoux, et, quand il ne le demande pas
+lui-même, accepte toujours le bandeau qu'une femme lui met sur les
+yeux.
+
+Henriette, en écoutant ces étranges paroles, restait indécise entre
+l'étonnement et la colère.
+
+--Un mari, poursuivit Espérance, vous demandera compte de toute votre
+vie, mademoiselle, et chacune de vos actions lui fournira matière à
+questions et à recherches.
+
+--Je ne suppose pas, répliqua Henriette pâlissant, que ces questions
+et ces recherches puissent jamais tourner à mon déshonneur. Vous êtes
+un honnête homme, monsieur, je le crois du moins, et qui que ce soit
+vous ferait vainement des questions à mon sujet. Mon secret ne peut
+donc être révélé que par vous ... dois-je craindre qu'il le soit
+jamais? Si vous vous défiez de vous-même, dites-le, du moins, pour que
+je sache à quoi m'en tenir.
+
+Le coeur loyal d'Espérance battait au moment de porter le grand coup.
+Mais il reprit courage sous le regard venimeux de l'adversaire.
+
+--Votre secret, mademoiselle, dit-il d'une voix émue, ne court aucun
+danger. Je parle du secret qui nous est commun. Celui-là, je vous le
+garantis, mais celui-là seul. Je ne puis m'engager pour les autres.
+
+--Que prétendez-vous dire? s'écria Henriette avec un serrement de
+coeur qui retira de son visage le peu de sang que cette discussion y
+avait laissé. Quels autres secrets puis-je avoir?
+
+--Cela ne me regarde pas, mademoiselle, mais votre mari s'en occupera;
+au lieu de croire, comme je l'ai fait, à cette bague donnée par Mlle
+Marie d'Entragues, enfant de douze ans, au page de votre mère, il vous
+demandera si ce n'est pas vous plutôt qui aviez donné la bague qu'un
+assassin a volée pour vous au cadavre d'Urbain du Jardin.
+
+Henriette devint livide, poussa un cri sourd et chancela sous
+l'autorité de ce regard ferme et de cette parole hardie. Espérance se
+croisa les bras et attendit la réponse.
+
+--Qui vous a appris ce nom? murmura-t-elle avec angoisse.
+
+--Peu importe. Je le sais, voilà l'essentiel.
+
+--Mais enfin, de quoi m'accusez-vous, en rapprochant ce nom du mien?
+
+--Je croyais vous l'avoir dit, mademoiselle, et votre égarement prouve
+assez que vous m'avez compris.
+
+--Je sens une calomnie, une injure, et je me révolte, voilà tout.
+D'ailleurs, comment se fait-il que vous veniez m'accuser d'un crime
+que vous ne me reprochiez pas il y a trois jours?
+
+--Parce que je ne le sais que depuis deux heures.
+
+--Et alors, reprit-elle vivement, pourquoi il y a dix minutes
+étiez-vous à mes pieds me rappelant des souvenirs d'amour?
+
+--Parce qu'il y a dix minutes j'espérais encore ce que je n'espère
+plus maintenant.
+
+--Quoi donc?
+
+--Vous trouver innocente.
+
+--Nommez-moi les calomniateurs!
+
+--Que vous sert-il de les connaître? Tout à l'heure vous m'avez
+congédié, c'est signe que vous ne m'aimez plus. Quand on cesse d'aimer
+les gens, s'occupe-t-on de ce qu'ils pensent?
+
+--Évidemment, monsieur, je tiendrais peu à l'estime d'un homme qui
+manquerait d'assez de confiance envers moi pour m'attribuer....
+
+--Ce qu'on attribue à votre soeur, à une pauvre absente que vous
+laissez accuser, que vous accusez vous-même.
+
+--Mais, monsieur, vous m'insultez.
+
+--La colère n'est pas une réponse.
+
+--L'insulte n'est pas une preuve, et si vous n'êtes venu que pour
+m'insulter, vous eussiez mieux fait de ne pas venir.
+
+Espérance était bon, mais il n'était pas faible. Cette nouvelle
+agression l'exaspéra.
+
+--Je ne suis venu, mademoiselle, dit-il, que pour répondre à
+l'invitation que j'avais reçue de vous. Car vous m'avez appelé, ne
+vous déplaise, et je porte heureusement sur moi ma lettre d'audience.
+Peut-être me direz-vous qu'elle n'est pas de vous, car la personne qui
+vient de me traiter ainsi n'est pas celle qui écrivait:
+
+«Cher Espérance, tu sais où me trouver, tu n'as oublié ni l'heure ni
+le jour fixés par ton Henriette qui t'aime.»
+
+--N'est-ce pas, mademoiselle, ajouta-t-il en mettant le billet ouvert
+sous les yeux de la jeune fille frémissante, n'est-ce pas que vous ne
+comprenez pas d'avoir pu écrire ces lignes et d'avoir peut-être pensé
+ce que vous écriviez?
+
+Henriette, en effet, venait de voir avec épouvante ce billet dans la
+main d'Espérance. Lui, calmé par l'évaporation de la première colère,
+plia tranquillement la feuille et la remit dans la bourse brodée qu'il
+portait à sa ceinture. Les yeux d'Henriette dévoraient ce papier
+accusateur et brillèrent de fureur en le voyant disparaître.
+
+--Ainsi, reprit le jeune homme, je ne suis venu vous voir que pour
+continuer notre rôle d'amants interrompu par votre absence. En route
+j'ai su votre faute et votre mensonge. On me conseillait de rebrousser
+chemin. Par faiblesse j'ai voulu obtenir de vous une explication. Me
+voici: vous refusez de vous expliquer, vous accueillez mes
+propositions conciliantes par des menaces, j'accepte la rupture.
+Adieu, mademoiselle, adieu.
+
+Il se dirigea vers la fenêtre; sa décision était nettement écrite sur
+ses traits. En le voyant près de partir, Henriette au désespoir, il
+emportait le billet, s'élança vers lui et le saisit par les deux mains
+avec tous les signes du repentir et de l'humilité.
+
+--Espérance! s'écria-t-elle, reste; tu sais bien que je t'aime.
+
+--Mais non, dit-il, je ne le sais plus.
+
+--Comprends donc ma douleur, ma folie; comprends donc l'horreur de ma
+situation.
+
+--Pourquoi m'avoir chassé?
+
+--Tu m'accusais.
+
+--Pourquoi m'avoir menti?
+
+--Rappelle-toi en quelles circonstances. C'est la Ramée qui est cause
+de tout. Il ose m'aimer; j'ai ce malheur! Il m'écrit chez ma tante une
+ridicule lettre entortillée, que le hasard fait tomber en tes mains;
+tu t'étonnes, tu m'interroges. Il était question dans cette lettre
+fatale de secret, de Marie, d'honneur de la famille. Je me confie à
+toi, je t'explique comment ce la Ramée s'arroge des droits sur moi
+pour se faire payer son dévouement. Dans sa lettre il ne parlait que
+de la faute de Marie, puisque ma mère, par tendresse pour moi, ne lui
+avait parlé que de ma soeur. Voulais-tu que, pour justifier ma soeur
+cadette, que tu n'as jamais vue, que tu ne verras jamais, j'allasse
+m'accuser inutilement et risquer de perdre ton amour? Ton amour plus
+précieux pour moi que l'honneur, tu le sais; toi pour qui j'ai tout
+oublié. Allons, pardonne, tu n'es pas méchant, aie pitié de ta
+maîtresse, dont tu es le premier amour. J'ai été légère, quelle jeune
+fille ne l'est pas? mais une étourderie n'est pas un crime; ce n'est
+qu'une étourderie; qu'on me prouve autre chose ... Pardonne, oublie...
+Je t'aime, Espérance, et n'ai jamais cessé de t'aimer.
+
+Elle l'enlaçait de ses bras si beaux, elle embrassait de ses lèvres
+ardentes un visage qui trahissait toute l'émotion, toute la faiblesse
+magnanime du généreux Espérance.
+
+--Vous me chassiez, cependant, dit-il tout troublé.
+
+--Pardonne la colère à une âme noble que révolte une honteuse
+accusation.
+
+--Vous me chassiez avant d'avoir été accusée.
+
+--Oh! pardonne encore plus à la pauvre jeune fille que ses parents
+circonviennent et qui se voit captive, isolée, séparée à jamais
+peut-être de celui qu'elle aime. Mon père est sans pitié, ma mère rêve
+pour moi des alliances au-dessus de mon faible mérite. Un soupçon de
+leur part c'est pour moi la mort.
+
+--Vous ne serez pas perdue cependant pour m'aimer, dit Espérance, et
+près de moi vous n'avez à craindre ni la pauvreté, ni le déshonneur!
+
+--Vous ne connaissez pas vos parents, dit la jeune fille avec une
+hypocrite douceur; voilà pourquoi jamais les miens ne consentiraient à
+nous unir. Oh! sans cela, je vous avouerais avec orgueil. Allons, vous
+voilà devenu raisonnable, vous n'êtes plus ce furieux qui maltraitait
+une pauvre fille dont le malheur est le seul crime. Je lis dans vos
+beaux yeux l'oubli; j'y lis plus encore, n'est-ce pas, vous m'aimez
+toujours?
+
+--Il le faut bien, soupira ce tendre coeur. Un éclair de triomphe
+illumina le visage pâle d'Henriette.
+
+--Est-il possible, dit-elle, que l'orgueil fausse à ce point une belle
+âme, qu'elle devienne ingrate jusqu'à l'indélicatesse?
+
+Elle enveloppa ce mot amer dans le miel d'un baiser.
+
+--Comment cela? dit Espérance;
+
+--Oui, vous me reprochez une preuve d'amour, une lettre.
+
+--Je ne l'ai pas reprochée, je l'ai citée.
+
+--Le rouge m'en monte au visage. Il me reprochait d'avoir été
+confiante ... et moi, dans ma douleur, je me disais: S'il s'arme de
+cette lettre contre moi, aujourd'hui qu'il m'aime, quel usage en
+fera-t-il donc lorsqu'un jour il ne m'aimera plus?
+
+Un nouveau baiser fit passer cette nouvelle goutte de poison.
+
+--Me croyez-vous à ce point votre ennemi?
+
+--Pas vous! mais on vous influence; vous êtes faible pour tout le
+monde, excepté pour moi, et quand nous serons séparés ... Oh! mon cher
+Espérence, si votre faiblesse, si un malheureux hasard fait tomber ce
+billet en des mains étrangères, je suis perdue, perdue par celui que
+j'ai tant aimé ... Quel châtiment! il sera juste!
+
+Elle s'attendrit en disant ces mots; Espérance la prit dans ses bras
+avec transport.
+
+--Ne la redoute plus, cette lettre, dit-il, nous allons la brûler
+ensemble.
+
+Pauvre Espérance! qui prit pour un sourire d'ange la joie infernale
+allumée dans les yeux d'Henriette, et pour une douce rançon d'amour
+son baiser de Judas!
+
+Il fouilla dans sa bourse pour y prendre le billet. Henriette tendit
+une main tremblante d'avidité.
+
+Soudain plusieurs coups pressés retentirent à la porte du pavillon, et
+une voix impatiente cria: Henriette! Henriette!
+
+--C'est ma mère! dit celle-ci épouvantée.
+
+Espérance courut au balcon, Henriette l'arrêta, songeant qu'il
+emportait avec lui la lettre.
+
+--Dans ma chambre, dit-elle....
+
+Elle y poussa le jeune homme, ferma la porte et descendit ouvrir.
+
+
+
+
+XII
+
+
+LES HABITUDES DE LA MAISON
+
+Il faisait sombre dans le vestibule, Marie Touchet avait la voix
+tremblante; en apercevant le trouble de sa fille elle se tut.
+
+--Me voici, ma mère, dit Henriette en détournant les yeux.
+
+--Pourquoi n'ouvriez-vous pas?
+
+--J'allais dormir, je dormais déjà, je crois, mais à présent que me
+voilà réveillée, je puis aller souper avec vous, ma mère.
+
+En disant ces mots, dans son ardeur de sortir et d'éloigner Marie
+Touchet du pavillon elle poussait doucement celle-ci dehors.
+
+Marie Touchet la poussant à son tour:
+
+--Montons chez vous, dit-elle en passant la première.
+
+--Je suis perdue, pensa Henriette, qui se repentit de n'avoir pas
+laissé fuir Espérance.
+
+La mère après un rapide coup d'oeil jeté autour d'elle, marcha droit à
+la fenêtre ouverte, et, apercevant en bas la Ramée qui veillait, lui
+demanda si personne n'était sorti de ce côté.
+
+--Non, répondit la Ramée.
+
+Alors Mme d'Entragues revenant à sa fille:
+
+--Où est, dit-elle, l'homme que vous cachez ici?
+
+--Qui donc? répliqua Henriette avec un horrible serrement de coeur.
+
+--Si je le savais je ne vous le demanderais pas.
+
+--Mais il n'y a personne, madame.
+
+--J'ai entendu sa voix.
+
+--Je vous jure....
+
+La mère se mit à visiter chaque angle, chaque meuble de la chambre et
+les plis de la tenture, avec une vivacité fiévreuse. Il n'était plus
+question de majesté.
+
+N'ayant rien trouvé, elle se dirigea vers la chambre à coucher, heurta
+violemment Henriette qui voulait lui fermer le passage, et entra.
+
+Henriette espérait que le jeune homme se serait adroitement dissimulé,
+à la manière des vulgaires amants, sous le lit ou dans quelque
+armoire; mais Espérance était debout près de cette petite fenêtre
+grillée de fer. Il avait entendu tout et s'attendait à tout.
+
+À l'aspect de cette figure noire perdue dans le crépuscule, Marie
+Touchet saisit à la hâte le fusil et la pierre pour allumer une bougie
+et voir.
+
+Espérance, pendant ces préparatifs, contemplait le visage pâle et
+contracté par la fureur de cette mère offensée, dont il connaissait en
+pareil cas la justice férocement expéditive.
+
+Henriette se cachait dans un grand fauteuil.
+
+Marie Touchet leva la bougie jusqu'à la hauteur du visage d'Espérance,
+et frissonna de le voir si beau, si calme, si digne d'être adoré.
+
+Un pareil amant près de sa fille renversait tous ses plans d'avenir.
+Encore une tache qu'il faudrait effacer. C'était donc l'inexorable
+destinée de sa famille: honte et sang!
+
+--Que faites-vous là? dit-elle d'une voix menaçante. Vous vous taisez
+... Répondrez-vous, au moins, mademoiselle!
+
+Henriette, au comble de l'effroi, s'écria:
+
+--Mais, ma mère, je ne connais pas monsieur....
+
+--Un malfaiteur, peut-être, dit Marie Touchet, exaspérée de la placide
+beauté d'Espérance.
+
+L'oeil noble et pur du jeune homme appela sans affectation le regard
+de la mère sur la table où scintillaient les diamants.
+
+--Qu'est cela? dit-elle avec un redoublement de fureur. Je ne vous
+connais pas ces joyaux, mademoiselle!
+
+--Moi non plus, bégaya Henriette, folle de honte et de terreur.
+
+Ému de compassion, Espérance trouva le mensonge pour sauver l'honneur
+de sa maîtresse.
+
+--Voici la vérité, madame, dit-il enfin d'une voix doucement
+harmonieuse. Je passais à Rouen il y a six jours. J'y ai vu
+mademoiselle dont je suis tombé éperdument épris sans qu'elle m'eût
+seulement aperçu. C'était jour de fête. Mademoiselle regardait à
+l'étalage d'un juif les diamants que voici. L'idée m'est venue de les
+acheter, puisqu'ils avaient mérité son attention.
+
+--Je vous trouve hardi d'acheter des diamants à ma fille.
+
+--Permettez, madame, ce n'est pas un crime que d'éprouver de l'amour,
+c'en serait un alors d'en inspirer. Moi, qui ne voulais pas offenser
+ou compromettre mademoiselle, je l'ai suivie de loin, oh!
+respectueusement, jusques ici.
+
+--Pourquoi faire? dit Marie Touchet avec sa hauteur de reine.
+
+--Pour savoir son nom et sa qualité, que je ne me fusse pas permis de
+demander à ses gens; pour trouver une occasion favorable de lui faire
+tenir ces diamants qui ne sont pas un présent, mais un gage mystérieux
+des sentiments que je voulais un jour lui faire connaître. C'est
+permis, madame, d'essayer à plaire quand on est respectueux, quand on
+cherche à ne pas compromettre une femme; depuis hier, j'ai étudié les
+êtres et les habitudes de ce château, et ce soir, croyant mademoiselle
+sortie du pavillon pour souper avec vous, je me suis risqué--c'est un
+grand tort de ma part--à pénétrer chez elle pour déposer les diamants
+sur sa table, cela l'eût fait rêver: cette pensée me souriait
+d'occuper son esprit, sinon son coeur. Or, mademoiselle que je croyais
+absente, est rentrée tout à coup, m'a vu, a poussé un cri; j'ai voulu
+la rassurer, lui expliquer la pureté de mes intentions, et j'étais
+occupé à combattre ses scrupules, lorsque votre voix, madame, a
+retenti au bas de l'escalier. Voilà toute la vérité. Je vous supplie
+de me pardonner, et surtout de ne pas accuser mademoiselle, qui n'est
+pas coupable et qui souffre en ce moment d'injustes soupçons. Seul je
+mérite vos reproches et m'incline très-humblement devant votre colère.
+
+A mesure qu'il parlait, la couleur et la vie revenaient sur les joues
+d'Henriette; elle admirait cette présence d'esprit qui la sauvait. Le
+rôle devenait si beau pour elle qu'elle s'y cramponna, qu'elle
+l'adopta, qu'elle prit le masque pour le visage.
+
+--Oui, s'écria-t-elle, oui, voilà la vérité.
+
+Marie Touchet, elle, ne se laissa pas abuser. Sa colère augmenta
+lorsqu'elle vit l'adresse de la défense.
+
+--Et c'est là, dit-elle, l'excuse qu'on ose invoquer pour s'être
+introduit chez ma fille par une fenêtre!
+
+--La porte m'était fermée, répondit doucement Espérance. D'ailleurs,
+je ne voulais pas être vu de Mlle d'Entragues, et par la porte j'eusse
+été vu.
+
+--Il reste à expliquer, dit la mère en froissant convulsivement ses
+doigts, pourquoi à mon arrivée, vous vous êtes caché dans cette
+chambre au lieu de reprendre le chemin par lequel vous étiez venu.
+
+Henriette plia sous ce nouveau coup.
+
+--Mademoiselle m'avait congédié honteusement répliqua Espérance
+embarrassé; mais moi j'ai voulu rester, un espoir me guidait.
+Peut-être, me suis-je dit, aurai-je le bonheur de voir la mère de Mlle
+Henriette, et je saurai la convaincre de mes sentiments respectueux,
+et par l'excès même de ma témérité, cette dame jugera de l'excès de
+mon amour et du désir que j'ai d'être approuvé dans ma démarche. Voilà
+pourquoi, madame, je me suis caché. Mademoiselle devait me croire
+parti ... Mon stratagème a réussi en dépit de mademoiselle, puisque
+j'ai été assez heureux pour déposer à vos pieds ces sincères
+explications.
+
+Henriette respira; Marie Touchet la regarda d'un oeil plus calme. Mais
+l'effort de cette tempête tomba sur le malheureux Espérance.
+
+--Votre recherche! s'écria la mère en donnant un libre cours à sa rage
+trop longtemps contenue. Votre recherche! mais, pour rechercher Mlle
+d'Entragues, vous ne vous êtes pas encore nommé. Qui donc êtes-vous?
+
+Espérance baissa la tête avec une hypocrite humilité.
+
+--Je ne suis pas pauvre, dit-il.
+
+--Il s'agit bien de cela. Êtes-vous prince? Êtes-vous roi?
+
+--Oh! non, madame.
+
+--Votre nom! votre nom! dit Marie Touchet, de plus en plus animée par
+la feinte soumission du jeune homme ... Il ne s'agit pas d'acheter des
+diamants, nous ne sommes pas des juives; mais vous, êtes-vous
+seulement bon gentilhomme?
+
+Espérance prit le temps de respirer pour bien poser l'effet de sa
+réponse, et répondit:
+
+--Je ne sais pas, madame.
+
+L'effet fut effrayant. La mère se redressa comme une géante, et d'un
+geste superbe:
+
+--Il faut que vous soyez un audacieux compagnon, dit-elle, pour venir
+ainsi affronter la potence. Pas gentilhomme!... et l'on complote de
+séduire des filles de noblesse! Que dis-je, on ose avouer qu'on les
+recherche! Ah! malheureux! si je ne craignais d'attirer sur mon
+imprudente fille la colère de son père et de son frère, vous auriez
+déjà payé cette impudence.
+
+--Mais, madame, je n'ai offensé personne, dit le jeune homme, enchanté
+de voir approcher le dénoûment sans que sa maîtresse eût été
+compromise.
+
+--Taisez-vous!
+
+--Je me tais.
+
+--Et partez!... partez, misérable!
+
+--Je l'eusse fait depuis longtemps sans le respect qu'on doit aux
+dames, dit Espérance avec un sourire mal déguisé.
+
+--Et vos diamants! ajouta Marie Touchet, ne les oubliez pas; ils vous
+serviront près de vos pareilles!
+
+En disant ces mots, elle lança l'écrin dans les jambes d'Espérance,
+qui riait de cette fureur féminine et ne se baissa pas pour les
+ramasser. Après une gracieuse révérence adressée aux deux dames, il se
+dirigea vers le balcon:
+
+--Excusez-moi, dit-il, de reprendre le chemin défendu; mais mon cheval
+est en bas, et je tiens à ne pas causer de scandale en votre maison.
+
+--Moi aussi, répliqua Marie Touchet avec fureur. C'est pourquoi je
+vous invite à ne point aller de ce côté: vous trouveriez en bas de
+cette fenêtre quelqu'un dont je veux bien vous épargner la rencontre.
+Certes, vous méritez d'être châtié, mais ce sera plus tard et plus
+loin. Souvenez-vous bien que s'il vous arrive jamais de regarder
+seulement cette fenêtre ou de parler de votre aventure, mademoiselle
+que voici entrera pour le reste de ses jours au couvent. Quant à
+vous....
+
+--Oui, je sais ce que vous voulez dire, murmura Espérance avec un
+sourire moins joyeux. Eh bien! madame, soyez tranquille, à dater
+d'aujourd'hui je suis aveugle et muet. Par où faut-il que je sorte,
+s'il vous plaît?
+
+--Attendez que je prévienne la personne qui vous guettait en bas.
+
+Au moment où Marie Touchet s'approchait de la fenêtre pour avertir la
+Ramée qu'elle supposait être encore à son poste, au moment où
+Espérance cherchait dans les yeux d'Henriette un remercîment qu'il
+avait bien gagné par sa patience et son esprit, la Ramée apparut au
+seuil de la chambre l'oeil brillant d'une ivresse sauvage, il vit
+Espérance et s'écria:
+
+--J'étais bien sûr d'avoir reconnu sa voix:
+
+Ces mots, l'accent haineux dont ils étaient empreints firent tourner
+la tête à Mme d'Entragues; elle accouru près de la Ramée pour lui en
+demander l'explication.
+
+A l'aspect de son ennemi, Espérance comprit le danger, pressentit la
+lutte, et au lieu de continuer à marcher vers le balcon, il revint sur
+ses pas, jusqu'au milieu de la chambre. La Ramée le couvait d'un
+regard dévorant. Il fit quelques pas aussi à la rencontre de Mme
+d'Entragues. Henriette, à l'arrivée de ce nouveau témoin, s'était
+reculée jusqu'à la porte de sa chambre, comme pour mieux cacher sa
+honte.
+
+--Ah! c'est monsieur, dit la Ramée d'une voix stridente qui fit
+tressaillir Espérance comme le sifflement d'un reptile.
+
+Instinctivement, il songea à se rapprocher de son épée placée sur une
+console près du balcon. Mais la crainte de paraître inquiet enchaîna
+encore une fois sa résolution. «La générosité de l'adversaire, dit un
+proverbe arabe, est l'âme la plus sûre d'un lâche ennemi.»
+
+La Ramée comprit cette hésitation. Il tourna lentement autour de la
+table comme pour retrouver Mme d'Entragues, et chemin faisant, il
+écrasa Henriette d'un regard menaçant et désespéré.
+
+--Il me semble, madame, dit-il alors à la mère, que vous aviez
+querelle avec monsieur tout à l'heure. Si je puis vous être utile, me
+voici.
+
+--Non, dit Mme d'Entragues humiliée de la protection d'un pareil
+personnage, monsieur a expliqué sa présence d'une manière
+satisfaisante, et il part.
+
+La Ramée bondit jusqu'au balcon, de façon à se placer entre Espérance
+et son épée.
+
+--Vous ne savez donc pas madame, dit-il à Marie Touchet, quel est cet
+homme que vous laissez partir?
+
+--Non.
+
+--C'est celui qui m'a menacé tantôt, celui qui sait le secret, celui
+qui veut nous perdre tous et qui n'est ici que pour cela!
+
+Mme d'Entragues poussa une exclamation de surprise et d'effroi.
+
+--Ce matin il m'a échappé, ajouta la Ramée, il ne faut pas qu'il
+m'échappe ce soir!
+
+Pendant ce colloque, Espérance serrait sa ceinture et regardait avec
+un sourire méprisant l'habile manoeuvre de son ennemi.
+
+Marie Touchet, pâle et agitée;
+
+--Cela est bien différent, dit-elle, et mérite une explication.
+
+--Et monsieur va s'expliquer, ajouta la Ramée en s'appuyant sur la
+console même où reposait l'épée.
+
+Henriette, la lâche, joignit les mains et adressa un regard suppliant
+à Espérance, non pour qu'il fût patient, mais pour qu'il fût discret.
+
+Celui-ci, sans s'émouvoir:
+
+--Je ne comprends plus, dit-il. L'arrivée de monsieur embrouille tout.
+
+--Tout se débrouillera, fit la Ramée en jouant avec la poignée de
+l'épée.
+
+--Madame, c'est à vous que je m'adresse, poursuivit Espérance; je ne
+veux pas ici avoir affaire à monsieur. Vous me faisiez l'honneur, je
+crois, de me demander des explications. Sur quoi?
+
+--Sur les secrets prétendus dont vous auriez ce matin entretenu M. la
+Ramée ... des secrets mortels!
+
+Espérance regarda Henriette qui cachait son visage dans ses mains.
+
+--Je devais, dit-il, donner ces explications à M. la Ramée au coin de
+certain bois fourré dont il me faisait fête alors. Mais ce n'est pas
+ici le lieu, et les témoins ne me conviennent pas.
+
+--Cependant, vous parlerez! dit Marie Touchet en s'avançant l'oeil en
+feu, les poings serrés vers le jeune homme.
+
+--Oh oui! vous parlerez! dit la Ramée en s'approchant également, la
+main sur un couteau qu'il portait à sa ceinture.
+
+--Vous croyez, dit Espérance, souriant à la faiblesse de l'une et à la
+rage de l'autre.
+
+--J'en suis sûr, répliqua la Ramée avec un affreux regard.
+
+Henriette, stupide de frayeur, se mit à murmurer des prières devant
+son crucifix. Espérance demeura seul, les bras croisés faisant face à
+ses deux adversaires. La Ramée tira tout à fait son poignard du
+fourreau.
+
+--Ah oui, dit lentement Espérance, j'oubliais où je suis et avec qui
+je suis. C'est l'habitude de la maison d'Entragues. Un porteur de
+secret gêne-t-il, on l'assassine!
+
+--Monsieur! s'écria Marie Touchet livide, vous allez nous y forcer!
+
+--Voyez-vous qu'il le faut! hurla la Ramée en grinçant des dents.
+
+--Bah! répliqua Espérance, je ne suis pas un petit page, moi, je ne
+suis pas Urbain du Jardin et je n'ai peur ni des mauvais yeux de
+madame ni du vilain couteau de monsieur. Oh! vous avez beau vous
+placer ainsi entre moi et mon épée, je la retrouverais si j'en avais
+besoin, mais avec de pareils ennemis l'épée est inutile. Allons!
+passage! arrière, madame, et vous, coquin, au large!
+
+Henriette, égarée, s'enfuit dans sa chambre où elle s'enferma. Mme
+d'Entragues recula jusqu'à la porte; la Ramée, le couteau à la main,
+baissa la tête comme le taureau qui va fondre sur son adversaire.
+
+Espérance prit son élan.
+
+--Tu n'as pas été pendu ce matin, dit-il, tu vas être étranglé ce
+soir.
+
+Et jetant ses deux bras en avant comme deux tenailles, il tordit le
+poing de la Ramée, le désarma, jeta le couteau sur le plancher et
+saisit l'homme à la gorge; ses doigts nerveux s'incrustèrent dans la
+chair vive. On vit, sous la terrible pression, les joues de la Ramée
+se rougir du sang qui refluait, ses yeux terrifiés grandir
+démesurément, et l'écume lui monter aux lèvres. Il tomba ou feignit de
+tomber.
+
+Soudain, Espérance poussa un cri, ses mains s'ouvrirent, son corps
+plia. La Ramée libre, la sueur au front, sauta en arrière, laissant
+Espérance se débattre au milieu de la chambre, avec une large plaie
+d'où jaillissait le sang. L'assassin, en se baissant, avait ramassé
+son couteau et le lui avait enfoncé dans la poitrine.
+
+Marie Touchet recula béante de terreur devant ce flot sinistre qui
+descendait sur le parquet jusqu'à elle.
+
+Quant à Espérance, il voulut étendre la main pour saisir son épée,
+mais ce mouvement acheva d'éteindre ses forces, un brouillard passa
+sur ses yeux, ses jambes fléchirent et il tomba en murmurant:
+
+--Crillon! Crillon!
+
+C'était un épouvantable spectacle: de chaque côté de ce cadavre, près
+du balcon et de la chambre d'Henriette, les deux assassins, livides et
+muets, se regardant comme en délire; dans la chambre voisine des cris
+étouffés, tandis qu'au dehors le rossignol saluait sur les marronniers
+le premier rayon de la lune.
+
+Tout à coup, deux voix rieuses et avinées, des coups bruyants frappés
+à la porte d'entrée, retentirent dans le pavillon. On appelait
+Henriette et Mme d'Entragues.
+
+--Oh! s'écria celle-ci, mon mari et M. le comte d'Auvergne.
+
+--Ouvrez! ouvrez! je veux voir la petite soeur, disait le fils de
+Charles IX, trébuchant aux marches du pavillon, montrez-la-moi, la
+jolie petite reine....
+
+Et M. d'Entragues riait aux éclats.
+
+Ces paroles réveillèrent Mme d'Entragues comme une trompette du
+jugement dernier. Elle souffla les bougies dont l'une se ralluma
+malgré son souffle, et s'élança par les montées pour empêcher le comte
+d'Auvergne d'aller plus loin.
+
+La Ramée, dont les dents claquaient de terreur, cherchait une issue à
+tâtons, comme s'il eût été aveugle. Il secoua dans son égarement la
+porte à laquelle Henriette, hurlant d'effroi, se cramponnait avec ses
+ongles. Alors la Ramée ouvrit le balcon, l'enjamba, et s'élança dans
+le vide.
+
+On entendit, au moment de sa chute, deux cris, l'un de surprise et
+l'autre de rage, puis un bruit de poursuite furieuse qui s'effaça peu
+à peu dans le silence et les ténèbres de la nuit.
+
+Espérance était tombé étourdi plutôt qu'évanoui. La secousse du choc
+acheva de lui rendre sa connaissance. Il rouvrit péniblement les yeux
+et se vit étendu au milieu de cette chambre à la lueur lugubre de la
+bougie qui semblait éclairer un mort.
+
+Il avait appliqué une main sur sa blessure; l'autre, appuyée sur le
+parquet, en recevait la fraîcheur. Les idées du malheureux jeune homme
+s'entre-choquaient confusément comme une légion de fantômes, comme un
+essaim désordonné de rêves.
+
+Il lui sembla que la porte de la chambre d'Henriette s'ouvrait
+insensiblement et que la jeune fille elle-même apparaissait, le visage
+pâle, les yeux hagards montrant d'abord sa tête seule, puis une main,
+puis tout le corps qui se dégageait lentement de la chambre voisine.
+
+C'était bien Mlle d'Entragues; Espérance la reconnut. Elle écoutait,
+elle regardait. Sa robe frôla les gonds et la serrure. Elle fit un pas
+et fixa un regard épouvanté sur le pauvre Espérance.
+
+Ce dernier eût bien voulu parler, mais n'en avait pas la force; il
+essaya bien de sourire, mais l'ombre enveloppait sa tête, et ce
+sourire sublime fut perdu.
+
+Henriette s'avança, s'enhardissant par degrés, Espérance la bénissait
+tout bas.
+
+--Elle vient, pensait-il, pour fermer ma blessure, ou pour recueillir
+mon dernier souffle. C'est une charitable idée qui lui comptera près
+de Dieu, et pourra effacer quelques-unes de ses fautes.
+
+Henriette, arrivée près du jeune homme, se baissa et étendit la main
+vers lui. Mais ce n'était point pour panser sa blessure, ni pour
+chercher le souffle suprême aux lèvres de son amant.
+
+Elle attirait de ses doigts tremblants la longue bourse où Espérance
+avait enfermé le billet de rendez-vous; elle sentit le papier sous les
+mailles et se mit à dénouer les cordons qui retenaient cette bourse à
+la ceinture.
+
+Dieu permit qu'Espérance, à la vue de cette profanation, recouvrât une
+seconde de vigueur et de vie.
+
+Il fit un mouvement pour se défendre et un soupir s'exhala du fond de
+son coeur révolté.
+
+En le voyant ressuscité, Henriette se releva éperdue. Elle ouvrit la
+bouche et ne put crier. Elle reculait à mesure que le mourant se
+redressait effrayant de colère et pâle de désespoir.
+
+--Oh!... lui dit Espérance d'une voix sépulcrale, oh! la lâche!... oh!
+l'infâme qui dépouille les cadavres! Il te faut donc le billet
+d'Espérance comme il t'a fallu la bague d'Urbain!... Mon Dieu,
+punissez-la! Mon Dieu! je ne demande pas à vivre, mais donnez-moi la
+force d'aller mourir loin d'ici!
+
+-- Sambioux! s'écria une voix de tonnerre, en même temps qu'un homme
+sautait bruyamment du balcon dans la chambre, qui est-ce qui parle de
+mourir, cher monsieur Espérance. Oh! j'en étais sûr, le pauvre enfant,
+ce scélérat me l'aura tué.
+
+--Pontis!... sauve-moi!
+
+--Sambioux de bioux! cria le garde en s'arrachant les cheveux des deux
+mains.
+
+--Emporte-moi, Pontis!
+
+Aussitôt, Pontis saisit Espérance d'un bras d'Hercule, le plaça sur sa
+large épaule, se pendit d'une main au balcon, de l'autre à une branche
+qui craqua en pliant jusqu'au sol et disparut avec sa proie.
+
+Henriette ferma les yeux, étendit les bras et tomba inanimée en
+travers de la fenêtre.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+LE ROI
+
+Peut-être le lecteur trouvera-t-il son compte à suivre M. de Brissac,
+depuis sa sortie de la maison d'Entragues, lorsqu'il avait tant peur
+d'être accompagné, c'est-à-dire gêné par l'Espagnol.
+
+Le gouverneur de Paris entreprenait une grosse besogne, et toutes les
+conséquences d'un échec lui étaient parfaitement connues. La moindre
+était sa mort et la ruine d'une partie de la France.
+
+Le succès, au contraire, représentait pour lui une fortune brillante
+parmi les plus splendides fortunes de ce monde, et le salut de la
+patrie.
+
+Il s'agissait de décider entre la Ligue et le Roi, entre la France et
+l'Espagne. Mais pour faire ce choix il s'agissait aussi de bien
+connaître le fort et le faible des deux situations.
+
+Cette perplexité avait fait passer à Brissac bien des nuits de
+fiévreuse insomnie. Mais un homme vaillant ne vit pas éternellement
+avec un serpent dans le cour: il préfère engager une lutte, il meurt
+ou il tue.
+
+Brissac avait résolu de combattre le serpent. Suffisamment renseigné
+sur le compte des Espagnols et de la Ligue par une fréquentation
+quotidienne et sa participation à leurs conseils, bien éclairé sur les
+perfidies de ceux-là et les niaiseries de ceux-ci, il voulait savoir à
+quoi s'en tenir sur l'autre parti qui revendiquait la France. Il
+voulait connaître par lui-même les forces et les idées de ce Béarnais
+tant combattu. Et il se disait avec son sens droit qu'un ennemi
+méprisable n'est jamais redouté a ce point.
+
+Il fallait donc se choisir un maître, et dans ce maître un ami assez
+puissant pour faire la fortune de celui qui lui aurait donné le trône.
+Serait-ce Mayenne, serait-ce Philippe II, serait-ce Henri IV?
+
+Voici ce qu'imagina le gouverneur de Paris, homme, nous l'avons dit,
+éminemment ingénieux:
+
+--La reconnaissance, pensa-t-il, n'est pas un fruit qui pousse
+naturellement sur l'arbre de la politique. Il faut l'aider à fleurir,
+à se nouer, à mûrir; il faut, lorsqu'il est mûr, l'empêcher de tomber
+chez le voisin ou d'être dérobé par le premier adroit larron qui
+passe.
+
+Plusieurs moyens se présentent à l'effet de forcer la reconnaissance
+d'un grand. L'obliger par tant et de tels services qu'il ne puisse,
+malgré toute la bonne volonté possible, en perdre jamais la mémoire,
+ou le jeter vigoureusement dans un tel danger, dans un tel dommage,
+qu'il ne puisse reculer devant le solde qu'on lui présente pour
+rançon.
+
+Brissac choisit ce dernier moyen, parce qu'il avait ouï dire que le
+Béarnais était ingrat et court de mémoire. Il résolut donc de faire à
+ce prince une telle peur que jamais il ne l'oubliât: le payement en
+serait plus prompt et meilleur.
+
+Son plan était de s'emparer d'Henri IV pendant la liberté que donne la
+trêve. L'entreprise n'offrait aucune difficulté. Depuis huit jours,
+Henri parcourait seul ou à peu près les environs de Paris; fort occupé
+de nouvelles amours, il négligeait toutes les mesures de prudence. Si
+Brissac ne mettait pas ce projet à exécution, nul doute qu'un jour ou
+l'autre le duc de Féria ne le réalisât pour le compte du roi
+d'Espagne. Ne valait-il pas mieux, se disait Brissac, faire profiter
+un Français du bénéfice? Avec douze hommes braves et d'autant plus
+braves qu'ils ne sauraient pas contre qui on les employait, Brissac
+ferait garder le chemin que prenait le roi tous les soirs; Henri,
+toujours travesti, ne serait pas reconnu, et se garderait bien de se
+faire connaître. On amènerait la prisonnier à Brissac, dans quelque
+lieu bien écarté, bien sûr. Et là, selon les inspirations du moment,
+selon le tour que prendrait la conversation, le gouverneur de Paris
+trancherait enfin, et certainement à son profit, la grande question
+qui divisait toute la France et tenait l'Europe en échec. Henri serait
+livré à Mayenne, ce qui était de bonne guerre pour un ligueur, ou du
+moins, s'il était remis en liberté, ce serait contre de bons gages.
+Tel était le plan de Brissac, et nous n'avons pas exagéré en
+l'appelant ingénieux.
+
+Les conditions de la réussite étaient d'abord un profond secret. En
+effet, si le prisonnier était connu d'un seul des assaillants, adieu
+le droit de choisir entre sa liberté et son arrestation définitive. Il
+faudrait rendre compte aux ligueurs, voire même aux Espagnols; on
+aurait travaillé pour ces gens-là, on ne serait plus un homme
+d'esprit. Il est vrai que le duc de Mayenne et le roi Philippe II
+pourraient être reconnaissants, mais ils pourraient aussi ne pas
+l'être. Or, quand ou joue une pareille partie sans avoir tous les
+atouts, on perd, et la perte est grosse. C'était pour posséder bien
+intact cet important secret, que Brissac avait ainsi écarté l'hidalgo,
+en lui ôtant toute chance de nuire au cas où un conflit se serait
+présenté.
+
+Il sortit donc de chez Mme d'Entragues vers sept heures et demie; le
+temps, nuageux ce soir-la, promettait une nuit sombre. Le comte, suivi
+de son valet, prit la route de Paris au petit pas, observant les
+environs avec l'habile coup d'oeil d'un homme habitué à la guerre.
+Puis, ne voyant aucun espion sur la route, il tourna brusquement à
+gauche, traversa quelques bouquets de bois qui cachèrent sa nouvelle
+marche, et se dirigea vers la plaine de manière à tenir toujours
+Argenteuil et la Seine à gauche.
+
+Son valet, sur la fidélité duquel il croyait pouvoir compter, était un
+soldat jeune et vigoureux qui lui servait d'espion depuis près d'une
+année, et lui avait rendu de grands services, grâce aux intelligences
+qu'il avait su nouer dans le camp royaliste.
+
+--Tu disais donc, Arnaud, demanda Brissac à cet homme, que nous devons
+passer la rivière au-dessus d'Argenteuil.
+
+--Oui, monsieur, et la suivre jusqu'à Chatou; c'est là ou dans les
+environs que chaque jour passe la _personne_ que vous cherchez.
+
+--Pourquoi ce: dans les environs? Sa route n'est-elle pas aussi
+certaine que tu le prétendais?
+
+--Cela dépend du point de départ, monsieur. Lorsque _la personne_
+venait de Mantes elle arrivait par Marly; mais le but est toujours le
+même.
+
+--Toujours cette maison de Mlle d'Estrées, au bord de l'eau, près
+Bougival?
+
+--Au village de la Chaussée, oui, monsieur.
+
+--Mais, malheureux, _s'il_ vient ce soir par Marly, mes guetteurs le
+manqueront, puisque, d'après les renseignements, je les ai échelonnés
+depuis Argenteuil jusqu'à Bezons.
+
+--Ce soir _la personne_ vient de Montmorency par le même chemin que
+nous, et vos guetteurs sont assurés de la rencontrer là.
+
+Brissac réfléchit un moment.
+
+--Je ne pense pas qu'il se défende, dit-il, et toi?
+
+--Non, monsieur. Il est seul.
+
+--Tu en es sûr?
+
+--Vous le savez bien, monsieur, hier, il était à Pontoise avec M. le
+comte d'Auvergne et M. Fouquet. Ce dernier est parti à Médan rejoindre
+les gardes, vous en avez reçu l'avis. M. d'Auvergne est à Entragues,
+vous venez de l'y voir, l'autre se trouve donc seul pour toute la
+soirée.
+
+--Et déguisé?
+
+--Comme toujours. Depuis deux mois que je l'observe par vos ordres, il
+est allé six fois chez Mlle Gabrielle d'Estrées, jamais sans un
+déguisement quelconque. Oh! sans cela le père le reconnaîtrait et
+serait capable de ne pas le laisser entrer.
+
+Brissac reprit le cours de ses méditations. Depuis Épinay, les
+chevaux, marchaient plus vite, et l'on aperçut bientôt le village
+d'Argenteuil. Là était un gué que le soldat fit prendre à son maître
+pour éviter le bac, et les deux cavaliers suivirent la berge déserte,
+en commençant à observer religieusement chaque ombre, chaque pli du
+terrain et chaque bruit.
+
+Brissac témoigna sa surprise, ou plutôt son admiration. Rien ne
+paraissait. Il fallait que l'embuscade fût merveilleusement conduite.
+
+--J'y serais pris moi-même, dit-il ... Quelle solitude! quel silence!
+Et cependant nous voilà sur le lieu même que je leur ai indiqué pour
+s'embusquer.
+
+On ne voyait, en effet, ni hommes ni chevaux; on n'entendait d'autre
+bruit que le murmure de l'eau, fort basse en cette saison, sur les
+cailloux et les bancs de sable de la rivière. L'endroit était désert,
+presque sauvage. D'un côté, le fleuve; de l'autre,une berge escarpée
+couronnée de broussailles et de petits bois coupés par des ravins et
+des fondrières.
+
+--Voilà qui est étrange, pensa Brissac, le coup devrait être fait; mes
+hommes devraient déjà revenir.
+
+Arnaud suivait son maître sans faire de commentaires, son attention
+était ailleurs; Brissac ne s'occupait que d'écouter ou de regarder en
+avant.
+
+Tout à coup il s'écria:
+
+--En voici un!
+
+Un homme apparut en effet au détour d'un sentier sous des habits
+simples et de couleur sombre.
+
+Il avait certaine tournure martiale qui semblait justifier
+l'exclamation de Brissac. D'ailleurs cet homme venait droit au
+gouverneur qui, de son côté, bâta le pas pour l'aborder: il était
+impatient d'avoir des nouvelles.
+
+Lorsqu'ils furent tous deux en présence:
+
+--Bonsoir, monsieur le comte, dit l'étranger d'une voix enjouée; me
+reconnaissez-vous?
+
+--Monsieur de Crillon! s'écria Brissac saisi de stupeur à la vue d'un
+homme qu'il était si loin d'attendre à pareille heure, en pareil lieu.
+
+--Votre bien bon serviteur, répondit le chevalier.
+
+--Par quel étrange hasard rencontré-je monsieur de Crillon?
+
+--Il le faut bien, comte, pour obéir au roi.
+
+--C'est le roi ... le roi de Navarre, qui vous a envoyé?
+
+--Le roi de France et de Navarre, dit tranquillement Crillon.
+
+--Mais ... demanda Brissac dont l'inquiétude prenait les proportions
+de l'effroi.--En effet, rencontrer Crillon dans un endroit où l'on
+pouvait avoir à se battre, c'était malencontreux!--Pourquoi vous
+aurait-on envoyé?
+
+--Pour vous arrêter, monsieur le comte, dit Crillon avec un flegme
+terrifiant.
+
+Brissac était brave; mais il pâlit. Il savait que Crillon plaisantait
+peu sur les grands chemins.
+
+--Qu'en dites-vous? continua le chevalier. Est-ce que vous auriez
+l'envie de faire résistance?
+
+--Mais oui, dit Brissac, car il n'est pas possible qu'un gentilhomme
+armé se laisse prendre par un seul ennemi sans être déshonoré.
+
+--Oh! dit Crillon, vous êtes si peu armé que ce n'est pas la peine
+d'en parler.
+
+--J'ai mon épée, monsieur de Crillon.
+
+--Bah! vous savez bien que personne ne tire plus l'épée contre moi.
+
+--C'est vrai, mais j'ai l'arme des faibles, l'arme brutale dont le
+coup ne se pare point, et je serais au désespoir, avec cette arme
+lâche, de tuer le brave Crillon. Cependant! je le tuerais s'il me
+refusait le passage.
+
+En même temps, il prit ses pistolets dans les fontes.
+
+--Quand je vous disais de rester tranquille, dit Crillon. Rengainez
+vos pistolets, ils ne sont pas chargés,
+
+--Ils ne sont pas chargés! s'écria Brissac avec une sorte de colère;
+en êtes-vous assez certain pour attendre le coup à bout portant?
+
+En disant ces mots, il appuyait l'un des canons sur la poitrine du
+chevalier.
+
+--Si cela vous amuse de faire un peu de bruit et de me brûler quelques
+poils de moustache, faites, mon cher comte, dit froidement Crillon,
+sans chercher à détourner l'arme, vos pistolets renferment de la
+poudre, peut-être, mais ils n'ont plus de balles certainement.
+
+--C'est impossible, s'écria Brissac confondu.
+
+--Alors tirez vite pour vous en convaincre, et quand vous serez bien
+convaincu, nous nous entendrons mieux. Tirez donc, et tâchez de ne pas
+me crever un oeil avec la bourre.
+
+Brissac, après avoir vainement cherché le regard embarrassé d'Arnaud
+qui détournait la tête, laissa tomber sa main avec une morne
+stupéfaction. On lui avait joué le tour qu'il avait joué à l'Espagnol.
+
+--Je comprends, murmura-t-il, Arnaud s'était vendu à vous!
+
+--Vendu, non pas, répliqua Crillon, nous n'avons pas d'argent pour
+acheter: il s'est donné. Mais que cherchez-vous donc autour de vous
+avec cet oeil émerillonné? Vous ne songez pas à vous tirer de mes
+mains, n'est-ce pas?
+
+--Si fait bien, j'y songe, et c'est vous, chevalier de Crillon, qui
+vous êtes livré à moi sans vous en douter. En voulant prendre le
+maître, j'aurai pris aussi le serviteur; c'est un beau coup de filet.
+
+--Je ne comprends pas trop, dit Crillon.
+
+--Tout à l'heure, douze hommes que j'ai postés sur la route que doit
+suivre le roi prendront le roi, et vous avec. Ainsi, faites-moi bonne
+composition en ce moment, je vous rendrai la pareille dans un quart
+d'heure.
+
+Crillon se mit a rire, et ce rire bruyant troubla quelque peu la
+confiance de Brissac.
+
+--Vous ne vous fâcherez pas si je ris, s'écria le chevalier, c'est
+plus fort que moi. Mais l'aventure est trop plaisante; figurez-vous
+que vos douze hommes n'ont pas eu plus de succès que vos pistolets et
+votre épée. Ces pauvres douze hommes, ils ont fondu comme neige.
+Qu'est-ce que douze hommes, bon Dieu! une bouchée de Crillon.
+
+--Vous les avez détruits! s'écria Brissac, que cette prouesse n'eût
+pas étonné de la part d'un pareil champion.
+
+--Détruits, non, mais confisqués, et ces braves gens s'en vont
+tranquillement, à l'heure qu'il est, vers Poissy, où ils coucheront,
+et demain ils auront rejoint notre armée, dont ils font partie
+désormais. Voyons, mon cher comte, ne vous assombrissez pas ainsi:
+descendez de cheval et venez avec moi dans un petit endroit charmant à
+trente pas d'ici; nous avons beaucoup de choses à nous dire. Vous êtes
+mon prisonnier; mais j'aurai des égards. Arnaud gardera votre cheval.
+Soyez tranquille. Pardon ... votre épée, s'il vous plaît.
+
+Brissac, tout égaré, rendit son épée et se laissa conduire par
+Crillon. Il ne voyait plus et n'entendait plus. Abasourdi comme le
+renard tombé dans la fosse, un enfant l'eût mené au bout du monde par
+un fil.
+
+--Allons! pensait Brissac, voilà des joueurs plus forts que moi, j'ai
+perdu.
+
+Crillon, après avoir placé Arnaud en vedette sur le bas côté du
+chemin, conduisit Brissac dans une petite clairière située à peu de
+distance. Là, deux chevaux attachés côte à côte dialoguaient à leur
+façon au moyen de ces grattements de pied et de ces ronflements
+sonores qui sont le fond de la langue chevaline.
+
+Sur l'herbe fraîche, couverte d'un manteau de laine, un homme était
+assis près de ces deux chevaux. Il avait la main gauche à portée d'une
+épée, dont la poignée seule se détachait aux naissantes clartés de la
+lune. Le manteau recouvrait le reste.
+
+Cet homme, adossé à un jeune frêne, le genou droit relevé, le coude
+qui soutenait la tête, appuyé sur ce genou, semblait plongé dans une
+profonde rêverie. L'ombre du feuillage enveloppait son visage et ses
+épaules; un point lumineux accusait sa ceinture: c'était une chaîne ou
+une boucle; un autre révélait l'extrémité de sa jambe, c'était
+l'éperon. Cette figure toute sombre, frappée seulement de deux
+rehauts, avait un caractère imposant de mystérieuse grandeur.
+Rembrandt ou Salvator ne l'eussent pas dédaignée, fondue comme elle
+était dans un cadre de feuillages vigoureusement découpés sur un ciel
+pommelé cuivre et argent.
+
+Brissac, en l'apercevant, demanda au chevalier quelle était cette
+personne assise.
+
+--Le roi, dit simplement Crillon.
+
+Et aussitôt il s'éloigna laissant Brissac en tête-à-tête avec Henri
+IV.
+
+Il eût fallu posséder la triple cuirasse de chêne bardé de fer pour ne
+pas sentir une émotion vive en présence de cet imprévu. Tout ligueur
+qu'on soit, tout Gascon que l'on puisse être, on n'aborde pas sans un
+battement de coeur l'ennemi que l'on croyait tenir et qui vous tient,
+le prince qu'on niait et qui se révèle plus terrible et plus grand
+dans la solitude qu'il ne l'eût été sur un trône. Et Brissac avait
+sous les yeux cette épée qui avait vaincu à Aumale, Arques et Ivry!
+
+Il restait muet, confus, désespéré, à deux pas du prince qui, soit
+distraction, soit besoin de chercher un exorde, n'avait pas encore
+relevé sa tête ni proféré une parole.
+
+Et ce silence, cette immobilité laissaient encore un peu de calme à
+Brissac. Évidemment elle ne devait pas être flatteuse, la première
+parole de celui dont Brissac venait de menacer ainsi la liberté, la
+fortune, peut-être la vie, et qui tenait à son tour dans ses mains le
+sort de son imprudent adversaire.
+
+Le comte salua profondément. Le roi, sortant de sa rêverie, leva enfin
+la tête et dit:
+
+--Asseyez-vous, monsieur.
+
+En même temps, il lui désignait une place à ses côtés, sur le vaste
+manteau. Brissac hésita un moment par politesse; puis, sur une
+nouvelle invitation, il s'assit le plus loin possible.
+
+Ce fut alors qu'il put voir le visage du prince: la lune avait gagné
+le sommet des arbres voisins; elle envoyait de là, au travers des
+rameaux entrelacés, une douce flamme qui teignait la clairière d'un
+reflet pâlissant.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+DE DEUX CONVERSIONS CÉLÈBRES
+
+Le roi, âgé de quarante ans à peine, avait déjà les cheveux rares et
+la barbe grise. S'il n'était pas de cette beauté fraîche et séductrice
+qui fascine et subjugue les femmes, il avait au plus haut degré la
+beauté imposante et persuasive à la fois qui prend les hommes par
+l'esprit et par le coeur. Ses yeux, vifs et grands, regardaient avec
+une fixité qui n'était pas gênante, tempérée qu'elle était par une
+sincère bonté. Cependant, Brissac se sentit mal à l'aise quand ce
+regard lumineux et malin l'enveloppa comme une flamme destinée à
+éclairer le fond de son coeur.
+
+--Monsieur Brissac, dit le roi, je sais que vous avez beaucoup désiré
+de me voir. Telle était votre intention, assurément, ce soir même, et
+je sais quels efforts vous avez faits pour y réussir. Moi, j'avais
+voulu vous voir également. Nous avons, chacun de notre côté, atteint
+un but commun.
+
+Il était difficile de dire plus poliment et plus doucement ce que
+Brissac redoutait si fort d'entendre. Il s'inclina devant cette
+courtoisie délicate du vainqueur.
+
+--Ne me répondez pas encore, continua Henri. Tout à l'heure, vous le
+ferez en pleine connaissance de cause.
+
+--Vous vouliez aujourd'hui, monsieur, vous emparer de ma personne;
+c'était un beau projet. Non pas qu'il fût beau par la difficulté de
+l'entreprise, mais il offrait au premier aspect des avantages qui ont
+pu vous séduire, passionné comme vous l'êtes pour votre parti; c'est
+naturel et je ne vous blâme pas.
+
+Brissac se sentit rougir et chercha l'ombre pour dissimuler son
+visage. Le roi reprit:
+
+--Je n'invoquerai pas, monsieur, la foi de votre signature qui est au
+bas de l'acte de trêve auprès de la mienne. Gouverneur de Paris, vous
+vous êtes dit que votre véritable foi consiste à garder les intérêts
+qui vous sont confiés. Or, en me livrant à la Ligue, vous sauviez à
+tout jamais de moi votre ville que je menace continuellement d'un
+siège. Assurément, il n'y a pas un seul ligueur capable de vous
+reprocher votre dessein. Eh bien! moi qui ne suis pas un ligueur, je
+ne vous le reprocherai pas davantage. J'en comprends toute la portée,
+je le trouve jusqu'à un certain point généreux. A quoi bon, vous
+êtes-vous dit, faire subir encore une fois aux Parisiens la misère, la
+famine, la mort? Tous ces canons qui tuent et qui brûlent, les
+égorgements du champ de bataille, les agonies de femmes et d'enfants
+déchirent mon coeur; je les supprimerai en supprimant la cause; je
+finirai d'un coup la guerre; je rendrai Paris heureux et la France
+florissante; je sauverai ma patrie en retranchant le roi. Voilà ce que
+vous vous êtes dit.
+
+Brissac voulut répondre; Henri l'arrêta d'un geste affable.
+
+--C'est évidemment par suite de votre amitié pour M. de Mayenne,
+dit-il, que vous me faites cette rude guerre; mais est-ce bien lui que
+vous servez? Vous le croyez. Je ne le crois pas, et voici mes raisons:
+
+Le roi tira de son pourpoint un papier qu'il froissa dans ses doigts.
+
+--C'est que l'Espagnol vous trompe et vous joue; c'est que la
+convocation de ces états généraux qui doivent nommer un roi de France
+est une mystification insolente. M. de Mayenne croit que ce sera lui
+qu'on mettra sur le trône. Erreur! Le roi d'Espagne y fera monter sa
+fille, l'infante Clara-Eugenia, à laquelle, si le parlement et les
+états murmurent trop, parce qu'ils ne sont pas encore tout à fait
+Espagnols, on fera épouser le jeune duc de Guise, neveu de M. de
+Mayenne. Que le mari de la reine vienne à mourir, et c'est un fait
+commun dans l'histoire des mariages espagnols, l'infante d'Espagne
+règne seule. Vous m'objecterez la loi salique! Erreur. Philippe II
+n'en veut plus en France; il abrogera cette loi fondamentale de notre
+pays qui défendait au sceptre de devenir quenouille. Et alors, sans
+guerre, sans frais, par la volonté même des états français, le fils de
+Charles-Quint sera roi d'Espagne et de France. Il aura le monde! On
+dirait que vous frissonnez, monsieur de Brissac; c'est peut-être que
+l'esprit de la Ligue n'a pas tué tout à fait en vous le caractère
+français. Peut-être aussi est-ce que vous doutez de mes paroles. Eh
+bien! prenez cette dépêche qu'un de mes fidèles a rapportée
+aujourd'hui d'Espagne, où j'ai aussi l'oeil et la main, lisez-la, vous
+y verrez le plan de tout ce que je viens de vous dire: la nomination
+de l'infante, son mariage, l'abrogation de la loi salique; lisez,
+dis-je, cette dépêche, et montrez-la au duc de Mayenne, puisque vous
+êtes son ami; ce sera pour vous deux un avertissement salutaire, et
+vous saurez désormais pour qui vous travaillez avec tant d'ardeur.
+
+Le roi tendit en même temps à Brissac la dépêche, que celui-ci reçut
+d'une main tremblante et avide à la fois.
+
+--Une pareille horreur! murmura-t-il consterné, une déloyauté si
+infâme! Oh! le malheureux pays!... Tout cela ne fût pas arrivé si nous
+eussions eu à opposer à l'Espagnol un prince catholique: l'hérésie a
+fait la Ligue.
+
+--Prétexte! monsieur, reprit Henri IV. Henri III, mon prédécesseur,
+était, je crois, un bon catholique, ce qui n'a empêché ni les outrages
+des prédicateurs de sa religion, qui l'appelaient vilain Hérode, ni le
+couteau, catholique de Jacques Clément. Quant à moi, je ne suis pas
+catholique, et voilà pourquoi on me repousse. Voilà pourquoi Paris
+m'est fermé, Paris la porte de la France! C'est parce que je suis
+hérétique que les ligueurs ont appelé l'Espagnol, lui ont livré leur
+patrie, et enseigné la langue espagnole à leurs enfants, qui un jour
+peut-être auront oublié la langue française. Parce que je ne suis pas
+catholique! ventre-saint-gris! prétexte! Si les ligueurs n'avaient
+celui-là ils en inventeraient un autre. Eh bien! monsieur, ils
+n'auront même plus celui-là; je vais le leur ôter. Il ne sera pas dit
+que j'aurai commis une seule faute et laissé un seul trou par où
+l'usurpation étrangère puisse se glisser en France,
+
+Brissac, stupéfait, regarda le roi.
+
+--Oui, continua Henri, mon peuple, mon vrai peuple, celui qui est
+Français, désire en effet un roi de sa religion; je me suis fait
+instruire dans la religion catholique; j'ai appelé près de moi, dans
+les rares loisirs que me laissait la guerre, les meilleurs docteurs,
+les plus sages théologiens. Ils m'ont appris, non pas que Dieu réside
+dans un seul culte et sur un seul autel, mais qu'il est plus
+noblement, plus splendidement adoré sur l'autel catholique romain.
+J'ai appris les beautés sublimes de cette religion, je me suis
+profondément pénétré de la sainte grandeur de ses mystères. Dieu, qui
+voyait mon zèle et mon amour, a béni mes efforts; il m'a envoyé sa
+lumière, il m'a donné la force, lui qui sacrifia son divin Fils au
+salut des hommes, de sacrifier un vain entêtement, une folle erreur au
+salut de mon peuple, et c'est aujourd'hui un converti sincère, un
+fervent adorateur du culte catholique, un fils convaincu de l'Église
+romaine qui prend à témoin votre Dieu, monsieur de Brissac, et le
+confesse hautement la main sur un coeur loyal. Dans huit jours, à
+Saint-Denis, sous les voûtes de cette basilique où dorment les vieux
+rois de France, mon peuple me verra, entouré de ma noblesse, m'avancer
+calme et le front courbé vers l'autel. J'abjurerai sans honte une
+erreur que Dieu m'a pardonnée; je jurerai fidélité à l'Église
+catholique, sans oublier jamais la protection que je dois à mes
+anciens coreligionnaires, qui, assez malheureux déjà de n'avoir pas
+été comme moi éclairés par la grâce divine, n'en réclament que plus
+vivement le secours de ma compassion et mon appui. Voilà ce que je
+ferai, monsieur, et nous verrons ce que dira la Ligue! Nous verrons si
+elle cesse pour cela de charger ses canons et d'aiguiser ses
+poignarda. Cependant, comte, boulets et balles, épées et couteaux, se
+dirigeraient alors contre la poitrine d'un prince catholique,
+catholique comme M. de Mayenne, catholique comme le roi d'Espagne!
+
+--Une conversion! murmura Brissac, bouleversé a l'idée de cet immense
+événement politique.
+
+--Tranquillisez-vous, répondit le roi avec un triste sourire, la
+guerre sera encore bien longue; Paris est bien fort, grâce à vous il
+se défendra cruellement!
+
+Le front d'Henri se voila d'une poétique mélancolie.
+
+--Tenez, dit-il, monsieur de Brissac, bien des fois depuis cinq années
+je me suis demandé s'il n'était pas temps de remettre l'épée au
+fourreau, s'il n'était pas indigne d'un homme de coeur de disputer
+ainsi la possession d'un trône d'où l'exclut tout un peuple. Je me
+suis demandé où sont les avantages qui compenseront ces dégoûts, ces
+déceptions, ces fatigues et ce continuel travail de corps et d'âme qui
+use ma vie et me blanchit avant l'âge. Je m'écriais comme le prophète:
+«Assez de labeur pour mes mains, assez de sacrifices pour les
+satisfactions d'un cadavre vivant qui aspire à s'appeler roi!»
+
+Eh bien, cependant, j'ai repris l'épée, j'ai passé les nuits au
+travail, j'ai fatigué mes conseils. Tout ce qu'un homme peut lever
+pour sa part du fardeau commun, je l'ai fait sans vouloir me plaindre,
+et quand vous saurez pourquoi, peut-être me direz-vous que j'ai bien
+fait.
+
+C'est qu'il ne s'agit plus de disputer ma couronne contre un prince
+français, mais de l'arracher à un étranger qui parle assez haut pour
+que d'Espagne on l'entende jusqu'en France. C'est que je suis un
+enfant de ce pays, mon gentilhomme, et que je ne veux pas désapprendre
+la langue que m'a enseignée ma mère.
+
+C'est que je souffre de voir se promener dans les campagnes ces bandes
+de soldats espagnols qui mangent le blé du paysan; dans les villes ces
+cavalcades de muguets, toujours Espagnols, qui déshonorent les filles
+et les femmes; c'est que la France est un pays bien plus grand par le
+génie, par le courage, par la richesse que l'Espagne et que tous les
+autres pays de l'Europe, et que moi, fils de roi, roi moi-même, je ne
+veux pas, entendez-vous, monsieur de Brissac, je ne veux pas que ce
+magnifique pays devienne une province de Philippe II, comme la
+Biscaye, la Castille et l'Aragon, toutes contrées misérablement
+rongées par la paresse et la misère.
+
+Voilà pourquoi je lutte et lutterai jusqu'à la mort. Les gens qui
+m'appellent ennemi sont les ligueurs ou les Espagnols; je suis leur
+ennemi, en effet, car ils conspirent la ruine de ma patrie. Je leur
+serai un ennemi si terrible, que villes, bourgs, hameaux, fer et bois,
+hommes et bêtes, je brûlerai, je broierai, j'anéantirai tout, plutôt
+que de laisser un étranger absorber la sève et croiser le sang de la
+France.
+
+En prononçant ces paroles, avec une généreuse véhémence, Henri s'était
+redressé, son oeil foudroyait, et le feu de sa grande âme illuminait
+son visage, et dans l'élan d'un geste sublime il avait tiré de l'ombre
+sa glorieuse épée qui flamboya aux rayons de la lune.
+
+Brissac cacha son visage dans ses mains, sa poitrine haletait comme
+soulevée par des sanglots.
+
+--Maintenant, monsieur le comte, dit Henri devenu calme, vous savez
+tout ce que je pense. Mon coeur est soulagé. Je me réjouis de vous
+l'avoir ouvert. Depuis bien longtemps vous entendez parler espagnol à
+Paris, aujourd'hui vous venez d'entendre quelques mots de bon et de
+pur français. Relevez-vous, allez, vous êtes libre. Crillon va vous
+rendre votre épée.
+
+Brissac se releva lentement, son visage était sillonné de larmes.
+
+--Sire, dit-il en courbant la tête, quel jour Votre Majesté veut-elle
+entrer dans sa ville de Paris?
+
+Le roi poussa un cri de joie, il ouvrit les bras a Brissac.
+
+--Oh! je suis Français, croyez-le, sire, et bon Français, dit le comte
+en se précipitant aux pieds de son roi qui le releva et le serra
+étroitement sur sa poitrine.
+
+Au même instant deux coups de pistolet retentirent sur la route, à
+l'endroit où Crillon s'était placé pour assurer la sécurité du roi
+pendant son entretien avec Brissac.
+
+Henri se baissa pour prendre son épée; Brissac courut en avant pour
+soutenir Crillon s'il en était besoin.
+
+Il trouva le chevalier, riant comme toujours après une prouesse.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Brissac, que le roi suivait de près.
+
+--Un Espagnol que je viens de mettre en déroute, comte.
+
+--L'Espagnol que M. le comte connaît bien, dit Arnaud, un espion du
+duc de Féria, qui, malgré nos détours, avait suivi nos traces et
+cherchait par ici avec grande inquiétude, et voulait à tout prix
+retrouver M. de Brissac.
+
+--Et que j'ai arrêté pour qu'il n'allât point découvrir et déranger le
+roi, dit Crillon, et qui m'a manqué de ses deux coups de pistolet,
+l'imbécile!
+
+Brissac se mit à rire à son tour.
+
+--Arnaud avait fait pour ces pistolets, dit-il à Crillon, ce que vous
+lui avez fait faire pour les miens.
+
+Ces mots furent, comme on le pense, accueillis par une hilarité
+générale.
+
+--Fort bien, dit Crillon, mais il emporte quelque chose que vous
+n'avez pas eu, comte.
+
+--Quoi donc?
+
+--J'ai cru ses pistolets sérieux, j'ai riposté par un coup de taille
+qui a dû entamer furieusement son pourpoint et la peau qui est
+dessous; le cheval même a dû en avoir sa part. Homme et monture ne
+sont pas morts, mais bien écorchés. Entendez-les courir!... Quel
+enragé galop!
+
+--A-t-il reconnu Arnaud? demanda Henri IV.
+
+--Je ne sais, sire.
+
+--Vous voilà bien compromis, Brissac, dit le roi gaiement. Cet
+Espagnol vous dénoncera. Comment vous en tirerez-vous?
+
+--En avançant le jour de votre entrée, sire, dit le comte bas à Henri.
+
+--Nous allons y songer, comte. Mais commencez par bien prendre vos
+mesures pour que les Espagnols ne vous fassent point assassiner. Car
+s'ils vous soupçonnent....
+
+--Votre Majesté est trop bonne de songer à moi. C'est moi qui la
+supplierai de bien veiller sur elle-même. Une fois l'abjuration
+prononcée, la Ligue sera aux abois, et alors gare les assassins!
+
+--Je ferai mon possible, Brissac, pour arriver bien entier dans cette
+chère ville de Paris.
+
+--Je vais faire préparer votre chambre au Louvre, sire.
+
+--Et moi, je vais faire dorer votre bâton de maréchal.
+
+Brissac, éperdu de joie, voulut parler. Le roi lui ferma doucement la
+bouche avec sa main, et lui dit à l'oreille:
+
+--Pardonnez à Arnaud, qui est un honnête homme, je le sais mieux que
+personne, et gardez-le près de vous; il nous servira d'intermédiaire
+chaque fois que vous voudrez communiquer avec moi, ce qui, à partir
+d'aujourd'hui, va se répéter fréquemment. Allons, il faut se séparer;
+soyez prudent. N'ayez pas d'inquiétude pour votre ami Mayenne. Je ne
+le hais pas. Je ne hais pas même Mme de Montpensier, ma plus mortelle
+ennemie. Je ne hais personne que l'Espagnol. Mayenne aura bon
+quartier, et tout ce qu'il voudra, s'il le demande. Ménagez-vous, et
+aimez-moi.
+
+--Oh! comme vous le méritez, de toute mon âme!
+
+--Prenez ce chemin au bout duquel je m'étais posté; il mène à
+Colombes, vous pouvez par là, sans être vu, rentrer à Paris une
+demi-heure avant l'Espagnol si le coup de taille de Crillon lui permet
+d'aller jusqu'à Paris. Il frappe si fort ce Crillon!
+
+--Adieu, sire!
+
+--Adieu, maréchal!
+
+Brissac alla serrer les deux mains de Crillon, qui lui rendit
+cordialement son étreinte. Arnaud, indécis, restait derrière le roi;
+Henri lui fit un petit signe amical en désignant Brissac. Aussitôt le
+jeune homme alla tenir l'étrier au comte, et partit derrière lui
+silencieux et calme, comme si, depuis une demi-heure, il ne se fût
+rien accompli de cet événement qui devait changer la face de l'Europe.
+
+Restés seuls, Henri et Crillon se regardèrent.
+
+--Il me paraît, dit le chevalier, que Votre Majesté n'est pas mal
+satisfaite de son entrevue avec Brissac.
+
+--Tu as vu, Crillon, comment nous nous sommes séparés?
+
+--Avec des baise-mains. Mais, sire, Brissac est Gascon.
+
+--Moi aussi, mon cher Crillon.
+
+--Pardon, sire, je veux dire qu'il est à moitié Espagnol.
+
+--Il ne l'est plus. Tout est fini, conclu; Paris est à moi, sans
+siège, sans assaut, sans artillerie. Rengaine, brave Crillon, nous
+n'aurons plus toutes ces belles batailles, où tu brillais tant!
+
+--Paris à nous! Oh! sire! avez-vous bien remercié Dieu de ce qu'il
+vous rend votre couronne à si bon marché?
+
+--Vingt fois depuis cinq minutes, ou, pour mieux dire, depuis le
+départ de Brissac, je n'ai encore fait que répéter la même prière.
+Plus de sang français à verser, brave Crillon; je suis heureux, bien
+heureux, le plus heureux des hommes!
+
+--Sire, répliqua Crillon palpitant de bonheur, il ne faut jamais dire
+cela. On ne sait pas ce qui se passe dans le coeur des autres.
+
+--Est-ce pour toi que tu parles? dit Henri, tant mieux alors,
+puisses-tu être encore plus heureux que moi! Du reste, je le croirais
+presque à voir tes yeux brillants et ta figure épanouie.
+
+--Le fait est que je ne me sens pas de joie. Et sous tous les
+rapports, je prétends être plus favorisé que vous, sire, car chez vous
+c'est la tête qui est satisfaite en ce moment; l'ambition a fait un
+bon repas, et elle se réjouit; chez moi, c'est le coeur qui tressaille
+et qui joue de la basse de viole, comme on dit.
+
+--Tu m'aimes tant.
+
+--Et j'aime encore autre chose, sire.
+
+--Tu serais amoureux?
+
+--Ah bien, oui!... Je ne serais pas content comme cela, si j'étais
+amoureux; et puis, ce serait joli d'être amoureux avec la barbe grise.
+
+--J'ai la barbe grise, et je suis terriblement amoureux, interrompit
+Henri IV.
+
+--Oh! mais vous, sire, vous êtes le roi, et vous avez le droit de
+faire toutes les folies imaginables.
+
+--Tu appelles cela une folie! Peste, si tu voyais ma maîtresse, tu te
+mordrais les doigts d'avoir parlé si légèrement.
+
+--Je sais que Votre Majesté a bon goût, mais enfin chacun a le sien en
+ce monde.
+
+--Écoute, mon brave Crillon, dit le roi en passant son bras autour du
+col du chevalier, ma Gabrielle est la plus adorable fille qui soit en
+France.... Et maintenant que le roi a fini ses affaires, et bien fini,
+je m'en vante, grâce à toi qui ce soir m'as tenu lieu de toute une
+armée, nous allons nous occuper un peu des plaisirs de ce pauvre Henri
+que je néglige trop depuis quelque temps. Viens-t'en avec moi à la
+Chaussée où demeure Mlle d'Estrées, tu la verras et tu avoueras
+qu'elle est incomparable.
+
+--Je l'avoue dès à présent, sire; parce que ce soir j'ai promis
+d'aller coucher à Saint-Germain, et que j'irai certainement.
+
+--Soit; mais c'est ton chemin pour aller à Saint-Germain de passer
+devant la maison de Gabrielle; tu me seras d'ailleurs fort utile.
+
+--Ah! dit Crillon, à quoi donc, bon Dieu?
+
+--A dissiper les soupçons d'un père intraitable.
+
+--Le père Estrées? En effet, c'est un homme plein de volonté, un
+honnête homme.
+
+--Il est féroce, te dis-je, et me réduit au désespoir.
+
+--Parce qu'il ne veut pas que vous lui fassiez l'honneur de déshonorer
+sa maison.
+
+--Crillon! Crillon! le mot est fort.
+
+--Sire, voilà ce que c'est que de me confier des secrets, j'en abuse
+immédiatement. Mais, pardonnez-moi.
+
+--Je te pardonne d'autant plus volontiers que l'honneur de Gabrielle
+est pur ainsi que la première neige. Hélas! le coeur de la fille est,
+comme l'orgueil du père, intraitable. Croirais-tu que, pour être à peu
+près certain de voir Gabrielle ce soir, il m'a fallu dépêcher M.
+d'Estrées à Médan, près de Rosny? Il m'y attend, ce brave gentilhomme,
+et malgré cela, je ne suis pas fort assuré que la fille consente à me
+recevoir.
+
+--Eh bien! alors, je ne vois pas Votre Majesté si heureuse qu'elle le
+disait tout à l'heure.
+
+--Tout malheur finit comme tout bonheur passe, répondit Henri avec un
+sourire. L'espoir est une de mes vertus. Mes ennemis l'appellent de
+l'entêtement, mes amis l'appellent patience. Allons, montons à cheval;
+voilà une belle soirée après une journée bien rude. J'ai vaincu la
+Ligue et pris possession de mon royaume. Espérons que ma maîtresse me
+sera non moins soumise que la Ligue.
+
+--Espérons, puisqu'il s'agit de satisfaire Votre Majesté, dit Crillon.
+Mais moi, je vais couper par la plaine pour arriver plus vite à
+Saint-Germain. Je ne me sens pas tranquille. Je prie le roi de me
+rendre ma liberté si je ne lui suis pas indispensable.
+
+--Sois libre; adieu et merci, brave Crillon. A demain, sans faute, à
+notre rendez-vous!
+
+Crillon aida le roi à monter a cheval et le vit s'éloigner rapidement.
+Il s'apprêtait à partir lui-même, lorsque sur la route, en arrière, au
+loin, il entendit retentir un galop rapide.
+
+--Serait-ce l'Espagnol qui reviendrait avec du renfort? dit-il. Mais
+non, je n'entends qu'un cheval, et à moins qu'il ne revienne seul, son
+maître ayant été tomber quelque part, je ne comprends pas ce que
+l'Espagnol pourrait venir chercher par ici. Mais d'ailleurs, le galop
+s'arrête.
+
+En effet le cheval s'était arrêté.
+
+--N'entends-je pas comme une voix, un gémissement, continua Crillon.
+Plus que cela ... un cri et des gémissements.
+
+Il vit alors sur la pointe de la berge, à l'endroit où la lune
+éclairait, un homme qui descendait puiser de l'eau à la rivière et à
+sa gauche le cheval, près duquel, sur le sable, on eût dit voir un
+autre homme étendu.
+
+--Un cheval gris! s'écria le chevalier dont le coeur s'emplit de
+sinistres soupçons.
+
+L'animal poussa un hennissement lugubre et prolongé.
+
+--Oh! pensa Crillon, il y a peut-être là un grand malheur. Ce cheval,
+c'est Coriolan qui m'a senti! Courons!
+
+L'homme que Crillon avait vu descendre vers la rivière se retourna au
+bruit des pas du chevalier, et comme si l'aspect d'une créature
+humaine lui eût rendu quelque courage, il se mit à crier:
+
+--Au secours! au secours!
+
+--Harnibieu! s'écria le chevalier que cette voix inonda d'une sueur
+froide, c'est Pontis.
+
+--Monsieur de Crillon, dit le garde en accourant de toutes ses forces
+au-devant du chevalier, qu'il avait reconnu au célèbre Harnibieu!
+
+--Eh bien! quoi? qu'y a-t-il? pourquoi cette épouvante? qui est cet
+homme étendu?.
+
+--Ah! monsieur, ne le devinez-vous pas, quand je vous ai dit que la
+Ramée était sur nos traces!
+
+Crillon poussa une imprécation ou plutôt un sanglot et s'élança auprès
+d'Espérance, que Pontis avait déposé sur le talus de la berge, la tête
+un peu soutenue par l'herbe humide de la rosée.
+
+Le pauvre enfant fermait les yeux; une mortelle pâleur couvrait son
+visage, ses belles mains incolores et glacées retombaient avec cette
+grâce touchante que l'oiseau seul, de toutes les créatures terrestres
+conserve jusque dans le sein de la mort.
+
+Sous son pourpoint ouvert, on voyait, entassés à la hâte, le mouchoir
+et les lambeaux de la chemise d'Espérance, que Pontis avait serrés sur
+la plaie avec sa ceinture.
+
+Crillon, à la vue de ce linge teint de sang, de cette immobilité du
+corps, à la vue du désespoir de Pontis, commença lui-même à perdre
+l'esprit, et s'agenouilla près du blessé en donnant toutes les marques
+d'un profond découragement.
+
+Tout à coup il se releva en s'écriant:
+
+--Malheureux! tu me l'as laissé tuer!
+
+--Eh! monsieur, c'était fait quand je suis arrivé. Cependant j'avais
+été bien vite. Mais il ne s'agit pas de m'accuser, monsieur; il n'est
+pas mort. J'ai bonne idée, malgré tout, et si nous ne le laissons pas
+sans secours, si nous lui trouvons un bon médecin, il en sortira sain
+et sauf. Or, ce n'est pas sur le chemin que nous rencontrerons ce
+médecin et ces secours.
+
+--Je ne connais point ce pays, dit Crillon avec un froncement de
+sourcils dont Pontis se fût fort effrayé en un autre moment.
+
+--La première maison venue, dit Pontis.
+
+--Il n'y a pas de maisons avant Bezons ou Argenteuil, et cette
+blessure par laquelle tant de sang a coulé, et cette secousse du
+voyage ... car je ne te comprends pas, maudit, d'avoir amené si loin
+ce pauvre enfant!
+
+--J'eusse mieux aimé le mettre en sûreté plus tôt, mais quand on est
+poursuivi....
+
+--Tu as peur quand on te poursuit! s'écria le chevalier, heureux de
+laisser s'exhaler sa colère par un légitime prétexte, tu as peur,
+bélître!
+
+--Quand j'ai un blessé dans les bras, quand je mène avec les genoux un
+cheval éreinté, quand au détour d'un bois j'entends siffler les balles
+à mon oreille, quand le cheval chancelle atteint d'une de ces balles,
+quand j'entends courir après nous l'assassin enragé qui recharge son
+arme, quand je me dis qu'une fois le cheval en bas, et moi tué raide,
+on viendra peut-être achever mon blessé que M. de Crillon m'a
+recommandé, alors, monsieur, c'est vrai, j'éperonne le cheval, tout
+mourant qu'il est, j'étreins plus fortement encore mon blessé sur ma
+poitrine, je me recommande à tous les saints du paradis, je vole sur
+la route, sans savoir où je vais, jusqu'à ce que le cheval tombe; et
+j'ai peur! oui monsieur, j'ai peur, très-peur!
+
+En disant ces mots Pontis montrait à Crillon un trou saignant à la
+croupe du pauvre Coriolan, qui se roulait douloureusement sur les
+cailloux comme pour arracher la balle des chairs qu'elle déchirait de
+sa morsure de feu.
+
+--S'il en est ainsi, dit Crillon, tu as raison. Mais ce la Ramée, on
+ne le tuera donc pas!
+
+--Oh! que si fait, monsieur! patience. Mais emportons d'abord M.
+Espérance quelque part.
+
+--Voila un homme qui vient sur le chemin là-bas.
+
+--Avec quelque chose au bras. J'y cours! Il nous indiquera une maison
+dans le voisinage. '
+
+Et Pontis de courir au-devant de cet homme aussi courageusement que
+s'il n'eût fait depuis deux heures l'ouvrage de dix hommes
+infatigables.
+
+L'homme portait un panier à son bras, et dans ce panier un monstrueux
+poisson dont la tête et la queue dépassaient les deux couvercles; ce
+poisson s'agitait encore dans les dernières convulsions de l'agonie.
+
+A l'aspect de Pontis, effrayant avec ses habits poudreux, et teints de
+sang, cet homme poussa un cri de terreur et tendit le panier au garde,
+en disant d'une voix étranglée:
+
+--Prenez mon barbillon et ne me tuez pas. Je suis Denis le meunier de
+la Chaussée, et je porte ce poisson de la part de Mlle Gabrielle
+d'Estrées, au prieur des génovéfains, à cent pas d'ici ... Ne me tuez
+pas!
+
+--A cent pas d'ici, s'écria Pontis, il y a un couvent à cent pas
+d'ici, est-ce bien vrai?
+
+--A gauche de la rivière, derrière le bois que vous voyez sur cette
+petite colline, répondit le meunier, dont les dents claquaient.
+
+--Brave homme! va, dit Pontis, n'aie pas peur, tu nous sauves la vie.
+Viens! viens!
+
+Crillon avait tout entendu, il s'écria de son côté:
+
+--Viens, viens, et tu auras dix pistoles, si tu nous aides à enlever
+ce pauvre homme assassiné.
+
+Le meunier ne se fût pas laissé prendre à cette amorce, mais Pontis le
+poussait à deux mains par derrière; il arriva jusqu'auprès du corps
+étendu, se signa d'effroi, mais il fut un peu rassuré en voyant que
+les prétendus assassins, au lieu de jeter un cadavre dans la rivière,
+voulaient conduire un blessé au couvent des Génovéfains. Alors il
+accepta les pistoles de Crillon, passa son panier en sautoir sur son
+épaule et souleva la moitié du triste fardeau. Pontis portait l'autre
+moitié. Crillon tirait par la bride Coriolan, qui se traînait à peine
+et hennissait de souffrance à chaque pas.
+
+Ils aperçurent au détour de la route, derrière le monticule boisé, les
+bâtiments trapus et grisâtres du couvent tant désiré. Crillon se
+pendit à la cloche. Bientôt une lumière parut au treillis de fer du
+guichet, et après le protocole d'usage en ce temps de violences et de
+défiances mutuelles, la porte s'ouvrit à la voix du meunier Denis, et
+le lamentable cortège disparut dans la sombre profondeur du couvent.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Cependant le roi marchait gaiement, dans son ignorance de tous ces
+malheurs. Il marchait dispos, rafraîchi par son succès, souriant à
+l'espoir d'une capitulation de sa belle maîtresse.
+
+On appelait maîtresse, en ce temps heureux, la femme qu'aimait un
+homme; maîtresse alors même qu'elle était aimée et n'aimait pas.
+Aujourd'hui les hommes ont bien pris leur revanche, et comme ce sont
+eux qui règnent et gouvernent, ils n'ont plus laissé le titre de
+maîtresse qu'à la femme dont ils sont aimés.
+
+Henri songeait donc à sa maîtresse Gabrielle, la pure et libre fille,
+que six mois d'assiduités royales n'avaient pas conquise, et qui
+régnait despotiquement sur le plus grand coeur de tout le royaume de
+France. Il avait, sous prétexte d'affaires graves, envoyé à Médan M.
+d'Estrées, père de la jeune fille, père rébarbatif, nous le savons, et
+sans avoir prévenu Gabrielle, de crainte qu'elle ne s'alarmât et ne
+refusât aussi sa porte. Il voulait la surprendre chez elle, bien
+assuré qu'elle n'aurait pas la cruauté de renvoyer spontanément un
+amoureux qui s'appelait le roi, n'était pas absolument haï, et ne
+demandait d'ailleurs qu'une heure de douce causerie, bon visage et
+peut-être une part du souper quotidien.
+
+Henri voulait, il l'espérait du moins, une franche explication avec
+Gabrielle. Le temps était propice. Un ciel tiède, demi-voilé, semé
+d'étoiles et de vapeurs ouatées, une de ces nuits qui fondent la
+rigueur des âmes les plus fermes, une de ces brises qui font éclore en
+réalités fleuries tous les rêves de l'esprit et des sens.
+
+--Il faudrait savoir, pensait le roi, le vrai motif de cette longue
+résistance. D'ordinaire les rois sont plus également bien traités par
+l'amour que par la guerre. La fortune capricieuse a plus de vol sur un
+champ de bataille, elle échappe parfois; mais dans l'étroite enceinte
+du boudoir de l'amante, la fortune perd l'usage de ses ailes; elle est
+bientôt prise et vaincue.
+
+Comment depuis six mois de ruses, de mystères, Gabrielle avait-elle pu
+résister? Malgré la surveillance du père, Henri, recommandé par ses
+exploits et son grand nom à cette belle fille d'un esprit ardent et
+chevaleresque, d'un royalisme éprouvé, Henri, reçu chez M. d'Estrées,
+avec respect sinon avec confiance, avait mis à profit chaque entrevue
+pour faire connaître à Gabrielle ses sentiments de plus en plus
+brûlants pour une si belle idole.
+
+Et comme l'amour ne trouve pas son compte à des entretiens par tiers;
+comme M. d'Estrées, à qui la réputation du roi était fort connue, se
+jetait habilement, soit dans la conversation entre deux galanteries,
+soit dans la promenade entre deux oeillades ou deux serrements de
+mains, soit enfin dans les vestibules entre la main du messager
+porteur de lettres et la main de Gabrielle, que ces lettres
+passionnées attendrissaient malgré elle, Henri, peu avancé, avait eu
+recours à des visites moins officielles, et quelquefois déjà, flattée
+de la recherche d'un héros qu'elle admirait jusqu'à l'enthousiasme,
+Gabrielle avait accordé la faveur d'un chaste entretien sur la
+terrasse au fond du jardin. Là, en compagnie de Gratienne, jeune fille
+dévouée à sa maîtresse, Henri et son inhumaine Gabrielle avaient
+longuement débattu et rebattu l'éternelle syntaxe des amours, au
+premier chapitre, au plus doux, au plus beau. Et le roi, vieilli par
+tant de soins et d'ennuis, menacé par tant de périls mortels dans sa
+gloire et dans sa vie, se reprenait avec une recrudescence de jeunesse
+aux poétiques joies, aux innocentes douceurs de la passion naissante;
+il aimait, il adorait, il idolâtrait: fou de joie et d'orgueil quand,
+au départ, un petit doigt effilé, blanc et rose s'était appuyé sur ses
+lèvres, et alors il oubliait cet autre Henri, sombre amoureux de la
+couronne de France, qui poursuivait à travers le feu et le sang ce
+fantôme radieux, son fugitif amour.
+
+Il faut dire que le ciel avait réuni tous ses dons sur le front
+charmant de Gabrielle. Jamais rien de si suavement pur, de si
+voluptueusement chaste ne s'était offert aux regards du roi; et il
+mesurait sa patience de conquérant à l'inestimable valeur de la
+conquête.
+
+Toutefois, comme chaque bataille finit par avoir un résultat, succès
+ou revers, Henri, ainsi qu'il venait de le dire à Crillon, attendait
+l'événement de sa longue entreprise amoureuse, et il se sentait en
+veine de bonheur. Il lui semblait que le ciel et la terre ne s'étaient
+parés de tant de charmes, embaumés de tant de parfums, que pour lui
+faire une fête complète, bien due aux coeurs passionnés qui n'accusent
+jamais Dieu dans leurs revers, et le glorifient au jour du succès dans
+le plus humble détail de l'universelle nature.
+
+Henri arriva au hameau de la Chaussée vers dix heures et demie. Ça et
+là un chien aboyait sous une porte. Toute lumière était éteinte dans
+les huit à dix chaumières pittoresquement jetées sur le revers du
+coteau avec de petits chemins abominables et charmants qui
+aboutissaient à la rivière.
+
+La maison de M. d'Estrées s'élevait à mi-côte avec une aile en retour
+sur la Chaussée. De grands arbres entouraient cette maison. On voyait
+aux rayons de la lune monter doucement une vaste prairie en pente qui,
+pareille à un lac nacré parsemé d'îlots, allait rejoindre une terrasse
+bordée de roches crayeuses sur lesquelles un bois touffu versait sa
+fraîcheur et son ombre.
+
+Enfin, sur le bord de la Chaussée, une grange immense, au toit aigu,
+construite avec l'imposante solidité d'une forteresse, fermait, de son
+rempart, le verger, la basse-cour et les communs du château d'Estrées.
+La grande masse noire de cet édifice, qui avait vu plus d'un siège et
+supporté bravement plus d'un incendie, se profilait étrangement sur le
+ciel, et, dans la perspective, coupait, avec le vaste parallélogramme
+de son toit, cette pale et souriante prairie en pente dont nous
+parlions tout à l'heure.
+
+Des rares fenêtres de la grange, on découvrait toute la rivière, et
+son autre bras par delà l'île située en face, et tout au loin la
+plaine fertile des Gabillons, et le Vésinet, et Saint-Germain, un
+tableau incomparable!
+
+Henri savait, aux jours des rendez-vous illicites, s'approcher de
+certaine fenêtre du corps de logis en retour sur la Chaussée. C'était
+la chambre de Gratienne. Il jetait dans la vitre de gros verre sombre
+un petit caillou qui claquait. La fenêtre s'ouvrait, une main blanche
+faisait un signe, et le roi, obéissant à ce signe toujours compris,
+allait, selon la direction du petit doigt, attendre Gabrielle, soit au
+bord de l'eau qui courait à dix pas de la maison même, soit à cette
+terrasse, près des roches, à laquelle il arrivait dans les vignes,
+moyennant une ou deux rudes escalades.
+
+Le soir dont nous parlons, il fit son manège accoutumé avec plus de
+confiance encore qu'à l'ordinaire. M. d'Estrées était absent,
+Gabrielle probablement couchée, puisque la lumière était éteinte dans
+la chambre de Gratienne. Mais par une si belle soirée, c'était plaisir
+de ne pas dormir. Henri avait fait sa provision de projectiles à tous
+les arbres de la route. Il se mit donc à jeter des petites pommes
+vertes dans la vitre avec un grand désir de réussir promptement, parce
+que la lune donnait en plein sur la Chaussée et inondait d'une
+dangereuse lumière le cheval et le cavalier.
+
+La vitre sonna, mais la fenêtre ne s'ouvrit point. Henri recommença.
+Pas de réponse. Il attendit sans succès. Dans la crainte d'attirer
+l'attention, il se promena de long en large sous le mur de la grange,
+espérant que Gratienne pourrait ou se réveiller ou revenir de chez sa
+maîtresse, qui peut-être la retenait pour son coucher.
+
+Il revint donc à la vitre et recommença le bombardement.
+
+Alors, un bruit singulier répondit à ses attaques, non pas du côté de
+la maison qui demeurait sourde et muette, mais du côté de la rivière,
+dont la moitié resplendissait de lumière, tandis que l'autre était
+couverte par l'ombre gigantesque des arbres séculaires entassés
+pêle-mêle sur le bord de l'île de Bougival.
+
+Il sembla au roi qu'un rire de lutin, plusieurs rires même,
+accueillaient chacune de ses tentatives infructueuses, et ces
+ironiques lutins s'ébattaient sans doute dans la rivière tiède, car au
+bruit des rires se mêlaient des chuchotements, les frémissements de
+l'onde et ce cliquetis des gouttes qui jaillissent, et le clapotement
+des mains qui battent l'élément humide, et ces souffles joyeux qui
+décèlent le nageur triomphant.
+
+Henri était-il aperçu de quelque baigneur, se moquait-on de sa
+contenance embarrassée?
+
+Personne dans le hameau ne veillait à cette heure; personne,
+d'ailleurs, n'eût osé rire d'un voyageur qui s'adressait à la maison
+du seigneur d'Estrées.
+
+En écoutant mieux, le roi crut reconnaître que les voix des lutins
+étaient des voix de femmes rieuses, des voix connues; il distingua
+même, malgré la distance, son nom prononcé par des lèvres chéries, son
+nom qui glissait harmonieusement jusqu'à lui, porté sur les surfaces
+élastiques de l'eau.
+
+Les éclats de rire se rapprochaient; bientôt, de la raie sombre tracée
+par la ligne des arbres, sortirent en pleine lumière deux têtes qui
+s'aventuraient jusqu'au milieu du fleuve. Et alors, plus de doute,
+Henri reconnut Gabrielle et Gratienne, qui se jouaient comme deux
+ondines dans le tiède cristal de la plus belle eau du monde, Gabrielle
+et Gratienne, qui, riant de leur éloignement et fières de l'obstacle
+infranchissable, provoquaient par leur gaieté mutine le malheureux
+voyageur attaché au rivage.
+
+Mais Henri provoqué ne connaissait pas de barrières. Cent canons ne
+l'eussent pas retenu. Il poussa son cheval dans le fleuve et se mit,
+en riant lui-même, à fendre les flots du côté des naïades imprudentes
+qui l'y avaient appelé.
+
+Les rires alors se changèrent en petits cris d'effroi, en
+supplications touchantes. Le cheval nageait avec délices, il s'ouvrait
+fièrement le chemin. Henri s'avançait, les bras étendus, vers la
+nageuse épouvantée, dont les grands cheveux blonds, roulés en tresses
+plus épaisses qu'un turban, s'imprégnaient tour à tour et
+reparaissaient plus brillants, comme si Gabrielle se fût plongée dans
+un bain d'argent liquide. On voyait parfois son bras blanc, d'où
+ruisselaient les perles, et la fine draperie qui couvrait ses épaules
+comme la tunique d'Amphitrite, et l'extrémité d'un petit pied, qui,
+dans sa précipitation, effleurait la surface du fleuve.
+
+Henri envoyait de tendres baisers et avançait toujours.
+
+--Par pitié! sire, par pitié! retournez, dit Gabrielle d'une voix
+suppliante, et elle montra au roi un visage empreint d'un éloquent
+désespoir.
+
+--Ma belle, vous m'avez appelé, dit Henri.
+
+--Respectez une femme, sire! Pardon ... pitié ... Si vous faites un
+pas de plus, je me laisse glisser au fond!
+
+--Oh! pitié pour moi-même, mon cher amour, dit Henri épouvanté, qui
+retourna aussitôt son cheval ... nagez tranquillement, ma vie; plus
+d'effroi, plus de menaces. Oh! mais pour vous prouver mon respect,
+c'est moi plutôt qui m'abîmerais sous ces flots; voyez, je détourne la
+tête. Où voulez-vous que j'aille, faut-il vous dire adieu?
+
+--Voilà déjà que vous avez traversé les deux tiers de l'eau, dit
+Gabrielle, rassurée et calmée par cette docilité du prince; continuez,
+s'il vous plaît, et allez-vous sécher au moulin, sur le bord de l'île.
+
+--J'y vais, ma mie, mais vous....
+
+--Oh! ne parlons plus de moi, je vous prie, et surtout n'y faisons
+plus attention. Vous me comprenez bien, cher sire?
+
+--Oui, oui, je comprends, et j'entre au moulin.
+
+--Où j'irai vous trouver avec Gratienne, car nous y devons faire la
+collation pendant l'absence du meunier.
+
+--Merci! oh! merci cent fois!
+
+Le roi, amoureux et affamé, prit terre aux abords du moulin, laissa
+son cheval gravir la pente de l'île, où la bête se secoua librement et
+commença un repas délicieux dans le petit potager du meunier.
+
+Henri traversa la longue planche qui menait au bateau et s'assit, le
+coeur inondé de joie, le corps trempé d'eau, à l'extrémité de la roue,
+là où nul ne le voyait, et où par conséquent sa présence ne pouvait
+inquiéter Gabrielle.
+
+Tandis qu'il admirait la beauté de la nuit et la splendeur du paysage,
+les nageuses gagnaient silencieusement une anse sablée, fleurie,
+impénétrable aux rayons de la lune. Et certes, en ce moment, les
+jambes pendantes au-dessus de l'eau, l'oreille tendue au moindre bruit
+qui décelait sa bien-aimée, le roi de France était le plus heureux
+meunier de son royaume.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+LE MOULIN DE LA CHAUSSÉE
+
+
+Parmi les choses que l'homme fait poétiques sans le savoir, une des
+plus charmantes c'est le moulin à eau, l'ancien moulin, la vieille
+machine gothique sans élégance et sans art, un bateau bien carré qui
+porte une maison de bois, au flanc de laquelle s'attache un arbre qui
+tourne et fait écumer l'onde verte avec quatre grandes palettes de
+bois. C'est un joujou d'enfant primitif. Le bateau est laid, la maison
+est noire et rapetassée de planches comme une vieille étoffe cousue de
+pièces. Au premier coup d'oeil, tout cela gêne et salit le regard.
+Puis, avec un peu d'attention, l'oeil découvre en ce fouillis sordide
+des milliers de beautés qui ravissent. Les ais vermoulus sont drapés
+d'une mousse verdâtre dans laquelle, habitants parasites, les
+ravenelles sont venues s'incruster, s'agrandissant à chaque terme de
+loyer, repoussant hargneusement la planche qui les avait reçues,
+plongeant dans le coeur du chêne leurs racines affamées et jetant au
+vent humide leur tête insolente de fleurs. Sous la roue qui tourne
+d'un mouvement égal avec un bourdonnement monotone, jaillit une
+poussière humide enlevée aux flocons écumeux de la rivière. Que le
+soleil illumine cette vapeur, vous avez l'arc-en-ciel avec sa magie;
+que la lune s'y arrête, vous voyez les vapeurs blanches danser autour
+du moulin, comme un grand fantôme qui rôde incessamment, gardien de
+cette mystérieuse demeure.
+
+Attirés par le bruit et le courant, les gros poissons montent
+sournoisement autour du bateau. A l'abri sous les planches
+inaccessibles, ils lèvent parfois leurs museaux béants et absorbent
+avec une bulle d'air le grain de blé ou de seigle chassé hors des
+fentes. Au-dessus d'eux, dans son élément, à lui, le chat couché sur
+le plat-bord du bateau, dort ou fait semblant; oublieux de ses
+antipathies, il ouvre et ferme mollement tour à tour son oeil vert
+pour regarder en bas le poisson qui le nargue et viendra tôt ou tard
+dans la poêle à frire lui offrir ses arêtes; ou bien il regarde eu
+haut la cage suspendue au soleil, d'un sansonnet bavard ou d'une pie
+inquiète.
+
+Au dedans du moulin, tout est reluisant, glissant; le sapin enfariné
+toujours, toujours balayé, a conservé sa pureté native. Il a bruni,
+voilà tout, et ses larges veines courent en ogives moirées du plancher
+aux solives.
+
+Dans la soupente, fermée d'un rideau de serge plus souvent blanc que
+vert, le meunier a son lit, dur il est vrai, mais si doucement
+tremblotant à chaque tour de roue, que le dormeur bercé n'y appelle
+jamais en vain le sommeil. Pour peu qu'il ait, le soir, tiré à bord la
+planche qui lui sert de pont et le relie au monde, il est seul et
+inabordable sur son île. Alors sa lampe brille, phare modeste qui
+réjouit l'oeil du passant sur la route voisine; alors le meunier est
+libre; il est roi.
+
+Voilà ce que pensait Henri sur sa planche, au murmure suave de l'eau,
+qui descendait sans colère et sans bruit, car la roue du moulin ne
+tournait pas.
+
+Toutes ces petites richesses que nous venons d'énumérer l'entouraient
+et lui faisaient fête. Le chat ronflait en se frottant le dos à la
+main de l'étranger; la table de chêne poli était dressée au fond de la
+salle, et dans le bahut à sculptures grotesques se prélassaient les
+assiettes de faïence peintes d'animaux fabuleux et d'une flore
+fantastique. On nous pardonnera cette interprétation des pensées du
+roi, mais elle est juste: il envia le sort du meunier, sinon
+longtemps, du moins jusqu'à ce que le charme de la solitude eût été
+rompu par l'apparition de Gratienne.
+
+Celle-ci, la première des deux baigneuses, sauta légèrement de la
+planche dans le moulin. C'était une jeune et joyeuse fille, un peu
+courte, un peu ronde, avec une voix aiguë et de bons gros bras tout
+fraîchement séchés des caresses de l'eau par les caresses de la brise.
+Elle connaissait le roi et l'aimait; c'était bien plus que de le
+respecter.
+
+Henri alla prendre les deux mains de la belle enfant, et la fit
+sauter, comme au village, avec mille questions sur l'absence de
+Gabrielle. Gratienne répondit que sa maîtresse était honteuse; qu'elle
+n'avait point d'habits convenables pour recevoir un grand prince, et
+que des filles qui s'attendent à souper seules après le bain, au beau
+clair de lune, n'ont pas d'atours; qu'ainsi tout le dommage est pour
+les indiscrets qui leur rendent visite sans s'être annoncés à
+l'avance.
+
+Tout en causant de la sorte, Gratienne allumait une seconde lampe et
+tirait de l'armoire du meunier des chausses neuves et des bas blancs
+qu'elle offrit à Sa Majesté, sans plus de malice. Elle lui indiquait
+en même temps la petite chambre du meunier pour qu'il changeât ses
+habits mouillés, tandis qu'elle préparerait le souper de sa maîtresse.
+
+--Mais que dira le maître de céans, demanda Henri du fond de la
+chambre où il procédait à sa toilette, si on lui ravage ainsi ses
+hardes neuves?
+
+--Trop heureux serait Denis s'il savait à quel honneur on les réserve,
+dit Gratienne. Mais Denis ne le saura pas, il ne faut pas qu'il le
+sache, le bavard. Il est absent d'ailleurs.
+
+--Pour longtemps?
+
+--Le temps d'aller porter de la part de mademoiselle, au prieur des
+génovéfains, près de Bezons, un monstre de barbillon qui s'est pris
+dans la vanne. C'est deux bonnes heures s'il ne flâne pas en route.
+
+--Enfin il reviendra et me verra.
+
+--Votre Majesté sera M. Jean ou M. Pierre, qu'importe à M. Denis?
+votre royauté n'est pas écrite sur votre visage.
+
+--Malheureusement! se dit Henri, peu satisfait du compliment, et qui
+se félicita de l'essuyer en l'absence de Gabrielle.
+
+Mais celle-ci avait entendu. Elle entrait au moment même, et, venant à
+Henri les mains jointes, la bouche souriante:
+
+--Si la royauté n'est pas sur son visage, dit-elle, Gratienne, elle
+est profondément gravée dans son âme et dans son coeur!
+
+--O ma belle! ô mon amour! s'écria Henri en se courbant, le coeur
+épanoui, sur les mains fraîches que la jeune fille lui tendait.
+
+Certes, elle fut belle. Le peuple, qui la voyait tous les jours, a
+gardé la mémoire de cette miraculeuse beauté comme il a gardé, en sa
+loyale et reconnaissante estime, le souvenir de la bonté du roi Henri.
+Mais peut-être la Gabrielle de la cour, la Gabrielle marquise, la
+Gabrielle duchesse ne fut jamais sous les velours et les broderies,
+sous l'or et les diamants, aussi belle que le roi la vit ce soir-là,
+peinture idéale encadrée dans cette porte du moulin, ayant derrière
+elle la splendide lumière de la lune et le paysage argenté; en face,
+les deux lampes du meunier, qui envoyaient sur elle leurs feux
+rougeâtres et doucement pénétrants.
+
+Qui donc pourrait peindre cette taille de déesse aux fermes et
+voluptueuses ondulations, que la draperie mal attachée de sa robe
+accusait en larges plis? Et les bras d'ivoire encore humides dans
+leurs fourreaux ouverts? Et ces torrents de cheveux blonds aux reflets
+d'or qui rompaient leurs liens et roulaient à flots sur l'épaule, en
+découvrant un cou veiné, transparent? Et ce visage, d'un incomparable
+ovale, qu'éclairaient des yeux bleus fins, rieurs, tendres, dont la
+prunelle, marquée d'un point noir, avait quelque chose de vaguement
+étrange qui lançait le trouble et la flamme dans tous les coeurs?
+Cette figure d'ailleurs était sereine et douce comme un beau jour;
+elle éveillait l'idée du printemps, elle vivifiait, elle consolait; le
+moindre sourire de sa bouche vermeille aux coins profonds eût rajeuni
+le vieillard morose et rafraîchi le mourant sur sa couche. Jamais ange
+égaré sur terre n'y porta un plus pur et plus céleste reflet de la
+beauté d'en haut; jamais créature terrestre ne charma comme Gabrielle
+le regard du souverain créateur, qui dut se rappeler en la voyant,
+Ève, son plus charmant, son plus sublime ouvrage.
+
+Belle, avons-nous dit! elle était bien plus, elle était bonne; le
+sourire venait de son âme comme le parfum sort de la fleur: jamais
+d'envie, jamais d'ambition, jamais de colère, jamais d'hypocrisie. Il
+fallut des années d'orage et l'air empesté de la cour, il fallut la
+haine et l'envie des autres, souffles venimeux, pour apprendre à cette
+loyale figure l'usage du masque, seule défense contre tant de poisons
+mortels.
+
+Mais, à dix-sept ans, Gabrielle ne savait pas mentir. Elle tenait
+Henri à ses genoux, le regardait avec des yeux de soeur, avec un
+respect de sujette, et, lui abandonnant ses deux belles mains, croyait
+sincèrement lui abandonner tout son coeur; ce coeur inestimable,
+elle-même ne le connaissait point!
+
+Lorsque le roi eut longtemps promené ces doigts veloutés sur sa
+bouche, avec une discrète et respectueuse ardeur, signe infaillible
+des passions vraies, Gabrielle ordonna à Gratienne de fermer la petite
+porte, et, passant au bout de la salle, elle offrit un siège en bois à
+son maître.
+
+Il n'y en avait qu'un, et il revenait de droit au roi de France. Mais
+Henri s'assit gaiement sur un septier d'orge, et le siège échut à
+Gabrielle, qui prit bientôt son air sérieux.
+
+--Encore une imprudence, sire, dit-elle d'une voix enchanteresse. Mon
+père est absent, mais il pourrait revenir. Votre Majesté ne risque
+rien, elle, de la part d'un de ses plus féaux sujets; mais, moi, je
+serai grondée, menacée, j'aurai comme toujours à pleurer quand vous
+serez parti.
+
+--Pleurer! oh! ma chère belle, dit Henri, non, vous ne pleurerez
+point. Mais, d'ailleurs, votre père ne reviendra pas. Je l'ai envoyé à
+Mantes.
+
+-C'est vous! sire, s'écria la jeune fille ... Oh! méchant roi!...
+pauvre père!...
+
+--Sans doute, c'est moi; puisque l'on ne peut vous voir quand il est
+là.
+
+Gabrielle, avec une expression plus triste:
+
+--Ni en son absence, ni en sa présence, sire, dit-elle. Le temps est
+venu de dire la vérité, quoiqu'il m'en coûte et beaucoup, mais il faut
+enfin que je parle, écoutez-moi.
+
+--Quelle vérité? s'écria le roi inquiet.
+
+--Nous ne vous verrons plus....
+
+--Oh!...
+
+--Jamais ... Mon père me l'a ordonné ... Il m'a bien fait comprendre
+ma situation vis-à-vis de mon roi; car ici vous êtes bien le roi, dans
+nos coeurs et dans nos voeux!
+
+--Ce n'est pas comme à Paris, dit Henri, essayant d'égayer Gabrielle,
+qui se dérida, en effet.
+
+--Allons, s'écria-t-elle, nous dirons cela plus tard. C'est inhumain
+de la part d'une fidèle servante d'affliger ainsi son maître, et ce
+serait cruel au maître d'empêcher sa servante de souper. Sire, le bain
+nous a retardées, il est onze heures et nous mourons de faim.
+
+--Et moi donc, ma belle.
+
+--Oh! sire, je vais vous servir. Quelle joie! j'aurai donné un festin
+au grand Henri! un beau festin, vous allez voir. Gratienne!
+
+Gratienne apparut.
+
+--Apporte les cerises et les groseilles.
+
+--Peste, fit le toi avec une grimace, quelle chère-lie!
+
+--Nous avons du gâteau, mon roi, un gâteau léger, croquant comme
+Gratienne les sait faire.
+
+--Du gâteau!... mais c'est complet.
+
+--Et ... oh! mais c'est une friandise, il faut la pardonner, sire,
+nous sommes gourmandes. Il y a une petite fiole de liqueur de noyau:
+comme vous allez vous régaler!
+
+Le roi sentit frémir son robuste appétit de chasseur et de guerrier.
+Un frisson lui passa sur la peau à l'aspect des cerises purpurines
+amoncelées sur une assiette, et surtout des groseilles au parfum
+aigre, et dont les grappes rouges et blanches brillaient à la lumière
+comme un fouillis de rubis et de topazes.
+
+La table était mise. Henri offrit un morceau de gâteau à Gabrielle; il
+en prit un lui-même en soupirant.
+
+Elle le regarda et comprit:
+
+--Sotte que je suis! dit-elle; le roi a faim, et je lui offre un repas
+de fille!
+
+--La plus belle fille du monde, ma Gabrielle, répondit Henri, ne peut
+offrir que ce qu'elle a.
+
+Gabrielle repoussa tristement le gâteau et les cerises.
+
+--Il faut chercher, dit-elle. Gratienne!
+
+--Mademoiselle?
+
+--Mène-moi dans le bateau jusqu'à la maison. Là certainement on
+trouvera des provisions.
+
+--Non! non! s'écria Henri; j'aime mieux me rassasier de votre vue; je
+soupe en vous admirant. Je mangerai vos mains mignonnes....
+
+--Pauvre nourriture pour l'estomac, sire!
+
+--J'y perds la faim!...
+
+--Cherchons! cherchons! dit Gabrielle en repoussant doucement Henri,
+qui après avoir mangé les mains entamait les bras.
+
+Il s'arrêta pour ne point déplaire à sa maîtresse, et faute d'aliments
+immatériels, se mit à songer aux aliments du corps.
+
+--Il me semble, dit-il, que l'on parlait tout à l'heure des monstres
+qui se prennent dans les vannes du moulin. N'y a-t-il pas quelque
+nasse tendue ou quelque hameçon qui pende? Les meuniers n'en font
+jamais d'autre.
+
+--Je ne sais, dit Gabrielle.
+
+--Je trouverai bien, moi. Plus d'une fois j'ai soupé à merveille dans
+le moulin, en maigre ... Mais qu'importe.
+
+Après quelques minutes d'une revue passée autour du bateau, le roi vit
+une ficelle vagabonde qui s'éloignait ou se rapprochait du plat-bord
+avec des tressaillements et des convulsions de bon augure. C'était en
+effet une des lignes que maître Denis avait grand soin de tendre
+chaque soir. Une belle anguille avait mordu et cherchait à rouler ses
+spirales autour d'un pieu quelconque pour résister à la main qui
+l'attirait hors de l'eau; mais le roi joignit l'adresse à la force, et
+amena sa proie, sur laquelle Gratienne fondit joyeusement, tandis que
+Gabrielle reculait avec un sentiment d'effroi.
+
+--Eh bien! voici la chair, dit Henri, mais le feu, mais
+l'assaisonnement?
+
+--Un peu de lard, que voici, répliqua Gratienne, un oignon que voilà,
+une croûte comme on les a chez un meunier, et un demi-verre du petit
+vin de maître Denis, voici la cruche, et je demande un quart d'heure
+pour servir Sa Majesté.
+
+En disant ces mots, elle disparut à l'avant du bateau, où bientôt
+s'éleva une flamme de copeaux et de charbons allumés sur un quartier
+de meule usée.
+
+--Un quart d'heure que j'emploierai bien, dit le roi, car je vais me
+mettre aux pieds de ma Gabrielle, et lui dirai si souvent, si
+tendrement mon amour, que j'amollirai son coeur farouche.
+
+La jeune fille, avec un mouvement charmant de la tête:
+
+--Oh! non, dit-elle, c'est impossible.
+
+--Rayez ce mot, ma mie.
+
+--Impossible, sire.
+
+--Alors, vous n'aimez pas Henri?
+
+--Beaucoup, au contraire. Mais s'il m'aimait comme il le dit,
+serait-il près de moi en ce moment?
+
+--Qu'est-ce à dire? demanda le roi étonné. Mais si je ne vous aimais
+pas, il me semble au contraire que je ne serais pas ici.
+
+--Aimer, signifie donc affliger?
+
+--Quoi, ma présence vous afflige?
+
+--Aimer signifie donc offenser?
+
+--Je vous offense?
+
+--Aimer signifie donc perdre et déshonorer?
+
+--Gabrielle! Gabrielle!...
+
+--Mon roi, vous m'affligez, vous m'offensez, vous me perdez, en effet,
+par votre présence.
+
+--Voilà bien de grands mots, chère belle.
+
+--Plus graves encore sont les choses. .. Causons, et la main sur le
+coeur.
+
+--Sur le vôtre.
+
+--Sire, soyons sérieux. Que voulez-vous de moi qui ne puis être votre
+femme, puisque vous êtes marié?
+
+--Si peu....
+
+--Assez pour ne pas m'épouser, ce que d'ailleurs je ne vous
+demanderais pas, ce que même je n'accepterais pas, bien que fille
+noble, car vous êtes un puissant roi.
+
+--Roi, oui; puissant, non.
+
+--Croyez-vous donc que mon père souffrirait mon déshonneur.
+
+--Ma mie....
+
+--Le souffrirais-je moi-même? Voilà donc la raison pour laquelle votre
+présence m'offense ... Mais je vous attriste avec ce mot si dur,
+passons. J'ai dit que vous me perdiez.
+
+--Je vous défie de me le prouver....
+
+--Facilement. Mon père m'a juré, si je vous écoutais, ou si vous me
+poursuiviez, de me jeter dans un couvent ou, ce qui pis est, de me
+marier.
+
+Le roi fit un mouvement.
+
+--Il faudrait voir, s'écria-t-il.
+
+--Un père n'a pas besoin de la permission du roi pour marier sa fille.
+Mariée, je suis perdue et mourrai de chagrin.
+
+Henri se mit à deux genoux, suppliant:
+
+--Ne me dites pas de ces paroles sinistres, ma Gabrielle, vous perdue,
+vous mourante!
+
+--Par votre faute.
+
+--Me croyez-vous donc si faible et si timide, que je ne puisse, malgré
+un père, malgré le monde entier, sauver du désespoir la femme que
+j'aime, et seriez-vous assez faible vous-même, assez cruelle,
+cependant, pour vous abandonner à un autre quand vous m'avez repoussé,
+moi, votre ami et votre roi? Ayez de la volonté pour moi, Gabrielle,
+et j'aurai de la force pour nous deux! Ce n'est pas moi qui vous
+perds, c'est vous-même! Aidez-vous, je vous aiderai! Quant à vous
+reprendre, qu'on y vienne, lorsque je vous aurai prise! Vous le voyez
+donc, Gabrielle, c'est de vous seule que vous dépendez. C'est à vous
+seule qu'il faudra rapporter les malheurs que vous voyez dans
+l'avenir. Si vous m'aimiez, vous auriez plus de courage.
+
+--Oh! sire, je n'ai encore rien dit. M'offenser, me perdre, ce n'est
+rien; mais vous m'affligez, voilà la crime.
+
+--Et comment, bon Dieu! moi qui ne respire que par vous et pour vous.
+
+--Cela est bien grave, et j'ai pour vous le dire une bouche d'enfant
+bien frivole. Mais comme je prie Dieu tous les soirs pour vous, c'est
+Dieu qui va me dicter les paroles. Vous me demandiez tout à l'heure de
+sacrifier mon honneur et ma vie; je le dois peut-être à mon roi, mais
+vous sacrifier mon âme et mon salut éternel, est-ce possible?
+
+--Votre salut?
+
+--Sans doute; une bonne catholique peut-elle accepter l'hérésie!
+
+--Bon! êtes-vous docteur? s'écria le roi en riant.
+
+--Ne riez pas, sire, c'est bien sérieux.
+
+--Pas tant que cela, ma belle, et, entre nous, il n'est aucun besoin
+de parler hérésie ou messe.
+
+--Il le faut, cependant; car je ne composerai jamais avec l'enfer.
+
+--Là, là ... Laissons également l'enfer....
+
+--Où vous tomberiez seul, sire, non pas. Je vous porte de l'amitié, je
+veux votre salut, et le veux d'autant plus opiniâtrement, qu'en vous
+sauvant je sauve toute la France, compromise par votre hérésie.
+
+--Bien, voilà que nous attaquons la politique. Ah! Gabrielle, par
+grâce....
+
+--Par grâce, sire, poursuivons ou rompons tout à fait.
+
+La jeune fille prononça ces mots avec un accent de fermeté d'autant
+plus étrange que ses yeux s'étaient remplis de larmes. Le roi
+attendri, surpris en même temps, lui saisit la main.
+
+--Vous vous égarez, dit-il, en des pensées qui jamais n'eussent dû
+habiter votre charmante tête. Croyez-moi, laissez au roi sa
+conscience, et ne vous en prenez qu'à la conscience de l'amant. Je
+vous jure, Gabrielle, que votre salut et le mien ne sont pas en
+danger....
+
+--Ce n'est pas l'avis de tout le monde, sire.
+
+--Ah! qui donc vous a donné son avis?
+
+--Un bien saint homme....
+
+--M. d'Estrées?
+
+--Non, non. Mon père gémit comme tous les honnêtes gens, mais il
+n'accuse pas Votre Majesté; tandis que....
+
+-Tandis que le saint homme m'accuse ... Qui est-ce donc? votre
+confesseur?
+
+--Mon conseiller, un homme éminent.
+
+--Vraiment?
+
+--Une lumière de l'Église.
+
+--Bah!
+
+--Un des plus célèbres orateurs de ces derniers temps.
+
+--Hélas! je les connais tous par les injures dont ils m'ont chargé.
+Comment s'appelle celui-là, qu'est-il?
+
+--C'est le prieur du couvent des Génovéfains de Bezons.
+
+--Oui, celui à qui Denis porte un barbillon. Et il s'appelle?...
+
+--Dom Modeste Gorenflot.
+
+--Je ne le connais pas, dit Henri en cherchant; pourtant ce nom-là ne
+m'est pas absolument étranger. C'est ce dom Modeste qui vous confesse
+et qui vous a dit que vous vous perdiez en m'écoutant. N'est-ce pas?
+
+--Lui-même.
+
+--Alors, Gabrielle, interrompit le roi plus sérieux, c'est à vous
+qu'il faut que je fasse un reproche. Vous avez été déloyale.
+
+--Comment, sire? dit-elle effrayée.
+
+--Vous m'aviez juré de ne point dire mon nom, de ne pas révéler ma
+présence à qui que ce fût, et vous m'avez trahi, vous m'avez nommé à
+des moines qui sont mes ennemis mortels.
+
+--Sire! mon cher sire, je vous jure que je n'ai rien dit, que je n'ai
+rien trahi, que je ne vous ai jamais nommé.
+
+--Ce dom Modeste a donc des espions?
+
+--Non, c'est un trop digne homme. Mais il est plein de finesse, et
+rien ne lui échappe. D'ailleurs, il ne vous hait point.
+
+--Oh! fit le roi avec un sourire d'incrédulité.
+
+--Il vous hait si peu qu'il me donne sans cesse des conseils bien
+différents de ceux que vous lui attribuez.
+
+--Lesquels, ma chère?
+
+--Aimez le roi, dit-il, aimez-le, car il est bon, il est né pour le
+bonheur de la France.
+
+--Vraiment?... Voilà un bon moine.
+
+--Mais, ajoute-il, au lieu de ce bonheur, c'est du malheur qu'il vous
+apportera s'il persévère dans l'hérésie.
+
+--Là! dit le roi, voilà le mauvais moine.
+
+--Oh! sire, quelle parole païenne. On est mauvais parce qu'on veut
+votre salut? je suis donc mauvaise, moi?
+
+--Vous, Gabrielle, vous êtes un ange.
+
+--Voilà le souper du roi! s'écria Gratienne en apportant triomphante
+un plat de terre fumant sur lequel grésillait avec bruit dans un
+gratin odoriférant l'anguille couchée sur des croûtes appétissantes.
+
+--J'ai bien faim! se dit le roi; mais le souper ne me fera pas oublier
+ce moine singulier qui conseilla ainsi Gabrielle.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+COMMENT DANS LE MOULIN, HENRI TIRA DEUX MOUTURES DU MÊME SAC
+
+
+Henri n'avait pas été gâté par les moines: ces bons pères se
+montraient coriaces à l'égard des rois. Dans un temps de troubles et
+d'anarchie, l'écume qui monte à la surface se compose de toutes les
+corruptions du corps social malade en toutes ses parties. L'Église, il
+faut le dire, était malade alors comme l'armée, comme la magistrature,
+comme la bourgeoisie et le peuple. Derrière les prélats éminents qui
+traitaient avec une noble sollicitude les graves questions politiques
+si fatalement soudées aux questions religieuses, derrière ces
+illustres chefs, disons-nous, venait une cohue cynique, turbulente,
+bassement ambitieuse, qui vivait de rapines, de querelles et de
+turpitudes, comme à la suite des armées vivent les traînards et les
+goujats, vils rebuts des nations les plus belliqueuses. Il y avait
+alors en France force moines sordides, effrontés voleurs, qui
+travestissaient la sainte religion avec aussi peu de scrupule, avec
+autant de stupidité qu'il y a aujourd'hui de dévouement et de science,
+même dans l'arrière-ban de l'Église. Les processions de la Ligue et
+l'assassinat prêché publiquement, telles étaient les oeuvres de ces
+prétendus religieux; et, sans compter le moine Jacques Clément, Henri
+en avait bien vu défiler, de ces bandits abrités sous le froc!
+
+Aussi, tout en faisant honneur au mets friand de Gratienne, Henri
+voulut-il continuer la conversation sur ce moine bienfaisant, dont les
+conseils l'intriguaient fort, précisément à cause de leur
+bienveillance.
+
+--Chère belle, dit-il, je ne sais si votre génovéfain mangera ce soir
+un plus délicat poisson, mieux accommodé, mais en tous cas, s'il a un
+cuisinier meilleur, il n'a pas meilleure compagnie. J'en excepte les
+jours où vous vous confessez à lui.
+
+--Je ne me confesse pas à lui, dit Gabrielle.
+
+--Pardon; mais vous m'avez dit, il me semble....
+
+--Que dom Modeste était mon conseiller, oui, mais non mon confesseur.
+
+--Voilà une distinction ... dit le roi.
+
+--Importante, car le prieur ne peut plus confesser, et bien des
+fidèles s'en plaignent.
+
+Henri l'interrompant:
+
+--Je ne comprends plus du tout, ajouta-t-il. Pourquoi ce révérend,
+cette lumière de l'Église, ne peut-il pas diriger les consciences?
+
+--Parce qu'il est affligé d'une paralysie sur la langue, et que par
+conséquent il ne saurait parler.
+
+--Vous m'avez dit tout à l'heure qu'il vous _avait dit_....
+
+--Il m'a fait dire.
+
+--Par qui?
+
+--Par le frère parleur.
+
+Henri fit un nouveau mouvement de surprise.
+
+--Qu'est-ce encore que cela? dit-il; un frère parleur! quelle fonction
+cela représente-t-il?
+
+--La fonction d'un frère qui parle. Le prieur, à cause de sa
+paralysie, ne peut s'exprimer.
+
+--Bien, c'est convenu.
+
+--Mais il pense, mais il sait, mais il juge, et il faut bien que ses
+idées, ses opinions et ses avis soient traduits.... Traduire est la
+fonction du frère parleur.
+
+--Voilà qui est particulier, s'écria le roi en repoussant son
+assiette, tant était vif l'intérêt que ce singulier frère parleur
+excitait en lui. Soyez assez bonne pour m'expliquer un peu le
+mécanisme de la conversation entre ce frère prieur, le frère parleur
+et la personne qui vient consulter.
+
+--Rien de plus simple, sire.
+
+--C'est qu'alors je suis stupide et enivré par vos beaux yeux. Je ne
+comprends vraiment pas.
+
+--Supposez, dit Gabrielle, que je vais au couvent pour obtenir un avis
+du révérend prieur. Sachez d'abord, et sachez-le bien, que c'est un
+homme supérieur.
+
+--Oui, une lumière ... très-bien.
+
+--Oh! ce fut, à ce qu'on dit, un orateur immense, un de ces rares
+génies qui gouvernent par la parole, un peu ligueur autrefois, du
+temps d'Henri III, mais bien amendé aujourd'hui.
+
+--Depuis qu'il est muet.
+
+--Depuis qu'il s'est courbé sous la main sévère de Dieu. Dieu lui a
+envoyé deux terribles épreuves.
+
+--Quelle est la seconde?
+
+--Une obésité formidable, une vraie maladie, une affliction ...
+quelque chose qui rendrait ridicule tout autre que ce saint homme,
+sans le respect que lui concilient et sa patience et son illustre
+réputation.
+
+--Comment, il est si gras que cela! dit Henri IV qui faisait tous ses
+efforts pour garder son sérieux.
+
+--Je ne pense pas, ajouta Gabrielle d'un ton pénétré, que le digne
+prieur puisse passer par cette porte du moulin.
+
+--Où passent les ânes avec deux sacs!... Peste! quelle affliction!
+s'écria Henri. Et vous dites qu'il la supporte?
+
+--Héroïquement. Jamais on ne l'entend se plaindre.
+
+--Songez qu'il est muet. Ce qui, soit dit sans vous déplaire, diminue
+un peu ses mérites.
+
+--Oh! s'il se plaignait, on le saurait par le frère parleur.
+
+--C'est juste, nous y voilà revenus. Eh bien, par grâce, continuez.
+Vous en étiez à expliquer comment le révérend communique sa pensée à
+l'interprète.
+
+--Avec des signes de la main et des doigts. C'est un langage convenu
+entre eux. Souvent même un regard suffit. Le prieur a l'oeil encore
+vif. Quant au frère Robert, c'est le nom du cher frère parleur, son
+oeil est prompt comme celui d'un moineau franc. L'éclair est moins
+rapide que cet échange entre le prieur et l'interprète, des idées les
+plus délicates, les plus compliquées.
+
+--Vraiment?
+
+--C'est à surprendre, c'est à renverser d'admiration ceux qui n'y sont
+pas habitués.
+
+--Vous avez l'habitude, vous, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute, à force d'avoir consulté.
+
+--Mais pour commencer à bien consulter, il vous a fallu un
+apprentissage. Comment ce désir de consultation vous est-il venu?
+
+--C'est mon père qui le premier m'y a conduite, pour que j'eusse de
+bons conseils. Toute jeune fille un peu recherchée en a besoin. Or, la
+réputation du révérend l'avait précédé à Bezons. Il paraîtrait que
+primitivement il résidait en Bourgogne, dans un prieuré que le feu roi
+lui avait donné. C'est là que son accident s'est déclaré.
+
+--La paralysie ou la graisse?
+
+--La paralysie; mais, par grâce, sire, ne riez pas du pauvre prieur.
+Ses conseils vous seraient utiles à vous-même, je vous en réponds,
+malgré tous vos conseils royaux, de guerre et de finances, malgré
+l'assistance de MM. Rosny, Mornay, Chiverny et autres sages!
+
+--Si le prieur me conseille de vous aimer comme il vous l'a conseillé
+pour moi, j'accepte. Mais, j'ai bien peur qu'il ne prétende me
+conseiller autre chose.
+
+--Oh! d'abord, répliqua Gabrielle, il vous imposerait l'obéissance à
+ses prescriptions.
+
+--Qui sont?
+
+--D'abjurer l'erreur, de reconnaître la perfection de l'Église
+catholique romaine, et de rassurer tous vos sujets par ce retour
+sincère aux bonnes doctrines.
+
+Un fugitif sourire passa sur les lèvres du roi, qui se dit que la
+besogne était faite.
+
+--Dom Modeste n'est-il pas bien hardi de confier ainsi ses théories
+politiques à ce frère bavard; non, frère parleur.
+
+--Oh! leur confiance réciproque est fondée sur des bases solides.
+
+--Soit; mais vous, pour conter ainsi toutes vos petites affaires au
+confident de dom Modeste, n'êtes-vous pas bien imprudente? Votre père
+peut apprendre tout ce que nous lui cachons; le frère parleur peut
+parler à M. d'Estrées.
+
+--Nullement, puisque c'est lui qui me transmet l'ordre de vous aimer
+et de vous pousser vers la véritable Église. Il n'a garde d'aller
+avertir mon père; et je suis sûre de sa discrétion, malgré toute
+l'amitié qui existe entre mon père et les génovéfains. Si mon père
+apprenait que l'on veut faire de moi l'instrument de votre salut, je
+n'aurais plus qu'à préparer l'instrument de mon martyre.
+
+Le roi, souriant encore dans sa large barbe qu'il caressait:
+
+--Je donnerais beaucoup, dit-il, pour entendre le révérend père muet
+et le digne frère parleur vous donner leurs conseils, et j'ajouterais
+encore quelque chose par-dessus le marché pour voir comment vous
+écoutez. Profitez-vous au moins?
+
+--Trop!...
+
+--Vous ne supposez pas un seul instant que vous soyez la dupe de ces
+moines?
+
+--On voit bien, dit Gabrielle en haussant légèrement les épaules, que
+vous ne connaissez ni le prieur, ni le frère Robert. Me duper? Et que
+leur importe? Quel serait leur bénéfice?
+
+--Ne fût-ce que pour être au courant de ce que je fais. Un joli petit
+espion comme vous, c'est précieux, et Philippe II ou M. de Mayenne
+vous payerait cher le rapport que vous donnez pour rien aux
+génovéfains sur les faits et gestes du roi Henri IV.
+
+--Encore une fois, je vous dis que je ne rapporte rien, dit Gabrielle
+piquée; je vous dis que vous ne faites point un pas, point un geste,
+que le père et le frère n'en soient instruits. Ce doit être le ciel
+qui avertit dom Modeste et qui l'inspire. Vous vous souvenez du
+mystère que vous mîtes à vos premières visites chez mon père. Il
+s'agissait, lui disiez-vous, des secrets de l'État. Certes, M.
+d'Estrées se fût fait hacher plutôt que de vous trahir. Cependant vos
+visites le gênaient fort! Eh bien! qui m'a averti de vos intentions
+sur moi, alors que moi-même je ne m'en doutais pas encore? dom
+Modeste. Qui m'a prévenue que vous m'alliez fixer un rendez-vous? dom
+Modeste. Qui m'a dicté la conduite que je devais tenir en ces
+rendez-vous? dom Modeste, toujours lui, interprété par le frère
+Robert.
+
+--Ah! s'écria le roi, on vous dictait votre conduite?
+
+--Certainement.
+
+--Votre sévérité, vos résistances, tout cela était prescrit par
+avance, comme l'ordre et la marche d'une cérémonie?
+
+--Oui, sire, et c'était bien prudent. J'ai si peu d'expérience que,
+par faiblesse, j'eusse perdu, peut-être, vous, la France et moi.
+
+--Eh bien! mais ce sont mes ennemis furieux, que ces moines; de quoi
+se mêlent-ils?
+
+--De votre salut et du salut de l'État.
+
+--Et vous persistez à les écouter, malgré mes tendres supplications?
+
+--Obstinément; je vous sauverai malgré vous.
+
+--Vous ne vous adoucirez point?
+
+--Je n'aimerai jamais qu'un prince catholique.
+
+--Tout cela pour obéir à un moine stupide.
+
+--Dom Modeste stupide! Frère Robert stupide! Il n'a point le vol de
+l'aigle, comme son prieur; mais pour traduire la pensée....
+
+--Une plume d'oie suffit, n'est-ce pas? Allons, ce frère Robert sera
+quelque cafard, quelque cheval de carrosse, court et lourd.
+
+--Non, il est grand, sec, mince, et lorsqu'il est perché sur ses
+longues jambes, qui semblent vouloir couper sa robe comme deux bâtons,
+le pauvre homme fait l'effet d'un héron mélancolique. Mais s'il est
+simple, il est bien bon, et tout ce qu'il me dit a beau sortir d'un
+fonds étranger, je l'écoute et m'en pénètre ... Et je l'aime, et je ne
+veux pas qu'on se moque de lui ou qu'on lui souhaite du mal!
+
+--Allons, répliqua Henri, comme toujours on vous obéira.
+
+--Vous vous convertirez? sire, s'écria Gabrielle en frappant ses deux
+charmantes mains rosées l'une contre l'autre avec une joie ardente.
+
+--Pardon, pardon! je n'ai pas dit cela, ma Gabrielle; oh! non, je ne
+l'ai pas dit. Il y aurait témérité à me le demander ... Croyez-vous
+que jamais l'amour d'une femme puisse payer à un homme le sacrifice de
+ses convictions et le repos de sa conscience?
+
+Le roi avait malicieusement appuyé sur chaque mot de sa phrase, en
+affectant un sérieux qui désespéra Gabrielle.
+
+--Là! murmura-t-elle, voilà toute ma peine perdue ... il ne se
+convertira jamais! Que je suis malheureuse! moi une fille de noblesse!
+moi qui aime tant le roi! moi dont le père et le frère sont des
+serviteurs zélés de Sa Majesté, moi qui ai perdu un autre frère sous
+vos drapeaux, sire! n'avais-je pas droit d'espérer que mon maître
+écouterait favorablement sa servante, et m'accepterait comme l'humble
+instrument du salut de tout un peuple? Jeanne d'Arc, disait dom
+Modeste par la bouche de frère Robert, a sauvé Charles VII des Anglais
+à la pointe de son épée. Vous, ma fille, vous sauverez Henri IV de
+l'Espagnol.
+
+--Vous n'avez pas d'épée, chère belle.
+
+Gabrielle rougit et baissa les yeux; belle au delà de tout ce que peut
+rêver l'imagination des poëtes.
+
+--J'espérais, murmura-t-elle, que mon roi ferait par amour pour moi,
+ce que dix armées ne le forceraient point à faire ... ce que l'appât
+d'une couronne, ce que toute la gloire de ce monde ne réussirait point
+à lui arracher....
+
+--Eh bien! s'écria le roi, transporté d'amour, je ne promets rien, oh
+non ... je ne puis rien promettre sans de longues méditations; une
+conversion, ma mie ... c'est si grave! Mais, croyez bien que le désir
+de vous plaire et de calmer votre chagrin sera pour moi le plus actif
+des aiguillons. Cependant, chère belle, pour me donner du courage,
+qu'avez-vous fait? Je n'ai jamais trouvé en vous que défiance. Vous
+venez de m'avouer que vos conseils vous enjoignaient de me désespérer
+... Comment voulez-vous alors que la persuasion m'arrive?
+
+--Non! non! s'écria Gabrielle prise au piège que le rusé Béarnais lui
+tendait depuis le commencement de l'entretien, non, il ne s'agit pas
+de désespoir, bien au contraire; espérez, sire, espérez; mais
+convertissez-vous.
+
+Le roi triomphant:
+
+--Des gages, ma mie; votre farouche vertu m'a rendu soupçonneux, et
+des gages sont indispensables.
+
+--J'offre ma parole, sire.
+
+Henri s'approcha de la jeune fille en la regardant tendrement.
+
+--C'est quelque chose, dit-il, que la parole d'une demoiselle de votre
+qualité, de votre probité; mais détaillons un peu, je vous prie. C'est
+mon habitude quand je signe des traités d'alliance.
+
+--Je n'en ai jamais signé, dit Gabrielle avec une naïveté
+enchanteresse.
+
+--Laissez-moi dicter, alors.
+
+--Soit, mon roi.
+
+--Divisons le traité en trois articles. C'est un nombre heureux.
+Article premier....
+
+--Article premier, s'écria Gabrielle, le roi se convertira!
+
+--Non, ce n'est point l'usage de poser l'ultimatum en premier lieu.
+Article premier ... Mais, ma chère, nous nous sommes bien trompés tous
+deux. Il n'y a là-dedans et il ne peut y avoir qu'un seul article pour
+éviter tout ambage et toute fraude.
+
+-Oh! sire, faites le traité en prince, en gentilhomme, en honnête
+homme!
+
+--Je le veux ainsi, Gabrielle.
+
+--Faites un traité qui ne m'engage point sans vous engager ... Car je
+vous l'ai dit, une fille de ma race tient sa promesse, quand elle en
+devrait mourir. Faites de même, vous, un si grand roi! un héros!
+
+--Alors, dictez.
+
+--Merci, j'accepte. Oui, sire, il n'y a qu'un seul article possible.
+Le voici:
+
+«Entre très-haut et très-puissant seigneur Henri, quatrième du nom,
+roi de France et de Navarre, et Gabrielle d'Estrées, noble demoiselle,
+fille d'un bon et loyal serviteur du roi, a été convenu et juré ce qui
+suit:
+
+Le jour où le roi aura fait solennellement et publiquement abjuration
+de la religion prétendue réformée, pour entrer dans le giron de
+l'Église catholique, apostolique et romaine....»
+
+--Eh bien!... dit le roi enivré.
+
+--Écrivez le reste, sire, balbutia Gabrielle en cachant son visage
+dans ses mains.
+
+Et aussitôt son tendre coeur, ce coeur généreux s'emplit de sanglots
+qui débordèrent en larmes au travers de ses doigts de nacre.
+
+Henri se précipita aux genoux de son idole.
+
+--Vous inscrirez au traité, ajouta la jeune fille, que Gabrielle
+voulait sauver la France.
+
+--J'inscrirai dans mon coeur que vous êtes un ange de bonté, de grâce,
+d'amour, et, si profondément je l'inscrirai, Gabrielle, qu'il faudra
+m'arracher le coeur pour effacer votre souvenir.
+
+Il se releva et serra la jeune fille sur sa poitrine, avec un remords
+d'avoir trompé cette belle âme par le semblant d'une faiblesse
+d'amour.
+
+Gabrielle, radieuse, remercia le ciel d'avoir touché le coeur du roi,
+et, dans sa candeur, elle remercia aussi le généreux prince qui lui
+faisait un tel sacrifice. Ah! si elle eût pu savoir qu'une heure
+avant, le même article du même traité avait conquis Paris à Henri IV!
+
+Deux pareilles conquêtes: Gabrielle et Paris! Que de rois se fussent
+damnés pour l'une ou pour l'autre!
+
+Mais Henri se promit au fond de l'âme de racheter la supercherie par
+tant de tendresse et de constance, que Gabrielle n'y perdît rien.
+
+La main dans la main, tous deux avec un regard loyal scellèrent le
+traité.
+
+--Et vous n'en parlerez pas au révérend prieur, ni au père Robert, dit
+le roi gaiement; nous verrons s'ils le devinent. Eux qui savent tout,
+je les défie de savoir ce qui s'est passé dans le moulin.
+
+--Quand toute l'Europe va retentir de cet acte immense, dit Gabrielle,
+j'aurai donc le noble orgueil de me répéter, cachée dans un coin:
+Henri a fait cela pour moi!
+
+Le roi, embarrassé, cherchait une réponse, lorsque Gratienne entra
+précipitamment.
+
+--Voici maître Denis qui revient, dit-elle.
+
+En effet, des pas lourds et cadencés retentissaient sur la planche du
+moulin. Le roi se leva pour prendre un avis dans les yeux de
+Gabrielle.
+
+--Appelez-vous M. Guillaume, dit-elle vivement, vous m'apportez des
+nouvelles de mon frère, le marquis de Coeuvres.
+
+--Fort bien.
+
+Denis entra.
+
+Le digne garçon fut ébahi de trouver si bonne compagnie au moulin.
+Gabrielle fit son petit conte de l'arrivée imprévue de M. Guillaume;
+Gratienne, à son tour, conta la mésaventure de M. Guillaume, qui avait
+mouillé ses habits en tombant du bateau, et au lieu de l'incrédulité à
+laquelle toutes deux s'attendaient en présence de ces récits
+extraordinaires:
+
+--C'est aujourd'hui le jour des événements, dit la meunier. En
+voilà-t-il de ces événements, bon Dieu!
+
+--Quoi donc? demandèrent les trois complices de la comédie.
+
+--Il n'est rien arrivé aux bons pères? dit Gabrielle.
+
+--Rien du tout, mademoiselle, rien à eux; mais c'est à moi qu'il est
+arrivé une chose ... voilà-t-il pas qu'en mon chemin je trouve un
+homme assassiné!
+
+Les jeunes filles poussèrent un cri d'effroi.
+
+--Où cela? demanda le roi inquiet.
+
+--À cent pas du sentier de Colombes, au bord de l'eau.
+
+Henri pensa à l'Espagnol, mais Denis le tira bientôt d'erreur.
+
+--Un beau jeune homme, un vrai saint Sébastien!... Est-il possible
+qu'on ait tué une si belle créature, avec de si beaux cheveux blonds!
+
+--Qu'en avez-vous fait? demanda le roi, ému de la sensibilité de
+Gabrielle.
+
+--Je l'ai porté au couvent avec les autres.
+
+--Comment, avec quels autres?
+
+--Avec ses deux camarades.
+
+--Deux autres morts? s'écrièrent le roi et Gabrielle.
+
+--Oh! non, vivants, puisqu'ils portaient le blessé avec moi. Il y en a
+un petit et un gros.
+
+--Le mort n'est donc plus que blessé, maintenant?
+
+--Oui, mais fièrement! Figurez-vous que le petit est un garde du roi
+Henri.
+
+Le roi tressaillit.
+
+--Qui vous a dit cela? s'écria-t-il.
+
+--Lui-même. Et le gros est le colonel du petit.
+
+Henri fit un mouvement si brusque qu'il faillit renverser la table.
+
+--Le colonel des gardes!
+
+--Sans doute, puisque une fois le garde l'a appelé mon colonel.
+
+--Crillon!... Tu as vu Crillon? demanda le roi avec une anxiété qui
+fit peur au meunier.
+
+-Je ne dis pas que ce soit M. Crillon, balbutia-t-il.
+
+--Un homme carré, bien pris.
+
+--Oui.
+
+--Le sourcil noir, la moustache grise, l'oeil ferme?
+
+--L'oeil terrible: mais ce regard devenait bien triste quand il
+tombait sur le pauvre blessé!
+
+--Ce ne peut être Crillon, dit le roi.
+
+--Et à présent je crois bien que ce serait lui, s'écria Denis, à voir
+le respect de tout le monde au couvent, et l'empressement du frère
+Robert, qui bouge si peu d'habitude. Tiens, j'aurais vu Crillon, le
+grand Crillon! Ces dix pistoles me viendraient de Crillon!
+
+--Voyons, voyons, expliquons-nous, dit le roi. Raconte par ordre et en
+détail.
+
+--Oui, raconte, dit Gabrielle.
+
+Denis ouvrait sa large bouche avec la satisfaction d'un orateur
+attendu, quand une voix sèche et vibrante, venant de la Chaussée,
+traversa la rivière dans le silence de la nuit, et cria:
+
+--Gabrielle! Gabrielle!
+
+Chacun tressaillit.
+
+--La voix de mon père, dit la jeune fille épouvantée.
+
+--Sitôt revenu!... Il a des soupçons, pensa le roi.
+
+--C'est M. d'Estrées, en effet, ajouta le meunier, en regardant au
+petit volet du moulin.
+
+--Je suis perdue!
+
+--Silence! dit le roi.
+
+--Gabrielle! appela encore la voix: envoyez le bateau, que j'aille
+vous chercher.
+
+La jeune fille perdit la tête. Gratienne et elle couraient
+effarouchées dans le moulin comme deux oiseaux poursuivis.
+
+Le roi, avec sang-froid, leur dit:
+
+--Je vais passer dans l'île, ne craignez rien. D'ailleurs, si vous
+allez rejoindre M. d'Estrées, il ne viendra pas ici.
+
+--Mais Denis....
+
+--Denis se taira, dit Gratienne.
+
+Denis regardait ébahi, ahuri, sans comprendre.
+
+--J'apporte à mademoiselle de mauvaises nouvelles du marquis de
+Coeuvres, lui dit tout bas le roi, et il faut les cacher au pauvre
+père.
+
+--Encore un événement, c'est le jour! s'écria Denis. Pauvre M. de
+Coeuvres!... Oh! oui, ne disons rien au père.
+
+--Maintenant, passe vite Mlle d'Estrées pour que son père ne
+s'impatiente pas.
+
+--A l'instant, dit le meunier, qui se jeta dans le batelet où déjà
+Gabrielle et Gratienne avaient sauté.
+
+Tandis qu'il démarrait, le roi appuya son doigt sur ses lèvres, et
+Gabrielle en réponse mit une main sur son coeur. Le bateau s'éloigna.
+Henri, caché dans l'ombre, le suivit des yeux et de l'âme.
+
+Comme le roi l'avait prévu, M. d'Estrées, aussitôt qu'il eut près de
+lui sa fille, ne demanda pas de passer au moulin. Henri les entendit
+échanger de ces questions et de ces réponses, au bout desquelles il y
+a toujours victoire pour la femme qu'il n'est plus temps de
+surprendre. Puis le groupa s'éloigna et entra dans la maison de la
+Chaussée.
+
+--Il serait trop tard pour aller au couvent des Génovéfains, pensa
+Henri; je coucherai au moulin, et demain j'irai savoir pourquoi
+Crillon escortait avec un garde ce jeune homme blessé; un jeune homme
+blond ... Serait-ce le comte d'Auvergne, qui est roux? Cet honnête
+Denis peut bien avoir confondu les nuances. Il faut absolument que je
+sache à quoi m'en tenir. Je saurai surtout pourquoi mon Crillon a du
+chagrin.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+LES GÉNOVÉFAINS DE BEZONS
+
+Le soleil s'était levé radieux dans un ciel sans nuages. Une douce
+lumière tombait sur les vieux murs du couvent de Bezons et pénétrait
+les cours intérieures, les jardins et le coeur même de cette heureuse
+retraite, habilement placée par son fondateur à l'abri du vent du
+nord, derrière une colline boisée.
+
+Bien qu'il fût déjà cinq heures, et qu'à ce moment, dans l'été, le
+jour ait commencé depuis longtemps pour les gens qui travaillent, la
+vie semblait encore endormie dans le couvent, et l'on voyait à peine
+un ou deux frères servants passer des bâtiments aux vergers pour y
+cueillir la provision du premier repas.
+
+Cette communauté était bien calme et bien prospère. Limitée à douze
+religieux par la volonté intelligente de son directeur, mais à douze
+religieux assez riches, elle n'avait ni les éléments de désordre, ni
+les causes de ruine qui réduisaient alors à la mendicité une partie
+des ordres religieux de France. L'abondance et la paix régnaient chez
+les génovéfains de Bezons. Il est impossible, même à des moines, de ne
+pas vivre heureux sous un régime pareil.
+
+Nos génovéfains n'étaient pas des lettrés comme les bénédictins ou les
+chartreux, ils n'étaient point des pèlerins vagabonds comme les
+cordeliers ou les capucins. Il s'agissait donc de les empêcher
+d'engraisser comme des bernardins ou de prendre l'exercice violent des
+jacobins et des carmes. Une discipline sage, humaine présidait à
+chaque article du règlement, et les douze moines de l'abbaye de Bezons
+n'avaient pas eu depuis deux ans une querelle entre eux ou une
+punition du supérieur, lequel gouvernait despotiquement et sans appel,
+pour le plus grand bien de la communauté.
+
+Il n'avait pas transpiré au dehors que ces religieux s'occupassent de
+politique, chose bien rare en un temps où dans chaque couvent il y
+avait une arquebuse et une cuirasse suspendues à côté de chaque robe
+de moine. Cependant le nombre de leurs visiteurs était grand. Ils
+s'étaient fait d'illustres amitiés: plus d'une fois de grandes dames
+avec leur cortège d'écuyers et de pages, des princes, même, étaient
+venus chercher à Bezons les douceurs d'une hospitalité champêtre.
+
+On vantait le laitage des génovéfains, dont les troupeaux et les
+ânesses paissaient grassement les berges du fleuve et les clairières
+du bois. On vantait les belles chambres du couvent, où toute la
+commodité du luxe mondain se rencontrait unie à la simplicité
+religieuse. La vue de ces chambres était superbe, l'air exquis, le
+service affable et la chère aussi abondante que recherchée.
+
+Or, il y avait de la part du public une certaine curiosité provoquée
+par cette belle administration. Chacun savait que le prieur était
+muet, qu'il était incapable de se mouvoir, et l'on admirait d'autant
+plus le talent et la prudence de l'homme qui, privé des deux plus
+importantes facultés du surveillant et du chef, se multipliait
+néanmoins à ce point, qu'aucun détail n'échappait à sa perspicacité,
+sans compter que jamais un ordre n'était en retard.
+
+Nous verrons plus loin s'expliquer ces merveilles, et nous rabattrons
+ce qu'il faudra de l'enthousiasme général. Qu'il suffise au lecteur,
+pour le moment, de pénétrer avec nous dans ce couvent modèle, et d'y
+respirer en entrant l'air pacifique, le silence et la fraîcheur que
+d'un côté la colline, de l'autre la rivière envoyaient aux arbres et
+aux hommes.
+
+On arrivait au corps de logis principal par une grande cour plantée
+d'ormes. A droite et à gauche de la principale entrée s'élevait un
+pavillon de forme quadrangulaire, habités, l'un par le frère portier,
+l'autre par le servant des écuries. Les communs, composés de vastes
+greniers, d'écuries et d'étables, de pigeonniers et de crèches,
+disparaissaient à gauche sous les marronniers et les chênes
+séculaires.
+
+Quant au bâtiment réservé à la communauté, il était vaste, peu élevé,
+sobrement percé de fenêtres ouvertes sur toutes les faces, de sorte
+que, pour les esprits rêveurs ou amis de la solitude, il y avait des
+vues charmantes sur la colline verdoyante et déserte qui montait
+doucement jusque par-dessus le couvent; et, pour les mondains, une vue
+de la route, du village de Bezons, de la plaine riante, de la rivière,
+ce grand chemin toujours amusant à voir.
+
+Au rez-de-chaussée, une immense salle en bois de chêne, avec une
+cheminée gigantesque. Le feu ne s'y éteignait jamais. C'était le
+parloir et le salon, même pour les indifférents. On en eût fait la
+cuisine, comme dans beaucoup de communautés religieuses; mais, par une
+disposition des plus prudentes, les génovéfains avaient caché leur
+cuisine à l'angle du bâtiment, par derrière, prétendant, non sans
+raison, que la coutume n'est pas hospitalière d'étaler aux yeux et au
+nez de ceux qu'on n'invite pas les séductions odoriférantes du dîner.
+Il fallait aussi que dans les jours de carême ou de maigre, le parfum
+d'un poulet ou d'une perdrix à la broche ne dénonçât point qu'il y
+avait des malades dans la maison, ce qui eût fait tort à la réputation
+de salubrité dont elle jouissait dans tous les environs.
+
+Celte grande salle, parquetée et lambrissée de chêne, renfermait deux
+ou trois beaux tableaux donnés au révérend prieur par diverses
+personnes de qualité. De bons sièges la garnissaient, une lampe
+immense descendait du plafond, et, par de grandes fenêtres à petites
+vitres enchâssées dans le plomb, filtrait un jour moelleux, intercepté
+au passage par d'amples tapisseries de Bruges.
+
+Un escalier conduisait de là aux appartements du prieur. Un autre plus
+vaste menait aux chambres des religieux, séparées absolument de tout
+le reste. Et enfin le réfectoire s'étendait à droite, bien clos et
+calfeutré pour l'hiver, bien frais et aéré pour l'été, grâce aux
+dispositions de l'architecture. On trouvait là au complet cette
+minutieuse prévoyance du directeur qui semblait avoir partout écrit:
+netteté, clarté, abondance.
+
+Il était, disons-nous, cinq heures du matin, et les premiers rayons du
+soleil se reflétaient dans le couvent. Ils éclairèrent au premier
+étage une belle chambre tendue de cuir espagnol gaufré et doré à la
+manière de Cordoue, avec des images des saints martyrs et de héros
+représentés en creux et en relief, les uns avec leurs auréoles d'or,
+les autres avec leurs glaives également d'or, qui se détachaient sur
+le fond de couleur fauve.
+
+Un grand lit à baldaquin de velours usé, mais dont les tons écrasés de
+rouge incarnat et de rosé pâle avec des reflets violacés eussent fait
+la joie d'un peintre, s'adossait au milieu de la boiserie, abrité sous
+deux immenses rideaux de ce même velours, ornement de richesse royale
+à cette époque, et dont, malgré son état de délabrement, la présence
+en une maison aussi modeste ne pouvait s'expliquer que par un présent
+ou un souvenir.
+
+Et de fait, c'étaient l'un et l'autre. Ce lit avait été donné au
+révérend prieur par une de ses bonnes amies, Catherine-Marie de
+Lorraine, duchesse de Montpensier, soeur des duc et cardinal de Guise,
+tués à Blois par ordre de Henri III.
+
+La duchesse qui, en différentes circonstances, avait eu recours à
+l'obligeance et à la sagesse du prieur, lui avait, sur sa demande,
+envoyé, lors de l'installation des génovéfains à Bezons, c'est-à-dire
+deux ans avant le commencement de cette histoire, le lit dans lequel
+son frère le cardinal avait passé sa dernière nuit avant l'assassinat;
+et ce lit mémorable garnissait l'une des chambres d'honneur du prieuré
+de Bezons.
+
+C'est là que reposait, pâle et l'oeil éteint, un jeune homme dont le
+regard cherchait avec une triste avidité le soleil et la vie.
+Espérance, après quelques heures de sommeil, venait de se réveiller et
+de se souvenir.
+
+Son coeur battait faiblement, sa tête était vide et douloureuse. Une
+âcre souffrance, pareille à la brûlure d'un fer rouge, dévorait sa
+poitrine et sollicitait chaque fibre de son corps. Il eut soif et fit
+une tentative pour chercher quelqu'un autour de lui et demander à
+boire.
+
+Mais il ne vit d'abord personne dans la chambre, ce ne fut qu'après
+une minute d'efforts qu'il découvrit, sous un immense fauteuil, deux
+jambes poudreuses allongées qu'on eût prises pour celles d'un cadavre,
+sans certain ronflement pénible qui accusait la fatigue et le rêve
+pesant d'un dormeur.
+
+Ces jambes appartenaient au pauvre Pontis, qui ayant voulu veiller
+lui-même le blessé, s'était, après deux heures de lutte contre le
+sommeil, laissé vaincre par une lassitude au-dessus des forces
+humaines, et peu à peu, glissant du fauteuil au bord, du bord dessous,
+avait fini par s'étendre et disparaître complètement enseveli.
+
+Espérance respecta le plus qu'il put ce repos de son gardien, mais la
+soif desséchait son gosier, la douleur rongeait ses muscles; il poussa
+un gémissement.
+
+Pontis, que le canon n'eût point réveillé, n'avait garde d'entendre
+cette plainte vaporeuse comme la voix d'un sylphe. Espérance voulut
+crier, mais aussitôt un déchirement de sa poitrine l'avertit qu'il
+fallait supporter la soif et se taire.
+
+Tandis qu'il reposait sa tête avec découragement, la porte s'ouvrit
+sans bruit, une grande ombre passa entre le soleil et le lit, glissa
+plutôt qu'elle n'avança dans la chambre, et s'approcha du lit
+d'Espérance en lui faisant signe de garder le silence. En même temps,
+ce bienfaisant fantôme allongea le bras, et Espérance sentit tomber
+sur ses lèvres sèches, entre ses dents contractées, le jus frais et
+parfumé d'une orange délicieuse que les doigts du fantôme pressaient
+au-dessus de sa bouche. Une sensation de bien-être inexprimable se
+répandit dans tout son être; il but avec volupté, sans avoir eu besoin
+de faire un mouvement, et revenu à la vie, essaya de voir son
+bienfaiteur et de le remercier; mais déjà l'ombre avait tourné le dos
+et regagnait la porte après un regard donné aux jambes de Pontis.
+Espérance ne vit sous un capuchon qu'un bout de barbe grise, et sous
+la robe du moine qu'une taille qui lui parut gigantesque, et lui fit
+croire qu'il rêvait. Le fantôme, arrivé à la porte, se retourna pour
+regarder le blessé, lui faire une nouvelle recommandation de silence
+et d'immobilité; et cependant Espérance ne vit encore que deux doigts
+perdus dans une grande manche, comme il n'avait vu qu'un bas de barbe
+englouti sous un capuchon.
+
+Tout à coup Pontis, qui faisait sans doute un mauvais rêve, bondit
+sous son fauteuil, auquel, en se relevant, il se heurta la tête.
+C'était un spectacle risible et dont Espérance eût bien ri s'il n'eût
+été si douloureux de rire. Le brave garde, se dépêtrant du milieu des
+franges du meuble, sortit comme un hérisson du terrier, avec les
+signes les plus marqués de colère contre le fauteuil et contre
+lui-même.
+
+Il courut à son malade, dont il vit l'oeil ouvert et presque bon.
+
+--Ah! pécore que je suis, dit-il, j'ai dormi! Comment vous
+trouvez-vous? Parlez bas, tout bas!
+
+--Mieux, dit Espérance.
+
+--Est-ce bien vrai?
+
+--Pontis, murmura Espérance, approchez-vous de moi, bien près, j'ai
+beaucoup de choses à vous dire.
+
+--Beaucoup, c'est trop, puisqu'on vous a défendu de parler.
+
+--Je serai bref, ajouta le blessé d'une voix aérienne comme un
+souffle. Répondez-moi seulement en brave soldat, en gentilhomme.
+
+--Mais....
+
+--Jurez d'être vrai.
+
+--Enfin, de quoi s'agit-il?
+
+--Hier, on a examiné ma blessure.
+
+--Oui.
+
+--Mourrai-je, ou ne mourrai-je pas?... Ah! vous hésitez. Soyez vrai!
+
+--Eh bien! le frère qui vous a pansé a dit: S'il ne survient aucun
+accident, il échappera.
+
+Espérance attachait des regards pénétrants sur Pontis. Il comprit que
+ce dernier n'avait pas menti.
+
+--Il y a beaucoup d'espoir, s'écria le garde, et quatre-vingt-dix-neuf
+chances contre une.
+
+--C'est trop. Dans tous les cas, il y a une chance de mort, et pour
+moi cela suffit. Quand on m'a porté ici, qui vous accompagnait?
+
+--M. de Crillon, qui nous a rencontrés, et qui se désespérait, et qui
+a failli me tuer.
+
+--Où est-il? que fait-il?
+
+--Il dort, comme moi tout à l'heure.
+
+--Vous n'avez pas manqué à la recommandation que je vous fis là-bas
+quand vous m'avez relevé et emporté?
+
+--De ne rien dire de votre accident?
+
+--Oui?
+
+--Je n'en ai rien dit; mais M. de Crillon savait votre départ pour
+Entragues, votre rencontre probable avec ce la Ramée; il m'a beaucoup
+questionné. Je ne pouvais donc, sans danger pour le secret même, lui
+faire croire que vous vous étiez blessé par hasard.
+
+--Que lui avez-vous dit, alors?
+
+--Que vous reveniez d'Ormesson, que la Ramée vous avait attendu au
+coin d'un mur, et donné un coup de couteau.
+
+--Bien, est-ce tout?
+
+--Absolument tout, d'autant mieux que je sais très-peu de chose du
+reste.
+
+--Que savez-vous?
+
+--J'étais au bas du pavillon, vous entendant vous quereller avec des
+femmes. Tout à coup un homme a sauté par la fenêtre, presque sur mes
+épaules, j'ai cru d'abord que c'était vous et j'allais vous embrasser
+et vous emmener, lorsqu'en regardant le sauteur que j'avais saisi, je
+reconnais ce coquin de la Ramée. Je l'accroche de mes dix doigts, il
+déchire son habit et s'échappe, je le poursuis, il disparaît dans les
+arbres et je le perds après une course furieuse où je me suis fait
+vingt égratignures aux jambes, et vingt bosses au front. Tout à coup
+en cherchant au clair de la lune, je vois du sang sur mon pourpoint, à
+l'endroit où j'avais étreint la Ramée; une idée me vint qu'il était
+blessé par vous, ou vous peut-être par lui. J'abandonne la poursuite,
+je retourne au pavillon; plus de bruit, c'était effrayant, on eût dit
+le silence de la mort. Bientôt une voix s'élève lugubre et qui me fit
+frissonner, c'était la vôtre; elle n'avait rien d'un vivant. Je bondis
+d'en bas à une branche, de la branche au balcon; je vous vois étendu,
+sanglant, je vous saisis, je vous emporte à cheval; je vous tenais sur
+les bras comme un enfant, dans le dessein de gagner la première
+habitation venue pour vous y faire panser. Au coin du petit bois,
+j'entends courir, c'était la Ramée. À ma vue il pousse un cri; je
+réponds par un autre. Un canon d'arquebuse s'abaisse, la balle me
+siffle à droite par derrière; je pique, l'autre court toujours, et
+enfin j'arrive au bord de l'eau comme un fou. C'est là que j'ai trouvé
+M. de Crillon, qui m'a aidé à vous amener ici.
+
+Espérance écoutait, et repassait douloureusement chaque détail
+sinistre de toutes ses souffrances.
+
+--Mais, dit-il, vous avez vu quelqu'un avec moi dans le pavillon.
+
+--Oui, une femme pâle, effrayante, collée au mur comme une statue de
+la Terreur.
+
+--Silence ... Que je vive ou que je meure, ne dites jamais que vous
+avez vu là cette femme ... Écoutez, Pontis, vous avez de l'amitié pour
+moi?
+
+--Oh!... pour mon sauveur!
+
+--Eh bien! jurez-moi que jamais un mot sur cette femme ne sortira de
+vos lèvres. Cette femme n'est pas coupable; je ne veux pas qu'on
+l'accuse.
+
+--Vous m'avez déjà prié de me taire. Je me suis tu avec M. de Crillon,
+malgré toutes ses instances; mais je vous dirai à vous que cette femme
+était une scélérate de vous voir blessé, mourant, et de ne pas
+appeler, et de ne pas vous secourir. Je dirai qu'il faut qu'on la
+punisse...
+
+--Assez!... vous ignorez tout cela; oubliez-le, Pontis. J'ai même à
+vous demander encore une grâce.
+
+--À vos ordres, cher monsieur Espérance.
+
+--Malgré vos quatre-vingt-dix-neuf chances, il est probable que je
+mourrai.
+
+--Oh!...
+
+--Laissez-moi finir. Fouillez dans ma bourse, ou plutôt prenez ma
+bourse elle-même. Elle renferme un billet que vous allez me garder
+précieusement; je le confie à l'honneur d'un gentilhomme, à la
+reconnaissance d'un ami.
+
+--Plus bas! plus bas! dit Pontis ému en serrant affectueusement les
+mains froides du blessé.
+
+--Prenez donc ce billet, et si je meurs, brûlez-le immédiatement après
+que j'aurai rendu le dernier soupir; si je vis, rendez-le-moi; vous
+comprenez?
+
+--Monsieur, je vous jure d'obéir à vos volontés; mais vous vivrez, dit
+Pontis d'une voix brisée par la douleur.
+
+--Raison de plus, prenez vite ma bourse, pour que ni M. de Crillon ni
+personne ne la voie ici et n'y découvre ce que je veux cacher.
+
+--Brûlons le billet tout de suite, alors.
+
+--Non pas! Je puis vivre, et en ce cas, j'en aurai besoin.
+
+--Je comprends.
+
+--Ni pour or, ni pour sang, ni demain, ni dans vingt années, ni
+vivant, ni mourant, vous ne donnerez cette lettre a d'autre qu'à moi!
+
+--Je le jure! dit Pontis en saisissant la bourse, et je mourrai pour
+ce dépôt sacré comme je jure de mourir pour vous, si l'occasion m'en
+est offerte.
+
+--Vous êtes un brave homme, merci. Cachez vite la bourse, quelqu'un
+vient.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+VISITES
+
+
+À peine Pontis avait-il caché la bourse sous son pourpoint que, dans
+la chambre d'Espérance, entra M. de Crillon, suivi du frère chirurgien
+de la communauté, qui, dès leur arrivée, avait déjà examiné la
+blessure.
+
+Crillon était inquiet, ému. Mais, en homme habitué à souffrir, à voir
+souffrir, il faisait bonne contenance, affectait un air de profonde
+satisfaction, et trouvait tout superbe, le temps, le visage du blessé,
+la chambre et les tentures. Le digne chevalier débuta par une phrase
+qui trahissait toute l'agitation de son esprit, car elle eût été
+stupide de la part d'un indifférent.
+
+--Voilà, dit-il, un jeune homme bien heureux d'avoir reçu cette
+égratignure. Elle lui procure le plus beau gîte, dans la meilleure
+hôtellerie de France. Peste! un lit chez les génovéfains de Bezons,
+quel aubaine! et un lit de cardinal, dit-on!
+
+Et comme Pontis riait du bout des dents:
+
+--Si j'en eusse trouvé un semblable chaque fois que mon corps a été
+endommagé, continua Crillon, je me réjouirais de mes cinquante
+blessures.
+
+Il cherchait et rencontra un faible sourire sur les traits pâlis
+d'Espérance.
+
+Cependant le frère avait préparé sa trousse et se disposait à examiner
+la plaie. Crillon, pour occuper l'esprit du malade, voulut faire
+causer Pontis ou le chirurgien. Ce dernier répondit tant qu'il en fut
+aux opérations préliminaires; mais au moment de lever l'appareil il se
+tut, et Crillon retomba dans le vide après tant de frais perdus.
+
+Tandis que le frère examinait avec attention la blessure, où déjà la
+nature réparatrice avait commencé son merveilleux travail, quelques
+religieux, attirés par la curiosité, poussèrent doucement la porte, et
+regardèrent de loin cet émouvant spectacle.
+
+Le chirurgien, sans dire un mot, acheva sa tâche, remit tout en ordre
+autour de lui, et il fût sorti de la chambre, si Crillon, impatient,
+ne l'eût arrêté en lui disant avec un visage riant:
+
+--Eh bien! c'est un homme sauvé, n'est-ce pas?
+
+--S'il plaît à Dieu, répondit le frère en s'esquivant avec un salut
+profond sur cette réplique évasive.
+
+--Vous entendez, s'écria le chevalier qui s'approcha d'Espérance; il
+le dit: vous êtes sauvé, mon jeune compagnon.
+
+--S'il plaît à Dieu, murmura Espérance, à la sagacité duquel n'avait
+pas échappé l'ambiguïté de cette réponse.
+
+--J'en étais sûr, continua Crillon. Je me connais en blessures, et
+j'en ai vu, je devrais dire j'en ai eu, de plus cruelles. Aujourd'hui,
+mon vieux cuir n'y résisterait pas, mais quand on a votre âge, on est
+vraiment immortel.
+
+Cette superbe exagération ne rassura point Espérance; cependant le
+sentiment qui la dictait était tellement affectueux, qu'il méritait sa
+récompense. Espérance étendit la main pour saisir celle de Crillon.
+
+--Voyons, dit le chevalier en s'asseyant près du lit, à présent que je
+suis tranquille sur votre état, tout à fait tranquille, et il appuya
+sur ces mots, je vous annonce que le roi m'attend a Saint-Germain dans
+la matinée, sans doute pour quelque affaire. Je vous laisserai Pontis
+avec un congé de ... de ce qu'il vous faudra pour être tout à fait
+rétabli. Pontis apprendra le métier de garde-malade. Je le crois un
+brave garçon: ce n'est pas que je lui pardonne d'être arrivé trop
+tard; je ne le lui pardonnerai jamais.
+
+--Mon colonel, j'ai tant couru! s'écria Pontis.
+
+--Jamais, bélître que vous êtes: Coriolan est un cheval que vous
+eussiez dû conduire à Ormesson de façon à devancer M. Espérance d'un
+bon quart d'heure, bien que vous fussiez parti une demi-heure après
+lui. Coriolan!... on voit bien que ces Dauphinois n'ont pas de
+chevaux! Qui vous a appris à monter à cheval? Quelque maraud. Quand on
+a dans les jambes une bête comme Coriolan, on arrive où et quand on
+veut! Mais, enfin, laissons cela, le mal est fait. Je disais donc que
+vous demeurerez ici, près de M. Espérance à qui je vous donne,
+entendez-vous bien? Je ne vous dis pas à _qui je vous prête_. Non! je
+vous donne à lui. M. Espérance est un très-grand seigneur que vous me
+ferez le plaisir de traiter avec respect et considération.
+
+--Monsieur, balbutia Pontis avec des larmes dans les yeux, vous me
+punissez quand je suis innocent, vous me blessez!...
+
+--Comment cela, cadet?
+
+--Vous voyez bien que j'aime tendrement M. Espérance, par conséquent
+il est inutile de me recommander du respect, c'est un sentiment moins
+fort que mon amitié.
+
+--C'est assez bien répondu, dit Crillon en se tournant vers Espérance.
+Le drôle a du bon, je le crois. Seulement, pas d'écart! Que cette
+amitié-là soit disciplinée. Vous avez de l'amitié aussi pour moi,
+maître Pontis, je suppose?
+
+--Certes, oui, mon colonel.
+
+--Eh bien! cela ne vous empêcherait pas de m'obéir aveuglément?
+
+--Au contraire.
+
+--Voilà que nous nous entendons. Vous ferez pour le service de M.
+Espérance tout ce que vous feriez pour mon service ou celui du roi,
+c'est tout un.
+
+Pontis s'inclina respectueusement.
+
+--La consigne? dit-il avec un sérieux comique qui dérida le front
+d'Espérance et fit sourire Crillon lui-même.
+
+--Assiduité dans cette chambre. Conduite irréprochable en ce couvent.
+Obéissance aux ordres du prieur, qui est, dit-on, un grand esprit et
+un bon coeur.
+
+Pontis s'inclina encore.
+
+--Est-ce tout, monsieur?
+
+--Ah!... une seule bouteille de vin par jour.
+
+Le garde rougit.
+
+--Enfin, continua Crillon en se rapprochant de Pontis, pas un mot du
+roi, ni des affaires de la guerre ou de la religion. Nous sommes en
+pays neutre, et ce n'est point séant que le blessé pansé par l'ennemi
+tourmente son hôte.
+
+--Sommes-nous chez l'ennemi? demanda faiblement Espérance.
+
+--On ne sait jamais où l'on est quand on est chez des moines, dit
+Crillon. Seulement il ne faut pas oublier de regarder la façade de la
+maison. On y voit une croix, n'est-il pas vrai?
+
+--Oui, monsieur, dit Pontis.
+
+--Eh bien, cela signifie que nous sommes dans la maison de Dieu. Au
+dedans, paix et bonne volonté, voilà la consigne. Dehors, comme
+dehors.
+
+Crillon prit dans ses mains la fine main d'Espérance, la serra
+tendrement, et d'une voix ferme:
+
+--Maintenant, je songerai à vous venger, dit-il, car le crime en vaut
+la peine.
+
+--Me venger....
+
+--Harnibieu! comme vous faites l'étonné! Est-ce donc que mon idée
+tombe des nues! Vous êtes donc une fille? Quoi! un bandit vous attend
+au coin du mur, et vous envoie un coup de couteau, _la coltellata_,
+comme on dit à Venise ... il vous tue, car enfin vous seriez mort si
+on ne vous eût pas emporté, et vous ne voudriez pas que j'appelasse
+cela un crime?
+
+--Monsieur, je crois que l'affaire me regarde, et qu'une fois en
+santé....
+
+--Vous me rendrez-fou! Mais je ne veux pas parler si haut. L'affaire
+vous regarde! Qu'est-ce que cela signifie?
+
+--Que je rendrai un coup d'épée pour un coup de couteau.
+
+--Harnibieu! si je savais cela, je serais capable de vous laisser
+crever tout seul dans votre coin comme un cheval teigneux! Qu'est-ce
+que ces moeurs-là, mon maître! L'épée contre un poignard? mais on ne
+porte plus de poignard aujourd'hui. Vous vous battriez avec un
+assassin, vous! Je vous le défends! mais sur votre tête!
+
+--Monsieur, il faut examiner les circonstances. Ce la Ramée a
+peut-être été provoqué.
+
+--Provoqué, par un passant inoffensif; provoqué par un jeune homme qui
+s'en va bayer aux balcons, ou qui en revient? Provoqué! mais alors on
+ne se cache pas à l'ombre d'un mur, on ne coupe pas le jarret de son
+provocateur.
+
+--Je répète que peut-être tels ne sont pas les détails de cette
+rencontre.
+
+Crillon se tourna vivement vers Pontis:
+
+--Celui-ci m'a donc menti, alors?
+
+--Je ne dis pas cela, ajouta Espérance.
+
+--Si, si, les détails sont exacts, s'écria Pontis avec acharnement,
+c'est un assassinat! avec toute sorte de circonstances épouvantables,
+et qui font dresser les cheveux sur une tête de chrétien.
+
+Espérance, vaincu, garda le silence.
+
+--Tu conclus comme moi, cadet. Bien. Je m'en vais donc à
+Saint-Germain. Je raconterai la chose au roi. Le roi aime les
+histoires. Celle-là l'intéressera. Il a failli en voir une page. Et
+lorsqu'il saura tout ce qui orne cette histoire... Je me charge de la
+conter en détail.
+
+--Monsieur, monsieur, dit Espérance d'une voix suppliante,
+accordez-moi au moins une faveur.
+
+--Je sais ce que vous allez dire. Vous allez demander grâce pour ces
+coquines de...
+
+--Monsieur, pas de noms si haut!
+
+--Des scélérates qui sont la cause première de tout le mal, qui
+peut-être ne sont pas étrangères au crime!
+
+--Monsieur!...
+
+--Au crime! très-bien! faisait Pontis en se frottant les mains.
+
+--Au guet-apens! car je soutiens qu'il y en a eu un, continua Crillon
+s'exaspérant de plus en plus.
+
+--Oui, au guet-apens! dit Pontis radieux.
+
+--Et vous demandez qu'on ménage de pareilles créatures, après ce que
+je vous ai déjà conté sur elles!
+
+--Par pitié! dit Espérance, vous ne voulez pas pousser ma vengeance
+plus loin que je ne la veux pousser moi-même.
+
+--Bah! pourquoi non? Tous les jours un coeur faible pardonne, mais la
+justice ne pardonne pas.
+
+--La justice! parfait, dit Pontis.
+
+--Tous les jours, un chrétien excellent comme vous absout son
+meurtrier, mais le bourreau n'absout pas!
+
+--Le bourreau! bon! s'écria Pontis en sautant de joie.
+
+Espérance joignit les mains, ses yeux se cernèrent. L'effort violent
+qu'il faisait pour supplier, l'accabla de fatigue, et il pencha la
+tête comme s'il allait s'évanouir.
+
+Crillon, effrayé, l'entoura de ses bras, le ranima, le caressa comme
+un enfant.
+
+--Eh bien, dit-il, ne parlons plus des femmes; vous les défendez, vous
+leur pardonnez, soit. On ne fera pas mention d'elles.
+
+--À personne, murmura Espérance.
+
+--Pas même au roi. Êtes-vous content?
+
+--Merci, dit faiblement le blessé avec un regard de tendre
+reconnaissance.
+
+--J'espère que vous faites de moi ce que vous voulez, continua
+Crillon. Donc, les femmes sont hors de cause, on les retrouvera tôt ou
+tard. Quant à l'homme, c'est différent, je ne vous le céderai point;
+de retour à Saint-Germain, je l'envoie chercher.
+
+Espérance voulut faire un signe.
+
+--Ah! ne discutons plus, dit Crillon, plus un mot, je vous comprends.
+Puisque vous désirez que cette affaire s'éteigne, vous craindriez le
+bruit d'un procès criminel dirigé contre l'assassin, vous craindriez
+des révélations, des confrontations, enfin tout le grimoire. N'est-ce
+pas votre pensée?
+
+Espérance, épuisé, répondit oui, par un mouvement des paupières.
+
+--Nous n'aurons ni juges ni greffiers, ajouta Crillon; nous ne ferons
+ni plainte ni enquête; j'arrangerai cela en famille, sans façon, avec
+M. la Ramée. Allons, Pontis, faites seller mon cheval. A propos de
+cheval, qu'est devenue la bonne jument d'Espérance?
+
+--Ma pauvre Diane! murmura le blessé.
+
+--Probablement, monsieur, dit Pontis, elle sera restée attachée à
+l'arbre où je la vis hier soir.
+
+--Bah! là où l'on assassine on peut bien voler un peu. Mais la jument
+se payera en même temps que le coup de couteau. Adieu, Espérance; bon
+courage, ne pensez à rien qu'à moi. Mon cheval, Pontis!
+
+Le garde s'élança dehors; mais il se heurta sur le seuil à un moine
+qui entrait, une lettre à la main.
+
+--Pour M. de Crillon, dit le moine.
+
+--Qu'y a-t-il? et comment sait-on que je suis ici? demanda le
+chevalier surpris.
+
+--Un étranger a remis ce billet au frère portier, pour le chevalier de
+Crillon, répliqua le moine.
+
+Crillon prit le papier et le serra vivement dans sa main dès qu'il eut
+reconnu l'écriture.
+
+--Le roi ici! se dit-il avec inquiétude; qu'est-il arrivé?
+
+Et il lut avidement. Son front s'éclaircit aussitôt.
+
+--Fort bien, dit-il à Pontis d'un air calme, je ne partirai pas
+sur-le-champ.
+
+Puis, au moine:
+
+--Voulez-vous demander au révérend prieur la faveur de laisser entrer
+au couvent, près de ma personne, un cavalier de mes amis, qui par
+hasard a su mon séjour dans cette maison, et voudrait me dire quelques
+mots d'importance?
+
+--Monsieur, répliqua le frère, il m'est impossible de pénétrer auprès
+du révérend prieur, mais je m'adresserai, si vous le trouvez bon, au
+frère parleur.
+
+--Le frère parleur! dit Crillon surpris, car ce titre singulier ne
+manquait jamais son effet.
+
+--C'est lui, dit le moine, qui communique seul avec notre prieur, et
+qui peut lui transmettre votre demande.
+
+--Va pour le frère parleur, mon cher frère, dit Crillon avec un salut
+plein d'onction.
+
+Et se retournant vers Pontis:
+
+--Qu'est-ce que c'est qu'un frère parleur? dit-il, le savez-vous?
+
+--Non, monsieur, répliqua le garde.
+
+Tous deux regardèrent Espérance.
+
+--Ni moi, murmura celui-ci.
+
+Le moine revint presque aussitôt.
+
+--Voilà qui est expéditif! s'écria le chevalier.
+
+--La cellule du frère parleur est à deux pas de cette chambre,
+monsieur, répliqua le moine, et le digne frère a répondu qu'il allait
+immédiatement demander l'autorisation au prieur. Et, tenez, il
+descend; le voilà qui regarde par la fenêtre qui donne sur la grande
+cour. Sans doute il voit l'étranger qui vous attend à la porte, et il
+ne le fera pas attendre longtemps.
+
+--Il faut que je voie un peu comment est fait un frère parleur, pensa
+Crillon, qui se pencha au dehors pour suivre des yeux le personnage
+qu'on venait de lui signaler. Qu'il est long! qu'il est maigre!
+Harnibieu, qu'il est long!
+
+--Le digne frère est quelquefois très-grand, en effet, répondit le
+moine.
+
+--Comment, quelquefois? dit Crillon, est-ce qu'il est quelquefois
+petit.
+
+--Quand il se courbe, oui, monsieur.
+
+Crillon regarda le moine avec des yeux défiants et pensa qu'on voulait
+se moquer de lui.
+
+--C'est un peu ce qui arrive à tout le monde, dit-il; moi aussi, quand
+je me courbe, je suis moins grand que quand je me tiens droit. Vous ne
+m'apprenez rien de nouveau, mon frère.
+
+Le moine répondit avec une parfaite douceur:
+
+--Personne ne ressemble au frère parleur, monsieur; il a souvent des
+douleurs de goutte qui le plient en deux morceaux, et alors il est
+petit comme un enfant. En ses jours de santé il se redresse, et alors
+il touche à beaucoup de nos plafonds.
+
+--Il se porte bien aujourd'hui, dit Crillon, j'en suis charmé.
+
+On entendit alors un coup de clochette dans le corridor voisin.
+
+--Voilà notre frère qui entre chez notre père, dit le moine, on
+m'appelle en bas pour que je rapporte la réponse. Permettez que je m'y
+rende, ajouta-t-il avec un soupir en manière d'oraison funèbre.
+
+--C'est toujours drôle un moine, dit Crillon à Pontis, que tout cela
+venait d'ébahir. Mais ceux-ci sont plus que drôles. Frère parleur!...
+Qu'il est long! Je n'ai jamais connu qu'un homme aussi allongé... mais
+celui-là, aujourd'hui, serait un fantôme. Pauvre Chicot!
+
+--Il faut, dit Espérance d'une voix faible, que ce soit ce brave
+génovéfain qui, tout à l'heure, quand tout le monde dormait, et que je
+pleurais de soif, est entré et m'a fait boire. Ce charitable frère
+m'est apparu comme un géant, et j'attribuais à la fièvre cette
+dilatation de ma prunelle, qui me faisait paraître son bras plus long
+que deux bras ordinaires.
+
+Le moine rentra.
+
+--La permission est accordée, dit-il à Crillon, et le cavalier que
+vous attendez peut entrer. Vous plaît-il qu'on l'amène ici, mon cher
+frère?
+
+--Non pas, non; dans ma chambre, si vous le voulez bien. D'ailleurs,
+j'y vais moi-même, ajouta Crillon, qui craignait de trahir par trop
+d'empressement et de respect la qualité du visiteur qui lui arrivait,
+et dont le billet contenait à ce sujet les plus strictes
+recommandations d'incognito.
+
+Le frère sortit pour chercher et conduire l'étranger dans la chambre
+où Crillon avait passé la nuit, et le chevalier tirant Pontis à part
+entre la porte et le corridor de façon à n'être pas entendu
+d'Espérance:
+
+--Il y a, lui dit-il, dans les poches de M. Espérance, un billet.
+
+Pontis tressaillit.
+
+--Tu le prendras et me l'apporteras, dit Crillon, mais sans qu'il s'en
+doute.
+
+Pontis, étourdi, cherchait une réponse.
+
+--En fouillant dans son pourpoint, garde qu'il ne s'aperçoive de rien.
+On dirait qu'il nous observe: rentre vite, et fais ce que je t'ai
+commandé aussitôt que tu en trouveras l'occasion.
+
+Après avoir dit ces mots au cadet, il envoya un sourire d'adieu à son
+blessé, rejoignit le moine dans le corridor, non sans avoir adressé à
+la cellule du frère parleur un regard tellement curieux qu'il eût
+assurément percé la porte si elle n'eût été faite d'un bon chêne
+croisé de solides pentures.
+
+Cette porte, du reste, n'était pas hermétiquement fermée, à ce qu'il
+paraît, car à mesure que Crillon descendait, elle s'ouvrit, poussée
+par l'air, sans doute, et ne se referma complètement qu'au moment où
+l'étranger, conduit a la chambre de Crillon, y fut introduit et s'y
+enferma plus vite qu'on n'eût pu s'y attendre.
+
+Nous pourrions ajouter que par l'entre-bâillement de cette porte,
+Crillon, s'il se fût retourné, aurait pu voir briller deux yeux
+capables d'éclairer l'escalier tout entier, bien qu'un capuchon
+gigantesque les ensevelît sous son ombre.
+
+
+
+
+XX
+
+
+QUI VEUT LA FIN VEUT LES MOYENS
+
+
+Crillon, dès qu'il fut seul avec le roi, lui demanda avec empressement
+la cause de cette visite inattendue.
+
+Henri jeta sur un meuble le chapeau dont il s'était couvert le visage
+à son entrée au couvent; il respira largement l'air pur de la vallée
+et répondit avec une tristesse qui frappa tout d'abord le chevalier:
+
+--Il y a plusieurs causes, mon cher Crillon. La première, c'est mon
+inquiétude à votre sujet. Qu'est-ce que cette histoire de blessé, de
+garde et de grand chemin? Tout cela est donc vrai, bien que raconté
+par un meunier?
+
+--Malheureusement vrai, sire.
+
+--Et comme je vous vois hésiter, comme on vous a dit fort en peine,
+est-ce que le blessé serait M. le comte d'Auvergne?
+
+--Pas du tout, sire, malheureusement encore.
+
+--Oh! oh! voilà qui est dur pour le fils de Charles IX.
+
+--Je ne l'aime pas, sire, et je le voudrais dans le lit où en ce
+moment repose, fort mal équipé, mon pauvre blessé.
+
+--Vous soupirez; ce jeune homme est-il des vôtres?
+
+--Oui, sire. On me l'a recommandé; je l'aime fort, répliqua Crillon en
+mâchant ses paroles comme un homme oppressé par le chagrin.
+
+--Blessé ... dans un combat? par un adversaire, par le garde qui
+l'accompagnait, peut-être?
+
+--Non, sire; par un assassin.
+
+--Si peu roi que je sois, mon brave Crillon, je le ferai écarteler.
+
+--Je retiens votre parole, sire.
+
+--Et le blessé vivra, n'est-ce pas?
+
+--Je l'espère.
+
+--Voilà qui est bien, dit le roi pensant déjà à autre chose.
+
+--Sire! quelle que soit votre bonne volonté, se hâta de dire Crillon,
+vous n'êtes point venu ici seulement pour m'entretenir de mes
+affaires, et je soupçonne quelque chose d'urgent dans les vôtres.
+
+--En effet, quelque chose de fort urgent. Quels sont les moines qui
+tiennent cette abbaye?
+
+--Des génovéfains, sire.
+
+--Je le sais bien. Mais il y a moine et moine. Ceux-ci dirigent
+absolument la conscience de ma maîtresse, et la poussent à des
+rigueurs qui me contrarient.
+
+--Je ne connaissais point nos hôtes, mais ce que vous me dites, sire,
+m'enchante. Nous sommes donc chez de braves gens?
+
+--Allons! allons! maître sage, moins de vertu et plus d'humanité. Ces
+moines m'ont paru avoir d'étranges façons: l'un est gras, l'autre est
+maigre; l'un ne parle jamais, l'autre parle toujours; je flaire en
+tout cela quelque sournoiserie.
+
+--Celui qui est maigre, s'écria le chevalier, me fait aussi un
+singulier effet. Le parleur, n'est-ce pas?
+
+--Je veux absolument, puisqu'il parle à tout le monde, qu'il me parle
+à moi, dit Henri. D'ailleurs, on a piqué ma curiosité. Gabrielle
+prétend que le prieur sait d'avance tout ce que je fais, et comme, en
+ce moment, je me trouve moi-même ne pas savoir ce que j'ai à faire
+pour une chose des plus importantes, nous verrons, ventre saint-gris!
+si le frocard est aussi bon devin qu'il en a la réputation. Qu'il me
+tire de l'embarras où je suis, et je le proclame lumière. C'est comme
+cela que, modestement, il se laisse appeler l'illustre dom Modeste.
+
+En voyant le front assombri du roi, Crillon hocha la tête.
+
+--Les jours ne se ressemblent pas, dit-il. Hier nous étions à la joie,
+on triomphait; aujourd'hui, brouillard et deuil! Cependant, sire, nous
+avions tout gagné hier au soir.
+
+--Nous pourrions bien avoir tout perdu ce matin, répondit le roi. Mais
+d'abord, avant de causer affaires, où est-on ici?
+
+--Dans une belle chambre, comme vous voyez.
+
+--Je n'aime pas les chambres de couvent, celles qu'on destine aux
+visiteurs surtout; elles ont toujours quelque cachette bourrée
+d'espions, ou quelque soupirail qui conduit la voix en des endroits où
+elle ne devrait point aller. Parlons bas.
+
+Crillon se rapprocha.
+
+--Sache, mon ami, dit Henri IV, que peut-être, à l'heure qu'il est,
+tout ce que j'ai conclu hier avec Brissac est défait.
+
+Crillon tressaillit.
+
+--Quoi, dit-il, notre paix conclue, nos Espagnols battus sans combat,
+le royaume de France, ce beau gâteau que nous devions dévorer d'une
+bouchée.... Allons, allons, sire, n'y a-t-il pas dans cette funèbre
+vision quelque nuage noir, de ceux qui vous montent au cerveau à
+chaque rigueur de vos maîtresses.
+
+--Plût au ciel. Je gémis fréquemment, tu le sais, Crillon, mais jamais
+pour les choses de peu de valeur. Or, écoute bien, je gémis en ce
+moment, et beaucoup.
+
+Crillon devint attentif.
+
+--J'attendais, ce matin, ma correspondance au pont de Chatou. J'avais
+choisi ce rendez-vous comme voisin de la maison d'Estrées, où, par
+parenthèse, j'espérais passer une belle nuit.
+
+Le roi soupira.
+
+--Où donc l'avez-vous passée, sire?
+
+--Dans un moulin.
+
+--Il y a des nuits aussi belles au moulin qu'ailleurs.
+
+--Cela dépend de la façon dont tourne la roue, soupira encore l'amant
+infortuné; mais ne mêlons point les affaires d'Henri à celles du roi
+de France. Ce matin donc, la Varenne, venant exprès de Médan où je
+l'avais laissé pour dérouter M. d'Estrées, la Varenne m'a apporté mes
+dépêches. Il y en avait une d'Espagne.
+
+--Encore? dit Crillon.
+
+--Encore, dit le roi. Toujours l'Espagne. Affreux pays dont je rêve
+nuit et jour! Il est dans la destinée de ces maudits de me chagriner
+sans relâche, soit quand je les bats, soit quand ils me battent. Je
+les croyais bien battus hier, n'est-ce pas? et je t'avais communiqué
+cette heureuse dépêche, surprise à la jésuitique congrégation de
+l'Escurial.
+
+--Bien heureuse, en effet, et nous avions béni ensemble l'espion assez
+adroit pour tromper des inquisiteurs et voler des Espagnols.
+Harnibieu! est-ce nous qui serions volés, sire? Ce ne peut être là
+cette nouvelle qui vous est arrivée ce matin par le courrier
+d'Espagne?
+
+--Voilà précisément l'enclouure. C'est la propre dépêche de mon agent
+secret près de Philippe II, et il ne me dit pas un mot de ce qu'hier
+j'ai annoncé comme certain à Brissac. Tout au contraire, il annonce
+que les états nommeront M. de Mayenne.
+
+Crillon ouvrit de grands yeux.
+
+--En sorte? dit-il.
+
+--En sorte que cette dépêche qui m'a été rendue hier sous le couvert
+de mon agent, comme venant de lui; cette dépêche qui annonçait le
+mariage projeté entre l'infante et le jeune Guise; cet événement qui a
+révolté Brissac et l'a décidé à tourner pour nous est une fausse
+nouvelle qui sera démentie bientôt, et paraîtra une mystification à
+Brissac, un misérable et plat artifice destiné à le convertir. En
+sorte que, joué moi-même par je ne sais quelle infernale combinaison,
+je vais perdre peut-être tout le gain de ce revirement du gouverneur
+de Paris, et assurément l'immense bénéfice du dégoût que le plan de
+Philippe II eût soulevé en France.
+
+--Voilà un méchant tour, murmura Crillon, confondu. Mais, sire, vous
+seriez-vous laissé abuser?
+
+--On croit ce qu'on désire, et le parti ligueur se compromettait si
+heureusement pour moi par cette intrigue antinationale, que j'y ai
+cru.
+
+--Il y avait un cachet, cependant, pour fermer cette dépêche....
+
+--Celui même de mon agent.
+
+--Alors c'est la dépêche de ce matin qui est fausse.
+
+--Je l'ai d'abord espéré, mais la Varenne l'a reçue de l'agent
+lui-même, qui arrive d'Espagne, où l'on a failli le découvrir comme
+espion à mes gages, et voulu le pendre. Il arrive, dis-je, et
+tellement harassé qu'il n'a pu venir jusqu'à moi.
+
+--Voilà de mauvaises affaires, sire.
+
+--Oh! la vie, quelle bascule! Hier, nous touchions les nuages du
+front, aujourd'hui....
+
+--Aujourd'hui nous nous crottons dans une mare. Mais, sire, il ne faut
+pas se désespérer pour si peu. M. de Brissac revirera encore,
+disiez-vous?
+
+--Certes, oui, quand il saura que je l'ai berné.
+
+--Eh bien, nous reprendrons la cuirasse, nous tirerons l'épée, et
+cette fois, M. de Brissac sera content, car nous lui ferons franc jeu.
+
+--Encore se battre, encore tuer des Français!
+
+--Qui veut la fin accepte les moyens.
+
+--Je veux la fin, dit Henri d'une voix brève, et je l'aurai. En
+attendant, il importe que je parle à ces moines. Je vous répète, mon
+ami, qu'ils savent trop bien mes affaires et s'en occupent avec trop
+de zèle pour que je ne gagne point quelque chose à causer avec eux.
+Les conspirations de toute nature s'organisent aujourd'hui dans les
+couvents. J'en sais une ici, chez les génovéfains, et, bien qu'elle ne
+semble intéresser que Henri dans la personne de sa maîtresse,
+Gabrielle, elle intéresse aussi le roi, puisque les génovéfains le
+poussent vers l'abjuration, en lui montrant Gabrielle comme
+récompense: moyen de moine dont s'accommode ma petite politique
+amoureuse. Mais comment savent-ils que j'aime Gabrielle? pourquoi
+veulent-ils que j'abjure? Tout cela vaut que je les interroge.
+Veuillez donc, mon cher Crillon, demander, comme pour vous, une
+audience au prieur, une audience secrète.
+
+--J'y vais, sire.
+
+--Vous pensez qu'ils ne me connaissent point?
+
+--Rien ne le prouve jusqu'ici; mais en vous voyant, peut-être vous
+reconnaîtront-ils.
+
+--Peu importe. Je jouerai cartes sur table. Nous sommes ici dans un
+couvent gouverné par un prieur renommé pour ses lumières. Henri de
+Navarre, le huguenot, peut, sans rien compromettre, venir consulter ce
+prieur, comme il en a consulté tant d'autres de toutes robes et de
+toutes sectes. Voilà mon motif, s'ils me reconnaissent. J'irai plus
+loin dans mes investigations, s'ils ne me reconnaissent pas.
+
+Crillon, ayant réfléchi un moment.
+
+--Croiriez-vous, sire, dit-il, à quelque parenté fâcheuse entre ces
+génovéfains et celui qui vous a fait parvenir la fausse dépêche
+d'hier?
+
+--Je ne crois à rien et je crois à tout. C'est une logique dont je me
+trouve fort bien depuis que j'exerce l'état de prétendant à la
+couronne.
+
+--Cependant vous soupçonnez une personne, sire?
+
+--J'en soupçonne plusieurs; mais d'abord il y a là dedans la main
+d'une certaine femme....
+
+--Entragues, n'est-ce pas? dit vivement Crillon, heureux de mordre sur
+son antipathie.
+
+--Oh! répliqua Henri avec dédain, les Entragues n'ont pas assez
+d'esprit pour cela. Qu'est-ce que ces Entragues? de plats intrigants.
+Non, chevalier; quand je dis une femme, je la comprends forte.
+Appelons-la Montpensier, si vous voulez, Crillon. C'est une terrible
+jouteuse celle-là!
+
+--Le feu roi en sut quelque chose, dit Crillon avec un accent pénétré.
+
+--C'est une femme boiteuse qui fait de bien grands pas lorsqu'il le
+faut.
+
+--C'est votre ennemie mortelle, sire.
+
+--Sans doute, puisque je veux être roi, qu'elle veut être reine, et
+qu'elle sait que je ne l'épouserai pas. Je rapproche donc ce nom de
+Montpensier du nom des génovéfains, parce qu'un instinct particulier
+m'y pousse, parce que ce nom, d'ailleurs, s'accole toujours à quelque
+nom monacal, parce qu'on dit Montpensier et Jacques Clément!
+
+--Hélas, oui, sire, vous avez raison, comme toujours.
+
+--Va donc demander pour moi cette audience au révérend prieur.
+
+Crillon se dirigea aussitôt vers la porte.
+
+--Attendez, dit le roi rêveur. Si l'on vous accorde cette audience, ne
+quittez point le couvent.
+
+--Mais, je ne le quitterai que d'après vos ordres, sire, dit Crillon
+surpris de cette distraction presque mélancolique du roi.
+
+--C'est que, voyez-vous, je songe à deux choses à la fois, mon brave
+chevalier: je voudrais vous avoir ici, près de ma personne, et, d'un
+autre côté, je voudrais vous prier de faire avancer dans les environs
+la petite troupe qui accompagnait la Varenne ce matin, et à qui j'ai
+donné l'ordre de louvoyer en m'attendant sur le bord de la rivière,
+après Chatou.
+
+--Si ce n'est que cela, sire, rien de plus facile; mais craignez-vous
+quelque chose avec moi?
+
+--Je crains pour vous et pour moi, Crillon, dit Henri avec calme, ou
+plutôt je ne crains ni pour l'un ni pour l'autre; mais depuis que j'ai
+respiré l'air de cette maison, il me vient des idées de défiance que
+je ne saurais définir. Je ressemble à ces chats qui, partout où ils
+entrent pour la première fois, essayent l'atmosphère avec leur nez, le
+sol avec leurs pattes, et se rendent compte de chaque chose par le
+sens qui correspond à cette chose. Nous sommes chez des moines dont
+nos yeux ont vu l'habit; mais tâchons de voir sous la robe.
+
+Tout à coup Crillon poussa une exclamation qui fit bondir le roi du
+siège où il était assis.
+
+--Harnibieu! dit-il, je suis un maroufle.
+
+--Eh quoi!
+
+--Un bélître, un boeuf. J'allais dire un cheval; mais c'est une bête
+trop sensée pour être comparée à un animal de mon espèce.
+
+--Crillon, vous vous maltraitez beaucoup, mon ami. Pour quelle cause,
+s'il vous plaît?
+
+--Parce que, sire, j'avais oublié de vous dire que mon pauvre blessé,
+mon protégé, est couché, à l'heure qu'il est, dans un lit....
+
+--Vous me l'avez dit, Crillon.
+
+--Savez-vous dans quel lit, mon roi?
+
+--Vos yeux sont effrayants, mon chevalier!
+
+--Dans le lit d'un Guise!... dans le lit du cardinal tué à Blois! dans
+le lit donné par une amie à son ami, par Mlle de Montpensier à dom
+Modeste Gorenflot, prieur. La duchesse a seulement changé de moine. En
+1589, le jacobin: le génovéfain aujourd'hui.
+
+--Qu'est-ce que je vous disais, Crillon? dit le roi avec une froide
+tranquillité en se croisant les bras sur sa poitrine, je sentais ici
+une odeur de Guise!
+
+--Nous sommes dans la caverne!
+
+--Eh bien! tâchons d'en sortir, mais non pas sans avoir vu de près les
+habitants. Allez, sans rien manifester, chercher l'escorte dont je
+vous parlais.
+
+--Vous quitter, harnibieu! dans une maison où il y a le lit d'un
+Guise! Non! J'ai là Pontis, qui fera la commission aussi bien qu'un
+autre, et qui ne vous défendrait pas aussi bien que moi.
+
+--Qu'est-ce que Pontis?
+
+--Un de mes gardes.
+
+--Ah! le compagnon du blessé?
+
+--Précisément. Mais, j'y songe, à quoi bon causer avec ces enragés
+moines, qui n'attendent peut-être que cela; quittons-les sans causer.
+Vous pourriez, au lieu des renseignements qu'on ne vous donnera
+peut-être pas, recevoir quelque bon coup qu'on vous donnera.
+
+--Bah! Je parerai avec mon épée. Ce que vous venez de me dire de
+l'esprit de la maison, n'a fait que doubler ma curiosité.
+
+--Gare la manche du moine! les génovéfains en ont d'énormes. Et puis,
+si vous m'en croyez, indépendamment de la manche, que vous secouerez,
+frappez-leur sur le ventre, cela peut passer pour une caresse
+familière, et en même temps on sait s'ils cachent un poignard sous la
+robe.
+
+--Oui, mon Crillon, oui.
+
+Le roi souriant ouvrit la porte qui donnait sur le corridor dans
+lequel se promenait en long et en large un religieux courbé comme par
+le poids austère de la méditation.
+
+--Veuillez, mon cher frère, cria Henri, demander au révérend père
+prieur un moment d'entretien de la part du chevalier de Crillon.
+
+Le moine s'inclina sans répondre et descendit par un escalier voisin.
+
+--Mais, sire, dit Crillon, quand ils verront que ce n'est pas moi.
+
+--Il sera trop tard pour s'en dédire.--Envoyez votre garde où vous
+savez. J'attends ici la réponse du prieur.
+
+Crillon recommandait pour la millième fois la prudence à son maître,
+quand, dix minutes après, un enfant, au service des génovéfains,
+heurta doucement à la porte de la chambre et annonça que le révérend
+père prieur serait honoré de recevoir chez lui M. le chevalier de
+Crillon.
+
+Henri, se leva, serra son ceinturon, s'assura que son épée jouait
+facilement dans le fourreau, abattit son large chapeau sur ses yeux
+jusqu'à moitié du visage, et suivit le jeune guide, après avoir pressé
+dans ses deux mains la vaillante main de son colonel des gardes.
+
+Celui-ci courut porter la commission à Pontis.
+
+Henri n'eut pas un long chemin à faire. Au bout du corridor, il trouva
+un petit degré particulier, lequel aboutissait à l'appartement du
+prieur, précédé d'un vestibule.
+
+L'enfant poussa la porte d'une grande chambre dont les contrevents
+étaient soigneusement fermés; il annonça de sa petite voix M. le
+chevalier de Crillon, et sortit après avoir tiré sur lui deux portes.
+
+Le roi demeura quelques instants dans l'ombre, admirant cette
+précaution du prieur, qui voulait sans doute cacher à l'étranger le
+jeu de sa physionomie. C'est un artifice familier aux femmes et aux
+diplomates.
+
+Cette précaution ne pouvait déplaire à un homme qui désirait
+précisément la même chose. Il fit deux pas en regardant autour de lui,
+et peu à peu sa vue s'accoutumant aux ténèbres, il distingua tous les
+détails de ce théâtre bizarre sur lequel allait se jouer une scène que
+le lecteur ne jugera peut-être pas indigne de sa curiosité.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+LE FRÈRE PARLEUR
+
+
+Le lit à colonnes d'ébène tordues et sculptées s'élevait dans l'angle
+de la chambre. Le roi y chercha tout d'abord son interlocuteur, ne
+pouvant croire qu'un prieur en santé voulût recevoir une visite dans
+de pareilles ténèbres. Mais le prieur était assis sur une chaise, ou
+plutôt sur une estrade, car la chaise était un véritable monument
+proportionné à la masse qu'il devait supporter.
+
+Ce prodigieux prieur captiva l'attention du roi au point que, durant
+plusieurs secondes, il ne regarda autre chose dans la chambre.
+Gabrielle n'avait pas exagéré: jamais personnage mythologique, jamais
+fétiche de l'Inde ou lettré chinois, jamais bête engraissée pour les
+sacrifices n'avait acquis ce développement formidable.
+
+Une section du volet, qui s'ouvrit alors dans sa partie supérieure,
+laissa entrer environ un pied carré de jour qui éclaira d'en haut la
+victime résignée de cet embonpoint pantagruélique.
+
+Le crâne du prieur, enfermé dans une noire calotte, ne paraissait plus
+exister; on ne voyait que deux yeux flottants au milieu des amas
+adipeux qui recouvraient jusqu'aux tempes. Ses joues, d'une épaisseur
+et d'un poids énormes, tombaient sur sa poitrine qui montait elle-même
+jusqu'au menton. Ce quadruple menton, trop semblable à un triple
+goitre, nous n'en parlerons pas par civilité; non plus que du ventre,
+montagne conique à base colossale dont cette ridicule tête faisait le
+sommet.
+
+Dom Modeste essayait, mais en vain, de croiser sur son ventre deux
+mains pareilles à deux éclanches; mais les doigts s'entre-désiraient
+seulement, et leur principale occupation était de se retenir après les
+fentes de la robe ou de s'accrocher au cordon qui la ceignait.
+
+Le prieur avait les pieds sur un tabouret semblable à une petite table
+pour la largeur et la solidité. Fortement étayé par des coussins sur
+sa chaise, il ne pouvait plus faire un mouvement, et ses yeux ternes
+clignotaient au reflet de ce jour, bien faible assurément, que l'autre
+moine avait laissé tomber du haut de la fenêtre.
+
+Quand le roi se fut rassasié de ce désagréable spectacle, il chercha
+autour de lui le compagnon si fameux de Gorenflot.
+
+Frère Robert, ce devait être lui, avait pris place aux pieds de son
+prieur sur une escabelle fort basse et disposée de telle façon que,
+tournant le dos à l'étranger, il était en communication directe avec
+le visage du révérend, condition indispensable sans doute de
+l'intelligence et de l'observation nécessaires pour recueillir chaque
+pensée dans chaque mouvement des traits ou chaque geste des grosses
+mains.
+
+Frère Robert, enseveli dans sa robe et dans son capuchon, montrait
+donc au roi un dos convexe tout diapré des plis capricieux de la robe
+monacale; ce dos bombé devait être immense à en juger par la surface
+de sa convexité. Presque à la hauteur des épaules, le roi apercevait
+les genoux anguleux de frère Robert, et pourtant cette posture
+extraordinaire, cette nature si opposée à celle du prieur, cet
+entrelacement industrieux de deux grands bras et de deux immenses
+jambes pelotonnés sous un immense dos rond, ce squelette d'araignée
+habillé d'une étoffe de bure grise, ne furent pas ce qui piqua le plus
+vivement la curiosité d'Henri.
+
+L'escabeau, ou plutôt la petite table sur laquelle le prieur posait
+ses gigantesques pieds, servait de point d'appui à quantité d'objets
+bizarres sur lesquels se porta la vue du roi. On y voyait de la cire
+rouge et molle telle que l'emploient les modeleurs, des ébauchoirs de
+statuaire, une écritoire et une plume, une petite ardoise, un compas,
+deux ou trois volumes, du parchemin roulé, une petite fiole contenant
+une liqueur noirâtre, et une longue baguette de coudrier, qui
+contribuait à donner à tous les détails de cette scène certain air
+magique qui sentait singulièrement son capharnaüm de sorcier.
+
+Tout à coup l'oreille du roi fut frappée par une voix rauque et
+criarde en même temps, une voix fêlée qui semblait écorcher chaque
+parole à sa sortie d'un gosier raboteux. Cette voix psalmodia, sur le
+ton banal d'un cri de trieur public, la formule suivante:
+
+«Est prié le visiteur de consulter l'avis général contenu au présent
+tableau, et d'excuser l'infirmité du révérend père prieur des
+génovéfains, qui reçoit avec une humble salutation l'honneur de sa
+visite.»
+
+En même temps, et avant que le roi se fût remis de l'effet que cette
+abominable voix venait de produire sur ses nerfs, l'un des deux grands
+bras de l'araignée se détacha du corps par un mouvement en arrière
+semblable au jeu d'une mécanique, et tendit au roi stupéfait un petit
+tableau encadré de bois de chêne, sur lequel celui-ci lut les lignes
+suivantes tracées en caractères d'imprimerie:
+
+«Les personnes qui visitent le R.P. prieur sont prévenues que Dieu
+l'ayant affligé d'une paralysie de la langue, il en est réduit à
+transmettre sa pensée aux interlocuteurs par la voix d'un frère
+habitué à le comprendre. Ces personnes sont priées de s'adresser
+directement dans la conversation au prieur, et jamais au frère
+interprète, afin d'éviter toute confusion. En effet, ce dernier est
+forcé, pour traduire exactement, d'employer toujours le pronom _je_,
+comme le prieur ferait lui-même s'il pouvait parler. Il est donc
+important que les visiteurs soient pénétrés de cette idée qu'ils ne
+parlent effectivement qu'avec le prieur, lequel leur répond en
+réalité; la voix est empruntée, sans doute, mais sa pensée lui est
+propre.»
+
+Quand le roi eut achevé de lire ces étranges lignes, frère Robert,
+comme s'il eût supputé lettre à lettre le temps nécessaire à la
+lecture, allongea de nouveau sa main, reprit le tableau sans cesser de
+tourner le dos, et le replaça sur la petite table, aux pieds de son
+prieur.
+
+Alors il tendit à celui-ci la baguette de coudrier, que dom Modeste
+prit machinalement de sa grosse main, et redressa la tête pour entrer
+en communication plus directe avec le prieur.
+
+La baguette s'agita bizarrement entre les doigts de Gorenflot, frère
+Robert traduisit sur-le-champ de sa voix nasillarde et sans nuances:
+
+--C'est un honneur inespéré pour moi de recevoir ici l'illustre
+chevalier de Crillon que Dieu veuille garder de tout mal!
+
+Ayant ainsi parlé, le frère parleur baissa la tête, et en attendant la
+réponse qui allait se produire, prit un peu de cire qu'il commença de
+pétrir entre ses doigts avec une extraordinaire vivacité.
+
+--Il paraît que je suis bien Crillon pour ces moines, pensa Henri IV.
+Ils feignent, du moins, de me croire Crillon. Ou ils me trompent ou je
+les trompe. En dépit de leurs simagrées, nous verrons s'ils sont plus
+gascons que moi, et lequel de nous forcera l'autre à se compromettre.
+
+--C'est un grand plaisir pour votre hôte, répondit-il avec onction,
+d'entretenir un religieux si célèbre par son esprit et sa sagesse.
+
+Gorenflot cligna béatement des yeux; frère Robert ayant relevé la
+tête, répondit:
+
+--Que désirez-vous de moi?
+
+--Beaucoup de choses, dit le roi en s'approchant comme pour voir d'un
+peu plus près tout l'étalage du frère parleur.
+
+Celui-ci toucha le pied du prieur, qui semblait sommeiller. La
+baguette s'agita vivement aux mains de Gorenflot. Robert s'écria avec
+une égale vivacité:
+
+--M. le chevalier de Crillon voudrait-il bien s'asseoir?
+
+Le roi s'approchait toujours.
+
+--Là! dit précipitamment le frère Robert, là, derrière, sur le
+fauteuil.
+
+Et en même temps son bras interminable indiquait au roi un fauteuil
+placé en face de celui de dom Modeste, mais immédiatement derrière
+l'escabeau du parleur. Le roi recula pour s'y placer bien à regret.
+
+--Crillon a été indiscret, se dit-il.
+
+La baguette de Gorenflot parla. Robert traduisit:
+
+--Quelle est la première de ces questions que vous avez à m'adresser?
+
+--Elle est relative à mon maître le roi Henri IV. Ce prince a su les
+bons conseils que vous donniez souvent à une personne pour laquelle il
+a de l'estime, et il me charge de vous en remercier. Mais il voudrait
+savoir en même temps comment vous avez appris que c'était le roi qui
+fréquentait la maison de Mlle d'Estrées.
+
+Les yeux de Gorenflot s'écarquillèrent. Robert, en fourrageant ses
+ustensiles sur la table, heurta encore une fois la sandale de
+Gorenflot, et aussitôt la baguette s'agita:
+
+--Tout le monde connaît le roi, répondit le parleur, et il suffit
+d'une personne qui l'ait reconnu allant à la maison d'Estrées, si
+voisine de notre couvent, pour nous avoir donné avis de sa présence.
+
+--En voilà bien long, pensa le roi. Est-ce que deux ou trois coups de
+baguette jetés dans l'air, à droite et à gauche, peuvent signifier
+tant de choses?
+
+Il ajouta tout haut:
+
+--Je croyais que peut-être, en raison même du voisinage, vous auriez
+pu voir vous-même passer le roi et par conséquent, l'ayant reconnu, le
+signaler à Mlle d'Estrées.
+
+--Je n'ai jamais vu Henri IV, traduisit Robert, donc si je le voyais
+je ne pourrais le reconnaître.
+
+Cette réponse, au lieu de satisfaire Henri, redoubla, on le comprend,
+ses défiances. Tout ce dialogue, échafaudé sur des signes et des clins
+d'oeil, lui paraissait d'ailleurs invraisemblable. Rompant la
+conversation:
+
+--Permettez, s'écria-t-il, mon révérend père, que je vous fasse part
+d'une réflexion qui m'arrive.
+
+--Faites, dit Robert, pétrissant sa cire sous son capuchon.
+
+--C'est tellement admirable de vous voir vous exprimer avec tant de
+facilité par l'intermédiaire du frère parleur, que je demande à me
+remettre de l'émotion que j'en éprouve. Mais....
+
+Le capuchon s'agita et le dos se recroquevilla comme celui d'un chat
+qui se roule.
+
+--Mais, poursuivit le roi, il me semble que le révérend père pourrait
+converser aussi fructueusement et plus secrètement avec ses visiteurs.
+S'il voulait, puisqu'il n'est point paralysé des mains, écrire sur
+l'ardoise que je vois à vos pieds, tout intermédiaire lui deviendrait
+inutile, et sa pensée conserverait la fleur même de son
+épanouissement, cette fleur fugitive qu'on appelle le mystère.
+
+Un certain malaise se peignit sur les traits boursouflés du prieur; sa
+baguette oscilla mollement entre ses doigts.
+
+--Ma paralysie, dit Robert, n'est malheureusement pas bornée à la
+langue, elle gagne souvent les mains.
+
+--Pas toutes deux, répondit le roi.
+
+--La droite particulièrement, et je n'écris que de celle-là, glapit
+frère Robert.
+
+--C'est fâcheux, mon révérend, parce que beaucoup de choses
+importantes pourraient vous être confiées par vos visiteurs, qui les
+gardent, se défiant du tiers qui les écoute.
+
+Henri croyait forcer le capuchon à une révolte, mais Robert continua
+de modeler sa figurine avec la même tranquillité. Après avoir levé la
+tête pour prendre la réponse du prieur, qui remuait incessamment sa
+baguette en des circonvolutions variées:
+
+--Monsieur le chevalier, répondit-il sans trouble et avec sa psalmodie
+ordinaire, la méthode que j'ai choisie pour correspondre avec le
+monde, est la meilleure par sa promptitude et sa sûreté. J'ai instruit
+le frère que vous voyez à comprendre mes signes et mes gestes; la
+science mimique est une de celles que j'ai le plus curieusement
+étudiées. Depuis Cadmus, qui inventa l'écriture, jusqu'à nos jours, il
+s'est produit environ six mille cinq cents systèmes d'interprétations
+pour remplacer la parole.
+
+Les Égyptiens y étaient maîtres passés. Vous aurez entendu parler de
+leurs hiéroglyphes. Je trace avec ma baguette des signes et des
+figures qui ont quelque rapport avec ces hiéroglyphes fameux, dont un
+seul équivaut souvent à une phrase tout entière.
+
+Il y a dans les alphabets indiens certains caractères d'une valeur
+aussi importante. Bien plus, mes études se sont portées sur les
+correspondances animales. Vous n'êtes point sans avoir observé,
+monsieur le chevalier, que toutes les bêtes de même espèce se
+comprennent à merveille, non point par le cri, qu'elles n'emploient
+qu'à distance, mais par des tressaillements, des mouvements de jambe
+ou de pied, des signes de tête ou d'oreille, des froncements du
+sourcil, des lèvres, et par l'exhibition des dents. Ce dernier moyen
+surtout est leur agent favori do correspondance et fournit à l'homme
+lui-même des métaphores pour son langage. On dit: montrer les dents.
+Vous aurez parfois entendu prononcer ce mot.
+
+--J'ai même vu se faire la chose, dit le roi, qui admirait
+l'ingénieuse prolixité de cette réponse, et ne savait s'il devait rire
+ou se fâcher. On m'a beaucoup montré les dents, révérend prieur.
+
+--Il résulte, poursuivit le frère parleur, que de toutes ces matières
+élémentaires, soigneusement choisies et analysées, je me suis composé
+un langage fort riche et fort varié, comme vous le pouvez voir. En
+effet, il me semble que frère Robert qui n'est pas un homme d'esprit,
+tant s'en faut; je dirai plus, c'est une pauvre intelligence....
+
+Frère Robert courba humblement sa tête sous cette flagellation que lui
+infligeait le coudrier du prieur.
+
+--Il me semble, continua le traducteur, que ce bon frère rend assez
+nettement ma pensée pour vous en donner une idée exacte, assez
+vivement pour ne pas fatiguer votre attention. J'ajouterai, quant au
+dernier point que vous avez effleuré, c'est-à-dire le secret de nos
+entretiens, que, depuis longues années, frère Robert a communiqué
+toutes mes pensées à bien des personnes placées dans des positions
+délicates, aussi délicates pour le moins que la vôtre, monsieur le
+chevalier, sans que jamais une plainte, un soupçon se soient élevés
+contre sa discrétion. Je répondrais de moi aussi bien que de lui; mais
+je réponds de lui comme de moi-même. Du reste, pour peu que le
+scrupule vous tienne, ne vous croyez obligé à me rien dire; et si vous
+préférez m'écrire, je saurais seul votre pensée. Seulement, vous serez
+assez bon pour faire quelques efforts d'intelligence afin d'arriver à
+comprendre la réponse de ma baguette; frère Robert détournera la tête
+pendant ce temps-là et ne saura rien de notre conversation.
+
+Après ce discours, dom Modeste reposa sa main fatiguée par le jeu du
+coudrier. La frère parleur reprit sa cire et son ébauchoir. Le roi se
+frotta la barbe en murmurant:
+
+--Décidément, dans ces deux hommes, il y en a au moins un qui est
+très-fort; mais je crois bien qu'il n'y en a qu'un. Lequel?
+
+Il prit son parti sur-le-champ.
+
+--Je suis convaincu, dit-il, et je n'hésiterai plus à tout vous
+exposer. Si vous ne connaissez pas le roi Henri, du moins Crillon vous
+est assez connu pour que vous excusiez les boutades de sa franchise.
+J'avoue que les apparences du mystère dont on s'entoure ici m'avaient
+inspiré de la défiance.
+
+--Quel mystère? psalmodia frère Robert.
+
+--Ces ténèbres, à peine combattues par un pâle rayon de jour.
+
+--Ma vue est faible, traduisit le parleur.
+
+--L'obstination du frère Robert à cacher son visage.
+
+Le capuchon tressaillit.
+
+--Le frère Robert est disgracieux à voir, dit la voix rauque, et il
+cache son visage bien moins par amour-propre que par le désir de ne
+point blesser les yeux d'un étranger.
+
+--Oh! si ce n'est que cela, s'écria le roi, pas de scrupules, est-ce
+que nous ne sommes pas tous plus ou moins laids en ce monde?
+
+Et il allongea une main pressée vers le capuchon.
+
+--Montrez-vous donc au chevalier de Crillon, dit frère Robert en
+s'adressant à lui-même ces mots, que venait de lui envoyer la
+baguette. Et, du même temps, il se tourna lentement vers le roi.
+
+Henri se leva de surprise à l'aspect de ce visage étrange.
+
+Frère Robert avait les joues caves comme s'il eût eu le don de les
+faire rentrer à volonté dans sa bouche. Ses yeux dilatés occupaient
+pour ainsi dire toute la tête, sans fournir ni expression ni lumière;
+la bouche pincée en bec de lièvre disparaissait dans une barbe plus
+blanche que grise. Un cordon de cheveux frissonnants venait border les
+sourcils en supprimant le front, et un nez aquilin recourbé jusque
+dans la bouche achevait de donner à la tête du frère un caractère
+bestial analogue à la physionomie de certains oiseaux de mauvais
+augure.
+
+Le roi contempla cette figure qui s'offrait calme et immobile à son
+analyse. Puis, aussitôt qu'il eut détourné les yeux pour se livrer à
+ses réflexions, frère Robert, consultant le prieur:
+
+--Vous voyez que le frère n'est pas beau à voir, dit-il
+mélancoliquement, et que mieux vaut qu'il se cache. Maintenant, s'il
+vous plaît, nous continuerons la conversation, car vous ne m'avez
+encore rien dit des choses nombreuses que vous annonciez devoir me
+dire.
+
+Le roi, rappelé à lui par la transparente ironie de ces paroles,
+répliqua vivement:
+
+--Je l'avoue, et je commence: il s'agit de l'abjuration du roi.
+
+--J'écoute, traduisit Robert, qui avait repris sa place et la figurine
+déjà fort avancée.
+
+--Le roi, mon maître, m'a chargé de vous demander pourquoi vous lui
+faisiez conseiller par Mlle d'Estrées de prendre la religion
+catholique?
+
+--Parce que c'est la vraie, traduisit Robert.
+
+--Ce n'est pas pour cela, dit vivement le roi, résolu à brusquer
+l'aventure et à démasquer soit Gorenflot en l'effrayant, soit Robert
+en l'irritant; c'est parce que vous voulez servir le roi, ou parce que
+vous voulez lui nuire.
+
+La prunelle de Gorenflot clignota, et bien que la baguette eût à peine
+oscillé.
+
+--C'est parce que je veux le servir, fut-il répondu.
+
+--Je ne crois pas, mon père.
+
+Le capuchon fit un mouvement.
+
+--D'où vient ce soupçon?
+
+--Du lit de M. le cardinal de Guise, que j'ai vu en cette maison.
+
+La physionomie de Gorenflot prit une expression de stupide frayeur qui
+anima le roi dans ses attaques.
+
+--C'est un présent, dit Robert.
+
+--De la mortelle ennemie du roi, dont vous vous dites l'ami!
+
+--On ne peut refuser rien d'une si grande dame.
+
+--Pas même le couteau de Jacques Clément, si elle l'offrait, dit le
+roi.
+
+Gorenflot trembla, pâlit, ouvrit la bouche. Frère Robert se redressa.
+
+--Elle ne me l'eût pas offert! traduisit-il avant que ni geste ni clin
+d'oeil, ni baguette eussent fonctionné. M. le chevalier de Crillon a
+tort de suspecter mon attachement et mon respect pour le roi.
+
+--On ne peut pas aimer à la fois la duchesse de Montpensier et le roi
+Henri IV! s'écria le roi; et plus on s'efforce de chercher à le
+prouver, plus on devient suspect, et une fois qu'on est suspect à
+Crillon de trahison envers son maître, Crillon parle haut, et sa
+parole peut passer pour une menace. Gare aux menaces de Crillon, car
+il représente le roi et sait tout ce qui se passe dans les couvents!
+
+A ces mots, prononcés avec une voix vibrante et irritée, Gorenflot, en
+proie à l'épouvante, se leva sur sa chaise, agita son bras et roula
+des yeux effarés qui semblaient supplier frère Robert, puis il retomba
+immobile en poussant une exclamation douloureuse.
+
+--Tiens! le muet parle... s'écria le roi.
+
+--Il ne parle pas, il crie, répliqua vivement frère Robert en se
+tournant vers Henri, avec une émotion qui, pendant une seconde,
+changea toute l'expression de son visage, toute l'attitude de son
+corps, et le rajeunit de dix ans.
+
+--Oh! pensa le roi frappé d'une révélation soudaine, est-ce possible,
+mon Dieu!... je jurerais que je viens de voir Chicot, si, il y a deux
+ans, je ne l'avais tenu mort entre mes bras!
+
+Tandis que frère Robert s'empressait auprès de son prieur à moitié
+évanoui, et lui faisait respirer la liqueur du flacon, le roi
+s'absorbait de plus on plus profondément dans les réflexions que tant
+d'étrangetés avaient fait naître dans son esprit.
+
+Ce n'était plus de la curiosité qui l'animait, ce n'était plus même
+cet instinct de conservation qui s'appelle génie chez les grands
+hommes pour qui le salut du corps n'est rien en comparaison du salut
+de leur fortune, Henri ressentait une ardeur immodérée de connaître ou
+plutôt de retrouver un homme dans le fantôme qu'un caprice du hasard
+peut-être venait d'évoquer pendant un moment devant lui. Il lui
+semblait qu'en poursuivant cette oeuvre, il dépasserait le but
+ordinaire des efforts de la simple humanité. Faire d'un homme une
+ombre, c'est aisé, dit Hamlet, mais il est moins facile de solidifier,
+de vivifier une ombre fantastique.
+
+Pourquoi le prieur avait-il manifesté une pareille terreur? Pourquoi
+frère Robert avait-il lui-même changé ainsi de visage! Qu'allait-il
+résulter de cet entretien commencé dans une simple spéculation
+d'intérêt privé?
+
+Gorenflot bâillait et suffoquait comme un phoque aux derniers abois.
+Frère Robert se montrant à découvert, comme pour effacer tout soupçon
+chez le roi, avait repris sa figure d'oiseau et en variait à chaque
+instant, dans chaque grimace nouvelle, le type et l'expression de
+façon à ressembler à trente personnes ou plutôt à trente bêtes
+différentes en une demi-heure, affectation qui plus que jamais captiva
+l'attention du roi.
+
+Le frère parleur, s'en apercevant, remit tant bien que mal Gorenflot
+en équilibre, avec quelques soins qui ressemblaient à des gourmades.
+Il lui rendit la baguette, se rassit sur l'escabelle, et poussant un
+hum! hum! d'appel pour inviter le roi à reprendre la conversation:
+
+--Je suis mieux, dit-il de la part du prieur hébété, et en état de
+répondre aux questions de l'illustre chevalier de Crillon. Mon coeur
+sensible s'est ému des soupçons et des menaces d'un si noble
+personnage. Mais j'ai appelé à Dieu des injustes reproches qui
+m'étaient adressés. Dieu m'a fortifié. Causons, monsieur le chevalier,
+causons!
+
+Rien n'eût pu distraire Henri de sa contemplation. Au lieu de répondre
+au prieur, il s'approcha de Robert, le regarda d'un air à la fois
+affectueux et triste, et appuyant une main sur son épaule décharnée:
+
+--Regardez-moi encore comme tout à l'heure, dit-il, je vous en prie.
+
+La baguette de Gorenflot s'agita convulsivement en décrivant festons
+et paraboles.
+
+--Le révérend père, s'écria frère Robert avec une voix de chat irrité,
+demande si monsieur le chevalier est venu ici perdre son temps à se
+moquer d'un pauvre moine disgracié de la nature? Ce n'est ni
+charitable ni décent.
+
+Et il accompagna ces mots d'un coup d'oeil oblique, en laissant voir
+un quart de figure tellement grotesque et disloquée, que le roi
+demeura debout, découragé, rêveur, et n'insista plus.
+
+--Il faut m'excuser, dit-il en se rasseyant derrière frère Robert. Il
+faut me pardonner d'avoir un moment troublé la sérénité du révérend
+prieur par des menaces. La qualité d'ami de Mme de Montpensier ne
+saurait être qu'un sujet de suspicion et de colère pour l'ami du roi
+de France, et Crillon est un ami fidèle de ce prince.
+
+--Moi aussi, répliqua le traducteur, au nom de Gorenflot qui peu à peu
+se calmait.
+
+--Rien ne le prouve, dit Henri avec douceur, et tout prouve le
+contraire. Vous dirigez la conscience d'une jeune fille que le roi
+aime tendrement, et au lieu de laisser cette jeune fille céder aux
+sentiments favorables que peut-être le roi lui avait inspirés, vous
+l'en détournez en vous servant d'elle comme d'un levier politique pour
+déplacer toutes les résolutions du roi. Ce n'est point là un acte
+d'amitié. Ne vous en vantez pas. Non, le roi n'a pas d'amis en ce
+couvent, et c'est dommage. Entouré de pièges comme il l'est, guetté
+par des ennemis implacables, peu aimé de ses amis mêmes, il lui faut
+bien du courage, bien de la confiance en Dieu pour continuer la lutte
+qu'il a entreprise. Oh non! il n'a pas d'amis.
+
+Frère Robert, après avoir consulté la figure boursouflée de dom
+Modeste.
+
+--Vous calomniez bien des honnêtes gens, monsieur le chevalier,
+dit-il, et vous vous oubliez vous-même. Tout à l'heure vous vous
+annonciez comme un fidèle ami de Henri IV.
+
+--Oh! moi, cela ne compte pas, dit le roi rappelé à son rôle.
+
+--Crillon ne compte pas!... et Rosny, et Mornay! et d'Aubigné et
+Sancy!
+
+--Rosny a de grandes qualités, mais il aime un peu le roi pour le
+gouverner. Mornay est un homme dur et sans indulgence. Sancy a rendu
+d'énormes services à Sa Majesté, mais si énormes qu'elle en sent le
+poids ... peut-être parce qu'il le lui fait sentir. Quant à d'Aubigné,
+celui-là aime Henri IV comme un enfant aime son chien ou son
+passereau, pour lui arracher les plumes ou lui tirer les oreilles.
+
+--Qui aime bien châtie bien, dit frère Robert d'une voix caverneuse.
+
+--Tenez, poursuivit le roi avec un regard pénétrant, de tous les amis
+que ce pauvre roi a eus, je ne m'en rappelle qu'un. Oh! celui-là, une
+perle d'ami! L'ami qui châtiait aussi, mais avec un rire si joyeux,
+avec une patte de velours si spirituellement armée de griffes
+innocentes!... C'était là un ami du roi! Mon révérend père, je ne
+l'oublierai jamais.
+
+En parlant ainsi, Henri se penchait vers le capuchon de frère Robert,
+qui plongeait à mesure que le regard et le souffle de son
+interlocuteur se rapprochaient de lui.
+
+--Quel était donc ce phénix? murmura la voix qu'on eût dit émue, tant
+elle avait pris de soudaine douceur.
+
+--C'était un bon gentilhomme de Gascogne, un compatriote du roi, un
+brave, un sage, l'âme de Brutus dans le corps de Thersite, la probité
+d'Aristide et la froide valeur de Léonidas.
+
+--Monsieur le chevalier est lettré, dit le frère Robert, dont le
+capuchon tremblait comme la parole. _Habemus Crillonem non inficetum_,
+eût dit Caton.
+
+--Frère Robert, vous êtes bien savant vous-même, cria le roi entraîné
+vers cet homme par un élan de l'âme qu'il ne pouvait maîtriser.
+
+Le frère parleur saisit aussitôt le tableau placé aux pieds du prieur,
+et de ses longs doigts crochus montra au roi la phrase suivante:
+
+« Il est important que les visiteurs soient pénétrés de l'idée qu'ils
+ne parlent effectivement qu'avec le prieur. La voix est empruntée,
+mais sa pensée lui est propre. »
+
+Henri ayant lu, répondit en regardant la masse inerte qui gisait dans
+le fauteuil du prieur:
+
+--C'est vrai. Mais vous conviendrez qu'on pourrait s'y tromper. J'en
+reviens à mon ami; je veux dire à l'ami du roi. Mais il était aussi le
+mien, et vous ne serez pas étonné de m'entendre quelquefois dans la
+conversation employer le pronom _je_, comme notre excellent frère
+parleur.
+
+La baguette parla.
+
+--Continuez, nasilla Robert; le panégyrique de ce gentilhomme que vous
+dîtes si dévoué au roi m'intéresse au suprême degré. Amitié! _Rara
+avis in terris!_
+
+--Oiseau bien rare, en effet, dit le roi. Mais elle était la vertu
+dominante de ce brave dont nous parlons. Il avait eu d'abord pour le
+feu roi, pour Henri III, une de ces amitiés dévouées comme jamais
+peut-être souverain n'a su en inspirer: sollicitude constante, soins
+éclairés, vigilance pour la conservation de la couronne souvent
+menacée, vigilance plus sublime encore pour la défense des jours
+précieux de son roi.
+
+Un rire strident, pareil à un gémissement funèbre, gronda un moment
+sous le capuchon comme dans la profondeur d'une caverne. Quant au
+visage du prieur, il s'était couvert d'une pâleur morne, et pour cette
+fois assurément sa physionomie exprimait une idée.
+
+--De quoi ont servi cette sollicitude, ces soins et cette vigilance,
+murmura le frère parleur en s'abîmant dans une prostration
+douloureuse.
+
+--Dieu avait compté les jours du pauvre roi, dit Henri avec une
+solennelle gravité; le dévouement d'un homme ne peut rien contre les
+desseins de Dieu; mais j'oubliais, s'écria-t-il tout à coup dans une
+de ces inspirations du génie, que je fatigue vos oreilles du récit de
+douleurs qui ne sont pas les vôtres; j'oubliais que je parle à des
+amis de Mme la duchesse de Montpensier, et que la mort du feu roi n'a
+pas causé grand deuil dans les couvents de France.
+
+La sévère figure du frère parleur se dressa tout à coup comme si elle
+allait protester par un cri contre cette accusation. Henri attendait
+avec impatience l'effet de sa ruse. Mais frère Robert se rassit
+lentement sans avoir proféré une parole, et la baguette de Gorenflot
+ayant tracé quelques signaux, le traducteur ajouta:
+
+--Ne parlons plus politique, s'il vous plaît, monsieur le chevalier.
+
+--Ce n'est point de la politique, c'est de l'histoire, répliqua le
+roi. L'histoire du gentilhomme gascon qui vous intéressait tout à
+l'heure se lie étroitement à celle des rois Henri III et Henri IV. En
+servant le premier de ces princes, notre ami obéissait à une sorte
+d'intérêt personnel. Il servait sa propre haine.
+
+--Ah! sa haine ... interrompit le capuchon. Cet homme parfait avait
+donc des passions terrestres?
+
+--Beaucoup, et c'est pourquoi il fut si grand et si bon. Les
+faiblesses de l'âme sont comme ces coussinets de chair molle que la
+sage nature a placés autour des tendons et des muscles. Ils
+amortissent la trop grande violence des mouvements, qui sans cela
+deviendraient brutaux, et ils préservent les ressorts eux-mêmes d'un
+frottement qui les aurait trop vite usés. Les faiblesses d'ailleurs
+procurent à l'âme des satisfactions et la font consentir à habiter sur
+terre, insipide séjour, si parfois on n'y rencontrait un peu de
+variété.
+
+Le capuchon approuva.
+
+--Je répète cette phrase pour l'avoir trouvée belle, dit le roi. Elle
+n'est pas de moi. Notre ami la prononçait souvent. Eh bien! puisque
+voilà ses faiblesses excusées, avouons qu'elles étaient justifiables.
+Il haïssait mortellement un homme qui l'avait offensé, offensé sans
+cause et d'une façon cruelle. Peut-être si l'objet de cette haine eût
+été un simple particulier en dehors des événements de cette époque, le
+rôle du gentilhomme gascon en eût-il été amoindri; l'offense eût été
+payée de quelque coup d'épée obscur au coin de quelque carrefour. Mais
+l'ennemi de notre ami était un grand personnage, un très-grand et
+très-puissant prince; c'était, voyez la bizarrerie du sort, un
+formidable ennemi du roi Henri III, en sorte que, tout en faisant ses
+affaires personnelles, le Gascon travaillait à celles de son maître.
+Je vous dirais bien le nom de ce prince qui fit tant de mal à Henri
+III, mais vous avez ici dans votre maison certain lit qui me ferme la
+bouche.
+
+--Parlez toujours, monsieur le chevalier, traduisit le frère parleur.
+
+--Ce prince était de l'illustre maison de Guise, frère des Guises tués
+à Blois et de Mme de Montpensier, votre amie. Il s'appelait et
+s'appelle encore M. le duc de Mayenne. Jadis conspirant contre Henri
+III, il guerroie aujourd'hui contre Henri IV. C'est là l'ennemi que
+combattait à outrance notre ami le Gascon. Ce fidèle, ce brave, ce
+spirituel... Cherchez bien, mon révérend, il n'est pas que vous ne
+sachiez un peu de qui je veux parler, et si vos souvenirs venaient à
+faillir, interrogez le frère Robert, il vous donnera peut-être des
+renseignements sur l'homme incomparable qui, je l'ai dit, fut le seul
+véritable ami d'Henri de Navarre, aujourd'hui roi de France.
+
+À ces mots, prononcés avec toute l'adresse et toute la véhémente
+chaleur de ce grand esprit, que fécondait un si grand coeur,
+l'étonnement stupide de Gorenflot fut poussé au comble. Ses yeux
+désorientés interrogèrent ardemment le frère Robert et le supplièrent
+d'intervenir en un si cruel embarras.
+
+Celui-ci, après avoir réfléchi longtemps, malgré tous les titillements
+de la baguette:
+
+--Je ne sais pas encore très-bien, dit-il, de qui monsieur le
+chevalier veut parler. Cette accumulation de louanges m'a d'abord fait
+perdre la voie. Si le personnage dont on s'occupe eût été un humble
+serviteur du feu roi, bien caché dans sa vie et ses actions, bien
+obscur, et ... bien vite oublié, peut-être l'eussé-je reconnu plus
+facilement.
+
+--Obscur!... s'écria le roi, obscur, celui qui, du temps où vivait la
+pauvre dame de Monsoreau, a aimé et servi Bussy d'Amboise contre le
+duc d'Anjou!... Mémorable et touchante histoire, que n'oublieront
+jamais ceux qui l'ont sue une fois! Humble! celui qui tua de sa main
+Nicolas David et le capitaine Borromée, deux terribles champions des
+Guises!... Oublié! celui dont la seule mémoire soulève, à l'heure
+qu'il est, des soupirs dans le sein de son roi, et qui, s'il était là,
+pourrait voir dans mes yeux combien on l'a aimé, combien on l'aime
+toujours, et comment on le pleure!
+
+Le roi prononça ces paroles avec un coeur brisé, les larmes roulaient
+dans ses yeux.
+
+Le frère parleur se retourna furtivement, et surprit sur le visage
+d'Henri cette loyale et glorieuse émotion; puis, baissant de nouveau
+la tête, il répondit d'une voix entrecoupée:
+
+--Les faits que vous venez de citer, monsieur le chevalier, m'ont
+éclairé complètement. La personne dont il s'agit est bien celle que
+j'avais soupçonnée d'abord. Ne s'appelle-t-elle pas....
+
+--Chicot! s'écria le roi d'une voix éclatante, comme s'il appelait.
+
+Le capuchon ne frissonna point; mais Gorenflot, à ce nom, trembla sur
+son fauteuil comme un dieu de Jagrenat déraciné de sa base.
+
+--Oui, dit le frère parleur froidement, c'est le nom que portait celui
+dont vous parlez, et nous nous comprenons parfaitement. Les louanges
+dont vous l'honorez me sont douces venant du grand chevalier Crillon;
+elles me sont douces, parce que je fus honoré aussi de l'amitié de M.
+Chicot.
+
+Rien ne pourrait rendre l'expression que prit ce nom en passant par
+les lèvres du frère parleur.
+
+--Vous avez été son ami? demanda le roi.--Je me rappelle ... vous êtes
+ce moine, son compagnon ... Mais pardon, je croyais qu'autrefois on
+vous nommait Panurge.
+
+--Panurge, ce n'était pas moi, c'était notre âne, traduisit Robert, et
+il est mort, mort comme M. Chicot. Car M. Chicot est mort, cela est
+bien connu. Plusieurs gens de guerre me l'ont annoncé, et, au fait,
+qui peut mieux le savoir que vous, monsieur le chevalier, puisque vous
+n'avez presque jamais quitté le roi, et que c'est près du roi que
+mourut M. de Chicot?
+
+--Oui, dit le roi.
+
+--Vous y étiez peut-être? demanda frère Robert.
+
+--J'y étais.
+
+Un silence profond accueillit ces paroles. Frère Robert interrompit un
+moment son travail de modeleur et rêva; puis, obéissant à la baguette:
+
+--Je profiterais volontiers, traduisit-il, de l'occasion qui se
+présente pour obtenir quelques détails sur la mort de ce pauvre M.
+Chicot. Fournis par un témoin oculaire, ils auront une valeur bien
+précieuse pour son ancien ami. Est-ce que vous auriez l'obligeance de
+m'en conter l'histoire, monsieur le chevalier?
+
+--Volontiers, mon révérend. Chicot avait suivi la fortune du roi Henri
+IV au moment où tout le monde hésitait, et ses offres de service
+avaient été d'autant plus agréables au nouveau roi qu'il en savait
+toute l'importance, ayant par lui-même éprouvé combien Chicot devenait
+un dangereux adversaire lorsqu'il persécutait quelqu'un pour défendre
+son maître. Seulement Chicot ne fut pas pour Henri IV ce compagnon de
+tous les instants, ce commensal, cet ami antique qui couchait dans la
+chambre, mangeait à la table et participait à tous les secrets de la
+vie du maître. Chicot avait l'habitude de cette grande et splendide
+existence du roi Henri III. Le lit d'Henri IV était dur, sa vaisselle
+d'argent était souvent mise en gage et remplacée par des écuelles de
+terre chichement garnies.
+
+Henri, par cette attaque indirecte, injuste, allusion amère à sa
+mauvaise fortune, espérait amener l'adversaire à se découvrir, mais
+frère Robert répondit flegmatiquement:
+
+--Il est vrai que Chicot était cupide, avare, gourmand et efféminé. Ce
+sont là des faiblesses excusables dans les hommes de trempe vulgaire
+et de condition obscure. Il avait été gâté d'ailleurs par la
+fréquentation de Sa Majesté Henri III, ce prince généreux, fastueux,
+magnifique, la main la plus facile à s'ouvrir, le coeur le plus
+reconnaissant, le monarque par excellence! Le feu roi qui toujours se
+dépouilla pour enrichir ses serviteurs, qui toujours prit sur sa table
+le pain sec pour offrir à ses amis les faisans sur leur plat d'or, le
+feu roi qui était vaillant et fort s'oubliait lui-même comme tous le
+grands coeurs... Il avait gâté son ami Chicot! Ce gentilhomme était
+devenu malhonnête sans doute, et matériel. Pardonnez, seigneur, au
+monarque et à son humble serviteur.
+
+Gorenflot baissa la tête; frère Robert glissa de son escabeau: il
+s'était agenouillé.
+
+Le respect avait gagné Henri lui-même. Ce coup qu'il avait voulu
+porter dans une louable intention, lui était revenu sensible et direct
+en plein coeur.
+
+--Je crois bien plutôt, répondit-il vivement, que le gentilhomme
+gascon ne voulut point nouer de familiarité avec Henri IV pour ne pas
+affaiblir ses souvenirs, pour ne point faire succéder à sa tendresse
+pour le feu roi une tendresse nouvelle: certaines amitiés sont un
+culte que les belles âmes entretiennent religieusement.
+
+--Peut-être, répliqua le traducteur. Mais vous avez promis quelques
+mots sur les derniers moments de M. Chicot.
+
+--Il combattait à la journée de Bures en vaillant soldat. Toujours
+ardent à se venger de M. de Mayenne, il fit prisonnier son ami, son
+parent, le comte de Chaligny, et tout triomphant me l'amena.
+
+--A vous, monsieur de Crillon? interrompit Robert, ou au roi?
+
+--J'étais si près du roi qu'il l'amenait à nous deux: «Tiens, dit-il
+joyeusement, Henri, voilà un cadeau que je te fais.» Et il poussa
+Chaligny à mes pieds.
+
+--Il tutoyait le roi?
+
+-Il ne tutoyait que le roi. Ces mots firent rire; le comte de
+Chaligny, furieux, se retourna, et de son épée, que le généreux Chicot
+lui avait laissée, il lui fendit la tête.
+
+--Je ne suis qu'un moine peu instruit des lois de la guerre, murmura
+le frère Robert; mais il me semble que cette action fut lâche.
+
+--Elle fut infâme.
+
+--Et ... le blessé?
+
+--Chicot tomba. Je le fis panser, soigner par de bons chirurgiens.
+
+--Chez vous?... dans votre tente, n'est-ce pas? monsieur le chevalier,
+demanda Robert.
+
+--Dans ma tente ... dit le roi embarrassé, je n'en avais pas toujours.
+
+--Dans le logis du roi, enfin ... le roi logeait toujours quelque
+part. Lorsque le roi Henri III était en campagne, Chicot, il me l'a
+dit, fut souvent blessé près de lui, et toujours il fut soigné chez le
+roi. Il couchait à ses pieds ... c'est le privilège des chiens
+fidèles.
+
+Le roi rougit. Ses yeux si loyaux et si brillants se troublèrent. Un
+remords soulevé par ces paroles si simples monta lentement de son
+coeur à ses lèvres et il balbutia:
+
+--C'est vrai ... j'oubliai de faire panser Chicot chez moi; je l'avais
+envoyé dans une maison sûre. J'appris qu'il s'affaiblissait tous les
+jours, et enfin on vint me prévenir qu'il était au plus mal.
+J'accourus ... il était mort.
+
+--De votre part, c'était naturel, monsieur le chevalier, mais de la
+part du roi Henri IV?... Oh! si Chicot eût couché aux pieds du roi,
+murmura Robert d'une voix lugubre et déchirante, il eût eu du moins
+l'ineffable bonheur de rendre le dernier soupir en bénissant son
+maître, et tous ses services eussent été assez payés!
+
+Le roi courba le front en proie à une émotion que jamais peut-être il
+n'avait ressentie.
+
+--Enfin, continua Robert d'un ton solennel et les yeux fixés sur dom
+Modeste, M. de Chicot est mort. Paix à son âme. C'était un homme de
+bonne volonté, comme dit l'Écriture! et félicitons-le maintenant qu'il
+n'est plus au service des grands de la terre!
+
+En parlant ainsi, le frère soulevait dans sa main la figurine presque
+achevée. Le roi la vit et fut frappé.
+
+La figurine le représentait lui-même dans un costume de cérémonie avec
+sa large barbe et son long nez célèbre. C'était sa taille, son allure
+martiale et dégagée. Il était agenouillé, tenant en ses mains un
+missel sur lequel on lisait le mot: Messe.
+
+Le roi, saisi de stupeur à la vue de ce merveilleux travail, exécuté
+dans les intermittences du dialogue et des observations du frère
+parleur, joignit les mains et se penchant sur la statuette pour la
+voir de plus près:
+
+--Mais c'est mon portrait, s'écria-t-il. Vous voyez bien que vous me
+connaissez!
+
+Frère Robert, sans se retourner, écrivit rapidement avec la pointe de
+l'ébauchoir:
+
+CRILLON.--EQUES.--MCLXXXXIV.
+
+Le roi se tut, encore une fois jeté loin du but par cette inaltérable
+présence d'esprit. Mais il se préparait à prendre sa revanche, lorsque
+la porte de la chambre s'ouvrit, l'enfant qui avait amené Henri chez
+dom Modeste accourut hors de lui et dit quelques mots tout bas au
+prieur.
+
+Gorenflot devint violet; on eût dit qu'il allait être foudroyé
+d'apoplexie.
+
+Frère Robert, sans se troubler, feignit de consulter son prieur et dit
+au roi:
+
+--Il serait peut-être désagréable au chevalier de Crillon de
+rencontrer la personne qui nous rend visite. Montez le petit degré,
+monsieur, il aboutit à la chambre de frère Robert. J'y ferai conduire
+par une autre porte l'ami qui vous attend là-haut. Allez, et tâchez de
+vous persuader que le roi a des amis ici.
+
+Le roi tressaillit et regarda les deux moines comme pour leur demander
+s'ils comptaient le prendre dans un piège.
+
+La main sur son épée, il monta l'escalier à reculons, l'oeil toujours
+fixé sur le prieur et son acolyte. Il atteignit bientôt la chambre
+désignée, s'y enferma, et presque aussitôt vit entrer Crillon par une
+autre porte donnant sur le corridor.
+
+--Sire! comme vous êtes pâle! s'écria le chevalier. Est-ce que vous
+savez déjà son arrivée en cette maison?
+
+--L'arrivée de qui?
+
+--Mais, de la duchesse ... de Mme de Montpensier.
+
+--Elle ici!... Tu l'as vue?
+
+--Avec quatre Espagnols, deux gentilshommes, son écuyer et un petit
+jeune homme inconnu. Soyons sur nos gardes, sire, en attendant le
+retour de Pontis et notre renfort.
+
+--Voudrait-il se venger ainsi de mon ingratitude! murmura Henri, tout
+entier au souvenir du mystérieux frère parleur.
+
+--Se venger de vous?... Qui donc, sire?
+
+--Silence! s'écria Henri. Écoute cette voix.
+
+On entendait distinctement de la chambre le moindre mot prononcé
+au-dessous chez le prieur.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+LA DUCHESSE TISIPHONE
+
+
+C'était bien la duchesse, si célèbre à cette époque, qui venait faire
+visite au prieur des génovéfains.
+
+Crillon ne s'était pas trompé. Elle avait une suite assez nombreuse
+pour commander le respect, et, par une barbacane industrieusement
+percée dans l'épaisseur de l'alcôve du prieur, frère Robert aperçut
+les Espagnols et le petit jeune homme dont le chevalier avait signalé
+la visite à Henri IV.
+
+Les deux portes de l'appartement de Gorenflot s'ouvrirent comme pour
+l'entrée d'une reine, et frère Robert ayant, sans être aperçu, levé au
+plafond, par le moyen d'une bascule, certaine trappe qui en diminuait
+assez l'épaisseur pour que la voix parvint à l'étage supérieur, la
+duchesse pénétra chez dom Modeste.
+
+Catherine-Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, avait quarante
+et un ans environ, et conservait peu de restes de la beauté de visage
+dont elle avait été si fière. Ses yeux noirs, profonds et méchants,
+des sourcils épais dont les arcs se touchaient au-dessus d'un nez fin
+et long, une bouche mince pleine d'astuce et de circonspection, le
+front fuyant comme celui des vipères, telle était la femme. Elle
+dissimulait l'inégalité de sa jambe boiteuse par un sautillement
+gracieux peut-être dans une jeune fille, mais assurément étrange dans
+une femme dont les cheveux grisonnent. Petite, maigre, elle furetait
+et rongeait partout comme une fourmi blessée.
+
+Quant à son portrait moral, c'était encore une plus laide image.
+Ennemie mortelle d'Henri III, qui, disait-on, l'avait offensée par de
+secrets mépris, elle avait saisi l'occasion éclatante du meurtre des
+Guise, ses frères, tués à Blois, et, à partir de ce moment, avait
+poursuivi le roi à outrance, soudoyant des prédicateurs, soufflant le
+feu de la Ligue, et armant la main du fanatique Jacques Clément, que
+tout l'accuse d'avoir séduit par les plus honteux sacrifices. Après le
+meurtre d'Henri III, on l'avait entendue s'écrier: «Quel malheur
+qu'avant de mourir, il n'ait pas su que le coup vient de moi!»
+
+Enfin, c'était elle qui, appelant les Espagnols en France, avait,
+depuis la mort d'Henri III, entretenu la guerre civile, pour faire
+entrer la couronne de France dans sa maison. Cette furie valait une
+armée par l'activité de sa haine dévorante et l'adresse infernale de
+ses combinaisons, qui ne reculaient devant aucun crime. Elle excitait
+Mayenne, souvent paresseux et tiède, elle l'eût sacrifié lui-même, et
+parce qu'à cette flamme il fallait toujours un aliment nouveau, Henri
+IV avait remplacé Henri III. Devenu point de mire, c'était sur lui que
+tout se dirigeait.
+
+Elle entra chez dom Modeste avec une précipitation qui témoignait de
+son inquiétude et de son impatience. On put voir à l'extrémité du
+corridor, près de la grande salle, ses gardes espagnols et ses
+ligueurs qui se promenaient en l'attendant.
+
+--Fermez les portes! dit-elle d'une voix impérieuse, à laquelle frère
+Robert se hâta d'obéir.
+
+Les portes bien closes, il revint humblement et avec tous les signes
+d'un profond respect s'asseoir aux pieds de son prieur, la cire et
+l'ébauchoir en main.
+
+La duchesse arpentait la chambre, baissant la tête et frappant de sa
+houssine les meubles, et lorsqu'elle n'en rencontrait point, sa robe
+de drap qui traînait sur le plancher derrière elle.
+
+Gorenflot faisait de gros yeux à son parleur, qui le calma par un
+petit clignement des paupières imperceptible pour tout autre que ces
+deux hommes si bien habitués à s'entendre.
+
+Le frère parleur, voyant s'agiter la baguette, dit à la duchesse
+qu'elle était la bienvenue et que sa présence comblait d'honneur et de
+joie toute la communauté.
+
+Elle, frémissant comme une tigresse en cage:
+
+--Il n'en est pas de même de mon côté, dit-elle, et je ne suis pas
+venue pour vous faire des compliments, monsieur le prieur.
+
+--Pourquoi? madame, demanda l'interprète.
+
+--Oh! cela est tellement grave, dit la duchesse en grinçant des dents;
+que je me suis demandé si je devais venir ici, ou vous faire venir
+chez moi.
+
+--Madame la duchesse sait que je ne puis me mouvoir, répliqua frère
+Robert.
+
+--Vous êtes pesant, c'est vrai, monsieur le prieur. mais j'ai remué
+des masses plus lourdes, et je ne sais pourquoi je pense que dix de
+mes gens vous emporteraient comme une plume soit chez moi, à Paris,
+soit à la Bastille.
+
+--A la Bastille! s'écrièrent les yeux effarés de Gorenflot; mais la
+voix de frère Robert dit froidement:
+
+--Pourquoi à la Bastille, madame la duchesse?
+
+--Parce que c'est là qu'on s'explique sur des accusations de trahison.
+
+Gorenflot sentit se dresser son bonnet sur ses rares cheveux; une
+sueur froide perlant à grosses gouttes roula sur les pommettes de ses
+joues énormes.
+
+--Je ne comprends point, dit frère Robert, avec un accent doux et
+placide.
+
+--Et d'abord, s'écria la duchesse exaspérée, il est impossible de
+causer ainsi par l'entremise de ce butor!
+
+Elle désignait frère Robert tapi sous son capuchon.
+
+--Ce maraud, ce cuistre, poursuivit-elle en écumant de rage, me
+traduit vos paroles avec un flegme stupide! Il ne sent donc rien,
+l'animal brute! Au moins, vous pâlissez, vous, dom Modeste, et vous
+suez de peur!... Mais lui, c'est une solive, c'est un grès, c'est une
+carcasse bonne à pendre au plafond d'une sorcière, comme un lézard!
+Mort de ma vie! je le ferais écorcher vif, si j'étais sûre qu'on
+trouvât de la peau sur ses os!
+
+Frère Robert, sans se déconcerter, répondit:
+
+--Les reproches que madame adresse à mon interprète sont injustes. Il
+traduit exactement ma pensée. Il parle comme je sens.
+
+--Vous n'avez pas peur, vous?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Vous ne suez pas à grosses gouttes?
+
+--C'est ma graisse qui fond à la chaleur.
+
+--Vous ne tremblez pas de vous expliquer avec moi?
+
+--Je ne sais point trembler quand je me sens pur de toute faute. Et,
+d'ailleurs, ma force me vient d'en haut, et je redoute peu les
+puissants de la terre.
+
+Rien n'était plus bizarre que cette traduction invraisemblable des
+émotions qui agitaient le prieur. Frère Robert parlait du calme et du
+courage de Gorenflot, Gorenflot semblait près de crouler sous sa
+chaise, et tous ses traits se décomposaient à vue d'oeil.
+
+La duchesse vint à Robert, le saisit par son capuchon et le secouant
+furieusement:
+
+--Parle-moi toi-même, dit-elle.
+
+--C'est défendu, répondit-il en la regardant avec calme.
+
+--Je te l'ordonne.
+
+Frère Robert rabattit son capuce et se tut. On vit la duchesse pâlir
+et rougir comme si elle eût eu un frein a ronger. Le silence des deux
+moines l'exaspérait, et elle ne voyait pas le moyen de faire cesser ce
+silence. Gorenflot, remis de sa frayeur par l'exemple de l'intrépide
+Robert, semblait lui-même braver la duchesse, et quelque chose comme
+un ironique sourire épanouissait sa large et pâteuse figure.
+
+--Vous me menacez, je crois, du martyre! s'écria l'interprète d'une
+voix claire comme l'accent de la trompette. Eh bien! madame, au
+martyre! au martyre! Nous irons joyeusement au martyre comme frère
+David que vous avez fait tuer! comme frère Borromée que vous avez fait
+tuer! comme frère Clément que vous avez....
+
+--Assez!... interrompit la duchesse, assez, vous dis-je! Qui vous
+ parle de martyre?...
+
+--Vous avez nommé la Bastille.
+
+--J'étais en colère.
+
+--Péché mortel.
+
+La duchesse haussa les épaules.
+
+--Je sais bien que cela vous est égal, dit l'interprète; mais dans les
+casseroles et sur les grils de l'enfer, vous parlerez tout autrement!
+
+--Allez-vous prêcher?
+
+--C'est mon métier, c'est ma vocation. Le prophète parla fièrement à
+la superbe Jézabel, Jézabel fut mangée par....
+
+--Par les chiens; c'est ce que je venais vous dire. Et puisque je suis
+Jézabel, qui était reine, songez-y bien! nommez-moi les chiens qui me
+dévorent toute vivante. Mort de ma vie!
+
+--Juron, blasphème; péché mortel.
+
+--Dom Modeste!...
+
+--Je sers le Seigneur! vous l'offensez, tant pis pour vous.
+
+--Encore une fois! s'écria la duchesse ivre de rage, vous prêchez,
+mauvais moine, et vous ne répondez pas!
+
+--Et vous, vous insultez, vous hurlez, vous écumez même, et vous
+n'interrogez pas.
+
+A ces mots, qui firent frissonner de la tête aux pieds Gorenflot, leur
+éditeur responsable, la duchesse se retourna d'un bond. Elle était
+effrayante à voir. Ses cheveux tordus, prêts à se dénouer, semblaient
+siffler comme les serpents de Tisiphone.
+
+--Vous vous oubliez, mon maître! murmura-t-elle avec un accent
+farouche. Croyez-vous donc qu'il ne vous reste plus assez de cou pour
+qu'on vous pende?
+
+--Nous voilà revenus au martyre, dit froidement Robert; nous tournons
+dans un cercle vicieux: _vitiosum circulum tenemus!_ pendez vite! mais
+changez de formule, l'entretien est monotone.
+
+Ce calme dédaigneux abattit soudain la rage de la duchesse.
+
+Elle s'approcha les bras croisés de Gorenflot et lentement, comme si
+elle eût pesé chaque parole:
+
+--Quel jour suis-je venue vous consulter sur le nouvel embarras que
+suscitent à la Ligue les états généraux?
+
+--Il y a aujourd'hui trois semaines, madame, dit l'interprète.
+
+--Que m'avez-vous conseillé de faire?
+
+--Vous le savez aussi bien que moi, princesse.
+
+--Vous m'avez conseillé d'abandonner la cause de mon frère, M. de
+Mayenne, vous fondant sur ce qu'il avait trop peu de chances pour
+régner.
+
+--C'est vrai, il en a fort peu, dit Robert.
+
+--Docile à vos avis comme je l'ai toujours été, parce qu'il faut
+l'avouer, vous êtes d'une perspicacité remarquable.--Vous m'en avez
+donné des preuves, vous qui aviez deviné Jacques Clément!...
+
+Gorenflot devint livide.
+
+--Docile, dis-je, j'ai abandonné la cause de mon frère et proposé à
+l'Espagne le mariage de l'infante avec mon neveu de Guise.
+
+--Rien que de très-naturel là dedans, interrompit l'interprète,
+puisque le roi d'Espagne veut marier sa fille avec un prince français,
+et que M. de Mayenne est déjà marié.
+
+--Et puis, la couronne de France, grâce à votre ingénieux conseil, ne
+sort pas ainsi de la maison de Guise. Certes, le conseil est
+admirable, et je vous en remercie encore.
+
+--C'est peut-être pour cela, dit Robert, que vous me proposiez tout à
+l'heure de me faire pendre?
+
+--Attendez! je n'ai pas fini. Qui a rédigé la proposition de ce
+mariage au roi d'Espagne, vous, n'est-ce pas?
+
+--Oui, je vous l'ai dictée après m'en être bien défendu;
+souvenez-vous-en! Je me défie de l'Espagnol; je vous l'ai assez
+répété.
+
+--Quel jour suis-je venue vous rendre la réponse du roi d'Espagne,
+c'est-à-dire son acceptation?
+
+--Avant-hier, en me raillant sur ma défiance.
+
+--Combien de personnes savaient le secret?
+
+--Ah! je ne puis vous le dire, madame.
+
+--Mais je le puis, moi. Il y avait trois personnes dans la confidence:
+le roi d'Espagne, moi et vous. Je ne parle pas du moine que voici ...
+puisque vous prétendez qu'il ne compte pas.
+
+--Il ne compte pas, en effet, répliqua frère Robert. Eh bien! madame,
+où voulez-vous en venir?
+
+--A ceci: au lieu de trois personnes instruites de notre combinaison,
+il y en a cinq aujourd'hui, et savez-vous quels sont les deux nouveaux
+adeptes?
+
+--Ma foi non, madame. Mais je le saurai si vous me faites la grâce de
+me le dire.
+
+--L'un s'appelle M. de Mayenne, mon frère; celui surtout qui devait
+ignorer notre secret.
+
+--M. de Mayenne est instruit! s'écria frère Robert. Eh bien! alors,
+tout est perdu.
+
+--C'est ce que je disais, tout est perdu.
+
+--Votre conspiration avorte.
+
+--Oui, dom Modeste, je suis brouillée mortellement avec mon frère, la
+division est dans notre camp, une guerre sourde s'allume dans notre
+famille; mais, ce n'est encore rien ... Devinez par qui M. de Mayenne
+a été instruit de notre complot?
+
+--Ah! madame....
+
+--Par le roi de Navarre, par le Béarnais qui lui a, hier soir, envoyé
+copie exacte du traité passé entre l'Espagne et moi au sujet du
+mariage de l'infante.
+
+--Voilà qui est incroyable! s'écria frère Robert avec une grimace
+intraduisible. Quoi! le Béarnais sait tout! qui le lui a dit?
+
+--C'est ce que je venais vous demander, répliqua la duchesse d'une
+voix sombre; voilà pourquoi mon impatiente colère a commencé par
+menacer, voilà pourquoi enfin vous me voyez prête à tout faire, sinon
+pour réparer le mal énorme que me cause cette trahison, du moins pour
+découvrir et punir si cruellement le traître, que l'horreur du
+châtiment s'en transmette aux siècles les plus reculés. Est-ce votre
+avis, dom Modeste?
+
+--Complètement, répondit l'interprète d'un air dégagé.
+
+--Avez-vous quelque idée sur le supplice qu'on pourrait lui infliger?
+
+--Nous prendrons, si vous voulez, toutes les tortures des Persans et
+des Carthaginois; j'en ai un livre assez gros tout rempli, avec
+commentaires et figures. Quelques-uns de ces supplices sont d'un
+ingénieux qui surpasse toute imagination.
+
+--Vous me plaisez en parlant ainsi, dit la duchesse avec un
+rugissement de colère ... Mais d'abord....
+
+--Je sais ce que Votre Seigneurie veut dire; d'abord il faut connaître
+le coupable, _secundo_ l'appréhender, _tertio_ le convaincre.
+
+--Ce ne sera pas difficile, monsieur le prieur.
+
+--Procédons, alors, dit frère Robert en relevant les manches de
+Gorenflot avec un geste d'empressement bouffon. Quel est-il?
+
+--C'est vous ou le frère Robert, s'écria la duchesse. L'interprète se
+retourna vers Mme de Montpensier et lui dit froidement:
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Comment?
+
+--Je crois plutôt que c'est vous ou le roi d'Espagne.
+
+--Quel intérêt aurais-je? s'écria la duchesse étourdie de cette
+audacieuse confiance.
+
+--Et moi, dit frère Robert, quel intérêt?
+
+--On ne sait pas. L'âme d'un moine est une caverne.
+
+--L'âme des rois et des duchesses est un abîme, dit fièrement
+l'interprète. D'ailleurs, prouvez.... Et comme vous ne pouvez pas,
+comme vous ne sauriez prouver, comme la femme est un esprit faible,
+pétulant, toujours cherchant les extrêmes quand il est si sage et si
+facile de demeurer au centre des choses, je vous prouverai, moi, que
+vous avez des traîtres chez vous.
+
+--La dépêche d'Espagne ne m'a pas quittée.
+
+--Alors l'Espagne vous joue, et a envoyé un double de sa dépêche soit
+au roi de Navarre, soit à M. de Mayenne. L'Espagne veut régner en
+France, sans votre neveu et sans vous? Elle vous croit trop forte et
+veut vous affaiblir en fortifiant momentanément votre ennemi Henri IV.
+
+La duchesse réfléchit, frappée de cette idée nouvelle.
+
+--C'est possible, murmura-t-elle.
+
+--C'est certain, et je vous engage fortement à faire écarteler S. M.
+très-catholique, si mieux vous n'aimez faire décapiter cette perfide
+Catherine de Lorraine, duchesse de Montpensier, pour la punir de
+s'être trahie elle-même, en prenant l'intermédiaire des Espagnols.
+
+--Vous avez raison, dom Modeste.
+
+--Il fallait faire vos affaires vous-même.
+
+--Cela m'a toujours réussi, et c'est ce que je ferai.
+
+--Il est vrai que vous vous êtes mise aujourd'hui en un grand
+embarras.
+
+--J'en sortirai.
+
+--Je ne vous demanderai pas comment, de peur que demain vous ne
+m'accusiez encore d'avoir prévenu le Béarnais ... le Béarnais, qui a
+juré de faire rouer et brûler vif tous ceux qui ont trempé dans la
+mort du feu roi! le Béarnais, dont le triomphe serait ma perte comme
+la vôtre!
+
+--Pardonnez-moi, la douleur égare....
+
+--Jusqu'à insulter et menacer des amis tels que moi, jusqu'à les
+suspecter! Allez, allez, madame, je vous l'avais dit souvent: Rompons!
+rompons! Il n'y a plus d'amitié entre gens qui se défient l'un de
+l'autre.
+
+--Vous vous défiez donc de moi?
+
+--A cause de vos fautes, oui, madame; vous en commettez qui perdront
+vos amis.
+
+--Je n'en commettrai plus, dom Modeste.
+
+--Vous venez de fortifier Henri IV par une alliance avec l'Espagne,
+qui vous dépopularise aux yeux de toute la France, par une brouille
+avec M. de Mayenne, et vous ne vous en relèverez pas.
+
+--Tout cela sera réparé demain.
+
+--Que le roi abjure, et vous êtes perdue, vous et toute la Ligue.
+
+--J'y ai pensé, le roi n'abjurera pas.
+
+--On annonce la cérémonie, à Saint-Denis, pour dimanche.
+
+--Demain le roi sera enfermé dans quelque bonne forteresse.
+
+--Par vous? s'écria frère Robert.
+
+--Oh! non, je n'y essayerai même pas, moi, mais ses amis feront la
+besogne.
+
+--Ses amis l'enfermeront?
+
+--Ses amis les huguenots. Oui, furieux des bruits qui courent sur
+l'abjuration de leur chef, ils ont fait un petit complot, et
+l'enlèvent aujourd'hui même dans la retraite qu'il s'est choisie, chez
+sa nouvelle maîtresse, Mlle d'Estrées.
+
+--Ils ont eu cet esprit?
+
+--On le leur a soufflé. Ils enlèvent donc précieusement Henri IV, le
+gardent à vue, pour l'éloigner de la messe, leur antipathie, et
+pendant sa captivité, j'aurai regagné les avantages que la trahison de
+l'Espagnol m'a fait perdre.
+
+--C'est parfaitement ingénieux, interpréta Robert, d'utiliser ainsi
+les amis de son ennemi. Mais avez-vous la certitude que les huguenots
+enlèveront le roi avant l'abjuration?
+
+--Son escorte elle-même s'en est chargée. Il a fait venir aux environs
+de Chatou une troupe pour protéger ses excursions amoureuses. C'est un
+galant, notre Béarnais. Eh bien! on le protégera de façon qu'il n'aura
+plus de risques à courir.
+
+Frère Robert leva les yeux au plafond, dont les poutrelles avaient
+craqué.
+
+--Je vois que les mesures de madame la duchesse sont bien prises,
+dit-il, comme pour obéir à la baguette de Gorenflot; mais enfin, après
+avoir tenu Henri prisonnier, les huguenots lui rendront la liberté, ne
+fut-ce que pour livrer bataille, ne fût-ce que pour faire le siège de
+Paris; car vous avez prévu le cas où il assiégerait Paris, n'est-ce
+pas, madame?
+
+--Oui, mon révérend.
+
+--Et le cas même où il prendrait Paris?
+
+--Je n'ai pas prévu cette circonstance, c'est inutile, Henri III
+assiégeait Paris comme Henri IV peut le faire, et il ne l'a point
+pris.
+
+--Ah!... dit frère Robert d'une voix vibrante qui alla frapper les
+voûtes, c'est qu'entre Paris et Henri III, il s'est rencontré....
+
+--L'événement de Saint-Cloud.
+
+--Oui, madame, et il n'y a qu'un Saint-Cloud aux environs de la
+capitale.
+
+--C'est probable; mais ce qui s'est fait à Saint-Cloud se fût fait
+tout aussi bien ailleurs.
+
+Là-dessus la duchesse leva le siège, et, saluant amicalement
+Gorenflot:
+
+--Ne me gardez pas rancune, dit-elle. J'avais perdu la tête à la suite
+de ma querelle avec mon frère Mayenne. Si vous saviez comme j'ai été
+confondue quand ce matin il est entré chez moi ce traité espagnol à la
+main! Je m'en fusse prise à moi-même. Mais vous avez raison, c'est
+l'Espagne qui nous trahit et pactise peut-être avec le Béarnais pour
+m'affaiblir.
+
+--Voilà ma pensée, dit le frère Bobert.
+
+--Eh bien, soyez calme, ajouta la duchesse. Le Béarnais ne régnera
+pas, fût-il allié à vingt Philippe II; il ne régnera pas, je vous en
+donne ma parole.
+
+--Eh eh! dit frère Robert en traduisant par ce doute le signe de
+Gorenflot, s'il abjure, s'il prend Paris....
+
+--Nous avons ses huguenots pour l'empêcher d'abjurer. Nous aurons
+notre événement de Saint-Cloud pour l'empêcher de prendre la ville; et
+si tout cela manque, nous aurons encore autre chose ... que je garde
+là, dit-elle en se touchant le front avec un infernal sourire; quelque
+chose qui vous fera revenir de votre opinion un peu défavorable sur
+les femmes. Adieu, mon cher prieur; nous nous sommes expliqués, nous
+voilà bons amis. Adieu, je vous enverrai des confitures.
+
+La figure de Gorenflot prit une expression d'épouvante qui faisait peu
+d'honneur aux confitures de la duchesse et dont rit sous cape le frère
+Robert.
+
+Le parleur escorta Mme de Montpensier jusqu'aux portes. Elle donna ses
+ordres, et souriant au petit jeune homme blond qui l'attendait dans un
+coin avec les Espagnols:
+
+--Aidez moi à monter à cheval, monsieur Châtel, dit la sirène avec une
+provocante familiarité.
+
+Le nouveau favori s'élança, rouge de plaisir, pour offrir sa main au
+petit pied de la duchesse.
+
+--Quel est ce jeune gentilhomme? demanda frère Robert à l'écuyer.
+
+--Ce n'est pas un gentilhomme, dit ce dernier, c'est le fils d'un
+marchand drapier qui vend des étoffes à Mme la duchesse.
+
+Frère Robert sourit silencieusement à son tour, et regarda le jeune
+homme jusqu'au fond de l'âme en pétrissant dans ses doigts un nouveau
+morceau de cire qu'il attaqua de son ébauchoir.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+COMMENT HENRI ÉCHAPPA AUX HUGUENOTS ET COMMENT GABRIELLE ÉCHAPPA AU
+ROI
+
+
+Le silence régnait chez le prieur. Mme la duchesse était déjà hors du
+couvent, que le roi et Crillon, penchés sur le parquet de la chambre
+haute, écoutaient encore, stupéfaits.
+
+Crillon se tordit la moustache. Henri s'assit dans un fauteuil.
+
+--Je crois bien, sire, dit le chevalier, que j'aurais encore le temps
+de rattraper cette scélérate et de lui rompre sa bonne jambe. A quoi
+pensez-vous, harnibieu, que vous ne parlez pas?
+
+--Je pense que voilà de bons moines, dit le roi attendri, et que les
+hommes valent mieux qu'on ne pense.
+
+--Les hommes, peut être; mais les femmes, non. Je suppose, sire, que
+nous n'allons pas nous endormir pendant que les ligueurs agissent?
+
+--Oui, il faudra vérifier ce qu'elle a dit des projets de mon
+escorte... Allons au plus pressé.
+
+Le roi achevait à peine, lorsqu'on frappa vivement à la porte du
+corridor. Crillon ouvrit, et Pontis parut.
+
+Il était agité, rouge. Pour qu'il n'aperçût pas le roi, Crillon tint
+la porte entre-baillée et intercepta au garde la vue de l'intérieur de
+la chambre.
+
+--Eh bien, dit-il, cette escorte vient-elle?
+
+--Monsieur, elle vient. Mais, ce n'est pas seulement une troupe de
+huit hommes, c'est une armée, si je ne me trompe.
+
+--Comment, une armée? s'écria le chevalier, tandis que le roi attentif
+prêtait l'oreille et se rapprochait de la porte pour mieux entendre.
+
+--Monsieur, continua Pontis, j'ai compté au moins quatre-vingts
+cavaliers, marchant par petits groupes sur le bord de la rivière.
+
+--De nos cavaliers à nous?
+
+--Oui, monsieur. Mais, voila qui est bizarre. Tous huguenots! comme si
+on les avait appareillés.
+
+Crillon tressaillit et envoya un regard furtif au roi.
+
+--Mais la Varenne?
+
+--Il n'y était point.
+
+--Qu'as-tu dit alors?
+
+--J'ai prié le premier piquet de se diriger vers le couvent, de votre
+part. Aussitôt un cavalier que je ne connais pas s'est écrié: Si M. de
+Crillon y est, le roi pourrait bien s'y trouver aussi. Est-ce que
+c'est vrai, monsieur le chevalier, ajouta Pontis, que le roi se trouve
+au couvent?
+
+--Que t'importe! continue.
+
+--Il y a eu des pourparlers parmi les huguenots; j'ai entendu
+prononcer des noms: la Chaussée, Bougival, M. d'Estrées. On se
+querellait, on s'échauffait; bref, tout le détachement s'est mis en
+marche, en sorte qu'au lieu d'une escorte de huit hommes, vous allez
+dans une demi-heure en avoir plus d'un cent.
+
+Une légère pâleur passa sur le front du roi. Crillon, sans changer de
+couleur, s'arracha deux on trois poils de barbe en réfléchissant.
+
+--Est-ce tout, monsieur, dit Pontis, car j'ai hâte d'aller voir mon
+blessé, mon pauvre Espérance, qui se plaignait d'avoir faim tout à
+l'heure. Y puis-je aller?
+
+Crillon, touchant du doigt la manche de Pontis, comme si par le
+contact du plus brave homme de l'Europe il eût voulu centupler la
+valeur de son unique soldat:
+
+--Tu as une bonne épée? demanda-t-il.
+
+--Je crois que oui, monsieur, dit Pontis surpris.
+
+--Tu vas la tirer du fourreau. Tu te planteras au bout de ce corridor,
+au débouché de l'escalier.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Le passage est facile à défendre, puisqu'il n'y peut passer qu'un
+homme à la fois.
+
+--C'est vrai.
+
+--Eh bien, tout homme qui voudra passer là, et qui ne sera pas bon
+catholique....
+
+--Je l'arrêterai?
+
+--Tu le tueras.
+
+--Tiens! c'est donc une Saint-Barthélémy! s'écria Pontis avec une de
+ces joies fébriles, vieux charbon des haines religieuses que tant de
+pleurs et de sang n'avaient pas éteintes.
+
+--Une Saint-Barthélémy, si tu veux, dit Crillon.
+
+Le garde s'inclina sans répondre et s'alla placer au poste indiqué par
+le colonel. Son épée flamboya aux reflets pourprés qui embrasaient la
+fenêtre du corridor.
+
+--Que prétends-tu faire? dit le roi rêveur que Crillon était venu
+retrouver. Ce garde, à lui seul, n'abattra pas cent hommes?
+
+--Il n'est pas seul, répondit Crillon, et moi donc? et vous? est-ce
+que nous n'avons pas souvent croisé le fer avec cent hommes dans nos
+mêlées? ne l'avez-vous pas fait seul à la journée d'Arques, où je
+n'étais pas?
+
+--Écoute, dit le roi, évitons, soit la honte d'une défaite, soit le
+scandale d'une pareille victoire. Tuer mes soldats, c'est faire les
+affaires de Mme de Montpensier, négocions.
+
+--Et pendant ce temps-là les huguenots, ces enragés, entreront ici et
+vous dicteront leurs conditions. Harnibieu!...
+
+--Crillon, mon ami, sommes-nous les plus forts?
+
+--Non, ce dont j'enrage.
+
+--Eh bien! il faut être les plus fins. J'ai une idée.
+
+--Cela ne m'étonne pas, sire.
+
+--Nous avons quelque garnison ici près?
+
+--Trois cents hommes à Saint-Denis.
+
+--Huguenots?
+
+--Harnibieu non! Ce sont des catholiques.
+
+--Au lieu de rester ici, fais-moi le plaisir d'aller prévenir ces
+catholiques de ce que veulent faire les huguenots. Ceux-ci veulent
+m'empêcher d'aller à la messe, mais ceux-là ont bien le droit de m'y
+conduire.
+
+--Le fait est que c'est admirable! s'écria le chevalier, vous êtes un
+grand roi!
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Je cours. Mais j'y pense, pendant ce temps, que se passera-t-il? Je
+serais coupable de vous abandonner ainsi!
+
+--Il ne peut rien se passer, les huguenots, que peuvent-ils faire? Me
+mener au prêche, j'y ai été mille fois déjà. Une fois de plus n'y
+ajoutera rien. On bien ils me tiendront prisonnier dans ce couvent.
+Mais je saurai m'en échapper. J'ai ici des intelligences. Ou bien
+encore ils m'emmèneront, mais les catholiques que tu amèneras leur
+feront lâcher prise. Gagnons du temps, Crillon, et ne versons pas une
+goutte de sang.
+
+--On en versera des flots, sire; la moitié de votre armée détruira
+l'autre, s'il faut vous tirer de la forteresse où les huguenots vous
+auront mis.
+
+--Crois-tu donc que je me laisserai prendre et enfermer?
+
+--Votre Majesté se fera tuer plutôt, je le sais bien.
+
+--Pas du tout, mon Crillon. Ma Majesté va tout à l'heure se faire
+indiquer par les génovéfains une porte dérobée.
+
+--Vous fuirez....
+
+--Pardieu! si c'était devant des Espagnols qui me menacent, jamais.
+Devant des amis trop zélés, qui veulent me faire faire une sottise,
+toujours!... Va donc m'attendre à Saint-Denis, au milieu des
+catholiques; je t'y aurai rejoint avant ce soir.
+
+--Sire, je pars. Et chemin faisant, je veux dérouter ces huguenots, et
+leur faire supposer que vous êtes ailleurs, par cela même que je serai
+sorti d'ici, où ils ne voudront jamais croire que je vous laisse seul.
+Tout au moins, je leur remontrerai la nécessité de respecter un
+couvent, la trêve, et je les réduirai à vous bloquer chez les
+génovéfains, tandis que vous courrez les champs en liberté.
+
+--A la bonne heure, voilà parler, mon Crillon.
+
+--On apprend à l'école de Votre Majesté, répondit le chevalier.
+
+Ce dernier alla lever la consigne de Pontis, descendit, fit seller son
+cheval et sortit du couvent. Henri le vit se diriger vers l'escadron
+des huguenots qui s'approchait peu à peu. Sans doute on le reconnut,
+on l'entoura, Henri le perdit bientôt de vue dans la foule.
+
+--Oui, je parle bien, murmura le roi, dont le visage était collé sur
+les vitres du corridor; mais quelqu'un parle encore mieux que moi ...
+digne frère parleur!
+
+Un léger froissement d'étoffe au seuil de la chambre le fit retourner.
+Frère Robert, modelant toujours sa cire, était adossé au chambranle de
+la cheminée. Le roi courut à lui et ferma la porte: ils demeurèrent
+seuls.
+
+--Quelqu'un est en bas pour M. de Crillon, dit tranquillement frère
+Robert, sans lever les yeux de dessus son ouvrage.
+
+--C'est bon, qu'il attende! répliqua le roi. Mais vous ne devez pas
+attendre, vous que j'ai à remercier si cordialement.
+
+Frère Robert ne bougea pas, ne parla point.
+
+--Vous, continua le roi, qui m'avez rendu aujourd'hui un service si
+grand, qu'il efface peut-être celui que vous me rendîtes hier.
+
+Le moine garda son silence et son active immobilité.
+
+--C'est vous, n'est-ce pas, qui, hier, m'avez fait tenir la copie du
+traité conclu entre Philippe II et la duchesse?
+
+Les yeux de frère Robert exprimèrent l'étonnement, et il répondit:
+
+--Quel traité?
+
+--Vous nierez, c'est logique, puisque vous me servez dans l'ombre;
+mais c'est vous encore, tout à l'heure, qui m'avez placé de façon que
+j'entendisse l'entretien du prieur avec Mme de Montpensier; les
+complots, les menaces de ma mortelle ennemie. Ce nouveau service, je
+vous défie de le nier comme l'autre.
+
+--Il était trop naturel de supposer que la présence de Mme de
+Montpensier ne serait pas agréable au chevalier de Crillon, voilà
+pourquoi je vous ai fait passer dans ma chambre.
+
+--Vous savez bien que je ne suis pas le chevalier de Crillon! s'écria
+le roi. Vous me connaissez comme je vous connais. Voyons, par grâce!
+jetez ce masque. Un seul homme est capable de faire tout ce qui s'est
+fait ici; un seul homme possède cette finesse, cette habileté, cette
+vigueur; un seul homme au monde est de force à jouer ce rôle.
+
+Le moine resta impassible, les sourcils froncés.
+
+--Chicot! s'écria le roi avec une expression de tendresse
+indéfinissable. Chicot! mon vieil ami, je t'ai deviné, je t'ai
+reconnu. Pardonne-moi; j'ai été ingrat, dis-tu, ce n'est pas ma faute.
+Il y a dans ma tête tout un univers dont les détails, en se heurtant,
+font tant de bruit qu'ils m'empêchent parfois d'entendre les
+battements de mon coeur. Si je t'ai paru oublier, si je ne t'ai pas
+réchauffé près de moi, comme tu le méritais, je t'en supplie encore,
+pardonne; tu t'es assez vengé en ne m'embrassant pas dès que tu m'as
+vu, tu m'as assez puni. Sois un grand coeur, ouvre-moi tes bras.
+
+Frère Robert se détourna. Une contraction douloureuse crispa un moment
+ce visage de bronze. On eût dit que de chacun des pores allait jaillir
+du sang ou une larme.
+
+--Chicot, continua le roi en écartant le capuchon du moine, c'est bien
+toi; tu le nierais en vain; tiens, je sens à ton front la cicatrice de
+ta blessure. Avoue.
+
+--Quoi? dit frère Robert, d'une voix étranglée.
+
+--Que tu es mon ami, que tu n'as jamais cessé d'aimer Henri.
+
+--Ce serait pour moi un trop grand honneur d'être l'ami du brave
+Crillon. Quant à aimer Henri IV, c'est mon devoir.
+
+--Encore une fois, tu m'offenses, je suis ton roi, et je t'ordonne de
+m'embrasser.
+
+--Si vous êtes le roi, sire, un pauvre moine vous manquerait de
+respect en vous touchant.
+
+--Oh! murmura Henri en reculant avec tristesse, plus que jamais, dans
+cette opiniâtreté, dans cette rancune, je reconnais Chicot, dont la
+mémoire de fer n'a jamais oublié ni un bienfait, ni une injure.
+Eussé-je encore douté que tu fusses mon vieux compagnon, je n'en
+douterais plus, à te voir aussi implacable. Ne sois pas mon ami, si tu
+veux, mais tu es bien Chicot!
+
+--Chicot est mort, répliqua solennellement le moine, et Votre Majesté
+sait bien que les morts ne reviennent pas.
+
+--En tout cas, ils parlent, dit le roi, et ils rendent des services.
+Ils font même des portraits... Qu'as-tu fait du mien, de cet ingénieux
+conseil en cire, par lequel tu m'avertissais tout à l'heure de mettre
+mes habits de cérémonie, de m'agenouiller devant un autel catholique,
+un livre de messe à la main et d'embrasser la religion catholique...
+C'était une statue charmante.
+
+--Je l'ai remplacée par ceci, répondit le moine en montrant à Henri IV
+une nouvelle figurine qu'il venait d'achever.
+
+--Un jeune homme ... d'une aimable figure.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Je ne le connais point.
+
+--Puissiez-vous toujours en dire autant.
+
+--Tu lui as mis un couteau à la main, s'écria Henri! pourquoi?
+
+--Pour que vous le reconnaissiez, si vous le rencontrez jamais dans
+cette attitude.
+
+--Qu'est-ce donc que ce jeune homme?
+
+--Un petit Parisien qui promet, répondit Robert en plaçant la figurine
+entre les mains du roi. Pour le moment c'est un fournisseur de Mme la
+duchesse.
+
+--Bien, murmura le roi en regardant la figurine avec émotion. Je me
+rappellerai ces traits et ce couteau. Merci, Chicot!
+
+--Plaise à Votre Majesté me laisser mon véritable nom, dit Robert avec
+un accent de volonté immuable qui fit frissonner Henri comme le
+souffle d'un être surnaturel. Pour un caprice de prince, caprice
+bienveillant d'ailleurs, et qui m'honore puisque vous me comparez à un
+brave homme, je ne veux perdre ni mes derniers jours de repos en ce
+monde ni mon éternité de salut en l'autre. J'ai eu l'honneur de dire à
+Votre Majesté qu'une personne attendait en bas, apportant des
+nouvelles intéressantes au chevalier de Crillon.
+
+Le roi, frappé du ton avec lequel frère Robert venait de lui parler,
+comprit que la décision du moine était irrévocable.
+
+--Soit, ajouta-t-il. Quelle que soit ma peine de n'avoir pu
+ressusciter un ami si regretté, je n'insisterai plus. Il y a peut-être
+au fond de cette opiniâtreté des raisons que je n'ai pas le droit
+d'approfondir. Vous êtes frère Robert, c'est bien, mais rien ne
+m'empêchera de reporter sur frère Robert l'affection et la
+reconnaissance inaltérables que je vouais à celui dont je vous ai
+parlé. J'attends de vous un dernier service: indiquez-moi une issue
+par laquelle je puisse sortir du couvent sans être découvert.
+
+--Rien de plus aisé. Suivez-moi. Nous avons une porte sur les champs,
+elle sera peut-être gardée dans une heure, maintenant elle ne l'est
+pas encore.
+
+--Partons ... Mais d'abord, frère Robert, embrassez-moi.
+
+Le moine se pencha lentement. Henri, dans un élan de tendresse,
+s'appuya sur les épaules de cette bizarre créature, qu'il sentait
+frémir et palpiter entre ses bras.
+
+La sonnette retentit dans le corridor.
+
+--C'est M. le comte d'Estrées qui s'impatiente sans doute, dit frère
+Robert en s'écartant bien vite pour dissimuler son émotion.
+
+--M. d'Estrées! s'écria le roi, qui ne put entendre froidement ce nom
+chéri. Est-il donc ici? qu'y vient-il faire?
+
+--Je vous l'ai dit, parler au chevalier de Crillon.
+
+--Oh! mon Dieu! serait-il arrivé quelque malheur à Gabrielle? dit le
+roi éperdu d'inquiétude.
+
+--Aucun, à moins que ce ne soit depuis dix minutes, répliqua
+flegmatiquement le moine; car il y a dix minutes je l'ai vue fraîche
+et belle à miracle.
+
+--Tu l'as vue?... Elle est donc en cette maison?
+
+--Sans doute, puisque son père y est.
+
+--Courons! courons la voir, cher frère! dit Henri qui avait déjà tout
+oublié pour ne songer qu'à son amour.
+
+--Peut-être Votre Majesté ferait-elle sagement de ne pas paraître, dit
+Robert. M. d'Estrées est venu demander l'hospitalité en notre maison,
+la sienne étant, je crois, envahie par des gens de guerre qui vous
+cherchent. Peut-être même a-t-il encore d'autres raisons pour placer
+sa fille ici. Le révérend prieur, qui aime fort M. d'Estrées, lui a
+fait donner les clefs du bâtiment neuf au fond du jardin, et, en ce
+moment, Mlle d'Estrées s'y installe avec ses femmes. Or, si Votre
+Majesté se montrait avant la fin de l'installation, peut-être M.
+d'Estrées emmènerait-il sa fille.
+
+--Par défiance de moi! s'écria Henri, c'est vrai.
+
+--Sinon par défiance, sire, du moins par respect, et pour ne pas
+déranger le roi en logeant sous le même toit que lui.
+
+--Qu'il me dérange ou non, je ne partirai certes pas à présent que je
+suis près de Gabrielle.
+
+--Et je crois, moi, dit tranquillement frère Robert, que le roi n'en
+partira que plus vite; car il ne voudrait pas perdre sa couronne et
+ruiner ses amis pour une oeillade. Il ne voudrait pas rendre les
+génovéfains suspects à M. d'Estrées, qui a pleine confiance en eux.
+Enfin le roi et Mlle d'Estrées ne peuvent habiter ici en même temps.
+
+--Vous avez raison, frère Robert, Henri oublie toujours qu'il
+s'appelle roi! Je pars, mais un dernier adieu à Gabrielle; où
+logera-t-elle, je vous prie?
+
+--Là-bas! dit le moine.
+
+Henri s'approcha alors de la fenêtre qui donnait sur les jardins. A
+l'extrémité du potager, c'est-à-dire à cent pas environ, s'élevait, au
+milieu des arbres, un pavillon octogone à deux étages, dont les
+contrevents venaient de s'ouvrir, et que le soleil radieux inondait de
+lumière et de chaleur.
+
+Par les fenêtres béantes, Henri vit s'empresser Gratienne et une autre
+fllle de service qui secouaient les tentures ou emplissaient d'eau des
+vases pour lesquels Gabrielle, assise au balcon de la fenêtre
+principale, préparait des roses et des jasmins fraîchement cueillis
+dans le parterre.
+
+Le coeur d'Henri s'emplit d'une tristesse amère quand il se vit si
+près de sa belle maîtresse dont, grâce à ce beau temps sans souffle et
+sans nuages, il entendait la douce voix se mêler dans les feuillages
+au chant des pinsons et des fauvettes.
+
+--0 mon trésor d'amour! s'écria-t-il, je reviendrai! et je reviendrai
+catholique! ajouta-t-il avec un significatif sourire.
+
+Déjà frère Robert avait devancé le roi. Ils passèrent devant une porte
+entr'ouverte par laquelle, au bruit de leurs pas, sortit une voix qui
+criait:
+
+--Pontis! j'ai faim.
+
+--N'est-ce pas le blessé de Crillon qui parle ainsi? demanda le roi.
+
+--Lui-même.
+
+--Pardieu! il faut que je profite de l'occasion pour voir ce fameux
+lit des Guise.
+
+Henri passa sa tête par la fente de la porte et dit:
+
+--Il y a dedans un beau garçon, ma foi, et qui a l'oeil excellent. Il
+n'a pas envie de mourir, le compère.
+
+Cinq minutes après, frère Robert revenait seul. Le roi était hors du
+couvent. Mme de Montpensier avait perdu la partie.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+QUERELLES
+
+
+M. d'Estrées, las d'attendre Crillon qui ne revenait pas et ne pouvait
+pas revenir, était allé rejoindre sa fille. Il la trouva au milieu de
+ses fleurs et de ses dentelles, riant à Gratienne pour dissimuler aux
+yeux de son père la profonde inquiétude que lui causait un
+déménagement si précipité.
+
+Ne pas questionner M. d'Estrées, c'eût été une imprudence; les jeunes
+filles s'accusent souvent par ce qu'elles ne disent pas aussi bien que
+par ce qu'elles avouent. Se taire à propos des événements qui
+intéressaient le roi devenait donc impossible, Gabrielle interrogea.
+
+--Monsieur, dit-elle au comte, vous avez vu dom Modeste, n'est-ce pas?
+est-il mieux instruit que nous? Qu'a-t-il dit de ces rassemblements de
+huguenots qui ont entouré notre maison de la Chaussée.
+
+--Il a pensé qu'il se préparait quelque expédition de ce coté, et que
+j'avais bien fait de quitter la maison où vous eussiez été exposée.
+
+Gabrielle, piquée de la réserve que son père gardait avec elle,
+répondit:
+
+--Mais ces huguenots sont les troupes royales.
+
+-Assurément.
+
+--Et nous sommes bons serviteurs du roi.
+
+--Qui en doute?
+
+--Tout le monde en doutera, quand on nous verra fuir devant les
+royalistes comme devant des Espagnols pillards ou des ligueurs.
+
+M. d'Estrées frappé de cette réponse faite avec tant de calme et de
+sens:
+
+--C'est bon, c'est bon, dit-il, ma fille, votre père sait ce qu'il a à
+faire, et nul ne lui en remontrera pour remplir un devoir.
+
+--Dès que vous le prenez ainsi, monsieur, ajouta Gabrielle devenue
+plus sérieuse, dès qu'il ne s'agit plus de raisonner avec un père,
+mais d'obéir à un maître, je me tais et j'obéis. Mes oeillets,
+Gratienne!
+
+M. d'Estrées aimait cette charmante fille, et redoutait précisément de
+lui paraître un tyran. Mais la faiblesse paternelle luttait en ce
+moment contre une impérieuse nécessité de se montrer surveillant
+sévère: cette nécessité l'emporta.
+
+--Vous voulez me forcer à vous parler du roi, dit-il, et je le sens
+bien; mais comme je découvre chaque jour que pour parler du roi, ou
+même pour parler avec lui, vous n'avez aucun besoin de votre père, il
+est inutile que je me fasse votre interprète ou que je vous apporte
+les nouvelles. Vous les apprendrez bien sans moi.
+
+Gabrielle rougit.
+
+--Monsieur, murmura-t-elle, voila encore vos soupçons.
+
+--Osez me dire que vous n'étiez pas avec le roi au moulin, quand je
+vous ai tant appelée du bord de l'eau?
+
+Gabrielle devint pourpre et baissa la tète.
+
+--Si vous aviez du moins la pudeur de mentir.
+
+--Eh! monsieur, refuse-t-on d'entendre un roi qui parle? Chasse-t-on
+un roi qui vous rencontre?
+
+--On fait tout pour obéir à son père, mademoiselle. Le père est
+au-dessus du roi.
+
+--D'accord, monsieur. Je ne l'ai jamais contesté. Je ne crois pas vous
+avoir jamais prouvé que je fusse mauvaise fille et désobéissante.
+
+--Je sais à quoi m'en tenir à cet égard. Au temps où nous vivons,
+beaucoup d'époux et de pères font aussi bon marché de l'honneur de
+leurs familles que les filles et les femmes, pour peu que le galant
+soit riche et titré. Un roi, c'est la fleur des galants, n'est-ce pas?
+même lorsqu'il est marié, même lorsqu'il est fameux par ses aventures,
+même lorsqu'il grisonne? Eh bien, mademoiselle, que le roi vous agrée
+ainsi, je m'en soucie peu. Je ne suis pas le père de Marie Touchet,
+moi, je ne suis pas un complaisant, et vous l'éprouverez: que dis-je?
+vous l'éprouvez déjà.
+
+Gabrielle regarda son père avec des yeux pleins de larmes.
+
+--Pour un bon serviteur du roi, dit-elle, vous traitez mal Sa Majesté.
+
+--Il y a en moi un père et un sujet. Le père est libre de juger la
+prud'homie du prince qui menace l'honneur de sa fille. Quant au sujet,
+il est dévoué, il est fidèle.
+
+Gabrielle secoua sa tête charmante.
+
+--Beau dévouement, murmura-t-elle, qui se cache au jour du danger!
+belle fidélité qui déserte la maison où peut-être un roi fugitif eût
+trouvé son plus sûr asile!
+
+M. d'Estrées commençait à s'irriter. L'oeil brillant, la main
+tremblante:
+
+--Je vous trouve hardie, s'écria-t-il, de blâmer votre père en ses
+desseins.
+
+--Mon père ne m'avait pas accoutumée à traiter le roi comme un ennemi.
+
+--Il fallait m'obéir quand je vous ai défendu de le recevoir.
+
+--Il fallait que vous eussiez le courage de chasser le roi quand il
+nous a fait l'honneur de sa visite.
+
+--Peut-être aurai-je ce courage plus tard. Mais pour n'avoir pas
+besoin de recourir à de pareilles extrémités, j'ai pris mes mesures.
+
+--Nous nous cachons dans un couvent d'hommes!
+
+--J'irai, moi, mademoiselle, prendre place aux côtés du roi, s'il y a
+bataille. Mais au moins le surveillerai-je en le défendant. Et tandis
+que nous sommes en paix, je défends mon honneur contre ce roi
+lui-même. J'amène ma fille en un couvent, d'où elle ne sortira....
+
+--Que le roi mort, peut-être, dit Gabrielle essuyant ses larmes.
+
+--Que mariée! s'écria M. d'Estrées, en observant la portée du coup sur
+sa malheureuse fille.
+
+Le coup fut terrible, Gabrielle se leva comme si elle eût été frappée
+au coeur.
+
+--Mariée ... balbutia-t-elle, est-ce possible!
+
+--C'est certain. Votre mari se défendra du roi comme il pourra. Si
+vous le secondez, tant mieux pour lui; s'il vous abandonne, cela le
+regarde.
+
+--Oh! monsieur, dit Gabrielle en s'approchant les mains jointes de son
+père, qui arpentait la chambre à grands pas, aurez-vous cette cruauté
+de sacrifier votre fille. Me marier! mais je n'aime personne.
+
+--Si vous n'aimez personne, il vous sera indifférent de vous marier.
+
+-Voilà votre morale?
+
+--Chacun pour soi; je sacrifie tout à mon honneur.
+
+--Ayez pitié de votre enfant.
+
+--C'est parce que j'en ai pitié que je la marie.
+
+--Vous me réduirez au désespoir.
+
+--Votre désespoir me fera moins souffrir que votre honte.
+
+--J'en mourrai.
+
+--Mieux vaut que vous mouriez de cette douleur que de mourir de ma
+main, ce qui fût arrivé si je vous eusse convaincue d'ignominie.
+
+Gabrielle se redressa, blessée.
+
+--Un père Romain, dit-elle; c'est beau. Mais la fille est Française.
+
+--Elle se vengera à la française, n'est-ce pas?
+
+--Elle se vengera comme elle pourra.
+
+--Cela regarde votre mari, mademoiselle.
+
+--Le mari sera-t-il aussi Romain?
+
+--Non, il est Picard. Il ne vaut pas un roi, mais c'est un seigneur de
+mérite. Il ne vous plaira peut-être pas, mais il me convient.
+
+--Il s'appelle?
+
+--Il s'appelle de Liancourt, seigneur d'Armeval, gouverneur de Chauny.
+
+Gabrielle poussa un cri d'épouvante. La délicatesse de la femme se
+révoltait.
+
+--Il est bossu, monsieur, dit-elle.
+
+--Il se redressera à votre bras.
+
+--Il a les jambes de travers.
+
+--Et vous l'esprit.
+
+--Les enfants le suivent quand il marche.
+
+--Il ira à cheval.
+
+--Monsieur, c'est un crime, c'est une atrocité. Il est veuf et a onze
+enfants.
+
+--Autant que de mille pistoles de revenu.
+
+Gabrielle, indignée, se dirigea vers la porte de la chambre voisine.
+
+--Ce n'est plus mon père le gentilhomme qui parle, dit-elle avec un
+dédain superbe, c'est Zamet le prêteur et le financier. Je pouvais
+discuter avec M. d'Estrées au sujet du roi de France, mais je n'ai
+rien à dire à Zamet sur les pistoles et les turpitudes de M. de
+Liancourt.
+
+En achevant ces paroles, elle poussa la porte, et entra toute pâle
+chez elle.
+
+--Soit, dit le père en la suivant, révoltez-vous, mais vous obéirez!
+et dès ce soir vous recevrez la visite de M. de Liancourt.
+
+--Vous me mépriseriez vous-même, si j'obéissais, dit-elle.
+
+--Pas de bruit, pas de scandale ici, ajouta M. d'Estrées un peu
+inquiet, car Gabrielle avait élevé la voix, et quelques éclats de
+cette scène avaient pu franchir les limites du parterre attenant au
+bâtiment neuf. Commencez par fermer les fenêtres.
+
+--Bien, faites-les mûrer, dit Gabrielle.
+
+M. d'Estrées grinça des dents, Gabrielle continua:
+
+--Si l'on demandait à dom Modeste une place pour moi dans l'_in pace_
+du couvent?
+
+Et après cette surexcitation qui avait brisé ses nerfs, la pauvre
+Gabrielle s'assit, toute pantelante et ruisselant de larmes.
+
+Gratienne s'élança, la prit dans ses bras, et la couvrit de ses
+baisers en grommelant mille malédictions contre le tyran qui faisait
+mourir sa chère maîtresse.
+
+M. d'Estrées, après s'être rongé les doigts et avoir mis ses
+manchettes en pièces, sortit furieux contre sa fille et plus encore
+contre lui-même.
+
+--Allons, dit-il, voilà que tout le monde se met aux fenêtres, il ne
+me manquait plus que cela. Du scandale dans un couvent où l'on me
+reçoit par faveur!
+
+Plusieurs fenêtres s'étaient ouvertes, en effet, soit dans les
+chambres des religieux, donnant sur les jardins, soit dans le
+corridor, où l'on vit apparaître çà et là une figure de génovéfain
+curieux.
+
+Mais ce qui contraria le plus M. d'Estrées, ce fut d'apercevoir en
+compagnie d'un jeune homme, à l'une des fenêtres du premier étage, la
+sévère et longue silhouette du frère Robert, dont on devinait sous le
+capuchon le regard inquisiteur.
+
+Le père féroce rougit, se sentit mal à l'aise et s'enfonça dans le
+taillis qui avoisinait le bâtiment neuf, pour cacher sa confusion et
+dévorer en paix sa mauvaise humeur.
+
+Ce jeune homme qui regardait de loin avec Robert, c'était Pontis,
+distrait des soins qu'il prodiguait à Espérance par l'éclat des voix
+qui se querellaient dans le bâtiment neuf.
+
+Frère Robert fit son profit de cet incident, et questionné par le
+garde, lui répondit quelques banalités avec la plus parfaite
+indifférence. Puis il sortit de la chambre.
+
+Pontis fut questionné à son tour par Espérance.
+
+--Qu'y a-t-il là-bas, demanda le blessé, et qu'as-tu été voir avec le
+frère à la fenêtre?
+
+--Rien, des femmes qui disputent.
+
+--Il y a donc des femmes en ce couvent? dit Espérance.
+
+--Malheureusement oui. A ce qu'il paraît, il faut qu'on en trouve
+partout.
+
+--Et elles disputent?
+
+--Est-ce que cela ne dispute pas toujours. Quelle espèce!
+
+Espérance sourit tristement.
+
+--Vous êtes payé pour en penser du bien, des femmes, ajouta Pontis.
+Hein! comme vous allez les aimer!
+
+--Le fait est que je m'y sens peu de penchant.
+
+--Sambioux! rien que la vue, rien que l'idée d'une femme me met en
+fureur.
+
+Pontis ferma violemment la fenêtre.
+
+--Pourquoi me prives-tu d'air et de soleil? dit Espérance.
+
+--Tiens, c'est vrai. Eh bien, c'est encore la faute de ces enragées
+créatures.
+
+--Là! là! ne crie pas si haut; tu me fais mal à la tête, elle est
+vide, ma tête, vois-tu, puisque par crainte de la fièvre, mes
+chirurgiens me refusent à manger.
+
+--Ils ont raison. Fuyons la fièvre comme nous fuirions une femme. La
+fièvre est femme! Sambioux! dit Pontis en approchant sa chaise du
+chevet d'Espérance, causons des crimes de la femme; j'en sais quelques
+abominables scélératesses que je vais vous raconter pour vous
+entretenir dans de bonnes dispositions. Allons! allons! vous riez,
+c'est bon signe!
+
+C'était bon signe en effet, Henri avait pronostiqué juste. Espérance
+ne se sentait aucune envie de mourir, et il vécut. Les soins combinés
+du frère chirurgien et du frère parleur éloignèrent de lui la fièvre,
+et à mesure que celle-là fuyait, la faim arrivait à grands pas. Les
+élixirs de l'infirmerie que prodiguait Robert et les blancs de poulet
+que Pontis allait voler à la cuisine rétablirent peu à peu la poitrine
+et restaurèrent l'estomac. La flamme revint dans les yeux, une vapeur
+rosée remonta sur les pommettes jaunes.
+
+A quelques jours delà, Crillon reparut chez les génovéfains. Il
+raconta de la part du roi au frère Robert l'enthousiasme des
+catholiques qui gardaient Henri et faisaient tendre la cathédrale de
+Saint-Denis. Il raconta la rage des huguenots qui rôdaient toujours
+autour de leur proie, et la fureur de Mme de Montpensier dont le
+premier coup avait échoué.
+
+Puis il alla vers son malade qu'il trouva en voie de guérison.
+
+--Grâce aux bons soins de Pontis et des frères génovéfains, dit
+Espérance, grâce à l'intérêt dont m'honore M. le chevalier de Crillon;
+cela seul suffirait pour ressusciter un mort!
+
+Crillon était pressé, il combla d'amitiés le blessé, remercia
+militairement Pontis et leur dit à tous deux:
+
+--Dépêchons-nous de guérir; il faut être sur pied bientôt pour une
+belle occasion. Entre nous, et bien bas, il s'agit d'aider Sa Majesté
+à entrer dans Paris! Chut... Rétablissez-vous bien vite, Espérance,
+car vous priveriez ce garçon qui vous veille, de l'honneur du premier
+assaut que je réclame ce jour-là pour mes gardes. Ce sera un grand
+spectacle, Espérance, et je veux que vous en jouissiez. Je veux que
+vous voyiez Crillon, l'épée à la main, sur une brèche! Chacun dit que
+c'est beau à voir. Rétablissez-vous!
+
+Le coeur du vieux soldat palpitait d'orgueil à l'idée d'un nouveau
+triomphe qu'il remporterait devant le fils de la Vénitienne.
+
+Pontis, en songeant à cette prise de Paris, bondissait comme un jeune
+lion.
+
+--Oui, dit-il, oui; rétablissez-vous bien vite, monsieur Espérance.
+
+--Ah çà, dit Crillon au blessé, vous êtes toujours content de ce
+drôle?
+
+Espérance prit la main de Pontis en souriant.
+
+--Il ne crie pas? il ne boit pas? il est sage comme une fille?
+
+--Sambioux! s'écria Pontis, si j'étais sage comme de certaines filles,
+ce serait joli!
+
+Espérance lui ferma la bouche d'un regard que surprit Crillon.
+
+--Mes coquins s'entendent à ce qu'il paraît, se dit-il; nous allons
+bien voir....
+
+--Allons, allons, s'écria-t-il d'un air dégagé, tout va bien. Adieu,
+Espérance; à bientôt. Venez, Pontis, me tenir l'étrier. J'ai bien ici
+la Varenne, qui m'a accompagné au couvent par ordre du roi, mais le
+porte-poulets de Sa Majesté est sans doute occupé quelque part. Venez.
+
+Pontis suivit Crillon l'oreille basse; il se doutait bien du motif qui
+poussait le chevalier à le mener à l'écart. Dès qu'ils furent au fond
+du corridor, dans un endroit bien désert:
+
+--Et ma commission? dit Crillon.
+
+--Quelle commission, monsieur?
+
+--Ce billet, que je t'avais chargé de prendre....
+
+--Ah! oui, dans les habits de M. Espérance. Eh bien, monsieur, je n'en
+ai pas trouvé.
+
+--Tu mens! dit Crillon.
+
+--Je vous assure, monsieur....
+
+--Tu mens!
+
+--Enfin, monsieur, il se peut qu'en chemin ce billet ait été perdu.
+
+--Je te dis que tu es un menteur et un maraud! tu as été conter à
+Espérance ce que je t'avais ordonné de lui taire. Le généreux
+Espérance t'a fait promettre de me dépister comme un vieux limier.
+
+--Mais, monsieur....
+
+--Assez! je n'aime pas les gens qui me bravent ou qui me trahissent.
+
+--Trahir, monsieur le chevalier, moi!
+
+--Sans doute, puisque tu as révélé ce que je t'avais confié; tu me
+devais deux fois obéissance, comme à ton colonel, comme à ton
+protecteur; tu me devais ta vie si je te l'eusse demandée, et je te
+croyais assez brave homme pour payer ta dette à l'occasion.
+
+--Ah! monsieur, épargnez-moi.
+
+--Si nous étions au camp, dit Crillon s'animant par degrés et
+tortillant sa moustache, je te ferais arquebuser. Ici, de gentilhomme
+à gentilhomme, je te blâme; de maître à serviteur, je te chasse!
+Ramasse tes hardes, si tu en as, et sors!
+
+--Oh! monsieur de Crillon, dit Pontis pâle et décontenancé, ayez pitié
+d'un pauvre garçon sans défense!
+
+--Je le veux bien. Donne-moi ce billet.
+
+Pontis baissa la tête.
+
+--Donne, ou non-seulement tu perdras le poste de confiance que je
+t'avais fixé ici, mais tu perdras encore ta pique de garde. Je suis
+ton colonel et je te casse! Tu n'es plus au service du roi!
+
+Pontis s'inclina humblement, les traits bouleversés par le désespoir.
+
+--Le billet? demanda encore une fois Crillon.
+
+Pontis se tut.
+
+--Monsieur de Pontis, ajouta Crillon furieux de cette résistance, je
+vous donne huit jours pour avoir regagné votre province. Je vous donne
+cinq minutes pour avoir quitté le couvent!
+
+Les larmes débordèrent des yeux du jeune homme, et il put à peine
+murmurer ces mots:
+
+--Permettez au moins que j'embrasse M. Espérance pour la dernière
+fois.
+
+Crillon ne répondit pas.
+
+--Une seule minute et je reviens, ajouta Pontis en se dirigeant vers
+la chambre du blessé.
+
+Il entra le coeur gonflé, se pencha sur le lit de son ami.
+
+--Qu'as-tu donc? s'écria Espérance.
+
+--Rien ... rien ... dit Pontis d'une voix entrecoupée. Reprenez votre
+billet, reprenez-le vite, cachez-le bien.
+
+--Pourquoi? demanda Espérance en se soulevant.
+
+--M. de Crillon me chasse, s'écria Pontis, éclatant comme un enfant en
+soupirs et en sanglots.
+
+Espérance poussa un cri et serra Pontis entre ses deux mains
+tremblantes.
+
+--Eh non! animal, dit tout à coup le chevalier, qui apparut en
+poussant la porte d'un coup de poing; non, je ne te chasse pas. Reste
+... tu es un honnête garçon. Voilà-t-il pas qu'ils pleurent tous les
+deux, les imbéciles. Gardez vos petits papiers, puisque cela vous
+convient. Harnibieu! que ces garçons-là sont bêtes!
+
+Et il s'enfuit à grands pas, honteux de sentir lui-même une vapeur
+humide au bord de ses paupières. Après qu'Espérance eut tout fait
+raconter à Pontis, les deux amis demeurèrent longtemps embrassés.
+
+--Oui, je me rétablirai vite, dit Espérance, pour bien t'aimer
+d'abord, pour assister au siège ensuite.
+
+--Et pour nous venger des femmes! dit Pontis.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+LE SEIGNEUR NICOLAS
+
+
+Le lendemain, Pontis, qui était tout rêveur et singulièrement
+préoccupé, demanda au frère Robert, lorsqu'il rendit sa visite à
+Espérance, s'il ne serait pas possible d'échanger la chambre du
+premier étage contre une autre au rez-de-chaussée, attendu que le
+blessé auquel on permettrait bientôt quelques pas dans le jardin,
+n'aurait plus d'escalier à descendre.
+
+Frère Robert répondit que précisément au-dessous, au rez-de-chaussée,
+se trouvait une chambre moins belle sans doute et dont le lit n'était
+pas historique, mais qui offrirait à ces messieurs la facilité qu'ils
+désiraient.
+
+La journée fut employée au transport d'Espérance dans cette nouvelle
+chambre. Le soir, Espérance venait de se remettre au lit, après
+quelques heures passées sur un fauteuil; c'était la première faveur de
+son médecin. Il était un peu las, un peu étourdi. Il avait besoin de
+repos, et, ni les charmes puissants de la soirée, si belle et si
+fraîche, ni l'attrait d'une collation préparée par Pontis ne
+réussissaient à le distraire des promesses d'un bon sommeil.
+
+--Tu souperas seul, près de mon lit, dit-il à son compagnon; tu me
+conteras quelque bonne histoire, pendant laquelle je m'endormirai.
+Allons, installe toi à table, et fais honneur au bon vin du couvent,
+toi qui n'as pas été blessé par M. la Ramée.
+
+Pontis posa un doigt sur ses lèvres.
+
+--Silence! dit-il; à présent que nous sommes au rez-de-chaussée, il
+faut parler bas. Non, dit-il, je ne souperai pas: merci.
+
+Espérance le regarda, étonné.
+
+--Je vous demanderai même, ajouta Pontis, la permission de rester à la
+fenêtre, et par conséquent de tenir la fenêtre ouverte. Tâchez de vous
+garantir du frais pour ce soir, mais il faut que la fenêtre reste
+ouverte.
+
+--Je ne comprends pas, mon cher Pontis.
+
+--Plus tard, plus tard, dit le garde.
+
+--Ah çà, mais, s'écria Espérance en se soulevant, tu as depuis hier
+des allures de mystère qui m'étonnent. Hier soir, tu regardais déjà
+comme aujourd'hui par la fenêtre de notre ancienne chambre; tout à
+coup je t'ai vu te pencher, observer, puis faire le plongeon, puis
+éteindre la lampe et recommencer à guetter.
+
+--C'est vrai, dit Pontis agité.
+
+--Et aujourd'hui, ton refus de souper, cette demande d'ouvrir la
+fenêtre....
+
+Pontis prit la lampe qu'il cacha tout allumée dans l'alcôve
+d'Espérance, de façon à tenir la chambre obscure, sans se priver pour
+cela de lumière à l'occasion.
+
+--Voilà que tu recommences ton manège ... Il y a quelque chose,
+Pontis!
+
+--Sambioux! s'il y a quelque chose, répliqua le garde à voix basse.
+Mais il y a des choses qui ne regardent pas les gens blessés, les gens
+à qui les émotions peuvent nuire.
+
+--C'est donc bien terrible, ce qu'il y a?
+
+--Cela peut le devenir.
+
+--Serait-ce pour cela que tu as demandé au frère Robert de nous
+déménager, car le prétexte de l'escalier m'a paru un peu frivole.
+
+--Il y a un fait, monsieur Espérance, c'est qu'au premier étage on a
+plus de chemin à faire qu'au rez-de-chaussée, si l'on veut tout à coup
+sauter dans le jardin.
+
+--Eh! mon Dieu! sauter dans le jardin! Vite, vite, conte-moi ce dont
+il s'agit.
+
+--Plus tard! après l'événement.
+
+--Tu vois bien qu'en me tenant ainsi en haleine, tu me fais cent fois
+plus de mal; l'impatience est une fièvre. Tu me donnes la fièvre.
+
+--Eh bien! voici, monsieur Espérance.
+
+Espérance l'arrêta.
+
+-Avant tout, nous sommes convenus que puisque je t'appelle Pontis, tu
+m'appelleras Espérance; pas de monsieur.
+
+--C'était le respect... Mais puisque vous le voulez absolument, j'en
+raconterai plus vite.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Il y a que, depuis deux jours, chaque soir, un homme se glisse dans
+le parterre.
+
+--Quel homme?
+
+--Si je le savais, je vous prie de croire que je n'aurais ni ce
+frisson, ni cette incertitude.
+
+--Il faut prévenir les frères....
+
+--Ah! bien oui, pour me faire manquer mon coup. Non pas, non pas!
+
+--Quel coup!
+
+--L'homme apparaît là-bas, tenez, au bout du petit mur. Vous saisissez
+bien la topographie, n'est-ce pas?
+
+--Parfaitement. J'ai passé aujourd'hui toute la journée derrière la
+fenêtre, et j'ai vu, j'ai admiré ces beaux jardins.
+
+--Vous savez que nous avons en face le bâtiment neuf.
+
+--Où l'on se querelle?
+
+--Oui, ces oiseaux méchants qu'on appelle femmes. Eh bien! ce bâtiment
+est tout a fait séparé du couvent par un mur, ce mur couvert de ces
+beaux pêchers....
+
+--Fort bien. Mais cependant une porte ouvre dans ce mur pour
+communiquer de la cour aux bâtiments neufs.
+
+--Porte fermée du côté des habitants du pavillon. Ce ne peut être par
+là que se glisse l'homme en question. Non. Il vient de droite, comme
+s'il entrait par le couvent.
+
+--Mon Dieu, tu te tourmentes bien vainement. Partout où il y a des
+femmes, il vient des hommes. Qui dit femme dit intrigue. Qui dit
+homme, dit papillon nocturne, phalène. Quelque lumière brille dans ce
+bâtiment neuf, ne fût-ce que dans les yeux de ces femmes, vite une
+phalène arrive, et s'y mire en attendant qu'elle s'y brûle.
+
+--Oh! je me suis fait tous ces raisonnements-là, répondit Pontis, et
+avec des variantes beaucoup moins flatteuses pour les femmes. Mais il
+faut bien se rendre à l'évidence. Si l'homme en question venait pour
+les gens du bâtiment neuf, c'est au bâtiment neuf qu'il irait,
+n'est-ce pas?
+
+--Je crois que oui.
+
+--Eh bien! pourquoi l'ai-je vu hier sous nos fenêtres à nous?
+
+--Ah! fit Espérance.
+
+--Regardant, marchant comme un chien d'arrêt qui sent le gibier,
+faisant le gros dos et choisissant les touffes de lilas ou les
+orangers pour s'y cacher.
+
+--C'est bizarre.
+
+--Vous croyez que cet homme vient pour le bâtiment neuf, et moi je
+crois qu'il vient pour nous.
+
+Espérance se redressa.
+
+--Cherchez bien, dit Pontis, si quelqu'un n'a pas intérêt à savoir ce
+qu'est devenu M. Espérance depuis son singulier départ d'un certain
+balcon caché sous les marronniers.
+
+--Mais, oui; tu as raison.
+
+--Cherchez bien si quelqu'un n'a pas un intérêt plus cher encore à
+finir ici ce qui a été si bien commencé là-bas; c'est-à-dire à défaire
+tout le bel ouvrage de nos bons génovéfains, et à remplacer M.
+Espérance, le ressuscité, par un beau jeune homme tout à fait et à
+jamais couché dans la bière.
+
+--Pontis! murmura Espérance, tu n'as pas eu en ce cas une bien
+heureuse idée en nous logeant à la portée du bras de ce misérable.
+
+--C'est que j'ai voulu le mettre à la portée du mien. Or voici mon
+idée. Si le rôdeur nocturne est, comme je le suppose, la Ramée ou un
+de ses complices, il reviendra, il s'embusquera au même endroit, il
+aura même fait quelque amélioration à son plan, afin de se rapprocher
+de nous. Tout à coup je lui tombe sur le dos par cette fenêtre, qui
+n'est qu'à trois pieds du sol. Ce sera un joli coup d'oeil, mon bon
+monsieur, mon cher Espérance! un coup d'oeil qui ne vaudra pas
+certainement le spectacle de Crillon sur la brèche, mais tant vaut
+l'homme, tant vaut la terre; tout est relatif, du creux de votre lit
+vous aurez de l'agrément.
+
+--Oh! j'en serai, dit Espérance, avec une sombre colère.
+
+--Vous me ferez le plaisir de rester coi, calme, et de ne pas
+seulement accélérer d'une pulsation les battements de votre coeur. Je
+ne cours pas le moindre danger; je n'y mettrai pas la moindre
+courtoisie. Quand on a affaire à un pareil assassin, on ne met pas des
+gants de gentilhomme. Voici la marche: boum! je saute; crac! je le
+saisis à la gorge pour bien constater son identité; prrr! je lui passe
+mon épée au travers du corps jusqu'à la garde. Et je ne vous demande
+qu'un quart de minute pour faire tout cela.
+
+--D'ailleurs, ajouta Pontis, il faut tout prévoir. Si dans ce combat,
+le malheur voulait que je fusse vaincu--c'est difficile, c'est
+impossible,--mais avec les lâches il faut toujours redouter quelque
+trahison: le pied peut me glisser; je puis m'enferrer dans quelque
+couteau dont ces coquins ont toujours plein leurs poches; en ce cas,
+prenez ma dague; vous aurez toujours bien assez de force pour la tenir
+droite de vos deux mains comme un clou. Le bandit, après m'avoir
+terrassé, viendrait vous achever. Il rencontrera la pointe et
+terminera ses destins, comme on dit, entre vos bras. Si je respire
+encore, avertissez-moi par un cri, et mon dernier souffle sera un
+joyeux éclat de rire.
+
+--Que d'imagination! allait répondre Espérance.
+
+Neuf heures sonnèrent à la chapelle du couvent.
+
+--Chut! dit Pontis, silence absolu d'abord! c'est à peu près l'heure.
+
+Pontis s'agenouilla devant la fenêtre ouverte, après avoir enveloppé
+Espérance dans ses rideaux et lui avoir mis le poignard dans les
+mains.
+
+La nuit était magnifique. Les fenêtres du bâtiment neuf scintillaient
+des premiers rayons de la lune; tout le jardin attenant au couvent
+était plongé dans une obscurité d'autant plus profonde.
+
+La tête seule de Pontis dépassait l'appui de la croisée; encore
+l'avait-il cachée derrière un gros vase de faïence à fleurs qui
+contenait des plantes grasses.
+
+Espérance, lui aussi, passait sa tête curieuse par l'ouverture de ses
+rideaux, et avait allongé hors du lit son bras armé.
+
+Pontis, comme un braconnier à l'affût, étendit derrière lui sa main
+droite, ce qui voulait dire à Espérance:
+
+--Je vois quelque chose.
+
+En effet, un homme dont les longues jambes arpentaient le sentier près
+du mur, dont le gros dos se courbait comme pour laisser moins de prise
+à la lumière du ciel, traversa le parterre et entra dans l'allée
+bordée d'orangers, qui longeait le bâtiment du couvent.
+
+Il vint s'arrêter à vingt pas de la fenêtre où guettait Pontis.
+
+On eût pu entendre craquer ses pas sur le sable.
+
+Le coeur des deux jeunes gens battait de telle force qu'en dépit de
+toutes les précautions de Pontis, la santé d'Espérance ne devait pas
+s'en trouver meilleure.
+
+L'homme s'accroupit derrière un oranger dont la vaste caisse le
+cachait tout entier, puis, après des regards multipliés qu'il
+adressait, tantôt devant, tantôt derrière, soit au zénith, soit au
+nadir, comme font les passereaux qui craignent d'être pris en flagrant
+délit de vol, il se rapprocha de la maison, à une distance de cinq ou
+six pas de la fenêtre.
+
+Pontis, bouillant d'impatience, de colère, de toutes les passions
+féroces qui allument chez l'homme la soif du sang naturelle aux
+tigres, n'attendit pas plus longtemps. Son épée nue dans les dents, se
+ramassant pour prendre un élan plus nerveux, il alla sauter presque
+sur le dos du mystérieux visiteur, le saisit d'une main à la gorge,
+selon son programme, de l'autre à la ceinture, et l'élevant en l'air,
+l'apporta et le jeta comme une masse dans la chambre d'Espérance. En
+un clin d'oeil il ferma la fenêtre, et approchant ses yeux ardents du
+visage de l'ennemi dont sa pointe menaçait la coeur:
+
+--Nous te tenons, brigand! murmura-t-il.
+
+Espérance dégagea promptement la lampe de l'alcôve. et alors s'offrit
+à leurs yeux un bien curieux spectacle.
+
+--Ce n'est pas lui! s'écria Espérance en apercevant une maigre et
+bizarre figure, hideuse de pâleur et d'effroi, un dos voûté, des
+genoux cagneux qui s'entre-choquaient avec épouvante.
+
+--C'est un bossu! dit Pontis.
+
+--Sans armes! ajouta Espérance.
+
+--Oui, sans armes, messieurs, sans armes et sans mauvaises intentions,
+articula faiblement une voix chevrotante, tandis que les jambes se
+redressaient, que l'homme se relevait et que les deux amis le
+considéraient, prêts à éclater de rire en présence de cette cigale
+qu'ils trouvaient à la place de l'hydre.
+
+Pontis mit son épée sous son bras, ajusta ses cheveux hérissés, et dit
+à l'étranger:
+
+--D'abord, qui êtes-vous?
+
+--Un honnête gentilhomme, monsieur.
+
+--Il me semble que les honnêtes gens ne se promènent pas la nuit en
+rampant dans les jardins. Vous me faites plutôt l'effet d'un voleur.
+
+L'étranger tira de sa poche une énorme bourse dont la rotondité, la
+sonorité métallique firent dire à Pontis:
+
+--Ce n'est point en effet la bourse d'un voleur; mais cependant, vous
+ne méditiez pas une bonne action en rôdant ainsi sous nos fenêtres!
+
+--Vos fenêtres, dit l'étranger... Ah! monsieur, ce n'était pas à vos
+fenêtres que j'en voulais.
+
+--Cependant, vous étiez dessous.
+
+~-Parce que, monsieur, c'est d'ici qu'on peut le mieux guetter
+l'endroit où je guettais.
+
+--Quel endroit?
+
+--La petite porte du bâtiment là-bas, celle qui donne dans le jardin.
+
+--Le bâtiment neuf? dit Espérance, se mêlant pour la première fois à
+l'entretien, celui où il y a des femmes?
+
+--Précisément, monsieur, répliqua l'étranger en adressant un salut
+courtois au malade, qui le lui rendit civilement.
+
+--Quand je te disais, ajouta Espérance en regardant Pontis. Monsieur
+vient pour....
+
+--Bah!... interrompit Pontis brutalement, car il lui en coûtait trop
+d'abandonner ainsi tout de suite ses beaux rêves de vengeance.
+Monsieur ne nous fera pas accroire qu'il muguettait au bâtiment neuf.
+Un amant, avec ce dos et ces jambes!
+
+--Pontis!... dit Espérance.
+
+L'étranger fit la grimace pour essayer de bien prendre la plaisanterie
+et répondit:
+
+--Ce n'est pas comme amant, monsieur, que je viens, c'est comme mari.
+
+--Ah! s'écrièrent les deux jeunes gens, dites-nous donc cela tout de
+suite.
+
+--Vous guettez votre femme? ajouta Pontis.
+
+--Ma future femme.
+
+--Une personne qui criait l'autre jour très-fort contre un homme assez
+vieux?
+
+--Mon futur beau-père, le comte d'Estrées, dit l'étranger. Quant à
+moi, messieurs, je ne suis pas un voleur, comme vous avez pu vous en
+convaincre, ni un homme de mauvaises moeurs; je m'appelle Nicolas
+d'Armeval de Liancourt.
+
+--Très-bien! très-bien! monsieur; prenez donc la peine de vous
+asseoir, s'écria Pontis en offrant un siège à l'étranger.
+
+--Et recevez tous nos regrets, ajouta Espérance. Nous vous avions pris
+pour un malfaiteur.
+
+--Nous avions formé le projet de vous massacrer, monsieur, dit Pontis.
+Ce m'est une joie sensible de vous voir sain et sauf. Une seconde de
+plus vous étiez mort.
+
+Nicolas d'Armeval de Liancourt se frotta, en souriant, les genoux et
+le dos.
+
+--Vous êtes peut-être froissé? demanda Espérance.
+
+--Je le crains. Mais cela se passera. Il me restera, messieurs,
+l'éternel plaisir d'avoir fait votre connaissance.
+
+Et il se frotta la peau de plus belle.
+
+--M. de Pontis, dit Espérance en présentant son ami, garde de Sa
+Majesté, favori de M. le chevalier de Crillon.
+
+Nicolas d'Armeval se leva pour saluer.
+
+--Le seigneur Espérance, l'un des plus riches gentilshommes de France,
+dit Pontis à son tour.
+
+--Qui regrette que sa blessure ne lui permette pas de vous saluer
+debout, ajouta Espérance avec sa riante et séduisante physionomie.
+Mais maintenant que nous vous connaissons mieux, pourrions-nous faire
+quelque chose qui vous fût agréable?
+
+Le seigneur de Liancourt se tournant vers les deux amis
+alternativement:
+
+--Oui, messieurs, vous pourriez d'abord me laisser accomplir
+paisiblement la tâche que je m'étais imposée.
+
+--De surveiller votre future femme? dit Pontis. Faites, monsieur,
+faites, et prenez-la en faute, monsieur, je vous le souhaite de tout
+mon coeur.
+
+Nicolas d'Armeval salua gracieusement.
+
+--Mais, dit Espérance, je ne vois pas bien ce que monsieur pouvait
+surveiller derrière cette caisse d'oranger. Le bâtiment où loge
+mademoiselle sa future est très-loin. De loin on voit mal.
+
+--Messieurs, vous me paraissez de si aimables jeunes gens, dit le
+seigneur de Liancourt, que je me sens pour vous plein de confiance.
+
+Il se frotta l'épaule avec une grimace de douleur.
+
+--Nous la justifierons, dit Pontis.
+
+--Il faut vous dire d'abord que M. d'Estrées et moi, nous désirons
+vivement ce mariage, mais que la future ne paraît pas aussi enchantée.
+
+--Les jeunes filles ont parfois des caprices, dit Espérance.
+
+--Mais savez-vous pourquoi Mlle d'Estrées me refuse?
+
+Espérance et Pontis, après avoir toisé M. de Liancourt de la tête aux
+pieds, échangèrent un regard qui signifiait:
+
+--Nous le devinons bien!
+
+--Elle refuse, poursuivit le futur mari, parce qu'en ce moment
+quelqu'un lui fait la cour.
+
+--Bah!
+
+--Un très-grand personnage qui lui envoie des messagers, des billets.
+
+--Êtes-vous bien sûr?
+
+--L'autre jour j'en ai surpris un.
+
+--Un billet?
+
+--Non, un messager. Un homme trop connu, messieurs, pour qu'on ne le
+reconnaisse pas....
+
+M. de Liancourt poussa un soupir.
+
+--M. de la Varenne, dit-il.
+
+--Le porte-poulets du roi? s'écria Pontis.
+
+--Lui-même, dit piteusement le futur.
+
+--Eh bien! alors le galant serait donc....
+
+--Chut! dit M. de Liancourt en se tournant vers le jardin.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Pendant que nous causons, la chose que je voulais empêcher s'est
+faite.
+
+--Quelle chose, cher monsieur Nicolas? demanda Espérance.
+
+--Mlle d'Estrées avait dit au messager: « Demain, à neuf heures et
+demie, ma réponse à la petite porte! »
+
+--Eh bien!
+
+--Eh bien, j'avais projeté de m'embusquer, de surprendre la Varenne.
+Or, il est neuf heures et demie, la petite porte vient de se refermer
+et la réponse est donnée; je suis perdu.
+
+--Bon! Cher monsieur, dit Pontis, vous rattraperez cela. Est-ce que
+vous vouliez tuer la Varenne, par hasard?
+
+--Non, oh! non. Tuer un officier de Sa Majesté! non, certes, telle
+n'était pas mon intention.
+
+--Je comprends, dit Espérance, vous vouliez profiter de la surprise
+pour tout rompre avec votre beau-père.
+
+--Oh! pas davantage! rompre avec M. d'Estrées, perdre Mlle d'Estrées!
+une si charmante fille, un si beau parti!
+
+--Alors, que vouliez-vous donc faire, demanda Pontis, voyant Espérance
+froncer le sourcil.
+
+--Je voulais être sûr ... bien sûr: cela m'eût servi plus tard.
+
+Les deux jeunes gens se regardèrent.
+
+--Ne vous affligez donc pas, répliqua Pontis, c'est comme si vous
+l'étiez.
+
+--Je recommencerai mon épreuve, dit le seigneur d'Armeval, et
+maintenant que nous sommes amis, vous m'aiderez au besoin.
+
+--Pour être désagréable à une femme, dit Pontis, il n'est rien que je
+ne fasse.
+
+--Merci, merci, mon cher monsieur; et vous, seigneur Espérance?
+
+--Moi, je suis blessé, je ne puis bouger de mon lit, dit Espérance
+d'un ton sec.
+
+--Ainsi, je circulerai tant que je voudrai dans le jardin, la nuit,
+vous n'y ferez pas obstacle?
+
+--Pas le moins du monde, répliqua Pontis
+
+--Alors donc je m'en retourne pour cette fois, je serai plus heureux
+demain. Adieu, messieurs, adieu. Bonne santé, seigneur Espérance;
+gardez-moi le secret, n'est-ce pas?
+
+--Oh! sambioux! je le jure, dit Pontis.
+
+--Et moi non, murmura Espérance, tandis que le garde faisait repasser
+obligeamment le seigneur Nicolas par la fenêtre.
+
+Pontis rentra en se frottant les mains.
+
+--Bonne affaire, s'écria-il, voilà déjà que nous nous vengeons des
+femmes. Et d'une!
+
+--Viens ici, Pontis, dit Espérance, tu parles comme un croquant, comme
+un bélître, comme un Nicolas d'Armeval, mais non comme un gentilhomme;
+assieds-toi près de moi, je vais te le prouver en deux mots.
+
+--Tiens! dit Pontis surpris et calmé dans ses transports.
+
+Et il s'assit au chevet d'Espérance.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+SERVICE D'AMI
+
+
+Pontis semblait ne pas comprendre pourquoi Espérance avait interprété
+autrement que lui la scène précédente.
+
+--Nous étions résolus, dit-il, à profiter de toutes les occasions pour
+rendre aux femmes ce qu'elles nous ont fait.
+
+--Et d'abord, répliqua Espérance, que t'ont-elles fait, à toi, les
+femmes?
+
+--Elles m'ont tué mon ami, ou à peu près.
+
+--Ceci est une raison; mais toutes n'ont pas commis ce crime, et, du
+jour où je leur pardonnerai, force te sera bien de leur pardonner
+aussi.
+
+--Ainsi vous pardonnez! s'écria Pontis avec un grognement de colère,
+dites-nous cela tout de suite, et alors, au lieu de garder dans notre
+âme cette mémoire du mal qui fait l'homme fort et respectable, nous
+nous mettrons à écrire des rondeaux, des triolets et des virelais en
+l'honneur de ces dames; nous leur ferons des guirlandes entrelacées,
+nous broderons le chiffre d'Entragues avec celui de la Ramée, un
+couteau en sautoir, sambioux!
+
+--Tu es ridicule, mon pauvre garçon, dit Espérance, et si tu t'en vas
+toujours ainsi aux extrêmes, nous ne nous rencontrerons jamais. Oui,
+je hais les femmes, oui, j'en suis las, oui, je me vengerai lorsque
+l'occasion se présentera, mais la bonne occasion, entends-tu? Et pour
+réparer le dommage que l'une d'elles a fait à ma peau, je n'irai pas
+endommager mon honneur, ma conscience. D'ailleurs, apprends une chose,
+si tu ne la sais pas, un gentilhomme se laisse battre par les femmes,
+mais il ne bat que les hommes.
+
+--Ah! grommela Pontis, voilà une théorie que ces dames mettront à la
+mode si vous la produisez. L'impunité! Très-bien!
+
+--Qui te parle d'impunité? Impunie la femme qu'on méprise? Oh! tu
+verras si celle dont nous parlons ne se trouve pas cruellement punie.
+
+--Si elle a fait ce qu'elle a fait, c'est qu'elle ne vous aimait pas.
+Admettez-vous?
+
+--Soit. Eh bien?
+
+--Eh bien, si elle ne vous aime pas, que lui importe que vous la
+méprisiez?
+
+Espérance frappa doucement sur l'épaule de Pontis.
+
+--Gageons, dit-il, que dans ta province tu n'as connu que des
+chambrières?
+
+Pontis fit le gros dos.
+
+--Des couturières, allons, ajouta Espérance, je veux bien faire cette
+concession à ton juste orgueil. Mon cher, il en est de certaines
+femmes comme de certains chevaux. Pour punir ceux-ci, tu prends ton
+plus gros fouet, ton plus lourd bâton, un nerf de boeuf; mais cette
+bonne jument que j'avais, qu'on m'a volée là-bas, Diane, essaye de la
+battre!... Je n'avais pour la mettre au désespoir, qu'à dire: Voilà
+une bête paresseuse, je la vendrai. Diane eût fait alors le tour du
+monde. C'est qu'elle est de race noble et qu'elle sent l'outrage.
+Proportionne donc toujours la peine à la créature.
+
+--Belle créature que celle d'Ormesson.
+
+--Il a été dit, mon maître, qu'on n'en parlerait jamais, reprit
+Espérance avec une sorte de hauteur qui témoignait chez lui d'un vif
+déplaisir. Ainsi, plus un mot. Parlons de la dame qui habite le
+bâtiment neuf, et à laquelle un bossu tend des pièges nocturnes, ce
+qui est laid et indigne d'un homme. Je n'ai jamais aimé l'affût, même
+à la chasse. Il me faut la lutte. Je veux que mon ennemi, fût-ce un
+sanglier, me voie en face et choisisse parmi ses chances de salut ou
+de défense celle qui lui paraît la meilleure. Ici, la bête est
+inoffensive. Le chasseur est un petit monstre dont l'âme, j'en ai
+peur, est difforme comme l'échine. Mais, la partie est inégale entre
+ces deux adversaires. Rétablissons l'égalité.
+
+Pontis allait s'écrier, gesticuler, Espérance lui saisit les bras.
+
+--Je sais ce que tu vas dire, je vois les mots s'arranger sur tes
+lèvres: Ce brave bossu est sur le point d'épouser une femme, et on le
+trompe.
+
+--Précisément.
+
+--Mais triple Pontis que tu es, il veut épouser de force, puisque la
+future ne veut pas de lui.
+
+--Elle a un amant.
+
+--Raison de plus pour qu'elle refuse ce bossu.
+
+--Elle le refuse par vanité, par ambition, car, entre nous et bien
+bas, le roi n'est pas un beau seigneur: il a le nez prodigieux, les
+jambes sèches, le cuir basané; il est gris de poil comme un hérisson.
+Toujours à cheval et suant sous le harnais; c'est un étrange mignon de
+couchette. Il a quarante ans....
+
+--Je donnerais cent écus pour que M. de Crillon fût caché dans un
+coin, s'écria Espérance, il t'écorcherait vif, et tu l'aurais bien
+mérité, petit Iscariote qui trahis ton maître.
+
+--Oh! dit Pontis confus et effrayé, bien que le ton d'Espérance n'eût
+pas annoncé la colère, ce n'est point trahison, c'est raillerie; mon
+coeur est bon, si ma langue est mauvaise.
+
+La boiserie craqua comme un fugitif éclat de rire.
+
+Pontis, effaré, fit un bond dans la chambre. Espérance, égayé par
+cette terreur, eut toutes les peines du monde à empêcher le garde
+d'aller sonder tous les coins et recoins.
+
+--Cela t'apprendra, dit-il, à proférer des blasphèmes qui révoltent
+jusqu'aux murailles. Chaque fois qu'on dit du mal d'une femme ou d'un
+roi, il y a là une oreille pour entendre. Tu disais du mal de cette
+demoiselle du bâtiment neuf, et elle t'a peut-être entendu.
+
+--Impossible, dit Pontis avec une crainte naïve. C'est plutôt du roi
+que j'aurai dit certaines choses qui ne sont pas du tout l'expression
+de ma pensée.
+
+--A la bonne heure! s'écria Espérance en riant aux larmes.
+Rassure-toi, je vais te fournir l'occasion de réparer tout cela.
+Demain matin, tu vas aller au bâtiment neuf.
+
+Pontis ouvrit de grands yeux.
+
+--Tu demanderas à parler à Mlle d'Estrées. Tu es un garçon d'esprit,
+tous les gens de ton pays sont orateurs. Tu raconteras à la demoiselle
+purement et simplement la scène de ce soir. Tu ne nommeras pas M.
+Nicolas de Liancourt. Tu ne diras pas non plus qu'il est bossu. Tu ne
+feras aucune allusion à Fouquet la Varenne, ni par conséquent à celui
+qui l'envoie.
+
+--Mais alors, que dirai-je, s'écria Pontis, si vous me défendez tout?
+
+--Tu ne peux nommer M. de Liancourt, parce qu'il est incivil de
+paraître savoir à fond les affaires d'une demoiselle qui va se marier.
+Tu ne diras pas qu'il est bossu, parce que si elle l'épouse, c'est
+qu'elle ne s'en est pas aperçue jusqu'à présent. Quant à la Varenne et
+au roi, si tu en parles, c'est que décidément tu ne tiens pas à ce que
+ta tête reste sur tes épaules.
+
+--Eh bien! alors, monsieur Espérance, interrompit Pontis piqué,
+dictez-moi ce qu'il faudra dire.
+
+--Voici: Mademoiselle, j'habite dans ce couvent une chambre avec un
+gentilhomme, mon ami; nous avons remarqué que chaque soir un homme
+vient observer ce que vous faites, et que son attention se dirige
+particulièrement sur cette porte de communication. (Tu lui désigneras
+la porte.) Cet homme est petit, il a le dos un peu voûté, et il fait
+sa ronde à neuf heures et demie précises. J'ai pensé que ces
+renseignements pourraient vous être de quelque utilité. Veuillez les
+prendre en bonne part, et me croire, mademoiselle, votre bien
+respectueux serviteur.--Là-dessus, tu feras la révérence et t'en
+reviendras.
+
+--Respectueux! murmura Pontis ... respectueux pour la future de M.
+Nicolas! J'aime mieux les laisser démêler leur écheveau de fil?
+
+--Respectueux cent fois, mille fois, un million de fois pour la femme
+que ton prince honore de son amitié. Ne vois-tu pas, malheureux,
+combien d'affreuses catastrophes sont suspendues à ton silence? Si le
+roi vient en ce couvent! si on le guette! si le bossu, qui t'a paru un
+niais et à moi aussi, est un traître; si sous couleur de punir un
+rival, l'esprit religieux, l'esprit politique, ces furies altérées de
+sang, armaient le bras d'un assassin... Pontis! tu n'as donc ni coeur
+ni intelligence! Tu n'aimes donc et ne devines donc rien! Je voudrais
+avoir deux jambes capables de me porter, je voudrais qu'il fût jour,
+je donnerais la moitié de ma vie pour que ces mots que je t'ai dictés
+fussent déjà parvenus à l'oreille de cette demoiselle.
+
+--Sambiouxl s'écria Pontis, voilà qui est vrai! Le roi....
+
+--Eh bien! puisque tu es convaincu, observe qu'on gagne toujours
+quelque chose à ne pas accabler les femmes. Souhaite-moi le bonsoir et
+dormons vite, afin que, demain, tu sois plus tôt debout pour faire ta
+commission.
+
+--Dès que l'aurore sera levée, dit Pontis.
+
+--Non pas l'aurore, mais la demoiselle, répondit Espérance qui
+s'endormit bientôt d'un doux sommeil.
+
+Et la nature réparatrice avait prolongé ce sommeil jusqu'à neuf heures
+du matin, et le blessé ouvrait des yeux brillants et tout chantait
+autour de lui, oiseaux, zéphyrs et cascades, lorsqu'il aperçut Pontis,
+le coude sur son genou, le menton sur sa main, près de la fenêtre, sur
+laquelle les orangers versaient la neige odorante de leurs pétales
+trop mûrs.
+
+Espérance avait le teint si reposé, si uni, un coloris incarnat
+vivifiait si heureusement sa poétique physionomie, que Pontis s'écria
+en le voyant:
+
+--Lequel de nous deux a été blessé, mon maître?
+
+--J'ai faim, dit Espérance, j'ai soif, j'ai envie de me promener, je
+chanterais volontiers avec les bouvreuils et avec l'alouette. Mon âme
+est légère et nage dans ce beau ciel bleu.
+
+Pontis ouvrit la porte par laquelle deux religieux apportèrent la
+petite table garnie du déjeuner de malade qu'on permettait à
+Espérance.
+
+Celui-ci dévorait, avec le regret de ne pas faire plus pour son
+estomac irrité, lorsque le frère parleur entra, regarda
+silencieusement son blessé, et tirant de sa manche un flacon assez
+long et assez rond pour charmer l'oeil d'un convalescent, fit signe à
+l'un des frères servants de lui donner un verre.
+
+Le verre était d'un cristal mince et gravé. Svelte, s'évasant comme
+une campanule, il reposait sur un pied tordu en fine spirale. Déjà le
+soleil en dorait les facettes et y allumait ses feux prismatiques,
+lorsque le frère parleur versa lentement dans le cristal un vin jauni,
+velouté, qui changea l'opale en rubis, et embrassa de ses reflets les
+lèvres d'Espérance, à qui on présenta le verre.
+
+Les yeux de Pontis brillèrent comme des escarboucles, mais le frère
+parleur reboucha soigneusement son flacon, le remit dans sa manche, et
+sortit après avoir admiré l'effet de son vieux vin de Bourgogne sur
+les joues du convalescent.
+
+--Je ferais bien un marché avec le frère parleur, dit Pontis: un verre
+de mon sang pour un verre de ce généreux nectar!
+
+--Le vin est plus vieux que votre sang, mon frère, répondit un des
+religieux en souriant de voir le garde promener sa langue sur ses
+lèvres.
+
+--Et s'il est aussi rare que les paroles du frère parleur, ajouta
+Pontis, je n'ai pas de chance d'y goûter jamais. Quelle singulière
+idée a-t-on eue, dans le couvent, d'appeler parleur un homme qui
+n'ouvre jamais la bouche!
+
+Les religieux desservirent, et nos deux amis restèrent.
+
+--Eh bien! s'écria Espérance tout aussitôt, qu'en penses-tu?
+
+--Je pense que ce doit être du pommard, dit Pontis.
+
+--Je te parle de la future. Qu'a-t-elle dit?
+
+--Ah! oui... Eh bien elle n'a rien dit. Je suis arrivé juste au moment
+où elle se querellait avec son père. Il paraît que c'est leur
+habitude. En sorte que je n'ai vu qu'une camériste.
+
+--Jolie?
+
+--Ah! très-jolie, la misérable, répondit Pontis. Il est à remarquer
+que beaucoup trop de femmes sont jolies, c'est l'appât que le diable
+nous présente.
+
+-Nécessairement. Et cette camériste?
+
+--M'a caché aux premiers mots que je lui ai dits. Ces rusées sont
+tellement habituées aux intrigues! Elle m'a fourré tout de suite sous
+un escalier pour causer plus à l'aise; et quand j'ai eu annoncé de
+quelle part je venais.... Figurez-vous qu'elles nous connaissent.
+
+--Nous?
+
+--Est-ce que les femmes ne savent pas tout. «Ah! s'est écriée la jolie
+scélérate, c'est de la part du blessé. Très-bien!... Et vous dites que
+l'affaire est grave?--Des plus graves. Un homme rôde, vous observe, il
+y a piège... » Enfin, je lui ai fait une peur si épouvantable qu'elle
+a répondu ceci: « En ce moment et pour toute la journée impossible de
+causer avec mademoiselle, son père la garde, mais tantôt, à la brune,
+vers neuf heures, neuf heures et demie... » C'est leur heure, à ce
+qu'il paraît.
+
+--Tu pourras y retourner?
+
+--Inutile, on viendra.
+
+--Comment, on viendra? la camériste?
+
+--Il ne manquerait plus que ce fût la maîtresse. Au fait, je n'en
+répondrais pas.
+
+--Tu es fou!
+
+--A neuf heures et demie, on s'approchera de la fenêtre; il fera nuit;
+on entendra ce que tu as à dire, et voilà ma commission faite.
+
+Espérance baissa la tête.
+
+--Tu trouves cela bien aimable, n'est-ce pas? dit Pontis ironiquement,
+ces demoiselles qui se dérangent pour que nous ne nous dérangions pas!
+
+--Je trouve cela très-aimable et très-prudent, dit Espérance d'un ton
+sec. Cette demoiselle sait que je suis blessé, que je ne puis me
+remuer. Et puis elle ne veut pas qu'une lettre indiscrète promène
+ainsi sa confidence. Eh mais! s'écria-t-il tout à coup, je ne sais
+vraiment pourquoi je m'évertue à défendre cette demoiselle. Elle n'en
+a pas besoin. Qui t'a donné rendez-vous? Est-ce elle? Si tu trouves la
+démarche inconsidérée, à qui la faute? N'est-ce pas la suivante qui
+t'a parlé? Cette invention est de la camériste... N'est-ce pas la
+camériste qui viendra? Quelle nature sévère, bon Dieu!
+
+--Voilà que j'ai tort, murmura Pontis; allons j'ai tort.
+
+Ils passèrent la journée à essayer les forces d'Espérance, soit dans
+la chambre, soit devant la maison, sous les orangers en fleurs.
+L'expérience fut heureuse. S'asseyant à chaque instant, humant l'air à
+longs traits, donnant quelques minutes au sommeil quand les forces
+s'épuisaient trop vite, ils atteignirent ainsi la soirée. Le mal de
+tête inséparable des premiers efforts du convalescent avait à peu près
+disparu. Espérance se sentit assez frais et robuste pour s'étendre sur
+deux chaises devant la fenêtre, au lieu de reprendre le lit.
+
+Quand l'obscurité fut assez profonde pour que tous les détails se
+fussent éteints, soit dans le parterre soit dans les bâtiments, les
+deux amis attendirent paisiblement auprès de leur lampe, sur laquelle
+venaient tourbillonner les mouches de nuit et les papillons roux.
+
+Il leur sembla entendre un pas léger dans l'allée voisine; ce pas
+s'approcha rapidement, et Pontis dit tout bas à Espérance:
+
+--La voici.
+
+Gratienne accourait en effet, se glissant derrière les arbustes. Elle
+arriva devant la fenêtre et dit d'une voix presque fâchée:
+
+-Mais, si vous avez de la lumière, mademoiselle ne pourra pas
+approcher.
+
+--Mademoiselle! s'écria Pontis. Elle est donc là?
+
+--Tenez, entre ces deux caisses.
+
+Espérance aperçut une ombre. D'un revers de main il aplatit la lampe.
+Gratienne retourna vers sa maîtresse.
+
+--Eh bien! quand je le disais, murmura Pontis, les femmes sont des
+serpents.
+
+--Et vous, Pontis, un imbécile, répliqua Espérance, qui se releva sur
+ses coussins.
+
+Les deux femmes s'arrêtèrent devant la fenêtre. L'une, plus près,
+c'était Gratienne; l'autre à moitié cachée par sa compagne, sur
+l'épaule de laquelle elle s'appuyait.
+
+--Allons, dit Espérance à Pontis immobile, offre un siège.
+
+Pontis enleva une chaise qu'il fit passer par-dessus l'appui de la
+croisée, et qu'il déposa devant la tremblante visiteuse.
+
+--Veille, Gratienne, dit celle-ci.
+
+Gratienne s'avança avec précaution dans le jardin.
+
+--Veille, Pontis, dit Espérance au garde qui, enjambant la fenêtre,
+rejoignit la jeune camériste à quelque distance du bâtiment, et on eût
+pu les voir tous deux, pareils à deux statues, se dessiner en noir sur
+le fond gris de l'horizon.
+
+Espérance, voyant que Gabrielle n'avait pas encore osé s'approcher:
+
+--Mademoiselle, dit-il, veuillez vous asseoir, on vous verra moins que
+si vous demeuriez debout. Je vous prie de m'excuser si je ne vais à
+vous; mais le froid du soir est mauvais pour les blessures, et je
+reste bien à regret dans la chambre.
+
+L'ombre était si épaisse, que le jeune homme ne put rien distinguer
+sous la mante dont Gabrielle enveloppait sa tête.
+
+--Ah! monsieur, murmura une si douce voix qu'elle pénétra jusqu'au
+coeur d'Espérance, c'est donc vous qui voulez m'avertir d'un danger?
+Vous vous intéressez donc à une pauvre jeune fille sans défense? Votre
+secours imprévu m'a donné bien du courage. Il peut me sauver, le
+voulez-vous, monsieur?
+
+--Oui, mademoiselle; mais je vous prie, asseyez-vous.
+
+--M'asseoir!... oh! je ne sais pas même si j'aurai le temps d'achever
+ce que je voulais vous dire! Vous trouvez ma démarche bien hardie,
+n'est-ce pas? Si vous saviez combien je suis malheureuse!
+
+Espérance se rapprocha d'elle attendri par ces accents qui n'avaient
+rien d'humain.
+
+--Je devine, dit-il.
+
+--Oh! non, vous ne pouvez pas deviner. Mon Dieu! qui vient là?
+n'est-ce pas mon père?
+
+--Non, ce n'est personne; ne craignez rien, vos gardiens veillent.
+
+--C'est que mon père vient de me quitter seulement pour quelques
+minutes. Il est allé voir sur la route si ces détachements de
+huguenots occupent toujours les environs, et il pourrait revenir à
+l'improviste. Voyons, que je rassemble mes idées.
+
+Gabrielle cacha son visage dans ses mains. Espérance eût donné
+beaucoup pour voir si les traits étaient aussi doux que la voix.
+
+--Je voulais vous instruire, dit-il, de l'espionnage qu'une certaine
+personne dirige contre vous.
+
+Et en peu de mots il conta ce qu'il savait à Gabrielle: il énuméra les
+dangers qu'il avait entrevus. Elle l'interrompit.
+
+--Oui, dit-elle avec précipitation, oui, ce sont des dangers, mais
+j'en cours bien d'autres encore, et de bien plus terribles. Ce mariage
+dont mon père m'a menacée, ce n'est plus dans quinze jours, dans huit
+jours que M. d'Estrées veut me l'imposer, c'est tout de suite!
+
+Gabrielle, en prononçant ces paroles, fut prise d'un tremblement
+nerveux, et suffoquée par les larmes.
+
+--Du courage! mademoiselle, s'écria Espérance, ne pleurez pas ainsi,
+vous me déchirez le coeur. Vous disiez tout à l'heure que mon secours
+pourrait vous sauver. Comment? Quand? Quel secours? Parlez, ne pleurez
+pas.
+
+La jeune fille, s'approchant à son tour, s'assit ou plutôt se pencha
+sur l'appui de la fenêtre, et joignant les mains:
+
+--Promettez-moi de m'écouter favorablement, dit-elle avec véhémence,
+sinon je suis perdue, car tout m'abandonne et me trahit.
+
+--Oh! de toute mon âme. Mais qui donc vous trahit?
+
+--Jugez-en. Mon père m'a déclaré aujourd'hui qu'il avait tout préparé
+pour mon mariage. Éperdue, j'ai couru consulter mon vieil ami dom
+Modeste, le prieur, assisté de l'excellent frère Robert, qui a tant de
+fois été ma providence. Je leur ai expliqué ma triste situation.
+J'espérais en eux; ils ont tant de pouvoir sur l'esprit de M.
+d'Estrées!
+
+--Eh bien! mademoiselle?
+
+--Ils m'ont abandonnée! Ils m'ont déclaré qu'ils n'iraient jamais
+contre la volonté d'un père! J'ai eu beau prier, supplier, ils sont
+demeurés inflexibles. Alors, le désespoir m'a inspiré de venir vous
+trouver, vous, monsieur, protecteur inconnu qui ce matin m'aviez fait
+donner un avis par Gratienne. J'ai su que vous êtes gentilhomme, que
+vous êtes garde du roi.
+
+--Pas moi, mon ami, interrompit Espérance.
+
+--N'importe, j'ai su que vous étiez ami de M. de Crillon, le plus
+loyal et le plus généreux chevalier qui soit au monde. Un ami de
+Crillon, me suis-je dit, ne laissera jamais une pauvre femme dans la
+douleur, dans l'embarras, et au lieu de vous envoyer Gratienne, je
+suis venue vous demander avec franchise un service qui peut seul me
+sauver. Promettez-moi de consentir.
+
+--Si ce que vous demandez est possible.
+
+--C'est facile. Toutefois il faudrait bien du secret et de la
+diligence. Je n'ai qu'un seul ami, mais c'est un ami puissant. Il est
+absent et ignore à quelle extrémité je suis réduite. S'il le savait,
+il accourrait ou m'enverrait délivrer. Il peut tout, lui!...
+
+--Ah!... le roi? dit Espérance, avec une légère nuance de froideur qui
+n'échappa point à Gabrielle.
+
+--Oui, monsieur, le roi, dit-elle en baissant la tête.
+
+--Je croyais qu'hier M. de la Varenne était venu en ce couvent.
+N'a-t-il point apporté des nouvelles de Sa Majesté?
+
+--Hier, balbutia Gabrielle, il n'était pas question de précipiter
+ainsi ce mariage. Et d'ailleurs, M. de la Varenne ne reviendra plus
+ici avant que le roi n'y vienne lui-même. Quand sera-ce? Le roi est
+tout entier aux préparatifs de son abjuration. Si j'allais être mariée
+pendant son absence! pauvre prince!
+
+Espérance étouffa un soupir,
+
+--Que ne résistez-vous? dit-il.
+
+--Je l'ai tenté, mais la lutte m'a brisée. Je n'ai plus de force. On
+ne résiste pas à son père, quand il s'appelle M. d'Estrées. Et si le
+roi ne vient pas à mon aide, c'est fait de moi.
+
+--Que faut-il faire, mademoiselle? demanda Espérance.
+
+--J'ai écrit à la hâte quelques lignes qu'il faudrait faire tenir à Sa
+Majesté sur-le-champ. Ah! monsieur, quel service! et comme je vous
+bénirai toute ma vie!
+
+--Ce sera peut-être un bien mauvais service, mademoiselle, murmura
+Espérance; mais je n'ai pas le droit de vous faire part de mes
+observations. Vous aimez le roi.
+
+--C'est un si grand prince! un héros!
+
+--Je comprends votre enthousiasme, votre amour....
+
+--Mon admiration pour Sa Majesté.
+
+--Vous n'avez pas à vous en défendre, mademoiselle. Pour moi, je
+partirais sur-le-champ porter au roi votre billet. Mais je suis
+blessé, mademoiselle, souffrant. Je ne saurais me tenir debout, à plus
+forte raison monter à cheval; mais mon ami est libre et capable de
+galoper à cent lieues si vous voulez lui confier le billet. Je réponds
+de sa discrétion, de sa promptitude.
+
+--Oh! comment jamais payer tant d'obligeance? Voici le billet. Je vous
+souhaite la santé, monsieur.
+
+--Mademoiselle, je vous souhaite le bonheur.
+
+On entendit aboyer des chiens du côté du bâtiment neuf; les deux
+surveillants se replièrent avec précipitation comme des sentinelles
+sur le poste.
+
+Les tremblantes mains de Gabrielle assurèrent, par une affectueuse
+pression, la petite lettre dans la main d'Espérance.
+
+Déjà les deux jeunes filles s'étaient envolées comme des hirondelles,
+et la tiède pression, au lieu de s'effacer, dégénérait en une brûlure
+dévorante qui montait du bras au coeur.
+
+--Ce billet, murmura Espérance surpris, c'est donc du feu qu'il
+renferme!
+
+Il se souvint alors qu'avant de passer dans sa main le papier s'était
+échauffé sur le sein de Gabrielle.
+
+Le lendemain matin, Espérance s'habillait mélancoliquement, roulant
+mille pensées ternes dans son esprit qui lui paraissait plus malade
+que son corps; soudain la porte s'ouvrit et un capuchon apparut.
+
+Il n'y avait qu'un seul capuchon au monde qui eût cet air pédant et
+ces balancements majestueux. Espérance reconnut frère Robert, qui
+apportait le cordial accoutumé.
+
+Celui-ci promena ses regards dans la chambre comme quelqu'un qui
+cherche.
+
+--Je ne vois pas, dit-il, votre aimable compagnon, mon cher frère?
+
+--Pontis est sorti, mon cher frère, répliqua Espérance.
+
+--Ah! sorti ... je le regrette. Il y a ici pour faire les commissions
+de nos hôtes des servants et des valets. On eût épargné un dérangement
+à monsieur votre ami.
+
+Espérance se tut. Il ne savait pas mentir.
+
+--D'autant mieux, ajouta frère Robert, que M. de Pontis a dû monter à
+cheval. Car, en faisant ma ronde aux écuries, c'est le jour de
+provision, je n'ai plus vu son cheval au râtelier.
+
+Frère Robert attachait en parlant ainsi un regard pénétrant sur
+Espérance, toujours muet.
+
+--Il paraîtrait qu'il va loin, dit le moine.
+
+--Assez loin, cher frère.
+
+Le moine s'assit sur la fenêtre, à l'endroit où la veille Gabrielle
+avait serré la main d'Espérance.
+
+--M. de Crillon, ajouta frère Robert, lui avait bien recommandé de ne
+vous pas quitter. N'est-ce pas un tort que la désobéissance aux ordres
+de M. de Crillon?
+
+Espérance rougit.
+
+--Souvent, poursuivit le moine, les jeunes gens font bien des fautes,
+par trop peu d'esprit ou par trop de coeur. Ne va droit que qui va
+simplement.
+
+Espérance, fort embarrassé, répliqua:
+
+--Croyez, mon cher frère, que Pontis ira toujours droit.
+
+--Tout dépend du chemin, dit frère Robert.
+
+Espérance tressaillit.
+
+--Vous savez tout? demanda Espérance, à qui le secret pesait, et qui
+eût voulu en être soulagé.
+
+-Je ne sais absolument rien, dit froidement le moine, sinon que M. de
+Pontis est parti à cheval, mais je conjecture que pour vous avoir
+abandonné ainsi, il devait avoir de sérieux motifs.
+
+--Très-sérieux!
+
+--Tant pis! répéta le moine, mauvais ouvrage!
+
+--Jugez-en, cher frère, dit Espérance, heureux de se dégager d'une
+part de responsabilité, plus heureux encore de ne pas mentir: deux
+gens de coeur pouvaient-ils voir de sang-froid les injustices qui se
+commettent ici.
+
+--Il se commet des injustices? demanda frère Robert avec candeur.
+
+--Vous y êtes bien pour quelque chose, vous qui les avez sinon
+conseillées, du moins interprétées; vous qui pouviez sauver cette
+jeune fille et qui la laissez sacrifier.
+
+--Je ne comprends pas un mot, mon cher frère....
+
+--Au malheur de Mlle d'Estrées? A la violence qu'on lui fait?
+
+--J'ignorais que vous connussiez cette demoiselle, dit le moine avec
+un regard qui fit encore rougir Espérance.
+
+--Je la connais maintenant.
+
+--Et vous blâmez son père?
+
+--Moins que son futur mari. Se faire l'instrument avec lequel un père
+torture sa fille, c'est odieux!
+
+--Un remède qui sauve n'est jamais trop amer.
+
+--Soit; mais un mari est quelquefois trop bossu.
+
+Frère Robert prit un air béat et répondit:
+
+--Voilà des distinctions trop mondaines pour de pauvres moines comme
+nous, dont le devoir est de ne pas prendre parti dans les affaires
+d'autrui.
+
+--Heureusement, s'écria Espérance, que je ne suis pas moine.
+
+Frère Robert leva la tête comme s'il avait mal entendu.
+
+--A l'heure qu'il est, continua Espérance, bien des choses que vous
+avez nouées se dénouent, et je vous en fais l'aveu sans remords,
+persuadé qu'au fond du coeur vous m'approuvez, car vous êtes un digne
+religieux, humain, charitable, spirituel, et votre capuchon ne sait
+qu'à moitié votre pensée sur nos faiblesses mondaines. Cependant,
+dussiez-vous me blâmer, je répondrai que j'ai eu compassion d'une
+pauvre jeune fille sacrifiée, et que j'ai fait un petit complot contre
+la bosse de son futur mari.
+
+--Un complot?
+
+--A l'heure qu'il est, Pontis a prévenu quelqu'un, quelqu'un de
+très-puissant, qui prend ses mesures.
+
+--Il faudra qu'elles soient promptes, dit laconiquement frère Robert.
+
+--Elles le seront, et décisives aussi.
+
+--N'avez-vous besoin de rien ce matin, mon cher frère; pour remplacer
+près de vous votre compagnon, vous faut-il de la société?
+
+--Merci, dit Espérance, qui devina le désir du moine et laissa tomber
+la conversation.
+
+Tout à coup on heurta la porte et une voix aigrelette cria du dehors:
+
+--Cher frère Robert, êtes-vous là?
+
+--Entrez, dit Espérance.
+
+Le seigneur Nicolas d'Armeval entra, tout sautillant, tout effarouché.
+
+--Ah! je vous trouve enfin, cher frère, dit-il au moine; j'ai couru
+depuis une demi-heure, ce que j'ai à vous dire était si grave ... Non,
+ne sortons pas. Bonjour, monsieur Espérance, comment va, ce matin?...
+Très-bien! j'en suis charmé. Et votre ami aussi? Allons, c'est à
+merveille. Non, cher frère Robert, ne sortons pas pour causer, nous ne
+saurions avoir de plus aimable compagnie que celle de monsieur;
+monsieur est de mes amis. Il faut donc vous dire, mon très-cher frère,
+que nous avons découvert un complot, quand je dis nous, c'est M.
+d'Estrées ... ce n'est pas même M. d'Estrées, c'est un ami anonyme qui
+lui a fait donner avis,--je soupçonne ce cher prieur,--un avis de la
+plus haute importance. Ce doit être le révérend dom Modeste, l'homme
+qui sait tout et qui est pour moi une Providence! Enfin, je vous
+cherchais, je vous trouve, tout est arrangé.
+
+Ce flux de paroles et cette bruyante pantomime n'arrachèrent au moine
+ni un geste ni un mot. Il regarda et attendit.
+
+--Qu'y a-t-il d'arrangé, demanda Espérance?
+
+--Cela se devine, nous agissons: on attaque, nous parons. Allez, cher
+frère Robert, donner les derniers ordres, je vous prie.
+
+--Quels ordres, demanda le moine.
+
+--M. d'Estrées a été de grand matin trouver le prieur; mais dom
+Modeste n'était pas visible. M. d'Estrées lui a fait remettre alors
+l'avis mystérieux, en demandant un conseil sur la situation qui est
+critique. En effet, si le donneur d'avis est bien renseigné, si l'on
+nous enlève mademoiselle d'Estrées avant le mariage....
+
+Espérance fit un mouvement que le futur époux interpréta comme un
+geste de condoléance.
+
+--Oui, monsieur, dit-il, rien que cela! On veut nous l'enlever! Et
+sans l'ami inconnu, c'était fait!
+
+Espérance regarda le moine impassible sous son capuchon.
+
+--Qu'a fait répondre le prieur? dit Espérance dont le coeur battait.
+
+--Deux mots seulement; mais quels mots! _Avancez l'heure_! Et nous
+l'avançons!
+
+Espérance se leva effrayé.
+
+--Les brusques mouvements sont nuisibles, dit frère Robert en
+contenant le jeune homme par le simple contact de son doigt.
+
+--Ah! ajouta-t-il en se tournant vers le seigneur d'Armeval, nous
+l'avançons?
+
+--Et je viens au nom du prieur et au nom de M. d'Estrées vous prier de
+tout ordonner à cet effet.
+
+--J'obéirai au révérend prieur, dit frère Robert. Venez, monsieur de
+Liancourt.
+
+--Je voudrais dire deux mots à monsieur, s'écria Espérance en arrêtant
+le futur époux. Mais je ne vous retiens pas, cher frère.
+
+--J'attendrai que vous ayez fini, dit le moine tranquillement.
+
+--Avez-vous aussi un avis à me donner? demanda le seigneur d'Armeval à
+Espérance.
+
+--Peut-être.
+
+--Je vous écoute.
+
+--C'est un bon avis, en effet, ajouta Espérance, que d'engager un
+gentilhomme à réfléchir au moment de prendre une si dure résolution.
+
+M. de Liancourt ouvrit des yeux étonnés.
+
+--Il y va de votre honneur, continua le jeune homme.
+
+--N'est-ce pas, s'écria le futur, n'est-ce pas qu'il y va de mon
+honneur? Figurez-vous que tous mes amis attendent la fin de cette
+ridicule affaire. On me sait fiancé à mademoiselle d'Estrées; on peut
+avoir deviné les poursuites du roi. Chacun se dit en raillant, vous
+savez, l'épousera-t-il? l'épousera-t-il pas? C'est fatigant. Au moins,
+quand ce sera fini nous verrons.
+
+--Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, dit Espérance; il y
+va de votre honneur si vous épousez une femme qui refuse votre
+alliance.
+
+--Oh! par exemple! dit le petit homme, voilà qui m'est bien égal!
+C'est toujours de même avec les jeunes filles. Monsieur, ma première
+femme a fait les mêmes difficultés; il a fallu la contraindre à se
+marier. Un mois après elle se serait jetée dans le feu pour me suivre.
+Allons, frère Robert, allons faire nos préparatifs.
+
+--Je vous supplie encore une fois de réfléchir, dit Espérance, il se
+pourrait que vous vous fissiez des ennemis mortels.
+
+--Nous avons des lois! dit le petit homme avec emphase.
+
+--Les lois ne vous sauveront pas du mépris public, dit Espérance
+indigné.
+
+--Monsieur! si vous n'étiez pas blessé, malade! s'écria Nicolas
+d'Armeval en se dressant sur ses ergots avec une pantalonnade toute
+gasconne.
+
+Espérance allait s'irriter. Frère Robert intervint, arrêtant le petit
+homme d'un regard.
+
+--Mon frère, dit-il au futur, vous ne comprenez point les sages
+paroles de M. Espérance. C'est un gentilhomme trop bien élevé pour
+provoquer des querelles dans une sainte maison dont il est l'hôte. Il
+veut vous dire seulement que si, par hasard, votre femme se vengeait
+plus tard, il en résulterait pour votre considération un ou plusieurs
+échecs....
+
+--Très-bien! très-bien! dit le petit homme, vaincu par l'attitude
+calme et inoffensive que venait de prendre Espérance. Oh! plus tard
+comme plus tard, je réponds de la seconde madame de Liancourt comme de
+la première. Et puisque M. Espérance n'a que de bonnes intentions pour
+moi, rien ne m'arrête plus pour lui dire en ami:--Venez ce soir souper
+avec nous à Bougival chez le beau-père, où nous nous rendrons après la
+cérémonie. Pour ne point attirer imprudemment l'attention, nous aurons
+peu d'amis à l'église, beaucoup au festin de noces; on rira, c'est moi
+qui en réponds, on rira et l'on narguera les envieux! C'est convenu,
+monsieur Espérance, vous êtes des nôtres, vous et l'autre gentilhomme,
+le garde du roi! Ah! j'aurai à ma noce un garde du roi c'est piquant.
+Je ne le vois pas, ce gentilhomme, où est-il donc?
+
+--En courses, dit vivement frère Robert.
+
+--Il n'est pas moins bien invité. Vite, cher frère, obéissons au
+révérend prieur, et que dans une heure tout soit terminé. Monsieur
+Espérance, au revoir. Ne vous fatiguez pas à venir à la chapelle.
+Réservez vos forces pour la soirée.
+
+Il partit en disant ces mots. Frère Robert attacha sur Espérance un
+long regard, comme pour lire au fond de son âme, et il suivit le futur
+époux.
+
+--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour elle, se dit Espérance lorsqu'il
+fut seul. C'est au roi de la secourir. C'est à elle de se défendre, de
+gagner du temps. Oh! elle saura s'en tirer, les femmes ont toujours
+quelque ressource.
+
+Il n'avait pas achevé qu'un léger coup frappé sur les vitres de sa
+fenêtre le fit tressaillir; il regarda, vit Gratienne qui montrait sa
+tête derrière une caisse d'orangers. Aussitôt il ouvrit et un petit
+paquet vint tomber au milieu de la chambre. Déjà Gratienne fuyait dans
+l'allée ombreuse, et il la perdit de vue en un moment.
+
+Espérance ouvrit d'abord une enveloppe qui renfermait une lettre;
+l'écriture heurtée, trempée de larmes, lui révéla les angoisses du
+coeur qui l'avait pensée, le tremblement de la main qui l'avait
+écrite. Il lut avidement:
+
+«J'ai été trahie. Pour m'enlever ma dernière ressource, après une
+nouvelle discussion violente et décisive, mon père me traîne à
+l'autel. Je fusse déjà morte, si je n'avais à expliquer ma conduite à
+quelqu'un qui a reçu mes serments. Merci, monsieur, pour votre
+générosité. Remerciez votre ami qui aura pris une peine inutile. Je
+n'ai plus à vous demander qu'une grâce. Tout à l'heure, à cette
+chapelle où Dieu même m'abandonnera, ne m'abandonnez pas. Que j'aie
+près de moi un ami dont la compassion soulage ma peine. Et comme je
+n'ai jamais vu votre visage, comme je veux vous connaître pour ne
+jamais vous oublier, tâchez de vous trouver sur mon passage dans le
+jardin que je vais traverser; que je vous voie assis au banc de la
+fontaine, mes yeux en pleurs vous diront tout ce qu'il y a de
+reconnaissante amitié dans mon coeur.»
+
+Au fond de l'enveloppe, Espérance trouva un bracelet sur l'agrafe
+duquel était écrit en petites perles le nom de Gabrielle.
+
+--Moi non plus, pensa-t-il, je ne l'ai jamais vue, faut-il que nous
+nous connaissions en un si triste jour!
+
+Déjà la cloche tintait, le jeune homme attendri se dirigea vers le
+lieu du rendez-vous, et s'assit rêveur sur le banc de la fontaine.
+
+A peine avait-il laissé s'engourdir sa pensée au murmure de l'eau, que
+des voix retentirent dans le parterre du bâtiment neuf. La porte
+s'ouvrit, et l'on vit s'avancer par la grande allée dont cette
+fontaine formait le centre, tout le cortége qui accompagnait les époux
+à la chapelle.
+
+M. d'Estrées donnait la main à sa fille. Il était soucieux, inquiet.
+On lisait sur son visage la fatigue du combat dont il était sorti
+vainqueur.
+
+Gabrielle pâle, les yeux brillants de colère et de désespoir,
+regardait autour d'elle, soit pour chercher un secours inattendu, un
+miracle du ciel, soit au moins pour trouver l'ami qu'elle avait
+convoqué. Elle atteignit enfin la fontaine que masquait un massif
+d'églantiers et de lierres.
+
+Espérance se leva pour qu'elle le vit mieux. Mais alors il l'aperçut
+lui-même. Tous deux, en échangeant leurs regards furent frappés du
+même coup. Jamais elle n'avait soupçonné cette beauté noble, cette
+expression de douleur touchante, cette grâce majestueuse de tout le
+corps.
+
+Quant à lui, la femme qui resplendissait à ses yeux était au-dessus de
+tout les rêves d'un poëte: l'ensemble parfait de cette divine créature
+ne s'était jamais rencontré depuis la création. Ébloui, éperdu, il fit
+un pas vers elle. Elle s'arrêta sous son regard, fascinée, ravie. Ses
+yeux désolés avaient voulu dire: Adieu! Ils s'épanouirent pour dire:
+Au revoir!
+
+M. d'Estrées emmena sa fille qui, la tête tournée, regardait toujours
+en arrière. Espérance, entraîné par ce regard, ne s'aperçut pas même
+que M. de Liancourt le conduisait par les mains vers la chapelle.
+
+Une demi-heure après, Gabrielle s'appelait madame de Liancourt.
+Espérance priait, la tête cachée dans ses mains.
+
+Le beau-père et le gendre se félicitaient avec effusion.
+
+--Maintenant, s'écria M. d'Estrées, l'honneur est sauf. A vous de le
+maintenir, mon gendre!
+
+--Maintenant, disait le gendre, qu'on nous l'enlève! qu'on y vienne!
+
+Gabrielle éplorée, appuyée sur un des piliers de la chapelle,
+échangeait avec le frère parleur quelques mots qui la ranimèrent peu à
+peu comme la rosée redresse les fleurs.
+
+--Allons, mes amis! s'écria le seigneur d'Armeval, de la joie! et
+faisons tant de bruit autour de la nouvelle épouse, qu'elle oublie
+tout à fait les petits chagrins de la jeune fille.
+
+--Ma fille, dit M. d'Estrées à Gabrielle, il n'était qu'un moyen de
+vous sauver l'honneur, je l'ai employé. Pardonnez-moi. Je vous aimais
+trop pour supporter votre honte. Maintenant vous ne me devez plus
+l'obéissance. Accordez-moi toujours votre amitié. L'estime publique
+vous dédommagera de quelques songes ambitieux.... Retournons à notre
+maison de Bougival.
+
+Le frère parleur s'approcha de M. d'Estrées.
+
+--Pas encore! lui dit-il tout bas avec mystère. On a vu des cavaliers
+suspects rôder autour du couvent. Attendez d'avoir parlé au prieur et
+gardez soigneusement votre fille au bâtiment neuf.
+
+Et il s'éloigna lentement, après avoir fait un signe à M. de
+Liancourt, qui le suivit hors de la chapelle.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda ce dernier, papillonnant autour de frère
+Robert.
+
+--Presque rien, sinon que les cavaliers du roi sont arrivés.
+
+--Quels cavaliers? dit le petit homme, fort ému au nom du roi.
+
+--Ceux qui devaient enlever mademoiselle d'Estrées.
+
+--Ils arrivent trop tard! s'écria M. de Liancourt en riant du bout des
+dents.
+
+--Pour l'enlever, elle, oui, mais assez à temps pour vous enlever,
+vous.
+
+--Moi!
+
+--Sans doute! c'est leur plan, et ils vous cherchent à cet effet.
+
+--Ils me cherchent! s'écria le bossu épouvanté; mais alors, je vais
+m'enfuir, et je gagnerai la maison de Bougival par certains détours
+que je connais.
+
+--J'ai bien peur qu'une fois dehors ils ne vous saisissent, dit
+tranquillement frère Robert.
+
+--Mais c'est odieux!
+
+--C'est abominable.
+
+--Que faire?
+
+--A votre place, je serais embarrassé.
+
+--Si je demandais au révérend prieur de me cacher ici? Un couvent,
+c'est un asile.
+
+--L'idée est bonne mais ne manifestez rien, car il y a peut-être des
+espions ici!
+
+--Cachez-moi! cachez-moi! dit le seigneur Nicolas éperdu de terreur.
+
+--Je le veux bien, puisque vous le demandez, dit frère Robert en
+marchant devant le petit homme qui le poussait pour accélérer son pas.
+
+Arrivés dans un couloir sombre, derrière la chapelle, ils descendirent
+quelques degrés et le moine ouvrit la porte d'un réduit obscur.
+
+--Comme c'est noir! murmura le petit homme grelottant d'avance.
+
+--Noir, mais sûr, répondit frère Robert en y poussant le marié.
+Tenez-vous coi, je vous apporterai à manger moi-même jusqu'à parfaite
+sécurité.
+
+--Vous êtes un ange! balbutia le petit homme, dont les dents
+claquaient d'épouvante.
+
+Frère Robert ferma sur lui la porte à triple tour et monta les degrés
+avec un silencieux sourire.
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME
+
+
+
+
+TABLE
+
+I. Famine au camp.
+
+II. D'un lapin, de deux canards, et de ce qu'ils peuvent coûter dans
+le Vexin.
+
+III. Comment la Ramée fit connaissance avec Espérance.
+
+IV. Comment M. de Crillon interpréta l'article IV de la trêve.
+
+V. Pourquoi il s'appelait Espérance.
+
+VI. Une aventure de Crillon.
+
+VII. Ce qu'on apprend en voyageant.
+
+VIII. Mauvaise rencontre.
+
+IX. La maison d'Entragues.
+
+X. D'un mur mal joint et d'une fenêtre mal close.
+
+XI. Or et plomb.
+
+XII. Les habitudes de la maison.
+
+XIII. Le roi.
+
+XIV. De deux conversions célèbres.
+
+XV.
+
+XVI. Le moulin de la Chaussée.
+
+XVII. Comment, dans le moulin, Henri tira deux moutures du même sac.
+
+XVIII. Les génovéfains de Bezons.
+
+XIX. Visites.
+
+XX. Qui veut la fin veut les moyens.
+
+XXI. Le frère parleur.
+
+XXII. La duchesse Tisiphone.
+
+XXIII. Comment Henri échappa aux huguenots et comment Gabrielle
+échappa au roi.
+
+XXIV. Querelles.
+
+XXV. Le seigneur Nicolas.
+
+XXVI. Service d'ami.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11300 ***
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+The Project Gutenberg eBook, La belle Gabrielle, vol. 1, by Auguste Maquet
+
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+
+
+
+Title: La belle Gabrielle, vol. 1
+
+Author: Auguste Maquet
+
+Release Date: February 26, 2004 [eBook #11300]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+
+***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BELLE GABRIELLE, VOL. 1***
+
+
+
+Produced by Distributed Proofreaders Europe, http://dp.rastko.net
+Project by Carlo Traverso and Josette Harmelin
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+LA BELLE GABRIELLE
+
+PAR
+
+AUGUSTE MAQUET
+
+
+I
+
+
+1891
+
+
+
+
+
+NOTE DE L'ÉDITEUR
+
+PRÉFACE DES OEUVRES COMPLÈTES D'AUGUSTE MAQUET
+
+
+
+Auguste Maquet est né en 1813. Il fut un brillant élève du lycée
+Charlemagne où à dix-huit ans il devint un professeur suppléant très
+remarqué. Il se destinait à l'enseignement, mais poussé par une
+irrésistible vocation vers la littérature indépendante, il abandonna
+l'Université. Quelques poésies fort appréciées, quelques nouvelles
+écrites dans les journaux le mirent en rapport avec les jeunes
+écrivains de cette féconde époque.
+
+Fort lié avec Théophile Gautier, il composa quelques essais avec
+Gérard de Nerval et c'est par ce dernier qu'il arriva à connaître
+Alexandre Dumas. Alors commença cette collaboration fameuse qui mit en
+quelques années Auguste Maquet sur le chemin de la renommée. Nous
+n'entrerons pas dans le récit des causes qui la firent cesser, elles
+sont trop connues: entraîné dans le désastre financier de son
+collaborateur, Auguste Maquet fut considéré comme un simple créancier,
+perdit le fruit d'un travail inouï, et ne put obtenir comme
+compensation de pouvoir mettre son nom à côté de celui d'Alexandre
+Dumas sur tous les livres qu'ils avaient écrits ensemble.
+
+La liste en est longue puisqu'elle comprend: _Le _Chevalier
+d'Harmental, Sylvandire, les Trois Mousquetaires, Vingt Ans après, la
+Reine Margot, Monte-Cristo, la Dame de Monsoreau, le Chevalier de
+Maison Rouge, Joseph Balsamo, le Bâtard de Mauléon, les Mémoires d'un
+Médecin, le Collier de la Reine, le Vicomte de Bragelonne, Ange Pitou,
+Ingénue, Olympe de Clèves, la Tulipe noire, les Quarante-Cinq, la
+Guerre des Femmes_.
+
+Les deux collaborateurs signèrent ensemble, au Théâtre: les _Trois
+Mousquetaires, la Jeunesse des Mousquetaires, la Reine Margot, le
+Chevalier de Maison Rouge, Monte-Cristo, le Comte de Morcef,
+Villefort, la Guerre des Femmes, Catilina, Urbain Grandier, le
+Vampire, la Dame de Monsoreau_.
+
+Si la preuve de cette collaboration n'existait pas dans une foule de
+documents émanant de l'un et de l'autre de ces deux grands
+travailleurs, elle serait tout entière dans l'énumération que nous
+venons de faire: car l'esprit se refusait à croire qu'un seul homme
+ait pu suffire à cette tâche gigantesque. Et nous ne parlons ici que
+des ouvrages faits en commun.
+
+Auguste Maquet a écrit seul: _Le Beau d'Angennes, Deux Trahisons, une
+partie de l'Histoire de la Bastille, le Comte de Lavernie, la Belle
+Gabrielle, Dettes de Coeur, la Maison du Baigneur, la Rose Blanche,
+l'Envers et l'Endroit, les Vertes Feuilles_.
+
+Au Théâtre, il a fait, seul: _Bathilde, le Château de Grantier, le
+Comte de Lavernie, la Belle Gabrielle, Dettes de Coeur, la Maison du
+Baigneur, le Hussard de Bercheny_.
+
+Il a fait représenter, en collaboration avec Jules Lacroix, au
+Théâtre-Français, _Valéria_; à l'Opéra, la _Fronde_, musique de
+Niedermayer.
+
+Il a encore composé une foule d'articles, de nouvelles, et plusieurs
+pièces de théâtre qu'il n'a pas signées, entre autres, le _Courrier de
+Lyon_: il a été plus de douze années président de la Société des
+Auteurs et Compositeurs dramatiques, et si, un jour, les remarquables
+discours qu'il a prononcés en cette qualité dans maintes circonstances
+peuvent être réunis en un volume, les lecteurs pourront juger dans ces
+belles pages que chez lui la pureté du style ne le cédait en rien à
+l'élévation des idées et des sentiments et au bonheur des expressions.
+
+Nous avons accompli notre tâche en mettant sous les yeux des lecteurs
+l'oeuvre énorme d'Auguste Maquet; à eux de juger maintenant par quels
+efforts d'un travail surhumain il a conquis vaillamment la place que
+nous lui donnons parmi les grands écrivains du siècle. Officier de la
+Légion d'honneur depuis 1861, il est mort le 8 janvier 1888 dans son
+château de Sainte-Mesme, gagné, comme il le disait gaiement, avec sa
+plume seule. C'est là, dans cette chère retraite, qu'il recevait ses
+amis, et ils étaient nombreux: c'est là qu'accouraient les jeunes
+auteurs, toujours bien accueillis, en quête d'un conseil toujours
+donné bon et désintéressé; c'est là, qu'à la nouvelle de sa mort, ont
+afflué les regrets de tous, car tous aimaient et respectaient cette
+nature droite et loyale, ce grand coeur et cette âme juste.
+
+Juin 1891
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LA BELLE GABRIELLE
+
+
+
+I
+
+FAMINE AU CAMP
+
+
+Au revers du monticule qui domine la Seine entre Triel et Poissy,
+s'étendent plusieurs villages cachés à demi sous les roches ou dans
+les bois.
+
+Les roches se sont peu à peu recouvertes de vignes, et c'est pour
+ainsi dire le dernier raisin que le soleil de France consente à
+échauffer, comme si, ayant épuisé la vigueur de ses rayons sur le
+Rhône, la Loire et la Haute-Saône, il n'avait plus qu'une stérile
+caresse pour le Vexin et un froid regard pour la Normandie.
+
+Ces pauvres vignes dont nous parlons eussent pu se réjouir au soleil
+de l'année 1593. Jamais plus chaude haleine n'était venue les visiter
+depuis un siècle. Certes les raisins pouvaient bien mûrir cette année
+et donner à flots le petit vin taquin de Médan et de Brezolles; mais
+ce que le soleil voulait faire, la politique le défit: au mois de
+juillet, il n'y avait déjà plus de raisins dans les vignes. La petite
+armée du roi de France et de Navarre, du roi béarnais, du patient
+Henri, campait dans les environs depuis une semaine.
+
+Depuis quatre ans, Henri, roi déclaré de France après la mort d'Henri
+III, disputait une à une toutes les pièces de son royaume; comme si la
+France se fût jouée au jeu d'échecs entre la Ligue et le roi. Arques,
+Ivry, Aumale, Rouen et Dreux avaient sacré ce prince, et pourtant il
+n'eût pu entrer à Reims pour recevoir la sainte-ampoule. Il avait des
+soldats, et pas de sujets; un camp, pas de maison; quelques villes ou
+bourgades, mais ni Lyon, ni Marseille, ni Paris! A grand'peine
+s'étail-il établi à Nantes avec une cour dérisoire, mi-partie
+chevaliers, mi-partie lansquenets et reîtres. Une brave noblesse
+l'entourait, le peuple lui manquait partout.--Qu'il se fasse
+catholique! disaient les catholiques.--Qu'il reste huguenot! disaient
+les réformés.--Qu'il disparaisse, catholique ou huguenot! disaient les
+ligueurs.
+
+Henri, bien perplexe, bien gêné, parce qu'il se sentait gênant,
+bataillait et rusait, toujours soutenu par l'idée que le ciel l'avait
+fait naître à onze degrés loin du trône, et que, si huit princes morts
+lui avaient aplani ces onze degrés, ce devait être pour quelque chose
+dans les desseins de la Providence.
+
+En attendant, replié sur lui-même pour méditer de nouveaux plans,
+comme aussi pour reposer ses partisans ruinés par l'attente et irrités
+par la guerre, il venait d'accepter une trêve proposée par les
+Parisiens. Paris est une ville qui aime bien la guerre civile pourvu
+qu'elle ne dure pas longtemps.
+
+Or, tandis que M. de Mayenne se débattait contre ses bons alliés les
+Espagnols qui l'étouffaient en l'embrassant, et cherchait à pendre en
+détail ses amis les Seize, qu'il avait réduits à douze, Henri, pauvre,
+mais fort, affamé, mais sain d'esprit, sans chemises, mais cuirassé de
+gloire, négociait avec le pape sa réconciliation avec Dieu, et faisait
+fourbir ses canons pour se réconcilier plus vite avec son peuple. Il
+riait, jeûnait, courait l'aventure, pensait en roi, agissait en
+chevau-léger, et tandis qu'il s'accrochait ainsi aux buissons plus ou
+moins fleuris de la route, ses destinées marchaient à pas de géant
+sous le souffle invincible de Dieu.
+
+Donc, une trêve venait d'être signée entre les royalistes et les
+ligueurs, une trêve ardemment désirée par ceux-ci qui avaient bien des
+blessures à cicatriser.
+
+Pendant trois mois, les mousquetades allaient se taire, des
+négociations allaient se nouer de Mantes à Rome, de Paris à Mantes.
+Courriers de courir, curés et ministres de s'interposer, prédicateurs
+de réfléchir, car les plus fougueux qui tonnaient pendant la guerre
+contre cet hérétique, ce parpaillot et ce Nabuchodonosor, avaient peur
+des éclats de leur voix depuis le silence de la trêve. La campagne
+était libre et les gens de guerre laissaient leur casque pour un
+chapeau de feutre. Les ligueurs s'épanouissaient dans leurs bonnes
+grosses villes, et les royalistes de l'armée réduits au rôle de chiens
+chasseurs que l'on a muselés, erraient dans le Vexin, en jetant des
+regards affamés sur les châteaux, les métairies, les bourgs ligueurs,
+tout reluisants et riants, dont les cuisines lançaient d'insolentes
+fumées.
+
+Ces doux loisirs existaient de par l'article IV de la trêve qui
+commandait sous peine de mort l'inviolabilité des personnes et des
+propriétés depuis Mme de Mayenne jusqu'à la dernière faneuse des
+champs, depuis le trésor de la Ligue jusqu'à l'épi de blé qui
+jaunissait dans la plaine.
+
+Le roi tenait Mantes et ses environs, voilà pourquoi à Médan les
+royalistes dans leurs promenades désespérées gaspillaient le raisin
+vert, ou l'écrasaient en cherchant quelque lièvre ou quelque perdreau
+encore trop faible pour traverser la Seine.
+
+Mais ces ressources avaient été bien vite épuisées, et tous ceux de
+l'armée royale qui n'avaient pas obtenu de congés ou de permissions,
+commençaient à ressentir ce que les Parisiens avaient si bien connu
+les années précédentes, disette et famine.
+
+Au commencement de juillet, disons-nous, deux compagnies du régiment
+des gardes, commandées par Crillon, avaient reçu ordre d'aller camper,
+et de former ainsi l'avant-garde de l'armée, entre Médan et Vilaines.
+Pour ne pas incommoder les habitants, ce corps avait dressé des
+tentes. Crillon, absent la plus grande partie du jour, se reposait du
+service sur son premier capitaine. Un petit parc d'artillerie,
+installé sur la hauteur, amenait en inspection dans ces parages M. de
+Rosny, le futur Sully d'Henri IV, dont les prétentions sur ce chapitre
+étaient des plus impérieuses. Comme les gardes se recrutaient parmi
+les plus braves cadets des bonnes maisons, la compagnie était choisie,
+dans ce poétique séjour. Toutefois, on y mourait d'ennui et de misère.
+Adossés au monticule, ayant en face la Seine verte et calme, qui
+caressait comme un ruban de moire des îles pittoresques, les pauvres
+gardes, brûlés par le radieux soleil, éblouis par la luxuriante
+verdure des trembles et des saules, se demandaient entre eux pourquoi
+les oiseaux fendaient l'air si joyeux, pourquoi les poissons sautaient
+si allègrement dans l'eau, pourquoi les agneaux bondissaient si
+gracieusement dans les pâturages, alors qu'il était défendu aux
+soldats royalistes de toucher à toutes ces choses qui sont si bonnes,
+et que Dieu, dit-on, a créées pour le plaisir et les besoins de
+l'homme.
+
+Parmi les plus désespérés de ces fantômes errants, il en était un
+surtout qui se distinguait par ses hélas lugubres accompagnés d'une
+pantomime plus active que celle d'un moulin à vent. Ses deux bras
+battaient le vide lorsqu'ils n'étaient point occupés à ranger sur sa
+hanche gauche une longue épée pendue à un flasque baudrier de vache,
+laquelle épée, impatiente comme son maître, revenait toujours en avant
+pour interroger, en la heurtant du pommeau, certaine pochette qui ne
+contenait qu'un petit couteau et un bout de mèche pour l'arquebuse.
+
+Ce garde, c'était un jeune homme de vingt ans au plus, trapu, nerveux,
+au teint de bistre, ombragé par de longs cheveux noirs que les huiles
+du parfumeur n'avaient pas assouplies depuis le siège de Rouen,
+c'est-à-dire depuis près d'une année; ce jeune homme, disons-nous,
+lorsqu'il avait bien tourmenté ses bras et son épée, mettait sa main
+en guise de visière sur deux yeux dilatés et fixes comme ceux d'un
+aigle, et il fouillait de ce regard inquisiteur tout l'horizon de
+Médan à Saint-Germain, demi-cercle immense où Dieu s'est plu à
+accumuler les plus riches échantillons de ses oeuvres.
+
+--Eh bien! Pontis, notre recrue, lui dit l'officier-capitaine qui se
+faisait coudre du ruban frais par son laquais, à l'ombre d'un tilleul
+chargé de fleurs, que voyez-vous de si beau dans les nuages?
+apercevrait-on d'ici le donjon de messieurs vos ancêtres? qui sait?
+ces nuages ont peut-être passé au-dessus?
+
+--Sambioux, mon capitaine, repartit le jeune homme avec un sourire
+contraint, Pontis en Dauphiné est trop loin pour qu'on l'aperçoive.
+D'ailleurs, je n'y songe point, Pontis est à monsieur mon frère aîné
+qui m'en a mis poliment dehors. Et c'est heureux pour moi ajouta-t-il
+en forçant de plus en plus son sourire, car si je me gobergeais chez
+moi, je n'aurais pas l'honneur de servir le roi sous vos ordres.
+
+--Stérile honneur, grommela une voix sourde partie d'un groupe de
+gardes, gentilshommes huguenots, pittoresquement vautrés au penchant
+d'un tertre.
+
+Ni Pontis, ni le capitaine ne feignirent d'avoir entendu. Celui-ci
+frisa ses rubans jonquille, celui-là reprit sa contemplation en
+murmurant:
+
+--Oh! non, ce n'est pas les nuages que je regarde.
+
+--Quoi donc, alors? dirent ensemble plusieurs compagnons qui se
+soulevèrent à demi autour de Pontis.
+
+--J'admire, messieurs, toutes ces fumées noires, bleues et blondes qui
+montent des cheminées de Poissy.
+
+--Eh! qu'avez-vous affaire de fumées? reprit le capitaine; fumée est
+vide!
+
+Pontis, comme plongé dans une mélancolique extase:
+
+--Oh! dit-il, la fumée bleue me représente une eau bouillante dans
+laquelle se peuvent cuire oeufs, poissons et menus abattis de
+volailles; la rousse me semble née d'un gril chargé de côtelettes et
+de saucisses; la noire vient tout simplement des fours de
+boulangers... On fait de si bon pain à Poissy!
+
+--Nous ne sommes pas à Poissy, répondit philosophiquement un des
+gardes qui s'étendit sur l'herbe brûlée; nous sommes sur les terres de
+Sa Majesté.
+
+--Dirai-je très-chrétienne? demanda un autre d'un ton goguenard.
+
+--Pas encore mais bientôt, j'espère, dit vivement Pontis. Le roi nous
+fait mourir de faim parce qu'il n'est pas catholique. Que ne l'est-il?
+
+--Eh! eh! monsieur de la messe, crièrent au jeune homme plusieurs
+huguenots réveillés par ce souhait de Pontis, si vous n'êtes pas de la
+religion, n'en dégoûtez pas les autres.
+
+Le capitaine s'éloigna en chantonnant, pour ne point se compromettre.
+
+--Ma foi! messieurs, dit Pontis, ne chicanez pas pour si peu; nous
+sommes bien tous de la même église, allez!
+
+--Bah! firent les huguenots, depuis quand?
+
+--Sambioux? nous sommes tous d'une religion dans laquelle personne ne
+boit ni ne mange.
+
+Un famélique éclat de rire accueillit funèbrement cette saillie de
+Pontis.
+
+--Je disais donc, continua-t-il encouragé, que toutes ces fumées de
+là-bas sont catholiques, que Paris est catholique, que ces châteaux
+qui nous environnent et qui nous narguent sont catholiques. Je veux
+être pendu si tout ce qu'il y a de bon dans la vie n'est pas
+catholique romain. Voilà pourquoi je voudrais que Sa Majesté entrât
+dans une religion nourrissante. Ah! vous avez beau murmurer, vous ne
+ferez jamais autant de bruit que mon estomac.
+
+--Si le roi se convertit à la messe, s'écria un huguenot, je quitte
+son service.
+
+--Et moi, répliqua Pontis, je le quitte s'il ne se convertit pas....
+
+--Ventre du pape! s'écria le huguenot en se levant à moitié.
+
+--Tiens, vous avez encore la force de vous mettre en colère? Eh bien,
+moi, je garde mon souffle pour une meilleure occasion. Huguenots ou
+catholiques devraient, au lieu de se quereller, aviser au moyen de
+vivre.
+
+--Quelle idée a-t-il eu, le roi, poursuivit le huguenot grondeur,
+d'accorder une trêve à ce gros Mayenne? Nous serions en ce moment sous
+Paris; mais non ... au lieu d'exterminer la ligue, on la ménage. Tout
+cela finira par des embrassades.
+
+--Pourquoi ne pas commencer tout de suite? s'écria Pontis, au moins
+nous serions de la fête, tandis que si l'on tarde nous serons tous
+morts. Sambioux! que j'ai faim.
+
+Un nouvel interlocuteur s'approcha du groupe, c'était un jeune garde
+nommé Vernetel.
+
+--Messieurs, dit-il, je fais une réflexion: puisqu'il y a une trêve,
+pourquoi ne sommes-nous pas à Mantes avec la cour? on y mange, a
+Mantes.
+
+--Quelquefois, grommela le huguenot.
+
+--Au fait, dit Pontis, l'idée de Vernetel est bonne; pourquoi
+sommes-nous ici où l'on ne fait rien, et non à Mantes où est le roi?
+
+--Parce que le roi n'est pas à Mantes, dit Vernetel. Tenez, en voici
+la preuve.
+
+Et il montra aux gardes un petit homme qui passait tout affairé,
+portant un paquet recouvert d'une enveloppe de serge, comme s'il eût
+été tailleur d'habits ou pourvoyeur de la garde-robe.
+
+--Quel est celui-là, demanda Pontis, et pourquoi vous fait-il croire
+que le roi n'est pas à Mantes?
+
+--On voit bien que vous êtes nouveau chez nous, répliqua le huguenot,
+vous ne connaissez pas maître Fouquet la Varenne.
+
+--Qui cela, la Varenne? demanda Pontis.
+
+--Celui qui est partout où doit venir mystérieusement le roi, celui
+qui lui ouvre les portes trop bien fermées, celui qui reçoit les
+étrivières que mériterait souvent Sa Majesté, enfin celui qui porte
+les poulets du roi?
+
+--Eh! l'honnête homme! cria le jeune cadet, servez-en un par ici!...
+Nous sommes plus pressés que le roi.
+
+--Voilà d'indécentes plaisanteries, jeunes gens, interrompit une voix
+mâle et sévère qui fit retourner les gardes.
+
+--M. de Rosny! murmura Pontis.
+
+--Oui, monsieur, répliqua gravement l'illustre huguenot qui traversait
+la clairière en lisant une liasse de papiers.
+
+--Monsieur a l'oreille fine, ne put s'empêcher de dire Pontis; nous
+n'avons pourtant pas la force de parler bien haut.
+
+--Encore mieux vaudrait-il vous taire, répartit Rosny tout en
+marchant.
+
+--Nous ne demandons pas mieux, monsieur; mais fermez-nous la bouche.
+
+Et le cadet compléta sa phrase par une pantomime à l'usage de toutes
+les nations qui ont faim.
+
+Rosny haussa les épaules et passa outre.
+
+--Vieux ladre, grommela Pontis; il a dîné hier, lui, et il est capable
+de dîner encore aujourd'hui!
+
+--Comment, vieux, dit le huguenot; savez-vous l'âge de M. de Rosny?
+
+--Sept cents ans au moins.
+
+--Trente-trois à peine, monsieur le catholique, sept ans de moins que
+le roi.
+
+--C'est singulier, répondit Pontis, depuis vingt ans que j'existe,
+j'ai toujours entendu parler de M. de Rosny comme d'Abraham ou de
+Mathusalem. Croyez-moi, c'est un homme qui a commencé avec la
+création.
+
+--C'est que voilà longtemps qu'il travaille à devenir célèbre, dit le
+huguenot; c'est une de nos colonnes, c'est la manne de nos esprits.
+
+--Que ne l'est-il de nos estomacs! Moi, voyez-vous, je n'ai pas les
+mêmes raisons que vous d'adorer le grand Rosny. Vous êtes huguenot
+comme lui, moi catholique. Je suis entré aux gardes par amour pour
+notre mestre de camp Crillon, qui est catholique aussi. Vous n'osez
+rien demander à votre idole Rosny, vous, tandis que moi, M. de Crillon
+serait ici, au lieu d'être je ne sais où, j'irais lui emprunter un
+écu. Je ne suis pas fier, moi, quand j'ai faim. Sambioux que j'ai
+faim!
+
+Comme il achevait ces mots entrecoupés de soupirs, un pas de cheval
+retentit sur la terre sèche, et l'on vit s'avancer, portant deux
+paniers, un gros bidet pansu, précédé du maître d'hôtel de M. de
+Rosny, et suivi d'un paysan et d'un laquais.
+
+Le cortège défila au milieu des cadets, qui dévoraient des yeux les
+paniers et la bête, et bientôt après, à l'ombre de ces beaux tilleuls
+dont nous avons parlé, une table se dressa, sur laquelle le maître
+d'hôtel rangea certaines provisions d'une couleur et d'un parfum
+insultants pour les affamés.
+
+M. de Rosny, toujours avec ses papiers et sa gravité, s'avança vers la
+table, s'y installa en compagnie du capitaine des gardes, du capitaine
+des canons et de quelques seigneurs privilégiés au nombre desquels on
+remarquait ce même Fouquet la Varenne porteur des poulets royaux.
+
+A grand bruit de conversations et de vaisselle, ces messieurs
+commencèrent leur festin, frugal si l'on considère la qualité des
+convives, mais sardanapalesque en égard à la détresse des gardes qui y
+assistaient de loin.
+
+Pontis n'en put supporter longtemps la vue.
+
+--Quand je vous disais qu'il dînerait encore aujourd'hui! Sambioux;
+s'écria-t-il, que la paix est une sotte chose pour les gens qui n'ont
+pas de maître d'hôtel! En guerre, au moins, l'on chasse et l'on pille;
+si l'on ne mange que de deux jours l'un, au moins, ce jour venu,
+fait-on bombance pour deux jours!
+
+--Il y a des vivres aux environs, dit un huguenot qui léchait une
+croûte bien sèche frottée d'ail; que n'en achetez-vous?
+
+--Que n'en achetez-vous vous-même, répliqua Pontis exaspéré, au lieu
+de grignoter vos croûtes comme un rat maigre?
+
+--Mieux vaut une croûte que pas de croûte, répliqua le huguenot. Ne
+faites pas tant d'embarras, mon jeune monsieur, et si vous n'avez pas
+d'argent, serrez-vous le ventre!
+
+--Est-ce qu'on a de l'argent, s'écria Pontis. En avez-vous, Castillon?
+en avez-vous, Vernetel? en avez-vous les uns ou les autres?
+
+Tous, par un mouvement spontané comme à l'exercice, mirent la main à
+des poches qui rendirent un son mat et plat.
+
+--Pourquoi aurions-nous de l'argent, dit Vernetel? le roi n'en a pas.
+
+--Mais le roi mange.
+
+--Quand on l'invite à dîner. Faites-vous inviter par M. de Rosny.
+
+--Ou priez-le de vous laisser ses miettes.
+
+--Sambioux! j'aimerais mieux ... Ah! messieurs, une idée. Qui a faim
+ici?
+
+--Moi, répondit un choeur imposant.
+
+--Partons quatre et allons nous faire inviter dans le voisinage; nous
+sommes gens de bonne mine.
+
+--Eh! eh! grommela le huguenot en détaillant les habits râpés de ses
+camarades.
+
+--Nous sommes bons gentilshommes, poursuivit Pontis ... et gardes du
+roi....
+
+--D'un roi contesté, c'est incontestable.
+
+--Il est impossible que nous ne trouvions pas dans les environs un
+ami, une connaissance, un cousin, un proche plus ou moins éloigné.
+Voyons, varions les nationalités pour nous donner plus de chances de
+trouver des compatriotes: De quel pays est Vernetel?
+
+--Tourangeau.
+
+--Je vous prends. Et Castillon?
+
+--Poitevin.
+
+--Prenons Castillon. Moi je suis Dauphinois; il nous faudrait un
+Gascon. L'arbre généalogique d'un Gascon pousse des racines aux quatre
+coins du monde.
+
+--Quel dommage que le roi ne soit pas là, dit Vernetel, nous
+l'emmènerions; c'est lui qui a des cousins et des cousines, bon
+Dieu!...
+
+Et chacun de rire. Henri IV eût bien ri lui-même s'il eût entendu ces
+jeunes fous.
+
+--Ainsi, continua Pontis, c'est convenu, nous allons demander à dîner
+sans façon dans la première gentilhommière que nous trouverons.
+Regardez les jolies maisons qui montrent leur tête blanche parmi les
+arbres. À gauche, là-bas, ce château avec pelouses. Mais il faudrait
+passer l'eau, et c'est trop loin. A droite... Ah!... voyez à droite,
+au milieu de ce jeune parc, le charmant donjon bâti de briques et de
+pierre neuve. Voilà notre affaire ... un petit quart de lieue à peine
+... partons!... Que j'ai faim!
+
+Pontis serra la boucle de sa ceinture avec une facilité déplorable.
+
+--Partons, répéta-t-il, sinon j'arriverai squelette.
+
+--Mais il faut la permission, dit Vernetel; demandons-la au capitaine.
+
+--Ne faites pas cela! s'écria Pontis.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que s'il refusait, nous serions forcés de mourir de faim, et
+que je ne le veux pas. Il y a plus s'il refusait, je ne pourrais
+m'empêcher de passer outre, et alors ce sont des désagréments à n'en
+plus finir.
+
+--Oui, on est pendu, par exemple.
+
+--Non pas, parce qu'on est gentilhomme, mais arquebusé, ce qui n'est
+pas moins désagréable.
+
+--Bah! répliqua Pontis avec la résolution de son âge; tandis que nous
+allons chercher ce repas indispensable, nos camarades feront le guet;
+on leur rapportera quelques reliefs pour leur peine. Si le capitaine
+demande où nous sommes, on lui répondra que nous avons aperçu un
+levraut se remettre dans la vigne, et que nous y allons faire un tour.
+
+--Et s'il y avait une prise d'armes pendant votre absence? dit
+Vernotel.
+
+--Bon! en trêve?
+
+--Le roi doit venir ... remarquez que son porte-poulets est ici, c'est
+signe qu'on attend Sa Majesté. Et puis M. de Crillon peut arriver.
+
+--Notre mestre de camp est sans façons avec ses gardes. S'il vient, il
+dira, selon son habitude, en faisant signe de la main: là, là, assez
+tambour, et on rompra les rangs sans que nous ayons été appelés.
+D'ailleurs, j'ai faim, et si le roi était ici, je le lui dirais à
+lui-même: Sambioux! partons!
+
+Vernetel et Castillon commencèrent à allonger le pas, entraînés par la
+fougue de leur camarade. Mais Pontis leur fit observer qu'en courant
+ils seraient remarqués, rappelés, peut-être, qu'il fallait, au
+contraire, s'éloigner lentement, en se dandinant, en regardant le ciel
+et l'eau; puis, à un détour du chemin, prendre ses jambes à son cou,
+et faire le quart de lieue en cinq minutes.
+
+Tous trois se mirent en marche, secondés par les camarades, qui, se
+levant et s'interposant entre la table des officiers et les fugitifs
+dérobèrent ainsi leur départ à tous les yeux. Mais soudain, derrière
+une haie, parut un cavalier qui leur barra le passage.
+
+
+
+
+II
+
+
+D'UN LAPIN, DE DEUX CANARDS, ET DE CE QU'ILS PEUVENT COÛTER DANS LE
+VEXIN
+
+
+C'était un beau jeune homme de vingt ans, fringant, découplé en
+Adonis, avec des cheveux blonds admirables, une fine moustache d'or et
+des dents brillantes comme ses yeux. Il montait un bon cheval rouan
+chargé d'une valise respectable. Son costume de fin drap gris bordé de
+vert, moitié bourgeois moitié militaire, annonçait l'enfant de
+famille, un manteau neuf roulé sous le bras, une large épée espagnole
+bien pendue à son côté complétaient l'ensemble, et tout cela, monture
+et harnais, habit et figure, bien que poudreux, supportait
+victorieusement l'éclat du grand jour et répondait aux rayons du
+soleil par une rayonnante mine que Phébus lui-même, ce Dieu de la
+beauté, eût empruntée assurément, s'il fût jamais venu à cheval,
+parcourir le Vexin français.
+
+--Pardon, messieurs, dit le jeune cavalier en arrêtant les trois
+gardes au moment où ils allaient prendre leur volée: c'est ici le
+campement des gardes, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur, dit Pontis, et il se disposa à reprendre son élan.
+
+--Et M. de Crillon commande les gardes? continua le jeune homme.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Je vous demande encore pardon de vous arrêter, car vous semblez être
+pressé, mais veuillez m'indiquer la tente de M. de Crillon.
+
+--M. de Crillon n'est pas au camp, dit Vernetel.
+
+--Comment! pas au camp ... où donc alors le trouverai-je?
+
+--Monsieur, nous avons bien l'honneur de vous saluer, dit Pontis avec
+volubilité en faisant signe à Vernetel.
+
+Et comme Vernetel et Castillon se récriaient, Pontis les prit par la
+main et les emmena ou plutôt les emporta pour couper court à la
+conversation.
+
+--Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que si ce dialogue eût duré,
+j'allais tomber d'inanition. Courons! le chemin descend, et mon corps
+roule tout seul vers le dîner.
+
+Le cavalier souriant regarda les trois enragés qui pirouettaient dans
+la pente rocailleuse, et sans avoir rien compris à leur précipitation,
+il s'achemina vers le campement des gardes.
+
+Pontis avait bien tort d'envier à M. de Rosny son repas et son maître
+d'hôtel. Ce repas était abreuvé d'amertume. M. de Rosny s'évertuait à
+demander sous toutes les formes à la Varenne comment et pourquoi il
+était venu seul à Médan, lui qui ne marchait jamais sans son maître,
+et la Varenne, affectant les airs les plus mystérieux, répondait à ces
+questions avec une fausseté diplomatique dont Rosny enrageait, malgré
+toute sa philosophie.
+
+Plus d'une fois il frappa sur la table dans sa colère, et, oubliant
+l'étiquette, fronda les légèretés et les caprices vagabonds de son
+roi. C'est à ce moment que les gardes amenèrent le jeune cavalier qui
+venait d'entrer dans le camp.
+
+--Qui êtes-vous, et que voulez-vous, demanda M. de Rosny, qui pliait
+sa serviette avec méthode.
+
+--Je voudrais parler à M. de Crillon, répliqua poliment le jeune
+homme.
+
+--Qui êtes-vous? répéta Rosny. N'arrivez-vous pas de Rome?
+
+--Monsieur, je voudrais parler M. de Crillon qui est mestre de camp
+des gardes françaises, continua du même ton le jeune homme dont la
+parfaite douceur ne s'altéra point au contact de cette curiosité.
+
+--Libre à vous de ne vous point nommer, dit le flegmatique Rosny;
+c'est peut-être une affaire de service qui vous amène, auquel cas,
+ayant l'honneur de me trouver au même lieu que M. de Crillon pour les
+intérêts du roi, j'eusse pu vous écouter et vous satisfaire. Voilà
+pourquoi je vous questionnais, je suis Rosny.
+
+Le jeune homme s'inclina.
+
+--Ce qui m'amenait près M. de Crillon, c'est affaire particulière,
+dit-il, quant à mon nom, monsieur, je m'appelle Espérance, et j'ai
+l'honneur d'être votre serviteur, je n'arrive pas de Rome, mais de
+Normandie.
+
+Rosny subit, malgré lui, le charme tout-puissant qui s'exhalait de ce
+jeune homme.
+
+--A bonne mine, dit-il, voilà un beau nom.
+
+--Qui n'est pas un nom, murmura le capitaine.
+
+Rosny reprit:
+
+--M. de Crillon n'est point céans, monsieur; il inspecte les autres
+compagnies de son régiment, qui est disséminé le long de la rivière;
+mais il doit revenir bientôt. Attendez.
+
+--Espérez! ajouta le capitaine en souriant.
+
+--C'est ce que je fais toute ma vie, répliqua le jeune homme avec son
+enjouement plein de grâce.
+
+Rosny et le capitaine se levèrent.
+
+--Espérance! dit Rosny à l'oreille de son compagnon! le beau nom pour
+les aventures!
+
+Et tous deux descendirent vers le rivage pour aider à la digestion par
+la promenade.
+
+Espérance attacha son cheval à un arbre, plia son manteau proprement
+et s'assit dessus, les jambes pendantes, en se tournant avec
+l'intelligent instinct des rêveurs ou des amoureux vers le plus
+poétique côté du panorama.
+
+Un quart d'heure était à peine écoulé lorsqu'il entendit une explosion
+de rires joyeux à l'extrémité de la circonvallation. C'étaient les
+gardes qui se pressaient en tumulte autour des trois pourvoyeurs que
+nous avons vus partir pour la provision.
+
+Pontis élevait en l'air sur ses deux mains un plat de terre d'une
+honorable dimension. Il tenait sous son bras, par un miracle
+d'équilibre, un pain de plusieurs livres; deux canards et des pigeons
+étranglés pendaient en sautoir à son col.
+
+Vernetel avait pour trophée un long et gras lapin de clapier, un pain
+rond et un faisceau de boudins et de saucisses. Castillon ne portait
+qu'une dame-jeanne; mais elle suffisait à la vigueur d'un seul homme.
+
+La joie générale se changea en admiration, quand, Pontis abaissant son
+plat à la hauteur du vulgaire, on découvrit qu'il contenait un pâté de
+hachis, bouillant encore dans un jus solide et généreux.
+
+L'escouade s'attroupa, se groupa; les uns eurent les canards et le
+lapin qu'ils se mirent à préparer; les autres, plus heureux,
+s'attablèrent immédiatement, c'est-à-dire qu'on fit sur l'herbe une
+belle place nette, qu'on en marqua le centre avec ce noble pâté, et
+que douze convives invités par le magnanime Pontis, reçurent la
+permission d'étaler sur des tranches de pain homériques une couche
+odorante de hachis.
+
+Espérance regardait de loin, en souriant, ce festin et ces intrépides
+mangeurs; il admirait aussi le roi de la fête, Pontis, dont la
+physionomie radieuse éclairait joyeusement tout le groupe, lorsque
+soudain on entendit comme un cri lointain. Ce cri fit dresser
+l'oreille à Espérance et l'étonna. Mais les convives l'entendirent à
+peine, éperdus qu'ils étaient de faim et de bonheur.
+
+--Tiens, on crie, dit Vernetel la bouche pleine.
+
+--Oui, répliqua Pontis, ils se seront aperçus au château de la
+disparition de leur dîner.
+
+--Racontez-nous donc, Pontis, comment vous avez fait cette rafle? dit
+un des gardes en plumant les volailles.
+
+--Cela me ferait perdre bien des bouchées, dit le jeune Dauphinois. En
+deux mots, le voici: Nous avons poliment montré notre nez à la porte
+et demandé à présenter nos hommages au maître de la maison. Un bourru
+de concierge entr'ouvrant la grille, nous a dit qu'il n'y avait
+personne. Nous avons insisté, nous déclarant gentilshommes et gardes
+de Sa Majesté. Le butor a répliqué qu'il n'y avait ni Majesté, ni
+gardes en France, et qu'il n'y avait qu'une trêve.
+
+--Des ligueurs! des Espagnols! s'écrièrent tous les convives.
+
+--C'est ce que nous nous sommes dit tout de suite, ajouta Pontis qui
+profita de l'indignation générale pour remplir à la fois sa bouche et
+sa tartine. Alors j'ai passé ma jambe entre les portes de la grille,
+ce qui a empêché le ligueur de la fermer; puis, je suis entré; ces
+deux messieurs m'ont suivi. Il y avait dans la cuisine des parfums à
+faire évanouir saint Antoine. Puisqu'il n'y a personne au château,
+ai-je dit, voilà un dîner qui sera perdu. Aussitôt j'ai allongé les
+mains vers ces volailles que venait d'apporter la fermière. Le
+concierge a crié, deux valets sont accourus, de là des broches et des
+lardoires. Nous autres gentilshommes, nous n'avons pas tiré l'épée,
+non, mais j'ai avisé dans l'âtre des tisons ardents sur lesquels je me
+suis jeté et que j'ai lancés sur cette canaille. Éblouis par une pluie
+de feu, ils ont battu en retraite. Alors j'ai saisi le plat que voici,
+jeté à mon cou ce Saint-Esprit de ma façon. Vernetel et Castillon
+n'osaient seulement bouger tant l'admiration les paralysait; j'ai
+indiqué à l'un cette amphore, à l'autre ce lapin, nous avons fait
+retraite en triangle sans être inquiétés, et nous voici.
+
+Pontis fut congratulé par un tonnerre d'applaudissements auxquels
+Espérance, toujours assis à la même place, mêla ses plus francs éclats
+de rire.
+
+Tout à coup les cris devinrent plus vifs et se rapprochèrent. Sans
+doute ils avaient été interceptés pendant quelques secondes par la
+convexité du monticule. Ces cris étaient poussés par un homme qu'on
+vit apparaître brusquement à l'entrée du quartier des gardes.
+
+Essoufflé, gesticulant avec énergie, les yeux troublés par la colère,
+il attira d'abord l'attention de tous les spectateurs.
+
+--C'est quelqu'un du château que nous avons dîmé, murmura Vernetel à
+l'oreille de Pontis.
+
+Celui-ci interrompit son repas. Les autres gardes s'interrompirent
+également dans leurs préparations culinaires. On en vit cacher
+derrière leur manteau la volaille aux trois quarts plumée.
+
+Espérance, comme tout le monde, fut frappé de l'altération empreinte
+sur les traits du nouveau venu, dont le visage jeune et caractérisé
+s'était contracté jusqu'à la laideur. Ses cheveux, plutôt roux que
+blonds, se hérissaient. Un frisson de fureur courait sur ses lèvres
+minces et pâles.
+
+C'était un homme de vingt-deux ans à peine, svelte et grand. Ses
+formes fines et nerveuses annonçaient une nature distinguée, rompue
+aux violents exercices. Dans son pourpoint vert, de forme un peu
+surannée, d'étoffe quasi grossière, il conservait des façons nobles et
+délibérées. Mais le couteau, trop long pour la table; trop court pour
+la chasse, qui brillait sans gaine dans sa main tremblante, révélait
+une de ces indomptables fureurs qui veulent s'éteindre dans le sang.
+
+Ce jeune homme avait gravi si rapidement la colline qu'il faillit
+suffoquer et put à peine articuler ces mots: "Où sont les chefs!"
+
+Un garde, qui essaya d'arrêter le furieux en lui opposant le rempart
+d'une pique, fut presque renversé.
+
+Un enseigne, accouru au bruit, s'interposa en voyant bousculer son
+factionnaire.
+
+--Plaisantez-vous, maître, s'écria-t-il, d'entrer ainsi le couteau à
+la main chez les gardes de Sa Majesté?
+
+--Les chefs! cria encore le jeune homme d'une voix sinistre.
+
+--J'en suis un! dit l'enseigne.
+
+--Vous n'êtes pas celui qu'il me faut, répliqua l'autre avec une sorte
+de dédain sauvage.
+
+Et comme une exclamation générale couvrait ses paroles, comme, excepté
+Pontis et ses convives, chacun menaçait l'insulteur.
+
+--Oh! vous ne me ferez pas peur, dit-il d'un accent de rage
+concentrée, je cherche un chef, un grand, un puissant, qui ait le
+pouvoir de punir.
+
+Rosny et le capitaine s'étaient approchés lentement pour savoir la
+cause de ce tumulte.
+
+Le jeune homme les aperçut.
+
+--Voilà ce qu'il me faut, murmura-t-il avec un fauve sourire.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Rosny, devant qui s'ouvrirent les rangs.
+
+Et il attacha son regard pénétrant sur ce visage décomposé par toutes
+les mauvaises passions de l'humanité.
+
+--Il y a, monsieur, répondit le jeune homme, que je viens ici demander
+vengeance.
+
+--Commencez par jeter votre couteau! dit Rosny. Allons, jetez-le!
+
+Deux gardes saisissant brusquement les poignets de cet homme, le
+désarmèrent. Il ne sourcilla point.
+
+--Vengeance pour qui? continua Rosny.
+
+--Pour moi et les miens.
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Je m'appelle la Ramée, gentilhomme.
+
+--Contre qui demandez-vous cette vengeance?
+
+--Contre vos soldats.
+
+--Je n'ai point ici de soldats, dit M. de Rosny, blessé du ton hautain
+d'un pareil personnage.
+
+--Alors, ce n'est point à vous que j'ai affaire. Indiquez-moi le chef
+de ceux-ci.
+
+Il désignait les gardes frémissant de colère.
+
+--Monsieur de la Ramée, reprit froidement Rosny, vous parlez trop
+haut, et si vous êtes gentilhomme, comme vous dites, vous êtes un
+gentilhomme mal élevé; _ceux-ci_ sont des gens qui vous valent, et que
+je vous engage à traiter plus courtoisement. Je vous eusse déjà laissé
+vous en expliquer avec eux, si vous ne paraissiez venir ici pour faire
+des réclamations. Or, en l'absence de M. de Crillon, j'y commande,
+ici, et je suis disposé à vous faire justice malgré vos façons. Ainsi,
+du calme, de la politesse, de la clarté dans vos récits, et abrégeons!
+
+Le jeune homme mordit ses lèvres, fronça les sourcils, crispa les
+poings, mais subjugué par le sang-froid et la vigueur de Rosny, dont
+pas un muscle n'avait tressailli, dont le coup d'oeil incisif l'avait
+blessé comme une pointe d'épée, il respira, recueillit ses idées et
+dit:
+
+--A la bonne heure! J'habite avec ma famille le château que vous
+apercevez au bas de la colline, dans ces arbres à droite. Mon père est
+au lit, blessé.
+
+--Blessé? interrompit Rosny. Est-ce un soldat du roi?
+
+Le jeune homme rougit à cette question.
+
+--Non, dit-il d'un air embarrassé.
+
+--Ligueur, va! murmurèrent les gardes.
+
+--Continuez, interrompit Rosny.
+
+--J'étais donc près du lit de mon père avec mes soeurs, quand un bruit
+de lutte nous vint troubler. Des étrangers étaient entrés de force
+dans la maison, avaient frappé et blessé mes gens, et pillé de vive
+force.
+
+--Silence! dit Rosny à des voix qui réclamaient autour de lui.
+
+--Ces étrangers, poursuivit la Ramée, non contents de leurs violences,
+ont pris des tisons au foyer, ils les ont lancés sur la grange, qui
+brûle en ce moment, regardez!
+
+En effet, tous se retournant, virent s'élever des tourbillons de fumée
+blanche qui s'élançaient en larges et ondoyantes spirales par-dessus
+les arbres du parc.
+
+Pontis et ses compagnons pâlirent. Un silence effrayant s'étendit sur
+l'assemblée.
+
+--En effet, dit M. de Rosny avec une émotion qu'il ne put maîtriser,
+voici un incendie ... il faudrait s'y transporter.
+
+--Quand on arrivera, tout sera fini; la paille brûle vite. Tenez,
+voici déjà les toits qui flambent.
+
+Le jeune homme, après ces paroles, s'arrêta satisfait de l'effet
+qu'elles avaient produit.
+
+--Et, demanda Rosny, votre famille vous envoie ici pour obtenir
+justice?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Les coupables sont donc ici?
+
+--Ce sont des gardes.
+
+--Du roi?...
+
+--Des gardes, répondit la Ramée avec une si visible répugnance à
+prononcer ce mot: le roi, que Rosny s'en trouva blessé.
+
+--Une seule personne qui affirme, monsieur la Ramée, ne saurait être
+crue, répliqua-t-il, fournissez des témoins.
+
+--Qu'on vienne à la maison, pas vos soldats, ils achèveraient de tout
+brûler et massacrer, mais un chef ... et les blessés parleront, les
+murailles fumantes dénonceront.
+
+Comme un murmure d'indignation s'élevait contre l'audacieux qui
+maltraitait ainsi tout le corps des gardes, Rosny révolté dit au jeune
+homme:
+
+--Vous entendez, monsieur, ce qu'on pense de vos injures? On voit bien
+que vous nous savez en pleine trêve, et que la parole sacrée du roi de
+France vous garantit.
+
+--Elle m'a étrangement garanti tout à l'heure! s'écria la Ramée avec
+une ironie amère. Oh! non, ce n'est pas pour qu'elle me garantisse que
+je viens invoquer la trêve, c'est pour qu'elle me venge. J'offre
+toutes les preuves, j'ai entendu le rapport de mes domestiques, j'ai
+vu moi-même s'enfuir les larrons, et, au besoin, je les reconnaîtrais
+... Mais puisque vous êtes monsieur de Rosny, puisque vous mettez en
+avant la parole de votre roi, il faut que je sache bien si on me
+rendra justice, sinon j'irai droit à votre maître, et....
+
+--Assez, assez, dit Rosny, qui sentait la colère bouillonner en lui,
+pas tant de phrases ni de coups d'oeil furibonds, je suis patient,
+mais jusqu'à un certain terme.
+
+--Oh! vous me menacez, dit la Ramée avec son sinistre sourire; eh
+bien, à la bonne heure! voila qui achève l'oeuvre, menacer le
+plaignant! Vive la trêve et la parole du roi!
+
+--Monsieur, répliqua précipitamment Rosny mordant sa barbe, vous
+abusez de vos avantages; je vois bien à qui j'ai affaire. Si vous
+étiez un serviteur du roi, vous n'auriez ni cette aigreur ni cette
+soif de vengeance. Vous êtes quelque ligueur, quelque ami des
+Espagnols....
+
+--Quand cela serait, dit la Ramée, vous ne me devriez que plus de
+protection, puisqu'il y a huit jours vos ennemis pouvaient se défendre
+avec des armes, et qu'aujourd'hui ils n'ont que votre parole et votre
+signature.
+
+--Vous avez raison; vous serez protégé. Tout à l'heure vous parliez de
+reconnaître les coupables, voilà tous les gardes, faites votre ronde,
+essayez.
+
+--On aurait pu m'épargner cette peine, murmura méchamment ce plaignant
+farouche; des gens d'honneur se dénonceraient.
+
+--Vous ne vous attendez pas à ce qu'ils le fassent, je suppose, dit
+Rosny. Puisque vous invoquez la trêve, vous en connaissez les
+articles, et la peine qu'ils portent contre l'espèce de violence dont
+vous vous plaignez est de nature à conseiller le silence à ceux que
+leur conscience pousserait à parler.
+
+--Je connais en effet cette peine, monsieur, s'écria le jeune homme,
+et j'en attends la stricte application.
+
+--Quand vous aurez reconnu les coupables et qu'ils seront convaincus.
+
+--Soit! cela ne sera pas long.
+
+En disant ces mots avec une joie qui rayonnait sur son pâle visage, la
+Ramée attacha ses regards sur le cercle des gardes, qui,
+machinalement, comme s'ils se fussent sentis brûlés, reculèrent et se
+formèrent en lignes irrégulières, au milieu desquelles le vindicatif
+ligueur commença de marcher lentement comme s'il passait une revue.
+
+Rosny, agité de mille idées contraires, luttait contre sa fierté qui
+se révoltait, et contre un sentiment d'équité naturelle, que venait
+encore fortifier le principe de la discipline et du droit des gens.
+
+Il finit par s'appuyer sur le capitaine, dont l'exaspération était au
+comble, et lui dit:
+
+--Mauvaise affaire! et je suis seul ici ... Que n'avons nous ici M. de
+Crillon, car enfin, c'est lui qui est responsable des gardes.
+
+--Si on me laissait faire, répliqua le capitaine, les dents serrées,
+j'aurais bientôt arrangé l'affaire.
+
+--Silence, monsieur, répondit le huguenot que cette imprudente parole
+de l'officier acheva de faire pencher en faveur du droit commun.
+Silence! et qu'il ne vous arrive plus de traiter avec cette légèreté
+les conventions et actes signés du roi: où sera l'avenir de notre
+cause, monsieur, si, accusés d'agir de rapine et de violence, nous
+donnons raison aux plaignants en réparant par l'assassinat le vol de
+nos gens de guerre?
+
+--Mais, balbutia l'officier, ce la Ramée est un petit scélérat, une
+vipère.
+
+--Je le sais parbleu bien. Toutefois, il a été violenté, incendié.
+Justice lui sera faite. J'ai essayé de reculer le châtiment ou de le
+rendre impossible en forçant ce jeune homme à reconnaître lui-même les
+coupables. Je laissais à ceux-ci cette porte de salut. Mais en vérité,
+je crois que la voilà fermée; car le drôle s'arrête et fixe sur ce
+petit groupe des regards trop joyeux pour que bientôt nous ne soyons
+pas réduits à prononcer une sentence. Allons, venez, faisons notre
+devoir.
+
+Pendant toute cette scène, Espérance avait écouté avec avidité de sa
+place et s'était imprégné des émotions les plus poignantes. Mais quand
+il eut entendu le colloque de Rosny et de l'officier, il fut saisi
+d'une immense pitié pour ces pauvres gardes qu'il avait vus partir si
+joyeux l'instant d'avant, et fut pris également d'une indicible colère
+contre le plaignant, dont l'air, l'accent, toute la personne, en un
+mot, le révoltaient malgré la justesse de ses plaintes.
+
+Espérance s'approcha de Fouquet la Varenne, qui considérait la scène
+stoïquement, en bourgeois que les soldats intéressent peu.
+
+--Monsieur, dit-il, pardon: que porte ce fameux article de la trêve au
+sujet des violences qui seraient commises par les gens de guerre?
+
+--Eh! eh!... jeune homme, répliqua le petit porte-poulets, c'est la
+mort.
+
+
+
+
+III
+
+
+COMMENT LA RAMÉE FIT CONNAISSANCE AVEC ESPÉRANCE.
+
+La Ramée avait déjà inspecté une bonne partie des gardes sans rien
+signaler, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, comme Rosny venait de le
+dire au capitaine.
+
+Il s'approcha du garde suspect, observa un moment, et se redressant
+vers Rosny, s'écria:
+
+--En voici un!
+
+C'était Vernetel qu'il désignait ainsi, en le touchant du doigt à la
+poitrine.
+
+Presque au même instant il étendit son bras vers Castillon, en disant:
+
+--Voici le deuxième!
+
+Les deux inculpés se récrièrent; une menace sourde grondait dans tous
+les rangs.
+
+--A quoi reconnaissez-vous ces messieurs, que vous dites n'avoir vus
+que par derrière? demanda simplement Rosny.
+
+La Ramée, sans répondre, montra sur le buffle de Vernetel une
+gouttelette de sang à peine visible, à laquelle adhéraient quelques
+poils d'un gris fauve.
+
+Quant à Castillon, il avait sur l'épaule droite une faible trace de ce
+sable humide des celliers sur lequel reposent les bouteilles.
+
+En effet, Vernetel avait rapporté le lapin et Castillon la
+dame-Jeanne.
+
+Ces preuves suffisaient à des esprits déjà trop convaincus. Nul ne fit
+une observation, pas même les accusés.
+
+Mais la Ramée n'était pas au bout. Il s'arrêta devant plusieurs gardes
+qu'il inspecta minutieusement jusqu'à ce que, avisant Pontis qui
+l'attendait de pied ferme, quoique un peu pâle, il lui prit la main.
+
+Pontis le repoussa en disant:
+
+--Ne touchez pas, sinon plus de trêve!
+
+--Voici le troisième, dit la Ramée, et c'est le plus coupable. C'est
+celui-là qui a pris les tisons au feu; regardez ses mains, elles
+sentent la fumée.
+
+--Vous ne supposez pas, interrompit le capitaine, que vos preuves nous
+satisfassent?
+
+--Qu'on amène ces hommes au château alors, et qu'on les confronte avec
+mes gens.
+
+--Inutile, s'écria Pontis, inutile, en vérité, c'est humiliant de
+rougir ou de pâlir devant un pareil accusateur. Depuis dix minutes
+tout le corps des gardes se laisse insulter par ce drôle, pour
+quelques volailles et un râble de lapin; c'est humiliant.
+
+--Qu'est-ce à dire? demanda Rosny, et que concluez-vous?
+
+--Je conclus que c'est moi qui suis allé au château, puisque château
+il y a, une vraie bicoque. Je croyais avoir affaire à de bons
+serviteurs du roi, et demander place à la table, ce qui se fait
+partout, entre bons gentilshommes qui voyagent. Je dis plus, en
+Dauphiné, chez moi, un châtelain court au-devant des hôtes et les
+amène de force à son foyer. Mais puisqu'ici nous sommes en présence
+d'un mauvais Français, d'un Espagnol, d'un ladre, sambioux! et que la
+trêve nous lie les mains, supportons-en les conséquences. C'est donc
+moi qui, refusé par les gens de monsieur, ai cru devoir me procurer
+des vivres.
+
+--Acheter, s'écria Vernetel, acheter!
+
+--Oui, acheter, dit Castillon, nous avons acheté.
+
+--Vous mentez! répliqua la Ramée d'une voix courroucée.
+
+--J'ai jeté une pièce d'argent dans la cuisine, balbutia Castillon.
+
+--Vous mentez! continua l'insolent accusateur.
+
+--Eh! oui, dit Pontis avec douceur à Castillon et à Vernetel en leur
+prenant affectueusement les mains. Oui, monsieur a raison, vous
+mentez, mes pauvres chers amis, nous n'avons pas acheté; est-ce qu'il
+y a de l'argent, chez nous? Jamais! mais il y a de l'honneur, et je
+vais le prouver à ce soi-disant gentilhomme. C'est moi, Pontis, moi
+seul qui ai conçu le projet de la maraude; moi qui ai entraîné mes
+deux amis, sans leur dire mes desseins; moi qui les ai faits mes
+complices malgré eux. C'est moi qui ai lancé les tisons par la
+chambre, sans croire, hélas! qu'ils provoqueraient un incendie; mais
+enfin, je les ai lancés, il n'y a que moi de coupable. Je me livre, me
+voici.
+
+--Monsieur, s'écrièrent Castillon et Vernetel, ne le croyez pas, nous
+en sommes!
+
+--Pardieu! dit la Ramée.
+
+--Ah! répliqua Rosny, révolté par l'esprit de vengeance qui animait si
+furieusement ce jeune homme, ah! il vous faudrait trois victimes!
+
+--Une par volaille, ajouta Pontis.
+
+--Vous les réclamez, n'est-ce pas? dit le capitaine.
+
+--Je réclame justice.
+
+--Posez vos conclusions.
+
+--Elles sont toutes simples, la trêve a été violée, l'avouez-vous?
+
+--C'est vrai, dit Rosny.
+
+--Mais c'est convenu, s'écria Pontis, nous tournons dans les mêmes
+redites. Monsieur veut-il un morceau de ma peau équivalant à celle de
+ses canards?
+
+--Il est écrit, articula la Ramée d'une voix brève et tranchante comme
+un coup de hache, que les infractions à la trêve, c'est-à-dire les
+rapines, les violences et l'incendie, seront punis de mort. Votre roi
+a-t-il signé cela, oui ou non?
+
+--La mort! murmura Pontis, stupéfait de la féroce insistance de ce
+jeune homme.
+
+--C'est écrit, vous deviez le savoir, répéta la Ramée.
+
+--Pour deux canards, ce serait fort! s'écria Vernetel exaspéré.
+
+--Il s'agira de voir, dit la Ramée d'une voix étranglée par la
+passion, si un serment est un serment, et, au cas où les articles
+d'une trêve auraient si peu de valeur qu'on les pût violer impunément,
+tout le pays saura que ce n'est plus avec des paroles qu'on doit
+accueillir les soldats royalistes quand ils se présenteront dans nos
+maisons, mais avec de bons mousquets dont nous ne manquons pas, Dieu
+merci! Et alors, on appellera guerre la bataille rangée, et paix, tous
+les massacres qui se feront dans les campagnes. Et alors, aussi,
+continua-t-il, entraîné par son éloquente fureur, tout sera bon pour
+détruire ces parjures. On les laissera voler les vivres, mais ces
+vivres seront empoisonnés. Voilà ce que produit l'injustice,
+messieurs; contre tout abus, l'excès. Venez nous piller, comme font
+les rats; nous vous donnerons, comme à eux, de l'arsenic. Encore,
+s'ils rongent, au moins, n'incendient-ils pas!
+
+Rosny, qui avait tenu la tête constamment baissée pendant cette
+harangue, sortit de sa méditation.
+
+--Monsieur, dit-il, puisque vous persistez à demander l'exécution des
+articles, il sera fait selon votre désir. C'est peu chrétien, mais
+vous êtes dans votre droit.
+
+La Ramée s'inclina, et son visage calmé parut alors ce qu'il était,
+magnifiquement noble et beau de hardiesse et d'orgueil.
+
+--Je suis contraint, ajouta Rosny, en se tournant vers Pontis, de vous
+livrer au prévôt, qui vous retiendra prisonnier jusqu'à ce que la
+justice ait prononcé sur votre sort.
+
+Pontis fit un geste d'assentiment. Sa résignation n'ébranla point la
+Ramée.
+
+--Quant aux autres, dit-il comme si c'était lui qui dût être à la fois
+le juge et l'exécuteur, je n'ai point de compte à leur demander.
+Quelques jours de prison me suffiront.
+
+--Les autres, interrompit Rosny rouge de colère, j'en dispose, et non
+pas vous, monsieur! Les autres, je les décharge de toute
+responsabilité, ils sont libres, leur camarade aura payé pour tous.
+Ainsi, vous pouvez vous retirer, monsieur de la Ramée, et publier
+partout que le roi de France fait bonne justice, même à ses ennemis.
+
+En disant ces mots, Rosny indiquait à la Ramée sa route; il le
+congédiait. Celui-ci, sans s'émouvoir:
+
+--Un moment, je vous prie, dit-il, je crois que nous ne nous entendons
+pas.
+
+--Plaît-il? demanda Rosny, fatigué dans sa fierté légitime de
+l'obsession d'un pareil adversaire.
+
+Et il lança un regard de travers, précurseur de tempête. Ce mauvais
+regard de Rosny était très-connu et très-redouté. Mais la Ramée ne
+s'effrayait pas pour un coup d'oeil.
+
+--Non, monsieur, répliqua-t-il, nous ne nous entendons pas. Moi, je
+sais par coeur les articles de la trêve, et vous les oubliez
+perpétuellement. Ainsi, il n'est pas convenu que le délinquant sera
+remis au prévôt de son parti, pour être jugé par les juges de son
+parti, non; il est établi, au contraire, qu'il sera livré a ceux qu'il
+aura offensés ou lésés, pour _justice en être faite_; voilà la
+teneur. Ainsi, monsieur, on devrait me remettre le coupable pour qu'il
+fût jugé par un bailli du lieu. Mais ce n'est point de jugement qu'il
+s'agit ici, le crime est constant, prouvé, avoué. La peine est écrite;
+passons à l'exécution.
+
+Un cri de fureur et de dégoût retentit dans tous les rangs. Cet homme
+eût été déchiré s'il ne se fût trouvé des chefs énergiques et
+respectés pour contenir les gardes.
+
+--Ah! coquin, murmura Pontis en montrant le poing à la Ramée, tu as
+raison de chercher à me faire arquebuser, car si j'étais libre, ou si
+la chance veut que j'en réchappe...
+
+--Faites-moi le plaisir de tirer à l'écart, dit Rosny à la Ramée, je
+ne réponds pas sans cela de votre salut. M. de Crillon va venir tout à
+l'heure et certainement faire exécuter la loi. Il est le maître absolu
+de ses gardes; attendez son retour, et en attendant soyez prudent, car
+il pourrait arriver ceci: ou que M. de Pontis, qui n'a plus grand
+chose à risquer, vous passât son épée au travers du corps, on n'est
+arquebusé qu'une fois, ou qu'un de ses camarades vous cherchât une de
+ces querelles... Vous m'entendez; il y a des Allemands parmi ces
+messieurs.
+
+--Je vous remercie de vos prudents conseils, monsieur, repartit la
+Ramée avec son aigre sourire; mais je ne crains ni celui-ci, ni
+celui-là, dans votre cantonnement. M. de Rosny ne laissera jamais
+assassiner un homme qui se plaint à bon droit.
+
+En disant ces mots, il salua l'illustre baron huguenot, sans même
+essayer de réprimer l'insolente ironie de son accent et de son regard.
+
+Soudain il sentit une main s'appuyer sur son épaule, et se retourna.
+
+C'était la main d'Espérance qui, après des efforts prodigieux pour se
+vaincre pendant les débats révoltants dont il avait été témoin, venait
+de céder à la tentation d'entrer en scène et de jouer un rôle à son
+tour.
+
+Il avait donc quitté sa place toute sillonnée des trépignements
+d'impatience dont il l'avait labourée depuis dix minutes, et
+traversant les gardes irrités, vint suppléer Rosny dans ce fâcheux
+dialogue.
+
+Il appuya, disons-nous, sa charmante main musculeuse et blanche sur
+l'épaule de la Ramée, qui se retourna de l'air fâché d'un chat qu'on
+interrompt lorsqu'il savoure une arête.
+
+--Deux mots, monsieur, s'il vous plaît, dit Espérance avec un aimable
+sourire.
+
+Ces deux visages se trouvèrent en présence. Beaux tous deux, l'un de
+sa pâleur nacrée sous laquelle couvait la colère; l'autre d'un frais
+vermillon qui dénotait cette heureuse santé du corps et de l'esprit,
+sans laquelle il n'est pas de véritable bonté ni de véritable force.
+
+Aux premiers accents d'Espérance, la Ramée tressaillit, son instinct
+lui révélait un rude adversaire.
+
+--Que voulez-vous? répliqua-t-il sèchement.
+
+--Vous fournir un moyen de terminer votre affaire, monsieur. Dans les
+circonstances embarrassantes, on est souvent heureux de rencontrer la
+solution qu'on cherchait.
+
+Espérance avait haussé la voix de telle façon, que Rosny d'abord, puis
+un certain nombre de gardes entendirent et se rapprochèrent, curieux
+de juger par eux-mêmes le mérite de la solution dont on parlait.
+
+Espérance, du coin de l'oeil, avait vu Pontis entouré par les archers
+du prévôt. Ce spectacle douloureux l'animait à obtenir un prompt
+résultat de sa conférence.
+
+La Ramée, au contraire, blessé de ce retour offensif sur une question
+qu'il jugeait épuisée, voulait éconduire au plus tôt le conciliateur
+importun dont l'exorde venait de susciter autour d'eux une galerie
+nouvelle de curieux et de malintentionnés.
+
+--Si vous teniez à me faire plaisir, dit-il à Espérance, vous vous
+occuperiez de vos affaires, non des miennes.
+
+--Monsieur, répondit le beau jeune homme, tout ce que je viens
+d'entendre ne m'a pas disposé le moins du monde à vous faire plaisir.
+Mais je vous crois fort embarrassé par vos débuts en cette affaire.
+Vous avez tellement crié, vous avez tellement gémi, que vous vous
+serez exagéré à vous-même votre offense et votre souffrance. Cela se
+voit souvent. Et puis, vous craigniez la partialité de ceux à qui vous
+faisiez vos plaintes. Donc, vous avez demandé le plus possible pour
+obtenir quelque chose. J'explique cela ainsi.
+
+--Et moi, monsieur, interrompit la Ramée insolemment, je n'ai aucun
+besoin de vos explications, et vous en dispense.
+
+Aussitôt il lui tourna le dos. Mais Espérance, sans se déconcerter,
+tourna comme lui et se remit en face avec une fermeté si calme et un
+tour de pirouette si élégamment équilibré, que l'admiration succéda à
+l'attention parmi les spectateurs.
+
+--Je disais, reprit-il du même ton, que si vous eussiez été dans votre
+sang-froid, vous vous fussiez aperçu que des poules volées et de la
+paille brûlée ne suffisent pas pour qu'on fasse tuer un homme. C'est
+écrit dans la trêve, je le veux bien, mais au fond de votre esprit, au
+fond de votre coeur, vous trouvez l'article barbare et digne des
+anthropophages. Cette pensée vous honore, je la lis dans vos yeux.
+
+La Ramée, pâle comme un spectre, s'aperçut que son interlocuteur le
+raillait. Un éclair effrayant jaillit de ses prunelles rougies.
+
+--Je viens donc vous aider, continua Espérance, à revenir sur les
+conclusions farouches que vous dictait d'abord la colère, et c'est ici
+que se présente naturellement ma solution. Pour tout le monde, il est
+clair qu'un dommage a été causé, dommage qu'il convient de réparer.
+
+--Ah çà! seriez-vous un avocat ou un prêcheur? s'écria la Ramée
+tremblant de colère sous le souffle ardent de la popularité qui
+caressait chaque parole de son adversaire.
+
+--Ni l'un ni l'autre, monsieur, mais on s'accorde à trouver que je
+parle facilement. J'ai eu un excellent précepteur, un Vénitien à la
+fois théologien et légiste. C'est de lui que je tiens cet axiome
+latin, que je vous traduis en français pour ne paraître pas un pédant:
+Le dommage d'argent se paye en argent; or, que vaut un canard, que
+valent cinq cents bottes de paille? Très cher, assurément, lorsqu'on
+les pille ou brûle en temps de trêve. Mais, entre nous, en temps
+ordinaire, cette affaire-là s'arrangerait pour deux pistoles. Vous
+vous récriez; c'est vrai, j'oubliais qu'avec la paille on a brûlé la
+grange. Peste! c'est plus grave. Il y en a pour vingt écus au moins!
+
+Un formidable éclat de rire des assistants écrasa la Ramée, qui serra
+les poings et chercha du regard à son côté le couteau qu'on lui avait
+pris.
+
+--Ne riez pas, messieurs, dit gravement Espérance, car vous feriez
+oublier à monsieur qu'il s'agit de la vie d'un homme!
+
+--Je trouve honteux, balbutia la Ramée dans le délire de sa rage, je
+trouve déshonorant de chercher ainsi deux cents auxiliaires contre un
+seul ennemi.
+
+--Moi, votre ennemi? je suis votre meilleur ami, au contraire. Je veux
+vous épargner un remords éternel.
+
+L'affreux sourire qui plissa les lèvres de l'autre fit comprendre à
+Espérance que ce mot remords n'a pas de sens pour tout le monde. La
+Ramée l'accompagna d'un geste méprisant, et rompit l'entretien par
+cette phrase:
+
+--Nous nous reverrons.
+
+Et il s'éloignait encore une fois; mais, pour le coup, Espérance
+perdit patience. Il allongea le bras, saisit la Ramée par la ceinture,
+et, tout grand qu'il fût, le retourna vers lui comme si cette créature
+de chair et d'os eût été un mannequin d'osier bourré de plume.
+
+La Ramée étourdi chancela, et une imprécation, un blasphème qu'il
+proféra, fut étouffé par les applaudissements de la foule.
+
+--Maintenant, dit Espérance, j'ai épuisé avec vous les prières et les
+discussions courtoises. Venons au fait. Vous voulez que ce jeune homme
+meure?
+
+Il désignait Pontis.
+
+--Moi, je ne le veux pas. Vous dites que l'on a incendié votre
+propriété; c'est faux, la grange qui a brûlé tout à l'heure n'est pas
+à vous, elle est une dépendance de la métairie appartenant à M. de
+Balzac d'Entragues dont votre père est l'ami, presque l'intendant, je
+le sais, mais enfin, la grange n'est pas à vous. Ah! cela vous étonne
+que je sache si bien vos affaires, moi, un voyageur qui passe;
+attendez, je vous en dirai plus encore: Vous êtes un orgueilleux, un
+de ces vertueux catholiques qui ont sucé, au lieu de lait, le fiel et
+le vinaigre de sainte mère la Ligue; votre père est encore malade des
+suites d'une blessure qu'il a reçue en combattant contre le roi, pour
+les Espagnols... un Français!... vous ne seriez pas fâché, vous, de
+faire pendre quelques soldats du Béarnais, depuis que vous ne pouvez
+plus les tuer à l'affût derrière des buissons, comme cela s'est fait
+l'an dernier, pas plus tard, aux environs d'Aumale... Ah! ah! comme je
+vous étonne! Eh bien, mon maître, moi qui sais tant de belles choses
+sur votre compte, moi qui ne suis ni garde de Sa Majesté, ni sujet à
+la trêve, moi qui, si vous y tenez, vais vous dire encore toutes
+sortes de petits secrets devant ces messieurs, je vous répète mes
+conclusions: Pour les canards volés chez vous, pour la violation de
+votre domicile, j'évalue qu'il peut vous revenir vingt pistoles; mais
+comme il s'agit de sauver un de nos semblables, cela vaut
+quatre-vingts pistoles de plus. Certainement, c'est peu priser un
+galant homme que de l'estimer quatre-vingts pistoles, mais enfin, je
+n'ai que cela dans ma bourse; voici les cent pistoles, signez-moi
+votre désistement.
+
+En disant ces mots, Espérance tira sa bourse bien brodée qu'il étala
+aux yeux de la Ramée.
+
+Celui-ci était resté comme abruti par la surprise et la terreur. Cet
+inconnu qui le connaissait, et, après l'avoir convaincu de mensonge,
+dénonçait ainsi jusqu'à ses plus secrètes pensées; cette vigueur,
+cette beauté, cette assurance, le cri terrible de la conscience et
+cette universelle réprobation lui ôtaient la faculté de penser, de
+parler, de se mouvoir.
+
+Quant à Espérance, ses paroles chevaleresques, son esprit, sa
+hardiesse, et par-dessus tout la magique bourse gonflée d'or,
+l'avaient transformé aux yeux des gardes, non pas en dieu, mais en
+idole. C'était à qui se jetterait dans ses bras, et Pontis, tenu à
+distance par le respect et la modestie, aussi bien que par les
+archers, essuyait une larme ou du moins une vapeur au bord de sa
+paupière.
+
+La Ramée en était encore à se répéter avec la ténacité d'un fou:
+
+--Mais, par qui sait-il tout cela, et quel est cet homme?
+
+
+
+
+IV
+
+
+COMMENT M. DE CRILLON INTERPRÉTA L'ARTICLE IV DE LA TREVE.
+
+Cependant, comme la stupéfaction n'est pas de l'attendrissement, comme
+le silence n'est pas un consentement, quoi qu'en dise le proverbe, les
+affaires de Pontis ne marchaient pas, et il n'avait d'autre ressource
+qu'un prompt retour de M. de Crillon.
+
+La Ramée ne put tenir contre la curiosité qui le dévorait.
+
+--Vous connaissez donc M. de Balzac d'Entragues? dit-il.
+
+--Oui, monsieur, répondit Espérance.
+
+Et comme il vit s'éclairer d'une flamme étrange la physionomie de la
+Ramée.
+
+--Je le connais vaguement, dit-il.
+
+--Cependant, tous ces détails, que vous semez si familièrement,
+indiqueraient que vous connaissez dans l'intimité ... soit lui ...
+soit ...
+
+--Qui? demanda Espérance en attachant un regard assuré sur le visage
+de la Ramée, qui détourna les yeux comme s'il craignait d'en avoir
+trop dit.
+
+Evidemment, poursuivit Espérance fort du silence de son ennemi, je
+parle avec connaissance de cause, et j'ai puisé mes renseignements sur
+vous à de bonnes sources.
+
+--Vous on avez trop dit pour ne pas achever, monsieur, répliqua le
+pâle jeune homme. Et ces mêmes détails, fit-il en baissant la voix, ne
+vous ont pas tous été confiés pour que vous en abusiez comme vous
+venez de le faire.
+
+Espérance, au lieu de se laisser engager dans cette explication
+particulière, haussa la voix sur-le-champ, et dit:
+
+--Voyons, un refus ou un acquiescement.
+
+--Je réfléchirai.
+
+-Je vous donne dix minutes.
+
+Ce ton bref et provocateur réveilla l'orgueil de la Ramée qui
+sur-le-champ s'écria:
+
+--Soit. J'ai réfléchi. Le voleur sera mis à mort, et, quant à nous,
+nous causerons après.
+
+--Du tout, nous causerons tout de suite. Je suis las de vos
+fanfaronnades et de vos férocités. Celui que vous appelez le voleur,
+n'est pour moi qu'un jeune homme affamé; vous demandez sa mort, je
+demande sa vie, et, comme pour arriver à votre but, vous avez pris
+tous les chemins, même les moins dignes d'un gentilhomme, à mon tour
+j'userai de tous les moyens en mon pouvoir. Je vous préviens donc que
+je vous tiens pour un déloyal et méchant garnement, que tout à l'heure
+je coucherai sur l'herbe d'un coup d'épée, si Dieu est juste. Et parce
+que je pourrais avoir mauvaise chance dans ce combat, je veux avant de
+l'entreprendre vous ôter toute ressource et toute fuite. Si vous me
+tuez, je veux que vous soyez pendu. Cela m'est très-facile. Écoutez
+bien!
+
+Il s'approcha de l'oreille de la Ramée.
+
+--Je dirai à ces messieurs, ajouta-t-il tout bas, que l'an dernier,
+près d'Aumale, vous avez rapporté de l'affût certaine bague
+qu'assurément vous n'avez pas trouvée sur un lièvre, car c'est un
+anneau de gentilhomme, et à le bien regarder, on reconnaîtrait les
+armoiries gravées sur le chaton.
+
+La Ramée fit un mouvement qui trahit toute son inquiétude.
+
+--Et, quand j'aurais rapporté une bague, dit-il, en attachant un
+regard effaré sur la physionomie calme et sereine d'Espérance, en quoi
+cela me ferait-il pendre, comme vous dites?
+
+--Si cette bague avait appartenu à quelque seigneur huguenot tué ou
+plutôt assassiné d'un coup d'arquebuse lorsqu'il passait près d'Aumale
+dans un chemin creux bordé d'une double haie d'épines....
+
+La Ramée devint livide.
+
+--A la guerre, dit-il, on porte une arquebuse et l'on s'en sert contre
+les ennemis.
+
+--Fort bien. Mais, lorsqu'on tombe aux mains de ces ennemis, ils vous
+pendent. Voilà ce que je voulais vous dire.
+
+La Ramée, frissonnant et déconcerté:
+
+--Vous prouveriez alors, dit-il, que j'ai....
+
+--Assassiné le seigneur huguenot? Ce serait difficile. Mais je
+prouverai que vous avez pris à son doigt l'anneau en question.
+
+--Ah!...
+
+--Oui, et qui plus est, je dirai par quelle personne cet anneau avait
+été donné au gentilhomme, et à quelle personne vous l'avez rendu.
+Peut-être alors devinera-t-on pourquoi le gentilhomme a été assassiné;
+peut-être alors fera-t-on des découvertes dont le résultat vous fera
+pendre.... Vous voyez que je reviens toujours au même point; donc je
+suis dans le vrai et j'y reste.
+
+La Ramée, au comble de l'épouvante, se mordait convulsivement les
+doigts en ravageant sa moustache rousse.
+
+--C'est bien, murmura-t-il d'une voix saccadée après quelques secondes
+de réflexion. Vous tenez un de mes secrets, je cède, le voleur vivra.
+Mais, monsieur, après cette concession, si vous n'êtes point un lâche,
+au lieu de me faire massacrer par tous ces soldats que vous ameutez
+contre moi, vous me joindrez tout à l'heure au détour du chemin. Je
+connais un endroit fourré, désert, propre à l'entretien que nous
+pourrions avoir ensemble, et pour lequel il ne me manque que mon épée.
+Dix minutes pour l'aller chercher chez moi, et je suis à vos ordres.
+
+--A la bonne heure! répliqua Espérance, apportez votre épée; mais je
+vous préviens que je me défierai de l'arquebuse, et que j'ai un
+poitrinal attaché à ma selle.
+
+Avant que la Ramée n'eût pu répondre à cette rude attaque, on entendit
+à plusieurs reprises prononcer le nom de Crillon.
+
+Et en effet, sous les tilleuls s'avançait, escorté par Rosny et les
+officiers, l'illustre chevalier, que trois rois successivement avaient
+surnommé le Brave, et qui n'avait pas de rival en Europe pour la
+vaillance, l'adresse et la générosité.
+
+Crillon avait alors cinquante-deux ans: il était robuste et portait
+haut sa tête, petite en égard aux vastes proportions de son corps.
+Sans le feu qui jaillissait de ses yeux largement fendus, on l'eût
+pris, avec son épaisse moustache grise, les fraîches couleurs et
+l'embonpoint de ses joues, pour quelque honnête quartenier bourgeois
+encadré dans le hausse-col d'un colonel. Mais cette moustache se
+hérissait-elle, ces joues venaient-elles à frémir au vent de la
+bataille, apparaissait Crillon, et, de ce corps trapu, s'élançaient
+comme autant de ressorts, les muscles devenus élégants, nobles,
+irrésistibles: une flamme divine immatérialisait toute cette argile,
+et de la gaîne vulgaire du quartenier bourgeois jaillissait le héros
+sublime.
+
+Bon nombre de gardes suivaient à distance leur chef vénéré. Celui-ci
+se faisait raconter par Rosny la scène de l'accusation et
+l'acharnement de l'accusateur.
+
+--Où est l'inculpé? demanda-t-il.
+
+--C'est moi, monsieur, répliqua piteusement Pontis.
+
+--Ah! c'est toi; tu débutes mal, cadet dauphinois. Fouler le pauvre
+peuple, c'est défendu.
+
+--Monsieur, j'avais faim, et ce n'est pas le pauvre peuple que je
+mettais à contribution, mais un riche gentilhomme qui eût dû m'offrir
+à dîner.
+
+--Ah! où est-il, ce gentilhomme? demanda Crillon.
+
+Rosny lui montra du doigt la Ramée près de qui se tenait Espérance.
+
+--Lequel des deux? ajouta Crillon.
+
+--Pas moi, dit Espérance en se reculant.
+
+--Ah!... c'est monsieur...
+
+Et Crillon toisa l'accusateur avec cette froide autorité devant
+laquelle tout orgueil plie et se tait.
+
+--Que lui a-t-on pris?
+
+--De la volaille, dit Pontis.
+
+--Et une grange a été brûlée, dit brusquement Rosny.
+
+--Pour laquelle ce généreux seigneur a offert de donner cent pistoles,
+s'écria Pontis avec précipitation comme s'il eût voulu empêcher son
+colonel de suivre une idée défavorable.
+
+--Cent pistoles pour des volailles et une grange, c'est fort
+raisonnable, dit Crillon.
+
+--N'est ce pas, monsieur?
+
+--Tais-toi, cadet. Eh bien! qu'on donne les cent pistoles au plaignant
+et qu'il remercie.
+
+--Bah! interrompit Rosny, le plaignant veut autre chose.
+
+--Quoi donc?
+
+--Il réclame l'exécution de l'article de la trêve.
+
+--Quelle trêve?
+
+--Il n'y en a qu'une, je pense, dit aigrement la Ramée, qui avait cru
+prudent jusque-là de garder le silence, et qui, d'après ses
+conventions avec Espérance, voulait bien céder la vie de Pontis, mais
+à condition qu'on lui en fît des remercîments.
+
+--Est-ce à moi que vous parlez? demanda Crillon, en dilatant son grand
+oeil noir qui rayonna sur le malheureux la Ramée.
+
+--Mais oui, monsieur.
+
+--C'est qu'alors on ôte son chapeau, mon maître.
+
+--Pardon, monsieur.
+
+Et la Ramée se découvrit.
+
+--Vous disiez donc, continua Crillon, que ce jeune homme veut autre
+chose que de l'argent pour ses volailles et pour sa grange?
+
+--Il veut qu'on exécute l'article de la trêve, s'écria Pontis,
+c'est-à-dire qu'on me passe par les armes.
+
+Crillon fit un soubresaut qui n'annonçait pas un grand respect pour la
+teneur de l'article.
+
+--Par les armes! dit-il. Pour des poulets!
+
+--Pour des canards, monsieur; et voyez, le prévôt m'avait déjà saisi.
+
+--Qui a ordonné cela? demanda Crillon se retournant d'une pièce.
+
+--Moi, dit Rosny un peu gêné.
+
+--Êtes-vous fou? répliqua Crillon.
+
+--Monsieur, il faut faire respecter la signature du roi.
+
+--Harnibieu! s'écria Crillon, vous voilà bien, vous autres gens de
+robe, qui vous croyez soldats parce que
+
+vous nous regardez faire la guerre. Donner un homme au prévôt parce
+qu'il a pris des canards....
+
+--Et brûlé ... interrompit Rosny.
+
+--Une grange, nous le savons. Et c'est loi, dit-il à la Ramée, qui
+réclamais ce châtiment pour _mon_ garde?
+
+--Oui, dit la Ramée, fort ému de ce subit tutoiement de Crillon; mais
+l'orgueil parla encore plus haut que l'instinct de la conservation.
+
+--Et l'on t'offrait cent pistoles de rançon?
+
+--Oui, continua la Ramée d'un demi-ton plus bas.
+
+--Eh bien! dit Crillon en s'approchant de lui les mains derrière le
+dos, avec un sourcil hérissé comme sa moustache, je vais te faire une
+autre proposition, moi, et je gage que tu ne réclameras pas après
+l'avoir entendue. M. de Rosny, que voilà, est un philosophe, un habile
+homme en fait de mots et d'articles. Il a eu la patience de t'écouter,
+à ce qu'il paraît, et vous vous êtes entendus et il t'a prêté mon
+prévôt, car c'est le mien. Moi, je vais te le donner tout à fait.
+Regarde un peu la belle branche de tilleul; dans trois minutes tu y
+vas être accroché, si dans deux tu n'as pas regagné ta tanière.
+
+-Morbleu! s'écria la Ramée épouvanté, je suis gentilhomme, et vous
+oubliez qu'au-dessus de vous est le roi.
+
+--Le roi? continua Crillon qui ne se possédait plus, le roi? Tu as
+parlé du roi, ce me semble. Bon, je te ferai couper la langue. Il n'y
+a de roi ici que Crillon, et le roi ne commande pas aux gardes. Je
+t'avais donné deux minutes, mon drôle, prends garde, je t'en retire
+une!
+
+Un geste de la Ramée, une vaine protestation se perdirent dans
+l'effrayant tumulte qui couvrit ces paroles de Crillon. Les gardes ne
+se possédaient plus de joie, ils battaient follement des mains et
+jetaient leurs chapeaux en l'air.
+
+--Une corde, prévôt, continua Crillon, et une bonne!
+
+La Ramée recula écumant de rage devant le prévôt qui faisait siffler
+la corde demandée.
+
+--Pardon, monsieur, dit alors Espérance au malheureux propriétaire,
+emportez votre argent, il est à vous.
+
+--J'emporte mieux que l'argent, répliqua la Ramée les dents tellement
+serrées qu'on l'entendait à peine; j'emporte un souvenir qui vivra
+longtemps.
+
+--Et notre entretien, monsieur la Ramée, dans ce fameux fourré désert?
+
+--Vous ne perdrez point pour attendre, dit la Ramée.
+
+Et aussitôt il fit retraite, la face tournée vers les gardes, marchant
+à reculons comme le tigre devant la flamme.
+
+Une immense huée salua son départ. La honte le saisit; c'en était trop
+depuis une heure.
+
+Poussant un cri sourd, un cri désespéré, un cri de vengeance et de
+terreur vertigineuse, il s'enfuit en bondissant et disparut.
+
+--Vive M. de Crillon, notre colonel! hurlèrent les deux compagnies
+dans leur ivresse.
+
+--Oui, dit Crillon, mais qu'on n'y revienne plus! car effectivement ce
+coquin avait raison; vous êtes tous des drôles à pendre!
+
+Crillon, après avoir abandonné ses deux mains à la foule qui
+s'empressait pour les lui baiser, se tourna vers Rosny, qui boudait et
+grommelait dans son coin.
+
+--Ça, dit-il, pas de rancune. Vous voyez que tous vos scrupules sont
+de trop avec de pareils brigands.
+
+--La loi est la loi, répliqua Rosny, et vous avez tort de vous mettre
+au-dessus. Les esprits, échauffés par votre faiblesse d'aujourd'hui,
+ne sauront plus se retenir une autre fois, et au lieu d'un homme qu'il
+fallait sacrifier à l'exemple, vous en sacrifiez dix.
+
+--Soit, je les sacrifierai. Mais l'occasion sera bonne, tandis
+qu'aujourd'hui c'eût été une cruauté stérile.
+
+--Monsieur, dit aigrement Rosny, je n'agissais qu'en vue de faire
+respecter les armes du roi.
+
+--Harnibieu! ne les fais-je point respecter, moi? répondit Crillon
+avec une vivacité de jeune homme.
+
+--Ce n'est point cela que j'entends, et par grâce, si vous avez des
+observations à me faire, faites-les-moi en particulier, pour que
+personne ne soit témoin des différends qui s'élèvent entre les
+officiers de l'armée royale.
+
+--Mais, mon cher monsieur Rosny, il n'y a point de différend entre
+nous; je suis prompt et brutal, vous êtes circonspect et lent. Cela
+seul suffit à nous séparer quelquefois. D'ailleurs, tout se passe en
+famille, devant nos gens, et je ne vois point de témoin qui nous gêne
+pour nous embrasser cordialement.
+
+--Excusez-moi, en voici un, répliqua Rosny en désignant Espérance à
+Crillon.
+
+--Ce jeune homme, c'est vrai. N'est-ce pas lui qui a offert de payer
+cent pistoles pour Pontis?
+
+--Lui-même, et regardez avec quelle effusion Pontis lui serre les
+mains.
+
+--C'est un beau garçon, ajouta Crillon, un ami de Pontis, sans doute?
+
+--Nullement; c'est un étranger qui passait et qui a pris fait et cause
+pour vos gardes.
+
+--En vérité! il faut que je le remercie.
+
+--Cela lui fera d'autant plus de plaisir que tout à l'heure, en
+arrivant, c'est vous qu'il cherchait dans le quartier des gardes.
+
+--Il m'a trouvé, alors, dit gaiement Crillon qui s'avança vers Pontis
+et Espérance.
+
+Ces deux derniers étaient encore en face l'un de l'autre, les mains
+entrelacées; Pontis, remerciant avec la chaleur d'un coeur généreux
+qui aime à exagérer le service rendu; Espérance, se défendant avec la
+simplicité d'une belle âme qui craint d'être trop remerciée.
+
+L'arrivée de Crillon mit fin à cet affectueux débat.
+
+--Monsieur, dit Pontis à son jeune sauveur, je n'ai point terminé avec
+vous, et cela durera éternellement.
+
+--Bien! s'écria le mestre de camp, bien, cadet! j'aime les gens qui
+contractent de pareilles dettes et qui les payent. Va-t'en!
+
+Et il lui asséna sur l'épaule une caresse de cent livres pesant.
+
+Pontis plia sous le double fardeau du respect et de ce poing
+mythologique; il adressa un dernier sourire à Espérance et rejoignit
+ses camarades.
+
+--Quant à vous, monsieur dit Crillon à Espérance, je vous remercie
+pour mes gardes. Harnibieu! vous me plaisez. Ce que vous voulez me
+dire serait-il une demande que je pusse vous accorder?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Tant pis. Qu'est-ce donc, je vous prie?
+
+--Monsieur, rien que de fort simple: je vous apporte une lettre.
+
+--Donnez, dit Crillon avec bienveillance, celui qui m'écrit a choisi
+un agréable messager. De quelle part, s'il vous plaît?
+
+--Il me paraît que c'est de la part de ma mère.
+
+A cette réponse, empreinte d'une incertitude qui la rendait si
+singulière, Crillon arrêta sur le jeune homme un regard étonné.
+
+--Comment, il paraît, dit-il, n'en êtes-vous pas certain?
+
+--Ma foi non, monsieur; mais lisez, et vous en saurez autant que moi,
+peut-être plus.
+
+Ces mots, prononcés avec une grâce enjouée, achevèrent d'intéresser
+Crillon, qui prit la lettre des mains d'Espérance.
+
+Elle était cachetée d'une large cire noire, empreinte d'une devise
+arabe. On eût dit le type d'une de ces vieilles pièces orientales sur
+lesquelles les califes faisaient frapper un précepte du Koran ou un
+éloge de leurs vertus.
+
+La lettre était contenue dans une enveloppe de parchemin d'Italie. Il
+s'en exhalait un vague parfum noble et sévère comme celui de l'encens
+ou du cinnamome.
+
+Espérance se recula modestement, tandis que Crillon déchirait
+l'enveloppe. Mais, si peu curieux qu'il voulût être, il fut frappé de
+l'expression du visage de Crillon, dès la lecture des premières
+lignes. Ce fut d'abord de la surprise, puis une attention si profonde
+qu'elle ressemblait à de la stupeur.
+
+Puis, à mesure qu'il lisait, le vieux guerrier baissait la tête. Il
+pâlit enfin, appuya sa tête sur sa main et poussa un soupir semblable
+à un gémissement.
+
+On eût dit le passage d'une nuée noire sur un vallon doré de la
+Lombardie. Tout s'était assombri sur cette sereine et affable
+physionomie du chevalier.
+
+Crillon releva comme avec effort sa main qui avait fléchi sous le
+poids de cette lettre si légère. Il la relut encore, puis encore, et
+toujours avec une émotion qui dégénérait en trouble, en anxiété.
+
+--Monsieur, balbutia-t-il en fixant sur le jeune homme un regard mal
+assuré, cette lettre me surprend, je l'avoue, elle me frappe. Je
+chercherais en vain à vous le dissimuler.
+
+--Ah! monsieur, dit vivement Espérance, si la commission vous est
+désagréable, ne m'en veuillez pas. Dieu m'est témoin que si je l'ai
+acceptée, c'est malgré moi.
+
+--Je ne vous accuse pas, jeune homme, tant s'en faut, repartit Crillon
+avec la même bienveillance; mais j'ai besoin de comprendre tout à fait
+les choses, un peu obscures pour moi, qui sont renfermées dans cette
+lettre, et je vous demanderai....
+
+--Vous vous adressez bien mal, monsieur, car j'ai reçu une lettre
+aussi, moi, et je ne l'ai pas comprise le moins du monde. Si vous
+voulez m'aider pour la mienne, je tâcherai de vous aider pour la
+vôtre.
+
+--Très-volontiers, jeune homme, dit Crillon d'une voix émue. Causons
+bien franchement surtout ... n'est-ce pas? Vous êtes avec un ami,
+monsieur, tirons à l'écart, je vous prie, pour que nul ne nous
+entende.
+
+En disant ces mots, Crillon entraîna le jeune homme par la main, et le
+conduisit à son quartier, d'où il renvoya tout le monde.
+
+--Je fais de l'effet, pensa Espérance; j'en fais trop.
+
+
+
+
+V
+
+
+POURQUOI IL S'APPELAIT ESPÉRANCE
+
+Crillon alla vérifier lui-même si personne ne pourrait entendre, et
+revenant s'asseoir près d'Espérance.
+
+--Nous pouvons causer librement, dit-il. Commencez par me dire votre
+nom.
+
+--Espérance, monsieur.
+
+--C'est tout au plus le nom du baptême; encore ne sois-je point qu'il
+y ait un saint Espérance. Mais le nom de famille?
+
+--Je m'appelle Espérance tout court. De famille, je ne m'en connais
+point.
+
+--Cependant, votre mère dont vous parliez... elle a un nom?
+
+-C'est probable, mais je ne le sais pas.
+
+--Eh quoi! dit Crillon avec surprise, vous n'avez jamais entendu
+nommer devant vous madame votre mère?
+
+--Jamais, par une excellente raison, c'est que je n'ai jamais vu ma
+mère.
+
+--Qui donc vous a élevé?
+
+--Une nourrice qui est morte quand j'avais cinq ans, puis un savant
+qui m'a donné les notions de tout ce qu'il savait, et des maîtres pour
+le reste. Il m'a enseigné les sciences, les arts, les langues, et a
+payé des écuyers, des officiers, des maîtres d'armes pour m'apprendre
+tout ce que doit et peut savoir un homme.
+
+--Et vous savez tout cela? demanda Crillon avec une sorte d'admiration
+naïve.
+
+--Oui, monsieur. Je sais l'espagnol, l'allemand, l'anglais, l'italien,
+le latin et le grec; je sais la botanique, la chimie, l'astronomie;
+quant à me tenir à cheval, à manier une épée ou une lance, à tirer un
+coup de mousquet, à nager, à dessiner des fortifications, je n'y
+réussis pas mal, à ce que disaient mes maîtres.
+
+--Vous êtes un aimable garçon, dit le vieux chevalier; mais revenons à
+votre mère. Ce devait être une bonne mère pourtant, puisqu'elle a pris
+un pareil soin de votre éducation.
+
+--Je n'en doute pas.
+
+--Vous dites cela froidement.
+
+--Certes oui, répliqua mélancoliquement Espérance; à force de vivre
+seul sous la direction d'un homme égoïste et avare, qui ne me parlait
+jamais de ma mère, mais de son argent, qui chaque fois que mon coeur
+s'ouvrait à l'espoir de quelque confidence sur cette mère que j'eusse
+tant aimée, se hâtait, non pas seulement de refermer, mais de glacer
+ce tendre coeur par quelque menace ou quelque diversion brutale; à
+force, dis-je, de considérer ma mère comme fabuleuse et chimérique,
+j'ai senti s'éteindre peu à peu le foyer d'affection qu'un seul mot
+délicat d'allusion eût entretenu en moi.
+
+--Seriez-vous devenu méchant? dit Crillon, pris d'un douloureux
+serrement de coeur.
+
+--Moi, monsieur, s'écria le jeune homme avec un charmant sourire, moi,
+méchant! oh, non! ma nature est privilégiée. Dieu n'y a pas versé une
+goutte de fiel. J'ai remplacé cet amour filial par l'amour de tout ce
+qui est beau et bon dans la création. Enfant, j'ai adoré les oiseaux,
+les chiens, les chevaux, puis les fleurs, puis mes compagnons
+d'enfance; je n'ai jamais été triste quand il a fait du soleil et que
+j'ai pu causer avec une créature humaine. Tout ce que j'ai appris de
+la perversité du monde et des imperfections de l'humanité, c'est mon
+précepteur qui me l'a enseigné, et, je dois vous le dire, c'est pour
+ce genre d'étude que mon esprit s'est montré le plus rebelle. Je n'y
+voulais pas croire, je n'y crois pas encore tout à fait. Un méchant
+m'étonne, je tourne autour comme on tourne autour d'une bête curieuse,
+et quand il montre la dent ou la griffe, je crois que c'est pour
+jouer, et je ris; quand il égratigne ou qu'il mord, je le gronde, et
+si je le soupçonne venimeux et que je le tue, c'est uniquement pour
+qu'il ne fasse pas de mal aux autres. Oh! non, monsieur le chevalier,
+je ne suis pas méchant. C'est si vrai, que parfois on m'a dit de me
+venger d'une injure que je n'avais pas comprise, et alors on
+m'appelait poltron, lâche.
+
+--Seriez-vous timide? demanda Crillon.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Mais cependant, pour supporter patiemment une offense, il faut
+manquer un peu de coeur.
+
+--Croyez-vous? c'est possible. Moi je croyais que toutes les fois
+qu'on est certain d'être le plus fort, on devrait s'abstenir de
+frapper.
+
+--Mais ... murmura Crillon, contre la force, les faibles ont l'adresse
+et peuvent battre un fort.
+
+--Oui, mais si l'on est sûr d'être aussi le plus adroit, ne se
+trouve-t-on pas dans le cas des gens qui gagnent à coup sûr? Or,
+gagner à coup sûr n'est pas de la prud'homie, à ce que je pense. C'est
+donc parce que toute ma vie je me suis trouvé le plus adroit et le
+plus fort que je n'ai pas poussé les querelles jusqu'au bout. Ah! s'il
+m'arrive jamais de combattre un méchant qui soit plus fort et plus
+adroit que moi, je le combattrai rudement, j'en puis répondre.
+
+--C'est bien, je dirai plus, c'est trop bien; car avec un pareil
+caractère, il vous arrivera ce qui m'est arrivé à moi, une blessure
+par combat livré. Me voilà réconcilié avec votre caractère, et j'en
+voudrais presque à votre mère de vous avoir éloigné d'elle avec cet
+acharnement; car voilà bien des années que cela dure. Quel âge
+avez-vous?
+
+--J'aurais, dit-on, vingt ans.
+
+--Quoi! pas même la certitude de votre âge?
+
+--A quoi bon? Je compte du jour que mon souvenir peut aller atteindre,
+la mort de ma nourrice; cela est arrivé, m'a-t-on dit, quand j'avais
+cinq ans. Eh bien! j'ai vu passer quinze étés depuis cette époque.
+
+--Un jour viendra où cette mère sa révélera, comptez-y.
+
+--Monsieur, je n'ai plus cet espoir. Il y a six mois, un matin,
+lorsque je me préparais à aller chasser--il faut vous dire que
+j'habite une petite terre en Normandie et que la chasse occupe
+beaucoup de place dans ma vie--j'allais dire adieu à mon précepteur,
+quand je vis entrer dans ma chambre un homme vêtu de noir, un
+vieillard d'une belle figure ombragée de cheveux blancs. Cet homme,
+après m'avoir considéré attentivement et salué avec une sorte de
+respect qui me surprit de la part d'un vieillard, voyant que
+j'appelais Spaletta, mon gouverneur, m'arrêta et me dit:
+
+--Seigneur, ne cherchez point Spaletta, car il n'est plus ici.
+
+--Où donc est-il?
+
+--Je ne sais, seigneur, mais je l'avais fait prévenir de mon arrivée
+par un courrier qui me précède, et quand tout à l'heure je suis entré
+dans la maison, votre laquais m'a répondu que Spaletta était monté à
+cheval et parti subitement.
+
+--Voilà qui est singulier! m'écriai-je. Vous connaissez donc Spaletta,
+monsieur?
+
+--Un peu, dit le vieillard, et je comptais sur lui pour m'introduire
+près de vous. Son absence me surprend.
+
+--Elle m'inquiète, moi; car il s'éloignait peu, d'ordinaire. Mais
+veuillez m'apprendre, puisque vous voilà tout introduit, le motif de
+votre visite.
+
+Je n'eus pas plutôt prononcé ces paroles, que le front du vieillard
+s'assombrit, comme si je lui eusse rappelé une pensée amère, que mon
+aspect aurait d'abord écartée de son esprit.
+
+--C'est vrai, murmura-t-il ... le motif de ma visite. Eh bien,
+monsieur, le voici.
+
+Sa voix tremblait, et l'on eût dit qu'il essayait de retenir un
+sanglot ou des larmes. Il me tendit alors une lettre enveloppée de
+parchemin comme celle que j'ai eu l'honneur de vous remettre tout à
+l'heure, monsieur le chevalier. Elle était fermée d'un cachet noir
+pareil à celui que vous venez de briser. Au fait, monsieur, la voici,
+prenez la peine de la lire.
+
+Crillon, dont ce récit avait doublé l'émotion, se mit à lire à
+demi-voix la lettre suivante, dont les caractères grêles et incertains
+se dessinaient lugubrement sur le vélin.
+
+« Espérance, je suis votre mère. C'est moi qui du fond de ma retraite
+où votre souvenir m'a fait supporter la vie, ai veillé sur vous et
+dirigé votre éducation avec sollicitude. J'invoque aujourd'hui votre
+reconnaissance, ne pouvant faire appel à votre tendresse. J'ai bien
+souffert de ne pouvoir vous appeler mon fils, mais j'ai tellement
+souffert de ne pouvoir vous embrasser, que mes années se sont
+consumées dans cette soif ardente comme une fièvre. Un pareil bonheur
+m'était défendu. »
+
+« L'honneur d'un nom illustre dépendait de mon silence. Chacun de mes
+soupirs était épié, le moindre pas que j'eusse fait vers vous m'eût
+coûté votre vie. Aujourd'hui, placée sous la main de la mort, dégagée
+à jamais des craintes qui ont empoisonné toute mon existence, sûre du
+pardon de Dieu et de la fidélité du serviteur que je vous envoie,
+j'ose vous appeler mon enfant et déposer pour vous dans cette lettre
+le baiser qui s'élancera de mes lèvres avec mon âme. »
+
+« On me dit que vous êtes grand, que vous êtes beau. Vous êtes bon,
+fort, adroit. Tout le monde vous aimera. Vos qualités, votre éducation
+vous conduiront aussi haut que votre naissance eût pu le faire. J'ai
+tâché que vous fussiez riche, Espérance; mais, bien que depuis votre
+naissance, j'aie changé en clinquant mes joyaux et mes pierreries,
+afin d'amasser pour vous, la mort me surprend avant que j'aie pu vous
+composer une fortune digne de mon amour et de votre mérite. Cependant,
+vous n'aurez besoin de qui que ce soit sur la terre, et s'il vous
+plaît de vous marier, pas un père de famille, fût-il prince, ne vous
+refusera sa fille à cause de votre dot. »
+
+« Il faut que je vous quitte, Espérance, mon fils; la chaleur de la
+vie abandonne mes doigts, mon coeur seul est encore vivant. Je vous
+recommande d'abord de ne me point maudire, et d'accueillir parfois mon
+fantôme triste et doux, qui viendra vous visiter dans vos rêves. Je
+fus une âme tendre et fière dans un corps que vous pouvez vous
+représenter noble et beau. »
+
+« Je vous adjure ensuite, si votre inclination vous porte à embrasser
+le métier des armes, de ne jamais servir une cause qui vous oblige de
+combattre contre M. le chevalier de Crillon. Mon serviteur vous
+remettra une lettre pour cet homme illustre. Vous la rendrez vous-même
+à M. de Crillon. »
+
+« Adieu. Je vous avais nommé Espérance, parce qu'en vous était tout
+mon espoir sur la terre. Aujourd'hui encore vous vous nommez pour moi
+Espérance. Je vous attends au ciel pour l'éternité! »
+
+Il n'y avait pas de nom au bas de cette lettre; rien qu'un large et
+long espace vide: soit que la mort, se hâtant d'enlever sa proie, lui
+eût assuré le secret éternel en l'empêchant de tracer un nom, soit que
+la mourante elle-même se fût arrêtée au moment de se nommer, et que,
+soumise encore à la loi mystérieuse qui avait dirigé toute sa vie,
+elle eût voulu précipiter avec elle son secret dans le néant....
+
+--En sorte, dit Crillon après un long silence, que vous ignorez qui
+était ... cette personne?
+
+--Absolument.
+
+--N'importe, voilà une lettre touchante, ajouta le chevalier de
+Crillon en proie à l'émotion la plus vive. C'est bien une lettre de
+mère.
+
+--Vous trouvez, n'est-ce pas, monsieur le chevalier?
+
+--Continuez votre récit, jeune homme, et dites ce qu'était devenu
+votre précepteur.
+
+--Vous allez le deviner, monsieur. Quand j'eus achevé cette lettre de
+ma mère, le vieillard me voyant touché, les yeux humides, me prit et
+me baisa la main.
+
+--Puis-je savoir, lui demandai-je, si l'on vous a chargé de me dire le
+nom qui n'est pas écrit sur ce papier?
+
+Et je lui montrai la place vide de la signature.
+
+--Monsieur, répliqua le vieillard, on m'a imposé l'obligation
+contraire.
+
+--C'est bien, dis-je avec amertume; j'espérais encore que l'on aurait
+eu assez de confiance, sinon en ma discrétion, du moins dans mon
+orgueil, pour me révéler un secret qu'il m'est si honorable de garder.
+
+--Monsieur, ne sachant rien, vous ne serez jamais exposé à vous
+trahir, et par conséquent à vous perdre. C'est pour elle que madame
+votre mère s'est tue pendant sa vie, c'est pour vous qu'elle garde le
+silence après sa mort.
+
+Je n'insistai plus. Le bon vieillard me remit alors la lettre qui vous
+était destinée. Je lui demandai pourquoi il m'était recommandé de ne
+jamais porter les armes contre M. de Crillon.
+
+-Parce que, répliqua le serviteur de ma mère, M. de Crillon n'embrasse
+jamais que les causes loyales et justes, et puis, parce qu'il fut
+l'ami de quelqu'un de très-grand dans votre famille.
+
+Je n'avais rien à objecter. En effet, le brave Crillon est le plus
+loyal des chevaliers, et, ma mère n'eût-elle rien recommandé, jamais
+l'idée ne me serait venue de porter les armes contre lui.
+
+Crillon rougit et baissa les yeux.
+
+--Le vieillard, ajouta Espérance, me demanda ensuite à visiter la
+chambre de mon gouverneur Spaletta, pour savoir si celui-ci n'aurait
+pas laissé quelque avertissement de son départ. Mais non, il n'y avait
+rien.
+
+Tandis que nous parcourions la maison, le serviteur de ma mère
+manifestait un étonnement qui éclata en une sorte de colère, quand je
+lui eus fait voir tout l'ameublement et la vaisselle, qui étaient
+d'une simplicité que jusque-là j'avais appelée luxe.
+
+Ce fut bien pis, lorsque descendu aux écuries, le vieillard n'aperçut
+que mon cheval au râtelier, encore ce cheval était-il une bête commune
+quoique vigoureuse.
+
+--Est-ce là, s'écria-t-il, est-ce bien là le genre de vie que l'on
+vous a fait mener? Quoi, un seul cheval! et toute cette maigre
+dépense!... Combien de gens avez-vous pour votre service? Vous
+thésaurisez donc?
+
+--J'ai une femme de charge qui dirige la cuisinière et un laquais.
+Encore Spaletta trouvait-il l'entretien de tout cela bien cher, et il
+avait raison. La pension que nous faisait ma mère suffisait à peine
+depuis que j'avais désiré me faire une petite meute de sept chiens.
+
+Le vieillard frappa du pied, furieux.
+
+--Seigneur, s'écria-t-il, je comprends maintenant pourquoi Spaletta
+s'est enfui à mon approche. La pension de votre mère était,
+dites-vous, à peine suffisante?... Savez-vous bien le chiffre de cette
+pension?
+
+--Mais, mille écus par chaque année, je crois, répondis-je.
+
+--J'envoyais mille écus par mois! dit le vieillard, rouge
+d'indignation, et vous devriez avoir ici six laquais, autant de
+chevaux et un parc où chevaux et chiens se fussent fatigués tous les
+jours. Mais, voyez-vous, Spaletta vous a volé dix mille écus par an.
+Depuis dix ans que cela dure, il doit être riche!
+
+--Je n'en suis pas plus pauvre, répondis-je en souriant. D'ailleurs,
+faute de chevaux de relais, j'ai été forcé d'arpenter à pied les
+vallons et les collines, et de fouler le marais; faute de laquais je
+me suis servi souvent moi-même, aussi voyez comme je suis devenu grand
+et fort. La médiocrité qui vous déplaît m'a rendu de grands services.
+Et Spaletta que vous maudissez, nous devrions au contraire le bénir de
+m'avoir volé mon argent. Avec le luxe dont vous m'eussiez entouré je
+fusse devenu gros et lourd.
+
+--Peut-être, seigneur, me dit le vieillard. Mais c'eût été un grand
+chagrin pour la pauvre dame votre mère, d'apprendre que vous avez
+désiré ou regretté quelque chose. Pareil malheur ne se représentera
+plus. Je vous apporte le premier douzième de la pension qui vous est
+allouée désormais.
+
+Et il me compta deux mille écus en or.
+
+--Vingt-quatre mille écus par an! s'écria Crillon.
+
+--Tout autant.
+
+--Vous voilà bien riche, jeune homme.
+
+--Trop. C'est une fortune royale dans un temps où personne n'a plus
+d'argent. Et il faut, disais-je au serviteur de ma mère, que cette
+somme qui m'est destinée soit bien considérable; car si j'allais vivre
+cinquante ans!
+
+--Vos enfants continueront à la toucher, répondit le vieillard avec un
+sourire. Ne craignez rien, vous n'épuiserez pas votre cassette.
+
+--Mon ami, murmurai-je, si ma mère, a économisé tout cela sur ses
+pierreries, elle en avait donc beaucoup?
+
+--Beaucoup, dit-il gravement, beaucoup en effet.
+
+--Et j'ajoute, reprit Espérance en s'adressant à Crillon, que tout
+cela est bien étrange, n'est-ce pas?
+
+--Oui, jeune homme, soupira le chevalier.
+
+--Pour achever, monsieur, le vieillard passa près de moi la journée,
+me fit des caresses toujours respectueuses qui me le firent aimer
+tendrement; puis, après m'avoir fait promettre de ne le suivre point
+et de ne questionner qui que ce fût à son sujet, il repartit. Je ne
+l'ai plus revu; seulement, tous les mois les deux mille écus
+m'arrivent.
+
+--Mais, ce Spaletta, demanda Crillon, il sait quelque chose, lui?
+
+--Non pas, car le vieillard à qui je faisais la même observation, m'a
+répondu que Spaletta avait été engagé par lui pour me servir de
+gouverneur, et n'a jamais correspondu qu'avec lui. Il me reste à vous
+demander maintenant, monsieur le chevalier, si mon récit vous a
+éclairci ce que vous trouviez d'obscur dans mes paroles et si vous
+comprenez mieux la lettre de ma mère?
+
+Crillon, sans répondre, rouvrit et relut cette lettre: puis il dit à
+Espérance:
+
+--Je crois que je la comprends.
+
+--S'il y avait quelque chose qui m'intéressât et qui pût me satisfaire
+à mon tour, serait-il indiscret de vous interroger?
+
+--Je ne sais trop encore.
+
+--Je me tais, monsieur, excusez-moi.
+
+Crillon réfléchit un moment:
+
+--Pardon, dit-il, vous me disiez que cette lettre voua est parvenue il
+y a six mois?
+
+--C'est vrai.
+
+--Et, par conséquent, il y a six mois que vous gardez cette lettre qui
+m'était destinée; vous n'avez eu guère de hâte!
+
+Espérance rougit.
+
+--Ai-je mal fait? demanda-t-il. Je ne me suis pas cru pressé.
+Qu'exigeait de moi la volonté de ma mère? De ne point prendre parti
+contre M. de Crillon; je ne l'ai pas fait. De porter un message à M.
+de Crillon; je viens de le faire. Certes, j'eusse pu me hâter plus,
+mais vous faisiez la guerre ça et là, loin de moi. C'était un voyage à
+entreprendre qui, je l'avoue, m'eût gêné beaucoup en ce temps-là.
+
+--Quelque amourette vous occupait, sans doute?
+
+--Oui, monsieur, répliqua Espérance en souriant de la plus charmante
+façon. Je vous supplie de me pardonner. Les jeunes gens sont égoïstes,
+ils ne veulent pas perdre une seule des fleurs que sème pour eux la
+jeunesse.
+
+--Je ne vous blâme point, dit Crillon, mais ces amours sont donc
+terminées, ces fleurs sont donc fanées, que je vous vois aujourd'hui?
+
+--Non, monsieur, Dieu merci, car ma maîtresse est adorable.
+
+--Cependant, vous la quittez pour moi.
+
+--Eh bien, non, dit Espérance avec enjouement; non, monsieur le
+chevalier, je n'ai pas même cette bonne action à compter. Vous
+m'excuserez en faveur de ma franchise. Je ne viens près de vous que
+pour suivre ma maîtresse.
+
+--En vérité!
+
+--Elle était venue habiter dans mon voisinage pendant près d'une
+demi-année. Son père la rappelle à une maison qu'il a dans les
+environs de Saint-Denis, et, faut-il encore l'avouer, quoique ce soit
+bien incivil, c'est en passant sur la route qui mène à Saint-Denis, en
+apprenant que vous campiez de ce côté, que j'ai demandé à vous voir,
+et fait, comme on dit, d'une pierre deux coups. Encore une fois,
+monsieur le chevalier, je vous supplie d'être indulgent. Cette
+franchise n'est que de la grossièreté; mais j'aime mieux être impoli
+envers le brave Crillon, que de lui mentir. A présent que mon message
+a été remis, je vais vous saluer avec bien du respect, et reprendre
+mon chemin.
+
+--Si pressé!
+
+--J'ai reçu en route un certain petit billet de la personne en
+question. On m'y donne rendez-vous à un jour, à une heure, à un lieu
+précis. C'est un rendez-vous que je ne saurais manquer d'observer
+religieusement comme une consigne, sous peine des plus grands
+malheurs.
+
+--En vérité ... Serait-ce une femme mariée?
+
+--Non pas, c'est une demoiselle; mais elle n'en est point plus libre.
+Or, il faut que je prenne toutes les précautions de prudence ... et je
+n'ai pas trop de temps.
+
+--Mais ... dit Crillon avec tristesse.
+
+--Vous ai-je déplu, monsieur?
+
+--Non, mais vous m'inquiétez, et je ne veux pas être inquiet à votre
+égard.
+
+Espérance regarda Crillon avec surprise.
+
+--Cela vient de ce que vous m'êtes recommandé, se hâta de dire le
+chevalier. A quand le rendez-vous?
+
+--A demain.
+
+--Où cela? Je ne vous interroge pas pour connaître le nom de votre
+maîtresse, mais seulement pour juger de la distance.
+
+--C'est près d'un petit village qui s'appelle Ormesson.
+
+--Je le connais; je m'y suis battu et j'ai été blessé, dit Crillon.
+
+--Ah! vraiment. Fâcheuse connaissance.
+
+--Oui, les Balzac d'Entragues ont même une maison dans les environs un
+petit château avec fossés.
+
+Espérance devint pourpre. Mais comme le chevalier ne le regardait pas
+en face, il put dissimuler cette rougeur causée par le nom d'Entragues
+que venait de prononcer innocemment Crillon.
+
+--Il faut huit heures pour aller là, continua le chevalier qui ne
+s'aperçut de rien; vous avez plus que le temps nécessaire; demeurez
+ici quelques moments. J'aurai à vous parler, je crois.
+
+--A votre souhait, monsieur, dit Espérance en s'inclinant
+respectueusement, mais que ferai-je en attendant vos ordres?
+
+--Rejoignez votre protégé Pontis, qui va rôdant là-bas, et vous espère
+comme l'âme en peine. Allez! tandis que je vais ici recueillir mes
+souvenirs.
+
+Espérance s'éloigna, Crillon le suivit d'un regard affectueux, et
+quand il l'eut perdu de vue appuya son front dans ses mains et rêva.
+
+
+
+
+VI
+
+
+UNE AVENTURE DE CRILLON
+
+Derrière ses paupières fermées passèrent une à une, lentement, les
+actions de sa vie déjà si longue et si bien remplie.
+
+C'étaient d'abord ses exploits de jeune homme sous le roi Henri II;
+les grandes guerres de religion et les égorgements de la guerre civile
+sous François II et Charles IX; la matinée d'Amboise, la nuit de la
+Saint-Barthélémy.
+
+Tout cela passa, teint de pourpre et de sang, trois règnes tout
+rouges.
+
+Cependant la mémoire de Crillon s'est arrêtée sur une journée, une
+journée splendide; le soleil embrase l'immensité de la mer; cent
+voiles, cinq cents, mille, pavoisées de toutes les couleurs connues,
+se balancent sur les flots bleus du golfe de Lépante. Toute l'Europe
+est là représentée par ses chevaliers. Sultan Sélim II pousse contre
+les chrétiens sa flotte formidable. Le choc a lieu.
+
+Crillon se voit, l'épée au poing, sur une mauvaise barque dont
+personne n'a osé prendre le commandement. Ce frêle esquif ouvre la
+marche aux grosses galères de don Juan d'Autriche. Crillon a tant
+frappé ce jour-là, qu'il est devenu immortel. Ce jour-là toute
+l'Europe a connu l'éclair de son épée. C'est Crillon qui porte à Rome,
+au pape Pie V, la nouvelle de la victoire. Rome! que c'est beau! Et le
+vieux pontife a serré Crillon dans ses bras, en le remerciant de sa
+vaillance au nom de toute la chrétienté.
+
+Viennent ensuite d'autres combats, d'autres triomphes. Ce terrible
+duel avec Bussy, le siège de la Rochelle après les massacres de 1572;
+puis, le voyage de Pologne, entrepris pour escorter Henri d'Anjou,
+alors qu'impatient de posséder une couronne, il disait adieu à celle
+de France, que son frère Charles IX devait lui céder si vite.
+
+Charles IX, le troisième maître de Crillon, est descendu dans le
+tombeau; Henri, roi de Pologne, jette sa froide couronne pour aller
+ramasser celle de France. Crillon l'aide à s'enfuir; ils arrivent tous
+deux à Venise. Ici s'arrête longuement la pensée du noble guerrier.
+Ici son front devient plus pesant, et voilà que, sur cette tête
+courbée, descendent en foule, évoqués par une fidèle mémoire, les
+jeunes idées radieuses et embaumées, les souvenirs printaniers de la
+vie, la gloire unie au plaisir, l'amour se jouant parmi les écharpes
+et les armes.
+
+C'est en 1574. Crillon a trente-trois ans; il est victorieux, il est
+fier, il est beau. Son nom retentit comme une fanfare martiale à
+l'oreille du soldat, et fait tressaillir les femmes comme une caresse.
+
+A l'arrivée du roi de France, Venise riche et puissante alors, s'est
+levée pour faire honneur à son allié qui occupe le premier trône du
+monde. Les cloches du campanile de Saint-Marc, le canon des galères et
+les compliments du sénat saluent Henri III. Mais la foule applaudit
+Crillon le vainqueur de Lépante, et lorsqu'il passe sur la Piazzetta,
+pour entrer au palais ducal, les Vénitiens l'admirent et les
+Vénitiennes lui sourient.
+
+Quelle faveur de la fortune et de la gloire peut valoir une caresse de
+Venise, alors que le soleil sème de poudre d'or, en s'abaissant sur
+eux, les monts Vicentins et la lagune, alors que les coupoles de
+Saint-Marc rougissent, qu'un diamant s'attache à chaque vitre des
+Procuraties et que les deux sonneurs d'airain de l'horloge sur la
+Place lèvent avec mesure leur marteau de bronze qui frappe l'heure
+pour les navires mouillés en face des Esclavons; alors que la
+procession sort lentement des voûtes dorées de Saint-Marc, jetant les
+roses et l'encens sur les têtes inclinées des fidèles.
+
+Mais que serait-ce si la place dallée de marbre s'est remplie de
+spectateurs, si un tournoi s'y prépare dans lequel on verra combattre
+Crillon!
+
+Le jour en est arrivé; Venise, qui admire tant son guerrier de marbre,
+saint Théodore; Venise, qui ne connaît de chevaux que ses chevaux de
+bronze, bat des mains avec frénésie aux prouesses du chevalier
+français.
+
+La vigueur, l'adresse, l'élan du maître, l'orgueil obéissant de son
+coursier, l'ardeur rivale de tous deux pour la victoire, le choc des
+lances fracassées, dix concurrents roulés dans le sable épais qui
+recouvre le pavé de la Place, tout cet enivrement du combat monte aux
+cerveaux chauffés déjà par le soleil de juillet; et, des fenêtres des
+Procuraties, des balcons du Palais Ducal, des rangs pressés de la
+foule s'élancent des frémissements, des bravos, des cris qui vont
+épouvanter les colombes du sommet des Plombs jusque par delà les toits
+de la Giudecca.
+
+Jamais rien de si grand ni de si valeureux n'avait frappé Venise,
+alors féconde en gloires de tout genre. Crillon fut applaudi et adoré
+par cette cité, comme s'il eût été saint Marc ou saint Michel.
+
+Ce qu'il trouva de fleurs à son logis, et les fleurs sont rares à
+Venise, ce qu'il reçut de présents magnifiques et de suppliantes
+invitations, comment l'énumérer froidement dans ces pages!
+
+Vingt ans s'étaient écoulés depuis ce triomphe, et sous les couches
+successives des lauriers de cent victoires plus récentes, le héros
+sentait encore avec délices l'âpre parfum de ces fleurs écloses sous
+le baiser frais de l'Adriatique.
+
+Un soir, il revenait de souper à l'Arsenal après des régates
+splendides que le doge avait offertes à Henri III. La régate est la
+fête nationale de Venise. On n'offre rien de mieux à Dieu et à saint
+Marc. Cette régate, par sa splendeur et ses prouesses, avait effacé
+toutes les autres. Un soir donc, après souper, Crillon rentrait à son
+palais, seul et tout émerveillé d'avoir vu les _arsenalotti_ tailler,
+cambrer, construire, gréer et faire naviguer devant le roi et lui,
+pendant qu'ils soupaient, une petite galère entièrement achevée en
+deux heures. Étendu sur les coussins, bercé par le mouvement moelleux
+de la gondole, il admirait, aux lueurs du fanal accroché à sa proue,
+le chatoiement de son riche habit de satin blanc brodé d'or et la
+perfection de ses jambes musculeuses serrées dans des chausses de soie
+à reflets nacrés. Certes, il était beau et admirablement beau, ce
+gentilhomme illustré par des exploits qui jadis eussent fait du simple
+chevalier un empereur. Il avait la jeunesse, la santé, la fortune, la
+gloire: il ne lui manquait rien que l'amour.
+
+Au moment où il passait sous le Rialto, bâti alors en bois, sa gondole
+côtoya une barque plus grande d'où partirent soudain les sons d'une
+douce musique. Crillon savait déjà que les barcarols de Venise aiment
+assez la musique pour s'attacher des nuits entières à suivre les
+concerts qui flottent sur l'eau. Il ne s'étonna donc point de sentir
+se ralentir la marche de la gondole, et s'accoudant à droite, à la
+petite fenêtre, il écouta comme les gondoliers.
+
+Rien n'était plus suavement mélancolique que ces accords à demi
+voilés. Les musiciens semblaient ne chanter que pour les esprits
+invisibles de la nuit et dédaigner de parvenir jusqu'à l'oreille
+humaine. Les flûtes, les théorbes, la basse de viole soupiraient si
+doucement, que l'on entendait, autour de la barque, l'eau des avirons
+retomber en cadence.
+
+Partout, sur le passage de cette barque, les fenêtres s'ouvraient sans
+bruit, et l'on distinguait vaguement dans l'ombre azurée des formes
+blanches qui se penchaient curieuses sur les balcons. Crillon ne
+connaissait pas les enivrements de cette fée qu'on appelle Venise; il
+ne savait pas qu'elle profite de la nuit pour répandre sur l'étranger
+la séduction irrésistible de tous ses charmes, et que tout est bon à
+cette enchanteresse pour tenter celui qu'elle aime. Elle parle en même
+temps aux sens, à l'esprit et au coeur.
+
+Obéissant comme dans un rêve, vaincu par l'oreille et les yeux,
+Crillon ne s'apercevait pas qu'il avait dépassé le palais Foscari où
+il logeait avec le roi, et que sa gondole suivait toujours sur le
+Grand Canal la mystérieuse harmonie dont les accents s'attendrissaient
+palpitants d'amour.
+
+Déjà la douane de mer était dépassée, on arrivait à l'île
+Saint-George, où depuis trois ans le génie de Palladio faisait monter
+du sein de la lagune la magnifique église de Saint-George-Majeur. Les
+échafaudages gigantesques, les grues avec leurs bras noirs se
+profilaient bizarrement sur le ciel, et par delà ces entassements de
+charpente et de marbre qui noircissaient de leur masse opaque une
+immense étendue du canal, on apercevait les eaux diaprées d'argent de
+la haute lagune.
+
+La musique continuait. Crillon écoutait toujours.
+
+Alors une petite gondole, avec son cabanon de drap noir à houppes
+soyeuses, s'avança silencieusement par le travers de la gondole qui
+portait Crillon.
+
+Un seul barcarol, vêtu à la façon des gens de service et masqué, la
+dirigeait sans effort. Cet homme après avoir rangé son esquif côte à
+côte avec l'autre, rama quelque temps de conserve comme pour donner la
+facilité à son maître de voir et de reconnaître Crillon dans sa
+gondole. Puis, sur quelque signe qui lui fut fait sans doute, il dit
+un mot aux barcarols du Français, et ceux-ci s'arrêtèrent aussitôt.
+
+Crillon n'avait rien vu de ce manège. Fâché de voir s'éloigner la
+barque du concert, il s'apprêtait à interroger ses barcarols sur leur
+halte, lorsqu'un poids nouveau fit incliner la gondole à gauche; un
+frôlement singulier bruit devant le felce--c'est ainsi qu'on nomme la
+cabine--et une ombre, s'interposant à l'entrée, déroba au chevalier la
+lumière du fanal rose.
+
+Avant que Crillon n'eût rien vu ou rien compris, une femme entra sous
+le dais, à reculons selon l'usage, et prit place à droite sur les
+coussins sans proférer une parole.
+
+Aussitôt la gondole se remit en chemin et Crillon vit ramer à côté le
+silencieux barcarol de l'inconnue.
+
+Devant les deux gondoles ainsi mariées marchait toujours la barque des
+musiciens.
+
+Crillon, avec une galanterie toute française, s'était approché,
+méditant un compliment sur la beauté, la grâce et la politesse. Mais
+sa compagne était masquée, ensevelie dans une mante de soie toute
+cousue de dentelles épaisses de Burano. Pas un rayon du regard, pas un
+reflet de l'épiderme, pas même le bruit du souffle pour avertir
+Crillon qu'il n'était point en société d'un fantôme.
+
+Lorsqu'il ouvrit la bouche pour interroger, la dame leva lentement son
+doigt ganté jusqu'à ses lèvres pour le prier de se taire; il obéit.
+
+Alors elle laissa retomber sa main sur sa robe et rentra dans son
+immobilité. Mais à la lueur d'une large lanterne attachée au quai de
+la Giudecca, et qui égara son rayon furtif jusqu'aux gondoles, Crillon
+vit briller dans les trous du masque deux paillettes de flammes.
+L'inconnue le regardait. Elle le regardait avec toute son âme. Elle le
+regardait fixement, sans vaciller, comme font ces étoiles curieuses
+qui, cachées sous les plis d'un nuage noir, contemplent incessamment
+la terre.
+
+Cependant les gondoles avançaient de front avec une lenteur calculée
+d'après la marche des musiciens. La symphonie, de plus en plus douce
+et caressante, courait sur l'eau d'une rive à l'autre du canal de la
+Giudecca; jamais plus pure nuit n'avait plané sur Venise. Le flot
+montait sans colère, et agitait lascivement les herbes souples et
+odorantes qui tapissent la lagune.
+
+Toutes ces myriades de diamants qui constellent la voûte céleste,
+transparaissaient comme sous une gaze au travers des nuées pâles. En
+une pareille nuit, Joseph eût senti son coeur de bronze s'amollir et
+se fondre d'amour.
+
+Crillon,, lui, osa regarder à son tour l'inconnue qui ne baissa pas
+les yeux; il étendit la main pour saisir celle qui, l'instant d'avant,
+lui avait recommandé le silence. Mais, cette main se releva encore
+pour le même geste toujours froid et solennel. Puis, comme il
+traduisait son étonnement par une exclamation courtoise, l'inconnue se
+retourna vers l'entrée de la cabine, et se mit à contempler le ciel et
+l'eau, moins pour admirer que pour dérober au chevalier le spectacle
+de son trouble et les élans tumultueux d'un sein qu'on voyait battre
+sous la moire et la dentelle.
+
+Crillon profita, en galant homme, de cette belle occasion d'analyser
+sa compagne sans la gêner dans son examen. Elle était grande et
+portait la tête avec une distinction naturelle aux Vénitiennes, qui
+partout semblent nées pour s'appeler reines. Celle-là eût été reine
+même à Venise. Sous la résille brodée d'or dont les franges inondaient
+ses épaules, le chevalier vit briller les tresses énormes de ses
+cheveux; une ligne pure, noblement infléchie, dessinait son dos et son
+corsage, tandis que les reflets soyeux de sa robe couraient en longs
+frissons sur son flanc, digne de la Cléopâtre antique.
+
+Mais cette femme était-elle jeune, était-elle belle? Pourquoi cette
+étrange idée de venir s'asseoir muette dans la gondole? Pourquoi toute
+cette réserve avec tout cet abandon?
+
+On était sorti de la Giudecca; les musiciens tournèrent comme pour
+prendre le chemin de Fusine, puis doublant la pointe Sainte-Marie et
+longeant le Champ-de-Mars par l'étroit Rio-dei-Secchi, gagnèrent le
+Rio-San-Andrea et rentrèrent dans le Grand Canal.
+
+Pendant ce trajet, qui fut long, la Vénitienne ne cessa de regarder
+Crillon, qui, après quelques efforts pour la faire parler, s'était
+persuadé qu'elle était décidément muette. Il lui prit une seconde fois
+la main que, moins farouche, elle laissa prendre. Bien plus, elle
+souleva elle-même, de ses dix petits doigts gantés, la main nerveuse
+du chevalier, l'examina bien attentivement, et l'approchant du rayon
+lumineux que projetait le fanal, elle palpa et fit rouler avec
+curiosité un anneau qu'il portait à la main droite.
+
+Cet anneau parut éveiller en elle des idées d'un ordre moins
+tranquille. On put voir au jeu actif de ses doigts, à leur pression
+inquiète, que ce cercle d'or la gênait et la troublait. Lorsqu'elle
+l'eut bien froissé, bien tourmenté comme pour en épeler la gravure
+avec ses ongles, elle replaça doucement la main de Crillon sur son
+manteau, baissa la tête, et ne chercha point à dissimuler le profond
+abattement qui succédait à son agitation fébrile.
+
+Le chevalier tenta vainement de provoquer des explications. Une heure
+sonnait à l'église de Saint-Job. L'inconnue frappa trois coups avec
+son éventail sur le petit volet sculpté de la gondole, et aussitôt,
+d'un seul coup d'aviron, le barcarol qui l'avait amenée coupa le
+passage aux gondoliers de Crillon, et vint s'offrir à droite, tendant
+le bras à sa maîtresse.
+
+Celle-ci se leva, salua le chevalier du geste, et, légère comme un
+sylphe, posa un pied charmant sur le bord de sa gondole, où elle
+disparut sans que Crillon, qui cherchait à la retenir, rencontrât
+entre ses mains autre chose que le froid aviron du gondolier.
+
+Cependant ses deux barcarols, toujours immobiles, attendaient ses
+ordres, et déjà il leur commandait de suivre la gondole voisine; mais
+la barque longue des musiciens se mettant en travers du canal, les
+arrêta une minute, pendant laquelle, gondole, inconnue, intrigue, tout
+s'évanouit comme un rêve.
+
+Le désappointement de Crillon fut vif. Lorsqu'il questionna ses
+barcarols, ceux-ci, de l'air le plus naturel, et ils étaient naturels
+en effet, répondirent qu'ils avaient suivi la barque des musiciens
+parce que c'est l'habitude à Venise, et que le seigneur français
+n'avait pas donné d'ordres contraires.
+
+Quant à la rencontre de la gondole mystérieuse, ils déclarèrent ne la
+connaître pas. Le barcarol masqué leur avait dit d'arrêter, et ils
+l'avaient fait parce que c'est l'usage. La dame était entrée dans la
+cabine sans qu'ils se permissent de la regarder, parce que c'eût été
+impoli. Enfin, il n'y avait dans toute cette affaire, aux yeux de ces
+braves gens, rien qui ne fût parfaitement dans l'ordre, attendu,
+ajoutèrent-ils, que cela se passe toujours ainsi à Venise, si ce n'est
+que d'ordinaire c'est le cavalier qui entre dans la gondole de la
+dame.
+
+Crillon dut se contenter de ces explications. Tout ce qu'il tenta pour
+éveiller l'imagination de ses barcarols et leur faire deviner le nom
+ou la qualité de l'inconnue, fut parfaitement inutile.
+
+--Elle était masquée, répondirent-ils.
+
+Le chevalier, réduit à ses propres ressources, rentra au palais
+Foscari, où dormait déjà Henri III, et en se mettant à son tour dans
+le lit magnifique que lui avait réservé l'hospitalité vénitienne,
+Crillon, pour se défaire du rêve qui l'obsédait, s'efforça de se
+persuader que son aventure était toute naturelle, et qu'en effet cela
+se passait ainsi chaque jour à Venise.
+
+D'ailleurs, pour achever de se consoler, il se disait que l'aventure
+témoignait peu en faveur de son mérite; que la dame, après l'avoir
+tant regardé, l'avait trouvé moins à son goût qu'elle n'espérait; et
+il s'endormit en se posant ce dilemme: Ou c'est une banalité, auquel
+cas j'aurais tort d'y penser encore; ou c'est un échec, et alors il le
+faut oublier.
+
+Il s'endormit donc aux sons mourants de la musique, qui, plus polie
+que l'inconnue, l'avait escorté jusqu'au palais Foscari, et lui avait
+servi ses plus gaillardes symphonies pour le bercer entre les bras du
+sommeil.
+
+Cependant, le lendemain, il n'avait rien oublié de la veille, et
+repassant en lui-même tous les détails de l'étrange visite qui lui
+était venue dans sa gondole, il s'arrêtait surtout à l'impression
+douloureuse que son anneau avait causée à l'inconnue.
+
+Il reçut en se levant un magnifique bouquet de roses et de lis sur
+lesquels perlait encore la rosée du matin. Du milieu de ces fleurs
+embaumées jaillissait une large pensée aux pétales de velours, au
+calice d'or. Et, comme il en respirait encore les suaves parfums, un
+autre bouquet tout pareil lui arriva, puis un autre, l'heure suivante,
+puis un autre, ainsi à chaque heure de la journée. Cela signifiait si
+bien: Je pense à vous à toute heure, que Crillon, sans être un fort
+habile interprète du langage des fleurs, ne put s'empêcher de
+comprendre la phrase odorante qu'on lui répétait durant toute cette
+journée.
+
+Au lieu de sortir, il resta enfermé chez lui pour attendre et
+accueillir chacun de ces messages. Mais, quoi qu'il pût faire, jamais
+il ne réussit à découvrir les messagers. Portes, fenêtres, voûtes,
+cheminées, balcons, escaliers, tout fut bon à la fée industrieuse pour
+lui faire parvenir ses présents anonymes, et toujours la pensée
+surmontait le bouquet comme un refrain passionné.
+
+Enfin, furieux de la maladresse de ses gens, il faisait le guet
+lui-même, quand un dernier bouquet lui arriva le soir. Il était
+apporté par un enfant qui déclara l'avoir reçu d'un gondolier.
+
+A la pensée, était attaché par une soie bleue un léger billet que
+Crillon ouvrit et dévora, le cour embrasé.
+
+"Seigneur, disait la fine écriture, si l'anneau de votre main droite
+signifie que vous êtes marié ou lié par un serment à quelque femme,
+brûlez ce billet et jetez-en les cendres. Mais si vous êtes libre,
+faites-vous mener dans votre gondole en face des chantiers de
+l'Arsenal. A dix heures, si vous êtes libre, entendez-vous, Crillon!"
+
+Le chevalier poussa un cri de joie, il comprenait enfin que son
+aventure n'était pas banale comme ses barcarols voulaient bien le
+dire. Libre, jamais son coeur ne l'avait été autant que ce soir-là.
+
+A dix heures sonnées par les deux batteurs de bronze au Palais-Ducal,
+il attendait dans sa gondole, sous les platanes qui bordaient alors le
+quai des Chantiers, et dont l'ombre gigantesquement allongée sur l'eau
+le dérobait à tous les regards.
+
+Il attendait depuis cinq minutes à peine, quand un léger bruit
+d'avirons lui annonça l'arrivée d'une barque. Bientôt il reconnut la
+gondole noire de la veille et la silhouette du barcarol masqué qui se
+courbait sur sa rame.
+
+La gondole vint lui présenter le flanc comme elle avait fait le veille
+pour l'inconnue, et Crillon en pénétrant à la hâte sous le felce, fut
+bien surpris de s'y trouver seul.
+
+Il allait commander à ses barcarols de rester à l'attendre, mais
+l'homme masqué leur dit de s'en retourner au palais, ce qu'ils firent
+immédiatement.
+
+La gondole mystérieuse tourna vers la lagune et fila légèrement à
+travers les batteries de pilotis jetées çà et là pour servir de refuge
+et d'abri aux barques.
+
+La nuit était sombre, le vent venait de la mer et soulevait une longue
+houle sur le dos de laquelle montait la gondole avec un doux
+balancement. Crillon vit paraître et disparaître dans les ténèbres les
+îles San-Lazaro, Saint-Michel et Murano, dont les fourneaux
+incandescents soufflaient du feu et de la fumée rouge par leurs
+longues cheminées de briques.
+
+Puis, continuant à couper diagonalement la lagune, le barcarol arriva
+dans des eaux plus calmes, bordées de rivages fleuris. La barque
+divisait avec sa proue des touffes frémissantes de roseaux, de
+nénufars, et plus d'une fois, l'éperon reluisant arracha, de ses dents
+tranchantes, les grenades enlacées de liserons, qui formaient une haie
+touffue de chaque côté du canal, et retombaient en jonchées dans la
+gondole, sur les pieds du chevalier.
+
+--Où me conduit cet homme? pensait Crillon. Me voilà bien loin de
+Venise, il me semble.
+
+L'idée ne lui vint pas qu'on pouvait lui tendre un piège. Il ne
+questionna pas même le barcarol qui, toujours avec la même rapidité,
+dirigea la gondole parmi les charmants méandres de ces déserts; et
+après avoir passé sous un pont de brique d'une seule arche hardiment
+cintrée, laissa glisser l'esquif dans les hautes herbes et les
+oseraies, jusqu'à ce qu'elle touchât le sol. Alors il sauta sur le
+rivage, et offrit silencieusement son bras à Crillon pour qu'il
+descendît.
+
+Le chevalier mit pied à terre et regarda curieusement autour de lui.
+Il se trouvait sous une sorte de portique formé par un entrelacement
+de vignes sauvages et de lianes. Un grenadier au feuillage épais
+surmontait l'étroite baie d'une porte à peine visible, tant les fleurs
+et les branchages s'en disputaient la penture et les gonds.
+
+Le barcarol indiqua silencieusement du geste cette petite porte
+ouverte comme par enchantement. Crillon entra. La gondole s'éloigna du
+rivage et la porte se referma sur le chevalier, dont toutes ces
+précautions faisaient battre le coeur.
+
+Il était alors dans un petit jardin sombre, irrégulièrement planté;
+pas une lueur ne guidait ses pas; déjà il hésitait et cherchait à
+tâtons un aboutissant quelconque, lorsqu'une clarté douce illumina
+soudain les arbres et en fit ruisseler les feuilles comme autant
+d'émeraudes. Une autre porte, intérieure cette fois, venait de
+s'ouvrir, et Crillon distingua l'entrée d'une maison.
+
+En quatre pas, il fut au milieu d'un vestibule de marbre, au plafond
+duquel brûlait une lampe à chaînes d'argent. Une tapisserie fermait la
+communication de ce vestibule avec les chambres voisines. Chose
+étrange! à peine Crillon fut-il entré dans le vestibule, que la porte
+d'entrée se ferma aussi.
+
+Le chevalier souleva la lourde portière et pénétra dans l'appartement.
+Là, sur une table d'ébène richement sculptée et incrustée d'ivoire,
+une collation était servie sur des plats de vermeil et dans des
+bassins d'argent magnifiquement ciselés. Tous les fruits de la riche
+Lombardie, les vins de l'Archipel dans des buires de cristal de
+Murano, des viandes froides et les plus rares poissons de
+l'Adriatique, promettaient à Crillon seul un festin qui eût rassasié
+vingt rois en appétit.
+
+De la voûte en chêne sculpté pendait un de ces lustres vénitiens à
+fleurs de verre bleu, rose, jaune et blanc, dont les courbes
+élégantes, les merveilleux accouplements, les spirales fantastiques,
+font encore aujourd'hui l'admiration de notre siècle orgueilleux et
+sans patience. Dans le calice de douze fleurs variées, douze cires
+bleues, roses, jaunes et blanches, selon la nuance des cristaux,
+s'élançaient avec leur étoile de flamme et dégageaient une odeur
+d'aloès qui parfumait la chambre éclairée à peine.
+
+Ce petit palais enchanté à colonnettes de cèdre était meublé de ces
+admirables fauteuils de frêne sculpté, sur le bois desquels chaque
+artiste avait laissé tomber dix ans de son génie et de sa vie. Les
+bras en col de guivres et d'hydres enroulés de ronces et de lierres,
+les pieds en racines diaprées de coquilles et de fruits sauvages, les
+frontons peuplés de gnomes, de salamandres aux yeux d'émail, le
+dossier formé de bas-reliefs, d'un fouillis inextricable, composaient
+un de ces ensembles qui résument à la fois le caractère et la richesse
+d'une époque de civilisation et d'art, le caractère, parce qu'on y
+voit éclater dans sa libre toute-puissance la fantaisie de l'ouvrier,
+la richesse, parce qu'un pareil ouvrage, n'eût-il été payé qu'avec le
+pain quotidien, vaudrait encore son pesant d'or.
+
+Quant aux tapisseries, aux tableaux de Bellini, de Giorgion et du
+vieux Palma, tout cela disparaissait dans l'ombre moelleuse, comme si
+le maître du palais estimait peu ces trésors, et voulait attirer
+l'attention sur d'autres plus précieux.
+
+Crillon admirait et s'étonnait de la solitude. Il s'assit dans un
+fauteuil, mit son épée en travers sur ces genoux, et attendît qu'une
+créature humaine vînt lui faire les honneurs de la maison.
+
+En face de lui une porte s'ouvrit dans la muraille et donna passage à
+une femme qu'il crut reconnaître pour la belle visiteuse de la veille.
+Même démarche, même taille, mêmes cheveux, l'éternel masque, et cette
+fixité du regard qui, dans la gondole, avait si fort surpris et gêné
+Crillon.
+
+Cette dame s'arrêta au seuil de la chambre sans parler ni saluer. Elle
+portait sur sa poitrine une large pensée attachée à sa robe de damas
+de soie blanc. A voir les pesants bracelets de sequins qui tombaient
+jusqu'au milieu de sa petite main et tordaient ensemble leurs chaînons
+inégaux, l'on eût dit que tout son corps, entraîné par les bras,
+s'affaissait ainsi sous le poids de cette masse d'or. Cependant
+l'émotion de l'inconnue était la seule cause qui fit pencher sa tête,
+et bientôt, fléchissant comme si elle eût été saisie de vertige, elle
+fut forcée, pour se retenir, d'accrocher ses doigts pâles aux
+sculptures d'un cadre qui se rencontra, sous sa main.
+
+Crillon courut à elle et s'agenouilla en discret chevalier.
+
+Elle, sans quitter sa pose mélancolique et rêveuse:
+
+--Vous parlez espagnol, je le sais, dit-elle avec une voix d'une
+vibration sonore; eh bien, nous parlerons espagnol. Levez-vous et
+écoutez-moi.
+
+Crillon obéit et resta en face d'elle, penché pour aspirer ses paroles
+et son souffle.
+
+-Ainsi, continua l'inconnue, vous êtes libre puisque vous êtes venu.
+
+Crillon s'inclina.
+
+--Cet anneau, dit-il, est mon cachet, qui vient de ma mère.
+
+--J'ai bien fait alors de ne pas vous le prendre hier pour le jeter
+dans le canal comme j'en avais l'envie.
+
+--Assurément, madame, cela m'eût fort attristé.
+
+--En sorte que si je vous le demandais....
+
+--Je serais forcé de vous le refuser, madame.
+
+--Il vient bien de votre mère?
+
+--Madame, Crillon ne dit jamais un mensonge et ne répète jamais une
+vérité.
+
+--C'est vrai, Crillon est Crillon.
+
+Elle garda le silence, et, plus hardie, sa dirigea vers un des
+coussins où elle prit place en faisant signe au chevalier de s'asseoir
+en face d'elle.
+
+--Puisque vous ne mentez jamais, reprit-elle enfin, dites si vous
+m'aimez?
+
+--Presque, madame; je dirais tout à fait si je connaissais votre
+visage.
+
+--Oh! mon visage ... est donc indispensable pour faire naître l'amour?
+Moi, je connais une personne qui s'est éprise d'amour pour quelqu'un
+sur sa seule réputation ... et il me sembla que le souffle, le contact
+d'une femme ou d'un homme qui aime devraient suffire à opérer la
+réciprocité de l'amour.
+
+--Assurément, balbutia Crillon. Toutefois, l'aspect d'un beau visage
+est bien puissant.
+
+--Pourquoi donc alors certaines femmes laides sont-elles aimées?
+
+Crillon frémit.
+
+--D'ailleurs, continua l'inconnue, la beauté est idéale. Belle pour
+d'autres, on peut paraître laide à celui précisement qu'on voudrait
+toucher.
+
+--Il est vrai, soupira le héros de plus en plus tremblant.
+
+--Tenez, dit vivement la Vénitienne en se levant pour montrer à
+Crillon une toile magnifique de Giorgion, où Diane se voyait au milieu
+des nymphes, dans le bain après la chasse. Voici plusieurs beautés,
+les trouvez-vous telles?
+
+--Admirables, madame.
+
+--Et ces madones de Jean Bellini, pour être moins voluptueusement
+profanes, les aimez-vous aussi?
+
+--Ce sont des beautés achevées.
+
+--Une Suzanne de Palma, qu'en dites-vous?
+
+En disant ces mots elle levait un flambeau pour éclairer les tableaux
+à Crillon. Cette pose forcée dessinait sous son bras une taille
+pareille a celle des Nymphes, et comme, pour se hausser, elle avait dû
+poser le pied sur une escabelle de cuir de senteur, son pied fin et
+cambré, une cheville d'enfant, une jambe ronde, le galbe élégant et
+riche de tout le corps qui repoussait les plis du damas, prouvèrent à
+Crillon que cette femme n'avait pas besoin de la beauté du visage pour
+être belle et exciter l'amour.
+
+Il le pensait et le lui dit.
+
+--Vraiment, s'écria-t-elle; que me direz-vous donc quand vous m'aurez
+vue?
+
+--Ce que je disais des nymphes, des madones et de Suzanne.
+
+--Allons donc, monsieur! murmura la Vénitienne avec un superbe dédain,
+ne me comparez donc plus à ces faces vernies. Tout cela est gratté,
+froid, mort. Je suis bien plus belle que cela: regardez!
+
+Et d'un frôlement de ses doigts elle fit voler son masque. Crillon
+poussa un cri de profonde admiration.
+
+En effet, rien de si parfaitement beau ne s'était offert à ses yeux;
+et il avait vu les Romaines et les Polonaises.
+
+Sous des sourcils noirs dessinés comme deux arcs irréprochables
+brillaient les yeux dilatés et chatoyants de cette femme. Le regard
+était brûlant comme un fer rouge. Quand ce regard parlait, tout le
+reste de la physionomie se transfigurait: l'ange devenait archange.
+Elle avait le teint d'une pâleur mate, des lèvres d'un carmin si frais
+qu'il paraissait violent, le nez de la Niobé, des dents d'un million
+par perle, la tête d'Aspasie sur le corps de Vénus, et dix-huit ans,
+
+--Je vous aime! s'écria le Français ébloui, éperdu, à genoux.
+
+--Et moi donc! répondit la Vénitienne, qui, en le relevant, chancela
+dans ses bras.
+
+Les cires consumées coulaient en larges nappes sur les plaques de
+cristal; une pâle clarté, celle de l'aube, bleuissait les ténèbres.
+Crillon ouvrit des yeux appesantis, et chercha vainement la Vénitienne
+à ses côtés.
+
+Elle reparut bientôt, éblouissante de joie et de parure, vint à
+Crillon, qui déjà lui reprochait son absence si courte, et d'une voix
+plus caressante encore que son sourire:
+
+--Désormais, dit-elle, nous ne nous quitterons plus. C'est pour la
+vie.
+
+--Pour la vie, répéta Crillon enivré.
+
+La Vénitienne lui saisit la main droite, baisa la bague et dit:
+
+-A nous deux, maintenant, cette bague de votre mère.
+
+-Pourquoi? demanda Crillon.
+
+--Parce que maintenant nous partagerons tout: ceci d'abord.
+
+Elle lui montrait un coffret dont sa main adroite fit jouer le
+ressort, et qui contenait des poignés de joyaux et de pierreries
+qu'eussent enviées des reines.
+
+--Mais ... objecta Crillon.
+
+--Et ceci ensuite, continua la Vénitienne, avec une joie d'enfant;
+regardez.
+
+Une caisse de fer, longue de trois pieds, profonde de deux, et pleine
+de sequins d'or.
+
+Le chevalier pensa qu'il continuait son rêve.
+
+--Et maintenant que vous connaissez la dot et que vous connaissez la
+femme, votre bras, Crillon.
+
+Elle lui prit le bras avec une douce autorité.
+
+--Où me conduit le bel ange? demanda-t-il.
+
+--Tout près, tout près.
+
+Elle l'entraînait vers la muraille où son petit poing nerveux heurta
+vivement un bouton d'acier.
+
+La porte s'ouvrit; elle donnait sur un long couloir sombre, au bout
+duquel on voyait dans des flots de lumière resplendir les colonnes de
+marbre et la mosaïque d'or d'une église. L'autel était orné, le prêtre
+agenouillé et deux assistants attendaient en s'appuyant sur la
+balustrade.
+
+--Qu'est ceci? s'écria le chevalier.
+
+--Une belle église, des plus belles et des plus antiques.
+
+--Mais je ne comprends pas.
+
+--Vous allez comprendre, seigneur. Je suis patricienne, riche, et je
+vous aime. Vous allez savoir mon nom. Vous connaissez ma fortune, je
+vous ai prouvé mon amour. Ma famille veut m'imposer un mariage pour
+lequel je me sens de l'horreur. Si je choisis monsieur de Crillon,
+ai-je pensé, ma famille n'aura plus rien à dire; et, au besoin, mon
+préféré saura faire respecter mon choix. Vous aurez eu peut-être
+mauvaise opinion de la jeune fille qui semblait accepter un amant;
+rassurez-vous: c'est un époux que j'ai pris. Venez, Crillon, le prêtre
+nous attend à l'autel.
+
+Si la foudre eût fait voler en morceaux le lambris de chêne, si la
+maison fût disparue sous le jet d'une mine, si la sublime beauté de la
+Vénitienne eût fait place à Méduse, Crillon n'eût pas éprouvé ce qu'il
+éprouva en ce moment. Il vacilla comme étourdi du coup, et sa main se
+glaça dans celle de la jeune fille.
+
+Cette brusque proposition, ces préparatifs, lui parurent un guet-apens
+dirigé contre son honneur. Toute la beauté de la jeune femme, son
+abandon délirant, ce mélange inconcevable de virginale innocence et
+d'audace vicieuse, cette richesse splendide, cette féerique retraite,
+n'étaient-ce pas autant de pièges du démon pour lui voler son âme et
+le damner à jamais, en lui faisant violer ses voeux?
+
+Dans le trouble qui s'empara de lui, Crillon se figura qu'en gagnant
+une minute, il verrait se confondre et disparaître en fumée toutes ces
+sorcelleries, tout cet attirail infernal des tentations de Satan. La
+belle femme se changerait en couleuvre, les sequins en feuilles
+desséchées, les lumières en flammes sépulcrales. Au doux bruit des
+baisers d'amour succéderait le rire strident du mauvais ange qui
+triomphe, et Crillon demeurerait seul, écrasé, dans une effrayante
+solitude. Mais, du moins, il aurait, comme sur le champ de bataille,
+combattu jusqu'à la mort.
+
+Comment exprimer à cette femme une seule des pensées qui se heurtaient
+dans son cerveau? Il la regarda fixement et se tut.
+
+Elle, au contraire, le crut ivre de son bonheur.
+
+L'idée ne pouvait pas venir à cette étrange créature que son
+patriciat, sa richesse, sa beauté, son amour, la rendissent à ce point
+fabuleuse et incompréhensible qu'un amant la repoussât épouvanté de
+son triomphe.
+
+Elle se croyait dans son noble coeur d'autant plus assurée d'avoir
+conquis Crillon, qu'elle s'était, sans réserve aucune de sa vie et de
+son honneur, livrée au plus hardi, au plus généreux chevalier du
+monde. S'il hésitait, ce devait être par délicatesse et magnanimité.
+
+--Il faut l'encourager par de bonnes paroles, pensa la Vénitienne. Et,
+s'armant de son irrésistible sourire
+
+--Allons, il le faut; il faut subir votre femme, malgré sa laideur et
+son obscure pauvreté.
+
+--Impossible! s'écria-t-il la sueur au front, devant ce nouvel assaut
+du tentateur.
+
+~ Impossible! pourquoi?
+
+--Je suis chevalier de Malte.
+
+--Vous l'étiez au berceau. Ce sont des voeux absurdes, et le
+saint-père, qui n'a rien a refuser au héros de Lépante, vous en
+relèvera quand nous voudrons.
+
+--Madame, balbutia Crillon, qui avait pris sa résolution, ces voeux
+qu'on prononça pour moi, enfant au berceau, ainsi que vous venez de le
+dire, je les ai répétés à vingt ans, homme, et sachant ce que je
+faisais.
+
+La Vénitienne pâlit comme une morte et reculant, les sourcils froncés.
+
+--Vous ne m'acceptez pas?... murmura-t-elle d'une voix déchirante...
+Vous me repoussez!
+
+--Dieu m'est témoin....
+
+--Oui ou non ... monsieur! s'écria la jeune fille, qui sentit
+l'orgueil de son sang patricien lui monter tumultueusement au front.
+
+Crillon baissa la tête, le coeur navré.
+
+--On vous dit brave, prouvez-le donc, dit-elle avec ironie, oui, ou
+non; c'est facile à dire, ce me semble.
+
+--Eh bien ... articula le chevalier en serrant les poings, jusqu'à les
+déchirer de ses ongles ... Non!...
+
+Le visage de la jeune fille prit une effrayante expression de
+désespoir. Pas un cri, pas un soupir ne s'exhala de sa poitrine. Son
+oeil chargé d'éclairs, sa lèvre frémissante, éloquents interprètes de
+ce qui se passait dans cette âme, prononcèrent la muette imprécation
+sous laquelle Crillon se courba anéanti.
+
+Elle passa devant lui lentement comme un spectre, et laissa tomber une
+à une sur la tête du chevalier ces sanglantes paroles:
+
+--Crillon, vous n'étiez pas libre. Vous avez trompé lâchement une
+femme. Vous n'êtes plus Crillon!
+
+Lorsqu'il releva la tête pour essayer de se justifier, il se trouva
+seul dans l'appartement. Il courut au vestibule, croyant avoir entendu
+marcher de ce côté. Il ouvrit même la porte et regarda dans le jardin.
+
+Rien. La porte se referma au moment où il cherchait à rentrer.
+
+La porte extérieure, au contraire, était béante devant lui.
+
+Crillon tomba sur un banc de pierre. Sa tête en feu roulait mille
+vagues projets, mille pensées contradictoires.
+
+Irait-il se jeter aux pieds de cette femme offensée? N'était-ce pas un
+crime de refuser la réparation après l'offense?
+
+N'était-ce pas sa bonne étoile, au contraire, qui le sauvait d'un
+piège où peut-être il eût péri honneur et bonheur.
+
+Il fut tiré de sa rêverie par une rauque exclamation. Le barcarol à
+son poste l'appelait et lui montrait le jour naissant.
+
+Crillon obéit, se jeta dans la gondole, insensible désormais à ce
+spectacle splendide d'un lever du soleil par delà les grèves du Lido.
+
+Venise dormait encore tout entière quand la barque aborda au palais
+Foscari et déposa son passager sur l'escalier de marbre.
+
+Crillon glissa sa bourse pleine d'or dans la main du gondolier.
+
+Celui-ci, avec un froid dédain impossible à décrire, étendit le bras,
+et la bourse alla tomber dans le milieu du canal. Le barcarol poussa
+au large, et, se courbant sur son aviron, disparut en vingt secondes
+dans l'étroit et sombre Rio del Duca.
+
+A partir de ce moment, ce ne fut plus du regret ni du repentir, ce fut
+du remords et du désespoir qui dévora le coeur du chevalier. Il était
+amoureux, idolâtre, fou, de cette belle et noble femme; pour la
+revoir, il eût donné sa vie, il eût donné sa vie éternelle pour
+retrouver l'beure à jamais envolée de cet amour tel, qu'il était
+assuré de n'en plus trouver en ce monde.
+
+Il courut Venise, il courut les îles voisines sans retrouver ni la
+gondole ni la petite porte mystérieuse. Il sema l'or, les espions, et
+pour tout résultat n'obtint pas même le coup de stylet qu'il espérait
+et invoquait sans cesse.
+
+A la cour du doge, aux promenades, aux assemblées, aux fêtes, il
+épiait, dévorait tous les visages. Jamais il ne retrouva l'inconnue,
+et lorsqu'il la voulut dépeindre pour aider à ses recherches, les
+mieux informés lui répondirent qu'assurément une telle perfection
+n'existait pas et qu'il avait rêvé.
+
+Huit jours après, Henri III quitta Venise, rappelé en France, sans
+avoir pu assister aux fiançailles du fils du doge, que la république
+voulait marier à une de ses riches héritières, lorsqu'il aurait,
+disait-on, atteint sa majorité.
+
+Crillon suivit son maître; le corps retourna en France, mais le coeur
+et l'âme étaient restés à Venise, dans cette maison perdue sous les
+althéas et les grenadiers en fleur.
+
+Telle fut cette poétique aventure, à laquelle, vingt ans plus tard, le
+brave Crillon, le front caché dans ses mains, rêvait, et son généreux
+sang bouillonnait encore.
+
+La lettre que lui avait remise le jeune homme ne contenait que ces
+mots:
+
+« Je fais connaître mon fils Espérance à M. de Crillon, afin que le
+hasard ne les oppose jamais l'un à l'autre les armes à la main. Il est
+né le 20 avril 1575.
+
+« De Venise, au lit de la mort. »
+
+Voilà pourquoi la plaie s'était rouverte au coeur du héros; voilà
+pourquoi il tressaillait en regardant Espérance.
+
+
+
+
+VII
+
+
+CE QU'ON APPREND EN VOYAGEANT
+
+Pontis faisait à son sauveur de sincères protestations, lorsque
+Crillon rappela près de lui Espérance.
+
+Au coup d'oeil bienveillant et attendri que le colonel des gardes
+attacha sur lui, le fils de la Vénitienne sentit que les méditations
+lui avaient été favorables.
+
+--Eh bien! monsieur, dit-il en s'approchant avec son air engageant et
+poli, avez-vous découvert qu'il soit nécessaire de me faire pendre
+comme maître la Ramée tout à l'heure?
+
+--Oh! si l'on cherchait un peu, répliqua Crillon en souriant, on
+trouverait bien certaines peccadilles.
+
+Et il passa son bras sous celui du jeune homme, heureux et surpris de
+cette douce familiarité.
+
+--Mais, continua Crillon, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous
+courez les aventures, mon jeune maître, et fort imprudemment, ce me
+semble. Comment, en temps de guerre, un cavalier de votre mine et de
+votre qualité se risque-t-il à arpenter le grand chemin, seul, avec un
+cheval et un portemanteau, qui tenteraient tant de gens désoeuvrés?
+
+--C'est que, monsieur, répliqua Espérance, pour aller où je vais, je
+ne puis prendre de valet ni d'escorte. Il ne manquerait plus que
+d'emmener des trompettes, et de faire sonner fanfares.
+
+Crillon l'interrompit.
+
+--Vous ne prendrez point mal mes questions, dit-il. On vous a
+recommandé à moi, et je me crois autorisé, vous sachant orphelin,
+seul, à vous offrir mes conseils, sinon ma protection.
+
+--Monsieur, c'est trop de bontés, et soyez assuré que conseils et
+protection me sont bien précieux de votre part.
+
+--A la bonne heure. Je continue donc: nous avons un rendez-vous et
+nous y allons?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vers Saint-Denis, près d'Ormesson.
+
+--A Ormesson même.
+
+--Et cela ne peut se remettre?
+
+--Oh! monsieur, jamais....
+
+Crillon se retournant vers son quartier:
+
+--Un cheval, dit-il.
+
+Puis à Espérance:
+
+--Je veux vous accompagner un bout de chemin; justement j'ai affaire
+de ce côté. Est-ce que je vous gêne?
+
+--Le pouvez-vous croire, monsieur? Mais quoi! m'accompagner, vous, un
+si grand personnage?
+
+--Vous craignez que je ne traîne avec moi tout un cortège. Non,
+rassurez-vous, nous voyagerons côte à côte, comme deux reîtres.
+
+--Mais, monsieur, c'est moi qui, à mon tour, ne vous laisserai pas
+seul par les chemins. S'il vous arrivait malheur...
+
+--Il y a trêve; et puis, pour ceux, qui ne me connaîtront point, je
+vaux mon homme. Pour les autres, mon nom vaut une troupe! D'ailleurs,
+je n'irai pas absolument seul. Holà, cadet!
+
+Il appelait Pontis, qui se hâta d'accourir,
+
+--As-tu un cheval? dit-il.
+
+--Moi, monsieur! si j'en avais un, je l'eusse déjà mangé.
+
+--C'est vrai; fais t'en donner un à mon écurie, tu m'accompagnes.
+
+--Merci, mon colonel.
+
+--Et j'accompagne M. Espérance.
+
+--Sambioux! quelle joie! s'écria le Dauphinois transporté, qui courut
+à l'écurie comme s'il y devait trouver une fortune.
+
+Dix minutes après tout était préparé. Espérance voulut tenir l'étrier
+à Crillon, mais celui-ci avant de monter fut arrêté par une réflexion.
+
+--Nous oublions quelque chose, dit-il.
+
+Et, faisant signe au jeune homme de le suivre, il alla trouver Rosny
+qui continuait sa promenade au bord de la rivière.
+
+Le seigneur huguenot travaillait, comme toujours, faisant des plans ou
+prenant des notes.
+
+Il vit du coin de l'oeil Crillon descendre de son côté, mais il
+feignit de ne pas le voir. Il avait encore sur le coeur la rebuffade
+du matin.
+
+Mais Crillon allait droit au but; il lui barra la route, et, la bouche
+souriante, l'oeil sincèrement affectueux:
+
+--Monsieur de Rosny, dit-il en lui prenant la main, je m'en vais faire
+un tour du côté de Saint-Germain, où j'ai reçu avis d'aller trouver le
+roi notre maître pour quelque affaire de conséquence,
+confidentiellement, ceci. J'emmène avec moi ce jeune voyageur et le
+Dauphinois, vous savez, l'échappé de la corde. Je vous prie, monsieur
+de Rosny, de donner ici votre coup d'oeil incomparable, de traiter les
+choses en maître, et de me regarder comme votre serviteur.
+
+Rosny ne tint pas devant cette généreuse expansion; il embrassa
+cordialement Crillon qui, profitant de la bonne veine, fit signe à
+Espérance d'approcher, le prit par la main et ajouta:
+
+--J'ai voulu vous présenter moi-même ce jeune homme, qui m'est
+recommandé par sa famille. C'est un aimable compagnon, n'est-ce pas,
+monsieur? et vous me rendrez sensiblement votre obligé en lui
+accordant vos bonnes grâces.
+
+Rosny allait répondre.
+
+Crillon s'adressant à Espérance:
+
+--Et vous, notre ami, dit-il, regardez bien ce seigneur qui sera fort
+grand parmi nous, car il s'y prend jeune.
+
+Rosny rougit de plaisir.
+
+--J'aurai beau faire, répliqua-t-il, je ne vous égalerai jamais.
+
+--Il y a plus d'une gloire, monsieur de Rosny; notre roi est le seul
+qui les ait toutes. Ainsi je compte pour Espérance, que voici, sur vos
+bonnes grâces.
+
+--Que veut-il? demanda Rosny.
+
+--Rien, monsieur, que votre estime, dit le jeune homme.
+
+--Gagnez-la, répondit le huguenot en homme de Plutarque.
+
+--J'y tâcherai, monsieur.
+
+--Soit; mais pour qu'on vous y aide, que voulez-vous?
+
+Crillon, avec un rire joyeux:
+
+--C'est plutôt lui, dit-il, qui nous offrirait quelque chose.
+Savez-vous que le compagnon est seigneur comme Zamet, non pas de
+dix-sept cent mille écus, mais de vingt-quatre mille par chaque année!
+
+--Vingt-quatre mille écus de rente! s'écria Rosny d'un ton qui
+annonçait le commencement de cette estime réclamée l'instant d'avant
+par Espérance.
+
+--Tout autant.
+
+--Si le roi les avait! soupira Rosny.
+
+--Monsieur, dit vivement le jeune homme, je suis tout à la disposition
+de Sa Majesté.
+
+--A la bonne heure, à la bonne heure, vous êtes un brave cavalier,
+s'écria Rosny en serrant la main d'Espérance.
+
+--Voilà qu'il l'estime tout a fait, pensa Crillon avec un sourire
+plein de finesse.
+
+Ils prirent congé, et quand ils furent un peu éloignés:
+
+--Vous auriez là une bonne connaissance si je venais à vous manquer,
+dit Crillon d'une voix pénétrée, dont Espérance ne put comprendre tout
+le sentiment et la portée. Mais à cheval et en route.
+
+Le colonel partit entouré de ses gardes qui, l'adorant comme un père,
+le suivirent pendant quelques cent pas avec des protestations et des
+voeux pour son prompt retour.
+
+Pontis, fier d'avoir été choisi, se prélassait sur le grand cheval du
+colonel. Il laissa prendre l'avance à ses compagnons, et les suivit au
+petit pas hors de la portée de la voix, comme un discret et délicat
+serviteur.
+
+Le temps était magnifique, et la campagne, protégée par la trêve,
+épanouissait de jaunes moissons sur lesquelles se jouait le soleil.
+Les chevaux hennissaient de plaisir à chaque souffle de la brise tiède
+qui leur apportait l'arôme des foins frais et des pailles odorantes.
+
+Lorsque Crillon eut respiré quelque temps en silence ce bon air de la
+paix, si doux aux braves soldats, il se rapprocha d'Espérance et lui
+dit:
+
+--Encore une fois, je vous trouve imprudent de voyager seul et sans
+cuirasse ni salade quand vous êtes porteur de deux mille écus pour le
+moins.
+
+--Moi? monsieur, deux mille écus! je n'ai pas cent vingt pistoles.
+
+--Alors, vous n'avez donc pas reçu votre pension ce mois-ci?
+
+--Ce mois-ci et tous les autres, mais....
+
+--Ah! vous dissipez tant d'argent!
+
+--Ce n'est pas pour moi, au moins, n'allez pas le croire, dit vivement
+Espérance.
+
+--Pour qui donc, alors?
+
+Espérance ouvrit son justaucorps et en tira une petite boîte de cuir,
+d'une forme plate et longue.
+
+--Un écrin!...
+
+Espérance desserra les crochets pour faire voir le contenu à Crillon.
+
+--Des pendants d'oreille ... Oh! oh! les beaux diamants!
+
+--Mes oreilles n'en seraient pas dignes, n'est-ce pas? dit le jeune
+homme.
+
+--Il faut de bien jolies oreilles pour mériter de pareils diamants,
+murmura Crillon. Ah! mon pauvre ami, si Rosny vous voyait avec cette
+boîte, son estime baisserait singulièrement!
+
+--A défaut de son estime, je me contenterai, pour cette fois, d'une
+autre....
+
+Crillon secoua la tête.
+
+--Oh! ne la dépréciez pas, monsieur, dit Espérance avec enjouement,
+elle vaut son prix.
+
+--Vous en savez plus que moi à cet égard, probablement; mais, à ne
+considérer que les pendants d'oreille, je trouve la conquête d'un prix
+considérable. Vous avez payé cela au moins deux cents pistoles.
+
+--Quatre mille livres.
+
+--A un juif?
+
+--De Rouen. Je n'avais pas le choix. En guerre, les diamants se
+cachent.
+
+--Et il vous en fallait absolument.
+
+--A tout prix.
+
+--Peste! votre inestimable est bien exigeante.
+
+--Ce n'est pas elle précisément.
+
+--Qui donc, alors?
+
+--Elle a une mère, monsieur.
+
+Crillon, avec un mouvement qui fit rire Espérance:
+
+--Une honnête mère, s'écria-t-il, qui prie mademoiselle sa fille
+d'avoir besoin de quatre cents pistoles de diamants. Harnibieu!... la
+jolie drôlesse de mère. Vous êtes dans la nasse.
+
+--Là, là, monsieur, dit Espérance avec le même enjouement, comme vous
+arrangez cela! vous avez l'imagination trop vive. Eh non, ce n'est pas
+la mère qui exige les diamants.
+
+--Vous venez de le dire.
+
+--J'ai dit: elle a une mère. Cela signifie que la mère est une si
+grande dame....
+
+--Que pour ne pas l'humilier dans la personne de sa fille, vous donnez
+à celle-ci des pendants de quatre cents pistoles.
+
+--C'est un peu cela.
+
+--Voilà d'impudentes pécores, et vous êtes un grand niais, mon cher
+protégé.
+
+--Vous changeriez de langage si vous connaissiez Henriette.
+
+--Elle n'est pas fille d'empereur, harnibieu!
+
+--Elle pourrait être fille de roi!
+
+--Plaît-il?
+
+--J'ai dit de roi, et si elle ne l'est pas, son frère a cet honneur.
+
+--Ah çà, quels contes me faites-vous: est-ce que nous avons des fils
+de roi autres que notre roi?
+
+--Mais oui, monsieur, dit Espérance avec une douce opiniâtreté.
+
+--Harnibieu! s'écria Crillon en se frappant le front d'un coup si
+brusque que le cheval en fit un écart. Ah! malheureux que nous sommes
+... oui... c'est cela!...
+
+--Vous auriez deviné?
+
+--Plaise à Dieu que non. En fait de lignée royale, vous n'entendez pas
+me citer le comte d'Auvergne, par hasard?
+
+--N'est-il pas fils de Charles IX et de....
+
+--Quoi! c'est bien de lui que vous voulez parler?
+
+--Mais oui, monsieur.
+
+--Et, alors, cette mère, cette grande dame, cette merveille à
+diamants, c'est Marie Touchet....
+
+--Eh bien?...
+
+--Maintenant dame de Balzac d'Entragues.
+
+--Sans doute.
+
+--Et de sa fille, mademoiselle Henriette.
+
+--Un chef-d'oeuvre de beauté.
+
+--Pauvre garçon!
+
+Crillon après cette exclamation laissa choir sa tête sur sa poitrine.
+
+--Mon Dieu, dit Espérance, vous m'épouvantez. Je vous vois consterné
+comme si j'étais tombé dans les griffes d'une goule.
+
+Crillon ne répondit pas.
+
+--S'il y a là quelque cbose qui intéresse l'honneur, dit Espérance,
+soyez assez bon pour m'en instruire. Tout amoureux que je sois, je
+saurai prendre des mesures.
+
+--Comment vous dire ma pensée sans calomnier des femmes, répondit
+lentement Crillon, ou du moins sans avoir l'air de calomnier. Or,
+c'est un métier révoltant pour moi, j'aime mieux me taire.
+
+--Mais enfin, monsieur, dit Espérance, madame Touchet a pu être aimée
+de Charles IX, sans qu'un déshonneur infranchissable la sépare à
+jamais des honnêtes gens. Monsieur le comte d'Auvergne, fils du roi
+Charles IX, n'est sans doute pas un prince légitime, mais il est né
+prince, quoique bâtard, et je ne sais pas trop si j'aurais bonne grâce
+à faire le dégoûté en pareille circonstance. Il y a au bas de la
+lettre de ma mère certain espace blanc, certain anonyme qui me dispose
+très-fort à l'indulgence chrétienne envers les enfants illégitimes.
+
+Crillon rougit, et sa conscience acheva de donner raison au jeune
+homme. Espérance reprit:
+
+--Pour en revenir à monsieur le comte d'Auvergne, qui m'est
+parfaitement inconnu, du reste, sa part est encore très-honorable. Il
+a été élevé dans le cabinet même du feu roi Henri III, et n'est pas
+mal traité du roi actuel. D'ailleurs, je ne le fréquente pas, moi.
+C'est à la fille que j'adresse ma cour et non à la mère.
+
+Crillon continua à secouer la tête.
+
+--Le poing y a passé, dit-il; le bras entier, puis tout le corps y
+passeront. Ces Entragues ne sont pas des gens comme les autres; ce
+qu'ils tiennent, ils le tiennent bien. Et voyez, vous en êtes déjà aux
+présents de noces ... Harnibieu! vous épouseriez une Entragues,
+vous!...
+
+--Pourquoi non? dit Espérance, frappé du ton de volonté presque colère
+avec lequel Crillon, un étranger, venait de lui parler de ses affaires
+de coeur.
+
+--Voici mes raisons, mon ami: d'abord vous avez annoncé quelques
+bonnes dispositions pour le parti du roi, qui est le mien, cela vous
+est recommandé, je crois, par madame votre mère....
+
+--Oui, monsieur, et je ne pense pas y contrevenir.
+
+--Plus que vous ne croyez. La maison d'Entragues est ligueuse,
+ligueuse enragée. Pour faire votre cour à la fille, comme vous dites,
+il est impossible que vous demeuriez bon serviteur du roi; impossible
+que vous ne complotiez pas un peu avec ses ennemis.
+
+--Jamais cela n'est arrivé; l'occasion même ne s'en est pas offerte.
+Henriette m'a bien parlé quelquefois d'un petit hobereau de leurs amis
+qui est un ligueur fanatique, ce la Ramée, vous savez, à qui vous
+offriez une corde tantôt. Mais les confidences qu'elle m'a faites sur
+ce drôle m'ont aidé à servir le roi, puisqu'en rappelant à ce la Ramée
+ses prouesses derrières les haies, prouesses qu'il ne croyait pas plus
+connues que lui-même, je l'ai forcé à lâcher le pauvre Pontis, dont il
+demandait la punition. Il est donc bon à quelque chose d'avoir sa
+maîtresse dans le camp ennemi, et pour achever de vous rassurer, mon
+noble protecteur, je vous proteste qu'Henriette et moi, quand nous
+sommes seuls, nous ne parlons jamais politique.
+
+--Cela viendra. Si vous épousez la fille, il vous faudra bien entendre
+politiquer la mère. Or, la dame, la noble dame, comme vous dites,
+n'admet pas d'autre roi en France que Charles IX. Il a beau être mort:
+pour elle il n'en est pas moins le roi, attendu qu'il a été son roi.
+Tout au plus consentira-t-elle à couronner monsieur son fils, et
+encore! Je ne vous parle pas du père Entragues; oh! celui-là est un
+type tellement curieux d'ambition, d'avarice, de vile admiration pour
+sa femme, que je conçois, par amour de l'art, que vous vous
+rapprochiez de la fille pour mieux étudier le père. Rapprochez-vous
+donc: mais, harnibieu! n'épousez pas!
+
+Espérance se mit à rire.
+
+--Je ne le connais pas plus que sa femme, dit-il; tous ces gens-là, de
+si près qu'ils touchent à ma maîtresse, je ne les ai jamais vus.
+
+--Comment est-ce possible?
+
+--Voici ... Vous savez que j'habitais un petit domaine loué par le
+seigneur Spaletta, mon gouverneur. Environ à une lieue est la maison
+d'une vieille tante des Entragues, fort avare. Quelquefois, en
+chassant, je forçais un lièvre ou je volais une pie sur la lisière de
+ses terres. Si la pièce tuée me paraissait d'une provenance équivoque,
+je l'envoyais à la vieille dame. Un jour, il y a sept mois environ,
+j'avais porté des perdrix rouges chez elle, quand je vis à table une
+jeune fille d'une éblouissante beauté. C'était sa nièce Henriette de
+Balzac d'Entragues, que ses parents envoyaient là pour lui épargner
+les dangers de l'assaut qu'alors le roi préparait à la ville de Paris.
+
+--Eh! interrompit Crillon avec colère, c'est absurde; il n'y avait pas
+de dangers à courir si nous eussions pris Paris. Le roi force les
+villes, mais non les filles!
+
+--Enfin, on le disait, continua Espérance, et, je l'avoue, en voyant
+cette admirable fraîcheur, cette fleur si vivante, si vigoureuse, je
+me pris à approuver M. d'Entragues de ne point l'exposer au feu d'un
+siège et aux admirations flétrissantes des officiers ou des
+lansquenets.
+
+--Oui, vous avez approuvé Entragues d'envoyer sa fille à point nommé
+pour vous distraire. Eh bien, tenez, dit encore Crillon à qui
+démangeait la langue, la belle Henriette était envoyée là pour
+surveiller l'héritage de la tante et l'empêcher de tomber trop mûr en
+des mains prêtes à le cueillir.
+
+--Je ne dis pas non, car, la tante morte, et l'héritage cueilli, comme
+vous dites, Henriette a été rappelée sur-le-champ par ses parents.
+
+--Vous voyez bien! continuez.
+
+--Le fait est que, comme je vous l'ai dit, je ne puis me décider
+jamais à chercher le côté honteux des faits et gestes de l'humanité.
+Donc, je vis Henriette, elle rougit en me voyant, elle admira mes
+perdrix comme si elles eussent été des faisans, et quelque chose
+m'avertit dès cette entrevue que le temps allait passer pour nous plus
+agréablement et plus vite.
+
+Crillon frisa désespérément sa moustache.
+
+--D'abord, reprit Espérance, nous nous vîmes à la chapelle, puis, de
+ma fenêtre à la sienne.
+
+--Vous me disiez que vous habitiez à une lieue.
+
+--Sans doute...
+
+--Et vous vous voyiez d'une lieue?... ô jeunesse!
+
+--Elle a de fiers yeux noirs, allez!...
+
+--Et vous de fiers yeux bleus! dit Crillon avec une tendre
+complaisance. Après?
+
+--Après ... c'était en automne, vers la fin, il faisait bon pour la
+promenade, et elle sortait sur un petit cheval, et courait tout à
+travers les bois jaunissants...
+
+--Surtout les jours où vous chassiez?
+
+--Mon Dieu, oui.
+
+--Eh bien, que faisait le gouverneur, et que disait la tante?
+
+--Spaletta avait souvent la goutte, et la tante n'était plus d'âge à
+courir à cheval. Cependant Spaletta grondait bien plus que la tante.
+
+--Brave tante! comme elle est bien de la famille, hein? Donc, Spaletta
+gagnait un peu l'argent de votre mère; il vous gênait?
+
+--Oui, mais à partir du jour où vint la lettre que je vous ai montrée,
+Spaletta disparut, vous savez
+
+--Harnibieu!... je me rappelle ... il disparut, et alors vous ne fûtes
+plus gêné.
+
+--Plus du tout, dit naïvement Espérance.
+
+Crillon s'arracha une poignée de barbe, et poussa un soupir bien plus
+éloquent que dix harnibieu.
+
+Le silence régna quelques moments entre les deux interlocuteurs.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+
+MAUVAISE RENCONTRE
+
+
+Crillon revint le premier à la charge.
+
+--Ainsi vous aimez Mlle Henriette d'Entragues, dit-il?
+
+--Mais oui.
+
+--Passionnément? Vous en êtes fou?
+
+--Elle me tient au coeur, et les racines sont longues.
+
+--Quant à elle, elle vous aime aussi?
+
+--Je le crois.
+
+--Essayez donc de me dire que vous en êtes sûr.
+
+--Je vois, dit Espérance plus patiemment et plus gaiement que Crillon
+n'eût dû s'y attendre, que, pareil à saint Thomas, vous ne me croirez
+qu'après avoir touché mon côté. Touchez-le, du côté du coeur.
+
+--Qu'est-ce encore? un autre écrin?
+
+--Non, un billet.
+
+--Tiens, elle écrit. C'est plus honnête que je n'aurais cru.
+
+--Vous avez une triste opinion des femmes, cher seigneur.
+
+--De celles qui s'appellent Entragues! dit Crillon impétueusement, non
+des autres. Mais que dit ce billet?
+
+« Cher Espérance, tu sais où me trouver; tu n'as oublié ni le jour ni
+l'heure fixés par ton Henriette qui t'aime. Viens. Sois prudent!»
+
+--Il y a: _Ton Henriette_? grommela Crillon.
+
+--En toutes lettres. Tenez!
+
+--Ni date, ni point de départ. Elle aussi est prudente: c'est la vertu
+des Touchet.
+
+--Écoutez donc, une jeune fille peut craindre de se compromettre.
+
+--Lâcheté, c'est le vice des Entragues.
+
+--Vraiment, monsieur, répondit Espérance d'un ton sec, vous manquez
+d'indulgence.
+
+--Je vois, mon ami, qu'il faut tout vous dire, interrompit le
+chevalier; c'est une tâche pénible que celle du froid vieillard qui
+dénoue le bandeau de l'amour. Ordinairement ce vieillard s'appelle le
+Temps, et je joue ici son rôle. Mais n'importe; au risque de vous
+déplaire, je m'expliquerai. D'ailleurs, c'est un peu pour cela que je
+vous ai accompagné.
+
+--Je brûle de m'instruire, dit Espérance avec une ironie sans fiel.
+Voyons les crimes de Mlle Henriette. Il faut qu'ils vaillent la peine
+d'être racontés, pour que le brave Crillon daigne s'en faire
+l'historien.
+
+--D'abord, mon jeune ami, venons aux prises: tout à l'heure nous
+courrons la bague, si vous voulez. Dans l'énumération de votre famille
+d'Entragues, vous avez cité le père, la mère, le frère et une soeur?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous avez oublié quelqu'un, je crois?
+
+--Qui donc?
+
+--Une seconde fille de Mme d'Entragues, la propre soeur de Mlle
+Henriette.
+
+--Celle-là ne compte pas. Nul n'en parle. Voilà pourquoi je ne vous en
+ai pas parlé.
+
+--Ah! Nul n'en parle, dit Crillon avec un étrange sourire, pas même
+Mlle Henriette?
+
+--Non. A peine Henriette m'en a-t-elle touché quelques mots vaguement.
+
+--Mlle Henriette avait peut-être ses raisons pour se taire. Mais, tout
+le monde ne s'appelle pas d'Entragues, et je vous prie de croire que
+tout le monde a terriblement parlé.
+
+Crillon comptait avoir porté un rude coup à Espérance. Celui-ci ne
+chancela pas sur ses arçons. Souriant d'un air de finesse:
+
+--Je sais ce que vous voulez dire, répliqua-t-il.
+
+--Vous connaissez l'histoire?
+
+--Oui.
+
+--Scandaleuse?
+
+--Le mot est peut-être bien gros, mais enfin il y a une histoire et je
+la sais.
+
+--Voulez-vous me faire la grâce de me la conter comme vous la savez.
+
+--Je suis en mesure de vous la dire telle qu'elle est, dit Espérance.
+M. d'Entragues avait pour page un jeune gentilhomme huguenot qui s'est
+oublié jusqu'à faire une déclaration d'amour à Mlle Marie d'Entragues,
+et on l'a chassé.
+
+--Une déclaration! s'écria le chevalier; tout cela!
+
+--N'est-ce pas assez? La fin de l'histoire est plus grave et vous
+satisfera probablement davantage. C'est un secret, mais vous me faites
+l'effet de le savoir.
+
+--Dites-moi toujours votre fin, je vous dirai mon commencement.
+
+--Eh bien, Marie avait été légère avec ce page; elle lui avait donné
+une bague.
+
+--Tiens, tiens, tiens, Marie?
+
+--Et le page, une fois sorti de chez M. d'Entragues, s'en est vanté.
+
+--Voyez-vous cela ... Alors?...
+
+--Alors comme il fallait arrêter le tort que cette vanterie pouvait
+causer à l'honneur de la maison, Mme d'Entragues a pris à part un
+gentilhomme, fils d'un ami de la famille, et l'a prié d'appeler en
+duel ce page qui était devenu grand et servait dans les gardes du roi
+Henri IV; vous devez bien le connaître, monsieur, Urbain du Jardin.
+
+--Harnibieu! si je le connaissais, le pauvre garçon! dit Crillon,
+rouge de s'être si longtemps contenu. Mais vraiment je me ronge à vous
+entendre ainsi débiter, comme un geai bien élevé, toutes les sornettes
+qu'on vous a fait siffler par cette petite couleuvre; le gentilhomme
+huguenot n'a pas du tout été appelé en duel: il a été assassiné.
+
+--Je le sais, et j'allais vous le dire.
+
+--Un bravo; pardon, Espérance, c'est ainsi qu'à Venise on appelle les
+meurtriers à gages, un bandit a été dépêché à ce huguenot, qui était
+bien le plus charmant garçon du monde, et, le lendemain de la journée
+d'Aumale, où le pauvre garçon avait fait en brave homme, l'assassin
+l'a couché par terre de trois balles tirées derrière une haie.
+
+--Je le sais.
+
+--C'est moi qui l'ai ramassé, dit Crillon essoufflé de rage, et j'ai
+soupiré comme s'il eût été mon neveu ou mon fils...
+
+--Assurément ... essaya de dire Espérance.
+
+--Mais vous trouvez cela très-bien, poursuivit le chevalier trop lancé
+pour s'arrêter facilement, c'est loyal, c'est permis, puisque cela
+vient des Entragues.
+
+--Pardon, interrompit Espérance, c'est, je le sais, un abominable
+meurtre; mais il ne faut pas l'attribuer aux Entragues. Henriette
+elle-même, quand elle m'a tout raconté, détestait et maudissait
+l'assassin.
+
+--Elle a fait cet effort!... Moi, j'ai juré Dieu que je le ferais
+pendre, non, écarteler, si jamais je mets la main dessus.
+
+--Eh! monsieur, vous êtes parjure; car tantôt vous l'avez eu sous
+votre main, et il vit encore.
+
+--Quoi! ce brigand...
+
+--C'est M. la Ramée, dit Espérance en riant de la fureur de Crillon.
+
+--Harnibieu! je le flairais.
+
+--Et moi qui l'avais reconnu quand il s'est nommé à M. de Rosny,
+j'avais aussi une démangeaison de le faire brancher par les gardes,
+mais la crainte de déplaire à Henriette m'a retenu, et je n'ai point
+dit ce que je savais sur son compte.
+
+--L'infâme...
+
+--N'est qu'un lâche vantard qui n'a pas osé s'adresser en face au
+huguenot, et qui a préféré voler à son cadavre la bague de Mlle Marie.
+
+--Toujours la bague de Marie!... dit le chevalier en arrêtant son
+cheval et se croisant les bras. Voyons, jeune homme, continua-t-il
+avec un accent de compassion profonde, allez-vous m'écouter un peu
+maintenant? et si je vous raconte l'histoire telle qu'elle est ... me
+croirez-vous?
+
+--On croit toujours monsieur de Crillon, dit Espérance avec
+inquiétude. Mais, ajouta-t-il en reprenant peu à peu cette vivace
+gaieté que doublait en lui tout le charme comme toute la vigueur de
+ses vingt ans, quelle que soit l'histoire que vous savez, je ne
+m'embarrasse heureusement ni de Mme d'Entragues ni de Mlle Marie, sa
+fille. Que celle-ci ait donné sa bague, et peut-être mieux au
+huguenot; que celle-là ait expédié M. de la Ramée pour assassiner le
+porteur de la bague, et ensevelir un secret déshonorant avec un
+cadavre, c'est abominable, je l'avoue; mais, ma foi, que ces vilaines
+gens-là s'arrangent. Moi, j'aime Henriette, la beauté, la grâce,
+l'esprit, l'honnêteté, toutes les perfections de l'âme et du corps.
+Elle m'aime aussi; elle a seize ans, j'en ai dix-neuf, et vive la vie.
+
+Crillon prit doucement la main d'Espérance, et, la lui serrant avec
+une affectueuse mélancolie.
+
+--Enfant, dit-il, vous ne m'avez pas laissé achever la confession du
+huguenot.
+
+--Il y a encore quelque chose? s'écria Espérance, en affectant une
+liberté d'esprit qu'il n'avait plus depuis cette interpellation de
+Crillon.
+
+--Il y a le principal. Remarquez donc que depuis le commencement de
+notre conversation vous parlez toujours de Mlle Marie d'Entragues,
+tandis que moi, je dis seulement _Mlle d'Entragues_.
+
+--Eh bien! où tend cette distinction un peu subtile, je l'avoue, de la
+part de monsieur de Crillon.
+
+--A vous faire observer que, suivant la leçon qui vous a été apprise,
+vous attribuez la faute à l'une des soeurs, tandis qu'elle appartient
+peut-être à l'autre.
+
+--Oh! monsieur, ce doute sur Henriette...
+
+--Ce n'est pas un doute, je vous disais _peut-être_ par ménagement;
+c'est _certainement_ que j'eusse dû vous dire.
+
+--Mais la preuve?
+
+--Urbain du Jardin l'a emportée dans le tombeau. Mais ce qu'il m'a
+confié, je me le rappelle: le nom qu'il m'a dit, j'en suis certain; la
+maîtresse pour laquelle on l'a assassiné, c'est Mlle Henriette
+d'Entragues. Entre deux demoiselles dont l'une mérite le respect d'un
+honnête homme, je regrette que vous ayez précisément choisi celle qui
+ne le mérite pas. Du reste, mon cher Espérance, ma tâche est terminée.
+Je savais un secret dont la révélation eût pu vous épargner bien des
+ennuis futurs. J'ai révélé, vous voilà averti; je me tais. Que
+m'importe, à moi, Mme d'Entragues et toute la séquelle? Suis-je assez
+désoeuvré pour avoir besoin d'occuper mes loisirs à des commérages de
+vieilles femmes? Suis-je assez peu de chose en ce monde pour craindre
+qu'un Entragues me gêne? Allons donc! vous me faites injure. Mais, je
+vois que nous nous sommes tout dit. Brisons là, faites ce que vous
+voudrez et ne retenez de mes paroles que celle-ci: Je suis votre ami,
+monsieur Espérance.
+
+--Oh! monsieur, s'écria le jeune homme, dont l'excellent coeur fut
+inondé de reconnaissance. N'ai-je pas à Dieu de grandes obligations!
+S'il me retire une illusion d'amour, au même instant il m'envoie le
+plus généreux, le plus puissant des protecteurs. Oui, je suis né
+heureux!
+
+--Charmant enfant! murmura Crillon attendri par l'élan de cette noble
+nature. Comment ne pas l'adorer.
+
+Et pour cacher l'émotion qui peut-être se fût remarquée sur son
+visage, le brave chevalier se tourna en disant:
+
+--Que cette forêt de Saint-Germain est belle!
+
+Tous deux avaient oublié leur fidèle serviteur Pontis qui, depuis
+Vilaines, chevauchait sur leurs traces.
+
+Espérance s'en souvint le premier et voulut le récompenser par quelque
+bonne parole; mais lorsqu'il le chercha derrière lui, il ne trouva
+plus rien.
+
+--Et M. de Pontis! s'écria-t-il.
+
+--C'est vrai, dit Crillon, le cadet manque à l'appel.
+
+En vain cherchèrent-ils, appelèrent-ils, rien ne répondit. C'était aux
+derniers bouquets de la forêt de Saint-Germain. Les maisons
+d'Argenteuil apparaissaient dans la brume blanchâtre du soir qui
+commençait à envelopper la plaine.
+
+Crillon impatienté d'attendre, voulait qu'on retournât jusqu'au
+carrefour afin de prévenir un bûcheron qu'ils y avaient vu et de faire
+ainsi donner à Pontis, s'il revenait, des renseignements exacts sur
+leur route. Mais Espérance objecta timidement que six heures venaient
+de sonner à Saint-Germain, qu'il y avait encore deux grandes heures de
+chemin jusqu'à Ormesson, et que le rendez-vous convenu avec Mlle
+Henriette était pour huit heures précises.
+
+--Ah! ah! reprit froidement Crillon. Eh bien! n'attendons pas alors.
+
+Puis, après une pause souvent coupée de mouvements d'impatience.
+
+--Vous êtes décidé à aller ce soir chez les Entragues, dit le
+chevalier d'un ton dégagé.
+
+--Je vous avouerai, monsieur, que j'ai des explications si sérieuses à
+demander à Mlle d'Entragues, que, pour arriver plus vite, je monterais
+sur un dragon de feu. Mais ce n'est pas chez les Entragues que je
+vais, oh! non! Henriette habite un pavillon sur les champs.
+
+--Et vous avez la clé?
+
+--Inutile. Le balcon touche à un marronnier superbe. La porte la plus
+commode c'est la fenêtre.
+
+--A merveille ... Eh bien! comme je ne puis aller rendre visite à
+toute cette mauvaise graine, j'irais bien, mais enfin cela paraîtrait
+singulier, ils savent que je les exècre... Enfin, non, je ne puis, dit
+le bon chevalier dont les angoisses qu'il cherchait si bien à cacher
+éclataient dans chaque mouvement, dans chaque parole, dans
+l'incohérence même de ses pensées.
+
+Espérance comprit tout cela.
+
+--Mon Dieu! dit-il, que je suis un sot et un bélître; j'ai d'un côté
+la parole de Crillon, de l'autre celle d'une petite....
+
+--Dites le mot! s'écria le chevalier.
+
+--Coquette!
+
+--C'est faible, grommela Crillon.
+
+--Et je balance....
+
+--Mais non, vous ne balancez même pas, puisque vous continuez à vous
+rapprocher de la tanière de ces bêtes puantes. Puantes n'est pas vrai,
+elles ne sont que trop fardées et parfumées, les sirènes. Allons, mon
+pauvre Espérance, marchez, ne vous égarez pas, ni dans les ornières,
+ni ailleurs. Adieu ... au revoir ... adieu!
+
+Il s'agitait sur son cheval de façon à inquiéter sérieusement la
+pauvre bête, qui connaissait la calme et ferme assiette de ce modèle
+des cavaliers.
+
+--Monsieur, s'écria Espérance, ne croyez pas que je vous laisserai
+aller seul ainsi!
+
+--Et pourquoi non?
+
+--Parce que s'il m'arrive malheur à moi, ce sera bien fait, et chacun
+en rira, tandis que s'il fallait qu'un buisson vous égratignât, la
+France entière prendrait le deuil.
+
+--Tenez, Espérance, il faut que je vous embrasse, dit le brave
+guerrier en se penchant vers le jeune homme, qu'il arrêta un moment
+sur sa poitrine gonflée. Là, je me suis contenté. Maintenant, c'est
+fini, allez! tous mes discours sentent le vieux podagre. Allez! un
+homme de vingt ans ne doit pas faire attendre une belle fille de
+seize. Allez, dis-je, et faites-moi grand'mère l'illustre Marie
+Touchet ... Mais n'épousez pas, harnibieu!
+
+Espérance se mit à rire.
+
+--Voilà parler, dit-il, et je reconnais Crillon; mais je resterai avec
+vous jusqu'à ce que Pontis nous ait rejoints.
+
+--Il s'est arrêté à quelque cabaret, l'ivrogne.
+
+--Il aime le vin?
+
+--C'est la manie de tous ces jeunes gens. Celui-là est une véritable
+éponge. Vous souvenez-vous d'avoir aperçu un petit cabaret dans le
+bois, à un carrefour?... Eh bien, le drôle est là. Nous avons passé
+devant dans la chaleur de notre conversation. Je vais l'aller tirer
+par la jambe sous quelque table, où il sera tombé.
+
+--Je vous suis.
+
+--Non, non! allez à tous les diables, c'est-à-dire à Entragues! Adieu.
+Tenez, voilà d'ailleurs un galop de cheval; c'est mon drôle qui
+revient. Il est bonne lame et mauvais comme teigne quand il a bu. Gare
+à ceux qui nous chercheraient noise!
+
+--En effet, j'entends venir un cheval, dit Espérance qui brûlait de se
+remettre en route. Eh bien, monsieur, puisque vous me le permettez....
+
+--Je vous l'ordonne.
+
+--Je vais prendre un trot allongé. M'autorisez-vous à retourner vous
+dire les explications de Mlle Henriette?
+
+--Harnibieu! si vous manquiez de me voir demain à Saint-Germain, où je
+serai, j'aurais de l'inquiétude. Venez demander de mes nouvelles et
+m'apporter des vôtres aux _Barreaux-Verts_.
+
+--Êtes-vous bon pour moi, qui ne vous cause que des ennuis!
+
+--J'obéis à la recommandation de votre mère, répondit Crillon qui
+frappa de sa houssine le cheval d'Espérance et le lança ainsi par le
+chemin.
+
+Le jeune homme rendit les rênes et partit comme un trait; mais si
+rapide que fût sa course, si bruyante que fût la brise qui sifflait à
+ses oreilles, il entendit encore une fois la voix déjà éloignée de
+Crillon qui lui répétait:
+
+--Harnibieu! n'épousez-pas!
+
+Crillon regarda Espérance tant qu'il put le voir, et se retourna
+ensuite vers la forêt.
+
+Le galop qu'il avait entendu retentissait toujours; il s'approchait,
+et le chevalier finit par apercevoir dans l'ombre quelque chose qui
+traversait les taillis à cent pas, écrasant, cassant et foulant avec
+autant de bruit qu'en eût fait une troupe.
+
+--Ce n'est pus un cerf qui passe. C'est bien un cheval, il me semble.
+Que diable cet animal fait-il dans le fourré, pensa Crillon? Est-il
+sans maître?
+
+Le cheval disparut laissant Crillon dans la perplexité.
+
+--J'irai décidément, se dit-il, jusqu'au cabaret, c'est là que mon
+Dauphinois a pris racine.
+
+Tout à coup le cheval reparut, il piaffait dans les fougères avec une
+joie et une aisance qui n'appartiennent qu'aux êtres libres.
+
+L'animal était d'un gris-blanc. Il se mit à grignoter des branches de
+chêne, tout en se rapprochant du chevalier.
+
+--Mais c'est mon cheval, dit Crillon, c'est bien Coriolan, sans
+Pontis, oh! oh! serait-il arrivé malheur au pauvre cadet?
+
+Crillon poussa son cheval vers le quadrupède fringant et libre. Il
+l'appela par son nom sur des tons affectueux et impérieux tout
+ensemble, qui rappelèrent l'indépendante créature aux leçons de
+discipline qu'elle avait reçues trop souvent. Coriolan revint,
+l'oreille basse, en frottant ses étriers à toute branche, et
+accrochant sa bride à ses pieds comme une entrave.
+
+--Pontis, ivre-mort, sera tombé, se dit Crillon; il faut le faire
+chercher par charité, puis, demain, je l'enverrai au cachot pour une
+quinzaine.
+
+Soudain il entendit crier dans l'épaisseur du bois, et bientôt un
+homme en sueur, souillé de poussière, les habits en lambeaux,
+soufflant ou plutôt râlant à faire pitié, arriva près de Crillon, qui
+fut bien forcé de reconnaître son garde sous cet accoutrement de
+truand ou de sauvage.
+
+--Ah! s'écria Pontis, enfin!
+
+--Eh bien! quoi; tu as bu et tu t'es jeté par terre.
+
+--J'ai bu, oui, et j'ai vu aussi.
+
+--Quoi vu?
+
+--Deux hommes à cheval, vous avez dû les voir passer?
+
+--Non.
+
+--C'est qu'ils ont pris la route à gauche au carrefour. C'est égal,
+sortons vivement du bois, je vous prie.
+
+--Parce que?
+
+--Parce qu'en plaine nous verrons venir leurs arquebusades.
+
+--Les arquebusades de qui?
+
+--Du coquin, du brigand, de la Ramée.
+
+--La Ramée!... Il est ici?
+
+--Il traversait la forêt tout à l'heure; du cabaret où je faisais
+rafraîchir votre cheval, je l'ai reconnu avec un autre de mauvaise
+mine. J'ai voulu les suivre et me suis coulé dans le bois; mais,
+pendant ce temps-là, mon cheval s'est sauvé. Que faire? courir après
+les deux, impossible.
+
+--Il fallait suivre la Ramée.
+
+--Bah!... tandis que j'hésitais entre l'homme et le cheval, l'homme
+avait disparu.
+
+--Et le cheval aussi: mais où peut aller ce la Ramée?
+
+--Sambioux! vous le demandez! Il suit M. Espérance.
+
+--Tu crois?
+
+--J'en suis sûr! Si vous aviez vu son dernier coup d'oeil quand il lui
+a dit: Vous ne perdrez pas pour attendre.
+
+--Harnibieu! s'écria le chevalier, tu as raison, il sait peut-être où
+le retrouver, où l'attendre. Oui, tu as mille fois raison: je devrais
+aller moi-même sur ses traces. Mais le roi qui m'attend! comment
+faire? Ah! monte à cheval, rattrape Espérance qui s'en va vers le
+village d'Ormesson, par Épinay.
+
+--Bien, colonel.
+
+--Rattrape-le; dusses-tu crever Coriolan et toi-même.
+
+--L'un et l'autre, colonel.
+
+--Et préviens Espérance, ou si tu ne le rattrapes pas, veille, veille
+autour de la maison d'Entragues, au bout du parc, du côté d'un balcon
+ombragé par un marronnier.
+
+--Fort bien.
+
+--Et souviens-toi, ajouta Crillon en appuyant sa robuste main sur
+l'épaule du garde, que s'il arrive malheur à Espérance, tu me
+réponds....
+
+--Je me souviendrai qu'il m'a sauvé la vie, mon colonel, dit le garde
+avec noblesse. Où vous retrouverai-je?
+
+--A Saint-Germain, où je coucherai.
+
+Pontis enfonça les éperons aux flancs du volage Coriolan, et disparut
+dans un tourbillon de poussière.
+
+
+
+
+IX
+
+
+LA MAISON D'ENTRAGUES
+
+
+A cent pas du village qu'on appelle aujourd'hui Ormesson, s'élevait
+jadis un château dont on a fait un hameau, ou plutôt des morceaux de
+château. Mais à l'époque dont nous parlons, le château était bien
+entier, avec ses petites tours carrées montées en briques, ses fossés
+alimentés par des eaux claires et froides, et son parapet bâti du
+temps de Louis IX.
+
+Des fenêtres du donjon, de la terrasse même, la vue s'étendait charmée
+sur ces collines riantes qui forment à la plaine Saint-Denis une
+ceinture de bois et de vignes. Le château semblait fermer au nord la
+plaine elle-même, et son fondateur, qui était peut-être quelque haut
+baron chassant la bonne aventure, pouvait surveiller à la fois les
+routes de Normandie et de Picardie, et s'en aller après, soit à Deuil
+demander l'absolution à saint Eugène, soit à Saint-Denis faire bénir
+son épée pour quelque croisade expiatoire.
+
+La situation du petit château était charmante. Les terres, fertilisées
+par les sources généreuses qui depuis ont fait toute la fortune
+d'Enghien, alors inconnu, rapportent les plus beaux fruits et les plus
+riches fleurs de la contrée. Cinquante ans après sa fondation, le
+château était caché aux trois quarts sous le feuillage des peupliers
+et des platanes, qui, se piquant d'émulation, avaient lancé leurs
+têtes chevelues par delà les cimes du donjon.
+
+Un parc plus touffu que vaste, des parterres plus vastes que soignés,
+un verger dont les fruits avaient eu l'honneur de figurer plus d'une
+fois sur des tables royales, l'eau murmurante et limpide dont
+l'efficacité pour les blessures avait été proclamée par Ambroise Paré,
+puis une distribution élégante et commode, qualités rares dans les
+vieux édifices, faisaient du petit domaine un bienheureux séjour fort
+envié des courtisans.
+
+Le roi Charles IX, en revenant d'une chasse, était venu visiter
+mystérieusement ce château à vendre, et l'avait acheté pour Marie
+Touchet, sa maîtresse, afin que celle-ci, à l'abri de la jalousie de
+Catherine de Médicis, pût faire élever sans péril le second fils
+qu'elle venait de donner au roi, et qui pourtant était le seul enfant
+mâle de ce prince, puisque la mort, une mort suspecte au dire de
+beaucoup de gens, lui avait enlevé le premier fils de Marie Touchet,
+ainsi qu'une fille légitime qu'il avait eue de sa femme Elisabeth
+d'Autriche.
+
+Mais Charles IX n'avait pas joui longtemps des douceurs de la
+paternité. Il était allé rejoindre ses aïeux à Saint-Denis, et Marie
+Touchet, s'étant mariée a messire François de Balzac d'Entragues,
+chevalier des ordres du roi et gouverneur d'Orléans, apporta son fils
+et son château en dot à son mari.
+
+Le fils avait été, nous le savons, soigneusement élevé par Henri III,
+le château fut entretenu convenablement par M. d'Entragues, et c'était
+là que les deux époux venaient passer les chaudes journées de l'été,
+quand ils n'allaient point dans leur terre plus importante, qu'on
+appelait le Bois de Malesherbes.
+
+Ormesson, depuis la Ligue, était devenu une position dangereuse mais
+bien commode; dangereuse, si les maîtres eussent été bons serviteurs
+du roi Henri IV. Car la Ligue, alliée aux Espagnols, poussait
+incessamment ses bataillons dans la plaine Saint-Denis pour protéger
+Paris incessamment menacé par le roi contesté. Et alors, gare aux
+propriétaires qui n'étaient point ligueurs. Mais les Entragues étaient
+grands amis de M. de Mayenne et fort bien avec la Ligue et les
+Espagnols.
+
+Ainsi que l'avait dit Crillon, Mme d'Entragues avait à peine toléré
+Henri III acclamé par toute la France, et profitait de l'opposition
+faite contre Henri IV pour ne pas reconnaître ce prince, lequel du
+reste se passait de son consentement pour conquérir vaillamment son
+royaume de France. Marie Touchet se consumait de chagrin à chaque
+nouvelle victoire, et son plus violent dépit venait de la conduite du
+comte d'Auvergne, son fils, qui suivait la fortune d'Henri IV, et
+s'était bravement battu a la journée d'Arques pour ce Béarnais qui lui
+volait le trône, à ce que prétendait Mme d'Entragues.
+
+Le château, puisqu'il n'était pas dangereux pour ses maîtres, leur
+était donc d'autant plus commode. Sa proximité de Paris facilitait
+l'arrivée des nouvelles fraîches, et quant aux visites, tout cavalier
+médiocre pouvait aisément, au sortir d'un conciliabule de ligueurs,
+venir comploter contre le Béarnais à Ormesson et s'en retourner à
+Paris sans avoir perdu plus de trois heures. Aussi voyait-on au
+château nombreuse sinon excellente compagnie, car les Entragues, dans
+leur ardeur de tout savoir, préféraient la quantité des visiteurs à la
+qualité.
+
+Le jour dont il s'agit ici, vers six heures, quand la chaleur fut
+tombée, et que l'ombre des arbres s'allongeait sur les pelouses, Mme
+d'Entragues sortit de sa grande salle, appuyée sur un petit page de
+huit à neuf ans, qui, tout en supportant la main de sa maîtresse sur
+sa tête, tenait un oiseau sur son poing droit, et un pliant sous son
+bras gauche. Un autre page un peu plus grand, mais encore enfant,
+portait un coussin et un parasol. Deux grands lévriers bondissaient de
+joie et, se renversant l'un l'autre, saccageaient autour de leur
+maîtresse les bordures du jardin.
+
+Marie Touchet avait alors quarante-cinq ans, et, belle encore de ce
+reste de beauté qui n'abandonne jamais les traits réguliers du visage,
+elle était loin cependant de son anagramme célèbre.
+
+Ce fameux visage tant comparé au soleil et à tous les astres un peu
+qualifiés, et qui, du temps de Charles IX, était _plus rond qu'ovale
+avec un front plus petit que grand, une bouche plus mignonne que
+petite et des yeux plus prodigieux que grands_, ce visage adoré
+s'était élargi, ossifié avec le temps. Le rond avait tourné au carré,
+et le front petit s'était peu à peu déprimé pour laisser aux pommettes
+cette saillie qui décèle la dissimulation et la ruse. Les yeux
+_prodigieux_, dont les cils s'étaient raréfiés, n'avaient plus que la
+flamme sans la chaleur.
+
+Deux plis obliques, creusés profondément, remplaçaient les fossettes
+de la bouche mignonne, et achevaient d'enlever au visage toute cette
+grâce, tout ce charme séducteur qui avaient triomphé d'un roi. Un
+caractère sérieux, presque viril de sécheresse majestueuse, de belles
+lignes, l'habitude de la dignité, ou plutôt la raideur, tout cela
+superbement vêtu et entretenu, complétait, avec des mains nerveuses et
+des pieds royalement paresseux et petits, non pas le portrait, mais le
+souvenir effacé de ce qui, vingt ans avant s'était appelé justement:
+_Je charme tout_.
+
+Aux côtés de Mme d'Entragues marchait, en se retournant à chaque
+minute vers la porte d'entrée comme s'il guettait l'arrivée de
+quelqu'un, un cavalier d'un âge mûr, et qui par une minutieuse
+recherche de coquetterie cherchait à dissimuler une douzaine des
+hivers qui avaient neigé sur sa tête demi-chauve.
+
+Il portait l'écharpe rouge espagnole, et se dandinait en marchant avec
+cette précaution fanfaronne que les Trivelin et les Scaramouche
+savaient si bien habiller de leurs bouffonneries, quand ils
+représentaient un tranche-montagne espagnol.
+
+Ce gentilhomme, dont les bottes de Cordoue étaient crevées de satin
+rouge bouffant, avec des semelles crevées aussi, par parenthèse,
+exhalait à chaque pas un mélange indescriptible de parfums que Marie
+Touchet, sans paraître y prendre garde, chassait de temps à autre avec
+son éventail de plumes.
+
+L'hidalgo avait nom Castil. Il était l'un des capitaines que le duc de
+Feria, commandant la garnison espagnole de Paris, avait répartis aux
+portes de la capitale pour le service de son auguste maître Philippe
+II; et pour obtenir quelques politesses quand ils allaient à Paris,
+les Entragues recevaient chez eux cet officier-concierge espion aux
+gages du roi d'Espagne.
+
+A cette bienheureuse époque de haines politiques et religieuses, les
+partis ne se gênaient point pour convier l'étranger à les aider contre
+des compatriotes. La Ligue, étant, de fondation, régénératrice et
+conservatrice de la religion catholique, le très-catholique roi
+d'Espagne Philippe II, du fond de son noir Escurial, avait jugé
+l'occasion belle pour faire en France les affaires de la religion et
+allumer chez nous, avec notre bois, de beaux auto-da-fé pour lesquels,
+chez lui, le fagot devenait rare à cause de la grande consommation.
+
+Par la même occasion, ce digne prince pensait à ses affaires
+temporelles et cherchait le moyen de réunir la couronne de France à
+toutes celles qu'il possédait déjà.
+
+Il avait donc envoyé avec un pieux empressement beaucoup de soldais et
+peu d'argent à M. de Mayenne, pour l'aider à chasser de Paris et de
+France cet abominable hérétique Henri IV, qui poussait l'audace
+jusqu'à vouloir régner en France sans aller à la messe.
+
+Et M. de Mayenne et toute la ligue avaient accepté; et les Espagnols
+occupaient Paris au grand scandale des gens de bien, et le moment
+approchait où Philippe II, fatigué du rôle d'invité, allait prendre le
+rôle du maître de la maison.
+
+Il va sans dire que la garnison espagnole de Paris était aguerrie,
+vaillante, comme il convient aux descendants du Cid. La plupart
+avaient combattu sous le grand-duc de Parme, illustre capitaine mort
+l'année précédente. C'étaient donc de braves soldats, mais ils étaient
+d'une galanterie opiniâtre dont les dames ligueuses commençaient
+elles-mêmes à se fatiguer. Je ne parle pas des maris ligueurs, ceux-là
+en étaient fatigués tout à fait; mais il faut bien souffrir un peu
+pour la bonne cause.
+
+Cette pauvre petite digression nous sera pardonnée, puisqu'elle permet
+de comprendre mieux le personnage singulier qui accompagnait Mme
+d'Entragues dans le jardin, après un dîner fort délicat, qui,
+pourtant, n'était pas, comme on le verra bientôt, le motif le plus
+intéressant de sa visite.
+
+Mais derrière l'Espagnol et la châtelaine venait M. d'Entragues,
+gentilhomme déjà vieillissant, suivi, lui aussi, de deux pages
+microscopiques.
+
+Le successeur de Charles IX donnait le bras à une belle personne de
+seize ans au plus, qui écoutait avec distraction la phraséologie
+paternelle. C'était une fille brune, aux yeux d'un noir velouté,
+profonds, aux cheveux d'ébène, à la bouche purpurine, aux narines
+dilatées comme celles des voluptueuses indiennes, son front large et
+sa tête ronde recelaient encore plus d'idées qu'il ne jaillissait
+d'éclairs de ses yeux. Un fin duvet brun dessinait une ombre bistrée
+sur le tour de ses lèvres frémissantes. Tout en elle respirait
+l'ardeur et la force: et les riches proportions de son corsage et de
+sa taille, la cambrure hardie de son pied, son bras rond et ferme,
+l'attache solide de son col d'ivoire sur des épaules larges et
+charnues révélaient la puissance d'une nature toujours prête à éclater
+sous le souffle à grand'peine contenu de son indomptable jeunesse.
+
+Telle était Henriette de Balzac d'Entragues, fille de Marie Touchet et
+du seigneur qui avait par grand amour épousé la maîtresse du roi de
+France. Revenue la veille sous le toit paternel avec la succession de
+la tante de Normandie, elle rendait compte à M. d'Entragues de
+certains détails sur lesquels il l'interrogeait. Mais le lecteur peut
+croire qu'elle ne lui répondait pas sur une foule d'autres qui
+concernaient aussi son absence.
+
+L'hidalgo don José Castil, dans sa voltige déhanchée, se retournait
+souvent pour lancer à cette belle fille en même temps qu'à la porte du
+château une oeillade qui s'émoussait parfois sur le père Entragues;
+car, nous l'avons dit, Mlle Henriette avait des distractions; le mot
+n'est pas juste, c'est préoccupations qu'il faudrait dire.
+
+Elle aussi attendait quelqu'un, mais non pas du même côté que
+l'Espagnol, et elle voyait avec inquiétude la direction que sa mère
+imprimait à la promenade. Au bout des parterres on trouvait le parc; à
+cent pas, dans le parc, le pavillon où logeait Henriette, et dont les
+murs blancs s'apercevaient déjà sous les épais marronniers. Or,
+Henriette avait ses raisons pour que la société ne s'installât point
+du côté de ce pavillon à une pareille heure.
+
+Cependant, Mme d'Entragues s'avançait toujours dans sa lente majesté;
+Henriette passait de l'inquiétude au dépit. Par bonheur, le petit pied
+de la mère s'embarrassa dans sa robe, et un faux pas s'ensuivit.
+L'hidalgo et M. d'Entragues se précipitèrent de chaque côté pour
+prêter leur appui à cette divinité chancelante. Henriette profita du
+moment pour s'écrier:
+
+--Vous êtes lasse madame. Vite ... le pliant, page!
+
+Le page au pliant lâcha l'oiseau, l'oiseau s'envola sur une branche;
+le page au coussin jeta son coussin sur le page au pliant, les chiens
+croyant qu'on voulait jouer avec eux fondirent sur tout cela. Il y eut
+une bagarre désobligeante pour des maîtres de maison qui tiennent au
+bel air et au cérémonial.
+
+Les pages furent tancés d'importance.
+
+--Ils sont bien jeunes, dit l'hidalgo. Pourquoi si jeunes? Quelle
+habitude singulière en certaines maisons françaises? Pourquoi ne pas
+prendre plutôt de robustes jeunes gens bons au service, à la guerre, à
+tout?
+
+Ce malencontreux _à tout_ fut accueilli par un fauve regard de Marie
+Touchet, lequel ricocha sur Henriette et lui fit baisser la tête.
+
+--Monsieur, répliqua la mère, les maisons françaises dans lesquelles
+il y a des demoiselles préfèrent le service des pages enfants. J'eusse
+cru qu'on pensait de même en Espagne.
+
+L'hidalgo comprit qu'il avait dit une sottise. Il s'apprêtait à la
+réparer, mais Marie Touchet changea aussitôt la conversation. Elle
+s'assit à l'ombre d'une grande futaie, près de la fontaine. Sa fille
+prit place auprès d'elle. M. d'Entragues offrit lui-même un siège au
+capitaine espagnol.
+
+--Dites-nous, señor, quelques nouvelles de Paris, demanda Henriette,
+satisfaite de la halte, et jetant un coup d'oeil furtif au pavillon
+que sa mère ne pouvait plus voir.
+
+--Toujours les mêmes, señora, toujours de bons préparatifs contre le
+Béarnais, si jamais il revient. Mais il ne reviendra pas, nous sachant
+là.
+
+Cette rodomontade ne persuada pas M. d'Entragues.
+
+--Il y est déjà venu, dit-il, et vous y étiez, et c'était du temps de
+votre grand-duc de Parme, lequel, aujourd'hui, ne peut plus effrayer
+personne. Moi, je ne crois pas qu'il se passe un mois avant le retour
+du Béarnais devant Paris.
+
+--Si vous en savez plus long que nous, répliqua l'Espagnol avec
+curiosité, parlez, monsieur; sans doute vous êtes bien renseigné; car,
+en effet, M. le comte d'Auvergne, votre beau-fils, est colonel-général
+de l'infanterie des royalistes, et à la source des nouvelles.
+
+--Monsieur mon fils, interrompit Marie Touchet, ne nous fait point
+part des desseins de son parti; nous le voyons très-peu; d'ailleurs il
+nous sait trop fermes adversaires du Béarnais, trop dévoués à la
+sainte Ligue et vieux amis de M. de Brissac, le nouveau gouverneur
+donné à Paris par M. de Mayenne.
+
+--M. de Brissac! Excellent choix pour nous Espagnols, dit le seigneur
+Castil, que le nom de Brissac, prononcé en cette circonstance, sembla
+frapper d'une défiance nouvelle. Ne me disiez-vous pas tout à l'heure,
+madame, que le seigneur gouverneur est de vos amis?
+
+--Excellent! dit M. d'Entragues.
+
+--Vous le voyez souvent? demanda l'Espagnol.
+
+--Non, malheureusement. Il est devenu bien rare depuis quelque temps.
+
+L'hidalgo enregistra cet aveu.
+
+--Il a tant d'affaires, maintenant, se hâta de dire Mme d'Entragues,
+qui ne voulait pas se laisser croire négligée. Mais absent ou présent,
+je suis sûre qu'il nous porte une affection vive. Et j'y tiens, car
+son amitié en vaut la peine.
+
+--Assurément, dit l'Espagnol, le seigneur comte nous aide vaillamment,
+c'est un franc ligueur. Mais quelle étrange division dans les
+familles! quel affreux exemple! ajouta sentencieusement l'hidalgo.
+Voir M. le comte d'Auvergne armé contre sa mère!
+
+Mme d'Entragues se pinça les lèvres. Un violent dépit de paraître
+opposée à son fils, dont elle était si vaine, combattait en elle la
+crainte non moins grande de déplaire au parti régnant.
+
+M. d'Entragues intervint, pour écarter de la déesse ce nuage fâcheux.
+
+--Non, señor, dit-il, M. le comte d'Auvergne ne s'arme pas contre sa
+mère. Fils et neveu de nos rois, il croit rester fidèle à leur mémoire
+en servant celui que le feu roi Henri III avait désigné pour son
+successeur, car enfin c'est un fait; le feu roi a eu cette faiblesse à
+ses derniers moments de nommer roi le roi de Navarre.
+
+--En est-on bien sûr? demanda l'hidalgo avec cet aplomb de l'ignorance
+victorieuse qui conteste volontiers tout ce qui la gène.
+
+--M. le comte d'Auvergne, mon fils, en a été témoin, répliqua Mme
+d'Entragues.
+
+Don Castil salua en matamore. Henriette voulant ramener un peu de
+souplesse dans la conversation qui commençait à se tendre, réitéra sa
+question:
+
+--Qu'y a-t-il de nouveau à Paris, sauf cette nomination de M. de
+Brissac par M. de Mayenne?
+
+Et elle ajouta:
+
+--Excusez-moi, señor, j'arrive de voyage.
+
+--Mademoiselle, rien de précisément nouveau, sinon l'attente des
+fameux états généraux qui vont s'assembler.
+
+--Quels états?
+
+--Excusez cette petite fille, señor, dit Mme d'Entragues, nous nous
+occupons si peu de politique entre nous. Ma fille, les états généraux
+sont une réunion des trois ordres de l'État qui s'assemblent en des
+circonstances difficiles pour délibérer des mesures à prendre pour le
+bien public. Il s'agit d'abord de repousser le Béarnais, en quoi il y
+aura majorité, je pense.
+
+--Unanimité, dit le capitaine avec son assurance imperturbable.
+
+--S'il y avait unanimité, fit observer Henriette, on n'eût pas eu
+besoin de convoquer les états généraux, ce me semble.
+
+M. d'Entragues sourit à sa fille, pour la récompenser de cette
+réflexion judicieuse.
+
+L'hidalgo riposta:
+
+--D'ailleurs, ce n'est pas la nation française qui convoque les états
+généraux, c'est le roi d'Espagne, notre gracieux maître.
+
+--Ah! dit Henriette surprise, tandis que les deux Français, son père
+et sa mère, baissaient honteusement la tête.
+
+--Oui, señora; ce moyen vient de nous. Il peut seul mettre un terme à
+vos discordes civiles. Les états généraux vont trancher le noeud
+gordien, comme dit l'antiquité. S'il vous plaît d'assister aux
+séances, je vous ferai entrer.
+
+--Qui verrai-je là?
+
+--Mgr le duc de Feria, notre général; don Diego de Taxis, notre
+ambassadeur; don....
+
+--En fait de compatriotes? demanda Henriette avec enjouement.
+
+--M. le duc de Mayenne, M. de Guise, répliqua d'Entragues.
+
+--Qui délibéreront à l'effet d'exclure Henri IV du trône de France?
+demanda encore Henriette.
+
+--Assurément.
+
+--Mais ce ne sera pas tout que de délibérer, il faudra exécuter.
+
+--Oh! cela nous regarde, poursuivit l'hidalgo; aussitôt que la nation
+française se sera prononcée, nous nous emparerons de l'hérétique et
+nous l'expulserons de France. Peut-être le mettra-t-on à Madrid dans
+la prison de François Ier. J'ai reçu d'un mien cousin, alcade du
+palais, l'avis que les ouvriers réparent cette prison.
+
+--Cela va bien, monsieur, continua Henriette, cependant, sera-ce
+facile de prendre l'hérétique?
+
+--Oh! moins que rien, il court sans cesse par monts et par vaux.
+
+--Alors, on eût peut-être dû commencer par là, au lieu de le laisser
+gagner tant de batailles sur les Espagnols.
+
+--Ce n'est pas sur les Espagnols, señora, que le Béarnais a gagné des
+batailles, s'écria l'hidalgo rougissant, c'est sur les Français.
+
+Henriette se tut, avertie par un sévère coup d'oeil de sa mère, et par
+l'inquiétude qui agitait M. d'Entragues sur son banc de gazon.
+
+--Et, le Béarnais exclu, reprit Marie Touchet en s'adressant tout haut
+à sa fille comme pour lui faire leçon, les états nommeront un roi.
+
+--Qui?
+
+Cette naïve et terrible question qui résumait toute la guerre civile,
+avait à peine retenti sous la voûte de feuillage, qu'une voix
+enfantine, celle d'un page annonça pompeusement:
+
+--M. le comte de Brissac!
+
+Chacun se retourna. M. d'Entragues poussa une exclamation de joie et
+Madame rougit légèrement, comme si l'aspect du nouvel interlocuteur
+l'eût frappée un peu plus loin que la paupière.
+
+--M. de Brissac, le gouverneur de Paris! s'écria Entragues, en se
+précipitant au-devant de l'étranger, qui arrivait par le jardin.
+
+--Encore quelqu'un! pensa Henriette, avec un regard plaintif au
+pavillon des marronniers. L'heure s'approche où je devrais être chez
+moi!
+
+Le comte aperçut tout d'abord l'Espagnol et tressaillit.
+
+--Quel heureux hasard amène M. le comte de Brissac chez ses anciens
+amis tant négligés? dit Mme d'Entragues.
+
+--La trêve, madame, qui laisse un peu respirer le pauvre gouverneur de
+Paris, et pendant la paix on se dépêche de faire ses civilités aux
+dames.
+
+En même temps il la salua comme elle aimait à l'être, c'est-à-dire
+fort bas, et en lui baisant la main il lui serra sans doute
+involontairement les doigts, car elle rougit au point de redevenir
+presque belle.
+
+L'hidalgo attendait gravement son tour. Il l'eut. Brissac ne
+l'embrassa point, il est vrai, mais le reconnut, et lui pressant les
+mains avec expansion:
+
+--Notre brave allié, don José Castil, s'écria-t-il, un vaillant, un
+Cid Campeador!
+
+Tout en s'acquittant de ces devoirs de politesse, grâce auxquels il
+divisa l'attention des assistants, il remettait son chapeau et ses
+gants à un grand laquais d'une tournure militaire, auquel il dit sans
+affectation à l'oreille:
+
+--L'Espagnol a des pistolets dans ses arçons; prends-les sans être vu
+et ôtes-en les balles.
+
+Le comte Charles de Cossé-Brissac, homme de quarante-cinq ans, d'une
+haute mine, était un grand seigneur de race et de manières, enragé
+ligueur, que les Parisiens adoraient parce qu'il les avait commandés
+contre le tyran Valois aux barricades, et les Parisiennes ligueuses
+l'idolâtraient parce qu'elles pouvaient avouer cette idole sans faire
+médire de leur patriotisme.
+
+Il avait pour principe qu'on ne se fait jamais tort en clignant l'oeil
+pour les dames; que les belles en sont flattées, les laides
+transportées.
+
+Il avait tiré de cette conduite les plus grands avantages. Ses clins
+d'oeil placés avec adresse lui rapportaient de gros intérêts sans
+qu'il eût déboursé onéreusement. Parmi ses placements on pouvait
+compter Mme d'Entragues, à laquelle, depuis quelque dix années, il
+payait trois ou quatre fois l'an un soupir et un serrement de doigts.
+Mme d'Entragues, comme placement, offrait un certain avenir.
+
+Brissac avait peut-être payé de la même monnaie Mme de Mayenne et Mme
+de Montpensier. Cette dernière pourtant, selon la mauvaise chronique,
+était plus dure créancière et partant plus difficile sur les termes de
+payement et la qualité des espèces. Mais enfin, Brissac était bien
+avec toutes deux, puisqu'il venait d'être nommé par leurs maris
+gouverneur de Paris, c'est-à-dire gardien public de ces dames et de
+leur ville capitale.
+
+Le comte, depuis sa nomination, s'était montré d'un zèle si farouche
+pour la ligue, que les gens clairvoyants l'eussent trouvé trop vif
+pour être sincère. D'autant plus qu'il avait signé la trêve avec le
+Béarnais, au risque de déplaire à ses commettants les ligueurs. Il
+courait à ces moments-là des bruits sourds du mécontentement de M. de
+Mayenne, à qui les Espagnols ne donnaient pas assez vite la couronne
+de France; et comme le roi très-catholique Philippe II savait à quoi
+s'en tenir sur la destination de cette couronne, puisqu'il la
+convoitait pour lui-même, il avait vu avec inquiétude le changement de
+gouverneur opéré par Mayenne, pris Brissac en soupçon, et recommandé à
+ses espions ledit Brissac, qui, depuis la trêve surtout, était
+surveillé dans ses moindres démarches avec cette habileté supérieure
+des gens à qui l'on doit l'invention du saint-office et de la
+très-sainte Inquisition.
+
+Brissac, fin comme un Gascon, c'est-à-dire comme deux Espagnols, avait
+pénétré ses alliés. Créature de M. de Mayenne, mais créature décidée à
+s'émanciper dans le sens de ses sympathies et de son intérêt, il ne
+voulait plus tenir les cartes pour personne, et jouait désormais à son
+compte. Aussi déroutait-il continuellement ses espions par des allures
+d'une franchise irréprochable; sa correspondance n'avait pour ainsi
+dire plus de cachets, sa maison pour ainsi dire plus de portes; il ne
+sortait qu'accompagné, annonçant toujours le but de chaque sortie,
+parlait espagnol et pensait en français. Il croyait pouvoir se flatter
+d'avoir endormi Argus.
+
+Le matin du présent jour où il s'était décidé à prendre un grand
+parti, Brissac annonça dans ses antichambres, remplies de monde, qu'il
+suspendait dorénavant ses audiences pour l'après-dîner; que l'on était
+en trêve, que chacun respirant, le gouverneur de Paris voulait
+respirer aussi, que d'ailleurs MM. les Espagnols faisaient si bonne
+garde que tout le monde pouvait dormir en paix. Et il conclut en
+commandant ses chevaux pour la promenade.
+
+Puis, s'adressant familièrement au duc de Feria, le chef des
+Espagnols, il lui proposa de le mener souper à une maison de campagne
+où il avait certaine vieille amie. Il lui nomma tout bas Mme
+d'Entragues.
+
+Le duc refusa discrètement, avec mille civilités amicales. Et Brissac,
+en arrivant à Ormesson, fut mortifié, mais non surpris d'apercevoir
+l'hidalgo Castil, l'un des plus déliés espions de l'Espagne, qu'on lui
+avait expédié pour savoir à quoi s'en tenir sur cette visite chez les
+Entragues.
+
+Mais comme il était décidé à ne rien ménager pour assurer le succès de
+son entreprise, il ne songea qu'à assoupir les soupçons de l'hidalgo
+jusqu'au moment de l'exécution. Il congédia donc son valet, avec la
+consigne dont il s'aperçut bien que Castil avait flairé l'importance,
+et, s'asseyant entre les deux dames de façon à ne point perdre de vue
+le visage du capitaine:
+
+--Que c'est beau, la campagne, dit-il. Beaux ombrages, belles eaux,
+beautés partout!
+
+Il décocha un de ses clins d'oeil à Marie Touchet. C'était l'appoint
+du trimestre.
+
+L'hidalgo, distrait par le chuchotement de Brissac à l'oreille de son
+laquais, s'était levé. Brissac se leva à son tour.
+
+--Que désirez-vous? lui demanda M. d'Entragues.
+
+--J'avais prié tout bas mon valet de m'apporter à boire, et il ne
+vient pas.
+
+--J'y cours moi-même, se hâta de dire Henriette, qui bouillait
+d'impatience et cherchait cent prétextes de fausser compagnie.
+
+L'hidalgo se précipita au-devant d'elle:
+
+--C'est moi, dit-il, qui veux épargner cette peine à la señora.
+
+--Quoi! monsieur, dit Brissac, vous me serviriez de page!
+
+Ces mots arrêteront le Cid, profondément humilié.
+
+--Asseyez-vous, Henriette; asseyez-vous, capitaine, interrompit
+sèchement Marie Touchet. N'a-t-on pas ici des pages pour servir et un
+sifflet pour appeler les pages?
+
+Elle siffla majestueusement dans un sifflet de vermeil, comme une
+châtelaine du treizième siècle.
+
+Henriette vint se rasseoir avec dépit, l'Espagnol avec regret,
+Entragues essayant d'échauffer la conversation avec ses hôtes, Mme
+d'Entragues grondant les serviteurs tardifs, l'Espagnol rêvant au
+moyen de savoir ce qu'avait dit Brissac au laquais, Brissac songeant
+au moyen de sortir sans traîner après lui l'Espagnol, Henriette se
+creusant la tête pour s'évader avant huit heures.
+
+En attendant on buvait frais sans que l'imagination de personne eût
+rien trouvé d'ingénieux.
+
+Tout à coup deux pages sautillant, pour éviter les lévriers qui
+mordillaient leurs petites jambes, apparurent à l'entrée du couvert et
+annoncèrent pompeusement:
+
+--M. le comte d'Auvergne vient d'arriver au château.
+
+--Mon fils! s'écria Marie Touchet émue de surprise.
+
+--Le comte! balbutia M. d'Entragues, effrayé de voir l'effet produit
+sur l'Espagnol par cette visite imprévue.
+
+Celui-ci dévorait Brissac d'un regard ironiquement triomphant qui
+signifiait:
+
+--Te voilà pris! tu avais donné ici rendez-vous à M. d'Auvergne. Je
+m'y trouve. Comment vas-tu sortir de là?
+
+Brissac le devina et se dit:
+
+--Attends, imbécile; puisque tu prends ainsi le change, je vais te
+faire voir du pays. Et j'ai trouvé mon moyen.
+
+Cependant, toute la maison était en émoi de cet événement, Mme
+d'Entragues n'entendait pas raillerie sur le cérémonial. Ses gens
+s'occupaient donc à recevoir M. d'Auvergne en prince.
+
+Henriette faillit s'évanouir de rage à ce nouveau contre-temps; mais
+il lui fallut surmonter tout cela pour accompagner Mme d'Entragues.
+
+Celle-ci, pareille à une statue assise qui se dresserait sur son
+siège, se leva pour aller à la rencontre de son fils. Le cérémonial de
+la maison de France veut que la reine aille aussi au-devant de son
+fils roi.
+
+L'Espagnol voyant Brissac immobile, le crut déconcerté; il se
+rapprocha donc hypocritement pour lui dire:
+
+--Trouvez-vous convenable, monsieur, que nous demeurions dans la
+société du colonel général de l'infanterie royaliste?
+
+--Ah! en temps de trêve, répliqua Brissac, jouant la naïveté.
+
+--On pourrait mal penser de cette rencontre, ajouta l'hidalgo avec
+insistance; et cependant vous semblez hésiter.
+
+--J'hésite, j'hésite, parce que ce n'est pas poli en France de
+s'enfuir lorsqu'il arrive quelqu'un.
+
+Cette feinte résistance avait déjà plongé l'Espagnol aux trois quarts
+dans le piège.
+
+--Monsieur, dit-il, en y tombant tout à fait, je vous adjure, au nom
+de la Ligue, de ne pas vous compromettre en restant ici, car vous vous
+compromettez.
+
+--Vous avez peut-être raison, répliqua Brissac.
+
+--Partez, monsieur, partez!
+
+--Eh bien, soit! puisque vous le voulez absolument. Vous êtes une
+bonne tête, don José!
+
+--Je cours faire préparer vos chevaux.
+
+--Nos chevaux! vous m'accompagnerez, je suppose, don José?
+
+L'admirable bonhomie de cette dernière invitation acheva l'Espagnol.
+Il se figura que Brissac, après avoir voulu un tête-à-tête avec M.
+d'Auvergne, voulait maintenant que nul ne fût témoin de ce qui se
+passerait entre M. d'Auvergne et sa famille. Complots, toujours
+complots, qu'il était réservé à don José Castil de déjouer par la
+force de son génie.
+
+Au lieu de répondre, l'Espagnol appuya mystérieusement un doigt sur
+ses lèvres.
+
+Le désespoir de M. d'Entragues, au milieu de cette agitation, était un
+spectacle bien pitoyable. Que penserait la Ligue de la visite chez lui
+d'un royaliste aussi suspect? Et cela, quand il sortait de dire à
+Castil que M. d'Auvergne ne venait jamais à Ormesson! Brissac partait,
+scandalisé sans doute. Castil fronçait le sourcil. Quel désastre!
+
+D'Entragues courut après les deux ligueurs pour leur faire mille
+protestations de son innocence. Il s'abaissa jusqu'à jurer à l'hidalgo
+que la visite de M. d'Auvergne était tout à fait imprévue.
+
+--N'importe, dit Brissac, je ne puis me trouver avec lui sans
+inconvenance. Il vient d'entrer dans le parterre; prenons une contre
+allée, don José, pour qu'il soit dit que lui et moi nous ne nous
+sommes pas même salués. Vous êtes témoin, don José.
+
+--Certes! répliqua celui-ci.
+
+Brissac pria d'Entragues d'offrir ses excuses aux dames qui
+comprendraient cette brusque retraite, et après l'avoir salué en
+affectant beaucoup de froideur, il le laissa désolé.
+
+Castil alors dit à Brissac qui l'entraînait:
+
+--Nous ne sommes pas dupes de cet imprévu, n'est-ce pas, et tandis que
+vous protesterez par votre départ, je resterai, moi, pour qu'on ne
+nous joue pas.
+
+--Quoi! vous me laissez seul, dit Brissac avec les plus affectueux
+serrements de main; mais c'est vous qui allez vous compromettre. Par
+grâce, venez.
+
+--Moi, je ne risque rien, dit l'hidalgo, plus que jamais persuadé
+qu'il allait découvrir toute une conspiration royaliste.
+
+M. de Brissac partit. L'Espagnol revint sur les pas de M. d'Entragues
+et arriva juste à la rencontre du fils de Charles IX et de Marie
+Touchet.
+
+M. le comte d'Auvergne portait bien ses vingt ans et son titre de
+bâtard royal. Il était suffisamment humble et suffisamment insolent.
+Sa mère lui avait appris à se préférer à tout le monde, même à elle.
+
+Il entra dans le château comme un vainqueur, mais un vainqueur
+dédaigneux, et saluant sa mère, qui lui faisait la révérence.
+
+--Bonjour, madame, dit-il; avouez que je suis un événement ici. Ah!
+c'est M. d'Entragues que j'aperçois. En vérité, il rajeunit.
+Serviteur, monsieur d'Entragues.
+
+D'Entragues s'inclinait; le jeune homme aperçut l'Espagnol.
+
+--Don José Castil, capitaine au service de S. M. le roi d'Espagne, dit
+Marie Touchet, pour se hâter d'en finir avec cette désagréable
+présentation.
+
+Le comte toucha légèrement son chapeau, et demanda:
+
+--Monsieur était-il à Arques?
+
+L'hidalgo grommela un non de mauvaise humeur et s'effaça derrière
+d'Entragues. Ce dernier, prenant par la main Henriette, la mena en
+face de son frère.
+
+--Mademoiselle d'Entragues, dit-il, que vous ne connaissez point,
+monsieur le comte, car vous l'avez vue une seule fois lorsqu'elle
+était enfant.
+
+Le comte regarda cette belle fille qui le saluait comme un étranger.
+Il la regarda avec une attention qui n'échappa point au père et à la
+mère.
+
+--Mais, s'écria-t-il, je la connais, au contraire.
+
+--Comment est-ce possible? demanda Marie Touchet.
+
+--Était-elle ici hier?
+
+Ce ton familier, presque méprisant, ne révolta ni les Entragues ni la
+jeune fille elle-même, tant ils étaient curieux de savoir la pensée du
+comte.
+
+--Henriette est arrivée seulement hier, répliqua M. d'Entragues.
+
+--Venant de?...
+
+--De Normandie.
+
+--Elle a passé à Pontoise?
+
+--Oui.
+
+--Elle était accompagnée de deux laquais?
+
+--Oui.
+
+--Et montait une haquenée noire, boiteuse du pied hors montoir?
+
+--Oui. Comment savez-vous cela?
+
+--Attendez ... En sortant du bac elle s'est accrochée par sa robe à un
+piquet et a failli tomber.
+
+--C'est vrai, dit Henriette surprise.
+
+--Et en chancelant elle a montré une jambe très-galante, ma foi.
+
+Henriette rougit.
+
+--Eh bien! monsieur, dit-elle avec un sourire.
+
+--Eh bien! mademoiselle, vous pouvez vous flatter d'avoir une
+chance!... cette demi-chute vous a procuré une belle conquête!
+
+--Ah! dirent à la fois le père et la mère, en souriant aussi.
+
+--Vous devez vous souvenir, continua le comte avec sa cynique
+familiarité, d'avoir vu trois hommes sous une petite échoppe, près de
+là, la cabane du passeur.
+
+--Je ne sais, balbutia Henriette.
+
+--Eh bien, je vous l'apprends. Savez-vous quels étaient ces trois
+hommes? moi, M. Fouquet la Varenne, qui continuait sa route vers
+Médan, et enfin ... ah! ceci est le bon, le roi!
+
+--Le Béarnais! s'écria Mme d'Entragues.
+
+--Non, le roi, reprit M. d'Auvergne, le roi, qui a vu Mlle d'Entragues
+et sa jambe, le roi qui a poussé des hélas! d'admiration, et qui est
+amoureux fou de Mlle d'Entragues.
+
+--Est-ce possible?... dit Marie Touchet, avec une réserve du meilleur
+goût.
+
+--Quelle folie! balbutia Entragues, dont le coeur se mit à battre.
+
+--C'est une folie peut-être, mais qui allait avoir des suites, si le
+roi n'eût été appelé par le passeur. Il s'est embarqué alors, en
+gémissant de ne pouvoir suivre l'inconnue, et nous n'avons parlé que
+de cette figure brune et de cette jambe ronde jusqu'à Pontoise, où
+nous devions coucher. Diable emporte si je me doutais que ce fût une
+jambe de famille!
+
+Henriette était rouge comme le feu. Son sein battait, une sorte de
+vague ivresse montait à son cerveau. Elle, naguère si pressée de
+regagner son pavillon, s'assit alors près de sa mère en minaudant
+comme pour agacer son frère et le provoquer à de nouvelles
+confidences.
+
+--Le roi de Navarre a bon goût, dit Marie Touchet.
+
+--Le roi, reprit le comte d'Auvergne, oui, certes, il a bon goût, car
+Mlle d'Entragues est une petite merveille.
+
+--Le roi sera bien surpris, dit le père, quand il saura de vous que
+cette inconnue est une fille de noblesse, soeur de son ami le comte
+d'Auvergne; il le saura, car vous le lui direz certainement.
+
+--Pourquoi faire? murmura Henriette en coquetant.
+
+--Eh! mordieu! s'écria le jeune homme, je gage qu'il le sait déjà, car
+c'est lui qui m'a envoyé ici aujourd'hui. Profitez de la trêve,
+m'a-t-il dit, et du voisinage, pour aller voir votre mère, afin qu'on
+ne m'accuse pas de vous séparer d'elle.
+
+--Il a dit cela, donc il ne savait rien, objecta Mme d'Entragues.
+
+--Bah! il ne pouvait pas me dire: Allez annoncer à Mlle d'Entragues
+que je la trouve belle, non pas qu'il se gêne avec moi, mais enfin
+c'est la charge de Fouquet la Varenne de faire ces commissions-là.
+
+--Mais pour vous envoyer ici dans ce but ... de curiosité, comment le
+roi, dit Mme d'Entragues, aurait-il su le nom de ma fille!
+
+Le jeune homme sourit malicieusement en remarquant les progrès de
+Marie Touchet qui, cinq minutes avant, ne pouvait appeler Henri que
+_le Béarnais_, et maintenant l'appelait </i>le roi</i> à la barbe de
+l'Espagnol.
+
+--Est-ce que la Varenne, répliqua-t-il ne connaît pas tous les jolis
+minois de France? Ils sont tout rangés, tout étiquetés dans sa
+mémoire, et, à l'occasion, il en tire un du casier, comme un sommelier
+tire un flacon de l'armoire.
+
+--Il y a cependant des flacons sur table en ce moment, dit le père
+Entragues pour continuer la métaphore, sans s'apercevoir de
+l'inconvenance profonde d'un semblable entretien devant une jeune
+fille.
+
+--Ma foi, non. Le roi a trop peu réussi près de la marquise de
+Guercheville, trop réussi près de Mme de Beauvilliers et il avait déjà
+ébauché une autre passion. Mais cela m'a l'air de vouloir finir avant
+d'avoir commencé.
+
+--Qui donc? demanda Marie Touchet, aussi excitée que son mari.
+
+Henriette dévorait chaque parole.
+
+--C'est une demoiselle de la maison d'Estrées, à ce que je crois, on
+l'appelle Gabrielle, c'est une blonde incomparable, dit-on; je ne la
+connais pas.
+
+--Eh bien? demanda le père Entragues.
+
+--Oh! des complications à n'en plus sortir. Une fille qui se révolte
+contre l'amour, un père féroce capable de tuer sa fille comme je ne
+sais plus quel boucher de Rome: le roi se lassera s'il n'est déjà las.
+Il soupire gros, notre cher sire, mais pas longtemps; le moment serait
+bien bon à prendre pour devenir....
+
+--Quoi donc? s'écrièrent Marie Touchet avec une fausse dignité,
+Entragues avec une fausse surprise, Henriette avec une fausse pudeur.
+
+--Reine, sans doute, répliqua ironiquement le cynique jeune homme,
+aussitôt que notre roi aura rompu son mariage avec la reine
+Marguerite. Cela tient à un fil.
+
+--Alors comme alors, murmura Entragues en s'agitant.
+
+--Bah! à ce moment-la, le roi aura bien oublié sa belle inconnue, dit
+Marie Touchet.
+
+--En admettant qu'il y ait songé jamais, ajouta Henriette rouge et
+pensive.
+
+Huit heures sonnèrent lentement à Deuil. Le vent du soir apporta
+chaque coup comme un avis pressant à l'oreille de la jeune fille, sans
+la tirer de ses rêves. Il fallut que sa mère, changeant de
+conversation, s'écriât:
+
+--Huit heures!
+
+Alors Henriette réveillée fit un bond sur son siège.
+
+Le père et la mère venaient d'échanger un regard qui signifiait:
+
+--Renvoyons cette enfant pour causer plus librement avec le comte
+d'Auvergne.
+
+Quelque chose comme le craquement d'une branche au fond du parc, et le
+hennissement d'un cheval du côté du pavillon des marronniers, troubla
+le silence général, et Henriette se leva le sourcil froncé.
+
+La nuit commençait à descendre sur les grands arbres; les personnages
+assis sous le couvert ne se voyaient qu'à peine. L'Espagnol, qui
+pendant toute cette scène avait constamment cherché aux paroles un
+sens mystérieux et essayé de lire dans les triviales provocations du
+comte d'Auvergne comme dans un chiffre diplomatique, se fatigua des
+mille combinaisons qui s'entrechoquaient dans sa cervelle, et annonça
+son départ, à cause, disait-il, de la fermeture des portes de Paris
+qui avait lieu à neuf heures.
+
+Mais son véritable motif, c'est qu'il voulait suivre Brissac, dont le
+départ si prompt commençait un peu tard à lui inspirer des soupçons.
+
+--Je le rattraperai, se dit l'Espagnol, c'est par-là qu'est le
+complot.
+
+Il prit donc congé, reconduit avec politesse par Entragues, mais sans
+l'empressement que d'ordinaire le châtelain savait manifester à ses
+confrères de la Ligue.
+
+Ce refroidissement après tant de caresses parut maladroit à Marie
+Touchet, qui ne put s'empêcher de le dire tout bas à son mari.
+
+--Il ne serait pas hospitalier, répliqua Entragues, de faire tant
+d'amitié à un ligueur en présence d'un royaliste. Le capitaine est
+Espagnol, c'est vrai, mais après tout M. le comte d'Auvergne est fils
+de roi, et votre fils.
+
+Là-dessus, Entragues se hâta d'en finir avec Castil, qui ne demandait
+pas mieux.
+
+Henriette se glissa dans l'ombre et partit sans dire bonsoir à
+personne, car elle se promettait de revenir bien vite.
+
+Mme d'Entragues, demeurée seule avec le comte d'Auvergne, se préparait
+à le faire bien parler, quand un page accourant, annonça qu'un
+gentilhomme, venu en toute hâte de Médan, voulait parler à madame.
+
+--Son nom? demanda la châtelaine.
+
+--La Ramée.
+
+--Qu'il attende.
+
+--Ne vous gênez pas, madame, dit le comte d'Auvergne, recevez-le.
+
+--Il dit être porteur de nouvelles, ajouta le page.
+
+--Bien importantes, madame, s'écria la Ramée qui avait suivi le page à
+quelques pas et contenait à peine son impatience.
+
+--Venez donc, monsieur de la Ramée, dit Mme d'Entragues avec
+inquiétude, venez, puisque M. le comte d'Auvergne le permet....
+
+
+
+
+X
+
+
+D'UN MUR MAL JOINT ET D'UNE FENÊTRE MAL CLOSE.
+
+
+La Ramée, en se présentant, n'avait plus sa bonne mine. Le voyage un
+peu rapide, les suites de son exaltation de la journée, l'incubation
+d'une mauvaise pensée avaient reflété une teinte sinistre sur son
+visage.
+
+La dame d'Entragues, qui brûlait de se trouver seule avec lui, n'osa
+cependant pas le prendre à part tout de suite. Elle fut aidée en cela
+par l'intelligence du jeune homme ou plutôt par sa méchanceté.
+
+En effet, sachant qu'il était en présence du comte d'Auvergne, un
+royaliste, la Ramée débuta ainsi:
+
+--Je vous apporte, madame, une fâcheuse nouvelle de la guerre.
+
+--Comment, de la guerre? dit M. d'Entragues, qui revenait de conduire
+l'Espagnol. Est-ce que nous sommes en guerre, monsieur la Ramée?
+
+Puis, se tournant vers le comte d'Auvergne, il lui expliqua ce
+qu'était la Ramée, le fils d'un voisin de terres.
+
+--Nous sommes en paix, ou plutôt nous y devrions être, monsieur,
+répliqua le jeune homme; mais c'est seulement en paroles ou sur le
+papier. De fait, nous sommes en guerre, attendu qu'aujourd'hui même
+les soldats du Béarnais....
+
+--Du roi! dit M. d'Entragues, inquiet d'un froncement de sourcils du
+comte d'Auvergne.
+
+--Des soldats, continua la Ramée avec une volubilité qui témoignait de
+sa colère, ont forcé l'entrée de notre maison, pillé les vivres et
+provisions, et enfin incendié.
+
+--Incendié! s'écria Mme d'Entragues.
+
+--Votre grange, madame, où était rentrée toute la récolte de cette
+année pour votre consommation de chasse.
+
+Mme d'Entragues se tut sur un signe de son mari; mais ce silence de
+tous deux était éloquent; il demandait l'avis de M. d'Auvergne.
+
+Celui-ci, sans avoir perdu un moment le froid sarcasme de son sourire:
+
+--Quels soldats ont fait cela? dit-il.
+
+--Ceux qu'on nomme les gardes.
+
+--Ah! les gardes. Eh bien, mais il y a dans la convention de la trêve
+un article....
+
+La Ramée répondant au sarcasme par le sarcasme:
+
+--Dans notre pays, répondit-il, c'est avec le papier de cet article
+que les soldats mettent le feu aux granges.
+
+--Vous êtes-vous plaint à un chef? dit le comte d'Auvergne.
+
+--Oui, certes, monsieur.
+
+--Eh bien? demanda M. d'Entragues.
+
+--On m'a proposé de me faire pendre.
+
+Le comte d'Auvergne partit d'un éclat de rire si bruyant qu'il
+enflamma de fureur les yeux de la Ramée.
+
+--M. le comte est bon royaliste, murmura-t-il en serrant les dents et
+les poings.
+
+Marie Touchet parut bien un peu scandalisée de cette joie du fils de
+Charles IX; mais M. d'Entragues, perplexe entre la colère du
+propriétaire et la complaisance du courtisan, souriait d'un côté et
+menaçait de l'autre, comme un masque de Chrêmès.
+
+--Je parie qu'il s'est adressé à Crillon! ajouta M. d'Auvergne en se
+tenant les côtes.
+
+--Précisément, dit la Ramée, et c'était une grande sottise de ma part,
+je l'ai éprouvé. Aussi ne me plaindrai-je plus, je me ferai justice
+moi-même.
+
+--Vous serez écartelé, mon pauvre garçon, dit le comte d'Auvergne en
+se remettant à rire. Ma foi, cela vous regarde.
+
+Et avec son habileté ordinaire, quand la conversation devenait
+compromettante, il tourna les talons en prenant le bras de M.
+d'Entragues, tout consolé de sa paille brûlée, par l'espoir de
+reprendre avec son beau-fils une autre conversation.
+
+La Ramée demeura seul avec la châtelaine. Celle-ci baissait la tête.
+Elle sentait l'affront, elle sentait les frémissements de la Ramée.
+Cependant elle n'osait point s'irriter en présence de cette raillerie
+du comte d'Auvergne.
+
+--Prenez-en votre parti, dit-elle au jeune homme Après tout, le mal
+est réparable.
+
+La Ramée baissant la voix:
+
+--C'est vrai, madame. On peut éteindre un feu. Il s'éteint souvent de
+soi. Mais un secret qui court et qui dévore l'honneur d'une famille,
+comment l'éteindre?
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria Marie Touchet avec un mouvement
+d'effroi.
+
+--L'incendie de la grange est le moindre do nos malheurs, et ce n'est
+pas le motif de ma visite si rapide; vous vous souvenez, madame, que
+vos terres en Vexin sont contiguës aux nôtres; que mon père n'est pas
+un indifférent pour M. d'Entragues, et que j'ai été élevé, pour ainsi
+dire, avec vos filles.
+
+--Sans doute, je m'en souviens.
+
+--Pour l'une d'elles, pour l'aînée, pour Mlle Henriette enfin, j'ai
+pris, vous ne l'ignorez pas, une amitié si vive....
+
+Marie Touchet fit un geste d'impatience.
+
+--Vous m'y avez autorisé, dit aussitôt la Ramée, le jour où vous
+adressant à moi comme à un de vos proches, vous avez bien voulu me
+confier que la cadette, Mlle Marie, une enfant! risquait d'être
+compromise par légèreté, ayant donné à l'un de vos pages, une
+bague.... Oh! Dieu m'est témoin que je ne m'alarmais pas comme vous;
+elle avait douze ans à peine, et j'appelais cette faute une étourderie
+sans conséquence; mais comme vous fîtes appel à mon dévouement....
+
+--Oui, je sais tout cela, dit précipitamment la châtelaine. Vous avez
+repris et rapporté cette bague. C'est un immense service que je saurai
+reconnaître comme il convient.
+
+--Je l'espère, madame, dit la Ramée en tremblant, car j'ai compromis
+mon salut éternel pour venger votre honneur: j'ai tué un homme, et,
+depuis ce jour, bien des choses m'ont été révélées que j'ignorais.
+
+--Comment? fit Marie Touchet inquiète.
+
+--Oui, madame, je croyais que l'homme une fois mort, on ne le revoit
+plus, que le secret une fois enseveli ne ressuscite jamais. Eh bien,
+je me trompais: le visage pâle et morne du gentilhomme huguenot
+reparaît incessamment à mes yeux, lumineux dans les ténèbres, livide
+et mat dans la lumière. Quant au secret, nous ne sommes plus seuls à
+le savoir vous et moi; car, tantôt, dans le camp des gardes du
+Béarnais, où je m'étais rendu pour faire punir les voleurs et les
+incendiaires ... Ces gardes!... je voudrais les voir tous détruits,
+peut-être parmi tant de fantômes ne reconnaîtrais-je plus celui du
+huguenot; eh bien, madame, dans le camp des gardes, un jeune homme
+s'est opposé à moi et m'a dit à l'oreille notre secret si chèrement
+acquis, notre secret de famille....
+
+--Il vous a dit?
+
+--Aumale ... la haie d'épines ... le gentilhomme assassiné!
+
+--Et ... la bague?
+
+--La bague aussi, avec ses armoiries.
+
+--Malheur!... qui donc est ce jeune homme.
+
+--Je ne sais pas son nom, mais je n'oublierai jamais sa figure, et
+quelque chose me dit que je le retrouverai.
+
+--Il le faudra, dit Marie Touchet d'une voix sombre.
+
+--Maintenant, madame, de qui peut-il avoir appris ce que nous deux
+seul croyions savoir? Cherchons dans votre famille. Mlle Marie a
+peut-être connu la vérité?
+
+--Jamais. Marie est dans un couvent. Destinée à faire profession, elle
+n'a plus besoin de s'intéresser aux choses de ce monde. D'ailleurs,
+c'est une enfant qui ne se souvient plus.
+
+--Elle a peut-être confié ses chagrins à sa soeur Henriette.
+
+Mme d'Entragues avec une assurance étrange:
+
+--Non, dit-elle, non, ce n'est pas Marie; et si c'est Henriette, il
+faudrait donc qu'elle eût trouvé un confident bien sûr, bien intime.
+
+La Ramée sembla comprendre, car son visage prit une expression de
+menace effrayante.
+
+Mme d'Entragues se hâta de dire alors:
+
+--Nous causerions mal de ce sujet en un pareil moment. M. le comte
+d'Auvergne passe ici la soirée, la nuit peut-être. Demeurez au
+château, et nous trouverons une occasion de renouer cet entretien.
+
+La Ramée, profondément rêveur, écoutait à peine ces paroles. Il ne
+remarquait pas non plus avec quelle insistance Marie Touchet
+l'éloignait. Elle, plus clairvoyante ou moins distraite, observa cet
+air pensif et le prit pour un muet reproche.
+
+Apparemment, crut-elle dangereux de laisser partir la Ramée sur une
+mauvaise impression, car elle lui toucha légèrement le bras et lui
+dit:
+
+--A propos, comment va monsieur votre père?
+
+--Toujours moins bien. Sa blessure est mal soignée. Nous n'avons pas
+de médecin et la chaleur de cette saison est bien mauvaise pour les
+plaies.
+
+--Je ne vous prie pas de souper avec nous, dit Marie Touchet après
+cette réparation de politesse, M. le comte d'Auvergne n'aime pas les
+nouveaux visages, et d'ailleurs vous vous êtes montré à lui un peu
+trop ligueur.
+
+--Vous plaît-il que je m'en retourne à Médan? dit froidement la Ramée.
+
+--Oh! je ne dis pas cela.
+
+--Ne vous gênez point, continua le jeune homme avec une amertume
+courageusement déguisée. Mon cheval est un peu las, mais j'en prendrai
+un frais ici. Je ne voudrais pas que M. le comte d'Auvergne fût
+attristé par mon visage funèbre. Seulement, avant de partir, je vous
+demanderai la grâce de saluer Mlle Henriette, que je n'ai pas vue
+depuis si longtemps, et qui doit être bien embellie.
+
+Il y avait au fond de toutes ces paroles prononcées par une bouche
+calme quelque chose de sinistre comme le silence qui précède les
+tempêtes.
+
+Mme d'Entragues ne trouva pas que ce fût acheter bien cher le départ
+d'un hôte gênant.
+
+--Voir Henriette, dit-elle, mais c'est trop juste. Elle était là il
+n'y a qu'un instant. Je crois qu'elle s'est retirée chez elle, vous
+savez le chemin du pavillon, je crois? Allez-y donc et heurtez à la
+porte, Henriette vous fera ouvrir ou descendra dans le parc. Je vous
+laisse pour retrouver mon fils.
+
+La Ramée s'inclina presque joyeux. Il avait la permission d'aller voir
+Henriette. Mme d'Entragues partit satisfaite de son côté, car elle
+redoutait encore plus la complicité de la Ramée que celle de tout
+autre. La Ramée pour elle n'était plus seulement un confident, c'était
+un créancier envers lequel, dans un moment de détresse, elle avait
+contracté une dette qu'il lui était impossible de payer.
+
+--Qui sait, se dit-elle en rejoignant son fils et son mari, si ce la
+Ramée ne me parle pas de son fantôme et de la résurrection de notre
+secret pour m'effrayer et me pousser à lui accorder Henriette. Mais à
+présent le péril est loin. Marie absente ne peut donner d'explication.
+Henriette ne se trahira pas elle-même et saura se défaire seule de ce
+fatigant la Ramée.
+
+Elle marchait toujours, en rêvant ainsi.
+
+--Évidemment, poursuivit-elle dans sa méditation, c'est la Ramée qui
+me tend ce piège. Ce jeune homme qui l'aurait tant effrayé au camp des
+gardes est un personnage d'invention; j'ai accusé Marie, une enfant
+sans conséquence, pour justifier Henriette, ma fille favorite, mon
+aînée, qu'il faut établir la première. Mais si Urbain avant sa mort
+avait tout conté à ce jeune homme, ce n'est pas le nom de Marie qu'il
+aurait prononcé. Donc, la Ramée croit me duper, et il est ma dupe. Ou
+bien, serait-ce Henriette qui aurait confié notre fable à quelqu'un, à
+ce jeune homme mystérieux ... mais quand? comment? dans quel intérêt?
+sous quelle influence?
+
+Mme d'Entragues se heurtait là, comme tous les gens de ruse et
+d'intrigue, à un écueil inconnu. Elle ne pouvait savoir le motif si
+simple qui avait forcé les fausses confidences de la jeune fille.
+Cette ignorance la rassura pleinement. Elle rentra dans sa sécurité.
+Le réveil devait être douloureux.
+
+A peine eût-elle rejoint M. d'Entragues et le comte d'Auvergne, que
+toutes ses visions lugubres se dissipèrent. Elle trouva les deux
+courtisans occupés à tresser la chaîne fleurie de leur déshonneur. On
+se mit à discuter à trois les chances de succès, les chances de
+revers; on analysa les beautés, les défauts; on parla du passé, de la
+fameuse époque de la gloire de la famille; on repassa les vers de
+Desportes et les vers de Charles IX.
+
+Que ne devait-on pas attendre d'un prince nouveau, un peu avare
+encore, c'est vrai, mais dont le coeur ouvrirait la bourse!
+
+Le roi, s'il abjurait, avait des chances. S'il restait huguenot, il ne
+finirait pas moins par se faire une très-grande position en France
+avec son épée. S'il ne devenait pas roi, il serait toujours un héros,
+soutenu par l'Angleterre et l'immense parti des réformés. Son avenir
+ne pouvait décroître. Sa maison serait toujours un palais, si elle
+n'était même une cour. Quel danger y avait-il à suivre la fortune d'un
+pareil prince? Le pis aller, c'était un bon mariage et la royauté de
+Navarre, après l'exclusion de la reine Marguerite.
+
+Tant de rêves bâtis sur l'empreinte que le petit pied d'une jeune
+fille avait laissée en un peu de sable!
+
+Les trois convives soupèrent gaiement. Ils parlaient de ces énormités
+à mots couverts comme des bandits parlent l'argot. On eut la pudeur
+des termes, pour ne point scandaliser les laquais, ou plutôt pour ne
+pas compromettre de si beaux projets en les vulgarisant.
+
+Quant à l'objet de la combinaison, il n'était pas là; inutile de la
+ménager. Henriette venait de se faire excuser près de sa mère de ne
+pas paraître au souper. Fatiguée, disait-elle, elle préférait se
+reposer seule dans sa chambre; elle avait même congédié sa camériste.
+Marie Touchet la crut en conversation avec la Ramée, elle se garda
+bien d'insister. Le comte d'Auvergne ne se plaignait pas de la liberté
+qui résultait de cette absence. Il en profita de toutes les manières,
+car, après avoir mis à sac le buffet et la cave, il lança quelques
+attaques contre la caisse maternelle.
+
+C'était un grand vaurien bien dangereux que ce faux prince. Combien de
+fois n'eût-il pas été pendu dans sa vie, si son père se fût appelé
+Touchet ou même Entragues! Il commençait de bonne heure, par le plus
+éhonté cynisme, cette carrière de petits vols, de sordides
+coquineries, qui ne s'élevèrent jamais assez haut pour lui mériter au
+moins la royauté des brigands.
+
+Après avoir adroitement parlé de la faveur dont il jouissait près de
+Henri IV, il raconta quelques traits de la pénurie qui empêchait cette
+faveur d'être lucrative.
+
+Il avait de l'esprit et la facilité de tout dire. Il divertit d'abord
+ses hôtes, et après les avoir fait rire, comme il avait su les
+intéresser pour eux-mêmes, il jugea que sa cause était gagnée.
+
+En effet, Mme d'Entragues fit un signe à son mari, et le complaisant
+beau-père offrit le plus gracieusement du monde, comme il convient
+qu'on offre à un prince, deux cents pistoles de celles qu'il empilait
+avec force soupirs dans son bahut d'ébène, présent de Charles IX.
+
+Le comte accepta, se remit à boire, et on renvoya décidément les
+laquais et les pages pour causer à coeur franc et à lèvres ouvertes.
+
+M. d'Auvergne redit, avec des commentaires nouveaux, l'impression que
+la vue d'Henriette avait produite sur le roi. Il sacrifia en trois ou
+quatre épigrammes la blonde fille de M. d'Estrées à la brune enfant
+des d'Entragues. Il cita des prédictions, vieux hochets de famille qui
+pronostiquaient la royauté à quelque branche de sa maison. Pour lui,
+déjà ivre, plus de difficultés, plus de retards. La première personne
+qui entrerait au château serait en n'en pas douter Henri IV venant
+demander Henriette à ses parents.
+
+Déjà M. d'Auvergne appelait le roi beau-frère et M. d'Entragues lui
+eût dit: Touchez là, mon gendre.
+
+Une demi-heure à peu près s'écoula dans cette charmante intimité.
+L'établissement de la soeur Henriette se construisait à vue d'oeil.
+
+Tout à coup, lorsque Mme d'Entragues savourait avec le plus de
+sécurité les poisons de ce tentateur, un bruit singulier sur la vitre
+de la grand'porte appela son attention de ce côté.
+
+Elle seule avait le visage tourné vers cette porte, à laquelle
+Entragues et le comte se trouvaient adossés. La nuit au dehors était
+d'autant plus noire que la salle était plus éclairée.
+
+Quelque chose de pâle, rehaussé de deux points de feu, vint se coller
+sur la vitre, et Mme d'Entragues reconnut le visage de la Ramée
+décomposé par une expression qu'elle ne lui avait pas encore vue.
+
+Auprès de cette effrayante figure, un doigt inquiet répétait
+incessamment le signe qui appelle. Et quand on songe à l'impérieuse
+familiarité de ce signe, à son inconvenance eu égard à la dame
+châtelaine, on comprendra combien fut étonnée et épouvantée à la fois
+Marie Touchet qui, malgré sa majesté révoltée, voyait toujours
+derrière la vitre ce doigt maudit qui lui disait: Venez!
+
+En proie à des craintes que l'événement ne devait que trop justifier,
+elle se leva, sans même avoir attiré l'attention des deux hommes, qui
+en ce moment unissaient leurs coeurs et leurs verres; elle obéit au
+geste de la Ramée et sortit dans le jardin.
+
+--Qu'y a-t-il encore, demanda-t-elle avec hauteur, êtes-vous fou,
+monsieur?
+
+--Peut-être madame, car je ne sens plus que ma tête m'appartienne.
+
+--Que voulez-vous de moi?
+
+--Suivez-moi, je vous prie.
+
+La Ramée frissonnait, ses mains glacées avaient saisi les mains de Mme
+d'Entragues.
+
+--Où me menez-vous? dit-elle sérieusement effrayée de cette voix
+rauque, de ce regard effaré.
+
+--Au pavillon de Mlle Henriette.
+
+Mme d'Entragues tressaillit sans savoir pourquoi.
+
+--Qu'y verrai-je, monsieur?
+
+--Je ne sais si vous verrez, mais vous entendrez, à, coup sûr.
+
+--Expliquez-vous!
+
+--Et d'abord, madame, savez-vous si Mlle Henriette n'attendait pas
+quelque visite ce soir?
+
+--Aucune, que j'aie autorisée du moins.
+
+--Alors, venez, il le faut.
+
+La Ramée appuya sur son bras le bras tremblant de Mme d'Entragues, et
+la guida plus vite que le cérémonial ne l'eût permis, vers l'extrémité
+du parc, à l'endroit où s'élevait le pavillon sous les marronniers.
+
+--La porte est fermée, dit-il alors tout bas, el j'allais frapper tout
+à l'heure, lorsqu'il m'a semblé entendre là-haut des voix par une
+fenêtre maladroitement ouverte.
+
+--Comment des voix, puisque Henriette est seule?
+
+La Ramée sans répondre leva le bras vers le bâtiment d'où
+s'échappaient voilés, il est vrai, et inintelligibles, mais
+parfaitement reconnaissables, les accents d'une voix qui n'était pas
+celle de la jeune fille.
+
+Marie Touchet entendit. Bientôt la voix de Mlle d'Entragues répondit à
+l'autre, et les deux voix se mêlèrent dans un duo des plus vifs qui
+n'annonçait rien d'harmonieux.
+
+--Il y a un homme là-haut, murmura la mère à l'oreille de la Ramée.
+
+--Oui, fit celui-ci de la tête.
+
+--Comment un homme se serait-il introduit chez Henriette?
+
+La Ramée amena Mme d'Entragues près du mur de clôture, au travers
+duquel, grâce à une crevasse, il lui montra dans les orties et le
+taillis de marronniers, de l'autre côté, un cheval qui broutait
+tranquillement en attendant son maître.
+
+--Je vais appeler ma fille, dit Marie Touchet.
+
+--Elle fera évader l'homme par la fenêtre, dit la Ramée; avez-vous une
+clef de la porte du bas?
+
+--Assurément, et je vais la chercher.
+
+La Ramée l'arrêta.
+
+--Ils auront tiré les verrous peut-être, et le bruit que vous ferez
+pour ébranler cette porte, les avertira.
+
+--Que faire alors!
+
+--Ce pavillon a-t-il deux issues?
+
+--Non, à moins que vous n'appeliez issue la fenêtre qui donne sur les
+champs.
+
+--C'en est une. Puisqu'on entre par là chez Mlle Henriette, on en peut
+ sortir par là.
+
+--Eh bien! je n'en connais pas d'autre.
+
+--Madame, vous allez heurter à la porte en bas. En reconnaissant votre
+voix, Mlle Henriette ne pourra manquer de vous ouvrir.
+
+--Mais la fenêtre?
+
+--Je me charge de la garder, dit la Ramée, et je réponds que nul ne
+s'échappera de ce côté; frappez, madame.
+
+Aussitôt il disparut à travers les arbres.
+
+
+
+
+XI
+
+
+OR ET PLOMB
+
+Ce cheval qui broutait derrière le mur avait pour maître Espérance,
+qui, arrivé au moment même où huit heures sonnaient à Deuil, s'était
+mis tout joyeux à reconnaître la place.
+
+Les amants sont d'excellents topographes, Henriette avait décrit
+parfaitement son pavillon et tous les alentours. Espérance reconnut
+sans effort les indications de sa maîtresse. Comme il avait tourné
+autour du château, évitant les chemins trop frayés, la ligne des murs
+lui servit de guide, et le mena tout naturellement au pavillon, qui
+formait l'un des angles.
+
+Nous l'avons dit, l'ombre descendait sous les feuilles touffues.
+Espérance promena un long regard autour de lui, ne vit que des paysans
+cheminant bien loin vers leurs chaumières, et sauta en bas de son
+cheval.
+
+La pauvre bête attendait ce moment avec impatience. Elle se mourait de
+faim et de soif; un ruisseau jaillissant pour ainsi dire sous ses
+pieds poudreux, de longues tiges d'herbe et de jeunes pousses qui
+s'offraient avec complaisance, indemnisèrent l'animal.
+
+Il plongea ses naseaux fumants dans l'eau fraîche, et tout fut oublié,
+la chaleur du jour, la course forcée, l'éperon injuste.
+
+Espérance, après s'être assuré que le licol était bon et d'une
+longueur suffisante pour laisser une heure de libre pâture à son
+cheval, s'occupa de son escalade. La tâche n'était pas difficile et le
+moment était bien choisi.
+
+Personne aux environs; personne, il est vrai, au balcon pour
+l'attendre, mais à quoi bon? Henriette guettait peut-être derrière les
+rideaux. Le principal était que la fenêtre fût ouverte. Or, on voyait
+les deux battants ouverts.
+
+Poser un pied sur la selle du cheval, s'accrocher des mains à une
+branche de marronnier, lancer son autre pied sur une autre branche,
+tout cela fut l'affaire de quatre secondes et s'accomplit d'un seul
+élan.
+
+Il y eut bien un craquement dans le marronnier; il y eut bien quelques
+égratignures à l'habit et à la peau, mais qu'importe? Est-ce que la
+peau ne repousse pas, et la branche aussi? Les vieux marronniers ont
+tant de sève, et les jeunes gens, donc!
+
+Une fois sur le balcon, Espérance regarda dans la chambre avec
+circonspection. Elle était vide.
+
+Il s'y glissa pour ne pas rester en vue du dehors. Cette chambre,
+tapissée de vieux damas vert, lui parut vaste et sombre. Un pêle-mêle
+d'oiseaux effarouchés se culbutant dans une grande volière fit peur
+d'abord à Espérance et puis le fit sourire. Il entendit son cheval qui
+hennissait comme pour le rappeler et lui dire adieu.
+
+Le jeune homme, se voyant seul, passa en revue tout ce qui s'offrait à
+ses regards. Cette chambre n'avait qu'une fenêtre, celle-là même par
+laquelle Espérance était entré, et qui donnait sur le balcon. Ce
+n'était pas la chambre à coucher d'Henriette, car le lit se trouvait
+dans un grand cabinet à gauche, éclairé par une petite fenêtre sur le
+parc, avec des barreaux de fer entrelacés.
+
+La chambre d'une femme aimée! Ce n'est pas un spectacle qui laisse
+froid et sans palpitation un coeur de vingt ans. Les rideaux ont
+retenu son souffle; le tapis, ses pieds nus l'ont foulé. Chaque usage
+en est poétisé par l'amour, chaque muet détail devient éloquent. Elle
+présente, il n'y a qu'elle; absente, elle s'y trouve cent fois.
+
+Espérance contemplait cet appartement avec une sorte d'attendrissement
+vague. Déjà, pour lui, Henriette ne représentait plus l'adorable
+maîtresse, que notre orgueil d'amant divinise jusque dans sa chute qui
+est notre ouvrage. Les paroles de Crillon, retentissant encore à son
+oreille, enlevaient à Henriette son prestige le plus beau. Espérance
+l'accusait mentalement, non plus de faiblesse, mais de mensonge: la
+désirait-il? c'est possible; l'aimait-il encore? c'est douteux;
+l'aimait-il moins? c'est sûr.
+
+Cependant il subissait l'irrésistible influence de cette retraite
+silencieuse, déserte. Au lieu de la liberté des bois et des plaines,
+qui fait deux amants égaux, puisque là le ciel est commun à tous deux,
+et qu'ils sont les hôtes de Dieu seul, Espérance se voyait emprisonné
+pour ainsi dire sous le toit de sa maîtresse, entouré d'objets
+inconnus qui l'accueillaient en étranger. Aussi les oiseaux,
+effarouchés par sa présence, le parquet, criant aigrement sous son
+pied, le rideau, rebelle à sa main, lui parurent-ils de mauvaise
+humeur. Il se trouva étrange dans le miroir de la jeune tille, et se
+figura que, s'il voulait s'asseoir, le siège le repousserait.
+
+Là-bas, pensa Espérance devenu triste, la forêt se faisait belle pour
+nous appeler; je voyais poindre des violettes dans la mousse, à
+l'endroit où je conduisais Henriette, et les oiseaux, loin de
+s'enfuir, venaient au-dessus de nous se jouer sur les branches.
+J'avais fait amitié, dans certaine clairière, avec un chardonneret qui
+nous rendait exactement visite et amenait des camarades musiciens pour
+nous offrir le concert. Est-ce donc parce que là-bas il y avait la foi
+et qu'ici c'est le doute? est-ce parce qu'ici j'apporte la défiance et
+que là-bas on apportait l'amour?
+
+Il en était à soupirer, quand un verrou se ferma à l'étage inférieur.
+Un petit pas rapide retentit dans l'escalier. Espérance sentit tout
+son courage l'abandonner. Le pas d'une maîtresse qui accourt éveille
+toujours un écho dans notre coeur.
+
+Il avait déjà oublié Crillon, les reproches et l'exorde de son
+interrogatoire préparé. Caché par prudence derrière les plis du
+rideau, car il faut tout prévoir, et Henriette pouvait n'être pas
+seule, Espérance, quand il vit entrer la jeune fille, sans gardiens et
+sans servante, sortit précipitamment de sa cachette, l'oeil amoureux,
+les bras ouverts.
+
+--Ah! vous voilà, dit-elle d'un ton si étrangement sec et d'un air si
+distrait que le jeune homme en fut glacé malgré lui.
+
+Mais nous savons qu'il ne pouvait croire le mal, et que chez lui tout
+nuage s'évaporait au souffle seul de la vie.
+
+--Qu'avez-vous? dit-il à sa maîtresse; êtes-vous poursuivie, avez-vous
+peur?
+
+Elle ne répondit pas. Elle tournait et retournait la tête avec plus
+d'embarras que d'effroi.
+
+--Si vous voulez, ajouta-t-il, je vais redescendre par le balcon, et
+je remonterai quand vous serez tout à fait rassurée.
+
+En disant ces mots, il joignait l'action aux paroles et gagnait la
+fenêtre.
+
+Elle l'arrêta.
+
+--Non, dit-elle, plus tard; puisque vous êtes là, profitons de ce
+moment pour causer.
+
+Ce _puisque vous êtes là_ fit dresser l'oreille à Espérance. La phrase
+lui parut illogique sinon discourtoise; cependant sa provision de
+complaisance et de candeur n'était pas encore épuisée. Il prit le
+change et répondit:
+
+--Oui, chère belle, causons.
+
+Et il entoura Henriette de ses bras.
+
+Elle fit, pour se dégager, un mouvement si adroit et si rapide, qu'il
+ne le sentit qu'en la voyant s'asseoir à deux pas de lui, sur une
+chaise.
+
+Il détacha son épée, la posa sur un meuble près du balcon, et
+s'agenouilla près d'Henriette, accoudée sur le bras de sa chaise.
+Alors il attacha sur la jeune fille son regard profond dans lequel se
+reflétait toute son âme. L'image était parfaite, le miroir sans prix.
+Henriette, si elle eût regardé cette noble et adorable figure, cette
+bouche pensive à la fois et souriante, n'eût pas résisté au désir d'y
+coller ses lèvres; mais elle aussi rêvait et ne regardait pas.
+
+--Il me semble, dit Espérance avec douceur, que vous me payez mal mon
+voyage, Henriette, et la fatigue, et la soif, et tout l'ennui que j'ai
+eu de vous perdre ces trois jours passés. Au moins ai-je donné tout à
+l'heure à mon brave cheval de l'eau fraîche, de l'herbe tendre et mes
+caresses. A défaut du picotin, il s'est déclaré satisfait. Mais vous,
+méchante, vous ne me donnez rien.
+
+Henriette poussa un soupir.
+
+--Gageons que je suis meilleur que vous, continua Espérance, et que je
+n'ai rien oublié de ce qui peut vous plaire, ou du moins vous
+distraire. Vous ne vous souvenez peut-être plus qu'il y a dix jours,
+en Normandie, au bord de notre petite fontaine Eau claire, quand vous
+rouliez des gouttes d'eau sur des feuilles de noisetier, vous me fîtes
+admirer ces diamants, et me dites qu'ils ressemblaient à ceux de votre
+mère. Alors je versai ces gouttes brillantes sur vos beaux cheveux
+noirs, et elles tombèrent au bord de votre charmante oreille rouge, où
+je les bus, tout diamants qu'elles étaient.
+
+--Eh bien? dit Henriette.
+
+--Eh bien, j'avais feint seulement de les boire. Le feu de mon baiser
+les a durcies. Je vous les rends assez solides pour demeurer à vos
+oreilles.
+
+Il lui offrit les diamants que Crillon avait tant regrettés. Ils
+eurent le bonheur de lui plaire, et elle leur adressa un regard moins
+terne qu'à Espérance.
+
+--Vous êtes bon, dit-elle.
+
+--Ah! vous en convenez, s'écria ce brave coeur avec une gaieté si
+franche que pour toute autre femme elle eût été irrésistible. Voyons,
+déridez-vous, et ne me faites pas voir une Henriette que je ne connais
+pas, à la place de cette charmante maîtresse tant aimée.
+
+Elle se leva presque à ce mot, et repoussant l'écrin, toujours ouvert
+sur ses genoux:
+
+--Il faut que je vous parle, dit-elle du même ton glacial qu'elle
+avait pris à son arrivée.
+
+Espérance, surpris, ramassa les pendants d'oreille et les plaça sur la
+table.
+
+--J'ignore absolument, dit-il d'un ton de dignité sans colère, ce que
+vous pouvez avoir à me dire avec un pareil accent. Il faut que le
+séjour dans la maison paternelle vous ait fait faire des réflexions.
+C'est possible après tout.
+
+--C'est cela, monsieur Espérance, j'ai fait des réflexions.
+
+--Monsieur?... répéta le jeune homme, de plus en plus blessé. Alors je
+vous appellerai mademoiselle.
+
+--Ce sera mieux, entre gens destinés à se séparer.
+
+--Ah! dit Espérance suffoqué, comme serait un homme qui s'enfoncerait
+pas à pas dans un lac de glace.
+
+--La séparation est inévitable; elle est forcée. Vous devez voir à ma
+tristesse, à l'hésitation de chacune de mes syllabes, combien il m'en
+coûte pour vous l'annoncer.
+
+--Aurait-on découvert notre intelligence? dit Espérance avec son
+inépuisable crédulité.
+
+--A peu près.
+
+--Avec de l'adresse, de la prudence, nous détournerons les soupçons.
+
+--Cela ne suffirait pas, monsieur Espérance, et le danger évité se
+représenterait infailliblement. Ce qu'il importe, c'est que notre
+secret meure à jamais entre nous; c'est que vous m'aimiez assez pour
+m'oublier.
+
+--Comment alliez-vous ces deux mots-là, mademoiselle? Aimer et oublier
+ne vont pas ensemble. D'ailleurs, pourquoi me demanderiez-vous de vous
+aimer encore si vous ne m'aimez plus?
+
+--Je ne dis pas cela ... Tous les jours on obéit à la nécessité.
+
+--Quelle nécessité?
+
+--Mais ... il s'en rencontre de cruelles dans la vie d'une femme.
+
+--Voudriez-vous épouser quelqu'un?
+
+--Si ce n'est moi qui le veux, c'est peut-être ma famille.
+
+Henriette prononça cette réponse avec tant de sécheresse et
+d'orgueilleuse provocation, que le jeune homme se sentit mordu au
+coeur. Il lui sembla qu'il venait d'être attaqué, touché même, et que
+ce serait une lâcheté de ne pas répondre par un coup énergique à
+l'attaque sans pitié qu'on venait de lui envoyer. Ce coup vengeur,
+Crillon le lui avait enseigné pendant la route.
+
+Il se redressa le front assombri, passa une main frémissante dans ses
+beaux cheveux, et dominant cette femme assise de toute sa taille, de
+toute sa beauté de corps et d'âme:
+
+--Mais, mademoiselle, lui dit-il, je ne sais pas si vous agirez
+prudemment en laissant votre famille vous chercher un mari.
+
+Elle le regarda, surprise.
+
+--Un mari, continua-t-il, sera exigeant. Ce n'est plus un amant qui
+s'extasie et remercie à deux genoux, et, quand il ne le demande pas
+lui-même, accepte toujours le bandeau qu'une femme lui met sur les
+yeux.
+
+Henriette, en écoutant ces étranges paroles, restait indécise entre
+l'étonnement et la colère.
+
+--Un mari, poursuivit Espérance, vous demandera compte de toute votre
+vie, mademoiselle, et chacune de vos actions lui fournira matière à
+questions et à recherches.
+
+--Je ne suppose pas, répliqua Henriette pâlissant, que ces questions
+et ces recherches puissent jamais tourner à mon déshonneur. Vous êtes
+un honnête homme, monsieur, je le crois du moins, et qui que ce soit
+vous ferait vainement des questions à mon sujet. Mon secret ne peut
+donc être révélé que par vous ... dois-je craindre qu'il le soit
+jamais? Si vous vous défiez de vous-même, dites-le, du moins, pour que
+je sache à quoi m'en tenir.
+
+Le coeur loyal d'Espérance battait au moment de porter le grand coup.
+Mais il reprit courage sous le regard venimeux de l'adversaire.
+
+--Votre secret, mademoiselle, dit-il d'une voix émue, ne court aucun
+danger. Je parle du secret qui nous est commun. Celui-là, je vous le
+garantis, mais celui-là seul. Je ne puis m'engager pour les autres.
+
+--Que prétendez-vous dire? s'écria Henriette avec un serrement de
+coeur qui retira de son visage le peu de sang que cette discussion y
+avait laissé. Quels autres secrets puis-je avoir?
+
+--Cela ne me regarde pas, mademoiselle, mais votre mari s'en occupera;
+au lieu de croire, comme je l'ai fait, à cette bague donnée par Mlle
+Marie d'Entragues, enfant de douze ans, au page de votre mère, il vous
+demandera si ce n'est pas vous plutôt qui aviez donné la bague qu'un
+assassin a volée pour vous au cadavre d'Urbain du Jardin.
+
+Henriette devint livide, poussa un cri sourd et chancela sous
+l'autorité de ce regard ferme et de cette parole hardie. Espérance se
+croisa les bras et attendit la réponse.
+
+--Qui vous a appris ce nom? murmura-t-elle avec angoisse.
+
+--Peu importe. Je le sais, voilà l'essentiel.
+
+--Mais enfin, de quoi m'accusez-vous, en rapprochant ce nom du mien?
+
+--Je croyais vous l'avoir dit, mademoiselle, et votre égarement prouve
+assez que vous m'avez compris.
+
+--Je sens une calomnie, une injure, et je me révolte, voilà tout.
+D'ailleurs, comment se fait-il que vous veniez m'accuser d'un crime
+que vous ne me reprochiez pas il y a trois jours?
+
+--Parce que je ne le sais que depuis deux heures.
+
+--Et alors, reprit-elle vivement, pourquoi il y a dix minutes
+étiez-vous à mes pieds me rappelant des souvenirs d'amour?
+
+--Parce qu'il y a dix minutes j'espérais encore ce que je n'espère
+plus maintenant.
+
+--Quoi donc?
+
+--Vous trouver innocente.
+
+--Nommez-moi les calomniateurs!
+
+--Que vous sert-il de les connaître? Tout à l'heure vous m'avez
+congédié, c'est signe que vous ne m'aimez plus. Quand on cesse d'aimer
+les gens, s'occupe-t-on de ce qu'ils pensent?
+
+--Évidemment, monsieur, je tiendrais peu à l'estime d'un homme qui
+manquerait d'assez de confiance envers moi pour m'attribuer....
+
+--Ce qu'on attribue à votre soeur, à une pauvre absente que vous
+laissez accuser, que vous accusez vous-même.
+
+--Mais, monsieur, vous m'insultez.
+
+--La colère n'est pas une réponse.
+
+--L'insulte n'est pas une preuve, et si vous n'êtes venu que pour
+m'insulter, vous eussiez mieux fait de ne pas venir.
+
+Espérance était bon, mais il n'était pas faible. Cette nouvelle
+agression l'exaspéra.
+
+--Je ne suis venu, mademoiselle, dit-il, que pour répondre à
+l'invitation que j'avais reçue de vous. Car vous m'avez appelé, ne
+vous déplaise, et je porte heureusement sur moi ma lettre d'audience.
+Peut-être me direz-vous qu'elle n'est pas de vous, car la personne qui
+vient de me traiter ainsi n'est pas celle qui écrivait:
+
+«Cher Espérance, tu sais où me trouver, tu n'as oublié ni l'heure ni
+le jour fixés par ton Henriette qui t'aime.»
+
+--N'est-ce pas, mademoiselle, ajouta-t-il en mettant le billet ouvert
+sous les yeux de la jeune fille frémissante, n'est-ce pas que vous ne
+comprenez pas d'avoir pu écrire ces lignes et d'avoir peut-être pensé
+ce que vous écriviez?
+
+Henriette, en effet, venait de voir avec épouvante ce billet dans la
+main d'Espérance. Lui, calmé par l'évaporation de la première colère,
+plia tranquillement la feuille et la remit dans la bourse brodée qu'il
+portait à sa ceinture. Les yeux d'Henriette dévoraient ce papier
+accusateur et brillèrent de fureur en le voyant disparaître.
+
+--Ainsi, reprit le jeune homme, je ne suis venu vous voir que pour
+continuer notre rôle d'amants interrompu par votre absence. En route
+j'ai su votre faute et votre mensonge. On me conseillait de rebrousser
+chemin. Par faiblesse j'ai voulu obtenir de vous une explication. Me
+voici: vous refusez de vous expliquer, vous accueillez mes
+propositions conciliantes par des menaces, j'accepte la rupture.
+Adieu, mademoiselle, adieu.
+
+Il se dirigea vers la fenêtre; sa décision était nettement écrite sur
+ses traits. En le voyant près de partir, Henriette au désespoir, il
+emportait le billet, s'élança vers lui et le saisit par les deux mains
+avec tous les signes du repentir et de l'humilité.
+
+--Espérance! s'écria-t-elle, reste; tu sais bien que je t'aime.
+
+--Mais non, dit-il, je ne le sais plus.
+
+--Comprends donc ma douleur, ma folie; comprends donc l'horreur de ma
+situation.
+
+--Pourquoi m'avoir chassé?
+
+--Tu m'accusais.
+
+--Pourquoi m'avoir menti?
+
+--Rappelle-toi en quelles circonstances. C'est la Ramée qui est cause
+de tout. Il ose m'aimer; j'ai ce malheur! Il m'écrit chez ma tante une
+ridicule lettre entortillée, que le hasard fait tomber en tes mains;
+tu t'étonnes, tu m'interroges. Il était question dans cette lettre
+fatale de secret, de Marie, d'honneur de la famille. Je me confie à
+toi, je t'explique comment ce la Ramée s'arroge des droits sur moi
+pour se faire payer son dévouement. Dans sa lettre il ne parlait que
+de la faute de Marie, puisque ma mère, par tendresse pour moi, ne lui
+avait parlé que de ma soeur. Voulais-tu que, pour justifier ma soeur
+cadette, que tu n'as jamais vue, que tu ne verras jamais, j'allasse
+m'accuser inutilement et risquer de perdre ton amour? Ton amour plus
+précieux pour moi que l'honneur, tu le sais; toi pour qui j'ai tout
+oublié. Allons, pardonne, tu n'es pas méchant, aie pitié de ta
+maîtresse, dont tu es le premier amour. J'ai été légère, quelle jeune
+fille ne l'est pas? mais une étourderie n'est pas un crime; ce n'est
+qu'une étourderie; qu'on me prouve autre chose ... Pardonne, oublie...
+Je t'aime, Espérance, et n'ai jamais cessé de t'aimer.
+
+Elle l'enlaçait de ses bras si beaux, elle embrassait de ses lèvres
+ardentes un visage qui trahissait toute l'émotion, toute la faiblesse
+magnanime du généreux Espérance.
+
+--Vous me chassiez, cependant, dit-il tout troublé.
+
+--Pardonne la colère à une âme noble que révolte une honteuse
+accusation.
+
+--Vous me chassiez avant d'avoir été accusée.
+
+--Oh! pardonne encore plus à la pauvre jeune fille que ses parents
+circonviennent et qui se voit captive, isolée, séparée à jamais
+peut-être de celui qu'elle aime. Mon père est sans pitié, ma mère rêve
+pour moi des alliances au-dessus de mon faible mérite. Un soupçon de
+leur part c'est pour moi la mort.
+
+--Vous ne serez pas perdue cependant pour m'aimer, dit Espérance, et
+près de moi vous n'avez à craindre ni la pauvreté, ni le déshonneur!
+
+--Vous ne connaissez pas vos parents, dit la jeune fille avec une
+hypocrite douceur; voilà pourquoi jamais les miens ne consentiraient à
+nous unir. Oh! sans cela, je vous avouerais avec orgueil. Allons, vous
+voilà devenu raisonnable, vous n'êtes plus ce furieux qui maltraitait
+une pauvre fille dont le malheur est le seul crime. Je lis dans vos
+beaux yeux l'oubli; j'y lis plus encore, n'est-ce pas, vous m'aimez
+toujours?
+
+--Il le faut bien, soupira ce tendre coeur. Un éclair de triomphe
+illumina le visage pâle d'Henriette.
+
+--Est-il possible, dit-elle, que l'orgueil fausse à ce point une belle
+âme, qu'elle devienne ingrate jusqu'à l'indélicatesse?
+
+Elle enveloppa ce mot amer dans le miel d'un baiser.
+
+--Comment cela? dit Espérance;
+
+--Oui, vous me reprochez une preuve d'amour, une lettre.
+
+--Je ne l'ai pas reprochée, je l'ai citée.
+
+--Le rouge m'en monte au visage. Il me reprochait d'avoir été
+confiante ... et moi, dans ma douleur, je me disais: S'il s'arme de
+cette lettre contre moi, aujourd'hui qu'il m'aime, quel usage en
+fera-t-il donc lorsqu'un jour il ne m'aimera plus?
+
+Un nouveau baiser fit passer cette nouvelle goutte de poison.
+
+--Me croyez-vous à ce point votre ennemi?
+
+--Pas vous! mais on vous influence; vous êtes faible pour tout le
+monde, excepté pour moi, et quand nous serons séparés ... Oh! mon cher
+Espérence, si votre faiblesse, si un malheureux hasard fait tomber ce
+billet en des mains étrangères, je suis perdue, perdue par celui que
+j'ai tant aimé ... Quel châtiment! il sera juste!
+
+Elle s'attendrit en disant ces mots; Espérance la prit dans ses bras
+avec transport.
+
+--Ne la redoute plus, cette lettre, dit-il, nous allons la brûler
+ensemble.
+
+Pauvre Espérance! qui prit pour un sourire d'ange la joie infernale
+allumée dans les yeux d'Henriette, et pour une douce rançon d'amour
+son baiser de Judas!
+
+Il fouilla dans sa bourse pour y prendre le billet. Henriette tendit
+une main tremblante d'avidité.
+
+Soudain plusieurs coups pressés retentirent à la porte du pavillon, et
+une voix impatiente cria: Henriette! Henriette!
+
+--C'est ma mère! dit celle-ci épouvantée.
+
+Espérance courut au balcon, Henriette l'arrêta, songeant qu'il
+emportait avec lui la lettre.
+
+--Dans ma chambre, dit-elle....
+
+Elle y poussa le jeune homme, ferma la porte et descendit ouvrir.
+
+
+
+
+XII
+
+
+LES HABITUDES DE LA MAISON
+
+Il faisait sombre dans le vestibule, Marie Touchet avait la voix
+tremblante; en apercevant le trouble de sa fille elle se tut.
+
+--Me voici, ma mère, dit Henriette en détournant les yeux.
+
+--Pourquoi n'ouvriez-vous pas?
+
+--J'allais dormir, je dormais déjà, je crois, mais à présent que me
+voilà réveillée, je puis aller souper avec vous, ma mère.
+
+En disant ces mots, dans son ardeur de sortir et d'éloigner Marie
+Touchet du pavillon elle poussait doucement celle-ci dehors.
+
+Marie Touchet la poussant à son tour:
+
+--Montons chez vous, dit-elle en passant la première.
+
+--Je suis perdue, pensa Henriette, qui se repentit de n'avoir pas
+laissé fuir Espérance.
+
+La mère après un rapide coup d'oeil jeté autour d'elle, marcha droit à
+la fenêtre ouverte, et, apercevant en bas la Ramée qui veillait, lui
+demanda si personne n'était sorti de ce côté.
+
+--Non, répondit la Ramée.
+
+Alors Mme d'Entragues revenant à sa fille:
+
+--Où est, dit-elle, l'homme que vous cachez ici?
+
+--Qui donc? répliqua Henriette avec un horrible serrement de coeur.
+
+--Si je le savais je ne vous le demanderais pas.
+
+--Mais il n'y a personne, madame.
+
+--J'ai entendu sa voix.
+
+--Je vous jure....
+
+La mère se mit à visiter chaque angle, chaque meuble de la chambre et
+les plis de la tenture, avec une vivacité fiévreuse. Il n'était plus
+question de majesté.
+
+N'ayant rien trouvé, elle se dirigea vers la chambre à coucher, heurta
+violemment Henriette qui voulait lui fermer le passage, et entra.
+
+Henriette espérait que le jeune homme se serait adroitement dissimulé,
+à la manière des vulgaires amants, sous le lit ou dans quelque
+armoire; mais Espérance était debout près de cette petite fenêtre
+grillée de fer. Il avait entendu tout et s'attendait à tout.
+
+À l'aspect de cette figure noire perdue dans le crépuscule, Marie
+Touchet saisit à la hâte le fusil et la pierre pour allumer une bougie
+et voir.
+
+Espérance, pendant ces préparatifs, contemplait le visage pâle et
+contracté par la fureur de cette mère offensée, dont il connaissait en
+pareil cas la justice férocement expéditive.
+
+Henriette se cachait dans un grand fauteuil.
+
+Marie Touchet leva la bougie jusqu'à la hauteur du visage d'Espérance,
+et frissonna de le voir si beau, si calme, si digne d'être adoré.
+
+Un pareil amant près de sa fille renversait tous ses plans d'avenir.
+Encore une tache qu'il faudrait effacer. C'était donc l'inexorable
+destinée de sa famille: honte et sang!
+
+--Que faites-vous là? dit-elle d'une voix menaçante. Vous vous taisez
+... Répondrez-vous, au moins, mademoiselle!
+
+Henriette, au comble de l'effroi, s'écria:
+
+--Mais, ma mère, je ne connais pas monsieur....
+
+--Un malfaiteur, peut-être, dit Marie Touchet, exaspérée de la placide
+beauté d'Espérance.
+
+L'oeil noble et pur du jeune homme appela sans affectation le regard
+de la mère sur la table où scintillaient les diamants.
+
+--Qu'est cela? dit-elle avec un redoublement de fureur. Je ne vous
+connais pas ces joyaux, mademoiselle!
+
+--Moi non plus, bégaya Henriette, folle de honte et de terreur.
+
+Ému de compassion, Espérance trouva le mensonge pour sauver l'honneur
+de sa maîtresse.
+
+--Voici la vérité, madame, dit-il enfin d'une voix doucement
+harmonieuse. Je passais à Rouen il y a six jours. J'y ai vu
+mademoiselle dont je suis tombé éperdument épris sans qu'elle m'eût
+seulement aperçu. C'était jour de fête. Mademoiselle regardait à
+l'étalage d'un juif les diamants que voici. L'idée m'est venue de les
+acheter, puisqu'ils avaient mérité son attention.
+
+--Je vous trouve hardi d'acheter des diamants à ma fille.
+
+--Permettez, madame, ce n'est pas un crime que d'éprouver de l'amour,
+c'en serait un alors d'en inspirer. Moi, qui ne voulais pas offenser
+ou compromettre mademoiselle, je l'ai suivie de loin, oh!
+respectueusement, jusques ici.
+
+--Pourquoi faire? dit Marie Touchet avec sa hauteur de reine.
+
+--Pour savoir son nom et sa qualité, que je ne me fusse pas permis de
+demander à ses gens; pour trouver une occasion favorable de lui faire
+tenir ces diamants qui ne sont pas un présent, mais un gage mystérieux
+des sentiments que je voulais un jour lui faire connaître. C'est
+permis, madame, d'essayer à plaire quand on est respectueux, quand on
+cherche à ne pas compromettre une femme; depuis hier, j'ai étudié les
+êtres et les habitudes de ce château, et ce soir, croyant mademoiselle
+sortie du pavillon pour souper avec vous, je me suis risqué--c'est un
+grand tort de ma part--à pénétrer chez elle pour déposer les diamants
+sur sa table, cela l'eût fait rêver: cette pensée me souriait
+d'occuper son esprit, sinon son coeur. Or, mademoiselle que je croyais
+absente, est rentrée tout à coup, m'a vu, a poussé un cri; j'ai voulu
+la rassurer, lui expliquer la pureté de mes intentions, et j'étais
+occupé à combattre ses scrupules, lorsque votre voix, madame, a
+retenti au bas de l'escalier. Voilà toute la vérité. Je vous supplie
+de me pardonner, et surtout de ne pas accuser mademoiselle, qui n'est
+pas coupable et qui souffre en ce moment d'injustes soupçons. Seul je
+mérite vos reproches et m'incline très-humblement devant votre colère.
+
+A mesure qu'il parlait, la couleur et la vie revenaient sur les joues
+d'Henriette; elle admirait cette présence d'esprit qui la sauvait. Le
+rôle devenait si beau pour elle qu'elle s'y cramponna, qu'elle
+l'adopta, qu'elle prit le masque pour le visage.
+
+--Oui, s'écria-t-elle, oui, voilà la vérité.
+
+Marie Touchet, elle, ne se laissa pas abuser. Sa colère augmenta
+lorsqu'elle vit l'adresse de la défense.
+
+--Et c'est là, dit-elle, l'excuse qu'on ose invoquer pour s'être
+introduit chez ma fille par une fenêtre!
+
+--La porte m'était fermée, répondit doucement Espérance. D'ailleurs,
+je ne voulais pas être vu de Mlle d'Entragues, et par la porte j'eusse
+été vu.
+
+--Il reste à expliquer, dit la mère en froissant convulsivement ses
+doigts, pourquoi à mon arrivée, vous vous êtes caché dans cette
+chambre au lieu de reprendre le chemin par lequel vous étiez venu.
+
+Henriette plia sous ce nouveau coup.
+
+--Mademoiselle m'avait congédié honteusement répliqua Espérance
+embarrassé; mais moi j'ai voulu rester, un espoir me guidait.
+Peut-être, me suis-je dit, aurai-je le bonheur de voir la mère de Mlle
+Henriette, et je saurai la convaincre de mes sentiments respectueux,
+et par l'excès même de ma témérité, cette dame jugera de l'excès de
+mon amour et du désir que j'ai d'être approuvé dans ma démarche. Voilà
+pourquoi, madame, je me suis caché. Mademoiselle devait me croire
+parti ... Mon stratagème a réussi en dépit de mademoiselle, puisque
+j'ai été assez heureux pour déposer à vos pieds ces sincères
+explications.
+
+Henriette respira; Marie Touchet la regarda d'un oeil plus calme. Mais
+l'effort de cette tempête tomba sur le malheureux Espérance.
+
+--Votre recherche! s'écria la mère en donnant un libre cours à sa rage
+trop longtemps contenue. Votre recherche! mais, pour rechercher Mlle
+d'Entragues, vous ne vous êtes pas encore nommé. Qui donc êtes-vous?
+
+Espérance baissa la tête avec une hypocrite humilité.
+
+--Je ne suis pas pauvre, dit-il.
+
+--Il s'agit bien de cela. Êtes-vous prince? Êtes-vous roi?
+
+--Oh! non, madame.
+
+--Votre nom! votre nom! dit Marie Touchet, de plus en plus animée par
+la feinte soumission du jeune homme ... Il ne s'agit pas d'acheter des
+diamants, nous ne sommes pas des juives; mais vous, êtes-vous
+seulement bon gentilhomme?
+
+Espérance prit le temps de respirer pour bien poser l'effet de sa
+réponse, et répondit:
+
+--Je ne sais pas, madame.
+
+L'effet fut effrayant. La mère se redressa comme une géante, et d'un
+geste superbe:
+
+--Il faut que vous soyez un audacieux compagnon, dit-elle, pour venir
+ainsi affronter la potence. Pas gentilhomme!... et l'on complote de
+séduire des filles de noblesse! Que dis-je, on ose avouer qu'on les
+recherche! Ah! malheureux! si je ne craignais d'attirer sur mon
+imprudente fille la colère de son père et de son frère, vous auriez
+déjà payé cette impudence.
+
+--Mais, madame, je n'ai offensé personne, dit le jeune homme, enchanté
+de voir approcher le dénoûment sans que sa maîtresse eût été
+compromise.
+
+--Taisez-vous!
+
+--Je me tais.
+
+--Et partez!... partez, misérable!
+
+--Je l'eusse fait depuis longtemps sans le respect qu'on doit aux
+dames, dit Espérance avec un sourire mal déguisé.
+
+--Et vos diamants! ajouta Marie Touchet, ne les oubliez pas; ils vous
+serviront près de vos pareilles!
+
+En disant ces mots, elle lança l'écrin dans les jambes d'Espérance,
+qui riait de cette fureur féminine et ne se baissa pas pour les
+ramasser. Après une gracieuse révérence adressée aux deux dames, il se
+dirigea vers le balcon:
+
+--Excusez-moi, dit-il, de reprendre le chemin défendu; mais mon cheval
+est en bas, et je tiens à ne pas causer de scandale en votre maison.
+
+--Moi aussi, répliqua Marie Touchet avec fureur. C'est pourquoi je
+vous invite à ne point aller de ce côté: vous trouveriez en bas de
+cette fenêtre quelqu'un dont je veux bien vous épargner la rencontre.
+Certes, vous méritez d'être châtié, mais ce sera plus tard et plus
+loin. Souvenez-vous bien que s'il vous arrive jamais de regarder
+seulement cette fenêtre ou de parler de votre aventure, mademoiselle
+que voici entrera pour le reste de ses jours au couvent. Quant à
+vous....
+
+--Oui, je sais ce que vous voulez dire, murmura Espérance avec un
+sourire moins joyeux. Eh bien! madame, soyez tranquille, à dater
+d'aujourd'hui je suis aveugle et muet. Par où faut-il que je sorte,
+s'il vous plaît?
+
+--Attendez que je prévienne la personne qui vous guettait en bas.
+
+Au moment où Marie Touchet s'approchait de la fenêtre pour avertir la
+Ramée qu'elle supposait être encore à son poste, au moment où
+Espérance cherchait dans les yeux d'Henriette un remercîment qu'il
+avait bien gagné par sa patience et son esprit, la Ramée apparut au
+seuil de la chambre l'oeil brillant d'une ivresse sauvage, il vit
+Espérance et s'écria:
+
+--J'étais bien sûr d'avoir reconnu sa voix:
+
+Ces mots, l'accent haineux dont ils étaient empreints firent tourner
+la tête à Mme d'Entragues; elle accouru près de la Ramée pour lui en
+demander l'explication.
+
+A l'aspect de son ennemi, Espérance comprit le danger, pressentit la
+lutte, et au lieu de continuer à marcher vers le balcon, il revint sur
+ses pas, jusqu'au milieu de la chambre. La Ramée le couvait d'un
+regard dévorant. Il fit quelques pas aussi à la rencontre de Mme
+d'Entragues. Henriette, à l'arrivée de ce nouveau témoin, s'était
+reculée jusqu'à la porte de sa chambre, comme pour mieux cacher sa
+honte.
+
+--Ah! c'est monsieur, dit la Ramée d'une voix stridente qui fit
+tressaillir Espérance comme le sifflement d'un reptile.
+
+Instinctivement, il songea à se rapprocher de son épée placée sur une
+console près du balcon. Mais la crainte de paraître inquiet enchaîna
+encore une fois sa résolution. «La générosité de l'adversaire, dit un
+proverbe arabe, est l'âme la plus sûre d'un lâche ennemi.»
+
+La Ramée comprit cette hésitation. Il tourna lentement autour de la
+table comme pour retrouver Mme d'Entragues, et chemin faisant, il
+écrasa Henriette d'un regard menaçant et désespéré.
+
+--Il me semble, madame, dit-il alors à la mère, que vous aviez
+querelle avec monsieur tout à l'heure. Si je puis vous être utile, me
+voici.
+
+--Non, dit Mme d'Entragues humiliée de la protection d'un pareil
+personnage, monsieur a expliqué sa présence d'une manière
+satisfaisante, et il part.
+
+La Ramée bondit jusqu'au balcon, de façon à se placer entre Espérance
+et son épée.
+
+--Vous ne savez donc pas madame, dit-il à Marie Touchet, quel est cet
+homme que vous laissez partir?
+
+--Non.
+
+--C'est celui qui m'a menacé tantôt, celui qui sait le secret, celui
+qui veut nous perdre tous et qui n'est ici que pour cela!
+
+Mme d'Entragues poussa une exclamation de surprise et d'effroi.
+
+--Ce matin il m'a échappé, ajouta la Ramée, il ne faut pas qu'il
+m'échappe ce soir!
+
+Pendant ce colloque, Espérance serrait sa ceinture et regardait avec
+un sourire méprisant l'habile manoeuvre de son ennemi.
+
+Marie Touchet, pâle et agitée;
+
+--Cela est bien différent, dit-elle, et mérite une explication.
+
+--Et monsieur va s'expliquer, ajouta la Ramée en s'appuyant sur la
+console même où reposait l'épée.
+
+Henriette, la lâche, joignit les mains et adressa un regard suppliant
+à Espérance, non pour qu'il fût patient, mais pour qu'il fût discret.
+
+Celui-ci, sans s'émouvoir:
+
+--Je ne comprends plus, dit-il. L'arrivée de monsieur embrouille tout.
+
+--Tout se débrouillera, fit la Ramée en jouant avec la poignée de
+l'épée.
+
+--Madame, c'est à vous que je m'adresse, poursuivit Espérance; je ne
+veux pas ici avoir affaire à monsieur. Vous me faisiez l'honneur, je
+crois, de me demander des explications. Sur quoi?
+
+--Sur les secrets prétendus dont vous auriez ce matin entretenu M. la
+Ramée ... des secrets mortels!
+
+Espérance regarda Henriette qui cachait son visage dans ses mains.
+
+--Je devais, dit-il, donner ces explications à M. la Ramée au coin de
+certain bois fourré dont il me faisait fête alors. Mais ce n'est pas
+ici le lieu, et les témoins ne me conviennent pas.
+
+--Cependant, vous parlerez! dit Marie Touchet en s'avançant l'oeil en
+feu, les poings serrés vers le jeune homme.
+
+--Oh oui! vous parlerez! dit la Ramée en s'approchant également, la
+main sur un couteau qu'il portait à sa ceinture.
+
+--Vous croyez, dit Espérance, souriant à la faiblesse de l'une et à la
+rage de l'autre.
+
+--J'en suis sûr, répliqua la Ramée avec un affreux regard.
+
+Henriette, stupide de frayeur, se mit à murmurer des prières devant
+son crucifix. Espérance demeura seul, les bras croisés faisant face à
+ses deux adversaires. La Ramée tira tout à fait son poignard du
+fourreau.
+
+--Ah oui, dit lentement Espérance, j'oubliais où je suis et avec qui
+je suis. C'est l'habitude de la maison d'Entragues. Un porteur de
+secret gêne-t-il, on l'assassine!
+
+--Monsieur! s'écria Marie Touchet livide, vous allez nous y forcer!
+
+--Voyez-vous qu'il le faut! hurla la Ramée en grinçant des dents.
+
+--Bah! répliqua Espérance, je ne suis pas un petit page, moi, je ne
+suis pas Urbain du Jardin et je n'ai peur ni des mauvais yeux de
+madame ni du vilain couteau de monsieur. Oh! vous avez beau vous
+placer ainsi entre moi et mon épée, je la retrouverais si j'en avais
+besoin, mais avec de pareils ennemis l'épée est inutile. Allons!
+passage! arrière, madame, et vous, coquin, au large!
+
+Henriette, égarée, s'enfuit dans sa chambre où elle s'enferma. Mme
+d'Entragues recula jusqu'à la porte; la Ramée, le couteau à la main,
+baissa la tête comme le taureau qui va fondre sur son adversaire.
+
+Espérance prit son élan.
+
+--Tu n'as pas été pendu ce matin, dit-il, tu vas être étranglé ce
+soir.
+
+Et jetant ses deux bras en avant comme deux tenailles, il tordit le
+poing de la Ramée, le désarma, jeta le couteau sur le plancher et
+saisit l'homme à la gorge; ses doigts nerveux s'incrustèrent dans la
+chair vive. On vit, sous la terrible pression, les joues de la Ramée
+se rougir du sang qui refluait, ses yeux terrifiés grandir
+démesurément, et l'écume lui monter aux lèvres. Il tomba ou feignit de
+tomber.
+
+Soudain, Espérance poussa un cri, ses mains s'ouvrirent, son corps
+plia. La Ramée libre, la sueur au front, sauta en arrière, laissant
+Espérance se débattre au milieu de la chambre, avec une large plaie
+d'où jaillissait le sang. L'assassin, en se baissant, avait ramassé
+son couteau et le lui avait enfoncé dans la poitrine.
+
+Marie Touchet recula béante de terreur devant ce flot sinistre qui
+descendait sur le parquet jusqu'à elle.
+
+Quant à Espérance, il voulut étendre la main pour saisir son épée,
+mais ce mouvement acheva d'éteindre ses forces, un brouillard passa
+sur ses yeux, ses jambes fléchirent et il tomba en murmurant:
+
+--Crillon! Crillon!
+
+C'était un épouvantable spectacle: de chaque côté de ce cadavre, près
+du balcon et de la chambre d'Henriette, les deux assassins, livides et
+muets, se regardant comme en délire; dans la chambre voisine des cris
+étouffés, tandis qu'au dehors le rossignol saluait sur les marronniers
+le premier rayon de la lune.
+
+Tout à coup, deux voix rieuses et avinées, des coups bruyants frappés
+à la porte d'entrée, retentirent dans le pavillon. On appelait
+Henriette et Mme d'Entragues.
+
+--Oh! s'écria celle-ci, mon mari et M. le comte d'Auvergne.
+
+--Ouvrez! ouvrez! je veux voir la petite soeur, disait le fils de
+Charles IX, trébuchant aux marches du pavillon, montrez-la-moi, la
+jolie petite reine....
+
+Et M. d'Entragues riait aux éclats.
+
+Ces paroles réveillèrent Mme d'Entragues comme une trompette du
+jugement dernier. Elle souffla les bougies dont l'une se ralluma
+malgré son souffle, et s'élança par les montées pour empêcher le comte
+d'Auvergne d'aller plus loin.
+
+La Ramée, dont les dents claquaient de terreur, cherchait une issue à
+tâtons, comme s'il eût été aveugle. Il secoua dans son égarement la
+porte à laquelle Henriette, hurlant d'effroi, se cramponnait avec ses
+ongles. Alors la Ramée ouvrit le balcon, l'enjamba, et s'élança dans
+le vide.
+
+On entendit, au moment de sa chute, deux cris, l'un de surprise et
+l'autre de rage, puis un bruit de poursuite furieuse qui s'effaça peu
+à peu dans le silence et les ténèbres de la nuit.
+
+Espérance était tombé étourdi plutôt qu'évanoui. La secousse du choc
+acheva de lui rendre sa connaissance. Il rouvrit péniblement les yeux
+et se vit étendu au milieu de cette chambre à la lueur lugubre de la
+bougie qui semblait éclairer un mort.
+
+Il avait appliqué une main sur sa blessure; l'autre, appuyée sur le
+parquet, en recevait la fraîcheur. Les idées du malheureux jeune homme
+s'entre-choquaient confusément comme une légion de fantômes, comme un
+essaim désordonné de rêves.
+
+Il lui sembla que la porte de la chambre d'Henriette s'ouvrait
+insensiblement et que la jeune fille elle-même apparaissait, le visage
+pâle, les yeux hagards montrant d'abord sa tête seule, puis une main,
+puis tout le corps qui se dégageait lentement de la chambre voisine.
+
+C'était bien Mlle d'Entragues; Espérance la reconnut. Elle écoutait,
+elle regardait. Sa robe frôla les gonds et la serrure. Elle fit un pas
+et fixa un regard épouvanté sur le pauvre Espérance.
+
+Ce dernier eût bien voulu parler, mais n'en avait pas la force; il
+essaya bien de sourire, mais l'ombre enveloppait sa tête, et ce
+sourire sublime fut perdu.
+
+Henriette s'avança, s'enhardissant par degrés, Espérance la bénissait
+tout bas.
+
+--Elle vient, pensait-il, pour fermer ma blessure, ou pour recueillir
+mon dernier souffle. C'est une charitable idée qui lui comptera près
+de Dieu, et pourra effacer quelques-unes de ses fautes.
+
+Henriette, arrivée près du jeune homme, se baissa et étendit la main
+vers lui. Mais ce n'était point pour panser sa blessure, ni pour
+chercher le souffle suprême aux lèvres de son amant.
+
+Elle attirait de ses doigts tremblants la longue bourse où Espérance
+avait enfermé le billet de rendez-vous; elle sentit le papier sous les
+mailles et se mit à dénouer les cordons qui retenaient cette bourse à
+la ceinture.
+
+Dieu permit qu'Espérance, à la vue de cette profanation, recouvrât une
+seconde de vigueur et de vie.
+
+Il fit un mouvement pour se défendre et un soupir s'exhala du fond de
+son coeur révolté.
+
+En le voyant ressuscité, Henriette se releva éperdue. Elle ouvrit la
+bouche et ne put crier. Elle reculait à mesure que le mourant se
+redressait effrayant de colère et pâle de désespoir.
+
+--Oh!... lui dit Espérance d'une voix sépulcrale, oh! la lâche!... oh!
+l'infâme qui dépouille les cadavres! Il te faut donc le billet
+d'Espérance comme il t'a fallu la bague d'Urbain!... Mon Dieu,
+punissez-la! Mon Dieu! je ne demande pas à vivre, mais donnez-moi la
+force d'aller mourir loin d'ici!
+
+-- Sambioux! s'écria une voix de tonnerre, en même temps qu'un homme
+sautait bruyamment du balcon dans la chambre, qui est-ce qui parle de
+mourir, cher monsieur Espérance. Oh! j'en étais sûr, le pauvre enfant,
+ce scélérat me l'aura tué.
+
+--Pontis!... sauve-moi!
+
+--Sambioux de bioux! cria le garde en s'arrachant les cheveux des deux
+mains.
+
+--Emporte-moi, Pontis!
+
+Aussitôt, Pontis saisit Espérance d'un bras d'Hercule, le plaça sur sa
+large épaule, se pendit d'une main au balcon, de l'autre à une branche
+qui craqua en pliant jusqu'au sol et disparut avec sa proie.
+
+Henriette ferma les yeux, étendit les bras et tomba inanimée en
+travers de la fenêtre.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+LE ROI
+
+Peut-être le lecteur trouvera-t-il son compte à suivre M. de Brissac,
+depuis sa sortie de la maison d'Entragues, lorsqu'il avait tant peur
+d'être accompagné, c'est-à-dire gêné par l'Espagnol.
+
+Le gouverneur de Paris entreprenait une grosse besogne, et toutes les
+conséquences d'un échec lui étaient parfaitement connues. La moindre
+était sa mort et la ruine d'une partie de la France.
+
+Le succès, au contraire, représentait pour lui une fortune brillante
+parmi les plus splendides fortunes de ce monde, et le salut de la
+patrie.
+
+Il s'agissait de décider entre la Ligue et le Roi, entre la France et
+l'Espagne. Mais pour faire ce choix il s'agissait aussi de bien
+connaître le fort et le faible des deux situations.
+
+Cette perplexité avait fait passer à Brissac bien des nuits de
+fiévreuse insomnie. Mais un homme vaillant ne vit pas éternellement
+avec un serpent dans le cour: il préfère engager une lutte, il meurt
+ou il tue.
+
+Brissac avait résolu de combattre le serpent. Suffisamment renseigné
+sur le compte des Espagnols et de la Ligue par une fréquentation
+quotidienne et sa participation à leurs conseils, bien éclairé sur les
+perfidies de ceux-là et les niaiseries de ceux-ci, il voulait savoir à
+quoi s'en tenir sur l'autre parti qui revendiquait la France. Il
+voulait connaître par lui-même les forces et les idées de ce Béarnais
+tant combattu. Et il se disait avec son sens droit qu'un ennemi
+méprisable n'est jamais redouté a ce point.
+
+Il fallait donc se choisir un maître, et dans ce maître un ami assez
+puissant pour faire la fortune de celui qui lui aurait donné le trône.
+Serait-ce Mayenne, serait-ce Philippe II, serait-ce Henri IV?
+
+Voici ce qu'imagina le gouverneur de Paris, homme, nous l'avons dit,
+éminemment ingénieux:
+
+--La reconnaissance, pensa-t-il, n'est pas un fruit qui pousse
+naturellement sur l'arbre de la politique. Il faut l'aider à fleurir,
+à se nouer, à mûrir; il faut, lorsqu'il est mûr, l'empêcher de tomber
+chez le voisin ou d'être dérobé par le premier adroit larron qui
+passe.
+
+Plusieurs moyens se présentent à l'effet de forcer la reconnaissance
+d'un grand. L'obliger par tant et de tels services qu'il ne puisse,
+malgré toute la bonne volonté possible, en perdre jamais la mémoire,
+ou le jeter vigoureusement dans un tel danger, dans un tel dommage,
+qu'il ne puisse reculer devant le solde qu'on lui présente pour
+rançon.
+
+Brissac choisit ce dernier moyen, parce qu'il avait ouï dire que le
+Béarnais était ingrat et court de mémoire. Il résolut donc de faire à
+ce prince une telle peur que jamais il ne l'oubliât: le payement en
+serait plus prompt et meilleur.
+
+Son plan était de s'emparer d'Henri IV pendant la liberté que donne la
+trêve. L'entreprise n'offrait aucune difficulté. Depuis huit jours,
+Henri parcourait seul ou à peu près les environs de Paris; fort occupé
+de nouvelles amours, il négligeait toutes les mesures de prudence. Si
+Brissac ne mettait pas ce projet à exécution, nul doute qu'un jour ou
+l'autre le duc de Féria ne le réalisât pour le compte du roi
+d'Espagne. Ne valait-il pas mieux, se disait Brissac, faire profiter
+un Français du bénéfice? Avec douze hommes braves et d'autant plus
+braves qu'ils ne sauraient pas contre qui on les employait, Brissac
+ferait garder le chemin que prenait le roi tous les soirs; Henri,
+toujours travesti, ne serait pas reconnu, et se garderait bien de se
+faire connaître. On amènerait la prisonnier à Brissac, dans quelque
+lieu bien écarté, bien sûr. Et là, selon les inspirations du moment,
+selon le tour que prendrait la conversation, le gouverneur de Paris
+trancherait enfin, et certainement à son profit, la grande question
+qui divisait toute la France et tenait l'Europe en échec. Henri serait
+livré à Mayenne, ce qui était de bonne guerre pour un ligueur, ou du
+moins, s'il était remis en liberté, ce serait contre de bons gages.
+Tel était le plan de Brissac, et nous n'avons pas exagéré en
+l'appelant ingénieux.
+
+Les conditions de la réussite étaient d'abord un profond secret. En
+effet, si le prisonnier était connu d'un seul des assaillants, adieu
+le droit de choisir entre sa liberté et son arrestation définitive. Il
+faudrait rendre compte aux ligueurs, voire même aux Espagnols; on
+aurait travaillé pour ces gens-là, on ne serait plus un homme
+d'esprit. Il est vrai que le duc de Mayenne et le roi Philippe II
+pourraient être reconnaissants, mais ils pourraient aussi ne pas
+l'être. Or, quand ou joue une pareille partie sans avoir tous les
+atouts, on perd, et la perte est grosse. C'était pour posséder bien
+intact cet important secret, que Brissac avait ainsi écarté l'hidalgo,
+en lui ôtant toute chance de nuire au cas où un conflit se serait
+présenté.
+
+Il sortit donc de chez Mme d'Entragues vers sept heures et demie; le
+temps, nuageux ce soir-la, promettait une nuit sombre. Le comte, suivi
+de son valet, prit la route de Paris au petit pas, observant les
+environs avec l'habile coup d'oeil d'un homme habitué à la guerre.
+Puis, ne voyant aucun espion sur la route, il tourna brusquement à
+gauche, traversa quelques bouquets de bois qui cachèrent sa nouvelle
+marche, et se dirigea vers la plaine de manière à tenir toujours
+Argenteuil et la Seine à gauche.
+
+Son valet, sur la fidélité duquel il croyait pouvoir compter, était un
+soldat jeune et vigoureux qui lui servait d'espion depuis près d'une
+année, et lui avait rendu de grands services, grâce aux intelligences
+qu'il avait su nouer dans le camp royaliste.
+
+--Tu disais donc, Arnaud, demanda Brissac à cet homme, que nous devons
+passer la rivière au-dessus d'Argenteuil.
+
+--Oui, monsieur, et la suivre jusqu'à Chatou; c'est là ou dans les
+environs que chaque jour passe la _personne_ que vous cherchez.
+
+--Pourquoi ce: dans les environs? Sa route n'est-elle pas aussi
+certaine que tu le prétendais?
+
+--Cela dépend du point de départ, monsieur. Lorsque _la personne_
+venait de Mantes elle arrivait par Marly; mais le but est toujours le
+même.
+
+--Toujours cette maison de Mlle d'Estrées, au bord de l'eau, près
+Bougival?
+
+--Au village de la Chaussée, oui, monsieur.
+
+--Mais, malheureux, _s'il_ vient ce soir par Marly, mes guetteurs le
+manqueront, puisque, d'après les renseignements, je les ai échelonnés
+depuis Argenteuil jusqu'à Bezons.
+
+--Ce soir _la personne_ vient de Montmorency par le même chemin que
+nous, et vos guetteurs sont assurés de la rencontrer là.
+
+Brissac réfléchit un moment.
+
+--Je ne pense pas qu'il se défende, dit-il, et toi?
+
+--Non, monsieur. Il est seul.
+
+--Tu en es sûr?
+
+--Vous le savez bien, monsieur, hier, il était à Pontoise avec M. le
+comte d'Auvergne et M. Fouquet. Ce dernier est parti à Médan rejoindre
+les gardes, vous en avez reçu l'avis. M. d'Auvergne est à Entragues,
+vous venez de l'y voir, l'autre se trouve donc seul pour toute la
+soirée.
+
+--Et déguisé?
+
+--Comme toujours. Depuis deux mois que je l'observe par vos ordres, il
+est allé six fois chez Mlle Gabrielle d'Estrées, jamais sans un
+déguisement quelconque. Oh! sans cela le père le reconnaîtrait et
+serait capable de ne pas le laisser entrer.
+
+Brissac reprit le cours de ses méditations. Depuis Épinay, les
+chevaux, marchaient plus vite, et l'on aperçut bientôt le village
+d'Argenteuil. Là était un gué que le soldat fit prendre à son maître
+pour éviter le bac, et les deux cavaliers suivirent la berge déserte,
+en commençant à observer religieusement chaque ombre, chaque pli du
+terrain et chaque bruit.
+
+Brissac témoigna sa surprise, ou plutôt son admiration. Rien ne
+paraissait. Il fallait que l'embuscade fût merveilleusement conduite.
+
+--J'y serais pris moi-même, dit-il ... Quelle solitude! quel silence!
+Et cependant nous voilà sur le lieu même que je leur ai indiqué pour
+s'embusquer.
+
+On ne voyait, en effet, ni hommes ni chevaux; on n'entendait d'autre
+bruit que le murmure de l'eau, fort basse en cette saison, sur les
+cailloux et les bancs de sable de la rivière. L'endroit était désert,
+presque sauvage. D'un côté, le fleuve; de l'autre,une berge escarpée
+couronnée de broussailles et de petits bois coupés par des ravins et
+des fondrières.
+
+--Voilà qui est étrange, pensa Brissac, le coup devrait être fait; mes
+hommes devraient déjà revenir.
+
+Arnaud suivait son maître sans faire de commentaires, son attention
+était ailleurs; Brissac ne s'occupait que d'écouter ou de regarder en
+avant.
+
+Tout à coup il s'écria:
+
+--En voici un!
+
+Un homme apparut en effet au détour d'un sentier sous des habits
+simples et de couleur sombre.
+
+Il avait certaine tournure martiale qui semblait justifier
+l'exclamation de Brissac. D'ailleurs cet homme venait droit au
+gouverneur qui, de son côté, bâta le pas pour l'aborder: il était
+impatient d'avoir des nouvelles.
+
+Lorsqu'ils furent tous deux en présence:
+
+--Bonsoir, monsieur le comte, dit l'étranger d'une voix enjouée; me
+reconnaissez-vous?
+
+--Monsieur de Crillon! s'écria Brissac saisi de stupeur à la vue d'un
+homme qu'il était si loin d'attendre à pareille heure, en pareil lieu.
+
+--Votre bien bon serviteur, répondit le chevalier.
+
+--Par quel étrange hasard rencontré-je monsieur de Crillon?
+
+--Il le faut bien, comte, pour obéir au roi.
+
+--C'est le roi ... le roi de Navarre, qui vous a envoyé?
+
+--Le roi de France et de Navarre, dit tranquillement Crillon.
+
+--Mais ... demanda Brissac dont l'inquiétude prenait les proportions
+de l'effroi.--En effet, rencontrer Crillon dans un endroit où l'on
+pouvait avoir à se battre, c'était malencontreux!--Pourquoi vous
+aurait-on envoyé?
+
+--Pour vous arrêter, monsieur le comte, dit Crillon avec un flegme
+terrifiant.
+
+Brissac était brave; mais il pâlit. Il savait que Crillon plaisantait
+peu sur les grands chemins.
+
+--Qu'en dites-vous? continua le chevalier. Est-ce que vous auriez
+l'envie de faire résistance?
+
+--Mais oui, dit Brissac, car il n'est pas possible qu'un gentilhomme
+armé se laisse prendre par un seul ennemi sans être déshonoré.
+
+--Oh! dit Crillon, vous êtes si peu armé que ce n'est pas la peine
+d'en parler.
+
+--J'ai mon épée, monsieur de Crillon.
+
+--Bah! vous savez bien que personne ne tire plus l'épée contre moi.
+
+--C'est vrai, mais j'ai l'arme des faibles, l'arme brutale dont le
+coup ne se pare point, et je serais au désespoir, avec cette arme
+lâche, de tuer le brave Crillon. Cependant! je le tuerais s'il me
+refusait le passage.
+
+En même temps, il prit ses pistolets dans les fontes.
+
+--Quand je vous disais de rester tranquille, dit Crillon. Rengainez
+vos pistolets, ils ne sont pas chargés,
+
+--Ils ne sont pas chargés! s'écria Brissac avec une sorte de colère;
+en êtes-vous assez certain pour attendre le coup à bout portant?
+
+En disant ces mots, il appuyait l'un des canons sur la poitrine du
+chevalier.
+
+--Si cela vous amuse de faire un peu de bruit et de me brûler quelques
+poils de moustache, faites, mon cher comte, dit froidement Crillon,
+sans chercher à détourner l'arme, vos pistolets renferment de la
+poudre, peut-être, mais ils n'ont plus de balles certainement.
+
+--C'est impossible, s'écria Brissac confondu.
+
+--Alors tirez vite pour vous en convaincre, et quand vous serez bien
+convaincu, nous nous entendrons mieux. Tirez donc, et tâchez de ne pas
+me crever un oeil avec la bourre.
+
+Brissac, après avoir vainement cherché le regard embarrassé d'Arnaud
+qui détournait la tête, laissa tomber sa main avec une morne
+stupéfaction. On lui avait joué le tour qu'il avait joué à l'Espagnol.
+
+--Je comprends, murmura-t-il, Arnaud s'était vendu à vous!
+
+--Vendu, non pas, répliqua Crillon, nous n'avons pas d'argent pour
+acheter: il s'est donné. Mais que cherchez-vous donc autour de vous
+avec cet oeil émerillonné? Vous ne songez pas à vous tirer de mes
+mains, n'est-ce pas?
+
+--Si fait bien, j'y songe, et c'est vous, chevalier de Crillon, qui
+vous êtes livré à moi sans vous en douter. En voulant prendre le
+maître, j'aurai pris aussi le serviteur; c'est un beau coup de filet.
+
+--Je ne comprends pas trop, dit Crillon.
+
+--Tout à l'heure, douze hommes que j'ai postés sur la route que doit
+suivre le roi prendront le roi, et vous avec. Ainsi, faites-moi bonne
+composition en ce moment, je vous rendrai la pareille dans un quart
+d'heure.
+
+Crillon se mit a rire, et ce rire bruyant troubla quelque peu la
+confiance de Brissac.
+
+--Vous ne vous fâcherez pas si je ris, s'écria le chevalier, c'est
+plus fort que moi. Mais l'aventure est trop plaisante; figurez-vous
+que vos douze hommes n'ont pas eu plus de succès que vos pistolets et
+votre épée. Ces pauvres douze hommes, ils ont fondu comme neige.
+Qu'est-ce que douze hommes, bon Dieu! une bouchée de Crillon.
+
+--Vous les avez détruits! s'écria Brissac, que cette prouesse n'eût
+pas étonné de la part d'un pareil champion.
+
+--Détruits, non, mais confisqués, et ces braves gens s'en vont
+tranquillement, à l'heure qu'il est, vers Poissy, où ils coucheront,
+et demain ils auront rejoint notre armée, dont ils font partie
+désormais. Voyons, mon cher comte, ne vous assombrissez pas ainsi:
+descendez de cheval et venez avec moi dans un petit endroit charmant à
+trente pas d'ici; nous avons beaucoup de choses à nous dire. Vous êtes
+mon prisonnier; mais j'aurai des égards. Arnaud gardera votre cheval.
+Soyez tranquille. Pardon ... votre épée, s'il vous plaît.
+
+Brissac, tout égaré, rendit son épée et se laissa conduire par
+Crillon. Il ne voyait plus et n'entendait plus. Abasourdi comme le
+renard tombé dans la fosse, un enfant l'eût mené au bout du monde par
+un fil.
+
+--Allons! pensait Brissac, voilà des joueurs plus forts que moi, j'ai
+perdu.
+
+Crillon, après avoir placé Arnaud en vedette sur le bas côté du
+chemin, conduisit Brissac dans une petite clairière située à peu de
+distance. Là, deux chevaux attachés côte à côte dialoguaient à leur
+façon au moyen de ces grattements de pied et de ces ronflements
+sonores qui sont le fond de la langue chevaline.
+
+Sur l'herbe fraîche, couverte d'un manteau de laine, un homme était
+assis près de ces deux chevaux. Il avait la main gauche à portée d'une
+épée, dont la poignée seule se détachait aux naissantes clartés de la
+lune. Le manteau recouvrait le reste.
+
+Cet homme, adossé à un jeune frêne, le genou droit relevé, le coude
+qui soutenait la tête, appuyé sur ce genou, semblait plongé dans une
+profonde rêverie. L'ombre du feuillage enveloppait son visage et ses
+épaules; un point lumineux accusait sa ceinture: c'était une chaîne ou
+une boucle; un autre révélait l'extrémité de sa jambe, c'était
+l'éperon. Cette figure toute sombre, frappée seulement de deux
+rehauts, avait un caractère imposant de mystérieuse grandeur.
+Rembrandt ou Salvator ne l'eussent pas dédaignée, fondue comme elle
+était dans un cadre de feuillages vigoureusement découpés sur un ciel
+pommelé cuivre et argent.
+
+Brissac, en l'apercevant, demanda au chevalier quelle était cette
+personne assise.
+
+--Le roi, dit simplement Crillon.
+
+Et aussitôt il s'éloigna laissant Brissac en tête-à-tête avec Henri
+IV.
+
+Il eût fallu posséder la triple cuirasse de chêne bardé de fer pour ne
+pas sentir une émotion vive en présence de cet imprévu. Tout ligueur
+qu'on soit, tout Gascon que l'on puisse être, on n'aborde pas sans un
+battement de coeur l'ennemi que l'on croyait tenir et qui vous tient,
+le prince qu'on niait et qui se révèle plus terrible et plus grand
+dans la solitude qu'il ne l'eût été sur un trône. Et Brissac avait
+sous les yeux cette épée qui avait vaincu à Aumale, Arques et Ivry!
+
+Il restait muet, confus, désespéré, à deux pas du prince qui, soit
+distraction, soit besoin de chercher un exorde, n'avait pas encore
+relevé sa tête ni proféré une parole.
+
+Et ce silence, cette immobilité laissaient encore un peu de calme à
+Brissac. Évidemment elle ne devait pas être flatteuse, la première
+parole de celui dont Brissac venait de menacer ainsi la liberté, la
+fortune, peut-être la vie, et qui tenait à son tour dans ses mains le
+sort de son imprudent adversaire.
+
+Le comte salua profondément. Le roi, sortant de sa rêverie, leva enfin
+la tête et dit:
+
+--Asseyez-vous, monsieur.
+
+En même temps, il lui désignait une place à ses côtés, sur le vaste
+manteau. Brissac hésita un moment par politesse; puis, sur une
+nouvelle invitation, il s'assit le plus loin possible.
+
+Ce fut alors qu'il put voir le visage du prince: la lune avait gagné
+le sommet des arbres voisins; elle envoyait de là, au travers des
+rameaux entrelacés, une douce flamme qui teignait la clairière d'un
+reflet pâlissant.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+DE DEUX CONVERSIONS CÉLÈBRES
+
+Le roi, âgé de quarante ans à peine, avait déjà les cheveux rares et
+la barbe grise. S'il n'était pas de cette beauté fraîche et séductrice
+qui fascine et subjugue les femmes, il avait au plus haut degré la
+beauté imposante et persuasive à la fois qui prend les hommes par
+l'esprit et par le coeur. Ses yeux, vifs et grands, regardaient avec
+une fixité qui n'était pas gênante, tempérée qu'elle était par une
+sincère bonté. Cependant, Brissac se sentit mal à l'aise quand ce
+regard lumineux et malin l'enveloppa comme une flamme destinée à
+éclairer le fond de son coeur.
+
+--Monsieur Brissac, dit le roi, je sais que vous avez beaucoup désiré
+de me voir. Telle était votre intention, assurément, ce soir même, et
+je sais quels efforts vous avez faits pour y réussir. Moi, j'avais
+voulu vous voir également. Nous avons, chacun de notre côté, atteint
+un but commun.
+
+Il était difficile de dire plus poliment et plus doucement ce que
+Brissac redoutait si fort d'entendre. Il s'inclina devant cette
+courtoisie délicate du vainqueur.
+
+--Ne me répondez pas encore, continua Henri. Tout à l'heure, vous le
+ferez en pleine connaissance de cause.
+
+--Vous vouliez aujourd'hui, monsieur, vous emparer de ma personne;
+c'était un beau projet. Non pas qu'il fût beau par la difficulté de
+l'entreprise, mais il offrait au premier aspect des avantages qui ont
+pu vous séduire, passionné comme vous l'êtes pour votre parti; c'est
+naturel et je ne vous blâme pas.
+
+Brissac se sentit rougir et chercha l'ombre pour dissimuler son
+visage. Le roi reprit:
+
+--Je n'invoquerai pas, monsieur, la foi de votre signature qui est au
+bas de l'acte de trêve auprès de la mienne. Gouverneur de Paris, vous
+vous êtes dit que votre véritable foi consiste à garder les intérêts
+qui vous sont confiés. Or, en me livrant à la Ligue, vous sauviez à
+tout jamais de moi votre ville que je menace continuellement d'un
+siège. Assurément, il n'y a pas un seul ligueur capable de vous
+reprocher votre dessein. Eh bien! moi qui ne suis pas un ligueur, je
+ne vous le reprocherai pas davantage. J'en comprends toute la portée,
+je le trouve jusqu'à un certain point généreux. A quoi bon, vous
+êtes-vous dit, faire subir encore une fois aux Parisiens la misère, la
+famine, la mort? Tous ces canons qui tuent et qui brûlent, les
+égorgements du champ de bataille, les agonies de femmes et d'enfants
+déchirent mon coeur; je les supprimerai en supprimant la cause; je
+finirai d'un coup la guerre; je rendrai Paris heureux et la France
+florissante; je sauverai ma patrie en retranchant le roi. Voilà ce que
+vous vous êtes dit.
+
+Brissac voulut répondre; Henri l'arrêta d'un geste affable.
+
+--C'est évidemment par suite de votre amitié pour M. de Mayenne,
+dit-il, que vous me faites cette rude guerre; mais est-ce bien lui que
+vous servez? Vous le croyez. Je ne le crois pas, et voici mes raisons:
+
+Le roi tira de son pourpoint un papier qu'il froissa dans ses doigts.
+
+--C'est que l'Espagnol vous trompe et vous joue; c'est que la
+convocation de ces états généraux qui doivent nommer un roi de France
+est une mystification insolente. M. de Mayenne croit que ce sera lui
+qu'on mettra sur le trône. Erreur! Le roi d'Espagne y fera monter sa
+fille, l'infante Clara-Eugenia, à laquelle, si le parlement et les
+états murmurent trop, parce qu'ils ne sont pas encore tout à fait
+Espagnols, on fera épouser le jeune duc de Guise, neveu de M. de
+Mayenne. Que le mari de la reine vienne à mourir, et c'est un fait
+commun dans l'histoire des mariages espagnols, l'infante d'Espagne
+règne seule. Vous m'objecterez la loi salique! Erreur. Philippe II
+n'en veut plus en France; il abrogera cette loi fondamentale de notre
+pays qui défendait au sceptre de devenir quenouille. Et alors, sans
+guerre, sans frais, par la volonté même des états français, le fils de
+Charles-Quint sera roi d'Espagne et de France. Il aura le monde! On
+dirait que vous frissonnez, monsieur de Brissac; c'est peut-être que
+l'esprit de la Ligue n'a pas tué tout à fait en vous le caractère
+français. Peut-être aussi est-ce que vous doutez de mes paroles. Eh
+bien! prenez cette dépêche qu'un de mes fidèles a rapportée
+aujourd'hui d'Espagne, où j'ai aussi l'oeil et la main, lisez-la, vous
+y verrez le plan de tout ce que je viens de vous dire: la nomination
+de l'infante, son mariage, l'abrogation de la loi salique; lisez,
+dis-je, cette dépêche, et montrez-la au duc de Mayenne, puisque vous
+êtes son ami; ce sera pour vous deux un avertissement salutaire, et
+vous saurez désormais pour qui vous travaillez avec tant d'ardeur.
+
+Le roi tendit en même temps à Brissac la dépêche, que celui-ci reçut
+d'une main tremblante et avide à la fois.
+
+--Une pareille horreur! murmura-t-il consterné, une déloyauté si
+infâme! Oh! le malheureux pays!... Tout cela ne fût pas arrivé si nous
+eussions eu à opposer à l'Espagnol un prince catholique: l'hérésie a
+fait la Ligue.
+
+--Prétexte! monsieur, reprit Henri IV. Henri III, mon prédécesseur,
+était, je crois, un bon catholique, ce qui n'a empêché ni les outrages
+des prédicateurs de sa religion, qui l'appelaient vilain Hérode, ni le
+couteau, catholique de Jacques Clément. Quant à moi, je ne suis pas
+catholique, et voilà pourquoi on me repousse. Voilà pourquoi Paris
+m'est fermé, Paris la porte de la France! C'est parce que je suis
+hérétique que les ligueurs ont appelé l'Espagnol, lui ont livré leur
+patrie, et enseigné la langue espagnole à leurs enfants, qui un jour
+peut-être auront oublié la langue française. Parce que je ne suis pas
+catholique! ventre-saint-gris! prétexte! Si les ligueurs n'avaient
+celui-là ils en inventeraient un autre. Eh bien! monsieur, ils
+n'auront même plus celui-là; je vais le leur ôter. Il ne sera pas dit
+que j'aurai commis une seule faute et laissé un seul trou par où
+l'usurpation étrangère puisse se glisser en France,
+
+Brissac, stupéfait, regarda le roi.
+
+--Oui, continua Henri, mon peuple, mon vrai peuple, celui qui est
+Français, désire en effet un roi de sa religion; je me suis fait
+instruire dans la religion catholique; j'ai appelé près de moi, dans
+les rares loisirs que me laissait la guerre, les meilleurs docteurs,
+les plus sages théologiens. Ils m'ont appris, non pas que Dieu réside
+dans un seul culte et sur un seul autel, mais qu'il est plus
+noblement, plus splendidement adoré sur l'autel catholique romain.
+J'ai appris les beautés sublimes de cette religion, je me suis
+profondément pénétré de la sainte grandeur de ses mystères. Dieu, qui
+voyait mon zèle et mon amour, a béni mes efforts; il m'a envoyé sa
+lumière, il m'a donné la force, lui qui sacrifia son divin Fils au
+salut des hommes, de sacrifier un vain entêtement, une folle erreur au
+salut de mon peuple, et c'est aujourd'hui un converti sincère, un
+fervent adorateur du culte catholique, un fils convaincu de l'Église
+romaine qui prend à témoin votre Dieu, monsieur de Brissac, et le
+confesse hautement la main sur un coeur loyal. Dans huit jours, à
+Saint-Denis, sous les voûtes de cette basilique où dorment les vieux
+rois de France, mon peuple me verra, entouré de ma noblesse, m'avancer
+calme et le front courbé vers l'autel. J'abjurerai sans honte une
+erreur que Dieu m'a pardonnée; je jurerai fidélité à l'Église
+catholique, sans oublier jamais la protection que je dois à mes
+anciens coreligionnaires, qui, assez malheureux déjà de n'avoir pas
+été comme moi éclairés par la grâce divine, n'en réclament que plus
+vivement le secours de ma compassion et mon appui. Voilà ce que je
+ferai, monsieur, et nous verrons ce que dira la Ligue! Nous verrons si
+elle cesse pour cela de charger ses canons et d'aiguiser ses
+poignarda. Cependant, comte, boulets et balles, épées et couteaux, se
+dirigeraient alors contre la poitrine d'un prince catholique,
+catholique comme M. de Mayenne, catholique comme le roi d'Espagne!
+
+--Une conversion! murmura Brissac, bouleversé a l'idée de cet immense
+événement politique.
+
+--Tranquillisez-vous, répondit le roi avec un triste sourire, la
+guerre sera encore bien longue; Paris est bien fort, grâce à vous il
+se défendra cruellement!
+
+Le front d'Henri se voila d'une poétique mélancolie.
+
+--Tenez, dit-il, monsieur de Brissac, bien des fois depuis cinq années
+je me suis demandé s'il n'était pas temps de remettre l'épée au
+fourreau, s'il n'était pas indigne d'un homme de coeur de disputer
+ainsi la possession d'un trône d'où l'exclut tout un peuple. Je me
+suis demandé où sont les avantages qui compenseront ces dégoûts, ces
+déceptions, ces fatigues et ce continuel travail de corps et d'âme qui
+use ma vie et me blanchit avant l'âge. Je m'écriais comme le prophète:
+«Assez de labeur pour mes mains, assez de sacrifices pour les
+satisfactions d'un cadavre vivant qui aspire à s'appeler roi!»
+
+Eh bien, cependant, j'ai repris l'épée, j'ai passé les nuits au
+travail, j'ai fatigué mes conseils. Tout ce qu'un homme peut lever
+pour sa part du fardeau commun, je l'ai fait sans vouloir me plaindre,
+et quand vous saurez pourquoi, peut-être me direz-vous que j'ai bien
+fait.
+
+C'est qu'il ne s'agit plus de disputer ma couronne contre un prince
+français, mais de l'arracher à un étranger qui parle assez haut pour
+que d'Espagne on l'entende jusqu'en France. C'est que je suis un
+enfant de ce pays, mon gentilhomme, et que je ne veux pas désapprendre
+la langue que m'a enseignée ma mère.
+
+C'est que je souffre de voir se promener dans les campagnes ces bandes
+de soldats espagnols qui mangent le blé du paysan; dans les villes ces
+cavalcades de muguets, toujours Espagnols, qui déshonorent les filles
+et les femmes; c'est que la France est un pays bien plus grand par le
+génie, par le courage, par la richesse que l'Espagne et que tous les
+autres pays de l'Europe, et que moi, fils de roi, roi moi-même, je ne
+veux pas, entendez-vous, monsieur de Brissac, je ne veux pas que ce
+magnifique pays devienne une province de Philippe II, comme la
+Biscaye, la Castille et l'Aragon, toutes contrées misérablement
+rongées par la paresse et la misère.
+
+Voilà pourquoi je lutte et lutterai jusqu'à la mort. Les gens qui
+m'appellent ennemi sont les ligueurs ou les Espagnols; je suis leur
+ennemi, en effet, car ils conspirent la ruine de ma patrie. Je leur
+serai un ennemi si terrible, que villes, bourgs, hameaux, fer et bois,
+hommes et bêtes, je brûlerai, je broierai, j'anéantirai tout, plutôt
+que de laisser un étranger absorber la sève et croiser le sang de la
+France.
+
+En prononçant ces paroles, avec une généreuse véhémence, Henri s'était
+redressé, son oeil foudroyait, et le feu de sa grande âme illuminait
+son visage, et dans l'élan d'un geste sublime il avait tiré de l'ombre
+sa glorieuse épée qui flamboya aux rayons de la lune.
+
+Brissac cacha son visage dans ses mains, sa poitrine haletait comme
+soulevée par des sanglots.
+
+--Maintenant, monsieur le comte, dit Henri devenu calme, vous savez
+tout ce que je pense. Mon coeur est soulagé. Je me réjouis de vous
+l'avoir ouvert. Depuis bien longtemps vous entendez parler espagnol à
+Paris, aujourd'hui vous venez d'entendre quelques mots de bon et de
+pur français. Relevez-vous, allez, vous êtes libre. Crillon va vous
+rendre votre épée.
+
+Brissac se releva lentement, son visage était sillonné de larmes.
+
+--Sire, dit-il en courbant la tête, quel jour Votre Majesté veut-elle
+entrer dans sa ville de Paris?
+
+Le roi poussa un cri de joie, il ouvrit les bras a Brissac.
+
+--Oh! je suis Français, croyez-le, sire, et bon Français, dit le comte
+en se précipitant aux pieds de son roi qui le releva et le serra
+étroitement sur sa poitrine.
+
+Au même instant deux coups de pistolet retentirent sur la route, à
+l'endroit où Crillon s'était placé pour assurer la sécurité du roi
+pendant son entretien avec Brissac.
+
+Henri se baissa pour prendre son épée; Brissac courut en avant pour
+soutenir Crillon s'il en était besoin.
+
+Il trouva le chevalier, riant comme toujours après une prouesse.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Brissac, que le roi suivait de près.
+
+--Un Espagnol que je viens de mettre en déroute, comte.
+
+--L'Espagnol que M. le comte connaît bien, dit Arnaud, un espion du
+duc de Féria, qui, malgré nos détours, avait suivi nos traces et
+cherchait par ici avec grande inquiétude, et voulait à tout prix
+retrouver M. de Brissac.
+
+--Et que j'ai arrêté pour qu'il n'allât point découvrir et déranger le
+roi, dit Crillon, et qui m'a manqué de ses deux coups de pistolet,
+l'imbécile!
+
+Brissac se mit à rire à son tour.
+
+--Arnaud avait fait pour ces pistolets, dit-il à Crillon, ce que vous
+lui avez fait faire pour les miens.
+
+Ces mots furent, comme on le pense, accueillis par une hilarité
+générale.
+
+--Fort bien, dit Crillon, mais il emporte quelque chose que vous
+n'avez pas eu, comte.
+
+--Quoi donc?
+
+--J'ai cru ses pistolets sérieux, j'ai riposté par un coup de taille
+qui a dû entamer furieusement son pourpoint et la peau qui est
+dessous; le cheval même a dû en avoir sa part. Homme et monture ne
+sont pas morts, mais bien écorchés. Entendez-les courir!... Quel
+enragé galop!
+
+--A-t-il reconnu Arnaud? demanda Henri IV.
+
+--Je ne sais, sire.
+
+--Vous voilà bien compromis, Brissac, dit le roi gaiement. Cet
+Espagnol vous dénoncera. Comment vous en tirerez-vous?
+
+--En avançant le jour de votre entrée, sire, dit le comte bas à Henri.
+
+--Nous allons y songer, comte. Mais commencez par bien prendre vos
+mesures pour que les Espagnols ne vous fassent point assassiner. Car
+s'ils vous soupçonnent....
+
+--Votre Majesté est trop bonne de songer à moi. C'est moi qui la
+supplierai de bien veiller sur elle-même. Une fois l'abjuration
+prononcée, la Ligue sera aux abois, et alors gare les assassins!
+
+--Je ferai mon possible, Brissac, pour arriver bien entier dans cette
+chère ville de Paris.
+
+--Je vais faire préparer votre chambre au Louvre, sire.
+
+--Et moi, je vais faire dorer votre bâton de maréchal.
+
+Brissac, éperdu de joie, voulut parler. Le roi lui ferma doucement la
+bouche avec sa main, et lui dit à l'oreille:
+
+--Pardonnez à Arnaud, qui est un honnête homme, je le sais mieux que
+personne, et gardez-le près de vous; il nous servira d'intermédiaire
+chaque fois que vous voudrez communiquer avec moi, ce qui, à partir
+d'aujourd'hui, va se répéter fréquemment. Allons, il faut se séparer;
+soyez prudent. N'ayez pas d'inquiétude pour votre ami Mayenne. Je ne
+le hais pas. Je ne hais pas même Mme de Montpensier, ma plus mortelle
+ennemie. Je ne hais personne que l'Espagnol. Mayenne aura bon
+quartier, et tout ce qu'il voudra, s'il le demande. Ménagez-vous, et
+aimez-moi.
+
+--Oh! comme vous le méritez, de toute mon âme!
+
+--Prenez ce chemin au bout duquel je m'étais posté; il mène à
+Colombes, vous pouvez par là, sans être vu, rentrer à Paris une
+demi-heure avant l'Espagnol si le coup de taille de Crillon lui permet
+d'aller jusqu'à Paris. Il frappe si fort ce Crillon!
+
+--Adieu, sire!
+
+--Adieu, maréchal!
+
+Brissac alla serrer les deux mains de Crillon, qui lui rendit
+cordialement son étreinte. Arnaud, indécis, restait derrière le roi;
+Henri lui fit un petit signe amical en désignant Brissac. Aussitôt le
+jeune homme alla tenir l'étrier au comte, et partit derrière lui
+silencieux et calme, comme si, depuis une demi-heure, il ne se fût
+rien accompli de cet événement qui devait changer la face de l'Europe.
+
+Restés seuls, Henri et Crillon se regardèrent.
+
+--Il me paraît, dit le chevalier, que Votre Majesté n'est pas mal
+satisfaite de son entrevue avec Brissac.
+
+--Tu as vu, Crillon, comment nous nous sommes séparés?
+
+--Avec des baise-mains. Mais, sire, Brissac est Gascon.
+
+--Moi aussi, mon cher Crillon.
+
+--Pardon, sire, je veux dire qu'il est à moitié Espagnol.
+
+--Il ne l'est plus. Tout est fini, conclu; Paris est à moi, sans
+siège, sans assaut, sans artillerie. Rengaine, brave Crillon, nous
+n'aurons plus toutes ces belles batailles, où tu brillais tant!
+
+--Paris à nous! Oh! sire! avez-vous bien remercié Dieu de ce qu'il
+vous rend votre couronne à si bon marché?
+
+--Vingt fois depuis cinq minutes, ou, pour mieux dire, depuis le
+départ de Brissac, je n'ai encore fait que répéter la même prière.
+Plus de sang français à verser, brave Crillon; je suis heureux, bien
+heureux, le plus heureux des hommes!
+
+--Sire, répliqua Crillon palpitant de bonheur, il ne faut jamais dire
+cela. On ne sait pas ce qui se passe dans le coeur des autres.
+
+--Est-ce pour toi que tu parles? dit Henri, tant mieux alors,
+puisses-tu être encore plus heureux que moi! Du reste, je le croirais
+presque à voir tes yeux brillants et ta figure épanouie.
+
+--Le fait est que je ne me sens pas de joie. Et sous tous les
+rapports, je prétends être plus favorisé que vous, sire, car chez vous
+c'est la tête qui est satisfaite en ce moment; l'ambition a fait un
+bon repas, et elle se réjouit; chez moi, c'est le coeur qui tressaille
+et qui joue de la basse de viole, comme on dit.
+
+--Tu m'aimes tant.
+
+--Et j'aime encore autre chose, sire.
+
+--Tu serais amoureux?
+
+--Ah bien, oui!... Je ne serais pas content comme cela, si j'étais
+amoureux; et puis, ce serait joli d'être amoureux avec la barbe grise.
+
+--J'ai la barbe grise, et je suis terriblement amoureux, interrompit
+Henri IV.
+
+--Oh! mais vous, sire, vous êtes le roi, et vous avez le droit de
+faire toutes les folies imaginables.
+
+--Tu appelles cela une folie! Peste, si tu voyais ma maîtresse, tu te
+mordrais les doigts d'avoir parlé si légèrement.
+
+--Je sais que Votre Majesté a bon goût, mais enfin chacun a le sien en
+ce monde.
+
+--Écoute, mon brave Crillon, dit le roi en passant son bras autour du
+col du chevalier, ma Gabrielle est la plus adorable fille qui soit en
+France.... Et maintenant que le roi a fini ses affaires, et bien fini,
+je m'en vante, grâce à toi qui ce soir m'as tenu lieu de toute une
+armée, nous allons nous occuper un peu des plaisirs de ce pauvre Henri
+que je néglige trop depuis quelque temps. Viens-t'en avec moi à la
+Chaussée où demeure Mlle d'Estrées, tu la verras et tu avoueras
+qu'elle est incomparable.
+
+--Je l'avoue dès à présent, sire; parce que ce soir j'ai promis
+d'aller coucher à Saint-Germain, et que j'irai certainement.
+
+--Soit; mais c'est ton chemin pour aller à Saint-Germain de passer
+devant la maison de Gabrielle; tu me seras d'ailleurs fort utile.
+
+--Ah! dit Crillon, à quoi donc, bon Dieu?
+
+--A dissiper les soupçons d'un père intraitable.
+
+--Le père Estrées? En effet, c'est un homme plein de volonté, un
+honnête homme.
+
+--Il est féroce, te dis-je, et me réduit au désespoir.
+
+--Parce qu'il ne veut pas que vous lui fassiez l'honneur de déshonorer
+sa maison.
+
+--Crillon! Crillon! le mot est fort.
+
+--Sire, voilà ce que c'est que de me confier des secrets, j'en abuse
+immédiatement. Mais, pardonnez-moi.
+
+--Je te pardonne d'autant plus volontiers que l'honneur de Gabrielle
+est pur ainsi que la première neige. Hélas! le coeur de la fille est,
+comme l'orgueil du père, intraitable. Croirais-tu que, pour être à peu
+près certain de voir Gabrielle ce soir, il m'a fallu dépêcher M.
+d'Estrées à Médan, près de Rosny? Il m'y attend, ce brave gentilhomme,
+et malgré cela, je ne suis pas fort assuré que la fille consente à me
+recevoir.
+
+--Eh bien! alors, je ne vois pas Votre Majesté si heureuse qu'elle le
+disait tout à l'heure.
+
+--Tout malheur finit comme tout bonheur passe, répondit Henri avec un
+sourire. L'espoir est une de mes vertus. Mes ennemis l'appellent de
+l'entêtement, mes amis l'appellent patience. Allons, montons à cheval;
+voilà une belle soirée après une journée bien rude. J'ai vaincu la
+Ligue et pris possession de mon royaume. Espérons que ma maîtresse me
+sera non moins soumise que la Ligue.
+
+--Espérons, puisqu'il s'agit de satisfaire Votre Majesté, dit Crillon.
+Mais moi, je vais couper par la plaine pour arriver plus vite à
+Saint-Germain. Je ne me sens pas tranquille. Je prie le roi de me
+rendre ma liberté si je ne lui suis pas indispensable.
+
+--Sois libre; adieu et merci, brave Crillon. A demain, sans faute, à
+notre rendez-vous!
+
+Crillon aida le roi à monter a cheval et le vit s'éloigner rapidement.
+Il s'apprêtait à partir lui-même, lorsque sur la route, en arrière, au
+loin, il entendit retentir un galop rapide.
+
+--Serait-ce l'Espagnol qui reviendrait avec du renfort? dit-il. Mais
+non, je n'entends qu'un cheval, et à moins qu'il ne revienne seul, son
+maître ayant été tomber quelque part, je ne comprends pas ce que
+l'Espagnol pourrait venir chercher par ici. Mais d'ailleurs, le galop
+s'arrête.
+
+En effet le cheval s'était arrêté.
+
+--N'entends-je pas comme une voix, un gémissement, continua Crillon.
+Plus que cela ... un cri et des gémissements.
+
+Il vit alors sur la pointe de la berge, à l'endroit où la lune
+éclairait, un homme qui descendait puiser de l'eau à la rivière et à
+sa gauche le cheval, près duquel, sur le sable, on eût dit voir un
+autre homme étendu.
+
+--Un cheval gris! s'écria le chevalier dont le coeur s'emplit de
+sinistres soupçons.
+
+L'animal poussa un hennissement lugubre et prolongé.
+
+--Oh! pensa Crillon, il y a peut-être là un grand malheur. Ce cheval,
+c'est Coriolan qui m'a senti! Courons!
+
+L'homme que Crillon avait vu descendre vers la rivière se retourna au
+bruit des pas du chevalier, et comme si l'aspect d'une créature
+humaine lui eût rendu quelque courage, il se mit à crier:
+
+--Au secours! au secours!
+
+--Harnibieu! s'écria le chevalier que cette voix inonda d'une sueur
+froide, c'est Pontis.
+
+--Monsieur de Crillon, dit le garde en accourant de toutes ses forces
+au-devant du chevalier, qu'il avait reconnu au célèbre Harnibieu!
+
+--Eh bien! quoi? qu'y a-t-il? pourquoi cette épouvante? qui est cet
+homme étendu?.
+
+--Ah! monsieur, ne le devinez-vous pas, quand je vous ai dit que la
+Ramée était sur nos traces!
+
+Crillon poussa une imprécation ou plutôt un sanglot et s'élança auprès
+d'Espérance, que Pontis avait déposé sur le talus de la berge, la tête
+un peu soutenue par l'herbe humide de la rosée.
+
+Le pauvre enfant fermait les yeux; une mortelle pâleur couvrait son
+visage, ses belles mains incolores et glacées retombaient avec cette
+grâce touchante que l'oiseau seul, de toutes les créatures terrestres
+conserve jusque dans le sein de la mort.
+
+Sous son pourpoint ouvert, on voyait, entassés à la hâte, le mouchoir
+et les lambeaux de la chemise d'Espérance, que Pontis avait serrés sur
+la plaie avec sa ceinture.
+
+Crillon, à la vue de ce linge teint de sang, de cette immobilité du
+corps, à la vue du désespoir de Pontis, commença lui-même à perdre
+l'esprit, et s'agenouilla près du blessé en donnant toutes les marques
+d'un profond découragement.
+
+Tout à coup il se releva en s'écriant:
+
+--Malheureux! tu me l'as laissé tuer!
+
+--Eh! monsieur, c'était fait quand je suis arrivé. Cependant j'avais
+été bien vite. Mais il ne s'agit pas de m'accuser, monsieur; il n'est
+pas mort. J'ai bonne idée, malgré tout, et si nous ne le laissons pas
+sans secours, si nous lui trouvons un bon médecin, il en sortira sain
+et sauf. Or, ce n'est pas sur le chemin que nous rencontrerons ce
+médecin et ces secours.
+
+--Je ne connais point ce pays, dit Crillon avec un froncement de
+sourcils dont Pontis se fût fort effrayé en un autre moment.
+
+--La première maison venue, dit Pontis.
+
+--Il n'y a pas de maisons avant Bezons ou Argenteuil, et cette
+blessure par laquelle tant de sang a coulé, et cette secousse du
+voyage ... car je ne te comprends pas, maudit, d'avoir amené si loin
+ce pauvre enfant!
+
+--J'eusse mieux aimé le mettre en sûreté plus tôt, mais quand on est
+poursuivi....
+
+--Tu as peur quand on te poursuit! s'écria le chevalier, heureux de
+laisser s'exhaler sa colère par un légitime prétexte, tu as peur,
+bélître!
+
+--Quand j'ai un blessé dans les bras, quand je mène avec les genoux un
+cheval éreinté, quand au détour d'un bois j'entends siffler les balles
+à mon oreille, quand le cheval chancelle atteint d'une de ces balles,
+quand j'entends courir après nous l'assassin enragé qui recharge son
+arme, quand je me dis qu'une fois le cheval en bas, et moi tué raide,
+on viendra peut-être achever mon blessé que M. de Crillon m'a
+recommandé, alors, monsieur, c'est vrai, j'éperonne le cheval, tout
+mourant qu'il est, j'étreins plus fortement encore mon blessé sur ma
+poitrine, je me recommande à tous les saints du paradis, je vole sur
+la route, sans savoir où je vais, jusqu'à ce que le cheval tombe; et
+j'ai peur! oui monsieur, j'ai peur, très-peur!
+
+En disant ces mots Pontis montrait à Crillon un trou saignant à la
+croupe du pauvre Coriolan, qui se roulait douloureusement sur les
+cailloux comme pour arracher la balle des chairs qu'elle déchirait de
+sa morsure de feu.
+
+--S'il en est ainsi, dit Crillon, tu as raison. Mais ce la Ramée, on
+ne le tuera donc pas!
+
+--Oh! que si fait, monsieur! patience. Mais emportons d'abord M.
+Espérance quelque part.
+
+--Voila un homme qui vient sur le chemin là-bas.
+
+--Avec quelque chose au bras. J'y cours! Il nous indiquera une maison
+dans le voisinage. '
+
+Et Pontis de courir au-devant de cet homme aussi courageusement que
+s'il n'eût fait depuis deux heures l'ouvrage de dix hommes
+infatigables.
+
+L'homme portait un panier à son bras, et dans ce panier un monstrueux
+poisson dont la tête et la queue dépassaient les deux couvercles; ce
+poisson s'agitait encore dans les dernières convulsions de l'agonie.
+
+A l'aspect de Pontis, effrayant avec ses habits poudreux, et teints de
+sang, cet homme poussa un cri de terreur et tendit le panier au garde,
+en disant d'une voix étranglée:
+
+--Prenez mon barbillon et ne me tuez pas. Je suis Denis le meunier de
+la Chaussée, et je porte ce poisson de la part de Mlle Gabrielle
+d'Estrées, au prieur des génovéfains, à cent pas d'ici ... Ne me tuez
+pas!
+
+--A cent pas d'ici, s'écria Pontis, il y a un couvent à cent pas
+d'ici, est-ce bien vrai?
+
+--A gauche de la rivière, derrière le bois que vous voyez sur cette
+petite colline, répondit le meunier, dont les dents claquaient.
+
+--Brave homme! va, dit Pontis, n'aie pas peur, tu nous sauves la vie.
+Viens! viens!
+
+Crillon avait tout entendu, il s'écria de son côté:
+
+--Viens, viens, et tu auras dix pistoles, si tu nous aides à enlever
+ce pauvre homme assassiné.
+
+Le meunier ne se fût pas laissé prendre à cette amorce, mais Pontis le
+poussait à deux mains par derrière; il arriva jusqu'auprès du corps
+étendu, se signa d'effroi, mais il fut un peu rassuré en voyant que
+les prétendus assassins, au lieu de jeter un cadavre dans la rivière,
+voulaient conduire un blessé au couvent des Génovéfains. Alors il
+accepta les pistoles de Crillon, passa son panier en sautoir sur son
+épaule et souleva la moitié du triste fardeau. Pontis portait l'autre
+moitié. Crillon tirait par la bride Coriolan, qui se traînait à peine
+et hennissait de souffrance à chaque pas.
+
+Ils aperçurent au détour de la route, derrière le monticule boisé, les
+bâtiments trapus et grisâtres du couvent tant désiré. Crillon se
+pendit à la cloche. Bientôt une lumière parut au treillis de fer du
+guichet, et après le protocole d'usage en ce temps de violences et de
+défiances mutuelles, la porte s'ouvrit à la voix du meunier Denis, et
+le lamentable cortège disparut dans la sombre profondeur du couvent.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Cependant le roi marchait gaiement, dans son ignorance de tous ces
+malheurs. Il marchait dispos, rafraîchi par son succès, souriant à
+l'espoir d'une capitulation de sa belle maîtresse.
+
+On appelait maîtresse, en ce temps heureux, la femme qu'aimait un
+homme; maîtresse alors même qu'elle était aimée et n'aimait pas.
+Aujourd'hui les hommes ont bien pris leur revanche, et comme ce sont
+eux qui règnent et gouvernent, ils n'ont plus laissé le titre de
+maîtresse qu'à la femme dont ils sont aimés.
+
+Henri songeait donc à sa maîtresse Gabrielle, la pure et libre fille,
+que six mois d'assiduités royales n'avaient pas conquise, et qui
+régnait despotiquement sur le plus grand coeur de tout le royaume de
+France. Il avait, sous prétexte d'affaires graves, envoyé à Médan M.
+d'Estrées, père de la jeune fille, père rébarbatif, nous le savons, et
+sans avoir prévenu Gabrielle, de crainte qu'elle ne s'alarmât et ne
+refusât aussi sa porte. Il voulait la surprendre chez elle, bien
+assuré qu'elle n'aurait pas la cruauté de renvoyer spontanément un
+amoureux qui s'appelait le roi, n'était pas absolument haï, et ne
+demandait d'ailleurs qu'une heure de douce causerie, bon visage et
+peut-être une part du souper quotidien.
+
+Henri voulait, il l'espérait du moins, une franche explication avec
+Gabrielle. Le temps était propice. Un ciel tiède, demi-voilé, semé
+d'étoiles et de vapeurs ouatées, une de ces nuits qui fondent la
+rigueur des âmes les plus fermes, une de ces brises qui font éclore en
+réalités fleuries tous les rêves de l'esprit et des sens.
+
+--Il faudrait savoir, pensait le roi, le vrai motif de cette longue
+résistance. D'ordinaire les rois sont plus également bien traités par
+l'amour que par la guerre. La fortune capricieuse a plus de vol sur un
+champ de bataille, elle échappe parfois; mais dans l'étroite enceinte
+du boudoir de l'amante, la fortune perd l'usage de ses ailes; elle est
+bientôt prise et vaincue.
+
+Comment depuis six mois de ruses, de mystères, Gabrielle avait-elle pu
+résister? Malgré la surveillance du père, Henri, recommandé par ses
+exploits et son grand nom à cette belle fille d'un esprit ardent et
+chevaleresque, d'un royalisme éprouvé, Henri, reçu chez M. d'Estrées,
+avec respect sinon avec confiance, avait mis à profit chaque entrevue
+pour faire connaître à Gabrielle ses sentiments de plus en plus
+brûlants pour une si belle idole.
+
+Et comme l'amour ne trouve pas son compte à des entretiens par tiers;
+comme M. d'Estrées, à qui la réputation du roi était fort connue, se
+jetait habilement, soit dans la conversation entre deux galanteries,
+soit dans la promenade entre deux oeillades ou deux serrements de
+mains, soit enfin dans les vestibules entre la main du messager
+porteur de lettres et la main de Gabrielle, que ces lettres
+passionnées attendrissaient malgré elle, Henri, peu avancé, avait eu
+recours à des visites moins officielles, et quelquefois déjà, flattée
+de la recherche d'un héros qu'elle admirait jusqu'à l'enthousiasme,
+Gabrielle avait accordé la faveur d'un chaste entretien sur la
+terrasse au fond du jardin. Là, en compagnie de Gratienne, jeune fille
+dévouée à sa maîtresse, Henri et son inhumaine Gabrielle avaient
+longuement débattu et rebattu l'éternelle syntaxe des amours, au
+premier chapitre, au plus doux, au plus beau. Et le roi, vieilli par
+tant de soins et d'ennuis, menacé par tant de périls mortels dans sa
+gloire et dans sa vie, se reprenait avec une recrudescence de jeunesse
+aux poétiques joies, aux innocentes douceurs de la passion naissante;
+il aimait, il adorait, il idolâtrait: fou de joie et d'orgueil quand,
+au départ, un petit doigt effilé, blanc et rose s'était appuyé sur ses
+lèvres, et alors il oubliait cet autre Henri, sombre amoureux de la
+couronne de France, qui poursuivait à travers le feu et le sang ce
+fantôme radieux, son fugitif amour.
+
+Il faut dire que le ciel avait réuni tous ses dons sur le front
+charmant de Gabrielle. Jamais rien de si suavement pur, de si
+voluptueusement chaste ne s'était offert aux regards du roi; et il
+mesurait sa patience de conquérant à l'inestimable valeur de la
+conquête.
+
+Toutefois, comme chaque bataille finit par avoir un résultat, succès
+ou revers, Henri, ainsi qu'il venait de le dire à Crillon, attendait
+l'événement de sa longue entreprise amoureuse, et il se sentait en
+veine de bonheur. Il lui semblait que le ciel et la terre ne s'étaient
+parés de tant de charmes, embaumés de tant de parfums, que pour lui
+faire une fête complète, bien due aux coeurs passionnés qui n'accusent
+jamais Dieu dans leurs revers, et le glorifient au jour du succès dans
+le plus humble détail de l'universelle nature.
+
+Henri arriva au hameau de la Chaussée vers dix heures et demie. Ça et
+là un chien aboyait sous une porte. Toute lumière était éteinte dans
+les huit à dix chaumières pittoresquement jetées sur le revers du
+coteau avec de petits chemins abominables et charmants qui
+aboutissaient à la rivière.
+
+La maison de M. d'Estrées s'élevait à mi-côte avec une aile en retour
+sur la Chaussée. De grands arbres entouraient cette maison. On voyait
+aux rayons de la lune monter doucement une vaste prairie en pente qui,
+pareille à un lac nacré parsemé d'îlots, allait rejoindre une terrasse
+bordée de roches crayeuses sur lesquelles un bois touffu versait sa
+fraîcheur et son ombre.
+
+Enfin, sur le bord de la Chaussée, une grange immense, au toit aigu,
+construite avec l'imposante solidité d'une forteresse, fermait, de son
+rempart, le verger, la basse-cour et les communs du château d'Estrées.
+La grande masse noire de cet édifice, qui avait vu plus d'un siège et
+supporté bravement plus d'un incendie, se profilait étrangement sur le
+ciel, et, dans la perspective, coupait, avec le vaste parallélogramme
+de son toit, cette pale et souriante prairie en pente dont nous
+parlions tout à l'heure.
+
+Des rares fenêtres de la grange, on découvrait toute la rivière, et
+son autre bras par delà l'île située en face, et tout au loin la
+plaine fertile des Gabillons, et le Vésinet, et Saint-Germain, un
+tableau incomparable!
+
+Henri savait, aux jours des rendez-vous illicites, s'approcher de
+certaine fenêtre du corps de logis en retour sur la Chaussée. C'était
+la chambre de Gratienne. Il jetait dans la vitre de gros verre sombre
+un petit caillou qui claquait. La fenêtre s'ouvrait, une main blanche
+faisait un signe, et le roi, obéissant à ce signe toujours compris,
+allait, selon la direction du petit doigt, attendre Gabrielle, soit au
+bord de l'eau qui courait à dix pas de la maison même, soit à cette
+terrasse, près des roches, à laquelle il arrivait dans les vignes,
+moyennant une ou deux rudes escalades.
+
+Le soir dont nous parlons, il fit son manège accoutumé avec plus de
+confiance encore qu'à l'ordinaire. M. d'Estrées était absent,
+Gabrielle probablement couchée, puisque la lumière était éteinte dans
+la chambre de Gratienne. Mais par une si belle soirée, c'était plaisir
+de ne pas dormir. Henri avait fait sa provision de projectiles à tous
+les arbres de la route. Il se mit donc à jeter des petites pommes
+vertes dans la vitre avec un grand désir de réussir promptement, parce
+que la lune donnait en plein sur la Chaussée et inondait d'une
+dangereuse lumière le cheval et le cavalier.
+
+La vitre sonna, mais la fenêtre ne s'ouvrit point. Henri recommença.
+Pas de réponse. Il attendit sans succès. Dans la crainte d'attirer
+l'attention, il se promena de long en large sous le mur de la grange,
+espérant que Gratienne pourrait ou se réveiller ou revenir de chez sa
+maîtresse, qui peut-être la retenait pour son coucher.
+
+Il revint donc à la vitre et recommença le bombardement.
+
+Alors, un bruit singulier répondit à ses attaques, non pas du côté de
+la maison qui demeurait sourde et muette, mais du côté de la rivière,
+dont la moitié resplendissait de lumière, tandis que l'autre était
+couverte par l'ombre gigantesque des arbres séculaires entassés
+pêle-mêle sur le bord de l'île de Bougival.
+
+Il sembla au roi qu'un rire de lutin, plusieurs rires même,
+accueillaient chacune de ses tentatives infructueuses, et ces
+ironiques lutins s'ébattaient sans doute dans la rivière tiède, car au
+bruit des rires se mêlaient des chuchotements, les frémissements de
+l'onde et ce cliquetis des gouttes qui jaillissent, et le clapotement
+des mains qui battent l'élément humide, et ces souffles joyeux qui
+décèlent le nageur triomphant.
+
+Henri était-il aperçu de quelque baigneur, se moquait-on de sa
+contenance embarrassée?
+
+Personne dans le hameau ne veillait à cette heure; personne,
+d'ailleurs, n'eût osé rire d'un voyageur qui s'adressait à la maison
+du seigneur d'Estrées.
+
+En écoutant mieux, le roi crut reconnaître que les voix des lutins
+étaient des voix de femmes rieuses, des voix connues; il distingua
+même, malgré la distance, son nom prononcé par des lèvres chéries, son
+nom qui glissait harmonieusement jusqu'à lui, porté sur les surfaces
+élastiques de l'eau.
+
+Les éclats de rire se rapprochaient; bientôt, de la raie sombre tracée
+par la ligne des arbres, sortirent en pleine lumière deux têtes qui
+s'aventuraient jusqu'au milieu du fleuve. Et alors, plus de doute,
+Henri reconnut Gabrielle et Gratienne, qui se jouaient comme deux
+ondines dans le tiède cristal de la plus belle eau du monde, Gabrielle
+et Gratienne, qui, riant de leur éloignement et fières de l'obstacle
+infranchissable, provoquaient par leur gaieté mutine le malheureux
+voyageur attaché au rivage.
+
+Mais Henri provoqué ne connaissait pas de barrières. Cent canons ne
+l'eussent pas retenu. Il poussa son cheval dans le fleuve et se mit,
+en riant lui-même, à fendre les flots du côté des naïades imprudentes
+qui l'y avaient appelé.
+
+Les rires alors se changèrent en petits cris d'effroi, en
+supplications touchantes. Le cheval nageait avec délices, il s'ouvrait
+fièrement le chemin. Henri s'avançait, les bras étendus, vers la
+nageuse épouvantée, dont les grands cheveux blonds, roulés en tresses
+plus épaisses qu'un turban, s'imprégnaient tour à tour et
+reparaissaient plus brillants, comme si Gabrielle se fût plongée dans
+un bain d'argent liquide. On voyait parfois son bras blanc, d'où
+ruisselaient les perles, et la fine draperie qui couvrait ses épaules
+comme la tunique d'Amphitrite, et l'extrémité d'un petit pied, qui,
+dans sa précipitation, effleurait la surface du fleuve.
+
+Henri envoyait de tendres baisers et avançait toujours.
+
+--Par pitié! sire, par pitié! retournez, dit Gabrielle d'une voix
+suppliante, et elle montra au roi un visage empreint d'un éloquent
+désespoir.
+
+--Ma belle, vous m'avez appelé, dit Henri.
+
+--Respectez une femme, sire! Pardon ... pitié ... Si vous faites un
+pas de plus, je me laisse glisser au fond!
+
+--Oh! pitié pour moi-même, mon cher amour, dit Henri épouvanté, qui
+retourna aussitôt son cheval ... nagez tranquillement, ma vie; plus
+d'effroi, plus de menaces. Oh! mais pour vous prouver mon respect,
+c'est moi plutôt qui m'abîmerais sous ces flots; voyez, je détourne la
+tête. Où voulez-vous que j'aille, faut-il vous dire adieu?
+
+--Voilà déjà que vous avez traversé les deux tiers de l'eau, dit
+Gabrielle, rassurée et calmée par cette docilité du prince; continuez,
+s'il vous plaît, et allez-vous sécher au moulin, sur le bord de l'île.
+
+--J'y vais, ma mie, mais vous....
+
+--Oh! ne parlons plus de moi, je vous prie, et surtout n'y faisons
+plus attention. Vous me comprenez bien, cher sire?
+
+--Oui, oui, je comprends, et j'entre au moulin.
+
+--Où j'irai vous trouver avec Gratienne, car nous y devons faire la
+collation pendant l'absence du meunier.
+
+--Merci! oh! merci cent fois!
+
+Le roi, amoureux et affamé, prit terre aux abords du moulin, laissa
+son cheval gravir la pente de l'île, où la bête se secoua librement et
+commença un repas délicieux dans le petit potager du meunier.
+
+Henri traversa la longue planche qui menait au bateau et s'assit, le
+coeur inondé de joie, le corps trempé d'eau, à l'extrémité de la roue,
+là où nul ne le voyait, et où par conséquent sa présence ne pouvait
+inquiéter Gabrielle.
+
+Tandis qu'il admirait la beauté de la nuit et la splendeur du paysage,
+les nageuses gagnaient silencieusement une anse sablée, fleurie,
+impénétrable aux rayons de la lune. Et certes, en ce moment, les
+jambes pendantes au-dessus de l'eau, l'oreille tendue au moindre bruit
+qui décelait sa bien-aimée, le roi de France était le plus heureux
+meunier de son royaume.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+LE MOULIN DE LA CHAUSSÉE
+
+
+Parmi les choses que l'homme fait poétiques sans le savoir, une des
+plus charmantes c'est le moulin à eau, l'ancien moulin, la vieille
+machine gothique sans élégance et sans art, un bateau bien carré qui
+porte une maison de bois, au flanc de laquelle s'attache un arbre qui
+tourne et fait écumer l'onde verte avec quatre grandes palettes de
+bois. C'est un joujou d'enfant primitif. Le bateau est laid, la maison
+est noire et rapetassée de planches comme une vieille étoffe cousue de
+pièces. Au premier coup d'oeil, tout cela gêne et salit le regard.
+Puis, avec un peu d'attention, l'oeil découvre en ce fouillis sordide
+des milliers de beautés qui ravissent. Les ais vermoulus sont drapés
+d'une mousse verdâtre dans laquelle, habitants parasites, les
+ravenelles sont venues s'incruster, s'agrandissant à chaque terme de
+loyer, repoussant hargneusement la planche qui les avait reçues,
+plongeant dans le coeur du chêne leurs racines affamées et jetant au
+vent humide leur tête insolente de fleurs. Sous la roue qui tourne
+d'un mouvement égal avec un bourdonnement monotone, jaillit une
+poussière humide enlevée aux flocons écumeux de la rivière. Que le
+soleil illumine cette vapeur, vous avez l'arc-en-ciel avec sa magie;
+que la lune s'y arrête, vous voyez les vapeurs blanches danser autour
+du moulin, comme un grand fantôme qui rôde incessamment, gardien de
+cette mystérieuse demeure.
+
+Attirés par le bruit et le courant, les gros poissons montent
+sournoisement autour du bateau. A l'abri sous les planches
+inaccessibles, ils lèvent parfois leurs museaux béants et absorbent
+avec une bulle d'air le grain de blé ou de seigle chassé hors des
+fentes. Au-dessus d'eux, dans son élément, à lui, le chat couché sur
+le plat-bord du bateau, dort ou fait semblant; oublieux de ses
+antipathies, il ouvre et ferme mollement tour à tour son oeil vert
+pour regarder en bas le poisson qui le nargue et viendra tôt ou tard
+dans la poêle à frire lui offrir ses arêtes; ou bien il regarde eu
+haut la cage suspendue au soleil, d'un sansonnet bavard ou d'une pie
+inquiète.
+
+Au dedans du moulin, tout est reluisant, glissant; le sapin enfariné
+toujours, toujours balayé, a conservé sa pureté native. Il a bruni,
+voilà tout, et ses larges veines courent en ogives moirées du plancher
+aux solives.
+
+Dans la soupente, fermée d'un rideau de serge plus souvent blanc que
+vert, le meunier a son lit, dur il est vrai, mais si doucement
+tremblotant à chaque tour de roue, que le dormeur bercé n'y appelle
+jamais en vain le sommeil. Pour peu qu'il ait, le soir, tiré à bord la
+planche qui lui sert de pont et le relie au monde, il est seul et
+inabordable sur son île. Alors sa lampe brille, phare modeste qui
+réjouit l'oeil du passant sur la route voisine; alors le meunier est
+libre; il est roi.
+
+Voilà ce que pensait Henri sur sa planche, au murmure suave de l'eau,
+qui descendait sans colère et sans bruit, car la roue du moulin ne
+tournait pas.
+
+Toutes ces petites richesses que nous venons d'énumérer l'entouraient
+et lui faisaient fête. Le chat ronflait en se frottant le dos à la
+main de l'étranger; la table de chêne poli était dressée au fond de la
+salle, et dans le bahut à sculptures grotesques se prélassaient les
+assiettes de faïence peintes d'animaux fabuleux et d'une flore
+fantastique. On nous pardonnera cette interprétation des pensées du
+roi, mais elle est juste: il envia le sort du meunier, sinon
+longtemps, du moins jusqu'à ce que le charme de la solitude eût été
+rompu par l'apparition de Gratienne.
+
+Celle-ci, la première des deux baigneuses, sauta légèrement de la
+planche dans le moulin. C'était une jeune et joyeuse fille, un peu
+courte, un peu ronde, avec une voix aiguë et de bons gros bras tout
+fraîchement séchés des caresses de l'eau par les caresses de la brise.
+Elle connaissait le roi et l'aimait; c'était bien plus que de le
+respecter.
+
+Henri alla prendre les deux mains de la belle enfant, et la fit
+sauter, comme au village, avec mille questions sur l'absence de
+Gabrielle. Gratienne répondit que sa maîtresse était honteuse; qu'elle
+n'avait point d'habits convenables pour recevoir un grand prince, et
+que des filles qui s'attendent à souper seules après le bain, au beau
+clair de lune, n'ont pas d'atours; qu'ainsi tout le dommage est pour
+les indiscrets qui leur rendent visite sans s'être annoncés à
+l'avance.
+
+Tout en causant de la sorte, Gratienne allumait une seconde lampe et
+tirait de l'armoire du meunier des chausses neuves et des bas blancs
+qu'elle offrit à Sa Majesté, sans plus de malice. Elle lui indiquait
+en même temps la petite chambre du meunier pour qu'il changeât ses
+habits mouillés, tandis qu'elle préparerait le souper de sa maîtresse.
+
+--Mais que dira le maître de céans, demanda Henri du fond de la
+chambre où il procédait à sa toilette, si on lui ravage ainsi ses
+hardes neuves?
+
+--Trop heureux serait Denis s'il savait à quel honneur on les réserve,
+dit Gratienne. Mais Denis ne le saura pas, il ne faut pas qu'il le
+sache, le bavard. Il est absent d'ailleurs.
+
+--Pour longtemps?
+
+--Le temps d'aller porter de la part de mademoiselle, au prieur des
+génovéfains, près de Bezons, un monstre de barbillon qui s'est pris
+dans la vanne. C'est deux bonnes heures s'il ne flâne pas en route.
+
+--Enfin il reviendra et me verra.
+
+--Votre Majesté sera M. Jean ou M. Pierre, qu'importe à M. Denis?
+votre royauté n'est pas écrite sur votre visage.
+
+--Malheureusement! se dit Henri, peu satisfait du compliment, et qui
+se félicita de l'essuyer en l'absence de Gabrielle.
+
+Mais celle-ci avait entendu. Elle entrait au moment même, et, venant à
+Henri les mains jointes, la bouche souriante:
+
+--Si la royauté n'est pas sur son visage, dit-elle, Gratienne, elle
+est profondément gravée dans son âme et dans son coeur!
+
+--O ma belle! ô mon amour! s'écria Henri en se courbant, le coeur
+épanoui, sur les mains fraîches que la jeune fille lui tendait.
+
+Certes, elle fut belle. Le peuple, qui la voyait tous les jours, a
+gardé la mémoire de cette miraculeuse beauté comme il a gardé, en sa
+loyale et reconnaissante estime, le souvenir de la bonté du roi Henri.
+Mais peut-être la Gabrielle de la cour, la Gabrielle marquise, la
+Gabrielle duchesse ne fut jamais sous les velours et les broderies,
+sous l'or et les diamants, aussi belle que le roi la vit ce soir-là,
+peinture idéale encadrée dans cette porte du moulin, ayant derrière
+elle la splendide lumière de la lune et le paysage argenté; en face,
+les deux lampes du meunier, qui envoyaient sur elle leurs feux
+rougeâtres et doucement pénétrants.
+
+Qui donc pourrait peindre cette taille de déesse aux fermes et
+voluptueuses ondulations, que la draperie mal attachée de sa robe
+accusait en larges plis? Et les bras d'ivoire encore humides dans
+leurs fourreaux ouverts? Et ces torrents de cheveux blonds aux reflets
+d'or qui rompaient leurs liens et roulaient à flots sur l'épaule, en
+découvrant un cou veiné, transparent? Et ce visage, d'un incomparable
+ovale, qu'éclairaient des yeux bleus fins, rieurs, tendres, dont la
+prunelle, marquée d'un point noir, avait quelque chose de vaguement
+étrange qui lançait le trouble et la flamme dans tous les coeurs?
+Cette figure d'ailleurs était sereine et douce comme un beau jour;
+elle éveillait l'idée du printemps, elle vivifiait, elle consolait; le
+moindre sourire de sa bouche vermeille aux coins profonds eût rajeuni
+le vieillard morose et rafraîchi le mourant sur sa couche. Jamais ange
+égaré sur terre n'y porta un plus pur et plus céleste reflet de la
+beauté d'en haut; jamais créature terrestre ne charma comme Gabrielle
+le regard du souverain créateur, qui dut se rappeler en la voyant,
+Ève, son plus charmant, son plus sublime ouvrage.
+
+Belle, avons-nous dit! elle était bien plus, elle était bonne; le
+sourire venait de son âme comme le parfum sort de la fleur: jamais
+d'envie, jamais d'ambition, jamais de colère, jamais d'hypocrisie. Il
+fallut des années d'orage et l'air empesté de la cour, il fallut la
+haine et l'envie des autres, souffles venimeux, pour apprendre à cette
+loyale figure l'usage du masque, seule défense contre tant de poisons
+mortels.
+
+Mais, à dix-sept ans, Gabrielle ne savait pas mentir. Elle tenait
+Henri à ses genoux, le regardait avec des yeux de soeur, avec un
+respect de sujette, et, lui abandonnant ses deux belles mains, croyait
+sincèrement lui abandonner tout son coeur; ce coeur inestimable,
+elle-même ne le connaissait point!
+
+Lorsque le roi eut longtemps promené ces doigts veloutés sur sa
+bouche, avec une discrète et respectueuse ardeur, signe infaillible
+des passions vraies, Gabrielle ordonna à Gratienne de fermer la petite
+porte, et, passant au bout de la salle, elle offrit un siège en bois à
+son maître.
+
+Il n'y en avait qu'un, et il revenait de droit au roi de France. Mais
+Henri s'assit gaiement sur un septier d'orge, et le siège échut à
+Gabrielle, qui prit bientôt son air sérieux.
+
+--Encore une imprudence, sire, dit-elle d'une voix enchanteresse. Mon
+père est absent, mais il pourrait revenir. Votre Majesté ne risque
+rien, elle, de la part d'un de ses plus féaux sujets; mais, moi, je
+serai grondée, menacée, j'aurai comme toujours à pleurer quand vous
+serez parti.
+
+--Pleurer! oh! ma chère belle, dit Henri, non, vous ne pleurerez
+point. Mais, d'ailleurs, votre père ne reviendra pas. Je l'ai envoyé à
+Mantes.
+
+-C'est vous! sire, s'écria la jeune fille ... Oh! méchant roi!...
+pauvre père!...
+
+--Sans doute, c'est moi; puisque l'on ne peut vous voir quand il est
+là.
+
+Gabrielle, avec une expression plus triste:
+
+--Ni en son absence, ni en sa présence, sire, dit-elle. Le temps est
+venu de dire la vérité, quoiqu'il m'en coûte et beaucoup, mais il faut
+enfin que je parle, écoutez-moi.
+
+--Quelle vérité? s'écria le roi inquiet.
+
+--Nous ne vous verrons plus....
+
+--Oh!...
+
+--Jamais ... Mon père me l'a ordonné ... Il m'a bien fait comprendre
+ma situation vis-à-vis de mon roi; car ici vous êtes bien le roi, dans
+nos coeurs et dans nos voeux!
+
+--Ce n'est pas comme à Paris, dit Henri, essayant d'égayer Gabrielle,
+qui se dérida, en effet.
+
+--Allons, s'écria-t-elle, nous dirons cela plus tard. C'est inhumain
+de la part d'une fidèle servante d'affliger ainsi son maître, et ce
+serait cruel au maître d'empêcher sa servante de souper. Sire, le bain
+nous a retardées, il est onze heures et nous mourons de faim.
+
+--Et moi donc, ma belle.
+
+--Oh! sire, je vais vous servir. Quelle joie! j'aurai donné un festin
+au grand Henri! un beau festin, vous allez voir. Gratienne!
+
+Gratienne apparut.
+
+--Apporte les cerises et les groseilles.
+
+--Peste, fit le toi avec une grimace, quelle chère-lie!
+
+--Nous avons du gâteau, mon roi, un gâteau léger, croquant comme
+Gratienne les sait faire.
+
+--Du gâteau!... mais c'est complet.
+
+--Et ... oh! mais c'est une friandise, il faut la pardonner, sire,
+nous sommes gourmandes. Il y a une petite fiole de liqueur de noyau:
+comme vous allez vous régaler!
+
+Le roi sentit frémir son robuste appétit de chasseur et de guerrier.
+Un frisson lui passa sur la peau à l'aspect des cerises purpurines
+amoncelées sur une assiette, et surtout des groseilles au parfum
+aigre, et dont les grappes rouges et blanches brillaient à la lumière
+comme un fouillis de rubis et de topazes.
+
+La table était mise. Henri offrit un morceau de gâteau à Gabrielle; il
+en prit un lui-même en soupirant.
+
+Elle le regarda et comprit:
+
+--Sotte que je suis! dit-elle; le roi a faim, et je lui offre un repas
+de fille!
+
+--La plus belle fille du monde, ma Gabrielle, répondit Henri, ne peut
+offrir que ce qu'elle a.
+
+Gabrielle repoussa tristement le gâteau et les cerises.
+
+--Il faut chercher, dit-elle. Gratienne!
+
+--Mademoiselle?
+
+--Mène-moi dans le bateau jusqu'à la maison. Là certainement on
+trouvera des provisions.
+
+--Non! non! s'écria Henri; j'aime mieux me rassasier de votre vue; je
+soupe en vous admirant. Je mangerai vos mains mignonnes....
+
+--Pauvre nourriture pour l'estomac, sire!
+
+--J'y perds la faim!...
+
+--Cherchons! cherchons! dit Gabrielle en repoussant doucement Henri,
+qui après avoir mangé les mains entamait les bras.
+
+Il s'arrêta pour ne point déplaire à sa maîtresse, et faute d'aliments
+immatériels, se mit à songer aux aliments du corps.
+
+--Il me semble, dit-il, que l'on parlait tout à l'heure des monstres
+qui se prennent dans les vannes du moulin. N'y a-t-il pas quelque
+nasse tendue ou quelque hameçon qui pende? Les meuniers n'en font
+jamais d'autre.
+
+--Je ne sais, dit Gabrielle.
+
+--Je trouverai bien, moi. Plus d'une fois j'ai soupé à merveille dans
+le moulin, en maigre ... Mais qu'importe.
+
+Après quelques minutes d'une revue passée autour du bateau, le roi vit
+une ficelle vagabonde qui s'éloignait ou se rapprochait du plat-bord
+avec des tressaillements et des convulsions de bon augure. C'était en
+effet une des lignes que maître Denis avait grand soin de tendre
+chaque soir. Une belle anguille avait mordu et cherchait à rouler ses
+spirales autour d'un pieu quelconque pour résister à la main qui
+l'attirait hors de l'eau; mais le roi joignit l'adresse à la force, et
+amena sa proie, sur laquelle Gratienne fondit joyeusement, tandis que
+Gabrielle reculait avec un sentiment d'effroi.
+
+--Eh bien! voici la chair, dit Henri, mais le feu, mais
+l'assaisonnement?
+
+--Un peu de lard, que voici, répliqua Gratienne, un oignon que voilà,
+une croûte comme on les a chez un meunier, et un demi-verre du petit
+vin de maître Denis, voici la cruche, et je demande un quart d'heure
+pour servir Sa Majesté.
+
+En disant ces mots, elle disparut à l'avant du bateau, où bientôt
+s'éleva une flamme de copeaux et de charbons allumés sur un quartier
+de meule usée.
+
+--Un quart d'heure que j'emploierai bien, dit le roi, car je vais me
+mettre aux pieds de ma Gabrielle, et lui dirai si souvent, si
+tendrement mon amour, que j'amollirai son coeur farouche.
+
+La jeune fille, avec un mouvement charmant de la tête:
+
+--Oh! non, dit-elle, c'est impossible.
+
+--Rayez ce mot, ma mie.
+
+--Impossible, sire.
+
+--Alors, vous n'aimez pas Henri?
+
+--Beaucoup, au contraire. Mais s'il m'aimait comme il le dit,
+serait-il près de moi en ce moment?
+
+--Qu'est-ce à dire? demanda le roi étonné. Mais si je ne vous aimais
+pas, il me semble au contraire que je ne serais pas ici.
+
+--Aimer, signifie donc affliger?
+
+--Quoi, ma présence vous afflige?
+
+--Aimer signifie donc offenser?
+
+--Je vous offense?
+
+--Aimer signifie donc perdre et déshonorer?
+
+--Gabrielle! Gabrielle!...
+
+--Mon roi, vous m'affligez, vous m'offensez, vous me perdez, en effet,
+par votre présence.
+
+--Voilà bien de grands mots, chère belle.
+
+--Plus graves encore sont les choses. .. Causons, et la main sur le
+coeur.
+
+--Sur le vôtre.
+
+--Sire, soyons sérieux. Que voulez-vous de moi qui ne puis être votre
+femme, puisque vous êtes marié?
+
+--Si peu....
+
+--Assez pour ne pas m'épouser, ce que d'ailleurs je ne vous
+demanderais pas, ce que même je n'accepterais pas, bien que fille
+noble, car vous êtes un puissant roi.
+
+--Roi, oui; puissant, non.
+
+--Croyez-vous donc que mon père souffrirait mon déshonneur.
+
+--Ma mie....
+
+--Le souffrirais-je moi-même? Voilà donc la raison pour laquelle votre
+présence m'offense ... Mais je vous attriste avec ce mot si dur,
+passons. J'ai dit que vous me perdiez.
+
+--Je vous défie de me le prouver....
+
+--Facilement. Mon père m'a juré, si je vous écoutais, ou si vous me
+poursuiviez, de me jeter dans un couvent ou, ce qui pis est, de me
+marier.
+
+Le roi fit un mouvement.
+
+--Il faudrait voir, s'écria-t-il.
+
+--Un père n'a pas besoin de la permission du roi pour marier sa fille.
+Mariée, je suis perdue et mourrai de chagrin.
+
+Henri se mit à deux genoux, suppliant:
+
+--Ne me dites pas de ces paroles sinistres, ma Gabrielle, vous perdue,
+vous mourante!
+
+--Par votre faute.
+
+--Me croyez-vous donc si faible et si timide, que je ne puisse, malgré
+un père, malgré le monde entier, sauver du désespoir la femme que
+j'aime, et seriez-vous assez faible vous-même, assez cruelle,
+cependant, pour vous abandonner à un autre quand vous m'avez repoussé,
+moi, votre ami et votre roi? Ayez de la volonté pour moi, Gabrielle,
+et j'aurai de la force pour nous deux! Ce n'est pas moi qui vous
+perds, c'est vous-même! Aidez-vous, je vous aiderai! Quant à vous
+reprendre, qu'on y vienne, lorsque je vous aurai prise! Vous le voyez
+donc, Gabrielle, c'est de vous seule que vous dépendez. C'est à vous
+seule qu'il faudra rapporter les malheurs que vous voyez dans
+l'avenir. Si vous m'aimiez, vous auriez plus de courage.
+
+--Oh! sire, je n'ai encore rien dit. M'offenser, me perdre, ce n'est
+rien; mais vous m'affligez, voilà la crime.
+
+--Et comment, bon Dieu! moi qui ne respire que par vous et pour vous.
+
+--Cela est bien grave, et j'ai pour vous le dire une bouche d'enfant
+bien frivole. Mais comme je prie Dieu tous les soirs pour vous, c'est
+Dieu qui va me dicter les paroles. Vous me demandiez tout à l'heure de
+sacrifier mon honneur et ma vie; je le dois peut-être à mon roi, mais
+vous sacrifier mon âme et mon salut éternel, est-ce possible?
+
+--Votre salut?
+
+--Sans doute; une bonne catholique peut-elle accepter l'hérésie!
+
+--Bon! êtes-vous docteur? s'écria le roi en riant.
+
+--Ne riez pas, sire, c'est bien sérieux.
+
+--Pas tant que cela, ma belle, et, entre nous, il n'est aucun besoin
+de parler hérésie ou messe.
+
+--Il le faut, cependant; car je ne composerai jamais avec l'enfer.
+
+--Là, là ... Laissons également l'enfer....
+
+--Où vous tomberiez seul, sire, non pas. Je vous porte de l'amitié, je
+veux votre salut, et le veux d'autant plus opiniâtrement, qu'en vous
+sauvant je sauve toute la France, compromise par votre hérésie.
+
+--Bien, voilà que nous attaquons la politique. Ah! Gabrielle, par
+grâce....
+
+--Par grâce, sire, poursuivons ou rompons tout à fait.
+
+La jeune fille prononça ces mots avec un accent de fermeté d'autant
+plus étrange que ses yeux s'étaient remplis de larmes. Le roi
+attendri, surpris en même temps, lui saisit la main.
+
+--Vous vous égarez, dit-il, en des pensées qui jamais n'eussent dû
+habiter votre charmante tête. Croyez-moi, laissez au roi sa
+conscience, et ne vous en prenez qu'à la conscience de l'amant. Je
+vous jure, Gabrielle, que votre salut et le mien ne sont pas en
+danger....
+
+--Ce n'est pas l'avis de tout le monde, sire.
+
+--Ah! qui donc vous a donné son avis?
+
+--Un bien saint homme....
+
+--M. d'Estrées?
+
+--Non, non. Mon père gémit comme tous les honnêtes gens, mais il
+n'accuse pas Votre Majesté; tandis que....
+
+-Tandis que le saint homme m'accuse ... Qui est-ce donc? votre
+confesseur?
+
+--Mon conseiller, un homme éminent.
+
+--Vraiment?
+
+--Une lumière de l'Église.
+
+--Bah!
+
+--Un des plus célèbres orateurs de ces derniers temps.
+
+--Hélas! je les connais tous par les injures dont ils m'ont chargé.
+Comment s'appelle celui-là, qu'est-il?
+
+--C'est le prieur du couvent des Génovéfains de Bezons.
+
+--Oui, celui à qui Denis porte un barbillon. Et il s'appelle?...
+
+--Dom Modeste Gorenflot.
+
+--Je ne le connais pas, dit Henri en cherchant; pourtant ce nom-là ne
+m'est pas absolument étranger. C'est ce dom Modeste qui vous confesse
+et qui vous a dit que vous vous perdiez en m'écoutant. N'est-ce pas?
+
+--Lui-même.
+
+--Alors, Gabrielle, interrompit le roi plus sérieux, c'est à vous
+qu'il faut que je fasse un reproche. Vous avez été déloyale.
+
+--Comment, sire? dit-elle effrayée.
+
+--Vous m'aviez juré de ne point dire mon nom, de ne pas révéler ma
+présence à qui que ce fût, et vous m'avez trahi, vous m'avez nommé à
+des moines qui sont mes ennemis mortels.
+
+--Sire! mon cher sire, je vous jure que je n'ai rien dit, que je n'ai
+rien trahi, que je ne vous ai jamais nommé.
+
+--Ce dom Modeste a donc des espions?
+
+--Non, c'est un trop digne homme. Mais il est plein de finesse, et
+rien ne lui échappe. D'ailleurs, il ne vous hait point.
+
+--Oh! fit le roi avec un sourire d'incrédulité.
+
+--Il vous hait si peu qu'il me donne sans cesse des conseils bien
+différents de ceux que vous lui attribuez.
+
+--Lesquels, ma chère?
+
+--Aimez le roi, dit-il, aimez-le, car il est bon, il est né pour le
+bonheur de la France.
+
+--Vraiment?... Voilà un bon moine.
+
+--Mais, ajoute-il, au lieu de ce bonheur, c'est du malheur qu'il vous
+apportera s'il persévère dans l'hérésie.
+
+--Là! dit le roi, voilà le mauvais moine.
+
+--Oh! sire, quelle parole païenne. On est mauvais parce qu'on veut
+votre salut? je suis donc mauvaise, moi?
+
+--Vous, Gabrielle, vous êtes un ange.
+
+--Voilà le souper du roi! s'écria Gratienne en apportant triomphante
+un plat de terre fumant sur lequel grésillait avec bruit dans un
+gratin odoriférant l'anguille couchée sur des croûtes appétissantes.
+
+--J'ai bien faim! se dit le roi; mais le souper ne me fera pas oublier
+ce moine singulier qui conseilla ainsi Gabrielle.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+COMMENT DANS LE MOULIN, HENRI TIRA DEUX MOUTURES DU MÊME SAC
+
+
+Henri n'avait pas été gâté par les moines: ces bons pères se
+montraient coriaces à l'égard des rois. Dans un temps de troubles et
+d'anarchie, l'écume qui monte à la surface se compose de toutes les
+corruptions du corps social malade en toutes ses parties. L'Église, il
+faut le dire, était malade alors comme l'armée, comme la magistrature,
+comme la bourgeoisie et le peuple. Derrière les prélats éminents qui
+traitaient avec une noble sollicitude les graves questions politiques
+si fatalement soudées aux questions religieuses, derrière ces
+illustres chefs, disons-nous, venait une cohue cynique, turbulente,
+bassement ambitieuse, qui vivait de rapines, de querelles et de
+turpitudes, comme à la suite des armées vivent les traînards et les
+goujats, vils rebuts des nations les plus belliqueuses. Il y avait
+alors en France force moines sordides, effrontés voleurs, qui
+travestissaient la sainte religion avec aussi peu de scrupule, avec
+autant de stupidité qu'il y a aujourd'hui de dévouement et de science,
+même dans l'arrière-ban de l'Église. Les processions de la Ligue et
+l'assassinat prêché publiquement, telles étaient les oeuvres de ces
+prétendus religieux; et, sans compter le moine Jacques Clément, Henri
+en avait bien vu défiler, de ces bandits abrités sous le froc!
+
+Aussi, tout en faisant honneur au mets friand de Gratienne, Henri
+voulut-il continuer la conversation sur ce moine bienfaisant, dont les
+conseils l'intriguaient fort, précisément à cause de leur
+bienveillance.
+
+--Chère belle, dit-il, je ne sais si votre génovéfain mangera ce soir
+un plus délicat poisson, mieux accommodé, mais en tous cas, s'il a un
+cuisinier meilleur, il n'a pas meilleure compagnie. J'en excepte les
+jours où vous vous confessez à lui.
+
+--Je ne me confesse pas à lui, dit Gabrielle.
+
+--Pardon; mais vous m'avez dit, il me semble....
+
+--Que dom Modeste était mon conseiller, oui, mais non mon confesseur.
+
+--Voilà une distinction ... dit le roi.
+
+--Importante, car le prieur ne peut plus confesser, et bien des
+fidèles s'en plaignent.
+
+Henri l'interrompant:
+
+--Je ne comprends plus du tout, ajouta-t-il. Pourquoi ce révérend,
+cette lumière de l'Église, ne peut-il pas diriger les consciences?
+
+--Parce qu'il est affligé d'une paralysie sur la langue, et que par
+conséquent il ne saurait parler.
+
+--Vous m'avez dit tout à l'heure qu'il vous _avait dit_....
+
+--Il m'a fait dire.
+
+--Par qui?
+
+--Par le frère parleur.
+
+Henri fit un nouveau mouvement de surprise.
+
+--Qu'est-ce encore que cela? dit-il; un frère parleur! quelle fonction
+cela représente-t-il?
+
+--La fonction d'un frère qui parle. Le prieur, à cause de sa
+paralysie, ne peut s'exprimer.
+
+--Bien, c'est convenu.
+
+--Mais il pense, mais il sait, mais il juge, et il faut bien que ses
+idées, ses opinions et ses avis soient traduits.... Traduire est la
+fonction du frère parleur.
+
+--Voilà qui est particulier, s'écria le roi en repoussant son
+assiette, tant était vif l'intérêt que ce singulier frère parleur
+excitait en lui. Soyez assez bonne pour m'expliquer un peu le
+mécanisme de la conversation entre ce frère prieur, le frère parleur
+et la personne qui vient consulter.
+
+--Rien de plus simple, sire.
+
+--C'est qu'alors je suis stupide et enivré par vos beaux yeux. Je ne
+comprends vraiment pas.
+
+--Supposez, dit Gabrielle, que je vais au couvent pour obtenir un avis
+du révérend prieur. Sachez d'abord, et sachez-le bien, que c'est un
+homme supérieur.
+
+--Oui, une lumière ... très-bien.
+
+--Oh! ce fut, à ce qu'on dit, un orateur immense, un de ces rares
+génies qui gouvernent par la parole, un peu ligueur autrefois, du
+temps d'Henri III, mais bien amendé aujourd'hui.
+
+--Depuis qu'il est muet.
+
+--Depuis qu'il s'est courbé sous la main sévère de Dieu. Dieu lui a
+envoyé deux terribles épreuves.
+
+--Quelle est la seconde?
+
+--Une obésité formidable, une vraie maladie, une affliction ...
+quelque chose qui rendrait ridicule tout autre que ce saint homme,
+sans le respect que lui concilient et sa patience et son illustre
+réputation.
+
+--Comment, il est si gras que cela! dit Henri IV qui faisait tous ses
+efforts pour garder son sérieux.
+
+--Je ne pense pas, ajouta Gabrielle d'un ton pénétré, que le digne
+prieur puisse passer par cette porte du moulin.
+
+--Où passent les ânes avec deux sacs!... Peste! quelle affliction!
+s'écria Henri. Et vous dites qu'il la supporte?
+
+--Héroïquement. Jamais on ne l'entend se plaindre.
+
+--Songez qu'il est muet. Ce qui, soit dit sans vous déplaire, diminue
+un peu ses mérites.
+
+--Oh! s'il se plaignait, on le saurait par le frère parleur.
+
+--C'est juste, nous y voilà revenus. Eh bien, par grâce, continuez.
+Vous en étiez à expliquer comment le révérend communique sa pensée à
+l'interprète.
+
+--Avec des signes de la main et des doigts. C'est un langage convenu
+entre eux. Souvent même un regard suffit. Le prieur a l'oeil encore
+vif. Quant au frère Robert, c'est le nom du cher frère parleur, son
+oeil est prompt comme celui d'un moineau franc. L'éclair est moins
+rapide que cet échange entre le prieur et l'interprète, des idées les
+plus délicates, les plus compliquées.
+
+--Vraiment?
+
+--C'est à surprendre, c'est à renverser d'admiration ceux qui n'y sont
+pas habitués.
+
+--Vous avez l'habitude, vous, n'est-ce pas?
+
+--Sans doute, à force d'avoir consulté.
+
+--Mais pour commencer à bien consulter, il vous a fallu un
+apprentissage. Comment ce désir de consultation vous est-il venu?
+
+--C'est mon père qui le premier m'y a conduite, pour que j'eusse de
+bons conseils. Toute jeune fille un peu recherchée en a besoin. Or, la
+réputation du révérend l'avait précédé à Bezons. Il paraîtrait que
+primitivement il résidait en Bourgogne, dans un prieuré que le feu roi
+lui avait donné. C'est là que son accident s'est déclaré.
+
+--La paralysie ou la graisse?
+
+--La paralysie; mais, par grâce, sire, ne riez pas du pauvre prieur.
+Ses conseils vous seraient utiles à vous-même, je vous en réponds,
+malgré tous vos conseils royaux, de guerre et de finances, malgré
+l'assistance de MM. Rosny, Mornay, Chiverny et autres sages!
+
+--Si le prieur me conseille de vous aimer comme il vous l'a conseillé
+pour moi, j'accepte. Mais, j'ai bien peur qu'il ne prétende me
+conseiller autre chose.
+
+--Oh! d'abord, répliqua Gabrielle, il vous imposerait l'obéissance à
+ses prescriptions.
+
+--Qui sont?
+
+--D'abjurer l'erreur, de reconnaître la perfection de l'Église
+catholique romaine, et de rassurer tous vos sujets par ce retour
+sincère aux bonnes doctrines.
+
+Un fugitif sourire passa sur les lèvres du roi, qui se dit que la
+besogne était faite.
+
+--Dom Modeste n'est-il pas bien hardi de confier ainsi ses théories
+politiques à ce frère bavard; non, frère parleur.
+
+--Oh! leur confiance réciproque est fondée sur des bases solides.
+
+--Soit; mais vous, pour conter ainsi toutes vos petites affaires au
+confident de dom Modeste, n'êtes-vous pas bien imprudente? Votre père
+peut apprendre tout ce que nous lui cachons; le frère parleur peut
+parler à M. d'Estrées.
+
+--Nullement, puisque c'est lui qui me transmet l'ordre de vous aimer
+et de vous pousser vers la véritable Église. Il n'a garde d'aller
+avertir mon père; et je suis sûre de sa discrétion, malgré toute
+l'amitié qui existe entre mon père et les génovéfains. Si mon père
+apprenait que l'on veut faire de moi l'instrument de votre salut, je
+n'aurais plus qu'à préparer l'instrument de mon martyre.
+
+Le roi, souriant encore dans sa large barbe qu'il caressait:
+
+--Je donnerais beaucoup, dit-il, pour entendre le révérend père muet
+et le digne frère parleur vous donner leurs conseils, et j'ajouterais
+encore quelque chose par-dessus le marché pour voir comment vous
+écoutez. Profitez-vous au moins?
+
+--Trop!...
+
+--Vous ne supposez pas un seul instant que vous soyez la dupe de ces
+moines?
+
+--On voit bien, dit Gabrielle en haussant légèrement les épaules, que
+vous ne connaissez ni le prieur, ni le frère Robert. Me duper? Et que
+leur importe? Quel serait leur bénéfice?
+
+--Ne fût-ce que pour être au courant de ce que je fais. Un joli petit
+espion comme vous, c'est précieux, et Philippe II ou M. de Mayenne
+vous payerait cher le rapport que vous donnez pour rien aux
+génovéfains sur les faits et gestes du roi Henri IV.
+
+--Encore une fois, je vous dis que je ne rapporte rien, dit Gabrielle
+piquée; je vous dis que vous ne faites point un pas, point un geste,
+que le père et le frère n'en soient instruits. Ce doit être le ciel
+qui avertit dom Modeste et qui l'inspire. Vous vous souvenez du
+mystère que vous mîtes à vos premières visites chez mon père. Il
+s'agissait, lui disiez-vous, des secrets de l'État. Certes, M.
+d'Estrées se fût fait hacher plutôt que de vous trahir. Cependant vos
+visites le gênaient fort! Eh bien! qui m'a averti de vos intentions
+sur moi, alors que moi-même je ne m'en doutais pas encore? dom
+Modeste. Qui m'a prévenue que vous m'alliez fixer un rendez-vous? dom
+Modeste. Qui m'a dicté la conduite que je devais tenir en ces
+rendez-vous? dom Modeste, toujours lui, interprété par le frère
+Robert.
+
+--Ah! s'écria le roi, on vous dictait votre conduite?
+
+--Certainement.
+
+--Votre sévérité, vos résistances, tout cela était prescrit par
+avance, comme l'ordre et la marche d'une cérémonie?
+
+--Oui, sire, et c'était bien prudent. J'ai si peu d'expérience que,
+par faiblesse, j'eusse perdu, peut-être, vous, la France et moi.
+
+--Eh bien! mais ce sont mes ennemis furieux, que ces moines; de quoi
+se mêlent-ils?
+
+--De votre salut et du salut de l'État.
+
+--Et vous persistez à les écouter, malgré mes tendres supplications?
+
+--Obstinément; je vous sauverai malgré vous.
+
+--Vous ne vous adoucirez point?
+
+--Je n'aimerai jamais qu'un prince catholique.
+
+--Tout cela pour obéir à un moine stupide.
+
+--Dom Modeste stupide! Frère Robert stupide! Il n'a point le vol de
+l'aigle, comme son prieur; mais pour traduire la pensée....
+
+--Une plume d'oie suffit, n'est-ce pas? Allons, ce frère Robert sera
+quelque cafard, quelque cheval de carrosse, court et lourd.
+
+--Non, il est grand, sec, mince, et lorsqu'il est perché sur ses
+longues jambes, qui semblent vouloir couper sa robe comme deux bâtons,
+le pauvre homme fait l'effet d'un héron mélancolique. Mais s'il est
+simple, il est bien bon, et tout ce qu'il me dit a beau sortir d'un
+fonds étranger, je l'écoute et m'en pénètre ... Et je l'aime, et je ne
+veux pas qu'on se moque de lui ou qu'on lui souhaite du mal!
+
+--Allons, répliqua Henri, comme toujours on vous obéira.
+
+--Vous vous convertirez? sire, s'écria Gabrielle en frappant ses deux
+charmantes mains rosées l'une contre l'autre avec une joie ardente.
+
+--Pardon, pardon! je n'ai pas dit cela, ma Gabrielle; oh! non, je ne
+l'ai pas dit. Il y aurait témérité à me le demander ... Croyez-vous
+que jamais l'amour d'une femme puisse payer à un homme le sacrifice de
+ses convictions et le repos de sa conscience?
+
+Le roi avait malicieusement appuyé sur chaque mot de sa phrase, en
+affectant un sérieux qui désespéra Gabrielle.
+
+--Là! murmura-t-elle, voilà toute ma peine perdue ... il ne se
+convertira jamais! Que je suis malheureuse! moi une fille de noblesse!
+moi qui aime tant le roi! moi dont le père et le frère sont des
+serviteurs zélés de Sa Majesté, moi qui ai perdu un autre frère sous
+vos drapeaux, sire! n'avais-je pas droit d'espérer que mon maître
+écouterait favorablement sa servante, et m'accepterait comme l'humble
+instrument du salut de tout un peuple? Jeanne d'Arc, disait dom
+Modeste par la bouche de frère Robert, a sauvé Charles VII des Anglais
+à la pointe de son épée. Vous, ma fille, vous sauverez Henri IV de
+l'Espagnol.
+
+--Vous n'avez pas d'épée, chère belle.
+
+Gabrielle rougit et baissa les yeux; belle au delà de tout ce que peut
+rêver l'imagination des poëtes.
+
+--J'espérais, murmura-t-elle, que mon roi ferait par amour pour moi,
+ce que dix armées ne le forceraient point à faire ... ce que l'appât
+d'une couronne, ce que toute la gloire de ce monde ne réussirait point
+à lui arracher....
+
+--Eh bien! s'écria le roi, transporté d'amour, je ne promets rien, oh
+non ... je ne puis rien promettre sans de longues méditations; une
+conversion, ma mie ... c'est si grave! Mais, croyez bien que le désir
+de vous plaire et de calmer votre chagrin sera pour moi le plus actif
+des aiguillons. Cependant, chère belle, pour me donner du courage,
+qu'avez-vous fait? Je n'ai jamais trouvé en vous que défiance. Vous
+venez de m'avouer que vos conseils vous enjoignaient de me désespérer
+... Comment voulez-vous alors que la persuasion m'arrive?
+
+--Non! non! s'écria Gabrielle prise au piège que le rusé Béarnais lui
+tendait depuis le commencement de l'entretien, non, il ne s'agit pas
+de désespoir, bien au contraire; espérez, sire, espérez; mais
+convertissez-vous.
+
+Le roi triomphant:
+
+--Des gages, ma mie; votre farouche vertu m'a rendu soupçonneux, et
+des gages sont indispensables.
+
+--J'offre ma parole, sire.
+
+Henri s'approcha de la jeune fille en la regardant tendrement.
+
+--C'est quelque chose, dit-il, que la parole d'une demoiselle de votre
+qualité, de votre probité; mais détaillons un peu, je vous prie. C'est
+mon habitude quand je signe des traités d'alliance.
+
+--Je n'en ai jamais signé, dit Gabrielle avec une naïveté
+enchanteresse.
+
+--Laissez-moi dicter, alors.
+
+--Soit, mon roi.
+
+--Divisons le traité en trois articles. C'est un nombre heureux.
+Article premier....
+
+--Article premier, s'écria Gabrielle, le roi se convertira!
+
+--Non, ce n'est point l'usage de poser l'ultimatum en premier lieu.
+Article premier ... Mais, ma chère, nous nous sommes bien trompés tous
+deux. Il n'y a là-dedans et il ne peut y avoir qu'un seul article pour
+éviter tout ambage et toute fraude.
+
+-Oh! sire, faites le traité en prince, en gentilhomme, en honnête
+homme!
+
+--Je le veux ainsi, Gabrielle.
+
+--Faites un traité qui ne m'engage point sans vous engager ... Car je
+vous l'ai dit, une fille de ma race tient sa promesse, quand elle en
+devrait mourir. Faites de même, vous, un si grand roi! un héros!
+
+--Alors, dictez.
+
+--Merci, j'accepte. Oui, sire, il n'y a qu'un seul article possible.
+Le voici:
+
+«Entre très-haut et très-puissant seigneur Henri, quatrième du nom,
+roi de France et de Navarre, et Gabrielle d'Estrées, noble demoiselle,
+fille d'un bon et loyal serviteur du roi, a été convenu et juré ce qui
+suit:
+
+Le jour où le roi aura fait solennellement et publiquement abjuration
+de la religion prétendue réformée, pour entrer dans le giron de
+l'Église catholique, apostolique et romaine....»
+
+--Eh bien!... dit le roi enivré.
+
+--Écrivez le reste, sire, balbutia Gabrielle en cachant son visage
+dans ses mains.
+
+Et aussitôt son tendre coeur, ce coeur généreux s'emplit de sanglots
+qui débordèrent en larmes au travers de ses doigts de nacre.
+
+Henri se précipita aux genoux de son idole.
+
+--Vous inscrirez au traité, ajouta la jeune fille, que Gabrielle
+voulait sauver la France.
+
+--J'inscrirai dans mon coeur que vous êtes un ange de bonté, de grâce,
+d'amour, et, si profondément je l'inscrirai, Gabrielle, qu'il faudra
+m'arracher le coeur pour effacer votre souvenir.
+
+Il se releva et serra la jeune fille sur sa poitrine, avec un remords
+d'avoir trompé cette belle âme par le semblant d'une faiblesse
+d'amour.
+
+Gabrielle, radieuse, remercia le ciel d'avoir touché le coeur du roi,
+et, dans sa candeur, elle remercia aussi le généreux prince qui lui
+faisait un tel sacrifice. Ah! si elle eût pu savoir qu'une heure
+avant, le même article du même traité avait conquis Paris à Henri IV!
+
+Deux pareilles conquêtes: Gabrielle et Paris! Que de rois se fussent
+damnés pour l'une ou pour l'autre!
+
+Mais Henri se promit au fond de l'âme de racheter la supercherie par
+tant de tendresse et de constance, que Gabrielle n'y perdît rien.
+
+La main dans la main, tous deux avec un regard loyal scellèrent le
+traité.
+
+--Et vous n'en parlerez pas au révérend prieur, ni au père Robert, dit
+le roi gaiement; nous verrons s'ils le devinent. Eux qui savent tout,
+je les défie de savoir ce qui s'est passé dans le moulin.
+
+--Quand toute l'Europe va retentir de cet acte immense, dit Gabrielle,
+j'aurai donc le noble orgueil de me répéter, cachée dans un coin:
+Henri a fait cela pour moi!
+
+Le roi, embarrassé, cherchait une réponse, lorsque Gratienne entra
+précipitamment.
+
+--Voici maître Denis qui revient, dit-elle.
+
+En effet, des pas lourds et cadencés retentissaient sur la planche du
+moulin. Le roi se leva pour prendre un avis dans les yeux de
+Gabrielle.
+
+--Appelez-vous M. Guillaume, dit-elle vivement, vous m'apportez des
+nouvelles de mon frère, le marquis de Coeuvres.
+
+--Fort bien.
+
+Denis entra.
+
+Le digne garçon fut ébahi de trouver si bonne compagnie au moulin.
+Gabrielle fit son petit conte de l'arrivée imprévue de M. Guillaume;
+Gratienne, à son tour, conta la mésaventure de M. Guillaume, qui avait
+mouillé ses habits en tombant du bateau, et au lieu de l'incrédulité à
+laquelle toutes deux s'attendaient en présence de ces récits
+extraordinaires:
+
+--C'est aujourd'hui le jour des événements, dit la meunier. En
+voilà-t-il de ces événements, bon Dieu!
+
+--Quoi donc? demandèrent les trois complices de la comédie.
+
+--Il n'est rien arrivé aux bons pères? dit Gabrielle.
+
+--Rien du tout, mademoiselle, rien à eux; mais c'est à moi qu'il est
+arrivé une chose ... voilà-t-il pas qu'en mon chemin je trouve un
+homme assassiné!
+
+Les jeunes filles poussèrent un cri d'effroi.
+
+--Où cela? demanda le roi inquiet.
+
+--À cent pas du sentier de Colombes, au bord de l'eau.
+
+Henri pensa à l'Espagnol, mais Denis le tira bientôt d'erreur.
+
+--Un beau jeune homme, un vrai saint Sébastien!... Est-il possible
+qu'on ait tué une si belle créature, avec de si beaux cheveux blonds!
+
+--Qu'en avez-vous fait? demanda le roi, ému de la sensibilité de
+Gabrielle.
+
+--Je l'ai porté au couvent avec les autres.
+
+--Comment, avec quels autres?
+
+--Avec ses deux camarades.
+
+--Deux autres morts? s'écrièrent le roi et Gabrielle.
+
+--Oh! non, vivants, puisqu'ils portaient le blessé avec moi. Il y en a
+un petit et un gros.
+
+--Le mort n'est donc plus que blessé, maintenant?
+
+--Oui, mais fièrement! Figurez-vous que le petit est un garde du roi
+Henri.
+
+Le roi tressaillit.
+
+--Qui vous a dit cela? s'écria-t-il.
+
+--Lui-même. Et le gros est le colonel du petit.
+
+Henri fit un mouvement si brusque qu'il faillit renverser la table.
+
+--Le colonel des gardes!
+
+--Sans doute, puisque une fois le garde l'a appelé mon colonel.
+
+--Crillon!... Tu as vu Crillon? demanda le roi avec une anxiété qui
+fit peur au meunier.
+
+-Je ne dis pas que ce soit M. Crillon, balbutia-t-il.
+
+--Un homme carré, bien pris.
+
+--Oui.
+
+--Le sourcil noir, la moustache grise, l'oeil ferme?
+
+--L'oeil terrible: mais ce regard devenait bien triste quand il
+tombait sur le pauvre blessé!
+
+--Ce ne peut être Crillon, dit le roi.
+
+--Et à présent je crois bien que ce serait lui, s'écria Denis, à voir
+le respect de tout le monde au couvent, et l'empressement du frère
+Robert, qui bouge si peu d'habitude. Tiens, j'aurais vu Crillon, le
+grand Crillon! Ces dix pistoles me viendraient de Crillon!
+
+--Voyons, voyons, expliquons-nous, dit le roi. Raconte par ordre et en
+détail.
+
+--Oui, raconte, dit Gabrielle.
+
+Denis ouvrait sa large bouche avec la satisfaction d'un orateur
+attendu, quand une voix sèche et vibrante, venant de la Chaussée,
+traversa la rivière dans le silence de la nuit, et cria:
+
+--Gabrielle! Gabrielle!
+
+Chacun tressaillit.
+
+--La voix de mon père, dit la jeune fille épouvantée.
+
+--Sitôt revenu!... Il a des soupçons, pensa le roi.
+
+--C'est M. d'Estrées, en effet, ajouta le meunier, en regardant au
+petit volet du moulin.
+
+--Je suis perdue!
+
+--Silence! dit le roi.
+
+--Gabrielle! appela encore la voix: envoyez le bateau, que j'aille
+vous chercher.
+
+La jeune fille perdit la tête. Gratienne et elle couraient
+effarouchées dans le moulin comme deux oiseaux poursuivis.
+
+Le roi, avec sang-froid, leur dit:
+
+--Je vais passer dans l'île, ne craignez rien. D'ailleurs, si vous
+allez rejoindre M. d'Estrées, il ne viendra pas ici.
+
+--Mais Denis....
+
+--Denis se taira, dit Gratienne.
+
+Denis regardait ébahi, ahuri, sans comprendre.
+
+--J'apporte à mademoiselle de mauvaises nouvelles du marquis de
+Coeuvres, lui dit tout bas le roi, et il faut les cacher au pauvre
+père.
+
+--Encore un événement, c'est le jour! s'écria Denis. Pauvre M. de
+Coeuvres!... Oh! oui, ne disons rien au père.
+
+--Maintenant, passe vite Mlle d'Estrées pour que son père ne
+s'impatiente pas.
+
+--A l'instant, dit le meunier, qui se jeta dans le batelet où déjà
+Gabrielle et Gratienne avaient sauté.
+
+Tandis qu'il démarrait, le roi appuya son doigt sur ses lèvres, et
+Gabrielle en réponse mit une main sur son coeur. Le bateau s'éloigna.
+Henri, caché dans l'ombre, le suivit des yeux et de l'âme.
+
+Comme le roi l'avait prévu, M. d'Estrées, aussitôt qu'il eut près de
+lui sa fille, ne demanda pas de passer au moulin. Henri les entendit
+échanger de ces questions et de ces réponses, au bout desquelles il y
+a toujours victoire pour la femme qu'il n'est plus temps de
+surprendre. Puis le groupa s'éloigna et entra dans la maison de la
+Chaussée.
+
+--Il serait trop tard pour aller au couvent des Génovéfains, pensa
+Henri; je coucherai au moulin, et demain j'irai savoir pourquoi
+Crillon escortait avec un garde ce jeune homme blessé; un jeune homme
+blond ... Serait-ce le comte d'Auvergne, qui est roux? Cet honnête
+Denis peut bien avoir confondu les nuances. Il faut absolument que je
+sache à quoi m'en tenir. Je saurai surtout pourquoi mon Crillon a du
+chagrin.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+LES GÉNOVÉFAINS DE BEZONS
+
+Le soleil s'était levé radieux dans un ciel sans nuages. Une douce
+lumière tombait sur les vieux murs du couvent de Bezons et pénétrait
+les cours intérieures, les jardins et le coeur même de cette heureuse
+retraite, habilement placée par son fondateur à l'abri du vent du
+nord, derrière une colline boisée.
+
+Bien qu'il fût déjà cinq heures, et qu'à ce moment, dans l'été, le
+jour ait commencé depuis longtemps pour les gens qui travaillent, la
+vie semblait encore endormie dans le couvent, et l'on voyait à peine
+un ou deux frères servants passer des bâtiments aux vergers pour y
+cueillir la provision du premier repas.
+
+Cette communauté était bien calme et bien prospère. Limitée à douze
+religieux par la volonté intelligente de son directeur, mais à douze
+religieux assez riches, elle n'avait ni les éléments de désordre, ni
+les causes de ruine qui réduisaient alors à la mendicité une partie
+des ordres religieux de France. L'abondance et la paix régnaient chez
+les génovéfains de Bezons. Il est impossible, même à des moines, de ne
+pas vivre heureux sous un régime pareil.
+
+Nos génovéfains n'étaient pas des lettrés comme les bénédictins ou les
+chartreux, ils n'étaient point des pèlerins vagabonds comme les
+cordeliers ou les capucins. Il s'agissait donc de les empêcher
+d'engraisser comme des bernardins ou de prendre l'exercice violent des
+jacobins et des carmes. Une discipline sage, humaine présidait à
+chaque article du règlement, et les douze moines de l'abbaye de Bezons
+n'avaient pas eu depuis deux ans une querelle entre eux ou une
+punition du supérieur, lequel gouvernait despotiquement et sans appel,
+pour le plus grand bien de la communauté.
+
+Il n'avait pas transpiré au dehors que ces religieux s'occupassent de
+politique, chose bien rare en un temps où dans chaque couvent il y
+avait une arquebuse et une cuirasse suspendues à côté de chaque robe
+de moine. Cependant le nombre de leurs visiteurs était grand. Ils
+s'étaient fait d'illustres amitiés: plus d'une fois de grandes dames
+avec leur cortège d'écuyers et de pages, des princes, même, étaient
+venus chercher à Bezons les douceurs d'une hospitalité champêtre.
+
+On vantait le laitage des génovéfains, dont les troupeaux et les
+ânesses paissaient grassement les berges du fleuve et les clairières
+du bois. On vantait les belles chambres du couvent, où toute la
+commodité du luxe mondain se rencontrait unie à la simplicité
+religieuse. La vue de ces chambres était superbe, l'air exquis, le
+service affable et la chère aussi abondante que recherchée.
+
+Or, il y avait de la part du public une certaine curiosité provoquée
+par cette belle administration. Chacun savait que le prieur était
+muet, qu'il était incapable de se mouvoir, et l'on admirait d'autant
+plus le talent et la prudence de l'homme qui, privé des deux plus
+importantes facultés du surveillant et du chef, se multipliait
+néanmoins à ce point, qu'aucun détail n'échappait à sa perspicacité,
+sans compter que jamais un ordre n'était en retard.
+
+Nous verrons plus loin s'expliquer ces merveilles, et nous rabattrons
+ce qu'il faudra de l'enthousiasme général. Qu'il suffise au lecteur,
+pour le moment, de pénétrer avec nous dans ce couvent modèle, et d'y
+respirer en entrant l'air pacifique, le silence et la fraîcheur que
+d'un côté la colline, de l'autre la rivière envoyaient aux arbres et
+aux hommes.
+
+On arrivait au corps de logis principal par une grande cour plantée
+d'ormes. A droite et à gauche de la principale entrée s'élevait un
+pavillon de forme quadrangulaire, habités, l'un par le frère portier,
+l'autre par le servant des écuries. Les communs, composés de vastes
+greniers, d'écuries et d'étables, de pigeonniers et de crèches,
+disparaissaient à gauche sous les marronniers et les chênes
+séculaires.
+
+Quant au bâtiment réservé à la communauté, il était vaste, peu élevé,
+sobrement percé de fenêtres ouvertes sur toutes les faces, de sorte
+que, pour les esprits rêveurs ou amis de la solitude, il y avait des
+vues charmantes sur la colline verdoyante et déserte qui montait
+doucement jusque par-dessus le couvent; et, pour les mondains, une vue
+de la route, du village de Bezons, de la plaine riante, de la rivière,
+ce grand chemin toujours amusant à voir.
+
+Au rez-de-chaussée, une immense salle en bois de chêne, avec une
+cheminée gigantesque. Le feu ne s'y éteignait jamais. C'était le
+parloir et le salon, même pour les indifférents. On en eût fait la
+cuisine, comme dans beaucoup de communautés religieuses; mais, par une
+disposition des plus prudentes, les génovéfains avaient caché leur
+cuisine à l'angle du bâtiment, par derrière, prétendant, non sans
+raison, que la coutume n'est pas hospitalière d'étaler aux yeux et au
+nez de ceux qu'on n'invite pas les séductions odoriférantes du dîner.
+Il fallait aussi que dans les jours de carême ou de maigre, le parfum
+d'un poulet ou d'une perdrix à la broche ne dénonçât point qu'il y
+avait des malades dans la maison, ce qui eût fait tort à la réputation
+de salubrité dont elle jouissait dans tous les environs.
+
+Celte grande salle, parquetée et lambrissée de chêne, renfermait deux
+ou trois beaux tableaux donnés au révérend prieur par diverses
+personnes de qualité. De bons sièges la garnissaient, une lampe
+immense descendait du plafond, et, par de grandes fenêtres à petites
+vitres enchâssées dans le plomb, filtrait un jour moelleux, intercepté
+au passage par d'amples tapisseries de Bruges.
+
+Un escalier conduisait de là aux appartements du prieur. Un autre plus
+vaste menait aux chambres des religieux, séparées absolument de tout
+le reste. Et enfin le réfectoire s'étendait à droite, bien clos et
+calfeutré pour l'hiver, bien frais et aéré pour l'été, grâce aux
+dispositions de l'architecture. On trouvait là au complet cette
+minutieuse prévoyance du directeur qui semblait avoir partout écrit:
+netteté, clarté, abondance.
+
+Il était, disons-nous, cinq heures du matin, et les premiers rayons du
+soleil se reflétaient dans le couvent. Ils éclairèrent au premier
+étage une belle chambre tendue de cuir espagnol gaufré et doré à la
+manière de Cordoue, avec des images des saints martyrs et de héros
+représentés en creux et en relief, les uns avec leurs auréoles d'or,
+les autres avec leurs glaives également d'or, qui se détachaient sur
+le fond de couleur fauve.
+
+Un grand lit à baldaquin de velours usé, mais dont les tons écrasés de
+rouge incarnat et de rosé pâle avec des reflets violacés eussent fait
+la joie d'un peintre, s'adossait au milieu de la boiserie, abrité sous
+deux immenses rideaux de ce même velours, ornement de richesse royale
+à cette époque, et dont, malgré son état de délabrement, la présence
+en une maison aussi modeste ne pouvait s'expliquer que par un présent
+ou un souvenir.
+
+Et de fait, c'étaient l'un et l'autre. Ce lit avait été donné au
+révérend prieur par une de ses bonnes amies, Catherine-Marie de
+Lorraine, duchesse de Montpensier, soeur des duc et cardinal de Guise,
+tués à Blois par ordre de Henri III.
+
+La duchesse qui, en différentes circonstances, avait eu recours à
+l'obligeance et à la sagesse du prieur, lui avait, sur sa demande,
+envoyé, lors de l'installation des génovéfains à Bezons, c'est-à-dire
+deux ans avant le commencement de cette histoire, le lit dans lequel
+son frère le cardinal avait passé sa dernière nuit avant l'assassinat;
+et ce lit mémorable garnissait l'une des chambres d'honneur du prieuré
+de Bezons.
+
+C'est là que reposait, pâle et l'oeil éteint, un jeune homme dont le
+regard cherchait avec une triste avidité le soleil et la vie.
+Espérance, après quelques heures de sommeil, venait de se réveiller et
+de se souvenir.
+
+Son coeur battait faiblement, sa tête était vide et douloureuse. Une
+âcre souffrance, pareille à la brûlure d'un fer rouge, dévorait sa
+poitrine et sollicitait chaque fibre de son corps. Il eut soif et fit
+une tentative pour chercher quelqu'un autour de lui et demander à
+boire.
+
+Mais il ne vit d'abord personne dans la chambre, ce ne fut qu'après
+une minute d'efforts qu'il découvrit, sous un immense fauteuil, deux
+jambes poudreuses allongées qu'on eût prises pour celles d'un cadavre,
+sans certain ronflement pénible qui accusait la fatigue et le rêve
+pesant d'un dormeur.
+
+Ces jambes appartenaient au pauvre Pontis, qui ayant voulu veiller
+lui-même le blessé, s'était, après deux heures de lutte contre le
+sommeil, laissé vaincre par une lassitude au-dessus des forces
+humaines, et peu à peu, glissant du fauteuil au bord, du bord dessous,
+avait fini par s'étendre et disparaître complètement enseveli.
+
+Espérance respecta le plus qu'il put ce repos de son gardien, mais la
+soif desséchait son gosier, la douleur rongeait ses muscles; il poussa
+un gémissement.
+
+Pontis, que le canon n'eût point réveillé, n'avait garde d'entendre
+cette plainte vaporeuse comme la voix d'un sylphe. Espérance voulut
+crier, mais aussitôt un déchirement de sa poitrine l'avertit qu'il
+fallait supporter la soif et se taire.
+
+Tandis qu'il reposait sa tête avec découragement, la porte s'ouvrit
+sans bruit, une grande ombre passa entre le soleil et le lit, glissa
+plutôt qu'elle n'avança dans la chambre, et s'approcha du lit
+d'Espérance en lui faisant signe de garder le silence. En même temps,
+ce bienfaisant fantôme allongea le bras, et Espérance sentit tomber
+sur ses lèvres sèches, entre ses dents contractées, le jus frais et
+parfumé d'une orange délicieuse que les doigts du fantôme pressaient
+au-dessus de sa bouche. Une sensation de bien-être inexprimable se
+répandit dans tout son être; il but avec volupté, sans avoir eu besoin
+de faire un mouvement, et revenu à la vie, essaya de voir son
+bienfaiteur et de le remercier; mais déjà l'ombre avait tourné le dos
+et regagnait la porte après un regard donné aux jambes de Pontis.
+Espérance ne vit sous un capuchon qu'un bout de barbe grise, et sous
+la robe du moine qu'une taille qui lui parut gigantesque, et lui fit
+croire qu'il rêvait. Le fantôme, arrivé à la porte, se retourna pour
+regarder le blessé, lui faire une nouvelle recommandation de silence
+et d'immobilité; et cependant Espérance ne vit encore que deux doigts
+perdus dans une grande manche, comme il n'avait vu qu'un bas de barbe
+englouti sous un capuchon.
+
+Tout à coup Pontis, qui faisait sans doute un mauvais rêve, bondit
+sous son fauteuil, auquel, en se relevant, il se heurta la tête.
+C'était un spectacle risible et dont Espérance eût bien ri s'il n'eût
+été si douloureux de rire. Le brave garde, se dépêtrant du milieu des
+franges du meuble, sortit comme un hérisson du terrier, avec les
+signes les plus marqués de colère contre le fauteuil et contre
+lui-même.
+
+Il courut à son malade, dont il vit l'oeil ouvert et presque bon.
+
+--Ah! pécore que je suis, dit-il, j'ai dormi! Comment vous
+trouvez-vous? Parlez bas, tout bas!
+
+--Mieux, dit Espérance.
+
+--Est-ce bien vrai?
+
+--Pontis, murmura Espérance, approchez-vous de moi, bien près, j'ai
+beaucoup de choses à vous dire.
+
+--Beaucoup, c'est trop, puisqu'on vous a défendu de parler.
+
+--Je serai bref, ajouta le blessé d'une voix aérienne comme un
+souffle. Répondez-moi seulement en brave soldat, en gentilhomme.
+
+--Mais....
+
+--Jurez d'être vrai.
+
+--Enfin, de quoi s'agit-il?
+
+--Hier, on a examiné ma blessure.
+
+--Oui.
+
+--Mourrai-je, ou ne mourrai-je pas?... Ah! vous hésitez. Soyez vrai!
+
+--Eh bien! le frère qui vous a pansé a dit: S'il ne survient aucun
+accident, il échappera.
+
+Espérance attachait des regards pénétrants sur Pontis. Il comprit que
+ce dernier n'avait pas menti.
+
+--Il y a beaucoup d'espoir, s'écria le garde, et quatre-vingt-dix-neuf
+chances contre une.
+
+--C'est trop. Dans tous les cas, il y a une chance de mort, et pour
+moi cela suffit. Quand on m'a porté ici, qui vous accompagnait?
+
+--M. de Crillon, qui nous a rencontrés, et qui se désespérait, et qui
+a failli me tuer.
+
+--Où est-il? que fait-il?
+
+--Il dort, comme moi tout à l'heure.
+
+--Vous n'avez pas manqué à la recommandation que je vous fis là-bas
+quand vous m'avez relevé et emporté?
+
+--De ne rien dire de votre accident?
+
+--Oui?
+
+--Je n'en ai rien dit; mais M. de Crillon savait votre départ pour
+Entragues, votre rencontre probable avec ce la Ramée; il m'a beaucoup
+questionné. Je ne pouvais donc, sans danger pour le secret même, lui
+faire croire que vous vous étiez blessé par hasard.
+
+--Que lui avez-vous dit, alors?
+
+--Que vous reveniez d'Ormesson, que la Ramée vous avait attendu au
+coin d'un mur, et donné un coup de couteau.
+
+--Bien, est-ce tout?
+
+--Absolument tout, d'autant mieux que je sais très-peu de chose du
+reste.
+
+--Que savez-vous?
+
+--J'étais au bas du pavillon, vous entendant vous quereller avec des
+femmes. Tout à coup un homme a sauté par la fenêtre, presque sur mes
+épaules, j'ai cru d'abord que c'était vous et j'allais vous embrasser
+et vous emmener, lorsqu'en regardant le sauteur que j'avais saisi, je
+reconnais ce coquin de la Ramée. Je l'accroche de mes dix doigts, il
+déchire son habit et s'échappe, je le poursuis, il disparaît dans les
+arbres et je le perds après une course furieuse où je me suis fait
+vingt égratignures aux jambes, et vingt bosses au front. Tout à coup
+en cherchant au clair de la lune, je vois du sang sur mon pourpoint, à
+l'endroit où j'avais étreint la Ramée; une idée me vint qu'il était
+blessé par vous, ou vous peut-être par lui. J'abandonne la poursuite,
+je retourne au pavillon; plus de bruit, c'était effrayant, on eût dit
+le silence de la mort. Bientôt une voix s'élève lugubre et qui me fit
+frissonner, c'était la vôtre; elle n'avait rien d'un vivant. Je bondis
+d'en bas à une branche, de la branche au balcon; je vous vois étendu,
+sanglant, je vous saisis, je vous emporte à cheval; je vous tenais sur
+les bras comme un enfant, dans le dessein de gagner la première
+habitation venue pour vous y faire panser. Au coin du petit bois,
+j'entends courir, c'était la Ramée. À ma vue il pousse un cri; je
+réponds par un autre. Un canon d'arquebuse s'abaisse, la balle me
+siffle à droite par derrière; je pique, l'autre court toujours, et
+enfin j'arrive au bord de l'eau comme un fou. C'est là que j'ai trouvé
+M. de Crillon, qui m'a aidé à vous amener ici.
+
+Espérance écoutait, et repassait douloureusement chaque détail
+sinistre de toutes ses souffrances.
+
+--Mais, dit-il, vous avez vu quelqu'un avec moi dans le pavillon.
+
+--Oui, une femme pâle, effrayante, collée au mur comme une statue de
+la Terreur.
+
+--Silence ... Que je vive ou que je meure, ne dites jamais que vous
+avez vu là cette femme ... Écoutez, Pontis, vous avez de l'amitié pour
+moi?
+
+--Oh!... pour mon sauveur!
+
+--Eh bien! jurez-moi que jamais un mot sur cette femme ne sortira de
+vos lèvres. Cette femme n'est pas coupable; je ne veux pas qu'on
+l'accuse.
+
+--Vous m'avez déjà prié de me taire. Je me suis tu avec M. de Crillon,
+malgré toutes ses instances; mais je vous dirai à vous que cette femme
+était une scélérate de vous voir blessé, mourant, et de ne pas
+appeler, et de ne pas vous secourir. Je dirai qu'il faut qu'on la
+punisse...
+
+--Assez!... vous ignorez tout cela; oubliez-le, Pontis. J'ai même à
+vous demander encore une grâce.
+
+--À vos ordres, cher monsieur Espérance.
+
+--Malgré vos quatre-vingt-dix-neuf chances, il est probable que je
+mourrai.
+
+--Oh!...
+
+--Laissez-moi finir. Fouillez dans ma bourse, ou plutôt prenez ma
+bourse elle-même. Elle renferme un billet que vous allez me garder
+précieusement; je le confie à l'honneur d'un gentilhomme, à la
+reconnaissance d'un ami.
+
+--Plus bas! plus bas! dit Pontis ému en serrant affectueusement les
+mains froides du blessé.
+
+--Prenez donc ce billet, et si je meurs, brûlez-le immédiatement après
+que j'aurai rendu le dernier soupir; si je vis, rendez-le-moi; vous
+comprenez?
+
+--Monsieur, je vous jure d'obéir à vos volontés; mais vous vivrez, dit
+Pontis d'une voix brisée par la douleur.
+
+--Raison de plus, prenez vite ma bourse, pour que ni M. de Crillon ni
+personne ne la voie ici et n'y découvre ce que je veux cacher.
+
+--Brûlons le billet tout de suite, alors.
+
+--Non pas! Je puis vivre, et en ce cas, j'en aurai besoin.
+
+--Je comprends.
+
+--Ni pour or, ni pour sang, ni demain, ni dans vingt années, ni
+vivant, ni mourant, vous ne donnerez cette lettre a d'autre qu'à moi!
+
+--Je le jure! dit Pontis en saisissant la bourse, et je mourrai pour
+ce dépôt sacré comme je jure de mourir pour vous, si l'occasion m'en
+est offerte.
+
+--Vous êtes un brave homme, merci. Cachez vite la bourse, quelqu'un
+vient.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+VISITES
+
+
+À peine Pontis avait-il caché la bourse sous son pourpoint que, dans
+la chambre d'Espérance, entra M. de Crillon, suivi du frère chirurgien
+de la communauté, qui, dès leur arrivée, avait déjà examiné la
+blessure.
+
+Crillon était inquiet, ému. Mais, en homme habitué à souffrir, à voir
+souffrir, il faisait bonne contenance, affectait un air de profonde
+satisfaction, et trouvait tout superbe, le temps, le visage du blessé,
+la chambre et les tentures. Le digne chevalier débuta par une phrase
+qui trahissait toute l'agitation de son esprit, car elle eût été
+stupide de la part d'un indifférent.
+
+--Voilà, dit-il, un jeune homme bien heureux d'avoir reçu cette
+égratignure. Elle lui procure le plus beau gîte, dans la meilleure
+hôtellerie de France. Peste! un lit chez les génovéfains de Bezons,
+quel aubaine! et un lit de cardinal, dit-on!
+
+Et comme Pontis riait du bout des dents:
+
+--Si j'en eusse trouvé un semblable chaque fois que mon corps a été
+endommagé, continua Crillon, je me réjouirais de mes cinquante
+blessures.
+
+Il cherchait et rencontra un faible sourire sur les traits pâlis
+d'Espérance.
+
+Cependant le frère avait préparé sa trousse et se disposait à examiner
+la plaie. Crillon, pour occuper l'esprit du malade, voulut faire
+causer Pontis ou le chirurgien. Ce dernier répondit tant qu'il en fut
+aux opérations préliminaires; mais au moment de lever l'appareil il se
+tut, et Crillon retomba dans le vide après tant de frais perdus.
+
+Tandis que le frère examinait avec attention la blessure, où déjà la
+nature réparatrice avait commencé son merveilleux travail, quelques
+religieux, attirés par la curiosité, poussèrent doucement la porte, et
+regardèrent de loin cet émouvant spectacle.
+
+Le chirurgien, sans dire un mot, acheva sa tâche, remit tout en ordre
+autour de lui, et il fût sorti de la chambre, si Crillon, impatient,
+ne l'eût arrêté en lui disant avec un visage riant:
+
+--Eh bien! c'est un homme sauvé, n'est-ce pas?
+
+--S'il plaît à Dieu, répondit le frère en s'esquivant avec un salut
+profond sur cette réplique évasive.
+
+--Vous entendez, s'écria le chevalier qui s'approcha d'Espérance; il
+le dit: vous êtes sauvé, mon jeune compagnon.
+
+--S'il plaît à Dieu, murmura Espérance, à la sagacité duquel n'avait
+pas échappé l'ambiguïté de cette réponse.
+
+--J'en étais sûr, continua Crillon. Je me connais en blessures, et
+j'en ai vu, je devrais dire j'en ai eu, de plus cruelles. Aujourd'hui,
+mon vieux cuir n'y résisterait pas, mais quand on a votre âge, on est
+vraiment immortel.
+
+Cette superbe exagération ne rassura point Espérance; cependant le
+sentiment qui la dictait était tellement affectueux, qu'il méritait sa
+récompense. Espérance étendit la main pour saisir celle de Crillon.
+
+--Voyons, dit le chevalier en s'asseyant près du lit, à présent que je
+suis tranquille sur votre état, tout à fait tranquille, et il appuya
+sur ces mots, je vous annonce que le roi m'attend a Saint-Germain dans
+la matinée, sans doute pour quelque affaire. Je vous laisserai Pontis
+avec un congé de ... de ce qu'il vous faudra pour être tout à fait
+rétabli. Pontis apprendra le métier de garde-malade. Je le crois un
+brave garçon: ce n'est pas que je lui pardonne d'être arrivé trop
+tard; je ne le lui pardonnerai jamais.
+
+--Mon colonel, j'ai tant couru! s'écria Pontis.
+
+--Jamais, bélître que vous êtes: Coriolan est un cheval que vous
+eussiez dû conduire à Ormesson de façon à devancer M. Espérance d'un
+bon quart d'heure, bien que vous fussiez parti une demi-heure après
+lui. Coriolan!... on voit bien que ces Dauphinois n'ont pas de
+chevaux! Qui vous a appris à monter à cheval? Quelque maraud. Quand on
+a dans les jambes une bête comme Coriolan, on arrive où et quand on
+veut! Mais, enfin, laissons cela, le mal est fait. Je disais donc que
+vous demeurerez ici, près de M. Espérance à qui je vous donne,
+entendez-vous bien? Je ne vous dis pas à _qui je vous prête_. Non! je
+vous donne à lui. M. Espérance est un très-grand seigneur que vous me
+ferez le plaisir de traiter avec respect et considération.
+
+--Monsieur, balbutia Pontis avec des larmes dans les yeux, vous me
+punissez quand je suis innocent, vous me blessez!...
+
+--Comment cela, cadet?
+
+--Vous voyez bien que j'aime tendrement M. Espérance, par conséquent
+il est inutile de me recommander du respect, c'est un sentiment moins
+fort que mon amitié.
+
+--C'est assez bien répondu, dit Crillon en se tournant vers Espérance.
+Le drôle a du bon, je le crois. Seulement, pas d'écart! Que cette
+amitié-là soit disciplinée. Vous avez de l'amitié aussi pour moi,
+maître Pontis, je suppose?
+
+--Certes, oui, mon colonel.
+
+--Eh bien! cela ne vous empêcherait pas de m'obéir aveuglément?
+
+--Au contraire.
+
+--Voilà que nous nous entendons. Vous ferez pour le service de M.
+Espérance tout ce que vous feriez pour mon service ou celui du roi,
+c'est tout un.
+
+Pontis s'inclina respectueusement.
+
+--La consigne? dit-il avec un sérieux comique qui dérida le front
+d'Espérance et fit sourire Crillon lui-même.
+
+--Assiduité dans cette chambre. Conduite irréprochable en ce couvent.
+Obéissance aux ordres du prieur, qui est, dit-on, un grand esprit et
+un bon coeur.
+
+Pontis s'inclina encore.
+
+--Est-ce tout, monsieur?
+
+--Ah!... une seule bouteille de vin par jour.
+
+Le garde rougit.
+
+--Enfin, continua Crillon en se rapprochant de Pontis, pas un mot du
+roi, ni des affaires de la guerre ou de la religion. Nous sommes en
+pays neutre, et ce n'est point séant que le blessé pansé par l'ennemi
+tourmente son hôte.
+
+--Sommes-nous chez l'ennemi? demanda faiblement Espérance.
+
+--On ne sait jamais où l'on est quand on est chez des moines, dit
+Crillon. Seulement il ne faut pas oublier de regarder la façade de la
+maison. On y voit une croix, n'est-il pas vrai?
+
+--Oui, monsieur, dit Pontis.
+
+--Eh bien, cela signifie que nous sommes dans la maison de Dieu. Au
+dedans, paix et bonne volonté, voilà la consigne. Dehors, comme
+dehors.
+
+Crillon prit dans ses mains la fine main d'Espérance, la serra
+tendrement, et d'une voix ferme:
+
+--Maintenant, je songerai à vous venger, dit-il, car le crime en vaut
+la peine.
+
+--Me venger....
+
+--Harnibieu! comme vous faites l'étonné! Est-ce donc que mon idée
+tombe des nues! Vous êtes donc une fille? Quoi! un bandit vous attend
+au coin du mur, et vous envoie un coup de couteau, _la coltellata_,
+comme on dit à Venise ... il vous tue, car enfin vous seriez mort si
+on ne vous eût pas emporté, et vous ne voudriez pas que j'appelasse
+cela un crime?
+
+--Monsieur, je crois que l'affaire me regarde, et qu'une fois en
+santé....
+
+--Vous me rendrez-fou! Mais je ne veux pas parler si haut. L'affaire
+vous regarde! Qu'est-ce que cela signifie?
+
+--Que je rendrai un coup d'épée pour un coup de couteau.
+
+--Harnibieu! si je savais cela, je serais capable de vous laisser
+crever tout seul dans votre coin comme un cheval teigneux! Qu'est-ce
+que ces moeurs-là, mon maître! L'épée contre un poignard? mais on ne
+porte plus de poignard aujourd'hui. Vous vous battriez avec un
+assassin, vous! Je vous le défends! mais sur votre tête!
+
+--Monsieur, il faut examiner les circonstances. Ce la Ramée a
+peut-être été provoqué.
+
+--Provoqué, par un passant inoffensif; provoqué par un jeune homme qui
+s'en va bayer aux balcons, ou qui en revient? Provoqué! mais alors on
+ne se cache pas à l'ombre d'un mur, on ne coupe pas le jarret de son
+provocateur.
+
+--Je répète que peut-être tels ne sont pas les détails de cette
+rencontre.
+
+Crillon se tourna vivement vers Pontis:
+
+--Celui-ci m'a donc menti, alors?
+
+--Je ne dis pas cela, ajouta Espérance.
+
+--Si, si, les détails sont exacts, s'écria Pontis avec acharnement,
+c'est un assassinat! avec toute sorte de circonstances épouvantables,
+et qui font dresser les cheveux sur une tête de chrétien.
+
+Espérance, vaincu, garda le silence.
+
+--Tu conclus comme moi, cadet. Bien. Je m'en vais donc à
+Saint-Germain. Je raconterai la chose au roi. Le roi aime les
+histoires. Celle-là l'intéressera. Il a failli en voir une page. Et
+lorsqu'il saura tout ce qui orne cette histoire... Je me charge de la
+conter en détail.
+
+--Monsieur, monsieur, dit Espérance d'une voix suppliante,
+accordez-moi au moins une faveur.
+
+--Je sais ce que vous allez dire. Vous allez demander grâce pour ces
+coquines de...
+
+--Monsieur, pas de noms si haut!
+
+--Des scélérates qui sont la cause première de tout le mal, qui
+peut-être ne sont pas étrangères au crime!
+
+--Monsieur!...
+
+--Au crime! très-bien! faisait Pontis en se frottant les mains.
+
+--Au guet-apens! car je soutiens qu'il y en a eu un, continua Crillon
+s'exaspérant de plus en plus.
+
+--Oui, au guet-apens! dit Pontis radieux.
+
+--Et vous demandez qu'on ménage de pareilles créatures, après ce que
+je vous ai déjà conté sur elles!
+
+--Par pitié! dit Espérance, vous ne voulez pas pousser ma vengeance
+plus loin que je ne la veux pousser moi-même.
+
+--Bah! pourquoi non? Tous les jours un coeur faible pardonne, mais la
+justice ne pardonne pas.
+
+--La justice! parfait, dit Pontis.
+
+--Tous les jours, un chrétien excellent comme vous absout son
+meurtrier, mais le bourreau n'absout pas!
+
+--Le bourreau! bon! s'écria Pontis en sautant de joie.
+
+Espérance joignit les mains, ses yeux se cernèrent. L'effort violent
+qu'il faisait pour supplier, l'accabla de fatigue, et il pencha la
+tête comme s'il allait s'évanouir.
+
+Crillon, effrayé, l'entoura de ses bras, le ranima, le caressa comme
+un enfant.
+
+--Eh bien, dit-il, ne parlons plus des femmes; vous les défendez, vous
+leur pardonnez, soit. On ne fera pas mention d'elles.
+
+--À personne, murmura Espérance.
+
+--Pas même au roi. Êtes-vous content?
+
+--Merci, dit faiblement le blessé avec un regard de tendre
+reconnaissance.
+
+--J'espère que vous faites de moi ce que vous voulez, continua
+Crillon. Donc, les femmes sont hors de cause, on les retrouvera tôt ou
+tard. Quant à l'homme, c'est différent, je ne vous le céderai point;
+de retour à Saint-Germain, je l'envoie chercher.
+
+Espérance voulut faire un signe.
+
+--Ah! ne discutons plus, dit Crillon, plus un mot, je vous comprends.
+Puisque vous désirez que cette affaire s'éteigne, vous craindriez le
+bruit d'un procès criminel dirigé contre l'assassin, vous craindriez
+des révélations, des confrontations, enfin tout le grimoire. N'est-ce
+pas votre pensée?
+
+Espérance, épuisé, répondit oui, par un mouvement des paupières.
+
+--Nous n'aurons ni juges ni greffiers, ajouta Crillon; nous ne ferons
+ni plainte ni enquête; j'arrangerai cela en famille, sans façon, avec
+M. la Ramée. Allons, Pontis, faites seller mon cheval. A propos de
+cheval, qu'est devenue la bonne jument d'Espérance?
+
+--Ma pauvre Diane! murmura le blessé.
+
+--Probablement, monsieur, dit Pontis, elle sera restée attachée à
+l'arbre où je la vis hier soir.
+
+--Bah! là où l'on assassine on peut bien voler un peu. Mais la jument
+se payera en même temps que le coup de couteau. Adieu, Espérance; bon
+courage, ne pensez à rien qu'à moi. Mon cheval, Pontis!
+
+Le garde s'élança dehors; mais il se heurta sur le seuil à un moine
+qui entrait, une lettre à la main.
+
+--Pour M. de Crillon, dit le moine.
+
+--Qu'y a-t-il? et comment sait-on que je suis ici? demanda le
+chevalier surpris.
+
+--Un étranger a remis ce billet au frère portier, pour le chevalier de
+Crillon, répliqua le moine.
+
+Crillon prit le papier et le serra vivement dans sa main dès qu'il eut
+reconnu l'écriture.
+
+--Le roi ici! se dit-il avec inquiétude; qu'est-il arrivé?
+
+Et il lut avidement. Son front s'éclaircit aussitôt.
+
+--Fort bien, dit-il à Pontis d'un air calme, je ne partirai pas
+sur-le-champ.
+
+Puis, au moine:
+
+--Voulez-vous demander au révérend prieur la faveur de laisser entrer
+au couvent, près de ma personne, un cavalier de mes amis, qui par
+hasard a su mon séjour dans cette maison, et voudrait me dire quelques
+mots d'importance?
+
+--Monsieur, répliqua le frère, il m'est impossible de pénétrer auprès
+du révérend prieur, mais je m'adresserai, si vous le trouvez bon, au
+frère parleur.
+
+--Le frère parleur! dit Crillon surpris, car ce titre singulier ne
+manquait jamais son effet.
+
+--C'est lui, dit le moine, qui communique seul avec notre prieur, et
+qui peut lui transmettre votre demande.
+
+--Va pour le frère parleur, mon cher frère, dit Crillon avec un salut
+plein d'onction.
+
+Et se retournant vers Pontis:
+
+--Qu'est-ce que c'est qu'un frère parleur? dit-il, le savez-vous?
+
+--Non, monsieur, répliqua le garde.
+
+Tous deux regardèrent Espérance.
+
+--Ni moi, murmura celui-ci.
+
+Le moine revint presque aussitôt.
+
+--Voilà qui est expéditif! s'écria le chevalier.
+
+--La cellule du frère parleur est à deux pas de cette chambre,
+monsieur, répliqua le moine, et le digne frère a répondu qu'il allait
+immédiatement demander l'autorisation au prieur. Et, tenez, il
+descend; le voilà qui regarde par la fenêtre qui donne sur la grande
+cour. Sans doute il voit l'étranger qui vous attend à la porte, et il
+ne le fera pas attendre longtemps.
+
+--Il faut que je voie un peu comment est fait un frère parleur, pensa
+Crillon, qui se pencha au dehors pour suivre des yeux le personnage
+qu'on venait de lui signaler. Qu'il est long! qu'il est maigre!
+Harnibieu, qu'il est long!
+
+--Le digne frère est quelquefois très-grand, en effet, répondit le
+moine.
+
+--Comment, quelquefois? dit Crillon, est-ce qu'il est quelquefois
+petit.
+
+--Quand il se courbe, oui, monsieur.
+
+Crillon regarda le moine avec des yeux défiants et pensa qu'on voulait
+se moquer de lui.
+
+--C'est un peu ce qui arrive à tout le monde, dit-il; moi aussi, quand
+je me courbe, je suis moins grand que quand je me tiens droit. Vous ne
+m'apprenez rien de nouveau, mon frère.
+
+Le moine répondit avec une parfaite douceur:
+
+--Personne ne ressemble au frère parleur, monsieur; il a souvent des
+douleurs de goutte qui le plient en deux morceaux, et alors il est
+petit comme un enfant. En ses jours de santé il se redresse, et alors
+il touche à beaucoup de nos plafonds.
+
+--Il se porte bien aujourd'hui, dit Crillon, j'en suis charmé.
+
+On entendit alors un coup de clochette dans le corridor voisin.
+
+--Voilà notre frère qui entre chez notre père, dit le moine, on
+m'appelle en bas pour que je rapporte la réponse. Permettez que je m'y
+rende, ajouta-t-il avec un soupir en manière d'oraison funèbre.
+
+--C'est toujours drôle un moine, dit Crillon à Pontis, que tout cela
+venait d'ébahir. Mais ceux-ci sont plus que drôles. Frère parleur!...
+Qu'il est long! Je n'ai jamais connu qu'un homme aussi allongé... mais
+celui-là, aujourd'hui, serait un fantôme. Pauvre Chicot!
+
+--Il faut, dit Espérance d'une voix faible, que ce soit ce brave
+génovéfain qui, tout à l'heure, quand tout le monde dormait, et que je
+pleurais de soif, est entré et m'a fait boire. Ce charitable frère
+m'est apparu comme un géant, et j'attribuais à la fièvre cette
+dilatation de ma prunelle, qui me faisait paraître son bras plus long
+que deux bras ordinaires.
+
+Le moine rentra.
+
+--La permission est accordée, dit-il à Crillon, et le cavalier que
+vous attendez peut entrer. Vous plaît-il qu'on l'amène ici, mon cher
+frère?
+
+--Non pas, non; dans ma chambre, si vous le voulez bien. D'ailleurs,
+j'y vais moi-même, ajouta Crillon, qui craignait de trahir par trop
+d'empressement et de respect la qualité du visiteur qui lui arrivait,
+et dont le billet contenait à ce sujet les plus strictes
+recommandations d'incognito.
+
+Le frère sortit pour chercher et conduire l'étranger dans la chambre
+où Crillon avait passé la nuit, et le chevalier tirant Pontis à part
+entre la porte et le corridor de façon à n'être pas entendu
+d'Espérance:
+
+--Il y a, lui dit-il, dans les poches de M. Espérance, un billet.
+
+Pontis tressaillit.
+
+--Tu le prendras et me l'apporteras, dit Crillon, mais sans qu'il s'en
+doute.
+
+Pontis, étourdi, cherchait une réponse.
+
+--En fouillant dans son pourpoint, garde qu'il ne s'aperçoive de rien.
+On dirait qu'il nous observe: rentre vite, et fais ce que je t'ai
+commandé aussitôt que tu en trouveras l'occasion.
+
+Après avoir dit ces mots au cadet, il envoya un sourire d'adieu à son
+blessé, rejoignit le moine dans le corridor, non sans avoir adressé à
+la cellule du frère parleur un regard tellement curieux qu'il eût
+assurément percé la porte si elle n'eût été faite d'un bon chêne
+croisé de solides pentures.
+
+Cette porte, du reste, n'était pas hermétiquement fermée, à ce qu'il
+paraît, car à mesure que Crillon descendait, elle s'ouvrit, poussée
+par l'air, sans doute, et ne se referma complètement qu'au moment où
+l'étranger, conduit a la chambre de Crillon, y fut introduit et s'y
+enferma plus vite qu'on n'eût pu s'y attendre.
+
+Nous pourrions ajouter que par l'entre-bâillement de cette porte,
+Crillon, s'il se fût retourné, aurait pu voir briller deux yeux
+capables d'éclairer l'escalier tout entier, bien qu'un capuchon
+gigantesque les ensevelît sous son ombre.
+
+
+
+
+XX
+
+
+QUI VEUT LA FIN VEUT LES MOYENS
+
+
+Crillon, dès qu'il fut seul avec le roi, lui demanda avec empressement
+la cause de cette visite inattendue.
+
+Henri jeta sur un meuble le chapeau dont il s'était couvert le visage
+à son entrée au couvent; il respira largement l'air pur de la vallée
+et répondit avec une tristesse qui frappa tout d'abord le chevalier:
+
+--Il y a plusieurs causes, mon cher Crillon. La première, c'est mon
+inquiétude à votre sujet. Qu'est-ce que cette histoire de blessé, de
+garde et de grand chemin? Tout cela est donc vrai, bien que raconté
+par un meunier?
+
+--Malheureusement vrai, sire.
+
+--Et comme je vous vois hésiter, comme on vous a dit fort en peine,
+est-ce que le blessé serait M. le comte d'Auvergne?
+
+--Pas du tout, sire, malheureusement encore.
+
+--Oh! oh! voilà qui est dur pour le fils de Charles IX.
+
+--Je ne l'aime pas, sire, et je le voudrais dans le lit où en ce
+moment repose, fort mal équipé, mon pauvre blessé.
+
+--Vous soupirez; ce jeune homme est-il des vôtres?
+
+--Oui, sire. On me l'a recommandé; je l'aime fort, répliqua Crillon en
+mâchant ses paroles comme un homme oppressé par le chagrin.
+
+--Blessé ... dans un combat? par un adversaire, par le garde qui
+l'accompagnait, peut-être?
+
+--Non, sire; par un assassin.
+
+--Si peu roi que je sois, mon brave Crillon, je le ferai écarteler.
+
+--Je retiens votre parole, sire.
+
+--Et le blessé vivra, n'est-ce pas?
+
+--Je l'espère.
+
+--Voilà qui est bien, dit le roi pensant déjà à autre chose.
+
+--Sire! quelle que soit votre bonne volonté, se hâta de dire Crillon,
+vous n'êtes point venu ici seulement pour m'entretenir de mes
+affaires, et je soupçonne quelque chose d'urgent dans les vôtres.
+
+--En effet, quelque chose de fort urgent. Quels sont les moines qui
+tiennent cette abbaye?
+
+--Des génovéfains, sire.
+
+--Je le sais bien. Mais il y a moine et moine. Ceux-ci dirigent
+absolument la conscience de ma maîtresse, et la poussent à des
+rigueurs qui me contrarient.
+
+--Je ne connaissais point nos hôtes, mais ce que vous me dites, sire,
+m'enchante. Nous sommes donc chez de braves gens?
+
+--Allons! allons! maître sage, moins de vertu et plus d'humanité. Ces
+moines m'ont paru avoir d'étranges façons: l'un est gras, l'autre est
+maigre; l'un ne parle jamais, l'autre parle toujours; je flaire en
+tout cela quelque sournoiserie.
+
+--Celui qui est maigre, s'écria le chevalier, me fait aussi un
+singulier effet. Le parleur, n'est-ce pas?
+
+--Je veux absolument, puisqu'il parle à tout le monde, qu'il me parle
+à moi, dit Henri. D'ailleurs, on a piqué ma curiosité. Gabrielle
+prétend que le prieur sait d'avance tout ce que je fais, et comme, en
+ce moment, je me trouve moi-même ne pas savoir ce que j'ai à faire
+pour une chose des plus importantes, nous verrons, ventre saint-gris!
+si le frocard est aussi bon devin qu'il en a la réputation. Qu'il me
+tire de l'embarras où je suis, et je le proclame lumière. C'est comme
+cela que, modestement, il se laisse appeler l'illustre dom Modeste.
+
+En voyant le front assombri du roi, Crillon hocha la tête.
+
+--Les jours ne se ressemblent pas, dit-il. Hier nous étions à la joie,
+on triomphait; aujourd'hui, brouillard et deuil! Cependant, sire, nous
+avions tout gagné hier au soir.
+
+--Nous pourrions bien avoir tout perdu ce matin, répondit le roi. Mais
+d'abord, avant de causer affaires, où est-on ici?
+
+--Dans une belle chambre, comme vous voyez.
+
+--Je n'aime pas les chambres de couvent, celles qu'on destine aux
+visiteurs surtout; elles ont toujours quelque cachette bourrée
+d'espions, ou quelque soupirail qui conduit la voix en des endroits où
+elle ne devrait point aller. Parlons bas.
+
+Crillon se rapprocha.
+
+--Sache, mon ami, dit Henri IV, que peut-être, à l'heure qu'il est,
+tout ce que j'ai conclu hier avec Brissac est défait.
+
+Crillon tressaillit.
+
+--Quoi, dit-il, notre paix conclue, nos Espagnols battus sans combat,
+le royaume de France, ce beau gâteau que nous devions dévorer d'une
+bouchée.... Allons, allons, sire, n'y a-t-il pas dans cette funèbre
+vision quelque nuage noir, de ceux qui vous montent au cerveau à
+chaque rigueur de vos maîtresses.
+
+--Plût au ciel. Je gémis fréquemment, tu le sais, Crillon, mais jamais
+pour les choses de peu de valeur. Or, écoute bien, je gémis en ce
+moment, et beaucoup.
+
+Crillon devint attentif.
+
+--J'attendais, ce matin, ma correspondance au pont de Chatou. J'avais
+choisi ce rendez-vous comme voisin de la maison d'Estrées, où, par
+parenthèse, j'espérais passer une belle nuit.
+
+Le roi soupira.
+
+--Où donc l'avez-vous passée, sire?
+
+--Dans un moulin.
+
+--Il y a des nuits aussi belles au moulin qu'ailleurs.
+
+--Cela dépend de la façon dont tourne la roue, soupira encore l'amant
+infortuné; mais ne mêlons point les affaires d'Henri à celles du roi
+de France. Ce matin donc, la Varenne, venant exprès de Médan où je
+l'avais laissé pour dérouter M. d'Estrées, la Varenne m'a apporté mes
+dépêches. Il y en avait une d'Espagne.
+
+--Encore? dit Crillon.
+
+--Encore, dit le roi. Toujours l'Espagne. Affreux pays dont je rêve
+nuit et jour! Il est dans la destinée de ces maudits de me chagriner
+sans relâche, soit quand je les bats, soit quand ils me battent. Je
+les croyais bien battus hier, n'est-ce pas? et je t'avais communiqué
+cette heureuse dépêche, surprise à la jésuitique congrégation de
+l'Escurial.
+
+--Bien heureuse, en effet, et nous avions béni ensemble l'espion assez
+adroit pour tromper des inquisiteurs et voler des Espagnols.
+Harnibieu! est-ce nous qui serions volés, sire? Ce ne peut être là
+cette nouvelle qui vous est arrivée ce matin par le courrier
+d'Espagne?
+
+--Voilà précisément l'enclouure. C'est la propre dépêche de mon agent
+secret près de Philippe II, et il ne me dit pas un mot de ce qu'hier
+j'ai annoncé comme certain à Brissac. Tout au contraire, il annonce
+que les états nommeront M. de Mayenne.
+
+Crillon ouvrit de grands yeux.
+
+--En sorte? dit-il.
+
+--En sorte que cette dépêche qui m'a été rendue hier sous le couvert
+de mon agent, comme venant de lui; cette dépêche qui annonçait le
+mariage projeté entre l'infante et le jeune Guise; cet événement qui a
+révolté Brissac et l'a décidé à tourner pour nous est une fausse
+nouvelle qui sera démentie bientôt, et paraîtra une mystification à
+Brissac, un misérable et plat artifice destiné à le convertir. En
+sorte que, joué moi-même par je ne sais quelle infernale combinaison,
+je vais perdre peut-être tout le gain de ce revirement du gouverneur
+de Paris, et assurément l'immense bénéfice du dégoût que le plan de
+Philippe II eût soulevé en France.
+
+--Voilà un méchant tour, murmura Crillon, confondu. Mais, sire, vous
+seriez-vous laissé abuser?
+
+--On croit ce qu'on désire, et le parti ligueur se compromettait si
+heureusement pour moi par cette intrigue antinationale, que j'y ai
+cru.
+
+--Il y avait un cachet, cependant, pour fermer cette dépêche....
+
+--Celui même de mon agent.
+
+--Alors c'est la dépêche de ce matin qui est fausse.
+
+--Je l'ai d'abord espéré, mais la Varenne l'a reçue de l'agent
+lui-même, qui arrive d'Espagne, où l'on a failli le découvrir comme
+espion à mes gages, et voulu le pendre. Il arrive, dis-je, et
+tellement harassé qu'il n'a pu venir jusqu'à moi.
+
+--Voilà de mauvaises affaires, sire.
+
+--Oh! la vie, quelle bascule! Hier, nous touchions les nuages du
+front, aujourd'hui....
+
+--Aujourd'hui nous nous crottons dans une mare. Mais, sire, il ne faut
+pas se désespérer pour si peu. M. de Brissac revirera encore,
+disiez-vous?
+
+--Certes, oui, quand il saura que je l'ai berné.
+
+--Eh bien, nous reprendrons la cuirasse, nous tirerons l'épée, et
+cette fois, M. de Brissac sera content, car nous lui ferons franc jeu.
+
+--Encore se battre, encore tuer des Français!
+
+--Qui veut la fin accepte les moyens.
+
+--Je veux la fin, dit Henri d'une voix brève, et je l'aurai. En
+attendant, il importe que je parle à ces moines. Je vous répète, mon
+ami, qu'ils savent trop bien mes affaires et s'en occupent avec trop
+de zèle pour que je ne gagne point quelque chose à causer avec eux.
+Les conspirations de toute nature s'organisent aujourd'hui dans les
+couvents. J'en sais une ici, chez les génovéfains, et, bien qu'elle ne
+semble intéresser que Henri dans la personne de sa maîtresse,
+Gabrielle, elle intéresse aussi le roi, puisque les génovéfains le
+poussent vers l'abjuration, en lui montrant Gabrielle comme
+récompense: moyen de moine dont s'accommode ma petite politique
+amoureuse. Mais comment savent-ils que j'aime Gabrielle? pourquoi
+veulent-ils que j'abjure? Tout cela vaut que je les interroge.
+Veuillez donc, mon cher Crillon, demander, comme pour vous, une
+audience au prieur, une audience secrète.
+
+--J'y vais, sire.
+
+--Vous pensez qu'ils ne me connaissent point?
+
+--Rien ne le prouve jusqu'ici; mais en vous voyant, peut-être vous
+reconnaîtront-ils.
+
+--Peu importe. Je jouerai cartes sur table. Nous sommes ici dans un
+couvent gouverné par un prieur renommé pour ses lumières. Henri de
+Navarre, le huguenot, peut, sans rien compromettre, venir consulter ce
+prieur, comme il en a consulté tant d'autres de toutes robes et de
+toutes sectes. Voilà mon motif, s'ils me reconnaissent. J'irai plus
+loin dans mes investigations, s'ils ne me reconnaissent pas.
+
+Crillon, ayant réfléchi un moment.
+
+--Croiriez-vous, sire, dit-il, à quelque parenté fâcheuse entre ces
+génovéfains et celui qui vous a fait parvenir la fausse dépêche
+d'hier?
+
+--Je ne crois à rien et je crois à tout. C'est une logique dont je me
+trouve fort bien depuis que j'exerce l'état de prétendant à la
+couronne.
+
+--Cependant vous soupçonnez une personne, sire?
+
+--J'en soupçonne plusieurs; mais d'abord il y a là dedans la main
+d'une certaine femme....
+
+--Entragues, n'est-ce pas? dit vivement Crillon, heureux de mordre sur
+son antipathie.
+
+--Oh! répliqua Henri avec dédain, les Entragues n'ont pas assez
+d'esprit pour cela. Qu'est-ce que ces Entragues? de plats intrigants.
+Non, chevalier; quand je dis une femme, je la comprends forte.
+Appelons-la Montpensier, si vous voulez, Crillon. C'est une terrible
+jouteuse celle-là!
+
+--Le feu roi en sut quelque chose, dit Crillon avec un accent pénétré.
+
+--C'est une femme boiteuse qui fait de bien grands pas lorsqu'il le
+faut.
+
+--C'est votre ennemie mortelle, sire.
+
+--Sans doute, puisque je veux être roi, qu'elle veut être reine, et
+qu'elle sait que je ne l'épouserai pas. Je rapproche donc ce nom de
+Montpensier du nom des génovéfains, parce qu'un instinct particulier
+m'y pousse, parce que ce nom, d'ailleurs, s'accole toujours à quelque
+nom monacal, parce qu'on dit Montpensier et Jacques Clément!
+
+--Hélas, oui, sire, vous avez raison, comme toujours.
+
+--Va donc demander pour moi cette audience au révérend prieur.
+
+Crillon se dirigea aussitôt vers la porte.
+
+--Attendez, dit le roi rêveur. Si l'on vous accorde cette audience, ne
+quittez point le couvent.
+
+--Mais, je ne le quitterai que d'après vos ordres, sire, dit Crillon
+surpris de cette distraction presque mélancolique du roi.
+
+--C'est que, voyez-vous, je songe à deux choses à la fois, mon brave
+chevalier: je voudrais vous avoir ici, près de ma personne, et, d'un
+autre côté, je voudrais vous prier de faire avancer dans les environs
+la petite troupe qui accompagnait la Varenne ce matin, et à qui j'ai
+donné l'ordre de louvoyer en m'attendant sur le bord de la rivière,
+après Chatou.
+
+--Si ce n'est que cela, sire, rien de plus facile; mais craignez-vous
+quelque chose avec moi?
+
+--Je crains pour vous et pour moi, Crillon, dit Henri avec calme, ou
+plutôt je ne crains ni pour l'un ni pour l'autre; mais depuis que j'ai
+respiré l'air de cette maison, il me vient des idées de défiance que
+je ne saurais définir. Je ressemble à ces chats qui, partout où ils
+entrent pour la première fois, essayent l'atmosphère avec leur nez, le
+sol avec leurs pattes, et se rendent compte de chaque chose par le
+sens qui correspond à cette chose. Nous sommes chez des moines dont
+nos yeux ont vu l'habit; mais tâchons de voir sous la robe.
+
+Tout à coup Crillon poussa une exclamation qui fit bondir le roi du
+siège où il était assis.
+
+--Harnibieu! dit-il, je suis un maroufle.
+
+--Eh quoi!
+
+--Un bélître, un boeuf. J'allais dire un cheval; mais c'est une bête
+trop sensée pour être comparée à un animal de mon espèce.
+
+--Crillon, vous vous maltraitez beaucoup, mon ami. Pour quelle cause,
+s'il vous plaît?
+
+--Parce que, sire, j'avais oublié de vous dire que mon pauvre blessé,
+mon protégé, est couché, à l'heure qu'il est, dans un lit....
+
+--Vous me l'avez dit, Crillon.
+
+--Savez-vous dans quel lit, mon roi?
+
+--Vos yeux sont effrayants, mon chevalier!
+
+--Dans le lit d'un Guise!... dans le lit du cardinal tué à Blois! dans
+le lit donné par une amie à son ami, par Mlle de Montpensier à dom
+Modeste Gorenflot, prieur. La duchesse a seulement changé de moine. En
+1589, le jacobin: le génovéfain aujourd'hui.
+
+--Qu'est-ce que je vous disais, Crillon? dit le roi avec une froide
+tranquillité en se croisant les bras sur sa poitrine, je sentais ici
+une odeur de Guise!
+
+--Nous sommes dans la caverne!
+
+--Eh bien! tâchons d'en sortir, mais non pas sans avoir vu de près les
+habitants. Allez, sans rien manifester, chercher l'escorte dont je
+vous parlais.
+
+--Vous quitter, harnibieu! dans une maison où il y a le lit d'un
+Guise! Non! J'ai là Pontis, qui fera la commission aussi bien qu'un
+autre, et qui ne vous défendrait pas aussi bien que moi.
+
+--Qu'est-ce que Pontis?
+
+--Un de mes gardes.
+
+--Ah! le compagnon du blessé?
+
+--Précisément. Mais, j'y songe, à quoi bon causer avec ces enragés
+moines, qui n'attendent peut-être que cela; quittons-les sans causer.
+Vous pourriez, au lieu des renseignements qu'on ne vous donnera
+peut-être pas, recevoir quelque bon coup qu'on vous donnera.
+
+--Bah! Je parerai avec mon épée. Ce que vous venez de me dire de
+l'esprit de la maison, n'a fait que doubler ma curiosité.
+
+--Gare la manche du moine! les génovéfains en ont d'énormes. Et puis,
+si vous m'en croyez, indépendamment de la manche, que vous secouerez,
+frappez-leur sur le ventre, cela peut passer pour une caresse
+familière, et en même temps on sait s'ils cachent un poignard sous la
+robe.
+
+--Oui, mon Crillon, oui.
+
+Le roi souriant ouvrit la porte qui donnait sur le corridor dans
+lequel se promenait en long et en large un religieux courbé comme par
+le poids austère de la méditation.
+
+--Veuillez, mon cher frère, cria Henri, demander au révérend père
+prieur un moment d'entretien de la part du chevalier de Crillon.
+
+Le moine s'inclina sans répondre et descendit par un escalier voisin.
+
+--Mais, sire, dit Crillon, quand ils verront que ce n'est pas moi.
+
+--Il sera trop tard pour s'en dédire.--Envoyez votre garde où vous
+savez. J'attends ici la réponse du prieur.
+
+Crillon recommandait pour la millième fois la prudence à son maître,
+quand, dix minutes après, un enfant, au service des génovéfains,
+heurta doucement à la porte de la chambre et annonça que le révérend
+père prieur serait honoré de recevoir chez lui M. le chevalier de
+Crillon.
+
+Henri, se leva, serra son ceinturon, s'assura que son épée jouait
+facilement dans le fourreau, abattit son large chapeau sur ses yeux
+jusqu'à moitié du visage, et suivit le jeune guide, après avoir pressé
+dans ses deux mains la vaillante main de son colonel des gardes.
+
+Celui-ci courut porter la commission à Pontis.
+
+Henri n'eut pas un long chemin à faire. Au bout du corridor, il trouva
+un petit degré particulier, lequel aboutissait à l'appartement du
+prieur, précédé d'un vestibule.
+
+L'enfant poussa la porte d'une grande chambre dont les contrevents
+étaient soigneusement fermés; il annonça de sa petite voix M. le
+chevalier de Crillon, et sortit après avoir tiré sur lui deux portes.
+
+Le roi demeura quelques instants dans l'ombre, admirant cette
+précaution du prieur, qui voulait sans doute cacher à l'étranger le
+jeu de sa physionomie. C'est un artifice familier aux femmes et aux
+diplomates.
+
+Cette précaution ne pouvait déplaire à un homme qui désirait
+précisément la même chose. Il fit deux pas en regardant autour de lui,
+et peu à peu sa vue s'accoutumant aux ténèbres, il distingua tous les
+détails de ce théâtre bizarre sur lequel allait se jouer une scène que
+le lecteur ne jugera peut-être pas indigne de sa curiosité.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+LE FRÈRE PARLEUR
+
+
+Le lit à colonnes d'ébène tordues et sculptées s'élevait dans l'angle
+de la chambre. Le roi y chercha tout d'abord son interlocuteur, ne
+pouvant croire qu'un prieur en santé voulût recevoir une visite dans
+de pareilles ténèbres. Mais le prieur était assis sur une chaise, ou
+plutôt sur une estrade, car la chaise était un véritable monument
+proportionné à la masse qu'il devait supporter.
+
+Ce prodigieux prieur captiva l'attention du roi au point que, durant
+plusieurs secondes, il ne regarda autre chose dans la chambre.
+Gabrielle n'avait pas exagéré: jamais personnage mythologique, jamais
+fétiche de l'Inde ou lettré chinois, jamais bête engraissée pour les
+sacrifices n'avait acquis ce développement formidable.
+
+Une section du volet, qui s'ouvrit alors dans sa partie supérieure,
+laissa entrer environ un pied carré de jour qui éclaira d'en haut la
+victime résignée de cet embonpoint pantagruélique.
+
+Le crâne du prieur, enfermé dans une noire calotte, ne paraissait plus
+exister; on ne voyait que deux yeux flottants au milieu des amas
+adipeux qui recouvraient jusqu'aux tempes. Ses joues, d'une épaisseur
+et d'un poids énormes, tombaient sur sa poitrine qui montait elle-même
+jusqu'au menton. Ce quadruple menton, trop semblable à un triple
+goitre, nous n'en parlerons pas par civilité; non plus que du ventre,
+montagne conique à base colossale dont cette ridicule tête faisait le
+sommet.
+
+Dom Modeste essayait, mais en vain, de croiser sur son ventre deux
+mains pareilles à deux éclanches; mais les doigts s'entre-désiraient
+seulement, et leur principale occupation était de se retenir après les
+fentes de la robe ou de s'accrocher au cordon qui la ceignait.
+
+Le prieur avait les pieds sur un tabouret semblable à une petite table
+pour la largeur et la solidité. Fortement étayé par des coussins sur
+sa chaise, il ne pouvait plus faire un mouvement, et ses yeux ternes
+clignotaient au reflet de ce jour, bien faible assurément, que l'autre
+moine avait laissé tomber du haut de la fenêtre.
+
+Quand le roi se fut rassasié de ce désagréable spectacle, il chercha
+autour de lui le compagnon si fameux de Gorenflot.
+
+Frère Robert, ce devait être lui, avait pris place aux pieds de son
+prieur sur une escabelle fort basse et disposée de telle façon que,
+tournant le dos à l'étranger, il était en communication directe avec
+le visage du révérend, condition indispensable sans doute de
+l'intelligence et de l'observation nécessaires pour recueillir chaque
+pensée dans chaque mouvement des traits ou chaque geste des grosses
+mains.
+
+Frère Robert, enseveli dans sa robe et dans son capuchon, montrait
+donc au roi un dos convexe tout diapré des plis capricieux de la robe
+monacale; ce dos bombé devait être immense à en juger par la surface
+de sa convexité. Presque à la hauteur des épaules, le roi apercevait
+les genoux anguleux de frère Robert, et pourtant cette posture
+extraordinaire, cette nature si opposée à celle du prieur, cet
+entrelacement industrieux de deux grands bras et de deux immenses
+jambes pelotonnés sous un immense dos rond, ce squelette d'araignée
+habillé d'une étoffe de bure grise, ne furent pas ce qui piqua le plus
+vivement la curiosité d'Henri.
+
+L'escabeau, ou plutôt la petite table sur laquelle le prieur posait
+ses gigantesques pieds, servait de point d'appui à quantité d'objets
+bizarres sur lesquels se porta la vue du roi. On y voyait de la cire
+rouge et molle telle que l'emploient les modeleurs, des ébauchoirs de
+statuaire, une écritoire et une plume, une petite ardoise, un compas,
+deux ou trois volumes, du parchemin roulé, une petite fiole contenant
+une liqueur noirâtre, et une longue baguette de coudrier, qui
+contribuait à donner à tous les détails de cette scène certain air
+magique qui sentait singulièrement son capharnaüm de sorcier.
+
+Tout à coup l'oreille du roi fut frappée par une voix rauque et
+criarde en même temps, une voix fêlée qui semblait écorcher chaque
+parole à sa sortie d'un gosier raboteux. Cette voix psalmodia, sur le
+ton banal d'un cri de trieur public, la formule suivante:
+
+«Est prié le visiteur de consulter l'avis général contenu au présent
+tableau, et d'excuser l'infirmité du révérend père prieur des
+génovéfains, qui reçoit avec une humble salutation l'honneur de sa
+visite.»
+
+En même temps, et avant que le roi se fût remis de l'effet que cette
+abominable voix venait de produire sur ses nerfs, l'un des deux grands
+bras de l'araignée se détacha du corps par un mouvement en arrière
+semblable au jeu d'une mécanique, et tendit au roi stupéfait un petit
+tableau encadré de bois de chêne, sur lequel celui-ci lut les lignes
+suivantes tracées en caractères d'imprimerie:
+
+«Les personnes qui visitent le R.P. prieur sont prévenues que Dieu
+l'ayant affligé d'une paralysie de la langue, il en est réduit à
+transmettre sa pensée aux interlocuteurs par la voix d'un frère
+habitué à le comprendre. Ces personnes sont priées de s'adresser
+directement dans la conversation au prieur, et jamais au frère
+interprète, afin d'éviter toute confusion. En effet, ce dernier est
+forcé, pour traduire exactement, d'employer toujours le pronom _je_,
+comme le prieur ferait lui-même s'il pouvait parler. Il est donc
+important que les visiteurs soient pénétrés de cette idée qu'ils ne
+parlent effectivement qu'avec le prieur, lequel leur répond en
+réalité; la voix est empruntée, sans doute, mais sa pensée lui est
+propre.»
+
+Quand le roi eut achevé de lire ces étranges lignes, frère Robert,
+comme s'il eût supputé lettre à lettre le temps nécessaire à la
+lecture, allongea de nouveau sa main, reprit le tableau sans cesser de
+tourner le dos, et le replaça sur la petite table, aux pieds de son
+prieur.
+
+Alors il tendit à celui-ci la baguette de coudrier, que dom Modeste
+prit machinalement de sa grosse main, et redressa la tête pour entrer
+en communication plus directe avec le prieur.
+
+La baguette s'agita bizarrement entre les doigts de Gorenflot, frère
+Robert traduisit sur-le-champ de sa voix nasillarde et sans nuances:
+
+--C'est un honneur inespéré pour moi de recevoir ici l'illustre
+chevalier de Crillon que Dieu veuille garder de tout mal!
+
+Ayant ainsi parlé, le frère parleur baissa la tête, et en attendant la
+réponse qui allait se produire, prit un peu de cire qu'il commença de
+pétrir entre ses doigts avec une extraordinaire vivacité.
+
+--Il paraît que je suis bien Crillon pour ces moines, pensa Henri IV.
+Ils feignent, du moins, de me croire Crillon. Ou ils me trompent ou je
+les trompe. En dépit de leurs simagrées, nous verrons s'ils sont plus
+gascons que moi, et lequel de nous forcera l'autre à se compromettre.
+
+--C'est un grand plaisir pour votre hôte, répondit-il avec onction,
+d'entretenir un religieux si célèbre par son esprit et sa sagesse.
+
+Gorenflot cligna béatement des yeux; frère Robert ayant relevé la
+tête, répondit:
+
+--Que désirez-vous de moi?
+
+--Beaucoup de choses, dit le roi en s'approchant comme pour voir d'un
+peu plus près tout l'étalage du frère parleur.
+
+Celui-ci toucha le pied du prieur, qui semblait sommeiller. La
+baguette s'agita vivement aux mains de Gorenflot. Robert s'écria avec
+une égale vivacité:
+
+--M. le chevalier de Crillon voudrait-il bien s'asseoir?
+
+Le roi s'approchait toujours.
+
+--Là! dit précipitamment le frère Robert, là, derrière, sur le
+fauteuil.
+
+Et en même temps son bras interminable indiquait au roi un fauteuil
+placé en face de celui de dom Modeste, mais immédiatement derrière
+l'escabeau du parleur. Le roi recula pour s'y placer bien à regret.
+
+--Crillon a été indiscret, se dit-il.
+
+La baguette de Gorenflot parla. Robert traduisit:
+
+--Quelle est la première de ces questions que vous avez à m'adresser?
+
+--Elle est relative à mon maître le roi Henri IV. Ce prince a su les
+bons conseils que vous donniez souvent à une personne pour laquelle il
+a de l'estime, et il me charge de vous en remercier. Mais il voudrait
+savoir en même temps comment vous avez appris que c'était le roi qui
+fréquentait la maison de Mlle d'Estrées.
+
+Les yeux de Gorenflot s'écarquillèrent. Robert, en fourrageant ses
+ustensiles sur la table, heurta encore une fois la sandale de
+Gorenflot, et aussitôt la baguette s'agita:
+
+--Tout le monde connaît le roi, répondit le parleur, et il suffit
+d'une personne qui l'ait reconnu allant à la maison d'Estrées, si
+voisine de notre couvent, pour nous avoir donné avis de sa présence.
+
+--En voilà bien long, pensa le roi. Est-ce que deux ou trois coups de
+baguette jetés dans l'air, à droite et à gauche, peuvent signifier
+tant de choses?
+
+Il ajouta tout haut:
+
+--Je croyais que peut-être, en raison même du voisinage, vous auriez
+pu voir vous-même passer le roi et par conséquent, l'ayant reconnu, le
+signaler à Mlle d'Estrées.
+
+--Je n'ai jamais vu Henri IV, traduisit Robert, donc si je le voyais
+je ne pourrais le reconnaître.
+
+Cette réponse, au lieu de satisfaire Henri, redoubla, on le comprend,
+ses défiances. Tout ce dialogue, échafaudé sur des signes et des clins
+d'oeil, lui paraissait d'ailleurs invraisemblable. Rompant la
+conversation:
+
+--Permettez, s'écria-t-il, mon révérend père, que je vous fasse part
+d'une réflexion qui m'arrive.
+
+--Faites, dit Robert, pétrissant sa cire sous son capuchon.
+
+--C'est tellement admirable de vous voir vous exprimer avec tant de
+facilité par l'intermédiaire du frère parleur, que je demande à me
+remettre de l'émotion que j'en éprouve. Mais....
+
+Le capuchon s'agita et le dos se recroquevilla comme celui d'un chat
+qui se roule.
+
+--Mais, poursuivit le roi, il me semble que le révérend père pourrait
+converser aussi fructueusement et plus secrètement avec ses visiteurs.
+S'il voulait, puisqu'il n'est point paralysé des mains, écrire sur
+l'ardoise que je vois à vos pieds, tout intermédiaire lui deviendrait
+inutile, et sa pensée conserverait la fleur même de son
+épanouissement, cette fleur fugitive qu'on appelle le mystère.
+
+Un certain malaise se peignit sur les traits boursouflés du prieur; sa
+baguette oscilla mollement entre ses doigts.
+
+--Ma paralysie, dit Robert, n'est malheureusement pas bornée à la
+langue, elle gagne souvent les mains.
+
+--Pas toutes deux, répondit le roi.
+
+--La droite particulièrement, et je n'écris que de celle-là, glapit
+frère Robert.
+
+--C'est fâcheux, mon révérend, parce que beaucoup de choses
+importantes pourraient vous être confiées par vos visiteurs, qui les
+gardent, se défiant du tiers qui les écoute.
+
+Henri croyait forcer le capuchon à une révolte, mais Robert continua
+de modeler sa figurine avec la même tranquillité. Après avoir levé la
+tête pour prendre la réponse du prieur, qui remuait incessamment sa
+baguette en des circonvolutions variées:
+
+--Monsieur le chevalier, répondit-il sans trouble et avec sa psalmodie
+ordinaire, la méthode que j'ai choisie pour correspondre avec le
+monde, est la meilleure par sa promptitude et sa sûreté. J'ai instruit
+le frère que vous voyez à comprendre mes signes et mes gestes; la
+science mimique est une de celles que j'ai le plus curieusement
+étudiées. Depuis Cadmus, qui inventa l'écriture, jusqu'à nos jours, il
+s'est produit environ six mille cinq cents systèmes d'interprétations
+pour remplacer la parole.
+
+Les Égyptiens y étaient maîtres passés. Vous aurez entendu parler de
+leurs hiéroglyphes. Je trace avec ma baguette des signes et des
+figures qui ont quelque rapport avec ces hiéroglyphes fameux, dont un
+seul équivaut souvent à une phrase tout entière.
+
+Il y a dans les alphabets indiens certains caractères d'une valeur
+aussi importante. Bien plus, mes études se sont portées sur les
+correspondances animales. Vous n'êtes point sans avoir observé,
+monsieur le chevalier, que toutes les bêtes de même espèce se
+comprennent à merveille, non point par le cri, qu'elles n'emploient
+qu'à distance, mais par des tressaillements, des mouvements de jambe
+ou de pied, des signes de tête ou d'oreille, des froncements du
+sourcil, des lèvres, et par l'exhibition des dents. Ce dernier moyen
+surtout est leur agent favori do correspondance et fournit à l'homme
+lui-même des métaphores pour son langage. On dit: montrer les dents.
+Vous aurez parfois entendu prononcer ce mot.
+
+--J'ai même vu se faire la chose, dit le roi, qui admirait
+l'ingénieuse prolixité de cette réponse, et ne savait s'il devait rire
+ou se fâcher. On m'a beaucoup montré les dents, révérend prieur.
+
+--Il résulte, poursuivit le frère parleur, que de toutes ces matières
+élémentaires, soigneusement choisies et analysées, je me suis composé
+un langage fort riche et fort varié, comme vous le pouvez voir. En
+effet, il me semble que frère Robert qui n'est pas un homme d'esprit,
+tant s'en faut; je dirai plus, c'est une pauvre intelligence....
+
+Frère Robert courba humblement sa tête sous cette flagellation que lui
+infligeait le coudrier du prieur.
+
+--Il me semble, continua le traducteur, que ce bon frère rend assez
+nettement ma pensée pour vous en donner une idée exacte, assez
+vivement pour ne pas fatiguer votre attention. J'ajouterai, quant au
+dernier point que vous avez effleuré, c'est-à-dire le secret de nos
+entretiens, que, depuis longues années, frère Robert a communiqué
+toutes mes pensées à bien des personnes placées dans des positions
+délicates, aussi délicates pour le moins que la vôtre, monsieur le
+chevalier, sans que jamais une plainte, un soupçon se soient élevés
+contre sa discrétion. Je répondrais de moi aussi bien que de lui; mais
+je réponds de lui comme de moi-même. Du reste, pour peu que le
+scrupule vous tienne, ne vous croyez obligé à me rien dire; et si vous
+préférez m'écrire, je saurais seul votre pensée. Seulement, vous serez
+assez bon pour faire quelques efforts d'intelligence afin d'arriver à
+comprendre la réponse de ma baguette; frère Robert détournera la tête
+pendant ce temps-là et ne saura rien de notre conversation.
+
+Après ce discours, dom Modeste reposa sa main fatiguée par le jeu du
+coudrier. La frère parleur reprit sa cire et son ébauchoir. Le roi se
+frotta la barbe en murmurant:
+
+--Décidément, dans ces deux hommes, il y en a au moins un qui est
+très-fort; mais je crois bien qu'il n'y en a qu'un. Lequel?
+
+Il prit son parti sur-le-champ.
+
+--Je suis convaincu, dit-il, et je n'hésiterai plus à tout vous
+exposer. Si vous ne connaissez pas le roi Henri, du moins Crillon vous
+est assez connu pour que vous excusiez les boutades de sa franchise.
+J'avoue que les apparences du mystère dont on s'entoure ici m'avaient
+inspiré de la défiance.
+
+--Quel mystère? psalmodia frère Robert.
+
+--Ces ténèbres, à peine combattues par un pâle rayon de jour.
+
+--Ma vue est faible, traduisit le parleur.
+
+--L'obstination du frère Robert à cacher son visage.
+
+Le capuchon tressaillit.
+
+--Le frère Robert est disgracieux à voir, dit la voix rauque, et il
+cache son visage bien moins par amour-propre que par le désir de ne
+point blesser les yeux d'un étranger.
+
+--Oh! si ce n'est que cela, s'écria le roi, pas de scrupules, est-ce
+que nous ne sommes pas tous plus ou moins laids en ce monde?
+
+Et il allongea une main pressée vers le capuchon.
+
+--Montrez-vous donc au chevalier de Crillon, dit frère Robert en
+s'adressant à lui-même ces mots, que venait de lui envoyer la
+baguette. Et, du même temps, il se tourna lentement vers le roi.
+
+Henri se leva de surprise à l'aspect de ce visage étrange.
+
+Frère Robert avait les joues caves comme s'il eût eu le don de les
+faire rentrer à volonté dans sa bouche. Ses yeux dilatés occupaient
+pour ainsi dire toute la tête, sans fournir ni expression ni lumière;
+la bouche pincée en bec de lièvre disparaissait dans une barbe plus
+blanche que grise. Un cordon de cheveux frissonnants venait border les
+sourcils en supprimant le front, et un nez aquilin recourbé jusque
+dans la bouche achevait de donner à la tête du frère un caractère
+bestial analogue à la physionomie de certains oiseaux de mauvais
+augure.
+
+Le roi contempla cette figure qui s'offrait calme et immobile à son
+analyse. Puis, aussitôt qu'il eut détourné les yeux pour se livrer à
+ses réflexions, frère Robert, consultant le prieur:
+
+--Vous voyez que le frère n'est pas beau à voir, dit-il
+mélancoliquement, et que mieux vaut qu'il se cache. Maintenant, s'il
+vous plaît, nous continuerons la conversation, car vous ne m'avez
+encore rien dit des choses nombreuses que vous annonciez devoir me
+dire.
+
+Le roi, rappelé à lui par la transparente ironie de ces paroles,
+répliqua vivement:
+
+--Je l'avoue, et je commence: il s'agit de l'abjuration du roi.
+
+--J'écoute, traduisit Robert, qui avait repris sa place et la figurine
+déjà fort avancée.
+
+--Le roi, mon maître, m'a chargé de vous demander pourquoi vous lui
+faisiez conseiller par Mlle d'Estrées de prendre la religion
+catholique?
+
+--Parce que c'est la vraie, traduisit Robert.
+
+--Ce n'est pas pour cela, dit vivement le roi, résolu à brusquer
+l'aventure et à démasquer soit Gorenflot en l'effrayant, soit Robert
+en l'irritant; c'est parce que vous voulez servir le roi, ou parce que
+vous voulez lui nuire.
+
+La prunelle de Gorenflot clignota, et bien que la baguette eût à peine
+oscillé.
+
+--C'est parce que je veux le servir, fut-il répondu.
+
+--Je ne crois pas, mon père.
+
+Le capuchon fit un mouvement.
+
+--D'où vient ce soupçon?
+
+--Du lit de M. le cardinal de Guise, que j'ai vu en cette maison.
+
+La physionomie de Gorenflot prit une expression de stupide frayeur qui
+anima le roi dans ses attaques.
+
+--C'est un présent, dit Robert.
+
+--De la mortelle ennemie du roi, dont vous vous dites l'ami!
+
+--On ne peut refuser rien d'une si grande dame.
+
+--Pas même le couteau de Jacques Clément, si elle l'offrait, dit le
+roi.
+
+Gorenflot trembla, pâlit, ouvrit la bouche. Frère Robert se redressa.
+
+--Elle ne me l'eût pas offert! traduisit-il avant que ni geste ni clin
+d'oeil, ni baguette eussent fonctionné. M. le chevalier de Crillon a
+tort de suspecter mon attachement et mon respect pour le roi.
+
+--On ne peut pas aimer à la fois la duchesse de Montpensier et le roi
+Henri IV! s'écria le roi; et plus on s'efforce de chercher à le
+prouver, plus on devient suspect, et une fois qu'on est suspect à
+Crillon de trahison envers son maître, Crillon parle haut, et sa
+parole peut passer pour une menace. Gare aux menaces de Crillon, car
+il représente le roi et sait tout ce qui se passe dans les couvents!
+
+A ces mots, prononcés avec une voix vibrante et irritée, Gorenflot, en
+proie à l'épouvante, se leva sur sa chaise, agita son bras et roula
+des yeux effarés qui semblaient supplier frère Robert, puis il retomba
+immobile en poussant une exclamation douloureuse.
+
+--Tiens! le muet parle... s'écria le roi.
+
+--Il ne parle pas, il crie, répliqua vivement frère Robert en se
+tournant vers Henri, avec une émotion qui, pendant une seconde,
+changea toute l'expression de son visage, toute l'attitude de son
+corps, et le rajeunit de dix ans.
+
+--Oh! pensa le roi frappé d'une révélation soudaine, est-ce possible,
+mon Dieu!... je jurerais que je viens de voir Chicot, si, il y a deux
+ans, je ne l'avais tenu mort entre mes bras!
+
+Tandis que frère Robert s'empressait auprès de son prieur à moitié
+évanoui, et lui faisait respirer la liqueur du flacon, le roi
+s'absorbait de plus on plus profondément dans les réflexions que tant
+d'étrangetés avaient fait naître dans son esprit.
+
+Ce n'était plus de la curiosité qui l'animait, ce n'était plus même
+cet instinct de conservation qui s'appelle génie chez les grands
+hommes pour qui le salut du corps n'est rien en comparaison du salut
+de leur fortune, Henri ressentait une ardeur immodérée de connaître ou
+plutôt de retrouver un homme dans le fantôme qu'un caprice du hasard
+peut-être venait d'évoquer pendant un moment devant lui. Il lui
+semblait qu'en poursuivant cette oeuvre, il dépasserait le but
+ordinaire des efforts de la simple humanité. Faire d'un homme une
+ombre, c'est aisé, dit Hamlet, mais il est moins facile de solidifier,
+de vivifier une ombre fantastique.
+
+Pourquoi le prieur avait-il manifesté une pareille terreur? Pourquoi
+frère Robert avait-il lui-même changé ainsi de visage! Qu'allait-il
+résulter de cet entretien commencé dans une simple spéculation
+d'intérêt privé?
+
+Gorenflot bâillait et suffoquait comme un phoque aux derniers abois.
+Frère Robert se montrant à découvert, comme pour effacer tout soupçon
+chez le roi, avait repris sa figure d'oiseau et en variait à chaque
+instant, dans chaque grimace nouvelle, le type et l'expression de
+façon à ressembler à trente personnes ou plutôt à trente bêtes
+différentes en une demi-heure, affectation qui plus que jamais captiva
+l'attention du roi.
+
+Le frère parleur, s'en apercevant, remit tant bien que mal Gorenflot
+en équilibre, avec quelques soins qui ressemblaient à des gourmades.
+Il lui rendit la baguette, se rassit sur l'escabelle, et poussant un
+hum! hum! d'appel pour inviter le roi à reprendre la conversation:
+
+--Je suis mieux, dit-il de la part du prieur hébété, et en état de
+répondre aux questions de l'illustre chevalier de Crillon. Mon coeur
+sensible s'est ému des soupçons et des menaces d'un si noble
+personnage. Mais j'ai appelé à Dieu des injustes reproches qui
+m'étaient adressés. Dieu m'a fortifié. Causons, monsieur le chevalier,
+causons!
+
+Rien n'eût pu distraire Henri de sa contemplation. Au lieu de répondre
+au prieur, il s'approcha de Robert, le regarda d'un air à la fois
+affectueux et triste, et appuyant une main sur son épaule décharnée:
+
+--Regardez-moi encore comme tout à l'heure, dit-il, je vous en prie.
+
+La baguette de Gorenflot s'agita convulsivement en décrivant festons
+et paraboles.
+
+--Le révérend père, s'écria frère Robert avec une voix de chat irrité,
+demande si monsieur le chevalier est venu ici perdre son temps à se
+moquer d'un pauvre moine disgracié de la nature? Ce n'est ni
+charitable ni décent.
+
+Et il accompagna ces mots d'un coup d'oeil oblique, en laissant voir
+un quart de figure tellement grotesque et disloquée, que le roi
+demeura debout, découragé, rêveur, et n'insista plus.
+
+--Il faut m'excuser, dit-il en se rasseyant derrière frère Robert. Il
+faut me pardonner d'avoir un moment troublé la sérénité du révérend
+prieur par des menaces. La qualité d'ami de Mme de Montpensier ne
+saurait être qu'un sujet de suspicion et de colère pour l'ami du roi
+de France, et Crillon est un ami fidèle de ce prince.
+
+--Moi aussi, répliqua le traducteur, au nom de Gorenflot qui peu à peu
+se calmait.
+
+--Rien ne le prouve, dit Henri avec douceur, et tout prouve le
+contraire. Vous dirigez la conscience d'une jeune fille que le roi
+aime tendrement, et au lieu de laisser cette jeune fille céder aux
+sentiments favorables que peut-être le roi lui avait inspirés, vous
+l'en détournez en vous servant d'elle comme d'un levier politique pour
+déplacer toutes les résolutions du roi. Ce n'est point là un acte
+d'amitié. Ne vous en vantez pas. Non, le roi n'a pas d'amis en ce
+couvent, et c'est dommage. Entouré de pièges comme il l'est, guetté
+par des ennemis implacables, peu aimé de ses amis mêmes, il lui faut
+bien du courage, bien de la confiance en Dieu pour continuer la lutte
+qu'il a entreprise. Oh non! il n'a pas d'amis.
+
+Frère Robert, après avoir consulté la figure boursouflée de dom
+Modeste.
+
+--Vous calomniez bien des honnêtes gens, monsieur le chevalier,
+dit-il, et vous vous oubliez vous-même. Tout à l'heure vous vous
+annonciez comme un fidèle ami de Henri IV.
+
+--Oh! moi, cela ne compte pas, dit le roi rappelé à son rôle.
+
+--Crillon ne compte pas!... et Rosny, et Mornay! et d'Aubigné et
+Sancy!
+
+--Rosny a de grandes qualités, mais il aime un peu le roi pour le
+gouverner. Mornay est un homme dur et sans indulgence. Sancy a rendu
+d'énormes services à Sa Majesté, mais si énormes qu'elle en sent le
+poids ... peut-être parce qu'il le lui fait sentir. Quant à d'Aubigné,
+celui-là aime Henri IV comme un enfant aime son chien ou son
+passereau, pour lui arracher les plumes ou lui tirer les oreilles.
+
+--Qui aime bien châtie bien, dit frère Robert d'une voix caverneuse.
+
+--Tenez, poursuivit le roi avec un regard pénétrant, de tous les amis
+que ce pauvre roi a eus, je ne m'en rappelle qu'un. Oh! celui-là, une
+perle d'ami! L'ami qui châtiait aussi, mais avec un rire si joyeux,
+avec une patte de velours si spirituellement armée de griffes
+innocentes!... C'était là un ami du roi! Mon révérend père, je ne
+l'oublierai jamais.
+
+En parlant ainsi, Henri se penchait vers le capuchon de frère Robert,
+qui plongeait à mesure que le regard et le souffle de son
+interlocuteur se rapprochaient de lui.
+
+--Quel était donc ce phénix? murmura la voix qu'on eût dit émue, tant
+elle avait pris de soudaine douceur.
+
+--C'était un bon gentilhomme de Gascogne, un compatriote du roi, un
+brave, un sage, l'âme de Brutus dans le corps de Thersite, la probité
+d'Aristide et la froide valeur de Léonidas.
+
+--Monsieur le chevalier est lettré, dit le frère Robert, dont le
+capuchon tremblait comme la parole. _Habemus Crillonem non inficetum_,
+eût dit Caton.
+
+--Frère Robert, vous êtes bien savant vous-même, cria le roi entraîné
+vers cet homme par un élan de l'âme qu'il ne pouvait maîtriser.
+
+Le frère parleur saisit aussitôt le tableau placé aux pieds du prieur,
+et de ses longs doigts crochus montra au roi la phrase suivante:
+
+« Il est important que les visiteurs soient pénétrés de l'idée qu'ils
+ne parlent effectivement qu'avec le prieur. La voix est empruntée,
+mais sa pensée lui est propre. »
+
+Henri ayant lu, répondit en regardant la masse inerte qui gisait dans
+le fauteuil du prieur:
+
+--C'est vrai. Mais vous conviendrez qu'on pourrait s'y tromper. J'en
+reviens à mon ami; je veux dire à l'ami du roi. Mais il était aussi le
+mien, et vous ne serez pas étonné de m'entendre quelquefois dans la
+conversation employer le pronom _je_, comme notre excellent frère
+parleur.
+
+La baguette parla.
+
+--Continuez, nasilla Robert; le panégyrique de ce gentilhomme que vous
+dîtes si dévoué au roi m'intéresse au suprême degré. Amitié! _Rara
+avis in terris!_
+
+--Oiseau bien rare, en effet, dit le roi. Mais elle était la vertu
+dominante de ce brave dont nous parlons. Il avait eu d'abord pour le
+feu roi, pour Henri III, une de ces amitiés dévouées comme jamais
+peut-être souverain n'a su en inspirer: sollicitude constante, soins
+éclairés, vigilance pour la conservation de la couronne souvent
+menacée, vigilance plus sublime encore pour la défense des jours
+précieux de son roi.
+
+Un rire strident, pareil à un gémissement funèbre, gronda un moment
+sous le capuchon comme dans la profondeur d'une caverne. Quant au
+visage du prieur, il s'était couvert d'une pâleur morne, et pour cette
+fois assurément sa physionomie exprimait une idée.
+
+--De quoi ont servi cette sollicitude, ces soins et cette vigilance,
+murmura le frère parleur en s'abîmant dans une prostration
+douloureuse.
+
+--Dieu avait compté les jours du pauvre roi, dit Henri avec une
+solennelle gravité; le dévouement d'un homme ne peut rien contre les
+desseins de Dieu; mais j'oubliais, s'écria-t-il tout à coup dans une
+de ces inspirations du génie, que je fatigue vos oreilles du récit de
+douleurs qui ne sont pas les vôtres; j'oubliais que je parle à des
+amis de Mme la duchesse de Montpensier, et que la mort du feu roi n'a
+pas causé grand deuil dans les couvents de France.
+
+La sévère figure du frère parleur se dressa tout à coup comme si elle
+allait protester par un cri contre cette accusation. Henri attendait
+avec impatience l'effet de sa ruse. Mais frère Robert se rassit
+lentement sans avoir proféré une parole, et la baguette de Gorenflot
+ayant tracé quelques signaux, le traducteur ajouta:
+
+--Ne parlons plus politique, s'il vous plaît, monsieur le chevalier.
+
+--Ce n'est point de la politique, c'est de l'histoire, répliqua le
+roi. L'histoire du gentilhomme gascon qui vous intéressait tout à
+l'heure se lie étroitement à celle des rois Henri III et Henri IV. En
+servant le premier de ces princes, notre ami obéissait à une sorte
+d'intérêt personnel. Il servait sa propre haine.
+
+--Ah! sa haine ... interrompit le capuchon. Cet homme parfait avait
+donc des passions terrestres?
+
+--Beaucoup, et c'est pourquoi il fut si grand et si bon. Les
+faiblesses de l'âme sont comme ces coussinets de chair molle que la
+sage nature a placés autour des tendons et des muscles. Ils
+amortissent la trop grande violence des mouvements, qui sans cela
+deviendraient brutaux, et ils préservent les ressorts eux-mêmes d'un
+frottement qui les aurait trop vite usés. Les faiblesses d'ailleurs
+procurent à l'âme des satisfactions et la font consentir à habiter sur
+terre, insipide séjour, si parfois on n'y rencontrait un peu de
+variété.
+
+Le capuchon approuva.
+
+--Je répète cette phrase pour l'avoir trouvée belle, dit le roi. Elle
+n'est pas de moi. Notre ami la prononçait souvent. Eh bien! puisque
+voilà ses faiblesses excusées, avouons qu'elles étaient justifiables.
+Il haïssait mortellement un homme qui l'avait offensé, offensé sans
+cause et d'une façon cruelle. Peut-être si l'objet de cette haine eût
+été un simple particulier en dehors des événements de cette époque, le
+rôle du gentilhomme gascon en eût-il été amoindri; l'offense eût été
+payée de quelque coup d'épée obscur au coin de quelque carrefour. Mais
+l'ennemi de notre ami était un grand personnage, un très-grand et
+très-puissant prince; c'était, voyez la bizarrerie du sort, un
+formidable ennemi du roi Henri III, en sorte que, tout en faisant ses
+affaires personnelles, le Gascon travaillait à celles de son maître.
+Je vous dirais bien le nom de ce prince qui fit tant de mal à Henri
+III, mais vous avez ici dans votre maison certain lit qui me ferme la
+bouche.
+
+--Parlez toujours, monsieur le chevalier, traduisit le frère parleur.
+
+--Ce prince était de l'illustre maison de Guise, frère des Guises tués
+à Blois et de Mme de Montpensier, votre amie. Il s'appelait et
+s'appelle encore M. le duc de Mayenne. Jadis conspirant contre Henri
+III, il guerroie aujourd'hui contre Henri IV. C'est là l'ennemi que
+combattait à outrance notre ami le Gascon. Ce fidèle, ce brave, ce
+spirituel... Cherchez bien, mon révérend, il n'est pas que vous ne
+sachiez un peu de qui je veux parler, et si vos souvenirs venaient à
+faillir, interrogez le frère Robert, il vous donnera peut-être des
+renseignements sur l'homme incomparable qui, je l'ai dit, fut le seul
+véritable ami d'Henri de Navarre, aujourd'hui roi de France.
+
+À ces mots, prononcés avec toute l'adresse et toute la véhémente
+chaleur de ce grand esprit, que fécondait un si grand coeur,
+l'étonnement stupide de Gorenflot fut poussé au comble. Ses yeux
+désorientés interrogèrent ardemment le frère Robert et le supplièrent
+d'intervenir en un si cruel embarras.
+
+Celui-ci, après avoir réfléchi longtemps, malgré tous les titillements
+de la baguette:
+
+--Je ne sais pas encore très-bien, dit-il, de qui monsieur le
+chevalier veut parler. Cette accumulation de louanges m'a d'abord fait
+perdre la voie. Si le personnage dont on s'occupe eût été un humble
+serviteur du feu roi, bien caché dans sa vie et ses actions, bien
+obscur, et ... bien vite oublié, peut-être l'eussé-je reconnu plus
+facilement.
+
+--Obscur!... s'écria le roi, obscur, celui qui, du temps où vivait la
+pauvre dame de Monsoreau, a aimé et servi Bussy d'Amboise contre le
+duc d'Anjou!... Mémorable et touchante histoire, que n'oublieront
+jamais ceux qui l'ont sue une fois! Humble! celui qui tua de sa main
+Nicolas David et le capitaine Borromée, deux terribles champions des
+Guises!... Oublié! celui dont la seule mémoire soulève, à l'heure
+qu'il est, des soupirs dans le sein de son roi, et qui, s'il était là,
+pourrait voir dans mes yeux combien on l'a aimé, combien on l'aime
+toujours, et comment on le pleure!
+
+Le roi prononça ces paroles avec un coeur brisé, les larmes roulaient
+dans ses yeux.
+
+Le frère parleur se retourna furtivement, et surprit sur le visage
+d'Henri cette loyale et glorieuse émotion; puis, baissant de nouveau
+la tête, il répondit d'une voix entrecoupée:
+
+--Les faits que vous venez de citer, monsieur le chevalier, m'ont
+éclairé complètement. La personne dont il s'agit est bien celle que
+j'avais soupçonnée d'abord. Ne s'appelle-t-elle pas....
+
+--Chicot! s'écria le roi d'une voix éclatante, comme s'il appelait.
+
+Le capuchon ne frissonna point; mais Gorenflot, à ce nom, trembla sur
+son fauteuil comme un dieu de Jagrenat déraciné de sa base.
+
+--Oui, dit le frère parleur froidement, c'est le nom que portait celui
+dont vous parlez, et nous nous comprenons parfaitement. Les louanges
+dont vous l'honorez me sont douces venant du grand chevalier Crillon;
+elles me sont douces, parce que je fus honoré aussi de l'amitié de M.
+Chicot.
+
+Rien ne pourrait rendre l'expression que prit ce nom en passant par
+les lèvres du frère parleur.
+
+--Vous avez été son ami? demanda le roi.--Je me rappelle ... vous êtes
+ce moine, son compagnon ... Mais pardon, je croyais qu'autrefois on
+vous nommait Panurge.
+
+--Panurge, ce n'était pas moi, c'était notre âne, traduisit Robert, et
+il est mort, mort comme M. Chicot. Car M. Chicot est mort, cela est
+bien connu. Plusieurs gens de guerre me l'ont annoncé, et, au fait,
+qui peut mieux le savoir que vous, monsieur le chevalier, puisque vous
+n'avez presque jamais quitté le roi, et que c'est près du roi que
+mourut M. de Chicot?
+
+--Oui, dit le roi.
+
+--Vous y étiez peut-être? demanda frère Robert.
+
+--J'y étais.
+
+Un silence profond accueillit ces paroles. Frère Robert interrompit un
+moment son travail de modeleur et rêva; puis, obéissant à la baguette:
+
+--Je profiterais volontiers, traduisit-il, de l'occasion qui se
+présente pour obtenir quelques détails sur la mort de ce pauvre M.
+Chicot. Fournis par un témoin oculaire, ils auront une valeur bien
+précieuse pour son ancien ami. Est-ce que vous auriez l'obligeance de
+m'en conter l'histoire, monsieur le chevalier?
+
+--Volontiers, mon révérend. Chicot avait suivi la fortune du roi Henri
+IV au moment où tout le monde hésitait, et ses offres de service
+avaient été d'autant plus agréables au nouveau roi qu'il en savait
+toute l'importance, ayant par lui-même éprouvé combien Chicot devenait
+un dangereux adversaire lorsqu'il persécutait quelqu'un pour défendre
+son maître. Seulement Chicot ne fut pas pour Henri IV ce compagnon de
+tous les instants, ce commensal, cet ami antique qui couchait dans la
+chambre, mangeait à la table et participait à tous les secrets de la
+vie du maître. Chicot avait l'habitude de cette grande et splendide
+existence du roi Henri III. Le lit d'Henri IV était dur, sa vaisselle
+d'argent était souvent mise en gage et remplacée par des écuelles de
+terre chichement garnies.
+
+Henri, par cette attaque indirecte, injuste, allusion amère à sa
+mauvaise fortune, espérait amener l'adversaire à se découvrir, mais
+frère Robert répondit flegmatiquement:
+
+--Il est vrai que Chicot était cupide, avare, gourmand et efféminé. Ce
+sont là des faiblesses excusables dans les hommes de trempe vulgaire
+et de condition obscure. Il avait été gâté d'ailleurs par la
+fréquentation de Sa Majesté Henri III, ce prince généreux, fastueux,
+magnifique, la main la plus facile à s'ouvrir, le coeur le plus
+reconnaissant, le monarque par excellence! Le feu roi qui toujours se
+dépouilla pour enrichir ses serviteurs, qui toujours prit sur sa table
+le pain sec pour offrir à ses amis les faisans sur leur plat d'or, le
+feu roi qui était vaillant et fort s'oubliait lui-même comme tous le
+grands coeurs... Il avait gâté son ami Chicot! Ce gentilhomme était
+devenu malhonnête sans doute, et matériel. Pardonnez, seigneur, au
+monarque et à son humble serviteur.
+
+Gorenflot baissa la tête; frère Robert glissa de son escabeau: il
+s'était agenouillé.
+
+Le respect avait gagné Henri lui-même. Ce coup qu'il avait voulu
+porter dans une louable intention, lui était revenu sensible et direct
+en plein coeur.
+
+--Je crois bien plutôt, répondit-il vivement, que le gentilhomme
+gascon ne voulut point nouer de familiarité avec Henri IV pour ne pas
+affaiblir ses souvenirs, pour ne point faire succéder à sa tendresse
+pour le feu roi une tendresse nouvelle: certaines amitiés sont un
+culte que les belles âmes entretiennent religieusement.
+
+--Peut-être, répliqua le traducteur. Mais vous avez promis quelques
+mots sur les derniers moments de M. Chicot.
+
+--Il combattait à la journée de Bures en vaillant soldat. Toujours
+ardent à se venger de M. de Mayenne, il fit prisonnier son ami, son
+parent, le comte de Chaligny, et tout triomphant me l'amena.
+
+--A vous, monsieur de Crillon? interrompit Robert, ou au roi?
+
+--J'étais si près du roi qu'il l'amenait à nous deux: «Tiens, dit-il
+joyeusement, Henri, voilà un cadeau que je te fais.» Et il poussa
+Chaligny à mes pieds.
+
+--Il tutoyait le roi?
+
+-Il ne tutoyait que le roi. Ces mots firent rire; le comte de
+Chaligny, furieux, se retourna, et de son épée, que le généreux Chicot
+lui avait laissée, il lui fendit la tête.
+
+--Je ne suis qu'un moine peu instruit des lois de la guerre, murmura
+le frère Robert; mais il me semble que cette action fut lâche.
+
+--Elle fut infâme.
+
+--Et ... le blessé?
+
+--Chicot tomba. Je le fis panser, soigner par de bons chirurgiens.
+
+--Chez vous?... dans votre tente, n'est-ce pas? monsieur le chevalier,
+demanda Robert.
+
+--Dans ma tente ... dit le roi embarrassé, je n'en avais pas toujours.
+
+--Dans le logis du roi, enfin ... le roi logeait toujours quelque
+part. Lorsque le roi Henri III était en campagne, Chicot, il me l'a
+dit, fut souvent blessé près de lui, et toujours il fut soigné chez le
+roi. Il couchait à ses pieds ... c'est le privilège des chiens
+fidèles.
+
+Le roi rougit. Ses yeux si loyaux et si brillants se troublèrent. Un
+remords soulevé par ces paroles si simples monta lentement de son
+coeur à ses lèvres et il balbutia:
+
+--C'est vrai ... j'oubliai de faire panser Chicot chez moi; je l'avais
+envoyé dans une maison sûre. J'appris qu'il s'affaiblissait tous les
+jours, et enfin on vint me prévenir qu'il était au plus mal.
+J'accourus ... il était mort.
+
+--De votre part, c'était naturel, monsieur le chevalier, mais de la
+part du roi Henri IV?... Oh! si Chicot eût couché aux pieds du roi,
+murmura Robert d'une voix lugubre et déchirante, il eût eu du moins
+l'ineffable bonheur de rendre le dernier soupir en bénissant son
+maître, et tous ses services eussent été assez payés!
+
+Le roi courba le front en proie à une émotion que jamais peut-être il
+n'avait ressentie.
+
+--Enfin, continua Robert d'un ton solennel et les yeux fixés sur dom
+Modeste, M. de Chicot est mort. Paix à son âme. C'était un homme de
+bonne volonté, comme dit l'Écriture! et félicitons-le maintenant qu'il
+n'est plus au service des grands de la terre!
+
+En parlant ainsi, le frère soulevait dans sa main la figurine presque
+achevée. Le roi la vit et fut frappé.
+
+La figurine le représentait lui-même dans un costume de cérémonie avec
+sa large barbe et son long nez célèbre. C'était sa taille, son allure
+martiale et dégagée. Il était agenouillé, tenant en ses mains un
+missel sur lequel on lisait le mot: Messe.
+
+Le roi, saisi de stupeur à la vue de ce merveilleux travail, exécuté
+dans les intermittences du dialogue et des observations du frère
+parleur, joignit les mains et se penchant sur la statuette pour la
+voir de plus près:
+
+--Mais c'est mon portrait, s'écria-t-il. Vous voyez bien que vous me
+connaissez!
+
+Frère Robert, sans se retourner, écrivit rapidement avec la pointe de
+l'ébauchoir:
+
+CRILLON.--EQUES.--MCLXXXXIV.
+
+Le roi se tut, encore une fois jeté loin du but par cette inaltérable
+présence d'esprit. Mais il se préparait à prendre sa revanche, lorsque
+la porte de la chambre s'ouvrit, l'enfant qui avait amené Henri chez
+dom Modeste accourut hors de lui et dit quelques mots tout bas au
+prieur.
+
+Gorenflot devint violet; on eût dit qu'il allait être foudroyé
+d'apoplexie.
+
+Frère Robert, sans se troubler, feignit de consulter son prieur et dit
+au roi:
+
+--Il serait peut-être désagréable au chevalier de Crillon de
+rencontrer la personne qui nous rend visite. Montez le petit degré,
+monsieur, il aboutit à la chambre de frère Robert. J'y ferai conduire
+par une autre porte l'ami qui vous attend là-haut. Allez, et tâchez de
+vous persuader que le roi a des amis ici.
+
+Le roi tressaillit et regarda les deux moines comme pour leur demander
+s'ils comptaient le prendre dans un piège.
+
+La main sur son épée, il monta l'escalier à reculons, l'oeil toujours
+fixé sur le prieur et son acolyte. Il atteignit bientôt la chambre
+désignée, s'y enferma, et presque aussitôt vit entrer Crillon par une
+autre porte donnant sur le corridor.
+
+--Sire! comme vous êtes pâle! s'écria le chevalier. Est-ce que vous
+savez déjà son arrivée en cette maison?
+
+--L'arrivée de qui?
+
+--Mais, de la duchesse ... de Mme de Montpensier.
+
+--Elle ici!... Tu l'as vue?
+
+--Avec quatre Espagnols, deux gentilshommes, son écuyer et un petit
+jeune homme inconnu. Soyons sur nos gardes, sire, en attendant le
+retour de Pontis et notre renfort.
+
+--Voudrait-il se venger ainsi de mon ingratitude! murmura Henri, tout
+entier au souvenir du mystérieux frère parleur.
+
+--Se venger de vous?... Qui donc, sire?
+
+--Silence! s'écria Henri. Écoute cette voix.
+
+On entendait distinctement de la chambre le moindre mot prononcé
+au-dessous chez le prieur.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+LA DUCHESSE TISIPHONE
+
+
+C'était bien la duchesse, si célèbre à cette époque, qui venait faire
+visite au prieur des génovéfains.
+
+Crillon ne s'était pas trompé. Elle avait une suite assez nombreuse
+pour commander le respect, et, par une barbacane industrieusement
+percée dans l'épaisseur de l'alcôve du prieur, frère Robert aperçut
+les Espagnols et le petit jeune homme dont le chevalier avait signalé
+la visite à Henri IV.
+
+Les deux portes de l'appartement de Gorenflot s'ouvrirent comme pour
+l'entrée d'une reine, et frère Robert ayant, sans être aperçu, levé au
+plafond, par le moyen d'une bascule, certaine trappe qui en diminuait
+assez l'épaisseur pour que la voix parvint à l'étage supérieur, la
+duchesse pénétra chez dom Modeste.
+
+Catherine-Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, avait quarante
+et un ans environ, et conservait peu de restes de la beauté de visage
+dont elle avait été si fière. Ses yeux noirs, profonds et méchants,
+des sourcils épais dont les arcs se touchaient au-dessus d'un nez fin
+et long, une bouche mince pleine d'astuce et de circonspection, le
+front fuyant comme celui des vipères, telle était la femme. Elle
+dissimulait l'inégalité de sa jambe boiteuse par un sautillement
+gracieux peut-être dans une jeune fille, mais assurément étrange dans
+une femme dont les cheveux grisonnent. Petite, maigre, elle furetait
+et rongeait partout comme une fourmi blessée.
+
+Quant à son portrait moral, c'était encore une plus laide image.
+Ennemie mortelle d'Henri III, qui, disait-on, l'avait offensée par de
+secrets mépris, elle avait saisi l'occasion éclatante du meurtre des
+Guise, ses frères, tués à Blois, et, à partir de ce moment, avait
+poursuivi le roi à outrance, soudoyant des prédicateurs, soufflant le
+feu de la Ligue, et armant la main du fanatique Jacques Clément, que
+tout l'accuse d'avoir séduit par les plus honteux sacrifices. Après le
+meurtre d'Henri III, on l'avait entendue s'écrier: «Quel malheur
+qu'avant de mourir, il n'ait pas su que le coup vient de moi!»
+
+Enfin, c'était elle qui, appelant les Espagnols en France, avait,
+depuis la mort d'Henri III, entretenu la guerre civile, pour faire
+entrer la couronne de France dans sa maison. Cette furie valait une
+armée par l'activité de sa haine dévorante et l'adresse infernale de
+ses combinaisons, qui ne reculaient devant aucun crime. Elle excitait
+Mayenne, souvent paresseux et tiède, elle l'eût sacrifié lui-même, et
+parce qu'à cette flamme il fallait toujours un aliment nouveau, Henri
+IV avait remplacé Henri III. Devenu point de mire, c'était sur lui que
+tout se dirigeait.
+
+Elle entra chez dom Modeste avec une précipitation qui témoignait de
+son inquiétude et de son impatience. On put voir à l'extrémité du
+corridor, près de la grande salle, ses gardes espagnols et ses
+ligueurs qui se promenaient en l'attendant.
+
+--Fermez les portes! dit-elle d'une voix impérieuse, à laquelle frère
+Robert se hâta d'obéir.
+
+Les portes bien closes, il revint humblement et avec tous les signes
+d'un profond respect s'asseoir aux pieds de son prieur, la cire et
+l'ébauchoir en main.
+
+La duchesse arpentait la chambre, baissant la tête et frappant de sa
+houssine les meubles, et lorsqu'elle n'en rencontrait point, sa robe
+de drap qui traînait sur le plancher derrière elle.
+
+Gorenflot faisait de gros yeux à son parleur, qui le calma par un
+petit clignement des paupières imperceptible pour tout autre que ces
+deux hommes si bien habitués à s'entendre.
+
+Le frère parleur, voyant s'agiter la baguette, dit à la duchesse
+qu'elle était la bienvenue et que sa présence comblait d'honneur et de
+joie toute la communauté.
+
+Elle, frémissant comme une tigresse en cage:
+
+--Il n'en est pas de même de mon côté, dit-elle, et je ne suis pas
+venue pour vous faire des compliments, monsieur le prieur.
+
+--Pourquoi? madame, demanda l'interprète.
+
+--Oh! cela est tellement grave, dit la duchesse en grinçant des dents;
+que je me suis demandé si je devais venir ici, ou vous faire venir
+chez moi.
+
+--Madame la duchesse sait que je ne puis me mouvoir, répliqua frère
+Robert.
+
+--Vous êtes pesant, c'est vrai, monsieur le prieur. mais j'ai remué
+des masses plus lourdes, et je ne sais pourquoi je pense que dix de
+mes gens vous emporteraient comme une plume soit chez moi, à Paris,
+soit à la Bastille.
+
+--A la Bastille! s'écrièrent les yeux effarés de Gorenflot; mais la
+voix de frère Robert dit froidement:
+
+--Pourquoi à la Bastille, madame la duchesse?
+
+--Parce que c'est là qu'on s'explique sur des accusations de trahison.
+
+Gorenflot sentit se dresser son bonnet sur ses rares cheveux; une
+sueur froide perlant à grosses gouttes roula sur les pommettes de ses
+joues énormes.
+
+--Je ne comprends point, dit frère Robert, avec un accent doux et
+placide.
+
+--Et d'abord, s'écria la duchesse exaspérée, il est impossible de
+causer ainsi par l'entremise de ce butor!
+
+Elle désignait frère Robert tapi sous son capuchon.
+
+--Ce maraud, ce cuistre, poursuivit-elle en écumant de rage, me
+traduit vos paroles avec un flegme stupide! Il ne sent donc rien,
+l'animal brute! Au moins, vous pâlissez, vous, dom Modeste, et vous
+suez de peur!... Mais lui, c'est une solive, c'est un grès, c'est une
+carcasse bonne à pendre au plafond d'une sorcière, comme un lézard!
+Mort de ma vie! je le ferais écorcher vif, si j'étais sûre qu'on
+trouvât de la peau sur ses os!
+
+Frère Robert, sans se déconcerter, répondit:
+
+--Les reproches que madame adresse à mon interprète sont injustes. Il
+traduit exactement ma pensée. Il parle comme je sens.
+
+--Vous n'avez pas peur, vous?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--Vous ne suez pas à grosses gouttes?
+
+--C'est ma graisse qui fond à la chaleur.
+
+--Vous ne tremblez pas de vous expliquer avec moi?
+
+--Je ne sais point trembler quand je me sens pur de toute faute. Et,
+d'ailleurs, ma force me vient d'en haut, et je redoute peu les
+puissants de la terre.
+
+Rien n'était plus bizarre que cette traduction invraisemblable des
+émotions qui agitaient le prieur. Frère Robert parlait du calme et du
+courage de Gorenflot, Gorenflot semblait près de crouler sous sa
+chaise, et tous ses traits se décomposaient à vue d'oeil.
+
+La duchesse vint à Robert, le saisit par son capuchon et le secouant
+furieusement:
+
+--Parle-moi toi-même, dit-elle.
+
+--C'est défendu, répondit-il en la regardant avec calme.
+
+--Je te l'ordonne.
+
+Frère Robert rabattit son capuce et se tut. On vit la duchesse pâlir
+et rougir comme si elle eût eu un frein a ronger. Le silence des deux
+moines l'exaspérait, et elle ne voyait pas le moyen de faire cesser ce
+silence. Gorenflot, remis de sa frayeur par l'exemple de l'intrépide
+Robert, semblait lui-même braver la duchesse, et quelque chose comme
+un ironique sourire épanouissait sa large et pâteuse figure.
+
+--Vous me menacez, je crois, du martyre! s'écria l'interprète d'une
+voix claire comme l'accent de la trompette. Eh bien! madame, au
+martyre! au martyre! Nous irons joyeusement au martyre comme frère
+David que vous avez fait tuer! comme frère Borromée que vous avez fait
+tuer! comme frère Clément que vous avez....
+
+--Assez!... interrompit la duchesse, assez, vous dis-je! Qui vous
+ parle de martyre?...
+
+--Vous avez nommé la Bastille.
+
+--J'étais en colère.
+
+--Péché mortel.
+
+La duchesse haussa les épaules.
+
+--Je sais bien que cela vous est égal, dit l'interprète; mais dans les
+casseroles et sur les grils de l'enfer, vous parlerez tout autrement!
+
+--Allez-vous prêcher?
+
+--C'est mon métier, c'est ma vocation. Le prophète parla fièrement à
+la superbe Jézabel, Jézabel fut mangée par....
+
+--Par les chiens; c'est ce que je venais vous dire. Et puisque je suis
+Jézabel, qui était reine, songez-y bien! nommez-moi les chiens qui me
+dévorent toute vivante. Mort de ma vie!
+
+--Juron, blasphème; péché mortel.
+
+--Dom Modeste!...
+
+--Je sers le Seigneur! vous l'offensez, tant pis pour vous.
+
+--Encore une fois! s'écria la duchesse ivre de rage, vous prêchez,
+mauvais moine, et vous ne répondez pas!
+
+--Et vous, vous insultez, vous hurlez, vous écumez même, et vous
+n'interrogez pas.
+
+A ces mots, qui firent frissonner de la tête aux pieds Gorenflot, leur
+éditeur responsable, la duchesse se retourna d'un bond. Elle était
+effrayante à voir. Ses cheveux tordus, prêts à se dénouer, semblaient
+siffler comme les serpents de Tisiphone.
+
+--Vous vous oubliez, mon maître! murmura-t-elle avec un accent
+farouche. Croyez-vous donc qu'il ne vous reste plus assez de cou pour
+qu'on vous pende?
+
+--Nous voilà revenus au martyre, dit froidement Robert; nous tournons
+dans un cercle vicieux: _vitiosum circulum tenemus!_ pendez vite! mais
+changez de formule, l'entretien est monotone.
+
+Ce calme dédaigneux abattit soudain la rage de la duchesse.
+
+Elle s'approcha les bras croisés de Gorenflot et lentement, comme si
+elle eût pesé chaque parole:
+
+--Quel jour suis-je venue vous consulter sur le nouvel embarras que
+suscitent à la Ligue les états généraux?
+
+--Il y a aujourd'hui trois semaines, madame, dit l'interprète.
+
+--Que m'avez-vous conseillé de faire?
+
+--Vous le savez aussi bien que moi, princesse.
+
+--Vous m'avez conseillé d'abandonner la cause de mon frère, M. de
+Mayenne, vous fondant sur ce qu'il avait trop peu de chances pour
+régner.
+
+--C'est vrai, il en a fort peu, dit Robert.
+
+--Docile à vos avis comme je l'ai toujours été, parce qu'il faut
+l'avouer, vous êtes d'une perspicacité remarquable.--Vous m'en avez
+donné des preuves, vous qui aviez deviné Jacques Clément!...
+
+Gorenflot devint livide.
+
+--Docile, dis-je, j'ai abandonné la cause de mon frère et proposé à
+l'Espagne le mariage de l'infante avec mon neveu de Guise.
+
+--Rien que de très-naturel là dedans, interrompit l'interprète,
+puisque le roi d'Espagne veut marier sa fille avec un prince français,
+et que M. de Mayenne est déjà marié.
+
+--Et puis, la couronne de France, grâce à votre ingénieux conseil, ne
+sort pas ainsi de la maison de Guise. Certes, le conseil est
+admirable, et je vous en remercie encore.
+
+--C'est peut-être pour cela, dit Robert, que vous me proposiez tout à
+l'heure de me faire pendre?
+
+--Attendez! je n'ai pas fini. Qui a rédigé la proposition de ce
+mariage au roi d'Espagne, vous, n'est-ce pas?
+
+--Oui, je vous l'ai dictée après m'en être bien défendu;
+souvenez-vous-en! Je me défie de l'Espagnol; je vous l'ai assez
+répété.
+
+--Quel jour suis-je venue vous rendre la réponse du roi d'Espagne,
+c'est-à-dire son acceptation?
+
+--Avant-hier, en me raillant sur ma défiance.
+
+--Combien de personnes savaient le secret?
+
+--Ah! je ne puis vous le dire, madame.
+
+--Mais je le puis, moi. Il y avait trois personnes dans la confidence:
+le roi d'Espagne, moi et vous. Je ne parle pas du moine que voici ...
+puisque vous prétendez qu'il ne compte pas.
+
+--Il ne compte pas, en effet, répliqua frère Robert. Eh bien! madame,
+où voulez-vous en venir?
+
+--A ceci: au lieu de trois personnes instruites de notre combinaison,
+il y en a cinq aujourd'hui, et savez-vous quels sont les deux nouveaux
+adeptes?
+
+--Ma foi non, madame. Mais je le saurai si vous me faites la grâce de
+me le dire.
+
+--L'un s'appelle M. de Mayenne, mon frère; celui surtout qui devait
+ignorer notre secret.
+
+--M. de Mayenne est instruit! s'écria frère Robert. Eh bien! alors,
+tout est perdu.
+
+--C'est ce que je disais, tout est perdu.
+
+--Votre conspiration avorte.
+
+--Oui, dom Modeste, je suis brouillée mortellement avec mon frère, la
+division est dans notre camp, une guerre sourde s'allume dans notre
+famille; mais, ce n'est encore rien ... Devinez par qui M. de Mayenne
+a été instruit de notre complot?
+
+--Ah! madame....
+
+--Par le roi de Navarre, par le Béarnais qui lui a, hier soir, envoyé
+copie exacte du traité passé entre l'Espagne et moi au sujet du
+mariage de l'infante.
+
+--Voilà qui est incroyable! s'écria frère Robert avec une grimace
+intraduisible. Quoi! le Béarnais sait tout! qui le lui a dit?
+
+--C'est ce que je venais vous demander, répliqua la duchesse d'une
+voix sombre; voilà pourquoi mon impatiente colère a commencé par
+menacer, voilà pourquoi enfin vous me voyez prête à tout faire, sinon
+pour réparer le mal énorme que me cause cette trahison, du moins pour
+découvrir et punir si cruellement le traître, que l'horreur du
+châtiment s'en transmette aux siècles les plus reculés. Est-ce votre
+avis, dom Modeste?
+
+--Complètement, répondit l'interprète d'un air dégagé.
+
+--Avez-vous quelque idée sur le supplice qu'on pourrait lui infliger?
+
+--Nous prendrons, si vous voulez, toutes les tortures des Persans et
+des Carthaginois; j'en ai un livre assez gros tout rempli, avec
+commentaires et figures. Quelques-uns de ces supplices sont d'un
+ingénieux qui surpasse toute imagination.
+
+--Vous me plaisez en parlant ainsi, dit la duchesse avec un
+rugissement de colère ... Mais d'abord....
+
+--Je sais ce que Votre Seigneurie veut dire; d'abord il faut connaître
+le coupable, _secundo_ l'appréhender, _tertio_ le convaincre.
+
+--Ce ne sera pas difficile, monsieur le prieur.
+
+--Procédons, alors, dit frère Robert en relevant les manches de
+Gorenflot avec un geste d'empressement bouffon. Quel est-il?
+
+--C'est vous ou le frère Robert, s'écria la duchesse. L'interprète se
+retourna vers Mme de Montpensier et lui dit froidement:
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Comment?
+
+--Je crois plutôt que c'est vous ou le roi d'Espagne.
+
+--Quel intérêt aurais-je? s'écria la duchesse étourdie de cette
+audacieuse confiance.
+
+--Et moi, dit frère Robert, quel intérêt?
+
+--On ne sait pas. L'âme d'un moine est une caverne.
+
+--L'âme des rois et des duchesses est un abîme, dit fièrement
+l'interprète. D'ailleurs, prouvez.... Et comme vous ne pouvez pas,
+comme vous ne sauriez prouver, comme la femme est un esprit faible,
+pétulant, toujours cherchant les extrêmes quand il est si sage et si
+facile de demeurer au centre des choses, je vous prouverai, moi, que
+vous avez des traîtres chez vous.
+
+--La dépêche d'Espagne ne m'a pas quittée.
+
+--Alors l'Espagne vous joue, et a envoyé un double de sa dépêche soit
+au roi de Navarre, soit à M. de Mayenne. L'Espagne veut régner en
+France, sans votre neveu et sans vous? Elle vous croit trop forte et
+veut vous affaiblir en fortifiant momentanément votre ennemi Henri IV.
+
+La duchesse réfléchit, frappée de cette idée nouvelle.
+
+--C'est possible, murmura-t-elle.
+
+--C'est certain, et je vous engage fortement à faire écarteler S. M.
+très-catholique, si mieux vous n'aimez faire décapiter cette perfide
+Catherine de Lorraine, duchesse de Montpensier, pour la punir de
+s'être trahie elle-même, en prenant l'intermédiaire des Espagnols.
+
+--Vous avez raison, dom Modeste.
+
+--Il fallait faire vos affaires vous-même.
+
+--Cela m'a toujours réussi, et c'est ce que je ferai.
+
+--Il est vrai que vous vous êtes mise aujourd'hui en un grand
+embarras.
+
+--J'en sortirai.
+
+--Je ne vous demanderai pas comment, de peur que demain vous ne
+m'accusiez encore d'avoir prévenu le Béarnais ... le Béarnais, qui a
+juré de faire rouer et brûler vif tous ceux qui ont trempé dans la
+mort du feu roi! le Béarnais, dont le triomphe serait ma perte comme
+la vôtre!
+
+--Pardonnez-moi, la douleur égare....
+
+--Jusqu'à insulter et menacer des amis tels que moi, jusqu'à les
+suspecter! Allez, allez, madame, je vous l'avais dit souvent: Rompons!
+rompons! Il n'y a plus d'amitié entre gens qui se défient l'un de
+l'autre.
+
+--Vous vous défiez donc de moi?
+
+--A cause de vos fautes, oui, madame; vous en commettez qui perdront
+vos amis.
+
+--Je n'en commettrai plus, dom Modeste.
+
+--Vous venez de fortifier Henri IV par une alliance avec l'Espagne,
+qui vous dépopularise aux yeux de toute la France, par une brouille
+avec M. de Mayenne, et vous ne vous en relèverez pas.
+
+--Tout cela sera réparé demain.
+
+--Que le roi abjure, et vous êtes perdue, vous et toute la Ligue.
+
+--J'y ai pensé, le roi n'abjurera pas.
+
+--On annonce la cérémonie, à Saint-Denis, pour dimanche.
+
+--Demain le roi sera enfermé dans quelque bonne forteresse.
+
+--Par vous? s'écria frère Robert.
+
+--Oh! non, je n'y essayerai même pas, moi, mais ses amis feront la
+besogne.
+
+--Ses amis l'enfermeront?
+
+--Ses amis les huguenots. Oui, furieux des bruits qui courent sur
+l'abjuration de leur chef, ils ont fait un petit complot, et
+l'enlèvent aujourd'hui même dans la retraite qu'il s'est choisie, chez
+sa nouvelle maîtresse, Mlle d'Estrées.
+
+--Ils ont eu cet esprit?
+
+--On le leur a soufflé. Ils enlèvent donc précieusement Henri IV, le
+gardent à vue, pour l'éloigner de la messe, leur antipathie, et
+pendant sa captivité, j'aurai regagné les avantages que la trahison de
+l'Espagnol m'a fait perdre.
+
+--C'est parfaitement ingénieux, interpréta Robert, d'utiliser ainsi
+les amis de son ennemi. Mais avez-vous la certitude que les huguenots
+enlèveront le roi avant l'abjuration?
+
+--Son escorte elle-même s'en est chargée. Il a fait venir aux environs
+de Chatou une troupe pour protéger ses excursions amoureuses. C'est un
+galant, notre Béarnais. Eh bien! on le protégera de façon qu'il n'aura
+plus de risques à courir.
+
+Frère Robert leva les yeux au plafond, dont les poutrelles avaient
+craqué.
+
+--Je vois que les mesures de madame la duchesse sont bien prises,
+dit-il, comme pour obéir à la baguette de Gorenflot; mais enfin, après
+avoir tenu Henri prisonnier, les huguenots lui rendront la liberté, ne
+fut-ce que pour livrer bataille, ne fût-ce que pour faire le siège de
+Paris; car vous avez prévu le cas où il assiégerait Paris, n'est-ce
+pas, madame?
+
+--Oui, mon révérend.
+
+--Et le cas même où il prendrait Paris?
+
+--Je n'ai pas prévu cette circonstance, c'est inutile, Henri III
+assiégeait Paris comme Henri IV peut le faire, et il ne l'a point
+pris.
+
+--Ah!... dit frère Robert d'une voix vibrante qui alla frapper les
+voûtes, c'est qu'entre Paris et Henri III, il s'est rencontré....
+
+--L'événement de Saint-Cloud.
+
+--Oui, madame, et il n'y a qu'un Saint-Cloud aux environs de la
+capitale.
+
+--C'est probable; mais ce qui s'est fait à Saint-Cloud se fût fait
+tout aussi bien ailleurs.
+
+Là-dessus la duchesse leva le siège, et, saluant amicalement
+Gorenflot:
+
+--Ne me gardez pas rancune, dit-elle. J'avais perdu la tête à la suite
+de ma querelle avec mon frère Mayenne. Si vous saviez comme j'ai été
+confondue quand ce matin il est entré chez moi ce traité espagnol à la
+main! Je m'en fusse prise à moi-même. Mais vous avez raison, c'est
+l'Espagne qui nous trahit et pactise peut-être avec le Béarnais pour
+m'affaiblir.
+
+--Voilà ma pensée, dit le frère Bobert.
+
+--Eh bien, soyez calme, ajouta la duchesse. Le Béarnais ne régnera
+pas, fût-il allié à vingt Philippe II; il ne régnera pas, je vous en
+donne ma parole.
+
+--Eh eh! dit frère Robert en traduisant par ce doute le signe de
+Gorenflot, s'il abjure, s'il prend Paris....
+
+--Nous avons ses huguenots pour l'empêcher d'abjurer. Nous aurons
+notre événement de Saint-Cloud pour l'empêcher de prendre la ville; et
+si tout cela manque, nous aurons encore autre chose ... que je garde
+là, dit-elle en se touchant le front avec un infernal sourire; quelque
+chose qui vous fera revenir de votre opinion un peu défavorable sur
+les femmes. Adieu, mon cher prieur; nous nous sommes expliqués, nous
+voilà bons amis. Adieu, je vous enverrai des confitures.
+
+La figure de Gorenflot prit une expression d'épouvante qui faisait peu
+d'honneur aux confitures de la duchesse et dont rit sous cape le frère
+Robert.
+
+Le parleur escorta Mme de Montpensier jusqu'aux portes. Elle donna ses
+ordres, et souriant au petit jeune homme blond qui l'attendait dans un
+coin avec les Espagnols:
+
+--Aidez moi à monter à cheval, monsieur Châtel, dit la sirène avec une
+provocante familiarité.
+
+Le nouveau favori s'élança, rouge de plaisir, pour offrir sa main au
+petit pied de la duchesse.
+
+--Quel est ce jeune gentilhomme? demanda frère Robert à l'écuyer.
+
+--Ce n'est pas un gentilhomme, dit ce dernier, c'est le fils d'un
+marchand drapier qui vend des étoffes à Mme la duchesse.
+
+Frère Robert sourit silencieusement à son tour, et regarda le jeune
+homme jusqu'au fond de l'âme en pétrissant dans ses doigts un nouveau
+morceau de cire qu'il attaqua de son ébauchoir.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+COMMENT HENRI ÉCHAPPA AUX HUGUENOTS ET COMMENT GABRIELLE ÉCHAPPA AU
+ROI
+
+
+Le silence régnait chez le prieur. Mme la duchesse était déjà hors du
+couvent, que le roi et Crillon, penchés sur le parquet de la chambre
+haute, écoutaient encore, stupéfaits.
+
+Crillon se tordit la moustache. Henri s'assit dans un fauteuil.
+
+--Je crois bien, sire, dit le chevalier, que j'aurais encore le temps
+de rattraper cette scélérate et de lui rompre sa bonne jambe. A quoi
+pensez-vous, harnibieu, que vous ne parlez pas?
+
+--Je pense que voilà de bons moines, dit le roi attendri, et que les
+hommes valent mieux qu'on ne pense.
+
+--Les hommes, peut être; mais les femmes, non. Je suppose, sire, que
+nous n'allons pas nous endormir pendant que les ligueurs agissent?
+
+--Oui, il faudra vérifier ce qu'elle a dit des projets de mon
+escorte... Allons au plus pressé.
+
+Le roi achevait à peine, lorsqu'on frappa vivement à la porte du
+corridor. Crillon ouvrit, et Pontis parut.
+
+Il était agité, rouge. Pour qu'il n'aperçût pas le roi, Crillon tint
+la porte entre-baillée et intercepta au garde la vue de l'intérieur de
+la chambre.
+
+--Eh bien, dit-il, cette escorte vient-elle?
+
+--Monsieur, elle vient. Mais, ce n'est pas seulement une troupe de
+huit hommes, c'est une armée, si je ne me trompe.
+
+--Comment, une armée? s'écria le chevalier, tandis que le roi attentif
+prêtait l'oreille et se rapprochait de la porte pour mieux entendre.
+
+--Monsieur, continua Pontis, j'ai compté au moins quatre-vingts
+cavaliers, marchant par petits groupes sur le bord de la rivière.
+
+--De nos cavaliers à nous?
+
+--Oui, monsieur. Mais, voila qui est bizarre. Tous huguenots! comme si
+on les avait appareillés.
+
+Crillon tressaillit et envoya un regard furtif au roi.
+
+--Mais la Varenne?
+
+--Il n'y était point.
+
+--Qu'as-tu dit alors?
+
+--J'ai prié le premier piquet de se diriger vers le couvent, de votre
+part. Aussitôt un cavalier que je ne connais pas s'est écrié: Si M. de
+Crillon y est, le roi pourrait bien s'y trouver aussi. Est-ce que
+c'est vrai, monsieur le chevalier, ajouta Pontis, que le roi se trouve
+au couvent?
+
+--Que t'importe! continue.
+
+--Il y a eu des pourparlers parmi les huguenots; j'ai entendu
+prononcer des noms: la Chaussée, Bougival, M. d'Estrées. On se
+querellait, on s'échauffait; bref, tout le détachement s'est mis en
+marche, en sorte qu'au lieu d'une escorte de huit hommes, vous allez
+dans une demi-heure en avoir plus d'un cent.
+
+Une légère pâleur passa sur le front du roi. Crillon, sans changer de
+couleur, s'arracha deux on trois poils de barbe en réfléchissant.
+
+--Est-ce tout, monsieur, dit Pontis, car j'ai hâte d'aller voir mon
+blessé, mon pauvre Espérance, qui se plaignait d'avoir faim tout à
+l'heure. Y puis-je aller?
+
+Crillon, touchant du doigt la manche de Pontis, comme si par le
+contact du plus brave homme de l'Europe il eût voulu centupler la
+valeur de son unique soldat:
+
+--Tu as une bonne épée? demanda-t-il.
+
+--Je crois que oui, monsieur, dit Pontis surpris.
+
+--Tu vas la tirer du fourreau. Tu te planteras au bout de ce corridor,
+au débouché de l'escalier.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Le passage est facile à défendre, puisqu'il n'y peut passer qu'un
+homme à la fois.
+
+--C'est vrai.
+
+--Eh bien, tout homme qui voudra passer là, et qui ne sera pas bon
+catholique....
+
+--Je l'arrêterai?
+
+--Tu le tueras.
+
+--Tiens! c'est donc une Saint-Barthélémy! s'écria Pontis avec une de
+ces joies fébriles, vieux charbon des haines religieuses que tant de
+pleurs et de sang n'avaient pas éteintes.
+
+--Une Saint-Barthélémy, si tu veux, dit Crillon.
+
+Le garde s'inclina sans répondre et s'alla placer au poste indiqué par
+le colonel. Son épée flamboya aux reflets pourprés qui embrasaient la
+fenêtre du corridor.
+
+--Que prétends-tu faire? dit le roi rêveur que Crillon était venu
+retrouver. Ce garde, à lui seul, n'abattra pas cent hommes?
+
+--Il n'est pas seul, répondit Crillon, et moi donc? et vous? est-ce
+que nous n'avons pas souvent croisé le fer avec cent hommes dans nos
+mêlées? ne l'avez-vous pas fait seul à la journée d'Arques, où je
+n'étais pas?
+
+--Écoute, dit le roi, évitons, soit la honte d'une défaite, soit le
+scandale d'une pareille victoire. Tuer mes soldats, c'est faire les
+affaires de Mme de Montpensier, négocions.
+
+--Et pendant ce temps-là les huguenots, ces enragés, entreront ici et
+vous dicteront leurs conditions. Harnibieu!...
+
+--Crillon, mon ami, sommes-nous les plus forts?
+
+--Non, ce dont j'enrage.
+
+--Eh bien! il faut être les plus fins. J'ai une idée.
+
+--Cela ne m'étonne pas, sire.
+
+--Nous avons quelque garnison ici près?
+
+--Trois cents hommes à Saint-Denis.
+
+--Huguenots?
+
+--Harnibieu non! Ce sont des catholiques.
+
+--Au lieu de rester ici, fais-moi le plaisir d'aller prévenir ces
+catholiques de ce que veulent faire les huguenots. Ceux-ci veulent
+m'empêcher d'aller à la messe, mais ceux-là ont bien le droit de m'y
+conduire.
+
+--Le fait est que c'est admirable! s'écria le chevalier, vous êtes un
+grand roi!
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Je cours. Mais j'y pense, pendant ce temps, que se passera-t-il? Je
+serais coupable de vous abandonner ainsi!
+
+--Il ne peut rien se passer, les huguenots, que peuvent-ils faire? Me
+mener au prêche, j'y ai été mille fois déjà. Une fois de plus n'y
+ajoutera rien. On bien ils me tiendront prisonnier dans ce couvent.
+Mais je saurai m'en échapper. J'ai ici des intelligences. Ou bien
+encore ils m'emmèneront, mais les catholiques que tu amèneras leur
+feront lâcher prise. Gagnons du temps, Crillon, et ne versons pas une
+goutte de sang.
+
+--On en versera des flots, sire; la moitié de votre armée détruira
+l'autre, s'il faut vous tirer de la forteresse où les huguenots vous
+auront mis.
+
+--Crois-tu donc que je me laisserai prendre et enfermer?
+
+--Votre Majesté se fera tuer plutôt, je le sais bien.
+
+--Pas du tout, mon Crillon. Ma Majesté va tout à l'heure se faire
+indiquer par les génovéfains une porte dérobée.
+
+--Vous fuirez....
+
+--Pardieu! si c'était devant des Espagnols qui me menacent, jamais.
+Devant des amis trop zélés, qui veulent me faire faire une sottise,
+toujours!... Va donc m'attendre à Saint-Denis, au milieu des
+catholiques; je t'y aurai rejoint avant ce soir.
+
+--Sire, je pars. Et chemin faisant, je veux dérouter ces huguenots, et
+leur faire supposer que vous êtes ailleurs, par cela même que je serai
+sorti d'ici, où ils ne voudront jamais croire que je vous laisse seul.
+Tout au moins, je leur remontrerai la nécessité de respecter un
+couvent, la trêve, et je les réduirai à vous bloquer chez les
+génovéfains, tandis que vous courrez les champs en liberté.
+
+--A la bonne heure, voilà parler, mon Crillon.
+
+--On apprend à l'école de Votre Majesté, répondit le chevalier.
+
+Ce dernier alla lever la consigne de Pontis, descendit, fit seller son
+cheval et sortit du couvent. Henri le vit se diriger vers l'escadron
+des huguenots qui s'approchait peu à peu. Sans doute on le reconnut,
+on l'entoura, Henri le perdit bientôt de vue dans la foule.
+
+--Oui, je parle bien, murmura le roi, dont le visage était collé sur
+les vitres du corridor; mais quelqu'un parle encore mieux que moi ...
+digne frère parleur!
+
+Un léger froissement d'étoffe au seuil de la chambre le fit retourner.
+Frère Robert, modelant toujours sa cire, était adossé au chambranle de
+la cheminée. Le roi courut à lui et ferma la porte: ils demeurèrent
+seuls.
+
+--Quelqu'un est en bas pour M. de Crillon, dit tranquillement frère
+Robert, sans lever les yeux de dessus son ouvrage.
+
+--C'est bon, qu'il attende! répliqua le roi. Mais vous ne devez pas
+attendre, vous que j'ai à remercier si cordialement.
+
+Frère Robert ne bougea pas, ne parla point.
+
+--Vous, continua le roi, qui m'avez rendu aujourd'hui un service si
+grand, qu'il efface peut-être celui que vous me rendîtes hier.
+
+Le moine garda son silence et son active immobilité.
+
+--C'est vous, n'est-ce pas, qui, hier, m'avez fait tenir la copie du
+traité conclu entre Philippe II et la duchesse?
+
+Les yeux de frère Robert exprimèrent l'étonnement, et il répondit:
+
+--Quel traité?
+
+--Vous nierez, c'est logique, puisque vous me servez dans l'ombre;
+mais c'est vous encore, tout à l'heure, qui m'avez placé de façon que
+j'entendisse l'entretien du prieur avec Mme de Montpensier; les
+complots, les menaces de ma mortelle ennemie. Ce nouveau service, je
+vous défie de le nier comme l'autre.
+
+--Il était trop naturel de supposer que la présence de Mme de
+Montpensier ne serait pas agréable au chevalier de Crillon, voilà
+pourquoi je vous ai fait passer dans ma chambre.
+
+--Vous savez bien que je ne suis pas le chevalier de Crillon! s'écria
+le roi. Vous me connaissez comme je vous connais. Voyons, par grâce!
+jetez ce masque. Un seul homme est capable de faire tout ce qui s'est
+fait ici; un seul homme possède cette finesse, cette habileté, cette
+vigueur; un seul homme au monde est de force à jouer ce rôle.
+
+Le moine resta impassible, les sourcils froncés.
+
+--Chicot! s'écria le roi avec une expression de tendresse
+indéfinissable. Chicot! mon vieil ami, je t'ai deviné, je t'ai
+reconnu. Pardonne-moi; j'ai été ingrat, dis-tu, ce n'est pas ma faute.
+Il y a dans ma tête tout un univers dont les détails, en se heurtant,
+font tant de bruit qu'ils m'empêchent parfois d'entendre les
+battements de mon coeur. Si je t'ai paru oublier, si je ne t'ai pas
+réchauffé près de moi, comme tu le méritais, je t'en supplie encore,
+pardonne; tu t'es assez vengé en ne m'embrassant pas dès que tu m'as
+vu, tu m'as assez puni. Sois un grand coeur, ouvre-moi tes bras.
+
+Frère Robert se détourna. Une contraction douloureuse crispa un moment
+ce visage de bronze. On eût dit que de chacun des pores allait jaillir
+du sang ou une larme.
+
+--Chicot, continua le roi en écartant le capuchon du moine, c'est bien
+toi; tu le nierais en vain; tiens, je sens à ton front la cicatrice de
+ta blessure. Avoue.
+
+--Quoi? dit frère Robert, d'une voix étranglée.
+
+--Que tu es mon ami, que tu n'as jamais cessé d'aimer Henri.
+
+--Ce serait pour moi un trop grand honneur d'être l'ami du brave
+Crillon. Quant à aimer Henri IV, c'est mon devoir.
+
+--Encore une fois, tu m'offenses, je suis ton roi, et je t'ordonne de
+m'embrasser.
+
+--Si vous êtes le roi, sire, un pauvre moine vous manquerait de
+respect en vous touchant.
+
+--Oh! murmura Henri en reculant avec tristesse, plus que jamais, dans
+cette opiniâtreté, dans cette rancune, je reconnais Chicot, dont la
+mémoire de fer n'a jamais oublié ni un bienfait, ni une injure.
+Eussé-je encore douté que tu fusses mon vieux compagnon, je n'en
+douterais plus, à te voir aussi implacable. Ne sois pas mon ami, si tu
+veux, mais tu es bien Chicot!
+
+--Chicot est mort, répliqua solennellement le moine, et Votre Majesté
+sait bien que les morts ne reviennent pas.
+
+--En tout cas, ils parlent, dit le roi, et ils rendent des services.
+Ils font même des portraits... Qu'as-tu fait du mien, de cet ingénieux
+conseil en cire, par lequel tu m'avertissais tout à l'heure de mettre
+mes habits de cérémonie, de m'agenouiller devant un autel catholique,
+un livre de messe à la main et d'embrasser la religion catholique...
+C'était une statue charmante.
+
+--Je l'ai remplacée par ceci, répondit le moine en montrant à Henri IV
+une nouvelle figurine qu'il venait d'achever.
+
+--Un jeune homme ... d'une aimable figure.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Je ne le connais point.
+
+--Puissiez-vous toujours en dire autant.
+
+--Tu lui as mis un couteau à la main, s'écria Henri! pourquoi?
+
+--Pour que vous le reconnaissiez, si vous le rencontrez jamais dans
+cette attitude.
+
+--Qu'est-ce donc que ce jeune homme?
+
+--Un petit Parisien qui promet, répondit Robert en plaçant la figurine
+entre les mains du roi. Pour le moment c'est un fournisseur de Mme la
+duchesse.
+
+--Bien, murmura le roi en regardant la figurine avec émotion. Je me
+rappellerai ces traits et ce couteau. Merci, Chicot!
+
+--Plaise à Votre Majesté me laisser mon véritable nom, dit Robert avec
+un accent de volonté immuable qui fit frissonner Henri comme le
+souffle d'un être surnaturel. Pour un caprice de prince, caprice
+bienveillant d'ailleurs, et qui m'honore puisque vous me comparez à un
+brave homme, je ne veux perdre ni mes derniers jours de repos en ce
+monde ni mon éternité de salut en l'autre. J'ai eu l'honneur de dire à
+Votre Majesté qu'une personne attendait en bas, apportant des
+nouvelles intéressantes au chevalier de Crillon.
+
+Le roi, frappé du ton avec lequel frère Robert venait de lui parler,
+comprit que la décision du moine était irrévocable.
+
+--Soit, ajouta-t-il. Quelle que soit ma peine de n'avoir pu
+ressusciter un ami si regretté, je n'insisterai plus. Il y a peut-être
+au fond de cette opiniâtreté des raisons que je n'ai pas le droit
+d'approfondir. Vous êtes frère Robert, c'est bien, mais rien ne
+m'empêchera de reporter sur frère Robert l'affection et la
+reconnaissance inaltérables que je vouais à celui dont je vous ai
+parlé. J'attends de vous un dernier service: indiquez-moi une issue
+par laquelle je puisse sortir du couvent sans être découvert.
+
+--Rien de plus aisé. Suivez-moi. Nous avons une porte sur les champs,
+elle sera peut-être gardée dans une heure, maintenant elle ne l'est
+pas encore.
+
+--Partons ... Mais d'abord, frère Robert, embrassez-moi.
+
+Le moine se pencha lentement. Henri, dans un élan de tendresse,
+s'appuya sur les épaules de cette bizarre créature, qu'il sentait
+frémir et palpiter entre ses bras.
+
+La sonnette retentit dans le corridor.
+
+--C'est M. le comte d'Estrées qui s'impatiente sans doute, dit frère
+Robert en s'écartant bien vite pour dissimuler son émotion.
+
+--M. d'Estrées! s'écria le roi, qui ne put entendre froidement ce nom
+chéri. Est-il donc ici? qu'y vient-il faire?
+
+--Je vous l'ai dit, parler au chevalier de Crillon.
+
+--Oh! mon Dieu! serait-il arrivé quelque malheur à Gabrielle? dit le
+roi éperdu d'inquiétude.
+
+--Aucun, à moins que ce ne soit depuis dix minutes, répliqua
+flegmatiquement le moine; car il y a dix minutes je l'ai vue fraîche
+et belle à miracle.
+
+--Tu l'as vue?... Elle est donc en cette maison?
+
+--Sans doute, puisque son père y est.
+
+--Courons! courons la voir, cher frère! dit Henri qui avait déjà tout
+oublié pour ne songer qu'à son amour.
+
+--Peut-être Votre Majesté ferait-elle sagement de ne pas paraître, dit
+Robert. M. d'Estrées est venu demander l'hospitalité en notre maison,
+la sienne étant, je crois, envahie par des gens de guerre qui vous
+cherchent. Peut-être même a-t-il encore d'autres raisons pour placer
+sa fille ici. Le révérend prieur, qui aime fort M. d'Estrées, lui a
+fait donner les clefs du bâtiment neuf au fond du jardin, et, en ce
+moment, Mlle d'Estrées s'y installe avec ses femmes. Or, si Votre
+Majesté se montrait avant la fin de l'installation, peut-être M.
+d'Estrées emmènerait-il sa fille.
+
+--Par défiance de moi! s'écria Henri, c'est vrai.
+
+--Sinon par défiance, sire, du moins par respect, et pour ne pas
+déranger le roi en logeant sous le même toit que lui.
+
+--Qu'il me dérange ou non, je ne partirai certes pas à présent que je
+suis près de Gabrielle.
+
+--Et je crois, moi, dit tranquillement frère Robert, que le roi n'en
+partira que plus vite; car il ne voudrait pas perdre sa couronne et
+ruiner ses amis pour une oeillade. Il ne voudrait pas rendre les
+génovéfains suspects à M. d'Estrées, qui a pleine confiance en eux.
+Enfin le roi et Mlle d'Estrées ne peuvent habiter ici en même temps.
+
+--Vous avez raison, frère Robert, Henri oublie toujours qu'il
+s'appelle roi! Je pars, mais un dernier adieu à Gabrielle; où
+logera-t-elle, je vous prie?
+
+--Là-bas! dit le moine.
+
+Henri s'approcha alors de la fenêtre qui donnait sur les jardins. A
+l'extrémité du potager, c'est-à-dire à cent pas environ, s'élevait, au
+milieu des arbres, un pavillon octogone à deux étages, dont les
+contrevents venaient de s'ouvrir, et que le soleil radieux inondait de
+lumière et de chaleur.
+
+Par les fenêtres béantes, Henri vit s'empresser Gratienne et une autre
+fllle de service qui secouaient les tentures ou emplissaient d'eau des
+vases pour lesquels Gabrielle, assise au balcon de la fenêtre
+principale, préparait des roses et des jasmins fraîchement cueillis
+dans le parterre.
+
+Le coeur d'Henri s'emplit d'une tristesse amère quand il se vit si
+près de sa belle maîtresse dont, grâce à ce beau temps sans souffle et
+sans nuages, il entendait la douce voix se mêler dans les feuillages
+au chant des pinsons et des fauvettes.
+
+--0 mon trésor d'amour! s'écria-t-il, je reviendrai! et je reviendrai
+catholique! ajouta-t-il avec un significatif sourire.
+
+Déjà frère Robert avait devancé le roi. Ils passèrent devant une porte
+entr'ouverte par laquelle, au bruit de leurs pas, sortit une voix qui
+criait:
+
+--Pontis! j'ai faim.
+
+--N'est-ce pas le blessé de Crillon qui parle ainsi? demanda le roi.
+
+--Lui-même.
+
+--Pardieu! il faut que je profite de l'occasion pour voir ce fameux
+lit des Guise.
+
+Henri passa sa tête par la fente de la porte et dit:
+
+--Il y a dedans un beau garçon, ma foi, et qui a l'oeil excellent. Il
+n'a pas envie de mourir, le compère.
+
+Cinq minutes après, frère Robert revenait seul. Le roi était hors du
+couvent. Mme de Montpensier avait perdu la partie.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+QUERELLES
+
+
+M. d'Estrées, las d'attendre Crillon qui ne revenait pas et ne pouvait
+pas revenir, était allé rejoindre sa fille. Il la trouva au milieu de
+ses fleurs et de ses dentelles, riant à Gratienne pour dissimuler aux
+yeux de son père la profonde inquiétude que lui causait un
+déménagement si précipité.
+
+Ne pas questionner M. d'Estrées, c'eût été une imprudence; les jeunes
+filles s'accusent souvent par ce qu'elles ne disent pas aussi bien que
+par ce qu'elles avouent. Se taire à propos des événements qui
+intéressaient le roi devenait donc impossible, Gabrielle interrogea.
+
+--Monsieur, dit-elle au comte, vous avez vu dom Modeste, n'est-ce pas?
+est-il mieux instruit que nous? Qu'a-t-il dit de ces rassemblements de
+huguenots qui ont entouré notre maison de la Chaussée.
+
+--Il a pensé qu'il se préparait quelque expédition de ce coté, et que
+j'avais bien fait de quitter la maison où vous eussiez été exposée.
+
+Gabrielle, piquée de la réserve que son père gardait avec elle,
+répondit:
+
+--Mais ces huguenots sont les troupes royales.
+
+-Assurément.
+
+--Et nous sommes bons serviteurs du roi.
+
+--Qui en doute?
+
+--Tout le monde en doutera, quand on nous verra fuir devant les
+royalistes comme devant des Espagnols pillards ou des ligueurs.
+
+M. d'Estrées frappé de cette réponse faite avec tant de calme et de
+sens:
+
+--C'est bon, c'est bon, dit-il, ma fille, votre père sait ce qu'il a à
+faire, et nul ne lui en remontrera pour remplir un devoir.
+
+--Dès que vous le prenez ainsi, monsieur, ajouta Gabrielle devenue
+plus sérieuse, dès qu'il ne s'agit plus de raisonner avec un père,
+mais d'obéir à un maître, je me tais et j'obéis. Mes oeillets,
+Gratienne!
+
+M. d'Estrées aimait cette charmante fille, et redoutait précisément de
+lui paraître un tyran. Mais la faiblesse paternelle luttait en ce
+moment contre une impérieuse nécessité de se montrer surveillant
+sévère: cette nécessité l'emporta.
+
+--Vous voulez me forcer à vous parler du roi, dit-il, et je le sens
+bien; mais comme je découvre chaque jour que pour parler du roi, ou
+même pour parler avec lui, vous n'avez aucun besoin de votre père, il
+est inutile que je me fasse votre interprète ou que je vous apporte
+les nouvelles. Vous les apprendrez bien sans moi.
+
+Gabrielle rougit.
+
+--Monsieur, murmura-t-elle, voila encore vos soupçons.
+
+--Osez me dire que vous n'étiez pas avec le roi au moulin, quand je
+vous ai tant appelée du bord de l'eau?
+
+Gabrielle devint pourpre et baissa la tète.
+
+--Si vous aviez du moins la pudeur de mentir.
+
+--Eh! monsieur, refuse-t-on d'entendre un roi qui parle? Chasse-t-on
+un roi qui vous rencontre?
+
+--On fait tout pour obéir à son père, mademoiselle. Le père est
+au-dessus du roi.
+
+--D'accord, monsieur. Je ne l'ai jamais contesté. Je ne crois pas vous
+avoir jamais prouvé que je fusse mauvaise fille et désobéissante.
+
+--Je sais à quoi m'en tenir à cet égard. Au temps où nous vivons,
+beaucoup d'époux et de pères font aussi bon marché de l'honneur de
+leurs familles que les filles et les femmes, pour peu que le galant
+soit riche et titré. Un roi, c'est la fleur des galants, n'est-ce pas?
+même lorsqu'il est marié, même lorsqu'il est fameux par ses aventures,
+même lorsqu'il grisonne? Eh bien, mademoiselle, que le roi vous agrée
+ainsi, je m'en soucie peu. Je ne suis pas le père de Marie Touchet,
+moi, je ne suis pas un complaisant, et vous l'éprouverez: que dis-je?
+vous l'éprouvez déjà.
+
+Gabrielle regarda son père avec des yeux pleins de larmes.
+
+--Pour un bon serviteur du roi, dit-elle, vous traitez mal Sa Majesté.
+
+--Il y a en moi un père et un sujet. Le père est libre de juger la
+prud'homie du prince qui menace l'honneur de sa fille. Quant au sujet,
+il est dévoué, il est fidèle.
+
+Gabrielle secoua sa tête charmante.
+
+--Beau dévouement, murmura-t-elle, qui se cache au jour du danger!
+belle fidélité qui déserte la maison où peut-être un roi fugitif eût
+trouvé son plus sûr asile!
+
+M. d'Estrées commençait à s'irriter. L'oeil brillant, la main
+tremblante:
+
+--Je vous trouve hardie, s'écria-t-il, de blâmer votre père en ses
+desseins.
+
+--Mon père ne m'avait pas accoutumée à traiter le roi comme un ennemi.
+
+--Il fallait m'obéir quand je vous ai défendu de le recevoir.
+
+--Il fallait que vous eussiez le courage de chasser le roi quand il
+nous a fait l'honneur de sa visite.
+
+--Peut-être aurai-je ce courage plus tard. Mais pour n'avoir pas
+besoin de recourir à de pareilles extrémités, j'ai pris mes mesures.
+
+--Nous nous cachons dans un couvent d'hommes!
+
+--J'irai, moi, mademoiselle, prendre place aux côtés du roi, s'il y a
+bataille. Mais au moins le surveillerai-je en le défendant. Et tandis
+que nous sommes en paix, je défends mon honneur contre ce roi
+lui-même. J'amène ma fille en un couvent, d'où elle ne sortira....
+
+--Que le roi mort, peut-être, dit Gabrielle essuyant ses larmes.
+
+--Que mariée! s'écria M. d'Estrées, en observant la portée du coup sur
+sa malheureuse fille.
+
+Le coup fut terrible, Gabrielle se leva comme si elle eût été frappée
+au coeur.
+
+--Mariée ... balbutia-t-elle, est-ce possible!
+
+--C'est certain. Votre mari se défendra du roi comme il pourra. Si
+vous le secondez, tant mieux pour lui; s'il vous abandonne, cela le
+regarde.
+
+--Oh! monsieur, dit Gabrielle en s'approchant les mains jointes de son
+père, qui arpentait la chambre à grands pas, aurez-vous cette cruauté
+de sacrifier votre fille. Me marier! mais je n'aime personne.
+
+--Si vous n'aimez personne, il vous sera indifférent de vous marier.
+
+-Voilà votre morale?
+
+--Chacun pour soi; je sacrifie tout à mon honneur.
+
+--Ayez pitié de votre enfant.
+
+--C'est parce que j'en ai pitié que je la marie.
+
+--Vous me réduirez au désespoir.
+
+--Votre désespoir me fera moins souffrir que votre honte.
+
+--J'en mourrai.
+
+--Mieux vaut que vous mouriez de cette douleur que de mourir de ma
+main, ce qui fût arrivé si je vous eusse convaincue d'ignominie.
+
+Gabrielle se redressa, blessée.
+
+--Un père Romain, dit-elle; c'est beau. Mais la fille est Française.
+
+--Elle se vengera à la française, n'est-ce pas?
+
+--Elle se vengera comme elle pourra.
+
+--Cela regarde votre mari, mademoiselle.
+
+--Le mari sera-t-il aussi Romain?
+
+--Non, il est Picard. Il ne vaut pas un roi, mais c'est un seigneur de
+mérite. Il ne vous plaira peut-être pas, mais il me convient.
+
+--Il s'appelle?
+
+--Il s'appelle de Liancourt, seigneur d'Armeval, gouverneur de Chauny.
+
+Gabrielle poussa un cri d'épouvante. La délicatesse de la femme se
+révoltait.
+
+--Il est bossu, monsieur, dit-elle.
+
+--Il se redressera à votre bras.
+
+--Il a les jambes de travers.
+
+--Et vous l'esprit.
+
+--Les enfants le suivent quand il marche.
+
+--Il ira à cheval.
+
+--Monsieur, c'est un crime, c'est une atrocité. Il est veuf et a onze
+enfants.
+
+--Autant que de mille pistoles de revenu.
+
+Gabrielle, indignée, se dirigea vers la porte de la chambre voisine.
+
+--Ce n'est plus mon père le gentilhomme qui parle, dit-elle avec un
+dédain superbe, c'est Zamet le prêteur et le financier. Je pouvais
+discuter avec M. d'Estrées au sujet du roi de France, mais je n'ai
+rien à dire à Zamet sur les pistoles et les turpitudes de M. de
+Liancourt.
+
+En achevant ces paroles, elle poussa la porte, et entra toute pâle
+chez elle.
+
+--Soit, dit le père en la suivant, révoltez-vous, mais vous obéirez!
+et dès ce soir vous recevrez la visite de M. de Liancourt.
+
+--Vous me mépriseriez vous-même, si j'obéissais, dit-elle.
+
+--Pas de bruit, pas de scandale ici, ajouta M. d'Estrées un peu
+inquiet, car Gabrielle avait élevé la voix, et quelques éclats de
+cette scène avaient pu franchir les limites du parterre attenant au
+bâtiment neuf. Commencez par fermer les fenêtres.
+
+--Bien, faites-les mûrer, dit Gabrielle.
+
+M. d'Estrées grinça des dents, Gabrielle continua:
+
+--Si l'on demandait à dom Modeste une place pour moi dans l'_in pace_
+du couvent?
+
+Et après cette surexcitation qui avait brisé ses nerfs, la pauvre
+Gabrielle s'assit, toute pantelante et ruisselant de larmes.
+
+Gratienne s'élança, la prit dans ses bras, et la couvrit de ses
+baisers en grommelant mille malédictions contre le tyran qui faisait
+mourir sa chère maîtresse.
+
+M. d'Estrées, après s'être rongé les doigts et avoir mis ses
+manchettes en pièces, sortit furieux contre sa fille et plus encore
+contre lui-même.
+
+--Allons, dit-il, voilà que tout le monde se met aux fenêtres, il ne
+me manquait plus que cela. Du scandale dans un couvent où l'on me
+reçoit par faveur!
+
+Plusieurs fenêtres s'étaient ouvertes, en effet, soit dans les
+chambres des religieux, donnant sur les jardins, soit dans le
+corridor, où l'on vit apparaître çà et là une figure de génovéfain
+curieux.
+
+Mais ce qui contraria le plus M. d'Estrées, ce fut d'apercevoir en
+compagnie d'un jeune homme, à l'une des fenêtres du premier étage, la
+sévère et longue silhouette du frère Robert, dont on devinait sous le
+capuchon le regard inquisiteur.
+
+Le père féroce rougit, se sentit mal à l'aise et s'enfonça dans le
+taillis qui avoisinait le bâtiment neuf, pour cacher sa confusion et
+dévorer en paix sa mauvaise humeur.
+
+Ce jeune homme qui regardait de loin avec Robert, c'était Pontis,
+distrait des soins qu'il prodiguait à Espérance par l'éclat des voix
+qui se querellaient dans le bâtiment neuf.
+
+Frère Robert fit son profit de cet incident, et questionné par le
+garde, lui répondit quelques banalités avec la plus parfaite
+indifférence. Puis il sortit de la chambre.
+
+Pontis fut questionné à son tour par Espérance.
+
+--Qu'y a-t-il là-bas, demanda le blessé, et qu'as-tu été voir avec le
+frère à la fenêtre?
+
+--Rien, des femmes qui disputent.
+
+--Il y a donc des femmes en ce couvent? dit Espérance.
+
+--Malheureusement oui. A ce qu'il paraît, il faut qu'on en trouve
+partout.
+
+--Et elles disputent?
+
+--Est-ce que cela ne dispute pas toujours. Quelle espèce!
+
+Espérance sourit tristement.
+
+--Vous êtes payé pour en penser du bien, des femmes, ajouta Pontis.
+Hein! comme vous allez les aimer!
+
+--Le fait est que je m'y sens peu de penchant.
+
+--Sambioux! rien que la vue, rien que l'idée d'une femme me met en
+fureur.
+
+Pontis ferma violemment la fenêtre.
+
+--Pourquoi me prives-tu d'air et de soleil? dit Espérance.
+
+--Tiens, c'est vrai. Eh bien, c'est encore la faute de ces enragées
+créatures.
+
+--Là! là! ne crie pas si haut; tu me fais mal à la tête, elle est
+vide, ma tête, vois-tu, puisque par crainte de la fièvre, mes
+chirurgiens me refusent à manger.
+
+--Ils ont raison. Fuyons la fièvre comme nous fuirions une femme. La
+fièvre est femme! Sambioux! dit Pontis en approchant sa chaise du
+chevet d'Espérance, causons des crimes de la femme; j'en sais quelques
+abominables scélératesses que je vais vous raconter pour vous
+entretenir dans de bonnes dispositions. Allons! allons! vous riez,
+c'est bon signe!
+
+C'était bon signe en effet, Henri avait pronostiqué juste. Espérance
+ne se sentait aucune envie de mourir, et il vécut. Les soins combinés
+du frère chirurgien et du frère parleur éloignèrent de lui la fièvre,
+et à mesure que celle-là fuyait, la faim arrivait à grands pas. Les
+élixirs de l'infirmerie que prodiguait Robert et les blancs de poulet
+que Pontis allait voler à la cuisine rétablirent peu à peu la poitrine
+et restaurèrent l'estomac. La flamme revint dans les yeux, une vapeur
+rosée remonta sur les pommettes jaunes.
+
+A quelques jours delà, Crillon reparut chez les génovéfains. Il
+raconta de la part du roi au frère Robert l'enthousiasme des
+catholiques qui gardaient Henri et faisaient tendre la cathédrale de
+Saint-Denis. Il raconta la rage des huguenots qui rôdaient toujours
+autour de leur proie, et la fureur de Mme de Montpensier dont le
+premier coup avait échoué.
+
+Puis il alla vers son malade qu'il trouva en voie de guérison.
+
+--Grâce aux bons soins de Pontis et des frères génovéfains, dit
+Espérance, grâce à l'intérêt dont m'honore M. le chevalier de Crillon;
+cela seul suffirait pour ressusciter un mort!
+
+Crillon était pressé, il combla d'amitiés le blessé, remercia
+militairement Pontis et leur dit à tous deux:
+
+--Dépêchons-nous de guérir; il faut être sur pied bientôt pour une
+belle occasion. Entre nous, et bien bas, il s'agit d'aider Sa Majesté
+à entrer dans Paris! Chut... Rétablissez-vous bien vite, Espérance,
+car vous priveriez ce garçon qui vous veille, de l'honneur du premier
+assaut que je réclame ce jour-là pour mes gardes. Ce sera un grand
+spectacle, Espérance, et je veux que vous en jouissiez. Je veux que
+vous voyiez Crillon, l'épée à la main, sur une brèche! Chacun dit que
+c'est beau à voir. Rétablissez-vous!
+
+Le coeur du vieux soldat palpitait d'orgueil à l'idée d'un nouveau
+triomphe qu'il remporterait devant le fils de la Vénitienne.
+
+Pontis, en songeant à cette prise de Paris, bondissait comme un jeune
+lion.
+
+--Oui, dit-il, oui; rétablissez-vous bien vite, monsieur Espérance.
+
+--Ah çà, dit Crillon au blessé, vous êtes toujours content de ce
+drôle?
+
+Espérance prit la main de Pontis en souriant.
+
+--Il ne crie pas? il ne boit pas? il est sage comme une fille?
+
+--Sambioux! s'écria Pontis, si j'étais sage comme de certaines filles,
+ce serait joli!
+
+Espérance lui ferma la bouche d'un regard que surprit Crillon.
+
+--Mes coquins s'entendent à ce qu'il paraît, se dit-il; nous allons
+bien voir....
+
+--Allons, allons, s'écria-t-il d'un air dégagé, tout va bien. Adieu,
+Espérance; à bientôt. Venez, Pontis, me tenir l'étrier. J'ai bien ici
+la Varenne, qui m'a accompagné au couvent par ordre du roi, mais le
+porte-poulets de Sa Majesté est sans doute occupé quelque part. Venez.
+
+Pontis suivit Crillon l'oreille basse; il se doutait bien du motif qui
+poussait le chevalier à le mener à l'écart. Dès qu'ils furent au fond
+du corridor, dans un endroit bien désert:
+
+--Et ma commission? dit Crillon.
+
+--Quelle commission, monsieur?
+
+--Ce billet, que je t'avais chargé de prendre....
+
+--Ah! oui, dans les habits de M. Espérance. Eh bien, monsieur, je n'en
+ai pas trouvé.
+
+--Tu mens! dit Crillon.
+
+--Je vous assure, monsieur....
+
+--Tu mens!
+
+--Enfin, monsieur, il se peut qu'en chemin ce billet ait été perdu.
+
+--Je te dis que tu es un menteur et un maraud! tu as été conter à
+Espérance ce que je t'avais ordonné de lui taire. Le généreux
+Espérance t'a fait promettre de me dépister comme un vieux limier.
+
+--Mais, monsieur....
+
+--Assez! je n'aime pas les gens qui me bravent ou qui me trahissent.
+
+--Trahir, monsieur le chevalier, moi!
+
+--Sans doute, puisque tu as révélé ce que je t'avais confié; tu me
+devais deux fois obéissance, comme à ton colonel, comme à ton
+protecteur; tu me devais ta vie si je te l'eusse demandée, et je te
+croyais assez brave homme pour payer ta dette à l'occasion.
+
+--Ah! monsieur, épargnez-moi.
+
+--Si nous étions au camp, dit Crillon s'animant par degrés et
+tortillant sa moustache, je te ferais arquebuser. Ici, de gentilhomme
+à gentilhomme, je te blâme; de maître à serviteur, je te chasse!
+Ramasse tes hardes, si tu en as, et sors!
+
+--Oh! monsieur de Crillon, dit Pontis pâle et décontenancé, ayez pitié
+d'un pauvre garçon sans défense!
+
+--Je le veux bien. Donne-moi ce billet.
+
+Pontis baissa la tête.
+
+--Donne, ou non-seulement tu perdras le poste de confiance que je
+t'avais fixé ici, mais tu perdras encore ta pique de garde. Je suis
+ton colonel et je te casse! Tu n'es plus au service du roi!
+
+Pontis s'inclina humblement, les traits bouleversés par le désespoir.
+
+--Le billet? demanda encore une fois Crillon.
+
+Pontis se tut.
+
+--Monsieur de Pontis, ajouta Crillon furieux de cette résistance, je
+vous donne huit jours pour avoir regagné votre province. Je vous donne
+cinq minutes pour avoir quitté le couvent!
+
+Les larmes débordèrent des yeux du jeune homme, et il put à peine
+murmurer ces mots:
+
+--Permettez au moins que j'embrasse M. Espérance pour la dernière
+fois.
+
+Crillon ne répondit pas.
+
+--Une seule minute et je reviens, ajouta Pontis en se dirigeant vers
+la chambre du blessé.
+
+Il entra le coeur gonflé, se pencha sur le lit de son ami.
+
+--Qu'as-tu donc? s'écria Espérance.
+
+--Rien ... rien ... dit Pontis d'une voix entrecoupée. Reprenez votre
+billet, reprenez-le vite, cachez-le bien.
+
+--Pourquoi? demanda Espérance en se soulevant.
+
+--M. de Crillon me chasse, s'écria Pontis, éclatant comme un enfant en
+soupirs et en sanglots.
+
+Espérance poussa un cri et serra Pontis entre ses deux mains
+tremblantes.
+
+--Eh non! animal, dit tout à coup le chevalier, qui apparut en
+poussant la porte d'un coup de poing; non, je ne te chasse pas. Reste
+... tu es un honnête garçon. Voilà-t-il pas qu'ils pleurent tous les
+deux, les imbéciles. Gardez vos petits papiers, puisque cela vous
+convient. Harnibieu! que ces garçons-là sont bêtes!
+
+Et il s'enfuit à grands pas, honteux de sentir lui-même une vapeur
+humide au bord de ses paupières. Après qu'Espérance eut tout fait
+raconter à Pontis, les deux amis demeurèrent longtemps embrassés.
+
+--Oui, je me rétablirai vite, dit Espérance, pour bien t'aimer
+d'abord, pour assister au siège ensuite.
+
+--Et pour nous venger des femmes! dit Pontis.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+LE SEIGNEUR NICOLAS
+
+
+Le lendemain, Pontis, qui était tout rêveur et singulièrement
+préoccupé, demanda au frère Robert, lorsqu'il rendit sa visite à
+Espérance, s'il ne serait pas possible d'échanger la chambre du
+premier étage contre une autre au rez-de-chaussée, attendu que le
+blessé auquel on permettrait bientôt quelques pas dans le jardin,
+n'aurait plus d'escalier à descendre.
+
+Frère Robert répondit que précisément au-dessous, au rez-de-chaussée,
+se trouvait une chambre moins belle sans doute et dont le lit n'était
+pas historique, mais qui offrirait à ces messieurs la facilité qu'ils
+désiraient.
+
+La journée fut employée au transport d'Espérance dans cette nouvelle
+chambre. Le soir, Espérance venait de se remettre au lit, après
+quelques heures passées sur un fauteuil; c'était la première faveur de
+son médecin. Il était un peu las, un peu étourdi. Il avait besoin de
+repos, et, ni les charmes puissants de la soirée, si belle et si
+fraîche, ni l'attrait d'une collation préparée par Pontis ne
+réussissaient à le distraire des promesses d'un bon sommeil.
+
+--Tu souperas seul, près de mon lit, dit-il à son compagnon; tu me
+conteras quelque bonne histoire, pendant laquelle je m'endormirai.
+Allons, installe toi à table, et fais honneur au bon vin du couvent,
+toi qui n'as pas été blessé par M. la Ramée.
+
+Pontis posa un doigt sur ses lèvres.
+
+--Silence! dit-il; à présent que nous sommes au rez-de-chaussée, il
+faut parler bas. Non, dit-il, je ne souperai pas: merci.
+
+Espérance le regarda, étonné.
+
+--Je vous demanderai même, ajouta Pontis, la permission de rester à la
+fenêtre, et par conséquent de tenir la fenêtre ouverte. Tâchez de vous
+garantir du frais pour ce soir, mais il faut que la fenêtre reste
+ouverte.
+
+--Je ne comprends pas, mon cher Pontis.
+
+--Plus tard, plus tard, dit le garde.
+
+--Ah çà, mais, s'écria Espérance en se soulevant, tu as depuis hier
+des allures de mystère qui m'étonnent. Hier soir, tu regardais déjà
+comme aujourd'hui par la fenêtre de notre ancienne chambre; tout à
+coup je t'ai vu te pencher, observer, puis faire le plongeon, puis
+éteindre la lampe et recommencer à guetter.
+
+--C'est vrai, dit Pontis agité.
+
+--Et aujourd'hui, ton refus de souper, cette demande d'ouvrir la
+fenêtre....
+
+Pontis prit la lampe qu'il cacha tout allumée dans l'alcôve
+d'Espérance, de façon à tenir la chambre obscure, sans se priver pour
+cela de lumière à l'occasion.
+
+--Voilà que tu recommences ton manège ... Il y a quelque chose,
+Pontis!
+
+--Sambioux! s'il y a quelque chose, répliqua le garde à voix basse.
+Mais il y a des choses qui ne regardent pas les gens blessés, les gens
+à qui les émotions peuvent nuire.
+
+--C'est donc bien terrible, ce qu'il y a?
+
+--Cela peut le devenir.
+
+--Serait-ce pour cela que tu as demandé au frère Robert de nous
+déménager, car le prétexte de l'escalier m'a paru un peu frivole.
+
+--Il y a un fait, monsieur Espérance, c'est qu'au premier étage on a
+plus de chemin à faire qu'au rez-de-chaussée, si l'on veut tout à coup
+sauter dans le jardin.
+
+--Eh! mon Dieu! sauter dans le jardin! Vite, vite, conte-moi ce dont
+il s'agit.
+
+--Plus tard! après l'événement.
+
+--Tu vois bien qu'en me tenant ainsi en haleine, tu me fais cent fois
+plus de mal; l'impatience est une fièvre. Tu me donnes la fièvre.
+
+--Eh bien! voici, monsieur Espérance.
+
+Espérance l'arrêta.
+
+-Avant tout, nous sommes convenus que puisque je t'appelle Pontis, tu
+m'appelleras Espérance; pas de monsieur.
+
+--C'était le respect... Mais puisque vous le voulez absolument, j'en
+raconterai plus vite.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Il y a que, depuis deux jours, chaque soir, un homme se glisse dans
+le parterre.
+
+--Quel homme?
+
+--Si je le savais, je vous prie de croire que je n'aurais ni ce
+frisson, ni cette incertitude.
+
+--Il faut prévenir les frères....
+
+--Ah! bien oui, pour me faire manquer mon coup. Non pas, non pas!
+
+--Quel coup!
+
+--L'homme apparaît là-bas, tenez, au bout du petit mur. Vous saisissez
+bien la topographie, n'est-ce pas?
+
+--Parfaitement. J'ai passé aujourd'hui toute la journée derrière la
+fenêtre, et j'ai vu, j'ai admiré ces beaux jardins.
+
+--Vous savez que nous avons en face le bâtiment neuf.
+
+--Où l'on se querelle?
+
+--Oui, ces oiseaux méchants qu'on appelle femmes. Eh bien! ce bâtiment
+est tout a fait séparé du couvent par un mur, ce mur couvert de ces
+beaux pêchers....
+
+--Fort bien. Mais cependant une porte ouvre dans ce mur pour
+communiquer de la cour aux bâtiments neufs.
+
+--Porte fermée du côté des habitants du pavillon. Ce ne peut être par
+là que se glisse l'homme en question. Non. Il vient de droite, comme
+s'il entrait par le couvent.
+
+--Mon Dieu, tu te tourmentes bien vainement. Partout où il y a des
+femmes, il vient des hommes. Qui dit femme dit intrigue. Qui dit
+homme, dit papillon nocturne, phalène. Quelque lumière brille dans ce
+bâtiment neuf, ne fût-ce que dans les yeux de ces femmes, vite une
+phalène arrive, et s'y mire en attendant qu'elle s'y brûle.
+
+--Oh! je me suis fait tous ces raisonnements-là, répondit Pontis, et
+avec des variantes beaucoup moins flatteuses pour les femmes. Mais il
+faut bien se rendre à l'évidence. Si l'homme en question venait pour
+les gens du bâtiment neuf, c'est au bâtiment neuf qu'il irait,
+n'est-ce pas?
+
+--Je crois que oui.
+
+--Eh bien! pourquoi l'ai-je vu hier sous nos fenêtres à nous?
+
+--Ah! fit Espérance.
+
+--Regardant, marchant comme un chien d'arrêt qui sent le gibier,
+faisant le gros dos et choisissant les touffes de lilas ou les
+orangers pour s'y cacher.
+
+--C'est bizarre.
+
+--Vous croyez que cet homme vient pour le bâtiment neuf, et moi je
+crois qu'il vient pour nous.
+
+Espérance se redressa.
+
+--Cherchez bien, dit Pontis, si quelqu'un n'a pas intérêt à savoir ce
+qu'est devenu M. Espérance depuis son singulier départ d'un certain
+balcon caché sous les marronniers.
+
+--Mais, oui; tu as raison.
+
+--Cherchez bien si quelqu'un n'a pas un intérêt plus cher encore à
+finir ici ce qui a été si bien commencé là-bas; c'est-à-dire à défaire
+tout le bel ouvrage de nos bons génovéfains, et à remplacer M.
+Espérance, le ressuscité, par un beau jeune homme tout à fait et à
+jamais couché dans la bière.
+
+--Pontis! murmura Espérance, tu n'as pas eu en ce cas une bien
+heureuse idée en nous logeant à la portée du bras de ce misérable.
+
+--C'est que j'ai voulu le mettre à la portée du mien. Or voici mon
+idée. Si le rôdeur nocturne est, comme je le suppose, la Ramée ou un
+de ses complices, il reviendra, il s'embusquera au même endroit, il
+aura même fait quelque amélioration à son plan, afin de se rapprocher
+de nous. Tout à coup je lui tombe sur le dos par cette fenêtre, qui
+n'est qu'à trois pieds du sol. Ce sera un joli coup d'oeil, mon bon
+monsieur, mon cher Espérance! un coup d'oeil qui ne vaudra pas
+certainement le spectacle de Crillon sur la brèche, mais tant vaut
+l'homme, tant vaut la terre; tout est relatif, du creux de votre lit
+vous aurez de l'agrément.
+
+--Oh! j'en serai, dit Espérance, avec une sombre colère.
+
+--Vous me ferez le plaisir de rester coi, calme, et de ne pas
+seulement accélérer d'une pulsation les battements de votre coeur. Je
+ne cours pas le moindre danger; je n'y mettrai pas la moindre
+courtoisie. Quand on a affaire à un pareil assassin, on ne met pas des
+gants de gentilhomme. Voici la marche: boum! je saute; crac! je le
+saisis à la gorge pour bien constater son identité; prrr! je lui passe
+mon épée au travers du corps jusqu'à la garde. Et je ne vous demande
+qu'un quart de minute pour faire tout cela.
+
+--D'ailleurs, ajouta Pontis, il faut tout prévoir. Si dans ce combat,
+le malheur voulait que je fusse vaincu--c'est difficile, c'est
+impossible,--mais avec les lâches il faut toujours redouter quelque
+trahison: le pied peut me glisser; je puis m'enferrer dans quelque
+couteau dont ces coquins ont toujours plein leurs poches; en ce cas,
+prenez ma dague; vous aurez toujours bien assez de force pour la tenir
+droite de vos deux mains comme un clou. Le bandit, après m'avoir
+terrassé, viendrait vous achever. Il rencontrera la pointe et
+terminera ses destins, comme on dit, entre vos bras. Si je respire
+encore, avertissez-moi par un cri, et mon dernier souffle sera un
+joyeux éclat de rire.
+
+--Que d'imagination! allait répondre Espérance.
+
+Neuf heures sonnèrent à la chapelle du couvent.
+
+--Chut! dit Pontis, silence absolu d'abord! c'est à peu près l'heure.
+
+Pontis s'agenouilla devant la fenêtre ouverte, après avoir enveloppé
+Espérance dans ses rideaux et lui avoir mis le poignard dans les
+mains.
+
+La nuit était magnifique. Les fenêtres du bâtiment neuf scintillaient
+des premiers rayons de la lune; tout le jardin attenant au couvent
+était plongé dans une obscurité d'autant plus profonde.
+
+La tête seule de Pontis dépassait l'appui de la croisée; encore
+l'avait-il cachée derrière un gros vase de faïence à fleurs qui
+contenait des plantes grasses.
+
+Espérance, lui aussi, passait sa tête curieuse par l'ouverture de ses
+rideaux, et avait allongé hors du lit son bras armé.
+
+Pontis, comme un braconnier à l'affût, étendit derrière lui sa main
+droite, ce qui voulait dire à Espérance:
+
+--Je vois quelque chose.
+
+En effet, un homme dont les longues jambes arpentaient le sentier près
+du mur, dont le gros dos se courbait comme pour laisser moins de prise
+à la lumière du ciel, traversa le parterre et entra dans l'allée
+bordée d'orangers, qui longeait le bâtiment du couvent.
+
+Il vint s'arrêter à vingt pas de la fenêtre où guettait Pontis.
+
+On eût pu entendre craquer ses pas sur le sable.
+
+Le coeur des deux jeunes gens battait de telle force qu'en dépit de
+toutes les précautions de Pontis, la santé d'Espérance ne devait pas
+s'en trouver meilleure.
+
+L'homme s'accroupit derrière un oranger dont la vaste caisse le
+cachait tout entier, puis, après des regards multipliés qu'il
+adressait, tantôt devant, tantôt derrière, soit au zénith, soit au
+nadir, comme font les passereaux qui craignent d'être pris en flagrant
+délit de vol, il se rapprocha de la maison, à une distance de cinq ou
+six pas de la fenêtre.
+
+Pontis, bouillant d'impatience, de colère, de toutes les passions
+féroces qui allument chez l'homme la soif du sang naturelle aux
+tigres, n'attendit pas plus longtemps. Son épée nue dans les dents, se
+ramassant pour prendre un élan plus nerveux, il alla sauter presque
+sur le dos du mystérieux visiteur, le saisit d'une main à la gorge,
+selon son programme, de l'autre à la ceinture, et l'élevant en l'air,
+l'apporta et le jeta comme une masse dans la chambre d'Espérance. En
+un clin d'oeil il ferma la fenêtre, et approchant ses yeux ardents du
+visage de l'ennemi dont sa pointe menaçait la coeur:
+
+--Nous te tenons, brigand! murmura-t-il.
+
+Espérance dégagea promptement la lampe de l'alcôve. et alors s'offrit
+à leurs yeux un bien curieux spectacle.
+
+--Ce n'est pas lui! s'écria Espérance en apercevant une maigre et
+bizarre figure, hideuse de pâleur et d'effroi, un dos voûté, des
+genoux cagneux qui s'entre-choquaient avec épouvante.
+
+--C'est un bossu! dit Pontis.
+
+--Sans armes! ajouta Espérance.
+
+--Oui, sans armes, messieurs, sans armes et sans mauvaises intentions,
+articula faiblement une voix chevrotante, tandis que les jambes se
+redressaient, que l'homme se relevait et que les deux amis le
+considéraient, prêts à éclater de rire en présence de cette cigale
+qu'ils trouvaient à la place de l'hydre.
+
+Pontis mit son épée sous son bras, ajusta ses cheveux hérissés, et dit
+à l'étranger:
+
+--D'abord, qui êtes-vous?
+
+--Un honnête gentilhomme, monsieur.
+
+--Il me semble que les honnêtes gens ne se promènent pas la nuit en
+rampant dans les jardins. Vous me faites plutôt l'effet d'un voleur.
+
+L'étranger tira de sa poche une énorme bourse dont la rotondité, la
+sonorité métallique firent dire à Pontis:
+
+--Ce n'est point en effet la bourse d'un voleur; mais cependant, vous
+ne méditiez pas une bonne action en rôdant ainsi sous nos fenêtres!
+
+--Vos fenêtres, dit l'étranger... Ah! monsieur, ce n'était pas à vos
+fenêtres que j'en voulais.
+
+--Cependant, vous étiez dessous.
+
+~-Parce que, monsieur, c'est d'ici qu'on peut le mieux guetter
+l'endroit où je guettais.
+
+--Quel endroit?
+
+--La petite porte du bâtiment là-bas, celle qui donne dans le jardin.
+
+--Le bâtiment neuf? dit Espérance, se mêlant pour la première fois à
+l'entretien, celui où il y a des femmes?
+
+--Précisément, monsieur, répliqua l'étranger en adressant un salut
+courtois au malade, qui le lui rendit civilement.
+
+--Quand je te disais, ajouta Espérance en regardant Pontis. Monsieur
+vient pour....
+
+--Bah!... interrompit Pontis brutalement, car il lui en coûtait trop
+d'abandonner ainsi tout de suite ses beaux rêves de vengeance.
+Monsieur ne nous fera pas accroire qu'il muguettait au bâtiment neuf.
+Un amant, avec ce dos et ces jambes!
+
+--Pontis!... dit Espérance.
+
+L'étranger fit la grimace pour essayer de bien prendre la plaisanterie
+et répondit:
+
+--Ce n'est pas comme amant, monsieur, que je viens, c'est comme mari.
+
+--Ah! s'écrièrent les deux jeunes gens, dites-nous donc cela tout de
+suite.
+
+--Vous guettez votre femme? ajouta Pontis.
+
+--Ma future femme.
+
+--Une personne qui criait l'autre jour très-fort contre un homme assez
+vieux?
+
+--Mon futur beau-père, le comte d'Estrées, dit l'étranger. Quant à
+moi, messieurs, je ne suis pas un voleur, comme vous avez pu vous en
+convaincre, ni un homme de mauvaises moeurs; je m'appelle Nicolas
+d'Armeval de Liancourt.
+
+--Très-bien! très-bien! monsieur; prenez donc la peine de vous
+asseoir, s'écria Pontis en offrant un siège à l'étranger.
+
+--Et recevez tous nos regrets, ajouta Espérance. Nous vous avions pris
+pour un malfaiteur.
+
+--Nous avions formé le projet de vous massacrer, monsieur, dit Pontis.
+Ce m'est une joie sensible de vous voir sain et sauf. Une seconde de
+plus vous étiez mort.
+
+Nicolas d'Armeval de Liancourt se frotta, en souriant, les genoux et
+le dos.
+
+--Vous êtes peut-être froissé? demanda Espérance.
+
+--Je le crains. Mais cela se passera. Il me restera, messieurs,
+l'éternel plaisir d'avoir fait votre connaissance.
+
+Et il se frotta la peau de plus belle.
+
+--M. de Pontis, dit Espérance en présentant son ami, garde de Sa
+Majesté, favori de M. le chevalier de Crillon.
+
+Nicolas d'Armeval se leva pour saluer.
+
+--Le seigneur Espérance, l'un des plus riches gentilshommes de France,
+dit Pontis à son tour.
+
+--Qui regrette que sa blessure ne lui permette pas de vous saluer
+debout, ajouta Espérance avec sa riante et séduisante physionomie.
+Mais maintenant que nous vous connaissons mieux, pourrions-nous faire
+quelque chose qui vous fût agréable?
+
+Le seigneur de Liancourt se tournant vers les deux amis
+alternativement:
+
+--Oui, messieurs, vous pourriez d'abord me laisser accomplir
+paisiblement la tâche que je m'étais imposée.
+
+--De surveiller votre future femme? dit Pontis. Faites, monsieur,
+faites, et prenez-la en faute, monsieur, je vous le souhaite de tout
+mon coeur.
+
+Nicolas d'Armeval salua gracieusement.
+
+--Mais, dit Espérance, je ne vois pas bien ce que monsieur pouvait
+surveiller derrière cette caisse d'oranger. Le bâtiment où loge
+mademoiselle sa future est très-loin. De loin on voit mal.
+
+--Messieurs, vous me paraissez de si aimables jeunes gens, dit le
+seigneur de Liancourt, que je me sens pour vous plein de confiance.
+
+Il se frotta l'épaule avec une grimace de douleur.
+
+--Nous la justifierons, dit Pontis.
+
+--Il faut vous dire d'abord que M. d'Estrées et moi, nous désirons
+vivement ce mariage, mais que la future ne paraît pas aussi enchantée.
+
+--Les jeunes filles ont parfois des caprices, dit Espérance.
+
+--Mais savez-vous pourquoi Mlle d'Estrées me refuse?
+
+Espérance et Pontis, après avoir toisé M. de Liancourt de la tête aux
+pieds, échangèrent un regard qui signifiait:
+
+--Nous le devinons bien!
+
+--Elle refuse, poursuivit le futur mari, parce qu'en ce moment
+quelqu'un lui fait la cour.
+
+--Bah!
+
+--Un très-grand personnage qui lui envoie des messagers, des billets.
+
+--Êtes-vous bien sûr?
+
+--L'autre jour j'en ai surpris un.
+
+--Un billet?
+
+--Non, un messager. Un homme trop connu, messieurs, pour qu'on ne le
+reconnaisse pas....
+
+M. de Liancourt poussa un soupir.
+
+--M. de la Varenne, dit-il.
+
+--Le porte-poulets du roi? s'écria Pontis.
+
+--Lui-même, dit piteusement le futur.
+
+--Eh bien! alors le galant serait donc....
+
+--Chut! dit M. de Liancourt en se tournant vers le jardin.
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Pendant que nous causons, la chose que je voulais empêcher s'est
+faite.
+
+--Quelle chose, cher monsieur Nicolas? demanda Espérance.
+
+--Mlle d'Estrées avait dit au messager: « Demain, à neuf heures et
+demie, ma réponse à la petite porte! »
+
+--Eh bien!
+
+--Eh bien, j'avais projeté de m'embusquer, de surprendre la Varenne.
+Or, il est neuf heures et demie, la petite porte vient de se refermer
+et la réponse est donnée; je suis perdu.
+
+--Bon! Cher monsieur, dit Pontis, vous rattraperez cela. Est-ce que
+vous vouliez tuer la Varenne, par hasard?
+
+--Non, oh! non. Tuer un officier de Sa Majesté! non, certes, telle
+n'était pas mon intention.
+
+--Je comprends, dit Espérance, vous vouliez profiter de la surprise
+pour tout rompre avec votre beau-père.
+
+--Oh! pas davantage! rompre avec M. d'Estrées, perdre Mlle d'Estrées!
+une si charmante fille, un si beau parti!
+
+--Alors, que vouliez-vous donc faire, demanda Pontis, voyant Espérance
+froncer le sourcil.
+
+--Je voulais être sûr ... bien sûr: cela m'eût servi plus tard.
+
+Les deux jeunes gens se regardèrent.
+
+--Ne vous affligez donc pas, répliqua Pontis, c'est comme si vous
+l'étiez.
+
+--Je recommencerai mon épreuve, dit le seigneur d'Armeval, et
+maintenant que nous sommes amis, vous m'aiderez au besoin.
+
+--Pour être désagréable à une femme, dit Pontis, il n'est rien que je
+ne fasse.
+
+--Merci, merci, mon cher monsieur; et vous, seigneur Espérance?
+
+--Moi, je suis blessé, je ne puis bouger de mon lit, dit Espérance
+d'un ton sec.
+
+--Ainsi, je circulerai tant que je voudrai dans le jardin, la nuit,
+vous n'y ferez pas obstacle?
+
+--Pas le moins du monde, répliqua Pontis
+
+--Alors donc je m'en retourne pour cette fois, je serai plus heureux
+demain. Adieu, messieurs, adieu. Bonne santé, seigneur Espérance;
+gardez-moi le secret, n'est-ce pas?
+
+--Oh! sambioux! je le jure, dit Pontis.
+
+--Et moi non, murmura Espérance, tandis que le garde faisait repasser
+obligeamment le seigneur Nicolas par la fenêtre.
+
+Pontis rentra en se frottant les mains.
+
+--Bonne affaire, s'écria-il, voilà déjà que nous nous vengeons des
+femmes. Et d'une!
+
+--Viens ici, Pontis, dit Espérance, tu parles comme un croquant, comme
+un bélître, comme un Nicolas d'Armeval, mais non comme un gentilhomme;
+assieds-toi près de moi, je vais te le prouver en deux mots.
+
+--Tiens! dit Pontis surpris et calmé dans ses transports.
+
+Et il s'assit au chevet d'Espérance.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+SERVICE D'AMI
+
+
+Pontis semblait ne pas comprendre pourquoi Espérance avait interprété
+autrement que lui la scène précédente.
+
+--Nous étions résolus, dit-il, à profiter de toutes les occasions pour
+rendre aux femmes ce qu'elles nous ont fait.
+
+--Et d'abord, répliqua Espérance, que t'ont-elles fait, à toi, les
+femmes?
+
+--Elles m'ont tué mon ami, ou à peu près.
+
+--Ceci est une raison; mais toutes n'ont pas commis ce crime, et, du
+jour où je leur pardonnerai, force te sera bien de leur pardonner
+aussi.
+
+--Ainsi vous pardonnez! s'écria Pontis avec un grognement de colère,
+dites-nous cela tout de suite, et alors, au lieu de garder dans notre
+âme cette mémoire du mal qui fait l'homme fort et respectable, nous
+nous mettrons à écrire des rondeaux, des triolets et des virelais en
+l'honneur de ces dames; nous leur ferons des guirlandes entrelacées,
+nous broderons le chiffre d'Entragues avec celui de la Ramée, un
+couteau en sautoir, sambioux!
+
+--Tu es ridicule, mon pauvre garçon, dit Espérance, et si tu t'en vas
+toujours ainsi aux extrêmes, nous ne nous rencontrerons jamais. Oui,
+je hais les femmes, oui, j'en suis las, oui, je me vengerai lorsque
+l'occasion se présentera, mais la bonne occasion, entends-tu? Et pour
+réparer le dommage que l'une d'elles a fait à ma peau, je n'irai pas
+endommager mon honneur, ma conscience. D'ailleurs, apprends une chose,
+si tu ne la sais pas, un gentilhomme se laisse battre par les femmes,
+mais il ne bat que les hommes.
+
+--Ah! grommela Pontis, voilà une théorie que ces dames mettront à la
+mode si vous la produisez. L'impunité! Très-bien!
+
+--Qui te parle d'impunité? Impunie la femme qu'on méprise? Oh! tu
+verras si celle dont nous parlons ne se trouve pas cruellement punie.
+
+--Si elle a fait ce qu'elle a fait, c'est qu'elle ne vous aimait pas.
+Admettez-vous?
+
+--Soit. Eh bien?
+
+--Eh bien, si elle ne vous aime pas, que lui importe que vous la
+méprisiez?
+
+Espérance frappa doucement sur l'épaule de Pontis.
+
+--Gageons, dit-il, que dans ta province tu n'as connu que des
+chambrières?
+
+Pontis fit le gros dos.
+
+--Des couturières, allons, ajouta Espérance, je veux bien faire cette
+concession à ton juste orgueil. Mon cher, il en est de certaines
+femmes comme de certains chevaux. Pour punir ceux-ci, tu prends ton
+plus gros fouet, ton plus lourd bâton, un nerf de boeuf; mais cette
+bonne jument que j'avais, qu'on m'a volée là-bas, Diane, essaye de la
+battre!... Je n'avais pour la mettre au désespoir, qu'à dire: Voilà
+une bête paresseuse, je la vendrai. Diane eût fait alors le tour du
+monde. C'est qu'elle est de race noble et qu'elle sent l'outrage.
+Proportionne donc toujours la peine à la créature.
+
+--Belle créature que celle d'Ormesson.
+
+--Il a été dit, mon maître, qu'on n'en parlerait jamais, reprit
+Espérance avec une sorte de hauteur qui témoignait chez lui d'un vif
+déplaisir. Ainsi, plus un mot. Parlons de la dame qui habite le
+bâtiment neuf, et à laquelle un bossu tend des pièges nocturnes, ce
+qui est laid et indigne d'un homme. Je n'ai jamais aimé l'affût, même
+à la chasse. Il me faut la lutte. Je veux que mon ennemi, fût-ce un
+sanglier, me voie en face et choisisse parmi ses chances de salut ou
+de défense celle qui lui paraît la meilleure. Ici, la bête est
+inoffensive. Le chasseur est un petit monstre dont l'âme, j'en ai
+peur, est difforme comme l'échine. Mais, la partie est inégale entre
+ces deux adversaires. Rétablissons l'égalité.
+
+Pontis allait s'écrier, gesticuler, Espérance lui saisit les bras.
+
+--Je sais ce que tu vas dire, je vois les mots s'arranger sur tes
+lèvres: Ce brave bossu est sur le point d'épouser une femme, et on le
+trompe.
+
+--Précisément.
+
+--Mais triple Pontis que tu es, il veut épouser de force, puisque la
+future ne veut pas de lui.
+
+--Elle a un amant.
+
+--Raison de plus pour qu'elle refuse ce bossu.
+
+--Elle le refuse par vanité, par ambition, car, entre nous et bien
+bas, le roi n'est pas un beau seigneur: il a le nez prodigieux, les
+jambes sèches, le cuir basané; il est gris de poil comme un hérisson.
+Toujours à cheval et suant sous le harnais; c'est un étrange mignon de
+couchette. Il a quarante ans....
+
+--Je donnerais cent écus pour que M. de Crillon fût caché dans un
+coin, s'écria Espérance, il t'écorcherait vif, et tu l'aurais bien
+mérité, petit Iscariote qui trahis ton maître.
+
+--Oh! dit Pontis confus et effrayé, bien que le ton d'Espérance n'eût
+pas annoncé la colère, ce n'est point trahison, c'est raillerie; mon
+coeur est bon, si ma langue est mauvaise.
+
+La boiserie craqua comme un fugitif éclat de rire.
+
+Pontis, effaré, fit un bond dans la chambre. Espérance, égayé par
+cette terreur, eut toutes les peines du monde à empêcher le garde
+d'aller sonder tous les coins et recoins.
+
+--Cela t'apprendra, dit-il, à proférer des blasphèmes qui révoltent
+jusqu'aux murailles. Chaque fois qu'on dit du mal d'une femme ou d'un
+roi, il y a là une oreille pour entendre. Tu disais du mal de cette
+demoiselle du bâtiment neuf, et elle t'a peut-être entendu.
+
+--Impossible, dit Pontis avec une crainte naïve. C'est plutôt du roi
+que j'aurai dit certaines choses qui ne sont pas du tout l'expression
+de ma pensée.
+
+--A la bonne heure! s'écria Espérance en riant aux larmes.
+Rassure-toi, je vais te fournir l'occasion de réparer tout cela.
+Demain matin, tu vas aller au bâtiment neuf.
+
+Pontis ouvrit de grands yeux.
+
+--Tu demanderas à parler à Mlle d'Estrées. Tu es un garçon d'esprit,
+tous les gens de ton pays sont orateurs. Tu raconteras à la demoiselle
+purement et simplement la scène de ce soir. Tu ne nommeras pas M.
+Nicolas de Liancourt. Tu ne diras pas non plus qu'il est bossu. Tu ne
+feras aucune allusion à Fouquet la Varenne, ni par conséquent à celui
+qui l'envoie.
+
+--Mais alors, que dirai-je, s'écria Pontis, si vous me défendez tout?
+
+--Tu ne peux nommer M. de Liancourt, parce qu'il est incivil de
+paraître savoir à fond les affaires d'une demoiselle qui va se marier.
+Tu ne diras pas qu'il est bossu, parce que si elle l'épouse, c'est
+qu'elle ne s'en est pas aperçue jusqu'à présent. Quant à la Varenne et
+au roi, si tu en parles, c'est que décidément tu ne tiens pas à ce que
+ta tête reste sur tes épaules.
+
+--Eh bien! alors, monsieur Espérance, interrompit Pontis piqué,
+dictez-moi ce qu'il faudra dire.
+
+--Voici: Mademoiselle, j'habite dans ce couvent une chambre avec un
+gentilhomme, mon ami; nous avons remarqué que chaque soir un homme
+vient observer ce que vous faites, et que son attention se dirige
+particulièrement sur cette porte de communication. (Tu lui désigneras
+la porte.) Cet homme est petit, il a le dos un peu voûté, et il fait
+sa ronde à neuf heures et demie précises. J'ai pensé que ces
+renseignements pourraient vous être de quelque utilité. Veuillez les
+prendre en bonne part, et me croire, mademoiselle, votre bien
+respectueux serviteur.--Là-dessus, tu feras la révérence et t'en
+reviendras.
+
+--Respectueux! murmura Pontis ... respectueux pour la future de M.
+Nicolas! J'aime mieux les laisser démêler leur écheveau de fil?
+
+--Respectueux cent fois, mille fois, un million de fois pour la femme
+que ton prince honore de son amitié. Ne vois-tu pas, malheureux,
+combien d'affreuses catastrophes sont suspendues à ton silence? Si le
+roi vient en ce couvent! si on le guette! si le bossu, qui t'a paru un
+niais et à moi aussi, est un traître; si sous couleur de punir un
+rival, l'esprit religieux, l'esprit politique, ces furies altérées de
+sang, armaient le bras d'un assassin... Pontis! tu n'as donc ni coeur
+ni intelligence! Tu n'aimes donc et ne devines donc rien! Je voudrais
+avoir deux jambes capables de me porter, je voudrais qu'il fût jour,
+je donnerais la moitié de ma vie pour que ces mots que je t'ai dictés
+fussent déjà parvenus à l'oreille de cette demoiselle.
+
+--Sambiouxl s'écria Pontis, voilà qui est vrai! Le roi....
+
+--Eh bien! puisque tu es convaincu, observe qu'on gagne toujours
+quelque chose à ne pas accabler les femmes. Souhaite-moi le bonsoir et
+dormons vite, afin que, demain, tu sois plus tôt debout pour faire ta
+commission.
+
+--Dès que l'aurore sera levée, dit Pontis.
+
+--Non pas l'aurore, mais la demoiselle, répondit Espérance qui
+s'endormit bientôt d'un doux sommeil.
+
+Et la nature réparatrice avait prolongé ce sommeil jusqu'à neuf heures
+du matin, et le blessé ouvrait des yeux brillants et tout chantait
+autour de lui, oiseaux, zéphyrs et cascades, lorsqu'il aperçut Pontis,
+le coude sur son genou, le menton sur sa main, près de la fenêtre, sur
+laquelle les orangers versaient la neige odorante de leurs pétales
+trop mûrs.
+
+Espérance avait le teint si reposé, si uni, un coloris incarnat
+vivifiait si heureusement sa poétique physionomie, que Pontis s'écria
+en le voyant:
+
+--Lequel de nous deux a été blessé, mon maître?
+
+--J'ai faim, dit Espérance, j'ai soif, j'ai envie de me promener, je
+chanterais volontiers avec les bouvreuils et avec l'alouette. Mon âme
+est légère et nage dans ce beau ciel bleu.
+
+Pontis ouvrit la porte par laquelle deux religieux apportèrent la
+petite table garnie du déjeuner de malade qu'on permettait à
+Espérance.
+
+Celui-ci dévorait, avec le regret de ne pas faire plus pour son
+estomac irrité, lorsque le frère parleur entra, regarda
+silencieusement son blessé, et tirant de sa manche un flacon assez
+long et assez rond pour charmer l'oeil d'un convalescent, fit signe à
+l'un des frères servants de lui donner un verre.
+
+Le verre était d'un cristal mince et gravé. Svelte, s'évasant comme
+une campanule, il reposait sur un pied tordu en fine spirale. Déjà le
+soleil en dorait les facettes et y allumait ses feux prismatiques,
+lorsque le frère parleur versa lentement dans le cristal un vin jauni,
+velouté, qui changea l'opale en rubis, et embrassa de ses reflets les
+lèvres d'Espérance, à qui on présenta le verre.
+
+Les yeux de Pontis brillèrent comme des escarboucles, mais le frère
+parleur reboucha soigneusement son flacon, le remit dans sa manche, et
+sortit après avoir admiré l'effet de son vieux vin de Bourgogne sur
+les joues du convalescent.
+
+--Je ferais bien un marché avec le frère parleur, dit Pontis: un verre
+de mon sang pour un verre de ce généreux nectar!
+
+--Le vin est plus vieux que votre sang, mon frère, répondit un des
+religieux en souriant de voir le garde promener sa langue sur ses
+lèvres.
+
+--Et s'il est aussi rare que les paroles du frère parleur, ajouta
+Pontis, je n'ai pas de chance d'y goûter jamais. Quelle singulière
+idée a-t-on eue, dans le couvent, d'appeler parleur un homme qui
+n'ouvre jamais la bouche!
+
+Les religieux desservirent, et nos deux amis restèrent.
+
+--Eh bien! s'écria Espérance tout aussitôt, qu'en penses-tu?
+
+--Je pense que ce doit être du pommard, dit Pontis.
+
+--Je te parle de la future. Qu'a-t-elle dit?
+
+--Ah! oui... Eh bien elle n'a rien dit. Je suis arrivé juste au moment
+où elle se querellait avec son père. Il paraît que c'est leur
+habitude. En sorte que je n'ai vu qu'une camériste.
+
+--Jolie?
+
+--Ah! très-jolie, la misérable, répondit Pontis. Il est à remarquer
+que beaucoup trop de femmes sont jolies, c'est l'appât que le diable
+nous présente.
+
+-Nécessairement. Et cette camériste?
+
+--M'a caché aux premiers mots que je lui ai dits. Ces rusées sont
+tellement habituées aux intrigues! Elle m'a fourré tout de suite sous
+un escalier pour causer plus à l'aise; et quand j'ai eu annoncé de
+quelle part je venais.... Figurez-vous qu'elles nous connaissent.
+
+--Nous?
+
+--Est-ce que les femmes ne savent pas tout. «Ah! s'est écriée la jolie
+scélérate, c'est de la part du blessé. Très-bien!... Et vous dites que
+l'affaire est grave?--Des plus graves. Un homme rôde, vous observe, il
+y a piège... » Enfin, je lui ai fait une peur si épouvantable qu'elle
+a répondu ceci: « En ce moment et pour toute la journée impossible de
+causer avec mademoiselle, son père la garde, mais tantôt, à la brune,
+vers neuf heures, neuf heures et demie... » C'est leur heure, à ce
+qu'il paraît.
+
+--Tu pourras y retourner?
+
+--Inutile, on viendra.
+
+--Comment, on viendra? la camériste?
+
+--Il ne manquerait plus que ce fût la maîtresse. Au fait, je n'en
+répondrais pas.
+
+--Tu es fou!
+
+--A neuf heures et demie, on s'approchera de la fenêtre; il fera nuit;
+on entendra ce que tu as à dire, et voilà ma commission faite.
+
+Espérance baissa la tête.
+
+--Tu trouves cela bien aimable, n'est-ce pas? dit Pontis ironiquement,
+ces demoiselles qui se dérangent pour que nous ne nous dérangions pas!
+
+--Je trouve cela très-aimable et très-prudent, dit Espérance d'un ton
+sec. Cette demoiselle sait que je suis blessé, que je ne puis me
+remuer. Et puis elle ne veut pas qu'une lettre indiscrète promène
+ainsi sa confidence. Eh mais! s'écria-t-il tout à coup, je ne sais
+vraiment pourquoi je m'évertue à défendre cette demoiselle. Elle n'en
+a pas besoin. Qui t'a donné rendez-vous? Est-ce elle? Si tu trouves la
+démarche inconsidérée, à qui la faute? N'est-ce pas la suivante qui
+t'a parlé? Cette invention est de la camériste... N'est-ce pas la
+camériste qui viendra? Quelle nature sévère, bon Dieu!
+
+--Voilà que j'ai tort, murmura Pontis; allons j'ai tort.
+
+Ils passèrent la journée à essayer les forces d'Espérance, soit dans
+la chambre, soit devant la maison, sous les orangers en fleurs.
+L'expérience fut heureuse. S'asseyant à chaque instant, humant l'air à
+longs traits, donnant quelques minutes au sommeil quand les forces
+s'épuisaient trop vite, ils atteignirent ainsi la soirée. Le mal de
+tête inséparable des premiers efforts du convalescent avait à peu près
+disparu. Espérance se sentit assez frais et robuste pour s'étendre sur
+deux chaises devant la fenêtre, au lieu de reprendre le lit.
+
+Quand l'obscurité fut assez profonde pour que tous les détails se
+fussent éteints, soit dans le parterre soit dans les bâtiments, les
+deux amis attendirent paisiblement auprès de leur lampe, sur laquelle
+venaient tourbillonner les mouches de nuit et les papillons roux.
+
+Il leur sembla entendre un pas léger dans l'allée voisine; ce pas
+s'approcha rapidement, et Pontis dit tout bas à Espérance:
+
+--La voici.
+
+Gratienne accourait en effet, se glissant derrière les arbustes. Elle
+arriva devant la fenêtre et dit d'une voix presque fâchée:
+
+-Mais, si vous avez de la lumière, mademoiselle ne pourra pas
+approcher.
+
+--Mademoiselle! s'écria Pontis. Elle est donc là?
+
+--Tenez, entre ces deux caisses.
+
+Espérance aperçut une ombre. D'un revers de main il aplatit la lampe.
+Gratienne retourna vers sa maîtresse.
+
+--Eh bien! quand je le disais, murmura Pontis, les femmes sont des
+serpents.
+
+--Et vous, Pontis, un imbécile, répliqua Espérance, qui se releva sur
+ses coussins.
+
+Les deux femmes s'arrêtèrent devant la fenêtre. L'une, plus près,
+c'était Gratienne; l'autre à moitié cachée par sa compagne, sur
+l'épaule de laquelle elle s'appuyait.
+
+--Allons, dit Espérance à Pontis immobile, offre un siège.
+
+Pontis enleva une chaise qu'il fit passer par-dessus l'appui de la
+croisée, et qu'il déposa devant la tremblante visiteuse.
+
+--Veille, Gratienne, dit celle-ci.
+
+Gratienne s'avança avec précaution dans le jardin.
+
+--Veille, Pontis, dit Espérance au garde qui, enjambant la fenêtre,
+rejoignit la jeune camériste à quelque distance du bâtiment, et on eût
+pu les voir tous deux, pareils à deux statues, se dessiner en noir sur
+le fond gris de l'horizon.
+
+Espérance, voyant que Gabrielle n'avait pas encore osé s'approcher:
+
+--Mademoiselle, dit-il, veuillez vous asseoir, on vous verra moins que
+si vous demeuriez debout. Je vous prie de m'excuser si je ne vais à
+vous; mais le froid du soir est mauvais pour les blessures, et je
+reste bien à regret dans la chambre.
+
+L'ombre était si épaisse, que le jeune homme ne put rien distinguer
+sous la mante dont Gabrielle enveloppait sa tête.
+
+--Ah! monsieur, murmura une si douce voix qu'elle pénétra jusqu'au
+coeur d'Espérance, c'est donc vous qui voulez m'avertir d'un danger?
+Vous vous intéressez donc à une pauvre jeune fille sans défense? Votre
+secours imprévu m'a donné bien du courage. Il peut me sauver, le
+voulez-vous, monsieur?
+
+--Oui, mademoiselle; mais je vous prie, asseyez-vous.
+
+--M'asseoir!... oh! je ne sais pas même si j'aurai le temps d'achever
+ce que je voulais vous dire! Vous trouvez ma démarche bien hardie,
+n'est-ce pas? Si vous saviez combien je suis malheureuse!
+
+Espérance se rapprocha d'elle attendri par ces accents qui n'avaient
+rien d'humain.
+
+--Je devine, dit-il.
+
+--Oh! non, vous ne pouvez pas deviner. Mon Dieu! qui vient là?
+n'est-ce pas mon père?
+
+--Non, ce n'est personne; ne craignez rien, vos gardiens veillent.
+
+--C'est que mon père vient de me quitter seulement pour quelques
+minutes. Il est allé voir sur la route si ces détachements de
+huguenots occupent toujours les environs, et il pourrait revenir à
+l'improviste. Voyons, que je rassemble mes idées.
+
+Gabrielle cacha son visage dans ses mains. Espérance eût donné
+beaucoup pour voir si les traits étaient aussi doux que la voix.
+
+--Je voulais vous instruire, dit-il, de l'espionnage qu'une certaine
+personne dirige contre vous.
+
+Et en peu de mots il conta ce qu'il savait à Gabrielle: il énuméra les
+dangers qu'il avait entrevus. Elle l'interrompit.
+
+--Oui, dit-elle avec précipitation, oui, ce sont des dangers, mais
+j'en cours bien d'autres encore, et de bien plus terribles. Ce mariage
+dont mon père m'a menacée, ce n'est plus dans quinze jours, dans huit
+jours que M. d'Estrées veut me l'imposer, c'est tout de suite!
+
+Gabrielle, en prononçant ces paroles, fut prise d'un tremblement
+nerveux, et suffoquée par les larmes.
+
+--Du courage! mademoiselle, s'écria Espérance, ne pleurez pas ainsi,
+vous me déchirez le coeur. Vous disiez tout à l'heure que mon secours
+pourrait vous sauver. Comment? Quand? Quel secours? Parlez, ne pleurez
+pas.
+
+La jeune fille, s'approchant à son tour, s'assit ou plutôt se pencha
+sur l'appui de la fenêtre, et joignant les mains:
+
+--Promettez-moi de m'écouter favorablement, dit-elle avec véhémence,
+sinon je suis perdue, car tout m'abandonne et me trahit.
+
+--Oh! de toute mon âme. Mais qui donc vous trahit?
+
+--Jugez-en. Mon père m'a déclaré aujourd'hui qu'il avait tout préparé
+pour mon mariage. Éperdue, j'ai couru consulter mon vieil ami dom
+Modeste, le prieur, assisté de l'excellent frère Robert, qui a tant de
+fois été ma providence. Je leur ai expliqué ma triste situation.
+J'espérais en eux; ils ont tant de pouvoir sur l'esprit de M.
+d'Estrées!
+
+--Eh bien! mademoiselle?
+
+--Ils m'ont abandonnée! Ils m'ont déclaré qu'ils n'iraient jamais
+contre la volonté d'un père! J'ai eu beau prier, supplier, ils sont
+demeurés inflexibles. Alors, le désespoir m'a inspiré de venir vous
+trouver, vous, monsieur, protecteur inconnu qui ce matin m'aviez fait
+donner un avis par Gratienne. J'ai su que vous êtes gentilhomme, que
+vous êtes garde du roi.
+
+--Pas moi, mon ami, interrompit Espérance.
+
+--N'importe, j'ai su que vous étiez ami de M. de Crillon, le plus
+loyal et le plus généreux chevalier qui soit au monde. Un ami de
+Crillon, me suis-je dit, ne laissera jamais une pauvre femme dans la
+douleur, dans l'embarras, et au lieu de vous envoyer Gratienne, je
+suis venue vous demander avec franchise un service qui peut seul me
+sauver. Promettez-moi de consentir.
+
+--Si ce que vous demandez est possible.
+
+--C'est facile. Toutefois il faudrait bien du secret et de la
+diligence. Je n'ai qu'un seul ami, mais c'est un ami puissant. Il est
+absent et ignore à quelle extrémité je suis réduite. S'il le savait,
+il accourrait ou m'enverrait délivrer. Il peut tout, lui!...
+
+--Ah!... le roi? dit Espérance, avec une légère nuance de froideur qui
+n'échappa point à Gabrielle.
+
+--Oui, monsieur, le roi, dit-elle en baissant la tête.
+
+--Je croyais qu'hier M. de la Varenne était venu en ce couvent.
+N'a-t-il point apporté des nouvelles de Sa Majesté?
+
+--Hier, balbutia Gabrielle, il n'était pas question de précipiter
+ainsi ce mariage. Et d'ailleurs, M. de la Varenne ne reviendra plus
+ici avant que le roi n'y vienne lui-même. Quand sera-ce? Le roi est
+tout entier aux préparatifs de son abjuration. Si j'allais être mariée
+pendant son absence! pauvre prince!
+
+Espérance étouffa un soupir,
+
+--Que ne résistez-vous? dit-il.
+
+--Je l'ai tenté, mais la lutte m'a brisée. Je n'ai plus de force. On
+ne résiste pas à son père, quand il s'appelle M. d'Estrées. Et si le
+roi ne vient pas à mon aide, c'est fait de moi.
+
+--Que faut-il faire, mademoiselle? demanda Espérance.
+
+--J'ai écrit à la hâte quelques lignes qu'il faudrait faire tenir à Sa
+Majesté sur-le-champ. Ah! monsieur, quel service! et comme je vous
+bénirai toute ma vie!
+
+--Ce sera peut-être un bien mauvais service, mademoiselle, murmura
+Espérance; mais je n'ai pas le droit de vous faire part de mes
+observations. Vous aimez le roi.
+
+--C'est un si grand prince! un héros!
+
+--Je comprends votre enthousiasme, votre amour....
+
+--Mon admiration pour Sa Majesté.
+
+--Vous n'avez pas à vous en défendre, mademoiselle. Pour moi, je
+partirais sur-le-champ porter au roi votre billet. Mais je suis
+blessé, mademoiselle, souffrant. Je ne saurais me tenir debout, à plus
+forte raison monter à cheval; mais mon ami est libre et capable de
+galoper à cent lieues si vous voulez lui confier le billet. Je réponds
+de sa discrétion, de sa promptitude.
+
+--Oh! comment jamais payer tant d'obligeance? Voici le billet. Je vous
+souhaite la santé, monsieur.
+
+--Mademoiselle, je vous souhaite le bonheur.
+
+On entendit aboyer des chiens du côté du bâtiment neuf; les deux
+surveillants se replièrent avec précipitation comme des sentinelles
+sur le poste.
+
+Les tremblantes mains de Gabrielle assurèrent, par une affectueuse
+pression, la petite lettre dans la main d'Espérance.
+
+Déjà les deux jeunes filles s'étaient envolées comme des hirondelles,
+et la tiède pression, au lieu de s'effacer, dégénérait en une brûlure
+dévorante qui montait du bras au coeur.
+
+--Ce billet, murmura Espérance surpris, c'est donc du feu qu'il
+renferme!
+
+Il se souvint alors qu'avant de passer dans sa main le papier s'était
+échauffé sur le sein de Gabrielle.
+
+Le lendemain matin, Espérance s'habillait mélancoliquement, roulant
+mille pensées ternes dans son esprit qui lui paraissait plus malade
+que son corps; soudain la porte s'ouvrit et un capuchon apparut.
+
+Il n'y avait qu'un seul capuchon au monde qui eût cet air pédant et
+ces balancements majestueux. Espérance reconnut frère Robert, qui
+apportait le cordial accoutumé.
+
+Celui-ci promena ses regards dans la chambre comme quelqu'un qui
+cherche.
+
+--Je ne vois pas, dit-il, votre aimable compagnon, mon cher frère?
+
+--Pontis est sorti, mon cher frère, répliqua Espérance.
+
+--Ah! sorti ... je le regrette. Il y a ici pour faire les commissions
+de nos hôtes des servants et des valets. On eût épargné un dérangement
+à monsieur votre ami.
+
+Espérance se tut. Il ne savait pas mentir.
+
+--D'autant mieux, ajouta frère Robert, que M. de Pontis a dû monter à
+cheval. Car, en faisant ma ronde aux écuries, c'est le jour de
+provision, je n'ai plus vu son cheval au râtelier.
+
+Frère Robert attachait en parlant ainsi un regard pénétrant sur
+Espérance, toujours muet.
+
+--Il paraîtrait qu'il va loin, dit le moine.
+
+--Assez loin, cher frère.
+
+Le moine s'assit sur la fenêtre, à l'endroit où la veille Gabrielle
+avait serré la main d'Espérance.
+
+--M. de Crillon, ajouta frère Robert, lui avait bien recommandé de ne
+vous pas quitter. N'est-ce pas un tort que la désobéissance aux ordres
+de M. de Crillon?
+
+Espérance rougit.
+
+--Souvent, poursuivit le moine, les jeunes gens font bien des fautes,
+par trop peu d'esprit ou par trop de coeur. Ne va droit que qui va
+simplement.
+
+Espérance, fort embarrassé, répliqua:
+
+--Croyez, mon cher frère, que Pontis ira toujours droit.
+
+--Tout dépend du chemin, dit frère Robert.
+
+Espérance tressaillit.
+
+--Vous savez tout? demanda Espérance, à qui le secret pesait, et qui
+eût voulu en être soulagé.
+
+-Je ne sais absolument rien, dit froidement le moine, sinon que M. de
+Pontis est parti à cheval, mais je conjecture que pour vous avoir
+abandonné ainsi, il devait avoir de sérieux motifs.
+
+--Très-sérieux!
+
+--Tant pis! répéta le moine, mauvais ouvrage!
+
+--Jugez-en, cher frère, dit Espérance, heureux de se dégager d'une
+part de responsabilité, plus heureux encore de ne pas mentir: deux
+gens de coeur pouvaient-ils voir de sang-froid les injustices qui se
+commettent ici.
+
+--Il se commet des injustices? demanda frère Robert avec candeur.
+
+--Vous y êtes bien pour quelque chose, vous qui les avez sinon
+conseillées, du moins interprétées; vous qui pouviez sauver cette
+jeune fille et qui la laissez sacrifier.
+
+--Je ne comprends pas un mot, mon cher frère....
+
+--Au malheur de Mlle d'Estrées? A la violence qu'on lui fait?
+
+--J'ignorais que vous connussiez cette demoiselle, dit le moine avec
+un regard qui fit encore rougir Espérance.
+
+--Je la connais maintenant.
+
+--Et vous blâmez son père?
+
+--Moins que son futur mari. Se faire l'instrument avec lequel un père
+torture sa fille, c'est odieux!
+
+--Un remède qui sauve n'est jamais trop amer.
+
+--Soit; mais un mari est quelquefois trop bossu.
+
+Frère Robert prit un air béat et répondit:
+
+--Voilà des distinctions trop mondaines pour de pauvres moines comme
+nous, dont le devoir est de ne pas prendre parti dans les affaires
+d'autrui.
+
+--Heureusement, s'écria Espérance, que je ne suis pas moine.
+
+Frère Robert leva la tête comme s'il avait mal entendu.
+
+--A l'heure qu'il est, continua Espérance, bien des choses que vous
+avez nouées se dénouent, et je vous en fais l'aveu sans remords,
+persuadé qu'au fond du coeur vous m'approuvez, car vous êtes un digne
+religieux, humain, charitable, spirituel, et votre capuchon ne sait
+qu'à moitié votre pensée sur nos faiblesses mondaines. Cependant,
+dussiez-vous me blâmer, je répondrai que j'ai eu compassion d'une
+pauvre jeune fille sacrifiée, et que j'ai fait un petit complot contre
+la bosse de son futur mari.
+
+--Un complot?
+
+--A l'heure qu'il est, Pontis a prévenu quelqu'un, quelqu'un de
+très-puissant, qui prend ses mesures.
+
+--Il faudra qu'elles soient promptes, dit laconiquement frère Robert.
+
+--Elles le seront, et décisives aussi.
+
+--N'avez-vous besoin de rien ce matin, mon cher frère; pour remplacer
+près de vous votre compagnon, vous faut-il de la société?
+
+--Merci, dit Espérance, qui devina le désir du moine et laissa tomber
+la conversation.
+
+Tout à coup on heurta la porte et une voix aigrelette cria du dehors:
+
+--Cher frère Robert, êtes-vous là?
+
+--Entrez, dit Espérance.
+
+Le seigneur Nicolas d'Armeval entra, tout sautillant, tout effarouché.
+
+--Ah! je vous trouve enfin, cher frère, dit-il au moine; j'ai couru
+depuis une demi-heure, ce que j'ai à vous dire était si grave ... Non,
+ne sortons pas. Bonjour, monsieur Espérance, comment va, ce matin?...
+Très-bien! j'en suis charmé. Et votre ami aussi? Allons, c'est à
+merveille. Non, cher frère Robert, ne sortons pas pour causer, nous ne
+saurions avoir de plus aimable compagnie que celle de monsieur;
+monsieur est de mes amis. Il faut donc vous dire, mon très-cher frère,
+que nous avons découvert un complot, quand je dis nous, c'est M.
+d'Estrées ... ce n'est pas même M. d'Estrées, c'est un ami anonyme qui
+lui a fait donner avis,--je soupçonne ce cher prieur,--un avis de la
+plus haute importance. Ce doit être le révérend dom Modeste, l'homme
+qui sait tout et qui est pour moi une Providence! Enfin, je vous
+cherchais, je vous trouve, tout est arrangé.
+
+Ce flux de paroles et cette bruyante pantomime n'arrachèrent au moine
+ni un geste ni un mot. Il regarda et attendit.
+
+--Qu'y a-t-il d'arrangé, demanda Espérance?
+
+--Cela se devine, nous agissons: on attaque, nous parons. Allez, cher
+frère Robert, donner les derniers ordres, je vous prie.
+
+--Quels ordres, demanda le moine.
+
+--M. d'Estrées a été de grand matin trouver le prieur; mais dom
+Modeste n'était pas visible. M. d'Estrées lui a fait remettre alors
+l'avis mystérieux, en demandant un conseil sur la situation qui est
+critique. En effet, si le donneur d'avis est bien renseigné, si l'on
+nous enlève mademoiselle d'Estrées avant le mariage....
+
+Espérance fit un mouvement que le futur époux interpréta comme un
+geste de condoléance.
+
+--Oui, monsieur, dit-il, rien que cela! On veut nous l'enlever! Et
+sans l'ami inconnu, c'était fait!
+
+Espérance regarda le moine impassible sous son capuchon.
+
+--Qu'a fait répondre le prieur? dit Espérance dont le coeur battait.
+
+--Deux mots seulement; mais quels mots! _Avancez l'heure_! Et nous
+l'avançons!
+
+Espérance se leva effrayé.
+
+--Les brusques mouvements sont nuisibles, dit frère Robert en
+contenant le jeune homme par le simple contact de son doigt.
+
+--Ah! ajouta-t-il en se tournant vers le seigneur d'Armeval, nous
+l'avançons?
+
+--Et je viens au nom du prieur et au nom de M. d'Estrées vous prier de
+tout ordonner à cet effet.
+
+--J'obéirai au révérend prieur, dit frère Robert. Venez, monsieur de
+Liancourt.
+
+--Je voudrais dire deux mots à monsieur, s'écria Espérance en arrêtant
+le futur époux. Mais je ne vous retiens pas, cher frère.
+
+--J'attendrai que vous ayez fini, dit le moine tranquillement.
+
+--Avez-vous aussi un avis à me donner? demanda le seigneur d'Armeval à
+Espérance.
+
+--Peut-être.
+
+--Je vous écoute.
+
+--C'est un bon avis, en effet, ajouta Espérance, que d'engager un
+gentilhomme à réfléchir au moment de prendre une si dure résolution.
+
+M. de Liancourt ouvrit des yeux étonnés.
+
+--Il y va de votre honneur, continua le jeune homme.
+
+--N'est-ce pas, s'écria le futur, n'est-ce pas qu'il y va de mon
+honneur? Figurez-vous que tous mes amis attendent la fin de cette
+ridicule affaire. On me sait fiancé à mademoiselle d'Estrées; on peut
+avoir deviné les poursuites du roi. Chacun se dit en raillant, vous
+savez, l'épousera-t-il? l'épousera-t-il pas? C'est fatigant. Au moins,
+quand ce sera fini nous verrons.
+
+--Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, dit Espérance; il y
+va de votre honneur si vous épousez une femme qui refuse votre
+alliance.
+
+--Oh! par exemple! dit le petit homme, voilà qui m'est bien égal!
+C'est toujours de même avec les jeunes filles. Monsieur, ma première
+femme a fait les mêmes difficultés; il a fallu la contraindre à se
+marier. Un mois après elle se serait jetée dans le feu pour me suivre.
+Allons, frère Robert, allons faire nos préparatifs.
+
+--Je vous supplie encore une fois de réfléchir, dit Espérance, il se
+pourrait que vous vous fissiez des ennemis mortels.
+
+--Nous avons des lois! dit le petit homme avec emphase.
+
+--Les lois ne vous sauveront pas du mépris public, dit Espérance
+indigné.
+
+--Monsieur! si vous n'étiez pas blessé, malade! s'écria Nicolas
+d'Armeval en se dressant sur ses ergots avec une pantalonnade toute
+gasconne.
+
+Espérance allait s'irriter. Frère Robert intervint, arrêtant le petit
+homme d'un regard.
+
+--Mon frère, dit-il au futur, vous ne comprenez point les sages
+paroles de M. Espérance. C'est un gentilhomme trop bien élevé pour
+provoquer des querelles dans une sainte maison dont il est l'hôte. Il
+veut vous dire seulement que si, par hasard, votre femme se vengeait
+plus tard, il en résulterait pour votre considération un ou plusieurs
+échecs....
+
+--Très-bien! très-bien! dit le petit homme, vaincu par l'attitude
+calme et inoffensive que venait de prendre Espérance. Oh! plus tard
+comme plus tard, je réponds de la seconde madame de Liancourt comme de
+la première. Et puisque M. Espérance n'a que de bonnes intentions pour
+moi, rien ne m'arrête plus pour lui dire en ami:--Venez ce soir souper
+avec nous à Bougival chez le beau-père, où nous nous rendrons après la
+cérémonie. Pour ne point attirer imprudemment l'attention, nous aurons
+peu d'amis à l'église, beaucoup au festin de noces; on rira, c'est moi
+qui en réponds, on rira et l'on narguera les envieux! C'est convenu,
+monsieur Espérance, vous êtes des nôtres, vous et l'autre gentilhomme,
+le garde du roi! Ah! j'aurai à ma noce un garde du roi c'est piquant.
+Je ne le vois pas, ce gentilhomme, où est-il donc?
+
+--En courses, dit vivement frère Robert.
+
+--Il n'est pas moins bien invité. Vite, cher frère, obéissons au
+révérend prieur, et que dans une heure tout soit terminé. Monsieur
+Espérance, au revoir. Ne vous fatiguez pas à venir à la chapelle.
+Réservez vos forces pour la soirée.
+
+Il partit en disant ces mots. Frère Robert attacha sur Espérance un
+long regard, comme pour lire au fond de son âme, et il suivit le futur
+époux.
+
+--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour elle, se dit Espérance lorsqu'il
+fut seul. C'est au roi de la secourir. C'est à elle de se défendre, de
+gagner du temps. Oh! elle saura s'en tirer, les femmes ont toujours
+quelque ressource.
+
+Il n'avait pas achevé qu'un léger coup frappé sur les vitres de sa
+fenêtre le fit tressaillir; il regarda, vit Gratienne qui montrait sa
+tête derrière une caisse d'orangers. Aussitôt il ouvrit et un petit
+paquet vint tomber au milieu de la chambre. Déjà Gratienne fuyait dans
+l'allée ombreuse, et il la perdit de vue en un moment.
+
+Espérance ouvrit d'abord une enveloppe qui renfermait une lettre;
+l'écriture heurtée, trempée de larmes, lui révéla les angoisses du
+coeur qui l'avait pensée, le tremblement de la main qui l'avait
+écrite. Il lut avidement:
+
+«J'ai été trahie. Pour m'enlever ma dernière ressource, après une
+nouvelle discussion violente et décisive, mon père me traîne à
+l'autel. Je fusse déjà morte, si je n'avais à expliquer ma conduite à
+quelqu'un qui a reçu mes serments. Merci, monsieur, pour votre
+générosité. Remerciez votre ami qui aura pris une peine inutile. Je
+n'ai plus à vous demander qu'une grâce. Tout à l'heure, à cette
+chapelle où Dieu même m'abandonnera, ne m'abandonnez pas. Que j'aie
+près de moi un ami dont la compassion soulage ma peine. Et comme je
+n'ai jamais vu votre visage, comme je veux vous connaître pour ne
+jamais vous oublier, tâchez de vous trouver sur mon passage dans le
+jardin que je vais traverser; que je vous voie assis au banc de la
+fontaine, mes yeux en pleurs vous diront tout ce qu'il y a de
+reconnaissante amitié dans mon coeur.»
+
+Au fond de l'enveloppe, Espérance trouva un bracelet sur l'agrafe
+duquel était écrit en petites perles le nom de Gabrielle.
+
+--Moi non plus, pensa-t-il, je ne l'ai jamais vue, faut-il que nous
+nous connaissions en un si triste jour!
+
+Déjà la cloche tintait, le jeune homme attendri se dirigea vers le
+lieu du rendez-vous, et s'assit rêveur sur le banc de la fontaine.
+
+A peine avait-il laissé s'engourdir sa pensée au murmure de l'eau, que
+des voix retentirent dans le parterre du bâtiment neuf. La porte
+s'ouvrit, et l'on vit s'avancer par la grande allée dont cette
+fontaine formait le centre, tout le cortége qui accompagnait les époux
+à la chapelle.
+
+M. d'Estrées donnait la main à sa fille. Il était soucieux, inquiet.
+On lisait sur son visage la fatigue du combat dont il était sorti
+vainqueur.
+
+Gabrielle pâle, les yeux brillants de colère et de désespoir,
+regardait autour d'elle, soit pour chercher un secours inattendu, un
+miracle du ciel, soit au moins pour trouver l'ami qu'elle avait
+convoqué. Elle atteignit enfin la fontaine que masquait un massif
+d'églantiers et de lierres.
+
+Espérance se leva pour qu'elle le vit mieux. Mais alors il l'aperçut
+lui-même. Tous deux, en échangeant leurs regards furent frappés du
+même coup. Jamais elle n'avait soupçonné cette beauté noble, cette
+expression de douleur touchante, cette grâce majestueuse de tout le
+corps.
+
+Quant à lui, la femme qui resplendissait à ses yeux était au-dessus de
+tout les rêves d'un poëte: l'ensemble parfait de cette divine créature
+ne s'était jamais rencontré depuis la création. Ébloui, éperdu, il fit
+un pas vers elle. Elle s'arrêta sous son regard, fascinée, ravie. Ses
+yeux désolés avaient voulu dire: Adieu! Ils s'épanouirent pour dire:
+Au revoir!
+
+M. d'Estrées emmena sa fille qui, la tête tournée, regardait toujours
+en arrière. Espérance, entraîné par ce regard, ne s'aperçut pas même
+que M. de Liancourt le conduisait par les mains vers la chapelle.
+
+Une demi-heure après, Gabrielle s'appelait madame de Liancourt.
+Espérance priait, la tête cachée dans ses mains.
+
+Le beau-père et le gendre se félicitaient avec effusion.
+
+--Maintenant, s'écria M. d'Estrées, l'honneur est sauf. A vous de le
+maintenir, mon gendre!
+
+--Maintenant, disait le gendre, qu'on nous l'enlève! qu'on y vienne!
+
+Gabrielle éplorée, appuyée sur un des piliers de la chapelle,
+échangeait avec le frère parleur quelques mots qui la ranimèrent peu à
+peu comme la rosée redresse les fleurs.
+
+--Allons, mes amis! s'écria le seigneur d'Armeval, de la joie! et
+faisons tant de bruit autour de la nouvelle épouse, qu'elle oublie
+tout à fait les petits chagrins de la jeune fille.
+
+--Ma fille, dit M. d'Estrées à Gabrielle, il n'était qu'un moyen de
+vous sauver l'honneur, je l'ai employé. Pardonnez-moi. Je vous aimais
+trop pour supporter votre honte. Maintenant vous ne me devez plus
+l'obéissance. Accordez-moi toujours votre amitié. L'estime publique
+vous dédommagera de quelques songes ambitieux.... Retournons à notre
+maison de Bougival.
+
+Le frère parleur s'approcha de M. d'Estrées.
+
+--Pas encore! lui dit-il tout bas avec mystère. On a vu des cavaliers
+suspects rôder autour du couvent. Attendez d'avoir parlé au prieur et
+gardez soigneusement votre fille au bâtiment neuf.
+
+Et il s'éloigna lentement, après avoir fait un signe à M. de
+Liancourt, qui le suivit hors de la chapelle.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda ce dernier, papillonnant autour de frère
+Robert.
+
+--Presque rien, sinon que les cavaliers du roi sont arrivés.
+
+--Quels cavaliers? dit le petit homme, fort ému au nom du roi.
+
+--Ceux qui devaient enlever mademoiselle d'Estrées.
+
+--Ils arrivent trop tard! s'écria M. de Liancourt en riant du bout des
+dents.
+
+--Pour l'enlever, elle, oui, mais assez à temps pour vous enlever,
+vous.
+
+--Moi!
+
+--Sans doute! c'est leur plan, et ils vous cherchent à cet effet.
+
+--Ils me cherchent! s'écria le bossu épouvanté; mais alors, je vais
+m'enfuir, et je gagnerai la maison de Bougival par certains détours
+que je connais.
+
+--J'ai bien peur qu'une fois dehors ils ne vous saisissent, dit
+tranquillement frère Robert.
+
+--Mais c'est odieux!
+
+--C'est abominable.
+
+--Que faire?
+
+--A votre place, je serais embarrassé.
+
+--Si je demandais au révérend prieur de me cacher ici? Un couvent,
+c'est un asile.
+
+--L'idée est bonne mais ne manifestez rien, car il y a peut-être des
+espions ici!
+
+--Cachez-moi! cachez-moi! dit le seigneur Nicolas éperdu de terreur.
+
+--Je le veux bien, puisque vous le demandez, dit frère Robert en
+marchant devant le petit homme qui le poussait pour accélérer son pas.
+
+Arrivés dans un couloir sombre, derrière la chapelle, ils descendirent
+quelques degrés et le moine ouvrit la porte d'un réduit obscur.
+
+--Comme c'est noir! murmura le petit homme grelottant d'avance.
+
+--Noir, mais sûr, répondit frère Robert en y poussant le marié.
+Tenez-vous coi, je vous apporterai à manger moi-même jusqu'à parfaite
+sécurité.
+
+--Vous êtes un ange! balbutia le petit homme, dont les dents
+claquaient d'épouvante.
+
+Frère Robert ferma sur lui la porte à triple tour et monta les degrés
+avec un silencieux sourire.
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME
+
+
+
+
+TABLE
+
+I. Famine au camp.
+
+II. D'un lapin, de deux canards, et de ce qu'ils peuvent coûter dans
+le Vexin.
+
+III. Comment la Ramée fit connaissance avec Espérance.
+
+IV. Comment M. de Crillon interpréta l'article IV de la trêve.
+
+V. Pourquoi il s'appelait Espérance.
+
+VI. Une aventure de Crillon.
+
+VII. Ce qu'on apprend en voyageant.
+
+VIII. Mauvaise rencontre.
+
+IX. La maison d'Entragues.
+
+X. D'un mur mal joint et d'une fenêtre mal close.
+
+XI. Or et plomb.
+
+XII. Les habitudes de la maison.
+
+XIII. Le roi.
+
+XIV. De deux conversions célèbres.
+
+XV.
+
+XVI. Le moulin de la Chaussée.
+
+XVII. Comment, dans le moulin, Henri tira deux moutures du même sac.
+
+XVIII. Les génovéfains de Bezons.
+
+XIX. Visites.
+
+XX. Qui veut la fin veut les moyens.
+
+XXI. Le frère parleur.
+
+XXII. La duchesse Tisiphone.
+
+XXIII. Comment Henri échappa aux huguenots et comment Gabrielle
+échappa au roi.
+
+XXIV. Querelles.
+
+XXV. Le seigneur Nicolas.
+
+XXVI. Service d'ami.
+
+
+
+
+***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BELLE GABRIELLE, VOL. 1***
+
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
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+
+An alternative method of locating eBooks:
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+*** END: FULL LICENSE ***
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Binary files differ