The Project Gutenberg EBook of Eugenie Grandet, by Honore de Balzac

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Title: Eugenie Grandet

Author: Honore de Balzac

Release Date: February 12, 2004 [EBook #11049]

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

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EUGNIE GRANDET.

Scnes de la vie de Province.

par

HONOR DE BALZAC.




A MARIA,

_Que votre nom, vous dont le portrait est le plus bel ornement de cet
ouvrage, soit ici comme une branche de buis bnit, prise on ne sait 
quel arbre, mais certainement sanctifie par la religion et renouvele,
toujours verte, par des mains pieuses, pour protger la maison_.

  DE BALZAC



Il se trouve dans certaines provinces des maisons dont la vue inspire
une mlancolie gale  celle que provoquent les clotres les plus
sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus tristes.
Peut-tre y a-t-il  la fois dans ces maisons et le silence du clotre
et l'aridit des landes et les ossements des ruines. La vie et le
mouvement y sont si tranquilles qu'un tranger les croirait inhabites,
s'il ne rencontrait tout  coup le regard ple et froid d'une personne
immobile dont la figure  demi monastique dpasse l'appui de la croise,
au bruit d'un pas inconnu. Ces principes de mlancolie existent dans la
physionomie d'un logis situ  Saumur, au bout de la rue montueuse qui
mne au chteau, par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu
frquente, chaude en t, froide en hiver, obscure en quelques
endroits, est remarquable par la sonorit de son petit pav caillouteux,
toujours propre et sec, par l'troitesse de sa voie tortueuse, par la
paix de ses maisons qui appartiennent  la vieille ville, et que
dominent les remparts. Des habitations trois fois sculaires y sont
encore solides quoique construites en bois, et leurs divers aspects
contribuent  l'originalit qui recommande cette partie de Saumur 
l'attention des antiquaires et des artistes. Il est difficile de passer
devant ces maisons, sans admirer les normes madriers dont les bouts
sont taills en figures bizarres et qui couronnent d'un bas-relief noir
le rez-de-chausse de la plupart d'entre elles. Ici, des pices de bois
transversales sont couvertes en ardoises et dessinent des lignes bleues
sur les frles murailles d'un logis termin par un toit en colombage que
les ans ont fait plier, dont les bardeaux pourris ont t tordus par
l'action alternative de la pluie et du soleil. L se prsentent des
appuis de fentre uss, noircis, dont les dlicates sculptures se voient
 peine, et qui semblent trop lgers pour le pot d'argile brune d'o
s'lancent les oeillets ou les rosiers d'une pauvre ouvrire. Plus loin,
c'est des portes garnies de clous normes o le gnie de nos anctres a
trac des hiroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera jamais.
Tantt un protestant y a sign sa foi, tantt un ligueur y a maudit
Henri IV. Quelque bourgeois y a grav les insignes de sa _noblesse de
cloches_, la gloire de son chevinage oubli. L'Histoire de France est
l tout entire. A ct de la tremblante maison  pans hourds o
l'artisan a difi son rabot, s'lve l'htel d'un gentilhomme o sur le
plein-cintre de la porte en pierre se voient encore quelques vestiges de
ses armes, brises par les diverses rvolutions qui depuis 1789 ont
agit le pays. Dans cette rue, les rez-de-chausse commerants ne sont
ni des boutiques ni des magasins, les amis du moyen-ge y retrouveraient
l'ouvroure de nos pres en toute sa nave simplicit. Ces salles
basses, qui n'ont ni devanture, ni montre, ni vitrages, sont profondes,
obscures et sans ornements extrieurs ou intrieurs, Leur porte est
ouverte en deux parties pleines, grossirement ferres, dont la
suprieure se replie intrieurement, et dont l'infrieure arme d'une
sonnette  ressort va et vient constamment. L'air et le jour arrivent 
cette espce d'antre humide, ou par le haut de la porte, ou par l'espace
qui se trouve entre la vote, le plancher et le petit mur  hauteur
d'appui dans lequel s'encastrent de solides volets, ts le matin, remis
et maintenus le soir avec des bandes de fer boulonnes. Ce mur sert 
taler les marchandises du ngociant. L, nul charlatanisme. Suivant la
nature du commerce, les chantillons consistent en deux ou trois baquets
pleins de sel et de morue, en quelques paquets de toile  voile, des
cordages, du laiton pendu aux solives du plancher, des cercles le long
des murs, ou quelques pices de drap sur des rayons. Entrez? Une fille
propre, pimpante de jeunesse, au blanc fichu, aux bras rouges quitte son
tricot, appelle son pre ou sa mre qui vient et vous vend  vos
souhaits, flegmatiquement, complaisamment, arrogamment, selon son
caractre, soit pour deux sous, soit pour vingt mille francs de
marchandise. Vous verrez un marchand de merrain assis  sa porte et qui
tourne ses pouces en causant avec un voisin, il ne possde en apparence
que de mauvaises planches  bouteilles et deux ou trois paquets de
lattes; mais sur le port son chantier plein fournit tous les tonneliers
de l'Anjou; il sait,  une planche prs, combien il _peut_ de tonneaux
si la rcolte est bonne; un coup de soleil l'enrichit, un temps de
pluie le ruine: en une seule matine, les poinons valent onze francs
ou tombent  six livres. Dans ce pays, comme en Touraine, les
vicissitudes de l'atmosphre dominent la vie commerciale. Vignerons,
propritaires, marchands de bois, tonneliers, aubergistes, mariniers
sont tous  l'afft d'un rayon de soleil; ils tremblent en se couchant
le soir d'apprendre le lendemain matin qu'il a gel pendant la nuit;
ils redoutent la pluie, le vent, la scheresse, et veulent de l'eau, du
chaud, des nuages,  leur fantaisie. Il y a un duel constant entre le
ciel et les intrts terrestres. Le baromtre attriste, dride, gaie
tour  tour les physionomies. D'un bout  l'autre de cette rue,
l'ancienne Grand'rue de Saumur, ces mots: Voil un temps d'or! se
chiffrent de porte en porte. Aussi chacun rpond-il au voisin: Il pleut
des louis, en sachant ce qu'un rayon de soleil, ce qu'une pluie
opportune lui en apporte. Le samedi, vers midi, dans la belle saison,
vous n'obtiendriez pas pour un sou de marchandise chez ces braves
industriels. Chacun a sa vigne, sa closerie, et va passer deux jours 
la campagne. L, tout tant prvu, l'achat, la vente, le profit, les
commerants se trouvent avoir dix heures sur douze  employer en
joyeuses parties, en observations, commentaires, espionnages continuels.
Une mnagre n'achte pas une perdrix sans que les voisins ne demandent
au mari si elle tait cuite  point. Une jeune fille ne met pas la tte
 sa fentre sans y tre vue par tous les groupes inoccups. L donc les
consciences sont  jour, de mme que ces maisons impntrables, noires
et silencieuses n'ont point de mystres. La vie est presque toujours en
plein air: chaque mnage s'assied  sa porte, y djeune, y dne, s'y
dispute. Il ne passe personne dans la rue qui ne soit tudi. Aussi,
jadis, quand un tranger arrivait dans une ville de province, tait-il
gauss de porte en porte. De l les bons contes, de l le surnom de
_copieux_ donn aux habitants d'Angers qui excellaient  ces railleries
urbaines. Les anciens htels de la vieille ville sont situs en haut de
cette rue jadis habite par les gentilshommes du pays. La maison pleine
de mlancolie o se sont accomplis les vnements de cette histoire
tait prcisment un de ces logis, restes vnrables d'un sicle o les
choses et les hommes avaient ce caractre de simplicit que les moeurs
franaises perdent de jour en jour. Aprs avoir suivi les dtours de ce
chemin pittoresque dont les moindres accidents rveillent des souvenirs
et dont l'effet gnral tend  plonger dans une sorte de rverie
machinale, vous apercevez un renfoncement assez sombre, au centre duquel
est cache la porte de la maison  monsieur Grandet. Il est impossible
de comprendre la valeur de cette expression provinciale sans donner la
biographie de monsieur Grandet.

Monsieur Grandet jouissait  Saumur d'une rputation dont les causes et
les effets ne seront pas entirement compris par les personnes qui n'ont
point, peu ou prou, vcu en province. Monsieur Grandet, encore nomm par
certaines gens le pre Grandet, mais le nombre de ces vieillards
diminuait sensiblement, tait en 1789 un matre-tonnelier fort  son
aise, sachant lire, crire et compter. Ds que la Rpublique franaise
mit en vente, dans l'arrondissement de Saumur, les biens du clerg, le
tonnelier, alors g de quarante ans, venait d'pouser la fille d'un
riche marchand de planches. Grandet alla, muni de sa fortune liquide et
de la dot, muni de deux mille louis d'or, au district, o, moyennant
deux cents doubles louis offerts par son beau-pre au farouche
rpublicain qui surveillait la vente des domaines nationaux, il eut pour
un morceau de pain, lgalement, sinon lgitimement, les plus beaux
vignobles de l'arrondissement, une vieille abbaye et quelques mtairies.
Les habitants de Saumur tant peu rvolutionnaires, le pre Grandet
passa pour un homme hardi, un rpublicain, un patriote, pour un esprit
qui donnait dans les nouvelles ides, tandis que le tonnelier donnait
tout bonnement dans les vignes. Il fut nomm membre de l'administration
du district de Saumur, et son influence pacifique s'y fit sentir
politiquement et commercialement. Politiquement, il protgea les
ci-devant et empcha de tout son pouvoir la vente des biens des migrs;
commercialement, il fournit aux armes rpublicaines un ou deux
milliers de pices de vin blanc, et se fit payer en superbes prairies
dpendant d'une communaut de femmes que l'on avait rserve pour un
dernier lot. Sous le Consulat, le bonhomme Grandet devint maire,
administra sagement, vendangea mieux encore; sous l'Empire, il fut
monsieur Grandet. Napolon n'aimait pas les rpublicains: il remplaa
monsieur Grandet, qui passait pour avoir port le bonnet rouge, par un
grand propritaire, un homme  particule, un futur baron de l'Empire.
Monsieur Grandet quitta les honneurs municipaux sans aucun regret. Il
avait fait faire dans l'intrt de la ville d'excellents chemins qui
menaient  ses proprits. Sa maison et ses biens, trs avantageusement
cadastrs, payaient des impts modrs. Depuis le classement de ses
diffrents clos, ses vignes, grce  des soins constants, taient
devenues la tte du pays, mot technique en usage pour indiquer les
vignobles qui produisent la premire qualit de vin. Il aurait pu
demander la croix de la Lgion-d'Honneur. Cet vnement eut lieu en
1806. Monsieur Grandet avait alors cinquante-sept ans, et sa femme
environ trente-six. Une fille unique, fruit de leurs lgitimes amours,
tait ge de dix ans. Monsieur Grandet, que la Providence voulut sans
doute consoler de sa disgrce administrative, hrita successivement
pendant cette anne de madame de La Gaudinire, ne de La Bertellire,
mre de madame Grandet; puis du vieux monsieur La Bertellire, pre de
la dfunte; et encore de madame Gentillet, grand'mre du ct maternel:
trois successions dont l'importance ne fut connue de personne.
L'avarice de ces trois vieillards tait si passionne que depuis
longtemps ils entassaient leur argent pour pouvoir le contempler
secrtement. Le vieux monsieur La Bertellire appelait un placement une
prodigalit, trouvant de plus gros intrts dans l'aspect de l'or que
dans les bnfices de l'usure. La ville de Saumur prsuma donc la valeur
des conomies d'aprs les retenus des biens au soleil. Monsieur Grandet
obtint alors le nouveau titre de noblesse que notre manie d'galit
n'effacera jamais: il devint _le plus impos_ de l'arrondissement. Il
exploitait cent arpents de vignes, qui, dans les annes plantureuses,
lui donnaient sept  huit cents poinons de vin. Il possdait treize
mtairies, une vieille abbaye, o, par conomie, il avait mur les
croises, les ogives, les vitraux, ce qui les conserva; et cent
vingt-sept arpents de prairies o croissaient et grossissaient trois
mille peupliers plants en 1793. Enfin la maison dans laquelle il
demeurait tait la sienne. Ainsi tablissait-on sa fortune visible,
Quant  ses capitaux, deux seules personnes pouvaient vaguement en
prsumer l'importance: l'une tait monsieur Cruchot, notaire charg des
placements usuraires de monsieur Grandet; l'autre, monsieur des
Grassins, le plus riche banquier de Saumur, aux bnfices duquel le
vigneron participait  sa convenance et secrtement. Quoique le vieux
Cruchot et monsieur des Grassins possdassent cette profonde discrtion
qui engendre en province la confiance et la fortune, ils tmoignaient
publiquement  monsieur Grandet un si grand respect que les observateurs
pouvaient mesurer l'tendue des capitaux de l'ancien maire d'aprs la
porte de l'obsquieuse considration dont il tait l'objet. Il n'y
avait dans Saumur personne qui ne ft persuad que monsieur Grandet
n'et un trsor particulier, une cachette pleine de louis, et ne se
donnt nuitamment les ineffables jouissances que procure la vue d'une
grande masse d'or. Les avaricieux en avaient une sorte de certitude en
voyant les yeux du bonhomme, auxquels le mtal jaune semblait avoir
communiqu ses teintes. Le regard d'un homme accoutum  tirer de ses
capitaux un intrt norme contracte ncessairement, comme celui du
voluptueux, du joueur ou du courtisan, certaines habitudes
indfinissables, des mouvements furtifs, avides, mystrieux qui
n'chappent point  ses coreligionnaires. Ce langage secret forme en
quelque sorte la franc-maonnerie des passions. Monsieur Grandet
inspirait donc l'estime respectueuse  laquelle avait droit un homme qui
ne devait jamais rien  personne, qui, vieux tonnelier, vieux vigneron,
devinait avec la prcision d'un astronome quand il fallait fabriquer
pour sa rcolte mille poinons ou seulement cinq cents; qui ne manquait
pas une seule spculation, avait toujours des tonneaux  vendre alors
que le tonneau valait plus cher que la denre  recueillir, pouvait
mettre sa vendange dans ses celliers et attendre le moment de livrer son
poinon  deux cents francs quand les petits propritaires donnaient le
leur  cinq louis. Sa fameuse rcolte de 1811, sagement serre,
lentement vendue, lui avait rapport plus de deux cent quarante mille
livres. Financirement parlant, monsieur Grandet tenait du tigre et du
boa: il savait se coucher, se blottir, envisager longtemps sa proie,
sauter dessus; puis il ouvrait la gueule de sa bourse, y engloutissait
une charge d'cus, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui
digre, impassible, froid, mthodique. Personne ne le voyait passer sans
prouver un sentiment d'admiration mlang de respect et de terreur.
Chacun dans Saumur n'avait-il pas senti le dchirement poli de ses
griffes d'acier?  celui-ci matre Cruchot avait procur l'argent
ncessaire  l'achat d'un domaine, mais  onze pour cent;  celui-l
monsieur des Grassins avait escompt des traites, mais avec un
effroyable prlvement d'intrts. Il s'coulait peu de jours sans que
le nom de monsieur Grandet ft prononc soit au march, soit pendant les
soires dans les conversations de la ville. Pour quelques personnes, la
fortune du vieux vigneron tait l'objet d'un orgueil patriotique. Aussi
plus d'un ngociant, plus d'un aubergiste disait-il aux trangers avec
un certain contentement: Monsieur, nous avons ici deux ou trois
maisons millionnaires; mais, quant  monsieur Grandet, il ne connat
pas lui-mme sa fortune!En 1816 les plus habiles calculateurs de
Saumur estimaient les biens territoriaux du bonhomme  prs de quatre
millions; mais, comme terme moyen, il avait d tirer par an, depuis
1793 jusqu'en 1817, cent mille francs de ses proprits, il tait
prsumable qu'il possdait en argent une somme presque gale  celle de
ses biens-fonds. Aussi, lorsqu'aprs une partie de boston, on quelque
entretien sur les vignes, on venait  parler de monsieur Grandet, les
gens capables disaient-ils:

--Le pre Grandet?... le pre Grandet doit avoir cinq  six millions.

--Vous tes plus habile que je ne le suis, je n'ai jamais pu savoir le t
otal, rpondaient monsieur Cruchot ou monsieur des Grassins s'ils
entendaient le propos. Quelque Parisien parlait-il des Rotschild ou de
monsieur Laffitte, les gens de Saumur demandaient s'ils taient aussi
riches que monsieur Grandet. Si le Parisien leur jetait en souriant une
ddaigneuse affirmation, ils se regardaient en hochant la tte d'un air
d'incrdulit. Une si grande fortune couvrait d'un manteau d'or toutes
les actions de cet homme. Si d'abord quelques particularits de sa vie
donnrent prise au ridicule et  la moquerie, la moquerie et le ridicule
s'taient uss. En ses moindres actes, monsieur Grandet avait pour lui
l'autorit de la chose juge. Sa parole, son vtement, ses gestes, le
clignement de ses yeux faisaient loi dans le pays, o chacun, aprs
l'avoir tudi comme un naturaliste tudie les effets de l'instinct chez
les animaux, avait pu reconnatre la profonde et muette sagesse de ses
plus lgers mouvements.

--L'hiver sera rude, disait-on, le pre Grandet a mis ses gants fourrs:
il faut vendanger.

--Le pre Grandet prend beaucoup de merrain, il y aura du vin cette
anne. Monsieur Grandet n'achetait jamais ni viande ni pain. Ses
fermiers lui apportaient par semaine une provision suffisante de
chapons, de poulets, d'oeufs, de beurre et de bl de rente. Il possdait
un moulin dont le locataire devait, en sus du bail, venir chercher une
certaine quantit de grains et lui en rapporter le son et la farine. La
grande Nanon, son unique servante, quoiqu'elle ne ft plus jeune,
boulangeait elle-mme tous les samedis le pain de la maison. Monsieur
Grandet s'tait arrang avec les marachers, ses locataires, pour qu'ils
le fournissent de lgumes. Quant aux fruits, il en rcoltait une telle
quantit qu'il en faisait vendre une grande partie au march. Son bois
de chauffage tait coup dans ses haies ou pris dans les vieilles
truisses  moiti pourries qu'il enlevait au bord de ses champs, et ses
fermiers le lui charroyaient en ville tout dbit, le rangeaient par
complaisance dans son bcher et recevaient ses remercments. Ses seules
dpenses connues taient le pain bnit, la toilette de sa femme, celle
de sa fille, et le payement de leurs chaises  l'glise; la lumire,
les gages de la grande Nanon, l'tamage de ses casseroles;
l'acquittement des impositions, les rparations de ses btiments et les
frais de ses exploitations. Il avait six cents arpents de bois rcemment
achets qu'il faisait surveiller par le garde d'un voisin, auquel il
promettait une indemnit. Depuis cette acquisition seulement, il
mangeait du gibier. Les manires de cet homme taient fort simples. Il
parlait peu. Gnralement il exprimait ses ides par de petites phrases
sentencieuses et dites d'une voix douce. Depuis la Rvolution, poque 
laquelle il attira les regards, le bonhomme bgayait d'une manire
fatigante aussitt qu'il avait  discourir longuement ou  soutenir une
discussion. Ce bredouillement, l'incohrence de ses paroles, le flux de
mots o il noyait sa pense, son manque apparent de logique attribus 
un dfaut d'ducation taient affects et seront suffisamment expliqus
par quelques vnements de cette histoire. D'ailleurs, quatre phrases
exactes autant que des formules algbriques lui servaient habituellement
 embrasser,  rsoudre toutes les difficults de la vie et du commerce:
Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nous verrons cela. Il
ne disait jamais ni _oui_ ni _non_, et n'crivait point. Lui parlait-on?
il coutait froidement, se tenait le menton dans la main droite en
appuyant son coude droit sur le revers de la main gauche, et se formait
en toute affaire des opinions desquelles il ne revenait point. Il
mditait longuement les moindres marchs. Quand, aprs une savante
conversation, son adversaire lui avait livr le secret de ses
prtentions en croyant le tenir, il lui rpondait:

--Je ne puis rien conclure sans avoir consult ma femme. Sa femme, qu'il
avait rduite  un ilotisme complet, tait en affaires son paravent le
plus commode. Il n'allait jamais chez personne, ne voulait ni recevoir
ni donner  dner; il ne faisait jamais de bruit, et semblait
conomiser tout, mme le mouvement. Il ne drangeait rien chez les
autres par un respect constant de la proprit. Nanmoins, malgr la
douceur de sa voix, malgr sa tenue circonspecte, le langage et les
habitudes du tonnelier peraient, surtout quand il tait au logis, o il
se contraignait moins que partout ailleurs. Au physique, Grandet tait
un homme de cinq pieds, trapu, carr, ayant des mollets de douze pouces
de circonfrence, des rotules noueuses et de larges paules; son visage
tait rond, tann, marqu de petite vrole; son menton tait droit, ses
lvres n'offraient aucunes sinuosits, et ses dents taient blanches;
ses yeux avaient l'expression calme et dvoratrice que le peuple accorde
au basilic; son front, plein de rides transversales, ne manquait pas de
protubrances significatives; ses cheveux jauntres et grisonnants
taient blanc et or, disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaient
pas la gravit d'une plaisanterie faite sur monsieur Grandet. Son nez,
gros par le bout, supportait une loupe veine que le vulgaire disait,
non sans raison, pleine de malice. Cette figure annonait une finesse
dangereuse, une probit sans chaleur, l'gosme d'un homme habitu 
concentrer ses sentiments dans la jouissance de l'avarice et sur le seul
tre qui lui ft rellement de quelque chose, sa fille Eugnie, sa seule
hritire. Attitude, manires, dmarche, tout en lui, d'ailleurs,
attestait cette croyance en soi que donne l'habitude d'avoir toujours
russi dans ses entreprises. Aussi, quoique de moeurs faciles et molles
en apparence, monsieur Grandet avait-il un caractre de bronze. Toujours
vtu de la mme manire, qui le voyait aujourd'hui le voyait tel qu'il
tait depuis 1791. Ses forts souliers se nouaient avec des cordons de
cuir, il portait en tout temps des bas de laine draps, une culotte
courte de gros drap marron  boucles d'argent, un gilet de velours 
raies alternativement jaunes et puces, boutonn carrment, un large
habit marron  grands pans, une cravate noire et un chapeau de quaker.
Ses gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui duraient vingt
mois, et, pour les conserver propres, il les posait sur le bord de son
chapeau  la mme place, par un geste mthodique. Saumur ne savait rien
de plus sur ce personnage.

Six habitants seulement avaient le droit de venir dans cette maison. Le
plus considrable des trois premiers tait le neveu de monsieur Cruchot.
Depuis sa nomination de prsident au tribunal de premire instance de
Saumur, ce jeune homme avait joint au nom de Cruchot celui de Bonfons,
et travaillait  faire prvaloir Bonfons sur Cruchot. Il signait dj C.
de Bonfons. Le plaideur assez malavis pour l'appeler monsieur Cruchot
s'apercevait bientt  l'audience de sa sottise. Le magistrat protgeait
ceux qui le nommaient monsieur le prsident, mais il favorisait de ses
plus gracieux sourires les flatteurs qui lui disaient monsieur de
Bonfons. Monsieur le prsident tait g de trente-trois ans, possdait
le domaine de Bonfons (_Boni Fontis_), valant sept mille livres de rente;
il attendait la succession de son oncle le notaire et celle de son
oncle l'abb Cruchot, dignitaire du chapitre de Saint-Martin de Tours,
qui tous deux passaient pour tre assez riches. Ces trois Cruchot,
soutenus par bon nombre de cousins, allis  vingt maisons de la ville,
formaient un parti, comme jadis  Florence les Mdicis; et, comme les
Mdicis, les Cruchot avaient leurs Lazzi. Madame des Grassins, mre d'un
fils de vingt-trois ans, venait trs assidment faire la partie de
madame Grandet, esprant marier son cher Adolphe avec mademoiselle
Eugnie. Monsieur des Grassins le banquier favorisait vigoureusement les
manoeuvres de sa femme par de constants services secrtement rendus au
vieil avare, et arrivait toujours  temps sur le champ de bataille. Ces
trois des Grassins avaient galement leurs adhrents, leurs cousins,
leurs allis fidles. Du ct des Cruchot, l'abb, le Talleyrand de la
famille, bien appuy par son frre le notaire, disputait vivement le
terrain  la financire, et tentait de rserver le riche hritage  son
neveu le prsident. Ce combat secret entre les Cruchot et les des
Grassins, dont le prix tait la main d'Eugnie Grandet, occupait
passionnment les diverses socits de Saumur. Mademoiselle Grandet
pousera-t-elle monsieur le prsident ou monsieur Adolphe des Grassins?
A ce problme, les uns rpondaient que monsieur Grandet ne donnerait sa
fille ni  l'un ni  l'autre. L'ancien tonnelier rong d'ambition
cherchait, disaient-ils, pour gendre quelque pair de France,  qui trois
cent mille livres de rente feraient accepter tous les tonneaux passs,
prsents et futurs des Grandet. D'autres rpliquaient que monsieur et
madame des Grassins taient nobles, puissamment riches, qu'Adolphe tait
un bien gentil cavalier, et qu' moins d'avoir un neveu du pape dans sa
manche, une alliance si convenable devait satisfaire des gens de rien,
un homme que tout Saumur avait vu la doloire en main, et qui,
d'ailleurs, avait port le bonnet rouge. Les plus senss faisaient
observer que monsieur Cruchot de Bonfons avait ses entres  toute heure
au logis, tandis que son rival n'y tait reu que les dimanches. Ceux-ci
soutenaient que madame des Grassins, plus lie avec les femmes de la
maison Grandet que les Cruchot, pouvait leur inculquer certaines ides
qui la feraient, tt ou tard, russir. Ceux-l rpliquaient que l'abb
Cruchot tait l'homme le plus insinuant du monde, et que femme contre
moine la partie se trouvait gale.

--Ils sont manche  manche, disait un bel esprit de Saumur. Plus
instruits, les anciens du pays prtendaient que les Grandet taient trop
aviss pour laisser sortir les biens de leur famille, mademoiselle
Eugnie Grandet de Saumur serait marie au fils de monsieur Grandet de
Paris, riche marchand de vin en gros. A cela les Cruchotins et les
Grassinistes rpondaient:

--D'abord les deux frres ne se sont pas vus deux fois depuis trente
ans. Puis, monsieur Grandet de Paris a de hautes prtentions pour son
fils. Il est maire d'un arrondissement, dput, colonel de la garde
nationale, juge au tribunal de commerce; il renie Grandet de Saumur, et
prtend s'allier  quelque famille ducale par la grce de Napolon Que
ne disait-on pas d'une hritire dont on parlait  vingt lieues  la
ronde et jusque dans les voitures publiques, d'Angers  Blois
inclusivement? Au commencement de 1818, les Cruchotins remportrent un
avantage signal sur les Grassinistes. La terre de Froidfond,
remarquable par son parc, son admirable chteau, ses fermes, rivires,
tangs, forts, et valant trois millions, fut mise en vente par le jeune
marquis de Froidfond oblig de raliser ses capitaux. Matre Cruchot, le
prsident Cruchot, l'abb Cruchot, aids par leurs adhrents, surent
empcher la vente par petits lots. Le notaire conclut avec le jeune
homme un march d'or en lui persuadant qu'il y aurait des poursuites
sans nombre  diriger contre les adjudicataires avant de rentrer dans le
prix des lots; il valait mieux vendre  monsieur Grandet, homme
solvable, et capable d'ailleurs de payer la terre en argent comptant. Le
beau marquisat de Froidfond fut alors convoy vers l'oesophage de
monsieur Grandet, qui, au grand tonnement de Saumur, le paya, sous
escompte, aprs les formalits. Cette affaire eut du retentissement 
Nantes et  Orlans. Monsieur Grandet alla voir son chteau par
l'occasion d'une charrette qui y retournait. Aprs avoir jet sur sa
proprit le coup d'oeil du matre, il revint  Saumur, certain d'avoir
plac ses fonds  cinq, et saisi de la magnifique pense d'arrondir le
marquisat de Froidfond en y runissant tous ses biens. Puis, pour
remplir de nouveau son trsor presque vide, il dcida de couper  blanc
ses bois, ses forts, et d'exploiter les peupliers de ses prairies.

Il est maintenant facile de comprendre toute la valeur de ce mot, la
maison  monsieur Grandet, cette maison ple, froide, silencieuse,
situe en haut de la ville, et abrite par les ruines des remparts. Les
deux piliers et la vote formant la baie de la porte avaient t, comme
la maison, construits en tuffeau, pierre blanche particulire au
littoral de la Loire, et si molle que sa dure moyenne est  peine de
deux cents ans. Les trous ingaux et nombreux que les intempries du
climat y avaient bizarrement pratiqus donnaient au cintre et aux
jambages de la baie l'apparence des pierres vermicules de
l'architecture franaise et quelque ressemblance avec le porche d'une
gele. Au dessus du cintre rgnait un long bas-relief de pierre dure
sculpte, reprsentant les quatre Saisons, figures dj ronges et
toutes noires. Ce bas-relief tait surmont d'une plinthe saillante, sur
laquelle s'levaient plusieurs de ces vgtations dues au hasard, des
paritaires jaunes, des liserons, des convolvulus, du plantain, et un
petit cerisier assez haut dj. La porte, en chne massif, brune,
dessche, fendue de toutes parts, frle en apparence, tait solidement
maintenue par le systme de ses boulons qui figuraient des dessins
symtriques. Une grille carre, petite, mais  barreaux serrs et rouges
de rouille, occupait le milieu de la porte btarde et servait, pour
ainsi dire, de motif  un marteau qui s'y rattachait par un anneau, et
frappait sur la tte grimaante d'un matre-clou. Ce marteau, de forme
oblongue et du genre de ceux que nos anctres nommaient Jacquemart,
ressemblait  un gros point d'admiration; en l'examinant avec
attention, un antiquaire y aurait retrouv quelques indices de la figure
essentiellement bouffonne qu'il reprsentait jadis, et qu'un long usage
avait efface. Par la petite grille, destine  reconnatre les amis, au
temps des guerres civiles, les curieux pouvaient apercevoir, au fond
d'une vote obscure et verdtre, quelques marches dgrades par
lesquelles on montait dans un jardin que bornaient pittoresquement des
murs pais, humides, pleins de suintements et de touffes d'arbustes
malingres. Ces murs taient ceux du rempart sur lequel s'levaient les
jardins de quelques maisons voisines. Au rez-de-chausse de la maison,
la pice la plus considrable tait une _salle_ dont l'entre se
trouvait sous la vote de la porte cochre. Peu de personnes connaissent
l'importance d'une salle dans les petites villes de l'Anjou, de la
Touraine et du Berry. La salle est  la fois l'antichambre, le salon, le
cabinet, le boudoir, la salle  manger; elle est le thtre de la vie
domestique, le foyer commun; l, le coiffeur du quartier venait couper
deux fois l'an les cheveux de monsieur Grandet; l entraient les
fermiers, le cur, le sous-prfet, le garon meunier. Cette pice, dont
les deux croises donnaient sur la rue, tait planchie; des panneaux
gris,  moulures antiques, la boisaient de haut en bas; son plafond se
composait de poutres apparentes galement peintes en gris, dont les
entre-deux taient remplis de blanc en bourre qui avait jauni. Un vieux
cartel de cuivre incrust d'arabesques en caille ornait le manteau de
la chemine en pierre blanche, mal sculpt, sur lequel tait une glace
verdtre dont les cts, coups en biseau pour en montrer l'paisseur,
refltaient un filet de lumire le long d'un trumeau gothique en acier
damasquin. Les deux girandoles de cuivre dor qui dcoraient chacun des
coins de la chemine taient  deux fins, en enlevant les roses qui leur
servaient de bobches, et dont la matresse-branche s'adaptait au
pidestal de marbre bleutre agenc de vieux cuivre, ce pidestal
formait un chandelier pour les petits jours. Les siges de forme antique
taient garnis en tapisseries reprsentant les fables de La Fontaine;
mais il fallait le savoir pour en reconnatre les sujets, tant les
couleurs passes et les figures cribles de reprises se voyaient
difficilement. Aux quatre angles de cette salle se trouvaient des
encoignures, espces de buffets termins par de crasseuses tagres. Une
vieille table  jouer en marqueterie, dont le dessus faisait chiquier,
tait place dans le tableau qui sparait les deux fentres. Au-dessus
de cette table, il y avait un baromtre ovale,  bordure noire, enjoliv
par des rubans de bois dor, o les mouches avaient si licencieusement
foltr que la dorure en tait un problme. Sur la paroi oppose  la
chemine, deux portraits au pastel taient censs reprsenter l'aeul de
madame Grandet, le vieux monsieur de La Bertellire, en lieutenant des
gardes franaises, et dfunt madame Gentillet en bergre. Aux deux
fentres taient draps des rideaux en gros de Tours rouge, relevs par
des cordons de soie  glands d'glise. Cette luxueuse dcoration, si peu
en harmonie avec les habitudes de Grandet, avait t comprise dans
l'achat de la maison, ainsi que le trumeau, le cartel, le meuble en
tapisserie et les encoignures en bois de rose. Dans la croise la plus
rapproche de la porte, se trouvait une chaise de paille dont les pieds
taient monts sur des patins, afin d'lever madame Grandet  une
hauteur qui lui permit de voir les passants. Une travailleuse en bois de
merisier dteint remplissait l'embrasure, et le petit fauteuil d'Eugnie
Grandet tait plac tout auprs. Depuis quinze ans, toutes les journes
de la mre et de la fille s'taient paisiblement coules  cette place,
dans un travail constant,  compter du mois d'avril jusqu'au mois de
novembre. Le premier de ce dernier mois elles pouvaient prendre leur
station d'hiver  la chemine. Ce jour-l seulement Grandet permettait
qu'on allumt du feu dans la salle, et il le faisait teindre au trente
et un mars, sans avoir gard ni aux premiers froids du printemps ni 
ceux de l'automne. Une chaufferette, entretenue avec la braise provenant
du feu de la cuisine que la Grande Nanon leur rservait en usant
d'adresse, aidait madame et mademoiselle Grandet  passer les matines
ou les soires les plus fraches des mois d'avril et d'octobre. La mre
et la fille entretenaient tout le linge de la maison, et employaient si
consciencieusement leurs journes  ce vritable labeur d'ouvrire, que,
si Eugnie voulait broder une collerette  sa mre, elle tait force de
prendre sur ses heures de sommeil en trompant son pre pour avoir de la
lumire. Depuis longtemps l'avare distribuait la chandelle  sa fille et
 la Grande Nanon, de mme qu'il distribuait ds le matin le pain et les
denres ncessaires  la consommation journalire.

La Grande Nanon tait peut-tre la seule crature humaine capable
d'accepter le despotisme de son matre. Toute la ville l'enviait 
monsieur et  madame Grandet. La Grande Nanon, ainsi nomme  cause de
sa taille haute de cinq pieds huit pouces, appartenait  Grandet depuis
trente-cinq ans. Quoiqu'elle n'et que soixante livres de gages, elle
passait pour une des plus riches servantes de Saumur. Ces soixante
livres, accumules depuis trente-cinq ans, lui avaient permis de placer
rcemment quatre mille livres en viager chez matre Cruchot. Ce rsultat
des longues et persistantes conomies de la Grande Nanon parut
gigantesque. Chaque servante, voyant  la pauvre sexagnaire du pain
pour ses vieux jours, tait jalouse d'elle sans penser au dur servage
par lequel il avait t acquis. A l'ge de vingt-deux ans, la pauvre
fille n'avait pu se placer chez personne, tant sa figure semblait
repoussante; et certes ce sentiment tait bien injuste: sa figure et
t fort admire sur les paules d'un grenadier de la garde; mais en
tout il faut, dit-on, l'-propos. Force de quitter une ferme incendie
o elle gardait les vaches, elle vint  Saumur, o elle chercha du
service, anime de ce robuste courage qui ne se refuse  rien. Le pre
Grandet pensait alors se marier, et voulait dj monter son mnage. Il
avisa cette fille rebute de porte en porte. Juge de la force corporelle
en sa qualit de tonnelier, il devina le parti qu'on pouvait tirer d'une
crature femelle taille en Hercule, plante sur ses pieds comme un
chne de soixante ans sur ses racines, forte des hanches, carre du dos,
ayant des mains de charretier et une probit vigoureuse comme l'tait
son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaient ce visage martial, ni le
teint de brique, ni les bras nerveux, ni les haillons de la Nanon
n'pouvantrent le tonnelier, qui se trouvait encore dans l'ge o le
coeur tressaille. Il vtit alors, chaussa, nourrit la pauvre fille, lui
donna des gages, et l'employa sans trop la rudoyer. En se voyant ainsi
accueillie, la Grande Nanon pleura secrtement de joie, et s'attacha
sincrement au tonnelier, qui d'ailleurs l'exploita fodalement. Nanon
faisait tout: elle faisait la cuisine, elle faisait les bues, elle
allait laver le linge  la Loire, le rapportait sur ses paules; elle
se levait au jour, se couchait tard; faisait  manger  tous les
vendangeurs pendant les rcoltes, surveillait les halleboteurs;
dfendait, comme un chien fidle, le bien de son matre; enfin, pleine
d'une confiance aveugle en lui, elle obissait sans murmure  ses
fantaisies les plus saugrenues. Lors de la fameuse anne de 1811, dont
la rcolte cota des peines inoues, aprs vingt ans de service, Grandet
rsolut de donner sa vieille montre  Nanon, seul prsent qu'elle reut
jamais de lui. Quoiqu'il lui abandonnt ses vieux souliers (elle pouvait
les mettre), il est impossible de considrer le profit trimestriel des
souliers de Grandet comme un cadeau, tant ils taient uss. La ncessit
rendit cette pauvre fille si avare que Grandet avait fini par l'aimer
comme on aime un chien, et Nanon s'tait laiss mettre au cou un collier
garni de pointes dont les piqres ne la piquaient plus. Si Grandet
coupait le pain avec un peu trop de parcimonie, elle ne s'en plaignait
pas; elle participait gaiement aux profits hyginiques que procurait le
rgime svre de la maison o jamais personne n'tait malade. Puis la
Nanon faisait partie de la famille: elle riait quand riait Grandet,
s'attristait, gelait, se chauffait, travaillait avec lui. Combien de
douces compensations dans cette galit! Jamais le matre n'avait
reproch  la servante ni l'halleberge ou la pche de vigne, ni les
prunes ou les brugnons mangs sous l'arbre.

--Allons, rgale-toi, Nanon, lui disait-il dans les annes o les
branches pliaient sous les fruits que les fermiers taient obligs de
donner aux cochons. Pour une fille des champs qui dans sa jeunesse
n'avait rcolt que de mauvais traitements, pour une pauvresse
recueillie par charit, le rire quivoque du pre Grandet tait un vrai
rayon de soleil. D'ailleurs le coeur simple, la tte troite de Nanon ne
pouvaient contenir qu'un sentiment et une ide. Depuis trente-cinq ans,
elle se voyait toujours arrivant devant le chantier du pre Grandet,
pieds nus, en haillons, et entendait toujours le tonnelier lui disant:

--Que voulez-vous, ma mignonne? Et sa reconnaissance tait toujours
jeune. Quelquefois Grandet, songeant que cette pauvre crature n'avait
jamais entendu le moindre mot flatteur, qu'elle ignorait tous les
sentiments doux que la femme inspire, et pouvait comparatre un jour
devant Dieu, plus chaste que ne l'tait la Vierge Marie elle-mme;
Grandet, saisi de piti, disait en la regardant:

--Cette pauvre Nanon! Son exclamation tait toujours suivie d'un regard
indfinissable que lui jetait la vieille servante. Ce mot, dit de temps
 autre, formait depuis longtemps une chane d'amiti non interrompue,
et  laquelle chaque exclamation ajoutait un chanon. Cette piti,
place au coeur de Grandet et prise tout en gr par la vieille fille,
avait je ne sais quoi d'horrible. Cette atroce piti d'avare, qui
rveillait mille plaisirs au coeur du vieux tonnelier, tait pour Nanon
sa somme de bonheur. Qui ne dira pas aussi: Pauvre Nanon! Dieu
reconnatra ses anges aux inflexions de leur voix et  leurs mystrieux
regrets. Il y avait dans Saumur une grande quantit de mnages o les
domestiques taient mieux traits, mais o les matres n'en recevaient
nanmoins aucun contentement. De l cette autre phrase: Qu'est-ce que
les Grandet font donc  leur grande Nanon pour qu'elle leur soit si
attache? Elle passerait dans le feu pour eux!Sa cuisine, dont les
fentres grilles donnaient sur la cour, tait toujours propre, nette,
froide, vritable cuisine d'avare o rien ne devait se perdre. Quand
Nanon avait lav sa vaisselle, serr les restes du dner, teint son
feu, elle quittait sa cuisine, spare de la salle par un couloir, et
venait filer du chanvre auprs de ses matres. Une seule chandelle
suffisait  la famille pour la soire. La servante couchait au fond de
ce couloir, dans un bouge clair par un jour de souffrance. Sa robuste
sant lui permettait d'habiter impunment cette espce de trou, d'o
elle pouvait entendre le moindre bruit par le silence profond qui
rgnait nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un dogue charg
de la police, ne dormir que d'une oreille et se reposer en veillant.

La description des autres portions du logis se trouvera lie aux
vnements de cette histoire; mais d'ailleurs le croquis de la salle o
clatait tout le luxe du mnage peut faire souponner par avance la
nudit des tages suprieurs.

En 1819, vers le commencement de la soire, au milieu du mois de
novembre, la grande Nanon alluma du feu pour la premire fois. L'automne
avait t trs beau. Ce jour tait un jour de fte bien connu des
Cruchotins et des Grassinistes. Aussi les six antagonistes se
prparaient-ils  venir arms de toutes pices, pour se rencontrer dans
la salle et s'y surpasser en preuves d'amiti. Le matin tout Saumur
avait vu madame et mademoiselle Grandet, accompagnes de Nanon, se
rendant  l'glise paroissiale pour y entendre la messe, et chacun se
souvint que ce jour tait l'anniversaire de la naissance de mademoiselle
Eugnie. Aussi, calculant l'heure o le dner devait finir, matre
Cruchot, l'abb Cruchot et monsieur C. de Bonfons s'empressaient-ils
d'arriver avant les des Grassins peur fter mademoiselle Grandet. Tous
trois apportaient d'normes bouquets cueillis dans leurs petites serres.
La queue des fleurs que le prsident voulait prsenter tait
ingnieusement enveloppe d'un ruban de satin blanc, orn de franges
d'or. Le matin, monsieur Grandet, suivant sa coutume pour les jours
mmorables de la naissance et de la fte d'Eugnie, tait venu la
surprendre au lit, et lui avait solennellement offert son prsent
paternel, consistant, depuis treize annes, en une curieuse pice d'or.
Madame Grandet donnait ordinairement  sa fille une robe d'hiver ou
d't, selon la circonstance. Ces deux robes, les pices d'or qu'elle
rcoltait au premier jour de l'an et  la fte de son pre, lui
composaient un petit revenu de cent cus environ, que Grandet aimait 
lui voir entasser. N'tait-ce pas mettre son argent d'une caisse dans
une autre, et, pour ainsi dire, lever  la brochette l'avarice de son
hritire,  laquelle il demandait parfois compte de son trsor,
autrefois grossi par les La Bertellire, en lui disant:

--Ce sera ton _douzain_ de mariage. Le douzain est un antique usage
encore en vigueur et saintement conserv dans quelques pays situs au
centre de la France. En Berry, en Anjou, quand une jeune fille se marie,
sa famille ou celle de l'poux doit lui donner une bourse o se
trouvent, suivant les fortunes, douze pices ou douze douzaines de
pices ou douze cents pices d'argent ou d'or. La plus pauvre des
bergres ne se marierait pas sans son douzain, ne ft-il compos que de
gros sous. On parle encore  Issoudun de je ne sais quel douzain offert
 une riche hritire et qui contenait cent quarante-quatre portugaises
d'or. Le pape Clment VII, oncle de Catherine de Mdicis, lui fit
prsent, en la mariant  Henri II, d'une douzaine de mdailles d'or
antiques de la plus grande valeur. Pendant le dner, le pre, tout
joyeux de voir son Eugnie plus belle dans une robe neuve, s'tait cri:

--Puisque c'est la fte d'Eugnie, faisons du feu! ce sera de bon
augure.

--Mademoiselle se mariera dans l'anne, c'est sr, dit la grande Nanon
en remportant les restes d'une oie, ce faisan des tonneliers.

--Je ne vois point de partis pour elle  Saumur, rpondit madame Grandet
en regardant son mari d'un air timide qui, vu son ge, annonait
l'entire servitude conjugale sous laquelle gmissait la pauvre femme.

Grandet contempla sa fille, et s'cria gaiement:

--Elle a vingt-trois ans aujourd'hui, l'enfant, il faudra bientt
s'occuper d'elle.

Eugnie et sa mre se jetrent silencieusement un coup d'oeil
d'intelligence.

Madame Grandet tait une femme sche et maigre, jaune comme un coing,
gauche, lente; une de ces femmes qui semblent faites pour tre
tyrannises. Elle avait de gros os, un gros nez, un gros front, de gros
yeux, et offrait, au premier aspect, une vague ressemblance avec ces
fruits cotonneux qui n'ont plus ni saveur ni suc. Ses dents taient
noires et rares, sa bouche tait ride, et son menton affectait la forme
dite en galoche. C'tait une excellente femme, une vraie La Bertellire.
L'abb Cruchot savait trouver quelques occasions de lui dire qu'elle
n'avait pas t trop mal, et elle le croyait. Une douceur anglique, une
rsignation d'insecte tourment par des enfants, une pit rare, une
inaltrable galit d'me, un bon coeur, la faisaient universellement
plaindre et respecter. Son mari ne lui donnait jamais plus de six francs
 la fois pour ses menues dpenses. Quoique ridicule en apparence, cette
femme qui, par sa dot et ses successions, avait apport au pre Grandet
plus de trois cent mille francs, s'tait toujours sentie si profondment
humilie d'une dpendance et d'un ilotisme contre lequel la douceur de
son me lui interdisait de se rvolter, qu'elle n'avait jamais demand
un sou, ni fait une observation sur les actes que matre Cruchot lui
prsentait  signer. Cette fiert sotte et secrte, cette noblesse d'me
constamment mconnue et blesse par Grandet, dominaient la conduite de
cette femme. Madame Grandet mettait constamment une robe de levantine
verdtre, qu'elle s'tait accoutume  faire durer prs d'une anne;
elle portait un grand fichu de cotonnade blanche, un chapeau de paille
cousue, et gardait presque toujours un tablier de taffetas noir. Sortant
peu du logis, elle usait peu de souliers. Enfin elle ne voulait jamais
rien pour elle. Aussi Grandet, saisi parfois d'un remords en se
rappelant le long temps coul depuis le jour o il avait donn six
francs  sa femme, stipulait-il toujours des pingles pour elle en
vendant ses rcoltes de l'anne. Les quatre ou cinq louis offerts par le
Hollandais ou le Belge acqureur de la vendange Grandet formaient le
plus clair des revenus annuels de madame Grandet. Mais, quand elle avait
reu ses cinq louis, son mari lui disait souvent, comme si leur bourse
tait commune:

--As-tu quelques sous  me prter? Et la pauvre femme, heureuse de
pouvoir faire quelque chose pour un homme que son confesseur lui
reprsentait comme son seigneur et matre, lui rendait, dans le courant
de l'hiver, quelques cus sur l'argent des pingles. Lorsque Grandet
tirait de sa poche la pice de cent sous alloue par mois pour les
menues dpenses, le fil, les aiguilles et la toilette de sa fille, il ne
manquait jamais, aprs avoir boutonn son gousset, de dire  sa femme:

--Et toi, la mre, veux-tu quelque chose?

--Mon ami, rpondait madame Grandet anime par un sentiment de dignit
maternelle, nous verrons cela.

Sublimit perdue! Grandet se croyait trs gnreux envers sa femme. Les
philosophes qui rencontrent des Nanon, des madame Grandet, des Eugnie
ne sont-ils pas en droit de trouver que l'ironie est le fond du
caractre de la Providence? Aprs ce dner, o, pour la premire fois,
il fut question du mariage d'Eugnie, Nanon alla chercher une bouteille
de cassis dans la chambre de monsieur Grandet, et manqua de tomber en
descendant.

--Grande bte, lui dit son matre, est-ce que tu te laisserais choir
comme une autre, toi?

--Monsieur, c'est cette marche de votre escalier qui ne tient pas.

--Elle a raison, dit madame Grandet. Vous auriez d la faire raccommoder
depuis longtemps. Hier, Eugnie a failli s'y fouler le pied.

--Tiens, dit Grandet  Nanon en la voyant toute ple, puisque c'est la
naissance d'Eugnie, et que tu as manqu de tomber, prends un petit
verre de cassis pour te remettre.

--Ma foi, je l'ai bien gagn, dit Nanon. A ma place, il y a bien des
gens qui auraient cass la bouteille, mais je me serais plutt cass le
coude pour la tenir en l'air.

--C'te pauvre Nanon! dit Grandet en lui versant le cassis.

--T'es-tu fait mal? lui dit Eugnie en la regardant avec intrt.

--Non, puisque je me suis retenue en me fichant sur mes reins.

--H! bien, puisque c'est la naissance d'Eugnie, dit Grandet, je vais
vous raccommoder votre marche. Vous ne savez pas, vous autres, mettre le
pied dans le coin,  l'endroit o elle est encore solide.

Grandet prit la chandelle, laissa sa femme, sa fille et sa servante,
sans autre lumire que celle du foyer qui jetait de vives flammes, et
alla dans le fournil chercher des planches, des clous et ses outils.

--Faut-il vous aider? lui cria Nanon en l'entendant frapper dans
l'escalier.

--Non! non! a me connat, rpondit l'ancien tonnelier.

Au moment o Grandet raccommodait lui-mme son escalier vermoulu, et
sifflait  tue-tte en souvenir de ses jeunes annes, les trois Cruchot
frapprent  la porte.

--C'est-y vous, monsieur Cruchot? demanda Nanon en regardant par la
petite grille.

--Oui, rpondit le prsident.

Nanon ouvrit la porte, et la lueur du foyer, qui se refltait sous la
vote, permit aux trois Cruchot d'apercevoir l'entre de la salle.

--Ah! vous tes des fteux, leur dit Nanon en sentant les fleurs.

--Excusez, messieurs, cria Grandet en reconnaissant la voix de ses amis,
je suis  vous! Je ne suis pas fier, je rafistole moi-mme une marche
de mon escalier.

--Faites, faites, monsieur Grandet, _Charbonnier est Maire chez lui_,
dit sentencieusement le prsident en riant tout seul de son allusion que
personne ne comprit.

Madame et mademoiselle Grandet se levrent. Le prsident, profitant de
l'obscurit, dit alors  Eugnie:

--Me permettez-vous, mademoiselle, de vous souhaiter, aujourd'hui que
vous venez de natre, une suite d'annes heureuses, et la continuation
de la sant dont vous jouissez?

Il offrit un gros bouquet de fleurs rares  Saumur; puis, serrant
l'hritire par les coudes, il l'embrassa des deux cts du cou, avec
une complaisance qui rendit Eugnie honteuse. Le prsident, qui
ressemblait  un grand clou rouill, croyait ainsi faire sa cour.

--Ne vous gnez pas, dit Grandet en rentrant. Comme vous y allez les
jours de fte, monsieur le prsident!

--Mais, avec mademoiselle, rpondit l'abb Cruchot arm de son bouquet,
tous les jours seraient pour mon neveu des jours de fte.

L'abb baisa la main d'Eugnie. Quant  matre Cruchot, il embrassa la
jeune fille tout bonnement sur les deux joues, et dit:

--Comme a nous pousse, a! Tous les ans douze mois.

En replaant la lumire devant le cartel, Grandet, qui ne quittait
jamais une plaisanterie et la rptait  satit quand elle lui semblait
drle, dit:

--Puisque c'est la fte d'Eugnie, allumons les flambeaux!

Il ta soigneusement les branches des candlabres, mit la bobche 
chaque pidestal, prit des mains de Nanon une chandelle neuve
entortille d'un bout de papier, la ficha dans le trou, l'assura,
l'alluma, et vint s'asseoir  ct de sa femme, en regardant
alternativement ses amis, sa fille et les deux chandelles. L'abb
Cruchot, petit homme dodu, grassouillet,  perruque rousse et plate, 
figure de vieille femme joueuse, dit en avanant ses pieds bien chausss
dans de forts souliers  agrafes d'argent:

--Les des Grassins ne sont pas venus?

--Pas encore, dit Grandet.

--Mais doivent-ils venir? demanda le vieux notaire en faisant grimacer
sa face troue comme une cumoire.

--Je le crois, rpondit madame Grandet.

--Vos vendanges sont-elles finies? demanda le prsident de Bonfons 
Grandet.

--Partout! lui dit le vieux vigneron, en se levant pour se promener de
long en long dans la salle et se haussant le thorax par un mouvement
plein d'orgueil comme son mot, partout! Par la porte du couloir qui
allait  la cuisine, il vit alors la grande Nanon, assise  son feu,
ayant une lumire et se prparant  filer l, pour ne pas se mler  la
fte.

--Nanon, dit-il, en s'avanant dans le couloir, veux-tu bien teindre
ton feu, ta lumire, et venir avec nous? Pardieu! la salle est assez
grande pour nous tous.

--Mais, monsieur, vous aurez du beau monde.

--Ne les vaux-tu pas bien? ils sont de la cte d'Adam tout comme toi.

Grandet revint vers le prsident et lui dit:

--Avez-vous vendu votre rcolte?

--Non, ma foi, je la garde. Si maintenant le vin est bon, dans deux ans
il sera meilleur. Les propritaires, vous le savez bien, se sont jur de
tenir les prix convenus, et cette anne les Belges ne l'emporteront pas
sur nous. S'ils s'en vont, h! bien, ils reviendront.

--Oui, mais tenons-nous bien, dit Grandet d'un ton qui fit frmir le
prsident.

--Serait-il en march? pensa Cruchot.

En ce moment, un coup de marteau annona la famille des Grassins, et
leur arrive interrompit une conversation commence entre madame Grandet
et l'abb.

Madame des Grassins tait une de ces petites femmes vives, dodues,
blanches et roses, qui, grce au rgime claustral des provinces et aux
habitudes d'une vie vertueuse, se sont conserves jeunes encore 
quarante ans. Elles sont comme ces dernires roses de l'arrire-saison,
dont la vue fait plaisir, mais dont les ptales ont je ne sais quelle
froideur, et dont le parfum s'affaiblit. Elle se mettait assez bien,
faisait venir ses modes de Paris, donnait le ton  la ville de Saumur,
et avait des soires. Son mari, ancien quartier-matre dans la garde
impriale, grivement bless  Austerlitz et retrait, conservait,
malgr sa considration pour Grandet, l'apparente franchise des
militaires.

--Bonjour, Grandet, dit-il au vigneron en lui tenant la main et
affectant une sorte de supriorit sous laquelle il crasait toujours
les Cruchot.

--Mademoiselle, dit-il  Eugnie aprs avoir salu madame Grandet, vous
tes toujours belle et sage, je ne sais en vrit ce que l'on peut vous
souhaiter. Puis il prsenta une petite caisse que son domestique
portait, et qui contenait une bruyre du Cap, fleur nouvellement
apporte en Europe et fort rare.

Madame des Grassins embrassa trs affectueusement Eugnie, lui serra la
main, et lui dit:

--Adolphe s'est charg de vous prsenter mon petit souvenir.

Un grand jeune homme blond, ple et frle, ayant d'assez bonnes faons,
timide en apparence, mais qui venait de dpenser  Paris, o il tait
all faire son Droit, huit ou dix mille francs en sus de sa pension,
s'avana vers Eugnie, l'embrassa sur les deux joues, et lui offrit une
bote  ouvrage dont tous les ustensiles taient en vermeil, vritable
marchandise de pacotille, malgr l'cusson sur lequel un E. G. gothique
assez bien grav pouvait faire croire  une faon trs soigne. En
l'ouvrant, Eugnie eut une de ces joies inespres et compltes qui font
rougir, tressaillir, trembler d'aise les jeunes filles. Elle tourna les
yeux sur son pre, comme pour savoir s'il lui tait permis d'accepter,
et monsieur Grandet dit un Prends, ma fille!dont l'accent et
illustr un acteur. Les trois Cruchot restrent stupfaits en voyant le
regard joyeux et anim lanc sur Adolphe des Grassins par l'hritire 
qui de semblables richesses parurent inoues. Monsieur des Grassins
offrit  Grandet une prise de tabac, en saisit une, secoua les grains
tombs sur le ruban de la Lgion-d'Honneur attach  la boutonnire de
son habit bleu, puis il regarda les Cruchot d'un air qui semblait dire:

--Parez-moi cette botte-l? Madame des Grassins jeta les yeux sur les
bocaux bleus o taient les bouquets des Cruchot, en cherchant leurs
cadeaux avec la bonne foi joue d'une femme moqueuse. Dans cette
conjoncture dlicate, l'abb Cruchot laissa la socit s'asseoir en
cercle devant le feu et alla se promener au fond de la salle avec
Grandet. Quand ces deux vieillards furent dans l'embrasure de la fentre
la plus loigne des Grassins:

--Ces gens-l, dit le prtre  l'oreille de l'avare, jettent l'argent
par les fentres.

--Qu'est-ce que cela fait, s'il rentre dans ma cave, rpliqua le
vigneron.

--Si vous vouliez donner des ciseaux d'or  votre fille, vous en auriez
bien le moyen, dit l'abb.

--Je lui donne mieux que des ciseaux, rpondit Grandet.

--Mon neveu est une cruche, pensa l'abb en regardant le prsident dont
les cheveux bouriffs ajoutaient encore  la mauvaise grce de sa
physionomie brune. Ne pouvait-il inventer une petite btise qui et du
prix.

--Nous allons faire votre partie, madame Grandet, dit madame des
Grassins.

--Mais nous sommes tous runis, _nous pouvons_ deux tables ...

--Puisque c'est la fte d'Eugnie, faites votre loto gnral, dit le
pre Grandet, ces deux enfants en seront. L'ancien tonnelier, qui ne
jouait jamais  aucun jeu, montra sa fille et Adolphe.

--Allons, Nanon, mets les tables.

--Nous allons vous aider, mademoiselle Nanon, dit gaiement madame des
Grassins toute joyeuse de la joie qu'elle avait cause  Eugnie.

--Je n'ai jamais de ma vie t si contente, lui dit l'hritire. Je n'ai
rien vu de si joli nulle part.

--C'est Adolphe qui l'a rapporte de Paris et qui l'a choisie, lui dit
madame des Grassins  l'oreille.

--Va, va ton train, damne intrigante! se disait le prsident; si tu
es jamais en procs, toi ou ton mari, votre affaire ne sera jamais
bonne.

Le notaire, assis dans son coin, regardait l'abb d'un air calme en se
disant:

--Les des Grassins ont beau faire, ma fortune, celle de mon frre et
celle de mon neveu montent en somme  onze cent mille francs. Les des
Grassins en ont tout au plus la moiti, et ils ont une fille: ils
peuvent offrir ce qu'ils voudront! hritire et cadeaux, tout sera pour
nous un jour.

A huit heures et demie du soir, deux tables taient dresses. La jolie
madame des Grassins avait russi  mettre son fils  ct d'Eugnie. Les
acteurs de cette scne pleine d'intrt, quoique vulgaire en apparence,
munis de cartons bariols, chiffrs, et de jetons en verre bleu,
semblaient couter les plaisanteries du vieux notaire, qui ne tirait pas
un numro sans faire une remarque; mais tous pensaient aux millions de
monsieur Grandet. Le vieux tonnelier contemplait vaniteusement les
plumes roses, la toilette frache de madame des Grassins, la tte
martiale du banquier, celle d'Adolphe, le prsident, l'abb, le notaire,
et se disait intrieurement: Ils sont l pour mes cus. Ils viennent
s'ennuyer ici pour ma fille. H! ma fille ne sera ni pour les uns ni
pour les autres, et tous ces gens-l me servent de harpons pour pcher!

Cette gaiet de famille, dans ce vieux salon gris, mal clair par deux
chandelles; ces rires, accompagns par le bruit du rouet de la grande
Nanon, et qui n'taient sincres que sur les lvres d'Eugnie ou de sa
mre; cette petitesse jointe  de si grands intrts; cette jeune
fille qui, semblable  ces oiseaux victimes du haut prix auquel on les
met et qu'ils ignorent, se trouvait traque, serre par des preuves
d'amiti dont elle tait la dupe; tout contribuait  rendre cette scne
tristement comique. N'est-ce pas d'ailleurs une scne de tous les temps
et de tous les lieux, mais ramene  sa plus simple expression? La
figure de Grandet exploitant le faux attachement des deux familles, en
tirant d'normes profits, dominait ce drame et l'clairait. N'tait-ce
pas le seul dieu moderne auquel on ait foi, l'Argent dans toute sa
puissance, exprim par une seule physionomie? Les doux sentiments de la
vie n'occupaient l qu'une place secondaire, ils animaient trois coeurs
purs, ceux de Nanon, d'Eugnie et sa mre. Encore, combien d'ignorance
dans leur navet! Eugnie et sa mre ne savaient rien de la fortune de
Grandet, elles n'estimaient les choses de la vie qu' la lueur de leurs
ples ides, et ne prisaient ni ne mprisaient l'argent, accoutumes
qu'elles taient  s'en passer. Leurs sentiments, froisss  leur insu
mais vivaces, le secret de leur existence, en faisaient des exceptions
curieuses dans cette runion de gens dont la vie tait purement
matrielle. Affreuse condition de l'homme! il n'y a pas un de ses
bonheurs qui ne vienne d'une ignorance quelconque. Au moment o madame
Grandet gagnait un lot de seize sous, le plus considrable qui et
jamais t pont dans cette salle, et que la grande Nanon riait d'aise
en voyant madame empochant cette riche somme, un coup de marteau
retentit  la porte de la maison, et y fit un si grand tapage que les
femmes sautrent sur leurs chaises.

--Ce n'est pas un homme de Saumur qui frappe ainsi, dit le notaire.

--Peut-on cogner comme a, dit Nanon. Veulent-ils casser notre porte?

--Quel diable est-ce? s'cria Grandet.

Nanon prit une des deux chandelles, et alla ouvrir accompagne de
Grandet.

--Grandet, Grandet, s'cria sa femme qui pousse par un vague sentiment
de peur s'lana vers la porte de la salle.

Tous les joueurs se regardrent.

--Si nous y allions, dit monsieur des Grassins. Ce coup de marteau me
parat malveillant.

A peine fut-il permis  monsieur des Grassins d'apercevoir la figure
d'un jeune homme accompagn du facteur des messageries, qui portait deux
malles normes et tranait des sacs de nuit. Grandet se retourna
brusquement vers sa femme et lui dit:

--Madame Grandet, allez  votre loto. Laissez-moi m'entendre avec
monsieur.

Puis il tira vivement la porte de la salle, o les joueurs agits
reprirent leurs places, mais sans continuer le jeu.

--Est-ce quelqu'un de Saumur, monsieur des Grassins? lui dit sa femme.

--Non, c'est un voyageur.

--Il ne peut venir que de Paris. En effet, dit le notaire en tirant sa
vieille montre paisse de deux doigts et qui ressemblait  un vaisseau
hollandais, il est _neuffe-s-heures_. Peste! la diligence du Grand
Bureau n'est jamais en retard.

--Et ce monsieur est-il jeune? demanda l'abb Cruchot.

--Oui, rpondit monsieur des Grassins. Il apporte des paquets qui
doivent peser au moins trois cents kilos.

--Nanon ne revient pas, dit Eugnie.

--Ce ne peut tre qu'un de vos parents, dit le prsident.

--Faisons les mises, s'cria doucement Madame Grandet. A sa voix, j'ai
vu que monsieur Grandet tait contrari, peut-tre ne serait-il pas
content de s'apercevoir que nous parlons de ses affaires.

--Mademoiselle, dit Adolphe  sa voisine, ce sera sans doute votre
cousin Grandet, un bien joli jeune homme que j'ai vu au bal de monsieur
de Nucingen. Adolphe ne continua pas, sa mre lui marcha sur le pied,
puis, en lui demandant  haute voix deux sous pour sa mise:

--Veux-tu te taire, grand nigaud! lui dit-elle  l'oreille.

En ce moment Grandet rentra sans la grande Nanon, dont le pas et celui
du facteur retentirent dans les escaliers; il tait suivi du voyageur
qui depuis quelques instants excitait tant de curiosits et proccupait
si vivement les imaginations, que son arrive en ce logis et sa chute au
milieu de ce monde peut tre compare  celle d'un colimaon dans une
ruche, ou  l'introduction d'un paon dans quelque obscure basse-cour de
village.

--Asseyez-vous auprs du feu, lui dit Grandet.

Avant de s'asseoir, le jeune tranger salua trs gracieusement
l'assemble. Les hommes se levrent pour rpondre par une inclination
polie, et les femmes firent une rvrence crmonieuse.

--Vous avez sans doute froid, monsieur, dit madame Grandet, vous arrivez
peut-tre de ...

--Voil bien les femmes! dit le vieux vigneron en quittant la lecture
d'une lettre qu'il tenait  la main, laissez donc monsieur se reposer.

--Mais, mon pre, monsieur a peut-tre besoin de quelque chose, dit
Eugnie.

--Il a une langue, rpondit svrement le vigneron.

L'inconnu fut seul surpris de cette scne. Les autres personnes taient
faites aux faons despotiques du bonhomme. Nanmoins, quand ces deux
demandes et ces deux rponses furent changes, l'inconnu se leva,
prsenta le dos au feu, leva l'un de ses pieds pour chauffer la semelle
de ses bottes, et dit  Eugnie:

--Ma cousine, je vous remercie, j'ai dn  Tours. Et, ajouta-t-il en
regardant Grandet, je n'ai besoin de rien, je ne suis mme point
fatigu.

--Monsieur vient de la Capitale, demanda madame des Grassins.

Monsieur Charles, ainsi se nommait le fils de monsieur Grandet de Paris,
en s'entendant interpeller, prit un petit lorgnon suspendu par une
chane  son col, l'appliqua sur son oeil droit pour examiner et ce qu'il
y avait sur la table et les personnes qui y taient assises, lorgna fort
impertinemment madame des Grassins, et lui dit aprs avoir tout vu:

--Oui, madame. Vous jouez au loto, ma tante, ajouta-t-il, je vous en
prie, continuez votre jeu, il est trop amusant pour le quitter ...

--J'tais sre que c'tait le cousin, pensait madame des Grassins en lui
jetant de petites oeillades.

--Quarante-sept, cria le vieil abb. Marquez donc, madame des Grassins,
n'est-ce pas votre numro?

Monsieur des Grassins mit un jeton sur le carton de sa femme, qui,
saisie par de tristes pressentiments, observa tour  tour le cousin de
Paris et Eugnie, sans songer au loto. De temps en temps, la jeune
hritire lana de furtifs regards  son cousin, et la femme du banquier
put facilement y dcouvrir un _crescendo_ d'tonnement ou de curiosit.
*Le cousin de Paris* Monsieur Charles Grandet, beau jeune homme de
vingt-deux ans, produisait en ce moment un singulier contraste avec les
bons provinciaux que dj ses manires aristocratiques rvoltaient
passablement, et que tous tudiaient pour se moquer de lui. Ceci veut
une explication. A vingt-deux ans, les jeunes gens sont encore assez
voisins de l'enfance pour se laisser aller  des enfantillages Aussi,
peut-tre, sur cent d'entre eux, s'en rencontrerait-il bien
quatre-vingt-dix-neuf qui se seraient conduits comme se conduisait
Charles Grandet. Quelques jours avant cette soire, son pre lui avait
dit d'aller pour quelques mois chez son frre de Saumur. Peut-tre
monsieur Grandet de Paris pensait-il  Eugnie. Charles, qui tombait en
province pour la premire fois, eut la pense d'y paratre avec la
supriorit d'un jeune homme  la mode, de dsesprer l'arrondissement
par son luxe, d'y faire poque, et d'y importer les inventions de la vie
parisienne. Enfin, pour tout expliquer d'un mot, il voulait passer 
Saumur plus de temps qu' Paris  se brosser les ongles, et y affecter
l'excessive recherche de mise que parfois un jeune homme lgant
abandonne pour une ngligence qui ne manque pas de grce. Charles
emporta donc le plus joli costume de chasse, le plus joli fusil, le plus
joli couteau, la plus jolie gane de Paris. Il emporta sa collection de
gilets les plus ingnieux: il y en avait de gris, de blancs, de noirs,
de couleur scarabe,  reflets d'or, de paillets, de chins, de
doubles,  chle ou droits de col,  col renvers, de boutonns jusqu'en
haut,  boutons d'or. Il emporta toutes les varits de cols et de
cravates en faveur  cette poque. Il emporta deux habits de Buisson, et
son linge le plus fin. Il emporta sa jolie toilette d'or, prsent de sa
mre. Il emporta ses colifichets de dandy, sans oublier une ravissante
petite critoire donne par la plus aimable des femmes, pour lui du
moins, par une grande dame qu'il nommait Annette, et qui voyageait
maritalement, ennuyeusement, en Ecosse, victime de quelques soupons
auxquels besoin tait de sacrifier momentanment son bonheur; puis
force joli papier pour lui crire une lettre par quinzaine. Ce fut,
enfin, une cargaison de futilits parisiennes aussi complte qu'il tait
possible de la faire, et o, depuis la cravache qui sert  commencer un
duel, jusqu'aux beaux pistolets cisels qui le terminent, se trouvaient
tous les instruments aratoires dont se sert un jeune oisif pour labourer
la vie. Son pre lui ayant dit de voyager seul et modestement, il tait
venu dans le coup de la diligence retenu pour seul, assez content de ne
pas gter une dlicieuse voiture de voyage commande pour aller
au-devant de son Annette, la grande dame que ... etc., et qu'il devait
rejoindre en juin prochain aux Eaux de Baden. Charles comptait
rencontrer cent personnes chez son oncle, chasser  courre dans les
forts de son oncle, y vivre enfin de la vie de chteau; il ne savait
pas le trouver  Saumur o il ne s'tait inform de lui que pour
demander le chemin de Froidfond; mais, en le sachant en ville, il crut
l'y voir dans un grand htel. Afin de dbuter convenablement chez son
oncle, soit  Saumur, soit  Froidfond, il avait fait la toilette de
voyage la plus coquette, la plus simplement recherche, la plus
adorable, pour employer le mot qui dans ce temps rsumait les
perfections spciales d'une chose ou d'un homme. A Tours, un coiffeur
venait de lui refriser ses beaux cheveux chtains; il y avait chang de
linge, et mis une cravate de satin noir combine avec un col rond de
manire  encadrer agrablement sa blanche et rieuse figure. Une
redingote de voyage  demi boutonne lui pinait la taille, et laissait
voir un gilet de cachemire  chle sous lequel tait un second gilet
blanc. Sa montre, ngligemment abandonne au hasard dans une poche, se
rattachait par une courte chane d'or  l'une des boutonnires. Son
pantalon gris se boutonnait sur les cts, o des dessins brods en soie
noire enjolivaient les coutures. Il maniait agrablement une canne dont
la pomme d'or sculpt n'altrait point la fracheur de ses gants gris.
Enfin, sa casquette tait d'un got excellent. Un Parisien, un Parisien
de la sphre la plus leve, pouvait seul et s'agencer ainsi sans
paratre ridicule, et donner une harmonie de fatuit  toutes ces
niaiseries, que soutenait d'ailleurs un air brave, l'air d'un jeune
homme qui a de beaux pistolets, le coup sr et Annette. Maintenant, si
vous voulez bien comprendre la surprise respective des Saumurois et du
jeune Parisien, voir parfaitement le vil clat que l'lgance du
voyageur jetait au milieu des ombres grises de la salle, et des figures
qui composaient le tableau de famille, essayez de vous reprsenter les
Cruchot. Tous les trois prenaient du tabac et ne songeaient plus depuis
longtemps  viter ni les roupies, ni les petites galettes noires qui
parsemaient le jabot de leurs chemises rousses,  cols recroquevills et
 plis jauntres. Leurs cravates molles se roulaient en corde aussitt
qu'ils se les taient attaches au cou. L'norme quantit de linge qui
leur permettait de ne faire la lessive que tous les six mois, et de le
garder au fond de leurs armoires, laissait le temps y imprimer ses
teintes grises et vieilles. Il y avait en eux une parfaite entente de
mauvaise grce et de snilit. Leurs figures, aussi fltries que
l'taient leurs habits rps, aussi plisses que leurs pantalons,
semblaient uses, racornies, et grimaaient. La ngligence gnrale des
autres costumes, tous incomplets, sans fracheur, comme le sont les
toilettes de province, o l'on arrive insensiblement  ne plus
s'habiller les uns pour les autres, et  prendre garde au prix d'une
paire de gants, s'accordait avec l'insouciance des Cruchot. L'horreur de
la mode tait le seul point sur lequel les Grassinistes et les
Cruchotins s'entendissent parfaitement. Le Parisien prenait-il son
lorgnon pour examiner les singuliers accessoires de la salle, les
solives du plancher, le ton des boiseries ou les points que les mouches
y avaient imprims et dont le nombre aurait suffi pour ponctuer
l'Encyclopdie mthodique et le Moniteur, aussitt les joueurs de loto
levaient le nez et le considraient avec autant de curiosit qu'ils en
eussent manifest pour une girafe. Monsieur des Grassins et son fils,
auxquels la figure d'un homme  la mode n'tait pas inconnue,
s'associrent nanmoins  l'tonnement de leurs voisins, soit qu'ils
prouvassent l'indfinissable influence d'un sentiment gnral, soit
qu'ils l'approuvassent en disant  leurs compatriotes par des oeillades
pleines d'ironie:

--Voil comme _ils_ sont  Paris. Tous pouvaient d'ailleurs observer
Charles  loisir, sans craindre de dplaire au matre du logis. Grandet
tait absorb dans la longue lettre qu'il tenait, et il avait pris pour
la lire l'unique flambeau de la table, sans se soucier de ses htes ni
de leur plaisir. Eugnie,  qui le type d'une perfection semblable, soit
dans la mise, soit dans la personne, tait entirement inconnu, crut
voir en son cousin une crature descendue de quelque rgion sraphique.
Elle respirait avec dlices les parfums exhals par cette chevelure si
brillante, si gracieusement boucle. Elle aurait voulu pouvoir toucher
la peau blanche de ces jolis gants fins. Elle enviait les petites mains
de Charles, son teint, la fracheur et la dlicatesse de ses traits.
Enfin, si toutefois cette image peut rsumer les impressions que le
jeune lgant produisit sur une ignorante fille sans cesse occupe 
rapetasser des bas,  ravauder la garde-robe de son pre, et dont la vie
s'tait coule sous ces crasseux lambris sans voir dans cette rue
silencieuse plus d'un passant par heure, la vue de son cousin fit
sourdre en son coeur les motions de fine volupt que causent  un jeune
homme les fantastiques figures de femmes dessines par Westall dans les
Keepsake anglais et graves par les Finden d'un burin si habile qu'on a
peur, en soufflant sur le vlin, de faire envoler ces apparitions
clestes Charles tira de sa poche un mouchoir brod par la grande dame
qui voyageait en Ecosse. En voyant ce joli ouvrage fait avec amour
pendant les heures perdues pour l'amour, Eugnie regarda son cousin pour
savoir s'il allait bien rellement s'en servir. Les manires de Charles,
ses gestes, la faon dont il prenait son lorgnon, son impertinence
affecte, son mpris pour le coffret qui venait de faire tant de plaisir
 la riche hritire et qu'il trouvait videmment ou sans valeur ou
ridicule; enfin, tout ce qui choquait les Cruchot et les des Grassins
lui plaisait si fort qu'avant de s'endormir elle dt rver longtemps 
ce phnix des cousins.

Les numros se tiraient fort lentement, mais bientt le loto fut arrt.
La grande Nanon entra et dit tout haut:

--Madame, va falloir me donner des draps pour faire le lit  ce
monsieur.

Madame Grandet suivit Nanon. Madame des Grassins dit alors  voix basse:

--Gardons nos sous et laissons le loto. Chacun reprit ses deux sous dans
la vieille soucoupe corne o il les avait mis. Puis l'assemble se
remua en masse et fit un quart de conversion vers le feu.

--Vous avez donc fini? dit Grandet sans quitter sa lettre.

--Oui, oui, rpondit madame des Grassins en venant prendre place prs de
Charles.

Eugnie, mue par une de ces penses qui naissent au coeur des jeunes
filles quand un sentiment s'y loge pour la premire fois, quitta la
salle pour aller aider sa mre et Nanon. Si elle avait t questionne
par un confesseur habile, elle lui et sans doute avou qu'elle ne
songeait ni  sa mre ni  Nanon, mais qu'elle tait travaille par un
poignant dsir d'inspecter la chambre de son cousin pour s'y occuper de
son cousin, pour y placer quoi que ce ft, pour obvier  un oubli, pour
y tout prvoir, afin de la rendre, autant que possible, lgante et
propre. Eugnie se croyait dj seule capable de comprendre les gots et
les ides de son cousin. En effet, elle arriva fort heureusement pour
prouver  sa mre et  Nanon, qui revenaient pensant avoir tout fait,
que tout tait  faire. Elle donna l'ide  la grande Nanon de bassiner
les draps avec la braise du feu, elle couvrit elle-mme la vieille table
d'un napperon, et recommanda bien  Nanon de changer le napperon tous
les matins. Elle convainquit sa mre de la ncessit d'allumer un bon
feu dans la chemine, et dtermina Nanon  monter, sans en rien dire 
son pre, un gros tas de bois dans le corridor. Elle courut chercher
dans une des encoignures de la salle un plateau de vieux laque qui
venait de la succession de feu le vieux monsieur de La Bertellire, y
prit galement un verre de cristal  six pans, une petite cuiller
ddore, un flacon antique o taient gravs des amours, et mit
triomphalement le tout sur un coin de la chemine. Il lui avait plus
surgi d'ides en un quart d'heure qu'elle n'en avait eu depuis qu'elle
tait au monde.

--Maman, dit-elle, jamais mon cousin ne supportera l'odeur d'une
chandelle. Si nous achetions de la bougie?... Elle alla, lgre comme un
oiseau, tirer de sa bourse l'cu de cent sous qu'elle avait reu pour
ses dpenses du mois.

--Tiens, Nanon, dit-elle, va vite.

--Mais, que dira ton pre? Cette objection terrible fut propose par
madame Grandet en voyant sa fille arme d'un sucrier de vieux Svres
rapport du chteau de Froidfond par Grandet.

--Et o prendras-tu donc du sucre? es-tu folle?

--Maman, Nanon achtera aussi bien du sucre que de la bougie.

--Mais ton pre?

--Serait-il convenable que son neveu ne put boire un verre d'eau sucre
? D'ailleurs, il n'y fera pas attention.

--Ton pre voit tout, dit madame Grandet en hochant la tte.

Nanon hsitait, elle connaissait son matre.

--Mais va donc, Nanon, puisque c'est ma fte!

Nanon laissa chapper un gros rire en entendant la premire plaisanterie
que sa jeune matresse et jamais faite, et lui obit. Pendant
qu'Eugnie et sa mre s'efforaient d'embellir la chambre destine par
monsieur Grandet  son neveu, Charles se trouvait l'objet des attentions
de madame des Grassins, qui lui faisait des agaceries.

--Vous tes bien courageux, monsieur, lui dit-elle, de quitter les
plaisirs de la capitale pendant l'hiver pour venir habiter Saumur. Mais
si nous ne vous faisons pas trop peur, vous verrez que l'on peut encore
s'y amuser.

Elle lui lana une vritable oeillade de province, o, par habitude, les
femmes mettent tant de rserve et de prudence dans leurs yeux qu'elles
leur communiquent la friande concupiscence particulire  ceux des
ecclsiastiques, pour qui tout plaisir semble ou un vol ou une faute.
Charles se trouvait si dpays dans cette salle, si loin du vaste
chteau et de la fastueuse existence qu'il supposait  son oncle, qu'en
regardant attentivement madame des Grassins, il aperut enfin une image
 demi efface des figures parisiennes. Il rpondit avec grce 
l'espce d'invitation qui lui tait adresse, et il s'engagea
naturellement une conversation dans laquelle madame des Grassins baissa
graduellement sa voix pour la mettre en harmonie avec la nature de ses
confidences. Il existait chez elle et chez Charles un mme besoin de
confiance. Aussi, aprs quelques moments de causerie coquette et de
plaisanteries srieuses, l'adroite provinciale put-elle lui dire sans se
croire entendue des autres personnes, qui parlaient de la vente des
vins, dont s'occupait en ce moment tout le Saumurois:

--Monsieur, si vous voulez nous faire l'honneur de venir nous voir, vous
ferez trs certainement autant de plaisir  mon mari qu' moi. Notre
salon est le seul dans Saumur o vous trouverez runis le haut commerce
et la noblesse: nous appartenons aux deux socits, qui ne veulent se
rencontrer que l parce qu'on s'y amuse. Mon mari, je le dis avec
orgueil, est galement considr par les uns et par les autres. Ainsi,
nous tcherons de faire diversion  l'ennui de votre sjour ici. Si vous
restiez chez monsieur Grandet, que deviendriez-vous, bon Dieu! Votre
oncle est un grigou qui ne pense qu' ses provins, votre tante est une
dvote qui ne sait pas coudre deux ides, et votre cousine est une
petite sotte, sans ducation, commune, sans dot, et qui passe sa vie 
raccommoder des torchons.

--Elle est trs bien, cette femme, se dit en lui-mme Charles Grandet en
rpondant aux minauderies de madame des Grassins.

--Il me semble, ma femme, que tu veux accaparer monsieur, dit en riant
le gros et grand banquier.

A cette observation, le notaire et le prsident dirent des mots plus ou
moins malicieux; mais l'abb les regarda d'un air fin et rsuma leurs
penses en prenant une pince de tabac, et offrant sa tabatire  la
ronde:

--Qui mieux que madame, dit-il, pourrait faire  monsieur les honneurs
de Saumur?

--Ha! , comment l'entendez-vous, monsieur l'abb? demanda monsieur
des Grassins.

--Je l'entends, monsieur, dans le sens la plus favorable pour vous, pour
madame, pour la ville de Saumur et pour monsieur, ajouta le rus
vieillard en se tournant vers Charles.

Sans paratre y prter la moindre attention, l'abb Cruchot avait su
deviner la conversation de Charles et de madame des Grassins.

--Monsieur, dit enfin Adolphe  Charles d'un air qu'il aurait voulu
rendre dgag, je ne sais si vous avez conserv quelque souvenir de moi;
j'ai eu le plaisir d'tre votre vis--vis  un bal donn par monsieur
le baron de Nucingen, et ...

--Parfaitement, monsieur, parfaitement, rpondit Charles surpris de se
voir l'objet des attentions de tout le monde.

--Monsieur est votre fils? demanda-t-il  madame des Grassins.

L'abb regarda malicieusement la mre.

--Oui, monsieur, dit-elle.

--Vous tiez donc bien jeune  Paris? reprit Charles en s'adressant 
Adolphe.

--Que voulez-vous, monsieur, dit l'abb, nous les envoyons  Babylone
aussitt qu'ils sont sevrs.

Madame des Grassins interrogea l'abb par un regard d'une tonnante
profondeur.

--Il faut venir en province, dit-il en continuant, pour trouver des
femmes de trente et quelques annes aussi fraches que l'est madame,
aprs avoir eu des fils bientt Licencis en Droit. Il me semble tre
encore au jour o les jeunes gens et les dames montaient sur des chaises
pour vous voir danser au bal, madame, ajouta l'abb en se tournant vers
son adversaire femelle. Pour moi, vos succs sont d'hier ...

--Oh! le vieux sclrat! se dit en elle-mme madame des Grassins, me
devinerait-il donc?

--Il parat que j'aurai beaucoup de succs  Saumur, se disait Charles
en dboutonnant sa redingote, se mettant la main dans son gilet, et
jetant son regard  travers les espaces pour imiter la pose donne 
lord Byron par Chantrey.

L'inattention du pre Grandet, ou, pour mieux dire, la proccupation
dans laquelle le plongeait la lecture de sa lettre, n'chapprent ni au
notaire ni au prsident qui tchaient d'en conjecturer le contenu par
les imperceptibles mouvements de la figure du bonhomme, alors fortement
claire par la chandelle. Le vigneron maintenait difficilement le calme
habituel de sa physionomie. D'ailleurs chacun pourra se peindre la
contenance affecte par cet homme en lisant la fatale lettre que voici:

Mon frre, voici bientt vingt-trois ans que nous ne nous sommes vus.
Mon mariage a t l'objet de notre dernire entrevue, aprs laquelle
nous nous sommes quitts joyeux l'un et l'autre. Certes je ne pouvais
gure prvoir que tu serais un jour le seul soutien de la famille,  la
prosprit de laquelle tu applaudissais alors. Quand tu tiendras cette
lettre en tes mains, je n'existerai plus. Dans la position o j'tais,
je n'ai pas voulu survivre  la honte d'une faillite. Je me suis tenu
sur le bord du gouffre jusqu'au dernier moment, esprant surnager
toujours. Il faut y tomber. Les banqueroutes runies de mon agent de
change et de Roguin, mon notaire, m'emportent mes dernires ressources
et ne me laissent rien. J'ai la douleur de devoir prs de quatre
millions sans pouvoir offrir plus de vingt-cinq pour cent d'actif. Mes
vins emmagasins prouvent en ce moment la baisse ruineuse que causent
l'abondance et la qualit de vos rcoltes. Dans trois jours Paris dira:
Monsieur Grandet tait un fripon! Je me coucherai, moi probe, dans
un linceul d'infamie. Je ravis  mon fils et son nom que j'entache et la
fortune de sa mre. Il ne sait rien de cela, ce malheureux enfant que
j'idoltre. Nous nous sommes dit adieu tendrement. Il ignorait, par
bonheur, que les derniers flots de ma vie s'panchaient dans cet adieu.
Ne me maudira-t-il pas un jour? Mon frre, mon frre, la maldiction de
nos enfants est pouvantable; ils peuvent appeler de la ntre, mais la
leur est irrvocable.

Grandet, tu es mon an, tu me dois ta protection: fais que Charles
ne jette aucune parole amre sur ma tombe! Mon frre, si je t'crivais
avec mon sang et mes larmes, il n'y aurait pas autant de douleurs que
j'en mets dans cette lettre; car je pleurerais, je saignerais, je
serais mort, je ne souffrirais plus; mais je souffre et vois la mort
d'un oeil sec. Te voil donc le pre de Charles! il n'a point de parents
du ct maternel, tu sais pourquoi. Pourquoi n'ai-je pas obi aux
prjugs sociaux? Pourquoi ai-je cd  l'amour? Pourquoi ai-je pous
la fille naturelle d'un grand seigneur? Charles n'a plus de famille. O
mon malheureux fils! mon fils! Ecoute, Grandet, je ne suis pas venu
t'implorer pour moi; d'ailleurs tes biens ne sont peut-tre pas assez
considrables pour supporter une hypothque de trois millions; mais
pour mon fils! Sache-le bien, mon frre, mes mains suppliantes se sont
jointes en pensant  toi. Grandet, je te confie Charles en mourant.
Enfin je regarde mes pistolets sans douleur en pensant que tu lui
serviras de pre. Il m'aimait bien, Charles; j'tais si bon pour lui,
je ne le contrariais jamais: il ne me maudira pas. D'ailleurs, tu
verras, il est doux, il tient de sa mre, il ne te donnera jamais de
chagrin. Pauvre enfant! accoutum aux jouissances du luxe, il ne
connat aucune des privations auxquelles nous a condamns l'un et
l'autre notre premire misre ... Et le voil ruin, seul. Oui, tous ses
amis le fuiront, et c'est moi qui serai la cause de ses humiliations. Ah!
je voudrais avoir le bras assez fort pour l'envoyer d'un seul coup
dans les cieux prs de sa mre. Folie! Je reviens  mon malheur, 
celui de Charles. Je te l'ai donc envoy pour que tu lui apprennes
convenablement et ma mort et son sort  venir. Sois un pre pour lui,
mais un bon pre.

Ne l'arrache pas tout  coup  sa vie oisive, tu le tuerais. Je lui
demande  genoux de renoncer aux crances qu'en qualit d'hritier de sa
mre il pourrait exercer contre moi. Mais c'est une prire superflue;
il a de l'honneur, et sentira bien qu'il ne doit pas se joindre  mes
cranciers. Fais-le renoncer  ma succession en temps utile. Rvle-lui
les dures conditions de la vie que je lui fais; et s'il me conserve sa
tendresse, dis-lui bien en mon nom que tout n'est pas perdu pour lui.
Oui, le travail, qui nous a sauvs tous deux, peut lui rendre la fortune
que je lui emporte; et, s'il veut couter la voix de son pre, qui pour
lui voudrait sortir un moment du tombeau, qu'il parte, qu'il aille aux
Indes! Mon frre, Charles est un jeune homme probe et courageux: tu
lui feras une pacotille, il mourrait plutt que de ne pas te rendre les
premiers fonds que tu lui prteras; car tu lui en prteras, Grandet!
sinon tu te crerais des remords. Ah! si mon enfant ne trouvait ni
secours ni tendresse en toi, je demanderais ternellement vengeance 
Dieu de ta duret. Si j'avais pu sauver quelques valeurs, j'avais bien
le droit de lui remettre une somme sur le bien de sa mre; mais les
payements de ma fin du mois avaient absorb toutes mes ressources. Je
n'aurais pas voulu mourir dans le doute sur le sort de mon enfant;
j'aurais voulu sentir de saintes promesses dans la chaleur de ta main,
qui m'et rchauff; mais le temps me manque. Pendant que Charles
voyage, je suis oblig de dresser mon bilan. Je tche de prouver par la
bonne foi qui prside  mes affaires qu'il n'y a dans mes dsastres ni
faute ni improbit. N'est-ce pas m'occuper de Charles? Adieu, mon
frre. Que toutes les bndictions de Dieu te soient acquises pour la
gnreuse tutelle que je te confie, et que tu acceptes, je n'en doute
pas. Il y aura sans cesse une voix qui priera pour toi dans le monde o
nous devons aller tous un jour, et o je suis dj.

Victor-Ange-Guillaume Grandet. 

--Vous causez donc? dit le pre Grandet en pliant avec exactitude la
lettre dans les mmes plis et la mettant dans la poche de son gilet. Il
regarda son neveu d'un air humble et craintif sous lequel il cacha ses
motions et ses calculs.

--Vous tes-vous rchauff?

--Trs bien, mon cher oncle.

--H! bien, o sont donc nos femmes? dit l'oncle oubliant dj que son
neveu couchait chez lui. En ce moment Eugnie et ma dame Grandet
rentrrent.

--Tout est-il arrang l-haut? leur demanda le bonhomme en retrouvant
son calme.

--Oui, mon pre.

--H! bien, mon neveu, si vous tes fatigu, Nanon va vous conduire 
votre chambre. Dame, ce ne sera pas un appartement de _mirliflor_! mais
vous excuserez de pauvres vignerons qui n'ont jamais le sou. Les impts
nous avalent tout.

--Nous ne voulons pas tre indiscrets, Grandet, dit le banquier. Vous
pouvez avoir  jaser avec votre neveu, nous vous souhaitons le bonsoir.
A demain.

A ces mots, l'assemble se leva, et chacun fit la rvrence suivant son
caractre. Le vieux notaire alla chercher sous la porte sa lanterne, et
vint l'allumer en offrant aux des Grassins de les reconduire. Madame des
Grassins n'avait pas prvu l'incident qui devait faire finir
prmaturment la soire, et son domestique n'tait pas arriv.

--Voulez-vous me faire l'honneur d'accepter mon bras, madame? dit
l'abb Cruchot  madame des Grassins.

--Merci, monsieur l'abb. J'ai mon fils, rpondit-elle schement.

--Les dames ne sauraient se compromettre avec moi, dit l'abb.

--Donne donc le bras  monsieur Cruchot, lui dit son mari.

L'abb emmena la jolie dame assez lestement pour se trouver  quelques
pas en avant de la caravane.

--Il est trs bien, ce jeune homme, madame, lui dit-il en lui serrant le
bras. _Adieu, paniers, vendanges sont faites_! Il vous faut dire adieu
 mademoiselle Grandet, Eugnie sera pour le Parisien. A moins que ce
cousin ne soit amourach d'une Parisienne, votre fils Adolphe va
rencontrer en lui le rival le plus ...

--Laissez donc, monsieur l'abb. Ce jeune homme ne tardera pas 
s'apercevoir qu'Eugnie est une niaise, une fille sans fracheur.
L'avez-vous examine? elle tait, ce soir, jaune comme un coing.

--Vous l'avez peut-tre dj fait remarquer au cousin.

--Et je ne m'en suis pas gne ...

--Mettez-vous toujours auprs d'Eugnie, madame, et vous n'aurez pas
grand'chose  dire  ce jeune homme contre sa cousine, il fera de
lui-mme une comparaison qui ...

--D'abord, il m'a promis de venir dner aprs-demain chez moi.

--Ah! si vous vouliez, madame, dit l'abb.

--Et que voulez-vous que je veuille, monsieur l'abb? Entendez-vous
ainsi me donner de mauvais conseils? Je ne suis pas arrive  l'ge de
trente-neuf ans, avec une rputation sans tache, Dieu merci, pour la
compromettre, mme quand il s'agirait de l'empire du Grand-Mogol. Nous
sommes  un ge, l'un et l'autre, auquel on sait ce que parler veut
dire. Pour un ecclsiastique, vous avez en vrit des ides bien
incongrues. Fi! cela est digne de Faublas.

--Vous avez donc lu Faublas?

--Non, monsieur l'abb, je voulais dire les Liaisons Dangereuses.

--Ah! ce livre est infiniment plus moral, dit en riant l'abb. Mais
vous me faites aussi pervers que l'est un jeune homme d'aujourd'hui! Je
voulais simplement vous ...

--Osez me dire que vous ne songiez pas  me conseiller de vilaines
choses. Cela n'est-il pas clair? Si ce jeune homme, qui est trs bien,
j'en conviens, me faisait la cour, il ne penserait pas  sa cousine. A
Paris, je le sais, quelques bonnes mres se dvouent ainsi pour le
bonheur et la fortune de leurs enfants; mais nous sommes en province,
monsieur l'abb.

--Oui, madame.

--Et, reprit-elle, je ne voudrais pas, ni Adolphe lui-mme ne voudrait
pas de cent millions achets  ce prix ...

--Madame, je n'ai point parl de cent millions. La tentation et t
peut-tre au-dessus de nos forces  l'un et  l'autre. Seulement je
crois qu'une honnte femme peut se permettre, en tout bien tout honneur,
de petites coquetteries sans consquence, qui font partie de ses devoirs
en socit, et qui ...

--Vous croyez?

--Ne devons-nous pas, madame, tcher de nous tre agrables les uns aux
autres ... Permettez que je me mouche.

--Je vous assure, madame, reprit-il, qu'il vous lorgnait d'un air un peu
plus flatteur que celui qu'il avait en me regardant; mais je lui
pardonne d'honorer prfrablement  la vieillesse la beaut ...

--Il est clair, disait le prsident de sa grosse voix, que monsieur
Grandet de Paris envoie son fils  Saumur dans des intentions
extrmement matrimoniales ...

--Mais, alors, le cousin ne serait pas tomb comme une bombe, rpondait
le notaire.

--Cela ne dirait rien, dit monsieur des Grassins, le bonhomme est
_cachottier_.

--Des Grassins, mon ami, je l'ai invit  dner, ce jeune homme. Il
faudra que tu ailles prier monsieur et madame de Larsonnire, et les du
Hautoy, avec la belle demoiselle du Hautoy, bien entendu; pourvu
qu'elle se mette bien ce jour-l! Par jalousie, sa mre la fagote si
mal! J'espre, messieurs, que vous nous ferez l'honneur de venir,
ajouta-t-elle en arrtant le cortge pour se retourner vers les deux
Cruchot.

--Vous voil chez vous, madame, dit le notaire.

Aprs avoir salu les trois des Grassins, les trois Cruchot s'en
retournrent chez eux, en se servant de ce gnie d'analyse que possdent
les provinciaux pour tudier sous toutes ses faces le grand vnement de
cette soire, qui changeait les positions respectives des Cruchotins et
des Grassinistes. L'admirable bon sens qui dirigeait les actions de ces
grands calculateurs leur fit sentir aux uns et aux autres la ncessit
d'une alliance momentane contre l'ennemi commun. Ne devaient-ils pas
mutuellement empcher Eugnie d'aimer son cousin, et Charles de penser 
sa cousine? Le Parisien pourrait-il rsister aux insinuations perfides,
aux calomnies doucereuses, aux mdisances pleines d'loges, aux
dngations naves qui allaient constamment tourner autour de lui et
l'engluer, comme les abeilles enveloppent de cire le colimaon tomb
dans leur ruche?

Lorsque les quatre parents se trouvrent seuls dans la salle, monsieur
Grandet dit  son neveu:

--Il faut se coucher. Il est trop tard pour causer des affaires qui vous
amnent ici, nous prendrons demain un moment convenable. Ici, nous
djeunons  huit heures. A midi, nous mangeons un fruit, un rien de pain
sur le pouce, et nous buvons un verre de vin blanc; puis nous dnons,
comme les Parisiens,  cinq heures. Voil l'ordre. Si vous voulez voir
la ville ou les environs, vous serez libre comme l'air. Vous m'excuserez
si mes affaires ne me permettent pas toujours de vous accompagner. Vous
les entendrez peut-tre tous ici vous disant que je suis riche:
monsieur Grandet par-ci, monsieur Grandet par l! Je les laisse dire,
leurs bavardages ne nuisent point  mon crdit. Mais je n'ai pas le sou,
et je travaille  mon ge comme un jeune compagnon, qui n'a pour tout
bien qu'une mauvaise plaine et deux bons bras. Vous verrez peut-tre
bientt par vous-mme ce que cote un cu quand il faut le suer. Allons,
Nanon, les chandelles?

--J'espre, mon neveu, que vous trouverez tout ce dont vous aurez
besoin, dit madame Grandet; mais s'il vous manquait quelque chose, vous
pourrez appeler Nanon.

--Ma chre tante, ce serait difficile, j'ai, je crois, emport toutes
mes affaires! Permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit, ainsi
qu' ma jeune cousine.

Charles prit des mains de Nanon une bougie allume, une bougie d'Anjou,
bien jaune de ton, vieillie en boutique et si pareille  de la
chandelle, que monsieur Grandet, incapable d'en souponner l'existence
au logis, ne s'aperut pas de cette magnificence.

--Je vais vous montrer le chemin, dit le bonhomme.

Au lieu de sortir par la porte de la salle qui donnait sous la vote,
Grandet fit la crmonie de passer par le couloir qui sparait la salle
de la cuisine. Une porte battante garnie d'un grand carreau de verre
ovale fermait ce couloir du ct de l'escalier afin de temprer le froid
qui s'y engouffrait. Mais en hiver la brise n'en sifflait pas moins par
l trs rudement, et, malgr les bourrelets mis aux portes de la salle,
 peine la chaleur s'y maintenait-elle  un degr convenable. Nanon alla
verrouiller la grande porte, ferma la salle, et dtacha dans l'curie un
chien-loup dont la voix tait casse comme s'il avait une laryngite. Cet
animal d'une notable frocit ne connaissait que Nanon. Ces deux
cratures champtres s'entendaient. Quand Charles vit les murs jauntres
et enfums de la cage o l'escalier  rampe vermoulue tremblait sous le
pas pesant de son oncle, son dgrisement alla _rinforzando_. Il se
croyait dans un juchoir  poules. Sa tante et sa cousine, vers
lesquelles il se retourna pour interroger leurs figures, taient si bien
faonnes  cet escalier, que, ne devinant pas la cause de son
tonnement, elles le prirent pour une expression amicale, et y
rpondirent par un sourire agrable qui le dsespra.

--Que diable mon pre m'envoie-t-il faire ici? se disait-il.

Arriv sur le premier palier, il aperut trois portes peintes en rouge
trusque et sans chambranles, des portes perdues dans la muraille
poudreuse et garnies de bandes en fer boulonnes, apparentes, termines
en faon de flammes comme l'tait  chaque bout la longue entre de la
serrure. Celle de ces portes qui se trouvait en haut de l'escalier et
qui donnait entre dans la pice situe au-dessus de la cuisine, tait
videmment mure. On n'y pntrait en effet que par la chambre de
Grandet,  qui cette pice servait de cabinet. L'unique croise d'o
elle tirait son jour tait dfendue sur la cour par d'normes barreaux
en fer grillags. Personne, pas mme madame Grandet, n'avait la
permission d'y venir, le bonhomme voulait y rester seul comme un
alchimiste  son fourneau. L, sans doute, quelque cachette avait t
trs habilement pratique, l s'emmagasinaient les titres de proprit,
l pendaient les balances  peser les louis, l se faisaient nuitamment
et en secret les quittances, les reus, les calculs; de manire que les
gens d'affaires, voyant toujours Grandet prt  tout, pouvaient imaginer
qu'il avait  ses ordres une fe ou un dmon. L, sans doute, quand
Nanon ronflait  branler les planchers, quand le chien-loup veillait et
billait dans la cour, quand madame et mademoiselle Grandet taient bien
endormies, venait le vieux tonnelier choyer, caresser, couver, cuver,
cercler son or. Les murs taient pais, les contrevents discrets. Lui
seul avait la clef de ce laboratoire, o, dit-on, il consultait des
plans sur lesquels ses arbres  fruits taient dsigns et o il
chiffrait ses produits  un provin,  une bourre prs. L'entre de la
chambre d'Eugnie faisait face  cette porte mure. Puis, au bout du
palier, tait l'appartement des deux poux qui occupaient tout le devant
de la maison. Madame Grandet avait une chambre contigu  celle
d'Eugnie, chez qui l'on entrait par une porte vitre. La chambre du
matre tait spare de celle de sa femme par une cloison, et du
mystrieux cabinet par un gros mur. Le pre Grandet avait log son neveu
au second tage, dans la haute mansarde situe au-dessus de sa chambre,
de manire  pouvoir l'entendre, s'il lui prenait fantaisie d'aller et
de venir. Quand Eugnie et sa mre arrivrent au milieu du palier, elles
se donnrent le baiser du soir; puis, aprs avoir dit  Charles
quelques mots d'adieu, froids sur les lvres, mais certes chaleureux au
coeur de la fille, elles rentrrent dans leurs chambres.

--Vous voil chez vous, mon neveu, dit le pre Grandet  Charles en lui
ouvrant sa porte. Si vous aviez besoin de sortir, vous appelleriez
Nanon. Sans elle, votre serviteur! le chien vous mangerait sans vous
dire un seul mot. Dormez bien. Bonsoir. Ha! ha! ces dames vous ont
fait du feu, reprit-il. En ce moment la grande Nanon apparut, arme
d'une bassinoire.

--En voil bien d'une autre! dit monsieur Grandet. Prenez-vous mon
neveu pour une femme en couches? Veux-tu bien remporter ta braise,
Nanon.

--Mais, monsieur, les draps sont humides, et ce monsieur est vraiment
mignon comme une femme.

--Allons, va, puisque tu l'as dans la tte, dit Grandet en la poussant
par les paules, mais prends garde de mettre le feu. Puis l'avare
descendit en grommelant de vagues paroles.

Charles demeura pantois au milieu de ses malles. Aprs avoir jet les
yeux sur les murs d'une chambre en mansarde tendue de ce papier jaune 
bouquets de fleurs qui tapisse les guinguettes, sur une chemine en
pierre de liais cannele dont le seul aspect donnait froid, sur des
chaises de bois jaune garnies en canne vernisse et qui semblaient avoir
plus de quatre angles, sur une table de nuit ouverte dans laquelle
aurait pu tenir un petit sergent de voltigeurs, sur le maigre tapis de
lisire plac au bas d'un lit  ciel dont les pentes en drap tremblaient
comme si elles allaient tomber, acheves par les vers, il regarda
srieusement la grande Nanon et lui dit:

--Ah ! ma chre enfant, suis-je bien chez monsieur Grandet, l'ancien
maire de Saumur, frre de monsieur Grandet de Paris?

--Oui, monsieur, chez un ben aimable, un ben doux, un ben parfait
monsieur. Faut-il que je vous aide  dfaire vos malles?

--Ma foi, je le veux bien, mon vieux troupier! N'avez-vous pas servi
dans les marins de la garde impriale?

--Oh! oh! oh! oh! dit Nanon, quoi que c'est que a, les marins de la
garde? C'est-y sal? Ca va-t-il sur l'eau?

--Tenez, cherchez ma robe de chambre qui est dans cette valise. En voici
la clef.

Nanon fut tout merveille de voir une robe de chambre en soie verte 
fleurs d'or et  dessins antiques.

--Vous allez mettre a pour vous coucher, dit-elle.

--Oui.

--Sainte-Vierge! le beau devant d'autel pour la paroisse. Mais, mon
cher mignon monsieur, donnez donc a  l'glise, vous sauverez votre
me, tandis que a vous la fera perdre. Oh! que vous tes donc gentil
comme a. Je vais appeler mademoiselle pour qu'elle vous regarde.

--Allons, Nanon, puisque Nanon y a, voulez-vous vous taire! Laissez-moi
coucher, j'arrangerai mes affaires demain; et si ma robe vous plat
tant, vous sauverez votre me. Je suis trop bon chrtien pour vous la
refuser en m'en allant, et vous pourrez en faire ce que vous voudrez.

Nanon resta plante sur ses pieds, contemplant Charles, sans pouvoir
ajouter foi  ses paroles.

--Me donner ce bel atour! dit-elle en s'en allant. Il rve dj, ce
monsieur. Bonsoir.

--Bonsoir, Nanon.

--Qu'est-ce que je suis venu faire ici? se dit Charles en s'endormant.
Mon pre n'est pas un niais, mon voyage doit avoir un but. Psch! 
demain les affaires srieuses, disait je ne sais quelle ganache grecque.

--Sainte-Vierge! qu'il est gentil, mon cousin, se dit Eugnie en
interrompant ses prires qui ce soir-l ne furent pas finies.

Madame Grandet n'eut aucune pense en se couchant. Elle entendait, par
la porte de communication qui se trouvait au milieu de la cloison,
l'avare se promenant de long en long dans sa chambre. Semblable  toutes
les femmes timides, elle avait tudi le caractre de son seigneur. De
mme que la mouette prvoit l'orage, elle avait,  d'imperceptibles
signes, pressenti la tempte intrieure qui agitait Grandet, et, pour
employer l'expression dont elle se servait, elle faisait alors la morte.
Grandet regardait la porte intrieurement double en tle qu'il avait
fait mettre  son cabinet, et se disait:

--Quelle ide bizarre a eue mon frre de me lguer son enfant? Jolie
succession! Je n'ai pas vingt cus  donner. Mais qu'est-ce que vingt
cus pour ce mirliflor qui lorgnait mon baromtre comme s'il avait voulu
en faire du feu?

En songeant aux consquences de ce testament de douleur, Grandet tait
peut-tre plus agit que ne l'tait son frre au moment o il le traa.

--J'aurais cette robe d'or?... disait Nanon qui s'endormit habille de
son devant d'autel, rvant de fleurs, de tabis, de damas, pour la
premire fois de sa vie, comme Eugnie rva d'amour.

Dans la pure et monotone vie des jeunes filles, il vient une heure
dlicieuse o le soleil leur panche ses rayons dans l'me, o la fleur
leur exprime des penses, o les palpitations du coeur communiquent au
cerveau leur chaude fcondance, et fondent les ides en un vague dsir;
jour d'innocente mlancolie et de suaves joyeusets! Quand les enfants
commencent  voir, ils sourient; quand une fille entrevoit le sentiment
dans la nature, elle sourit comme elle souriait enfant. Si la lumire
est le premier amour de la vie, l'amour n'est-il pas la lumire du coeur?
Le moment de voir clair aux choses d'ici-bas tait arriv pour
Eugnie. Matinale comme toutes les filles de province, elle se leva de
bonne heure, fit sa prire, et commena l'oeuvre de sa toilette,
occupation qui dsormais allait avoir un sens. Elle lissa d'abord ses
cheveux chtains, tordit leurs grosses nattes au-dessus de sa tte avec
le plus grand soin, en vitant que les cheveux ne s'chappassent de
leurs tresses, et introduisit dans sa coiffure une symtrie qui rehaussa
la timide candeur de son visage, en accordant la simplicit des
accessoires  la navet des lignes. En se lavant plusieurs fois les
mains dans de l'eau pure qui lui durcissait et rougissait la peau, elle
regarda ses beaux bras ronds, et se demanda ce que faisait son cousin
pour avoir les mains si mollement blanches, les ongles si bien faonns.
Elle mit des bas neufs et ses plus jolis souliers. Elle se laa droit,
sans passer d'oeillets. Enfin souhaitant, pour la premire fois de sa
vie, de paratre  son avantage, elle connut le bonheur d'avoir une robe
frache, bien faite, et qui la rendait attrayante. Quand sa toilette fut
acheve, elle entendit sonner l'horloge de la paroisse, et s'tonna de
ne compter que sept heures. Le dsir d'avoir tout le temps ncessaire
pour se bien habiller l'avait fait lever trop tt. Ignorant l'art de
remanier dix fois une boucle de cheveux et d'en tudier l'effet, Eugnie
se croisa bonnement les bras, s'assit  sa fentre, contempla la cour,
le jardin troit et les hautes terrasses qui le dominaient; vue
mlancolique, borne, mais qui n'tait pas dpourvue des mystrieuses
beauts particulires aux endroits solitaires ou  la nature inculte.
Auprs de la cuisine se trouvait un puits entour d'une margelle, et 
poulie maintenue dans une branche de fer courbe, qu'embrassait une
vigne aux pampres fltris, rougis, brouis par la saison. De l, le
tortueux sarment gagnait le mur, s'y attachait, courait le long de la
maison et finissait sur un bcher o le bois tait rang avec autant
d'exactitude que peuvent l'tre les livres d'un bibliophile. Le pav de
la cour offrait ces teintes noirtres produites avec le temps par les
mousses, par les herbes, par le dfaut de mouvement. Les murs pais
prsentaient leur chemise verte, onde de longues traces brunes. Enfin
les huit marches qui rgnaient au fond de la cour et menaient  la porte
du jardin, taient disjointes et ensevelies sous de hautes plantes comme
le tombeau d'un chevalier enterr par sa veuve au temps des croisades.
Au-dessus d'une assise de pierres toutes ronges s'levait une grille de
bois pourri,  moiti tombe de vtust, mais  laquelle se mariaient 
leur gr des plantes grimpantes. De chaque ct de la porte 
claire-voie s'avanaient les rameaux tortus de deux pommiers rabougris.
Trois alles parallles, sables et spares par des carrs dont les
terres taient maintenues au moyen d'une bordure en buis, composaient ce
jardin que terminait, au bas de la terrasse, un couvert de tilleuls. A
un bout, des framboisiers;  l'autre, un immense noyer qui inclinait
ses branches jusque sur le cabinet du tonnelier. Un jour pur et le beau
soleil des automnes naturels aux rives de la Loire commenaient 
dissiper le glacis imprim par la nuit aux pittoresques objets, aux
murs, aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. Eugnie trouva
des charmes tout nouveaux dans l'aspect de ces choses, auparavant si
ordinaires pour elle. Mille penses confuses naissaient dans son me, et
y croissaient  mesure que croissaient au dehors les rayons du soleil.
Elle eut enfin ce mouvement de plaisir vague, inexplicable, qui
enveloppe l'tre moral, comme un nuage envelopperait l'tre physique.
Ses rflexions s'accordaient avec les dtails de ce singulier paysage,
et les harmonies de son coeur firent alliance avec les harmonies de la
nature. Quand le soleil atteignit un pan de mur, d'o tombaient des
Cheveux de Vnus aux feuilles paisses  couleurs changeantes comme la
gorge des pigeons, de clestes rayons d'esprance illuminrent l'avenir
pour Eugnie, qui dsormais se plut  regarder ce pan de mur, ses fleurs
ples, ses clochettes bleues et ses herbes fanes, auxquelles se mla un
souvenir gracieux comme ceux de l'enfance. Le bruit que chaque feuille
produisait dans cette cour sonore, en se dtachant de son rameau,
donnait une rponse aux secrtes interrogations de la jeune fille, qui
serait reste l, pendant toute la journe, sans s'apercevoir de la
fuite des heures. Puis vinrent de tumultueux mouvements d'me. Elle se
leva frquemment, se mit devant son miroir, et s'y regarda comme un
auteur de bonne foi contemple son oeuvre pour se critiquer, et se dire
des injures  lui-mme.

--Je ne suis pas assez belle pour lui. Telle tait la pense d'Eugnie,
pense humble et fertile en souffrances. La pauvre fille ne se rendait
pas justice; mais la modestie, ou mieux la crainte, est une des
premires vertus de l'amour. Eugnie appartenait bien  ce type
d'enfants fortement constitus, comme ils le sont dans la petite
bourgeoisie, et dont les beauts paraissent vulgaires; mais si elle
ressemblait  Vnus de Milo, ses formes taient ennoblies par cette
suavit du sentiment chrtien qui purifie la femme et lui donne une
distinction inconnue aux sculpteurs anciens. Elle avait une tte norme,
le front masculin mais dlicat du Jupiter de Phidias, et des yeux gris
auxquels sa chaste vie, en s'y portant tout entire, imprimait une
lumire jaillissante. Les traits de son visage rond, jadis frais et
rose, avaient t grossis par une petite vrole assez clmente pour n'y
point laisser de traces, mais qui avait dtruit le velout de la peau,
nanmoins si douce et si fine encore que le pur baiser de sa mre y
traait passagrement une marque rouge. Son nez tait un peu trop fort,
mais il s'harmoniait avec une bouche d'un rouge de minium, dont les
lvres  mille raies taient pleines d'amour et de bont. Le col avait
une rondeur parfaite. Le corsage bomb, soigneusement voil, attirait le
regard et faisait rver; il manquait sans doute un peu de la grce due
 la toilette; mais, pour les connaisseurs, la non-flexibilit de cette
haute taille devait tre un charme. Eugnie, grande et forte, n'avait
donc rien du joli qui plat aux masses; mais elle tait belle de cette
beaut si facile  reconnatre, et dont s'prennent seulement les
artistes. Le peintre qui cherche ici-bas un type  la cleste puret de
Marie, qui demande  toute la nature fminine ces yeux modestement fiers
devins par Raphal, ces lignes vierges que donne parfois la nature,
mais qu'une vie chrtienne et pudique peut seule conserver ou faire
acqurir; ce peintre, amoureux d'un si rare modle, et trouv tout 
coup dans le visage d'Eugnie la noblesse inne qui s'ignore; il et vu
sous un front calme un monde d'amour; et, dans la coupe des yeux, dans
l'habitude des paupires, le je ne sais quoi divin. Ses traits, les
contours de sa tte que l'expression du plaisir n'avait jamais ni
altrs ni fatigus, ressemblaient aux lignes d'horizon si doucement
tranches dans le lointain des lacs tranquilles. Cette physionomie
calme, colore, borde de lueur comme une jolie fleur close, reposait
l'me, communiquait le charme de la conscience qui s'y refltait, et
commandait le regard. Eugnie tait encore sur la rive de la vie o
fleurissent les illusions enfantines, o se cueillent les marguerites
avec des dlices plus tard inconnues. Aussi se dit-elle en se mirant,
sans savoir encore ce qu'tait l'amour:

--Je suis trop laide, il ne fera pas attention  moi.

Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui donnait sur l'escalier, et
tendit le cou pour couter les bruits de la maison.

--Il ne se lve pas, pensa-t-elle en entendant la tousserie matinale de
Nanon, et la bonne fille allant, venant, balayant la salle, allumant son
feu, enchanant le chien et parlant  ses btes dans l'curie. Aussitt
Eugnie descendit et courut  Nanon qui trayait la vache.

--Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la crme pour le caf de mon
cousin.

--Mais, mademoiselle, il aurait fallu s'y prendre hier, dit Nanon qui
partit d'un gros clat de rire. Je ne peux pas faire de la crme. Votre
cousin est mignon, mignon, mais vraiment mignon. Vous ne l'avez pas vu
dans sa chambrelouque de soie et d'or. Je l'ai vu, moi. Il porte du
linge fin comme celui du surplis  monsieur le cur.

--Nanon, fais-nous donc de la galette.

--Et qui me donnera du bois pour le four, et de la farine, et du beurre?
dit Nanon laquelle en sa qualit de premier ministre de Grandet
prenait parfois une importance norme aux yeux d'Eugnie et de sa mre.
Faut-il pas le voler, cet homme, pour fter votre cousin? Demandez-lui
du beurre, de la farine, du bois, il est votre pre, il peut vous en
donner. Tenez, le voil qui descend pour voir aux provisions ...

Eugnie se sauva dans le jardin, tout pouvante en entendant trembler
l'escalier sous le pas de son pre. Elle prouvait dj les effets de
cette profonde pudeur et de cette conscience particulire de notre
bonheur qui nous fait croire, non sans raison peut-tre, que nos penses
sont graves sur notre front et sautent aux yeux d'autrui. En
s'apercevant enfin du froid dnuement de la maison paternelle, la pauvre
fille concevait une sorte de dpit de ne pouvoir la mettre en harmonie
avec l'lgance de son cousin. Elle prouva un besoin passionn de faire
quelque chose pour lui; quoi? elle n'en savait rien. Nave et vraie,
elle se laissait aller  sa nature anglique sans se dfier ni de ses
impressions, ni de ses sentiments. Le seul aspect de son cousin avait
veill chez elle les penchants naturels de la femme, et ils durent se
dployer d'autant plus vivement, qu'ayant atteint sa vingt-troisime
anne, elle se trouvait dans la plnitude de son intelligence et de ses
dsirs. Pour la premire fois, elle eut dans le coeur de la terreur 
l'aspect de son pre, vit en lui le matre de son sort, et se crut
coupable d'une faute en lui taisant quelques penses. Elle se mit 
marcher  pas prcipits en s'tonnant de respirer un air plus pur, de
sentir les rayons du soleil plus vivifiants, et d'y puiser une chaleur
morale, une vie nouvelle. Pendant qu'elle cherchait un artifice pour
obtenir la galette, il s'levait entre la Grande Nanon et Grandet une de
ces querelles aussi rares entre eux que le sont les hirondelles en
hiver. Muni de ses clefs, le bonhomme tait venu pour mesurer les vivres
ncessaires  la consommation de la journe.

--Reste-t-il du pain d'hier? dit-il  Nanon.

--Pas une miette, monsieur.

Grandet prit un gros pain rond, bien enfarin, moul dans un de ces
paniers plats qui servent  boulanger en Anjou, et il allait le couper,
quand Nanon lui dit:

--Nous sommes cinq, aujourd'hui, monsieur.

--C'est vrai, rpondit Grandet, mais ton pain pse six livres, il en
restera. D'ailleurs, ces jeunes gens de Paris, tu verras que a ne mange
point de pain.

--Ca mangera donc de la _frippe_, dit Nanon.

En Anjou, la frippe, mot du lexique populaire, exprime l'accompagnement
du pain, depuis le beurre tendu sur la tartine, frippe vulgaire,
jusqu'aux confitures d'alleberge, la plus distingue des frippes; et
tous ceux qui, dans leur enfance, ont lch la frippe et laiss le pain,
comprendront la porte de cette locution.

--Non, rpondit Grandet, a ne mange ni frippe, ni pain. Ils sont
quasiment comme des filles  marier.

Enfin, aprs avoir parcimonieusement ordonn le menu quotidien, le
bonhomme allait se diriger vers son fruitier, en fermant nanmoins les
armoires de sa _Dpense_, lorsque Nanon l'arrta pour lui dire:

--Monsieur, donnez-moi donc alors de la farine et du beurre, je ferai
une galette aux enfants.

--Ne vas-tu pas mettre la maison au pillage  cause de mon neveu?

--Je ne pensais pas plus  votre neveu qu' votre chien, pas plus que
vous n'y pensez vous-mme. Ne voil-t-il pas que vous ne m'avez _aveint_
que six morceaux de sucre, m'en faut huit.

--Ha! , Nanon, je ne t'ai jamais vue comme a. Qu'est-ce qui te passe
donc par la tte? Es-tu la matresse ici? Tu n'auras que six morceaux
de sucre.

--Eh! bien, votre neveu, avec quoi donc qu'il sucrera son caf?

--Avec deux morceaux, je m'en passerai, moi.

--Vous vous passerez de sucre,  votre ge! J'aimerais mieux vous en
acheter de ma poche.

--Mle-toi de ce qui te regarde.

Malgr la baisse du prix, le sucre tait toujours, aux yeux du
tonnelier, la plus prcieuse des denres coloniales, il valait toujours
six francs la livre, pour lui. L'obligation de le mnager, prise sous
l'Empire, tait devenue la plus indlbile de ses habitudes. Toutes les
femmes, mme la plus niaise, savent ruser pour arriver  leurs fins,
Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette.

--Mademoiselle, cria-t-elle par la croise, est-ce pas que vous voulez
de la galette?

--Non, non, rpondit Eugnie.

--Allons, Nanon, dit Grandet en entendant la voix de sa fille, tiens. Il
ouvrit la _mette_ o tait la farine, lui en donna une mesure, et ajouta
quelques onces de beurre au morceau qu'il avait dj coup.

--Il faudra du bois pour chauffer le four, dit l'implacable Nanon.

--Eh! bien, tu en prendras  ta suffisance, rpondit-il
mlancoliquement, mais alors tu nous feras une tarte aux fruits, et tu
nous cuiras au four tout le dner; par ainsi, tu n'allumeras pas deux
feux.

--Quien! s'cria Nanon, vous n'avez pas besoin de me le dire. Grandet
jeta sur son fidle ministre un coup d'oeil presque paternel.

--Mademoiselle, cria la cuisinire, nous aurons une galette. Le pre
Grandet revint charg de ses fruits, et en rangea une premire assiette
sur la table de la cuisine.

--Voyez donc, monsieur, lui dit Nanon, les jolies bottes qu'a votre
neveu. Quel cuir, et qui sent bon. Avec quoi que a se nettoie donc?
Faut-il y mettre de votre cirage  l'oeuf?

--Nanon, je crois que l'oeuf gterait ce cuir-l. D'ailleurs, dis-lui que
tu ne connais point la manire de cirer le maroquin, oui, c'est du
maroquin, il achtera lui-mme  Saumur et t'apportera de quoi illustrer
ses bottes. J'ai entendu dire qu'on fourre du sucre dans leur cirage
pour le rendre brillant.

--C'est donc bon  manger, dit la servante en portant les bottes  son
nez. Tiens, tiens, elles sentent l'eau de Cologne de madame. Ah!
c'est-il drle.

--Drle! dit le matre, tu trouves drle de mettre  des bottes plus
d'argent que n'en vaut celui qui les porte.

--Monsieur, dit-elle au second voyage de son matre qui avait ferm le
fruitier, est-ce que vous ne mettrez pas une ou deux fois le pot-au-feu
par semaine  cause de votre ...?

--Oui.

--Faudra que j'aille  la boucherie.

--Pas du tout; tu nous feras du bouillon de volaille, les fermiers ne
t'en laisseront pas chmer. Mais je vais dire  Cornoiller de me tuer
des corbeaux. Ce gibier-l donne le meilleur bouillon de la terre.

--C'est-y vrai, monsieur, que a mange les morts?

--Tu es bte, Nanon! ils mangent, comme tout le monde, ce qu'ils
trouvent. Est-ce que nous ne vivons pas des morts? Qu'est-ce donc que
les successions? Le pre Grandet n'ayant plus d'ordre  donner, tira sa
montre; et voyant qu'il pouvait encore disposer d'une demi-heure avant
le djeuner, il prit son chapeau, vint embrasser sa fille, et lui dit:

--Veux-tu te promener au bord de la Loire sur mes prairies? j'ai
quelque chose  y faire.

Eugnie alla mettre son chapeau de paille cousue, doubl de taffetas
rose; puis, le pre et la fille descendirent la rue tortueuse jusqu'
la place.

--O dvalez-vous donc si matin? dit le notaire Cruchot qui rencontra
Grandet.

--Voir quelque chose, rpondit le bonhomme sans tre la dupe de la
promenade matinale de son ami.

Quand le pre Grandet allait voir quelque chose, le notaire savait par
exprience qu'il y avait toujours quelque chose  gagner avec lui. Donc
il l'accompagna.

--Venez, Cruchot? dit Grandet au notaire. Vous tes de mes amis, je
vais vous dmontrer comme quoi c'est une btise de planter des peupliers
dans de bonnes terres ...

--Vous comptez donc pour rien les soixante mille francs que vous avez
palps pour ceux qui taient dans vos prairies de la Loire, dit matre
Cruchot en ouvrant des yeux hbts. Avez-vous eu du bonheur?... Couper
vos arbres au moment o l'on manquait de bois blanc  Nantes, et les
vendre trente francs!

Eugnie coutait sans savoir qu'elle touchait au moment le plus solennel
de sa vie, et que le notaire allait faire prononcer sur elle un arrt
paternel et souverain. Grandet tait arriv aux magnifiques prairies
qu'il possdait au bord de la Loire, et o trente ouvriers s'occupaient
 dblayer, combler, niveler les emplacements autrefois pris par les
peupliers.

--Matre Cruchot, voyez ce qu'un peuplier prend de terrain, dit-il au
notaire. Jean, cria-t-il  un ouvrier, me ... me ... mesure avec ta toise
dans tou ... t ou ... tous les sens?

--Quatre fois huit pieds, rpondit l'ouvrier aprs avoir fini.

--Trente-deux pieds de perte, dit Grandet  Cruchot. J'avais sur cette
ligne trois cents peupliers, pas vrai? Or ... trois ce ... ce ... ce ...
cent fois trente-d ... eux pie ... pieds me man ... man ... man ...
mangeaient cinq ... inq cents de foin; ajoutez deux fois autant sur les
cts, quinze cents; les ranges du milieu autant. Alors, m ... m ...
mettons mille bottes de foin.

--Eh! bien, dit Cruchot pour aider son ami, mille bottes de ce foin-l
valent environ six cents francs.

--Di ... di ... dites dou ... ou ... onze cents  cause des trois  quatre
cents francs de regain. Eh! bien, ca ... ca ... ca ... calculez ce que que
que dou ... Onze cents francs par an ... pen ... pendant quarante ans do
... donnent a ... a ... avec les in ... in ... intrts com ... com ...
composs que que que vouous saaavez.

--Va pour soixante mille francs, dit le notaire.

--Je le veux bien! a ne ne ne fera que que que soixante mille francs.
Eh! bien, reprit le vigneron sans bgayer, deux mille peupliers de
quarante ans ne me donneraient pas cinquante mille francs. Il y a perte.
J'ai trouv a, moi, dit Grandet en se dressant sur ses ergots. Jean,
reprit-il, tu combleras les trous, except du ct de la Loire, o tu
planteras les peupliers que j'ai achets. En les mettant dans la
rivire, ils se nourriront aux frais du gouvernement, ajouta-t-il en
se tournant vers Cruchot et imprimant  la loupe de son nez un lger
mouvement qui valait le plus ironique des sourires.

--Cela est clair: les peupliers ne doivent se planter que sur les
terres maigres, dit Cruchot stupfait par les calculs de Grandet.

--_O-u-i, monsieur_, rpondit ironiquement le tonnelier.

Eugnie, qui regardait le sublime paysage de la Loire sans couter les
calculs de son pre, prta bientt l'oreille aux discours de Cruchot en
l'entendant dire  son client:

--H! bien, vous avez fait venir un gendre de Paris, il n'est question
que de votre neveu dans tout Saumur. Je vais bientt avoir un contrat 
dresser, pre Grandet.

--Vous ... ou ... vous tes so ... so ... orti de bo ... bonne heure
pooour me dire a, reprit Grandet en accompagnant cette rflexion d'un
mouvement de sa loupe. H! bien, mon vieux camaaaarade, je serai franc,
et je vous dirai ce que vooous voooulez sa savoir. J'aimerais mieux,
voyez-vooous, je ... jeter ma fi ... fi fille dans la Loire que de la
dooonner  son cououousin: vous pou ... pou ... ouvez aaannoncer a.
Mais non, laissez jaaser le le mon ... onde.

Cette rponse causa des blouissements  Eugnie. Les lointaines
esprances qui pour elle commenaient  poindre dans son coeur fleurirent
soudain, se ralisrent et formrent un faisceau de fleurs qu'elle vit
coupes et gisant  terre. Depuis la veille, elle s'attachait  Charles
par tous les liens de bonheur qui unissent les mes; dsormais la
souffrance allait donc les corroborer. N'est-il pas dans la noble
destine de la femme d'tre plus touche des pompes de la misre que des
splendeurs de la fortune? Comment le sentiment paternel avait-il pu
s'teindre au fond du coeur de son pre? de quel crime Charles tait-il
donc coupable? Questions mystrieuses! Dj son amour naissant,
mystre si profond, s'enveloppait de mystres. Elle revint tremblant sur
ses jambes, et en arrivant  la vieille rue sombre, si joyeuse pour
elle, elle la trouva d'un aspect triste, elle y respira la mlancolie
que les temps et les choses y avaient imprime. Aucun des enseignements
de l'amour ne lui manquait. A quelques pas du logis, elle devana son
pre et l'attendit  la porte aprs y avoir frapp. Mais Grandet, qui
voyait dans la main du notaire un journal encore sous bande, lui avait
dit:

--O en sont les fonds?

--Vous ne voulez pas m'couter, Grandet, lui rpondit Cruchot.
Achetez-en vite, il y a encore vingt pour cent  gagner en deux ans,
outre les intrts  un excellent taux, cinq mille livres de rente pour
quatre-vingt mille francs. Les fonds sont  quatre-vingts francs
cinquante centimes.

--Nous verrons cela, rpondit Grandet en se frottant le menton.

--Mon Dieu! dit le notaire.

--H! bien, quoi? s'cria Grandet au moment o Cruchot lui mettait le
journal sous les yeux en lui disant:

--Lisez cet article.

_Monsieur Grandet, l'un des ngociants les plus estims de Paris, s'est
brl la cervelle hier aprs avoir fait son apparition accoutume  la
Bourse. Il avait envoy au prsident de la Chambre des Dputs sa
dmission, et s'tait galement dmis de ses fonctions de juge au
tribunal de commerce. La faillite de messieurs Roguin et Souchet, son
agent de change et son notaire, l'ont ruin. La considration dont
jouissait monsieur Grandet et son crdit taient nanmoins tels qu'il
et sans doute trouv des secours sur la place de Paris. Il est 
regretter que cet homme honorable ait cd  un premier moment de
dsespoir, etc_.

--Je le savais, dit le vieux vigneron au notaire.

Ce mot glaa matre Cruchot, qui, malgr son impassibilit de notaire,
se sentit froid dans le dos en pensant que le Grandet de Paris avait
peut-tre implor vainement les millions du Grandet de Saumur.

--Et son fils, si joyeux hier ...

--Il ne sait rien encore, rpondit Grandet avec le mme calme.

--Adieu, monsieur Grandet, dit Cruchot qui comprit tout et alla rassurer
le prsident de Bonfons.

En entrant, Grandet trouva le djeuner prt. Madame Grandet, au cou de
laquelle Eugnie sauta pour l'embrasser avec cette vive effusion de coeur
que nous cause un chagrin secret, tait dj sur son sige  patins, et
se tricotait des manches pour l'hiver.

--Vous pouvez manger, dit Nanon qui descendit les escaliers quatre 
quatre, l'enfant dort comme un chrubin. Qu'il est gentil les yeux
ferms! Je suis entre, je l'ai appel. Ah bien oui! personne.

--Laisse-le dormir, dit Grandet, il s'veillera toujours assez tt
aujourd'hui pour apprendre de mauvaises nouvelles.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Eugnie en mettant dans son caf les deux
petits morceaux de sucre pesant on ne sait combien de grammes que le
bonhomme s'amusait  couper lui-mme  ses heures perdues. Madame
Grandet, qui n'avait pas os faire cette question, regarda son mari.

--Son pre s'est brl la cervelle.

--Mon oncle?... dit Eugnie.

--Le pauvre jeune homme! s'cria madame Grandet.

--Oui, pauvre, reprit Grandet, il ne possde pas un sou.

--H! ben, il dort comme s'il tait le roi de la terre, dit Nanon d'un
accent doux.

Eugnie cessa de manger. Son coeur se serra, comme il se serre quand,
pour la premire fois, la compassion, excite par le malheur de celui
qu'elle aime, s'panche dans le corps entier d'une femme. La pauvre
fille pleura.

--Tu ne connaissais pas ton oncle, pourquoi pleures-tu? lui dit son
pre en lui lanant un de ces regards de tigre affam qu'il jetait sans
doute  ses tas d'or.

--Mais, monsieur, dit la servante, qui ne se sentirait pas de piti pour
ce pauvre jeune homme qui dort comme un sabot sans savoir son sort?

--Je ne te parle pas, Nanon! tiens ta langue.

Eugnie apprit en ce moment que la femme qui aime doit toujours
dissimuler ses sentiments. Elle ne rpondit pas.

--Jusqu' mon retour, vous ne lui parlerez de rien, j'espre, m'ame
Grandet, dit le vieillard en continuant. Je suis oblig d'aller faire
aligner le foss de mes prs sur la route. Je serai revenu  midi pour
le second djeuner, et je causerai avec mon neveu de ses affaires. Quant
 toi, mademoiselle Eugnie, si c'est pour ce mirliflor que tu pleures,
assez comme cela, mon enfant. Il partira, d'arre d'arre, pour les
grandes Indes. Tu ne le verras plus ...

Le pre prit ses gants au bord de son chapeau, les mit avec son calme
habituel, les assujettit en s'emmortaisant les doigts les uns dans les
autres, et sortit.

--Ah! maman, j'touffe, s'cria Eugnie quand elle fut seule avec sa
mre. Je n'ai jamais souffert ainsi. Madame Grandet, voyant sa fille
plir, ouvrit la croise et lui fit respirer le grand air.

--Je suis mieux, dit Eugnie aprs un moment.

Cette motion nerveuse chez une nature jusqu'alors en apparence calme et
froide ragit sur madame Grandet, qui regarda sa fille avec cette
intuition sympathique dont sont doues les mres pour l'objet de leur
tendresse, et devina tout. Mais,  la vrit, la vie des clbres soeurs
hongroises, attaches l'une  l'autre par une erreur de la nature,
n'avait pas t plus intime que ne l'tait celle d'Eugnie et de sa
mre, toujours ensemble dans cette embrasure de croise, ensemble 
l'glise, et dormant ensemble dans le mme air.

--Ma pauvre enfant! dit madame Grandet en prenant la tte d'Eugnie
pour l'appuyer contre son sein.

A ces mots, la jeune fille releva la tte, interrogea sa mre par un
regard, en scruta les secrtes penses, et lui dit:

--Pourquoi l'envoyer aux Indes? S'il est malheureux, ne doit-il pas
rester ici, n'est-il pas notre plus proche parent?

--Oui, mon enfant, ce serait bien naturel; mais ton pre a ses raisons,
nous devons les respecter.

La mre et la fille s'assirent en silence, l'une sur sa chaise  patins,
l'autre sur son petit fauteuil; et, toutes deux, elles reprirent leur
ouvrage. Oppresse de reconnaissance pour l'admirable entente de coeur
que lui avait tmoigne sa mre, Eugnie lui baisa la main en disant:

--Combien tu es bonne, ma chre maman!

Ces paroles firent rayonner le vieux visage maternel, fltri par de
longues douleurs.

--Le trouves-tu bien? demanda Eugnie.

Madame Grandet ne rpondit que par un sourire; puis, aprs un moment de
silence, elle dit  voix basse:

--L'aimerais-tu donc dj? ce serait mal.

--Mal, reprit Eugnie, pourquoi? Il te plat, il plat  Nanon,
pourquoi ne me plairait-il pas? Tiens, maman, mettons la table pour son
djeuner. Elle jeta son ouvrage, la mre en fit autant en lui disant:

--Tu es folle! Mais elle se plut  justifier la folie de sa fille en la
partageant. Eugnie appela Nanon.

--Quoi que vous voulez encore, mademoiselle?

--Nanon, tu auras bien de la crme pour midi.

--Ah! pour midi, oui, rpondit la vieille servante.

--H! bien, donne-lui du caf bien fort, j'ai entendu dire  monsieur
des Grassins que le caf se faisait bien fort  Paris. Mets-en beaucoup.

--Et o voulez-vous que j'en prenne?

--Achtes-en.

--Et si monsieur me rencontre?

--Il est  ses prs.

--Je cours. Mais monsieur Fessard m'a dj demand si les trois Mages
taient chez nous, en me donnant de la bougie. Toute la ville va savoir
nos dportements.

--Si ton pre s'aperoit de quelque chose, dit madame Grandet, il est
capable de nous battre.

--Eh! bien, il nous battra, nous recevrons ses coups  genoux.

Madame Grandet leva les yeux au ciel, pour toute rponse. Nanon prit sa
coiffe et sortit. Eugnie donna du linge blanc, elle alla chercher
quelques-unes des grappes de raisin qu'elle s'tait amuse  tendre sur
des cordes dans le grenier; elle marcha lgrement le long du corridor
pour ne point veiller son cousin, et ne put s'empcher d'couter  sa
porte la respiration qui s'chappait en temps gaux de ses lvres.

--Le malheur veille pendant qu'il dort, se dit-elle. Elle prit les plus
vertes feuilles de la vigne, arrangea son raisin aussi coquettement que
l'aurait pu dresser un vieux chef d'office, et l'apporta triomphalement
sur la table. Elle fit main basse, dans la cuisine, sur les poires
comptes par son pre, et les disposa en pyramide parmi des feuilles.
Elle allait, venait, trottait, sautait. Elle aurait bien voulu mettre 
sac toute la maison de son pre; mais il avait les clefs de tout. Nanon
revint avec deux oeufs frais. En voyant les oeufs, Eugnie eut l'envie de
lui sauter au cou.

--Le fermier de la Lande en avait dans son panier, je les lui ai
demands, et il me les a donns pour m'tre agrable, le mignon.

Aprs deux heures de soins, pendant lesquelles Eugnie quitta vingt fois
son ouvrage pour aller voir bouillir le caf, pour aller couter le
bruit que faisait son cousin en se levant, elle russit  prparer un
djeuner trs simple, peu coteux, mais qui drogeait terriblement aux
habitudes invtres de la maison. Le djeuner de midi s'y faisait
debout. Chacun prenait un peu de pain, un fruit ou du beurre, et un
verre de vin. En voyant la table place auprs du feu, l'un des
fauteuils mis devant le couvert de son cousin, en voyant les deux
assiettes de fruits, le coquetier, la bouteille de vin blanc, le pain,
et le sucre amoncel dans une soucoupe, Eugnie trembla de tous ses
membres en songeant seulement alors aux regards que lui lancerait son
pre, s'il venait  entrer en ce moment. Aussi regardait-elle souvent la
pendule, afin de calculer si son cousin pourrait djeuner avant le
retour du bonhomme.

--Sois tranquille, Eugnie, si ton pre vient, je prendrai tout sur moi,
dit madame Grandet.

Eugnie ne put retenir une larme.

--Oh! ma bonne mre, s'cria-t-elle, je ne t'ai pas assez aime!

Charles, aprs avoir fait mille tours dans sa chambre en chanteronnant,
descendit enfin. Heureusement, il n'tait encore que onze heures. Le
parisien! il avait mis autant de coquetterie  sa toilette que s'il se
ft trouv au chteau de la noble dame qui voyageait en Ecosse. Il entra
de cet air affable et riant qui sied si bien  la jeunesse, et qui causa
une joie triste  Eugnie. Il avait pris en plaisanterie le dsastre de
ses chteaux en Anjou, et aborda sa tante fort gaiement.

--Avez-vous bien pass la nuit, ma chre tante? Et vous, ma cousine?

--Bien, monsieur, mais vous? dit madame Grandet.

--Moi, parfaitement.

--Vous devez avoir faim, mon cousin, dit Eugnie; mettez-vous  table.

--Mais je ne djeune jamais avant midi, le moment o je me lve.
Cependant, j'ai si mal vcu en route, que je me laisserai faire.
D'ailleurs ... Il tira la plus dlicieuse montre plate que Breguet ait
faite. Tiens, mais il est onze heures, j'ai t matinal.

--Matinal?... dit madame Grandet.

--Oui, mais je voulais ranger mes affaires. Eh! bien, je mangerais
volontiers quelque chose, un rien, une volaille, un perdreau.

--Sainte Vierge! cria Nanon en entendant ces paroles.

--Un perdreau, se disait Eugnie qui aurai voulu payer un perdreau de
tout son pcule.

--Venez vous asseoir, lui dit sa tante.

Le dandy se laissa aller sur le fauteuil comme une jolie femme qui se
pose sur son divan. Eugnie et sa mre prirent des chaises et se mirent
prs de lui devant le feu.

--Vous vivez toujours ici? leur dit Charles en trouvant la salle encore
plus laide au jour qu'elle ne l'tait aux lumires.

--Toujours, rpondit Eugnie en le regardant, except pendant les
vendanges. Nous allons alors aider Nanon, et logeons tous  l'abbaye de
Noyers.

--Vous ne vous promenez jamais?

--Quelquefois le dimanche aprs vpres, quand il fait beau, dit madame
Grandet, nous allons sur le pont, ou voir les foins quand on les fauche.

--Avez-vous un thtre?

--Aller au spectacle, s'cria madame Grandet, voir des comdiens! Mais,
monsieur, ne savez-vous pas que c'est un pch mortel?

--Tenez, mon cher monsieur, dit Nanon en apportant les oeufs, nous vous
donnerons les poulets  la coque.

--Oh! des oeufs frais, dit Charles qui semblable aux gens habitus au
luxe ne pensait dj plus  son perdreau. Mais c'est dlicieux, si vous
aviez du beurre? Hein, ma chre enfant.

--Ah! du beurre! Vous n'aurez donc pas de galette, dit la servante.

--Mais donne du beurre, Nanon! s'cria Eugnie.

La jeune fille examinait son cousin coupant ses mouillettes et y prenait
plaisir, autant que la plus sensible grisette de Paris en prend  voir
jouer un mlodrame o triomphe l'innocence. Il est vrai que Charles,
lev par une mre gracieuse, perfectionn par une femme  la mode,
avait des mouvements coquets, lgants, menus, comme le sont ceux d'une
petite matresse. La compatissance et la tendresse d'une jeune fille
possdent une influence vraiment magntique. Aussi Charles, en se voyant
l'objet des attentions de sa cousine et de sa tante, ne put-il se
soustraire  l'influence des sentiments qui se dirigeaient vers lui en
l'inondant pour ainsi dire. Il jeta sur Eugnie un de ces regards
brillants de bont, de caresses, un regard qui semblait sourire. Il
s'aperut, en contemplant Eugnie, de l'exquise harmonie des traits de
ce pur visage, de son innocente attitude, de la clart magique de ses
yeux o scintillaient de jeunes penses d'amour, et o le dsir ignorait
la volupt.

--Ma foi, ma chre cousine, si vous tiez en grande loge et en grande
toilette  l'Opra, je vous garantis que ma tante aurait bien raison,
vous y feriez faire bien des pchs d'envie aux hommes et de jalousie
aux femmes.

Ce compliment treignit le coeur d'Eugnie, et le fit palpiter de joie,
quoiqu'elle n'y comprit rien.

--Oh! mon cousin, vous voulez vous moquer d'une pauvre petite
provinciale.

--Si vous me connaissiez, ma cousine, vous sauriez que j'abhorre la
raillerie, elle fltrit le coeur, froisse tous les sentiments ... Et il
goba fort agrablement sa mouillette beurre. Non, je n'ai probablement
pas assez d'esprit pour me moquer des autres, et ce dfaut me fait
beaucoup de tort. A Paris, on trouve moyen de vous assassiner un homme
en disant: Il a bon coeur. Cette phrase veut dire: Le pauvre garon est
bte comme un rhinocros. Mais comme je suis riche et connu pour abattre
une poupe du premier coup  trente pas avec toute espce de pistolet et
en plein champ, la raillerie me respecte.

--Ce que vous dites, mon neveu, annonce un bon coeur.

--Vous avez une bien jolie bague, dit Eugnie, est-ce mal de vous
demander  la voir?

Charles tendit la main en dfaisant son anneau, et Eugnie rougit en
effleurant du bout de ses doigts les ongles roses de son cousin.

--Voyez, ma mre, le beau travail.

--Oh! il y a gros d'or, dit Nanon en apportant le caf.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Charles en riant.

Et il montrait un pot oblong, en terre brune, verni, faenc 
l'intrieur, bord d'une frange de cendre, et au fond duquel tombait le
caf en revenant  la surface du liquide bouillonnant.

--C'est du caf boullu, dit Nanon.

--Ah! ma chre tante, je laisserai du moins quelque trace bienfaisante
de mon passage ici. Vous tes bien arrirs! Je vous apprendrai  faire
du bon caf dans une cafetire  la Chaptal.

Il tenta d'expliquer le systme de la cafetire  la Chaptal.

--Ah! bien, s'il y a tant d'affaires que a, dit Manon, il faudrait
bien y passer sa vie. Jamais je ne ferai de caf comme a. Ah! bien,
oui. Et qui est-ce qui ferait de l'herbe pour notre vache pendant que je
ferais le caf?

--C'est moi qui le ferai, dit Eugnie.

--Enfant, dit madame Grandet en regardant sa fille.

A ce mot, qui rappelait le chagrin prs de fondre sur ce malheureux
jeune homme, les trois femmes se turent et le contemplrent d'un air de
commisration qui le frappa.

--Qu'avez-vous donc, ma cousine?

--Chut! dit madame Grandet  Eugnie qui allait parler. Tu sais, ma
fille, que ton pre s'est charg de parler  monsieur ...

--Dites Charles, dit le jeune Grandet.

--Ah! vous vous nommez Charles? C'est un beau nom, s'cria Eugnie.

Les malheurs pressentis arrivent presque toujours. L, Nanon, madame
Grandet et Eugnie, qui ne pensaient pas sans frisson au retour du vieux
tonnelier, entendirent un coup de marteau dont le retentissement leur
tait bien connu.

--Voil papa, dit Eugnie.

Elle ta la soucoupe au sucre, en en laissant quelques morceaux sur la
nappe. Nanon emporta l'assiette aux oeufs. Madame Grandet se dressa comme
une biche effraye. C'tait une peur panique de laquelle Charles dut
s'tonner.

--Eh! bien, qu'avez-vous donc? leur demanda-t-il.

--Mais voil mon pre, dit Eugnie.

--Eh! bien?...

Monsieur Grandet entra, jeta son regard clair sur la table, sur Charles,
il vit tout.

--Ah! ah! vous avez fait fte  votre neveu, c'est bien, trs bien,
c'est fort bien! dit-il sans bgayer. Quand le chat court sur les
toits, les souris dansent sur les planchers.

--Fte?... se dit Charles incapable de souponner le rgime et les moeurs
de cette maison.

--Donne-moi mon verre, Nanon? dit le bonhomme.

Eugnie apporta le verre. Grandet tira de son gousset un couteau de
corne  grosse lame, coupa une tartine, prit un peu de beurre, l'tendit
soigneusement et se mit  manger debout. En ce moment, Charles sucrait
son caf. Le pre Grandet aperut les morceaux de sucre, examina sa
femme qui plit, et fit trois pas; il se pencha vers l'oreille de la
pauvre vieille, et lui dit:

--O donc avez-vous pris tout ce sucre?

--Nanon est alle en chercher chez Fessard, il n'y en avait pas.

Il est impossible de se figurer l'intrt profond que cette scne muette
offrait  ces trois femmes: Nanon avait quitt sa cuisine et regardait
dans la salle pour voir comment les choses s'y passeraient. Charles
ayant got son caf, le trouva trop amer et chercha le sucre que
Grandet avait dj serr.

--Que voulez-vous, mon neveu? lui dit le bonhomme.

--Le sucre.

--Mettez du lait, rpondit le matre de la maison, votre caf
s'adoucira.

Eugnie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait dj serre, et la
mit sur la table en contemplant son pre d'un air calme. Certes, la
Parisienne qui, pour faciliter la fuite de son amant, soutient de ses
faibles bras une chelle de soie, ne montre pas plus de courage que n'en
dployait Eugnie en remettant le sucre sur la table. L'amant
rcompensera sa Parisienne qui lui fera voir orgueilleusement un beau
bras meurtri dont chaque veine fltrie sera baigne de larmes, de
baisers, et gurie par le plaisir, tandis que Charles ne devait jamais
tre dans le secret des profondes agitations qui brisaient le coeur de sa
cousine, alors foudroye par le regard du vieux tonnelier.

--Tu ne manges pas, ma femme?

La pauvre ilote s'avana, coupa piteusement un morceau de pain, et prit
une poire. Eugnie offrit audacieusement  son pre du raisin, en lui
disant:

--Gote donc  ma conserve, papa! Mon cousin, vous en mangerez,
n'est-ce pas? Je suis alle chercher ces jolies grappes-l pour vous.

--Oh! si on ne les arrte, elles mettront Saumur au pillage pour vous,
mon neveu. Quand vous aurez fini, nous irons ensemble dans le jardin,
j'ai  vous dire des choses qui ne sont pas sucres.

Eugnie et sa mre lancrent un regard sur Charles  l'expression duquel
le jeune homme ne put se tromper.

--Qu'est-ce que ces mots signifient, mon oncle? Depuis la mort de ma
pauvre mre ... ( ces deux mots, sa voix mollit) il n'y a pas de malheur
possible pour moi ...

--Mon neveu, qui peut connatre les afflictions par lesquelles Dieu veut
nous prouver? lui dit sa tante.

--Ta! ta! ta! ta! dit Grandet, voil les btises qui commencent. Je
vois avec peine, mon neveu, vos jolies mains blanches. Il lui montra les
espces d'paules de mouton que la nature lui avait mises au bout des
bras. Voil des mains faites pour ramasser des cus! Vous avez t
lev  mettre vos pieds dans la peau avec laquelle se fabriquent les
portefeuilles o nous serrons les billets de banque. Mauvais! mauvais!

--Que voulez-vous dire, mon oncle, je veux tre pendu si je comprends un
seul mot.

--Venez, dit Grandet. L'avare fit claquer la lame de son couteau, but le
reste de son vin blanc et ouvrit la porte.

--Mon cousin, ayez du courage!

L'accent de la jeune fille avait glac Charles, qui suivit son terrible
parent en proie  de mortelles inquitudes. Eugnie, sa mre et Nanon
vinrent dans la cuisine, excites par une invincible curiosit  pier
les deux acteurs de la scne qui allait se passer dans le petit jardin
humide o l'oncle marcha d'abord silencieusement avec le neveu. Grandet
n'tait pas embarrass pour apprendre  Charles la mort de son pre,
mais il prouvait une sorte de compassion en le sachant sans un sou, et
il cherchait des formules pour adoucir l'expression de cette cruelle
vrit. Vous avez perdu votre pre! ce n'tait rien  dire. Les pres
meurent avant les enfants. Mais: Vous tes sans aucune espce de
fortune! tous les malheurs de la terre taient runis dans ces paroles.
Et le bonhomme de faire, pour la troisime fois, le tour de l'alle du
milieu dont le sable craquait sous les pieds. Dans les grandes
circonstances de la vie, notre me s'attache fortement aux lieux o les
plaisirs et les chagrins fondent sur nous. Aussi Charles examinait-il
avec une attention particulire les buis de ce petit jardin, les
feuilles ples qui tombaient, les dgradations des murs, les bizarreries
des arbres fruitiers, dtails pittoresques qui devaient rester gravs
dans son souvenir, ternellement mls  cette heure suprme, par une
mnmotechnie particulire aux passions.

--Il fait bien chaud, bien beau, dit Grandet en aspirant une forte
partie d'air.

--Oui, mon oncle, mais pourquoi ...

--Eh! bien, mon garon, reprit l'oncle, j'ai de mauvaises nouvelles 
t'apprendre. Ton pre est bien mal ...

--Pourquoi suis-je ici? dit Charles. Nanon! cria-t-il, des chevaux de
poste. Je trouverai bien une voiture dans le pays, ajouta-t-il en se
tournant vers son oncle qui demeurait immobile.

--Les chevaux et la voiture sont inutiles, rpondit Grandet. Charles
resta muet, plit et les yeux devinrent fixes.

--Oui, mon pauvre garon, tu devines. Il est mort. Mais ce n'est rien.
Il y a quelque chose de plus grave. Il s'est brl la cervelle ...

--Mon pre?...

--Oui. Mais ce n'est rien. Les journaux glosent de cela comme s'ils en
avaient le droit. Tiens, lis.

Grandet, qui avait emprunt le journal de Cruchot, mit le fatal article
sous les yeux de Charles. En ce moment le pauvre jeune homme, encore
enfant, encore dans l'ge o les sentiments se produisent avec navet,
fondit en larmes.

--Allons, bien, se dit Grandet. Ses yeux m'effrayaient ... Il pleure, le
voil sauv. Ce n'est encore rien, mon pauvre neveu, reprit Grandet 
haute voix sans savoir si Charles l'coutait, ce n'est rien, tu te
consoleras; mais ...

--Jamais! jamais! mon pre! mon pre!

--Il t'a ruin, tu es sans argent.

--Qu'est-ce que cela me fait! O est mon pre, mon pre?

Les pleurs et les sanglots retentissaient entre ces murailles d'une
horrible faon et se rpercutaient dans les chos. Les trois femmes,
saisies de piti, pleuraient: les larmes sont aussi contagieuses que
peut l'tre le rire. Charles, sans couter son oncle, se sauva dans la
cour, trouva l'escalier, monta dans sa chambre, et se jeta en travers
sur son lit en se mettant la face dans les draps pour pleurer  son aise
loin de ses parents.

--Il faut laisser passer la premire averse, dit Grandet en rentrant
dans la salle o Eugnie et sa mre avaient brusquement repris leurs
places et travaillaient d'une main tremblante aprs s'tre essuy les
yeux. Mais ce jeune homme n'est bon  rien, il s'occupe plus des morts
que de l'argent.

Eugnie frissonna en entendant son pre s'exprimant ainsi sur la plus
sainte des douleurs. Ds ce moment, elle commena  juger son pre.
Quoique assourdis, les sanglots de Charles retentissaient dans cette
sonore maison; et sa plainte profonde, qui semblait sortir de dessous
terre, ne cessa que vers le soir, aprs s'tre graduellement affaiblie.

--Pauvre jeune homme! dit madame Grandet.

Fatale exclamation! Le pre Grandet regarda sa femme, Eugnie et le
sucrier; il se souvint du djeuner extraordinaire apprt pour le
parent malheureux, et se posa au milieu de la salle.

--Ah! , j'espre, dit-il avec son calme habituel, que vous n'allez
pas continuer vos prodigalits, madame Grandet. Je ne vous donne pas
_mon_ argent pour embucquer de sucre ce jeune drle.

--Ma mre n'y est pour rien, dit Eugnie. C'est moi qui ...

--Est-ce parce que tu es majeure, reprit Grandet en interrompant sa
fille, que tu voudrais me contrarier? Songe, Eugnie ...

--Mon pre, le fils de votre frre ne devait pas manquer chez vous de ...

--Ta, ta, ta, ta, dit le tonnelier sur quatre tons chromatiques, le fils
de mon frre par-ci, mon neveu par l. Charles ne nous est de rien, il
n'a ni sou ni maille; son pre a fait faillite; et, quand ce mirliflor
aura pleur son sol, il dcampera d'ici; je ne veux pas qu'il
rvolutionne ma maison.

--Qu'est-ce que c'est, mon pre, que de faire faillite? demanda
Eugnie.

--Faire faillite, reprit le pre, c'est commettre l'action la plus
dshonorante entre toutes celles qui peuvent dshonorer l'homme.

--Ce doit tre un bien grand pch, dit madame Grandet, et notre frre
serait damn.

--Allons, voil tes litanies, dit-il  sa femme en haussant les paules.
Faire faillite, Eugnie, reprit-il, est un vol que la loi prend
malheureusement sous sa protection. Des gens ont donn leurs denres 
Guillaume Grandet sur sa rputation d'honneur et de probit, puis il a
tout pris, et ne leur laisse que les yeux pour pleurer. Le voleur de
grand chemin est prfrable au banqueroutier: celui-l vous attaque,
vous pouvez vous dfendre, il risque sa tte; mais l'autre ... Enfin
Charles est dshonor.

Ces mots retentirent dans le coeur de la pauvre fille et y pesrent de
tout leur poids. Probe autant qu'une fleur ne au fond d'une fort est
dlicate, elle ne connaissait ni les maximes du monde, ni ses
raisonnements captieux, ni ses sophismes: elle accepta donc l'atroce
explication que son pre lui donnait  dessein de la faillite, sans lui
faire connatre la distinction qui existe entre une faillite
involontaire et une faillite calcule.

--Eh! bien, mon pre, vous n'avez donc pu empcher ce malheur?

--Mon frre ne m'a pas consult. D'ailleurs, il doit quatre millions.

--Qu'est-ce que c'est donc qu'un million, mon pre? demanda-t-elle avec
la navet d'un enfant qui croit pouvoir trouver promptement ce qu'il
dsire.

--Deux millions? dit Grandet, mais c'est deux millions de pices de
vingt sous, et il faut cinq pices de vingt sous pour faire cinq francs.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'cria Eugnie, comment mon oncle avait-il eu 
lui quatre millions? Y a-t-il quelque autre personne en France qui
puisse avoir autant de millions? (Le pre Grandet se caressait le
menton, souriait, et sa loupe semblait se dilater.)--Mais que va devenir
mon cousin Charles?

--Il va partir pour les Grandes-Indes, o, selon le voeu de son pre, il
tchera de faire fortune.

--Mais a-t-il de l'argent pour aller l?

--Je lui payerai son voyage ... jusqu' ... Oui, jusqu' Nantes.

Eugnie sauta d'un bond au cou de son pre.

--Ah! mon pre, vous tes bon, vous!

Elle l'embrassait de manire  rendre presque honteux Grandet, que sa
conscience harcelait un peu.

--Faut-il beaucoup de temps pour amasser un million? lui
demanda-t-elle.

--Dame! dit le tonnelier, tu sais ce que c'est qu'un napolon.

Eh! bien, il en faut cinquante mille pour faire un million.

--Maman, nous dirons des neuvaines pour lui.

--J'y pensais, rpondit la mre.

--C'est cela! toujours dpenser de l'argent, s'cria le pre. Ah! ,
croyez-vous donc qu'il y ait des mille et des cent ici?

En ce moment une plainte sourde, plus lugubre que toutes les autres,
retentit dans les greniers et glaa de terreur Eugnie et sa mre.

--Nanon, va voir l-haut s'il ne se tue pas, dit Grandet.

--Ha! , reprit-il en se tournant vers sa femme et sa fille que son
mot avait rendues ples, pas de btises, vous deux. Je vous laisse. Je
vais tourner autour de nos Hollandais, qui s'en vont aujourd'hui. Puis
j'irai voir Cruchot et causer avec lui de tout a.

Il partit. Quand Grandet eut tir la porte, Eugnie et sa mre
respirrent  leur aise. Avant cette matine, jamais la fille n'avait
senti de contrainte en prsence de son pre; mais, depuis quelques
heures, elle changeait  tous moments et de sentiments et d'ides.

--Maman, pour combien de louis vend-on une pice de vin?

--Ton pre vend les siennes entre cent et cent cinquante francs,
quelquefois deux cents,  ce que j'ai entendu dire.

--Quand il rcolte quatorze cents pices de vin ...

--Ma foi, mon enfant, je ne sais pas ce que cela fait; ton pre ne me
dit jamais ses affaires.

--Mais alors papa doit tre riche.

--Peut-tre. Mais monsieur Cruchot m'a dit qu'il avait achet Froidfond
il y a deux ans. Ca l'aura gn.

Eugnie, ne comprenant plus rien  la fortune de son pre, en resta l
de ses calculs.

--Il ne m'a tant seulement point vue, le mignon! dit Nanon en revenant.
Il est tendu comme un veau sur son lit et pleure comme une Madeleine,
que c'est une vraie bndiction! Quel chagrin a donc ce pauvre gentil
jeune homme?

--Allons donc le consoler bien vite, maman; et, si l'on frappe, nous
descendrons.

Madame Grandet fut sans dfense contre les harmonies de la voix de sa
fille. Eugnie tait sublime, elle tait femme. Toutes deux, le coeur
palpitant, montrent  la chambre de Charles. La porte tait ouverte. Le
jeune homme ne voyait ni n'entendait rien. Plong dans les larmes, il
poussait des plaintes inarticules.

--Comme il aime son pre? dit Eugnie  voix basse.

Il tait impossible de mconnatre dans l'accent de ces paroles les
esprances d'un coeur  son insu passionn. Aussi madame Grandet
jeta-t-elle  sa fille un regard empreint de maternit, puis tout bas 
l'oreille:

--Prends garde, tu l'aimerais, dit-elle.

--L'aimer! reprit Eugnie. Ah! si tu savais ce que mon pre a dit!

Charles se retourna, aperut sa tante et sa cousine.

--J'ai perdu mon pre, mon pauvre pre! S'il m'avait confi le secret
de son malheur, nous aurions travaill tous deux  le rparer. Mon Dieu,
mon bon pre! je comptais si bien le revoir que je l'ai, je crois,
froidement embrass.

Les sanglots lui couprent la parole.

--Nous prierons bien pour lui, dit madame Grandet. Rsignez-vous  la
volont de Dieu.

--Mon cousin, dit Eugnie, prenez courage! Votre perte est irrparable;
ainsi songez maintenant  sauver votre honneur ...

Avec cet instinct, cette finesse de la femme qui a de l'esprit en toute
chose, mme quand elle console, Eugnie voulait tromper la douleur de
son cousin en l'occupant de lui-mme.

--Mon honneur?... cria le jeune homme en chassant ses cheveux par un
mouvement brusque, et il s'assit sur son lit en se croisant les bras.

--Ah! c'est vrai. Mon pre, disait mon oncle, a fait faillite. Il
poussa un cri dchirant et se cacha le visage dans ses mains.

--Laissez-moi, ma cousine, laissez-moi! Mon Dieu! mon Dieu! pardonnez
 mon pre, il a d bien souffrir.

Il y avait quelque chose d'horriblement attachant  voir l'expression de
cette douleur jeune, vraie, sans calcul, sans arrire-pense. C'tait
une pudique douleur que les coeurs simples d'Eugnie et de sa mre
comprirent quand Charles fit un geste pour leur demander de l'abandonner
 lui-mme. Elles descendirent, reprirent en silence leurs places prs
de la croise, et travaillrent pendant une heure environ sans se dire
un mot. Eugnie avait aperu, par le regard furtif qu'elle jeta sur le
mnage du jeune homme, ce regard des jeunes filles qui voient tout en un
clin d'oeil, les jolies bagatelles de sa toilette, ses ciseaux, ses
rasoirs enrichis d'or. Cette chappe d'un luxe vu  travers la douleur
lui rendit Charles encore plus intressant, par contraste peut-tre.
Jamais un vnement si grave, jamais un spectacle si dramatique n'avait
frapp l'imagination de ces deux cratures incessamment plonges dans le
calme et la solitude.

--Maman, dit Eugnie, nous porterons le deuil de mon oncle.

--Ton pre dcidera de cela, rpondit madame Grandet.

Elles restrent de nouveau silencieuses. Eugnie tirait ses points avec
une rgularit de mouvement qui et dvoil  un observateur les
fcondes penses de sa mditation. Le premier dsir de cette adorable
fille tait de partager le deuil de son cousin. Vers quatre heures, un
coup de marteau brusque retentit au coeur de madame Grandet.

--Qu'a donc ton pre? dit-elle  sa fille.

Le vigneron entra joyeux. Aprs avoir t ses gants, il se frotta les
mains  s'en emporter la peau, si l'piderme n'en et pas t tann
comme du cuir de Russie, sauf l'odeur des mlzes et de l'encens. Il se
promenait, il regardait le temps. Enfin son secret lui chappa.

--Ma femme, dit-il sans bgayer, je les ai tous attraps. Notre vin est
vendu! Les Hollandais et les Belges partaient ce matin, je me suis
promen sur la place, devant le auberge, en ayant l'air de btiser.
Chose, que tu connais, est venu  moi. Les propritaires de tous les
bons vignobles gardent leur rcolte et veulent attendre, je ne les en ai
pas empchs. Notre Belge tait dsespr. J'ai vu cela. Affaire faite,
il prend notre rcolte  deux cents francs la pice, moiti comptant. Je
suis pay en or. Les billets sont faits, voil six louis pour toi. Dans
trois mois, les vins baisseront.

Ces derniers mots furent prononcs d'un ton calme, mais si profondment
ironique, que les gens de Saumur, groups en ce moment sur la place et
anantis par la nouvelle de la vente que venait de faire Grandet, en
auraient frmi s'ils les eussent entendus. Une peur panique et fait
tomber les vins de cinquante pour cent.

--Vous avez mille pices cette anne, mon pre? dit Eugnie.

--Oui, _fifille_.

Ce mot tait l'expression superlative de la joie du vieux tonnelier.

--Cela fait deux cent mille pices de vingt sous.

--Oui, mademoiselle Grandet.

--Eh! bien, mon pre, vous pouvez facilement secourir Charles.

L'tonnement, la colre, la stupfaction de Balthazar en apercevant le
_Mane-Tekel-Phars_ ne sauraient se comparer au froid courroux de
Grandet qui, ne pensant plus  son neveu, le retrouvait log au coeur et
dans les calculs de sa fille.

--Ah! , depuis que ce mirliflor a mis le pied dans _ma_ maison, tout
y va de travers. Vous vous donnez des airs d'acheter des drages, de
faire des noces et des festins. Je ne veux pas de ces choses-l. Je
sais,  mon ge, comment je dois me conduire, peut-tre! D'ailleurs je
n'ai de leons  prendre ni de ma fille ni de personne. Je ferai pour
mon neveu ce qu'il sera convenable de faire, vous n'avez pas  y fourrer
le nez. Quant  toi, Eugnie, ajouta-t-il en se tournant vers elle, ne
m'en parle plus, sinon je t'envoie  l'abbaye de Noyers avec Nanon voir
si j'y suis; et pas plus tard que demain, si tu bronches. O est-il
donc, ce garon, est-il descendu?

--Non, mon ami, rpondit madame Grandet.

--Eh! bien, que fait-il donc?

--Il pleure son pre, rpondit Eugnie.

Grandet regarda sa fille sans trouver un mot  dire. Il tait un peu
pre, lui. Aprs avoir fait un ou deux tours dans la salle, il monta
promptement  son cabinet pour y mditer un placement dans les fonds
publics. Ses deux mille arpents de fort coups  blanc lui avaient
donn six cent mille francs; en joignant  cette somme l'argent de ses
peupliers, ses revenus de l'anne dernire et de l'anne courante, outre
les deux cent mille francs du march qu'il venait de conclure, il
pouvait faire une masse de neuf cent mille francs. Les vingt pour cent 
gagner en peu de temps sur les rentes, qui taient  80 francs, le
tentaient. Il chiffra sa spculation sur le journal o la mort de son
frre tait annonce, en entendant, sans les couter, les gmissements
de son neveu. Nanon vint cogner au mur pour inviter son matre 
descendre: le dner tait servi. Sous la vote et  la dernire marche
de l'escalier, Grandet disait en lui-mme:

--Puisque je toucherai mes intrts  huit, je ferai cette affaire. En
deux ans, j'aurai quinze cent mille francs que je retirerai de Paris en
bon or.

--Eh! bien, o donc est mon neveu?

--Il dit qu'il ne veut pas manger, rpondit Nanon. Ca n'est pas sain.

--Autant d'conomis, lui rpliqua son matre.

--Dame, _voui_, dit-elle.

--Bah! il ne pleurera pas toujours. La faim chasse le loup hors du
bois.

Le dner fut trangement silencieux.

--Mon bon ami, dit madame Grandet lorsque la nappe fut te, il faut que
nous prenions le deuil.

--En vrit, madame Grandet, vous ne savez quoi vous inventer pour
dpenser de l'argent. Le deuil est dans le coeur et non dans les habits.

--Mais le deuil d'un frre est indispensable, et l'Eglise nous ordonne
de ...

--Achetez votre deuil sur vos six louis. Vous me donnerez un crpe, cela
me suffira.

Eugnie leva les yeux au ciel sans mot dire. Pour la premire fois dans
sa vie, ses gnreux penchants endormis, comprims, mais subitement
veills, taient  tout moment froisss. Cette soire fut semblable en
apparence  mille soires de leur existence monotone, mais ce fut certes
la plus horrible. Eugnie travailla sans lever la tte, et ne se servit
point du ncessaire que Charles avait ddaign la veille. Madame Grandet
tricota ses manches. Grandet tourna ses pouces pendant quatre heures,
abm dans des calculs dont les rsultats devaient, le lendemain,
tonner Saumur. Personne ne vint, ce jour-l, visiter la famille. En ce
moment, la ville entire retentissait du tour de force de Grandet, de la
faillite de son frre et de l'arrive de son neveu. Pour obir au besoin
de bavarder sur leurs intrts communs, tous les propritaires de
vignobles des hautes et moyennes socits de Saumur taient chez
monsieur des Grassins, o se fulminrent de terribles imprcations
contre l'ancien maire. Nanon filait, et le bruit de son rouet fut la
seule voix qui se ft entendre sous les planchers gristres de la salle.

--Nous n'usons point nos langues, dit-elle en montrant ses dents
blanches et grosses comme des amandes peles.

--Ne faut rien user, rpondit Grandet en se rveillant de ses
mditations. Il se voyait en perspective huit millions dans trois ans,
voguait sur cette longue nappe d'or.

--Couchons-nous. J'irai dire bonsoir  mon neveu pour tout le monde, et
voir s'il veut prendre quelque chose.

Madame Grandet resta sur le palier du premier tage pour entendre la
conversation qui allait avoir lieu entre Charles et le bonhomme.
Eugnie, plus hardie que sa mre, monta deux marches.

--H! bien, mon neveu, vous avez du chagrin. Oui, pleurez, c'est
naturel. Un pre est un pre. Mais faut prendre notre mal en patience.
Je m'occupe de vous pendant que vous pleurez. Je suis un bon parent,
voyez-vous. Allons, du courage. Voulez-vous boire un petit verre de vin?
Le vin ne cote rien  Saumur, on y offre du vin comme dans les Indes
une tasse de th.

--Mais, dit Grandet en continuant, vous tes sans lumire. Mauvais,
mauvais! faut voir clair  ce que l'on fait. Grandet marcha vers la
chemine.

--Tiens! s'cria-t-il, voil de la bougie. O diable a-t-on pch de la
bougie? Les garces dmoliraient le plancher de ma maison pour cuire des
oeufs  ce garon-l.

En entendant ces mots, la mre et la fille rentrrent dans leurs
chambres et se fourrrent dans leurs lits avec la clrit de souris
effrayes qui rentrent dans leurs trous.

--Madame Grandet, vous avez donc un trsor? dit l'homme en entrant dans
la chambre de sa femme.

--Mon ami, je fais mes prires, attendez, rpondit d'une voix altre la
pauvre mre.

--Que le diable emporte ton bon Dieu! rpliqua Grandet en grommelant.

Les avares ne croient point  une vie  venir, le prsent est tout pour
eux. Cette rflexion jette une horrible clart sur l'poque actuelle,
o, plus qu'en aucun autre temps, l'argent domine les lois, la politique
et les moeurs. Institutions, livres, hommes et doctrines, tout conspire 
miner la croyance d'une vie future sur laquelle l'difice social est
appuy depuis dix-huit cents ans. Maintenant le cercueil est une
transition peu redoute. L'avenir, qui nous attendait par del le
requiem, a t transpos dans le prsent. Arriver _per fas et nefas_ au
paradis terrestre du luxe et des jouissances vaniteuses, ptrifier son
coeur et se macrer le corps en vue de possessions passagres, comme on
souffrait jadis le martyre de la vie en vue de biens ternels, est la
pense gnrale! pense d'ailleurs crite partout, jusque dans les
lois, qui demandent au lgislateur: Que payes-tu? au lieu de lui dire:
Que penses-tu? Quand cette doctrine aura pass de la bourgeoisie au
peuple, que deviendra le pays?

--Madame Grandet, as-tu fini? dit le vieux tonnelier.

--Mon ami, je prie pour toi.

--Trs bien! bonsoir. Demain matin, nous causerons.

La pauvre femme s'endormit comme l'colier qui, n'ayant pas appris ses
leons, craint de trouver  son rveil le visage irrit du matre. Au
moment o, par frayeur, elle se roulait dans ses draps pour ne rien
entendre, Eugnie se coula prs d'elle, en chemise, pieds nus, et vint
la baiser au front.

--Oh! bonne mre, dit-elle, demain, je lui dirai que c'est moi.

--Non, il t'enverrait  Noyers. Laisse-moi faire, il ne me mangera pas.

--Entends-tu, maman?

--Quoi?

--H! bien, _il_ pleure toujours.

--Va donc te coucher, ma fille. Tu gagneras froid aux pieds. Le carreau
est humide.

Ainsi se passa la journe solennelle qui devait peser sur toute la vie
de la riche et pauvre hritire dont le sommeil ne fut plus aussi
complet ni aussi pur qu'il l'avait t jusqu'alors. Assez souvent
certaines actions de la vie humaine paraissent, littralement parlant,
invraisemblables, quoique vraies. Mais ne serait-ce pas qu'on omet
presque toujours de rpandre sur nos dterminations spontanes une sorte
de lumire psychologique, en n'expliquant pas les raisons
mystrieusement conues qui les ont ncessites? Peut-tre la profonde
passion d'Eugnie devrait-elle tre analyse dans ses fibrilles les plus
dlicates; car elle devint, diraient quelques railleurs, une maladie,
et influena toute son existence. Beaucoup de gens aiment mieux nier les
dnouements, que de mesurer la force des liens, des noeuds, des attaches
qui soudent secrtement un fait  un autre dans l'ordre moral. Ici donc
le pass d'Eugnie servira, pour les observateurs de la nature humaine,
de garantie  la navet de son irrflexion et  la soudainet des
effusions de son me. Plus sa vie avait t tranquille, plus vivement la
piti fminine, le plus ingnieux des sentiments, se dploya dans son
me. Aussi, trouble par les vnements de la journe, s'veilla-t-elle,
 plusieurs reprises, pour couter son cousin, croyant en avoir entendu
les soupirs qui depuis la veille lui retentissaient au coeur. Tantt elle
le voyait expirant de chagrin, tantt elle le rvait mourant de faim.
Vers le matin, elle entendit certainement une terrible exclamation.
Aussitt elle se vtit, et accourut au petit jour, d'un pied lger,
auprs de son cousin qui avait laiss sa porte ouverte. La bougie avait
brl dans la bobche du flambeau. Charles, vaincu par la nature,
dormait habill, assis dans un fauteuil, la tte renverse sur le lit;
il rvait comme rvent les gens qui ont l'estomac vide. Eugnie put
pleurer  son aise; elle put admirer ce jeune et beau visage, marbr
par la douleur, ces yeux gonfls par les larmes, et qui tout endormis
semblaient encore verser des pleurs. Charles devina sympathiquement la
prsence d'Eugnie, il ouvrit les yeux, et la vit attendrie.

--Pardon, ma cousine, dit-il, ne sachant videmment ni l'heure qu'il
tait ni le lieu o il se trouvait.

--Il y a des coeurs qui vous entendent ici, mon cousin, et nous avons cru
que vous aviez besoin de quelque chose. Vous devriez vous coucher, vous
vous fatiguez en restant ainsi.

--Cela est vrai.

--H! bien, adieu.

Elle se sauva, honteuse et heureuse d'tre venue. L'innocence ose seule
de telles hardiesses. Instruite, la Vertu calcule aussi bien que le
Vice. Eugnie, qui, prs de son cousin, n'avait pas trembl, put  peine
se tenir sur ses jambes quand elle fut dans sa chambre. Son ignorante
vie avait cess tout  coup, elle raisonna, se fit mille reproches.
Quelle ide va-t-il prendre de moi? Il croira que je l'aime. C'tait
prcisment ce qu'elle dsirait le plus de lui voir croire. L'amour
franc a sa prescience et sait que l'amour excite l'amour. Quel vnement
pour cette jeune fille solitaire, d'tre ainsi entre furtivement chez
un jeune homme! N'y a-t-il pas des penses, des actions qui, en amour,
quivalent, pour certaines mes,  de saintes fianailles! Une heure
aprs, elle entra chez sa mre, et l'habilla suivant son habitude. Puis
elles vinrent s'asseoir  leurs places devant la fentre et attendirent
Grandet avec cette anxit qui glace le coeur ou l'chauffe, le serre ou
le dilate suivant les caractres, alors que l'on redoute une scne, une
punition; sentiment d'ailleurs si naturel, que les animaux domestiques
l'prouvent au point de crier pour le faible mal d'une correction, eux
qui se taisent quand ils se blessent par inadvertance. Le bonhomme
descendit, mais il parla d'un air distrait  sa femme, embrassa Eugnie,
et se mit  table sans paratre penser  ses menaces de la veille.

--Que devient mon neveu? l'enfant n'est pas gnant.

--Monsieur, il dort, rpondit Nanon.

--Tant mieux, il n'a pas besoin de bougie, dit Grandet d'un ton
goguenard.

Cette clmence insolite, cette amre gaiet frapprent madame Grandet
qui regarda son mari fort attentivement. Le bonhomme ... Ici peut-tre
est-il convenable de faire observer qu'en Touraine, en Anjou, en Poitou,
dans la Bretagne, le mot bonhomme, dj souvent employ pour dsigner
Grandet, est dcern aux hommes les plus cruels comme aux plus bonasses,
aussitt qu'ils sont arrivs  un certain ge. Ce titre ne prjuge rien
sur la mansutude individuelle. Le bonhomme, donc, prit son chapeau, ses
gants, et dit:

--Je vais muser sur la place pour rencontrer nos Cruchot.

--Eugnie, ton pre a dcidment quelque chose.

En effet, peu dormeur, Grandet employait la moiti de ses nuits aux
calculs prliminaires qui donnaient  ses vues,  ses observations, 
ses plans, leur tonnante justesse et leur assuraient cette constante
russite de laquelle s'merveillaient les Saumurois. Tout pouvoir humain
est un compos de patience et de temps. Les gens puissants veulent et
veillent. La vie de l'avare est un constant exercice de la puissance
humaine mise au service de la personnalit. Il ne s'appuie que sur deux
sentiments: l'amour-propre et l'intrt; mais l'intrt tant en
quelque sorte l'amour-propre solide et bien entendu, l'attestation
continue d'une supriorit relle, l'amour-propre et l'intrt sont deux
parties d'un mme tout, l'gosme. De l vient peut-tre la prodigieuse
curiosit qu'excitent les avares habilement mis en scne. Chacun tient
par un fil  ces personnages qui s'attaquent  tous les sentiments
humains, en les rsumant tous. O est l'homme sans dsir, et quel dsir
social se rsoudra sans argent? Grandet avait bien rellement quelque
chose, suivant l'expression de sa femme. Il se rencontrait en lui, comme
chez tous les avares, un persistant besoin de jouer une partie avec les
autres hommes, de leur gagner lgalement leurs cus. Imposer autrui,
n'est-ce pas faire acte de pouvoir, se donner perptuellement le droit
de mpriser ceux qui, trop faibles, se laissent ici-bas dvorer? Oh!
qui a bien compris l'agneau paisiblement couch aux pieds de Dieu, le
plus touchant emblme de toutes les victimes terrestres, celui de leur
avenir, enfin la Souffrance et la Faiblesse glorifies? Cet agneau,
l'avare le laisse s'engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le mange
et le mprise. La pture des avares se compose d'argent et de ddain.
Pendant la nuit, les ides du bonhomme avaient pris un autre cours: de
l, sa clmence. Il avait ourdi une trame pour se moquer des Parisiens,
pour les tordre, les rouler, les ptrir, les faire aller, venir, suer,
esprer, plir; pour s'amuser d'eux, lui, ancien tonnelier au fond de
sa salle grise, en montant l'escalier vermoulu de sa maison de Saumur.
Son neveu l'avait occup. Il voulait sauver l'honneur de son frre mort
sans qu'il en cott un sou ni  son neveu ni  lui. Ses fonds allaient
tre placs pour trois ans, il n'avait plus qu' grer ses biens, il
fallait donc un aliment  son activit malicieuse et il l'avait trouv
dans la faillite de son frre. Ne se sentant rien entre les pattes 
pressurer, il voulait concasser les Parisiens au profit de Charles, et
se montrer excellent frre  bon march. L'honneur de la famille entrait
pour si peu de chose dans son projet, que sa bonne volont doit tre
compare au besoin qu'prouvent les joueurs de voir bien jouer une
partie dans laquelle ils n'ont pas d'enjeu. Et les Cruchot lui taient
ncessaires, et il ne voulait pas les aller chercher, et il avait dcid
de les faire arriver chez lui, et d'y commencer ce soir mme la comdie
dont le plan venait d'tre conu, afin d'tre le lendemain, sans qu'il
lui en cott un denier, l'objet de l'admiration de sa ville. *Promesses
d'avare, serments d'amour* En l'absence de son pre, Eugnie eut le
bonheur de pouvoir s'occuper ouvertement de son bien-aim cousin,
d'pancher sur lui sans crainte les trsors de sa piti, l'une des
sublimes supriorits de la femme, la seule qu'elle veuille faire
sentir, la seule qu'elle pardonne  l'homme de lui laisser prendre sur
lui. Trois ou quatre fois, Eugnie alla couter la respiration de son
cousin; savoir s'il dormait, s'il se rveillait; puis, quand il se
leva, la crme, le caf, les oeufs, les fruits, les assiettes, le verre,
tout ce qui faisait partie du djeuner, fut pour elle l'objet de quelque
soin. Elle grimpa lestement dans le vieil escalier pour couter le bruit
que faisait son cousin. S'habillait-il? pleurait-il encore? Elle vint
jusqu' la porte.

--Mon cousin?

--Ma cousine.

--Voulez-vous djeuner dans la salle ou dans votre chambre?

--O vous voudrez.

--Comment vous trouvez-vous?

--Ma chre cousine, j'ai honte d'avoir faim.

Cette conversation  travers la porte tait pour Eugnie tout un pisode
de roman.

--Eh! bien, nous vous apporterons  djeuner dans votre chambre, afin
de ne pas contrarier mon pre. Elle descendit dans la cuisine avec la
lgret d'un oiseau.

--Nanon, va donc faire sa chambre.

Cet escalier si souvent mont, descendu, o retentissait le moindre
bruit, semblait  Eugnie avoir perdu son caractre de vtust; elle le
voyait lumineux, il parlait, il tait jeune comme elle, jeune comme son
amour auquel il servait. Enfin sa mre, sa bonne et indulgente mre,
voulut bien se prter aux fantaisies de son amour, et lorsque la chambre
de Charles fut faite, elles allrent toutes deux tenir compagnie au
malheureux: la charit chrtienne n'ordonnait-elle pas de le consoler?
Ces deux femmes puisrent dans la religion bon nombre de petits
sophismes pour se justifier leurs dportements. Charles Grandet se vit
donc l'objet des soins les plus affectueux et les plus tendres. Son coeur
endolori sentit vivement la douceur de cette amiti veloute, de cette
exquise sympathie, que ces deux mes toujours contraintes surent
dployer en se trouvant libres un moment dans la rgion des souffrances,
leur sphre naturelle. Autorise par la parent, Eugnie se mit  ranger
le linge, les objets de toilette que son cousin avait apports, et put
s'merveiller  son aise de chaque luxueuse babiole, des colifichets
d'argent, d'or travaill qui lui tombaient sous la main, et qu'elle
tenait longtemps sous prtexte de les examiner. Charles ne vit pas sans
un attendrissement profond l'intrt gnreux que lui portaient sa tante
et sa cousine; il connaissait assez la socit de Paris pour savoir que
dans sa position il n'y et trouv que des coeurs indiffrents ou froids.
Eugnie lui apparut dans toute la splendeur de sa beaut spciale.

Il admira ds lors l'innocence de ces moeurs dont il se moquait la
veille. Aussi, quand Eugnie prit des mains de Nanon le bol de faence
plein de caf  la crme pour le lui servir avec toute l'ingnuit du
sentiment, et en lui jetant un bon regard, ses yeux se mouillrent-ils
de larmes, il lui prit la main et la baisa.

--H! bien, qu'avez-vous encore? demanda-t-elle.

--C'est des larmes de reconnaissance, rpondit-il. Eugnie se tourna
brusquement vers la chemine pour prendre les flambeaux.

--Nanon, tenez, emportez, dit-elle.

Quand elle regarda son cousin, elle tait bien rouge encore, mais au
moins ses regards purent mentir et ne pas peindre la joie excessive qui
lui inondait le coeur; mais leurs yeux exprimrent un mme sentiment,
comme leurs mes se fondirent dans une mme pense: l'avenir tait 
eux. Cette douce motion fut d'autant plus dlicieuse pour Charles au
milieu de son immense chagrin, qu'elle tait moins attendue. Un coup de
marteau rappela les deux femmes  leurs places. Par bonheur, elles
purent redescendre assez rapidement l'escalier pour se trouver 
l'ouvrage quand Grandet entra; s'il les et rencontres sous la vote,
il n'en aurait pas fallu davantage pour exciter ses soupons. Aprs le
djeuner, que le bonhomme fit sur le pouce, le garde, auquel l'indemnit
promise n'avait pas encore t donne, arriva de Froidfond, d'o il
apportait un livre, des perdreaux tus dans le parc, des anguilles et
deux brochets dus par les meuniers.

--Eh! eh! ce pauvre Cornoiller, il vient comme mare en carme. Est-ce
bon  manger, a?

--Oui, mon cher gnreux monsieur, c'est tu depuis deux jours.

--Allons, Nanon, haut le pied, dit le bonhomme. Prends-moi cela, ce sera
pour le dner, je rgale deux Cruchot.

Nanon ouvrit des yeux btes et regarda tout le monde.

--Eh! bien, dit-elle, o que je trouverai du lard et des pices?

--Ma femme, dit Grandet, donne six francs  Nanon, et fais-moi souvenir
d'aller  la cave chercher du bon vin.

--Eh! bien, donc, monsieur Grandet, reprit le garde qui avait prpar
sa harangue afin de faire dcider la question de ses appointements,
monsieur Grandet ...

--Ta, ta, ta, ta, dit Grandet, je sais ce que tu veux dire, tu es un bon
diable, nous verrons cela demain, je suis trop press aujourd'hui.

--Ma femme, donne-lui cent sous, dit-il  madame Grandet.

Il dcampa. La pauvre femme fut trop heureuse d'acheter la paix pour
onze francs. Elle savait que Grandet se taisait pendant quinze jours,
aprs avoir ainsi repris, pice  pice, l'argent qu'il lui donnait.

--Tiens, Cornoiller, dit-elle en lui glissant dix francs dans la main,
quelque jour nous reconnatrons tes services.

Cornoiller n'eut rien  dire. Il partit.

--Madame, dit Nanon, qui avait mis sa coiffe noire et pris son panier,
je n'ai besoin que de trois francs, gardez le reste. Allez, a ira tout
de mme.

--Fais un bon dner, Nanon, mon cousin descendra, dit Eugnie.

--Dcidment, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, dit madame
Grandet. Voici la troisime fois que, depuis notre mariage, ton pre
donne  dner.

Vers quatre heures, au moment o Eugnie et sa mre avaient fini de
mettre un couvert pour six personnes, et o le matre du logis avait
mont quelques bouteilles de ces vins exquis que conservent les
provinciaux avec amour, Charles vint dans la salle. Le jeune homme tait
ple. Ses gestes, sa contenance, ses regards et le son de sa voix eurent
une tristesse pleine de grce. Il ne jouait pas la douleur, il souffrait
vritablement, et le voile tendu sur ses traits par la peine lui
donnait cet air intressant qui plat tant aux femmes. Eugnie l'en aima
bien davantage. Peut-tre aussi le malheur l'avait-il rapproch d'elle.
Charles n'tait plus ce riche et beau jeune homme plac dans une sphre
inabordable pour elle; mais un parent plong dans une effroyable
misre. La misre enfante l'galit. La femme a cela de commun avec
l'ange que les tres souffrants lui appartiennent. Charles et Eugnie
s'entendirent et se parlrent des yeux seulement; car le pauvre dandy
dchu, l'orphelin se mit dans un coin, s'y tint muet, calme et fier;
mais, de moment en moment, le regard doux et caressant de sa cousine
venait luire sur lui, le contraignait  quitter ses tristes penses, 
s'lancer avec elle dans les champs de l'Esprance et de l'Avenir o
elle aimait  s'engager avec lui. En ce moment, la ville de Saumur tait
plus mue du dner offert par Grandet aux Cruchot qu'elle ne l'avait t
la veille par la vente de sa rcolte qui constituait un crime de haute
trahison envers le vignoble. Si le politique vigneron et donn son
dner dans la mme pense qui cota la queue au chien d'Alcibiade, il
aurait t peut-tre un grand homme; mais trop suprieur  une ville de
laquelle il se jouait sans cesse, il ne faisait aucun cas de Saumur. Les
des Grassins apprirent bientt la mort violente et la faillite probable
du pre de Charles, ils rsolurent d'aller ds le soir mme chez leur
client afin de prendre part  son malheur et lui donner des signes
d'amiti, tout en s'informant des motifs qui pouvaient l'avoir dtermin
 inviter, en semblable occurrence, les Cruchot  dner. A cinq heures
prcises, le prsident G. de Bonfons et son oncle le notaire arrivrent
endimanchs jusqu'aux dents. Les convives se mirent  table et
commencrent par manger notablement bien. Grandet tait grave, Charles
silencieux, Eugnie muette, madame Grandet ne parla pas plus que de
coutume, en sorte que ce dner fut un vritable repas de condolance.
Quand on se leva de table, Charles dit  sa tante et  son oncle:

--Permettez-moi de me retirer. Je suis oblig de m'occuper d'une longue
et triste correspondance.

--Faites, mon neveu.

Lorsque aprs son dpart le bonhomme put prsumer que Charles ne pouvait
rien entendre, et devait tre plong dans ses critures, il regarda
sournoisement sa femme.

--Madame Grandet, ce que nous avons  dire serait du latin pour vous, il
est sept heures et demie, vous devriez allez vous serrer dans votre
portefeuille. Bonne nuit, ma fille.

Il embrassa Eugnie, et les deux femmes sortirent. L commena la scne
o le pre Grandet, plus qu'en aucun autre moment de sa vie, employa
l'adresse qu'il avait acquise dans le commerce des hommes, et qui lui
valait souvent, de la part de ceux dont il mordait un peu trop rudement
la peau, le surnom de _vieux chien_. Si le maire de Saumur et port son
ambition plus haut, si d'heureuses circonstances, en le faisant arriver
vers les sphres suprieures de la Socit, l'eussent envoy dans les
congrs o se traitaient les affaires des nations, et qu'il s'y ft
servi du gnie dont l'avait dot son intrt personnel, nul doute qu'il
n'y et t glorieusement utile  la France. Nanmoins, peut-tre aussi
serait-il galement probable que, sorti de Saumur, le bonhomme n'aurait
fait qu'une pauvre figure. Peut-tre en est-il des esprits comme de
certains animaux, qui n'engendrent plus transplants hors des climats o
ils naissent.

--Mon ... on ... on ... on ... sieur le pr ... pr ... pr ... prsident,
vouoouous di ... di ... di ... disiiieeez que la faaaaiiillite ...

Le bredouillement affect depuis si longtemps par le bonhomme et qui
passait pour naturel, aussi bien que la surdit dont il se plaignait par
les temps de pluie, devint, en cette conjoncture, si fatigant pour les
deux Cruchot, qu'en coutant le vigneron ils grimaaient  leur insu, en
faisant des efforts comme s'ils voulaient achever les mots dans lesquels
il s'emptrait  plaisir. Ici, peut-tre, devient-il ncessaire de
donner l'histoire du bgayement et de la surdit de Grandet. Personne,
dans l'Anjou, n'entendait mieux et ne pouvait prononcer plus nettement
le franais angevin que le rus vigneron. Jadis, malgr toute sa
finesse, il avait t dup par un Isralite qui, dans la discussion,
appliquait sa main  son oreille en guise de cornet, sous prtexte de
mieux entendre, et baragouinait si bien en cherchant ses mots, que
Grandet, victime de son humanit, se crut oblig de suggrer  ce malin
Juif les mots et les ides que paraissait chercher le Juif, d'achever
lui-mme les raisonnements dudit Juif, de parler comme devait parler le
damn Juif, d'tre enfin le Juif et non Grandet. Le tonnelier sortit de
ce combat bizarre, ayant conclu le seul march dont il ait eu  se
plaindre pendant le cours de sa vie commerciale. Mais s'il y perdit
pcuniairement parlant, il y gagna moralement une bonne leon, et, plus
tard, il en recueillit les fruits. Aussi le bonhomme finit-il par bnir
le Juif qui lui avait appris l'art d'impatienter son adversaire
commercial; et, en l'occupant  exprimer sa pense, de lui faire
constamment perdre de vue la sienne. Or, aucune affaire n'exigea, plus
que celle dont il s'agissait, l'emploi de la surdit, du bredouillement,
et des ambages incomprhensibles dans lesquels Grandet enveloppait ses
ides. D'abord, il ne voulait pas endosser la responsabilit de ses
ides; puis, il voulait rester matre de sa parole, et laisser en doute
ses vritables intentions.

--Monsieur de Bon ... Bon ... Bonfons ... Pour la seconde fois, depuis
trois ans, Grandet nommait Cruchot neveu monsieur de Bonfons. Le prsident
put se croire choisi pour gendre par l'artificieux bonhomme.

--Vooouuous di ... di ... di ... disiez donc que les faiiiillites peu ...
peu ... peu ... peuvent, dandans ce ... ertains cas, tre emp ... p ...
p ... ches pa ... par ...

--Par les tribunaux de commerce eux-mmes. Cela se voit tous les jours,
dit monsieur C. de Bonfons enfourchant l'ide du pre Grandet ou croyant
la deviner et voulant affectueusement la lui expliquer. Ecoutez?

--J'coucoute, rpondit humblement le bonhomme en prenant la malicieuse
contenance d'un enfant qui rit intrieurement de son professeur tout en
paraissant lui prter la plus grande attention.

--Quand un homme considrable et considr, comme l'tait, par exemple,
dfunt monsieur votre frre  Paris ...

--Mon ... on frre, oui.

--Est menac d'une dconfiture ...

--Caaaa s'aappelle d, d, dconfiture?

--Oui. Que sa faillite devient imminente, le tribunal de commerce, dont
il est justiciable (suivez bien), a la facult, par un jugement, de
nommer,  sa maison de commerce, des liquidateurs. Liquider n'est pas
faire faillite, comprenez-vous? En faisant faillite, un homme est
dshonor; mais en liquidant, il reste honnte homme.

--C'est bien di, di, di, diffrent, si a ne co, ou, ou, ou, ote
pas, pas, pas plus cher, dit Grandet.

--Mais une liquidation peut encore se faire, mme sans le secours du
tribunal de commerce. Car, dit le prsident en humant sa prise de tabac,
comment se dclare une faillite?

--Oui, je n'y ai jamais pen, pen, pen, pens, rpondit Grandet.

--Premirement, reprit le magistrat, par le dpt du bilan au greffe du
tribunal, que fait le ngociant lui-mme, ou son fond de pouvoirs,
dment enregistr. Deuximement,  la requte des cranciers. Or, si le
ngociant ne dpose pas de bilan, si aucun crancier ne requiert du
tribunal un jugement qui dclare le susdit ngociant en faillite,
qu'arriverait-il?

--Oui, i, i, voy, voy ... ons.

--Alors la famille du dcd, ses reprsentants, son hoirie; ou le
ngociant, s'il n'est pas mort; ou ses amis, s'il est cach, liquident.
Peut-tre voulez-vous liquider les affaires de votre frre? demanda le
prsident.

--Ah! Grandet, s'cria le notaire, ce serait bien. Il y a de l'honneur
au fond de nos provinces. Si vous sauviez votre nom, car c'est votre
nom, vous seriez un homme ...

--Sublime, dit le prsident en interrompant son oncle.

--Ceertainement, rpliqua le vieux vigneron mon, mon fffr, fre, frre se
no, no, ne noommait Grandet tou ... Out comme moi. C, ce, c'es, c'est sr
et certain. Je, je, je ne ne dis pa pas non. Et, et, et, cette li, li,
li, liquidation pou, pou, pourrait dans touous llles cas, tre sooons
tous lles ra, ra, rapports trs avanvantatageuse aux in, in, in,
intrts de mon ne, ne, neveu, que j'ai, j'ai, j'aime. Mais faut voir.
Je ne ce, ce, ce, connais pas _llles malins_ de Paris. Je ... suis  Sau,
au, aumur, moi, voyez-vous! Mes prooovins! mes fooosss, et, en, enfin
j'ai mes aaaffaires. Je n'ai jamais fait de bi, bi, billets. Qu'est-ce
qu'un billet? J'en, j'en, j'en ai beau, beaucoup reu, je n'en ai
jamais si, si, sign ... C, a, aaa se ssse touche, a s'essscooompte.
Voilll tooout ce qu, qu, que je sais. J'ai en, en, en, entendu di, di,
dire qu'ooooon pou, ou, ouvait rachechecheter les bi, bi, bi ...

--Oui, dit le prsident. L'on peut acqurir les billets sur la place,
moyennant tant pour cent. Comprenez-vous?

Grandet se fit un cornet de sa main, l'appliqua sur son oreille, et le
prsident lui rpta sa phrase.

--Mais, rpondit le vigneron, il y a ddddonc  boire et  manger dan,
dans tout cela. Je, je, je ne sais rien,  mon ge, de toooutes ce,
ce, ces choooses-l. Je doi, dois re, ester i, i, ici pour ve, ve,
veiller au grain. Le grain, s'aama, masse, et c'e, c'e, c'est aaavec le
grain qu'on pai, paye. Aavant, tout, faut, ve, ve, veiller aux, aux r,
r, rcoltes. J'ai des aaaffaires ma, ma, majeures  Froidfond et des
int, t, tressantes. Je ne puis pas a, a, abandonner ma, ma, ma,
maison pooour des _em, em, embrrrrououillllami gentes_ de, de, de tooous
les di, diablles, o je ne cooompre, prends rien. Voous dites que, que
je devrais, pour li, li, li, liquider, pour arrter la dclaration de
faillite, tre  Paris. On ne peut pas se trooou, ouver  la fois en,
en, en deux endroits,  moins d'tre pe, pe, pe, petit oiseau ... Et ...

--Et, je vous entends, s'cria le notaire. Eh! bien, mon vieil, ami,
vous avez des amis, de vieux amis, capables de dvouement pour vous.

--Allons donc, pensait en lui-mme le vigneron, dcidez-vous donc!

--Et si quelqu'un partait pour Paris, y cherchait le plus fort crancier
de votre frre Guillaume, lui disait ...

--Mi, min, minute, ici, reprit le bonhomme, lui disait. Quoi? Quelque,
que cho, chooo, chose ce, ce, comme a:

--Monsieur Grandet de Saumur pa, pa, par ci, monsieur Grandet, det, det
de Saumur par l. Il aime son frre, il aime son ne, ne, neveu. Grandet
est un bon pa, pa, parent, et il a de trs bonnes intentions. Il a bien
vendu sa r, r, rcolte. Ne dclarez pas la fa, fa, fa, fa, faillite,
aaassemblez-vous, no, no, nommez des li, li, liquidateurs. Aaalors
Grandet ve, , erra. Voous au, au, aurez ez bien davantage en liquidant
qu'en lai, lai, laissant les gens de justice y mettre le n, n, nez ...
Hein! pas vrai?

--Juste! dit le prsident.

--Parce que, voyez-vous, monsieur de Bon, Bon, Bon, fons, faut voir,
avant de se d, dcider. Qui ne, ne, ne, peut, ne, ne peut. En toute af,
af, affaire ooonnreuse, poour ne pas se ru, ru, rui, ruiner, il faut
connatre les ressources et les charges. Hein! pas vrai?

--Certainement, dit le prsident. Je suis d'avis, moi, qu'en quelques
mois de temps l'on pourra racheter les crances pour une somme de, et
payer intgralement par arrangement. Ha! ha! l'on mne les chiens bien
loin en leur montrant un morceau de lard. Quand il n'y a pas eu de
dclaration de faillite et que vous tenez les titres de crances, vous
devenez blanc comme neige.

--Comme n, n, neige, rpta Grandet en refaisant un cornet de sa main.
Je ne comprends pas la n, n, neige.

--Mais, cria le prsident, coutez-moi donc, alors.

--J', j', j'coute.

--Un effet est une marchandise qui peut avoir sa hausse et sa baisse.
Ceci est une dduction du principe de Jrmie Bentham sur l'usure. Ce
publiciste a prouv que le prjug qui frappait de rprobation les
usuriers tait une sottise.

--Ouais! fit le bonhomme.

--Attendu qu'en principe, selon Bentham, l'argent est une marchandise,
et que ce qui reprsente l'argent devient galement marchandise, reprit
le prsident; attendu qu'il est notoire que, soumise aux variations
habituelles qui rgissent les choses commerciales, la marchandise-
billet, portant telle ou telle signature, comme tel ou tel article,
abonde ou manque sur la place, qu'elle est chre ou tombe  rien, le
tribunal ordonne ... (tiens! que je suis bte, pardon), je suis d'avis
que vous pourrez racheter votre frre pour vingt-cinq du cent.

--Vooous le no, no, no, nommez J, J, J, Jrmie Ben ...

--Bentham, un Anglais.

--Ce Jrmie-l nous fera viter bien des lamentations dans les
affaires, dit le notaire en riant.

--Ces Anglais ont qu, qu, quelquefois du bon, bon sens, dit Grandet.
Ainsi, se, se, se, selon Ben, Ben, Ben, Bentham, si les effets de mon
frre ... va, va, va, va, valent ... ne valent pas. Si. Je, je, je, dis
bien, n'est-ce pas? Cela me parat clair ... Les cranciers seraient
... Non, ne seraient pas. Je m'een, entends.

--Laissez-moi vous expliquer tout ceci, dit le prsident. En Droit, si
vous possdez les titres de toutes les crances dues par la maison
Grandet, votre frre ou ses hoirs ne doivent rien  personne. Bien.

--Bien, rpta le bonhomme.

--En quit, si les effets de votre frre se ngocient (ngocient,
entendez-vous bien ce terme?) sur la place  tant pour cent de perte;
si l'un de vos amis a pass par l; s'il les a rachets, les cranciers
n'ayant t contraints par aucune violence  les donner, la succession
de feu Grandet de Paris se trouve loyalement quitte.

--C'est vrai, les a, a, a, affaires sont les affaires, dit le tonnelier.
Cela pooooos ... Mais, nanmoins, vous compre, ne, ne, ne, nez, que
c'est di, di, di, difficile ... Je, je, je n'ai pas d'aaargent, ni, ni,
ni le temps, ni le temps, ni ...

--Oui, vous ne pouvez pas vous dranger. H! bien, je vous offre
d'aller  Paris (vous me tiendriez compte du voyage, c'est une misre).
J'y vois les cranciers, je leur parle, j'atermoie, et tout s'arrange
avec un supplment de payement que vous ajoutez aux valeurs de la
liquidation, afin de rentrer dans les titres de crances.

--Mais nooonous verrons cela, je ne, ne, ne peux pas, je, je, je ne veux
pas m'en, en, en, engager sans, sans, que ... Qui, qui, qui, ne, ne peut,
ne peut. Vooouous comprenez?

--Cela est juste.

--J'ai la tte ca, ca, casse de ce que, que voous, vous m'a, a, a, avez
d, d, dcliqu l. Voil la, la, premire fois de ma vie que je, je
suis fooorc de son, songer  de ...

--Oui, vous n'tes pas jurisconsulte.

--Je, je suis un pau, pau, pauvre vigneron, et ne sais rien de ce que
vou, vou, vous venez de dire; il fau, fau, faut que j', j', j'tudie
.

--H! bien, reprit le prsident en se posant comme pour rsumer la
discussion.

--Mon neveu?... fit le notaire d'un ton de reproche en l'interrompant.

--H! bien, mon oncle, rpondit le prsident.

--Laisse donc monsieur Grandet t'expliquer ses intentions. Il s'agit en
ce moment d'un mandat important. Notre cher ami doit le dfinir congrm ...

Un coup de marteau qui annona l'arrive de la famille des Grassins,
leur entre et leurs salutations empchrent Cruchot d'achever sa
phrase. Le notaire fut content de cette interruption; dj Grandet le
regardait de travers, et sa loupe indiquait un orage intrieur; mais
d'abord le prudent notaire ne trouvait pas convenable  un prsident de
tribunal de premire instance d'aller  Paris pour y faire capituler des
cranciers et y prter les mains  un tripotage qui froissait les lois
de la stricte probit; puis, n'ayant pas encore entendu le pre Grandet
exprimant la moindre vellit de payer quoi que ce ft, il tremblait
instinctivement de voir son neveu engag dans cette affaire. Il profita
donc du moment o les des Grassins entraient pour prendre le prsident
par le bras et l'attirer dans l'embrasure de la fentre.

--Tu t'es bien suffisamment montr mon neveu; mais assez de dvouement
comme a. L'envie d'avoir la fille t'aveugle. Diable! il n'y faut pas
aller comme une corneille qui abat des noix. Laisse-moi maintenant
conduire la barque, aide seulement  la manoeuvre. Est-ce bien ton rle
de compromettre ta dignit de magistrat dans une pareille ...

Il n'acheva pas; il entendait monsieur des Grassins disant au vieux
tonnelier en lui tendant la main:

--Grandet nous avons appris l'affreux malheur arriv dans votre famille,
le dsastre de la maison Guillaume Grandet et la mort de votre frre;
nous venons vous exprimer toute la part que nous prenons  ce triste
vnement.

--Il n'y a d'autre malheur, dit le notaire en interrompant le banquier,
que la mort de monsieur Grandet junior. Encore ne se serait-il pas tu
s'il avait eu l'ide d'appeler son frre  son secours. Notre vieil ami
qui a de l'honneur jusqu'au bout des ongles compte liquider les dettes
de la maison Grandet de Paris. Mon neveu le prsident pour lui viter
les tracas d'une affaire tout judiciaire lui offre de partir
sur-le-champ pour Paris afin de transiger avec les cranciers et les
satisfaire convenablement.

Ces paroles confirmes par l'attitude du vigneron qui se caressait le
menton surprirent trangement les trois des Grassins qui pendant le
chemin avaient mdit tout  loisir de l'avarice de Grandet en l'accusant
presque d'un fratricide.

--Ah! je le savais bien s'cria le banquier en regardant sa femme. Que
te disais-je en route, madame des Grassins? Grandet a de l'honneur
jusqu'au bout des cheveux, et ne souffrira pas que son nom reoive la
plus lgre atteinte! L'argent sans l'honneur est une maladie. Il y a
de l'honneur dans nos provinces! Cela est bien, trs bien Grandet. Je
suis un vieux militaire, je ne sais pas dguiser ma pense; je la dis
rudement: cela est, mille tonnerres! sublime.

--Aaalors llle su ... su ... sub ... sublime est bi ... bi ... bien cher,
rpondit le bonhomme pendant que le banquier lui secouait chaleureusement
la main.

--Mais ceci, mon brave Grandet, n'en dplaise  monsieur le prsident,
reprit des Grassins, est une affaire purement commerciale, et veut un
ngociant consomm. Ne faut-il pas se connatre aux comptes de retour,
dbours, calculs d'intrts? Je dois aller  Paris pour mes affaires,
et je pourrais alors me charger de ...

--Nous verrions donc  t ... t ... tcher de nous aaaarranger tou ...
tous deux dans les po ... po ... po ... possibilits relatives et sans
m'en ... m'en ... m'engager  quelque chose que je ... je ... je ne
voooou ... oudrais pas faire, dit Grandet en bgayant. Parce que,
voyez-vous, monsieur le prsident me demandait naturellement les frais
du voyage.

Le bonhomme ne bredouilla plus ces derniers mots.

--Eh! dit madame des Grassins, mais c'est un plaisir que d'tre 
Paris. Je payerais volontiers pour y aller, moi.

Et elle fit un signe  son mari comme pour l'encourager  souffler cette
commission  leurs adversaires cote que cote; puis elle regarda fort
ironiquement les deux Cruchot, qui prirent une mine piteuse. Grandet
saisit alors le banquier par un des boutons de son habit et l'attira
dans un coin.

--J'aurais bien plus de confiance en vous que dans le prsident, lui
dit-il. Puis il y a des anguilles sous roche, ajouta-t-il en remuant sa
loupe. Je veux me mettre dans la rente; j'ai quelques milliers de
francs de rente  faire acheter, et je ne veux placer qu' quatre-vingts
francs. Cette mcanique baisse, dit-on,  la fin des mois. Vous vous
connaissez  a, pas vrai?

--Pardieu! Eh! bien, j'aurais donc quelques mille livres de rente 
lever pour vous?

--Pas grand'chose pour commencer. _Motus_! Je veux jouer ce jeu-l sans
qu'on n'en sache rien. Vous me concluriez un march pour la fin du mois;
mais n'en dites rien aux Cruchot, a les taquinerait. Puisque vous
allez  Paris, nous y verrons en mme temps, pour mon pauvre neveu, de
quelle couleur sont les atouts.

--Voil qui est entendu. Je partirai demain en poste, dit  haute voix
des Grassins, et je viendrai prendre vos dernires instructions  ... 
quelle heure?

--A cinq heures, avant le dner, dit le vigneron en se frottant les
mains.

Les deux partis restrent encore quelques instants en prsence.

Des Grassins dit aprs une pause en frappant sur l'paule de Grandet:

--Il fait bon avoir de bons parents comme a ...

--Oui, oui, sans que a paraisse, rpondit Grandet, je suis un bon pa ...
parent. J'aimais mon frre, et je le prouverai bien si si a ne ne cote
pas ...

--Nous allons vous quitter, Grandet, lui dit le banquier en
l'interrompant heureusement avant qu'il n'achevt sa phrase. Si j'avance
mon dpart, il faut mettre en ordre quelques affaires.

--Bien, bien. Moi-mme, raa ... apport  ce que vouvous savez je je vais
me rereretirer dans ma cham ... ambre des ddlibrations, comme dit le
prsident Cruchot.

--Peste! je ne suis plus monsieur de Bonfons, pensa tristement le
magistrat dont la figure prit l'expression de celle d'un juge ennuy par
une plaidoirie.

Les chefs des deux familles rivales s'en allrent ensemble. Ni les uns
ni les autres ne songeaient plus  la trahison dont s'tait rendu
coupable Grandet le matin envers le pays vignoble, et se sondrent
mutuellement, mais en vain, pour connatre ce qu'ils pensaient sur les
intentions relles du bonhomme en cette nouvelle affaire.

--Venez-vous chez madame Dorsonval avec nous? dit des Grassins au
notaire.

--Nous irons plus tard, rpondit le prsident. Si mon oncle le permet,
j'ai promis  mademoiselle de Gribeaucourt de lui dire un petit bonsoir,
et nous nous y rendrons d'abord.

--Au revoir donc, messieurs, dit madame des Grassins. Et, quand les des
Grassins furent  quelques pas des deux Cruchot, Adolphe dit  son pre:

--Ils fument joliment, hein?

--Tais-toi donc, mon fils, lui rpliqua sa mre, ils peuvent encore nous
entendre. D'ailleurs ce que tu dis n'est pas de bon got et sent l'Ecole
de Droit.

--Eh! bien, mon oncle, s'cria le magistrat quand il vit les des
Grassins loigns, j'ai commenc par tre le prsident de Bonfons, et
j'ai fini par tre tout simplement un Cruchot.

--J'ai bien vu que a te contrariait; mais le vent tait aux des
Grassins. Es-tu bte, avec tout ton esprit?... Laisse-les s'embarquer
sur un _nous verrons_ du pre Grandet, et tiens-toi tranquille, mon
petit: Eugnie n'en sera pas moins ta femme.

En quelques instants la nouvelle de la magnanime rsolution de Grandet
se rpandit dans trois maisons  la fois, et il ne fut plus question
dans toute la ville que de ce dvouement fraternel. Chacun pardonnait 
Grandet sa vente faite au mpris de la foi jure entre les
propritaires, en admirant son honneur, en vantant une gnrosit dont
on ne le croyait pas capable. Il est dans le caractre franais de
s'enthousiasmer, de se colrer, de se passionner pour le mtore du
moment, pour les btons flottants de l'actualit. Les tres collectifs,
les peuples, seraient-ils donc sans mmoire?

Quand le pre Grandet eut ferm sa porte, il appela Nanon.

--Ne lche pas le chien et ne dors pas, nous avons  travailler
ensemble. A onze heures Cornoiller doit se trouver  ma porte avec le
berlingot de Froidfond. Ecoute-le venir afin de l'empcher de cogner, et
dis-lui d'entrer tout bellement. Les lois de police dfendent le tapage
nocturne. D'ailleurs le quartier n'a pas besoin de savoir que je vais me
mettre en route.

Ayant dit, Grandet remonta dans son laboratoire, o Nanon l'entendit
remuant, fouillant, allant, venant, mais avec prcaution. Il ne voulait
videmment rveiller ni sa femme ni sa fille, et surtout ne point
exciter l'attention de son neveu, qu'il avait commenc par maudire en
apercevant de la lumire dans sa chambre. Au milieu de la nuit, Eugnie,
proccupe de son cousin, crut avoir entendu la plainte d'un mourant, et
pour elle ce mourant tait Charles: elle l'avait quitt si ple, si
dsespr! peut-tre s'tait-il tu. Soudain elle s'enveloppa d'une
coiffe, espce de pelisse  capuchon, et voulut sortir. D'abord une vive
lumire qui passait par les fentes de sa porte lui donna peur du feu;
puis elle se rassura bientt en entendant les pas pesants de Nanon et sa
voix mle au hennissement de plusieurs chevaux.

--Mon pre enlverait-il mon cousin? se dit-elle en entr'ouvrant sa
porte avec assez de prcaution pour l'empcher de crier, mais de manire
 voir ce qui se passait dans le corridor.

Tout  coup son oeil rencontra celui de son pre, dont le regard, quelque
vague et insouciant qu'il ft, la glaa de terreur. Le bonhomme et Nanon
taient accoupls par un gros gourdin dont chaque bout reposait sur leur
paule droite et soutenait un cble auquel tait attach un barillet
semblable  ceux que le pre Grandet s'amusait  faire dans son fournil
 ses moments perdus.

--Sainte Vierge! monsieur, a pse-t-il?... dit  voix basse la Nanon.

--Quel malheur que ce ne soit que des gros sous! rpondit le bonhomme.
Prends garde de heurter le chandelier.

Cette scne tait claire par une seule chandelle place entre deux
barreaux de la rampe.

--Cornoiller, dit Grandet  son garde _in partibus_, as-tu pris tes
pistolets?

--Non, monsieur. Pard! quoi qu'il y a donc  craindre pour vos gros
sous?...

--Oh! rien, dit le pre Grandet.

--D'ailleurs nous irons vite, reprit le garde, vos fermiers ont choisi
pour vous leurs meilleurs chevaux.

--Bien, bien. Tu ne leur as pas dit o j'allais?

--Je ne le savais point.

--Bien. La voiture est solide?

--Ca, notre matre? ha! ben, a porterait trois mille. Qu'est-ce que
a pse donc vos mchants barils?

--Tiens, dit Nanon, je le savons bien! Y a ben prs de dix-huit cents.

--Veux-tu te taire, Nanon! Tu diras  ma femme que je suis all  la
campagne. Je serai revenu pour dner. Va bon train, Cornoiller, faut
tre  Angers avant neuf heures.

La voiture partit. Nanon verrouilla la grande porte, lcha le chien, se
coucha l'paule meurtrie, et personne dans le quartier ne souponna ni
le dpart de Grandet ni l'objet de son voyage. La discrtion du bonhomme
tait complte. Personne ne voyait jamais un sou dans cette maison
pleine d'or. Aprs avoir appris dans la matine par les causeries du
port que l'or avait doubl de prix par suite de nombreux armements
entrepris  Nantes, et que des spculateurs taient arrivs  Angers
pour en acheter, le vieux vigneron par un simple emprunt de chevaux fait
 ses fermiers, se mit en mesure d'aller y vendre le sien et d'en
rapporter en valeurs du receveur-gnral sur le trsor la somme
ncessaire  l'achat de ses rentes aprs l'avoir grossie de l'agio.

--Mon pre s'en va, dit Eugnie qui du haut de l'escalier avait tout
entendu. Le silence tait rtabli dans la maison, et le lointain
roulement de la voiture, qui cessa par degrs, ne retentissait dj plus
dans Saumur endormi. En ce moment, Eugnie entendit en son coeur, avant
de l'couter par l'oreille, une plainte qui pera les cloisons, et qui
venait de la chambre de son cousin. Une bande lumineuse, fine autant que
le tranchant d'un sabre, passait par la fente de la porte et coupait
horizontalement les balustres du vieil escalier.

--Il souffre, dit-elle en grimpant deux marches. Un second gmissement
la fit arriver sur le palier de la chambre. La porte tait entr'ouverte,
elle la poussa. Charles dormait la tte penche en dehors du vieux
fauteuil, sa main avait laiss tomber la plume et touchait presque 
terre. La respiration saccade que ncessitait la posture du jeune homme
effraya soudain Eugnie, qui entra promptement.

--Il doit tre bien fatigu, se dit-elle en regardant une dizaine de
lettres cachetes, elle en lut les adresses: A messieurs Farry,
Breilman et Cie, carrossiers.

--A monsieur Buisson, tailleur, etc.

--Il a sans doute arrang toutes ses affaires pour pouvoir bientt
quitter la France, pensa-t-elle. Ses yeux tombrent sur deux lettres
ouvertes. Ces mots qui en commenaient une: Ma chre Annette ...lui
causrent un blouissement. Son coeur palpita, ses pieds se clourent sur
le carreau. Sa chre Annette, il aime, il est aim! Plus d'espoir! Que
lui dit-il? Ces ides lui traversrent la tte et le coeur. Elle lisait
ces mots partout, mme sur les carreaux, en traits de flammes.

--Dj renoncer  lui! Non, je ne lirai pas cette lettre. Je dois m'en
aller. Si je la lisais, cependant? Elle regarda Charles, lui prit
doucement la tte, la posa sur le dos du fauteuil, et il se laissa faire
comme un enfant qui, mme en dormant, connat encore sa mre et reoit,
sans s'veiller, ses soins et ses baisers. Comme une mre, Eugnie
releva la main pendante, et, comme une mre, elle baisa doucement les
cheveux. Chre Annette! Un dmon lui criait ces deux mots aux oreilles.

--Je sais que je fais peut-tre mal, mais je lirai la lettre, dit-elle.
Eugnie dtourna la tte, car sa noble probit gronda. Pour la premire
fois de sa vie, le bien et le mal taient en prsence dans son coeur.
Jusque-l elle n'avait eu  rougir d'aucune action. La passion, la
curiosit l'emportrent. A chaque phrase, son coeur se gonfla davantage,
et l'ardeur piquante qui anima sa vie pendant cette lecture lui rendit
encore plus friands les plaisirs du premier amour.

Ma chre Annette, rien ne devait nous sparer, si ce n'est le malheur
qui m'accable et qu'aucune prudence humaine n'aurait su prvoir. Mon
pre s'est tu, sa fortune et la mienne sont entirement perdues. Je
suis orphelin  un ge o, par la nature de mon ducation, je puis
passer pour un enfant; et je dois nanmoins me relever homme de l'abme
o je suis tomb. Je viens d'employer une partie de cette nuit  faire
mes calculs. Si je veux quitter la France en honnte homme, et ce n'est
pas un doute, je n'ai pas cent francs  moi pour aller tenter le sort
aux Indes ou en Amrique. Oui, ma pauvre Anna, j'irai chercher la
fortune sous les climats les plus meurtriers. Sous de tels cieux, elle
est sre et prompte, m'a-t-on dit. Quant  rester  Paris, je ne
saurais. Ni mon me ni mon visage ne sont faits  supporter les
affronts, la froideur, le ddain qui attendent l'homme ruin, le fils du
failli! Bon Dieu! devoir deux millions?... J'y serais tu en duel dans
la premire semaine. Aussi n'y retournerai-je point. Ton amour, le plus
tendre et le plus dvou qui jamais ait ennobli le coeur d'un homme, ne
saurait m'y attirer. Hlas! ma bien-aime, je n'ai point assez d'argent
pour aller l o tu es, donner, recevoir un dernier baiser, un baiser o
je puiserais la force ncessaire  mon entreprise. 

--Pauvre Charles, j'ai bien fait de lire! J'ai de l'or, je le lui
donnerai, dit Eugnie.

Elle reprit sa lecture aprs avoir essuy ses pleurs.

Je n'avais point encore song aux malheurs de la misre. Si j'ai les
cent louis indispensables au passage, je n'aurai pas un sou pour me
faire une pacotille. Mais non, je n'aurai ni cent louis ni un louis, je
ne connatrai ce qui me restera d'argent qu'aprs le rglement de mes
dettes  Paris. Si je n'ai rien, j'irai tranquillement  Nantes, je m'y
embarquerai simple matelot, et je commencerai l-bas comme ont commenc
les hommes d'nergie qui, jeunes, n'avaient pas un sou, et sont revenus,
riches, des Indes. Depuis ce matin, j'ai froidement envisag mon avenir.
Il est plus horrible pour moi que pour tout autre, moi choy par une
mre qui m'adorait, chri par le meilleur des pres, et qui,  mon dbut
dans le monde, ai rencontr l'amour d'une Anna! Je n'ai connu que les
fleurs de la vie: ce bonheur ne pouvait pas durer. J'ai nanmoins, ma
chre Annette, plus de courage qu'il n'tait permis  un insouciant
jeune homme d'en avoir, surtout  un jeune homme habitu aux cajoleries
de la plus dlicieuse femme de Paris, berc dans les joies de la
famille,  qui tout souriait au logis, et dont les dsirs taient des
lois pour un pre ... Oh! mon pre, Annette, il est mort ... Eh! bien,
j'ai rflchi  ma position, j'ai rflchi  la tienne aussi. J'ai bien
vieilli en vingt-quatre heures. Chre Anna, si, pour me garder prs de
toi, dans Paris, tu sacrifiais toutes les jouissances de ton luxe, ta
toilette, ta loge  l'Opra, nous n'arriverions pas encore au chiffre
des dpenses ncessaires  ma vie dissipe; puis je ne saurais accepter
tant de sacrifices. Nous nous quittons donc aujourd'hui pour toujours. 

--Il la quitte, Sainte Vierge! Oh! bonheur!

Eugnie sauta de joie. Charles fit un mouvement, elle en eut froid de
terreur; mais, heureusement pour elle, il ne s'veilla pas. Elle reprit:

Quand reviendrai-je? je ne sais. Le climat des Indes vieillit
promptement un Europen, et surtout un Europen qui travaille.
Mettons-nous  dix ans d'ici. Dans dix ans, ta fille aura dix-huit ans,
elle sera ta compagne, ton espion. Pour toi, le monde sera bien cruel,
ta fille le sera peut-tre davantage. Nous avons vu des exemples de ces
jugements mondains et de ces ingratitudes de jeunes filles; sachons en
profiter. Garde au fond de ton me comme je le garderai moi-mme le
souvenir de ces quatre annes de bonheur, et sois fidle, si tu peux, 
ton pauvre ami. Je ne saurais toutefois l'exiger, parce que, vois-tu, ma
chre Annette, je dois me conformer  ma position, voir bourgeoisement
la vie, et la chiffrer au plus vrai. Donc je dois penser au mariage, qui
devient une des ncessits de ma nouvelle existence; et je t'avouerai
que j'ai trouv ici,  Saumur, chez mon oncle, une cousine dont les
manires, la figure, l'esprit et le coeur te plairaient, et qui, en
outre, me parat avoir ... 

--Il devait tre bien fatigu, pour avoir cess de lui crire, se dit
Eugnie en voyant la lettre arrte au milieu de cette phrase.

Elle le justifiait! N'tait-il pas impossible alors que cette innocente
fille s'apert de la froideur empreinte dans cette lettre? Aux jeunes
filles religieusement leves, ignorantes et pures, tout est amour ds
qu'elles mettent le pied dans les rgions enchantes de l'amour. Elles y
marchent entoures de la cleste lumire que leur me projette, et qui
rejaillit en rayons sur leur amant; elles le colorent des feux de leur
propre sentiment et lui prtent leurs belles penses. Les erreurs de la
femme viennent presque toujours de sa croyance au bien, ou de sa
confiance dans le vrai. Pour Eugnie, ces mots: Ma chre Annette, ma
bien-aime, lui rsonnaient au coeur comme le plus joli langage de
l'amour, et lui caressaient l'me comme, dans son enfance, les notes
divines du _Venite adoremus_, redites par l'orgue, lui caressrent
l'oreille. D'ailleurs, les larmes qui baignaient encore les yeux de
Charles lui accusaient toutes les noblesses de coeur par lesquelles une
jeune fille doit tre sduite. Pouvait-elle savoir que si Charles aimait
tant son pre et le pleurait si vritablement, cette tendresse venait
moins de la bont de son coeur que des bonts paternelles? Monsieur et
madame Guillaume Grandet, en satisfaisant toujours les fantaisies de
leur fils, en lui donnant tous les plaisirs de la fortune, l'avaient
empch de faire les horribles calculs dont sont plus ou moins
coupables,  Paris, la plupart des enfants quand, en prsence des
jouissances parisiennes, ils forment des dsirs et conoivent des plans
qu'ils voient avec chagrin incessamment ajourns et retards par la vie
de leurs parents. La prodigalit du pre alla donc jusqu' semer dans le
coeur de son fils un amour filial vrai, sans arrire-pense. Nanmoins,
Charles tait un enfant de Paris, habitu par les moeurs de Paris, par
Annette elle-mme,  tout calculer, dj vieillard sous le masque du
jeune homme. Il avait reu l'pouvantable ducation de ce monde, o,
dans une soire, il se commet en penses, en paroles, plus de crimes que
la Justice n'en punit aux Cours d'assises, o les bons mots assassinent
les plus grandes ides, o l'on ne passe pour fort qu'autant que l'on
voit juste; et l, voir juste, c'est ne croire  rien, ni aux
sentiments, ni aux hommes, ni mme aux vnements: on y fait de faux
vnements. L, pour voir juste, il faut peser, chaque matin, la bourse
d'un ami, savoir se mettre politiquement au-dessus de tout ce qui arrive;
provisoirement, ne rien admirer, ni les oeuvres d'art, ni les nobles
actions, et donner pour mobile  toute chose l'intrt personnel. Aprs
mille folies, la grande dame, la belle Annette, forait Charles  penser
gravement; elle lui parlait de sa position future, en lui passant dans
les cheveux une main parfume; en lui refaisant une boucle, elle lui
faisait calculer la vie: elle le fminisait et le matrialisait. Double
corruption, mais corruption lgante et fine, de bon got.

--Vous tes niais, Charles, lui disait-elle. J'aurai bien de la peine 
vous apprendre le monde. Vous avez t trs mal pour monsieur des
Lupeaulx. Je sais bien que c'est un homme peu honorable; mais attendez
qu'il soit sans pouvoir, alors vous le mpriserez  votre aise.
Savez-vous ce que madame Campan nous disait?

--Mes enfants, tant qu'un homme est au Ministre, adorez-le;
tombe-t-il, aidez  le traner  la voirie. Puissant, il est une espce
de dieu; dtruit, il est au-dessous de Marat dans son gout, parce
qu'il vit et que Marat tait mort. La vie est une suite de combinaisons,
et il faut les tudier, les suivre, pour arriver  se maintenir toujours
en bonne position.

Charles tait un homme trop  la mode, il avait t trop constamment
heureux par ses parents, trop adul par le monde pour avoir de grands
sentiments. Le grain d'or que sa mre lui avait jet au coeur s'tait
tendu dans la filire parisienne, il l'avait employ en superficie et
devait l'user par le frottement. Mais Charles n'avait encore que vingt
et un ans. A cet ge, la fracheur de la vie semble insparable de la
candeur de l'me. La voix, le regard, la figure paraissent en harmonie
avec les sentiments. Aussi le juge le plus dur, l'avou le plus
incrdule, l'usurier le moins facile hsitent-ils toujours  croire  la
vieillesse du coeur,  la corruption des calculs, quand les yeux nagent
encore dans un fluide pur, et qu'il n'y a point de rides sur le front.
Charles n'avait jamais eu l'occasion d'appliquer les maximes de la
morale parisienne, et jusqu' ce jour il tait beau d'inexprience.
Mais,  son insu, l'gosme lui avait t inocul. Les germes de
l'conomie politique  l'usage du Parisien, latents en son coeur, ne
devaient pas tarder  y fleurir, aussitt que de spectateur oisif il
deviendrait acteur dans le drame de la vie relle. Presque toutes les
jeunes filles s'abandonnent aux douces promesses de ces dehors; mais
Eugnie et-elle t prudente et observatrice autant que le sont
certaines filles en province, aurait-elle pu se dfier de son cousin,
quand, chez lui, les manires, les paroles et les actions s'accordaient
encore avec les inspirations du coeur? Un hasard, fatal pour elle, lui
fit essuyer les dernires effusions de sensibilit vraie qui ft en ce
jeune coeur, et entendre, pour ainsi dire, les derniers soupirs de la
conscience. Elle laissa donc cette lettre pour elle pleine d'amour, et
se mit complaisamment  contempler son cousin endormi: les fraches
illusions de la vie jouaient encore pour elle sur ce visage, elle se
jura d'abord  elle-mme de l'aimer toujours. Puis elle jeta les yeux
sur l'autre lettre sans attacher beaucoup d'importance  cette
indiscrtion, et, si elle commena de la lire, ce fut pour acqurir de
nouvelles preuves des nobles qualits que, semblable  toutes les
femmes, elle prtait  celui qu'elle choisissait.

Mon cher, Alphonse, au moment o tu liras cette lettre je n'aurai plus
d'amis; mais je t'avoue qu'en doutant de ces gens du monde habitus 
prodiguer ce mot, je n'ai pas dout de ton amiti. Je te charge donc
d'arranger mes affaires, et compte sur toi, pour tirer un bon parti de
tout ce que je possde. Tu dois maintenant connatre ma position. Je
n'ai plus rien, et veux partir pour les Indes. Je viens d'crire 
toutes les personnes auxquelles je crois devoir quelqu'argent, et tu en
trouveras ci-joint la liste aussi exacte qu'il m'est possible de la
donner de mmoire. Ma bibliothque, mes meubles, mes voitures, mes
chevaux, etc., suffiront, je crois,  payer mes dettes. Je ne veux me
rserver que les babioles sans valeur qui seront susceptibles de me
faire un commencement de pacotille. Mon cher Alphonse, je t'enverrai
d'ici, pour cette vente, une procuration rgulire, en cas de
contestations. Tu m'adresseras toutes mes armes. Puis tu garderas pour
toi Briton. Personne ne voudrait donner le prix de cette admirable bte,
j'aime mieux te l'offrir, comme la bague d'usage que lgue un mourant 
son excuteur testamentaire. On m'a fait une trs _comfortable_ voiture
de voyage chez les Farry, Breilman et Cie, mais ils ne l'ont pas livre,
obtiens d'eux qu'ils la gardent sans me demander d'indemnit; s'ils se
refusaient  cet arrangement, vite tout ce qui pourrait entacher ma
loyaut, dans les circonstances o je me trouve. Je dois six louis 
l'insulaire, perdus au jeu, ne manque pas de les lui ... 

--Cher cousin, dit Eugnie en laissant la lettre, et se sauvant  petits
pas chez elle avec une des bougies allumes. L ce ne fut pas sans une
vive motion de plaisir qu'elle ouvrit le tiroir d'un vieux meuble en
chne, l'un des plus beaux ouvrages de l'poque nomme la _Renaissance_,
et sur lequel se voyait encore,  demi efface, la fameuse Salamandre
royale. Elle y prit une grosse bourse en velours rouge  glands d'or, et
borde de cannetille use, provenant de la succession de sa grand'mre.
Puis elle pesa fort orgueilleusement cette bourse, et se plut  vrifier
le compte oubli de son petit pcule. Elle spara d'abord vingt
portugaises encore neuves, frappes sous le rgne de Jean V, en 1725,
valant rellement au change cinq lisbonines ou chacune cent
soixante-huit francs soixante-quatre centimes, lui disait son pre, mais
dont la valeur conventionnelle tait de cent quatre-vingts francs,
attendu la raret, la beaut desdites pices qui reluisaient comme des
soleils. ITEM, cinq gnovines ou pices de cent livres de Gnes, autre
monnaie rare et valant quatre-vingt-sept francs au change, mais cent
francs pour les amateurs d'or. Elles lui venaient du vieux monsieur La
Bertellire. ITEM, trois quadruples d'or espagnols de Philippe V,
frapps en 1729, donns par madame Gentillet, qui, en les lui offrant,
lui disait toujours la mme phrase:

--Ce cher serin-l, ce petit jaunet, vaut quatre-vingt-dix-huit livres!
Gardez-le bien, ma mignonne, ce sera la fleur de votre trsor. ITEM, ce
que son pre estimait le plus (l'or de ces pices tait  vingt-trois
carats et une fraction), cent ducats de Hollande, fabriqus en l'an
1756, et valant prs de treize francs. ITEM, une grande curiosit!...
des espces de mdailles prcieuses aux avares, trois roupies au signe
de la Balance, et cinq roupies au signe de Vierge, toutes d'or pur 
vingt-quatre carats, la magnifique monnaie du Grand-Mogol, et dont
chacune valait trente-sept francs quarante centimes au poids; mais au
moins cinquante francs pour les connaisseurs qui aiment  manier l'or.
ITEM, le napolon de quarante francs reu l'avant-veille, et qu'elle
avait ngligemment mis dans sa bourse rouge. Ce trsor contenait des
pices neuves et vierges, de vritables morceaux d'art desquels le pre
Grandet s'informait parfois et qu'il voulait revoir, afin de dtailler 
sa fille les vertus intrinsques, comme la beaut du cordon, la clart
du plat, la richesse des lettres dont les vives artes n'taient pas
encore rayes. Mais elle ne pensait ni  ces rarets, ni  la manie de
son pre, ni au danger qu'il y avait pour elle de se dmunir d'un trsor
si cher  son pre; non, elle songeait  son cousin, et parvint enfin 
comprendre, aprs quelques fautes de calcul, qu'elle possdait environ
cinq mille huit cents francs en valeurs relles, qui, conventionnellement,
pouvaient se vendre prs de deux mille cus. A la vue de ses richesses,
elle se mit  applaudir en battant des mains, comme un enfant forc de
perdre son trop plein de joie dans les nafs mouvements du corps. Ainsi
le pre et la fille avaient compt chacun leur fortune: lui, pour aller
vendre son or; Eugnie, pour jeter le sien dans un ocan d'affection.
Elle remit les pices dans la vieille bourse, la prit et remonta sans
hsitation. La misre secrte de son cousin lui faisait oublier la nuit,
les convenances; puis, elle tait forte de sa conscience, de son
dvouement, de son bonheur. Au moment o elle se montra sur le seuil de
la porte, en tenant d'une main la bougie, de l'autre sa bourse, Charles
se rveilla, vit sa cousine et resta bant de surprise. Eugnie
s'avana, posa le flambeau sur la table et dit d'une voix mue:

--Mon cousin, j'ai  vous demander pardon d'une faute grave que j'ai
commise envers vous; mais Dieu me le pardonnera, ce pch, si vous
voulez l'effacer.

--Qu'est-ce donc? dit Charles en se frottant les yeux.

--J'ai lu ces deux lettres.

Charles rougit.

--Comment cela s'est-il fait? reprit-elle, pourquoi suis-je monte? En
vrit, maintenant je ne le sais plus. Mais, je suis tente de ne pas
trop me repentir d'avoir lu ces lettres, puisqu'elles m'ont fait
connatre votre coeur, votre me et ...

--Et quoi? demanda Charles.

--Et vos projets, la ncessit o vous tes d'avoir une somme ...

--Ma chre cousine ...

--Chut, chut, mon cousin, pas si haut, n'veillons personne. Voici,
dit-elle en ouvrant la bourse, les conomies d'une pauvre fille qui n'a
besoin de rien. Charles, acceptez-les. Ce matin, j'ignorais ce qu'tait
l'argent, vous me l'avez appris, ce n'est qu'un moyen, voil tout. Un
cousin est presque un frre, vous pouvez bien emprunter la bourse de
votre soeur.

Eugnie, autant femme que jeune fille, n'avait pas prvu des refus, et
son cousin restait muet.

--Eh! bien, vous refuseriez? demanda Eugnie dont les palpitations
retentirent au milieu du profond silence.

L'hsitation de son cousin l'humilia; mais la ncessit dans laquelle
il se trouvait se reprsenta plus vivement  son esprit, et elle plia le
genou.

--Je ne me relverai pas que vous n'ayez pris cet or! dit-elle. Mon
cousin, de grce, une rponse?... que je sache si vous m'honorez, si
vous tes gnreux, si ...

En entendant le cri d'un noble dsespoir, Charles laissa tomber des
larmes sur les mains de sa cousine, qu'il saisit afin de l'empcher de
s'agenouiller. En recevant ces larmes chaudes, Eugnie sauta sur la
bourse, la lui versa sur la table.

--Eh! bien, oui, n'est-ce pas? dit-elle en pleurant de joie. Ne
craignez rien, mon cousin, vous serez riche. Cet or vous portera bonheur;
un jour vous me le rendrez; d'ailleurs, nous nous associerons; enfin
je passerai par toutes les conditions que vous m'imposerez. Mais vous
devriez ne pas donner tant de prix  ce don.

Charles put enfin exprimer ses sentiments.

--Oui, Eugnie, j'aurais l'me bien petite, si je n'acceptais pas.
Cependant, rien pour rien, confiance pour confiance.

--Que voulez-vous, dit-elle effraye.

--Ecoutez, ma chre cousine, j'ai l ... Il s'interrompit pour montrer sur
la commode une caisse carre enveloppe d'un surtout de cuir.

--L, voyez-vous, une chose qui m'est aussi prcieuse que la vie. Cette
bote est un prsent de ma mre. Depuis ce matin je pensais que, si elle
pouvait sortir de sa tombe, elle vendrait elle-mme l'or que sa
tendresse lui a fait prodiguer dans ce ncessaire; mais, accomplie par
moi, cette action me paratrait un sacrilge. Eugnie serra
convulsivement la main de son cousin en entendant ces derniers mots.

--Non, reprit-il aprs une lgre pause, pendant laquelle tous deux ils
se jetrent un regard humide, non, je ne veux ni le dtruire, ni le
risquer dans mes voyages. Chre Eugnie, vous en serez dpositaire.
Jamais ami n'aura confi quelque chose de plus sacr  son ami. Soyez-en
juge. Il alla prendre la bote, la sortit du fourreau, l'ouvrit et
montra tristement  sa cousine merveille un ncessaire o le travail
donnait  l'or un prix bien suprieur  celui de son poids.

--Ce que vous admirez n'est rien, dit-il en poussant un ressort qui fit
partir un double fond. Voil ce qui, pour moi, vaut la terre entire. Il
tira deux portraits, deux chefs-d'oeuvre de madame de Mirbel, richement
entours de perles.

--Oh! la belle personne, n'est-ce pas cette dame  qui vous criv ...

--Non, dit-il en souriant. Cette femme est ma mre, et voici mon pre,
qui sont votre tante et votre oncle. Eugnie, je devrais vous supplier 
genoux de me garder ce trsor. Si je prissais en perdant votre petite
fortune, cet or vous ddommagerait; et,  vous seule, je puis laisser
les deux portraits, vous tes digne de les conserver; mais
dtruisez-les, afin qu'aprs vous ils n'aillent pas en d'autres mains ...
Eugnie se taisait.

--H! bien, oui, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec grce.

En entendant les mots qu'elle venait de dire  son cousin, elle lui jeta
son premier regard de femme aimante, un de ces regards o il y a presque
autant de coquetterie que de profondeur; il lui prit la main et la
baisa.

--Ange de puret! entre nous, n'est-ce pas?... l'argent ne sera jamais
rien. Le sentiment, qui en fait quelque chose, sera tout dsormais.

--Vous ressemblez  votre mre. Avait-elle la voix aussi douce que la
vtre?

--Oh! bien plus douce ...

--Oui, pour vous, dit-elle en abaissant ses paupires. Allons, Charles,
couchez-vous, je le veux, vous tes fatigu. A demain.

Elle dgagea doucement sa main d'entre celles de son cousin, qui la
reconduisit en l'clairant. Quand ils furent tous deux sur le seuil de
la porte:

--Ah! pourquoi suis-je ruin, dit-il.

--Bah! mon pre est riche, je le crois, rpondit-elle.

--Pauvre enfant, reprit Charles en avanant un pied dans la chambre et
s'appuyant le dos au mur, il n'aurait pas laiss mourir le mien, il ne
vous laisserait pas dans ce dnuement, enfin il vivrait autrement.

--Mais il a Froidfond.

--Et que vaut Froidfond?

--Je ne sais pas; mais il a Noyers.

--Quelque mauvaise ferme!

--Il a des vignes et des prs ...

--Des misres, dit Charles d'un air ddaigneux. Si votre pre avait
seulement vingt-quatre mille livres de rente, habiteriez-vous cette
chambre froide et nue? ajouta-t-il en avanant le pied gauche.

--L seront donc mes trsors, dit-il en montrant le vieux bahut pour
voiler sa pense.

--Allez dormir, dit-elle en l'empchant d'entrer dans une chambre en
dsordre.

Charles se retira, et ils se dirent bonsoir par un mutuel sourire.

Tous deux ils s'endormirent dans le mme rve, et Charles commena ds
lors  jeter quelques roses sur son deuil. Le lendemain matin, madame
Grandet trouva sa fille se promenant avant le djeuner en compagnie de
Charles. Le jeune homme tait encore triste comme devait l'tre un
malheureux descendu pour ainsi dire au fond de ses chagrins, et qui, en
mesurant la profondeur de l'abme o il tait tomb, avait senti tout le
poids de sa vie future.

--Mon pre ne reviendra que pour le dner, dit Eugnie en voyant
l'inquitude peinte sur le visage de sa mre.

Il tait facile de voir dans les manires, sur la figure d'Eugnie et
dans la singulire douceur que contracta sa voix, une conformit de
pense entre elle et son cousin. Leurs mes s'taient ardemment pouses
avant peut-tre mme d'avoir bien prouv la force des sentiments par
lesquels ils s'unissaient l'un  l'autre. Charles resta dans la salle,
et sa mlancolie y fut respecte. Chacune des trois femmes eut 
s'occuper. Grandet ayant oubli ses affaires, il vint un assez grand
nombre de personnes. Le couvreur, le plombier, le maon, les
terrassiers, le charpentier, des closiers, des fermiers, les uns pour
conclure des marchs relatifs  des rparations, les autres pour payer
des fermages ou recevoir de l'argent. Madame Grandet et Eugnie furent
donc obliges d'aller et de venir, de rpondre aux interminables
discours des ouvriers et des gens de la campagne. Nanon encaissait les
redevances dans sa cuisine. Elle attendait toujours les ordres de son
matre pour savoir ce qui devait tre gard pour la maison ou vendu au
march. L'habitude du bonhomme tait, comme celle d'un grand nombre de
gentilshommes campagnards, de boire son mauvais vin et de manger ses
fruits gts. Vers cinq heures du soir, Grandet revint d'Angers ayant eu
quatorze mille francs de son or, et tenant dans son portefeuille des
bons royaux qui lui portaient intrt jusqu'au jour o il aurait  payer
ses rentes. Il avait laiss Cornoiller  Angers, pour y soigner les
chevaux  demi fourbus, et les ramener lentement aprs les avoir bien
fait reposer.

--Je reviens d'Angers, ma femme, dit-il. J'ai faim.

Nanon lui cria de la cuisine:

--Est-ce que vous n'avez rien mang depuis hier?

--Rien, rpondit le bonhomme.

Nanon apporta la soupe. Des Grassins vint prendre les ordres de son
client au moment o la famille tait  table. Le pre Grandet n'avait
seulement pas vu son neveu.

--Mangez tranquillement, Grandet, dit le banquier. Nous causerons.
Savez-vous ce que vaut l'or  Angers o l'on en est venu chercher pour
Nantes? je vais en envoyer.

--N'en envoyez pas, rpondit le bonhomme, il y en a dj suffisamment.
Nous sommes trop bons amis pour que je ne vous vite pas une perte de
temps.

--Mais l'or y vaut treize francs cinquante centimes.

--Dites donc valait.

--D'o diable en serait-il venu?

--Je suis all cette nuit  Angers, lui rpondit Grandet  voix basse.

Le banquier tressaillit de surprise. Puis une conversation s'tablit
entre eux d'oreille  oreille, pendant laquelle des Grassins et Grandet
regardrent Charles  plusieurs reprises. Au moment o sans doute
l'ancien tonnelier dit au banquier de lui acheter cent mille livres de
rente, des Grassins laissa derechef chapper un geste d'tonnement.

--Monsieur Grandet, dit-il  Charles, je pars pour Paris; et, si vous
aviez des commissions  me donner ...

--Aucune, monsieur. Je vous remercie, rpondit Charles.

--Remerciez-le mieux que a, mon neveu. Monsieur va pour arranger les
affaires de la maison Guillaume Grandet.

--Y aurait-il donc quelque espoir, demanda Charles.

--Mais, s'cria le tonnelier avec un orgueil bien jou, n'tes-vous pas
mon neveu? votre honneur est le ntre. Ne vous nommez-vous pas Grandet?

Charles se leva, saisit le pre Grandet, l'embrassa, plit et sortit.
Eugnie contemplait son pre avec admiration.

--Allons, adieu, mon bon des Grassins, tout  vous, et emboisez-moi bien
ces gens-l! Les deux diplomates se donnrent une poigne de main,
l'ancien tonnelier reconduisit le banquier jusqu' la porte; puis,
aprs l'avoir ferme, il revint et dit  Nanon en se plongeant dans son
fauteuil:

--Donne-moi du cassis? Mais trop mu pour rester en place, il se leva,
regarda le portrait de monsieur de La Bertellire et se mit  chanter,
en faisant ce que Nanon appelait des pas de danse:

Dans les gardes franaises

J'avais un bon papa.

Nanon, madame Grandet, Eugnie s'examinrent mutuellement et en silence.
La joie du vigneron les pouvantait toujours quand elle arrivait  son
apoge. La soire fut bientt finie. D'abord le pre Grandet voulut se
coucher de bonne heure; et, lorsqu'il se couchait, chez lui tout devait
dormir; de mme que quand Auguste buvait la Pologne tait ivre. Puis
Nanon, Charles et Eugnie n'taient pas moins las que le matre. Quant 
madame Grandet, elle dormait, mangeait, buvait, marchait suivant les
dsirs de son mari. Nanmoins, pendant les deux heures accordes  la
digestion, le tonnelier, plus factieux qu'il ne l'avait jamais t, dit
beaucoup de ses apophtegmes particuliers, dont un seul donnera la mesure
de son esprit. Quand il eut aval son cassis, il regarda le verre.

--On n'a pas plutt mis les lvres  un verre qu'il est dj vide!
Voil notre histoire. On ne peut pas tre et avoir t. Les cus ne
peuvent pas rouler et rester dans votre bourse, autrement la vie serait
trop belle.

Il fut jovial et clment. Lorsque Nanon vint avec son rouet:

--Tu dois tre lasse, lui dit-il. Laisse ton chanvre.

--Ah! ben!... quien, je m'ennuierais, rpondit la servante.

--Pauvre Nanon! Veux-tu du cassis?

--Ah! pour du cassis, je ne dis pas non; madame le fait ben mieux que
les apothicaires. Celui qu'i vendent est de la drogue.

--Ils y mettent trop de sucre, a ne sent plus rien, dit le bonhomme.

Le lendemain la famille, runie  huit heures pour le djeuner, offrit
le tableau de la premire scne d'une intimit bien relle. Le malheur
avait promptement mis en rapport madame Grandet, Eugnie et Charles;
Nanon elle-mme sympathisait avec eux sans le savoir. Tous quatre
commencrent  faire une mme famille. Quant au vieux vigneron, son
avarice satisfaite et la certitude de voir bientt partir le mirliflor
sans avoir  lui payer autre chose que son voyage  Nantes, le rendirent
presque indiffrent  sa prsence au logis. Il laissa les deux enfants,
ainsi qu'il nomma Charles et Eugnie, libres de se comporter comme bon
leur semblerait sous l'oeil de madame Grandet, en laquelle il avait
d'ailleurs une entire confiance en ce qui concernait la morale publique
et religieuse. L'alignement de ses prs et des fosss jouxtant la route,
ses plantations de peupliers en Loire et les travaux d'hiver dans ses
clos et  Froidfond l'occuprent exclusivement. Ds lors commena pour
Eugnie le primevre de l'amour. Depuis la scne de nuit pendant
laquelle la cousine donna son trsor au cousin, son coeur avait suivi le
trsor. Complices tous deux du mme secret, ils se regardaient en
s'exprimant une mutuelle intelligence qui approfondissait leurs
sentiments et les leur rendait mieux communs, plus intimes, en les
mettant pour ainsi dire, tous deux en dehors de la vie ordinaire. La
parent n'autorisait-elle pas une certaine douceur dans l'accent, une
tendresse dans les regards: aussi Eugnie se plut-elle  endormir les
souffrances de son cousin dans les joies enfantines d'un naissant amour.
N'y a-t-il pas de gracieuses similitudes entre les commencements de
l'amour et ceux de la vie? Ne berce-t-on pas l'enfant par de doux
chants et de gentils regards? Ne lui dit-on pas de merveilleuses
histoires qui lui dorent l'avenir? Pour lui l'esprance ne
dploie-t-elle pas incessamment ses ailes radieuses? Ne verse-t-il pas
tour  tour des larmes de joie et de douleur? Ne se querelle-t-il pas
pour des riens, pour des cailloux avec lesquels il essaie de se btir un
mobile palais, pour des bouquets aussitt oublis que coups? N'est-il
pas avide de saisir le temps, d'avancer dans la vie? L'amour est notre
seconde transformation. L'enfance et l'amour furent mme chose entre
Eugnie et Charles: ce fut la passion premire avec tous ses
enfantillages, d'autant plus caressants pour leurs coeurs qu'ils taient
envelopps de mlancolie. En se dbattant  sa naissance sous les crpes
du deuil, cet amour n'en tait d'ailleurs que mieux en harmonie avec la
simplicit provinciale de cette maison en ruines. En changeant quelques
mots avec sa cousine au bord du puits, dans cette cour muette; en
restant dans ce jardinet, assis sur un banc moussu jusqu' l'heure o le
soleil se couchait, occups  se dire de grands riens ou recueillis dans
le calme qui rgnait entre le rempart et la maison, comme on l'est sous
les arcades d'une glise, Charles comprit la saintet de l'amour; car
sa grande dame, sa chre Annette ne lui en avait fait connatre que les
troubles orageux. Il quittait en ce moment la passion parisienne,
coquette, vaniteuse, clatante, pour l'amour pur et vrai. Il aimait
cette maison, dont les moeurs ne lui semblrent plus si ridicules. Il
descendait ds le matin afin de pouvoir causer avec Eugnie quelques
moments avant que Grandet ne vint donner les provisions; et, quand les
pas du bonhomme retentissaient dans les escaliers, il se sauvait au
jardin. La petite criminalit de ce rendez-vous matinal, secret mme
pour la mre d'Eugnie, et que Nanon faisait semblant de ne pas
apercevoir, imprimait  l'amour le plus innocent du monde la vivacit
des plaisirs dfendus. Puis, quand, aprs le djeuner, le pre Grandet
tait parti pour aller voir ses proprits et ses exploitations, Charles
demeurait entre la mre et la fille, prouvant des dlices inconnues 
leur prter les mains pour dvider du fil,  les voir travaillant,  les
entendre jaser La simplicit de cette vie presque monastique, qui lui
rvla les beauts de ces mes auxquelles le monde tait inconnu, le
toucha vivement. Il avait cru ces moeurs impossibles en France, et
n'avait admis leur existence qu'en Allemagne, encore n'tait-ce que
fabuleusement et dans les romans d'Auguste Lafontaine. Bientt pour lui
Eugnie fut l'idal de la Marguerite de Goethe, moins la faute. Enfin de
jour en jour ses regards, ses paroles ravirent la pauvre fille, qui
s'abandonna dlicieusement au courant de l'amour; elle saisissait sa
flicit comme un nageur saisit la branche de saule pour se tirer du
fleuve et se reposer sur la rive. Les chagrins d'une prochaine absence
n'attristaient-ils pas dj les heures les plus joyeuses de ces fuyardes
journes? Chaque jour un petit vnement leur rappelait la prochaine
sparation. Ainsi, trois jours aprs le dpart de des Grassins, Charles
fut emmen par Grandet au Tribunal de Premire Instance avec la
solennit que les gens de province attachent  de tels actes, pour y
signer une renonciation  la succession de son pre. Rpudiation
terrible! espce d'apostasie domestique. Il alla chez matre Cruchot
faire faire deux procurations, l'une pour des Grassins, l'autre pour
l'ami charg de vendre son mobilier. Puis il fallut remplir les
formalits ncessaires pour obtenir un passeport  l'tranger. Enfin,
quand arrivrent les simples vtements de deuil que Charles avait
demands  Paris, il fit venir un tailleur de Saumur et lui vendit sa
garde-robe inutile. Cet acte plut singulirement au pre Grandet.

--Ah! vous voil comme un homme qui doit s'embarquer et qui veut faire
fortune, lui dit-il en le voyant vtu d'une redingote de gros drap noir.
Bien, trs bien!

--Je vous prie de croire, monsieur, lui rpondit Charles, que je saurai
bien avoir l'esprit de ma situation.

--Qu'est-ce que c'est que cela? dit le bonhomme dont les yeux
s'animrent  la vue d'une poigne d'or que lui montra Charles.

--Monsieur, j'ai runi mes boutons, mes anneaux, toutes les superfluits
que je possde et qui pouvaient avoir quelque valeur; mais, ne
connaissant personne  Saumur, je voulais vous prier ce matin de ...

--De vous acheter cela? dit Grandet en l'interrompant.

--Non, mon oncle, de m'indiquer un honnte homme qui ...

--Donnez-moi cela, mon neveu; j'irai vous estimer cela l-haut, et je
reviendrai vous dire ce que cela vaut,  un centime prs. Or de bijou,
dit-il en examinant une longue chane, dix-huit  dix-neuf carats.

Le bonhomme tendit sa large main et emporta la masse d'or.

--Ma cousine, dit Charles, permettez-moi de vous offrir ces deux boutons
qui pourront vous servir  attacher des rubans  vos poignets. Cela fait
un bracelet fort  la mode en ce moment.

--J'accepte sans hsiter, mon cousin, dit-elle en lui jetant un regard
d'intelligence.

--Ma tante, voici le d de ma mre, je le gardais prcieusement dans ma
toilette de voyage, dit Charles en prsentant un joli d d'or  madame
Grandet qui depuis dix ans en dsirait un.

--Il n'y a pas de remercments possibles, mon neveu, dit la vieille mre
dont les yeux se mouillrent de larmes. Soir et matin dans mes prires
j'ajouterai la plus pressante de toutes pour vous, en disant celle des
voyageurs. Si je mourais, Eugnie vous conserverait ce bijou.

--Cela vaut neuf cent quatre-vingt-neuf francs soixante-quinze centimes,
mon neveu, dit Grandet en ouvrant la porte. Mais, pour vous viter la
peine de vendre cela, je vous en compterai l'argent ... en livres.

Le mot en livres signifie sur le littoral de la Loire que les cus de
six livres doivent tre accepts pour six francs sans dduction.

--Je n'osais vous le proposer, rpondit Charles; mais il me rpugnait
de brocanter mes bijoux dans la ville que vous habitez. Il faut laver
son linge sale en famille, disait Napolon. Je vous remercie donc de
votre complaisance. Grandet se gratta l'oreille, et il y eut un moment
de silence.

--Mon cher oncle, reprit Charles en le regardant d'un air inquiet comme
s'il et craint de blesser sa susceptibilit, ma cousine et ma tante ont
bien voulu accepter un faible souvenir de moi; veuillez  votre tour
agrer des boutons de manche qui me deviennent inutiles: ils vous
rappelleront un pauvre garon qui, loin de vous, pensera certes  ceux
qui dsormais seront toute sa famille.

--Mon garon! mon garon, faut pas te dnuer comme a ... Qu'as-tu donc,
ma femme? dit-il en se tournant avec avidit vers elle, ah! un d
d'or. Et toi, fifille, tiens, des agrafes de diamants. Allons, je prends
tes boutons, mon garon, reprit-il en serrant la main de Charles. Mais
... tu me permettras de ... te payer ... ton, oui ... ton passage aux
Indes. Oui, je veux te payer ton passage. D'autant, vois-tu, garon,
qu'en estimant tes bijoux, je n'en ai compt que l'or brut, il y a
peut-tre quelque chose  gagner sur les faons. Ainsi, voil qui est
dit. Je te donnerai quinze cents francs ... en livres, que Cruchot me
prtera; car je n'ai pas un rouge liard ici,  moins que Perrottet, qui
est en retard de son fermage, ne me le paye. Tiens, tiens, je vais
l'aller voir.

Il prit son chapeau, mit ses gants et sortit.

--Vous vous en irez donc, dit Eugnie en lui jetant un regard de
tristesse mle d'admiration.

--Il le faut, dit-il en baissant la tte.

Depuis quelques jours, le maintien, les manires, les paroles de Charles
taient devenus ceux d'un homme profondment afflig, mais qui, sentant
peser sur lui d'immenses obligations, puise un nouveau courage dans son
malheur. Il ne soupirait plus, il s'tait fait homme. Aussi jamais
Eugnie ne prsuma-t-elle mieux du caractre de son cousin, qu'en le
voyant descendre dans ses habits de gros drap noir, qui allaient bien 
sa figure plie et  sa sombre contenance. Ce jour-l le deuil fut pris
par les deux femmes, qui assistrent avec Charles  un Requiem clbr 
la paroisse pour l'me de feu Guillaume Grandet.

Au second djeuner, Charles reut des lettres de Paris, et les lut.

--H! bien, mon cousin, tes-vous content de vos affaires? dit Eugnie
 voix basse.

--Ne fais donc jamais de ces questions-l, ma fille, rpondit Grandet.
Que diable, je ne te dis pas les miennes, pourquoi fourres-tu le nez
dans celles de ton cousin? Laisse-le donc, ce garon.

--Oh! je n'ai point de secrets, dit Charles.

--Ta, ta, ta, mon neveu, tu sauras qu'il faut tenir sa langue en bride
dans le commerce.

Quand les deux amants furent seuls dans le jardin, Charles dit  Eugnie
en l'attirant sur le vieux banc o ils s'assirent sous le noyer:

--J'avais bien prsum d'Alphonse, il s'est conduit  merveille. Il a
fait mes affaires avec prudence et loyaut. Je ne dois rien  Paris,
tous mes meubles sont bien vendus, et il m'annonce avoir, d'aprs les
conseils d'un capitaine au long-cours, employ trois mille francs qui
lui restaient en une pacotille compose de curiosits europennes
desquelles on tire un excellent parti aux Indes. Il a dirig mes colis
sur Nantes, o se trouve un navire en charge pour Java. Dans cinq jours,
Eugnie, il faudra nous dire adieu pour toujours peut-tre, mais au
moins pour longtemps. Ma pacotille et dix mille francs que m'envoient
deux de mes amis sont un bien petit commencement. Je ne puis songer 
mon retour avant plusieurs annes. Ma chre cousine, ne mettez pas en
balance ma vie et la vtre, je puis prir, peut-tre se prsentera-t-il
pour vous un riche tablissement ...

--Vous m'aimez?... dit-elle.

--Oh! oui, bien, rpondit-il avec une profondeur d'accent qui rvlait
une gale profondeur dans le sentiment.

--J'attendrai, Charles. Dieu! mon pre est  sa fentre, dit-elle en
repoussant son cousin qui s'approchait pour l'embrasser.

Elle se sauva sous la vote, Charles l'y suivit; en le voyant, elle se
retira au pied de l'escalier et ouvrit la porte battante; puis, sans
trop savoir o elle allait, Eugnie se trouva prs du bouge de Nanon, 
l'endroit le moins clair du couloir; l Charles, qui l'avait
accompagne, lui prit la main, l'attira sur son coeur, la saisit par la
taille, et l'appuya doucement sur lui. Eugnie ne rsista plus; elle
reut et donna le plus pur, le plus suave, mais aussi le plus entier de
tous les baisers.

--Chre Eugnie, un cousin est mieux qu'un frre, il peut t'pouser, lui
dit Charles.

--Ainsi soit-il! cria Nanon en ouvrant la porte de son taudis.

Les deux amants, effrays, se sauvrent dans la salle, o Eugnie reprit
son ouvrage, et o Charles se mit  lire les litanies de la Vierge dans
le paroissien de madame Grandet.

--Quien! dit Nanon, nous faisons tous nos prires.

Ds que Charles eut annonc son dpart, Grandet se mit en mouvement pour
faire croire qu'il lui portait beaucoup d'intrt; il se montra libral
de tout ce qui ne cotait rien, s'occupa de lui trouver un emballeur, et
dit que cet homme prtendait vendre ses caisses trop cher; il voulut
alors  toute force les faire lui-mme, et y employa de vieilles
planches; il se leva ds le matin pour raboter, ajuster, planer, clouer
ses voliges et en confectionner de trs belles caisses dans lesquelles
il emballa tous les effets de Charles; il se chargea de les faire
descendre par bateau sur la Loire, de les assurer, et de les expdier en
temps utile  Nantes.

Depuis le baiser pris dans le couloir, les heures s'enfuyaient pour
Eugnie avec une effrayante rapidit. Parfois elle voulait suivre son
cousin. Celui qui a connu la plus attachante des passions, celle dont la
dure est chaque jour abrge par l'ge, par le temps, par une maladie
mortelle, par quelques-unes des fatalits humaines, celui-l comprendra
les tourments d'Eugnie. Elle pleurait souvent en se promenant dans ce
jardin, maintenant trop troit pour elle, ainsi que la cour, la maison,
la ville: elle s'lanait par avance sur la vaste tendue des mers.
Enfin la veille du dpart arriva. Le matin, en l'absence de Grandet et
de Nanon, le prcieux coffret o se trouvaient les deux portraits fut
solennellement install dans le seul tiroir du bahut qui fermait  clef
et o tait la bourse maintenant vide. Le dpt de ce trsor n'alla pas
sans bon nombre de baisers et de larmes. Quand Eugnie mit la clef dans
son sein, elle n'eut pas le courage de dfendre  Charles d'y baiser la
place.

--Elle ne sortira pas de l, mon ami.

--Eh! bien, mon coeur y sera toujours aussi.

--Ah! Charles, ce n'est pas bien, dit-elle d'un accent peu grondeur.

--Ne sommes-nous pas maris, rpondit-il; j'ai ta parole, prends la
mienne.

--A toi, pour jamais! fut dit deux fois de part et d'autre.

Aucune promesse faite sur cette terre ne fut plus pure: la candeur
d'Eugnie avait momentanment sanctifi l'amour de Charles. Le lendemain
matin le djeuner fut triste. Malgr la robe d'or et une croix  la
Jeannette que lui donna Charles, Nanon elle-mme, libre d'exprimer ses
sentiments, eut la larme  l'oeil.

--Ce pauvre mignon, monsieur, qui s'en va sur mer. Que Dieu le conduise.

A dix heures et demie, la famille se mit en route pour accompagner
Charles  la diligence de Nantes. Nanon avait lch le chien, ferm la
porte, et voulut porter le sac de nuit de Charles. Tous les marchands de
la vieille rue taient sur le seuil de leurs boutiques pour voir passer
ce cortge, auquel se joignit sur la place matre Cruchot.

--Ne va pas pleurer, Eugnie, lui dit sa mre.

--Mon neveu, dit Grandet sous la porte de l'auberge, en embrassant
Charles sur les deux joues, partez pauvre, revenez riche, vous trouverez
l'honneur de votre pre sauf. Je vous en rponds, moi, Grandet; car,
alors, il ne tiendra qu' vous de ...

--Ah! mon oncle, vous adoucissez l'amertume de mon dpart. N'est-ce pas
le plus beau prsent que vous puissiez me faire?

Ne comprenant pas les paroles du vieux tonnelier, qu'il avait
interrompu, Charles rpandit sur le visage tann de son oncle des larmes
de reconnaissance, tandis qu'Eugnie serrait de toutes ses forces la
main de son cousin et celle de son pre. Le notaire seul souriait en
admirant la finesse de Grandet, car lui seul avait bien compris le
bonhomme. Les quatre Saumurois, environns de plusieurs personnes,
restrent devant la voiture jusqu' ce qu'elle partt; puis, quand elle
disparut sur le pont et ne retentit plus que dans le lointain:

--Bon voyage! dit le vigneron. Heureusement matre Cruchot fut le seul
qui entendit cette exclamation. Eugnie et sa mre taient alles  un
endroit du quai d'o elles pouvaient encore voir la diligence, et
agitaient leurs mouchoirs blancs, signe auquel rpondit Charles en
dployant le sien.

--Ma mre, je voudrais avoir pour un moment la puissance de Dieu, dit
Eugnie au moment o elle ne vit plus le mouchoir de Charles.

Pour ne point interrompre le cours des vnements qui se passrent au
sein de la famille Grandet, il est ncessaire de jeter par anticipation
un coup d'oeil sur les oprations que le bonhomme fit  Paris par
l'entremise de des Grassins. Un mois aprs le dpart du banquier,
Grandet possdait une inscription de cent mille livres de rente achete
 quatre-vingts francs net. Les renseignements donns  sa mort par son
inventaire n'ont jamais fourni la moindre lumire sur les moyens que sa
dfiance lui suggra pour changer le prix de l'inscription contre
l'inscription elle-mme. Matre Cruchot pensa que Nanon fut,  son insu,
l'instrument fidle du transport des fonds. Vers cette poque, la
servante fit une absence de cinq jours, sous prtexte d'aller ranger
quelque chose  Froidfond, comme si le bonhomme tait capable de laisser
traner quelque chose. En ce qui concerne les affaires de la maison
Guillaume Grandet, toutes les prvisions du tonnelier se ralisrent.

A la Banque de France se trouvent, comme chacun sait, les renseignements
les plus exacts sur les grandes fortunes de Paris et des dpartements.
Les noms de des Grassins et de Flix Grandet de Saumur y taient connus
et y jouissaient de l'estime accorde aux clbrits financires qui
s'appuient sur d'immenses proprits territoriales libres d'hypothques.
L'arrive du banquier de Saumur, charg, disait-on, de liquider par
honneur la maison Grandet de Paris, suffit donc pour viter  l'ombre du
ngociant la honte des protts. La leve des scells se fit en prsence
des cranciers, et le notaire de la famille se mit  procder
rgulirement  l'inventaire de la succession. Bientt des Grassins
runit les cranciers, qui, d'une voix unanime, lurent pour
liquidateurs le banquier de Saumur, conjointement avec Franois Keller,
chef d'une riche maison, l'un des principaux intresss, et leur
confirent tous les pouvoirs ncessaires pour sauver  la fois l'honneur
de la famille et les crances. Le crdit du Grandet de Saumur,
l'esprance qu'il rpandit au coeur des cranciers par l'organe de des
Grassins, facilitrent les transactions; il ne se rencontra pas un seul
rcalcitrant parmi les cranciers. Personne ne pensait  passer sa
crance au compte de Profits et Pertes, et chacun se disait:

--Grandet de Saumur payera! Six mois s'coulrent. Les Parisiens
avaient rembours les effets en circulation et les conservaient au fond
de leurs portefeuilles. Premier rsultat que voulait obtenir le
tonnelier. Neuf mois aprs la premire assemble, les deux liquidateurs
distriburent quarante-sept pour cent  chaque crancier. Cette somme
fut produite par la vente des valeurs, possessions, biens et choses
gnralement quelconques appartenant  feu Guillaume Grandet, et qui fut
faite avec une fidlit scrupuleuse. La plus exacte probit prsidait 
cette liquidation. Les cranciers se plurent  reconnatre l'admirable
et incontestable honneur des Grandet. Quand ces louanges eurent circul
convenablement, les cranciers demandrent le reste de leur argent. Il
leur fallut crire une lettre collective  Grandet.

--Nous y voil, dit l'ancien tonnelier en jetant la lettre au feu;
patience, mes petits amis.

En rponse aux propositions contenues dans cette lettre, Grandet de
Saumur demanda le dpt chez un notaire de tous les titres de crance
existants contre la succession de son frre, en les accompagnant d'une
quittance des payements dj faits, sous prtexte d'apurer les comptes,
et de correctement tablir l'tat de la succession. Ce dpt souleva
mille difficults. Gnralement, le crancier est une sorte de maniaque.
Aujourd'hui prt  conclure, demain il veut tout mettre  feu et  sang;
plus tard il se fait ultra-dbonnaire. Aujourd'hui sa femme est de
bonne humeur, son petit dernier a fait ses dents, tout va bien au logis,
il ne veut pas perdre un sou; demain il pleut, il ne peut pas sortir,
il est mlancolique, il dit oui  toutes les propositions qui peuvent
terminer une affaire; le surlendemain il lui faut des garanties,  la
fin du mois il prtend vous excuter, le bourreau! Le crancier
ressemble  ce moineau franc  la queue duquel on engage les petits
enfants  tcher de poser un grain de sel; mais le crancier rtorque
cette image contre sa crance, de laquelle il ne peut rien saisir.
Grandet avait observ les variations atmosphriques des cranciers, et
ceux de son frre obirent  tous ses calculs. Les uns se fchrent et
se refusrent _net_ au dpt.

--Bon! a va bien, disait Grandet en se frottant les mains  la lecture
des lettres que lui crivait  ce sujet des Grassins. Quelques autres ne
consentirent audit dpt que sous la condition de faire bien constater
leurs droits, ne renoncer  aucuns, et se rserver mme celui de faire
dclarer la faillite. Nouvelle correspondance, aprs laquelle Grandet de
Saumur consentit  toutes les rserves demandes. Moyennant cette
concession, les cranciers bnins firent entendre raison aux cranciers
durs. Le dpt eut lieu, non sans quelques plaintes.

--Ce bonhomme, dit-on  des Grassins, se moque de vous et de nous.
Vingt-trois mois aprs la mort de Guillaume Grandet, beaucoup de
commerants, entrans par le mouvement des affaires de Paris, avaient
oubli leurs recouvrements Grandet, ou n'y pensaient que pour se dire:

--Je commence  croire que les quarante-sept pour cent sont tout ce que
je tirerai de cela. Le tonnelier avait calcul sur la puissance du
temps, qui, disait-il, est un bon diable A la fin de la troisime anne,
des Grassins crivit  Grandet que, moyennant dix pour cent des deux
millions quatre cent mille francs restant dus par la maison Grandet, il
avait amen les cranciers  lui rendre leurs titres. Grandet rpondit
que le notaire et l'agent de change dont les pouvantables faillites
avaient caus la mort de son frre, vivaient, _eux_! pouvaient tre
devenus bons, et qu'il fallait les actionner afin d'en tirer quelque
chose et diminuer le chiffre du dficit. A la fin de la quatrime anne,
le dficit fut bien et dment arrt  la somme de douze cent mille
francs. Il y eut des pourparlers qui durrent six mois entre les
liquidateurs et les cranciers, entre Grandet et les liquidateurs. Bref,
vivement press de s'excuter, Grandet de Saumur rpondit aux deux
liquidateurs, vers le neuvime mois de cette anne, que son neveu, qui
avait fait fortune aux Indes, lui avait manifest l'intention de payer
intgralement les dettes de son pre; il ne pouvait pas prendre sur lui
de les solder frauduleusement sans l'avoir consult; il attendait une
rponse. Les cranciers, vers le milieu de la cinquime anne, taient
encore tenus en chec avec le mot _intgralement_, de temps en temps
lch par le sublime tonnelier, qui riait dans sa barbe, et ne disait
jamais, sans laisser chapper un fin sourire et un juron, le mot:

--Ces PARISIENS! Mais les cranciers furent rservs  un sort inou
dans les fastes du commerce. Ils se retrouveront dans la position o les
avait maintenus Grandet au moment o les vnements de cette histoire
les obligeront  y reparatre. Quand les rentes atteignirent  115, le
pre Grandet vendit, retira de Paris environ deux millions quatre cent
mille francs en or, qui rejoignirent dans ses barillets les six cent
mille francs d'intrts composs que lui avaient donns ses
inscriptions. Des Grassins demeurait  Paris. Voici pourquoi. D'abord il
fut nomm dput; puis il s'amouracha, lui pre de famille, mais ennuy
par l'ennuyeuse vie saumuroise, de Florine, une des plus jolies actrices
du thtre de Madame, et il y eut recrudescence du quartier-matre chez
le banquier. Il est inutile de parler de sa conduite; elle fut juge 
Saumur profondment immorale. Sa femme se trouva trs heureuse d'tre
spare de biens et d'avoir assez de tte pour mener la maison de
Saumur, dont les affaires se continurent sous son nom, afin de rparer
les brches faites  sa fortune par les folies de monsieur des Grassins.
Les Cruchotins empiraient si bien la situation fausse de la quasi-veuve,
qu'elle maria fort mal sa fille, et dut renoncer  l'alliance d'Eugnie
Grandet pour son fils. Adolphe rejoignit des Grassins  Paris, et y
devint, dit-on, fort mauvais sujet. Les Cruchot triomphrent.

--Votre mari n'a pas de bon sens, disait Grandet en prtant une somme 
madame des Grassins, moyennant srets. Je vous plains beaucoup, vous
tes une bonne petite femme.

--Ah! monsieur, rpondit la pauvre dame, qui pouvait croire que le jour
o il partit de chez vous pour aller  Paris, il courait  sa ruine.

--Le ciel m'est tmoin, madame, que j'ai tout fait jusqu'au dernier
moment pour l'empcher d'y aller. Monsieur le prsident voulait  toute
force l'y remplacer; et, s'il tenait tant  s'y rendre, nous savons
maintenant pourquoi.

Ainsi Grandet n'avait aucune obligation  des Grassins.

*Chagrins de famille* En toute situation, les femmes ont plus de causes
de douleur que n'en a l'homme, et souffrent plus que lui. L'homme a sa
force, et l'exercice de sa puissance: il agit, il va, il s'occupe, il
pense, il embrasse l'avenir et y trouve des consolations. Ainsi faisait
Charles. Mais la femme demeure, elle reste face  face avec le chagrin
dont rien ne la distrait, elle descend jusqu'au fond de l'abme qu'il a
ouvert, le mesure et souvent le comble de ses voeux et de ses larmes.
Ainsi faisait Eugnie. Elle s'initiait  sa destine. Sentir, aimer,
souffrir, se dvouer, sera toujours le texte de la vie des femmes.
Eugnie devait tre toute la femme, moins ce qui la console. Son
bonheur, amass comme les clous sems sur la muraille, suivant la
sublime expression de Bossuet, ne devait pas un jour lui remplir le
creux de la main. Les chagrins ne se font jamais attendre, et pour elle
ils arrivrent bientt. Le lendemain du dpart de Charles, la maison
Grandet reprit sa physionomie pour tout le monde, except pour Eugnie
qui la trouva tout  coup bien vide. A l'insu de son pre, elle voulut
que la chambre de Charles restt dans l'tat o il l'avait laisse.
Madame Grandet et Nanon furent volontiers complices de ce _statu quo_.

--Qui sait s'il ne reviendra pas plus tt que nous ne le croyons,
dit-elle.

--Ah! je le voudrais voir ici, rpondit Nanon. Je m'accoutumais ben 
lui! C'tait un ben doux, un ben parfait monsieur, quasiment joli,
moutonn comme une fille. Eugnie regarda Nanon.

--Sainte Vierge, mademoiselle, vous avez les yeux  la perdition de
votre me! Ne regardez donc pas le monde comme a.

Depuis ce jour, la beaut de mademoiselle Grandet prit un nouveau
caractre. Les graves penses d'amour par lesquelles son me tait
lentement envahie, la dignit de la femme aime donnrent  ses traits
cette espce d'clat que les peintres figurent par l'aurole. Avant la
venue de son cousin, Eugnie pouvait tre compare  la Vierge avant la
conception, quand il fut parti elle ressemblait  la Vierge mre: elle
avait conu l'amour. Ces deux Maries, si diffrentes et si bien
reprsentes par quelques peintres espagnols, constituent l'une des plus
brillantes figures qui abondent dans le christianisme. En revenant de la
messe o elle alla le lendemain du dpart de Charles, et o elle avait
fait voeu d'aller tous les jours, elle prit, chez le libraire de la
ville, une mappemonde qu'elle cloua prs de son miroir, afin de suivre
son cousin dans sa route vers les Indes, afin de pouvoir se mettre un
peu, soir et matin, dans le vaisseau qui l'y transportait, de le voir,
de lui adresser mille questions, de lui dire:

--Es-tu bien? ne souffres-tu pas? penses-tu bien  moi, en voyant
cette toile dont tu m'as appris  connatre les beauts et l'usage?

Puis, le matin, elle restait pensive sous le noyer, assise sur le banc
de bois rong par les vers et garni de mousse grise o ils s'taient dit
tant de bonnes choses, de niaiseries, o ils avaient bti les chteaux
en Espagne de leur joli mnage. Elle pensait  l'avenir en regardant le
ciel par le petit espace que les murs lui permettaient d'embrasser;
puis le vieux pan de muraille, et le toit sous lequel tait la chambre
de Charles. Enfin ce fut l'amour solitaire, l'amour vrai qui persiste,
qui se glisse dans toutes les penses, et devient la substance, ou,
comme eussent dit nos pres, l'toffe de la vie. Quand les soi-disant
amis du pre Grandet venaient faire la partie le soir, elle tait gaie,
elle dissimulait; mais, pendant toute la matine, elle causait de
Charles avec sa mre et Nanon. Nanon avait compris qu'elle pouvait
compatir aux souffrances de sa jeune matresse sans manquer  ses
devoirs envers son vieux patron, elle qui disait  Eugnie:

--Si j'avais eu un homme  moi, je l'aurais ... suivi dans l'enfer. Je
l'aurais ... quoi ... Enfin, j'aurais voulu m'exterminer pour lui; mais ...
rien. Je mourrai sans savoir ce que c'est que la vie. Croiriez-vous,
mademoiselle, que ce vieux Cornoiller, qu'est un bon homme tout de mme,
tourne autour de ma jupe, rapport  mes rentes, tout comme ceux qui
viennent ici flairer le magot de monsieur, en vous faisant la cour? Je
vois a, parce que je suis encore fine, quoique je sois grosse comme une
tour; h! bien, mam'zelle, a me fait plaisir, quoique a ne soye pas
de l'amour.

Deux mois se passrent ainsi. Cette vie domestique, jadis si monotone,
s'tait anime par l'immense intrt du secret qui liait plus intimement
ces trois femmes. Pour elles, sous les planchers gristres de cette
salle, Charles vivait, allait, venait encore. Soir et matin Eugnie
ouvrait la toilette et contemplait le portrait de sa tante. Un dimanche
matin elle fut surprise par sa mre au moment o elle tait occupe 
chercher les traits de Charles dans ceux du portrait. Madame Grandet fut
alors initie au terrible secret de l'change fait par le voyageur
contre le trsor d'Eugnie.

--Tu lui as tout donn, dit la mre pouvante. Que diras-tu donc  ton
pre, au jour de l'an, quand il voudra voir ton or?

Les yeux d'Eugnie devinrent fixes, et ces deux femmes demeurrent dans
un effroi mortel pendant la moiti de la matine. Elles furent assez
troubles pour manquer la grand'messe, et n'allrent qu' la messe
militaire. Dans trois jours l'anne 1819 finissait. Dans trois jours
devait commencer une terrible action, une tragdie bourgeoise sans
poison, ni poignard, ni sang rpandu; mais, relativement aux acteurs,
plus cruelle que tous les drames accomplis dans l'illustre famille des
Atrides.

--Qu'allons-nous devenir? dit madame Grandet  sa fille en laissant son
tricot sur ses genoux.

La pauvre mre subissait de tels troubles depuis deux mois que les
manches de laine dont elle avait besoin pour son hiver n'taient pas
encore finies. Ce fait domestique, minime en apparence, eut de tristes
rsultats pour elle. Faute de manches, le froid la saisit d'une faon
fcheuse au milieu d'une sueur cause par une pouvantable colre de son
mari.

--Je pensais, ma pauvre enfant, que, si tu m'avais confi ton secret,
nous aurions eu le temps d'crire  Paris  monsieur des Grassins. Il
aurait pu nous envoyer des pices d'or semblables aux tiennes; et,
quoique Grandet les connaisse bien, peut-tre ...

--Mais o donc aurions-nous pris tant d'argent?

--J'aurais engag mes propres. D'ailleurs monsieur des Grassins nous et
bien ...

--Il n'est plus temps, rpondit Eugnie d'une voix sourde et altre en
interrompant sa mre. Demain matin ne devons-nous pas aller lui
souhaiter la bonne anne dans sa chambre?

--Mais, ma fille, pourquoi n'irais-je donc pas voir les Cruchot?

--Non, non, ce serait me livrer  eux et nous mettre sous leur
dpendance. D'ailleurs j'ai pris mon parti. J'ai bien fait, je ne me
repens de rien. Dieu me protgera. Que sa sainte volont se fasse. Ah!
si vous aviez lu sa lettre, vous n'auriez pens qu' lui, ma mre.

Le lendemain matin, premier janvier 1820, la terreur flagrante 
laquelle la mre et la fille taient en proie leur suggra la plus
naturelle des excuses pour ne pas venir solennellement dans la chambre
de Grandet. L'hiver de 1819  1820 fut un des plus rigoureux de
l'poque. La neige encombrait les toits.

Madame Grandet dit  son mari, ds qu'elle l'entendit se remuant dans sa
chambre:

--Grandet, fais donc allumer par Nanon un peu de feu chez moi; le froid
est si vif que je gle sous ma couverture. Je suis arrive  un ge o
j'ai besoin de mnagements. D'ailleurs, reprit-elle aprs une lgre
pause, Eugnie viendra s'habiller l. Cette pauvre fille pourrait gagner
une maladie  faire sa toilette chez elle par un temps pareil. Puis nous
irons te souhaiter le bon an prs du feu, dans la salle.

--Ta, ta, ta, ta, quelle langue! comme tu commences l'anne, madame
Grandet? Tu n'as jamais tant parl. Cependant tu n'as pas mang de pain
tremp dans du vin, je pense. Il y eut un moment de silence. Eh! bien,
reprit le bonhomme que sans doute la proposition de sa femme arrangeait,
je vais faire ce que vous voulez, madame Grandet. Tu es vraiment une
bonne femme, et je ne veux pas qu'il t'arrive malheur  l'chance de
ton ge, quoique en gnral les La Bertellire soient faits de vieux
ciment. Hein! pas vrai? cria-t-il aprs une pause. Enfin, nous en
avons hrit, je leur pardonne. Et il toussa.

--Vous tes gai ce matin, monsieur, dit gravement la pauvre femme.

--Toujours gai, moi,

Gai, gai, gai, le tonnelier,

Raccommodez votre cuvier!

ajouta-t-il en entrant chez sa femme tout habill. Oui, nom d'un petit
bonhomme, il fait solidement froid tout de mme. Nous djeunerons bien,
ma femme. Des Grassins m'a envoy un pt de foies gras truff! Je vais
aller le chercher  la diligence. Il doit y avoir joint un double
napolon pour Eugnie, vint lui dire le tonnelier  l'oreille. Je n'ai
plus d'or, ma femme. J'avais bien encore quelques vieilles pices, je
puis te dire cela  toi; mais il a fallu les lcher pour les affaires.
Et, pour clbrer lever jour de l'an, il l'embrassa sur le front.

--Eugnie, cria la bonne mre, je ne sais sur quel ct ton pre a
dormi, mais il est bon homme, ce matin. Bah! nous nous en tirerons.

--Quoi qu'il a donc, notre matre? dit Nanon en entrant chez sa
matresse pour y allumer du feu. D'abord, il m'a dit: Bonjour, bon
an, grosse bte! Va faire du feu chez ma femme, elle a froid.Ai-je
t sotte quand je l'ai vu me tendant la main pour me donner un cu de
six francs qui n'est quasi point rogn du tout! tenez, madame,
regardez-le donc? Oh! le brave homme. C'est un digne homme, tout de
mme. Il y en a qui, pus y deviennent vieux, pus y durcissent; mais
lui, il se fait doux comme votre cassis, et y rabonit. C'est un ben
parfait, un ben bon homme ...

Le secret de cette joie tait dans une entire russite de la
spculation de Grandet. Monsieur des Grassins, aprs avoir dduit les
sommes que lui devait le tonnelier pour l'escompte des cent cinquante
mille francs d'effets hollandais, et pour le surplus qu'il lui avait
avanc afin de complter l'argent ncessaire  l'achat des cent mille
livres de rente, lui envoyait, par la diligence, trente mille francs en
cus, restant sur le semestre de ses intrts, et lui avait annonc la
hausse des fonds publics. Ils taient alors  89, les plus clbres
capitalistes en achetaient, fin janvier,  92. Grandet gagnait, depuis
deux mois, douze pour cent sur ses capitaux, il avait apur ses comptes,
et allait dsormais toucher cinquante mille francs tous les six mois
sans avoir  paver ni impositions, ni rparations. Il concevait enfin la
rente, placement pour lequel les gens de province manifestent une
rpugnance invincible, et il se voyait, avant cinq ans, matre d'un
capital de six millions grossi sans beaucoup de soins, et qui, joint 
la valeur territoriale de ses proprits, composerait une fortune
colossale. Les six francs donns  Nanon taient peut-tre le solde d'un
immense service que la servante avait  son insu rendu  son matre.

--Oh! oh! o va donc le pre Grandet, qu'il court ds le matin comme
au feu? se dirent les marchands occups  ouvrir leurs boutiques. Puis,
quand ils le virent revenant du quai suivi d'un facteur des messageries
transportant sur une brouette des sacs pleins:

--L'eau va toujours  la rivire, le bonhomme allait  ses cus, disait
l'un.

--Il lui en vient de Paris, de Froidfond, de Hollande! disait un autre.

--Il finira par acheter Saumur, s'criait un troisime.

--Il se moque du froid, il est toujours  son affaire, disait une femme
 son mari.

--Eh! eh! monsieur Grandet, si a vous gnait, lui dit un marchand de
drap, son plus proche voisin, je vous en dbarrasserais.

--Ouin! ce sont des sous, rpondit le vigneron.

--D'argent, dit le facteur  voix basse.

--Si tu veux que je te soigne, mets une bride  ta _margoulette_, dit le
bonhomme au facteur en ouvrant sa porte.

--Ah! le vieux renard, je le croyais sourd, pensa le facteur; il
parat que quand il fait froid il entend.

--Voil vingt sous pour tes trennes, et _motus_! Dtale! lui dit
Grandet. Nanon te reportera ta brouette.

--Nanon, les linottes sont-elles  la messe?

--Oui, monsieur.

--Allons, haut la patte!  l'ouvrage, cria-t-il en la chargeant de
sacs. En un moment les cus furent transports dans sa chambre o il
s'enferma.

--Quand le djeuner sera prt, tu me cogneras au mur. Reporte la
brouette aux Messageries.

La famille ne djeuna qu' dix heures.

--Ici ton pre ne demandera pas  voir ton or, dit madame Grandet  sa
fille en rentrant de la messe. D'ailleurs tu feras la frileuse. Puis
nous aurons le temps de remplir ton trsor pour le jour de ta naissance ...

Grandet descendait l'escalier en pensant  mtamorphoser promptement ses
cus parisiens en bon or et  son admirable spculation des rentes sur
l'Etat. Il tait dcid  placer ainsi ses revenus jusqu' ce que la
rente atteignit le taux de cent francs. Mditation funeste  Eugnie.
Aussitt qu'il entra, les deux femmes lui souhaitrent une bonne anne,
sa fille en lui sautant au cou et le clinant, madame Grandet gravement
et avec dignit.

--Ah! ah! mon enfant, dit-il en baisant sa fille sur les joues, je
travaille pour toi, vois-tu?... je veux ton bonheur. Il faut de l'argent
pour tre heureux. Sans argent, bernique. Tiens, voil un napolon tout
neuf, je l'ai fait venir de Paris. Nom d'un petit bonhomme, il n'y a pas
un grain d'or ici. Il n'y a que toi qui as de l'or. Montre-moi ton or,
fifille.

--Bah! il fait trop froid; djeunons, lui rpondit Eugnie.

--H! bien, aprs, hein? Ca nous aidera tous  digrer. Ce gros des
Grassins, il nous a envoy a tout de mme, reprit-il. Ainsi mangez, mes
enfants, a ne nous cote rien. Il va bien des Grassins, je suis content
de lui. Le merluchon rend service  Charles, et gratis encore. Il
arrange trs bien les affaires de ce pauvre dfunt Grandet.

--Ououh! ououh! fit-il, la bouche pleine, aprs une pause, cela est
bon! Manges-en donc, ma femme? a nourrit au moins pour deux jours.

--Je n'ai pas faim. Je suis tout malingre, tu le sais bien.

--Ah! ouin! Tu peux te bourrer sans crainte de faire crever ton coffre;
tu es une La Bertellire, une femme solide. Tu es bien un petit brin
jaunette, mais j'aime le jaune.

L'attente d'une mort ignominieuse et publique est moins horrible
peut-tre pour un condamn que ne l'tait pour madame Grandet et pour sa
fille l'attente des vnements qui devaient terminer ce djeuner de
famille. Plus gaiement parlait et mangeait le vieux vigneron, plus le
coeur de ces deux femmes se serrait. La fille avait nanmoins un appui
dans cette conjoncture: elle puisait de la force en son amour.

--Pour lui, pour lui, se disait-elle, je souffrirais mille morts.

A cette pense, elle jetait  sa mre des regards flamboyants de
courage.

--Ote tout cela, dit Grandet  Nanon quand, vers onze heures le djeuner
fut achev; mais laisse-nous la table. Nous serons plus  l'aise pour
voir ton petit trsor, dit-il en regardant Eugnie. Petit, ma foi, non.
Tu possdes, valeur intrinsque, cinq mille neuf cent cinquante-neuf
francs, et quarante de ce matin, cela fait six mille francs moins un.
Eh! bien, je te donnerai, moi, ce franc pour complter la somme, parce
que, vois-tu, fifille ... H! bien, pourquoi nous coutes-tu? Montre-moi
tes talons, Nanon, et va faire ton ouvrage, dit le bonhomme. Nanon
disparut.

--Ecoute, Eugnie, il faut que tu me donnes ton or. Tu ne le refuseras
pas  ton ppre, ma petite fifille, hein? Les deux femmes taient
muettes.

--Je n'ai plus d'or, moi. J'en avais, je n'en ai plus. Je te rendrai six
mille francs en livres, et tu vas les placer comme je vais te le dire.
Il ne faut plus penser au douzain. Quand je te marierai, ce qui sera
bientt, je te trouverai un futur qui pourra t'offrir le plus beau
douzain dont on aura jamais parl dans la province. Ecoute donc,
fifille. Il se prsente une belle occasion: tu peux mettre tes six
mille francs dans le gouvernement, et tu en auras tous les six mois prs
de deux cents francs d'intrts, sans impts, ni rparations, ni grle,
ni gele, ni mare, ni rien de ce qui tracasse les revenus. Tu rpugnes
peut-tre  te sparer de ton or, hein, fifille? Apporte-le-moi tout de
mme. Je te ramasserai des pices d'or, des hollandaises, des
portugaises, des roupies du Mogol, des gnovines; et, avec celles que
je te donnerai  tes ftes, en trois ans tu auras rtabli la moiti de
son joli petit trsor en or. Que dis-tu, fifille? Lve donc le nez.
Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais me baiser sur les yeux
pour te dire ainsi des secrets et des mystres de vie et de mort pour
les cus. Vraiment les cus vivent et grouillent comme des hommes: a
va, a vient, a sue, a produit.

Eugnie se leva; mais, aprs avoir fait quelques pas vers la porte,
elle se retourna brusquement, regarda son pre en face et lui dit:

--Je n'ai plus _mon_ or.

--Tu n'as plus ton or! s'cria Grandet en se dressant sur ses jarrets
comme un cheval qui entend tirer le canon  dix pas de lui.

--Non, je ne l'ai plus.

--Tu te trompes, Eugnie.

--Non.

--Par la serpette de mon pre!

Quand le tonnelier jurait ainsi, les planchers tremblaient.

--Bon saint bon Dieu! voil madame qui plit, cria Nanon.

--Grandet, ta colre me fera mourir, dit la pauvre femme.

--Ta, ta, ta, ta, vous autres, vous ne mourez jamais dans votre famille!

--Eugnie, qu'avez-vous fait de vos pices? cria-t-il en fondant sur
elle.

--Monsieur, dit la fille aux genoux de madame Grandet, ma mre souffre
beaucoup. Voyez, ne la tuez pas.

Grandet fut pouvant de la pleur rpandue sur le teint de sa femme,
nagure si jaune.

--Nanon, venez m'aider  me coucher, dit la mre d'une voix faible. Je
meurs.

Aussitt Nanon donna le bras  sa matresse, autant en fit Eugnie, et
ce ne fut pas sans des peines infinies qu'elles purent la monter chez
elle, car elle tombait en dfaillance de marche en marche. Grandet resta
seul. Nanmoins, quelques moments aprs, il monta sept ou huit marches,
et cria:

--Eugnie, quand votre mre sera couche, vous descendrez.

--Oui, mon pre.

Elle ne tarda pas  venir, aprs avoir rassur sa mre.

--Ma fille, lui dit Grandet, vous allez me dire o est votre trsor.

--Mon pre, si vous me faites des prsents dont je ne sois pas
entirement matresse, reprenez-les, rpondit froidement Eugnie en
cherchant le napolon sur la chemine et le lui prsentant.

Grandet saisit vivement le napolon et le coula dans son gousset.

--Je crois bien que je ne te donnerai plus rien. Pas seulement a!
dit-il en faisant claquer l'ongle de son pouce sous sa matresse dent.
Vous mprisez donc votre pre, vous n'avez donc pas confiance en lui,
vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un pre. S'il n'est pas tout pour
vous, il n'est rien. O est votre or?

--Mon pre, je vous aime et vous respecte, malgr votre colre; mais je
vous ferai fort humblement observer que j'ai vingt-deux ans. Vous m'avez
assez souvent dit que je suis majeure, pour que je le sache. J'ai fait
de mon argent ce qu'il m'a plu d'en faire, et soyez sr qu'il est bien
plac ...

--O?

--C'est un secret inviolable, dit-elle. N'avez-vous pas vos secrets?

--Ne suis-je pas le chef de ma famille, ne puis-je avoir mes affaires?

--C'est aussi mon affaire.

--Cette affaire doit tre mauvaise, si vous ne pouvez pas la dire 
votre pre, mademoiselle Grandet.

--Elle est excellente, et je ne puis pas la dire  mon pre.

--Au moins, quand avez-vous donn votre or? Eugnie fit un signe de
tte ngatif.

--Vous l'aviez encore le jour de votre fte, hein? Eugnie, devenue
aussi ruse par amour que son pre l'tait par avarice, ritra le mme
signe de tte.

--Mais l'on n'a jamais vu pareil enttement, ni vol pareil, dit Grandet
d'une voix qui alla _crescendo_ et qui fit graduellement retentir la
maison. Comment! ici, dans ma propre maison, chez moi, quelqu'un aura
pris ton or! le seul or qu'il y avait! et je ne saurai pas qui? L'or
est une chose chre. Les plus honntes filles peuvent faire des fautes,
donner je ne sais quoi, cela se voit chez les grands seigneurs et mme
chez les bourgeois; mais donner de l'or, car vous l'avez donn 
quelqu'un, hein? Eugnie fut impassible. A-t-on vu pareille fille!
Est-ce moi qui suis votre pre? Si vous l'avez plac, vous en avez un
reu ...

--Etais-je libre, oui ou non, d'en faire ce que bon me semblait?
Etait-ce  moi?

--Mais tu es un enfant.

--Majeure.

Abasourdi par la logique de sa fille, Grandet plit, trpigna, jura;
puis trouvant enfin des paroles, il cria:

--Maudit serpent de fille! ah! mauvaise graine, tu sais bien que je
t'aime, et tu en abuses. Elle gorge son pre! Pardieu, tu auras jet
notre fortune aux pieds de ce va-nu-pieds qui a des bottes de maroquin.
Par la serpette de mon pre, je ne peux pas te dshriter, nom d'un
tonneau! mais je te maudis, toi, ton cousin, et tes enfants! Tu ne
verras rien arriver de bon de tout cela, entends-tu? Si c'tait 
Charles, que ... Mais, non, ce n'est pas possible. Quoi! ce mchant
mirliflor m'aurait dvalis ... Il regarda sa fille qui restait muette et
froide.

--Elle ne bougera pas, elle ne sourcillera pas, elle est plus Grandet
que je ne suis Grandet. Tu n'as pas donn ton or pour rien, au moins.
Voyons, dis? Eugnie regarda son pre, en lui jetant un regard ironique
qui l'offensa. Eugnie, vous tes chez moi, chez votre pre. Vous devez,
pour y rester, vous soumettre  ses ordres. Les prtres vous ordonnent
de m'obir. Eugnie baissa la tte. Vous m'offensez dans ce que j'ai de
plus cher, reprit-il, je ne veux vous voir que soumise. Allez dans votre
chambre. Vous y demeurerez jusqu' ce que je vous permette d'en sortir.
Nanon vous y portera du pain et de l'eau. Vous m'avez entendu, marchez!

Eugnie fondit en larmes et se sauva prs de sa mre. Aprs avoir fait
un certain nombre de fois le tour de son jardin dans la neige, sans
s'apercevoir du froid, Grandet se douta que sa fille devait tre chez sa
femme; et, charm de la prendre en contravention  ses ordres, il
grimpa les escaliers avec l'agilit d'un chat, et apparut dans la
chambre de madame Grandet au moment o elle caressait les cheveux
d'Eugnie dont le visage tait plong dans le sein maternel.

--Console-toi, ma pauvre enfant, ton pre s'apaisera.

--Elle n'a plus de pre, dit le tonnelier. Est-ce bien vous et moi,
madame Grandet, qui avons fait une fille dsobissante comme l'est
celle-l? Jolie ducation, et religieuse surtout. H! bien, vous
n'tes pas dans votre chambre. Allons, en prison, en prison,
mademoiselle.

--Voulez-vous me priver de ma fille, monsieur? dit madame Grandet en
montrant un visage rougi par la fivre.

--Si vous la voulez garder, emportez-la, videz-moi toutes deux la
maison. Tonnerre, o est l'or, qu'est devenu l'or?

Eugnie se leva, lana un regard d'orgueil sur son pre, et rentra dans
sa chambre  laquelle le bonhomme donna un tour de clef.

--Nanon, cria-t-il, teins le feu de la salle. Et il vint s'asseoir sur
un fauteuil au coin de la chemine de sa femme, en lui disant:

--Elle l'a donn sans doute  ce misrable sducteur de Charles qui n'en
voulait qu' notre argent.

Madame Grandet trouva, dans le danger qui menaait sa fille et dans son
sentiment pour elle, assez de force pour demeurer en apparence froide,
muette et sourde.

--Je ne savais rien de tout ceci, rpondit-elle en se tournant du ct
de la ruelle du lit pour ne pas subir les regards tincelants de son
mari. Je souffre tant de votre violence, que si j'en crois mes
pressentiments, je ne sortirai d'ici que les pieds en avant. Vous auriez
d m'pargner en ce moment, monsieur, moi qui ne vous ai jamais caus de
chagrin, du moins, je le pense. Votre fille vous aime, je la crois
innocente autant que l'enfant qui nat; ainsi ne lui faites pas de
peine, rvoquez votre arrt. Le froid est bien vif, vous pouvez tre
cause de quelque grave maladie.

--Je ne la verrai ni ne lui parlerai. Elle restera dans sa chambre au
pain et  l'eau jusqu' ce qu'elle ait satisfait son pre. Que diable,
un chef de famille doit savoir o va l'or de sa maison. Elle possdait
les seules roupies qui fussent en France peut-tre, puis des gnovines,
des ducats de Hollande.

--Monsieur, Eugnie est notre unique enfant, et quand mme elle les
aurait jets  l'eau ...

--A l'eau? cria le bonhomme,  l'eau! Vous tes folle, madame Grandet.
Ce que j'ai dit est dit, vous le savez. Si vous voulez avoir la paix au
logis, confessez votre fille, tirez-lui les vers du nez? les femmes
s'entendent mieux entre elles  a que nous autres. Quoi qu'elle ait pu
faire, je ne la mangerai point. A-t-elle peur de moi? Quand elle aurait
dor son cousin de la tte aux pieds, il est en pleine mer, hein! nous
ne pouvons pas courir aprs ...

--Eh! bien, monsieur? Excite par la crise nerveuse o elle se
trouvait, ou par le malheur de sa fille qui dveloppait sa tendresse et
son intelligence, la perspicacit de madame Grandet lui fit apercevoir
un mouvement terrible dans la loupe de son mari, au moment o elle
rpondait; elle changea d'ide sans changer de ton.

--Eh! bien, monsieur, ai-je plus d'empire sur elle que vous n'en avez?
Elle ne m'a rien dit, elle tient de vous.

--Tudieu! comme vous avez la langue pendue ce matin! Ta, ta, ta, ta,
vous me narguez, je crois. Vous vous entendez peut-tre avec elle.

Il regarda sa femme fixement.

--En vrit, monsieur Grandet, si vous voulez me tuer, vous n'avez qu'
continuer ainsi. Je vous le dis, monsieur, et, dt-il m'en coter la
vie, je vous le rpterais encore: vous avez tort envers votre fille,
elle est plus raisonnable que vous ne l'tes. Cet argent lui
appartenait, elle n'a pu qu'en faire un bel usage, et Dieu seul a le
droit de connatre nos bonnes oeuvres. Monsieur, je vous en supplie,
rendez vos bonnes grces  Eugnie?... Vous amoindrirez ainsi l'effet du
coup que m'a port votre colre, et vous me sauverez peut-tre la vie.
Ma fille, monsieur, rendez-moi ma fille.

--Je dcampe, dit-il. Ma maison n'est pas tenable, la mre et la fille
raisonnent et parlent comme si ... Brooouh! Pouah! Vous m'avez donn de
cruelles trennes, Eugnie, cria-t-il. Oui, oui, pleurez! Ce que vous
faites vous causera des remords, entendez-vous. A quoi donc vous sert de
manger le bon Dieu six fois tous les trois mois, si vous donnez l'or de
votre pre en cachette  un fainant qui vous dvorera votre coeur quand
vous n'aurez plus que a  lui prter? Vous verrez ce que vaut votre
Charles avec ses bottes de maroquin et son air de n'y pas toucher. Il
n'a ni coeur ni me, puisqu'il ose emporter le trsor d'une pauvre fille
sans l'agrment des parents.

Quand la porte de la rue fut ferme, Eugnie sortit de sa chambre et
vint prs de sa mre.

--Vous avez eu bien du courage pour votre fille, lui dit-elle.

--Vois-tu, mon enfant, o nous mnent les choses illicites?... tu m'as
fait faire un mensonge.

--Oh! je demanderai  Dieu de m'en punir seule.

--C'est-y vrai, dit Nanon effare en arrivant, que voil mademoiselle au
pain et  l'eau pour le reste des jours?

--Qu'est-ce que cela fait, Nanon? dit tranquillement Eugnie.

--Ah! pus souvent que je mangerai de la frippe quand la fille de la
maison mange du pain sec. Non, non.

--Pas un mot de tout a, Nanon, dit Eugnie.

--J'aurai la goule morte, mais vous verrez.

Grandet dna seul pour la premire fois depuis vingt-quatre ans.

--Vous voil donc veuf, monsieur, lui dit Nanon. C'est bien dsagrable
d'tre veuf avec deux femmes dans sa maison.

--Je ne te parle pas  toi. Tiens ta margoulette ou je te chasse.
Qu'est-ce que tu as dans ta casserole que j'entends bouilloter sur le
fourneau?

--C'est des graisses que je fonds ...

--Il viendra du monde ce soir, allume le feu.

Les Cruchot, madame des Grassins et son fils arrivrent  huit heures,
et s'tonnrent de ne voir ni madame Grandet ni sa fille.

--Ma femme est un peu indispose. Eugnie est auprs d'elle, rpondit le
vieux vigneron dont la figure ne trahit aucune motion.

Au bout d'une heure employe en conversations insignifiantes, madame des
Grassins, qui tait monte faire sa visite  madame Grandet, descendit,
et chacun lui demanda:

--Comment va madame Grandet?

--Mais, pas bien du tout, du tout, dit-elle. L'tat de sa sant me
parat vraiment inquitant. A son ge, il faut prendre les plus grandes
prcautions, papa Grandet.

--Nous verrons cela, rpondit le vigneron d'un air distrait.

Chacun lui souhaita le bonsoir. Quand les Cruchot furent dans la rue,
madame des Grassins leur dit:

--Il y a quelque chose de nouveau chez les Grandet. La mre est trs mal
sans seulement qu'elle s'en doute. La fille a les yeux rouges comme
quelqu'un qui a pleur longtemps. Voudraient-ils la marier contre son
gr?

Lorsque le vigneron fut couch, Nanon vint en chaussons  pas muets chez
Eugnie, et lui dcouvrit un pt fait  la casserole.

--Tenez, mademoiselle, dit la bonne fille, Cornoiller m'a donn un
livre. Vous mangez si peu, que ce pt vous durera bien huit jours;
et, par la gele, il ne risquera point de se gter. Au moins, vous ne
demeurerez pas au pain sec. C'est que a n'est point sain du tout.

--Pauvre Nanon, dit Eugnie en lui serrant la main.

--Je l'ai fait ben bon, ben dlicat, et il ne s'en est point aperu.
J'ai pris le lard, le laurier, tout sur mes six francs; j'en suis ben
la matresse. Puis la servante se sauva, croyant entendre Grandet.

Pendant quelques mois, le vigneron vint voir constamment sa femme  des
heures diffrentes dans la journe, sans prononcer le nom de sa fille,
sans la voir, ni faire  elle la moindre allusion Madame Grandet ne
quitta point sa chambre, et, de jour en jour, son tat empira. Rien ne
fit plier le vieux tonnelier. Il restait inbranlable, pre et froid
comme une pile de granit. Il continua d'aller et venir selon ses
habitudes; mais il ne bgaya plus, causa moins, et se montra dans les
affaires plus dur qu'il ne l'avait jamais t. Souvent il lui chappait
quelque erreur dans ses chiffres.

--Il s'est pass quelque chose chez les Grandet, disaient les Cruchotins
et les Grassinistes.

--Qu'est-il donc arriv dans la maison Grandet? fut une question
convenue que l'on s'adressait gnralement dans toutes les soires 
Saumur. Eugnie allait aux offices sous la conduite de Nanon. Au sortir
de l'glise, si madame des Grassins lui adressait quelques paroles, elle
y rpondait d'une manire vasive et sans satisfaire sa curiosit.
Nanmoins il fut impossible au bout de deux mois de cacher, soit aux
trois Cruchot, soit  madame des Grassins, le secret de la rclusion
d'Eugnie. Il y eut un moment o les prtextes manqurent pour justifier
sa perptuelle absence. Puis, sans qu'il ft possible de savoir par qui
le secret avait t trahi, toute la ville apprit que depuis le premier
jour de l'an mademoiselle Grandet tait, par l'ordre de son pre,
enferme dans sa chambre, au pain et  l'eau, sans feu; que Nanon lui
faisait des friandises, les lui apportait pendant la nuit; et l'on
savait mme que la jeune personne ne pouvait voir et soigner sa mre que
pendant le temps o son pre tait absent du logis. La conduite de
Grandet fut alors juge trs svrement. La ville entire le mit pour
ainsi dire hors la loi, se souvint de ses trahisons, de ses durets, et
l'excommunia. Quand il passait, chacun se le montrait en chuchotant.
Lorsque sa fille descendait la rue tortueuse pour aller  la messe ou 
vpres, accompagne de Nanon, tous les habitants se mettaient aux
fentres pour examiner avec curiosit la contenance de la riche
hritire et son visage, o se peignaient une mlancolie et une douceur
angliques. Sa rclusion, la disgrce de son pre, n'taient rien pour
elle. Ne voyait-elle pas la mappemonde, le petit banc, le jardin, le pan
de mur, et ne reprenait-elle pas sur ses lvres le miel qu'y avaient
laiss les baisers de l'amour? Elle ignora pendant quelque temps les
conversations dont elle tait l'objet en ville, tout aussi bien que les
ignorait son pre. Religieuse et pure devant Dieu, sa conscience et
l'amour l'aidaient  patiemment supporter la colre et la vengeance
paternelles. Mais une douleur profonde faisait taire toutes les autres
douleurs. Chaque jour, sa mre, douce et tendre crature, qui
s'embellissait de l'clat que jetait son me en approchant de la tombe,
sa mre dprissait de jour en jour. Souvent Eugnie se reprochait
d'avoir t la cause innocente de la cruelle, de la lente maladie qui la
dvorait. Ces remords, quoique calms par sa mre, l'attachaient encore
plus troitement  son amour. Tous les matins, aussitt que son pre
tait sorti, elle venait au chevet du lit de sa mre, et l, Nanon lui
apportait son djeuner. Mais la pauvre Eugnie, triste et souffrante des
souffrances de sa mre, en montrait le visage  Nanon par un geste muet,
pleurait et n'osait parler de son cousin. Madame Grandet, la premire,
tait force de lui dire:

--O est-_il_? pourquoi n'crit-_il_ pas?

La mre et la fille ignoraient compltement les distances.

--Pensons  lui, ma mre, rpondait Eugnie, et n'en parlons pas. Vous
souffrez, vous avant tout.

_Tout_ c'tait _lui_.

--Mes enfants, disait madame Grandet, je ne regrette point la vie. Dieu
m'a protge en me faisant envisager avec joie le terme de mes misres.

Les paroles de cette femme taient constamment saintes et chrtiennes.
Quand, au moment de djeuner prs d'elle, son mari venait se promener
dans sa chambre, elle lui dit, pendant les premiers mois de l'anne, les
mmes discours, rpts avec une douceur anglique, mais avec la fermet
d'une femme  qui une mort prochaine donnait le courage qui lui avait
manqu pendant sa vie.

--Monsieur, je vous remercie de l'intrt que vous prenez  ma sant,
lui rpondait-elle quand il lui avait fait la plus banale des demandes;
mais si vous voulez rendre mes derniers moments moins amers et allger
mes douleurs, rendez vos bonnes grces  notre fille; montrez-vous
chrtien, poux et pre.

En entendant ces mots, Grandet s'asseyait prs du lit et agissait comme
un homme qui, voyant venir une averse, se met tranquillement  l'abri
sous une porte cochre: il coutait silencieusement sa femme, et ne
rpondait rien. Quand les plus touchantes, les plus tendres, les plus
religieuses supplications lui avaient t adresses, il disait:

--Tu es un peu plotte aujourd'hui, ma pauvre femme. L'oubli le plus
complet de sa fille semblait tre grav sur son front de grs, sur ses
lvres serres. Il n'tait mme pas mu par les larmes que ses vagues
rponses, dont les termes taient  peine varis, faisaient couler le
long du blanc visage de sa femme.

--Que Dieu vous pardonne, monsieur, disait-elle, comme je vous pardonne
moi-mme. Vous aurez un jour besoin d'indulgence.

Depuis la maladie de sa femme, il n'avait plus os se servir de son
terrible: ta, ta, ta, ta, ta! Mais aussi son despotisme n'tait-il pas
dsarm par cet ange de douceur, dont la laideur disparaissait de jour
en jour, chasse par l'expression des qualits morales qui venaient
fleurir sur sa face. Elle tait tout me. Le gnie de la prire semblait
purifier, amoindrir les traits les plus grossiers de sa figure, et la
faisait resplendir. Qui n'a pas observ le phnomne de cette
transfiguration sur de saints visages o les habitudes de l'me
finissent par triompher des traits les plus rudement contourns, en leur
imprimant l'animation particulire due  la noblesse et  la puret des
penses leves! Le spectacle de cette transformation accomplie par les
souffrances qui consumaient les lambeaux de l'tre humain dans cette
femme agissait, quoique faiblement, sur le vieux tonnelier dont le
caractre resta de bronze. Si sa parole ne fut plus ddaigneuse, un
imperturbable silence, qui sauvait sa supriorit de pre de famille,
domina sa conduite. Sa fidle Nanon paraissait-elle au march, soudain
quelques lazzis, quelques plaintes sur son matre lui sifflaient aux
oreilles; mais, quoique l'opinion publique condamnt hautement le pre
Grandet, la servante le dfendait par orgueil pour la maison.

--Eh! bien, disait-elle aux dtracteurs du bonhomme, est-ce que nous ne
devenons pas tous plus durs en vieillissant? pourquoi ne voulez-vous
pas qu'il se racornisse un peu, cet homme? Taisez donc vos menteries.
Mademoiselle vit comme une reine. Elle est seule, eh! bien, c'est son
got. D'ailleurs, mes matres ont des raisons majeures.

Enfin, un soir, vers la fin du printemps, madame Grandet, dvore par le
chagrin, encore plus que par la maladie, n'ayant pas russi, malgr ses
prires,  rconcilier Eugnie et son pre, confia ses peines secrtes
aux Cruchot.

--Mettre une fille de vingt-trois ans au pain et  l'eau?... s'cria le
prsident de Bonfons, et sans motifs; mais cela constitue _des svices
tortionnaires; elle peut protester contre, et tant dans que sur_ ...

--Allons, mon neveu; dit le notaire, laissez votre baragouin de palais.
Soyez tranquille, madame, je ferai finir cette rclusion ds demain.

En entendant parler d'elle, Eugnie sortit de sa chambre.

--Messieurs, dit-elle en s'avanant par un mouvement plein de fiert, je
vous prie de ne pas vous occuper de cette affaire. Mon pre est matre
chez lui. Tant que j'habiterai sa maison, je dois lui obir. Sa conduite
ne saurait tre soumise  l'approbation ni  la dsapprobation du monde,
il n'en est comptable qu' Dieu. Je rclame de votre amiti le plus
profond silence  cet gard. Blmer mon pre serait attaquer notre
propre considration. Je vous sais gr, messieurs, de l'intrt que vous
me tmoignez; mais vous m'obligeriez davantage si vous vouliez faire
cesser les bruits offensants qui courent par la ville, et desquels j'ai
t instruite par hasard.

--Elle a raison, dit madame Grandet.

--Mademoiselle, la meilleure manire d'empcher le monde de jaser est de
vous faire rendre la libert, lui rpondit respectueusement le vieux
notaire frapp de la beaut que la retraite, la mlancolie et l'amour
avaient imprime  Eugnie.

--Eh! bien, ma fille, laisse  monsieur Cruchot le soin d'arranger
cette affaire, puisqu'il rpond du succs. Il connat ton pre et sait
comment il faut le prendre. Si tu veux me voir heureuse pendant le peu
de temps qui me reste  vivre, il faut,  tout prix, que ton pre et toi
vous soyez rconcilis.

Le lendemain, suivant une habitude prise par Grandet depuis la rclusion
d'Eugnie, il vint faire un certain nombre de tours dans son petit
jardin. Il avait pris pour cette promenade le moment o Eugnie se
peignait. Quand le bonhomme arrivait au gros noyer, il se cachait
derrire le tronc de l'arbre, restait pendant quelques instants 
contempler les longs cheveux de sa fille, et flottait sans doute entre
les penses que lui suggrait la tnacit de son caractre et le dsir
d'embrasser son enfant. Souvent il demeurait assis sur le petit banc de
bois pourri o Charles et Eugnie s'taient jur un ternel amour,
pendant qu'elle regardait aussi son pre  la drobe ou dans son
miroir. S'il se levait et recommenait sa promenade, elle s'asseyait
complaisamment  la fentre et se mettait  examiner le pan de mur o
pendaient les plus jolies fleurs, d'o sortaient, d'entre les crevasses,
des Cheveux de Vnus, des liserons et une plante grasse, jaune ou
blanche, un _Sedum_ trs abondant dans les vignes  Saumur et  Tours.
Matre Cruchot vint de bonne heure et trouva le vieux vigneron assis par
un beau jour de juin sur le petit banc, le dos appuy au mur mitoyen,
occup  voir sa fille.

--Qu'y a-t-il pour votre service, matre Cruchot? dit-il en apercevant
le notaire.

--Je viens vous parler d'affaires.

--Ah! ah! avez-vous un peu d'or  me donner contre des cus?

--Non, non, il ne s'agit pas d'argent, mais de votre fille Eugnie. Tout
le monde parle d'elle et de vous.

--De quoi se mle-t-on? Charbonnier est matre chez lui.

--D'accord, le charbonnier est matre de se tuer aussi, ou, ce qui est
pis, de jeter son argent par les fentres.

--Comment cela?

--Eh! mais votre femme est trs malade, mon ami. Vous devriez mme
consulter monsieur Bergerin, elle est en danger de mort. Si elle venait
 mourir sans avoir t soigne comme il faut, vous ne seriez pas
tranquille, je le crois.

--Ta! ta! ta! ta! vous savez ce qu'a ma femme! Ces mdecins, une
fois qu'ils ont mis le pied chez vous, ils viennent des cinq  six fois
par jour.

--Enfin, Grandet, vous ferez comme vous l'entendrez. Nous sommes de
vieux amis; il n'y a pas, dans tout Saumur, un homme qui prenne plus
que moi d'intrt  ce qui vous concerne; j'ai donc d vous dire cela.
Maintenant, arrive qui plante, vous tes majeur, vous savez vous
conduire, allez. Ceci n'est d'ailleurs pas l'affaire qui m'amne. Il
s'agit de quelque chose de plus grave pour vous, peut-tre. Aprs tout,
vous n'avez pas envie de tuer votre femme, elle vous est trop utile.
Songez donc  la situation o vous seriez, vis--vis votre fille, si
madame Grandet mourait. Vous devriez des comptes  Eugnie, puisque vous
tes commun en biens avec votre femme. Votre fille sera en droit de
rclamer le partage de votre fortune, de faire vendre Froidfond. Enfin,
elle succde  sa mre, de qui vous ne pouvez pas hriter.

Ces paroles furent un coup de foudre pour le bonhomme, qui n'tait pas
aussi fort en lgislation qu'il pouvait l'tre en commerce. Il n'avait
jamais pens  une licitation.

--Ainsi je vous engage  la traiter avec douceur, dit Cruchot en
terminant.

--Mais savez-vous ce qu'elle a fait, Cruchot?

--Quoi? dit le notaire curieux de recevoir une confidence du pre
Grandet et de connatre la cause de la querelle.

--Elle a donn son or.

--Eh! bien, tait-il  elle? demanda le notaire.

--Ils me disent tous cela! dit le bonhomme en laissant tomber ses bras
par un mouvement tragique.

--Allez-vous, pour une misre, reprit Cruchot, mettre des entraves aux
concessions que vous lui demanderez de vous faire  la mort de sa mre?

--Ah! vous appelez six mille francs d'or une misre?

--Eh! mon vieil ami, savez-vous ce que cotera l'inventaire et le
partage de la succession de votre femme si Eugnie l'exige?

--Quoi?

--Deux, ou trois, quatre cent mille francs peut-tre! Ne faudra-t-il
pas liciter, et vendre pour connatre la vritable valeur? au lieu
qu'en vous entendant ...

--Par la serpette de mon pre! s'cria le vigneron qui s'assit en
plissant, nous verrons a, Cruchot.

Aprs un moment de silence ou d'agonie, le bonhomme regarda le notaire
en lui disant:

--La vie est bien dure! Il s'y trouve bien des douleurs. Cruchot,
reprit-il solennellement, vous ne voulez pas me tromper, jurez-moi sur
l'honneur que ce que vous me chantez l est fond en Droit. Montrez-moi
le Code, je veux voir le Code!

--Mon pauvre ami, rpondit le notaire, ne sais-je pas mon mtier?

--Cela est donc bien vrai. Je serai dpouill, trahi, tu, dvor par ma
fille.

--Elle hrite de sa mre.

--A quoi servent donc les enfants! Ah! ma femme, je l'aime. Elle est
solide heureusement. C'est une La Bertellire.

--Elle n'a pas un mois  vivre.

Le tonnelier se frappa le front, marcha, revint, et, jetant un regard
effrayant  Cruchot:

--Comment faire? lui dit-il.

--Eugnie pourra renoncer purement et simplement  la succession de sa
mre. Vous ne voulez pas la dshriter, n'est-ce pas? Mais, pour
obtenir un partage de ce genre, ne la rudoyez pas. Ce que je vous dis
l, mon vieux, est contre mon intrt. Qu'ai-je  faire, moi?... des
liquidations, des inventaires, des ventes, des partages ...

--Nous verrons, nous verrons. Ne parlons plus de cela, Cruchot. Vous me
tribouillez les entrailles. Avez-vous reu de l'or?

--Non; mais j'ai quelques vieux louis, une dizaine, je vous les
donnerai. Mon bon ami, faites la paix avec Eugnie. Voyez-vous, tout
Saumur vous jette la pierre.

--Les drles!

--Allons, les rentes sont  99. Soyez donc content une fois dans la vie.

--A 99, Cruchot?

--Oui.

--Eh! eh! 99! dit le bonhomme en reconduisant le vieux notaire
jusqu' la porte de la rue. Puis, trop agit par ce qu'il venait
d'entendre pour rester au logis, il monta chez sa femme et lui dit:

--Allons, la mre, tu peux passer la journe avec ta fille, je vais 
Froidfond. Soyez gentilles toutes deux. C'est le jour de notre mariage,
ma bonne femme: tiens, voil dix cus pour ton reposoir de la
Fte-Dieu. Il y a assez longtemps que tu veux en faire un, rgale-toi!
Amusez-vous, soyez joyeuses, portez-vous bien. Vive la joie! Il jeta
dix cus de six francs sur le lit de sa femme et lui prit la tte pour
la baiser au front.

--Bonne femme, tu vas mieux, n'est-ce pas?

--Comment pouvez-vous penser  recevoir dans votre maison le Dieu qui
pardonne en tenant votre fille exile de votre coeur? dit-elle avec
motion.

--Ta, ta, ta, ta, ta, dit le pre d'une voix caressante, nous verrons
cela.

--Bont du ciel! Eugnie, cria la mre en rougissant de joie, viens
embrasser ton pre? il te pardonne!

Mais le bonhomme avait disparu. Il se sauvait  toutes jambes vers ses
closeries en tchant de mettre en ordre ses ides renverses. Grandet
commenait alors sa soixante-seizime anne. Depuis deux ans
principalement, son avarice s'tait accrue comme s'accroissent toutes
les passions persistantes de l'homme. Suivant une observation faite sur
les avares, sur les ambitieux, sur tous les gens dont la vie a t
consacre  une ide dominante, son sentiment avait affectionn plus
particulirement un symbole de sa passion. La vue de l'or, la possession
de l'or tait devenue sa monomanie. Son esprit de despotisme avait
grandi en proportion de son avarice, et abandonner la direction de la
moindre partie de ses biens  la mort de sa femme lui paraissait une
chose _contre nature_. Dclarer sa fortune  sa fille, inventorier
l'universalit de ses biens meubles et immeubles pour les liciter?...

--Ce serait  se couper la gorge, dit-il tout haut au milieu d'un clos
en en examinant les ceps.

Enfin il prit son parti, revint  Saumur  l'heure du dner, rsolu de
plier devant Eugnie, de la cajoler, de l'amadouer afin de pouvoir
mourir royalement en tenant jusqu'au dernier soupir les rnes de ses
millions. Au moment o le bonhomme, qui par hasard avait pris son
passe-partout, montait l'escalier  pas de loup pour venir chez sa
femme, Eugnie avait apport sur le lit de sa mre le beau ncessaire.
Toutes deux, en l'absence de Grandet, se donnaient le plaisir de voir le
portrait de Charles, en examinant celui de sa mre.

--C'est tout  fait son front et sa bouche! disait Eugnie au moment o
le vigneron ouvrit la porte. Au regard que jeta son mari sur l'or,
madame Grandet cria:

--Mon Dieu, ayez piti de nous!

Le bonhomme sauta sur le ncessaire comme un tigre fond sur un enfant
endormi.

--Qu'est-ce que c'est que cela? dit-il en emportant le trsor et allant
se placer  la fentre.

--Du bon or! de l'or! s'cria-t-il ... Beaucoup d'or! a pse deux
livres. Ah! ah! Charles t'a donn cela contre tes belles pices. Hein!
pourquoi ne me l'avoir pas dit? C'est une bonne affaire, fifille! Tu
es ma fille, je te reconnais. Eugnie tremblait de tous ses membres.

--N'est-ce pas, ceci est  Charles? reprit le bonhomme.

--Oui, mon pre, ce n'est pas  moi. Ce meuble est un dpt sacr.

--Ta! ta! ta! il a pris ta fortune, faut te rtablir ton petit
trsor.

--Mon pre?...

Le bonhomme voulut prendre son couteau pour faire sauter une plaque
d'or, et fut oblig de poser le ncessaire sur une chaise. Eugnie
s'lana pour le ressaisir; mais le tonnelier, qui avait tout  la fois
l'oeil  sa fille et au coffret, la repoussa si violemment en tendant le
bras qu'elle alla tomber sur le lit de sa mre.

--Monsieur, monsieur, cria la mre en se dressant sur son lit.

Grandet avait tir son couteau et s'apprtait  soulever l'or.

--Mon pre, cria Eugnie en se jetant  genoux et marchant ainsi pour
arriver plus prs du bonhomme et lever les mains vers lui, mon pre, au
nom de tous les Saints et de la Vierge, au nom du Christ, qui est mort
sur la croix; au nom de votre salut ternel, mon pre, au nom de ma
vie, ne touchez pas  ceci! Cette toilette n'est ni  vous ni  moi;
elle est  un malheureux parent qui me l'a confie, et je dois la lui
rendre intacte.

--Pourquoi la regardais-tu, si c'est un dpt? Voir, c'est pis que
toucher.

--Mon pre, ne la dtruisez pas, ou vous me dshonorez. Mon pre,
entendez-vous?

--Monsieur, grce! dit la mre.

--Mon pre, cria Eugnie d'une voix si clatante que Nanon effraye
monta. Eugnie sauta sur un couteau qui tait  sa porte et s'en arma.

--Eh! bien? lui dit froidement Grandet en souriant  froid.

--Monsieur, monsieur, vous m'assassinez! dit la mre.

--Mon pre, si votre couteau entame seulement une parcelle de cet or, je
me perce de celui-ci. Vous avez dj rendu ma mre mortellement malade,
vous tuerez encore votre fille. Allez maintenant, blessure pour blessure?

Grandet tint son couteau sur le ncessaire, et regarda sa fille en
hsitant.

--En serais-tu donc capable, Eugnie? dit-il.

--Oui, monsieur, dit la mre.

--Elle le ferait comme elle le dit, cria Nanon. Soyez donc raisonnable,
monsieur, une fois dans votre vie. Le tonnelier regarda l'or et sa fille
alternativement pendant un instant. Madame Grandet s'vanouit.

--L, voyez-vous, mon cher monsieur? madame se meurt, cria Nanon.

--Tiens, ma fille, ne nous brouillons pas pour un coffre. Prends donc!
s'cria vivement le tonnelier en jetant la toilette sur le lit.

--Toi, Nanon, va chercher monsieur Bergerin.

--Allons, la mre, dit-il en baisant la main de sa femme, ce n'est rien;
va: nous avons fait la paix. Pas vrai, fifille? Plus de pain sec, tu
mangeras tout ce que tu voudras. Ah! elle ouvre les yeux. Eh! bien, la
mre, mmre, timre, allons donc! Tiens, vois, j'embrasse Eugnie.
Elle aime son cousin, elle l'pousera si elle veut, elle lui gardera le
petit coffre. Mais vis longtemps, ma pauvre femme. Allons, remue donc!
Ecoute, tu auras le plus beau reposoir qui ce soit jamais fait  Saumur.

--Mon Dieu, pouvez-vous traiter ainsi votre femme et votre enfant! dit
d'une voix faible madame Grandet.

--Je ne le ferai plus, plus, cria le tonnelier. Tu vas voir, ma pauvre
femme. Il alla  son cabinet, et revint avec une poigne de louis qu'il
parpilla sur le lit.

--Tiens, Eugnie, tiens, ma femme, voil pour vous, dit-il en maniant
les louis. Allons, gaie-toi, ma femme; porte-toi bien, tu ne manqueras
de rien ni Eugnie non plus. Voil cent louis d'or pour elle. Tu ne les
donneras pas, Eugnie, ceux-l, hein?

Madame Grandet et sa fille se regardrent tonnes.

--Reprenez-les, mon pre; nous n'avons besoin que de votre tendresse.

--Eh! bien, c'est a, dit-il en empochant les louis, vivons comme de
bons amis. Descendons tous dans la salle pour dner, pour jouer au loto
tous les soirs  deux sous. Faites vos farces! Hein, ma femme?

--Hlas! je le voudrais bien, puisque cela peut vous tre agrable, dit
la mourante; mais je ne saurais me lever.

--Pauvre mre, dit le tonnelier, tu ne sais pas combien je t'aime. Et
toi, ma fille! Il la serra, l'embrassa. Oh! comme c'est bon
d'embrasser sa fille aprs une brouille! ma fifille! Tiens, vois-tu,
mmre, nous ne faisons qu'un maintenant. Va donc serrer cela, dit-il 
Eugnie en lui montrant le coffret. Va, ne crains rien. Je ne t'en
parlerai plus, jamais.

Monsieur Bergerin, le plus clbre mdecin de Saumur, arriva bientt. La
consultation finie, il dclara positivement  Grandet que sa femme tait
bien mal, mais qu'un grand calme d'esprit, un rgime doux et des soins
minutieux pourraient reculer l'poque de sa mort vers la fin de
l'automne.

--a cotera-t-il cher? dit le bonhomme, faut-il des drogues?

--Peu de drogues, mais beaucoup de soins, rpondit le mdecin qui ne put
retenir un sourire.

--Enfin, monsieur Bergerin, rpondit Grandet, vous tes un homme
d'honneur, pas vrai? Je me fie  vous, venez voir ma femme toutes et
quantes fois vous le jugerez convenable. Conservez-moi ma bonne femme;
je l'aime beaucoup, voyez-vous, sans que a paraisse, parce que, chez
moi, tout se passe en dedans et me trifouille l'me. J'ai du chagrin. Le
chagrin est entr chez moi avec la mort de mon frre pour lequel je
dpense,  Paris, des sommes ... les yeux de la tte, enfin! et a ne
finit point. Adieu, monsieur, si l'on peut sauver ma femme, sauvez-la,
quand mme il faudrait dpenser pour a cent ou deux cents francs.

Malgr les souhaits fervents que Grandet faisait pour la sant de sa
femme, dont la succession ouverte tait une premire mort pour lui;
malgr la complaisance qu'il manifestait en toute occasion pour les
moindres volonts de la mre et de la fille tonnes; malgr les soins
les plus tendres prodigus par Eugnie, madame Grandet marcha rapidement
vers la mort. Chaque jour elle s'affaiblissait et dprissait comme
dprissent la plupart des femmes atteintes,  cet ge, par la maladie.
Elle tait frle autant que les feuilles des arbres en automne. Les
rayons du ciel la faisaient resplendir comme ces feuilles que le soleil
traverse et dore. Ce fut une mort digne de sa vie, une mort toute
chrtienne; n'est-ce pas dire sublime? Au mois d'octobre 1822
clatrent particulirement ses vertus, sa patience d'ange et son amour
pour sa fille; elle s'teignit sans avoir laiss chapper la moindre
plainte. Agneau sans tache, elle allait au ciel, et ne regrettait
ici-bas que la douce compagne de sa froide vie,  laquelle ses derniers
regards semblaient prdire mille maux. Elle tremblait de laisser cette
brebis, blanche comme elle, seule au milieu d'un monde goste qui
voulait lui arracher sa toison, ses trsors.

--Mon enfant, lui dit-elle avant d'expirer, il n'y a de bonheur que dans
le ciel, tu le sauras un jour.

Le lendemain de cette mort, Eugnie trouva de nouveaux motifs de
s'attacher  cette maison o elle tait ne, o elle avait tant
souffert, o sa mre venait de mourir. Elle ne pouvait contempler la
croise et la chaise  patins dans la salle sans verser des pleurs. Elle
crut avoir mconnu l'me de son vieux pre en se voyant l'objet de ses
soins les plus tendres: il venait lui donner le bras pour descendre au
djeuner; il la regardait d'un oeil presque bon pendant des heures
entires; enfin il la couvait comme si elle et t d'or. Le vieux
tonnelier se ressemblait si peu  lui-mme, il tremblait tellement
devant sa fille, que Nanon et les Cruchotins, tmoins de sa faiblesse,
l'attriburent  son grand ge, et craignirent ainsi quelque
affaiblissement dans ses facults; mais le jour o la famille prit le
deuil, aprs le dner auquel fut convi matre Cruchot, qui seul
connaissait le secret de son client, la conduite du bonhomme s'expliqua.

--Ma chre enfant, dit-il  Eugnie lorsque la table fut te et les
portes soigneusement closes, te voil hritire de ta mre, et nous
avons de petites affaires  rgler entre nous deux. Pas vrai, Cruchot?

--Oui.

--Est-il donc si ncessaire de s'en occuper aujourd'hui, mon pre?

--Oui, oui, fifille. Je ne pourrais pas durer dans l'incertitude o je
suis. Je ne crois pas que tu veuilles me faire de la peine.

--Oh! mon pre.

--H! bien, il faut arranger tout cela ce soir.

--Que voulez-vous donc que je fasse?

--Mais, fifille, a ne me regarde pas. Dites-lui donc, Cruchot.

--Mademoiselle, monsieur votre pre ne voudrait ni partager, ni vendre
ses biens, ni payer des droits normes pour l'argent comptant qu'il peut
possder. Donc, pour cela, il faudrait se dispenser de faire
l'inventaire de toute la fortune qui aujourd'hui se trouve indivise
entre vous et monsieur votre pre ...

--Cruchot, tes-vous bien sr de cela, pour en parler ainsi devant un
enfant?

--Laissez-moi dire, Grandet.

--Oui, oui, mon ami. Ni vous ni ma fille ne voulez me dpouiller.
N'est-ce pas, fifille?

--Mais, monsieur Cruchot, que faut-il que je fasse? demanda Eugnie
impatiente.

--Eh! bien, dit le notaire, il faudrait signer cet acte par lequel vous
renonceriez  la succession de madame votre mre, et laisseriez  votre
pre l'usufruit de tous les biens indivis entre vous, et dont il vous
assure la nue-proprit ...

--Je ne comprends rien  tout ce que vous me dites, rpondit Eugnie,
donnez-moi l'acte, et montrez-moi la place o je dois signer.

Le pre Grandet regardait alternativement l'acte et sa fille, sa fille
et l'acte, en prouvant de si violentes motions qu'il s'essuya quelques
gouttes de sueur venues sur son front.

--Fifille, dit-il, au lieu de signer cet acte qui cotera gros  faire
enregistrer, si tu voulais renoncer purement et simplement  la
succession de ta pauvre chre mre dfunte, et t'en rapporter  moi pour
l'avenir, j'aimerais mieux a. Je te ferais alors tous les mois une
bonne grosse rente de cent francs. Vois, tu pourrais payer autant de
messes que tu voudrais  ceux pour lesquels tu en fais dire ... Hein!
cent francs par mois, en livres?

--Je ferai tout ce qu'il vous plaira, mon pre.

--Mademoiselle, dit le notaire, il est de mon devoir de vous faire
observer que vous vous dpouillez ...

--Eh! mon Dieu, dit-elle, qu'est-ce que cela me fait?

--Tais-toi, Cruchot. C'est dit, c'est dit, s'cria Grandet en prenant la
main de sa fille et y frappant avec la sienne. Eugnie, tu ne te ddiras
point, tu es une honnte fille, hein?

--Oh! mon pre?...

Il l'embrassa avec effusion, la serra dans ses bras  l'touffer.

--Va, mon enfant, tu donnes la vie  ton pre; mais tu lui rends ce
qu'il t'a donn: nous sommes quittes. Voil comment doivent se faire
les affaires. La vie est une affaire. Je te bnis! Tu es une vertueuse
fille, qui aime bien son papa. Fais ce que tu voudras maintenant. A
demain donc, Cruchot, dit-il en regardant le notaire pouvant. Vous
verrez  bien prparer l'acte de renonciation au greffe du tribunal.

Le lendemain, vers midi, fut signe la dclaration par laquelle Eugnie
accomplissait elle-mme sa spoliation. Cependant, malgr sa parole,  la
fin de la premire anne, le vieux tonnelier n'avait pas encore donn un
sou des cent francs par mois si solennellement promis  sa fille. Aussi,
quand Eugnie lui en parla plaisamment, ne put-il s'empcher de rougir;
il monta vivement  son cabinet, revint, et lui prsenta environ le
tiers des bijoux qu'il avait pris  son neveu.

--Tiens, petite, dit-il d'un accent plein d'ironie, veux-tu a pour tes
douze cents francs?

--O mon pre! vrai, me les donnez-vous?

--Je t'en rendrai autant l'anne prochaine, dit-il en les lui jetant
dans son tablier. Ainsi en peu de temps tu auras toutes ses breloques,
ajouta-t-il en se frottant les mains, heureux de pouvoir spculer sur le
sentiment de sa fille.

Nanmoins le vieillard, quoique robuste encore, sentit la ncessit
d'initier sa fille aux secrets du mnage. Pendant deux annes
conscutives il lui fit ordonner en sa prsence le menu de la maison, et
recevoir les redevances. Il lui apprit lentement et successivement les
noms, la contenance de ses clos, de ses fermes. Vers la troisime anne
il l'avait si bien accoutume  toutes ses faons d'avarice, il les
avait si vritablement tournes chez elle en habitudes, qu'il lui laissa
sans crainte les clefs de la dpense, et l'institua la matresse au
logis.

Cinq ans se passrent sans qu'aucun vnement marqut dans l'existence
monotone d'Eugnie et de son pre. Ce fut les mmes actes constamment
accomplis avec la rgularit chronomtrique des mouvements de la vieille
pendule. La profonde mlancolie de mademoiselle Grandet n'tait un
secret pour personne; mais, si chacun put en pressentir la cause,
jamais un mot prononc par elle ne justifia les soupons que toutes les
socits de Saumur formaient sur l'tat du coeur de la riche hritire.
Sa seule compagnie se composait des trois Cruchot et de quelques-uns de
leurs amis qu'ils avaient insensiblement introduits au logis. Ils lui
avaient appris  jouer au whist, et venaient tous les soirs faire la
partie. Dans l'anne 1827, son pre, sentant le poids des infirmits fut
forc de l'initier aux secrets de sa fortune territoriale, et lui
disait, en cas de difficults, de s'en rapporter  Cruchot le notaire,
dont la probit lui tait connue. Puis, vers la fin de cette anne, le
bonhomme fut enfin,  l'ge de quatre-vingt-deux ans, pris par une
paralysie qui fit de rapides progrs. Grandet fut condamn par monsieur
Bergerin. En pensant qu'elle allait bientt se trouver seule dans le
monde, Eugnie se tint, pour ainsi dire, plus prs de son pre, et serra
plus fortement ce dernier anneau d'affection. Dans sa pense, comme dans
celle de toutes les femmes aimantes, l'amour tait le monde entier, et
Charles n'tait pas l. Elle fut sublime de soins et d'attentions pour
son vieux pre, dont les facults commenaient  baisser, mais dont
l'avarice se soutenait instinctivement. Aussi la mort de cet homme ne
contrasta-t-elle point avec sa vie. Ds le matin il se faisait rouler
entre la chemine de sa chambre et la porte de son cabinet, sans doute
plein d'or. Il restait l sans mouvement, mais il regardait tour  tour
avec anxit ceux qui venaient le voir et la porte double de fer. Il se
faisait rendre compte des moindres bruits qu'il entendait; et, au grand
tonnement du notaire, il entendait le billement de son chien dans la
cour. Il se rveillait de sa stupeur apparente au jour et  l'heure o
il fallait recevoir des fermages, faire des comptes avec les closiers,
ou donner des quittances. Il agitait alors son fauteuil  roulettes
jusqu' ce qu'il se trouvt en face de la porte de son cabinet. Il le
faisait ouvrir par sa fille, et veillait  ce qu'elle plat en secret
elle-mme les sacs d'argent les uns sur les autres,  ce qu'elle fermt
la porte. Puis il revenait  sa place silencieusement aussitt qu'elle
lui avait rendu la prcieuse clef, toujours place dans la poche de son
gilet, et qu'il ttait de temps en temps. D'ailleurs son vieil ami le
notaire, sentant que la riche hritire pouserait ncessairement son
neveu le prsident si Charles Grandet ne revenait pas, redoubla de soins
et d'attentions: il venait tous les jours se mettre aux ordres de
Grandet, allait  son commandement  Froidfond, aux terres, aux prs,
aux vignes, vendait les rcoltes, et transmutait tout en or et en argent
qui venait se runir secrtement aux sacs empils dans le cabinet. Enfin
arrivrent les jours d'agonie, pendant lesquels la forte charpente du
bonhomme fut aux prises avec la destruction. Il voulut rester assis au
coin de son feu, devant la porte de son cabinet. Il attirait  lui et
roulait toutes les couvertures que l'on mettait sur lui, et disait 
Nanon:

--Serre, serre a, pour qu'on ne me vole pas. Quand il pouvait ouvrir
les yeux, o toute sa vie s'tait rfugie, il les tournait aussitt
vers la porte du cabinet o gisaient ses trsors en disant  sa fille:

--Y sont-ils? y sont-ils? d'un son de voix qui dnotait une sorte de
peur panique.

--Oui, mon pre.

--Veille  l'or, mets de l'or devant moi.

Eugnie lui tendait des louis sur une table, et il demeurait des heures
entires les yeux attachs sur les louis, comme un enfant qui, au moment
o il commence  voir, contemple stupidement le mme objet; et, comme 
un enfant, il lui chappait un sourire pnible.

--a me rchauffe! disait-il quelquefois en laissant paratre sur sa
figure une expression de batitude.

Lorsque le cur de la paroisse vint l'administrer, ses yeux, morts en
apparence depuis quelques heures, se ranimrent  la vue de la croix,
des chandeliers, du bnitier d'argent qu'il regarda fixement, et sa
loupe remua pour la dernire fois. Lorsque le prtre lui approcha des
lvres le crucifix en vermeil pour lui faire baiser le Christ, il fit un
pouvantable geste pour le saisir. Ce dernier effort lui cota la vie.
Il appela Eugnie, qu'il ne voyait pas quoiqu'elle ft agenouille
devant lui et qu'elle baignt de ses larmes une main dj froide.

--Mon pre, bnissez-moi.

--Aie bien soin de tout. Tu me rendras compte de a l-bas, dit-il en
prouvant par cette dernire parole que le christianisme doit tre la
religion des avares.

Eugnie Grandet se trouva donc seule au monde dans cette maison, n'ayant
que Nanon  qui elle pt jeter un regard avec la certitude d'tre
entendue et comprise, Nanon, le seul tre qui l'aimt pour elle et avec
qui elle pt causer de ses chagrins. La grande Nanon tait une
providence pour Eugnie. Aussi ne fut-elle plus une servante, mais une
humble amie. Aprs la mort de son pre, Eugnie apprit par matre
Cruchot qu'elle possdait trois cent mille livres de rente en
biens-fonds dans l'arrondissement de Saumur, six millions placs en
trois pour cent  soixante francs, et il valait alors soixante-dix-sept
francs; plus deux millions en or et cent mille francs en cus, sans
compter les arrrages  recevoir. L'estimation totale de ses biens
allait  dix-sept millions.

--O donc est mon cousin? se dit-elle.

Le jour o matre Cruchot remit  sa cliente l'tat de la succession,
devenue claire et liquide, Eugnie resta seule avec Nanon, assises l'une
et l'autre de chaque ct de la chemine de cette salle si vide, o tout
tait souvenir, depuis la chaise  patins sur laquelle s'asseyait sa
mre jusqu'au verre dans lequel avait bu son cousin.

--Nanon, nous sommes seules ...

--Oui, mademoiselle; et, si je savais o il est, ce mignon, j'irais de
mon pied le chercher.

--Il y a la mer entre nous, dit-elle.

Pendant que la pauvre hritire pleurait ainsi en compagnie de sa
vieille servante, dans cette froide et obscure maison, qui pour elle
composait tout l'univers, il n'tait question de Nantes  Orlans que
des dix-sept millions de mademoiselle Grandet. Un de ses premiers actes
fut de donner douze cents francs de rente viagre  Nanon, qui,
possdant dj six cents autres francs, devint un riche parti. En moins
d'un mois, elle passa de l'tat de fille  celui de femme sous la
protection d'Antoine Cornoiller, qui fut nomm garde-gnral des terres
et proprits de mademoiselle Grandet. Madame Cornoiller eut sur ses
contemporaines un immense avantage. Quoiqu'elle et cinquante-neuf ans,
elle ne paraissait pas en avoir plus de quarante. Ses gros traits
avaient rsist aux attaques du temps. Grce au rgime de sa vie
monastique, elle narguait la vieillesse par un teint color, par une
sant de fer. Peut-tre n'avait-elle jamais t aussi bien qu'elle le
fut au jour de son mariage. Elle eut les bnfices de sa laideur, et
apparut grosse, grasse, forte, ayant sur sa figure indestructible un air
de bonheur qui fit envier par quelques personnes le sort de Cornoiller.

--Elle est bon teint, disait le drapier.

--Elle est capable de faire des enfants, dit le marchand de sel; elle
s'est conserve comme dans de la saumure, sous votre respect--Elle est
riche, et le gars Cornoiller fait un bon coup, disait un autre voisin.
En sortant du vieux logis, Nanon, qui tait aime de tout le voisinage,
ne reut que des compliments en descendant la rue tortueuse pour se
rendre  la paroisse. Pour prsent de noce, Eugnie lui donna trois
douzaines de couverts. Cornoiller, surpris d'une telle magnificence,
parlait de sa matresse les larmes aux yeux: il se serait fait hacher
pour elle. Devenue la femme de confiance d'Eugnie, madame Cornoiller
eut dsormais un bonheur gal pour elle  celui de possder un mari.
Elle avait enfin une dpense  ouvrir,  fermer, des provisions  donner
le matin, comme faisait son dfunt matre. Puis elle eut  rgir deux
domestiques, une cuisinire et une femme de chambre charge de
raccommoder le linge de la maison, de faire les robes de mademoiselle.
Cornoiller cumula les fonctions de garde et de rgisseur. Il est inutile
de dire que la cuisinire et la femme de chambre choisies par Nanon
taient de vritables perles. Mademoiselle Grandet eut ainsi quatre
serviteurs dont le dvouement tait sans bornes. Les fermiers ne
s'aperurent donc pas de la mort du bonhomme, tant il avait svrement
tabli les usages et coutumes de son administration, qui fut
soigneusement continue par monsieur et madame Cornoiller.

*Ainsi va le monde* A trente ans, Eugnie ne connaissait encore aucune
des flicits de la vie. Sa ple et triste enfance s'tait coule
auprs d'une mre dont le coeur mconnu, froiss, avait toujours
souffert. En quittant avec joie l'existence, cette mre plaignit sa
fille d'avoir  vivre, et lui laissa dans l'me de lgers remords et
d'ternels regrets. Le premier, le seul amour d'Eugnie tait, pour
elle, un principe de mlancolie. Aprs avoir entrevu son amant pendant
quelques jours, elle lui avait donn son coeur entre deux baisers
furtivement accepts et reus; puis, il tait parti, mettant tout un
monde entre elle et lui. Cet amour, maudit par son pre, lui avait
presque cot sa mre, et ne lui causait que des douleurs mles de
frles esprances. Ainsi jusqu'alors elle s'tait lance vers le
bonheur en perdant ses forces, sans les changer. Dans la vie morale,
aussi bien que dans la vie physique, il existe une aspiration et une
respiration: l'me a besoin d'absorber les sentiments d'une autre me,
de se les assimiler pour les lui restituer plus riches. Sans ce beau
phnomne humain, point de vie au coeur; l'air lui manque alors, il
souffre, et dprit. Eugnie commenait  souffrir. Pour elle, la
fortune n'tait ni un pouvoir ni une consolation; elle ne pouvait
exister que par l'amour, par la religion, par sa foi dans l'avenir.
L'amour lui expliquait l'ternit. Son coeur et l'Evangile lui
signalaient deux mondes  attendre. Elle se plongeait nuit et jour au
sein de deux penses infinies, qui pour elle peut-tre n'en faisaient
qu'une seule. Elle se retirait en elle-mme, aimant, et se croyant
aime. Depuis sept ans, sa passion avait tout envahi. Ses trsors
n'taient pas les millions dont les revenus s'entassaient, mais le
coffret de Charles, mais les deux portraits suspendus  son lit, mais
les bijoux rachets  son pre, tals orgueilleusement sur une couche
de ouate dans un tiroir du bahut; mais le d de sa tante duquel s'tait
servi sa mre, et que tous les jours elle prenait religieusement pour
travailler  une broderie, ouvrage de Pnlope, entrepris seulement pour
mettre  son doigt cet or plein de souvenirs. Il ne paraissait pas
vraisemblable que mademoiselle Grandet voult se marier durant son
deuil. Sa pit vraie tait connue. Aussi la famille Cruchot, dont la
politique tait sagement dirige par le vieil abb, se contenta-t-elle
de cerner l'hritire, en l'entourant des soins les plus affectueux.
Chez elle, tous les soirs, la salle se remplissait d'une socit
compose des plus chauds et des plus dvous Cruchotins du pays qui
s'efforaient de chanter les louanges de la matresse du logis sur tous
les tons. Elle avait le mdecin ordinaire de sa chambre, son grand
aumnier, son chambellan, sa premire dame d'atours, son premier
ministre, son chancelier surtout, un chancelier qui voulait lui tout
dire. L'hritire et-elle dsir un porte-queue, on lui en aurait
trouv un. C'tait une reine, et la plus habilement adule de toutes les
reines. La flatterie n'mane jamais des grandes mes, elle est l'apanage
des petits esprits qui russissent  se rapetisser encore pour mieux
entrer dans la sphre vitale de la personne autour de laquelle ils
gravitent. La flatterie sous-entend un intrt. Aussi les personnes qui
venaient meubler tous les soirs la salle de mademoiselle Grandet, nomme
par elles mademoiselle de Froidfond, russissaient-elles
merveilleusement  l'accabler de louanges. Ce concert d'loges, nouveaux
pour Eugnie, la fit d'abord rougir; mais insensiblement, et quelque
grossiers que fussent les compliments, son oreille s'accoutuma si bien 
entendre vanter sa beaut, que si quelque nouveau venu l'et trouve
laide, ce reproche lui aurait t beaucoup plus sensible alors que huit
ans auparavant. Puis, elle finit par aimer des douceurs qu'elle mettait
secrtement aux pieds de son idole. Elle s'habitua donc par degrs  se
laisser traiter en souveraine et  voir sa cour pleine tous les soirs.
Monsieur le prsident de Bonfons tait le hros de ce petit cercle, o
son esprit, sa personne, son instruction, son amabilit sans cesse
taient vants. L'un faisait observer que, depuis sept ans, il avait
beaucoup augment sa fortune; que Bonfons valait au moins dix mille
francs de rente et se trouvait enclav, comme tous les biens des
Cruchot, dans les vastes domaines de l'hritire.

--Savez-vous, mademoiselle, disait un habitu, que les Cruchot ont  eux
quarante mille livres de rente.

--Et leurs conomies, reprenait une vieille Cruchotine, mademoiselle de
Gribeaucourt. Un monsieur de Paris est venu dernirement offrir 
monsieur Cruchot deux cent mille francs de son tude. Il doit la vendre,
s'il peut tre nomm juge de paix.

--Il veut succder  monsieur de Bonfons dans la prsidence du tribunal,
et prend ses prcautions, rpondit madame d'Orsonval; car monsieur le
prsident deviendra conseiller, puis prsident  la Cour, il a trop de
moyens pour ne pas arriver.

--Oui, c'est un homme bien distingu, disait un autre. Ne trouvez-vous
pas, mademoiselle? Monsieur le prsident avait tch de se mettre en
harmonie avec le rle qu'il voulait jouer. Malgr ses quarante ans,
malgr sa figure brune et rbarbative, fltrie comme le sont presque
toutes les physionomies judiciaires, il se mettait en jeune homme,
badinait avec un jonc, ne prenait point de tabac chez mademoiselle de
Froidfond, y arrivait toujours en cravate blanche, et en chemise dont le
jabot  gros plis lui donnait un air de famille avec les individus du
genre dindon. Il parlait familirement  la belle hritire, et lui
disait: Notre chre Eugnie! Enfin, hormis le nombre des personnages,
en remplaant le loto par le whist, et en supprimant les figures de
monsieur et de madame Grandet, la scne, par laquelle commence cette
histoire, tait  peu prs la mme que par le pass. La meute
poursuivait toujours Eugnie et ses millions; mais la meute plus
nombreuse aboyait mieux, et cernait sa proie avec ensemble. Si Charles
ft arriv du fond des Indes, il et donc retrouv les mmes personnages
et les mmes intrts. Madame des Grassins, pour laquelle Eugnie tait
parfaite de grce et de bont, persistait  tourmenter les Cruchot. Mais
alors, comme autrefois, la figure d'Eugnie et domin le tableau;
comme autrefois, Charles et encore t l le souverain. Nanmoins il y
avait un progrs. Le bouquet prsent jadis  Eugnie aux jours de sa
fte par le prsident tait devenu priodique. Tous les soirs il
apportait  la riche hritire un gros et magnifique bouquet que madame
Cornoiller mettait ostensiblement dans un bocal, et jetait secrtement
dans un coin de la cour, aussitt les visiteurs partis. Au commencement
du printemps, madame des Grassins essaya de troubler le bonheur des
Cruchotins en parlant  Eugnie du marquis de Froidfond, dont la maison
ruine pouvait se relever si l'hritire voulait lui rendre sa terre par
un contrat de mariage. Madame des Grassins faisait sonner haut la
pairie, le titre de marquise, et, prenant le sourire de ddain d'Eugnie
pour une approbation, elle allait disant que le mariage de monsieur le
prsident Cruchot n'tait pas aussi avanc qu'on le croyait.

--Quoique monsieur de Froidfond ait cinquante ans, disait-elle, il ne
parat pas plus g que ne l'est monsieur Cruchot; il est veuf, il a
des enfants, c'est vrai; mais il est marquis, il sera pair de France,
et par le temps qui court trouvez donc des mariages de cet acabit. Je
sais de science certaine que le pre Grandet, en runissant tous ses
biens  la terre de Froidfond, avait l'intention de s'enter sur les
Froidfond. Il me l'a souvent dit. Il tait malin, le bonhomme.

--Comment, Nanon, dit un soir Eugnie en se couchant, il ne m'crira pas
une fois en sept ans?...

Pendant que ces choses se passaient  Saumur, Charles faisait fortune
aux Indes. Sa pacotille s'tait d'abord trs bien vendue. Il avait
ralis promptement une somme de six mille dollars. Le baptme de la
Ligne lui fit perdre beaucoup de prjugs; il s'aperut que le meilleur
moyen d'arriver  la fortune tait, dans les rgions intertropicales,
aussi bien qu'en Europe, d'acheter et de vendre des hommes. Il vint donc
sur les ctes d'Afrique et fit la traite des ngres, en joignant  son
commerce d'hommes celui des marchandises les plus avantageuses 
changer sur les divers marchs o l'amenaient ses intrts. Il porta
dans les affaires une activit qui ne lui laissait aucun moment de
libre. Il tait domin par l'ide de reparatre  Paris dans tout
l'clat d'une haute fortune, et de ressaisir une position plus brillante
encore que celle d'o il tait tomb. A force de rouler  travers les
hommes et les pays, d'en observer les coutumes contraires, ses ides se
modifirent et il devint sceptique. Il n'eut plus de notions fixes sur
le juste et l'injuste, en voyant taxer de crime dans un pays ce qui
tait vertu dans un autre. Au contact perptuel des intrts, son coeur
se refroidit, se contracta, se desscha. Le sang des Grandet ne faillit
point  sa destine. Charles devint dur, pre  la cure. Il vendit des
Chinois, des Ngres, des nids d'hirondelles, des enfants, des artistes;
il fit l'usure en grand. L'habitude de frauder les droits de douane le
rendit moins scrupuleux sur les droits de l'homme. Il allait alors 
Saint-Thomas acheter  vil prix les marchandises voles par les pirates,
et les portait sur les places o elles manquaient. Si la noble et pure
figure d'Eugnie l'accompagna dans son premier voyage comme cette image
de Vierge que mettent sur leur vaisseau les marins espagnols, et s'il
attribua ses premiers succs  la magique influence des voeux et des
prires de cette douce fille; plus tard, les Ngresses, les
Multresses, les Blanches, les Javanaises, les Almes, ses orgies de
toutes les couleurs, et les aventures qu'il eut en divers pays
effacrent compltement le souvenir de sa cousine, de Saumur, de la
maison, du banc, du baiser pris dans le couloir. Il se souvenait
seulement du petit jardin encadr de vieux murs, parce que l sa
destine hasardeuse avait commenc; mais il reniait sa famille: son
oncle tait un vieux chien qui lui avait filout ses bijoux; Eugnie
n'occupait ni son coeur ni ses penses, elle occupait une place dans ses
affaires comme crancire d'une somme de six mille francs. Cette
conduite et ces ides expliquent le silence de Charles Grandet. Dans les
Indes,  Saint-Thomas,  la cte d'Afrique,  Lisbonne et aux
Etats-Unis, le spculateur avait pris, pour ne pas compromettre son nom,
le pseudonyme de Sepherd. Carl Sepherd pouvait sans danger se montrer
partout infatigable, audacieux, avide, en homme qui, rsolu de faire
fortune _quibuscumque viis_, se dpche d'en finir avec l'infamie pour
rester honnte homme pendant le restant de ses jours. Avec ce systme,
sa fortune fut rapide et brillante. En 1827 donc il revenait  Bordeaux,
sur le Marie-Caroline, joli brick appartenant  une maison de commerce
royaliste. Il possdait dix-neuf mille francs en trois tonneaux de
poudre d'or bien cercls, desquels il comptait tirer sept ou huit pour
cent en les monnayant  Paris. Sur ce brick, se trouvait galement un
gentilhomme ordinaire de la chambre de S. M. le roi Charles X, monsieur
d'Aubrion, bon vieillard qui avait fait la folie d'pouser une femme 
la mode, et dont la fortune tait aux les. Pour rparer les
prodigalits de madame d'Aubrion, il tait all raliser ses proprits.
Monsieur et madame d'Aubrion, de la maison d'Aubrion-de-Busch, dont le
dernier Captal mourut avant 1789, rduits  une vingtaine de mille
livres de rente, avaient une fille assez laide que la mre voulait
marier sans dot, sa fortune lui suffisant  peine pour vivre  Paris.
C'tait une entreprise dont le succs et sembl problmatique  tous
les gens du monde malgr l'habilet qu'ils prtent aux femmes  la mode.
Aussi madame d'Aubrion elle-mme dsesprait-elle presque, en voyant sa
fille, d'en embarrasser qui que ce ft, ft-ce mme un homme ivre de
noblesse. Mademoiselle d'Aubrion tait une demoiselle longue comme
l'insecte, son homonyme, maigre, fluette,  bouche ddaigneuse, sur
laquelle descendait un nez trop long, gros du bout, flavescent  l'tat
normal, mais compltement rouge aprs les repas, espce de phnomne
vgtal plus dsagrable au milieu d'un visage ple et ennuy que dans
tout autre. Enfin, elle tait telle que pouvait la dsirer une mre de
trente-huit ans qui, belle encore, avait encore des prtentions. Mais,
pour contre-balancer de tels dsavantages, la marquise d'Aubrion avait
donn  sa fille un air trs distingu, l'avait soumise  une hygine
qui maintenait provisoirement le nez  un ton de chair raisonnable, lui
avait appris l'art de se mettre avec got, l'avait dote de jolies
manires, lui avait enseign ces regards mlancoliques qui intressent
un homme et lui font croire qu'il va rencontrer l'ange si vainement
cherch; elle lui avait montr la manoeuvre du pied, pour l'avancer 
propos et en faire admirer la petitesse, au moment o le nez avait
l'impertinence de rougir; enfin, elle avait tir de sa fille un parti
trs satisfaisant. Au moyen de manches larges, de corsages menteurs, de
robes bouffantes et soigneusement garnies, d'un corset  haute pression,
elle avait obtenu des produits fminins si curieux que, pour
l'instruction des mres, elle aurait d les dposer dans un muse.
Charles se lia beaucoup avec madame d'Aubrion, qui voulait prcisment
se lier avec lui. Plusieurs personnes prtendent mme que, pendant la
traverse, la belle madame d'Aubrion ne ngligea aucun moyen de capturer
un gendre si riche. En dbarquant  Bordeaux, au mois de juin 1827,
monsieur, madame, mademoiselle d'Aubrion et Charles logrent ensemble
dans le mme htel et partirent ensemble pour Paris. L'htel d'Aubrion
tait cribl d'hypothques, Charles devait le librer. La mre avait
dj parl du bonheur qu'elle aurait de cder son rez-de-chausse  son
gendre et  sa fille. Ne partageant pas les prjugs de monsieur
d'Aubrion sur la noblesse, elle avait promis  Charles Grandet d'obtenir
du bon Charles X une ordonnance royale qui l'autoriserait, lui Grandet,
 porter le nom d'Aubrion,  en prendre les armes, et  succder,
moyennant la constitution d'un majorat de trente-six mille livres de
rente,  Aubrion, dans le titre de Captal de Buch et marquis d'Aubrion.
En runissant leurs fortunes, vivant en bonne intelligence, et moyennant
des sincures, on pourrait runir cent et quelques mille livres de rente
 l'htel d'Aubrion.

--Et quand on a cent mille livres de rente, un nom, une famille, que
l'on va  la cour, car je vous ferai nommer gentilhomme de la chambre,
on devient tout ce qu'on veut tre, disait-elle  Charles. Ainsi vous
serez,  votre choix, matre des requtes au conseil d'Etat, prfet,
secrtaire d'ambassade, ambassadeur. Charles X aime beaucoup d'Aubrion,
ils se connaissent depuis l'enfance.

Enivr d'ambition par cette femme, Charles avait caress, pendant la
traverse, toutes ces esprances qui lui furent prsentes par une main
habile, et sous forme de confidences verses de coeur  coeur. Croyant les
affaires de son pre arranges par son oncle, il se voyait ancr tout 
coup dans le faubourg Saint-Germain, o tout le monde voulait alors
entrer, et o,  l'ombre du nez bleu de mademoiselle Mathilde, il
reparaissait en comte d'Aubrion, comme les Dreux reparurent un jour en
Brz. Ebloui par la prosprit de la Restauration qu'il avait laisse
chancelante, saisi par l'clat des ides aristocratiques, son enivrement
commenc sur le vaisseau se maintint  Paris o il rsolut de tout faire
pour arriver  la haute position que son goste belle-mre lui faisait
entrevoir. Sa cousine n'tait donc plus pour lui qu'un point dans
l'espace de cette brillante perspective. Il revit Annette. En femme du
monde, Annette conseilla vivement  son ancien ami de contracter cette
alliance, et lui promit son appui dans toutes ses entreprises
ambitieuses. Annette tait enchante de faire pouser une demoiselle
laide et ennuyeuse  Charles, que le sjour des Indes avait rendu trs
sduisant: son teint avait bruni, ses manires taient devenues
dcides, hardies, comme le sont celles des hommes habitus  trancher,
 dominer,  russir. Charles respira plus  l'aise dans Paris, en
voyant qu'il pouvait y jouer un rle. Des Grassins, apprenant son
retour, son mariage prochain, sa fortune, le vint voir pour lui parler
des trois cent mille francs moyennant lesquels il pouvait acquitter les
dettes de son pre. Il trouva Charles en confrence avec le joaillier
auquel il avait command des bijoux pour la corbeille de mademoiselle
d'Aubrion, et qui lui en montrait les dessins. Malgr les magnifiques
diamants que Charles avait rapports des Indes, les faons,
l'argenterie, la joaillerie solide et futile du jeune mnage allaient
encore  plus de deux cent mille francs. Charles reut des Grassins,
qu'il ne reconnut pas, avec l'impertinence d'un jeune homme  la mode,
qui, dans les Indes, avait tu quatre hommes en diffrents duels.
Monsieur des Grassins tait dj venu trois fois, Charles l'couta
froidement; puis il lui rpondit, sans l'avoir bien compris:

--Les affaires de mon pre ne sont pas les miennes. Je vous suis oblig,
monsieur, des soins que vous avez bien voulu prendre, et dont je ne
saurais profiter. Je n'ai pas ramass presque deux millions  la sueur
de mon front pour aller les flanquer  la tte des cranciers de mon
pre.

--Et si monsieur votre pre tait, d'ici  quelques jours, dclar en
faillite?

--Monsieur, d'ici  quelques jours, je me nommerai le comte d'Aubrion.
Vous entendez bien que ce me sera parfaitement indiffrent. D'ailleurs,
vous savez mieux que moi que quand un homme a cent mille livres de
rente, son pre n'a jamais fait faillite, ajouta-t-il en poussant
poliment le sieur des Grassins vers la porte.

Au commencement du mois d'aot de cette anne, Eugnie tait assise sur
le petit banc de bois o son cousin lui avait jur un ternel amour, et
o elle venait djeuner quand il faisait beau. La pauvre fille se
complaisait en ce moment, par la plus frache, la plus joyeuse matine,
 repasser dans sa mmoire les grands, les petits vnements de son
amour, et les catastrophes dont il avait t suivi. Le soleil clairait
le joli pan de mur tout fendill, presque en ruines, auquel il tait
dfendu de toucher, de par la fantasque hritire, quoique Cornoiller
rptt souvent  sa femme qu'on serait cras dessous quelque jour. En
ce moment, le facteur de poste frappa, remit une lettre  madame
Cornoiller, qui vint au jardin en criant:

--Mademoiselle, une lettre!

Elle la donna  sa matresse en lui disant:

--C'est-y celle que vous attendez?

Ces mots retentirent aussi fortement au coeur d'Eugnie qu'ils
retentirent rellement entre les murailles de la cour et du jardin.

--Paris! C'est de lui. Il est revenu.

Eugnie plit, et garda la lettre pendant un moment. Elle palpitait trop
vivement pour pouvoir la dcacheter et la lire. La grande Nanon resta
debout, les deux mains sur les hanches, et la joie semblait s'chapper
comme une fume par les crevasses de son brun visage.

--Lisez donc, mademoiselle ...

--Ah! Nanon, pourquoi revient-il par Paris, quand il s'en est all par
Saumur?

--Lisez, vous le saurez.

Eugnie dcacheta la lettre en tremblant. Il en tomba un mandat sur la
maison _madame des Grassins et Corret_ de Saumur. Nanon le ramassa.

Ma chre cousine ... 

--Je ne suis plus Eugnie, pensa-t-elle. Et son coeur se serra.

Vous ... 

--Il me disait _tu_!

Elle se croisa les bras, n'osa plus lire la lettre, et de grosses larmes
lui vinrent aux yeux.

--Est-il mort? demanda Nanon.

--Il n'crirait pas, dit Eugnie.

Elle lut toute la lettre que voici.

Ma chre cousine, vous apprendrez, je le crois, avec plaisir, le
succs de mes entreprises. Vous m'avez port bonheur, je suis revenu
riche, et j'ai suivi les conseils de mon oncle, dont la mort et celle de
ma tante viennent de m'tre apprises par monsieur des Grassins. La mort
de nos parents est dans la nature, et nous devons leur succder.
J'espre que vous tes aujourd'hui console. Rien ne rsiste au temps,
je l'prouve. Oui, ma chre cousine, malheureusement pour moi, le moment
des illusions est pass. Que voulez-vous! En voyageant  travers de
nombreux pays, j'ai rflchi sur la vie. D'enfant que j'tais au dpart,
je suis devenu homme au retour. Aujourd'hui, je pense  bien des choses
auxquelles je ne songeais pas autrefois. Vous tes libre, ma cousine, et
je suis libre encore; rien n'empche, en apparence, la ralisation de
nos petits projets; mais j'ai trop de loyaut dans le caractre pour
vous cacher la situation de mes affaires. Je n'ai point oubli que je ne
m'appartiens pas; je me suis toujours souvenu dans mes longues
traverses du petit banc de bois ... 

Eugnie se leva comme si elle et t sur des charbons ardents, et alla
s'asseoir sur une des marches de la cour.

... du petit banc de bois o nous nous sommes jur de nous aimer
toujours, du couloir, de la salle grise, de ma chambre en mansarde, et
de la nuit o vous m'avez rendu, par votre dlicate obligeance, mon
avenir plus facile. Oui, ces souvenirs ont soutenu mon courage, et je me
suis dit que vous pensiez toujours  moi comme je pensais souvent 
vous,  l'heure convenue entre nous. Avez-vous bien regard les nuages 
neuf heures? Oui, n'est-ce pas? Aussi, ne veux-je pas trahir une
amiti sacre pour moi; non, je ne dois point vous tromper. Il s'agit,
en ce moment, pour moi, d'une alliance qui satisfait  toutes les ides
que je me suis formes sur le mariage. L'amour, dans le mariage, est une
chimre. Aujourd'hui mon exprience me dit qu'il faut obir  toutes les
lois sociales et runir toutes les convenances voulues par le monde en
se mariant. Or, dj se trouve entre nous une diffrence d'ge qui,
peut-tre, influerait plus sur votre avenir, ma chre cousine, que sur
le mien. Je ne vous parlerai ni de vos moeurs, ni de votre ducation, ni
de vos habitudes, qui ne sont nullement en rapport avec la vie de Paris,
et ne cadreraient sans doute point avec mes projets ultrieurs. Il entre
dans mes plans de tenir un grand tat de maison, de recevoir beaucoup de
monde, et je crois me souvenir que vous aimez une vie douce et
tranquille. Non, je serai plus franc, et veux vous faire arbitre de ma
situation; il vous appartient de la connatre, et vous avez le droit de
la juger. Aujourd'hui je possde quatre-vingt mille livres de rentes.
Cette fortune me permet de m'unir  la famille d'Aubrion, dont
l'hritire, jeune personne de dix-neuf ans, m'apporte en mariage son
nom, un titre, la place de gentilhomme honoraire de la chambre de Sa
Majest, et une position des plus brillantes.

Je vous avouerai, ma chre cousine, que je n'aime pas le moins du monde
mademoiselle d'Aubrion; mais, par son alliance, j'assure  mes enfants
une situation sociale dont un jour les avantages seront incalculables:
de jour en jour, les ides monarchiques reprennent faveur. Donc,
quelques annes plus tard, mon fils, devenu marquis d'Aubrion, ayant un
majorat de quarante mille livres de rente, pourra prendre dans l'Etat
telle place qu'il lui conviendra de choisir. Nous nous devons  nos
enfants. Vous voyez, ma cousine, avec quelle bonne foi je vous expose
l'tat de mon coeur, de mes esprances et de ma fortune. Il est possible
que de votre ct vous ayez oubli nos enfantillages aprs sept annes
d'absence; mais moi, je n'ai oubli ni votre indulgence, ni mes paroles;
je me souviens de toutes, mme des plus lgrement donnes, et
auxquelles un jeune homme moins consciencieux que je ne le suis, ayant
un coeur moins jeune et moins probe, ne songerait mme pas. En vous
disant que je ne pense qu' faire un mariage de convenance, et que je me
souviens encore de nos amours d'enfant, n'est-ce pas me mettre
entirement  votre discrtion, vous rendre matresse de mon sort, et
vous dire que, s'il faut renoncer  mes ambitions sociales, je me
contenterai volontiers de ce simple et pur bonheur duquel vous m'avez
offert de si touchantes images ... 

--Tan, ta, ta.--Tan, ta, ti.--Tinn, ta, ta.--Ton!--Ton, ta, ti.--
Tinn, ta, ta ..., etc., avait chant Charles Grandet sur l'air de _Non
pi andrai_, en signant:

Votre dvou cousin,

Charles. 

--Tonnerre de Dieu! c'est y mettre des procds, se dit-il. Et il avait
cherch le mandat, et il avait ajout ceci:

P.S. Je joins  ma lettre un mandat sur la maison des Grassins de huit
mille francs  votre ordre, et payable en or, comprenant intrts et
capital de la somme que vous avez eu la bont de me prter. J'attends de
Bordeaux une caisse o se trouvent quelques objets que vous me
permettrez de vous offrir en tmoignage de mon ternelle reconnaissance.
Vous pouvez renvoyer par la diligence ma toilette  l'htel d'Aubrion,
rue Hillerin-Bertin. 

--Par la diligence! dit Eugnie. Une chose pour laquelle j'aurais donn
mille fois ma vie!

Epouvantable et complet dsastre. Le vaisseau sombrait sans laisser ni
un cordage, ni une planche sur le vaste ocan des esprances. En se
voyant abandonnes, certaines femmes vont arracher leur amant aux bras
d'une rivale, la tuent et s'enfuient au bout du monde, sur l'chafaud ou
dans la tombe. Cela, sans doute, est beau; le mobile de ce crime est
une sublime passion qui impose  la Justice humaine. D'autres femmes
baissent la tte et souffrent en silence; elles vont mourantes et
rsignes, pleurant et pardonnant, priant et se souvenant jusqu'au
dernier soupir. Ceci est de l'amour, l'amour vrai, l'amour des anges,
l'amour fier qui vit de sa douleur et qui en meurt. Ce fut le sentiment
d'Eugnie aprs avoir lu cette horrible lettre. Elle jeta ses regards au
ciel, en pensant aux dernires paroles de sa mre, qui, semblable 
quelques mourants, avait projet sur l'avenir un coup d'oeil pntrant,
lucide; puis, Eugnie se souvenant de cette mort et de cette vie
prophtique, mesura d'un regard toute sa destine. Elle n'avait plus
qu' dployer ses ailes, tendre au ciel, et vivre en prires jusqu'au
jour de sa dlivrance.

--Ma mre avait raison, dit-elle en pleurant. Souffrir et mourir.

Elle vint  pas lents de son jardin dans la salle. Contre son habitude,
elle ne passa point par le couloir; mais elle retrouva le souvenir de
son cousin dans ce vieux salon gris, sur la chemine duquel tait
toujours une certaine soucoupe dont elle se servait tous les matins 
son djeuner, ainsi que du sucrier de vieux Svres. Cette matine devait
tre solennelle et pleine d'vnements pour elle. Nanon lui annona le
cur de la paroisse. Ce cur, parent des Cruchot, tait dans les
intrts du prsident de Bonfons. Depuis quelques jours, le vieil abb
l'avait dtermin  parler  mademoiselle Grandet, dans un sens purement
religieux, de l'obligation o elle tait de contracter mariage. En
voyant son pasteur, Eugnie crut qu'il venait chercher les mille francs
qu'elle donnait mensuellement aux pauvres, et dit  Nanon de les aller
chercher; mais le cur se prit  sourire.

--Aujourd'hui, mademoiselle, je viens vous parler d'une pauvre fille 
laquelle toute la ville de Saumur s'intresse, et qui, faute de charit
pour elle-mme, ne vit pas chrtiennement.

--Mon Dieu! monsieur le cur, vous me trouvez dans un moment o il
m'est impossible de songer  mon prochain, je suis tout occupe de moi.
Je suis bien malheureuse, je n'ai d'autre refuge que l'Eglise; elle a
un sein assez large pour contenir toutes nos douleurs, et des sentiments
assez fconds pour que nous puissions y puiser sans craindre de les
tarir.

--Eh! bien, mademoiselle, en nous occupant de cette fille nous nous
occuperons de vous. Ecoutez. Si vous voulez faire votre salut, vous
n'avez que deux voies  suivre, ou quitter le monde ou en suivre les
lois. Obir  votre destine terrestre ou  votre destine cleste.

--Ah! votre voix me parle au moment o je voulais entendre une voix.
Oui, Dieu vous adresse ici, monsieur. Je vais dire adieu au monde et
vivre pour Dieu seul dans le silence et la retraite.

--Il est ncessaire, ma fille, de longtemps rflchir  ce violent
parti. Le mariage est une vie, le voile est une mort.

--Eh! bien, la mort, la mort promptement, monsieur le cur, dit-elle
avec une effrayante vivacit.

--La mort! mais vous avez de grandes obligations  remplir envers la
Socit, mademoiselle. N'tes-vous donc pas la mre des pauvres auxquels
vous donnez des vtements, du bois en hiver et du travail en t? Votre
grande fortune est un prt qu'il faut rendre, et vous l'avez saintement
accepte ainsi. Vous ensevelir dans un couvent, ce serait de l'gosme;
quant  rester vieille fille, vous ne le devez pas. D'abord,
pourriez-vous grer seule votre immense fortune? vous la perdriez
peut-tre. Vous auriez bientt mille procs, et vous seriez engarrie en
d'inextricables difficults. Croyez votre pasteur: un poux vous est
utile, vous devez conserver ce que Dieu vous a donn. Je vous parle
comme  une ouaille chrie. Vous aimez trop sincrement Dieu pour ne pas
faire votre salut au milieu du monde, dont vous tes un des plus beaux
ornements, et auquel vous donnez de saints exemples.

En ce moment, madame des Grassins se fit annoncer. Elle venait amene
par la vengeance et par un grand dsespoir.

--Mademoiselle, dit-elle. Ah! voici monsieur le cur. Je me tais, je
venais vous parler d'affaires, et je vois que vous tes en grande
confrence.

--Madame, dit le cur, je vous laisse le champ libre.

--Oh! monsieur le cur, dit Eugnie, revenez dans quelques instants,
votre appui m'est en ce moment bien ncessaire.

--Oui, ma pauvre enfant, dit madame des Grassins.

--Que voulez-vous dire? demandrent mademoiselle Grandet et le cur.

--Ne sais-je pas le retour de votre cousin, son mariage avec
mademoiselle d'Aubrion?... Une femme n'a jamais son esprit dans sa
poche.

Eugnie rougit et resta muette; mais elle prit le parti d'affecter 
l'avenir l'impassible contenance qu'avait su prendre son pre.

--Eh! bien, madame, rpondit-elle avec ironie, j'ai sans doute l'esprit
dans ma poche, je ne comprends pas. Parlez, parlez devant monsieur le
cur, vous savez qu'il est mon directeur.

--Eh! bien, mademoiselle, voici ce que des Grassins m'crit. Lisez.

Eugnie lut la lettre suivante:

Ma chre femme, Charles Grandet arrive des Indes, il est  Paris
depuis un mois ... 

--Un mois! se dit Eugnie en laissant tomber sa main.

Aprs une pause, elle reprit la lettre.

... Il m'a fallu faire antichambre deux fois avant de pouvoir parler 
ce futur vicomte d'Aubrion. Quoique tout Paris parle de son mariage, et
que tous les bans soient publis ... 

--Il m'crivait donc au moment o ... se dit Eugnie. Elle n'acheva pas,
elle ne s'cria pas comme une Parisienne: Le polisson!Mais pour
ne pas tre exprim, le mpris n'en fut pas moins complet.

... Ce mariage est loin de se faire; le marquis d'Aubrion ne donnera
pas sa fille au fils d'un banqueroutier. Je suis venu lui faire part des
soins que son oncle et moi nous avons donns aux affaires de son pre,
et des habiles manoeuvres par lesquelles nous avons su faire tenir les
cranciers tranquilles jusqu'aujourd'hui. Ce petit impertinent n'a-t-il
pas eu le front de me rpondre,  moi qui, pendant cinq ans, me suis
dvou nuit et jour  ses intrts et  son honneur, que _les affaires
de son pre n'taient pas les siennes_. Un agr serait en droit de lui
demander trente  quarante mille francs d'honoraires,  un pour cent sur
la somme des crances. Mais, patience, il est bien lgitimement d douze
cent mille francs aux cranciers, et je vais faire dclarer son pre en
faillite. Je me suis embarqu dans cette affaire sur la parole de ce
vieux caman de Grandet, et j'ai fait des promesses au nom de la
famille. Si monsieur le vicomte d'Aubrion se soucie peu de son honneur,
le mien m'intresse fort. Aussi vais-je expliquer ma position aux
cranciers. Nanmoins, j'ai trop de respect pour mademoiselle Eugnie, 
l'alliance de laquelle, en des temps plus heureux, nous avions pens,
pour agir sans que tu lui aies parl de cette affaire ... 

L, Eugnie rendit froidement la lettre sans l'achever.

--Je vous remercie, dit-elle  madame des Grassins, _nous verrons cela_ ...

--En ce moment, vous avez toute la voix de dfunt votre pre, dit madame
des Grassins.

--Madame, vous avez huit mille cent francs d'or  nous compter, lui dit
Nanon.

--Cela est vrai; faites-moi l'avantage de venir avec moi, madame
Cornoiller.

--Monsieur le cur, dit Eugnie avec un noble sang-froid que lui donna
la pense qu'elle allait exprimer, serait-ce pcher que de demeurer en
tat de virginit dans le mariage?

--Ceci est un cas de conscience dont la solution m'est inconnue. Si vous
voulez savoir ce qu'en pense en sa Somme _de Matrimonio_ le clbre
Sanchez, je pourrai vous le dire demain.

Le cur partit, mademoiselle Grandet monta dans le cabinet de son pre
et y passa la journe seule, sans vouloir descendre  l'heure du dner,
malgr les instances de Nanon. Elle parut le soir,  l'heure o les
habitus de son cercle arrivrent. Jamais le salon des Grandet n'avait
t aussi plein qu'il le fut pendant cette soire. La nouvelle du retour
et de la sotte trahison de Charles avait t rpandue dans toute la
ville. Mais quelque attentive que ft la curiosit des visiteurs, elle
ne fut point satisfaite. Eugnie, qui s'y tait attendue, ne laissa
percer sur son visage calme aucune des cruelles motions qui
l'agitaient. Elle sut prendre une figure riante pour rpondre  ceux qui
voulurent lui tmoigner de l'intrt par des regards ou des paroles
mlancoliques. Elle sut enfin couvrir son malheur sous les voiles de la
politesse. Vers neuf heures, les parties finissaient, et les joueurs
quittaient leurs tables, se payaient et discutaient les derniers coups
de whist en venant se joindre au cercle des causeurs. Au moment o
l'assemble se leva en masse pour quitter le salon, il y eut un coup de
thtre qui retentit dans Saumur, de l dans l'arrondissement et dans
les quatre prfectures environnantes.

--Restez, monsieur le prsident, dit Eugnie  monsieur de Bonfons en
lui voyant prendre sa canne.

A cette parole, il n'y eut personne dans cette nombreuse assemble qui
ne se sentit mu. Le prsident plit et fut oblig de s'asseoir.

--Au prsident les millions, dit mademoiselle de Gribeaucourt.

--C'est clair, le prsident de Bonfons pouse mademoiselle Grandet,
s'cria madame d'Orsonval.

--Voil le meilleur coup de la partie, dit l'abb.

--C'est un beau _schleem_, dit le notaire.

Chacun dit son mot, chacun fit son calembour, tous voyaient l'hritire
monte sur ses millions, comme sur un pidestal. Le drame commenc
depuis neuf ans se dnouait. Dire, en face de tout Saumur, au prsident
de rester, n'tait-ce pas annoncer qu'elle voulait faire de lui son
mari. Dans les petites villes, les convenances sont si svrement
observes, qu'une infraction de ce genre y constitue la plus solennelle
des promesses.

--Monsieur le prsident, lui dit Eugnie d'une voix mue quand ils
furent seuls, je sais ce qui vous plat en moi. Jurez de me laisser
libre pendant toute ma vie, de ne me rappeler aucun des droits que le
mariage vous donne sur moi, et ma main est  vous. Oh! reprit-elle en
le voyant se mettre  ses genoux, je n'ai pas tout dit. Je ne dois pas
vous tromper, monsieur. J'ai dans le coeur un sentiment inextinguible.
L'amiti sera le seul sentiment que je puisse accorder  mon mari: je
ne veux ni l'offenser, ni contrevenir aux lois de mon coeur. Mais vous ne
possderez ma main et ma fortune qu'au prix d'un immense service.

--Vous me voyez prt  tout, dit le prsident.

--Voici douze cent mille francs, monsieur le prsident, dit-elle en
tirant un papier de son sein; partez pour Paris, non pas demain, non
pas cette nuit, mais  l'instant mme. Rendez-vous chez monsieur des
Grassins, sachez-y le nom de tous les cranciers de mon oncle,
rassemblez-les, payez tout ce que sa succession peut devoir, capital et
intrts  cinq pour cent depuis le jour de la dette jusqu' celui du
remboursement, enfin veillez  faire faire une quittance gnrale et
notarie, bien en forme Vous tes magistrat, je ne me fie qu' vous en
cette affaire. Vous tes un homme loyal, un galant homme; je
m'embarquerai sur la foi de votre parole pour traverser les dangers de
la vie  l'abri de votre nom. Nous aurons l'un pour l'autre une mutuelle
indulgence. Nous nous connaissons depuis si longtemps, nous sommes
presque parents, vous ne voudriez pas me rendre malheureuse.

Le prsident tomba aux pieds de la riche hritire en palpitant de joie
et d'angoisse.

--Je serai votre esclave! lui dit-il.

--Quand vous aurez la quittance, monsieur, reprit-elle en lui jetant un
regard froid, vous la porterez avec tous les titres  mon cousin Grandet
et vous lui remettrez cette lettre. A votre retour, je tiendrai ma
parole.

Le prsident comprit, lui, qu'il devait mademoiselle Grandet  un dpit
amoureux; aussi s'empressa-t-il d'excuter ses ordres avec la plus
grande promptitude, afin qu'il n'arrivt aucune rconciliation entre les
deux amants.

Quand monsieur de Bonfons fut parti, Eugnie tomba sur son fauteuil et
fondit en larmes. Tout tait consomm. Le prsident prit la poste, et se
trouvait  Paris le lendemain soir. Dans la matine du jour qui suivit
son arrive, il alla chez des Grassins. Le magistrat convoqua les
cranciers en l'Etude du notaire o taient dposs les titres, et chez
lequel pas un ne faillit  l'appel. Quoique ce fussent des cranciers,
il faut leur rendre justice: ils furent exacts. L, le prsident de
Bonfons, au nom de mademoiselle Grandet, leur paya le capital et les
intrts dus. Le payement des intrts fut pour le commerce parisien un
des vnements les plus tonnants de l'poque. Quand la quittance fut
enregistre et des Grassins pay de ses soins par le don d'une somme de
cinquante mille francs que lui avait alloue Eugnie, le prsident se
rendit  l'htel d'Aubrion, et y trouva Charles au moment o il rentrait
dans son appartement, accabl par son beau-pre. Le vieux marquis venait
de lui dclarer que sa fille ne lui appartiendrait qu'autant que tous
les cranciers de Guillaume Grandet seraient solds.

Le prsident lui remit d'abord la lettre suivante.

MON COUSIN, monsieur le prsident de Bonfons s'est charg de vous
remettre la quittance de toutes les sommes dues par mon oncle et celle
par laquelle je reconnais les avoir reues de vous. On m'a parl de
faillite!... J'ai pens que le fils d'un failli ne pouvait peut-tre pas
pouser mademoiselle d'Aubrion. Oui, mon cousin, vous avez bien jug de
mon esprit et de mes manires: je n'ai sans doute rien du monde, je
n'en connais ni les calculs ni les moeurs, et ne saurais vous y donner
les plaisirs que vous voulez y trouver. Soyez heureux, selon les
conventions sociales auxquelles vous sacrifiez nos premires amours.
Pour rendre votre bonheur complet, je ne puis donc plus vous offrir que
l'honneur de votre pre. Adieu, vous aurez toujours une fidle amie dans
votre cousine,

EUGENIE. 

Le prsident sourit de l'exclamation que ne put rprimer cet ambitieux
au moment o il reut l'acte authentique.

--Nous nous annoncerons rciproquement nos mariages, lui dit-il.

--Ah! vous pousez Eugnie. Eh! bien, j'en suis content, c'est une
bonne fille. Mais, reprit-il frapp tout  coup par une rflexion
lumineuse, elle est donc riche?

--Elle avait, rpondit le prsident d'un air goguenard, prs de dix-neuf
millions, il y a quatre jours; mais elle n'en a plus que dix-sept
aujourd'hui.

Charles regarda le prsident d'un air hbt.

--Dix-sept mil ...

--Dix-sept millions, oui, monsieur. Nous runissons, mademoiselle
Grandet et moi, sept cent cinquante mille livres de rente, en nous
mariant.

--Mon cher cousin, dit Charles en retrouvant un peu d'assurance, nous
pourrons nous pousser l'un l'autre.

--D'accord, dit le prsident. Voici, de plus, une petite caisse que je
dois aussi ne remettre qu' vous, ajouta-t-il en dposant sur une table
le coffret dans lequel tait la toilette.

--H! bien, mon cher ami, dit madame la marquise d'Aubrion en entrant
sans faire attention  Cruchot, ne prenez nul souci de ce que vient de
vous dire ce pauvre monsieur d'Aubrion,  qui la duchesse de Chaulieu
vient de tourner la tte. Je vous le rpte, rien n'empchera votre
mariage ...

--Rien, madame, rpondit Charles. Les trois millions autrefois dus par
mon pre ont t solds hier.

--En argent? dit-elle.

--Intgralement, intrts et capital, et je vais faire rhabiliter sa
mmoire.

--Quelle btise! s'cria la belle-mre.

--Quel est ce monsieur? dit-elle  l'oreille de son gendre, en
apercevant le Cruchot.

--Mon homme d'affaires, lui rpondit-il  voix basse.

La marquise salua ddaigneusement monsieur de Bonfons et sortit.

--Nous nous poussons dj, dit le prsident en prenant sou chapeau.
Adieu, mon cousin.

--Il se moque de moi, ce catacouas de Saumur. J'ai envie de lui donner
six pouces de fer dans le ventre.

Le prsident tait parti. Trois jours aprs, monsieur de Bonfons, de
retour  Saumur, publia son mariage avec Eugnie. Six mois aprs, il
tait nomm conseiller  la Cour royale d'Angers. Avant de quitter
Saumur, Eugnie fit fondre l'or des joyaux si longtemps prcieux  son
coeur, et les consacra, ainsi que les huit mille francs de son cousin, 
un ostensoir d'or et en fit prsent  la paroisse o elle avait tant
pri Dieu pour lui! Elle partagea d'ailleurs son temps entre Angers et
Saumur. Son mari, qui montra du dvouement dans une circonstance
politique, devint prsident de chambre, et enfin premier prsident au
bout de quelques annes. Il attendit impatiemment la rlection gnrale
afin d'avoir un sige  la Chambre. Il convoitait dj la Pairie, et
alors ...

--Alors le roi sera donc son cousin, disait Nanon, la grande Nanon,
madame Cornoiller, bourgeoise de Saumur,  qui sa matresse annonait
les grandeurs auxquelles elle tait appele. Nanmoins monsieur le
prsident de Bonfons (il avait enfin aboli le nom patronymique de
Cruchot) ne parvint  raliser aucune de ses ides ambitieuses. Il
mourut huit jours aprs avoir t nomm dput de Saumur. Dieu, qui voit
tout et ne frappe jamais  faux, le punissait sans doute de ses calculs
et de l'habilet juridique avec laquelle il avait minut, _accurante
Cruchot_, son contrat de mariage o les deux futurs poux se donnaient
l'un  l'autre, _au cas o ils n'auraient pas d'enfants, l'universalit
de leurs biens, meubles et immeubles sans en rien excepter ni rserver,
en toute proprit, se dispensant mme de la formalit de l'inventaire,
sans que l'omission dudit inventaire puisse tre oppose  leurs
hritiers ou ayants cause, entendant que ladite donation soit, etc_.
Cette clause peut expliquer le profond respect que le prsident eut
constamment pour la volont, pour la solitude de madame de Bonfons. Les
femmes citaient monsieur le premier prsident comme un des hommes les
plus dlicats, le plaignaient et allaient jusqu' souvent accuser la
douleur, la passion d'Eugnie, mais comme elles savent accuser une
femme, avec les plus cruels mnagements.

--Il faut que madame la prsidente de Bonfons soit bien souffrante pour
laisser son mari seul. Pauvre petite femme! Gurira-t-elle bientt?
Qu'a-t-elle donc, une gastrite, un cancer? Pourquoi ne voit-elle pas
des mdecins? Elle devient jaune depuis quelque temps; elle devrait
aller consulter les clbrits de Paris. Comment peut-elle ne pas
dsirer un enfant? Elle aime beaucoup son mari, dit-on, comment ne pas
lui donner d'hritier, dans sa position? Savez-vous que cela est
affreux; et si c'tait par l'effet d'un caprice, il serait bien
condamnable. Pauvre prsident!

Doue de ce tact fin que le solitaire exerce par ses perptuelles
mditations et par la vue exquise avec laquelle il saisit les choses qui
tombent dans sa sphre, Eugnie, habitue par le malheur et par sa
dernire ducation  tout deviner, savait que le prsident dsirait sa
mort pour se trouver en possession cette immense fortune, encore
augmente par les successions de son oncle le notaire, et de son oncle
l'abb, que Dieu eut la fantaisie d'appeler  lui. La pauvre recluse
avait piti du prsident. La Providence la vengea des calculs et de
l'infme indiffrence d'un poux qui respectait, comme la plus forte des
garanties, la passion sans espoir dont se nourrissait Eugnie. Donner la
vie  un enfant, n'tait-ce pas tuer les esprances de l'gosme, les
joies de l'ambition caresses par le premier prsident? Dieu jeta donc
des masses d'or  sa prisonnire pour qui l'or tait indiffrent et qui
aspirait au ciel, qui vivait, pieuse et bonne, en de saintes penses,
qui secourait incessamment les malheureux en secret. Madame de Bonfons
fut veuve  trente-six ans, riche de huit cent mille livres de rente,
encore belle, mais comme une femme est belle prs de quarante ans. Son
visage est blanc, repos, calme. Sa voix est douce et recueillie, ses
manires sont simples. Elle a toutes les noblesses de la douleur, la
saintet d'une personne qui n'a pas souill son me au contact du monde,
mais aussi la roideur de la vieille fille et les habitudes mesquines que
donne l'existence troite de la province. Malgr ses huit cent mille
livres de rente, elle vit comme avait vcu la pauvre Eugnie Grandet,
n'allume le feu de sa chambre qu'aux jours o jadis son pre lui
permettait d'allumer le foyer de la salle, et l'teint conformment au
programme en vigueur dans ses jeunes annes. Elle est toujours vtue
comme l'tait sa mre. La maison de Saumur, maison sans soleil, sans
chaleur, sans cesse ombrage, mlancolique, est l'image de sa vie. Elle
accumule soigneusement ses revenus, et peut-tre et-elle sembl
parcimonieuse si elle ne dmentait la mdisance par un noble emploi de
sa fortune. De pieuses et charitables fondations, un hospice pour la
vieillesse et des coles chrtiennes pour les enfants, une bibliothque
publique richement dote, tmoignent chaque anne contre l'avarice que
lui reprochent certaines personnes. Les glises de Saumur lui doivent
quelques embellissements. Madame de Bonfons que, par raillerie, on
appelle _mademoiselle_, inspire gnralement un religieux respect. Ce
noble coeur, qui ne battait que pour les sentiments les plus tendres,
devait donc tre soumis aux calculs de l'intrt humain. L'argent devait
communiquer ses teintes froides  cette vie cleste, et lui donner de la
dfiance pour les sentiments.

--Il n'y a que toi qui m'aimes, disait-elle  Nanon.

La main de cette femme panse les plaies secrtes de toutes les familles.
Eugnie marche au ciel accompagne d'un cortge de bienfaits. La
grandeur de son me amoindrit les petitesses de son ducation et les
coutumes de sa vie premire. Telle est l'histoire de cette femme, qui
n'est pas du monde au milieu du monde; qui, faite pour tre
magnifiquement pouse et mre, n'a ni mari, ni enfants, ni famille.
Depuis quelques jours, il est question d'un nouveau mariage pour elle.
Les gens de Saumur s'occupent d'elle et de monsieur le marquis de
Froidfond dont la famille commence  cerner la riche veuve comme jadis
avaient fait les Cruchot. Nanon et Cornoiller sont, dit-on, dans les
intrts du marquis, mais rien n'est plus faux. Ni la grande Nanon, ni
Cornoiller n'ont assez d'esprit pour comprendre les corruptions du
monde.

Paris, septembre 1833.







End of the Project Gutenberg EBook of Eugenie Grandet, by Honore de Balzac

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information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     https://www.gutenberg.org/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL


