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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10442 ***
+
+LA
+COMÉDIE
+DE LA MORT,
+
+PAR
+THÉOPHILE GAUTIER.
+
+
+1838.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+PORTAIL.
+
+
+Ne trouve pas étrange, homme du monde, artiste,
+Qui que tu sois, de voir par un portail si triste
+S'ouvrir fatalement ce volume nouveau.
+
+Hélas! tout monument qui dresse au ciel son faîte,
+Enfonce autant les pieds qu'il élève la tête.
+Avant de s'élancer tout clocher est caveau,
+
+En bas, l'oiseau de nuit, l'ombre humide des tombes;
+En haut, l'or du soleil, la neige des colombes,
+Des cloches et des chants sur chaque soliveau;
+
+En haut, les minarets et les rosaces frêles,
+Où les petits oiseaux s'enchevêtrent les ailes,
+Les anges accoudés portant des écussons;
+
+L'acanthe et le lotus ouvrant sa fleur de pierre
+Comme un lis séraphique au jardin de lumière;
+En bas, l'arc surbaissé, les lourds piliers saxons;
+
+Les chevaliers couchés de leur long, les mains jointes,
+Le regard sur la voûte et les deux pieds en pointes;
+L'eau qui suinte et tombe avec de sourds frissons.
+
+Mon oeuvre est ainsi faite, et sa première assise
+N'est qu'une dalle étroite et d'une teinte grise
+Avec des mots sculptés que la mousse remplit.
+
+Dieu fasse qu'en passant sur cette pauvre pierre,
+Les pieds des pèlerins n'effacent pas entière
+Cette humble inscription et ce nom qu'on y lit.
+
+Pâles ombres des morts, j'ai pour vos promenades,
+Filé patiemment la pierre en colonnades;
+Dans mon Campo-Santo je vous ai fait un lit!
+
+Vous avez près de vous, pour compagnon fidèle,
+Un ange qui vous fait un rideau de son aile,
+Un oreiller de marbre et des robes de plomb.
+
+Dans le jaspe menteur de vos tombes royales,
+On voit s'entre-baiser les soeurs théologales
+Avec leur auréole et leur vêtement long.
+
+De beaux enfants tout nus, baissant leur torche éteinte,
+poussent autour de vous leur éternelle plainte;
+Un lévrier sculpté vous lèche le talon.
+
+L'arabesque fantasque, après les colonnettes,
+Enlace ses rameaux et suspend ses clochettes
+Comme après l'espalier fait une vigne en fleur.
+
+Aux reflets des vitraux la tombe réjouie,
+Sous cette floraison toujours épanouie,
+D'un air doux et charmant sourit à la douleur.
+
+La mort fait la coquette et prend un ton de reine,
+Et son front seulement sous ses cheveux d'ébène,
+Comme un charme de plus garde un peu de pâleur.
+
+Les émaux les plus vifs scintillent sur les armes,
+L'albâtre s'attendrit et fond en blanches larmes;
+Le bronze semble avoir perdu sa dureté.
+
+Dans leur lit les époux sont arrangés par couples,
+Leurs têtes font ployer les coussins doux et souples,
+Et leur beauté fleurit dans le marbre sculpté.
+
+Ce ne sont que festons, dentelles et couronnes,
+Trèfles et pendentifs et groupes de colonnes
+Où rit la fantaisie en toute liberté.
+
+Aussi bien qu'un tombeau, c'est un lit de parade,
+C'est un trône, un autel, un buffet, une estrade;
+C'est tout ce que l'on veut selon ce qu'on y voit.
+
+Mais pourtant si poussé de quelque vain caprice,
+Dans la nef, vers minuit, par la lune propice,
+Vous alliez soulever le couvercle du doigt,
+
+Toujours vous trouveriez, sous cette architecture,
+Au milieu de la fange et de la pourriture
+Dans le suaire usé le cadavre tout droit,
+
+Hideusement verdi, sans rayon de lumière,
+Sans flamme intérieure illuminant la bière
+Ainsi que l'on en voit dans les Christs aux tombeaux.
+
+Entre ses maigres bras, comme une tendre épouse,
+La mort les tient serrés sur sa couche jalouse
+Et ne lâcherait pas un seul de leurs lambeaux.
+
+A peine, au dernier jour, lèveront-t-ils la tête
+Quand les cieux trembleront au cri de la trompette
+Et qu'un vent inconnu soufflera les flambeaux.
+
+Après le jugement, l'ange en faisant sa ronde
+Retrouvera leurs os sur les débris du monde;
+Car aucun de ceux-là ne doit ressusciter.
+
+Le Christ lui-même irait comme il fit au Lazare
+Leur dire: Levez-vous! que le sépulcre avare
+Ne s'entr'ouvrirait pas pour les laisser monter.
+
+Mes vers sont les tombeaux tout brodés de sculptures,
+Ils cachent un cadavre, et sous leurs fioritures
+Ils pleurent bien souvent en paraissant chanter.
+
+Chacun est le cercueil d'une illusion morte;
+J'enterre là les corps que la houle m'apporte
+Quand un de mes vaisseaux a sombré dans la mer;
+
+Beaux rêves avortés, ambitions déçues,
+Souterraines ardeurs, passions sans issues,
+Tout ce que l'existence a d'intime et d'amer.
+
+L'océan tous les jours me dévore un navire,
+Un récif, près du bord, de sa pointe déchire
+Leurs flancs doublés de cuivre et leur quille de fer.
+
+Combien j'en ai lancé plein d'ivresse et de joie
+Si beaux et si coquets sous leurs flammes de soie.
+Que jamais dans le port mes yeux ne reverront!
+
+Quels passagers charmants, têtes fraîches et rondes,
+Désirs aux seins gonflés, espoirs, chimères blondes;
+Que d'enfants de mon coeur entassés sur le pont!
+
+Le flot a tout couvert de son linceul verdâtre,
+Et les rougeurs de rose, et les pâleurs d'albâtre,
+Et l'étoile et la fleur éclose à chaque front.
+
+Le flux jette à la côte entre le corps du phoque,
+Et les débris de mâts que la vague entre-choque,
+Mes rêves naufragés tout gonflés et tout verts;
+
+Pour ces chercheurs d'un monde étrange et magnifique,
+Colombs qui n'ont pas su trouver leur Amérique,
+En funèbres caveaux creusez-vous, ô mes vers!
+
+Puis montez hardiment comme les cathédrales,
+Allongez-vous en tours, tordez-vous en spirales,
+Enfoncez vos pignons au coeur des cieux ouverts.
+
+Vous, oiseaux de l'amour et de la fantaisie,
+Sonnets, ô blancs ramiers du ciel de poésie,
+Posez votre pied rose au toit de mon clocher.
+
+Messagères d'avril, petites hirondelles,
+Ne fouettez pas ainsi les vitres à coups d'ailes,
+J'ai dans mes bas-reliefs des trous où vous nicher;
+
+Mes vierges vous prendront dans un pli de leur robe,
+L'empereur tout exprès laissera choir son globe,
+Le lotus ouvrira son coeur pour vous cacher.
+
+J'ai brodé mes réseaux des dessins les plus riches,
+Évidé mes piliers, mis des saints dans mes niches,
+Posé mon buffet d'orgue et peint ma voûte en bleu.
+
+J'ai prié saint Éloi de me faire un calice;
+Le roi mage Gaspard, pour le saint sacrifice,
+M'a donné le cinname et le charbon de feu.
+
+Le peuple est à genoux, le chapelain s'affuble
+Du brocart radieux de la lourde chasuble;
+L'église est toute prête; y viendrez-vous, mon Dieu?
+
+
+
+
+
+
+LA COMÉDIE DE LA MORT.
+
+
+
+
+LA VIE DANS LA MORT.
+
+
+
+I.
+
+
+C'était le jour des morts: Une froide bruine
+Au bord du ciel rayé, comme une trame fine,
+ Tendait ses filets gris;
+Un vent de nord sifflait; quelques feuilles rouillées
+Quittaient en frissonnant les cimes dépouillées
+ Des ormes rabougris;
+
+Et chacun s'en allait dans le grand cimetière,
+Morne, s'agenouiller sur le coin de la pierre
+ Qui recouvre les siens,
+Prier Dieu pour leur âme, et, par des fleurs nouvelles,
+Remplacer en pleurant les pâles immortelles
+ Et les bouquets anciens.
+
+Moi, qui ne connais pas cette douleur amère,
+D'avoir couché là-bas ou mon père ou ma mère
+ Sous les gazons flétris,
+Je marchais au hasard, examinant les marbres,
+Ou, par une échappée, entre les branches d'arbres,
+ Les dômes de Paris;
+
+Et, comme je voyais bien des croix sans couronne,
+Bien des fosses dont l'herbe était haute, où personne
+ Pour prier ne venait,
+Une pitié me prit, une pitié profonde
+De ces pauvres tombeaux délaissés, dont au monde
+ Nul ne se souvenait.
+
+Pas un seul brin de mousse à tous ces mausolées,
+Cependant, et des noms de veuves désolées,
+ D'époux désespérés,
+Sans qu'un gramen voilât leurs majuscules noires
+Étalaient hardiment leurs mensonges notoires
+ A tous les yeux livrés.
+
+Ce spectacle me fit sourdre au coeur une idée
+Dont j'ai, depuis ce temps, toujours l'âme obsédée.
+ Si c'était vrai, les morts
+Tordraient leurs bras noueux de rage dans leur bière
+Et feraient pour lever leurs couvercles de pierre
+ D'incroyables efforts!
+
+Peut-être le tombeau n'est-il pas un asile
+Où, sur son chevet dur, on puisse enfin tranquille
+ Dormir l'éternité,
+Dans un oubli profond de toute chose humaine,
+Sans aucun sentiment de plaisir ou de peine
+ D'être ou d'avoir été.
+
+Peut-être n'a-t-on pas sommeil! Et quand la pluie
+Filtre jusques à vous, l'on a froid, l'on s'ennuie
+ Dans sa fosse tout seul.
+Oh! que l'on doit rêver tristement dans ce gîte
+Où pas un mouvement, pas une onde n'agite
+ Les plis droits du linceul!
+
+Peut-être aux passions qui nous brûlaient, émue,
+La cendre de nos coeurs vibre encore et remue
+ Par-delà le tombeau,
+Et qu'un ressouvenir de ce monde dans l'autre,
+D'une vie autrefois enlacée à la nôtre,
+ Traîne quelque lambeau.
+
+Ces morts abandonnés sans doute avaient des femmes,
+Quelque chose de cher et d'intime; des âmes
+ Pour y verser la leur;
+S'ils étaient éveillés au fond de cette tombe,
+Où jamais une larme avec des fleurs ne tombe,
+ Quelle affreuse douleur!
+
+Sentir qu'on a passé sans laisser plus de marque
+Qu'au dos de l'océan le sillon d'une barque;
+ Que l'on est mort pour tous;
+Voir que vos mieux aimés si vite vous oublient,
+Et qu'un saule pleureur aux longs bras qui se plient
+ Seul se plaigne sur vous.
+
+Au moins, si l'on pouvait, quand la lune blafarde,
+Ouvrant ses yeux sereins aux cils d'argent regarde
+ Et jette un reflet bleu
+Autour du cimetière, entre les tombes blanches,
+Avec le feu follet dans l'herbe et sous les branches,
+ Se promener un peu!
+
+S'en revenir chez soi, dans la maison, théâtre
+De sa première vie, et frileux, près de l'âtre,
+ S'asseoir dans son fauteuil,
+Feuilleter ses bouquins et fouiller son pupitre
+Jusqu'au moment où l'aube illuminant la vitre,
+ Vous renvoie au cercueil.
+
+Mais non; il faut rester sur son lit mortuaire,
+N'ayant pour se couvrir que le lin du suaire,
+ N'entendant aucun bruit,
+Sinon le bruit du ver qui se traîne et chemine
+Du côté de sa proie, ouvrant sa sourde mine,
+ Ne voyant que la nuit.
+
+Puis, s'ils étaient jaloux, les morts, tout ce que Dante
+A placé de tourments dans sa spirale ardente
+ Près des leurs seraient doux.
+Amants, vous qui savez ce qu'est la jalousie,
+Ce qu'on souffre de maux à cette frénésie,
+ Un cadavre jaloux!
+
+Impuissance et fureur! Être là, dans sa fosse,
+Quand celle qu'on aimait de tout son amour, fausse
+ Aux beaux serments jurés,
+En se raillant de vous, dans d'autres bras répète
+Ce qu'elle vous disait, rouge et penchant la tête
+ Avec des mots sacrés.
+
+Et ne pouvoir venir, quelque nuit de décembre,
+Pendant qu'elle est au bal, se tapir dans sa chambre,
+ Et lorsque, de retour,
+Rieuse, elle défait au miroir sa toilette,
+Dans le cristal profond réfléchir son squelette
+ Et sa poitrine à jour,
+
+Riant affreusement, d'un rire sans gencive,
+Marbrer de baisers froids sa gorge convulsive,
+ Et, tenaillant sa main,
+Sa main blanche et rosée avec sa main osseuse,
+Faire râler ces mots d'une voix caverneuse
+ Qui n'a plus rien d'humain:
+
+«Femme, vous m'avez fait des promesses sans nombre.
+Si vous oubliez, vous, dans ma demeure sombre,
+ Moi je me ressouviens.
+Vous avez dit à l'heure où la mort me vint prendre,
+Que vous me suivriez bientôt; lassé d'attendre,
+ Pour vous chercher je viens!»
+
+Dans un repli de moi, cette pensée étrange
+Est là comme un cancer qui m'use et qui me mange;
+ Mon oeil en devient creux;
+Sur mon front nuager de nouveaux plis se fouillent,
+De cheveux et de chair mes tempes se dépouillent,
+ Car ce serait affreux!
+
+La mort ne serait plus le remède suprême;
+L'homme, contre le sort, dans la tombe elle-même
+ N'aurait pas de recours,
+Et l'on ne pourrait plus se consoler de vivre,
+Par l'espoir tant fêté du calme qui doit suivre
+ L'orage de nos jours.
+
+
+
+II.
+
+
+Dans le fond de mon âme, agitant ma pensée,
+Je restais là rêveur et la tête baissée
+ Debout contre un tombeau.
+C'était un marbre neuf, et sur la blanche épaule
+D'un génie éploré, les longs cheveux d'un saule
+ Tombaient comme un manteau.
+
+La bise feuille à feuille emportait la couronne
+Dont les débris jonchaient le fût de la colonne;
+ On aurait dit les pleurs
+Que sur la jeune fille, au printemps moissonnée,
+Pauvre fleur du matin, avant midi fanée,
+ Versaient les autres fleurs.
+
+La lune entre les ifs faisait luire sa corne;
+De grands nuages noirs couraient sur le ciel morne
+ Et passaient par devant;
+Les feux follets valsaient autour du cimetière,
+Et le saule pleureur secouait sa crinière
+ Éparpillée au vent.
+
+On entendait des bruits venus de l'autre monde,
+Des soupirs de terreur et d'angoisse profonde,
+ Des voix qui demandaient
+Quand donc à leurs tombeaux l'on mettrait des fleurs neuves,
+Comment allait la terre, et pourquoi donc leurs veuves
+ Aussi longtemps tardaient?
+
+Tout à coup... j'ose à peine en croire mon oreille,
+Sous le marbre entr'ouvert, ô terreur! ô merveille!
+ J'entendis qu'on parlait.
+C'était un dialogue, et, du fond de la fosse,
+A la première voix, une voix aigre et fausse
+ Par instant se mêlait.
+
+Le froid me prit. Mes dents d'épouvante claquèrent;
+Mes genoux chancelants sous moi s'entrechoquèrent.
+ Je compris que le ver
+Consommait son hymen avec la trépassée,
+Eveillée en sursaut dans sa couche glacée,
+ Par cette nuit d'hiver.
+
+
+LA TRÉPASSÉE.
+
+Est-ce une illusion? Cette nuit tant rêvée,
+La nuit du mariage elle est donc arrivée?
+ C'est le lit nuptial.
+Voici l'heure où l'époux, jeune et parfumé, cueille
+La beauté de l'épouse, et sur son front effeuille
+ L'oranger virginal.
+
+
+LE VER.
+
+Cette nuit sera longue, ô blanche trépassée,
+Avec moi, pour toujours, la mort t'a fiancée;
+ Ton lit c'est le tombeau.
+Voici l'heure où le chien contre la lune aboie,
+Où le pâle vampire erre et cherche sa proie,
+ Où descend le corbeau.
+
+
+LA TRÉPASSÉE.
+
+Mon bien-aimé, viens donc! l'heure est déjà passée
+Oh! tiens-moi sur ton coeur, entre tes bras pressée.
+ J'ai bien peur, j'ai bien froid.
+Réchauffe à tes baisers ma bouche qui se glace.
+Oh! viens, je tâcherai de te faire une place
+ Car le lit est étroit!
+
+
+LE VER.
+
+Cinq pieds de long sur deux de large. La mesure
+Est prise exactement; cette couche est trop dure,
+ L'époux ne viendra pas.
+Il n'entend pas tes cris. Il rit dans quelque fête.
+Allons, sur ton chevet repose en paix ta tête
+ Et recroise tes bras.
+
+
+LA TRÉPASSÉE.
+
+Quel est donc ce baiser humide et sans haleine,
+Cette bouche sans lèvres est-ce une bouche humaine,
+ Est-ce un baiser vivant?
+O prodige! A ma droite, à ma gauche, personne.
+Mes os craquent d'horreur, toute ma chair frissonne
+ Comme un tremble au grand vent.
+
+
+LE VER.
+
+Ce baiser c'est le mien: je suis le ver de terre;
+Je viens pour accomplir le solennel mystère.
+ J'entre en possession;
+Me voilà ton époux, je te serai fidèle.
+Le hibou tout joyeux fouettant l'air de son aile
+ Chante notre union.
+
+
+LA TRÉPASSÉE.
+
+Oh! si quelqu'un passait auprès du cimetière!
+J'ai beau heurter du front les planches de ma bière,
+ Le couvercle est trop lourd!
+Le fossoyeur dort mieux que les morts qu'il enterre.
+Quel silence profond! la route est solitaire;
+ L'écho lui-même est sourd.
+
+
+LE VER.
+
+A moi tes bras d'ivoire, à moi ta gorge blanche,
+A moi tes flancs polis avec ta belle hanche
+ A l'ondoyant contour;
+A moi tes petits pieds, ta main douce et ta bouche,
+Et ce premier baiser que ta pudeur farouche
+ Refusait à l'amour.
+
+
+LA TRÉPASSÉE.
+
+C'en est fait! c'en est fait! Il est là! sa morsure
+M'ouvre au flanc une lame et profonde blessure;
+ Il me ronge le coeur.
+Quelle torture! O Dieu, quelle angoisse cruelle!
+Mais que faites-vous donc lorsque je vous appelle,
+ O ma mère, ô ma soeur?
+
+
+LE VER.
+
+Dans leur âme déjà ta mémoire est fanée,
+Et pourtant sur ta fosse, ô pauvre abandonnée,
+ L'oranger est tout frais.
+La tenture funèbre à peine repliée,
+Comme un songe d'hier elles t'ont oubliée,
+ Oubliée à jamais.
+
+
+LA TRÉPASSÉE.
+
+L'herbe pousse plus vite au coeur que sur la fosse;
+Une pierre, une croix, le terrain qui se hausse,
+ Disent qu'un mort est là.
+Mais quelle croix fait voir une tombe dans l'âme!
+Oubli! seconde mort, néant que je réclame,
+ Arrivez, me voilà!
+
+
+LE VER.
+
+Console-toi.--La mort donne la vie.--Eclose
+A l'ombre d'une croix l'églantine est plus rose
+ Et le gazon plus vert.
+La racine des fleurs plongera sous tes côtes;
+A la place où tu dors les herbes seront hautes;
+ Aux mains de Dieu tout sert!
+
+
+Un mort qu'ils réveillaient les pria de se taire;
+Un pâle éclair parti non du ciel mais de terre
+ Me fit dans leurs tombeaux
+Voir tous les trépassés cadavres ou squelettes,
+Avec leurs os jaunis ou leurs chairs violettes,
+ S'en allant par lambeaux;
+
+Les jeunes et les vieux, peuple du cimetière,
+Pauvres morts oubliés n'entendant sur leur pierre
+ Gémir que l'ouragan,
+Et dévorés d'ennui dans leur froide demeure,
+De leurs yeux sans regard cherchant à savoir l'heure
+ A l'éternel cadran.
+
+Puis tout devint obscur, et je repris ma route,
+Pâle d'avoir tant vu, plein d'horreur et de doute,
+ L'esprit et le corps las;
+Et me suivant partout, mille cloches fêlées,
+Comme des voix de mort me jetaient par volées
+ Les râlements du glas.
+
+
+
+III.
+
+
+Et je rentrai chez moi.--De lugubres pensées
+Tournaient devant mes yeux sur leurs ailes glacées
+ Et me rasaient le front.
+Comme on voit sur le soir autour des cathédrales,
+Des essaims de corbeaux dérouler leurs spirales
+ Et voltiger en rond.
+
+Dans ma chambre, où tremblait une jaune lumière,
+Tout prenait une forme horrible et singulière,
+ Un aspect effrayant.
+Mon lit était la bière et ma lampe le cierge,
+Mon manteau déployé le drap noir qu'on asperge
+ Sous la porte en priant.
+
+Dans son cadre terni, le pâle Christ d'ivoire
+Cloué les bras en croix sur son étoffe noire,
+ Redoublait de pâleur;
+Et comme au Golgotha, dans sa dure agonie,
+Les muscles en relief de sa face jaunie
+ Se tordaient de douleur.
+
+Les tableaux ravivant leurs nuances éteintes
+Aux reflets du foyer prenaient d'étranges teintes,
+ Et, d'un air curieux,
+Comme des spectateurs aux loges d'un théâtre,
+Vieux portraits enfumés, pastels aux tons de plâtre,
+ Ouvraient tout grands leurs yeux.
+
+Une tête de mort sur nature moulée
+Se détachait en blanc, grimaçante et pelée,
+ Sous un rayon blafard.
+Je la vis s'avancer au bord de la console;
+Ses mâchoires semblaient rechercher leur parole
+ Et ses yeux leur regard.
+
+De ses orbites noirs où manquaient les prunelles,
+Jaillirent tout à coup de fauves étincelles
+ Comme d'un oeil vivant.
+Une haleine passa par ses dents déchaussées...
+Les rideaux à plis droits tombaient sur les croisées;
+ Ce n'était pas le vent.
+
+Faible comme ces voix que l'on entend en rêve,
+Triste comme un soupir des vagues sur la grève
+ J'entendis une voix.
+Or, comme ce jour-là j'avais vu tant de choses,
+Tant d'effets merveilleux dont j'ignorais les causes,
+ J'eus moins peur cette fois.
+
+
+RAPHAEL.
+
+Je suis le Raphaël, le Sanzio, le grand maître!
+O frère, dis-le-moi, peux-tu me reconnaître
+ Dans ce crâne hideux?
+Car je n'ai rien parmi ces plâtres et ces masques,
+Tous ces crânes luisants, polis comme des casques,
+ Qui me distingue d'eux.
+
+Et pourtant c'est bien moi! Moi, le divin jeune homme,
+Le roi de la beauté, la lumière de Rome,
+ Le Raphaël d'Urbin!
+L'enfant aux cheveux bruns qu'on voit aux galeries,
+Mollement accoudé, suivre ses rêveries,
+ La tête dans sa main.
+
+O ma Fornarina! ma blanche bien aimée,
+Toi qui dans un baiser pris mon âme pâmée
+ Pour la remettre au ciel;
+Voilà donc ton amant, le beau peintre au nom d'ange,
+Cette tête qui fait une grimace étrange:
+ Eh bien, c'est Raphaël!
+
+Si ton ombre endormie au fond de la chapelle
+S'éveillait et venait à ma voix qui t'appelle,
+ Oh! je te ferais peur!
+Que le marbre entr'ouvert sur ta tête retombe.
+Ne viens pas! ne viens pas et garde dans ta tombe
+ Le rêve de ton coeur.
+
+Analyseurs damnés, abominable race,
+Hyènes qui suivez le cortége à la trace
+ Pour déterrer le corps;
+Aurez-vous bientôt fait de déclouer les bières,
+Pour mesurer nos os et peser nos poussières;
+ Laissez dormir les morts!
+
+Mes maîtres, savez-vous, qui donc a pu le dire?
+Ce qu'on sent quand la scie avec ses dents déchire
+ Nos lambeaux palpitants.
+Savez-vous si la mort n'est pas une autre vie,
+Et si quand leur dépouille à la tombe est ravie
+ Les aïeux sont contents?
+
+Ah! vous venez fouiller de vos ongles profanes
+Nos tombeaux violés, pour y prendre nos crânes,
+ Vous êtes bien hardis.
+Ne craignez vous donc pas qu'un beau jour, pâle et blême,
+Un trépassé se lève et vous dise: Anathème!
+ Comme je vous le dis.
+
+Vous imaginez donc, dans cette pourriture,
+Surprendre les secrets de la mère nature
+ Et le travail de Dieu?
+Ce n'est pas par le corps qu'on peut comprendre l'âme.
+Le corps n'est que l'autel, le génie est la flamme;
+ Vous éteignez le feu!
+
+O mes Enfants-Jésus! O mes brunes madones!
+O vous qui me devez vos plus fraîches couronnes,
+ Saintes du paradis!
+Les savants font rouler mon crâne sur la terre,
+Et vous souffrez cela sans prendre le tonnerre,
+ Sans frapper ces maudits!
+
+Il est donc vrai! Le ciel a perdu sa puissance.
+Le Christ est mort, le siècle a pour Dieu, la science,
+ Pour foi, la liberté.
+Adieu les doux parfums de la rose mystique;
+Adieu l'amour; adieu la poésie antique;
+ Adieu sainte beauté!
+
+Vos peintres auront beau, pour voir comme elle est faite,
+Tourner entre leurs mains et retourner ma tête,
+ Mon secret est à moi.
+Ils copieront mes tons, ils copieront mes poses,
+Mais il leur manquera ce que j'avais, deux choses,
+ L'amour avec la foi!
+
+Dites qui d'entre vous, fils de ce siècle infâme,
+Peut rendre saintement la beauté de la femme;
+ Aucun, hélas! aucun.
+Pour vos petits boudoirs, il faut des priapées;
+Qui vous jette un regard, ô mes vierges drapées,
+ O mes saintes! Pas un.
+
+L'aiguille a fait son tour. Votre tâche est finie,
+Comme un pâle vieillard le siècle à l'agonie
+ Se lamente et se tord.
+L'ange du jugement embouche la trompette
+Et la voix va crier: Que justice soit faite,
+ Le genre humain est mort!
+
+
+Je n'entendis plus rien. L'aube aux lèvres d'opale,
+Tout endormie encor, sur le vitrage pâle
+ Jetait un froid rayon,
+Et je vis s'envoler, comme on voit quelque orfraye,
+Que sous l'arceau gothique une lueur effraye,
+ L'étrange vision!
+
+
+
+
+LA MORT DANS LA VIE.
+
+
+
+IV.
+
+
+La mort est multiforme, elle change de masque
+Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque;
+ Elle sait se farder,
+Et ce n'est pas toujours cette maigre carcasse,
+Qui vous montre les dents et vous fait la grimace
+ Horrible à regarder.
+
+Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetière,
+Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre
+ A l'ombre des arceaux;
+Tous ne sont pas vêtus de la pâle livrée,
+Et la porte sur tous n'est pas encor murée
+ Dans la nuit des caveaux.
+
+Il est des trépassés de diverse nature,
+Aux uns la puanteur avec la pourriture,
+ Le palpable néant,
+L'horreur et le dégoût, l'ombre profonde et noire,
+Et le cercueil avide entr'ouvrant sa mâchoire
+ Comme un monstre béant.
+
+Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en épouvante
+Passer et repasser dans la cité vivante
+ Sous leur linceul de chair,
+L'invisible néant, la mort intérieure
+Que personne ne sait, que personne ne pleure,
+ Même votre plus cher.
+
+Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funèbres
+Visiter les tombeaux inconnus ou célèbres,
+ De marbre ou de gazon;
+Qu'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupière amie
+Sous l'ombrage des ifs à jamais endormie,
+ Qu'on soit en pleurs ou non,
+
+On dit: Ceux-là sont morts. La mousse étend son voile
+Sur leurs noms effacés; le ver file sa toile
+ Dans le trou de leurs yeux;
+Leurs cheveux ont percé les planches de la bière,
+A côté de leurs os, leur chair tombe en poussière
+ Sur les os des aïeux.
+
+Leurs héritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent;
+C'est à peine à présent si leurs chiens s'en souviennent.
+ Enfumés et poudreux,
+Leurs portraits adorés traînent dans les boutiques,
+Leurs jaloux d'autrefois font leurs panégyriques;
+ Tout est fini pour eux.
+
+L'ange de la douleur, sur leur tombe en prière,
+Est seul à les pleurer de ses larmes de pierre.
+ Comme le ver leur corps,
+L'oubli ronge leur nom avec sa lune sourde;
+Ils ont pour draps de lit six pieds de terre lourde.
+ Ils sont morts! et bien morts!
+
+Et peut-être une larme à votre âme échappée
+Sur leur cendre, de pluie et de neige trempée,
+ Filtre insensiblement.
+Qui les va réjouir dans leur triste demeure;
+Et leur coeur desséché, comprenant qu'on les pleure,
+ Retrouve un battement.
+
+Mais personne ne dit, voyant un mort de l'âme:
+Paix et repos sur toi! L'on refuse à la lame
+ Ce qu'on donne au fourreau;
+L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie,
+L'âme se brise et meurt sans que nul s'en effraie
+ Et lui dresse un tombeau.
+
+Et cependant il est d'horribles agonies
+Qu'on ne saura jamais; des douleurs infinies
+ Que l'on n'aperçoit pas.
+Il est plus d'une croix au calvaire de l'âme
+Sans l'auréole d'or, et sans la blanche femme
+ Echevelée au bas.
+
+Toute âme est un sépulcre où gisent mille choses;
+Des cadavres hideux dans des figures roses
+ Dorment ensevelis.
+On retrouve toujours les larmes sous le rire,
+Les morts sous les vivants, et l'homme est à vrai dire
+ Une Nécropolis.
+
+Les tombeaux déterrés des vieilles cités mortes,
+Les chambres et les puits de la Thèbe aux cent portes
+ Ne sont pas si peuplés,
+On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes,
+Un plus vaste fouillis d'ossements et de têtes
+ Aux ruines mêlés.
+
+L'on en voit qui n'ont pas d'épitaphe à leurs tombes,
+Et de leurs trépassés font comme aux catacombes
+ Un grand entassement;
+Dont le coeur est un champ uni, sans croix ni pierres,
+Et que l'aveugle Mort de diverses poussières
+ Remplit confusément.
+
+D'autres, moins oublieux, ont des caves funèbres
+Où sont rangés leurs morts, comme celles des Guèbres
+ Ou des Égyptiens;
+Tout autour de leur coeur sont debout les momies,
+Et l'on y reconnaît les figures blêmies
+ De leurs amours anciens.
+
+Dans un pur souvenir chastement embaumée
+Ils gardent au fond d'eux l'âme qu'ils ont aimée;
+ Triste et charmant trésor!
+La mort habite en eux au milieu de la vie;
+Ils s'en vont poursuivant la chère ombre ravie
+ Qui leur sourit encor.
+
+Où ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette?
+Quel foyer réunit la famille complète
+ En cercle chaque soir?
+Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse être,
+Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maître
+ Avec un manteau noir?
+
+Cette petite fleur, qui, toute réjouie,
+Fait baiser au soleil sa bouche épanouie,
+ Est fille de la mort.
+En plongeant sous le sol, peut-être sa racine,
+Dans quelque cendre chère a pris l'odeur divine
+ Qui vous charme si fort.
+
+O fiancés d'hier, encore amants, l'alcôve
+Où nichent vos amours, à quelque vieillard chauve
+ A servi comme à vous;
+Avant vos doux soupirs elle a redit son râle,
+Et son souvenir mêle une odeur sépulcrale
+ A vos parfums d'époux!
+
+Où donc poser le pied qu'on ne foule une tombe?
+Ah! lorsque l'on prendrait son aile à la colombe,
+ Ses pieds au daim léger;
+Qu'on irait demander au poisson sa nageoire,
+On trouvera partout l'hôtesse blanche et noire
+ Prête à vous héberger.
+
+Cessez donc, cessez donc, ô vous, les jeunes mères
+Berçant vos fils aux bras des riantes chimères,
+ De leur rêver un sort;
+Filez-leur un suaire avec le lin des langes.
+Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges,
+ Sont condamnés à mort!
+
+
+
+V.
+
+
+A travers les soupirs les plaintes et le râle
+Poursuivons jusqu'au bout la funèbre spirale
+ De ses détours maudits.
+Notre guide n'est pas Virgile le poëte,
+La Béatrix vers nous ne penche pas la tête
+ Du fond du paradis.
+
+Pour guide nous avons une vierge au teint pâle
+Qui jamais ne reçut le baiser d'or du hâle
+ Des lèvres du soleil.
+Sa joue est sans couleur et sa bouche bleuâtre,
+Le bouton de sa gorge est blanc comme l'albâtre
+ Au lieu d'être vermeil.
+
+Un souffle fait plier sa taille délicate,
+Ses bras, plus transparents que le jaspe ou l'agate,
+ Pendent languissamment;
+Sa main laisse échapper une fleur qui se fane,
+Et, ployée à son dos, son aile diaphane
+ Reste sans mouvement.
+
+Plus sombres que la nuit, plus fixes que la pierre,
+Sous leur sourcil d'ébène et leur longue paupière
+ Luisent ses deux grands yeux,
+Comme l'eau du Léthé qui va muette et noire,
+Ses cheveux débordés baignent sa chair d'ivoire
+ A flots silencieux.
+
+Des feuilles de ciguë avec des violettes
+Se mêlent sur son front aux blanches bandelettes,
+ Chaste et simple ornement;
+Quant au reste, elle est nue, et l'on rit et l'on tremble
+En la voyant venir; car elle a tout ensemble
+ L'air sinistre et charmant.
+
+Quoiqu'elle ait mis le pied dans tous les lits du monde
+Sous sa blanche couronne elle reste inféconde
+ Depuis l'éternité.
+L'ardent baiser s'éteint sur la lèvre fatale
+Et personne n'a pu cueillir la rose pâle
+ De sa virginité.
+
+C'est par elle qu'on pleure et qu'on se désespère:
+C'est elle qui ravit au giron de la mère
+ Son doux et cher souci;
+C'est elle qui s'en va se coucher, la jalouse,
+Entre les deux amants, et qui veut qu'on l'épouse
+ A son tour elle aussi.
+
+Elle est amère et douce, elle est méchante et bonne;
+Sur chaque front illustre elle met la couronne
+ Sans peur ni passion.
+Amère aux gens heureux et douce aux misérables,
+C'est la seule qui donne aux grands inconsolables
+ Leur consolation.
+
+Elle prête des lits à ceux qui, sur le monde,
+Comme le Juif errant, font nuit et jour leur ronde
+ Et n'ont jamais dormi.
+A tous les parias elle ouvre son auberge,
+Et reçoit aussi bien la Phryné que la vierge,
+ L'ennemi que l'ami.
+
+Sur les pas de ce guide au visage impassible,
+Nous marchons en suivant la spirale terrible
+ Vers le but inconnu,
+Par un enfer vivant sans caverne ni gouffre,
+Sans bitume enflammé, sans mers aux flots de soufre,
+ Sans Belzébuth cornu.
+
+Voici contre un carreau comme un reflet de lampe
+Avec l'ombre d'un homme. Allons, montons la rampe,
+ Approchons et voyons.
+Ah! c'est toi, docteur Faust! Dans la même posture
+Du sorcier de Rembrandt sur la noire peinture
+ Aux flamboyants rayons.
+
+Quoi! tu n'as pas brisé tes fioles d'alchimiste,
+Et tu penches toujours ton grand front chauve et triste
+ Sur quelque manuscrit!
+Dans ton livre, aux lueurs de ce soleil mystique,
+Quoi! tu cherches encor le mot cabalistique
+ Qui fait venir l'Esprit.
+
+Eh bien! Scientia, ta maîtresse adorée
+A tes chastes désirs s'est-elle enfin livrée?
+ Ou, comme au premier jour,
+N'en es-tu qu'à baiser sa robe ou sa pantoufle,
+Ta poitrine asthmatique a-t-elle encor du souffle
+ Pour un soupir d'amour?
+
+Quel sable, quel corail a ramené ta sonde?
+As-tu touché le fond des sagesses du monde?
+ En puisant à ton puits,
+Nous as-tu dans ton seau fait monter toute nue
+La blanche Vérité jusqu'ici méconnue?
+ Arbre, où sont donc tes fruits?
+
+
+FAUST.
+
+J'ai plongé dans la mer sous le dôme des ondes;
+Les grands poissons jetaient leurs ondes vagabondes
+ Jusques au fond des eaux;
+Léviathan fouettait l'abîme de sa queue,
+Les Syrènes peignaient leur chevelure bleue
+ Sur les bancs de coraux.
+
+La seiche horrible à voir, le polype difforme,
+Tendaient leurs mille bras, le caïman énorme
+ Roulait ses gros yeux verts;
+Mais je suis remonté, car je manquais d'haleine;
+C'est un manteau bien lourd pour une épaule humaine
+ Que le manteau des mers!
+
+Je n'ai pu de mon puits tirer que de l'eau claire;
+Le Sphinx interrogé continue à se taire;
+ Si chauve et si cassé,
+Hélas! j'en suis encore à peut-être, et que sais-je?
+Et les fleurs de mon front ont fait comme une neige
+ Aux lieux où j'ai passé.
+
+Malheureux que je suis d'avoir sans défiance
+Mordu les pommes d'or de l'arbre de science!
+ La science est la mort.
+Ni l'upa de Java, ni l'euphorbe d'Afrique,
+Ni le mancenilier au sommeil magnétique.
+ N'ont un poison plus fort.
+
+Je ne crois plus à rien. J'allais, de lassitude,
+Quand vous êtes venus, renoncer à l'étude
+ Et briser mes fourneaux.
+Je ne sens plus en moi palpiter une fibre,
+Et comme un balancier seulement mon coeur vibre
+ A mouvements égaux.
+
+Le néant! Voilà donc ce que l'on trouve au terme!
+Comme une tombe, un mort, ma cellule renferme
+ Un cadavre vivant.
+C'est pour arriver là que j'ai pris tant de peine,
+Et que j'ai sans profit, comme on fait d'une graine,
+ Semé mon âme au vent.
+
+Un seul baiser, ô douce et blanche Marguerite,
+Pris sur ta bouche en fleur, si fraîche et si petite,
+ Vaut mieux que tout cela.
+Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre;
+Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre.
+ Aimez, car tout est là!
+
+
+
+VI.
+
+
+La spirale sans fin dans le vide s'enfonce;
+Tout autour, n'attendant qu'une fausse réponse
+ Pour vous pomper le sang,
+Sur leurs grands piédestaux semés d'hiéroglyphes,
+Des Sphinx aux seins pointus, aux doigts armés de griffes,
+ Roulent leur oeil luisant.
+
+En passant devant eux, à chaque pas l'on cogne
+Des os demi rongés, des restes de charogne,
+ Des crânes sonnant creux.
+On voit de chaque trou sortir des jambes raides,
+Des apparitions monstrueusement laides
+ Fendent l'air ténébreux.
+
+C'est ici que l'énigme est encor sans Oedipe,
+Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe
+ L'antique obscurité.
+C'est ici que la mort propose son problème,
+Et que le voyageur, devant sa face blême
+ Recule épouvanté.
+
+Ah que de nobles coeurs et que d'âmes choisies,
+Vainement, à travers toutes les poésies,
+ Toutes les passions,
+Ont poursuivi le mot de la page fatale
+Dont les os gisent là sans pierre sépulcrale
+ Et sans inscriptions!
+
+Combien, don Juans obscurs, ont leurs listes remplies
+Et qui cherchent encor! Que de lèvres pâlies
+ Sous les plus doux baisers,
+Et qui n'ont jamais pu se joindre à leur chimère!
+Que de désirs au ciel sont remontés de terre
+ Toujours inapaisés!
+
+Il est des écoliers qui voudraient tout connaître,
+Et qui ne trouvent pas pour valet et pour maître
+ De Méphistophélès.
+Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite
+Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu déshérite;
+ Tous ceux-là, plaignez-les!
+
+Car ils souffrent un mal, hélas! inguérissable;
+Ils mêlent une larme à chaque grain de sable
+ Que le temps laisse choir.
+Leur coeur, comme un orfraie au fond d'une ruine,
+Râle piteusement dans leur maigre poitrine
+ L'hymne du désespoir.
+
+Leur vie est comme un bois à la fin de l'automne,
+Chaque souffle qui passe arrache à leur couronne
+ Quelque reste de vert.
+Et leurs rêves en pleurs s'en vont fendant les nues,
+Silencieux, pareils à des files de grues
+ Quand approche l'hiver.
+
+Leurs tourments ne sont point redits par le poète;
+Martyrs de la pensée, ils n'ont pas sur leur tête
+ L'auréole qui luit;
+Par les chemins du monde ils marchent sans cortége,
+Et sur le sol glacé tombent comme la neige
+ Qui descend dans la nuit.
+
+Comme je m'en allais, ruminant ma pensée,
+Triste, sans dire mot, sous la voûte glacée,
+ Par le sentier étroit;
+S'arrêtant tout à coup, ma compagne blafarde
+Me dit en étendant sa main frêle: Regarde
+ Du côté de mon doigt.
+
+C'était un cavalier avec un grand panache,
+De longs cheveux bouclés, une noire moustache
+ Et des éperons d'or;
+Il avait le manteau, la rapière et la fraise,
+Ainsi qu'un raffiné du temps de Louis treize,
+ Et semblait jeune encor.
+
+Mais en regardant bien, je vis que sa perruque
+Sous ses faux cheveux bruns laissait près de sa nuque
+ Passer des cheveux blancs;
+Son front, pareil au front de la mer soucieuse,
+Se ridait à longs plis; sa joue était si creuse
+ Que l'on comptait ses dents.
+
+Malgré le fard épais dont elle était plâtrée,
+Comme un marbre couvert d'une gaze pourprée
+ Sa pâleur transperçait;
+A travers le carmin qui colorait sa lèvre,
+Sous son rire d'emprunt on voyait que la fièvre
+ Chaque nuit le baisait.
+
+Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre
+Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre,
+ Ni larmes ni regard.
+Diamant enchâssé dans sa morne prunelle
+Brillait d'un éclat fixe, une froide étincelle.
+ C'était bien un vieillard!
+
+Comme l'arche d'un pont son dos faisait la voûte,
+Ses pieds endoloris, tout gonflés par la goutte.
+ Chancelaient sous son poids.
+Ses mains pâles tremblaient; ainsi tremblent les vagues,
+Sous les baisers du Nord, et laissaient fuir leurs bagues
+ Trop larges pour ses doigts.
+
+Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse,
+Formait une alliance étrange et monstrueuse.
+ C'était plus triste à voir
+Et plus laid, qu'un cercueil chez des filles de joie,
+Qu'un squelette paré d'une robe de soie,
+ Qu'une vieille au miroir.
+
+Confiant à la nuit son amoureuse plainte,
+Il attendait devant une fenêtre éteinte,
+ Sous un balcon désert.
+Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage,
+Nul soleil de beauté ne montrait son visage
+ Au fond du ciel ouvert.
+
+Dis, que fais-tu donc là, vieillard, dans les ténèbres,
+Par une de ces nuits où les essaims funèbres
+ S'envolent des tombeaux?
+Que vas-tu donc chercher si loin, si tard, à l'heure
+Où l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure
+ Sans page et sans flambeaux?
+
+Tu n'as plus l'âge où tout vous rit et vous accueille,
+Où la vierge répand à vos pieds, feuille à feuille,
+ La fleur de sa beauté.
+Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenêtres;
+Tu n'es bon qu'à dormir auprès de tes ancêtres
+ Sous un marbre sculpté.
+
+Entends-tu le hibou qui jette ses cris aigres?
+Entends-tu dans les bois hurler les grands loups maigres?
+ O vieillard sans raison!
+Rentre, c'est le moment où la lune réveille
+Le vampire blafard sur sa couche vermeille;
+ Rentre dans ta maison.
+
+Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile,
+Personne ne t'écoute, et ta cape ruisselle
+ Des pleurs de l'ouragan...
+Il ne me répond rien; dites quel est cet homme
+O mort, et savez-vous le nom dont on le nomme!
+ Cet homme, c'est don Juan.
+
+
+
+VII.
+
+
+DON JUAN.
+
+Heureux adolescents, dont le coeur s'ouvre à peine
+Comme une violette à la première haleine
+ Du printemps qui sourit,
+Ames couleurs de lait, frais buissons d'aubépine
+Où, sous le pur rayon, dans la pluie argentine
+ Tout gazouille et fleurit.
+
+O vous tous qui sortez des bras de votre mère
+Sans connaître la vie et la science amère,
+ Et qui voulez savoir,
+Poètes et rêveurs, plus d'une fois, sans doute,
+Aux lisières des bois, en suivant votre route
+ Dans la rougeur du soir,
+
+A l'heure enchanteresse, où sur le bout des branches
+On voit se becqueter les tourterelles blanches
+ Et les bouvreuils au nid,
+Quand la nature lasse en s'endormant soupire,
+Et que la feuille au vent vibre comme une lyre
+ Après le chant fini;
+
+Quand le calme et l'oubli viennent à toutes choses
+Et que le sylphe rentre au pavillon des roses
+ Sous les parfums plié;
+Emus de tout cela, pleins d'ardeurs inquiètes
+Vous avez souhaité ma liste et mes conquêtes;
+ Vous m'avez envié
+
+Les festins, les baisers sur les épaules nues,
+Toutes ces voluptés à votre âge inconnues,
+ Aimable et cher tourment!
+Zerbine, Elvire, Anna, mes Romaines jalouses,
+Mes beaux lis d'Albion, mes brunes Andalouses,
+ Tout mon troupeau charmant.
+
+Et vous vous êtes dit par la voix de vos âmes:
+Comment faisais-tu donc pour avoir plus de femmes
+ Que n'en a le sultan?
+Comment faisais-tu donc, malgré verroux et grilles,
+Pour te glisser au lit des belles jeunes filles,
+ Heureux, heureux don Juan!
+
+Conquérant oublieux, une seule de celles
+Que tu n'inscrivais pas, une entre tes moins belles
+ Ta plus modeste fleur,
+Oh! combien et longtemps nous l'eussions adorée!
+Elle aurait embelli, dans une urne dorée,
+ L'autel de notre coeur.
+
+Elle aurait parfumé, cette humble paquerette
+Dont sous l'herbe ton pied a fait ployer la tête,
+ Notre pâle printemps;
+Nous l'aurions recueillie, et de nos pleurs trempée,
+Cette étoile aux yeux bleus, dans le bal échappée
+ A tes doigts inconstants.
+
+Adorables frissons de l'amoureuse fièvre,
+Ramiers qui descendez du ciel sur une lèvre,
+ Baisers âcres et doux,
+Chutes du dernier voile, et vous cascades blondes,
+Cheveux d'or, inondant un dos brun de vos ondes
+ Quand vous connaîtrons-nous?
+
+Enfant, je les connais tous ces plaisirs qu'on rêve;
+Autour du tronc fatal l'antique serpent d'Ève
+ Ne s'est pas mieux tordu.
+Aux yeux mortels, jamais dragon à tête d'homme
+N'a d'un plus vif éclat fait reluire la pomme
+ De l'arbre défendu.
+
+Souvent, comme des nids de fauvettes farouches,
+Tout prêts à s'envoler, j'ai surpris sur des bouches
+ Des nids d'aveux tremblants,
+J'ai serré dans mes bras de ravissants fantômes,
+Bien des vierges en fleur m'ont versé les purs baumes
+ De leurs calices blancs.
+
+Pour en avoir le mot, courtisanes rusées,
+J'ai pressé, sous le fard, vos lèvres plus usées
+ Que le grès des chemins.
+Égouts impurs, où vont tous les ruisseaux du monde,
+J'ai plongé sous vos flots; et toi, débauche immonde,
+ J'ai vu tes lendemains.
+
+J'ai vu les plus purs fronts rouler après l'orgie
+Parmi les flots de vin, sur la nappe rougie;
+ J'ai vu les fins de bal
+Et la sueur des bras, et la pâleur des têtes
+Plus mornes que la mort sous leurs boucles défaites
+ Au soleil matinal.
+
+Comme un mineur qui suit une veine inféconde,
+J'ai fouillé nuit et jour l'existence profonde
+ Sans trouver le filon.
+J'ai demandé la vie à l'amour qui la donne,
+Mais vainement; je n'ai jamais aimé personne
+ Ayant au monde un nom.
+
+J'ai brûlé plus d'un coeur dont j'ai foulé la cendre,
+Mais je restai toujours comme la Salamandre,
+ Froid au milieu du feu.
+J'avais un idéal frais comme la rosée,
+Une vision d'or, une opale irisée
+ Par le regard de Dieu;
+
+Femme, comme jamais sculpteur n'en a pétrie,
+Type réunissant Cléopâtre et Marie,
+ Grâce, pudeur, beauté;
+Une rose mystique, où nul ver ne se cache,
+Les ardeurs du volcan et la neige sans tache
+ De la virginité!
+
+Au carrefour douteux, Y grec de Pythagore,
+J'ai pris la branche gauche et je chemine encore
+ Sans arriver jamais.
+Trompeuse volupté, c'est toi que j'ai suivie,
+Et peut-être, ô vertu! l'énigme de la vie;
+ C'est toi qui la savais.
+
+Que n'ai-je, comme Faust, dans ma cellule sombre,
+Contemplé sur le mur la tremblante penombre
+ Du microcosme d'or!
+Que n'ai-je, feuilletant cabales et grimoires,
+Auprès de mon fourneau, passé les heures noires
+ A chercher le trésor!
+
+J'avais la tête forte, et j'aurais lu ton livre
+Et bu ton vin amer, Science, sans être ivre
+ Comme un jeune écolier.
+J'aurais contraint Isis à relever son voile;
+Et du plus haut des cieux fait descendre l'étoile
+ Dans mon noir atelier.
+
+N'écoutez pas l'amour car c'est un mauvais maître;
+Aimer, c'est ignorer, et vivre c'est connaître.
+ Apprenez, apprenez;
+Jetez et rejetez à toute heure la sonde;
+Et plongez plus avant sous cette mer profonde
+ Que n'ont fait vos aînés.
+
+Laissez Léviathan souffler par ses narines,
+Laissez le poids des mers au fond de vos poitrines
+ Presser votre poumon.
+Fouillez les noirs écueils qu'on n'a pu reconnaître,
+Et dans son coffre d'or vous trouverez peut-être
+ L'anneau de Salomon!
+
+
+
+VIII.
+
+
+Ainsi parla don Juan, et sous la froide voûte,
+Las, mais voulant aller jusqu'au bout de la route,
+ Je repris mon chemin.
+Enfin je débouchai dans une plaine morne
+Qu'un ciel en feu fermait à l'horizon sans borne,
+ D'un cercle de carmin.
+
+Le sol de cette plaine était d'un blanc d'ivoire,
+Un fleuve la coupait comme un ruban de moire
+ Du rouge le plus vif.
+Tout était ras; ni bois, ni clocher, ni tourelle,
+Et le vent ennuyé la balayait de l'aile
+ Avec un ton plaintif.
+
+J'imaginai d'abord que cette étrange teinte,
+Cette couleur de sang dont cette onde était peinte,
+ N'était qu'un vain reflet;
+Que la craie et le tuf formaient ce blanc d'ivoire,
+Mais je vis que c'était (me penchant pour y boire)
+ Du vrai sang qui coulait.
+
+Je vis que d'os blanchis la terre était couverte,
+Froide neige de morts, où nulle plante verte,
+ Nulle fleur ne germait;
+Que ce sol n'était fait que de poussière d'homme,
+Et qu'un peuple à remplir Thèbes, Palmyre et Rome
+ Était là qui dormait.
+
+Une ombre, dos voûté, front penché, dans la brise
+Passa. C'était bien LUI, la redingote grise
+ Et le petit chapeau.
+Un aigle d'or planait sur sa tête sacrée,
+Cherchant, pour s'y poser, inquiète effarée,
+ Un bâton de drapeau.
+
+Les squelettes tâchaient de rajuster leurs têtes,
+Le spectre du tambour agitait ses baguettes
+ A son pas souverain;
+Une immense clameur volait sur son passage,
+Et cent mille canons lui chantaient dans l'orage
+ Leur fanfare d'airain.
+
+Lui ne paraissait pas entendre ce tumulte,
+Et, comme un Dieu de marbre, insensible à son culte,
+ Marchait silencieux;
+Quelquefois seulement, comme à la dérobée,
+Pour retrouver au ciel son étoile tombée
+ Il relevait les yeux
+
+Mais le ciel empourpré d'un reflet d'incendie,
+N'avait pas une étoile, et la flamme agrandie
+ Montait, montait toujours.
+Alors, plus pâle encor qu'aux jours de Sainte-Hélène,
+Il refermait ses bras sur sa poitrine pleine
+ De gémissements sourds.
+
+Quand il fut devant nous: Grand empereur, lui dis-je,
+Ce mot mystérieux que mon destin m'oblige
+ A chercher ici-bas,
+Ce mot perdu que Faust demandait à son livre,
+Et don Juan à l'amour, pour mourir ou pour vivre,
+ Ne le sauriez-vous pas?
+
+O malheureux enfant! dit l'ombre impériale,
+Retourne-t'en là-haut, la bise est glaciale
+ Et je suis tout transi.
+Tu ne trouverais pas, sur la route, d'auberge
+Où réchauffer tes pieds, car la mort seule héberge
+ Ceux qui passent ici.
+
+Regarde... C'en est fait. L'étoile est éclipsée,
+Un sang noir pleut du flanc de mon aigle blessée
+ Au milieu de son vol.
+Avec les blancs flocons de la neige éternelle,
+Du haut du ciel obscur, les plumes de son aile
+ Descendent sur le sol.
+
+Hélas! je ne saurais contenter ton envie;
+J'ai vainement cherché le mot de cette vie,
+ Comme Faust et don Juan,
+Je ne sais rien de plus, qu'au jour de ma naissance,
+Et pourtant je faisais dans ma toute-puissance,
+ Le calme et l'ouragan.
+
+Pourtant l'on me nommait par excellence, L'HOMME:
+L'on portait devant moi l'aigle et les faisceaux, comme
+ Aux vieux Césars romains:
+Pourtant j'avais dix rois pour me tenir ma robe,
+J'étais un Charlemagne emprisonnant le globe
+ Dans une de mes mains.
+
+Je n'ai rien vu de plus du haut de la colonne
+Où ma gloire, arc-en-ciel tricolore, rayonne
+ Que vous autres d'en bas.
+En vain de mon talon j'éperonnais le monde,
+Toujours le bruit des camps et du canon qui gronde,
+ Des assauts, des combats.
+
+Toujours des plats d'argent avec des clefs de villes,
+Un concert de clairons et de hurrahs serviles,
+ Des lauriers, des discours;
+Un ciel noir, dont la pluie était de la mitraille,
+Des morts à saluer sur tout champ de bataille.
+ Ainsi passaient mes jours.
+
+Que ton doux nom de miel, Laetitia ma mère,
+Mentait cruellement à ma fortune amère!
+ Que j'étais malheureux!
+Je promenais partout ma peine vagabonde,
+J'avais rêvé l'empire, et la boule du monde
+ Dans ma main sonnait creux.
+
+Ah! le sort des bergers, et le hêtre où Tytire
+Dans la chaleur du jour à l'écart se retire
+ Et chante Amaryllis,
+Le grelot qui résonne et le troupeau qui bêle,
+Le lait pur ruisselant d'une blanche mamelle
+ Entre des doigts de lys!
+
+Le parfum du foin vert et l'odeur de l'étable,
+Le pain bis des pasteurs, quelques noix sur la table,
+ Une écuelle de bois;
+Une flûte à sept trous jointe avec de la cire,
+Et six chèvres, voilà tout ce que je désire,
+ Moi, le vainqueur des rois.
+
+Une peau de mouton couvrira mes épaules,
+Galathée en riant s'enfuira sous les saules
+ Et je l'y poursuivrai:
+Mes vers seront plus doux que la douce ambroisie,
+Et Daphnis deviendra pâle de jalousie
+ Aux airs que je jouerai.
+
+Ah! je veux m'en aller de mon île de Corse,
+Par le bois dont la chèvre en passant mord l'écorce,
+ Par le ravin profond,
+Le long du sentier creux où chante la cigale,
+Suivre nonchalamment en sa marche inégale
+ Mon troupeau vagabond.
+
+Le Sphinx est sans pitié pour quiconque se trompe,
+Imprudent, tu veux donc qu'il t'égorge et te pompe
+ Le pur sang de ton coeur;
+Le seul qui devina cette énigme funeste
+Tua Laïus son père et commit un inceste:
+ Triste prix du vainqueur!
+
+
+
+IX.
+
+
+Me voilà revenu de ce voyage sombre,
+Où l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre
+ Que les yeux du hibou;
+Comme après tout un jour de labourage, un buffle
+S'en retourne à pas lents, morne et baissant le muffle,
+ Je vais ployant le cou.
+
+Me voilà revenu du pays des fantômes;
+Mais je conserve encor loin des muets royaumes,
+ Le teint pâle des morts.
+Mon vêtement pareil au crêpe funéraire
+Sur une urne jeté, de mon dos jusqu'à terre,
+ Pend au long de mon corps.
+
+Je sors d'entre les mains d'une mort plus avare
+Que celle qui veillait au tombeau de Lazare;
+ Elle garde son bien:
+Elle lâche le corps mais elle retient l'âme;
+Elle rend le flambeau, mais elle éteint la flamme,
+ Et Christ n'y pourrait rien.
+
+Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même,
+Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime,
+ Et je me survis seul,
+Je promène avec moi les dépouilles glacées
+De mes illusions, charmantes trépassées
+ Dont je suis le linceul.
+
+Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre,
+O mort... et je ne puis me résoudre à te suivre
+ Dans le sombre chemin;
+Je n'ai pas eu le temps de bâtir la colonne
+Où la gloire viendra suspendre ma couronne;
+ O mort, reviens demain!
+
+Vierge aux beaux seins d'albâtre, épargne ton poëte,
+Souviens-toi que c'est moi qui le premier t'ai faite
+ Plus belle que le jour;
+J'ai changé ton teint vert en pâleur diaphane,
+Sous de beaux cheveux noirs j'ai caché ton vieux crâne,
+ Et je t'ai fait la cour.
+
+Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges,
+Pour orner tes palais, je sculpterai des anges,
+ Je forgerai des croix;
+Je ferai dans l'église et dans le cimetière
+Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre
+ Comme au tombeau des rois!
+
+Je te consacrerai mes chansons les plus belles:
+Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles
+ Et des fleurs sans parfum.
+J'ai planté mon jardin, ô mort, avec tes arbres;
+L'if, le buis, le cyprès y croisent sur les marbres
+ Leurs rameaux d'un vert brun.
+
+J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre,
+Au lis majestueux ouvrant son blanc cratère,
+ A la tulipe d'or,
+A la rose de mai que le rossignol anime,
+J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysanthème,
+ A bien d'autres encor.
+
+Ne croissez pas ici! cherchez une autre terre,
+Frais amours du printemps; pour ce jardin austère
+ Votre éclat est trop vif:
+Le houx vous blesserait de ses pointes aiguës,
+Et vous boiriez dans l'air le poison des ciguës,
+ L'odeur âcre de l'if.
+
+Ne m'abandonne pas, ô ma mère, ô nature,
+Tu dois une jeunesse à toute créature,
+ A toute âme un amour;
+Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse,
+Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse,
+ N'eût-elle qu'un seul jour.
+
+Ne me sois pas marâtre, ô nature chérie,
+Redonne un peu de sève à la plante flétrie
+ Qui ne veut pas mourir;
+Les torrents de mes yeux ont noyé sous leur pluie
+Son bouton tout rongé que nul soleil n'essuie,
+ Et qui ne peut s'ouvrir.
+
+Air vierge, air de cristal, eau principe du monde,
+Terre qui nourris tout, et toi flamme féconde,
+ Rayon de l'oeil de Dieu,
+Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie,
+La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie
+ Que de fleurir un peu!
+
+Etoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes,
+Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes,
+ Vos pleurs de diamant;
+Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre,
+Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire,
+ Du fond du firmament!
+
+Oeil ouvert sans repos au milieu de l'espace,
+Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe!
+ Que je te voie encor;
+Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d'ailes:
+Griffons, au vol de feu, rapides hirondelles,
+ Prêtez-moi votre essor!
+
+Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées
+Et les aveux d'amour aux bouches bien aimées,
+ Air sauvage des monts,
+Encor tout imprégné des senteurs du melèze,
+Brise de l'Océan où l'on respire à l'aise,
+ Emplissez mes poumons!
+
+Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe;
+Le lilas sur mon front s'épanouit en gerbe,
+ Nous sommes au printemps.
+Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poëte,
+Entre vos seins polis, posez ma pauvre tête
+ Et bercez-moi longtemps.
+
+Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses,
+Les femmes, les chansons, toutes les belles choses
+ Et tous les beaux amours,
+Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô muse antique,
+Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique
+ Plus jeune tous les jours!
+
+Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire,
+O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire
+ Pose tes beaux pieds nus,
+Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne!
+Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone,
+ Puis aux dieux inconnus.
+
+Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde;
+Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde.
+ Allons, un beau baiser,
+Hâtons-nous, hâtons-nous. Notre vie, ô Théone,
+Est un cheval ailé que le temps éperonne;
+ Hâtons-nous d'en user.
+
+Chantons Io, Péan! Mais quelle est cette femme
+Si pâle sous son voile? Ah! c'est toi, vieille infâme,
+ Je vois ton crâne ras;
+Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde,
+Courtisane éternelle environnant le monde
+ Avec tes maigres bras!
+
+
+
+
+FIN DE LA COMÉDIE DE LA MORT
+
+
+
+
+
+
+LE NUAGE.
+
+
+Dans son jardin la sultane se baigne,
+Elle a quitté son dernier vêtement;
+Et délivrés des morsures du peigne
+Ses grands cheveux baisent son dos charmant.
+
+Par son vitrail le sultan la regarde,
+Et caressant sa barbe avec sa main,
+Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde
+Et nul hors moi ne la voit dans son bain.
+
+Moi je la vois, lui répond, chose étrange!
+Sur l'arc du ciel un nuage accoudé;
+Je vois son sein vermeil comme l'orange
+Et son beau corps de perles inondé.
+
+Ahmed devint blême comme la lune,
+Prit son kandjar au manche ciselé
+Et poignarda sa favorite brune...
+Quant au nuage, il s'était envolé!
+
+
+
+
+LES COLOMBES.
+
+
+
+GHAZEL.
+
+
+Sur le coteau, là-bas où sont les tombes,
+Un beau palmier, comme un panache vert
+Dresse sa tête, où le soir les colombes
+Viennent nicher et se mettre à couvert.
+
+Mais le matin elles quittent les branches,
+Comme un collier qui s'égraine, on les voit
+S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,
+Et se poser plus loin sur quelque toit.
+
+Mon âme est l'arbre où tous les soirs comme elles
+De blancs essaims de folles visions
+Tombent des cieux, en palpitant des ailes,
+Pour s'envoler dès les premiers rayons.
+
+
+
+
+PANTOUM.
+
+
+Les papillons couleur de neige
+Volent par essaims sur la mer;
+Beaux papillons blancs, quand pourrai-je
+Prendre le bleu chemin de l'air?
+
+Savez-vous, ô belle des belles,
+Ma bayadère aux yeux de jais,
+S'ils me pouvaient prêter leurs ailes,
+Dites, savez-vous où j'irais?
+
+Sans prendre un seul baiser aux roses
+A travers vallons et forêts,
+J'irais à vos lèvres mi-closes,
+Fleur de mon âme, et j'y mourrais.
+
+
+
+
+TÉNÈBRES.
+
+
+Taisez-vous, ô mon coeur! taisez-vous, ô mon âme!
+Et n'allez plus chercher de querelles au sort;
+Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame.
+
+Mon coeur, ne battez plus, puisque vous êtes mort;
+Mon âme, repliez le reste de vos ailes,
+Car vous avez tenté votre suprême effort.
+
+Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles
+Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé,
+Comme au flanc d'un guerrier, deux blessures mortelles.
+
+Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé;
+Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,
+Votre souvenir être à jamais effacé!
+
+Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,
+Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs
+Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe.
+
+Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;
+On ne répandra pas les larmes argentées
+Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs.
+
+Votre convoi muet, comme ceux des athées,
+Sur le triste chemin rampera dans la nuit:
+Vos cendres sans honneur seront au vent jetées.
+
+La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit;
+Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve,
+Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit.
+
+Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve,
+Nul ne s'apercevra que vous soyez absens,
+Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve.
+
+Et le chaste secret du rêve de vos ans
+Périra tout entier sous votre tombe obscure
+Où rien n'attirera le regard des passants.
+
+Que voulez-vous? hélas! notre mère nature,
+Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés,
+Et pour les malvenus elle est avare et dure.
+
+Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés!
+L'occasion leur est toujours bonne et fidèle:
+Ils trouvent au désert des palais enchantés;
+
+Ils tettent librement la féconde mamelle;
+La chimère à leur voix s'empresse d'accourir,
+Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle;
+
+Les autres moins aimés, ont beau tordre et pétrir
+Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,
+Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir.
+
+S'il éclot quelque chose au milieu de leur vie,
+Une petite fleur sous leur pâle gazon,
+Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie,
+
+Un rayon de soleil, brille à leur horizon:
+Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage
+Avec un flot de pluie éteindra le rayon.
+
+L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage,
+Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment:
+Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.
+
+L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,
+Sur leur front découvert lâchera la tortue,
+Car ils doivent périr inévitablement.
+
+L'aigle manque son coup; quelque vieille statue,
+Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,
+Quitte son piédestal, les écrase et les tue.
+
+Le coeur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;
+Leur chien même les mord et leur donne la rage;
+Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.
+
+Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage,
+D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort:
+Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage.
+
+Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;
+Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule,
+Pour un pareil athlète est à peine assez fort.
+
+Après la vie obscure une mort ridicule;
+Après le dur grabat un cercueil sans repos
+Au bord d'un carrefour où la foule circule.
+
+Ils tombent inconnus de la mort des héros
+Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,
+Se fait effrontément un socle de leurs os.
+
+Sur son trône d'airain, le destin qui s'en raille,
+Imbibe leur éponge avec du fiel amer,
+Et la nécessité les tord dans sa tenaille.
+
+Tout buisson trouve un dard pour déchirer sa chair,
+Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,
+Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer.
+
+Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe,
+Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,
+Tout plomb vole à leur coeur et pas un seul n'échappe.
+
+La tombe vomira leur fantôme odieux.
+Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;
+Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.
+
+Cette histoire sinistre est votre propre histoire;
+O mon âme! ô mon coeur! peut-être même, hélas!
+La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.
+
+C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas
+De grands événements et des malheurs de drame,
+Une douleur qui chante et fait un grand fracas;
+
+Quelques fils bien communs en composent la trame,
+Et cependant elle est plus triste et sombre à voir
+Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame.
+
+Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir
+Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre
+Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?
+
+O vous que nul amour et que nul vin n'enivre!
+Frères désespérés, vous devez être prêts
+Pour descendre au néant où mon corps vous doit suivre!
+
+Le néant a des lits et des ombrages frais.
+La mort fait mieux dormir que son frère Morphée,
+Et les pavots devraient jalouser les cyprès.
+
+Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée!
+Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,
+Comme un Scythe captif qui supporte un trophée.
+
+Cesse de te raidir contre le sort jaloux,
+Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce,
+Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous.
+
+Le sable des chemins ne garde pas ta trace,
+L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur
+Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.
+
+Pour y graver un nom ton airain est bien dur;
+O Corinthe! et souvent froide et blanche Carrare,
+Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.
+
+Il faut un grand génie avec un bonheur rare
+Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,
+Et de ce double don le destin est avare.
+
+Hélas! et le poète est pareil à l'amant,
+Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale,
+Quelque rêve chéri caressé chastement.
+
+Eldorado lointain, pierre philosophale
+Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais,
+Un astre impérieux, une étoile fatale.
+
+L'étoile fuit toujours, ils lui courent après;
+Et, le matin venu, la lueur poursuivie,
+Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais.
+
+C'est une belle chose et digne qu'on l'envie
+Que de trouver son rêve au milieu du chemin,
+Et d'avoir devant soi le désir de sa vie.
+
+Quel plaisir quand on voit briller le lendemain
+Le baiser du soleil aux frêles colonnades
+Du palais que la nuit éleva de sa main!
+
+Il est beau, qu'un plongeur, comme dans les ballades,
+Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,
+Et perce triomphant les vitreuses arcades!
+
+Il est beau d'arriver où tendait votre essor,
+De trouver sa beauté, d'aborder à son monde,
+Et quand on a fouillé, d'exhumer un trésor.
+
+De faire, du plus creux de votre âme profonde,
+Jaillir votre pensée ou votre passion,
+D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;
+
+D'unir heureusement le rêve à l'action,
+D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue,
+Et de donner un trône à son ambition;
+
+D'arrêter, quand on veut, la fortune et sa roue,
+Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal
+Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.
+
+Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal;
+Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:
+Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.
+
+L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague,
+Montant les escaliers qui mènent à nos tours,
+Mêle aux chants du festin son chant confus et vague.
+
+Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds
+Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires
+S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.
+
+Sur les autels déserts des basiliques noires,
+Les saints désespérés, et reniant leur Dieu,
+S'arrachent à pleins poings, l'or chevelu des gloires.
+
+Le soleil désolé, penchant son oeil de feu,
+Pleure sur l'univers une larme sanglante;
+L'ange dit à la terre un éternel adieu.
+
+Rien ne sera sauvé, ni l'homme, ni la plante;
+L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;
+Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.
+
+Les plumes s'useront aux ailes du vautour,
+Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire,
+Et du monde vingt fois il refera le tour.
+
+Puis il retombera dans cette eau solitaire
+Où le rond de sa chute ira s'élargissant:
+Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.
+
+Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent.
+Ce sera, cette fois, un déluge sans arche;
+Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.
+
+Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche,
+Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux
+Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.
+
+Entendez-vous là-haut ces craquements affreux?
+Le vieil Atlas lassé retire son épaule
+Au lourd entablement de ce ciel ténébreux.
+
+L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;
+La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;
+L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle.
+
+Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel
+Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie,
+Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.
+
+Quand notre passion sera-t-elle finie?
+Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;
+La sueur rouge teint notre face jaunie.
+
+Assez comme cela nous avons trop souffert.
+De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice,
+Car pour nous racheter votre fils s'est offert.
+
+Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;
+Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,
+Et le prêtre demande un autre sacrifice.
+
+Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'agneau;
+Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée
+N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.
+
+Le Dieu ne viendra pas. L'Eglise est renversée.
+
+
+
+
+THÉBAIDE.
+
+
+Mon rêve le plus cher et le plus caressé,
+Le seul qui rie encor à mon coeur oppressé,
+C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,
+Dans une solitude inabordable, affreuse;
+Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra
+Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra,
+Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches,
+Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches;
+Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés,
+Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités;
+Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme,
+Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume
+Et boire la rosée à ton calice ouvert,
+O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert
+Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte!
+De non coeur dépeuplé je fermerais la porte
+Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir
+Du monde des vivants n'y pût pas revenir;
+J'effacerais mon nom de ma propre mémoire;
+Et de tous ces mots creux: Amour, Science et Gloire
+Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait,
+Pour y dormir ma nuit j'en ferais un chevet;
+Car je sais maintenant que vaut cette fumée
+Qu'au-dessus du néant pousse une renommée.
+J'ai regardé de près et la science et l'art:
+J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard;
+J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée
+L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée:
+Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon
+Impalpable, qui teint l'aile du papillon,
+Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance.
+Donc, reçois dans tes bras, ô douce somnolence,
+Vierge aux pâles couleurs, blanche soeur de la mort,
+Un pauvre naufragé des tempêtes du sort!
+Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,
+Egraine sur son front le pavot inodore,
+Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,
+Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.
+Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille,
+Faites taire les vents et bouchez son oreille,
+Pour qu'il n'entende pas le retentissement
+Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement
+Qu'en s'en allant au but où son destin la mène
+Sur le chemin du temps fait la famille humaine!
+
+Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;
+Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;
+J'ai les talons usés de battre cette route
+Qui ramène toujours de la science au doute.
+Assez, je me suis dit, voilà la question.
+
+Va, pauvre rêveur, cherche une solution
+Claire et satisfaisante à ton sombre problème,
+Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime;
+Mon beau prince danois marche les bras croisés,
+Le front dans la poitrine et les sourcils froncés,
+D'un pas lent et pensif arpente le théâtre,
+Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre,
+Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;
+Épuise ta vigueur en stériles efforts,
+Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie,
+Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie.
+C'est à ce degré-là que je suis arrivé.
+Je sens ployer sous moi mon génie énervé;
+Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,
+Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.
+
+Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr,
+Si dans un coin du coeur il éclot un désir,
+Lui couper sans pitié ses ailes de colombe,
+Être comme est un mort, étendu sous la tombe,
+Dans l'immobilité savourer lentement,
+Comme un philtre endormeur, l'anéantissement:
+Voilà quel est mon voeu, tant j'ai de lassitude,
+D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude,
+Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux
+Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux,
+Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes
+Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes.
+
+C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé,
+Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé
+Que ces vieux mendiants que jusques à la porte
+Le chien de la maison en grommelant escorte.
+C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir,
+Comme un petit enfant, je demande à dormir;
+Je veux dans le néant renouveler mon être,
+M'isoler de moi-même et ne plus me connaître;
+Et comme en un linceul, sans y laisser un seul pli,
+Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli.
+
+J'aimerais que ce fût dans une roche creuse,
+Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse,
+Comme dans les tableaux de _Salvator Rosa_,
+Où le pied d'un vivant jamais ne se posa;
+Sous un ciel vert, zébré de grands nuages fauves,
+Dans des terrains galeux clairsemés d'arbres chauves,
+Avec un horizon sans couronne d'azur,
+Bornant de tous côtés le regard comme un mur,
+Et dans les roseaux secs près d'une eau noire et plate
+Quelque maigre héron debout sur une patte.
+Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil
+Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil,
+Tendrait ses bras en pleurs, et du haut de la voûte
+Un maigre filet d'eau suintant goutte à goutte,
+Marquerait par sa chute aux sons intermittents
+Le battement égal que fait le coeur du temps.
+Comme la Niobé qui pleurait sur la roche,
+Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche,
+Je demeurerais là les genoux au menton,
+Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton,
+Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;
+Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;
+Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras,
+Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.
+
+C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère;
+Un couvent est un port qui tient trop à la terre;
+Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer
+Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer.
+Dût sombrer le navire avec toute sa charge,
+J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.
+Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent,
+Aux simples naufragés de l'âme, le couvent.
+A moi la solitude effroyable et profonde,
+par dedans, par dehors!
+
+ Un couvent, c'est un monde;
+On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit:
+La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit
+Passer au long du cloître une forme angélique;
+La cloche vous murmure un chant mélancolique;
+La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus
+Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus
+De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles,
+Volent les Chérubins en légions vermeilles.
+Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour,
+A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;
+L'extase vous remplit d'ineffables délices,
+Et vos coeurs parfumés sont comme des calices;
+Vous marchez entourés de célestes rayons
+Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons!
+
+Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître,
+Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître
+Dans le jardin fleuri de la mysticité,
+Les pétales d'argent du lis de pureté,
+Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales,
+Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles,
+Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés,
+Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés
+Senti des voluptés comparables aux vôtres!
+Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres!
+Quel amant a jamais, à l'âge où l'oeil reluit,
+Dans tout l'enivrement de la première nuit,
+Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme,
+Et baisé les pieds nus de la plus belle femme
+Avec la même ardeur que vous les pieds de bois
+Du cadavre insensible allongé sur la croix!
+Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide,
+Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide!
+Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,
+Dans un calice d'or perle le sang divin;
+Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes,
+Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,
+Qui se parent pour vous des couleurs des vitreaux
+Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux,
+Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:
+Nous n'avons que l'ivresse et vous avez l'extase.
+Nous, nos contentements dureront peu de jours,
+Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.
+Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,
+Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure,
+Vous achetez le ciel avec l'éternité.
+Malgré ta règle étroite et ton austérité,
+Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes
+S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes,
+Une tête de mort grimaçante pour nous
+Sourit à leur chevet du rire le plus doux;
+Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière,
+Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière,
+Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,
+Dans des transports divins, un coeur chaste et brûlant;
+Ils se baignent aux flots de l'océan de joie,
+Et sous la volupté leur âme tremble et ploie,
+Comme fait une fleur sous une goutte d'eau,
+Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau;
+Mais ils sont peu nombreux dans ce siècle incrédule
+Creux qui font de leur âme une lampe qui brûle,
+Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,
+Croire que tout s'est fait comme il était écrit.
+Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,
+Qui veillent sans lumière et combattent sans armes;
+Il est des malheureux qui ne peuvent prier
+Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier;
+Tous ne se baignent pas dans la pure piscine
+Et n'ont pas même part à la table divine:
+Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,
+Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.
+
+Aussi je me choisis un antre pour retraite
+Dans une région détournée et secrète
+D'où l'on n'entende pas le rire des heureux
+Ni le chant printanier des oiseaux amoureux,
+L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse,
+Car tout son m'importune et tout rayon me blesse,
+Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît,
+Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait
+Le buffle à qui l'on vient de percer la narine.
+De tous les sentiments croulés dans la ruine,
+Du temple de mon âme, il ne reste debout
+Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût.
+Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée;
+Ma tête de cheveux n'est pas découronnée;
+A peine vingt épis sont tombés du faisceau:
+Je puis derrière moi voir encor mon berceau.
+Mais les soucis amers de leurs griffes arides
+M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides
+Pour en faire une fosse à chaque illusion.
+Ainsi me voilà donc sans foi ni passion,
+Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre,
+Et dès le premier mot sachant la fin du livre.
+Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:
+Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui.
+Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires
+Plutôt que les enfants les estime les pères;
+Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;
+Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris
+Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,
+Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes
+Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul,
+Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul,
+Le moins accompagné sur la route du monde,
+Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde
+Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé;
+Celui dont le navire est le plus allégé
+D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette
+Quelque chose à la mer chaque jour de tempête,
+Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau
+Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau.
+L'univers décrépit devient paralytique,
+La nature se meurt, et le spectre critique
+Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier.
+Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?
+Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde
+Qui dois sonner là-haut la fanfare du monde?
+Toi, sablier du temps, que Dieu tient dans sa main,
+Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?
+
+
+
+
+ROCAILLE.
+
+
+Connaissez-vous dans le parc de Versailles,
+Une Naïade, oeil vert et sein gonflé;
+La belle habite un château de rocaille
+D'ordre toscan et tout vermiculé.
+
+Sur les coraux et sur les madrépores,
+Toute l'année elle dort dans les joncs;
+Dans le bassin, les grenouilles sonores,
+Chantent en choeur et font mille plongeons.
+
+La fête vient; la coquette Naïade
+S'éveille en hâte et rajuste ses noeuds,
+Se peigne et met ses habits de parade
+Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.
+
+Elle descend l'escalier, et sa queue
+En flots d'argent sur les marches la suit,
+La raide étoffe à trame blanche et bleue,
+A chaque pas derrière elle bruit.
+
+
+
+
+PASTEL.
+
+
+J'aime à vous voir en vos cadres ovales,
+Portraits jaunis des belles du vieux temps,
+Tenant en main des roses un peu pâles,
+Comme il convient à des fleurs de cent ans.
+
+Le vent d'hiver en vous touchant la joue
+A fait mourir vos oeillets et vos lis,
+Vous n'avez plus que des mouches de boue
+Et sur les quais vous gisez tout salis.
+
+Il est passé le doux règne des belles;
+La Parabère avec la Pompadour
+Ne trouveraient que des sujets rebelles,
+Et sous leur tombe est enterré l'amour.
+
+Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,
+Vous respirez vos bouquets sans parfums,
+Et souriez avec mélancolie
+Au souvenir de vos galants défunts.
+
+
+
+
+VATTEAU.
+
+
+Devers Paris, un soir, dans la campagne,
+J'allais suivant l'ornière d'un chemin,
+Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne
+Que ma douleur qui me donnait la main.
+
+L'aspect des champs était sévère et morne,
+En harmonie avec l'aspect des cieux,
+Rien n'était vert sur la plaine sans borne,
+Hormis un parc planté d'arbres très-vieux.
+
+Je regardai bien longtemps par la grille,
+C'était un parc dans le goût de Vatteau;
+Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,
+Sentiers peignés et tirés au cordeau.
+
+Je m'en allai, l'âme triste et ravie,
+En regardant j'avais compris cela,
+Que j'étais près du rêve de ma vie,
+Que mon bonheur était enfermé là.
+
+
+
+
+LE TRIOMPHE DE PLUTARQUE.
+
+
+
+A Louis Boulanger.
+
+
+Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre;
+Je marchais en aveugle et tâtant le chemin,
+Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.
+
+Mon conducteur céleste avait quitté ma main,
+J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire,
+Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin.
+
+La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,
+La noble dame à qui j'ai donné mon amour,
+Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire.
+
+Béatrix, dans les cieux, avait fui sans retour,
+Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire,
+Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour.
+
+A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire
+Quel deuil j'avais au coeur et quel chagrin amer
+D'être ainsi confiné dans la demeure noire.
+
+Sur ma tête pesait la coupole de fer,
+Et je sentais partout, comme une mer glacée,
+Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.
+
+Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée,
+Comme fait dans sa cage un captif impuissant,
+Fouettait le mur d'airain de son aile brisée.
+
+Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,
+Et quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière
+M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.
+
+Sur mon oeil ébloui palpitait ma paupière
+Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler;
+On m'eût pris, à me voir, pour un homme de pierre.
+
+Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,
+Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture
+Qu'un rayon de soleil faisait étinceler.
+
+Comme sur un balcon, une riche tenture
+Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer
+Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature.
+
+Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air,
+Se crêpaient mollement et faisaient une frange,
+Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther.
+
+Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange,
+Les grands pins balançant leur large parasol
+Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange.
+
+Une grêle de fleurs jonchait partout le sol,
+Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes,
+Des papillons peureux suspendus dans leur vol.
+
+Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes,
+Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant,
+Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes.
+
+Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant,
+Avec ses bras de lis environnant la terre,
+Aux avances des fleurs répondait doucement.
+
+Afin de célébrer le solennel mystère,
+La nature avait mis son plus riche manteau.
+Les éléments joyeux faisaient trève à leur guerre.
+
+O miracle de l'art! ô puissance du beau!
+Je sentais dans mon coeur se redresser mon âme
+Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau.
+
+L'ombre se dissipait. La belle et noble dame,
+Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts,
+M'engageait à monter par l'escalier de flamme.
+
+Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs,
+Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes,
+Et les échos charmés disaient des fins de vers.
+
+Beau cygne italien, roi des amours fidèles,
+Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux
+Semble un roucoulement de blanches tourterelles.
+
+Figure à l'air pensif, et toujours à genoux;
+Les mains jointes devant ton idole muette,
+Te voilà donc vivante et revenue à nous!
+
+Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte,
+Le camail écarlate encadre ton front pur
+Et marque austèrement l'ovale de ta tête.
+
+Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur,
+Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde,
+Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.
+
+Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde;
+Tout l'univers pour toi pivote sur un nom
+Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.
+
+Sous le laurier mystique et le divin rayon,
+Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige,
+Entre la rêverie et l'inspiration.
+
+Un choeur harmonieux autour de toi voltige,
+C'est la chaste Uranie avec son globe bleu,
+Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige,
+
+Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'oeil en feu,
+C'est Clio belle et simple en son manteau sévère;
+Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu.
+
+Les Grâces, dénouant leur ceinture légère,
+Dansent derrière toi, sur le char triomphal;
+A l'égal d'un César le monde te révère.
+
+A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,
+Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes,
+D'écarlate et d'hermine inonder son cheval.
+
+Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes,
+Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers,
+Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;
+
+De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers,
+Soufflent allègrement aux bouches des trompettes
+Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers.
+
+Sur le devant du char les filles les mieux faites,
+Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté,
+Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.
+
+Tu viens du Capitole où César est monté;
+Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque,
+Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté.
+
+Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque,
+Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein.
+Tu n'as jamais flatté, ni peuple ni monarque.
+
+Jamais on ne te vit, en guise de tocsin,
+Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes,
+Ton rôle fut toujours pacifique et serein.
+
+Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes,
+Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts,
+Des Alpes tout là bas bleuir les hautes cimes.
+
+Et penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs
+Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure;
+Avec les rossignols tu gazouilles des vers.
+
+Car toujours, dans ton coeur, vibre un écho sonore,
+Et toujours sur ta bouche on entend palpiter
+Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore.
+
+Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter,
+C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes,
+Et le monde à genoux les devrait écouter.
+
+Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites,
+Les tigres tachetés et les grands lions roux
+Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes.
+
+Les dragons s'en venaient d'un air timide et doux,
+De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire,
+Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.
+
+Faire sortir les ours de leur caverne noire;
+En agneaux caressants transformer les lions,
+O poëtes! voilà la véritable gloire;
+
+Et non pas de pousser à des rébellions
+Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme,
+Que l'on déchaîne au jour des révolutions.
+
+Sur l'autel idéal, entretenez la flamme,
+Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,
+Par l'admiration et l'amour de la femme;
+
+Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau,
+Mettez l'idée au fond de la forme sculptée
+Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau;
+
+Que votre douce voix, de Dieu même écoutée,
+Au milieu du combat jetant des mots de paix,
+Fasse tomber les flots de la foule irritée.
+
+Que votre poésie, aux vers calmes et frais,
+Soit pour les coeurs souffrants, comme ces cours d'eau vive
+Où vont boire les cerfs, dans l'ombre des forêts.
+
+Faites de la musique avec la voix plaintive
+De la création et de l'humanité,
+De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.
+
+Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté
+Vous représentera dans une immense toile,
+Sur un char triomphal par un peuple escorté.
+
+Et vous aurez au front la couronne et l'étoile!
+
+
+
+
+MELANCHOLIA.
+
+
+J'aime les vieux tableaux de l'école allemande;
+Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande,
+Pâles comme le lis, blondes comme le miel,
+Les genoux sur la terre, et le regard au ciel,
+Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine,
+Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine,
+Les chérubins joufflus au plumage d'azur,
+Nageant dans l'outremer sur un filet d'eau pur;
+Les grands anges tenant la couronne et la palme;
+Tout ce peuple mystique au front grave, à l'oeil calme,
+Qui prie incessamment dans les Missels ouverts,
+Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts.
+Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise,
+Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse:
+Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement
+Arrondir cette forme et ce linéament;
+Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale
+Tant de simplicité pieuse et virginale;
+Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux,
+Plus d'amour dans son coeur et plus d'azur aux cieux;
+Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes
+Couler plus doucement l'or de ses tresses blondes.
+Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté,
+Ce cachet de candeur et de sérénité.
+Leur bouche rit souvent d'un sourire profane,
+Et parfois sous la vierge on sent la courtisane,
+On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina,
+Avait, passé la nuit, chez la Fornarina.
+Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique,
+Ils ont parfaitement compris la Basilique;
+Rien de grossier en eux, rien de matériel;
+Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.
+Seuls ils ont le secret de ces divins sourires
+Si frais, épanouis aux lèvres des martyres;
+Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,
+Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,
+Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme,
+Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome.
+Auprès d'Albert Durer Raphaël est païen:
+C'est la beauté du corps, c'est l'art italien,
+Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,
+Qui met entre les bras de la Vénus antique,
+Au lieu de Cupidon, le divin Bambino;
+Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino,
+Ni le Caro Dolci, ni Corrége, ni Guide,
+L'antiquité profane est le fil qui les guide;
+Apollon sert de type à l'ange saint Michel;
+Le Jupiter tonnant devient Père Éternel;
+La tunique latine est taillée en étole,
+Et l'on fait une église avec le Capitole.
+J'en excepte pourtant Cimabué, Giotto,
+Et les maîtres Pisans du vieux Campo Santo.
+Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,
+Entre des cardinaux et des filles de joie;
+Dans des villa de marbre, aux chansons des castrats,
+Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats.
+C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage,
+Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;
+C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité,
+Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité;
+Leur atelier à tous était le cimetière,
+Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière.
+Puis, quand leurs doigts raidis laissaient choir les pinceaux,
+On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.
+Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture,
+Les mains jointes, tout droits, dans la même posture
+De contemplation extatique où sont peints,
+Sur les fresques du mur, leurs anges et leurs saints.
+Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche,
+Et leur oeuvre toujours, quoique barbare et gauche,
+Même à nos yeux savants reluit d'une beauté
+Toute jeune de charme et de naïveté.
+Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance
+Brille ineffablement quelque haute espérance;
+L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend
+Pour revoler aux cieux que le suprême instant.
+Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée
+Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée;
+L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul,
+Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.
+C'est que la vie alors de croyance était pleine,
+C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine
+De quelque ange attardé s'en retournant au ciel;
+C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel;
+C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise,
+Et que sur chaque roche une cellule assise
+Cachait un fou sublime, insensé de la Croix;
+Le désert se peuplait de lueurs et de voix;
+Dans toute obscurité rayonnait un mystère,
+On aimait, et le ciel descendait sur la terre.
+Gothique Albert Durer, oh! que profondément
+Tu comprenais cela dans ton coeur d'Allemand!
+Que de virginité, que d'onction divine
+Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine!
+Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit!
+Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit,
+Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,
+Et qui se lit partout dans ton oeuvre, ô grand maître!
+C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part,
+D'autre amour dans le coeur que celui de ton art;
+C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries
+L'ovale gracieux de tes belles Maries,
+O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien!
+Comme de Raphaël et comme de Titien,
+Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse.
+Tout terrestre désir devant elle s'apaise,
+Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,
+Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu.
+Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,
+Tu ne fais pas soûler dans de sales orgies,
+L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté
+Pour que l'on crût encore à la sainte beauté.
+Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse;
+Mais, le coeur inondé d'une austère tristesse,
+Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix,
+En Allemand naïf, en honnête bourgeois,
+Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique;
+Et ton talent caché, comme une fleur mystique,
+Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,
+Répandait ses parfums et s'épanouissait.
+Il me semble te voir au coin de ta fenêtre
+Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre.
+L'ogive encadre un fond bleuissant d'outremer,
+Comme dans tes tableaux; ô vieil Albert Durer!
+Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches,
+Et découpe ses toits aux silhouettes sèches,
+Toi, le coude au genou, le menton dans la main,
+Tu rêves tristement au pauvre sort humain:
+Que pour durer si peu la vie est bien amère,
+Que la science est vaine et que l'art est chimère,
+Que le Christ, à l'éponge, a laissé bien du fiel,
+Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel;
+Et l'âme d'amertume et de dégoût remplie,
+Tu t'es peint, ô Durer! dans ta mélancolie,
+Et ton génie en pleurs te prenant en pitié,
+Dans sa création t'a personnifié.
+Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde,
+Plus plein de rêverie et de douleur profonde
+Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos,
+Dans l'immobilité du plus complet repos.
+Son vêtement drapé d'une façon austère,
+Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère;
+Son front est couronné d'ache et de nénuphar;
+Le sang n'anime pas son visage blafard;
+Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie
+Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie,
+Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.
+Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord,
+Son regard dans son oeil brille comme une lampe,
+Et convulsivement sa main presse sa tempe.
+Sans ordre autour de lui mille objets sont épars,
+Ce sont des attributs de sciences et d'arts;
+La règle et le marteau, le cercle emblématique,
+Le sablier, la cloche et la table mystique,
+Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom;
+Cependant c'est un ange et non pas un démon.
+Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture,
+Lui sert à crocheter les secrets de nature.
+Il a touché le fond de tout savoir humain;
+Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin,
+Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre,
+Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre,
+Il est triste; et son chien, de le suivre lassé,
+Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé.
+Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne,
+Le vieux père Océan lève sa face morne,
+Et dans le bleu cristal de son profond miroir,
+Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir.
+Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole,
+Porte écrit dans son aile ouverte en banderolle:
+MÉLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis,
+Est un enfant dont l'oeil, voilé sous de longs cils,
+Laisse le spectateur dans le doute s'il veille,
+Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille.
+Voilà comme Durer, le grand maître allemand,
+Philosophiquement et symboliquement,
+Nous a représenté, dans ce dessin étrange,
+Le rêve de son coeur sous une forme d'ange.
+Notre mélancolie, à nous, n'est pas ainsi;
+Et nos peintres la font autrement. La voici:
+--C'est une jeune fille et frêle et maladive,
+Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive,
+Comme un wergeis-mein-nicht que le vent a courbé;
+Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé,
+Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule,
+Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule;
+Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau,
+Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau.
+La brise à plis légers fait voler son écharpe,
+Et vibrer en passant les cordes de sa harpe;
+Un album, un roman près d'elle sont ouverts:
+Car la mode la suit jusque dans ses déserts.
+Notre Mélancolie est petite-maîtresse,
+Elle prend des grands airs, elle fait la princesse;
+Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault;
+Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut;
+Son groom ne pèse pas plus de soixante livres;
+C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,
+Cause fort bien musique, et peinture pas mal;
+Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal;
+Poitrinaire tout juste assez pour être artiste,
+Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.
+On ne la verra pas enterrer tristement
+Dans quelque Sierra son teint pâle et charmant,
+Ses grâces de malade et ses petites mines;
+Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines,
+Promener loin du bruit ses méditations:
+Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions,
+Il faut que les journaux en puissent rendre compte;
+Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte;
+Avec chaque soupir elle souffle un roman;
+Elle meurt; mais ce n'est que littérairement.
+Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde;
+Et si son front de nacre est coupé d'une ride,
+Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort:
+Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort.
+Mais c'est que de Paris une robe attendue
+Arrive chiffonnée et de taches perdue.
+Ah! quelle différence, et que près de ces vieux
+Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux,
+Comme un vin qui s'aigrit s'est tourné dans nos veines;
+Rien ne vit plus en nous, nos amours et nos haines
+Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur,
+Chez qui la tête semble avoir pompé le coeur.
+La passion est morte avec la foi; la terre
+Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire,
+Et se suspend encore aux lèvres du soleil;
+Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil
+Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes,
+Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes.
+D'en-bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu,
+Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu.
+Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,
+Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.
+Nous sommes le Gemmi, le reflet du passé
+Brille encor sur nos fronts. Ce reflet effacé,
+Il ne restera plus qu'une neige incolore;
+Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore,
+Les glaciers de nouveau se mettront à fumer,
+Et l'incendie éteint pourra se rallumer;
+Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,
+Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle.
+De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas
+Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,
+Et le siècle futur s'asseyant sur la pierre
+De notre siècle, à nous, et la voyant entière,
+Joyeux, ne dira pas: il est ressuscité;
+Et dans sa gloire au ciel, comme Christ remonté.
+
+
+
+
+NIOBÉ.
+
+
+Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre,
+Le menton dans la main et le coude au genou,
+Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre,
+Pleure éternellement sans relever le cou.
+
+Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue?
+A quel puits de douleur tes yeux puisent-ils l'eau?
+Et que souffres-tu donc dans ton coeur de statue,
+Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau?
+
+Tes larmes en tombant du coin de ta paupière,
+Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit,
+Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre
+Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit.
+
+O symbole muet de l'humaine misère,
+Niobé sans enfants, mère des sept douleurs,
+Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire;
+Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs?
+
+
+
+
+CARIATIDES.
+
+
+Un sculpteur m'a prêté l'oeuvre de Michel-Ange,
+La chapelle sixtine et le grand jugement;
+Je restai stupéfait à ce spectacle étrange
+Et me sentis ployer sous mon étonnement.
+
+Ce sont des corps tordus dans toutes les postures,
+Des faces de lion avec des cols de boeuf,
+Des chairs comme du marbre et des musculatures
+A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf.
+
+Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes,
+Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts,
+La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes;
+Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts?
+
+C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide;
+Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos,
+Sous un entablement, jamais Cariatide
+Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux.
+
+
+
+
+LA CHIMÈRE.
+
+
+Une jeune chimère, aux lèvres de ma coupe,
+Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux
+Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe
+Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.
+
+Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule;
+La voyant s'envoler je sautai sur ses reins;
+Et faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule,
+J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.
+
+Elle se démenait, hurlante et furieuse,
+Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux;
+Alors elle me dit d'une voix gracieuse,
+Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous?
+
+Par-delà le soleil et par-delà l'espace,
+Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité;
+Mais avant d'être au but ton aile sera lasse:
+Car je veux voir mon rêve en sa réalité.
+
+
+
+
+LA DIVA.
+
+
+On donnait à Favart _Mosé_. Tamburini,
+Le basso cantante, le ténor Rubini,
+Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle
+Quand on l'eût élargie et faite colossale,
+Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala,
+N'aurait pu contenir son public ce soir-là.
+Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître,
+Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître.
+Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais,
+Et je n'avais pas vu le _Moïse_ français;
+Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie,
+Fausse toute musique; et la note hardie,
+Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol,
+Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol.
+J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine,
+Pour contenir mon coeur plein d'extase divine;
+Mes artères chantant avec un sourd frisson,
+Mon oreille tendue et buvant chaque son,
+Attentif, comme au bruit de la grêle fanfare,
+Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare;
+Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient,
+A force d'applaudir les gants blancs se rompaient;
+Et la toile tomba. C'était le premier acte.
+Alors je regardai; plus nette et plus exacte,
+A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits,
+Chaque tête à son tour passait avec ses traits.
+Certes, sous l'éventail et la grille dorée,
+Roulant, dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée,
+Au reflet des joyaux, au feu des diamants,
+Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements,
+J'en vis plus d'une belle et méritant éloge,
+Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge
+J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord,
+La loge lui formant un cadre de son bord,
+Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione,
+Moins la fumée antique et moins le vernis jaune,
+Car elle se tenait dans l'immobilité,
+Regardant devant elle avec simplicité,
+La bouche épanouie en un demi-sourire,
+Et comme un livre ouvert son front se laissant lire;
+Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés
+Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés.
+Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle;
+Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle;
+Pas d'oeillade hautaine ou de grand air vainqueur,
+Rien que le repos d'âme et la bonté de coeur.
+Au bout de quelque temps, la belle créature,
+Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture:
+Le col un peu penché, le menton sur la main,
+De façon à montrer son beau profil romain,
+Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces
+Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses.
+Tout perdait son éclat, tout tombait à côté
+De cette virginale et sereine beauté;
+Mon âme tout entière à cet aspect magique,
+Ne se souvenait plus d'écouter la musique,
+Tant cette morbidezze et ce laisser-aller
+Était chose charmante et douce à contempler,
+Tant l'oeil se reposait avec mélancolie
+Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie.
+Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours
+Même au _parlar Spiegar_, je regardai toujours;
+J'admirais à part moi la gracieuse ligne
+Du col se repliant comme le col d'un cygne,
+L'ovale de la tête et la forme du front,
+La main pure et correcte, avec le beau bras rond;
+Et je compris pourquoi, s'exilant de la France,
+Ingres fit si longtemps ses amours de Florence.
+Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau;
+Ces formes sans puissance et cette fade peau
+Sous laquelle le sang ne court, que par la fièvre
+Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre;
+Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard
+M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art.
+J'avais dit: l'art est faux, les rois de la peinture
+D'un habit idéal revêtent la nature.
+Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments,
+N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants,
+J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française,
+Raphaël a menti comme Paul Véronèse!
+Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien
+Le marbre grec doré par l'ambre italien
+L'oeil de flamme, le teint passionnément pâle,
+Blond comme le soleil, sous son voile de hâle,
+Dans la mate blancheur, les noirs sourcils marqués,
+Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués,
+Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes;
+Et tous les nobles traits de vos saintes estampes,
+Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté,
+C'est la vie elle-même et la réalité.
+Votre Madone est là; dans sa loge elle pose,
+Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause;
+Elle reste immobile et sous le même jour,
+Gardant comme un trésor l'harmonieux contour.
+Artistes souverains, en copistes fidèles,
+Vous avez reproduit vos superbes modèles!
+Pourquoi découragé par vos divins tableaux,
+Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux,
+Et pris pour vous fixer le crayon du poëte,
+Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète,
+Doux fantômes bercés dans les bras du désir,
+Formes que la parole en vain cherche à saisir!
+Pourquoi lassé trop tôt dans une heure de doute,
+Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route!
+Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté,
+Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté,
+Et l'épithète creuse et la rime incolore.
+Ah! combien je regrette et comme je déplore
+De ne plus être peintre, en te voyant ainsi
+A _Mosé_, dans ta loge, ô Julia Grisi!
+
+
+
+
+APRÈS LE BAL.
+
+
+Adieu, puisqu'il le faut; adieu, belle nuit blanche,
+Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!
+Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche,
+Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.
+
+Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles,
+Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés;
+O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles,
+Cache tes bras de nacre au vent froid exposés.
+
+Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes,
+Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais,
+N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes,
+Qui halète à la porte et souffle son air frais.
+
+Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses,
+Sur la tombe du bal, jetez à pleines mains
+Vos colliers défilés, vos parures soyeuses,
+Vos dahlias flétris et vos pâles jasmins.
+
+Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve;
+La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui;
+C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève,
+C'est le plus triste jour de tous; c'est aujourd'hui.
+
+O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues,
+Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied,
+D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues,
+Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied.
+
+Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare,
+Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu
+Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare,
+Comme un cheval que fouille un éperon pointu?
+
+Hier, j'étais heureux. J'étais. Mot doux et triste!
+Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir.
+Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe,
+Il le faut embaumer avec le souvenir.
+
+J'étais. Je ne suis plus. Toute la vie humaine
+Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent.
+Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène
+Au bonheur d'autrefois regretté si souvent.
+
+Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre.
+Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau
+Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre,
+La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau.
+
+Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore,
+Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit,
+Et mon coeur effeuillé peut refleurir encore;
+Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.
+
+Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule,
+Nous faisant dans notre âme une chaste Oasis,
+Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule,
+Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.
+
+Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque,
+De quelle passion ta figure vivait,
+Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque,
+Réalisait, en toi, tout ce qu'elle rêvait.
+
+Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate,
+Je posais sur ta bouche un sourire charmant,
+Et sur ta joue en fleur, la pourpre délicate
+Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.
+
+Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle,
+Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux,
+Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle,
+S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux.
+
+Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride,
+Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,
+Au lieu de marque rose, une tache livide
+Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.
+
+Car si la face humaine est difficile à lire,
+Si déjà le front nu ment à la passion,
+Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire
+Si vraiment la pensée est soeur de l'action?
+
+Et cependant, malgré cette pensée amère,
+Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant;
+Jamais rêve d'été, jamais blonde chimère,
+Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement.
+
+Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées,
+Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur,
+Comme au sortir du bain, les péris et les fées,
+Luire des seins d'argent et des cols en sueur.
+
+Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine,
+Passer et repasser comme une aile d'oiseau,
+Plus suave en odeur que n'est la marjolaine
+Ou le muguet des bois, au temps du renouveau.
+
+O nuit! aimable nuit! soeur de Luna la blonde,
+Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel,
+Endormeuse des maux et des soucis du monde,
+J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel.
+
+Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse,
+Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'amour,
+Fais-moi, sous ton manteau, voir encor ma maîtresse,
+Et je brise l'autel d'Apollo, dieu du jour.
+
+
+
+
+TOMBÉE DU JOUR.
+
+
+Le jour tombait, une pâle nuée,
+Du haut du ciel laissait nonchalamment
+Dans l'eau du fleuve à peine remuée,
+Tremper les plis de son blanc vêtement.
+
+La nuit parut, la nuit morne et sereine,
+Portant le deuil de son frère le jour,
+Et chaque étoile à son trône de reine,
+En habits d'or s'en vint faire sa cour.
+
+On entendait pleurer les tourterelles,
+Et les enfants rêver dans leurs berceaux,
+C'était dans l'air comme un frôlement d'aile,
+Comme le bruit d'invisibles oiseaux.
+
+Le ciel parlait à voix basse à la terre,
+Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu,
+Et répétaient un acte du mystère;
+Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu.
+
+
+
+
+LA DERNIÈRE FEUILLE.
+
+
+Dans la forêt chauve et rouillée,
+Il ne reste plus au rameau
+Qu'une pauvre feuille oubliée,
+Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.
+
+Il ne reste plus dans mon âme
+Qu'un seul amour pour y chanter,
+Mais le vent d'automne qui brame,
+Ne permet pas de l'écouter.
+
+L'oiseau s'en va, la feuille tombe,
+L'amour s'éteint, car c'est l'hiver;
+Petit oiseau, viens sur ma tombe,
+Chanter, quand l'arbre sera vert!
+
+
+
+
+LE TROU DU SERPENT.
+
+
+Au long des murs, quand le soleil y donne,
+Pour réchauffer mon vieux sang engourdi;
+Avec les chiens, auprès du lazarrone,
+Je vais m'étendre à l'heure de midi.
+
+Je reste là sans rêve et sans pensée,
+Comme un prodigue à son dernier écu,
+Devant ma vie, aux trois quarts dépensée,
+Déjà vieillard et n'ayant pas vécu.
+
+Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime,
+Mon âme usée abandonne mon corps,
+Je porte en moi le tombeau de moi-même,
+Et suis plus mort que ne sont bien des morts.
+
+Quand le soleil s'est caché sous la nue,
+Devers mon trou, je me traîne en rampant,
+Et jusqu'au fond de ma peine inconnue,
+Je me retire aussi froid qu'un serpent.
+
+
+
+
+LES VENDEURS DU TEMPLE.
+
+
+
+I.
+
+
+Il est par les faubourgs, un ramas de maisons
+Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons
+Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue
+Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.
+Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris,
+Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris,
+Que ne sont ces maisons laides et rechignées.
+Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées;
+Le toit pleure toujours comme un oeil chassieux,
+Les murs bâtis d'hier semblent déjà tout vieux;
+Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale,
+Ils sont tout bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale,
+Pareils à des vieillards de débauche pourris,
+Ruines sans grandeur et dignes de mépris.
+Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne,
+Un lange sale au poing sort de chaque lucarne.
+Ce ne sont sur le bord des fenêtres, que pots,
+Matelas à sécher, guenilles et drapeaux,
+Si que chaque maison, dépassant ses murailles,
+A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.
+
+Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis,
+Leurs femmes mettent bas et leur font des petits
+Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères,
+Comme sous un fumier grouille un noeud de vipères.
+Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,
+On les voit barbotter pareils à des pourceaux;
+On les voit scrophuleux, noués et culs-de-jattes,
+Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes,
+Descendre en trébuchant quelque raide escalier
+Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.
+D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie,
+Sucent une mamelle épuisée et tarie,
+Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix
+Un ignoble refrain en ignoble patois.
+Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude,
+A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde,
+Le corps entortillé dans un pâle lambeau,
+Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.
+Aucun soleil jamais ne dore ces fronts haves,
+Nul rayon ne descend en ces affreuses caves
+Et n'y jette à travers la noire humidité
+Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été.
+Une odeur de prison et de maladrerie,
+Je ne sais quel parfum de vieille juiverie
+Vous écoeure en entrant et vous saisit au nez.
+Des vivants comme nous sont pourtant condamnés
+A respirer cet air aux miasmes méphitiques,
+Ainsi qu'en exhalaient les avernes antiques;
+Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,
+C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus,
+Ils sont déshérités de toute la nature,
+Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.
+Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?
+Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais
+Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,
+Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète;
+Certes ce n'était pas dans le dessein pieux
+De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux.
+Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie
+Et je dis anathème, à cette race impie.
+
+
+
+II.
+
+
+Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,
+Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.
+Moins l'aile et le bec d'aigle ils sont en tout semblables
+Aux avares griffons dont nous parlent les fables,
+Et veillent accroupis sans cligner leurs yeux verts,
+Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts
+Pour y chercher de l'or, ils vous fendraient le ventre;
+Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,
+Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,
+Arracher vos clous d'or, portes du paradis!
+Et pour les faire fondre en vos cavernes noires,
+Anges et chérubins ils vous prendraient vos gloires.
+
+Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,
+Un moyen d'imposer ses volontés à tous,
+Et de faire fleurir sa libre fantaisie
+Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.
+L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil,
+Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,
+Un sérail à choisir, de belles courtisanes,
+Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes;
+Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,
+Une collection de grands maîtres anciens,
+L'impérial tokay, côte à côte en sa cave,
+Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.
+L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal,
+L'anneau de Salomon, le talisman fatal,
+Qui, forçant à venir les démons et les anges,
+Fait les réalités de nos rêves étranges.
+Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion;
+Le seul bonheur pour eux c'est la possession;
+Comme un vieil impuissant aime une jeune fille;
+Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille,
+Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor
+Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.
+
+Les choses de ce monde et les choses divines,
+Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,
+Ils ne respectent rien et vont détruisant tout.
+Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout,
+Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies
+Des générations dans le temps endormies.
+Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or
+Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.
+Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,
+Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,
+Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,
+L'ange du tabernacle et les châsses des saints,
+Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées
+Gisent au fond des cours à pleines charretées;
+Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois
+Que des débris d'autel et des morceaux de croix.
+C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine,
+Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine,
+Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron,
+Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron;
+L'épine de son dos est collée à son ventre,
+Son épaule est convexe et sa poitrine rentre,
+Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs;
+Comme un bissac de pauvre à chacun de ses flancs,
+Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;
+On peut compter les fils de sa robe de bure,
+Et quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais;
+Ses manches laissent voir ses coudes violets;
+Elle claque du bec comme fait la cigogne,
+Et quand elle remue et vaque à sa besogne,
+On entend ses os secs à chaque mouvement,
+Comme un gond mal graissé rendre un sourd grincement.
+
+
+
+III.
+
+
+Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire,
+Hyènes du passé, vrais chakals de l'histoire,
+C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts,
+Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers,
+Et qui ne laissez pas debout une colonne
+Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne.
+Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel,
+Par tout ce que mon coeur peut contenir de fiel.
+Soyez maudits!
+
+ Jamais déluge de barbares,
+Ni Huns, ni Visigoths, ni Russiens, ni Tartares,
+Non, Genseric jamais; non, jamais Attila,
+N'ont fait autant de mal que vous en faites là;
+Quand ils eurent tué la ville aux sept collines,
+Ils laissèrent au corps son linceul de ruines.
+Ils détruisaient, car telle était leur mission,
+Mais ne spéculaient pas sur leur destruction.
+C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues,
+Près de leurs piédestaux moisissent abattues;
+Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau
+Laisse une cicatrice au front de tout château;
+
+C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles,
+Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;
+Vous qui déshabillez les saintes et les saints,
+Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitreaux peints
+Et rompez les clochers, comme une jeune fille
+Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille;
+C'est à cause de vous que l'on dit des Français:
+Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais.
+Encor, si vous étiez la vieille bande noire!
+Mais vous êtes venus bien après la victoire.
+Vous becquetez le corps que d'autres ont tué;
+Vous avez attendu que sa chair ait pué,
+Avant que de tomber sur le géant à terre,
+Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,
+Par une nuit sans lune, où le firmament noir,
+N'avait pas un seul oeil entr'ouvert pour vous voir,
+Vous avez abattu votre vol circulaire
+Et porté tout joyeux la charogne à votre aire.
+Les bons et braves chiens, lors que le cerf est mort,
+S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,
+Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre,
+Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre;
+Et les bassets trapus, arrivés les derniers,
+Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.
+Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée;
+Par les chiens courageux aux lâches préparée.
+Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,
+Et dérobent l'argent dans les poches des morts.
+
+O fille de Satan, ô toi, la vieille bande,
+Comme ta mission, tu fus horrible et grande.
+Je ne sais quelle rude et sombre majesté,
+Drape sinistrement ta monstruosité;
+Une fausse auréole autour de toi rayonne
+Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.
+Des nerfs herculéens se tordent à tes bras,
+L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;
+Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,
+Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes.
+C'est toi qui commença ce périlleux duel
+Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;
+Et quand tu secouais de tes mains insensées,
+Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées;
+On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,
+En signe de douleur allait pleurer le sang;
+On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie
+Et reluire à son front une auréole vraie,
+Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing
+Après l'avoir frappé ne se séchassent point.
+Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,
+Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;
+On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,
+Et quel foudre il gardait à ces insultes-là.
+Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,
+Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle;
+Et comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,
+Les anges effarés quittèrent leurs arceaux;
+Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes
+Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,
+Leur oeil de diamant et leurs lances de feu,
+A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu,
+La première et sans peur tu mis la main sur l'arche,
+Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche,
+Sans savoir si le sol tout d'un coup sur leurs pas,
+En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.
+Tu fus la poésie et l'idéal du crime;
+Tu détrônais Jésus de son gibet sublime,
+Comme Louis Capet de son fauteuil de roi.
+La vieille monarchie avec la vieille foi
+Râlait entre tes bras, toute bleue et livide,
+Comme autrefois Anthée aux bras du grand Alcide.
+Et le Christ et le roi sous tes puissants efforts,
+Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts.
+Au seul bruit de tes pas les noires basiliques
+Tremblottaient de frayeur sous leurs chapes gothiques;
+Leurs genoux de granit sous elles se ployaient,
+Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient;
+Le dragon se tordant au bout de la gouttière,
+Tâchait de dégager ses ailerons de pierre,
+Les anges et les saints pleuraient dans les vitreaux;
+Les morts se retournant au fond de leurs tombeaux,
+Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes,
+Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes.
+Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens,
+Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens;
+Tu descendais sans peur sous les funèbres porches;
+Les spectres éblouis aux lueurs de tes torches,
+Fuyaient échevelés en poussant des clameurs.
+Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs,
+Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue,
+Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue;
+Et quand tu soulevais de ton doigt curieux
+Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux,
+Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage,
+A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,
+Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer
+Venait les emporter dans ses griffes de fer.
+L'épouvante crispait leur bouche violette,
+Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,
+Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi
+Que pour guillotiner un véritable roi.
+Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes,
+Toutes les sommités, têtes de rois et dômes,
+Devaient fatalement tomber sous ton marteau,
+Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;
+Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée,
+Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée,
+Coulait et te faisait une pourpre à ton tour.
+O tueuse de rois, souveraine d'un jour!
+Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme,
+Mais tu gardais au moins la majesté du crime,
+Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,
+Et si tu profanais les cadavres des rois,
+C'était pour te venger et non pas pour leur prendre
+Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!
+
+
+
+
+A UN JEUNE TRIBUN.
+
+
+Ami, vous avez beau, dans votre austérité,
+N'estimer chaque objet que par l'utilité,
+Demander tout d'abord à quoi tendent les choses
+Et les analyser dans leurs fins et leurs causes;
+Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun
+Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun;
+Il est dans la nature, il est de belles choses,
+Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,
+Des poëtes rêveurs et des musiciens
+Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens,
+Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,
+Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,
+Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,
+Écoutent le récit de leurs amours naïfs.
+Il est de ces esprits qu'une façon de phrase,
+Un certain choix de mots tient un jour en extase,
+Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin
+Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain;
+D'autres seront épris de la beauté du monde,
+Et du rayonnement de la lumière blonde;
+Ils resteront des mois assis devant des fleurs,
+Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs;
+Un air de tête heureux, une forme de jambe,
+Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,
+Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.
+Qu'importent à ceux-là les affaires du temps
+Et le grave souci des choses politiques!
+Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques
+Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns
+Que leur font vos discours, magnanimes tribuns!
+Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses.
+Les antiques Vénus, aux gracieuses poses,
+Que l'on voit, étalant leur sainte nudité,
+Réaliser en marbre un rêve de beauté,
+Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde,
+Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde;
+Restez assis plutôt que de perdre vos pas.
+Le lis ne file pas et ne travaille pas;
+Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante,
+Il jette son parfum et cela le contente.
+Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel,
+Une perle de pluie, une goutte de miel,
+Et la sylphide, au bal d'Oberon invitée,
+Se taille dans sa feuille une robe argentée.
+Qui de vous osera lui dire, paresseux!
+Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux
+Qui grelotant de froid, et, les chairs toutes rouges,
+Se cachent en hiver sous la paille des bouges,
+Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain
+A tous les malheureux qui vont criant la faim?
+Qui donc dira cela: que toute chose belle,
+Femme, musique ou fleur ne porte pas en elle
+Et son enseignement et sa moralité?
+Comment pourrons-nous croire à la divinité
+Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante,
+Si nous n'en voyons pas une preuve touchante
+Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,
+La fleur de la vallée avec son encensoir?
+Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?
+Ah! veillons sur nos coeurs et fermons bien nos âmes,
+Laissons tourner le monde et les choses aller;
+Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,
+Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule,
+Sans faire choir le ciel et déranger le pôle;
+Se croire le pivot de la création
+Est une erreur commune à toute ambition;
+L'on est persuadé qu'on est indispensable
+Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable
+Aux balances d'airain des grands événements.
+L'on tombe chaque jour en des étonnements
+A voir quel peu d'écume, au torrent de l'abîme,
+Fait un homme jeté de la plus haute cime,
+Et comme en peu de temps pour grand qu'il ait passé,
+Par le premier qui vient on le voit remplacé.
+Nos agitations ne laissent pas de trace:
+C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface;
+En vain l'on se raidit. Toujours d'un flot égal,
+Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal,
+Et dans l'éternité mystérieuse et noire
+Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire.
+Quand votre nom serait creusé dans le rocher,
+L'intarissable flot qui semble le lécher,
+Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître,
+De sa langue d'azur le fera disparaître,
+Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau,
+Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau;
+Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde,
+A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde
+Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié?
+Où retrouverez-vous le temps sacrifié,
+Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile
+Des révolutions la tempête éternelle?
+Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,
+Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,
+Et traverser à pied ce grand désert de prose,
+Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose
+Offre candidement sa bouche à vos baisers,
+A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés,
+Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre?
+De ses parfums ambrés le printemps vous enivre,
+La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;
+Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,
+Et la fée amoureuse, afin de vous séduire,
+Se baigne devant vous dans la source, et fait luire
+A travers les roseaux, sous le flot argentin,
+Son épaule de nacre et son dos de satin.
+Mais, sourd à tout cela comme un anachorète,
+Vous foulez sans pitié la pauvre violette;
+La fée en soupirant rattache ses cheveux,
+Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,
+Et reprend tristement ses habits sur les branches.
+Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches,
+Au pays d'Avalon vous auraient emporté;
+Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté
+Vous auriez pu passer votre vie en doux rêves;
+Mais non; sur les cailloux, sur les sables des grèves,
+Sur les éclats de verre et les tessons cassés,
+A travers les débris des trônes renversés,
+Vous avez préféré, faussant votre nature,
+Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure;
+Vous avez oublié les sentiers d'autrefois,
+Et vous ne suivez plus la rêverie au bois:
+Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;
+Vous fermez votre oreille au babil des fontaines
+Et diriez volontiers: silence! au rossignol,
+Le front tout soucieux et penché vers le sol,
+Vous passez sans répondre au gai salut des merles;
+Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles
+Et les beaux diamants aux éclairs diaprés,
+Que répand le matin sur le velours des prés?
+Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,
+Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines,
+Et prenant pour cordon un brin de ce fil blanc,
+Que la vierge des cieux laisse choir en filant,
+Vous composiez avec, enfantines merveilles,
+Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles.
+Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,
+Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux,
+Au revers du sillon, de leurs petites langues,
+Vous faisaient autrefois de si belles harangues?
+De votre négligence ils sont tout attristés
+Et se plaignent au vent de n'être plus chantés.
+C'est en vain que juillet les convie à sa fête;
+Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête,
+Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.
+Les bluets désolés ont tous la larme à l'oeil,
+Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire.
+Que vous avez perdu si vite la mémoire
+Des entretiens naïfs et des charmants amours
+Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!
+Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre,
+Comme le doux berger que Mantoue a vu naître,
+La blonde Amaryllis en couplets alternés.
+De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés,
+Sentent le serpolet, le thym et la frambroise;
+A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,
+Et, tout émerveillé, du sommet des ormeaux,
+Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.
+Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques,
+D'une bouche formée aux chants élégiaques;
+Laisser cette besogne aux orateurs braillards,
+Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars,
+Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine,
+Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine.
+Rome se sauvera toute seule, très-bien;
+Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien;
+Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?
+Que le char de l'état s'enfonce dans la boue,
+Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain,
+S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin;
+Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse
+Quelque petit sentier, par une pente douce,
+Regagnant le sommet d'un coteau séparé,
+D'où l'oeil se perd au fond d'un lointain azuré;
+Et nous attendrons là que notre jour arrive,
+Voyant de haut la mer se briser à la rive,
+Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent.
+La mort n'a pas besoin que l'on aille au devant;
+Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes,
+La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;
+Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur,
+Et ne respecte rien, ni forme, ni couleur;
+Elle va, du coupant de sa courbe faucille,
+Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;
+Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout,
+Et dans son grenier noir elle serre le tout.
+A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine,
+Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine,
+Quand peut-être le fer, près de notre sillon,
+Se balance et fait luire un sinistre rayon.
+Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes?
+Et quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,
+Qui peut dire lequel était Napoléon,
+Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?
+Qui le décidera? L'existence est un songe
+Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge
+Le corps du citoyen utile et positif
+Et le corps du rêveur et du poëte oisif.
+Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense,
+Entre néant et rien quelle est la différence?
+
+
+
+
+CHOC DE CAVALIERS.
+
+
+Hier il m'a semblé, sans doute j'étais ivre,
+Voir sur l'arche d'un point, un choc de cavaliers
+Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre
+Et caparaçonnés de harnais singuliers.
+
+Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,
+Des Méduses d'airain ouvraient leur yeux hagards
+Dans leurs grands boucliers, aux ornements fantasque,
+Et des noeuds de serpents écaillaient leurs brassards.
+
+Par moment, du rebord de l'arcade géante,
+Un cavalier blessé, perdant son point d'appui;
+Un cheval effaré, tombait dans l'eau béante;
+Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.
+
+C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées,
+Qui cherchiez à forcer le passage du pont,
+Et vos corps tout meurtris, sous leurs armes faussées,
+Dorment ensevelis dans le gouffre profond.
+
+
+
+
+LE POT DE FLEURS.
+
+
+Parfois un enfant trouve une petite graine,
+Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs,
+Pour la planter il prend un pot de porcelaine,
+Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs.
+
+Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge,
+Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau;
+Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge
+Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau.
+
+L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse,
+Sur les débris du pot brandir ses verts poignards,
+Il la veut arracher, mais la tige est tenace;
+Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.
+
+Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise;
+Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps:
+C'est un grand aloës dont la racine brise
+Le pot de porcelaine aux dessins éclatants.
+
+
+
+
+LE SPHINX.
+
+
+Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues,
+Une chimère antique entre toutes me plaît;
+Elle pousse en avant deux mamelles pointues,
+Dont le marbre veiné semble gonflé de lait.
+
+Son visage de femme est le plus beau du monde,
+Son col est si charnu que vous l'embrasseriez;
+Mais quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde.
+On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds.
+
+Les jeunes nourrissons qui passent devant elle,
+Tendent leurs petits bras et veulent avec cris,
+Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle;
+Mais quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris.
+
+C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères,
+La face en est charmante et le revers bien laid.
+Nous leur prenons le sein; mais ces mauvaises mères
+N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.
+
+
+
+
+PENSÉE DE MINUIT.
+
+
+Une minute encor, madame, et cette année
+Commencée avec vous, avec vous terminée
+ Ne sera plus qu'un souvenir.
+Minuit: voilà son glas que la pendule sonne,
+Elle s'en est allée en un lieu d'où personne
+ Ne peut la faire revenir.
+
+Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles,
+Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles,
+ Sur le bord du néant jeté;
+Limbes de l'impalpable, invisible royaume
+Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme,
+ Ce qui n'est rien ayant été;
+
+Où va le son, où va le souffle; où va la flamme,
+La vision qu'en rêve, on perçoit avec l'âme,
+ L'amour de notre coeur chassé;
+La pensée inconnue éclose en notre tête;
+L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;
+ Le présent qui se fait passé.
+
+Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre
+Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre
+ Tournée avec le doigt du temps;
+Une scène nouvelle à rajouter au drame;
+Un chapitre de plus au roman dont la trame
+ S'embrouille d'instants en instants;
+
+Un autre pas de fait dans cette route morne
+De la vie et du temps, dont la dernière borne
+ Proche ou lointaine est un tombeau,
+Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce,
+Où de votre bonheur toujours à chaque ronce,
+ Derrière vous reste un lambeau.
+
+Du haut de cette année avec labeur gravie,
+Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie
+ Qu'un souvenir presque effacé,
+Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,
+Je contemple un moment, des yeux de la mémoire,
+ Le vaste horizon du passé.
+
+Ainsi le voyageur, du haut de la colline,
+Avant que tout à fait le versant qui s'incline
+ Ne les dérobe à son regard,
+Jette un dernier coup d'oeil sur les campagnes bleues
+Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues
+ Il a fait depuis son départ.
+
+Mes ans évanouis à mes pieds se déploient
+Comme une plaine obscure où quelques points chatoient
+ D'un rayon de soleil frappés.
+Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache
+Une époque, un détail nettement se détache
+ Et revit à mes yeux trompés.
+
+Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette
+Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète;
+ Portrait sans modèle aujourd'hui;
+Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte
+Que le passé ravit au présent qu'il emporte,
+ Reflet dont le corps s'est enfui.
+
+J'hésite en me voyant devant moi reparaître;
+Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître
+ Sous ma figure d'autrefois.
+Comme un homme qu'on met tout à coup en présence
+De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence
+ Ont changé les traits et la voix.
+
+Tant de choses depuis, par cette pauvre tête,
+Ont passé; dans cette âme et ce coeur de poëte,
+ Comme dans l'aire des aiglons,
+Tant d'oeuvres que couva l'aile de ma pensée,
+Se débattent heurtant leur coquille brisée,
+ Avec leurs ongles déjà longs.
+
+Je ne suis plus le même, âme et corps tout diffère,
+Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire?
+ Marcher en avant, oublier.
+On ne peut sur le temps reprendre une minute,
+Ni faire remonter un grain après sa chute
+ Au fond du fatal sablier.
+
+La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête,
+Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite
+ L'étude austère et les soucis.
+Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite
+Et dont quelque tourmente intérieure agite
+ Comme deux serpents les sourcils.
+
+Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre
+Aux coins toujours arqués, riait; jamais la fièvre
+ N'en avait noirci le corail.
+Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles
+Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles,
+ Doublaient le ciel dans leur émail.
+
+Mon coeur avait mon âge, il ignorait la vie,
+Aucune illusion, amèrement ravie,
+ Jeune, ne l'avait rendu vieux;
+Il s'épanouissait à toute chose belle,
+Et dans cette existence encor pour lui nouvelle,
+ Le mal était bien, le bien mieux.
+
+Ma poésie, enfant à la grâce ingénue,
+Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue,
+ Un brin de folle avoine en main
+Avec son collier fait de perles de rosée,
+Sa robe prismatique au soleil irisée,
+ Allait chantant par le chemin.
+
+Et puis l'âge est venu qui donne la science,
+J'ai lu Werther, René son frère d'alliance;
+ Ces livres, vrais poisons du coeur,
+Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle,
+Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;
+ Byron et son don Juan moqueur.
+
+Ce fut un dur réveil, ayant vu que les songes
+Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges,
+ Les croyances, des hochets creux.
+Je cherchai la gangrène au fond de toute et comme
+Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme
+ Et je devins bien malheureux.
+
+La pensée et la forme ont passé comme un rêve;
+Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève?
+ Dans quel coin du chaos met-il
+Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change,
+Tous ces moi du même homme, et quel royaume étrange
+ Leur sert de patrie ou d'exil?
+
+Dieu seul peut le savoir, c'est un profond mystère;
+Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre
+ Que la pioche jette au cercueil
+Avec sa sombre voix explique bien des choses,
+Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.
+ L'éternité commence au seuil.
+
+L'on voit... mais veuillez bien me pardonner, madame,
+De vous entretenir de tout cela. Mon âme,
+ Ainsi qu'un vase trop rempli,
+Déborde, laissant choir mille vagues pensées,
+Et ces ressouvenirs d'illusions passées,
+ Rembrunissent mon front pâli.
+
+Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle,
+De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole?
+ Pourquoi donc vouloir retenir
+Comme un enfant mutin sa mère par la robe,
+Ce passé qui s'en va? de ce qu'il vous dérobe,
+ Consolez-vous par l'avenir.
+
+Regardez; devant vous l'horizon est immense,
+C'est l'aube de la vie et votre jour commence;
+ Le ciel est bleu, le soleil luit.
+La route de ce monde est pour vous une allée
+Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée;
+ Marchez où le temps vous conduit.
+
+Que voulez-vous de plus, tout vous rit, l'on vous aime:
+Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même,
+ L'avenir devrait m'être cher;
+Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte;
+Je rêve, et mon baiser à votre front avorte,
+ Et je me sens le coeur amer.
+
+
+
+
+LA CHANSON DE MIGNON.
+
+
+Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde,
+Tu me veux donc quitter et courir par le monde;
+Toi, qui, voyant passer du seuil de la maison
+Les nuages du soir sur le rouge horizon,
+
+Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre,
+Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre;
+Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu,
+Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,
+Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle!
+D'abandonner le nid et de déployer l'aile.
+
+Ah! restons tous les deux près du foyer assis,
+Restons, je te ferai, petite, des récits,
+Des contes merveilleux, à tenir ton oreille
+Ouverte avec ton oeil tout le temps de la veille.
+
+Le vent râle et se plaint comme un agonisant;
+Le dogue réveillé hurle au bruit du passant;
+Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette
+Les carreaux palpitants; la rauque girouette,
+Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.
+Où veux-tu donc aller?
+
+ O mon maître, sais-tu,
+La chanson que Mignon chante à Wilhem dans Goëthe:
+
+«Ne la connais-tu pas la terre du poëte,
+La terre du soleil où le citron mûrit,
+Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit;
+C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre,
+C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il faut me suivre,
+
+«Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu,
+Cette terre sans ombre et ce soleil de feu,
+Brûleraient ta peau blanche et ta chair diaphane.
+La pâle violette au vent d'été se fane;
+Il lui faut la rosée et le gazon épais,
+L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais.
+C'est une fleur du nord, et telle est sa nature.
+Fille du nord comme elle, ô frêle créature!
+Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger?
+Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer.
+Crois-moi, garde ton rêve.
+
+ «Italie! Italie!
+Si riche et si dorée; oh! comme ils t'ont salie!
+Les pieds des nations ont battu tes chemins;
+Leur contact a limé tes vieux angles romains,
+Les faux dilettanti s'érigeant en artistes,
+Les milords ennuyés et les rimeurs touristes,
+Les petits lords Byrons fondent de toutes parts
+Sur ton cadavre à terre, ô mère de Césars;
+Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade;
+L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade:
+Ce sont, à chaque pas, des admirations,
+Des yeux levés en l'air et des contorsions:
+Au moindre bloc informe et dévoré de mousse,
+Au moindre pan de mur où le lentisque pousse,
+On pleure d'aise, on tombe en des ravissements
+A faire de pitié rire les monuments.
+L'un avec son lorgnon collant le nez aux fresques,
+Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques,
+O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier
+Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier;
+L'autre, plus amateur de ruines antiques,
+Ne rêve que frontons, corniches et portiques,
+Baise chaque pavé de la Via-Lata,
+Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta.
+De mots italiens fardant leurs rimes blêmes,
+Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes,
+Et sur de grands tableaux font de petits sonnets:
+Artistes et dandies, roturiers, baronnets,
+Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,
+Afin de remporter un pan de ta tunique!
+
+«Restons, car au retour on court risque souvent
+De ne retrouver plus son vieux père vivant,
+Et votre chien vous mord ne sachant plus connaître
+Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître:
+Les coeurs qui vous étaient ouverts se sont fermés,
+D'autres en ont la clef, et dans vos mieux aimés,
+Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface.
+Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place:
+Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous,
+Et l'on a divisé votre part entre tous.
+Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière,
+Et qui, rompant un soir le linceul et la bière,
+Retourne à sa maison croyant trouver encor
+Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or;
+Mais sa femme a déjà comblé la place vide,
+Et son or est aux mains d'un héritier avide;
+Ses amis sont changés, en sorte que le mort
+Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort,
+Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre
+Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire.
+C'est le monde. Le coeur de l'homme est plein d'oubli:
+C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli.
+L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe
+Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe
+N'est pas séchée encor, que la bouche sourit,
+Et qu'aux pages du coeur un autre nom s'écrit.
+
+«Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne
+Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne
+Contre une longue absence: oh! malheur aux absents!
+Les absents sont des morts et comme eux impuissants,
+Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie,
+Rien ne reste de vous qui prouve votre vie;
+Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix,
+Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts,
+Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent
+Au fond de la mémoire et d'autres les remplacent.
+Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier
+Ne quitte pas le nid et vive au colombier.
+Restons au colombier. Après tout, notre France
+Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,
+Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici
+De beaux palais à voir et des tableaux aussi.
+Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales
+Aussi haut que Saint-Pierre, élevant leurs spirales;
+Notre-Dame, tendant ses deux grands bras en croix,
+Saint Severin, dardant sa flèche entre les toits,
+Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,
+Et Saint-Jacques, hurlant sous ses monstres grotesques;
+Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,
+Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs,
+Des ruisseaux babillards dans de belles prairies,
+Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries;
+Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,
+Des archipels d'argent aux flots de notre ciel;
+Et, ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,
+Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde,
+Le foyer domestique, ineffable en douceurs,
+Avec la mère au coin et les petites soeurs,
+Et le chat familier qui se joue et se roule,
+Et pour hâter le temps, quand goutte à goutte il coule,
+Quelques anciens amis causant de vers et d'art,
+Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.»
+
+
+
+
+ROMANCE.
+
+
+
+I.
+
+
+Au pays où se fait la guerre,
+Mon bel ami s'en est allé;
+Il semble à mon coeur désolé
+Qu'il ne reste que moi sur terre!
+En partant, au baiser d'adieu,
+Il m'a pris mon âme à ma bouche.
+Qui le tient si longtemps? mon Dieu!
+Voilà le soleil qui se couche,
+Et moi, toute seule en ma tour,
+J'attends encore son retour.
+
+
+
+II.
+
+
+Les pigeons, sur le toit, roucoulent,
+Roucoulent amoureusement,
+Avec un son triste et charmant;
+Les eaux sous les grands saules coulent.
+Je me sens tout près de pleurer;
+Mon coeur comme un lis plein s'épanche
+Et je n'ose plus espérer.
+Voici briller la lune blanche,
+Et moi, toute seule en ma tour,
+J'attends encore son retour.
+
+
+
+III.
+
+
+Quelqu'un monte à grands pas la rampe,
+Serait-ce lui, mon doux amant?
+Ce n'est pas lui, mais seulement
+Mon petit page avec ma lampe.
+Vents du soir, volez, dites-lui
+Qu'il est ma pensée et mon rêve,
+Toute ma joie et mon ennui.
+Voici que l'aurore se lève,
+Et moi, toute seule en ma tour,
+J'attends encore son retour.
+
+
+
+
+LE SPECTRE DE LA ROSE.
+
+
+Soulève ta paupière close
+Qu'effleure un songe virginal,
+Je suis le spectre d'une rose
+Que tu portais hier au bal.
+Tu me pris encore emperlée
+Des pleurs d'argent de l'arrosoir,
+Et parmi la fête étoilée
+Tu me promenas tout le soir.
+
+O toi, qui de ma mort fus cause,
+Sans que tu puisses le chasser,
+Toutes les nuits mon spectre rose
+A ton chevet viendra danser:
+Mais ne crains rien, je ne réclame
+Ni messe ni De Profundis;
+Ce léger parfum est mon âme,
+Et j'arrive du paradis.
+
+Mon destin fut digne d'envie;
+Pour avoir un trépas si beau,
+Plus d'un aurait donné sa vie,
+Car j'ai ta gorge pour tombeau,
+Et sur l'albâtre où je repose
+Un poëte, avec un baiser,
+Écrivit: Ci-gît une rose
+Que tous les rois vont jalouser.
+
+
+
+
+LAMENTO.
+
+
+
+LA CHANSON DU PÊCHEUR.
+
+
+ Ma belle amie est morte,
+ Je pleurerai toujours;
+ Sous la tombe elle emporte
+ Mon âme et mes amours.
+ Dans le ciel, sans m'attendre,
+ Elle s'en retourna;
+ L'ange qui l'emmena
+ Ne voulut pas me prendre.
+ Que mon sort est amer;
+Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+ La blanche créature
+ Est couchée au cercueil;
+ Comme dans la nature
+ Tout me paraît en deuil!
+ La colombe oubliée,
+ Pleure et songe à l'absent,
+ Mon âme pleure et sent
+ Qu'elle est dépareillée.
+ Que mon sort est amer;
+Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+ Sur moi la nuit immense
+ S'étend comme un linceul;
+ Je chante ma romance
+ Que le ciel entend seul.
+ Ah! comme elle était belle
+ Et comme je l'aimais!
+ Je n'aimerai jamais
+ Une femme autant qu'elle.
+ Que mon sort est amer;
+Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+
+
+
+DÉDAIN.
+
+
+Une pitié me prend quand à part moi je songe
+A cette ambition terrible qui nous ronge,
+De faire parmi tous reluire notre nom,
+De ne voir s'élever par-dessus nous personne,
+D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne,
+D'être salué grand comme Goëthe ou Byron.
+
+C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes,
+Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes,
+Nous fait le teint livide et nous cave les yeux;
+La passion du beau nous tient et nous tourmente,
+La sève sans issue au fond de nous fermente,
+Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.
+
+De ces frêles enfants, la terreur de leur mère,
+Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère,
+Combien déjà sont morts, combien encor mourront!
+Combien au beau moment, gloire, ô froide statue,
+Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,
+Pâles, sur ton épaule, ont incliné le front!
+
+Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,
+Travailler, oublier d'être heureux et de vivre;
+Ne pas avoir une heure à dormir au soleil;
+A courir dans les bois sans arrière-pensée,
+Gémir d'une minute au plaisir dépensée,
+Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!
+
+Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache
+Si le grain sortira du sillon qui le cache,
+Et si jamais l'été dorera le blé vert;
+Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres,
+Entassant des trésors et rassemblant des marbres,
+Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert.
+
+Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde,
+Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde,
+Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long;
+Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse
+La terre les boit vite; et pas une ne perce,
+Pour arriver à vous, le suaire et le plomb.
+
+Dieu nous comble de biens, notre mère nature
+Rit amoureusement à chaque créature;
+Le spectacle du ciel est admirable à voir;
+La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles;
+Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles;
+Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.
+
+Pourquoi ne vouloir pas? pourquoi? pour que l'on dise
+Quand vous passez: «C'est lui.» Pour que dans une église,
+Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci,
+On vous couche à côté de rois que le ver mange,
+N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange
+Et cette inscription: «Un grand homme est ici.»
+
+
+
+
+CE MONDE-CI ET L'AUTRE.
+
+
+Vos premières saisons à peine sont écloses,
+Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses
+Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau;
+Tout ce que la nature a de grand et de beau,
+Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles,
+Les deux mondes ensemble avec tout leurs miracles:
+Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer,
+La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver,
+L'Europe décrépite et la jeune Amérique:
+Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique,
+Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus,
+S'est faite presque blanche à nos étés frileux.
+Votre enfance joyeuse, a passé comme un rêve
+Dans la verte savane et sur la blonde grève;
+Le vent vous apportait des parfums inconnus;
+Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus,
+Et comme une nourrice, au seuil de sa demeure,
+Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure,
+Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous
+Ses coquilles de moire et son murmure doux.
+Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes
+Ecartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes;
+Les tamaniers en fleurs vous prêtaient des abris;
+Vous aviez pour jouer des nids de colibris;
+Les papillons dorés vous éventaient de l'aile,
+L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle;
+Les magnolias penchaient la tête en souriant;
+La fontaine au flot clair s'en allait babillant;
+Les bengalis coquets, se mirant à son onde,
+Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde,
+Vous marchiez sans savoir par les petits chemins,
+Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains!
+Aux heures du midi, nonchalante créole,
+Vous aviez le hamac et la sieste espagnole,
+Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit,
+Chassant les moucherons d'auprès de votre lit.
+Vous aviez tous les biens, heureuse créature,
+La belle liberté dans la belle nature:
+Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris,
+Vous avez voulu voir et la France et Paris;
+La brise a du vaisseau fait onder la bannière,
+Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière,
+Et courbant devant vous sa tête de lion
+Sur son épaule bleue avec soumission,
+Vous a jusques aux bords de la France vantée,
+Sans rugir une fois, fidèlement portée.
+Après celles de Dieu les merveilles de l'art
+Ont étonné votre âme avec votre regard.
+Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises,
+Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises,
+Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus,
+Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus,
+Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume,
+Où chaque maison dresse une gueule qui fume.
+Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil!
+Vous toute brune encor de son baiser vermeil.
+La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies,
+Et triste entre vos soeurs au foyer réunies,
+En entendant pleurer les bûches dans le feu,
+Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu,
+Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames,
+Qui se brodent d'argent et chantent sous les rames;
+Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus,
+Les mangliers traînant leurs bras irrésolus;
+Toute cette nature orientale et chaude,
+Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude,
+Et vous avez souffert, votre coeur a saigné,
+Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris, baigné
+D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille;
+Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille,
+Et vous avez compris, pâle fleur du désert,
+Que loin du sol natal votre arôme se perd,
+Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée
+Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée;
+Les baisers parfumés des brises de la mer,
+La place libre au ciel, l'espace et le grand air,
+Et pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes,
+Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes;
+Au choeur mélodieux votre voix put s'unir;
+Le prisme du regret dorant le souvenir
+De cent petits détails, de mille circonstances,
+Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances.
+Chaque larme furtive échappée à vos yeux
+Se condensait en perle, en joyau précieux;
+Dans le rhythme profond, votre jeune pensée
+Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée;
+Vous avez pénétré les mystères de l'art;
+Aussi, tout éplorée, avant votre départ,
+Pour vous baiser au front, la belle poésie
+Vous a parmi vos soeurs avec amour choisie:
+Pour dire votre coeur vous avez une voix,
+Entre deux univers Dieu vous laissait le choix;
+Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre!
+De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.
+
+
+
+
+VERSAILLES.
+
+
+
+SONNET.
+
+
+Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité;
+Comme Venise au fond de son Adriatique,
+Tu traînes lentement ton corps paralytique,
+Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté.
+
+Quel appauvrissement, quelle caducité!
+Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique,
+Et nulle herbe pieuse, au long de ton portique,
+Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité.
+
+Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre,
+Sur ton sein douloureux, croisant tes bras de marbre,
+Tu guettes le retour de ton royal amant.
+
+Le rival du soleil dort sous son monument;
+Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues,
+Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues.
+
+
+
+
+LA CARAVANE.
+
+
+
+SONNET.
+
+
+La caravane humaine au Zaharah du monde,
+Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,
+S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour,
+Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.
+
+Le grand lion rugit et la tempête gronde;
+A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;
+La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,
+Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.
+
+L'on avance toujours et voici que l'on voit
+Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt,
+C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.
+
+Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps,
+Comme des oasis, a mis les cimetières.
+Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.
+
+
+
+
+DESTINÉE.
+
+
+
+SONNET.
+
+
+Comme la vie est faite, et que le train du monde
+Nous pousse aveuglément en des chemins divers;
+Pareil au juif maudit, l'un, par tout l'univers,
+Promène sans repos sa course vagabonde;
+
+L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde,
+Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts,
+Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers,
+Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde.
+
+Eh bien! celui qui court sur la terre, était né
+Pour vivre au coin du feu; le foyer, la famille,
+C'était son voeu; mais Dieu ne l'a pas couronné.
+
+Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille
+Par le trou du volet, était le voyageur;
+Ils ont passé tous deux à côté du bonheur.
+
+
+
+
+NOTRE-DAME.
+
+
+
+I.
+
+
+Las de ce calme plat où d'avance fanées,
+Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années;
+Las d'étouffer ma vie en un salon étroit,
+Avec de jeunes fats et des femmes frivoles,
+Echangeant sans profit de banales paroles;
+Las de toucher toujours mon horizon du doigt.
+
+Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme,
+Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame;
+ Je suis allé souvent, Victor,
+A huit heures, l'été, quand le soleil se couche,
+Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,
+ Flotte comme un gros ballon d'or.
+
+Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte
+Trouvent là des couleurs pour charger leur palette,
+Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux;
+Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,
+Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles;
+Ithuriel répand son écrin dans les cieux.
+
+Cathédrales de brume aux arches fantastiques;
+Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,
+ Par la glace de l'eau doublés,
+La brise qui s'en joue et déchire leurs franges,
+Imprime, en les roulant, mille formes étranges
+ Aux nuages échevelés.
+
+Comme, pour son bonsoir, d'une plus riche teinte,
+Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,
+Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu;
+Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
+Semblent les deux grands bras que la ville en prière,
+Avant de s'endormir, élève vers son Dieu.
+
+Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique,
+La vieille église attache une gloire mystique
+ Faite avec les splendeurs du soir;
+Les roses des vitraux, en rouges étincelles,
+S'écaillent brusquement, et comme des prunelles,
+ S'ouvrent toutes rondes pour voir.
+
+La nef épanouie, entre ses côtes minces,
+Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces,
+Une araignée énorme, ainsi que des réseaux,
+Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,
+En fils aériens, en délicates mailles,
+Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.
+
+Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,
+Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,
+ Sous un chaud baiser de soleil,
+Bizarrement peuplés de monstres héraldiques,
+Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques
+ Aux fleurs d'azur et de vermeil.
+
+Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires
+Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires,
+Dévotement taillés par de naïfs ciseaux;
+Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues,
+Par les hommes et non par le temps abattues,
+Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux,
+
+Dogues hurlant au bout des gouttières; tarasques,
+Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,
+ Chevaliers vainqueurs de géants,
+Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,
+Myriades de saints roulés en collerettes,
+ Autour des trois porches béants.
+
+Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles
+Où l'arabesque folle accroche ses dentelles
+Et son orfèvrerie, ouvrée à grand travail;
+Pignons troués à jour, flèches déchiquetées,
+Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées,
+La cathédrale luit comme un bijou d'émail!
+
+
+
+II.
+
+
+Mais qu'est-ce que cela? lorsque l'on a dans l'ombre
+Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre
+ Et qu'on revoit enfin le bleu,
+Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme,
+Une crainte vous prend, un vertige sublime
+ A se sentir si près de Dieu!
+
+Ainsi que sous l'oiseau qui s'y perche, une branche
+Sous vos pieds qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,
+Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous;
+L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,
+Vous fouettant de son aile en ricanant voltige
+Et fait au front des tours trembler les garde-fous,
+
+Les combles anguleux, avec leurs girouettes,
+Découpent, en passant, d'étranges silhouettes
+ Au fond de votre oeil ébloui,
+Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie,
+Bête apocalyptique, en se tordant aboie,
+ Paris éclatant, inoui!
+
+Oh! le coeur vous en bat, dominer de ce faîte,
+Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite;
+Pouvoir, d'un seul regard, embrasser ce grand tout,
+Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre,
+Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère,
+Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout!
+
+De la rampe, où le vent, par les trèfles arabes,
+En se jouant, redit les dernières syllabes
+ De l'hosanna du séraphin;
+Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues,
+Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;
+ L'entendre murmurer sans fin;
+
+Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées,
+De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées,
+Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,
+Et la lumière oblique, aux arêtes hardies,
+Jetant de tous côtés de riches incendies
+Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs.
+
+Comme en un bal joyeux, un sein de jeune fille,
+Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille
+ Sous les bijoux et les atours;
+Aux lueurs du couchant, l'eau s'allume, et la Seine
+Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine
+ N'en porte à son col les grands jours.
+
+Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes
+Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes,
+Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits
+De toutes les couleurs, des résilles de rues,
+Des palais étouffés, où, comme des verrues,
+S'accrochent des étaux et des bouges étroits!
+
+Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche,
+Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche
+ Cent mille avec un trait de feu!
+Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome,
+Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme,
+ Qu'on pourrait croire fait par Dieu!
+
+
+
+III.
+
+
+Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame,
+Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme,
+Il ne l'est seulement que du haut de tes tours.
+Quand on est descendu tout se métamorphose,
+Tout s'affaisse et s'éteint, plus rien de grandiose,
+Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours.
+
+Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,
+Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,
+ Et le Seigneur habite en toi.
+Monde de poésie, en ce monde de prose,
+A ta vue, on se sent battre au coeur quelque chose;
+ L'on est pieux et plein de foi!
+
+Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,
+Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,
+Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir;
+A regarder d'en bas ce sublime spectacle,
+On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,
+Dans le triangle saint Dieu se va faire voir.
+
+Comme nos monuments à tournure bourgeoise
+Se font petits devant ta majesté gauloise,
+ Gigantesque soeur de Babel,
+Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille,
+Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville,
+ Et, ton vieux chef heurte le ciel.
+
+Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque,
+Aux plis graves et droits de ta robe Dantesque,
+Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,
+Ces panthéons bâtards, décalqués dans l'école,
+Antique friperie empruntée à Vignole,
+Et, dont aucun dehors ne sait se tenir droit.
+
+O vous! maçons du siècle, architectes athées,
+Cervelles, dans un moule uniforme jetées,
+ Gens de la règle et du compas;
+Bâtissez des boudoirs pour des agents de change,
+Et des huttes de plâtre à des hommes de fange;
+ Mais des maisons pour Dieu, non pas!
+
+Parmi les palais neufs, les portiques profanes,
+Les parthénons coquets, églises courtisanes,
+Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,
+Les maisons sans pudeur de la ville païenne;
+On dirait, à te voir, Notre-Dame chrétienne,
+Une matrone chaste au milieu de catins!
+
+
+
+
+MAGDALENA.
+
+
+J'entrai dernièrement dans une vieille église;
+La nef était déserte, et sur la dalle grise,
+Les feux du soir, passant par les vitraux dorés,
+Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés.
+Comme je m'en allais, visitant les chapelles,
+Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,
+Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau
+Représentant un Christ qui me parut très-beau.
+On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;
+Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge,
+Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,
+A ces fantômes blancs qui se dressent le soir,
+Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires;
+Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires,
+S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds;
+Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés
+Dans le campo-Santo sur quelque fresque antique,
+D'un vieux maître Pisan, artiste catholique,
+Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté,
+Le nimbe rayonnant de la mysticité,
+Et tant l'on respirait dans leur humble attitude,
+Les parfums onctueux de la béatitude.
+
+Sans doute que c'était l'oeuvre d'un Allemand,
+D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément,
+A vingt ans, de misère et de mélancolie,
+Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;
+Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair,
+Un rêve de soleil par une nuit d'hiver.
+
+Je restai bien longtemps dans la même posture,
+Pensif, à contempler cette pâle peinture;
+Je regardais le Christ sur son infâme bois,
+Pour embrasser le monde, ouvrant les bras en croix;
+Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées,
+Ses chairs, par les bourreaux, à coups de fouets trouées,
+La blessure livide et béante à son flanc;
+Son front d'ivoire où perle une sueur de sang;
+Son corps blafard, rayé par des lignes vermeilles,
+Me faisaient naître au coeur des pitiés nompareilles,
+Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs,
+Comme dut en verser la Mère de Douleurs.
+Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles,
+Se lamentaient en choeur, la face sous leurs ailes,
+Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main,
+Le pur sang de la plaie où boit le genre humain;
+La sainte vierge, au bas, regardait: pauvre mère
+Son divin fils en proie à l'agonie amère;
+Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix
+Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix,
+Plus dégouttants de pleurs qu'après la pluie un arbre,
+Étaient debout, pareils à des piliers de marbre.
+
+C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir,
+Et je sentis mon cou, comme un roseau, fléchir
+Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée,
+Avec le chant du soir, vers le ciel élancée.
+Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,
+Et je pris mon menton dans le creux de ma main,
+Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives;
+Après ton agonie au jardin des Olives,
+Il fallait remonter près de ton père, au ciel,
+Et nous laisser à nous l'éponge avec le fiel;
+Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines
+Entrent profondément dans tes tempes divines.
+Tu vas mourir, toi, Dieu, comme un homme. La mort
+Recule épouvantée à ce sublime effort;
+Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre,
+Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre,
+Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,
+Lèvera de ses mains la pierre du tombeau;
+Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,
+Adorable victime entre toutes bénie;
+Mais tu n'en a pas moins avec les deux voleurs,
+Étendu tes deux bras sur l'arbre de douleurs.
+
+O rigoureux destin! une pareille vie,
+D'une pareille mort si promptement suivie!
+Pour tant de maux soufferts, tant d'absynthe et de fiel,
+Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel?
+La parole d'amour pour compenser l'injure,
+Et la bouche qui donne un baiser par blessure?
+Dieu lui-même a besoin quand il est blasphémé,
+Pour nous bénir encor de se sentir aimé,
+Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre,
+N'ayant jamais pressé sur ton coeur solitaire
+Un coeur sincère et pur, et fait ce long chemin
+Sans avoir une épaule où reposer ta main,
+Sans une âme choisie où répandre avec flamme
+Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.
+
+Ne vous alarmez pas, esprits religieux,
+Car l'inspiration descend toujours des cieux,
+Et mon ange gardien, quand vint cette pensée,
+De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée.
+C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir,
+L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir;
+Comme aux bras de l'amant, une vierge pâmée,
+L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée;
+La voix du jour s'éteint, les reflets des vitraux,
+Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,
+Et l'on entend courir, sous les ogives frêles,
+Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;
+La foi descend des cieux avec l'obscurité;
+L'orgue vibre; l'écho répond: Eternité!
+Et la blanche statue, en sa couche de pierre,
+Rapproche ses deux mains et se met en prière.
+Comme un captif, brisant les portes du cachot,
+L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut,
+Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage,
+L'étoile échevelée et l'archange en voyage;
+Tandis que la raison, avec son pied boiteux,
+La regarde d'en-bas se perdre dans les cieux.
+C'est à cette heure-là que les divins poëtes,
+Sentent grandir leur front et deviennent prophètes.
+
+O mystère d'amour! ô mystère profond!
+Abîme inexplicable où l'esprit se confond;
+Qui de nous osera, philosophe ou poëte,
+Dans cette sombre nuit plonger avant la tête?
+Quelle langue assez haute et quel coeur assez pur,
+Pour chanter dignement tout ce poëme obscur?
+Qui donc écartera l'aile blanche et dorée,
+Dont un ange abritait cette amour ignorée?
+Qui nous dira le nom de cette autre Éloa?
+Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua?
+
+Murs de Jérusalem, vénérables décombres,
+Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,
+O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban!
+Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?
+Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées,
+Dans leur écho fidèle, ont, depuis tant d'années,
+Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,
+Conservé leur mémoire et le son de leur voix;
+Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines!
+Tout ce que vous savez de ces amours divines!
+Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient,
+Et quels soupirs ardents de leurs coeurs s'élançaient!
+Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes,
+Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,
+Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux,
+Que n'en traîne après lui le paon tout radieux;
+Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses,
+Glisser en se parlant avec des voix plus douces
+Que les roucoulements des colombes de mai,
+Que le premier aveu de celle que j'aimai;
+Et dans un pur baiser, symbole du mystère,
+Unir la terre au ciel et le ciel à la terre.
+
+Les échos sont muets, et le flot du Jourdain
+Murmure sans répondre et passe avec dédain;
+Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence,
+Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance
+Au milieu des parfums dans les bras du palmier,
+Le chant du rossignol et le nid du ramier.
+
+Frère, mais voyez donc comme la Madeleine
+Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène
+Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux,
+Mélancoliquement, se tournent vers les cieux!
+Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde,
+Une telle beauté n'apparut sur le monde;
+Son front est si charmant, son regard est si doux,
+Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,
+Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle,
+Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile.
+
+O pâle fleur d'amour éclose au paradis!
+Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits,
+Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste
+Une couleur si fraîche, une odeur si céleste?
+Comment donc as-tu fait, pauvre soeur du ramier,
+Pour te conserver pure au coeur de ce bourbier?
+Quel miracle du ciel, sainte prostituée,
+Que ton coeur, cette mer, si souvent remuée,
+Des coquilles du bord et du limon impur,
+N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur,
+Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide,
+La perle blanche au fond de ton âme candide!
+C'est que tout coeur aimant est réhabilité,
+Qu'il vous vient une autre âme et que la pureté
+Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,
+comme à sa soeur coupable une soeur qui fait grâce;
+C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;
+C'est que l'amour est saint et peut tout expier.
+
+Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes,
+Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses,
+Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs;
+Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;
+La voyant si coupable et prenant pitié d'elle,
+Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle,
+Et ton pinceau pieux, sur le divin contour,
+A promené longtemps ses baisers pleins d'amour;
+Elle est plus belle encor que la vierge Marie,
+Et le prêtre, à genoux, qui soupire et qui prie,
+Dans sa pieuse extase, hésite entre les deux,
+Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.
+
+O sainte pécheresse! ô grande repentante!
+Madeleine, c'est toi que j'eusse pour amante
+Dans mes rêves choisie, et toute la beauté,
+Tout le rayonnement de la virginité,
+Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme,
+Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme,
+Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,
+Ineffable rosée à faire envie aux cieux!
+Jamais lis de Saron, divine courtisane,
+Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,
+N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums;
+Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns,
+Laisse voir, au travers de ta peau transparente,
+Le rêve de ton âme et ta pensée errante,
+Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans!
+Ton oeil est un foyer dont les rayons ardents
+Sous la cendre des coeurs ressuscitent les flammes;
+O la plus amoureuse entre toutes les femmes!
+Les séraphins du ciel à peine ont dans le coeur,
+Plus d'extase divine et de sainte langueur;
+Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde,
+Comme d'un manteau d'or la nudité du monde!
+Toi seule sais aimer, comme il faut qu'il le soit,
+Celui qui t'a marquée au front avec le doigt,
+Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,
+Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;
+Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor
+D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort;
+Et, pour te consoler, voulut que la première
+Tu le visses rempli de gloire et de lumière.
+
+En faisant ce tableau, Raphaël inconnu,
+N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu,
+Et que ta rêverie a sondé ce mystère,
+Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire?
+O poëtes! allez prier à cet autel,
+A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel,
+Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.
+Regardez le Jésus et puis la Madeleine;
+Plongez-vous dans votre âme et rêvez au doux bruit
+Que font en s'éployant les ailes de la nuit;
+Peut-être un chérubin détaché de la toile,
+A vos yeux, un moment, soulèvera le voile,
+Et dans un long soupir l'orgue murmurera
+L'ineffable secret que ma bouche taira.
+
+
+
+
+CHANT DU GRILLON.
+
+
+Souffle, bise! tombe à flots, pluie!
+Dans mon palais, tout noir de suie,
+Je ris de la pluie et du vent;
+En attendant que l'hiver fuie,
+Je reste au coin du feu, rêvant.
+
+C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre!
+Le gaz, de sa langue bleuâtre,
+Lèche plus doucement le bois;
+La fumée, en filet d'albâtre,
+Monte et se contourne à ma voix.
+
+La bouilloire rit et babille;
+La flamme aux pieds d'argent sautille
+En accompagnant ma chanson;
+La bûche de duvet s'habille;
+La sève bout dans le tison.
+
+Le soufflet au râle asthmatique,
+Me fait entendre sa musique;
+Le tourne-broche aux dents d'acier
+Mêle au concerto domestique
+Le tic-tac de son balancier.
+
+Les étincelles réjouies,
+En étoiles épanouies,
+vont et viennent, croisant dans l'air,
+Les salamandres éblouies,
+Au ricanement grêle et clair.
+
+Du fond de ma cellule noire,
+Quand Berthe vous conte une histoire,
+_Le Chaperon_ ou l'_Oiseau bleu_,
+C'est moi qui soutiens sa mémoire,
+C'est moi qui fais taire le feu.
+
+J'étouffe le bruit monotone
+du rouet qui grince et bourdonne;
+J'impose silence au matou;
+Les heures s'en vont, et personne
+N'entend le timbre du coucou.
+
+Pendant la nuit et la journée,
+Je chante sous la cheminée;
+Dans mon langage de grillon,
+J'ai, des rebuts de son aînée,
+Souvent consolé Cendrillon.
+
+Le renard glapit dans le piége;
+Le loup, hurlant de faim, assiége
+La ferme au milieu des grands bois;
+Décembre met, avec sa neige,
+Des chemises blanches aux toits.
+
+Allons, fagot, pétille et flambe;
+Courage, farfadet ingambe,
+Saute, bondis plus haut encor;
+Salamandre, montre ta jambe,
+Lève, en dansant, ton jupon d'or.
+
+Quel plaisir! prolonger sa veille,
+Regarder la flamme vermeille
+Prenant à deux bras le tison;
+A tous les bruits prêter l'oreille;
+Entendre vivre la maison!
+
+Tapi dans sa niche bien chaude,
+Sentir l'hiver qui pleure et rôde,
+Tout blême et le nez violet,
+Tâchant de s'introduire en fraude
+Par quelque fente du volet.
+
+Souffle, bise! tombe à flots, pluie!
+Dans mon palais, tout noir de suie,
+Je ris de la pluie et du vent;
+En attendant que l'hiver fuie
+Je reste au coin du feu, rêvant.
+
+
+
+
+CHANT DU GRILLON.
+
+
+Regardez les branches,
+Comme elles sont blanches;
+Il neige des fleurs!
+Riant dans la pluie,
+Le soleil essuie
+Les saules en pleurs,
+Et le ciel reflète
+Dans la violette,
+Ses pures couleurs.
+
+La nature en joie
+Se pare et déploie
+Son manteau vermeil.
+Le paon qui se joue,
+Fait tourner en roue,
+Sa queue au soleil.
+Tout court, tout s'agite,
+Pas un lièvre au gîte;
+L'ours sort du sommeil.
+
+La mouche ouvre l'aile,
+Et la demoiselle
+Aux prunelles d'or,
+Au corset de guêpe,
+Dépliant son crêpe,
+A repris l'essor.
+L'eau gaîment babille,
+Le goujon frétille,
+Un printemps encor!
+
+Tout se cherche et s'aime;
+Le crapaud lui-même,
+Les aspics méchants;
+Toute créature,
+Selon sa nature:
+La feuille a des chants;
+Les herbes résonnent,
+Les buissons bourdonnent;
+C'est concert aux champs.
+
+Moi seul je suis triste;
+Qui sait si j'existe,
+Dans mon palais noir?
+Sous la cheminée,
+Ma vie enchaînée,
+Coule sans espoir.
+Je ne puis, malade,
+Chanter ma ballade
+Aux hôtes du soir.
+
+Si la brise tiède
+Au vent froid succède;
+Si le ciel est clair,
+Moi, ma cheminée
+N'est illuminée
+Que d'un pâle éclair;
+Le cercle folâtre
+Abandonne l'âtre:
+Pour moi c'est l'hiver.
+
+Sur la cendre grise,
+La pincette brise
+Un charbon sans feu.
+Adieu les paillettes,
+Les blondes aigrettes;
+Pour six mois adieu
+La maîtresse bûche,
+Où sous la peluche,
+Sifflait le gaz bleu.
+
+Dans ma niche creuse,
+Ma natte boiteuse
+Me tient en prison.
+Quand l'insecte rôde,
+Comme une émeraude,
+Sous le vert gazon,
+Moi seul je m'ennuie;
+Un mur, noir de suie,
+Est mon horizon.
+
+
+
+
+ABSENCE.
+
+
+Reviens, reviens, ma bien-aimée,
+Comme une fleur loin du soleil;
+La fleur de ma vie est fermée,
+Loin de ton sourire vermeil.
+
+Entre nos coeurs tant de distance;
+Tant d'espace entre nos baisers.
+O sort amer! ô dure absence!
+O grands désirs inapaisés!
+
+D'ici là-bas, que de campagnes,
+Que de villes et de hameaux,
+Que de vallons et de montagnes,
+A lasser le pied des chevaux!
+
+Au pays qui me prend ma belle,
+Hélas! si je pouvais aller;
+Et si mon corps avait une aile
+Comme mon âme pour voler!
+
+Par-dessus les vertes collines,
+Les montagnes au front d'azur,
+Les champs rayés et les ravines,
+J'irai, d'un vol rapide et sûr.
+
+Le corps ne suit pas la pensée;
+Pour moi, mon âme, va tout droit,
+Comme une colombe blessée,
+T'abattre au rebord de son toit.
+
+Descends dans sa gorge divine,
+Blonde et fauve comme de l'or,
+Douce comme un duvet d'hermine,
+Sa gorge, mon royal trésor;
+
+Et dis, mon âme, à cette belle,
+«Tu sais bien qu'il compte les jours,
+O ma colombe! à tire d'aile,
+Retourne au nid de nos amours.»
+
+
+
+
+AU SOMMEIL.
+
+
+
+HYMNE ANTIQUE.
+
+
+Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort;
+Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée,
+La lune, au fond du ciel, ferme l'oeil et s'endort
+Et son dernier rayon, à travers la feuillée,
+Comme un baiser d'adieu, glisse amoureusement,
+Sur le front endormi de son bleuâtre amant,
+Par la porte d'ivoire et la porte de corne.
+Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés,
+Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;
+Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés,
+Au long de son dos brun pendent tout débouclés;
+Le vent même retient son haleine, et les mondes,
+Fatigués de tourner sur leurs muets pivots,
+S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes.
+
+O jeune homme charmant! couronné de pavots,
+Qui tenant sur la main une patère noire,
+Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fais boire,
+Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;
+Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange,
+Où la vie, au trépas, s'unit et se mélange,
+Et qui n'as de tous deux que ce qu'ils ont de beau;
+Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre,
+Du fond de ta caverne inconnue au soleil;
+Je t'implore à genoux, écoute-moi, sommeil!
+
+Je t'aime, ô doux sommeil! et je veux à ta gloire,
+Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,
+Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;
+Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène,
+Dont le rauque aboiement si souvent te troubla,
+Et verser l'opium sur ton autel d'ébène.
+Je te donne le pas sur Phébus-Apollon,
+Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,
+Un dieu tout rayonnant, aussi beau qu'une fille;
+Je te préfère même à la blanche Vénus,
+Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,
+Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,
+Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie
+Se suspendre l'essaim des zéphirs ingénus;
+Même au jeune Iacchus, le doux père de joie,
+A l'ivresse, à l'amour, à tout divin sommeil.
+
+Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde
+Lève du doigt le pan de son rideau vermeil,
+Soit, que les chevaux blancs qui traînent le soleil
+Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,
+Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.
+Sous les arceaux muets de la grotte profonde,
+Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde,
+Reçois bénignement mon encens et mes voeux,
+Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!
+
+
+
+
+TERZA RIMA.
+
+
+Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,
+Et que de l'échafaud, sublime et radieux,
+Il fut redescendu dans la cité latine,
+
+Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux;
+Ses pieds ne savaient plus comment marcher sur terre;
+Il avait oublié le monde dans les cieux.
+
+Trois grands mois il garda cette attitude austère;
+On l'eût pris pour un ange en extase devant
+Le saint triangle d'or, au moment du mystère.
+
+Frère, voilà pourquoi les poëtes, souvent,
+Buttent à chaque pas sur les chemins du monde;
+Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant;
+
+Les anges, secouant leur chevelure blonde,
+Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,
+Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.
+
+Eux marchent au hasard et font mille faux pas;
+Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,
+Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.
+
+Que leur font les passants, les pierres et les boues;
+Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits,
+Et le feu du désir leur empourpre les joues.
+
+Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,
+Et quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,
+Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.
+
+Un auguste reflet de leur oeuvre divine
+S'attache à leur personne et leur dore le front,
+Et le ciel qu'ils ont vu, dans leurs yeux se devine.
+
+Les nuits suivront les jours et se succéderont,
+Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent,
+Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.
+
+Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent;
+Leur âme, à la coupole, où leur oeuvre reluit,
+Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.
+
+Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit;
+Leur oeil cherche toujours le ciel bleu de la fresque,
+Et le tableau quitté les tourmente et les suit.
+
+Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,
+Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,
+Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.
+
+Sublime aveuglement! magnifique défaut!
+
+
+
+
+MONTÉE SUR LE BROCKEN.
+
+
+Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons,
+Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons
+Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne,
+Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne,
+On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans,
+Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants,
+Sans approcher du ciel qui toujours se recule,
+Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule.
+On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux,
+Et des fantômes vains dansent devant vos yeux.
+Le silence est profond; la chanson de la terre
+Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre
+Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement
+Du Brocken, ennuyé de son désoeuvrement.
+Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète,
+S'éteint subitement sous la voûte muette;
+C'est un calme sinistre, on n'entend pas encor
+Les violes d'amour et les cithares d'or,
+Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite;
+Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte,
+Et, roulant une larme au fond de son oeil bleu,
+La dernière des fleurs vous jette son adieu.
+La neige cependant descend silencieuse,
+Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse
+Apparaît à côté d'un soleil sans rayons;
+Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons,
+Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe,
+Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.
+
+
+
+
+LE PREMIER RAYON DE MAI.
+
+
+Hier j'étais à table avec ma chère belle,
+Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle,
+Dans sa petite chambre; ainsi que dans leur nid
+Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit.
+C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes,
+Comme des becs d'oiseaux, picotant les assiettes;
+De sonores baisers et de propos joyeux.
+L'enfant, pour être à l'aise, et régaler mes yeux,
+Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine
+On voyait les trésors de sa blanche poitrine;
+Comme les seins d'Isis, aux contours ronds et purs,
+Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs,
+Et, comme sur des fleurs des abeilles posées,
+Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées;
+Un rayon de soleil, le premier du printemps,
+Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants;
+Quelques cheveux follets, et de mille paillettes
+D'un verre de cristal allumant les facettes,
+Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin.
+Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin!
+Avec un sentiment de joie et de bien-être
+Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre;
+L'aubépine de mai me parfumait le coeur,
+Et, comme la saison, mon âme était en fleur;
+Je me sentais heureux et plein de folle ivresse,
+De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse,
+Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur,
+Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur,
+Malgré les députés, la Charte et les ministres,
+Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres,
+On n'avait pas encor supprimé le soleil,
+Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil;
+Que la femme était belle et toujours désirable,
+Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table,
+Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours,
+Célébrer le printemps, le vin et les amours.
+
+
+
+
+LE LION DU CIRQUE.
+
+
+Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre,
+Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre;
+De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs,
+Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants,
+Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées
+Pose ton mufle énorme, aux babines froncées;
+Dors et prends patience, ô lion du désert;
+Demain, César le veut, de ton cachot ouvert,
+Demain tu sauteras dans la pleine lumière,
+Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière,
+Et de tous les côtés les applaudissements
+Répondront comme un choeur à tes grommèlements.
+On te tient en réserve une vierge chrétienne,
+Plus blanche mille fois que la Vénus païenne;
+Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer,
+Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair;
+Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose:
+Ne frotte plus ton nez contre la grille close,
+Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger
+Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger
+Dans le goufre béant de ta gueule qui fume,
+Une tête où déjà l'auréole s'allume.
+
+Le Belluaire ainsi gourmande son lion,
+Et le lion fait trève à sa rébellion.
+
+Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme,
+Rugis affreusement dans l'antre de mon âme,
+Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim,
+Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain;
+Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore
+Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore;
+A quoi bon te débattre et grincer et hurler?
+Le temps n'est pas venu de te démuseler.
+En attendant le jour de revoir la lumière,
+Silencieusement, à l'angle d'une pierre,
+Ou contre les barreaux de ton noir souterrain,
+Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.
+
+
+
+
+LAMENTO.
+
+
+Connaissez-vous la blanche tombe,
+Où flotte avec un son plaintif
+ L'ombre d'un if?
+Sur l'if, une pâle colombe,
+Triste et seule, au soleil couchant,
+ Chante son chant.
+
+Un air maladivement tendre,
+A la fois charmant et fatal,
+ Qui vous fait mal,
+Et qu'on voudrait toujours entendre;
+Un air, comme en soupire aux cieux
+ L'ange amoureux.
+
+On dirait que l'âme éveillée
+Pleure sous terre, à l'unisson
+ De la chanson,
+Et, du malheur d'être oubliée,
+Se plaint dans un roucoulement
+ Bien doucement.
+
+Sur les ailes de la musique
+On sent lentement revenir
+ Un souvenir;
+Une ombre de forme angélique
+Passe dans un rayon tremblant,
+ En voile blanc.
+
+Les belles de nuit, demi-closes,
+Jettent leur parfum faible et doux
+ Autour de vous,
+Et le fantôme aux molles poses
+Murmure en vous tendant les bras:
+ Tu reviendras!
+
+Oh! jamais plus, près de la tombe
+Je n'irai, quand descend le soir
+ Au manteau noir,
+Ecouter la pâle colombe
+Chanter, sur la branche de l'if,
+ Son chant plaintif!
+
+
+
+
+BARCAROLLE.
+
+
+Dites, la jeune belle,
+Où voulez-vous aller?
+La voile ouvre son aile,
+La brise va souffler!
+
+L'aviron est d'ivoire,
+Le pavillon de moire,
+Le gouvernail d'or fin;
+J'ai pour lest une orange,
+Pour voile, une aile d'ange;
+Pour mousse, un séraphin.
+
+Dites, la jeune belle,
+Où voulez-vous aller?
+La voile ouvre son aile,
+La brise va souffler!
+
+Est-ce dans la Baltique?
+Sur la mer Pacifique,
+Dans l'île de Java?
+Ou bien dans la Norvége,
+Cueillir la fleur de neige,
+Ou la fleur d'Angsoka?
+
+Dites, la jeune belle,
+Où voulez-vous aller?
+La voile ouvre son aile,
+La brise va souffler!
+
+Menez-moi, dit la belle,
+A la rive fidèle
+Où l'on aime toujours.
+--Cette rive, ma chère,
+On ne la connaît guère
+Au pays des amours.
+
+
+
+
+TRISTESSE.
+
+
+ Avril est de retour.
+ La première des roses,
+ De ses lèvres mi-closes,
+ Rit au premier beau jour;
+ La terre bienheureuse
+ S'ouvre et s'épanouit;
+ Tout aime, tout jouit.
+Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+ Les buveurs en gaîté,
+ Dans leurs chansons vermeilles,
+ Célèbrent sous les treilles
+ Le vin et la beauté;
+ La musique joyeuse,
+ Avec leur rire clair,
+ S'éparpille dans l'air.
+Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+ En deshabillés blancs,
+ Les jeunes demoiselles
+ S'en vont sous les tonnelles,
+ Au bras de leurs galants;
+ La lune langoureuse
+ Argente leurs baisers
+ Longuement appuyés.
+Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+ Moi, je n'aime plus rien,
+ Ni l'homme, ni la femme,
+ Ni mon corps, ni mon âme,
+ Pas même mon vieux chien.
+ Allez dire qu'on creuse,
+ Sous le pâle gazon,
+ Une fosse sans nom.
+Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+
+
+
+QUI SERA ROI?
+
+
+
+I.
+
+
+BÉHÉMOT.
+
+Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse.
+Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse
+ Comme le dos d'un mont.
+Je suis une montagne animée et qui marche:
+Au déluge, je fis presque chavirer l'arche,
+Et quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.
+
+Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule;
+Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle
+ Comme sous un bélier.
+Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe?
+J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe,
+Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!
+
+Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe
+Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe
+ De blessés et de morts.
+Au coeur de la bataille, aux lieux où la mêlée
+Rugit plus furieuse et plus échevelée,
+Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps.
+
+Les flèches font sur moi le pétillement grêle,
+Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle
+ Sur les tuiles d'un toit.
+Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,
+Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,
+Et par tous les chemins je marche toujours droit.
+
+Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse;
+A travers les bambous, je folâtre et je passe
+ Comme un faon dans les blés.
+Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,
+Je dessèche son urne avec ma grande trompe,
+Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés.
+
+Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde,
+Je porterais le ciel et sa coupole ronde
+ Tout aussi bien qu'Atlas.
+Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle;
+Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule.
+Je le remplacerai quand il sera trop las!
+
+
+
+II.
+
+
+Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue,
+Léviathan, ainsi, répondit, en sa langue.
+
+
+
+III.
+
+
+LÉVIATHAN.
+
+Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan;
+Comme un enfant mutin je fouette l'Océan
+ Du revers de ma large queue.
+Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain,
+Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,
+ Seigneur de l'immensité bleue.
+
+Le requin endenté d'un triple rang de dents,
+Le dauphin monstrueux, aux longs fanons pendants,
+ Le kraken qu'on prend pour une île,
+L'orque immense et difforme et le lourd cachalot,
+Tout le peuple squameux qui laboure le flot,
+ Du cétacé jusqu'au nautile;
+
+Le grand serpent de mer et le poisson Macar,
+Les baleines du pôle, à l'oeil rond et hagard,
+ Qui soufflent l'eau par la narine;
+Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs,
+Sur le flanc d'un rocher, peignant ses cheveux verts
+ Et montrant sa blanche poitrine;
+
+Les oursons étoilés et les crabes hideux,
+Comme des coutelas agitant autour d'eux
+ L'arsenal crochu de leurs pinces;
+Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi.
+Dans leurs antres profonds, ils se cachent d'effroi
+ Quand je visite mes provinces.
+
+Pour l'oeil qui peut plonger au fond du gouffre noir,
+Mon royaume est superbe et magnifique à voir:
+ Des végétations étranges,
+Éponges, polypiers, madrépores, coraux,
+Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux,
+ S'y découpent en vertes franges.
+
+Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan,
+Ma respiration soulève l'ouragan
+ Et se condense en noirs nuages;
+Le souffle impétueux de mes larges naseaux,
+Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux
+ Avec les pâles équipages.
+
+Ainsi, vous avez tort de tant faire le fier;
+Pour avoir une peau plus dure que le fer
+ Et renversé quelque muraille;
+Ma gueule vous pourrait engloutir aisément.
+Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment
+ Vous êtes de petite taille.
+
+L'empire revient donc à moi, prince des eaux;
+Qui mène chaque soir les difformes troupeaux
+ Paître dans les moites campagnes;
+Moi témoin du déluge et des temps disparus;
+Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus
+ Les grands aigles sur les montagnes!
+
+
+
+IV.
+
+
+Léviathan se tut et plongea sous les flots;
+Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots.
+
+
+
+V.
+
+
+L'OISEAU ROCK.
+
+Là bas, tout là bas, il me semble
+Que j'entends quereller ensemble
+Béhémot et Léviathan;
+Chacun des deux rivaux aspire,
+Ambition folle, à l'empire
+De la terre et de l'Océan.
+
+Eh quoi! Léviathan l'énorme,
+S'asseoirait, majesté difforme,
+Sur le trône de l'univers!
+N'a-t-il pas ses grottes profondes,
+Son palais d'azur sous les ondes?
+N'est-il pas roi des peuples verts?
+
+Béhémot, dans sa patte immonde,
+Veut prendre le sceptre du monde
+Et se poser en souverain.
+Béhémot, avec son gros ventre,
+Veut faire venir à son antre,
+L'Univers terrestre et marin.
+
+La prétention est étrange
+Pour ces deux pétrisseurs de fange,
+Qui ne sauraient quitter le sol.
+C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être,
+De ce monde, seigneur et maître,
+Et je suis roi de par mon vol.
+
+Je pourrais, dans ma forte serre,
+Prendre la boule de la terre
+Avec le ciel pour écusson.
+Créez deux mondes; je me flatte
+D'en tenir un dans chaque patte,
+Comme les aigles du blason.
+
+Je nage en plein dans la lumière,
+Et ma prunelle sans paupière
+Regarde en face le soleil.
+Lorsque, par les airs, je voyage,
+Mon ombre, comme un grand nuage,
+Obscurcit l'horizon vermeil.
+
+Je cause avec l'étoile bleue
+Et la comète à pâle queue;
+Dans la lune je fais mon nid;
+Je perche sur l'arc d'une sphère;
+D'un coup de mon aile légère,
+Je fais le tour de l'infini.
+
+
+
+VI.
+
+
+L'HOMME.
+
+Léviathan, je vais, malgré les deux cascades
+Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades;
+La mer qui se soulève à tes reniflements,
+Et les glaces du pôle et tous les éléments,
+Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe,
+T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe;
+Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir,
+Quant le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir.
+Béhémot, à genoux, que je pose la charge
+Sur ta croupe arrondie et ton épaule large;
+Je ne suis pas ému de ton énormité;
+Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté,
+Et je te couperai tes immenses oreilles,
+Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles
+Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.
+Oiseau Rock, prête-moi ta plume et ton duvet,
+Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée,
+Sans pouvoir achever la courbe commencée,
+Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc,
+Tu tomberas tout droit, orgueilleux oiseau Rock.
+
+
+
+
+COMPENSATION.
+
+
+Il naît sous le soleil de nobles créatures,
+Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver,
+Corps de fer, coeur de flamme, admirables natures;
+
+Dieu semble les produire afin de se prouver;
+Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce,
+Et souvent passe un siècle à les parachever.
+
+Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce
+Sur leurs fronts rayonnants de la gloire des cieux,
+Et l'ardente auréole en gerbes d'or y pousse.
+
+Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux,
+Sans quitter un instant leur pose solennelle,
+Avec l'oeil immobile et le maintien des dieux.
+
+Leur moindre fantaisie est une oeuvre éternelle,
+Tout cède devant eux; les sables inconstants,
+Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle.
+
+Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans,
+L'orage ou le repos, la palette ou le glaive,
+Ils mèneront à bout, leurs destins éclatants.
+
+Leur existence étrange est le réel du rêve;
+Ils exécuteront votre plan idéal,
+Comme un maître savant le croquis d'un élève.
+
+Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal,
+Dont votre esprit en songe, arrondissait la voûte,
+Passent assis en croupe au dos de leur cheval.
+
+D'un pied sûr, jusqu'au bout, ils ont suivi la route,
+Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis,
+N'osant prendre une branche au carrefour du doute.
+
+De ceux-là, chaque peuple en compte cinq ou six,
+Cinq ou six, tout au plus, dans les siècles prospères,
+Types toujours vivants dont on fait des récits.
+
+Nature avare; ô toi! si féconde en vipères,
+En serpents, en crapauds tout gonflés de venins;
+Si prompte à repeupler tes immondes repaires;
+
+Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains,
+Pour tant d'avortements et d'oeuvres imparfaites,
+Tant de monstres impurs échappés de tes mains;
+
+Nature, tu nous dois encor bien des poëtes!
+
+
+
+
+CHINOISERIE.
+
+
+Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,
+Ni vous non plus, Juliette; ni vous,
+Ophélia, ni Béatrix, ni même
+Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.
+
+Celle que j'aime, à présent, est en Chine;
+Elle demeure, avec ses vieux parents,
+Dans une tour de porcelaine fine,
+Au fleuve jaune où sont les cormorans.
+
+Elle a des yeux retroussés vers les tempes,
+Un pied petit, à tenir dans la main,
+Le teint plus clair que le cuivre des lampes,
+Les ongles longs et rougis de carmin.
+
+Par son treillis elle passe sa tête,
+Que l'hirondelle, en volant, vient toucher;
+Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte,
+Chante le saule et la fleur du pêcher.
+
+
+
+
+SONNET.
+
+
+Pour veiner de son front la pâleur délicate,
+Le Japon a donné son plus limpide azur,
+La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur
+Que son col transparent et ses tempes d'agate.
+
+Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate;
+Le chant du rossignol près de sa voix est dur,
+Et quand elle se lève, à notre ciel obscur,
+On dirait de la lune en sa robe d'ouate.
+
+Ses yeux d'argent bruni roulent moëlleusement;
+Le caprice a taillé son petit nez charmant;
+Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise;
+
+Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise,
+Et près d'elle, on respire autour de sa beauté,
+Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.
+
+
+
+
+A DEUX BEAUX YEUX.
+
+
+Vous avez un regard singulier et charmant;
+Comme la lune au fond du lac qui la reflète,
+Votre prunelle, où brille une humide paillette,
+Au coin de vos doux yeux roule languissamment;
+
+Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;
+Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,
+Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète,
+Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.
+
+Mille petits amours, à leur miroir de flamme,
+Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,
+Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.
+
+Ils sont si transparents, qu'ils laissent voir votre âme,
+Comme une fleur céleste au calice idéal
+Que l'on apercevrait à travers un cristal.
+
+
+
+
+LE THERMODON.
+
+
+
+I.
+
+
+J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme
+Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme,
+Et dont l'étrange aspect arrête l'oeil surpris;
+On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure,
+La gravure sonner comme une vieille armure,
+Et le papier muet semble jeter des cris.
+
+Un pont, par où se rue une foule en démence,
+Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,
+Et, d'un cadre de pierre, entoure le tableau;
+A travers l'arche, on voit une ville enflammée,
+D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée,
+Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.
+
+Une barque, pareille à la barque des ombres,
+Glisse sinistrement au dos des vagues sombres,
+Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts;
+Une averse de sang pleut des têtes coupées;
+Des mains, par l'agonie, éperdument crispées,
+Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords.
+
+Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,
+Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe;
+Il le berce un moment, et puis il l'engloutit;
+Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces,
+Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,
+Tout ce que le combat jette à leur appétit.
+
+Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre,
+Et se fait, dans sa chute, une blessure au sabre
+Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé;
+Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse
+Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce
+Un cadavre déjà de cent coups traversé.
+
+C'est un rude combat! chevelures, crinières,
+Panaches et cimiers, enseignes et bannières,
+Au souffle des clairons volent échevelés;
+Les lances, ces épis de la moisson sanglante,
+S'inclinent à leur vent en tranche étincelante,
+Comme sous une pluie on voit pencher des blés.
+
+Les glaives dentelés font d'affreuses morsures;
+Le poignard altéré, plongeant dans les blessures,
+Comme dans une coupe, y boit à flots le sang;
+Et les épieux, rompant les armes les plus fortes,
+Pour le ciel ou l'enfer, ouvrent de larges portes
+Aux âmes qui des corps sortent en rugissant.
+
+Quelle férocité de dessin et de touche,
+Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche!
+Qui signa ce poëme étrange et véhément?
+C'est toi, maître suprême, à la main turbulente,
+Peintre au non rouge, roi de la couleur brûlante,
+Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand!
+
+C'est toi, Rubens, c'est toi, dont la rage sublime,
+Pencha cette bataille au bord de cet abîme,
+Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or,
+Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes,
+Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames,
+S'apaise et n'ose pas les submerger encor!
+
+
+
+II.
+
+
+Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières
+Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières.
+ Sous l'armure une gorge bat;
+Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire,
+où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire
+ Le lait empourpré du combat.
+
+Regardez! regardez! les chevelures blondes
+Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes,
+ Aux cheveux glauques des roseaux.
+Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre,
+Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre
+ Circule en transparents réseaux.
+
+Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée,
+La mort a déjà mis sa pâleur azurée;
+ Ils n'ont de rose que le sang.
+Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes,
+Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes,
+ Où l'eau les soulève en passant.
+
+Le cheval de bataille à la croupe tigrée,
+Secouant dans les cieux sa crinière effarée,
+ Les foule avec ses durs sabots.
+Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale,
+Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,
+ Tire à lui leurs derniers lambeaux.
+
+Bientôt, du haut des monts, les vautours au col chauve,
+Les corbeaux vernissés, les aigles à l'oeil fauve;
+ L'orfraie au regard clandestin;
+Les loups se balançant sur leurs échines maigres,
+Les renards, les chakals, accourront tout allègres,
+ Prendre leur part au grand festin;
+
+Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes;
+O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes,
+ Ces beaux seins, d'un si pur contour,
+Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche,
+Fouillés par le museau de l'hyène farouche,
+ Piqués par le bec du vautour!
+
+Cessez de vains efforts, ô braves amazones!
+A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones,
+ Le casque grec empanaché,
+La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée,
+Si votre main trop faible, au fort de la mêlée,
+ Lâche votre glaive ébréché!
+
+Votre armure faussée, entre ces bras robustes,
+Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes,
+ Où le poil pousse en plein terrain;
+Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,
+O guerrières! seraient les appas et les charmes
+ Cachés sous vos corsets d'airain.
+
+S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles,
+Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles,
+ Les bras se suspendraient autour;
+Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,
+Vous auriez, sans combat, remporté la victoire,
+ Car la force cède à l'amour.
+
+Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales
+Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales.
+ Fuyez sans vous tourner pour voir,
+Et, ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres,
+Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures
+ Et du gazon pour vous asseoir!
+
+
+
+III.
+
+
+C'est la nécessité! c'est la règle fatale!
+Toujours l'esprit le cède à la force brutale;
+Et quand la passion, aux beaux élans divins,
+Avec le positif veut en venir aux mains,
+Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime,
+Engage le combat sur le pont de l'abîme;
+Elle ne peut tenir, avec ses mains d'enfant,
+Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant,
+Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes,
+Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes
+Aux bras durs et noueux comme des chênes verts,
+Aux musculeux poitrails, de buffle recouverts;
+Toujours le pied lui manque, et de flèches criblée,
+Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée,
+Où son corps va trouver les caïmans du fond.
+Cependant, les vainqueurs, sur la crète du pont,
+Sans donner une plainte aux victimes noyées,
+Passent, tambours battants, enseignes déployées.
+Cette planche, gravée en six cartons divers,
+Par Lucas Vostermann, d'après Rubens, d'Anvers,
+Femmes, au coeur hautain, pâles cariatides,
+Qui ployez à regret des têtes moins timides
+Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,
+Et qui vous refusez à porter votre croix,
+De votre destinée est l'effrayant symbole
+Et je l'y vois écrite en sombre parabole:
+Comme vous, autrefois, folles de liberté,
+Des femmes au grand coeur, à la mâle beauté,
+Se brûlèrent un sein, et mirent à la place
+La Méduse sculptée au coeur de la cuirasse;
+Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux,
+La navette qui court à travers les réseaux,
+Les travaux de la femme et les soins du ménage,
+Pour la lance et l'épée, instruments de carnage;
+Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir
+Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir;
+Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,
+Leur troupe rencontra la grande armée en marche;
+Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps
+Incertaine marée, on vit les combattants,
+Les chevelures d'or où bien les têtes brunes,
+Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,
+Pousser et repousser leur flux et leur reflux,
+Et longtemps la victoire, aux pieds irrésolus,
+Mesurant le terrain et supputant les pertes,
+Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes.
+De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs
+Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants
+Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes;
+Et, dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!
+
+
+
+
+ÉLÉGIE.
+
+
+J'ai fait une remarque hier en te quittant.
+Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant,
+On a peur; on se fait, avec la moindre chose,
+Un sujet de tourments. On veut savoir la cause
+De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien,
+La plus folle chimère, un souvenir ancien
+Qui dormait dans un coin du coeur et qui s'éveille,
+Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille,
+Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra;
+L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira.
+Vous veniez pour vous plaindre; un baiser, un sourire,
+Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire.
+Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras
+Que mon idée est folle et tu m'embrasseras,
+Et puis, j'oublierai tout, excepté que je t'aime
+Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même.
+Or, voici ma remarque. Il m'a semblé cela.
+Je voudrais oublier toutes ces choses-là.
+Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite,
+Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette
+Laisse aller Roméo qui part. En ce moment
+Où mon âme pamée à chaque embrassement,
+S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme,
+Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme,
+Où mon coeur éperdu, sur ton coeur qu'il cherchait,
+Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet,
+Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare
+Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare,
+Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi.
+Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi;
+Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée;
+Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée
+N'entendait pas la mienne et ne répondait rien.
+J'étais là, devant toi, comme un musicien,
+Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes.
+O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes,
+Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher,
+Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher,
+Se ferme et te repousse et te laisse répandre
+Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre?
+J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur,
+Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur,
+Après tant de serments et de douces paroles,
+Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles;
+Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon
+Qu'on était fou d'avoir au fond du coeur un nom
+Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère
+D'aimer une autre femme au monde que sa mère.
+Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant
+Au sortir de vos bras. Il a raison vraiment.
+Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie,
+Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie,
+Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort;
+Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort,
+Le moment est venu de regarder en face
+L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
+Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est.
+Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît,
+C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme.
+Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme,
+Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son coeur,
+Et que dans la maîtresse on embrasse la soeur,
+La première lassée est la femme. La honte
+D'avoir été vaincue, au fond d'elle surmonte
+Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant,
+Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment
+Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde
+Qu'elle haïsse bien et de haine profonde,
+C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut
+Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut;
+Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte
+A remplacé l'amour; une froide contrainte
+Succède aux beaux élans de folle liberté.
+Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté.
+La femme se repent et l'homme se repose,
+Il a touché son but, il a gagné sa cause;
+C'est le triomphateur, le vainqueur, le César,
+Qui, la couronne au front, au devant de son char,
+Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive,
+Traînera sans pitié Cléopâtre captive.
+Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin!
+Sors du panier de fleurs, siffle et mord ce beau sein.
+César attend dehors! il lui faut Cléopâtre,
+Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre.
+Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains
+Disent:--Heureux César! et lui battent des mains.
+La femme sait cela que de reine et maîtresse,
+Elle devient esclave et que son pouvoir cesse;
+Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir,
+Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir
+Le lui remet en main et la fait souveraine.
+Il faut que son amant à ses genoux se traîne
+Et lui baise les pieds et demande pardon.
+Mais elle maintenant, froide et sans abandon,
+Avec un double fil nouant son nouveau masque,
+Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque,
+Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé,
+Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé.
+Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée
+N'eût pas dû me venir et doit être chassée,
+Et que je suis bien fou de douter d'un amour
+Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour.
+J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives,
+Ces haines, ces retours et ces alternatives,
+Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants,
+C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants.
+Cette existence-là c'est la mienne, la nôtre;
+Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre.
+On est bien malheureux, mais pour un tel malheur
+Les heureux volontiers changeraient leur bonheur.
+Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie.
+Près de l'amour, que sont les choses qu'on envie?
+Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu!
+Comme la gloire est creuse et vous contente peu!
+L'amour seul peut combler les profondeurs de l'âme,
+Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!
+
+
+
+
+LA BONNE JOURNÉE.
+
+
+Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre,
+Sans jeter une fois l'oeil à travers la vitre.
+Par Apollo! cent vers; je devrais être las,
+On le serait à moins; mais je ne le suis pas;
+Je ne sais quelle joie intime et souveraine
+Me fait le regard vif et la face sereine,
+Comme après la rosée une petite fleur;
+Mon front se lève en haut avec moins de pâleur;
+Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne,
+Et mon souffle pressé plus fortement résonne.
+J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.
+Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier,
+Entre mes deux genoux posant sa longue tête,
+Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fête
+Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,
+Un filet de soleil jusque sur mon bureau;
+Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille
+M'étalait son gros ventre et souriait vermeille;
+En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu,
+Se penchait en riant de son rire ingénu;
+Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure
+Répandait les parfums de son haleine pure.
+Sourd comme saint Antoine à la tentation,
+J'ai poursuivi mon oeuvre avec religion;
+L'oeuvre de mon amour qui mort me fera vivre,
+Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre.
+
+
+
+
+L'HIPPOPOTAME.
+
+
+L'hippopotame au large ventre
+Habite aux Jungles de Java,
+Où grondent, au fond de chaque antre,
+Plus de monstres qu'on n'en rêva.
+
+Le boa se déroule et siffle,
+Le tigre fait son hurlement;
+Le bufle en colère renifle;
+Il dort en paix tranquillement.
+
+Il ne craint ni kriss ni zagaies;
+Il regarde l'homme sans fuir,
+Et rit des balles des cypaies
+Qui rebondissent sur son cuir.
+
+Je suis comme l'hippopotame;
+De ma conviction couvert,
+Forte armure que rien n'entame,
+Je vais sans peur par le désert.
+
+
+
+
+VILLANELLE RHYTHMIQUE.
+
+
+Quand viendra la saison nouvelle,
+Quand auront disparu les froids,
+Tous les deux, nous irons, ma belle,
+Pour cueillir le muguet au bois;
+Sous nos pieds égrenant les perles,
+Que l'on voit au matin trembler,
+Nous irons écouter les merles
+ Siffler.
+
+Le printemps est venu, ma belle,
+C'est le mois des amants béni,
+Et l'oiseau, satinant son aile,
+Dit des vers au rebord du nid.
+Oh! viens donc sur le banc de mousse,
+Pour parler de nos beaux amours,
+Et dis-moi de ta voix si douce:
+ Toujours!
+
+Loin, bien loin, égarant nos courses,
+Faisons fuir le lapin caché,
+Et le daim au miroir des sources
+Admirant son grand bois penché;
+Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises,
+En panier, enlaçant nos doigts,
+Revenons rapportant des fraises
+ Des bois.
+
+
+
+
+LE SOMMET DE LA TOUR.
+
+
+Lorsque l'on veut monter aux tours des cathédrales,
+On prend l'escalier noir qui roule ses spirales,
+Comme un serpent de pierre au ventre du clocher.
+
+L'on chemine d'abord dans une nuit profonde,
+Sans trèfle de soleil et de lumière blonde,
+Tâtant le mur des mains, de peur de trébucher;
+
+Car les hautes maisons voisines de l'église
+Vers le pied de la tour versent leur ombre grise,
+Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher.
+
+S'envolant tout à coup, les chouettes peureuses
+Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses,
+Et les chauve-souris s'abattent sur vos bras.
+
+Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres,
+Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres;
+Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.
+
+A travers l'ombre on voit la chimère accroupie
+Remuer, et l'écho de la voûte assoupie
+Derrière votre pas suscite un autre pas.
+
+Vous sentez à l'épaule une pénible haleine,
+Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine
+Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait.
+
+Et si l'humidité fait des yeux de la voûte,
+Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte,
+Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait.
+
+Chaque fois que la vis, en tournant, se dérobe,
+Sur la dernière marche un dernier pli de robe,
+Irritante terreur, brusquement disparaît.
+
+Bientôt le jour filtrant par les fentes étroites,
+Sur le mur opposé trace des lignes droites,
+Comme une barre d'or sur un écusson noir.
+
+L'on est déjà plus haut que les toits de la ville,
+Edifices sans nom, masse confuse et vile,
+Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.
+
+Les hiboux disparus font place aux tourterelles,
+Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes
+Et semblent roucouler des promesses d'espoir.
+
+Des essaims familiers perchent sur les tarasques,
+Et, sans se rebuter de la laideur des masques,
+Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid.
+
+Les guivres, les dragons et les formes étranges
+Ne sont plus maintenant que des figures d'anges,
+Séraphiques gardiens taillés dans le granit,
+
+Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles,
+Dans leurs niches de pierre, appuyés sur leurs ailes,
+Montent leur faction qui jamais ne finit.
+
+Vous débouchez enfin sur une plate-forme
+Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme,
+La Cité grommelante accroupie alentour.
+
+Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires,
+Elle mord l'horizon de ses mille dents noires,
+Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour.
+
+A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre,
+Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre,
+Que dore par flocons un chaud reflet de jour.
+
+Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume,
+Sur la ville toujours plane une ardente brume,
+Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.
+
+Ce sont les tintements et les grêles volées
+Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées,
+Chantant, à plein gosier, dans leurs beffrois touffus;
+
+C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre;
+C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre,
+Où des canons grondeurs sonnant sur leurs affuts;
+
+C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne
+File comme une étoile à travers l'ombre terne,
+Emportant un heureux aux bras de son désir;
+
+Le soupir de la vierge, au balcon accoudée,
+Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée;
+Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.
+
+Dans cette symphonie au colossal orchestre,
+Que n'écrira jamais musicien terrestre,
+Chaque objet fait sa note impossible à saisir.
+
+Vous pensiez être en haut, mais voici qu'une aiguille,
+Où le ciel découpé par dentelles scintille,
+Se présente soudain devant vos pieds lassés.
+
+Il faut monter encor dans la mince tourelle,
+L'escalier qui serpente en spirale plus frèle,
+Se pendant aux crampons de loin en loin placés.
+
+Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle,
+La goule étend sa griffe et la guivre renifle;
+Le vertige alourdit vos pas embarrassés.
+
+Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes,
+S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes;
+Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.
+
+Votre sueur se fige à votre front en nage;
+L'air trop vif vous étouffe: allons, enfant, courage!
+Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor!
+
+Et vous pourrez toucher, de votre main surprise,
+L'archange colossal que fait tourner la brise,
+Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or;
+
+Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre,
+Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre,
+Vous dirigez en bas un oeil moins effrayé;
+
+Vous verrez la campagne à plus de trente lieues,
+Un immense horizon, bordé de franges bleues,
+Se déroulant sous vous comme un tapis rayé;
+
+Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées,
+Les plaques de gazon, de troupeaux noirs tigrées;
+Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé;
+
+Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine,
+Et partout, où se groupe une famille humaine,
+Un clocher vers le ciel, comme un doigt s'allongeant.
+
+Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires,
+La mer se diaprer et se gauffrer de moires,
+Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent;
+
+Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes,
+Piquer l'azur lointain de blanches étincelles
+Et croiser en tous sens leur vol intelligent.
+
+Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles ronde,
+Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes,
+Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers!
+
+Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine,
+Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine,
+Chimérique pays peuplé de dragons verts;
+
+Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes,
+De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes,
+Comme une autre Vénus, fille des flots amers!
+
+A Ceylan, à Java, plus loin encor peut-être,
+Dans quelque île déserte et dont on se rend maître;
+Vers une autre Amérique échappée à Colomb!
+
+Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées!
+Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées,
+Vous tentez un voyage aventureux et long.
+
+Si la foudre et le nord respectent vos antennes,
+Des pays inconnus et des îles lointaines
+Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?...
+
+La spirale soudain s'interrompt et se brise.
+Comme celui qui monte au clocher de l'église,
+Me voici maintenant au sommet de ma tour.
+
+J'ai planté le drapeau tout au haut de mon oeuvre.
+Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre,
+Insensible à la joie, à la vie, à l'amour.
+
+Pour garder mon dessin avec ses lignes pures,
+J'émousse mon ciseau contre des pierres dures,
+Élevant à grand'peine une assise par jour!
+
+Pendant combien de mois suis-je resté sous terre,
+Creusant comme un mineur ma fouille solitaire,
+Et cherchant le roc vil pour mes fondations!
+
+Et pourtant le soleil riait sur la nature;
+Les fleurs faisaient l'amour, et toute créature
+Livrait sa fantaisie au vent des passions.
+
+Le printemps dans les bois faisait courir la sève,
+Et le flot, en chantant, venait baiser la grève;
+Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons!
+
+Patient architecte, avec mes mains pensives,
+Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives,
+Je faisais sous l'église un temple souterrain.
+
+Puis, l'église elle-même, avec ses colonnettes,
+Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes,
+Un madrépore immense, un polypier marin;
+
+Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre,
+Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière,
+Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.
+
+Du haut de cette tour avec peine achevée,
+Pourrais-je t'entrevoir, perspective rêvée;
+Terre de Chanaan où tendait mon effort?
+
+Pourrais-je apercevoir la figure du monde,
+Les astres, dans le ciel, accomplissant leur ronde,
+Et les vaisseaux quittant et regagnant le port?
+
+Si mon clocher passait seulement de la tête
+Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faîte
+De ce donjon aigu, qui du brouillard ressort;
+
+S'il était assez haut pour découvrir l'étoile
+Que la colline bleue avec son dos me voile;
+Le croissant qui s'écorne au toit de la maison;
+
+Pour voir au ciel de smalt les flottantes nuées,
+Par le vent du matin mollement remuées,
+Comme un troupeau de l'air secouer leur toison;
+
+Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'âme,
+Dans un océan d'or, avec le globe en flamme,
+Majestueusement monter à l'horizon!
+
+
+
+
+A UNE HEURE APRÈS MIDI, JEUDI 25 JANVIER 1838,
+J'AI FINI CE PRÉSENT VOLUME:
+GLOIRE A DIEU, ET PAIX AUX HOMMES DE BONNE VOLONTÉ!
+
+THÉOPHILE GAUTIER.
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE
+
+Portail.
+LA COMÉDIE DE LA MORT.
+ La Vie dans la Mort.
+ La Mort dans la Vie.
+Le Nuage.
+Les Colombes.
+Pantoum.
+Ténèbres.
+Thébaïde.
+Rocaille.
+Pastel.
+Vatteau.
+Le triomphe de Pétrarque.
+Melancholia.
+Niobé.
+Cariatides.
+La Chimère.
+La Diva.
+Après le Bal.
+Tombée du Jour.
+La dernière Feuille.
+Le Trou du Serpent.
+Les Vendeurs du Temple.
+A un jeune Tribun.
+Choc de Cavaliers.
+Le Pot de fleurs.
+Le Sphinx.
+Pensée de minuit.
+La Chanson de Mignon.
+Romance.
+Le Spectre de la Rose.
+Lamento.--La Chanson du Pêcheur.
+Dédain.
+Ce Monde-ci et l'autre.
+Versailles.
+La Caravane.
+Destinée.
+Notre-Dame.
+Magdalena.
+Chant du Grillon. I.
+Chant du Grillon. II.
+Absence.
+Au Sommeil.
+Terza Rima.
+Montée sur le Brocken.
+Le premier Rayon de Mai.
+Le Lion du Cirque.
+Lamento.
+Barcarolle.
+Tristesse.
+Qui sera Roi?
+Compensation.
+Chinoiserie.
+Sonnet.
+A deux beaux yeux.
+Le Thermodon.
+Élégie.
+La bonne Journée.
+L'Hippopotame.
+Villanelle rhythmique.
+Le Sommet de la Tour.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La comedie de la mort, by Theophile Gautier
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10442 ***
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+eBook #10442 (https://www.gutenberg.org/ebooks/10442)
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+The Project Gutenberg EBook of La comedie de la mort, by Theophile Gautier
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+Title: La comedie de la mort
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+Author: Theophile Gautier
+
+Release Date: December 12, 2003 [EBook #10442]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO Latin-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMEDIE DE LA MORT ***
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+Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This
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+que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
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+
+
+
+
+LA
+COMÉDIE
+DE LA MORT,
+
+PAR
+THÉOPHILE GAUTIER.
+
+
+1838.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+PORTAIL.
+
+
+Ne trouve pas étrange, homme du monde, artiste,
+Qui que tu sois, de voir par un portail si triste
+S'ouvrir fatalement ce volume nouveau.
+
+Hélas! tout monument qui dresse au ciel son faîte,
+Enfonce autant les pieds qu'il élève la tête.
+Avant de s'élancer tout clocher est caveau,
+
+En bas, l'oiseau de nuit, l'ombre humide des tombes;
+En haut, l'or du soleil, la neige des colombes,
+Des cloches et des chants sur chaque soliveau;
+
+En haut, les minarets et les rosaces frêles,
+Où les petits oiseaux s'enchevêtrent les ailes,
+Les anges accoudés portant des écussons;
+
+L'acanthe et le lotus ouvrant sa fleur de pierre
+Comme un lis séraphique au jardin de lumière;
+En bas, l'arc surbaissé, les lourds piliers saxons;
+
+Les chevaliers couchés de leur long, les mains jointes,
+Le regard sur la voûte et les deux pieds en pointes;
+L'eau qui suinte et tombe avec de sourds frissons.
+
+Mon oeuvre est ainsi faite, et sa première assise
+N'est qu'une dalle étroite et d'une teinte grise
+Avec des mots sculptés que la mousse remplit.
+
+Dieu fasse qu'en passant sur cette pauvre pierre,
+Les pieds des pèlerins n'effacent pas entière
+Cette humble inscription et ce nom qu'on y lit.
+
+Pâles ombres des morts, j'ai pour vos promenades,
+Filé patiemment la pierre en colonnades;
+Dans mon Campo-Santo je vous ai fait un lit!
+
+Vous avez près de vous, pour compagnon fidèle,
+Un ange qui vous fait un rideau de son aile,
+Un oreiller de marbre et des robes de plomb.
+
+Dans le jaspe menteur de vos tombes royales,
+On voit s'entre-baiser les soeurs théologales
+Avec leur auréole et leur vêtement long.
+
+De beaux enfants tout nus, baissant leur torche éteinte,
+poussent autour de vous leur éternelle plainte;
+Un lévrier sculpté vous lèche le talon.
+
+L'arabesque fantasque, après les colonnettes,
+Enlace ses rameaux et suspend ses clochettes
+Comme après l'espalier fait une vigne en fleur.
+
+Aux reflets des vitraux la tombe réjouie,
+Sous cette floraison toujours épanouie,
+D'un air doux et charmant sourit à la douleur.
+
+La mort fait la coquette et prend un ton de reine,
+Et son front seulement sous ses cheveux d'ébène,
+Comme un charme de plus garde un peu de pâleur.
+
+Les émaux les plus vifs scintillent sur les armes,
+L'albâtre s'attendrit et fond en blanches larmes;
+Le bronze semble avoir perdu sa dureté.
+
+Dans leur lit les époux sont arrangés par couples,
+Leurs têtes font ployer les coussins doux et souples,
+Et leur beauté fleurit dans le marbre sculpté.
+
+Ce ne sont que festons, dentelles et couronnes,
+Trèfles et pendentifs et groupes de colonnes
+Où rit la fantaisie en toute liberté.
+
+Aussi bien qu'un tombeau, c'est un lit de parade,
+C'est un trône, un autel, un buffet, une estrade;
+C'est tout ce que l'on veut selon ce qu'on y voit.
+
+Mais pourtant si poussé de quelque vain caprice,
+Dans la nef, vers minuit, par la lune propice,
+Vous alliez soulever le couvercle du doigt,
+
+Toujours vous trouveriez, sous cette architecture,
+Au milieu de la fange et de la pourriture
+Dans le suaire usé le cadavre tout droit,
+
+Hideusement verdi, sans rayon de lumière,
+Sans flamme intérieure illuminant la bière
+Ainsi que l'on en voit dans les Christs aux tombeaux.
+
+Entre ses maigres bras, comme une tendre épouse,
+La mort les tient serrés sur sa couche jalouse
+Et ne lâcherait pas un seul de leurs lambeaux.
+
+A peine, au dernier jour, lèveront-t-ils la tête
+Quand les cieux trembleront au cri de la trompette
+Et qu'un vent inconnu soufflera les flambeaux.
+
+Après le jugement, l'ange en faisant sa ronde
+Retrouvera leurs os sur les débris du monde;
+Car aucun de ceux-là ne doit ressusciter.
+
+Le Christ lui-même irait comme il fit au Lazare
+Leur dire: Levez-vous! que le sépulcre avare
+Ne s'entr'ouvrirait pas pour les laisser monter.
+
+Mes vers sont les tombeaux tout brodés de sculptures,
+Ils cachent un cadavre, et sous leurs fioritures
+Ils pleurent bien souvent en paraissant chanter.
+
+Chacun est le cercueil d'une illusion morte;
+J'enterre là les corps que la houle m'apporte
+Quand un de mes vaisseaux a sombré dans la mer;
+
+Beaux rêves avortés, ambitions déçues,
+Souterraines ardeurs, passions sans issues,
+Tout ce que l'existence a d'intime et d'amer.
+
+L'océan tous les jours me dévore un navire,
+Un récif, près du bord, de sa pointe déchire
+Leurs flancs doublés de cuivre et leur quille de fer.
+
+Combien j'en ai lancé plein d'ivresse et de joie
+Si beaux et si coquets sous leurs flammes de soie.
+Que jamais dans le port mes yeux ne reverront!
+
+Quels passagers charmants, têtes fraîches et rondes,
+Désirs aux seins gonflés, espoirs, chimères blondes;
+Que d'enfants de mon coeur entassés sur le pont!
+
+Le flot a tout couvert de son linceul verdâtre,
+Et les rougeurs de rose, et les pâleurs d'albâtre,
+Et l'étoile et la fleur éclose à chaque front.
+
+Le flux jette à la côte entre le corps du phoque,
+Et les débris de mâts que la vague entre-choque,
+Mes rêves naufragés tout gonflés et tout verts;
+
+Pour ces chercheurs d'un monde étrange et magnifique,
+Colombs qui n'ont pas su trouver leur Amérique,
+En funèbres caveaux creusez-vous, ô mes vers!
+
+Puis montez hardiment comme les cathédrales,
+Allongez-vous en tours, tordez-vous en spirales,
+Enfoncez vos pignons au coeur des cieux ouverts.
+
+Vous, oiseaux de l'amour et de la fantaisie,
+Sonnets, ô blancs ramiers du ciel de poésie,
+Posez votre pied rose au toit de mon clocher.
+
+Messagères d'avril, petites hirondelles,
+Ne fouettez pas ainsi les vitres à coups d'ailes,
+J'ai dans mes bas-reliefs des trous où vous nicher;
+
+Mes vierges vous prendront dans un pli de leur robe,
+L'empereur tout exprès laissera choir son globe,
+Le lotus ouvrira son coeur pour vous cacher.
+
+J'ai brodé mes réseaux des dessins les plus riches,
+Évidé mes piliers, mis des saints dans mes niches,
+Posé mon buffet d'orgue et peint ma voûte en bleu.
+
+J'ai prié saint Éloi de me faire un calice;
+Le roi mage Gaspard, pour le saint sacrifice,
+M'a donné le cinname et le charbon de feu.
+
+Le peuple est à genoux, le chapelain s'affuble
+Du brocart radieux de la lourde chasuble;
+L'église est toute prête; y viendrez-vous, mon Dieu?
+
+
+
+
+
+
+LA COMÉDIE DE LA MORT.
+
+
+
+
+LA VIE DANS LA MORT.
+
+
+
+I.
+
+
+C'était le jour des morts: Une froide bruine
+Au bord du ciel rayé, comme une trame fine,
+ Tendait ses filets gris;
+Un vent de nord sifflait; quelques feuilles rouillées
+Quittaient en frissonnant les cimes dépouillées
+ Des ormes rabougris;
+
+Et chacun s'en allait dans le grand cimetière,
+Morne, s'agenouiller sur le coin de la pierre
+ Qui recouvre les siens,
+Prier Dieu pour leur âme, et, par des fleurs nouvelles,
+Remplacer en pleurant les pâles immortelles
+ Et les bouquets anciens.
+
+Moi, qui ne connais pas cette douleur amère,
+D'avoir couché là-bas ou mon père ou ma mère
+ Sous les gazons flétris,
+Je marchais au hasard, examinant les marbres,
+Ou, par une échappée, entre les branches d'arbres,
+ Les dômes de Paris;
+
+Et, comme je voyais bien des croix sans couronne,
+Bien des fosses dont l'herbe était haute, où personne
+ Pour prier ne venait,
+Une pitié me prit, une pitié profonde
+De ces pauvres tombeaux délaissés, dont au monde
+ Nul ne se souvenait.
+
+Pas un seul brin de mousse à tous ces mausolées,
+Cependant, et des noms de veuves désolées,
+ D'époux désespérés,
+Sans qu'un gramen voilât leurs majuscules noires
+Étalaient hardiment leurs mensonges notoires
+ A tous les yeux livrés.
+
+Ce spectacle me fit sourdre au coeur une idée
+Dont j'ai, depuis ce temps, toujours l'âme obsédée.
+ Si c'était vrai, les morts
+Tordraient leurs bras noueux de rage dans leur bière
+Et feraient pour lever leurs couvercles de pierre
+ D'incroyables efforts!
+
+Peut-être le tombeau n'est-il pas un asile
+Où, sur son chevet dur, on puisse enfin tranquille
+ Dormir l'éternité,
+Dans un oubli profond de toute chose humaine,
+Sans aucun sentiment de plaisir ou de peine
+ D'être ou d'avoir été.
+
+Peut-être n'a-t-on pas sommeil! Et quand la pluie
+Filtre jusques à vous, l'on a froid, l'on s'ennuie
+ Dans sa fosse tout seul.
+Oh! que l'on doit rêver tristement dans ce gîte
+Où pas un mouvement, pas une onde n'agite
+ Les plis droits du linceul!
+
+Peut-être aux passions qui nous brûlaient, émue,
+La cendre de nos coeurs vibre encore et remue
+ Par-delà le tombeau,
+Et qu'un ressouvenir de ce monde dans l'autre,
+D'une vie autrefois enlacée à la nôtre,
+ Traîne quelque lambeau.
+
+Ces morts abandonnés sans doute avaient des femmes,
+Quelque chose de cher et d'intime; des âmes
+ Pour y verser la leur;
+S'ils étaient éveillés au fond de cette tombe,
+Où jamais une larme avec des fleurs ne tombe,
+ Quelle affreuse douleur!
+
+Sentir qu'on a passé sans laisser plus de marque
+Qu'au dos de l'océan le sillon d'une barque;
+ Que l'on est mort pour tous;
+Voir que vos mieux aimés si vite vous oublient,
+Et qu'un saule pleureur aux longs bras qui se plient
+ Seul se plaigne sur vous.
+
+Au moins, si l'on pouvait, quand la lune blafarde,
+Ouvrant ses yeux sereins aux cils d'argent regarde
+ Et jette un reflet bleu
+Autour du cimetière, entre les tombes blanches,
+Avec le feu follet dans l'herbe et sous les branches,
+ Se promener un peu!
+
+S'en revenir chez soi, dans la maison, théâtre
+De sa première vie, et frileux, près de l'âtre,
+ S'asseoir dans son fauteuil,
+Feuilleter ses bouquins et fouiller son pupitre
+Jusqu'au moment où l'aube illuminant la vitre,
+ Vous renvoie au cercueil.
+
+Mais non; il faut rester sur son lit mortuaire,
+N'ayant pour se couvrir que le lin du suaire,
+ N'entendant aucun bruit,
+Sinon le bruit du ver qui se traîne et chemine
+Du côté de sa proie, ouvrant sa sourde mine,
+ Ne voyant que la nuit.
+
+Puis, s'ils étaient jaloux, les morts, tout ce que Dante
+A placé de tourments dans sa spirale ardente
+ Près des leurs seraient doux.
+Amants, vous qui savez ce qu'est la jalousie,
+Ce qu'on souffre de maux à cette frénésie,
+ Un cadavre jaloux!
+
+Impuissance et fureur! Être là, dans sa fosse,
+Quand celle qu'on aimait de tout son amour, fausse
+ Aux beaux serments jurés,
+En se raillant de vous, dans d'autres bras répète
+Ce qu'elle vous disait, rouge et penchant la tête
+ Avec des mots sacrés.
+
+Et ne pouvoir venir, quelque nuit de décembre,
+Pendant qu'elle est au bal, se tapir dans sa chambre,
+ Et lorsque, de retour,
+Rieuse, elle défait au miroir sa toilette,
+Dans le cristal profond réfléchir son squelette
+ Et sa poitrine à jour,
+
+Riant affreusement, d'un rire sans gencive,
+Marbrer de baisers froids sa gorge convulsive,
+ Et, tenaillant sa main,
+Sa main blanche et rosée avec sa main osseuse,
+Faire râler ces mots d'une voix caverneuse
+ Qui n'a plus rien d'humain:
+
+«Femme, vous m'avez fait des promesses sans nombre.
+Si vous oubliez, vous, dans ma demeure sombre,
+ Moi je me ressouviens.
+Vous avez dit à l'heure où la mort me vint prendre,
+Que vous me suivriez bientôt; lassé d'attendre,
+ Pour vous chercher je viens!»
+
+Dans un repli de moi, cette pensée étrange
+Est là comme un cancer qui m'use et qui me mange;
+ Mon oeil en devient creux;
+Sur mon front nuager de nouveaux plis se fouillent,
+De cheveux et de chair mes tempes se dépouillent,
+ Car ce serait affreux!
+
+La mort ne serait plus le remède suprême;
+L'homme, contre le sort, dans la tombe elle-même
+ N'aurait pas de recours,
+Et l'on ne pourrait plus se consoler de vivre,
+Par l'espoir tant fêté du calme qui doit suivre
+ L'orage de nos jours.
+
+
+
+II.
+
+
+Dans le fond de mon âme, agitant ma pensée,
+Je restais là rêveur et la tête baissée
+ Debout contre un tombeau.
+C'était un marbre neuf, et sur la blanche épaule
+D'un génie éploré, les longs cheveux d'un saule
+ Tombaient comme un manteau.
+
+La bise feuille à feuille emportait la couronne
+Dont les débris jonchaient le fût de la colonne;
+ On aurait dit les pleurs
+Que sur la jeune fille, au printemps moissonnée,
+Pauvre fleur du matin, avant midi fanée,
+ Versaient les autres fleurs.
+
+La lune entre les ifs faisait luire sa corne;
+De grands nuages noirs couraient sur le ciel morne
+ Et passaient par devant;
+Les feux follets valsaient autour du cimetière,
+Et le saule pleureur secouait sa crinière
+ Éparpillée au vent.
+
+On entendait des bruits venus de l'autre monde,
+Des soupirs de terreur et d'angoisse profonde,
+ Des voix qui demandaient
+Quand donc à leurs tombeaux l'on mettrait des fleurs neuves,
+Comment allait la terre, et pourquoi donc leurs veuves
+ Aussi longtemps tardaient?
+
+Tout à coup... j'ose à peine en croire mon oreille,
+Sous le marbre entr'ouvert, ô terreur! ô merveille!
+ J'entendis qu'on parlait.
+C'était un dialogue, et, du fond de la fosse,
+A la première voix, une voix aigre et fausse
+ Par instant se mêlait.
+
+Le froid me prit. Mes dents d'épouvante claquèrent;
+Mes genoux chancelants sous moi s'entrechoquèrent.
+ Je compris que le ver
+Consommait son hymen avec la trépassée,
+Eveillée en sursaut dans sa couche glacée,
+ Par cette nuit d'hiver.
+
+
+LA TRÉPASSÉE.
+
+Est-ce une illusion? Cette nuit tant rêvée,
+La nuit du mariage elle est donc arrivée?
+ C'est le lit nuptial.
+Voici l'heure où l'époux, jeune et parfumé, cueille
+La beauté de l'épouse, et sur son front effeuille
+ L'oranger virginal.
+
+
+LE VER.
+
+Cette nuit sera longue, ô blanche trépassée,
+Avec moi, pour toujours, la mort t'a fiancée;
+ Ton lit c'est le tombeau.
+Voici l'heure où le chien contre la lune aboie,
+Où le pâle vampire erre et cherche sa proie,
+ Où descend le corbeau.
+
+
+LA TRÉPASSÉE.
+
+Mon bien-aimé, viens donc! l'heure est déjà passée
+Oh! tiens-moi sur ton coeur, entre tes bras pressée.
+ J'ai bien peur, j'ai bien froid.
+Réchauffe à tes baisers ma bouche qui se glace.
+Oh! viens, je tâcherai de te faire une place
+ Car le lit est étroit!
+
+
+LE VER.
+
+Cinq pieds de long sur deux de large. La mesure
+Est prise exactement; cette couche est trop dure,
+ L'époux ne viendra pas.
+Il n'entend pas tes cris. Il rit dans quelque fête.
+Allons, sur ton chevet repose en paix ta tête
+ Et recroise tes bras.
+
+
+LA TRÉPASSÉE.
+
+Quel est donc ce baiser humide et sans haleine,
+Cette bouche sans lèvres est-ce une bouche humaine,
+ Est-ce un baiser vivant?
+O prodige! A ma droite, à ma gauche, personne.
+Mes os craquent d'horreur, toute ma chair frissonne
+ Comme un tremble au grand vent.
+
+
+LE VER.
+
+Ce baiser c'est le mien: je suis le ver de terre;
+Je viens pour accomplir le solennel mystère.
+ J'entre en possession;
+Me voilà ton époux, je te serai fidèle.
+Le hibou tout joyeux fouettant l'air de son aile
+ Chante notre union.
+
+
+LA TRÉPASSÉE.
+
+Oh! si quelqu'un passait auprès du cimetière!
+J'ai beau heurter du front les planches de ma bière,
+ Le couvercle est trop lourd!
+Le fossoyeur dort mieux que les morts qu'il enterre.
+Quel silence profond! la route est solitaire;
+ L'écho lui-même est sourd.
+
+
+LE VER.
+
+A moi tes bras d'ivoire, à moi ta gorge blanche,
+A moi tes flancs polis avec ta belle hanche
+ A l'ondoyant contour;
+A moi tes petits pieds, ta main douce et ta bouche,
+Et ce premier baiser que ta pudeur farouche
+ Refusait à l'amour.
+
+
+LA TRÉPASSÉE.
+
+C'en est fait! c'en est fait! Il est là! sa morsure
+M'ouvre au flanc une lame et profonde blessure;
+ Il me ronge le coeur.
+Quelle torture! O Dieu, quelle angoisse cruelle!
+Mais que faites-vous donc lorsque je vous appelle,
+ O ma mère, ô ma soeur?
+
+
+LE VER.
+
+Dans leur âme déjà ta mémoire est fanée,
+Et pourtant sur ta fosse, ô pauvre abandonnée,
+ L'oranger est tout frais.
+La tenture funèbre à peine repliée,
+Comme un songe d'hier elles t'ont oubliée,
+ Oubliée à jamais.
+
+
+LA TRÉPASSÉE.
+
+L'herbe pousse plus vite au coeur que sur la fosse;
+Une pierre, une croix, le terrain qui se hausse,
+ Disent qu'un mort est là.
+Mais quelle croix fait voir une tombe dans l'âme!
+Oubli! seconde mort, néant que je réclame,
+ Arrivez, me voilà!
+
+
+LE VER.
+
+Console-toi.--La mort donne la vie.--Eclose
+A l'ombre d'une croix l'églantine est plus rose
+ Et le gazon plus vert.
+La racine des fleurs plongera sous tes côtes;
+A la place où tu dors les herbes seront hautes;
+ Aux mains de Dieu tout sert!
+
+
+Un mort qu'ils réveillaient les pria de se taire;
+Un pâle éclair parti non du ciel mais de terre
+ Me fit dans leurs tombeaux
+Voir tous les trépassés cadavres ou squelettes,
+Avec leurs os jaunis ou leurs chairs violettes,
+ S'en allant par lambeaux;
+
+Les jeunes et les vieux, peuple du cimetière,
+Pauvres morts oubliés n'entendant sur leur pierre
+ Gémir que l'ouragan,
+Et dévorés d'ennui dans leur froide demeure,
+De leurs yeux sans regard cherchant à savoir l'heure
+ A l'éternel cadran.
+
+Puis tout devint obscur, et je repris ma route,
+Pâle d'avoir tant vu, plein d'horreur et de doute,
+ L'esprit et le corps las;
+Et me suivant partout, mille cloches fêlées,
+Comme des voix de mort me jetaient par volées
+ Les râlements du glas.
+
+
+
+III.
+
+
+Et je rentrai chez moi.--De lugubres pensées
+Tournaient devant mes yeux sur leurs ailes glacées
+ Et me rasaient le front.
+Comme on voit sur le soir autour des cathédrales,
+Des essaims de corbeaux dérouler leurs spirales
+ Et voltiger en rond.
+
+Dans ma chambre, où tremblait une jaune lumière,
+Tout prenait une forme horrible et singulière,
+ Un aspect effrayant.
+Mon lit était la bière et ma lampe le cierge,
+Mon manteau déployé le drap noir qu'on asperge
+ Sous la porte en priant.
+
+Dans son cadre terni, le pâle Christ d'ivoire
+Cloué les bras en croix sur son étoffe noire,
+ Redoublait de pâleur;
+Et comme au Golgotha, dans sa dure agonie,
+Les muscles en relief de sa face jaunie
+ Se tordaient de douleur.
+
+Les tableaux ravivant leurs nuances éteintes
+Aux reflets du foyer prenaient d'étranges teintes,
+ Et, d'un air curieux,
+Comme des spectateurs aux loges d'un théâtre,
+Vieux portraits enfumés, pastels aux tons de plâtre,
+ Ouvraient tout grands leurs yeux.
+
+Une tête de mort sur nature moulée
+Se détachait en blanc, grimaçante et pelée,
+ Sous un rayon blafard.
+Je la vis s'avancer au bord de la console;
+Ses mâchoires semblaient rechercher leur parole
+ Et ses yeux leur regard.
+
+De ses orbites noirs où manquaient les prunelles,
+Jaillirent tout à coup de fauves étincelles
+ Comme d'un oeil vivant.
+Une haleine passa par ses dents déchaussées...
+Les rideaux à plis droits tombaient sur les croisées;
+ Ce n'était pas le vent.
+
+Faible comme ces voix que l'on entend en rêve,
+Triste comme un soupir des vagues sur la grève
+ J'entendis une voix.
+Or, comme ce jour-là j'avais vu tant de choses,
+Tant d'effets merveilleux dont j'ignorais les causes,
+ J'eus moins peur cette fois.
+
+
+RAPHAEL.
+
+Je suis le Raphaël, le Sanzio, le grand maître!
+O frère, dis-le-moi, peux-tu me reconnaître
+ Dans ce crâne hideux?
+Car je n'ai rien parmi ces plâtres et ces masques,
+Tous ces crânes luisants, polis comme des casques,
+ Qui me distingue d'eux.
+
+Et pourtant c'est bien moi! Moi, le divin jeune homme,
+Le roi de la beauté, la lumière de Rome,
+ Le Raphaël d'Urbin!
+L'enfant aux cheveux bruns qu'on voit aux galeries,
+Mollement accoudé, suivre ses rêveries,
+ La tête dans sa main.
+
+O ma Fornarina! ma blanche bien aimée,
+Toi qui dans un baiser pris mon âme pâmée
+ Pour la remettre au ciel;
+Voilà donc ton amant, le beau peintre au nom d'ange,
+Cette tête qui fait une grimace étrange:
+ Eh bien, c'est Raphaël!
+
+Si ton ombre endormie au fond de la chapelle
+S'éveillait et venait à ma voix qui t'appelle,
+ Oh! je te ferais peur!
+Que le marbre entr'ouvert sur ta tête retombe.
+Ne viens pas! ne viens pas et garde dans ta tombe
+ Le rêve de ton coeur.
+
+Analyseurs damnés, abominable race,
+Hyènes qui suivez le cortége à la trace
+ Pour déterrer le corps;
+Aurez-vous bientôt fait de déclouer les bières,
+Pour mesurer nos os et peser nos poussières;
+ Laissez dormir les morts!
+
+Mes maîtres, savez-vous, qui donc a pu le dire?
+Ce qu'on sent quand la scie avec ses dents déchire
+ Nos lambeaux palpitants.
+Savez-vous si la mort n'est pas une autre vie,
+Et si quand leur dépouille à la tombe est ravie
+ Les aïeux sont contents?
+
+Ah! vous venez fouiller de vos ongles profanes
+Nos tombeaux violés, pour y prendre nos crânes,
+ Vous êtes bien hardis.
+Ne craignez vous donc pas qu'un beau jour, pâle et blême,
+Un trépassé se lève et vous dise: Anathème!
+ Comme je vous le dis.
+
+Vous imaginez donc, dans cette pourriture,
+Surprendre les secrets de la mère nature
+ Et le travail de Dieu?
+Ce n'est pas par le corps qu'on peut comprendre l'âme.
+Le corps n'est que l'autel, le génie est la flamme;
+ Vous éteignez le feu!
+
+O mes Enfants-Jésus! O mes brunes madones!
+O vous qui me devez vos plus fraîches couronnes,
+ Saintes du paradis!
+Les savants font rouler mon crâne sur la terre,
+Et vous souffrez cela sans prendre le tonnerre,
+ Sans frapper ces maudits!
+
+Il est donc vrai! Le ciel a perdu sa puissance.
+Le Christ est mort, le siècle a pour Dieu, la science,
+ Pour foi, la liberté.
+Adieu les doux parfums de la rose mystique;
+Adieu l'amour; adieu la poésie antique;
+ Adieu sainte beauté!
+
+Vos peintres auront beau, pour voir comme elle est faite,
+Tourner entre leurs mains et retourner ma tête,
+ Mon secret est à moi.
+Ils copieront mes tons, ils copieront mes poses,
+Mais il leur manquera ce que j'avais, deux choses,
+ L'amour avec la foi!
+
+Dites qui d'entre vous, fils de ce siècle infâme,
+Peut rendre saintement la beauté de la femme;
+ Aucun, hélas! aucun.
+Pour vos petits boudoirs, il faut des priapées;
+Qui vous jette un regard, ô mes vierges drapées,
+ O mes saintes! Pas un.
+
+L'aiguille a fait son tour. Votre tâche est finie,
+Comme un pâle vieillard le siècle à l'agonie
+ Se lamente et se tord.
+L'ange du jugement embouche la trompette
+Et la voix va crier: Que justice soit faite,
+ Le genre humain est mort!
+
+
+Je n'entendis plus rien. L'aube aux lèvres d'opale,
+Tout endormie encor, sur le vitrage pâle
+ Jetait un froid rayon,
+Et je vis s'envoler, comme on voit quelque orfraye,
+Que sous l'arceau gothique une lueur effraye,
+ L'étrange vision!
+
+
+
+
+LA MORT DANS LA VIE.
+
+
+
+IV.
+
+
+La mort est multiforme, elle change de masque
+Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque;
+ Elle sait se farder,
+Et ce n'est pas toujours cette maigre carcasse,
+Qui vous montre les dents et vous fait la grimace
+ Horrible à regarder.
+
+Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetière,
+Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre
+ A l'ombre des arceaux;
+Tous ne sont pas vêtus de la pâle livrée,
+Et la porte sur tous n'est pas encor murée
+ Dans la nuit des caveaux.
+
+Il est des trépassés de diverse nature,
+Aux uns la puanteur avec la pourriture,
+ Le palpable néant,
+L'horreur et le dégoût, l'ombre profonde et noire,
+Et le cercueil avide entr'ouvrant sa mâchoire
+ Comme un monstre béant.
+
+Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en épouvante
+Passer et repasser dans la cité vivante
+ Sous leur linceul de chair,
+L'invisible néant, la mort intérieure
+Que personne ne sait, que personne ne pleure,
+ Même votre plus cher.
+
+Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funèbres
+Visiter les tombeaux inconnus ou célèbres,
+ De marbre ou de gazon;
+Qu'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupière amie
+Sous l'ombrage des ifs à jamais endormie,
+ Qu'on soit en pleurs ou non,
+
+On dit: Ceux-là sont morts. La mousse étend son voile
+Sur leurs noms effacés; le ver file sa toile
+ Dans le trou de leurs yeux;
+Leurs cheveux ont percé les planches de la bière,
+A côté de leurs os, leur chair tombe en poussière
+ Sur les os des aïeux.
+
+Leurs héritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent;
+C'est à peine à présent si leurs chiens s'en souviennent.
+ Enfumés et poudreux,
+Leurs portraits adorés traînent dans les boutiques,
+Leurs jaloux d'autrefois font leurs panégyriques;
+ Tout est fini pour eux.
+
+L'ange de la douleur, sur leur tombe en prière,
+Est seul à les pleurer de ses larmes de pierre.
+ Comme le ver leur corps,
+L'oubli ronge leur nom avec sa lune sourde;
+Ils ont pour draps de lit six pieds de terre lourde.
+ Ils sont morts! et bien morts!
+
+Et peut-être une larme à votre âme échappée
+Sur leur cendre, de pluie et de neige trempée,
+ Filtre insensiblement.
+Qui les va réjouir dans leur triste demeure;
+Et leur coeur desséché, comprenant qu'on les pleure,
+ Retrouve un battement.
+
+Mais personne ne dit, voyant un mort de l'âme:
+Paix et repos sur toi! L'on refuse à la lame
+ Ce qu'on donne au fourreau;
+L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie,
+L'âme se brise et meurt sans que nul s'en effraie
+ Et lui dresse un tombeau.
+
+Et cependant il est d'horribles agonies
+Qu'on ne saura jamais; des douleurs infinies
+ Que l'on n'aperçoit pas.
+Il est plus d'une croix au calvaire de l'âme
+Sans l'auréole d'or, et sans la blanche femme
+ Echevelée au bas.
+
+Toute âme est un sépulcre où gisent mille choses;
+Des cadavres hideux dans des figures roses
+ Dorment ensevelis.
+On retrouve toujours les larmes sous le rire,
+Les morts sous les vivants, et l'homme est à vrai dire
+ Une Nécropolis.
+
+Les tombeaux déterrés des vieilles cités mortes,
+Les chambres et les puits de la Thèbe aux cent portes
+ Ne sont pas si peuplés,
+On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes,
+Un plus vaste fouillis d'ossements et de têtes
+ Aux ruines mêlés.
+
+L'on en voit qui n'ont pas d'épitaphe à leurs tombes,
+Et de leurs trépassés font comme aux catacombes
+ Un grand entassement;
+Dont le coeur est un champ uni, sans croix ni pierres,
+Et que l'aveugle Mort de diverses poussières
+ Remplit confusément.
+
+D'autres, moins oublieux, ont des caves funèbres
+Où sont rangés leurs morts, comme celles des Guèbres
+ Ou des Égyptiens;
+Tout autour de leur coeur sont debout les momies,
+Et l'on y reconnaît les figures blêmies
+ De leurs amours anciens.
+
+Dans un pur souvenir chastement embaumée
+Ils gardent au fond d'eux l'âme qu'ils ont aimée;
+ Triste et charmant trésor!
+La mort habite en eux au milieu de la vie;
+Ils s'en vont poursuivant la chère ombre ravie
+ Qui leur sourit encor.
+
+Où ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette?
+Quel foyer réunit la famille complète
+ En cercle chaque soir?
+Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse être,
+Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maître
+ Avec un manteau noir?
+
+Cette petite fleur, qui, toute réjouie,
+Fait baiser au soleil sa bouche épanouie,
+ Est fille de la mort.
+En plongeant sous le sol, peut-être sa racine,
+Dans quelque cendre chère a pris l'odeur divine
+ Qui vous charme si fort.
+
+O fiancés d'hier, encore amants, l'alcôve
+Où nichent vos amours, à quelque vieillard chauve
+ A servi comme à vous;
+Avant vos doux soupirs elle a redit son râle,
+Et son souvenir mêle une odeur sépulcrale
+ A vos parfums d'époux!
+
+Où donc poser le pied qu'on ne foule une tombe?
+Ah! lorsque l'on prendrait son aile à la colombe,
+ Ses pieds au daim léger;
+Qu'on irait demander au poisson sa nageoire,
+On trouvera partout l'hôtesse blanche et noire
+ Prête à vous héberger.
+
+Cessez donc, cessez donc, ô vous, les jeunes mères
+Berçant vos fils aux bras des riantes chimères,
+ De leur rêver un sort;
+Filez-leur un suaire avec le lin des langes.
+Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges,
+ Sont condamnés à mort!
+
+
+
+V.
+
+
+A travers les soupirs les plaintes et le râle
+Poursuivons jusqu'au bout la funèbre spirale
+ De ses détours maudits.
+Notre guide n'est pas Virgile le poëte,
+La Béatrix vers nous ne penche pas la tête
+ Du fond du paradis.
+
+Pour guide nous avons une vierge au teint pâle
+Qui jamais ne reçut le baiser d'or du hâle
+ Des lèvres du soleil.
+Sa joue est sans couleur et sa bouche bleuâtre,
+Le bouton de sa gorge est blanc comme l'albâtre
+ Au lieu d'être vermeil.
+
+Un souffle fait plier sa taille délicate,
+Ses bras, plus transparents que le jaspe ou l'agate,
+ Pendent languissamment;
+Sa main laisse échapper une fleur qui se fane,
+Et, ployée à son dos, son aile diaphane
+ Reste sans mouvement.
+
+Plus sombres que la nuit, plus fixes que la pierre,
+Sous leur sourcil d'ébène et leur longue paupière
+ Luisent ses deux grands yeux,
+Comme l'eau du Léthé qui va muette et noire,
+Ses cheveux débordés baignent sa chair d'ivoire
+ A flots silencieux.
+
+Des feuilles de ciguë avec des violettes
+Se mêlent sur son front aux blanches bandelettes,
+ Chaste et simple ornement;
+Quant au reste, elle est nue, et l'on rit et l'on tremble
+En la voyant venir; car elle a tout ensemble
+ L'air sinistre et charmant.
+
+Quoiqu'elle ait mis le pied dans tous les lits du monde
+Sous sa blanche couronne elle reste inféconde
+ Depuis l'éternité.
+L'ardent baiser s'éteint sur la lèvre fatale
+Et personne n'a pu cueillir la rose pâle
+ De sa virginité.
+
+C'est par elle qu'on pleure et qu'on se désespère:
+C'est elle qui ravit au giron de la mère
+ Son doux et cher souci;
+C'est elle qui s'en va se coucher, la jalouse,
+Entre les deux amants, et qui veut qu'on l'épouse
+ A son tour elle aussi.
+
+Elle est amère et douce, elle est méchante et bonne;
+Sur chaque front illustre elle met la couronne
+ Sans peur ni passion.
+Amère aux gens heureux et douce aux misérables,
+C'est la seule qui donne aux grands inconsolables
+ Leur consolation.
+
+Elle prête des lits à ceux qui, sur le monde,
+Comme le Juif errant, font nuit et jour leur ronde
+ Et n'ont jamais dormi.
+A tous les parias elle ouvre son auberge,
+Et reçoit aussi bien la Phryné que la vierge,
+ L'ennemi que l'ami.
+
+Sur les pas de ce guide au visage impassible,
+Nous marchons en suivant la spirale terrible
+ Vers le but inconnu,
+Par un enfer vivant sans caverne ni gouffre,
+Sans bitume enflammé, sans mers aux flots de soufre,
+ Sans Belzébuth cornu.
+
+Voici contre un carreau comme un reflet de lampe
+Avec l'ombre d'un homme. Allons, montons la rampe,
+ Approchons et voyons.
+Ah! c'est toi, docteur Faust! Dans la même posture
+Du sorcier de Rembrandt sur la noire peinture
+ Aux flamboyants rayons.
+
+Quoi! tu n'as pas brisé tes fioles d'alchimiste,
+Et tu penches toujours ton grand front chauve et triste
+ Sur quelque manuscrit!
+Dans ton livre, aux lueurs de ce soleil mystique,
+Quoi! tu cherches encor le mot cabalistique
+ Qui fait venir l'Esprit.
+
+Eh bien! Scientia, ta maîtresse adorée
+A tes chastes désirs s'est-elle enfin livrée?
+ Ou, comme au premier jour,
+N'en es-tu qu'à baiser sa robe ou sa pantoufle,
+Ta poitrine asthmatique a-t-elle encor du souffle
+ Pour un soupir d'amour?
+
+Quel sable, quel corail a ramené ta sonde?
+As-tu touché le fond des sagesses du monde?
+ En puisant à ton puits,
+Nous as-tu dans ton seau fait monter toute nue
+La blanche Vérité jusqu'ici méconnue?
+ Arbre, où sont donc tes fruits?
+
+
+FAUST.
+
+J'ai plongé dans la mer sous le dôme des ondes;
+Les grands poissons jetaient leurs ondes vagabondes
+ Jusques au fond des eaux;
+Léviathan fouettait l'abîme de sa queue,
+Les Syrènes peignaient leur chevelure bleue
+ Sur les bancs de coraux.
+
+La seiche horrible à voir, le polype difforme,
+Tendaient leurs mille bras, le caïman énorme
+ Roulait ses gros yeux verts;
+Mais je suis remonté, car je manquais d'haleine;
+C'est un manteau bien lourd pour une épaule humaine
+ Que le manteau des mers!
+
+Je n'ai pu de mon puits tirer que de l'eau claire;
+Le Sphinx interrogé continue à se taire;
+ Si chauve et si cassé,
+Hélas! j'en suis encore à peut-être, et que sais-je?
+Et les fleurs de mon front ont fait comme une neige
+ Aux lieux où j'ai passé.
+
+Malheureux que je suis d'avoir sans défiance
+Mordu les pommes d'or de l'arbre de science!
+ La science est la mort.
+Ni l'upa de Java, ni l'euphorbe d'Afrique,
+Ni le mancenilier au sommeil magnétique.
+ N'ont un poison plus fort.
+
+Je ne crois plus à rien. J'allais, de lassitude,
+Quand vous êtes venus, renoncer à l'étude
+ Et briser mes fourneaux.
+Je ne sens plus en moi palpiter une fibre,
+Et comme un balancier seulement mon coeur vibre
+ A mouvements égaux.
+
+Le néant! Voilà donc ce que l'on trouve au terme!
+Comme une tombe, un mort, ma cellule renferme
+ Un cadavre vivant.
+C'est pour arriver là que j'ai pris tant de peine,
+Et que j'ai sans profit, comme on fait d'une graine,
+ Semé mon âme au vent.
+
+Un seul baiser, ô douce et blanche Marguerite,
+Pris sur ta bouche en fleur, si fraîche et si petite,
+ Vaut mieux que tout cela.
+Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre;
+Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre.
+ Aimez, car tout est là!
+
+
+
+VI.
+
+
+La spirale sans fin dans le vide s'enfonce;
+Tout autour, n'attendant qu'une fausse réponse
+ Pour vous pomper le sang,
+Sur leurs grands piédestaux semés d'hiéroglyphes,
+Des Sphinx aux seins pointus, aux doigts armés de griffes,
+ Roulent leur oeil luisant.
+
+En passant devant eux, à chaque pas l'on cogne
+Des os demi rongés, des restes de charogne,
+ Des crânes sonnant creux.
+On voit de chaque trou sortir des jambes raides,
+Des apparitions monstrueusement laides
+ Fendent l'air ténébreux.
+
+C'est ici que l'énigme est encor sans Oedipe,
+Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe
+ L'antique obscurité.
+C'est ici que la mort propose son problème,
+Et que le voyageur, devant sa face blême
+ Recule épouvanté.
+
+Ah que de nobles coeurs et que d'âmes choisies,
+Vainement, à travers toutes les poésies,
+ Toutes les passions,
+Ont poursuivi le mot de la page fatale
+Dont les os gisent là sans pierre sépulcrale
+ Et sans inscriptions!
+
+Combien, don Juans obscurs, ont leurs listes remplies
+Et qui cherchent encor! Que de lèvres pâlies
+ Sous les plus doux baisers,
+Et qui n'ont jamais pu se joindre à leur chimère!
+Que de désirs au ciel sont remontés de terre
+ Toujours inapaisés!
+
+Il est des écoliers qui voudraient tout connaître,
+Et qui ne trouvent pas pour valet et pour maître
+ De Méphistophélès.
+Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite
+Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu déshérite;
+ Tous ceux-là, plaignez-les!
+
+Car ils souffrent un mal, hélas! inguérissable;
+Ils mêlent une larme à chaque grain de sable
+ Que le temps laisse choir.
+Leur coeur, comme un orfraie au fond d'une ruine,
+Râle piteusement dans leur maigre poitrine
+ L'hymne du désespoir.
+
+Leur vie est comme un bois à la fin de l'automne,
+Chaque souffle qui passe arrache à leur couronne
+ Quelque reste de vert.
+Et leurs rêves en pleurs s'en vont fendant les nues,
+Silencieux, pareils à des files de grues
+ Quand approche l'hiver.
+
+Leurs tourments ne sont point redits par le poète;
+Martyrs de la pensée, ils n'ont pas sur leur tête
+ L'auréole qui luit;
+Par les chemins du monde ils marchent sans cortége,
+Et sur le sol glacé tombent comme la neige
+ Qui descend dans la nuit.
+
+Comme je m'en allais, ruminant ma pensée,
+Triste, sans dire mot, sous la voûte glacée,
+ Par le sentier étroit;
+S'arrêtant tout à coup, ma compagne blafarde
+Me dit en étendant sa main frêle: Regarde
+ Du côté de mon doigt.
+
+C'était un cavalier avec un grand panache,
+De longs cheveux bouclés, une noire moustache
+ Et des éperons d'or;
+Il avait le manteau, la rapière et la fraise,
+Ainsi qu'un raffiné du temps de Louis treize,
+ Et semblait jeune encor.
+
+Mais en regardant bien, je vis que sa perruque
+Sous ses faux cheveux bruns laissait près de sa nuque
+ Passer des cheveux blancs;
+Son front, pareil au front de la mer soucieuse,
+Se ridait à longs plis; sa joue était si creuse
+ Que l'on comptait ses dents.
+
+Malgré le fard épais dont elle était plâtrée,
+Comme un marbre couvert d'une gaze pourprée
+ Sa pâleur transperçait;
+A travers le carmin qui colorait sa lèvre,
+Sous son rire d'emprunt on voyait que la fièvre
+ Chaque nuit le baisait.
+
+Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre
+Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre,
+ Ni larmes ni regard.
+Diamant enchâssé dans sa morne prunelle
+Brillait d'un éclat fixe, une froide étincelle.
+ C'était bien un vieillard!
+
+Comme l'arche d'un pont son dos faisait la voûte,
+Ses pieds endoloris, tout gonflés par la goutte.
+ Chancelaient sous son poids.
+Ses mains pâles tremblaient; ainsi tremblent les vagues,
+Sous les baisers du Nord, et laissaient fuir leurs bagues
+ Trop larges pour ses doigts.
+
+Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse,
+Formait une alliance étrange et monstrueuse.
+ C'était plus triste à voir
+Et plus laid, qu'un cercueil chez des filles de joie,
+Qu'un squelette paré d'une robe de soie,
+ Qu'une vieille au miroir.
+
+Confiant à la nuit son amoureuse plainte,
+Il attendait devant une fenêtre éteinte,
+ Sous un balcon désert.
+Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage,
+Nul soleil de beauté ne montrait son visage
+ Au fond du ciel ouvert.
+
+Dis, que fais-tu donc là, vieillard, dans les ténèbres,
+Par une de ces nuits où les essaims funèbres
+ S'envolent des tombeaux?
+Que vas-tu donc chercher si loin, si tard, à l'heure
+Où l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure
+ Sans page et sans flambeaux?
+
+Tu n'as plus l'âge où tout vous rit et vous accueille,
+Où la vierge répand à vos pieds, feuille à feuille,
+ La fleur de sa beauté.
+Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenêtres;
+Tu n'es bon qu'à dormir auprès de tes ancêtres
+ Sous un marbre sculpté.
+
+Entends-tu le hibou qui jette ses cris aigres?
+Entends-tu dans les bois hurler les grands loups maigres?
+ O vieillard sans raison!
+Rentre, c'est le moment où la lune réveille
+Le vampire blafard sur sa couche vermeille;
+ Rentre dans ta maison.
+
+Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile,
+Personne ne t'écoute, et ta cape ruisselle
+ Des pleurs de l'ouragan...
+Il ne me répond rien; dites quel est cet homme
+O mort, et savez-vous le nom dont on le nomme!
+ Cet homme, c'est don Juan.
+
+
+
+VII.
+
+
+DON JUAN.
+
+Heureux adolescents, dont le coeur s'ouvre à peine
+Comme une violette à la première haleine
+ Du printemps qui sourit,
+Ames couleurs de lait, frais buissons d'aubépine
+Où, sous le pur rayon, dans la pluie argentine
+ Tout gazouille et fleurit.
+
+O vous tous qui sortez des bras de votre mère
+Sans connaître la vie et la science amère,
+ Et qui voulez savoir,
+Poètes et rêveurs, plus d'une fois, sans doute,
+Aux lisières des bois, en suivant votre route
+ Dans la rougeur du soir,
+
+A l'heure enchanteresse, où sur le bout des branches
+On voit se becqueter les tourterelles blanches
+ Et les bouvreuils au nid,
+Quand la nature lasse en s'endormant soupire,
+Et que la feuille au vent vibre comme une lyre
+ Après le chant fini;
+
+Quand le calme et l'oubli viennent à toutes choses
+Et que le sylphe rentre au pavillon des roses
+ Sous les parfums plié;
+Emus de tout cela, pleins d'ardeurs inquiètes
+Vous avez souhaité ma liste et mes conquêtes;
+ Vous m'avez envié
+
+Les festins, les baisers sur les épaules nues,
+Toutes ces voluptés à votre âge inconnues,
+ Aimable et cher tourment!
+Zerbine, Elvire, Anna, mes Romaines jalouses,
+Mes beaux lis d'Albion, mes brunes Andalouses,
+ Tout mon troupeau charmant.
+
+Et vous vous êtes dit par la voix de vos âmes:
+Comment faisais-tu donc pour avoir plus de femmes
+ Que n'en a le sultan?
+Comment faisais-tu donc, malgré verroux et grilles,
+Pour te glisser au lit des belles jeunes filles,
+ Heureux, heureux don Juan!
+
+Conquérant oublieux, une seule de celles
+Que tu n'inscrivais pas, une entre tes moins belles
+ Ta plus modeste fleur,
+Oh! combien et longtemps nous l'eussions adorée!
+Elle aurait embelli, dans une urne dorée,
+ L'autel de notre coeur.
+
+Elle aurait parfumé, cette humble paquerette
+Dont sous l'herbe ton pied a fait ployer la tête,
+ Notre pâle printemps;
+Nous l'aurions recueillie, et de nos pleurs trempée,
+Cette étoile aux yeux bleus, dans le bal échappée
+ A tes doigts inconstants.
+
+Adorables frissons de l'amoureuse fièvre,
+Ramiers qui descendez du ciel sur une lèvre,
+ Baisers âcres et doux,
+Chutes du dernier voile, et vous cascades blondes,
+Cheveux d'or, inondant un dos brun de vos ondes
+ Quand vous connaîtrons-nous?
+
+Enfant, je les connais tous ces plaisirs qu'on rêve;
+Autour du tronc fatal l'antique serpent d'Ève
+ Ne s'est pas mieux tordu.
+Aux yeux mortels, jamais dragon à tête d'homme
+N'a d'un plus vif éclat fait reluire la pomme
+ De l'arbre défendu.
+
+Souvent, comme des nids de fauvettes farouches,
+Tout prêts à s'envoler, j'ai surpris sur des bouches
+ Des nids d'aveux tremblants,
+J'ai serré dans mes bras de ravissants fantômes,
+Bien des vierges en fleur m'ont versé les purs baumes
+ De leurs calices blancs.
+
+Pour en avoir le mot, courtisanes rusées,
+J'ai pressé, sous le fard, vos lèvres plus usées
+ Que le grès des chemins.
+Égouts impurs, où vont tous les ruisseaux du monde,
+J'ai plongé sous vos flots; et toi, débauche immonde,
+ J'ai vu tes lendemains.
+
+J'ai vu les plus purs fronts rouler après l'orgie
+Parmi les flots de vin, sur la nappe rougie;
+ J'ai vu les fins de bal
+Et la sueur des bras, et la pâleur des têtes
+Plus mornes que la mort sous leurs boucles défaites
+ Au soleil matinal.
+
+Comme un mineur qui suit une veine inféconde,
+J'ai fouillé nuit et jour l'existence profonde
+ Sans trouver le filon.
+J'ai demandé la vie à l'amour qui la donne,
+Mais vainement; je n'ai jamais aimé personne
+ Ayant au monde un nom.
+
+J'ai brûlé plus d'un coeur dont j'ai foulé la cendre,
+Mais je restai toujours comme la Salamandre,
+ Froid au milieu du feu.
+J'avais un idéal frais comme la rosée,
+Une vision d'or, une opale irisée
+ Par le regard de Dieu;
+
+Femme, comme jamais sculpteur n'en a pétrie,
+Type réunissant Cléopâtre et Marie,
+ Grâce, pudeur, beauté;
+Une rose mystique, où nul ver ne se cache,
+Les ardeurs du volcan et la neige sans tache
+ De la virginité!
+
+Au carrefour douteux, Y grec de Pythagore,
+J'ai pris la branche gauche et je chemine encore
+ Sans arriver jamais.
+Trompeuse volupté, c'est toi que j'ai suivie,
+Et peut-être, ô vertu! l'énigme de la vie;
+ C'est toi qui la savais.
+
+Que n'ai-je, comme Faust, dans ma cellule sombre,
+Contemplé sur le mur la tremblante penombre
+ Du microcosme d'or!
+Que n'ai-je, feuilletant cabales et grimoires,
+Auprès de mon fourneau, passé les heures noires
+ A chercher le trésor!
+
+J'avais la tête forte, et j'aurais lu ton livre
+Et bu ton vin amer, Science, sans être ivre
+ Comme un jeune écolier.
+J'aurais contraint Isis à relever son voile;
+Et du plus haut des cieux fait descendre l'étoile
+ Dans mon noir atelier.
+
+N'écoutez pas l'amour car c'est un mauvais maître;
+Aimer, c'est ignorer, et vivre c'est connaître.
+ Apprenez, apprenez;
+Jetez et rejetez à toute heure la sonde;
+Et plongez plus avant sous cette mer profonde
+ Que n'ont fait vos aînés.
+
+Laissez Léviathan souffler par ses narines,
+Laissez le poids des mers au fond de vos poitrines
+ Presser votre poumon.
+Fouillez les noirs écueils qu'on n'a pu reconnaître,
+Et dans son coffre d'or vous trouverez peut-être
+ L'anneau de Salomon!
+
+
+
+VIII.
+
+
+Ainsi parla don Juan, et sous la froide voûte,
+Las, mais voulant aller jusqu'au bout de la route,
+ Je repris mon chemin.
+Enfin je débouchai dans une plaine morne
+Qu'un ciel en feu fermait à l'horizon sans borne,
+ D'un cercle de carmin.
+
+Le sol de cette plaine était d'un blanc d'ivoire,
+Un fleuve la coupait comme un ruban de moire
+ Du rouge le plus vif.
+Tout était ras; ni bois, ni clocher, ni tourelle,
+Et le vent ennuyé la balayait de l'aile
+ Avec un ton plaintif.
+
+J'imaginai d'abord que cette étrange teinte,
+Cette couleur de sang dont cette onde était peinte,
+ N'était qu'un vain reflet;
+Que la craie et le tuf formaient ce blanc d'ivoire,
+Mais je vis que c'était (me penchant pour y boire)
+ Du vrai sang qui coulait.
+
+Je vis que d'os blanchis la terre était couverte,
+Froide neige de morts, où nulle plante verte,
+ Nulle fleur ne germait;
+Que ce sol n'était fait que de poussière d'homme,
+Et qu'un peuple à remplir Thèbes, Palmyre et Rome
+ Était là qui dormait.
+
+Une ombre, dos voûté, front penché, dans la brise
+Passa. C'était bien LUI, la redingote grise
+ Et le petit chapeau.
+Un aigle d'or planait sur sa tête sacrée,
+Cherchant, pour s'y poser, inquiète effarée,
+ Un bâton de drapeau.
+
+Les squelettes tâchaient de rajuster leurs têtes,
+Le spectre du tambour agitait ses baguettes
+ A son pas souverain;
+Une immense clameur volait sur son passage,
+Et cent mille canons lui chantaient dans l'orage
+ Leur fanfare d'airain.
+
+Lui ne paraissait pas entendre ce tumulte,
+Et, comme un Dieu de marbre, insensible à son culte,
+ Marchait silencieux;
+Quelquefois seulement, comme à la dérobée,
+Pour retrouver au ciel son étoile tombée
+ Il relevait les yeux
+
+Mais le ciel empourpré d'un reflet d'incendie,
+N'avait pas une étoile, et la flamme agrandie
+ Montait, montait toujours.
+Alors, plus pâle encor qu'aux jours de Sainte-Hélène,
+Il refermait ses bras sur sa poitrine pleine
+ De gémissements sourds.
+
+Quand il fut devant nous: Grand empereur, lui dis-je,
+Ce mot mystérieux que mon destin m'oblige
+ A chercher ici-bas,
+Ce mot perdu que Faust demandait à son livre,
+Et don Juan à l'amour, pour mourir ou pour vivre,
+ Ne le sauriez-vous pas?
+
+O malheureux enfant! dit l'ombre impériale,
+Retourne-t'en là-haut, la bise est glaciale
+ Et je suis tout transi.
+Tu ne trouverais pas, sur la route, d'auberge
+Où réchauffer tes pieds, car la mort seule héberge
+ Ceux qui passent ici.
+
+Regarde... C'en est fait. L'étoile est éclipsée,
+Un sang noir pleut du flanc de mon aigle blessée
+ Au milieu de son vol.
+Avec les blancs flocons de la neige éternelle,
+Du haut du ciel obscur, les plumes de son aile
+ Descendent sur le sol.
+
+Hélas! je ne saurais contenter ton envie;
+J'ai vainement cherché le mot de cette vie,
+ Comme Faust et don Juan,
+Je ne sais rien de plus, qu'au jour de ma naissance,
+Et pourtant je faisais dans ma toute-puissance,
+ Le calme et l'ouragan.
+
+Pourtant l'on me nommait par excellence, L'HOMME:
+L'on portait devant moi l'aigle et les faisceaux, comme
+ Aux vieux Césars romains:
+Pourtant j'avais dix rois pour me tenir ma robe,
+J'étais un Charlemagne emprisonnant le globe
+ Dans une de mes mains.
+
+Je n'ai rien vu de plus du haut de la colonne
+Où ma gloire, arc-en-ciel tricolore, rayonne
+ Que vous autres d'en bas.
+En vain de mon talon j'éperonnais le monde,
+Toujours le bruit des camps et du canon qui gronde,
+ Des assauts, des combats.
+
+Toujours des plats d'argent avec des clefs de villes,
+Un concert de clairons et de hurrahs serviles,
+ Des lauriers, des discours;
+Un ciel noir, dont la pluie était de la mitraille,
+Des morts à saluer sur tout champ de bataille.
+ Ainsi passaient mes jours.
+
+Que ton doux nom de miel, Laetitia ma mère,
+Mentait cruellement à ma fortune amère!
+ Que j'étais malheureux!
+Je promenais partout ma peine vagabonde,
+J'avais rêvé l'empire, et la boule du monde
+ Dans ma main sonnait creux.
+
+Ah! le sort des bergers, et le hêtre où Tytire
+Dans la chaleur du jour à l'écart se retire
+ Et chante Amaryllis,
+Le grelot qui résonne et le troupeau qui bêle,
+Le lait pur ruisselant d'une blanche mamelle
+ Entre des doigts de lys!
+
+Le parfum du foin vert et l'odeur de l'étable,
+Le pain bis des pasteurs, quelques noix sur la table,
+ Une écuelle de bois;
+Une flûte à sept trous jointe avec de la cire,
+Et six chèvres, voilà tout ce que je désire,
+ Moi, le vainqueur des rois.
+
+Une peau de mouton couvrira mes épaules,
+Galathée en riant s'enfuira sous les saules
+ Et je l'y poursuivrai:
+Mes vers seront plus doux que la douce ambroisie,
+Et Daphnis deviendra pâle de jalousie
+ Aux airs que je jouerai.
+
+Ah! je veux m'en aller de mon île de Corse,
+Par le bois dont la chèvre en passant mord l'écorce,
+ Par le ravin profond,
+Le long du sentier creux où chante la cigale,
+Suivre nonchalamment en sa marche inégale
+ Mon troupeau vagabond.
+
+Le Sphinx est sans pitié pour quiconque se trompe,
+Imprudent, tu veux donc qu'il t'égorge et te pompe
+ Le pur sang de ton coeur;
+Le seul qui devina cette énigme funeste
+Tua Laïus son père et commit un inceste:
+ Triste prix du vainqueur!
+
+
+
+IX.
+
+
+Me voilà revenu de ce voyage sombre,
+Où l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre
+ Que les yeux du hibou;
+Comme après tout un jour de labourage, un buffle
+S'en retourne à pas lents, morne et baissant le muffle,
+ Je vais ployant le cou.
+
+Me voilà revenu du pays des fantômes;
+Mais je conserve encor loin des muets royaumes,
+ Le teint pâle des morts.
+Mon vêtement pareil au crêpe funéraire
+Sur une urne jeté, de mon dos jusqu'à terre,
+ Pend au long de mon corps.
+
+Je sors d'entre les mains d'une mort plus avare
+Que celle qui veillait au tombeau de Lazare;
+ Elle garde son bien:
+Elle lâche le corps mais elle retient l'âme;
+Elle rend le flambeau, mais elle éteint la flamme,
+ Et Christ n'y pourrait rien.
+
+Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même,
+Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime,
+ Et je me survis seul,
+Je promène avec moi les dépouilles glacées
+De mes illusions, charmantes trépassées
+ Dont je suis le linceul.
+
+Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre,
+O mort... et je ne puis me résoudre à te suivre
+ Dans le sombre chemin;
+Je n'ai pas eu le temps de bâtir la colonne
+Où la gloire viendra suspendre ma couronne;
+ O mort, reviens demain!
+
+Vierge aux beaux seins d'albâtre, épargne ton poëte,
+Souviens-toi que c'est moi qui le premier t'ai faite
+ Plus belle que le jour;
+J'ai changé ton teint vert en pâleur diaphane,
+Sous de beaux cheveux noirs j'ai caché ton vieux crâne,
+ Et je t'ai fait la cour.
+
+Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges,
+Pour orner tes palais, je sculpterai des anges,
+ Je forgerai des croix;
+Je ferai dans l'église et dans le cimetière
+Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre
+ Comme au tombeau des rois!
+
+Je te consacrerai mes chansons les plus belles:
+Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles
+ Et des fleurs sans parfum.
+J'ai planté mon jardin, ô mort, avec tes arbres;
+L'if, le buis, le cyprès y croisent sur les marbres
+ Leurs rameaux d'un vert brun.
+
+J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre,
+Au lis majestueux ouvrant son blanc cratère,
+ A la tulipe d'or,
+A la rose de mai que le rossignol anime,
+J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysanthème,
+ A bien d'autres encor.
+
+Ne croissez pas ici! cherchez une autre terre,
+Frais amours du printemps; pour ce jardin austère
+ Votre éclat est trop vif:
+Le houx vous blesserait de ses pointes aiguës,
+Et vous boiriez dans l'air le poison des ciguës,
+ L'odeur âcre de l'if.
+
+Ne m'abandonne pas, ô ma mère, ô nature,
+Tu dois une jeunesse à toute créature,
+ A toute âme un amour;
+Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse,
+Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse,
+ N'eût-elle qu'un seul jour.
+
+Ne me sois pas marâtre, ô nature chérie,
+Redonne un peu de sève à la plante flétrie
+ Qui ne veut pas mourir;
+Les torrents de mes yeux ont noyé sous leur pluie
+Son bouton tout rongé que nul soleil n'essuie,
+ Et qui ne peut s'ouvrir.
+
+Air vierge, air de cristal, eau principe du monde,
+Terre qui nourris tout, et toi flamme féconde,
+ Rayon de l'oeil de Dieu,
+Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie,
+La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie
+ Que de fleurir un peu!
+
+Etoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes,
+Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes,
+ Vos pleurs de diamant;
+Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre,
+Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire,
+ Du fond du firmament!
+
+Oeil ouvert sans repos au milieu de l'espace,
+Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe!
+ Que je te voie encor;
+Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d'ailes:
+Griffons, au vol de feu, rapides hirondelles,
+ Prêtez-moi votre essor!
+
+Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées
+Et les aveux d'amour aux bouches bien aimées,
+ Air sauvage des monts,
+Encor tout imprégné des senteurs du melèze,
+Brise de l'Océan où l'on respire à l'aise,
+ Emplissez mes poumons!
+
+Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe;
+Le lilas sur mon front s'épanouit en gerbe,
+ Nous sommes au printemps.
+Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poëte,
+Entre vos seins polis, posez ma pauvre tête
+ Et bercez-moi longtemps.
+
+Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses,
+Les femmes, les chansons, toutes les belles choses
+ Et tous les beaux amours,
+Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô muse antique,
+Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique
+ Plus jeune tous les jours!
+
+Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire,
+O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire
+ Pose tes beaux pieds nus,
+Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne!
+Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone,
+ Puis aux dieux inconnus.
+
+Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde;
+Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde.
+ Allons, un beau baiser,
+Hâtons-nous, hâtons-nous. Notre vie, ô Théone,
+Est un cheval ailé que le temps éperonne;
+ Hâtons-nous d'en user.
+
+Chantons Io, Péan! Mais quelle est cette femme
+Si pâle sous son voile? Ah! c'est toi, vieille infâme,
+ Je vois ton crâne ras;
+Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde,
+Courtisane éternelle environnant le monde
+ Avec tes maigres bras!
+
+
+
+
+FIN DE LA COMÉDIE DE LA MORT
+
+
+
+
+
+
+LE NUAGE.
+
+
+Dans son jardin la sultane se baigne,
+Elle a quitté son dernier vêtement;
+Et délivrés des morsures du peigne
+Ses grands cheveux baisent son dos charmant.
+
+Par son vitrail le sultan la regarde,
+Et caressant sa barbe avec sa main,
+Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde
+Et nul hors moi ne la voit dans son bain.
+
+Moi je la vois, lui répond, chose étrange!
+Sur l'arc du ciel un nuage accoudé;
+Je vois son sein vermeil comme l'orange
+Et son beau corps de perles inondé.
+
+Ahmed devint blême comme la lune,
+Prit son kandjar au manche ciselé
+Et poignarda sa favorite brune...
+Quant au nuage, il s'était envolé!
+
+
+
+
+LES COLOMBES.
+
+
+
+GHAZEL.
+
+
+Sur le coteau, là-bas où sont les tombes,
+Un beau palmier, comme un panache vert
+Dresse sa tête, où le soir les colombes
+Viennent nicher et se mettre à couvert.
+
+Mais le matin elles quittent les branches,
+Comme un collier qui s'égraine, on les voit
+S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,
+Et se poser plus loin sur quelque toit.
+
+Mon âme est l'arbre où tous les soirs comme elles
+De blancs essaims de folles visions
+Tombent des cieux, en palpitant des ailes,
+Pour s'envoler dès les premiers rayons.
+
+
+
+
+PANTOUM.
+
+
+Les papillons couleur de neige
+Volent par essaims sur la mer;
+Beaux papillons blancs, quand pourrai-je
+Prendre le bleu chemin de l'air?
+
+Savez-vous, ô belle des belles,
+Ma bayadère aux yeux de jais,
+S'ils me pouvaient prêter leurs ailes,
+Dites, savez-vous où j'irais?
+
+Sans prendre un seul baiser aux roses
+A travers vallons et forêts,
+J'irais à vos lèvres mi-closes,
+Fleur de mon âme, et j'y mourrais.
+
+
+
+
+TÉNÈBRES.
+
+
+Taisez-vous, ô mon coeur! taisez-vous, ô mon âme!
+Et n'allez plus chercher de querelles au sort;
+Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame.
+
+Mon coeur, ne battez plus, puisque vous êtes mort;
+Mon âme, repliez le reste de vos ailes,
+Car vous avez tenté votre suprême effort.
+
+Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles
+Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé,
+Comme au flanc d'un guerrier, deux blessures mortelles.
+
+Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé;
+Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,
+Votre souvenir être à jamais effacé!
+
+Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,
+Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs
+Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe.
+
+Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;
+On ne répandra pas les larmes argentées
+Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs.
+
+Votre convoi muet, comme ceux des athées,
+Sur le triste chemin rampera dans la nuit:
+Vos cendres sans honneur seront au vent jetées.
+
+La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit;
+Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve,
+Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit.
+
+Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve,
+Nul ne s'apercevra que vous soyez absens,
+Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve.
+
+Et le chaste secret du rêve de vos ans
+Périra tout entier sous votre tombe obscure
+Où rien n'attirera le regard des passants.
+
+Que voulez-vous? hélas! notre mère nature,
+Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés,
+Et pour les malvenus elle est avare et dure.
+
+Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés!
+L'occasion leur est toujours bonne et fidèle:
+Ils trouvent au désert des palais enchantés;
+
+Ils tettent librement la féconde mamelle;
+La chimère à leur voix s'empresse d'accourir,
+Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle;
+
+Les autres moins aimés, ont beau tordre et pétrir
+Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,
+Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir.
+
+S'il éclot quelque chose au milieu de leur vie,
+Une petite fleur sous leur pâle gazon,
+Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie,
+
+Un rayon de soleil, brille à leur horizon:
+Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage
+Avec un flot de pluie éteindra le rayon.
+
+L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage,
+Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment:
+Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.
+
+L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,
+Sur leur front découvert lâchera la tortue,
+Car ils doivent périr inévitablement.
+
+L'aigle manque son coup; quelque vieille statue,
+Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,
+Quitte son piédestal, les écrase et les tue.
+
+Le coeur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;
+Leur chien même les mord et leur donne la rage;
+Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.
+
+Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage,
+D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort:
+Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage.
+
+Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;
+Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule,
+Pour un pareil athlète est à peine assez fort.
+
+Après la vie obscure une mort ridicule;
+Après le dur grabat un cercueil sans repos
+Au bord d'un carrefour où la foule circule.
+
+Ils tombent inconnus de la mort des héros
+Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,
+Se fait effrontément un socle de leurs os.
+
+Sur son trône d'airain, le destin qui s'en raille,
+Imbibe leur éponge avec du fiel amer,
+Et la nécessité les tord dans sa tenaille.
+
+Tout buisson trouve un dard pour déchirer sa chair,
+Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,
+Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer.
+
+Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe,
+Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,
+Tout plomb vole à leur coeur et pas un seul n'échappe.
+
+La tombe vomira leur fantôme odieux.
+Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;
+Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.
+
+Cette histoire sinistre est votre propre histoire;
+O mon âme! ô mon coeur! peut-être même, hélas!
+La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.
+
+C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas
+De grands événements et des malheurs de drame,
+Une douleur qui chante et fait un grand fracas;
+
+Quelques fils bien communs en composent la trame,
+Et cependant elle est plus triste et sombre à voir
+Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame.
+
+Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir
+Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre
+Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?
+
+O vous que nul amour et que nul vin n'enivre!
+Frères désespérés, vous devez être prêts
+Pour descendre au néant où mon corps vous doit suivre!
+
+Le néant a des lits et des ombrages frais.
+La mort fait mieux dormir que son frère Morphée,
+Et les pavots devraient jalouser les cyprès.
+
+Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée!
+Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,
+Comme un Scythe captif qui supporte un trophée.
+
+Cesse de te raidir contre le sort jaloux,
+Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce,
+Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous.
+
+Le sable des chemins ne garde pas ta trace,
+L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur
+Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.
+
+Pour y graver un nom ton airain est bien dur;
+O Corinthe! et souvent froide et blanche Carrare,
+Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.
+
+Il faut un grand génie avec un bonheur rare
+Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,
+Et de ce double don le destin est avare.
+
+Hélas! et le poète est pareil à l'amant,
+Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale,
+Quelque rêve chéri caressé chastement.
+
+Eldorado lointain, pierre philosophale
+Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais,
+Un astre impérieux, une étoile fatale.
+
+L'étoile fuit toujours, ils lui courent après;
+Et, le matin venu, la lueur poursuivie,
+Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais.
+
+C'est une belle chose et digne qu'on l'envie
+Que de trouver son rêve au milieu du chemin,
+Et d'avoir devant soi le désir de sa vie.
+
+Quel plaisir quand on voit briller le lendemain
+Le baiser du soleil aux frêles colonnades
+Du palais que la nuit éleva de sa main!
+
+Il est beau, qu'un plongeur, comme dans les ballades,
+Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,
+Et perce triomphant les vitreuses arcades!
+
+Il est beau d'arriver où tendait votre essor,
+De trouver sa beauté, d'aborder à son monde,
+Et quand on a fouillé, d'exhumer un trésor.
+
+De faire, du plus creux de votre âme profonde,
+Jaillir votre pensée ou votre passion,
+D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;
+
+D'unir heureusement le rêve à l'action,
+D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue,
+Et de donner un trône à son ambition;
+
+D'arrêter, quand on veut, la fortune et sa roue,
+Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal
+Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.
+
+Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal;
+Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:
+Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.
+
+L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague,
+Montant les escaliers qui mènent à nos tours,
+Mêle aux chants du festin son chant confus et vague.
+
+Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds
+Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires
+S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.
+
+Sur les autels déserts des basiliques noires,
+Les saints désespérés, et reniant leur Dieu,
+S'arrachent à pleins poings, l'or chevelu des gloires.
+
+Le soleil désolé, penchant son oeil de feu,
+Pleure sur l'univers une larme sanglante;
+L'ange dit à la terre un éternel adieu.
+
+Rien ne sera sauvé, ni l'homme, ni la plante;
+L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;
+Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.
+
+Les plumes s'useront aux ailes du vautour,
+Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire,
+Et du monde vingt fois il refera le tour.
+
+Puis il retombera dans cette eau solitaire
+Où le rond de sa chute ira s'élargissant:
+Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.
+
+Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent.
+Ce sera, cette fois, un déluge sans arche;
+Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.
+
+Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche,
+Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux
+Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.
+
+Entendez-vous là-haut ces craquements affreux?
+Le vieil Atlas lassé retire son épaule
+Au lourd entablement de ce ciel ténébreux.
+
+L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;
+La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;
+L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle.
+
+Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel
+Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie,
+Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.
+
+Quand notre passion sera-t-elle finie?
+Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;
+La sueur rouge teint notre face jaunie.
+
+Assez comme cela nous avons trop souffert.
+De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice,
+Car pour nous racheter votre fils s'est offert.
+
+Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;
+Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,
+Et le prêtre demande un autre sacrifice.
+
+Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'agneau;
+Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée
+N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.
+
+Le Dieu ne viendra pas. L'Eglise est renversée.
+
+
+
+
+THÉBAIDE.
+
+
+Mon rêve le plus cher et le plus caressé,
+Le seul qui rie encor à mon coeur oppressé,
+C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,
+Dans une solitude inabordable, affreuse;
+Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra
+Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra,
+Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches,
+Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches;
+Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés,
+Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités;
+Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme,
+Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume
+Et boire la rosée à ton calice ouvert,
+O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert
+Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte!
+De non coeur dépeuplé je fermerais la porte
+Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir
+Du monde des vivants n'y pût pas revenir;
+J'effacerais mon nom de ma propre mémoire;
+Et de tous ces mots creux: Amour, Science et Gloire
+Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait,
+Pour y dormir ma nuit j'en ferais un chevet;
+Car je sais maintenant que vaut cette fumée
+Qu'au-dessus du néant pousse une renommée.
+J'ai regardé de près et la science et l'art:
+J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard;
+J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée
+L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée:
+Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon
+Impalpable, qui teint l'aile du papillon,
+Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance.
+Donc, reçois dans tes bras, ô douce somnolence,
+Vierge aux pâles couleurs, blanche soeur de la mort,
+Un pauvre naufragé des tempêtes du sort!
+Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,
+Egraine sur son front le pavot inodore,
+Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,
+Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.
+Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille,
+Faites taire les vents et bouchez son oreille,
+Pour qu'il n'entende pas le retentissement
+Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement
+Qu'en s'en allant au but où son destin la mène
+Sur le chemin du temps fait la famille humaine!
+
+Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;
+Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;
+J'ai les talons usés de battre cette route
+Qui ramène toujours de la science au doute.
+Assez, je me suis dit, voilà la question.
+
+Va, pauvre rêveur, cherche une solution
+Claire et satisfaisante à ton sombre problème,
+Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime;
+Mon beau prince danois marche les bras croisés,
+Le front dans la poitrine et les sourcils froncés,
+D'un pas lent et pensif arpente le théâtre,
+Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre,
+Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;
+Épuise ta vigueur en stériles efforts,
+Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie,
+Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie.
+C'est à ce degré-là que je suis arrivé.
+Je sens ployer sous moi mon génie énervé;
+Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,
+Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.
+
+Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr,
+Si dans un coin du coeur il éclot un désir,
+Lui couper sans pitié ses ailes de colombe,
+Être comme est un mort, étendu sous la tombe,
+Dans l'immobilité savourer lentement,
+Comme un philtre endormeur, l'anéantissement:
+Voilà quel est mon voeu, tant j'ai de lassitude,
+D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude,
+Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux
+Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux,
+Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes
+Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes.
+
+C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé,
+Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé
+Que ces vieux mendiants que jusques à la porte
+Le chien de la maison en grommelant escorte.
+C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir,
+Comme un petit enfant, je demande à dormir;
+Je veux dans le néant renouveler mon être,
+M'isoler de moi-même et ne plus me connaître;
+Et comme en un linceul, sans y laisser un seul pli,
+Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli.
+
+J'aimerais que ce fût dans une roche creuse,
+Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse,
+Comme dans les tableaux de _Salvator Rosa_,
+Où le pied d'un vivant jamais ne se posa;
+Sous un ciel vert, zébré de grands nuages fauves,
+Dans des terrains galeux clairsemés d'arbres chauves,
+Avec un horizon sans couronne d'azur,
+Bornant de tous côtés le regard comme un mur,
+Et dans les roseaux secs près d'une eau noire et plate
+Quelque maigre héron debout sur une patte.
+Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil
+Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil,
+Tendrait ses bras en pleurs, et du haut de la voûte
+Un maigre filet d'eau suintant goutte à goutte,
+Marquerait par sa chute aux sons intermittents
+Le battement égal que fait le coeur du temps.
+Comme la Niobé qui pleurait sur la roche,
+Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche,
+Je demeurerais là les genoux au menton,
+Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton,
+Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;
+Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;
+Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras,
+Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.
+
+C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère;
+Un couvent est un port qui tient trop à la terre;
+Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer
+Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer.
+Dût sombrer le navire avec toute sa charge,
+J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.
+Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent,
+Aux simples naufragés de l'âme, le couvent.
+A moi la solitude effroyable et profonde,
+par dedans, par dehors!
+
+ Un couvent, c'est un monde;
+On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit:
+La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit
+Passer au long du cloître une forme angélique;
+La cloche vous murmure un chant mélancolique;
+La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus
+Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus
+De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles,
+Volent les Chérubins en légions vermeilles.
+Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour,
+A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;
+L'extase vous remplit d'ineffables délices,
+Et vos coeurs parfumés sont comme des calices;
+Vous marchez entourés de célestes rayons
+Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons!
+
+Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître,
+Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître
+Dans le jardin fleuri de la mysticité,
+Les pétales d'argent du lis de pureté,
+Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales,
+Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles,
+Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés,
+Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés
+Senti des voluptés comparables aux vôtres!
+Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres!
+Quel amant a jamais, à l'âge où l'oeil reluit,
+Dans tout l'enivrement de la première nuit,
+Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme,
+Et baisé les pieds nus de la plus belle femme
+Avec la même ardeur que vous les pieds de bois
+Du cadavre insensible allongé sur la croix!
+Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide,
+Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide!
+Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,
+Dans un calice d'or perle le sang divin;
+Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes,
+Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,
+Qui se parent pour vous des couleurs des vitreaux
+Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux,
+Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:
+Nous n'avons que l'ivresse et vous avez l'extase.
+Nous, nos contentements dureront peu de jours,
+Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.
+Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,
+Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure,
+Vous achetez le ciel avec l'éternité.
+Malgré ta règle étroite et ton austérité,
+Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes
+S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes,
+Une tête de mort grimaçante pour nous
+Sourit à leur chevet du rire le plus doux;
+Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière,
+Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière,
+Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,
+Dans des transports divins, un coeur chaste et brûlant;
+Ils se baignent aux flots de l'océan de joie,
+Et sous la volupté leur âme tremble et ploie,
+Comme fait une fleur sous une goutte d'eau,
+Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau;
+Mais ils sont peu nombreux dans ce siècle incrédule
+Creux qui font de leur âme une lampe qui brûle,
+Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,
+Croire que tout s'est fait comme il était écrit.
+Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,
+Qui veillent sans lumière et combattent sans armes;
+Il est des malheureux qui ne peuvent prier
+Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier;
+Tous ne se baignent pas dans la pure piscine
+Et n'ont pas même part à la table divine:
+Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,
+Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.
+
+Aussi je me choisis un antre pour retraite
+Dans une région détournée et secrète
+D'où l'on n'entende pas le rire des heureux
+Ni le chant printanier des oiseaux amoureux,
+L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse,
+Car tout son m'importune et tout rayon me blesse,
+Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît,
+Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait
+Le buffle à qui l'on vient de percer la narine.
+De tous les sentiments croulés dans la ruine,
+Du temple de mon âme, il ne reste debout
+Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût.
+Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée;
+Ma tête de cheveux n'est pas découronnée;
+A peine vingt épis sont tombés du faisceau:
+Je puis derrière moi voir encor mon berceau.
+Mais les soucis amers de leurs griffes arides
+M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides
+Pour en faire une fosse à chaque illusion.
+Ainsi me voilà donc sans foi ni passion,
+Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre,
+Et dès le premier mot sachant la fin du livre.
+Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:
+Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui.
+Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires
+Plutôt que les enfants les estime les pères;
+Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;
+Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris
+Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,
+Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes
+Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul,
+Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul,
+Le moins accompagné sur la route du monde,
+Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde
+Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé;
+Celui dont le navire est le plus allégé
+D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette
+Quelque chose à la mer chaque jour de tempête,
+Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau
+Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau.
+L'univers décrépit devient paralytique,
+La nature se meurt, et le spectre critique
+Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier.
+Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?
+Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde
+Qui dois sonner là-haut la fanfare du monde?
+Toi, sablier du temps, que Dieu tient dans sa main,
+Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?
+
+
+
+
+ROCAILLE.
+
+
+Connaissez-vous dans le parc de Versailles,
+Une Naïade, oeil vert et sein gonflé;
+La belle habite un château de rocaille
+D'ordre toscan et tout vermiculé.
+
+Sur les coraux et sur les madrépores,
+Toute l'année elle dort dans les joncs;
+Dans le bassin, les grenouilles sonores,
+Chantent en choeur et font mille plongeons.
+
+La fête vient; la coquette Naïade
+S'éveille en hâte et rajuste ses noeuds,
+Se peigne et met ses habits de parade
+Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.
+
+Elle descend l'escalier, et sa queue
+En flots d'argent sur les marches la suit,
+La raide étoffe à trame blanche et bleue,
+A chaque pas derrière elle bruit.
+
+
+
+
+PASTEL.
+
+
+J'aime à vous voir en vos cadres ovales,
+Portraits jaunis des belles du vieux temps,
+Tenant en main des roses un peu pâles,
+Comme il convient à des fleurs de cent ans.
+
+Le vent d'hiver en vous touchant la joue
+A fait mourir vos oeillets et vos lis,
+Vous n'avez plus que des mouches de boue
+Et sur les quais vous gisez tout salis.
+
+Il est passé le doux règne des belles;
+La Parabère avec la Pompadour
+Ne trouveraient que des sujets rebelles,
+Et sous leur tombe est enterré l'amour.
+
+Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,
+Vous respirez vos bouquets sans parfums,
+Et souriez avec mélancolie
+Au souvenir de vos galants défunts.
+
+
+
+
+VATTEAU.
+
+
+Devers Paris, un soir, dans la campagne,
+J'allais suivant l'ornière d'un chemin,
+Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne
+Que ma douleur qui me donnait la main.
+
+L'aspect des champs était sévère et morne,
+En harmonie avec l'aspect des cieux,
+Rien n'était vert sur la plaine sans borne,
+Hormis un parc planté d'arbres très-vieux.
+
+Je regardai bien longtemps par la grille,
+C'était un parc dans le goût de Vatteau;
+Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,
+Sentiers peignés et tirés au cordeau.
+
+Je m'en allai, l'âme triste et ravie,
+En regardant j'avais compris cela,
+Que j'étais près du rêve de ma vie,
+Que mon bonheur était enfermé là.
+
+
+
+
+LE TRIOMPHE DE PLUTARQUE.
+
+
+
+A Louis Boulanger.
+
+
+Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre;
+Je marchais en aveugle et tâtant le chemin,
+Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.
+
+Mon conducteur céleste avait quitté ma main,
+J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire,
+Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin.
+
+La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,
+La noble dame à qui j'ai donné mon amour,
+Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire.
+
+Béatrix, dans les cieux, avait fui sans retour,
+Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire,
+Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour.
+
+A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire
+Quel deuil j'avais au coeur et quel chagrin amer
+D'être ainsi confiné dans la demeure noire.
+
+Sur ma tête pesait la coupole de fer,
+Et je sentais partout, comme une mer glacée,
+Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.
+
+Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée,
+Comme fait dans sa cage un captif impuissant,
+Fouettait le mur d'airain de son aile brisée.
+
+Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,
+Et quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière
+M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.
+
+Sur mon oeil ébloui palpitait ma paupière
+Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler;
+On m'eût pris, à me voir, pour un homme de pierre.
+
+Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,
+Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture
+Qu'un rayon de soleil faisait étinceler.
+
+Comme sur un balcon, une riche tenture
+Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer
+Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature.
+
+Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air,
+Se crêpaient mollement et faisaient une frange,
+Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther.
+
+Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange,
+Les grands pins balançant leur large parasol
+Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange.
+
+Une grêle de fleurs jonchait partout le sol,
+Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes,
+Des papillons peureux suspendus dans leur vol.
+
+Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes,
+Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant,
+Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes.
+
+Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant,
+Avec ses bras de lis environnant la terre,
+Aux avances des fleurs répondait doucement.
+
+Afin de célébrer le solennel mystère,
+La nature avait mis son plus riche manteau.
+Les éléments joyeux faisaient trève à leur guerre.
+
+O miracle de l'art! ô puissance du beau!
+Je sentais dans mon coeur se redresser mon âme
+Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau.
+
+L'ombre se dissipait. La belle et noble dame,
+Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts,
+M'engageait à monter par l'escalier de flamme.
+
+Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs,
+Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes,
+Et les échos charmés disaient des fins de vers.
+
+Beau cygne italien, roi des amours fidèles,
+Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux
+Semble un roucoulement de blanches tourterelles.
+
+Figure à l'air pensif, et toujours à genoux;
+Les mains jointes devant ton idole muette,
+Te voilà donc vivante et revenue à nous!
+
+Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte,
+Le camail écarlate encadre ton front pur
+Et marque austèrement l'ovale de ta tête.
+
+Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur,
+Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde,
+Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.
+
+Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde;
+Tout l'univers pour toi pivote sur un nom
+Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.
+
+Sous le laurier mystique et le divin rayon,
+Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige,
+Entre la rêverie et l'inspiration.
+
+Un choeur harmonieux autour de toi voltige,
+C'est la chaste Uranie avec son globe bleu,
+Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige,
+
+Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'oeil en feu,
+C'est Clio belle et simple en son manteau sévère;
+Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu.
+
+Les Grâces, dénouant leur ceinture légère,
+Dansent derrière toi, sur le char triomphal;
+A l'égal d'un César le monde te révère.
+
+A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,
+Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes,
+D'écarlate et d'hermine inonder son cheval.
+
+Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes,
+Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers,
+Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;
+
+De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers,
+Soufflent allègrement aux bouches des trompettes
+Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers.
+
+Sur le devant du char les filles les mieux faites,
+Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté,
+Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.
+
+Tu viens du Capitole où César est monté;
+Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque,
+Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté.
+
+Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque,
+Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein.
+Tu n'as jamais flatté, ni peuple ni monarque.
+
+Jamais on ne te vit, en guise de tocsin,
+Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes,
+Ton rôle fut toujours pacifique et serein.
+
+Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes,
+Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts,
+Des Alpes tout là bas bleuir les hautes cimes.
+
+Et penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs
+Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure;
+Avec les rossignols tu gazouilles des vers.
+
+Car toujours, dans ton coeur, vibre un écho sonore,
+Et toujours sur ta bouche on entend palpiter
+Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore.
+
+Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter,
+C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes,
+Et le monde à genoux les devrait écouter.
+
+Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites,
+Les tigres tachetés et les grands lions roux
+Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes.
+
+Les dragons s'en venaient d'un air timide et doux,
+De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire,
+Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.
+
+Faire sortir les ours de leur caverne noire;
+En agneaux caressants transformer les lions,
+O poëtes! voilà la véritable gloire;
+
+Et non pas de pousser à des rébellions
+Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme,
+Que l'on déchaîne au jour des révolutions.
+
+Sur l'autel idéal, entretenez la flamme,
+Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,
+Par l'admiration et l'amour de la femme;
+
+Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau,
+Mettez l'idée au fond de la forme sculptée
+Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau;
+
+Que votre douce voix, de Dieu même écoutée,
+Au milieu du combat jetant des mots de paix,
+Fasse tomber les flots de la foule irritée.
+
+Que votre poésie, aux vers calmes et frais,
+Soit pour les coeurs souffrants, comme ces cours d'eau vive
+Où vont boire les cerfs, dans l'ombre des forêts.
+
+Faites de la musique avec la voix plaintive
+De la création et de l'humanité,
+De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.
+
+Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté
+Vous représentera dans une immense toile,
+Sur un char triomphal par un peuple escorté.
+
+Et vous aurez au front la couronne et l'étoile!
+
+
+
+
+MELANCHOLIA.
+
+
+J'aime les vieux tableaux de l'école allemande;
+Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande,
+Pâles comme le lis, blondes comme le miel,
+Les genoux sur la terre, et le regard au ciel,
+Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine,
+Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine,
+Les chérubins joufflus au plumage d'azur,
+Nageant dans l'outremer sur un filet d'eau pur;
+Les grands anges tenant la couronne et la palme;
+Tout ce peuple mystique au front grave, à l'oeil calme,
+Qui prie incessamment dans les Missels ouverts,
+Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts.
+Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise,
+Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse:
+Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement
+Arrondir cette forme et ce linéament;
+Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale
+Tant de simplicité pieuse et virginale;
+Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux,
+Plus d'amour dans son coeur et plus d'azur aux cieux;
+Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes
+Couler plus doucement l'or de ses tresses blondes.
+Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté,
+Ce cachet de candeur et de sérénité.
+Leur bouche rit souvent d'un sourire profane,
+Et parfois sous la vierge on sent la courtisane,
+On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina,
+Avait, passé la nuit, chez la Fornarina.
+Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique,
+Ils ont parfaitement compris la Basilique;
+Rien de grossier en eux, rien de matériel;
+Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.
+Seuls ils ont le secret de ces divins sourires
+Si frais, épanouis aux lèvres des martyres;
+Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,
+Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,
+Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme,
+Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome.
+Auprès d'Albert Durer Raphaël est païen:
+C'est la beauté du corps, c'est l'art italien,
+Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,
+Qui met entre les bras de la Vénus antique,
+Au lieu de Cupidon, le divin Bambino;
+Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino,
+Ni le Caro Dolci, ni Corrége, ni Guide,
+L'antiquité profane est le fil qui les guide;
+Apollon sert de type à l'ange saint Michel;
+Le Jupiter tonnant devient Père Éternel;
+La tunique latine est taillée en étole,
+Et l'on fait une église avec le Capitole.
+J'en excepte pourtant Cimabué, Giotto,
+Et les maîtres Pisans du vieux Campo Santo.
+Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,
+Entre des cardinaux et des filles de joie;
+Dans des villa de marbre, aux chansons des castrats,
+Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats.
+C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage,
+Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;
+C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité,
+Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité;
+Leur atelier à tous était le cimetière,
+Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière.
+Puis, quand leurs doigts raidis laissaient choir les pinceaux,
+On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.
+Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture,
+Les mains jointes, tout droits, dans la même posture
+De contemplation extatique où sont peints,
+Sur les fresques du mur, leurs anges et leurs saints.
+Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche,
+Et leur oeuvre toujours, quoique barbare et gauche,
+Même à nos yeux savants reluit d'une beauté
+Toute jeune de charme et de naïveté.
+Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance
+Brille ineffablement quelque haute espérance;
+L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend
+Pour revoler aux cieux que le suprême instant.
+Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée
+Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée;
+L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul,
+Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.
+C'est que la vie alors de croyance était pleine,
+C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine
+De quelque ange attardé s'en retournant au ciel;
+C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel;
+C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise,
+Et que sur chaque roche une cellule assise
+Cachait un fou sublime, insensé de la Croix;
+Le désert se peuplait de lueurs et de voix;
+Dans toute obscurité rayonnait un mystère,
+On aimait, et le ciel descendait sur la terre.
+Gothique Albert Durer, oh! que profondément
+Tu comprenais cela dans ton coeur d'Allemand!
+Que de virginité, que d'onction divine
+Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine!
+Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit!
+Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit,
+Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,
+Et qui se lit partout dans ton oeuvre, ô grand maître!
+C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part,
+D'autre amour dans le coeur que celui de ton art;
+C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries
+L'ovale gracieux de tes belles Maries,
+O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien!
+Comme de Raphaël et comme de Titien,
+Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse.
+Tout terrestre désir devant elle s'apaise,
+Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,
+Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu.
+Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,
+Tu ne fais pas soûler dans de sales orgies,
+L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté
+Pour que l'on crût encore à la sainte beauté.
+Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse;
+Mais, le coeur inondé d'une austère tristesse,
+Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix,
+En Allemand naïf, en honnête bourgeois,
+Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique;
+Et ton talent caché, comme une fleur mystique,
+Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,
+Répandait ses parfums et s'épanouissait.
+Il me semble te voir au coin de ta fenêtre
+Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre.
+L'ogive encadre un fond bleuissant d'outremer,
+Comme dans tes tableaux; ô vieil Albert Durer!
+Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches,
+Et découpe ses toits aux silhouettes sèches,
+Toi, le coude au genou, le menton dans la main,
+Tu rêves tristement au pauvre sort humain:
+Que pour durer si peu la vie est bien amère,
+Que la science est vaine et que l'art est chimère,
+Que le Christ, à l'éponge, a laissé bien du fiel,
+Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel;
+Et l'âme d'amertume et de dégoût remplie,
+Tu t'es peint, ô Durer! dans ta mélancolie,
+Et ton génie en pleurs te prenant en pitié,
+Dans sa création t'a personnifié.
+Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde,
+Plus plein de rêverie et de douleur profonde
+Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos,
+Dans l'immobilité du plus complet repos.
+Son vêtement drapé d'une façon austère,
+Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère;
+Son front est couronné d'ache et de nénuphar;
+Le sang n'anime pas son visage blafard;
+Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie
+Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie,
+Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.
+Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord,
+Son regard dans son oeil brille comme une lampe,
+Et convulsivement sa main presse sa tempe.
+Sans ordre autour de lui mille objets sont épars,
+Ce sont des attributs de sciences et d'arts;
+La règle et le marteau, le cercle emblématique,
+Le sablier, la cloche et la table mystique,
+Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom;
+Cependant c'est un ange et non pas un démon.
+Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture,
+Lui sert à crocheter les secrets de nature.
+Il a touché le fond de tout savoir humain;
+Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin,
+Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre,
+Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre,
+Il est triste; et son chien, de le suivre lassé,
+Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé.
+Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne,
+Le vieux père Océan lève sa face morne,
+Et dans le bleu cristal de son profond miroir,
+Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir.
+Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole,
+Porte écrit dans son aile ouverte en banderolle:
+MÉLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis,
+Est un enfant dont l'oeil, voilé sous de longs cils,
+Laisse le spectateur dans le doute s'il veille,
+Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille.
+Voilà comme Durer, le grand maître allemand,
+Philosophiquement et symboliquement,
+Nous a représenté, dans ce dessin étrange,
+Le rêve de son coeur sous une forme d'ange.
+Notre mélancolie, à nous, n'est pas ainsi;
+Et nos peintres la font autrement. La voici:
+--C'est une jeune fille et frêle et maladive,
+Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive,
+Comme un wergeis-mein-nicht que le vent a courbé;
+Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé,
+Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule,
+Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule;
+Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau,
+Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau.
+La brise à plis légers fait voler son écharpe,
+Et vibrer en passant les cordes de sa harpe;
+Un album, un roman près d'elle sont ouverts:
+Car la mode la suit jusque dans ses déserts.
+Notre Mélancolie est petite-maîtresse,
+Elle prend des grands airs, elle fait la princesse;
+Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault;
+Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut;
+Son groom ne pèse pas plus de soixante livres;
+C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,
+Cause fort bien musique, et peinture pas mal;
+Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal;
+Poitrinaire tout juste assez pour être artiste,
+Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.
+On ne la verra pas enterrer tristement
+Dans quelque Sierra son teint pâle et charmant,
+Ses grâces de malade et ses petites mines;
+Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines,
+Promener loin du bruit ses méditations:
+Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions,
+Il faut que les journaux en puissent rendre compte;
+Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte;
+Avec chaque soupir elle souffle un roman;
+Elle meurt; mais ce n'est que littérairement.
+Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde;
+Et si son front de nacre est coupé d'une ride,
+Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort:
+Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort.
+Mais c'est que de Paris une robe attendue
+Arrive chiffonnée et de taches perdue.
+Ah! quelle différence, et que près de ces vieux
+Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux,
+Comme un vin qui s'aigrit s'est tourné dans nos veines;
+Rien ne vit plus en nous, nos amours et nos haines
+Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur,
+Chez qui la tête semble avoir pompé le coeur.
+La passion est morte avec la foi; la terre
+Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire,
+Et se suspend encore aux lèvres du soleil;
+Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil
+Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes,
+Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes.
+D'en-bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu,
+Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu.
+Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,
+Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.
+Nous sommes le Gemmi, le reflet du passé
+Brille encor sur nos fronts. Ce reflet effacé,
+Il ne restera plus qu'une neige incolore;
+Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore,
+Les glaciers de nouveau se mettront à fumer,
+Et l'incendie éteint pourra se rallumer;
+Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,
+Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle.
+De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas
+Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,
+Et le siècle futur s'asseyant sur la pierre
+De notre siècle, à nous, et la voyant entière,
+Joyeux, ne dira pas: il est ressuscité;
+Et dans sa gloire au ciel, comme Christ remonté.
+
+
+
+
+NIOBÉ.
+
+
+Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre,
+Le menton dans la main et le coude au genou,
+Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre,
+Pleure éternellement sans relever le cou.
+
+Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue?
+A quel puits de douleur tes yeux puisent-ils l'eau?
+Et que souffres-tu donc dans ton coeur de statue,
+Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau?
+
+Tes larmes en tombant du coin de ta paupière,
+Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit,
+Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre
+Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit.
+
+O symbole muet de l'humaine misère,
+Niobé sans enfants, mère des sept douleurs,
+Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire;
+Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs?
+
+
+
+
+CARIATIDES.
+
+
+Un sculpteur m'a prêté l'oeuvre de Michel-Ange,
+La chapelle sixtine et le grand jugement;
+Je restai stupéfait à ce spectacle étrange
+Et me sentis ployer sous mon étonnement.
+
+Ce sont des corps tordus dans toutes les postures,
+Des faces de lion avec des cols de boeuf,
+Des chairs comme du marbre et des musculatures
+A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf.
+
+Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes,
+Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts,
+La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes;
+Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts?
+
+C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide;
+Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos,
+Sous un entablement, jamais Cariatide
+Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux.
+
+
+
+
+LA CHIMÈRE.
+
+
+Une jeune chimère, aux lèvres de ma coupe,
+Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux
+Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe
+Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.
+
+Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule;
+La voyant s'envoler je sautai sur ses reins;
+Et faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule,
+J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.
+
+Elle se démenait, hurlante et furieuse,
+Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux;
+Alors elle me dit d'une voix gracieuse,
+Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous?
+
+Par-delà le soleil et par-delà l'espace,
+Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité;
+Mais avant d'être au but ton aile sera lasse:
+Car je veux voir mon rêve en sa réalité.
+
+
+
+
+LA DIVA.
+
+
+On donnait à Favart _Mosé_. Tamburini,
+Le basso cantante, le ténor Rubini,
+Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle
+Quand on l'eût élargie et faite colossale,
+Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala,
+N'aurait pu contenir son public ce soir-là.
+Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître,
+Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître.
+Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais,
+Et je n'avais pas vu le _Moïse_ français;
+Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie,
+Fausse toute musique; et la note hardie,
+Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol,
+Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol.
+J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine,
+Pour contenir mon coeur plein d'extase divine;
+Mes artères chantant avec un sourd frisson,
+Mon oreille tendue et buvant chaque son,
+Attentif, comme au bruit de la grêle fanfare,
+Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare;
+Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient,
+A force d'applaudir les gants blancs se rompaient;
+Et la toile tomba. C'était le premier acte.
+Alors je regardai; plus nette et plus exacte,
+A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits,
+Chaque tête à son tour passait avec ses traits.
+Certes, sous l'éventail et la grille dorée,
+Roulant, dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée,
+Au reflet des joyaux, au feu des diamants,
+Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements,
+J'en vis plus d'une belle et méritant éloge,
+Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge
+J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord,
+La loge lui formant un cadre de son bord,
+Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione,
+Moins la fumée antique et moins le vernis jaune,
+Car elle se tenait dans l'immobilité,
+Regardant devant elle avec simplicité,
+La bouche épanouie en un demi-sourire,
+Et comme un livre ouvert son front se laissant lire;
+Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés
+Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés.
+Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle;
+Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle;
+Pas d'oeillade hautaine ou de grand air vainqueur,
+Rien que le repos d'âme et la bonté de coeur.
+Au bout de quelque temps, la belle créature,
+Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture:
+Le col un peu penché, le menton sur la main,
+De façon à montrer son beau profil romain,
+Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces
+Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses.
+Tout perdait son éclat, tout tombait à côté
+De cette virginale et sereine beauté;
+Mon âme tout entière à cet aspect magique,
+Ne se souvenait plus d'écouter la musique,
+Tant cette morbidezze et ce laisser-aller
+Était chose charmante et douce à contempler,
+Tant l'oeil se reposait avec mélancolie
+Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie.
+Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours
+Même au _parlar Spiegar_, je regardai toujours;
+J'admirais à part moi la gracieuse ligne
+Du col se repliant comme le col d'un cygne,
+L'ovale de la tête et la forme du front,
+La main pure et correcte, avec le beau bras rond;
+Et je compris pourquoi, s'exilant de la France,
+Ingres fit si longtemps ses amours de Florence.
+Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau;
+Ces formes sans puissance et cette fade peau
+Sous laquelle le sang ne court, que par la fièvre
+Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre;
+Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard
+M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art.
+J'avais dit: l'art est faux, les rois de la peinture
+D'un habit idéal revêtent la nature.
+Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments,
+N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants,
+J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française,
+Raphaël a menti comme Paul Véronèse!
+Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien
+Le marbre grec doré par l'ambre italien
+L'oeil de flamme, le teint passionnément pâle,
+Blond comme le soleil, sous son voile de hâle,
+Dans la mate blancheur, les noirs sourcils marqués,
+Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués,
+Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes;
+Et tous les nobles traits de vos saintes estampes,
+Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté,
+C'est la vie elle-même et la réalité.
+Votre Madone est là; dans sa loge elle pose,
+Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause;
+Elle reste immobile et sous le même jour,
+Gardant comme un trésor l'harmonieux contour.
+Artistes souverains, en copistes fidèles,
+Vous avez reproduit vos superbes modèles!
+Pourquoi découragé par vos divins tableaux,
+Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux,
+Et pris pour vous fixer le crayon du poëte,
+Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète,
+Doux fantômes bercés dans les bras du désir,
+Formes que la parole en vain cherche à saisir!
+Pourquoi lassé trop tôt dans une heure de doute,
+Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route!
+Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté,
+Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté,
+Et l'épithète creuse et la rime incolore.
+Ah! combien je regrette et comme je déplore
+De ne plus être peintre, en te voyant ainsi
+A _Mosé_, dans ta loge, ô Julia Grisi!
+
+
+
+
+APRÈS LE BAL.
+
+
+Adieu, puisqu'il le faut; adieu, belle nuit blanche,
+Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!
+Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche,
+Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.
+
+Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles,
+Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés;
+O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles,
+Cache tes bras de nacre au vent froid exposés.
+
+Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes,
+Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais,
+N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes,
+Qui halète à la porte et souffle son air frais.
+
+Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses,
+Sur la tombe du bal, jetez à pleines mains
+Vos colliers défilés, vos parures soyeuses,
+Vos dahlias flétris et vos pâles jasmins.
+
+Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve;
+La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui;
+C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève,
+C'est le plus triste jour de tous; c'est aujourd'hui.
+
+O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues,
+Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied,
+D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues,
+Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied.
+
+Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare,
+Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu
+Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare,
+Comme un cheval que fouille un éperon pointu?
+
+Hier, j'étais heureux. J'étais. Mot doux et triste!
+Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir.
+Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe,
+Il le faut embaumer avec le souvenir.
+
+J'étais. Je ne suis plus. Toute la vie humaine
+Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent.
+Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène
+Au bonheur d'autrefois regretté si souvent.
+
+Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre.
+Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau
+Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre,
+La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau.
+
+Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore,
+Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit,
+Et mon coeur effeuillé peut refleurir encore;
+Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.
+
+Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule,
+Nous faisant dans notre âme une chaste Oasis,
+Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule,
+Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.
+
+Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque,
+De quelle passion ta figure vivait,
+Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque,
+Réalisait, en toi, tout ce qu'elle rêvait.
+
+Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate,
+Je posais sur ta bouche un sourire charmant,
+Et sur ta joue en fleur, la pourpre délicate
+Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.
+
+Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle,
+Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux,
+Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle,
+S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux.
+
+Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride,
+Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,
+Au lieu de marque rose, une tache livide
+Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.
+
+Car si la face humaine est difficile à lire,
+Si déjà le front nu ment à la passion,
+Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire
+Si vraiment la pensée est soeur de l'action?
+
+Et cependant, malgré cette pensée amère,
+Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant;
+Jamais rêve d'été, jamais blonde chimère,
+Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement.
+
+Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées,
+Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur,
+Comme au sortir du bain, les péris et les fées,
+Luire des seins d'argent et des cols en sueur.
+
+Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine,
+Passer et repasser comme une aile d'oiseau,
+Plus suave en odeur que n'est la marjolaine
+Ou le muguet des bois, au temps du renouveau.
+
+O nuit! aimable nuit! soeur de Luna la blonde,
+Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel,
+Endormeuse des maux et des soucis du monde,
+J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel.
+
+Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse,
+Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'amour,
+Fais-moi, sous ton manteau, voir encor ma maîtresse,
+Et je brise l'autel d'Apollo, dieu du jour.
+
+
+
+
+TOMBÉE DU JOUR.
+
+
+Le jour tombait, une pâle nuée,
+Du haut du ciel laissait nonchalamment
+Dans l'eau du fleuve à peine remuée,
+Tremper les plis de son blanc vêtement.
+
+La nuit parut, la nuit morne et sereine,
+Portant le deuil de son frère le jour,
+Et chaque étoile à son trône de reine,
+En habits d'or s'en vint faire sa cour.
+
+On entendait pleurer les tourterelles,
+Et les enfants rêver dans leurs berceaux,
+C'était dans l'air comme un frôlement d'aile,
+Comme le bruit d'invisibles oiseaux.
+
+Le ciel parlait à voix basse à la terre,
+Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu,
+Et répétaient un acte du mystère;
+Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu.
+
+
+
+
+LA DERNIÈRE FEUILLE.
+
+
+Dans la forêt chauve et rouillée,
+Il ne reste plus au rameau
+Qu'une pauvre feuille oubliée,
+Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.
+
+Il ne reste plus dans mon âme
+Qu'un seul amour pour y chanter,
+Mais le vent d'automne qui brame,
+Ne permet pas de l'écouter.
+
+L'oiseau s'en va, la feuille tombe,
+L'amour s'éteint, car c'est l'hiver;
+Petit oiseau, viens sur ma tombe,
+Chanter, quand l'arbre sera vert!
+
+
+
+
+LE TROU DU SERPENT.
+
+
+Au long des murs, quand le soleil y donne,
+Pour réchauffer mon vieux sang engourdi;
+Avec les chiens, auprès du lazarrone,
+Je vais m'étendre à l'heure de midi.
+
+Je reste là sans rêve et sans pensée,
+Comme un prodigue à son dernier écu,
+Devant ma vie, aux trois quarts dépensée,
+Déjà vieillard et n'ayant pas vécu.
+
+Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime,
+Mon âme usée abandonne mon corps,
+Je porte en moi le tombeau de moi-même,
+Et suis plus mort que ne sont bien des morts.
+
+Quand le soleil s'est caché sous la nue,
+Devers mon trou, je me traîne en rampant,
+Et jusqu'au fond de ma peine inconnue,
+Je me retire aussi froid qu'un serpent.
+
+
+
+
+LES VENDEURS DU TEMPLE.
+
+
+
+I.
+
+
+Il est par les faubourgs, un ramas de maisons
+Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons
+Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue
+Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.
+Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris,
+Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris,
+Que ne sont ces maisons laides et rechignées.
+Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées;
+Le toit pleure toujours comme un oeil chassieux,
+Les murs bâtis d'hier semblent déjà tout vieux;
+Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale,
+Ils sont tout bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale,
+Pareils à des vieillards de débauche pourris,
+Ruines sans grandeur et dignes de mépris.
+Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne,
+Un lange sale au poing sort de chaque lucarne.
+Ce ne sont sur le bord des fenêtres, que pots,
+Matelas à sécher, guenilles et drapeaux,
+Si que chaque maison, dépassant ses murailles,
+A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.
+
+Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis,
+Leurs femmes mettent bas et leur font des petits
+Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères,
+Comme sous un fumier grouille un noeud de vipères.
+Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,
+On les voit barbotter pareils à des pourceaux;
+On les voit scrophuleux, noués et culs-de-jattes,
+Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes,
+Descendre en trébuchant quelque raide escalier
+Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.
+D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie,
+Sucent une mamelle épuisée et tarie,
+Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix
+Un ignoble refrain en ignoble patois.
+Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude,
+A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde,
+Le corps entortillé dans un pâle lambeau,
+Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.
+Aucun soleil jamais ne dore ces fronts haves,
+Nul rayon ne descend en ces affreuses caves
+Et n'y jette à travers la noire humidité
+Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été.
+Une odeur de prison et de maladrerie,
+Je ne sais quel parfum de vieille juiverie
+Vous écoeure en entrant et vous saisit au nez.
+Des vivants comme nous sont pourtant condamnés
+A respirer cet air aux miasmes méphitiques,
+Ainsi qu'en exhalaient les avernes antiques;
+Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,
+C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus,
+Ils sont déshérités de toute la nature,
+Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.
+Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?
+Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais
+Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,
+Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète;
+Certes ce n'était pas dans le dessein pieux
+De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux.
+Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie
+Et je dis anathème, à cette race impie.
+
+
+
+II.
+
+
+Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,
+Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.
+Moins l'aile et le bec d'aigle ils sont en tout semblables
+Aux avares griffons dont nous parlent les fables,
+Et veillent accroupis sans cligner leurs yeux verts,
+Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts
+Pour y chercher de l'or, ils vous fendraient le ventre;
+Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,
+Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,
+Arracher vos clous d'or, portes du paradis!
+Et pour les faire fondre en vos cavernes noires,
+Anges et chérubins ils vous prendraient vos gloires.
+
+Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,
+Un moyen d'imposer ses volontés à tous,
+Et de faire fleurir sa libre fantaisie
+Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.
+L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil,
+Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,
+Un sérail à choisir, de belles courtisanes,
+Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes;
+Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,
+Une collection de grands maîtres anciens,
+L'impérial tokay, côte à côte en sa cave,
+Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.
+L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal,
+L'anneau de Salomon, le talisman fatal,
+Qui, forçant à venir les démons et les anges,
+Fait les réalités de nos rêves étranges.
+Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion;
+Le seul bonheur pour eux c'est la possession;
+Comme un vieil impuissant aime une jeune fille;
+Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille,
+Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor
+Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.
+
+Les choses de ce monde et les choses divines,
+Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,
+Ils ne respectent rien et vont détruisant tout.
+Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout,
+Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies
+Des générations dans le temps endormies.
+Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or
+Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.
+Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,
+Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,
+Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,
+L'ange du tabernacle et les châsses des saints,
+Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées
+Gisent au fond des cours à pleines charretées;
+Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois
+Que des débris d'autel et des morceaux de croix.
+C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine,
+Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine,
+Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron,
+Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron;
+L'épine de son dos est collée à son ventre,
+Son épaule est convexe et sa poitrine rentre,
+Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs;
+Comme un bissac de pauvre à chacun de ses flancs,
+Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;
+On peut compter les fils de sa robe de bure,
+Et quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais;
+Ses manches laissent voir ses coudes violets;
+Elle claque du bec comme fait la cigogne,
+Et quand elle remue et vaque à sa besogne,
+On entend ses os secs à chaque mouvement,
+Comme un gond mal graissé rendre un sourd grincement.
+
+
+
+III.
+
+
+Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire,
+Hyènes du passé, vrais chakals de l'histoire,
+C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts,
+Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers,
+Et qui ne laissez pas debout une colonne
+Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne.
+Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel,
+Par tout ce que mon coeur peut contenir de fiel.
+Soyez maudits!
+
+ Jamais déluge de barbares,
+Ni Huns, ni Visigoths, ni Russiens, ni Tartares,
+Non, Genseric jamais; non, jamais Attila,
+N'ont fait autant de mal que vous en faites là;
+Quand ils eurent tué la ville aux sept collines,
+Ils laissèrent au corps son linceul de ruines.
+Ils détruisaient, car telle était leur mission,
+Mais ne spéculaient pas sur leur destruction.
+C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues,
+Près de leurs piédestaux moisissent abattues;
+Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau
+Laisse une cicatrice au front de tout château;
+
+C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles,
+Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;
+Vous qui déshabillez les saintes et les saints,
+Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitreaux peints
+Et rompez les clochers, comme une jeune fille
+Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille;
+C'est à cause de vous que l'on dit des Français:
+Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais.
+Encor, si vous étiez la vieille bande noire!
+Mais vous êtes venus bien après la victoire.
+Vous becquetez le corps que d'autres ont tué;
+Vous avez attendu que sa chair ait pué,
+Avant que de tomber sur le géant à terre,
+Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,
+Par une nuit sans lune, où le firmament noir,
+N'avait pas un seul oeil entr'ouvert pour vous voir,
+Vous avez abattu votre vol circulaire
+Et porté tout joyeux la charogne à votre aire.
+Les bons et braves chiens, lors que le cerf est mort,
+S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,
+Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre,
+Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre;
+Et les bassets trapus, arrivés les derniers,
+Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.
+Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée;
+Par les chiens courageux aux lâches préparée.
+Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,
+Et dérobent l'argent dans les poches des morts.
+
+O fille de Satan, ô toi, la vieille bande,
+Comme ta mission, tu fus horrible et grande.
+Je ne sais quelle rude et sombre majesté,
+Drape sinistrement ta monstruosité;
+Une fausse auréole autour de toi rayonne
+Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.
+Des nerfs herculéens se tordent à tes bras,
+L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;
+Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,
+Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes.
+C'est toi qui commença ce périlleux duel
+Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;
+Et quand tu secouais de tes mains insensées,
+Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées;
+On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,
+En signe de douleur allait pleurer le sang;
+On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie
+Et reluire à son front une auréole vraie,
+Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing
+Après l'avoir frappé ne se séchassent point.
+Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,
+Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;
+On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,
+Et quel foudre il gardait à ces insultes-là.
+Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,
+Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle;
+Et comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,
+Les anges effarés quittèrent leurs arceaux;
+Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes
+Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,
+Leur oeil de diamant et leurs lances de feu,
+A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu,
+La première et sans peur tu mis la main sur l'arche,
+Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche,
+Sans savoir si le sol tout d'un coup sur leurs pas,
+En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.
+Tu fus la poésie et l'idéal du crime;
+Tu détrônais Jésus de son gibet sublime,
+Comme Louis Capet de son fauteuil de roi.
+La vieille monarchie avec la vieille foi
+Râlait entre tes bras, toute bleue et livide,
+Comme autrefois Anthée aux bras du grand Alcide.
+Et le Christ et le roi sous tes puissants efforts,
+Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts.
+Au seul bruit de tes pas les noires basiliques
+Tremblottaient de frayeur sous leurs chapes gothiques;
+Leurs genoux de granit sous elles se ployaient,
+Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient;
+Le dragon se tordant au bout de la gouttière,
+Tâchait de dégager ses ailerons de pierre,
+Les anges et les saints pleuraient dans les vitreaux;
+Les morts se retournant au fond de leurs tombeaux,
+Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes,
+Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes.
+Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens,
+Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens;
+Tu descendais sans peur sous les funèbres porches;
+Les spectres éblouis aux lueurs de tes torches,
+Fuyaient échevelés en poussant des clameurs.
+Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs,
+Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue,
+Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue;
+Et quand tu soulevais de ton doigt curieux
+Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux,
+Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage,
+A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,
+Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer
+Venait les emporter dans ses griffes de fer.
+L'épouvante crispait leur bouche violette,
+Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,
+Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi
+Que pour guillotiner un véritable roi.
+Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes,
+Toutes les sommités, têtes de rois et dômes,
+Devaient fatalement tomber sous ton marteau,
+Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;
+Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée,
+Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée,
+Coulait et te faisait une pourpre à ton tour.
+O tueuse de rois, souveraine d'un jour!
+Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme,
+Mais tu gardais au moins la majesté du crime,
+Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,
+Et si tu profanais les cadavres des rois,
+C'était pour te venger et non pas pour leur prendre
+Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!
+
+
+
+
+A UN JEUNE TRIBUN.
+
+
+Ami, vous avez beau, dans votre austérité,
+N'estimer chaque objet que par l'utilité,
+Demander tout d'abord à quoi tendent les choses
+Et les analyser dans leurs fins et leurs causes;
+Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun
+Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun;
+Il est dans la nature, il est de belles choses,
+Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,
+Des poëtes rêveurs et des musiciens
+Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens,
+Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,
+Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,
+Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,
+Écoutent le récit de leurs amours naïfs.
+Il est de ces esprits qu'une façon de phrase,
+Un certain choix de mots tient un jour en extase,
+Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin
+Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain;
+D'autres seront épris de la beauté du monde,
+Et du rayonnement de la lumière blonde;
+Ils resteront des mois assis devant des fleurs,
+Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs;
+Un air de tête heureux, une forme de jambe,
+Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,
+Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.
+Qu'importent à ceux-là les affaires du temps
+Et le grave souci des choses politiques!
+Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques
+Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns
+Que leur font vos discours, magnanimes tribuns!
+Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses.
+Les antiques Vénus, aux gracieuses poses,
+Que l'on voit, étalant leur sainte nudité,
+Réaliser en marbre un rêve de beauté,
+Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde,
+Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde;
+Restez assis plutôt que de perdre vos pas.
+Le lis ne file pas et ne travaille pas;
+Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante,
+Il jette son parfum et cela le contente.
+Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel,
+Une perle de pluie, une goutte de miel,
+Et la sylphide, au bal d'Oberon invitée,
+Se taille dans sa feuille une robe argentée.
+Qui de vous osera lui dire, paresseux!
+Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux
+Qui grelotant de froid, et, les chairs toutes rouges,
+Se cachent en hiver sous la paille des bouges,
+Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain
+A tous les malheureux qui vont criant la faim?
+Qui donc dira cela: que toute chose belle,
+Femme, musique ou fleur ne porte pas en elle
+Et son enseignement et sa moralité?
+Comment pourrons-nous croire à la divinité
+Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante,
+Si nous n'en voyons pas une preuve touchante
+Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,
+La fleur de la vallée avec son encensoir?
+Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?
+Ah! veillons sur nos coeurs et fermons bien nos âmes,
+Laissons tourner le monde et les choses aller;
+Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,
+Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule,
+Sans faire choir le ciel et déranger le pôle;
+Se croire le pivot de la création
+Est une erreur commune à toute ambition;
+L'on est persuadé qu'on est indispensable
+Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable
+Aux balances d'airain des grands événements.
+L'on tombe chaque jour en des étonnements
+A voir quel peu d'écume, au torrent de l'abîme,
+Fait un homme jeté de la plus haute cime,
+Et comme en peu de temps pour grand qu'il ait passé,
+Par le premier qui vient on le voit remplacé.
+Nos agitations ne laissent pas de trace:
+C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface;
+En vain l'on se raidit. Toujours d'un flot égal,
+Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal,
+Et dans l'éternité mystérieuse et noire
+Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire.
+Quand votre nom serait creusé dans le rocher,
+L'intarissable flot qui semble le lécher,
+Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître,
+De sa langue d'azur le fera disparaître,
+Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau,
+Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau;
+Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde,
+A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde
+Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié?
+Où retrouverez-vous le temps sacrifié,
+Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile
+Des révolutions la tempête éternelle?
+Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,
+Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,
+Et traverser à pied ce grand désert de prose,
+Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose
+Offre candidement sa bouche à vos baisers,
+A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés,
+Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre?
+De ses parfums ambrés le printemps vous enivre,
+La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;
+Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,
+Et la fée amoureuse, afin de vous séduire,
+Se baigne devant vous dans la source, et fait luire
+A travers les roseaux, sous le flot argentin,
+Son épaule de nacre et son dos de satin.
+Mais, sourd à tout cela comme un anachorète,
+Vous foulez sans pitié la pauvre violette;
+La fée en soupirant rattache ses cheveux,
+Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,
+Et reprend tristement ses habits sur les branches.
+Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches,
+Au pays d'Avalon vous auraient emporté;
+Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté
+Vous auriez pu passer votre vie en doux rêves;
+Mais non; sur les cailloux, sur les sables des grèves,
+Sur les éclats de verre et les tessons cassés,
+A travers les débris des trônes renversés,
+Vous avez préféré, faussant votre nature,
+Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure;
+Vous avez oublié les sentiers d'autrefois,
+Et vous ne suivez plus la rêverie au bois:
+Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;
+Vous fermez votre oreille au babil des fontaines
+Et diriez volontiers: silence! au rossignol,
+Le front tout soucieux et penché vers le sol,
+Vous passez sans répondre au gai salut des merles;
+Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles
+Et les beaux diamants aux éclairs diaprés,
+Que répand le matin sur le velours des prés?
+Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,
+Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines,
+Et prenant pour cordon un brin de ce fil blanc,
+Que la vierge des cieux laisse choir en filant,
+Vous composiez avec, enfantines merveilles,
+Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles.
+Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,
+Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux,
+Au revers du sillon, de leurs petites langues,
+Vous faisaient autrefois de si belles harangues?
+De votre négligence ils sont tout attristés
+Et se plaignent au vent de n'être plus chantés.
+C'est en vain que juillet les convie à sa fête;
+Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête,
+Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.
+Les bluets désolés ont tous la larme à l'oeil,
+Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire.
+Que vous avez perdu si vite la mémoire
+Des entretiens naïfs et des charmants amours
+Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!
+Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre,
+Comme le doux berger que Mantoue a vu naître,
+La blonde Amaryllis en couplets alternés.
+De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés,
+Sentent le serpolet, le thym et la frambroise;
+A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,
+Et, tout émerveillé, du sommet des ormeaux,
+Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.
+Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques,
+D'une bouche formée aux chants élégiaques;
+Laisser cette besogne aux orateurs braillards,
+Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars,
+Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine,
+Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine.
+Rome se sauvera toute seule, très-bien;
+Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien;
+Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?
+Que le char de l'état s'enfonce dans la boue,
+Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain,
+S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin;
+Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse
+Quelque petit sentier, par une pente douce,
+Regagnant le sommet d'un coteau séparé,
+D'où l'oeil se perd au fond d'un lointain azuré;
+Et nous attendrons là que notre jour arrive,
+Voyant de haut la mer se briser à la rive,
+Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent.
+La mort n'a pas besoin que l'on aille au devant;
+Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes,
+La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;
+Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur,
+Et ne respecte rien, ni forme, ni couleur;
+Elle va, du coupant de sa courbe faucille,
+Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;
+Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout,
+Et dans son grenier noir elle serre le tout.
+A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine,
+Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine,
+Quand peut-être le fer, près de notre sillon,
+Se balance et fait luire un sinistre rayon.
+Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes?
+Et quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,
+Qui peut dire lequel était Napoléon,
+Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?
+Qui le décidera? L'existence est un songe
+Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge
+Le corps du citoyen utile et positif
+Et le corps du rêveur et du poëte oisif.
+Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense,
+Entre néant et rien quelle est la différence?
+
+
+
+
+CHOC DE CAVALIERS.
+
+
+Hier il m'a semblé, sans doute j'étais ivre,
+Voir sur l'arche d'un point, un choc de cavaliers
+Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre
+Et caparaçonnés de harnais singuliers.
+
+Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,
+Des Méduses d'airain ouvraient leur yeux hagards
+Dans leurs grands boucliers, aux ornements fantasque,
+Et des noeuds de serpents écaillaient leurs brassards.
+
+Par moment, du rebord de l'arcade géante,
+Un cavalier blessé, perdant son point d'appui;
+Un cheval effaré, tombait dans l'eau béante;
+Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.
+
+C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées,
+Qui cherchiez à forcer le passage du pont,
+Et vos corps tout meurtris, sous leurs armes faussées,
+Dorment ensevelis dans le gouffre profond.
+
+
+
+
+LE POT DE FLEURS.
+
+
+Parfois un enfant trouve une petite graine,
+Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs,
+Pour la planter il prend un pot de porcelaine,
+Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs.
+
+Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge,
+Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau;
+Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge
+Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau.
+
+L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse,
+Sur les débris du pot brandir ses verts poignards,
+Il la veut arracher, mais la tige est tenace;
+Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.
+
+Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise;
+Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps:
+C'est un grand aloës dont la racine brise
+Le pot de porcelaine aux dessins éclatants.
+
+
+
+
+LE SPHINX.
+
+
+Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues,
+Une chimère antique entre toutes me plaît;
+Elle pousse en avant deux mamelles pointues,
+Dont le marbre veiné semble gonflé de lait.
+
+Son visage de femme est le plus beau du monde,
+Son col est si charnu que vous l'embrasseriez;
+Mais quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde.
+On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds.
+
+Les jeunes nourrissons qui passent devant elle,
+Tendent leurs petits bras et veulent avec cris,
+Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle;
+Mais quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris.
+
+C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères,
+La face en est charmante et le revers bien laid.
+Nous leur prenons le sein; mais ces mauvaises mères
+N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait.
+
+
+
+
+PENSÉE DE MINUIT.
+
+
+Une minute encor, madame, et cette année
+Commencée avec vous, avec vous terminée
+ Ne sera plus qu'un souvenir.
+Minuit: voilà son glas que la pendule sonne,
+Elle s'en est allée en un lieu d'où personne
+ Ne peut la faire revenir.
+
+Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles,
+Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles,
+ Sur le bord du néant jeté;
+Limbes de l'impalpable, invisible royaume
+Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme,
+ Ce qui n'est rien ayant été;
+
+Où va le son, où va le souffle; où va la flamme,
+La vision qu'en rêve, on perçoit avec l'âme,
+ L'amour de notre coeur chassé;
+La pensée inconnue éclose en notre tête;
+L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;
+ Le présent qui se fait passé.
+
+Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre
+Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre
+ Tournée avec le doigt du temps;
+Une scène nouvelle à rajouter au drame;
+Un chapitre de plus au roman dont la trame
+ S'embrouille d'instants en instants;
+
+Un autre pas de fait dans cette route morne
+De la vie et du temps, dont la dernière borne
+ Proche ou lointaine est un tombeau,
+Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce,
+Où de votre bonheur toujours à chaque ronce,
+ Derrière vous reste un lambeau.
+
+Du haut de cette année avec labeur gravie,
+Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie
+ Qu'un souvenir presque effacé,
+Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,
+Je contemple un moment, des yeux de la mémoire,
+ Le vaste horizon du passé.
+
+Ainsi le voyageur, du haut de la colline,
+Avant que tout à fait le versant qui s'incline
+ Ne les dérobe à son regard,
+Jette un dernier coup d'oeil sur les campagnes bleues
+Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues
+ Il a fait depuis son départ.
+
+Mes ans évanouis à mes pieds se déploient
+Comme une plaine obscure où quelques points chatoient
+ D'un rayon de soleil frappés.
+Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache
+Une époque, un détail nettement se détache
+ Et revit à mes yeux trompés.
+
+Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette
+Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète;
+ Portrait sans modèle aujourd'hui;
+Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte
+Que le passé ravit au présent qu'il emporte,
+ Reflet dont le corps s'est enfui.
+
+J'hésite en me voyant devant moi reparaître;
+Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître
+ Sous ma figure d'autrefois.
+Comme un homme qu'on met tout à coup en présence
+De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence
+ Ont changé les traits et la voix.
+
+Tant de choses depuis, par cette pauvre tête,
+Ont passé; dans cette âme et ce coeur de poëte,
+ Comme dans l'aire des aiglons,
+Tant d'oeuvres que couva l'aile de ma pensée,
+Se débattent heurtant leur coquille brisée,
+ Avec leurs ongles déjà longs.
+
+Je ne suis plus le même, âme et corps tout diffère,
+Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire?
+ Marcher en avant, oublier.
+On ne peut sur le temps reprendre une minute,
+Ni faire remonter un grain après sa chute
+ Au fond du fatal sablier.
+
+La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête,
+Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite
+ L'étude austère et les soucis.
+Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite
+Et dont quelque tourmente intérieure agite
+ Comme deux serpents les sourcils.
+
+Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre
+Aux coins toujours arqués, riait; jamais la fièvre
+ N'en avait noirci le corail.
+Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles
+Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles,
+ Doublaient le ciel dans leur émail.
+
+Mon coeur avait mon âge, il ignorait la vie,
+Aucune illusion, amèrement ravie,
+ Jeune, ne l'avait rendu vieux;
+Il s'épanouissait à toute chose belle,
+Et dans cette existence encor pour lui nouvelle,
+ Le mal était bien, le bien mieux.
+
+Ma poésie, enfant à la grâce ingénue,
+Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue,
+ Un brin de folle avoine en main
+Avec son collier fait de perles de rosée,
+Sa robe prismatique au soleil irisée,
+ Allait chantant par le chemin.
+
+Et puis l'âge est venu qui donne la science,
+J'ai lu Werther, René son frère d'alliance;
+ Ces livres, vrais poisons du coeur,
+Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle,
+Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;
+ Byron et son don Juan moqueur.
+
+Ce fut un dur réveil, ayant vu que les songes
+Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges,
+ Les croyances, des hochets creux.
+Je cherchai la gangrène au fond de toute et comme
+Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme
+ Et je devins bien malheureux.
+
+La pensée et la forme ont passé comme un rêve;
+Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève?
+ Dans quel coin du chaos met-il
+Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change,
+Tous ces moi du même homme, et quel royaume étrange
+ Leur sert de patrie ou d'exil?
+
+Dieu seul peut le savoir, c'est un profond mystère;
+Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre
+ Que la pioche jette au cercueil
+Avec sa sombre voix explique bien des choses,
+Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.
+ L'éternité commence au seuil.
+
+L'on voit... mais veuillez bien me pardonner, madame,
+De vous entretenir de tout cela. Mon âme,
+ Ainsi qu'un vase trop rempli,
+Déborde, laissant choir mille vagues pensées,
+Et ces ressouvenirs d'illusions passées,
+ Rembrunissent mon front pâli.
+
+Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle,
+De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole?
+ Pourquoi donc vouloir retenir
+Comme un enfant mutin sa mère par la robe,
+Ce passé qui s'en va? de ce qu'il vous dérobe,
+ Consolez-vous par l'avenir.
+
+Regardez; devant vous l'horizon est immense,
+C'est l'aube de la vie et votre jour commence;
+ Le ciel est bleu, le soleil luit.
+La route de ce monde est pour vous une allée
+Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée;
+ Marchez où le temps vous conduit.
+
+Que voulez-vous de plus, tout vous rit, l'on vous aime:
+Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même,
+ L'avenir devrait m'être cher;
+Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte;
+Je rêve, et mon baiser à votre front avorte,
+ Et je me sens le coeur amer.
+
+
+
+
+LA CHANSON DE MIGNON.
+
+
+Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde,
+Tu me veux donc quitter et courir par le monde;
+Toi, qui, voyant passer du seuil de la maison
+Les nuages du soir sur le rouge horizon,
+
+Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre,
+Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre;
+Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu,
+Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,
+Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle!
+D'abandonner le nid et de déployer l'aile.
+
+Ah! restons tous les deux près du foyer assis,
+Restons, je te ferai, petite, des récits,
+Des contes merveilleux, à tenir ton oreille
+Ouverte avec ton oeil tout le temps de la veille.
+
+Le vent râle et se plaint comme un agonisant;
+Le dogue réveillé hurle au bruit du passant;
+Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette
+Les carreaux palpitants; la rauque girouette,
+Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.
+Où veux-tu donc aller?
+
+ O mon maître, sais-tu,
+La chanson que Mignon chante à Wilhem dans Goëthe:
+
+«Ne la connais-tu pas la terre du poëte,
+La terre du soleil où le citron mûrit,
+Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit;
+C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre,
+C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il faut me suivre,
+
+«Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu,
+Cette terre sans ombre et ce soleil de feu,
+Brûleraient ta peau blanche et ta chair diaphane.
+La pâle violette au vent d'été se fane;
+Il lui faut la rosée et le gazon épais,
+L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais.
+C'est une fleur du nord, et telle est sa nature.
+Fille du nord comme elle, ô frêle créature!
+Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger?
+Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer.
+Crois-moi, garde ton rêve.
+
+ «Italie! Italie!
+Si riche et si dorée; oh! comme ils t'ont salie!
+Les pieds des nations ont battu tes chemins;
+Leur contact a limé tes vieux angles romains,
+Les faux dilettanti s'érigeant en artistes,
+Les milords ennuyés et les rimeurs touristes,
+Les petits lords Byrons fondent de toutes parts
+Sur ton cadavre à terre, ô mère de Césars;
+Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade;
+L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade:
+Ce sont, à chaque pas, des admirations,
+Des yeux levés en l'air et des contorsions:
+Au moindre bloc informe et dévoré de mousse,
+Au moindre pan de mur où le lentisque pousse,
+On pleure d'aise, on tombe en des ravissements
+A faire de pitié rire les monuments.
+L'un avec son lorgnon collant le nez aux fresques,
+Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques,
+O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier
+Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier;
+L'autre, plus amateur de ruines antiques,
+Ne rêve que frontons, corniches et portiques,
+Baise chaque pavé de la Via-Lata,
+Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta.
+De mots italiens fardant leurs rimes blêmes,
+Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes,
+Et sur de grands tableaux font de petits sonnets:
+Artistes et dandies, roturiers, baronnets,
+Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,
+Afin de remporter un pan de ta tunique!
+
+«Restons, car au retour on court risque souvent
+De ne retrouver plus son vieux père vivant,
+Et votre chien vous mord ne sachant plus connaître
+Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître:
+Les coeurs qui vous étaient ouverts se sont fermés,
+D'autres en ont la clef, et dans vos mieux aimés,
+Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface.
+Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place:
+Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous,
+Et l'on a divisé votre part entre tous.
+Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière,
+Et qui, rompant un soir le linceul et la bière,
+Retourne à sa maison croyant trouver encor
+Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or;
+Mais sa femme a déjà comblé la place vide,
+Et son or est aux mains d'un héritier avide;
+Ses amis sont changés, en sorte que le mort
+Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort,
+Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre
+Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire.
+C'est le monde. Le coeur de l'homme est plein d'oubli:
+C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli.
+L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe
+Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe
+N'est pas séchée encor, que la bouche sourit,
+Et qu'aux pages du coeur un autre nom s'écrit.
+
+«Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne
+Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne
+Contre une longue absence: oh! malheur aux absents!
+Les absents sont des morts et comme eux impuissants,
+Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie,
+Rien ne reste de vous qui prouve votre vie;
+Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix,
+Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts,
+Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent
+Au fond de la mémoire et d'autres les remplacent.
+Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier
+Ne quitte pas le nid et vive au colombier.
+Restons au colombier. Après tout, notre France
+Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,
+Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici
+De beaux palais à voir et des tableaux aussi.
+Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales
+Aussi haut que Saint-Pierre, élevant leurs spirales;
+Notre-Dame, tendant ses deux grands bras en croix,
+Saint Severin, dardant sa flèche entre les toits,
+Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,
+Et Saint-Jacques, hurlant sous ses monstres grotesques;
+Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,
+Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs,
+Des ruisseaux babillards dans de belles prairies,
+Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries;
+Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,
+Des archipels d'argent aux flots de notre ciel;
+Et, ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,
+Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde,
+Le foyer domestique, ineffable en douceurs,
+Avec la mère au coin et les petites soeurs,
+Et le chat familier qui se joue et se roule,
+Et pour hâter le temps, quand goutte à goutte il coule,
+Quelques anciens amis causant de vers et d'art,
+Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.»
+
+
+
+
+ROMANCE.
+
+
+
+I.
+
+
+Au pays où se fait la guerre,
+Mon bel ami s'en est allé;
+Il semble à mon coeur désolé
+Qu'il ne reste que moi sur terre!
+En partant, au baiser d'adieu,
+Il m'a pris mon âme à ma bouche.
+Qui le tient si longtemps? mon Dieu!
+Voilà le soleil qui se couche,
+Et moi, toute seule en ma tour,
+J'attends encore son retour.
+
+
+
+II.
+
+
+Les pigeons, sur le toit, roucoulent,
+Roucoulent amoureusement,
+Avec un son triste et charmant;
+Les eaux sous les grands saules coulent.
+Je me sens tout près de pleurer;
+Mon coeur comme un lis plein s'épanche
+Et je n'ose plus espérer.
+Voici briller la lune blanche,
+Et moi, toute seule en ma tour,
+J'attends encore son retour.
+
+
+
+III.
+
+
+Quelqu'un monte à grands pas la rampe,
+Serait-ce lui, mon doux amant?
+Ce n'est pas lui, mais seulement
+Mon petit page avec ma lampe.
+Vents du soir, volez, dites-lui
+Qu'il est ma pensée et mon rêve,
+Toute ma joie et mon ennui.
+Voici que l'aurore se lève,
+Et moi, toute seule en ma tour,
+J'attends encore son retour.
+
+
+
+
+LE SPECTRE DE LA ROSE.
+
+
+Soulève ta paupière close
+Qu'effleure un songe virginal,
+Je suis le spectre d'une rose
+Que tu portais hier au bal.
+Tu me pris encore emperlée
+Des pleurs d'argent de l'arrosoir,
+Et parmi la fête étoilée
+Tu me promenas tout le soir.
+
+O toi, qui de ma mort fus cause,
+Sans que tu puisses le chasser,
+Toutes les nuits mon spectre rose
+A ton chevet viendra danser:
+Mais ne crains rien, je ne réclame
+Ni messe ni De Profundis;
+Ce léger parfum est mon âme,
+Et j'arrive du paradis.
+
+Mon destin fut digne d'envie;
+Pour avoir un trépas si beau,
+Plus d'un aurait donné sa vie,
+Car j'ai ta gorge pour tombeau,
+Et sur l'albâtre où je repose
+Un poëte, avec un baiser,
+Écrivit: Ci-gît une rose
+Que tous les rois vont jalouser.
+
+
+
+
+LAMENTO.
+
+
+
+LA CHANSON DU PÊCHEUR.
+
+
+ Ma belle amie est morte,
+ Je pleurerai toujours;
+ Sous la tombe elle emporte
+ Mon âme et mes amours.
+ Dans le ciel, sans m'attendre,
+ Elle s'en retourna;
+ L'ange qui l'emmena
+ Ne voulut pas me prendre.
+ Que mon sort est amer;
+Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+ La blanche créature
+ Est couchée au cercueil;
+ Comme dans la nature
+ Tout me paraît en deuil!
+ La colombe oubliée,
+ Pleure et songe à l'absent,
+ Mon âme pleure et sent
+ Qu'elle est dépareillée.
+ Que mon sort est amer;
+Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+ Sur moi la nuit immense
+ S'étend comme un linceul;
+ Je chante ma romance
+ Que le ciel entend seul.
+ Ah! comme elle était belle
+ Et comme je l'aimais!
+ Je n'aimerai jamais
+ Une femme autant qu'elle.
+ Que mon sort est amer;
+Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+
+
+
+DÉDAIN.
+
+
+Une pitié me prend quand à part moi je songe
+A cette ambition terrible qui nous ronge,
+De faire parmi tous reluire notre nom,
+De ne voir s'élever par-dessus nous personne,
+D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne,
+D'être salué grand comme Goëthe ou Byron.
+
+C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes,
+Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes,
+Nous fait le teint livide et nous cave les yeux;
+La passion du beau nous tient et nous tourmente,
+La sève sans issue au fond de nous fermente,
+Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.
+
+De ces frêles enfants, la terreur de leur mère,
+Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère,
+Combien déjà sont morts, combien encor mourront!
+Combien au beau moment, gloire, ô froide statue,
+Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,
+Pâles, sur ton épaule, ont incliné le front!
+
+Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,
+Travailler, oublier d'être heureux et de vivre;
+Ne pas avoir une heure à dormir au soleil;
+A courir dans les bois sans arrière-pensée,
+Gémir d'une minute au plaisir dépensée,
+Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!
+
+Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache
+Si le grain sortira du sillon qui le cache,
+Et si jamais l'été dorera le blé vert;
+Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres,
+Entassant des trésors et rassemblant des marbres,
+Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert.
+
+Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde,
+Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde,
+Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long;
+Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse
+La terre les boit vite; et pas une ne perce,
+Pour arriver à vous, le suaire et le plomb.
+
+Dieu nous comble de biens, notre mère nature
+Rit amoureusement à chaque créature;
+Le spectacle du ciel est admirable à voir;
+La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles;
+Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles;
+Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.
+
+Pourquoi ne vouloir pas? pourquoi? pour que l'on dise
+Quand vous passez: «C'est lui.» Pour que dans une église,
+Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci,
+On vous couche à côté de rois que le ver mange,
+N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange
+Et cette inscription: «Un grand homme est ici.»
+
+
+
+
+CE MONDE-CI ET L'AUTRE.
+
+
+Vos premières saisons à peine sont écloses,
+Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses
+Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau;
+Tout ce que la nature a de grand et de beau,
+Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles,
+Les deux mondes ensemble avec tout leurs miracles:
+Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer,
+La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver,
+L'Europe décrépite et la jeune Amérique:
+Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique,
+Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus,
+S'est faite presque blanche à nos étés frileux.
+Votre enfance joyeuse, a passé comme un rêve
+Dans la verte savane et sur la blonde grève;
+Le vent vous apportait des parfums inconnus;
+Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus,
+Et comme une nourrice, au seuil de sa demeure,
+Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure,
+Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous
+Ses coquilles de moire et son murmure doux.
+Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes
+Ecartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes;
+Les tamaniers en fleurs vous prêtaient des abris;
+Vous aviez pour jouer des nids de colibris;
+Les papillons dorés vous éventaient de l'aile,
+L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle;
+Les magnolias penchaient la tête en souriant;
+La fontaine au flot clair s'en allait babillant;
+Les bengalis coquets, se mirant à son onde,
+Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde,
+Vous marchiez sans savoir par les petits chemins,
+Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains!
+Aux heures du midi, nonchalante créole,
+Vous aviez le hamac et la sieste espagnole,
+Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit,
+Chassant les moucherons d'auprès de votre lit.
+Vous aviez tous les biens, heureuse créature,
+La belle liberté dans la belle nature:
+Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris,
+Vous avez voulu voir et la France et Paris;
+La brise a du vaisseau fait onder la bannière,
+Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière,
+Et courbant devant vous sa tête de lion
+Sur son épaule bleue avec soumission,
+Vous a jusques aux bords de la France vantée,
+Sans rugir une fois, fidèlement portée.
+Après celles de Dieu les merveilles de l'art
+Ont étonné votre âme avec votre regard.
+Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises,
+Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises,
+Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus,
+Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus,
+Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume,
+Où chaque maison dresse une gueule qui fume.
+Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil!
+Vous toute brune encor de son baiser vermeil.
+La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies,
+Et triste entre vos soeurs au foyer réunies,
+En entendant pleurer les bûches dans le feu,
+Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu,
+Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames,
+Qui se brodent d'argent et chantent sous les rames;
+Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus,
+Les mangliers traînant leurs bras irrésolus;
+Toute cette nature orientale et chaude,
+Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude,
+Et vous avez souffert, votre coeur a saigné,
+Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris, baigné
+D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille;
+Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille,
+Et vous avez compris, pâle fleur du désert,
+Que loin du sol natal votre arôme se perd,
+Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée
+Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée;
+Les baisers parfumés des brises de la mer,
+La place libre au ciel, l'espace et le grand air,
+Et pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes,
+Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes;
+Au choeur mélodieux votre voix put s'unir;
+Le prisme du regret dorant le souvenir
+De cent petits détails, de mille circonstances,
+Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances.
+Chaque larme furtive échappée à vos yeux
+Se condensait en perle, en joyau précieux;
+Dans le rhythme profond, votre jeune pensée
+Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée;
+Vous avez pénétré les mystères de l'art;
+Aussi, tout éplorée, avant votre départ,
+Pour vous baiser au front, la belle poésie
+Vous a parmi vos soeurs avec amour choisie:
+Pour dire votre coeur vous avez une voix,
+Entre deux univers Dieu vous laissait le choix;
+Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre!
+De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.
+
+
+
+
+VERSAILLES.
+
+
+
+SONNET.
+
+
+Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité;
+Comme Venise au fond de son Adriatique,
+Tu traînes lentement ton corps paralytique,
+Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté.
+
+Quel appauvrissement, quelle caducité!
+Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique,
+Et nulle herbe pieuse, au long de ton portique,
+Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité.
+
+Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre,
+Sur ton sein douloureux, croisant tes bras de marbre,
+Tu guettes le retour de ton royal amant.
+
+Le rival du soleil dort sous son monument;
+Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues,
+Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues.
+
+
+
+
+LA CARAVANE.
+
+
+
+SONNET.
+
+
+La caravane humaine au Zaharah du monde,
+Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,
+S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour,
+Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.
+
+Le grand lion rugit et la tempête gronde;
+A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;
+La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,
+Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.
+
+L'on avance toujours et voici que l'on voit
+Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt,
+C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.
+
+Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps,
+Comme des oasis, a mis les cimetières.
+Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.
+
+
+
+
+DESTINÉE.
+
+
+
+SONNET.
+
+
+Comme la vie est faite, et que le train du monde
+Nous pousse aveuglément en des chemins divers;
+Pareil au juif maudit, l'un, par tout l'univers,
+Promène sans repos sa course vagabonde;
+
+L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde,
+Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts,
+Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers,
+Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde.
+
+Eh bien! celui qui court sur la terre, était né
+Pour vivre au coin du feu; le foyer, la famille,
+C'était son voeu; mais Dieu ne l'a pas couronné.
+
+Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille
+Par le trou du volet, était le voyageur;
+Ils ont passé tous deux à côté du bonheur.
+
+
+
+
+NOTRE-DAME.
+
+
+
+I.
+
+
+Las de ce calme plat où d'avance fanées,
+Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années;
+Las d'étouffer ma vie en un salon étroit,
+Avec de jeunes fats et des femmes frivoles,
+Echangeant sans profit de banales paroles;
+Las de toucher toujours mon horizon du doigt.
+
+Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme,
+Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame;
+ Je suis allé souvent, Victor,
+A huit heures, l'été, quand le soleil se couche,
+Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,
+ Flotte comme un gros ballon d'or.
+
+Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte
+Trouvent là des couleurs pour charger leur palette,
+Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux;
+Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,
+Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles;
+Ithuriel répand son écrin dans les cieux.
+
+Cathédrales de brume aux arches fantastiques;
+Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,
+ Par la glace de l'eau doublés,
+La brise qui s'en joue et déchire leurs franges,
+Imprime, en les roulant, mille formes étranges
+ Aux nuages échevelés.
+
+Comme, pour son bonsoir, d'une plus riche teinte,
+Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,
+Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu;
+Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
+Semblent les deux grands bras que la ville en prière,
+Avant de s'endormir, élève vers son Dieu.
+
+Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique,
+La vieille église attache une gloire mystique
+ Faite avec les splendeurs du soir;
+Les roses des vitraux, en rouges étincelles,
+S'écaillent brusquement, et comme des prunelles,
+ S'ouvrent toutes rondes pour voir.
+
+La nef épanouie, entre ses côtes minces,
+Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces,
+Une araignée énorme, ainsi que des réseaux,
+Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,
+En fils aériens, en délicates mailles,
+Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.
+
+Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,
+Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,
+ Sous un chaud baiser de soleil,
+Bizarrement peuplés de monstres héraldiques,
+Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques
+ Aux fleurs d'azur et de vermeil.
+
+Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires
+Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires,
+Dévotement taillés par de naïfs ciseaux;
+Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues,
+Par les hommes et non par le temps abattues,
+Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux,
+
+Dogues hurlant au bout des gouttières; tarasques,
+Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,
+ Chevaliers vainqueurs de géants,
+Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,
+Myriades de saints roulés en collerettes,
+ Autour des trois porches béants.
+
+Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles
+Où l'arabesque folle accroche ses dentelles
+Et son orfèvrerie, ouvrée à grand travail;
+Pignons troués à jour, flèches déchiquetées,
+Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées,
+La cathédrale luit comme un bijou d'émail!
+
+
+
+II.
+
+
+Mais qu'est-ce que cela? lorsque l'on a dans l'ombre
+Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre
+ Et qu'on revoit enfin le bleu,
+Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme,
+Une crainte vous prend, un vertige sublime
+ A se sentir si près de Dieu!
+
+Ainsi que sous l'oiseau qui s'y perche, une branche
+Sous vos pieds qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,
+Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous;
+L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,
+Vous fouettant de son aile en ricanant voltige
+Et fait au front des tours trembler les garde-fous,
+
+Les combles anguleux, avec leurs girouettes,
+Découpent, en passant, d'étranges silhouettes
+ Au fond de votre oeil ébloui,
+Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie,
+Bête apocalyptique, en se tordant aboie,
+ Paris éclatant, inoui!
+
+Oh! le coeur vous en bat, dominer de ce faîte,
+Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite;
+Pouvoir, d'un seul regard, embrasser ce grand tout,
+Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre,
+Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère,
+Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout!
+
+De la rampe, où le vent, par les trèfles arabes,
+En se jouant, redit les dernières syllabes
+ De l'hosanna du séraphin;
+Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues,
+Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;
+ L'entendre murmurer sans fin;
+
+Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées,
+De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées,
+Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,
+Et la lumière oblique, aux arêtes hardies,
+Jetant de tous côtés de riches incendies
+Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs.
+
+Comme en un bal joyeux, un sein de jeune fille,
+Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille
+ Sous les bijoux et les atours;
+Aux lueurs du couchant, l'eau s'allume, et la Seine
+Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine
+ N'en porte à son col les grands jours.
+
+Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes
+Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes,
+Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits
+De toutes les couleurs, des résilles de rues,
+Des palais étouffés, où, comme des verrues,
+S'accrochent des étaux et des bouges étroits!
+
+Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche,
+Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche
+ Cent mille avec un trait de feu!
+Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome,
+Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme,
+ Qu'on pourrait croire fait par Dieu!
+
+
+
+III.
+
+
+Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame,
+Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme,
+Il ne l'est seulement que du haut de tes tours.
+Quand on est descendu tout se métamorphose,
+Tout s'affaisse et s'éteint, plus rien de grandiose,
+Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours.
+
+Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,
+Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,
+ Et le Seigneur habite en toi.
+Monde de poésie, en ce monde de prose,
+A ta vue, on se sent battre au coeur quelque chose;
+ L'on est pieux et plein de foi!
+
+Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,
+Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,
+Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir;
+A regarder d'en bas ce sublime spectacle,
+On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,
+Dans le triangle saint Dieu se va faire voir.
+
+Comme nos monuments à tournure bourgeoise
+Se font petits devant ta majesté gauloise,
+ Gigantesque soeur de Babel,
+Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille,
+Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville,
+ Et, ton vieux chef heurte le ciel.
+
+Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque,
+Aux plis graves et droits de ta robe Dantesque,
+Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,
+Ces panthéons bâtards, décalqués dans l'école,
+Antique friperie empruntée à Vignole,
+Et, dont aucun dehors ne sait se tenir droit.
+
+O vous! maçons du siècle, architectes athées,
+Cervelles, dans un moule uniforme jetées,
+ Gens de la règle et du compas;
+Bâtissez des boudoirs pour des agents de change,
+Et des huttes de plâtre à des hommes de fange;
+ Mais des maisons pour Dieu, non pas!
+
+Parmi les palais neufs, les portiques profanes,
+Les parthénons coquets, églises courtisanes,
+Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,
+Les maisons sans pudeur de la ville païenne;
+On dirait, à te voir, Notre-Dame chrétienne,
+Une matrone chaste au milieu de catins!
+
+
+
+
+MAGDALENA.
+
+
+J'entrai dernièrement dans une vieille église;
+La nef était déserte, et sur la dalle grise,
+Les feux du soir, passant par les vitraux dorés,
+Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés.
+Comme je m'en allais, visitant les chapelles,
+Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,
+Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau
+Représentant un Christ qui me parut très-beau.
+On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;
+Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge,
+Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,
+A ces fantômes blancs qui se dressent le soir,
+Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires;
+Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires,
+S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds;
+Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés
+Dans le campo-Santo sur quelque fresque antique,
+D'un vieux maître Pisan, artiste catholique,
+Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté,
+Le nimbe rayonnant de la mysticité,
+Et tant l'on respirait dans leur humble attitude,
+Les parfums onctueux de la béatitude.
+
+Sans doute que c'était l'oeuvre d'un Allemand,
+D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément,
+A vingt ans, de misère et de mélancolie,
+Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;
+Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair,
+Un rêve de soleil par une nuit d'hiver.
+
+Je restai bien longtemps dans la même posture,
+Pensif, à contempler cette pâle peinture;
+Je regardais le Christ sur son infâme bois,
+Pour embrasser le monde, ouvrant les bras en croix;
+Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées,
+Ses chairs, par les bourreaux, à coups de fouets trouées,
+La blessure livide et béante à son flanc;
+Son front d'ivoire où perle une sueur de sang;
+Son corps blafard, rayé par des lignes vermeilles,
+Me faisaient naître au coeur des pitiés nompareilles,
+Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs,
+Comme dut en verser la Mère de Douleurs.
+Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles,
+Se lamentaient en choeur, la face sous leurs ailes,
+Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main,
+Le pur sang de la plaie où boit le genre humain;
+La sainte vierge, au bas, regardait: pauvre mère
+Son divin fils en proie à l'agonie amère;
+Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix
+Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix,
+Plus dégouttants de pleurs qu'après la pluie un arbre,
+Étaient debout, pareils à des piliers de marbre.
+
+C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir,
+Et je sentis mon cou, comme un roseau, fléchir
+Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée,
+Avec le chant du soir, vers le ciel élancée.
+Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,
+Et je pris mon menton dans le creux de ma main,
+Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives;
+Après ton agonie au jardin des Olives,
+Il fallait remonter près de ton père, au ciel,
+Et nous laisser à nous l'éponge avec le fiel;
+Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines
+Entrent profondément dans tes tempes divines.
+Tu vas mourir, toi, Dieu, comme un homme. La mort
+Recule épouvantée à ce sublime effort;
+Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre,
+Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre,
+Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,
+Lèvera de ses mains la pierre du tombeau;
+Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,
+Adorable victime entre toutes bénie;
+Mais tu n'en a pas moins avec les deux voleurs,
+Étendu tes deux bras sur l'arbre de douleurs.
+
+O rigoureux destin! une pareille vie,
+D'une pareille mort si promptement suivie!
+Pour tant de maux soufferts, tant d'absynthe et de fiel,
+Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel?
+La parole d'amour pour compenser l'injure,
+Et la bouche qui donne un baiser par blessure?
+Dieu lui-même a besoin quand il est blasphémé,
+Pour nous bénir encor de se sentir aimé,
+Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre,
+N'ayant jamais pressé sur ton coeur solitaire
+Un coeur sincère et pur, et fait ce long chemin
+Sans avoir une épaule où reposer ta main,
+Sans une âme choisie où répandre avec flamme
+Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.
+
+Ne vous alarmez pas, esprits religieux,
+Car l'inspiration descend toujours des cieux,
+Et mon ange gardien, quand vint cette pensée,
+De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée.
+C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir,
+L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir;
+Comme aux bras de l'amant, une vierge pâmée,
+L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée;
+La voix du jour s'éteint, les reflets des vitraux,
+Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,
+Et l'on entend courir, sous les ogives frêles,
+Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;
+La foi descend des cieux avec l'obscurité;
+L'orgue vibre; l'écho répond: Eternité!
+Et la blanche statue, en sa couche de pierre,
+Rapproche ses deux mains et se met en prière.
+Comme un captif, brisant les portes du cachot,
+L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut,
+Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage,
+L'étoile échevelée et l'archange en voyage;
+Tandis que la raison, avec son pied boiteux,
+La regarde d'en-bas se perdre dans les cieux.
+C'est à cette heure-là que les divins poëtes,
+Sentent grandir leur front et deviennent prophètes.
+
+O mystère d'amour! ô mystère profond!
+Abîme inexplicable où l'esprit se confond;
+Qui de nous osera, philosophe ou poëte,
+Dans cette sombre nuit plonger avant la tête?
+Quelle langue assez haute et quel coeur assez pur,
+Pour chanter dignement tout ce poëme obscur?
+Qui donc écartera l'aile blanche et dorée,
+Dont un ange abritait cette amour ignorée?
+Qui nous dira le nom de cette autre Éloa?
+Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua?
+
+Murs de Jérusalem, vénérables décombres,
+Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,
+O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban!
+Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?
+Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées,
+Dans leur écho fidèle, ont, depuis tant d'années,
+Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,
+Conservé leur mémoire et le son de leur voix;
+Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines!
+Tout ce que vous savez de ces amours divines!
+Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient,
+Et quels soupirs ardents de leurs coeurs s'élançaient!
+Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes,
+Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,
+Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux,
+Que n'en traîne après lui le paon tout radieux;
+Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses,
+Glisser en se parlant avec des voix plus douces
+Que les roucoulements des colombes de mai,
+Que le premier aveu de celle que j'aimai;
+Et dans un pur baiser, symbole du mystère,
+Unir la terre au ciel et le ciel à la terre.
+
+Les échos sont muets, et le flot du Jourdain
+Murmure sans répondre et passe avec dédain;
+Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence,
+Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance
+Au milieu des parfums dans les bras du palmier,
+Le chant du rossignol et le nid du ramier.
+
+Frère, mais voyez donc comme la Madeleine
+Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène
+Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux,
+Mélancoliquement, se tournent vers les cieux!
+Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde,
+Une telle beauté n'apparut sur le monde;
+Son front est si charmant, son regard est si doux,
+Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,
+Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle,
+Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile.
+
+O pâle fleur d'amour éclose au paradis!
+Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits,
+Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste
+Une couleur si fraîche, une odeur si céleste?
+Comment donc as-tu fait, pauvre soeur du ramier,
+Pour te conserver pure au coeur de ce bourbier?
+Quel miracle du ciel, sainte prostituée,
+Que ton coeur, cette mer, si souvent remuée,
+Des coquilles du bord et du limon impur,
+N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur,
+Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide,
+La perle blanche au fond de ton âme candide!
+C'est que tout coeur aimant est réhabilité,
+Qu'il vous vient une autre âme et que la pureté
+Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,
+comme à sa soeur coupable une soeur qui fait grâce;
+C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;
+C'est que l'amour est saint et peut tout expier.
+
+Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes,
+Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses,
+Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs;
+Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;
+La voyant si coupable et prenant pitié d'elle,
+Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle,
+Et ton pinceau pieux, sur le divin contour,
+A promené longtemps ses baisers pleins d'amour;
+Elle est plus belle encor que la vierge Marie,
+Et le prêtre, à genoux, qui soupire et qui prie,
+Dans sa pieuse extase, hésite entre les deux,
+Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.
+
+O sainte pécheresse! ô grande repentante!
+Madeleine, c'est toi que j'eusse pour amante
+Dans mes rêves choisie, et toute la beauté,
+Tout le rayonnement de la virginité,
+Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme,
+Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme,
+Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,
+Ineffable rosée à faire envie aux cieux!
+Jamais lis de Saron, divine courtisane,
+Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,
+N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums;
+Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns,
+Laisse voir, au travers de ta peau transparente,
+Le rêve de ton âme et ta pensée errante,
+Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans!
+Ton oeil est un foyer dont les rayons ardents
+Sous la cendre des coeurs ressuscitent les flammes;
+O la plus amoureuse entre toutes les femmes!
+Les séraphins du ciel à peine ont dans le coeur,
+Plus d'extase divine et de sainte langueur;
+Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde,
+Comme d'un manteau d'or la nudité du monde!
+Toi seule sais aimer, comme il faut qu'il le soit,
+Celui qui t'a marquée au front avec le doigt,
+Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,
+Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;
+Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor
+D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort;
+Et, pour te consoler, voulut que la première
+Tu le visses rempli de gloire et de lumière.
+
+En faisant ce tableau, Raphaël inconnu,
+N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu,
+Et que ta rêverie a sondé ce mystère,
+Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire?
+O poëtes! allez prier à cet autel,
+A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel,
+Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.
+Regardez le Jésus et puis la Madeleine;
+Plongez-vous dans votre âme et rêvez au doux bruit
+Que font en s'éployant les ailes de la nuit;
+Peut-être un chérubin détaché de la toile,
+A vos yeux, un moment, soulèvera le voile,
+Et dans un long soupir l'orgue murmurera
+L'ineffable secret que ma bouche taira.
+
+
+
+
+CHANT DU GRILLON.
+
+
+Souffle, bise! tombe à flots, pluie!
+Dans mon palais, tout noir de suie,
+Je ris de la pluie et du vent;
+En attendant que l'hiver fuie,
+Je reste au coin du feu, rêvant.
+
+C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre!
+Le gaz, de sa langue bleuâtre,
+Lèche plus doucement le bois;
+La fumée, en filet d'albâtre,
+Monte et se contourne à ma voix.
+
+La bouilloire rit et babille;
+La flamme aux pieds d'argent sautille
+En accompagnant ma chanson;
+La bûche de duvet s'habille;
+La sève bout dans le tison.
+
+Le soufflet au râle asthmatique,
+Me fait entendre sa musique;
+Le tourne-broche aux dents d'acier
+Mêle au concerto domestique
+Le tic-tac de son balancier.
+
+Les étincelles réjouies,
+En étoiles épanouies,
+vont et viennent, croisant dans l'air,
+Les salamandres éblouies,
+Au ricanement grêle et clair.
+
+Du fond de ma cellule noire,
+Quand Berthe vous conte une histoire,
+_Le Chaperon_ ou l'_Oiseau bleu_,
+C'est moi qui soutiens sa mémoire,
+C'est moi qui fais taire le feu.
+
+J'étouffe le bruit monotone
+du rouet qui grince et bourdonne;
+J'impose silence au matou;
+Les heures s'en vont, et personne
+N'entend le timbre du coucou.
+
+Pendant la nuit et la journée,
+Je chante sous la cheminée;
+Dans mon langage de grillon,
+J'ai, des rebuts de son aînée,
+Souvent consolé Cendrillon.
+
+Le renard glapit dans le piége;
+Le loup, hurlant de faim, assiége
+La ferme au milieu des grands bois;
+Décembre met, avec sa neige,
+Des chemises blanches aux toits.
+
+Allons, fagot, pétille et flambe;
+Courage, farfadet ingambe,
+Saute, bondis plus haut encor;
+Salamandre, montre ta jambe,
+Lève, en dansant, ton jupon d'or.
+
+Quel plaisir! prolonger sa veille,
+Regarder la flamme vermeille
+Prenant à deux bras le tison;
+A tous les bruits prêter l'oreille;
+Entendre vivre la maison!
+
+Tapi dans sa niche bien chaude,
+Sentir l'hiver qui pleure et rôde,
+Tout blême et le nez violet,
+Tâchant de s'introduire en fraude
+Par quelque fente du volet.
+
+Souffle, bise! tombe à flots, pluie!
+Dans mon palais, tout noir de suie,
+Je ris de la pluie et du vent;
+En attendant que l'hiver fuie
+Je reste au coin du feu, rêvant.
+
+
+
+
+CHANT DU GRILLON.
+
+
+Regardez les branches,
+Comme elles sont blanches;
+Il neige des fleurs!
+Riant dans la pluie,
+Le soleil essuie
+Les saules en pleurs,
+Et le ciel reflète
+Dans la violette,
+Ses pures couleurs.
+
+La nature en joie
+Se pare et déploie
+Son manteau vermeil.
+Le paon qui se joue,
+Fait tourner en roue,
+Sa queue au soleil.
+Tout court, tout s'agite,
+Pas un lièvre au gîte;
+L'ours sort du sommeil.
+
+La mouche ouvre l'aile,
+Et la demoiselle
+Aux prunelles d'or,
+Au corset de guêpe,
+Dépliant son crêpe,
+A repris l'essor.
+L'eau gaîment babille,
+Le goujon frétille,
+Un printemps encor!
+
+Tout se cherche et s'aime;
+Le crapaud lui-même,
+Les aspics méchants;
+Toute créature,
+Selon sa nature:
+La feuille a des chants;
+Les herbes résonnent,
+Les buissons bourdonnent;
+C'est concert aux champs.
+
+Moi seul je suis triste;
+Qui sait si j'existe,
+Dans mon palais noir?
+Sous la cheminée,
+Ma vie enchaînée,
+Coule sans espoir.
+Je ne puis, malade,
+Chanter ma ballade
+Aux hôtes du soir.
+
+Si la brise tiède
+Au vent froid succède;
+Si le ciel est clair,
+Moi, ma cheminée
+N'est illuminée
+Que d'un pâle éclair;
+Le cercle folâtre
+Abandonne l'âtre:
+Pour moi c'est l'hiver.
+
+Sur la cendre grise,
+La pincette brise
+Un charbon sans feu.
+Adieu les paillettes,
+Les blondes aigrettes;
+Pour six mois adieu
+La maîtresse bûche,
+Où sous la peluche,
+Sifflait le gaz bleu.
+
+Dans ma niche creuse,
+Ma natte boiteuse
+Me tient en prison.
+Quand l'insecte rôde,
+Comme une émeraude,
+Sous le vert gazon,
+Moi seul je m'ennuie;
+Un mur, noir de suie,
+Est mon horizon.
+
+
+
+
+ABSENCE.
+
+
+Reviens, reviens, ma bien-aimée,
+Comme une fleur loin du soleil;
+La fleur de ma vie est fermée,
+Loin de ton sourire vermeil.
+
+Entre nos coeurs tant de distance;
+Tant d'espace entre nos baisers.
+O sort amer! ô dure absence!
+O grands désirs inapaisés!
+
+D'ici là-bas, que de campagnes,
+Que de villes et de hameaux,
+Que de vallons et de montagnes,
+A lasser le pied des chevaux!
+
+Au pays qui me prend ma belle,
+Hélas! si je pouvais aller;
+Et si mon corps avait une aile
+Comme mon âme pour voler!
+
+Par-dessus les vertes collines,
+Les montagnes au front d'azur,
+Les champs rayés et les ravines,
+J'irai, d'un vol rapide et sûr.
+
+Le corps ne suit pas la pensée;
+Pour moi, mon âme, va tout droit,
+Comme une colombe blessée,
+T'abattre au rebord de son toit.
+
+Descends dans sa gorge divine,
+Blonde et fauve comme de l'or,
+Douce comme un duvet d'hermine,
+Sa gorge, mon royal trésor;
+
+Et dis, mon âme, à cette belle,
+«Tu sais bien qu'il compte les jours,
+O ma colombe! à tire d'aile,
+Retourne au nid de nos amours.»
+
+
+
+
+AU SOMMEIL.
+
+
+
+HYMNE ANTIQUE.
+
+
+Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort;
+Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée,
+La lune, au fond du ciel, ferme l'oeil et s'endort
+Et son dernier rayon, à travers la feuillée,
+Comme un baiser d'adieu, glisse amoureusement,
+Sur le front endormi de son bleuâtre amant,
+Par la porte d'ivoire et la porte de corne.
+Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés,
+Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;
+Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés,
+Au long de son dos brun pendent tout débouclés;
+Le vent même retient son haleine, et les mondes,
+Fatigués de tourner sur leurs muets pivots,
+S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes.
+
+O jeune homme charmant! couronné de pavots,
+Qui tenant sur la main une patère noire,
+Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fais boire,
+Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;
+Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange,
+Où la vie, au trépas, s'unit et se mélange,
+Et qui n'as de tous deux que ce qu'ils ont de beau;
+Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre,
+Du fond de ta caverne inconnue au soleil;
+Je t'implore à genoux, écoute-moi, sommeil!
+
+Je t'aime, ô doux sommeil! et je veux à ta gloire,
+Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,
+Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;
+Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène,
+Dont le rauque aboiement si souvent te troubla,
+Et verser l'opium sur ton autel d'ébène.
+Je te donne le pas sur Phébus-Apollon,
+Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,
+Un dieu tout rayonnant, aussi beau qu'une fille;
+Je te préfère même à la blanche Vénus,
+Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,
+Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,
+Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie
+Se suspendre l'essaim des zéphirs ingénus;
+Même au jeune Iacchus, le doux père de joie,
+A l'ivresse, à l'amour, à tout divin sommeil.
+
+Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde
+Lève du doigt le pan de son rideau vermeil,
+Soit, que les chevaux blancs qui traînent le soleil
+Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,
+Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.
+Sous les arceaux muets de la grotte profonde,
+Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde,
+Reçois bénignement mon encens et mes voeux,
+Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!
+
+
+
+
+TERZA RIMA.
+
+
+Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,
+Et que de l'échafaud, sublime et radieux,
+Il fut redescendu dans la cité latine,
+
+Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux;
+Ses pieds ne savaient plus comment marcher sur terre;
+Il avait oublié le monde dans les cieux.
+
+Trois grands mois il garda cette attitude austère;
+On l'eût pris pour un ange en extase devant
+Le saint triangle d'or, au moment du mystère.
+
+Frère, voilà pourquoi les poëtes, souvent,
+Buttent à chaque pas sur les chemins du monde;
+Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant;
+
+Les anges, secouant leur chevelure blonde,
+Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,
+Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.
+
+Eux marchent au hasard et font mille faux pas;
+Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,
+Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.
+
+Que leur font les passants, les pierres et les boues;
+Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits,
+Et le feu du désir leur empourpre les joues.
+
+Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,
+Et quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,
+Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.
+
+Un auguste reflet de leur oeuvre divine
+S'attache à leur personne et leur dore le front,
+Et le ciel qu'ils ont vu, dans leurs yeux se devine.
+
+Les nuits suivront les jours et se succéderont,
+Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent,
+Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.
+
+Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent;
+Leur âme, à la coupole, où leur oeuvre reluit,
+Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.
+
+Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit;
+Leur oeil cherche toujours le ciel bleu de la fresque,
+Et le tableau quitté les tourmente et les suit.
+
+Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,
+Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,
+Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.
+
+Sublime aveuglement! magnifique défaut!
+
+
+
+
+MONTÉE SUR LE BROCKEN.
+
+
+Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons,
+Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons
+Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne,
+Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne,
+On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans,
+Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants,
+Sans approcher du ciel qui toujours se recule,
+Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule.
+On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux,
+Et des fantômes vains dansent devant vos yeux.
+Le silence est profond; la chanson de la terre
+Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre
+Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement
+Du Brocken, ennuyé de son désoeuvrement.
+Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète,
+S'éteint subitement sous la voûte muette;
+C'est un calme sinistre, on n'entend pas encor
+Les violes d'amour et les cithares d'or,
+Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite;
+Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte,
+Et, roulant une larme au fond de son oeil bleu,
+La dernière des fleurs vous jette son adieu.
+La neige cependant descend silencieuse,
+Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse
+Apparaît à côté d'un soleil sans rayons;
+Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons,
+Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe,
+Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.
+
+
+
+
+LE PREMIER RAYON DE MAI.
+
+
+Hier j'étais à table avec ma chère belle,
+Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle,
+Dans sa petite chambre; ainsi que dans leur nid
+Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit.
+C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes,
+Comme des becs d'oiseaux, picotant les assiettes;
+De sonores baisers et de propos joyeux.
+L'enfant, pour être à l'aise, et régaler mes yeux,
+Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine
+On voyait les trésors de sa blanche poitrine;
+Comme les seins d'Isis, aux contours ronds et purs,
+Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs,
+Et, comme sur des fleurs des abeilles posées,
+Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées;
+Un rayon de soleil, le premier du printemps,
+Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants;
+Quelques cheveux follets, et de mille paillettes
+D'un verre de cristal allumant les facettes,
+Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin.
+Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin!
+Avec un sentiment de joie et de bien-être
+Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre;
+L'aubépine de mai me parfumait le coeur,
+Et, comme la saison, mon âme était en fleur;
+Je me sentais heureux et plein de folle ivresse,
+De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse,
+Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur,
+Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur,
+Malgré les députés, la Charte et les ministres,
+Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres,
+On n'avait pas encor supprimé le soleil,
+Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil;
+Que la femme était belle et toujours désirable,
+Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table,
+Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours,
+Célébrer le printemps, le vin et les amours.
+
+
+
+
+LE LION DU CIRQUE.
+
+
+Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre,
+Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre;
+De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs,
+Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants,
+Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées
+Pose ton mufle énorme, aux babines froncées;
+Dors et prends patience, ô lion du désert;
+Demain, César le veut, de ton cachot ouvert,
+Demain tu sauteras dans la pleine lumière,
+Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière,
+Et de tous les côtés les applaudissements
+Répondront comme un choeur à tes grommèlements.
+On te tient en réserve une vierge chrétienne,
+Plus blanche mille fois que la Vénus païenne;
+Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer,
+Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair;
+Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose:
+Ne frotte plus ton nez contre la grille close,
+Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger
+Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger
+Dans le goufre béant de ta gueule qui fume,
+Une tête où déjà l'auréole s'allume.
+
+Le Belluaire ainsi gourmande son lion,
+Et le lion fait trève à sa rébellion.
+
+Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme,
+Rugis affreusement dans l'antre de mon âme,
+Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim,
+Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain;
+Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore
+Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore;
+A quoi bon te débattre et grincer et hurler?
+Le temps n'est pas venu de te démuseler.
+En attendant le jour de revoir la lumière,
+Silencieusement, à l'angle d'une pierre,
+Ou contre les barreaux de ton noir souterrain,
+Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.
+
+
+
+
+LAMENTO.
+
+
+Connaissez-vous la blanche tombe,
+Où flotte avec un son plaintif
+ L'ombre d'un if?
+Sur l'if, une pâle colombe,
+Triste et seule, au soleil couchant,
+ Chante son chant.
+
+Un air maladivement tendre,
+A la fois charmant et fatal,
+ Qui vous fait mal,
+Et qu'on voudrait toujours entendre;
+Un air, comme en soupire aux cieux
+ L'ange amoureux.
+
+On dirait que l'âme éveillée
+Pleure sous terre, à l'unisson
+ De la chanson,
+Et, du malheur d'être oubliée,
+Se plaint dans un roucoulement
+ Bien doucement.
+
+Sur les ailes de la musique
+On sent lentement revenir
+ Un souvenir;
+Une ombre de forme angélique
+Passe dans un rayon tremblant,
+ En voile blanc.
+
+Les belles de nuit, demi-closes,
+Jettent leur parfum faible et doux
+ Autour de vous,
+Et le fantôme aux molles poses
+Murmure en vous tendant les bras:
+ Tu reviendras!
+
+Oh! jamais plus, près de la tombe
+Je n'irai, quand descend le soir
+ Au manteau noir,
+Ecouter la pâle colombe
+Chanter, sur la branche de l'if,
+ Son chant plaintif!
+
+
+
+
+BARCAROLLE.
+
+
+Dites, la jeune belle,
+Où voulez-vous aller?
+La voile ouvre son aile,
+La brise va souffler!
+
+L'aviron est d'ivoire,
+Le pavillon de moire,
+Le gouvernail d'or fin;
+J'ai pour lest une orange,
+Pour voile, une aile d'ange;
+Pour mousse, un séraphin.
+
+Dites, la jeune belle,
+Où voulez-vous aller?
+La voile ouvre son aile,
+La brise va souffler!
+
+Est-ce dans la Baltique?
+Sur la mer Pacifique,
+Dans l'île de Java?
+Ou bien dans la Norvége,
+Cueillir la fleur de neige,
+Ou la fleur d'Angsoka?
+
+Dites, la jeune belle,
+Où voulez-vous aller?
+La voile ouvre son aile,
+La brise va souffler!
+
+Menez-moi, dit la belle,
+A la rive fidèle
+Où l'on aime toujours.
+--Cette rive, ma chère,
+On ne la connaît guère
+Au pays des amours.
+
+
+
+
+TRISTESSE.
+
+
+ Avril est de retour.
+ La première des roses,
+ De ses lèvres mi-closes,
+ Rit au premier beau jour;
+ La terre bienheureuse
+ S'ouvre et s'épanouit;
+ Tout aime, tout jouit.
+Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+ Les buveurs en gaîté,
+ Dans leurs chansons vermeilles,
+ Célèbrent sous les treilles
+ Le vin et la beauté;
+ La musique joyeuse,
+ Avec leur rire clair,
+ S'éparpille dans l'air.
+Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+ En deshabillés blancs,
+ Les jeunes demoiselles
+ S'en vont sous les tonnelles,
+ Au bras de leurs galants;
+ La lune langoureuse
+ Argente leurs baisers
+ Longuement appuyés.
+Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+ Moi, je n'aime plus rien,
+ Ni l'homme, ni la femme,
+ Ni mon corps, ni mon âme,
+ Pas même mon vieux chien.
+ Allez dire qu'on creuse,
+ Sous le pâle gazon,
+ Une fosse sans nom.
+Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+
+
+
+QUI SERA ROI?
+
+
+
+I.
+
+
+BÉHÉMOT.
+
+Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse.
+Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse
+ Comme le dos d'un mont.
+Je suis une montagne animée et qui marche:
+Au déluge, je fis presque chavirer l'arche,
+Et quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.
+
+Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule;
+Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle
+ Comme sous un bélier.
+Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe?
+J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe,
+Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!
+
+Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe
+Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe
+ De blessés et de morts.
+Au coeur de la bataille, aux lieux où la mêlée
+Rugit plus furieuse et plus échevelée,
+Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps.
+
+Les flèches font sur moi le pétillement grêle,
+Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle
+ Sur les tuiles d'un toit.
+Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,
+Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,
+Et par tous les chemins je marche toujours droit.
+
+Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse;
+A travers les bambous, je folâtre et je passe
+ Comme un faon dans les blés.
+Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,
+Je dessèche son urne avec ma grande trompe,
+Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés.
+
+Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde,
+Je porterais le ciel et sa coupole ronde
+ Tout aussi bien qu'Atlas.
+Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle;
+Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule.
+Je le remplacerai quand il sera trop las!
+
+
+
+II.
+
+
+Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue,
+Léviathan, ainsi, répondit, en sa langue.
+
+
+
+III.
+
+
+LÉVIATHAN.
+
+Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan;
+Comme un enfant mutin je fouette l'Océan
+ Du revers de ma large queue.
+Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain,
+Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,
+ Seigneur de l'immensité bleue.
+
+Le requin endenté d'un triple rang de dents,
+Le dauphin monstrueux, aux longs fanons pendants,
+ Le kraken qu'on prend pour une île,
+L'orque immense et difforme et le lourd cachalot,
+Tout le peuple squameux qui laboure le flot,
+ Du cétacé jusqu'au nautile;
+
+Le grand serpent de mer et le poisson Macar,
+Les baleines du pôle, à l'oeil rond et hagard,
+ Qui soufflent l'eau par la narine;
+Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs,
+Sur le flanc d'un rocher, peignant ses cheveux verts
+ Et montrant sa blanche poitrine;
+
+Les oursons étoilés et les crabes hideux,
+Comme des coutelas agitant autour d'eux
+ L'arsenal crochu de leurs pinces;
+Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi.
+Dans leurs antres profonds, ils se cachent d'effroi
+ Quand je visite mes provinces.
+
+Pour l'oeil qui peut plonger au fond du gouffre noir,
+Mon royaume est superbe et magnifique à voir:
+ Des végétations étranges,
+Éponges, polypiers, madrépores, coraux,
+Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux,
+ S'y découpent en vertes franges.
+
+Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan,
+Ma respiration soulève l'ouragan
+ Et se condense en noirs nuages;
+Le souffle impétueux de mes larges naseaux,
+Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux
+ Avec les pâles équipages.
+
+Ainsi, vous avez tort de tant faire le fier;
+Pour avoir une peau plus dure que le fer
+ Et renversé quelque muraille;
+Ma gueule vous pourrait engloutir aisément.
+Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment
+ Vous êtes de petite taille.
+
+L'empire revient donc à moi, prince des eaux;
+Qui mène chaque soir les difformes troupeaux
+ Paître dans les moites campagnes;
+Moi témoin du déluge et des temps disparus;
+Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus
+ Les grands aigles sur les montagnes!
+
+
+
+IV.
+
+
+Léviathan se tut et plongea sous les flots;
+Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots.
+
+
+
+V.
+
+
+L'OISEAU ROCK.
+
+Là bas, tout là bas, il me semble
+Que j'entends quereller ensemble
+Béhémot et Léviathan;
+Chacun des deux rivaux aspire,
+Ambition folle, à l'empire
+De la terre et de l'Océan.
+
+Eh quoi! Léviathan l'énorme,
+S'asseoirait, majesté difforme,
+Sur le trône de l'univers!
+N'a-t-il pas ses grottes profondes,
+Son palais d'azur sous les ondes?
+N'est-il pas roi des peuples verts?
+
+Béhémot, dans sa patte immonde,
+Veut prendre le sceptre du monde
+Et se poser en souverain.
+Béhémot, avec son gros ventre,
+Veut faire venir à son antre,
+L'Univers terrestre et marin.
+
+La prétention est étrange
+Pour ces deux pétrisseurs de fange,
+Qui ne sauraient quitter le sol.
+C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être,
+De ce monde, seigneur et maître,
+Et je suis roi de par mon vol.
+
+Je pourrais, dans ma forte serre,
+Prendre la boule de la terre
+Avec le ciel pour écusson.
+Créez deux mondes; je me flatte
+D'en tenir un dans chaque patte,
+Comme les aigles du blason.
+
+Je nage en plein dans la lumière,
+Et ma prunelle sans paupière
+Regarde en face le soleil.
+Lorsque, par les airs, je voyage,
+Mon ombre, comme un grand nuage,
+Obscurcit l'horizon vermeil.
+
+Je cause avec l'étoile bleue
+Et la comète à pâle queue;
+Dans la lune je fais mon nid;
+Je perche sur l'arc d'une sphère;
+D'un coup de mon aile légère,
+Je fais le tour de l'infini.
+
+
+
+VI.
+
+
+L'HOMME.
+
+Léviathan, je vais, malgré les deux cascades
+Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades;
+La mer qui se soulève à tes reniflements,
+Et les glaces du pôle et tous les éléments,
+Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe,
+T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe;
+Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir,
+Quant le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir.
+Béhémot, à genoux, que je pose la charge
+Sur ta croupe arrondie et ton épaule large;
+Je ne suis pas ému de ton énormité;
+Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté,
+Et je te couperai tes immenses oreilles,
+Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles
+Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.
+Oiseau Rock, prête-moi ta plume et ton duvet,
+Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée,
+Sans pouvoir achever la courbe commencée,
+Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc,
+Tu tomberas tout droit, orgueilleux oiseau Rock.
+
+
+
+
+COMPENSATION.
+
+
+Il naît sous le soleil de nobles créatures,
+Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver,
+Corps de fer, coeur de flamme, admirables natures;
+
+Dieu semble les produire afin de se prouver;
+Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce,
+Et souvent passe un siècle à les parachever.
+
+Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce
+Sur leurs fronts rayonnants de la gloire des cieux,
+Et l'ardente auréole en gerbes d'or y pousse.
+
+Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux,
+Sans quitter un instant leur pose solennelle,
+Avec l'oeil immobile et le maintien des dieux.
+
+Leur moindre fantaisie est une oeuvre éternelle,
+Tout cède devant eux; les sables inconstants,
+Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle.
+
+Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans,
+L'orage ou le repos, la palette ou le glaive,
+Ils mèneront à bout, leurs destins éclatants.
+
+Leur existence étrange est le réel du rêve;
+Ils exécuteront votre plan idéal,
+Comme un maître savant le croquis d'un élève.
+
+Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal,
+Dont votre esprit en songe, arrondissait la voûte,
+Passent assis en croupe au dos de leur cheval.
+
+D'un pied sûr, jusqu'au bout, ils ont suivi la route,
+Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis,
+N'osant prendre une branche au carrefour du doute.
+
+De ceux-là, chaque peuple en compte cinq ou six,
+Cinq ou six, tout au plus, dans les siècles prospères,
+Types toujours vivants dont on fait des récits.
+
+Nature avare; ô toi! si féconde en vipères,
+En serpents, en crapauds tout gonflés de venins;
+Si prompte à repeupler tes immondes repaires;
+
+Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains,
+Pour tant d'avortements et d'oeuvres imparfaites,
+Tant de monstres impurs échappés de tes mains;
+
+Nature, tu nous dois encor bien des poëtes!
+
+
+
+
+CHINOISERIE.
+
+
+Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,
+Ni vous non plus, Juliette; ni vous,
+Ophélia, ni Béatrix, ni même
+Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.
+
+Celle que j'aime, à présent, est en Chine;
+Elle demeure, avec ses vieux parents,
+Dans une tour de porcelaine fine,
+Au fleuve jaune où sont les cormorans.
+
+Elle a des yeux retroussés vers les tempes,
+Un pied petit, à tenir dans la main,
+Le teint plus clair que le cuivre des lampes,
+Les ongles longs et rougis de carmin.
+
+Par son treillis elle passe sa tête,
+Que l'hirondelle, en volant, vient toucher;
+Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte,
+Chante le saule et la fleur du pêcher.
+
+
+
+
+SONNET.
+
+
+Pour veiner de son front la pâleur délicate,
+Le Japon a donné son plus limpide azur,
+La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur
+Que son col transparent et ses tempes d'agate.
+
+Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate;
+Le chant du rossignol près de sa voix est dur,
+Et quand elle se lève, à notre ciel obscur,
+On dirait de la lune en sa robe d'ouate.
+
+Ses yeux d'argent bruni roulent moëlleusement;
+Le caprice a taillé son petit nez charmant;
+Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise;
+
+Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise,
+Et près d'elle, on respire autour de sa beauté,
+Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.
+
+
+
+
+A DEUX BEAUX YEUX.
+
+
+Vous avez un regard singulier et charmant;
+Comme la lune au fond du lac qui la reflète,
+Votre prunelle, où brille une humide paillette,
+Au coin de vos doux yeux roule languissamment;
+
+Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;
+Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,
+Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète,
+Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.
+
+Mille petits amours, à leur miroir de flamme,
+Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,
+Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.
+
+Ils sont si transparents, qu'ils laissent voir votre âme,
+Comme une fleur céleste au calice idéal
+Que l'on apercevrait à travers un cristal.
+
+
+
+
+LE THERMODON.
+
+
+
+I.
+
+
+J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme
+Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme,
+Et dont l'étrange aspect arrête l'oeil surpris;
+On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure,
+La gravure sonner comme une vieille armure,
+Et le papier muet semble jeter des cris.
+
+Un pont, par où se rue une foule en démence,
+Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,
+Et, d'un cadre de pierre, entoure le tableau;
+A travers l'arche, on voit une ville enflammée,
+D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée,
+Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.
+
+Une barque, pareille à la barque des ombres,
+Glisse sinistrement au dos des vagues sombres,
+Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts;
+Une averse de sang pleut des têtes coupées;
+Des mains, par l'agonie, éperdument crispées,
+Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords.
+
+Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,
+Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe;
+Il le berce un moment, et puis il l'engloutit;
+Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces,
+Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,
+Tout ce que le combat jette à leur appétit.
+
+Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre,
+Et se fait, dans sa chute, une blessure au sabre
+Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé;
+Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse
+Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce
+Un cadavre déjà de cent coups traversé.
+
+C'est un rude combat! chevelures, crinières,
+Panaches et cimiers, enseignes et bannières,
+Au souffle des clairons volent échevelés;
+Les lances, ces épis de la moisson sanglante,
+S'inclinent à leur vent en tranche étincelante,
+Comme sous une pluie on voit pencher des blés.
+
+Les glaives dentelés font d'affreuses morsures;
+Le poignard altéré, plongeant dans les blessures,
+Comme dans une coupe, y boit à flots le sang;
+Et les épieux, rompant les armes les plus fortes,
+Pour le ciel ou l'enfer, ouvrent de larges portes
+Aux âmes qui des corps sortent en rugissant.
+
+Quelle férocité de dessin et de touche,
+Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche!
+Qui signa ce poëme étrange et véhément?
+C'est toi, maître suprême, à la main turbulente,
+Peintre au non rouge, roi de la couleur brûlante,
+Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand!
+
+C'est toi, Rubens, c'est toi, dont la rage sublime,
+Pencha cette bataille au bord de cet abîme,
+Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or,
+Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes,
+Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames,
+S'apaise et n'ose pas les submerger encor!
+
+
+
+II.
+
+
+Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières
+Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières.
+ Sous l'armure une gorge bat;
+Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire,
+où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire
+ Le lait empourpré du combat.
+
+Regardez! regardez! les chevelures blondes
+Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes,
+ Aux cheveux glauques des roseaux.
+Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre,
+Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre
+ Circule en transparents réseaux.
+
+Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée,
+La mort a déjà mis sa pâleur azurée;
+ Ils n'ont de rose que le sang.
+Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes,
+Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes,
+ Où l'eau les soulève en passant.
+
+Le cheval de bataille à la croupe tigrée,
+Secouant dans les cieux sa crinière effarée,
+ Les foule avec ses durs sabots.
+Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale,
+Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,
+ Tire à lui leurs derniers lambeaux.
+
+Bientôt, du haut des monts, les vautours au col chauve,
+Les corbeaux vernissés, les aigles à l'oeil fauve;
+ L'orfraie au regard clandestin;
+Les loups se balançant sur leurs échines maigres,
+Les renards, les chakals, accourront tout allègres,
+ Prendre leur part au grand festin;
+
+Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes;
+O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes,
+ Ces beaux seins, d'un si pur contour,
+Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche,
+Fouillés par le museau de l'hyène farouche,
+ Piqués par le bec du vautour!
+
+Cessez de vains efforts, ô braves amazones!
+A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones,
+ Le casque grec empanaché,
+La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée,
+Si votre main trop faible, au fort de la mêlée,
+ Lâche votre glaive ébréché!
+
+Votre armure faussée, entre ces bras robustes,
+Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes,
+ Où le poil pousse en plein terrain;
+Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,
+O guerrières! seraient les appas et les charmes
+ Cachés sous vos corsets d'airain.
+
+S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles,
+Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles,
+ Les bras se suspendraient autour;
+Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,
+Vous auriez, sans combat, remporté la victoire,
+ Car la force cède à l'amour.
+
+Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales
+Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales.
+ Fuyez sans vous tourner pour voir,
+Et, ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres,
+Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures
+ Et du gazon pour vous asseoir!
+
+
+
+III.
+
+
+C'est la nécessité! c'est la règle fatale!
+Toujours l'esprit le cède à la force brutale;
+Et quand la passion, aux beaux élans divins,
+Avec le positif veut en venir aux mains,
+Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime,
+Engage le combat sur le pont de l'abîme;
+Elle ne peut tenir, avec ses mains d'enfant,
+Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant,
+Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes,
+Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes
+Aux bras durs et noueux comme des chênes verts,
+Aux musculeux poitrails, de buffle recouverts;
+Toujours le pied lui manque, et de flèches criblée,
+Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée,
+Où son corps va trouver les caïmans du fond.
+Cependant, les vainqueurs, sur la crète du pont,
+Sans donner une plainte aux victimes noyées,
+Passent, tambours battants, enseignes déployées.
+Cette planche, gravée en six cartons divers,
+Par Lucas Vostermann, d'après Rubens, d'Anvers,
+Femmes, au coeur hautain, pâles cariatides,
+Qui ployez à regret des têtes moins timides
+Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,
+Et qui vous refusez à porter votre croix,
+De votre destinée est l'effrayant symbole
+Et je l'y vois écrite en sombre parabole:
+Comme vous, autrefois, folles de liberté,
+Des femmes au grand coeur, à la mâle beauté,
+Se brûlèrent un sein, et mirent à la place
+La Méduse sculptée au coeur de la cuirasse;
+Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux,
+La navette qui court à travers les réseaux,
+Les travaux de la femme et les soins du ménage,
+Pour la lance et l'épée, instruments de carnage;
+Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir
+Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir;
+Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,
+Leur troupe rencontra la grande armée en marche;
+Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps
+Incertaine marée, on vit les combattants,
+Les chevelures d'or où bien les têtes brunes,
+Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,
+Pousser et repousser leur flux et leur reflux,
+Et longtemps la victoire, aux pieds irrésolus,
+Mesurant le terrain et supputant les pertes,
+Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes.
+De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs
+Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants
+Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes;
+Et, dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!
+
+
+
+
+ÉLÉGIE.
+
+
+J'ai fait une remarque hier en te quittant.
+Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant,
+On a peur; on se fait, avec la moindre chose,
+Un sujet de tourments. On veut savoir la cause
+De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien,
+La plus folle chimère, un souvenir ancien
+Qui dormait dans un coin du coeur et qui s'éveille,
+Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille,
+Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra;
+L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira.
+Vous veniez pour vous plaindre; un baiser, un sourire,
+Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire.
+Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras
+Que mon idée est folle et tu m'embrasseras,
+Et puis, j'oublierai tout, excepté que je t'aime
+Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même.
+Or, voici ma remarque. Il m'a semblé cela.
+Je voudrais oublier toutes ces choses-là.
+Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite,
+Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette
+Laisse aller Roméo qui part. En ce moment
+Où mon âme pamée à chaque embrassement,
+S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme,
+Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme,
+Où mon coeur éperdu, sur ton coeur qu'il cherchait,
+Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet,
+Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare
+Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare,
+Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi.
+Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi;
+Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée;
+Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée
+N'entendait pas la mienne et ne répondait rien.
+J'étais là, devant toi, comme un musicien,
+Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes.
+O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes,
+Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher,
+Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher,
+Se ferme et te repousse et te laisse répandre
+Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre?
+J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur,
+Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur,
+Après tant de serments et de douces paroles,
+Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles;
+Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon
+Qu'on était fou d'avoir au fond du coeur un nom
+Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère
+D'aimer une autre femme au monde que sa mère.
+Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant
+Au sortir de vos bras. Il a raison vraiment.
+Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie,
+Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie,
+Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort;
+Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort,
+Le moment est venu de regarder en face
+L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
+Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est.
+Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît,
+C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme.
+Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme,
+Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son coeur,
+Et que dans la maîtresse on embrasse la soeur,
+La première lassée est la femme. La honte
+D'avoir été vaincue, au fond d'elle surmonte
+Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant,
+Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment
+Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde
+Qu'elle haïsse bien et de haine profonde,
+C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut
+Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut;
+Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte
+A remplacé l'amour; une froide contrainte
+Succède aux beaux élans de folle liberté.
+Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté.
+La femme se repent et l'homme se repose,
+Il a touché son but, il a gagné sa cause;
+C'est le triomphateur, le vainqueur, le César,
+Qui, la couronne au front, au devant de son char,
+Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive,
+Traînera sans pitié Cléopâtre captive.
+Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin!
+Sors du panier de fleurs, siffle et mord ce beau sein.
+César attend dehors! il lui faut Cléopâtre,
+Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre.
+Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains
+Disent:--Heureux César! et lui battent des mains.
+La femme sait cela que de reine et maîtresse,
+Elle devient esclave et que son pouvoir cesse;
+Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir,
+Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir
+Le lui remet en main et la fait souveraine.
+Il faut que son amant à ses genoux se traîne
+Et lui baise les pieds et demande pardon.
+Mais elle maintenant, froide et sans abandon,
+Avec un double fil nouant son nouveau masque,
+Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque,
+Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé,
+Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé.
+Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée
+N'eût pas dû me venir et doit être chassée,
+Et que je suis bien fou de douter d'un amour
+Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour.
+J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives,
+Ces haines, ces retours et ces alternatives,
+Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants,
+C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants.
+Cette existence-là c'est la mienne, la nôtre;
+Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre.
+On est bien malheureux, mais pour un tel malheur
+Les heureux volontiers changeraient leur bonheur.
+Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie.
+Près de l'amour, que sont les choses qu'on envie?
+Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu!
+Comme la gloire est creuse et vous contente peu!
+L'amour seul peut combler les profondeurs de l'âme,
+Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!
+
+
+
+
+LA BONNE JOURNÉE.
+
+
+Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre,
+Sans jeter une fois l'oeil à travers la vitre.
+Par Apollo! cent vers; je devrais être las,
+On le serait à moins; mais je ne le suis pas;
+Je ne sais quelle joie intime et souveraine
+Me fait le regard vif et la face sereine,
+Comme après la rosée une petite fleur;
+Mon front se lève en haut avec moins de pâleur;
+Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne,
+Et mon souffle pressé plus fortement résonne.
+J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.
+Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier,
+Entre mes deux genoux posant sa longue tête,
+Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fête
+Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,
+Un filet de soleil jusque sur mon bureau;
+Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille
+M'étalait son gros ventre et souriait vermeille;
+En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu,
+Se penchait en riant de son rire ingénu;
+Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure
+Répandait les parfums de son haleine pure.
+Sourd comme saint Antoine à la tentation,
+J'ai poursuivi mon oeuvre avec religion;
+L'oeuvre de mon amour qui mort me fera vivre,
+Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre.
+
+
+
+
+L'HIPPOPOTAME.
+
+
+L'hippopotame au large ventre
+Habite aux Jungles de Java,
+Où grondent, au fond de chaque antre,
+Plus de monstres qu'on n'en rêva.
+
+Le boa se déroule et siffle,
+Le tigre fait son hurlement;
+Le bufle en colère renifle;
+Il dort en paix tranquillement.
+
+Il ne craint ni kriss ni zagaies;
+Il regarde l'homme sans fuir,
+Et rit des balles des cypaies
+Qui rebondissent sur son cuir.
+
+Je suis comme l'hippopotame;
+De ma conviction couvert,
+Forte armure que rien n'entame,
+Je vais sans peur par le désert.
+
+
+
+
+VILLANELLE RHYTHMIQUE.
+
+
+Quand viendra la saison nouvelle,
+Quand auront disparu les froids,
+Tous les deux, nous irons, ma belle,
+Pour cueillir le muguet au bois;
+Sous nos pieds égrenant les perles,
+Que l'on voit au matin trembler,
+Nous irons écouter les merles
+ Siffler.
+
+Le printemps est venu, ma belle,
+C'est le mois des amants béni,
+Et l'oiseau, satinant son aile,
+Dit des vers au rebord du nid.
+Oh! viens donc sur le banc de mousse,
+Pour parler de nos beaux amours,
+Et dis-moi de ta voix si douce:
+ Toujours!
+
+Loin, bien loin, égarant nos courses,
+Faisons fuir le lapin caché,
+Et le daim au miroir des sources
+Admirant son grand bois penché;
+Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises,
+En panier, enlaçant nos doigts,
+Revenons rapportant des fraises
+ Des bois.
+
+
+
+
+LE SOMMET DE LA TOUR.
+
+
+Lorsque l'on veut monter aux tours des cathédrales,
+On prend l'escalier noir qui roule ses spirales,
+Comme un serpent de pierre au ventre du clocher.
+
+L'on chemine d'abord dans une nuit profonde,
+Sans trèfle de soleil et de lumière blonde,
+Tâtant le mur des mains, de peur de trébucher;
+
+Car les hautes maisons voisines de l'église
+Vers le pied de la tour versent leur ombre grise,
+Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher.
+
+S'envolant tout à coup, les chouettes peureuses
+Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses,
+Et les chauve-souris s'abattent sur vos bras.
+
+Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres,
+Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres;
+Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.
+
+A travers l'ombre on voit la chimère accroupie
+Remuer, et l'écho de la voûte assoupie
+Derrière votre pas suscite un autre pas.
+
+Vous sentez à l'épaule une pénible haleine,
+Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine
+Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait.
+
+Et si l'humidité fait des yeux de la voûte,
+Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte,
+Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait.
+
+Chaque fois que la vis, en tournant, se dérobe,
+Sur la dernière marche un dernier pli de robe,
+Irritante terreur, brusquement disparaît.
+
+Bientôt le jour filtrant par les fentes étroites,
+Sur le mur opposé trace des lignes droites,
+Comme une barre d'or sur un écusson noir.
+
+L'on est déjà plus haut que les toits de la ville,
+Edifices sans nom, masse confuse et vile,
+Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.
+
+Les hiboux disparus font place aux tourterelles,
+Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes
+Et semblent roucouler des promesses d'espoir.
+
+Des essaims familiers perchent sur les tarasques,
+Et, sans se rebuter de la laideur des masques,
+Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid.
+
+Les guivres, les dragons et les formes étranges
+Ne sont plus maintenant que des figures d'anges,
+Séraphiques gardiens taillés dans le granit,
+
+Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles,
+Dans leurs niches de pierre, appuyés sur leurs ailes,
+Montent leur faction qui jamais ne finit.
+
+Vous débouchez enfin sur une plate-forme
+Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme,
+La Cité grommelante accroupie alentour.
+
+Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires,
+Elle mord l'horizon de ses mille dents noires,
+Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour.
+
+A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre,
+Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre,
+Que dore par flocons un chaud reflet de jour.
+
+Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume,
+Sur la ville toujours plane une ardente brume,
+Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.
+
+Ce sont les tintements et les grêles volées
+Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées,
+Chantant, à plein gosier, dans leurs beffrois touffus;
+
+C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre;
+C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre,
+Où des canons grondeurs sonnant sur leurs affuts;
+
+C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne
+File comme une étoile à travers l'ombre terne,
+Emportant un heureux aux bras de son désir;
+
+Le soupir de la vierge, au balcon accoudée,
+Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée;
+Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.
+
+Dans cette symphonie au colossal orchestre,
+Que n'écrira jamais musicien terrestre,
+Chaque objet fait sa note impossible à saisir.
+
+Vous pensiez être en haut, mais voici qu'une aiguille,
+Où le ciel découpé par dentelles scintille,
+Se présente soudain devant vos pieds lassés.
+
+Il faut monter encor dans la mince tourelle,
+L'escalier qui serpente en spirale plus frèle,
+Se pendant aux crampons de loin en loin placés.
+
+Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle,
+La goule étend sa griffe et la guivre renifle;
+Le vertige alourdit vos pas embarrassés.
+
+Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes,
+S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes;
+Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.
+
+Votre sueur se fige à votre front en nage;
+L'air trop vif vous étouffe: allons, enfant, courage!
+Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor!
+
+Et vous pourrez toucher, de votre main surprise,
+L'archange colossal que fait tourner la brise,
+Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or;
+
+Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre,
+Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre,
+Vous dirigez en bas un oeil moins effrayé;
+
+Vous verrez la campagne à plus de trente lieues,
+Un immense horizon, bordé de franges bleues,
+Se déroulant sous vous comme un tapis rayé;
+
+Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées,
+Les plaques de gazon, de troupeaux noirs tigrées;
+Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé;
+
+Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine,
+Et partout, où se groupe une famille humaine,
+Un clocher vers le ciel, comme un doigt s'allongeant.
+
+Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires,
+La mer se diaprer et se gauffrer de moires,
+Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent;
+
+Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes,
+Piquer l'azur lointain de blanches étincelles
+Et croiser en tous sens leur vol intelligent.
+
+Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles ronde,
+Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes,
+Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers!
+
+Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine,
+Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine,
+Chimérique pays peuplé de dragons verts;
+
+Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes,
+De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes,
+Comme une autre Vénus, fille des flots amers!
+
+A Ceylan, à Java, plus loin encor peut-être,
+Dans quelque île déserte et dont on se rend maître;
+Vers une autre Amérique échappée à Colomb!
+
+Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées!
+Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées,
+Vous tentez un voyage aventureux et long.
+
+Si la foudre et le nord respectent vos antennes,
+Des pays inconnus et des îles lointaines
+Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?...
+
+La spirale soudain s'interrompt et se brise.
+Comme celui qui monte au clocher de l'église,
+Me voici maintenant au sommet de ma tour.
+
+J'ai planté le drapeau tout au haut de mon oeuvre.
+Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre,
+Insensible à la joie, à la vie, à l'amour.
+
+Pour garder mon dessin avec ses lignes pures,
+J'émousse mon ciseau contre des pierres dures,
+Élevant à grand'peine une assise par jour!
+
+Pendant combien de mois suis-je resté sous terre,
+Creusant comme un mineur ma fouille solitaire,
+Et cherchant le roc vil pour mes fondations!
+
+Et pourtant le soleil riait sur la nature;
+Les fleurs faisaient l'amour, et toute créature
+Livrait sa fantaisie au vent des passions.
+
+Le printemps dans les bois faisait courir la sève,
+Et le flot, en chantant, venait baiser la grève;
+Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons!
+
+Patient architecte, avec mes mains pensives,
+Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives,
+Je faisais sous l'église un temple souterrain.
+
+Puis, l'église elle-même, avec ses colonnettes,
+Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes,
+Un madrépore immense, un polypier marin;
+
+Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre,
+Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière,
+Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.
+
+Du haut de cette tour avec peine achevée,
+Pourrais-je t'entrevoir, perspective rêvée;
+Terre de Chanaan où tendait mon effort?
+
+Pourrais-je apercevoir la figure du monde,
+Les astres, dans le ciel, accomplissant leur ronde,
+Et les vaisseaux quittant et regagnant le port?
+
+Si mon clocher passait seulement de la tête
+Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faîte
+De ce donjon aigu, qui du brouillard ressort;
+
+S'il était assez haut pour découvrir l'étoile
+Que la colline bleue avec son dos me voile;
+Le croissant qui s'écorne au toit de la maison;
+
+Pour voir au ciel de smalt les flottantes nuées,
+Par le vent du matin mollement remuées,
+Comme un troupeau de l'air secouer leur toison;
+
+Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'âme,
+Dans un océan d'or, avec le globe en flamme,
+Majestueusement monter à l'horizon!
+
+
+
+
+A UNE HEURE APRÈS MIDI, JEUDI 25 JANVIER 1838,
+J'AI FINI CE PRÉSENT VOLUME:
+GLOIRE A DIEU, ET PAIX AUX HOMMES DE BONNE VOLONTÉ!
+
+THÉOPHILE GAUTIER.
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE
+
+Portail.
+LA COMÉDIE DE LA MORT.
+ La Vie dans la Mort.
+ La Mort dans la Vie.
+Le Nuage.
+Les Colombes.
+Pantoum.
+Ténèbres.
+Thébaïde.
+Rocaille.
+Pastel.
+Vatteau.
+Le triomphe de Pétrarque.
+Melancholia.
+Niobé.
+Cariatides.
+La Chimère.
+La Diva.
+Après le Bal.
+Tombée du Jour.
+La dernière Feuille.
+Le Trou du Serpent.
+Les Vendeurs du Temple.
+A un jeune Tribun.
+Choc de Cavaliers.
+Le Pot de fleurs.
+Le Sphinx.
+Pensée de minuit.
+La Chanson de Mignon.
+Romance.
+Le Spectre de la Rose.
+Lamento.--La Chanson du Pêcheur.
+Dédain.
+Ce Monde-ci et l'autre.
+Versailles.
+La Caravane.
+Destinée.
+Notre-Dame.
+Magdalena.
+Chant du Grillon. I.
+Chant du Grillon. II.
+Absence.
+Au Sommeil.
+Terza Rima.
+Montée sur le Brocken.
+Le premier Rayon de Mai.
+Le Lion du Cirque.
+Lamento.
+Barcarolle.
+Tristesse.
+Qui sera Roi?
+Compensation.
+Chinoiserie.
+Sonnet.
+A deux beaux yeux.
+Le Thermodon.
+Élégie.
+La bonne Journée.
+L'Hippopotame.
+Villanelle rhythmique.
+Le Sommet de la Tour.
+
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+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/10442-8.zip b/old/10442-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..8d919a5
--- /dev/null
+++ b/old/10442-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/10442.txt b/old/10442.txt
new file mode 100644
index 0000000..87c790f
--- /dev/null
+++ b/old/10442.txt
@@ -0,0 +1,6991 @@
+The Project Gutenberg EBook of La comedie de la mort, by Theophile Gautier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La comedie de la mort
+
+Author: Theophile Gautier
+
+Release Date: December 12, 2003 [EBook #10442]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMEDIE DE LA MORT ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This
+file was produced from images generously made available by the Biblioth
+que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+LA
+COMEDIE
+DE LA MORT,
+
+PAR
+THEOPHILE GAUTIER.
+
+
+1838.
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+PORTAIL.
+
+
+Ne trouve pas etrange, homme du monde, artiste,
+Qui que tu sois, de voir par un portail si triste
+S'ouvrir fatalement ce volume nouveau.
+
+Helas! tout monument qui dresse au ciel son faite,
+Enfonce autant les pieds qu'il eleve la tete.
+Avant de s'elancer tout clocher est caveau,
+
+En bas, l'oiseau de nuit, l'ombre humide des tombes;
+En haut, l'or du soleil, la neige des colombes,
+Des cloches et des chants sur chaque soliveau;
+
+En haut, les minarets et les rosaces freles,
+Ou les petits oiseaux s'enchevetrent les ailes,
+Les anges accoudes portant des ecussons;
+
+L'acanthe et le lotus ouvrant sa fleur de pierre
+Comme un lis seraphique au jardin de lumiere;
+En bas, l'arc surbaisse, les lourds piliers saxons;
+
+Les chevaliers couches de leur long, les mains jointes,
+Le regard sur la voute et les deux pieds en pointes;
+L'eau qui suinte et tombe avec de sourds frissons.
+
+Mon oeuvre est ainsi faite, et sa premiere assise
+N'est qu'une dalle etroite et d'une teinte grise
+Avec des mots sculptes que la mousse remplit.
+
+Dieu fasse qu'en passant sur cette pauvre pierre,
+Les pieds des pelerins n'effacent pas entiere
+Cette humble inscription et ce nom qu'on y lit.
+
+Pales ombres des morts, j'ai pour vos promenades,
+File patiemment la pierre en colonnades;
+Dans mon Campo-Santo je vous ai fait un lit!
+
+Vous avez pres de vous, pour compagnon fidele,
+Un ange qui vous fait un rideau de son aile,
+Un oreiller de marbre et des robes de plomb.
+
+Dans le jaspe menteur de vos tombes royales,
+On voit s'entre-baiser les soeurs theologales
+Avec leur aureole et leur vetement long.
+
+De beaux enfants tout nus, baissant leur torche eteinte,
+poussent autour de vous leur eternelle plainte;
+Un levrier sculpte vous leche le talon.
+
+L'arabesque fantasque, apres les colonnettes,
+Enlace ses rameaux et suspend ses clochettes
+Comme apres l'espalier fait une vigne en fleur.
+
+Aux reflets des vitraux la tombe rejouie,
+Sous cette floraison toujours epanouie,
+D'un air doux et charmant sourit a la douleur.
+
+La mort fait la coquette et prend un ton de reine,
+Et son front seulement sous ses cheveux d'ebene,
+Comme un charme de plus garde un peu de paleur.
+
+Les emaux les plus vifs scintillent sur les armes,
+L'albatre s'attendrit et fond en blanches larmes;
+Le bronze semble avoir perdu sa durete.
+
+Dans leur lit les epoux sont arranges par couples,
+Leurs tetes font ployer les coussins doux et souples,
+Et leur beaute fleurit dans le marbre sculpte.
+
+Ce ne sont que festons, dentelles et couronnes,
+Trefles et pendentifs et groupes de colonnes
+Ou rit la fantaisie en toute liberte.
+
+Aussi bien qu'un tombeau, c'est un lit de parade,
+C'est un trone, un autel, un buffet, une estrade;
+C'est tout ce que l'on veut selon ce qu'on y voit.
+
+Mais pourtant si pousse de quelque vain caprice,
+Dans la nef, vers minuit, par la lune propice,
+Vous alliez soulever le couvercle du doigt,
+
+Toujours vous trouveriez, sous cette architecture,
+Au milieu de la fange et de la pourriture
+Dans le suaire use le cadavre tout droit,
+
+Hideusement verdi, sans rayon de lumiere,
+Sans flamme interieure illuminant la biere
+Ainsi que l'on en voit dans les Christs aux tombeaux.
+
+Entre ses maigres bras, comme une tendre epouse,
+La mort les tient serres sur sa couche jalouse
+Et ne lacherait pas un seul de leurs lambeaux.
+
+A peine, au dernier jour, leveront-t-ils la tete
+Quand les cieux trembleront au cri de la trompette
+Et qu'un vent inconnu soufflera les flambeaux.
+
+Apres le jugement, l'ange en faisant sa ronde
+Retrouvera leurs os sur les debris du monde;
+Car aucun de ceux-la ne doit ressusciter.
+
+Le Christ lui-meme irait comme il fit au Lazare
+Leur dire: Levez-vous! que le sepulcre avare
+Ne s'entr'ouvrirait pas pour les laisser monter.
+
+Mes vers sont les tombeaux tout brodes de sculptures,
+Ils cachent un cadavre, et sous leurs fioritures
+Ils pleurent bien souvent en paraissant chanter.
+
+Chacun est le cercueil d'une illusion morte;
+J'enterre la les corps que la houle m'apporte
+Quand un de mes vaisseaux a sombre dans la mer;
+
+Beaux reves avortes, ambitions decues,
+Souterraines ardeurs, passions sans issues,
+Tout ce que l'existence a d'intime et d'amer.
+
+L'ocean tous les jours me devore un navire,
+Un recif, pres du bord, de sa pointe dechire
+Leurs flancs doubles de cuivre et leur quille de fer.
+
+Combien j'en ai lance plein d'ivresse et de joie
+Si beaux et si coquets sous leurs flammes de soie.
+Que jamais dans le port mes yeux ne reverront!
+
+Quels passagers charmants, tetes fraiches et rondes,
+Desirs aux seins gonfles, espoirs, chimeres blondes;
+Que d'enfants de mon coeur entasses sur le pont!
+
+Le flot a tout couvert de son linceul verdatre,
+Et les rougeurs de rose, et les paleurs d'albatre,
+Et l'etoile et la fleur eclose a chaque front.
+
+Le flux jette a la cote entre le corps du phoque,
+Et les debris de mats que la vague entre-choque,
+Mes reves naufrages tout gonfles et tout verts;
+
+Pour ces chercheurs d'un monde etrange et magnifique,
+Colombs qui n'ont pas su trouver leur Amerique,
+En funebres caveaux creusez-vous, o mes vers!
+
+Puis montez hardiment comme les cathedrales,
+Allongez-vous en tours, tordez-vous en spirales,
+Enfoncez vos pignons au coeur des cieux ouverts.
+
+Vous, oiseaux de l'amour et de la fantaisie,
+Sonnets, o blancs ramiers du ciel de poesie,
+Posez votre pied rose au toit de mon clocher.
+
+Messageres d'avril, petites hirondelles,
+Ne fouettez pas ainsi les vitres a coups d'ailes,
+J'ai dans mes bas-reliefs des trous ou vous nicher;
+
+Mes vierges vous prendront dans un pli de leur robe,
+L'empereur tout expres laissera choir son globe,
+Le lotus ouvrira son coeur pour vous cacher.
+
+J'ai brode mes reseaux des dessins les plus riches,
+Evide mes piliers, mis des saints dans mes niches,
+Pose mon buffet d'orgue et peint ma voute en bleu.
+
+J'ai prie saint Eloi de me faire un calice;
+Le roi mage Gaspard, pour le saint sacrifice,
+M'a donne le cinname et le charbon de feu.
+
+Le peuple est a genoux, le chapelain s'affuble
+Du brocart radieux de la lourde chasuble;
+L'eglise est toute prete; y viendrez-vous, mon Dieu?
+
+
+
+
+
+
+LA COMEDIE DE LA MORT.
+
+
+
+
+LA VIE DANS LA MORT.
+
+
+
+I.
+
+
+C'etait le jour des morts: Une froide bruine
+Au bord du ciel raye, comme une trame fine,
+ Tendait ses filets gris;
+Un vent de nord sifflait; quelques feuilles rouillees
+Quittaient en frissonnant les cimes depouillees
+ Des ormes rabougris;
+
+Et chacun s'en allait dans le grand cimetiere,
+Morne, s'agenouiller sur le coin de la pierre
+ Qui recouvre les siens,
+Prier Dieu pour leur ame, et, par des fleurs nouvelles,
+Remplacer en pleurant les pales immortelles
+ Et les bouquets anciens.
+
+Moi, qui ne connais pas cette douleur amere,
+D'avoir couche la-bas ou mon pere ou ma mere
+ Sous les gazons fletris,
+Je marchais au hasard, examinant les marbres,
+Ou, par une echappee, entre les branches d'arbres,
+ Les domes de Paris;
+
+Et, comme je voyais bien des croix sans couronne,
+Bien des fosses dont l'herbe etait haute, ou personne
+ Pour prier ne venait,
+Une pitie me prit, une pitie profonde
+De ces pauvres tombeaux delaisses, dont au monde
+ Nul ne se souvenait.
+
+Pas un seul brin de mousse a tous ces mausolees,
+Cependant, et des noms de veuves desolees,
+ D'epoux desesperes,
+Sans qu'un gramen voilat leurs majuscules noires
+Etalaient hardiment leurs mensonges notoires
+ A tous les yeux livres.
+
+Ce spectacle me fit sourdre au coeur une idee
+Dont j'ai, depuis ce temps, toujours l'ame obsedee.
+ Si c'etait vrai, les morts
+Tordraient leurs bras noueux de rage dans leur biere
+Et feraient pour lever leurs couvercles de pierre
+ D'incroyables efforts!
+
+Peut-etre le tombeau n'est-il pas un asile
+Ou, sur son chevet dur, on puisse enfin tranquille
+ Dormir l'eternite,
+Dans un oubli profond de toute chose humaine,
+Sans aucun sentiment de plaisir ou de peine
+ D'etre ou d'avoir ete.
+
+Peut-etre n'a-t-on pas sommeil! Et quand la pluie
+Filtre jusques a vous, l'on a froid, l'on s'ennuie
+ Dans sa fosse tout seul.
+Oh! que l'on doit rever tristement dans ce gite
+Ou pas un mouvement, pas une onde n'agite
+ Les plis droits du linceul!
+
+Peut-etre aux passions qui nous brulaient, emue,
+La cendre de nos coeurs vibre encore et remue
+ Par-dela le tombeau,
+Et qu'un ressouvenir de ce monde dans l'autre,
+D'une vie autrefois enlacee a la notre,
+ Traine quelque lambeau.
+
+Ces morts abandonnes sans doute avaient des femmes,
+Quelque chose de cher et d'intime; des ames
+ Pour y verser la leur;
+S'ils etaient eveilles au fond de cette tombe,
+Ou jamais une larme avec des fleurs ne tombe,
+ Quelle affreuse douleur!
+
+Sentir qu'on a passe sans laisser plus de marque
+Qu'au dos de l'ocean le sillon d'une barque;
+ Que l'on est mort pour tous;
+Voir que vos mieux aimes si vite vous oublient,
+Et qu'un saule pleureur aux longs bras qui se plient
+ Seul se plaigne sur vous.
+
+Au moins, si l'on pouvait, quand la lune blafarde,
+Ouvrant ses yeux sereins aux cils d'argent regarde
+ Et jette un reflet bleu
+Autour du cimetiere, entre les tombes blanches,
+Avec le feu follet dans l'herbe et sous les branches,
+ Se promener un peu!
+
+S'en revenir chez soi, dans la maison, theatre
+De sa premiere vie, et frileux, pres de l'atre,
+ S'asseoir dans son fauteuil,
+Feuilleter ses bouquins et fouiller son pupitre
+Jusqu'au moment ou l'aube illuminant la vitre,
+ Vous renvoie au cercueil.
+
+Mais non; il faut rester sur son lit mortuaire,
+N'ayant pour se couvrir que le lin du suaire,
+ N'entendant aucun bruit,
+Sinon le bruit du ver qui se traine et chemine
+Du cote de sa proie, ouvrant sa sourde mine,
+ Ne voyant que la nuit.
+
+Puis, s'ils etaient jaloux, les morts, tout ce que Dante
+A place de tourments dans sa spirale ardente
+ Pres des leurs seraient doux.
+Amants, vous qui savez ce qu'est la jalousie,
+Ce qu'on souffre de maux a cette frenesie,
+ Un cadavre jaloux!
+
+Impuissance et fureur! Etre la, dans sa fosse,
+Quand celle qu'on aimait de tout son amour, fausse
+ Aux beaux serments jures,
+En se raillant de vous, dans d'autres bras repete
+Ce qu'elle vous disait, rouge et penchant la tete
+ Avec des mots sacres.
+
+Et ne pouvoir venir, quelque nuit de decembre,
+Pendant qu'elle est au bal, se tapir dans sa chambre,
+ Et lorsque, de retour,
+Rieuse, elle defait au miroir sa toilette,
+Dans le cristal profond reflechir son squelette
+ Et sa poitrine a jour,
+
+Riant affreusement, d'un rire sans gencive,
+Marbrer de baisers froids sa gorge convulsive,
+ Et, tenaillant sa main,
+Sa main blanche et rosee avec sa main osseuse,
+Faire raler ces mots d'une voix caverneuse
+ Qui n'a plus rien d'humain:
+
+"Femme, vous m'avez fait des promesses sans nombre.
+Si vous oubliez, vous, dans ma demeure sombre,
+ Moi je me ressouviens.
+Vous avez dit a l'heure ou la mort me vint prendre,
+Que vous me suivriez bientot; lasse d'attendre,
+ Pour vous chercher je viens!"
+
+Dans un repli de moi, cette pensee etrange
+Est la comme un cancer qui m'use et qui me mange;
+ Mon oeil en devient creux;
+Sur mon front nuager de nouveaux plis se fouillent,
+De cheveux et de chair mes tempes se depouillent,
+ Car ce serait affreux!
+
+La mort ne serait plus le remede supreme;
+L'homme, contre le sort, dans la tombe elle-meme
+ N'aurait pas de recours,
+Et l'on ne pourrait plus se consoler de vivre,
+Par l'espoir tant fete du calme qui doit suivre
+ L'orage de nos jours.
+
+
+
+II.
+
+
+Dans le fond de mon ame, agitant ma pensee,
+Je restais la reveur et la tete baissee
+ Debout contre un tombeau.
+C'etait un marbre neuf, et sur la blanche epaule
+D'un genie eplore, les longs cheveux d'un saule
+ Tombaient comme un manteau.
+
+La bise feuille a feuille emportait la couronne
+Dont les debris jonchaient le fut de la colonne;
+ On aurait dit les pleurs
+Que sur la jeune fille, au printemps moissonnee,
+Pauvre fleur du matin, avant midi fanee,
+ Versaient les autres fleurs.
+
+La lune entre les ifs faisait luire sa corne;
+De grands nuages noirs couraient sur le ciel morne
+ Et passaient par devant;
+Les feux follets valsaient autour du cimetiere,
+Et le saule pleureur secouait sa criniere
+ Eparpillee au vent.
+
+On entendait des bruits venus de l'autre monde,
+Des soupirs de terreur et d'angoisse profonde,
+ Des voix qui demandaient
+Quand donc a leurs tombeaux l'on mettrait des fleurs neuves,
+Comment allait la terre, et pourquoi donc leurs veuves
+ Aussi longtemps tardaient?
+
+Tout a coup... j'ose a peine en croire mon oreille,
+Sous le marbre entr'ouvert, o terreur! o merveille!
+ J'entendis qu'on parlait.
+C'etait un dialogue, et, du fond de la fosse,
+A la premiere voix, une voix aigre et fausse
+ Par instant se melait.
+
+Le froid me prit. Mes dents d'epouvante claquerent;
+Mes genoux chancelants sous moi s'entrechoquerent.
+ Je compris que le ver
+Consommait son hymen avec la trepassee,
+Eveillee en sursaut dans sa couche glacee,
+ Par cette nuit d'hiver.
+
+
+LA TREPASSEE.
+
+Est-ce une illusion? Cette nuit tant revee,
+La nuit du mariage elle est donc arrivee?
+ C'est le lit nuptial.
+Voici l'heure ou l'epoux, jeune et parfume, cueille
+La beaute de l'epouse, et sur son front effeuille
+ L'oranger virginal.
+
+
+LE VER.
+
+Cette nuit sera longue, o blanche trepassee,
+Avec moi, pour toujours, la mort t'a fiancee;
+ Ton lit c'est le tombeau.
+Voici l'heure ou le chien contre la lune aboie,
+Ou le pale vampire erre et cherche sa proie,
+ Ou descend le corbeau.
+
+
+LA TREPASSEE.
+
+Mon bien-aime, viens donc! l'heure est deja passee
+Oh! tiens-moi sur ton coeur, entre tes bras pressee.
+ J'ai bien peur, j'ai bien froid.
+Rechauffe a tes baisers ma bouche qui se glace.
+Oh! viens, je tacherai de te faire une place
+ Car le lit est etroit!
+
+
+LE VER.
+
+Cinq pieds de long sur deux de large. La mesure
+Est prise exactement; cette couche est trop dure,
+ L'epoux ne viendra pas.
+Il n'entend pas tes cris. Il rit dans quelque fete.
+Allons, sur ton chevet repose en paix ta tete
+ Et recroise tes bras.
+
+
+LA TREPASSEE.
+
+Quel est donc ce baiser humide et sans haleine,
+Cette bouche sans levres est-ce une bouche humaine,
+ Est-ce un baiser vivant?
+O prodige! A ma droite, a ma gauche, personne.
+Mes os craquent d'horreur, toute ma chair frissonne
+ Comme un tremble au grand vent.
+
+
+LE VER.
+
+Ce baiser c'est le mien: je suis le ver de terre;
+Je viens pour accomplir le solennel mystere.
+ J'entre en possession;
+Me voila ton epoux, je te serai fidele.
+Le hibou tout joyeux fouettant l'air de son aile
+ Chante notre union.
+
+
+LA TREPASSEE.
+
+Oh! si quelqu'un passait aupres du cimetiere!
+J'ai beau heurter du front les planches de ma biere,
+ Le couvercle est trop lourd!
+Le fossoyeur dort mieux que les morts qu'il enterre.
+Quel silence profond! la route est solitaire;
+ L'echo lui-meme est sourd.
+
+
+LE VER.
+
+A moi tes bras d'ivoire, a moi ta gorge blanche,
+A moi tes flancs polis avec ta belle hanche
+ A l'ondoyant contour;
+A moi tes petits pieds, ta main douce et ta bouche,
+Et ce premier baiser que ta pudeur farouche
+ Refusait a l'amour.
+
+
+LA TREPASSEE.
+
+C'en est fait! c'en est fait! Il est la! sa morsure
+M'ouvre au flanc une lame et profonde blessure;
+ Il me ronge le coeur.
+Quelle torture! O Dieu, quelle angoisse cruelle!
+Mais que faites-vous donc lorsque je vous appelle,
+ O ma mere, o ma soeur?
+
+
+LE VER.
+
+Dans leur ame deja ta memoire est fanee,
+Et pourtant sur ta fosse, o pauvre abandonnee,
+ L'oranger est tout frais.
+La tenture funebre a peine repliee,
+Comme un songe d'hier elles t'ont oubliee,
+ Oubliee a jamais.
+
+
+LA TREPASSEE.
+
+L'herbe pousse plus vite au coeur que sur la fosse;
+Une pierre, une croix, le terrain qui se hausse,
+ Disent qu'un mort est la.
+Mais quelle croix fait voir une tombe dans l'ame!
+Oubli! seconde mort, neant que je reclame,
+ Arrivez, me voila!
+
+
+LE VER.
+
+Console-toi.--La mort donne la vie.--Eclose
+A l'ombre d'une croix l'eglantine est plus rose
+ Et le gazon plus vert.
+La racine des fleurs plongera sous tes cotes;
+A la place ou tu dors les herbes seront hautes;
+ Aux mains de Dieu tout sert!
+
+
+Un mort qu'ils reveillaient les pria de se taire;
+Un pale eclair parti non du ciel mais de terre
+ Me fit dans leurs tombeaux
+Voir tous les trepasses cadavres ou squelettes,
+Avec leurs os jaunis ou leurs chairs violettes,
+ S'en allant par lambeaux;
+
+Les jeunes et les vieux, peuple du cimetiere,
+Pauvres morts oublies n'entendant sur leur pierre
+ Gemir que l'ouragan,
+Et devores d'ennui dans leur froide demeure,
+De leurs yeux sans regard cherchant a savoir l'heure
+ A l'eternel cadran.
+
+Puis tout devint obscur, et je repris ma route,
+Pale d'avoir tant vu, plein d'horreur et de doute,
+ L'esprit et le corps las;
+Et me suivant partout, mille cloches felees,
+Comme des voix de mort me jetaient par volees
+ Les ralements du glas.
+
+
+
+III.
+
+
+Et je rentrai chez moi.--De lugubres pensees
+Tournaient devant mes yeux sur leurs ailes glacees
+ Et me rasaient le front.
+Comme on voit sur le soir autour des cathedrales,
+Des essaims de corbeaux derouler leurs spirales
+ Et voltiger en rond.
+
+Dans ma chambre, ou tremblait une jaune lumiere,
+Tout prenait une forme horrible et singuliere,
+ Un aspect effrayant.
+Mon lit etait la biere et ma lampe le cierge,
+Mon manteau deploye le drap noir qu'on asperge
+ Sous la porte en priant.
+
+Dans son cadre terni, le pale Christ d'ivoire
+Cloue les bras en croix sur son etoffe noire,
+ Redoublait de paleur;
+Et comme au Golgotha, dans sa dure agonie,
+Les muscles en relief de sa face jaunie
+ Se tordaient de douleur.
+
+Les tableaux ravivant leurs nuances eteintes
+Aux reflets du foyer prenaient d'etranges teintes,
+ Et, d'un air curieux,
+Comme des spectateurs aux loges d'un theatre,
+Vieux portraits enfumes, pastels aux tons de platre,
+ Ouvraient tout grands leurs yeux.
+
+Une tete de mort sur nature moulee
+Se detachait en blanc, grimacante et pelee,
+ Sous un rayon blafard.
+Je la vis s'avancer au bord de la console;
+Ses machoires semblaient rechercher leur parole
+ Et ses yeux leur regard.
+
+De ses orbites noirs ou manquaient les prunelles,
+Jaillirent tout a coup de fauves etincelles
+ Comme d'un oeil vivant.
+Une haleine passa par ses dents dechaussees...
+Les rideaux a plis droits tombaient sur les croisees;
+ Ce n'etait pas le vent.
+
+Faible comme ces voix que l'on entend en reve,
+Triste comme un soupir des vagues sur la greve
+ J'entendis une voix.
+Or, comme ce jour-la j'avais vu tant de choses,
+Tant d'effets merveilleux dont j'ignorais les causes,
+ J'eus moins peur cette fois.
+
+
+RAPHAEL.
+
+Je suis le Raphael, le Sanzio, le grand maitre!
+O frere, dis-le-moi, peux-tu me reconnaitre
+ Dans ce crane hideux?
+Car je n'ai rien parmi ces platres et ces masques,
+Tous ces cranes luisants, polis comme des casques,
+ Qui me distingue d'eux.
+
+Et pourtant c'est bien moi! Moi, le divin jeune homme,
+Le roi de la beaute, la lumiere de Rome,
+ Le Raphael d'Urbin!
+L'enfant aux cheveux bruns qu'on voit aux galeries,
+Mollement accoude, suivre ses reveries,
+ La tete dans sa main.
+
+O ma Fornarina! ma blanche bien aimee,
+Toi qui dans un baiser pris mon ame pamee
+ Pour la remettre au ciel;
+Voila donc ton amant, le beau peintre au nom d'ange,
+Cette tete qui fait une grimace etrange:
+ Eh bien, c'est Raphael!
+
+Si ton ombre endormie au fond de la chapelle
+S'eveillait et venait a ma voix qui t'appelle,
+ Oh! je te ferais peur!
+Que le marbre entr'ouvert sur ta tete retombe.
+Ne viens pas! ne viens pas et garde dans ta tombe
+ Le reve de ton coeur.
+
+Analyseurs damnes, abominable race,
+Hyenes qui suivez le cortege a la trace
+ Pour deterrer le corps;
+Aurez-vous bientot fait de declouer les bieres,
+Pour mesurer nos os et peser nos poussieres;
+ Laissez dormir les morts!
+
+Mes maitres, savez-vous, qui donc a pu le dire?
+Ce qu'on sent quand la scie avec ses dents dechire
+ Nos lambeaux palpitants.
+Savez-vous si la mort n'est pas une autre vie,
+Et si quand leur depouille a la tombe est ravie
+ Les aieux sont contents?
+
+Ah! vous venez fouiller de vos ongles profanes
+Nos tombeaux violes, pour y prendre nos cranes,
+ Vous etes bien hardis.
+Ne craignez vous donc pas qu'un beau jour, pale et bleme,
+Un trepasse se leve et vous dise: Anatheme!
+ Comme je vous le dis.
+
+Vous imaginez donc, dans cette pourriture,
+Surprendre les secrets de la mere nature
+ Et le travail de Dieu?
+Ce n'est pas par le corps qu'on peut comprendre l'ame.
+Le corps n'est que l'autel, le genie est la flamme;
+ Vous eteignez le feu!
+
+O mes Enfants-Jesus! O mes brunes madones!
+O vous qui me devez vos plus fraiches couronnes,
+ Saintes du paradis!
+Les savants font rouler mon crane sur la terre,
+Et vous souffrez cela sans prendre le tonnerre,
+ Sans frapper ces maudits!
+
+Il est donc vrai! Le ciel a perdu sa puissance.
+Le Christ est mort, le siecle a pour Dieu, la science,
+ Pour foi, la liberte.
+Adieu les doux parfums de la rose mystique;
+Adieu l'amour; adieu la poesie antique;
+ Adieu sainte beaute!
+
+Vos peintres auront beau, pour voir comme elle est faite,
+Tourner entre leurs mains et retourner ma tete,
+ Mon secret est a moi.
+Ils copieront mes tons, ils copieront mes poses,
+Mais il leur manquera ce que j'avais, deux choses,
+ L'amour avec la foi!
+
+Dites qui d'entre vous, fils de ce siecle infame,
+Peut rendre saintement la beaute de la femme;
+ Aucun, helas! aucun.
+Pour vos petits boudoirs, il faut des priapees;
+Qui vous jette un regard, o mes vierges drapees,
+ O mes saintes! Pas un.
+
+L'aiguille a fait son tour. Votre tache est finie,
+Comme un pale vieillard le siecle a l'agonie
+ Se lamente et se tord.
+L'ange du jugement embouche la trompette
+Et la voix va crier: Que justice soit faite,
+ Le genre humain est mort!
+
+
+Je n'entendis plus rien. L'aube aux levres d'opale,
+Tout endormie encor, sur le vitrage pale
+ Jetait un froid rayon,
+Et je vis s'envoler, comme on voit quelque orfraye,
+Que sous l'arceau gothique une lueur effraye,
+ L'etrange vision!
+
+
+
+
+LA MORT DANS LA VIE.
+
+
+
+IV.
+
+
+La mort est multiforme, elle change de masque
+Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque;
+ Elle sait se farder,
+Et ce n'est pas toujours cette maigre carcasse,
+Qui vous montre les dents et vous fait la grimace
+ Horrible a regarder.
+
+Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetiere,
+Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre
+ A l'ombre des arceaux;
+Tous ne sont pas vetus de la pale livree,
+Et la porte sur tous n'est pas encor muree
+ Dans la nuit des caveaux.
+
+Il est des trepasses de diverse nature,
+Aux uns la puanteur avec la pourriture,
+ Le palpable neant,
+L'horreur et le degout, l'ombre profonde et noire,
+Et le cercueil avide entr'ouvrant sa machoire
+ Comme un monstre beant.
+
+Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en epouvante
+Passer et repasser dans la cite vivante
+ Sous leur linceul de chair,
+L'invisible neant, la mort interieure
+Que personne ne sait, que personne ne pleure,
+ Meme votre plus cher.
+
+Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funebres
+Visiter les tombeaux inconnus ou celebres,
+ De marbre ou de gazon;
+Qu'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupiere amie
+Sous l'ombrage des ifs a jamais endormie,
+ Qu'on soit en pleurs ou non,
+
+On dit: Ceux-la sont morts. La mousse etend son voile
+Sur leurs noms effaces; le ver file sa toile
+ Dans le trou de leurs yeux;
+Leurs cheveux ont perce les planches de la biere,
+A cote de leurs os, leur chair tombe en poussiere
+ Sur les os des aieux.
+
+Leurs heritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent;
+C'est a peine a present si leurs chiens s'en souviennent.
+ Enfumes et poudreux,
+Leurs portraits adores trainent dans les boutiques,
+Leurs jaloux d'autrefois font leurs panegyriques;
+ Tout est fini pour eux.
+
+L'ange de la douleur, sur leur tombe en priere,
+Est seul a les pleurer de ses larmes de pierre.
+ Comme le ver leur corps,
+L'oubli ronge leur nom avec sa lune sourde;
+Ils ont pour draps de lit six pieds de terre lourde.
+ Ils sont morts! et bien morts!
+
+Et peut-etre une larme a votre ame echappee
+Sur leur cendre, de pluie et de neige trempee,
+ Filtre insensiblement.
+Qui les va rejouir dans leur triste demeure;
+Et leur coeur desseche, comprenant qu'on les pleure,
+ Retrouve un battement.
+
+Mais personne ne dit, voyant un mort de l'ame:
+Paix et repos sur toi! L'on refuse a la lame
+ Ce qu'on donne au fourreau;
+L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie,
+L'ame se brise et meurt sans que nul s'en effraie
+ Et lui dresse un tombeau.
+
+Et cependant il est d'horribles agonies
+Qu'on ne saura jamais; des douleurs infinies
+ Que l'on n'apercoit pas.
+Il est plus d'une croix au calvaire de l'ame
+Sans l'aureole d'or, et sans la blanche femme
+ Echevelee au bas.
+
+Toute ame est un sepulcre ou gisent mille choses;
+Des cadavres hideux dans des figures roses
+ Dorment ensevelis.
+On retrouve toujours les larmes sous le rire,
+Les morts sous les vivants, et l'homme est a vrai dire
+ Une Necropolis.
+
+Les tombeaux deterres des vieilles cites mortes,
+Les chambres et les puits de la Thebe aux cent portes
+ Ne sont pas si peuples,
+On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes,
+Un plus vaste fouillis d'ossements et de tetes
+ Aux ruines meles.
+
+L'on en voit qui n'ont pas d'epitaphe a leurs tombes,
+Et de leurs trepasses font comme aux catacombes
+ Un grand entassement;
+Dont le coeur est un champ uni, sans croix ni pierres,
+Et que l'aveugle Mort de diverses poussieres
+ Remplit confusement.
+
+D'autres, moins oublieux, ont des caves funebres
+Ou sont ranges leurs morts, comme celles des Guebres
+ Ou des Egyptiens;
+Tout autour de leur coeur sont debout les momies,
+Et l'on y reconnait les figures blemies
+ De leurs amours anciens.
+
+Dans un pur souvenir chastement embaumee
+Ils gardent au fond d'eux l'ame qu'ils ont aimee;
+ Triste et charmant tresor!
+La mort habite en eux au milieu de la vie;
+Ils s'en vont poursuivant la chere ombre ravie
+ Qui leur sourit encor.
+
+Ou ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette?
+Quel foyer reunit la famille complete
+ En cercle chaque soir?
+Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse etre,
+Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maitre
+ Avec un manteau noir?
+
+Cette petite fleur, qui, toute rejouie,
+Fait baiser au soleil sa bouche epanouie,
+ Est fille de la mort.
+En plongeant sous le sol, peut-etre sa racine,
+Dans quelque cendre chere a pris l'odeur divine
+ Qui vous charme si fort.
+
+O fiances d'hier, encore amants, l'alcove
+Ou nichent vos amours, a quelque vieillard chauve
+ A servi comme a vous;
+Avant vos doux soupirs elle a redit son rale,
+Et son souvenir mele une odeur sepulcrale
+ A vos parfums d'epoux!
+
+Ou donc poser le pied qu'on ne foule une tombe?
+Ah! lorsque l'on prendrait son aile a la colombe,
+ Ses pieds au daim leger;
+Qu'on irait demander au poisson sa nageoire,
+On trouvera partout l'hotesse blanche et noire
+ Prete a vous heberger.
+
+Cessez donc, cessez donc, o vous, les jeunes meres
+Bercant vos fils aux bras des riantes chimeres,
+ De leur rever un sort;
+Filez-leur un suaire avec le lin des langes.
+Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges,
+ Sont condamnes a mort!
+
+
+
+V.
+
+
+A travers les soupirs les plaintes et le rale
+Poursuivons jusqu'au bout la funebre spirale
+ De ses detours maudits.
+Notre guide n'est pas Virgile le poete,
+La Beatrix vers nous ne penche pas la tete
+ Du fond du paradis.
+
+Pour guide nous avons une vierge au teint pale
+Qui jamais ne recut le baiser d'or du hale
+ Des levres du soleil.
+Sa joue est sans couleur et sa bouche bleuatre,
+Le bouton de sa gorge est blanc comme l'albatre
+ Au lieu d'etre vermeil.
+
+Un souffle fait plier sa taille delicate,
+Ses bras, plus transparents que le jaspe ou l'agate,
+ Pendent languissamment;
+Sa main laisse echapper une fleur qui se fane,
+Et, ployee a son dos, son aile diaphane
+ Reste sans mouvement.
+
+Plus sombres que la nuit, plus fixes que la pierre,
+Sous leur sourcil d'ebene et leur longue paupiere
+ Luisent ses deux grands yeux,
+Comme l'eau du Lethe qui va muette et noire,
+Ses cheveux debordes baignent sa chair d'ivoire
+ A flots silencieux.
+
+Des feuilles de cigue avec des violettes
+Se melent sur son front aux blanches bandelettes,
+ Chaste et simple ornement;
+Quant au reste, elle est nue, et l'on rit et l'on tremble
+En la voyant venir; car elle a tout ensemble
+ L'air sinistre et charmant.
+
+Quoiqu'elle ait mis le pied dans tous les lits du monde
+Sous sa blanche couronne elle reste infeconde
+ Depuis l'eternite.
+L'ardent baiser s'eteint sur la levre fatale
+Et personne n'a pu cueillir la rose pale
+ De sa virginite.
+
+C'est par elle qu'on pleure et qu'on se desespere:
+C'est elle qui ravit au giron de la mere
+ Son doux et cher souci;
+C'est elle qui s'en va se coucher, la jalouse,
+Entre les deux amants, et qui veut qu'on l'epouse
+ A son tour elle aussi.
+
+Elle est amere et douce, elle est mechante et bonne;
+Sur chaque front illustre elle met la couronne
+ Sans peur ni passion.
+Amere aux gens heureux et douce aux miserables,
+C'est la seule qui donne aux grands inconsolables
+ Leur consolation.
+
+Elle prete des lits a ceux qui, sur le monde,
+Comme le Juif errant, font nuit et jour leur ronde
+ Et n'ont jamais dormi.
+A tous les parias elle ouvre son auberge,
+Et recoit aussi bien la Phryne que la vierge,
+ L'ennemi que l'ami.
+
+Sur les pas de ce guide au visage impassible,
+Nous marchons en suivant la spirale terrible
+ Vers le but inconnu,
+Par un enfer vivant sans caverne ni gouffre,
+Sans bitume enflamme, sans mers aux flots de soufre,
+ Sans Belzebuth cornu.
+
+Voici contre un carreau comme un reflet de lampe
+Avec l'ombre d'un homme. Allons, montons la rampe,
+ Approchons et voyons.
+Ah! c'est toi, docteur Faust! Dans la meme posture
+Du sorcier de Rembrandt sur la noire peinture
+ Aux flamboyants rayons.
+
+Quoi! tu n'as pas brise tes fioles d'alchimiste,
+Et tu penches toujours ton grand front chauve et triste
+ Sur quelque manuscrit!
+Dans ton livre, aux lueurs de ce soleil mystique,
+Quoi! tu cherches encor le mot cabalistique
+ Qui fait venir l'Esprit.
+
+Eh bien! Scientia, ta maitresse adoree
+A tes chastes desirs s'est-elle enfin livree?
+ Ou, comme au premier jour,
+N'en es-tu qu'a baiser sa robe ou sa pantoufle,
+Ta poitrine asthmatique a-t-elle encor du souffle
+ Pour un soupir d'amour?
+
+Quel sable, quel corail a ramene ta sonde?
+As-tu touche le fond des sagesses du monde?
+ En puisant a ton puits,
+Nous as-tu dans ton seau fait monter toute nue
+La blanche Verite jusqu'ici meconnue?
+ Arbre, ou sont donc tes fruits?
+
+
+FAUST.
+
+J'ai plonge dans la mer sous le dome des ondes;
+Les grands poissons jetaient leurs ondes vagabondes
+ Jusques au fond des eaux;
+Leviathan fouettait l'abime de sa queue,
+Les Syrenes peignaient leur chevelure bleue
+ Sur les bancs de coraux.
+
+La seiche horrible a voir, le polype difforme,
+Tendaient leurs mille bras, le caiman enorme
+ Roulait ses gros yeux verts;
+Mais je suis remonte, car je manquais d'haleine;
+C'est un manteau bien lourd pour une epaule humaine
+ Que le manteau des mers!
+
+Je n'ai pu de mon puits tirer que de l'eau claire;
+Le Sphinx interroge continue a se taire;
+ Si chauve et si casse,
+Helas! j'en suis encore a peut-etre, et que sais-je?
+Et les fleurs de mon front ont fait comme une neige
+ Aux lieux ou j'ai passe.
+
+Malheureux que je suis d'avoir sans defiance
+Mordu les pommes d'or de l'arbre de science!
+ La science est la mort.
+Ni l'upa de Java, ni l'euphorbe d'Afrique,
+Ni le mancenilier au sommeil magnetique.
+ N'ont un poison plus fort.
+
+Je ne crois plus a rien. J'allais, de lassitude,
+Quand vous etes venus, renoncer a l'etude
+ Et briser mes fourneaux.
+Je ne sens plus en moi palpiter une fibre,
+Et comme un balancier seulement mon coeur vibre
+ A mouvements egaux.
+
+Le neant! Voila donc ce que l'on trouve au terme!
+Comme une tombe, un mort, ma cellule renferme
+ Un cadavre vivant.
+C'est pour arriver la que j'ai pris tant de peine,
+Et que j'ai sans profit, comme on fait d'une graine,
+ Seme mon ame au vent.
+
+Un seul baiser, o douce et blanche Marguerite,
+Pris sur ta bouche en fleur, si fraiche et si petite,
+ Vaut mieux que tout cela.
+Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre;
+Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre.
+ Aimez, car tout est la!
+
+
+
+VI.
+
+
+La spirale sans fin dans le vide s'enfonce;
+Tout autour, n'attendant qu'une fausse reponse
+ Pour vous pomper le sang,
+Sur leurs grands piedestaux semes d'hieroglyphes,
+Des Sphinx aux seins pointus, aux doigts armes de griffes,
+ Roulent leur oeil luisant.
+
+En passant devant eux, a chaque pas l'on cogne
+Des os demi ronges, des restes de charogne,
+ Des cranes sonnant creux.
+On voit de chaque trou sortir des jambes raides,
+Des apparitions monstrueusement laides
+ Fendent l'air tenebreux.
+
+C'est ici que l'enigme est encor sans Oedipe,
+Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe
+ L'antique obscurite.
+C'est ici que la mort propose son probleme,
+Et que le voyageur, devant sa face bleme
+ Recule epouvante.
+
+Ah que de nobles coeurs et que d'ames choisies,
+Vainement, a travers toutes les poesies,
+ Toutes les passions,
+Ont poursuivi le mot de la page fatale
+Dont les os gisent la sans pierre sepulcrale
+ Et sans inscriptions!
+
+Combien, don Juans obscurs, ont leurs listes remplies
+Et qui cherchent encor! Que de levres palies
+ Sous les plus doux baisers,
+Et qui n'ont jamais pu se joindre a leur chimere!
+Que de desirs au ciel sont remontes de terre
+ Toujours inapaises!
+
+Il est des ecoliers qui voudraient tout connaitre,
+Et qui ne trouvent pas pour valet et pour maitre
+ De Mephistopheles.
+Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite
+Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu desherite;
+ Tous ceux-la, plaignez-les!
+
+Car ils souffrent un mal, helas! inguerissable;
+Ils melent une larme a chaque grain de sable
+ Que le temps laisse choir.
+Leur coeur, comme un orfraie au fond d'une ruine,
+Rale piteusement dans leur maigre poitrine
+ L'hymne du desespoir.
+
+Leur vie est comme un bois a la fin de l'automne,
+Chaque souffle qui passe arrache a leur couronne
+ Quelque reste de vert.
+Et leurs reves en pleurs s'en vont fendant les nues,
+Silencieux, pareils a des files de grues
+ Quand approche l'hiver.
+
+Leurs tourments ne sont point redits par le poete;
+Martyrs de la pensee, ils n'ont pas sur leur tete
+ L'aureole qui luit;
+Par les chemins du monde ils marchent sans cortege,
+Et sur le sol glace tombent comme la neige
+ Qui descend dans la nuit.
+
+Comme je m'en allais, ruminant ma pensee,
+Triste, sans dire mot, sous la voute glacee,
+ Par le sentier etroit;
+S'arretant tout a coup, ma compagne blafarde
+Me dit en etendant sa main frele: Regarde
+ Du cote de mon doigt.
+
+C'etait un cavalier avec un grand panache,
+De longs cheveux boucles, une noire moustache
+ Et des eperons d'or;
+Il avait le manteau, la rapiere et la fraise,
+Ainsi qu'un raffine du temps de Louis treize,
+ Et semblait jeune encor.
+
+Mais en regardant bien, je vis que sa perruque
+Sous ses faux cheveux bruns laissait pres de sa nuque
+ Passer des cheveux blancs;
+Son front, pareil au front de la mer soucieuse,
+Se ridait a longs plis; sa joue etait si creuse
+ Que l'on comptait ses dents.
+
+Malgre le fard epais dont elle etait platree,
+Comme un marbre couvert d'une gaze pourpree
+ Sa paleur transpercait;
+A travers le carmin qui colorait sa levre,
+Sous son rire d'emprunt on voyait que la fievre
+ Chaque nuit le baisait.
+
+Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre
+Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre,
+ Ni larmes ni regard.
+Diamant enchasse dans sa morne prunelle
+Brillait d'un eclat fixe, une froide etincelle.
+ C'etait bien un vieillard!
+
+Comme l'arche d'un pont son dos faisait la voute,
+Ses pieds endoloris, tout gonfles par la goutte.
+ Chancelaient sous son poids.
+Ses mains pales tremblaient; ainsi tremblent les vagues,
+Sous les baisers du Nord, et laissaient fuir leurs bagues
+ Trop larges pour ses doigts.
+
+Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse,
+Formait une alliance etrange et monstrueuse.
+ C'etait plus triste a voir
+Et plus laid, qu'un cercueil chez des filles de joie,
+Qu'un squelette pare d'une robe de soie,
+ Qu'une vieille au miroir.
+
+Confiant a la nuit son amoureuse plainte,
+Il attendait devant une fenetre eteinte,
+ Sous un balcon desert.
+Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage,
+Nul soleil de beaute ne montrait son visage
+ Au fond du ciel ouvert.
+
+Dis, que fais-tu donc la, vieillard, dans les tenebres,
+Par une de ces nuits ou les essaims funebres
+ S'envolent des tombeaux?
+Que vas-tu donc chercher si loin, si tard, a l'heure
+Ou l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure
+ Sans page et sans flambeaux?
+
+Tu n'as plus l'age ou tout vous rit et vous accueille,
+Ou la vierge repand a vos pieds, feuille a feuille,
+ La fleur de sa beaute.
+Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenetres;
+Tu n'es bon qu'a dormir aupres de tes ancetres
+ Sous un marbre sculpte.
+
+Entends-tu le hibou qui jette ses cris aigres?
+Entends-tu dans les bois hurler les grands loups maigres?
+ O vieillard sans raison!
+Rentre, c'est le moment ou la lune reveille
+Le vampire blafard sur sa couche vermeille;
+ Rentre dans ta maison.
+
+Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile,
+Personne ne t'ecoute, et ta cape ruisselle
+ Des pleurs de l'ouragan...
+Il ne me repond rien; dites quel est cet homme
+O mort, et savez-vous le nom dont on le nomme!
+ Cet homme, c'est don Juan.
+
+
+
+VII.
+
+
+DON JUAN.
+
+Heureux adolescents, dont le coeur s'ouvre a peine
+Comme une violette a la premiere haleine
+ Du printemps qui sourit,
+Ames couleurs de lait, frais buissons d'aubepine
+Ou, sous le pur rayon, dans la pluie argentine
+ Tout gazouille et fleurit.
+
+O vous tous qui sortez des bras de votre mere
+Sans connaitre la vie et la science amere,
+ Et qui voulez savoir,
+Poetes et reveurs, plus d'une fois, sans doute,
+Aux lisieres des bois, en suivant votre route
+ Dans la rougeur du soir,
+
+A l'heure enchanteresse, ou sur le bout des branches
+On voit se becqueter les tourterelles blanches
+ Et les bouvreuils au nid,
+Quand la nature lasse en s'endormant soupire,
+Et que la feuille au vent vibre comme une lyre
+ Apres le chant fini;
+
+Quand le calme et l'oubli viennent a toutes choses
+Et que le sylphe rentre au pavillon des roses
+ Sous les parfums plie;
+Emus de tout cela, pleins d'ardeurs inquietes
+Vous avez souhaite ma liste et mes conquetes;
+ Vous m'avez envie
+
+Les festins, les baisers sur les epaules nues,
+Toutes ces voluptes a votre age inconnues,
+ Aimable et cher tourment!
+Zerbine, Elvire, Anna, mes Romaines jalouses,
+Mes beaux lis d'Albion, mes brunes Andalouses,
+ Tout mon troupeau charmant.
+
+Et vous vous etes dit par la voix de vos ames:
+Comment faisais-tu donc pour avoir plus de femmes
+ Que n'en a le sultan?
+Comment faisais-tu donc, malgre verroux et grilles,
+Pour te glisser au lit des belles jeunes filles,
+ Heureux, heureux don Juan!
+
+Conquerant oublieux, une seule de celles
+Que tu n'inscrivais pas, une entre tes moins belles
+ Ta plus modeste fleur,
+Oh! combien et longtemps nous l'eussions adoree!
+Elle aurait embelli, dans une urne doree,
+ L'autel de notre coeur.
+
+Elle aurait parfume, cette humble paquerette
+Dont sous l'herbe ton pied a fait ployer la tete,
+ Notre pale printemps;
+Nous l'aurions recueillie, et de nos pleurs trempee,
+Cette etoile aux yeux bleus, dans le bal echappee
+ A tes doigts inconstants.
+
+Adorables frissons de l'amoureuse fievre,
+Ramiers qui descendez du ciel sur une levre,
+ Baisers acres et doux,
+Chutes du dernier voile, et vous cascades blondes,
+Cheveux d'or, inondant un dos brun de vos ondes
+ Quand vous connaitrons-nous?
+
+Enfant, je les connais tous ces plaisirs qu'on reve;
+Autour du tronc fatal l'antique serpent d'Eve
+ Ne s'est pas mieux tordu.
+Aux yeux mortels, jamais dragon a tete d'homme
+N'a d'un plus vif eclat fait reluire la pomme
+ De l'arbre defendu.
+
+Souvent, comme des nids de fauvettes farouches,
+Tout prets a s'envoler, j'ai surpris sur des bouches
+ Des nids d'aveux tremblants,
+J'ai serre dans mes bras de ravissants fantomes,
+Bien des vierges en fleur m'ont verse les purs baumes
+ De leurs calices blancs.
+
+Pour en avoir le mot, courtisanes rusees,
+J'ai presse, sous le fard, vos levres plus usees
+ Que le gres des chemins.
+Egouts impurs, ou vont tous les ruisseaux du monde,
+J'ai plonge sous vos flots; et toi, debauche immonde,
+ J'ai vu tes lendemains.
+
+J'ai vu les plus purs fronts rouler apres l'orgie
+Parmi les flots de vin, sur la nappe rougie;
+ J'ai vu les fins de bal
+Et la sueur des bras, et la paleur des tetes
+Plus mornes que la mort sous leurs boucles defaites
+ Au soleil matinal.
+
+Comme un mineur qui suit une veine infeconde,
+J'ai fouille nuit et jour l'existence profonde
+ Sans trouver le filon.
+J'ai demande la vie a l'amour qui la donne,
+Mais vainement; je n'ai jamais aime personne
+ Ayant au monde un nom.
+
+J'ai brule plus d'un coeur dont j'ai foule la cendre,
+Mais je restai toujours comme la Salamandre,
+ Froid au milieu du feu.
+J'avais un ideal frais comme la rosee,
+Une vision d'or, une opale irisee
+ Par le regard de Dieu;
+
+Femme, comme jamais sculpteur n'en a petrie,
+Type reunissant Cleopatre et Marie,
+ Grace, pudeur, beaute;
+Une rose mystique, ou nul ver ne se cache,
+Les ardeurs du volcan et la neige sans tache
+ De la virginite!
+
+Au carrefour douteux, Y grec de Pythagore,
+J'ai pris la branche gauche et je chemine encore
+ Sans arriver jamais.
+Trompeuse volupte, c'est toi que j'ai suivie,
+Et peut-etre, o vertu! l'enigme de la vie;
+ C'est toi qui la savais.
+
+Que n'ai-je, comme Faust, dans ma cellule sombre,
+Contemple sur le mur la tremblante penombre
+ Du microcosme d'or!
+Que n'ai-je, feuilletant cabales et grimoires,
+Aupres de mon fourneau, passe les heures noires
+ A chercher le tresor!
+
+J'avais la tete forte, et j'aurais lu ton livre
+Et bu ton vin amer, Science, sans etre ivre
+ Comme un jeune ecolier.
+J'aurais contraint Isis a relever son voile;
+Et du plus haut des cieux fait descendre l'etoile
+ Dans mon noir atelier.
+
+N'ecoutez pas l'amour car c'est un mauvais maitre;
+Aimer, c'est ignorer, et vivre c'est connaitre.
+ Apprenez, apprenez;
+Jetez et rejetez a toute heure la sonde;
+Et plongez plus avant sous cette mer profonde
+ Que n'ont fait vos aines.
+
+Laissez Leviathan souffler par ses narines,
+Laissez le poids des mers au fond de vos poitrines
+ Presser votre poumon.
+Fouillez les noirs ecueils qu'on n'a pu reconnaitre,
+Et dans son coffre d'or vous trouverez peut-etre
+ L'anneau de Salomon!
+
+
+
+VIII.
+
+
+Ainsi parla don Juan, et sous la froide voute,
+Las, mais voulant aller jusqu'au bout de la route,
+ Je repris mon chemin.
+Enfin je debouchai dans une plaine morne
+Qu'un ciel en feu fermait a l'horizon sans borne,
+ D'un cercle de carmin.
+
+Le sol de cette plaine etait d'un blanc d'ivoire,
+Un fleuve la coupait comme un ruban de moire
+ Du rouge le plus vif.
+Tout etait ras; ni bois, ni clocher, ni tourelle,
+Et le vent ennuye la balayait de l'aile
+ Avec un ton plaintif.
+
+J'imaginai d'abord que cette etrange teinte,
+Cette couleur de sang dont cette onde etait peinte,
+ N'etait qu'un vain reflet;
+Que la craie et le tuf formaient ce blanc d'ivoire,
+Mais je vis que c'etait (me penchant pour y boire)
+ Du vrai sang qui coulait.
+
+Je vis que d'os blanchis la terre etait couverte,
+Froide neige de morts, ou nulle plante verte,
+ Nulle fleur ne germait;
+Que ce sol n'etait fait que de poussiere d'homme,
+Et qu'un peuple a remplir Thebes, Palmyre et Rome
+ Etait la qui dormait.
+
+Une ombre, dos voute, front penche, dans la brise
+Passa. C'etait bien LUI, la redingote grise
+ Et le petit chapeau.
+Un aigle d'or planait sur sa tete sacree,
+Cherchant, pour s'y poser, inquiete effaree,
+ Un baton de drapeau.
+
+Les squelettes tachaient de rajuster leurs tetes,
+Le spectre du tambour agitait ses baguettes
+ A son pas souverain;
+Une immense clameur volait sur son passage,
+Et cent mille canons lui chantaient dans l'orage
+ Leur fanfare d'airain.
+
+Lui ne paraissait pas entendre ce tumulte,
+Et, comme un Dieu de marbre, insensible a son culte,
+ Marchait silencieux;
+Quelquefois seulement, comme a la derobee,
+Pour retrouver au ciel son etoile tombee
+ Il relevait les yeux
+
+Mais le ciel empourpre d'un reflet d'incendie,
+N'avait pas une etoile, et la flamme agrandie
+ Montait, montait toujours.
+Alors, plus pale encor qu'aux jours de Sainte-Helene,
+Il refermait ses bras sur sa poitrine pleine
+ De gemissements sourds.
+
+Quand il fut devant nous: Grand empereur, lui dis-je,
+Ce mot mysterieux que mon destin m'oblige
+ A chercher ici-bas,
+Ce mot perdu que Faust demandait a son livre,
+Et don Juan a l'amour, pour mourir ou pour vivre,
+ Ne le sauriez-vous pas?
+
+O malheureux enfant! dit l'ombre imperiale,
+Retourne-t'en la-haut, la bise est glaciale
+ Et je suis tout transi.
+Tu ne trouverais pas, sur la route, d'auberge
+Ou rechauffer tes pieds, car la mort seule heberge
+ Ceux qui passent ici.
+
+Regarde... C'en est fait. L'etoile est eclipsee,
+Un sang noir pleut du flanc de mon aigle blessee
+ Au milieu de son vol.
+Avec les blancs flocons de la neige eternelle,
+Du haut du ciel obscur, les plumes de son aile
+ Descendent sur le sol.
+
+Helas! je ne saurais contenter ton envie;
+J'ai vainement cherche le mot de cette vie,
+ Comme Faust et don Juan,
+Je ne sais rien de plus, qu'au jour de ma naissance,
+Et pourtant je faisais dans ma toute-puissance,
+ Le calme et l'ouragan.
+
+Pourtant l'on me nommait par excellence, L'HOMME:
+L'on portait devant moi l'aigle et les faisceaux, comme
+ Aux vieux Cesars romains:
+Pourtant j'avais dix rois pour me tenir ma robe,
+J'etais un Charlemagne emprisonnant le globe
+ Dans une de mes mains.
+
+Je n'ai rien vu de plus du haut de la colonne
+Ou ma gloire, arc-en-ciel tricolore, rayonne
+ Que vous autres d'en bas.
+En vain de mon talon j'eperonnais le monde,
+Toujours le bruit des camps et du canon qui gronde,
+ Des assauts, des combats.
+
+Toujours des plats d'argent avec des clefs de villes,
+Un concert de clairons et de hurrahs serviles,
+ Des lauriers, des discours;
+Un ciel noir, dont la pluie etait de la mitraille,
+Des morts a saluer sur tout champ de bataille.
+ Ainsi passaient mes jours.
+
+Que ton doux nom de miel, Laetitia ma mere,
+Mentait cruellement a ma fortune amere!
+ Que j'etais malheureux!
+Je promenais partout ma peine vagabonde,
+J'avais reve l'empire, et la boule du monde
+ Dans ma main sonnait creux.
+
+Ah! le sort des bergers, et le hetre ou Tytire
+Dans la chaleur du jour a l'ecart se retire
+ Et chante Amaryllis,
+Le grelot qui resonne et le troupeau qui bele,
+Le lait pur ruisselant d'une blanche mamelle
+ Entre des doigts de lys!
+
+Le parfum du foin vert et l'odeur de l'etable,
+Le pain bis des pasteurs, quelques noix sur la table,
+ Une ecuelle de bois;
+Une flute a sept trous jointe avec de la cire,
+Et six chevres, voila tout ce que je desire,
+ Moi, le vainqueur des rois.
+
+Une peau de mouton couvrira mes epaules,
+Galathee en riant s'enfuira sous les saules
+ Et je l'y poursuivrai:
+Mes vers seront plus doux que la douce ambroisie,
+Et Daphnis deviendra pale de jalousie
+ Aux airs que je jouerai.
+
+Ah! je veux m'en aller de mon ile de Corse,
+Par le bois dont la chevre en passant mord l'ecorce,
+ Par le ravin profond,
+Le long du sentier creux ou chante la cigale,
+Suivre nonchalamment en sa marche inegale
+ Mon troupeau vagabond.
+
+Le Sphinx est sans pitie pour quiconque se trompe,
+Imprudent, tu veux donc qu'il t'egorge et te pompe
+ Le pur sang de ton coeur;
+Le seul qui devina cette enigme funeste
+Tua Laius son pere et commit un inceste:
+ Triste prix du vainqueur!
+
+
+
+IX.
+
+
+Me voila revenu de ce voyage sombre,
+Ou l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre
+ Que les yeux du hibou;
+Comme apres tout un jour de labourage, un buffle
+S'en retourne a pas lents, morne et baissant le muffle,
+ Je vais ployant le cou.
+
+Me voila revenu du pays des fantomes;
+Mais je conserve encor loin des muets royaumes,
+ Le teint pale des morts.
+Mon vetement pareil au crepe funeraire
+Sur une urne jete, de mon dos jusqu'a terre,
+ Pend au long de mon corps.
+
+Je sors d'entre les mains d'une mort plus avare
+Que celle qui veillait au tombeau de Lazare;
+ Elle garde son bien:
+Elle lache le corps mais elle retient l'ame;
+Elle rend le flambeau, mais elle eteint la flamme,
+ Et Christ n'y pourrait rien.
+
+Je ne suis plus, helas! que l'ombre de moi-meme,
+Que la tombe vivante ou git tout ce que j'aime,
+ Et je me survis seul,
+Je promene avec moi les depouilles glacees
+De mes illusions, charmantes trepassees
+ Dont je suis le linceul.
+
+Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre,
+O mort... et je ne puis me resoudre a te suivre
+ Dans le sombre chemin;
+Je n'ai pas eu le temps de batir la colonne
+Ou la gloire viendra suspendre ma couronne;
+ O mort, reviens demain!
+
+Vierge aux beaux seins d'albatre, epargne ton poete,
+Souviens-toi que c'est moi qui le premier t'ai faite
+ Plus belle que le jour;
+J'ai change ton teint vert en paleur diaphane,
+Sous de beaux cheveux noirs j'ai cache ton vieux crane,
+ Et je t'ai fait la cour.
+
+Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges,
+Pour orner tes palais, je sculpterai des anges,
+ Je forgerai des croix;
+Je ferai dans l'eglise et dans le cimetiere
+Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre
+ Comme au tombeau des rois!
+
+Je te consacrerai mes chansons les plus belles:
+Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles
+ Et des fleurs sans parfum.
+J'ai plante mon jardin, o mort, avec tes arbres;
+L'if, le buis, le cypres y croisent sur les marbres
+ Leurs rameaux d'un vert brun.
+
+J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre,
+Au lis majestueux ouvrant son blanc cratere,
+ A la tulipe d'or,
+A la rose de mai que le rossignol anime,
+J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysantheme,
+ A bien d'autres encor.
+
+Ne croissez pas ici! cherchez une autre terre,
+Frais amours du printemps; pour ce jardin austere
+ Votre eclat est trop vif:
+Le houx vous blesserait de ses pointes aigues,
+Et vous boiriez dans l'air le poison des cigues,
+ L'odeur acre de l'if.
+
+Ne m'abandonne pas, o ma mere, o nature,
+Tu dois une jeunesse a toute creature,
+ A toute ame un amour;
+Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse,
+Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse,
+ N'eut-elle qu'un seul jour.
+
+Ne me sois pas maratre, o nature cherie,
+Redonne un peu de seve a la plante fletrie
+ Qui ne veut pas mourir;
+Les torrents de mes yeux ont noye sous leur pluie
+Son bouton tout ronge que nul soleil n'essuie,
+ Et qui ne peut s'ouvrir.
+
+Air vierge, air de cristal, eau principe du monde,
+Terre qui nourris tout, et toi flamme feconde,
+ Rayon de l'oeil de Dieu,
+Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie,
+La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie
+ Que de fleurir un peu!
+
+Etoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes,
+Faites pleuvoir sur moi, de vos paupieres blondes,
+ Vos pleurs de diamant;
+Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre,
+Verse-moi tes rayons, o blanche solitaire,
+ Du fond du firmament!
+
+Oeil ouvert sans repos au milieu de l'espace,
+Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe!
+ Que je te voie encor;
+Aigles, vous qui fouettez le ciel a grands coups d'ailes:
+Griffons, au vol de feu, rapides hirondelles,
+ Pretez-moi votre essor!
+
+Vents, qui prenez aux fleurs leurs ames parfumees
+Et les aveux d'amour aux bouches bien aimees,
+ Air sauvage des monts,
+Encor tout impregne des senteurs du meleze,
+Brise de l'Ocean ou l'on respire a l'aise,
+ Emplissez mes poumons!
+
+Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe;
+Le lilas sur mon front s'epanouit en gerbe,
+ Nous sommes au printemps.
+Prenez-moi dans vos bras, doux reves du poete,
+Entre vos seins polis, posez ma pauvre tete
+ Et bercez-moi longtemps.
+
+Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses,
+Les femmes, les chansons, toutes les belles choses
+ Et tous les beaux amours,
+Voila ce qu'il me faut. Salut, o muse antique,
+Muse au frais laurier vert, a la blanche tunique
+ Plus jeune tous les jours!
+
+Brune aux yeux de lotus, blonde a paupiere noire,
+O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire
+ Pose tes beaux pieds nus,
+Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne!
+Je bois a ta beaute d'abord, blanche Theone,
+ Puis aux dieux inconnus.
+
+Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde;
+Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde.
+ Allons, un beau baiser,
+Hatons-nous, hatons-nous. Notre vie, o Theone,
+Est un cheval aile que le temps eperonne;
+ Hatons-nous d'en user.
+
+Chantons Io, Pean! Mais quelle est cette femme
+Si pale sous son voile? Ah! c'est toi, vieille infame,
+ Je vois ton crane ras;
+Je vois tes grands yeux creux, prostituee immonde,
+Courtisane eternelle environnant le monde
+ Avec tes maigres bras!
+
+
+
+
+FIN DE LA COMEDIE DE LA MORT
+
+
+
+
+
+
+LE NUAGE.
+
+
+Dans son jardin la sultane se baigne,
+Elle a quitte son dernier vetement;
+Et delivres des morsures du peigne
+Ses grands cheveux baisent son dos charmant.
+
+Par son vitrail le sultan la regarde,
+Et caressant sa barbe avec sa main,
+Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde
+Et nul hors moi ne la voit dans son bain.
+
+Moi je la vois, lui repond, chose etrange!
+Sur l'arc du ciel un nuage accoude;
+Je vois son sein vermeil comme l'orange
+Et son beau corps de perles inonde.
+
+Ahmed devint bleme comme la lune,
+Prit son kandjar au manche cisele
+Et poignarda sa favorite brune...
+Quant au nuage, il s'etait envole!
+
+
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+
+LES COLOMBES.
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+GHAZEL.
+
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+Sur le coteau, la-bas ou sont les tombes,
+Un beau palmier, comme un panache vert
+Dresse sa tete, ou le soir les colombes
+Viennent nicher et se mettre a couvert.
+
+Mais le matin elles quittent les branches,
+Comme un collier qui s'egraine, on les voit
+S'eparpiller dans l'air bleu, toutes blanches,
+Et se poser plus loin sur quelque toit.
+
+Mon ame est l'arbre ou tous les soirs comme elles
+De blancs essaims de folles visions
+Tombent des cieux, en palpitant des ailes,
+Pour s'envoler des les premiers rayons.
+
+
+
+
+PANTOUM.
+
+
+Les papillons couleur de neige
+Volent par essaims sur la mer;
+Beaux papillons blancs, quand pourrai-je
+Prendre le bleu chemin de l'air?
+
+Savez-vous, o belle des belles,
+Ma bayadere aux yeux de jais,
+S'ils me pouvaient preter leurs ailes,
+Dites, savez-vous ou j'irais?
+
+Sans prendre un seul baiser aux roses
+A travers vallons et forets,
+J'irais a vos levres mi-closes,
+Fleur de mon ame, et j'y mourrais.
+
+
+
+
+TENEBRES.
+
+
+Taisez-vous, o mon coeur! taisez-vous, o mon ame!
+Et n'allez plus chercher de querelles au sort;
+Le neant vous appelle et l'oubli vous reclame.
+
+Mon coeur, ne battez plus, puisque vous etes mort;
+Mon ame, repliez le reste de vos ailes,
+Car vous avez tente votre supreme effort.
+
+Vos deux linceuls sont prets, et vos fosses jumelles
+Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passe,
+Comme au flanc d'un guerrier, deux blessures mortelles.
+
+Couchez-vous tout du long dans votre lit glace;
+Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe,
+Votre souvenir etre a jamais efface!
+
+Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe,
+Ni d'epitaphe d'or, ou quelque saule en pleurs
+Laisse les doigts du vent eparpiller sa gerbe.
+
+Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs;
+On ne repandra pas les larmes argentees
+Sur le funebre drap, noir manteau des douleurs.
+
+Votre convoi muet, comme ceux des athees,
+Sur le triste chemin rampera dans la nuit:
+Vos cendres sans honneur seront au vent jetees.
+
+La pierre qui s'abime en tombant fait son bruit;
+Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'emeuve,
+Dans ce gouffre sans fond ou le remords nous suit.
+
+Vous ne ferez pas meme un seul rond sur le fleuve,
+Nul ne s'apercevra que vous soyez absens,
+Aucune ame ici-bas ne se sentira veuve.
+
+Et le chaste secret du reve de vos ans
+Perira tout entier sous votre tombe obscure
+Ou rien n'attirera le regard des passants.
+
+Que voulez-vous? helas! notre mere nature,
+Comme toute autre mere, a ses enfants gates,
+Et pour les malvenus elle est avare et dure.
+
+Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautes!
+L'occasion leur est toujours bonne et fidele:
+Ils trouvent au desert des palais enchantes;
+
+Ils tettent librement la feconde mamelle;
+La chimere a leur voix s'empresse d'accourir,
+Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle;
+
+Les autres moins aimes, ont beau tordre et petrir
+Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,
+Leur frere a bu le lait qui les devait nourrir.
+
+S'il eclot quelque chose au milieu de leur vie,
+Une petite fleur sous leur pale gazon,
+Le sabot du vacher l'aura bientot fletrie,
+
+Un rayon de soleil, brille a leur horizon:
+Il fait beau dans leur ame; a coup sur un nuage
+Avec un flot de pluie eteindra le rayon.
+
+L'espoir le mieux fonde, le projet le plus sage,
+Rien ne leur reussit; tout les trompe et leur ment:
+Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.
+
+L'aigle, pour le briser, du haut du firmament,
+Sur leur front decouvert lachera la tortue,
+Car ils doivent perir inevitablement.
+
+L'aigle manque son coup; quelque vieille statue,
+Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,
+Quitte son piedestal, les ecrase et les tue.
+
+Le coeur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;
+Leur chien meme les mord et leur donne la rage;
+Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.
+
+Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage,
+D'un bout du monde a l'autre ils courent a leur mort:
+Ils auraient pu du moins s'epargner le voyage.
+
+Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;
+Nul n'y peut resister, et le genou d'Hercule,
+Pour un pareil athlete est a peine assez fort.
+
+Apres la vie obscure une mort ridicule;
+Apres le dur grabat un cercueil sans repos
+Au bord d'un carrefour ou la foule circule.
+
+Ils tombent inconnus de la mort des heros
+Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,
+Se fait effrontement un socle de leurs os.
+
+Sur son trone d'airain, le destin qui s'en raille,
+Imbibe leur eponge avec du fiel amer,
+Et la necessite les tord dans sa tenaille.
+
+Tout buisson trouve un dard pour dechirer sa chair,
+Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,
+Et les chaines de fleurs leur sont chaines de fer.
+
+Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe,
+Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,
+Tout plomb vole a leur coeur et pas un seul n'echappe.
+
+La tombe vomira leur fantome odieux.
+Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;
+Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.
+
+Cette histoire sinistre est votre propre histoire;
+O mon ame! o mon coeur! peut-etre meme, helas!
+La votre est-elle encor plus sinistre et plus noire.
+
+C'est une histoire simple ou l'on ne trouve pas
+De grands evenements et des malheurs de drame,
+Une douleur qui chante et fait un grand fracas;
+
+Quelques fils bien communs en composent la trame,
+Et cependant elle est plus triste et sombre a voir
+Que celle qu'un poignard denoue avec sa lame.
+
+Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir
+Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre
+Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir?
+
+O vous que nul amour et que nul vin n'enivre!
+Freres desesperes, vous devez etre prets
+Pour descendre au neant ou mon corps vous doit suivre!
+
+Le neant a des lits et des ombrages frais.
+La mort fait mieux dormir que son frere Morphee,
+Et les pavots devraient jalouser les cypres.
+
+Sous la cendre a jamais, dors, o flamme etouffee!
+Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,
+Comme un Scythe captif qui supporte un trophee.
+
+Cesse de te raidir contre le sort jaloux,
+Dans l'eau du noir Lethe plonge de bonne grace,
+Et laisse a ton cercueil planter les derniers clous.
+
+Le sable des chemins ne garde pas ta trace,
+L'echo ne redit pas ta chanson, et le mur
+Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.
+
+Pour y graver un nom ton airain est bien dur;
+O Corinthe! et souvent froide et blanche Carrare,
+Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.
+
+Il faut un grand genie avec un bonheur rare
+Pour faire jusqu'au ciel monter son monument,
+Et de ce double don le destin est avare.
+
+Helas! et le poete est pareil a l'amant,
+Car ils ont tous les deux leur maitresse ideale,
+Quelque reve cheri caresse chastement.
+
+Eldorado lointain, pierre philosophale
+Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais,
+Un astre imperieux, une etoile fatale.
+
+L'etoile fuit toujours, ils lui courent apres;
+Et, le matin venu, la lueur poursuivie,
+Quand ils la vont saisir, s'eteint dans un marais.
+
+C'est une belle chose et digne qu'on l'envie
+Que de trouver son reve au milieu du chemin,
+Et d'avoir devant soi le desir de sa vie.
+
+Quel plaisir quand on voit briller le lendemain
+Le baiser du soleil aux freles colonnades
+Du palais que la nuit eleva de sa main!
+
+Il est beau, qu'un plongeur, comme dans les ballades,
+Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or,
+Et perce triomphant les vitreuses arcades!
+
+Il est beau d'arriver ou tendait votre essor,
+De trouver sa beaute, d'aborder a son monde,
+Et quand on a fouille, d'exhumer un tresor.
+
+De faire, du plus creux de votre ame profonde,
+Jaillir votre pensee ou votre passion,
+D'etre l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde;
+
+D'unir heureusement le reve a l'action,
+D'aimer et d'etre aime, de gagner quand on joue,
+Et de donner un trone a son ambition;
+
+D'arreter, quand on veut, la fortune et sa roue,
+Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal
+Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.
+
+Ceux-la sont peu nombreux dans notre age fatal;
+Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague:
+Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal.
+
+L'eau s'avance et nous gagne, et pas a pas la vague,
+Montant les escaliers qui menent a nos tours,
+Mele aux chants du festin son chant confus et vague.
+
+Les phoques monstrueux, trainant leurs ventres lourds
+Viennent jusqu'a la table, et leurs larges machoires
+S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds.
+
+Sur les autels deserts des basiliques noires,
+Les saints desesperes, et reniant leur Dieu,
+S'arrachent a pleins poings, l'or chevelu des gloires.
+
+Le soleil desole, penchant son oeil de feu,
+Pleure sur l'univers une larme sanglante;
+L'ange dit a la terre un eternel adieu.
+
+Rien ne sera sauve, ni l'homme, ni la plante;
+L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour;
+Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.
+
+Les plumes s'useront aux ailes du vautour,
+Sans qu'il trouve une place ou rebatir son aire,
+Et du monde vingt fois il refera le tour.
+
+Puis il retombera dans cette eau solitaire
+Ou le rond de sa chute ira s'elargissant:
+Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.
+
+Rien ne sera sauve, pas meme l'innocent.
+Ce sera, cette fois, un deluge sans arche;
+Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.
+
+Plus de mont Ararat ou se pose, en sa marche,
+Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux
+Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche.
+
+Entendez-vous la-haut ces craquements affreux?
+Le vieil Atlas lasse retire son epaule
+Au lourd entablement de ce ciel tenebreux.
+
+L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule;
+La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel;
+L'aimant deconcerte ne trouve plus son pole.
+
+Le Christ, d'un ton railleur, tord l'eponge de fiel
+Sur les levres en feu du monde a l'agonie,
+Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel.
+
+Quand notre passion sera-t-elle finie?
+Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert;
+La sueur rouge teint notre face jaunie.
+
+Assez comme cela nous avons trop souffert.
+De nos levres, Seigneur, detournez ce calice,
+Car pour nous racheter votre fils s'est offert.
+
+Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse;
+Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,
+Et le pretre demande un autre sacrifice.
+
+Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'agneau;
+Il est mort a la fin, et sa gorge epuisee
+N'a plus assez de sang pour teindre le couteau.
+
+Le Dieu ne viendra pas. L'Eglise est renversee.
+
+
+
+
+THEBAIDE.
+
+
+Mon reve le plus cher et le plus caresse,
+Le seul qui rie encor a mon coeur oppresse,
+C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,
+Dans une solitude inabordable, affreuse;
+Loin, bien loin, tout la-bas, dans quelque Sierra
+Bien sauvage, ou jamais voix d'homme ne vibra,
+Dans la foret de pins, parmi les apres roches,
+Ou n'arrive pas meme un bruit lointain de cloches;
+Dans quelque Thebaide, aux lieux les moins hantes,
+Comme en cherchaient les saints pour leurs austerites;
+Sous la grotte ou grondait le lion de Jerome,
+Oui, c'est la que j'irais pour respirer ton baume
+Et boire la rosee a ton calice ouvert,
+O frele et chaste fleur, qui crois dans le desert
+Aux fentes du tombeau de l'Esperance morte!
+De non coeur depeuple je fermerais la porte
+Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir
+Du monde des vivants n'y put pas revenir;
+J'effacerais mon nom de ma propre memoire;
+Et de tous ces mots creux: Amour, Science et Gloire
+Qu'aux jours de mon avril mon ame en fleur revait,
+Pour y dormir ma nuit j'en ferais un chevet;
+Car je sais maintenant que vaut cette fumee
+Qu'au-dessus du neant pousse une renommee.
+J'ai regarde de pres et la science et l'art:
+J'ai vu que ce n'etait que mensonge et hasard;
+J'ai mis sur un plateau de toile d'araignee
+L'amour qu'en mon chemin j'ai recue et donnee:
+Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon
+Impalpable, qui teint l'aile du papillon,
+Et j'ai trouve l'amour leger dans la balance.
+Donc, recois dans tes bras, o douce somnolence,
+Vierge aux pales couleurs, blanche soeur de la mort,
+Un pauvre naufrage des tempetes du sort!
+Exauce un malheureux qui te prie et t'implore,
+Egraine sur son front le pavot inodore,
+Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir,
+Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.
+Vous, esprits du desert, cependant qu'il sommeille,
+Faites taire les vents et bouchez son oreille,
+Pour qu'il n'entende pas le retentissement
+Du siecle qui s'ecroule, et ce bourdonnement
+Qu'en s'en allant au but ou son destin la mene
+Sur le chemin du temps fait la famille humaine!
+
+Je suis las de la vie et ne veux pas mourir;
+Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir;
+J'ai les talons uses de battre cette route
+Qui ramene toujours de la science au doute.
+Assez, je me suis dit, voila la question.
+
+Va, pauvre reveur, cherche une solution
+Claire et satisfaisante a ton sombre probleme,
+Tandis qu'Ophelia te dit tout haut: Je t'aime;
+Mon beau prince danois marche les bras croises,
+Le front dans la poitrine et les sourcils fronces,
+D'un pas lent et pensif arpente le theatre,
+Plus pale que ne sont ces figures d'albatre,
+Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts;
+Epuise ta vigueur en steriles efforts,
+Et tu n'arriveras, comme a fait Ophelie,
+Qu'a l'abrutissement ou bien a la folie.
+C'est a ce degre-la que je suis arrive.
+Je sens ployer sous moi mon genie enerve;
+Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme,
+Et mon corps est vraiment le cercueil de mon ame.
+
+Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus hair,
+Si dans un coin du coeur il eclot un desir,
+Lui couper sans pitie ses ailes de colombe,
+Etre comme est un mort, etendu sous la tombe,
+Dans l'immobilite savourer lentement,
+Comme un philtre endormeur, l'aneantissement:
+Voila quel est mon voeu, tant j'ai de lassitude,
+D'avoir voulu gravir cette cote apre et rude,
+Brocken mysterieux, ou des sommets nouveaux
+Surgissent tout a coup sur de nouveaux plateaux,
+Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes
+Que l'esprit du vertige errant sur les abimes.
+
+C'est pourquoi je m'assieds au revers du fosse,
+Desabuse de tout, plus voute, plus casse
+Que ces vieux mendiants que jusques a la porte
+Le chien de la maison en grommelant escorte.
+C'est pourquoi, fatigue d'errer et de gemir,
+Comme un petit enfant, je demande a dormir;
+Je veux dans le neant renouveler mon etre,
+M'isoler de moi-meme et ne plus me connaitre;
+Et comme en un linceul, sans y laisser un seul pli,
+Rester enveloppe dans mon manteau d'oubli.
+
+J'aimerais que ce fut dans une roche creuse,
+Au penchant d'une cote escarpee et pierreuse,
+Comme dans les tableaux de _Salvator Rosa_,
+Ou le pied d'un vivant jamais ne se posa;
+Sous un ciel vert, zebre de grands nuages fauves,
+Dans des terrains galeux clairsemes d'arbres chauves,
+Avec un horizon sans couronne d'azur,
+Bornant de tous cotes le regard comme un mur,
+Et dans les roseaux secs pres d'une eau noire et plate
+Quelque maigre heron debout sur une patte.
+Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil
+Qui tend ses bras voiles au-dessus d'un cercueil,
+Tendrait ses bras en pleurs, et du haut de la voute
+Un maigre filet d'eau suintant goutte a goutte,
+Marquerait par sa chute aux sons intermittents
+Le battement egal que fait le coeur du temps.
+Comme la Niobe qui pleurait sur la roche,
+Jusqu'a ce que le lierre autour de moi s'accroche,
+Je demeurerais la les genoux au menton,
+Plus ploye que jamais, sous l'angle d'un fronton,
+Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre;
+Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre;
+Les faons aupres de moi tondraient le gazon ras,
+Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.
+
+C'est la ce qu'il me faut plutot qu'un monastere;
+Un couvent est un port qui tient trop a la terre;
+Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer
+Sans en toucher le fond et sans s'y dechirer.
+Dut sombrer le navire avec toute sa charge,
+J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large.
+Aux barques de pecheur l'anse a l'abri du vent,
+Aux simples naufrages de l'ame, le couvent.
+A moi la solitude effroyable et profonde,
+par dedans, par dehors!
+
+ Un couvent, c'est un monde;
+On y pense, on y reve, on y prie, on y croit:
+La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit
+Passer au long du cloitre une forme angelique;
+La cloche vous murmure un chant melancolique;
+La Vierge vous sourit, le bel enfant Jesus
+Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus
+De vos fronts inclines, comme un essaim d'abeilles,
+Volent les Cherubins en legions vermeilles.
+Vous etes tout espoir, tout joie et tout amour,
+A l'escalier du ciel vous montez chaque jour;
+L'extase vous remplit d'ineffables delices,
+Et vos coeurs parfumes sont comme des calices;
+Vous marchez entoures de celestes rayons
+Et vos pieds apres vous laissent d'ardents sillons!
+
+Ah! grands voluptueux, sybarites du cloitre,
+Qui passez votre vie a voir s'ouvrir et croitre
+Dans le jardin fleuri de la mysticite,
+Les petales d'argent du lis de purete,
+Vrais libertins du ciel, devots Sardanapales,
+Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pales,
+Foyers couverts de cendre, encensoirs ignores,
+Quel don Juan a jamais sous ses lambris dores
+Senti des voluptes comparables aux votres!
+Aupres de vos plaisirs, quels plaisirs sont les notres!
+Quel amant a jamais, a l'age ou l'oeil reluit,
+Dans tout l'enivrement de la premiere nuit,
+Pousse plus de soupirs profonds et pleins de flamme,
+Et baise les pieds nus de la plus belle femme
+Avec la meme ardeur que vous les pieds de bois
+Du cadavre insensible allonge sur la croix!
+Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide,
+Vaudrait la bouche ouverte a son cote livide!
+Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin,
+Dans un calice d'or perle le sang divin;
+Nous usons notre levre au seuil des courtisanes,
+Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,
+Qui se parent pour vous des couleurs des vitreaux
+Et sur vos fronts tondus, au detour des arceaux,
+Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze:
+Nous n'avons que l'ivresse et vous avez l'extase.
+Nous, nos contentements dureront peu de jours,
+Les votres, bien plus vifs, doivent durer toujours.
+Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure,
+Sur une terre ou nul plus d'un jour ne demeure,
+Vous achetez le ciel avec l'eternite.
+Malgre ta regle etroite et ton austerite,
+Maigre et jaune Rance, tes moines taciturnes
+S'entr'ouvrent a l'amour comme des fleurs nocturnes,
+Une tete de mort grimacante pour nous
+Sourit a leur chevet du rire le plus doux;
+Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetiere,
+Ils jeunent et n'ont pas d'autre lit qu'une biere,
+Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,
+Dans des transports divins, un coeur chaste et brulant;
+Ils se baignent aux flots de l'ocean de joie,
+Et sous la volupte leur ame tremble et ploie,
+Comme fait une fleur sous une goutte d'eau,
+Ils sont dignes d'envie et leur sort est tres-beau;
+Mais ils sont peu nombreux dans ce siecle incredule
+Creux qui font de leur ame une lampe qui brule,
+Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,
+Croire que tout s'est fait comme il etait ecrit.
+Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes,
+Qui veillent sans lumiere et combattent sans armes;
+Il est des malheureux qui ne peuvent prier
+Et dont la voix s'eteint quand ils veulent crier;
+Tous ne se baignent pas dans la pure piscine
+Et n'ont pas meme part a la table divine:
+Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,
+Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.
+
+Aussi je me choisis un antre pour retraite
+Dans une region detournee et secrete
+D'ou l'on n'entende pas le rire des heureux
+Ni le chant printanier des oiseaux amoureux,
+L'antre d'un loup creve de faim ou de vieillesse,
+Car tout son m'importune et tout rayon me blesse,
+Tout ce qui palpite, aime ou chante, me deplait,
+Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait
+Le buffle a qui l'on vient de percer la narine.
+De tous les sentiments croules dans la ruine,
+Du temple de mon ame, il ne reste debout
+Que deux piliers d'airain, la haine et le degout.
+Pourtant je suis a peine au tiers de ma journee;
+Ma tete de cheveux n'est pas decouronnee;
+A peine vingt epis sont tombes du faisceau:
+Je puis derriere moi voir encor mon berceau.
+Mais les soucis amers de leurs griffes arides
+M'ont fouille dans le front d'assez profondes rides
+Pour en faire une fosse a chaque illusion.
+Ainsi me voila donc sans foi ni passion,
+Desireux de la vie et ne pouvant pas vivre,
+Et des le premier mot sachant la fin du livre.
+Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui:
+Leurs meres les ont faits dans un moment d'ennui.
+Et qui les voit aupres des blancs sexagenaires
+Plutot que les enfants les estime les peres;
+Ils sont venus au monde avec des cheveux gris;
+Comme ces arbrisseaux freles et rabougris
+Qui, des le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,
+Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes
+Se chauffer au soleil a cote de l'aieul,
+Et du jeune et du vieux, a coup sur, le plus seul,
+Le moins accompagne sur la route du monde,
+Helas! c'est le jeune homme a tete brune ou blonde
+Et non pas le vieillard sur qui l'age a neige;
+Celui dont le navire est le plus allege
+D'esperance et d'amour, lest divin dont on jette
+Quelque chose a la mer chaque jour de tempete,
+Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau
+Va bientot echouer a l'ecueil du tombeau.
+L'univers decrepit devient paralytique,
+La nature se meurt, et le spectre critique
+Cherche en vain sous le ciel quelque chose a nier.
+Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier?
+Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange a bouche ronde
+Qui dois sonner la-haut la fanfare du monde?
+Toi, sablier du temps, que Dieu tient dans sa main,
+Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain?
+
+
+
+
+ROCAILLE.
+
+
+Connaissez-vous dans le parc de Versailles,
+Une Naiade, oeil vert et sein gonfle;
+La belle habite un chateau de rocaille
+D'ordre toscan et tout vermicule.
+
+Sur les coraux et sur les madrepores,
+Toute l'annee elle dort dans les joncs;
+Dans le bassin, les grenouilles sonores,
+Chantent en choeur et font mille plongeons.
+
+La fete vient; la coquette Naiade
+S'eveille en hate et rajuste ses noeuds,
+Se peigne et met ses habits de parade
+Et des roseaux plus frais dans ses cheveux.
+
+Elle descend l'escalier, et sa queue
+En flots d'argent sur les marches la suit,
+La raide etoffe a trame blanche et bleue,
+A chaque pas derriere elle bruit.
+
+
+
+
+PASTEL.
+
+
+J'aime a vous voir en vos cadres ovales,
+Portraits jaunis des belles du vieux temps,
+Tenant en main des roses un peu pales,
+Comme il convient a des fleurs de cent ans.
+
+Le vent d'hiver en vous touchant la joue
+A fait mourir vos oeillets et vos lis,
+Vous n'avez plus que des mouches de boue
+Et sur les quais vous gisez tout salis.
+
+Il est passe le doux regne des belles;
+La Parabere avec la Pompadour
+Ne trouveraient que des sujets rebelles,
+Et sous leur tombe est enterre l'amour.
+
+Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie,
+Vous respirez vos bouquets sans parfums,
+Et souriez avec melancolie
+Au souvenir de vos galants defunts.
+
+
+
+
+VATTEAU.
+
+
+Devers Paris, un soir, dans la campagne,
+J'allais suivant l'orniere d'un chemin,
+Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne
+Que ma douleur qui me donnait la main.
+
+L'aspect des champs etait severe et morne,
+En harmonie avec l'aspect des cieux,
+Rien n'etait vert sur la plaine sans borne,
+Hormis un parc plante d'arbres tres-vieux.
+
+Je regardai bien longtemps par la grille,
+C'etait un parc dans le gout de Vatteau;
+Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,
+Sentiers peignes et tires au cordeau.
+
+Je m'en allai, l'ame triste et ravie,
+En regardant j'avais compris cela,
+Que j'etais pres du reve de ma vie,
+Que mon bonheur etait enferme la.
+
+
+
+
+LE TRIOMPHE DE PLUTARQUE.
+
+
+
+A Louis Boulanger.
+
+
+Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre;
+Je marchais en aveugle et tatant le chemin,
+Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre.
+
+Mon conducteur celeste avait quitte ma main,
+J'avais beau me tourner vers l'etoile polaire,
+Un nuage eteignait ses prunelles d'or fin.
+
+La bella, la diva, celle qui m'a su plaire,
+La noble dame a qui j'ai donne mon amour,
+Helas! m'avait ote son appui tutelaire.
+
+Beatrix, dans les cieux, avait fui sans retour,
+Et moi, reste tout seul au seuil du purgatoire,
+Je ne pouvais voler aux lieux d'ou vient le jour.
+
+A coup sur tu n'auras aucune peine a croire
+Quel deuil j'avais au coeur et quel chagrin amer
+D'etre ainsi confine dans la demeure noire.
+
+Sur ma tete pesait la coupole de fer,
+Et je sentais partout, comme une mer glacee,
+Autour de mon essor prendre et se durcir l'air.
+
+Mes efforts etaient vains, et ma triste pensee,
+Comme fait dans sa cage un captif impuissant,
+Fouettait le mur d'airain de son aile brisee.
+
+Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,
+Et quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumiere
+M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.
+
+Sur mon oeil ebloui palpitait ma paupiere
+Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler;
+On m'eut pris, a me voir, pour un homme de pierre.
+
+Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,
+Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture
+Qu'un rayon de soleil faisait etinceler.
+
+Comme sur un balcon, une riche tenture
+Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer
+Plus vif que nul saphir dans l'ecrin de nature.
+
+Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air,
+Se crepaient mollement et faisaient une frange,
+Aussi blonde que l'or au manteau de l'ether.
+
+Sur le sable eclatant, plus jaune que l'orange,
+Les grands pins balancant leur large parasol
+Avec l'ombre agitaient leur silhouette etrange.
+
+Une grele de fleurs jonchait partout le sol,
+Et l'on eut dit, au bout de leurs tiges pliantes,
+Des papillons peureux suspendus dans leur vol.
+
+Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes,
+Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant,
+Fondaient avec amour leurs levres souriantes.
+
+Le printemps parfume, beau comme un jeune amant,
+Avec ses bras de lis environnant la terre,
+Aux avances des fleurs repondait doucement.
+
+Afin de celebrer le solennel mystere,
+La nature avait mis son plus riche manteau.
+Les elements joyeux faisaient treve a leur guerre.
+
+O miracle de l'art! o puissance du beau!
+Je sentais dans mon coeur se redresser mon ame
+Comme au troisieme jour le Christ dans son tombeau.
+
+L'ombre se dissipait. La belle et noble dame,
+Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts,
+M'engageait a monter par l'escalier de flamme.
+
+Les bouvreuils rejouis sifflaient leurs plus beaux airs,
+Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes,
+Et les echos charmes disaient des fins de vers.
+
+Beau cygne italien, roi des amours fideles,
+Poete aux rimes d'or, dont le chant triste et doux
+Semble un roucoulement de blanches tourterelles.
+
+Figure a l'air pensif, et toujours a genoux;
+Les mains jointes devant ton idole muette,
+Te voila donc vivante et revenue a nous!
+
+Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poete,
+Le camail ecarlate encadre ton front pur
+Et marque austerement l'ovale de ta tete.
+
+Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur,
+Les yeux clairs et luisants de ta maitresse blonde,
+Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.
+
+Car tu n'as qu'une idee et qu'un amour au monde;
+Tout l'univers pour toi pivote sur un nom
+Et le reste n'est rien que boue et fange immonde.
+
+Sous le laurier mystique et le divin rayon,
+Tu t'avances traine par l'eclatant quadrige,
+Entre la reverie et l'inspiration.
+
+Un choeur harmonieux autour de toi voltige,
+C'est la chaste Uranie avec son globe bleu,
+Penchant son front reveur comme un lis sur sa tige,
+
+Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'oeil en feu,
+C'est Clio belle et simple en son manteau severe;
+Tout le sacre troupeau qui te suit comme un dieu.
+
+Les Graces, denouant leur ceinture legere,
+Dansent derriere toi, sur le char triomphal;
+A l'egal d'un Cesar le monde te revere.
+
+A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal,
+Comme un pavot qui brille a travers l'or des gerbes,
+D'ecarlate et d'hermine inonder son cheval.
+
+Rien n'y manque... Seigneurs blasonnes et superbes,
+Pretres, marchands, soldats, professeurs, ecoliers,
+Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes;
+
+De beaux jeunes garcons et de blonds ecuyers,
+Soufflent allegrement aux bouches des trompettes
+Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers.
+
+Sur le devant du char les filles les mieux faites,
+Les plus charmantes fleurs du jardin de beaute,
+Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes.
+
+Tu viens du Capitole ou Cesar est monte;
+Cependant tu n'as pas, o bon Francois Petrarque,
+Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglante.
+
+Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque,
+Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein.
+Tu n'as jamais flatte, ni peuple ni monarque.
+
+Jamais on ne te vit, en guise de tocsin,
+Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes,
+Ton role fut toujours pacifique et serein.
+
+Loin des cites, l'auberge et l'atelier des crimes,
+Tu regardes, couche sous les grands lauriers verts,
+Des Alpes tout la bas bleuir les hautes cimes.
+
+Et penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs
+Ou flotte un blanc reflet de la robe de Laure;
+Avec les rossignols tu gazouilles des vers.
+
+Car toujours, dans ton coeur, vibre un echo sonore,
+Et toujours sur ta bouche on entend palpiter
+Quelque nid de sonnets eclos ou pres d'eclore.
+
+Reveur harmonieux, tu fais bien de chanter,
+C'est la le seul devoir que Dieu donne aux poetes,
+Et le monde a genoux les devrait ecouter.
+
+Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites,
+Les tigres tachetes et les grands lions roux
+Sortaient en balancant leurs monstrueuses tetes.
+
+Les dragons s'en venaient d'un air timide et doux,
+De leur langue d'azur lecher ses pieds d'ivoire,
+Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux.
+
+Faire sortir les ours de leur caverne noire;
+En agneaux caressants transformer les lions,
+O poetes! voila la veritable gloire;
+
+Et non pas de pousser a des rebellions
+Tous ces mauvais instincts, betes fauves de l'ame,
+Que l'on dechaine au jour des revolutions.
+
+Sur l'autel ideal, entretenez la flamme,
+Guidez le peuple au bien par le chemin du beau,
+Par l'admiration et l'amour de la femme;
+
+Comme un vase d'albatre ou l'on cache un flambeau,
+Mettez l'idee au fond de la forme sculptee
+Et d'une lampe ardente eclairez le tombeau;
+
+Que votre douce voix, de Dieu meme ecoutee,
+Au milieu du combat jetant des mots de paix,
+Fasse tomber les flots de la foule irritee.
+
+Que votre poesie, aux vers calmes et frais,
+Soit pour les coeurs souffrants, comme ces cours d'eau vive
+Ou vont boire les cerfs, dans l'ombre des forets.
+
+Faites de la musique avec la voix plaintive
+De la creation et de l'humanite,
+De l'homme dans la ville et du flot sur la rive.
+
+Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vante
+Vous representera dans une immense toile,
+Sur un char triomphal par un peuple escorte.
+
+Et vous aurez au front la couronne et l'etoile!
+
+
+
+
+MELANCHOLIA.
+
+
+J'aime les vieux tableaux de l'ecole allemande;
+Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande,
+Pales comme le lis, blondes comme le miel,
+Les genoux sur la terre, et le regard au ciel,
+Sainte Agnes, sainte Ursule et sainte Catherine,
+Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine,
+Les cherubins joufflus au plumage d'azur,
+Nageant dans l'outremer sur un filet d'eau pur;
+Les grands anges tenant la couronne et la palme;
+Tout ce peuple mystique au front grave, a l'oeil calme,
+Qui prie incessamment dans les Missels ouverts,
+Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts.
+Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise,
+Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Veronese:
+Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement
+Arrondir cette forme et ce lineament;
+Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale
+Tant de simplicite pieuse et virginale;
+Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux,
+Plus d'amour dans son coeur et plus d'azur aux cieux;
+Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes
+Couler plus doucement l'or de ses tresses blondes.
+Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beaute,
+Ce cachet de candeur et de serenite.
+Leur bouche rit souvent d'un sourire profane,
+Et parfois sous la vierge on sent la courtisane,
+On sent que Raphael, lorsqu'il les dessina,
+Avait, passe la nuit, chez la Fornarina.
+Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique,
+Ils ont parfaitement compris la Basilique;
+Rien de grossier en eux, rien de materiel;
+Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel.
+Seuls ils ont le secret de ces divins sourires
+Si frais, epanouis aux levres des martyres;
+Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux,
+Pour les faire reluire aux mailles des vitraux,
+Les vrais types chretiens. Depouillant le vieil homme,
+Seuls ils ont abjure les idoles de Rome.
+Aupres d'Albert Durer Raphael est paien:
+C'est la beaute du corps, c'est l'art italien,
+Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique,
+Qui met entre les bras de la Venus antique,
+Au lieu de Cupidon, le divin Bambino;
+Aucun d'eux n'est chretien, ni Domenichino,
+Ni le Caro Dolci, ni Correge, ni Guide,
+L'antiquite profane est le fil qui les guide;
+Apollon sert de type a l'ange saint Michel;
+Le Jupiter tonnant devient Pere Eternel;
+La tunique latine est taillee en etole,
+Et l'on fait une eglise avec le Capitole.
+J'en excepte pourtant Cimabue, Giotto,
+Et les maitres Pisans du vieux Campo Santo.
+Ceux-la ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie,
+Entre des cardinaux et des filles de joie;
+Dans des villa de marbre, aux chansons des castrats,
+Ceux-la n'epousaient point des nieces de prelats.
+C'etaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage,
+Du matin jusqu'au soir, avec force et courage;
+C'etaient des gens pieux et pleins d'austerite,
+Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanite;
+Leur atelier a tous etait le cimetiere,
+Ils peignaient, pres des morts passant leur vie entiere.
+Puis, quand leurs doigts raidis laissaient choir les pinceaux,
+On leur dressait un lit sous les sombres arceaux.
+Ils dormaient la, couches aupres de leur peinture,
+Les mains jointes, tout droits, dans la meme posture
+De contemplation extatique ou sont peints,
+Sur les fresques du mur, leurs anges et leurs saints.
+Ceux-la ne faisaient pas de l'art une debauche,
+Et leur oeuvre toujours, quoique barbare et gauche,
+Meme a nos yeux savants reluit d'une beaute
+Toute jeune de charme et de naivete.
+Sur tous ces fronts palis, sous cet air de souffrance
+Brille ineffablement quelque haute esperance;
+L'on voit que tout ce peuple agenouille n'attend
+Pour revoler aux cieux que le supreme instant.
+Dans ces tableaux, partout l'ame glorifiee
+Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiee;
+L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul,
+Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul.
+C'est que la vie alors de croyance etait pleine,
+C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine
+De quelque ange attarde s'en retournant au ciel;
+C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel;
+C'est qu'on etait au temps de saint Francois d'Assise,
+Et que sur chaque roche une cellule assise
+Cachait un fou sublime, insense de la Croix;
+Le desert se peuplait de lueurs et de voix;
+Dans toute obscurite rayonnait un mystere,
+On aimait, et le ciel descendait sur la terre.
+Gothique Albert Durer, oh! que profondement
+Tu comprenais cela dans ton coeur d'Allemand!
+Que de virginite, que d'onction divine
+Dans ces pales yeux bleus, ou le ciel se devine!
+Comme on sent que la chair n'est qu'un voile a l'esprit!
+Comme sur tous ces fronts quelque chose est ecrit,
+Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre,
+Et qui se lit partout dans ton oeuvre, o grand maitre!
+C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part,
+D'autre amour dans le coeur que celui de ton art;
+C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries
+L'ovale gracieux de tes belles Maries,
+O mon chaste poete! o mon peintre chretien!
+Comme de Raphael et comme de Titien,
+Voici la Fornarine, ou bien la Muranese.
+Tout terrestre desir devant elle s'apaise,
+Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu,
+Emprunter ta madone a quelque mauvais lieu.
+Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies,
+Tu ne fais pas souler dans de sales orgies,
+L'art, cet enfant du ciel sur le monde jete
+Pour que l'on crut encore a la sainte beaute.
+Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maitresse;
+Mais, le coeur inonde d'une austere tristesse,
+Tu vivais pauvrement a l'ombre de la Croix,
+En Allemand naif, en honnete bourgeois,
+Tapi comme un grillon dans l'atre domestique;
+Et ton talent cache, comme une fleur mystique,
+Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait,
+Repandait ses parfums et s'epanouissait.
+Il me semble te voir au coin de ta fenetre
+Etroite, a vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancetre.
+L'ogive encadre un fond bleuissant d'outremer,
+Comme dans tes tableaux; o vieil Albert Durer!
+Nuremberg sur le ciel dresse ses mille fleches,
+Et decoupe ses toits aux silhouettes seches,
+Toi, le coude au genou, le menton dans la main,
+Tu reves tristement au pauvre sort humain:
+Que pour durer si peu la vie est bien amere,
+Que la science est vaine et que l'art est chimere,
+Que le Christ, a l'eponge, a laisse bien du fiel,
+Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel;
+Et l'ame d'amertume et de degout remplie,
+Tu t'es peint, o Durer! dans ta melancolie,
+Et ton genie en pleurs te prenant en pitie,
+Dans sa creation t'a personnifie.
+Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde,
+Plus plein de reverie et de douleur profonde
+Que ce grand ange assis, l'aile ployee au dos,
+Dans l'immobilite du plus complet repos.
+Son vetement drape d'une facon austere,
+Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystere;
+Son front est couronne d'ache et de nenuphar;
+Le sang n'anime pas son visage blafard;
+Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie
+Dont on vit en ce monde a ce corps est ravie,
+Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort.
+Comme un serpent blesse son noir sourcil se tord,
+Son regard dans son oeil brille comme une lampe,
+Et convulsivement sa main presse sa tempe.
+Sans ordre autour de lui mille objets sont epars,
+Ce sont des attributs de sciences et d'arts;
+La regle et le marteau, le cercle emblematique,
+Le sablier, la cloche et la table mystique,
+Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom;
+Cependant c'est un ange et non pas un demon.
+Ce gros trousseau de clefs qui pend a sa ceinture,
+Lui sert a crocheter les secrets de nature.
+Il a touche le fond de tout savoir humain;
+Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin,
+Trouve les memes yeux qui flamboyaient dans l'ombre,
+Qu'il a monte l'echelle aux echelons sans nombre,
+Il est triste; et son chien, de le suivre lasse,
+Dort a cote de lui, tout vieux et tout casse.
+Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne,
+Le vieux pere Ocean leve sa face morne,
+Et dans le bleu cristal de son profond miroir,
+Reflechit les rayons d'un grand soleil tout noir.
+Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole,
+Porte ecrit dans son aile ouverte en banderolle:
+MELANCOLIE. Au bas, sur une meule assis,
+Est un enfant dont l'oeil, voile sous de longs cils,
+Laisse le spectateur dans le doute s'il veille,
+Ou si, berce d'un reve, en lui-meme il sommeille.
+Voila comme Durer, le grand maitre allemand,
+Philosophiquement et symboliquement,
+Nous a represente, dans ce dessin etrange,
+Le reve de son coeur sous une forme d'ange.
+Notre melancolie, a nous, n'est pas ainsi;
+Et nos peintres la font autrement. La voici:
+--C'est une jeune fille et frele et maladive,
+Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive,
+Comme un wergeis-mein-nicht que le vent a courbe;
+Sa coiffure est defaite, et son peigne est tombe,
+Ses blonds cheveux epars coulent sur son epaule,
+Et se melent dans l'onde aux verts cheveux du saule;
+Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau,
+Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau.
+La brise a plis legers fait voler son echarpe,
+Et vibrer en passant les cordes de sa harpe;
+Un album, un roman pres d'elle sont ouverts:
+Car la mode la suit jusque dans ses deserts.
+Notre Melancolie est petite-maitresse,
+Elle prend des grands airs, elle fait la princesse;
+Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault;
+Elle est nee, et ne voit que des gens comme il faut;
+Son groom ne pese pas plus de soixante livres;
+C'est une Philaminte, elle lit tous les livres,
+Cause fort bien musique, et peinture pas mal;
+Elle suit l'Opera, ne manque pas un bal;
+Poitrinaire tout juste assez pour etre artiste,
+Elle a toujours en main un mouchoir de batiste.
+On ne la verra pas enterrer tristement
+Dans quelque Sierra son teint pale et charmant,
+Ses graces de malade et ses petites mines;
+Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines,
+Promener loin du bruit ses meditations:
+Il faut a ses douleurs la rampe et les lampions,
+Il faut que les journaux en puissent rendre compte;
+Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte;
+Avec chaque soupir elle souffle un roman;
+Elle meurt; mais ce n'est que litterairement.
+Un frais cottage anglais, voila sa Thebaide;
+Et si son front de nacre est coupe d'une ride,
+Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe a la mort:
+Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort.
+Mais c'est que de Paris une robe attendue
+Arrive chiffonnee et de taches perdue.
+Ah! quelle difference, et que pres de ces vieux
+Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aieux,
+Comme un vin qui s'aigrit s'est tourne dans nos veines;
+Rien ne vit plus en nous, nos amours et nos haines
+Sont de pales vieillards sans force et sans vigueur,
+Chez qui la tete semble avoir pompe le coeur.
+La passion est morte avec la foi; la terre
+Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire,
+Et se suspend encore aux levres du soleil;
+Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil
+Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes,
+Comme sur les glaciers, s'eteignent sur nos ames.
+D'en-bas, le mont Gemmi vous parait tout en feu,
+Il fume, il etincelle, il est rouge, il est bleu.
+Montez, vous trouverez la neige froide et blanche,
+Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche.
+Nous sommes le Gemmi, le reflet du passe
+Brille encor sur nos fronts. Ce reflet efface,
+Il ne restera plus qu'une neige incolore;
+Demain, sur le Gemmi, se levera l'aurore,
+Les glaciers de nouveau se mettront a fumer,
+Et l'incendie eteint pourra se rallumer;
+Mais, helas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle,
+Et la nuit qui nous vient est la nuit eternelle.
+De nos cieux depeuples il ne descendra pas
+Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras,
+Et le siecle futur s'asseyant sur la pierre
+De notre siecle, a nous, et la voyant entiere,
+Joyeux, ne dira pas: il est ressuscite;
+Et dans sa gloire au ciel, comme Christ remonte.
+
+
+
+
+NIOBE.
+
+
+Sur un quartier de roche, un fantome de marbre,
+Le menton dans la main et le coude au genou,
+Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre,
+Pleure eternellement sans relever le cou.
+
+Quel chagrin pese donc sur ta tete abattue?
+A quel puits de douleur tes yeux puisent-ils l'eau?
+Et que souffres-tu donc dans ton coeur de statue,
+Pour que ton sein sculpte souleve ton manteau?
+
+Tes larmes en tombant du coin de ta paupiere,
+Goutte a goutte, sans cesse et sur le meme endroit,
+Ont fait dans l'epaisseur de ta cuisse de pierre
+Un creux ou le bouvreuil trempe son aile et boit.
+
+O symbole muet de l'humaine misere,
+Niobe sans enfants, mere des sept douleurs,
+Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire;
+Quel fleuve d'Amerique est plus grand que tes pleurs?
+
+
+
+
+CARIATIDES.
+
+
+Un sculpteur m'a prete l'oeuvre de Michel-Ange,
+La chapelle sixtine et le grand jugement;
+Je restai stupefait a ce spectacle etrange
+Et me sentis ployer sous mon etonnement.
+
+Ce sont des corps tordus dans toutes les postures,
+Des faces de lion avec des cols de boeuf,
+Des chairs comme du marbre et des musculatures
+A pouvoir d'un seul coup rompre un cable tout neuf.
+
+Rien ne pese sur eux, ni coupole ni voutes,
+Pourtant leurs nerfs d'acier s'epuisent en efforts,
+La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes;
+Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts?
+
+C'est qu'ils portent un poids a fatiguer Alcide;
+Ils portent ta pensee, o maitre, sur leurs dos,
+Sous un entablement, jamais Cariatide
+Ne tendit son epaule a de plus lourds fardeaux.
+
+
+
+
+LA CHIMERE.
+
+
+Une jeune chimere, aux levres de ma coupe,
+Dans l'orgie, a donne le baiser le plus doux
+Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe
+Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.
+
+Des ailes d'epervier tremblaient a son epaule;
+La voyant s'envoler je sautai sur ses reins;
+Et faisant jusqu'a moi ployer son cou de saule,
+J'enfoncai comme un peigne une main dans ses crins.
+
+Elle se demenait, hurlante et furieuse,
+Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux;
+Alors elle me dit d'une voix gracieuse,
+Plus claire que l'argent: Maitre, ou donc allons-nous?
+
+Par-dela le soleil et par-dela l'espace,
+Ou Dieu n'arriverait qu'apres l'eternite;
+Mais avant d'etre au but ton aile sera lasse:
+Car je veux voir mon reve en sa realite.
+
+
+
+
+LA DIVA.
+
+
+On donnait a Favart _Mose_. Tamburini,
+Le basso cantante, le tenor Rubini,
+Devaient jouer tous deux dans la piece; et la salle
+Quand on l'eut elargie et faite colossale,
+Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala,
+N'aurait pu contenir son public ce soir-la.
+Moi, plus heureux que tous, j'avais tout a connaitre,
+Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maitre.
+Aimant peu l'opera, c'est hasard si j'y vais,
+Et je n'avais pas vu le _Moise_ francais;
+Car notre idiome, a nous, rauque et sans prosodie,
+Fausse toute musique; et la note hardie,
+Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol,
+Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol.
+J'etais la, les deux bras en croix sur la poitrine,
+Pour contenir mon coeur plein d'extase divine;
+Mes arteres chantant avec un sourd frisson,
+Mon oreille tendue et buvant chaque son,
+Attentif, comme au bruit de la grele fanfare,
+Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare;
+Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient,
+A force d'applaudir les gants blancs se rompaient;
+Et la toile tomba. C'etait le premier acte.
+Alors je regardai; plus nette et plus exacte,
+A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits,
+Chaque tete a son tour passait avec ses traits.
+Certes, sous l'eventail et la grille doree,
+Roulant, dans leurs doigts blancs la cassolette ambree,
+Au reflet des joyaux, au feu des diamants,
+Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements,
+J'en vis plus d'une belle et meritant eloge,
+Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge
+J'apercus une femme. Il me sembla d'abord,
+La loge lui formant un cadre de son bord,
+Que c'etait un tableau de Titien ou Giorgione,
+Moins la fumee antique et moins le vernis jaune,
+Car elle se tenait dans l'immobilite,
+Regardant devant elle avec simplicite,
+La bouche epanouie en un demi-sourire,
+Et comme un livre ouvert son front se laissant lire;
+Sa coiffure etait basse, et ses cheveux moires
+Descendaient vers sa tempe en deux flots separes.
+Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle;
+Pour parure et bijoux, sa grace naturelle;
+Pas d'oeillade hautaine ou de grand air vainqueur,
+Rien que le repos d'ame et la bonte de coeur.
+Au bout de quelque temps, la belle creature,
+Se lassant d'etre ainsi, prit une autre posture:
+Le col un peu penche, le menton sur la main,
+De facon a montrer son beau profil romain,
+Son epaule et son dos aux tons chauds et vivaces
+Ou l'ombre avec le clair flottaient par larges masses.
+Tout perdait son eclat, tout tombait a cote
+De cette virginale et sereine beaute;
+Mon ame tout entiere a cet aspect magique,
+Ne se souvenait plus d'ecouter la musique,
+Tant cette morbidezze et ce laisser-aller
+Etait chose charmante et douce a contempler,
+Tant l'oeil se reposait avec melancolie
+Sur ce pale jasmin transplante d'Italie.
+Moins epris des beaux sons qu'epris des beaux contours
+Meme au _parlar Spiegar_, je regardai toujours;
+J'admirais a part moi la gracieuse ligne
+Du col se repliant comme le col d'un cygne,
+L'ovale de la tete et la forme du front,
+La main pure et correcte, avec le beau bras rond;
+Et je compris pourquoi, s'exilant de la France,
+Ingres fit si longtemps ses amours de Florence.
+Jusqu'a ce jour j'avais en vain cherche le beau;
+Ces formes sans puissance et cette fade peau
+Sous laquelle le sang ne court, que par la fievre
+Et que jamais soleil ne mordit de sa levre;
+Ce dessin lache et mou, ce coloris blafard
+M'avaient fait blasphemer la saintete de l'art.
+J'avais dit: l'art est faux, les rois de la peinture
+D'un habit ideal revetent la nature.
+Ces tons harmonieux, ces beaux lineaments,
+N'ont jamais existe qu'aux cerveaux des amants,
+J'avais dit, n'ayant vu que la laideur francaise,
+Raphael a menti comme Paul Veronese!
+Vous n'avez pas menti, non, maitres; voila bien
+Le marbre grec dore par l'ambre italien
+L'oeil de flamme, le teint passionnement pale,
+Blond comme le soleil, sous son voile de hale,
+Dans la mate blancheur, les noirs sourcils marques,
+Le nez severe et droit, la bouche aux coins arques,
+Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes;
+Et tous les nobles traits de vos saintes estampes,
+Non, vous n'avez pas fait un reve de beaute,
+C'est la vie elle-meme et la realite.
+Votre Madone est la; dans sa loge elle pose,
+Pres d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause;
+Elle reste immobile et sous le meme jour,
+Gardant comme un tresor l'harmonieux contour.
+Artistes souverains, en copistes fideles,
+Vous avez reproduit vos superbes modeles!
+Pourquoi decourage par vos divins tableaux,
+Ai-je, enfant paresseux, jete la mes pinceaux,
+Et pris pour vous fixer le crayon du poete,
+Beaux reves, obsesseurs de mon ame inquiete,
+Doux fantomes berces dans les bras du desir,
+Formes que la parole en vain cherche a saisir!
+Pourquoi lasse trop tot dans une heure de doute,
+Peinture bien-aimee, ai-je quitte ta route!
+Que peuvent tous nos vers pour rendre la beaute,
+Que peuvent de vains mots sans dessin arrete,
+Et l'epithete creuse et la rime incolore.
+Ah! combien je regrette et comme je deplore
+De ne plus etre peintre, en te voyant ainsi
+A _Mose_, dans ta loge, o Julia Grisi!
+
+
+
+
+APRES LE BAL.
+
+
+Adieu, puisqu'il le faut; adieu, belle nuit blanche,
+Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour!
+Ton page noir est la, qui, le poing sur la hanche,
+Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour.
+
+Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles,
+Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts roses;
+O nuit, sous ton manteau tout parseme d'etoiles,
+Cache tes bras de nacre au vent froid exposes.
+
+Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes,
+Sur vos fronts parfumes vos longs cheveux de jais,
+N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes,
+Qui halete a la porte et souffle son air frais.
+
+Le bal est enterre. Cavaliers et danseuses,
+Sur la tombe du bal, jetez a pleines mains
+Vos colliers defiles, vos parures soyeuses,
+Vos dahlias fletris et vos pales jasmins.
+
+Maintenant c'est le jour. La veille apres le reve;
+La prose apres les vers: c'est le vide et l'ennui;
+C'est une bulle encor qui dans les mains nous creve,
+C'est le plus triste jour de tous; c'est aujourd'hui.
+
+O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues,
+Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu trainant le pied,
+D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues,
+Quand sur nos fronts blemis le spleen anglais s'assied.
+
+Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare,
+Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu
+Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare,
+Comme un cheval que fouille un eperon pointu?
+
+Hier, j'etais heureux. J'etais. Mot doux et triste!
+Le bonheur est l'eclair qui fuit sans revenir.
+Helas! et pour ne pas oublier qu'il existe,
+Il le faut embaumer avec le souvenir.
+
+J'etais. Je ne suis plus. Toute la vie humaine
+Resumee en deux mots, de l'onde et puis du vent.
+Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramene
+Au bonheur d'autrefois regrette si souvent.
+
+Derriere nous le sol se crevasse et s'effondre.
+Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau
+Que l'on mene au boucher, ne pouvant plus le tondre,
+La vieille Mob nous pousse a grand train au tombeau.
+
+Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit eclore,
+Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit,
+Et mon coeur effeuille peut refleurir encore;
+Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit.
+
+Car j'etais avec toi. Tous deux seuls dans la foule,
+Nous faisant dans notre ame une chaste Oasis,
+Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule,
+Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis.
+
+Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque,
+De quelle passion ta figure vivait,
+Et ma pensee, au vol amoureux et fantasque,
+Realisait, en toi, tout ce qu'elle revait.
+
+Je nuancais ton front des paleurs de l'agate,
+Je posais sur ta bouche un sourire charmant,
+Et sur ta joue en fleur, la pourpre delicate
+Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant.
+
+Et peut-etre qu'au fond de ta noire prunelle,
+Une larme brillait au lieu d'eclair joyeux,
+Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle,
+S'ecoulait sous le masque invisible a mes yeux.
+
+Peut-etre que l'ennui tordait ta levre aride,
+Et que chaque baiser avait mis sur ta peau,
+Au lieu de marque rose, une tache livide
+Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau.
+
+Car si la face humaine est difficile a lire,
+Si deja le front nu ment a la passion,
+Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire
+Si vraiment la pensee est soeur de l'action?
+
+Et cependant, malgre cette pensee amere,
+Tu m'as laisse, cher bal, un souvenir charmant;
+Jamais reve d'ete, jamais blonde chimere,
+Ne m'ont entre leurs bras berce plus mollement.
+
+Je crois entendre encor tes rumeurs etouffees,
+Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur,
+Comme au sortir du bain, les peris et les fees,
+Luire des seins d'argent et des cols en sueur.
+
+Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine,
+Passer et repasser comme une aile d'oiseau,
+Plus suave en odeur que n'est la marjolaine
+Ou le muguet des bois, au temps du renouveau.
+
+O nuit! aimable nuit! soeur de Luna la blonde,
+Je ne veux plus servir qu'une deesse au ciel,
+Endormeuse des maux et des soucis du monde,
+J'apporte a ta chapelle un pavot et du miel.
+
+Nuit, mere des festins, mere de l'allegresse,
+Toi qui pretes le pan de ton voile a l'amour,
+Fais-moi, sous ton manteau, voir encor ma maitresse,
+Et je brise l'autel d'Apollo, dieu du jour.
+
+
+
+
+TOMBEE DU JOUR.
+
+
+Le jour tombait, une pale nuee,
+Du haut du ciel laissait nonchalamment
+Dans l'eau du fleuve a peine remuee,
+Tremper les plis de son blanc vetement.
+
+La nuit parut, la nuit morne et sereine,
+Portant le deuil de son frere le jour,
+Et chaque etoile a son trone de reine,
+En habits d'or s'en vint faire sa cour.
+
+On entendait pleurer les tourterelles,
+Et les enfants rever dans leurs berceaux,
+C'etait dans l'air comme un frolement d'aile,
+Comme le bruit d'invisibles oiseaux.
+
+Le ciel parlait a voix basse a la terre,
+Comme au vieux temps ils parlaient en hebreu,
+Et repetaient un acte du mystere;
+Je n'y compris qu'un seul mot: c'etait Dieu.
+
+
+
+
+LA DERNIERE FEUILLE.
+
+
+Dans la foret chauve et rouillee,
+Il ne reste plus au rameau
+Qu'une pauvre feuille oubliee,
+Rien qu'une feuille et qu'un oiseau.
+
+Il ne reste plus dans mon ame
+Qu'un seul amour pour y chanter,
+Mais le vent d'automne qui brame,
+Ne permet pas de l'ecouter.
+
+L'oiseau s'en va, la feuille tombe,
+L'amour s'eteint, car c'est l'hiver;
+Petit oiseau, viens sur ma tombe,
+Chanter, quand l'arbre sera vert!
+
+
+
+
+LE TROU DU SERPENT.
+
+
+Au long des murs, quand le soleil y donne,
+Pour rechauffer mon vieux sang engourdi;
+Avec les chiens, aupres du lazarrone,
+Je vais m'etendre a l'heure de midi.
+
+Je reste la sans reve et sans pensee,
+Comme un prodigue a son dernier ecu,
+Devant ma vie, aux trois quarts depensee,
+Deja vieillard et n'ayant pas vecu.
+
+Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime,
+Mon ame usee abandonne mon corps,
+Je porte en moi le tombeau de moi-meme,
+Et suis plus mort que ne sont bien des morts.
+
+Quand le soleil s'est cache sous la nue,
+Devers mon trou, je me traine en rampant,
+Et jusqu'au fond de ma peine inconnue,
+Je me retire aussi froid qu'un serpent.
+
+
+
+
+LES VENDEURS DU TEMPLE.
+
+
+
+I.
+
+
+Il est par les faubourgs, un ramas de maisons
+Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons
+Et dont les pieds baignes d'eau croupie et de boue
+Passent en puanteur l'odeur de la gadoue.
+Rien n'est plus triste a voir, dans ce vilain Paris,
+Entre le ciel tout jaune et le pave tout gris,
+Que ne sont ces maisons laides et rechignees.
+Les carreaux y sont faits de toiles d'araignees;
+Le toit pleure toujours comme un oeil chassieux,
+Les murs batis d'hier semblent deja tout vieux;
+Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre egale,
+Ils sont tout bourgeonnes, pleins de lepre et de gale,
+Pareils a des vieillards de debauche pourris,
+Ruines sans grandeur et dignes de mepris.
+Un baton, comme un bras que la maigreur decharne,
+Un lange sale au poing sort de chaque lucarne.
+Ce ne sont sur le bord des fenetres, que pots,
+Matelas a secher, guenilles et drapeaux,
+Si que chaque maison, depassant ses murailles,
+A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles.
+
+Des hommes vivent la, dans leur fange abrutis,
+Leurs femmes mettent bas et leur font des petits
+Qui grouillent aussitot sous les pieds de leurs peres,
+Comme sous un fumier grouille un noeud de viperes.
+Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux,
+On les voit barbotter pareils a des pourceaux;
+On les voit scrophuleux, noues et culs-de-jattes,
+Comme un crapaud blesse qui saute sur trois pattes,
+Descendre en trebuchant quelque raide escalier
+Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier.
+D'autres, en vagissant d'une bouche fletrie,
+Sucent une mamelle epuisee et tarie,
+Et les meres s'en vont chantant d'une aigre voix
+Un ignoble refrain en ignoble patois.
+Quant aux hommes, ils sont partis a la maraude,
+A peine verrez-vous quelque fievreux qui rode,
+Le corps entortille dans un pale lambeau,
+Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau.
+Aucun soleil jamais ne dore ces fronts haves,
+Nul rayon ne descend en ces affreuses caves
+Et n'y jette a travers la noire humidite
+Un blond fil de lumiere aux chauds jours de l'ete.
+Une odeur de prison et de maladrerie,
+Je ne sais quel parfum de vieille juiverie
+Vous ecoeure en entrant et vous saisit au nez.
+Des vivants comme nous sont pourtant condamnes
+A respirer cet air aux miasmes mephitiques,
+Ainsi qu'en exhalaient les avernes antiques;
+Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux,
+C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus,
+Ils sont desherites de toute la nature,
+Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture.
+Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais?
+Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais
+Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette,
+Avec ses tons boueux cette ebauche incomplete;
+Certes ce n'etait pas dans le dessein pieux
+De secher votre bourse et de mouiller vos yeux.
+Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie
+Et je dis anatheme, a cette race impie.
+
+
+
+II.
+
+
+Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons,
+Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons.
+Moins l'aile et le bec d'aigle ils sont en tout semblables
+Aux avares griffons dont nous parlent les fables,
+Et veillent accroupis sans cligner leurs yeux verts,
+Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts
+Pour y chercher de l'or, ils vous fendraient le ventre;
+Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre,
+Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis,
+Arracher vos clous d'or, portes du paradis!
+Et pour les faire fondre en vos cavernes noires,
+Anges et cherubins ils vous prendraient vos gloires.
+
+Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous,
+Un moyen d'imposer ses volontes a tous,
+Et de faire fleurir sa libre fantaisie
+Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie.
+L'or, ce n'est pas pour eux des chateaux au soleil,
+Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil,
+Un serail a choisir, de belles courtisanes,
+Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes;
+Des coureurs de pur sang, une meute de chiens,
+Une collection de grands maitres anciens,
+L'imperial tokay, cote a cote en sa cave,
+Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave.
+L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'ideal,
+L'anneau de Salomon, le talisman fatal,
+Qui, forcant a venir les demons et les anges,
+Fait les realites de nos reves etranges.
+Ils aiment l'or pour l'or: c'est la leur passion;
+Le seul bonheur pour eux c'est la possession;
+Comme un vieil impuissant aime une jeune fille;
+Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille,
+Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur tresor
+Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or.
+
+Les choses de ce monde et les choses divines,
+Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines,
+Ils ne respectent rien et vont detruisant tout.
+Ils jettent sans pitie dans le creuset qui bout,
+Avec leurs cercueils peints et dores, les momies
+Des generations dans le temps endormies.
+Ils brulent le passe pour avoir ce peu d'or
+Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor.
+Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice,
+Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice,
+Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins,
+L'ange du tabernacle et les chasses des saints,
+Les beaux lambris d'eglise et les stalles sculptees
+Gisent au fond des cours a pleines charretees;
+Pour cuire leur pature ils n'ont pas d'autre bois
+Que des debris d'autel et des morceaux de croix.
+C'est un bucher dore qui chauffe leur cuisine,
+Cependant qu'accroupie au coin du feu Lesine,
+Les yeux caves, le teint plus pale qu'un citron,
+Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron;
+L'epine de son dos est collee a son ventre,
+Son epaule est convexe et sa poitrine rentre,
+Elle a des sourcils gris meles de longs poils blancs;
+Comme un bissac de pauvre a chacun de ses flancs,
+Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture;
+On peut compter les fils de sa robe de bure,
+Et quoiqu'elle soit riche a payer vingt palais;
+Ses manches laissent voir ses coudes violets;
+Elle claque du bec comme fait la cigogne,
+Et quand elle remue et vaque a sa besogne,
+On entend ses os secs a chaque mouvement,
+Comme un gond mal graisse rendre un sourd grincement.
+
+
+
+III.
+
+
+Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire,
+Hyenes du passe, vrais chakals de l'histoire,
+C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts,
+Pour prendre leur linceul, les trepasses aux vers,
+Et qui ne laissez pas debout une colonne
+Sur la fosse d'un siecle ou pendre sa couronne.
+Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel,
+Par tout ce que mon coeur peut contenir de fiel.
+Soyez maudits!
+
+ Jamais deluge de barbares,
+Ni Huns, ni Visigoths, ni Russiens, ni Tartares,
+Non, Genseric jamais; non, jamais Attila,
+N'ont fait autant de mal que vous en faites la;
+Quand ils eurent tue la ville aux sept collines,
+Ils laisserent au corps son linceul de ruines.
+Ils detruisaient, car telle etait leur mission,
+Mais ne speculaient pas sur leur destruction.
+C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues,
+Pres de leurs piedestaux moisissent abattues;
+Destructeurs endiables, c'est vous dont le marteau
+Laisse une cicatrice au front de tout chateau;
+
+C'est vous qui decoiffez toutes nos metropoles,
+Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles;
+Vous qui deshabillez les saintes et les saints,
+Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitreaux peints
+Et rompez les clochers, comme une jeune fille
+Entre ses doigts distraits rompt une frele aiguille;
+C'est a cause de vous que l'on dit des Francais:
+Ils brisent leur passe: c'est un peuple mauvais.
+Encor, si vous etiez la vieille bande noire!
+Mais vous etes venus bien apres la victoire.
+Vous becquetez le corps que d'autres ont tue;
+Vous avez attendu que sa chair ait pue,
+Avant que de tomber sur le geant a terre,
+Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire,
+Par une nuit sans lune, ou le firmament noir,
+N'avait pas un seul oeil entr'ouvert pour vous voir,
+Vous avez abattu votre vol circulaire
+Et porte tout joyeux la charogne a votre aire.
+Les bons et braves chiens, lors que le cerf est mort,
+S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord,
+Melant ses vils abois a la trompe de cuivre,
+Le noble cerf dix cors, qu'a peine elle osait suivre;
+Et les bassets trapus, arrives les derniers,
+Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers.
+Vous etes les bassets. Vous mangez la curee;
+Par les chiens courageux aux laches preparee.
+Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps,
+Et derobent l'argent dans les poches des morts.
+
+O fille de Satan, o toi, la vieille bande,
+Comme ta mission, tu fus horrible et grande.
+Je ne sais quelle rude et sombre majeste,
+Drape sinistrement ta monstruosite;
+Une fausse aureole autour de toi rayonne
+Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne.
+Des nerfs herculeens se tordent a tes bras,
+L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas;
+Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes,
+Et le monde ebranle craque dans tes etreintes.
+C'est toi qui commenca ce perilleux duel
+Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel;
+Et quand tu secouais de tes mains insensees,
+Les croix sur les clochers, si pres de Dieu dressees;
+On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc,
+En signe de douleur allait pleurer le sang;
+On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie
+Et reluire a son front une aureole vraie,
+Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing
+Apres l'avoir frappe ne se sechassent point.
+Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre,
+Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre;
+On ignorait comment Dieu prendrait tout cela,
+Et quel foudre il gardait a ces insultes-la.
+Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle,
+Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle;
+Et comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux,
+Les anges effares quitterent leurs arceaux;
+Mais tu ne savais pas si dans les nefs desertes
+Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes,
+Leur oeil de diamant et leurs lances de feu,
+A cheval sur l'eclair, les milices de Dieu,
+La premiere et sans peur tu mis la main sur l'arche,
+Et tes enfants perdus allerent droit leur marche,
+Sans savoir si le sol tout d'un coup sur leurs pas,
+En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas.
+Tu fus la poesie et l'ideal du crime;
+Tu detronais Jesus de son gibet sublime,
+Comme Louis Capet de son fauteuil de roi.
+La vieille monarchie avec la vieille foi
+Ralait entre tes bras, toute bleue et livide,
+Comme autrefois Anthee aux bras du grand Alcide.
+Et le Christ et le roi sous tes puissants efforts,
+Du trone et de l'autel tous deux sont tombes morts.
+Au seul bruit de tes pas les noires basiliques
+Tremblottaient de frayeur sous leurs chapes gothiques;
+Leurs genoux de granit sous elles se ployaient,
+Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient;
+Le dragon se tordant au bout de la gouttiere,
+Tachait de degager ses ailerons de pierre,
+Les anges et les saints pleuraient dans les vitreaux;
+Les morts se retournant au fond de leurs tombeaux,
+Demandaient: "Qu'est-ce donc?" a leurs voisins plus blemes,
+Et les cloches des tours se brisaient d'elles-memes.
+Quand tu manquais de rois a jeter a tes chiens,
+Tu forcais Saint-Denis a te rendre les siens;
+Tu descendais sans peur sous les funebres porches;
+Les spectres eblouis aux lueurs de tes torches,
+Fuyaient echeveles en poussant des clameurs.
+Troubles dans leur sommeil, tous ces pales dormeurs,
+Revant d'eternite, pensaient l'heure venue,
+Ou le Christ doit juger les hommes sur sa nue;
+Et quand tu soulevais de ton doigt curieux
+Leur paupiere embaumee afin de voir leurs yeux,
+Certes ils pouvaient croire a ton rire sauvage,
+A l'air fauve et cruel de ton hideux visage,
+Qu'ils etaient bien damnes, et qu'un diable d'enfer
+Venait les emporter dans ses griffes de fer.
+L'epouvante crispait leur bouche violette,
+Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette,
+Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi
+Que pour guillotiner un veritable roi.
+Tes reves n'etaient pas hantes de noirs fantomes,
+Toutes les sommites, tetes de rois et domes,
+Devaient fatalement tomber sous ton marteau,
+Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau;
+Tu n'etais que le bras de la nouvelle idee,
+Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondee,
+Coulait et te faisait une pourpre a ton tour.
+O tueuse de rois, souveraine d'un jour!
+Tes forfaits etaient noirs et grands comme l'abime,
+Mais tu gardais au moins la majeste du crime,
+Mais tu ne grattais pas la dorure des croix,
+Et si tu profanais les cadavres des rois,
+C'etait pour te venger et non pas pour leur prendre
+Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre!
+
+
+
+
+A UN JEUNE TRIBUN.
+
+
+Ami, vous avez beau, dans votre austerite,
+N'estimer chaque objet que par l'utilite,
+Demander tout d'abord a quoi tendent les choses
+Et les analyser dans leurs fins et leurs causes;
+Vous avez beau vouloir vers ce pole commun
+Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun;
+Il est dans la nature, il est de belles choses,
+Des rossignols oisifs, de paresseuses roses,
+Des poetes reveurs et des musiciens
+Qui s'inquietent peu d'etre bons citoyens,
+Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime,
+Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime,
+Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs,
+Ecoutent le recit de leurs amours naifs.
+Il est de ces esprits qu'une facon de phrase,
+Un certain choix de mots tient un jour en extase,
+Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin
+Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain;
+D'autres seront epris de la beaute du monde,
+Et du rayonnement de la lumiere blonde;
+Ils resteront des mois assis devant des fleurs,
+Tachant de s'impregner de leurs vives couleurs;
+Un air de tete heureux, une forme de jambe,
+Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe,
+Il ne leur faut pas plus pour les faire contents.
+Qu'importent a ceux-la les affaires du temps
+Et le grave souci des choses politiques!
+Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques
+Et comment sont coupes vos cheveux blonds ou bruns
+Que leur font vos discours, magnanimes tribuns!
+Vos discours sont tres-beaux, mais j'aime mieux des roses.
+Les antiques Venus, aux gracieuses poses,
+Que l'on voit, etalant leur sainte nudite,
+Realiser en marbre un reve de beaute,
+Ont plus fait, a mon sens, pour le bonheur du monde,
+Que tous ces vains travaux ou votre orgueil se fonde;
+Restez assis plutot que de perdre vos pas.
+Le lis ne file pas et ne travaille pas;
+Il lui suffit d'avoir la blancheur eclatante,
+Il jette son parfum et cela le contente.
+Dans sa coupe il reserve aux voyageurs du ciel,
+Une perle de pluie, une goutte de miel,
+Et la sylphide, au bal d'Oberon invitee,
+Se taille dans sa feuille une robe argentee.
+Qui de vous osera lui dire, paresseux!
+Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux
+Qui grelotant de froid, et, les chairs toutes rouges,
+Se cachent en hiver sous la paille des bouges,
+Et qu'il ne petrit pas de ses doigts blancs du pain
+A tous les malheureux qui vont criant la faim?
+Qui donc dira cela: que toute chose belle,
+Femme, musique ou fleur ne porte pas en elle
+Et son enseignement et sa moralite?
+Comment pourrons-nous croire a la divinite
+Si nous n'ecoutons pas le rossignol qui chante,
+Si nous n'en voyons pas une preuve touchante
+Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,
+La fleur de la vallee avec son encensoir?
+Qui douterait de Dieu devant de belles femmes?
+Ah! veillons sur nos coeurs et fermons bien nos ames,
+Laissons tourner le monde et les choses aller;
+Sans que nous la poussions, la terre peut rouler,
+Et nous pouvons fort bien retirer notre epaule,
+Sans faire choir le ciel et deranger le pole;
+Se croire le pivot de la creation
+Est une erreur commune a toute ambition;
+L'on est persuade qu'on est indispensable
+Et l'on ne pese pas le poids d'un grain de sable
+Aux balances d'airain des grands evenements.
+L'on tombe chaque jour en des etonnements
+A voir quel peu d'ecume, au torrent de l'abime,
+Fait un homme jete de la plus haute cime,
+Et comme en peu de temps pour grand qu'il ait passe,
+Par le premier qui vient on le voit remplace.
+Nos agitations ne laissent pas de trace:
+C'est la bulle sur l'eau qui creve et qui s'efface;
+En vain l'on se raidit. Toujours d'un flot egal,
+Le fleuve a travers tout court au gouffre fatal,
+Et dans l'eternite mysterieuse et noire
+Entraine ce gravier que l'on nomme l'histoire.
+Quand votre nom serait creuse dans le rocher,
+L'intarissable flot qui semble le lecher,
+Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maitre,
+De sa langue d'azur le fera disparaitre,
+Et, si profondement qu'ait fouille le ciseau,
+Le rocher a coup sur durera moins que l'eau;
+Et vous, mon jeune ami, tete sereine et blonde,
+A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde
+Qui jamais n'a rendu le vaisseau confie?
+Ou retrouverez-vous le temps sacrifie,
+Et ce qu'a de votre ame emporte sur son aile
+Des revolutions la tempete eternelle?
+Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb,
+Le siroco soufflant, suivre un chemin si long,
+Et traverser a pied ce grand desert de prose,
+Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose
+Offre candidement sa bouche a vos baisers,
+A l'age ou les bonheurs sont tellement aises,
+Que c'en est un deja d'etre au monde et de vivre?
+De ses parfums ambres le printemps vous enivre,
+La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour;
+Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour,
+Et la fee amoureuse, afin de vous seduire,
+Se baigne devant vous dans la source, et fait luire
+A travers les roseaux, sous le flot argentin,
+Son epaule de nacre et son dos de satin.
+Mais, sourd a tout cela comme un anachorete,
+Vous foulez sans pitie la pauvre violette;
+La fee en soupirant rattache ses cheveux,
+Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux,
+Et reprend tristement ses habits sur les branches.
+Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches,
+Au pays d'Avalon vous auraient emporte;
+Dans les tourelles d'or d'un palais enchante
+Vous auriez pu passer votre vie en doux reves;
+Mais non; sur les cailloux, sur les sables des greves,
+Sur les eclats de verre et les tessons casses,
+A travers les debris des trones renverses,
+Vous avez prefere, faussant votre nature,
+Pieds nus et dans la nuit, marcher a l'aventure;
+Vous avez oublie les sentiers d'autrefois,
+Et vous ne suivez plus la reverie au bois:
+Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines;
+Vous fermez votre oreille au babil des fontaines
+Et diriez volontiers: silence! au rossignol,
+Le front tout soucieux et penche vers le sol,
+Vous passez sans repondre au gai salut des merles;
+Ou donc est-il ce temps ou vous comptiez les perles
+Et les beaux diamants aux eclairs diapres,
+Que repand le matin sur le velours des pres?
+Avec un soin plus grand que pour des pierres fines,
+Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines,
+Et prenant pour cordon un brin de ce fil blanc,
+Que la vierge des cieux laisse choir en filant,
+Vous composiez avec, enfantines merveilles,
+Des colliers a trois rangs et des pendants d'oreilles.
+Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots,
+Qui, passant leur front rouge entre les bles egaux,
+Au revers du sillon, de leurs petites langues,
+Vous faisaient autrefois de si belles harangues?
+De votre negligence ils sont tout attristes
+Et se plaignent au vent de n'etre plus chantes.
+C'est en vain que juillet les convie a sa fete;
+Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tete,
+Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil.
+Les bluets desoles ont tous la larme a l'oeil,
+Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire.
+Que vous avez perdu si vite la memoire
+Des entretiens naifs et des charmants amours
+Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours!
+Ami, vous etiez fait pour chanter sous le hetre,
+Comme le doux berger que Mantoue a vu naitre,
+La blonde Amaryllis en couplets alternes.
+De sauvages odeurs vos vers tout impregnes,
+Sentent le serpolet, le thym et la frambroise;
+A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise,
+Et, tout emerveille, du sommet des ormeaux,
+Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux.
+Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques,
+D'une bouche formee aux chants elegiaques;
+Laisser cette besogne aux orateurs braillards,
+Qui, le pied sur la borne et les cheveux epars,
+Jurent a six gredins, tout grouillants de vermine,
+Qu'ils ont vraiment sauve Rome de la ruine.
+Rome se sauvera toute seule, tres-bien;
+Ses destins sont ecrits et nous n'y ferons rien;
+Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue?
+Que le char de l'etat s'enfonce dans la boue,
+Ou, par les rangs presses de ce betail humain,
+S'ouvre, en les ecrasant, un plus large chemin;
+Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse
+Quelque petit sentier, par une pente douce,
+Regagnant le sommet d'un coteau separe,
+D'ou l'oeil se perd au fond d'un lointain azure;
+Et nous attendrons la que notre jour arrive,
+Voyant de haut la mer se briser a la rive,
+Et les vaisseaux la-bas palpiter sous le vent.
+La mort n'a pas besoin que l'on aille au devant;
+Marchands, hommes de guerre, orateurs et poetes,
+La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes;
+Pour sa gerbe elle prend l'epi comme la fleur,
+Et ne respecte rien, ni forme, ni couleur;
+Elle va, du coupant de sa courbe faucille,
+Jetant bas le vieillard avec la jeune fille;
+Elle fauche le champ de l'un a l'autre bout,
+Et dans son grenier noir elle serre le tout.
+A quoi bon s'efforcer jusques a perdre haleine,
+Courir a droite, a gauche, et prendre tant de peine,
+Quand peut-etre le fer, pres de notre sillon,
+Se balance et fait luire un sinistre rayon.
+Quelle chose est utile en ce monde ou nous sommes?
+Et quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes,
+Qui peut dire lequel etait Napoleon,
+Ou l'obscur amoureux des roses du vallon?
+Qui le decidera? L'existence est un songe
+Ou rien n'est sur, sinon que le meme ver ronge
+Le corps du citoyen utile et positif
+Et le corps du reveur et du poete oisif.
+Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense,
+Entre neant et rien quelle est la difference?
+
+
+
+
+CHOC DE CAVALIERS.
+
+
+Hier il m'a semble, sans doute j'etais ivre,
+Voir sur l'arche d'un point, un choc de cavaliers
+Tout cuirasses de fer, tout imbriques de cuivre
+Et caparaconnes de harnais singuliers.
+
+Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques,
+Des Meduses d'airain ouvraient leur yeux hagards
+Dans leurs grands boucliers, aux ornements fantasque,
+Et des noeuds de serpents ecaillaient leurs brassards.
+
+Par moment, du rebord de l'arcade geante,
+Un cavalier blesse, perdant son point d'appui;
+Un cheval effare, tombait dans l'eau beante;
+Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui.
+
+C'etait vous, mes desirs, c'etait vous, mes pensees,
+Qui cherchiez a forcer le passage du pont,
+Et vos corps tout meurtris, sous leurs armes faussees,
+Dorment ensevelis dans le gouffre profond.
+
+
+
+
+LE POT DE FLEURS.
+
+
+Parfois un enfant trouve une petite graine,
+Et tout d'abord, charme de ses vives couleurs,
+Pour la planter il prend un pot de porcelaine,
+Orne de dragons bleus et de bizarres fleurs.
+
+Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge,
+Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau;
+Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge
+Tant qu'il fasse eclater le ventre du vaisseau.
+
+L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse,
+Sur les debris du pot brandir ses verts poignards,
+Il la veut arracher, mais la tige est tenace;
+Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.
+
+Ainsi germa l'amour dans mon ame surprise;
+Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps:
+C'est un grand aloes dont la racine brise
+Le pot de porcelaine aux dessins eclatants.
+
+
+
+
+LE SPHINX.
+
+
+Dans le Jardin Royal ou l'on voit les statues,
+Une chimere antique entre toutes me plait;
+Elle pousse en avant deux mamelles pointues,
+Dont le marbre veine semble gonfle de lait.
+
+Son visage de femme est le plus beau du monde,
+Son col est si charnu que vous l'embrasseriez;
+Mais quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde.
+On s'apercoit qu'elle a des griffes a ses pieds.
+
+Les jeunes nourrissons qui passent devant elle,
+Tendent leurs petits bras et veulent avec cris,
+Coller leur bouche ronde a sa dure mamelle;
+Mais quand ils l'ont touchee, ils reculent surpris.
+
+C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimeres,
+La face en est charmante et le revers bien laid.
+Nous leur prenons le sein; mais ces mauvaises meres
+N'ont pas pour notre levre une goutte de lait.
+
+
+
+
+PENSEE DE MINUIT.
+
+
+Une minute encor, madame, et cette annee
+Commencee avec vous, avec vous terminee
+ Ne sera plus qu'un souvenir.
+Minuit: voila son glas que la pendule sonne,
+Elle s'en est allee en un lieu d'ou personne
+ Ne peut la faire revenir.
+
+Quelque part, loin, bien loin, par dela les etoiles,
+Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles,
+ Sur le bord du neant jete;
+Limbes de l'impalpable, invisible royaume
+Ou va ce qui n'a pas de corps ni de fantome,
+ Ce qui n'est rien ayant ete;
+
+Ou va le son, ou va le souffle; ou va la flamme,
+La vision qu'en reve, on percoit avec l'ame,
+ L'amour de notre coeur chasse;
+La pensee inconnue eclose en notre tete;
+L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette;
+ Le present qui se fait passe.
+
+Un a-compte d'un an pris sur les ans qu'a vivre
+Dieu veut bien nous preter; une feuille du livre
+ Tournee avec le doigt du temps;
+Une scene nouvelle a rajouter au drame;
+Un chapitre de plus au roman dont la trame
+ S'embrouille d'instants en instants;
+
+Un autre pas de fait dans cette route morne
+De la vie et du temps, dont la derniere borne
+ Proche ou lointaine est un tombeau,
+Ou l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce,
+Ou de votre bonheur toujours a chaque ronce,
+ Derriere vous reste un lambeau.
+
+Du haut de cette annee avec labeur gravie,
+Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie
+ Qu'un souvenir presque efface,
+Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire,
+Je contemple un moment, des yeux de la memoire,
+ Le vaste horizon du passe.
+
+Ainsi le voyageur, du haut de la colline,
+Avant que tout a fait le versant qui s'incline
+ Ne les derobe a son regard,
+Jette un dernier coup d'oeil sur les campagnes bleues
+Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues
+ Il a fait depuis son depart.
+
+Mes ans evanouis a mes pieds se deploient
+Comme une plaine obscure ou quelques points chatoient
+ D'un rayon de soleil frappes.
+Sur les plans eloignes qu'un brouillard d'oubli cache
+Une epoque, un detail nettement se detache
+ Et revit a mes yeux trompes.
+
+Ce qui fut moi jadis m'apparait: silhouette
+Qui ne ressemble plus au moi qu'elle repete;
+ Portrait sans modele aujourd'hui;
+Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte
+Que le passe ravit au present qu'il emporte,
+ Reflet dont le corps s'est enfui.
+
+J'hesite en me voyant devant moi reparaitre;
+Helas! et j'ai souvent peine a me reconnaitre
+ Sous ma figure d'autrefois.
+Comme un homme qu'on met tout a coup en presence
+De quelque ancien ami dont l'age et dont l'absence
+ Ont change les traits et la voix.
+
+Tant de choses depuis, par cette pauvre tete,
+Ont passe; dans cette ame et ce coeur de poete,
+ Comme dans l'aire des aiglons,
+Tant d'oeuvres que couva l'aile de ma pensee,
+Se debattent heurtant leur coquille brisee,
+ Avec leurs ongles deja longs.
+
+Je ne suis plus le meme, ame et corps tout differe,
+Hors le nom, rien de moi n'est reste; mais qu'y faire?
+ Marcher en avant, oublier.
+On ne peut sur le temps reprendre une minute,
+Ni faire remonter un grain apres sa chute
+ Au fond du fatal sablier.
+
+La tete de l'enfant n'est plus dans cette tete,
+Maigre, decoloree, ainsi que me l'ont faite
+ L'etude austere et les soucis.
+Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui medite
+Et dont quelque tourmente interieure agite
+ Comme deux serpents les sourcils.
+
+Ma joue etait sans plis, toute rose, et ma levre
+Aux coins toujours arques, riait; jamais la fievre
+ N'en avait noirci le corail.
+Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des etincelles
+Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles,
+ Doublaient le ciel dans leur email.
+
+Mon coeur avait mon age, il ignorait la vie,
+Aucune illusion, amerement ravie,
+ Jeune, ne l'avait rendu vieux;
+Il s'epanouissait a toute chose belle,
+Et dans cette existence encor pour lui nouvelle,
+ Le mal etait bien, le bien mieux.
+
+Ma poesie, enfant a la grace ingenue,
+Les cheveux denoues, sans corset, jambe nue,
+ Un brin de folle avoine en main
+Avec son collier fait de perles de rosee,
+Sa robe prismatique au soleil irisee,
+ Allait chantant par le chemin.
+
+Et puis l'age est venu qui donne la science,
+J'ai lu Werther, Rene son frere d'alliance;
+ Ces livres, vrais poisons du coeur,
+Qui deflorent la vie et nous degoutent d'elle,
+Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle;
+ Byron et son don Juan moqueur.
+
+Ce fut un dur reveil, ayant vu que les songes
+Dont je m'etais berce n'etaient que des mensonges,
+ Les croyances, des hochets creux.
+Je cherchai la gangrene au fond de toute et comme
+Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme
+ Et je devins bien malheureux.
+
+La pensee et la forme ont passe comme un reve;
+Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enleve?
+ Dans quel coin du chaos met-il
+Ces aspects oublies comme l'habit qu'on change,
+Tous ces moi du meme homme, et quel royaume etrange
+ Leur sert de patrie ou d'exil?
+
+Dieu seul peut le savoir, c'est un profond mystere;
+Nous le saurons peut-etre a la fin, car la terre
+ Que la pioche jette au cercueil
+Avec sa sombre voix explique bien des choses,
+Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.
+ L'eternite commence au seuil.
+
+L'on voit... mais veuillez bien me pardonner, madame,
+De vous entretenir de tout cela. Mon ame,
+ Ainsi qu'un vase trop rempli,
+Deborde, laissant choir mille vagues pensees,
+Et ces ressouvenirs d'illusions passees,
+ Rembrunissent mon front pali.
+
+Eh! que vous fait cela, dites-vous, tete folle,
+De vous inquieter d'une ombre qui s'envole?
+ Pourquoi donc vouloir retenir
+Comme un enfant mutin sa mere par la robe,
+Ce passe qui s'en va? de ce qu'il vous derobe,
+ Consolez-vous par l'avenir.
+
+Regardez; devant vous l'horizon est immense,
+C'est l'aube de la vie et votre jour commence;
+ Le ciel est bleu, le soleil luit.
+La route de ce monde est pour vous une allee
+Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablee;
+ Marchez ou le temps vous conduit.
+
+Que voulez-vous de plus, tout vous rit, l'on vous aime:
+Oh! vous avez raison, je me le dis moi-meme,
+ L'avenir devrait m'etre cher;
+Mais c'est en vain, helas! que votre voix m'exhorte;
+Je reve, et mon baiser a votre front avorte,
+ Et je me sens le coeur amer.
+
+
+
+
+LA CHANSON DE MIGNON.
+
+
+Ange de poesie, o vierge blanche et blonde,
+Tu me veux donc quitter et courir par le monde;
+Toi, qui, voyant passer du seuil de la maison
+Les nuages du soir sur le rouge horizon,
+
+Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre,
+Ne t'es jamais surprise a les desirer suivre;
+Toi, meme au ciel d'ete, par le jour le plus bleu,
+Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu,
+Quel grand desir te prend, o ma folle hirondelle!
+D'abandonner le nid et de deployer l'aile.
+
+Ah! restons tous les deux pres du foyer assis,
+Restons, je te ferai, petite, des recits,
+Des contes merveilleux, a tenir ton oreille
+Ouverte avec ton oeil tout le temps de la veille.
+
+Le vent rale et se plaint comme un agonisant;
+Le dogue reveille hurle au bruit du passant;
+Il fait froid: c'est l'hiver; la grele a grand bruit fouette
+Les carreaux palpitants; la rauque girouette,
+Comme un hibou criaille au bord du toit pointu.
+Ou veux-tu donc aller?
+
+ O mon maitre, sais-tu,
+La chanson que Mignon chante a Wilhem dans Goethe:
+
+"Ne la connais-tu pas la terre du poete,
+La terre du soleil ou le citron murit,
+Ou l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit;
+C'est la, maitre, c'est la qu'il faut mourir et vivre,
+C'est la qu'il faut aller, c'est la qu'il faut me suivre,
+
+"Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu,
+Cette terre sans ombre et ce soleil de feu,
+Bruleraient ta peau blanche et ta chair diaphane.
+La pale violette au vent d'ete se fane;
+Il lui faut la rosee et le gazon epais,
+L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais.
+C'est une fleur du nord, et telle est sa nature.
+Fille du nord comme elle, o frele creature!
+Que ferais-tu la-bas sur le sol etranger?
+Ah! la patrie est belle et l'on perd a changer.
+Crois-moi, garde ton reve.
+
+ "Italie! Italie!
+Si riche et si doree; oh! comme ils t'ont salie!
+Les pieds des nations ont battu tes chemins;
+Leur contact a lime tes vieux angles romains,
+Les faux dilettanti s'erigeant en artistes,
+Les milords ennuyes et les rimeurs touristes,
+Les petits lords Byrons fondent de toutes parts
+Sur ton cadavre a terre, o mere de Cesars;
+Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade;
+L'un se pame au rocher et l'autre a la cascade:
+Ce sont, a chaque pas, des admirations,
+Des yeux leves en l'air et des contorsions:
+Au moindre bloc informe et devore de mousse,
+Au moindre pan de mur ou le lentisque pousse,
+On pleure d'aise, on tombe en des ravissements
+A faire de pitie rire les monuments.
+L'un avec son lorgnon collant le nez aux fresques,
+Tache de trouver beaux tes damnes gigantesques,
+O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier
+Pour savoir si c'est la qu'il doit s'extasier;
+L'autre, plus amateur de ruines antiques,
+Ne reve que frontons, corniches et portiques,
+Baise chaque pave de la Via-Lata,
+Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta.
+De mots italiens fardant leurs rimes blemes,
+Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poemes,
+Et sur de grands tableaux font de petits sonnets:
+Artistes et dandies, roturiers, baronnets,
+Chacun te tire aux dents, belle Italie antique,
+Afin de remporter un pan de ta tunique!
+
+"Restons, car au retour on court risque souvent
+De ne retrouver plus son vieux pere vivant,
+Et votre chien vous mord ne sachant plus connaitre
+Dans l'etranger bruni celui qui fut son maitre:
+Les coeurs qui vous etaient ouverts se sont fermes,
+D'autres en ont la clef, et dans vos mieux aimes,
+Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface.
+Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place:
+Le monde ou vous viviez s'est arrange sans vous,
+Et l'on a divise votre part entre tous.
+Vous etes comme un mort qu'on croit au cimetiere,
+Et qui, rompant un soir le linceul et la biere,
+Retourne a sa maison croyant trouver encor
+Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or;
+Mais sa femme a deja comble la place vide,
+Et son or est aux mains d'un heritier avide;
+Ses amis sont changes, en sorte que le mort
+Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort,
+Ne demandera plus qu'a rentrer sous la terre
+Pour dormir sans reveil dans son lit solitaire.
+C'est le monde. Le coeur de l'homme est plein d'oubli:
+C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli.
+L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe
+Qu'un autre amour dans l'ame, et la larme qui tombe
+N'est pas sechee encor, que la bouche sourit,
+Et qu'aux pages du coeur un autre nom s'ecrit.
+
+"Restons pour etre aimes, et pour qu'on se souvienne
+Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne
+Contre une longue absence: oh! malheur aux absents!
+Les absents sont des morts et comme eux impuissants,
+Des qu'aux yeux bien aimes votre vue est ravie,
+Rien ne reste de vous qui prouve votre vie;
+Des que l'on n'entend plus le son de votre voix,
+Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts,
+Vous etes mort; vos traits se troublent et s'effacent
+Au fond de la memoire et d'autres les remplacent.
+Pour qu'on lui soit fidele il faut que le ramier
+Ne quitte pas le nid et vive au colombier.
+Restons au colombier. Apres tout, notre France
+Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence,
+Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici
+De beaux palais a voir et des tableaux aussi.
+Nous avons des donjons, de vieilles cathedrales
+Aussi haut que Saint-Pierre, elevant leurs spirales;
+Notre-Dame, tendant ses deux grands bras en croix,
+Saint Severin, dardant sa fleche entre les toits,
+Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques,
+Et Saint-Jacques, hurlant sous ses monstres grotesques;
+Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs,
+Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs,
+Des ruisseaux babillards dans de belles prairies,
+Ou l'on peut suivre en paix ses cheres reveries;
+Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel,
+Des archipels d'argent aux flots de notre ciel;
+Et, ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde,
+Ce qui vaut mieux que tout, o belle vagabonde,
+Le foyer domestique, ineffable en douceurs,
+Avec la mere au coin et les petites soeurs,
+Et le chat familier qui se joue et se roule,
+Et pour hater le temps, quand goutte a goutte il coule,
+Quelques anciens amis causant de vers et d'art,
+Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard."
+
+
+
+
+ROMANCE.
+
+
+
+I.
+
+
+Au pays ou se fait la guerre,
+Mon bel ami s'en est alle;
+Il semble a mon coeur desole
+Qu'il ne reste que moi sur terre!
+En partant, au baiser d'adieu,
+Il m'a pris mon ame a ma bouche.
+Qui le tient si longtemps? mon Dieu!
+Voila le soleil qui se couche,
+Et moi, toute seule en ma tour,
+J'attends encore son retour.
+
+
+
+II.
+
+
+Les pigeons, sur le toit, roucoulent,
+Roucoulent amoureusement,
+Avec un son triste et charmant;
+Les eaux sous les grands saules coulent.
+Je me sens tout pres de pleurer;
+Mon coeur comme un lis plein s'epanche
+Et je n'ose plus esperer.
+Voici briller la lune blanche,
+Et moi, toute seule en ma tour,
+J'attends encore son retour.
+
+
+
+III.
+
+
+Quelqu'un monte a grands pas la rampe,
+Serait-ce lui, mon doux amant?
+Ce n'est pas lui, mais seulement
+Mon petit page avec ma lampe.
+Vents du soir, volez, dites-lui
+Qu'il est ma pensee et mon reve,
+Toute ma joie et mon ennui.
+Voici que l'aurore se leve,
+Et moi, toute seule en ma tour,
+J'attends encore son retour.
+
+
+
+
+LE SPECTRE DE LA ROSE.
+
+
+Souleve ta paupiere close
+Qu'effleure un songe virginal,
+Je suis le spectre d'une rose
+Que tu portais hier au bal.
+Tu me pris encore emperlee
+Des pleurs d'argent de l'arrosoir,
+Et parmi la fete etoilee
+Tu me promenas tout le soir.
+
+O toi, qui de ma mort fus cause,
+Sans que tu puisses le chasser,
+Toutes les nuits mon spectre rose
+A ton chevet viendra danser:
+Mais ne crains rien, je ne reclame
+Ni messe ni De Profundis;
+Ce leger parfum est mon ame,
+Et j'arrive du paradis.
+
+Mon destin fut digne d'envie;
+Pour avoir un trepas si beau,
+Plus d'un aurait donne sa vie,
+Car j'ai ta gorge pour tombeau,
+Et sur l'albatre ou je repose
+Un poete, avec un baiser,
+Ecrivit: Ci-git une rose
+Que tous les rois vont jalouser.
+
+
+
+
+LAMENTO.
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+
+
+LA CHANSON DU PECHEUR.
+
+
+ Ma belle amie est morte,
+ Je pleurerai toujours;
+ Sous la tombe elle emporte
+ Mon ame et mes amours.
+ Dans le ciel, sans m'attendre,
+ Elle s'en retourna;
+ L'ange qui l'emmena
+ Ne voulut pas me prendre.
+ Que mon sort est amer;
+Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+ La blanche creature
+ Est couchee au cercueil;
+ Comme dans la nature
+ Tout me parait en deuil!
+ La colombe oubliee,
+ Pleure et songe a l'absent,
+ Mon ame pleure et sent
+ Qu'elle est depareillee.
+ Que mon sort est amer;
+Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+ Sur moi la nuit immense
+ S'etend comme un linceul;
+ Je chante ma romance
+ Que le ciel entend seul.
+ Ah! comme elle etait belle
+ Et comme je l'aimais!
+ Je n'aimerai jamais
+ Une femme autant qu'elle.
+ Que mon sort est amer;
+Ah, sans amour, s'en aller sur la mer!
+
+
+
+
+DEDAIN.
+
+
+Une pitie me prend quand a part moi je songe
+A cette ambition terrible qui nous ronge,
+De faire parmi tous reluire notre nom,
+De ne voir s'elever par-dessus nous personne,
+D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne,
+D'etre salue grand comme Goethe ou Byron.
+
+C'est la le grand souci qui tous, tant que nous sommes,
+Dans cet age mauvais, austeres jeunes hommes,
+Nous fait le teint livide et nous cave les yeux;
+La passion du beau nous tient et nous tourmente,
+La seve sans issue au fond de nous fermente,
+Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.
+
+De ces freles enfants, la terreur de leur mere,
+Qui s'epuisent en vain a suivre leur chimere,
+Combien deja sont morts, combien encor mourront!
+Combien au beau moment, gloire, o froide statue,
+Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue,
+Pales, sur ton epaule, ont incline le front!
+
+Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre,
+Travailler, oublier d'etre heureux et de vivre;
+Ne pas avoir une heure a dormir au soleil;
+A courir dans les bois sans arriere-pensee,
+Gemir d'une minute au plaisir depensee,
+Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!
+
+Jeter son ame au vent et semer sans qu'on sache
+Si le grain sortira du sillon qui le cache,
+Et si jamais l'ete dorera le ble vert;
+Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres,
+Entassant des tresors et rassemblant des marbres,
+Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert.
+
+Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde,
+Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde,
+Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long;
+Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse
+La terre les boit vite; et pas une ne perce,
+Pour arriver a vous, le suaire et le plomb.
+
+Dieu nous comble de biens, notre mere nature
+Rit amoureusement a chaque creature;
+Le spectacle du ciel est admirable a voir;
+La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles;
+Des vents tout parfumes nous chantent aux oreilles;
+Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.
+
+Pourquoi ne vouloir pas? pourquoi? pour que l'on dise
+Quand vous passez: "C'est lui." Pour que dans une eglise,
+Saint-Denis, Westminster, sous un pave noirci,
+On vous couche a cote de rois que le ver mange,
+N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange
+Et cette inscription: "Un grand homme est ici."
+
+
+
+
+CE MONDE-CI ET L'AUTRE.
+
+
+Vos premieres saisons a peine sont ecloses,
+Enfant, et vous avez deja vu plus de choses
+Qu'un vieillard qui trebuche au seuil de son tombeau;
+Tout ce que la nature a de grand et de beau,
+Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles,
+Les deux mondes ensemble avec tout leurs miracles:
+Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer,
+La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver,
+L'Europe decrepite et la jeune Amerique:
+Car votre peau cuivree aux ardeurs du tropique,
+Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus,
+S'est faite presque blanche a nos etes frileux.
+Votre enfance joyeuse, a passe comme un reve
+Dans la verte savane et sur la blonde greve;
+Le vent vous apportait des parfums inconnus;
+Le sauvage Ocean baisait vos beaux pieds nus,
+Et comme une nourrice, au seuil de sa demeure,
+Chante et jette un hochet au nouveau-ne qui pleure,
+Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous
+Ses coquilles de moire et son murmure doux.
+Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes
+Ecartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes;
+Les tamaniers en fleurs vous pretaient des abris;
+Vous aviez pour jouer des nids de colibris;
+Les papillons dores vous eventaient de l'aile,
+L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle;
+Les magnolias penchaient la tete en souriant;
+La fontaine au flot clair s'en allait babillant;
+Les bengalis coquets, se mirant a son onde,
+Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde,
+Vous marchiez sans savoir par les petits chemins,
+Un refrain a la bouche et des fleurs dans les mains!
+Aux heures du midi, nonchalante creole,
+Vous aviez le hamac et la sieste espagnole,
+Et la bonne negresse aux dents blanches qui rit,
+Chassant les moucherons d'aupres de votre lit.
+Vous aviez tous les biens, heureuse creature,
+La belle liberte dans la belle nature:
+Et puis un grand desir d'inconnu vous a pris,
+Vous avez voulu voir et la France et Paris;
+La brise a du vaisseau fait onder la banniere,
+Le vieux monstre Ocean, secouant sa criniere,
+Et courbant devant vous sa tete de lion
+Sur son epaule bleue avec soumission,
+Vous a jusques aux bords de la France vantee,
+Sans rugir une fois, fidelement portee.
+Apres celles de Dieu les merveilles de l'art
+Ont etonne votre ame avec votre regard.
+Vous avez vu nos tours, nos palais, nos eglises,
+Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises,
+Nos beaux jardins royaux, ou, de Grece venus,
+Etrangers comme vous, frissonnent les dieux nus,
+Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume,
+Ou chaque maison dresse une gueule qui fume.
+Quel spectacle pour vous, o fille du soleil!
+Vous toute brune encor de son baiser vermeil.
+La pluie a ruissele sur vos vitres jaunies,
+Et triste entre vos soeurs au foyer reunies,
+En entendant pleurer les buches dans le feu,
+Vous avez regrette l'Amerique au ciel bleu,
+Et la mer amoureuse avec ses tiedes lames,
+Qui se brodent d'argent et chantent sous les rames;
+Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus,
+Les mangliers trainant leurs bras irresolus;
+Toute cette nature orientale et chaude,
+Ou chaque herbe flamboie et semble une emeraude,
+Et vous avez souffert, votre coeur a saigne,
+Vos yeux se sont leves vers ce ciel gris, baigne
+D'une vapeur etrange et d'un brouillard de houille;
+Vers ces arbres charges d'un feuillage de rouille,
+Et vous avez compris, pale fleur du desert,
+Que loin du sol natal votre arome se perd,
+Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosee
+Dont vous etiez la-bas toute jeune arrosee;
+Les baisers parfumes des brises de la mer,
+La place libre au ciel, l'espace et le grand air,
+Et pour s'y renouer, l'hymne saint des poetes,
+Au fond de vous trouva des fibres toutes pretes;
+Au choeur melodieux votre voix put s'unir;
+Le prisme du regret dorant le souvenir
+De cent petits details, de mille circonstances,
+Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances.
+Chaque larme furtive echappee a vos yeux
+Se condensait en perle, en joyau precieux;
+Dans le rhythme profond, votre jeune pensee
+Brillait plus savamment, chaque jour enchassee;
+Vous avez penetre les mysteres de l'art;
+Aussi, tout eploree, avant votre depart,
+Pour vous baiser au front, la belle poesie
+Vous a parmi vos soeurs avec amour choisie:
+Pour dire votre coeur vous avez une voix,
+Entre deux univers Dieu vous laissait le choix;
+Vous avez pris de l'un, heureux sort que le votre!
+De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.
+
+
+
+
+VERSAILLES.
+
+
+
+SONNET.
+
+
+Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cite;
+Comme Venise au fond de son Adriatique,
+Tu traines lentement ton corps paralytique,
+Chancelant sous le poids de ton manteau sculpte.
+
+Quel appauvrissement, quelle caducite!
+Tu n'es que surannee et tu n'es pas antique,
+Et nulle herbe pieuse, au long de ton portique,
+Ne grimpe pour voiler ta pale nudite.
+
+Comme une delaissee a l'ecart, sous ton arbre,
+Sur ton sein douloureux, croisant tes bras de marbre,
+Tu guettes le retour de ton royal amant.
+
+Le rival du soleil dort sous son monument;
+Les eaux de tes jardins a jamais se sont tues,
+Et tu n'auras bientot qu'un peuple de statues.
+
+
+
+
+LA CARAVANE.
+
+
+
+SONNET.
+
+
+La caravane humaine au Zaharah du monde,
+Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour,
+S'en va trainant le pied, brulee aux feux du jour,
+Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.
+
+Le grand lion rugit et la tempete gronde;
+A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour;
+La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour,
+Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.
+
+L'on avance toujours et voici que l'on voit
+Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt,
+C'est un bois de cypres, seme de blanches pierres.
+
+Dieu, pour vous reposer, dans le desert du temps,
+Comme des oasis, a mis les cimetieres.
+Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.
+
+
+
+
+DESTINEE.
+
+
+
+SONNET.
+
+
+Comme la vie est faite, et que le train du monde
+Nous pousse aveuglement en des chemins divers;
+Pareil au juif maudit, l'un, par tout l'univers,
+Promene sans repos sa course vagabonde;
+
+L'autre, vrai docteur Faust, baigne d'ombre profonde,
+Aupres de sa croisee etroite, a carreaux verts,
+Poursuit de son fauteuil quelques reves amers,
+Et dans l'ame sans fond laisse filer la sonde.
+
+Eh bien! celui qui court sur la terre, etait ne
+Pour vivre au coin du feu; le foyer, la famille,
+C'etait son voeu; mais Dieu ne l'a pas couronne.
+
+Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille
+Par le trou du volet, etait le voyageur;
+Ils ont passe tous deux a cote du bonheur.
+
+
+
+
+NOTRE-DAME.
+
+
+
+I.
+
+
+Las de ce calme plat ou d'avance fanees,
+Comme une eau qui s'endort, croupissent nos annees;
+Las d'etouffer ma vie en un salon etroit,
+Avec de jeunes fats et des femmes frivoles,
+Echangeant sans profit de banales paroles;
+Las de toucher toujours mon horizon du doigt.
+
+Pour me refaire au grand et me relargir l'ame,
+Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame;
+ Je suis alle souvent, Victor,
+A huit heures, l'ete, quand le soleil se couche,
+Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche,
+ Flotte comme un gros ballon d'or.
+
+Tout chatoie et reluit; le peintre et le poete
+Trouvent la des couleurs pour charger leur palette,
+Et des tableaux ardents a vous bruler les yeux;
+Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,
+Tons a faire trouver Rubens et Titien pales;
+Ithuriel repand son ecrin dans les cieux.
+
+Cathedrales de brume aux arches fantastiques;
+Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,
+ Par la glace de l'eau doubles,
+La brise qui s'en joue et dechire leurs franges,
+Imprime, en les roulant, mille formes etranges
+ Aux nuages echeveles.
+
+Comme, pour son bonsoir, d'une plus riche teinte,
+Le jour qui fuit revet la cathedrale sainte,
+Ebauchee a grands traits a l'horizon de feu;
+Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
+Semblent les deux grands bras que la ville en priere,
+Avant de s'endormir, eleve vers son Dieu.
+
+Ainsi que sa patronne, a sa tete gothique,
+La vieille eglise attache une gloire mystique
+ Faite avec les splendeurs du soir;
+Les roses des vitraux, en rouges etincelles,
+S'ecaillent brusquement, et comme des prunelles,
+ S'ouvrent toutes rondes pour voir.
+
+La nef epanouie, entre ses cotes minces,
+Semble un crabe geant faisant mouvoir ses pinces,
+Une araignee enorme, ainsi que des reseaux,
+Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,
+En fils aeriens, en delicates mailles,
+Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.
+
+Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,
+Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane,
+ Sous un chaud baiser de soleil,
+Bizarrement peuples de monstres heraldiques,
+Eclosent tout d'un coup cent parterres magiques
+ Aux fleurs d'azur et de vermeil.
+
+Legendes d'autrefois, merveilleuses histoires
+Ecrites dans la pierre, enfers et purgatoires,
+Devotement tailles par de naifs ciseaux;
+Piedestaux du portail, qui pleurent leurs statues,
+Par les hommes et non par le temps abattues,
+Licornes, loups-garous, chimeriques oiseaux,
+
+Dogues hurlant au bout des gouttieres; tarasques,
+Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,
+ Chevaliers vainqueurs de geants,
+Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,
+Myriades de saints roules en collerettes,
+ Autour des trois porches beants.
+
+Lancettes, pendentifs, ogives, trefles greles
+Ou l'arabesque folle accroche ses dentelles
+Et son orfevrerie, ouvree a grand travail;
+Pignons troues a jour, fleches dechiquetees,
+Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontees,
+La cathedrale luit comme un bijou d'email!
+
+
+
+II.
+
+
+Mais qu'est-ce que cela? lorsque l'on a dans l'ombre
+Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre
+ Et qu'on revoit enfin le bleu,
+Le vide par-dessus et par-dessous l'abime,
+Une crainte vous prend, un vertige sublime
+ A se sentir si pres de Dieu!
+
+Ainsi que sous l'oiseau qui s'y perche, une branche
+Sous vos pieds qu'elle fuit, la tour frissonne et penche,
+Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous;
+L'abime ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige,
+Vous fouettant de son aile en ricanant voltige
+Et fait au front des tours trembler les garde-fous,
+
+Les combles anguleux, avec leurs girouettes,
+Decoupent, en passant, d'etranges silhouettes
+ Au fond de votre oeil ebloui,
+Et dans le gouffre immense ou le corbeau tournoie,
+Bete apocalyptique, en se tordant aboie,
+ Paris eclatant, inoui!
+
+Oh! le coeur vous en bat, dominer de ce faite,
+Soi, chetif et petit, une ville ainsi faite;
+Pouvoir, d'un seul regard, embrasser ce grand tout,
+Debout, la-haut, plus pres du ciel que de la terre,
+Comme l'aigle planant, voir au sein du cratere,
+Loin, bien loin, la fumee et la lave qui bout!
+
+De la rampe, ou le vent, par les trefles arabes,
+En se jouant, redit les dernieres syllabes
+ De l'hosanna du seraphin;
+Voir s'agiter la-bas, parmi les brumes vagues,
+Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues;
+ L'entendre murmurer sans fin;
+
+Que c'est grand! que c'est beau! les freles cheminees,
+De leurs turbans fumeux en tout temps couronnees,
+Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,
+Et la lumiere oblique, aux aretes hardies,
+Jetant de tous cotes de riches incendies
+Dans la moire du fleuve enchasse cent miroirs.
+
+Comme en un bal joyeux, un sein de jeune fille,
+Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille
+ Sous les bijoux et les atours;
+Aux lueurs du couchant, l'eau s'allume, et la Seine
+Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine
+ N'en porte a son col les grands jours.
+
+Des aiguilles, des tours, des coupoles, des domes
+Dont les fronts ardoises luisent comme des heaumes,
+Des murs ecarteles d'ombre et de clair, des toits
+De toutes les couleurs, des resilles de rues,
+Des palais etouffes, ou, comme des verrues,
+S'accrochent des etaux et des bouges etroits!
+
+Ici, la, devant vous, derriere, a droite, a gauche,
+Des maisons! des maisons! le soir vous en ebauche
+ Cent mille avec un trait de feu!
+Sous le meme horizon, Tyr, Babylone et Rome,
+Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme,
+ Qu'on pourrait croire fait par Dieu!
+
+
+
+III.
+
+
+Et cependant, si beau que soit, o Notre-Dame,
+Paris ainsi vetu de sa robe de flamme,
+Il ne l'est seulement que du haut de tes tours.
+Quand on est descendu tout se metamorphose,
+Tout s'affaisse et s'eteint, plus rien de grandiose,
+Plus rien, excepte toi, qu'on admire toujours.
+
+Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,
+Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,
+ Et le Seigneur habite en toi.
+Monde de poesie, en ce monde de prose,
+A ta vue, on se sent battre au coeur quelque chose;
+ L'on est pieux et plein de foi!
+
+Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine,
+Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,
+Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir;
+A regarder d'en bas ce sublime spectacle,
+On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle,
+Dans le triangle saint Dieu se va faire voir.
+
+Comme nos monuments a tournure bourgeoise
+Se font petits devant ta majeste gauloise,
+ Gigantesque soeur de Babel,
+Pres de toi, tout la-haut, nul dome, nulle aiguille,
+Les faites les plus fiers ne vont qu'a ta cheville,
+ Et, ton vieux chef heurte le ciel.
+
+Qui pourrait preferer, dans son gout pedantesque,
+Aux plis graves et droits de ta robe Dantesque,
+Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,
+Ces pantheons batards, decalques dans l'ecole,
+Antique friperie empruntee a Vignole,
+Et, dont aucun dehors ne sait se tenir droit.
+
+O vous! macons du siecle, architectes athees,
+Cervelles, dans un moule uniforme jetees,
+ Gens de la regle et du compas;
+Batissez des boudoirs pour des agents de change,
+Et des huttes de platre a des hommes de fange;
+ Mais des maisons pour Dieu, non pas!
+
+Parmi les palais neufs, les portiques profanes,
+Les parthenons coquets, eglises courtisanes,
+Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,
+Les maisons sans pudeur de la ville paienne;
+On dirait, a te voir, Notre-Dame chretienne,
+Une matrone chaste au milieu de catins!
+
+
+
+
+MAGDALENA.
+
+
+J'entrai dernierement dans une vieille eglise;
+La nef etait deserte, et sur la dalle grise,
+Les feux du soir, passant par les vitraux dores,
+Voltigeaient et dansaient, ardemment colores.
+Comme je m'en allais, visitant les chapelles,
+Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles,
+Dans un coin du jube j'apercus un tableau
+Representant un Christ qui me parut tres-beau.
+On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge;
+Leurs chairs, d'un ton pareil a la cire de cierge,
+Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir,
+A ces fantomes blancs qui se dressent le soir,
+Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires;
+Leurs robes a plis droits, ainsi que des suaires,
+S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque a leurs pieds;
+Ainsi faits, l'on eut dit qu'ils fussent copies
+Dans le campo-Santo sur quelque fresque antique,
+D'un vieux maitre Pisan, artiste catholique,
+Tant l'on voyait reluire autour de leur beaute,
+Le nimbe rayonnant de la mysticite,
+Et tant l'on respirait dans leur humble attitude,
+Les parfums onctueux de la beatitude.
+
+Sans doute que c'etait l'oeuvre d'un Allemand,
+D'un eleve d'Holbein, mort bien obscurement,
+A vingt ans, de misere et de melancolie,
+Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie;
+Car ses tetes semblaient, avec leur blanche chair,
+Un reve de soleil par une nuit d'hiver.
+
+Je restai bien longtemps dans la meme posture,
+Pensif, a contempler cette pale peinture;
+Je regardais le Christ sur son infame bois,
+Pour embrasser le monde, ouvrant les bras en croix;
+Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouees,
+Ses chairs, par les bourreaux, a coups de fouets trouees,
+La blessure livide et beante a son flanc;
+Son front d'ivoire ou perle une sueur de sang;
+Son corps blafard, raye par des lignes vermeilles,
+Me faisaient naitre au coeur des pities nompareilles,
+Et mes yeux debordaient en des ruisseaux de pleurs,
+Comme dut en verser la Mere de Douleurs.
+Dans l'outremer du ciel les cherubins fideles,
+Se lamentaient en choeur, la face sous leurs ailes,
+Et l'un d'eux recueillait, un ciboire a la main,
+Le pur sang de la plaie ou boit le genre humain;
+La sainte vierge, au bas, regardait: pauvre mere
+Son divin fils en proie a l'agonie amere;
+Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix
+Mornes, echeveles, sans soupirs et sans voix,
+Plus degouttants de pleurs qu'apres la pluie un arbre,
+Etaient debout, pareils a des piliers de marbre.
+
+C'etait, certe, un spectacle a faire reflechir,
+Et je sentis mon cou, comme un roseau, flechir
+Sous le vent que faisait l'aile de ma pensee,
+Avec le chant du soir, vers le ciel elancee.
+Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein,
+Et je pris mon menton dans le creux de ma main,
+Et je me dis: "O Christ! tes douleurs sont trop vives;
+Apres ton agonie au jardin des Olives,
+Il fallait remonter pres de ton pere, au ciel,
+Et nous laisser a nous l'eponge avec le fiel;
+Les clous percent ta chair, et les fleurons d'epines
+Entrent profondement dans tes tempes divines.
+Tu vas mourir, toi, Dieu, comme un homme. La mort
+Recule epouvantee a ce sublime effort;
+Elle a peur de sa proie, elle hesite a la prendre,
+Sachant qu'apres trois jours il la lui faudra rendre,
+Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau,
+Levera de ses mains la pierre du tombeau;
+Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie,
+Adorable victime entre toutes benie;
+Mais tu n'en a pas moins avec les deux voleurs,
+Etendu tes deux bras sur l'arbre de douleurs.
+
+O rigoureux destin! une pareille vie,
+D'une pareille mort si promptement suivie!
+Pour tant de maux soufferts, tant d'absynthe et de fiel,
+Ou donc est le bonheur, le vin doux et le miel?
+La parole d'amour pour compenser l'injure,
+Et la bouche qui donne un baiser par blessure?
+Dieu lui-meme a besoin quand il est blaspheme,
+Pour nous benir encor de se sentir aime,
+Et tu n'as pas, Jesus, traverse cette terre,
+N'ayant jamais presse sur ton coeur solitaire
+Un coeur sincere et pur, et fait ce long chemin
+Sans avoir une epaule ou reposer ta main,
+Sans une ame choisie ou repandre avec flamme
+Tous les tresors d'amour enfermes dans ton ame.
+
+Ne vous alarmez pas, esprits religieux,
+Car l'inspiration descend toujours des cieux,
+Et mon ange gardien, quand vint cette pensee,
+De son bouclier d'or ne l'a pas repoussee.
+C'est l'heure de l'extase ou Dieu se laisse voir,
+L'Angelus eplore tinte aux cloches du soir;
+Comme aux bras de l'amant, une vierge pamee,
+L'encensoir d'or exhale une haleine embaumee;
+La voix du jour s'eteint, les reflets des vitraux,
+Comme des feux follets, passent sur les tombeaux,
+Et l'on entend courir, sous les ogives freles,
+Un bruit confus de voix et de battements d'ailes;
+La foi descend des cieux avec l'obscurite;
+L'orgue vibre; l'echo repond: Eternite!
+Et la blanche statue, en sa couche de pierre,
+Rapproche ses deux mains et se met en priere.
+Comme un captif, brisant les portes du cachot,
+L'ame du corps s'echappe et s'elance si haut,
+Qu'elle heurte, en son vol, au detour d'un nuage,
+L'etoile echevelee et l'archange en voyage;
+Tandis que la raison, avec son pied boiteux,
+La regarde d'en-bas se perdre dans les cieux.
+C'est a cette heure-la que les divins poetes,
+Sentent grandir leur front et deviennent prophetes.
+
+O mystere d'amour! o mystere profond!
+Abime inexplicable ou l'esprit se confond;
+Qui de nous osera, philosophe ou poete,
+Dans cette sombre nuit plonger avant la tete?
+Quelle langue assez haute et quel coeur assez pur,
+Pour chanter dignement tout ce poeme obscur?
+Qui donc ecartera l'aile blanche et doree,
+Dont un ange abritait cette amour ignoree?
+Qui nous dira le nom de cette autre Eloa?
+Et quelle ame, o Jesus, a t'aimer se voua?
+
+Murs de Jerusalem, venerables decombres,
+Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres,
+O palmiers du Carmel! o cedres du Liban!
+Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean?
+Si vos troncs vermoulus et si vos tours minees,
+Dans leur echo fidele, ont, depuis tant d'annees,
+Parmi les souvenirs des choses d'autrefois,
+Conserve leur memoire et le son de leur voix;
+Parlez et dites-nous, o forets! o ruines!
+Tout ce que vous savez de ces amours divines!
+Dites quels purs eclairs dans leurs yeux reluisaient,
+Et quels soupirs ardents de leurs coeurs s'elancaient!
+Et toi, Jourdain, reponds, sous les berceaux de palmes,
+Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes,
+Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux,
+Que n'en traine apres lui le paon tout radieux;
+Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses,
+Glisser en se parlant avec des voix plus douces
+Que les roucoulements des colombes de mai,
+Que le premier aveu de celle que j'aimai;
+Et dans un pur baiser, symbole du mystere,
+Unir la terre au ciel et le ciel a la terre.
+
+Les echos sont muets, et le flot du Jourdain
+Murmure sans repondre et passe avec dedain;
+Les morts de Josaphat, troubles dans leur silence,
+Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance
+Au milieu des parfums dans les bras du palmier,
+Le chant du rossignol et le nid du ramier.
+
+Frere, mais voyez donc comme la Madeleine
+Laisse sur son col blanc couler a flots d'ebene
+Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux,
+Melancoliquement, se tournent vers les cieux!
+Qu'elle est belle! Jamais, depuis Eve la blonde,
+Une telle beaute n'apparut sur le monde;
+Son front est si charmant, son regard est si doux,
+Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux,
+Quand le desir craintif rode et s'approche d'elle,
+Fait luire son epee et le chasse a coups d'aile.
+
+O pale fleur d'amour eclose au paradis!
+Qui repands tes parfums dans nos deserts maudits,
+Comment donc as-tu fait, o fleur! pour qu'il te reste
+Une couleur si fraiche, une odeur si celeste?
+Comment donc as-tu fait, pauvre soeur du ramier,
+Pour te conserver pure au coeur de ce bourbier?
+Quel miracle du ciel, sainte prostituee,
+Que ton coeur, cette mer, si souvent remuee,
+Des coquilles du bord et du limon impur,
+N'ait pas, dans l'ouragan, souille ses flots d'azur,
+Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide,
+La perle blanche au fond de ton ame candide!
+C'est que tout coeur aimant est rehabilite,
+Qu'il vous vient une autre ame et que la purete
+Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse,
+comme a sa soeur coupable une soeur qui fait grace;
+C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier;
+C'est que l'amour est saint et peut tout expier.
+
+Mon grand peintre ignore, sans en savoir les causes,
+Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses,
+Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs;
+Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs;
+La voyant si coupable et prenant pitie d'elle,
+Pour qu'on lui pardonnat, tu l'as faite plus belle,
+Et ton pinceau pieux, sur le divin contour,
+A promene longtemps ses baisers pleins d'amour;
+Elle est plus belle encor que la vierge Marie,
+Et le pretre, a genoux, qui soupire et qui prie,
+Dans sa pieuse extase, hesite entre les deux,
+Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux.
+
+O sainte pecheresse! o grande repentante!
+Madeleine, c'est toi que j'eusse pour amante
+Dans mes reves choisie, et toute la beaute,
+Tout le rayonnement de la virginite,
+Montrant sur son front blanc la blancheur de son ame,
+Ne sauraient m'emouvoir, o femme vraiment femme,
+Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux,
+Ineffable rosee a faire envie aux cieux!
+Jamais lis de Saron, divine courtisane,
+Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane,
+N'eut un plus pur eclat ni de plus doux parfums;
+Ton beau front inonde de tes longs cheveux bruns,
+Laisse voir, au travers de ta peau transparente,
+Le reve de ton ame et ta pensee errante,
+Comme un globe d'albatre eclaire par dedans!
+Ton oeil est un foyer dont les rayons ardents
+Sous la cendre des coeurs ressuscitent les flammes;
+O la plus amoureuse entre toutes les femmes!
+Les seraphins du ciel a peine ont dans le coeur,
+Plus d'extase divine et de sainte langueur;
+Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde,
+Comme d'un manteau d'or la nudite du monde!
+Toi seule sais aimer, comme il faut qu'il le soit,
+Celui qui t'a marquee au front avec le doigt,
+Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure,
+Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure;
+Celui qui t'apparut au jardin, pale encor
+D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort;
+Et, pour te consoler, voulut que la premiere
+Tu le visses rempli de gloire et de lumiere.
+
+En faisant ce tableau, Raphael inconnu,
+N'est-ce pas? ce penser comme a moi t'est venu,
+Et que ta reverie a sonde ce mystere,
+Que je voudrais pouvoir a la fois dire et taire?
+O poetes! allez prier a cet autel,
+A l'heure ou le jour baisse, a l'instant solennel,
+Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine.
+Regardez le Jesus et puis la Madeleine;
+Plongez-vous dans votre ame et revez au doux bruit
+Que font en s'eployant les ailes de la nuit;
+Peut-etre un cherubin detache de la toile,
+A vos yeux, un moment, soulevera le voile,
+Et dans un long soupir l'orgue murmurera
+L'ineffable secret que ma bouche taira.
+
+
+
+
+CHANT DU GRILLON.
+
+
+Souffle, bise! tombe a flots, pluie!
+Dans mon palais, tout noir de suie,
+Je ris de la pluie et du vent;
+En attendant que l'hiver fuie,
+Je reste au coin du feu, revant.
+
+C'est moi qui suis l'esprit de l'atre!
+Le gaz, de sa langue bleuatre,
+Leche plus doucement le bois;
+La fumee, en filet d'albatre,
+Monte et se contourne a ma voix.
+
+La bouilloire rit et babille;
+La flamme aux pieds d'argent sautille
+En accompagnant ma chanson;
+La buche de duvet s'habille;
+La seve bout dans le tison.
+
+Le soufflet au rale asthmatique,
+Me fait entendre sa musique;
+Le tourne-broche aux dents d'acier
+Mele au concerto domestique
+Le tic-tac de son balancier.
+
+Les etincelles rejouies,
+En etoiles epanouies,
+vont et viennent, croisant dans l'air,
+Les salamandres eblouies,
+Au ricanement grele et clair.
+
+Du fond de ma cellule noire,
+Quand Berthe vous conte une histoire,
+_Le Chaperon_ ou l'_Oiseau bleu_,
+C'est moi qui soutiens sa memoire,
+C'est moi qui fais taire le feu.
+
+J'etouffe le bruit monotone
+du rouet qui grince et bourdonne;
+J'impose silence au matou;
+Les heures s'en vont, et personne
+N'entend le timbre du coucou.
+
+Pendant la nuit et la journee,
+Je chante sous la cheminee;
+Dans mon langage de grillon,
+J'ai, des rebuts de son ainee,
+Souvent console Cendrillon.
+
+Le renard glapit dans le piege;
+Le loup, hurlant de faim, assiege
+La ferme au milieu des grands bois;
+Decembre met, avec sa neige,
+Des chemises blanches aux toits.
+
+Allons, fagot, petille et flambe;
+Courage, farfadet ingambe,
+Saute, bondis plus haut encor;
+Salamandre, montre ta jambe,
+Leve, en dansant, ton jupon d'or.
+
+Quel plaisir! prolonger sa veille,
+Regarder la flamme vermeille
+Prenant a deux bras le tison;
+A tous les bruits preter l'oreille;
+Entendre vivre la maison!
+
+Tapi dans sa niche bien chaude,
+Sentir l'hiver qui pleure et rode,
+Tout bleme et le nez violet,
+Tachant de s'introduire en fraude
+Par quelque fente du volet.
+
+Souffle, bise! tombe a flots, pluie!
+Dans mon palais, tout noir de suie,
+Je ris de la pluie et du vent;
+En attendant que l'hiver fuie
+Je reste au coin du feu, revant.
+
+
+
+
+CHANT DU GRILLON.
+
+
+Regardez les branches,
+Comme elles sont blanches;
+Il neige des fleurs!
+Riant dans la pluie,
+Le soleil essuie
+Les saules en pleurs,
+Et le ciel reflete
+Dans la violette,
+Ses pures couleurs.
+
+La nature en joie
+Se pare et deploie
+Son manteau vermeil.
+Le paon qui se joue,
+Fait tourner en roue,
+Sa queue au soleil.
+Tout court, tout s'agite,
+Pas un lievre au gite;
+L'ours sort du sommeil.
+
+La mouche ouvre l'aile,
+Et la demoiselle
+Aux prunelles d'or,
+Au corset de guepe,
+Depliant son crepe,
+A repris l'essor.
+L'eau gaiment babille,
+Le goujon fretille,
+Un printemps encor!
+
+Tout se cherche et s'aime;
+Le crapaud lui-meme,
+Les aspics mechants;
+Toute creature,
+Selon sa nature:
+La feuille a des chants;
+Les herbes resonnent,
+Les buissons bourdonnent;
+C'est concert aux champs.
+
+Moi seul je suis triste;
+Qui sait si j'existe,
+Dans mon palais noir?
+Sous la cheminee,
+Ma vie enchainee,
+Coule sans espoir.
+Je ne puis, malade,
+Chanter ma ballade
+Aux hotes du soir.
+
+Si la brise tiede
+Au vent froid succede;
+Si le ciel est clair,
+Moi, ma cheminee
+N'est illuminee
+Que d'un pale eclair;
+Le cercle folatre
+Abandonne l'atre:
+Pour moi c'est l'hiver.
+
+Sur la cendre grise,
+La pincette brise
+Un charbon sans feu.
+Adieu les paillettes,
+Les blondes aigrettes;
+Pour six mois adieu
+La maitresse buche,
+Ou sous la peluche,
+Sifflait le gaz bleu.
+
+Dans ma niche creuse,
+Ma natte boiteuse
+Me tient en prison.
+Quand l'insecte rode,
+Comme une emeraude,
+Sous le vert gazon,
+Moi seul je m'ennuie;
+Un mur, noir de suie,
+Est mon horizon.
+
+
+
+
+ABSENCE.
+
+
+Reviens, reviens, ma bien-aimee,
+Comme une fleur loin du soleil;
+La fleur de ma vie est fermee,
+Loin de ton sourire vermeil.
+
+Entre nos coeurs tant de distance;
+Tant d'espace entre nos baisers.
+O sort amer! o dure absence!
+O grands desirs inapaises!
+
+D'ici la-bas, que de campagnes,
+Que de villes et de hameaux,
+Que de vallons et de montagnes,
+A lasser le pied des chevaux!
+
+Au pays qui me prend ma belle,
+Helas! si je pouvais aller;
+Et si mon corps avait une aile
+Comme mon ame pour voler!
+
+Par-dessus les vertes collines,
+Les montagnes au front d'azur,
+Les champs rayes et les ravines,
+J'irai, d'un vol rapide et sur.
+
+Le corps ne suit pas la pensee;
+Pour moi, mon ame, va tout droit,
+Comme une colombe blessee,
+T'abattre au rebord de son toit.
+
+Descends dans sa gorge divine,
+Blonde et fauve comme de l'or,
+Douce comme un duvet d'hermine,
+Sa gorge, mon royal tresor;
+
+Et dis, mon ame, a cette belle,
+"Tu sais bien qu'il compte les jours,
+O ma colombe! a tire d'aile,
+Retourne au nid de nos amours."
+
+
+
+
+AU SOMMEIL.
+
+
+
+HYMNE ANTIQUE.
+
+
+Sommeil, fils de la nuit et frere de la mort;
+Ecoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillee,
+La lune, au fond du ciel, ferme l'oeil et s'endort
+Et son dernier rayon, a travers la feuillee,
+Comme un baiser d'adieu, glisse amoureusement,
+Sur le front endormi de son bleuatre amant,
+Par la porte d'ivoire et la porte de corne.
+Les songes vrais ou faux de l'Erebe envoles,
+Peuplent seuls l'univers silencieux et morne;
+Les cheveux de la nuit, d'etoiles d'or meles,
+Au long de son dos brun pendent tout deboucles;
+Le vent meme retient son haleine, et les mondes,
+Fatigues de tourner sur leurs muets pivots,
+S'arretent assoupis et suspendent leurs rondes.
+
+O jeune homme charmant! couronne de pavots,
+Qui tenant sur la main une patere noire,
+Pleine d'eau du Lethe, chaque nuit nous fais boire,
+Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux;
+Enfant mysterieux, hermaphrodite etrange,
+Ou la vie, au trepas, s'unit et se melange,
+Et qui n'as de tous deux que ce qu'ils ont de beau;
+Sous les epais rideaux de ton alcove sombre,
+Du fond de ta caverne inconnue au soleil;
+Je t'implore a genoux, ecoute-moi, sommeil!
+
+Je t'aime, o doux sommeil! et je veux a ta gloire,
+Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire,
+Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla;
+Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscene,
+Dont le rauque aboiement si souvent te troubla,
+Et verser l'opium sur ton autel d'ebene.
+Je te donne le pas sur Phebus-Apollon,
+Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond,
+Un dieu tout rayonnant, aussi beau qu'une fille;
+Je te prefere meme a la blanche Venus,
+Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille,
+Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus,
+Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie
+Se suspendre l'essaim des zephirs ingenus;
+Meme au jeune Iacchus, le doux pere de joie,
+A l'ivresse, a l'amour, a tout divin sommeil.
+
+Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde
+Leve du doigt le pan de son rideau vermeil,
+Soit, que les chevaux blancs qui trainent le soleil
+Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde,
+Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux.
+Sous les arceaux muets de la grotte profonde,
+Ou les songes legers menent sans bruit leur ronde,
+Recois benignement mon encens et mes voeux,
+Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!
+
+
+
+
+TERZA RIMA.
+
+
+Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,
+Et que de l'echafaud, sublime et radieux,
+Il fut redescendu dans la cite latine,
+
+Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux;
+Ses pieds ne savaient plus comment marcher sur terre;
+Il avait oublie le monde dans les cieux.
+
+Trois grands mois il garda cette attitude austere;
+On l'eut pris pour un ange en extase devant
+Le saint triangle d'or, au moment du mystere.
+
+Frere, voila pourquoi les poetes, souvent,
+Buttent a chaque pas sur les chemins du monde;
+Les yeux fiches au ciel ils s'en vont en revant;
+
+Les anges, secouant leur chevelure blonde,
+Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,
+Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.
+
+Eux marchent au hasard et font mille faux pas;
+Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,
+Ou tombent dans des puits qu'ils n'apercoivent pas.
+
+Que leur font les passants, les pierres et les boues;
+Ils cherchent dans le jour le reve de leurs nuits,
+Et le feu du desir leur empourpre les joues.
+
+Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,
+Et quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,
+Ils sortent rayonnants de leurs obscurs reduits.
+
+Un auguste reflet de leur oeuvre divine
+S'attache a leur personne et leur dore le front,
+Et le ciel qu'ils ont vu, dans leurs yeux se devine.
+
+Les nuits suivront les jours et se succederont,
+Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent,
+Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.
+
+Tous nos palais sous eux s'eteignent et s'affaissent;
+Leur ame, a la coupole, ou leur oeuvre reluit,
+Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.
+
+Notre jour leur parait plus sombre que la nuit;
+Leur oeil cherche toujours le ciel bleu de la fresque,
+Et le tableau quitte les tourmente et les suit.
+
+Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,
+Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut,
+Et que le ciel de marbre ou leur front touche presque.
+
+Sublime aveuglement! magnifique defaut!
+
+
+
+
+MONTEE SUR LE BROCKEN.
+
+
+Lorsque l'on est monte jusqu'au nid des aiglons,
+Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons
+Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne,
+Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne,
+On s'apercoit enfin qu'on grimperait mille ans,
+Tant que la chair tiendrait a vos talons sanglants,
+Sans approcher du ciel qui toujours se recule,
+Et qu'on n'est, apres tout, qu'un Titan ridicule.
+On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux,
+Et des fantomes vains dansent devant vos yeux.
+Le silence est profond; la chanson de la terre
+Ne vient pas jusqu'a vous, et la voix du tonnerre
+Qui roule sous vos pieds, semble le baillement
+Du Brocken, ennuye de son desoeuvrement.
+Votre cri, sans trouver d'echo qui le repete,
+S'eteint subitement sous la voute muette;
+C'est un calme sinistre, on n'entend pas encor
+Les violes d'amour et les cithares d'or,
+Car le ciel est bien haut et l'echelle est petite;
+Votre guide, effraye, redescend et vous quitte,
+Et, roulant une larme au fond de son oeil bleu,
+La derniere des fleurs vous jette son adieu.
+La neige cependant descend silencieuse,
+Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse
+Apparait a cote d'un soleil sans rayons;
+Le ciel est tout raye de ses pales sillons,
+Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe,
+Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.
+
+
+
+
+LE PREMIER RAYON DE MAI.
+
+
+Hier j'etais a table avec ma chere belle,
+Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle,
+Dans sa petite chambre; ainsi que dans leur nid
+Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu benit.
+C'etait un bruit charmant de verres, de fourchettes,
+Comme des becs d'oiseaux, picotant les assiettes;
+De sonores baisers et de propos joyeux.
+L'enfant, pour etre a l'aise, et regaler mes yeux,
+Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine
+On voyait les tresors de sa blanche poitrine;
+Comme les seins d'Isis, aux contours ronds et purs,
+Ses beaux seins se dressaient, etincelants et durs,
+Et, comme sur des fleurs des abeilles posees,
+Sur leurs pointes tremblaient des lumieres rosees;
+Un rayon de soleil, le premier du printemps,
+Dorait, sur son col brun, de reflets eclatants;
+Quelques cheveux follets, et de mille paillettes
+D'un verre de cristal allumant les facettes,
+Enchassait un rubis dans la pourpre du vin.
+Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin!
+Avec un sentiment de joie et de bien-etre
+Je regardais l'enfant, le verre et la fenetre;
+L'aubepine de mai me parfumait le coeur,
+Et, comme la saison, mon ame etait en fleur;
+Je me sentais heureux et plein de folle ivresse,
+De penser qu'en ce siecle, envahi par la presse,
+Dans ce Paris bruyant et sale a faire peur,
+Sous le regne fumeux des bateaux a vapeur,
+Malgre les deputes, la Charte et les ministres,
+Les hommes du progres, les cafards et les cuistres,
+On n'avait pas encor supprime le soleil,
+Ni depouille le vin de son manteau vermeil;
+Que la femme etait belle et toujours desirable,
+Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table,
+Aupres de sa maitresse, ainsi qu'aux premiers jours,
+Celebrer le printemps, le vin et les amours.
+
+
+
+
+LE LION DU CIRQUE.
+
+
+Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre,
+Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre;
+De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs,
+Comme un sphinx accroupi dans les sables brulants,
+Sur l'oreiller velu de tes pattes croisees
+Pose ton mufle enorme, aux babines froncees;
+Dors et prends patience, o lion du desert;
+Demain, Cesar le veut, de ton cachot ouvert,
+Demain tu sauteras dans la pleine lumiere,
+Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entiere,
+Et de tous les cotes les applaudissements
+Repondront comme un choeur a tes grommelements.
+On te tient en reserve une vierge chretienne,
+Plus blanche mille fois que la Venus paienne;
+Tu pourras a loisir, de tes griffes de fer,
+Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair;
+Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose:
+Ne frotte plus ton nez contre la grille close,
+Songe, sous ta criniere, au plaisir de ronger
+Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger
+Dans le goufre beant de ta gueule qui fume,
+Une tete ou deja l'aureole s'allume.
+
+Le Belluaire ainsi gourmande son lion,
+Et le lion fait treve a sa rebellion.
+
+Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme,
+Rugis affreusement dans l'antre de mon ame,
+Je n'ai pas de victime a promettre a ta faim,
+Ni d'esclave chretienne a te jeter demain;
+Tache de t'apaiser, ou je m'en vais te clore
+Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore;
+A quoi bon te debattre et grincer et hurler?
+Le temps n'est pas venu de te demuseler.
+En attendant le jour de revoir la lumiere,
+Silencieusement, a l'angle d'une pierre,
+Ou contre les barreaux de ton noir souterrain,
+Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.
+
+
+
+
+LAMENTO.
+
+
+Connaissez-vous la blanche tombe,
+Ou flotte avec un son plaintif
+ L'ombre d'un if?
+Sur l'if, une pale colombe,
+Triste et seule, au soleil couchant,
+ Chante son chant.
+
+Un air maladivement tendre,
+A la fois charmant et fatal,
+ Qui vous fait mal,
+Et qu'on voudrait toujours entendre;
+Un air, comme en soupire aux cieux
+ L'ange amoureux.
+
+On dirait que l'ame eveillee
+Pleure sous terre, a l'unisson
+ De la chanson,
+Et, du malheur d'etre oubliee,
+Se plaint dans un roucoulement
+ Bien doucement.
+
+Sur les ailes de la musique
+On sent lentement revenir
+ Un souvenir;
+Une ombre de forme angelique
+Passe dans un rayon tremblant,
+ En voile blanc.
+
+Les belles de nuit, demi-closes,
+Jettent leur parfum faible et doux
+ Autour de vous,
+Et le fantome aux molles poses
+Murmure en vous tendant les bras:
+ Tu reviendras!
+
+Oh! jamais plus, pres de la tombe
+Je n'irai, quand descend le soir
+ Au manteau noir,
+Ecouter la pale colombe
+Chanter, sur la branche de l'if,
+ Son chant plaintif!
+
+
+
+
+BARCAROLLE.
+
+
+Dites, la jeune belle,
+Ou voulez-vous aller?
+La voile ouvre son aile,
+La brise va souffler!
+
+L'aviron est d'ivoire,
+Le pavillon de moire,
+Le gouvernail d'or fin;
+J'ai pour lest une orange,
+Pour voile, une aile d'ange;
+Pour mousse, un seraphin.
+
+Dites, la jeune belle,
+Ou voulez-vous aller?
+La voile ouvre son aile,
+La brise va souffler!
+
+Est-ce dans la Baltique?
+Sur la mer Pacifique,
+Dans l'ile de Java?
+Ou bien dans la Norvege,
+Cueillir la fleur de neige,
+Ou la fleur d'Angsoka?
+
+Dites, la jeune belle,
+Ou voulez-vous aller?
+La voile ouvre son aile,
+La brise va souffler!
+
+Menez-moi, dit la belle,
+A la rive fidele
+Ou l'on aime toujours.
+--Cette rive, ma chere,
+On ne la connait guere
+Au pays des amours.
+
+
+
+
+TRISTESSE.
+
+
+ Avril est de retour.
+ La premiere des roses,
+ De ses levres mi-closes,
+ Rit au premier beau jour;
+ La terre bienheureuse
+ S'ouvre et s'epanouit;
+ Tout aime, tout jouit.
+Helas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+ Les buveurs en gaite,
+ Dans leurs chansons vermeilles,
+ Celebrent sous les treilles
+ Le vin et la beaute;
+ La musique joyeuse,
+ Avec leur rire clair,
+ S'eparpille dans l'air.
+Helas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+ En deshabilles blancs,
+ Les jeunes demoiselles
+ S'en vont sous les tonnelles,
+ Au bras de leurs galants;
+ La lune langoureuse
+ Argente leurs baisers
+ Longuement appuyes.
+Helas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+ Moi, je n'aime plus rien,
+ Ni l'homme, ni la femme,
+ Ni mon corps, ni mon ame,
+ Pas meme mon vieux chien.
+ Allez dire qu'on creuse,
+ Sous le pale gazon,
+ Une fosse sans nom.
+Helas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
+
+
+
+
+QUI SERA ROI?
+
+
+
+I.
+
+
+BEHEMOT.
+
+Moi, je suis Behemot, l'elephant, le colosse.
+Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse
+ Comme le dos d'un mont.
+Je suis une montagne animee et qui marche:
+Au deluge, je fis presque chavirer l'arche,
+Et quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.
+
+Je porte, en me jouant, des tours sur mon epaule;
+Les murs tombent broyes sous mon flanc qui les frole
+ Comme sous un belier.
+Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe?
+J'enleve cavaliers et chevaux dans ma trompe,
+Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!
+
+Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe
+Je jette a chaque pas, sur la terre, une gerbe
+ De blesses et de morts.
+Au coeur de la bataille, aux lieux ou la melee
+Rugit plus furieuse et plus echevelee,
+Comme un mortier sanglant, je vais gachant les corps.
+
+Les fleches font sur moi le petillement grele,
+Que par un jour d'hiver font les grains de la grele
+ Sur les tuiles d'un toit.
+Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses,
+Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces,
+Et par tous les chemins je marche toujours droit.
+
+Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse;
+A travers les bambous, je folatre et je passe
+ Comme un faon dans les bles.
+Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe,
+Je desseche son urne avec ma grande trompe,
+Et laisse sur le sec ses hotes ecailles.
+
+Mes defenses d'ivoire eventreraient le monde,
+Je porterais le ciel et sa coupole ronde
+ Tout aussi bien qu'Atlas.
+Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pole;
+Je pourrais lui preter ma rude et forte epaule.
+Je le remplacerai quand il sera trop las!
+
+
+
+II.
+
+
+Quand Behemot eut dit jusqu'au bout sa harangue,
+Leviathan, ainsi, repondit, en sa langue.
+
+
+
+III.
+
+
+LEVIATHAN.
+
+Taisez-vous, Behemot, je suis Leviathan;
+Comme un enfant mutin je fouette l'Ocean
+ Du revers de ma large queue.
+Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain,
+Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin,
+ Seigneur de l'immensite bleue.
+
+Le requin endente d'un triple rang de dents,
+Le dauphin monstrueux, aux longs fanons pendants,
+ Le kraken qu'on prend pour une ile,
+L'orque immense et difforme et le lourd cachalot,
+Tout le peuple squameux qui laboure le flot,
+ Du cetace jusqu'au nautile;
+
+Le grand serpent de mer et le poisson Macar,
+Les baleines du pole, a l'oeil rond et hagard,
+ Qui soufflent l'eau par la narine;
+Le triton fabuleux, la sirene aux chants clairs,
+Sur le flanc d'un rocher, peignant ses cheveux verts
+ Et montrant sa blanche poitrine;
+
+Les oursons etoiles et les crabes hideux,
+Comme des coutelas agitant autour d'eux
+ L'arsenal crochu de leurs pinces;
+Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi.
+Dans leurs antres profonds, ils se cachent d'effroi
+ Quand je visite mes provinces.
+
+Pour l'oeil qui peut plonger au fond du gouffre noir,
+Mon royaume est superbe et magnifique a voir:
+ Des vegetations etranges,
+Eponges, polypiers, madrepores, coraux,
+Comme dans les forets, s'y courbent en arceaux,
+ S'y decoupent en vertes franges.
+
+Le frisson de mon dos fait trembler l'Ocean,
+Ma respiration souleve l'ouragan
+ Et se condense en noirs nuages;
+Le souffle impetueux de mes larges naseaux,
+Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux
+ Avec les pales equipages.
+
+Ainsi, vous avez tort de tant faire le fier;
+Pour avoir une peau plus dure que le fer
+ Et renverse quelque muraille;
+Ma gueule vous pourrait engloutir aisement.
+Je vous ai regarde, Behemot, et vraiment
+ Vous etes de petite taille.
+
+L'empire revient donc a moi, prince des eaux;
+Qui mene chaque soir les difformes troupeaux
+ Paitre dans les moites campagnes;
+Moi temoin du deluge et des temps disparus;
+Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus
+ Les grands aigles sur les montagnes!
+
+
+
+IV.
+
+
+Leviathan se tut et plongea sous les flots;
+Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs ilots.
+
+
+
+V.
+
+
+L'OISEAU ROCK.
+
+La bas, tout la bas, il me semble
+Que j'entends quereller ensemble
+Behemot et Leviathan;
+Chacun des deux rivaux aspire,
+Ambition folle, a l'empire
+De la terre et de l'Ocean.
+
+Eh quoi! Leviathan l'enorme,
+S'asseoirait, majeste difforme,
+Sur le trone de l'univers!
+N'a-t-il pas ses grottes profondes,
+Son palais d'azur sous les ondes?
+N'est-il pas roi des peuples verts?
+
+Behemot, dans sa patte immonde,
+Veut prendre le sceptre du monde
+Et se poser en souverain.
+Behemot, avec son gros ventre,
+Veut faire venir a son antre,
+L'Univers terrestre et marin.
+
+La pretention est etrange
+Pour ces deux petrisseurs de fange,
+Qui ne sauraient quitter le sol.
+C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois etre,
+De ce monde, seigneur et maitre,
+Et je suis roi de par mon vol.
+
+Je pourrais, dans ma forte serre,
+Prendre la boule de la terre
+Avec le ciel pour ecusson.
+Creez deux mondes; je me flatte
+D'en tenir un dans chaque patte,
+Comme les aigles du blason.
+
+Je nage en plein dans la lumiere,
+Et ma prunelle sans paupiere
+Regarde en face le soleil.
+Lorsque, par les airs, je voyage,
+Mon ombre, comme un grand nuage,
+Obscurcit l'horizon vermeil.
+
+Je cause avec l'etoile bleue
+Et la comete a pale queue;
+Dans la lune je fais mon nid;
+Je perche sur l'arc d'une sphere;
+D'un coup de mon aile legere,
+Je fais le tour de l'infini.
+
+
+
+VI.
+
+
+L'HOMME.
+
+Leviathan, je vais, malgre les deux cascades
+Qui de tes noirs events jaillissent en arcades;
+La mer qui se souleve a tes reniflements,
+Et les glaces du pole et tous les elements,
+Monte sur une barque entr'ouverte et disjointe,
+T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe;
+Car il faut un peu d'huile a ma lampe le soir,
+Quant le soleil s'eteint et qu'on n'y peut plus voir.
+Behemot, a genoux, que je pose la charge
+Sur ta croupe arrondie et ton epaule large;
+Je ne suis pas emu de ton enormite;
+Je ferai de tes dents quelque hochet sculpte,
+Et je te couperai tes immenses oreilles,
+Avec leurs plis pendants, a des drapeaux pareilles
+Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet.
+Oiseau Rock, prete-moi ta plume et ton duvet,
+Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassee,
+Sans pouvoir achever la courbe commencee,
+Des sommites du ciel, a mes pieds, sur le roc,
+Tu tomberas tout droit, orgueilleux oiseau Rock.
+
+
+
+
+COMPENSATION.
+
+
+Il nait sous le soleil de nobles creatures,
+Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rever,
+Corps de fer, coeur de flamme, admirables natures;
+
+Dieu semble les produire afin de se prouver;
+Il prend, pour les petrir, une argile plus douce,
+Et souvent passe un siecle a les parachever.
+
+Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce
+Sur leurs fronts rayonnants de la gloire des cieux,
+Et l'ardente aureole en gerbes d'or y pousse.
+
+Ces hommes-la s'en vont, calmes et radieux,
+Sans quitter un instant leur pose solennelle,
+Avec l'oeil immobile et le maintien des dieux.
+
+Leur moindre fantaisie est une oeuvre eternelle,
+Tout cede devant eux; les sables inconstants,
+Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidele.
+
+Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans,
+L'orage ou le repos, la palette ou le glaive,
+Ils meneront a bout, leurs destins eclatants.
+
+Leur existence etrange est le reel du reve;
+Ils executeront votre plan ideal,
+Comme un maitre savant le croquis d'un eleve.
+
+Vos desirs inconnus, sous l'arceau triomphal,
+Dont votre esprit en songe, arrondissait la voute,
+Passent assis en croupe au dos de leur cheval.
+
+D'un pied sur, jusqu'au bout, ils ont suivi la route,
+Ou, des les premiers pas, vous vous etes assis,
+N'osant prendre une branche au carrefour du doute.
+
+De ceux-la, chaque peuple en compte cinq ou six,
+Cinq ou six, tout au plus, dans les siecles prosperes,
+Types toujours vivants dont on fait des recits.
+
+Nature avare; o toi! si feconde en viperes,
+En serpents, en crapauds tout gonfles de venins;
+Si prompte a repeupler tes immondes repaires;
+
+Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains,
+Pour tant d'avortements et d'oeuvres imparfaites,
+Tant de monstres impurs echappes de tes mains;
+
+Nature, tu nous dois encor bien des poetes!
+
+
+
+
+CHINOISERIE.
+
+
+Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime,
+Ni vous non plus, Juliette; ni vous,
+Ophelia, ni Beatrix, ni meme
+Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.
+
+Celle que j'aime, a present, est en Chine;
+Elle demeure, avec ses vieux parents,
+Dans une tour de porcelaine fine,
+Au fleuve jaune ou sont les cormorans.
+
+Elle a des yeux retrousses vers les tempes,
+Un pied petit, a tenir dans la main,
+Le teint plus clair que le cuivre des lampes,
+Les ongles longs et rougis de carmin.
+
+Par son treillis elle passe sa tete,
+Que l'hirondelle, en volant, vient toucher;
+Et, chaque soir, aussi bien qu'un poete,
+Chante le saule et la fleur du pecher.
+
+
+
+
+SONNET.
+
+
+Pour veiner de son front la paleur delicate,
+Le Japon a donne son plus limpide azur,
+La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur
+Que son col transparent et ses tempes d'agate.
+
+Dans sa prunelle humide un doux rayon eclate;
+Le chant du rossignol pres de sa voix est dur,
+Et quand elle se leve, a notre ciel obscur,
+On dirait de la lune en sa robe d'ouate.
+
+Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement;
+Le caprice a taille son petit nez charmant;
+Sa bouche a des rougeurs de peche et de framboise;
+
+Ses mouvements sont pleins d'une grace chinoise,
+Et pres d'elle, on respire autour de sa beaute,
+Quelque chose de doux comme l'odeur du the.
+
+
+
+
+A DEUX BEAUX YEUX.
+
+
+Vous avez un regard singulier et charmant;
+Comme la lune au fond du lac qui la reflete,
+Votre prunelle, ou brille une humide paillette,
+Au coin de vos doux yeux roule languissamment;
+
+Ils semblent avoir pris ses feux au diamant;
+Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite,
+Et vos grands cils emus, de leur aile inquiete,
+Ne voilent qu'a demi leur vif rayonnement.
+
+Mille petits amours, a leur miroir de flamme,
+Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux,
+Et les desirs y vont rallumer leurs flambeaux.
+
+Ils sont si transparents, qu'ils laissent voir votre ame,
+Comme une fleur celeste au calice ideal
+Que l'on apercevrait a travers un cristal.
+
+
+
+
+LE THERMODON.
+
+
+
+I.
+
+
+J'ai, dans mon cabinet, une bataille enorme
+Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme,
+Et dont l'etrange aspect arrete l'oeil surpris;
+On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure,
+La gravure sonner comme une vieille armure,
+Et le papier muet semble jeter des cris.
+
+Un pont, par ou se rue une foule en demence,
+Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense,
+Et, d'un cadre de pierre, entoure le tableau;
+A travers l'arche, on voit une ville enflammee,
+D'ou montent, en tournant, de longs flots de fumee,
+Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.
+
+Une barque, pareille a la barque des ombres,
+Glisse sinistrement au dos des vagues sombres,
+Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts;
+Une averse de sang pleut des tetes coupees;
+Des mains, par l'agonie, eperdument crispees,
+Avec leurs doigts noueux s'accrochent a ses bords.
+
+Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe,
+Le grand fleuve a toujours toute prete une tombe;
+Il le berce un moment, et puis il l'engloutit;
+Les flots toujours beants, de leurs gueules voraces,
+Devorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses,
+Tout ce que le combat jette a leur appetit.
+
+Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre,
+Et se fait, dans sa chute, une blessure au sabre
+Qu'un mourant tient encor dans son poing fracasse;
+Plus loin, c'est un carquois plein de fleches, qui verse
+Ses dards en pluie aigue, et dont chaque trait perce
+Un cadavre deja de cent coups traverse.
+
+C'est un rude combat! chevelures, crinieres,
+Panaches et cimiers, enseignes et bannieres,
+Au souffle des clairons volent echeveles;
+Les lances, ces epis de la moisson sanglante,
+S'inclinent a leur vent en tranche etincelante,
+Comme sous une pluie on voit pencher des bles.
+
+Les glaives denteles font d'affreuses morsures;
+Le poignard altere, plongeant dans les blessures,
+Comme dans une coupe, y boit a flots le sang;
+Et les epieux, rompant les armes les plus fortes,
+Pour le ciel ou l'enfer, ouvrent de larges portes
+Aux ames qui des corps sortent en rugissant.
+
+Quelle ferocite de dessin et de touche,
+Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche!
+Qui signa ce poeme etrange et vehement?
+C'est toi, maitre supreme, a la main turbulente,
+Peintre au non rouge, roi de la couleur brulante,
+Divin Neerlandais, Michel-Ange flamand!
+
+C'est toi, Rubens, c'est toi, dont la rage sublime,
+Pencha cette bataille au bord de cet abime,
+Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or,
+Et lui mis pour camee un beau groupe de femmes,
+Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames,
+S'apaise et n'ose pas les submerger encor!
+
+
+
+II.
+
+
+Car ce sont, o pitie! des femmes, des guerrieres
+Que la melee etreint de ses mains meurtrieres.
+ Sous l'armure une gorge bat;
+Les ecailles d'airain couvrent des seins d'ivoire,
+ou, nourrisson cruel, la mort pale vient boire
+ Le lait empourpre du combat.
+
+Regardez! regardez! les chevelures blondes
+Coulent en ruisseaux d'or se meler sous les ondes,
+ Aux cheveux glauques des roseaux.
+Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albatre,
+Ou, dans la blancheur mate, une veine bleuatre
+ Circule en transparents reseaux.
+
+Helas! sur tous ces corps a la teinte nacree,
+La mort a deja mis sa paleur azuree;
+ Ils n'ont de rose que le sang.
+Leurs bras abandonnes trempent, les mains ouvertes,
+Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes,
+ Ou l'eau les souleve en passant.
+
+Le cheval de bataille a la croupe tigree,
+Secouant dans les cieux sa criniere effaree,
+ Les foule avec ses durs sabots.
+Et le lache vainqueur, dans sa rage brutale,
+Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale,
+ Tire a lui leurs derniers lambeaux.
+
+Bientot, du haut des monts, les vautours au col chauve,
+Les corbeaux vernisses, les aigles a l'oeil fauve;
+ L'orfraie au regard clandestin;
+Les loups se balancant sur leurs echines maigres,
+Les renards, les chakals, accourront tout allegres,
+ Prendre leur part au grand festin;
+
+Ce splendide banquet reparera leurs jeunes;
+O misere! o douleur! tous ces corps frais et jeunes,
+ Ces beaux seins, d'un si pur contour,
+Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche,
+Fouilles par le museau de l'hyene farouche,
+ Piques par le bec du vautour!
+
+Cessez de vains efforts, o braves amazones!
+A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones,
+ Le casque grec empanache,
+La cuirasse de fer, de clous d'or etoilee,
+Si votre main trop faible, au fort de la melee,
+ Lache votre glaive ebreche!
+
+Votre armure faussee, entre ces bras robustes,
+Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes,
+ Ou le poil pousse en plein terrain;
+Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes,
+O guerrieres! seraient les appas et les charmes
+ Caches sous vos corsets d'airain.
+
+S'ils n'etaient repousses par les rudes ecailles,
+Par les mailles d'acier qui herissent vos tailles,
+ Les bras se suspendraient autour;
+Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire,
+Vous auriez, sans combat, remporte la victoire,
+ Car la force cede a l'amour.
+
+Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales
+Qui volent, de la brise et de l'eclair rivales.
+ Fuyez sans vous tourner pour voir,
+Et, ne vous arretez qu'en des retraites sures,
+Ou se trouve un flot clair pour laver vos blessures
+ Et du gazon pour vous asseoir!
+
+
+
+III.
+
+
+C'est la necessite! c'est la regle fatale!
+Toujours l'esprit le cede a la force brutale;
+Et quand la passion, aux beaux elans divins,
+Avec le positif veut en venir aux mains,
+Ardente, et n'ecoutant que le feu qui l'anime,
+Engage le combat sur le pont de l'abime;
+Elle ne peut tenir, avec ses mains d'enfant,
+Contre ces grands chevaux a forme d'elephant,
+Cabres et renverses sur leurs enormes croupes,
+Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes
+Aux bras durs et noueux comme des chenes verts,
+Aux musculeux poitrails, de buffle recouverts;
+Toujours le pied lui manque, et de fleches criblee,
+Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellee,
+Ou son corps va trouver les caimans du fond.
+Cependant, les vainqueurs, sur la crete du pont,
+Sans donner une plainte aux victimes noyees,
+Passent, tambours battants, enseignes deployees.
+Cette planche, gravee en six cartons divers,
+Par Lucas Vostermann, d'apres Rubens, d'Anvers,
+Femmes, au coeur hautain, pales cariatides,
+Qui ployez a regret des tetes moins timides
+Sous le fronton pesant des devoirs et des lois,
+Et qui vous refusez a porter votre croix,
+De votre destinee est l'effrayant symbole
+Et je l'y vois ecrite en sombre parabole:
+Comme vous, autrefois, folles de liberte,
+Des femmes au grand coeur, a la male beaute,
+Se brulerent un sein, et mirent a la place
+La Meduse sculptee au coeur de la cuirasse;
+Elles laisserent la l'aiguille et les fuseaux,
+La navette qui court a travers les reseaux,
+Les travaux de la femme et les soins du menage,
+Pour la lance et l'epee, instruments de carnage;
+Negligeant la parure, et n'ayant pour se voir
+Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir;
+Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche,
+Leur troupe rencontra la grande armee en marche;
+Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps
+Incertaine maree, on vit les combattants,
+Les chevelures d'or ou bien les tetes brunes,
+Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes,
+Pousser et repousser leur flux et leur reflux,
+Et longtemps la victoire, aux pieds irresolus,
+Mesurant le terrain et supputant les pertes,
+Erra d'un camp a l'autre avec ses palmes vertes.
+De fatigue a la fin, les bras freles et blancs
+Laisserent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants
+Trop faibles ouvriers pour de si fortes ames;
+Et, dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!
+
+
+
+
+ELEGIE.
+
+
+J'ai fait une remarque hier en te quittant.
+Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant,
+On a peur; on se fait, avec la moindre chose,
+Un sujet de tourments. On veut savoir la cause
+De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien,
+La plus folle chimere, un souvenir ancien
+Qui dormait dans un coin du coeur et qui s'eveille,
+Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille,
+Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra;
+L'on n'en meurt pas; demain peut-etre on en rira.
+Vous veniez pour vous plaindre; un baiser, un sourire,
+Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire.
+Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras
+Que mon idee est folle et tu m'embrasseras,
+Et puis, j'oublierai tout, excepte que je t'aime
+Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de meme.
+Or, voici ma remarque. Il m'a semble cela.
+Je voudrais oublier toutes ces choses-la.
+Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite,
+Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette
+Laisse aller Romeo qui part. En ce moment
+Ou mon ame pamee a chaque embrassement,
+S'elancait sur ta bouche au-devant de ton ame,
+Ou ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme,
+Ou mon coeur eperdu, sur ton coeur qu'il cherchait,
+Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet,
+Ou mes deux bras noues, comme ceux d'un avare
+Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare,
+Te tenaient enfermee et t'enchainaient a moi.
+Toi, tu ne disais rien; tu n'ecoutais pas, toi;
+Mes baisers s'eteignaient sur ta levre glacee;
+Je ne te sentais pas sentir; ta main pressee
+N'entendait pas la mienne et ne repondait rien.
+J'etais la, devant toi, comme un musicien,
+Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes.
+O mon ame! pourquoi faut-il, quand tu debordes,
+Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher,
+Que l'ame ou tout en pleurs tu voudrais t'epancher,
+Se ferme et te repousse et te laisse repandre
+Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre?
+J'ai cherche vainement pourquoi cette froideur,
+Apres tant de baisers vivants et pleins d'ardeur,
+Apres tant de serments et de douces paroles,
+Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles;
+Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon
+Qu'on etait fou d'avoir au fond du coeur un nom
+Que l'on ne dira pas, et que c'etait chimere
+D'aimer une autre femme au monde que sa mere.
+Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant
+Au sortir de vos bras. Il a raison vraiment.
+Lorsque, le desir mort, nait la melancolie,
+Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie,
+Comme au sein de sa mere un enfant qui s'endort;
+Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort,
+Le moment est venu de regarder en face
+L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
+Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est.
+Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en deplait,
+C'est qu'il s'adresse a l'homme et non pas a la femme.
+Quand le corps assouvi laisse en paix regner l'ame,
+Qu'on s'ecoute penser et qu'on entend son coeur,
+Et que dans la maitresse on embrasse la soeur,
+La premiere lassee est la femme. La honte
+D'avoir ete vaincue, au fond d'elle surmonte
+Le bonheur d'etre aimee; elle hait son amant,
+Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment
+Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde
+Qu'elle haisse bien et de haine profonde,
+C'est lui, car c'est son maitre et son seigneur; il peut
+Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut;
+Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte
+A remplace l'amour; une froide contrainte
+Succede aux beaux elans de folle liberte.
+Adieu l'enivrement, le rire et la gaite.
+La femme se repent et l'homme se repose,
+Il a touche son but, il a gagne sa cause;
+C'est le triomphateur, le vainqueur, le Cesar,
+Qui, la couronne au front, au devant de son char,
+Malgre tout son amour, s'il peut la prendre vive,
+Trainera sans pitie Cleopatre captive.
+Aspic, dresse ton col tout gonfle de venin!
+Sors du panier de fleurs, siffle et mord ce beau sein.
+Cesar attend dehors! il lui faut Cleopatre,
+Pour suivre le triomphe et paraitre au theatre.
+Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains
+Disent:--Heureux Cesar! et lui battent des mains.
+La femme sait cela que de reine et maitresse,
+Elle devient esclave et que son pouvoir cesse;
+Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir,
+Elle a laisse tomber, aujourd'hui le desir
+Le lui remet en main et la fait souveraine.
+Il faut que son amant a ses genoux se traine
+Et lui baise les pieds et demande pardon.
+Mais elle maintenant, froide et sans abandon,
+Avec un double fil nouant son nouveau masque,
+Ainsi qu'un chevalier a l'abri sous son casque,
+Guette a couvert l'instant ou, faible et desarme,
+Se livre a son poignard l'amant qu'on croit aime.
+Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensee
+N'eut pas du me venir et doit etre chassee,
+Et que je suis bien fou de douter d'un amour
+Dont personne ne doute, et prouve chaque jour.
+J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives,
+Ces haines, ces retours et ces alternatives,
+Ces desespoirs mortels suivis d'espoirs charmants,
+C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants.
+Cette existence-la c'est la mienne, la notre;
+Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre.
+On est bien malheureux, mais pour un tel malheur
+Les heureux volontiers changeraient leur bonheur.
+Aimer! ce mot-la seul contient toute la vie.
+Pres de l'amour, que sont les choses qu'on envie?
+Tresors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu!
+Comme la gloire est creuse et vous contente peu!
+L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame,
+Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!
+
+
+
+
+LA BONNE JOURNEE.
+
+
+Ce jour, je l'ai passe ploye sur mon pupitre,
+Sans jeter une fois l'oeil a travers la vitre.
+Par Apollo! cent vers; je devrais etre las,
+On le serait a moins; mais je ne le suis pas;
+Je ne sais quelle joie intime et souveraine
+Me fait le regard vif et la face sereine,
+Comme apres la rosee une petite fleur;
+Mon front se leve en haut avec moins de paleur;
+Un sourire d'orgueil sur mes levres rayonne,
+Et mon souffle presse plus fortement resonne.
+J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier.
+Rien ne m'a pu distraire; en vain mon levrier,
+Entre mes deux genoux posant sa longue tete,
+Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fete
+Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau,
+Un filet de soleil jusque sur mon bureau;
+Pres de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille
+M'etalait son gros ventre et souriait vermeille;
+En vain ma bien-aimee, avec son beau sein nu,
+Se penchait en riant de son rire ingenu;
+Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure
+Repandait les parfums de son haleine pure.
+Sourd comme saint Antoine a la tentation,
+J'ai poursuivi mon oeuvre avec religion;
+L'oeuvre de mon amour qui mort me fera vivre,
+Et ma journee ajoute un feuillet a mon livre.
+
+
+
+
+L'HIPPOPOTAME.
+
+
+L'hippopotame au large ventre
+Habite aux Jungles de Java,
+Ou grondent, au fond de chaque antre,
+Plus de monstres qu'on n'en reva.
+
+Le boa se deroule et siffle,
+Le tigre fait son hurlement;
+Le bufle en colere renifle;
+Il dort en paix tranquillement.
+
+Il ne craint ni kriss ni zagaies;
+Il regarde l'homme sans fuir,
+Et rit des balles des cypaies
+Qui rebondissent sur son cuir.
+
+Je suis comme l'hippopotame;
+De ma conviction couvert,
+Forte armure que rien n'entame,
+Je vais sans peur par le desert.
+
+
+
+
+VILLANELLE RHYTHMIQUE.
+
+
+Quand viendra la saison nouvelle,
+Quand auront disparu les froids,
+Tous les deux, nous irons, ma belle,
+Pour cueillir le muguet au bois;
+Sous nos pieds egrenant les perles,
+Que l'on voit au matin trembler,
+Nous irons ecouter les merles
+ Siffler.
+
+Le printemps est venu, ma belle,
+C'est le mois des amants beni,
+Et l'oiseau, satinant son aile,
+Dit des vers au rebord du nid.
+Oh! viens donc sur le banc de mousse,
+Pour parler de nos beaux amours,
+Et dis-moi de ta voix si douce:
+ Toujours!
+
+Loin, bien loin, egarant nos courses,
+Faisons fuir le lapin cache,
+Et le daim au miroir des sources
+Admirant son grand bois penche;
+Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises,
+En panier, enlacant nos doigts,
+Revenons rapportant des fraises
+ Des bois.
+
+
+
+
+LE SOMMET DE LA TOUR.
+
+
+Lorsque l'on veut monter aux tours des cathedrales,
+On prend l'escalier noir qui roule ses spirales,
+Comme un serpent de pierre au ventre du clocher.
+
+L'on chemine d'abord dans une nuit profonde,
+Sans trefle de soleil et de lumiere blonde,
+Tatant le mur des mains, de peur de trebucher;
+
+Car les hautes maisons voisines de l'eglise
+Vers le pied de la tour versent leur ombre grise,
+Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher.
+
+S'envolant tout a coup, les chouettes peureuses
+Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses,
+Et les chauve-souris s'abattent sur vos bras.
+
+Les spectres, les terreurs qui hantent les tenebres,
+Vous frolent en passant de leurs crepes funebres;
+Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.
+
+A travers l'ombre on voit la chimere accroupie
+Remuer, et l'echo de la voute assoupie
+Derriere votre pas suscite un autre pas.
+
+Vous sentez a l'epaule une penible haleine,
+Un souffle intermittent, comme d'une ame en peine
+Qu'on aurait eveillee et qui vous poursuivrait.
+
+Et si l'humidite fait des yeux de la voute,
+Larmes du monument, tomber l'eau goutte a goutte,
+Il semble qu'on derange une ombre qui pleurait.
+
+Chaque fois que la vis, en tournant, se derobe,
+Sur la derniere marche un dernier pli de robe,
+Irritante terreur, brusquement disparait.
+
+Bientot le jour filtrant par les fentes etroites,
+Sur le mur oppose trace des lignes droites,
+Comme une barre d'or sur un ecusson noir.
+
+L'on est deja plus haut que les toits de la ville,
+Edifices sans nom, masse confuse et vile,
+Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.
+
+Les hiboux disparus font place aux tourterelles,
+Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes
+Et semblent roucouler des promesses d'espoir.
+
+Des essaims familiers perchent sur les tarasques,
+Et, sans se rebuter de la laideur des masques,
+Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid.
+
+Les guivres, les dragons et les formes etranges
+Ne sont plus maintenant que des figures d'anges,
+Seraphiques gardiens tailles dans le granit,
+
+Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles,
+Dans leurs niches de pierre, appuyes sur leurs ailes,
+Montent leur faction qui jamais ne finit.
+
+Vous debouchez enfin sur une plate-forme
+Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre enorme,
+La Cite grommelante accroupie alentour.
+
+Comme un requin, ouvrant ses immenses machoires,
+Elle mord l'horizon de ses mille dents noires,
+Dont chacune est un dome, un clocher, une tour.
+
+A travers le brouillard, de ses naseaux de platre,
+Elle souffle dans l'air son haleine bleuatre,
+Que dore par flocons un chaud reflet de jour.
+
+Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'ecume,
+Sur la ville toujours plane une ardente brume,
+Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.
+
+Ce sont les tintements et les greles volees
+Des cloches, de leurs voix sonores ou felees,
+Chantant, a plein gosier, dans leurs beffrois touffus;
+
+C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre;
+C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre,
+Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affuts;
+
+C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne
+File comme une etoile a travers l'ombre terne,
+Emportant un heureux aux bras de son desir;
+
+Le soupir de la vierge, au balcon accoudee,
+Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idee;
+Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.
+
+Dans cette symphonie au colossal orchestre,
+Que n'ecrira jamais musicien terrestre,
+Chaque objet fait sa note impossible a saisir.
+
+Vous pensiez etre en haut, mais voici qu'une aiguille,
+Ou le ciel decoupe par dentelles scintille,
+Se presente soudain devant vos pieds lasses.
+
+Il faut monter encor dans la mince tourelle,
+L'escalier qui serpente en spirale plus frele,
+Se pendant aux crampons de loin en loin places.
+
+Le vent, d'un air moqueur, a vos oreilles siffle,
+La goule etend sa griffe et la guivre renifle;
+Le vertige alourdit vos pas embarrasses.
+
+Vous voyez loin de vous, comme dans des abimes,
+S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes;
+Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.
+
+Votre sueur se fige a votre front en nage;
+L'air trop vif vous etouffe: allons, enfant, courage!
+Vous etes pres des cieux; allons, un pas encor!
+
+Et vous pourrez toucher, de votre main surprise,
+L'archange colossal que fait tourner la brise,
+Le saint Michel geant qui tient un glaive d'or;
+
+Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre,
+Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre,
+Vous dirigez en bas un oeil moins effraye;
+
+Vous verrez la campagne a plus de trente lieues,
+Un immense horizon, borde de franges bleues,
+Se deroulant sous vous comme un tapis raye;
+
+Les carres de ble d'or, les cultures zebrees,
+Les plaques de gazon, de troupeaux noirs tigrees;
+Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc fraye;
+
+Les cites, les hameaux, nids semes dans la plaine,
+Et partout, ou se groupe une famille humaine,
+Un clocher vers le ciel, comme un doigt s'allongeant.
+
+Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires,
+La mer se diaprer et se gauffrer de moires,
+Comme un kandjiar turc damasquine d'argent;
+
+Les vaisseaux, alcyons balances sur leurs ailes,
+Piquer l'azur lointain de blanches etincelles
+Et croiser en tous sens leur vol intelligent.
+
+Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles ronde,
+Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes,
+Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers!
+
+Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine,
+Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine,
+Chimerique pays peuple de dragons verts;
+
+Ou vers Otaiti, la belle fleur des ondes,
+De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes,
+Comme une autre Venus, fille des flots amers!
+
+A Ceylan, a Java, plus loin encor peut-etre,
+Dans quelque ile deserte et dont on se rend maitre;
+Vers une autre Amerique echappee a Colomb!
+
+Helas! et vous aussi, sans crainte, o mes pensees!
+Livrant aux vents du ciel vos ailes empressees,
+Vous tentez un voyage aventureux et long.
+
+Si la foudre et le nord respectent vos antennes,
+Des pays inconnus et des iles lointaines
+Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?...
+
+La spirale soudain s'interrompt et se brise.
+Comme celui qui monte au clocher de l'eglise,
+Me voici maintenant au sommet de ma tour.
+
+J'ai plante le drapeau tout au haut de mon oeuvre.
+Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre,
+Insensible a la joie, a la vie, a l'amour.
+
+Pour garder mon dessin avec ses lignes pures,
+J'emousse mon ciseau contre des pierres dures,
+Elevant a grand'peine une assise par jour!
+
+Pendant combien de mois suis-je reste sous terre,
+Creusant comme un mineur ma fouille solitaire,
+Et cherchant le roc vil pour mes fondations!
+
+Et pourtant le soleil riait sur la nature;
+Les fleurs faisaient l'amour, et toute creature
+Livrait sa fantaisie au vent des passions.
+
+Le printemps dans les bois faisait courir la seve,
+Et le flot, en chantant, venait baiser la greve;
+Tout n'etait que parfum, plaisir, joie et rayons!
+
+Patient architecte, avec mes mains pensives,
+Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives,
+Je faisais sous l'eglise un temple souterrain.
+
+Puis, l'eglise elle-meme, avec ses colonnettes,
+Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'aretes,
+Un madrepore immense, un polypier marin;
+
+Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre,
+Ou gazouillent, quand vient l'heure de la priere,
+Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.
+
+Du haut de cette tour avec peine achevee,
+Pourrais-je t'entrevoir, perspective revee;
+Terre de Chanaan ou tendait mon effort?
+
+Pourrais-je apercevoir la figure du monde,
+Les astres, dans le ciel, accomplissant leur ronde,
+Et les vaisseaux quittant et regagnant le port?
+
+Si mon clocher passait seulement de la tete
+Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faite
+De ce donjon aigu, qui du brouillard ressort;
+
+S'il etait assez haut pour decouvrir l'etoile
+Que la colline bleue avec son dos me voile;
+Le croissant qui s'ecorne au toit de la maison;
+
+Pour voir au ciel de smalt les flottantes nuees,
+Par le vent du matin mollement remuees,
+Comme un troupeau de l'air secouer leur toison;
+
+Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'ame,
+Dans un ocean d'or, avec le globe en flamme,
+Majestueusement monter a l'horizon!
+
+
+
+
+A UNE HEURE APRES MIDI, JEUDI 25 JANVIER 1838,
+J'AI FINI CE PRESENT VOLUME:
+GLOIRE A DIEU, ET PAIX AUX HOMMES DE BONNE VOLONTE!
+
+THEOPHILE GAUTIER.
+
+
+ * * * * *
+
+
+TABLE
+
+Portail.
+LA COMEDIE DE LA MORT.
+ La Vie dans la Mort.
+ La Mort dans la Vie.
+Le Nuage.
+Les Colombes.
+Pantoum.
+Tenebres.
+Thebaide.
+Rocaille.
+Pastel.
+Vatteau.
+Le triomphe de Petrarque.
+Melancholia.
+Niobe.
+Cariatides.
+La Chimere.
+La Diva.
+Apres le Bal.
+Tombee du Jour.
+La derniere Feuille.
+Le Trou du Serpent.
+Les Vendeurs du Temple.
+A un jeune Tribun.
+Choc de Cavaliers.
+Le Pot de fleurs.
+Le Sphinx.
+Pensee de minuit.
+La Chanson de Mignon.
+Romance.
+Le Spectre de la Rose.
+Lamento.--La Chanson du Pecheur.
+Dedain.
+Ce Monde-ci et l'autre.
+Versailles.
+La Caravane.
+Destinee.
+Notre-Dame.
+Magdalena.
+Chant du Grillon. I.
+Chant du Grillon. II.
+Absence.
+Au Sommeil.
+Terza Rima.
+Montee sur le Brocken.
+Le premier Rayon de Mai.
+Le Lion du Cirque.
+Lamento.
+Barcarolle.
+Tristesse.
+Qui sera Roi?
+Compensation.
+Chinoiserie.
+Sonnet.
+A deux beaux yeux.
+Le Thermodon.
+Elegie.
+La bonne Journee.
+L'Hippopotame.
+Villanelle rhythmique.
+Le Sommet de la Tour.
+
+
+
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+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/10442.zip b/old/10442.zip
new file mode 100644
index 0000000..c8c585b
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+++ b/old/10442.zip
Binary files differ