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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:34:31 -0700 |
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+ +Vous avez près de vous, pour compagnon fidèle, +Un ange qui vous fait un rideau de son aile, +Un oreiller de marbre et des robes de plomb. + +Dans le jaspe menteur de vos tombes royales, +On voit s'entre-baiser les soeurs théologales +Avec leur auréole et leur vêtement long. + +De beaux enfants tout nus, baissant leur torche éteinte, +poussent autour de vous leur éternelle plainte; +Un lévrier sculpté vous lèche le talon. + +L'arabesque fantasque, après les colonnettes, +Enlace ses rameaux et suspend ses clochettes +Comme après l'espalier fait une vigne en fleur. + +Aux reflets des vitraux la tombe réjouie, +Sous cette floraison toujours épanouie, +D'un air doux et charmant sourit à la douleur. + +La mort fait la coquette et prend un ton de reine, +Et son front seulement sous ses cheveux d'ébène, +Comme un charme de plus garde un peu de pâleur. + +Les émaux les plus vifs scintillent sur les armes, +L'albâtre s'attendrit et fond en blanches larmes; +Le bronze semble avoir perdu sa dureté. + +Dans leur lit les époux sont arrangés par couples, +Leurs têtes font ployer les coussins doux et souples, +Et leur beauté fleurit dans le marbre sculpté. + +Ce ne sont que festons, dentelles et couronnes, +Trèfles et pendentifs et groupes de colonnes +Où rit la fantaisie en toute liberté. + +Aussi bien qu'un tombeau, c'est un lit de parade, +C'est un trône, un autel, un buffet, une estrade; +C'est tout ce que l'on veut selon ce qu'on y voit. + +Mais pourtant si poussé de quelque vain caprice, +Dans la nef, vers minuit, par la lune propice, +Vous alliez soulever le couvercle du doigt, + +Toujours vous trouveriez, sous cette architecture, +Au milieu de la fange et de la pourriture +Dans le suaire usé le cadavre tout droit, + +Hideusement verdi, sans rayon de lumière, +Sans flamme intérieure illuminant la bière +Ainsi que l'on en voit dans les Christs aux tombeaux. + +Entre ses maigres bras, comme une tendre épouse, +La mort les tient serrés sur sa couche jalouse +Et ne lâcherait pas un seul de leurs lambeaux. + +A peine, au dernier jour, lèveront-t-ils la tête +Quand les cieux trembleront au cri de la trompette +Et qu'un vent inconnu soufflera les flambeaux. + +Après le jugement, l'ange en faisant sa ronde +Retrouvera leurs os sur les débris du monde; +Car aucun de ceux-là ne doit ressusciter. + +Le Christ lui-même irait comme il fit au Lazare +Leur dire: Levez-vous! que le sépulcre avare +Ne s'entr'ouvrirait pas pour les laisser monter. + +Mes vers sont les tombeaux tout brodés de sculptures, +Ils cachent un cadavre, et sous leurs fioritures +Ils pleurent bien souvent en paraissant chanter. + +Chacun est le cercueil d'une illusion morte; +J'enterre là les corps que la houle m'apporte +Quand un de mes vaisseaux a sombré dans la mer; + +Beaux rêves avortés, ambitions déçues, +Souterraines ardeurs, passions sans issues, +Tout ce que l'existence a d'intime et d'amer. + +L'océan tous les jours me dévore un navire, +Un récif, près du bord, de sa pointe déchire +Leurs flancs doublés de cuivre et leur quille de fer. + +Combien j'en ai lancé plein d'ivresse et de joie +Si beaux et si coquets sous leurs flammes de soie. +Que jamais dans le port mes yeux ne reverront! + +Quels passagers charmants, têtes fraîches et rondes, +Désirs aux seins gonflés, espoirs, chimères blondes; +Que d'enfants de mon coeur entassés sur le pont! + +Le flot a tout couvert de son linceul verdâtre, +Et les rougeurs de rose, et les pâleurs d'albâtre, +Et l'étoile et la fleur éclose à chaque front. + +Le flux jette à la côte entre le corps du phoque, +Et les débris de mâts que la vague entre-choque, +Mes rêves naufragés tout gonflés et tout verts; + +Pour ces chercheurs d'un monde étrange et magnifique, +Colombs qui n'ont pas su trouver leur Amérique, +En funèbres caveaux creusez-vous, ô mes vers! + +Puis montez hardiment comme les cathédrales, +Allongez-vous en tours, tordez-vous en spirales, +Enfoncez vos pignons au coeur des cieux ouverts. + +Vous, oiseaux de l'amour et de la fantaisie, +Sonnets, ô blancs ramiers du ciel de poésie, +Posez votre pied rose au toit de mon clocher. + +Messagères d'avril, petites hirondelles, +Ne fouettez pas ainsi les vitres à coups d'ailes, +J'ai dans mes bas-reliefs des trous où vous nicher; + +Mes vierges vous prendront dans un pli de leur robe, +L'empereur tout exprès laissera choir son globe, +Le lotus ouvrira son coeur pour vous cacher. + +J'ai brodé mes réseaux des dessins les plus riches, +Évidé mes piliers, mis des saints dans mes niches, +Posé mon buffet d'orgue et peint ma voûte en bleu. + +J'ai prié saint Éloi de me faire un calice; +Le roi mage Gaspard, pour le saint sacrifice, +M'a donné le cinname et le charbon de feu. + +Le peuple est à genoux, le chapelain s'affuble +Du brocart radieux de la lourde chasuble; +L'église est toute prête; y viendrez-vous, mon Dieu? + + + + + + +LA COMÉDIE DE LA MORT. + + + + +LA VIE DANS LA MORT. + + + +I. + + +C'était le jour des morts: Une froide bruine +Au bord du ciel rayé, comme une trame fine, + Tendait ses filets gris; +Un vent de nord sifflait; quelques feuilles rouillées +Quittaient en frissonnant les cimes dépouillées + Des ormes rabougris; + +Et chacun s'en allait dans le grand cimetière, +Morne, s'agenouiller sur le coin de la pierre + Qui recouvre les siens, +Prier Dieu pour leur âme, et, par des fleurs nouvelles, +Remplacer en pleurant les pâles immortelles + Et les bouquets anciens. + +Moi, qui ne connais pas cette douleur amère, +D'avoir couché là -bas ou mon père ou ma mère + Sous les gazons flétris, +Je marchais au hasard, examinant les marbres, +Ou, par une échappée, entre les branches d'arbres, + Les dômes de Paris; + +Et, comme je voyais bien des croix sans couronne, +Bien des fosses dont l'herbe était haute, où personne + Pour prier ne venait, +Une pitié me prit, une pitié profonde +De ces pauvres tombeaux délaissés, dont au monde + Nul ne se souvenait. + +Pas un seul brin de mousse à tous ces mausolées, +Cependant, et des noms de veuves désolées, + D'époux désespérés, +Sans qu'un gramen voilât leurs majuscules noires +Étalaient hardiment leurs mensonges notoires + A tous les yeux livrés. + +Ce spectacle me fit sourdre au coeur une idée +Dont j'ai, depuis ce temps, toujours l'âme obsédée. + Si c'était vrai, les morts +Tordraient leurs bras noueux de rage dans leur bière +Et feraient pour lever leurs couvercles de pierre + D'incroyables efforts! + +Peut-être le tombeau n'est-il pas un asile +Où, sur son chevet dur, on puisse enfin tranquille + Dormir l'éternité, +Dans un oubli profond de toute chose humaine, +Sans aucun sentiment de plaisir ou de peine + D'être ou d'avoir été. + +Peut-être n'a-t-on pas sommeil! Et quand la pluie +Filtre jusques à vous, l'on a froid, l'on s'ennuie + Dans sa fosse tout seul. +Oh! que l'on doit rêver tristement dans ce gîte +Où pas un mouvement, pas une onde n'agite + Les plis droits du linceul! + +Peut-être aux passions qui nous brûlaient, émue, +La cendre de nos coeurs vibre encore et remue + Par-delà le tombeau, +Et qu'un ressouvenir de ce monde dans l'autre, +D'une vie autrefois enlacée à la nôtre, + Traîne quelque lambeau. + +Ces morts abandonnés sans doute avaient des femmes, +Quelque chose de cher et d'intime; des âmes + Pour y verser la leur; +S'ils étaient éveillés au fond de cette tombe, +Où jamais une larme avec des fleurs ne tombe, + Quelle affreuse douleur! + +Sentir qu'on a passé sans laisser plus de marque +Qu'au dos de l'océan le sillon d'une barque; + Que l'on est mort pour tous; +Voir que vos mieux aimés si vite vous oublient, +Et qu'un saule pleureur aux longs bras qui se plient + Seul se plaigne sur vous. + +Au moins, si l'on pouvait, quand la lune blafarde, +Ouvrant ses yeux sereins aux cils d'argent regarde + Et jette un reflet bleu +Autour du cimetière, entre les tombes blanches, +Avec le feu follet dans l'herbe et sous les branches, + Se promener un peu! + +S'en revenir chez soi, dans la maison, théâtre +De sa première vie, et frileux, près de l'âtre, + S'asseoir dans son fauteuil, +Feuilleter ses bouquins et fouiller son pupitre +Jusqu'au moment où l'aube illuminant la vitre, + Vous renvoie au cercueil. + +Mais non; il faut rester sur son lit mortuaire, +N'ayant pour se couvrir que le lin du suaire, + N'entendant aucun bruit, +Sinon le bruit du ver qui se traîne et chemine +Du côté de sa proie, ouvrant sa sourde mine, + Ne voyant que la nuit. + +Puis, s'ils étaient jaloux, les morts, tout ce que Dante +A placé de tourments dans sa spirale ardente + Près des leurs seraient doux. +Amants, vous qui savez ce qu'est la jalousie, +Ce qu'on souffre de maux à cette frénésie, + Un cadavre jaloux! + +Impuissance et fureur! Être là , dans sa fosse, +Quand celle qu'on aimait de tout son amour, fausse + Aux beaux serments jurés, +En se raillant de vous, dans d'autres bras répète +Ce qu'elle vous disait, rouge et penchant la tête + Avec des mots sacrés. + +Et ne pouvoir venir, quelque nuit de décembre, +Pendant qu'elle est au bal, se tapir dans sa chambre, + Et lorsque, de retour, +Rieuse, elle défait au miroir sa toilette, +Dans le cristal profond réfléchir son squelette + Et sa poitrine à jour, + +Riant affreusement, d'un rire sans gencive, +Marbrer de baisers froids sa gorge convulsive, + Et, tenaillant sa main, +Sa main blanche et rosée avec sa main osseuse, +Faire râler ces mots d'une voix caverneuse + Qui n'a plus rien d'humain: + +«Femme, vous m'avez fait des promesses sans nombre. +Si vous oubliez, vous, dans ma demeure sombre, + Moi je me ressouviens. +Vous avez dit à l'heure où la mort me vint prendre, +Que vous me suivriez bientôt; lassé d'attendre, + Pour vous chercher je viens!» + +Dans un repli de moi, cette pensée étrange +Est là comme un cancer qui m'use et qui me mange; + Mon oeil en devient creux; +Sur mon front nuager de nouveaux plis se fouillent, +De cheveux et de chair mes tempes se dépouillent, + Car ce serait affreux! + +La mort ne serait plus le remède suprême; +L'homme, contre le sort, dans la tombe elle-même + N'aurait pas de recours, +Et l'on ne pourrait plus se consoler de vivre, +Par l'espoir tant fêté du calme qui doit suivre + L'orage de nos jours. + + + +II. + + +Dans le fond de mon âme, agitant ma pensée, +Je restais là rêveur et la tête baissée + Debout contre un tombeau. +C'était un marbre neuf, et sur la blanche épaule +D'un génie éploré, les longs cheveux d'un saule + Tombaient comme un manteau. + +La bise feuille à feuille emportait la couronne +Dont les débris jonchaient le fût de la colonne; + On aurait dit les pleurs +Que sur la jeune fille, au printemps moissonnée, +Pauvre fleur du matin, avant midi fanée, + Versaient les autres fleurs. + +La lune entre les ifs faisait luire sa corne; +De grands nuages noirs couraient sur le ciel morne + Et passaient par devant; +Les feux follets valsaient autour du cimetière, +Et le saule pleureur secouait sa crinière + Éparpillée au vent. + +On entendait des bruits venus de l'autre monde, +Des soupirs de terreur et d'angoisse profonde, + Des voix qui demandaient +Quand donc à leurs tombeaux l'on mettrait des fleurs neuves, +Comment allait la terre, et pourquoi donc leurs veuves + Aussi longtemps tardaient? + +Tout à coup... j'ose à peine en croire mon oreille, +Sous le marbre entr'ouvert, ô terreur! ô merveille! + J'entendis qu'on parlait. +C'était un dialogue, et, du fond de la fosse, +A la première voix, une voix aigre et fausse + Par instant se mêlait. + +Le froid me prit. Mes dents d'épouvante claquèrent; +Mes genoux chancelants sous moi s'entrechoquèrent. + Je compris que le ver +Consommait son hymen avec la trépassée, +Eveillée en sursaut dans sa couche glacée, + Par cette nuit d'hiver. + + +LA TRÉPASSÉE. + +Est-ce une illusion? Cette nuit tant rêvée, +La nuit du mariage elle est donc arrivée? + C'est le lit nuptial. +Voici l'heure où l'époux, jeune et parfumé, cueille +La beauté de l'épouse, et sur son front effeuille + L'oranger virginal. + + +LE VER. + +Cette nuit sera longue, ô blanche trépassée, +Avec moi, pour toujours, la mort t'a fiancée; + Ton lit c'est le tombeau. +Voici l'heure où le chien contre la lune aboie, +Où le pâle vampire erre et cherche sa proie, + Où descend le corbeau. + + +LA TRÉPASSÉE. + +Mon bien-aimé, viens donc! l'heure est déjà passée +Oh! tiens-moi sur ton coeur, entre tes bras pressée. + J'ai bien peur, j'ai bien froid. +Réchauffe à tes baisers ma bouche qui se glace. +Oh! viens, je tâcherai de te faire une place + Car le lit est étroit! + + +LE VER. + +Cinq pieds de long sur deux de large. La mesure +Est prise exactement; cette couche est trop dure, + L'époux ne viendra pas. +Il n'entend pas tes cris. Il rit dans quelque fête. +Allons, sur ton chevet repose en paix ta tête + Et recroise tes bras. + + +LA TRÉPASSÉE. + +Quel est donc ce baiser humide et sans haleine, +Cette bouche sans lèvres est-ce une bouche humaine, + Est-ce un baiser vivant? +O prodige! A ma droite, à ma gauche, personne. +Mes os craquent d'horreur, toute ma chair frissonne + Comme un tremble au grand vent. + + +LE VER. + +Ce baiser c'est le mien: je suis le ver de terre; +Je viens pour accomplir le solennel mystère. + J'entre en possession; +Me voilà ton époux, je te serai fidèle. +Le hibou tout joyeux fouettant l'air de son aile + Chante notre union. + + +LA TRÉPASSÉE. + +Oh! si quelqu'un passait auprès du cimetière! +J'ai beau heurter du front les planches de ma bière, + Le couvercle est trop lourd! +Le fossoyeur dort mieux que les morts qu'il enterre. +Quel silence profond! la route est solitaire; + L'écho lui-même est sourd. + + +LE VER. + +A moi tes bras d'ivoire, à moi ta gorge blanche, +A moi tes flancs polis avec ta belle hanche + A l'ondoyant contour; +A moi tes petits pieds, ta main douce et ta bouche, +Et ce premier baiser que ta pudeur farouche + Refusait à l'amour. + + +LA TRÉPASSÉE. + +C'en est fait! c'en est fait! Il est là ! sa morsure +M'ouvre au flanc une lame et profonde blessure; + Il me ronge le coeur. +Quelle torture! O Dieu, quelle angoisse cruelle! +Mais que faites-vous donc lorsque je vous appelle, + O ma mère, ô ma soeur? + + +LE VER. + +Dans leur âme déjà ta mémoire est fanée, +Et pourtant sur ta fosse, ô pauvre abandonnée, + L'oranger est tout frais. +La tenture funèbre à peine repliée, +Comme un songe d'hier elles t'ont oubliée, + Oubliée à jamais. + + +LA TRÉPASSÉE. + +L'herbe pousse plus vite au coeur que sur la fosse; +Une pierre, une croix, le terrain qui se hausse, + Disent qu'un mort est là . +Mais quelle croix fait voir une tombe dans l'âme! +Oubli! seconde mort, néant que je réclame, + Arrivez, me voilà ! + + +LE VER. + +Console-toi.--La mort donne la vie.--Eclose +A l'ombre d'une croix l'églantine est plus rose + Et le gazon plus vert. +La racine des fleurs plongera sous tes côtes; +A la place où tu dors les herbes seront hautes; + Aux mains de Dieu tout sert! + + +Un mort qu'ils réveillaient les pria de se taire; +Un pâle éclair parti non du ciel mais de terre + Me fit dans leurs tombeaux +Voir tous les trépassés cadavres ou squelettes, +Avec leurs os jaunis ou leurs chairs violettes, + S'en allant par lambeaux; + +Les jeunes et les vieux, peuple du cimetière, +Pauvres morts oubliés n'entendant sur leur pierre + Gémir que l'ouragan, +Et dévorés d'ennui dans leur froide demeure, +De leurs yeux sans regard cherchant à savoir l'heure + A l'éternel cadran. + +Puis tout devint obscur, et je repris ma route, +Pâle d'avoir tant vu, plein d'horreur et de doute, + L'esprit et le corps las; +Et me suivant partout, mille cloches fêlées, +Comme des voix de mort me jetaient par volées + Les râlements du glas. + + + +III. + + +Et je rentrai chez moi.--De lugubres pensées +Tournaient devant mes yeux sur leurs ailes glacées + Et me rasaient le front. +Comme on voit sur le soir autour des cathédrales, +Des essaims de corbeaux dérouler leurs spirales + Et voltiger en rond. + +Dans ma chambre, où tremblait une jaune lumière, +Tout prenait une forme horrible et singulière, + Un aspect effrayant. +Mon lit était la bière et ma lampe le cierge, +Mon manteau déployé le drap noir qu'on asperge + Sous la porte en priant. + +Dans son cadre terni, le pâle Christ d'ivoire +Cloué les bras en croix sur son étoffe noire, + Redoublait de pâleur; +Et comme au Golgotha, dans sa dure agonie, +Les muscles en relief de sa face jaunie + Se tordaient de douleur. + +Les tableaux ravivant leurs nuances éteintes +Aux reflets du foyer prenaient d'étranges teintes, + Et, d'un air curieux, +Comme des spectateurs aux loges d'un théâtre, +Vieux portraits enfumés, pastels aux tons de plâtre, + Ouvraient tout grands leurs yeux. + +Une tête de mort sur nature moulée +Se détachait en blanc, grimaçante et pelée, + Sous un rayon blafard. +Je la vis s'avancer au bord de la console; +Ses mâchoires semblaient rechercher leur parole + Et ses yeux leur regard. + +De ses orbites noirs où manquaient les prunelles, +Jaillirent tout à coup de fauves étincelles + Comme d'un oeil vivant. +Une haleine passa par ses dents déchaussées... +Les rideaux à plis droits tombaient sur les croisées; + Ce n'était pas le vent. + +Faible comme ces voix que l'on entend en rêve, +Triste comme un soupir des vagues sur la grève + J'entendis une voix. +Or, comme ce jour-là j'avais vu tant de choses, +Tant d'effets merveilleux dont j'ignorais les causes, + J'eus moins peur cette fois. + + +RAPHAEL. + +Je suis le Raphaël, le Sanzio, le grand maître! +O frère, dis-le-moi, peux-tu me reconnaître + Dans ce crâne hideux? +Car je n'ai rien parmi ces plâtres et ces masques, +Tous ces crânes luisants, polis comme des casques, + Qui me distingue d'eux. + +Et pourtant c'est bien moi! Moi, le divin jeune homme, +Le roi de la beauté, la lumière de Rome, + Le Raphaël d'Urbin! +L'enfant aux cheveux bruns qu'on voit aux galeries, +Mollement accoudé, suivre ses rêveries, + La tête dans sa main. + +O ma Fornarina! ma blanche bien aimée, +Toi qui dans un baiser pris mon âme pâmée + Pour la remettre au ciel; +Voilà donc ton amant, le beau peintre au nom d'ange, +Cette tête qui fait une grimace étrange: + Eh bien, c'est Raphaël! + +Si ton ombre endormie au fond de la chapelle +S'éveillait et venait à ma voix qui t'appelle, + Oh! je te ferais peur! +Que le marbre entr'ouvert sur ta tête retombe. +Ne viens pas! ne viens pas et garde dans ta tombe + Le rêve de ton coeur. + +Analyseurs damnés, abominable race, +Hyènes qui suivez le cortége à la trace + Pour déterrer le corps; +Aurez-vous bientôt fait de déclouer les bières, +Pour mesurer nos os et peser nos poussières; + Laissez dormir les morts! + +Mes maîtres, savez-vous, qui donc a pu le dire? +Ce qu'on sent quand la scie avec ses dents déchire + Nos lambeaux palpitants. +Savez-vous si la mort n'est pas une autre vie, +Et si quand leur dépouille à la tombe est ravie + Les aïeux sont contents? + +Ah! vous venez fouiller de vos ongles profanes +Nos tombeaux violés, pour y prendre nos crânes, + Vous êtes bien hardis. +Ne craignez vous donc pas qu'un beau jour, pâle et blême, +Un trépassé se lève et vous dise: Anathème! + Comme je vous le dis. + +Vous imaginez donc, dans cette pourriture, +Surprendre les secrets de la mère nature + Et le travail de Dieu? +Ce n'est pas par le corps qu'on peut comprendre l'âme. +Le corps n'est que l'autel, le génie est la flamme; + Vous éteignez le feu! + +O mes Enfants-Jésus! O mes brunes madones! +O vous qui me devez vos plus fraîches couronnes, + Saintes du paradis! +Les savants font rouler mon crâne sur la terre, +Et vous souffrez cela sans prendre le tonnerre, + Sans frapper ces maudits! + +Il est donc vrai! Le ciel a perdu sa puissance. +Le Christ est mort, le siècle a pour Dieu, la science, + Pour foi, la liberté. +Adieu les doux parfums de la rose mystique; +Adieu l'amour; adieu la poésie antique; + Adieu sainte beauté! + +Vos peintres auront beau, pour voir comme elle est faite, +Tourner entre leurs mains et retourner ma tête, + Mon secret est à moi. +Ils copieront mes tons, ils copieront mes poses, +Mais il leur manquera ce que j'avais, deux choses, + L'amour avec la foi! + +Dites qui d'entre vous, fils de ce siècle infâme, +Peut rendre saintement la beauté de la femme; + Aucun, hélas! aucun. +Pour vos petits boudoirs, il faut des priapées; +Qui vous jette un regard, ô mes vierges drapées, + O mes saintes! Pas un. + +L'aiguille a fait son tour. Votre tâche est finie, +Comme un pâle vieillard le siècle à l'agonie + Se lamente et se tord. +L'ange du jugement embouche la trompette +Et la voix va crier: Que justice soit faite, + Le genre humain est mort! + + +Je n'entendis plus rien. L'aube aux lèvres d'opale, +Tout endormie encor, sur le vitrage pâle + Jetait un froid rayon, +Et je vis s'envoler, comme on voit quelque orfraye, +Que sous l'arceau gothique une lueur effraye, + L'étrange vision! + + + + +LA MORT DANS LA VIE. + + + +IV. + + +La mort est multiforme, elle change de masque +Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque; + Elle sait se farder, +Et ce n'est pas toujours cette maigre carcasse, +Qui vous montre les dents et vous fait la grimace + Horrible à regarder. + +Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetière, +Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre + A l'ombre des arceaux; +Tous ne sont pas vêtus de la pâle livrée, +Et la porte sur tous n'est pas encor murée + Dans la nuit des caveaux. + +Il est des trépassés de diverse nature, +Aux uns la puanteur avec la pourriture, + Le palpable néant, +L'horreur et le dégoût, l'ombre profonde et noire, +Et le cercueil avide entr'ouvrant sa mâchoire + Comme un monstre béant. + +Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en épouvante +Passer et repasser dans la cité vivante + Sous leur linceul de chair, +L'invisible néant, la mort intérieure +Que personne ne sait, que personne ne pleure, + Même votre plus cher. + +Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funèbres +Visiter les tombeaux inconnus ou célèbres, + De marbre ou de gazon; +Qu'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupière amie +Sous l'ombrage des ifs à jamais endormie, + Qu'on soit en pleurs ou non, + +On dit: Ceux-là sont morts. La mousse étend son voile +Sur leurs noms effacés; le ver file sa toile + Dans le trou de leurs yeux; +Leurs cheveux ont percé les planches de la bière, +A côté de leurs os, leur chair tombe en poussière + Sur les os des aïeux. + +Leurs héritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent; +C'est à peine à présent si leurs chiens s'en souviennent. + Enfumés et poudreux, +Leurs portraits adorés traînent dans les boutiques, +Leurs jaloux d'autrefois font leurs panégyriques; + Tout est fini pour eux. + +L'ange de la douleur, sur leur tombe en prière, +Est seul à les pleurer de ses larmes de pierre. + Comme le ver leur corps, +L'oubli ronge leur nom avec sa lune sourde; +Ils ont pour draps de lit six pieds de terre lourde. + Ils sont morts! et bien morts! + +Et peut-être une larme à votre âme échappée +Sur leur cendre, de pluie et de neige trempée, + Filtre insensiblement. +Qui les va réjouir dans leur triste demeure; +Et leur coeur desséché, comprenant qu'on les pleure, + Retrouve un battement. + +Mais personne ne dit, voyant un mort de l'âme: +Paix et repos sur toi! L'on refuse à la lame + Ce qu'on donne au fourreau; +L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie, +L'âme se brise et meurt sans que nul s'en effraie + Et lui dresse un tombeau. + +Et cependant il est d'horribles agonies +Qu'on ne saura jamais; des douleurs infinies + Que l'on n'aperçoit pas. +Il est plus d'une croix au calvaire de l'âme +Sans l'auréole d'or, et sans la blanche femme + Echevelée au bas. + +Toute âme est un sépulcre où gisent mille choses; +Des cadavres hideux dans des figures roses + Dorment ensevelis. +On retrouve toujours les larmes sous le rire, +Les morts sous les vivants, et l'homme est à vrai dire + Une Nécropolis. + +Les tombeaux déterrés des vieilles cités mortes, +Les chambres et les puits de la Thèbe aux cent portes + Ne sont pas si peuplés, +On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes, +Un plus vaste fouillis d'ossements et de têtes + Aux ruines mêlés. + +L'on en voit qui n'ont pas d'épitaphe à leurs tombes, +Et de leurs trépassés font comme aux catacombes + Un grand entassement; +Dont le coeur est un champ uni, sans croix ni pierres, +Et que l'aveugle Mort de diverses poussières + Remplit confusément. + +D'autres, moins oublieux, ont des caves funèbres +Où sont rangés leurs morts, comme celles des Guèbres + Ou des Égyptiens; +Tout autour de leur coeur sont debout les momies, +Et l'on y reconnaît les figures blêmies + De leurs amours anciens. + +Dans un pur souvenir chastement embaumée +Ils gardent au fond d'eux l'âme qu'ils ont aimée; + Triste et charmant trésor! +La mort habite en eux au milieu de la vie; +Ils s'en vont poursuivant la chère ombre ravie + Qui leur sourit encor. + +Où ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette? +Quel foyer réunit la famille complète + En cercle chaque soir? +Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse être, +Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maître + Avec un manteau noir? + +Cette petite fleur, qui, toute réjouie, +Fait baiser au soleil sa bouche épanouie, + Est fille de la mort. +En plongeant sous le sol, peut-être sa racine, +Dans quelque cendre chère a pris l'odeur divine + Qui vous charme si fort. + +O fiancés d'hier, encore amants, l'alcôve +Où nichent vos amours, à quelque vieillard chauve + A servi comme à vous; +Avant vos doux soupirs elle a redit son râle, +Et son souvenir mêle une odeur sépulcrale + A vos parfums d'époux! + +Où donc poser le pied qu'on ne foule une tombe? +Ah! lorsque l'on prendrait son aile à la colombe, + Ses pieds au daim léger; +Qu'on irait demander au poisson sa nageoire, +On trouvera partout l'hôtesse blanche et noire + Prête à vous héberger. + +Cessez donc, cessez donc, ô vous, les jeunes mères +Berçant vos fils aux bras des riantes chimères, + De leur rêver un sort; +Filez-leur un suaire avec le lin des langes. +Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges, + Sont condamnés à mort! + + + +V. + + +A travers les soupirs les plaintes et le râle +Poursuivons jusqu'au bout la funèbre spirale + De ses détours maudits. +Notre guide n'est pas Virgile le poëte, +La Béatrix vers nous ne penche pas la tête + Du fond du paradis. + +Pour guide nous avons une vierge au teint pâle +Qui jamais ne reçut le baiser d'or du hâle + Des lèvres du soleil. +Sa joue est sans couleur et sa bouche bleuâtre, +Le bouton de sa gorge est blanc comme l'albâtre + Au lieu d'être vermeil. + +Un souffle fait plier sa taille délicate, +Ses bras, plus transparents que le jaspe ou l'agate, + Pendent languissamment; +Sa main laisse échapper une fleur qui se fane, +Et, ployée à son dos, son aile diaphane + Reste sans mouvement. + +Plus sombres que la nuit, plus fixes que la pierre, +Sous leur sourcil d'ébène et leur longue paupière + Luisent ses deux grands yeux, +Comme l'eau du Léthé qui va muette et noire, +Ses cheveux débordés baignent sa chair d'ivoire + A flots silencieux. + +Des feuilles de ciguë avec des violettes +Se mêlent sur son front aux blanches bandelettes, + Chaste et simple ornement; +Quant au reste, elle est nue, et l'on rit et l'on tremble +En la voyant venir; car elle a tout ensemble + L'air sinistre et charmant. + +Quoiqu'elle ait mis le pied dans tous les lits du monde +Sous sa blanche couronne elle reste inféconde + Depuis l'éternité. +L'ardent baiser s'éteint sur la lèvre fatale +Et personne n'a pu cueillir la rose pâle + De sa virginité. + +C'est par elle qu'on pleure et qu'on se désespère: +C'est elle qui ravit au giron de la mère + Son doux et cher souci; +C'est elle qui s'en va se coucher, la jalouse, +Entre les deux amants, et qui veut qu'on l'épouse + A son tour elle aussi. + +Elle est amère et douce, elle est méchante et bonne; +Sur chaque front illustre elle met la couronne + Sans peur ni passion. +Amère aux gens heureux et douce aux misérables, +C'est la seule qui donne aux grands inconsolables + Leur consolation. + +Elle prête des lits à ceux qui, sur le monde, +Comme le Juif errant, font nuit et jour leur ronde + Et n'ont jamais dormi. +A tous les parias elle ouvre son auberge, +Et reçoit aussi bien la Phryné que la vierge, + L'ennemi que l'ami. + +Sur les pas de ce guide au visage impassible, +Nous marchons en suivant la spirale terrible + Vers le but inconnu, +Par un enfer vivant sans caverne ni gouffre, +Sans bitume enflammé, sans mers aux flots de soufre, + Sans Belzébuth cornu. + +Voici contre un carreau comme un reflet de lampe +Avec l'ombre d'un homme. Allons, montons la rampe, + Approchons et voyons. +Ah! c'est toi, docteur Faust! Dans la même posture +Du sorcier de Rembrandt sur la noire peinture + Aux flamboyants rayons. + +Quoi! tu n'as pas brisé tes fioles d'alchimiste, +Et tu penches toujours ton grand front chauve et triste + Sur quelque manuscrit! +Dans ton livre, aux lueurs de ce soleil mystique, +Quoi! tu cherches encor le mot cabalistique + Qui fait venir l'Esprit. + +Eh bien! Scientia, ta maîtresse adorée +A tes chastes désirs s'est-elle enfin livrée? + Ou, comme au premier jour, +N'en es-tu qu'à baiser sa robe ou sa pantoufle, +Ta poitrine asthmatique a-t-elle encor du souffle + Pour un soupir d'amour? + +Quel sable, quel corail a ramené ta sonde? +As-tu touché le fond des sagesses du monde? + En puisant à ton puits, +Nous as-tu dans ton seau fait monter toute nue +La blanche Vérité jusqu'ici méconnue? + Arbre, où sont donc tes fruits? + + +FAUST. + +J'ai plongé dans la mer sous le dôme des ondes; +Les grands poissons jetaient leurs ondes vagabondes + Jusques au fond des eaux; +Léviathan fouettait l'abîme de sa queue, +Les Syrènes peignaient leur chevelure bleue + Sur les bancs de coraux. + +La seiche horrible à voir, le polype difforme, +Tendaient leurs mille bras, le caïman énorme + Roulait ses gros yeux verts; +Mais je suis remonté, car je manquais d'haleine; +C'est un manteau bien lourd pour une épaule humaine + Que le manteau des mers! + +Je n'ai pu de mon puits tirer que de l'eau claire; +Le Sphinx interrogé continue à se taire; + Si chauve et si cassé, +Hélas! j'en suis encore à peut-être, et que sais-je? +Et les fleurs de mon front ont fait comme une neige + Aux lieux où j'ai passé. + +Malheureux que je suis d'avoir sans défiance +Mordu les pommes d'or de l'arbre de science! + La science est la mort. +Ni l'upa de Java, ni l'euphorbe d'Afrique, +Ni le mancenilier au sommeil magnétique. + N'ont un poison plus fort. + +Je ne crois plus à rien. J'allais, de lassitude, +Quand vous êtes venus, renoncer à l'étude + Et briser mes fourneaux. +Je ne sens plus en moi palpiter une fibre, +Et comme un balancier seulement mon coeur vibre + A mouvements égaux. + +Le néant! Voilà donc ce que l'on trouve au terme! +Comme une tombe, un mort, ma cellule renferme + Un cadavre vivant. +C'est pour arriver là que j'ai pris tant de peine, +Et que j'ai sans profit, comme on fait d'une graine, + Semé mon âme au vent. + +Un seul baiser, ô douce et blanche Marguerite, +Pris sur ta bouche en fleur, si fraîche et si petite, + Vaut mieux que tout cela. +Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre; +Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre. + Aimez, car tout est là ! + + + +VI. + + +La spirale sans fin dans le vide s'enfonce; +Tout autour, n'attendant qu'une fausse réponse + Pour vous pomper le sang, +Sur leurs grands piédestaux semés d'hiéroglyphes, +Des Sphinx aux seins pointus, aux doigts armés de griffes, + Roulent leur oeil luisant. + +En passant devant eux, à chaque pas l'on cogne +Des os demi rongés, des restes de charogne, + Des crânes sonnant creux. +On voit de chaque trou sortir des jambes raides, +Des apparitions monstrueusement laides + Fendent l'air ténébreux. + +C'est ici que l'énigme est encor sans Oedipe, +Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe + L'antique obscurité. +C'est ici que la mort propose son problème, +Et que le voyageur, devant sa face blême + Recule épouvanté. + +Ah que de nobles coeurs et que d'âmes choisies, +Vainement, à travers toutes les poésies, + Toutes les passions, +Ont poursuivi le mot de la page fatale +Dont les os gisent là sans pierre sépulcrale + Et sans inscriptions! + +Combien, don Juans obscurs, ont leurs listes remplies +Et qui cherchent encor! Que de lèvres pâlies + Sous les plus doux baisers, +Et qui n'ont jamais pu se joindre à leur chimère! +Que de désirs au ciel sont remontés de terre + Toujours inapaisés! + +Il est des écoliers qui voudraient tout connaître, +Et qui ne trouvent pas pour valet et pour maître + De Méphistophélès. +Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite +Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu déshérite; + Tous ceux-là , plaignez-les! + +Car ils souffrent un mal, hélas! inguérissable; +Ils mêlent une larme à chaque grain de sable + Que le temps laisse choir. +Leur coeur, comme un orfraie au fond d'une ruine, +Râle piteusement dans leur maigre poitrine + L'hymne du désespoir. + +Leur vie est comme un bois à la fin de l'automne, +Chaque souffle qui passe arrache à leur couronne + Quelque reste de vert. +Et leurs rêves en pleurs s'en vont fendant les nues, +Silencieux, pareils à des files de grues + Quand approche l'hiver. + +Leurs tourments ne sont point redits par le poète; +Martyrs de la pensée, ils n'ont pas sur leur tête + L'auréole qui luit; +Par les chemins du monde ils marchent sans cortége, +Et sur le sol glacé tombent comme la neige + Qui descend dans la nuit. + +Comme je m'en allais, ruminant ma pensée, +Triste, sans dire mot, sous la voûte glacée, + Par le sentier étroit; +S'arrêtant tout à coup, ma compagne blafarde +Me dit en étendant sa main frêle: Regarde + Du côté de mon doigt. + +C'était un cavalier avec un grand panache, +De longs cheveux bouclés, une noire moustache + Et des éperons d'or; +Il avait le manteau, la rapière et la fraise, +Ainsi qu'un raffiné du temps de Louis treize, + Et semblait jeune encor. + +Mais en regardant bien, je vis que sa perruque +Sous ses faux cheveux bruns laissait près de sa nuque + Passer des cheveux blancs; +Son front, pareil au front de la mer soucieuse, +Se ridait à longs plis; sa joue était si creuse + Que l'on comptait ses dents. + +Malgré le fard épais dont elle était plâtrée, +Comme un marbre couvert d'une gaze pourprée + Sa pâleur transperçait; +A travers le carmin qui colorait sa lèvre, +Sous son rire d'emprunt on voyait que la fièvre + Chaque nuit le baisait. + +Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre +Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre, + Ni larmes ni regard. +Diamant enchâssé dans sa morne prunelle +Brillait d'un éclat fixe, une froide étincelle. + C'était bien un vieillard! + +Comme l'arche d'un pont son dos faisait la voûte, +Ses pieds endoloris, tout gonflés par la goutte. + Chancelaient sous son poids. +Ses mains pâles tremblaient; ainsi tremblent les vagues, +Sous les baisers du Nord, et laissaient fuir leurs bagues + Trop larges pour ses doigts. + +Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse, +Formait une alliance étrange et monstrueuse. + C'était plus triste à voir +Et plus laid, qu'un cercueil chez des filles de joie, +Qu'un squelette paré d'une robe de soie, + Qu'une vieille au miroir. + +Confiant à la nuit son amoureuse plainte, +Il attendait devant une fenêtre éteinte, + Sous un balcon désert. +Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage, +Nul soleil de beauté ne montrait son visage + Au fond du ciel ouvert. + +Dis, que fais-tu donc là , vieillard, dans les ténèbres, +Par une de ces nuits où les essaims funèbres + S'envolent des tombeaux? +Que vas-tu donc chercher si loin, si tard, à l'heure +Où l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure + Sans page et sans flambeaux? + +Tu n'as plus l'âge où tout vous rit et vous accueille, +Où la vierge répand à vos pieds, feuille à feuille, + La fleur de sa beauté. +Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenêtres; +Tu n'es bon qu'à dormir auprès de tes ancêtres + Sous un marbre sculpté. + +Entends-tu le hibou qui jette ses cris aigres? +Entends-tu dans les bois hurler les grands loups maigres? + O vieillard sans raison! +Rentre, c'est le moment où la lune réveille +Le vampire blafard sur sa couche vermeille; + Rentre dans ta maison. + +Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile, +Personne ne t'écoute, et ta cape ruisselle + Des pleurs de l'ouragan... +Il ne me répond rien; dites quel est cet homme +O mort, et savez-vous le nom dont on le nomme! + Cet homme, c'est don Juan. + + + +VII. + + +DON JUAN. + +Heureux adolescents, dont le coeur s'ouvre à peine +Comme une violette à la première haleine + Du printemps qui sourit, +Ames couleurs de lait, frais buissons d'aubépine +Où, sous le pur rayon, dans la pluie argentine + Tout gazouille et fleurit. + +O vous tous qui sortez des bras de votre mère +Sans connaître la vie et la science amère, + Et qui voulez savoir, +Poètes et rêveurs, plus d'une fois, sans doute, +Aux lisières des bois, en suivant votre route + Dans la rougeur du soir, + +A l'heure enchanteresse, où sur le bout des branches +On voit se becqueter les tourterelles blanches + Et les bouvreuils au nid, +Quand la nature lasse en s'endormant soupire, +Et que la feuille au vent vibre comme une lyre + Après le chant fini; + +Quand le calme et l'oubli viennent à toutes choses +Et que le sylphe rentre au pavillon des roses + Sous les parfums plié; +Emus de tout cela, pleins d'ardeurs inquiètes +Vous avez souhaité ma liste et mes conquêtes; + Vous m'avez envié + +Les festins, les baisers sur les épaules nues, +Toutes ces voluptés à votre âge inconnues, + Aimable et cher tourment! +Zerbine, Elvire, Anna, mes Romaines jalouses, +Mes beaux lis d'Albion, mes brunes Andalouses, + Tout mon troupeau charmant. + +Et vous vous êtes dit par la voix de vos âmes: +Comment faisais-tu donc pour avoir plus de femmes + Que n'en a le sultan? +Comment faisais-tu donc, malgré verroux et grilles, +Pour te glisser au lit des belles jeunes filles, + Heureux, heureux don Juan! + +Conquérant oublieux, une seule de celles +Que tu n'inscrivais pas, une entre tes moins belles + Ta plus modeste fleur, +Oh! combien et longtemps nous l'eussions adorée! +Elle aurait embelli, dans une urne dorée, + L'autel de notre coeur. + +Elle aurait parfumé, cette humble paquerette +Dont sous l'herbe ton pied a fait ployer la tête, + Notre pâle printemps; +Nous l'aurions recueillie, et de nos pleurs trempée, +Cette étoile aux yeux bleus, dans le bal échappée + A tes doigts inconstants. + +Adorables frissons de l'amoureuse fièvre, +Ramiers qui descendez du ciel sur une lèvre, + Baisers âcres et doux, +Chutes du dernier voile, et vous cascades blondes, +Cheveux d'or, inondant un dos brun de vos ondes + Quand vous connaîtrons-nous? + +Enfant, je les connais tous ces plaisirs qu'on rêve; +Autour du tronc fatal l'antique serpent d'Ève + Ne s'est pas mieux tordu. +Aux yeux mortels, jamais dragon à tête d'homme +N'a d'un plus vif éclat fait reluire la pomme + De l'arbre défendu. + +Souvent, comme des nids de fauvettes farouches, +Tout prêts à s'envoler, j'ai surpris sur des bouches + Des nids d'aveux tremblants, +J'ai serré dans mes bras de ravissants fantômes, +Bien des vierges en fleur m'ont versé les purs baumes + De leurs calices blancs. + +Pour en avoir le mot, courtisanes rusées, +J'ai pressé, sous le fard, vos lèvres plus usées + Que le grès des chemins. +Égouts impurs, où vont tous les ruisseaux du monde, +J'ai plongé sous vos flots; et toi, débauche immonde, + J'ai vu tes lendemains. + +J'ai vu les plus purs fronts rouler après l'orgie +Parmi les flots de vin, sur la nappe rougie; + J'ai vu les fins de bal +Et la sueur des bras, et la pâleur des têtes +Plus mornes que la mort sous leurs boucles défaites + Au soleil matinal. + +Comme un mineur qui suit une veine inféconde, +J'ai fouillé nuit et jour l'existence profonde + Sans trouver le filon. +J'ai demandé la vie à l'amour qui la donne, +Mais vainement; je n'ai jamais aimé personne + Ayant au monde un nom. + +J'ai brûlé plus d'un coeur dont j'ai foulé la cendre, +Mais je restai toujours comme la Salamandre, + Froid au milieu du feu. +J'avais un idéal frais comme la rosée, +Une vision d'or, une opale irisée + Par le regard de Dieu; + +Femme, comme jamais sculpteur n'en a pétrie, +Type réunissant Cléopâtre et Marie, + Grâce, pudeur, beauté; +Une rose mystique, où nul ver ne se cache, +Les ardeurs du volcan et la neige sans tache + De la virginité! + +Au carrefour douteux, Y grec de Pythagore, +J'ai pris la branche gauche et je chemine encore + Sans arriver jamais. +Trompeuse volupté, c'est toi que j'ai suivie, +Et peut-être, ô vertu! l'énigme de la vie; + C'est toi qui la savais. + +Que n'ai-je, comme Faust, dans ma cellule sombre, +Contemplé sur le mur la tremblante penombre + Du microcosme d'or! +Que n'ai-je, feuilletant cabales et grimoires, +Auprès de mon fourneau, passé les heures noires + A chercher le trésor! + +J'avais la tête forte, et j'aurais lu ton livre +Et bu ton vin amer, Science, sans être ivre + Comme un jeune écolier. +J'aurais contraint Isis à relever son voile; +Et du plus haut des cieux fait descendre l'étoile + Dans mon noir atelier. + +N'écoutez pas l'amour car c'est un mauvais maître; +Aimer, c'est ignorer, et vivre c'est connaître. + Apprenez, apprenez; +Jetez et rejetez à toute heure la sonde; +Et plongez plus avant sous cette mer profonde + Que n'ont fait vos aînés. + +Laissez Léviathan souffler par ses narines, +Laissez le poids des mers au fond de vos poitrines + Presser votre poumon. +Fouillez les noirs écueils qu'on n'a pu reconnaître, +Et dans son coffre d'or vous trouverez peut-être + L'anneau de Salomon! + + + +VIII. + + +Ainsi parla don Juan, et sous la froide voûte, +Las, mais voulant aller jusqu'au bout de la route, + Je repris mon chemin. +Enfin je débouchai dans une plaine morne +Qu'un ciel en feu fermait à l'horizon sans borne, + D'un cercle de carmin. + +Le sol de cette plaine était d'un blanc d'ivoire, +Un fleuve la coupait comme un ruban de moire + Du rouge le plus vif. +Tout était ras; ni bois, ni clocher, ni tourelle, +Et le vent ennuyé la balayait de l'aile + Avec un ton plaintif. + +J'imaginai d'abord que cette étrange teinte, +Cette couleur de sang dont cette onde était peinte, + N'était qu'un vain reflet; +Que la craie et le tuf formaient ce blanc d'ivoire, +Mais je vis que c'était (me penchant pour y boire) + Du vrai sang qui coulait. + +Je vis que d'os blanchis la terre était couverte, +Froide neige de morts, où nulle plante verte, + Nulle fleur ne germait; +Que ce sol n'était fait que de poussière d'homme, +Et qu'un peuple à remplir Thèbes, Palmyre et Rome + Était là qui dormait. + +Une ombre, dos voûté, front penché, dans la brise +Passa. C'était bien LUI, la redingote grise + Et le petit chapeau. +Un aigle d'or planait sur sa tête sacrée, +Cherchant, pour s'y poser, inquiète effarée, + Un bâton de drapeau. + +Les squelettes tâchaient de rajuster leurs têtes, +Le spectre du tambour agitait ses baguettes + A son pas souverain; +Une immense clameur volait sur son passage, +Et cent mille canons lui chantaient dans l'orage + Leur fanfare d'airain. + +Lui ne paraissait pas entendre ce tumulte, +Et, comme un Dieu de marbre, insensible à son culte, + Marchait silencieux; +Quelquefois seulement, comme à la dérobée, +Pour retrouver au ciel son étoile tombée + Il relevait les yeux + +Mais le ciel empourpré d'un reflet d'incendie, +N'avait pas une étoile, et la flamme agrandie + Montait, montait toujours. +Alors, plus pâle encor qu'aux jours de Sainte-Hélène, +Il refermait ses bras sur sa poitrine pleine + De gémissements sourds. + +Quand il fut devant nous: Grand empereur, lui dis-je, +Ce mot mystérieux que mon destin m'oblige + A chercher ici-bas, +Ce mot perdu que Faust demandait à son livre, +Et don Juan à l'amour, pour mourir ou pour vivre, + Ne le sauriez-vous pas? + +O malheureux enfant! dit l'ombre impériale, +Retourne-t'en là -haut, la bise est glaciale + Et je suis tout transi. +Tu ne trouverais pas, sur la route, d'auberge +Où réchauffer tes pieds, car la mort seule héberge + Ceux qui passent ici. + +Regarde... C'en est fait. L'étoile est éclipsée, +Un sang noir pleut du flanc de mon aigle blessée + Au milieu de son vol. +Avec les blancs flocons de la neige éternelle, +Du haut du ciel obscur, les plumes de son aile + Descendent sur le sol. + +Hélas! je ne saurais contenter ton envie; +J'ai vainement cherché le mot de cette vie, + Comme Faust et don Juan, +Je ne sais rien de plus, qu'au jour de ma naissance, +Et pourtant je faisais dans ma toute-puissance, + Le calme et l'ouragan. + +Pourtant l'on me nommait par excellence, L'HOMME: +L'on portait devant moi l'aigle et les faisceaux, comme + Aux vieux Césars romains: +Pourtant j'avais dix rois pour me tenir ma robe, +J'étais un Charlemagne emprisonnant le globe + Dans une de mes mains. + +Je n'ai rien vu de plus du haut de la colonne +Où ma gloire, arc-en-ciel tricolore, rayonne + Que vous autres d'en bas. +En vain de mon talon j'éperonnais le monde, +Toujours le bruit des camps et du canon qui gronde, + Des assauts, des combats. + +Toujours des plats d'argent avec des clefs de villes, +Un concert de clairons et de hurrahs serviles, + Des lauriers, des discours; +Un ciel noir, dont la pluie était de la mitraille, +Des morts à saluer sur tout champ de bataille. + Ainsi passaient mes jours. + +Que ton doux nom de miel, Laetitia ma mère, +Mentait cruellement à ma fortune amère! + Que j'étais malheureux! +Je promenais partout ma peine vagabonde, +J'avais rêvé l'empire, et la boule du monde + Dans ma main sonnait creux. + +Ah! le sort des bergers, et le hêtre où Tytire +Dans la chaleur du jour à l'écart se retire + Et chante Amaryllis, +Le grelot qui résonne et le troupeau qui bêle, +Le lait pur ruisselant d'une blanche mamelle + Entre des doigts de lys! + +Le parfum du foin vert et l'odeur de l'étable, +Le pain bis des pasteurs, quelques noix sur la table, + Une écuelle de bois; +Une flûte à sept trous jointe avec de la cire, +Et six chèvres, voilà tout ce que je désire, + Moi, le vainqueur des rois. + +Une peau de mouton couvrira mes épaules, +Galathée en riant s'enfuira sous les saules + Et je l'y poursuivrai: +Mes vers seront plus doux que la douce ambroisie, +Et Daphnis deviendra pâle de jalousie + Aux airs que je jouerai. + +Ah! je veux m'en aller de mon île de Corse, +Par le bois dont la chèvre en passant mord l'écorce, + Par le ravin profond, +Le long du sentier creux où chante la cigale, +Suivre nonchalamment en sa marche inégale + Mon troupeau vagabond. + +Le Sphinx est sans pitié pour quiconque se trompe, +Imprudent, tu veux donc qu'il t'égorge et te pompe + Le pur sang de ton coeur; +Le seul qui devina cette énigme funeste +Tua Laïus son père et commit un inceste: + Triste prix du vainqueur! + + + +IX. + + +Me voilà revenu de ce voyage sombre, +Où l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre + Que les yeux du hibou; +Comme après tout un jour de labourage, un buffle +S'en retourne à pas lents, morne et baissant le muffle, + Je vais ployant le cou. + +Me voilà revenu du pays des fantômes; +Mais je conserve encor loin des muets royaumes, + Le teint pâle des morts. +Mon vêtement pareil au crêpe funéraire +Sur une urne jeté, de mon dos jusqu'à terre, + Pend au long de mon corps. + +Je sors d'entre les mains d'une mort plus avare +Que celle qui veillait au tombeau de Lazare; + Elle garde son bien: +Elle lâche le corps mais elle retient l'âme; +Elle rend le flambeau, mais elle éteint la flamme, + Et Christ n'y pourrait rien. + +Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même, +Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime, + Et je me survis seul, +Je promène avec moi les dépouilles glacées +De mes illusions, charmantes trépassées + Dont je suis le linceul. + +Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre, +O mort... et je ne puis me résoudre à te suivre + Dans le sombre chemin; +Je n'ai pas eu le temps de bâtir la colonne +Où la gloire viendra suspendre ma couronne; + O mort, reviens demain! + +Vierge aux beaux seins d'albâtre, épargne ton poëte, +Souviens-toi que c'est moi qui le premier t'ai faite + Plus belle que le jour; +J'ai changé ton teint vert en pâleur diaphane, +Sous de beaux cheveux noirs j'ai caché ton vieux crâne, + Et je t'ai fait la cour. + +Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges, +Pour orner tes palais, je sculpterai des anges, + Je forgerai des croix; +Je ferai dans l'église et dans le cimetière +Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre + Comme au tombeau des rois! + +Je te consacrerai mes chansons les plus belles: +Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles + Et des fleurs sans parfum. +J'ai planté mon jardin, ô mort, avec tes arbres; +L'if, le buis, le cyprès y croisent sur les marbres + Leurs rameaux d'un vert brun. + +J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre, +Au lis majestueux ouvrant son blanc cratère, + A la tulipe d'or, +A la rose de mai que le rossignol anime, +J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysanthème, + A bien d'autres encor. + +Ne croissez pas ici! cherchez une autre terre, +Frais amours du printemps; pour ce jardin austère + Votre éclat est trop vif: +Le houx vous blesserait de ses pointes aiguës, +Et vous boiriez dans l'air le poison des ciguës, + L'odeur âcre de l'if. + +Ne m'abandonne pas, ô ma mère, ô nature, +Tu dois une jeunesse à toute créature, + A toute âme un amour; +Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse, +Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse, + N'eût-elle qu'un seul jour. + +Ne me sois pas marâtre, ô nature chérie, +Redonne un peu de sève à la plante flétrie + Qui ne veut pas mourir; +Les torrents de mes yeux ont noyé sous leur pluie +Son bouton tout rongé que nul soleil n'essuie, + Et qui ne peut s'ouvrir. + +Air vierge, air de cristal, eau principe du monde, +Terre qui nourris tout, et toi flamme féconde, + Rayon de l'oeil de Dieu, +Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie, +La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie + Que de fleurir un peu! + +Etoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes, +Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes, + Vos pleurs de diamant; +Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre, +Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire, + Du fond du firmament! + +Oeil ouvert sans repos au milieu de l'espace, +Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe! + Que je te voie encor; +Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d'ailes: +Griffons, au vol de feu, rapides hirondelles, + Prêtez-moi votre essor! + +Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées +Et les aveux d'amour aux bouches bien aimées, + Air sauvage des monts, +Encor tout imprégné des senteurs du melèze, +Brise de l'Océan où l'on respire à l'aise, + Emplissez mes poumons! + +Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe; +Le lilas sur mon front s'épanouit en gerbe, + Nous sommes au printemps. +Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poëte, +Entre vos seins polis, posez ma pauvre tête + Et bercez-moi longtemps. + +Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses, +Les femmes, les chansons, toutes les belles choses + Et tous les beaux amours, +Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô muse antique, +Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique + Plus jeune tous les jours! + +Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire, +O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire + Pose tes beaux pieds nus, +Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne! +Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone, + Puis aux dieux inconnus. + +Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde; +Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde. + Allons, un beau baiser, +Hâtons-nous, hâtons-nous. Notre vie, ô Théone, +Est un cheval ailé que le temps éperonne; + Hâtons-nous d'en user. + +Chantons Io, Péan! Mais quelle est cette femme +Si pâle sous son voile? Ah! c'est toi, vieille infâme, + Je vois ton crâne ras; +Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde, +Courtisane éternelle environnant le monde + Avec tes maigres bras! + + + + +FIN DE LA COMÉDIE DE LA MORT + + + + + + +LE NUAGE. + + +Dans son jardin la sultane se baigne, +Elle a quitté son dernier vêtement; +Et délivrés des morsures du peigne +Ses grands cheveux baisent son dos charmant. + +Par son vitrail le sultan la regarde, +Et caressant sa barbe avec sa main, +Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde +Et nul hors moi ne la voit dans son bain. + +Moi je la vois, lui répond, chose étrange! +Sur l'arc du ciel un nuage accoudé; +Je vois son sein vermeil comme l'orange +Et son beau corps de perles inondé. + +Ahmed devint blême comme la lune, +Prit son kandjar au manche ciselé +Et poignarda sa favorite brune... +Quant au nuage, il s'était envolé! + + + + +LES COLOMBES. + + + +GHAZEL. + + +Sur le coteau, là -bas où sont les tombes, +Un beau palmier, comme un panache vert +Dresse sa tête, où le soir les colombes +Viennent nicher et se mettre à couvert. + +Mais le matin elles quittent les branches, +Comme un collier qui s'égraine, on les voit +S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches, +Et se poser plus loin sur quelque toit. + +Mon âme est l'arbre où tous les soirs comme elles +De blancs essaims de folles visions +Tombent des cieux, en palpitant des ailes, +Pour s'envoler dès les premiers rayons. + + + + +PANTOUM. + + +Les papillons couleur de neige +Volent par essaims sur la mer; +Beaux papillons blancs, quand pourrai-je +Prendre le bleu chemin de l'air? + +Savez-vous, ô belle des belles, +Ma bayadère aux yeux de jais, +S'ils me pouvaient prêter leurs ailes, +Dites, savez-vous où j'irais? + +Sans prendre un seul baiser aux roses +A travers vallons et forêts, +J'irais à vos lèvres mi-closes, +Fleur de mon âme, et j'y mourrais. + + + + +TÉNÈBRES. + + +Taisez-vous, ô mon coeur! taisez-vous, ô mon âme! +Et n'allez plus chercher de querelles au sort; +Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame. + +Mon coeur, ne battez plus, puisque vous êtes mort; +Mon âme, repliez le reste de vos ailes, +Car vous avez tenté votre suprême effort. + +Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles +Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé, +Comme au flanc d'un guerrier, deux blessures mortelles. + +Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé; +Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe, +Votre souvenir être à jamais effacé! + +Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe, +Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs +Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe. + +Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs; +On ne répandra pas les larmes argentées +Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs. + +Votre convoi muet, comme ceux des athées, +Sur le triste chemin rampera dans la nuit: +Vos cendres sans honneur seront au vent jetées. + +La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit; +Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve, +Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit. + +Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve, +Nul ne s'apercevra que vous soyez absens, +Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve. + +Et le chaste secret du rêve de vos ans +Périra tout entier sous votre tombe obscure +Où rien n'attirera le regard des passants. + +Que voulez-vous? hélas! notre mère nature, +Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés, +Et pour les malvenus elle est avare et dure. + +Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés! +L'occasion leur est toujours bonne et fidèle: +Ils trouvent au désert des palais enchantés; + +Ils tettent librement la féconde mamelle; +La chimère à leur voix s'empresse d'accourir, +Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle; + +Les autres moins aimés, ont beau tordre et pétrir +Avec leurs maigres mains la mamelle tarie, +Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir. + +S'il éclot quelque chose au milieu de leur vie, +Une petite fleur sous leur pâle gazon, +Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie, + +Un rayon de soleil, brille à leur horizon: +Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage +Avec un flot de pluie éteindra le rayon. + +L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage, +Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment: +Ils se perdent en mer sans quitter le rivage. + +L'aigle, pour le briser, du haut du firmament, +Sur leur front découvert lâchera la tortue, +Car ils doivent périr inévitablement. + +L'aigle manque son coup; quelque vieille statue, +Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi, +Quitte son piédestal, les écrase et les tue. + +Le coeur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi; +Leur chien même les mord et leur donne la rage; +Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi. + +Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage, +D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort: +Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage. + +Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort; +Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule, +Pour un pareil athlète est à peine assez fort. + +Après la vie obscure une mort ridicule; +Après le dur grabat un cercueil sans repos +Au bord d'un carrefour où la foule circule. + +Ils tombent inconnus de la mort des héros +Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille, +Se fait effrontément un socle de leurs os. + +Sur son trône d'airain, le destin qui s'en raille, +Imbibe leur éponge avec du fiel amer, +Et la nécessité les tord dans sa tenaille. + +Tout buisson trouve un dard pour déchirer sa chair, +Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe, +Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer. + +Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe, +Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux, +Tout plomb vole à leur coeur et pas un seul n'échappe. + +La tombe vomira leur fantôme odieux. +Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire; +Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux. + +Cette histoire sinistre est votre propre histoire; +O mon âme! ô mon coeur! peut-être même, hélas! +La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire. + +C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas +De grands événements et des malheurs de drame, +Une douleur qui chante et fait un grand fracas; + +Quelques fils bien communs en composent la trame, +Et cependant elle est plus triste et sombre à voir +Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame. + +Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir +Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre +Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir? + +O vous que nul amour et que nul vin n'enivre! +Frères désespérés, vous devez être prêts +Pour descendre au néant où mon corps vous doit suivre! + +Le néant a des lits et des ombrages frais. +La mort fait mieux dormir que son frère Morphée, +Et les pavots devraient jalouser les cyprès. + +Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée! +Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux, +Comme un Scythe captif qui supporte un trophée. + +Cesse de te raidir contre le sort jaloux, +Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce, +Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous. + +Le sable des chemins ne garde pas ta trace, +L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur +Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe. + +Pour y graver un nom ton airain est bien dur; +O Corinthe! et souvent froide et blanche Carrare, +Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur. + +Il faut un grand génie avec un bonheur rare +Pour faire jusqu'au ciel monter son monument, +Et de ce double don le destin est avare. + +Hélas! et le poète est pareil à l'amant, +Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale, +Quelque rêve chéri caressé chastement. + +Eldorado lointain, pierre philosophale +Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais, +Un astre impérieux, une étoile fatale. + +L'étoile fuit toujours, ils lui courent après; +Et, le matin venu, la lueur poursuivie, +Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais. + +C'est une belle chose et digne qu'on l'envie +Que de trouver son rêve au milieu du chemin, +Et d'avoir devant soi le désir de sa vie. + +Quel plaisir quand on voit briller le lendemain +Le baiser du soleil aux frêles colonnades +Du palais que la nuit éleva de sa main! + +Il est beau, qu'un plongeur, comme dans les ballades, +Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or, +Et perce triomphant les vitreuses arcades! + +Il est beau d'arriver où tendait votre essor, +De trouver sa beauté, d'aborder à son monde, +Et quand on a fouillé, d'exhumer un trésor. + +De faire, du plus creux de votre âme profonde, +Jaillir votre pensée ou votre passion, +D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde; + +D'unir heureusement le rêve à l'action, +D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue, +Et de donner un trône à son ambition; + +D'arrêter, quand on veut, la fortune et sa roue, +Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal +Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue. + +Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal; +Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague: +Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal. + +L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague, +Montant les escaliers qui mènent à nos tours, +Mêle aux chants du festin son chant confus et vague. + +Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds +Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires +S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds. + +Sur les autels déserts des basiliques noires, +Les saints désespérés, et reniant leur Dieu, +S'arrachent à pleins poings, l'or chevelu des gloires. + +Le soleil désolé, penchant son oeil de feu, +Pleure sur l'univers une larme sanglante; +L'ange dit à la terre un éternel adieu. + +Rien ne sera sauvé, ni l'homme, ni la plante; +L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour; +Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente. + +Les plumes s'useront aux ailes du vautour, +Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire, +Et du monde vingt fois il refera le tour. + +Puis il retombera dans cette eau solitaire +Où le rond de sa chute ira s'élargissant: +Alors tout sera dit pour cette pauvre terre. + +Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent. +Ce sera, cette fois, un déluge sans arche; +Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang. + +Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche, +Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux +Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche. + +Entendez-vous là -haut ces craquements affreux? +Le vieil Atlas lassé retire son épaule +Au lourd entablement de ce ciel ténébreux. + +L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule; +La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel; +L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle. + +Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel +Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie, +Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel. + +Quand notre passion sera-t-elle finie? +Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert; +La sueur rouge teint notre face jaunie. + +Assez comme cela nous avons trop souffert. +De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice, +Car pour nous racheter votre fils s'est offert. + +Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse; +Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau, +Et le prêtre demande un autre sacrifice. + +Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'agneau; +Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée +N'a plus assez de sang pour teindre le couteau. + +Le Dieu ne viendra pas. L'Eglise est renversée. + + + + +THÉBAIDE. + + +Mon rêve le plus cher et le plus caressé, +Le seul qui rie encor à mon coeur oppressé, +C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse, +Dans une solitude inabordable, affreuse; +Loin, bien loin, tout là -bas, dans quelque Sierra +Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra, +Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches, +Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches; +Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés, +Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités; +Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme, +Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume +Et boire la rosée à ton calice ouvert, +O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert +Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte! +De non coeur dépeuplé je fermerais la porte +Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir +Du monde des vivants n'y pût pas revenir; +J'effacerais mon nom de ma propre mémoire; +Et de tous ces mots creux: Amour, Science et Gloire +Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait, +Pour y dormir ma nuit j'en ferais un chevet; +Car je sais maintenant que vaut cette fumée +Qu'au-dessus du néant pousse une renommée. +J'ai regardé de près et la science et l'art: +J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard; +J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée +L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée: +Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon +Impalpable, qui teint l'aile du papillon, +Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance. +Donc, reçois dans tes bras, ô douce somnolence, +Vierge aux pâles couleurs, blanche soeur de la mort, +Un pauvre naufragé des tempêtes du sort! +Exauce un malheureux qui te prie et t'implore, +Egraine sur son front le pavot inodore, +Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir, +Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir. +Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille, +Faites taire les vents et bouchez son oreille, +Pour qu'il n'entende pas le retentissement +Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement +Qu'en s'en allant au but où son destin la mène +Sur le chemin du temps fait la famille humaine! + +Je suis las de la vie et ne veux pas mourir; +Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir; +J'ai les talons usés de battre cette route +Qui ramène toujours de la science au doute. +Assez, je me suis dit, voilà la question. + +Va, pauvre rêveur, cherche une solution +Claire et satisfaisante à ton sombre problème, +Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime; +Mon beau prince danois marche les bras croisés, +Le front dans la poitrine et les sourcils froncés, +D'un pas lent et pensif arpente le théâtre, +Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre, +Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts; +Épuise ta vigueur en stériles efforts, +Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie, +Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie. +C'est à ce degré-là que je suis arrivé. +Je sens ployer sous moi mon génie énervé; +Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme, +Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme. + +Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr, +Si dans un coin du coeur il éclot un désir, +Lui couper sans pitié ses ailes de colombe, +Être comme est un mort, étendu sous la tombe, +Dans l'immobilité savourer lentement, +Comme un philtre endormeur, l'anéantissement: +Voilà quel est mon voeu, tant j'ai de lassitude, +D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude, +Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux +Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux, +Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes +Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes. + +C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé, +Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé +Que ces vieux mendiants que jusques à la porte +Le chien de la maison en grommelant escorte. +C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir, +Comme un petit enfant, je demande à dormir; +Je veux dans le néant renouveler mon être, +M'isoler de moi-même et ne plus me connaître; +Et comme en un linceul, sans y laisser un seul pli, +Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli. + +J'aimerais que ce fût dans une roche creuse, +Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse, +Comme dans les tableaux de _Salvator Rosa_, +Où le pied d'un vivant jamais ne se posa; +Sous un ciel vert, zébré de grands nuages fauves, +Dans des terrains galeux clairsemés d'arbres chauves, +Avec un horizon sans couronne d'azur, +Bornant de tous côtés le regard comme un mur, +Et dans les roseaux secs près d'une eau noire et plate +Quelque maigre héron debout sur une patte. +Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil +Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil, +Tendrait ses bras en pleurs, et du haut de la voûte +Un maigre filet d'eau suintant goutte à goutte, +Marquerait par sa chute aux sons intermittents +Le battement égal que fait le coeur du temps. +Comme la Niobé qui pleurait sur la roche, +Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche, +Je demeurerais là les genoux au menton, +Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton, +Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre; +Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre; +Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras, +Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras. + +C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère; +Un couvent est un port qui tient trop à la terre; +Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer +Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer. +Dût sombrer le navire avec toute sa charge, +J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large. +Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent, +Aux simples naufragés de l'âme, le couvent. +A moi la solitude effroyable et profonde, +par dedans, par dehors! + + Un couvent, c'est un monde; +On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit: +La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit +Passer au long du cloître une forme angélique; +La cloche vous murmure un chant mélancolique; +La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus +Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus +De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles, +Volent les Chérubins en légions vermeilles. +Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour, +A l'escalier du ciel vous montez chaque jour; +L'extase vous remplit d'ineffables délices, +Et vos coeurs parfumés sont comme des calices; +Vous marchez entourés de célestes rayons +Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons! + +Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître, +Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître +Dans le jardin fleuri de la mysticité, +Les pétales d'argent du lis de pureté, +Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales, +Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles, +Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés, +Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés +Senti des voluptés comparables aux vôtres! +Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres! +Quel amant a jamais, à l'âge où l'oeil reluit, +Dans tout l'enivrement de la première nuit, +Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme, +Et baisé les pieds nus de la plus belle femme +Avec la même ardeur que vous les pieds de bois +Du cadavre insensible allongé sur la croix! +Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide, +Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide! +Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin, +Dans un calice d'or perle le sang divin; +Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes, +Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes, +Qui se parent pour vous des couleurs des vitreaux +Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux, +Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze: +Nous n'avons que l'ivresse et vous avez l'extase. +Nous, nos contentements dureront peu de jours, +Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours. +Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure, +Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure, +Vous achetez le ciel avec l'éternité. +Malgré ta règle étroite et ton austérité, +Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes +S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes, +Une tête de mort grimaçante pour nous +Sourit à leur chevet du rire le plus doux; +Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière, +Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière, +Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc, +Dans des transports divins, un coeur chaste et brûlant; +Ils se baignent aux flots de l'océan de joie, +Et sous la volupté leur âme tremble et ploie, +Comme fait une fleur sous une goutte d'eau, +Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau; +Mais ils sont peu nombreux dans ce siècle incrédule +Creux qui font de leur âme une lampe qui brûle, +Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ, +Croire que tout s'est fait comme il était écrit. +Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes, +Qui veillent sans lumière et combattent sans armes; +Il est des malheureux qui ne peuvent prier +Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier; +Tous ne se baignent pas dans la pure piscine +Et n'ont pas même part à la table divine: +Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas, +Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas. + +Aussi je me choisis un antre pour retraite +Dans une région détournée et secrète +D'où l'on n'entende pas le rire des heureux +Ni le chant printanier des oiseaux amoureux, +L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse, +Car tout son m'importune et tout rayon me blesse, +Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît, +Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait +Le buffle à qui l'on vient de percer la narine. +De tous les sentiments croulés dans la ruine, +Du temple de mon âme, il ne reste debout +Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût. +Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée; +Ma tête de cheveux n'est pas découronnée; +A peine vingt épis sont tombés du faisceau: +Je puis derrière moi voir encor mon berceau. +Mais les soucis amers de leurs griffes arides +M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides +Pour en faire une fosse à chaque illusion. +Ainsi me voilà donc sans foi ni passion, +Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre, +Et dès le premier mot sachant la fin du livre. +Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui: +Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui. +Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires +Plutôt que les enfants les estime les pères; +Ils sont venus au monde avec des cheveux gris; +Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris +Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes, +Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes +Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul, +Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul, +Le moins accompagné sur la route du monde, +Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde +Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé; +Celui dont le navire est le plus allégé +D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette +Quelque chose à la mer chaque jour de tempête, +Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau +Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau. +L'univers décrépit devient paralytique, +La nature se meurt, et le spectre critique +Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier. +Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier? +Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde +Qui dois sonner là -haut la fanfare du monde? +Toi, sablier du temps, que Dieu tient dans sa main, +Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain? + + + + +ROCAILLE. + + +Connaissez-vous dans le parc de Versailles, +Une Naïade, oeil vert et sein gonflé; +La belle habite un château de rocaille +D'ordre toscan et tout vermiculé. + +Sur les coraux et sur les madrépores, +Toute l'année elle dort dans les joncs; +Dans le bassin, les grenouilles sonores, +Chantent en choeur et font mille plongeons. + +La fête vient; la coquette Naïade +S'éveille en hâte et rajuste ses noeuds, +Se peigne et met ses habits de parade +Et des roseaux plus frais dans ses cheveux. + +Elle descend l'escalier, et sa queue +En flots d'argent sur les marches la suit, +La raide étoffe à trame blanche et bleue, +A chaque pas derrière elle bruit. + + + + +PASTEL. + + +J'aime à vous voir en vos cadres ovales, +Portraits jaunis des belles du vieux temps, +Tenant en main des roses un peu pâles, +Comme il convient à des fleurs de cent ans. + +Le vent d'hiver en vous touchant la joue +A fait mourir vos oeillets et vos lis, +Vous n'avez plus que des mouches de boue +Et sur les quais vous gisez tout salis. + +Il est passé le doux règne des belles; +La Parabère avec la Pompadour +Ne trouveraient que des sujets rebelles, +Et sous leur tombe est enterré l'amour. + +Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie, +Vous respirez vos bouquets sans parfums, +Et souriez avec mélancolie +Au souvenir de vos galants défunts. + + + + +VATTEAU. + + +Devers Paris, un soir, dans la campagne, +J'allais suivant l'ornière d'un chemin, +Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne +Que ma douleur qui me donnait la main. + +L'aspect des champs était sévère et morne, +En harmonie avec l'aspect des cieux, +Rien n'était vert sur la plaine sans borne, +Hormis un parc planté d'arbres très-vieux. + +Je regardai bien longtemps par la grille, +C'était un parc dans le goût de Vatteau; +Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille, +Sentiers peignés et tirés au cordeau. + +Je m'en allai, l'âme triste et ravie, +En regardant j'avais compris cela, +Que j'étais près du rêve de ma vie, +Que mon bonheur était enfermé là . + + + + +LE TRIOMPHE DE PLUTARQUE. + + + +A Louis Boulanger. + + +Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre; +Je marchais en aveugle et tâtant le chemin, +Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre. + +Mon conducteur céleste avait quitté ma main, +J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire, +Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin. + +La bella, la diva, celle qui m'a su plaire, +La noble dame à qui j'ai donné mon amour, +Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire. + +Béatrix, dans les cieux, avait fui sans retour, +Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire, +Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour. + +A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire +Quel deuil j'avais au coeur et quel chagrin amer +D'être ainsi confiné dans la demeure noire. + +Sur ma tête pesait la coupole de fer, +Et je sentais partout, comme une mer glacée, +Autour de mon essor prendre et se durcir l'air. + +Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée, +Comme fait dans sa cage un captif impuissant, +Fouettait le mur d'airain de son aile brisée. + +Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant, +Et quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière +M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant. + +Sur mon oeil ébloui palpitait ma paupière +Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler; +On m'eût pris, à me voir, pour un homme de pierre. + +Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler, +Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture +Qu'un rayon de soleil faisait étinceler. + +Comme sur un balcon, une riche tenture +Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer +Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature. + +Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air, +Se crêpaient mollement et faisaient une frange, +Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther. + +Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange, +Les grands pins balançant leur large parasol +Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange. + +Une grêle de fleurs jonchait partout le sol, +Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes, +Des papillons peureux suspendus dans leur vol. + +Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes, +Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant, +Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes. + +Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant, +Avec ses bras de lis environnant la terre, +Aux avances des fleurs répondait doucement. + +Afin de célébrer le solennel mystère, +La nature avait mis son plus riche manteau. +Les éléments joyeux faisaient trève à leur guerre. + +O miracle de l'art! ô puissance du beau! +Je sentais dans mon coeur se redresser mon âme +Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau. + +L'ombre se dissipait. La belle et noble dame, +Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts, +M'engageait à monter par l'escalier de flamme. + +Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs, +Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes, +Et les échos charmés disaient des fins de vers. + +Beau cygne italien, roi des amours fidèles, +Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux +Semble un roucoulement de blanches tourterelles. + +Figure à l'air pensif, et toujours à genoux; +Les mains jointes devant ton idole muette, +Te voilà donc vivante et revenue à nous! + +Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte, +Le camail écarlate encadre ton front pur +Et marque austèrement l'ovale de ta tête. + +Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur, +Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde, +Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur. + +Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde; +Tout l'univers pour toi pivote sur un nom +Et le reste n'est rien que boue et fange immonde. + +Sous le laurier mystique et le divin rayon, +Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige, +Entre la rêverie et l'inspiration. + +Un choeur harmonieux autour de toi voltige, +C'est la chaste Uranie avec son globe bleu, +Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige, + +Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'oeil en feu, +C'est Clio belle et simple en son manteau sévère; +Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu. + +Les Grâces, dénouant leur ceinture légère, +Dansent derrière toi, sur le char triomphal; +A l'égal d'un César le monde te révère. + +A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal, +Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes, +D'écarlate et d'hermine inonder son cheval. + +Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes, +Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers, +Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes; + +De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers, +Soufflent allègrement aux bouches des trompettes +Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers. + +Sur le devant du char les filles les mieux faites, +Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté, +Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes. + +Tu viens du Capitole où César est monté; +Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque, +Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté. + +Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque, +Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein. +Tu n'as jamais flatté, ni peuple ni monarque. + +Jamais on ne te vit, en guise de tocsin, +Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes, +Ton rôle fut toujours pacifique et serein. + +Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes, +Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts, +Des Alpes tout là bas bleuir les hautes cimes. + +Et penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs +Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure; +Avec les rossignols tu gazouilles des vers. + +Car toujours, dans ton coeur, vibre un écho sonore, +Et toujours sur ta bouche on entend palpiter +Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore. + +Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter, +C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes, +Et le monde à genoux les devrait écouter. + +Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites, +Les tigres tachetés et les grands lions roux +Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes. + +Les dragons s'en venaient d'un air timide et doux, +De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire, +Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux. + +Faire sortir les ours de leur caverne noire; +En agneaux caressants transformer les lions, +O poëtes! voilà la véritable gloire; + +Et non pas de pousser à des rébellions +Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme, +Que l'on déchaîne au jour des révolutions. + +Sur l'autel idéal, entretenez la flamme, +Guidez le peuple au bien par le chemin du beau, +Par l'admiration et l'amour de la femme; + +Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau, +Mettez l'idée au fond de la forme sculptée +Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau; + +Que votre douce voix, de Dieu même écoutée, +Au milieu du combat jetant des mots de paix, +Fasse tomber les flots de la foule irritée. + +Que votre poésie, aux vers calmes et frais, +Soit pour les coeurs souffrants, comme ces cours d'eau vive +Où vont boire les cerfs, dans l'ombre des forêts. + +Faites de la musique avec la voix plaintive +De la création et de l'humanité, +De l'homme dans la ville et du flot sur la rive. + +Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté +Vous représentera dans une immense toile, +Sur un char triomphal par un peuple escorté. + +Et vous aurez au front la couronne et l'étoile! + + + + +MELANCHOLIA. + + +J'aime les vieux tableaux de l'école allemande; +Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande, +Pâles comme le lis, blondes comme le miel, +Les genoux sur la terre, et le regard au ciel, +Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine, +Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine, +Les chérubins joufflus au plumage d'azur, +Nageant dans l'outremer sur un filet d'eau pur; +Les grands anges tenant la couronne et la palme; +Tout ce peuple mystique au front grave, à l'oeil calme, +Qui prie incessamment dans les Missels ouverts, +Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts. +Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise, +Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse: +Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement +Arrondir cette forme et ce linéament; +Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale +Tant de simplicité pieuse et virginale; +Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux, +Plus d'amour dans son coeur et plus d'azur aux cieux; +Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes +Couler plus doucement l'or de ses tresses blondes. +Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté, +Ce cachet de candeur et de sérénité. +Leur bouche rit souvent d'un sourire profane, +Et parfois sous la vierge on sent la courtisane, +On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina, +Avait, passé la nuit, chez la Fornarina. +Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique, +Ils ont parfaitement compris la Basilique; +Rien de grossier en eux, rien de matériel; +Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel. +Seuls ils ont le secret de ces divins sourires +Si frais, épanouis aux lèvres des martyres; +Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux, +Pour les faire reluire aux mailles des vitraux, +Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme, +Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome. +Auprès d'Albert Durer Raphaël est païen: +C'est la beauté du corps, c'est l'art italien, +Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique, +Qui met entre les bras de la Vénus antique, +Au lieu de Cupidon, le divin Bambino; +Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino, +Ni le Caro Dolci, ni Corrége, ni Guide, +L'antiquité profane est le fil qui les guide; +Apollon sert de type à l'ange saint Michel; +Le Jupiter tonnant devient Père Éternel; +La tunique latine est taillée en étole, +Et l'on fait une église avec le Capitole. +J'en excepte pourtant Cimabué, Giotto, +Et les maîtres Pisans du vieux Campo Santo. +Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie, +Entre des cardinaux et des filles de joie; +Dans des villa de marbre, aux chansons des castrats, +Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats. +C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage, +Du matin jusqu'au soir, avec force et courage; +C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité, +Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité; +Leur atelier à tous était le cimetière, +Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière. +Puis, quand leurs doigts raidis laissaient choir les pinceaux, +On leur dressait un lit sous les sombres arceaux. +Ils dormaient là , couchés auprès de leur peinture, +Les mains jointes, tout droits, dans la même posture +De contemplation extatique où sont peints, +Sur les fresques du mur, leurs anges et leurs saints. +Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche, +Et leur oeuvre toujours, quoique barbare et gauche, +Même à nos yeux savants reluit d'une beauté +Toute jeune de charme et de naïveté. +Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance +Brille ineffablement quelque haute espérance; +L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend +Pour revoler aux cieux que le suprême instant. +Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée +Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée; +L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul, +Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul. +C'est que la vie alors de croyance était pleine, +C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine +De quelque ange attardé s'en retournant au ciel; +C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel; +C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise, +Et que sur chaque roche une cellule assise +Cachait un fou sublime, insensé de la Croix; +Le désert se peuplait de lueurs et de voix; +Dans toute obscurité rayonnait un mystère, +On aimait, et le ciel descendait sur la terre. +Gothique Albert Durer, oh! que profondément +Tu comprenais cela dans ton coeur d'Allemand! +Que de virginité, que d'onction divine +Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine! +Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit! +Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit, +Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre, +Et qui se lit partout dans ton oeuvre, ô grand maître! +C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part, +D'autre amour dans le coeur que celui de ton art; +C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries +L'ovale gracieux de tes belles Maries, +O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien! +Comme de Raphaël et comme de Titien, +Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse. +Tout terrestre désir devant elle s'apaise, +Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu, +Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu. +Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies, +Tu ne fais pas soûler dans de sales orgies, +L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté +Pour que l'on crût encore à la sainte beauté. +Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse; +Mais, le coeur inondé d'une austère tristesse, +Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix, +En Allemand naïf, en honnête bourgeois, +Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique; +Et ton talent caché, comme une fleur mystique, +Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait, +Répandait ses parfums et s'épanouissait. +Il me semble te voir au coin de ta fenêtre +Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre. +L'ogive encadre un fond bleuissant d'outremer, +Comme dans tes tableaux; ô vieil Albert Durer! +Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches, +Et découpe ses toits aux silhouettes sèches, +Toi, le coude au genou, le menton dans la main, +Tu rêves tristement au pauvre sort humain: +Que pour durer si peu la vie est bien amère, +Que la science est vaine et que l'art est chimère, +Que le Christ, à l'éponge, a laissé bien du fiel, +Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel; +Et l'âme d'amertume et de dégoût remplie, +Tu t'es peint, ô Durer! dans ta mélancolie, +Et ton génie en pleurs te prenant en pitié, +Dans sa création t'a personnifié. +Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde, +Plus plein de rêverie et de douleur profonde +Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos, +Dans l'immobilité du plus complet repos. +Son vêtement drapé d'une façon austère, +Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère; +Son front est couronné d'ache et de nénuphar; +Le sang n'anime pas son visage blafard; +Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie +Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie, +Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort. +Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord, +Son regard dans son oeil brille comme une lampe, +Et convulsivement sa main presse sa tempe. +Sans ordre autour de lui mille objets sont épars, +Ce sont des attributs de sciences et d'arts; +La règle et le marteau, le cercle emblématique, +Le sablier, la cloche et la table mystique, +Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom; +Cependant c'est un ange et non pas un démon. +Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture, +Lui sert à crocheter les secrets de nature. +Il a touché le fond de tout savoir humain; +Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin, +Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre, +Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre, +Il est triste; et son chien, de le suivre lassé, +Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé. +Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne, +Le vieux père Océan lève sa face morne, +Et dans le bleu cristal de son profond miroir, +Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir. +Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole, +Porte écrit dans son aile ouverte en banderolle: +MÉLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis, +Est un enfant dont l'oeil, voilé sous de longs cils, +Laisse le spectateur dans le doute s'il veille, +Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille. +Voilà comme Durer, le grand maître allemand, +Philosophiquement et symboliquement, +Nous a représenté, dans ce dessin étrange, +Le rêve de son coeur sous une forme d'ange. +Notre mélancolie, à nous, n'est pas ainsi; +Et nos peintres la font autrement. La voici: +--C'est une jeune fille et frêle et maladive, +Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive, +Comme un wergeis-mein-nicht que le vent a courbé; +Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé, +Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule, +Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule; +Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau, +Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau. +La brise à plis légers fait voler son écharpe, +Et vibrer en passant les cordes de sa harpe; +Un album, un roman près d'elle sont ouverts: +Car la mode la suit jusque dans ses déserts. +Notre Mélancolie est petite-maîtresse, +Elle prend des grands airs, elle fait la princesse; +Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault; +Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut; +Son groom ne pèse pas plus de soixante livres; +C'est une Philaminte, elle lit tous les livres, +Cause fort bien musique, et peinture pas mal; +Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal; +Poitrinaire tout juste assez pour être artiste, +Elle a toujours en main un mouchoir de batiste. +On ne la verra pas enterrer tristement +Dans quelque Sierra son teint pâle et charmant, +Ses grâces de malade et ses petites mines; +Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines, +Promener loin du bruit ses méditations: +Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions, +Il faut que les journaux en puissent rendre compte; +Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte; +Avec chaque soupir elle souffle un roman; +Elle meurt; mais ce n'est que littérairement. +Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde; +Et si son front de nacre est coupé d'une ride, +Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort: +Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort. +Mais c'est que de Paris une robe attendue +Arrive chiffonnée et de taches perdue. +Ah! quelle différence, et que près de ces vieux +Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux, +Comme un vin qui s'aigrit s'est tourné dans nos veines; +Rien ne vit plus en nous, nos amours et nos haines +Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur, +Chez qui la tête semble avoir pompé le coeur. +La passion est morte avec la foi; la terre +Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire, +Et se suspend encore aux lèvres du soleil; +Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil +Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes, +Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes. +D'en-bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu, +Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu. +Montez, vous trouverez la neige froide et blanche, +Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche. +Nous sommes le Gemmi, le reflet du passé +Brille encor sur nos fronts. Ce reflet effacé, +Il ne restera plus qu'une neige incolore; +Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore, +Les glaciers de nouveau se mettront à fumer, +Et l'incendie éteint pourra se rallumer; +Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle, +Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle. +De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas +Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras, +Et le siècle futur s'asseyant sur la pierre +De notre siècle, à nous, et la voyant entière, +Joyeux, ne dira pas: il est ressuscité; +Et dans sa gloire au ciel, comme Christ remonté. + + + + +NIOBÉ. + + +Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre, +Le menton dans la main et le coude au genou, +Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre, +Pleure éternellement sans relever le cou. + +Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue? +A quel puits de douleur tes yeux puisent-ils l'eau? +Et que souffres-tu donc dans ton coeur de statue, +Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau? + +Tes larmes en tombant du coin de ta paupière, +Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit, +Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre +Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit. + +O symbole muet de l'humaine misère, +Niobé sans enfants, mère des sept douleurs, +Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire; +Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs? + + + + +CARIATIDES. + + +Un sculpteur m'a prêté l'oeuvre de Michel-Ange, +La chapelle sixtine et le grand jugement; +Je restai stupéfait à ce spectacle étrange +Et me sentis ployer sous mon étonnement. + +Ce sont des corps tordus dans toutes les postures, +Des faces de lion avec des cols de boeuf, +Des chairs comme du marbre et des musculatures +A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf. + +Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes, +Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts, +La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes; +Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts? + +C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide; +Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos, +Sous un entablement, jamais Cariatide +Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux. + + + + +LA CHIMÈRE. + + +Une jeune chimère, aux lèvres de ma coupe, +Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux +Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe +Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux. + +Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule; +La voyant s'envoler je sautai sur ses reins; +Et faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule, +J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins. + +Elle se démenait, hurlante et furieuse, +Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux; +Alors elle me dit d'une voix gracieuse, +Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous? + +Par-delà le soleil et par-delà l'espace, +Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité; +Mais avant d'être au but ton aile sera lasse: +Car je veux voir mon rêve en sa réalité. + + + + +LA DIVA. + + +On donnait à Favart _Mosé_. Tamburini, +Le basso cantante, le ténor Rubini, +Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle +Quand on l'eût élargie et faite colossale, +Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala, +N'aurait pu contenir son public ce soir-là . +Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître, +Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître. +Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais, +Et je n'avais pas vu le _Moïse_ français; +Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie, +Fausse toute musique; et la note hardie, +Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol, +Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol. +J'étais là , les deux bras en croix sur la poitrine, +Pour contenir mon coeur plein d'extase divine; +Mes artères chantant avec un sourd frisson, +Mon oreille tendue et buvant chaque son, +Attentif, comme au bruit de la grêle fanfare, +Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare; +Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient, +A force d'applaudir les gants blancs se rompaient; +Et la toile tomba. C'était le premier acte. +Alors je regardai; plus nette et plus exacte, +A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits, +Chaque tête à son tour passait avec ses traits. +Certes, sous l'éventail et la grille dorée, +Roulant, dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée, +Au reflet des joyaux, au feu des diamants, +Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements, +J'en vis plus d'une belle et méritant éloge, +Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge +J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord, +La loge lui formant un cadre de son bord, +Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione, +Moins la fumée antique et moins le vernis jaune, +Car elle se tenait dans l'immobilité, +Regardant devant elle avec simplicité, +La bouche épanouie en un demi-sourire, +Et comme un livre ouvert son front se laissant lire; +Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés +Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés. +Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle; +Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle; +Pas d'oeillade hautaine ou de grand air vainqueur, +Rien que le repos d'âme et la bonté de coeur. +Au bout de quelque temps, la belle créature, +Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture: +Le col un peu penché, le menton sur la main, +De façon à montrer son beau profil romain, +Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces +Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses. +Tout perdait son éclat, tout tombait à côté +De cette virginale et sereine beauté; +Mon âme tout entière à cet aspect magique, +Ne se souvenait plus d'écouter la musique, +Tant cette morbidezze et ce laisser-aller +Était chose charmante et douce à contempler, +Tant l'oeil se reposait avec mélancolie +Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie. +Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours +Même au _parlar Spiegar_, je regardai toujours; +J'admirais à part moi la gracieuse ligne +Du col se repliant comme le col d'un cygne, +L'ovale de la tête et la forme du front, +La main pure et correcte, avec le beau bras rond; +Et je compris pourquoi, s'exilant de la France, +Ingres fit si longtemps ses amours de Florence. +Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau; +Ces formes sans puissance et cette fade peau +Sous laquelle le sang ne court, que par la fièvre +Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre; +Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard +M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art. +J'avais dit: l'art est faux, les rois de la peinture +D'un habit idéal revêtent la nature. +Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments, +N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants, +J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française, +Raphaël a menti comme Paul Véronèse! +Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien +Le marbre grec doré par l'ambre italien +L'oeil de flamme, le teint passionnément pâle, +Blond comme le soleil, sous son voile de hâle, +Dans la mate blancheur, les noirs sourcils marqués, +Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués, +Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes; +Et tous les nobles traits de vos saintes estampes, +Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté, +C'est la vie elle-même et la réalité. +Votre Madone est là ; dans sa loge elle pose, +Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause; +Elle reste immobile et sous le même jour, +Gardant comme un trésor l'harmonieux contour. +Artistes souverains, en copistes fidèles, +Vous avez reproduit vos superbes modèles! +Pourquoi découragé par vos divins tableaux, +Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux, +Et pris pour vous fixer le crayon du poëte, +Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète, +Doux fantômes bercés dans les bras du désir, +Formes que la parole en vain cherche à saisir! +Pourquoi lassé trop tôt dans une heure de doute, +Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route! +Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté, +Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté, +Et l'épithète creuse et la rime incolore. +Ah! combien je regrette et comme je déplore +De ne plus être peintre, en te voyant ainsi +A _Mosé_, dans ta loge, ô Julia Grisi! + + + + +APRÈS LE BAL. + + +Adieu, puisqu'il le faut; adieu, belle nuit blanche, +Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour! +Ton page noir est là , qui, le poing sur la hanche, +Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour. + +Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles, +Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés; +O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles, +Cache tes bras de nacre au vent froid exposés. + +Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes, +Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais, +N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes, +Qui halète à la porte et souffle son air frais. + +Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses, +Sur la tombe du bal, jetez à pleines mains +Vos colliers défilés, vos parures soyeuses, +Vos dahlias flétris et vos pâles jasmins. + +Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve; +La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui; +C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève, +C'est le plus triste jour de tous; c'est aujourd'hui. + +O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues, +Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied, +D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues, +Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied. + +Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare, +Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu +Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare, +Comme un cheval que fouille un éperon pointu? + +Hier, j'étais heureux. J'étais. Mot doux et triste! +Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir. +Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe, +Il le faut embaumer avec le souvenir. + +J'étais. Je ne suis plus. Toute la vie humaine +Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent. +Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène +Au bonheur d'autrefois regretté si souvent. + +Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre. +Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau +Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre, +La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau. + +Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore, +Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit, +Et mon coeur effeuillé peut refleurir encore; +Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit. + +Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule, +Nous faisant dans notre âme une chaste Oasis, +Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule, +Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis. + +Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque, +De quelle passion ta figure vivait, +Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque, +Réalisait, en toi, tout ce qu'elle rêvait. + +Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate, +Je posais sur ta bouche un sourire charmant, +Et sur ta joue en fleur, la pourpre délicate +Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant. + +Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle, +Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux, +Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle, +S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux. + +Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride, +Et que chaque baiser avait mis sur ta peau, +Au lieu de marque rose, une tache livide +Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau. + +Car si la face humaine est difficile à lire, +Si déjà le front nu ment à la passion, +Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire +Si vraiment la pensée est soeur de l'action? + +Et cependant, malgré cette pensée amère, +Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant; +Jamais rêve d'été, jamais blonde chimère, +Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement. + +Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées, +Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur, +Comme au sortir du bain, les péris et les fées, +Luire des seins d'argent et des cols en sueur. + +Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine, +Passer et repasser comme une aile d'oiseau, +Plus suave en odeur que n'est la marjolaine +Ou le muguet des bois, au temps du renouveau. + +O nuit! aimable nuit! soeur de Luna la blonde, +Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel, +Endormeuse des maux et des soucis du monde, +J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel. + +Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse, +Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'amour, +Fais-moi, sous ton manteau, voir encor ma maîtresse, +Et je brise l'autel d'Apollo, dieu du jour. + + + + +TOMBÉE DU JOUR. + + +Le jour tombait, une pâle nuée, +Du haut du ciel laissait nonchalamment +Dans l'eau du fleuve à peine remuée, +Tremper les plis de son blanc vêtement. + +La nuit parut, la nuit morne et sereine, +Portant le deuil de son frère le jour, +Et chaque étoile à son trône de reine, +En habits d'or s'en vint faire sa cour. + +On entendait pleurer les tourterelles, +Et les enfants rêver dans leurs berceaux, +C'était dans l'air comme un frôlement d'aile, +Comme le bruit d'invisibles oiseaux. + +Le ciel parlait à voix basse à la terre, +Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu, +Et répétaient un acte du mystère; +Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu. + + + + +LA DERNIÈRE FEUILLE. + + +Dans la forêt chauve et rouillée, +Il ne reste plus au rameau +Qu'une pauvre feuille oubliée, +Rien qu'une feuille et qu'un oiseau. + +Il ne reste plus dans mon âme +Qu'un seul amour pour y chanter, +Mais le vent d'automne qui brame, +Ne permet pas de l'écouter. + +L'oiseau s'en va, la feuille tombe, +L'amour s'éteint, car c'est l'hiver; +Petit oiseau, viens sur ma tombe, +Chanter, quand l'arbre sera vert! + + + + +LE TROU DU SERPENT. + + +Au long des murs, quand le soleil y donne, +Pour réchauffer mon vieux sang engourdi; +Avec les chiens, auprès du lazarrone, +Je vais m'étendre à l'heure de midi. + +Je reste là sans rêve et sans pensée, +Comme un prodigue à son dernier écu, +Devant ma vie, aux trois quarts dépensée, +Déjà vieillard et n'ayant pas vécu. + +Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime, +Mon âme usée abandonne mon corps, +Je porte en moi le tombeau de moi-même, +Et suis plus mort que ne sont bien des morts. + +Quand le soleil s'est caché sous la nue, +Devers mon trou, je me traîne en rampant, +Et jusqu'au fond de ma peine inconnue, +Je me retire aussi froid qu'un serpent. + + + + +LES VENDEURS DU TEMPLE. + + + +I. + + +Il est par les faubourgs, un ramas de maisons +Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons +Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue +Passent en puanteur l'odeur de la gadoue. +Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris, +Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris, +Que ne sont ces maisons laides et rechignées. +Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées; +Le toit pleure toujours comme un oeil chassieux, +Les murs bâtis d'hier semblent déjà tout vieux; +Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale, +Ils sont tout bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale, +Pareils à des vieillards de débauche pourris, +Ruines sans grandeur et dignes de mépris. +Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne, +Un lange sale au poing sort de chaque lucarne. +Ce ne sont sur le bord des fenêtres, que pots, +Matelas à sécher, guenilles et drapeaux, +Si que chaque maison, dépassant ses murailles, +A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles. + +Des hommes vivent là , dans leur fange abrutis, +Leurs femmes mettent bas et leur font des petits +Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères, +Comme sous un fumier grouille un noeud de vipères. +Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux, +On les voit barbotter pareils à des pourceaux; +On les voit scrophuleux, noués et culs-de-jattes, +Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes, +Descendre en trébuchant quelque raide escalier +Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier. +D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie, +Sucent une mamelle épuisée et tarie, +Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix +Un ignoble refrain en ignoble patois. +Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude, +A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde, +Le corps entortillé dans un pâle lambeau, +Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau. +Aucun soleil jamais ne dore ces fronts haves, +Nul rayon ne descend en ces affreuses caves +Et n'y jette à travers la noire humidité +Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été. +Une odeur de prison et de maladrerie, +Je ne sais quel parfum de vieille juiverie +Vous écoeure en entrant et vous saisit au nez. +Des vivants comme nous sont pourtant condamnés +A respirer cet air aux miasmes méphitiques, +Ainsi qu'en exhalaient les avernes antiques; +Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux, +C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus, +Ils sont déshérités de toute la nature, +Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture. +Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais? +Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais +Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette, +Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète; +Certes ce n'était pas dans le dessein pieux +De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux. +Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie +Et je dis anathème, à cette race impie. + + + +II. + + +Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons, +Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons. +Moins l'aile et le bec d'aigle ils sont en tout semblables +Aux avares griffons dont nous parlent les fables, +Et veillent accroupis sans cligner leurs yeux verts, +Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts +Pour y chercher de l'or, ils vous fendraient le ventre; +Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre, +Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis, +Arracher vos clous d'or, portes du paradis! +Et pour les faire fondre en vos cavernes noires, +Anges et chérubins ils vous prendraient vos gloires. + +Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous, +Un moyen d'imposer ses volontés à tous, +Et de faire fleurir sa libre fantaisie +Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie. +L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil, +Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil, +Un sérail à choisir, de belles courtisanes, +Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes; +Des coureurs de pur sang, une meute de chiens, +Une collection de grands maîtres anciens, +L'impérial tokay, côte à côte en sa cave, +Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave. +L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal, +L'anneau de Salomon, le talisman fatal, +Qui, forçant à venir les démons et les anges, +Fait les réalités de nos rêves étranges. +Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion; +Le seul bonheur pour eux c'est la possession; +Comme un vieil impuissant aime une jeune fille; +Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille, +Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor +Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or. + +Les choses de ce monde et les choses divines, +Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines, +Ils ne respectent rien et vont détruisant tout. +Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout, +Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies +Des générations dans le temps endormies. +Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or +Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor. +Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice, +Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice, +Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins, +L'ange du tabernacle et les châsses des saints, +Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées +Gisent au fond des cours à pleines charretées; +Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois +Que des débris d'autel et des morceaux de croix. +C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine, +Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine, +Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron, +Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron; +L'épine de son dos est collée à son ventre, +Son épaule est convexe et sa poitrine rentre, +Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs; +Comme un bissac de pauvre à chacun de ses flancs, +Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture; +On peut compter les fils de sa robe de bure, +Et quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais; +Ses manches laissent voir ses coudes violets; +Elle claque du bec comme fait la cigogne, +Et quand elle remue et vaque à sa besogne, +On entend ses os secs à chaque mouvement, +Comme un gond mal graissé rendre un sourd grincement. + + + +III. + + +Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire, +Hyènes du passé, vrais chakals de l'histoire, +C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts, +Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers, +Et qui ne laissez pas debout une colonne +Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne. +Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel, +Par tout ce que mon coeur peut contenir de fiel. +Soyez maudits! + + Jamais déluge de barbares, +Ni Huns, ni Visigoths, ni Russiens, ni Tartares, +Non, Genseric jamais; non, jamais Attila, +N'ont fait autant de mal que vous en faites là ; +Quand ils eurent tué la ville aux sept collines, +Ils laissèrent au corps son linceul de ruines. +Ils détruisaient, car telle était leur mission, +Mais ne spéculaient pas sur leur destruction. +C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues, +Près de leurs piédestaux moisissent abattues; +Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau +Laisse une cicatrice au front de tout château; + +C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles, +Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles; +Vous qui déshabillez les saintes et les saints, +Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitreaux peints +Et rompez les clochers, comme une jeune fille +Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille; +C'est à cause de vous que l'on dit des Français: +Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais. +Encor, si vous étiez la vieille bande noire! +Mais vous êtes venus bien après la victoire. +Vous becquetez le corps que d'autres ont tué; +Vous avez attendu que sa chair ait pué, +Avant que de tomber sur le géant à terre, +Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire, +Par une nuit sans lune, où le firmament noir, +N'avait pas un seul oeil entr'ouvert pour vous voir, +Vous avez abattu votre vol circulaire +Et porté tout joyeux la charogne à votre aire. +Les bons et braves chiens, lors que le cerf est mort, +S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord, +Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre, +Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre; +Et les bassets trapus, arrivés les derniers, +Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers. +Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée; +Par les chiens courageux aux lâches préparée. +Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps, +Et dérobent l'argent dans les poches des morts. + +O fille de Satan, ô toi, la vieille bande, +Comme ta mission, tu fus horrible et grande. +Je ne sais quelle rude et sombre majesté, +Drape sinistrement ta monstruosité; +Une fausse auréole autour de toi rayonne +Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne. +Des nerfs herculéens se tordent à tes bras, +L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas; +Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes, +Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes. +C'est toi qui commença ce périlleux duel +Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel; +Et quand tu secouais de tes mains insensées, +Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées; +On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc, +En signe de douleur allait pleurer le sang; +On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie +Et reluire à son front une auréole vraie, +Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing +Après l'avoir frappé ne se séchassent point. +Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre, +Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre; +On ignorait comment Dieu prendrait tout cela, +Et quel foudre il gardait à ces insultes-là . +Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle, +Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle; +Et comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux, +Les anges effarés quittèrent leurs arceaux; +Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes +Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes, +Leur oeil de diamant et leurs lances de feu, +A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu, +La première et sans peur tu mis la main sur l'arche, +Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche, +Sans savoir si le sol tout d'un coup sur leurs pas, +En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas. +Tu fus la poésie et l'idéal du crime; +Tu détrônais Jésus de son gibet sublime, +Comme Louis Capet de son fauteuil de roi. +La vieille monarchie avec la vieille foi +Râlait entre tes bras, toute bleue et livide, +Comme autrefois Anthée aux bras du grand Alcide. +Et le Christ et le roi sous tes puissants efforts, +Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts. +Au seul bruit de tes pas les noires basiliques +Tremblottaient de frayeur sous leurs chapes gothiques; +Leurs genoux de granit sous elles se ployaient, +Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient; +Le dragon se tordant au bout de la gouttière, +Tâchait de dégager ses ailerons de pierre, +Les anges et les saints pleuraient dans les vitreaux; +Les morts se retournant au fond de leurs tombeaux, +Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes, +Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes. +Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens, +Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens; +Tu descendais sans peur sous les funèbres porches; +Les spectres éblouis aux lueurs de tes torches, +Fuyaient échevelés en poussant des clameurs. +Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs, +Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue, +Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue; +Et quand tu soulevais de ton doigt curieux +Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux, +Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage, +A l'air fauve et cruel de ton hideux visage, +Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer +Venait les emporter dans ses griffes de fer. +L'épouvante crispait leur bouche violette, +Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette, +Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi +Que pour guillotiner un véritable roi. +Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes, +Toutes les sommités, têtes de rois et dômes, +Devaient fatalement tomber sous ton marteau, +Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau; +Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée, +Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée, +Coulait et te faisait une pourpre à ton tour. +O tueuse de rois, souveraine d'un jour! +Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme, +Mais tu gardais au moins la majesté du crime, +Mais tu ne grattais pas la dorure des croix, +Et si tu profanais les cadavres des rois, +C'était pour te venger et non pas pour leur prendre +Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre! + + + + +A UN JEUNE TRIBUN. + + +Ami, vous avez beau, dans votre austérité, +N'estimer chaque objet que par l'utilité, +Demander tout d'abord à quoi tendent les choses +Et les analyser dans leurs fins et leurs causes; +Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun +Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun; +Il est dans la nature, il est de belles choses, +Des rossignols oisifs, de paresseuses roses, +Des poëtes rêveurs et des musiciens +Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens, +Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime, +Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime, +Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs, +Écoutent le récit de leurs amours naïfs. +Il est de ces esprits qu'une façon de phrase, +Un certain choix de mots tient un jour en extase, +Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin +Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain; +D'autres seront épris de la beauté du monde, +Et du rayonnement de la lumière blonde; +Ils resteront des mois assis devant des fleurs, +Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs; +Un air de tête heureux, une forme de jambe, +Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe, +Il ne leur faut pas plus pour les faire contents. +Qu'importent à ceux-là les affaires du temps +Et le grave souci des choses politiques! +Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques +Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns +Que leur font vos discours, magnanimes tribuns! +Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses. +Les antiques Vénus, aux gracieuses poses, +Que l'on voit, étalant leur sainte nudité, +Réaliser en marbre un rêve de beauté, +Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde, +Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde; +Restez assis plutôt que de perdre vos pas. +Le lis ne file pas et ne travaille pas; +Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante, +Il jette son parfum et cela le contente. +Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel, +Une perle de pluie, une goutte de miel, +Et la sylphide, au bal d'Oberon invitée, +Se taille dans sa feuille une robe argentée. +Qui de vous osera lui dire, paresseux! +Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux +Qui grelotant de froid, et, les chairs toutes rouges, +Se cachent en hiver sous la paille des bouges, +Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain +A tous les malheureux qui vont criant la faim? +Qui donc dira cela: que toute chose belle, +Femme, musique ou fleur ne porte pas en elle +Et son enseignement et sa moralité? +Comment pourrons-nous croire à la divinité +Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante, +Si nous n'en voyons pas une preuve touchante +Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir, +La fleur de la vallée avec son encensoir? +Qui douterait de Dieu devant de belles femmes? +Ah! veillons sur nos coeurs et fermons bien nos âmes, +Laissons tourner le monde et les choses aller; +Sans que nous la poussions, la terre peut rouler, +Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule, +Sans faire choir le ciel et déranger le pôle; +Se croire le pivot de la création +Est une erreur commune à toute ambition; +L'on est persuadé qu'on est indispensable +Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable +Aux balances d'airain des grands événements. +L'on tombe chaque jour en des étonnements +A voir quel peu d'écume, au torrent de l'abîme, +Fait un homme jeté de la plus haute cime, +Et comme en peu de temps pour grand qu'il ait passé, +Par le premier qui vient on le voit remplacé. +Nos agitations ne laissent pas de trace: +C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface; +En vain l'on se raidit. Toujours d'un flot égal, +Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal, +Et dans l'éternité mystérieuse et noire +Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire. +Quand votre nom serait creusé dans le rocher, +L'intarissable flot qui semble le lécher, +Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître, +De sa langue d'azur le fera disparaître, +Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau, +Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau; +Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde, +A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde +Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié? +Où retrouverez-vous le temps sacrifié, +Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile +Des révolutions la tempête éternelle? +Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb, +Le siroco soufflant, suivre un chemin si long, +Et traverser à pied ce grand désert de prose, +Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose +Offre candidement sa bouche à vos baisers, +A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés, +Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre? +De ses parfums ambrés le printemps vous enivre, +La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour; +Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour, +Et la fée amoureuse, afin de vous séduire, +Se baigne devant vous dans la source, et fait luire +A travers les roseaux, sous le flot argentin, +Son épaule de nacre et son dos de satin. +Mais, sourd à tout cela comme un anachorète, +Vous foulez sans pitié la pauvre violette; +La fée en soupirant rattache ses cheveux, +Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux, +Et reprend tristement ses habits sur les branches. +Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches, +Au pays d'Avalon vous auraient emporté; +Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté +Vous auriez pu passer votre vie en doux rêves; +Mais non; sur les cailloux, sur les sables des grèves, +Sur les éclats de verre et les tessons cassés, +A travers les débris des trônes renversés, +Vous avez préféré, faussant votre nature, +Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure; +Vous avez oublié les sentiers d'autrefois, +Et vous ne suivez plus la rêverie au bois: +Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines; +Vous fermez votre oreille au babil des fontaines +Et diriez volontiers: silence! au rossignol, +Le front tout soucieux et penché vers le sol, +Vous passez sans répondre au gai salut des merles; +Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles +Et les beaux diamants aux éclairs diaprés, +Que répand le matin sur le velours des prés? +Avec un soin plus grand que pour des pierres fines, +Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines, +Et prenant pour cordon un brin de ce fil blanc, +Que la vierge des cieux laisse choir en filant, +Vous composiez avec, enfantines merveilles, +Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles. +Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots, +Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux, +Au revers du sillon, de leurs petites langues, +Vous faisaient autrefois de si belles harangues? +De votre négligence ils sont tout attristés +Et se plaignent au vent de n'être plus chantés. +C'est en vain que juillet les convie à sa fête; +Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête, +Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil. +Les bluets désolés ont tous la larme à l'oeil, +Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire. +Que vous avez perdu si vite la mémoire +Des entretiens naïfs et des charmants amours +Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours! +Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre, +Comme le doux berger que Mantoue a vu naître, +La blonde Amaryllis en couplets alternés. +De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés, +Sentent le serpolet, le thym et la frambroise; +A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise, +Et, tout émerveillé, du sommet des ormeaux, +Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux. +Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques, +D'une bouche formée aux chants élégiaques; +Laisser cette besogne aux orateurs braillards, +Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars, +Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine, +Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine. +Rome se sauvera toute seule, très-bien; +Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien; +Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue? +Que le char de l'état s'enfonce dans la boue, +Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain, +S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin; +Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse +Quelque petit sentier, par une pente douce, +Regagnant le sommet d'un coteau séparé, +D'où l'oeil se perd au fond d'un lointain azuré; +Et nous attendrons là que notre jour arrive, +Voyant de haut la mer se briser à la rive, +Et les vaisseaux là -bas palpiter sous le vent. +La mort n'a pas besoin que l'on aille au devant; +Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes, +La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes; +Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur, +Et ne respecte rien, ni forme, ni couleur; +Elle va, du coupant de sa courbe faucille, +Jetant bas le vieillard avec la jeune fille; +Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout, +Et dans son grenier noir elle serre le tout. +A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine, +Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine, +Quand peut-être le fer, près de notre sillon, +Se balance et fait luire un sinistre rayon. +Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes? +Et quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes, +Qui peut dire lequel était Napoléon, +Ou l'obscur amoureux des roses du vallon? +Qui le décidera? L'existence est un songe +Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge +Le corps du citoyen utile et positif +Et le corps du rêveur et du poëte oisif. +Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense, +Entre néant et rien quelle est la différence? + + + + +CHOC DE CAVALIERS. + + +Hier il m'a semblé, sans doute j'étais ivre, +Voir sur l'arche d'un point, un choc de cavaliers +Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre +Et caparaçonnés de harnais singuliers. + +Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques, +Des Méduses d'airain ouvraient leur yeux hagards +Dans leurs grands boucliers, aux ornements fantasque, +Et des noeuds de serpents écaillaient leurs brassards. + +Par moment, du rebord de l'arcade géante, +Un cavalier blessé, perdant son point d'appui; +Un cheval effaré, tombait dans l'eau béante; +Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui. + +C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées, +Qui cherchiez à forcer le passage du pont, +Et vos corps tout meurtris, sous leurs armes faussées, +Dorment ensevelis dans le gouffre profond. + + + + +LE POT DE FLEURS. + + +Parfois un enfant trouve une petite graine, +Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs, +Pour la planter il prend un pot de porcelaine, +Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs. + +Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge, +Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau; +Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge +Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau. + +L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse, +Sur les débris du pot brandir ses verts poignards, +Il la veut arracher, mais la tige est tenace; +Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards. + +Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise; +Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps: +C'est un grand aloës dont la racine brise +Le pot de porcelaine aux dessins éclatants. + + + + +LE SPHINX. + + +Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues, +Une chimère antique entre toutes me plaît; +Elle pousse en avant deux mamelles pointues, +Dont le marbre veiné semble gonflé de lait. + +Son visage de femme est le plus beau du monde, +Son col est si charnu que vous l'embrasseriez; +Mais quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde. +On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds. + +Les jeunes nourrissons qui passent devant elle, +Tendent leurs petits bras et veulent avec cris, +Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle; +Mais quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris. + +C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères, +La face en est charmante et le revers bien laid. +Nous leur prenons le sein; mais ces mauvaises mères +N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait. + + + + +PENSÉE DE MINUIT. + + +Une minute encor, madame, et cette année +Commencée avec vous, avec vous terminée + Ne sera plus qu'un souvenir. +Minuit: voilà son glas que la pendule sonne, +Elle s'en est allée en un lieu d'où personne + Ne peut la faire revenir. + +Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles, +Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles, + Sur le bord du néant jeté; +Limbes de l'impalpable, invisible royaume +Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme, + Ce qui n'est rien ayant été; + +Où va le son, où va le souffle; où va la flamme, +La vision qu'en rêve, on perçoit avec l'âme, + L'amour de notre coeur chassé; +La pensée inconnue éclose en notre tête; +L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette; + Le présent qui se fait passé. + +Un à -compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre +Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre + Tournée avec le doigt du temps; +Une scène nouvelle à rajouter au drame; +Un chapitre de plus au roman dont la trame + S'embrouille d'instants en instants; + +Un autre pas de fait dans cette route morne +De la vie et du temps, dont la dernière borne + Proche ou lointaine est un tombeau, +Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce, +Où de votre bonheur toujours à chaque ronce, + Derrière vous reste un lambeau. + +Du haut de cette année avec labeur gravie, +Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie + Qu'un souvenir presque effacé, +Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire, +Je contemple un moment, des yeux de la mémoire, + Le vaste horizon du passé. + +Ainsi le voyageur, du haut de la colline, +Avant que tout à fait le versant qui s'incline + Ne les dérobe à son regard, +Jette un dernier coup d'oeil sur les campagnes bleues +Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues + Il a fait depuis son départ. + +Mes ans évanouis à mes pieds se déploient +Comme une plaine obscure où quelques points chatoient + D'un rayon de soleil frappés. +Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache +Une époque, un détail nettement se détache + Et revit à mes yeux trompés. + +Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette +Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète; + Portrait sans modèle aujourd'hui; +Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte +Que le passé ravit au présent qu'il emporte, + Reflet dont le corps s'est enfui. + +J'hésite en me voyant devant moi reparaître; +Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître + Sous ma figure d'autrefois. +Comme un homme qu'on met tout à coup en présence +De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence + Ont changé les traits et la voix. + +Tant de choses depuis, par cette pauvre tête, +Ont passé; dans cette âme et ce coeur de poëte, + Comme dans l'aire des aiglons, +Tant d'oeuvres que couva l'aile de ma pensée, +Se débattent heurtant leur coquille brisée, + Avec leurs ongles déjà longs. + +Je ne suis plus le même, âme et corps tout diffère, +Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire? + Marcher en avant, oublier. +On ne peut sur le temps reprendre une minute, +Ni faire remonter un grain après sa chute + Au fond du fatal sablier. + +La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête, +Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite + L'étude austère et les soucis. +Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite +Et dont quelque tourmente intérieure agite + Comme deux serpents les sourcils. + +Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre +Aux coins toujours arqués, riait; jamais la fièvre + N'en avait noirci le corail. +Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles +Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles, + Doublaient le ciel dans leur émail. + +Mon coeur avait mon âge, il ignorait la vie, +Aucune illusion, amèrement ravie, + Jeune, ne l'avait rendu vieux; +Il s'épanouissait à toute chose belle, +Et dans cette existence encor pour lui nouvelle, + Le mal était bien, le bien mieux. + +Ma poésie, enfant à la grâce ingénue, +Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue, + Un brin de folle avoine en main +Avec son collier fait de perles de rosée, +Sa robe prismatique au soleil irisée, + Allait chantant par le chemin. + +Et puis l'âge est venu qui donne la science, +J'ai lu Werther, René son frère d'alliance; + Ces livres, vrais poisons du coeur, +Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle, +Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle; + Byron et son don Juan moqueur. + +Ce fut un dur réveil, ayant vu que les songes +Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges, + Les croyances, des hochets creux. +Je cherchai la gangrène au fond de toute et comme +Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme + Et je devins bien malheureux. + +La pensée et la forme ont passé comme un rêve; +Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève? + Dans quel coin du chaos met-il +Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change, +Tous ces moi du même homme, et quel royaume étrange + Leur sert de patrie ou d'exil? + +Dieu seul peut le savoir, c'est un profond mystère; +Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre + Que la pioche jette au cercueil +Avec sa sombre voix explique bien des choses, +Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes. + L'éternité commence au seuil. + +L'on voit... mais veuillez bien me pardonner, madame, +De vous entretenir de tout cela. Mon âme, + Ainsi qu'un vase trop rempli, +Déborde, laissant choir mille vagues pensées, +Et ces ressouvenirs d'illusions passées, + Rembrunissent mon front pâli. + +Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle, +De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole? + Pourquoi donc vouloir retenir +Comme un enfant mutin sa mère par la robe, +Ce passé qui s'en va? de ce qu'il vous dérobe, + Consolez-vous par l'avenir. + +Regardez; devant vous l'horizon est immense, +C'est l'aube de la vie et votre jour commence; + Le ciel est bleu, le soleil luit. +La route de ce monde est pour vous une allée +Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée; + Marchez où le temps vous conduit. + +Que voulez-vous de plus, tout vous rit, l'on vous aime: +Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même, + L'avenir devrait m'être cher; +Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte; +Je rêve, et mon baiser à votre front avorte, + Et je me sens le coeur amer. + + + + +LA CHANSON DE MIGNON. + + +Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde, +Tu me veux donc quitter et courir par le monde; +Toi, qui, voyant passer du seuil de la maison +Les nuages du soir sur le rouge horizon, + +Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre, +Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre; +Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu, +Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu, +Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle! +D'abandonner le nid et de déployer l'aile. + +Ah! restons tous les deux près du foyer assis, +Restons, je te ferai, petite, des récits, +Des contes merveilleux, à tenir ton oreille +Ouverte avec ton oeil tout le temps de la veille. + +Le vent râle et se plaint comme un agonisant; +Le dogue réveillé hurle au bruit du passant; +Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette +Les carreaux palpitants; la rauque girouette, +Comme un hibou criaille au bord du toit pointu. +Où veux-tu donc aller? + + O mon maître, sais-tu, +La chanson que Mignon chante à Wilhem dans Goëthe: + +«Ne la connais-tu pas la terre du poëte, +La terre du soleil où le citron mûrit, +Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit; +C'est là , maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre, +C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il faut me suivre, + +«Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu, +Cette terre sans ombre et ce soleil de feu, +Brûleraient ta peau blanche et ta chair diaphane. +La pâle violette au vent d'été se fane; +Il lui faut la rosée et le gazon épais, +L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais. +C'est une fleur du nord, et telle est sa nature. +Fille du nord comme elle, ô frêle créature! +Que ferais-tu là -bas sur le sol étranger? +Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer. +Crois-moi, garde ton rêve. + + «Italie! Italie! +Si riche et si dorée; oh! comme ils t'ont salie! +Les pieds des nations ont battu tes chemins; +Leur contact a limé tes vieux angles romains, +Les faux dilettanti s'érigeant en artistes, +Les milords ennuyés et les rimeurs touristes, +Les petits lords Byrons fondent de toutes parts +Sur ton cadavre à terre, ô mère de Césars; +Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade; +L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade: +Ce sont, à chaque pas, des admirations, +Des yeux levés en l'air et des contorsions: +Au moindre bloc informe et dévoré de mousse, +Au moindre pan de mur où le lentisque pousse, +On pleure d'aise, on tombe en des ravissements +A faire de pitié rire les monuments. +L'un avec son lorgnon collant le nez aux fresques, +Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques, +O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier +Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier; +L'autre, plus amateur de ruines antiques, +Ne rêve que frontons, corniches et portiques, +Baise chaque pavé de la Via-Lata, +Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta. +De mots italiens fardant leurs rimes blêmes, +Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes, +Et sur de grands tableaux font de petits sonnets: +Artistes et dandies, roturiers, baronnets, +Chacun te tire aux dents, belle Italie antique, +Afin de remporter un pan de ta tunique! + +«Restons, car au retour on court risque souvent +De ne retrouver plus son vieux père vivant, +Et votre chien vous mord ne sachant plus connaître +Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître: +Les coeurs qui vous étaient ouverts se sont fermés, +D'autres en ont la clef, et dans vos mieux aimés, +Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface. +Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place: +Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous, +Et l'on a divisé votre part entre tous. +Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière, +Et qui, rompant un soir le linceul et la bière, +Retourne à sa maison croyant trouver encor +Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or; +Mais sa femme a déjà comblé la place vide, +Et son or est aux mains d'un héritier avide; +Ses amis sont changés, en sorte que le mort +Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort, +Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre +Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire. +C'est le monde. Le coeur de l'homme est plein d'oubli: +C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli. +L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe +Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe +N'est pas séchée encor, que la bouche sourit, +Et qu'aux pages du coeur un autre nom s'écrit. + +«Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne +Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne +Contre une longue absence: oh! malheur aux absents! +Les absents sont des morts et comme eux impuissants, +Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie, +Rien ne reste de vous qui prouve votre vie; +Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix, +Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts, +Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent +Au fond de la mémoire et d'autres les remplacent. +Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier +Ne quitte pas le nid et vive au colombier. +Restons au colombier. Après tout, notre France +Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence, +Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici +De beaux palais à voir et des tableaux aussi. +Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales +Aussi haut que Saint-Pierre, élevant leurs spirales; +Notre-Dame, tendant ses deux grands bras en croix, +Saint Severin, dardant sa flèche entre les toits, +Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques, +Et Saint-Jacques, hurlant sous ses monstres grotesques; +Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs, +Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs, +Des ruisseaux babillards dans de belles prairies, +Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries; +Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel, +Des archipels d'argent aux flots de notre ciel; +Et, ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde, +Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde, +Le foyer domestique, ineffable en douceurs, +Avec la mère au coin et les petites soeurs, +Et le chat familier qui se joue et se roule, +Et pour hâter le temps, quand goutte à goutte il coule, +Quelques anciens amis causant de vers et d'art, +Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.» + + + + +ROMANCE. + + + +I. + + +Au pays où se fait la guerre, +Mon bel ami s'en est allé; +Il semble à mon coeur désolé +Qu'il ne reste que moi sur terre! +En partant, au baiser d'adieu, +Il m'a pris mon âme à ma bouche. +Qui le tient si longtemps? mon Dieu! +Voilà le soleil qui se couche, +Et moi, toute seule en ma tour, +J'attends encore son retour. + + + +II. + + +Les pigeons, sur le toit, roucoulent, +Roucoulent amoureusement, +Avec un son triste et charmant; +Les eaux sous les grands saules coulent. +Je me sens tout près de pleurer; +Mon coeur comme un lis plein s'épanche +Et je n'ose plus espérer. +Voici briller la lune blanche, +Et moi, toute seule en ma tour, +J'attends encore son retour. + + + +III. + + +Quelqu'un monte à grands pas la rampe, +Serait-ce lui, mon doux amant? +Ce n'est pas lui, mais seulement +Mon petit page avec ma lampe. +Vents du soir, volez, dites-lui +Qu'il est ma pensée et mon rêve, +Toute ma joie et mon ennui. +Voici que l'aurore se lève, +Et moi, toute seule en ma tour, +J'attends encore son retour. + + + + +LE SPECTRE DE LA ROSE. + + +Soulève ta paupière close +Qu'effleure un songe virginal, +Je suis le spectre d'une rose +Que tu portais hier au bal. +Tu me pris encore emperlée +Des pleurs d'argent de l'arrosoir, +Et parmi la fête étoilée +Tu me promenas tout le soir. + +O toi, qui de ma mort fus cause, +Sans que tu puisses le chasser, +Toutes les nuits mon spectre rose +A ton chevet viendra danser: +Mais ne crains rien, je ne réclame +Ni messe ni De Profundis; +Ce léger parfum est mon âme, +Et j'arrive du paradis. + +Mon destin fut digne d'envie; +Pour avoir un trépas si beau, +Plus d'un aurait donné sa vie, +Car j'ai ta gorge pour tombeau, +Et sur l'albâtre où je repose +Un poëte, avec un baiser, +Écrivit: Ci-gît une rose +Que tous les rois vont jalouser. + + + + +LAMENTO. + + + +LA CHANSON DU PÊCHEUR. + + + Ma belle amie est morte, + Je pleurerai toujours; + Sous la tombe elle emporte + Mon âme et mes amours. + Dans le ciel, sans m'attendre, + Elle s'en retourna; + L'ange qui l'emmena + Ne voulut pas me prendre. + Que mon sort est amer; +Ah, sans amour, s'en aller sur la mer! + + La blanche créature + Est couchée au cercueil; + Comme dans la nature + Tout me paraît en deuil! + La colombe oubliée, + Pleure et songe à l'absent, + Mon âme pleure et sent + Qu'elle est dépareillée. + Que mon sort est amer; +Ah, sans amour, s'en aller sur la mer! + + Sur moi la nuit immense + S'étend comme un linceul; + Je chante ma romance + Que le ciel entend seul. + Ah! comme elle était belle + Et comme je l'aimais! + Je n'aimerai jamais + Une femme autant qu'elle. + Que mon sort est amer; +Ah, sans amour, s'en aller sur la mer! + + + + +DÉDAIN. + + +Une pitié me prend quand à part moi je songe +A cette ambition terrible qui nous ronge, +De faire parmi tous reluire notre nom, +De ne voir s'élever par-dessus nous personne, +D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne, +D'être salué grand comme Goëthe ou Byron. + +C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes, +Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes, +Nous fait le teint livide et nous cave les yeux; +La passion du beau nous tient et nous tourmente, +La sève sans issue au fond de nous fermente, +Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux. + +De ces frêles enfants, la terreur de leur mère, +Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère, +Combien déjà sont morts, combien encor mourront! +Combien au beau moment, gloire, ô froide statue, +Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue, +Pâles, sur ton épaule, ont incliné le front! + +Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre, +Travailler, oublier d'être heureux et de vivre; +Ne pas avoir une heure à dormir au soleil; +A courir dans les bois sans arrière-pensée, +Gémir d'une minute au plaisir dépensée, +Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil! + +Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache +Si le grain sortira du sillon qui le cache, +Et si jamais l'été dorera le blé vert; +Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres, +Entassant des trésors et rassemblant des marbres, +Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert. + +Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde, +Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde, +Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long; +Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse +La terre les boit vite; et pas une ne perce, +Pour arriver à vous, le suaire et le plomb. + +Dieu nous comble de biens, notre mère nature +Rit amoureusement à chaque créature; +Le spectacle du ciel est admirable à voir; +La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles; +Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles; +Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir. + +Pourquoi ne vouloir pas? pourquoi? pour que l'on dise +Quand vous passez: «C'est lui.» Pour que dans une église, +Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci, +On vous couche à côté de rois que le ver mange, +N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange +Et cette inscription: «Un grand homme est ici.» + + + + +CE MONDE-CI ET L'AUTRE. + + +Vos premières saisons à peine sont écloses, +Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses +Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau; +Tout ce que la nature a de grand et de beau, +Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles, +Les deux mondes ensemble avec tout leurs miracles: +Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer, +La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver, +L'Europe décrépite et la jeune Amérique: +Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique, +Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus, +S'est faite presque blanche à nos étés frileux. +Votre enfance joyeuse, a passé comme un rêve +Dans la verte savane et sur la blonde grève; +Le vent vous apportait des parfums inconnus; +Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus, +Et comme une nourrice, au seuil de sa demeure, +Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure, +Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous +Ses coquilles de moire et son murmure doux. +Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes +Ecartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes; +Les tamaniers en fleurs vous prêtaient des abris; +Vous aviez pour jouer des nids de colibris; +Les papillons dorés vous éventaient de l'aile, +L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle; +Les magnolias penchaient la tête en souriant; +La fontaine au flot clair s'en allait babillant; +Les bengalis coquets, se mirant à son onde, +Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde, +Vous marchiez sans savoir par les petits chemins, +Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains! +Aux heures du midi, nonchalante créole, +Vous aviez le hamac et la sieste espagnole, +Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit, +Chassant les moucherons d'auprès de votre lit. +Vous aviez tous les biens, heureuse créature, +La belle liberté dans la belle nature: +Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris, +Vous avez voulu voir et la France et Paris; +La brise a du vaisseau fait onder la bannière, +Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière, +Et courbant devant vous sa tête de lion +Sur son épaule bleue avec soumission, +Vous a jusques aux bords de la France vantée, +Sans rugir une fois, fidèlement portée. +Après celles de Dieu les merveilles de l'art +Ont étonné votre âme avec votre regard. +Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises, +Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises, +Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus, +Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus, +Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume, +Où chaque maison dresse une gueule qui fume. +Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil! +Vous toute brune encor de son baiser vermeil. +La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies, +Et triste entre vos soeurs au foyer réunies, +En entendant pleurer les bûches dans le feu, +Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu, +Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames, +Qui se brodent d'argent et chantent sous les rames; +Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus, +Les mangliers traînant leurs bras irrésolus; +Toute cette nature orientale et chaude, +Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude, +Et vous avez souffert, votre coeur a saigné, +Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris, baigné +D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille; +Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille, +Et vous avez compris, pâle fleur du désert, +Que loin du sol natal votre arôme se perd, +Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée +Dont vous étiez là -bas toute jeune arrosée; +Les baisers parfumés des brises de la mer, +La place libre au ciel, l'espace et le grand air, +Et pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes, +Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes; +Au choeur mélodieux votre voix put s'unir; +Le prisme du regret dorant le souvenir +De cent petits détails, de mille circonstances, +Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances. +Chaque larme furtive échappée à vos yeux +Se condensait en perle, en joyau précieux; +Dans le rhythme profond, votre jeune pensée +Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée; +Vous avez pénétré les mystères de l'art; +Aussi, tout éplorée, avant votre départ, +Pour vous baiser au front, la belle poésie +Vous a parmi vos soeurs avec amour choisie: +Pour dire votre coeur vous avez une voix, +Entre deux univers Dieu vous laissait le choix; +Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre! +De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre. + + + + +VERSAILLES. + + + +SONNET. + + +Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité; +Comme Venise au fond de son Adriatique, +Tu traînes lentement ton corps paralytique, +Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté. + +Quel appauvrissement, quelle caducité! +Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique, +Et nulle herbe pieuse, au long de ton portique, +Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité. + +Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre, +Sur ton sein douloureux, croisant tes bras de marbre, +Tu guettes le retour de ton royal amant. + +Le rival du soleil dort sous son monument; +Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues, +Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues. + + + + +LA CARAVANE. + + + +SONNET. + + +La caravane humaine au Zaharah du monde, +Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour, +S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour, +Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde. + +Le grand lion rugit et la tempête gronde; +A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour; +La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour, +Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde. + +L'on avance toujours et voici que l'on voit +Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt, +C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres. + +Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps, +Comme des oasis, a mis les cimetières. +Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants. + + + + +DESTINÉE. + + + +SONNET. + + +Comme la vie est faite, et que le train du monde +Nous pousse aveuglément en des chemins divers; +Pareil au juif maudit, l'un, par tout l'univers, +Promène sans repos sa course vagabonde; + +L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde, +Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts, +Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers, +Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde. + +Eh bien! celui qui court sur la terre, était né +Pour vivre au coin du feu; le foyer, la famille, +C'était son voeu; mais Dieu ne l'a pas couronné. + +Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille +Par le trou du volet, était le voyageur; +Ils ont passé tous deux à côté du bonheur. + + + + +NOTRE-DAME. + + + +I. + + +Las de ce calme plat où d'avance fanées, +Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années; +Las d'étouffer ma vie en un salon étroit, +Avec de jeunes fats et des femmes frivoles, +Echangeant sans profit de banales paroles; +Las de toucher toujours mon horizon du doigt. + +Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme, +Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame; + Je suis allé souvent, Victor, +A huit heures, l'été, quand le soleil se couche, +Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche, + Flotte comme un gros ballon d'or. + +Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte +Trouvent là des couleurs pour charger leur palette, +Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux; +Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales, +Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles; +Ithuriel répand son écrin dans les cieux. + +Cathédrales de brume aux arches fantastiques; +Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques, + Par la glace de l'eau doublés, +La brise qui s'en joue et déchire leurs franges, +Imprime, en les roulant, mille formes étranges + Aux nuages échevelés. + +Comme, pour son bonsoir, d'une plus riche teinte, +Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte, +Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu; +Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre, +Semblent les deux grands bras que la ville en prière, +Avant de s'endormir, élève vers son Dieu. + +Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique, +La vieille église attache une gloire mystique + Faite avec les splendeurs du soir; +Les roses des vitraux, en rouges étincelles, +S'écaillent brusquement, et comme des prunelles, + S'ouvrent toutes rondes pour voir. + +La nef épanouie, entre ses côtes minces, +Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces, +Une araignée énorme, ainsi que des réseaux, +Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles, +En fils aériens, en délicates mailles, +Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux. + +Aux losanges de plomb du vitrail diaphane, +Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane, + Sous un chaud baiser de soleil, +Bizarrement peuplés de monstres héraldiques, +Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques + Aux fleurs d'azur et de vermeil. + +Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires +Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires, +Dévotement taillés par de naïfs ciseaux; +Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues, +Par les hommes et non par le temps abattues, +Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux, + +Dogues hurlant au bout des gouttières; tarasques, +Guivres et basilics, dragons et nains fantasques, + Chevaliers vainqueurs de géants, +Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes, +Myriades de saints roulés en collerettes, + Autour des trois porches béants. + +Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles +Où l'arabesque folle accroche ses dentelles +Et son orfèvrerie, ouvrée à grand travail; +Pignons troués à jour, flèches déchiquetées, +Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées, +La cathédrale luit comme un bijou d'émail! + + + +II. + + +Mais qu'est-ce que cela? lorsque l'on a dans l'ombre +Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre + Et qu'on revoit enfin le bleu, +Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme, +Une crainte vous prend, un vertige sublime + A se sentir si près de Dieu! + +Ainsi que sous l'oiseau qui s'y perche, une branche +Sous vos pieds qu'elle fuit, la tour frissonne et penche, +Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous; +L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige, +Vous fouettant de son aile en ricanant voltige +Et fait au front des tours trembler les garde-fous, + +Les combles anguleux, avec leurs girouettes, +Découpent, en passant, d'étranges silhouettes + Au fond de votre oeil ébloui, +Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie, +Bête apocalyptique, en se tordant aboie, + Paris éclatant, inoui! + +Oh! le coeur vous en bat, dominer de ce faîte, +Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite; +Pouvoir, d'un seul regard, embrasser ce grand tout, +Debout, là -haut, plus près du ciel que de la terre, +Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère, +Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout! + +De la rampe, où le vent, par les trèfles arabes, +En se jouant, redit les dernières syllabes + De l'hosanna du séraphin; +Voir s'agiter là -bas, parmi les brumes vagues, +Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues; + L'entendre murmurer sans fin; + +Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées, +De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées, +Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs, +Et la lumière oblique, aux arêtes hardies, +Jetant de tous côtés de riches incendies +Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs. + +Comme en un bal joyeux, un sein de jeune fille, +Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille + Sous les bijoux et les atours; +Aux lueurs du couchant, l'eau s'allume, et la Seine +Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine + N'en porte à son col les grands jours. + +Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes +Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes, +Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits +De toutes les couleurs, des résilles de rues, +Des palais étouffés, où, comme des verrues, +S'accrochent des étaux et des bouges étroits! + +Ici, là , devant vous, derrière, à droite, à gauche, +Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche + Cent mille avec un trait de feu! +Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome, +Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme, + Qu'on pourrait croire fait par Dieu! + + + +III. + + +Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame, +Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme, +Il ne l'est seulement que du haut de tes tours. +Quand on est descendu tout se métamorphose, +Tout s'affaisse et s'éteint, plus rien de grandiose, +Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours. + +Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes, +Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles, + Et le Seigneur habite en toi. +Monde de poésie, en ce monde de prose, +A ta vue, on se sent battre au coeur quelque chose; + L'on est pieux et plein de foi! + +Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine, +Quand tu brilles au fond de ta place mesquine, +Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir; +A regarder d'en bas ce sublime spectacle, +On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle, +Dans le triangle saint Dieu se va faire voir. + +Comme nos monuments à tournure bourgeoise +Se font petits devant ta majesté gauloise, + Gigantesque soeur de Babel, +Près de toi, tout là -haut, nul dôme, nulle aiguille, +Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville, + Et, ton vieux chef heurte le ciel. + +Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque, +Aux plis graves et droits de ta robe Dantesque, +Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid, +Ces panthéons bâtards, décalqués dans l'école, +Antique friperie empruntée à Vignole, +Et, dont aucun dehors ne sait se tenir droit. + +O vous! maçons du siècle, architectes athées, +Cervelles, dans un moule uniforme jetées, + Gens de la règle et du compas; +Bâtissez des boudoirs pour des agents de change, +Et des huttes de plâtre à des hommes de fange; + Mais des maisons pour Dieu, non pas! + +Parmi les palais neufs, les portiques profanes, +Les parthénons coquets, églises courtisanes, +Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins, +Les maisons sans pudeur de la ville païenne; +On dirait, à te voir, Notre-Dame chrétienne, +Une matrone chaste au milieu de catins! + + + + +MAGDALENA. + + +J'entrai dernièrement dans une vieille église; +La nef était déserte, et sur la dalle grise, +Les feux du soir, passant par les vitraux dorés, +Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés. +Comme je m'en allais, visitant les chapelles, +Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles, +Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau +Représentant un Christ qui me parut très-beau. +On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge; +Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge, +Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir, +A ces fantômes blancs qui se dressent le soir, +Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires; +Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires, +S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds; +Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés +Dans le campo-Santo sur quelque fresque antique, +D'un vieux maître Pisan, artiste catholique, +Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté, +Le nimbe rayonnant de la mysticité, +Et tant l'on respirait dans leur humble attitude, +Les parfums onctueux de la béatitude. + +Sans doute que c'était l'oeuvre d'un Allemand, +D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément, +A vingt ans, de misère et de mélancolie, +Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie; +Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair, +Un rêve de soleil par une nuit d'hiver. + +Je restai bien longtemps dans la même posture, +Pensif, à contempler cette pâle peinture; +Je regardais le Christ sur son infâme bois, +Pour embrasser le monde, ouvrant les bras en croix; +Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées, +Ses chairs, par les bourreaux, à coups de fouets trouées, +La blessure livide et béante à son flanc; +Son front d'ivoire où perle une sueur de sang; +Son corps blafard, rayé par des lignes vermeilles, +Me faisaient naître au coeur des pitiés nompareilles, +Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs, +Comme dut en verser la Mère de Douleurs. +Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles, +Se lamentaient en choeur, la face sous leurs ailes, +Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main, +Le pur sang de la plaie où boit le genre humain; +La sainte vierge, au bas, regardait: pauvre mère +Son divin fils en proie à l'agonie amère; +Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix +Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix, +Plus dégouttants de pleurs qu'après la pluie un arbre, +Étaient debout, pareils à des piliers de marbre. + +C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir, +Et je sentis mon cou, comme un roseau, fléchir +Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée, +Avec le chant du soir, vers le ciel élancée. +Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein, +Et je pris mon menton dans le creux de ma main, +Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives; +Après ton agonie au jardin des Olives, +Il fallait remonter près de ton père, au ciel, +Et nous laisser à nous l'éponge avec le fiel; +Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines +Entrent profondément dans tes tempes divines. +Tu vas mourir, toi, Dieu, comme un homme. La mort +Recule épouvantée à ce sublime effort; +Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre, +Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre, +Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau, +Lèvera de ses mains la pierre du tombeau; +Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie, +Adorable victime entre toutes bénie; +Mais tu n'en a pas moins avec les deux voleurs, +Étendu tes deux bras sur l'arbre de douleurs. + +O rigoureux destin! une pareille vie, +D'une pareille mort si promptement suivie! +Pour tant de maux soufferts, tant d'absynthe et de fiel, +Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel? +La parole d'amour pour compenser l'injure, +Et la bouche qui donne un baiser par blessure? +Dieu lui-même a besoin quand il est blasphémé, +Pour nous bénir encor de se sentir aimé, +Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre, +N'ayant jamais pressé sur ton coeur solitaire +Un coeur sincère et pur, et fait ce long chemin +Sans avoir une épaule où reposer ta main, +Sans une âme choisie où répandre avec flamme +Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme. + +Ne vous alarmez pas, esprits religieux, +Car l'inspiration descend toujours des cieux, +Et mon ange gardien, quand vint cette pensée, +De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée. +C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir, +L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir; +Comme aux bras de l'amant, une vierge pâmée, +L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée; +La voix du jour s'éteint, les reflets des vitraux, +Comme des feux follets, passent sur les tombeaux, +Et l'on entend courir, sous les ogives frêles, +Un bruit confus de voix et de battements d'ailes; +La foi descend des cieux avec l'obscurité; +L'orgue vibre; l'écho répond: Eternité! +Et la blanche statue, en sa couche de pierre, +Rapproche ses deux mains et se met en prière. +Comme un captif, brisant les portes du cachot, +L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut, +Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage, +L'étoile échevelée et l'archange en voyage; +Tandis que la raison, avec son pied boiteux, +La regarde d'en-bas se perdre dans les cieux. +C'est à cette heure-là que les divins poëtes, +Sentent grandir leur front et deviennent prophètes. + +O mystère d'amour! ô mystère profond! +Abîme inexplicable où l'esprit se confond; +Qui de nous osera, philosophe ou poëte, +Dans cette sombre nuit plonger avant la tête? +Quelle langue assez haute et quel coeur assez pur, +Pour chanter dignement tout ce poëme obscur? +Qui donc écartera l'aile blanche et dorée, +Dont un ange abritait cette amour ignorée? +Qui nous dira le nom de cette autre Éloa? +Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua? + +Murs de Jérusalem, vénérables décombres, +Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres, +O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban! +Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean? +Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées, +Dans leur écho fidèle, ont, depuis tant d'années, +Parmi les souvenirs des choses d'autrefois, +Conservé leur mémoire et le son de leur voix; +Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines! +Tout ce que vous savez de ces amours divines! +Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient, +Et quels soupirs ardents de leurs coeurs s'élançaient! +Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes, +Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes, +Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux, +Que n'en traîne après lui le paon tout radieux; +Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses, +Glisser en se parlant avec des voix plus douces +Que les roucoulements des colombes de mai, +Que le premier aveu de celle que j'aimai; +Et dans un pur baiser, symbole du mystère, +Unir la terre au ciel et le ciel à la terre. + +Les échos sont muets, et le flot du Jourdain +Murmure sans répondre et passe avec dédain; +Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence, +Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance +Au milieu des parfums dans les bras du palmier, +Le chant du rossignol et le nid du ramier. + +Frère, mais voyez donc comme la Madeleine +Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène +Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux, +Mélancoliquement, se tournent vers les cieux! +Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde, +Une telle beauté n'apparut sur le monde; +Son front est si charmant, son regard est si doux, +Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux, +Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle, +Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile. + +O pâle fleur d'amour éclose au paradis! +Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits, +Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste +Une couleur si fraîche, une odeur si céleste? +Comment donc as-tu fait, pauvre soeur du ramier, +Pour te conserver pure au coeur de ce bourbier? +Quel miracle du ciel, sainte prostituée, +Que ton coeur, cette mer, si souvent remuée, +Des coquilles du bord et du limon impur, +N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur, +Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide, +La perle blanche au fond de ton âme candide! +C'est que tout coeur aimant est réhabilité, +Qu'il vous vient une autre âme et que la pureté +Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse, +comme à sa soeur coupable une soeur qui fait grâce; +C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier; +C'est que l'amour est saint et peut tout expier. + +Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes, +Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses, +Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs; +Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs; +La voyant si coupable et prenant pitié d'elle, +Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle, +Et ton pinceau pieux, sur le divin contour, +A promené longtemps ses baisers pleins d'amour; +Elle est plus belle encor que la vierge Marie, +Et le prêtre, à genoux, qui soupire et qui prie, +Dans sa pieuse extase, hésite entre les deux, +Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux. + +O sainte pécheresse! ô grande repentante! +Madeleine, c'est toi que j'eusse pour amante +Dans mes rêves choisie, et toute la beauté, +Tout le rayonnement de la virginité, +Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme, +Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme, +Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux, +Ineffable rosée à faire envie aux cieux! +Jamais lis de Saron, divine courtisane, +Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane, +N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums; +Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns, +Laisse voir, au travers de ta peau transparente, +Le rêve de ton âme et ta pensée errante, +Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans! +Ton oeil est un foyer dont les rayons ardents +Sous la cendre des coeurs ressuscitent les flammes; +O la plus amoureuse entre toutes les femmes! +Les séraphins du ciel à peine ont dans le coeur, +Plus d'extase divine et de sainte langueur; +Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde, +Comme d'un manteau d'or la nudité du monde! +Toi seule sais aimer, comme il faut qu'il le soit, +Celui qui t'a marquée au front avec le doigt, +Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure, +Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure; +Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor +D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort; +Et, pour te consoler, voulut que la première +Tu le visses rempli de gloire et de lumière. + +En faisant ce tableau, Raphaël inconnu, +N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu, +Et que ta rêverie a sondé ce mystère, +Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire? +O poëtes! allez prier à cet autel, +A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel, +Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine. +Regardez le Jésus et puis la Madeleine; +Plongez-vous dans votre âme et rêvez au doux bruit +Que font en s'éployant les ailes de la nuit; +Peut-être un chérubin détaché de la toile, +A vos yeux, un moment, soulèvera le voile, +Et dans un long soupir l'orgue murmurera +L'ineffable secret que ma bouche taira. + + + + +CHANT DU GRILLON. + + +Souffle, bise! tombe à flots, pluie! +Dans mon palais, tout noir de suie, +Je ris de la pluie et du vent; +En attendant que l'hiver fuie, +Je reste au coin du feu, rêvant. + +C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre! +Le gaz, de sa langue bleuâtre, +Lèche plus doucement le bois; +La fumée, en filet d'albâtre, +Monte et se contourne à ma voix. + +La bouilloire rit et babille; +La flamme aux pieds d'argent sautille +En accompagnant ma chanson; +La bûche de duvet s'habille; +La sève bout dans le tison. + +Le soufflet au râle asthmatique, +Me fait entendre sa musique; +Le tourne-broche aux dents d'acier +Mêle au concerto domestique +Le tic-tac de son balancier. + +Les étincelles réjouies, +En étoiles épanouies, +vont et viennent, croisant dans l'air, +Les salamandres éblouies, +Au ricanement grêle et clair. + +Du fond de ma cellule noire, +Quand Berthe vous conte une histoire, +_Le Chaperon_ ou l'_Oiseau bleu_, +C'est moi qui soutiens sa mémoire, +C'est moi qui fais taire le feu. + +J'étouffe le bruit monotone +du rouet qui grince et bourdonne; +J'impose silence au matou; +Les heures s'en vont, et personne +N'entend le timbre du coucou. + +Pendant la nuit et la journée, +Je chante sous la cheminée; +Dans mon langage de grillon, +J'ai, des rebuts de son aînée, +Souvent consolé Cendrillon. + +Le renard glapit dans le piége; +Le loup, hurlant de faim, assiége +La ferme au milieu des grands bois; +Décembre met, avec sa neige, +Des chemises blanches aux toits. + +Allons, fagot, pétille et flambe; +Courage, farfadet ingambe, +Saute, bondis plus haut encor; +Salamandre, montre ta jambe, +Lève, en dansant, ton jupon d'or. + +Quel plaisir! prolonger sa veille, +Regarder la flamme vermeille +Prenant à deux bras le tison; +A tous les bruits prêter l'oreille; +Entendre vivre la maison! + +Tapi dans sa niche bien chaude, +Sentir l'hiver qui pleure et rôde, +Tout blême et le nez violet, +Tâchant de s'introduire en fraude +Par quelque fente du volet. + +Souffle, bise! tombe à flots, pluie! +Dans mon palais, tout noir de suie, +Je ris de la pluie et du vent; +En attendant que l'hiver fuie +Je reste au coin du feu, rêvant. + + + + +CHANT DU GRILLON. + + +Regardez les branches, +Comme elles sont blanches; +Il neige des fleurs! +Riant dans la pluie, +Le soleil essuie +Les saules en pleurs, +Et le ciel reflète +Dans la violette, +Ses pures couleurs. + +La nature en joie +Se pare et déploie +Son manteau vermeil. +Le paon qui se joue, +Fait tourner en roue, +Sa queue au soleil. +Tout court, tout s'agite, +Pas un lièvre au gîte; +L'ours sort du sommeil. + +La mouche ouvre l'aile, +Et la demoiselle +Aux prunelles d'or, +Au corset de guêpe, +Dépliant son crêpe, +A repris l'essor. +L'eau gaîment babille, +Le goujon frétille, +Un printemps encor! + +Tout se cherche et s'aime; +Le crapaud lui-même, +Les aspics méchants; +Toute créature, +Selon sa nature: +La feuille a des chants; +Les herbes résonnent, +Les buissons bourdonnent; +C'est concert aux champs. + +Moi seul je suis triste; +Qui sait si j'existe, +Dans mon palais noir? +Sous la cheminée, +Ma vie enchaînée, +Coule sans espoir. +Je ne puis, malade, +Chanter ma ballade +Aux hôtes du soir. + +Si la brise tiède +Au vent froid succède; +Si le ciel est clair, +Moi, ma cheminée +N'est illuminée +Que d'un pâle éclair; +Le cercle folâtre +Abandonne l'âtre: +Pour moi c'est l'hiver. + +Sur la cendre grise, +La pincette brise +Un charbon sans feu. +Adieu les paillettes, +Les blondes aigrettes; +Pour six mois adieu +La maîtresse bûche, +Où sous la peluche, +Sifflait le gaz bleu. + +Dans ma niche creuse, +Ma natte boiteuse +Me tient en prison. +Quand l'insecte rôde, +Comme une émeraude, +Sous le vert gazon, +Moi seul je m'ennuie; +Un mur, noir de suie, +Est mon horizon. + + + + +ABSENCE. + + +Reviens, reviens, ma bien-aimée, +Comme une fleur loin du soleil; +La fleur de ma vie est fermée, +Loin de ton sourire vermeil. + +Entre nos coeurs tant de distance; +Tant d'espace entre nos baisers. +O sort amer! ô dure absence! +O grands désirs inapaisés! + +D'ici là -bas, que de campagnes, +Que de villes et de hameaux, +Que de vallons et de montagnes, +A lasser le pied des chevaux! + +Au pays qui me prend ma belle, +Hélas! si je pouvais aller; +Et si mon corps avait une aile +Comme mon âme pour voler! + +Par-dessus les vertes collines, +Les montagnes au front d'azur, +Les champs rayés et les ravines, +J'irai, d'un vol rapide et sûr. + +Le corps ne suit pas la pensée; +Pour moi, mon âme, va tout droit, +Comme une colombe blessée, +T'abattre au rebord de son toit. + +Descends dans sa gorge divine, +Blonde et fauve comme de l'or, +Douce comme un duvet d'hermine, +Sa gorge, mon royal trésor; + +Et dis, mon âme, à cette belle, +«Tu sais bien qu'il compte les jours, +O ma colombe! à tire d'aile, +Retourne au nid de nos amours.» + + + + +AU SOMMEIL. + + + +HYMNE ANTIQUE. + + +Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort; +Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée, +La lune, au fond du ciel, ferme l'oeil et s'endort +Et son dernier rayon, à travers la feuillée, +Comme un baiser d'adieu, glisse amoureusement, +Sur le front endormi de son bleuâtre amant, +Par la porte d'ivoire et la porte de corne. +Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés, +Peuplent seuls l'univers silencieux et morne; +Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés, +Au long de son dos brun pendent tout débouclés; +Le vent même retient son haleine, et les mondes, +Fatigués de tourner sur leurs muets pivots, +S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes. + +O jeune homme charmant! couronné de pavots, +Qui tenant sur la main une patère noire, +Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fais boire, +Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux; +Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange, +Où la vie, au trépas, s'unit et se mélange, +Et qui n'as de tous deux que ce qu'ils ont de beau; +Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre, +Du fond de ta caverne inconnue au soleil; +Je t'implore à genoux, écoute-moi, sommeil! + +Je t'aime, ô doux sommeil! et je veux à ta gloire, +Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire, +Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla; +Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène, +Dont le rauque aboiement si souvent te troubla, +Et verser l'opium sur ton autel d'ébène. +Je te donne le pas sur Phébus-Apollon, +Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond, +Un dieu tout rayonnant, aussi beau qu'une fille; +Je te préfère même à la blanche Vénus, +Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille, +Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus, +Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie +Se suspendre l'essaim des zéphirs ingénus; +Même au jeune Iacchus, le doux père de joie, +A l'ivresse, à l'amour, à tout divin sommeil. + +Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde +Lève du doigt le pan de son rideau vermeil, +Soit, que les chevaux blancs qui traînent le soleil +Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde, +Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux. +Sous les arceaux muets de la grotte profonde, +Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde, +Reçois bénignement mon encens et mes voeux, +Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde! + + + + +TERZA RIMA. + + +Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine, +Et que de l'échafaud, sublime et radieux, +Il fut redescendu dans la cité latine, + +Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux; +Ses pieds ne savaient plus comment marcher sur terre; +Il avait oublié le monde dans les cieux. + +Trois grands mois il garda cette attitude austère; +On l'eût pris pour un ange en extase devant +Le saint triangle d'or, au moment du mystère. + +Frère, voilà pourquoi les poëtes, souvent, +Buttent à chaque pas sur les chemins du monde; +Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant; + +Les anges, secouant leur chevelure blonde, +Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras, +Et les veulent baiser avec leur bouche ronde. + +Eux marchent au hasard et font mille faux pas; +Ils cognent les passants, se jettent sous les roues, +Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas. + +Que leur font les passants, les pierres et les boues; +Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits, +Et le feu du désir leur empourpre les joues. + +Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis, +Et quand ils ont fini leur chapelle Sixtine, +Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits. + +Un auguste reflet de leur oeuvre divine +S'attache à leur personne et leur dore le front, +Et le ciel qu'ils ont vu, dans leurs yeux se devine. + +Les nuits suivront les jours et se succéderont, +Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent, +Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront. + +Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent; +Leur âme, à la coupole, où leur oeuvre reluit, +Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent. + +Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit; +Leur oeil cherche toujours le ciel bleu de la fresque, +Et le tableau quitté les tourmente et les suit. + +Comme Buonarotti, le peintre gigantesque, +Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut, +Et que le ciel de marbre où leur front touche presque. + +Sublime aveuglement! magnifique défaut! + + + + +MONTÉE SUR LE BROCKEN. + + +Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons, +Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons +Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne, +Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne, +On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans, +Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants, +Sans approcher du ciel qui toujours se recule, +Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule. +On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux, +Et des fantômes vains dansent devant vos yeux. +Le silence est profond; la chanson de la terre +Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre +Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement +Du Brocken, ennuyé de son désoeuvrement. +Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète, +S'éteint subitement sous la voûte muette; +C'est un calme sinistre, on n'entend pas encor +Les violes d'amour et les cithares d'or, +Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite; +Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte, +Et, roulant une larme au fond de son oeil bleu, +La dernière des fleurs vous jette son adieu. +La neige cependant descend silencieuse, +Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse +Apparaît à côté d'un soleil sans rayons; +Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons, +Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe, +Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe. + + + + +LE PREMIER RAYON DE MAI. + + +Hier j'étais à table avec ma chère belle, +Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle, +Dans sa petite chambre; ainsi que dans leur nid +Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit. +C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes, +Comme des becs d'oiseaux, picotant les assiettes; +De sonores baisers et de propos joyeux. +L'enfant, pour être à l'aise, et régaler mes yeux, +Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine +On voyait les trésors de sa blanche poitrine; +Comme les seins d'Isis, aux contours ronds et purs, +Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs, +Et, comme sur des fleurs des abeilles posées, +Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées; +Un rayon de soleil, le premier du printemps, +Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants; +Quelques cheveux follets, et de mille paillettes +D'un verre de cristal allumant les facettes, +Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin. +Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin! +Avec un sentiment de joie et de bien-être +Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre; +L'aubépine de mai me parfumait le coeur, +Et, comme la saison, mon âme était en fleur; +Je me sentais heureux et plein de folle ivresse, +De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse, +Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur, +Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur, +Malgré les députés, la Charte et les ministres, +Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres, +On n'avait pas encor supprimé le soleil, +Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil; +Que la femme était belle et toujours désirable, +Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table, +Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours, +Célébrer le printemps, le vin et les amours. + + + + +LE LION DU CIRQUE. + + +Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre, +Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre; +De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs, +Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants, +Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées +Pose ton mufle énorme, aux babines froncées; +Dors et prends patience, ô lion du désert; +Demain, César le veut, de ton cachot ouvert, +Demain tu sauteras dans la pleine lumière, +Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière, +Et de tous les côtés les applaudissements +Répondront comme un choeur à tes grommèlements. +On te tient en réserve une vierge chrétienne, +Plus blanche mille fois que la Vénus païenne; +Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer, +Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair; +Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose: +Ne frotte plus ton nez contre la grille close, +Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger +Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger +Dans le goufre béant de ta gueule qui fume, +Une tête où déjà l'auréole s'allume. + +Le Belluaire ainsi gourmande son lion, +Et le lion fait trève à sa rébellion. + +Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme, +Rugis affreusement dans l'antre de mon âme, +Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim, +Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain; +Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore +Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore; +A quoi bon te débattre et grincer et hurler? +Le temps n'est pas venu de te démuseler. +En attendant le jour de revoir la lumière, +Silencieusement, à l'angle d'une pierre, +Ou contre les barreaux de ton noir souterrain, +Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain. + + + + +LAMENTO. + + +Connaissez-vous la blanche tombe, +Où flotte avec un son plaintif + L'ombre d'un if? +Sur l'if, une pâle colombe, +Triste et seule, au soleil couchant, + Chante son chant. + +Un air maladivement tendre, +A la fois charmant et fatal, + Qui vous fait mal, +Et qu'on voudrait toujours entendre; +Un air, comme en soupire aux cieux + L'ange amoureux. + +On dirait que l'âme éveillée +Pleure sous terre, à l'unisson + De la chanson, +Et, du malheur d'être oubliée, +Se plaint dans un roucoulement + Bien doucement. + +Sur les ailes de la musique +On sent lentement revenir + Un souvenir; +Une ombre de forme angélique +Passe dans un rayon tremblant, + En voile blanc. + +Les belles de nuit, demi-closes, +Jettent leur parfum faible et doux + Autour de vous, +Et le fantôme aux molles poses +Murmure en vous tendant les bras: + Tu reviendras! + +Oh! jamais plus, près de la tombe +Je n'irai, quand descend le soir + Au manteau noir, +Ecouter la pâle colombe +Chanter, sur la branche de l'if, + Son chant plaintif! + + + + +BARCAROLLE. + + +Dites, la jeune belle, +Où voulez-vous aller? +La voile ouvre son aile, +La brise va souffler! + +L'aviron est d'ivoire, +Le pavillon de moire, +Le gouvernail d'or fin; +J'ai pour lest une orange, +Pour voile, une aile d'ange; +Pour mousse, un séraphin. + +Dites, la jeune belle, +Où voulez-vous aller? +La voile ouvre son aile, +La brise va souffler! + +Est-ce dans la Baltique? +Sur la mer Pacifique, +Dans l'île de Java? +Ou bien dans la Norvége, +Cueillir la fleur de neige, +Ou la fleur d'Angsoka? + +Dites, la jeune belle, +Où voulez-vous aller? +La voile ouvre son aile, +La brise va souffler! + +Menez-moi, dit la belle, +A la rive fidèle +Où l'on aime toujours. +--Cette rive, ma chère, +On ne la connaît guère +Au pays des amours. + + + + +TRISTESSE. + + + Avril est de retour. + La première des roses, + De ses lèvres mi-closes, + Rit au premier beau jour; + La terre bienheureuse + S'ouvre et s'épanouit; + Tout aime, tout jouit. +Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + Les buveurs en gaîté, + Dans leurs chansons vermeilles, + Célèbrent sous les treilles + Le vin et la beauté; + La musique joyeuse, + Avec leur rire clair, + S'éparpille dans l'air. +Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + En deshabillés blancs, + Les jeunes demoiselles + S'en vont sous les tonnelles, + Au bras de leurs galants; + La lune langoureuse + Argente leurs baisers + Longuement appuyés. +Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + Moi, je n'aime plus rien, + Ni l'homme, ni la femme, + Ni mon corps, ni mon âme, + Pas même mon vieux chien. + Allez dire qu'on creuse, + Sous le pâle gazon, + Une fosse sans nom. +Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + + + +QUI SERA ROI? + + + +I. + + +BÉHÉMOT. + +Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse. +Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse + Comme le dos d'un mont. +Je suis une montagne animée et qui marche: +Au déluge, je fis presque chavirer l'arche, +Et quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont. + +Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule; +Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle + Comme sous un bélier. +Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe? +J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe, +Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier! + +Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe +Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe + De blessés et de morts. +Au coeur de la bataille, aux lieux où la mêlée +Rugit plus furieuse et plus échevelée, +Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps. + +Les flèches font sur moi le pétillement grêle, +Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle + Sur les tuiles d'un toit. +Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses, +Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces, +Et par tous les chemins je marche toujours droit. + +Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse; +A travers les bambous, je folâtre et je passe + Comme un faon dans les blés. +Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe, +Je dessèche son urne avec ma grande trompe, +Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés. + +Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde, +Je porterais le ciel et sa coupole ronde + Tout aussi bien qu'Atlas. +Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle; +Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule. +Je le remplacerai quand il sera trop las! + + + +II. + + +Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue, +Léviathan, ainsi, répondit, en sa langue. + + + +III. + + +LÉVIATHAN. + +Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan; +Comme un enfant mutin je fouette l'Océan + Du revers de ma large queue. +Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain, +Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin, + Seigneur de l'immensité bleue. + +Le requin endenté d'un triple rang de dents, +Le dauphin monstrueux, aux longs fanons pendants, + Le kraken qu'on prend pour une île, +L'orque immense et difforme et le lourd cachalot, +Tout le peuple squameux qui laboure le flot, + Du cétacé jusqu'au nautile; + +Le grand serpent de mer et le poisson Macar, +Les baleines du pôle, à l'oeil rond et hagard, + Qui soufflent l'eau par la narine; +Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs, +Sur le flanc d'un rocher, peignant ses cheveux verts + Et montrant sa blanche poitrine; + +Les oursons étoilés et les crabes hideux, +Comme des coutelas agitant autour d'eux + L'arsenal crochu de leurs pinces; +Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi. +Dans leurs antres profonds, ils se cachent d'effroi + Quand je visite mes provinces. + +Pour l'oeil qui peut plonger au fond du gouffre noir, +Mon royaume est superbe et magnifique à voir: + Des végétations étranges, +Éponges, polypiers, madrépores, coraux, +Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux, + S'y découpent en vertes franges. + +Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan, +Ma respiration soulève l'ouragan + Et se condense en noirs nuages; +Le souffle impétueux de mes larges naseaux, +Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux + Avec les pâles équipages. + +Ainsi, vous avez tort de tant faire le fier; +Pour avoir une peau plus dure que le fer + Et renversé quelque muraille; +Ma gueule vous pourrait engloutir aisément. +Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment + Vous êtes de petite taille. + +L'empire revient donc à moi, prince des eaux; +Qui mène chaque soir les difformes troupeaux + Paître dans les moites campagnes; +Moi témoin du déluge et des temps disparus; +Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus + Les grands aigles sur les montagnes! + + + +IV. + + +Léviathan se tut et plongea sous les flots; +Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots. + + + +V. + + +L'OISEAU ROCK. + +Là bas, tout là bas, il me semble +Que j'entends quereller ensemble +Béhémot et Léviathan; +Chacun des deux rivaux aspire, +Ambition folle, à l'empire +De la terre et de l'Océan. + +Eh quoi! Léviathan l'énorme, +S'asseoirait, majesté difforme, +Sur le trône de l'univers! +N'a-t-il pas ses grottes profondes, +Son palais d'azur sous les ondes? +N'est-il pas roi des peuples verts? + +Béhémot, dans sa patte immonde, +Veut prendre le sceptre du monde +Et se poser en souverain. +Béhémot, avec son gros ventre, +Veut faire venir à son antre, +L'Univers terrestre et marin. + +La prétention est étrange +Pour ces deux pétrisseurs de fange, +Qui ne sauraient quitter le sol. +C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être, +De ce monde, seigneur et maître, +Et je suis roi de par mon vol. + +Je pourrais, dans ma forte serre, +Prendre la boule de la terre +Avec le ciel pour écusson. +Créez deux mondes; je me flatte +D'en tenir un dans chaque patte, +Comme les aigles du blason. + +Je nage en plein dans la lumière, +Et ma prunelle sans paupière +Regarde en face le soleil. +Lorsque, par les airs, je voyage, +Mon ombre, comme un grand nuage, +Obscurcit l'horizon vermeil. + +Je cause avec l'étoile bleue +Et la comète à pâle queue; +Dans la lune je fais mon nid; +Je perche sur l'arc d'une sphère; +D'un coup de mon aile légère, +Je fais le tour de l'infini. + + + +VI. + + +L'HOMME. + +Léviathan, je vais, malgré les deux cascades +Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades; +La mer qui se soulève à tes reniflements, +Et les glaces du pôle et tous les éléments, +Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe, +T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe; +Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir, +Quant le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir. +Béhémot, à genoux, que je pose la charge +Sur ta croupe arrondie et ton épaule large; +Je ne suis pas ému de ton énormité; +Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté, +Et je te couperai tes immenses oreilles, +Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles +Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet. +Oiseau Rock, prête-moi ta plume et ton duvet, +Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée, +Sans pouvoir achever la courbe commencée, +Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc, +Tu tomberas tout droit, orgueilleux oiseau Rock. + + + + +COMPENSATION. + + +Il naît sous le soleil de nobles créatures, +Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver, +Corps de fer, coeur de flamme, admirables natures; + +Dieu semble les produire afin de se prouver; +Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce, +Et souvent passe un siècle à les parachever. + +Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce +Sur leurs fronts rayonnants de la gloire des cieux, +Et l'ardente auréole en gerbes d'or y pousse. + +Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux, +Sans quitter un instant leur pose solennelle, +Avec l'oeil immobile et le maintien des dieux. + +Leur moindre fantaisie est une oeuvre éternelle, +Tout cède devant eux; les sables inconstants, +Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle. + +Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans, +L'orage ou le repos, la palette ou le glaive, +Ils mèneront à bout, leurs destins éclatants. + +Leur existence étrange est le réel du rêve; +Ils exécuteront votre plan idéal, +Comme un maître savant le croquis d'un élève. + +Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal, +Dont votre esprit en songe, arrondissait la voûte, +Passent assis en croupe au dos de leur cheval. + +D'un pied sûr, jusqu'au bout, ils ont suivi la route, +Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis, +N'osant prendre une branche au carrefour du doute. + +De ceux-là , chaque peuple en compte cinq ou six, +Cinq ou six, tout au plus, dans les siècles prospères, +Types toujours vivants dont on fait des récits. + +Nature avare; ô toi! si féconde en vipères, +En serpents, en crapauds tout gonflés de venins; +Si prompte à repeupler tes immondes repaires; + +Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains, +Pour tant d'avortements et d'oeuvres imparfaites, +Tant de monstres impurs échappés de tes mains; + +Nature, tu nous dois encor bien des poëtes! + + + + +CHINOISERIE. + + +Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime, +Ni vous non plus, Juliette; ni vous, +Ophélia, ni Béatrix, ni même +Laure la blonde, avec ses grands yeux doux. + +Celle que j'aime, à présent, est en Chine; +Elle demeure, avec ses vieux parents, +Dans une tour de porcelaine fine, +Au fleuve jaune où sont les cormorans. + +Elle a des yeux retroussés vers les tempes, +Un pied petit, à tenir dans la main, +Le teint plus clair que le cuivre des lampes, +Les ongles longs et rougis de carmin. + +Par son treillis elle passe sa tête, +Que l'hirondelle, en volant, vient toucher; +Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte, +Chante le saule et la fleur du pêcher. + + + + +SONNET. + + +Pour veiner de son front la pâleur délicate, +Le Japon a donné son plus limpide azur, +La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur +Que son col transparent et ses tempes d'agate. + +Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate; +Le chant du rossignol près de sa voix est dur, +Et quand elle se lève, à notre ciel obscur, +On dirait de la lune en sa robe d'ouate. + +Ses yeux d'argent bruni roulent moëlleusement; +Le caprice a taillé son petit nez charmant; +Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise; + +Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise, +Et près d'elle, on respire autour de sa beauté, +Quelque chose de doux comme l'odeur du thé. + + + + +A DEUX BEAUX YEUX. + + +Vous avez un regard singulier et charmant; +Comme la lune au fond du lac qui la reflète, +Votre prunelle, où brille une humide paillette, +Au coin de vos doux yeux roule languissamment; + +Ils semblent avoir pris ses feux au diamant; +Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite, +Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète, +Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement. + +Mille petits amours, à leur miroir de flamme, +Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux, +Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux. + +Ils sont si transparents, qu'ils laissent voir votre âme, +Comme une fleur céleste au calice idéal +Que l'on apercevrait à travers un cristal. + + + + +LE THERMODON. + + + +I. + + +J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme +Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme, +Et dont l'étrange aspect arrête l'oeil surpris; +On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure, +La gravure sonner comme une vieille armure, +Et le papier muet semble jeter des cris. + +Un pont, par où se rue une foule en démence, +Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense, +Et, d'un cadre de pierre, entoure le tableau; +A travers l'arche, on voit une ville enflammée, +D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée, +Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau. + +Une barque, pareille à la barque des ombres, +Glisse sinistrement au dos des vagues sombres, +Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts; +Une averse de sang pleut des têtes coupées; +Des mains, par l'agonie, éperdument crispées, +Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords. + +Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe, +Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe; +Il le berce un moment, et puis il l'engloutit; +Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces, +Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses, +Tout ce que le combat jette à leur appétit. + +Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre, +Et se fait, dans sa chute, une blessure au sabre +Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé; +Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse +Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce +Un cadavre déjà de cent coups traversé. + +C'est un rude combat! chevelures, crinières, +Panaches et cimiers, enseignes et bannières, +Au souffle des clairons volent échevelés; +Les lances, ces épis de la moisson sanglante, +S'inclinent à leur vent en tranche étincelante, +Comme sous une pluie on voit pencher des blés. + +Les glaives dentelés font d'affreuses morsures; +Le poignard altéré, plongeant dans les blessures, +Comme dans une coupe, y boit à flots le sang; +Et les épieux, rompant les armes les plus fortes, +Pour le ciel ou l'enfer, ouvrent de larges portes +Aux âmes qui des corps sortent en rugissant. + +Quelle férocité de dessin et de touche, +Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche! +Qui signa ce poëme étrange et véhément? +C'est toi, maître suprême, à la main turbulente, +Peintre au non rouge, roi de la couleur brûlante, +Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand! + +C'est toi, Rubens, c'est toi, dont la rage sublime, +Pencha cette bataille au bord de cet abîme, +Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or, +Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes, +Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames, +S'apaise et n'ose pas les submerger encor! + + + +II. + + +Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières +Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières. + Sous l'armure une gorge bat; +Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire, +où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire + Le lait empourpré du combat. + +Regardez! regardez! les chevelures blondes +Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes, + Aux cheveux glauques des roseaux. +Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre, +Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre + Circule en transparents réseaux. + +Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée, +La mort a déjà mis sa pâleur azurée; + Ils n'ont de rose que le sang. +Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes, +Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes, + Où l'eau les soulève en passant. + +Le cheval de bataille à la croupe tigrée, +Secouant dans les cieux sa crinière effarée, + Les foule avec ses durs sabots. +Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale, +Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale, + Tire à lui leurs derniers lambeaux. + +Bientôt, du haut des monts, les vautours au col chauve, +Les corbeaux vernissés, les aigles à l'oeil fauve; + L'orfraie au regard clandestin; +Les loups se balançant sur leurs échines maigres, +Les renards, les chakals, accourront tout allègres, + Prendre leur part au grand festin; + +Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes; +O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes, + Ces beaux seins, d'un si pur contour, +Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche, +Fouillés par le museau de l'hyène farouche, + Piqués par le bec du vautour! + +Cessez de vains efforts, ô braves amazones! +A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones, + Le casque grec empanaché, +La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée, +Si votre main trop faible, au fort de la mêlée, + Lâche votre glaive ébréché! + +Votre armure faussée, entre ces bras robustes, +Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes, + Où le poil pousse en plein terrain; +Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes, +O guerrières! seraient les appas et les charmes + Cachés sous vos corsets d'airain. + +S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles, +Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles, + Les bras se suspendraient autour; +Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire, +Vous auriez, sans combat, remporté la victoire, + Car la force cède à l'amour. + +Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales +Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales. + Fuyez sans vous tourner pour voir, +Et, ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres, +Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures + Et du gazon pour vous asseoir! + + + +III. + + +C'est la nécessité! c'est la règle fatale! +Toujours l'esprit le cède à la force brutale; +Et quand la passion, aux beaux élans divins, +Avec le positif veut en venir aux mains, +Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime, +Engage le combat sur le pont de l'abîme; +Elle ne peut tenir, avec ses mains d'enfant, +Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant, +Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes, +Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes +Aux bras durs et noueux comme des chênes verts, +Aux musculeux poitrails, de buffle recouverts; +Toujours le pied lui manque, et de flèches criblée, +Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée, +Où son corps va trouver les caïmans du fond. +Cependant, les vainqueurs, sur la crète du pont, +Sans donner une plainte aux victimes noyées, +Passent, tambours battants, enseignes déployées. +Cette planche, gravée en six cartons divers, +Par Lucas Vostermann, d'après Rubens, d'Anvers, +Femmes, au coeur hautain, pâles cariatides, +Qui ployez à regret des têtes moins timides +Sous le fronton pesant des devoirs et des lois, +Et qui vous refusez à porter votre croix, +De votre destinée est l'effrayant symbole +Et je l'y vois écrite en sombre parabole: +Comme vous, autrefois, folles de liberté, +Des femmes au grand coeur, à la mâle beauté, +Se brûlèrent un sein, et mirent à la place +La Méduse sculptée au coeur de la cuirasse; +Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux, +La navette qui court à travers les réseaux, +Les travaux de la femme et les soins du ménage, +Pour la lance et l'épée, instruments de carnage; +Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir +Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir; +Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche, +Leur troupe rencontra la grande armée en marche; +Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps +Incertaine marée, on vit les combattants, +Les chevelures d'or où bien les têtes brunes, +Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes, +Pousser et repousser leur flux et leur reflux, +Et longtemps la victoire, aux pieds irrésolus, +Mesurant le terrain et supputant les pertes, +Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes. +De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs +Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants +Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes; +Et, dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes! + + + + +ÉLÉGIE. + + +J'ai fait une remarque hier en te quittant. +Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant, +On a peur; on se fait, avec la moindre chose, +Un sujet de tourments. On veut savoir la cause +De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien, +La plus folle chimère, un souvenir ancien +Qui dormait dans un coin du coeur et qui s'éveille, +Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille, +Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra; +L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira. +Vous veniez pour vous plaindre; un baiser, un sourire, +Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire. +Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras +Que mon idée est folle et tu m'embrasseras, +Et puis, j'oublierai tout, excepté que je t'aime +Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même. +Or, voici ma remarque. Il m'a semblé cela. +Je voudrais oublier toutes ces choses-là . +Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite, +Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette +Laisse aller Roméo qui part. En ce moment +Où mon âme pamée à chaque embrassement, +S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme, +Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme, +Où mon coeur éperdu, sur ton coeur qu'il cherchait, +Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet, +Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare +Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare, +Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi. +Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi; +Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée; +Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée +N'entendait pas la mienne et ne répondait rien. +J'étais là , devant toi, comme un musicien, +Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes. +O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes, +Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher, +Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher, +Se ferme et te repousse et te laisse répandre +Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre? +J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur, +Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur, +Après tant de serments et de douces paroles, +Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles; +Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon +Qu'on était fou d'avoir au fond du coeur un nom +Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère +D'aimer une autre femme au monde que sa mère. +Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant +Au sortir de vos bras. Il a raison vraiment. +Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie, +Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie, +Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort; +Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort, +Le moment est venu de regarder en face +L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, +Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est. +Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît, +C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme. +Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme, +Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son coeur, +Et que dans la maîtresse on embrasse la soeur, +La première lassée est la femme. La honte +D'avoir été vaincue, au fond d'elle surmonte +Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant, +Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment +Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde +Qu'elle haïsse bien et de haine profonde, +C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut +Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut; +Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte +A remplacé l'amour; une froide contrainte +Succède aux beaux élans de folle liberté. +Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté. +La femme se repent et l'homme se repose, +Il a touché son but, il a gagné sa cause; +C'est le triomphateur, le vainqueur, le César, +Qui, la couronne au front, au devant de son char, +Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive, +Traînera sans pitié Cléopâtre captive. +Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin! +Sors du panier de fleurs, siffle et mord ce beau sein. +César attend dehors! il lui faut Cléopâtre, +Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre. +Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains +Disent:--Heureux César! et lui battent des mains. +La femme sait cela que de reine et maîtresse, +Elle devient esclave et que son pouvoir cesse; +Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir, +Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir +Le lui remet en main et la fait souveraine. +Il faut que son amant à ses genoux se traîne +Et lui baise les pieds et demande pardon. +Mais elle maintenant, froide et sans abandon, +Avec un double fil nouant son nouveau masque, +Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque, +Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé, +Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé. +Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée +N'eût pas dû me venir et doit être chassée, +Et que je suis bien fou de douter d'un amour +Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour. +J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives, +Ces haines, ces retours et ces alternatives, +Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants, +C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants. +Cette existence-là c'est la mienne, la nôtre; +Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre. +On est bien malheureux, mais pour un tel malheur +Les heureux volontiers changeraient leur bonheur. +Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie. +Près de l'amour, que sont les choses qu'on envie? +Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu! +Comme la gloire est creuse et vous contente peu! +L'amour seul peut combler les profondeurs de l'âme, +Et toute ambition meurt aux bras d'une femme! + + + + +LA BONNE JOURNÉE. + + +Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre, +Sans jeter une fois l'oeil à travers la vitre. +Par Apollo! cent vers; je devrais être las, +On le serait à moins; mais je ne le suis pas; +Je ne sais quelle joie intime et souveraine +Me fait le regard vif et la face sereine, +Comme après la rosée une petite fleur; +Mon front se lève en haut avec moins de pâleur; +Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne, +Et mon souffle pressé plus fortement résonne. +J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier. +Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier, +Entre mes deux genoux posant sa longue tête, +Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fête +Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau, +Un filet de soleil jusque sur mon bureau; +Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille +M'étalait son gros ventre et souriait vermeille; +En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu, +Se penchait en riant de son rire ingénu; +Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure +Répandait les parfums de son haleine pure. +Sourd comme saint Antoine à la tentation, +J'ai poursuivi mon oeuvre avec religion; +L'oeuvre de mon amour qui mort me fera vivre, +Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre. + + + + +L'HIPPOPOTAME. + + +L'hippopotame au large ventre +Habite aux Jungles de Java, +Où grondent, au fond de chaque antre, +Plus de monstres qu'on n'en rêva. + +Le boa se déroule et siffle, +Le tigre fait son hurlement; +Le bufle en colère renifle; +Il dort en paix tranquillement. + +Il ne craint ni kriss ni zagaies; +Il regarde l'homme sans fuir, +Et rit des balles des cypaies +Qui rebondissent sur son cuir. + +Je suis comme l'hippopotame; +De ma conviction couvert, +Forte armure que rien n'entame, +Je vais sans peur par le désert. + + + + +VILLANELLE RHYTHMIQUE. + + +Quand viendra la saison nouvelle, +Quand auront disparu les froids, +Tous les deux, nous irons, ma belle, +Pour cueillir le muguet au bois; +Sous nos pieds égrenant les perles, +Que l'on voit au matin trembler, +Nous irons écouter les merles + Siffler. + +Le printemps est venu, ma belle, +C'est le mois des amants béni, +Et l'oiseau, satinant son aile, +Dit des vers au rebord du nid. +Oh! viens donc sur le banc de mousse, +Pour parler de nos beaux amours, +Et dis-moi de ta voix si douce: + Toujours! + +Loin, bien loin, égarant nos courses, +Faisons fuir le lapin caché, +Et le daim au miroir des sources +Admirant son grand bois penché; +Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises, +En panier, enlaçant nos doigts, +Revenons rapportant des fraises + Des bois. + + + + +LE SOMMET DE LA TOUR. + + +Lorsque l'on veut monter aux tours des cathédrales, +On prend l'escalier noir qui roule ses spirales, +Comme un serpent de pierre au ventre du clocher. + +L'on chemine d'abord dans une nuit profonde, +Sans trèfle de soleil et de lumière blonde, +Tâtant le mur des mains, de peur de trébucher; + +Car les hautes maisons voisines de l'église +Vers le pied de la tour versent leur ombre grise, +Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher. + +S'envolant tout à coup, les chouettes peureuses +Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses, +Et les chauve-souris s'abattent sur vos bras. + +Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres, +Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres; +Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas. + +A travers l'ombre on voit la chimère accroupie +Remuer, et l'écho de la voûte assoupie +Derrière votre pas suscite un autre pas. + +Vous sentez à l'épaule une pénible haleine, +Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine +Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait. + +Et si l'humidité fait des yeux de la voûte, +Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte, +Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait. + +Chaque fois que la vis, en tournant, se dérobe, +Sur la dernière marche un dernier pli de robe, +Irritante terreur, brusquement disparaît. + +Bientôt le jour filtrant par les fentes étroites, +Sur le mur opposé trace des lignes droites, +Comme une barre d'or sur un écusson noir. + +L'on est déjà plus haut que les toits de la ville, +Edifices sans nom, masse confuse et vile, +Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir. + +Les hiboux disparus font place aux tourterelles, +Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes +Et semblent roucouler des promesses d'espoir. + +Des essaims familiers perchent sur les tarasques, +Et, sans se rebuter de la laideur des masques, +Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid. + +Les guivres, les dragons et les formes étranges +Ne sont plus maintenant que des figures d'anges, +Séraphiques gardiens taillés dans le granit, + +Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles, +Dans leurs niches de pierre, appuyés sur leurs ailes, +Montent leur faction qui jamais ne finit. + +Vous débouchez enfin sur une plate-forme +Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme, +La Cité grommelante accroupie alentour. + +Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires, +Elle mord l'horizon de ses mille dents noires, +Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour. + +A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre, +Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre, +Que dore par flocons un chaud reflet de jour. + +Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume, +Sur la ville toujours plane une ardente brume, +Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus. + +Ce sont les tintements et les grêles volées +Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées, +Chantant, à plein gosier, dans leurs beffrois touffus; + +C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre; +C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre, +Où des canons grondeurs sonnant sur leurs affuts; + +C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne +File comme une étoile à travers l'ombre terne, +Emportant un heureux aux bras de son désir; + +Le soupir de la vierge, au balcon accoudée, +Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée; +Le cri de la douleur ou le chant du plaisir. + +Dans cette symphonie au colossal orchestre, +Que n'écrira jamais musicien terrestre, +Chaque objet fait sa note impossible à saisir. + +Vous pensiez être en haut, mais voici qu'une aiguille, +Où le ciel découpé par dentelles scintille, +Se présente soudain devant vos pieds lassés. + +Il faut monter encor dans la mince tourelle, +L'escalier qui serpente en spirale plus frèle, +Se pendant aux crampons de loin en loin placés. + +Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle, +La goule étend sa griffe et la guivre renifle; +Le vertige alourdit vos pas embarrassés. + +Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes, +S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes; +Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor. + +Votre sueur se fige à votre front en nage; +L'air trop vif vous étouffe: allons, enfant, courage! +Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor! + +Et vous pourrez toucher, de votre main surprise, +L'archange colossal que fait tourner la brise, +Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or; + +Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre, +Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre, +Vous dirigez en bas un oeil moins effrayé; + +Vous verrez la campagne à plus de trente lieues, +Un immense horizon, bordé de franges bleues, +Se déroulant sous vous comme un tapis rayé; + +Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées, +Les plaques de gazon, de troupeaux noirs tigrées; +Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé; + +Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine, +Et partout, où se groupe une famille humaine, +Un clocher vers le ciel, comme un doigt s'allongeant. + +Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires, +La mer se diaprer et se gauffrer de moires, +Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent; + +Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes, +Piquer l'azur lointain de blanches étincelles +Et croiser en tous sens leur vol intelligent. + +Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles ronde, +Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes, +Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers! + +Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine, +Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine, +Chimérique pays peuplé de dragons verts; + +Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes, +De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes, +Comme une autre Vénus, fille des flots amers! + +A Ceylan, à Java, plus loin encor peut-être, +Dans quelque île déserte et dont on se rend maître; +Vers une autre Amérique échappée à Colomb! + +Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées! +Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées, +Vous tentez un voyage aventureux et long. + +Si la foudre et le nord respectent vos antennes, +Des pays inconnus et des îles lointaines +Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?... + +La spirale soudain s'interrompt et se brise. +Comme celui qui monte au clocher de l'église, +Me voici maintenant au sommet de ma tour. + +J'ai planté le drapeau tout au haut de mon oeuvre. +Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre, +Insensible à la joie, à la vie, à l'amour. + +Pour garder mon dessin avec ses lignes pures, +J'émousse mon ciseau contre des pierres dures, +Élevant à grand'peine une assise par jour! + +Pendant combien de mois suis-je resté sous terre, +Creusant comme un mineur ma fouille solitaire, +Et cherchant le roc vil pour mes fondations! + +Et pourtant le soleil riait sur la nature; +Les fleurs faisaient l'amour, et toute créature +Livrait sa fantaisie au vent des passions. + +Le printemps dans les bois faisait courir la sève, +Et le flot, en chantant, venait baiser la grève; +Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons! + +Patient architecte, avec mes mains pensives, +Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives, +Je faisais sous l'église un temple souterrain. + +Puis, l'église elle-même, avec ses colonnettes, +Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes, +Un madrépore immense, un polypier marin; + +Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre, +Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière, +Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain. + +Du haut de cette tour avec peine achevée, +Pourrais-je t'entrevoir, perspective rêvée; +Terre de Chanaan où tendait mon effort? + +Pourrais-je apercevoir la figure du monde, +Les astres, dans le ciel, accomplissant leur ronde, +Et les vaisseaux quittant et regagnant le port? + +Si mon clocher passait seulement de la tête +Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faîte +De ce donjon aigu, qui du brouillard ressort; + +S'il était assez haut pour découvrir l'étoile +Que la colline bleue avec son dos me voile; +Le croissant qui s'écorne au toit de la maison; + +Pour voir au ciel de smalt les flottantes nuées, +Par le vent du matin mollement remuées, +Comme un troupeau de l'air secouer leur toison; + +Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'âme, +Dans un océan d'or, avec le globe en flamme, +Majestueusement monter à l'horizon! + + + + +A UNE HEURE APRÈS MIDI, JEUDI 25 JANVIER 1838, +J'AI FINI CE PRÉSENT VOLUME: +GLOIRE A DIEU, ET PAIX AUX HOMMES DE BONNE VOLONTÉ! + +THÉOPHILE GAUTIER. + + + * * * * * + + +TABLE + +Portail. +LA COMÉDIE DE LA MORT. + La Vie dans la Mort. + La Mort dans la Vie. +Le Nuage. +Les Colombes. +Pantoum. +Ténèbres. +Thébaïde. +Rocaille. +Pastel. +Vatteau. +Le triomphe de Pétrarque. +Melancholia. +Niobé. +Cariatides. +La Chimère. +La Diva. +Après le Bal. +Tombée du Jour. +La dernière Feuille. +Le Trou du Serpent. +Les Vendeurs du Temple. +A un jeune Tribun. +Choc de Cavaliers. +Le Pot de fleurs. +Le Sphinx. +Pensée de minuit. +La Chanson de Mignon. +Romance. +Le Spectre de la Rose. +Lamento.--La Chanson du Pêcheur. +Dédain. +Ce Monde-ci et l'autre. +Versailles. +La Caravane. +Destinée. +Notre-Dame. +Magdalena. +Chant du Grillon. I. +Chant du Grillon. II. +Absence. +Au Sommeil. +Terza Rima. +Montée sur le Brocken. +Le premier Rayon de Mai. +Le Lion du Cirque. +Lamento. +Barcarolle. +Tristesse. +Qui sera Roi? +Compensation. +Chinoiserie. +Sonnet. +A deux beaux yeux. +Le Thermodon. +Élégie. +La bonne Journée. +L'Hippopotame. +Villanelle rhythmique. +Le Sommet de la Tour. + + + + + + +End of Project Gutenberg's La comedie de la mort, by Theophile Gautier + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10442 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La comedie de la mort + +Author: Theophile Gautier + +Release Date: December 12, 2003 [EBook #10442] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMEDIE DE LA MORT *** + + + + +Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This +file was produced from images generously made available by the Biblioth +que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +LA +COMÉDIE +DE LA MORT, + +PAR +THÉOPHILE GAUTIER. + + +1838. + + + * * * * * + + + + +PORTAIL. + + +Ne trouve pas étrange, homme du monde, artiste, +Qui que tu sois, de voir par un portail si triste +S'ouvrir fatalement ce volume nouveau. + +Hélas! tout monument qui dresse au ciel son faîte, +Enfonce autant les pieds qu'il élève la tête. +Avant de s'élancer tout clocher est caveau, + +En bas, l'oiseau de nuit, l'ombre humide des tombes; +En haut, l'or du soleil, la neige des colombes, +Des cloches et des chants sur chaque soliveau; + +En haut, les minarets et les rosaces frêles, +Où les petits oiseaux s'enchevêtrent les ailes, +Les anges accoudés portant des écussons; + +L'acanthe et le lotus ouvrant sa fleur de pierre +Comme un lis séraphique au jardin de lumière; +En bas, l'arc surbaissé, les lourds piliers saxons; + +Les chevaliers couchés de leur long, les mains jointes, +Le regard sur la voûte et les deux pieds en pointes; +L'eau qui suinte et tombe avec de sourds frissons. + +Mon oeuvre est ainsi faite, et sa première assise +N'est qu'une dalle étroite et d'une teinte grise +Avec des mots sculptés que la mousse remplit. + +Dieu fasse qu'en passant sur cette pauvre pierre, +Les pieds des pèlerins n'effacent pas entière +Cette humble inscription et ce nom qu'on y lit. + +Pâles ombres des morts, j'ai pour vos promenades, +Filé patiemment la pierre en colonnades; +Dans mon Campo-Santo je vous ai fait un lit! + +Vous avez près de vous, pour compagnon fidèle, +Un ange qui vous fait un rideau de son aile, +Un oreiller de marbre et des robes de plomb. + +Dans le jaspe menteur de vos tombes royales, +On voit s'entre-baiser les soeurs théologales +Avec leur auréole et leur vêtement long. + +De beaux enfants tout nus, baissant leur torche éteinte, +poussent autour de vous leur éternelle plainte; +Un lévrier sculpté vous lèche le talon. + +L'arabesque fantasque, après les colonnettes, +Enlace ses rameaux et suspend ses clochettes +Comme après l'espalier fait une vigne en fleur. + +Aux reflets des vitraux la tombe réjouie, +Sous cette floraison toujours épanouie, +D'un air doux et charmant sourit à la douleur. + +La mort fait la coquette et prend un ton de reine, +Et son front seulement sous ses cheveux d'ébène, +Comme un charme de plus garde un peu de pâleur. + +Les émaux les plus vifs scintillent sur les armes, +L'albâtre s'attendrit et fond en blanches larmes; +Le bronze semble avoir perdu sa dureté. + +Dans leur lit les époux sont arrangés par couples, +Leurs têtes font ployer les coussins doux et souples, +Et leur beauté fleurit dans le marbre sculpté. + +Ce ne sont que festons, dentelles et couronnes, +Trèfles et pendentifs et groupes de colonnes +Où rit la fantaisie en toute liberté. + +Aussi bien qu'un tombeau, c'est un lit de parade, +C'est un trône, un autel, un buffet, une estrade; +C'est tout ce que l'on veut selon ce qu'on y voit. + +Mais pourtant si poussé de quelque vain caprice, +Dans la nef, vers minuit, par la lune propice, +Vous alliez soulever le couvercle du doigt, + +Toujours vous trouveriez, sous cette architecture, +Au milieu de la fange et de la pourriture +Dans le suaire usé le cadavre tout droit, + +Hideusement verdi, sans rayon de lumière, +Sans flamme intérieure illuminant la bière +Ainsi que l'on en voit dans les Christs aux tombeaux. + +Entre ses maigres bras, comme une tendre épouse, +La mort les tient serrés sur sa couche jalouse +Et ne lâcherait pas un seul de leurs lambeaux. + +A peine, au dernier jour, lèveront-t-ils la tête +Quand les cieux trembleront au cri de la trompette +Et qu'un vent inconnu soufflera les flambeaux. + +Après le jugement, l'ange en faisant sa ronde +Retrouvera leurs os sur les débris du monde; +Car aucun de ceux-là ne doit ressusciter. + +Le Christ lui-même irait comme il fit au Lazare +Leur dire: Levez-vous! que le sépulcre avare +Ne s'entr'ouvrirait pas pour les laisser monter. + +Mes vers sont les tombeaux tout brodés de sculptures, +Ils cachent un cadavre, et sous leurs fioritures +Ils pleurent bien souvent en paraissant chanter. + +Chacun est le cercueil d'une illusion morte; +J'enterre là les corps que la houle m'apporte +Quand un de mes vaisseaux a sombré dans la mer; + +Beaux rêves avortés, ambitions déçues, +Souterraines ardeurs, passions sans issues, +Tout ce que l'existence a d'intime et d'amer. + +L'océan tous les jours me dévore un navire, +Un récif, près du bord, de sa pointe déchire +Leurs flancs doublés de cuivre et leur quille de fer. + +Combien j'en ai lancé plein d'ivresse et de joie +Si beaux et si coquets sous leurs flammes de soie. +Que jamais dans le port mes yeux ne reverront! + +Quels passagers charmants, têtes fraîches et rondes, +Désirs aux seins gonflés, espoirs, chimères blondes; +Que d'enfants de mon coeur entassés sur le pont! + +Le flot a tout couvert de son linceul verdâtre, +Et les rougeurs de rose, et les pâleurs d'albâtre, +Et l'étoile et la fleur éclose à chaque front. + +Le flux jette à la côte entre le corps du phoque, +Et les débris de mâts que la vague entre-choque, +Mes rêves naufragés tout gonflés et tout verts; + +Pour ces chercheurs d'un monde étrange et magnifique, +Colombs qui n'ont pas su trouver leur Amérique, +En funèbres caveaux creusez-vous, ô mes vers! + +Puis montez hardiment comme les cathédrales, +Allongez-vous en tours, tordez-vous en spirales, +Enfoncez vos pignons au coeur des cieux ouverts. + +Vous, oiseaux de l'amour et de la fantaisie, +Sonnets, ô blancs ramiers du ciel de poésie, +Posez votre pied rose au toit de mon clocher. + +Messagères d'avril, petites hirondelles, +Ne fouettez pas ainsi les vitres à coups d'ailes, +J'ai dans mes bas-reliefs des trous où vous nicher; + +Mes vierges vous prendront dans un pli de leur robe, +L'empereur tout exprès laissera choir son globe, +Le lotus ouvrira son coeur pour vous cacher. + +J'ai brodé mes réseaux des dessins les plus riches, +Évidé mes piliers, mis des saints dans mes niches, +Posé mon buffet d'orgue et peint ma voûte en bleu. + +J'ai prié saint Éloi de me faire un calice; +Le roi mage Gaspard, pour le saint sacrifice, +M'a donné le cinname et le charbon de feu. + +Le peuple est à genoux, le chapelain s'affuble +Du brocart radieux de la lourde chasuble; +L'église est toute prête; y viendrez-vous, mon Dieu? + + + + + + +LA COMÉDIE DE LA MORT. + + + + +LA VIE DANS LA MORT. + + + +I. + + +C'était le jour des morts: Une froide bruine +Au bord du ciel rayé, comme une trame fine, + Tendait ses filets gris; +Un vent de nord sifflait; quelques feuilles rouillées +Quittaient en frissonnant les cimes dépouillées + Des ormes rabougris; + +Et chacun s'en allait dans le grand cimetière, +Morne, s'agenouiller sur le coin de la pierre + Qui recouvre les siens, +Prier Dieu pour leur âme, et, par des fleurs nouvelles, +Remplacer en pleurant les pâles immortelles + Et les bouquets anciens. + +Moi, qui ne connais pas cette douleur amère, +D'avoir couché là-bas ou mon père ou ma mère + Sous les gazons flétris, +Je marchais au hasard, examinant les marbres, +Ou, par une échappée, entre les branches d'arbres, + Les dômes de Paris; + +Et, comme je voyais bien des croix sans couronne, +Bien des fosses dont l'herbe était haute, où personne + Pour prier ne venait, +Une pitié me prit, une pitié profonde +De ces pauvres tombeaux délaissés, dont au monde + Nul ne se souvenait. + +Pas un seul brin de mousse à tous ces mausolées, +Cependant, et des noms de veuves désolées, + D'époux désespérés, +Sans qu'un gramen voilât leurs majuscules noires +Étalaient hardiment leurs mensonges notoires + A tous les yeux livrés. + +Ce spectacle me fit sourdre au coeur une idée +Dont j'ai, depuis ce temps, toujours l'âme obsédée. + Si c'était vrai, les morts +Tordraient leurs bras noueux de rage dans leur bière +Et feraient pour lever leurs couvercles de pierre + D'incroyables efforts! + +Peut-être le tombeau n'est-il pas un asile +Où, sur son chevet dur, on puisse enfin tranquille + Dormir l'éternité, +Dans un oubli profond de toute chose humaine, +Sans aucun sentiment de plaisir ou de peine + D'être ou d'avoir été. + +Peut-être n'a-t-on pas sommeil! Et quand la pluie +Filtre jusques à vous, l'on a froid, l'on s'ennuie + Dans sa fosse tout seul. +Oh! que l'on doit rêver tristement dans ce gîte +Où pas un mouvement, pas une onde n'agite + Les plis droits du linceul! + +Peut-être aux passions qui nous brûlaient, émue, +La cendre de nos coeurs vibre encore et remue + Par-delà le tombeau, +Et qu'un ressouvenir de ce monde dans l'autre, +D'une vie autrefois enlacée à la nôtre, + Traîne quelque lambeau. + +Ces morts abandonnés sans doute avaient des femmes, +Quelque chose de cher et d'intime; des âmes + Pour y verser la leur; +S'ils étaient éveillés au fond de cette tombe, +Où jamais une larme avec des fleurs ne tombe, + Quelle affreuse douleur! + +Sentir qu'on a passé sans laisser plus de marque +Qu'au dos de l'océan le sillon d'une barque; + Que l'on est mort pour tous; +Voir que vos mieux aimés si vite vous oublient, +Et qu'un saule pleureur aux longs bras qui se plient + Seul se plaigne sur vous. + +Au moins, si l'on pouvait, quand la lune blafarde, +Ouvrant ses yeux sereins aux cils d'argent regarde + Et jette un reflet bleu +Autour du cimetière, entre les tombes blanches, +Avec le feu follet dans l'herbe et sous les branches, + Se promener un peu! + +S'en revenir chez soi, dans la maison, théâtre +De sa première vie, et frileux, près de l'âtre, + S'asseoir dans son fauteuil, +Feuilleter ses bouquins et fouiller son pupitre +Jusqu'au moment où l'aube illuminant la vitre, + Vous renvoie au cercueil. + +Mais non; il faut rester sur son lit mortuaire, +N'ayant pour se couvrir que le lin du suaire, + N'entendant aucun bruit, +Sinon le bruit du ver qui se traîne et chemine +Du côté de sa proie, ouvrant sa sourde mine, + Ne voyant que la nuit. + +Puis, s'ils étaient jaloux, les morts, tout ce que Dante +A placé de tourments dans sa spirale ardente + Près des leurs seraient doux. +Amants, vous qui savez ce qu'est la jalousie, +Ce qu'on souffre de maux à cette frénésie, + Un cadavre jaloux! + +Impuissance et fureur! Être là, dans sa fosse, +Quand celle qu'on aimait de tout son amour, fausse + Aux beaux serments jurés, +En se raillant de vous, dans d'autres bras répète +Ce qu'elle vous disait, rouge et penchant la tête + Avec des mots sacrés. + +Et ne pouvoir venir, quelque nuit de décembre, +Pendant qu'elle est au bal, se tapir dans sa chambre, + Et lorsque, de retour, +Rieuse, elle défait au miroir sa toilette, +Dans le cristal profond réfléchir son squelette + Et sa poitrine à jour, + +Riant affreusement, d'un rire sans gencive, +Marbrer de baisers froids sa gorge convulsive, + Et, tenaillant sa main, +Sa main blanche et rosée avec sa main osseuse, +Faire râler ces mots d'une voix caverneuse + Qui n'a plus rien d'humain: + +«Femme, vous m'avez fait des promesses sans nombre. +Si vous oubliez, vous, dans ma demeure sombre, + Moi je me ressouviens. +Vous avez dit à l'heure où la mort me vint prendre, +Que vous me suivriez bientôt; lassé d'attendre, + Pour vous chercher je viens!» + +Dans un repli de moi, cette pensée étrange +Est là comme un cancer qui m'use et qui me mange; + Mon oeil en devient creux; +Sur mon front nuager de nouveaux plis se fouillent, +De cheveux et de chair mes tempes se dépouillent, + Car ce serait affreux! + +La mort ne serait plus le remède suprême; +L'homme, contre le sort, dans la tombe elle-même + N'aurait pas de recours, +Et l'on ne pourrait plus se consoler de vivre, +Par l'espoir tant fêté du calme qui doit suivre + L'orage de nos jours. + + + +II. + + +Dans le fond de mon âme, agitant ma pensée, +Je restais là rêveur et la tête baissée + Debout contre un tombeau. +C'était un marbre neuf, et sur la blanche épaule +D'un génie éploré, les longs cheveux d'un saule + Tombaient comme un manteau. + +La bise feuille à feuille emportait la couronne +Dont les débris jonchaient le fût de la colonne; + On aurait dit les pleurs +Que sur la jeune fille, au printemps moissonnée, +Pauvre fleur du matin, avant midi fanée, + Versaient les autres fleurs. + +La lune entre les ifs faisait luire sa corne; +De grands nuages noirs couraient sur le ciel morne + Et passaient par devant; +Les feux follets valsaient autour du cimetière, +Et le saule pleureur secouait sa crinière + Éparpillée au vent. + +On entendait des bruits venus de l'autre monde, +Des soupirs de terreur et d'angoisse profonde, + Des voix qui demandaient +Quand donc à leurs tombeaux l'on mettrait des fleurs neuves, +Comment allait la terre, et pourquoi donc leurs veuves + Aussi longtemps tardaient? + +Tout à coup... j'ose à peine en croire mon oreille, +Sous le marbre entr'ouvert, ô terreur! ô merveille! + J'entendis qu'on parlait. +C'était un dialogue, et, du fond de la fosse, +A la première voix, une voix aigre et fausse + Par instant se mêlait. + +Le froid me prit. Mes dents d'épouvante claquèrent; +Mes genoux chancelants sous moi s'entrechoquèrent. + Je compris que le ver +Consommait son hymen avec la trépassée, +Eveillée en sursaut dans sa couche glacée, + Par cette nuit d'hiver. + + +LA TRÉPASSÉE. + +Est-ce une illusion? Cette nuit tant rêvée, +La nuit du mariage elle est donc arrivée? + C'est le lit nuptial. +Voici l'heure où l'époux, jeune et parfumé, cueille +La beauté de l'épouse, et sur son front effeuille + L'oranger virginal. + + +LE VER. + +Cette nuit sera longue, ô blanche trépassée, +Avec moi, pour toujours, la mort t'a fiancée; + Ton lit c'est le tombeau. +Voici l'heure où le chien contre la lune aboie, +Où le pâle vampire erre et cherche sa proie, + Où descend le corbeau. + + +LA TRÉPASSÉE. + +Mon bien-aimé, viens donc! l'heure est déjà passée +Oh! tiens-moi sur ton coeur, entre tes bras pressée. + J'ai bien peur, j'ai bien froid. +Réchauffe à tes baisers ma bouche qui se glace. +Oh! viens, je tâcherai de te faire une place + Car le lit est étroit! + + +LE VER. + +Cinq pieds de long sur deux de large. La mesure +Est prise exactement; cette couche est trop dure, + L'époux ne viendra pas. +Il n'entend pas tes cris. Il rit dans quelque fête. +Allons, sur ton chevet repose en paix ta tête + Et recroise tes bras. + + +LA TRÉPASSÉE. + +Quel est donc ce baiser humide et sans haleine, +Cette bouche sans lèvres est-ce une bouche humaine, + Est-ce un baiser vivant? +O prodige! A ma droite, à ma gauche, personne. +Mes os craquent d'horreur, toute ma chair frissonne + Comme un tremble au grand vent. + + +LE VER. + +Ce baiser c'est le mien: je suis le ver de terre; +Je viens pour accomplir le solennel mystère. + J'entre en possession; +Me voilà ton époux, je te serai fidèle. +Le hibou tout joyeux fouettant l'air de son aile + Chante notre union. + + +LA TRÉPASSÉE. + +Oh! si quelqu'un passait auprès du cimetière! +J'ai beau heurter du front les planches de ma bière, + Le couvercle est trop lourd! +Le fossoyeur dort mieux que les morts qu'il enterre. +Quel silence profond! la route est solitaire; + L'écho lui-même est sourd. + + +LE VER. + +A moi tes bras d'ivoire, à moi ta gorge blanche, +A moi tes flancs polis avec ta belle hanche + A l'ondoyant contour; +A moi tes petits pieds, ta main douce et ta bouche, +Et ce premier baiser que ta pudeur farouche + Refusait à l'amour. + + +LA TRÉPASSÉE. + +C'en est fait! c'en est fait! Il est là! sa morsure +M'ouvre au flanc une lame et profonde blessure; + Il me ronge le coeur. +Quelle torture! O Dieu, quelle angoisse cruelle! +Mais que faites-vous donc lorsque je vous appelle, + O ma mère, ô ma soeur? + + +LE VER. + +Dans leur âme déjà ta mémoire est fanée, +Et pourtant sur ta fosse, ô pauvre abandonnée, + L'oranger est tout frais. +La tenture funèbre à peine repliée, +Comme un songe d'hier elles t'ont oubliée, + Oubliée à jamais. + + +LA TRÉPASSÉE. + +L'herbe pousse plus vite au coeur que sur la fosse; +Une pierre, une croix, le terrain qui se hausse, + Disent qu'un mort est là. +Mais quelle croix fait voir une tombe dans l'âme! +Oubli! seconde mort, néant que je réclame, + Arrivez, me voilà! + + +LE VER. + +Console-toi.--La mort donne la vie.--Eclose +A l'ombre d'une croix l'églantine est plus rose + Et le gazon plus vert. +La racine des fleurs plongera sous tes côtes; +A la place où tu dors les herbes seront hautes; + Aux mains de Dieu tout sert! + + +Un mort qu'ils réveillaient les pria de se taire; +Un pâle éclair parti non du ciel mais de terre + Me fit dans leurs tombeaux +Voir tous les trépassés cadavres ou squelettes, +Avec leurs os jaunis ou leurs chairs violettes, + S'en allant par lambeaux; + +Les jeunes et les vieux, peuple du cimetière, +Pauvres morts oubliés n'entendant sur leur pierre + Gémir que l'ouragan, +Et dévorés d'ennui dans leur froide demeure, +De leurs yeux sans regard cherchant à savoir l'heure + A l'éternel cadran. + +Puis tout devint obscur, et je repris ma route, +Pâle d'avoir tant vu, plein d'horreur et de doute, + L'esprit et le corps las; +Et me suivant partout, mille cloches fêlées, +Comme des voix de mort me jetaient par volées + Les râlements du glas. + + + +III. + + +Et je rentrai chez moi.--De lugubres pensées +Tournaient devant mes yeux sur leurs ailes glacées + Et me rasaient le front. +Comme on voit sur le soir autour des cathédrales, +Des essaims de corbeaux dérouler leurs spirales + Et voltiger en rond. + +Dans ma chambre, où tremblait une jaune lumière, +Tout prenait une forme horrible et singulière, + Un aspect effrayant. +Mon lit était la bière et ma lampe le cierge, +Mon manteau déployé le drap noir qu'on asperge + Sous la porte en priant. + +Dans son cadre terni, le pâle Christ d'ivoire +Cloué les bras en croix sur son étoffe noire, + Redoublait de pâleur; +Et comme au Golgotha, dans sa dure agonie, +Les muscles en relief de sa face jaunie + Se tordaient de douleur. + +Les tableaux ravivant leurs nuances éteintes +Aux reflets du foyer prenaient d'étranges teintes, + Et, d'un air curieux, +Comme des spectateurs aux loges d'un théâtre, +Vieux portraits enfumés, pastels aux tons de plâtre, + Ouvraient tout grands leurs yeux. + +Une tête de mort sur nature moulée +Se détachait en blanc, grimaçante et pelée, + Sous un rayon blafard. +Je la vis s'avancer au bord de la console; +Ses mâchoires semblaient rechercher leur parole + Et ses yeux leur regard. + +De ses orbites noirs où manquaient les prunelles, +Jaillirent tout à coup de fauves étincelles + Comme d'un oeil vivant. +Une haleine passa par ses dents déchaussées... +Les rideaux à plis droits tombaient sur les croisées; + Ce n'était pas le vent. + +Faible comme ces voix que l'on entend en rêve, +Triste comme un soupir des vagues sur la grève + J'entendis une voix. +Or, comme ce jour-là j'avais vu tant de choses, +Tant d'effets merveilleux dont j'ignorais les causes, + J'eus moins peur cette fois. + + +RAPHAEL. + +Je suis le Raphaël, le Sanzio, le grand maître! +O frère, dis-le-moi, peux-tu me reconnaître + Dans ce crâne hideux? +Car je n'ai rien parmi ces plâtres et ces masques, +Tous ces crânes luisants, polis comme des casques, + Qui me distingue d'eux. + +Et pourtant c'est bien moi! Moi, le divin jeune homme, +Le roi de la beauté, la lumière de Rome, + Le Raphaël d'Urbin! +L'enfant aux cheveux bruns qu'on voit aux galeries, +Mollement accoudé, suivre ses rêveries, + La tête dans sa main. + +O ma Fornarina! ma blanche bien aimée, +Toi qui dans un baiser pris mon âme pâmée + Pour la remettre au ciel; +Voilà donc ton amant, le beau peintre au nom d'ange, +Cette tête qui fait une grimace étrange: + Eh bien, c'est Raphaël! + +Si ton ombre endormie au fond de la chapelle +S'éveillait et venait à ma voix qui t'appelle, + Oh! je te ferais peur! +Que le marbre entr'ouvert sur ta tête retombe. +Ne viens pas! ne viens pas et garde dans ta tombe + Le rêve de ton coeur. + +Analyseurs damnés, abominable race, +Hyènes qui suivez le cortége à la trace + Pour déterrer le corps; +Aurez-vous bientôt fait de déclouer les bières, +Pour mesurer nos os et peser nos poussières; + Laissez dormir les morts! + +Mes maîtres, savez-vous, qui donc a pu le dire? +Ce qu'on sent quand la scie avec ses dents déchire + Nos lambeaux palpitants. +Savez-vous si la mort n'est pas une autre vie, +Et si quand leur dépouille à la tombe est ravie + Les aïeux sont contents? + +Ah! vous venez fouiller de vos ongles profanes +Nos tombeaux violés, pour y prendre nos crânes, + Vous êtes bien hardis. +Ne craignez vous donc pas qu'un beau jour, pâle et blême, +Un trépassé se lève et vous dise: Anathème! + Comme je vous le dis. + +Vous imaginez donc, dans cette pourriture, +Surprendre les secrets de la mère nature + Et le travail de Dieu? +Ce n'est pas par le corps qu'on peut comprendre l'âme. +Le corps n'est que l'autel, le génie est la flamme; + Vous éteignez le feu! + +O mes Enfants-Jésus! O mes brunes madones! +O vous qui me devez vos plus fraîches couronnes, + Saintes du paradis! +Les savants font rouler mon crâne sur la terre, +Et vous souffrez cela sans prendre le tonnerre, + Sans frapper ces maudits! + +Il est donc vrai! Le ciel a perdu sa puissance. +Le Christ est mort, le siècle a pour Dieu, la science, + Pour foi, la liberté. +Adieu les doux parfums de la rose mystique; +Adieu l'amour; adieu la poésie antique; + Adieu sainte beauté! + +Vos peintres auront beau, pour voir comme elle est faite, +Tourner entre leurs mains et retourner ma tête, + Mon secret est à moi. +Ils copieront mes tons, ils copieront mes poses, +Mais il leur manquera ce que j'avais, deux choses, + L'amour avec la foi! + +Dites qui d'entre vous, fils de ce siècle infâme, +Peut rendre saintement la beauté de la femme; + Aucun, hélas! aucun. +Pour vos petits boudoirs, il faut des priapées; +Qui vous jette un regard, ô mes vierges drapées, + O mes saintes! Pas un. + +L'aiguille a fait son tour. Votre tâche est finie, +Comme un pâle vieillard le siècle à l'agonie + Se lamente et se tord. +L'ange du jugement embouche la trompette +Et la voix va crier: Que justice soit faite, + Le genre humain est mort! + + +Je n'entendis plus rien. L'aube aux lèvres d'opale, +Tout endormie encor, sur le vitrage pâle + Jetait un froid rayon, +Et je vis s'envoler, comme on voit quelque orfraye, +Que sous l'arceau gothique une lueur effraye, + L'étrange vision! + + + + +LA MORT DANS LA VIE. + + + +IV. + + +La mort est multiforme, elle change de masque +Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque; + Elle sait se farder, +Et ce n'est pas toujours cette maigre carcasse, +Qui vous montre les dents et vous fait la grimace + Horrible à regarder. + +Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetière, +Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre + A l'ombre des arceaux; +Tous ne sont pas vêtus de la pâle livrée, +Et la porte sur tous n'est pas encor murée + Dans la nuit des caveaux. + +Il est des trépassés de diverse nature, +Aux uns la puanteur avec la pourriture, + Le palpable néant, +L'horreur et le dégoût, l'ombre profonde et noire, +Et le cercueil avide entr'ouvrant sa mâchoire + Comme un monstre béant. + +Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en épouvante +Passer et repasser dans la cité vivante + Sous leur linceul de chair, +L'invisible néant, la mort intérieure +Que personne ne sait, que personne ne pleure, + Même votre plus cher. + +Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funèbres +Visiter les tombeaux inconnus ou célèbres, + De marbre ou de gazon; +Qu'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupière amie +Sous l'ombrage des ifs à jamais endormie, + Qu'on soit en pleurs ou non, + +On dit: Ceux-là sont morts. La mousse étend son voile +Sur leurs noms effacés; le ver file sa toile + Dans le trou de leurs yeux; +Leurs cheveux ont percé les planches de la bière, +A côté de leurs os, leur chair tombe en poussière + Sur les os des aïeux. + +Leurs héritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent; +C'est à peine à présent si leurs chiens s'en souviennent. + Enfumés et poudreux, +Leurs portraits adorés traînent dans les boutiques, +Leurs jaloux d'autrefois font leurs panégyriques; + Tout est fini pour eux. + +L'ange de la douleur, sur leur tombe en prière, +Est seul à les pleurer de ses larmes de pierre. + Comme le ver leur corps, +L'oubli ronge leur nom avec sa lune sourde; +Ils ont pour draps de lit six pieds de terre lourde. + Ils sont morts! et bien morts! + +Et peut-être une larme à votre âme échappée +Sur leur cendre, de pluie et de neige trempée, + Filtre insensiblement. +Qui les va réjouir dans leur triste demeure; +Et leur coeur desséché, comprenant qu'on les pleure, + Retrouve un battement. + +Mais personne ne dit, voyant un mort de l'âme: +Paix et repos sur toi! L'on refuse à la lame + Ce qu'on donne au fourreau; +L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie, +L'âme se brise et meurt sans que nul s'en effraie + Et lui dresse un tombeau. + +Et cependant il est d'horribles agonies +Qu'on ne saura jamais; des douleurs infinies + Que l'on n'aperçoit pas. +Il est plus d'une croix au calvaire de l'âme +Sans l'auréole d'or, et sans la blanche femme + Echevelée au bas. + +Toute âme est un sépulcre où gisent mille choses; +Des cadavres hideux dans des figures roses + Dorment ensevelis. +On retrouve toujours les larmes sous le rire, +Les morts sous les vivants, et l'homme est à vrai dire + Une Nécropolis. + +Les tombeaux déterrés des vieilles cités mortes, +Les chambres et les puits de la Thèbe aux cent portes + Ne sont pas si peuplés, +On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes, +Un plus vaste fouillis d'ossements et de têtes + Aux ruines mêlés. + +L'on en voit qui n'ont pas d'épitaphe à leurs tombes, +Et de leurs trépassés font comme aux catacombes + Un grand entassement; +Dont le coeur est un champ uni, sans croix ni pierres, +Et que l'aveugle Mort de diverses poussières + Remplit confusément. + +D'autres, moins oublieux, ont des caves funèbres +Où sont rangés leurs morts, comme celles des Guèbres + Ou des Égyptiens; +Tout autour de leur coeur sont debout les momies, +Et l'on y reconnaît les figures blêmies + De leurs amours anciens. + +Dans un pur souvenir chastement embaumée +Ils gardent au fond d'eux l'âme qu'ils ont aimée; + Triste et charmant trésor! +La mort habite en eux au milieu de la vie; +Ils s'en vont poursuivant la chère ombre ravie + Qui leur sourit encor. + +Où ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette? +Quel foyer réunit la famille complète + En cercle chaque soir? +Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse être, +Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maître + Avec un manteau noir? + +Cette petite fleur, qui, toute réjouie, +Fait baiser au soleil sa bouche épanouie, + Est fille de la mort. +En plongeant sous le sol, peut-être sa racine, +Dans quelque cendre chère a pris l'odeur divine + Qui vous charme si fort. + +O fiancés d'hier, encore amants, l'alcôve +Où nichent vos amours, à quelque vieillard chauve + A servi comme à vous; +Avant vos doux soupirs elle a redit son râle, +Et son souvenir mêle une odeur sépulcrale + A vos parfums d'époux! + +Où donc poser le pied qu'on ne foule une tombe? +Ah! lorsque l'on prendrait son aile à la colombe, + Ses pieds au daim léger; +Qu'on irait demander au poisson sa nageoire, +On trouvera partout l'hôtesse blanche et noire + Prête à vous héberger. + +Cessez donc, cessez donc, ô vous, les jeunes mères +Berçant vos fils aux bras des riantes chimères, + De leur rêver un sort; +Filez-leur un suaire avec le lin des langes. +Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges, + Sont condamnés à mort! + + + +V. + + +A travers les soupirs les plaintes et le râle +Poursuivons jusqu'au bout la funèbre spirale + De ses détours maudits. +Notre guide n'est pas Virgile le poëte, +La Béatrix vers nous ne penche pas la tête + Du fond du paradis. + +Pour guide nous avons une vierge au teint pâle +Qui jamais ne reçut le baiser d'or du hâle + Des lèvres du soleil. +Sa joue est sans couleur et sa bouche bleuâtre, +Le bouton de sa gorge est blanc comme l'albâtre + Au lieu d'être vermeil. + +Un souffle fait plier sa taille délicate, +Ses bras, plus transparents que le jaspe ou l'agate, + Pendent languissamment; +Sa main laisse échapper une fleur qui se fane, +Et, ployée à son dos, son aile diaphane + Reste sans mouvement. + +Plus sombres que la nuit, plus fixes que la pierre, +Sous leur sourcil d'ébène et leur longue paupière + Luisent ses deux grands yeux, +Comme l'eau du Léthé qui va muette et noire, +Ses cheveux débordés baignent sa chair d'ivoire + A flots silencieux. + +Des feuilles de ciguë avec des violettes +Se mêlent sur son front aux blanches bandelettes, + Chaste et simple ornement; +Quant au reste, elle est nue, et l'on rit et l'on tremble +En la voyant venir; car elle a tout ensemble + L'air sinistre et charmant. + +Quoiqu'elle ait mis le pied dans tous les lits du monde +Sous sa blanche couronne elle reste inféconde + Depuis l'éternité. +L'ardent baiser s'éteint sur la lèvre fatale +Et personne n'a pu cueillir la rose pâle + De sa virginité. + +C'est par elle qu'on pleure et qu'on se désespère: +C'est elle qui ravit au giron de la mère + Son doux et cher souci; +C'est elle qui s'en va se coucher, la jalouse, +Entre les deux amants, et qui veut qu'on l'épouse + A son tour elle aussi. + +Elle est amère et douce, elle est méchante et bonne; +Sur chaque front illustre elle met la couronne + Sans peur ni passion. +Amère aux gens heureux et douce aux misérables, +C'est la seule qui donne aux grands inconsolables + Leur consolation. + +Elle prête des lits à ceux qui, sur le monde, +Comme le Juif errant, font nuit et jour leur ronde + Et n'ont jamais dormi. +A tous les parias elle ouvre son auberge, +Et reçoit aussi bien la Phryné que la vierge, + L'ennemi que l'ami. + +Sur les pas de ce guide au visage impassible, +Nous marchons en suivant la spirale terrible + Vers le but inconnu, +Par un enfer vivant sans caverne ni gouffre, +Sans bitume enflammé, sans mers aux flots de soufre, + Sans Belzébuth cornu. + +Voici contre un carreau comme un reflet de lampe +Avec l'ombre d'un homme. Allons, montons la rampe, + Approchons et voyons. +Ah! c'est toi, docteur Faust! Dans la même posture +Du sorcier de Rembrandt sur la noire peinture + Aux flamboyants rayons. + +Quoi! tu n'as pas brisé tes fioles d'alchimiste, +Et tu penches toujours ton grand front chauve et triste + Sur quelque manuscrit! +Dans ton livre, aux lueurs de ce soleil mystique, +Quoi! tu cherches encor le mot cabalistique + Qui fait venir l'Esprit. + +Eh bien! Scientia, ta maîtresse adorée +A tes chastes désirs s'est-elle enfin livrée? + Ou, comme au premier jour, +N'en es-tu qu'à baiser sa robe ou sa pantoufle, +Ta poitrine asthmatique a-t-elle encor du souffle + Pour un soupir d'amour? + +Quel sable, quel corail a ramené ta sonde? +As-tu touché le fond des sagesses du monde? + En puisant à ton puits, +Nous as-tu dans ton seau fait monter toute nue +La blanche Vérité jusqu'ici méconnue? + Arbre, où sont donc tes fruits? + + +FAUST. + +J'ai plongé dans la mer sous le dôme des ondes; +Les grands poissons jetaient leurs ondes vagabondes + Jusques au fond des eaux; +Léviathan fouettait l'abîme de sa queue, +Les Syrènes peignaient leur chevelure bleue + Sur les bancs de coraux. + +La seiche horrible à voir, le polype difforme, +Tendaient leurs mille bras, le caïman énorme + Roulait ses gros yeux verts; +Mais je suis remonté, car je manquais d'haleine; +C'est un manteau bien lourd pour une épaule humaine + Que le manteau des mers! + +Je n'ai pu de mon puits tirer que de l'eau claire; +Le Sphinx interrogé continue à se taire; + Si chauve et si cassé, +Hélas! j'en suis encore à peut-être, et que sais-je? +Et les fleurs de mon front ont fait comme une neige + Aux lieux où j'ai passé. + +Malheureux que je suis d'avoir sans défiance +Mordu les pommes d'or de l'arbre de science! + La science est la mort. +Ni l'upa de Java, ni l'euphorbe d'Afrique, +Ni le mancenilier au sommeil magnétique. + N'ont un poison plus fort. + +Je ne crois plus à rien. J'allais, de lassitude, +Quand vous êtes venus, renoncer à l'étude + Et briser mes fourneaux. +Je ne sens plus en moi palpiter une fibre, +Et comme un balancier seulement mon coeur vibre + A mouvements égaux. + +Le néant! Voilà donc ce que l'on trouve au terme! +Comme une tombe, un mort, ma cellule renferme + Un cadavre vivant. +C'est pour arriver là que j'ai pris tant de peine, +Et que j'ai sans profit, comme on fait d'une graine, + Semé mon âme au vent. + +Un seul baiser, ô douce et blanche Marguerite, +Pris sur ta bouche en fleur, si fraîche et si petite, + Vaut mieux que tout cela. +Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre; +Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre. + Aimez, car tout est là! + + + +VI. + + +La spirale sans fin dans le vide s'enfonce; +Tout autour, n'attendant qu'une fausse réponse + Pour vous pomper le sang, +Sur leurs grands piédestaux semés d'hiéroglyphes, +Des Sphinx aux seins pointus, aux doigts armés de griffes, + Roulent leur oeil luisant. + +En passant devant eux, à chaque pas l'on cogne +Des os demi rongés, des restes de charogne, + Des crânes sonnant creux. +On voit de chaque trou sortir des jambes raides, +Des apparitions monstrueusement laides + Fendent l'air ténébreux. + +C'est ici que l'énigme est encor sans Oedipe, +Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe + L'antique obscurité. +C'est ici que la mort propose son problème, +Et que le voyageur, devant sa face blême + Recule épouvanté. + +Ah que de nobles coeurs et que d'âmes choisies, +Vainement, à travers toutes les poésies, + Toutes les passions, +Ont poursuivi le mot de la page fatale +Dont les os gisent là sans pierre sépulcrale + Et sans inscriptions! + +Combien, don Juans obscurs, ont leurs listes remplies +Et qui cherchent encor! Que de lèvres pâlies + Sous les plus doux baisers, +Et qui n'ont jamais pu se joindre à leur chimère! +Que de désirs au ciel sont remontés de terre + Toujours inapaisés! + +Il est des écoliers qui voudraient tout connaître, +Et qui ne trouvent pas pour valet et pour maître + De Méphistophélès. +Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite +Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu déshérite; + Tous ceux-là, plaignez-les! + +Car ils souffrent un mal, hélas! inguérissable; +Ils mêlent une larme à chaque grain de sable + Que le temps laisse choir. +Leur coeur, comme un orfraie au fond d'une ruine, +Râle piteusement dans leur maigre poitrine + L'hymne du désespoir. + +Leur vie est comme un bois à la fin de l'automne, +Chaque souffle qui passe arrache à leur couronne + Quelque reste de vert. +Et leurs rêves en pleurs s'en vont fendant les nues, +Silencieux, pareils à des files de grues + Quand approche l'hiver. + +Leurs tourments ne sont point redits par le poète; +Martyrs de la pensée, ils n'ont pas sur leur tête + L'auréole qui luit; +Par les chemins du monde ils marchent sans cortége, +Et sur le sol glacé tombent comme la neige + Qui descend dans la nuit. + +Comme je m'en allais, ruminant ma pensée, +Triste, sans dire mot, sous la voûte glacée, + Par le sentier étroit; +S'arrêtant tout à coup, ma compagne blafarde +Me dit en étendant sa main frêle: Regarde + Du côté de mon doigt. + +C'était un cavalier avec un grand panache, +De longs cheveux bouclés, une noire moustache + Et des éperons d'or; +Il avait le manteau, la rapière et la fraise, +Ainsi qu'un raffiné du temps de Louis treize, + Et semblait jeune encor. + +Mais en regardant bien, je vis que sa perruque +Sous ses faux cheveux bruns laissait près de sa nuque + Passer des cheveux blancs; +Son front, pareil au front de la mer soucieuse, +Se ridait à longs plis; sa joue était si creuse + Que l'on comptait ses dents. + +Malgré le fard épais dont elle était plâtrée, +Comme un marbre couvert d'une gaze pourprée + Sa pâleur transperçait; +A travers le carmin qui colorait sa lèvre, +Sous son rire d'emprunt on voyait que la fièvre + Chaque nuit le baisait. + +Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre +Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre, + Ni larmes ni regard. +Diamant enchâssé dans sa morne prunelle +Brillait d'un éclat fixe, une froide étincelle. + C'était bien un vieillard! + +Comme l'arche d'un pont son dos faisait la voûte, +Ses pieds endoloris, tout gonflés par la goutte. + Chancelaient sous son poids. +Ses mains pâles tremblaient; ainsi tremblent les vagues, +Sous les baisers du Nord, et laissaient fuir leurs bagues + Trop larges pour ses doigts. + +Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse, +Formait une alliance étrange et monstrueuse. + C'était plus triste à voir +Et plus laid, qu'un cercueil chez des filles de joie, +Qu'un squelette paré d'une robe de soie, + Qu'une vieille au miroir. + +Confiant à la nuit son amoureuse plainte, +Il attendait devant une fenêtre éteinte, + Sous un balcon désert. +Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage, +Nul soleil de beauté ne montrait son visage + Au fond du ciel ouvert. + +Dis, que fais-tu donc là, vieillard, dans les ténèbres, +Par une de ces nuits où les essaims funèbres + S'envolent des tombeaux? +Que vas-tu donc chercher si loin, si tard, à l'heure +Où l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure + Sans page et sans flambeaux? + +Tu n'as plus l'âge où tout vous rit et vous accueille, +Où la vierge répand à vos pieds, feuille à feuille, + La fleur de sa beauté. +Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenêtres; +Tu n'es bon qu'à dormir auprès de tes ancêtres + Sous un marbre sculpté. + +Entends-tu le hibou qui jette ses cris aigres? +Entends-tu dans les bois hurler les grands loups maigres? + O vieillard sans raison! +Rentre, c'est le moment où la lune réveille +Le vampire blafard sur sa couche vermeille; + Rentre dans ta maison. + +Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile, +Personne ne t'écoute, et ta cape ruisselle + Des pleurs de l'ouragan... +Il ne me répond rien; dites quel est cet homme +O mort, et savez-vous le nom dont on le nomme! + Cet homme, c'est don Juan. + + + +VII. + + +DON JUAN. + +Heureux adolescents, dont le coeur s'ouvre à peine +Comme une violette à la première haleine + Du printemps qui sourit, +Ames couleurs de lait, frais buissons d'aubépine +Où, sous le pur rayon, dans la pluie argentine + Tout gazouille et fleurit. + +O vous tous qui sortez des bras de votre mère +Sans connaître la vie et la science amère, + Et qui voulez savoir, +Poètes et rêveurs, plus d'une fois, sans doute, +Aux lisières des bois, en suivant votre route + Dans la rougeur du soir, + +A l'heure enchanteresse, où sur le bout des branches +On voit se becqueter les tourterelles blanches + Et les bouvreuils au nid, +Quand la nature lasse en s'endormant soupire, +Et que la feuille au vent vibre comme une lyre + Après le chant fini; + +Quand le calme et l'oubli viennent à toutes choses +Et que le sylphe rentre au pavillon des roses + Sous les parfums plié; +Emus de tout cela, pleins d'ardeurs inquiètes +Vous avez souhaité ma liste et mes conquêtes; + Vous m'avez envié + +Les festins, les baisers sur les épaules nues, +Toutes ces voluptés à votre âge inconnues, + Aimable et cher tourment! +Zerbine, Elvire, Anna, mes Romaines jalouses, +Mes beaux lis d'Albion, mes brunes Andalouses, + Tout mon troupeau charmant. + +Et vous vous êtes dit par la voix de vos âmes: +Comment faisais-tu donc pour avoir plus de femmes + Que n'en a le sultan? +Comment faisais-tu donc, malgré verroux et grilles, +Pour te glisser au lit des belles jeunes filles, + Heureux, heureux don Juan! + +Conquérant oublieux, une seule de celles +Que tu n'inscrivais pas, une entre tes moins belles + Ta plus modeste fleur, +Oh! combien et longtemps nous l'eussions adorée! +Elle aurait embelli, dans une urne dorée, + L'autel de notre coeur. + +Elle aurait parfumé, cette humble paquerette +Dont sous l'herbe ton pied a fait ployer la tête, + Notre pâle printemps; +Nous l'aurions recueillie, et de nos pleurs trempée, +Cette étoile aux yeux bleus, dans le bal échappée + A tes doigts inconstants. + +Adorables frissons de l'amoureuse fièvre, +Ramiers qui descendez du ciel sur une lèvre, + Baisers âcres et doux, +Chutes du dernier voile, et vous cascades blondes, +Cheveux d'or, inondant un dos brun de vos ondes + Quand vous connaîtrons-nous? + +Enfant, je les connais tous ces plaisirs qu'on rêve; +Autour du tronc fatal l'antique serpent d'Ève + Ne s'est pas mieux tordu. +Aux yeux mortels, jamais dragon à tête d'homme +N'a d'un plus vif éclat fait reluire la pomme + De l'arbre défendu. + +Souvent, comme des nids de fauvettes farouches, +Tout prêts à s'envoler, j'ai surpris sur des bouches + Des nids d'aveux tremblants, +J'ai serré dans mes bras de ravissants fantômes, +Bien des vierges en fleur m'ont versé les purs baumes + De leurs calices blancs. + +Pour en avoir le mot, courtisanes rusées, +J'ai pressé, sous le fard, vos lèvres plus usées + Que le grès des chemins. +Égouts impurs, où vont tous les ruisseaux du monde, +J'ai plongé sous vos flots; et toi, débauche immonde, + J'ai vu tes lendemains. + +J'ai vu les plus purs fronts rouler après l'orgie +Parmi les flots de vin, sur la nappe rougie; + J'ai vu les fins de bal +Et la sueur des bras, et la pâleur des têtes +Plus mornes que la mort sous leurs boucles défaites + Au soleil matinal. + +Comme un mineur qui suit une veine inféconde, +J'ai fouillé nuit et jour l'existence profonde + Sans trouver le filon. +J'ai demandé la vie à l'amour qui la donne, +Mais vainement; je n'ai jamais aimé personne + Ayant au monde un nom. + +J'ai brûlé plus d'un coeur dont j'ai foulé la cendre, +Mais je restai toujours comme la Salamandre, + Froid au milieu du feu. +J'avais un idéal frais comme la rosée, +Une vision d'or, une opale irisée + Par le regard de Dieu; + +Femme, comme jamais sculpteur n'en a pétrie, +Type réunissant Cléopâtre et Marie, + Grâce, pudeur, beauté; +Une rose mystique, où nul ver ne se cache, +Les ardeurs du volcan et la neige sans tache + De la virginité! + +Au carrefour douteux, Y grec de Pythagore, +J'ai pris la branche gauche et je chemine encore + Sans arriver jamais. +Trompeuse volupté, c'est toi que j'ai suivie, +Et peut-être, ô vertu! l'énigme de la vie; + C'est toi qui la savais. + +Que n'ai-je, comme Faust, dans ma cellule sombre, +Contemplé sur le mur la tremblante penombre + Du microcosme d'or! +Que n'ai-je, feuilletant cabales et grimoires, +Auprès de mon fourneau, passé les heures noires + A chercher le trésor! + +J'avais la tête forte, et j'aurais lu ton livre +Et bu ton vin amer, Science, sans être ivre + Comme un jeune écolier. +J'aurais contraint Isis à relever son voile; +Et du plus haut des cieux fait descendre l'étoile + Dans mon noir atelier. + +N'écoutez pas l'amour car c'est un mauvais maître; +Aimer, c'est ignorer, et vivre c'est connaître. + Apprenez, apprenez; +Jetez et rejetez à toute heure la sonde; +Et plongez plus avant sous cette mer profonde + Que n'ont fait vos aînés. + +Laissez Léviathan souffler par ses narines, +Laissez le poids des mers au fond de vos poitrines + Presser votre poumon. +Fouillez les noirs écueils qu'on n'a pu reconnaître, +Et dans son coffre d'or vous trouverez peut-être + L'anneau de Salomon! + + + +VIII. + + +Ainsi parla don Juan, et sous la froide voûte, +Las, mais voulant aller jusqu'au bout de la route, + Je repris mon chemin. +Enfin je débouchai dans une plaine morne +Qu'un ciel en feu fermait à l'horizon sans borne, + D'un cercle de carmin. + +Le sol de cette plaine était d'un blanc d'ivoire, +Un fleuve la coupait comme un ruban de moire + Du rouge le plus vif. +Tout était ras; ni bois, ni clocher, ni tourelle, +Et le vent ennuyé la balayait de l'aile + Avec un ton plaintif. + +J'imaginai d'abord que cette étrange teinte, +Cette couleur de sang dont cette onde était peinte, + N'était qu'un vain reflet; +Que la craie et le tuf formaient ce blanc d'ivoire, +Mais je vis que c'était (me penchant pour y boire) + Du vrai sang qui coulait. + +Je vis que d'os blanchis la terre était couverte, +Froide neige de morts, où nulle plante verte, + Nulle fleur ne germait; +Que ce sol n'était fait que de poussière d'homme, +Et qu'un peuple à remplir Thèbes, Palmyre et Rome + Était là qui dormait. + +Une ombre, dos voûté, front penché, dans la brise +Passa. C'était bien LUI, la redingote grise + Et le petit chapeau. +Un aigle d'or planait sur sa tête sacrée, +Cherchant, pour s'y poser, inquiète effarée, + Un bâton de drapeau. + +Les squelettes tâchaient de rajuster leurs têtes, +Le spectre du tambour agitait ses baguettes + A son pas souverain; +Une immense clameur volait sur son passage, +Et cent mille canons lui chantaient dans l'orage + Leur fanfare d'airain. + +Lui ne paraissait pas entendre ce tumulte, +Et, comme un Dieu de marbre, insensible à son culte, + Marchait silencieux; +Quelquefois seulement, comme à la dérobée, +Pour retrouver au ciel son étoile tombée + Il relevait les yeux + +Mais le ciel empourpré d'un reflet d'incendie, +N'avait pas une étoile, et la flamme agrandie + Montait, montait toujours. +Alors, plus pâle encor qu'aux jours de Sainte-Hélène, +Il refermait ses bras sur sa poitrine pleine + De gémissements sourds. + +Quand il fut devant nous: Grand empereur, lui dis-je, +Ce mot mystérieux que mon destin m'oblige + A chercher ici-bas, +Ce mot perdu que Faust demandait à son livre, +Et don Juan à l'amour, pour mourir ou pour vivre, + Ne le sauriez-vous pas? + +O malheureux enfant! dit l'ombre impériale, +Retourne-t'en là-haut, la bise est glaciale + Et je suis tout transi. +Tu ne trouverais pas, sur la route, d'auberge +Où réchauffer tes pieds, car la mort seule héberge + Ceux qui passent ici. + +Regarde... C'en est fait. L'étoile est éclipsée, +Un sang noir pleut du flanc de mon aigle blessée + Au milieu de son vol. +Avec les blancs flocons de la neige éternelle, +Du haut du ciel obscur, les plumes de son aile + Descendent sur le sol. + +Hélas! je ne saurais contenter ton envie; +J'ai vainement cherché le mot de cette vie, + Comme Faust et don Juan, +Je ne sais rien de plus, qu'au jour de ma naissance, +Et pourtant je faisais dans ma toute-puissance, + Le calme et l'ouragan. + +Pourtant l'on me nommait par excellence, L'HOMME: +L'on portait devant moi l'aigle et les faisceaux, comme + Aux vieux Césars romains: +Pourtant j'avais dix rois pour me tenir ma robe, +J'étais un Charlemagne emprisonnant le globe + Dans une de mes mains. + +Je n'ai rien vu de plus du haut de la colonne +Où ma gloire, arc-en-ciel tricolore, rayonne + Que vous autres d'en bas. +En vain de mon talon j'éperonnais le monde, +Toujours le bruit des camps et du canon qui gronde, + Des assauts, des combats. + +Toujours des plats d'argent avec des clefs de villes, +Un concert de clairons et de hurrahs serviles, + Des lauriers, des discours; +Un ciel noir, dont la pluie était de la mitraille, +Des morts à saluer sur tout champ de bataille. + Ainsi passaient mes jours. + +Que ton doux nom de miel, Laetitia ma mère, +Mentait cruellement à ma fortune amère! + Que j'étais malheureux! +Je promenais partout ma peine vagabonde, +J'avais rêvé l'empire, et la boule du monde + Dans ma main sonnait creux. + +Ah! le sort des bergers, et le hêtre où Tytire +Dans la chaleur du jour à l'écart se retire + Et chante Amaryllis, +Le grelot qui résonne et le troupeau qui bêle, +Le lait pur ruisselant d'une blanche mamelle + Entre des doigts de lys! + +Le parfum du foin vert et l'odeur de l'étable, +Le pain bis des pasteurs, quelques noix sur la table, + Une écuelle de bois; +Une flûte à sept trous jointe avec de la cire, +Et six chèvres, voilà tout ce que je désire, + Moi, le vainqueur des rois. + +Une peau de mouton couvrira mes épaules, +Galathée en riant s'enfuira sous les saules + Et je l'y poursuivrai: +Mes vers seront plus doux que la douce ambroisie, +Et Daphnis deviendra pâle de jalousie + Aux airs que je jouerai. + +Ah! je veux m'en aller de mon île de Corse, +Par le bois dont la chèvre en passant mord l'écorce, + Par le ravin profond, +Le long du sentier creux où chante la cigale, +Suivre nonchalamment en sa marche inégale + Mon troupeau vagabond. + +Le Sphinx est sans pitié pour quiconque se trompe, +Imprudent, tu veux donc qu'il t'égorge et te pompe + Le pur sang de ton coeur; +Le seul qui devina cette énigme funeste +Tua Laïus son père et commit un inceste: + Triste prix du vainqueur! + + + +IX. + + +Me voilà revenu de ce voyage sombre, +Où l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre + Que les yeux du hibou; +Comme après tout un jour de labourage, un buffle +S'en retourne à pas lents, morne et baissant le muffle, + Je vais ployant le cou. + +Me voilà revenu du pays des fantômes; +Mais je conserve encor loin des muets royaumes, + Le teint pâle des morts. +Mon vêtement pareil au crêpe funéraire +Sur une urne jeté, de mon dos jusqu'à terre, + Pend au long de mon corps. + +Je sors d'entre les mains d'une mort plus avare +Que celle qui veillait au tombeau de Lazare; + Elle garde son bien: +Elle lâche le corps mais elle retient l'âme; +Elle rend le flambeau, mais elle éteint la flamme, + Et Christ n'y pourrait rien. + +Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même, +Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime, + Et je me survis seul, +Je promène avec moi les dépouilles glacées +De mes illusions, charmantes trépassées + Dont je suis le linceul. + +Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre, +O mort... et je ne puis me résoudre à te suivre + Dans le sombre chemin; +Je n'ai pas eu le temps de bâtir la colonne +Où la gloire viendra suspendre ma couronne; + O mort, reviens demain! + +Vierge aux beaux seins d'albâtre, épargne ton poëte, +Souviens-toi que c'est moi qui le premier t'ai faite + Plus belle que le jour; +J'ai changé ton teint vert en pâleur diaphane, +Sous de beaux cheveux noirs j'ai caché ton vieux crâne, + Et je t'ai fait la cour. + +Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges, +Pour orner tes palais, je sculpterai des anges, + Je forgerai des croix; +Je ferai dans l'église et dans le cimetière +Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre + Comme au tombeau des rois! + +Je te consacrerai mes chansons les plus belles: +Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles + Et des fleurs sans parfum. +J'ai planté mon jardin, ô mort, avec tes arbres; +L'if, le buis, le cyprès y croisent sur les marbres + Leurs rameaux d'un vert brun. + +J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre, +Au lis majestueux ouvrant son blanc cratère, + A la tulipe d'or, +A la rose de mai que le rossignol anime, +J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysanthème, + A bien d'autres encor. + +Ne croissez pas ici! cherchez une autre terre, +Frais amours du printemps; pour ce jardin austère + Votre éclat est trop vif: +Le houx vous blesserait de ses pointes aiguës, +Et vous boiriez dans l'air le poison des ciguës, + L'odeur âcre de l'if. + +Ne m'abandonne pas, ô ma mère, ô nature, +Tu dois une jeunesse à toute créature, + A toute âme un amour; +Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse, +Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse, + N'eût-elle qu'un seul jour. + +Ne me sois pas marâtre, ô nature chérie, +Redonne un peu de sève à la plante flétrie + Qui ne veut pas mourir; +Les torrents de mes yeux ont noyé sous leur pluie +Son bouton tout rongé que nul soleil n'essuie, + Et qui ne peut s'ouvrir. + +Air vierge, air de cristal, eau principe du monde, +Terre qui nourris tout, et toi flamme féconde, + Rayon de l'oeil de Dieu, +Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie, +La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie + Que de fleurir un peu! + +Etoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes, +Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes, + Vos pleurs de diamant; +Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre, +Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire, + Du fond du firmament! + +Oeil ouvert sans repos au milieu de l'espace, +Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe! + Que je te voie encor; +Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d'ailes: +Griffons, au vol de feu, rapides hirondelles, + Prêtez-moi votre essor! + +Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées +Et les aveux d'amour aux bouches bien aimées, + Air sauvage des monts, +Encor tout imprégné des senteurs du melèze, +Brise de l'Océan où l'on respire à l'aise, + Emplissez mes poumons! + +Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe; +Le lilas sur mon front s'épanouit en gerbe, + Nous sommes au printemps. +Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poëte, +Entre vos seins polis, posez ma pauvre tête + Et bercez-moi longtemps. + +Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses, +Les femmes, les chansons, toutes les belles choses + Et tous les beaux amours, +Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô muse antique, +Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique + Plus jeune tous les jours! + +Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire, +O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire + Pose tes beaux pieds nus, +Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne! +Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone, + Puis aux dieux inconnus. + +Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde; +Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde. + Allons, un beau baiser, +Hâtons-nous, hâtons-nous. Notre vie, ô Théone, +Est un cheval ailé que le temps éperonne; + Hâtons-nous d'en user. + +Chantons Io, Péan! Mais quelle est cette femme +Si pâle sous son voile? Ah! c'est toi, vieille infâme, + Je vois ton crâne ras; +Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde, +Courtisane éternelle environnant le monde + Avec tes maigres bras! + + + + +FIN DE LA COMÉDIE DE LA MORT + + + + + + +LE NUAGE. + + +Dans son jardin la sultane se baigne, +Elle a quitté son dernier vêtement; +Et délivrés des morsures du peigne +Ses grands cheveux baisent son dos charmant. + +Par son vitrail le sultan la regarde, +Et caressant sa barbe avec sa main, +Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde +Et nul hors moi ne la voit dans son bain. + +Moi je la vois, lui répond, chose étrange! +Sur l'arc du ciel un nuage accoudé; +Je vois son sein vermeil comme l'orange +Et son beau corps de perles inondé. + +Ahmed devint blême comme la lune, +Prit son kandjar au manche ciselé +Et poignarda sa favorite brune... +Quant au nuage, il s'était envolé! + + + + +LES COLOMBES. + + + +GHAZEL. + + +Sur le coteau, là-bas où sont les tombes, +Un beau palmier, comme un panache vert +Dresse sa tête, où le soir les colombes +Viennent nicher et se mettre à couvert. + +Mais le matin elles quittent les branches, +Comme un collier qui s'égraine, on les voit +S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches, +Et se poser plus loin sur quelque toit. + +Mon âme est l'arbre où tous les soirs comme elles +De blancs essaims de folles visions +Tombent des cieux, en palpitant des ailes, +Pour s'envoler dès les premiers rayons. + + + + +PANTOUM. + + +Les papillons couleur de neige +Volent par essaims sur la mer; +Beaux papillons blancs, quand pourrai-je +Prendre le bleu chemin de l'air? + +Savez-vous, ô belle des belles, +Ma bayadère aux yeux de jais, +S'ils me pouvaient prêter leurs ailes, +Dites, savez-vous où j'irais? + +Sans prendre un seul baiser aux roses +A travers vallons et forêts, +J'irais à vos lèvres mi-closes, +Fleur de mon âme, et j'y mourrais. + + + + +TÉNÈBRES. + + +Taisez-vous, ô mon coeur! taisez-vous, ô mon âme! +Et n'allez plus chercher de querelles au sort; +Le néant vous appelle et l'oubli vous réclame. + +Mon coeur, ne battez plus, puisque vous êtes mort; +Mon âme, repliez le reste de vos ailes, +Car vous avez tenté votre suprême effort. + +Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles +Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé, +Comme au flanc d'un guerrier, deux blessures mortelles. + +Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé; +Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe, +Votre souvenir être à jamais effacé! + +Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe, +Ni d'épitaphe d'or, où quelque saule en pleurs +Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe. + +Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs; +On ne répandra pas les larmes argentées +Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs. + +Votre convoi muet, comme ceux des athées, +Sur le triste chemin rampera dans la nuit: +Vos cendres sans honneur seront au vent jetées. + +La pierre qui s'abîme en tombant fait son bruit; +Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'émeuve, +Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit. + +Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve, +Nul ne s'apercevra que vous soyez absens, +Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve. + +Et le chaste secret du rêve de vos ans +Périra tout entier sous votre tombe obscure +Où rien n'attirera le regard des passants. + +Que voulez-vous? hélas! notre mère nature, +Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés, +Et pour les malvenus elle est avare et dure. + +Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés! +L'occasion leur est toujours bonne et fidèle: +Ils trouvent au désert des palais enchantés; + +Ils tettent librement la féconde mamelle; +La chimère à leur voix s'empresse d'accourir, +Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle; + +Les autres moins aimés, ont beau tordre et pétrir +Avec leurs maigres mains la mamelle tarie, +Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir. + +S'il éclot quelque chose au milieu de leur vie, +Une petite fleur sous leur pâle gazon, +Le sabot du vacher l'aura bientôt flétrie, + +Un rayon de soleil, brille à leur horizon: +Il fait beau dans leur âme; à coup sûr un nuage +Avec un flot de pluie éteindra le rayon. + +L'espoir le mieux fondé, le projet le plus sage, +Rien ne leur réussit; tout les trompe et leur ment: +Ils se perdent en mer sans quitter le rivage. + +L'aigle, pour le briser, du haut du firmament, +Sur leur front découvert lâchera la tortue, +Car ils doivent périr inévitablement. + +L'aigle manque son coup; quelque vieille statue, +Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi, +Quitte son piédestal, les écrase et les tue. + +Le coeur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi; +Leur chien même les mord et leur donne la rage; +Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi. + +Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage, +D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort: +Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage. + +Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort; +Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule, +Pour un pareil athlète est à peine assez fort. + +Après la vie obscure une mort ridicule; +Après le dur grabat un cercueil sans repos +Au bord d'un carrefour où la foule circule. + +Ils tombent inconnus de la mort des héros +Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille, +Se fait effrontément un socle de leurs os. + +Sur son trône d'airain, le destin qui s'en raille, +Imbibe leur éponge avec du fiel amer, +Et la nécessité les tord dans sa tenaille. + +Tout buisson trouve un dard pour déchirer sa chair, +Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe, +Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer. + +Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe, +Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux, +Tout plomb vole à leur coeur et pas un seul n'échappe. + +La tombe vomira leur fantôme odieux. +Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire; +Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux. + +Cette histoire sinistre est votre propre histoire; +O mon âme! ô mon coeur! peut-être même, hélas! +La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire. + +C'est une histoire simple où l'on ne trouve pas +De grands événements et des malheurs de drame, +Une douleur qui chante et fait un grand fracas; + +Quelques fils bien communs en composent la trame, +Et cependant elle est plus triste et sombre à voir +Que celle qu'un poignard dénoue avec sa lame. + +Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir +Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre +Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir? + +O vous que nul amour et que nul vin n'enivre! +Frères désespérés, vous devez être prêts +Pour descendre au néant où mon corps vous doit suivre! + +Le néant a des lits et des ombrages frais. +La mort fait mieux dormir que son frère Morphée, +Et les pavots devraient jalouser les cyprès. + +Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée! +Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux, +Comme un Scythe captif qui supporte un trophée. + +Cesse de te raidir contre le sort jaloux, +Dans l'eau du noir Léthé plonge de bonne grâce, +Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous. + +Le sable des chemins ne garde pas ta trace, +L'écho ne redit pas ta chanson, et le mur +Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe. + +Pour y graver un nom ton airain est bien dur; +O Corinthe! et souvent froide et blanche Carrare, +Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur. + +Il faut un grand génie avec un bonheur rare +Pour faire jusqu'au ciel monter son monument, +Et de ce double don le destin est avare. + +Hélas! et le poète est pareil à l'amant, +Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale, +Quelque rêve chéri caressé chastement. + +Eldorado lointain, pierre philosophale +Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais, +Un astre impérieux, une étoile fatale. + +L'étoile fuit toujours, ils lui courent après; +Et, le matin venu, la lueur poursuivie, +Quand ils la vont saisir, s'éteint dans un marais. + +C'est une belle chose et digne qu'on l'envie +Que de trouver son rêve au milieu du chemin, +Et d'avoir devant soi le désir de sa vie. + +Quel plaisir quand on voit briller le lendemain +Le baiser du soleil aux frêles colonnades +Du palais que la nuit éleva de sa main! + +Il est beau, qu'un plongeur, comme dans les ballades, +Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or, +Et perce triomphant les vitreuses arcades! + +Il est beau d'arriver où tendait votre essor, +De trouver sa beauté, d'aborder à son monde, +Et quand on a fouillé, d'exhumer un trésor. + +De faire, du plus creux de votre âme profonde, +Jaillir votre pensée ou votre passion, +D'être l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde; + +D'unir heureusement le rêve à l'action, +D'aimer et d'être aimé, de gagner quand on joue, +Et de donner un trône à son ambition; + +D'arrêter, quand on veut, la fortune et sa roue, +Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal +Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue. + +Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal; +Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague: +Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal. + +L'eau s'avance et nous gagne, et pas à pas la vague, +Montant les escaliers qui mènent à nos tours, +Mêle aux chants du festin son chant confus et vague. + +Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds +Viennent jusqu'à la table, et leurs larges mâchoires +S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds. + +Sur les autels déserts des basiliques noires, +Les saints désespérés, et reniant leur Dieu, +S'arrachent à pleins poings, l'or chevelu des gloires. + +Le soleil désolé, penchant son oeil de feu, +Pleure sur l'univers une larme sanglante; +L'ange dit à la terre un éternel adieu. + +Rien ne sera sauvé, ni l'homme, ni la plante; +L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour; +Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente. + +Les plumes s'useront aux ailes du vautour, +Sans qu'il trouve une place où rebâtir son aire, +Et du monde vingt fois il refera le tour. + +Puis il retombera dans cette eau solitaire +Où le rond de sa chute ira s'élargissant: +Alors tout sera dit pour cette pauvre terre. + +Rien ne sera sauvé, pas même l'innocent. +Ce sera, cette fois, un déluge sans arche; +Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang. + +Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche, +Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux +Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche. + +Entendez-vous là-haut ces craquements affreux? +Le vieil Atlas lassé retire son épaule +Au lourd entablement de ce ciel ténébreux. + +L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule; +La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel; +L'aimant déconcerté ne trouve plus son pôle. + +Le Christ, d'un ton railleur, tord l'éponge de fiel +Sur les lèvres en feu du monde à l'agonie, +Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel. + +Quand notre passion sera-t-elle finie? +Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert; +La sueur rouge teint notre face jaunie. + +Assez comme cela nous avons trop souffert. +De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice, +Car pour nous racheter votre fils s'est offert. + +Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse; +Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau, +Et le prêtre demande un autre sacrifice. + +Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'agneau; +Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée +N'a plus assez de sang pour teindre le couteau. + +Le Dieu ne viendra pas. L'Eglise est renversée. + + + + +THÉBAIDE. + + +Mon rêve le plus cher et le plus caressé, +Le seul qui rie encor à mon coeur oppressé, +C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse, +Dans une solitude inabordable, affreuse; +Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra +Bien sauvage, où jamais voix d'homme ne vibra, +Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches, +Où n'arrive pas même un bruit lointain de cloches; +Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés, +Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités; +Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme, +Oui, c'est là que j'irais pour respirer ton baume +Et boire la rosée à ton calice ouvert, +O frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert +Aux fentes du tombeau de l'Espérance morte! +De non coeur dépeuplé je fermerais la porte +Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir +Du monde des vivants n'y pût pas revenir; +J'effacerais mon nom de ma propre mémoire; +Et de tous ces mots creux: Amour, Science et Gloire +Qu'aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait, +Pour y dormir ma nuit j'en ferais un chevet; +Car je sais maintenant que vaut cette fumée +Qu'au-dessus du néant pousse une renommée. +J'ai regardé de près et la science et l'art: +J'ai vu que ce n'était que mensonge et hasard; +J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée +L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée: +Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon +Impalpable, qui teint l'aile du papillon, +Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance. +Donc, reçois dans tes bras, ô douce somnolence, +Vierge aux pâles couleurs, blanche soeur de la mort, +Un pauvre naufragé des tempêtes du sort! +Exauce un malheureux qui te prie et t'implore, +Egraine sur son front le pavot inodore, +Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir, +Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir. +Vous, esprits du désert, cependant qu'il sommeille, +Faites taire les vents et bouchez son oreille, +Pour qu'il n'entende pas le retentissement +Du siècle qui s'écroule, et ce bourdonnement +Qu'en s'en allant au but où son destin la mène +Sur le chemin du temps fait la famille humaine! + +Je suis las de la vie et ne veux pas mourir; +Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir; +J'ai les talons usés de battre cette route +Qui ramène toujours de la science au doute. +Assez, je me suis dit, voilà la question. + +Va, pauvre rêveur, cherche une solution +Claire et satisfaisante à ton sombre problème, +Tandis qu'Ophélia te dit tout haut: Je t'aime; +Mon beau prince danois marche les bras croisés, +Le front dans la poitrine et les sourcils froncés, +D'un pas lent et pensif arpente le théâtre, +Plus pâle que ne sont ces figures d'albâtre, +Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts; +Épuise ta vigueur en stériles efforts, +Et tu n'arriveras, comme a fait Ophélie, +Qu'à l'abrutissement ou bien à la folie. +C'est à ce degré-là que je suis arrivé. +Je sens ployer sous moi mon génie énervé; +Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme, +Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme. + +Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr, +Si dans un coin du coeur il éclot un désir, +Lui couper sans pitié ses ailes de colombe, +Être comme est un mort, étendu sous la tombe, +Dans l'immobilité savourer lentement, +Comme un philtre endormeur, l'anéantissement: +Voilà quel est mon voeu, tant j'ai de lassitude, +D'avoir voulu gravir cette côte âpre et rude, +Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux +Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux, +Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes +Que l'esprit du vertige errant sur les abîmes. + +C'est pourquoi je m'assieds au revers du fossé, +Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé +Que ces vieux mendiants que jusques à la porte +Le chien de la maison en grommelant escorte. +C'est pourquoi, fatigué d'errer et de gémir, +Comme un petit enfant, je demande à dormir; +Je veux dans le néant renouveler mon être, +M'isoler de moi-même et ne plus me connaître; +Et comme en un linceul, sans y laisser un seul pli, +Rester enveloppé dans mon manteau d'oubli. + +J'aimerais que ce fût dans une roche creuse, +Au penchant d'une côte escarpée et pierreuse, +Comme dans les tableaux de _Salvator Rosa_, +Où le pied d'un vivant jamais ne se posa; +Sous un ciel vert, zébré de grands nuages fauves, +Dans des terrains galeux clairsemés d'arbres chauves, +Avec un horizon sans couronne d'azur, +Bornant de tous côtés le regard comme un mur, +Et dans les roseaux secs près d'une eau noire et plate +Quelque maigre héron debout sur une patte. +Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil +Qui tend ses bras voilés au-dessus d'un cercueil, +Tendrait ses bras en pleurs, et du haut de la voûte +Un maigre filet d'eau suintant goutte à goutte, +Marquerait par sa chute aux sons intermittents +Le battement égal que fait le coeur du temps. +Comme la Niobé qui pleurait sur la roche, +Jusqu'à ce que le lierre autour de moi s'accroche, +Je demeurerais là les genoux au menton, +Plus ployé que jamais, sous l'angle d'un fronton, +Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre; +Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre; +Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras, +Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras. + +C'est là ce qu'il me faut plutôt qu'un monastère; +Un couvent est un port qui tient trop à la terre; +Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer +Sans en toucher le fond et sans s'y déchirer. +Dût sombrer le navire avec toute sa charge, +J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large. +Aux barques de pêcheur l'anse à l'abri du vent, +Aux simples naufragés de l'âme, le couvent. +A moi la solitude effroyable et profonde, +par dedans, par dehors! + + Un couvent, c'est un monde; +On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit: +La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit +Passer au long du cloître une forme angélique; +La cloche vous murmure un chant mélancolique; +La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus +Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus +De vos fronts inclinés, comme un essaim d'abeilles, +Volent les Chérubins en légions vermeilles. +Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour, +A l'escalier du ciel vous montez chaque jour; +L'extase vous remplit d'ineffables délices, +Et vos coeurs parfumés sont comme des calices; +Vous marchez entourés de célestes rayons +Et vos pieds après vous laissent d'ardents sillons! + +Ah! grands voluptueux, sybarites du cloître, +Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître +Dans le jardin fleuri de la mysticité, +Les pétales d'argent du lis de pureté, +Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales, +Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles, +Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés, +Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés +Senti des voluptés comparables aux vôtres! +Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres! +Quel amant a jamais, à l'âge où l'oeil reluit, +Dans tout l'enivrement de la première nuit, +Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme, +Et baisé les pieds nus de la plus belle femme +Avec la même ardeur que vous les pieds de bois +Du cadavre insensible allongé sur la croix! +Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide, +Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide! +Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin, +Dans un calice d'or perle le sang divin; +Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes, +Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes, +Qui se parent pour vous des couleurs des vitreaux +Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux, +Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze: +Nous n'avons que l'ivresse et vous avez l'extase. +Nous, nos contentements dureront peu de jours, +Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours. +Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure, +Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure, +Vous achetez le ciel avec l'éternité. +Malgré ta règle étroite et ton austérité, +Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes +S'entr'ouvrent à l'amour comme des fleurs nocturnes, +Une tête de mort grimaçante pour nous +Sourit à leur chevet du rire le plus doux; +Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière, +Ils jeûnent et n'ont pas d'autre lit qu'une bière, +Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc, +Dans des transports divins, un coeur chaste et brûlant; +Ils se baignent aux flots de l'océan de joie, +Et sous la volupté leur âme tremble et ploie, +Comme fait une fleur sous une goutte d'eau, +Ils sont dignes d'envie et leur sort est très-beau; +Mais ils sont peu nombreux dans ce siècle incrédule +Creux qui font de leur âme une lampe qui brûle, +Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ, +Croire que tout s'est fait comme il était écrit. +Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes, +Qui veillent sans lumière et combattent sans armes; +Il est des malheureux qui ne peuvent prier +Et dont la voix s'éteint quand ils veulent crier; +Tous ne se baignent pas dans la pure piscine +Et n'ont pas même part à la table divine: +Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas, +Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas. + +Aussi je me choisis un antre pour retraite +Dans une région détournée et secrète +D'où l'on n'entende pas le rire des heureux +Ni le chant printanier des oiseaux amoureux, +L'antre d'un loup crevé de faim ou de vieillesse, +Car tout son m'importune et tout rayon me blesse, +Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît, +Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait +Le buffle à qui l'on vient de percer la narine. +De tous les sentiments croulés dans la ruine, +Du temple de mon âme, il ne reste debout +Que deux piliers d'airain, la haine et le dégoût. +Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée; +Ma tête de cheveux n'est pas découronnée; +A peine vingt épis sont tombés du faisceau: +Je puis derrière moi voir encor mon berceau. +Mais les soucis amers de leurs griffes arides +M'ont fouillé dans le front d'assez profondes rides +Pour en faire une fosse à chaque illusion. +Ainsi me voilà donc sans foi ni passion, +Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre, +Et dès le premier mot sachant la fin du livre. +Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui: +Leurs mères les ont faits dans un moment d'ennui. +Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires +Plutôt que les enfants les estime les pères; +Ils sont venus au monde avec des cheveux gris; +Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris +Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes, +Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes +Se chauffer au soleil à côté de l'aïeul, +Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul, +Le moins accompagné sur la route du monde, +Hélas! c'est le jeune homme à tête brune ou blonde +Et non pas le vieillard sur qui l'âge a neigé; +Celui dont le navire est le plus allégé +D'espérance et d'amour, lest divin dont on jette +Quelque chose à la mer chaque jour de tempête, +Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau +Va bientôt échouer à l'écueil du tombeau. +L'univers décrépit devient paralytique, +La nature se meurt, et le spectre critique +Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier. +Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier? +Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde +Qui dois sonner là-haut la fanfare du monde? +Toi, sablier du temps, que Dieu tient dans sa main, +Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain? + + + + +ROCAILLE. + + +Connaissez-vous dans le parc de Versailles, +Une Naïade, oeil vert et sein gonflé; +La belle habite un château de rocaille +D'ordre toscan et tout vermiculé. + +Sur les coraux et sur les madrépores, +Toute l'année elle dort dans les joncs; +Dans le bassin, les grenouilles sonores, +Chantent en choeur et font mille plongeons. + +La fête vient; la coquette Naïade +S'éveille en hâte et rajuste ses noeuds, +Se peigne et met ses habits de parade +Et des roseaux plus frais dans ses cheveux. + +Elle descend l'escalier, et sa queue +En flots d'argent sur les marches la suit, +La raide étoffe à trame blanche et bleue, +A chaque pas derrière elle bruit. + + + + +PASTEL. + + +J'aime à vous voir en vos cadres ovales, +Portraits jaunis des belles du vieux temps, +Tenant en main des roses un peu pâles, +Comme il convient à des fleurs de cent ans. + +Le vent d'hiver en vous touchant la joue +A fait mourir vos oeillets et vos lis, +Vous n'avez plus que des mouches de boue +Et sur les quais vous gisez tout salis. + +Il est passé le doux règne des belles; +La Parabère avec la Pompadour +Ne trouveraient que des sujets rebelles, +Et sous leur tombe est enterré l'amour. + +Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie, +Vous respirez vos bouquets sans parfums, +Et souriez avec mélancolie +Au souvenir de vos galants défunts. + + + + +VATTEAU. + + +Devers Paris, un soir, dans la campagne, +J'allais suivant l'ornière d'un chemin, +Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne +Que ma douleur qui me donnait la main. + +L'aspect des champs était sévère et morne, +En harmonie avec l'aspect des cieux, +Rien n'était vert sur la plaine sans borne, +Hormis un parc planté d'arbres très-vieux. + +Je regardai bien longtemps par la grille, +C'était un parc dans le goût de Vatteau; +Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille, +Sentiers peignés et tirés au cordeau. + +Je m'en allai, l'âme triste et ravie, +En regardant j'avais compris cela, +Que j'étais près du rêve de ma vie, +Que mon bonheur était enfermé là. + + + + +LE TRIOMPHE DE PLUTARQUE. + + + +A Louis Boulanger. + + +Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre; +Je marchais en aveugle et tâtant le chemin, +Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre. + +Mon conducteur céleste avait quitté ma main, +J'avais beau me tourner vers l'étoile polaire, +Un nuage éteignait ses prunelles d'or fin. + +La bella, la diva, celle qui m'a su plaire, +La noble dame à qui j'ai donné mon amour, +Hélas! m'avait ôté son appui tutélaire. + +Béatrix, dans les cieux, avait fui sans retour, +Et moi, resté tout seul au seuil du purgatoire, +Je ne pouvais voler aux lieux d'où vient le jour. + +A coup sûr tu n'auras aucune peine à croire +Quel deuil j'avais au coeur et quel chagrin amer +D'être ainsi confiné dans la demeure noire. + +Sur ma tête pesait la coupole de fer, +Et je sentais partout, comme une mer glacée, +Autour de mon essor prendre et se durcir l'air. + +Mes efforts étaient vains, et ma triste pensée, +Comme fait dans sa cage un captif impuissant, +Fouettait le mur d'airain de son aile brisée. + +Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant, +Et quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière +M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant. + +Sur mon oeil ébloui palpitait ma paupière +Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler; +On m'eût pris, à me voir, pour un homme de pierre. + +Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler, +Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture +Qu'un rayon de soleil faisait étinceler. + +Comme sur un balcon, une riche tenture +Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer +Plus vif que nul saphir dans l'écrin de nature. + +Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air, +Se crêpaient mollement et faisaient une frange, +Aussi blonde que l'or au manteau de l'éther. + +Sur le sable éclatant, plus jaune que l'orange, +Les grands pins balançant leur large parasol +Avec l'ombre agitaient leur silhouette étrange. + +Une grêle de fleurs jonchait partout le sol, +Et l'on eût dit, au bout de leurs tiges pliantes, +Des papillons peureux suspendus dans leur vol. + +Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes, +Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant, +Fondaient avec amour leurs lèvres souriantes. + +Le printemps parfumé, beau comme un jeune amant, +Avec ses bras de lis environnant la terre, +Aux avances des fleurs répondait doucement. + +Afin de célébrer le solennel mystère, +La nature avait mis son plus riche manteau. +Les éléments joyeux faisaient trève à leur guerre. + +O miracle de l'art! ô puissance du beau! +Je sentais dans mon coeur se redresser mon âme +Comme au troisième jour le Christ dans son tombeau. + +L'ombre se dissipait. La belle et noble dame, +Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts, +M'engageait à monter par l'escalier de flamme. + +Les bouvreuils réjouis sifflaient leurs plus beaux airs, +Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes, +Et les échos charmés disaient des fins de vers. + +Beau cygne italien, roi des amours fidèles, +Poëte aux rimes d'or, dont le chant triste et doux +Semble un roucoulement de blanches tourterelles. + +Figure à l'air pensif, et toujours à genoux; +Les mains jointes devant ton idole muette, +Te voilà donc vivante et revenue à nous! + +Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poëte, +Le camail écarlate encadre ton front pur +Et marque austèrement l'ovale de ta tête. + +Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur, +Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde, +Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur. + +Car tu n'as qu'une idée et qu'un amour au monde; +Tout l'univers pour toi pivote sur un nom +Et le reste n'est rien que boue et fange immonde. + +Sous le laurier mystique et le divin rayon, +Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige, +Entre la rêverie et l'inspiration. + +Un choeur harmonieux autour de toi voltige, +C'est la chaste Uranie avec son globe bleu, +Penchant son front rêveur comme un lis sur sa tige, + +Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'oeil en feu, +C'est Clio belle et simple en son manteau sévère; +Tout le sacré troupeau qui te suit comme un dieu. + +Les Grâces, dénouant leur ceinture légère, +Dansent derrière toi, sur le char triomphal; +A l'égal d'un César le monde te révère. + +A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal, +Comme un pavot qui brille à travers l'or des gerbes, +D'écarlate et d'hermine inonder son cheval. + +Rien n'y manque... Seigneurs blasonnés et superbes, +Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers, +Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes; + +De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers, +Soufflent allègrement aux bouches des trompettes +Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers. + +Sur le devant du char les filles les mieux faites, +Les plus charmantes fleurs du jardin de beauté, +Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes. + +Tu viens du Capitole où César est monté; +Cependant tu n'as pas, ô bon François Pétrarque, +Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglanté. + +Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque, +Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein. +Tu n'as jamais flatté, ni peuple ni monarque. + +Jamais on ne te vit, en guise de tocsin, +Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes, +Ton rôle fut toujours pacifique et serein. + +Loin des cités, l'auberge et l'atelier des crimes, +Tu regardes, couché sous les grands lauriers verts, +Des Alpes tout là bas bleuir les hautes cimes. + +Et penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs +Où flotte un blanc reflet de la robe de Laure; +Avec les rossignols tu gazouilles des vers. + +Car toujours, dans ton coeur, vibre un écho sonore, +Et toujours sur ta bouche on entend palpiter +Quelque nid de sonnets éclos ou près d'éclore. + +Rêveur harmonieux, tu fais bien de chanter, +C'est là le seul devoir que Dieu donne aux poëtes, +Et le monde à genoux les devrait écouter. + +Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites, +Les tigres tachetés et les grands lions roux +Sortaient en balançant leurs monstrueuses têtes. + +Les dragons s'en venaient d'un air timide et doux, +De leur langue d'azur lécher ses pieds d'ivoire, +Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux. + +Faire sortir les ours de leur caverne noire; +En agneaux caressants transformer les lions, +O poëtes! voilà la véritable gloire; + +Et non pas de pousser à des rébellions +Tous ces mauvais instincts, bêtes fauves de l'âme, +Que l'on déchaîne au jour des révolutions. + +Sur l'autel idéal, entretenez la flamme, +Guidez le peuple au bien par le chemin du beau, +Par l'admiration et l'amour de la femme; + +Comme un vase d'albâtre où l'on cache un flambeau, +Mettez l'idée au fond de la forme sculptée +Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau; + +Que votre douce voix, de Dieu même écoutée, +Au milieu du combat jetant des mots de paix, +Fasse tomber les flots de la foule irritée. + +Que votre poésie, aux vers calmes et frais, +Soit pour les coeurs souffrants, comme ces cours d'eau vive +Où vont boire les cerfs, dans l'ombre des forêts. + +Faites de la musique avec la voix plaintive +De la création et de l'humanité, +De l'homme dans la ville et du flot sur la rive. + +Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vanté +Vous représentera dans une immense toile, +Sur un char triomphal par un peuple escorté. + +Et vous aurez au front la couronne et l'étoile! + + + + +MELANCHOLIA. + + +J'aime les vieux tableaux de l'école allemande; +Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande, +Pâles comme le lis, blondes comme le miel, +Les genoux sur la terre, et le regard au ciel, +Sainte Agnès, sainte Ursule et sainte Catherine, +Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine, +Les chérubins joufflus au plumage d'azur, +Nageant dans l'outremer sur un filet d'eau pur; +Les grands anges tenant la couronne et la palme; +Tout ce peuple mystique au front grave, à l'oeil calme, +Qui prie incessamment dans les Missels ouverts, +Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts. +Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise, +Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Véronèse: +Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement +Arrondir cette forme et ce linéament; +Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale +Tant de simplicité pieuse et virginale; +Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux, +Plus d'amour dans son coeur et plus d'azur aux cieux; +Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes +Couler plus doucement l'or de ses tresses blondes. +Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beauté, +Ce cachet de candeur et de sérénité. +Leur bouche rit souvent d'un sourire profane, +Et parfois sous la vierge on sent la courtisane, +On sent que Raphaël, lorsqu'il les dessina, +Avait, passé la nuit, chez la Fornarina. +Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique, +Ils ont parfaitement compris la Basilique; +Rien de grossier en eux, rien de matériel; +Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel. +Seuls ils ont le secret de ces divins sourires +Si frais, épanouis aux lèvres des martyres; +Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux, +Pour les faire reluire aux mailles des vitraux, +Les vrais types chrétiens. Dépouillant le vieil homme, +Seuls ils ont abjuré les idoles de Rome. +Auprès d'Albert Durer Raphaël est païen: +C'est la beauté du corps, c'est l'art italien, +Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique, +Qui met entre les bras de la Vénus antique, +Au lieu de Cupidon, le divin Bambino; +Aucun d'eux n'est chrétien, ni Domenichino, +Ni le Caro Dolci, ni Corrége, ni Guide, +L'antiquité profane est le fil qui les guide; +Apollon sert de type à l'ange saint Michel; +Le Jupiter tonnant devient Père Éternel; +La tunique latine est taillée en étole, +Et l'on fait une église avec le Capitole. +J'en excepte pourtant Cimabué, Giotto, +Et les maîtres Pisans du vieux Campo Santo. +Ceux-là ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie, +Entre des cardinaux et des filles de joie; +Dans des villa de marbre, aux chansons des castrats, +Ceux-là n'épousaient point des nièces de prélats. +C'étaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage, +Du matin jusqu'au soir, avec force et courage; +C'étaient des gens pieux et pleins d'austérité, +Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanité; +Leur atelier à tous était le cimetière, +Ils peignaient, près des morts passant leur vie entière. +Puis, quand leurs doigts raidis laissaient choir les pinceaux, +On leur dressait un lit sous les sombres arceaux. +Ils dormaient là, couchés auprès de leur peinture, +Les mains jointes, tout droits, dans la même posture +De contemplation extatique où sont peints, +Sur les fresques du mur, leurs anges et leurs saints. +Ceux-là ne faisaient pas de l'art une débauche, +Et leur oeuvre toujours, quoique barbare et gauche, +Même à nos yeux savants reluit d'une beauté +Toute jeune de charme et de naïveté. +Sur tous ces fronts pâlis, sous cet air de souffrance +Brille ineffablement quelque haute espérance; +L'on voit que tout ce peuple agenouillé n'attend +Pour revoler aux cieux que le suprême instant. +Dans ces tableaux, partout l'âme glorifiée +Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiée; +L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul, +Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul. +C'est que la vie alors de croyance était pleine, +C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine +De quelque ange attardé s'en retournant au ciel; +C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel; +C'est qu'on était au temps de saint François d'Assise, +Et que sur chaque roche une cellule assise +Cachait un fou sublime, insensé de la Croix; +Le désert se peuplait de lueurs et de voix; +Dans toute obscurité rayonnait un mystère, +On aimait, et le ciel descendait sur la terre. +Gothique Albert Durer, oh! que profondément +Tu comprenais cela dans ton coeur d'Allemand! +Que de virginité, que d'onction divine +Dans ces pâles yeux bleus, où le ciel se devine! +Comme on sent que la chair n'est qu'un voile à l'esprit! +Comme sur tous ces fronts quelque chose est écrit, +Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre, +Et qui se lit partout dans ton oeuvre, ô grand maître! +C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part, +D'autre amour dans le coeur que celui de ton art; +C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries +L'ovale gracieux de tes belles Maries, +O mon chaste poëte! ô mon peintre chrétien! +Comme de Raphaël et comme de Titien, +Voici la Fornarine, ou bien la Muranèse. +Tout terrestre désir devant elle s'apaise, +Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu, +Emprunter ta madone à quelque mauvais lieu. +Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies, +Tu ne fais pas soûler dans de sales orgies, +L'art, cet enfant du ciel sur le monde jeté +Pour que l'on crût encore à la sainte beauté. +Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maîtresse; +Mais, le coeur inondé d'une austère tristesse, +Tu vivais pauvrement à l'ombre de la Croix, +En Allemand naïf, en honnête bourgeois, +Tapi comme un grillon dans l'âtre domestique; +Et ton talent caché, comme une fleur mystique, +Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait, +Répandait ses parfums et s'épanouissait. +Il me semble te voir au coin de ta fenêtre +Étroite, à vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancêtre. +L'ogive encadre un fond bleuissant d'outremer, +Comme dans tes tableaux; ô vieil Albert Durer! +Nuremberg sur le ciel dresse ses mille flèches, +Et découpe ses toits aux silhouettes sèches, +Toi, le coude au genou, le menton dans la main, +Tu rêves tristement au pauvre sort humain: +Que pour durer si peu la vie est bien amère, +Que la science est vaine et que l'art est chimère, +Que le Christ, à l'éponge, a laissé bien du fiel, +Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel; +Et l'âme d'amertume et de dégoût remplie, +Tu t'es peint, ô Durer! dans ta mélancolie, +Et ton génie en pleurs te prenant en pitié, +Dans sa création t'a personnifié. +Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde, +Plus plein de rêverie et de douleur profonde +Que ce grand ange assis, l'aile ployée au dos, +Dans l'immobilité du plus complet repos. +Son vêtement drapé d'une façon austère, +Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystère; +Son front est couronné d'ache et de nénuphar; +Le sang n'anime pas son visage blafard; +Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie +Dont on vit en ce monde à ce corps est ravie, +Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort. +Comme un serpent blessé son noir sourcil se tord, +Son regard dans son oeil brille comme une lampe, +Et convulsivement sa main presse sa tempe. +Sans ordre autour de lui mille objets sont épars, +Ce sont des attributs de sciences et d'arts; +La règle et le marteau, le cercle emblématique, +Le sablier, la cloche et la table mystique, +Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom; +Cependant c'est un ange et non pas un démon. +Ce gros trousseau de clefs qui pend à sa ceinture, +Lui sert à crocheter les secrets de nature. +Il a touché le fond de tout savoir humain; +Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin, +Trouvé les mêmes yeux qui flamboyaient dans l'ombre, +Qu'il a monté l'échelle aux échelons sans nombre, +Il est triste; et son chien, de le suivre lassé, +Dort à côté de lui, tout vieux et tout cassé. +Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne, +Le vieux père Océan lève sa face morne, +Et dans le bleu cristal de son profond miroir, +Réfléchit les rayons d'un grand soleil tout noir. +Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole, +Porte écrit dans son aile ouverte en banderolle: +MÉLANCOLIE. Au bas, sur une meule assis, +Est un enfant dont l'oeil, voilé sous de longs cils, +Laisse le spectateur dans le doute s'il veille, +Ou si, bercé d'un rêve, en lui-même il sommeille. +Voilà comme Durer, le grand maître allemand, +Philosophiquement et symboliquement, +Nous a représenté, dans ce dessin étrange, +Le rêve de son coeur sous une forme d'ange. +Notre mélancolie, à nous, n'est pas ainsi; +Et nos peintres la font autrement. La voici: +--C'est une jeune fille et frêle et maladive, +Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive, +Comme un wergeis-mein-nicht que le vent a courbé; +Sa coiffure est défaite, et son peigne est tombé, +Ses blonds cheveux épars coulent sur son épaule, +Et se mêlent dans l'onde aux verts cheveux du saule; +Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau, +Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau. +La brise à plis légers fait voler son écharpe, +Et vibrer en passant les cordes de sa harpe; +Un album, un roman près d'elle sont ouverts: +Car la mode la suit jusque dans ses déserts. +Notre Mélancolie est petite-maîtresse, +Elle prend des grands airs, elle fait la princesse; +Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault; +Elle est née, et ne voit que des gens comme il faut; +Son groom ne pèse pas plus de soixante livres; +C'est une Philaminte, elle lit tous les livres, +Cause fort bien musique, et peinture pas mal; +Elle suit l'Opéra, ne manque pas un bal; +Poitrinaire tout juste assez pour être artiste, +Elle a toujours en main un mouchoir de batiste. +On ne la verra pas enterrer tristement +Dans quelque Sierra son teint pâle et charmant, +Ses grâces de malade et ses petites mines; +Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines, +Promener loin du bruit ses méditations: +Il faut à ses douleurs la rampe et les lampions, +Il faut que les journaux en puissent rendre compte; +Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte; +Avec chaque soupir elle souffle un roman; +Elle meurt; mais ce n'est que littérairement. +Un frais cottage anglais, voilà sa Thébaïde; +Et si son front de nacre est coupé d'une ride, +Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe à la mort: +Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort. +Mais c'est que de Paris une robe attendue +Arrive chiffonnée et de taches perdue. +Ah! quelle différence, et que près de ces vieux +Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aïeux, +Comme un vin qui s'aigrit s'est tourné dans nos veines; +Rien ne vit plus en nous, nos amours et nos haines +Sont de pâles vieillards sans force et sans vigueur, +Chez qui la tête semble avoir pompé le coeur. +La passion est morte avec la foi; la terre +Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire, +Et se suspend encore aux lèvres du soleil; +Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil +Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes, +Comme sur les glaciers, s'éteignent sur nos âmes. +D'en-bas, le mont Gemmi vous paraît tout en feu, +Il fume, il étincelle, il est rouge, il est bleu. +Montez, vous trouverez la neige froide et blanche, +Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche. +Nous sommes le Gemmi, le reflet du passé +Brille encor sur nos fronts. Ce reflet effacé, +Il ne restera plus qu'une neige incolore; +Demain, sur le Gemmi, se lèvera l'aurore, +Les glaciers de nouveau se mettront à fumer, +Et l'incendie éteint pourra se rallumer; +Mais, hélas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle, +Et la nuit qui nous vient est la nuit éternelle. +De nos cieux dépeuplés il ne descendra pas +Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras, +Et le siècle futur s'asseyant sur la pierre +De notre siècle, à nous, et la voyant entière, +Joyeux, ne dira pas: il est ressuscité; +Et dans sa gloire au ciel, comme Christ remonté. + + + + +NIOBÉ. + + +Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre, +Le menton dans la main et le coude au genou, +Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre, +Pleure éternellement sans relever le cou. + +Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue? +A quel puits de douleur tes yeux puisent-ils l'eau? +Et que souffres-tu donc dans ton coeur de statue, +Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau? + +Tes larmes en tombant du coin de ta paupière, +Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit, +Ont fait dans l'épaisseur de ta cuisse de pierre +Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit. + +O symbole muet de l'humaine misère, +Niobé sans enfants, mère des sept douleurs, +Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire; +Quel fleuve d'Amérique est plus grand que tes pleurs? + + + + +CARIATIDES. + + +Un sculpteur m'a prêté l'oeuvre de Michel-Ange, +La chapelle sixtine et le grand jugement; +Je restai stupéfait à ce spectacle étrange +Et me sentis ployer sous mon étonnement. + +Ce sont des corps tordus dans toutes les postures, +Des faces de lion avec des cols de boeuf, +Des chairs comme du marbre et des musculatures +A pouvoir d'un seul coup rompre un câble tout neuf. + +Rien ne pèse sur eux, ni coupole ni voûtes, +Pourtant leurs nerfs d'acier s'épuisent en efforts, +La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes; +Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts? + +C'est qu'ils portent un poids à fatiguer Alcide; +Ils portent ta pensée, ô maître, sur leurs dos, +Sous un entablement, jamais Cariatide +Ne tendit son épaule à de plus lourds fardeaux. + + + + +LA CHIMÈRE. + + +Une jeune chimère, aux lèvres de ma coupe, +Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux +Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe +Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux. + +Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule; +La voyant s'envoler je sautai sur ses reins; +Et faisant jusqu'à moi ployer son cou de saule, +J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins. + +Elle se démenait, hurlante et furieuse, +Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux; +Alors elle me dit d'une voix gracieuse, +Plus claire que l'argent: Maître, où donc allons-nous? + +Par-delà le soleil et par-delà l'espace, +Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité; +Mais avant d'être au but ton aile sera lasse: +Car je veux voir mon rêve en sa réalité. + + + + +LA DIVA. + + +On donnait à Favart _Mosé_. Tamburini, +Le basso cantante, le ténor Rubini, +Devaient jouer tous deux dans la pièce; et la salle +Quand on l'eût élargie et faite colossale, +Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala, +N'aurait pu contenir son public ce soir-là. +Moi, plus heureux que tous, j'avais tout à connaître, +Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maître. +Aimant peu l'opéra, c'est hasard si j'y vais, +Et je n'avais pas vu le _Moïse_ français; +Car notre idiome, à nous, rauque et sans prosodie, +Fausse toute musique; et la note hardie, +Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol, +Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol. +J'étais là, les deux bras en croix sur la poitrine, +Pour contenir mon coeur plein d'extase divine; +Mes artères chantant avec un sourd frisson, +Mon oreille tendue et buvant chaque son, +Attentif, comme au bruit de la grêle fanfare, +Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare; +Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient, +A force d'applaudir les gants blancs se rompaient; +Et la toile tomba. C'était le premier acte. +Alors je regardai; plus nette et plus exacte, +A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits, +Chaque tête à son tour passait avec ses traits. +Certes, sous l'éventail et la grille dorée, +Roulant, dans leurs doigts blancs la cassolette ambrée, +Au reflet des joyaux, au feu des diamants, +Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements, +J'en vis plus d'une belle et méritant éloge, +Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge +J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord, +La loge lui formant un cadre de son bord, +Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione, +Moins la fumée antique et moins le vernis jaune, +Car elle se tenait dans l'immobilité, +Regardant devant elle avec simplicité, +La bouche épanouie en un demi-sourire, +Et comme un livre ouvert son front se laissant lire; +Sa coiffure était basse, et ses cheveux moirés +Descendaient vers sa tempe en deux flots séparés. +Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle; +Pour parure et bijoux, sa grâce naturelle; +Pas d'oeillade hautaine ou de grand air vainqueur, +Rien que le repos d'âme et la bonté de coeur. +Au bout de quelque temps, la belle créature, +Se lassant d'être ainsi, prit une autre posture: +Le col un peu penché, le menton sur la main, +De façon à montrer son beau profil romain, +Son épaule et son dos aux tons chauds et vivaces +Où l'ombre avec le clair flottaient par larges masses. +Tout perdait son éclat, tout tombait à côté +De cette virginale et sereine beauté; +Mon âme tout entière à cet aspect magique, +Ne se souvenait plus d'écouter la musique, +Tant cette morbidezze et ce laisser-aller +Était chose charmante et douce à contempler, +Tant l'oeil se reposait avec mélancolie +Sur ce pâle jasmin transplanté d'Italie. +Moins épris des beaux sons qu'épris des beaux contours +Même au _parlar Spiegar_, je regardai toujours; +J'admirais à part moi la gracieuse ligne +Du col se repliant comme le col d'un cygne, +L'ovale de la tête et la forme du front, +La main pure et correcte, avec le beau bras rond; +Et je compris pourquoi, s'exilant de la France, +Ingres fit si longtemps ses amours de Florence. +Jusqu'à ce jour j'avais en vain cherché le beau; +Ces formes sans puissance et cette fade peau +Sous laquelle le sang ne court, que par la fièvre +Et que jamais soleil ne mordit de sa lèvre; +Ce dessin lâche et mou, ce coloris blafard +M'avaient fait blasphémer la sainteté de l'art. +J'avais dit: l'art est faux, les rois de la peinture +D'un habit idéal revêtent la nature. +Ces tons harmonieux, ces beaux linéaments, +N'ont jamais existé qu'aux cerveaux des amants, +J'avais dit, n'ayant vu que la laideur française, +Raphaël a menti comme Paul Véronèse! +Vous n'avez pas menti, non, maîtres; voilà bien +Le marbre grec doré par l'ambre italien +L'oeil de flamme, le teint passionnément pâle, +Blond comme le soleil, sous son voile de hâle, +Dans la mate blancheur, les noirs sourcils marqués, +Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués, +Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes; +Et tous les nobles traits de vos saintes estampes, +Non, vous n'avez pas fait un rêve de beauté, +C'est la vie elle-même et la réalité. +Votre Madone est là; dans sa loge elle pose, +Près d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause; +Elle reste immobile et sous le même jour, +Gardant comme un trésor l'harmonieux contour. +Artistes souverains, en copistes fidèles, +Vous avez reproduit vos superbes modèles! +Pourquoi découragé par vos divins tableaux, +Ai-je, enfant paresseux, jeté là mes pinceaux, +Et pris pour vous fixer le crayon du poëte, +Beaux rêves, obsesseurs de mon âme inquiète, +Doux fantômes bercés dans les bras du désir, +Formes que la parole en vain cherche à saisir! +Pourquoi lassé trop tôt dans une heure de doute, +Peinture bien-aimée, ai-je quitté ta route! +Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté, +Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté, +Et l'épithète creuse et la rime incolore. +Ah! combien je regrette et comme je déplore +De ne plus être peintre, en te voyant ainsi +A _Mosé_, dans ta loge, ô Julia Grisi! + + + + +APRÈS LE BAL. + + +Adieu, puisqu'il le faut; adieu, belle nuit blanche, +Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour! +Ton page noir est là, qui, le poing sur la hanche, +Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour. + +Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles, +Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts rosés; +O nuit, sous ton manteau tout parsemé d'étoiles, +Cache tes bras de nacre au vent froid exposés. + +Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes, +Sur vos fronts parfumés vos longs cheveux de jais, +N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes, +Qui halète à la porte et souffle son air frais. + +Le bal est enterré. Cavaliers et danseuses, +Sur la tombe du bal, jetez à pleines mains +Vos colliers défilés, vos parures soyeuses, +Vos dahlias flétris et vos pâles jasmins. + +Maintenant c'est le jour. La veille après le rêve; +La prose après les vers: c'est le vide et l'ennui; +C'est une bulle encor qui dans les mains nous crève, +C'est le plus triste jour de tous; c'est aujourd'hui. + +O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues, +Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu traînant le pied, +D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues, +Quand sur nos fronts blêmis le spleen anglais s'assied. + +Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare, +Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu +Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare, +Comme un cheval que fouille un éperon pointu? + +Hier, j'étais heureux. J'étais. Mot doux et triste! +Le bonheur est l'éclair qui fuit sans revenir. +Hélas! et pour ne pas oublier qu'il existe, +Il le faut embaumer avec le souvenir. + +J'étais. Je ne suis plus. Toute la vie humaine +Résumée en deux mots, de l'onde et puis du vent. +Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramène +Au bonheur d'autrefois regretté si souvent. + +Derrière nous le sol se crevasse et s'effondre. +Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau +Que l'on mène au boucher, ne pouvant plus le tondre, +La vieille Mob nous pousse à grand train au tombeau. + +Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit éclore, +Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit, +Et mon coeur effeuillé peut refleurir encore; +Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit. + +Car j'étais avec toi. Tous deux seuls dans la foule, +Nous faisant dans notre âme une chaste Oasis, +Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule, +Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis. + +Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque, +De quelle passion ta figure vivait, +Et ma pensée, au vol amoureux et fantasque, +Réalisait, en toi, tout ce qu'elle rêvait. + +Je nuançais ton front des pâleurs de l'agate, +Je posais sur ta bouche un sourire charmant, +Et sur ta joue en fleur, la pourpre délicate +Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant. + +Et peut-être qu'au fond de ta noire prunelle, +Une larme brillait au lieu d'éclair joyeux, +Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle, +S'écoulait sous le masque invisible à mes yeux. + +Peut-être que l'ennui tordait ta lèvre aride, +Et que chaque baiser avait mis sur ta peau, +Au lieu de marque rose, une tache livide +Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau. + +Car si la face humaine est difficile à lire, +Si déjà le front nu ment à la passion, +Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire +Si vraiment la pensée est soeur de l'action? + +Et cependant, malgré cette pensée amère, +Tu m'as laissé, cher bal, un souvenir charmant; +Jamais rêve d'été, jamais blonde chimère, +Ne m'ont entre leurs bras bercé plus mollement. + +Je crois entendre encor tes rumeurs étouffées, +Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur, +Comme au sortir du bain, les péris et les fées, +Luire des seins d'argent et des cols en sueur. + +Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine, +Passer et repasser comme une aile d'oiseau, +Plus suave en odeur que n'est la marjolaine +Ou le muguet des bois, au temps du renouveau. + +O nuit! aimable nuit! soeur de Luna la blonde, +Je ne veux plus servir qu'une déesse au ciel, +Endormeuse des maux et des soucis du monde, +J'apporte à ta chapelle un pavot et du miel. + +Nuit, mère des festins, mère de l'allégresse, +Toi qui prêtes le pan de ton voile à l'amour, +Fais-moi, sous ton manteau, voir encor ma maîtresse, +Et je brise l'autel d'Apollo, dieu du jour. + + + + +TOMBÉE DU JOUR. + + +Le jour tombait, une pâle nuée, +Du haut du ciel laissait nonchalamment +Dans l'eau du fleuve à peine remuée, +Tremper les plis de son blanc vêtement. + +La nuit parut, la nuit morne et sereine, +Portant le deuil de son frère le jour, +Et chaque étoile à son trône de reine, +En habits d'or s'en vint faire sa cour. + +On entendait pleurer les tourterelles, +Et les enfants rêver dans leurs berceaux, +C'était dans l'air comme un frôlement d'aile, +Comme le bruit d'invisibles oiseaux. + +Le ciel parlait à voix basse à la terre, +Comme au vieux temps ils parlaient en hébreu, +Et répétaient un acte du mystère; +Je n'y compris qu'un seul mot: c'était Dieu. + + + + +LA DERNIÈRE FEUILLE. + + +Dans la forêt chauve et rouillée, +Il ne reste plus au rameau +Qu'une pauvre feuille oubliée, +Rien qu'une feuille et qu'un oiseau. + +Il ne reste plus dans mon âme +Qu'un seul amour pour y chanter, +Mais le vent d'automne qui brame, +Ne permet pas de l'écouter. + +L'oiseau s'en va, la feuille tombe, +L'amour s'éteint, car c'est l'hiver; +Petit oiseau, viens sur ma tombe, +Chanter, quand l'arbre sera vert! + + + + +LE TROU DU SERPENT. + + +Au long des murs, quand le soleil y donne, +Pour réchauffer mon vieux sang engourdi; +Avec les chiens, auprès du lazarrone, +Je vais m'étendre à l'heure de midi. + +Je reste là sans rêve et sans pensée, +Comme un prodigue à son dernier écu, +Devant ma vie, aux trois quarts dépensée, +Déjà vieillard et n'ayant pas vécu. + +Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime, +Mon âme usée abandonne mon corps, +Je porte en moi le tombeau de moi-même, +Et suis plus mort que ne sont bien des morts. + +Quand le soleil s'est caché sous la nue, +Devers mon trou, je me traîne en rampant, +Et jusqu'au fond de ma peine inconnue, +Je me retire aussi froid qu'un serpent. + + + + +LES VENDEURS DU TEMPLE. + + + +I. + + +Il est par les faubourgs, un ramas de maisons +Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons +Et dont les pieds baignés d'eau croupie et de boue +Passent en puanteur l'odeur de la gadoue. +Rien n'est plus triste à voir, dans ce vilain Paris, +Entre le ciel tout jaune et le pavé tout gris, +Que ne sont ces maisons laides et rechignées. +Les carreaux y sont faits de toiles d'araignées; +Le toit pleure toujours comme un oeil chassieux, +Les murs bâtis d'hier semblent déjà tout vieux; +Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre égale, +Ils sont tout bourgeonnés, pleins de lèpre et de gale, +Pareils à des vieillards de débauche pourris, +Ruines sans grandeur et dignes de mépris. +Un bâton, comme un bras que la maigreur décharne, +Un lange sale au poing sort de chaque lucarne. +Ce ne sont sur le bord des fenêtres, que pots, +Matelas à sécher, guenilles et drapeaux, +Si que chaque maison, dépassant ses murailles, +A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles. + +Des hommes vivent là, dans leur fange abrutis, +Leurs femmes mettent bas et leur font des petits +Qui grouillent aussitôt sous les pieds de leurs pères, +Comme sous un fumier grouille un noeud de vipères. +Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux, +On les voit barbotter pareils à des pourceaux; +On les voit scrophuleux, noués et culs-de-jattes, +Comme un crapaud blessé qui saute sur trois pattes, +Descendre en trébuchant quelque raide escalier +Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier. +D'autres, en vagissant d'une bouche flétrie, +Sucent une mamelle épuisée et tarie, +Et les mères s'en vont chantant d'une aigre voix +Un ignoble refrain en ignoble patois. +Quant aux hommes, ils sont partis à la maraude, +A peine verrez-vous quelque fiévreux qui rôde, +Le corps entortillé dans un pâle lambeau, +Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau. +Aucun soleil jamais ne dore ces fronts haves, +Nul rayon ne descend en ces affreuses caves +Et n'y jette à travers la noire humidité +Un blond fil de lumière aux chauds jours de l'été. +Une odeur de prison et de maladrerie, +Je ne sais quel parfum de vieille juiverie +Vous écoeure en entrant et vous saisit au nez. +Des vivants comme nous sont pourtant condamnés +A respirer cet air aux miasmes méphitiques, +Ainsi qu'en exhalaient les avernes antiques; +Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux, +C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus, +Ils sont déshérités de toute la nature, +Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture. +Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais? +Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais +Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette, +Avec ses tons boueux cette ébauche incomplète; +Certes ce n'était pas dans le dessein pieux +De sécher votre bourse et de mouiller vos yeux. +Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie +Et je dis anathème, à cette race impie. + + + +II. + + +Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons, +Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons. +Moins l'aile et le bec d'aigle ils sont en tout semblables +Aux avares griffons dont nous parlent les fables, +Et veillent accroupis sans cligner leurs yeux verts, +Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts +Pour y chercher de l'or, ils vous fendraient le ventre; +Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre, +Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis, +Arracher vos clous d'or, portes du paradis! +Et pour les faire fondre en vos cavernes noires, +Anges et chérubins ils vous prendraient vos gloires. + +Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous, +Un moyen d'imposer ses volontés à tous, +Et de faire fleurir sa libre fantaisie +Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie. +L'or, ce n'est pas pour eux des châteaux au soleil, +Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil, +Un sérail à choisir, de belles courtisanes, +Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes; +Des coureurs de pur sang, une meute de chiens, +Une collection de grands maîtres anciens, +L'impérial tokay, côte à côte en sa cave, +Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave. +L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'idéal, +L'anneau de Salomon, le talisman fatal, +Qui, forçant à venir les démons et les anges, +Fait les réalités de nos rêves étranges. +Ils aiment l'or pour l'or: c'est là leur passion; +Le seul bonheur pour eux c'est la possession; +Comme un vieil impuissant aime une jeune fille; +Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille, +Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur trésor +Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or. + +Les choses de ce monde et les choses divines, +Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines, +Ils ne respectent rien et vont détruisant tout. +Ils jettent sans pitié dans le creuset qui bout, +Avec leurs cercueils peints et dorés, les momies +Des générations dans le temps endormies. +Ils brûlent le passé pour avoir ce peu d'or +Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor. +Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice, +Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice, +Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins, +L'ange du tabernacle et les châsses des saints, +Les beaux lambris d'église et les stalles sculptées +Gisent au fond des cours à pleines charretées; +Pour cuire leur pâture ils n'ont pas d'autre bois +Que des débris d'autel et des morceaux de croix. +C'est un bûcher doré qui chauffe leur cuisine, +Cependant qu'accroupie au coin du feu Lésine, +Les yeux caves, le teint plus pâle qu'un citron, +Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron; +L'épine de son dos est collée à son ventre, +Son épaule est convexe et sa poitrine rentre, +Elle a des sourcils gris mêlés de longs poils blancs; +Comme un bissac de pauvre à chacun de ses flancs, +Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture; +On peut compter les fils de sa robe de bure, +Et quoiqu'elle soit riche à payer vingt palais; +Ses manches laissent voir ses coudes violets; +Elle claque du bec comme fait la cigogne, +Et quand elle remue et vaque à sa besogne, +On entend ses os secs à chaque mouvement, +Comme un gond mal graissé rendre un sourd grincement. + + + +III. + + +Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire, +Hyènes du passé, vrais chakals de l'histoire, +C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts, +Pour prendre leur linceul, les trépassés aux vers, +Et qui ne laissez pas debout une colonne +Sur la fosse d'un siècle où pendre sa couronne. +Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel, +Par tout ce que mon coeur peut contenir de fiel. +Soyez maudits! + + Jamais déluge de barbares, +Ni Huns, ni Visigoths, ni Russiens, ni Tartares, +Non, Genseric jamais; non, jamais Attila, +N'ont fait autant de mal que vous en faites là; +Quand ils eurent tué la ville aux sept collines, +Ils laissèrent au corps son linceul de ruines. +Ils détruisaient, car telle était leur mission, +Mais ne spéculaient pas sur leur destruction. +C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues, +Près de leurs piédestaux moisissent abattues; +Destructeurs endiablés, c'est vous dont le marteau +Laisse une cicatrice au front de tout château; + +C'est vous qui décoiffez toutes nos métropoles, +Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles; +Vous qui déshabillez les saintes et les saints, +Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitreaux peints +Et rompez les clochers, comme une jeune fille +Entre ses doigts distraits rompt une frêle aiguille; +C'est à cause de vous que l'on dit des Français: +Ils brisent leur passé: c'est un peuple mauvais. +Encor, si vous étiez la vieille bande noire! +Mais vous êtes venus bien après la victoire. +Vous becquetez le corps que d'autres ont tué; +Vous avez attendu que sa chair ait pué, +Avant que de tomber sur le géant à terre, +Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire, +Par une nuit sans lune, où le firmament noir, +N'avait pas un seul oeil entr'ouvert pour vous voir, +Vous avez abattu votre vol circulaire +Et porté tout joyeux la charogne à votre aire. +Les bons et braves chiens, lors que le cerf est mort, +S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord, +Mêlant ses vils abois à la trompe de cuivre, +Le noble cerf dix cors, qu'à peine elle osait suivre; +Et les bassets trapus, arrivés les derniers, +Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers. +Vous êtes les bassets. Vous mangez la curée; +Par les chiens courageux aux lâches préparée. +Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps, +Et dérobent l'argent dans les poches des morts. + +O fille de Satan, ô toi, la vieille bande, +Comme ta mission, tu fus horrible et grande. +Je ne sais quelle rude et sombre majesté, +Drape sinistrement ta monstruosité; +Une fausse auréole autour de toi rayonne +Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne. +Des nerfs herculéens se tordent à tes bras, +L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas; +Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes, +Et le monde ébranlé craque dans tes étreintes. +C'est toi qui commença ce périlleux duel +Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel; +Et quand tu secouais de tes mains insensées, +Les croix sur les clochers, si près de Dieu dressées; +On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc, +En signe de douleur allait pleurer le sang; +On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie +Et reluire à son front une auréole vraie, +Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing +Après l'avoir frappé ne se séchassent point. +Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre, +Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre; +On ignorait comment Dieu prendrait tout cela, +Et quel foudre il gardait à ces insultes-là. +Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle, +Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle; +Et comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux, +Les anges effarés quittèrent leurs arceaux; +Mais tu ne savais pas si dans les nefs désertes +Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes, +Leur oeil de diamant et leurs lances de feu, +A cheval sur l'éclair, les milices de Dieu, +La première et sans peur tu mis la main sur l'arche, +Et tes enfants perdus allèrent droit leur marche, +Sans savoir si le sol tout d'un coup sur leurs pas, +En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas. +Tu fus la poésie et l'idéal du crime; +Tu détrônais Jésus de son gibet sublime, +Comme Louis Capet de son fauteuil de roi. +La vieille monarchie avec la vieille foi +Râlait entre tes bras, toute bleue et livide, +Comme autrefois Anthée aux bras du grand Alcide. +Et le Christ et le roi sous tes puissants efforts, +Du trône et de l'autel tous deux sont tombés morts. +Au seul bruit de tes pas les noires basiliques +Tremblottaient de frayeur sous leurs chapes gothiques; +Leurs genoux de granit sous elles se ployaient, +Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient; +Le dragon se tordant au bout de la gouttière, +Tâchait de dégager ses ailerons de pierre, +Les anges et les saints pleuraient dans les vitreaux; +Les morts se retournant au fond de leurs tombeaux, +Demandaient: «Qu'est-ce donc?» à leurs voisins plus blêmes, +Et les cloches des tours se brisaient d'elles-mêmes. +Quand tu manquais de rois à jeter à tes chiens, +Tu forçais Saint-Denis à te rendre les siens; +Tu descendais sans peur sous les funèbres porches; +Les spectres éblouis aux lueurs de tes torches, +Fuyaient échevelés en poussant des clameurs. +Troublés dans leur sommeil, tous ces pâles dormeurs, +Rêvant d'éternité, pensaient l'heure venue, +Où le Christ doit juger les hommes sur sa nue; +Et quand tu soulevais de ton doigt curieux +Leur paupière embaumée afin de voir leurs yeux, +Certes ils pouvaient croire à ton rire sauvage, +A l'air fauve et cruel de ton hideux visage, +Qu'ils étaient bien damnés, et qu'un diable d'enfer +Venait les emporter dans ses griffes de fer. +L'épouvante crispait leur bouche violette, +Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette, +Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi +Que pour guillotiner un véritable roi. +Tes rêves n'étaient pas hantés de noirs fantômes, +Toutes les sommités, têtes de rois et dômes, +Devaient fatalement tomber sous ton marteau, +Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau; +Tu n'étais que le bras de la nouvelle idée, +Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondée, +Coulait et te faisait une pourpre à ton tour. +O tueuse de rois, souveraine d'un jour! +Tes forfaits étaient noirs et grands comme l'abîme, +Mais tu gardais au moins la majesté du crime, +Mais tu ne grattais pas la dorure des croix, +Et si tu profanais les cadavres des rois, +C'était pour te venger et non pas pour leur prendre +Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre! + + + + +A UN JEUNE TRIBUN. + + +Ami, vous avez beau, dans votre austérité, +N'estimer chaque objet que par l'utilité, +Demander tout d'abord à quoi tendent les choses +Et les analyser dans leurs fins et leurs causes; +Vous avez beau vouloir vers ce pôle commun +Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun; +Il est dans la nature, il est de belles choses, +Des rossignols oisifs, de paresseuses roses, +Des poëtes rêveurs et des musiciens +Qui s'inquiètent peu d'être bons citoyens, +Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime, +Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime, +Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs, +Écoutent le récit de leurs amours naïfs. +Il est de ces esprits qu'une façon de phrase, +Un certain choix de mots tient un jour en extase, +Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin +Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain; +D'autres seront épris de la beauté du monde, +Et du rayonnement de la lumière blonde; +Ils resteront des mois assis devant des fleurs, +Tâchant de s'imprégner de leurs vives couleurs; +Un air de tête heureux, une forme de jambe, +Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe, +Il ne leur faut pas plus pour les faire contents. +Qu'importent à ceux-là les affaires du temps +Et le grave souci des choses politiques! +Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques +Et comment sont coupés vos cheveux blonds ou bruns +Que leur font vos discours, magnanimes tribuns! +Vos discours sont très-beaux, mais j'aime mieux des roses. +Les antiques Vénus, aux gracieuses poses, +Que l'on voit, étalant leur sainte nudité, +Réaliser en marbre un rêve de beauté, +Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde, +Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde; +Restez assis plutôt que de perdre vos pas. +Le lis ne file pas et ne travaille pas; +Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante, +Il jette son parfum et cela le contente. +Dans sa coupe il réserve aux voyageurs du ciel, +Une perle de pluie, une goutte de miel, +Et la sylphide, au bal d'Oberon invitée, +Se taille dans sa feuille une robe argentée. +Qui de vous osera lui dire, paresseux! +Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux +Qui grelotant de froid, et, les chairs toutes rouges, +Se cachent en hiver sous la paille des bouges, +Et qu'il ne pétrit pas de ses doigts blancs du pain +A tous les malheureux qui vont criant la faim? +Qui donc dira cela: que toute chose belle, +Femme, musique ou fleur ne porte pas en elle +Et son enseignement et sa moralité? +Comment pourrons-nous croire à la divinité +Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante, +Si nous n'en voyons pas une preuve touchante +Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir, +La fleur de la vallée avec son encensoir? +Qui douterait de Dieu devant de belles femmes? +Ah! veillons sur nos coeurs et fermons bien nos âmes, +Laissons tourner le monde et les choses aller; +Sans que nous la poussions, la terre peut rouler, +Et nous pouvons fort bien retirer notre épaule, +Sans faire choir le ciel et déranger le pôle; +Se croire le pivot de la création +Est une erreur commune à toute ambition; +L'on est persuadé qu'on est indispensable +Et l'on ne pèse pas le poids d'un grain de sable +Aux balances d'airain des grands événements. +L'on tombe chaque jour en des étonnements +A voir quel peu d'écume, au torrent de l'abîme, +Fait un homme jeté de la plus haute cime, +Et comme en peu de temps pour grand qu'il ait passé, +Par le premier qui vient on le voit remplacé. +Nos agitations ne laissent pas de trace: +C'est la bulle sur l'eau qui crève et qui s'efface; +En vain l'on se raidit. Toujours d'un flot égal, +Le fleuve à travers tout court au gouffre fatal, +Et dans l'éternité mystérieuse et noire +Entraîne ce gravier que l'on nomme l'histoire. +Quand votre nom serait creusé dans le rocher, +L'intarissable flot qui semble le lécher, +Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maître, +De sa langue d'azur le fera disparaître, +Et, si profondément qu'ait fouillé le ciseau, +Le rocher à coup sûr durera moins que l'eau; +Et vous, mon jeune ami, tête sereine et blonde, +A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde +Qui jamais n'a rendu le vaisseau confié? +Où retrouverez-vous le temps sacrifié, +Et ce qu'a de votre âme emporté sur son aile +Des révolutions la tempête éternelle? +Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb, +Le siroco soufflant, suivre un chemin si long, +Et traverser à pied ce grand désert de prose, +Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose +Offre candidement sa bouche à vos baisers, +A l'âge où les bonheurs sont tellement aisés, +Que c'en est un déjà d'être au monde et de vivre? +De ses parfums ambrés le printemps vous enivre, +La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour; +Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour, +Et la fée amoureuse, afin de vous séduire, +Se baigne devant vous dans la source, et fait luire +A travers les roseaux, sous le flot argentin, +Son épaule de nacre et son dos de satin. +Mais, sourd à tout cela comme un anachorète, +Vous foulez sans pitié la pauvre violette; +La fée en soupirant rattache ses cheveux, +Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux, +Et reprend tristement ses habits sur les branches. +Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches, +Au pays d'Avalon vous auraient emporté; +Dans les tourelles d'or d'un palais enchanté +Vous auriez pu passer votre vie en doux rêves; +Mais non; sur les cailloux, sur les sables des grèves, +Sur les éclats de verre et les tessons cassés, +A travers les débris des trônes renversés, +Vous avez préféré, faussant votre nature, +Pieds nus et dans la nuit, marcher à l'aventure; +Vous avez oublié les sentiers d'autrefois, +Et vous ne suivez plus la rêverie au bois: +Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines; +Vous fermez votre oreille au babil des fontaines +Et diriez volontiers: silence! au rossignol, +Le front tout soucieux et penché vers le sol, +Vous passez sans répondre au gai salut des merles; +Où donc est-il ce temps où vous comptiez les perles +Et les beaux diamants aux éclairs diaprés, +Que répand le matin sur le velours des prés? +Avec un soin plus grand que pour des pierres fines, +Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines, +Et prenant pour cordon un brin de ce fil blanc, +Que la vierge des cieux laisse choir en filant, +Vous composiez avec, enfantines merveilles, +Des colliers à trois rangs et des pendants d'oreilles. +Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots, +Qui, passant leur front rouge entre les blés égaux, +Au revers du sillon, de leurs petites langues, +Vous faisaient autrefois de si belles harangues? +De votre négligence ils sont tout attristés +Et se plaignent au vent de n'être plus chantés. +C'est en vain que juillet les convie à sa fête; +Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tête, +Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil. +Les bluets désolés ont tous la larme à l'oeil, +Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire. +Que vous avez perdu si vite la mémoire +Des entretiens naïfs et des charmants amours +Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours! +Ami, vous étiez fait pour chanter sous le hêtre, +Comme le doux berger que Mantoue a vu naître, +La blonde Amaryllis en couplets alternés. +De sauvages odeurs vos vers tout imprégnés, +Sentent le serpolet, le thym et la frambroise; +A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise, +Et, tout émerveillé, du sommet des ormeaux, +Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux. +Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques, +D'une bouche formée aux chants élégiaques; +Laisser cette besogne aux orateurs braillards, +Qui, le pied sur la borne et les cheveux épars, +Jurent à six gredins, tout grouillants de vermine, +Qu'ils ont vraiment sauvé Rome de la ruine. +Rome se sauvera toute seule, très-bien; +Ses destins sont écrits et nous n'y ferons rien; +Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue? +Que le char de l'état s'enfonce dans la boue, +Ou, par les rangs pressés de ce bétail humain, +S'ouvre, en les écrasant, un plus large chemin; +Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse +Quelque petit sentier, par une pente douce, +Regagnant le sommet d'un coteau séparé, +D'où l'oeil se perd au fond d'un lointain azuré; +Et nous attendrons là que notre jour arrive, +Voyant de haut la mer se briser à la rive, +Et les vaisseaux là-bas palpiter sous le vent. +La mort n'a pas besoin que l'on aille au devant; +Marchands, hommes de guerre, orateurs et poëtes, +La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes; +Pour sa gerbe elle prend l'épi comme la fleur, +Et ne respecte rien, ni forme, ni couleur; +Elle va, du coupant de sa courbe faucille, +Jetant bas le vieillard avec la jeune fille; +Elle fauche le champ de l'un à l'autre bout, +Et dans son grenier noir elle serre le tout. +A quoi bon s'efforcer jusques à perdre haleine, +Courir à droite, à gauche, et prendre tant de peine, +Quand peut-être le fer, près de notre sillon, +Se balance et fait luire un sinistre rayon. +Quelle chose est utile en ce monde où nous sommes? +Et quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes, +Qui peut dire lequel était Napoléon, +Ou l'obscur amoureux des roses du vallon? +Qui le décidera? L'existence est un songe +Où rien n'est sûr, sinon que le même ver ronge +Le corps du citoyen utile et positif +Et le corps du rêveur et du poëte oisif. +Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense, +Entre néant et rien quelle est la différence? + + + + +CHOC DE CAVALIERS. + + +Hier il m'a semblé, sans doute j'étais ivre, +Voir sur l'arche d'un point, un choc de cavaliers +Tout cuirassés de fer, tout imbriqués de cuivre +Et caparaçonnés de harnais singuliers. + +Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques, +Des Méduses d'airain ouvraient leur yeux hagards +Dans leurs grands boucliers, aux ornements fantasque, +Et des noeuds de serpents écaillaient leurs brassards. + +Par moment, du rebord de l'arcade géante, +Un cavalier blessé, perdant son point d'appui; +Un cheval effaré, tombait dans l'eau béante; +Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui. + +C'était vous, mes désirs, c'était vous, mes pensées, +Qui cherchiez à forcer le passage du pont, +Et vos corps tout meurtris, sous leurs armes faussées, +Dorment ensevelis dans le gouffre profond. + + + + +LE POT DE FLEURS. + + +Parfois un enfant trouve une petite graine, +Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs, +Pour la planter il prend un pot de porcelaine, +Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs. + +Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge, +Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau; +Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge +Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau. + +L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse, +Sur les débris du pot brandir ses verts poignards, +Il la veut arracher, mais la tige est tenace; +Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards. + +Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise; +Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps: +C'est un grand aloës dont la racine brise +Le pot de porcelaine aux dessins éclatants. + + + + +LE SPHINX. + + +Dans le Jardin Royal où l'on voit les statues, +Une chimère antique entre toutes me plaît; +Elle pousse en avant deux mamelles pointues, +Dont le marbre veiné semble gonflé de lait. + +Son visage de femme est le plus beau du monde, +Son col est si charnu que vous l'embrasseriez; +Mais quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde. +On s'aperçoit qu'elle a des griffes à ses pieds. + +Les jeunes nourrissons qui passent devant elle, +Tendent leurs petits bras et veulent avec cris, +Coller leur bouche ronde à sa dure mamelle; +Mais quand ils l'ont touchée, ils reculent surpris. + +C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimères, +La face en est charmante et le revers bien laid. +Nous leur prenons le sein; mais ces mauvaises mères +N'ont pas pour notre lèvre une goutte de lait. + + + + +PENSÉE DE MINUIT. + + +Une minute encor, madame, et cette année +Commencée avec vous, avec vous terminée + Ne sera plus qu'un souvenir. +Minuit: voilà son glas que la pendule sonne, +Elle s'en est allée en un lieu d'où personne + Ne peut la faire revenir. + +Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles, +Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles, + Sur le bord du néant jeté; +Limbes de l'impalpable, invisible royaume +Où va ce qui n'a pas de corps ni de fantôme, + Ce qui n'est rien ayant été; + +Où va le son, où va le souffle; où va la flamme, +La vision qu'en rêve, on perçoit avec l'âme, + L'amour de notre coeur chassé; +La pensée inconnue éclose en notre tête; +L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette; + Le présent qui se fait passé. + +Un à-compte d'un an pris sur les ans qu'à vivre +Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre + Tournée avec le doigt du temps; +Une scène nouvelle à rajouter au drame; +Un chapitre de plus au roman dont la trame + S'embrouille d'instants en instants; + +Un autre pas de fait dans cette route morne +De la vie et du temps, dont la dernière borne + Proche ou lointaine est un tombeau, +Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce, +Où de votre bonheur toujours à chaque ronce, + Derrière vous reste un lambeau. + +Du haut de cette année avec labeur gravie, +Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie + Qu'un souvenir presque effacé, +Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire, +Je contemple un moment, des yeux de la mémoire, + Le vaste horizon du passé. + +Ainsi le voyageur, du haut de la colline, +Avant que tout à fait le versant qui s'incline + Ne les dérobe à son regard, +Jette un dernier coup d'oeil sur les campagnes bleues +Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues + Il a fait depuis son départ. + +Mes ans évanouis à mes pieds se déploient +Comme une plaine obscure où quelques points chatoient + D'un rayon de soleil frappés. +Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache +Une époque, un détail nettement se détache + Et revit à mes yeux trompés. + +Ce qui fut moi jadis m'apparaît: silhouette +Qui ne ressemble plus au moi qu'elle répète; + Portrait sans modèle aujourd'hui; +Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte +Que le passé ravit au présent qu'il emporte, + Reflet dont le corps s'est enfui. + +J'hésite en me voyant devant moi reparaître; +Hélas! et j'ai souvent peine à me reconnaître + Sous ma figure d'autrefois. +Comme un homme qu'on met tout à coup en présence +De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence + Ont changé les traits et la voix. + +Tant de choses depuis, par cette pauvre tête, +Ont passé; dans cette âme et ce coeur de poëte, + Comme dans l'aire des aiglons, +Tant d'oeuvres que couva l'aile de ma pensée, +Se débattent heurtant leur coquille brisée, + Avec leurs ongles déjà longs. + +Je ne suis plus le même, âme et corps tout diffère, +Hors le nom, rien de moi n'est resté; mais qu'y faire? + Marcher en avant, oublier. +On ne peut sur le temps reprendre une minute, +Ni faire remonter un grain après sa chute + Au fond du fatal sablier. + +La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête, +Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont faite + L'étude austère et les soucis. +Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite +Et dont quelque tourmente intérieure agite + Comme deux serpents les sourcils. + +Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre +Aux coins toujours arqués, riait; jamais la fièvre + N'en avait noirci le corail. +Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles +Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles, + Doublaient le ciel dans leur émail. + +Mon coeur avait mon âge, il ignorait la vie, +Aucune illusion, amèrement ravie, + Jeune, ne l'avait rendu vieux; +Il s'épanouissait à toute chose belle, +Et dans cette existence encor pour lui nouvelle, + Le mal était bien, le bien mieux. + +Ma poésie, enfant à la grâce ingénue, +Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue, + Un brin de folle avoine en main +Avec son collier fait de perles de rosée, +Sa robe prismatique au soleil irisée, + Allait chantant par le chemin. + +Et puis l'âge est venu qui donne la science, +J'ai lu Werther, René son frère d'alliance; + Ces livres, vrais poisons du coeur, +Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d'elle, +Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle; + Byron et son don Juan moqueur. + +Ce fut un dur réveil, ayant vu que les songes +Dont je m'étais bercé n'étaient que des mensonges, + Les croyances, des hochets creux. +Je cherchai la gangrène au fond de toute et comme +Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme + Et je devins bien malheureux. + +La pensée et la forme ont passé comme un rêve; +Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enlève? + Dans quel coin du chaos met-il +Ces aspects oubliés comme l'habit qu'on change, +Tous ces moi du même homme, et quel royaume étrange + Leur sert de patrie ou d'exil? + +Dieu seul peut le savoir, c'est un profond mystère; +Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre + Que la pioche jette au cercueil +Avec sa sombre voix explique bien des choses, +Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes. + L'éternité commence au seuil. + +L'on voit... mais veuillez bien me pardonner, madame, +De vous entretenir de tout cela. Mon âme, + Ainsi qu'un vase trop rempli, +Déborde, laissant choir mille vagues pensées, +Et ces ressouvenirs d'illusions passées, + Rembrunissent mon front pâli. + +Eh! que vous fait cela, dites-vous, tête folle, +De vous inquiéter d'une ombre qui s'envole? + Pourquoi donc vouloir retenir +Comme un enfant mutin sa mère par la robe, +Ce passé qui s'en va? de ce qu'il vous dérobe, + Consolez-vous par l'avenir. + +Regardez; devant vous l'horizon est immense, +C'est l'aube de la vie et votre jour commence; + Le ciel est bleu, le soleil luit. +La route de ce monde est pour vous une allée +Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablée; + Marchez où le temps vous conduit. + +Que voulez-vous de plus, tout vous rit, l'on vous aime: +Oh! vous avez raison, je me le dis moi-même, + L'avenir devrait m'être cher; +Mais c'est en vain, hélas! que votre voix m'exhorte; +Je rêve, et mon baiser à votre front avorte, + Et je me sens le coeur amer. + + + + +LA CHANSON DE MIGNON. + + +Ange de poésie, ô vierge blanche et blonde, +Tu me veux donc quitter et courir par le monde; +Toi, qui, voyant passer du seuil de la maison +Les nuages du soir sur le rouge horizon, + +Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre, +Ne t'es jamais surprise à les désirer suivre; +Toi, même au ciel d'été, par le jour le plus bleu, +Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu, +Quel grand désir te prend, ô ma folle hirondelle! +D'abandonner le nid et de déployer l'aile. + +Ah! restons tous les deux près du foyer assis, +Restons, je te ferai, petite, des récits, +Des contes merveilleux, à tenir ton oreille +Ouverte avec ton oeil tout le temps de la veille. + +Le vent râle et se plaint comme un agonisant; +Le dogue réveillé hurle au bruit du passant; +Il fait froid: c'est l'hiver; la grêle à grand bruit fouette +Les carreaux palpitants; la rauque girouette, +Comme un hibou criaille au bord du toit pointu. +Où veux-tu donc aller? + + O mon maître, sais-tu, +La chanson que Mignon chante à Wilhem dans Goëthe: + +«Ne la connais-tu pas la terre du poëte, +La terre du soleil où le citron mûrit, +Où l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit; +C'est là, maître, c'est là qu'il faut mourir et vivre, +C'est là qu'il faut aller, c'est là qu'il faut me suivre, + +«Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu, +Cette terre sans ombre et ce soleil de feu, +Brûleraient ta peau blanche et ta chair diaphane. +La pâle violette au vent d'été se fane; +Il lui faut la rosée et le gazon épais, +L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais. +C'est une fleur du nord, et telle est sa nature. +Fille du nord comme elle, ô frêle créature! +Que ferais-tu là-bas sur le sol étranger? +Ah! la patrie est belle et l'on perd à changer. +Crois-moi, garde ton rêve. + + «Italie! Italie! +Si riche et si dorée; oh! comme ils t'ont salie! +Les pieds des nations ont battu tes chemins; +Leur contact a limé tes vieux angles romains, +Les faux dilettanti s'érigeant en artistes, +Les milords ennuyés et les rimeurs touristes, +Les petits lords Byrons fondent de toutes parts +Sur ton cadavre à terre, ô mère de Césars; +Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade; +L'un se pâme au rocher et l'autre à la cascade: +Ce sont, à chaque pas, des admirations, +Des yeux levés en l'air et des contorsions: +Au moindre bloc informe et dévoré de mousse, +Au moindre pan de mur où le lentisque pousse, +On pleure d'aise, on tombe en des ravissements +A faire de pitié rire les monuments. +L'un avec son lorgnon collant le nez aux fresques, +Tâche de trouver beaux tes damnés gigantesques, +O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier +Pour savoir si c'est là qu'il doit s'extasier; +L'autre, plus amateur de ruines antiques, +Ne rêve que frontons, corniches et portiques, +Baise chaque pavé de la Via-Lata, +Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta. +De mots italiens fardant leurs rimes blêmes, +Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poëmes, +Et sur de grands tableaux font de petits sonnets: +Artistes et dandies, roturiers, baronnets, +Chacun te tire aux dents, belle Italie antique, +Afin de remporter un pan de ta tunique! + +«Restons, car au retour on court risque souvent +De ne retrouver plus son vieux père vivant, +Et votre chien vous mord ne sachant plus connaître +Dans l'étranger bruni celui qui fut son maître: +Les coeurs qui vous étaient ouverts se sont fermés, +D'autres en ont la clef, et dans vos mieux aimés, +Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface. +Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place: +Le monde où vous viviez s'est arrangé sans vous, +Et l'on a divisé votre part entre tous. +Vous êtes comme un mort qu'on croit au cimetière, +Et qui, rompant un soir le linceul et la bière, +Retourne à sa maison croyant trouver encor +Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or; +Mais sa femme a déjà comblé la place vide, +Et son or est aux mains d'un héritier avide; +Ses amis sont changés, en sorte que le mort +Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort, +Ne demandera plus qu'à rentrer sous la terre +Pour dormir sans réveil dans son lit solitaire. +C'est le monde. Le coeur de l'homme est plein d'oubli: +C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli. +L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe +Qu'un autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe +N'est pas séchée encor, que la bouche sourit, +Et qu'aux pages du coeur un autre nom s'écrit. + +«Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne +Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne +Contre une longue absence: oh! malheur aux absents! +Les absents sont des morts et comme eux impuissants, +Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie, +Rien ne reste de vous qui prouve votre vie; +Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix, +Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts, +Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent +Au fond de la mémoire et d'autres les remplacent. +Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier +Ne quitte pas le nid et vive au colombier. +Restons au colombier. Après tout, notre France +Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence, +Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici +De beaux palais à voir et des tableaux aussi. +Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales +Aussi haut que Saint-Pierre, élevant leurs spirales; +Notre-Dame, tendant ses deux grands bras en croix, +Saint Severin, dardant sa flèche entre les toits, +Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques, +Et Saint-Jacques, hurlant sous ses monstres grotesques; +Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs, +Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs, +Des ruisseaux babillards dans de belles prairies, +Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries; +Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel, +Des archipels d'argent aux flots de notre ciel; +Et, ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde, +Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde, +Le foyer domestique, ineffable en douceurs, +Avec la mère au coin et les petites soeurs, +Et le chat familier qui se joue et se roule, +Et pour hâter le temps, quand goutte à goutte il coule, +Quelques anciens amis causant de vers et d'art, +Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.» + + + + +ROMANCE. + + + +I. + + +Au pays où se fait la guerre, +Mon bel ami s'en est allé; +Il semble à mon coeur désolé +Qu'il ne reste que moi sur terre! +En partant, au baiser d'adieu, +Il m'a pris mon âme à ma bouche. +Qui le tient si longtemps? mon Dieu! +Voilà le soleil qui se couche, +Et moi, toute seule en ma tour, +J'attends encore son retour. + + + +II. + + +Les pigeons, sur le toit, roucoulent, +Roucoulent amoureusement, +Avec un son triste et charmant; +Les eaux sous les grands saules coulent. +Je me sens tout près de pleurer; +Mon coeur comme un lis plein s'épanche +Et je n'ose plus espérer. +Voici briller la lune blanche, +Et moi, toute seule en ma tour, +J'attends encore son retour. + + + +III. + + +Quelqu'un monte à grands pas la rampe, +Serait-ce lui, mon doux amant? +Ce n'est pas lui, mais seulement +Mon petit page avec ma lampe. +Vents du soir, volez, dites-lui +Qu'il est ma pensée et mon rêve, +Toute ma joie et mon ennui. +Voici que l'aurore se lève, +Et moi, toute seule en ma tour, +J'attends encore son retour. + + + + +LE SPECTRE DE LA ROSE. + + +Soulève ta paupière close +Qu'effleure un songe virginal, +Je suis le spectre d'une rose +Que tu portais hier au bal. +Tu me pris encore emperlée +Des pleurs d'argent de l'arrosoir, +Et parmi la fête étoilée +Tu me promenas tout le soir. + +O toi, qui de ma mort fus cause, +Sans que tu puisses le chasser, +Toutes les nuits mon spectre rose +A ton chevet viendra danser: +Mais ne crains rien, je ne réclame +Ni messe ni De Profundis; +Ce léger parfum est mon âme, +Et j'arrive du paradis. + +Mon destin fut digne d'envie; +Pour avoir un trépas si beau, +Plus d'un aurait donné sa vie, +Car j'ai ta gorge pour tombeau, +Et sur l'albâtre où je repose +Un poëte, avec un baiser, +Écrivit: Ci-gît une rose +Que tous les rois vont jalouser. + + + + +LAMENTO. + + + +LA CHANSON DU PÊCHEUR. + + + Ma belle amie est morte, + Je pleurerai toujours; + Sous la tombe elle emporte + Mon âme et mes amours. + Dans le ciel, sans m'attendre, + Elle s'en retourna; + L'ange qui l'emmena + Ne voulut pas me prendre. + Que mon sort est amer; +Ah, sans amour, s'en aller sur la mer! + + La blanche créature + Est couchée au cercueil; + Comme dans la nature + Tout me paraît en deuil! + La colombe oubliée, + Pleure et songe à l'absent, + Mon âme pleure et sent + Qu'elle est dépareillée. + Que mon sort est amer; +Ah, sans amour, s'en aller sur la mer! + + Sur moi la nuit immense + S'étend comme un linceul; + Je chante ma romance + Que le ciel entend seul. + Ah! comme elle était belle + Et comme je l'aimais! + Je n'aimerai jamais + Une femme autant qu'elle. + Que mon sort est amer; +Ah, sans amour, s'en aller sur la mer! + + + + +DÉDAIN. + + +Une pitié me prend quand à part moi je songe +A cette ambition terrible qui nous ronge, +De faire parmi tous reluire notre nom, +De ne voir s'élever par-dessus nous personne, +D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne, +D'être salué grand comme Goëthe ou Byron. + +C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes, +Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes, +Nous fait le teint livide et nous cave les yeux; +La passion du beau nous tient et nous tourmente, +La sève sans issue au fond de nous fermente, +Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux. + +De ces frêles enfants, la terreur de leur mère, +Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère, +Combien déjà sont morts, combien encor mourront! +Combien au beau moment, gloire, ô froide statue, +Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue, +Pâles, sur ton épaule, ont incliné le front! + +Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre, +Travailler, oublier d'être heureux et de vivre; +Ne pas avoir une heure à dormir au soleil; +A courir dans les bois sans arrière-pensée, +Gémir d'une minute au plaisir dépensée, +Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil! + +Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache +Si le grain sortira du sillon qui le cache, +Et si jamais l'été dorera le blé vert; +Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres, +Entassant des trésors et rassemblant des marbres, +Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert. + +Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde, +Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde, +Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long; +Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse +La terre les boit vite; et pas une ne perce, +Pour arriver à vous, le suaire et le plomb. + +Dieu nous comble de biens, notre mère nature +Rit amoureusement à chaque créature; +Le spectacle du ciel est admirable à voir; +La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles; +Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles; +Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir. + +Pourquoi ne vouloir pas? pourquoi? pour que l'on dise +Quand vous passez: «C'est lui.» Pour que dans une église, +Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci, +On vous couche à côté de rois que le ver mange, +N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange +Et cette inscription: «Un grand homme est ici.» + + + + +CE MONDE-CI ET L'AUTRE. + + +Vos premières saisons à peine sont écloses, +Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses +Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau; +Tout ce que la nature a de grand et de beau, +Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles, +Les deux mondes ensemble avec tout leurs miracles: +Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer, +La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver, +L'Europe décrépite et la jeune Amérique: +Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique, +Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus, +S'est faite presque blanche à nos étés frileux. +Votre enfance joyeuse, a passé comme un rêve +Dans la verte savane et sur la blonde grève; +Le vent vous apportait des parfums inconnus; +Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus, +Et comme une nourrice, au seuil de sa demeure, +Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure, +Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous +Ses coquilles de moire et son murmure doux. +Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes +Ecartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes; +Les tamaniers en fleurs vous prêtaient des abris; +Vous aviez pour jouer des nids de colibris; +Les papillons dorés vous éventaient de l'aile, +L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle; +Les magnolias penchaient la tête en souriant; +La fontaine au flot clair s'en allait babillant; +Les bengalis coquets, se mirant à son onde, +Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde, +Vous marchiez sans savoir par les petits chemins, +Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains! +Aux heures du midi, nonchalante créole, +Vous aviez le hamac et la sieste espagnole, +Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit, +Chassant les moucherons d'auprès de votre lit. +Vous aviez tous les biens, heureuse créature, +La belle liberté dans la belle nature: +Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris, +Vous avez voulu voir et la France et Paris; +La brise a du vaisseau fait onder la bannière, +Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière, +Et courbant devant vous sa tête de lion +Sur son épaule bleue avec soumission, +Vous a jusques aux bords de la France vantée, +Sans rugir une fois, fidèlement portée. +Après celles de Dieu les merveilles de l'art +Ont étonné votre âme avec votre regard. +Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises, +Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises, +Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus, +Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus, +Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume, +Où chaque maison dresse une gueule qui fume. +Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil! +Vous toute brune encor de son baiser vermeil. +La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies, +Et triste entre vos soeurs au foyer réunies, +En entendant pleurer les bûches dans le feu, +Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu, +Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames, +Qui se brodent d'argent et chantent sous les rames; +Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus, +Les mangliers traînant leurs bras irrésolus; +Toute cette nature orientale et chaude, +Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude, +Et vous avez souffert, votre coeur a saigné, +Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris, baigné +D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille; +Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille, +Et vous avez compris, pâle fleur du désert, +Que loin du sol natal votre arôme se perd, +Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée +Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée; +Les baisers parfumés des brises de la mer, +La place libre au ciel, l'espace et le grand air, +Et pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes, +Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes; +Au choeur mélodieux votre voix put s'unir; +Le prisme du regret dorant le souvenir +De cent petits détails, de mille circonstances, +Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances. +Chaque larme furtive échappée à vos yeux +Se condensait en perle, en joyau précieux; +Dans le rhythme profond, votre jeune pensée +Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée; +Vous avez pénétré les mystères de l'art; +Aussi, tout éplorée, avant votre départ, +Pour vous baiser au front, la belle poésie +Vous a parmi vos soeurs avec amour choisie: +Pour dire votre coeur vous avez une voix, +Entre deux univers Dieu vous laissait le choix; +Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre! +De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre. + + + + +VERSAILLES. + + + +SONNET. + + +Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité; +Comme Venise au fond de son Adriatique, +Tu traînes lentement ton corps paralytique, +Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté. + +Quel appauvrissement, quelle caducité! +Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique, +Et nulle herbe pieuse, au long de ton portique, +Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité. + +Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre, +Sur ton sein douloureux, croisant tes bras de marbre, +Tu guettes le retour de ton royal amant. + +Le rival du soleil dort sous son monument; +Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues, +Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues. + + + + +LA CARAVANE. + + + +SONNET. + + +La caravane humaine au Zaharah du monde, +Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour, +S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour, +Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde. + +Le grand lion rugit et la tempête gronde; +A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour; +La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour, +Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde. + +L'on avance toujours et voici que l'on voit +Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt, +C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres. + +Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps, +Comme des oasis, a mis les cimetières. +Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants. + + + + +DESTINÉE. + + + +SONNET. + + +Comme la vie est faite, et que le train du monde +Nous pousse aveuglément en des chemins divers; +Pareil au juif maudit, l'un, par tout l'univers, +Promène sans repos sa course vagabonde; + +L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde, +Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts, +Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers, +Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde. + +Eh bien! celui qui court sur la terre, était né +Pour vivre au coin du feu; le foyer, la famille, +C'était son voeu; mais Dieu ne l'a pas couronné. + +Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille +Par le trou du volet, était le voyageur; +Ils ont passé tous deux à côté du bonheur. + + + + +NOTRE-DAME. + + + +I. + + +Las de ce calme plat où d'avance fanées, +Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années; +Las d'étouffer ma vie en un salon étroit, +Avec de jeunes fats et des femmes frivoles, +Echangeant sans profit de banales paroles; +Las de toucher toujours mon horizon du doigt. + +Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme, +Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame; + Je suis allé souvent, Victor, +A huit heures, l'été, quand le soleil se couche, +Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche, + Flotte comme un gros ballon d'or. + +Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte +Trouvent là des couleurs pour charger leur palette, +Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux; +Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales, +Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles; +Ithuriel répand son écrin dans les cieux. + +Cathédrales de brume aux arches fantastiques; +Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques, + Par la glace de l'eau doublés, +La brise qui s'en joue et déchire leurs franges, +Imprime, en les roulant, mille formes étranges + Aux nuages échevelés. + +Comme, pour son bonsoir, d'une plus riche teinte, +Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte, +Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu; +Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre, +Semblent les deux grands bras que la ville en prière, +Avant de s'endormir, élève vers son Dieu. + +Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique, +La vieille église attache une gloire mystique + Faite avec les splendeurs du soir; +Les roses des vitraux, en rouges étincelles, +S'écaillent brusquement, et comme des prunelles, + S'ouvrent toutes rondes pour voir. + +La nef épanouie, entre ses côtes minces, +Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces, +Une araignée énorme, ainsi que des réseaux, +Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles, +En fils aériens, en délicates mailles, +Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux. + +Aux losanges de plomb du vitrail diaphane, +Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane, + Sous un chaud baiser de soleil, +Bizarrement peuplés de monstres héraldiques, +Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques + Aux fleurs d'azur et de vermeil. + +Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires +Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires, +Dévotement taillés par de naïfs ciseaux; +Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues, +Par les hommes et non par le temps abattues, +Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux, + +Dogues hurlant au bout des gouttières; tarasques, +Guivres et basilics, dragons et nains fantasques, + Chevaliers vainqueurs de géants, +Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes, +Myriades de saints roulés en collerettes, + Autour des trois porches béants. + +Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles +Où l'arabesque folle accroche ses dentelles +Et son orfèvrerie, ouvrée à grand travail; +Pignons troués à jour, flèches déchiquetées, +Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées, +La cathédrale luit comme un bijou d'émail! + + + +II. + + +Mais qu'est-ce que cela? lorsque l'on a dans l'ombre +Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre + Et qu'on revoit enfin le bleu, +Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme, +Une crainte vous prend, un vertige sublime + A se sentir si près de Dieu! + +Ainsi que sous l'oiseau qui s'y perche, une branche +Sous vos pieds qu'elle fuit, la tour frissonne et penche, +Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous; +L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige, +Vous fouettant de son aile en ricanant voltige +Et fait au front des tours trembler les garde-fous, + +Les combles anguleux, avec leurs girouettes, +Découpent, en passant, d'étranges silhouettes + Au fond de votre oeil ébloui, +Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie, +Bête apocalyptique, en se tordant aboie, + Paris éclatant, inoui! + +Oh! le coeur vous en bat, dominer de ce faîte, +Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite; +Pouvoir, d'un seul regard, embrasser ce grand tout, +Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre, +Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère, +Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout! + +De la rampe, où le vent, par les trèfles arabes, +En se jouant, redit les dernières syllabes + De l'hosanna du séraphin; +Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues, +Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues; + L'entendre murmurer sans fin; + +Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées, +De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées, +Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs, +Et la lumière oblique, aux arêtes hardies, +Jetant de tous côtés de riches incendies +Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs. + +Comme en un bal joyeux, un sein de jeune fille, +Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille + Sous les bijoux et les atours; +Aux lueurs du couchant, l'eau s'allume, et la Seine +Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine + N'en porte à son col les grands jours. + +Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes +Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes, +Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits +De toutes les couleurs, des résilles de rues, +Des palais étouffés, où, comme des verrues, +S'accrochent des étaux et des bouges étroits! + +Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche, +Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche + Cent mille avec un trait de feu! +Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome, +Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme, + Qu'on pourrait croire fait par Dieu! + + + +III. + + +Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame, +Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme, +Il ne l'est seulement que du haut de tes tours. +Quand on est descendu tout se métamorphose, +Tout s'affaisse et s'éteint, plus rien de grandiose, +Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours. + +Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes, +Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles, + Et le Seigneur habite en toi. +Monde de poésie, en ce monde de prose, +A ta vue, on se sent battre au coeur quelque chose; + L'on est pieux et plein de foi! + +Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine, +Quand tu brilles au fond de ta place mesquine, +Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir; +A regarder d'en bas ce sublime spectacle, +On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle, +Dans le triangle saint Dieu se va faire voir. + +Comme nos monuments à tournure bourgeoise +Se font petits devant ta majesté gauloise, + Gigantesque soeur de Babel, +Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille, +Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville, + Et, ton vieux chef heurte le ciel. + +Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque, +Aux plis graves et droits de ta robe Dantesque, +Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid, +Ces panthéons bâtards, décalqués dans l'école, +Antique friperie empruntée à Vignole, +Et, dont aucun dehors ne sait se tenir droit. + +O vous! maçons du siècle, architectes athées, +Cervelles, dans un moule uniforme jetées, + Gens de la règle et du compas; +Bâtissez des boudoirs pour des agents de change, +Et des huttes de plâtre à des hommes de fange; + Mais des maisons pour Dieu, non pas! + +Parmi les palais neufs, les portiques profanes, +Les parthénons coquets, églises courtisanes, +Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins, +Les maisons sans pudeur de la ville païenne; +On dirait, à te voir, Notre-Dame chrétienne, +Une matrone chaste au milieu de catins! + + + + +MAGDALENA. + + +J'entrai dernièrement dans une vieille église; +La nef était déserte, et sur la dalle grise, +Les feux du soir, passant par les vitraux dorés, +Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés. +Comme je m'en allais, visitant les chapelles, +Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles, +Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau +Représentant un Christ qui me parut très-beau. +On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge; +Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge, +Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir, +A ces fantômes blancs qui se dressent le soir, +Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires; +Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires, +S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds; +Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés +Dans le campo-Santo sur quelque fresque antique, +D'un vieux maître Pisan, artiste catholique, +Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté, +Le nimbe rayonnant de la mysticité, +Et tant l'on respirait dans leur humble attitude, +Les parfums onctueux de la béatitude. + +Sans doute que c'était l'oeuvre d'un Allemand, +D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément, +A vingt ans, de misère et de mélancolie, +Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie; +Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair, +Un rêve de soleil par une nuit d'hiver. + +Je restai bien longtemps dans la même posture, +Pensif, à contempler cette pâle peinture; +Je regardais le Christ sur son infâme bois, +Pour embrasser le monde, ouvrant les bras en croix; +Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées, +Ses chairs, par les bourreaux, à coups de fouets trouées, +La blessure livide et béante à son flanc; +Son front d'ivoire où perle une sueur de sang; +Son corps blafard, rayé par des lignes vermeilles, +Me faisaient naître au coeur des pitiés nompareilles, +Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs, +Comme dut en verser la Mère de Douleurs. +Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles, +Se lamentaient en choeur, la face sous leurs ailes, +Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main, +Le pur sang de la plaie où boit le genre humain; +La sainte vierge, au bas, regardait: pauvre mère +Son divin fils en proie à l'agonie amère; +Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix +Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix, +Plus dégouttants de pleurs qu'après la pluie un arbre, +Étaient debout, pareils à des piliers de marbre. + +C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir, +Et je sentis mon cou, comme un roseau, fléchir +Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée, +Avec le chant du soir, vers le ciel élancée. +Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein, +Et je pris mon menton dans le creux de ma main, +Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives; +Après ton agonie au jardin des Olives, +Il fallait remonter près de ton père, au ciel, +Et nous laisser à nous l'éponge avec le fiel; +Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines +Entrent profondément dans tes tempes divines. +Tu vas mourir, toi, Dieu, comme un homme. La mort +Recule épouvantée à ce sublime effort; +Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre, +Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre, +Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau, +Lèvera de ses mains la pierre du tombeau; +Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie, +Adorable victime entre toutes bénie; +Mais tu n'en a pas moins avec les deux voleurs, +Étendu tes deux bras sur l'arbre de douleurs. + +O rigoureux destin! une pareille vie, +D'une pareille mort si promptement suivie! +Pour tant de maux soufferts, tant d'absynthe et de fiel, +Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel? +La parole d'amour pour compenser l'injure, +Et la bouche qui donne un baiser par blessure? +Dieu lui-même a besoin quand il est blasphémé, +Pour nous bénir encor de se sentir aimé, +Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre, +N'ayant jamais pressé sur ton coeur solitaire +Un coeur sincère et pur, et fait ce long chemin +Sans avoir une épaule où reposer ta main, +Sans une âme choisie où répandre avec flamme +Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme. + +Ne vous alarmez pas, esprits religieux, +Car l'inspiration descend toujours des cieux, +Et mon ange gardien, quand vint cette pensée, +De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée. +C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir, +L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir; +Comme aux bras de l'amant, une vierge pâmée, +L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée; +La voix du jour s'éteint, les reflets des vitraux, +Comme des feux follets, passent sur les tombeaux, +Et l'on entend courir, sous les ogives frêles, +Un bruit confus de voix et de battements d'ailes; +La foi descend des cieux avec l'obscurité; +L'orgue vibre; l'écho répond: Eternité! +Et la blanche statue, en sa couche de pierre, +Rapproche ses deux mains et se met en prière. +Comme un captif, brisant les portes du cachot, +L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut, +Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage, +L'étoile échevelée et l'archange en voyage; +Tandis que la raison, avec son pied boiteux, +La regarde d'en-bas se perdre dans les cieux. +C'est à cette heure-là que les divins poëtes, +Sentent grandir leur front et deviennent prophètes. + +O mystère d'amour! ô mystère profond! +Abîme inexplicable où l'esprit se confond; +Qui de nous osera, philosophe ou poëte, +Dans cette sombre nuit plonger avant la tête? +Quelle langue assez haute et quel coeur assez pur, +Pour chanter dignement tout ce poëme obscur? +Qui donc écartera l'aile blanche et dorée, +Dont un ange abritait cette amour ignorée? +Qui nous dira le nom de cette autre Éloa? +Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua? + +Murs de Jérusalem, vénérables décombres, +Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres, +O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban! +Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean? +Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées, +Dans leur écho fidèle, ont, depuis tant d'années, +Parmi les souvenirs des choses d'autrefois, +Conservé leur mémoire et le son de leur voix; +Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines! +Tout ce que vous savez de ces amours divines! +Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient, +Et quels soupirs ardents de leurs coeurs s'élançaient! +Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes, +Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes, +Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux, +Que n'en traîne après lui le paon tout radieux; +Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses, +Glisser en se parlant avec des voix plus douces +Que les roucoulements des colombes de mai, +Que le premier aveu de celle que j'aimai; +Et dans un pur baiser, symbole du mystère, +Unir la terre au ciel et le ciel à la terre. + +Les échos sont muets, et le flot du Jourdain +Murmure sans répondre et passe avec dédain; +Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence, +Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance +Au milieu des parfums dans les bras du palmier, +Le chant du rossignol et le nid du ramier. + +Frère, mais voyez donc comme la Madeleine +Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène +Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux, +Mélancoliquement, se tournent vers les cieux! +Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde, +Une telle beauté n'apparut sur le monde; +Son front est si charmant, son regard est si doux, +Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux, +Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle, +Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile. + +O pâle fleur d'amour éclose au paradis! +Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits, +Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste +Une couleur si fraîche, une odeur si céleste? +Comment donc as-tu fait, pauvre soeur du ramier, +Pour te conserver pure au coeur de ce bourbier? +Quel miracle du ciel, sainte prostituée, +Que ton coeur, cette mer, si souvent remuée, +Des coquilles du bord et du limon impur, +N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur, +Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide, +La perle blanche au fond de ton âme candide! +C'est que tout coeur aimant est réhabilité, +Qu'il vous vient une autre âme et que la pureté +Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse, +comme à sa soeur coupable une soeur qui fait grâce; +C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier; +C'est que l'amour est saint et peut tout expier. + +Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes, +Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses, +Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs; +Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs; +La voyant si coupable et prenant pitié d'elle, +Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle, +Et ton pinceau pieux, sur le divin contour, +A promené longtemps ses baisers pleins d'amour; +Elle est plus belle encor que la vierge Marie, +Et le prêtre, à genoux, qui soupire et qui prie, +Dans sa pieuse extase, hésite entre les deux, +Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux. + +O sainte pécheresse! ô grande repentante! +Madeleine, c'est toi que j'eusse pour amante +Dans mes rêves choisie, et toute la beauté, +Tout le rayonnement de la virginité, +Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme, +Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme, +Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux, +Ineffable rosée à faire envie aux cieux! +Jamais lis de Saron, divine courtisane, +Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane, +N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums; +Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns, +Laisse voir, au travers de ta peau transparente, +Le rêve de ton âme et ta pensée errante, +Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans! +Ton oeil est un foyer dont les rayons ardents +Sous la cendre des coeurs ressuscitent les flammes; +O la plus amoureuse entre toutes les femmes! +Les séraphins du ciel à peine ont dans le coeur, +Plus d'extase divine et de sainte langueur; +Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde, +Comme d'un manteau d'or la nudité du monde! +Toi seule sais aimer, comme il faut qu'il le soit, +Celui qui t'a marquée au front avec le doigt, +Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure, +Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure; +Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor +D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort; +Et, pour te consoler, voulut que la première +Tu le visses rempli de gloire et de lumière. + +En faisant ce tableau, Raphaël inconnu, +N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu, +Et que ta rêverie a sondé ce mystère, +Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire? +O poëtes! allez prier à cet autel, +A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel, +Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine. +Regardez le Jésus et puis la Madeleine; +Plongez-vous dans votre âme et rêvez au doux bruit +Que font en s'éployant les ailes de la nuit; +Peut-être un chérubin détaché de la toile, +A vos yeux, un moment, soulèvera le voile, +Et dans un long soupir l'orgue murmurera +L'ineffable secret que ma bouche taira. + + + + +CHANT DU GRILLON. + + +Souffle, bise! tombe à flots, pluie! +Dans mon palais, tout noir de suie, +Je ris de la pluie et du vent; +En attendant que l'hiver fuie, +Je reste au coin du feu, rêvant. + +C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre! +Le gaz, de sa langue bleuâtre, +Lèche plus doucement le bois; +La fumée, en filet d'albâtre, +Monte et se contourne à ma voix. + +La bouilloire rit et babille; +La flamme aux pieds d'argent sautille +En accompagnant ma chanson; +La bûche de duvet s'habille; +La sève bout dans le tison. + +Le soufflet au râle asthmatique, +Me fait entendre sa musique; +Le tourne-broche aux dents d'acier +Mêle au concerto domestique +Le tic-tac de son balancier. + +Les étincelles réjouies, +En étoiles épanouies, +vont et viennent, croisant dans l'air, +Les salamandres éblouies, +Au ricanement grêle et clair. + +Du fond de ma cellule noire, +Quand Berthe vous conte une histoire, +_Le Chaperon_ ou l'_Oiseau bleu_, +C'est moi qui soutiens sa mémoire, +C'est moi qui fais taire le feu. + +J'étouffe le bruit monotone +du rouet qui grince et bourdonne; +J'impose silence au matou; +Les heures s'en vont, et personne +N'entend le timbre du coucou. + +Pendant la nuit et la journée, +Je chante sous la cheminée; +Dans mon langage de grillon, +J'ai, des rebuts de son aînée, +Souvent consolé Cendrillon. + +Le renard glapit dans le piége; +Le loup, hurlant de faim, assiége +La ferme au milieu des grands bois; +Décembre met, avec sa neige, +Des chemises blanches aux toits. + +Allons, fagot, pétille et flambe; +Courage, farfadet ingambe, +Saute, bondis plus haut encor; +Salamandre, montre ta jambe, +Lève, en dansant, ton jupon d'or. + +Quel plaisir! prolonger sa veille, +Regarder la flamme vermeille +Prenant à deux bras le tison; +A tous les bruits prêter l'oreille; +Entendre vivre la maison! + +Tapi dans sa niche bien chaude, +Sentir l'hiver qui pleure et rôde, +Tout blême et le nez violet, +Tâchant de s'introduire en fraude +Par quelque fente du volet. + +Souffle, bise! tombe à flots, pluie! +Dans mon palais, tout noir de suie, +Je ris de la pluie et du vent; +En attendant que l'hiver fuie +Je reste au coin du feu, rêvant. + + + + +CHANT DU GRILLON. + + +Regardez les branches, +Comme elles sont blanches; +Il neige des fleurs! +Riant dans la pluie, +Le soleil essuie +Les saules en pleurs, +Et le ciel reflète +Dans la violette, +Ses pures couleurs. + +La nature en joie +Se pare et déploie +Son manteau vermeil. +Le paon qui se joue, +Fait tourner en roue, +Sa queue au soleil. +Tout court, tout s'agite, +Pas un lièvre au gîte; +L'ours sort du sommeil. + +La mouche ouvre l'aile, +Et la demoiselle +Aux prunelles d'or, +Au corset de guêpe, +Dépliant son crêpe, +A repris l'essor. +L'eau gaîment babille, +Le goujon frétille, +Un printemps encor! + +Tout se cherche et s'aime; +Le crapaud lui-même, +Les aspics méchants; +Toute créature, +Selon sa nature: +La feuille a des chants; +Les herbes résonnent, +Les buissons bourdonnent; +C'est concert aux champs. + +Moi seul je suis triste; +Qui sait si j'existe, +Dans mon palais noir? +Sous la cheminée, +Ma vie enchaînée, +Coule sans espoir. +Je ne puis, malade, +Chanter ma ballade +Aux hôtes du soir. + +Si la brise tiède +Au vent froid succède; +Si le ciel est clair, +Moi, ma cheminée +N'est illuminée +Que d'un pâle éclair; +Le cercle folâtre +Abandonne l'âtre: +Pour moi c'est l'hiver. + +Sur la cendre grise, +La pincette brise +Un charbon sans feu. +Adieu les paillettes, +Les blondes aigrettes; +Pour six mois adieu +La maîtresse bûche, +Où sous la peluche, +Sifflait le gaz bleu. + +Dans ma niche creuse, +Ma natte boiteuse +Me tient en prison. +Quand l'insecte rôde, +Comme une émeraude, +Sous le vert gazon, +Moi seul je m'ennuie; +Un mur, noir de suie, +Est mon horizon. + + + + +ABSENCE. + + +Reviens, reviens, ma bien-aimée, +Comme une fleur loin du soleil; +La fleur de ma vie est fermée, +Loin de ton sourire vermeil. + +Entre nos coeurs tant de distance; +Tant d'espace entre nos baisers. +O sort amer! ô dure absence! +O grands désirs inapaisés! + +D'ici là-bas, que de campagnes, +Que de villes et de hameaux, +Que de vallons et de montagnes, +A lasser le pied des chevaux! + +Au pays qui me prend ma belle, +Hélas! si je pouvais aller; +Et si mon corps avait une aile +Comme mon âme pour voler! + +Par-dessus les vertes collines, +Les montagnes au front d'azur, +Les champs rayés et les ravines, +J'irai, d'un vol rapide et sûr. + +Le corps ne suit pas la pensée; +Pour moi, mon âme, va tout droit, +Comme une colombe blessée, +T'abattre au rebord de son toit. + +Descends dans sa gorge divine, +Blonde et fauve comme de l'or, +Douce comme un duvet d'hermine, +Sa gorge, mon royal trésor; + +Et dis, mon âme, à cette belle, +«Tu sais bien qu'il compte les jours, +O ma colombe! à tire d'aile, +Retourne au nid de nos amours.» + + + + +AU SOMMEIL. + + + +HYMNE ANTIQUE. + + +Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort; +Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée, +La lune, au fond du ciel, ferme l'oeil et s'endort +Et son dernier rayon, à travers la feuillée, +Comme un baiser d'adieu, glisse amoureusement, +Sur le front endormi de son bleuâtre amant, +Par la porte d'ivoire et la porte de corne. +Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés, +Peuplent seuls l'univers silencieux et morne; +Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés, +Au long de son dos brun pendent tout débouclés; +Le vent même retient son haleine, et les mondes, +Fatigués de tourner sur leurs muets pivots, +S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes. + +O jeune homme charmant! couronné de pavots, +Qui tenant sur la main une patère noire, +Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fais boire, +Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux; +Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange, +Où la vie, au trépas, s'unit et se mélange, +Et qui n'as de tous deux que ce qu'ils ont de beau; +Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre, +Du fond de ta caverne inconnue au soleil; +Je t'implore à genoux, écoute-moi, sommeil! + +Je t'aime, ô doux sommeil! et je veux à ta gloire, +Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire, +Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla; +Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène, +Dont le rauque aboiement si souvent te troubla, +Et verser l'opium sur ton autel d'ébène. +Je te donne le pas sur Phébus-Apollon, +Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond, +Un dieu tout rayonnant, aussi beau qu'une fille; +Je te préfère même à la blanche Vénus, +Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille, +Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus, +Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie +Se suspendre l'essaim des zéphirs ingénus; +Même au jeune Iacchus, le doux père de joie, +A l'ivresse, à l'amour, à tout divin sommeil. + +Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde +Lève du doigt le pan de son rideau vermeil, +Soit, que les chevaux blancs qui traînent le soleil +Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde, +Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux. +Sous les arceaux muets de la grotte profonde, +Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde, +Reçois bénignement mon encens et mes voeux, +Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde! + + + + +TERZA RIMA. + + +Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine, +Et que de l'échafaud, sublime et radieux, +Il fut redescendu dans la cité latine, + +Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux; +Ses pieds ne savaient plus comment marcher sur terre; +Il avait oublié le monde dans les cieux. + +Trois grands mois il garda cette attitude austère; +On l'eût pris pour un ange en extase devant +Le saint triangle d'or, au moment du mystère. + +Frère, voilà pourquoi les poëtes, souvent, +Buttent à chaque pas sur les chemins du monde; +Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant; + +Les anges, secouant leur chevelure blonde, +Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras, +Et les veulent baiser avec leur bouche ronde. + +Eux marchent au hasard et font mille faux pas; +Ils cognent les passants, se jettent sous les roues, +Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas. + +Que leur font les passants, les pierres et les boues; +Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits, +Et le feu du désir leur empourpre les joues. + +Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis, +Et quand ils ont fini leur chapelle Sixtine, +Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits. + +Un auguste reflet de leur oeuvre divine +S'attache à leur personne et leur dore le front, +Et le ciel qu'ils ont vu, dans leurs yeux se devine. + +Les nuits suivront les jours et se succéderont, +Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent, +Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront. + +Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent; +Leur âme, à la coupole, où leur oeuvre reluit, +Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent. + +Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit; +Leur oeil cherche toujours le ciel bleu de la fresque, +Et le tableau quitté les tourmente et les suit. + +Comme Buonarotti, le peintre gigantesque, +Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut, +Et que le ciel de marbre où leur front touche presque. + +Sublime aveuglement! magnifique défaut! + + + + +MONTÉE SUR LE BROCKEN. + + +Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons, +Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons +Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne, +Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne, +On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans, +Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants, +Sans approcher du ciel qui toujours se recule, +Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule. +On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux, +Et des fantômes vains dansent devant vos yeux. +Le silence est profond; la chanson de la terre +Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre +Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement +Du Brocken, ennuyé de son désoeuvrement. +Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète, +S'éteint subitement sous la voûte muette; +C'est un calme sinistre, on n'entend pas encor +Les violes d'amour et les cithares d'or, +Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite; +Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte, +Et, roulant une larme au fond de son oeil bleu, +La dernière des fleurs vous jette son adieu. +La neige cependant descend silencieuse, +Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse +Apparaît à côté d'un soleil sans rayons; +Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons, +Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe, +Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe. + + + + +LE PREMIER RAYON DE MAI. + + +Hier j'étais à table avec ma chère belle, +Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle, +Dans sa petite chambre; ainsi que dans leur nid +Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit. +C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes, +Comme des becs d'oiseaux, picotant les assiettes; +De sonores baisers et de propos joyeux. +L'enfant, pour être à l'aise, et régaler mes yeux, +Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine +On voyait les trésors de sa blanche poitrine; +Comme les seins d'Isis, aux contours ronds et purs, +Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs, +Et, comme sur des fleurs des abeilles posées, +Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées; +Un rayon de soleil, le premier du printemps, +Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants; +Quelques cheveux follets, et de mille paillettes +D'un verre de cristal allumant les facettes, +Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin. +Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin! +Avec un sentiment de joie et de bien-être +Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre; +L'aubépine de mai me parfumait le coeur, +Et, comme la saison, mon âme était en fleur; +Je me sentais heureux et plein de folle ivresse, +De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse, +Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur, +Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur, +Malgré les députés, la Charte et les ministres, +Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres, +On n'avait pas encor supprimé le soleil, +Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil; +Que la femme était belle et toujours désirable, +Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table, +Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours, +Célébrer le printemps, le vin et les amours. + + + + +LE LION DU CIRQUE. + + +Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre, +Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre; +De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs, +Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants, +Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées +Pose ton mufle énorme, aux babines froncées; +Dors et prends patience, ô lion du désert; +Demain, César le veut, de ton cachot ouvert, +Demain tu sauteras dans la pleine lumière, +Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière, +Et de tous les côtés les applaudissements +Répondront comme un choeur à tes grommèlements. +On te tient en réserve une vierge chrétienne, +Plus blanche mille fois que la Vénus païenne; +Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer, +Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair; +Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose: +Ne frotte plus ton nez contre la grille close, +Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger +Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger +Dans le goufre béant de ta gueule qui fume, +Une tête où déjà l'auréole s'allume. + +Le Belluaire ainsi gourmande son lion, +Et le lion fait trève à sa rébellion. + +Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme, +Rugis affreusement dans l'antre de mon âme, +Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim, +Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain; +Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore +Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore; +A quoi bon te débattre et grincer et hurler? +Le temps n'est pas venu de te démuseler. +En attendant le jour de revoir la lumière, +Silencieusement, à l'angle d'une pierre, +Ou contre les barreaux de ton noir souterrain, +Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain. + + + + +LAMENTO. + + +Connaissez-vous la blanche tombe, +Où flotte avec un son plaintif + L'ombre d'un if? +Sur l'if, une pâle colombe, +Triste et seule, au soleil couchant, + Chante son chant. + +Un air maladivement tendre, +A la fois charmant et fatal, + Qui vous fait mal, +Et qu'on voudrait toujours entendre; +Un air, comme en soupire aux cieux + L'ange amoureux. + +On dirait que l'âme éveillée +Pleure sous terre, à l'unisson + De la chanson, +Et, du malheur d'être oubliée, +Se plaint dans un roucoulement + Bien doucement. + +Sur les ailes de la musique +On sent lentement revenir + Un souvenir; +Une ombre de forme angélique +Passe dans un rayon tremblant, + En voile blanc. + +Les belles de nuit, demi-closes, +Jettent leur parfum faible et doux + Autour de vous, +Et le fantôme aux molles poses +Murmure en vous tendant les bras: + Tu reviendras! + +Oh! jamais plus, près de la tombe +Je n'irai, quand descend le soir + Au manteau noir, +Ecouter la pâle colombe +Chanter, sur la branche de l'if, + Son chant plaintif! + + + + +BARCAROLLE. + + +Dites, la jeune belle, +Où voulez-vous aller? +La voile ouvre son aile, +La brise va souffler! + +L'aviron est d'ivoire, +Le pavillon de moire, +Le gouvernail d'or fin; +J'ai pour lest une orange, +Pour voile, une aile d'ange; +Pour mousse, un séraphin. + +Dites, la jeune belle, +Où voulez-vous aller? +La voile ouvre son aile, +La brise va souffler! + +Est-ce dans la Baltique? +Sur la mer Pacifique, +Dans l'île de Java? +Ou bien dans la Norvége, +Cueillir la fleur de neige, +Ou la fleur d'Angsoka? + +Dites, la jeune belle, +Où voulez-vous aller? +La voile ouvre son aile, +La brise va souffler! + +Menez-moi, dit la belle, +A la rive fidèle +Où l'on aime toujours. +--Cette rive, ma chère, +On ne la connaît guère +Au pays des amours. + + + + +TRISTESSE. + + + Avril est de retour. + La première des roses, + De ses lèvres mi-closes, + Rit au premier beau jour; + La terre bienheureuse + S'ouvre et s'épanouit; + Tout aime, tout jouit. +Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + Les buveurs en gaîté, + Dans leurs chansons vermeilles, + Célèbrent sous les treilles + Le vin et la beauté; + La musique joyeuse, + Avec leur rire clair, + S'éparpille dans l'air. +Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + En deshabillés blancs, + Les jeunes demoiselles + S'en vont sous les tonnelles, + Au bras de leurs galants; + La lune langoureuse + Argente leurs baisers + Longuement appuyés. +Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + Moi, je n'aime plus rien, + Ni l'homme, ni la femme, + Ni mon corps, ni mon âme, + Pas même mon vieux chien. + Allez dire qu'on creuse, + Sous le pâle gazon, + Une fosse sans nom. +Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + + + +QUI SERA ROI? + + + +I. + + +BÉHÉMOT. + +Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse. +Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse + Comme le dos d'un mont. +Je suis une montagne animée et qui marche: +Au déluge, je fis presque chavirer l'arche, +Et quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont. + +Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule; +Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle + Comme sous un bélier. +Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe? +J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe, +Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier! + +Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe +Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe + De blessés et de morts. +Au coeur de la bataille, aux lieux où la mêlée +Rugit plus furieuse et plus échevelée, +Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps. + +Les flèches font sur moi le pétillement grêle, +Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle + Sur les tuiles d'un toit. +Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses, +Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces, +Et par tous les chemins je marche toujours droit. + +Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse; +A travers les bambous, je folâtre et je passe + Comme un faon dans les blés. +Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe, +Je dessèche son urne avec ma grande trompe, +Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés. + +Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde, +Je porterais le ciel et sa coupole ronde + Tout aussi bien qu'Atlas. +Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle; +Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule. +Je le remplacerai quand il sera trop las! + + + +II. + + +Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue, +Léviathan, ainsi, répondit, en sa langue. + + + +III. + + +LÉVIATHAN. + +Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan; +Comme un enfant mutin je fouette l'Océan + Du revers de ma large queue. +Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain, +Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin, + Seigneur de l'immensité bleue. + +Le requin endenté d'un triple rang de dents, +Le dauphin monstrueux, aux longs fanons pendants, + Le kraken qu'on prend pour une île, +L'orque immense et difforme et le lourd cachalot, +Tout le peuple squameux qui laboure le flot, + Du cétacé jusqu'au nautile; + +Le grand serpent de mer et le poisson Macar, +Les baleines du pôle, à l'oeil rond et hagard, + Qui soufflent l'eau par la narine; +Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs, +Sur le flanc d'un rocher, peignant ses cheveux verts + Et montrant sa blanche poitrine; + +Les oursons étoilés et les crabes hideux, +Comme des coutelas agitant autour d'eux + L'arsenal crochu de leurs pinces; +Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi. +Dans leurs antres profonds, ils se cachent d'effroi + Quand je visite mes provinces. + +Pour l'oeil qui peut plonger au fond du gouffre noir, +Mon royaume est superbe et magnifique à voir: + Des végétations étranges, +Éponges, polypiers, madrépores, coraux, +Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux, + S'y découpent en vertes franges. + +Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan, +Ma respiration soulève l'ouragan + Et se condense en noirs nuages; +Le souffle impétueux de mes larges naseaux, +Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux + Avec les pâles équipages. + +Ainsi, vous avez tort de tant faire le fier; +Pour avoir une peau plus dure que le fer + Et renversé quelque muraille; +Ma gueule vous pourrait engloutir aisément. +Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment + Vous êtes de petite taille. + +L'empire revient donc à moi, prince des eaux; +Qui mène chaque soir les difformes troupeaux + Paître dans les moites campagnes; +Moi témoin du déluge et des temps disparus; +Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus + Les grands aigles sur les montagnes! + + + +IV. + + +Léviathan se tut et plongea sous les flots; +Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots. + + + +V. + + +L'OISEAU ROCK. + +Là bas, tout là bas, il me semble +Que j'entends quereller ensemble +Béhémot et Léviathan; +Chacun des deux rivaux aspire, +Ambition folle, à l'empire +De la terre et de l'Océan. + +Eh quoi! Léviathan l'énorme, +S'asseoirait, majesté difforme, +Sur le trône de l'univers! +N'a-t-il pas ses grottes profondes, +Son palais d'azur sous les ondes? +N'est-il pas roi des peuples verts? + +Béhémot, dans sa patte immonde, +Veut prendre le sceptre du monde +Et se poser en souverain. +Béhémot, avec son gros ventre, +Veut faire venir à son antre, +L'Univers terrestre et marin. + +La prétention est étrange +Pour ces deux pétrisseurs de fange, +Qui ne sauraient quitter le sol. +C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être, +De ce monde, seigneur et maître, +Et je suis roi de par mon vol. + +Je pourrais, dans ma forte serre, +Prendre la boule de la terre +Avec le ciel pour écusson. +Créez deux mondes; je me flatte +D'en tenir un dans chaque patte, +Comme les aigles du blason. + +Je nage en plein dans la lumière, +Et ma prunelle sans paupière +Regarde en face le soleil. +Lorsque, par les airs, je voyage, +Mon ombre, comme un grand nuage, +Obscurcit l'horizon vermeil. + +Je cause avec l'étoile bleue +Et la comète à pâle queue; +Dans la lune je fais mon nid; +Je perche sur l'arc d'une sphère; +D'un coup de mon aile légère, +Je fais le tour de l'infini. + + + +VI. + + +L'HOMME. + +Léviathan, je vais, malgré les deux cascades +Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades; +La mer qui se soulève à tes reniflements, +Et les glaces du pôle et tous les éléments, +Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe, +T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe; +Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir, +Quant le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir. +Béhémot, à genoux, que je pose la charge +Sur ta croupe arrondie et ton épaule large; +Je ne suis pas ému de ton énormité; +Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté, +Et je te couperai tes immenses oreilles, +Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles +Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet. +Oiseau Rock, prête-moi ta plume et ton duvet, +Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée, +Sans pouvoir achever la courbe commencée, +Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc, +Tu tomberas tout droit, orgueilleux oiseau Rock. + + + + +COMPENSATION. + + +Il naît sous le soleil de nobles créatures, +Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver, +Corps de fer, coeur de flamme, admirables natures; + +Dieu semble les produire afin de se prouver; +Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce, +Et souvent passe un siècle à les parachever. + +Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce +Sur leurs fronts rayonnants de la gloire des cieux, +Et l'ardente auréole en gerbes d'or y pousse. + +Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux, +Sans quitter un instant leur pose solennelle, +Avec l'oeil immobile et le maintien des dieux. + +Leur moindre fantaisie est une oeuvre éternelle, +Tout cède devant eux; les sables inconstants, +Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle. + +Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans, +L'orage ou le repos, la palette ou le glaive, +Ils mèneront à bout, leurs destins éclatants. + +Leur existence étrange est le réel du rêve; +Ils exécuteront votre plan idéal, +Comme un maître savant le croquis d'un élève. + +Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal, +Dont votre esprit en songe, arrondissait la voûte, +Passent assis en croupe au dos de leur cheval. + +D'un pied sûr, jusqu'au bout, ils ont suivi la route, +Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis, +N'osant prendre une branche au carrefour du doute. + +De ceux-là, chaque peuple en compte cinq ou six, +Cinq ou six, tout au plus, dans les siècles prospères, +Types toujours vivants dont on fait des récits. + +Nature avare; ô toi! si féconde en vipères, +En serpents, en crapauds tout gonflés de venins; +Si prompte à repeupler tes immondes repaires; + +Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains, +Pour tant d'avortements et d'oeuvres imparfaites, +Tant de monstres impurs échappés de tes mains; + +Nature, tu nous dois encor bien des poëtes! + + + + +CHINOISERIE. + + +Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime, +Ni vous non plus, Juliette; ni vous, +Ophélia, ni Béatrix, ni même +Laure la blonde, avec ses grands yeux doux. + +Celle que j'aime, à présent, est en Chine; +Elle demeure, avec ses vieux parents, +Dans une tour de porcelaine fine, +Au fleuve jaune où sont les cormorans. + +Elle a des yeux retroussés vers les tempes, +Un pied petit, à tenir dans la main, +Le teint plus clair que le cuivre des lampes, +Les ongles longs et rougis de carmin. + +Par son treillis elle passe sa tête, +Que l'hirondelle, en volant, vient toucher; +Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte, +Chante le saule et la fleur du pêcher. + + + + +SONNET. + + +Pour veiner de son front la pâleur délicate, +Le Japon a donné son plus limpide azur, +La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur +Que son col transparent et ses tempes d'agate. + +Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate; +Le chant du rossignol près de sa voix est dur, +Et quand elle se lève, à notre ciel obscur, +On dirait de la lune en sa robe d'ouate. + +Ses yeux d'argent bruni roulent moëlleusement; +Le caprice a taillé son petit nez charmant; +Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise; + +Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise, +Et près d'elle, on respire autour de sa beauté, +Quelque chose de doux comme l'odeur du thé. + + + + +A DEUX BEAUX YEUX. + + +Vous avez un regard singulier et charmant; +Comme la lune au fond du lac qui la reflète, +Votre prunelle, où brille une humide paillette, +Au coin de vos doux yeux roule languissamment; + +Ils semblent avoir pris ses feux au diamant; +Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite, +Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète, +Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement. + +Mille petits amours, à leur miroir de flamme, +Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux, +Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux. + +Ils sont si transparents, qu'ils laissent voir votre âme, +Comme une fleur céleste au calice idéal +Que l'on apercevrait à travers un cristal. + + + + +LE THERMODON. + + + +I. + + +J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme +Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme, +Et dont l'étrange aspect arrête l'oeil surpris; +On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure, +La gravure sonner comme une vieille armure, +Et le papier muet semble jeter des cris. + +Un pont, par où se rue une foule en démence, +Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense, +Et, d'un cadre de pierre, entoure le tableau; +A travers l'arche, on voit une ville enflammée, +D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée, +Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau. + +Une barque, pareille à la barque des ombres, +Glisse sinistrement au dos des vagues sombres, +Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts; +Une averse de sang pleut des têtes coupées; +Des mains, par l'agonie, éperdument crispées, +Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords. + +Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe, +Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe; +Il le berce un moment, et puis il l'engloutit; +Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces, +Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses, +Tout ce que le combat jette à leur appétit. + +Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre, +Et se fait, dans sa chute, une blessure au sabre +Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé; +Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse +Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce +Un cadavre déjà de cent coups traversé. + +C'est un rude combat! chevelures, crinières, +Panaches et cimiers, enseignes et bannières, +Au souffle des clairons volent échevelés; +Les lances, ces épis de la moisson sanglante, +S'inclinent à leur vent en tranche étincelante, +Comme sous une pluie on voit pencher des blés. + +Les glaives dentelés font d'affreuses morsures; +Le poignard altéré, plongeant dans les blessures, +Comme dans une coupe, y boit à flots le sang; +Et les épieux, rompant les armes les plus fortes, +Pour le ciel ou l'enfer, ouvrent de larges portes +Aux âmes qui des corps sortent en rugissant. + +Quelle férocité de dessin et de touche, +Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche! +Qui signa ce poëme étrange et véhément? +C'est toi, maître suprême, à la main turbulente, +Peintre au non rouge, roi de la couleur brûlante, +Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand! + +C'est toi, Rubens, c'est toi, dont la rage sublime, +Pencha cette bataille au bord de cet abîme, +Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or, +Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes, +Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames, +S'apaise et n'ose pas les submerger encor! + + + +II. + + +Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières +Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières. + Sous l'armure une gorge bat; +Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire, +où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire + Le lait empourpré du combat. + +Regardez! regardez! les chevelures blondes +Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes, + Aux cheveux glauques des roseaux. +Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre, +Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre + Circule en transparents réseaux. + +Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée, +La mort a déjà mis sa pâleur azurée; + Ils n'ont de rose que le sang. +Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes, +Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes, + Où l'eau les soulève en passant. + +Le cheval de bataille à la croupe tigrée, +Secouant dans les cieux sa crinière effarée, + Les foule avec ses durs sabots. +Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale, +Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale, + Tire à lui leurs derniers lambeaux. + +Bientôt, du haut des monts, les vautours au col chauve, +Les corbeaux vernissés, les aigles à l'oeil fauve; + L'orfraie au regard clandestin; +Les loups se balançant sur leurs échines maigres, +Les renards, les chakals, accourront tout allègres, + Prendre leur part au grand festin; + +Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes; +O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes, + Ces beaux seins, d'un si pur contour, +Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche, +Fouillés par le museau de l'hyène farouche, + Piqués par le bec du vautour! + +Cessez de vains efforts, ô braves amazones! +A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones, + Le casque grec empanaché, +La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée, +Si votre main trop faible, au fort de la mêlée, + Lâche votre glaive ébréché! + +Votre armure faussée, entre ces bras robustes, +Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes, + Où le poil pousse en plein terrain; +Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes, +O guerrières! seraient les appas et les charmes + Cachés sous vos corsets d'airain. + +S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles, +Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles, + Les bras se suspendraient autour; +Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire, +Vous auriez, sans combat, remporté la victoire, + Car la force cède à l'amour. + +Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales +Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales. + Fuyez sans vous tourner pour voir, +Et, ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres, +Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures + Et du gazon pour vous asseoir! + + + +III. + + +C'est la nécessité! c'est la règle fatale! +Toujours l'esprit le cède à la force brutale; +Et quand la passion, aux beaux élans divins, +Avec le positif veut en venir aux mains, +Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime, +Engage le combat sur le pont de l'abîme; +Elle ne peut tenir, avec ses mains d'enfant, +Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant, +Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes, +Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes +Aux bras durs et noueux comme des chênes verts, +Aux musculeux poitrails, de buffle recouverts; +Toujours le pied lui manque, et de flèches criblée, +Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée, +Où son corps va trouver les caïmans du fond. +Cependant, les vainqueurs, sur la crète du pont, +Sans donner une plainte aux victimes noyées, +Passent, tambours battants, enseignes déployées. +Cette planche, gravée en six cartons divers, +Par Lucas Vostermann, d'après Rubens, d'Anvers, +Femmes, au coeur hautain, pâles cariatides, +Qui ployez à regret des têtes moins timides +Sous le fronton pesant des devoirs et des lois, +Et qui vous refusez à porter votre croix, +De votre destinée est l'effrayant symbole +Et je l'y vois écrite en sombre parabole: +Comme vous, autrefois, folles de liberté, +Des femmes au grand coeur, à la mâle beauté, +Se brûlèrent un sein, et mirent à la place +La Méduse sculptée au coeur de la cuirasse; +Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux, +La navette qui court à travers les réseaux, +Les travaux de la femme et les soins du ménage, +Pour la lance et l'épée, instruments de carnage; +Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir +Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir; +Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche, +Leur troupe rencontra la grande armée en marche; +Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps +Incertaine marée, on vit les combattants, +Les chevelures d'or où bien les têtes brunes, +Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes, +Pousser et repousser leur flux et leur reflux, +Et longtemps la victoire, aux pieds irrésolus, +Mesurant le terrain et supputant les pertes, +Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes. +De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs +Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants +Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes; +Et, dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes! + + + + +ÉLÉGIE. + + +J'ai fait une remarque hier en te quittant. +Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant, +On a peur; on se fait, avec la moindre chose, +Un sujet de tourments. On veut savoir la cause +De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien, +La plus folle chimère, un souvenir ancien +Qui dormait dans un coin du coeur et qui s'éveille, +Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille, +Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra; +L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira. +Vous veniez pour vous plaindre; un baiser, un sourire, +Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire. +Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras +Que mon idée est folle et tu m'embrasseras, +Et puis, j'oublierai tout, excepté que je t'aime +Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même. +Or, voici ma remarque. Il m'a semblé cela. +Je voudrais oublier toutes ces choses-là. +Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite, +Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette +Laisse aller Roméo qui part. En ce moment +Où mon âme pamée à chaque embrassement, +S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme, +Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme, +Où mon coeur éperdu, sur ton coeur qu'il cherchait, +Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet, +Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare +Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare, +Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi. +Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi; +Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée; +Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée +N'entendait pas la mienne et ne répondait rien. +J'étais là, devant toi, comme un musicien, +Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes. +O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes, +Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher, +Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher, +Se ferme et te repousse et te laisse répandre +Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre? +J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur, +Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur, +Après tant de serments et de douces paroles, +Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles; +Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon +Qu'on était fou d'avoir au fond du coeur un nom +Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère +D'aimer une autre femme au monde que sa mère. +Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant +Au sortir de vos bras. Il a raison vraiment. +Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie, +Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie, +Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort; +Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort, +Le moment est venu de regarder en face +L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, +Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est. +Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît, +C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme. +Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme, +Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son coeur, +Et que dans la maîtresse on embrasse la soeur, +La première lassée est la femme. La honte +D'avoir été vaincue, au fond d'elle surmonte +Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant, +Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment +Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde +Qu'elle haïsse bien et de haine profonde, +C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut +Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut; +Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte +A remplacé l'amour; une froide contrainte +Succède aux beaux élans de folle liberté. +Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté. +La femme se repent et l'homme se repose, +Il a touché son but, il a gagné sa cause; +C'est le triomphateur, le vainqueur, le César, +Qui, la couronne au front, au devant de son char, +Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive, +Traînera sans pitié Cléopâtre captive. +Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin! +Sors du panier de fleurs, siffle et mord ce beau sein. +César attend dehors! il lui faut Cléopâtre, +Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre. +Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains +Disent:--Heureux César! et lui battent des mains. +La femme sait cela que de reine et maîtresse, +Elle devient esclave et que son pouvoir cesse; +Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir, +Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir +Le lui remet en main et la fait souveraine. +Il faut que son amant à ses genoux se traîne +Et lui baise les pieds et demande pardon. +Mais elle maintenant, froide et sans abandon, +Avec un double fil nouant son nouveau masque, +Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque, +Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé, +Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé. +Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée +N'eût pas dû me venir et doit être chassée, +Et que je suis bien fou de douter d'un amour +Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour. +J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives, +Ces haines, ces retours et ces alternatives, +Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants, +C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants. +Cette existence-là c'est la mienne, la nôtre; +Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre. +On est bien malheureux, mais pour un tel malheur +Les heureux volontiers changeraient leur bonheur. +Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie. +Près de l'amour, que sont les choses qu'on envie? +Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu! +Comme la gloire est creuse et vous contente peu! +L'amour seul peut combler les profondeurs de l'âme, +Et toute ambition meurt aux bras d'une femme! + + + + +LA BONNE JOURNÉE. + + +Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre, +Sans jeter une fois l'oeil à travers la vitre. +Par Apollo! cent vers; je devrais être las, +On le serait à moins; mais je ne le suis pas; +Je ne sais quelle joie intime et souveraine +Me fait le regard vif et la face sereine, +Comme après la rosée une petite fleur; +Mon front se lève en haut avec moins de pâleur; +Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne, +Et mon souffle pressé plus fortement résonne. +J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier. +Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier, +Entre mes deux genoux posant sa longue tête, +Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fête +Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau, +Un filet de soleil jusque sur mon bureau; +Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille +M'étalait son gros ventre et souriait vermeille; +En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu, +Se penchait en riant de son rire ingénu; +Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure +Répandait les parfums de son haleine pure. +Sourd comme saint Antoine à la tentation, +J'ai poursuivi mon oeuvre avec religion; +L'oeuvre de mon amour qui mort me fera vivre, +Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre. + + + + +L'HIPPOPOTAME. + + +L'hippopotame au large ventre +Habite aux Jungles de Java, +Où grondent, au fond de chaque antre, +Plus de monstres qu'on n'en rêva. + +Le boa se déroule et siffle, +Le tigre fait son hurlement; +Le bufle en colère renifle; +Il dort en paix tranquillement. + +Il ne craint ni kriss ni zagaies; +Il regarde l'homme sans fuir, +Et rit des balles des cypaies +Qui rebondissent sur son cuir. + +Je suis comme l'hippopotame; +De ma conviction couvert, +Forte armure que rien n'entame, +Je vais sans peur par le désert. + + + + +VILLANELLE RHYTHMIQUE. + + +Quand viendra la saison nouvelle, +Quand auront disparu les froids, +Tous les deux, nous irons, ma belle, +Pour cueillir le muguet au bois; +Sous nos pieds égrenant les perles, +Que l'on voit au matin trembler, +Nous irons écouter les merles + Siffler. + +Le printemps est venu, ma belle, +C'est le mois des amants béni, +Et l'oiseau, satinant son aile, +Dit des vers au rebord du nid. +Oh! viens donc sur le banc de mousse, +Pour parler de nos beaux amours, +Et dis-moi de ta voix si douce: + Toujours! + +Loin, bien loin, égarant nos courses, +Faisons fuir le lapin caché, +Et le daim au miroir des sources +Admirant son grand bois penché; +Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises, +En panier, enlaçant nos doigts, +Revenons rapportant des fraises + Des bois. + + + + +LE SOMMET DE LA TOUR. + + +Lorsque l'on veut monter aux tours des cathédrales, +On prend l'escalier noir qui roule ses spirales, +Comme un serpent de pierre au ventre du clocher. + +L'on chemine d'abord dans une nuit profonde, +Sans trèfle de soleil et de lumière blonde, +Tâtant le mur des mains, de peur de trébucher; + +Car les hautes maisons voisines de l'église +Vers le pied de la tour versent leur ombre grise, +Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher. + +S'envolant tout à coup, les chouettes peureuses +Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses, +Et les chauve-souris s'abattent sur vos bras. + +Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres, +Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres; +Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas. + +A travers l'ombre on voit la chimère accroupie +Remuer, et l'écho de la voûte assoupie +Derrière votre pas suscite un autre pas. + +Vous sentez à l'épaule une pénible haleine, +Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine +Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait. + +Et si l'humidité fait des yeux de la voûte, +Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte, +Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait. + +Chaque fois que la vis, en tournant, se dérobe, +Sur la dernière marche un dernier pli de robe, +Irritante terreur, brusquement disparaît. + +Bientôt le jour filtrant par les fentes étroites, +Sur le mur opposé trace des lignes droites, +Comme une barre d'or sur un écusson noir. + +L'on est déjà plus haut que les toits de la ville, +Edifices sans nom, masse confuse et vile, +Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir. + +Les hiboux disparus font place aux tourterelles, +Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes +Et semblent roucouler des promesses d'espoir. + +Des essaims familiers perchent sur les tarasques, +Et, sans se rebuter de la laideur des masques, +Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid. + +Les guivres, les dragons et les formes étranges +Ne sont plus maintenant que des figures d'anges, +Séraphiques gardiens taillés dans le granit, + +Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles, +Dans leurs niches de pierre, appuyés sur leurs ailes, +Montent leur faction qui jamais ne finit. + +Vous débouchez enfin sur une plate-forme +Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme, +La Cité grommelante accroupie alentour. + +Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires, +Elle mord l'horizon de ses mille dents noires, +Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour. + +A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre, +Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre, +Que dore par flocons un chaud reflet de jour. + +Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume, +Sur la ville toujours plane une ardente brume, +Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus. + +Ce sont les tintements et les grêles volées +Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées, +Chantant, à plein gosier, dans leurs beffrois touffus; + +C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre; +C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre, +Où des canons grondeurs sonnant sur leurs affuts; + +C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne +File comme une étoile à travers l'ombre terne, +Emportant un heureux aux bras de son désir; + +Le soupir de la vierge, au balcon accoudée, +Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée; +Le cri de la douleur ou le chant du plaisir. + +Dans cette symphonie au colossal orchestre, +Que n'écrira jamais musicien terrestre, +Chaque objet fait sa note impossible à saisir. + +Vous pensiez être en haut, mais voici qu'une aiguille, +Où le ciel découpé par dentelles scintille, +Se présente soudain devant vos pieds lassés. + +Il faut monter encor dans la mince tourelle, +L'escalier qui serpente en spirale plus frèle, +Se pendant aux crampons de loin en loin placés. + +Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle, +La goule étend sa griffe et la guivre renifle; +Le vertige alourdit vos pas embarrassés. + +Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes, +S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes; +Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor. + +Votre sueur se fige à votre front en nage; +L'air trop vif vous étouffe: allons, enfant, courage! +Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor! + +Et vous pourrez toucher, de votre main surprise, +L'archange colossal que fait tourner la brise, +Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or; + +Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre, +Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre, +Vous dirigez en bas un oeil moins effrayé; + +Vous verrez la campagne à plus de trente lieues, +Un immense horizon, bordé de franges bleues, +Se déroulant sous vous comme un tapis rayé; + +Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées, +Les plaques de gazon, de troupeaux noirs tigrées; +Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé; + +Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine, +Et partout, où se groupe une famille humaine, +Un clocher vers le ciel, comme un doigt s'allongeant. + +Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires, +La mer se diaprer et se gauffrer de moires, +Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent; + +Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes, +Piquer l'azur lointain de blanches étincelles +Et croiser en tous sens leur vol intelligent. + +Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles ronde, +Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes, +Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers! + +Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine, +Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine, +Chimérique pays peuplé de dragons verts; + +Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes, +De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes, +Comme une autre Vénus, fille des flots amers! + +A Ceylan, à Java, plus loin encor peut-être, +Dans quelque île déserte et dont on se rend maître; +Vers une autre Amérique échappée à Colomb! + +Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées! +Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées, +Vous tentez un voyage aventureux et long. + +Si la foudre et le nord respectent vos antennes, +Des pays inconnus et des îles lointaines +Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?... + +La spirale soudain s'interrompt et se brise. +Comme celui qui monte au clocher de l'église, +Me voici maintenant au sommet de ma tour. + +J'ai planté le drapeau tout au haut de mon oeuvre. +Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre, +Insensible à la joie, à la vie, à l'amour. + +Pour garder mon dessin avec ses lignes pures, +J'émousse mon ciseau contre des pierres dures, +Élevant à grand'peine une assise par jour! + +Pendant combien de mois suis-je resté sous terre, +Creusant comme un mineur ma fouille solitaire, +Et cherchant le roc vil pour mes fondations! + +Et pourtant le soleil riait sur la nature; +Les fleurs faisaient l'amour, et toute créature +Livrait sa fantaisie au vent des passions. + +Le printemps dans les bois faisait courir la sève, +Et le flot, en chantant, venait baiser la grève; +Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons! + +Patient architecte, avec mes mains pensives, +Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives, +Je faisais sous l'église un temple souterrain. + +Puis, l'église elle-même, avec ses colonnettes, +Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes, +Un madrépore immense, un polypier marin; + +Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre, +Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière, +Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain. + +Du haut de cette tour avec peine achevée, +Pourrais-je t'entrevoir, perspective rêvée; +Terre de Chanaan où tendait mon effort? + +Pourrais-je apercevoir la figure du monde, +Les astres, dans le ciel, accomplissant leur ronde, +Et les vaisseaux quittant et regagnant le port? + +Si mon clocher passait seulement de la tête +Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faîte +De ce donjon aigu, qui du brouillard ressort; + +S'il était assez haut pour découvrir l'étoile +Que la colline bleue avec son dos me voile; +Le croissant qui s'écorne au toit de la maison; + +Pour voir au ciel de smalt les flottantes nuées, +Par le vent du matin mollement remuées, +Comme un troupeau de l'air secouer leur toison; + +Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'âme, +Dans un océan d'or, avec le globe en flamme, +Majestueusement monter à l'horizon! + + + + +A UNE HEURE APRÈS MIDI, JEUDI 25 JANVIER 1838, +J'AI FINI CE PRÉSENT VOLUME: +GLOIRE A DIEU, ET PAIX AUX HOMMES DE BONNE VOLONTÉ! + +THÉOPHILE GAUTIER. + + + * * * * * + + +TABLE + +Portail. +LA COMÉDIE DE LA MORT. + La Vie dans la Mort. + La Mort dans la Vie. +Le Nuage. +Les Colombes. +Pantoum. +Ténèbres. +Thébaïde. +Rocaille. +Pastel. +Vatteau. +Le triomphe de Pétrarque. +Melancholia. +Niobé. +Cariatides. +La Chimère. +La Diva. +Après le Bal. +Tombée du Jour. +La dernière Feuille. +Le Trou du Serpent. +Les Vendeurs du Temple. +A un jeune Tribun. +Choc de Cavaliers. +Le Pot de fleurs. +Le Sphinx. +Pensée de minuit. +La Chanson de Mignon. +Romance. +Le Spectre de la Rose. +Lamento.--La Chanson du Pêcheur. +Dédain. +Ce Monde-ci et l'autre. +Versailles. +La Caravane. +Destinée. +Notre-Dame. +Magdalena. +Chant du Grillon. I. +Chant du Grillon. II. +Absence. +Au Sommeil. +Terza Rima. +Montée sur le Brocken. +Le premier Rayon de Mai. +Le Lion du Cirque. +Lamento. +Barcarolle. +Tristesse. +Qui sera Roi? +Compensation. +Chinoiserie. +Sonnet. +A deux beaux yeux. +Le Thermodon. +Élégie. +La bonne Journée. +L'Hippopotame. +Villanelle rhythmique. +Le Sommet de la Tour. + + + + + + +End of Project Gutenberg's La comedie de la mort, by Theophile Gautier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMEDIE DE LA MORT *** + +***** This file should be named 10442-8.txt or 10442-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/4/4/10442/ + +Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La comedie de la mort + +Author: Theophile Gautier + +Release Date: December 12, 2003 [EBook #10442] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMEDIE DE LA MORT *** + + + + +Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This +file was produced from images generously made available by the Biblioth +que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +LA +COMEDIE +DE LA MORT, + +PAR +THEOPHILE GAUTIER. + + +1838. + + + * * * * * + + + + +PORTAIL. + + +Ne trouve pas etrange, homme du monde, artiste, +Qui que tu sois, de voir par un portail si triste +S'ouvrir fatalement ce volume nouveau. + +Helas! tout monument qui dresse au ciel son faite, +Enfonce autant les pieds qu'il eleve la tete. +Avant de s'elancer tout clocher est caveau, + +En bas, l'oiseau de nuit, l'ombre humide des tombes; +En haut, l'or du soleil, la neige des colombes, +Des cloches et des chants sur chaque soliveau; + +En haut, les minarets et les rosaces freles, +Ou les petits oiseaux s'enchevetrent les ailes, +Les anges accoudes portant des ecussons; + +L'acanthe et le lotus ouvrant sa fleur de pierre +Comme un lis seraphique au jardin de lumiere; +En bas, l'arc surbaisse, les lourds piliers saxons; + +Les chevaliers couches de leur long, les mains jointes, +Le regard sur la voute et les deux pieds en pointes; +L'eau qui suinte et tombe avec de sourds frissons. + +Mon oeuvre est ainsi faite, et sa premiere assise +N'est qu'une dalle etroite et d'une teinte grise +Avec des mots sculptes que la mousse remplit. + +Dieu fasse qu'en passant sur cette pauvre pierre, +Les pieds des pelerins n'effacent pas entiere +Cette humble inscription et ce nom qu'on y lit. + +Pales ombres des morts, j'ai pour vos promenades, +File patiemment la pierre en colonnades; +Dans mon Campo-Santo je vous ai fait un lit! + +Vous avez pres de vous, pour compagnon fidele, +Un ange qui vous fait un rideau de son aile, +Un oreiller de marbre et des robes de plomb. + +Dans le jaspe menteur de vos tombes royales, +On voit s'entre-baiser les soeurs theologales +Avec leur aureole et leur vetement long. + +De beaux enfants tout nus, baissant leur torche eteinte, +poussent autour de vous leur eternelle plainte; +Un levrier sculpte vous leche le talon. + +L'arabesque fantasque, apres les colonnettes, +Enlace ses rameaux et suspend ses clochettes +Comme apres l'espalier fait une vigne en fleur. + +Aux reflets des vitraux la tombe rejouie, +Sous cette floraison toujours epanouie, +D'un air doux et charmant sourit a la douleur. + +La mort fait la coquette et prend un ton de reine, +Et son front seulement sous ses cheveux d'ebene, +Comme un charme de plus garde un peu de paleur. + +Les emaux les plus vifs scintillent sur les armes, +L'albatre s'attendrit et fond en blanches larmes; +Le bronze semble avoir perdu sa durete. + +Dans leur lit les epoux sont arranges par couples, +Leurs tetes font ployer les coussins doux et souples, +Et leur beaute fleurit dans le marbre sculpte. + +Ce ne sont que festons, dentelles et couronnes, +Trefles et pendentifs et groupes de colonnes +Ou rit la fantaisie en toute liberte. + +Aussi bien qu'un tombeau, c'est un lit de parade, +C'est un trone, un autel, un buffet, une estrade; +C'est tout ce que l'on veut selon ce qu'on y voit. + +Mais pourtant si pousse de quelque vain caprice, +Dans la nef, vers minuit, par la lune propice, +Vous alliez soulever le couvercle du doigt, + +Toujours vous trouveriez, sous cette architecture, +Au milieu de la fange et de la pourriture +Dans le suaire use le cadavre tout droit, + +Hideusement verdi, sans rayon de lumiere, +Sans flamme interieure illuminant la biere +Ainsi que l'on en voit dans les Christs aux tombeaux. + +Entre ses maigres bras, comme une tendre epouse, +La mort les tient serres sur sa couche jalouse +Et ne lacherait pas un seul de leurs lambeaux. + +A peine, au dernier jour, leveront-t-ils la tete +Quand les cieux trembleront au cri de la trompette +Et qu'un vent inconnu soufflera les flambeaux. + +Apres le jugement, l'ange en faisant sa ronde +Retrouvera leurs os sur les debris du monde; +Car aucun de ceux-la ne doit ressusciter. + +Le Christ lui-meme irait comme il fit au Lazare +Leur dire: Levez-vous! que le sepulcre avare +Ne s'entr'ouvrirait pas pour les laisser monter. + +Mes vers sont les tombeaux tout brodes de sculptures, +Ils cachent un cadavre, et sous leurs fioritures +Ils pleurent bien souvent en paraissant chanter. + +Chacun est le cercueil d'une illusion morte; +J'enterre la les corps que la houle m'apporte +Quand un de mes vaisseaux a sombre dans la mer; + +Beaux reves avortes, ambitions decues, +Souterraines ardeurs, passions sans issues, +Tout ce que l'existence a d'intime et d'amer. + +L'ocean tous les jours me devore un navire, +Un recif, pres du bord, de sa pointe dechire +Leurs flancs doubles de cuivre et leur quille de fer. + +Combien j'en ai lance plein d'ivresse et de joie +Si beaux et si coquets sous leurs flammes de soie. +Que jamais dans le port mes yeux ne reverront! + +Quels passagers charmants, tetes fraiches et rondes, +Desirs aux seins gonfles, espoirs, chimeres blondes; +Que d'enfants de mon coeur entasses sur le pont! + +Le flot a tout couvert de son linceul verdatre, +Et les rougeurs de rose, et les paleurs d'albatre, +Et l'etoile et la fleur eclose a chaque front. + +Le flux jette a la cote entre le corps du phoque, +Et les debris de mats que la vague entre-choque, +Mes reves naufrages tout gonfles et tout verts; + +Pour ces chercheurs d'un monde etrange et magnifique, +Colombs qui n'ont pas su trouver leur Amerique, +En funebres caveaux creusez-vous, o mes vers! + +Puis montez hardiment comme les cathedrales, +Allongez-vous en tours, tordez-vous en spirales, +Enfoncez vos pignons au coeur des cieux ouverts. + +Vous, oiseaux de l'amour et de la fantaisie, +Sonnets, o blancs ramiers du ciel de poesie, +Posez votre pied rose au toit de mon clocher. + +Messageres d'avril, petites hirondelles, +Ne fouettez pas ainsi les vitres a coups d'ailes, +J'ai dans mes bas-reliefs des trous ou vous nicher; + +Mes vierges vous prendront dans un pli de leur robe, +L'empereur tout expres laissera choir son globe, +Le lotus ouvrira son coeur pour vous cacher. + +J'ai brode mes reseaux des dessins les plus riches, +Evide mes piliers, mis des saints dans mes niches, +Pose mon buffet d'orgue et peint ma voute en bleu. + +J'ai prie saint Eloi de me faire un calice; +Le roi mage Gaspard, pour le saint sacrifice, +M'a donne le cinname et le charbon de feu. + +Le peuple est a genoux, le chapelain s'affuble +Du brocart radieux de la lourde chasuble; +L'eglise est toute prete; y viendrez-vous, mon Dieu? + + + + + + +LA COMEDIE DE LA MORT. + + + + +LA VIE DANS LA MORT. + + + +I. + + +C'etait le jour des morts: Une froide bruine +Au bord du ciel raye, comme une trame fine, + Tendait ses filets gris; +Un vent de nord sifflait; quelques feuilles rouillees +Quittaient en frissonnant les cimes depouillees + Des ormes rabougris; + +Et chacun s'en allait dans le grand cimetiere, +Morne, s'agenouiller sur le coin de la pierre + Qui recouvre les siens, +Prier Dieu pour leur ame, et, par des fleurs nouvelles, +Remplacer en pleurant les pales immortelles + Et les bouquets anciens. + +Moi, qui ne connais pas cette douleur amere, +D'avoir couche la-bas ou mon pere ou ma mere + Sous les gazons fletris, +Je marchais au hasard, examinant les marbres, +Ou, par une echappee, entre les branches d'arbres, + Les domes de Paris; + +Et, comme je voyais bien des croix sans couronne, +Bien des fosses dont l'herbe etait haute, ou personne + Pour prier ne venait, +Une pitie me prit, une pitie profonde +De ces pauvres tombeaux delaisses, dont au monde + Nul ne se souvenait. + +Pas un seul brin de mousse a tous ces mausolees, +Cependant, et des noms de veuves desolees, + D'epoux desesperes, +Sans qu'un gramen voilat leurs majuscules noires +Etalaient hardiment leurs mensonges notoires + A tous les yeux livres. + +Ce spectacle me fit sourdre au coeur une idee +Dont j'ai, depuis ce temps, toujours l'ame obsedee. + Si c'etait vrai, les morts +Tordraient leurs bras noueux de rage dans leur biere +Et feraient pour lever leurs couvercles de pierre + D'incroyables efforts! + +Peut-etre le tombeau n'est-il pas un asile +Ou, sur son chevet dur, on puisse enfin tranquille + Dormir l'eternite, +Dans un oubli profond de toute chose humaine, +Sans aucun sentiment de plaisir ou de peine + D'etre ou d'avoir ete. + +Peut-etre n'a-t-on pas sommeil! Et quand la pluie +Filtre jusques a vous, l'on a froid, l'on s'ennuie + Dans sa fosse tout seul. +Oh! que l'on doit rever tristement dans ce gite +Ou pas un mouvement, pas une onde n'agite + Les plis droits du linceul! + +Peut-etre aux passions qui nous brulaient, emue, +La cendre de nos coeurs vibre encore et remue + Par-dela le tombeau, +Et qu'un ressouvenir de ce monde dans l'autre, +D'une vie autrefois enlacee a la notre, + Traine quelque lambeau. + +Ces morts abandonnes sans doute avaient des femmes, +Quelque chose de cher et d'intime; des ames + Pour y verser la leur; +S'ils etaient eveilles au fond de cette tombe, +Ou jamais une larme avec des fleurs ne tombe, + Quelle affreuse douleur! + +Sentir qu'on a passe sans laisser plus de marque +Qu'au dos de l'ocean le sillon d'une barque; + Que l'on est mort pour tous; +Voir que vos mieux aimes si vite vous oublient, +Et qu'un saule pleureur aux longs bras qui se plient + Seul se plaigne sur vous. + +Au moins, si l'on pouvait, quand la lune blafarde, +Ouvrant ses yeux sereins aux cils d'argent regarde + Et jette un reflet bleu +Autour du cimetiere, entre les tombes blanches, +Avec le feu follet dans l'herbe et sous les branches, + Se promener un peu! + +S'en revenir chez soi, dans la maison, theatre +De sa premiere vie, et frileux, pres de l'atre, + S'asseoir dans son fauteuil, +Feuilleter ses bouquins et fouiller son pupitre +Jusqu'au moment ou l'aube illuminant la vitre, + Vous renvoie au cercueil. + +Mais non; il faut rester sur son lit mortuaire, +N'ayant pour se couvrir que le lin du suaire, + N'entendant aucun bruit, +Sinon le bruit du ver qui se traine et chemine +Du cote de sa proie, ouvrant sa sourde mine, + Ne voyant que la nuit. + +Puis, s'ils etaient jaloux, les morts, tout ce que Dante +A place de tourments dans sa spirale ardente + Pres des leurs seraient doux. +Amants, vous qui savez ce qu'est la jalousie, +Ce qu'on souffre de maux a cette frenesie, + Un cadavre jaloux! + +Impuissance et fureur! Etre la, dans sa fosse, +Quand celle qu'on aimait de tout son amour, fausse + Aux beaux serments jures, +En se raillant de vous, dans d'autres bras repete +Ce qu'elle vous disait, rouge et penchant la tete + Avec des mots sacres. + +Et ne pouvoir venir, quelque nuit de decembre, +Pendant qu'elle est au bal, se tapir dans sa chambre, + Et lorsque, de retour, +Rieuse, elle defait au miroir sa toilette, +Dans le cristal profond reflechir son squelette + Et sa poitrine a jour, + +Riant affreusement, d'un rire sans gencive, +Marbrer de baisers froids sa gorge convulsive, + Et, tenaillant sa main, +Sa main blanche et rosee avec sa main osseuse, +Faire raler ces mots d'une voix caverneuse + Qui n'a plus rien d'humain: + +"Femme, vous m'avez fait des promesses sans nombre. +Si vous oubliez, vous, dans ma demeure sombre, + Moi je me ressouviens. +Vous avez dit a l'heure ou la mort me vint prendre, +Que vous me suivriez bientot; lasse d'attendre, + Pour vous chercher je viens!" + +Dans un repli de moi, cette pensee etrange +Est la comme un cancer qui m'use et qui me mange; + Mon oeil en devient creux; +Sur mon front nuager de nouveaux plis se fouillent, +De cheveux et de chair mes tempes se depouillent, + Car ce serait affreux! + +La mort ne serait plus le remede supreme; +L'homme, contre le sort, dans la tombe elle-meme + N'aurait pas de recours, +Et l'on ne pourrait plus se consoler de vivre, +Par l'espoir tant fete du calme qui doit suivre + L'orage de nos jours. + + + +II. + + +Dans le fond de mon ame, agitant ma pensee, +Je restais la reveur et la tete baissee + Debout contre un tombeau. +C'etait un marbre neuf, et sur la blanche epaule +D'un genie eplore, les longs cheveux d'un saule + Tombaient comme un manteau. + +La bise feuille a feuille emportait la couronne +Dont les debris jonchaient le fut de la colonne; + On aurait dit les pleurs +Que sur la jeune fille, au printemps moissonnee, +Pauvre fleur du matin, avant midi fanee, + Versaient les autres fleurs. + +La lune entre les ifs faisait luire sa corne; +De grands nuages noirs couraient sur le ciel morne + Et passaient par devant; +Les feux follets valsaient autour du cimetiere, +Et le saule pleureur secouait sa criniere + Eparpillee au vent. + +On entendait des bruits venus de l'autre monde, +Des soupirs de terreur et d'angoisse profonde, + Des voix qui demandaient +Quand donc a leurs tombeaux l'on mettrait des fleurs neuves, +Comment allait la terre, et pourquoi donc leurs veuves + Aussi longtemps tardaient? + +Tout a coup... j'ose a peine en croire mon oreille, +Sous le marbre entr'ouvert, o terreur! o merveille! + J'entendis qu'on parlait. +C'etait un dialogue, et, du fond de la fosse, +A la premiere voix, une voix aigre et fausse + Par instant se melait. + +Le froid me prit. Mes dents d'epouvante claquerent; +Mes genoux chancelants sous moi s'entrechoquerent. + Je compris que le ver +Consommait son hymen avec la trepassee, +Eveillee en sursaut dans sa couche glacee, + Par cette nuit d'hiver. + + +LA TREPASSEE. + +Est-ce une illusion? Cette nuit tant revee, +La nuit du mariage elle est donc arrivee? + C'est le lit nuptial. +Voici l'heure ou l'epoux, jeune et parfume, cueille +La beaute de l'epouse, et sur son front effeuille + L'oranger virginal. + + +LE VER. + +Cette nuit sera longue, o blanche trepassee, +Avec moi, pour toujours, la mort t'a fiancee; + Ton lit c'est le tombeau. +Voici l'heure ou le chien contre la lune aboie, +Ou le pale vampire erre et cherche sa proie, + Ou descend le corbeau. + + +LA TREPASSEE. + +Mon bien-aime, viens donc! l'heure est deja passee +Oh! tiens-moi sur ton coeur, entre tes bras pressee. + J'ai bien peur, j'ai bien froid. +Rechauffe a tes baisers ma bouche qui se glace. +Oh! viens, je tacherai de te faire une place + Car le lit est etroit! + + +LE VER. + +Cinq pieds de long sur deux de large. La mesure +Est prise exactement; cette couche est trop dure, + L'epoux ne viendra pas. +Il n'entend pas tes cris. Il rit dans quelque fete. +Allons, sur ton chevet repose en paix ta tete + Et recroise tes bras. + + +LA TREPASSEE. + +Quel est donc ce baiser humide et sans haleine, +Cette bouche sans levres est-ce une bouche humaine, + Est-ce un baiser vivant? +O prodige! A ma droite, a ma gauche, personne. +Mes os craquent d'horreur, toute ma chair frissonne + Comme un tremble au grand vent. + + +LE VER. + +Ce baiser c'est le mien: je suis le ver de terre; +Je viens pour accomplir le solennel mystere. + J'entre en possession; +Me voila ton epoux, je te serai fidele. +Le hibou tout joyeux fouettant l'air de son aile + Chante notre union. + + +LA TREPASSEE. + +Oh! si quelqu'un passait aupres du cimetiere! +J'ai beau heurter du front les planches de ma biere, + Le couvercle est trop lourd! +Le fossoyeur dort mieux que les morts qu'il enterre. +Quel silence profond! la route est solitaire; + L'echo lui-meme est sourd. + + +LE VER. + +A moi tes bras d'ivoire, a moi ta gorge blanche, +A moi tes flancs polis avec ta belle hanche + A l'ondoyant contour; +A moi tes petits pieds, ta main douce et ta bouche, +Et ce premier baiser que ta pudeur farouche + Refusait a l'amour. + + +LA TREPASSEE. + +C'en est fait! c'en est fait! Il est la! sa morsure +M'ouvre au flanc une lame et profonde blessure; + Il me ronge le coeur. +Quelle torture! O Dieu, quelle angoisse cruelle! +Mais que faites-vous donc lorsque je vous appelle, + O ma mere, o ma soeur? + + +LE VER. + +Dans leur ame deja ta memoire est fanee, +Et pourtant sur ta fosse, o pauvre abandonnee, + L'oranger est tout frais. +La tenture funebre a peine repliee, +Comme un songe d'hier elles t'ont oubliee, + Oubliee a jamais. + + +LA TREPASSEE. + +L'herbe pousse plus vite au coeur que sur la fosse; +Une pierre, une croix, le terrain qui se hausse, + Disent qu'un mort est la. +Mais quelle croix fait voir une tombe dans l'ame! +Oubli! seconde mort, neant que je reclame, + Arrivez, me voila! + + +LE VER. + +Console-toi.--La mort donne la vie.--Eclose +A l'ombre d'une croix l'eglantine est plus rose + Et le gazon plus vert. +La racine des fleurs plongera sous tes cotes; +A la place ou tu dors les herbes seront hautes; + Aux mains de Dieu tout sert! + + +Un mort qu'ils reveillaient les pria de se taire; +Un pale eclair parti non du ciel mais de terre + Me fit dans leurs tombeaux +Voir tous les trepasses cadavres ou squelettes, +Avec leurs os jaunis ou leurs chairs violettes, + S'en allant par lambeaux; + +Les jeunes et les vieux, peuple du cimetiere, +Pauvres morts oublies n'entendant sur leur pierre + Gemir que l'ouragan, +Et devores d'ennui dans leur froide demeure, +De leurs yeux sans regard cherchant a savoir l'heure + A l'eternel cadran. + +Puis tout devint obscur, et je repris ma route, +Pale d'avoir tant vu, plein d'horreur et de doute, + L'esprit et le corps las; +Et me suivant partout, mille cloches felees, +Comme des voix de mort me jetaient par volees + Les ralements du glas. + + + +III. + + +Et je rentrai chez moi.--De lugubres pensees +Tournaient devant mes yeux sur leurs ailes glacees + Et me rasaient le front. +Comme on voit sur le soir autour des cathedrales, +Des essaims de corbeaux derouler leurs spirales + Et voltiger en rond. + +Dans ma chambre, ou tremblait une jaune lumiere, +Tout prenait une forme horrible et singuliere, + Un aspect effrayant. +Mon lit etait la biere et ma lampe le cierge, +Mon manteau deploye le drap noir qu'on asperge + Sous la porte en priant. + +Dans son cadre terni, le pale Christ d'ivoire +Cloue les bras en croix sur son etoffe noire, + Redoublait de paleur; +Et comme au Golgotha, dans sa dure agonie, +Les muscles en relief de sa face jaunie + Se tordaient de douleur. + +Les tableaux ravivant leurs nuances eteintes +Aux reflets du foyer prenaient d'etranges teintes, + Et, d'un air curieux, +Comme des spectateurs aux loges d'un theatre, +Vieux portraits enfumes, pastels aux tons de platre, + Ouvraient tout grands leurs yeux. + +Une tete de mort sur nature moulee +Se detachait en blanc, grimacante et pelee, + Sous un rayon blafard. +Je la vis s'avancer au bord de la console; +Ses machoires semblaient rechercher leur parole + Et ses yeux leur regard. + +De ses orbites noirs ou manquaient les prunelles, +Jaillirent tout a coup de fauves etincelles + Comme d'un oeil vivant. +Une haleine passa par ses dents dechaussees... +Les rideaux a plis droits tombaient sur les croisees; + Ce n'etait pas le vent. + +Faible comme ces voix que l'on entend en reve, +Triste comme un soupir des vagues sur la greve + J'entendis une voix. +Or, comme ce jour-la j'avais vu tant de choses, +Tant d'effets merveilleux dont j'ignorais les causes, + J'eus moins peur cette fois. + + +RAPHAEL. + +Je suis le Raphael, le Sanzio, le grand maitre! +O frere, dis-le-moi, peux-tu me reconnaitre + Dans ce crane hideux? +Car je n'ai rien parmi ces platres et ces masques, +Tous ces cranes luisants, polis comme des casques, + Qui me distingue d'eux. + +Et pourtant c'est bien moi! Moi, le divin jeune homme, +Le roi de la beaute, la lumiere de Rome, + Le Raphael d'Urbin! +L'enfant aux cheveux bruns qu'on voit aux galeries, +Mollement accoude, suivre ses reveries, + La tete dans sa main. + +O ma Fornarina! ma blanche bien aimee, +Toi qui dans un baiser pris mon ame pamee + Pour la remettre au ciel; +Voila donc ton amant, le beau peintre au nom d'ange, +Cette tete qui fait une grimace etrange: + Eh bien, c'est Raphael! + +Si ton ombre endormie au fond de la chapelle +S'eveillait et venait a ma voix qui t'appelle, + Oh! je te ferais peur! +Que le marbre entr'ouvert sur ta tete retombe. +Ne viens pas! ne viens pas et garde dans ta tombe + Le reve de ton coeur. + +Analyseurs damnes, abominable race, +Hyenes qui suivez le cortege a la trace + Pour deterrer le corps; +Aurez-vous bientot fait de declouer les bieres, +Pour mesurer nos os et peser nos poussieres; + Laissez dormir les morts! + +Mes maitres, savez-vous, qui donc a pu le dire? +Ce qu'on sent quand la scie avec ses dents dechire + Nos lambeaux palpitants. +Savez-vous si la mort n'est pas une autre vie, +Et si quand leur depouille a la tombe est ravie + Les aieux sont contents? + +Ah! vous venez fouiller de vos ongles profanes +Nos tombeaux violes, pour y prendre nos cranes, + Vous etes bien hardis. +Ne craignez vous donc pas qu'un beau jour, pale et bleme, +Un trepasse se leve et vous dise: Anatheme! + Comme je vous le dis. + +Vous imaginez donc, dans cette pourriture, +Surprendre les secrets de la mere nature + Et le travail de Dieu? +Ce n'est pas par le corps qu'on peut comprendre l'ame. +Le corps n'est que l'autel, le genie est la flamme; + Vous eteignez le feu! + +O mes Enfants-Jesus! O mes brunes madones! +O vous qui me devez vos plus fraiches couronnes, + Saintes du paradis! +Les savants font rouler mon crane sur la terre, +Et vous souffrez cela sans prendre le tonnerre, + Sans frapper ces maudits! + +Il est donc vrai! Le ciel a perdu sa puissance. +Le Christ est mort, le siecle a pour Dieu, la science, + Pour foi, la liberte. +Adieu les doux parfums de la rose mystique; +Adieu l'amour; adieu la poesie antique; + Adieu sainte beaute! + +Vos peintres auront beau, pour voir comme elle est faite, +Tourner entre leurs mains et retourner ma tete, + Mon secret est a moi. +Ils copieront mes tons, ils copieront mes poses, +Mais il leur manquera ce que j'avais, deux choses, + L'amour avec la foi! + +Dites qui d'entre vous, fils de ce siecle infame, +Peut rendre saintement la beaute de la femme; + Aucun, helas! aucun. +Pour vos petits boudoirs, il faut des priapees; +Qui vous jette un regard, o mes vierges drapees, + O mes saintes! Pas un. + +L'aiguille a fait son tour. Votre tache est finie, +Comme un pale vieillard le siecle a l'agonie + Se lamente et se tord. +L'ange du jugement embouche la trompette +Et la voix va crier: Que justice soit faite, + Le genre humain est mort! + + +Je n'entendis plus rien. L'aube aux levres d'opale, +Tout endormie encor, sur le vitrage pale + Jetait un froid rayon, +Et je vis s'envoler, comme on voit quelque orfraye, +Que sous l'arceau gothique une lueur effraye, + L'etrange vision! + + + + +LA MORT DANS LA VIE. + + + +IV. + + +La mort est multiforme, elle change de masque +Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque; + Elle sait se farder, +Et ce n'est pas toujours cette maigre carcasse, +Qui vous montre les dents et vous fait la grimace + Horrible a regarder. + +Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetiere, +Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre + A l'ombre des arceaux; +Tous ne sont pas vetus de la pale livree, +Et la porte sur tous n'est pas encor muree + Dans la nuit des caveaux. + +Il est des trepasses de diverse nature, +Aux uns la puanteur avec la pourriture, + Le palpable neant, +L'horreur et le degout, l'ombre profonde et noire, +Et le cercueil avide entr'ouvrant sa machoire + Comme un monstre beant. + +Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en epouvante +Passer et repasser dans la cite vivante + Sous leur linceul de chair, +L'invisible neant, la mort interieure +Que personne ne sait, que personne ne pleure, + Meme votre plus cher. + +Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funebres +Visiter les tombeaux inconnus ou celebres, + De marbre ou de gazon; +Qu'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupiere amie +Sous l'ombrage des ifs a jamais endormie, + Qu'on soit en pleurs ou non, + +On dit: Ceux-la sont morts. La mousse etend son voile +Sur leurs noms effaces; le ver file sa toile + Dans le trou de leurs yeux; +Leurs cheveux ont perce les planches de la biere, +A cote de leurs os, leur chair tombe en poussiere + Sur les os des aieux. + +Leurs heritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent; +C'est a peine a present si leurs chiens s'en souviennent. + Enfumes et poudreux, +Leurs portraits adores trainent dans les boutiques, +Leurs jaloux d'autrefois font leurs panegyriques; + Tout est fini pour eux. + +L'ange de la douleur, sur leur tombe en priere, +Est seul a les pleurer de ses larmes de pierre. + Comme le ver leur corps, +L'oubli ronge leur nom avec sa lune sourde; +Ils ont pour draps de lit six pieds de terre lourde. + Ils sont morts! et bien morts! + +Et peut-etre une larme a votre ame echappee +Sur leur cendre, de pluie et de neige trempee, + Filtre insensiblement. +Qui les va rejouir dans leur triste demeure; +Et leur coeur desseche, comprenant qu'on les pleure, + Retrouve un battement. + +Mais personne ne dit, voyant un mort de l'ame: +Paix et repos sur toi! L'on refuse a la lame + Ce qu'on donne au fourreau; +L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie, +L'ame se brise et meurt sans que nul s'en effraie + Et lui dresse un tombeau. + +Et cependant il est d'horribles agonies +Qu'on ne saura jamais; des douleurs infinies + Que l'on n'apercoit pas. +Il est plus d'une croix au calvaire de l'ame +Sans l'aureole d'or, et sans la blanche femme + Echevelee au bas. + +Toute ame est un sepulcre ou gisent mille choses; +Des cadavres hideux dans des figures roses + Dorment ensevelis. +On retrouve toujours les larmes sous le rire, +Les morts sous les vivants, et l'homme est a vrai dire + Une Necropolis. + +Les tombeaux deterres des vieilles cites mortes, +Les chambres et les puits de la Thebe aux cent portes + Ne sont pas si peuples, +On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes, +Un plus vaste fouillis d'ossements et de tetes + Aux ruines meles. + +L'on en voit qui n'ont pas d'epitaphe a leurs tombes, +Et de leurs trepasses font comme aux catacombes + Un grand entassement; +Dont le coeur est un champ uni, sans croix ni pierres, +Et que l'aveugle Mort de diverses poussieres + Remplit confusement. + +D'autres, moins oublieux, ont des caves funebres +Ou sont ranges leurs morts, comme celles des Guebres + Ou des Egyptiens; +Tout autour de leur coeur sont debout les momies, +Et l'on y reconnait les figures blemies + De leurs amours anciens. + +Dans un pur souvenir chastement embaumee +Ils gardent au fond d'eux l'ame qu'ils ont aimee; + Triste et charmant tresor! +La mort habite en eux au milieu de la vie; +Ils s'en vont poursuivant la chere ombre ravie + Qui leur sourit encor. + +Ou ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette? +Quel foyer reunit la famille complete + En cercle chaque soir? +Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse etre, +Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maitre + Avec un manteau noir? + +Cette petite fleur, qui, toute rejouie, +Fait baiser au soleil sa bouche epanouie, + Est fille de la mort. +En plongeant sous le sol, peut-etre sa racine, +Dans quelque cendre chere a pris l'odeur divine + Qui vous charme si fort. + +O fiances d'hier, encore amants, l'alcove +Ou nichent vos amours, a quelque vieillard chauve + A servi comme a vous; +Avant vos doux soupirs elle a redit son rale, +Et son souvenir mele une odeur sepulcrale + A vos parfums d'epoux! + +Ou donc poser le pied qu'on ne foule une tombe? +Ah! lorsque l'on prendrait son aile a la colombe, + Ses pieds au daim leger; +Qu'on irait demander au poisson sa nageoire, +On trouvera partout l'hotesse blanche et noire + Prete a vous heberger. + +Cessez donc, cessez donc, o vous, les jeunes meres +Bercant vos fils aux bras des riantes chimeres, + De leur rever un sort; +Filez-leur un suaire avec le lin des langes. +Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges, + Sont condamnes a mort! + + + +V. + + +A travers les soupirs les plaintes et le rale +Poursuivons jusqu'au bout la funebre spirale + De ses detours maudits. +Notre guide n'est pas Virgile le poete, +La Beatrix vers nous ne penche pas la tete + Du fond du paradis. + +Pour guide nous avons une vierge au teint pale +Qui jamais ne recut le baiser d'or du hale + Des levres du soleil. +Sa joue est sans couleur et sa bouche bleuatre, +Le bouton de sa gorge est blanc comme l'albatre + Au lieu d'etre vermeil. + +Un souffle fait plier sa taille delicate, +Ses bras, plus transparents que le jaspe ou l'agate, + Pendent languissamment; +Sa main laisse echapper une fleur qui se fane, +Et, ployee a son dos, son aile diaphane + Reste sans mouvement. + +Plus sombres que la nuit, plus fixes que la pierre, +Sous leur sourcil d'ebene et leur longue paupiere + Luisent ses deux grands yeux, +Comme l'eau du Lethe qui va muette et noire, +Ses cheveux debordes baignent sa chair d'ivoire + A flots silencieux. + +Des feuilles de cigue avec des violettes +Se melent sur son front aux blanches bandelettes, + Chaste et simple ornement; +Quant au reste, elle est nue, et l'on rit et l'on tremble +En la voyant venir; car elle a tout ensemble + L'air sinistre et charmant. + +Quoiqu'elle ait mis le pied dans tous les lits du monde +Sous sa blanche couronne elle reste infeconde + Depuis l'eternite. +L'ardent baiser s'eteint sur la levre fatale +Et personne n'a pu cueillir la rose pale + De sa virginite. + +C'est par elle qu'on pleure et qu'on se desespere: +C'est elle qui ravit au giron de la mere + Son doux et cher souci; +C'est elle qui s'en va se coucher, la jalouse, +Entre les deux amants, et qui veut qu'on l'epouse + A son tour elle aussi. + +Elle est amere et douce, elle est mechante et bonne; +Sur chaque front illustre elle met la couronne + Sans peur ni passion. +Amere aux gens heureux et douce aux miserables, +C'est la seule qui donne aux grands inconsolables + Leur consolation. + +Elle prete des lits a ceux qui, sur le monde, +Comme le Juif errant, font nuit et jour leur ronde + Et n'ont jamais dormi. +A tous les parias elle ouvre son auberge, +Et recoit aussi bien la Phryne que la vierge, + L'ennemi que l'ami. + +Sur les pas de ce guide au visage impassible, +Nous marchons en suivant la spirale terrible + Vers le but inconnu, +Par un enfer vivant sans caverne ni gouffre, +Sans bitume enflamme, sans mers aux flots de soufre, + Sans Belzebuth cornu. + +Voici contre un carreau comme un reflet de lampe +Avec l'ombre d'un homme. Allons, montons la rampe, + Approchons et voyons. +Ah! c'est toi, docteur Faust! Dans la meme posture +Du sorcier de Rembrandt sur la noire peinture + Aux flamboyants rayons. + +Quoi! tu n'as pas brise tes fioles d'alchimiste, +Et tu penches toujours ton grand front chauve et triste + Sur quelque manuscrit! +Dans ton livre, aux lueurs de ce soleil mystique, +Quoi! tu cherches encor le mot cabalistique + Qui fait venir l'Esprit. + +Eh bien! Scientia, ta maitresse adoree +A tes chastes desirs s'est-elle enfin livree? + Ou, comme au premier jour, +N'en es-tu qu'a baiser sa robe ou sa pantoufle, +Ta poitrine asthmatique a-t-elle encor du souffle + Pour un soupir d'amour? + +Quel sable, quel corail a ramene ta sonde? +As-tu touche le fond des sagesses du monde? + En puisant a ton puits, +Nous as-tu dans ton seau fait monter toute nue +La blanche Verite jusqu'ici meconnue? + Arbre, ou sont donc tes fruits? + + +FAUST. + +J'ai plonge dans la mer sous le dome des ondes; +Les grands poissons jetaient leurs ondes vagabondes + Jusques au fond des eaux; +Leviathan fouettait l'abime de sa queue, +Les Syrenes peignaient leur chevelure bleue + Sur les bancs de coraux. + +La seiche horrible a voir, le polype difforme, +Tendaient leurs mille bras, le caiman enorme + Roulait ses gros yeux verts; +Mais je suis remonte, car je manquais d'haleine; +C'est un manteau bien lourd pour une epaule humaine + Que le manteau des mers! + +Je n'ai pu de mon puits tirer que de l'eau claire; +Le Sphinx interroge continue a se taire; + Si chauve et si casse, +Helas! j'en suis encore a peut-etre, et que sais-je? +Et les fleurs de mon front ont fait comme une neige + Aux lieux ou j'ai passe. + +Malheureux que je suis d'avoir sans defiance +Mordu les pommes d'or de l'arbre de science! + La science est la mort. +Ni l'upa de Java, ni l'euphorbe d'Afrique, +Ni le mancenilier au sommeil magnetique. + N'ont un poison plus fort. + +Je ne crois plus a rien. J'allais, de lassitude, +Quand vous etes venus, renoncer a l'etude + Et briser mes fourneaux. +Je ne sens plus en moi palpiter une fibre, +Et comme un balancier seulement mon coeur vibre + A mouvements egaux. + +Le neant! Voila donc ce que l'on trouve au terme! +Comme une tombe, un mort, ma cellule renferme + Un cadavre vivant. +C'est pour arriver la que j'ai pris tant de peine, +Et que j'ai sans profit, comme on fait d'une graine, + Seme mon ame au vent. + +Un seul baiser, o douce et blanche Marguerite, +Pris sur ta bouche en fleur, si fraiche et si petite, + Vaut mieux que tout cela. +Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre; +Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre. + Aimez, car tout est la! + + + +VI. + + +La spirale sans fin dans le vide s'enfonce; +Tout autour, n'attendant qu'une fausse reponse + Pour vous pomper le sang, +Sur leurs grands piedestaux semes d'hieroglyphes, +Des Sphinx aux seins pointus, aux doigts armes de griffes, + Roulent leur oeil luisant. + +En passant devant eux, a chaque pas l'on cogne +Des os demi ronges, des restes de charogne, + Des cranes sonnant creux. +On voit de chaque trou sortir des jambes raides, +Des apparitions monstrueusement laides + Fendent l'air tenebreux. + +C'est ici que l'enigme est encor sans Oedipe, +Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe + L'antique obscurite. +C'est ici que la mort propose son probleme, +Et que le voyageur, devant sa face bleme + Recule epouvante. + +Ah que de nobles coeurs et que d'ames choisies, +Vainement, a travers toutes les poesies, + Toutes les passions, +Ont poursuivi le mot de la page fatale +Dont les os gisent la sans pierre sepulcrale + Et sans inscriptions! + +Combien, don Juans obscurs, ont leurs listes remplies +Et qui cherchent encor! Que de levres palies + Sous les plus doux baisers, +Et qui n'ont jamais pu se joindre a leur chimere! +Que de desirs au ciel sont remontes de terre + Toujours inapaises! + +Il est des ecoliers qui voudraient tout connaitre, +Et qui ne trouvent pas pour valet et pour maitre + De Mephistopheles. +Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite +Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu desherite; + Tous ceux-la, plaignez-les! + +Car ils souffrent un mal, helas! inguerissable; +Ils melent une larme a chaque grain de sable + Que le temps laisse choir. +Leur coeur, comme un orfraie au fond d'une ruine, +Rale piteusement dans leur maigre poitrine + L'hymne du desespoir. + +Leur vie est comme un bois a la fin de l'automne, +Chaque souffle qui passe arrache a leur couronne + Quelque reste de vert. +Et leurs reves en pleurs s'en vont fendant les nues, +Silencieux, pareils a des files de grues + Quand approche l'hiver. + +Leurs tourments ne sont point redits par le poete; +Martyrs de la pensee, ils n'ont pas sur leur tete + L'aureole qui luit; +Par les chemins du monde ils marchent sans cortege, +Et sur le sol glace tombent comme la neige + Qui descend dans la nuit. + +Comme je m'en allais, ruminant ma pensee, +Triste, sans dire mot, sous la voute glacee, + Par le sentier etroit; +S'arretant tout a coup, ma compagne blafarde +Me dit en etendant sa main frele: Regarde + Du cote de mon doigt. + +C'etait un cavalier avec un grand panache, +De longs cheveux boucles, une noire moustache + Et des eperons d'or; +Il avait le manteau, la rapiere et la fraise, +Ainsi qu'un raffine du temps de Louis treize, + Et semblait jeune encor. + +Mais en regardant bien, je vis que sa perruque +Sous ses faux cheveux bruns laissait pres de sa nuque + Passer des cheveux blancs; +Son front, pareil au front de la mer soucieuse, +Se ridait a longs plis; sa joue etait si creuse + Que l'on comptait ses dents. + +Malgre le fard epais dont elle etait platree, +Comme un marbre couvert d'une gaze pourpree + Sa paleur transpercait; +A travers le carmin qui colorait sa levre, +Sous son rire d'emprunt on voyait que la fievre + Chaque nuit le baisait. + +Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre +Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre, + Ni larmes ni regard. +Diamant enchasse dans sa morne prunelle +Brillait d'un eclat fixe, une froide etincelle. + C'etait bien un vieillard! + +Comme l'arche d'un pont son dos faisait la voute, +Ses pieds endoloris, tout gonfles par la goutte. + Chancelaient sous son poids. +Ses mains pales tremblaient; ainsi tremblent les vagues, +Sous les baisers du Nord, et laissaient fuir leurs bagues + Trop larges pour ses doigts. + +Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse, +Formait une alliance etrange et monstrueuse. + C'etait plus triste a voir +Et plus laid, qu'un cercueil chez des filles de joie, +Qu'un squelette pare d'une robe de soie, + Qu'une vieille au miroir. + +Confiant a la nuit son amoureuse plainte, +Il attendait devant une fenetre eteinte, + Sous un balcon desert. +Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage, +Nul soleil de beaute ne montrait son visage + Au fond du ciel ouvert. + +Dis, que fais-tu donc la, vieillard, dans les tenebres, +Par une de ces nuits ou les essaims funebres + S'envolent des tombeaux? +Que vas-tu donc chercher si loin, si tard, a l'heure +Ou l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure + Sans page et sans flambeaux? + +Tu n'as plus l'age ou tout vous rit et vous accueille, +Ou la vierge repand a vos pieds, feuille a feuille, + La fleur de sa beaute. +Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenetres; +Tu n'es bon qu'a dormir aupres de tes ancetres + Sous un marbre sculpte. + +Entends-tu le hibou qui jette ses cris aigres? +Entends-tu dans les bois hurler les grands loups maigres? + O vieillard sans raison! +Rentre, c'est le moment ou la lune reveille +Le vampire blafard sur sa couche vermeille; + Rentre dans ta maison. + +Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile, +Personne ne t'ecoute, et ta cape ruisselle + Des pleurs de l'ouragan... +Il ne me repond rien; dites quel est cet homme +O mort, et savez-vous le nom dont on le nomme! + Cet homme, c'est don Juan. + + + +VII. + + +DON JUAN. + +Heureux adolescents, dont le coeur s'ouvre a peine +Comme une violette a la premiere haleine + Du printemps qui sourit, +Ames couleurs de lait, frais buissons d'aubepine +Ou, sous le pur rayon, dans la pluie argentine + Tout gazouille et fleurit. + +O vous tous qui sortez des bras de votre mere +Sans connaitre la vie et la science amere, + Et qui voulez savoir, +Poetes et reveurs, plus d'une fois, sans doute, +Aux lisieres des bois, en suivant votre route + Dans la rougeur du soir, + +A l'heure enchanteresse, ou sur le bout des branches +On voit se becqueter les tourterelles blanches + Et les bouvreuils au nid, +Quand la nature lasse en s'endormant soupire, +Et que la feuille au vent vibre comme une lyre + Apres le chant fini; + +Quand le calme et l'oubli viennent a toutes choses +Et que le sylphe rentre au pavillon des roses + Sous les parfums plie; +Emus de tout cela, pleins d'ardeurs inquietes +Vous avez souhaite ma liste et mes conquetes; + Vous m'avez envie + +Les festins, les baisers sur les epaules nues, +Toutes ces voluptes a votre age inconnues, + Aimable et cher tourment! +Zerbine, Elvire, Anna, mes Romaines jalouses, +Mes beaux lis d'Albion, mes brunes Andalouses, + Tout mon troupeau charmant. + +Et vous vous etes dit par la voix de vos ames: +Comment faisais-tu donc pour avoir plus de femmes + Que n'en a le sultan? +Comment faisais-tu donc, malgre verroux et grilles, +Pour te glisser au lit des belles jeunes filles, + Heureux, heureux don Juan! + +Conquerant oublieux, une seule de celles +Que tu n'inscrivais pas, une entre tes moins belles + Ta plus modeste fleur, +Oh! combien et longtemps nous l'eussions adoree! +Elle aurait embelli, dans une urne doree, + L'autel de notre coeur. + +Elle aurait parfume, cette humble paquerette +Dont sous l'herbe ton pied a fait ployer la tete, + Notre pale printemps; +Nous l'aurions recueillie, et de nos pleurs trempee, +Cette etoile aux yeux bleus, dans le bal echappee + A tes doigts inconstants. + +Adorables frissons de l'amoureuse fievre, +Ramiers qui descendez du ciel sur une levre, + Baisers acres et doux, +Chutes du dernier voile, et vous cascades blondes, +Cheveux d'or, inondant un dos brun de vos ondes + Quand vous connaitrons-nous? + +Enfant, je les connais tous ces plaisirs qu'on reve; +Autour du tronc fatal l'antique serpent d'Eve + Ne s'est pas mieux tordu. +Aux yeux mortels, jamais dragon a tete d'homme +N'a d'un plus vif eclat fait reluire la pomme + De l'arbre defendu. + +Souvent, comme des nids de fauvettes farouches, +Tout prets a s'envoler, j'ai surpris sur des bouches + Des nids d'aveux tremblants, +J'ai serre dans mes bras de ravissants fantomes, +Bien des vierges en fleur m'ont verse les purs baumes + De leurs calices blancs. + +Pour en avoir le mot, courtisanes rusees, +J'ai presse, sous le fard, vos levres plus usees + Que le gres des chemins. +Egouts impurs, ou vont tous les ruisseaux du monde, +J'ai plonge sous vos flots; et toi, debauche immonde, + J'ai vu tes lendemains. + +J'ai vu les plus purs fronts rouler apres l'orgie +Parmi les flots de vin, sur la nappe rougie; + J'ai vu les fins de bal +Et la sueur des bras, et la paleur des tetes +Plus mornes que la mort sous leurs boucles defaites + Au soleil matinal. + +Comme un mineur qui suit une veine infeconde, +J'ai fouille nuit et jour l'existence profonde + Sans trouver le filon. +J'ai demande la vie a l'amour qui la donne, +Mais vainement; je n'ai jamais aime personne + Ayant au monde un nom. + +J'ai brule plus d'un coeur dont j'ai foule la cendre, +Mais je restai toujours comme la Salamandre, + Froid au milieu du feu. +J'avais un ideal frais comme la rosee, +Une vision d'or, une opale irisee + Par le regard de Dieu; + +Femme, comme jamais sculpteur n'en a petrie, +Type reunissant Cleopatre et Marie, + Grace, pudeur, beaute; +Une rose mystique, ou nul ver ne se cache, +Les ardeurs du volcan et la neige sans tache + De la virginite! + +Au carrefour douteux, Y grec de Pythagore, +J'ai pris la branche gauche et je chemine encore + Sans arriver jamais. +Trompeuse volupte, c'est toi que j'ai suivie, +Et peut-etre, o vertu! l'enigme de la vie; + C'est toi qui la savais. + +Que n'ai-je, comme Faust, dans ma cellule sombre, +Contemple sur le mur la tremblante penombre + Du microcosme d'or! +Que n'ai-je, feuilletant cabales et grimoires, +Aupres de mon fourneau, passe les heures noires + A chercher le tresor! + +J'avais la tete forte, et j'aurais lu ton livre +Et bu ton vin amer, Science, sans etre ivre + Comme un jeune ecolier. +J'aurais contraint Isis a relever son voile; +Et du plus haut des cieux fait descendre l'etoile + Dans mon noir atelier. + +N'ecoutez pas l'amour car c'est un mauvais maitre; +Aimer, c'est ignorer, et vivre c'est connaitre. + Apprenez, apprenez; +Jetez et rejetez a toute heure la sonde; +Et plongez plus avant sous cette mer profonde + Que n'ont fait vos aines. + +Laissez Leviathan souffler par ses narines, +Laissez le poids des mers au fond de vos poitrines + Presser votre poumon. +Fouillez les noirs ecueils qu'on n'a pu reconnaitre, +Et dans son coffre d'or vous trouverez peut-etre + L'anneau de Salomon! + + + +VIII. + + +Ainsi parla don Juan, et sous la froide voute, +Las, mais voulant aller jusqu'au bout de la route, + Je repris mon chemin. +Enfin je debouchai dans une plaine morne +Qu'un ciel en feu fermait a l'horizon sans borne, + D'un cercle de carmin. + +Le sol de cette plaine etait d'un blanc d'ivoire, +Un fleuve la coupait comme un ruban de moire + Du rouge le plus vif. +Tout etait ras; ni bois, ni clocher, ni tourelle, +Et le vent ennuye la balayait de l'aile + Avec un ton plaintif. + +J'imaginai d'abord que cette etrange teinte, +Cette couleur de sang dont cette onde etait peinte, + N'etait qu'un vain reflet; +Que la craie et le tuf formaient ce blanc d'ivoire, +Mais je vis que c'etait (me penchant pour y boire) + Du vrai sang qui coulait. + +Je vis que d'os blanchis la terre etait couverte, +Froide neige de morts, ou nulle plante verte, + Nulle fleur ne germait; +Que ce sol n'etait fait que de poussiere d'homme, +Et qu'un peuple a remplir Thebes, Palmyre et Rome + Etait la qui dormait. + +Une ombre, dos voute, front penche, dans la brise +Passa. C'etait bien LUI, la redingote grise + Et le petit chapeau. +Un aigle d'or planait sur sa tete sacree, +Cherchant, pour s'y poser, inquiete effaree, + Un baton de drapeau. + +Les squelettes tachaient de rajuster leurs tetes, +Le spectre du tambour agitait ses baguettes + A son pas souverain; +Une immense clameur volait sur son passage, +Et cent mille canons lui chantaient dans l'orage + Leur fanfare d'airain. + +Lui ne paraissait pas entendre ce tumulte, +Et, comme un Dieu de marbre, insensible a son culte, + Marchait silencieux; +Quelquefois seulement, comme a la derobee, +Pour retrouver au ciel son etoile tombee + Il relevait les yeux + +Mais le ciel empourpre d'un reflet d'incendie, +N'avait pas une etoile, et la flamme agrandie + Montait, montait toujours. +Alors, plus pale encor qu'aux jours de Sainte-Helene, +Il refermait ses bras sur sa poitrine pleine + De gemissements sourds. + +Quand il fut devant nous: Grand empereur, lui dis-je, +Ce mot mysterieux que mon destin m'oblige + A chercher ici-bas, +Ce mot perdu que Faust demandait a son livre, +Et don Juan a l'amour, pour mourir ou pour vivre, + Ne le sauriez-vous pas? + +O malheureux enfant! dit l'ombre imperiale, +Retourne-t'en la-haut, la bise est glaciale + Et je suis tout transi. +Tu ne trouverais pas, sur la route, d'auberge +Ou rechauffer tes pieds, car la mort seule heberge + Ceux qui passent ici. + +Regarde... C'en est fait. L'etoile est eclipsee, +Un sang noir pleut du flanc de mon aigle blessee + Au milieu de son vol. +Avec les blancs flocons de la neige eternelle, +Du haut du ciel obscur, les plumes de son aile + Descendent sur le sol. + +Helas! je ne saurais contenter ton envie; +J'ai vainement cherche le mot de cette vie, + Comme Faust et don Juan, +Je ne sais rien de plus, qu'au jour de ma naissance, +Et pourtant je faisais dans ma toute-puissance, + Le calme et l'ouragan. + +Pourtant l'on me nommait par excellence, L'HOMME: +L'on portait devant moi l'aigle et les faisceaux, comme + Aux vieux Cesars romains: +Pourtant j'avais dix rois pour me tenir ma robe, +J'etais un Charlemagne emprisonnant le globe + Dans une de mes mains. + +Je n'ai rien vu de plus du haut de la colonne +Ou ma gloire, arc-en-ciel tricolore, rayonne + Que vous autres d'en bas. +En vain de mon talon j'eperonnais le monde, +Toujours le bruit des camps et du canon qui gronde, + Des assauts, des combats. + +Toujours des plats d'argent avec des clefs de villes, +Un concert de clairons et de hurrahs serviles, + Des lauriers, des discours; +Un ciel noir, dont la pluie etait de la mitraille, +Des morts a saluer sur tout champ de bataille. + Ainsi passaient mes jours. + +Que ton doux nom de miel, Laetitia ma mere, +Mentait cruellement a ma fortune amere! + Que j'etais malheureux! +Je promenais partout ma peine vagabonde, +J'avais reve l'empire, et la boule du monde + Dans ma main sonnait creux. + +Ah! le sort des bergers, et le hetre ou Tytire +Dans la chaleur du jour a l'ecart se retire + Et chante Amaryllis, +Le grelot qui resonne et le troupeau qui bele, +Le lait pur ruisselant d'une blanche mamelle + Entre des doigts de lys! + +Le parfum du foin vert et l'odeur de l'etable, +Le pain bis des pasteurs, quelques noix sur la table, + Une ecuelle de bois; +Une flute a sept trous jointe avec de la cire, +Et six chevres, voila tout ce que je desire, + Moi, le vainqueur des rois. + +Une peau de mouton couvrira mes epaules, +Galathee en riant s'enfuira sous les saules + Et je l'y poursuivrai: +Mes vers seront plus doux que la douce ambroisie, +Et Daphnis deviendra pale de jalousie + Aux airs que je jouerai. + +Ah! je veux m'en aller de mon ile de Corse, +Par le bois dont la chevre en passant mord l'ecorce, + Par le ravin profond, +Le long du sentier creux ou chante la cigale, +Suivre nonchalamment en sa marche inegale + Mon troupeau vagabond. + +Le Sphinx est sans pitie pour quiconque se trompe, +Imprudent, tu veux donc qu'il t'egorge et te pompe + Le pur sang de ton coeur; +Le seul qui devina cette enigme funeste +Tua Laius son pere et commit un inceste: + Triste prix du vainqueur! + + + +IX. + + +Me voila revenu de ce voyage sombre, +Ou l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre + Que les yeux du hibou; +Comme apres tout un jour de labourage, un buffle +S'en retourne a pas lents, morne et baissant le muffle, + Je vais ployant le cou. + +Me voila revenu du pays des fantomes; +Mais je conserve encor loin des muets royaumes, + Le teint pale des morts. +Mon vetement pareil au crepe funeraire +Sur une urne jete, de mon dos jusqu'a terre, + Pend au long de mon corps. + +Je sors d'entre les mains d'une mort plus avare +Que celle qui veillait au tombeau de Lazare; + Elle garde son bien: +Elle lache le corps mais elle retient l'ame; +Elle rend le flambeau, mais elle eteint la flamme, + Et Christ n'y pourrait rien. + +Je ne suis plus, helas! que l'ombre de moi-meme, +Que la tombe vivante ou git tout ce que j'aime, + Et je me survis seul, +Je promene avec moi les depouilles glacees +De mes illusions, charmantes trepassees + Dont je suis le linceul. + +Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre, +O mort... et je ne puis me resoudre a te suivre + Dans le sombre chemin; +Je n'ai pas eu le temps de batir la colonne +Ou la gloire viendra suspendre ma couronne; + O mort, reviens demain! + +Vierge aux beaux seins d'albatre, epargne ton poete, +Souviens-toi que c'est moi qui le premier t'ai faite + Plus belle que le jour; +J'ai change ton teint vert en paleur diaphane, +Sous de beaux cheveux noirs j'ai cache ton vieux crane, + Et je t'ai fait la cour. + +Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges, +Pour orner tes palais, je sculpterai des anges, + Je forgerai des croix; +Je ferai dans l'eglise et dans le cimetiere +Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre + Comme au tombeau des rois! + +Je te consacrerai mes chansons les plus belles: +Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles + Et des fleurs sans parfum. +J'ai plante mon jardin, o mort, avec tes arbres; +L'if, le buis, le cypres y croisent sur les marbres + Leurs rameaux d'un vert brun. + +J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre, +Au lis majestueux ouvrant son blanc cratere, + A la tulipe d'or, +A la rose de mai que le rossignol anime, +J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysantheme, + A bien d'autres encor. + +Ne croissez pas ici! cherchez une autre terre, +Frais amours du printemps; pour ce jardin austere + Votre eclat est trop vif: +Le houx vous blesserait de ses pointes aigues, +Et vous boiriez dans l'air le poison des cigues, + L'odeur acre de l'if. + +Ne m'abandonne pas, o ma mere, o nature, +Tu dois une jeunesse a toute creature, + A toute ame un amour; +Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse, +Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse, + N'eut-elle qu'un seul jour. + +Ne me sois pas maratre, o nature cherie, +Redonne un peu de seve a la plante fletrie + Qui ne veut pas mourir; +Les torrents de mes yeux ont noye sous leur pluie +Son bouton tout ronge que nul soleil n'essuie, + Et qui ne peut s'ouvrir. + +Air vierge, air de cristal, eau principe du monde, +Terre qui nourris tout, et toi flamme feconde, + Rayon de l'oeil de Dieu, +Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie, +La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie + Que de fleurir un peu! + +Etoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes, +Faites pleuvoir sur moi, de vos paupieres blondes, + Vos pleurs de diamant; +Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre, +Verse-moi tes rayons, o blanche solitaire, + Du fond du firmament! + +Oeil ouvert sans repos au milieu de l'espace, +Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe! + Que je te voie encor; +Aigles, vous qui fouettez le ciel a grands coups d'ailes: +Griffons, au vol de feu, rapides hirondelles, + Pretez-moi votre essor! + +Vents, qui prenez aux fleurs leurs ames parfumees +Et les aveux d'amour aux bouches bien aimees, + Air sauvage des monts, +Encor tout impregne des senteurs du meleze, +Brise de l'Ocean ou l'on respire a l'aise, + Emplissez mes poumons! + +Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe; +Le lilas sur mon front s'epanouit en gerbe, + Nous sommes au printemps. +Prenez-moi dans vos bras, doux reves du poete, +Entre vos seins polis, posez ma pauvre tete + Et bercez-moi longtemps. + +Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses, +Les femmes, les chansons, toutes les belles choses + Et tous les beaux amours, +Voila ce qu'il me faut. Salut, o muse antique, +Muse au frais laurier vert, a la blanche tunique + Plus jeune tous les jours! + +Brune aux yeux de lotus, blonde a paupiere noire, +O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire + Pose tes beaux pieds nus, +Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne! +Je bois a ta beaute d'abord, blanche Theone, + Puis aux dieux inconnus. + +Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde; +Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde. + Allons, un beau baiser, +Hatons-nous, hatons-nous. Notre vie, o Theone, +Est un cheval aile que le temps eperonne; + Hatons-nous d'en user. + +Chantons Io, Pean! Mais quelle est cette femme +Si pale sous son voile? Ah! c'est toi, vieille infame, + Je vois ton crane ras; +Je vois tes grands yeux creux, prostituee immonde, +Courtisane eternelle environnant le monde + Avec tes maigres bras! + + + + +FIN DE LA COMEDIE DE LA MORT + + + + + + +LE NUAGE. + + +Dans son jardin la sultane se baigne, +Elle a quitte son dernier vetement; +Et delivres des morsures du peigne +Ses grands cheveux baisent son dos charmant. + +Par son vitrail le sultan la regarde, +Et caressant sa barbe avec sa main, +Il dit: L'eunuque en sa tour fait la garde +Et nul hors moi ne la voit dans son bain. + +Moi je la vois, lui repond, chose etrange! +Sur l'arc du ciel un nuage accoude; +Je vois son sein vermeil comme l'orange +Et son beau corps de perles inonde. + +Ahmed devint bleme comme la lune, +Prit son kandjar au manche cisele +Et poignarda sa favorite brune... +Quant au nuage, il s'etait envole! + + + + +LES COLOMBES. + + + +GHAZEL. + + +Sur le coteau, la-bas ou sont les tombes, +Un beau palmier, comme un panache vert +Dresse sa tete, ou le soir les colombes +Viennent nicher et se mettre a couvert. + +Mais le matin elles quittent les branches, +Comme un collier qui s'egraine, on les voit +S'eparpiller dans l'air bleu, toutes blanches, +Et se poser plus loin sur quelque toit. + +Mon ame est l'arbre ou tous les soirs comme elles +De blancs essaims de folles visions +Tombent des cieux, en palpitant des ailes, +Pour s'envoler des les premiers rayons. + + + + +PANTOUM. + + +Les papillons couleur de neige +Volent par essaims sur la mer; +Beaux papillons blancs, quand pourrai-je +Prendre le bleu chemin de l'air? + +Savez-vous, o belle des belles, +Ma bayadere aux yeux de jais, +S'ils me pouvaient preter leurs ailes, +Dites, savez-vous ou j'irais? + +Sans prendre un seul baiser aux roses +A travers vallons et forets, +J'irais a vos levres mi-closes, +Fleur de mon ame, et j'y mourrais. + + + + +TENEBRES. + + +Taisez-vous, o mon coeur! taisez-vous, o mon ame! +Et n'allez plus chercher de querelles au sort; +Le neant vous appelle et l'oubli vous reclame. + +Mon coeur, ne battez plus, puisque vous etes mort; +Mon ame, repliez le reste de vos ailes, +Car vous avez tente votre supreme effort. + +Vos deux linceuls sont prets, et vos fosses jumelles +Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passe, +Comme au flanc d'un guerrier, deux blessures mortelles. + +Couchez-vous tout du long dans votre lit glace; +Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l'herbe, +Votre souvenir etre a jamais efface! + +Vous n'aurez pas de croix ni de marbre superbe, +Ni d'epitaphe d'or, ou quelque saule en pleurs +Laisse les doigts du vent eparpiller sa gerbe. + +Vous n'aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs; +On ne repandra pas les larmes argentees +Sur le funebre drap, noir manteau des douleurs. + +Votre convoi muet, comme ceux des athees, +Sur le triste chemin rampera dans la nuit: +Vos cendres sans honneur seront au vent jetees. + +La pierre qui s'abime en tombant fait son bruit; +Mais vous, vous tomberez sans que l'onde s'emeuve, +Dans ce gouffre sans fond ou le remords nous suit. + +Vous ne ferez pas meme un seul rond sur le fleuve, +Nul ne s'apercevra que vous soyez absens, +Aucune ame ici-bas ne se sentira veuve. + +Et le chaste secret du reve de vos ans +Perira tout entier sous votre tombe obscure +Ou rien n'attirera le regard des passants. + +Que voulez-vous? helas! notre mere nature, +Comme toute autre mere, a ses enfants gates, +Et pour les malvenus elle est avare et dure. + +Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautes! +L'occasion leur est toujours bonne et fidele: +Ils trouvent au desert des palais enchantes; + +Ils tettent librement la feconde mamelle; +La chimere a leur voix s'empresse d'accourir, +Et tout l'or du Pactole entre leurs doigts ruisselle; + +Les autres moins aimes, ont beau tordre et petrir +Avec leurs maigres mains la mamelle tarie, +Leur frere a bu le lait qui les devait nourrir. + +S'il eclot quelque chose au milieu de leur vie, +Une petite fleur sous leur pale gazon, +Le sabot du vacher l'aura bientot fletrie, + +Un rayon de soleil, brille a leur horizon: +Il fait beau dans leur ame; a coup sur un nuage +Avec un flot de pluie eteindra le rayon. + +L'espoir le mieux fonde, le projet le plus sage, +Rien ne leur reussit; tout les trompe et leur ment: +Ils se perdent en mer sans quitter le rivage. + +L'aigle, pour le briser, du haut du firmament, +Sur leur front decouvert lachera la tortue, +Car ils doivent perir inevitablement. + +L'aigle manque son coup; quelque vieille statue, +Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi, +Quitte son piedestal, les ecrase et les tue. + +Le coeur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi; +Leur chien meme les mord et leur donne la rage; +Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi. + +Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage, +D'un bout du monde a l'autre ils courent a leur mort: +Ils auraient pu du moins s'epargner le voyage. + +Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort; +Nul n'y peut resister, et le genou d'Hercule, +Pour un pareil athlete est a peine assez fort. + +Apres la vie obscure une mort ridicule; +Apres le dur grabat un cercueil sans repos +Au bord d'un carrefour ou la foule circule. + +Ils tombent inconnus de la mort des heros +Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille, +Se fait effrontement un socle de leurs os. + +Sur son trone d'airain, le destin qui s'en raille, +Imbibe leur eponge avec du fiel amer, +Et la necessite les tord dans sa tenaille. + +Tout buisson trouve un dard pour dechirer sa chair, +Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe, +Et les chaines de fleurs leur sont chaines de fer. + +Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe, +Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux, +Tout plomb vole a leur coeur et pas un seul n'echappe. + +La tombe vomira leur fantome odieux. +Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire; +Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux. + +Cette histoire sinistre est votre propre histoire; +O mon ame! o mon coeur! peut-etre meme, helas! +La votre est-elle encor plus sinistre et plus noire. + +C'est une histoire simple ou l'on ne trouve pas +De grands evenements et des malheurs de drame, +Une douleur qui chante et fait un grand fracas; + +Quelques fils bien communs en composent la trame, +Et cependant elle est plus triste et sombre a voir +Que celle qu'un poignard denoue avec sa lame. + +Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir +Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre +Vous qui ne croyez pas et n'avez pas d'espoir? + +O vous que nul amour et que nul vin n'enivre! +Freres desesperes, vous devez etre prets +Pour descendre au neant ou mon corps vous doit suivre! + +Le neant a des lits et des ombrages frais. +La mort fait mieux dormir que son frere Morphee, +Et les pavots devraient jalouser les cypres. + +Sous la cendre a jamais, dors, o flamme etouffee! +Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux, +Comme un Scythe captif qui supporte un trophee. + +Cesse de te raidir contre le sort jaloux, +Dans l'eau du noir Lethe plonge de bonne grace, +Et laisse a ton cercueil planter les derniers clous. + +Le sable des chemins ne garde pas ta trace, +L'echo ne redit pas ta chanson, et le mur +Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe. + +Pour y graver un nom ton airain est bien dur; +O Corinthe! et souvent froide et blanche Carrare, +Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur. + +Il faut un grand genie avec un bonheur rare +Pour faire jusqu'au ciel monter son monument, +Et de ce double don le destin est avare. + +Helas! et le poete est pareil a l'amant, +Car ils ont tous les deux leur maitresse ideale, +Quelque reve cheri caresse chastement. + +Eldorado lointain, pierre philosophale +Qu'ils poursuivent toujours sans l'atteindre jamais, +Un astre imperieux, une etoile fatale. + +L'etoile fuit toujours, ils lui courent apres; +Et, le matin venu, la lueur poursuivie, +Quand ils la vont saisir, s'eteint dans un marais. + +C'est une belle chose et digne qu'on l'envie +Que de trouver son reve au milieu du chemin, +Et d'avoir devant soi le desir de sa vie. + +Quel plaisir quand on voit briller le lendemain +Le baiser du soleil aux freles colonnades +Du palais que la nuit eleva de sa main! + +Il est beau, qu'un plongeur, comme dans les ballades, +Descende au gouffre amer chercher la coupe d'or, +Et perce triomphant les vitreuses arcades! + +Il est beau d'arriver ou tendait votre essor, +De trouver sa beaute, d'aborder a son monde, +Et quand on a fouille, d'exhumer un tresor. + +De faire, du plus creux de votre ame profonde, +Jaillir votre pensee ou votre passion, +D'etre l'oiseau qui chante et la foudre qui gronde; + +D'unir heureusement le reve a l'action, +D'aimer et d'etre aime, de gagner quand on joue, +Et de donner un trone a son ambition; + +D'arreter, quand on veut, la fortune et sa roue, +Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal +Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue. + +Ceux-la sont peu nombreux dans notre age fatal; +Polycrate aujourd'hui pourrait garder sa bague: +Nul bonheur insolent n'ose appeler le mal. + +L'eau s'avance et nous gagne, et pas a pas la vague, +Montant les escaliers qui menent a nos tours, +Mele aux chants du festin son chant confus et vague. + +Les phoques monstrueux, trainant leurs ventres lourds +Viennent jusqu'a la table, et leurs larges machoires +S'ouvrent avec des cris et des grognements sourds. + +Sur les autels deserts des basiliques noires, +Les saints desesperes, et reniant leur Dieu, +S'arrachent a pleins poings, l'or chevelu des gloires. + +Le soleil desole, penchant son oeil de feu, +Pleure sur l'univers une larme sanglante; +L'ange dit a la terre un eternel adieu. + +Rien ne sera sauve, ni l'homme, ni la plante; +L'eau recouvrira tout: la montagne et la tour; +Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente. + +Les plumes s'useront aux ailes du vautour, +Sans qu'il trouve une place ou rebatir son aire, +Et du monde vingt fois il refera le tour. + +Puis il retombera dans cette eau solitaire +Ou le rond de sa chute ira s'elargissant: +Alors tout sera dit pour cette pauvre terre. + +Rien ne sera sauve, pas meme l'innocent. +Ce sera, cette fois, un deluge sans arche; +Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang. + +Plus de mont Ararat ou se pose, en sa marche, +Le vaisseau d'avenir qui cache en ses flancs creux +Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche. + +Entendez-vous la-haut ces craquements affreux? +Le vieil Atlas lasse retire son epaule +Au lourd entablement de ce ciel tenebreux. + +L'essieu du monde ploie ainsi qu'un brin de saule; +La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel; +L'aimant deconcerte ne trouve plus son pole. + +Le Christ, d'un ton railleur, tord l'eponge de fiel +Sur les levres en feu du monde a l'agonie, +Et Dieu, dans son Delta, rit d'un rire cruel. + +Quand notre passion sera-t-elle finie? +Le sang coule avec l'eau de notre flanc ouvert; +La sueur rouge teint notre face jaunie. + +Assez comme cela nous avons trop souffert. +De nos levres, Seigneur, detournez ce calice, +Car pour nous racheter votre fils s'est offert. + +Christ n'y peut rien: il faut que le sort s'accomplisse; +Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau, +Et le pretre demande un autre sacrifice. + +Voici bien deux mille ans que l'on saigne l'agneau; +Il est mort a la fin, et sa gorge epuisee +N'a plus assez de sang pour teindre le couteau. + +Le Dieu ne viendra pas. L'Eglise est renversee. + + + + +THEBAIDE. + + +Mon reve le plus cher et le plus caresse, +Le seul qui rie encor a mon coeur oppresse, +C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse, +Dans une solitude inabordable, affreuse; +Loin, bien loin, tout la-bas, dans quelque Sierra +Bien sauvage, ou jamais voix d'homme ne vibra, +Dans la foret de pins, parmi les apres roches, +Ou n'arrive pas meme un bruit lointain de cloches; +Dans quelque Thebaide, aux lieux les moins hantes, +Comme en cherchaient les saints pour leurs austerites; +Sous la grotte ou grondait le lion de Jerome, +Oui, c'est la que j'irais pour respirer ton baume +Et boire la rosee a ton calice ouvert, +O frele et chaste fleur, qui crois dans le desert +Aux fentes du tombeau de l'Esperance morte! +De non coeur depeuple je fermerais la porte +Et j'y ferais la garde, afin qu'un souvenir +Du monde des vivants n'y put pas revenir; +J'effacerais mon nom de ma propre memoire; +Et de tous ces mots creux: Amour, Science et Gloire +Qu'aux jours de mon avril mon ame en fleur revait, +Pour y dormir ma nuit j'en ferais un chevet; +Car je sais maintenant que vaut cette fumee +Qu'au-dessus du neant pousse une renommee. +J'ai regarde de pres et la science et l'art: +J'ai vu que ce n'etait que mensonge et hasard; +J'ai mis sur un plateau de toile d'araignee +L'amour qu'en mon chemin j'ai recue et donnee: +Puis sur l'autre plateau deux grains du vermillon +Impalpable, qui teint l'aile du papillon, +Et j'ai trouve l'amour leger dans la balance. +Donc, recois dans tes bras, o douce somnolence, +Vierge aux pales couleurs, blanche soeur de la mort, +Un pauvre naufrage des tempetes du sort! +Exauce un malheureux qui te prie et t'implore, +Egraine sur son front le pavot inodore, +Abrite-le d'un pan de ton grand manteau noir, +Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir. +Vous, esprits du desert, cependant qu'il sommeille, +Faites taire les vents et bouchez son oreille, +Pour qu'il n'entende pas le retentissement +Du siecle qui s'ecroule, et ce bourdonnement +Qu'en s'en allant au but ou son destin la mene +Sur le chemin du temps fait la famille humaine! + +Je suis las de la vie et ne veux pas mourir; +Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir; +J'ai les talons uses de battre cette route +Qui ramene toujours de la science au doute. +Assez, je me suis dit, voila la question. + +Va, pauvre reveur, cherche une solution +Claire et satisfaisante a ton sombre probleme, +Tandis qu'Ophelia te dit tout haut: Je t'aime; +Mon beau prince danois marche les bras croises, +Le front dans la poitrine et les sourcils fronces, +D'un pas lent et pensif arpente le theatre, +Plus pale que ne sont ces figures d'albatre, +Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts; +Epuise ta vigueur en steriles efforts, +Et tu n'arriveras, comme a fait Ophelie, +Qu'a l'abrutissement ou bien a la folie. +C'est a ce degre-la que je suis arrive. +Je sens ployer sous moi mon genie enerve; +Je ne vis plus; je suis une lampe sans flamme, +Et mon corps est vraiment le cercueil de mon ame. + +Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus hair, +Si dans un coin du coeur il eclot un desir, +Lui couper sans pitie ses ailes de colombe, +Etre comme est un mort, etendu sous la tombe, +Dans l'immobilite savourer lentement, +Comme un philtre endormeur, l'aneantissement: +Voila quel est mon voeu, tant j'ai de lassitude, +D'avoir voulu gravir cette cote apre et rude, +Brocken mysterieux, ou des sommets nouveaux +Surgissent tout a coup sur de nouveaux plateaux, +Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes +Que l'esprit du vertige errant sur les abimes. + +C'est pourquoi je m'assieds au revers du fosse, +Desabuse de tout, plus voute, plus casse +Que ces vieux mendiants que jusques a la porte +Le chien de la maison en grommelant escorte. +C'est pourquoi, fatigue d'errer et de gemir, +Comme un petit enfant, je demande a dormir; +Je veux dans le neant renouveler mon etre, +M'isoler de moi-meme et ne plus me connaitre; +Et comme en un linceul, sans y laisser un seul pli, +Rester enveloppe dans mon manteau d'oubli. + +J'aimerais que ce fut dans une roche creuse, +Au penchant d'une cote escarpee et pierreuse, +Comme dans les tableaux de _Salvator Rosa_, +Ou le pied d'un vivant jamais ne se posa; +Sous un ciel vert, zebre de grands nuages fauves, +Dans des terrains galeux clairsemes d'arbres chauves, +Avec un horizon sans couronne d'azur, +Bornant de tous cotes le regard comme un mur, +Et dans les roseaux secs pres d'une eau noire et plate +Quelque maigre heron debout sur une patte. +Sur la caverne, un pin, ainsi qu'un spectre en deuil +Qui tend ses bras voiles au-dessus d'un cercueil, +Tendrait ses bras en pleurs, et du haut de la voute +Un maigre filet d'eau suintant goutte a goutte, +Marquerait par sa chute aux sons intermittents +Le battement egal que fait le coeur du temps. +Comme la Niobe qui pleurait sur la roche, +Jusqu'a ce que le lierre autour de moi s'accroche, +Je demeurerais la les genoux au menton, +Plus ploye que jamais, sous l'angle d'un fronton, +Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre; +Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre; +Les faons aupres de moi tondraient le gazon ras, +Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras. + +C'est la ce qu'il me faut plutot qu'un monastere; +Un couvent est un port qui tient trop a la terre; +Ma nef tire trop d'eau pour y pouvoir entrer +Sans en toucher le fond et sans s'y dechirer. +Dut sombrer le navire avec toute sa charge, +J'aime mieux errer seul sur l'eau profonde et large. +Aux barques de pecheur l'anse a l'abri du vent, +Aux simples naufrages de l'ame, le couvent. +A moi la solitude effroyable et profonde, +par dedans, par dehors! + + Un couvent, c'est un monde; +On y pense, on y reve, on y prie, on y croit: +La mort n'est que le seuil d'une autre vie; on voit +Passer au long du cloitre une forme angelique; +La cloche vous murmure un chant melancolique; +La Vierge vous sourit, le bel enfant Jesus +Vous tend ses petits bras de sa niche; au-dessus +De vos fronts inclines, comme un essaim d'abeilles, +Volent les Cherubins en legions vermeilles. +Vous etes tout espoir, tout joie et tout amour, +A l'escalier du ciel vous montez chaque jour; +L'extase vous remplit d'ineffables delices, +Et vos coeurs parfumes sont comme des calices; +Vous marchez entoures de celestes rayons +Et vos pieds apres vous laissent d'ardents sillons! + +Ah! grands voluptueux, sybarites du cloitre, +Qui passez votre vie a voir s'ouvrir et croitre +Dans le jardin fleuri de la mysticite, +Les petales d'argent du lis de purete, +Vrais libertins du ciel, devots Sardanapales, +Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pales, +Foyers couverts de cendre, encensoirs ignores, +Quel don Juan a jamais sous ses lambris dores +Senti des voluptes comparables aux votres! +Aupres de vos plaisirs, quels plaisirs sont les notres! +Quel amant a jamais, a l'age ou l'oeil reluit, +Dans tout l'enivrement de la premiere nuit, +Pousse plus de soupirs profonds et pleins de flamme, +Et baise les pieds nus de la plus belle femme +Avec la meme ardeur que vous les pieds de bois +Du cadavre insensible allonge sur la croix! +Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide, +Vaudrait la bouche ouverte a son cote livide! +Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin, +Dans un calice d'or perle le sang divin; +Nous usons notre levre au seuil des courtisanes, +Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes, +Qui se parent pour vous des couleurs des vitreaux +Et sur vos fronts tondus, au detour des arceaux, +Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze: +Nous n'avons que l'ivresse et vous avez l'extase. +Nous, nos contentements dureront peu de jours, +Les votres, bien plus vifs, doivent durer toujours. +Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure, +Sur une terre ou nul plus d'un jour ne demeure, +Vous achetez le ciel avec l'eternite. +Malgre ta regle etroite et ton austerite, +Maigre et jaune Rance, tes moines taciturnes +S'entr'ouvrent a l'amour comme des fleurs nocturnes, +Une tete de mort grimacante pour nous +Sourit a leur chevet du rire le plus doux; +Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetiere, +Ils jeunent et n'ont pas d'autre lit qu'une biere, +Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc, +Dans des transports divins, un coeur chaste et brulant; +Ils se baignent aux flots de l'ocean de joie, +Et sous la volupte leur ame tremble et ploie, +Comme fait une fleur sous une goutte d'eau, +Ils sont dignes d'envie et leur sort est tres-beau; +Mais ils sont peu nombreux dans ce siecle incredule +Creux qui font de leur ame une lampe qui brule, +Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ, +Croire que tout s'est fait comme il etait ecrit. +Il en est qui n'ont pas le don des saintes larmes, +Qui veillent sans lumiere et combattent sans armes; +Il est des malheureux qui ne peuvent prier +Et dont la voix s'eteint quand ils veulent crier; +Tous ne se baignent pas dans la pure piscine +Et n'ont pas meme part a la table divine: +Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas, +Si je n'ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas. + +Aussi je me choisis un antre pour retraite +Dans une region detournee et secrete +D'ou l'on n'entende pas le rire des heureux +Ni le chant printanier des oiseaux amoureux, +L'antre d'un loup creve de faim ou de vieillesse, +Car tout son m'importune et tout rayon me blesse, +Tout ce qui palpite, aime ou chante, me deplait, +Et je hais l'homme autant et plus que ne le hait +Le buffle a qui l'on vient de percer la narine. +De tous les sentiments croules dans la ruine, +Du temple de mon ame, il ne reste debout +Que deux piliers d'airain, la haine et le degout. +Pourtant je suis a peine au tiers de ma journee; +Ma tete de cheveux n'est pas decouronnee; +A peine vingt epis sont tombes du faisceau: +Je puis derriere moi voir encor mon berceau. +Mais les soucis amers de leurs griffes arides +M'ont fouille dans le front d'assez profondes rides +Pour en faire une fosse a chaque illusion. +Ainsi me voila donc sans foi ni passion, +Desireux de la vie et ne pouvant pas vivre, +Et des le premier mot sachant la fin du livre. +Car c'est ainsi que sont les jeunes d'aujourd'hui: +Leurs meres les ont faits dans un moment d'ennui. +Et qui les voit aupres des blancs sexagenaires +Plutot que les enfants les estime les peres; +Ils sont venus au monde avec des cheveux gris; +Comme ces arbrisseaux freles et rabougris +Qui, des le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes, +Ils s'effeuillent au vent, et vont devant leurs portes +Se chauffer au soleil a cote de l'aieul, +Et du jeune et du vieux, a coup sur, le plus seul, +Le moins accompagne sur la route du monde, +Helas! c'est le jeune homme a tete brune ou blonde +Et non pas le vieillard sur qui l'age a neige; +Celui dont le navire est le plus allege +D'esperance et d'amour, lest divin dont on jette +Quelque chose a la mer chaque jour de tempete, +Ce n'est pas le vieillard, dont le triste vaisseau +Va bientot echouer a l'ecueil du tombeau. +L'univers decrepit devient paralytique, +La nature se meurt, et le spectre critique +Cherche en vain sous le ciel quelque chose a nier. +Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier? +Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange a bouche ronde +Qui dois sonner la-haut la fanfare du monde? +Toi, sablier du temps, que Dieu tient dans sa main, +Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain? + + + + +ROCAILLE. + + +Connaissez-vous dans le parc de Versailles, +Une Naiade, oeil vert et sein gonfle; +La belle habite un chateau de rocaille +D'ordre toscan et tout vermicule. + +Sur les coraux et sur les madrepores, +Toute l'annee elle dort dans les joncs; +Dans le bassin, les grenouilles sonores, +Chantent en choeur et font mille plongeons. + +La fete vient; la coquette Naiade +S'eveille en hate et rajuste ses noeuds, +Se peigne et met ses habits de parade +Et des roseaux plus frais dans ses cheveux. + +Elle descend l'escalier, et sa queue +En flots d'argent sur les marches la suit, +La raide etoffe a trame blanche et bleue, +A chaque pas derriere elle bruit. + + + + +PASTEL. + + +J'aime a vous voir en vos cadres ovales, +Portraits jaunis des belles du vieux temps, +Tenant en main des roses un peu pales, +Comme il convient a des fleurs de cent ans. + +Le vent d'hiver en vous touchant la joue +A fait mourir vos oeillets et vos lis, +Vous n'avez plus que des mouches de boue +Et sur les quais vous gisez tout salis. + +Il est passe le doux regne des belles; +La Parabere avec la Pompadour +Ne trouveraient que des sujets rebelles, +Et sous leur tombe est enterre l'amour. + +Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie, +Vous respirez vos bouquets sans parfums, +Et souriez avec melancolie +Au souvenir de vos galants defunts. + + + + +VATTEAU. + + +Devers Paris, un soir, dans la campagne, +J'allais suivant l'orniere d'un chemin, +Seul avec moi, n'ayant d'autre compagne +Que ma douleur qui me donnait la main. + +L'aspect des champs etait severe et morne, +En harmonie avec l'aspect des cieux, +Rien n'etait vert sur la plaine sans borne, +Hormis un parc plante d'arbres tres-vieux. + +Je regardai bien longtemps par la grille, +C'etait un parc dans le gout de Vatteau; +Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille, +Sentiers peignes et tires au cordeau. + +Je m'en allai, l'ame triste et ravie, +En regardant j'avais compris cela, +Que j'etais pres du reve de ma vie, +Que mon bonheur etait enferme la. + + + + +LE TRIOMPHE DE PLUTARQUE. + + + +A Louis Boulanger. + + +Il faisait nuit dans moi, nuit sans lune, nuit sombre; +Je marchais en aveugle et tatant le chemin, +Les deux bras en avant, le long des murs, dans l'ombre. + +Mon conducteur celeste avait quitte ma main, +J'avais beau me tourner vers l'etoile polaire, +Un nuage eteignait ses prunelles d'or fin. + +La bella, la diva, celle qui m'a su plaire, +La noble dame a qui j'ai donne mon amour, +Helas! m'avait ote son appui tutelaire. + +Beatrix, dans les cieux, avait fui sans retour, +Et moi, reste tout seul au seuil du purgatoire, +Je ne pouvais voler aux lieux d'ou vient le jour. + +A coup sur tu n'auras aucune peine a croire +Quel deuil j'avais au coeur et quel chagrin amer +D'etre ainsi confine dans la demeure noire. + +Sur ma tete pesait la coupole de fer, +Et je sentais partout, comme une mer glacee, +Autour de mon essor prendre et se durcir l'air. + +Mes efforts etaient vains, et ma triste pensee, +Comme fait dans sa cage un captif impuissant, +Fouettait le mur d'airain de son aile brisee. + +Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant, +Et quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumiere +M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant. + +Sur mon oeil ebloui palpitait ma paupiere +Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler; +On m'eut pris, a me voir, pour un homme de pierre. + +Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler, +Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture +Qu'un rayon de soleil faisait etinceler. + +Comme sur un balcon, une riche tenture +Pendait du haut du ciel, un beau ton d'outremer +Plus vif que nul saphir dans l'ecrin de nature. + +Quelques nuages chauds, sous les frissons de l'air, +Se crepaient mollement et faisaient une frange, +Aussi blonde que l'or au manteau de l'ether. + +Sur le sable eclatant, plus jaune que l'orange, +Les grands pins balancant leur large parasol +Avec l'ombre agitaient leur silhouette etrange. + +Une grele de fleurs jonchait partout le sol, +Et l'on eut dit, au bout de leurs tiges pliantes, +Des papillons peureux suspendus dans leur vol. + +Sous leurs robes d'azur aux lignes ondoyantes, +Le ciel et l'horizon dans un baiser charmant, +Fondaient avec amour leurs levres souriantes. + +Le printemps parfume, beau comme un jeune amant, +Avec ses bras de lis environnant la terre, +Aux avances des fleurs repondait doucement. + +Afin de celebrer le solennel mystere, +La nature avait mis son plus riche manteau. +Les elements joyeux faisaient treve a leur guerre. + +O miracle de l'art! o puissance du beau! +Je sentais dans mon coeur se redresser mon ame +Comme au troisieme jour le Christ dans son tombeau. + +L'ombre se dissipait. La belle et noble dame, +Tendant ses blanches mains du fond des cieux ouverts, +M'engageait a monter par l'escalier de flamme. + +Les bouvreuils rejouis sifflaient leurs plus beaux airs, +Tout riait, tout chantait, tout palpitait des ailes, +Et les echos charmes disaient des fins de vers. + +Beau cygne italien, roi des amours fideles, +Poete aux rimes d'or, dont le chant triste et doux +Semble un roucoulement de blanches tourterelles. + +Figure a l'air pensif, et toujours a genoux; +Les mains jointes devant ton idole muette, +Te voila donc vivante et revenue a nous! + +Je te reconnais bien; oui, c'est bien toi, poete, +Le camail ecarlate encadre ton front pur +Et marque austerement l'ovale de ta tete. + +Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur, +Les yeux clairs et luisants de ta maitresse blonde, +Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur. + +Car tu n'as qu'une idee et qu'un amour au monde; +Tout l'univers pour toi pivote sur un nom +Et le reste n'est rien que boue et fange immonde. + +Sous le laurier mystique et le divin rayon, +Tu t'avances traine par l'eclatant quadrige, +Entre la reverie et l'inspiration. + +Un choeur harmonieux autour de toi voltige, +C'est la chaste Uranie avec son globe bleu, +Penchant son front reveur comme un lis sur sa tige, + +Euterpe, Polymnie, un sein nu, l'oeil en feu, +C'est Clio belle et simple en son manteau severe; +Tout le sacre troupeau qui te suit comme un dieu. + +Les Graces, denouant leur ceinture legere, +Dansent derriere toi, sur le char triomphal; +A l'egal d'un Cesar le monde te revere. + +A ta suite l'on voit l'orgueilleux cardinal, +Comme un pavot qui brille a travers l'or des gerbes, +D'ecarlate et d'hermine inonder son cheval. + +Rien n'y manque... Seigneurs blasonnes et superbes, +Pretres, marchands, soldats, professeurs, ecoliers, +Les vieillards tout chenus, et les pages imberbes; + +De beaux jeunes garcons et de blonds ecuyers, +Soufflent allegrement aux bouches des trompettes +Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers. + +Sur le devant du char les filles les mieux faites, +Les plus charmantes fleurs du jardin de beaute, +Font de leurs doigts de lis pleuvoir les violettes. + +Tu viens du Capitole ou Cesar est monte; +Cependant tu n'as pas, o bon Francois Petrarque, +Mis pour ceinture au monde un fleuve ensanglante. + +Tu n'as pas, de tes dents, pour y laisser ta marque, +Comme un enfant mauvais, mordu ta ville au sein. +Tu n'as jamais flatte, ni peuple ni monarque. + +Jamais on ne te vit, en guise de tocsin, +Sur l'Italie en feu faire hurler tes rimes, +Ton role fut toujours pacifique et serein. + +Loin des cites, l'auberge et l'atelier des crimes, +Tu regardes, couche sous les grands lauriers verts, +Des Alpes tout la bas bleuir les hautes cimes. + +Et penchant tes doux yeux sur la source aux flots clairs +Ou flotte un blanc reflet de la robe de Laure; +Avec les rossignols tu gazouilles des vers. + +Car toujours, dans ton coeur, vibre un echo sonore, +Et toujours sur ta bouche on entend palpiter +Quelque nid de sonnets eclos ou pres d'eclore. + +Reveur harmonieux, tu fais bien de chanter, +C'est la le seul devoir que Dieu donne aux poetes, +Et le monde a genoux les devrait ecouter. + +Lorsqu'Amphion chantait, du creux de leurs retraites, +Les tigres tachetes et les grands lions roux +Sortaient en balancant leurs monstrueuses tetes. + +Les dragons s'en venaient d'un air timide et doux, +De leur langue d'azur lecher ses pieds d'ivoire, +Et les vents suspendaient leur vol et leur courroux. + +Faire sortir les ours de leur caverne noire; +En agneaux caressants transformer les lions, +O poetes! voila la veritable gloire; + +Et non pas de pousser a des rebellions +Tous ces mauvais instincts, betes fauves de l'ame, +Que l'on dechaine au jour des revolutions. + +Sur l'autel ideal, entretenez la flamme, +Guidez le peuple au bien par le chemin du beau, +Par l'admiration et l'amour de la femme; + +Comme un vase d'albatre ou l'on cache un flambeau, +Mettez l'idee au fond de la forme sculptee +Et d'une lampe ardente eclairez le tombeau; + +Que votre douce voix, de Dieu meme ecoutee, +Au milieu du combat jetant des mots de paix, +Fasse tomber les flots de la foule irritee. + +Que votre poesie, aux vers calmes et frais, +Soit pour les coeurs souffrants, comme ces cours d'eau vive +Ou vont boire les cerfs, dans l'ombre des forets. + +Faites de la musique avec la voix plaintive +De la creation et de l'humanite, +De l'homme dans la ville et du flot sur la rive. + +Puis, comme un beau symbole, un grand peintre vante +Vous representera dans une immense toile, +Sur un char triomphal par un peuple escorte. + +Et vous aurez au front la couronne et l'etoile! + + + + +MELANCHOLIA. + + +J'aime les vieux tableaux de l'ecole allemande; +Les vierges sur fond d'or aux doux yeux en amande, +Pales comme le lis, blondes comme le miel, +Les genoux sur la terre, et le regard au ciel, +Sainte Agnes, sainte Ursule et sainte Catherine, +Croisant leurs blanches mains sur leur blanche poitrine, +Les cherubins joufflus au plumage d'azur, +Nageant dans l'outremer sur un filet d'eau pur; +Les grands anges tenant la couronne et la palme; +Tout ce peuple mystique au front grave, a l'oeil calme, +Qui prie incessamment dans les Missels ouverts, +Et rayonne au milieu des lointains bleus et verts. +Oui, le dessin est sec et la couleur mauvaise, +Et ce n'est pas ainsi que peint Paul Veronese: +Oui, le Sanzio pourrait plus gracieusement +Arrondir cette forme et ce lineament; +Mais il ne mettrait pas dans un si chaste ovale +Tant de simplicite pieuse et virginale; +Mais il ne prendrait pas, pour peindre ces beaux yeux, +Plus d'amour dans son coeur et plus d'azur aux cieux; +Mais il ne ferait pas sur ces tempes en ondes +Couler plus doucement l'or de ses tresses blondes. +Ses madones n'ont pas, empreint sur leur beaute, +Ce cachet de candeur et de serenite. +Leur bouche rit souvent d'un sourire profane, +Et parfois sous la vierge on sent la courtisane, +On sent que Raphael, lorsqu'il les dessina, +Avait, passe la nuit, chez la Fornarina. +Ces Allemands ont seuls fait de l'art catholique, +Ils ont parfaitement compris la Basilique; +Rien de grossier en eux, rien de materiel; +Leurs tableaux sont vraiment les purs miroirs du ciel. +Seuls ils ont le secret de ces divins sourires +Si frais, epanouis aux levres des martyres; +Seuls ils ont su trouver pour peupler les arceaux, +Pour les faire reluire aux mailles des vitraux, +Les vrais types chretiens. Depouillant le vieil homme, +Seuls ils ont abjure les idoles de Rome. +Aupres d'Albert Durer Raphael est paien: +C'est la beaute du corps, c'est l'art italien, +Cet enfant de l'art grec, sensuel et plastique, +Qui met entre les bras de la Venus antique, +Au lieu de Cupidon, le divin Bambino; +Aucun d'eux n'est chretien, ni Domenichino, +Ni le Caro Dolci, ni Correge, ni Guide, +L'antiquite profane est le fil qui les guide; +Apollon sert de type a l'ange saint Michel; +Le Jupiter tonnant devient Pere Eternel; +La tunique latine est taillee en etole, +Et l'on fait une eglise avec le Capitole. +J'en excepte pourtant Cimabue, Giotto, +Et les maitres Pisans du vieux Campo Santo. +Ceux-la ne peignaient pas en beaux pourpoints de soie, +Entre des cardinaux et des filles de joie; +Dans des villa de marbre, aux chansons des castrats, +Ceux-la n'epousaient point des nieces de prelats. +C'etaient des ouvriers qui faisaient leur ouvrage, +Du matin jusqu'au soir, avec force et courage; +C'etaient des gens pieux et pleins d'austerite, +Sachant bien qu'ici-bas tout n'est que vanite; +Leur atelier a tous etait le cimetiere, +Ils peignaient, pres des morts passant leur vie entiere. +Puis, quand leurs doigts raidis laissaient choir les pinceaux, +On leur dressait un lit sous les sombres arceaux. +Ils dormaient la, couches aupres de leur peinture, +Les mains jointes, tout droits, dans la meme posture +De contemplation extatique ou sont peints, +Sur les fresques du mur, leurs anges et leurs saints. +Ceux-la ne faisaient pas de l'art une debauche, +Et leur oeuvre toujours, quoique barbare et gauche, +Meme a nos yeux savants reluit d'une beaute +Toute jeune de charme et de naivete. +Sur tous ces fronts palis, sous cet air de souffrance +Brille ineffablement quelque haute esperance; +L'on voit que tout ce peuple agenouille n'attend +Pour revoler aux cieux que le supreme instant. +Dans ces tableaux, partout l'ame glorifiee +Foule d'un pied vainqueur la chair mortifiee; +L'ombre remplit le bas, le haut rayonne seul, +Et chaque draperie a l'aspect d'un linceul. +C'est que la vie alors de croyance etait pleine, +C'est qu'on sentait passer dans l'air du soir l'haleine +De quelque ange attarde s'en retournant au ciel; +C'est que le sang du Christ teignait vraiment l'autel; +C'est qu'on etait au temps de saint Francois d'Assise, +Et que sur chaque roche une cellule assise +Cachait un fou sublime, insense de la Croix; +Le desert se peuplait de lueurs et de voix; +Dans toute obscurite rayonnait un mystere, +On aimait, et le ciel descendait sur la terre. +Gothique Albert Durer, oh! que profondement +Tu comprenais cela dans ton coeur d'Allemand! +Que de virginite, que d'onction divine +Dans ces pales yeux bleus, ou le ciel se devine! +Comme on sent que la chair n'est qu'un voile a l'esprit! +Comme sur tous ces fronts quelque chose est ecrit, +Que nos peintres sans foi ne sauraient pas y mettre, +Et qui se lit partout dans ton oeuvre, o grand maitre! +C'est que tu n'avais pas, lui faisant double part, +D'autre amour dans le coeur que celui de ton art; +C'est que l'on ne dit pas, voyant aux galeries +L'ovale gracieux de tes belles Maries, +O mon chaste poete! o mon peintre chretien! +Comme de Raphael et comme de Titien, +Voici la Fornarine, ou bien la Muranese. +Tout terrestre desir devant elle s'apaise, +Car tu ne t'en vas point, tout rempli de ton Dieu, +Emprunter ta madone a quelque mauvais lieu. +Tu ne t'accoudes pas sur les nappes rougies, +Tu ne fais pas souler dans de sales orgies, +L'art, cet enfant du ciel sur le monde jete +Pour que l'on crut encore a la sainte beaute. +Tu n'avais ni chevaux, ni meute, ni maitresse; +Mais, le coeur inonde d'une austere tristesse, +Tu vivais pauvrement a l'ombre de la Croix, +En Allemand naif, en honnete bourgeois, +Tapi comme un grillon dans l'atre domestique; +Et ton talent cache, comme une fleur mystique, +Sous les regards de Dieu, qui seul le connaissait, +Repandait ses parfums et s'epanouissait. +Il me semble te voir au coin de ta fenetre +Etroite, a vitraux peints, dans ton fauteuil d'ancetre. +L'ogive encadre un fond bleuissant d'outremer, +Comme dans tes tableaux; o vieil Albert Durer! +Nuremberg sur le ciel dresse ses mille fleches, +Et decoupe ses toits aux silhouettes seches, +Toi, le coude au genou, le menton dans la main, +Tu reves tristement au pauvre sort humain: +Que pour durer si peu la vie est bien amere, +Que la science est vaine et que l'art est chimere, +Que le Christ, a l'eponge, a laisse bien du fiel, +Et que tout n'est pas fleurs dans le chemin du ciel; +Et l'ame d'amertume et de degout remplie, +Tu t'es peint, o Durer! dans ta melancolie, +Et ton genie en pleurs te prenant en pitie, +Dans sa creation t'a personnifie. +Je ne sais rien qui soit plus admirable au monde, +Plus plein de reverie et de douleur profonde +Que ce grand ange assis, l'aile ployee au dos, +Dans l'immobilite du plus complet repos. +Son vetement drape d'une facon austere, +Jusqu'au bout de son pied s'allonge avec mystere; +Son front est couronne d'ache et de nenuphar; +Le sang n'anime pas son visage blafard; +Pas un muscle ne bouge: on dirait que la vie +Dont on vit en ce monde a ce corps est ravie, +Et pourtant l'on voit bien que ce n'est pas un mort. +Comme un serpent blesse son noir sourcil se tord, +Son regard dans son oeil brille comme une lampe, +Et convulsivement sa main presse sa tempe. +Sans ordre autour de lui mille objets sont epars, +Ce sont des attributs de sciences et d'arts; +La regle et le marteau, le cercle emblematique, +Le sablier, la cloche et la table mystique, +Un mobilier de Faust, plein de choses sans nom; +Cependant c'est un ange et non pas un demon. +Ce gros trousseau de clefs qui pend a sa ceinture, +Lui sert a crocheter les secrets de nature. +Il a touche le fond de tout savoir humain; +Mais comme il a toujours, au bout de tout chemin, +Trouve les memes yeux qui flamboyaient dans l'ombre, +Qu'il a monte l'echelle aux echelons sans nombre, +Il est triste; et son chien, de le suivre lasse, +Dort a cote de lui, tout vieux et tout casse. +Dans le fond du tableau, sur l'horizon sans borne, +Le vieux pere Ocean leve sa face morne, +Et dans le bleu cristal de son profond miroir, +Reflechit les rayons d'un grand soleil tout noir. +Une chauve-souris, qui d'un donjon s'envole, +Porte ecrit dans son aile ouverte en banderolle: +MELANCOLIE. Au bas, sur une meule assis, +Est un enfant dont l'oeil, voile sous de longs cils, +Laisse le spectateur dans le doute s'il veille, +Ou si, berce d'un reve, en lui-meme il sommeille. +Voila comme Durer, le grand maitre allemand, +Philosophiquement et symboliquement, +Nous a represente, dans ce dessin etrange, +Le reve de son coeur sous une forme d'ange. +Notre melancolie, a nous, n'est pas ainsi; +Et nos peintres la font autrement. La voici: +--C'est une jeune fille et frele et maladive, +Penchant ses beaux yeux bleus au bord de quelque rive, +Comme un wergeis-mein-nicht que le vent a courbe; +Sa coiffure est defaite, et son peigne est tombe, +Ses blonds cheveux epars coulent sur son epaule, +Et se melent dans l'onde aux verts cheveux du saule; +Les larmes de ses yeux vont grossir le ruisseau, +Et troublent, en tombant, sa figure dans l'eau. +La brise a plis legers fait voler son echarpe, +Et vibrer en passant les cordes de sa harpe; +Un album, un roman pres d'elle sont ouverts: +Car la mode la suit jusque dans ses deserts. +Notre Melancolie est petite-maitresse, +Elle prend des grands airs, elle fait la princesse; +Elle met des gants blancs et des chapeaux d'Herbault; +Elle est nee, et ne voit que des gens comme il faut; +Son groom ne pese pas plus de soixante livres; +C'est une Philaminte, elle lit tous les livres, +Cause fort bien musique, et peinture pas mal; +Elle suit l'Opera, ne manque pas un bal; +Poitrinaire tout juste assez pour etre artiste, +Elle a toujours en main un mouchoir de batiste. +On ne la verra pas enterrer tristement +Dans quelque Sierra son teint pale et charmant, +Ses graces de malade et ses petites mines; +Ni sous les noirs arceaux d'un couvent en ruines, +Promener loin du bruit ses meditations: +Il faut a ses douleurs la rampe et les lampions, +Il faut que les journaux en puissent rendre compte; +Chaque pleur de ses yeux se cristallise en conte; +Avec chaque soupir elle souffle un roman; +Elle meurt; mais ce n'est que litterairement. +Un frais cottage anglais, voila sa Thebaide; +Et si son front de nacre est coupe d'une ride, +Ce n'est pas, croyez-moi, qu'elle songe a la mort: +Pour craindre quelque chose elle est trop esprit fort. +Mais c'est que de Paris une robe attendue +Arrive chiffonnee et de taches perdue. +Ah! quelle difference, et que pres de ces vieux +Nous paraissons mesquins! Le sang de nos aieux, +Comme un vin qui s'aigrit s'est tourne dans nos veines; +Rien ne vit plus en nous, nos amours et nos haines +Sont de pales vieillards sans force et sans vigueur, +Chez qui la tete semble avoir pompe le coeur. +La passion est morte avec la foi; la terre +Accomplit dans le ciel sa ronde solitaire, +Et se suspend encore aux levres du soleil; +Mais le soleil vieillit, son baiser moins vermeil +Glisse sans les chauffer sur nos fronts, et ses flammes, +Comme sur les glaciers, s'eteignent sur nos ames. +D'en-bas, le mont Gemmi vous parait tout en feu, +Il fume, il etincelle, il est rouge, il est bleu. +Montez, vous trouverez la neige froide et blanche, +Et l'hiver grelottant qui pousse l'avalanche. +Nous sommes le Gemmi, le reflet du passe +Brille encor sur nos fronts. Ce reflet efface, +Il ne restera plus qu'une neige incolore; +Demain, sur le Gemmi, se levera l'aurore, +Les glaciers de nouveau se mettront a fumer, +Et l'incendie eteint pourra se rallumer; +Mais, helas! il n'est pas pour nous d'aube nouvelle, +Et la nuit qui nous vient est la nuit eternelle. +De nos cieux depeuples il ne descendra pas +Un ange aux ailes d'or pour nous prendre en ses bras, +Et le siecle futur s'asseyant sur la pierre +De notre siecle, a nous, et la voyant entiere, +Joyeux, ne dira pas: il est ressuscite; +Et dans sa gloire au ciel, comme Christ remonte. + + + + +NIOBE. + + +Sur un quartier de roche, un fantome de marbre, +Le menton dans la main et le coude au genou, +Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d'arbre, +Pleure eternellement sans relever le cou. + +Quel chagrin pese donc sur ta tete abattue? +A quel puits de douleur tes yeux puisent-ils l'eau? +Et que souffres-tu donc dans ton coeur de statue, +Pour que ton sein sculpte souleve ton manteau? + +Tes larmes en tombant du coin de ta paupiere, +Goutte a goutte, sans cesse et sur le meme endroit, +Ont fait dans l'epaisseur de ta cuisse de pierre +Un creux ou le bouvreuil trempe son aile et boit. + +O symbole muet de l'humaine misere, +Niobe sans enfants, mere des sept douleurs, +Assise sur l'Athos ou bien sur le Calvaire; +Quel fleuve d'Amerique est plus grand que tes pleurs? + + + + +CARIATIDES. + + +Un sculpteur m'a prete l'oeuvre de Michel-Ange, +La chapelle sixtine et le grand jugement; +Je restai stupefait a ce spectacle etrange +Et me sentis ployer sous mon etonnement. + +Ce sont des corps tordus dans toutes les postures, +Des faces de lion avec des cols de boeuf, +Des chairs comme du marbre et des musculatures +A pouvoir d'un seul coup rompre un cable tout neuf. + +Rien ne pese sur eux, ni coupole ni voutes, +Pourtant leurs nerfs d'acier s'epuisent en efforts, +La sueur de leurs bras semble pleuvoir en gouttes; +Qui donc les courbe ainsi puisqu'ils sont aussi forts? + +C'est qu'ils portent un poids a fatiguer Alcide; +Ils portent ta pensee, o maitre, sur leurs dos, +Sous un entablement, jamais Cariatide +Ne tendit son epaule a de plus lourds fardeaux. + + + + +LA CHIMERE. + + +Une jeune chimere, aux levres de ma coupe, +Dans l'orgie, a donne le baiser le plus doux +Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe +Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux. + +Des ailes d'epervier tremblaient a son epaule; +La voyant s'envoler je sautai sur ses reins; +Et faisant jusqu'a moi ployer son cou de saule, +J'enfoncai comme un peigne une main dans ses crins. + +Elle se demenait, hurlante et furieuse, +Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux; +Alors elle me dit d'une voix gracieuse, +Plus claire que l'argent: Maitre, ou donc allons-nous? + +Par-dela le soleil et par-dela l'espace, +Ou Dieu n'arriverait qu'apres l'eternite; +Mais avant d'etre au but ton aile sera lasse: +Car je veux voir mon reve en sa realite. + + + + +LA DIVA. + + +On donnait a Favart _Mose_. Tamburini, +Le basso cantante, le tenor Rubini, +Devaient jouer tous deux dans la piece; et la salle +Quand on l'eut elargie et faite colossale, +Grande comme Saint-Charle ou comme la Scala, +N'aurait pu contenir son public ce soir-la. +Moi, plus heureux que tous, j'avais tout a connaitre, +Et la voix des chanteurs et l'ouvrage du maitre. +Aimant peu l'opera, c'est hasard si j'y vais, +Et je n'avais pas vu le _Moise_ francais; +Car notre idiome, a nous, rauque et sans prosodie, +Fausse toute musique; et la note hardie, +Contre quelque mot dur se heurtant dans son vol, +Brise ses ailes d'or et tombe sur le sol. +J'etais la, les deux bras en croix sur la poitrine, +Pour contenir mon coeur plein d'extase divine; +Mes arteres chantant avec un sourd frisson, +Mon oreille tendue et buvant chaque son, +Attentif, comme au bruit de la grele fanfare, +Un cheval ombrageux qui palpite et s'effare; +Toutes les voix criaient, toutes les mains frappaient, +A force d'applaudir les gants blancs se rompaient; +Et la toile tomba. C'etait le premier acte. +Alors je regardai; plus nette et plus exacte, +A travers le lorgnon dans mes yeux moins distraits, +Chaque tete a son tour passait avec ses traits. +Certes, sous l'eventail et la grille doree, +Roulant, dans leurs doigts blancs la cassolette ambree, +Au reflet des joyaux, au feu des diamants, +Avec leurs colliers d'or et tous leurs ornements, +J'en vis plus d'une belle et meritant eloge, +Du moins je le croyais, quand au fond d'une loge +J'apercus une femme. Il me sembla d'abord, +La loge lui formant un cadre de son bord, +Que c'etait un tableau de Titien ou Giorgione, +Moins la fumee antique et moins le vernis jaune, +Car elle se tenait dans l'immobilite, +Regardant devant elle avec simplicite, +La bouche epanouie en un demi-sourire, +Et comme un livre ouvert son front se laissant lire; +Sa coiffure etait basse, et ses cheveux moires +Descendaient vers sa tempe en deux flots separes. +Ni plumes, ni rubans, ni gaze, ni dentelle; +Pour parure et bijoux, sa grace naturelle; +Pas d'oeillade hautaine ou de grand air vainqueur, +Rien que le repos d'ame et la bonte de coeur. +Au bout de quelque temps, la belle creature, +Se lassant d'etre ainsi, prit une autre posture: +Le col un peu penche, le menton sur la main, +De facon a montrer son beau profil romain, +Son epaule et son dos aux tons chauds et vivaces +Ou l'ombre avec le clair flottaient par larges masses. +Tout perdait son eclat, tout tombait a cote +De cette virginale et sereine beaute; +Mon ame tout entiere a cet aspect magique, +Ne se souvenait plus d'ecouter la musique, +Tant cette morbidezze et ce laisser-aller +Etait chose charmante et douce a contempler, +Tant l'oeil se reposait avec melancolie +Sur ce pale jasmin transplante d'Italie. +Moins epris des beaux sons qu'epris des beaux contours +Meme au _parlar Spiegar_, je regardai toujours; +J'admirais a part moi la gracieuse ligne +Du col se repliant comme le col d'un cygne, +L'ovale de la tete et la forme du front, +La main pure et correcte, avec le beau bras rond; +Et je compris pourquoi, s'exilant de la France, +Ingres fit si longtemps ses amours de Florence. +Jusqu'a ce jour j'avais en vain cherche le beau; +Ces formes sans puissance et cette fade peau +Sous laquelle le sang ne court, que par la fievre +Et que jamais soleil ne mordit de sa levre; +Ce dessin lache et mou, ce coloris blafard +M'avaient fait blasphemer la saintete de l'art. +J'avais dit: l'art est faux, les rois de la peinture +D'un habit ideal revetent la nature. +Ces tons harmonieux, ces beaux lineaments, +N'ont jamais existe qu'aux cerveaux des amants, +J'avais dit, n'ayant vu que la laideur francaise, +Raphael a menti comme Paul Veronese! +Vous n'avez pas menti, non, maitres; voila bien +Le marbre grec dore par l'ambre italien +L'oeil de flamme, le teint passionnement pale, +Blond comme le soleil, sous son voile de hale, +Dans la mate blancheur, les noirs sourcils marques, +Le nez severe et droit, la bouche aux coins arques, +Les ailes de cheveux s'abattant sur les tempes; +Et tous les nobles traits de vos saintes estampes, +Non, vous n'avez pas fait un reve de beaute, +C'est la vie elle-meme et la realite. +Votre Madone est la; dans sa loge elle pose, +Pres d'elle vainement l'on bourdonne et l'on cause; +Elle reste immobile et sous le meme jour, +Gardant comme un tresor l'harmonieux contour. +Artistes souverains, en copistes fideles, +Vous avez reproduit vos superbes modeles! +Pourquoi decourage par vos divins tableaux, +Ai-je, enfant paresseux, jete la mes pinceaux, +Et pris pour vous fixer le crayon du poete, +Beaux reves, obsesseurs de mon ame inquiete, +Doux fantomes berces dans les bras du desir, +Formes que la parole en vain cherche a saisir! +Pourquoi lasse trop tot dans une heure de doute, +Peinture bien-aimee, ai-je quitte ta route! +Que peuvent tous nos vers pour rendre la beaute, +Que peuvent de vains mots sans dessin arrete, +Et l'epithete creuse et la rime incolore. +Ah! combien je regrette et comme je deplore +De ne plus etre peintre, en te voyant ainsi +A _Mose_, dans ta loge, o Julia Grisi! + + + + +APRES LE BAL. + + +Adieu, puisqu'il le faut; adieu, belle nuit blanche, +Nuit d'argent, plus sereine et plus douce qu'un jour! +Ton page noir est la, qui, le poing sur la hanche, +Tient ton cheval en bride et t'attend dans la cour. + +Aurora, dans le ciel que brunissaient tes voiles, +Entr'ouvre ses rideaux avec ses doigts roses; +O nuit, sous ton manteau tout parseme d'etoiles, +Cache tes bras de nacre au vent froid exposes. + +Le bal s'en va finir. Renouez, heures brunes, +Sur vos fronts parfumes vos longs cheveux de jais, +N'entendez-vous pas l'aube aux rumeurs importunes, +Qui halete a la porte et souffle son air frais. + +Le bal est enterre. Cavaliers et danseuses, +Sur la tombe du bal, jetez a pleines mains +Vos colliers defiles, vos parures soyeuses, +Vos dahlias fletris et vos pales jasmins. + +Maintenant c'est le jour. La veille apres le reve; +La prose apres les vers: c'est le vide et l'ennui; +C'est une bulle encor qui dans les mains nous creve, +C'est le plus triste jour de tous; c'est aujourd'hui. + +O Temps! que nous voulons tuer et qui nous tues, +Vieux porte-faux, pourquoi vas-tu trainant le pied, +D'un pas lourd et boiteux, comme vont les tortues, +Quand sur nos fronts blemis le spleen anglais s'assied. + +Et lorsque le bonheur nous chante sa fanfare, +Vieillard malicieux, dis-moi, pourquoi cours-tu +Comme devant les chiens court un cerf qui s'effare, +Comme un cheval que fouille un eperon pointu? + +Hier, j'etais heureux. J'etais. Mot doux et triste! +Le bonheur est l'eclair qui fuit sans revenir. +Helas! et pour ne pas oublier qu'il existe, +Il le faut embaumer avec le souvenir. + +J'etais. Je ne suis plus. Toute la vie humaine +Resumee en deux mots, de l'onde et puis du vent. +Mon Dieu! n'est-il donc pas de chemin qui ramene +Au bonheur d'autrefois regrette si souvent. + +Derriere nous le sol se crevasse et s'effondre. +Nul ne peut retourner. Comme un maigre troupeau +Que l'on mene au boucher, ne pouvant plus le tondre, +La vieille Mob nous pousse a grand train au tombeau. + +Certe, en mes jeunes ans, plus d'un bal doit eclore, +Plein d'or et de flambeaux, de parfums et de bruit, +Et mon coeur effeuille peut refleurir encore; +Mais ce ne sera pas mon bal de l'autre nuit. + +Car j'etais avec toi. Tous deux seuls dans la foule, +Nous faisant dans notre ame une chaste Oasis, +Et, comme deux enfants au bord d'une eau qui coule, +Voyant onder le bal, l'un contre l'autre assis. + +Je ne pouvais savoir, sous le satin du masque, +De quelle passion ta figure vivait, +Et ma pensee, au vol amoureux et fantasque, +Realisait, en toi, tout ce qu'elle revait. + +Je nuancais ton front des paleurs de l'agate, +Je posais sur ta bouche un sourire charmant, +Et sur ta joue en fleur, la pourpre delicate +Qu'en s'envolant au ciel laisse un baiser d'amant. + +Et peut-etre qu'au fond de ta noire prunelle, +Une larme brillait au lieu d'eclair joyeux, +Et, comme sous la terre une onde qui ruisselle, +S'ecoulait sous le masque invisible a mes yeux. + +Peut-etre que l'ennui tordait ta levre aride, +Et que chaque baiser avait mis sur ta peau, +Au lieu de marque rose, une tache livide +Comme on en voit aux corps qui sont dans le tombeau. + +Car si la face humaine est difficile a lire, +Si deja le front nu ment a la passion, +Qu'est-ce donc, quand le masque est double? Comment dire +Si vraiment la pensee est soeur de l'action? + +Et cependant, malgre cette pensee amere, +Tu m'as laisse, cher bal, un souvenir charmant; +Jamais reve d'ete, jamais blonde chimere, +Ne m'ont entre leurs bras berce plus mollement. + +Je crois entendre encor tes rumeurs etouffees, +Et voir devant mes yeux, sous ta blanche lueur, +Comme au sortir du bain, les peris et les fees, +Luire des seins d'argent et des cols en sueur. + +Et je sens sur ma bouche une amoureuse haleine, +Passer et repasser comme une aile d'oiseau, +Plus suave en odeur que n'est la marjolaine +Ou le muguet des bois, au temps du renouveau. + +O nuit! aimable nuit! soeur de Luna la blonde, +Je ne veux plus servir qu'une deesse au ciel, +Endormeuse des maux et des soucis du monde, +J'apporte a ta chapelle un pavot et du miel. + +Nuit, mere des festins, mere de l'allegresse, +Toi qui pretes le pan de ton voile a l'amour, +Fais-moi, sous ton manteau, voir encor ma maitresse, +Et je brise l'autel d'Apollo, dieu du jour. + + + + +TOMBEE DU JOUR. + + +Le jour tombait, une pale nuee, +Du haut du ciel laissait nonchalamment +Dans l'eau du fleuve a peine remuee, +Tremper les plis de son blanc vetement. + +La nuit parut, la nuit morne et sereine, +Portant le deuil de son frere le jour, +Et chaque etoile a son trone de reine, +En habits d'or s'en vint faire sa cour. + +On entendait pleurer les tourterelles, +Et les enfants rever dans leurs berceaux, +C'etait dans l'air comme un frolement d'aile, +Comme le bruit d'invisibles oiseaux. + +Le ciel parlait a voix basse a la terre, +Comme au vieux temps ils parlaient en hebreu, +Et repetaient un acte du mystere; +Je n'y compris qu'un seul mot: c'etait Dieu. + + + + +LA DERNIERE FEUILLE. + + +Dans la foret chauve et rouillee, +Il ne reste plus au rameau +Qu'une pauvre feuille oubliee, +Rien qu'une feuille et qu'un oiseau. + +Il ne reste plus dans mon ame +Qu'un seul amour pour y chanter, +Mais le vent d'automne qui brame, +Ne permet pas de l'ecouter. + +L'oiseau s'en va, la feuille tombe, +L'amour s'eteint, car c'est l'hiver; +Petit oiseau, viens sur ma tombe, +Chanter, quand l'arbre sera vert! + + + + +LE TROU DU SERPENT. + + +Au long des murs, quand le soleil y donne, +Pour rechauffer mon vieux sang engourdi; +Avec les chiens, aupres du lazarrone, +Je vais m'etendre a l'heure de midi. + +Je reste la sans reve et sans pensee, +Comme un prodigue a son dernier ecu, +Devant ma vie, aux trois quarts depensee, +Deja vieillard et n'ayant pas vecu. + +Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime, +Mon ame usee abandonne mon corps, +Je porte en moi le tombeau de moi-meme, +Et suis plus mort que ne sont bien des morts. + +Quand le soleil s'est cache sous la nue, +Devers mon trou, je me traine en rampant, +Et jusqu'au fond de ma peine inconnue, +Je me retire aussi froid qu'un serpent. + + + + +LES VENDEURS DU TEMPLE. + + + +I. + + +Il est par les faubourgs, un ramas de maisons +Dont les murs verts ont l'air de suer des poisons +Et dont les pieds baignes d'eau croupie et de boue +Passent en puanteur l'odeur de la gadoue. +Rien n'est plus triste a voir, dans ce vilain Paris, +Entre le ciel tout jaune et le pave tout gris, +Que ne sont ces maisons laides et rechignees. +Les carreaux y sont faits de toiles d'araignees; +Le toit pleure toujours comme un oeil chassieux, +Les murs batis d'hier semblent deja tout vieux; +Pas un seul pan d'aplomb, pas une pierre egale, +Ils sont tout bourgeonnes, pleins de lepre et de gale, +Pareils a des vieillards de debauche pourris, +Ruines sans grandeur et dignes de mepris. +Un baton, comme un bras que la maigreur decharne, +Un lange sale au poing sort de chaque lucarne. +Ce ne sont sur le bord des fenetres, que pots, +Matelas a secher, guenilles et drapeaux, +Si que chaque maison, depassant ses murailles, +A l'air d'un ventre ouvert dont coulent les entrailles. + +Des hommes vivent la, dans leur fange abrutis, +Leurs femmes mettent bas et leur font des petits +Qui grouillent aussitot sous les pieds de leurs peres, +Comme sous un fumier grouille un noeud de viperes. +Dans la plus noire ordure, au milieu des ruisseaux, +On les voit barbotter pareils a des pourceaux; +On les voit scrophuleux, noues et culs-de-jattes, +Comme un crapaud blesse qui saute sur trois pattes, +Descendre en trebuchant quelque raide escalier +Ou suivre tout en pleurs un coin de tablier. +D'autres, en vagissant d'une bouche fletrie, +Sucent une mamelle epuisee et tarie, +Et les meres s'en vont chantant d'une aigre voix +Un ignoble refrain en ignoble patois. +Quant aux hommes, ils sont partis a la maraude, +A peine verrez-vous quelque fievreux qui rode, +Le corps entortille dans un pale lambeau, +Plus jaune et plus osseux qu'un mort sous le tombeau. +Aucun soleil jamais ne dore ces fronts haves, +Nul rayon ne descend en ces affreuses caves +Et n'y jette a travers la noire humidite +Un blond fil de lumiere aux chauds jours de l'ete. +Une odeur de prison et de maladrerie, +Je ne sais quel parfum de vieille juiverie +Vous ecoeure en entrant et vous saisit au nez. +Des vivants comme nous sont pourtant condamnes +A respirer cet air aux miasmes mephitiques, +Ainsi qu'en exhalaient les avernes antiques; +Les belles fleurs de mai ne s'ouvrent pas pour eux, +C'est pour d'autres qu'en juin les cieux se font plus bleus, +Ils sont desherites de toute la nature, +Pour apanage ils n'ont que fange et pourriture. +Ces hommes, n'est-ce pas, ont le sort bien mauvais? +Tout malheureux qu'ils sont, moi pourtant je les hais +Et si j'ai fait jaillir de ma sombre palette, +Avec ses tons boueux cette ebauche incomplete; +Certes ce n'etait pas dans le dessein pieux +De secher votre bourse et de mouiller vos yeux. +Dieu merci! je n'ai pas tant de philanthropie +Et je dis anatheme, a cette race impie. + + + +II. + + +Entrez dans leurs taudis. Parmi tous ces haillons, +Vous verrez s'allumer de flamboyants rayons. +Moins l'aile et le bec d'aigle ils sont en tout semblables +Aux avares griffons dont nous parlent les fables, +Et veillent accroupis sans cligner leurs yeux verts, +Sur de gros monceaux d'or de fumier recouverts +Pour y chercher de l'or, ils vous fendraient le ventre; +Pour l'or ils perceraient la terre jusqu'au centre, +Ils iraient dans le ciel, de leurs marteaux hardis, +Arracher vos clous d'or, portes du paradis! +Et pour les faire fondre en vos cavernes noires, +Anges et cherubins ils vous prendraient vos gloires. + +Non que l'or soit pour eux ce qu'il serait pour nous, +Un moyen d'imposer ses volontes a tous, +Et de faire fleurir sa libre fantaisie +Comme un lotus qui s'ouvre au chaud pays d'Asie. +L'or, ce n'est pas pour eux des chateaux au soleil, +Un voyage lointain sous un ciel plus vermeil, +Un serail a choisir, de belles courtisanes, +Baignant de noirs cheveux leurs tempes diaphanes; +Des coureurs de pur sang, une meute de chiens, +Une collection de grands maitres anciens, +L'imperial tokay, cote a cote en sa cave, +Avec les pleurs de Christ sur leur natale lave. +L'or, ce n'est pas pour eux la clef de l'ideal, +L'anneau de Salomon, le talisman fatal, +Qui, forcant a venir les demons et les anges, +Fait les realites de nos reves etranges. +Ils aiment l'or pour l'or: c'est la leur passion; +Le seul bonheur pour eux c'est la possession; +Comme un vieil impuissant aime une jeune fille; +Quoiqu'ils n'en fassent rien, ils aiment l'or qui brille, +Et voudraient sous leurs dents, pour grossir leur tresor +Pouvoir, comme Midas, changer le pain en or. + +Les choses de ce monde et les choses divines, +Les plus grands souvenirs, les plus saintes ruines, +Ils ne respectent rien et vont detruisant tout. +Ils jettent sans pitie dans le creuset qui bout, +Avec leurs cercueils peints et dores, les momies +Des generations dans le temps endormies. +Ils brulent le passe pour avoir ce peu d'or +Qu'aux plis de son manteau les ans laissaient encor. +Chandeliers de l'autel, vases du sacrifice, +Ouvrages merveilleux pleins d'art et de caprice, +Cadres et bas-reliefs aux fantasques dessins, +L'ange du tabernacle et les chasses des saints, +Les beaux lambris d'eglise et les stalles sculptees +Gisent au fond des cours a pleines charretees; +Pour cuire leur pature ils n'ont pas d'autre bois +Que des debris d'autel et des morceaux de croix. +C'est un bucher dore qui chauffe leur cuisine, +Cependant qu'accroupie au coin du feu Lesine, +Les yeux caves, le teint plus pale qu'un citron, +Tourne un maigre brouet au fond d'un grand chaudron; +L'epine de son dos est collee a son ventre, +Son epaule est convexe et sa poitrine rentre, +Elle a des sourcils gris meles de longs poils blancs; +Comme un bissac de pauvre a chacun de ses flancs, +Sa mamelle s'allonge et passe la ceinture; +On peut compter les fils de sa robe de bure, +Et quoiqu'elle soit riche a payer vingt palais; +Ses manches laissent voir ses coudes violets; +Elle claque du bec comme fait la cigogne, +Et quand elle remue et vaque a sa besogne, +On entend ses os secs a chaque mouvement, +Comme un gond mal graisse rendre un sourd grincement. + + + +III. + + +Ah! race de corbeaux, ignoble bande noire, +Hyenes du passe, vrais chakals de l'histoire, +C'est vous qui disputez, dans les tombeaux ouverts, +Pour prendre leur linceul, les trepasses aux vers, +Et qui ne laissez pas debout une colonne +Sur la fosse d'un siecle ou pendre sa couronne. +Par la vie et la mort, par l'enfer et le ciel, +Par tout ce que mon coeur peut contenir de fiel. +Soyez maudits! + + Jamais deluge de barbares, +Ni Huns, ni Visigoths, ni Russiens, ni Tartares, +Non, Genseric jamais; non, jamais Attila, +N'ont fait autant de mal que vous en faites la; +Quand ils eurent tue la ville aux sept collines, +Ils laisserent au corps son linceul de ruines. +Ils detruisaient, car telle etait leur mission, +Mais ne speculaient pas sur leur destruction. +C'est vous qui perdez l'art et par qui les statues, +Pres de leurs piedestaux moisissent abattues; +Destructeurs endiables, c'est vous dont le marteau +Laisse une cicatrice au front de tout chateau; + +C'est vous qui decoiffez toutes nos metropoles, +Et, comme on prend un casque, enlevez leurs coupoles; +Vous qui deshabillez les saintes et les saints, +Qui, pour avoir le plomb, cassez les vitreaux peints +Et rompez les clochers, comme une jeune fille +Entre ses doigts distraits rompt une frele aiguille; +C'est a cause de vous que l'on dit des Francais: +Ils brisent leur passe: c'est un peuple mauvais. +Encor, si vous etiez la vieille bande noire! +Mais vous etes venus bien apres la victoire. +Vous becquetez le corps que d'autres ont tue; +Vous avez attendu que sa chair ait pue, +Avant que de tomber sur le geant a terre, +Vautours du lendemain! Dans le champ solitaire, +Par une nuit sans lune, ou le firmament noir, +N'avait pas un seul oeil entr'ouvert pour vous voir, +Vous avez abattu votre vol circulaire +Et porte tout joyeux la charogne a votre aire. +Les bons et braves chiens, lors que le cerf est mort, +S'en vont. Toute la meute arrive alors et mord, +Melant ses vils abois a la trompe de cuivre, +Le noble cerf dix cors, qu'a peine elle osait suivre; +Et les bassets trapus, arrives les derniers, +Ont de plus gros morceaux que n'en ont les premiers. +Vous etes les bassets. Vous mangez la curee; +Par les chiens courageux aux laches preparee. +Quand les guerriers ont fait, les goujats vont au corps, +Et derobent l'argent dans les poches des morts. + +O fille de Satan, o toi, la vieille bande, +Comme ta mission, tu fus horrible et grande. +Je ne sais quelle rude et sombre majeste, +Drape sinistrement ta monstruosite; +Une fausse aureole autour de toi rayonne +Et ton bonnet sanglant luit comme une couronne. +Des nerfs herculeens se tordent a tes bras, +L'airain, comme un gravier, se creuse sous ton pas; +Sur le marbre, en courant, tu laisses des empreintes, +Et le monde ebranle craque dans tes etreintes. +C'est toi qui commenca ce perilleux duel +Du peuple avec le roi, de la terre et du ciel; +Et quand tu secouais de tes mains insensees, +Les croix sur les clochers, si pres de Dieu dressees; +On croyait que le Christ, par les pieds et le flanc, +En signe de douleur allait pleurer le sang; +On croyait voir s'ouvrir la bouche de sa plaie +Et reluire a son front une aureole vraie, +Et l'on fut bien surpris que ton bras et ton poing +Apres l'avoir frappe ne se sechassent point. +Tout le monde attendait un grand coup de tonnerre, +Comme au saint vendredi quand l'on baise la terre; +On ignorait comment Dieu prendrait tout cela, +Et quel foudre il gardait a ces insultes-la. +Nulle voix ne sortit du fond du tabernacle, +Le ciel pour se venger ne fit aucun miracle; +Et comme dans les bois fait un essaim d'oiseaux, +Les anges effares quitterent leurs arceaux; +Mais tu ne savais pas si dans les nefs desertes +Tu n'allais pas trouver, avec leurs plumes vertes, +Leur oeil de diamant et leurs lances de feu, +A cheval sur l'eclair, les milices de Dieu, +La premiere et sans peur tu mis la main sur l'arche, +Et tes enfants perdus allerent droit leur marche, +Sans savoir si le sol tout d'un coup sur leurs pas, +En entonnoir d'enfer ne se creuserait pas. +Tu fus la poesie et l'ideal du crime; +Tu detronais Jesus de son gibet sublime, +Comme Louis Capet de son fauteuil de roi. +La vieille monarchie avec la vieille foi +Ralait entre tes bras, toute bleue et livide, +Comme autrefois Anthee aux bras du grand Alcide. +Et le Christ et le roi sous tes puissants efforts, +Du trone et de l'autel tous deux sont tombes morts. +Au seul bruit de tes pas les noires basiliques +Tremblottaient de frayeur sous leurs chapes gothiques; +Leurs genoux de granit sous elles se ployaient, +Les tarasques sifflaient, les guivres aboyaient; +Le dragon se tordant au bout de la gouttiere, +Tachait de degager ses ailerons de pierre, +Les anges et les saints pleuraient dans les vitreaux; +Les morts se retournant au fond de leurs tombeaux, +Demandaient: "Qu'est-ce donc?" a leurs voisins plus blemes, +Et les cloches des tours se brisaient d'elles-memes. +Quand tu manquais de rois a jeter a tes chiens, +Tu forcais Saint-Denis a te rendre les siens; +Tu descendais sans peur sous les funebres porches; +Les spectres eblouis aux lueurs de tes torches, +Fuyaient echeveles en poussant des clameurs. +Troubles dans leur sommeil, tous ces pales dormeurs, +Revant d'eternite, pensaient l'heure venue, +Ou le Christ doit juger les hommes sur sa nue; +Et quand tu soulevais de ton doigt curieux +Leur paupiere embaumee afin de voir leurs yeux, +Certes ils pouvaient croire a ton rire sauvage, +A l'air fauve et cruel de ton hideux visage, +Qu'ils etaient bien damnes, et qu'un diable d'enfer +Venait les emporter dans ses griffes de fer. +L'epouvante crispait leur bouche violette, +Ils joignaient, pour prier, leurs deux mains de squelette, +Mais tu les retuais sans plus sentir d'effroi +Que pour guillotiner un veritable roi. +Tes reves n'etaient pas hantes de noirs fantomes, +Toutes les sommites, tetes de rois et domes, +Devaient fatalement tomber sous ton marteau, +Et tu n'avais pas plus de remords qu'un couteau; +Tu n'etais que le bras de la nouvelle idee, +Et le sang comme l'eau, sur ta robe inondee, +Coulait et te faisait une pourpre a ton tour. +O tueuse de rois, souveraine d'un jour! +Tes forfaits etaient noirs et grands comme l'abime, +Mais tu gardais au moins la majeste du crime, +Mais tu ne grattais pas la dorure des croix, +Et si tu profanais les cadavres des rois, +C'etait pour te venger et non pas pour leur prendre +Les anneaux de leurs doigts ni pour les aller vendre! + + + + +A UN JEUNE TRIBUN. + + +Ami, vous avez beau, dans votre austerite, +N'estimer chaque objet que par l'utilite, +Demander tout d'abord a quoi tendent les choses +Et les analyser dans leurs fins et leurs causes; +Vous avez beau vouloir vers ce pole commun +Comme l'aiguille au nord faire tourner chacun; +Il est dans la nature, il est de belles choses, +Des rossignols oisifs, de paresseuses roses, +Des poetes reveurs et des musiciens +Qui s'inquietent peu d'etre bons citoyens, +Qui vivent au hasard et n'ont d'autre maxime, +Sinon que tout est bien pourvu qu'on ait la rime, +Et que les oiseaux bleus, penchant leurs cols pensifs, +Ecoutent le recit de leurs amours naifs. +Il est de ces esprits qu'une facon de phrase, +Un certain choix de mots tient un jour en extase, +Qui s'enivrent de vers comme d'autres de vin +Et qui ne trouvent pas que l'art soit creux et vain; +D'autres seront epris de la beaute du monde, +Et du rayonnement de la lumiere blonde; +Ils resteront des mois assis devant des fleurs, +Tachant de s'impregner de leurs vives couleurs; +Un air de tete heureux, une forme de jambe, +Un reflet qui miroite, une flamme qui flambe, +Il ne leur faut pas plus pour les faire contents. +Qu'importent a ceux-la les affaires du temps +Et le grave souci des choses politiques! +Quand ils ont vu quels plis font vos blanches tuniques +Et comment sont coupes vos cheveux blonds ou bruns +Que leur font vos discours, magnanimes tribuns! +Vos discours sont tres-beaux, mais j'aime mieux des roses. +Les antiques Venus, aux gracieuses poses, +Que l'on voit, etalant leur sainte nudite, +Realiser en marbre un reve de beaute, +Ont plus fait, a mon sens, pour le bonheur du monde, +Que tous ces vains travaux ou votre orgueil se fonde; +Restez assis plutot que de perdre vos pas. +Le lis ne file pas et ne travaille pas; +Il lui suffit d'avoir la blancheur eclatante, +Il jette son parfum et cela le contente. +Dans sa coupe il reserve aux voyageurs du ciel, +Une perle de pluie, une goutte de miel, +Et la sylphide, au bal d'Oberon invitee, +Se taille dans sa feuille une robe argentee. +Qui de vous osera lui dire, paresseux! +Parce qu'il ne fait pas de chemises pour ceux +Qui grelotant de froid, et, les chairs toutes rouges, +Se cachent en hiver sous la paille des bouges, +Et qu'il ne petrit pas de ses doigts blancs du pain +A tous les malheureux qui vont criant la faim? +Qui donc dira cela: que toute chose belle, +Femme, musique ou fleur ne porte pas en elle +Et son enseignement et sa moralite? +Comment pourrons-nous croire a la divinite +Si nous n'ecoutons pas le rossignol qui chante, +Si nous n'en voyons pas une preuve touchante +Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir, +La fleur de la vallee avec son encensoir? +Qui douterait de Dieu devant de belles femmes? +Ah! veillons sur nos coeurs et fermons bien nos ames, +Laissons tourner le monde et les choses aller; +Sans que nous la poussions, la terre peut rouler, +Et nous pouvons fort bien retirer notre epaule, +Sans faire choir le ciel et deranger le pole; +Se croire le pivot de la creation +Est une erreur commune a toute ambition; +L'on est persuade qu'on est indispensable +Et l'on ne pese pas le poids d'un grain de sable +Aux balances d'airain des grands evenements. +L'on tombe chaque jour en des etonnements +A voir quel peu d'ecume, au torrent de l'abime, +Fait un homme jete de la plus haute cime, +Et comme en peu de temps pour grand qu'il ait passe, +Par le premier qui vient on le voit remplace. +Nos agitations ne laissent pas de trace: +C'est la bulle sur l'eau qui creve et qui s'efface; +En vain l'on se raidit. Toujours d'un flot egal, +Le fleuve a travers tout court au gouffre fatal, +Et dans l'eternite mysterieuse et noire +Entraine ce gravier que l'on nomme l'histoire. +Quand votre nom serait creuse dans le rocher, +L'intarissable flot qui semble le lecher, +Ainsi qu'un chien soumis qui veut flatter son maitre, +De sa langue d'azur le fera disparaitre, +Et, si profondement qu'ait fouille le ciseau, +Le rocher a coup sur durera moins que l'eau; +Et vous, mon jeune ami, tete sereine et blonde, +A la fleur de vos ans pourquoi tenter une onde +Qui jamais n'a rendu le vaisseau confie? +Ou retrouverez-vous le temps sacrifie, +Et ce qu'a de votre ame emporte sur son aile +Des revolutions la tempete eternelle? +Pourquoi, tout en sueur, sous le soleil de plomb, +Le siroco soufflant, suivre un chemin si long, +Et traverser a pied ce grand desert de prose, +Quand le ciel est d'un bleu d'outremer, quand la rose +Offre candidement sa bouche a vos baisers, +A l'age ou les bonheurs sont tellement aises, +Que c'en est un deja d'etre au monde et de vivre? +De ses parfums ambres le printemps vous enivre, +La fleur aux doux yeux bleus vous lorgne avec amour; +Les oiseaux de leurs nids vous donnent le bonjour, +Et la fee amoureuse, afin de vous seduire, +Se baigne devant vous dans la source, et fait luire +A travers les roseaux, sous le flot argentin, +Son epaule de nacre et son dos de satin. +Mais, sourd a tout cela comme un anachorete, +Vous foulez sans pitie la pauvre violette; +La fee en soupirant rattache ses cheveux, +Rouge d'avoir pour rien fait les premiers aveux, +Et reprend tristement ses habits sur les branches. +Si vous aviez voulu, quatre licornes blanches, +Au pays d'Avalon vous auraient emporte; +Dans les tourelles d'or d'un palais enchante +Vous auriez pu passer votre vie en doux reves; +Mais non; sur les cailloux, sur les sables des greves, +Sur les eclats de verre et les tessons casses, +A travers les debris des trones renverses, +Vous avez prefere, faussant votre nature, +Pieds nus et dans la nuit, marcher a l'aventure; +Vous avez oublie les sentiers d'autrefois, +Et vous ne suivez plus la reverie au bois: +Tout ce qui vous charmait vous semble choses vaines; +Vous fermez votre oreille au babil des fontaines +Et diriez volontiers: silence! au rossignol, +Le front tout soucieux et penche vers le sol, +Vous passez sans repondre au gai salut des merles; +Ou donc est-il ce temps ou vous comptiez les perles +Et les beaux diamants aux eclairs diapres, +Que repand le matin sur le velours des pres? +Avec un soin plus grand que pour des pierres fines, +Vous enleviez aux fleurs les gouttes argentines, +Et prenant pour cordon un brin de ce fil blanc, +Que la vierge des cieux laisse choir en filant, +Vous composiez avec, enfantines merveilles, +Des colliers a trois rangs et des pendants d'oreilles. +Quel crime ont donc commis ces chers coquelicots, +Qui, passant leur front rouge entre les bles egaux, +Au revers du sillon, de leurs petites langues, +Vous faisaient autrefois de si belles harangues? +De votre negligence ils sont tout attristes +Et se plaignent au vent de n'etre plus chantes. +C'est en vain que juillet les convie a sa fete; +Ainsi que des vieillards ils vont courbant la tete, +Et s'ils pouvaient noircir ils se mettraient en deuil. +Les bluets desoles ont tous la larme a l'oeil, +Car ils vous pensent mort et ne peuvent pas croire. +Que vous avez perdu si vite la memoire +Des entretiens naifs et des charmants amours +Que vous aviez ensemble au midi des beaux jours! +Ami, vous etiez fait pour chanter sous le hetre, +Comme le doux berger que Mantoue a vu naitre, +La blonde Amaryllis en couplets alternes. +De sauvages odeurs vos vers tout impregnes, +Sentent le serpolet, le thym et la frambroise; +A vos molles chansons le bouvreuil s'apprivoise, +Et, tout emerveille, du sommet des ormeaux, +Descend de branche en branche et vient sur vos pipeaux. +Ne faites pas sortir le tonnerre des Gracques, +D'une bouche formee aux chants elegiaques; +Laisser cette besogne aux orateurs braillards, +Qui, le pied sur la borne et les cheveux epars, +Jurent a six gredins, tout grouillants de vermine, +Qu'ils ont vraiment sauve Rome de la ruine. +Rome se sauvera toute seule, tres-bien; +Ses destins sont ecrits et nous n'y ferons rien; +Qui pourrait enrayer la fortune et sa roue? +Que le char de l'etat s'enfonce dans la boue, +Ou, par les rangs presses de ce betail humain, +S'ouvre, en les ecrasant, un plus large chemin; +Nous trouverons toujours dans l'ombre et sur la mousse +Quelque petit sentier, par une pente douce, +Regagnant le sommet d'un coteau separe, +D'ou l'oeil se perd au fond d'un lointain azure; +Et nous attendrons la que notre jour arrive, +Voyant de haut la mer se briser a la rive, +Et les vaisseaux la-bas palpiter sous le vent. +La mort n'a pas besoin que l'on aille au devant; +Marchands, hommes de guerre, orateurs et poetes, +La Mort, de tout cela, fait de pareils squelettes; +Pour sa gerbe elle prend l'epi comme la fleur, +Et ne respecte rien, ni forme, ni couleur; +Elle va, du coupant de sa courbe faucille, +Jetant bas le vieillard avec la jeune fille; +Elle fauche le champ de l'un a l'autre bout, +Et dans son grenier noir elle serre le tout. +A quoi bon s'efforcer jusques a perdre haleine, +Courir a droite, a gauche, et prendre tant de peine, +Quand peut-etre le fer, pres de notre sillon, +Se balance et fait luire un sinistre rayon. +Quelle chose est utile en ce monde ou nous sommes? +Et quand la vieille a mis en tas ses gerbes d'hommes, +Qui peut dire lequel etait Napoleon, +Ou l'obscur amoureux des roses du vallon? +Qui le decidera? L'existence est un songe +Ou rien n'est sur, sinon que le meme ver ronge +Le corps du citoyen utile et positif +Et le corps du reveur et du poete oisif. +Entre la fleur qui s'ouvre et le cerveau qui pense, +Entre neant et rien quelle est la difference? + + + + +CHOC DE CAVALIERS. + + +Hier il m'a semble, sans doute j'etais ivre, +Voir sur l'arche d'un point, un choc de cavaliers +Tout cuirasses de fer, tout imbriques de cuivre +Et caparaconnes de harnais singuliers. + +Des dragons accroupis grommelaient sur leurs casques, +Des Meduses d'airain ouvraient leur yeux hagards +Dans leurs grands boucliers, aux ornements fantasque, +Et des noeuds de serpents ecaillaient leurs brassards. + +Par moment, du rebord de l'arcade geante, +Un cavalier blesse, perdant son point d'appui; +Un cheval effare, tombait dans l'eau beante; +Gueule de crocodile entr'ouverte sous lui. + +C'etait vous, mes desirs, c'etait vous, mes pensees, +Qui cherchiez a forcer le passage du pont, +Et vos corps tout meurtris, sous leurs armes faussees, +Dorment ensevelis dans le gouffre profond. + + + + +LE POT DE FLEURS. + + +Parfois un enfant trouve une petite graine, +Et tout d'abord, charme de ses vives couleurs, +Pour la planter il prend un pot de porcelaine, +Orne de dragons bleus et de bizarres fleurs. + +Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge, +Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau; +Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge +Tant qu'il fasse eclater le ventre du vaisseau. + +L'enfant revient; surpris, il voit la plante grasse, +Sur les debris du pot brandir ses verts poignards, +Il la veut arracher, mais la tige est tenace; +Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards. + +Ainsi germa l'amour dans mon ame surprise; +Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps: +C'est un grand aloes dont la racine brise +Le pot de porcelaine aux dessins eclatants. + + + + +LE SPHINX. + + +Dans le Jardin Royal ou l'on voit les statues, +Une chimere antique entre toutes me plait; +Elle pousse en avant deux mamelles pointues, +Dont le marbre veine semble gonfle de lait. + +Son visage de femme est le plus beau du monde, +Son col est si charnu que vous l'embrasseriez; +Mais quand on fait le tour, on voit sa croupe ronde. +On s'apercoit qu'elle a des griffes a ses pieds. + +Les jeunes nourrissons qui passent devant elle, +Tendent leurs petits bras et veulent avec cris, +Coller leur bouche ronde a sa dure mamelle; +Mais quand ils l'ont touchee, ils reculent surpris. + +C'est ainsi qu'il en est de toutes nos chimeres, +La face en est charmante et le revers bien laid. +Nous leur prenons le sein; mais ces mauvaises meres +N'ont pas pour notre levre une goutte de lait. + + + + +PENSEE DE MINUIT. + + +Une minute encor, madame, et cette annee +Commencee avec vous, avec vous terminee + Ne sera plus qu'un souvenir. +Minuit: voila son glas que la pendule sonne, +Elle s'en est allee en un lieu d'ou personne + Ne peut la faire revenir. + +Quelque part, loin, bien loin, par dela les etoiles, +Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles, + Sur le bord du neant jete; +Limbes de l'impalpable, invisible royaume +Ou va ce qui n'a pas de corps ni de fantome, + Ce qui n'est rien ayant ete; + +Ou va le son, ou va le souffle; ou va la flamme, +La vision qu'en reve, on percoit avec l'ame, + L'amour de notre coeur chasse; +La pensee inconnue eclose en notre tete; +L'ombre qu'en s'y mirant dans la glace on projette; + Le present qui se fait passe. + +Un a-compte d'un an pris sur les ans qu'a vivre +Dieu veut bien nous preter; une feuille du livre + Tournee avec le doigt du temps; +Une scene nouvelle a rajouter au drame; +Un chapitre de plus au roman dont la trame + S'embrouille d'instants en instants; + +Un autre pas de fait dans cette route morne +De la vie et du temps, dont la derniere borne + Proche ou lointaine est un tombeau, +Ou l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce, +Ou de votre bonheur toujours a chaque ronce, + Derriere vous reste un lambeau. + +Du haut de cette annee avec labeur gravie, +Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie + Qu'un souvenir presque efface, +Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire, +Je contemple un moment, des yeux de la memoire, + Le vaste horizon du passe. + +Ainsi le voyageur, du haut de la colline, +Avant que tout a fait le versant qui s'incline + Ne les derobe a son regard, +Jette un dernier coup d'oeil sur les campagnes bleues +Qu'il vient de parcourir, comptant combien de lieues + Il a fait depuis son depart. + +Mes ans evanouis a mes pieds se deploient +Comme une plaine obscure ou quelques points chatoient + D'un rayon de soleil frappes. +Sur les plans eloignes qu'un brouillard d'oubli cache +Une epoque, un detail nettement se detache + Et revit a mes yeux trompes. + +Ce qui fut moi jadis m'apparait: silhouette +Qui ne ressemble plus au moi qu'elle repete; + Portrait sans modele aujourd'hui; +Spectre dont le cadavre est vivant; ombre morte +Que le passe ravit au present qu'il emporte, + Reflet dont le corps s'est enfui. + +J'hesite en me voyant devant moi reparaitre; +Helas! et j'ai souvent peine a me reconnaitre + Sous ma figure d'autrefois. +Comme un homme qu'on met tout a coup en presence +De quelque ancien ami dont l'age et dont l'absence + Ont change les traits et la voix. + +Tant de choses depuis, par cette pauvre tete, +Ont passe; dans cette ame et ce coeur de poete, + Comme dans l'aire des aiglons, +Tant d'oeuvres que couva l'aile de ma pensee, +Se debattent heurtant leur coquille brisee, + Avec leurs ongles deja longs. + +Je ne suis plus le meme, ame et corps tout differe, +Hors le nom, rien de moi n'est reste; mais qu'y faire? + Marcher en avant, oublier. +On ne peut sur le temps reprendre une minute, +Ni faire remonter un grain apres sa chute + Au fond du fatal sablier. + +La tete de l'enfant n'est plus dans cette tete, +Maigre, decoloree, ainsi que me l'ont faite + L'etude austere et les soucis. +Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui medite +Et dont quelque tourmente interieure agite + Comme deux serpents les sourcils. + +Ma joue etait sans plis, toute rose, et ma levre +Aux coins toujours arques, riait; jamais la fievre + N'en avait noirci le corail. +Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des etincelles +Qu'ils n'ont plus maintenant, et leurs claires prunelles, + Doublaient le ciel dans leur email. + +Mon coeur avait mon age, il ignorait la vie, +Aucune illusion, amerement ravie, + Jeune, ne l'avait rendu vieux; +Il s'epanouissait a toute chose belle, +Et dans cette existence encor pour lui nouvelle, + Le mal etait bien, le bien mieux. + +Ma poesie, enfant a la grace ingenue, +Les cheveux denoues, sans corset, jambe nue, + Un brin de folle avoine en main +Avec son collier fait de perles de rosee, +Sa robe prismatique au soleil irisee, + Allait chantant par le chemin. + +Et puis l'age est venu qui donne la science, +J'ai lu Werther, Rene son frere d'alliance; + Ces livres, vrais poisons du coeur, +Qui deflorent la vie et nous degoutent d'elle, +Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle; + Byron et son don Juan moqueur. + +Ce fut un dur reveil, ayant vu que les songes +Dont je m'etais berce n'etaient que des mensonges, + Les croyances, des hochets creux. +Je cherchai la gangrene au fond de toute et comme +Je la trouvai toujours, je pris en haine l'homme + Et je devins bien malheureux. + +La pensee et la forme ont passe comme un reve; +Mais que fait donc le temps de ce qu'il nous enleve? + Dans quel coin du chaos met-il +Ces aspects oublies comme l'habit qu'on change, +Tous ces moi du meme homme, et quel royaume etrange + Leur sert de patrie ou d'exil? + +Dieu seul peut le savoir, c'est un profond mystere; +Nous le saurons peut-etre a la fin, car la terre + Que la pioche jette au cercueil +Avec sa sombre voix explique bien des choses, +Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes. + L'eternite commence au seuil. + +L'on voit... mais veuillez bien me pardonner, madame, +De vous entretenir de tout cela. Mon ame, + Ainsi qu'un vase trop rempli, +Deborde, laissant choir mille vagues pensees, +Et ces ressouvenirs d'illusions passees, + Rembrunissent mon front pali. + +Eh! que vous fait cela, dites-vous, tete folle, +De vous inquieter d'une ombre qui s'envole? + Pourquoi donc vouloir retenir +Comme un enfant mutin sa mere par la robe, +Ce passe qui s'en va? de ce qu'il vous derobe, + Consolez-vous par l'avenir. + +Regardez; devant vous l'horizon est immense, +C'est l'aube de la vie et votre jour commence; + Le ciel est bleu, le soleil luit. +La route de ce monde est pour vous une allee +Comme celle d'un parc, pleine d'ombre et sablee; + Marchez ou le temps vous conduit. + +Que voulez-vous de plus, tout vous rit, l'on vous aime: +Oh! vous avez raison, je me le dis moi-meme, + L'avenir devrait m'etre cher; +Mais c'est en vain, helas! que votre voix m'exhorte; +Je reve, et mon baiser a votre front avorte, + Et je me sens le coeur amer. + + + + +LA CHANSON DE MIGNON. + + +Ange de poesie, o vierge blanche et blonde, +Tu me veux donc quitter et courir par le monde; +Toi, qui, voyant passer du seuil de la maison +Les nuages du soir sur le rouge horizon, + +Contente d'admirer leurs beaux reflets de cuivre, +Ne t'es jamais surprise a les desirer suivre; +Toi, meme au ciel d'ete, par le jour le plus bleu, +Frileuse Cendrillon, tapie au coin du feu, +Quel grand desir te prend, o ma folle hirondelle! +D'abandonner le nid et de deployer l'aile. + +Ah! restons tous les deux pres du foyer assis, +Restons, je te ferai, petite, des recits, +Des contes merveilleux, a tenir ton oreille +Ouverte avec ton oeil tout le temps de la veille. + +Le vent rale et se plaint comme un agonisant; +Le dogue reveille hurle au bruit du passant; +Il fait froid: c'est l'hiver; la grele a grand bruit fouette +Les carreaux palpitants; la rauque girouette, +Comme un hibou criaille au bord du toit pointu. +Ou veux-tu donc aller? + + O mon maitre, sais-tu, +La chanson que Mignon chante a Wilhem dans Goethe: + +"Ne la connais-tu pas la terre du poete, +La terre du soleil ou le citron murit, +Ou l'orange aux tons d'or dans les feuilles sourit; +C'est la, maitre, c'est la qu'il faut mourir et vivre, +C'est la qu'il faut aller, c'est la qu'il faut me suivre, + +"Restons, enfant, restons: ce beau ciel toujours bleu, +Cette terre sans ombre et ce soleil de feu, +Bruleraient ta peau blanche et ta chair diaphane. +La pale violette au vent d'ete se fane; +Il lui faut la rosee et le gazon epais, +L'ombre de quelque saule, au bord d'un ruisseau frais. +C'est une fleur du nord, et telle est sa nature. +Fille du nord comme elle, o frele creature! +Que ferais-tu la-bas sur le sol etranger? +Ah! la patrie est belle et l'on perd a changer. +Crois-moi, garde ton reve. + + "Italie! Italie! +Si riche et si doree; oh! comme ils t'ont salie! +Les pieds des nations ont battu tes chemins; +Leur contact a lime tes vieux angles romains, +Les faux dilettanti s'erigeant en artistes, +Les milords ennuyes et les rimeurs touristes, +Les petits lords Byrons fondent de toutes parts +Sur ton cadavre a terre, o mere de Cesars; +Ils s'en vont mesurant la colonne et l'arcade; +L'un se pame au rocher et l'autre a la cascade: +Ce sont, a chaque pas, des admirations, +Des yeux leves en l'air et des contorsions: +Au moindre bloc informe et devore de mousse, +Au moindre pan de mur ou le lentisque pousse, +On pleure d'aise, on tombe en des ravissements +A faire de pitie rire les monuments. +L'un avec son lorgnon collant le nez aux fresques, +Tache de trouver beaux tes damnes gigantesques, +O pauvre Michel-Ange, et cherche en son cahier +Pour savoir si c'est la qu'il doit s'extasier; +L'autre, plus amateur de ruines antiques, +Ne reve que frontons, corniches et portiques, +Baise chaque pave de la Via-Lata, +Ne croit qu'en Jupiter et jure par Vesta. +De mots italiens fardant leurs rimes blemes, +Ceux-ci vont arrangeant leur voyage en poemes, +Et sur de grands tableaux font de petits sonnets: +Artistes et dandies, roturiers, baronnets, +Chacun te tire aux dents, belle Italie antique, +Afin de remporter un pan de ta tunique! + +"Restons, car au retour on court risque souvent +De ne retrouver plus son vieux pere vivant, +Et votre chien vous mord ne sachant plus connaitre +Dans l'etranger bruni celui qui fut son maitre: +Les coeurs qui vous etaient ouverts se sont fermes, +D'autres en ont la clef, et dans vos mieux aimes, +Il ne reste de vous qu'un vain nom qui s'efface. +Lorsque vous revenez vous n'avez plus de place: +Le monde ou vous viviez s'est arrange sans vous, +Et l'on a divise votre part entre tous. +Vous etes comme un mort qu'on croit au cimetiere, +Et qui, rompant un soir le linceul et la biere, +Retourne a sa maison croyant trouver encor +Sa femme tout en pleurs et son coffre plein d'or; +Mais sa femme a deja comble la place vide, +Et son or est aux mains d'un heritier avide; +Ses amis sont changes, en sorte que le mort +Voyant qu'il a mal fait et qu'il est dans son tort, +Ne demandera plus qu'a rentrer sous la terre +Pour dormir sans reveil dans son lit solitaire. +C'est le monde. Le coeur de l'homme est plein d'oubli: +C'est une eau qui remue et ne garde aucun pli. +L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe +Qu'un autre amour dans l'ame, et la larme qui tombe +N'est pas sechee encor, que la bouche sourit, +Et qu'aux pages du coeur un autre nom s'ecrit. + +"Restons pour etre aimes, et pour qu'on se souvienne +Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne +Contre une longue absence: oh! malheur aux absents! +Les absents sont des morts et comme eux impuissants, +Des qu'aux yeux bien aimes votre vue est ravie, +Rien ne reste de vous qui prouve votre vie; +Des que l'on n'entend plus le son de votre voix, +Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts, +Vous etes mort; vos traits se troublent et s'effacent +Au fond de la memoire et d'autres les remplacent. +Pour qu'on lui soit fidele il faut que le ramier +Ne quitte pas le nid et vive au colombier. +Restons au colombier. Apres tout, notre France +Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence, +Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici +De beaux palais a voir et des tableaux aussi. +Nous avons des donjons, de vieilles cathedrales +Aussi haut que Saint-Pierre, elevant leurs spirales; +Notre-Dame, tendant ses deux grands bras en croix, +Saint Severin, dardant sa fleche entre les toits, +Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques, +Et Saint-Jacques, hurlant sous ses monstres grotesques; +Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs, +Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs, +Des ruisseaux babillards dans de belles prairies, +Ou l'on peut suivre en paix ses cheres reveries; +Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel, +Des archipels d'argent aux flots de notre ciel; +Et, ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde, +Ce qui vaut mieux que tout, o belle vagabonde, +Le foyer domestique, ineffable en douceurs, +Avec la mere au coin et les petites soeurs, +Et le chat familier qui se joue et se roule, +Et pour hater le temps, quand goutte a goutte il coule, +Quelques anciens amis causant de vers et d'art, +Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard." + + + + +ROMANCE. + + + +I. + + +Au pays ou se fait la guerre, +Mon bel ami s'en est alle; +Il semble a mon coeur desole +Qu'il ne reste que moi sur terre! +En partant, au baiser d'adieu, +Il m'a pris mon ame a ma bouche. +Qui le tient si longtemps? mon Dieu! +Voila le soleil qui se couche, +Et moi, toute seule en ma tour, +J'attends encore son retour. + + + +II. + + +Les pigeons, sur le toit, roucoulent, +Roucoulent amoureusement, +Avec un son triste et charmant; +Les eaux sous les grands saules coulent. +Je me sens tout pres de pleurer; +Mon coeur comme un lis plein s'epanche +Et je n'ose plus esperer. +Voici briller la lune blanche, +Et moi, toute seule en ma tour, +J'attends encore son retour. + + + +III. + + +Quelqu'un monte a grands pas la rampe, +Serait-ce lui, mon doux amant? +Ce n'est pas lui, mais seulement +Mon petit page avec ma lampe. +Vents du soir, volez, dites-lui +Qu'il est ma pensee et mon reve, +Toute ma joie et mon ennui. +Voici que l'aurore se leve, +Et moi, toute seule en ma tour, +J'attends encore son retour. + + + + +LE SPECTRE DE LA ROSE. + + +Souleve ta paupiere close +Qu'effleure un songe virginal, +Je suis le spectre d'une rose +Que tu portais hier au bal. +Tu me pris encore emperlee +Des pleurs d'argent de l'arrosoir, +Et parmi la fete etoilee +Tu me promenas tout le soir. + +O toi, qui de ma mort fus cause, +Sans que tu puisses le chasser, +Toutes les nuits mon spectre rose +A ton chevet viendra danser: +Mais ne crains rien, je ne reclame +Ni messe ni De Profundis; +Ce leger parfum est mon ame, +Et j'arrive du paradis. + +Mon destin fut digne d'envie; +Pour avoir un trepas si beau, +Plus d'un aurait donne sa vie, +Car j'ai ta gorge pour tombeau, +Et sur l'albatre ou je repose +Un poete, avec un baiser, +Ecrivit: Ci-git une rose +Que tous les rois vont jalouser. + + + + +LAMENTO. + + + +LA CHANSON DU PECHEUR. + + + Ma belle amie est morte, + Je pleurerai toujours; + Sous la tombe elle emporte + Mon ame et mes amours. + Dans le ciel, sans m'attendre, + Elle s'en retourna; + L'ange qui l'emmena + Ne voulut pas me prendre. + Que mon sort est amer; +Ah, sans amour, s'en aller sur la mer! + + La blanche creature + Est couchee au cercueil; + Comme dans la nature + Tout me parait en deuil! + La colombe oubliee, + Pleure et songe a l'absent, + Mon ame pleure et sent + Qu'elle est depareillee. + Que mon sort est amer; +Ah, sans amour, s'en aller sur la mer! + + Sur moi la nuit immense + S'etend comme un linceul; + Je chante ma romance + Que le ciel entend seul. + Ah! comme elle etait belle + Et comme je l'aimais! + Je n'aimerai jamais + Une femme autant qu'elle. + Que mon sort est amer; +Ah, sans amour, s'en aller sur la mer! + + + + +DEDAIN. + + +Une pitie me prend quand a part moi je songe +A cette ambition terrible qui nous ronge, +De faire parmi tous reluire notre nom, +De ne voir s'elever par-dessus nous personne, +D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne, +D'etre salue grand comme Goethe ou Byron. + +C'est la le grand souci qui tous, tant que nous sommes, +Dans cet age mauvais, austeres jeunes hommes, +Nous fait le teint livide et nous cave les yeux; +La passion du beau nous tient et nous tourmente, +La seve sans issue au fond de nous fermente, +Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux. + +De ces freles enfants, la terreur de leur mere, +Qui s'epuisent en vain a suivre leur chimere, +Combien deja sont morts, combien encor mourront! +Combien au beau moment, gloire, o froide statue, +Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue, +Pales, sur ton epaule, ont incline le front! + +Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre, +Travailler, oublier d'etre heureux et de vivre; +Ne pas avoir une heure a dormir au soleil; +A courir dans les bois sans arriere-pensee, +Gemir d'une minute au plaisir depensee, +Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil! + +Jeter son ame au vent et semer sans qu'on sache +Si le grain sortira du sillon qui le cache, +Et si jamais l'ete dorera le ble vert; +Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres, +Entassant des tresors et rassemblant des marbres, +Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert. + +Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde, +Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde, +Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long; +Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse +La terre les boit vite; et pas une ne perce, +Pour arriver a vous, le suaire et le plomb. + +Dieu nous comble de biens, notre mere nature +Rit amoureusement a chaque creature; +Le spectacle du ciel est admirable a voir; +La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles; +Des vents tout parfumes nous chantent aux oreilles; +Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir. + +Pourquoi ne vouloir pas? pourquoi? pour que l'on dise +Quand vous passez: "C'est lui." Pour que dans une eglise, +Saint-Denis, Westminster, sous un pave noirci, +On vous couche a cote de rois que le ver mange, +N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange +Et cette inscription: "Un grand homme est ici." + + + + +CE MONDE-CI ET L'AUTRE. + + +Vos premieres saisons a peine sont ecloses, +Enfant, et vous avez deja vu plus de choses +Qu'un vieillard qui trebuche au seuil de son tombeau; +Tout ce que la nature a de grand et de beau, +Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles, +Les deux mondes ensemble avec tout leurs miracles: +Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer, +La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver, +L'Europe decrepite et la jeune Amerique: +Car votre peau cuivree aux ardeurs du tropique, +Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus, +S'est faite presque blanche a nos etes frileux. +Votre enfance joyeuse, a passe comme un reve +Dans la verte savane et sur la blonde greve; +Le vent vous apportait des parfums inconnus; +Le sauvage Ocean baisait vos beaux pieds nus, +Et comme une nourrice, au seuil de sa demeure, +Chante et jette un hochet au nouveau-ne qui pleure, +Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous +Ses coquilles de moire et son murmure doux. +Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes +Ecartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes; +Les tamaniers en fleurs vous pretaient des abris; +Vous aviez pour jouer des nids de colibris; +Les papillons dores vous eventaient de l'aile, +L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle; +Les magnolias penchaient la tete en souriant; +La fontaine au flot clair s'en allait babillant; +Les bengalis coquets, se mirant a son onde, +Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde, +Vous marchiez sans savoir par les petits chemins, +Un refrain a la bouche et des fleurs dans les mains! +Aux heures du midi, nonchalante creole, +Vous aviez le hamac et la sieste espagnole, +Et la bonne negresse aux dents blanches qui rit, +Chassant les moucherons d'aupres de votre lit. +Vous aviez tous les biens, heureuse creature, +La belle liberte dans la belle nature: +Et puis un grand desir d'inconnu vous a pris, +Vous avez voulu voir et la France et Paris; +La brise a du vaisseau fait onder la banniere, +Le vieux monstre Ocean, secouant sa criniere, +Et courbant devant vous sa tete de lion +Sur son epaule bleue avec soumission, +Vous a jusques aux bords de la France vantee, +Sans rugir une fois, fidelement portee. +Apres celles de Dieu les merveilles de l'art +Ont etonne votre ame avec votre regard. +Vous avez vu nos tours, nos palais, nos eglises, +Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises, +Nos beaux jardins royaux, ou, de Grece venus, +Etrangers comme vous, frissonnent les dieux nus, +Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume, +Ou chaque maison dresse une gueule qui fume. +Quel spectacle pour vous, o fille du soleil! +Vous toute brune encor de son baiser vermeil. +La pluie a ruissele sur vos vitres jaunies, +Et triste entre vos soeurs au foyer reunies, +En entendant pleurer les buches dans le feu, +Vous avez regrette l'Amerique au ciel bleu, +Et la mer amoureuse avec ses tiedes lames, +Qui se brodent d'argent et chantent sous les rames; +Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus, +Les mangliers trainant leurs bras irresolus; +Toute cette nature orientale et chaude, +Ou chaque herbe flamboie et semble une emeraude, +Et vous avez souffert, votre coeur a saigne, +Vos yeux se sont leves vers ce ciel gris, baigne +D'une vapeur etrange et d'un brouillard de houille; +Vers ces arbres charges d'un feuillage de rouille, +Et vous avez compris, pale fleur du desert, +Que loin du sol natal votre arome se perd, +Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosee +Dont vous etiez la-bas toute jeune arrosee; +Les baisers parfumes des brises de la mer, +La place libre au ciel, l'espace et le grand air, +Et pour s'y renouer, l'hymne saint des poetes, +Au fond de vous trouva des fibres toutes pretes; +Au choeur melodieux votre voix put s'unir; +Le prisme du regret dorant le souvenir +De cent petits details, de mille circonstances, +Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances. +Chaque larme furtive echappee a vos yeux +Se condensait en perle, en joyau precieux; +Dans le rhythme profond, votre jeune pensee +Brillait plus savamment, chaque jour enchassee; +Vous avez penetre les mysteres de l'art; +Aussi, tout eploree, avant votre depart, +Pour vous baiser au front, la belle poesie +Vous a parmi vos soeurs avec amour choisie: +Pour dire votre coeur vous avez une voix, +Entre deux univers Dieu vous laissait le choix; +Vous avez pris de l'un, heureux sort que le votre! +De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre. + + + + +VERSAILLES. + + + +SONNET. + + +Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cite; +Comme Venise au fond de son Adriatique, +Tu traines lentement ton corps paralytique, +Chancelant sous le poids de ton manteau sculpte. + +Quel appauvrissement, quelle caducite! +Tu n'es que surannee et tu n'es pas antique, +Et nulle herbe pieuse, au long de ton portique, +Ne grimpe pour voiler ta pale nudite. + +Comme une delaissee a l'ecart, sous ton arbre, +Sur ton sein douloureux, croisant tes bras de marbre, +Tu guettes le retour de ton royal amant. + +Le rival du soleil dort sous son monument; +Les eaux de tes jardins a jamais se sont tues, +Et tu n'auras bientot qu'un peuple de statues. + + + + +LA CARAVANE. + + + +SONNET. + + +La caravane humaine au Zaharah du monde, +Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour, +S'en va trainant le pied, brulee aux feux du jour, +Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde. + +Le grand lion rugit et la tempete gronde; +A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour; +La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour, +Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde. + +L'on avance toujours et voici que l'on voit +Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt, +C'est un bois de cypres, seme de blanches pierres. + +Dieu, pour vous reposer, dans le desert du temps, +Comme des oasis, a mis les cimetieres. +Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants. + + + + +DESTINEE. + + + +SONNET. + + +Comme la vie est faite, et que le train du monde +Nous pousse aveuglement en des chemins divers; +Pareil au juif maudit, l'un, par tout l'univers, +Promene sans repos sa course vagabonde; + +L'autre, vrai docteur Faust, baigne d'ombre profonde, +Aupres de sa croisee etroite, a carreaux verts, +Poursuit de son fauteuil quelques reves amers, +Et dans l'ame sans fond laisse filer la sonde. + +Eh bien! celui qui court sur la terre, etait ne +Pour vivre au coin du feu; le foyer, la famille, +C'etait son voeu; mais Dieu ne l'a pas couronne. + +Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille +Par le trou du volet, etait le voyageur; +Ils ont passe tous deux a cote du bonheur. + + + + +NOTRE-DAME. + + + +I. + + +Las de ce calme plat ou d'avance fanees, +Comme une eau qui s'endort, croupissent nos annees; +Las d'etouffer ma vie en un salon etroit, +Avec de jeunes fats et des femmes frivoles, +Echangeant sans profit de banales paroles; +Las de toucher toujours mon horizon du doigt. + +Pour me refaire au grand et me relargir l'ame, +Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame; + Je suis alle souvent, Victor, +A huit heures, l'ete, quand le soleil se couche, +Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche, + Flotte comme un gros ballon d'or. + +Tout chatoie et reluit; le peintre et le poete +Trouvent la des couleurs pour charger leur palette, +Et des tableaux ardents a vous bruler les yeux; +Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales, +Tons a faire trouver Rubens et Titien pales; +Ithuriel repand son ecrin dans les cieux. + +Cathedrales de brume aux arches fantastiques; +Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques, + Par la glace de l'eau doubles, +La brise qui s'en joue et dechire leurs franges, +Imprime, en les roulant, mille formes etranges + Aux nuages echeveles. + +Comme, pour son bonsoir, d'une plus riche teinte, +Le jour qui fuit revet la cathedrale sainte, +Ebauchee a grands traits a l'horizon de feu; +Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre, +Semblent les deux grands bras que la ville en priere, +Avant de s'endormir, eleve vers son Dieu. + +Ainsi que sa patronne, a sa tete gothique, +La vieille eglise attache une gloire mystique + Faite avec les splendeurs du soir; +Les roses des vitraux, en rouges etincelles, +S'ecaillent brusquement, et comme des prunelles, + S'ouvrent toutes rondes pour voir. + +La nef epanouie, entre ses cotes minces, +Semble un crabe geant faisant mouvoir ses pinces, +Une araignee enorme, ainsi que des reseaux, +Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles, +En fils aeriens, en delicates mailles, +Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux. + +Aux losanges de plomb du vitrail diaphane, +Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane, + Sous un chaud baiser de soleil, +Bizarrement peuples de monstres heraldiques, +Eclosent tout d'un coup cent parterres magiques + Aux fleurs d'azur et de vermeil. + +Legendes d'autrefois, merveilleuses histoires +Ecrites dans la pierre, enfers et purgatoires, +Devotement tailles par de naifs ciseaux; +Piedestaux du portail, qui pleurent leurs statues, +Par les hommes et non par le temps abattues, +Licornes, loups-garous, chimeriques oiseaux, + +Dogues hurlant au bout des gouttieres; tarasques, +Guivres et basilics, dragons et nains fantasques, + Chevaliers vainqueurs de geants, +Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes, +Myriades de saints roules en collerettes, + Autour des trois porches beants. + +Lancettes, pendentifs, ogives, trefles greles +Ou l'arabesque folle accroche ses dentelles +Et son orfevrerie, ouvree a grand travail; +Pignons troues a jour, fleches dechiquetees, +Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontees, +La cathedrale luit comme un bijou d'email! + + + +II. + + +Mais qu'est-ce que cela? lorsque l'on a dans l'ombre +Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre + Et qu'on revoit enfin le bleu, +Le vide par-dessus et par-dessous l'abime, +Une crainte vous prend, un vertige sublime + A se sentir si pres de Dieu! + +Ainsi que sous l'oiseau qui s'y perche, une branche +Sous vos pieds qu'elle fuit, la tour frissonne et penche, +Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous; +L'abime ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige, +Vous fouettant de son aile en ricanant voltige +Et fait au front des tours trembler les garde-fous, + +Les combles anguleux, avec leurs girouettes, +Decoupent, en passant, d'etranges silhouettes + Au fond de votre oeil ebloui, +Et dans le gouffre immense ou le corbeau tournoie, +Bete apocalyptique, en se tordant aboie, + Paris eclatant, inoui! + +Oh! le coeur vous en bat, dominer de ce faite, +Soi, chetif et petit, une ville ainsi faite; +Pouvoir, d'un seul regard, embrasser ce grand tout, +Debout, la-haut, plus pres du ciel que de la terre, +Comme l'aigle planant, voir au sein du cratere, +Loin, bien loin, la fumee et la lave qui bout! + +De la rampe, ou le vent, par les trefles arabes, +En se jouant, redit les dernieres syllabes + De l'hosanna du seraphin; +Voir s'agiter la-bas, parmi les brumes vagues, +Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues; + L'entendre murmurer sans fin; + +Que c'est grand! que c'est beau! les freles cheminees, +De leurs turbans fumeux en tout temps couronnees, +Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs, +Et la lumiere oblique, aux aretes hardies, +Jetant de tous cotes de riches incendies +Dans la moire du fleuve enchasse cent miroirs. + +Comme en un bal joyeux, un sein de jeune fille, +Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille + Sous les bijoux et les atours; +Aux lueurs du couchant, l'eau s'allume, et la Seine +Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine + N'en porte a son col les grands jours. + +Des aiguilles, des tours, des coupoles, des domes +Dont les fronts ardoises luisent comme des heaumes, +Des murs ecarteles d'ombre et de clair, des toits +De toutes les couleurs, des resilles de rues, +Des palais etouffes, ou, comme des verrues, +S'accrochent des etaux et des bouges etroits! + +Ici, la, devant vous, derriere, a droite, a gauche, +Des maisons! des maisons! le soir vous en ebauche + Cent mille avec un trait de feu! +Sous le meme horizon, Tyr, Babylone et Rome, +Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme, + Qu'on pourrait croire fait par Dieu! + + + +III. + + +Et cependant, si beau que soit, o Notre-Dame, +Paris ainsi vetu de sa robe de flamme, +Il ne l'est seulement que du haut de tes tours. +Quand on est descendu tout se metamorphose, +Tout s'affaisse et s'eteint, plus rien de grandiose, +Plus rien, excepte toi, qu'on admire toujours. + +Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes, +Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles, + Et le Seigneur habite en toi. +Monde de poesie, en ce monde de prose, +A ta vue, on se sent battre au coeur quelque chose; + L'on est pieux et plein de foi! + +Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine, +Quand tu brilles au fond de ta place mesquine, +Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir; +A regarder d'en bas ce sublime spectacle, +On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle, +Dans le triangle saint Dieu se va faire voir. + +Comme nos monuments a tournure bourgeoise +Se font petits devant ta majeste gauloise, + Gigantesque soeur de Babel, +Pres de toi, tout la-haut, nul dome, nulle aiguille, +Les faites les plus fiers ne vont qu'a ta cheville, + Et, ton vieux chef heurte le ciel. + +Qui pourrait preferer, dans son gout pedantesque, +Aux plis graves et droits de ta robe Dantesque, +Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid, +Ces pantheons batards, decalques dans l'ecole, +Antique friperie empruntee a Vignole, +Et, dont aucun dehors ne sait se tenir droit. + +O vous! macons du siecle, architectes athees, +Cervelles, dans un moule uniforme jetees, + Gens de la regle et du compas; +Batissez des boudoirs pour des agents de change, +Et des huttes de platre a des hommes de fange; + Mais des maisons pour Dieu, non pas! + +Parmi les palais neufs, les portiques profanes, +Les parthenons coquets, eglises courtisanes, +Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins, +Les maisons sans pudeur de la ville paienne; +On dirait, a te voir, Notre-Dame chretienne, +Une matrone chaste au milieu de catins! + + + + +MAGDALENA. + + +J'entrai dernierement dans une vieille eglise; +La nef etait deserte, et sur la dalle grise, +Les feux du soir, passant par les vitraux dores, +Voltigeaient et dansaient, ardemment colores. +Comme je m'en allais, visitant les chapelles, +Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles, +Dans un coin du jube j'apercus un tableau +Representant un Christ qui me parut tres-beau. +On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge; +Leurs chairs, d'un ton pareil a la cire de cierge, +Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir, +A ces fantomes blancs qui se dressent le soir, +Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires; +Leurs robes a plis droits, ainsi que des suaires, +S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque a leurs pieds; +Ainsi faits, l'on eut dit qu'ils fussent copies +Dans le campo-Santo sur quelque fresque antique, +D'un vieux maitre Pisan, artiste catholique, +Tant l'on voyait reluire autour de leur beaute, +Le nimbe rayonnant de la mysticite, +Et tant l'on respirait dans leur humble attitude, +Les parfums onctueux de la beatitude. + +Sans doute que c'etait l'oeuvre d'un Allemand, +D'un eleve d'Holbein, mort bien obscurement, +A vingt ans, de misere et de melancolie, +Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie; +Car ses tetes semblaient, avec leur blanche chair, +Un reve de soleil par une nuit d'hiver. + +Je restai bien longtemps dans la meme posture, +Pensif, a contempler cette pale peinture; +Je regardais le Christ sur son infame bois, +Pour embrasser le monde, ouvrant les bras en croix; +Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouees, +Ses chairs, par les bourreaux, a coups de fouets trouees, +La blessure livide et beante a son flanc; +Son front d'ivoire ou perle une sueur de sang; +Son corps blafard, raye par des lignes vermeilles, +Me faisaient naitre au coeur des pities nompareilles, +Et mes yeux debordaient en des ruisseaux de pleurs, +Comme dut en verser la Mere de Douleurs. +Dans l'outremer du ciel les cherubins fideles, +Se lamentaient en choeur, la face sous leurs ailes, +Et l'un d'eux recueillait, un ciboire a la main, +Le pur sang de la plaie ou boit le genre humain; +La sainte vierge, au bas, regardait: pauvre mere +Son divin fils en proie a l'agonie amere; +Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix +Mornes, echeveles, sans soupirs et sans voix, +Plus degouttants de pleurs qu'apres la pluie un arbre, +Etaient debout, pareils a des piliers de marbre. + +C'etait, certe, un spectacle a faire reflechir, +Et je sentis mon cou, comme un roseau, flechir +Sous le vent que faisait l'aile de ma pensee, +Avec le chant du soir, vers le ciel elancee. +Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein, +Et je pris mon menton dans le creux de ma main, +Et je me dis: "O Christ! tes douleurs sont trop vives; +Apres ton agonie au jardin des Olives, +Il fallait remonter pres de ton pere, au ciel, +Et nous laisser a nous l'eponge avec le fiel; +Les clous percent ta chair, et les fleurons d'epines +Entrent profondement dans tes tempes divines. +Tu vas mourir, toi, Dieu, comme un homme. La mort +Recule epouvantee a ce sublime effort; +Elle a peur de sa proie, elle hesite a la prendre, +Sachant qu'apres trois jours il la lui faudra rendre, +Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau, +Levera de ses mains la pierre du tombeau; +Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie, +Adorable victime entre toutes benie; +Mais tu n'en a pas moins avec les deux voleurs, +Etendu tes deux bras sur l'arbre de douleurs. + +O rigoureux destin! une pareille vie, +D'une pareille mort si promptement suivie! +Pour tant de maux soufferts, tant d'absynthe et de fiel, +Ou donc est le bonheur, le vin doux et le miel? +La parole d'amour pour compenser l'injure, +Et la bouche qui donne un baiser par blessure? +Dieu lui-meme a besoin quand il est blaspheme, +Pour nous benir encor de se sentir aime, +Et tu n'as pas, Jesus, traverse cette terre, +N'ayant jamais presse sur ton coeur solitaire +Un coeur sincere et pur, et fait ce long chemin +Sans avoir une epaule ou reposer ta main, +Sans une ame choisie ou repandre avec flamme +Tous les tresors d'amour enfermes dans ton ame. + +Ne vous alarmez pas, esprits religieux, +Car l'inspiration descend toujours des cieux, +Et mon ange gardien, quand vint cette pensee, +De son bouclier d'or ne l'a pas repoussee. +C'est l'heure de l'extase ou Dieu se laisse voir, +L'Angelus eplore tinte aux cloches du soir; +Comme aux bras de l'amant, une vierge pamee, +L'encensoir d'or exhale une haleine embaumee; +La voix du jour s'eteint, les reflets des vitraux, +Comme des feux follets, passent sur les tombeaux, +Et l'on entend courir, sous les ogives freles, +Un bruit confus de voix et de battements d'ailes; +La foi descend des cieux avec l'obscurite; +L'orgue vibre; l'echo repond: Eternite! +Et la blanche statue, en sa couche de pierre, +Rapproche ses deux mains et se met en priere. +Comme un captif, brisant les portes du cachot, +L'ame du corps s'echappe et s'elance si haut, +Qu'elle heurte, en son vol, au detour d'un nuage, +L'etoile echevelee et l'archange en voyage; +Tandis que la raison, avec son pied boiteux, +La regarde d'en-bas se perdre dans les cieux. +C'est a cette heure-la que les divins poetes, +Sentent grandir leur front et deviennent prophetes. + +O mystere d'amour! o mystere profond! +Abime inexplicable ou l'esprit se confond; +Qui de nous osera, philosophe ou poete, +Dans cette sombre nuit plonger avant la tete? +Quelle langue assez haute et quel coeur assez pur, +Pour chanter dignement tout ce poeme obscur? +Qui donc ecartera l'aile blanche et doree, +Dont un ange abritait cette amour ignoree? +Qui nous dira le nom de cette autre Eloa? +Et quelle ame, o Jesus, a t'aimer se voua? + +Murs de Jerusalem, venerables decombres, +Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres, +O palmiers du Carmel! o cedres du Liban! +Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean? +Si vos troncs vermoulus et si vos tours minees, +Dans leur echo fidele, ont, depuis tant d'annees, +Parmi les souvenirs des choses d'autrefois, +Conserve leur memoire et le son de leur voix; +Parlez et dites-nous, o forets! o ruines! +Tout ce que vous savez de ces amours divines! +Dites quels purs eclairs dans leurs yeux reluisaient, +Et quels soupirs ardents de leurs coeurs s'elancaient! +Et toi, Jourdain, reponds, sous les berceaux de palmes, +Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes, +Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux, +Que n'en traine apres lui le paon tout radieux; +Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses, +Glisser en se parlant avec des voix plus douces +Que les roucoulements des colombes de mai, +Que le premier aveu de celle que j'aimai; +Et dans un pur baiser, symbole du mystere, +Unir la terre au ciel et le ciel a la terre. + +Les echos sont muets, et le flot du Jourdain +Murmure sans repondre et passe avec dedain; +Les morts de Josaphat, troubles dans leur silence, +Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance +Au milieu des parfums dans les bras du palmier, +Le chant du rossignol et le nid du ramier. + +Frere, mais voyez donc comme la Madeleine +Laisse sur son col blanc couler a flots d'ebene +Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux, +Melancoliquement, se tournent vers les cieux! +Qu'elle est belle! Jamais, depuis Eve la blonde, +Une telle beaute n'apparut sur le monde; +Son front est si charmant, son regard est si doux, +Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux, +Quand le desir craintif rode et s'approche d'elle, +Fait luire son epee et le chasse a coups d'aile. + +O pale fleur d'amour eclose au paradis! +Qui repands tes parfums dans nos deserts maudits, +Comment donc as-tu fait, o fleur! pour qu'il te reste +Une couleur si fraiche, une odeur si celeste? +Comment donc as-tu fait, pauvre soeur du ramier, +Pour te conserver pure au coeur de ce bourbier? +Quel miracle du ciel, sainte prostituee, +Que ton coeur, cette mer, si souvent remuee, +Des coquilles du bord et du limon impur, +N'ait pas, dans l'ouragan, souille ses flots d'azur, +Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide, +La perle blanche au fond de ton ame candide! +C'est que tout coeur aimant est rehabilite, +Qu'il vous vient une autre ame et que la purete +Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse, +comme a sa soeur coupable une soeur qui fait grace; +C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier; +C'est que l'amour est saint et peut tout expier. + +Mon grand peintre ignore, sans en savoir les causes, +Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses, +Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs; +Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs; +La voyant si coupable et prenant pitie d'elle, +Pour qu'on lui pardonnat, tu l'as faite plus belle, +Et ton pinceau pieux, sur le divin contour, +A promene longtemps ses baisers pleins d'amour; +Elle est plus belle encor que la vierge Marie, +Et le pretre, a genoux, qui soupire et qui prie, +Dans sa pieuse extase, hesite entre les deux, +Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux. + +O sainte pecheresse! o grande repentante! +Madeleine, c'est toi que j'eusse pour amante +Dans mes reves choisie, et toute la beaute, +Tout le rayonnement de la virginite, +Montrant sur son front blanc la blancheur de son ame, +Ne sauraient m'emouvoir, o femme vraiment femme, +Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux, +Ineffable rosee a faire envie aux cieux! +Jamais lis de Saron, divine courtisane, +Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane, +N'eut un plus pur eclat ni de plus doux parfums; +Ton beau front inonde de tes longs cheveux bruns, +Laisse voir, au travers de ta peau transparente, +Le reve de ton ame et ta pensee errante, +Comme un globe d'albatre eclaire par dedans! +Ton oeil est un foyer dont les rayons ardents +Sous la cendre des coeurs ressuscitent les flammes; +O la plus amoureuse entre toutes les femmes! +Les seraphins du ciel a peine ont dans le coeur, +Plus d'extase divine et de sainte langueur; +Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde, +Comme d'un manteau d'or la nudite du monde! +Toi seule sais aimer, comme il faut qu'il le soit, +Celui qui t'a marquee au front avec le doigt, +Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure, +Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure; +Celui qui t'apparut au jardin, pale encor +D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort; +Et, pour te consoler, voulut que la premiere +Tu le visses rempli de gloire et de lumiere. + +En faisant ce tableau, Raphael inconnu, +N'est-ce pas? ce penser comme a moi t'est venu, +Et que ta reverie a sonde ce mystere, +Que je voudrais pouvoir a la fois dire et taire? +O poetes! allez prier a cet autel, +A l'heure ou le jour baisse, a l'instant solennel, +Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine. +Regardez le Jesus et puis la Madeleine; +Plongez-vous dans votre ame et revez au doux bruit +Que font en s'eployant les ailes de la nuit; +Peut-etre un cherubin detache de la toile, +A vos yeux, un moment, soulevera le voile, +Et dans un long soupir l'orgue murmurera +L'ineffable secret que ma bouche taira. + + + + +CHANT DU GRILLON. + + +Souffle, bise! tombe a flots, pluie! +Dans mon palais, tout noir de suie, +Je ris de la pluie et du vent; +En attendant que l'hiver fuie, +Je reste au coin du feu, revant. + +C'est moi qui suis l'esprit de l'atre! +Le gaz, de sa langue bleuatre, +Leche plus doucement le bois; +La fumee, en filet d'albatre, +Monte et se contourne a ma voix. + +La bouilloire rit et babille; +La flamme aux pieds d'argent sautille +En accompagnant ma chanson; +La buche de duvet s'habille; +La seve bout dans le tison. + +Le soufflet au rale asthmatique, +Me fait entendre sa musique; +Le tourne-broche aux dents d'acier +Mele au concerto domestique +Le tic-tac de son balancier. + +Les etincelles rejouies, +En etoiles epanouies, +vont et viennent, croisant dans l'air, +Les salamandres eblouies, +Au ricanement grele et clair. + +Du fond de ma cellule noire, +Quand Berthe vous conte une histoire, +_Le Chaperon_ ou l'_Oiseau bleu_, +C'est moi qui soutiens sa memoire, +C'est moi qui fais taire le feu. + +J'etouffe le bruit monotone +du rouet qui grince et bourdonne; +J'impose silence au matou; +Les heures s'en vont, et personne +N'entend le timbre du coucou. + +Pendant la nuit et la journee, +Je chante sous la cheminee; +Dans mon langage de grillon, +J'ai, des rebuts de son ainee, +Souvent console Cendrillon. + +Le renard glapit dans le piege; +Le loup, hurlant de faim, assiege +La ferme au milieu des grands bois; +Decembre met, avec sa neige, +Des chemises blanches aux toits. + +Allons, fagot, petille et flambe; +Courage, farfadet ingambe, +Saute, bondis plus haut encor; +Salamandre, montre ta jambe, +Leve, en dansant, ton jupon d'or. + +Quel plaisir! prolonger sa veille, +Regarder la flamme vermeille +Prenant a deux bras le tison; +A tous les bruits preter l'oreille; +Entendre vivre la maison! + +Tapi dans sa niche bien chaude, +Sentir l'hiver qui pleure et rode, +Tout bleme et le nez violet, +Tachant de s'introduire en fraude +Par quelque fente du volet. + +Souffle, bise! tombe a flots, pluie! +Dans mon palais, tout noir de suie, +Je ris de la pluie et du vent; +En attendant que l'hiver fuie +Je reste au coin du feu, revant. + + + + +CHANT DU GRILLON. + + +Regardez les branches, +Comme elles sont blanches; +Il neige des fleurs! +Riant dans la pluie, +Le soleil essuie +Les saules en pleurs, +Et le ciel reflete +Dans la violette, +Ses pures couleurs. + +La nature en joie +Se pare et deploie +Son manteau vermeil. +Le paon qui se joue, +Fait tourner en roue, +Sa queue au soleil. +Tout court, tout s'agite, +Pas un lievre au gite; +L'ours sort du sommeil. + +La mouche ouvre l'aile, +Et la demoiselle +Aux prunelles d'or, +Au corset de guepe, +Depliant son crepe, +A repris l'essor. +L'eau gaiment babille, +Le goujon fretille, +Un printemps encor! + +Tout se cherche et s'aime; +Le crapaud lui-meme, +Les aspics mechants; +Toute creature, +Selon sa nature: +La feuille a des chants; +Les herbes resonnent, +Les buissons bourdonnent; +C'est concert aux champs. + +Moi seul je suis triste; +Qui sait si j'existe, +Dans mon palais noir? +Sous la cheminee, +Ma vie enchainee, +Coule sans espoir. +Je ne puis, malade, +Chanter ma ballade +Aux hotes du soir. + +Si la brise tiede +Au vent froid succede; +Si le ciel est clair, +Moi, ma cheminee +N'est illuminee +Que d'un pale eclair; +Le cercle folatre +Abandonne l'atre: +Pour moi c'est l'hiver. + +Sur la cendre grise, +La pincette brise +Un charbon sans feu. +Adieu les paillettes, +Les blondes aigrettes; +Pour six mois adieu +La maitresse buche, +Ou sous la peluche, +Sifflait le gaz bleu. + +Dans ma niche creuse, +Ma natte boiteuse +Me tient en prison. +Quand l'insecte rode, +Comme une emeraude, +Sous le vert gazon, +Moi seul je m'ennuie; +Un mur, noir de suie, +Est mon horizon. + + + + +ABSENCE. + + +Reviens, reviens, ma bien-aimee, +Comme une fleur loin du soleil; +La fleur de ma vie est fermee, +Loin de ton sourire vermeil. + +Entre nos coeurs tant de distance; +Tant d'espace entre nos baisers. +O sort amer! o dure absence! +O grands desirs inapaises! + +D'ici la-bas, que de campagnes, +Que de villes et de hameaux, +Que de vallons et de montagnes, +A lasser le pied des chevaux! + +Au pays qui me prend ma belle, +Helas! si je pouvais aller; +Et si mon corps avait une aile +Comme mon ame pour voler! + +Par-dessus les vertes collines, +Les montagnes au front d'azur, +Les champs rayes et les ravines, +J'irai, d'un vol rapide et sur. + +Le corps ne suit pas la pensee; +Pour moi, mon ame, va tout droit, +Comme une colombe blessee, +T'abattre au rebord de son toit. + +Descends dans sa gorge divine, +Blonde et fauve comme de l'or, +Douce comme un duvet d'hermine, +Sa gorge, mon royal tresor; + +Et dis, mon ame, a cette belle, +"Tu sais bien qu'il compte les jours, +O ma colombe! a tire d'aile, +Retourne au nid de nos amours." + + + + +AU SOMMEIL. + + + +HYMNE ANTIQUE. + + +Sommeil, fils de la nuit et frere de la mort; +Ecoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillee, +La lune, au fond du ciel, ferme l'oeil et s'endort +Et son dernier rayon, a travers la feuillee, +Comme un baiser d'adieu, glisse amoureusement, +Sur le front endormi de son bleuatre amant, +Par la porte d'ivoire et la porte de corne. +Les songes vrais ou faux de l'Erebe envoles, +Peuplent seuls l'univers silencieux et morne; +Les cheveux de la nuit, d'etoiles d'or meles, +Au long de son dos brun pendent tout deboucles; +Le vent meme retient son haleine, et les mondes, +Fatigues de tourner sur leurs muets pivots, +S'arretent assoupis et suspendent leurs rondes. + +O jeune homme charmant! couronne de pavots, +Qui tenant sur la main une patere noire, +Pleine d'eau du Lethe, chaque nuit nous fais boire, +Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux; +Enfant mysterieux, hermaphrodite etrange, +Ou la vie, au trepas, s'unit et se melange, +Et qui n'as de tous deux que ce qu'ils ont de beau; +Sous les epais rideaux de ton alcove sombre, +Du fond de ta caverne inconnue au soleil; +Je t'implore a genoux, ecoute-moi, sommeil! + +Je t'aime, o doux sommeil! et je veux a ta gloire, +Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire, +Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla; +Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscene, +Dont le rauque aboiement si souvent te troubla, +Et verser l'opium sur ton autel d'ebene. +Je te donne le pas sur Phebus-Apollon, +Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond, +Un dieu tout rayonnant, aussi beau qu'une fille; +Je te prefere meme a la blanche Venus, +Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille, +Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus, +Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie +Se suspendre l'essaim des zephirs ingenus; +Meme au jeune Iacchus, le doux pere de joie, +A l'ivresse, a l'amour, a tout divin sommeil. + +Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde +Leve du doigt le pan de son rideau vermeil, +Soit, que les chevaux blancs qui trainent le soleil +Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde, +Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux. +Sous les arceaux muets de la grotte profonde, +Ou les songes legers menent sans bruit leur ronde, +Recois benignement mon encens et mes voeux, +Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde! + + + + +TERZA RIMA. + + +Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine, +Et que de l'echafaud, sublime et radieux, +Il fut redescendu dans la cite latine, + +Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux; +Ses pieds ne savaient plus comment marcher sur terre; +Il avait oublie le monde dans les cieux. + +Trois grands mois il garda cette attitude austere; +On l'eut pris pour un ange en extase devant +Le saint triangle d'or, au moment du mystere. + +Frere, voila pourquoi les poetes, souvent, +Buttent a chaque pas sur les chemins du monde; +Les yeux fiches au ciel ils s'en vont en revant; + +Les anges, secouant leur chevelure blonde, +Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras, +Et les veulent baiser avec leur bouche ronde. + +Eux marchent au hasard et font mille faux pas; +Ils cognent les passants, se jettent sous les roues, +Ou tombent dans des puits qu'ils n'apercoivent pas. + +Que leur font les passants, les pierres et les boues; +Ils cherchent dans le jour le reve de leurs nuits, +Et le feu du desir leur empourpre les joues. + +Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis, +Et quand ils ont fini leur chapelle Sixtine, +Ils sortent rayonnants de leurs obscurs reduits. + +Un auguste reflet de leur oeuvre divine +S'attache a leur personne et leur dore le front, +Et le ciel qu'ils ont vu, dans leurs yeux se devine. + +Les nuits suivront les jours et se succederont, +Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent, +Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront. + +Tous nos palais sous eux s'eteignent et s'affaissent; +Leur ame, a la coupole, ou leur oeuvre reluit, +Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent. + +Notre jour leur parait plus sombre que la nuit; +Leur oeil cherche toujours le ciel bleu de la fresque, +Et le tableau quitte les tourmente et les suit. + +Comme Buonarotti, le peintre gigantesque, +Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut, +Et que le ciel de marbre ou leur front touche presque. + +Sublime aveuglement! magnifique defaut! + + + + +MONTEE SUR LE BROCKEN. + + +Lorsque l'on est monte jusqu'au nid des aiglons, +Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons +Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne, +Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne, +On s'apercoit enfin qu'on grimperait mille ans, +Tant que la chair tiendrait a vos talons sanglants, +Sans approcher du ciel qui toujours se recule, +Et qu'on n'est, apres tout, qu'un Titan ridicule. +On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux, +Et des fantomes vains dansent devant vos yeux. +Le silence est profond; la chanson de la terre +Ne vient pas jusqu'a vous, et la voix du tonnerre +Qui roule sous vos pieds, semble le baillement +Du Brocken, ennuye de son desoeuvrement. +Votre cri, sans trouver d'echo qui le repete, +S'eteint subitement sous la voute muette; +C'est un calme sinistre, on n'entend pas encor +Les violes d'amour et les cithares d'or, +Car le ciel est bien haut et l'echelle est petite; +Votre guide, effraye, redescend et vous quitte, +Et, roulant une larme au fond de son oeil bleu, +La derniere des fleurs vous jette son adieu. +La neige cependant descend silencieuse, +Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse +Apparait a cote d'un soleil sans rayons; +Le ciel est tout raye de ses pales sillons, +Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe, +Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe. + + + + +LE PREMIER RAYON DE MAI. + + +Hier j'etais a table avec ma chere belle, +Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle, +Dans sa petite chambre; ainsi que dans leur nid +Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu benit. +C'etait un bruit charmant de verres, de fourchettes, +Comme des becs d'oiseaux, picotant les assiettes; +De sonores baisers et de propos joyeux. +L'enfant, pour etre a l'aise, et regaler mes yeux, +Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine +On voyait les tresors de sa blanche poitrine; +Comme les seins d'Isis, aux contours ronds et purs, +Ses beaux seins se dressaient, etincelants et durs, +Et, comme sur des fleurs des abeilles posees, +Sur leurs pointes tremblaient des lumieres rosees; +Un rayon de soleil, le premier du printemps, +Dorait, sur son col brun, de reflets eclatants; +Quelques cheveux follets, et de mille paillettes +D'un verre de cristal allumant les facettes, +Enchassait un rubis dans la pourpre du vin. +Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin! +Avec un sentiment de joie et de bien-etre +Je regardais l'enfant, le verre et la fenetre; +L'aubepine de mai me parfumait le coeur, +Et, comme la saison, mon ame etait en fleur; +Je me sentais heureux et plein de folle ivresse, +De penser qu'en ce siecle, envahi par la presse, +Dans ce Paris bruyant et sale a faire peur, +Sous le regne fumeux des bateaux a vapeur, +Malgre les deputes, la Charte et les ministres, +Les hommes du progres, les cafards et les cuistres, +On n'avait pas encor supprime le soleil, +Ni depouille le vin de son manteau vermeil; +Que la femme etait belle et toujours desirable, +Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table, +Aupres de sa maitresse, ainsi qu'aux premiers jours, +Celebrer le printemps, le vin et les amours. + + + + +LE LION DU CIRQUE. + + +Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre, +Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre; +De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs, +Comme un sphinx accroupi dans les sables brulants, +Sur l'oreiller velu de tes pattes croisees +Pose ton mufle enorme, aux babines froncees; +Dors et prends patience, o lion du desert; +Demain, Cesar le veut, de ton cachot ouvert, +Demain tu sauteras dans la pleine lumiere, +Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entiere, +Et de tous les cotes les applaudissements +Repondront comme un choeur a tes grommelements. +On te tient en reserve une vierge chretienne, +Plus blanche mille fois que la Venus paienne; +Tu pourras a loisir, de tes griffes de fer, +Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair; +Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose: +Ne frotte plus ton nez contre la grille close, +Songe, sous ta criniere, au plaisir de ronger +Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger +Dans le goufre beant de ta gueule qui fume, +Une tete ou deja l'aureole s'allume. + +Le Belluaire ainsi gourmande son lion, +Et le lion fait treve a sa rebellion. + +Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme, +Rugis affreusement dans l'antre de mon ame, +Je n'ai pas de victime a promettre a ta faim, +Ni d'esclave chretienne a te jeter demain; +Tache de t'apaiser, ou je m'en vais te clore +Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore; +A quoi bon te debattre et grincer et hurler? +Le temps n'est pas venu de te demuseler. +En attendant le jour de revoir la lumiere, +Silencieusement, a l'angle d'une pierre, +Ou contre les barreaux de ton noir souterrain, +Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain. + + + + +LAMENTO. + + +Connaissez-vous la blanche tombe, +Ou flotte avec un son plaintif + L'ombre d'un if? +Sur l'if, une pale colombe, +Triste et seule, au soleil couchant, + Chante son chant. + +Un air maladivement tendre, +A la fois charmant et fatal, + Qui vous fait mal, +Et qu'on voudrait toujours entendre; +Un air, comme en soupire aux cieux + L'ange amoureux. + +On dirait que l'ame eveillee +Pleure sous terre, a l'unisson + De la chanson, +Et, du malheur d'etre oubliee, +Se plaint dans un roucoulement + Bien doucement. + +Sur les ailes de la musique +On sent lentement revenir + Un souvenir; +Une ombre de forme angelique +Passe dans un rayon tremblant, + En voile blanc. + +Les belles de nuit, demi-closes, +Jettent leur parfum faible et doux + Autour de vous, +Et le fantome aux molles poses +Murmure en vous tendant les bras: + Tu reviendras! + +Oh! jamais plus, pres de la tombe +Je n'irai, quand descend le soir + Au manteau noir, +Ecouter la pale colombe +Chanter, sur la branche de l'if, + Son chant plaintif! + + + + +BARCAROLLE. + + +Dites, la jeune belle, +Ou voulez-vous aller? +La voile ouvre son aile, +La brise va souffler! + +L'aviron est d'ivoire, +Le pavillon de moire, +Le gouvernail d'or fin; +J'ai pour lest une orange, +Pour voile, une aile d'ange; +Pour mousse, un seraphin. + +Dites, la jeune belle, +Ou voulez-vous aller? +La voile ouvre son aile, +La brise va souffler! + +Est-ce dans la Baltique? +Sur la mer Pacifique, +Dans l'ile de Java? +Ou bien dans la Norvege, +Cueillir la fleur de neige, +Ou la fleur d'Angsoka? + +Dites, la jeune belle, +Ou voulez-vous aller? +La voile ouvre son aile, +La brise va souffler! + +Menez-moi, dit la belle, +A la rive fidele +Ou l'on aime toujours. +--Cette rive, ma chere, +On ne la connait guere +Au pays des amours. + + + + +TRISTESSE. + + + Avril est de retour. + La premiere des roses, + De ses levres mi-closes, + Rit au premier beau jour; + La terre bienheureuse + S'ouvre et s'epanouit; + Tout aime, tout jouit. +Helas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + Les buveurs en gaite, + Dans leurs chansons vermeilles, + Celebrent sous les treilles + Le vin et la beaute; + La musique joyeuse, + Avec leur rire clair, + S'eparpille dans l'air. +Helas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + En deshabilles blancs, + Les jeunes demoiselles + S'en vont sous les tonnelles, + Au bras de leurs galants; + La lune langoureuse + Argente leurs baisers + Longuement appuyes. +Helas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + Moi, je n'aime plus rien, + Ni l'homme, ni la femme, + Ni mon corps, ni mon ame, + Pas meme mon vieux chien. + Allez dire qu'on creuse, + Sous le pale gazon, + Une fosse sans nom. +Helas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse. + + + + +QUI SERA ROI? + + + +I. + + +BEHEMOT. + +Moi, je suis Behemot, l'elephant, le colosse. +Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse + Comme le dos d'un mont. +Je suis une montagne animee et qui marche: +Au deluge, je fis presque chavirer l'arche, +Et quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont. + +Je porte, en me jouant, des tours sur mon epaule; +Les murs tombent broyes sous mon flanc qui les frole + Comme sous un belier. +Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe? +J'enleve cavaliers et chevaux dans ma trompe, +Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier! + +Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe +Je jette a chaque pas, sur la terre, une gerbe + De blesses et de morts. +Au coeur de la bataille, aux lieux ou la melee +Rugit plus furieuse et plus echevelee, +Comme un mortier sanglant, je vais gachant les corps. + +Les fleches font sur moi le petillement grele, +Que par un jour d'hiver font les grains de la grele + Sur les tuiles d'un toit. +Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses, +Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces, +Et par tous les chemins je marche toujours droit. + +Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse; +A travers les bambous, je folatre et je passe + Comme un faon dans les bles. +Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe, +Je desseche son urne avec ma grande trompe, +Et laisse sur le sec ses hotes ecailles. + +Mes defenses d'ivoire eventreraient le monde, +Je porterais le ciel et sa coupole ronde + Tout aussi bien qu'Atlas. +Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pole; +Je pourrais lui preter ma rude et forte epaule. +Je le remplacerai quand il sera trop las! + + + +II. + + +Quand Behemot eut dit jusqu'au bout sa harangue, +Leviathan, ainsi, repondit, en sa langue. + + + +III. + + +LEVIATHAN. + +Taisez-vous, Behemot, je suis Leviathan; +Comme un enfant mutin je fouette l'Ocean + Du revers de ma large queue. +Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain, +Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin, + Seigneur de l'immensite bleue. + +Le requin endente d'un triple rang de dents, +Le dauphin monstrueux, aux longs fanons pendants, + Le kraken qu'on prend pour une ile, +L'orque immense et difforme et le lourd cachalot, +Tout le peuple squameux qui laboure le flot, + Du cetace jusqu'au nautile; + +Le grand serpent de mer et le poisson Macar, +Les baleines du pole, a l'oeil rond et hagard, + Qui soufflent l'eau par la narine; +Le triton fabuleux, la sirene aux chants clairs, +Sur le flanc d'un rocher, peignant ses cheveux verts + Et montrant sa blanche poitrine; + +Les oursons etoiles et les crabes hideux, +Comme des coutelas agitant autour d'eux + L'arsenal crochu de leurs pinces; +Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi. +Dans leurs antres profonds, ils se cachent d'effroi + Quand je visite mes provinces. + +Pour l'oeil qui peut plonger au fond du gouffre noir, +Mon royaume est superbe et magnifique a voir: + Des vegetations etranges, +Eponges, polypiers, madrepores, coraux, +Comme dans les forets, s'y courbent en arceaux, + S'y decoupent en vertes franges. + +Le frisson de mon dos fait trembler l'Ocean, +Ma respiration souleve l'ouragan + Et se condense en noirs nuages; +Le souffle impetueux de mes larges naseaux, +Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux + Avec les pales equipages. + +Ainsi, vous avez tort de tant faire le fier; +Pour avoir une peau plus dure que le fer + Et renverse quelque muraille; +Ma gueule vous pourrait engloutir aisement. +Je vous ai regarde, Behemot, et vraiment + Vous etes de petite taille. + +L'empire revient donc a moi, prince des eaux; +Qui mene chaque soir les difformes troupeaux + Paitre dans les moites campagnes; +Moi temoin du deluge et des temps disparus; +Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus + Les grands aigles sur les montagnes! + + + +IV. + + +Leviathan se tut et plongea sous les flots; +Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs ilots. + + + +V. + + +L'OISEAU ROCK. + +La bas, tout la bas, il me semble +Que j'entends quereller ensemble +Behemot et Leviathan; +Chacun des deux rivaux aspire, +Ambition folle, a l'empire +De la terre et de l'Ocean. + +Eh quoi! Leviathan l'enorme, +S'asseoirait, majeste difforme, +Sur le trone de l'univers! +N'a-t-il pas ses grottes profondes, +Son palais d'azur sous les ondes? +N'est-il pas roi des peuples verts? + +Behemot, dans sa patte immonde, +Veut prendre le sceptre du monde +Et se poser en souverain. +Behemot, avec son gros ventre, +Veut faire venir a son antre, +L'Univers terrestre et marin. + +La pretention est etrange +Pour ces deux petrisseurs de fange, +Qui ne sauraient quitter le sol. +C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois etre, +De ce monde, seigneur et maitre, +Et je suis roi de par mon vol. + +Je pourrais, dans ma forte serre, +Prendre la boule de la terre +Avec le ciel pour ecusson. +Creez deux mondes; je me flatte +D'en tenir un dans chaque patte, +Comme les aigles du blason. + +Je nage en plein dans la lumiere, +Et ma prunelle sans paupiere +Regarde en face le soleil. +Lorsque, par les airs, je voyage, +Mon ombre, comme un grand nuage, +Obscurcit l'horizon vermeil. + +Je cause avec l'etoile bleue +Et la comete a pale queue; +Dans la lune je fais mon nid; +Je perche sur l'arc d'une sphere; +D'un coup de mon aile legere, +Je fais le tour de l'infini. + + + +VI. + + +L'HOMME. + +Leviathan, je vais, malgre les deux cascades +Qui de tes noirs events jaillissent en arcades; +La mer qui se souleve a tes reniflements, +Et les glaces du pole et tous les elements, +Monte sur une barque entr'ouverte et disjointe, +T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe; +Car il faut un peu d'huile a ma lampe le soir, +Quant le soleil s'eteint et qu'on n'y peut plus voir. +Behemot, a genoux, que je pose la charge +Sur ta croupe arrondie et ton epaule large; +Je ne suis pas emu de ton enormite; +Je ferai de tes dents quelque hochet sculpte, +Et je te couperai tes immenses oreilles, +Avec leurs plis pendants, a des drapeaux pareilles +Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet. +Oiseau Rock, prete-moi ta plume et ton duvet, +Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassee, +Sans pouvoir achever la courbe commencee, +Des sommites du ciel, a mes pieds, sur le roc, +Tu tomberas tout droit, orgueilleux oiseau Rock. + + + + +COMPENSATION. + + +Il nait sous le soleil de nobles creatures, +Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rever, +Corps de fer, coeur de flamme, admirables natures; + +Dieu semble les produire afin de se prouver; +Il prend, pour les petrir, une argile plus douce, +Et souvent passe un siecle a les parachever. + +Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce +Sur leurs fronts rayonnants de la gloire des cieux, +Et l'ardente aureole en gerbes d'or y pousse. + +Ces hommes-la s'en vont, calmes et radieux, +Sans quitter un instant leur pose solennelle, +Avec l'oeil immobile et le maintien des dieux. + +Leur moindre fantaisie est une oeuvre eternelle, +Tout cede devant eux; les sables inconstants, +Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidele. + +Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans, +L'orage ou le repos, la palette ou le glaive, +Ils meneront a bout, leurs destins eclatants. + +Leur existence etrange est le reel du reve; +Ils executeront votre plan ideal, +Comme un maitre savant le croquis d'un eleve. + +Vos desirs inconnus, sous l'arceau triomphal, +Dont votre esprit en songe, arrondissait la voute, +Passent assis en croupe au dos de leur cheval. + +D'un pied sur, jusqu'au bout, ils ont suivi la route, +Ou, des les premiers pas, vous vous etes assis, +N'osant prendre une branche au carrefour du doute. + +De ceux-la, chaque peuple en compte cinq ou six, +Cinq ou six, tout au plus, dans les siecles prosperes, +Types toujours vivants dont on fait des recits. + +Nature avare; o toi! si feconde en viperes, +En serpents, en crapauds tout gonfles de venins; +Si prompte a repeupler tes immondes repaires; + +Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains, +Pour tant d'avortements et d'oeuvres imparfaites, +Tant de monstres impurs echappes de tes mains; + +Nature, tu nous dois encor bien des poetes! + + + + +CHINOISERIE. + + +Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime, +Ni vous non plus, Juliette; ni vous, +Ophelia, ni Beatrix, ni meme +Laure la blonde, avec ses grands yeux doux. + +Celle que j'aime, a present, est en Chine; +Elle demeure, avec ses vieux parents, +Dans une tour de porcelaine fine, +Au fleuve jaune ou sont les cormorans. + +Elle a des yeux retrousses vers les tempes, +Un pied petit, a tenir dans la main, +Le teint plus clair que le cuivre des lampes, +Les ongles longs et rougis de carmin. + +Par son treillis elle passe sa tete, +Que l'hirondelle, en volant, vient toucher; +Et, chaque soir, aussi bien qu'un poete, +Chante le saule et la fleur du pecher. + + + + +SONNET. + + +Pour veiner de son front la paleur delicate, +Le Japon a donne son plus limpide azur, +La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur +Que son col transparent et ses tempes d'agate. + +Dans sa prunelle humide un doux rayon eclate; +Le chant du rossignol pres de sa voix est dur, +Et quand elle se leve, a notre ciel obscur, +On dirait de la lune en sa robe d'ouate. + +Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement; +Le caprice a taille son petit nez charmant; +Sa bouche a des rougeurs de peche et de framboise; + +Ses mouvements sont pleins d'une grace chinoise, +Et pres d'elle, on respire autour de sa beaute, +Quelque chose de doux comme l'odeur du the. + + + + +A DEUX BEAUX YEUX. + + +Vous avez un regard singulier et charmant; +Comme la lune au fond du lac qui la reflete, +Votre prunelle, ou brille une humide paillette, +Au coin de vos doux yeux roule languissamment; + +Ils semblent avoir pris ses feux au diamant; +Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite, +Et vos grands cils emus, de leur aile inquiete, +Ne voilent qu'a demi leur vif rayonnement. + +Mille petits amours, a leur miroir de flamme, +Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux, +Et les desirs y vont rallumer leurs flambeaux. + +Ils sont si transparents, qu'ils laissent voir votre ame, +Comme une fleur celeste au calice ideal +Que l'on apercevrait a travers un cristal. + + + + +LE THERMODON. + + + +I. + + +J'ai, dans mon cabinet, une bataille enorme +Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme, +Et dont l'etrange aspect arrete l'oeil surpris; +On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure, +La gravure sonner comme une vieille armure, +Et le papier muet semble jeter des cris. + +Un pont, par ou se rue une foule en demence, +Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense, +Et, d'un cadre de pierre, entoure le tableau; +A travers l'arche, on voit une ville enflammee, +D'ou montent, en tournant, de longs flots de fumee, +Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau. + +Une barque, pareille a la barque des ombres, +Glisse sinistrement au dos des vagues sombres, +Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts; +Une averse de sang pleut des tetes coupees; +Des mains, par l'agonie, eperdument crispees, +Avec leurs doigts noueux s'accrochent a ses bords. + +Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe, +Le grand fleuve a toujours toute prete une tombe; +Il le berce un moment, et puis il l'engloutit; +Les flots toujours beants, de leurs gueules voraces, +Devorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses, +Tout ce que le combat jette a leur appetit. + +Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre, +Et se fait, dans sa chute, une blessure au sabre +Qu'un mourant tient encor dans son poing fracasse; +Plus loin, c'est un carquois plein de fleches, qui verse +Ses dards en pluie aigue, et dont chaque trait perce +Un cadavre deja de cent coups traverse. + +C'est un rude combat! chevelures, crinieres, +Panaches et cimiers, enseignes et bannieres, +Au souffle des clairons volent echeveles; +Les lances, ces epis de la moisson sanglante, +S'inclinent a leur vent en tranche etincelante, +Comme sous une pluie on voit pencher des bles. + +Les glaives denteles font d'affreuses morsures; +Le poignard altere, plongeant dans les blessures, +Comme dans une coupe, y boit a flots le sang; +Et les epieux, rompant les armes les plus fortes, +Pour le ciel ou l'enfer, ouvrent de larges portes +Aux ames qui des corps sortent en rugissant. + +Quelle ferocite de dessin et de touche, +Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche! +Qui signa ce poeme etrange et vehement? +C'est toi, maitre supreme, a la main turbulente, +Peintre au non rouge, roi de la couleur brulante, +Divin Neerlandais, Michel-Ange flamand! + +C'est toi, Rubens, c'est toi, dont la rage sublime, +Pencha cette bataille au bord de cet abime, +Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or, +Et lui mis pour camee un beau groupe de femmes, +Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames, +S'apaise et n'ose pas les submerger encor! + + + +II. + + +Car ce sont, o pitie! des femmes, des guerrieres +Que la melee etreint de ses mains meurtrieres. + Sous l'armure une gorge bat; +Les ecailles d'airain couvrent des seins d'ivoire, +ou, nourrisson cruel, la mort pale vient boire + Le lait empourpre du combat. + +Regardez! regardez! les chevelures blondes +Coulent en ruisseaux d'or se meler sous les ondes, + Aux cheveux glauques des roseaux. +Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albatre, +Ou, dans la blancheur mate, une veine bleuatre + Circule en transparents reseaux. + +Helas! sur tous ces corps a la teinte nacree, +La mort a deja mis sa paleur azuree; + Ils n'ont de rose que le sang. +Leurs bras abandonnes trempent, les mains ouvertes, +Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes, + Ou l'eau les souleve en passant. + +Le cheval de bataille a la croupe tigree, +Secouant dans les cieux sa criniere effaree, + Les foule avec ses durs sabots. +Et le lache vainqueur, dans sa rage brutale, +Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale, + Tire a lui leurs derniers lambeaux. + +Bientot, du haut des monts, les vautours au col chauve, +Les corbeaux vernisses, les aigles a l'oeil fauve; + L'orfraie au regard clandestin; +Les loups se balancant sur leurs echines maigres, +Les renards, les chakals, accourront tout allegres, + Prendre leur part au grand festin; + +Ce splendide banquet reparera leurs jeunes; +O misere! o douleur! tous ces corps frais et jeunes, + Ces beaux seins, d'un si pur contour, +Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche, +Fouilles par le museau de l'hyene farouche, + Piques par le bec du vautour! + +Cessez de vains efforts, o braves amazones! +A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones, + Le casque grec empanache, +La cuirasse de fer, de clous d'or etoilee, +Si votre main trop faible, au fort de la melee, + Lache votre glaive ebreche! + +Votre armure faussee, entre ces bras robustes, +Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes, + Ou le poil pousse en plein terrain; +Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes, +O guerrieres! seraient les appas et les charmes + Caches sous vos corsets d'airain. + +S'ils n'etaient repousses par les rudes ecailles, +Par les mailles d'acier qui herissent vos tailles, + Les bras se suspendraient autour; +Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire, +Vous auriez, sans combat, remporte la victoire, + Car la force cede a l'amour. + +Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales +Qui volent, de la brise et de l'eclair rivales. + Fuyez sans vous tourner pour voir, +Et, ne vous arretez qu'en des retraites sures, +Ou se trouve un flot clair pour laver vos blessures + Et du gazon pour vous asseoir! + + + +III. + + +C'est la necessite! c'est la regle fatale! +Toujours l'esprit le cede a la force brutale; +Et quand la passion, aux beaux elans divins, +Avec le positif veut en venir aux mains, +Ardente, et n'ecoutant que le feu qui l'anime, +Engage le combat sur le pont de l'abime; +Elle ne peut tenir, avec ses mains d'enfant, +Contre ces grands chevaux a forme d'elephant, +Cabres et renverses sur leurs enormes croupes, +Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes +Aux bras durs et noueux comme des chenes verts, +Aux musculeux poitrails, de buffle recouverts; +Toujours le pied lui manque, et de fleches criblee, +Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellee, +Ou son corps va trouver les caimans du fond. +Cependant, les vainqueurs, sur la crete du pont, +Sans donner une plainte aux victimes noyees, +Passent, tambours battants, enseignes deployees. +Cette planche, gravee en six cartons divers, +Par Lucas Vostermann, d'apres Rubens, d'Anvers, +Femmes, au coeur hautain, pales cariatides, +Qui ployez a regret des tetes moins timides +Sous le fronton pesant des devoirs et des lois, +Et qui vous refusez a porter votre croix, +De votre destinee est l'effrayant symbole +Et je l'y vois ecrite en sombre parabole: +Comme vous, autrefois, folles de liberte, +Des femmes au grand coeur, a la male beaute, +Se brulerent un sein, et mirent a la place +La Meduse sculptee au coeur de la cuirasse; +Elles laisserent la l'aiguille et les fuseaux, +La navette qui court a travers les reseaux, +Les travaux de la femme et les soins du menage, +Pour la lance et l'epee, instruments de carnage; +Negligeant la parure, et n'ayant pour se voir +Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir; +Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche, +Leur troupe rencontra la grande armee en marche; +Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps +Incertaine maree, on vit les combattants, +Les chevelures d'or ou bien les tetes brunes, +Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes, +Pousser et repousser leur flux et leur reflux, +Et longtemps la victoire, aux pieds irresolus, +Mesurant le terrain et supputant les pertes, +Erra d'un camp a l'autre avec ses palmes vertes. +De fatigue a la fin, les bras freles et blancs +Laisserent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants +Trop faibles ouvriers pour de si fortes ames; +Et, dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes! + + + + +ELEGIE. + + +J'ai fait une remarque hier en te quittant. +Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant, +On a peur; on se fait, avec la moindre chose, +Un sujet de tourments. On veut savoir la cause +De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien, +La plus folle chimere, un souvenir ancien +Qui dormait dans un coin du coeur et qui s'eveille, +Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille, +Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra; +L'on n'en meurt pas; demain peut-etre on en rira. +Vous veniez pour vous plaindre; un baiser, un sourire, +Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire. +Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras +Que mon idee est folle et tu m'embrasseras, +Et puis, j'oublierai tout, excepte que je t'aime +Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de meme. +Or, voici ma remarque. Il m'a semble cela. +Je voudrais oublier toutes ces choses-la. +Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite, +Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette +Laisse aller Romeo qui part. En ce moment +Ou mon ame pamee a chaque embrassement, +S'elancait sur ta bouche au-devant de ton ame, +Ou ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme, +Ou mon coeur eperdu, sur ton coeur qu'il cherchait, +Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet, +Ou mes deux bras noues, comme ceux d'un avare +Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare, +Te tenaient enfermee et t'enchainaient a moi. +Toi, tu ne disais rien; tu n'ecoutais pas, toi; +Mes baisers s'eteignaient sur ta levre glacee; +Je ne te sentais pas sentir; ta main pressee +N'entendait pas la mienne et ne repondait rien. +J'etais la, devant toi, comme un musicien, +Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes. +O mon ame! pourquoi faut-il, quand tu debordes, +Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher, +Que l'ame ou tout en pleurs tu voudrais t'epancher, +Se ferme et te repousse et te laisse repandre +Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre? +J'ai cherche vainement pourquoi cette froideur, +Apres tant de baisers vivants et pleins d'ardeur, +Apres tant de serments et de douces paroles, +Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles; +Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon +Qu'on etait fou d'avoir au fond du coeur un nom +Que l'on ne dira pas, et que c'etait chimere +D'aimer une autre femme au monde que sa mere. +Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant +Au sortir de vos bras. Il a raison vraiment. +Lorsque, le desir mort, nait la melancolie, +Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie, +Comme au sein de sa mere un enfant qui s'endort; +Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort, +Le moment est venu de regarder en face +L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, +Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est. +Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en deplait, +C'est qu'il s'adresse a l'homme et non pas a la femme. +Quand le corps assouvi laisse en paix regner l'ame, +Qu'on s'ecoute penser et qu'on entend son coeur, +Et que dans la maitresse on embrasse la soeur, +La premiere lassee est la femme. La honte +D'avoir ete vaincue, au fond d'elle surmonte +Le bonheur d'etre aimee; elle hait son amant, +Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment +Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde +Qu'elle haisse bien et de haine profonde, +C'est lui, car c'est son maitre et son seigneur; il peut +Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut; +Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte +A remplace l'amour; une froide contrainte +Succede aux beaux elans de folle liberte. +Adieu l'enivrement, le rire et la gaite. +La femme se repent et l'homme se repose, +Il a touche son but, il a gagne sa cause; +C'est le triomphateur, le vainqueur, le Cesar, +Qui, la couronne au front, au devant de son char, +Malgre tout son amour, s'il peut la prendre vive, +Trainera sans pitie Cleopatre captive. +Aspic, dresse ton col tout gonfle de venin! +Sors du panier de fleurs, siffle et mord ce beau sein. +Cesar attend dehors! il lui faut Cleopatre, +Pour suivre le triomphe et paraitre au theatre. +Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains +Disent:--Heureux Cesar! et lui battent des mains. +La femme sait cela que de reine et maitresse, +Elle devient esclave et que son pouvoir cesse; +Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir, +Elle a laisse tomber, aujourd'hui le desir +Le lui remet en main et la fait souveraine. +Il faut que son amant a ses genoux se traine +Et lui baise les pieds et demande pardon. +Mais elle maintenant, froide et sans abandon, +Avec un double fil nouant son nouveau masque, +Ainsi qu'un chevalier a l'abri sous son casque, +Guette a couvert l'instant ou, faible et desarme, +Se livre a son poignard l'amant qu'on croit aime. +Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensee +N'eut pas du me venir et doit etre chassee, +Et que je suis bien fou de douter d'un amour +Dont personne ne doute, et prouve chaque jour. +J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives, +Ces haines, ces retours et ces alternatives, +Ces desespoirs mortels suivis d'espoirs charmants, +C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants. +Cette existence-la c'est la mienne, la notre; +Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre. +On est bien malheureux, mais pour un tel malheur +Les heureux volontiers changeraient leur bonheur. +Aimer! ce mot-la seul contient toute la vie. +Pres de l'amour, que sont les choses qu'on envie? +Tresors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu! +Comme la gloire est creuse et vous contente peu! +L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame, +Et toute ambition meurt aux bras d'une femme! + + + + +LA BONNE JOURNEE. + + +Ce jour, je l'ai passe ploye sur mon pupitre, +Sans jeter une fois l'oeil a travers la vitre. +Par Apollo! cent vers; je devrais etre las, +On le serait a moins; mais je ne le suis pas; +Je ne sais quelle joie intime et souveraine +Me fait le regard vif et la face sereine, +Comme apres la rosee une petite fleur; +Mon front se leve en haut avec moins de paleur; +Un sourire d'orgueil sur mes levres rayonne, +Et mon souffle presse plus fortement resonne. +J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier. +Rien ne m'a pu distraire; en vain mon levrier, +Entre mes deux genoux posant sa longue tete, +Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fete +Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau, +Un filet de soleil jusque sur mon bureau; +Pres de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille +M'etalait son gros ventre et souriait vermeille; +En vain ma bien-aimee, avec son beau sein nu, +Se penchait en riant de son rire ingenu; +Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure +Repandait les parfums de son haleine pure. +Sourd comme saint Antoine a la tentation, +J'ai poursuivi mon oeuvre avec religion; +L'oeuvre de mon amour qui mort me fera vivre, +Et ma journee ajoute un feuillet a mon livre. + + + + +L'HIPPOPOTAME. + + +L'hippopotame au large ventre +Habite aux Jungles de Java, +Ou grondent, au fond de chaque antre, +Plus de monstres qu'on n'en reva. + +Le boa se deroule et siffle, +Le tigre fait son hurlement; +Le bufle en colere renifle; +Il dort en paix tranquillement. + +Il ne craint ni kriss ni zagaies; +Il regarde l'homme sans fuir, +Et rit des balles des cypaies +Qui rebondissent sur son cuir. + +Je suis comme l'hippopotame; +De ma conviction couvert, +Forte armure que rien n'entame, +Je vais sans peur par le desert. + + + + +VILLANELLE RHYTHMIQUE. + + +Quand viendra la saison nouvelle, +Quand auront disparu les froids, +Tous les deux, nous irons, ma belle, +Pour cueillir le muguet au bois; +Sous nos pieds egrenant les perles, +Que l'on voit au matin trembler, +Nous irons ecouter les merles + Siffler. + +Le printemps est venu, ma belle, +C'est le mois des amants beni, +Et l'oiseau, satinant son aile, +Dit des vers au rebord du nid. +Oh! viens donc sur le banc de mousse, +Pour parler de nos beaux amours, +Et dis-moi de ta voix si douce: + Toujours! + +Loin, bien loin, egarant nos courses, +Faisons fuir le lapin cache, +Et le daim au miroir des sources +Admirant son grand bois penche; +Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises, +En panier, enlacant nos doigts, +Revenons rapportant des fraises + Des bois. + + + + +LE SOMMET DE LA TOUR. + + +Lorsque l'on veut monter aux tours des cathedrales, +On prend l'escalier noir qui roule ses spirales, +Comme un serpent de pierre au ventre du clocher. + +L'on chemine d'abord dans une nuit profonde, +Sans trefle de soleil et de lumiere blonde, +Tatant le mur des mains, de peur de trebucher; + +Car les hautes maisons voisines de l'eglise +Vers le pied de la tour versent leur ombre grise, +Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher. + +S'envolant tout a coup, les chouettes peureuses +Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses, +Et les chauve-souris s'abattent sur vos bras. + +Les spectres, les terreurs qui hantent les tenebres, +Vous frolent en passant de leurs crepes funebres; +Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas. + +A travers l'ombre on voit la chimere accroupie +Remuer, et l'echo de la voute assoupie +Derriere votre pas suscite un autre pas. + +Vous sentez a l'epaule une penible haleine, +Un souffle intermittent, comme d'une ame en peine +Qu'on aurait eveillee et qui vous poursuivrait. + +Et si l'humidite fait des yeux de la voute, +Larmes du monument, tomber l'eau goutte a goutte, +Il semble qu'on derange une ombre qui pleurait. + +Chaque fois que la vis, en tournant, se derobe, +Sur la derniere marche un dernier pli de robe, +Irritante terreur, brusquement disparait. + +Bientot le jour filtrant par les fentes etroites, +Sur le mur oppose trace des lignes droites, +Comme une barre d'or sur un ecusson noir. + +L'on est deja plus haut que les toits de la ville, +Edifices sans nom, masse confuse et vile, +Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir. + +Les hiboux disparus font place aux tourterelles, +Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes +Et semblent roucouler des promesses d'espoir. + +Des essaims familiers perchent sur les tarasques, +Et, sans se rebuter de la laideur des masques, +Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid. + +Les guivres, les dragons et les formes etranges +Ne sont plus maintenant que des figures d'anges, +Seraphiques gardiens tailles dans le granit, + +Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles, +Dans leurs niches de pierre, appuyes sur leurs ailes, +Montent leur faction qui jamais ne finit. + +Vous debouchez enfin sur une plate-forme +Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre enorme, +La Cite grommelante accroupie alentour. + +Comme un requin, ouvrant ses immenses machoires, +Elle mord l'horizon de ses mille dents noires, +Dont chacune est un dome, un clocher, une tour. + +A travers le brouillard, de ses naseaux de platre, +Elle souffle dans l'air son haleine bleuatre, +Que dore par flocons un chaud reflet de jour. + +Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'ecume, +Sur la ville toujours plane une ardente brume, +Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus. + +Ce sont les tintements et les greles volees +Des cloches, de leurs voix sonores ou felees, +Chantant, a plein gosier, dans leurs beffrois touffus; + +C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre; +C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre, +Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affuts; + +C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne +File comme une etoile a travers l'ombre terne, +Emportant un heureux aux bras de son desir; + +Le soupir de la vierge, au balcon accoudee, +Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idee; +Le cri de la douleur ou le chant du plaisir. + +Dans cette symphonie au colossal orchestre, +Que n'ecrira jamais musicien terrestre, +Chaque objet fait sa note impossible a saisir. + +Vous pensiez etre en haut, mais voici qu'une aiguille, +Ou le ciel decoupe par dentelles scintille, +Se presente soudain devant vos pieds lasses. + +Il faut monter encor dans la mince tourelle, +L'escalier qui serpente en spirale plus frele, +Se pendant aux crampons de loin en loin places. + +Le vent, d'un air moqueur, a vos oreilles siffle, +La goule etend sa griffe et la guivre renifle; +Le vertige alourdit vos pas embarrasses. + +Vous voyez loin de vous, comme dans des abimes, +S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes; +Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor. + +Votre sueur se fige a votre front en nage; +L'air trop vif vous etouffe: allons, enfant, courage! +Vous etes pres des cieux; allons, un pas encor! + +Et vous pourrez toucher, de votre main surprise, +L'archange colossal que fait tourner la brise, +Le saint Michel geant qui tient un glaive d'or; + +Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre, +Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre, +Vous dirigez en bas un oeil moins effraye; + +Vous verrez la campagne a plus de trente lieues, +Un immense horizon, borde de franges bleues, +Se deroulant sous vous comme un tapis raye; + +Les carres de ble d'or, les cultures zebrees, +Les plaques de gazon, de troupeaux noirs tigrees; +Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc fraye; + +Les cites, les hameaux, nids semes dans la plaine, +Et partout, ou se groupe une famille humaine, +Un clocher vers le ciel, comme un doigt s'allongeant. + +Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires, +La mer se diaprer et se gauffrer de moires, +Comme un kandjiar turc damasquine d'argent; + +Les vaisseaux, alcyons balances sur leurs ailes, +Piquer l'azur lointain de blanches etincelles +Et croiser en tous sens leur vol intelligent. + +Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles ronde, +Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes, +Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers! + +Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine, +Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine, +Chimerique pays peuple de dragons verts; + +Ou vers Otaiti, la belle fleur des ondes, +De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes, +Comme une autre Venus, fille des flots amers! + +A Ceylan, a Java, plus loin encor peut-etre, +Dans quelque ile deserte et dont on se rend maitre; +Vers une autre Amerique echappee a Colomb! + +Helas! et vous aussi, sans crainte, o mes pensees! +Livrant aux vents du ciel vos ailes empressees, +Vous tentez un voyage aventureux et long. + +Si la foudre et le nord respectent vos antennes, +Des pays inconnus et des iles lointaines +Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?... + +La spirale soudain s'interrompt et se brise. +Comme celui qui monte au clocher de l'eglise, +Me voici maintenant au sommet de ma tour. + +J'ai plante le drapeau tout au haut de mon oeuvre. +Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre, +Insensible a la joie, a la vie, a l'amour. + +Pour garder mon dessin avec ses lignes pures, +J'emousse mon ciseau contre des pierres dures, +Elevant a grand'peine une assise par jour! + +Pendant combien de mois suis-je reste sous terre, +Creusant comme un mineur ma fouille solitaire, +Et cherchant le roc vil pour mes fondations! + +Et pourtant le soleil riait sur la nature; +Les fleurs faisaient l'amour, et toute creature +Livrait sa fantaisie au vent des passions. + +Le printemps dans les bois faisait courir la seve, +Et le flot, en chantant, venait baiser la greve; +Tout n'etait que parfum, plaisir, joie et rayons! + +Patient architecte, avec mes mains pensives, +Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives, +Je faisais sous l'eglise un temple souterrain. + +Puis, l'eglise elle-meme, avec ses colonnettes, +Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'aretes, +Un madrepore immense, un polypier marin; + +Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre, +Ou gazouillent, quand vient l'heure de la priere, +Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain. + +Du haut de cette tour avec peine achevee, +Pourrais-je t'entrevoir, perspective revee; +Terre de Chanaan ou tendait mon effort? + +Pourrais-je apercevoir la figure du monde, +Les astres, dans le ciel, accomplissant leur ronde, +Et les vaisseaux quittant et regagnant le port? + +Si mon clocher passait seulement de la tete +Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faite +De ce donjon aigu, qui du brouillard ressort; + +S'il etait assez haut pour decouvrir l'etoile +Que la colline bleue avec son dos me voile; +Le croissant qui s'ecorne au toit de la maison; + +Pour voir au ciel de smalt les flottantes nuees, +Par le vent du matin mollement remuees, +Comme un troupeau de l'air secouer leur toison; + +Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'ame, +Dans un ocean d'or, avec le globe en flamme, +Majestueusement monter a l'horizon! + + + + +A UNE HEURE APRES MIDI, JEUDI 25 JANVIER 1838, +J'AI FINI CE PRESENT VOLUME: +GLOIRE A DIEU, ET PAIX AUX HOMMES DE BONNE VOLONTE! + +THEOPHILE GAUTIER. + + + * * * * * + + +TABLE + +Portail. +LA COMEDIE DE LA MORT. + La Vie dans la Mort. + La Mort dans la Vie. +Le Nuage. +Les Colombes. +Pantoum. +Tenebres. +Thebaide. +Rocaille. +Pastel. +Vatteau. +Le triomphe de Petrarque. +Melancholia. +Niobe. +Cariatides. +La Chimere. +La Diva. +Apres le Bal. +Tombee du Jour. +La derniere Feuille. +Le Trou du Serpent. +Les Vendeurs du Temple. +A un jeune Tribun. +Choc de Cavaliers. +Le Pot de fleurs. +Le Sphinx. +Pensee de minuit. +La Chanson de Mignon. +Romance. +Le Spectre de la Rose. +Lamento.--La Chanson du Pecheur. +Dedain. +Ce Monde-ci et l'autre. +Versailles. +La Caravane. +Destinee. +Notre-Dame. +Magdalena. +Chant du Grillon. I. +Chant du Grillon. II. +Absence. +Au Sommeil. +Terza Rima. +Montee sur le Brocken. +Le premier Rayon de Mai. +Le Lion du Cirque. +Lamento. +Barcarolle. +Tristesse. +Qui sera Roi? +Compensation. +Chinoiserie. +Sonnet. +A deux beaux yeux. +Le Thermodon. +Elegie. +La bonne Journee. +L'Hippopotame. +Villanelle rhythmique. +Le Sommet de la Tour. + + + + + + +End of Project Gutenberg's La comedie de la mort, by Theophile Gautier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMEDIE DE LA MORT *** + +***** This file should be named 10442.txt or 10442.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/4/4/10442/ + +Produced by Christine De Ryck and PG Distributed Proofreaders. This +file was produced from images generously made available by the Biblioth +que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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