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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/10290-8.txt b/10290-8.txt new file mode 100644 index 0000000..b5947bb --- /dev/null +++ b/10290-8.txt @@ -0,0 +1,4690 @@ +The Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Confession de Minuit + Roman + +Author: Georges Duhamel + +Release Date: November 25, 2003 [EBook #10290] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT *** + + + + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + + + + +GEORGES DUHAMEL +de L'Académie Française + + +Confession de Minuit + + +ROMAN + + + + + +I + +Je n'en veux pas à M. Sureau; Je suis tout à fait mécontent d'avoir +perdu ma situation. Une douce situation, voyez-vous? Mais je n'en veux +pas à M. Sureau. Il était dans son droit et je ne sais trop ce que +j'aurais fait à sa place; bien que, moi, je comprenne une foule de +choses, malheureusement. + +Il faut dire que M. Sureau n'a pas voulu comprendre. Il m'aurait été +nécessaire de lui donner des explications et, tout bien pesé, j'ai mieux +fait de ne rien expliquer. Et puis, M. Sureau ne m'a pas laissé le temps +de me ressaisir, de me justifier. Il a été vif. Tranchons le mot: il +s'est montré brutal et même féroce. Ça ne fait rien: je ne songe pas à +lui en vouloir. + +Pour M. Jacob, c'est différent: il aurait pu faire quelque chose en ma +faveur. Pendant cinq ans, il m'a, chaque jour, soir et matin, regardé +travailler. Il sait que je ne suis pas un homme extraordinaire. Il me +connaît. C'est-à-dire qu'à bien juger il ne me connaît guère. Enfin! Il +aurait pu prononcer un mot, un seul. Il n'a pas prononcé ce mot, je ne +lui en fais pas grief. Il a femme, enfants, et une réputation avec +laquelle il ne peut pas jouer. + +A coup sûr, si je disais ce que je sais de M. Jacob... Mais, qu'il dorme +tranquille: je ne dirai rien. Il ne m'a pas défendu, il ne m'a pas +repêché; toutes réflexions faites, je ne lui en veux pas non plus. Ces +gens ne sont pas obligés d'avoir des vues sur certaines choses. Il y a +eu là un ensemble de circonstances très pénibles. Mettons, pour le +moment, que la faute soit à moi seul. Puisque le monde est fait comme +vous savez, je veux bien reconnaître que j'ai eu tort. On verra plus +tard! + +Il y a d'ailleurs longtemps de cette aventure. Je n'en parlerais pas si +vous n'aviez pas réveillé de mauvais souvenirs. Et puis, il m'est arrivé +tant de choses, depuis, que je peux avoir oublié quelques détails. Je +dois vous faire remarquer que je n'avais vu M. Sureau que trois fois. En +l'espace de cinq ans, c'est peu. Cela tient à ce que la maison Socque et +Sureau est trop importante: ces messieurs ne peuvent pas entretenir des +relations avec leurs deux mille employés. Quant à mon service, il +n'avait aucun rapport avec la direction. + +Un matin donc, le téléphone se met à sonner. Je ne sais si vous êtes +sensible aux sonneries, cloches, timbres et autres appareils de cette +espèce infernale. Pour moi, j'exècre cela. L'existence d'une sonnerie +électrique dans l'endroit où je me tiens suffit à troubler ma vie! Pour +cette seule raison, il y a des moments où je me félicite d'avoir quitté +les bureaux. Une sonnerie, ce n'est pas un bruit comme les autres; c'est +une vrille qui vous transperce soudain le corps, qui embroche vos +pensées et qui arrête tout, jusqu'aux mouvements du coeur. On ne +s'habitue pas à cela. + +Voilà donc le téléphone qui se met à sonner. Tout le bureau dresse +l'oreille, sans en avoir l'air. La sonnerie s'arrête, et on attend. Je +ne suis pas plus nerveux qu'un autre, mais cette attente est encore un +supplice, car on attend pour savoir s'il n'y aura pas plusieurs coups. + +Un seul coup, c'est pour M. Jacob. Deux coups c'est pour Pflug, le +Suisse. Moi, je marchais à trois coups. Depuis que je suis parti, les +trois coups doivent être pour Oudin, qui, de mon temps était à quatre +coups. Oudin! Il n'est pas nerveux non plus, celui-là! Dès le premier +coup, il commençait à se manger un ongle, sans en avoir l'air, bien +entendu. Et il a fini par avoir un panaris tournant à ce doigt-là. + +Le jour en question, un coup, pas davantage. Un grand coup long, droit, +irritant à force d'assurance. + +M. Jacob sort de derrière sa demi-cloison; il sort de ce réduit où il se +tient comme un cheval de course dans son box. Il vient décrocher +l'appareil et, selon sa coutume, il S'accote, la tête collée contre le +mur, où ses cheveux ont, à la longue, laissé une tache grasse. + +La conversation commence. J'écoute à moitié: c'est toujours étonnant un +bonhomme qui cause avec le néant, et qui lui sourit, qui lui fait des +grâces, un bonhomme qui, tout à coup, regarde fixement la peinture +chocolat, sur le mur, comme s'il voyait quelque chose d'étonnant. + +Ce jour-là, pourtant, M. Jacob ne souriait pas; il ne faisait pas de +grâces. Dès les premiers mots, il avait pris un air gêné, puis il était +devenu tout rouge, puis il avait baissé les yeux et il s'était mis à +contempler le radiateur hérissé dans son coin, comme un roquet qui n'est +pas content. + +Moi, je taillais un crayon. Inutile de vous dire que je cassais la mine +de seconde en seconde. J'entendais M. Jacob qui balbutiait: «Mais +monsieur, mais monsieur...» et je pensais au fond de moi-même: «S'il +répète encore une fois son Mais monsieur... je me lève et je vais lui +administrer une gifle! Pan! La tête contre le mur!» + +Je me dis toujours des choses comme ça. En réalité, je suis un homme +très calme et je ne fais presque jamais rien de ces choses que je me +dis. Vous pensez bien que je ne lui aurais pas donné de gifle. Je n'en +continuais pas moins à casser ma mine et à me salir le Bout des doigts. +M. Jacob me rappelait ces spirites qui prétendent s'entretenir avec les +ombres et qui finissent par leur communiquer une espèce d'existence. +Pendant les silences qu'il ménageait, on entendait une rumeur grêle qui +semblait venir du bout du monde et dans laquelle, peu à peu, je +distinguais les éclats d'une voix irritée. + +Tout à coup, M. Jacob se décolle de l'appareil et il dépose le récepteur +à tâtons, en manquant plus de dix fois le crochet avant de le +rencontrer. J'étais au comble de la fureur; mais ça ne se voyait +certainement pas. Je venais enfin de faire une bonne pointe à mon crayon +et je m'essuyais les doigts sur le fond de ma culotte, où la mine de +plomb ne marque pas. + +M. Jacob passe dans son box, ouvre des cartons, froisse des papiers et +soudain s'écrie: + +--Salavin! Venez voir un peu ici! + +J'en étais sûr. Je me lève et j'obéis. Je trouve M. Jacob en train de +s'arracher les poils du nez, ce qui, chez lui, est grand signe +d'inquiétude. Il me dit: + +--Prenez ce cahier et portez-le vous-même à M. Sureau. Vous le trouverez +dans son cabinet, à la direction. Vous direz que je viens d'être pris +d'indisposition. + +Là-dessus, il s'arrête; il regarde, en clignant de l'oeil vers la +fenêtre, un grand poil qu'il venait de se tirer de la narine; il pose le +poil sur son buvard et il ajoute, en retenant une grosse envie +d'éternuer qui lui mettait des larmes plein les yeux: + +--Allez Salavin, et dépêchez-vous! + +Pour parvenir jusqu'au bureau de M. Sureau il faut traverser plusieurs +corps de bâtiment. En été, quand les fenêtres sont ouvertes et que les +portes bâillent à la fraîcheur, on aperçoit toutes sortes de +compartiments superposés, où les hommes travaillent. + +Il y a de ces hommes qui sont enfoncés jusqu'au torse dans des bureaux +américains compliqués comme des machines. D'autres se tiennent ratatinés +au faîte de hauts tabourets fluets comme des perchoirs. On voit des murs +immenses, recouverts de cartonniers, et qui ressemblent un peu au +columbarium du Père-Lachaise. Là-devant, circulent, sur des galeries +aériennes, deux ou trois garçons qui ont un air affairé de mouches à +miel. Parfois, on entend un grésillement, un bruit de friture, et on +entre dans une grande salle où les dactylographes pianotent comme des +aliénées: une musique d'orage, piquée de petits coups de timbre. +Ailleurs, ce sont des espèces de soupiraux qui sentent le chat mouillé +et la colle forte; au fond, on voit des gens qui écrasent les registres +à copier, sous la presse, en crispant les mains et en serrant les +mâchoires. Enfin tout le tableau d'une boîte où ça va bien, c'est-à-dire +rien de comparable avec le paradis terrestre. + +Dans l'antichambre de M. Sureau, il y a un domestique en livrée et en +bas blancs. Il me demande le numéro de mon service et me pousse dans une +grande pièce en murmurant: «On vous attend». + +Je reconnais tout de suite le cabinet de M. Sureau, où je ne suis +pourtant venu qu'une fois, ayant aperçu les deux autres fois M. Sureau +dans notre section. Je vois des tentures gros-bleu, des tableaux couleur +de raisiné, et, dans un coin, un plan-coupe de la «batteuse-trieuse +Socque et Sureau», avec les médailles des expositions. + +Lui, il est là! Vous le connaissez peut-être et vous savez que c'est un +homme un peu fort, de haute taille, avec les cheveux ras, la moustache +en brosse et une barbiche rude; tout le poil passablement gris. Un +lorgnon qui tremblote toujours parce qu'il ne serre qu'un brimborion de +peau, sous le front. + +M. Sureau me regarde de travers et dit seulement: + +--Vous venez de la rédaction? Que fait M. Jacob? + +--Il est souffrant. + +--Ah? Donnez! + +Et je reste debout, face au grand bureau Empire, ne sachant trop s'il +vaut mieux garder les talons réunis, le corps bien droit, ou me hancher +dans la position du soldat au repos. + +Je dois vous avouer que j'ai vécu fort retiré, à la maison Socque et +Sureau. Je détestais les circonstances qui me faisaient sortir de mes +fonctions et de mes habitudes. Mon métier était de corriger des textes +et non de me tenir debout devant un prince de l'industrie. Je maudissais +M. Jacob et préparais, à son intention, quelques-unes de ces phrases +bien mijotées, qu'en définitive je ne dis jamais. J'étais d'ailleurs +inquiet de mon corps dont je ne savais que faire. Je sentais tous mes +muscles qui se guindaient, chacun dans une posture à faire tort aux +autres, et j'avais la curieuse impression de composer une énorme +grimace, non seulement avec ma figure, mais avec mon torse, mon ventre, +mes membres, enfin avec toute la bête. + +Heureusement M. Sureau ne me regardait pas. Il tripotait le cahier que +je lui avais remis. Il éprouvait une rage lourde, assez bien contenue. + +Tout à coup, sans lever le nez, il écrase un index sur la page et dit: + +--Mal écrit.... Illisible.... Qu'est-ce que c'est que ce mot-là? + +Je fais quatre pas d'automate. Je me penche et je lis, sans hésiter, à +haute voix: «surérogatoire». Cette manoeuvre m'avait placé tout près de +M. Sureau, à portée du bras gauche de son fauteuil. + +C'est alors que je remarquai son oreille gauche. Je m'en souviens très +exactement et juge encore qu'elle n'avait rien d'extraordinaire. C'était +l'oreille d'un homme un peu sanguin; une oreille large, avec des poils +et des taches lie-de-vin. Je ne sais pourquoi je me mis à regarder ce +coin de peau avec une attention extrême, qui devint bientôt presque +douloureuse. Cela se trouvait tout près de moi, mais rien ne m'avait +jamais semblé plus lointain et plus étranger. Je pensais: «C'est de la +chair humaine. Il y a des gens pour qui toucher cette chair-là est chose +toute naturelle; il y a des gens pour qui c'est chose familière». + +Je vis tout à coup, comme en rêve, un petit garçon,--M. Sureau est père +de famille--un petit garçon qui passait un bras autour du cou de M. +Sureau. Puis j'aperçus Mlle Dupère. C'était une ancienne dactylographe +avec qui M. Sureau avait eu une liaison assez tapageuse. Je l'aperçus +penchée derrière M. Sureau et l'embrassant là, précisément, derrière +l'oreille. Je pensais toujours: «Eh bien! c'est de la chair humaine; il +y a des gens qui l'embrassent. C'est naturel». Cette idée me paraissait, +je ne sais pourquoi, invraisemblable et, par moments, odieuse. +Différentes images se succédaient dans mon esprit, quand, soudain, je +m'aperçus que j'avais remué un peu le bras droit, l'index en avant et, +tout de suite, je compris que j'avais envie de poser mon doigt là, sur +l'oreille de M. Sureau. + +A ce moment, le gros homme grogna dans le cahier et sa tête changea de +place. J'en fus, à la fois, furieux et soulagé. Mais il se remit à lire +et je sentis mon bras qui recommençait à bouger doucement. + +J'avais d'abord été scandalisé par ce besoin de ma main de toucher +l'oreille de M. Sureau. Graduellement, je sentis que mon esprit +acquiesçait. Pour mille raisons que j'entrevoyais confusément, il me +devenait nécessaire de toucher l'oreille de M. Sureau, de me prouver +à moi-même que cette oreille n'était pas une chose interdite, +inexistante, imaginaire, que ce n'était que de la chair humaine, comme +ma propre oreille. Et, tout à coup, j'allongeai délibérément le bras et +posai, avec soin, l'index où je voulais, un peu au-dessus du lobule, sur +un coin de peau brique. + +Monsieur, on a torturé Damiens parce qu'il avait donné un coup de canif +au roi Louis XV. Torturer un homme, c'est une grande infamie que rien ne +saurait excuser; néanmoins, Damiens a fait un petit peu de mal au roi. +Pour moi, je vous affirme que je n'ai fait aucun mal à M. Sureau et que +je n'avais pas l'intention de lui faire le moindre mal. Vous me direz +qu'on ne m'a pas torturé, et, dans une certaine mesure, c'est exact. + +A peine avais-je effleuré, du bout de l'index, délicatement, l'oreille +de M. Sureau qu'ils firent, lui et son fauteuil, un bond en arrière. Je +devais être un peu blême; quant à lui, il devint bleuâtre, comme les +apoplectiques quand ils pâlissent. Puis il se précipita sur un tiroir, +l'ouvrit et sortit un revolver. + +Je ne bougeais pas. Je ne disais rien. J'avais l'impression d'avoir fait +une chose monstrueuse. J'étais épuisé, vidé, vague. + +M. Sureau posa le revolver sur la table, d'une main qui tremblait si +fort que le revolver fit, en touchant le meuble, un bruit de dents qui +claquent. Et M. Sureau hurla, hurla. + +Je ne sais plus au juste ce qui s'est passé. J'ai été saisi par dix +garçons de bureau, traîné dans une pièce voisine, déshabillé, fouillé. + +J'ai repris mes vêtements; quelqu'un est venu m'apporter mon chapeau et +me dire qu'on désirait étouffer l'affaire, mais que je devais quitter +immédiatement la maison. On m'a conduit jusqu'à la porte. Le lendemain, +Oudin m'a rapporté mon matériel de scribe et mes affaires personnelles. + +Voilà cette misérable histoire. Je n'aime pas à la raconter, parce que +je ne peux le faire sans ressentir un inexprimable agacement. + + + + +II + + +Notez en outre que l'affaire Sureau marque le début de mes malheurs. + +Quand je dis «malheurs», je n'entends pas surtout les grands +désagréments qui ont résulté, pour moi, de la perte de ma place. Je +pense plutôt à la détresse morale dans laquelle je patauge depuis cette +époque et d'où je ne sortirai peut-être jamais plus. + +J'ai, ce jour-là, mesuré, visité des profondeurs dont mon esprit ne peut +plus s'évader. Il s'est fait une déchirure dans les nuages et, pendant +une minute, j'ai très nettement regardé le fond du fond. + +Inutile de raisonner sur des choses déraisonnables. J'aime encore mieux +vous raconter les événements qui sont arrivés par la suite. Remarquez en +passant qu'appeler événements des brimborions sans importance, comme +tout ce qui est de moi, ça fait pitié quand on y pense. + +Mon algarade avec les gens de M. Sureau avait eu lieu vers dix heures du +matin. Il n'était pas dix heures et demie quand je me trouvai dans la +rue. Je n'avais plus qu'une chose à faire: retourner à la maison. + +J'habite avec ma mère. Je m'aperçois que vous ne savez rien. Il faut que +je vous explique tout, que je vous raconte tout. C'est insupportable, +quand on parle de soi, on n'a jamais fini. + +Ma mère est veuve, mon père est mort alors que j'étais encore dans la +première enfance, si bien que je ne connais presque rien de lui. +Entendez que j'ai très peu de souvenirs Absolument personnels. A part +cela, ma mère m'a raconté quatre ou cinq cents fois certaines histoires +de mon père, en sorte que ces histoires font partie intégrante de ma +Mémoire et que je dois accomplir un réel effort pour distinguer ces +souvenirs-là de mes souvenirs à moi. Mais nous parlerons de mon père une +autre fois. + +Nous avons toujours habité notre logement de la rue du Pot-de-Fer. Trois +pièces et une cuisine, au quatrième étage. J'ai ce logement en horreur +et, pourtant, je ne suis bien que là. + +La maison, l'endroit où l'on vit d'ordinaire finit par devenir comme une +image de l'être: on ne connaît que ça, et on en voit toute la tristesse, +toute l'intolérable tristesse. + +Ma mère a une très petite rente. Avec ce revenu et le peu que je gagne +elle fait très bien marcher la maison. Ma mère est une femme admirable, +la seule personne au monde qui me donne parfois envie de me jeter à +genoux. + +Je vous dis cela en passant, mais ça doit être bien bon de se jeter à +genoux devant quelqu'un, de le vénérer, de lui ouvrir son coeur, de s'en +remettre à lui de toutes choses. Quand je pense à l'humanité, quand je +pense à tous ces bougres d'hommes, ce que je leur reproche le plus, ce +n'est pas le mal qu'ils font; c'est de ne pas s'arranger pour qu'une +fois de temps en temps on ait le besoin impérieux de se prosterner +devant l'un d'eux, de lui embrasser les pieds, de lui jurer fidélité, de +le servir comme ferait un esclave, ou un chien. Ah bien, oui! Il n'y a +rien à tirer de ces brutes-là! On leur offrirait son âme toute brûlante, +arrachée toute vive, qu'ils prendraient l'air soupçonneux d'un tripier +qui regarde une pièce démonétisée. + +Je vous le répète, ma mère est une femme admirable. Si bonne, si +courageuse, si peu semblable à moi! Car moi, je suis sans doute +méprisable, mais pour des raisons que je reste seul à connaître, je vous +prie de le croire; pour des raisons que ne sauraient imaginer ni Oudin, +ni M. Jacob, ni même Lanoue. Ceux-là, plutôt que de me mépriser, ils +feraient mieux de se regarder en face avec sang-froid. D'ailleurs, ils +ne me méprisent peut-être pas, au fond. + +A part cela, ma mère a un petit défaut. Elle me traite toujours comme si +j'étais demeuré le bambin qu'elle a dorloté et gourmandé jadis. C'est +vexant pour un homme qui approche de la trentaine. A dire juste, ma mère +est de caractère un peu bougon. Un très petit défaut, je le sais, et +qui, toutefois, m'est extrêmement pénible, surtout dans certaines +occasions. + +C'est à ce travers de ma mère que je pensais en sortant de la maison +Socque et Sureau. + +Le grand air m'avait fait du bien. Je commençais à me ressaisir, à +rassembler mes idées qui tiraient dans tous les sens, comme un attelage +découragé par une longue côte. + +Je suivais le quai d'Austerlitz. J'essayais de comprendre ce qui venait +de m'arriver et je répétais: «On m'a flanqué à la porte.... On m'a +flanqué à la porte... à la porte du bureau». Il m'est difficile de +soustraire mes pensées au rythme de la marche, et, comme mon pas était +assez régulier, je scandais ces méchantes phrases sur un air de polka. + +Soudain, je m'arrêtai. Je venais d'entrevoir qu'il m'était nécessaire +d'annoncer cette nouvelle à ma mère et que cette nouvelle était très +fâcheuse, qu'elle comportait maintes conséquences redoutables. + +Je m'arrêtai donc tout à fait pour m'accouder au parapet qui domine la +Seine. + +A l'ombre des arbres, la pierre était presque froide. Il fallait cette +fraîcheur et cette immobilité pour me faire éprouver mieux ma fièvre et +mon agitation. Une minute de pause suffit à me bien montrer que je +n'étais pas du tout dans mon état normal, ce fameux état dans lequel je +ne suis jamais. + +Ce petit arrêt me fut quand même salutaire. Il faut si peu de chose pour +me rendre heureux. Le grave est qu'il en faut encore moins pour me +détraquer. Ah! Pauvre mécanique! + +Il y avait une équipe de débardeurs qui chargeaient une péniche. Ils +prenaient leur fardeau au bord du quai et gagnaient le bateau en +cheminant sur de longues planches élastiques dont l'image ondulait dans +l'eau. A les regarder, je pris d'abord un réel plaisir. Et puis je me +vis moi-même avançant sur la planche étroite, comme un équilibriste. +J'en ressentis une espèce de vertige et ce me fut promptement si +désagréable que je me détachai de la pierre et repris ma route. + +Immédiatement, la pensée qu'il allait falloir annoncer à ma mère la +désastreuse nouvelle revint et m'accabla d'ennui. + +Dire: «J'ai perdu ma place», ce me paraissait encore assez facile. La +phrase est courte, simple, décisive, elle ne me semblait pas impossible +à prononcer. J'entrevis même Plusieurs façons de me délivrer de ce +premier aveu. Je pouvais, par exemple, m'asseoir d'un air navré--un air +que je n'aurais pas eu besoin de feindre, je vous assure--et dire, à +voix basse: «Maman, j'ai perdu ma situation». Il était peut-être plus +adroit, plus habile, pour ne pas décourager la pauvre femme, d'aller et +venir dans le logement, comme à mon ordinaire, et de jeter tout à coup +ces mots, sur un ton plein d'insouciance: «A propos! Tu sais que j'ai +perdu ma situation». J'envisageais aussi la possibilité d'une entrée +tumultueuse; je lâcherais avec violence un propos dans ce genre: «C'est +ignoble! C'est abominable! Ils m'ont fait perdre ma situation». +J'entrevis le retentissement douloureux qu'une telle explosion, même +simulée, aurait sur la santé de maman et je me décidai en faveur d'une +manoeuvre plus simple: j'entrerais dans ma chambre et me déchausserais +avec bruit; ma mère me dirait: «Pourquoi te déchausses-tu? Le bureau +est donc fermé, cet après-midi»? Et je répondrais: «Non, mais je n 'y +retourne pas, j'ai eu des mots avec les patrons et j'ai perdu ma place». + +Je vous le répète, cette première partie de l'entretien ne me semblait +comporter aucune difficulté; toutefois, je m'irritais prodigieusement à +l'idée qu'il me faudrait ensuite donner des explications, exposer les +motifs de ce congé, enfin raconter l'histoire, la fameuse histoire que +vous connaissez maintenant. + +Ça non! ça, sous aucun prétexte! Ma mère est une femme admirable, je +vous l'ai dit; mais elle est d'humeur simple, c'est une âme sans détour. +Je ne pouvais pas lui dire cette ridicule aventure, ce doigt posé sur +l'oreille du gros bonhomme, cette sottise. + +Est-ce bien une sottise, d'ailleurs? Est-ce ridicule, en réalité? Non! +Mille fois non! Vous ne me ferez admettre ni que je suis un malfaiteur, +ni que je suis un idiot. Alors, c'est ça, votre humanité? Voilà un +homme, un homme comme vous et moi; il y a, entre nous deux, une telle +barrière que je ne peux même pas appliquer le bout de mon doigt sur sa +peau sans prendre figure de criminel. Alors, je ne suis pas libre? Alors +l'individu est entouré, comme les pays maritimes, d'un espace inviolable +où les étrangers ne peuvent naviguer sans formalités? + +Je ne pose pas à l'original; je ne suis pas fait autrement que les +autres. Quelque chose me le dit: une idée comme celle qui m'avait mû, +dans cette circonstance, c'est une de ces idées que tous les hommes +connaissent, une idée saugrenues et naturelle quand même. Quant à savoir +s'il convient de céder à de telles impulsions, c'est une autre affaire, +hélas! + +Je hais le mensonge. On a suffisamment de mal à se dépêtrer de la +vérité; faut-il y mêler d'autres misères? Raconter à ma mère que j'étais +licencié par une mesure générale de réduction du personnel, ou que les +intrigues jalouses de mes camarades avaient déterminé mon renvoi, voilà +une idée qui ne m'effleura même pas. Ou plutôt si, elle m'effleura un +peu, puisque je vous en parle; mais je n'y pensai que pour la repousser +aisément. + +Vous le voyez, mes réflexions étaient loin d'être apaisantes. En +arrivant au pont d'Austerlitz, j'étais résolu à donner avis de mon +renvoi sans le moindre commentaire. + +Le pont d'Austerlitz est un beau pont. Il s'élance au milieu d'un grand +espace blanc. Dès qu'il y a un peu de clarté sur Paris, c'est pour le +pont d'Austerlitz. Là, il y a toujours du vent, des odeurs de voyage, +des bateaux laborieux, des marchands de riens, des photographes en plein +air qui rechargent leurs appareils sous les cottes de leur femme en +guise de chambre noire, enfin toutes sortes de distractions pour les +yeux. Le pont fait un peu le gros dos, comme s'il était agréablement +chatouillé par les tramways et les fardiers qui lui courent sur +l'échine. En général, je me plais bien dans les environs du pont +d'Austerlitz. C'est un endroit qui n'est pas trop compromis avec mes +mauvais souvenirs. Je ne me rappelle pas avoir jamais passé le pont +d'Austerlitz en état de honte, ou de colère. Ça compte, des choses comme +ça! + +Malheureusement, ce jour-là, le pont d'Austerlitz ne me fit aucun bien. +Mes soucis étaient trop cuisants: le pont d'Austerlitz ne fut pas de +force. + +Je me dirigeai vers le jardin des Plantes et je pensai: «Sûrement, ça +ira mieux dans l'allée des platanes»; car, cette grande allée qui monte +vers le Muséum, c'est un endroit où je suis presque toujours heureux. + +L'allée des platanes fut un échec complet. En arrivant au niveau des +serres, j'étais un peu plus mécontent, un peu plus troublé qu'en passant +la grille du jardin. L'allée m'avait laissé filer avec une indifférence +évidente, sans plus s'occuper de moi que d'un étranger, sans me faire le +moindre signe d'amitié, à moi qui, depuis cinq ans, la caressais dans +toute sa longueur quatre fois par jour en été et trois fois par jour en +hiver. + +J'en ressentis une pénible impression d'abandon et d'hostilité chez les +choses. Mauvais signe, monsieur, quand les choses nous trahissent dans +les circonstances graves. + +Bien pis! la vue du jardin botanique me procura un trouble imprévu: le +jardin botanique était fermé. Je compris donc que j'étais en avance et +que, si je poursuivais ma route, mon arrivée à la maison, en pleine +matinée, aurait quelque chose d'insolite qui précipiterait la +catastrophe, c'est-à-dire l'explication. + +Je revins vers la fosse aux ours. Je ne le fis pas sans une sourde +colère: toutes mes habitudes renversées! Rien d'étonnant que le monde +familier ne me fût pas secourable, puisque je bouleversais tout, puisque +je dénonçais le pacte, puisque j'arrivais alors que l'on ne m'attendait +pas, comme un mari soupçonneux qui revient de voyage à l'improviste. + +J'avais plus d'une heure à gaspiller avant de pouvoir regagner la rue du +Pot-de-Fer. Je passai ce temps à louvoyer autour du jardin botanique, +comme un navire en vue du port et qui attend le flot pour entrer. + +J'étais bien décidé à ne pas souffler mot de mon histoire; mais la +certitude que ma mère allait me demander des éclaircissements ne +laissait pas de m'exaspérer. + +Je pensais: «Si elle m'adresse le moindre reproche, je ne lui répondrai +rien. Je resterai glacé, digne, comme un homme qui a souffert une grande +injustice. Car, somme toute, je suis la victime dans cette affaire. Je +viens de souffrir une grande injustice, on me doit excuses et +consolations. + +«Sûrement, elle va me gronder, elle me traite toujours comme un enfant. +Sûrement, elle va se plaindre, me questionner, me parler argent. Oh! ça, +non! Voilà une matière qui a le don de m'exaspérer. Je ne veux pas +entendre parler argent. + +«Si, comme la chose est vraisemblable, elle me gourmande, je suis résolu +à ne rien lui cacher de ce que je pense. Je lui dirai mon avis sur cette +sale situation que je viens de perdre. Est-ce ma faute, à moi, si je +suis entré dans les bureaux? Moi, je voulais faire de la chimie. Je n'ai +aucune aptitude pour ce hideux métier de rond-de-cuir. Pourquoi maman +m'a-t-elle poussé à prendre une place chez Moûtier, d'abord, chez Socque +et Sureau ensuite? J'étais fait pour la chimie. Tout ce qui arrive +devait fatalement arriver. Pourquoi ne m'a-t-elle pas laissé suivre ma +voie? Nous sommes pauvres, c'est entendu; mais ce n'est pas une raison +pour avoir faussé ma carrière, perdu ma vie, compromis, gâché mon +bonheur. Non! Non! Je n'accepte aucun reproche au sujet de cette +situation que je viens de perdre. Si on ne m'avait pas forcé à la +prendre, je ne l'aurais pas perdue.» + +En arpentant les allées tortueuses du Labyrinthe, je me sentais gonflé, +tuméfié par un monde de pensées venimeuses. Mes pas revenaient toujours +dans le même cercle stupide et mes sentiments tournoyaient sur place, +comme un vol de sansonnets qui ne sait où se poser. J'arrivais +graduellement à cette conclusion que ma mère était la seule personne +responsable de mon infortune. C'était elle qui m'avait laissé passer +l'âge des bourses scolaires sans m'aiguiller dans la bonne direction. +C'était elle qui m'avait poussé à rechercher des fonctions incompatibles +avec mon caractère. C'était elle qui allait maintenant m'accabler de +reproches, me parler de nos difficultés d'argent, me faire mesurer ma +sottise et mon insuffisance. Non! Non! Je ne pouvais tolérer cela. + +Il faisait une chaleur orageuse, déprimante. A force de tourner, je +suais à larges gouttes et marchais comme un homme pris de boisson. En +fait, j'étais ivre, ivre d'amertume et de colère. Pourtant, l'essentiel +était acquis: j'avais préparé toutes mes réponses, j'étais chargé de +rancune comme un mortier de coton-poudre. J'étais paré. J'aurais le +dernier mot. + +Vous pouvez, monsieur, me considérer avec dégoût. J'y consens. Mais je +dois dire les choses comme elles sont. Maintenant, imaginez l'espèce de +forcené que j'étais au moment où j'entendis sonner midi et demi et où je +me dirigeai vers la rue du Pot-de-Fer, de l'air pressé d'un homme qui a +bien gagné sa nourriture. + + + + +III + + +Le couloir qui perfore notre maison, au ras du sol, est sombre dès la +porte, comme un terrier. D'innombrables pas en ont usé le dallage, au +milieu, si bien qu'il semble, dans toute sa longueur, creusé d'une +rigole où séjourne l'eau fangeuse apportée là par les souliers. Ce n'est +pas un reste des eaux de lavage: la concierge est vieille et ne lave +jamais. + +Ce corridor, est, pour moi, un lieu poignant, un de ces endroits qui +font partie de notre âme. Toutes mes joies, toutes mes détresses, toutes +mes fureurs ont dû passer par ce laminoir. Elles ont laissé aux parois +des traces indélébiles, des taches autres que celles qu'y imprime +l'humidité, des odeurs farouches que je suis seul à percevoir, mille +souvenirs rugueux qui ralentissent toujours mon allure et m'abreuvent de +mélancolie. + +Le soleil, cause de tout oubli, n'a jamais revu ce corridor, depuis le +jour perdu dans le passé où les maçons l'enfouirent sous la maison comme +un tombeau égyptien sous une pyramide. C'est peut-être pourquoi le +couloir est si grouillant de fantômes. + +Je l'aime, comme on aime ces maladies qui font partie de nos habitudes, +comme on aime les fleurs peintes sur la muraille pendant les nuits où +l'on ne dort pas. + +J'aime le rectangle de clarté blême que, par les soirs d'hiver, le bec +de gaz du trottoir découpe sur la paroi de mon corridor. + +J'aime l'odeur humble et fade qui rôde, avec les courants d'air, dans +cet intestin de ma maison. Si je ressuscite dans cinq cents ans, je +reconnaîtrai cette odeur entre toutes les odeurs du monde. Ne vous +moquez pas de moi; vous chérissez peut-être des choses plus sales et +moins avouables. + +S'il m'arrive de rentrer d'une de ces promenades où l'on a goûté maintes +choses nouvelles, éprouvé mille désirs, s'il m'arrive de revenir d'une +belle journée comme d'un bain purificateur, mon corridor me tombe sur +les épaules et me dit: «Attention! Tu n'es jamais qu'un Salavin». Cet +avertissement me glace, mais il m'est salutaire, car c'est bien inutile +de se donner illusion sur soi-même. + +Vous le voyez, jusque dans mon récit le corridor agit; il me retarde, il +refroidit mon histoire; il me paralyse ainsi qu'il faillit me paralyser +ce jour-là, le jour de mon aventure. + +Mais, je vous l'ai dit, j'avais trop d'élan: je traversai le couloir +comme une fondrière encombrée de ronces; je fus déchiré, je passai +néanmoins et, d'un seul mouvement, je me trouvai sur le palier du +premier étage. + +Là, végète notre vieille concierge, dans une obscurité hantée d'odeurs +culinaires, sous le crachotement d'un éternel bec Auer au tuyau gorgé +d'eau. La lumière meurt et renaît cent fois par minute, et, pendant ses +agonies, on voit un oeil-de-boeuf ouvert sur le crépuscule de la cour +intérieure. + +Notre concierge est en train de finir à l'endroit même où on l'a plantée +jadis. Elle meurt par la tête, comme les peupliers. Elle est à peu près +folle, et presque complètement aveuglée par une double cataracte qui lui +fait des pupilles laiteuses. A part cela, elle nous reconnaît tous, ses +locataires, au pas, au souffle, et à beaucoup d'autres petits signes qui +la renseignent sans qu'elle les puisse analyser. Quelque chose de +comparable à la sensibilité des mollusques sédentaires. + +La concierge cogna donc à la porte et me dit: + +--Louis, il y a une lettre pour toi et un catalogue pour Marguerite. Tu +voudras bien le lui donner en passant, mon garçon. + +Marguerite est notre voisine, une couturière. Je pris lettre et +catalogue et je continuai l'ascension. Je montais vite, pour ne pas +laisser à mes résolutions le temps de s'éparpiller. Le tournoiement de +l'escalier me procurait un léger vertige bien connu. Malgré la tension +de mon esprit, je ne manquai point à l'habitude, vieille comme ma vie, +d'épeler, en passant au second étage, la plaqué de Lépargneux: +spécialiste d'espadrilles et semelles de cordes. C'est un industriel en +taudis, un mange-des-briques. Mais ne perdons pas de temps avec +Lépargneux. + +Arrivé sur le carré du quatrième, je confiai le catalogue au paillasson +de Marguerite et tout de suite, je fis, avec deux doigts, mon petit +bruit contre notre porte. Il y a une sonnette, j'ai des clefs; pourtant +je ne me sers jamais de tout cela. J'ai une façon à moi de frapper. Ça +simplifie la vie. + +Ma mère vint m'ouvrir et je fis d'abord, ce jour-là, comme à +l'ordinaire, car les heures de la vie quotidienne forment une machine +toute-puissante dont les pièces successives nous saisissent, nous +poussent et nous manipulent au mépris de nos décisions. Cela veut dire +que j'embrassai ma mère, que je posai ma canne dans la grande potiche en +terre, que j'accrochai mon feutre au porte-manteau et que je passai dans +la cuisine pour me laver les mains. J'obéissais à de vieilles forces +tyranniques, mais je n'avais rien perdu de ma colère qui se tortillait à +l'intérieur de moi comme un chat dans un sac. + +Ma mère me suivit dans la cuisine. Elle souleva doucement, avec le bout +de sa mouvette, le couvercle de la cocotte, et elle me dit en hochant la +tête: + +--Louis, je t'ai fait une petite selle de gigot. La viande est chère en +ce moment; mais j'étais contente de te faire une petite selle de gigot, +tu aimes tant ça! + +Que venait faire, dites-moi, cette selle de gigot au milieu de mon +tourment? A-t-on vraiment idée de parler cuisine à un homme frappé par +l'injustice, à un homme en proie au désespoir et à la fureur? Cette +selle de gigot me remplit d'humiliation, elle me couvrit, pour moi-même, +de ridicule. Je fus profondément froissé; j'eus l'impression très nette +que ma mère se moquait de moi. + +Et puis, pourquoi parler du prix de la viande? Je le savais bien que la +viande était chère. Etait-ce vraiment le moment de me parler du coût de +la vie, alors que je venais de perdre ma place? Je vous assure que je +reçus en plein visage, comme une gifle, la phrase de maman. Pourtant je +ne dis rien, pour ne rien abîmer de mon ressentiment, pour le laisser +entier, redoutable, sans réplique. Je passai rapidement en revue toutes +mes réponses. Elles étaient prêtes; péremptoires, cinglantes, rangées +devant mes yeux comme des armes au râtelier. + +Je me disposai donc à passer dans ma chambre pour me déchausser avec +bruit, ainsi que je l'avais décidé. Au dernier moment, je n'en eus pas +le courage. Je pensai: «Il vaut mieux attendre une bonne occasion, par +exemple que maman me parle encore une fois de cette selle de gigot». + +Notre repas commença. J'avais l'estomac serré, ratatiné. Je ne mangeais +pas de bon coeur. Je regardais le fond de mon assiette et j'écartais les +morceaux de viande pour apercevoir les défauts de la faïence. Je connais +exactement tous les défauts de nos vieilles assiettes. + +Je sentais le regard de ma mère qui s'attachait à moi, qui ne me lâchait +plus et je pensais que «ça devait se voir», que ma disgrâce était écrite +en toutes lettres sur mon visage. J'en conclus que j'étais un pauvre +sire, impuissant à dissimuler ses sentiments. Cela me valut un surcroît +de rancoeur. + +Entre les plats, j'attendais, sans mot dire. Je ne voulais pas laisser +mes mains sur la table. J'éprouve une espèce de pudeur pour mes mains. +Si j'avais un grand secret, mes mains me trahiraient: elles sont +incapables de feinte. Je laissais donc pendre mes bras, qui sont fort +longs, et, du bout des doigts, je tourmentais mes chaussettes, ce qui +est une manie grotesque dont je ne peux me défaire. + +Ma mère me dit avec une douceur particulièrement offensante: + +--Laisse donc tes chaussettes, mon pauvre Louis, tu vas leur faire des +trous. + +Je remis sur la table mes mains qui tremblaient de rage. Pourquoi +«pauvre Louis»! Je n'aime pas qu'on me prenne en commisération, surtout +quand je ne mérite pas autre chose. Et puis, pourquoi s'attaquer à mes +habitudes, à mes tics? J'ai passé l'âge où un homme de ma trempe peut +tenter de s'améliorer. La remarque de ma mère me parut non seulement +inutile, car elle me l'a déjà faite mille fois, mais encore injurieuse +dans la situation où je me trouvais. En outre, j'estimai peu délicat de +me recommander le ménagement à l'égard de mes chaussettes dans un moment +où notre pauvreté allait peut-être se transformer en misère. + +Je fus sur le point de donner libre cours aux phrases toutes préparées +qui me gonflaient la gorge; mais, par laquelle commencer? Elles se +pressaient à l'issue, comme des moutons affolés qui veulent tous +franchir en même temps une porte étroite. Si bien que, cette fois +encore, je ne dis rien. + +J'achevais mon déjeuner en regardant les meubles, les murs, la cheminée, +les objets témoins de mon existence et complices de maintes pensées +secrètes: les lapins de biscuit, sur le buffet, la pendule qui porte une +figurine de bronze et qui sait sur moi des histoires qu'elle fera bien +de garder pour elle. Je regardais le paysage tyrolien, dans son cadre, +ce paysage de montagnes où les meilleurs rêves de mon enfance se sont +consumés, taris. + +Aucun de ces bibelots, aucun des meubles ne voulait faire cause commune +avec moi. + +Tous me dévisageaient de façon insolente. Je sentais qu'au premier mot +de la querelle ils seraient tous du côté de ma mère, tous contre moi. + +Comme nous achevions le repas, j'aperçus, sur le coin de la machine à +coudre, la lettre que m'avait remise notre concierge. + +Le regard de ma mère devait accompagner le mien, car elle murmura +presque aussitôt: + +--C'est probablement une lettre de Lanoue. Je crois avoir reconnu +l'écriture. Tu ne l'as pas ouverte. + +C'était vrai. Moi qui attends avec une si fébrile impatience le courrier +qui ne m'apporte presque jamais rien, moi qui n'ouvre jamais une lettre +sans penser qu'elle contient la grande nouvelle capable de bouleverser +mon avenir, je n'avais pas décacheté cette lettre-là. + +Je l'ouvris avec un sentiment de morne défiance: ce ne pouvait être +qu'une mauvaise nouvelle. Je naviguais dans une de ces passes où l'on se +trouve offert aux coups du sort, qui se fait rarement faute d'en +profiter. + +Ce n'était rien, rien du tout. Lanoue m'annonçait qu'il prenait ses +vacances et me priait de l'aller voir à la première occasion. + +--Tu iras ce soir, me dit maman. + +Une phrase que je n'avais pas du tout préparée me vint aux lèvres et +s'échappa, sans qu'il m'ait été possible de la retenir. Je répondis: + +--Non! J'irai cet après-midi. + +A peine eus-je articulé ces mots que je devinai l'imminence de la grande +crise. Je n'avais plus à revenir sur mes pas. La guerre était déclarée. +Je me sentis le visage enflammé, les tempes battantes, les lèvres +retroussées comme celles d'un roquet qui relève un défi. + +Ma mère allait sûrement répondre: «Comment? Cet après-midi? Et le +bureau»? Je ne lui en laissai pas le temps et je proférai, avec une +force explosive: + +--Je ne vais pas au bureau cet après-midi. Je n'irai plus chez Socque et +Sureau. C'est fini! C'est fini! J'ai perdu ma place. + +J'étais debout, raide; mais je me sentais quand même comme ramassé, prêt +à bondir. Je soufflais fort; j'attendais. + +Ma mère était venue s'asseoir dans son fauteuil, près de la fenêtre. +Elle leva la tête sans se presser et me regarda. + +Ma mère porte lunettes, à cause de l'âge. Elle a des yeux d'un bleu +chaud, miroitant. Quand elle veut voir bien en face, elle relève la tête +pour mieux utiliser ses verres. + +C'est comme cela qu'elle me regarda, paisiblement, pendant une grande +minute. Et je voyais son beau regard attaché sur moi, ce regard chargé +de tendresse inquiète, ce regard qui ne m'a pas quitté depuis que je +suis au monde. Je sentais mes jambes trembler, trembler. Alors ma mère +murmura d'une voix si naturelle, si profonde, si sûre: + +--Que veux-tu, mon Louis, une place, ça se retrouve. Ce n'est pas un +grand malheur. + +O suprême sagesse! O bonté! C'était vrai, ce n'était pas un malheur. Je +l'entrevis dans un éclair. C'était vrai, nul malheur ne m'était arrivé. +Alors, pourquoi donc étais-je malheureux, pourquoi donc étais-je +misérable? + +Je fis un pas, deux pas, et puis je sentis que je n'étais plus le +maître, que la meute des bêtes enragées qui me ravageait allait +s'enfuir en désordre, me délivrer. J'eus la Déchirante impression d'être +sauvé, tiré de l'abîme. Je tombai à genoux devant la pauvre femme, je +cachai mon visage dans sa robe et me pris à sangloter avec fureur, avec +frénésie; des sanglots qui me sortaient du ventre, et qui déferlaient, +comme des vagues de fond, chassant tout, balayant tout, purifiant tout. + + + + +IV + + +Une tempête erre sans cesse par le monde des hommes. Heureux les coeurs +torrides qui en sont visités! Heureuses les campagnes desséchées que cet +orage désaltère! + +Je ne me cache pas d'avoir pleuré. Je n'ai que trop de choses à +dissimuler, je peux bien avouer ces larmes-là: je leur dois le meilleur +instant de ma vie. + +Je vous l'ai dit, j'étais à genoux devant ma mère, j'étais prosterné +devant tant de bonté simple, devant tant de divination affectueuse. Et +je n'étais pas pressé de m'en aller, moi qui ne pense jamais qu'à +changer de place. + +Maman ne disait rien; elle avait posé ses mains sur ma tête. Elle devait +être très émue; je sentais pourtant qu'avec la pointe d'un ongle elle +grattait une petite tache au col de mon veston: elle est si soigneuse +pour moi, si soucieuse de moi et si fière de moi, la pauvre femme, comme +s'il était vraiment possible que quelqu'un soit fier de moi! + +Je reprenais peu à peu mes esprits et je disais: + +--Maman! Nous qui avons justement des difficultés d'argent. + +Et ma mère de répondre, avec simplicité: + +--Mais, mon Louis, nous n'avons aucune difficulté d'argent. + +C'était vrai: nous étions pauvres, mais nous n'avions aucune difficulté +d'argent. Je dus en convenir. + +Peu à peu je me sentais envahi d'une joie rayonnante. Ma mère faisait ce +que font toutes les mères dans ces occasions-là: elle me peignait, elle +renouait ma cravate, elle passait sur mon visage une douce main que les +travaux domestiques ne parviennent pas à rendre rugueuse. + +Puis elle ouvrit l'armoire à glace, l'armoire de son mariage, et il y +eut pour moi un fin mouchoir brodé, un peu d'eau de Cologne et même une +dragée. + +Je mangeai la dragée en contenant les dernières secousses de mes +sanglots. J'avais dix ans, cinq ans, j'étais un tout petit, je me serais +laissé bercer. En fait, je crois bien que je Me laissai bercer. Ne +parlons pas de ça. + +Je comprenais très bien que maman ne me demanderait aucune explication. +Rien que pour cela, j'aurais voulu me jeter encore une fois à ses pieds, +embrasser ses souliers. + +Eh bien, je fis mieux: je lui donnai toutes les explications +imaginables. Je lui racontai toute ma journée; je la lui racontai dans +tous les détails. Je n'omis rien, ni M. Jacob, ni mon doigt, ni +l'oreille du gros bonhomme. Elle souriait, la pauvre femme. Le revolver +la fit un peu trembler, mais elle se reprit vite à sourire, à rire même +pour m'assurer que tout cela était sans importance, sans gravité. + +Je sais, moi, que tout cela est important et grave. Ma mère fit +toutefois en sorte de me le faire oublier. O le beau, le cher instant! +Plus je m'humiliais devant cette sainte figure, plus je me sentais +ennobli, grandi, racheté. Voilà une chose singulière et que je ne me +charge pas de vous éclaircir. + +Je revois encore une scène de cette journée mémorable: j'étais assis +dans le fauteuil Voltaire, je parlais avec feu, avec gaîté, et ma mère, +accroupie devant moi, me déchaussait tout doucement et me passait mes +savates, car elle sait bien que je n'aime pas rester une couple d'heures +à la maison sans mettre des pantoufles et de vieux habits. + +Nous poursuivions notre entretien en riant aux éclats. Ma vie, mon +avenir ne m'ont jamais paru plus limpides que ce jour-là. Jamais +l'humanité ne m'inspira sympathie plus franche et plus dépourvue de +réserves. + +Tout ce que je touchais m'était accueillant et fraternel. Je passai dans +ma chambre et j'eus l'impression que les meubles me saluaient d'un +hourra silencieux. + +Ma chambre est petite et encombrée. C'est mon royaume, c'est ma patrie. +Je tiens, d'ancêtres inconnus, un vénérable canapé qui occupe toute une +muraille entre la commode et le lit. Pour bien suivre mon récit, je ne +veux pas prendre en considération les quelques heures--que dis-je?--les +innombrables heures infernales que j'ai consumées sur Ce canapé. Qu'il +vous suffise pour l'instant de savoir que ce canapé est, à mes yeux, un +lieu sacré, car c'est étendu sur lui que, parfois, j'ai possédé le monde +en rêve. + +Ce jour-là, sous sa housse décolorée, mon canapé me parut radieux. Il +m'évoqua toutes les lectures que nous avions faites ensemble, car je lis +toujours couché, pour oublier le Plus possible mon corps, pour être +presque mort à ma propre vie et tout entier avec mes héros. + +Je me mis à fureter dans la pièce afin de trouver un vieux bout de +cigarette: un mégot bien froid, voilà ce que j'aime. Je laisse des +cigarettes inachevées, exprès pour les retrouver le lendemain. + +Je n'eus pas de peine à me procurer ce qu'il me fallait et je me mis à +fumer, étendu sur le dos. + +Je fumais chez moi, dans le fond de mon canapé, l'après-midi, un jour de +semaine. En vérité, c'était extraordinaire, admirable. Le tabac avait un +goût d'autant plus miraculeux que l'on ne peut jamais fumer au bureau +dans la journée. Je ne parle pas du dimanche, ce jour vénéneux! Le tabac +avait donc un goût de liberté, et la vie avait le goût même du tabac. + +Du canapé, j'apercevais les planchettes qui ploient sous le poids de mes +livres. A regarder fixement le dos des volumes, je voyais l'ensemble +onduler par petites vagues, comme l'eau d'un ruisseau. C'est une vieille +illusion qui m'amuse encore, toutes les fois qu'elle ne m'horripile pas. +Ce jour-là, j'en fus ravi. + +Je passai, sur mon canapé, une heure grasse, succulente, concentrée, +une de ces heures dont on peut parler pendant vingt ans. Puis j'allai +jusqu'à la fenêtre pour regarder l'univers. + +Nous étions au mois d'août. Une fraîcheur d'égout montait de la +chaussée, avec l'odeur des légumes et le cri des marchands à la petite +voiture qui rampent sans cesse sur le pavé de mon quartier. La rue +semblait profondément entaillée, au ciseau, dans la masse rocailleuse +des bâtisses. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et on apercevait les +gens, comme on voit, à marée basse, sortir les bêtes d'une colonie qui +habite dans le rocher. + +Si vous ne connaissez pas la rue du Pot-de-Fer, faites-moi l'amitié de +n'aller point l'explorer. Je sais qu'elle vous dégoûterait. Mais je +n'aime pas à l'entendre dénigrer: je préfère être seul à en dire du mal. + +Je distinguais, dans le fond des logements, toutes sortes de détails qui +m'eussent, en d'autres circonstances, paru misérables, sordides et qui, +ce jour-là, étaient curieux et touchants. J'aurais volontiers adressé la +parole à certains voisins qu'en général je n'ai pas l'air de voir. + +Ma mère m'appela. Je l'allai rejoindre en chantant à pleine poitrine, si +bien que ma mère me dit pour la trois-millième fois: + +--Dommage que tu ne veuilles pas apprendre le chant; tu as une jolie +petite voix de ténor. + +Maman m'avait encore fait une surprise: elle avait sorti de l'armoire +deux verres fins comme des bulles de savon et un flacon de vin des +Cinq-Terres. Nous tenons ce breuvage d'un vague cousin qui a séjourné en +Italie. + +Je ne suis pas du tout gourmand, mais ce verre de vin puissant me fut un +délice. + +Mère disait: + +--Prends cela, avant d'aller voir Lanoue; prends cela pour achever de te +remonter. Et, si tu veux rester à dîner avec Lanoue, reste. + +Cette goutte d'alcool transposa ma joie dans un registre tel qu'il me +devenait indispensable de marcher, de me consommer, de m'user, de +m'épuiser. + +Je m'habillai de frais, embrassai ma bonne maman et me vissai à toute +vitesse dans l'escalier. + + + + +V + + +Comme une veine de nourriture coulant au plus gras de la cité, la rue +Mouffetard descend du nord au sud, à travers une région hirsute, +congestionnée, tumultueuse. + +Amarré à la montagne Sainte-Geneviève, le pays Mouffetard forme un récif +escarpé, réfractaire, contre lequel viennent se briser les grandes +vagues du Paris nouveau. + +J'aime la rue Mouffetard. Elle ressemble à mille choses étonnantes et +diverses: elle ressemble à une fourmilière dans laquelle on a mis le +pied: elle ressemble à ces torrents dont le grondement procure l'oubli. +Elle est incrustée dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne +méprise pas le reste du globe: elle l'ignore. Elle est copieuse et +Vautrée, comme une truie. + +Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n'ont plus ni +sens ni vigueur au delà du fleuve Monge. L'étranger qui, venu du centre, +se fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est, à de +certaines heures, aspiré comme un fétu par le maelström Mouffetardien. +Et, tout de suite, la cataracte l'entraîne. + +La rue Mouffetard semble dévouée à une gloutonnerie farouche. Elle +transporte sur des dos, sur des têtes, au bout d'une multitude de bras, +maintes choses nourrissantes aux parfums puissants. Tout le monde vend, +tout le monde achète. D'infimes trafiquants promènent leur fonds de +commerce dans le creux de leur main: trois têtes d'ail, ou une salade, +ou un pinceau de thym. Quand ils ont troqué cette marchandise contre un +gros sol, ils disparaissent, leur journée est finie. + +Sur les rives du torrent s'accumulent des montagnes de viandes crues, +d'herbes, de volailles blanches, de courges obèses. Le flot ronge ces +richesses et les emporte au long De la journée. Elles renaissent avec +l'aurore. + +Les maisons sont peintes de couleurs brutales qui semblent les seules +justes, les seules possibles. Chaque porte abrite une marchande de +friture, et l'arôme des graisses surchauffées monte entre les murailles +comme l'encens réclamé par une divinité carnassière. + +Je vous raconte tout cela parce qu'au sortir de chez moi la rue +Mouffetard fut la première étape de mon bonheur. + +Il était près de cinq heures après midi. La rue Mouffetard s'apaisait: +c'est le matin qu'elle a sa grande attaque. + +Passer rue Mouffetard un jour où l'on est heureux, un jour où l'on est +comblé, c'est une riche affaire. Je me laissai glisser jusqu'au lac des +Gobelins, comme un voyageur en Pirogue au fil d'une rivière tropicale. +Tout m'était révélation. Je parvenais de minute en minute à la +plénitude. + +Il y avait, dans les charcuteries, des filles charnues qui traitaient la +vie comme une danse; elles honoraient les pâtés de gestes rituels, de +caresses douillettes. Oh! les suaves pâtés! + +Des ruelles sordides, comme le passage des Patriarches, recelaient une +ombre couleur d'outremer, une ombre orientale où ma pensée poussait des +reconnaissances conquérantes. J'escomptais la vue d'une belle marchande +d'herbes cuites, une grande créature qui semble toujours alanguie par la +charmante pesanteur de ses ornements naturels; cette vue me fut octroyée +au passage, et juste à l'instant propice. Ce jour-là, était-il possible +que quelque chose me fût refusé? + +Le verre de vin des Cinq-Terres brillait au dedans de moi comme une +braise. J'avançais d'un pas aérien. J'étais couvert de bénédictions. +J'étais promis à toutes les aventures. + +Je fus, pendant plus de vingt secondes, savetier au creux d'une échoppe +qui sentait le cuir de Russie. Vingt secondes: un demi-siècle de vie +philosophique dans une retraite exiguë comme un dé à coudre. + +Je fus marchand de marée, entre mille poissons coloriés de frais, au +milieu d'un troupeau de langoustes que j'avais moi-même, à l'aube, +tirées d'une mer fumante, constellée d'archipels. + +Je fus maraîcher, vigneron, toucheur de boeufs. Un régime de bananes +m'emporta dans les sables, à la suite d'une caravane; mais le parfum +des salaisons m'ouvrit aussitôt une ferme enfumée dans les solitudes +cévenoles. + +Comme c'est bon d'être heureux! Comme c'est simple, comme c'est facile! +Vraiment, monsieur, comment les hommes s'arrangent-ils pour n'être pas +toujours heureux, avec tout ce qui leur est donné pour ça? + +En arrivant à l'église Saint-Médard, j'aperçus un ancien camarade, un +nommé Delaunay, que j'avais connu pendant mon séjour à la maison +Moûtier. Il achetait des tomates à l'une de ces commères qui encombrent +de leurs paniers l'estuaire de la rue Mouffetard. + +Il vint à moi d'un air accablé et me raconta toute une confuse histoire +où il était question de sa femme malade, d'un enfant mort, que sais-je +encore? + +Je me sentis bouleversé; les larmes me vinrent aux yeux. J'étais si bon, +ce jour-là! Dieu! que j'étais pitoyable et bon, ce jour-là! + +Je ne pus contenir les élans de mon coeur; je dis à Delaunay: + +--As-tu besoin d'argent? Parce que, tu sais.... + +Il refusa en me regardant avec étonnement, avec inquiétude. Moi, je le +regardais avec effusion: mon ivresse annexait son désespoir. C'est +peut-être monstrueux à dire, mais sa douleur excitait en moi une ardente +sympathie qui ne m'était pas désagréable. Je lui dis: + +--Puis-je te servir à quelque chose? As-tu besoin de moi? + +Je me mis à sa disposition. Je lui promis de l'aller voir. Je le quittai +sur des protestations de fidélité, de dévouement. + +Je ne suis pas allé le voir. Je ne sais même pas ce qu'il est devenu et +je ne me suis plus jamais inquiété de lui. Pourtant, ce jour-là, +j'aurais sans doute sacrifié bien des choses pour qu'il ne fût pas +malheureux. + +L'ombre qu'il jeta sur ma joie ne rendit celle-ci que plus éclatante. En +moins de cinq minutes, elle avait repris complètement possession de mon +coeur. Elle le remplissait comme une tumeur; elle était presque gênante, +lourde à porter. Je vous en parle Beaucoup trop; de cette joie. +Pardonnez-moi: ce n'était pas ma faute si j'avais de la joie ce jour-là. +J'en étais tendu à crier. + +Cette fameuse joie m'entraîna, comme une voile boursouflée entraîne une +barque sur les eaux; elle me fit remonter, à belle allure, la rue Monge, +siphon puissant qui, vers le soir, suce le centre de la ville et répand +un flot grouillant sur les régions du sud. + +Un peu plus tard, je m'entrevis dans le paysage désert qui environne la +Halle aux vins. Une rafraîchissante odeur de futailles éventrées +folâtrait le long des grilles: elle fut pour moi. + +Je ne sais plus trop où je passai par la suite. Mes rêves se mêlaient +sans cesse à l'univers sensible, si bien qu'en réalité je cessai +d'exister dans un endroit précis jusque vers six heures. Peut-être même +fus-je, pendant ce temps, en plusieurs lieux du monde, peut-être nulle +part. A six heures, je me réveillai sur le bitume du boulevard Bourdon. + +C'était une véritable épreuve. Le boulevard Bourdon est un lieu +redoutable pour l'homme insuffisamment sûr de soi-même. Si vous n'êtes +pas en état de grâce, n'affrontez pas le boulevard Bourdon par un +après-midi d'été. Il est triste et brûlant; le miroitement et les odeurs +du canal donnent au promeneur un écoeurant vertige. + +Je triomphai du boulevard Bourdon et débouchai glorieusement sur la +place de la Bastille, retentissante comme une enclume et abreuvée de +rayons. + +Le faubourg Saint-Antoine me vit passer dans un brouillard ardent, comme +un homme enivré de difficiles succès. Peu après, j'abordais la rue +Keller, où habite Lanoue. Je continuais à dépenser mon bonheur avec +prodigalité et je ne voyais pas le fond de ma bourse. + + + + +VI + + +Lanoue est un camarade d'enfance, le survivant d'un monde enseveli. +Lanoue, c'est un million de souvenirs et un homme par dessus le marché, +un homme que j'aime bien. Lanoue a toujours fait partie de ma vie. Il ne +fut pas de ceux avec qui, vers la douzième année, je jurai d'entretenir +d'éternels liens d'amitié. Ceux-là, je ne sais même pas s'ils sont +encore vivants. Je n'ai jamais fait de projets avec Lanoue, ou si peu! +Et c'est sans doute pour cela qu'il demeure mêlé à tout ce qui m'arrive. + +J'aime tendrement Lanoue; en d'autres termes, le sentiment que j'éprouve +pour lui me semble une pure, une vigilante amitié; mais c'est sans doute +beaucoup d'orgueil que de se croire capable d'une réelle affection. + +Lanoue ne sait rien, je pense, du caractère de l'amitié que je lui +porte. Quelque chose qui est encore une forme de l'orgueil me pousse à +dissimuler comme des faiblesses les penchants les plus spontanés. Et +puis, Lanoue ne sait pas qu'il est mon seul ami. Je lui ai toujours +laissé croire que je possédais maintes autres relations captivantes et +précieuses. Puis-je avouer à Lanoue que je suis une nature très pauvre, +incapable de plusieurs amis? + +Lanoue est clerc d'avoué. Il s'est marié à la femme qu'il aimait, qu'il +aime toujours. Il en a un enfant, un bel enfant dont je suis le parrain. +Fameux parrain! + +Il était six heures et demie quand j'arrivai chez Lanoue. Je fis, en +deux minutes, le plus clair de mes déclarations. Marthe, la femme de +Lanoue, me dit: + +--Vous sortez du bureau? Vous êtes en avance. + +Je répondis: + +--Je ne vais plus au bureau. J'ai quitté.... + +Lanoue me posa tout de suite une multitude de questions auxquelles je +répondis d'un air enjoué, distant, distrait, de l'air, enfin, d'un homme +sollicité par des perspectives séduisantes et variées. + +Je m'étais à demi étendu sur le lit-divan qui fait de la chambre des +Lanoue une manière de salon, et je regardais Marthe baigner le bébé +avant de le mettre au lit. + +Octave Lanoue fumait une petite pipe en bois d'olivier. Il portait +légèrement inclinée sur l'épaule sa tête qui est fine et agréable à +voir. Sa figure exprimait un bonheur si calme qu'il ressemblait à +l'absence, au vide, au néant, elle exprimait un bonheur habituel, enfin, +quelque chose de comparable au bonheur d'une pendule qui est remontée +pour cent ans, au bonheur d'une pierre qui tombe dans l'espace pour +l'éternité. + +Marthe avait l'air content que lui vaut une existence exempte de soucis. +Elle plissait le front toutefois et grondait à chaque instant, pour un +entêtement fugace du bébé, pour une goutte d'eau répandue sur la natte, +pour une autre goutte d'eau projetée contre la glace de l'armoire. + +Je m'en étonnais beaucoup, moi qui n'entends rien au vrai bonheur, moi +qui n'ai pas six heures, pas quatre heures de bonheur par année. Je +pensais avec une secrète passion: «De quelle importance est cette goutte +d'eau? On pourrait, ce soir, lâcher la Seine entière à travers ma +chambre que ma félicité, à moi, n'en sentirait aucune atteinte». + +Je contemplais le groupe formé par mes amis. Le bébé seul me semblait +vivre sa joie, les deux autres la dormaient, pour ainsi dire. Je les +considérais avec un peu de mépris, un peu de pitié. Je songeais: «Ils +ont tout ce qu'il faut pour être heureux et ils font figure de momies; +leur contentement est empaillé. Moi, je suis un misérable, un mauvais +fils, un employé congédié et je me sens, aujourd'hui, plein jusqu'aux +yeux d'un bonheur authentique, violent, formidable, qui regarde le leur +comme l'Himalaya doit regarder un crapaud. C'est injuste, mais c'est +épatant, épatant! Allons! Allons! il faut souffler sur ce lac sans +rides». + +Je soufflai de tout mon coeur. Je soufflai en typhon. Je me mis à faire +mille folies dont chacune semblait exaucer un de mes démons intérieurs. + +Je pris l'enfant sur mes épaules pour exécuter des danses vertigineuses. +Ce petit être, seul, était à mon niveau, de plain-pied avec ma rage +heureuse. Il poussait des cris perçants qui procuraient une satisfaction +aiguë à certaines choses qui se démenaient en moi. + +Peu à peu les deux Lanoue s'échauffaient. Ils s'éveillaient d'un +engourdissement; ils semblaient dire: «C'est vrai! nous sommes heureux; +alors pourquoi ne sommes-nous pas gais? Pourquoi ne dansons-nous pas? +Pourquoi ne crions-nous pas, ne bondissons-nous pas, n'éclatons-nous +pas»? + +Moi, je dansais, je criais. Moi, j'étais affreusement gai. + +Lanoue me dit soudain: + +--Tu restes dîner avec nous? + +J'étais venu pour ça. Je présentai pourtant des objections. Je me fis +prier. + +Lanoue cessa d'insister et, tout de suite, une sueur fine me perla sur +les tempes. + +J'entrevis une soirée solitaire avec cet énorme fardeau de gaîté que je +ne pourrais pas porter seul. Mais Lanoue se reprit à insister et +j'acceptai tout de suite, lâchement, en bégayant presque de frayeur. + +Cet instant fut une maille lâchée dans l'enchaînement tendu de mes +exaltations. Heureusement, la maille se trouva vite reprise et il n'y +parut bientôt plus. + +Le bébé fut couché en grande pompe. Il s'endormit tout de suite, ô +merveille! Il passa sans hésiter d'une existence véhémente au sommeil, à +l'oubli profond, à l'anéantissement. + +Je n'eus pas le temps de lui porter envie: on discutait du menu. La +semence de gaîté que j'avais apportée dans la maison germait maintenant +toute seule. Lanoue se hâtait de descendre à la cave. Il précisait: + +--Si, si! une des trois bouteilles de vouvray! + +Et Marthe ajoutait: + +--Aujourd'hui, ça y est! C'est le moment d'ouvrir la boîte de perdreau +truffé. + +La joie humaine, monsieur, est un sentiment curieux et impur: elle a +toujours besoin de prendre appui sur des choses matérielles que l'on +s'introduit dans l'estomac. Même quand la joie semble détachée de toutes +ces bassesses, il lui faut, si elle veut durer, s'adjoindre des +arguments digestifs. Il est rare qu'elle les reconnaisse pour cause +essentielle, mais elle cherche en eux des confirmations, des +renforcements, des conclusions. Peut-être n'y a-t-il pas là de quoi être +honteux. C'est bien naturel aux bêtes intempérantes que nous sommes. +Fouillez dans vos souvenirs et voyez si vous n'avez pas éprouvé le +besoin de souligner vos meilleurs moments en associant à votre bonheur +quelque vive satisfaction de la langue et du ventre. C'est comme ça! + +Je pris à coeur de disposer moi-même le couvert, avec Marthe. La salle à +manger des Lanoue donne sur une vaste étendue accidentée: des bâtisses +basses, des usines, des ateliers, un agrégat incohérent de maisons +anguleuses. Le soleil couchant envoyait à travers ce gâchis un rayon +horizontal, impérieux comme un glaive, qui venait jusqu'au fond +de la pièce nous éblouir et aviver notre enthousiasme. + +On tira le perdreau de sa retraite. C'était une boîte de conserve gardée +pieusement, depuis des mois, en vue d'une grande occasion. La boîte fut +ouverte et l'oiseau apparut, ébouillanté, ratatiné entre de larges +tranches de truffes à l'odeur obsédante. + +Il y avait d'autres gourmandises. Je supputais avidement le renfort que +ces objets pourraient apporter à ma joie. + +Au moment où le repas commença, les deux Lanoue étaient aussi fous que +moi. Je les avais tirés, hissés. Nous nous agitions sur la même marche +de l'escalier. Nous étions des fantoches aux ficelles également tendues. + +Et, tout de suite, notre contentement poussa des racines dans nos +souvenirs, de longues racines qui retournaient sucer toutes les joies +d'autrefois pour les intéresser à l'heure présente. + +Nos bons souvenirs étaient nombreux. En outre un charme opérait et des +événements qui nous avaient paru néfastes, fâcheux, revenaient pêle-mêle +avec les autres et nous prêtaient à rire. Parmi les parfums des mets et +des boissons, notre besoin de bonheur se gonflait sur la table, dans +l'aire de nos regards embués, comme un herbivore ventru qui rumine toute +une prairie. + +Que de rires, dans ce passé nourri pourtant d'un présent maussade, +détestable! Octave, qui possède un petit talent d'imitation, faisait +revivre à nos yeux, à nos oreilles, une foule de personnages falots, +déformés par vingt ans de récits. C'étaient des souvenirs usés +jusqu'à la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Quand Lanoue paraissait +vouloir omettre une de nos plus vénérables plaisanteries, je ne manquais +pas de la rappeler moi-même: elle avait encore quelques gouttes de suc, +comme ces vieux citrons à cent reprises exprimés. + +Marthe, épousée depuis cinq ans, ne participait pas toujours à cette +joviale exhumation. Elle s'en plaignait en souriant. C'était la revanche +de l'amitié sur l'amour. + +Nous mangions des aliments savoureux et simples qui entretenaient une +flamme Chaleureuse dans cet étincelant feu d'artifice. + +La nuit était venue depuis longtemps, et la lampe, et la fraîcheur, +quand, sans la moindre raison apparente, sans la moindre raison +intelligible, une chose nouvelle apparut en moi. + +Il y eut un instant précis où je m'aperçus que j'étais un peu moins +heureux qu'à la minute précédente. Voilà! Je ne peux pas vous exprimer +cela plus clairement. + +Monsieur, vous avez été au bord de la mer. Vous avez assisté à la montée +du flot: il monte, il monte pendant des heures, plus audacieux, plus +téméraire à chaque vague, et l'on ne peut imaginer qu'il s'arrêtera. Et +puis vient un moment où l'eau hésite. Alors, c'est fini! C'est fini. A +compter de cette défaillance, on voit l'eau céder, on la voit se +retirer, fuir honteusement. Elle découvre d'horribles bas-fonds et des +misères, des profondeurs qu'on avait oubliées; elle livre tout cela à la +clarté, et on ne peut pas la retenir; on ne peut pas Empêcher cette +désertion. + +Je compris tout de suite que ma joie s'en allait, que j'allais être +abandonné, dévêtu, trahi. + +Je perçus une dénivellation brusque: les Lanoue continuaient leur +ascension. Je les regardais s'élever, comme un voyageur fourbu qui ne +peut plus suivre ses compagnons que de l'oeil. + +Je fis effort pour regagner du terrain. Peine perdue! Je débitai +quelques bourdes: elles ne furent profitables qu'aux autres; elles me +parurent, à moi, grossières, déshonorantes. Les aliments perdirent leur +vertu: je me surpris à en critiquer secrètement la nature, la +préparation, l'opportunité. + +Une malveillante lucidité s'empara de mes yeux, de mes oreilles. +J'observai Lanoue; je m'aperçus avec désespoir qu'il se complaisait à +des niaiseries, à des balourdises, auxquelles j'accordai des rires +parcimonieux, teintés d'ironie, puis, bientôt, de cruauté. + +J'eus envie de crier, d'appeler à l'aide, au secours, comme un matelot +en détresse sur un esquif avarié. C'était bien inutile: la solitude +s'élargissait autour de moi, ténébreuse, impénétrable, mortelle. +J'apercevais les Lanoue comme des gens d'un autre monde, comme un +poisson doit apercevoir une hirondelle. + +Il n'y avait rien à faire. Je me résignai avec amertume. Je pensais à +moi-même ainsi qu'à un animal que l'on saigne à blanc et qui voit couler +son sang, qui voit ruisseler de lui tout espoir, toute vie. + +En moins d'une demi-heure, le sacrifice fut consommé. Je fus déshabité +de la grâce, vidé, exténué. + +Bien plus, un déficit redoutable se creusa, s'accusa. J'avais fait des +dépenses Imprudentes, j'avais gaspillé la joie; je m'étais endetté, +ruiné pour longtemps. Je commençai de me reprocher ma stupide joie de +l'après-midi; j'en fis un examen méthodique, impitoyable, m'imputant à +crime cette vaine et malfaisante prodigalité. + +Les Lanoue ne s'apercevaient de rien. Ils continuaient tout seuls; ils +se moquaient bien de moi! + +J'avais l'air d'être avec eux; je crois même que je répondais à leur +propos; mais je leur vouais un ressentiment presque haineux. C'était +bien leur faute si j'avais perdu, dispersé, dilapidé ma fortune +intérieure. Ils m'avaient aidé dans mes folies, secondé dans mes excès, +précipité sur le fumier de Job. Un moment vint où je n'y tins plus, je +me levai pour partir. + +Je dus soutenir une espèce de lutte. Mes amis me voulaient encore et +tâchaient à me garder. Je me roidissais pour me dépêtrer d'eux, comme un +amant déçu se dépêtre d'une vieille maîtresse. + +Ils lâchèrent pied. Ils prirent assez vite leur parti de mon départ, ce +qui redoubla ma rancune. N'étaient-ils pas deux pour assouvir leur rage? + +Il était d'ailleurs temps pour moi de me replonger dans l'isolement. Les +divers épisodes de ma journée commençaient à me remonter aux lèvres, et +les plus joyeux m'étaient les plus intolérables. + +Sur quelques paroles d'adieu je me précipitai dans l'escalier noir et +chaud. + +J'eus la sensation d'avoir rompu mes amarres et de me trouver au moins +libre, libre d'être malheureux à mon gré. La rue m'emporta, comme un +noyé au fil de l'eau. Des forces anciennes et inconnues décidèrent de +mon itinéraire. + +Je revoyais, une par une, toutes les minutes de cette journée funeste: +le bureau, M. Jacob, M. Sureau, la tentation, l'acte idiot et pourtant +nécessaire, mon retour à la maison, ma fureur et la bonté de ma mère. A +compter de ce point, je n'avais pas assez de violence et de froide +méchanceté pour juger mon étourderie, ma joie insolite, ma prodigieuse +sottise. Surtout, surtout, je m'en voulais de n'avoir pas prévu à quel +abîme de misère me conduirait cette orgie de bonheur immérité. + +J'errais, d'un pas de somnambule, dans un Paris ténébreux et sec. Les +chaussées exhalaient une suffocante odeur de poussière et de crottin +torréfié. Chaque réverbère saisissait mon ombre au passage, la faisait +tournoyer et la repassait au réverbère suivant. C'était à vomir. + +Accoudé au parapet du pont Sully, je passai une heure confuse à +rassembler les éléments de mon désespoir, à les réunir en faisceau. Je +fis d'inouïs efforts pour être malheureux avec précision. Cela aussi +m'était interdit: je n'étais pas même une grande infortune, j'étais une +chose gâchée, gâtée, informe, dérisoire. + +La sonnette de ma maison me réveilla, non par le bruit: il est grêle et +enfoui au plus profond de la bâtisse, mais par la fraîcheur visqueuse du +bouton de cuivre dans ma main. + +Je gravis les escaliers à pas lents, couvert de sueur, étourdi par +l'haleine des plombs disposés aux fenêtres des étages. + +Parvenu sur mon palier, j'entrevis la nécessité d'entrer furtivement, +sans réveiller ma mère. L'idée de me retrouver en face de la pauvre +femme me remplissait de confusion et de honte. + +J'avançai donc sur la pointe des pieds, comme un larron. Maman avait, à +son ordinaire, laissé, sur le buffet, une petite lampe allumée. Je la +soufflai pour ne pas, d'aventure, apercevoir dans une glace la hideuse +figure que je devais avoir. + +Je passai dans ma chambre, enlevai mes chaussures et me jetai sur le +divan. Une lueur mystérieuse, issue des profondeurs du ciel parisien +agonisait sur le cuivre de la petite Lampe juive qui pend dans l'angle +des murailles. J'attachai mes yeux à cette bouée infime et, les poings +aux dents, je passai la nuit à me mépriser et à me haïr. + + + + +VII + + +A compter de ce jour une période commença qui m'a laissé un souvenir +indéfinissable, un souvenir plein de douceur et de honte. Je songe à ce +temps-là comme à un immense sommeil. Rien de surprenant, car j'ai fait +alors de réels efforts pour fondre mes jours et mes nuits dans le même +engourdissement, dans la même torpeur. + +Je vous l'ai dit, Oudin me ramena, dès le lendemain de l'algarade +Sureau, mon petit matériel de scribe. Je rangeai tout cela dans un coin +de la chambre, en attendant le moment d'entrer dans une autre place. Et, +tout de suite, ma nouvelle vie commença. + +Je me levais tard dans la matinée. Les premiers jours, vers six heures, +une sorte de choc intérieur me faisait ouvrir les yeux, ce qui est bien +naturel puisque, pendant des années, je m'étais levé à cette heure-là +pour aller travailler. Je continuai donc, pendant quelque temps, à me +réveiller vers six heures; j'en éprouvais un plaisir particulier et je +me disais que, n'ayant rien à faire, au dehors, de si grand matin, il +m'était complètement inutile de sortir du lit. Cette réflexion agréable +était en général suivie d'une foule d'autres pensées moins heureuses: je +songeais à ma situation perdue et à la nécessité d'en trouver une autre. +Bref, le remords empoisonnait parfois ce loisir indu et achevait de me +réveiller. Le plus souvent, par une sorte d'effort à rebours, par une +sorte d'adhésion à l'inertie que le Sommeil infusait encore dans mes +membres, je congédiais les pensées importunes et m'enfonçais avec délice +dans un néant horrible et voluptueux. + +J'étais, comme au centre d'un espace noir, couché, suspendu, balancé. +Toutes mes idées, toutes mes volontés, toutes les choses qui étaient moi +demeuraient refoulées circulairement, dans l'ombre. Je les percevais +ainsi qu'un peuple de larves confuses. J'étais bien; j'étais si peu! La +mort ressemble peut-être à cela; en ce cas, c'est une bonne chose. + +Je me rappelle seulement que, plaquée sur mon âme, sur le restant +informe de mon âme, il y avait l'image bleue et rectangulaire d'une +fenêtre, entrevue à travers les cils comme derrière les barreaux d'une +cage. + +Parfois, au coeur de ce néant, j'étais visité, traversé par un songe. +C'était un songe bousculé, haletant, comme ces histoires que l'on +représente au cinématographe. + +Presque tous mes songes se déroulent dans un silence effrayant. Ceux où +il y a du bruit, des paroles, des chants, sont rares: ils me laissent +l'âme bouleversée pour plusieurs jours. Je rêve très souvent; je rêve +des rêves vagues et forts. C'est-à-dire que je vois des images dont le +contour n'est pas net, mais dont la couleur est violente. Je ne sais +pourquoi je vous parle de ça; je suis un homme si ordinaire, si +affreusement semblable à tous les hommes! + +Ce qui me frappe le plus, au sujet de mes songes, c'est que je n'ai pas +besoin d'être endormi pour rêver. Entendez bien, je ne dis pas rêver +comme font les poètes, je dis bien rêver comme un dormeur, tomber en +proie à un monde terrible, incohérent, magnifique. Souvent je suis en +plein travail, par exemple, j'écris, sous mon petit abat-jour et, tout à +coup, crac, j'ai à peine le temps de sentir que mon âme change d'allure +et me voilà dans une autre vie. Parfois, c'est en marchant, dans la rue, +que ça me prend. Mais il faudra que Je vous entretienne de mes rêves une +autre fois; je n'ai déjà que trop de choses à vous raconter sur ce +monde-ci, inutile de m'aventurer dans l'autre. + +Je vous parlais des songes que je faisais avant de m'éveiller. Eh bien! +même quand je ne me rappelais rien, au réveil, de ces songes du matin, +ils m'imprégnaient tellement qu'ils donnaient un parfum à mes journées, +qu'ils décidaient pour jusqu'au lendemain, de la couleur de mon âme. + +Vers neuf heures, je rejetais mes couvertures. De la cuisine, où +travaillait à petits bruits ma pauvre maman, arrivait l'arôme du café, +insidieux et pénétrant comme une pensée. Je me levais et passais mes +vêtements avec une lassitude odieuse: la lassitude des choses à venir. + +J'allais retrouver ma mère à la cuisine et l'embrassais en silence. +Chaque jour, j'étais certain qu'elle m'allait faire quelque juste +observation, qu'elle allait me reprocher mes sommes interminables et ces +grasses matinées qui ménageaient dans mon existence de larges vides, +obscurs et poudreux. Mais, chaque jour, ma mère me disait en +m'embrassant tendrement: + +--Mon Louis, je t'ai fait griller un peu de pain d'hier. + +Je m'asseyais sur le tabouret canné, entre l'évier et le buffet de bois +blanc. J'occupais là une place étroite comme une destinée. Je tournais +le dos au jour avare de la petite cour et, calé, soutenu, étayé par +toutes les choses environnantes, je me trouvais bien. Oui, j'étais bien, +malgré tout, j'étais bien avec lâcheté, avec hébétude. + +J'aime le café; j'aime aussi la suave odeur du pain grillé. Je jouissais +donc de ces biens immérités, pendant que ma mère me regardait doucement, +attentivement, de ses yeux accoutumés à la pénombre. Je comprenais que +je devais être défiguré par le sommeil; je me sentais les traits épais, +bouffis, les yeux pochés, les cheveux secs et emmêlés; mais tout m'était +égal: l'essentiel était de ne pas rompre le charme engourdissant qui me +permettait de passer d'une nuit à l'autre sans secousse, sans heurt, +sans réveil effectif. + +Le petit déjeuner fini, je retournais dans ma chambre pour y faire ma +toilette. Comme j'avais devant moi un temps illimité, je procédais à mes +ablutions avec beaucoup d'irrégularité et de négligence. Il m'arrivait +ainsi, certains jours, de parvenir au soir ayant remis d'heure en heure +le soin de me raser. Je finis par y renoncer tout à fait, et c'est +depuis que je porte cette manière de barbe que vous me voyez et qui me +dégoûte profondément. + +Ah! monsieur, je me connais assez bien pour juger sans mansuétude +l'homme, cet être répugnant voué à la vermine et à l'esclavage. +Excusez-moi de vous dire ça tout net, mais comment en parler sans +colère? Pendant treize ans j'avais, chaque matin, disposé de vingt +minutes environ pour veiller à la propreté de mon corps, et je vous +assure que ces vingt minutes étaient bien occupées. Je suivais un ordre, +toujours le même: les mains, le visage, les pieds, etc... La vie était +facile, je n'avais qu'à obéir à mes habitudes. + +A partir du moment où je disposai, pour les mêmes soins, de presque +toute ma journée, je ne parvins plus à faire correctement quoi que ce +fût de mon programme. Je remettais sans cesse à plus tard une chose ou +une autre, en me reprochant, au fond, amèrement tous ces délais. Pendant +cette période remarquable, il m'arriva de rester quinze jours de suite +sans me laver les pieds, et cela parce que j'avais dix fois le temps de +le faire. Et n'allez pas croire que c'était un oubli. Non pas! Je +regardais rêveusement mes pieds nus et pensais qu'ils pouvaient encore +aller jusqu'au lendemain. De lendemain en lendemain, ils finissaient par +être parfaitement sales. + +Au milieu de ma toilette, je me prenais à fumailler, à ouvrir un livre. +Je m'enfonçais dans un angle du canapé et je rêvassais indéfiniment. Du +lit défait s'échappaient de grosses bouffées de sommeil. Mes rêves de la +nuit, embusqués sous les meubles, derrière les cadres, dans les fleurs +du papier mural, montraient un oeil et sortaient doucement, comme des +démons. Ils reprenaient possession de la chambre et de moi-même. Ils +nouaient et tortillaient autour de mon âme une farandole tourbillonnante +et, dès lors, le temps s'arrêtait au milieu de l'éternité comme un +navire paralytique sur une mer de sirop. Cela durait jusqu'à ce que ma +mère vînt ouvrir doucement la porte, non sans avoir fait trois ou quatre +fois: «hum! hum!» Alors les rêves filaient comme des rats sous la +commode et la torpeur me désertait. + +--Louis, disait maman, veux-tu que je fasse ton ménage? + +--Oui, oui, criais-je en me hâtant de me vêtir. + +Le savon avait séché sur mes joues, il ne me restait plus assez de temps +pour me raser. Je passais, au galop, ma veste et mes chaussures et +sortais de la chambre en disant: + +--Je m'en vais aller voir cette place d'expéditionnaire. Tu sais? Cette +étude d'avoué.... + +--Va, mon Louis, répondait maman en remuant à pleins bras le lit de +plumes et le traversin, comme si ces objets n'eussent pas été habités +par une multitude de figures vivantes que j'étais seul à connaître. + +Je prenais mon chapeau et ma canne, bien qu'on m'eût, lors d'une récente +démarche, fait observer que, pour un employé, la canne donnait une +allure «amateur» peu recommandable, et je tirais derrière moi la porte +du logement. + +A peine cette porte fermée, je voyais la clarté louche de l'escalier +s'animer d'une foule d'images rampantes, bondissantes, caressantes. Mes +démons étaient là. Ils m'attendaient, comme des chiens qui veulent être +emmenés à la promenade. Ils m'entouraient en jappant, me léchaient les +mains, sautaient à mes trousses et, tout en descendant les marches +humides et usées, je me débattais entre mille rêves fabuleux, comme un +noyé qui coule à pic. + + + + +VIII + + +Je m'en allais au hasard des rues, et la journée était devant moi comme +un désert calciné, sans horizon et sans surprises. Ceux qui disent que +la vie est courte, ils me font rire, entendez-vous, rire, rire! Ce sont +les années qui sont courtes, mais les minutes sont longues et ma vie, à +moi, n'est faite que de minutes. + +Je suivais le trottoir, marchant de préférence sur la bordure de granit. +Je laissais le bout de ma canne tremper dans le ruisseau. J'aime les +ruisseaux des rues. Ils coulent sur des pavés et tarissent à heure fixe, +je sais; ils ne naissent pas d'une source, mais d'un robinet de fonte. +Tant pis! On n'a jamais que la poésie qu'on mérite. J'ai passé une +partie de mon enfance, malgré ma pauvre maman, à pêcher des épingles +rouillées et des boutons de bottines dans les ruisseaux de la rue +Tournefort. Aujourd'hui, je ne patauge plus dans l'eau sale, mais je +regarde encore avec attention les petits morceaux de vaisselle, le +gravier, les infimes débris que le courant lave et entraîne peu à peu +vers l'égout. Et puis, le ruisseau chante quand même sa petite +complainte. Cela me fait penser à des prairies, à des fleuves, à des +pays que je ne connaîtrai jamais. C'est de l'eau civilisée, de l'eau +pourrie. De l'eau, de l'eau malgré tout! La mer, les grands lacs, les +torrents dans la montagne! Si vous passez rue Lhomond, le soir, assez +tard, à l'heure où les bruits de Paris s'engourdissent et s'endorment, +vous entendrez, au-dessous de vous, tous les égouts de la montagne +Sainte-Geneviève qui chantent doucement, comme des cataractes +lointaines. Ce sont les cataractes de mes voyages, à moi. + +Que voulez-vous? Je ne suis presque jamais sorti de Paris; je n'ai rien +vu, je ne sais rien, je suis un homme quelconque, un homme insignifiant, +oui, oui, insignifiant. Je n'ai rien à vous raconter d'extraordinaire. +Toutes mes aventures me sont arrivées en dedans. Et vous êtes bien bon +de m'écouter, moi qui n'ai rien à vous dire, moi qui ne suis fait +qu'avec des riens. + +Je suivais donc le trottoir. Je n'étais pas trop malheureux. J'avais à +peu près autant d'âme qu'une chrysalide et je ne me sentais pas pressé +de briser mon enveloppe. J'aurais voulu rester jusqu'au soir dans cette +espèce de torpeur qui prolongeait pour moi la nuit. Malheureusement +toutes sortes de mécanismes se mettaient à jouer et c'était bientôt fini +de mon repos. + +Le plus souvent, ça commençait par l'absurde histoire du nombre des pas. +Vous savez? Les blocs de granit qui forment la bordure du trottoir sont +disposés bout à bout. Je marchais dessus, d'abord sans y penser; puis je +commençais à m'apercevoir que, tous les deux pas, je posais le pied sur +l'interstice qui sépare deux des blocs de la bordure. Alors, comme +malgré moi, je m'appliquais à faire exactement deux pas d'un interstice +à l'autre. Je m'y appliquais sans m'y appliquer, sans en avoir l'air, +d'abord parce que j'aurais eu honte de donner aux passants le spectacle +de ma sottise, ensuite parce que j'étais profondément persuadé que ce +n'était là qu'un jeu de mon corps, un jeu auquel mon esprit ne +participait point. + +Et voilà où commence l'absurde: un moment arrivait où je ne pouvais plus +détacher ma pensée de cette affaire d'interstices. Peu à peu, tout en +affectant la plus parfaite Indifférence, je sentais bien que +j'allongeais ou que je raccourcissais mes pas, assez pour appliquer +juste ma semelle sur l'interstice. Et je faisais cela d'une façon très +détachée, comme si j'eusse voulu me cacher mon action à moi-même. Cet +état de choses durait un certain temps et, soudain, je m'apercevais que +l'imagination entrait en danse. Je me disais--non, ce n'est pas moi qui +disais cela, c'est quelque chose qui était en moi sans être moi--je me +disais que, si je ne parvenais pas jusqu'au troisième bec de gaz en +faisant régulièrement deux pas par bloc de granit, ma vie serait +manquée, mes entreprises vouées à l'échec. Arrivé au troisième bec de +gaz, je m'assignais une nouvelle tâche, celle, par exemple, d'atteindre +dans les mêmes conditions un kiosque à journaux. Une, deux; une, deux; +u-une, deu-eux... Comprenez-vous? Et le démon murmurait: «Si tout va +bien, si tu fais bien exactement tes deux pas, il ne peut manquer de +t'arriver quelque chose d'heureux dans la journée». + +Ah! vraiment, monsieur, est-il possible d'être aussi bête? Songez que je +ne suis pas du tout superstitieux, songez surtout qu'en faisant toutes +ces mômeries je ne cessais de me contempler avec mépris et même, le plus +souvent, de penser à autre chose. + +Parfois, c'était la ridicule histoire du précipice. Je vais vous +expliquer cela. J'en ai honte, mais, puisque j'ai entrepris de tout vous +dire, je vous dirai tout, c'est-à-dire pas grand chose, car celui qui +tentera d'expliquer, en dix gros volumes, ce qui se passe dans le coeur +d'un homme pendant une seule minute, celui-là entreprendra une besogne +surhumaine. + +Je marchais donc sur la bordure du trottoir, très aisément, très +naturellement, sans penser à rien de précis. Tout à coup, j'imaginais +--c'était plutôt une idée qu'une véritable imagination--j'imaginais qu'à +droite et à gauche de l'étroite bordure il y avait un précipice et que +je devais avancer sans le moindre faux pas. Il n'en fallait pas +davantage pour me faire hésiter, bégayer des jambes, trébucher et, +finalement, mettre un pied sur le bitume ou dans le ruisseau. + +Alors, j'étais soulagé; le charme était rompu. Je changeais de trottoir +ou je passais sur la chaussée et, pendant un grand moment, je ne pensais +plus à toutes ces idioties. + +J'atteignais quelque croisement de voies. Autre affaire! La multiplicité +des itinéraires me jetait dans une espèce de stupeur. + +Autrefois, en allant au bureau, je n'avais jamais de ces indécisions. +Une seule route me semblait possible: celle que cinq ou six ans de +pratique m'avaient fixée, celle qui était jalonnée de mille repères +familiers. Mais, dans les promenades dont je vous parle, il n'en était +plus de même: le but de mes pas était, le plus souvent, très indécis et +le temps ne me pressait point. Alors, je m'arrêtais à l'angle d'une +maison, devant quelque morne boutique. J'étais tiré à gauche, poussé à +droite, partagé, flottant. Je tournoyais sur moi-même comme une barque +que le courant hale dans un sens et que le vent sollicite dans le sens +opposé. Je fermais les yeux et fonçais au petit bonheur. + +Eh bien, à ce train-là, il m'arrivait quand même d'arriver, si j'ose +dire. En d'autres termes, je finissais quelquefois par me trouver dans +un endroit qui n'était pas n'importe lequel. C'était, je suppose, la +fameuse étude d'avoué où il y avait à prendre une place +d'expéditionnaire. + +J'entrais, je faisais antichambre, j'étais amené en présence d'un +employé supérieur. Toujours il y avait quelque chose qui ne marchait +pas: ou bien la place était prise depuis la veille, ou bien la place ne +convenait qu'à un tout jeune homme, ou bien on exigeait quelque +connaissance spéciale dont je me trouvais dépourvu. + +Parfois le «principal clerc» me demandait les références fournies par +mes derniers patrons. Je promettais de les apporter le lendemain et je +dégringolais en hâte l'escalier. Ma journée était finie. J'avais fait ma +démarche; elle prouvait, une fois de plus, qu'il m'était impossible de +trouver une place. Cette certitude était, précisément, la seule chose +que je cherchais. + + + + +IX + + +Après le déjeuner, j'allais dans ma petite chambre. J'étais tout à fait +sûr de ce qui m'y attendait, mais j'affectais, vis-à-vis de moi-même, de +n'en rien savoir. + +Ah! monsieur, si je trompais le plus cruel de mes adversaires avec la +moitié de la perfidie que j'apporte à me duper moi-même, je serais, en +vérité, une canaille. + +J'allumais un mégot, je déployais le journal, j'écrivais quelque +insignifiante lettre. J'écoutais les bruits que faisait ma mère en +desservant la table ou en lavant la vaisselle et je disais à haute voix: + +--J'ai bonne envie d'aller, tantôt, voir cette usine de Montrouge, tu +sais, maman? + +Ou bien: + +--Je n'ai pas encore reçu de réponse de la maison Malindoire et +Simonnet. Je cherche dans le plan de Paris... + +Voilà le genre de bêtises que je disais pour me donner le change sur les +raisons qui m'avaient attiré dans ma chambre. + +Cependant, je lançais, à la dérobée, de brefs coups d'oeil vers mon +vieux canapé. Il avait l'air narquois et paterne des gens habitués au +triomphe. Je le regardais avec une fureur désespérée; il se contentait +de bâiller par tous les trous de sa tapisserie. + +J'allais à la fenêtre et observais les nuages d'un air soucieux. +Faudrait-il prendre un parapluie? Non! Je vérifiais devant la glace le +noeud de ma cravate. Je feuilletais mon carnet d'adresses et, tout à +coup, sans trop savoir comment cela m'était arrivé, je me trouvais +étendu, tout de mon long, sur le canapé. J'entendais, avec mon dos, les +ressorts étouffer un rire insultant. + +Qu'importe! J'étais allongé, tout droit, comme une pirogue au fond d'une +crique. Je flottais, j'attendais les courants et les brises. Le démon de +mes nuits nouait autour de ma poitrine une étreinte souveraine et, +enlacés, face contre face, nous nous enfoncions tous deux dans l'autre +monde. Le réveil était odieux, avec ce corps plus pesant qu'une +montagne et l'aigreur, dans la gorge, des aliments mal digérés. + +Je prenais encore une fois ma canne et mon chapeau et m'en retournais à +la rue. + +Je pensais par moments avec précision à la place qu'il me serait donné +de rencontrer, d'obtenir. J'imaginais des bonheurs absurdes: j'allais +découvrir un secrétariat, oui, un secrétariat! J'aurais un bureau +solitaire, avec une fenêtre ouvrant sur un arbre qui me baignerait d'une +clarté verte, fraîche, funéraire. On me laisserait tout à fait seul; on +Finirait même par m'oublier un peu; je vivais là dans une paix profonde, +je serais tranquille, tranquille, comme mort. + +Monsieur, vous allez prendre de moi une idée qui a bien des chances +d'être fausse. Vous allez penser que j'ai un sale caractère, que je suis +un misanthrope. Moi, un misanthrope! C'est absurde! J'aime les hommes et +ce n'est pas ma faute si, le plus souvent, je ne peux les supporter. Je +rêve de concorde, je rêve d'une vie harmonieuse, confiante comme une +étreinte universelle. Quand je pense aux hommes, je les trouve si dignes +d'affection que les larmes m'en viennent aux yeux. Je voudrais leur dire +des paroles amicales, je voudrais vider mon coeur dans leur coeur; je +voudrais être associé à leurs projets, à leurs actes, tenir une place +dans leur vie, leur montrer comme je suis capable de constance, de +fidélité, de sacrifice. Mais il y a en moi quelque chose de susceptible, +de sensible, d'irritable. Dès que je me trouve face à face non plus avec +des imaginations mais avec des êtres vivants, mes semblables, je suis si +vite à bout de courage! Je me sens l'âme contractée, la chair à vif. Je +n'aspire qu'à retrouver ma solitude pour aimer encore les hommes comme +je les aime quand ils ne sont pas là, quand ils ne sont pas sous mes +yeux. + +Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses +inexplicables, pour bien vous montrer, surtout, que si j'ai l'air d'un +misanthrope, c'est, précisément, parce que j'aime trop l'humanité. + +Peut-être me direz-vous qu'avec une nature comme la mienne il faut +plutôt chercher son bonheur dans les choses. J'entends bien; mais il est +nécessaire de faire des avances aux choses pour qu'elles vous procurent +de la joie, et je suis, le plus souvent, une âme trop ingrate, trop +aride pour faire des avances. + +Je m'en allais donc par les rues en ruminant ma vie et en constatant, +presque à toute minute, que le monde m'échappait, que j'étais abandonné, +un vrai pauvre, un misérable. + +Un jour, dans la rue d'Ulm, une rue bien paisible, j'aperçus un apprenti +qui tirait une voiture à bras. La voiture était lourdement chargée. +L'apprenti avait l'air d'une grenouille remorquant un paquebot. Penché +en avant, il pesait de tout son maigre corps sur la bricole qui lui +sciait les épaules. D'une main, il serrait un des brancards et, de +l'autre... Ah! devinez! De l'autre, il tenait un livre et, tout en +tirant sa voiture, il lisait, avec des yeux qui lui sortaient de la +tête. + +Je ne sais ce que lisait ce garçon; mais, toute la soirée, je ressentis +une sombre impression d'envie et de honte. L'existence du petit bonhomme +lisant dans les brancards, cette existence me semblait pleine, riche, +désirable, au prix de la mienne si creuse et si médiocre. + +Le plus souvent mes longues promenades sur le trottoir me valaient +toutes sortes d'histoires désagréables. Une fois de plus j'appelle +«histoires» ce qui n'en est pas, c'est-à-dire des choses qui se passent +uniquement à l'intérieur de la bête. + +Je marchais d'un pas bien régulier. J'étais tout entier avec de vieilles +pensées, des souvenirs, d'informes rêves. Je ne regardais ni les gens +qui allaient dans ma direction, ni ceux qui allaient dans la direction +opposée et, brusquement, une femme qui marchait devant moi, une femme +que je n'avais même pas vue, se retournait d'un air offensé et changeait +brusquement de trottoir. + +Voilà qui est vexant, je vous assure, voilà qui me remplissait +d'amertume. Passer droit son malheureux chemin et être pris pour un +suiveur, pour un de ces imbéciles qui vont à la piste. Ah! non! Et cela +simplement parce que, sans y faire attention, je marchais peut-être +depuis trois ou quatre minutes à la même allure que cette péronnelle. Et +voilà, voilà la vie des grandes villes! Il faut avoir son rythme à soi +et faire constamment en sorte qu'il ne coïncide pas avec celui d'aucun +autre. Marcher du même pas que quelqu'un, c'est déjà attenter un peu à +sa liberté, et, parfois, alarmer sa pudeur. Il faut vivre avec des +millions d'êtres qui sont nos semblables en affectant non seulement de +ne pas les voir, mais encore en s'appliquant à les fuir poliment, +sociablement. + +Je vous avouerai que tout cela me dégoûte et c'est pourquoi je +recherche, en général, les rues où il n'y a personne. + +Ces rues-là sont rares à Paris. J'étais, malgré que j'en eusse, obligé +de passer le plus souvent dans des endroits très agités. C'est ainsi que +je me trouvai, un soir, en pleine foire du Lion de Belfort, sur le +boulevard Arago. Je me souviens de ce soir-là, parce que je vis une +chose bien curieuse, une chose que je trouve bien triste et que vous +trouverez peut-être tout à fait réconfortante, tant il est vrai que rien +n'est absolument triste, en soi. + +Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; bordé, dans +cette partie-là, de baraques chétives, sordides, qui étaient le rebut de +la foire. Vous savez, de ces baraques où l'on vend de la «pâte qui se +tire», verte et rose, de ces baraques où l'on casse des pipes à coups de +carabine, où l'on montre une femme-poisson, enfin des choses à pleurer +d'ennui. + +Je vis tout à coup une espèce de tente rapiécée sur laquelle était +étalée une affiche de calicot. C'était là-dedans que le professeur +Stenax dévoilait l'avenir d'après les méthodes magnétiques. Il y avait, +devant la baraque, un petit groupe d'ouvrières, de soldats, de flâneurs. +il y avait aussi une espèce de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze +jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de +désespoir famélique imprimé dans sa figure fripée. Un homme fini, usé +avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misère incurable. + +Eh bien, monsieur, il est entré dans la baraque. Il est entré derrière +les petites bonnes, les employés et les garçons de boutique. Il tenait +avec force la main fermée sur un gros sou, son gros sou de la journée, +sûrement. Il l'a donné d'un air inquiet et hésitant. Il l'a donné pour +entrer dans la baraque où l'on allait lui parler de son avenir. + +Voilà! Voilà les choses que je voyais dans mes promenades. + + + + +X + + +Je m'attarde à vous raconter des balivernes et je perds le fil de mon +affaire. + +La période dont je viens de vous parler dura jusque vers le mois +d'octobre. Je ne comptais pas les jours; je sentais le temps se dérober +sous moi et je n'en demandais pas davantage. Vivre vraiment? Je +remettais la vie à plus tard, à cette date indéterminée où arriveront +les événements qui doivent arriver pour moi. Comprenez-vous? + +Je m'aperçus quand même du changement de la saison; la fraîcheur vint et +maman me dit un jour: + +--Louis, il va falloir mettre tes vêtements d'hiver. + +J'avais, pour l'été, un vieux complet noisette que j'aimais beaucoup. +Les soins de ma mère lui conservaient une sorte de décence; mais il +était si limé, si poli, qu'il paraissait humilié et malheureux. Cela me +plaisait: c'était bien le vêtement qui s'ajustait à mon âme. Je +retrouvais, chaque jour, tous les plis de cet habit, toutes ses +déformations et ses reprises comme autant d'habitudes bien à moi, comme +des manifestations de ma pauvreté Intérieure. Grâce à ce pantalon +cagneux et couronné, grâce à cette veste terne et bossue, je me sentais +assuré de passer inaperçu, ce qui est un si grand bien dans l'existence. +Mère me fit donc endosser mon vêtement d'hiver, cette jaquette assez +chaude, presque noire, que vous me voyez aujourd'hui, qui était à peu +près neuve alors et que j'avais en horreur. Je n'ai d'ailleurs pas cessé +de l'exécrer. Regardez ces pans ridicules qui me font ressembler à un +scarabée. Est-il possible que, pour gagner sa vie, un homme soit obligé +non seulement d'abandonner son temps, mais encore de sacrifier tous ses +goûts, de livrer jusqu'à l'aspect extérieur de sa personne? + +Je mis donc cette jaquette pour mes courses et mes promenades. En +général, je ne portais sur moi que des sommes dérisoires; dix sous, +quinze sous. Depuis la perte de ma place, je n'osais pas demander +d'argent à ma mère. La pauvre femme ne me parlait jamais de ces choses. +Parfois j'allais, pour elle, faire quelque achat et je ne lui rendais +pas la monnaie. C'était une façon assez discrète, assez détachée de me +procurer les quelques sous nécessaires à mes menus besoins. Je ne +dépensais rien, croyez-le bien; mais, de temps en temps, malgré tout, +l'omnibus, le métro, un timbre. + +Or, cette espèce de misère qui, sous mon vieux vêtement, m'était assez +indifférente, me devint odieuse quand il me fallut trimbaler une +jaquette de cheviotte, une jaquette d'employé aisé ou de bourgeois. Cet +habit, en désaccord avec l'état de mon gousset, me devint comme un +mensonge intolérable. C'est certainement à cette jaquette que je dus +toutes sortes d'idées absurdes. A cause d'elle aussi je me mis à +chercher une place avec une activité plus réelle. + +Cette activité devint bientôt fiévreuse sans cesser d'être inefficace. + +Les places! c'est comme les idées, on les trouve quand on ne les cherche +pas. Les gens qui possèdent une situation avantageuse et sûre disent +volontiers: «Un garçon vraiment courageux, vraiment résolu finit +toujours...» Ah! monsieur, ce que la chance et le succès peuvent rendre +les hommes bêtes et injustes! + +A compter du moment où je pensai avec une réelle angoisse: «Allons! +Allons! il faut que je trouve une place!» j'eus l'impression obscure +mais tenace que je ne trouverais absolument plus rien. Et, en fait, je +ne trouvai plus rien; j'entends plus rien qu'il me fût possible +d'accepter avec dignité. + +Un mur, un mur! Avoir le sentiment que l'on est devant un mur très haut, +très lisse, très épais, et que ce mur-là, c'est l'avenir, et qu'on ne +peut ni l'escalader, ni le renverser, ni le percer. Ceux qui n'ont +éprouvé que du bonheur dans leur vie ne peuvent pas comprendre un tel +sentiment. + +Il vous est sans doute arrivé d'attendre quelqu'un, le soir, au coin +d'une rue, sous un bec de gaz. Il vous est arrivé d'attendre pendant une +heure, puis pendant deux heures, de savoir que la personne attendue ne +viendrait sûrement plus et de continuer à espérer quand même. Il vous +est arrivé de connaître de telles angoisses et, aussi, celle que l'on +éprouve à s'en aller en se retournant tous les dix mètres, bien qu'il +soit évident que personne ne viendra, à se retourner et à revenir sur +ses pas, malgré la certitude que tout cela est parfaitement inutile. + +Ma vie fut en tout point comparable à cette vaine attente sous le bec de +gaz, dans la pluie, au coin d'une rue. Je savais que tout espoir était +inutile et je faisais plusieurs fois par jour les gestes et les +démarches d'un homme qui a de l'espoir. + +Ce qu'il y avait de remarquable pour moi, pendant toutes mes courses, +pendant tous ces moments de solitude ambulante, c'était l'activité +excessive avec laquelle je pensais. + +Il est difficile de dire exactement ce qu'on veut: en parlant de +l'activité avec laquelle je pensais, je m'aperçois que je ne traduis pas +du tout la vérité. Dire que je pensais avec activité, cela pourrait +donner à croire que je m'appliquais à penser, que je m'y appliquais +volontairement, victorieusement. Eh bien, non! En réalité, ce qu'il y +avait de frappant c'était bien plutôt la passivité avec laquelle je +pensais. J'étais visité, traversé, brutalisé, violé par maintes pensées +que je subissais sans les provoquer en quoi que ce fût. Puis-je dire que +je pensais? Puis-je m'attribuer ce mérite? N'étais-je pas plutôt le +témoin impuissant, la victime? N'étais-je pas plutôt le champ de +bataille ravagé? Non, vraiment, je ne pensais pas, je ne faisais rien +pour penser. On pensait en moi, à travers moi, envers et contre moi. On +pensait sans se gêner, à mes frais, comme on bivouaque en pays conquis. + +Il y a sans doute des gens très savants et très favorisés qui se +proposent de penser sur un sujet et qui tiennent leur propos; il y a des +gens capables de diriger leur esprit comme un navire sur une mer semée +de brisants, des gens qui pensent réellement, c'est-à-dire qui pensent +ce qu'ils veulent. Heureuses gens! + +Pour moi, le plus souvent, je suis le lit d'un fleuve: je sens rouler un +courant tumultueux; je le contiens, c'est tout. Et encore, voyez les +mots! Je ne le contiens pas toujours, ce courant: il y a l'inondation. + +Prenez les choses comme vous voudrez, le fait certain est que, pendant +que j'errais à la recherche de cette introuvable situation, mon esprit +devenait le lieu d'une fermentation véhémente. + +Ici prend place un événement que je vais essayer de vous relater, qu'il +me faut bien vous relater, mais dont je ne peux parler ni aisément, ni +calmement. + +Je regagnais la maison. C'était un soir de la mi-octobre. Il était +peut-être sept ou huit heures. Il tombait une de ces pluies dont on ne +devrait pas dire qu'elles tombent, car elles semblent sourdre de l'air +malade, du sol, des choses, des hommes. + +J'avais passé l'après-midi à refuser deux ou trois propositions +humiliantes: des besognes d'esclaves, d'automates ou de bêtes de somme. +Je venais du fond de Grenelle et je suivais la rue de Vaugirard. Je +récapitulais ma journée: elle ne me montrait qu'un visage morne et +revêche. Je n'avais pas, en poche, de quoi prendre l'omnibus et je +marchais, sans trop me presser, dans les flaques, dans la boue, enivré +de mon découragement et de mon amertume. + +En passant au niveau de la rue Littré,--vous le voyez, je me rappelle +très exactement l'endroit--une pensée me traversa l'esprit. Voici: +j'allais, en arrivant à la maison, apprendre que ma mère venait de +mourir subitement. + +Je vous ferai remarquer qu'il n'y avait, qu'il n'y a encore aucune +espèce de raison pour que je redoute une telle chose: ma mère n'a que +soixante ans; je ne lui connais nulle infirmité, elle jouit d'une santé +excellente et régulière. Je ne pense donc jamais à sa mort que comme une +éventualité lointaine et presque improbable, dont l'imagination suffit à +me remplir les yeux de larmes. + +Or donc, ce soir-là, en passant au coin de la rue Littré, je me vis +soudain rentrant à la maison et trouvant ma mère morte. Je fis effort +pour chasser cette pensée absurde qui, je vous assure, n'avait pas la +nature inquiétante d'un pressentiment. Non! rien qu'une combinaison des +idées. Je fis effort, vous dis-je, mais je m'aperçus bientôt que cette +pensée n'était pas venue seule: cependant que je tentais de l'éloigner +de moi, toutes sortes d'autres pensées qui étaient comme les +conséquences de la première m'assaillirent avec l'ordre, avec la logique +d'une attaque bien concertée. + +Ma mère était morte. Alors, quoi? Que se pensait-il?--L'enterrement.--Je +voyais l'enterrement, le corbillard dans les petites rues, le cimetière, +tout.--Et puis?--La maison vide.--Et puis?--Moi et toute ma vie à +refaire. + +Aussitôt, je voyais ma vie se refaire, non pas d'une certaine façon, +mais de cent façons variées. La première chose qui me venait à l'esprit +était celle-ci: il y a la petite rente. Je vous en ai déjà parlé, de +cette petite rente: deux cent quarante francs par trimestre; un titre +dont j'ai la nue propriété, un titre incessible et inaliénable, sur +lequel on ne peut même pas emprunter, une idée baroque d'un oncle mort +paralytique. + +Bref, il y avait la petite rente: quatre-vingts francs par mois. Bien! +J'arrangeais ma vie; je prenais une chambre et j'étais libre, libre et +misérable: du pain, des pommes de terre. Je m'incrustais dans une +solitude farouche. Je ne devais plus rien au reste du monde. J'existais +pour moi, amèrement. Et j'attendais ainsi, dans une indépendance +enivrante, ces choses qui doivent m'arriver plus tard. Ah! + +Ah! J'étais devant le Sénat, tout à coup, sans savoir comment j'étais +arrivé là. Je me trouvais devant le Sénat et j'enlevais mon chapeau, +trempé de pluie à l'extérieur et de sueur à l'intérieur. Un grand +tremblement s'emparait de moi. Je regardais avec horreur, à la lueur +d'un réverbère, mes mains mouillées, frémissantes comme celles d'un +ivrogne, ou d'un assassin faible. Je me remettais en marche, le long de +la bordure du trottoir. + +Ainsi, voilà l'homme que j'étais! Je pensais à la mort de ma mère; j 'y +pensais calmement et, tout de suite, j'organisais ma vie sans ma mère. +Je supprimais mentalement ma mère pour disposer de la petite rente. +Voilà l'homme que j'étais. + +Je ne parviendrai jamais à vous dire ce qui se passa. Une sorte de +querelle éclata dans l'intérieur de mon être. Une voix claire et +raisonnable disait: ce sont des idées absurdes, il faut les mépriser et +les chasser. Une autre voix, sifflante, exaspérante, répétait +obstinément: lâche, lâche. Mais, nette, en dépit de ce tumulte, une +troisième voix comptait avec placidité: vingt francs par mois pour la +chambre, et il reste deux francs par jour pour vivre. Quinze sous pour +le repas du midi, dix sous pour le dîner; le reste: des livres, des +loques, la liberté. + +Je passai la main sur mon visage, en reniflant. J'avais les joues +ruisselantes d'eau. Je ne pense pas que c'étaient des larmes: il +pleuvait de plus en plus fort. J'étais exténué, écoeuré, atterré. + +Je m'assis un instant sur le parquet de pierre dans lequel s'implante la +grille du Luxembourg. Il me sembla que ce repos de mes muscles tempérait +le bouillonnement de mes pensées, si je dois appeler «mes pensées» cette +vermine dont je ne peux ni me rendre maître ni me débarrasser. J'eus la +sensation de me ressaisir un peu, de tenir mon âme presque immobile, +comme un cheval rétif que l'on mate en tirant très fort sur les rênes. +Je pensai, lentement, en remuant les lèvres, je pensai mot à mot: «Si +ma mère venait à mourir...» Aussitôt, je sentis ma gorge se serrer de +chagrin et une vive détresse, que je connaissais bien pour l'avoir +éprouvée déjà, me saisit au ventre. J'en fus, si je peux dire, +profondément soulagé. Je pensai encore: «C'est une idée tout à fait +importune; il n'y a aucune raison pour que ma mère me quitte». Non! Il +n'y avait aucune raison. Je pensai enfin: «Il ne peut pas m'arriver plus +grand malheur». Et toute ma tristesse répondit: «Non! Oh! non! pas de +plus grand malheur». + +Ainsi, je pus croire, pendant quelques secondes, que j'avais repris le +pouvoir, repris la direction de mon âme. + +Je m'aperçus, à ce moment, que je n'étais pas seul contre la grille du +jardin. Un homme, vieux, misérable, coiffé d'un chapeau melon déformé +par la pluie, s'approchait doucement, en marchant de côté, ses reins +frottant le petit mur qui court à faible hauteur. Il disait à voix +basse: «_La Presse! La Presse!_» et personne au monde ne +l'écoutait. + +Je reconnus l'aveugle que l'on amène là chaque soir. Sa tête était un +peu inclinée, un peu renversée; son visage immobile et clos recevait la +pluie. On eût dit qu'il avançait en rampant. A deux pas de moi, il +s'arrêta, comme s'il m'eût senti, comme s'il eût perçu le bruit de ma +vie. Je le regardai et murmurai: «Celui-là, celui-là! A quoi pense-t-il, +celui-là»? Je fus sur le point de l'aborder, de lui dire quelque chose. +Quoi? Quoi? Il n'y avait sûrement rien de commun entre son abîme et le +mien. + +Je me remis en marche. De loin, en me retournant, je vis que l'aveugle +avait recommencé à ramper contre la grille, comme si mon départ lui eût +laissé la voie libre. + +Jusqu'à la place du Panthéon, je fus à peu près tranquille, c'est-à-dire +vide, c'est-à-dire déserté de toute pensée. En pénétrant dans la rue +d'Ulm, je me surpris à compter: «Quinze sous pour le repas du midi, dix +sous pour le repas du soir. Je laverais mon linge moi-même. Plus besoin +de chercher une place. La solitude!» + +Je haussai les épaules avec douleur et résolus de prendre un petit +détour pour ne pas rentrer tout de suite à la maison. Cela vous prouve +que je n'avais, en réalité, aucune inquiétude: je savais bien, je +sentais bien que ma mère n'était pas en danger. C'est en moi, en moi +seulement qu'elle se trouvait en danger. + +Je revins sur mes pas et filai vers la rue Clovis. Je pensai avec +méthode et ténacité: «En vendant presque tous les meubles, cela me +permettra peut-être un petit voyage». + +Ainsi donc, rien à faire! Je ne pensais plus même au conditionnel, mais +au futur. Rien à faire! Je n'étais pas le maître de mes pensées. Inutile +de résister. Inutile surtout de me dissimuler cette espèce de crime qui +était le mien. Je n'étais pas le maître de ne pas penser criminellement. + +Je suivis en hâte les petites ruelles qui devaient me ramener rue du +Pot-de-Fer. Je pénétrai dans ma maison, bien persuadé que j'aimais +toujours tendrement ma mère, mais que j'étais absolument incapable de la +défendre contre mes imaginations, de ne pas la laisser tuer en moi, de +ne pas la tuer en moi. + + + + +XI + + +Dépouillée de la toile cirée qui la couvre habituellement, agrandie de +ses deux rallonges, la table de salle à manger occupait presque tout +l'espace libre au milieu de la pièce. Notre vieille lampe, la lampe à +colonne de marbre, éclairait sur la table des morceaux d'étoffe coupés +et empilés, des patrons de tarlatane, des boîtes d'épingles, des +bobines. Penchées vers la lampe, leurs cheveux se mêlant presque, deux +femmes cousaient. C'étaient ma mère et Marguerite, notre voisine, cette +giletière dont je vous ai déjà parlé. + +Je m'arrêtai dans l'encadrement de la porte et, regardant cette scène +paisible, je ressentis un grand serrement de coeur. + +Ma mère leva des yeux éblouis par la lampe, chercha mon visage dans +l'ombre, fit un sourire bien doux, bien conciliant, et dit: + +--C'est toi, Louis! Ton dîner est tout prêt dans la cuisine, mon enfant. +J'ai laissé la soupe à petit feu. + +Elle frappa deux ou trois fois sur la table avec son dé, comme font +souvent les couturières, et elle ajouta, d'une voix où il y avait de la +confusion: + +--Nous avons envahi la salle à manger, tu vois. Marguerite a trop de +travail, alors je l'aide un peu. + +Je passai dans la cuisine sans rien dire. Que dire, d'ailleurs? +N'avais-je pas compris? N'était-ce pas assez clair? + +Je saisis la petite terrine où mijotait la soupe; je m'assis à ma place +familière, entre l'évier et le buffet de bois blanc, et je me mis à +manger. + +Voilà donc tout ce que je pouvais faire, moi: manger. Et puis, aussi, +donner asile à mille pensées odieuses, et puis encore calculer l'emploi +de la petite rente. Et c'était bien pourquoi ma mère devait veiller, +coudre, coudre des gilets. + +Il m'avait suffi d'un coup d'oeil pour tout comprendre: Marguerite, les +coupons, les patrons, les bobines, et les lunettes de ma mère guettant, +dans le drap noir, la fuite du fil invisible. Au bout de la soirée, un +franc cinquante, peut-être un franc soixante-quinze. + +Je ne pus m'empêcher de redire: « Quinze sous pour le repas du midi; dix +sous pour le repas du soir.... » J'aurais voulu me graver ces mots-là +dans la peau, me les tatouer sur le coeur à coups d'épingle. + +Je mangeai toute la soupe, puis des lentilles qu'il y avait là, puis une +petite saucisse, puis un morceau de fromage. «Dix sous pour le repas du +soir!» Je dévorai tout ce que je trouvai. Je n'en étais plus à mesurer +ma honte. + +Tout en mangeant, j'écoutais les deux travailleuses qui devisaient à +mi-voix. Parfois, je percevais un mouvement, un froissement de jupe et, +pendant quelques minutes, le bruit de la machine à coudre rongeait le +silence. Puis, de nouveau, c'était le calme et, d'instant en instant, +cette petite aspiration que font les femmes pour rappeler leur salive +qui file vers les lèvres disjointes. + +Mon dîner fini, je traversai la salle à manger sans prononcer une +parole, sans m'arrêter et je pénétrai dans ma chambre. Je retirai mes +chaussures imbibées d'eau. Je me jetai sur le canapé. + +Ma chambre était obscure; par la porte demeurée entr'ouverte entrait un +peu d'une clarté mélancolique. Cela composait un de ces tableaux qui +vivent si profondément dans le souvenir: un coin de parquet luisant, +deux ou trois objets à moitié ensevelis dans la ténèbre, l'arête d'un +cadre, le fantôme rigide et gris d'un rideau. + +J'étais parfaitement calme. J'étais parfaitement lucide et froid. +L'impression dominante pour moi, était de lassitude et de résignation. + +Rien à faire! Impossible de nier qu'il y avait en moi un homme capable +de spéculer sur la mort de ma mère, un homme capable de calculer son +petit bonheur en escomptant la mort de ma mère. Pendant ce temps, ma +mère travaillait pour nourrir cet homme, pour lui assurer de la soupe, +des lentilles, de la saucisse. Il y eut une tentative de conciliation: +«Du calme! du calme! On ne peut pas s'empêcher de penser, mais qu'est-ce +qu'une pensée? Quoi de plus inexistant qu'une pensée!» J'allais me +laisser bercer par cette chanson, quand un souvenir surgit, furtif comme +un rat qui traverse une chambre habitée. + +Un souvenir: l'oreille d'un gros bonhomme, une oreille sur laquelle on a +idée de poser le doigt, une oreille sur laquelle on finit par poser le +doigt. + +Rien à faire! J'allumai une cigarette et je m'allongeai tout à fait, les +bras ballants, les jambes abandonnées, la poitrine offerte. Une bête +pour la curée. Un champ de blé pour les sauterelles. Une charogne pour +les corbeaux. Une place publique. Un ventre de catin. Venez! Venez! Ne +vous gênez pas! Faites ce que bon vous semblera! Que suis-je, là-dedans? +Où suis-je, là-dedans? + +Il était beaucoup plus de minuit quand je me relevai. Je passai dans la +salle à manger. La lampe, bien que voilée, me fit cligner des paupières. +Je m'assis auprès de la table. + +Marguerite rangeait les gilets dans une grande toilette de percaline +noire. Marguerite a une belle figure un peu grasse et des yeux tendres, +comme effrayés, des yeux rougis par le travail nocturne. + +Ma mère ramassait les épingles et les bobines. J'avais pris son dé; je +jouais distraitement avec: il était chaud; il exhalait une mince odeur +de sueur et de renfermé. + +Maman dit, en tirant sur ses doigts pour les délasser: + +--Je suis contente: nous avons bien travaillé! + +Un arôme de café se mêlait, dans le grand calme de la nuit, au parfum +âcre et laineux des tissus. La petite pièce était emplie d'une paix +dense, comme gélatineuse, où les bruits se propageaient mal. La lampe +avait l'air épuisée; sa flamme dormait tout debout. + +Marguerite embrassa maman, me donna le bonsoir et sortit. + +Ma mère poussa le verrou et revint jusqu'à moi. + +--Il faut te coucher, maintenant, mon Louis. + +Je tenais une de ses mains dans les miennes. La peau de l'index était +dure et criblée de piqûres d'aiguilles. Ma mère passa son autre main, à +plusieurs reprises, sur mon front. Cette main me parut fraîche. Je ne +disais rien. J'entendais, comme au fond d'une cave, battre deux coeurs. + + + + +XII + + +Le lendemain matin, j'étais encore couché, en proie à la torpeur, quand +j'entendis chuchoter dans la pièce voisine. + +--C'est cela, disait ma mère, c'est cela, Marguerite. Rapportez-m'en +chaque jour à peu près autant qu'hier. Nous nous installerons dans la +salle à manger comme hier; c'est plus commode. + +Déjà j'étais debout, l'esprit net de sommeil. Déjà j'étais tout à mes +soucis, comme une prune gâtée, fourmillante de guêpes. + +Toilette rapide. Déjeuner. Je me sentais résolu, sans savoir exactement +à quoi. Mes desseins ne ressemblaient plus absolument à des mollusques; +il leur poussait, dans l'intérieur, quelque chose de dur, d'osseux, une +espèce de colonne vertébrale. + +--Prends ton pardessus, Louis! + +Soit! Soit! Le pardessus et, toute de suite, la porte, l'escalier, la +rue. + +Il faisait une matinée brumeuse, larmoyante. Gorgées de brouillard, de +grosses gouttes claires roulaient sur la face des choses. Les hommes +marchaient, vite et droit, comme des gens qui savent très bien où ils +vont. + +Vers huit heures moins le quart, je me trouvai sur la place Maubert. Le +kiosque à journaux était ouvert, mais l'affiche n'était pas encore +posée. Je me mis à rouler une mince cigarette, par contenance, puis +j'attendis avec les autres. + +Nous étions là cinq ou six qui allions de long en large, les mains dans +les poches. Nous nous regardions à la dérobée. Il y avait entre nous, me +sembla-t-il, un air de parenté: quelque chose de pauvre, d'inquiet, +d'humilié; une certaine défiance réciproque, aussi. + +A huit heures, la bonne femme du kiosque exposa le placard où étaient +formulées les offres d'emplois. On m'avait depuis longtemps signalé +cette petite agence en plein air; je n'avais, jusque-là, osé y recourir. +Je m'approchai, derrière les autres, en affectant un peu de détachement. + +Sur la feuille moite, le texte, polycopié à la pâte, se lisait mal. +Certains des hommes épelaient à voix haute, avec difficulté, en +mastiquant, pour ainsi dire, les mots que leur esprit absorbait avec +lenteur. + +Le numéro 12 retint mon attention: «_Avocat demande personne +instruite, jeune, bonne éducation, célibataire, pour travaux de bureau. +Envoyer photographie._» + +J'entrevis un cabinet de travail un peu sombre, avec un large tapis de +moquette, un feu de boulets, un feu rouge cerise, au creux de la +cheminée, et de longs après-midi solitaires, un hoquet de pendule dans +le silence cotonneux. + +Voilà exactement ce qu'il me fallait. + +--C'est vingt-cinq centimes, me dit la femme du kiosque en me tendant +l'enveloppe qui contenait l'adresse du numéro 12. + +J'écrivis, dans un bureau de poste, une lettre soignée, digne et +toutefois persuasive, une lettre péremptoire, convaincante. Les mots +_personne instruite_ me troublaient assez; mais, enfin, j'ai mon +brevet. Je pris, dans mon portefeuille, l'unique photographie que je +possédais, une épreuve déjà ancienne, sur laquelle je suis représenté +avec des cheveux bouclés, une moustache à peine dessinée et cet air +particulièrement mélancolique et timide qui fut le mien entre vingt et +vingt-cinq ans. Une photo? Pourquoi cette demande de photo? Y a-t-il +donc des gens si maniaques? + +La lettre partie, je me sentis réconforté, content. J'entrevis un +succès, une de ces rencontres heureuses qui changent la destinée d'un +homme. A compter de cet instant, j'eus un avenir. L'avenir? N'est-ce pas +une pensée que l'on pense soudain et qui suffit à changer le goût du +monde? + +Je vous l'ai dit, le temps était fort humide; je passai donc le reste de +ma journée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, dans mon coin favori: au +bout d'une des tables, au fond, à gauche. + +Là, je suis bien. Il tombe des hautes fenêtres une clarté sereine et +spirituelle qui chante sur les pages imprimées ainsi qu'un archet sur +une corde. Là, tout est juste et tempéré, comme dans le cerveau d'un +sage. L'encens de la pierre et des livres pénètre l'âme et la purifie. + +Je passai donc à la bibliothèque toute cette journée. J'y retournai le +lendemain. J'attendais. A quoi bon multiplier les tentatives, n'est-ce +pas? alors qu'une seule bonne démarche, adroitement conduite... + +Comme je revenais à la maison, le soir du second jour, la concierge me +remit une lettre. Une réponse, déjà! Je me hâtai de monter jusqu'au +second étage, où le papillon de gaz palpite dans le courant d'air. + +Je m'étais assis sur une marche au rebord limé, mangé par plusieurs +générations de locataires et j'allais déchirer l'enveloppe. Soudain, ma +précipitation me dégoûta. Je m'imposai, je réussis à m'imposer de ne +lire cette lettre que dans ma chambre, plus tard, quand je serais bien +calme. Mes mains tremblaient. On n'ouvre pas la porte de son nouveau +destin avec des mains qui tremblent. + +Je montai donc assez posément les deux derniers étages. Ma mère et +Marguerite travaillaient dans la salle à manger. Je pris le temps de +leur dire bonsoir, de quitter mon pardessus, d'allumer une lampe et de +passer dans ma chambre. Je fermai la porte et posai la lettre sur la +table. Le moment était venu d'ouvrir cette lettre, de savoir. Non! Pas +encore! Je me déchaussai, car jamais je ne reste chaussé quand je suis +chez moi, dans mon trou, dans mon terrier. Je pris mes vieilles savates, +puis je fis une cigarette. De temps en temps, je jetais un coup d'oeil +oblique à cette lettre qui gisait là, comme une chose de peu +d'importance, et qui contenait tout simplement l'avenir, mon avenir. +J'attendais encore. A constater que je pouvais attendre, il me venait un +peu d'orgueil; je commençais à être fier de moi; je commençais à +prendre, de mon caractère, une idée avantageuse. + +Cette idée n'eut pas le temps de s'affermir. Brusquement, je me jetai +sur la lettre et je m'aperçus, en l'ouvrant, que mes mains tremblaient, +ce que j'avais tant voulu éviter. Elles tremblaient si bien que je +faillis déchirer l'enveloppe et son contenu. + +Le contenu? Je reconnus d'abord ma photographie, puis mon écriture, ma +lettre. En travers de la page ces mots, au crayon bleu: «C'est un +secrétaire femme que l'on demande. Retourner lettre et photographie à ce +jeune homme.» + +Je suis fait aux déconvenues, mais celle-là me remplit brusquement d'une +si étrange honte que je me sentis rougir, jusqu'aux larmes. D'un coup, +je revis le texte si particulier de cette offre d'emploi: «Personne +jeune... bonne éducation... célibataire... envoyer photographie.» +Comment avais-je pu ne pas comprendre? Comment avais-je pu me tromper à +ce point? Et j'avais envoyé ma photographie! Moi! Pour qui avais-je bien +pu passer? + +Je relus ma lettre. Les termes, qui m'en avaient paru si nets, +l'avant-veille, me semblèrent, cette fois, prêter à toutes les +équivoques. De nouvelles bouffées de rougeur me montèrent au visage. +Dieu! Que j'avais été bête, bête, bête! Et ridicule, oh! ridicule! + +Devant mes yeux, le mur, aussi droit, aussi lisse, aussi froid que +jamais. Rien à faire! Et, surtout, un courage si chancelant, un courage +si fragile. Et si peu de raisons d'estime. Et ce torrent de choses +laides, au travers de l'âme. Ce combat! Cette défaite! + +Ma mère appela soudain: + +--Louis, viens dîner, mon enfant. + +Fallait-il me plaindre? Osais-je me plaindre? N'avais-je pas une mère? +N'avais-je pas de quoi dîner? N'avais-je pas cette petite chambre, cette +retraite profonde et secrète comme une coquille? Ah! Les escargots ne +connaissent pas leur bonheur. + +La salle à manger demeurant encombrée par les travaux de couture, nous +dînâmes dans la cuisine. Depuis la veille, Marguerite, pour gagner du +temps, dînait avec nous; c'était un arrangement entre elle et ma mère. + +Je ne vous ai pas beaucoup parlé de Marguerite. Eh bien, si ça ne vous +fait rien, ne parlons pas de Marguerite. + +Elle était assise à l'un des bouts de la table. J'occupais l'autre bout; +j'avais l'évier à gauche et le buffet de bois blanc à droite: ma vraie +place dans la vie. Maman était entre nous deux et, de temps en temps, +elle se retournait pour surveiller quelque chose qui cuisait sur le gaz. + +Les femmes poursuivaient leur conversation de la journée, une +conversation sans fin, comme leur travail. Ce dialogue avait l'air d'un +monologue tant Marguerite et maman se ressemblent. Oh! non pas +physiquement, mais par le coeur, par certaines façons de souffrir la vie. + +Je ne parlais guère, je n'écoutais guère. Un mot pourtant, le mot +malheur, ce mot qui revient sans cesse dans les propos des femmes, +m'accrocha l'esprit au passage. J'ouvris la bouche et je dis quelque +chose de très ordinaire, je dis à peu près: + +--Le malheur, le malheur! Il ne faut pas que ça dure trop longtemps, +parce qu'alors ça n'a plus de raison de ne pas durer toujours. + +Ma mère allait porter à sa bouche une cuillerée de potage qu'elle reposa +dans son assiette. Elle hocha la tête sans me regarder et dit à mi-voix, +comme pour elle-même: + +--Voilà! Ce qu'il dit là, c'est son père, tout à fait son père. + +Ah! Non! Non! Avouez qu'il y a de quoi désespérer! Si mon père s'en +mêle, maintenant! Si mon père, que je n'ai pas connu, si d'autres gens, +dont je ne sais absolument rien, se mêlent de moi, avouez qu'il y a de +quoi devenir fou. Je ne parviens pas à me trouver; s'il faut que je me +cherche au milieu d'une foule, au milieu d'un tumulte, je renonce, je +renonce! + +Inutile de vous dire que je pensai toutes ces choses, mais que je ne +proférai pas un mot. + +Néanmoins, une partie de mes réflexions devaient se laisser voir sur ma +figure, car, en relevant les yeux, je rencontrai les yeux de Marguerite, +des yeux si chargés de reproche et, me sembla-t-il, de compassion, que +je m'arrêtai net, c'est-à-dire que je m'arrêtai de penser comme je +pensais, que je m'arrêtai de rouler sur ma pente. + +Si la terre, qui s'en va toute seule à travers le vide, rencontrait +soudain les pensées d'un autre monde, elle s'étonnerait sans doute comme +je m'étonnai ce soir-là. + + + + +XIII + + +Dès le lendemain matin, un peu avant huit heures, je me remis à louvoyer +en vue du kiosque de la place Maubert. A vrai dire, je n'avais aucune +confiance, je voulais surtout faire quelque chose, jeter un os à ma +conscience irritée. Faire quelque chose, oui! n'importe quoi, plutôt que +cette perpétuelle contemplation du dedans. + +L'affiche parut. Je la parcourus d'un regard morne. Un à un, les gens +qui la déchiffraient comme moi s'en furent et je restai bientôt seul. +Non, pas seul. Quelqu'un, derrière moi, se mit à parler. Une voix +zézayante, malade, vermoulue disait: + +--Connu, tout ça! Rien de vraiment remarquable dans tout ça! Des trucs +usés qui roulent tous les bureaux de Paris depuis trois semaines. Moi, +je vais rue des Halles. + +Je suis peu enclin à lier conversation avec les gens que je rencontre +dans la rue. J'affectai donc de n'entendre point cette voix qui +murmurait à mon oreille. Je m'absorbai dans la lecture de l'affiche et +j'évitai de me retourner. + +Alors la voix reprit: + +--Vous ne venez pas rue des Halles? + +Il y avait, dans ces paroles, un accent si engageant, si timide, si +triste que je fis volte-face. + +Vous connaissez peut-être cet homme-là; on le rencontre souvent dans +notre quartier et je me rappelai l'avoir vu errer dans les petites rues +qui avoisinent le Panthéon. + +Il est de taille médiocre. Le buste long, les jambes courtes. La +maigreur des animaux mal nourris. Une large taie bleuâtre sur l'oeil +droit; les cils collés, les paupières blettes. Des cheveux sans teinte +précise: des cheveux incompatibles avec toute espèce de réussite +sociale. Une moustache tombante, rousse, roide. Une barbe de quatre +jours et qui n'est jamais autrement que de quatre jours. D'innombrables +taches de son sur une peau couleur mie de pain. Un faux-col de +celluloïd, d'une blancheur douloureuse. Des mains velues, aux ongles +rongés. Un vêtement long qui devrait être une redingote et qui n'est, +cependant, qu'une jaquette. Des souliers mûrs que la pression intérieure +d'oignons symétriques a fait éclater. Un chapeau melon cassé, mais +propre. Une serviette de molesquine sous le bras. + +Il parut hésiter et dit encore une fois, non sans découragement: + +--Venez donc rue des Halles, avec moi. + +--Qu'y a-t-il, rue des Halles? demandai-je enfin. + +--Quoi? Vous n'y avez jamais été? Vous ne connaissez pas l'agence +Barouin, pour la copie des bandes? + +Je secouai la tête avec étonnement; je ne connaissais pas l'agence +Barouin. + +--Venez rue des Halles, me dit d'un ton conciliant mon étrange +compagnon. Venez! Cela ne vous engage à rien. Si ça ne vous plaît pas, +vous serez toujours libre de vous en aller, ou de ne pas revenir une +autre fois. Je suis bien surpris que vous ne connaissiez pas l'agence +Barouin. Là, vous êtes toujours sûr de faire vos vingt-cinq sous, vos +trente sous peut-être, si vous écrivez vite. + +Il me regarda de son oeil unique, avec une insistance craintive et +ajouta: + +--Vous, vous êtes employé de bureau. + +Certes, je suis employé de bureau; mais je n'aurais jamais pensé que +cela fût visible et j'en ressentis une sorte d'humiliation. + +L'homme dit encore: + +--Vous devez avoir une belle écriture et travailler rondement. Vous en +ferez peut-être pour trente sous; mais dépêchons-nous; sans cela, il n +'y aura plus de place. L'agence Barouin est une sale boîte; pourtant, +quand nous en avons besoin, c'est un truc qui peut nous rendre service. + +«Nous»! Je reçus ce mot dans le flanc avec une légère angoisse. Oh! je +vous l'ai dit, je ne suis pas orgueilleux. Je ne trouvai pas drôle que +cet homme dît «nous». Je sentis pourtant que ce «nous» m'enrôlait dans +une confrérie misérable. Je voulus éprouver la saveur de ce «nous» dans +ma propre bouche et je répondis avec une calme amertume: + +--Sans doute, c'est encore heureux pour nous qu'il y ait des boîtes +comme cela. + +Et je me laissai conduire. L'homme se remit à parler, avec cette +volubilité des solitaires qui pensent avoir enfin rencontré une oreille +bienveillante: + +--Moi, je suis secrétaire, c'est-à-dire que j'étais secrétaire. En ce +moment, il n'y a plus de place. Moi, je m'appelle Lhuilier. Je vous dis +ça tout de suite, bien qu'en général je ne le dise pas: c'est un nom qui +m'a causé des désagréments. Je cherche une place où je pourrais +travailler un peu pour moi. C'est très dur: Paris n'est pas si grand +qu'on le croit. + +Il marchait à mes côtés; j'entendais, entre les bouts de phrase, sa +respiration courte et rauque, comme celle d'un homme tourmenté par une +bronchite incurable. Il toussait d'ailleurs et crachait presque sans +arrêt. + +--Voulez-vous faire une cigarette? dit-il en me tendant un cornet de +tabac. + +Comme nous allumions nos cigarettes, il eut un grêle sourire: + +--C'est du tabac de la Maubert: Mon voisin de dortoir est ramasseur; il +travaille pour le gros de l'Impasse. C'est du tabac mêlé, bien entendu, +mais point mauvais, en général, et doux, peut-être parce qu'une partie +en a été lavée par les pluies. Chez le gros de l'Impasse, j'ai vu +parfois des tas de tabac! Un mètre cube au moins dans un coin de la +chambre. On se demande ce qu'il faut de mégots pour faire une telle +masse. Bah! C'est toujours du tabac, et pas cher, vous savez. + +Je fumai ma cigarette avec une espèce d'horreur. Ce qui est dur dans la +misère, c'est l'apprentissage, et j'étais encore un novice. Je regardais +de temps en temps mon compagnon et je pensais: «Voilà! voilà! dans dix +ans, je serai comme celui-là». + +L'homme trottinait à mes côtés et ne cessait de parler. Sa voix fripée +conservait, grâce au zézaiement sans doute, des sonorités puériles et +tendres. Il me regardait souvent et comme il est petit, son regard +s'élevait pour m'atteindre: l'oeil unique jetait alors une clarté humide +et suppliante qui me serrait le coeur. + +Nous atteignîmes la rue des Halles, dont toutes les maisons semblent +imprégnées d'une immonde odeur de choux gâtés. Mon compagnon s'arrêta +devant une porte cochère. + +--Je vais, dit-il, vous montrer le chemin, puisque vous n'êtes jamais +venu. + +Il y avait une cour, encombrée de voitures à bras, de caisses et +d'objets sans nom; puis il y avait un escalier si noir et si puant qu'il +semblait percé à même un bloc de crasse. + +Au premier étage, mon compagnon, essoufflé déjà, empoigna un bouton de +porte. + +--C'est là. Entrons vite, et pas trop de bruit à cause du macaque. + +Nous entrâmes. Imaginez une grande salle éclairée par trois fenêtres aux +vitres troubles et larmoyantes. Une salle d'école, mais pour de vieux +écoliers, pour de pitoyables fantômes d'écoliers. + +Imaginez que, sur une classe de bambins, cinquante années de misère, de +maladie, de privations, de déboires se soient abattues, brusquement, +comme un orage, et voilà l'agence Barouin au travail. + +Un silence limoneux, fait de murmures étouffés, de toux, de respirations +asthmatiques et d'un remuement de chaussures sur le plancher mouillé. + +Aux murs pisseux, rien que le ruissellement des eaux produites par la +condensation de toutes les haleines. + +En chaire, car il y a une chaire, quelque chose comme un adjudant, un +bonhomme tout en moustaches grises, en nuque et en mâchoire. Pas de +front: les cheveux dans les sourcils; au sein de tout ce poil, des yeux +saignants, ardents, comme deux tisons dans un maquis. + +--Vite! Vite! me dit mon compagnon, il y a deux places, là-bas, près de +la fenêtre. + +Nous nous assîmes côte à côte, sur un bout de banc. Lhuilier ouvrit sa +serviette de molesquine et en sortit deux porte-plume. + +--Tenez, voici pour vous. Et maintenant, venez vite demander des bandes +au macaque. + +Le macaque était cette manière de sous-officier qui trônait au bout de +la salle. Il me remit un petit registre et un paquet de bandes vierges. + +Vous n'avez, me dit Lhuilier, qu'à copier toutes les adresses du +registre sur les bandes. Allez-y! + +J'y allai... Je ne comprenais pas très bien ce qui m'était arrivé, ce +que je faisais là. J'étais ahuri, engourdi. J'éprouvais un désir violent +de me sauver, de me retrouver seul dans une rue déserte. Je me +raidissais contre ce désir. Je pensais en serrant les dents: «Non! Non! +tu y es, tu y resteras. Quoi? C'est le commencement de la déchéance. Ce +n'est que la première gorgée de la tasse. Avale, avale»! Surtout, je +m'appliquais à ne rien laisser paraître de mes sentiments, à n'avoir +l'air étonné de rien, choqué de rien. Enfin, le cours de mes réflexions +n'empêchait pas mes doigts de marcher: je copiais, je copiais, +j'empilais les bandes remplies à ma droite, parallèlement au paquet des +bandes vierges. + +Parfois, je m'arrêtais pendant une seconde et levais les yeux sans oser +lever la tête. L'odeur des hommes remuait et clapotait entre les tables +comme la boue d'une mare dans laquelle piétinent des bestiaux. Vous +n'avez peut-être pas remarqué qu'entre toutes les puanteurs naturelles, +celle de l'homme est souveraine. C'est encore un signe de royauté, +n'est-ce pas? L'odeur que l'on respirait là semblait un composé de +maintes autres: celle de l'école, celle de la caserne, celle de l'asile, +celle de l'hôpital, sans doute aussi celle de la prison, je ne sais pas, +moi. + +Je pensais: «Voilà maintenant mon odeur, jamais je ne me débarrasserai +de cette odeur-là». + +De temps en temps, l'adjudant faisait signe à un petit vieux, rasé, +tonsuré comme un prêtre et qui travaillait au premier rang. Aussitôt, le +petit vieux se levait avec une promptitude de laquais, et il enfournait +une pelletée de coke dans un poêle minuscule coiffé d'une casserole. + +J'avais gardé mon pardessus pour dissimuler ma jaquette dont la propreté +me faisait honte. A ma gauche, Lhuilier travaillait. Il y avait, dans +ses gestes, une maladresse volubile et tremblante, comme dans son babil. +Ses doigts étaient couronnés d'un bourrelet d'envies enflammées qu'il +mordillait par intervalles et arrachait du bout des dents. Je remarquais +qu'il devait être fort myope de son oeil unique, car il serrait de près +sa besogne: sa moustache balayait la table d'un mouvement vif et +régulier. A un certain moment, il se redressa pour cracher entre ses +jambes. Il me vit alors et me fit un sourire enfantin, si pur, si +affectueux que je m'en sentis le coeur réchauffé. Je me remis au travail +en me demandant comment un tel sourire avait pu fleurir en un tel +endroit. + +Vers midi, il y eut un peu d'agitation dans l'assemblée. Le petit +vieillard du premier rang sortit et rapporta bientôt à l'adjudant une +tranche de pain et une «portion», dans une gamelle couverte d'une +assiette retournée. + +La plupart des hommes repoussèrent leurs paquets de bandes au bord de la +table et se mirent à manger. Un parfum de fromage et de saucisson vogua +de table en table, puis une rumeur de conversation. + +Des hommes sortirent. Ceux qui ne devaient pas revenir reportaient les +bandes au macaque et se faisaient régler leur compte. On percevait un +bruit de gros sous, parfois le tintement délicat d'une piécette +d'argent. + +De nouvelles figures se montrèrent. Fort peu de places restaient vides. +Les hommes qui s'en allaient étaient remplacés par d'autres. Tous +connaissaient évidemment les habitudes de la maison. Il y avait une +espèce de discipline composite: l'école, la caserne, l'hôpital, la +prison. + +Lhuilier repoussa le banc et se mit sur ses petites jambes. + +--Je vais, dit-il, chercher mon manger. Si vous voulez, je vous +rapporterai le vôtre. Qu'est-ce que vous préférez avec vos deux sous de +pain? Trois sous de frites ou trois sous de petits poissons? + +Je répondis: + +--Des frites, plutôt. + +Lhuilier restait planté devant moi. Il sourit encore une fois et dit en +se penchant: + +--Si ça ne vous fait rien, donnez-moi vos cinq sous. + +Il acheva, dans un mince sourire: + +--Excusez-moi: aujourd'hui, je ne suis pas en état de faire une avance. + +Comme je lui remettais les cinq sous en bégayant quelque excuse, il me +souffla dans l'oreille: + +--J'ai une bouteille, pour l'eau. Dites-moi, si vous m'en croyez, ne +parlez pas trop à ce type qui est au bout du banc: ce n'est pas un homme +sérieux. Je le connais, il loge à l'Impasse. Ce n'est pas un type pour +vous. Il ne vient ici que les jours de pluie. Les autres jours, il vend +des bricoles, à la sauvette. Bon! Surveillez mes affaires, je reviens. + +Je n'avais pas la moindre envie de parler aux gens qui m'entouraient. Je +n'osais même pas les regarder en face. Je continuai de copier jusqu'au +retour de Lhuilier. Nous mangeâmes. + +--Les frites, c'est bon, me dit mon compagnon. Mais les petits poissons, +ça tient mieux au corps. Moi, j'aime mieux les petits poissons. + +L'après-midi passa comme la matinée, c'est-à-dire avec une lenteur +extrême et désespérante. Il y avait un urinoir dans la cour. J'y allai à +plusieurs reprises et, chaque fois, entendant les rumeurs de la rue, +j'éprouvais une violente envie de me sauver, de laisser tout en plan: +les bandes, le macaque, mon chapeau demeuré sur la table. Le souvenir de +Lhuilier me retint, me ramena chaque fois. + +A quatre heures, lorsque l'obscurité tomba des murs, comme une toile +d'araignée poudreuse, on alluma trois becs de gaz. Les flammes +irritables sautaient dans les tubes de mica, avec des râles doux, des +éternuements, des suffocations. La tête penchée de Lhuilier jeta sur la +table une ombre ronde et noire dans laquelle sa plume s'évertuait, +trébuchait, renâclait. + +Il était peut-être sept heures moins un quart quand Lhuilier me dit +soudain: + +--Ça y est! J'ai fini. Je vais vous aider. Et, tout de suite, il s'empara +d'une partie de mes bandes et m'aida. Il écrivait fiévreusement, son +oeil tour à tour vers sa plume et vers le registre ouvert entre nous +deux. De larges taches d'encre violettes séchaient sur ses doigts +déformés. + +Il rangea mon travail comme il avait rangé le sien: les paquets de +bandes les uns sur les autres, en croix, par catégories mystérieuses. +L'adjudant me compta vingt-quatre sous. Le gain de Lhuilier s'élevait à +un franc cinquante. Il en parut un peu confus et crut devoir s'excuser: + +--Quand vous aurez la pratique... + +Nous redescendions la rue des Halles. Une petite pluie engluait le +bitume, exaltant l'âcre odeur de légumes pourris qui est l'haleine +même de ce quartier. + +Lhuilier sortit son cornet de tabac: + +--Une cigarette? + +Je me sentis lâche, lâche, et je refusai en mentant: + +--Je fume si peu. + +Mon compagnon se hâtait à mes trousses. Il y avait, dans sa démarche, +quelque chose de sautillant et de traînant tout ensemble: de la fatigue +et de la candeur. Il parlait sans arrêt, comme le matin. Je n'entendais +pas tout: le tumulte de la rue et celui de ma pensée me dérobaient la +plupart de ses paroles. Un mot, toutefois, le mot avenir, surnageait au +milieu de ces propos confus, comme un bouchon dans l'écume d'une +cataracte. + +--En ce moment, me dit Lhuilier, je couche en dortoir, à l'hôtel de +l'Impasse. Je n'aime pas le dortoir: je ne peux pas y travailler pour +moi. Mais si je trouve une place, je prendrai une petite chambre. J'ai +tant de choses à faire. + +Et il me parla de ses projets jusqu'à l'entrée de l'Impasse Maubert. + +L'Impasse était remplie d'une obscurité sous-marine. Tout au fond, +tremblait un quinquet; sur le verre dépoli on lisait le mot «hôtel». + +Lhuilier s'arrêta. Il piétinait tout en parlant et j'entendais les +semelles de ses souliers qui, alternativement, aspiraient et crachaient +la boue. + +--Dites, murmura-t-il soudain en me prenant la main, dites, vous +reviendrez rue des Halles, vous reviendrez avec moi? + +Et il ajouta d'une voix basse, gémissante, changée: + +--Je m'ennuie tellement. + +Je sentais, dans mes doigts, trembler sa main dont la paume était moite +et le dos velu. + +Je promis de revenir, je promis même de revenir dès le lendemain. Je +regardai bien Lhuilier qu'un réverbère éclairait par saccades, et je +m'en allai. Il me suivit de l'oeil jusqu'au moment où je tournai le coin +de la rue. + +Je montai sans me presser la rue de la montagne Sainte-Geneviève. La +pente me courbait vers le sol. Je me sentais vieilli, diminué, déchu, +taraudé d'une tristesse qui ressemblait à la peur. J'osais à peine +rentrer chez moi: il me semblait que je devais porter dans mes +vêtements, dans ma peau, dans mon âme, l'odeur de l'agence Barouin. Je +remâchais des bribes de pensées absurdes: «Moi, moi, je ne suis pas +fait pour être malheureux de cette façon-là.» Evidemment, j'ai ma façon +d'être malheureux, une façon que j'ai choisie moi-même, à mon goût, bien +sûr! + +Il faut que je vous dise tout de suite que j'avais formé la résolution +ferme, farouche, de mourir de faim plutôt que de retourner jamais chez +Barouin. + +Pour Lhuilier, j'ai honte à vous l'avouer, je le rencontre encore +parfois dans ce quartier, et, dès que je l'aperçois de loin, je change +de trottoir. Je sais qu'il ne me reconnaîtra pas: il est trop myope. Et +puis, et puis... je ne suis sans doute pas digne de cet homme-là. + + + + +XIV + + +J'ai été plusieurs fois malade, et toujours assez gravement. Je pardonne +à la maladie en faveur des convalescences. Vivre! Vivre! Ils me font +rire, avec ce mot. C'est revivre qui est bon. C'est sans doute survivre +qui serait vivre. Pendant mes convalescences, il me semble que j'ai +vécu. + +Je dois vous dire qu'en me retrouvant chez moi, dans le fond de mon +canapé, dans mon refuge, j'eus une brève impression de convalescence. +J'étais encore moi, c'est-à-dire Salavin, c'est-à-dire un pauvre homme; +mais je n'étais plus ce que j'avais été tout le jour: une larve, un +débris, un résidu. + +Ma mère et Marguerite m'avaient attendu pour dîner. A me retrouver dans +la cuisine chaude et propre, je ne pus m'empêcher de goûter du +bien-être, de me détendre, de m'abandonner. + +--Louis, me dit ma mère, comme tu as l'air las! + +Je ne répondis qu'en hochant vaguement les épaules. Tête baissée, je +comptais, du bout de la fourchette, quelques haricots épars sur les +fleurs de la faïence. Notre nourriture--inutile de vous le dire--était +des plus simples; mais elle avait un goût particulier à la cuisine de +maman, un goût qu'il me serait bien impossible de vous expliquer, un +goût que je reconnaîtrais entre mille, comme un visage. + +Ma mère reprit: + +--Tu te fatigues trop à chercher. Il faudra prendre un peu de café avec +nous, tout à l'heure. + +J'acquiesçai d'un sourire: Je ne serai jamais un homme pour ma mère. +Quand elle me voit triste, découragé, elle murmure: «Veux-tu un petit +morceau de chocolat?» Si j'étais général et que j'eusse perdu une +bataille, maman me dirait: «Ne pleure pas, mon Louis, je vais te faire +une crème au caramel». L'étrange, voyez-vous? est que le bout de +chocolat ou la crème au caramel possèdent bien, alors, toutes les vertus +que la pauvre femme leur prête. + +Mais, assez là-dessus! Que je vous raconte plutôt une chose singulière. +Le nez dans mon assiette, j'écoutais les menus propos de maman et je me +sentais pénétré d'une inquiétude nouvelle, indéfinissable. + +Je suis habitué à vivre sous le regard de ma mère. Je suis habitué à ce +regard qui m'enveloppe, me pénètre, glisse sur mon visage, erre dans mes +cheveux, comme une main, comme un souffle. + +Or, ce soir-là, je n'osais pas relever la tête parce que je sentais bien +que ce regard n'était pas seul à suivre le frémissement de mes mains sur +la toile cirée, à compter les petites gouttes de sueur qui naissaient +sur mes tempes, à lire sur mes traits le désordre de mon coeur. + +Je me hâtai de plier ma serviette et je gagnai ma chambre. + +Je ne vous ai peut-être pas encore dit que je joue de la flûte. Oh! +j'exagère assurément en disant que «je joue». Je possède une flûte de +bois, à clefs, dont un camarade de régiment m'a enseigné le doigté. J'ai +travaillé pendant deux ans à mes heures de loisir, assez pour lire les +pages d'une difficulté moyenne. Puis, j'ai cessé de travailler et, +partant, de me perfectionner. Je joue donc mal. Vous vous en doutiez: si +j'étais capable de faire très bien une chose, quelle qu'elle soit, je ne +serais pas l'homme que je suis. + +Ce qui est pénible, c'est que, faute d'entraînement, de mécanisme, faute +d'étude, enfin, je joue d'une façon maladroite, puérile, des morceaux +que je sens fort bien. Car je dois dire, pour être juste envers +moi-même, que j'aime passionnément la musique et que je lui dois mes +émotions les plus nobles. Pourtant, lorsque je m'évertue sur mon +instrument, j'ai l'air de ne rien comprendre à ce que j'exécute, tandis +qu'Oudin, par exemple, qui joue aussi de la flûte, Oudin qui, somme +toute, n'entend rien à la musique, mais qui a de la pratique, des +doigts, donne si facilement l'impression d'avoir une âme. + +Bref, ce soir-là, je me mis à jouer de la flûte, d'abord doucement, puis +à plein souffle. J'entendis maman qui disait: + +--C'est ça, Louis, joue un peu! Il y a si longtemps! + +Je jouai donc. J'avais allumé la lampe et installé mes cahiers de +musique sur la commode, contre le vase de verre bleu. + +Je m'appliquais, serrant soigneusement les lèvres et mesurant mon +haleine, je m'appliquais à faire de beaux sons; et une partie de mon +tourment fuyait, me semblait-il, sous mes doigts et se dissolvait dans +l'atmosphère avec les vibrations de l'instrument. Je jouais les morceaux +que je connais le mieux, ceux que j'aime depuis longtemps et qui sont +mêlés à toutes mes pensées. + +Je m'aperçus bientôt qu'après un long silence les deux femmes, dans la +pièce voisine, avaient recommencé de parler à voix basse. Cela +produisait un ronron léger et continu que je ne pouvais pas ne pas +entendre, tout en jouant. + +Je n'ai aucun talent, c'est entendu; mais, si absurde que cela vous +paraisse, je me sentis blessé. Je n'en voulais pas à ma mère; j'en +voulais à l'autre, oui, à Marguerite. Je lui en voulais de ne pas goûter +ces choses si belles que je joue si mal, et que je jouais quand même un +peu pour elle. Sur le moment, j'attribuai mon dépit à ce que je +considérais comme un manque de respect pour l'art, pour les maîtres. Je +dois pourtant reconnaître que mon orgueil, surtout, était en jeu, mon +orgueil et d'autres sentiments obscurs dont le temps n'est pas venu de +parler. D'ailleurs, si je vous donne tous ces détails, c'est pour bien +vous montrer que j'ai maintes raisons de me juger sévèrement. + +Je posai ma flûte et entrai dans la salle à manger. Je m'assis d'abord +en face de la cheminée, puis je changeai de chaise pour n'avoir pas à +contempler dans la glace cette figure qui me déplaît tant, parfois: ma +pauvre figure. + +Accoudé à la table, les joues dans les paumes, je demeurai là de longues +minutes, regardant travailler les deux femmes. Marguerite murmura, sans +quitter des yeux son ouvrage: + +--Comme c'est beau, ce que vous avez joué ce soir! + +Je fis un sourire de travers en répondant: + +--Oui, c'est beau, mais je joue si mal! + +Elle dit, en battant des cils devant la lampe pour enfiler une +aiguillée: + +--Oh! Que non! Vous ne jouez pas mal. + +Je lui sus gré de ces quelques gouttes de baume versées sur mon +amour-propre et, surtout, du ton dont elle avait parlé. En somme, elle +pouvait fort bien entendre ce que je jouais tout en donnant la réplique +à ma mère qu'elle traite avec beaucoup de déférence. + +Marguerite cousait très vite, sans la moindre distraction de l'oeil ou +des doigts. Pour ne pas perdre de temps, sans doute, elle évitait de se +moucher, en sorte qu'elle respirait par la bouche et reniflait +fréquemment, avec légèreté. Cela ne me déplut pas, ce qui est bien +étonnant. Je regardais aller et venir les doigts de Marguerite et aussi +l'ombre que projetait, sur sa joue, une mèche folle qui boucle devant +son oreille. + +Une tiède paresse m'engourdissait. Je sentais reculer dans un passé +plein d'indulgence les événements et les visages de ma journée: +Lhuilier, l'agence Barouin, l'adjudant, le vendeur à la sauvette. + +Je m'allai coucher bien avant les couturières. Mes dernières pensées +furent apaisantes; rien n'était perdu; quatre mois d'oisiveté, ce +n'était pas une affaire; il n'y avait guère d'homme à qui ce ne fût +arrivé au moins une fois; tout allait rentrer dans l'ordre; ma mère +oublierait cette triste période et Marguerite ne me jugerait pas trop +mal. + +Je m'endormis sur ce mol oreiller. + +Au milieu de la nuit, je m'éveillai net en pensant à Lhuilier. Je ne +rêvais pas. Toutes les pensées qui me traversaient avaient pourtant cet +aspect anormal, difforme, terrible que la méditation nocturne prête pour +moi aux choses les plus simples. + +Je repris une à une toutes mes conclusions du soir. Elles me parurent +insensées. De nouveau la situation fut sans issue et, quand je sortis du +lit, le lendemain, je me sentis plus misérable, plus odieux, plus +coupable que jamais. + +Une chose demeurait toutefois arrêtée dans mon esprit: je ne +retournerais pas à l'agence Barouin. J'attendrais, je chercherais +ailleurs; je vivrais provisoirement du travail de ma mère, et je ne +retournerais pas à l'agence. + +En trempant une tranche de pain dans mon café, je me fortifiais dans +cette certitude désespérante: «Voilà, tu es un homme sans courage, une +âme sans ressort, un coeur sans fierté. Voilà!» + +Je pensais ces pensées, je pensais seulement, mais avec force. Or, il se +produisit une chose invraisemblable, une chose qui me bouleversa. Ma +mère, soudain, dit à voix haute: + +--Mais non, mais non, mon Louis! + +Quoi? Pourquoi ce «mais non»? Je vous assure que je n'avais fait que +penser. Je vous assure que je n'avais pas même remué les lèvres. + +Alors, ma mère me prit les mains et se mit à les caresser. Elle me +disait des paroles si bonnes, si raisonnables: + +--Tu t'épuises à chercher. C'est une mauvaise période. Attends une +occasion. Rien ne presse. Repose-toi. Calme-toi. Va voir tes amis. + +Je vous assure que je n'avais pas ouvert la bouche, pas fait le moindre +geste. + +Ma mère répétait en m'embrassant les mains: + +--Va voir tes amis. + + + + +XV + + +Mes amis! Je n'en ai pas d'amis. Si! J'en ai un, j'ai Lanoue. «Un ami», +ce n'est pas la même chose que «des amis» pour un coeur ambitieux. + +J'ai un peu de famille vague et lointaine. Vous savez: cette famille +dont on a plutôt peur d'entendre parler. Ah! Si j'avais un frère, un bon +frère. Mais quoi? S'il ne me ressemblait pas, nous ne pourrions pas nous +comprendre et, s'il me ressemblait, je ne l'estimerais pas. D'ailleurs, +inutile de tracasser ce rêve: je n'ai pas de frère. + +Revenons aux amis. Il y a ceux que je me sens enclin à chérir et qui ne +me peuvent supporter; il y a ceux qui me recherchent volontiers, mais +dont la compagnie m'est intolérable. + +Parce que je me suis décidé, cette nuit, à vous raconter mon histoire, +ne me tenez pas pour un homme éloquent d'ordinaire. Je suis un +silencieux; du moins, si j'entends bien ce que l'on dit de moi, je dois +être un silencieux. Remarquez-le, je prends toutes sortes de précautions +en m'exprimant devant vous. Ne croyez pas que je sois assez sot pour +m'attribuer des vertus, alors que je n'éprouve que dégoût pour moi-même. + +Et, au fait, pourquoi ne me trouveriez-vous pas sot? C'est incroyable: +au moment précis où je m'accuse, ce bougre d'orgueil s'arrange pour +sauvegarder ses petits intérêts dans la faillite. Le moyen d'être +sincère, avec cette langue qui n'est là que pour trahir notre esprit? + +Reste à savoir, en outre, si «être silencieux» cela représente une +vertu. Les femmes qui ont des taches de rousseur se consolent en +disant: «C'est que j'ai la peau fine». Pareillement les gens qui, comme +moi, sont dépourvus de tout esprit, de tout éclat, de tout à propos, +tirent parti de leur infirmité en avouant: «Moi, je suis un silencieux», +ce qui signifie: «Moi, je suis une âme concentrée, sérieuse, sobre, une +âme admirable, enfin». En réalité, je dois à cet aspect de mon caractère +d'avoir, dans tous les milieux où j'ai vécu, passé pour un imbécile. + +Il est bien regrettable que les hommes qui ont du génie ne soient pas, +en même temps, des imbéciles. Les hommes qui ont pour mission de +contempler, d'étudier leurs semblables sont desservis dans leurs +entreprises par leur intelligence et leur réputation. Je crois qu'il +leur est, moins souvent qu'à d'autres, donné de surprendre la nature. A +leur approche, les personnes qu'ils veulent étudier se roidissent, dans +une attitude, comme chez le photographe, et tâchent à donner d'abord +d'elles-mêmes une opinion avantageuse. + +Devant l'imbécile, au contraire, inutile de se gêner. A-t-on scrupule de +se montrer tout nu devant son chien? Si les chiens et les imbéciles +comprenaient ce qu'on leur laisse voir, ils tomberaient malades de +tristesse. + +Quant à moi, qui ne fais pas profession d'observer les hommes, je +préférerais ignorer l'amer honneur d'être traité comme un témoin sans +importance. Et, s'il me fallait choisir entre la sinistre expérience que +j'acquiers, bien malgré moi, chaque jour et le séduisant mensonge qu'on +ne prend pas la peine de m'offrir, j'opterais sans doute pour le +mensonge. Malheureusement, je n'ai pas à me prononcer. + +Oudin, mon ancien voisin de bureau, dont je vous ai dit deux mots déjà, +est un type d'une bonne intelligence moyenne; un Normand sec et vif, +irritable, nerveux--une variété particulière de la race.--L'oeil +bleu-vert, tantôt rieur, tantôt glacé. Et la réplique comme un coup de +fouet. + +Ah! En voilà un que j'aurais aimé à aimer! Mais pourquoi ce besoin de +domination, et cette passion qui le consume de mettre, à tout propos, +les gens «dans sa poche», au lieu de les porter tout bonnement dans +son coeur? + +Son parler est impérieux, allègre, volontiers cassant. Il n'admet la +discussion qu'à son avantage et n'entend jamais composer. Bah! ce sont +là choses que je lui passerais volontiers. Ce qui est moins acceptable, +c'est le penchant qu'il manifeste à faire des dupes, je veux dire +l'habitude qu'il a de spéculer sur la niaiserie du partenaire. Il +possède un sentiment si ingénu de son évidente supériorité dans la +controverse qu'il juge superflu de mettre des formes à ma conquête. Non +content de me posséder, il est toujours pressé et veut m'avoir à bon +compte. Ses propos, sous des allures grossièrement courtoises, sont +chargés de réticences injurieuses et de réserves blessantes qu'il me +juge incapable de discerner. Et c'est ainsi jusque dans sa +correspondance, jusque dans le tête-à-tête, car il joue pour lui-même, à +défaut de galerie. + +L'extraordinaire est que je me prête à ces exercices avec un malicieux +désespoir. Alors même qu'Oudin pourrait et devrait douter du succès de +ses manoeuvres, je prends un sombre plaisir à l'assurer que je suis +dupe, qu'il est libre de doubler la dose, de récidiver impunément, de +patauger dans ma bonne foi. Il ne s'en fait pas faute. + +Si j'étais moins clairvoyant, Oudin n'agirait pas d'autre sorte; mais +j'aurais un ami de plus, ou, si vous préférez, j'aurais un homme de plus +à aimer. + +Je ne vous ai rien dit de Poupaert. C'est un employé de chez Socque et +Sureau, bien entendu. Quand les chevaux ont des amis, ce ne sont guère +que des amis d'attelage. Même chose pour nous: il nous est difficile +d'avoir d'autres connaissances que celles du bureau ou de l'atelier, +puisque, normalement, toute notre vie se passe là. + +Poupaert est un homme du Nord, un garçon qui a souffert tous les +malheurs imaginables: femme, santé, famille, courage, tout l'a trahi. Il +est devenu comme un spécialiste de la guigne. Qu'il en conçoive une +manière d'orgueil, voilà ce que je trouve assez naturel; mais qu'il +veuille me rendre responsable de son infortune, voilà ce que j'ai peine +à comprendre. Le plus curieux est qu'il se montre particulièrement aigre +avec moi, qui n'ai cessé de lui témoigner une sympathie réelle et qui +lui rends de menus services, à l'occasion. + +Il y a encore Devrigny, un vrai Parisien, bavard, sanguin, rouge de poil +et de tempérament. On ne sait jamais s'il parle de façon sérieuse. Il ne +songe qu'à coucher avec des femmes et il ne regarde pas son gibier de +trop près. Il n'est pas bête, Devrigny, mais c'est un de ces gars qui, +ayant à choisir entre la compagnie de Victor Hugo et celle de +Frise-Poupou, la bonne du bistro Marquet, préféreraient à coup sûr la +bonne, avec toutes ses maladies. Je vous prie de croire que je ne dis +pas ça parce que Devrigny m'a lâché plus de cent fois, quand nous étions +ensemble, pour filer aux trousses de petits souillons qui l'ont +passablement abruti et finiront par l'abrutir tout à fait. Enfin, +passons! Cet homme-là suit sa voie et agit comme bon lui semble. + +Je peux aussi vous nommer Vitet, un camarade de régiment, un homme qui a +failli devenir mon ami, un homme qui m'a fait beaucoup de mal. Depuis +sept ans que nous avons fini notre service, je rencontre Vitet assez +régulièrement: il est employé des postes et voyage, deux fois par +semaine, entre Nevers et Paris. Quand nos heures de liberté concordent, +il vient me voir, s'il lui prend fantaisie de torturer quelqu'un, ou +bien je vais moi-même le chercher, si j'éprouve le besoin de souffrir, +ce qui m'arrive de temps en temps, comme à tout le monde, quoi qu'on +pense. + +Vitet possède un caractère exécrable, mais égal. Il est féroce avec +constance, avec sérénité. Si vous êtes tourmenté d'un généreux +enthousiasme, soulevé par des désirs ardents, ému de projets audacieux, +allez voir Vitet. Je ne lui donne pas dix minutes pour vous récurer +l'âme, pour vous purger le coeur de toutes vos belles ambitions, pour +vous laisser plus nu, plus pauvre, plus dépourvu que jamais. + +S'il me pousse, quelque jour, une idée assez vivace pour résister à une +heure de Vitet, ma confiance en moi n'aura plus de limite. Vitet? Un +destructeur! Son arme favorite est un mot, insignifiant en apparence, +mais plus tranchant qu'un scalpel et plus acéré qu'un aiguillon. Quand +je me laisse aller au contentement, à l'espoir, à l'exaltation, Vitet me +regarde une seconde avec ses petits yeux bordés de cils d'un blond +blanc, et il dit seulement «Va donc»! Je me demande parfois si ce +mot-là n'a pas gâché toute ma vie. + +Au contraire de Vitet, Ledieu--un employé qui travaillait à côté de moi +dans ma première place, chez Moûtier--Ledieu n'est pas désagréable avec +régularité: il a des crises. Pendant ses bonnes périodes, qui durent +vingt-quatre ou quarante-huit heures, il n'est que grâce, clarté pure, +candeur, abandon. Puis, le ciel se couvre soudain, tout s'obscurcit et +Ledieu devient morne, intolérant, agressif. C'est une âme malheureuse, +inquiète, comme ces pays que de brusques inondations ravagent chaque +année et qui s'efforcent, dans l'intervalle, de se reconstruire, de se +restaurer. + +Parfois, je le vois si bas, si réduit que je m'humilie devant lui pour +qu'il ne demeure pas seul au fond de sa détresse. Dès que je me suis +bien accusé, bien aplati, Ledieu en profite tout de suite pour prendre +de la hauteur, pour me monter sur le dos et me piétiner. Je sors de là +vexé, courbatu, désemparé. Si j'étais meilleur que je ne suis, je +devrais me trouver content du résultat, satisfait de cette transfusion +de mon sang. Mais je ne vaux pas grand'chose non plus et je me demande +si mes accès d'humilité ne sont pas, eux aussi, inspirés par une espèce +d'orgueil. + +A part cela, Ledieu n'est capable de supporter seul ni ses douleurs, ni +ses joies. Quand je le vois arriver chez moi, je le regarde au visage +pour tâcher de comprendre ce qui lui tu méfie le coeur. Un échec ou un +succès? Notez, toutefois, que, lorsqu'il est heureux, il me confie: +«J'ai bien réussi telle ou telle chose». En revanche, s'il fait une +sottise, s'il est pris d'une faiblesse, s'il commet une lâcheté, il +s'écrie avec amertume: «Nous sommes bêtes, nous sommes faibles, nous +sommes lâches». Eh! N'ai-je pas assez de moi? + +Je pourrais aussi vous parler de Jay, dont la société me rend presque +malade, Jay dont la tranquille médisance m'a fait prendre en horreur +tous les gens que je connais, Jay qui, néanmoins, est un homme bon, +capable de dévouement et d'affection. + +Je pourrais aussi vous parler de Petzer, qui fut le compagnon de mon +adolescence et qu'un mariage ridicule m'a gâché. Je pourrais vous parler +de Coeuil. Mais à quoi bon? Je ne réussirais qu'à vous confirmer dans la +mauvaise opinion que vous avez désormais de moi. Et, malgré tout, je +vous assure, mon seul désir est d'aimer, d'aimer totalement, absolument. +Est-ce ma faute si j'ai l'oeil clair? Et quel est donc l'idiot qui a dit +que l'amour est aveugle? + +Peut-être m'objecterez-vous que tous les hommes ne sont pas semblables à +Ledieu, à Jay, à Vitet ou à Devrigny. Ah! tenez, je ne sais pas, je ne +sais plus. J'ai connu un type qui faisait ses études pour être dentiste. +Il m'a conduit un jour dans son pavillon de dissection, à «Clamart». +Vous savez: rue du Fer-à-Moulin? Tous les étudiants étaient disposés +autour des tables d'ardoise et dépeçaient des têtes humaines, pour +apprendre l'anatomie de la face. En général, on ne leur donne pas des +têtes entières, ce serait du gaspillage. + +On scie par le milieu des têtes dont on a rasé, au préalable, tout le +poil: moustache, cheveux et barbe. Eh bien, posées à plat, comme des +médailles, décolorées par les antiseptiques, détendues par la mort, +toutes ces moitiés de têtes se ressemblent affreusement. Ce que j'ai vu +là, c'est l'effigie humaine. Le moule est unique et l'on tire des +millions d'exemplaires. + + + + +XVI + + +Mais puis-je me plaindre, alors que j'ai Lanoue? Lanoue à qui je ne +saurais reprocher qu'une chose: d'être sans reproche. Vertu parfois bien +irritante, avouez-le. + +Je suivis donc le conseil de ma mère et j'allai chez Lanoue. Cette +visite me procura quelque soulagement. Ma mère aurait-elle toujours +raison quand il s'agit de moi? + +Plusieurs jours passèrent et le mois de novembre arriva. J'aime le mois +de novembre surtout quand il est bien gris, bien brumeux, avec un ciel +bas, rapide, acharné comme une meute derrière une proie. + +Puisque la chance m'avait à mépris, je résolus de ne la plus poursuivre, +de l'attendre au gîte. J'abandonnai toute démarche. + +Je faisais, de mon temps, trois parts variables et passais l'une en +promenade, la seconde chez Lanoue, la dernière à la maison. Mes +promenades n'avaient d'autre but que moi-même. Je fréquentais soit les +petites rues de la montagne Sainte-Geneviève, soit les allées du +Luxembourg, le matin de préférence, quand le jardin désert semble une +île silencieuse au sein de la ville convulsive. Mais, bien que je +connusse parfaitement la silhouette des arbres, la structure des +perspectives, le visage, la démarche et l'itinéraire des hommes qui +déambulaient à heures fixes entre les pelouses fanées, ma pensée +demeurait tout entière occupée d'un autre paysage, d'autres spectacles. +Je me cherchais, je me poursuivais à travers un millier de pensées plus +impétueuses qu'un troupeau de buffles à l'époque des migrations. + +Puis je regagnais la rue du Pot-de-Fer. Je goûtais, dans notre logement, +un calme chaque jour plus profond et que je m'expliquais mal. La salle à +manger était devenue un véritable atelier de couturières. Maman, qui a +tant cousu dans sa vie, abattait la besogne d'une bonne ouvrière en +chambre. De grand matin, Marguerite allait chez le confectionneur +reporter l'ouvrage et quérir des étoffes, des modèles. Cependant ma mère +préparait les aliments pour la journée. + +A quelque heure que j'arrivasse, je trouvais les deux femmes au travail. +Je n'avais plus honte de mon oisiveté, qui devenait une chose admise, +normale. Je goûtais même un étrange plaisir au spectacle d'une activité +que je ne partageais point. Pour les longues veillées, on allumait un +petit feu dans la cheminée prussienne de la salle à manger. Je pris +bientôt l'habitude de venir lire dans cette pièce. + +Parfois je m'exerçais sur la flûte. Je jouais avec une attention si +soutenue que je fis, pendant cette période, des progrès réels. La +conscience de ces progrès me précipitait dans des rêves absurdes: +j'allais devenir musicien, compositeur peut-être. J'entrevoyais une vie +merveilleuse, illuminée par des succès, exaltée par l'admiration des +foules. J'allais enfin donner issue à cette âme captive qui s'étiole et +se désespère au fond de son cachot. + +En attendant les foules futures, Marguerite, du moins, semblait trouver +de l'agrément à mes essais. Elle retenait fort bien mes airs favoris; +elle les fredonnait en tirant l'aiguille et me priait fréquemment de les +lui rejouer. + +Un jour, comme j'achevais un morceau que j'avais exécuté avec, à défaut +de talent, beaucoup de coeur et d'application, Marguerite leva vers moi +des yeux pleins de larmes. J'en fus bouleversé, d'autant plus que +Marguerite a de beaux yeux meurtris auxquels les larmes prêtent un éclat +bien émouvant et comme enfantin. + +Un homme raisonnable eût pensé: «Voilà l'effet de la musique sur une âme +mobile et tendre». Moi, je pris tout à mon avantage. + +Je saisis mon chapeau et m'enfuis dans la rue. Je ressentais une +indicible fierté. Je ne doutais plus que des pouvoirs nouveaux ne me +fussent dévolus. J'éprouvais ce retentissement de mon âme dans une autre +âme comme un signe certain de prédestination. Je murmurais, en serrant +les dents: «Je suis quand même quelqu'un, quelqu'un! On finira bien par +s'apercevoir que je ne suis pas un homme comme les autres». + +Cette ambition, cette frénésie: ne pas être un homme comme les autres. +Et toute cette comédie à cause d'un petit air de flûte et des larmes de +Marguerite. + +Il était environ trois heures après midi. J'errai quelques instants de +rue en rue et finis par me trouver au pied de Notre-Dame. Mon +enthousiasme eut alors un effet singulier: je m'engouffrai dans +l'escalier des tours et montai, d'une traite, montai jusqu'au sommet. Je +fus tout étonné de m'arrêter là, de n'être pas lancé dans l'espace par +le vertigineux tube de pierre, comme l'obus par un canon. + +Ce fut une heure mémorable. Seul, avec les nuages et le vent forcené, je +rencontrai Salavin face à face, un Salavin sauvé, dégagé de la foule de +ces sales pensées parasites au milieu desquelles il végète comme une +plante opprimée. Pendant une heure, j'eus confiance en moi; je pris des +engagements solennels, j'assumai des responsabilités, je fis des +sacrifices, j'accomplis enfin des actes dignes d'un homme véritable. +Tout cela dans mon coeur bien entendu. + +Si j'écrivais l'histoire de ma vie, cette heure-là pourrait s'appeler la +victoire du cinq novembre ou la victoire de Notre-Dame. Car ce fut une +victoire, une petite victoire. J'en ressentis les effets pendant +plusieurs jours. + +Souvent, je prenais un livre et, délaissant mon canapé, je venais +m'asseoir sur un petit banc, dans la clarté laiteuse des rideaux, auprès +des couturières. Je m'enfonçais dans ma lecture comme dans un sommeil +touffu. + +Je suis, vous le voyez, assez grand, assez maigre. Le métier de +bureaucrate et le mépris des exercices physiques ont voûté mon dos. «Je +me tiens un peu de guingois», selon l'expression de ma mère. Quand je +lisais, accroupi sur mon tabouret, je sentais s'exagérer tout ce qu'il y +a de défectueux dans mon attitude ordinaire. Je me tassais, je me +ratatinais. Ma vie, semblait-il, fuyait, m'abandonnait pour s'en aller +avec ces hommes et ces femmes dont je partageais, par la pensée, les +aventures admirables. Cependant, la carcasse de Salavin se flétrissait +peu à peu. Ne croyez-vous pas que, si l'on savait rêver avec assez de +force, il suffirait, à de tels moments, d'un tout petit choc, d'un +consentement d'une seconde pour mourir? + +En général, j'étais tiré de cet abîme par la voix de maman dont les +paroles me parvenaient comme à travers de grandes épaisseurs de feutre. +Elle devait répéter plusieurs fois son appel avant que je revinsse à la +surface du monde. J'ai toujours pensé que ma mère devinait, +instinctivement, cette désertion de mon esprit. Quelque chose comme le +cri de la bête qui sent ses petits en danger. + +Ce qu'elle disait alors était pourtant bien simple. Elle me donnait, par +exemple, quelque commission. Le charme rompu, je posais mon livre et me +mettais en mesure d'obéir. J'étais devenu fort serviable, ce qui, soit +dit en passant, ne m'est pas une vertu naturelle. N'attribuez point ce +changement de caractère au désir de faire excuser mon inaction; non, il +y avait à cela d'autres causes que vous commencez sans doute à +comprendre. + +Il arrivait aussi que maman me demandât de poursuivre à haute voix la +lecture commencée pour moi seul. Ma mère manquait rarement d'ajouter: + +--Vous savez qu'il avait toujours, à l'école, le prix de lecture et de +récitation. + +A quoi je répondais d'un air gêné: + +--Voyons, maman! Tais-toi donc, maman! Pourquoi parler toujours de ces +choses-là? + +Ma pauvre mère ne peut pas savoir l'embarras où nous plonge, nous autres +hommes, l'éloge public de nos vertus ou de nos prouesses enfantines. + +Marguerite joignait aussitôt ses instances à celles de ma mère: + +--Vous lisez si bien! + +Je ne me faisais pas trop prier. Je lisais pendant des heures entières. +Les deux femmes écoutaient sans interrompre leur besogne, mais en +amortissant avec soin tous les bruits. Parfois, maman aspirait une +petite prise de tabac; elle le faisait discrètement, presque en +cachette, car elle sait que je n'aime pas à la voir priser, moi qui fume +toute la journée, moi qui suis gâté par toute sorte de vices, de manies +et de tics. + +De temps en temps, l'aiguille de Marguerite s'arrêtait de voleter comme +une mince flamme bleue tenue en laisse. Les mains au creux de sa jupe, +Marguerite écoutait. J'apercevais sa bouche entr'ouverte et ses yeux +fixés sur moi. + +Je me grisais, à la longue, de toutes ces paroles qui n'étaient pas +miennes, mais me tombaient pourtant des lèvres. Je n'étais plus bien sûr +de n'avoir pas pensé moi-même toutes ces belles choses qui s'exprimaient +par ma voix et quand Marguerite, au comble de l'émotion, murmurait en +cassant son fil: «Comme c'est beau! Comme c'est beau!» j'acceptais cette +louange ainsi qu'un hommage que j'eusse personnellement mérité. + +Je parlais peu, d'ordinaire, à Marguerite. Un jour, toutefois, maman +dut, pour je ne sais plus quelle raison, s'absenter un après-midi. Je +restai seul avec Marguerite et, comme de coutume, je vins m'asseoir dans +la salle à manger. Pendant une heure, je tins fixés sur un livre des +yeux qui ne voyaient rien. Je me sentais le coeur gonflé, les mains +tremblantes. Il me venait un désir ardent de parler à Marguerite, de lui +dire les choses affectueuses. Mais, voilà, je ne sais pas dire les +choses affectueuses, moi. Je laissai passer l'après-midi sans parvenir à +ouvrir la bouche. J'en fus si désespéré que, le soir venu, je me +répandis en propos amers, en propos découragés, décourageants. Ah! pour +dire des mots désagréables, des duretés, ma langue se délie toute seule. +Je n'eus aucune difficulté à navrer Marguerite, à l'accabler sous un +flux de paroles qui étaient, précisément, tout le contraire de ce que +j'éprouvais si grand besoin de lui confier. + +Elle écoutait sans répondre; puis, elle eut un regard si triste, si +chargé de reproches que je baissai la tête et lui demandai pardon en +bégayant. + +--Oh! dit-elle, ça ne fait rien. Je sais bien que vous êtes bon et que +vous ne pensez pas tout ce que vous venez de me raconter. + +«Bon!» Moi? Je suis bon! Moi? Ah! Par exemple! Tout de suite les propos +amers reprirent leur cours, jusqu'au moment où, complètement écoeuré de +moi-même, je mis mon chapeau pour sortir. + +Il ne faut pas pardonner trop vite à Salavin. + + + + +XVII + + +Je crois toutefois n'avoir pas trop tourmenté Marguerite pendant cette +période-là. Je crois. Je ne suis sûr de rien. Les gens à qui nous devons +nos pires souffrances ont si rarement conscience de leur cruauté. Il en +est qui s'imaginent m'avoir comblé de leurs faveurs et que je considère +en fait comme mes mauvais génies. + +J'entretenais des relations, pendant mon adolescence, avec un cousin que +j'aimais beaucoup. Je m'employais à seconder ses entreprises, à louer +ses mérites, à pallier ses erreurs. Quel que fût mon scrupule, je ne me +pouvais trouver aucun tort envers lui. Or nous eûmes, un jour, une +querelle; à cette occasion, mon cousin m'ouvrit son coeur: j'y découvris +de vivaces ressentiments, des griefs qui, longtemps cachés, n'en étaient +que plus redoutables et qui, hélas! ne me parurent pas dénués de +fondement, bref, tout un trésor de haine dont je me trouvai l'objet +désespéré et la cause. + +Comment affirmer que l'on n'a pas fait souffrir un homme alors qu'on l'a +regardé, fût-ce une fois, alors qu'on a traversé sa vie, même en pensée? + +Ce qui me donne à croire que, pendant ce mois de novembre, je ne fus pas +le bourreau de Marguerite, c'est que je réservais mes mouvements +d'humeur pour Lanoue. + +J'allais--ne vous l'ai-je pas dit?--le voir chaque jour, soit au moment +du déjeuner, soit après dîner, le soir, car Lanoue, lui, n'a pas perdu +sa place et fréquente régulièrement son étude d'avoué. + +Le plus souvent, je trouvais les Lanoue à table. Je m'asseyais dans un +fauteuil à bascule, près de la fenêtre, et je commençais de me balancer. +Je commençais aussi d'être injuste, d'être odieux. + +Heureusement que Lanoue est mon ami! Heureusement que je l'aime! Sinon, +il m'agacerait fort. + +D'ailleurs, s'il n'y avait pas l'amour, s'il n'y avait pas l'amitié, +tout me dégoûterait dans l'homme. Regardez-le donc manger! Regardez-le +boire! + +Octave Lanoue est un garçon calme, aux réactions paresseuses; il n'est +dépourvu ni d'instruction, ni de finesse. Comme il tient de son +ascendance paternelle certaines façons rustiques et de la gaucherie, il +m'arrive, entre camarades, de plaisanter Lanoue; mais je ne peux +souffrir que les autres s'en mêlent. Railler Lanoue, c'est mon privilège +d'ami, un privilège dont je suis âprement jaloux. + +Les jambes jointes, la tête renversée en arrière, le corps affalé au +fond du fauteuil qui oscillait à petits coups, je fumais cigarette sur +cigarette en regardant d'un oeil mi-clos les Lanoue prendre leur repas. + +Le bébé barbotait dans son assiette. Octave et Marthe, assis face à +face, mangeaient. Ils s'y prenaient comme tout le monde, n'en doutez +pas. Quant à moi, je n'avais qu'à les regarder. Situation pénible entre +toutes. + +Si vous tenez à votre prestige, ne mangez pas en présence d'un homme qui +ne partage ni votre faim, ni vos aliments. + +Pourquoi remplir sa cuiller à tel point qu'une partie du contenu retombe +dans l'assiette avant d'atteindre les lèvres? Pourquoi introduire la +cuiller en biais et si profondément dans la bouche? Pourquoi faire cette +aspiration bruyante en absorbant le potage? + +J'avais peine à surmonter ma répugnance. Cependant les Lanoue ne se +défiaient de rien: ne suis-je pas leur ami? Ne l'ai-je point prouvé? Ne +suis-je pas, moi aussi, un homme, avec toutes ses imperfections +humaines? + +L'idée que j'apportais à la satisfaction de mes appétits autant de +malpropreté naïve et de maladresse aggravait mon malaise au lieu de le +dissiper. Il me fallait pourtant reconnaître que ma mâchoire aussi +craque pendant la mastication, que, sans doute, je mange aussi la bouche +ouverte, avec des bruits et des claquements mouillés. Assurément l'oeil +du spectateur doit voir remuer ma langue, doit suivre la transformation +des aliments sous l'effort des dents. Sans nul doute, mon nez, souvent +bouché par le rhume de cerveau, doit aussi souffler, siffler, dès que +les mandibules travaillent. + +J'étais si navré du spectacle et si honteux de mes réflexions que je me +levais pour partir. Octave alors me regardait d'un oeil limpide, étonné +et disait simplement: + +--Pourquoi? Tu n'es pas pressé. + +Je me rasseyais avec découragement. + +Si Lanoue avait pu surprendre le cours de mes pensées, j'eusse succombé +à la confusion. Mais personne ne peut connaître le cours de mes pensées. +J'ai pourtant, plus de cent fois, failli me trahir et dire à mon ami: +«Est-il donc nécessaire de remuer le bout du nez en mangeant des +haricots»? + +Le repas fini, Octave allumait sa petite pipe et nous devisions en +humant une tasse de café. Pour me soustraire à mes inclémentes +méditations, j'ébauchais de vagues commentaires sur les événements du +jour. Lanoue m'écoutait avec une complaisance attentive et murmurait à +chacune de mes phrases: «Je suis parfaitement de ton avis.» Cet +assentiment obstiné ne tardait pas à me donner de l'impatience. Eh quoi! +je débitais des bourdes, des pauvretés, et Lanoue était parfaitement de +mon avis, Lanoue que je tiens pour un homme intelligent. Lanoue, qui est +mon ami, mon seul ami! + +J'en venais à regretter l'aigre manière de Vitet qui ne me laisse jamais +placer une syllabe sans lancer quelque mordant «je ne suis pas du tout +de ton avis». + +Je retournais à mon silence, à ma contemplation malveillante et +douloureuse. Les genoux dans les mains, j'accélérais les oscillations +du fauteuil à bascule. L'idée que ce perpétuel balancement pouvait +écoeurer Octave ou Marthe me troublait sans toutefois me retenir. + +Le bébé, repu, était mis au lit. C'est un bel enfant bien dru, à la +chair translucide et résistante. Par malheur, le petit doigt de sa main +gauche est mal formé, de naissance, et replié vers la paume. Dans un +être beau, vous pouvez chercher le défaut, il y est toujours. Si vous +êtes une âme généreuse, vous ne remarquerez pas ce défaut, vous saurez +l'oublier, l'annuler. Si vous êtes un Salavin, vous ne verrez plus que +ce défaut, certain jour, et vous gâtera tout le reste. + +J'embrassais l'enfant, mon filleul, et le portais sur mes épaules +jusqu'à la chambre. Parfois, regardant ce visage charmant, à peine formé +et dont tous les traits semblaient encore enclos dans une tendre gaine, +je me prenais à imaginer le visage de vieillard qu'il sera, dans +l'avenir, et je me sentais dévoré de tristesse. + +L'enfant s'endormait. Nous retournions à nos menus propos et à notre +tabac. Par la porte entr'ouverte j'écoutais, d'une oreille tendue, la +respiration du bébé, les cris qu'il faisait en rêve, tous les bruits de +cette petite existence endormie. Parfois ces bruits ne me paraissaient +pas naturels; une inquiétude me gagnait. Mais les Lanoue demeuraient +placides. Je les jugeais indifférents, insensibles, indignes de +l'écrasant devoir paternel. + +D'autres fois, Lanoue s'entretenait longuement avec sa femme de leurs +affaires personnelles. Il disait: «Tu permets»? Je répondais: «Comment +donc»! Mais je trouvais bientôt que toutes ces questions qu'ils +agitaient m'étaient par trop étrangères. Trop de choses m'échappaient +dans la vie de mon unique ami. Trop de Lanoue m'était dérobé. Une fureur +jalouse me tenaillait le coeur. + +A de tels moments, je rêvais de représailles. J'étais tout prêt, si +Lanoue m'en offrait la moindre occasion, à lui lâcher maintes choses +désagréables que je ruminais avec soin. + +L'heure passait et Lanoue n'avait pour moi que paroles amicales. Je +ravalais ma colère. + +Plus tard, en descendant l'escalier, après les poignées de mains, +j'imaginais avec horreur Lanoue disant à sa femme: «Quel brave garçon, +ce Salavin»! + +Je baissais la tête; je n'étais pas fier. Toutes ces choses laides que +je ne peux pas ne pas voir en mon ami, ce n'est pas en lui qu'elles +sont; c'est en moi, en moi seul. + + + + +XVIII + + +Pendant le mois de décembre, Marguerite eut une angine. Dix jours de +suite, elle demeura chez elle, au lit. Ma mère lui portait du bouillon, +des tisanes, des drogues. + +L'ordre de la maison se trouva profondément troublé. La malade, les deux +ménages, la cuisine accablaient maman de soins. Elle trouvait encore le +temps de coudre, mais en prenant sur son repos. Nous mangions côte à +côte, à la hâte, et il me semblait qu'un vide considérable béait entre +nous. + +C'est ainsi, pourtant, que nous avions vécu pendant de longues années; +deux mois d'habitudes nouvelles suffisaient donc à jeter en désuétude +des coutumes vieilles comme ma vie. + +Je cherchais à me rendre utile et j'avais cet empressement falot que +montrent les hommes au milieu des troubles domestiques. J'errais de +pièce en pièce, m'asseyant sur tous les sièges, m'adossant à tous les +meubles, ouvrant et fermant les portes, déplaçant sans raison les +objets. Ma mère, de temps à autre, remontait ses lunettes avec l'ongle +de l'index et me regardait. Encore que son regard fût calme et tout à +fait naturel, je me sentais rougir et je détournais la tête, affectant +quelque occupation dont mon coeur se désintéressait aussitôt. + +Quand ma mère, un bol fumant entre les doigts, passait chez Marguerite, +qui, je vous l'ai dit, occupe une chambre voisine de notre logement, +j'allais jusque sur le palier et, là, calant du pied la porte, +j'attendais, me rongeant les ongles. + +Maman revenait et disait: + +--Elle va mieux. + +Je répondais: + +--Ah? Bien! Bien! + +Je voulais prendre un air détaché. J'y parvenais difficilement. + +Il y eut une visite de médecin, une visite qui fut, somme toute, +rassurante. L'état de Marguerite n'était pas grave. Le praticien vint +écrire son ordonnance chez nous et me dit en s'en allant: + +--N'ayez aucune inquiétude, monsieur, votre soeur sera complètement +rétablie dès la semaine prochaine. + +Je ne songeai pas à détromper le médecin. L'idée que je pourrais avoir +une soeur, une soeur comme Marguerite me fut bien agréable et me remplit +de regrets mélancoliques. + +Au cours d'une nuit d'insomnie tout occupée de retours sur moi-même, je +m'aperçus avec étonnement que, quatre jours durant, je n'avais eu aucune +de ces pensées absurdes qui me défigurent l'âme et sont le tourment de +ma vie. J'en conçus un grand enthousiasme qui me tint éveillé jusqu'à +l'aurore. + +Les joies viennent en cortège. Le lendemain matin, Lanoue, que j'avais +abandonné depuis que Marguerite était malade, Lanoue fit une apparition +rue Du Pot-de-Fer. Il m'apportait du travail: des copies de conclusions +grossoyées dont il s'était chargé dans le dessein de m'en faire +profiter. + +Vous ne savez peut-être pas ce qu'on appelle des «grossoyés», dans +l'argot de la procédure? Voici: les avoués, pour corser leurs notes +d'honoraires, ajoutent aux dossiers de leurs clients des conclusions sur +papier timbré qui sont taxées fort cher. Il est d'usage de confier la +confection de ces documents aux clercs subalternes qui, après quelques +pages concernant l'affaire jugée, copient au hasard le texte du code. +Quatre ou cinq mots par ligne, de la besogne bâclée, un pur prétexte. Et +l'avoué, qui trouve là gros bénéfice, daigne payer assez bien cette +besogne fantaisiste que les scribes expédient en dehors de leurs heures +d'étude. C'est ridicule, mais c'est comme ça. + +Lanoue m'apportait un code et des liasses de papier. Je me mis au +travail avec ardeur. Marguerite malade, ma mère surchargée de soucis, +j'allais donc pourvoir moi-même aux besoins de la maison. + +Je passai mes journées et une partie de mes nuits à transcrire d'une +plume fiévreuse toute la loi sur les accidents du travail. Je comptais +mentalement: huit sous, seize sous, vingt-quatre sous. Je trouvais, dans +cette activité dérisoire, des motifs de fierté et maintes raisons de +m'estimer moi-même. Je vous l'ai dit: je me sentais devenir un autre +homme. On avait changé Salavin. + +Quant à rechercher les causes profondes de cette transformation, je m'en +gardais avec une sorte de frayeur superstitieuse et je considérais +comme un bien cette suspension de ma désespérante faculté d'analyse, +cette trêve, cet assoupissement. + +Un jour vint toutefois où la clarté se fit sans qu'il m'en coûtât le +repos. + +J'étais dans la salle à manger, en train d'écrire; mes doigts souillés +d'encre galopaient sur le papier bleu, et mes yeux escortaient mes +doigts avec allégresse. La porte s'ouvrit; maman parut, poussant devant +elle Marguerite. + +Le col serré dans un foulard blanc, ses beaux cheveux nattés, le visage +un peu pâle, Marguerite avait l'air doucement ébloui des convalescents. + +Elle prit place au coin du feu, dans notre vénérable fauteuil Voltaire. +Et c'est ce jour-là seulement que je compris ce qui m'arrivait. + + + + +XIX + + +Ainsi donc ma vie avait un sens. Entendez-bien: ma vie, avait une +direction. Elle n'était plus éparse comme un troupeau sans loi, mais +ramassée, orientée. Un fleuve, et non plus un marécage. Un chant grave +et plein, après des clameurs discordantes. + +Il y a, paraît-il, des hommes dont toutes les pensées s'enroulent +fidèlement autour d'un axe, comme les serpents à la baguette du dieu. +J'allais devenir un de ces hommes. + +Il y a des hommes qui vivent en état de grâce; leur coeur est pur et +visité de beaux désirs. J'allais aussi vivre en état de grâce. + +Il y a des hommes qui possèdent le monde, même au fond de la pauvreté. +J'allais posséder le monde. J'allais enfin me posséder moi-même. J'étais +sauvé; j'étais capable d'amour. Tout me le prouvait: cette indulgence +sur les visages, cette lumière sereine sur les choses, ces élans, ces +silences, cette confiance, et la soif de sacrifice et le tremblement de +mes mains. + +Une résolution s'étant formée dans mon esprit: garder secrète cette +certitude. En l'avouant, en la publiant, ne risquais-je point de +l'altérer, peut-être même de l'anéantir? Ne faudrait-il pas de longues +années de paix pour réhabiliter Salavin, pour l'accoutumer à lui-même, à +sa richesse, pour le rendre digne de sa nouvelle destinée? + +Que cet amour muet fût heureux ou malheureux, voilà une chose à laquelle +je ne pensais guère. L'idée que je pourrais me trouver payé de retour +troublait si fort mes plus fermes propos que je préférais l'écarter. En +Revanche, j'envisageais l'hypothèse contraire avec une curieuse +prédilection. Un amour méconnu, méprisé, n'en serait pas moins, pour +moi, l'amour. Le bonheur que je convoitais était de nature à se nourrir +de maintes souffrances. + +Sans doute allez-vous sourire. Vous avez sur la joie des opinions +raisonnables et précises que je suis bien incapable de réfuter et +même de comprendre. En fait, je ne me défends pas, je ne plaide pas ma +cause, vous le savez déjà. Je m'efforce de vous faire entrevoir ce qui +se passait en moi. Au surplus, je n'ai pas l'intention de m'appesantir +sur cette partie de mon histoire. Je parviens encore à exprimer mes +désordres, mes sottises, mes déportements. Mais le bonheur? Cela se +peut-il raconter? Est-il possible d'intéresser quelqu'un à notre +bonheur, cette chose fastidieuse, si plate, si pauvre aux yeux d'autrui? + +Qu'il me suffise de vous dire que je fus heureux sans défiance. Il ne me +restait pas assez de lucidité pour observer que mes mouvements +d'enthousiasme ressemblaient par tropà mes mouvements de désespoir, +qu'ils étaient, comme ceux-ci, fébriles, démesurés, maladroits, enfin, +qu'ils manquaient d'harmonie. + +Il eût été malaisé, même à un observateur attentif, de discerner +l'espèce de révolution qui s'était accomplie en moi. Rien n'était +modifié dans l'aspect de mon existence. Marguerite, guérie, avait repris +sa place auprès de ma mère. On entendait ronronner la machine à coudre +et ma plume, par intervalles, heurter du bec le fond de l'encrier. Nous +prenions ensemble nos repas dans la cuisine pleine de buée et d'odeurs +aromatiques. + +J'étais tout encombré de mon sentiment et je le considérais avec +timidité, avec crainte, comme un objet fragile que l'on redoute de +briser en le portant. + +Je me répétais de minute en minute: «Attention! Voilà la vraie vie qui +commence!» Tantôt, anxieux des surprises de l'avenir, je souhaitais, +comme tant d'hommes comblés, que l'éternité tout entière ne fût qu'une +amplification de l'instant où je me plaisais. Et tantôt, travaillé de +rêves ambitieux, je me voyais acheminant vers les sommets de la vertu, +de la perfection, mon âme couverte de bénédictions, ivre de béatitude, +rachetée, sanctifiée. C'est cela: une vie de saint! Et pourquoi pas? Les +bienheureux n'ont-ils pas été choisis souvent parmi la tourbe des brebis +galeuses? Y aura-t-il au paradis place assez glorieuse pour l'ange déchu +que touchera soudain la grâce? + +Telles étaient mes pensées cependant que, d'une plume vertigineuse, je +recopiais, article par article, la loi sur les accidents du travail. + + +Parfois, maman me priait de quelque menu service. J'apportais à le lui +rendre un empressement que j'eusse voulu moins visible. Enfin, on ne +peut pas tout avoir: la félicité et la maîtrise de ses nerfs. + +Parfois, Marguerite chantait. Je l'accompagnais en pensée, attentif à ce +que mon chant restât intérieur, pour ne me point trahir. + +J'évitais de regarder Marguerite, la vraie, la vivante. C'est en moi +seulement que je la contemplais, en moi seulement que j'élevais vers +elle une oraison silencieuse. + +Ne souriez pas! Ne vous moquez pas de moi! Si j'avais réussi la vie que +je rêvais, c'eût été vraiment une belle chose. + +Il m'arrivait aussi de penser à mes amis, à ces hommes dont vous m'avez +entendu parler en termes si méprisants. Oudin m'apparaissait alors comme +un caractère d'élite, une âme supérieure dont l'influence sur moi +demeurait souverainement bienfaisante. Les malheurs de Poupaert +m'inspiraient une compassion sans réserves; je saurais lui venir en +aide, à celui-là, le consoler, lui restituer la quiétude, le bonheur. Et +Devrigny! Devrigny, la vie même, la santé, la vigueur exubérante! Quel +gai compagnon! Quant à Vitet, que de spirituelles et affectueuses leçons +n'avait-il pas su me donner! Il m'avait enseigné à châtier mon orgueil, +à prendre, de mes vertus et de mes forces, un sentiment modeste et +mesuré. Ledieu m'avait généreusement associé à toutes ses joies. Jay +n'était point médisant, comme je l'avais cru à ma honte, mais +clairvoyant et perspicace. J'ayais mal jugé la femme de Petzer, mal +interprété les actes de Coeuil. + +Pour Lanoue, mon frère admirable, mon ami d'élection, mon bienfaiteur, +je n'y pouvais penser sans attendrissement, sans confusion, sans +remords. + +Enfin, ma pensée revenait toujours à ma mère, à Marguerite, à ces deux +chères figures entre lesquelles ma vie, ma nouvelle vie allait se +consumer. Clarté chaude, parfum, suave musique! + +Vous le voyez c'était tout à fait beau, tout à fait touchant. Et ce fut +ainsi sans interruption du 17 au 25 décembre. + + + + +XX + + +J'allai, le jour de Noël, déjeuner chez Lanoue, qui m'avait invité à une +petite fête intime. + +Un froid sec, piquant, tonique. Marcher était une joie, même avec des +semelles trouées. Bien serré dans mon vieux paletot, je partis d'assez +bonne heure: un repas d'ami n'est-il pas meilleur quand il est précédé +d'une longue causerie? + +L'itinéraire m'était familier. Mes pas, comme ceux des bestiaux parqués, +reviennent toujours dans les mêmes empreintes. Paris est grand, mais, +dans Paris, j'ai mon village. Comme presque tous les hommes je ne suis +capable que d'une petite patrie. Les gens qui parcourent le monde se +croient délivrés de toute servitude; ne pensez-vous pas qu'il leur faut +s'improviser une patrie dans leur entrepont de navire ou leur wagon de +chemin de fer? Ils doivent, parfois même, emporter cette patrie +minuscule dans leur valise, dans leur poche, dans le regard d'un +compagnon chéri. + +La rue du Cardinal-Lemoine m'est favorable à la descente. Elle se +précipite vers le fleuve, les bras ouverts. Elle m'entraîne, comme un +désir qui veut être assouvi. Elle est allègre comme une débauche de +forces accumulées. + +Puis, c'est la plaine, l'horizon à pleins poumons de la Seine et des +quais, la fluette passerelle de l'Estacade, l'île et cette grève +provinciale où Paris semble oublier sa féroce turbulence. + +Je revis, une fois de plus, toutes ces douces choses avec des yeux +d'homme heureux. Que cette image me demeure à jamais pour les mauvais +jours. + +Lanoue, sorti de bon matin, en vue de menues emplettes, n'était pas +encore de retour. Marthe, occupée des préparatifs de notre petite fête, +me reçut en costume d'intérieur: bonnet de dentelle et peignoir +sommaire. Mais ne suis-je pas un peu de la maison? + +Le bébé me prit par la main pour me faire voir les trésors trouvés +miraculeusement, à l'aube, dans la cheminée. Tout, dans l'appartement +exigu, respirait ce bonheur familial auquel j'ai rêvé jadis comme à une +terre interdite. + +Remonter les jouets mécaniques, assembler les cubes coloriés, paître les +brebis de sapin, tout cela me parut fort plaisant jusque vers onze +heures. Comment ensuite s'annonça le désastre? A quel instant précis +apparurent les premiers signes de ma ruine intérieure? Voilà ce que je +ne saurais vous dire au juste. Il se peut que la cause de tout ait été +ce peignoir à manches courtes. Il n'est rien qui ne soit prétexte pour +une âme mal défendue. + +Marthe est une belle personne, brune et robuste. Elle est d'humeur grave +et enjouée: réserve et confiance tout ensemble. C'est la femme de mon +ami; elle ne s'était jamais, jusque-là, trouvée compromise dans les +excès de mon imagination. + +Or, il advint que Marthe se pencha par-dessus la table pour arranger je +ne sais quoi à la suspension. Elle levait un bras. La manche de son +peignoir était brève, flottante, fort large. Mon regard s'engagea +involontairement dans cette manche et remonta le long du bras, jusqu'à +l'ombre moite et touffue de l'aisselle. + +Ce fut tout pour Marthe. Elle avait déjà replié son bras, déjà tourné le +dos, déjà quitté la pièce. + +Moi, j'étais assis dans le fauteuil à bascule, les jambes croisées, et je +me balançais. L'enfant jouait sur le tapis. C'est ainsi que n'importe +qui eût compris la scène. + +Monsieur, vous êtes un homme; je n'aurai pas besoin de vous expliquer +trop longuement le caractère des pensées dont je fus assailli, la nature +de l'événement qui se passa dans mon esprit. + +Une brutalité formidable, une espèce de viol, de colère, de délire. Des +vêtements déchirés. Des supplications et des sanglots. Rien ne résistait +à la bourrasque, ni l'honneur, ni l'amitié. J'étais lâché, déchaîné, +ivre. Les plus petits détails m'apparaissaient, et de ce corps entre mes +mains, et de mes actes. + +Marthe traversa la chambre voisine. Une seconde, j'aperçus à +contre-jour, devant la fenêtre, sa silhouette presque nue dans son +vêtement flottant. Nouveau coup de fouet. Nouvelle rage. Mes yeux +remontèrent au plafond où se peignait une histoire extravagante: je +volais cette femme, je l'emportais dans des chambres obscures, +odorantes, avec des lits bouleversés, sous une veilleuse agitée de +spasmes nerveux. + +Et puis, un voyage. Partir! On pourrait partir! Une vie haletante, +maudite, admirable, à travers des continents inconnus. L'Asie! ou dans +les îles de l'Océanie, ou dans les Antilles. + +A mes pieds, l'enfant se prit à chanter en secouant une crécelle. Eh +bien! l'enfant serait abandonné à Lanoue. Il se consolerait avec cet +enfant, Lanoue! Je lui écrirais une lettre pour tout expliquer. +J'écrivis la lettre, d'un bout à l'autre, sur l'enduit crémeux du +plafond. + +J'entrevis une cabine de paquebot, avec un hublot glauque, fêlé par +l'horizon marin; et des étreintes secouées par la trépidation des +machines, renversées soudain par des coups de roulis; et des mains +cramponnées au bastingage, des mains convulsées d'angoisse; et des +remords à deux, des remords écrasés sous des caresses terribles. + +Pour tout dire, il me faut ajouter que ce qui se passait en moi ne +ressemblait pas exactement à ce qu'on appelle le désir. C'était une +de ces imaginations qui trouvent leur satisfaction en elles-mêmes. Je +n'aurais pas fait l'ombre d'un mouvement pour réaliser ma folie. Non! +Toute cette saoulerie demeurait vautrée dans l'âme et presque sans +rapport avec son objet. Une saleté lâche, cachée, solitaire. + +... J'achevais la lettre à Lanoue quand une petite moulure de plâtre, +une de ces vagues fioritures qui écumaient et déferlaient au pourtour du +plafond devint insensiblement cette belle mèche blonde qui tremble et se +tord devant l'oreille de Marguerite quand elle coud, penchée sur son +ouvrage. Et toute la douce figure de Marguerite apparut au plafond, avec +ce regard qu'elle avait eu pour murmurer: «Oh! je sais bien que vous +êtes bon». + +Eh bien! Marguerite serait oubliée. + +Marguerite! Déjà! Mon rêve haletait, comme un cheval forcé qui bute et +va s'abattre. Tout le sang de mon rêve s'épuisait. + +C'est alors que retentit la voix de Marthe. Je crois me rappeler qu'elle +disait une phrase des plus simples: + +--Octave vous fait attendre. Il sera bien fâché. + +Toutes les images s'abîmèrent dans une nuée grise. Je me sentis +frissonnant, fatigué, triste, comme un homme qui vient d'étouffer ses +illusions sur un sopha d'hôtel meublé. Cette faiblesse dans les jambes, +cette tête pleine de coton, ce coeur défaillant et, surtout, surtout, +une impérieuse envie de pleurer, de gémir. + +Je me levai et passai dans l'antichambre. +Là, je pris mon pardessus. + +--Que faites-vous? dit Marthe, apparue sur le seuil de la cuisine. Vous +avez oublié quelque chose? + +--Oui, j'ai oublié... j'ai oublié... + +Le son de ma voix me parut si pitoyable que je dis pas un mot de plus. +J'ouvris la porte et me jetai dans l'escalier. Je vois encore le visage +étonné de Marthe avancer dans la pénombre et se pencher sur la rampe. + +Comme j'arrivais au premier étage, je me trouvai face à face avec +Lanoue. Il eut un bel et affectueux sourire pour me tendre la main. + +--Octave, lui dis-je en m'écartant, Octave, excuse-moi. Je ne reste pas +avec vous. Je ne peux pas rester. Je ne mérite pas que l'on s'intéresse +à moi. + +Lanoue s'arrêta, frappé de stupeur. Je l'aurais presque bousculé pour +gagner plus rapidement le dehors. Je descendis les dernières marches en +bondissant. Je criais: + +--Non, non, Octave, il ne faut pas m'aimer! + +Comme je refermais la porte du vestibule, j'entendis derrière moi, dans +l'escalier, des bruits de pas précipités. Lanoue appelait d'une voix +altérée: + +--Louis! Louis! Ecoute, Louis... + +Dans la rue, je pris ma course, sans tourner la tête. + + + + +XXI + + +On ne devrait jamais avoir de joie; le départ de la joie est une +souffrance trop cruelle. + +Il était midi. Le Jardin des Plantes paraissait désert. Un sol durci, +grinçant de froid. Des bancs couverts d'une couche de grésil. Je m'assis +pourtant sur l'un d'eux. Il y avait, à ma droite, un arbre qui, de tous +ses bras étendus, prêtait serment avec une gravité majestueuse. + +Je regardais son tronc noueux, sa ramure innombrable, ses grosses +racines qui, par places, émergeaient avant la plongée définitive, comme +des échines de dauphins, et je pensais: + +Lui, il sait choisir; il puise dans la terre où il y a tant de sucs, +tant de substances, tant de nourritures et de poisons, tant de matériaux +accumulés depuis les origines. Il puise et ne prend que le nécessaire. +Il dédaigne le reste. Il se choisit dans le chaos. + + +Moi, je ne sais pas me choisir. Toute pensée qui voyage trouve asile en +mon âme. Toute graine qui tombe sur mon être y peut germer. Où suis-je +là-dedans? Qui suis-je dans cette foule? Peut-il y avoir du bonheur pour +moi entre ces mille démons ennemis? Comment me reconnaître, me nommer, +m'appeler, entre tous ces visages? + +Ne me dites pas: «Ces pensées sont en vous mais ne sont pas vous».--Eh! +n'est-ce pas moi qui les pense? N'est-ce pas moi qui les nourris? + +Surtout, surtout, ne me dites pas: «Tout cela ne vit que dans votre +esprit.»--Seul compte ce qui se passe là. + +Je ne pourrai jamais faire de ma vie quelque chose de pur, quelque chose +de propre. + +Je suis incapable d'amour, incapable d'amitié, à moins qu'amour et +amitié ne soient de bien pauvres, de bien misérables sentiments. + +Je suis un mauvais fils, un mauvais ami, un mauvais amant. Au fond de +mon coeur, j'ai voulu la mort de ma mère, j'ai trahi et bafoué Octave, +forcé, souillé Marthe, abandonné Marguerite. Et j'ai fait mille autres +crimes dont je n'ai pas même souvenir, ce qui est plus désespérant que +tout. + +Je ne respecte rien dans le fond de mon coeur; et pourtant! + +Et pourtant, j'ai parfois rêvé d'une vie qui eût été la plus belle, la +plus noble des vies. + +Ce n'est pas ma faute: je ne suis pas le maître. Ne m'accusez pas avant +d'avoir fait retour sur vous-même. + +Je suis un ilote. Qui me donnera la liberté? Qui me sauvera de la +déchéance? Qui pourra me rendre la grâce perdue? + +Le monde m'échappe. Je me débats parmi les ombres. Qui peut venir à mon +secours? Telles furent mes réflexions sur le banc du Jardin des Plantes. +J'avais froid. Bientôt j'eus faim. Je ne constatai pas sans amertume +qu'il m'était possible d'avoir froid et faim malgré ma douleur. Nouvelle +blessure pour l'orgueil. + +Je combattis le froid en marchant, et la faim avec un de ces petits +pains aux raisins secs, un de ces pains de seigle qui ont fait les +délices de mon enfance. + + +J'errai ainsi, tantôt dans les allées du jardin, tantôt dans les rues +avoisinantes, jusqu'à la chute du jour. Le ciel s'était fort brouillé +et obscurci. Jamais il ne m'avait paru plus hostile, plus lugubre; et +c'était pure illusion, car j'ai connu, sous l'azur de juillet, des +détresses en sueur qui passent de loin toutes les tristesses de l'hiver. +Il n'y a de soleil que dans la paix du coeur. + +Où aller? + +Comme la nuit s'épaississait, la neige se mit à tomber. J'étais alors +dans la rue Buffon. + +Je revins à la surface du monde pour constater qu'il neigeait. Puis, +nouvelle plongée dans les profondeurs. + +Un peu plus tard, je m'aperçus que j'étais à la hauteur de la caserne +municipale, rue Monge, en marche vers la rue du Pot-de-Fer. La bête +remontait au gîte; d'elle-même, elle rentrait à la bauge, où il fait +tiède, où l'on mange. + +Toujours la même chose. Toujours le même rythme. Sortir, rentrer. +Rapporter à la maison, chaque soir, son fardeau de colère et de dégoût. + + + + +XXII + + +Monsieur, il est plus de minuit et vous m'avez écouté jusqu'ici avec +beaucoup de patience et de bonté. Je vais donc abuser de votre sympathie +en achevant mon récit. + +Une semaine s'est écoulée depuis les événements qui ont marqué, pour +moi, la journée de Noël. Une fois encore, je vous prie de m'excuser +si je m'obstine à nommer événements ces choses qui se sont entièrement +passées en moi. Le monde a deux histoires: l'histoire de ses actes, +celle que l'on grave dans le bronze, et l'histoire de ses pensées, celle +dont personne ne semble se soucier. En vérité, qu'importent mes actes, +si toutes mes pensées n'en sont que le désaveu et la dérision? + +J'ai d'abord vécu quatre jours dans une anxiété sans cesse croissante. +Pour bien des raisons que vous devinez aisément, le séjour à la maison +était pénible: tant de souvenirs, et le regard de ces deux femmes, et le +mensonge de mon visage, de mes paroles, de mes gestes. + +Je suis donc sorti, chaque jour, dès le matin, pour ne rentrer que tard +dans la nuit, au moment du sommeil. Chaque soir, ma mère m'a dit que +Lanoue était venu et m'avait attendu une heure ou deux sans trop +expliquer l'objet de sa visite. + +J'ai passé mes nuits sur mon canapé, à fumer, à batailler contre mes +démons. + +Avant-hier matin, j'ai eu avec ma mère une discussion décisive. +S'agit-il bien d'une discussion? En réalité, ma mère a parlé seule. + +J'allais sortir. Marguerite était partie chercher du travail à +l'atelier. Maman mettait de l'ordre dans le logement. + +--Louis, m'a-t-elle dit, assieds-toi un instant auprès de moi. + +Je me suis assis. Je devais avoir un visage fermé, blême, agité de menus +tics que je ne peux réprimer. Je ne savais ce que voulait ma mère. +J'étais, à la fois, inquiet et accablé. + +--Louis, m'a dit ma mère, tu auras trente ans dans deux mois. + + +J'ai tout de suite compris. Ma mère a parlé pendant plus d'une +demi-heure. «Le moment était venu de me marier. Je ne pouvais plus +tarder à trouver une situation. Maman s'en était quelque peu occupée +elle-même. Le moment était venu pour moi de choisir une compagne. Et, +justement, n'avais-je pas, auprès de moi...» + +Ah! Mère, mère, comme vous m'aimez! Comme vous me connaissez bien! Comme +vous me comprenez mal! + +Je l'ai laissée parler. Elle secouait affectueusement mes mains qui +retombaient inertes. Quand elle me pressait de questions, je hochais la +tête sans répondre. + +On a sonné, ce qui m'a délivré. Marguerite est entrée. Aussitôt, j'ai +saisi mes vêtements et je suis parti, très vite, en regardant au passage +avec une espèce de ressentiment cette jeune femme qui songe à rendre +heureux un homme tel que moi. + +Il y a de cela plus de quarante-huit heures. Je ne suis pas retourné à +la maison. Je n'y retournerai pas; je ne peux plus. + +J'ai écrit à maman une lettre qui n'explique rien. Le moyen d'expliquer +des choses pareilles! «Mère, lui ai-je écrit, tu ne sais pas quel homme +je suis. Ne me demande pas de revenir auprès de toi. Ne me demande pas +d'être heureux.» Et mille autres sottises semblables qui ont dû la +mettre au supplice sans l'éclaircir de rien. + +Depuis bientôt trois jours, je vogue dans Paris sans but, sans refuge. +Je suis calme, mais bien malheureux. + +Je ne cherche pas à mourir. Je ne suis pas encore prêt à mourir. + +J'ai de l'argent pour deux jours. Après je ferai de menus travaux, afin +de manger. + +N'allez pas me parler de ces deux femmes, qui doivent, en ce moment, +coudre côte à côte, dans la salle à manger. Que pensent-elles? Que +disent-elles? Ne m'en parlez pas: je n'y ai que trop songé depuis trois +jours. + +Le hasard m'a conduit, ce soir, dans ce bar où j'ai eu la chance de vous +rencontrer. J'ai très peu bu; vous l'avez sûrement remarqué. Je me +serais bien enivré, mais j'ai l'estomac si malade. + +Ne racontez à personne cette histoire qui n'en est pas une. Tous les +hommes ont leur charge de tourments. Inutile de les troubler avec +Salavin. Inutile aussi de leur donner à rire. + +Je ne sais plus que faire. Je ne sais plus que devenir. Peut-être +vais-je partir en voyage, si le vent me prend en pitié et m'emporte. +Peut-être vais-je rester. Peut-être... + +Vous, monsieur, qui avez l'air simple et bon, vous qui m'avez laissé +parler avec tant de bienveillance, peut-être me direz-vous ce que je +dois faire. + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT *** + +***** This file should be named 10290-8.txt or 10290-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/2/9/10290/ + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/10290-8.zip b/10290-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7b9497d --- /dev/null +++ b/10290-8.zip diff --git a/10290-h.zip b/10290-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..95ea94f --- /dev/null +++ b/10290-h.zip diff --git a/10290-h/10290-h.htm b/10290-h/10290-h.htm new file mode 100644 index 0000000..73a4655 --- /dev/null +++ b/10290-h/10290-h.htm @@ -0,0 +1,4732 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Confession de Minuit</title> + <meta name="author" content="Renald Levesque"> + +<STYLE TYPE="text/css"> +H1 {font-size: 24pt; font-family: times} +H2 {font-size: 18pt; font-family: times} +H3 {font size:11pt; font-family: times} +p {font size:12pt; font-family: times} +</STYLE> + +</head> + +<body style="color: rgb(0, 0, 0); background-color: rgb(255, 255, 255);" + link="#0000ff" alink="#000088" vlink="#ff0000"> + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Confession de Minuit + Roman + +Author: Georges Duhamel + +Release Date: November 25, 2003 [EBook #10290] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT *** + + + + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + + + + + +</pre> + + + +<CENTER> +<H2>GEORGES DUHAMEL</H2> +<H3><i>de l'Académie Française</i></H3> +<br> +<br> +<H1>Confession de Minuit</H1> +</CENTER> +<br> +<br> +<center><H2>I</H2></center> + +<p>Je n'en veux pas à M. Sureau; Je suis tout à fait mécontent d'avoir +perdu ma situation. Une douce situation, voyez-vous? Mais je n'en veux +pas à M. Sureau. Il était dans son droit et je ne sais trop ce que +j'aurais fait à sa place; bien que, moi, je comprenne une foule de +choses, malheureusement.</p> + +<p>Il faut dire que M. Sureau n'a pas voulu comprendre. Il m'aurait été +nécessaire de lui donner des explications et, tout bien pesé, j'ai mieux +fait de ne rien expliquer. Et puis, M. Sureau ne m'a pas laissé le temps +de me ressaisir, de me justifier. Il a été vif. Tranchons le mot: il +s'est montré brutal et même féroce. Ça ne fait rien: je ne songe pas à +lui en vouloir.</p> + +<p>Pour M. Jacob, c'est différent: il aurait pu faire quelque chose en ma +faveur. Pendant cinq ans, il m'a, chaque jour, soir et matin, regardé +travailler. Il sait que je ne suis pas un homme extraordinaire. Il me +connaît. C'est-à-dire qu'à bien juger il ne me connaît guère. Enfin! Il +aurait pu prononcer un mot, un seul. Il n'a pas prononcé ce mot, je ne +lui en fais pas grief. Il a femme, enfants, et une réputation avec +laquelle il ne peut pas jouer.</p> + +<p>A coup sûr, si je disais ce que je sais de M. Jacob... Mais, qu'il dorme +tranquille: je ne dirai rien. Il ne m'a pas défendu, il ne m'a pas +repêché; toutes réflexions faites, je ne lui en veux pas non plus. Ces +gens ne sont pas obligés d'avoir des vues sur certaines choses. Il y a +eu là un ensemble de circonstances très pénibles. Mettons, pour le +moment, que la faute soit à moi seul. Puisque le monde est fait comme +vous savez, je veux bien reconnaître que j'ai eu tort. On verra plus +tard!</p> + +<p>Il y a d'ailleurs longtemps de cette aventure. Je n'en parlerais pas si +vous n'aviez pas réveillé de mauvais souvenirs. Et puis, il m'est arrivé +tant de choses, depuis, que je peux avoir oublié quelques détails. Je +dois vous faire remarquer que je n'avais vu M. Sureau que trois fois. En +l'espace de cinq ans, c'est peu. Cela tient à ce que la maison Socque et +Sureau est trop importante: ces messieurs ne peuvent pas entretenir des +relations avec leurs deux mille employés. Quant à mon service, il +n'avait aucun rapport avec la direction.</p> + +<p>Un matin donc, le téléphone se met à sonner. Je ne sais si vous êtes +sensible aux sonneries, cloches, timbres et autres appareils de cette +espèce infernale. Pour moi, j'exècre cela. L'existence d'une sonnerie +électrique dans l'endroit où je me tiens suffit à troubler ma vie! Pour +cette seule raison, il y a des moments où je me félicite d'avoir quitté +les bureaux. Une sonnerie, ce n'est pas un bruit comme les autres; c'est +une vrille qui vous transperce soudain le corps, qui embroche vos +pensées et qui arrête tout, jusqu'aux mouvements du coeur. On ne +s'habitue pas à cela.</p> + +<p>Voilà donc le téléphone qui se met à sonner. Tout le bureau dresse +l'oreille, sans en avoir l'air. La sonnerie s'arrête, et on attend. Je +ne suis pas plus nerveux qu'un autre, mais cette attente est encore un +supplice, car on attend pour savoir s'il n'y aura pas plusieurs coups.</p> + +<p>Un seul coup, c'est pour M. Jacob. Deux coups c'est pour Pflug, le +Suisse. Moi, je marchais à trois coups. Depuis que je suis parti, les +trois coups doivent être pour Oudin, qui, de mon temps était à quatre +coups. Oudin! Il n'est pas nerveux non plus, celui-là! Dès le premier +coup, il commençait à se manger un ongle, sans en avoir l'air, bien +entendu. Et il a fini par avoir un panaris tournant à ce doigt-là.</p> + +<p>Le jour en question, un coup, pas davantage. Un grand coup long, droit, +irritant à force d'assurance.</p> + +<p>M. Jacob sort de derrière sa demi-cloison; il sort de ce réduit où il se +tient comme un cheval de course dans son box. Il vient décrocher +l'appareil et, selon sa coutume, il S'accote, la tête collée contre le +mur, où ses cheveux ont, à la longue, laissé une tache grasse.</p> + +<p>La conversation commence. J'écoute à moitié: c'est toujours étonnant un +bonhomme qui cause avec le néant, et qui lui sourit, qui lui fait des +grâces, un bonhomme qui, tout à coup, regarde fixement la peinture +chocolat, sur le mur, comme s'il voyait quelque chose d'étonnant.</p> + +<p>Ce jour-là, pourtant, M. Jacob ne souriait pas; il ne faisait pas de +grâces. Dès les premiers mots, il avait pris un air gêné, puis il était +devenu tout rouge, puis il avait baissé les yeux et il s'était mis à +contempler le radiateur hérissé dans son coin, comme un roquet qui n'est +pas content.</p> + +<p>Moi, je taillais un crayon. Inutile de vous dire que je cassais la mine +de seconde en seconde. J'entendais M. Jacob qui balbutiait: «Mais +monsieur, mais monsieur...» et je pensais au fond de moi-même: «S'il +répète encore une fois son Mais monsieur... je me lève et je vais lui +administrer une gifle! Pan! La tête contre le mur!»</p> + +<p>Je me dis toujours des choses comme ça. En réalité, je suis un homme +très calme et je ne fais presque jamais rien de ces choses que je me +dis. Vous pensez bien que je ne lui aurais pas donné de gifle. Je n'en +continuais pas moins à casser ma mine et à me salir le Bout des doigts. +M. Jacob me rappelait ces spirites qui prétendent s'entretenir avec les +ombres et qui finissent par leur communiquer une espèce d'existence. +Pendant les silences qu'il ménageait, on entendait une rumeur grêle qui +semblait venir du bout du monde et dans laquelle, peu à peu, je +distinguais les éclats d'une voix irritée.</p> + +<p>Tout à coup, M. Jacob se décolle de l'appareil et il dépose le récepteur +à tâtons, en manquant plus de dix fois le crochet avant de le +rencontrer. J'étais au comble de la fureur; mais ça ne se voyait +certainement pas. Je venais enfin de faire une bonne pointe à mon crayon +et je m'essuyais les doigts sur le fond de ma culotte, où la mine de +plomb ne marque pas.</p> + +<p>M. Jacob passe dans son box, ouvre des cartons, froisse des papiers et +soudain s'écrie:</p> + +<p>--Salavin! Venez voir un peu ici!</p> + +<p>J'en étais sûr. Je me lève et j'obéis. Je trouve M. Jacob en train de +s'arracher les poils du nez, ce qui, chez lui, est grand signe +d'inquiétude. Il me dit:</p> + +<p>--Prenez ce cahier et portez-le vous-même à M. Sureau. Vous le trouverez +dans son cabinet, à la direction. Vous direz que je viens d'être pris +d'indisposition.</p> + +<p>Là-dessus, il s'arrête; il regarde, en clignant de l'oeil vers la +fenêtre, un grand poil qu'il venait de se tirer de la narine; il pose le +poil sur son buvard et il ajoute, en retenant une grosse envie +d'éternuer qui lui mettait des larmes plein les yeux:</p> + +<p>--Allez Salavin, et dépêchez-vous!</p> + +<p>Pour parvenir jusqu'au bureau de M. Sureau il faut traverser plusieurs +corps de bâtiment. En été, quand les fenêtres sont ouvertes et que les +portes bâillent à la fraîcheur, on aperçoit toutes sortes de +compartiments superposés, où les hommes travaillent.</p> + +<p>Il y a de ces hommes qui sont enfoncés jusqu'au torse dans des bureaux +américains compliqués comme des machines. D'autres se tiennent ratatinés +au faîte de hauts tabourets fluets comme des perchoirs. On voit des murs +immenses, recouverts de cartonniers, et qui ressemblent un peu au +columbarium du Père-Lachaise. Là-devant, circulent, sur des galeries +aériennes, deux ou trois garçons qui ont un air affairé de mouches à +miel. Parfois, on entend un grésillement, un bruit de friture, et on +entre dans une grande salle où les dactylographes pianotent comme des +aliénées: une musique d'orage, piquée de petits coups de timbre. +Ailleurs, ce sont des espèces de soupiraux qui sentent le chat mouillé +et la colle forte; au fond, on voit des gens qui écrasent les registres +à copier, sous la presse, en crispant les mains et en serrant les +mâchoires. Enfin tout le tableau d'une boîte où ça va bien, c'est-à-dire +rien de comparable avec le paradis terrestre.</p> + +<p>Dans l'antichambre de M. Sureau, il y a un domestique en livrée et en +bas blancs. Il me demande le numéro de mon service et me pousse dans une +grande pièce en murmurant: «On vous attend».</p> + +<p>Je reconnais tout de suite le cabinet de M. Sureau, où je ne suis +pourtant venu qu'une fois, ayant aperçu les deux autres fois M. Sureau +dans notre section. Je vois des tentures gros-bleu, des tableaux couleur +de raisiné, et, dans un coin, un plan-coupe de la «batteuse-trieuse +Socque et Sureau», avec les médailles des expositions.</p> + +<p>Lui, il est là! Vous le connaissez peut-être et vous savez que c'est un +homme un peu fort, de haute taille, avec les cheveux ras, la moustache +en brosse et une barbiche rude; tout le poil passablement gris. Un +lorgnon qui tremblote toujours parce qu'il ne serre qu'un brimborion de +peau, sous le front.</p> + +<p>M. Sureau me regarde de travers et dit seulement:</p> + +<p>--Vous venez de la rédaction? Que fait M. Jacob?</p> + +<p>--Il est souffrant.</p> + +<p>--Ah? Donnez!</p> + +<p>Et je reste debout, face au grand bureau Empire, ne sachant trop s'il +vaut mieux garder les talons réunis, le corps bien droit, ou me hancher +dans la position du soldat au repos.</p> + +<p>Je dois vous avouer que j'ai vécu fort retiré, à la maison Socque et +Sureau. Je détestais les circonstances qui me faisaient sortir de mes +fonctions et de mes habitudes. Mon métier était de corriger des textes +et non de me tenir debout devant un prince de l'industrie. Je maudissais +M. Jacob et préparais, à son intention, quelques-unes de ces phrases +bien mijotées, qu'en définitive je ne dis jamais. J'étais d'ailleurs +inquiet de mon corps dont je ne savais que faire. Je sentais tous mes +muscles qui se guindaient, chacun dans une posture à faire tort aux +autres, et j'avais la curieuse impression de composer une énorme +grimace, non seulement avec ma figure, mais avec mon torse, mon ventre, +mes membres, enfin avec toute la bête.</p> + +<p>Heureusement M. Sureau ne me regardait pas. Il tripotait le cahier que +je lui avais remis. Il éprouvait une rage lourde, assez bien contenue.</p> + +<p>Tout à coup, sans lever le nez, il écrase un index sur la page et dit:</p> + +<p>--Mal écrit.... Illisible.... Qu'est-ce que c'est que ce mot-là?</p> + +<p>Je fais quatre pas d'automate. Je me penche et je lis, sans hésiter, à +haute voix: «surérogatoire». Cette manoeuvre m'avait placé tout près de +M. Sureau, à portée du bras gauche de son fauteuil.</p> + +<p>C'est alors que je remarquai son oreille gauche. Je m'en souviens très +exactement et juge encore qu'elle n'avait rien d'extraordinaire. C'était +l'oreille d'un homme un peu sanguin; une oreille large, avec des poils +et des taches lie-de-vin. Je ne sais pourquoi je me mis à regarder ce +coin de peau avec une attention extrême, qui devint bientôt presque +douloureuse. Cela se trouvait tout près de moi, mais rien ne m'avait +jamais semblé plus lointain et plus étranger. Je pensais: «C'est de la +chair humaine. Il y a des gens pour qui toucher cette chair-là est chose +toute naturelle; il y a des gens pour qui c'est chose familière».</p> + +<p>Je vis tout à coup, comme en rêve, un petit garçon,--M. Sureau est père +de famille--un petit garçon qui passait un bras autour du cou de M. +Sureau. Puis j'aperçus Mlle Dupère. C'était une ancienne dactylographe +avec qui M. Sureau avait eu une liaison assez tapageuse. Je l'aperçus +penchée derrière M. Sureau et l'embrassant là, précisément, derrière +l'oreille. Je pensais toujours: «Eh bien! c'est de la chair humaine; il +y a des gens qui l'embrassent. C'est naturel». Cette idée me paraissait, +je ne sais pourquoi, invraisemblable et, par moments, odieuse. +Différentes images se succédaient dans mon esprit, quand, soudain, je +m'aperçus que j'avais remué un peu le bras droit, l'index en avant et, +tout de suite, je compris que j'avais envie de poser mon doigt là, sur +l'oreille de M. Sureau.</p> + +<p>A ce moment, le gros homme grogna dans le cahier et sa tête changea de +place. J'en fus, à la fois, furieux et soulagé. Mais il se remit à lire +et je sentis mon bras qui recommençait à bouger doucement.</p> + +<p>J'avais d'abord été scandalisé par ce besoin de ma main de toucher +l'oreille de M. Sureau. Graduellement, je sentis que mon esprit +acquiesçait. Pour mille raisons que j'entrevoyais confusément, il me +devenait nécessaire de toucher l'oreille de M. Sureau, de me prouver +à moi-même que cette oreille n'était pas une chose interdite, +inexistante, imaginaire, que ce n'était que de la chair humaine, comme +ma propre oreille. Et, tout à coup, j'allongeai délibérément le bras et +posai, avec soin, l'index où je voulais, un peu au-dessus du lobule, sur +un coin de peau brique.</p> + +<p>Monsieur, on a torturé Damiens parce qu'il avait donné un coup de canif +au roi Louis XV. Torturer un homme, c'est une grande infamie que rien ne +saurait excuser; néanmoins, Damiens a fait un petit peu de mal au roi. +Pour moi, je vous affirme que je n'ai fait aucun mal à M. Sureau et que +je n'avais pas l'intention de lui faire le moindre mal. Vous me direz +qu'on ne m'a pas torturé, et, dans une certaine mesure, c'est exact.</p> + +<p>A peine avais-je effleuré, du bout de l'index, délicatement, l'oreille +de M. Sureau qu'ils firent, lui et son fauteuil, un bond en arrière. Je +devais être un peu blême; quant à lui, il devint bleuâtre, comme les +apoplectiques quand ils pâlissent. Puis il se précipita sur un tiroir, +l'ouvrit et sortit un revolver.</p> + +<p>Je ne bougeais pas. Je ne disais rien. J'avais l'impression d'avoir fait +une chose monstrueuse. J'étais épuisé, vidé, vague.</p> + +<p>M. Sureau posa le revolver sur la table, d'une main qui tremblait si +fort que le revolver fit, en touchant le meuble, un bruit de dents qui +claquent. Et M. Sureau hurla, hurla.</p> + +<p>Je ne sais plus au juste ce qui s'est passé. J'ai été saisi par dix +garçons de bureau, traîné dans une pièce voisine, déshabillé, fouillé.</p> + +<p>J'ai repris mes vêtements; quelqu'un est venu m'apporter mon chapeau et +me dire qu'on désirait étouffer l'affaire, mais que je devais quitter +immédiatement la maison. On m'a conduit jusqu'à la porte. Le lendemain, +Oudin m'a rapporté mon matériel de scribe et mes affaires personnelles.</p> + +<p>Voilà cette misérable histoire. Je n'aime pas à la raconter, parce que +je ne peux le faire sans ressentir un inexprimable agacement.</p> + +<br> +<br> +<center><H2>II</H2></center> +<br> +<p>Notez en outre que l'affaire Sureau marque le début de mes malheurs.</p> + +<p>Quand je dis «malheurs», je n'entends pas surtout les grands +désagréments qui ont résulté, pour moi, de la perte de ma place. Je +pense plutôt à la détresse morale dans laquelle je patauge depuis cette +époque et d'où je ne sortirai peut-être jamais plus.</p> + +<p>J'ai, ce jour-là, mesuré, visité des profondeurs dont mon esprit ne peut +plus s'évader. Il s'est fait une déchirure dans les nuages et, pendant +une minute, j'ai très nettement regardé le fond du fond.</p> + +<p>Inutile de raisonner sur des choses déraisonnables. J'aime encore mieux +vous raconter les événements qui sont arrivés par la suite. Remarquez en +passant qu'appeler événements des brimborions sans importance, comme +tout ce qui est de moi, ça fait pitié quand on y pense.</p> + +<p>Mon algarade avec les gens de M. Sureau avait eu lieu vers dix heures du +matin. Il n'était pas dix heures et demie quand je me trouvai dans la +rue. Je n'avais plus qu'une chose à faire: retourner à la maison.</p> + +<p>J'habite avec ma mère. Je m'aperçois que vous ne savez rien. Il faut que +je vous explique tout, que je vous raconte tout. C'est insupportable, +quand on parle de soi, on n'a jamais fini.</p> + +<p>Ma mère est veuve, mon père est mort alors que j'étais encore dans la +première enfance, si bien que je ne connais presque rien de lui. +Entendez que j'ai très peu de souvenirs Absolument personnels. A part +cela, ma mère m'a raconté quatre ou cinq cents fois certaines histoires +de mon père, en sorte que ces histoires font partie intégrante de ma +Mémoire et que je dois accomplir un réel effort pour distinguer ces +souvenirs-là de mes souvenirs à moi. Mais nous parlerons de mon père une +autre fois.</p> + +<p>Nous avons toujours habité notre logement de la rue du Pot-de-Fer. Trois +pièces et une cuisine, au quatrième étage. J'ai ce logement en horreur +et, pourtant, je ne suis bien que là.</p> + +<p>La maison, l'endroit où l'on vit d'ordinaire finit par devenir comme une +image de l'être: on ne connaît que ça, et on en voit toute la tristesse, +toute l'intolérable tristesse.</p> + +<p>Ma mère a une très petite rente. Avec ce revenu et le peu que je gagne +elle fait très bien marcher la maison. Ma mère est une femme admirable, +la seule personne au monde qui me donne parfois envie de me jeter à +genoux.</p> + +<p>Je vous dis cela en passant, mais ça doit être bien bon de se jeter à +genoux devant quelqu'un, de le vénérer, de lui ouvrir son coeur, de s'en +remettre à lui de toutes choses. Quand je pense à l'humanité, quand je +pense à tous ces bougres d'hommes, ce que je leur reproche le plus, ce +n'est pas le mal qu'ils font; c'est de ne pas s'arranger pour qu'une +fois de temps en temps on ait le besoin impérieux de se prosterner +devant l'un d'eux, de lui embrasser les pieds, de lui jurer fidélité, de +le servir comme ferait un esclave, ou un chien. Ah bien, oui! Il n'y a +rien à tirer de ces brutes-là! On leur offrirait son âme toute brûlante, +arrachée toute vive, qu'ils prendraient l'air soupçonneux d'un tripier +qui regarde une pièce démonétisée.</p> + +<p>Je vous le répète, ma mère est une femme admirable. Si bonne, si +courageuse, si peu semblable à moi! Car moi, je suis sans doute +méprisable, mais pour des raisons que je reste seul à connaître, je vous +prie de le croire; pour des raisons que ne sauraient imaginer ni Oudin, +ni M. Jacob, ni même Lanoue. Ceux-là, plutôt que de me mépriser, ils +feraient mieux de se regarder en face avec sang-froid. D'ailleurs, ils +ne me méprisent peut-être pas, au fond.</p> + +<p>A part cela, ma mère a un petit défaut. Elle me traite toujours comme si +j'étais demeuré le bambin qu'elle a dorloté et gourmandé jadis. C'est +vexant pour un homme qui approche de la trentaine. A dire juste, ma mère +est de caractère un peu bougon. Un très petit défaut, je le sais, et +qui, toutefois, m'est extrêmement pénible, surtout dans certaines +occasions.</p> + +<p>C'est à ce travers de ma mère que je pensais en sortant de la maison +Socque et Sureau.</p> + +<p>Le grand air m'avait fait du bien. Je commençais à me ressaisir, à +rassembler mes idées qui tiraient dans tous les sens, comme un attelage +découragé par une longue côte.</p> + +<p>Je suivais le quai d'Austerlitz. J'essayais de comprendre ce qui venait +de m'arriver et je répétais: «On m'a flanqué à la porte.... On m'a +flanqué à la porte... à la porte du bureau». Il m'est difficile de +soustraire mes pensées au rythme de la marche, et, comme mon pas était +assez régulier, je scandais ces méchantes phrases sur un air de polka.</p> + +<p>Soudain, je m'arrêtai. Je venais d'entrevoir qu'il m'était nécessaire +d'annoncer cette nouvelle à ma mère et que cette nouvelle était très +fâcheuse, qu'elle comportait maintes conséquences redoutables.</p> + +<p>Je m'arrêtai donc tout à fait pour m'accouder au parapet qui domine la +Seine.</p> + +<p>A l'ombre des arbres, la pierre était presque froide. Il fallait cette +fraîcheur et cette immobilité pour me faire éprouver mieux ma fièvre et +mon agitation. Une minute de pause suffit à me bien montrer que je +n'étais pas du tout dans mon état normal, ce fameux état dans lequel je +ne suis jamais.</p> + +<p>Ce petit arrêt me fut quand même salutaire. Il faut si peu de chose pour +me rendre heureux. Le grave est qu'il en faut encore moins pour me +détraquer. Ah! Pauvre mécanique!</p> + +<p>Il y avait une équipe de débardeurs qui chargeaient une péniche. Ils +prenaient leur fardeau au bord du quai et gagnaient le bateau en +cheminant sur de longues planches élastiques dont l'image ondulait dans +l'eau. A les regarder, je pris d'abord un réel plaisir. Et puis je me +vis moi-même avançant sur la planche étroite, comme un équilibriste. +J'en ressentis une espèce de vertige et ce me fut promptement si +désagréable que je me détachai de la pierre et repris ma route.</p> + +<p>Immédiatement, la pensée qu'il allait falloir annoncer à ma mère la +désastreuse nouvelle revint et m'accabla d'ennui.</p> + +<p>Dire: «J'ai perdu ma place», ce me paraissait encore assez facile. La +phrase est courte, simple, décisive, elle ne me semblait pas impossible +à prononcer. J'entrevis même Plusieurs façons de me délivrer de ce +premier aveu. Je pouvais, par exemple, m'asseoir d'un air navré--un air +que je n'aurais pas eu besoin de feindre, je vous assure--et dire, à +voix basse: «Maman, j'ai perdu ma situation». Il était peut-être plus +adroit, plus habile, pour ne pas décourager la pauvre femme, d'aller et +venir dans le logement, comme à mon ordinaire, et de jeter tout à coup +ces mots, sur un ton plein d'insouciance: «A propos! Tu sais que j'ai +perdu ma situation». J'envisageais aussi la possibilité d'une entrée +tumultueuse; je lâcherais avec violence un propos dans ce genre: «C'est +ignoble! C'est abominable! Ils m'ont fait perdre ma situation». +J'entrevis le retentissement douloureux qu'une telle explosion, même +simulée, aurait sur la santé de maman et je me décidai en faveur d'une +manoeuvre plus simple: j'entrerais dans ma chambre et me déchausserais +avec bruit; ma mère me dirait: «Pourquoi te déchausses-tu? Le bureau +est donc fermé, cet après-midi»? Et je répondrais: «Non, mais je n 'y +retourne pas, j'ai eu des mots avec les patrons et j'ai perdu ma place».</p> + +<p>Je vous le répète, cette première partie de l'entretien ne me semblait +comporter aucune difficulté; toutefois, je m'irritais prodigieusement à +l'idée qu'il me faudrait ensuite donner des explications, exposer les +motifs de ce congé, enfin raconter l'histoire, la fameuse histoire que +vous connaissez maintenant.</p> + +<p>Ça non! ça, sous aucun prétexte! Ma mère est une femme admirable, je +vous l'ai dit; mais elle est d'humeur simple, c'est une âme sans détour. +Je ne pouvais pas lui dire cette ridicule aventure, ce doigt posé sur +l'oreille du gros bonhomme, cette sottise.</p> + +<p>Est-ce bien une sottise, d'ailleurs? Est-ce ridicule, en réalité? Non! +Mille fois non! Vous ne me ferez admettre ni que je suis un malfaiteur, +ni que je suis un idiot. Alors, c'est ça, votre humanité? Voilà un +homme, un homme comme vous et moi; il y a, entre nous deux, une telle +barrière que je ne peux même pas appliquer le bout de mon doigt sur sa +peau sans prendre figure de criminel. Alors, je ne suis pas libre? Alors +l'individu est entouré, comme les pays maritimes, d'un espace inviolable +où les étrangers ne peuvent naviguer sans formalités?</p> + +<p>Je ne pose pas à l'original; je ne suis pas fait autrement que les +autres. Quelque chose me le dit: une idée comme celle qui m'avait mû, +dans cette circonstance, c'est une de ces idées que tous les hommes +connaissent, une idée saugrenues et naturelle quand même. Quant à savoir +s'il convient de céder à de telles impulsions, c'est une autre affaire, +hélas!</p> + +<p>Je hais le mensonge. On a suffisamment de mal à se dépêtrer de la +vérité; faut-il y mêler d'autres misères? Raconter à ma mère que j'étais +licencié par une mesure générale de réduction du personnel, ou que les +intrigues jalouses de mes camarades avaient déterminé mon renvoi, voilà +une idée qui ne m'effleura même pas. Ou plutôt si, elle m'effleura un +peu, puisque je vous en parle; mais je n'y pensai que pour la repousser +aisément.</p> + +<p>Vous le voyez, mes réflexions étaient loin d'être apaisantes. En +arrivant au pont d'Austerlitz, j'étais résolu à donner avis de mon +renvoi sans le moindre commentaire.</p> + +<p>Le pont d'Austerlitz est un beau pont. Il s'élance au milieu d'un grand +espace blanc. Dès qu'il y a un peu de clarté sur Paris, c'est pour le +pont d'Austerlitz. Là, il y a toujours du vent, des odeurs de voyage, +des bateaux laborieux, des marchands de riens, des photographes en plein +air qui rechargent leurs appareils sous les cottes de leur femme en +guise de chambre noire, enfin toutes sortes de distractions pour les +yeux. Le pont fait un peu le gros dos, comme s'il était agréablement +chatouillé par les tramways et les fardiers qui lui courent sur +l'échine. En général, je me plais bien dans les environs du pont +d'Austerlitz. C'est un endroit qui n'est pas trop compromis avec mes +mauvais souvenirs. Je ne me rappelle pas avoir jamais passé le pont +d'Austerlitz en état de honte, ou de colère. Ça compte, des choses comme +ça!</p> + +<p>Malheureusement, ce jour-là, le pont d'Austerlitz ne me fit aucun bien. +Mes soucis étaient trop cuisants: le pont d'Austerlitz ne fut pas de +force.</p> + +<p>Je me dirigeai vers le jardin des Plantes et je pensai: «Sûrement, ça +ira mieux dans l'allée des platanes»; car, cette grande allée qui monte +vers le Muséum, c'est un endroit où je suis presque toujours heureux.</p> + +<p>L'allée des platanes fut un échec complet. En arrivant au niveau des +serres, j'étais un peu plus mécontent, un peu plus troublé qu'en passant +la grille du jardin. L'allée m'avait laissé filer avec une indifférence +évidente, sans plus s'occuper de moi que d'un étranger, sans me faire le +moindre signe d'amitié, à moi qui, depuis cinq ans, la caressais dans +toute sa longueur quatre fois par jour en été et trois fois par jour en +hiver.</p> + +<p>J'en ressentis une pénible impression d'abandon et d'hostilité chez les +choses. Mauvais signe, monsieur, quand les choses nous trahissent dans +les circonstances graves.</p> + +<p>Bien pis! la vue du jardin botanique me procura un trouble imprévu: le +jardin botanique était fermé. Je compris donc que j'étais en avance et +que, si je poursuivais ma route, mon arrivée à la maison, en pleine +matinée, aurait quelque chose d'insolite qui précipiterait la +catastrophe, c'est-à-dire l'explication.</p> + +<p>Je revins vers la fosse aux ours. Je ne le fis pas sans une sourde +colère: toutes mes habitudes renversées! Rien d'étonnant que le monde +familier ne me fût pas secourable, puisque je bouleversais tout, puisque +je dénonçais le pacte, puisque j'arrivais alors que l'on ne m'attendait +pas, comme un mari soupçonneux qui revient de voyage à l'improviste.</p> + +<p>J'avais plus d'une heure à gaspiller avant de pouvoir regagner la rue du +Pot-de-Fer. Je passai ce temps à louvoyer autour du jardin botanique, +comme un navire en vue du port et qui attend le flot pour entrer.</p> + +<p>J'étais bien décidé à ne pas souffler mot de mon histoire; mais la +certitude que ma mère allait me demander des éclaircissements ne +laissait pas de m'exaspérer.</p> + +<p>Je pensais: «Si elle m'adresse le moindre reproche, je ne lui répondrai +rien. Je resterai glacé, digne, comme un homme qui a souffert une grande +injustice. Car, somme toute, je suis la victime dans cette affaire. Je +viens de souffrir une grande injustice, on me doit excuses et +consolations.</p> + +<p>«Sûrement, elle va me gronder, elle me traite toujours comme un enfant. +Sûrement, elle va se plaindre, me questionner, me parler argent. Oh! ça, +non! Voilà une matière qui a le don de m'exaspérer. Je ne veux pas +entendre parler argent.</p> + +<p>«Si, comme la chose est vraisemblable, elle me gourmande, je suis résolu +à ne rien lui cacher de ce que je pense. Je lui dirai mon avis sur cette +sale situation que je viens de perdre. Est-ce ma faute, à moi, si je +suis entré dans les bureaux? Moi, je voulais faire de la chimie. Je n'ai +aucune aptitude pour ce hideux métier de rond-de-cuir. Pourquoi maman +m'a-t-elle poussé à prendre une place chez Moûtier, d'abord, chez Socque +et Sureau ensuite? J'étais fait pour la chimie. Tout ce qui arrive +devait fatalement arriver. Pourquoi ne m'a-t-elle pas laissé suivre ma +voie? Nous sommes pauvres, c'est entendu; mais ce n'est pas une raison +pour avoir faussé ma carrière, perdu ma vie, compromis, gâché mon +bonheur. Non! Non! Je n'accepte aucun reproche au sujet de cette +situation que je viens de perdre. Si on ne m'avait pas forcé à la +prendre, je ne l'aurais pas perdue.»</p> + +<p>En arpentant les allées tortueuses du Labyrinthe, je me sentais gonflé, +tuméfié par un monde de pensées venimeuses. Mes pas revenaient toujours +dans le même cercle stupide et mes sentiments tournoyaient sur place, +comme un vol de sansonnets qui ne sait où se poser. J'arrivais +graduellement à cette conclusion que ma mère était la seule personne +responsable de mon infortune. C'était elle qui m'avait laissé passer +l'âge des bourses scolaires sans m'aiguiller dans la bonne direction. +C'était elle qui m'avait poussé à rechercher des fonctions incompatibles +avec mon caractère. C'était elle qui allait maintenant m'accabler de +reproches, me parler de nos difficultés d'argent, me faire mesurer ma +sottise et mon insuffisance. Non! Non! Je ne pouvais tolérer cela.</p> + +<p>Il faisait une chaleur orageuse, déprimante. A force de tourner, je +suais à larges gouttes et marchais comme un homme pris de boisson. En +fait, j'étais ivre, ivre d'amertume et de colère. Pourtant, l'essentiel +était acquis: j'avais préparé toutes mes réponses, j'étais chargé de +rancune comme un mortier de coton-poudre. J'étais paré. J'aurais le +dernier mot.</p> + +<p>Vous pouvez, monsieur, me considérer avec dégoût. J'y consens. Mais je +dois dire les choses comme elles sont. Maintenant, imaginez l'espèce de +forcené que j'étais au moment où j'entendis sonner midi et demi et où je +me dirigeai vers la rue du Pot-de-Fer, de l'air pressé d'un homme qui a +bien gagné sa nourriture.</p> + +<br> +<br> +<center><H2>III</H2></center> +<br> + +<p>Le couloir qui perfore notre maison, au ras du sol, est sombre dès la +porte, comme un terrier. D'innombrables pas en ont usé le dallage, au +milieu, si bien qu'il semble, dans toute sa longueur, creusé d'une +rigole où séjourne l'eau fangeuse apportée là par les souliers. Ce n'est +pas un reste des eaux de lavage: la concierge est vieille et ne lave +jamais.</p> + +<p>Ce corridor, est, pour moi, un lieu poignant, un de ces endroits qui +font partie de notre âme. Toutes mes joies, toutes mes détresses, toutes +mes fureurs ont dû passer par ce laminoir. Elles ont laissé aux parois +des traces indélébiles, des taches autres que celles qu'y imprime +l'humidité, des odeurs farouches que je suis seul à percevoir, mille +souvenirs rugueux qui ralentissent toujours mon allure et m'abreuvent de +mélancolie.</p> + +<p>Le soleil, cause de tout oubli, n'a jamais revu ce corridor, depuis le +jour perdu dans le passé où les maçons l'enfouirent sous la maison comme +un tombeau égyptien sous une pyramide. C'est peut-être pourquoi le +couloir est si grouillant de fantômes.</p> + +<p>Je l'aime, comme on aime ces maladies qui font partie de nos habitudes, +comme on aime les fleurs peintes sur la muraille pendant les nuits où +l'on ne dort pas.</p> + +<p>J'aime le rectangle de clarté blême que, par les soirs d'hiver, le bec +de gaz du trottoir découpe sur la paroi de mon corridor.</p> + +<p>J'aime l'odeur humble et fade qui rôde, avec les courants d'air, dans +cet intestin de ma maison. Si je ressuscite dans cinq cents ans, je +reconnaîtrai cette odeur entre toutes les odeurs du monde. Ne vous +moquez pas de moi; vous chérissez peut-être des choses plus sales et +moins avouables.</p> + +<p>S'il m'arrive de rentrer d'une de ces promenades où l'on a goûté maintes +choses nouvelles, éprouvé mille désirs, s'il m'arrive de revenir d'une +belle journée comme d'un bain purificateur, mon corridor me tombe sur +les épaules et me dit: «Attention! Tu n'es jamais qu'un Salavin». Cet +avertissement me glace, mais il m'est salutaire, car c'est bien inutile +de se donner illusion sur soi-même.</p> + +<p>Vous le voyez, jusque dans mon récit le corridor agit; il me retarde, il +refroidit mon histoire; il me paralyse ainsi qu'il faillit me paralyser +ce jour-là, le jour de mon aventure.</p> + +<p>Mais, je vous l'ai dit, j'avais trop d'élan: je traversai le couloir +comme une fondrière encombrée de ronces; je fus déchiré, je passai +néanmoins et, d'un seul mouvement, je me trouvai sur le palier du +premier étage.</p> + +<p>Là, végète notre vieille concierge, dans une obscurité hantée d'odeurs +culinaires, sous le crachotement d'un éternel bec Auer au tuyau gorgé +d'eau. La lumière meurt et renaît cent fois par minute, et, pendant ses +agonies, on voit un oeil-de-boeuf ouvert sur le crépuscule de la cour +intérieure.</p> + +<p>Notre concierge est en train de finir à l'endroit même où on l'a plantée +jadis. Elle meurt par la tête, comme les peupliers. Elle est à peu près +folle, et presque complètement aveuglée par une double cataracte qui lui +fait des pupilles laiteuses. A part cela, elle nous reconnaît tous, ses +locataires, au pas, au souffle, et à beaucoup d'autres petits signes qui +la renseignent sans qu'elle les puisse analyser. Quelque chose de +comparable à la sensibilité des mollusques sédentaires.</p> + +<p>La concierge cogna donc à la porte et me dit:</p> + +<p>--Louis, il y a une lettre pour toi et un catalogue pour Marguerite. Tu +voudras bien le lui donner en passant, mon garçon.</p> + +<p>Marguerite est notre voisine, une couturière. Je pris lettre et +catalogue et je continuai l'ascension. Je montais vite, pour ne pas +laisser à mes résolutions le temps de s'éparpiller. Le tournoiement de +l'escalier me procurait un léger vertige bien connu. Malgré la tension +de mon esprit, je ne manquai point à l'habitude, vieille comme ma vie, +d'épeler, en passant au second étage, la plaqué de Lépargneux: +spécialiste d'espadrilles et semelles de cordes. C'est un industriel en +taudis, un mange-des-briques. Mais ne perdons pas de temps avec +Lépargneux.</p> + +<p>Arrivé sur le carré du quatrième, je confiai le catalogue au paillasson +de Marguerite et tout de suite, je fis, avec deux doigts, mon petit +bruit contre notre porte. Il y a une sonnette, j'ai des clefs; pourtant +je ne me sers jamais de tout cela. J'ai une façon à moi de frapper. Ça +simplifie la vie.</p> + +<p>Ma mère vint m'ouvrir et je fis d'abord, ce jour-là, comme à +l'ordinaire, car les heures de la vie quotidienne forment une machine +toute-puissante dont les pièces successives nous saisissent, nous +poussent et nous manipulent au mépris de nos décisions. Cela veut dire +que j'embrassai ma mère, que je posai ma canne dans la grande potiche en +terre, que j'accrochai mon feutre au porte-manteau et que je passai dans +la cuisine pour me laver les mains. J'obéissais à de vieilles forces +tyranniques, mais je n'avais rien perdu de ma colère qui se tortillait à +l'intérieur de moi comme un chat dans un sac.</p> + +<p>Ma mère me suivit dans la cuisine. Elle souleva doucement, avec le bout +de sa mouvette, le couvercle de la cocotte, et elle me dit en hochant la +tête:</p> + +<p>--Louis, je t'ai fait une petite selle de gigot. La viande est chère en +ce moment; mais j'étais contente de te faire une petite selle de gigot, +tu aimes tant ça!</p> + +<p>Que venait faire, dites-moi, cette selle de gigot au milieu de mon +tourment? A-t-on vraiment idée de parler cuisine à un homme frappé par +l'injustice, à un homme en proie au désespoir et à la fureur? Cette +selle de gigot me remplit d'humiliation, elle me couvrit, pour moi-même, +de ridicule. Je fus profondément froissé; j'eus l'impression très nette +que ma mère se moquait de moi.</p> + +<p>Et puis, pourquoi parler du prix de la viande? Je le savais bien que la +viande était chère. Etait-ce vraiment le moment de me parler du coût de +la vie, alors que je venais de perdre ma place? Je vous assure que je +reçus en plein visage, comme une gifle, la phrase de maman. Pourtant je +ne dis rien, pour ne rien abîmer de mon ressentiment, pour le laisser +entier, redoutable, sans réplique. Je passai rapidement en revue toutes +mes réponses. Elles étaient prêtes; péremptoires, cinglantes, rangées +devant mes yeux comme des armes au râtelier.</p> + +<p>Je me disposai donc à passer dans ma chambre pour me déchausser avec +bruit, ainsi que je l'avais décidé. Au dernier moment, je n'en eus pas +le courage. Je pensai: «Il vaut mieux attendre une bonne occasion, par +exemple que maman me parle encore une fois de cette selle de gigot».</p> + +<p>Notre repas commença. J'avais l'estomac serré, ratatiné. Je ne mangeais +pas de bon coeur. Je regardais le fond de mon assiette et j'écartais les +morceaux de viande pour apercevoir les défauts de la faïence. Je connais +exactement tous les défauts de nos vieilles assiettes.</p> + +<p>Je sentais le regard de ma mère qui s'attachait à moi, qui ne me lâchait +plus et je pensais que «ça devait se voir», que ma disgrâce était écrite +en toutes lettres sur mon visage. J'en conclus que j'étais un pauvre +sire, impuissant à dissimuler ses sentiments. Cela me valut un surcroît +de rancoeur.</p> + +<p>Entre les plats, j'attendais, sans mot dire. Je ne voulais pas laisser +mes mains sur la table. J'éprouve une espèce de pudeur pour mes mains. +Si j'avais un grand secret, mes mains me trahiraient: elles sont +incapables de feinte. Je laissais donc pendre mes bras, qui sont fort +longs, et, du bout des doigts, je tourmentais mes chaussettes, ce qui +est une manie grotesque dont je ne peux me défaire.</p> + +<p>Ma mère me dit avec une douceur particulièrement offensante:</p> + +<p>--Laisse donc tes chaussettes, mon pauvre Louis, tu vas leur faire des +trous.</p> + +<p>Je remis sur la table mes mains qui tremblaient de rage. Pourquoi +«pauvre Louis»! Je n'aime pas qu'on me prenne en commisération, surtout +quand je ne mérite pas autre chose. Et puis, pourquoi s'attaquer à mes +habitudes, à mes tics? J'ai passé l'âge où un homme de ma trempe peut +tenter de s'améliorer. La remarque de ma mère me parut non seulement +inutile, car elle me l'a déjà faite mille fois, mais encore injurieuse +dans la situation où je me trouvais. En outre, j'estimai peu délicat de +me recommander le ménagement à l'égard de mes chaussettes dans un moment +où notre pauvreté allait peut-être se transformer en misère.</p> + +<p>Je fus sur le point de donner libre cours aux phrases toutes préparées +qui me gonflaient la gorge; mais, par laquelle commencer? Elles se +pressaient à l'issue, comme des moutons affolés qui veulent tous +franchir en même temps une porte étroite. Si bien que, cette fois +encore, je ne dis rien.</p> + +<p>J'achevais mon déjeuner en regardant les meubles, les murs, la cheminée, +les objets témoins de mon existence et complices de maintes pensées +secrètes: les lapins de biscuit, sur le buffet, la pendule qui porte une +figurine de bronze et qui sait sur moi des histoires qu'elle fera bien +de garder pour elle. Je regardais le paysage tyrolien, dans son cadre, +ce paysage de montagnes où les meilleurs rêves de mon enfance se sont +consumés, taris.</p> + +<p>ucun de ces bibelots, aucun des meubles ne voulait faire cause commune +avec moi.</p> + +<p>Tous me dévisageaient de façon insolente. Je sentais qu'au premier mot +de la querelle ils seraient tous du côté de ma mère, tous contre moi.</p> + +<p>Comme nous achevions le repas, j'aperçus, sur le coin de la machine à +coudre, la lettre que m'avait remise notre concierge.</p> + +<p>Le regard de ma mère devait accompagner le mien, car elle murmura +presque aussitôt:</p> + +<p>--C'est probablement une lettre de Lanoue. Je crois avoir reconnu +l'écriture. Tu ne l'as pas ouverte.</p> + +<p>C'était vrai. Moi qui attends avec une si fébrile impatience le courrier +qui ne m'apporte presque jamais rien, moi qui n'ouvre jamais une lettre +sans penser qu'elle contient la grande nouvelle capable de bouleverser +mon avenir, je n'avais pas décacheté cette lettre-là.</p> + +<p>Je l'ouvris avec un sentiment de morne défiance: ce ne pouvait être +qu'une mauvaise nouvelle. Je naviguais dans une de ces passes où l'on se +trouve offert aux coups du sort, qui se fait rarement faute d'en +profiter.</p> + +<p>Ce n'était rien, rien du tout. Lanoue m'annonçait qu'il prenait ses +vacances et me priait de l'aller voir à la première occasion.</p> + +<p>--Tu iras ce soir, me dit maman.</p> + +<p>Une phrase que je n'avais pas du tout préparée me vint aux lèvres et +s'échappa, sans qu'il m'ait été possible de la retenir. Je répondis:</p> + +<p>--Non! J'irai cet après-midi.</p> + +<p>A peine eus-je articulé ces mots que je devinai l'imminence de la grande +crise. Je n'avais plus à revenir sur mes pas. La guerre était déclarée. +Je me sentis le visage enflammé, les tempes battantes, les lèvres +retroussées comme celles d'un roquet qui relève un défi.</p> + +<p>Ma mère allait sûrement répondre: «Comment? Cet après-midi? Et le +bureau»? Je ne lui en laissai pas le temps et je proférai, avec une +force explosive:</p> + +<p>--Je ne vais pas au bureau cet après-midi. Je n'irai plus chez Socque et +Sureau. C'est fini! C'est fini! J'ai perdu ma place.</p> + +<p>J'étais debout, raide; mais je me sentais quand même comme ramassé, prêt +à bondir. Je soufflais fort; j'attendais.</p> + +<p>Ma mère était venue s'asseoir dans son fauteuil, près de la fenêtre. +Elle leva la tête sans se presser et me regarda.</p> + +<p>Ma mère porte lunettes, à cause de l'âge. Elle a des yeux d'un bleu +chaud, miroitant. Quand elle veut voir bien en face, elle relève la tête +pour mieux utiliser ses verres.</p> + +<p>C'est comme cela qu'elle me regarda, paisiblement, pendant une grande +minute. Et je voyais son beau regard attaché sur moi, ce regard chargé +de tendresse inquiète, ce regard qui ne m'a pas quitté depuis que je +suis au monde. Je sentais mes jambes trembler, trembler. Alors ma mère +murmura d'une voix si naturelle, si profonde, si sûre:</p> + +<p>--Que veux-tu, mon Louis, une place, ça se retrouve. Ce n'est pas un +grand malheur.</p> + +<p>O suprême sagesse! O bonté! C'était vrai, ce n'était pas un malheur. Je +l'entrevis dans un éclair. C'était vrai, nul malheur ne m'était arrivé. +Alors, pourquoi donc étais-je malheureux, pourquoi donc étais-je +misérable?</p> + +<p>Je fis un pas, deux pas, et puis je sentis que je n'étais plus le +maître, que la meute des bêtes enragées qui me ravageait allait +s'enfuir en désordre, me délivrer. J'eus la Déchirante impression d'être +sauvé, tiré de l'abîme. Je tombai à genoux devant la pauvre femme, je +cachai mon visage dans sa robe et me pris à sangloter avec fureur, avec +frénésie; des sanglots qui me sortaient du ventre, et qui déferlaient, +comme des vagues de fond, chassant tout, balayant tout, purifiant tout.</p> + +<br> +<br> +<center><H2>IV</H2></center> +<br> + +<p>Une tempête erre sans cesse par le monde des hommes. Heureux les coeurs +torrides qui en sont visités! Heureuses les campagnes desséchées que cet +orage désaltère!</p> + +<p>Je ne me cache pas d'avoir pleuré. Je n'ai que trop de choses à +dissimuler, je peux bien avouer ces larmes-là: je leur dois le meilleur +instant de ma vie.</p> + +<p>Je vous l'ai dit, j'étais à genoux devant ma mère, j'étais prosterné +devant tant de bonté simple, devant tant de divination affectueuse. Et +je n'étais pas pressé de m'en aller, moi qui ne pense jamais qu'à +changer de place.</p> + +<p>Maman ne disait rien; elle avait posé ses mains sur ma tête. Elle devait +être très émue; je sentais pourtant qu'avec la pointe d'un ongle elle +grattait une petite tache au col de mon veston: elle est si soigneuse +pour moi, si soucieuse de moi et si fière de moi, la pauvre femme, comme +s'il était vraiment possible que quelqu'un soit fier de moi!</p> + +<p>Je reprenais peu à peu mes esprits et je disais:</p> + +<p>--Maman! Nous qui avons justement des difficultés d'argent.</p> + +<p>Et ma mère de répondre, avec simplicité:</p> + +<p>--Mais, mon Louis, nous n'avons aucune difficulté d'argent.</p> + +<p>C'était vrai: nous étions pauvres, mais nous n'avions aucune difficulté +d'argent. Je dus en convenir.</p> + +<p>Peu à peu je me sentais envahi d'une joie rayonnante. Ma mère faisait ce +que font toutes les mères dans ces occasions-là: elle me peignait, elle +renouait ma cravate, elle passait sur mon visage une douce main que les +travaux domestiques ne parviennent pas à rendre rugueuse.</p> + +<p>Puis elle ouvrit l'armoire à glace, l'armoire de son mariage, et il y +eut pour moi un fin mouchoir brodé, un peu d'eau de Cologne et même une +dragée.</p> + +<p>Je mangeai la dragée en contenant les dernières secousses de mes +sanglots. J'avais dix ans, cinq ans, j'étais un tout petit, je me serais +laissé bercer. En fait, je crois bien que je Me laissai bercer. Ne +parlons pas de ça.</p> + +<p>Je comprenais très bien que maman ne me demanderait aucune explication. +Rien que pour cela, j'aurais voulu me jeter encore une fois à ses pieds, +embrasser ses souliers.</p> + +<p>Eh bien, je fis mieux: je lui donnai toutes les explications +imaginables. Je lui racontai toute ma journée; je la lui racontai dans +tous les détails. Je n'omis rien, ni M. Jacob, ni mon doigt, ni +l'oreille du gros bonhomme. Elle souriait, la pauvre femme. Le revolver +la fit un peu trembler, mais elle se reprit vite à sourire, à rire même +pour m'assurer que tout cela était sans importance, sans gravité.</p> + +<p>Je sais, moi, que tout cela est important et grave. Ma mère fit +toutefois en sorte de me le faire oublier. O le beau, le cher instant! +Plus je m'humiliais devant cette sainte figure, plus je me sentais +ennobli, grandi, racheté. Voilà une chose singulière et que je ne me +charge pas de vous éclaircir.</p> + +<p>Je revois encore une scène de cette journée mémorable: j'étais assis +dans le fauteuil Voltaire, je parlais avec feu, avec gaîté, et ma mère, +accroupie devant moi, me déchaussait tout doucement et me passait mes +savates, car elle sait bien que je n'aime pas rester une couple d'heures +à la maison sans mettre des pantoufles et de vieux habits.</p> + +<p>Nous poursuivions notre entretien en riant aux éclats. Ma vie, mon +avenir ne m'ont jamais paru plus limpides que ce jour-là. Jamais +l'humanité ne m'inspira sympathie plus franche et plus dépourvue de +réserves.</p> + +<p>Tout ce que je touchais m'était accueillant et fraternel. Je passai dans +ma chambre et j'eus l'impression que les meubles me saluaient d'un +hourra silencieux.</p> + +<p>Ma chambre est petite et encombrée. C'est mon royaume, c'est ma patrie. +Je tiens, d'ancêtres inconnus, un vénérable canapé qui occupe toute une +muraille entre la commode et le lit. Pour bien suivre mon récit, je ne +veux pas prendre en considération les quelques heures--que dis-je?--les +innombrables heures infernales que j'ai consumées sur Ce canapé. Qu'il +vous suffise pour l'instant de savoir que ce canapé est, à mes yeux, un +lieu sacré, car c'est étendu sur lui que, parfois, j'ai possédé le monde +en rêve.</p> + +<p>Ce jour-là, sous sa housse décolorée, mon canapé me parut radieux. Il +m'évoqua toutes les lectures que nous avions faites ensemble, car je lis +toujours couché, pour oublier le Plus possible mon corps, pour être +presque mort à ma propre vie et tout entier avec mes héros.</p> + +<p>Je me mis à fureter dans la pièce afin de trouver un vieux bout de +cigarette: un mégot bien froid, voilà ce que j'aime. Je laisse des +cigarettes inachevées, exprès pour les retrouver le lendemain.</p> + +<p>Je n'eus pas de peine à me procurer ce qu'il me fallait et je me mis à +fumer, étendu sur le dos.</p> + +<p>Je fumais chez moi, dans le fond de mon canapé, l'après-midi, un jour de +semaine. En vérité, c'était extraordinaire, admirable. Le tabac avait un +goût d'autant plus miraculeux que l'on ne peut jamais fumer au bureau +dans la journée. Je ne parle pas du dimanche, ce jour vénéneux! Le tabac +avait donc un goût de liberté, et la vie avait le goût même du tabac.</p> + +<p>Du canapé, j'apercevais les planchettes qui ploient sous le poids de mes +livres. A regarder fixement le dos des volumes, je voyais l'ensemble +onduler par petites vagues, comme l'eau d'un ruisseau. C'est une vieille +illusion qui m'amuse encore, toutes les fois qu'elle ne m'horripile pas. +Ce jour-là, j'en fus ravi.</p> + +<p>Je passai, sur mon canapé, une heure grasse, succulente, concentrée, +une de ces heures dont on peut parler pendant vingt ans. Puis j'allai +jusqu'à la fenêtre pour regarder l'univers.</p> + +<p>Nous étions au mois d'août. Une fraîcheur d'égout montait de la +chaussée, avec l'odeur des légumes et le cri des marchands à la petite +voiture qui rampent sans cesse sur le pavé de mon quartier. La rue +semblait profondément entaillée, au ciseau, dans la masse rocailleuse +des bâtisses. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et on apercevait les +gens, comme on voit, à marée basse, sortir les bêtes d'une colonie qui +habite dans le rocher.</p> + +<p>Si vous ne connaissez pas la rue du Pot-de-Fer, faites-moi l'amitié de +n'aller point l'explorer. Je sais qu'elle vous dégoûterait. Mais je +n'aime pas à l'entendre dénigrer: je préfère être seul à en dire du mal.</p> + +<p>Je distinguais, dans le fond des logements, toutes sortes de détails qui +m'eussent, en d'autres circonstances, paru misérables, sordides et qui, +ce jour-là, étaient curieux et touchants. J'aurais volontiers adressé la +parole à certains voisins qu'en général je n'ai pas l'air de voir.</p> + +<p>Ma mère m'appela. Je l'allai rejoindre en chantant à pleine poitrine, si +bien que ma mère me dit pour la trois-millième fois:</p> + +<p>--Dommage que tu ne veuilles pas apprendre le chant; tu as une jolie +petite voix de ténor.</p> + +<p>Maman m'avait encore fait une surprise: elle avait sorti de l'armoire +deux verres fins comme des bulles de savon et un flacon de vin des +Cinq-Terres. Nous tenons ce breuvage d'un vague cousin qui a séjourné en +Italie.</p> + +<p>Je ne suis pas du tout gourmand, mais ce verre de vin puissant me fut un +délice.</p> + +<p>Mère disait:</p> + +<p>--Prends cela, avant d'aller voir Lanoue; prends cela pour achever de te +remonter. Et, si tu veux rester à dîner avec Lanoue, reste.</p> + +<p>Cette goutte d'alcool transposa ma joie dans un registre tel qu'il me +devenait indispensable de marcher, de me consommer, de m'user, de +m'épuiser.</p> + +<p>Je m'habillai de frais, embrassai ma bonne maman et me vissai à toute +vitesse dans l'escalier.</p> + +<br> +<br> +<center><H2>V</H2></center> +<br> + +<p>Comme une veine de nourriture coulant au plus gras de la cité, la rue +Mouffetard descend du nord au sud, à travers une région hirsute, +congestionnée, tumultueuse.</p> + +<p>Amarré à la montagne Sainte-Geneviève, le pays Mouffetard forme un récif +escarpé, réfractaire, contre lequel viennent se briser les grandes +vagues du Paris nouveau.</p> + +<p>J'aime la rue Mouffetard. Elle ressemble à mille choses étonnantes et +diverses: elle ressemble à une fourmilière dans laquelle on a mis le +pied: elle ressemble à ces torrents dont le grondement procure l'oubli. +Elle est incrustée dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne +méprise pas le reste du globe: elle l'ignore. Elle est copieuse et +Vautrée, comme une truie.</p> + +<p>Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n'ont plus ni +sens ni vigueur au delà du fleuve Monge. L'étranger qui, venu du centre, +se fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est, à de +certaines heures, aspiré comme un fétu par le maelström Mouffetardien. +Et, tout de suite, la cataracte l'entraîne.</p> + +<p>La rue Mouffetard semble dévouée à une gloutonnerie farouche. Elle +transporte sur des dos, sur des têtes, au bout d'une multitude de bras, +maintes choses nourrissantes aux parfums puissants. Tout le monde vend, +tout le monde achète. D'infimes trafiquants promènent leur fonds de +commerce dans le creux de leur main: trois têtes d'ail, ou une salade, +ou un pinceau de thym. Quand ils ont troqué cette marchandise contre un +gros sol, ils disparaissent, leur journée est finie.</p> + +<p>Sur les rives du torrent s'accumulent des montagnes de viandes crues, +d'herbes, de volailles blanches, de courges obèses. Le flot ronge ces +richesses et les emporte au long De la journée. Elles renaissent avec +l'aurore.</p> + +<p>Les maisons sont peintes de couleurs brutales qui semblent les seules +justes, les seules possibles. Chaque porte abrite une marchande de +friture, et l'arôme des graisses surchauffées monte entre les murailles +comme l'encens réclamé par une divinité carnassière.</p> + +<p>Je vous raconte tout cela parce qu'au sortir de chez moi la rue +Mouffetard fut la première étape de mon bonheur.</p> + +<p>Il était près de cinq heures après midi. La rue Mouffetard s'apaisait: +c'est le matin qu'elle a sa grande attaque.</p> + +<p>Passer rue Mouffetard un jour où l'on est heureux, un jour où l'on est +comblé, c'est une riche affaire. Je me laissai glisser jusqu'au lac des +Gobelins, comme un voyageur en Pirogue au fil d'une rivière tropicale. +Tout m'était révélation. Je parvenais de minute en minute à la +plénitude.</p> + +<p>Il y avait, dans les charcuteries, des filles charnues qui traitaient la +vie comme une danse; elles honoraient les pâtés de gestes rituels, de +caresses douillettes. Oh! les suaves pâtés!</p> + +<p>Des ruelles sordides, comme le passage des Patriarches, recelaient une +ombre couleur d'outremer, une ombre orientale où ma pensée poussait des +reconnaissances conquérantes. J'escomptais la vue d'une belle marchande +d'herbes cuites, une grande créature qui semble toujours alanguie par la +charmante pesanteur de ses ornements naturels; cette vue me fut octroyée +au passage, et juste à l'instant propice. Ce jour-là, était-il possible +que quelque chose me fût refusé?</p> + +<p>Le verre de vin des Cinq-Terres brillait au dedans de moi comme une +braise. J'avançais d'un pas aérien. J'étais couvert de bénédictions. +J'étais promis à toutes les aventures.</p> + +<p>Je fus, pendant plus de vingt secondes, savetier au creux d'une échoppe +qui sentait le cuir de Russie. Vingt secondes: un demi-siècle de vie +philosophique dans une retraite exiguë comme un dé à coudre.</p> + +<p>Je fus marchand de marée, entre mille poissons coloriés de frais, au +milieu d'un troupeau de langoustes que j'avais moi-même, à l'aube, +tirées d'une mer fumante, constellée d'archipels.</p> + +<p>Je fus maraîcher, vigneron, toucheur de boeufs. Un régime de bananes +m'emporta dans les sables, à la suite d'une caravane; mais le parfum +des salaisons m'ouvrit aussitôt une ferme enfumée dans les solitudes +cévenoles.</p> + +<p>Comme c'est bon d'être heureux! Comme c'est simple, comme c'est facile! +Vraiment, monsieur, comment les hommes s'arrangent-ils pour n'être pas +toujours heureux, avec tout ce qui leur est donné pour ça?</p> + +<p>En arrivant à l'église Saint-Médard, j'aperçus un ancien camarade, un +nommé Delaunay, que j'avais connu pendant mon séjour à la maison +Moûtier. Il achetait des tomates à l'une de ces commères qui encombrent +de leurs paniers l'estuaire de la rue Mouffetard.</p> + +<p>Il vint à moi d'un air accablé et me raconta toute une confuse histoire +où il était question de sa femme malade, d'un enfant mort, que sais-je +encore?</p> + +<p>Je me sentis bouleversé; les larmes me vinrent aux yeux. J'étais si bon, +ce jour-là! Dieu! que j'étais pitoyable et bon, ce jour-là!</p> + +<p>Je ne pus contenir les élans de mon coeur; je dis à Delaunay:</p> + +<p>--As-tu besoin d'argent? Parce que, tu sais....</p> + +<p>Il refusa en me regardant avec étonnement, avec inquiétude. Moi, je le +regardais avec effusion: mon ivresse annexait son désespoir. C'est +peut-être monstrueux à dire, mais sa douleur excitait en moi une ardente +sympathie qui ne m'était pas désagréable. Je lui dis:</p> + +<p>--Puis-je te servir à quelque chose? As-tu besoin de moi?</p> + +<p>Je me mis à sa disposition. Je lui promis de l'aller voir. Je le quittai +sur des protestations de fidélité, de dévouement.</p> + +<p>Je ne suis pas allé le voir. Je ne sais même pas ce qu'il est devenu et +je ne me suis plus jamais inquiété de lui. Pourtant, ce jour-là, +j'aurais sans doute sacrifié bien des choses pour qu'il ne fût pas +malheureux.</p> + +<p>L'ombre qu'il jeta sur ma joie ne rendit celle-ci que plus éclatante. En +moins de cinq minutes, elle avait repris complètement possession de mon +coeur. Elle le remplissait comme une tumeur; elle était presque gênante, +lourde à porter. Je vous en parle Beaucoup trop; de cette joie. +Pardonnez-moi: ce n'était pas ma faute si j'avais de la joie ce jour-là. +J'en étais tendu à crier.</p> + +<p>Cette fameuse joie m'entraîna, comme une voile boursouflée entraîne une +barque sur les eaux; elle me fit remonter, à belle allure, la rue Monge, +siphon puissant qui, vers le soir, suce le centre de la ville et répand +un flot grouillant sur les régions du sud.</p> + +<p>Un peu plus tard, je m'entrevis dans le paysage désert qui environne la +Halle aux vins. Une rafraîchissante odeur de futailles éventrées +folâtrait le long des grilles: elle fut pour moi.</p> + +<p>Je ne sais plus trop où je passai par la suite. Mes rêves se mêlaient +sans cesse à l'univers sensible, si bien qu'en réalité je cessai +d'exister dans un endroit précis jusque vers six heures. Peut-être même +fus-je, pendant ce temps, en plusieurs lieux du monde, peut-être nulle +part. A six heures, je me réveillai sur le bitume du boulevard Bourdon.</p> + +<p>C'était une véritable épreuve. Le boulevard Bourdon est un lieu +redoutable pour l'homme insuffisamment sûr de soi-même. Si vous n'êtes +pas en état de grâce, n'affrontez pas le boulevard Bourdon par un +après-midi d'été. Il est triste et brûlant; le miroitement et les odeurs +du canal donnent au promeneur un écoeurant vertige.</p> + +<p>Je triomphai du boulevard Bourdon et débouchai glorieusement sur la +place de la Bastille, retentissante comme une enclume et abreuvée de +rayons.</p> + +<p>Le faubourg Saint-Antoine me vit passer dans un brouillard ardent, comme +un homme enivré de difficiles succès. Peu après, j'abordais la rue +Keller, où habite Lanoue. Je continuais à dépenser mon bonheur avec +prodigalité et je ne voyais pas le fond de ma bourse.</p> + +<br> +<br> +<center><H2>VI</H2></center> +<br> + +<p>Lanoue est un camarade d'enfance, le survivant d'un monde enseveli. +Lanoue, c'est un million de souvenirs et un homme par dessus le marché, +un homme que j'aime bien. Lanoue a toujours fait partie de ma vie. Il ne +fut pas de ceux avec qui, vers la douzième année, je jurai d'entretenir +d'éternels liens d'amitié. Ceux-là, je ne sais même pas s'ils sont +encore vivants. Je n'ai jamais fait de projets avec Lanoue, ou si peu! +Et c'est sans doute pour cela qu'il demeure mêlé à tout ce qui m'arrive.</p> + +<p>J'aime tendrement Lanoue; en d'autres termes, le sentiment que j'éprouve +pour lui me semble une pure, une vigilante amitié; mais c'est sans doute +beaucoup d'orgueil que de se croire capable d'une réelle affection.</p> + +<p>Lanoue ne sait rien, je pense, du caractère de l'amitié que je lui +porte. Quelque chose qui est encore une forme de l'orgueil me pousse à +dissimuler comme des faiblesses les penchants les plus spontanés. Et +puis, Lanoue ne sait pas qu'il est mon seul ami. Je lui ai toujours +laissé croire que je possédais maintes autres relations captivantes et +précieuses. Puis-je avouer à Lanoue que je suis une nature très pauvre, +incapable de plusieurs amis?</p> + +<p>Lanoue est clerc d'avoué. Il s'est marié à la femme qu'il aimait, qu'il +aime toujours. Il en a un enfant, un bel enfant dont je suis le parrain. +Fameux parrain!</p> + +<p>Il était six heures et demie quand j'arrivai chez Lanoue. Je fis, en +deux minutes, le plus clair de mes déclarations. Marthe, la femme de +Lanoue, me dit:</p> + +<p>--Vous sortez du bureau? Vous êtes en avance.</p> + +<p>Je répondis:</p> + +<p>--Je ne vais plus au bureau. J'ai quitté....</p> + +<p>Lanoue me posa tout de suite une multitude de questions auxquelles je +répondis d'un air enjoué, distant, distrait, de l'air, enfin, d'un homme +sollicité par des perspectives séduisantes et variées.</p> + +<p>Je m'étais à demi étendu sur le lit-divan qui fait de la chambre des +Lanoue une manière de salon, et je regardais Marthe baigner le bébé +avant de le mettre au lit.</p> + +<p>Octave Lanoue fumait une petite pipe en bois d'olivier. Il portait +légèrement inclinée sur l'épaule sa tête qui est fine et agréable à +voir. Sa figure exprimait un bonheur si calme qu'il ressemblait à +l'absence, au vide, au néant, elle exprimait un bonheur habituel, enfin, +quelque chose de comparable au bonheur d'une pendule qui est remontée +pour cent ans, au bonheur d'une pierre qui tombe dans l'espace pour +l'éternité.</p> + +<p>Marthe avait l'air content que lui vaut une existence exempte de soucis. +Elle plissait le front toutefois et grondait à chaque instant, pour un +entêtement fugace du bébé, pour une goutte d'eau répandue sur la natte, +pour une autre goutte d'eau projetée contre la glace de l'armoire.</p> + +<p>Je m'en étonnais beaucoup, moi qui n'entends rien au vrai bonheur, moi +qui n'ai pas six heures, pas quatre heures de bonheur par année. Je +pensais avec une secrète passion: «De quelle importance est cette goutte +d'eau? On pourrait, ce soir, lâcher la Seine entière à travers ma +chambre que ma félicité, à moi, n'en sentirait aucune atteinte».</p> + +<p>Je contemplais le groupe formé par mes amis. Le bébé seul me semblait +vivre sa joie, les deux autres la dormaient, pour ainsi dire. Je les +considérais avec un peu de mépris, un peu de pitié. Je songeais: «Ils +ont tout ce qu'il faut pour être heureux et ils font figure de momies; +leur contentement est empaillé. Moi, je suis un misérable, un mauvais +fils, un employé congédié et je me sens, aujourd'hui, plein jusqu'aux +yeux d'un bonheur authentique, violent, formidable, qui regarde le leur +comme l'Himalaya doit regarder un crapaud. C'est injuste, mais c'est +épatant, épatant! Allons! Allons! il faut souffler sur ce lac sans +rides».</p> + +<p>Je soufflai de tout mon coeur. Je soufflai en typhon. Je me mis à faire +mille folies dont chacune semblait exaucer un de mes démons intérieurs.</p> + +<p>Je pris l'enfant sur mes épaules pour exécuter des danses vertigineuses. +Ce petit être, seul, était à mon niveau, de plain-pied avec ma rage +heureuse. Il poussait des cris perçants qui procuraient une satisfaction +aiguë à certaines choses qui se démenaient en moi.</p> + +<p>Peu à peu les deux Lanoue s'échauffaient. Ils s'éveillaient d'un +engourdissement; ils semblaient dire: «C'est vrai! nous sommes heureux; +alors pourquoi ne sommes-nous pas gais? Pourquoi ne dansons-nous pas? +Pourquoi ne crions-nous pas, ne bondissons-nous pas, n'éclatons-nous +pas»?</p> + +<p>Moi, je dansais, je criais. Moi, j'étais affreusement gai.</p> + +<p>Lanoue me dit soudain:</p> + +<p>--Tu restes dîner avec nous?</p> + +<p>J'étais venu pour ça. Je présentai pourtant des objections. Je me fis +prier.</p> + +<p>Lanoue cessa d'insister et, tout de suite, une sueur fine me perla sur +les tempes.</p> + +<p>J'entrevis une soirée solitaire avec cet énorme fardeau de gaîté que je +ne pourrais pas porter seul. Mais Lanoue se reprit à insister et +j'acceptai tout de suite, lâchement, en bégayant presque de frayeur.</p> + +<p>Cet instant fut une maille lâchée dans l'enchaînement tendu de mes +exaltations. Heureusement, la maille se trouva vite reprise et il n'y +parut bientôt plus.</p> + +<p>Le bébé fut couché en grande pompe. Il s'endormit tout de suite, ô +merveille! Il passa sans hésiter d'une existence véhémente au sommeil, à +l'oubli profond, à l'anéantissement.</p> + +<p>Je n'eus pas le temps de lui porter envie: on discutait du menu. La +semence de gaîté que j'avais apportée dans la maison germait maintenant +toute seule. Lanoue se hâtait de descendre à la cave. Il précisait:</p> + +<p>--Si, si! une des trois bouteilles de vouvray!</p> + +<p>Et Marthe ajoutait:</p> + +<p>--Aujourd'hui, ça y est! C'est le moment d'ouvrir la boîte de perdreau +truffé.</p> + +<p>La joie humaine, monsieur, est un sentiment curieux et impur: elle a +toujours besoin de prendre appui sur des choses matérielles que l'on +s'introduit dans l'estomac. Même quand la joie semble détachée de toutes +ces bassesses, il lui faut, si elle veut durer, s'adjoindre des +arguments digestifs. Il est rare qu'elle les reconnaisse pour cause +essentielle, mais elle cherche en eux des confirmations, des +renforcements, des conclusions. Peut-être n'y a-t-il pas là de quoi être +honteux. C'est bien naturel aux bêtes intempérantes que nous sommes. +Fouillez dans vos souvenirs et voyez si vous n'avez pas éprouvé le +besoin de souligner vos meilleurs moments en associant à votre bonheur +quelque vive satisfaction de la langue et du ventre. C'est comme ça!</p> + +<p>Je pris à coeur de disposer moi-même le couvert, avec Marthe. La salle à +manger des Lanoue donne sur une vaste étendue accidentée: des bâtisses +basses, des usines, des ateliers, un agrégat incohérent de maisons +anguleuses. Le soleil couchant envoyait à travers ce gâchis un rayon +horizontal, impérieux comme un glaive, qui venait jusqu'au fond +de la pièce nous éblouir et aviver notre enthousiasme.</p> + +<p>On tira le perdreau de sa retraite. C'était une boîte de conserve gardée +pieusement, depuis des mois, en vue d'une grande occasion. La boîte fut +ouverte et l'oiseau apparut, ébouillanté, ratatiné entre de larges +tranches de truffes à l'odeur obsédante.</p> + +<p>Il y avait d'autres gourmandises. Je supputais avidement le renfort que +ces objets pourraient apporter à ma joie.</p> + +<p>Au moment où le repas commença, les deux Lanoue étaient aussi fous que +moi. Je les avais tirés, hissés. Nous nous agitions sur la même marche +de l'escalier. Nous étions des fantoches aux ficelles également tendues.</p> + +<p>Et, tout de suite, notre contentement poussa des racines dans nos +souvenirs, de longues racines qui retournaient sucer toutes les joies +d'autrefois pour les intéresser à l'heure présente.</p> + +<p>Nos bons souvenirs étaient nombreux. En outre un charme opérait et des +événements qui nous avaient paru néfastes, fâcheux, revenaient pêle-mêle +avec les autres et nous prêtaient à rire. Parmi les parfums des mets et +des boissons, notre besoin de bonheur se gonflait sur la table, dans +l'aire de nos regards embués, comme un herbivore ventru qui rumine toute +une prairie.</p> + +<p>Que de rires, dans ce passé nourri pourtant d'un présent maussade, +détestable! Octave, qui possède un petit talent d'imitation, faisait +revivre à nos yeux, à nos oreilles, une foule de personnages falots, +déformés par vingt ans de récits. C'étaient des souvenirs usés +jusqu'à la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Quand Lanoue paraissait +vouloir omettre une de nos plus vénérables plaisanteries, je ne manquais +pas de la rappeler moi-même: elle avait encore quelques gouttes de suc, +comme ces vieux citrons à cent reprises exprimés.</p> + +<p>Marthe, épousée depuis cinq ans, ne participait pas toujours à cette +joviale exhumation. Elle s'en plaignait en souriant. C'était la revanche +de l'amitié sur l'amour.</p> + +<p>Nous mangions des aliments savoureux et simples qui entretenaient une +flamme Chaleureuse dans cet étincelant feu d'artifice.</p> + +<p>La nuit était venue depuis longtemps, et la lampe, et la fraîcheur, +quand, sans la moindre raison apparente, sans la moindre raison +intelligible, une chose nouvelle apparut en moi.</p> + +<p>Il y eut un instant précis où je m'aperçus que j'étais un peu moins +heureux qu'à la minute précédente. Voilà! Je ne peux pas vous exprimer +cela plus clairement.</p> + +<p>Monsieur, vous avez été au bord de la mer. Vous avez assisté à la montée +du flot: il monte, il monte pendant des heures, plus audacieux, plus +téméraire à chaque vague, et l'on ne peut imaginer qu'il s'arrêtera. Et +puis vient un moment où l'eau hésite. Alors, c'est fini! C'est fini. A +compter de cette défaillance, on voit l'eau céder, on la voit se +retirer, fuir honteusement. Elle découvre d'horribles bas-fonds et des +misères, des profondeurs qu'on avait oubliées; elle livre tout cela à la +clarté, et on ne peut pas la retenir; on ne peut pas Empêcher cette +désertion.</p> + +<p>Je compris tout de suite que ma joie s'en allait, que j'allais être +abandonné, dévêtu, trahi.</p> + +<p>Je perçus une dénivellation brusque: les Lanoue continuaient leur +ascension. Je les regardais s'élever, comme un voyageur fourbu qui ne +peut plus suivre ses compagnons que de l'oeil.</p> + +<p>Je fis effort pour regagner du terrain. Peine perdue! Je débitai +quelques bourdes: elles ne furent profitables qu'aux autres; elles me +parurent, à moi, grossières, déshonorantes. Les aliments perdirent leur +vertu: je me surpris à en critiquer secrètement la nature, la +préparation, l'opportunité.</p> + +<p>Une malveillante lucidité s'empara de mes yeux, de mes oreilles. +J'observai Lanoue; je m'aperçus avec désespoir qu'il se complaisait à +des niaiseries, à des balourdises, auxquelles j'accordai des rires +parcimonieux, teintés d'ironie, puis, bientôt, de cruauté.</p> + +<p>J'eus envie de crier, d'appeler à l'aide, au secours, comme un matelot +en détresse sur un esquif avarié. C'était bien inutile: la solitude +s'élargissait autour de moi, ténébreuse, impénétrable, mortelle. +J'apercevais les Lanoue comme des gens d'un autre monde, comme un +poisson doit apercevoir une hirondelle.</p> + +<p>Il n'y avait rien à faire. Je me résignai avec amertume. Je pensais à +moi-même ainsi qu'à un animal que l'on saigne à blanc et qui voit couler +son sang, qui voit ruisseler de lui tout espoir, toute vie.</p> + +<p>En moins d'une demi-heure, le sacrifice fut consommé. Je fus déshabité +de la grâce, vidé, exténué.</p> + +<p>Bien plus, un déficit redoutable se creusa, s'accusa. J'avais fait des +dépenses Imprudentes, j'avais gaspillé la joie; je m'étais endetté, +ruiné pour longtemps. Je commençai de me reprocher ma stupide joie de +l'après-midi; j'en fis un examen méthodique, impitoyable, m'imputant à +crime cette vaine et malfaisante prodigalité.</p> + +<p>Les Lanoue ne s'apercevaient de rien. Ils continuaient tout seuls; ils +se moquaient bien de moi!</p> + +<p>J'avais l'air d'être avec eux; je crois même que je répondais à leur +propos; mais je leur vouais un ressentiment presque haineux. C'était +bien leur faute si j'avais perdu, dispersé, dilapidé ma fortune +intérieure. Ils m'avaient aidé dans mes folies, secondé dans mes excès, +précipité sur le fumier de Job. Un moment vint où je n'y tins plus, je +me levai pour partir.</p> + +<p>Je dus soutenir une espèce de lutte. Mes amis me voulaient encore et +tâchaient à me garder. Je me roidissais pour me dépêtrer d'eux, comme un +amant déçu se dépêtre d'une vieille maîtresse.</p> + +<p>Ils lâchèrent pied. Ils prirent assez vite leur parti de mon départ, ce +qui redoubla ma rancune. N'étaient-ils pas deux pour assouvir leur rage?</p> + +<p>Il était d'ailleurs temps pour moi de me replonger dans l'isolement. Les +divers épisodes de ma journée commençaient à me remonter aux lèvres, et +les plus joyeux m'étaient les plus intolérables.</p> + +<p>Sur quelques paroles d'adieu je me précipitai dans l'escalier noir et +chaud.</p> + +<p>J'eus la sensation d'avoir rompu mes amarres et de me trouver au moins +libre, libre d'être malheureux à mon gré. La rue m'emporta, comme un +noyé au fil de l'eau. Des forces anciennes et inconnues décidèrent de +mon itinéraire.</p> + +<p>Je revoyais, une par une, toutes les minutes de cette journée funeste: +le bureau, M. Jacob, M. Sureau, la tentation, l'acte idiot et pourtant +nécessaire, mon retour à la maison, ma fureur et la bonté de ma mère. A +compter de ce point, je n'avais pas assez de violence et de froide +méchanceté pour juger mon étourderie, ma joie insolite, ma prodigieuse +sottise. Surtout, surtout, je m'en voulais de n'avoir pas prévu à quel +abîme de misère me conduirait cette orgie de bonheur immérité.</p> + +<p>J'errais, d'un pas de somnambule, dans un Paris ténébreux et sec. Les +chaussées exhalaient une suffocante odeur de poussière et de crottin +torréfié. Chaque réverbère saisissait mon ombre au passage, la faisait +tournoyer et la repassait au réverbère suivant. C'était à vomir.</p> + +<p>Accoudé au parapet du pont Sully, je passai une heure confuse à +rassembler les éléments de mon désespoir, à les réunir en faisceau. Je +fis d'inouïs efforts pour être malheureux avec précision. Cela aussi +m'était interdit: je n'étais pas même une grande infortune, j'étais une +chose gâchée, gâtée, informe, dérisoire.</p> + +<p>La sonnette de ma maison me réveilla, non par le bruit: il est grêle et +enfoui au plus profond de la bâtisse, mais par la fraîcheur visqueuse du +bouton de cuivre dans ma main.</p> + +<p>Je gravis les escaliers à pas lents, couvert de sueur, étourdi par +l'haleine des plombs disposés aux fenêtres des étages.</p> + +<p>Parvenu sur mon palier, j'entrevis la nécessité d'entrer furtivement, +sans réveiller ma mère. L'idée de me retrouver en face de la pauvre +femme me remplissait de confusion et de honte.</p> + +<p>J'avançai donc sur la pointe des pieds, comme un larron. Maman avait, à +son ordinaire, laissé, sur le buffet, une petite lampe allumée. Je la +soufflai pour ne pas, d'aventure, apercevoir dans une glace la hideuse +figure que je devais avoir.</p> + +<p>Je passai dans ma chambre, enlevai mes chaussures et me jetai sur le +divan. Une lueur mystérieuse, issue des profondeurs du ciel parisien +agonisait sur le cuivre de la petite Lampe juive qui pend dans l'angle +des murailles. J'attachai mes yeux à cette bouée infime et, les poings +aux dents, je passai la nuit à me mépriser et à me haïr.</p> + +<br> +<br> +<center><H2>VII</H2></center> +<br> + +<p>A compter de ce jour une période commença qui m'a laissé un souvenir +indéfinissable, un souvenir plein de douceur et de honte. Je songe à ce +temps-là comme à un immense sommeil. Rien de surprenant, car j'ai fait +alors de réels efforts pour fondre mes jours et mes nuits dans le même +engourdissement, dans la même torpeur.</p> + +<p>Je vous l'ai dit, Oudin me ramena, dès le lendemain de l'algarade +Sureau, mon petit matériel de scribe. Je rangeai tout cela dans un coin +de la chambre, en attendant le moment d'entrer dans une autre place. Et, +tout de suite, ma nouvelle vie commença.</p> + +<p>Je me levais tard dans la matinée. Les premiers jours, vers six heures, +une sorte de choc intérieur me faisait ouvrir les yeux, ce qui est bien +naturel puisque, pendant des années, je m'étais levé à cette heure-là +pour aller travailler. Je continuai donc, pendant quelque temps, à me +réveiller vers six heures; j'en éprouvais un plaisir particulier et je +me disais que, n'ayant rien à faire, au dehors, de si grand matin, il +m'était complètement inutile de sortir du lit. Cette réflexion agréable +était en général suivie d'une foule d'autres pensées moins heureuses: je +songeais à ma situation perdue et à la nécessité d'en trouver une autre. +Bref, le remords empoisonnait parfois ce loisir indu et achevait de me +réveiller. Le plus souvent, par une sorte d'effort à rebours, par une +sorte d'adhésion à l'inertie que le Sommeil infusait encore dans mes +membres, je congédiais les pensées importunes et m'enfonçais avec délice +dans un néant horrible et voluptueux.</p> + +<p>J'étais, comme au centre d'un espace noir, couché, suspendu, balancé. +Toutes mes idées, toutes mes volontés, toutes les choses qui étaient moi +demeuraient refoulées circulairement, dans l'ombre. Je les percevais +ainsi qu'un peuple de larves confuses. J'étais bien; j'étais si peu! La +mort ressemble peut-être à cela; en ce cas, c'est une bonne chose.</p> + +<p>Je me rappelle seulement que, plaquée sur mon âme, sur le restant +informe de mon âme, il y avait l'image bleue et rectangulaire d'une +fenêtre, entrevue à travers les cils comme derrière les barreaux d'une +cage.</p> + +<p>Parfois, au coeur de ce néant, j'étais visité, traversé par un songe. +C'était un songe bousculé, haletant, comme ces histoires que l'on +représente au cinématographe.</p> + +<p>Presque tous mes songes se déroulent dans un silence effrayant. Ceux où +il y a du bruit, des paroles, des chants, sont rares: ils me laissent +l'âme bouleversée pour plusieurs jours. Je rêve très souvent; je rêve +des rêves vagues et forts. C'est-à-dire que je vois des images dont le +contour n'est pas net, mais dont la couleur est violente. Je ne sais +pourquoi je vous parle de ça; je suis un homme si ordinaire, si +affreusement semblable à tous les hommes!</p> + +<p>Ce qui me frappe le plus, au sujet de mes songes, c'est que je n'ai pas +besoin d'être endormi pour rêver. Entendez bien, je ne dis pas rêver +comme font les poètes, je dis bien rêver comme un dormeur, tomber en +proie à un monde terrible, incohérent, magnifique. Souvent je suis en +plein travail, par exemple, j'écris, sous mon petit abat-jour et, tout à +coup, crac, j'ai à peine le temps de sentir que mon âme change d'allure +et me voilà dans une autre vie. Parfois, c'est en marchant, dans la rue, +que ça me prend. Mais il faudra que Je vous entretienne de mes rêves une +autre fois; je n'ai déjà que trop de choses à vous raconter sur ce +monde-ci, inutile de m'aventurer dans l'autre.</p> + +<p>Je vous parlais des songes que je faisais avant de m'éveiller. Eh bien! +même quand je ne me rappelais rien, au réveil, de ces songes du matin, +ils m'imprégnaient tellement qu'ils donnaient un parfum à mes journées, +qu'ils décidaient pour jusqu'au lendemain, de la couleur de mon âme.</p> + +<p>Vers neuf heures, je rejetais mes couvertures. De la cuisine, où +travaillait à petits bruits ma pauvre maman, arrivait l'arôme du café, +insidieux et pénétrant comme une pensée. Je me levais et passais mes +vêtements avec une lassitude odieuse: la lassitude des choses à venir.</p> + +<p>J'allais retrouver ma mère à la cuisine et l'embrassais en silence. +Chaque jour, j'étais certain qu'elle m'allait faire quelque juste +observation, qu'elle allait me reprocher mes sommes interminables et ces +grasses matinées qui ménageaient dans mon existence de larges vides, +obscurs et poudreux. Mais, chaque jour, ma mère me disait en +m'embrassant tendrement:</p> + +<p>--Mon Louis, je t'ai fait griller un peu de pain d'hier.</p> + +<p>Je m'asseyais sur le tabouret canné, entre l'évier et le buffet de bois +blanc. J'occupais là une place étroite comme une destinée. Je tournais +le dos au jour avare de la petite cour et, calé, soutenu, étayé par +toutes les choses environnantes, je me trouvais bien. Oui, j'étais bien, +malgré tout, j'étais bien avec lâcheté, avec hébétude.</p> + +<p>J'aime le café; j'aime aussi la suave odeur du pain grillé. Je jouissais +donc de ces biens immérités, pendant que ma mère me regardait doucement, +attentivement, de ses yeux accoutumés à la pénombre. Je comprenais que +je devais être défiguré par le sommeil; je me sentais les traits épais, +bouffis, les yeux pochés, les cheveux secs et emmêlés; mais tout m'était +égal: l'essentiel était de ne pas rompre le charme engourdissant qui me +permettait de passer d'une nuit à l'autre sans secousse, sans heurt, +sans réveil effectif.</p> + +<p>Le petit déjeuner fini, je retournais dans ma chambre pour y faire ma +toilette. Comme j'avais devant moi un temps illimité, je procédais à mes +ablutions avec beaucoup d'irrégularité et de négligence. Il m'arrivait +ainsi, certains jours, de parvenir au soir ayant remis d'heure en heure +le soin de me raser. Je finis par y renoncer tout à fait, et c'est +depuis que je porte cette manière de barbe que vous me voyez et qui me +dégoûte profondément.</p> + +<p>Ah! monsieur, je me connais assez bien pour juger sans mansuétude +l'homme, cet être répugnant voué à la vermine et à l'esclavage. +Excusez-moi de vous dire ça tout net, mais comment en parler sans +colère? Pendant treize ans j'avais, chaque matin, disposé de vingt +minutes environ pour veiller à la propreté de mon corps, et je vous +assure que ces vingt minutes étaient bien occupées. Je suivais un ordre, +toujours le même: les mains, le visage, les pieds, etc... La vie était +facile, je n'avais qu'à obéir à mes habitudes.</p> + +<p>A partir du moment où je disposai, pour les mêmes soins, de presque +toute ma journée, je ne parvins plus à faire correctement quoi que ce +fût de mon programme. Je remettais sans cesse à plus tard une chose ou +une autre, en me reprochant, au fond, amèrement tous ces délais. Pendant +cette période remarquable, il m'arriva de rester quinze jours de suite +sans me laver les pieds, et cela parce que j'avais dix fois le temps de +le faire. Et n'allez pas croire que c'était un oubli. Non pas! Je +regardais rêveusement mes pieds nus et pensais qu'ils pouvaient encore +aller jusqu'au lendemain. De lendemain en lendemain, ils finissaient par +être parfaitement sales.</p> + +<p>Au milieu de ma toilette, je me prenais à fumailler, à ouvrir un livre. +Je m'enfonçais dans un angle du canapé et je rêvassais indéfiniment. Du +lit défait s'échappaient de grosses bouffées de sommeil. Mes rêves de la +nuit, embusqués sous les meubles, derrière les cadres, dans les fleurs +du papier mural, montraient un oeil et sortaient doucement, comme des +démons. Ils reprenaient possession de la chambre et de moi-même. Ils +nouaient et tortillaient autour de mon âme une farandole tourbillonnante +et, dès lors, le temps s'arrêtait au milieu de l'éternité comme un +navire paralytique sur une mer de sirop. Cela durait jusqu'à ce que ma +mère vînt ouvrir doucement la porte, non sans avoir fait trois ou quatre +fois: «hum! hum!» Alors les rêves filaient comme des rats sous la +commode et la torpeur me désertait.</p> + +<p>--Louis, disait maman, veux-tu que je fasse ton ménage?</p> + +<p>--Oui, oui, criais-je en me hâtant de me vêtir.</p> + +<p>Le savon avait séché sur mes joues, il ne me restait plus assez de temps +pour me raser. Je passais, au galop, ma veste et mes chaussures et +sortais de la chambre en disant:</p> + +<p>--Je m'en vais aller voir cette place d'expéditionnaire. Tu sais? Cette +étude d'avoué....</p> + +<p>--Va, mon Louis, répondait maman en remuant à pleins bras le lit de +plumes et le traversin, comme si ces objets n'eussent pas été habités +par une multitude de figures vivantes que j'étais seul à connaître.</p> + +<p>Je prenais mon chapeau et ma canne, bien qu'on m'eût, lors d'une récente +démarche, fait observer que, pour un employé, la canne donnait une +allure «amateur» peu recommandable, et je tirais derrière moi la porte +du logement.</p> + +<p>A peine cette porte fermée, je voyais la clarté louche de l'escalier +s'animer d'une foule d'images rampantes, bondissantes, caressantes. Mes +démons étaient là. Ils m'attendaient, comme des chiens qui veulent être +emmenés à la promenade. Ils m'entouraient en jappant, me léchaient les +mains, sautaient à mes trousses et, tout en descendant les marches +humides et usées, je me débattais entre mille rêves fabuleux, comme un +noyé qui coule à pic.</p> + + +<br> +<br> +<center><H2>VIII</H2></center> +<br> + +<p>Je m'en allais au hasard des rues, et la journée était devant moi comme +un désert calciné, sans horizon et sans surprises. Ceux qui disent que +la vie est courte, ils me font rire, entendez-vous, rire, rire! Ce sont +les années qui sont courtes, mais les minutes sont longues et ma vie, à +moi, n'est faite que de minutes.</p> + +<p>Je suivais le trottoir, marchant de préférence sur la bordure de granit. +Je laissais le bout de ma canne tremper dans le ruisseau. J'aime les +ruisseaux des rues. Ils coulent sur des pavés et tarissent à heure fixe, +je sais; ils ne naissent pas d'une source, mais d'un robinet de fonte. +Tant pis! On n'a jamais que la poésie qu'on mérite. J'ai passé une +partie de mon enfance, malgré ma pauvre maman, à pêcher des épingles +rouillées et des boutons de bottines dans les ruisseaux de la rue +Tournefort. Aujourd'hui, je ne patauge plus dans l'eau sale, mais je +regarde encore avec attention les petits morceaux de vaisselle, le +gravier, les infimes débris que le courant lave et entraîne peu à peu +vers l'égout. Et puis, le ruisseau chante quand même sa petite +complainte. Cela me fait penser à des prairies, à des fleuves, à des +pays que je ne connaîtrai jamais. C'est de l'eau civilisée, de l'eau +pourrie. De l'eau, de l'eau malgré tout! La mer, les grands lacs, les +torrents dans la montagne! Si vous passez rue Lhomond, le soir, assez +tard, à l'heure où les bruits de Paris s'engourdissent et s'endorment, +vous entendrez, au-dessous de vous, tous les égouts de la montagne +Sainte-Geneviève qui chantent doucement, comme des cataractes +lointaines. Ce sont les cataractes de mes voyages, à moi.</p> + +<p>Que voulez-vous? Je ne suis presque jamais sorti de Paris; je n'ai rien +vu, je ne sais rien, je suis un homme quelconque, un homme insignifiant, +oui, oui, insignifiant. Je n'ai rien à vous raconter d'extraordinaire. +Toutes mes aventures me sont arrivées en dedans. Et vous êtes bien bon +de m'écouter, moi qui n'ai rien à vous dire, moi qui ne suis fait +qu'avec des riens.</p> + +<p>Je suivais donc le trottoir. Je n'étais pas trop malheureux. J'avais à +peu près autant d'âme qu'une chrysalide et je ne me sentais pas pressé +de briser mon enveloppe. J'aurais voulu rester jusqu'au soir dans cette +espèce de torpeur qui prolongeait pour moi la nuit. Malheureusement +toutes sortes de mécanismes se mettaient à jouer et c'était bientôt fini +de mon repos.</p> + +<p>Le plus souvent, ça commençait par l'absurde histoire du nombre des pas. +Vous savez? Les blocs de granit qui forment la bordure du trottoir sont +disposés bout à bout. Je marchais dessus, d'abord sans y penser; puis je +commençais à m'apercevoir que, tous les deux pas, je posais le pied sur +l'interstice qui sépare deux des blocs de la bordure. Alors, comme +malgré moi, je m'appliquais à faire exactement deux pas d'un interstice +à l'autre. Je m'y appliquais sans m'y appliquer, sans en avoir l'air, +d'abord parce que j'aurais eu honte de donner aux passants le spectacle +de ma sottise, ensuite parce que j'étais profondément persuadé que ce +n'était là qu'un jeu de mon corps, un jeu auquel mon esprit ne +participait point.</p> + +<p>Et voilà où commence l'absurde: un moment arrivait où je ne pouvais plus +détacher ma pensée de cette affaire d'interstices. Peu à peu, tout en +affectant la plus parfaite Indifférence, je sentais bien que +j'allongeais ou que je raccourcissais mes pas, assez pour appliquer +juste ma semelle sur l'interstice. Et je faisais cela d'une façon très +détachée, comme si j'eusse voulu me cacher mon action à moi-même. Cet +état de choses durait un certain temps et, soudain, je m'apercevais que +l'imagination entrait en danse. Je me disais--non, ce n'est pas moi qui +disais cela, c'est quelque chose qui était en moi sans être moi--je me +disais que, si je ne parvenais pas jusqu'au troisième bec de gaz en +faisant régulièrement deux pas par bloc de granit, ma vie serait +manquée, mes entreprises vouées à l'échec. Arrivé au troisième bec de +gaz, je m'assignais une nouvelle tâche, celle, par exemple, d'atteindre +dans les mêmes conditions un kiosque à journaux. Une, deux; une, deux; +u-une, deu-eux... Comprenez-vous? Et le démon murmurait: «Si tout va +bien, si tu fais bien exactement tes deux pas, il ne peut manquer de +t'arriver quelque chose d'heureux dans la journée».</p> + +<p>Ah! vraiment, monsieur, est-il possible d'être aussi bête? Songez que je +ne suis pas du tout superstitieux, songez surtout qu'en faisant toutes +ces mômeries je ne cessais de me contempler avec mépris et même, le plus +souvent, de penser à autre chose.</p> + +<p>Parfois, c'était la ridicule histoire du précipice. Je vais vous +expliquer cela. J'en ai honte, mais, puisque j'ai entrepris de tout vous +dire, je vous dirai tout, c'est-à-dire pas grand chose, car celui qui +tentera d'expliquer, en dix gros volumes, ce qui se passe dans le coeur +d'un homme pendant une seule minute, celui-là entreprendra une besogne +surhumaine.</p> + +<p>Je marchais donc sur la bordure du trottoir, très aisément, très +naturellement, sans penser à rien de précis. Tout à coup, j'imaginais +--c'était plutôt une idée qu'une véritable imagination--j'imaginais qu'à +droite et à gauche de l'étroite bordure il y avait un précipice et que +je devais avancer sans le moindre faux pas. Il n'en fallait pas +davantage pour me faire hésiter, bégayer des jambes, trébucher et, +finalement, mettre un pied sur le bitume ou dans le ruisseau.</p> + +<p>Alors, j'étais soulagé; le charme était rompu. Je changeais de trottoir +ou je passais sur la chaussée et, pendant un grand moment, je ne pensais +plus à toutes ces idioties.</p> + +<p>J'atteignais quelque croisement de voies. Autre affaire! La multiplicité +des itinéraires me jetait dans une espèce de stupeur.</p> + +<p>Autrefois, en allant au bureau, je n'avais jamais de ces indécisions. +Une seule route me semblait possible: celle que cinq ou six ans de +pratique m'avaient fixée, celle qui était jalonnée de mille repères +familiers. Mais, dans les promenades dont je vous parle, il n'en était +plus de même: le but de mes pas était, le plus souvent, très indécis et +le temps ne me pressait point. Alors, je m'arrêtais à l'angle d'une +maison, devant quelque morne boutique. J'étais tiré à gauche, poussé à +droite, partagé, flottant. Je tournoyais sur moi-même comme une barque +que le courant hale dans un sens et que le vent sollicite dans le sens +opposé. Je fermais les yeux et fonçais au petit bonheur.</p> + +<p>Eh bien, à ce train-là, il m'arrivait quand même d'arriver, si j'ose +dire. En d'autres termes, je finissais quelquefois par me trouver dans +un endroit qui n'était pas n'importe lequel. C'était, je suppose, la +fameuse étude d'avoué où il y avait à prendre une place +d'expéditionnaire.</p> + +<p>J'entrais, je faisais antichambre, j'étais amené en présence d'un +employé supérieur. Toujours il y avait quelque chose qui ne marchait +pas: ou bien la place était prise depuis la veille, ou bien la place ne +convenait qu'à un tout jeune homme, ou bien on exigeait quelque +connaissance spéciale dont je me trouvais dépourvu.</p> + +<p>Parfois le «principal clerc» me demandait les références fournies par +mes derniers patrons. Je promettais de les apporter le lendemain et je +dégringolais en hâte l'escalier. Ma journée était finie. J'avais fait ma +démarche; elle prouvait, une fois de plus, qu'il m'était impossible de +trouver une place. Cette certitude était, précisément, la seule chose +que je cherchais.</p> + +<br> +<br> +<center><H2>IX</H2></center> +<br> + +<p>Après le déjeuner, j'allais dans ma petite chambre. J'étais tout à fait +sûr de ce qui m'y attendait, mais j'affectais, vis-à-vis de moi-même, de +n'en rien savoir.</p> + +<p>Ah! monsieur, si je trompais le plus cruel de mes adversaires avec la +moitié de la perfidie que j'apporte à me duper moi-même, je serais, en +vérité, une canaille.</p> + +<p>J'allumais un mégot, je déployais le journal, j'écrivais quelque +insignifiante lettre. J'écoutais les bruits que faisait ma mère en +desservant la table ou en lavant la vaisselle et je disais à haute voix:</p> + +<p>--J'ai bonne envie d'aller, tantôt, voir cette usine de Montrouge, tu +sais, maman?</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>--Je n'ai pas encore reçu de réponse de la maison Malindoire et +Simonnet. Je cherche dans le plan de Paris...</p> + +<p>Voilà le genre de bêtises que je disais pour me donner le change sur les +raisons qui m'avaient attiré dans ma chambre.</p> + +<p>Cependant, je lançais, à la dérobée, de brefs coups d'oeil vers mon +vieux canapé. Il avait l'air narquois et paterne des gens habitués au +triomphe. Je le regardais avec une fureur désespérée; il se contentait +de bâiller par tous les trous de sa tapisserie.</p> + +<p>J'allais à la fenêtre et observais les nuages d'un air soucieux. +Faudrait-il prendre un parapluie? Non! Je vérifiais devant la glace le +noeud de ma cravate. Je feuilletais mon carnet d'adresses et, tout à +coup, sans trop savoir comment cela m'était arrivé, je me trouvais +étendu, tout de mon long, sur le canapé. J'entendais, avec mon dos, les +ressorts étouffer un rire insultant.</p> + +<p>Qu'importe! J'étais allongé, tout droit, comme une pirogue au fond d'une +crique. Je flottais, j'attendais les courants et les brises. Le démon de +mes nuits nouait autour de ma poitrine une étreinte souveraine et, +enlacés, face contre face, nous nous enfoncions tous deux dans l'autre +monde. Le réveil était odieux, avec ce corps plus pesant qu'une +montagne et l'aigreur, dans la gorge, des aliments mal digérés.</p> + +<p>Je prenais encore une fois ma canne et mon chapeau et m'en retournais à +la rue.</p> + +<p>Je pensais par moments avec précision à la place qu'il me serait donné +de rencontrer, d'obtenir. J'imaginais des bonheurs absurdes: j'allais +découvrir un secrétariat, oui, un secrétariat! J'aurais un bureau +solitaire, avec une fenêtre ouvrant sur un arbre qui me baignerait d'une +clarté verte, fraîche, funéraire. On me laisserait tout à fait seul; on +Finirait même par m'oublier un peu; je vivais là dans une paix profonde, +je serais tranquille, tranquille, comme mort.</p> + +<p>Monsieur, vous allez prendre de moi une idée qui a bien des chances +d'être fausse. Vous allez penser que j'ai un sale caractère, que je suis +un misanthrope. Moi, un misanthrope! C'est absurde! J'aime les hommes et +ce n'est pas ma faute si, le plus souvent, je ne peux les supporter. Je +rêve de concorde, je rêve d'une vie harmonieuse, confiante comme une +étreinte universelle. Quand je pense aux hommes, je les trouve si dignes +d'affection que les larmes m'en viennent aux yeux. Je voudrais leur dire +des paroles amicales, je voudrais vider mon coeur dans leur coeur; je +voudrais être associé à leurs projets, à leurs actes, tenir une place +dans leur vie, leur montrer comme je suis capable de constance, de +fidélité, de sacrifice. Mais il y a en moi quelque chose de susceptible, +de sensible, d'irritable. Dès que je me trouve face à face non plus avec +des imaginations mais avec des êtres vivants, mes semblables, je suis si +vite à bout de courage! Je me sens l'âme contractée, la chair à vif. Je +n'aspire qu'à retrouver ma solitude pour aimer encore les hommes comme +je les aime quand ils ne sont pas là, quand ils ne sont pas sous mes +yeux.</p> + +<p>Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses +inexplicables, pour bien vous montrer, surtout, que si j'ai l'air d'un +misanthrope, c'est, précisément, parce que j'aime trop l'humanité.</p> + +<p>Peut-être me direz-vous qu'avec une nature comme la mienne il faut +plutôt chercher son bonheur dans les choses. J'entends bien; mais il est +nécessaire de faire des avances aux choses pour qu'elles vous procurent +de la joie, et je suis, le plus souvent, une âme trop ingrate, trop +aride pour faire des avances.</p> + +<p>Je m'en allais donc par les rues en ruminant ma vie et en constatant, +presque à toute minute, que le monde m'échappait, que j'étais abandonné, +un vrai pauvre, un misérable.</p> + +<p>Un jour, dans la rue d'Ulm, une rue bien paisible, j'aperçus un apprenti +qui tirait une voiture à bras. La voiture était lourdement chargée. +L'apprenti avait l'air d'une grenouille remorquant un paquebot. Penché +en avant, il pesait de tout son maigre corps sur la bricole qui lui +sciait les épaules. D'une main, il serrait un des brancards et, de +l'autre... Ah! devinez! De l'autre, il tenait un livre et, tout en +tirant sa voiture, il lisait, avec des yeux qui lui sortaient de la +tête.</p> + +<p>Je ne sais ce que lisait ce garçon; mais, toute la soirée, je ressentis +une sombre impression d'envie et de honte. L'existence du petit bonhomme +lisant dans les brancards, cette existence me semblait pleine, riche, +désirable, au prix de la mienne si creuse et si médiocre.</p> + +<p>Le plus souvent mes longues promenades sur le trottoir me valaient +toutes sortes d'histoires désagréables. Une fois de plus j'appelle +«histoires» ce qui n'en est pas, c'est-à-dire des choses qui se passent +uniquement à l'intérieur de la bête.</p> + +<p>Je marchais d'un pas bien régulier. J'étais tout entier avec de vieilles +pensées, des souvenirs, d'informes rêves. Je ne regardais ni les gens +qui allaient dans ma direction, ni ceux qui allaient dans la direction +opposée et, brusquement, une femme qui marchait devant moi, une femme +que je n'avais même pas vue, se retournait d'un air offensé et changeait +brusquement de trottoir.</p> + +<p>Voilà qui est vexant, je vous assure, voilà qui me remplissait +d'amertume. Passer droit son malheureux chemin et être pris pour un +suiveur, pour un de ces imbéciles qui vont à la piste. Ah! non! Et cela +simplement parce que, sans y faire attention, je marchais peut-être +depuis trois ou quatre minutes à la même allure que cette péronnelle. Et +voilà, voilà la vie des grandes villes! Il faut avoir son rythme à soi +et faire constamment en sorte qu'il ne coïncide pas avec celui d'aucun +autre. Marcher du même pas que quelqu'un, c'est déjà attenter un peu à +sa liberté, et, parfois, alarmer sa pudeur. Il faut vivre avec des +millions d'êtres qui sont nos semblables en affectant non seulement de +ne pas les voir, mais encore en s'appliquant à les fuir poliment, +sociablement.</p> + +<p>Je vous avouerai que tout cela me dégoûte et c'est pourquoi je +recherche, en général, les rues où il n'y a personne.</p> + +<p>Ces rues-là sont rares à Paris. J'étais, malgré que j'en eusse, obligé +de passer le plus souvent dans des endroits très agités. C'est ainsi que +je me trouvai, un soir, en pleine foire du Lion de Belfort, sur le +boulevard Arago. Je me souviens de ce soir-là, parce que je vis une +chose bien curieuse, une chose que je trouve bien triste et que vous +trouverez peut-être tout à fait réconfortante, tant il est vrai que rien +n'est absolument triste, en soi.</p> + +<p>Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; bordé, dans +cette partie-là, de baraques chétives, sordides, qui étaient le rebut de +la foire. Vous savez, de ces baraques où l'on vend de la «pâte qui se +tire», verte et rose, de ces baraques où l'on casse des pipes à coups de +carabine, où l'on montre une femme-poisson, enfin des choses à pleurer +d'ennui.</p> + +<p>Je vis tout à coup une espèce de tente rapiécée sur laquelle était +étalée une affiche de calicot. C'était là-dedans que le professeur +Stenax dévoilait l'avenir d'après les méthodes magnétiques. Il y avait, +devant la baraque, un petit groupe d'ouvrières, de soldats, de flâneurs. +il y avait aussi une espèce de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze +jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de +désespoir famélique imprimé dans sa figure fripée. Un homme fini, usé +avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misère incurable.</p> + +<p>Eh bien, monsieur, il est entré dans la baraque. Il est entré derrière +les petites bonnes, les employés et les garçons de boutique. Il tenait +avec force la main fermée sur un gros sou, son gros sou de la journée, +sûrement. Il l'a donné d'un air inquiet et hésitant. Il l'a donné pour +entrer dans la baraque où l'on allait lui parler de son avenir.</p> + +<p>Voilà! Voilà les choses que je voyais dans mes promenades.</p> + + + +<br> +<br> +<center><H2>X</H2></center> +<br> + +<p>Je m'attarde à vous raconter des balivernes et je perds le fil de mon +affaire.</p> + +<p>La période dont je viens de vous parler dura jusque vers le mois +d'octobre. Je ne comptais pas les jours; je sentais le temps se dérober +sous moi et je n'en demandais pas davantage. Vivre vraiment? Je +remettais la vie à plus tard, à cette date indéterminée où arriveront +les événements qui doivent arriver pour moi. Comprenez-vous?</p> + +<p>Je m'aperçus quand même du changement de la saison; la fraîcheur vint et +maman me dit un jour:</p> + +<p>--Louis, il va falloir mettre tes vêtements d'hiver.</p> + +<p>J'avais, pour l'été, un vieux complet noisette que j'aimais beaucoup. +Les soins de ma mère lui conservaient une sorte de décence; mais il +était si limé, si poli, qu'il paraissait humilié et malheureux. Cela me +plaisait: c'était bien le vêtement qui s'ajustait à mon âme. Je +retrouvais, chaque jour, tous les plis de cet habit, toutes ses +déformations et ses reprises comme autant d'habitudes bien à moi, comme +des manifestations de ma pauvreté Intérieure. Grâce à ce pantalon +cagneux et couronné, grâce à cette veste terne et bossue, je me sentais +assuré de passer inaperçu, ce qui est un si grand bien dans l'existence. +Mère me fit donc endosser mon vêtement d'hiver, cette jaquette assez +chaude, presque noire, que vous me voyez aujourd'hui, qui était à peu +près neuve alors et que j'avais en horreur. Je n'ai d'ailleurs pas cessé +de l'exécrer. Regardez ces pans ridicules qui me font ressembler à un +scarabée. Est-il possible que, pour gagner sa vie, un homme soit obligé +non seulement d'abandonner son temps, mais encore de sacrifier tous ses +goûts, de livrer jusqu'à l'aspect extérieur de sa personne?</p> + +<p>Je mis donc cette jaquette pour mes courses et mes promenades. En +général, je ne portais sur moi que des sommes dérisoires; dix sous, +quinze sous. Depuis la perte de ma place, je n'osais pas demander +d'argent à ma mère. La pauvre femme ne me parlait jamais de ces choses. +Parfois j'allais, pour elle, faire quelque achat et je ne lui rendais +pas la monnaie. C'était une façon assez discrète, assez détachée de me +procurer les quelques sous nécessaires à mes menus besoins. Je ne +dépensais rien, croyez-le bien; mais, de temps en temps, malgré tout, +l'omnibus, le métro, un timbre.</p> + +<p>Or, cette espèce de misère qui, sous mon vieux vêtement, m'était assez +indifférente, me devint odieuse quand il me fallut trimbaler une +jaquette de cheviotte, une jaquette d'employé aisé ou de bourgeois. Cet +habit, en désaccord avec l'état de mon gousset, me devint comme un +mensonge intolérable. C'est certainement à cette jaquette que je dus +toutes sortes d'idées absurdes. A cause d'elle aussi je me mis à +chercher une place avec une activité plus réelle.</p> + +<p>Cette activité devint bientôt fiévreuse sans cesser d'être inefficace.</p> + +<p>Les places! c'est comme les idées, on les trouve quand on ne les cherche +pas. Les gens qui possèdent une situation avantageuse et sûre disent +volontiers: «Un garçon vraiment courageux, vraiment résolu finit +toujours...» Ah! monsieur, ce que la chance et le succès peuvent rendre +les hommes bêtes et injustes!</p> + +<p>A compter du moment où je pensai avec une réelle angoisse: «Allons! +Allons! il faut que je trouve une place!» j'eus l'impression obscure +mais tenace que je ne trouverais absolument plus rien. Et, en fait, je +ne trouvai plus rien; j'entends plus rien qu'il me fût possible +d'accepter avec dignité.</p> + +<p>Un mur, un mur! Avoir le sentiment que l'on est devant un mur très haut, +très lisse, très épais, et que ce mur-là, c'est l'avenir, et qu'on ne +peut ni l'escalader, ni le renverser, ni le percer. Ceux qui n'ont +éprouvé que du bonheur dans leur vie ne peuvent pas comprendre un tel +sentiment.</p> + +<p>Il vous est sans doute arrivé d'attendre quelqu'un, le soir, au coin +d'une rue, sous un bec de gaz. Il vous est arrivé d'attendre pendant une +heure, puis pendant deux heures, de savoir que la personne attendue ne +viendrait sûrement plus et de continuer à espérer quand même. Il vous +est arrivé de connaître de telles angoisses et, aussi, celle que l'on +éprouve à s'en aller en se retournant tous les dix mètres, bien qu'il +soit évident que personne ne viendra, à se retourner et à revenir sur +ses pas, malgré la certitude que tout cela est parfaitement inutile.</p> + +<p>Ma vie fut en tout point comparable à cette vaine attente sous le bec de +gaz, dans la pluie, au coin d'une rue. Je savais que tout espoir était +inutile et je faisais plusieurs fois par jour les gestes et les +démarches d'un homme qui a de l'espoir.</p> + +<p>Ce qu'il y avait de remarquable pour moi, pendant toutes mes courses, +pendant tous ces moments de solitude ambulante, c'était l'activité +excessive avec laquelle je pensais.</p> + +<p>Il est difficile de dire exactement ce qu'on veut: en parlant de +l'activité avec laquelle je pensais, je m'aperçois que je ne traduis pas +du tout la vérité. Dire que je pensais avec activité, cela pourrait +donner à croire que je m'appliquais à penser, que je m'y appliquais +volontairement, victorieusement. Eh bien, non! En réalité, ce qu'il y +avait de frappant c'était bien plutôt la passivité avec laquelle je +pensais. J'étais visité, traversé, brutalisé, violé par maintes pensées +que je subissais sans les provoquer en quoi que ce fût. Puis-je dire que +je pensais? Puis-je m'attribuer ce mérite? N'étais-je pas plutôt le +témoin impuissant, la victime? N'étais-je pas plutôt le champ de +bataille ravagé? Non, vraiment, je ne pensais pas, je ne faisais rien +pour penser. On pensait en moi, à travers moi, envers et contre moi. On +pensait sans se gêner, à mes frais, comme on bivouaque en pays conquis.</p> + +<p>Il y a sans doute des gens très savants et très favorisés qui se +proposent de penser sur un sujet et qui tiennent leur propos; il y a des +gens capables de diriger leur esprit comme un navire sur une mer semée +de brisants, des gens qui pensent réellement, c'est-à-dire qui pensent +ce qu'ils veulent. Heureuses gens!</p> + +<p>Pour moi, le plus souvent, je suis le lit d'un fleuve: je sens rouler un +courant tumultueux; je le contiens, c'est tout. Et encore, voyez les +mots! Je ne le contiens pas toujours, ce courant: il y a l'inondation.</p> + +<p>Prenez les choses comme vous voudrez, le fait certain est que, pendant +que j'errais à la recherche de cette introuvable situation, mon esprit +devenait le lieu d'une fermentation véhémente.</p> + +<p>Ici prend place un événement que je vais essayer de vous relater, qu'il +me faut bien vous relater, mais dont je ne peux parler ni aisément, ni +calmement.</p> + +<p>Je regagnais la maison. C'était un soir de la mi-octobre. Il était +peut-être sept ou huit heures. Il tombait une de ces pluies dont on ne +devrait pas dire qu'elles tombent, car elles semblent sourdre de l'air +malade, du sol, des choses, des hommes.</p> + +<p>J'avais passé l'après-midi à refuser deux ou trois propositions +humiliantes: des besognes d'esclaves, d'automates ou de bêtes de somme. +Je venais du fond de Grenelle et je suivais la rue de Vaugirard. Je +récapitulais ma journée: elle ne me montrait qu'un visage morne et +revêche. Je n'avais pas, en poche, de quoi prendre l'omnibus et je +marchais, sans trop me presser, dans les flaques, dans la boue, enivré +de mon découragement et de mon amertume.</p> + +<p>En passant au niveau de la rue Littré,--vous le voyez, je me rappelle +très exactement l'endroit--une pensée me traversa l'esprit. Voici: +j'allais, en arrivant à la maison, apprendre que ma mère venait de +mourir subitement.</p> + +<p>Je vous ferai remarquer qu'il n'y avait, qu'il n'y a encore aucune +espèce de raison pour que je redoute une telle chose: ma mère n'a que +soixante ans; je ne lui connais nulle infirmité, elle jouit d'une santé +excellente et régulière. Je ne pense donc jamais à sa mort que comme une +éventualité lointaine et presque improbable, dont l'imagination suffit à +me remplir les yeux de larmes.</p> + +<p>Or donc, ce soir-là, en passant au coin de la rue Littré, je me vis +soudain rentrant à la maison et trouvant ma mère morte. Je fis effort +pour chasser cette pensée absurde qui, je vous assure, n'avait pas la +nature inquiétante d'un pressentiment. Non! rien qu'une combinaison des +idées. Je fis effort, vous dis-je, mais je m'aperçus bientôt que cette +pensée n'était pas venue seule: cependant que je tentais de l'éloigner +de moi, toutes sortes d'autres pensées qui étaient comme les +conséquences de la première m'assaillirent avec l'ordre, avec la logique +d'une attaque bien concertée.</p> + +<p>Ma mère était morte. Alors, quoi? Que se pensait-il?--L'enterrement.--Je +voyais l'enterrement, le corbillard dans les petites rues, le cimetière, +tout.--Et puis?--La maison vide.--Et puis?--Moi et toute ma vie à +refaire.</p> + +<p>Aussitôt, je voyais ma vie se refaire, non pas d'une certaine façon, +mais de cent façons variées. La première chose qui me venait à l'esprit +était celle-ci: il y a la petite rente. Je vous en ai déjà parlé, de +cette petite rente: deux cent quarante francs par trimestre; un titre +dont j'ai la nue propriété, un titre incessible et inaliénable, sur +lequel on ne peut même pas emprunter, une idée baroque d'un oncle mort +paralytique.</p> + +<p>Bref, il y avait la petite rente: quatre-vingts francs par mois. Bien! +J'arrangeais ma vie; je prenais une chambre et j'étais libre, libre et +misérable: du pain, des pommes de terre. Je m'incrustais dans une +solitude farouche. Je ne devais plus rien au reste du monde. J'existais +pour moi, amèrement. Et j'attendais ainsi, dans une indépendance +enivrante, ces choses qui doivent m'arriver plus tard. Ah!</p> + +<p>Ah! J'étais devant le Sénat, tout à coup, sans savoir comment j'étais +arrivé là. Je me trouvais devant le Sénat et j'enlevais mon chapeau, +trempé de pluie à l'extérieur et de sueur à l'intérieur. Un grand +tremblement s'emparait de moi. Je regardais avec horreur, à la lueur +d'un réverbère, mes mains mouillées, frémissantes comme celles d'un +ivrogne, ou d'un assassin faible. Je me remettais en marche, le long de +la bordure du trottoir.</p> + +<p>Ainsi, voilà l'homme que j'étais! Je pensais à la mort de ma mère; j 'y +pensais calmement et, tout de suite, j'organisais ma vie sans ma mère. +Je supprimais mentalement ma mère pour disposer de la petite rente. +Voilà l'homme que j'étais.</p> + +<p>Je ne parviendrai jamais à vous dire ce qui se passa. Une sorte de +querelle éclata dans l'intérieur de mon être. Une voix claire et +raisonnable disait: ce sont des idées absurdes, il faut les mépriser et +les chasser. Une autre voix, sifflante, exaspérante, répétait +obstinément: lâche, lâche. Mais, nette, en dépit de ce tumulte, une +troisième voix comptait avec placidité: vingt francs par mois pour la +chambre, et il reste deux francs par jour pour vivre. Quinze sous pour +le repas du midi, dix sous pour le dîner; le reste: des livres, des +loques, la liberté.</p> + +<p>Je passai la main sur mon visage, en reniflant. J'avais les joues +ruisselantes d'eau. Je ne pense pas que c'étaient des larmes: il +pleuvait de plus en plus fort. J'étais exténué, écoeuré, atterré.</p> + +<p>Je m'assis un instant sur le parquet de pierre dans lequel s'implante la +grille du Luxembourg. Il me sembla que ce repos de mes muscles tempérait +le bouillonnement de mes pensées, si je dois appeler «mes pensées» cette +vermine dont je ne peux ni me rendre maître ni me débarrasser. J'eus la +sensation de me ressaisir un peu, de tenir mon âme presque immobile, +comme un cheval rétif que l'on mate en tirant très fort sur les rênes. +Je pensai, lentement, en remuant les lèvres, je pensai mot à mot: «Si +ma mère venait à mourir...» Aussitôt, je sentis ma gorge se serrer de +chagrin et une vive détresse, que je connaissais bien pour l'avoir +éprouvée déjà, me saisit au ventre. J'en fus, si je peux dire, +profondément soulagé. Je pensai encore: «C'est une idée tout à fait +importune; il n'y a aucune raison pour que ma mère me quitte». Non! Il +n'y avait aucune raison. Je pensai enfin: «Il ne peut pas m'arriver plus +grand malheur». Et toute ma tristesse répondit: «Non! Oh! non! pas de +plus grand malheur».</p> + +<p>Ainsi, je pus croire, pendant quelques secondes, que j'avais repris le +pouvoir, repris la direction de mon âme.</p> + +<p>Je m'aperçus, à ce moment, que je n'étais pas seul contre la grille du +jardin. Un homme, vieux, misérable, coiffé d'un chapeau melon déformé +par la pluie, s'approchait doucement, en marchant de côté, ses reins +frottant le petit mur qui court à faible hauteur. Il disait à voix +basse: «<i>La Presse! La Presse!</i>» et personne au monde ne +l'écoutait.</p> + +<p>Je reconnus l'aveugle que l'on amène là chaque soir. Sa tête était un +peu inclinée, un peu renversée; son visage immobile et clos recevait la +pluie. On eût dit qu'il avançait en rampant. A deux pas de moi, il +s'arrêta, comme s'il m'eût senti, comme s'il eût perçu le bruit de ma +vie. Je le regardai et murmurai: «Celui-là, celui-là! A quoi pense-t-il, +celui-là»? Je fus sur le point de l'aborder, de lui dire quelque chose. +Quoi? Quoi? Il n'y avait sûrement rien de commun entre son abîme et le +mien.</p> + +<p>Je me remis en marche. De loin, en me retournant, je vis que l'aveugle +avait recommencé à ramper contre la grille, comme si mon départ lui eût +laissé la voie libre.</p> + +<p>Jusqu'à la place du Panthéon, je fus à peu près tranquille, c'est-à-dire +vide, c'est-à-dire déserté de toute pensée. En pénétrant dans la rue +d'Ulm, je me surpris à compter: «Quinze sous pour le repas du midi, dix +sous pour le repas du soir. Je laverais mon linge moi-même. Plus besoin +de chercher une place. La solitude!»</p> + +<p>Je haussai les épaules avec douleur et résolus de prendre un petit +détour pour ne pas rentrer tout de suite à la maison. Cela vous prouve +que je n'avais, en réalité, aucune inquiétude: je savais bien, je +sentais bien que ma mère n'était pas en danger. C'est en moi, en moi +seulement qu'elle se trouvait en danger.</p> + +<p>Je revins sur mes pas et filai vers la rue Clovis. Je pensai avec +méthode et ténacité: «En vendant presque tous les meubles, cela me +permettra peut-être un petit voyage».</p> + +<p>Ainsi donc, rien à faire! Je ne pensais plus même au conditionnel, mais +au futur. Rien à faire! Je n'étais pas le maître de mes pensées. Inutile +de résister. Inutile surtout de me dissimuler cette espèce de crime qui +était le mien. Je n'étais pas le maître de ne pas penser criminellement.</p> + +<p>Je suivis en hâte les petites ruelles qui devaient me ramener rue du +Pot-de-Fer. Je pénétrai dans ma maison, bien persuadé que j'aimais +toujours tendrement ma mère, mais que j'étais absolument incapable de la +défendre contre mes imaginations, de ne pas la laisser tuer en moi, de +ne pas la tuer en moi.</p> + + +<br> +<br> +<center><H2>XI</H2></center> +<br> + +<p>Dépouillée de la toile cirée qui la couvre habituellement, agrandie de +ses deux rallonges, la table de salle à manger occupait presque tout +l'espace libre au milieu de la pièce. Notre vieille lampe, la lampe à +colonne de marbre, éclairait sur la table des morceaux d'étoffe coupés +et empilés, des patrons de tarlatane, des boîtes d'épingles, des +bobines. Penchées vers la lampe, leurs cheveux se mêlant presque, deux +femmes cousaient. C'étaient ma mère et Marguerite, notre voisine, cette +giletière dont je vous ai déjà parlé.</p> + +<p>Je m'arrêtai dans l'encadrement de la porte et, regardant cette scène +paisible, je ressentis un grand serrement de coeur.</p> + +<p>Ma mère leva des yeux éblouis par la lampe, chercha mon visage dans +l'ombre, fit un sourire bien doux, bien conciliant, et dit:</p> + +<p>--C'est toi, Louis! Ton dîner est tout prêt dans la cuisine, mon enfant. +J'ai laissé la soupe à petit feu.</p> + +<p>Elle frappa deux ou trois fois sur la table avec son dé, comme font +souvent les couturières, et elle ajouta, d'une voix où il y avait de la +confusion:</p> + +<p>--Nous avons envahi la salle à manger, tu vois. Marguerite a trop de +travail, alors je l'aide un peu.</p> + +<p>Je passai dans la cuisine sans rien dire. Que dire, d'ailleurs? +N'avais-je pas compris? N'était-ce pas assez clair?</p> + +<p>Je saisis la petite terrine où mijotait la soupe; je m'assis à ma place +familière, entre l'évier et le buffet de bois blanc, et je me mis à +manger.</p> + +<p>Voilà donc tout ce que je pouvais faire, moi: manger. Et puis, aussi, +donner asile à mille pensées odieuses, et puis encore calculer l'emploi +de la petite rente. Et c'était bien pourquoi ma mère devait veiller, +coudre, coudre des gilets.</p> + +<p>Il m'avait suffi d'un coup d'oeil pour tout comprendre: Marguerite, les +coupons, les patrons, les bobines, et les lunettes de ma mère guettant, +dans le drap noir, la fuite du fil invisible. Au bout de la soirée, un +franc cinquante, peut-être un franc soixante-quinze.</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de redire: « Quinze sous pour le repas du midi; dix +sous pour le repas du soir.... » J'aurais voulu me graver ces mots-là +dans la peau, me les tatouer sur le coeur à coups d'épingle.</p> + +<p>Je mangeai toute la soupe, puis des lentilles qu'il y avait là, puis une +petite saucisse, puis un morceau de fromage. «Dix sous pour le repas du +soir!» Je dévorai tout ce que je trouvai. Je n'en étais plus à mesurer +ma honte.</p> + +<p>Tout en mangeant, j'écoutais les deux travailleuses qui devisaient à +mi-voix. Parfois, je percevais un mouvement, un froissement de jupe et, +pendant quelques minutes, le bruit de la machine à coudre rongeait le +silence. Puis, de nouveau, c'était le calme et, d'instant en instant, +cette petite aspiration que font les femmes pour rappeler leur salive +qui file vers les lèvres disjointes.</p> + +<p>Mon dîner fini, je traversai la salle à manger sans prononcer une +parole, sans m'arrêter et je pénétrai dans ma chambre. Je retirai mes +chaussures imbibées d'eau. Je me jetai sur le canapé.</p> + +<p>Ma chambre était obscure; par la porte demeurée entr'ouverte entrait un +peu d'une clarté mélancolique. Cela composait un de ces tableaux qui +vivent si profondément dans le souvenir: un coin de parquet luisant, +deux ou trois objets à moitié ensevelis dans la ténèbre, l'arête d'un +cadre, le fantôme rigide et gris d'un rideau.</p> + +<p>J'étais parfaitement calme. J'étais parfaitement lucide et froid. +L'impression dominante pour moi, était de lassitude et de résignation.</p> + +<p>Rien à faire! Impossible de nier qu'il y avait en moi un homme capable +de spéculer sur la mort de ma mère, un homme capable de calculer son +petit bonheur en escomptant la mort de ma mère. Pendant ce temps, ma +mère travaillait pour nourrir cet homme, pour lui assurer de la soupe, +des lentilles, de la saucisse. Il y eut une tentative de conciliation: +«Du calme! du calme! On ne peut pas s'empêcher de penser, mais qu'est-ce +qu'une pensée? Quoi de plus inexistant qu'une pensée!» J'allais me +laisser bercer par cette chanson, quand un souvenir surgit, furtif comme +un rat qui traverse une chambre habitée.</p> + +<p>Un souvenir: l'oreille d'un gros bonhomme, une oreille sur laquelle on a +idée de poser le doigt, une oreille sur laquelle on finit par poser le +doigt.</p> + +<p>Rien à faire! J'allumai une cigarette et je m'allongeai tout à fait, les +bras ballants, les jambes abandonnées, la poitrine offerte. Une bête +pour la curée. Un champ de blé pour les sauterelles. Une charogne pour +les corbeaux. Une place publique. Un ventre de catin. Venez! Venez! Ne +vous gênez pas! Faites ce que bon vous semblera! Que suis-je, là-dedans? +Où suis-je, là-dedans?</p> + +<p>Il était beaucoup plus de minuit quand je me relevai. Je passai dans la +salle à manger. La lampe, bien que voilée, me fit cligner des paupières. +Je m'assis auprès de la table.</p> + +<p>Marguerite rangeait les gilets dans une grande toilette de percaline +noire. Marguerite a une belle figure un peu grasse et des yeux tendres, +comme effrayés, des yeux rougis par le travail nocturne.</p> + +<p>Ma mère ramassait les épingles et les bobines. J'avais pris son dé; je +jouais distraitement avec: il était chaud; il exhalait une mince odeur +de sueur et de renfermé.</p> + +<p>Maman dit, en tirant sur ses doigts pour les délasser:</p> + +<p>--Je suis contente: nous avons bien travaillé!</p> + +<p>Un arôme de café se mêlait, dans le grand calme de la nuit, au parfum +âcre et laineux des tissus. La petite pièce était emplie d'une paix +dense, comme gélatineuse, où les bruits se propageaient mal. La lampe +avait l'air épuisée; sa flamme dormait tout debout.</p> + +<p>Marguerite embrassa maman, me donna le bonsoir et sortit.</p> + +<p>Ma mère poussa le verrou et revint jusqu'à moi.</p> + +<p>--Il faut te coucher, maintenant, mon Louis.</p> + +<p>Je tenais une de ses mains dans les miennes. La peau de l'index était +dure et criblée de piqûres d'aiguilles. Ma mère passa son autre main, à +plusieurs reprises, sur mon front. Cette main me parut fraîche. Je ne +disais rien. J'entendais, comme au fond d'une cave, battre deux coeurs.</p> + + +<br> +<br> +<center><H2>XII</H2></center> +<br> + +<p>Le lendemain matin, j'étais encore couché, en proie à la torpeur, quand +j'entendis chuchoter dans la pièce voisine.</p> + +<p>--C'est cela, disait ma mère, c'est cela, Marguerite. Rapportez-m'en +chaque jour à peu près autant qu'hier. Nous nous installerons dans la +salle à manger comme hier; c'est plus commode.</p> + +<p>Déjà j'étais debout, l'esprit net de sommeil. Déjà j'étais tout à mes +soucis, comme une prune gâtée, fourmillante de guêpes.</p> + +<p>Toilette rapide. Déjeuner. Je me sentais résolu, sans savoir exactement +à quoi. Mes desseins ne ressemblaient plus absolument à des mollusques; +il leur poussait, dans l'intérieur, quelque chose de dur, d'osseux, une +espèce de colonne vertébrale.</p> + +<p>--Prends ton pardessus, Louis!</p> + +<p>Soit! Soit! Le pardessus et, toute de suite, la porte, l'escalier, la +rue.</p> + +<p>Il faisait une matinée brumeuse, larmoyante. Gorgées de brouillard, de +grosses gouttes claires roulaient sur la face des choses. Les hommes +marchaient, vite et droit, comme des gens qui savent très bien où ils +vont.</p> + +<p>Vers huit heures moins le quart, je me trouvai sur la place Maubert. Le +kiosque à journaux était ouvert, mais l'affiche n'était pas encore +posée. Je me mis à rouler une mince cigarette, par contenance, puis +j'attendis avec les autres.</p> + +<p>Nous étions là cinq ou six qui allions de long en large, les mains dans +les poches. Nous nous regardions à la dérobée. Il y avait entre nous, me +sembla-t-il, un air de parenté: quelque chose de pauvre, d'inquiet, +d'humilié; une certaine défiance réciproque, aussi.</p> + +<p>A huit heures, la bonne femme du kiosque exposa le placard où étaient +formulées les offres d'emplois. On m'avait depuis longtemps signalé +cette petite agence en plein air; je n'avais, jusque-là, osé y recourir. +Je m'approchai, derrière les autres, en affectant un peu de détachement.</p> + +<p>Sur la feuille moite, le texte, polycopié à la pâte, se lisait mal. +Certains des hommes épelaient à voix haute, avec difficulté, en +mastiquant, pour ainsi dire, les mots que leur esprit absorbait avec +lenteur.</p> + +<p>Le numéro 12 retint mon attention: «<i>Avocat demande personne +instruite, jeune, bonne éducation, célibataire, pour travaux de bureau. +Envoyer photographie.</i>»</p> + +<p>J'entrevis un cabinet de travail un peu sombre, avec un large tapis de +moquette, un feu de boulets, un feu rouge cerise, au creux de la +cheminée, et de longs après-midi solitaires, un hoquet de pendule dans +le silence cotonneux.</p> + +<p>Voilà exactement ce qu'il me fallait.</p> + +<p>--C'est vingt-cinq centimes, me dit la femme du kiosque en me tendant +l'enveloppe qui contenait l'adresse du numéro 12.</p> + +<p>J'écrivis, dans un bureau de poste, une lettre soignée, digne et +toutefois persuasive, une lettre péremptoire, convaincante. Les mots +<i>personne instruite</i> me troublaient assez; mais, enfin, j'ai mon +brevet. Je pris, dans mon portefeuille, l'unique photographie que je +possédais, une épreuve déjà ancienne, sur laquelle je suis représenté +avec des cheveux bouclés, une moustache à peine dessinée et cet air +particulièrement mélancolique et timide qui fut le mien entre vingt et +vingt-cinq ans. Une photo? Pourquoi cette demande de photo? Y a-t-il +donc des gens si maniaques?</p> + +<p>La lettre partie, je me sentis réconforté, content. J'entrevis un +succès, une de ces rencontres heureuses qui changent la destinée d'un +homme. A compter de cet instant, j'eus un avenir. L'avenir? N'est-ce pas +une pensée que l'on pense soudain et qui suffit à changer le goût du +monde?</p> + +<p>Je vous l'ai dit, le temps était fort humide; je passai donc le reste de +ma journée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, dans mon coin favori: au +bout d'une des tables, au fond, à gauche.</p> + +<p>Là, je suis bien. Il tombe des hautes fenêtres une clarté sereine et +spirituelle qui chante sur les pages imprimées ainsi qu'un archet sur +une corde. Là, tout est juste et tempéré, comme dans le cerveau d'un +sage. L'encens de la pierre et des livres pénètre l'âme et la purifie.</p> + +<p>Je passai donc à la bibliothèque toute cette journée. J'y retournai le +lendemain. J'attendais. A quoi bon multiplier les tentatives, n'est-ce +pas? alors qu'une seule bonne démarche, adroitement conduite...</p> + +<p>Comme je revenais à la maison, le soir du second jour, la concierge me +remit une lettre. Une réponse, déjà! Je me hâtai de monter jusqu'au +second étage, où le papillon de gaz palpite dans le courant d'air.</p> + +<p>e m'étais assis sur une marche au rebord limé, mangé par plusieurs +générations de locataires et j'allais déchirer l'enveloppe. Soudain, ma +précipitation me dégoûta. Je m'imposai, je réussis à m'imposer de ne +lire cette lettre que dans ma chambre, plus tard, quand je serais bien +calme. Mes mains tremblaient. On n'ouvre pas la porte de son nouveau +destin avec des mains qui tremblent.</p> + +<p>Je montai donc assez posément les deux derniers étages. Ma mère et +Marguerite travaillaient dans la salle à manger. Je pris le temps de +leur dire bonsoir, de quitter mon pardessus, d'allumer une lampe et de +passer dans ma chambre. Je fermai la porte et posai la lettre sur la +table. Le moment était venu d'ouvrir cette lettre, de savoir. Non! Pas +encore! Je me déchaussai, car jamais je ne reste chaussé quand je suis +chez moi, dans mon trou, dans mon terrier. Je pris mes vieilles savates, +puis je fis une cigarette. De temps en temps, je jetais un coup d'oeil +oblique à cette lettre qui gisait là, comme une chose de peu +d'importance, et qui contenait tout simplement l'avenir, mon avenir. +J'attendais encore. A constater que je pouvais attendre, il me venait un +peu d'orgueil; je commençais à être fier de moi; je commençais à +prendre, de mon caractère, une idée avantageuse.</p> + +<p>Cette idée n'eut pas le temps de s'affermir. Brusquement, je me jetai +sur la lettre et je m'aperçus, en l'ouvrant, que mes mains tremblaient, +ce que j'avais tant voulu éviter. Elles tremblaient si bien que je +faillis déchirer l'enveloppe et son contenu.</p> + +<p>Le contenu? Je reconnus d'abord ma photographie, puis mon écriture, ma +lettre. En travers de la page ces mots, au crayon bleu: «C'est un +secrétaire femme que l'on demande. Retourner lettre et photographie à ce +jeune homme.»</p> + +<p>Je suis fait aux déconvenues, mais celle-là me remplit brusquement d'une +si étrange honte que je me sentis rougir, jusqu'aux larmes. D'un coup, +je revis le texte si particulier de cette offre d'emploi: «Personne +jeune... bonne éducation... célibataire... envoyer photographie.» +Comment avais-je pu ne pas comprendre? Comment avais-je pu me tromper à +ce point? Et j'avais envoyé ma photographie! Moi! Pour qui avais-je bien +pu passer?</p> + +<p>Je relus ma lettre. Les termes, qui m'en avaient paru si nets, +l'avant-veille, me semblèrent, cette fois, prêter à toutes les +équivoques. De nouvelles bouffées de rougeur me montèrent au visage. +Dieu! Que j'avais été bête, bête, bête! Et ridicule, oh! ridicule!</p> + +<p>Devant mes yeux, le mur, aussi droit, aussi lisse, aussi froid que +jamais. Rien à faire! Et, surtout, un courage si chancelant, un courage +si fragile. Et si peu de raisons d'estime. Et ce torrent de choses +laides, au travers de l'âme. Ce combat! Cette défaite!</p> + +<p>Ma mère appela soudain:</p> + +<p>--Louis, viens dîner, mon enfant.</p> + +<p>Fallait-il me plaindre? Osais-je me plaindre? N'avais-je pas une mère? +N'avais-je pas de quoi dîner? N'avais-je pas cette petite chambre, cette +retraite profonde et secrète comme une coquille? Ah! Les escargots ne +connaissent pas leur bonheur.</p> + +<p>La salle à manger demeurant encombrée par les travaux de couture, nous +dînâmes dans la cuisine. Depuis la veille, Marguerite, pour gagner du +temps, dînait avec nous; c'était un arrangement entre elle et ma mère.</p> + +<p>Je ne vous ai pas beaucoup parlé de Marguerite. Eh bien, si ça ne vous +fait rien, ne parlons pas de Marguerite.</p> + +<p>Elle était assise à l'un des bouts de la table. J'occupais l'autre bout; +j'avais l'évier à gauche et le buffet de bois blanc à droite: ma vraie +place dans la vie. Maman était entre nous deux et, de temps en temps, +elle se retournait pour surveiller quelque chose qui cuisait sur le gaz.</p> + +<p>Les femmes poursuivaient leur conversation de la journée, une +conversation sans fin, comme leur travail. Ce dialogue avait l'air d'un +monologue tant Marguerite et maman se ressemblent. Oh! non pas +physiquement, mais par le coeur, par certaines façons de souffrir la vie.</p> + +<p>Je ne parlais guère, je n'écoutais guère. Un mot pourtant, le mot +malheur, ce mot qui revient sans cesse dans les propos des femmes, +m'accrocha l'esprit au passage. J'ouvris la bouche et je dis quelque +chose de très ordinaire, je dis à peu près:</p> + +<p>--Le malheur, le malheur! Il ne faut pas que ça dure trop longtemps, +parce qu'alors ça n'a plus de raison de ne pas durer toujours.</p> + +<p>Ma mère allait porter à sa bouche une cuillerée de potage qu'elle reposa +dans son assiette. Elle hocha la tête sans me regarder et dit à mi-voix, +comme pour elle-même:</p> + +<p>--Voilà! Ce qu'il dit là, c'est son père, tout à fait son père.</p> + +<p>Ah! Non! Non! Avouez qu'il y a de quoi désespérer! Si mon père s'en +mêle, maintenant! Si mon père, que je n'ai pas connu, si d'autres gens, +dont je ne sais absolument rien, se mêlent de moi, avouez qu'il y a de +quoi devenir fou. Je ne parviens pas à me trouver; s'il faut que je me +cherche au milieu d'une foule, au milieu d'un tumulte, je renonce, je +renonce!</p> + +<p>Inutile de vous dire que je pensai toutes ces choses, mais que je ne +proférai pas un mot.</p> + +<p>Néanmoins, une partie de mes réflexions devaient se laisser voir sur ma +figure, car, en relevant les yeux, je rencontrai les yeux de Marguerite, +des yeux si chargés de reproche et, me sembla-t-il, de compassion, que +je m'arrêtai net, c'est-à-dire que je m'arrêtai de penser comme je +pensais, que je m'arrêtai de rouler sur ma pente.</p> + +<p>Si la terre, qui s'en va toute seule à travers le vide, rencontrait +soudain les pensées d'un autre monde, elle s'étonnerait sans doute comme +je m'étonnai ce soir-là.</p> + + + +<br> +<br> +<center><H2>XIII</H2></center> +<br> + + +<p>Dès le lendemain matin, un peu avant huit heures, je me remis à louvoyer +en vue du kiosque de la place Maubert. A vrai dire, je n'avais aucune +confiance, je voulais surtout faire quelque chose, jeter un os à ma +conscience irritée. Faire quelque chose, oui! n'importe quoi, plutôt que +cette perpétuelle contemplation du dedans.</p> + +<p>L'affiche parut. Je la parcourus d'un regard morne. Un à un, les gens +qui la déchiffraient comme moi s'en furent et je restai bientôt seul. +Non, pas seul. Quelqu'un, derrière moi, se mit à parler. Une voix +zézayante, malade, vermoulue disait:</p> + +<p>--Connu, tout ça! Rien de vraiment remarquable dans tout ça! Des trucs +usés qui roulent tous les bureaux de Paris depuis trois semaines. Moi, +je vais rue des Halles.</p> + +<p>Je suis peu enclin à lier conversation avec les gens que je rencontre +dans la rue. J'affectai donc de n'entendre point cette voix qui +murmurait à mon oreille. Je m'absorbai dans la lecture de l'affiche et +j'évitai de me retourner.</p> + +<p>Alors la voix reprit:</p> + +<p>--Vous ne venez pas rue des Halles?</p> + +<p>Il y avait, dans ces paroles, un accent si engageant, si timide, si +triste que je fis volte-face.</p> + +<p>Vous connaissez peut-être cet homme-là; on le rencontre souvent dans +notre quartier et je me rappelai l'avoir vu errer dans les petites rues +qui avoisinent le Panthéon.</p> + +<p>Il est de taille médiocre. Le buste long, les jambes courtes. La +maigreur des animaux mal nourris. Une large taie bleuâtre sur l'oeil +droit; les cils collés, les paupières blettes. Des cheveux sans teinte +précise: des cheveux incompatibles avec toute espèce de réussite +sociale. Une moustache tombante, rousse, roide. Une barbe de quatre +jours et qui n'est jamais autrement que de quatre jours. D'innombrables +taches de son sur une peau couleur mie de pain. Un faux-col de +celluloïd, d'une blancheur douloureuse. Des mains velues, aux ongles +rongés. Un vêtement long qui devrait être une redingote et qui n'est, +cependant, qu'une jaquette. Des souliers mûrs que la pression intérieure +d'oignons symétriques a fait éclater. Un chapeau melon cassé, mais +propre. Une serviette de molesquine sous le bras.</p> + +<p>Il parut hésiter et dit encore une fois, non sans découragement:</p> + +<p>--Venez donc rue des Halles, avec moi.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il, rue des Halles? demandai-je enfin.</p> + +<p>--Quoi? Vous n'y avez jamais été? Vous ne connaissez pas l'agence +Barouin, pour la copie des bandes?</p> + +<p>Je secouai la tête avec étonnement; je ne connaissais pas l'agence +Barouin.</p> + +<p>--Venez rue des Halles, me dit d'un ton conciliant mon étrange +compagnon. Venez! Cela ne vous engage à rien. Si ça ne vous plaît pas, +vous serez toujours libre de vous en aller, ou de ne pas revenir une +autre fois. Je suis bien surpris que vous ne connaissiez pas l'agence +Barouin. Là, vous êtes toujours sûr de faire vos vingt-cinq sous, vos +trente sous peut-être, si vous écrivez vite.</p> + +<p>Il me regarda de son oeil unique, avec une insistance craintive et +ajouta:</p> + +<p>--Vous, vous êtes employé de bureau.</p> + +<p>Certes, je suis employé de bureau; mais je n'aurais jamais pensé que +cela fût visible et j'en ressentis une sorte d'humiliation.</p> + +<p>L'homme dit encore:</p> + +<p>--Vous devez avoir une belle écriture et travailler rondement. Vous en +ferez peut-être pour trente sous; mais dépêchons-nous; sans cela, il +n'y aura plus de place. L'agence Barouin est une sale boîte; pourtant, +quand nous en avons besoin, c'est un truc qui peut nous rendre service.</p> + +<p>«Nous»! Je reçus ce mot dans le flanc avec une légère angoisse. Oh! je +vous l'ai dit, je ne suis pas orgueilleux. Je ne trouvai pas drôle que +cet homme dît «nous». Je sentis pourtant que ce «nous» m'enrôlait dans +une confrérie misérable. Je voulus éprouver la saveur de ce «nous» dans +ma propre bouche et je répondis avec une calme amertume:</p> + +<p>--Sans doute, c'est encore heureux pour nous qu'il y ait des boîtes +comme cela.</p> + +<p>Et je me laissai conduire. L'homme se remit à parler, avec cette +volubilité des solitaires qui pensent avoir enfin rencontré une oreille +bienveillante:</p> + +<p>--Moi, je suis secrétaire, c'est-à-dire que j'étais secrétaire. En ce +moment, il n'y a plus de place. Moi, je m'appelle Lhuilier. Je vous dis +ça tout de suite, bien qu'en général je ne le dise pas: c'est un nom qui +m'a causé des désagréments. Je cherche une place où je pourrais +travailler un peu pour moi. C'est très dur: Paris n'est pas si grand +qu'on le croit.</p> + +<p>Il marchait à mes côtés; j'entendais, entre les bouts de phrase, sa +respiration courte et rauque, comme celle d'un homme tourmenté par une +bronchite incurable. Il toussait d'ailleurs et crachait presque sans +arrêt.</p> + +<p>--Voulez-vous faire une cigarette? dit-il en me tendant un cornet de +tabac.</p> + +<p>Comme nous allumions nos cigarettes, il eut un grêle sourire:</p> + +<p>--C'est du tabac de la Maubert: Mon voisin de dortoir est ramasseur; il +travaille pour le gros de l'Impasse. C'est du tabac mêlé, bien entendu, +mais point mauvais, en général, et doux, peut-être parce qu'une partie +en a été lavée par les pluies. Chez le gros de l'Impasse, j'ai vu +parfois des tas de tabac! Un mètre cube au moins dans un coin de la +chambre. On se demande ce qu'il faut de mégots pour faire une telle +masse. Bah! C'est toujours du tabac, et pas cher, vous savez.</p> + +<p>Je fumai ma cigarette avec une espèce d'horreur. Ce qui est dur dans la +misère, c'est l'apprentissage, et j'étais encore un novice. Je regardais +de temps en temps mon compagnon et je pensais: «Voilà! voilà! dans dix +ans, je serai comme celui-là».</p> + +<p>L'homme trottinait à mes côtés et ne cessait de parler. Sa voix fripée +conservait, grâce au zézaiement sans doute, des sonorités puériles et +tendres. Il me regardait souvent et comme il est petit, son regard +s'élevait pour m'atteindre: l'oeil unique jetait alors une clarté humide +et suppliante qui me serrait le coeur.</p> + +<p>Nous atteignîmes la rue des Halles, dont toutes les maisons semblent +imprégnées d'une immonde odeur de choux gâtés. Mon compagnon s'arrêta +devant une porte cochère.</p> + +<p>--Je vais, dit-il, vous montrer le chemin, puisque vous n'êtes jamais +venu.</p> + +<p>Il y avait une cour, encombrée de voitures à bras, de caisses et +d'objets sans nom; puis il y avait un escalier si noir et si puant qu'il +semblait percé à même un bloc de crasse.</p> + +<p>Au premier étage, mon compagnon, essoufflé déjà, empoigna un bouton de +porte.</p> + +<p>--C'est là. Entrons vite, et pas trop de bruit à cause du macaque.</p> + +<p>Nous entrâmes. Imaginez une grande salle éclairée par trois fenêtres aux +vitres troubles et larmoyantes. Une salle d'école, mais pour de vieux +écoliers, pour de pitoyables fantômes d'écoliers.</p> + +<p>Imaginez que, sur une classe de bambins, cinquante années de misère, de +maladie, de privations, de déboires se soient abattues, brusquement, +comme un orage, et voilà l'agence Barouin au travail.</p> + +<p>Un silence limoneux, fait de murmures étouffés, de toux, de respirations +asthmatiques et d'un remuement de chaussures sur le plancher mouillé.</p> + +<p>Aux murs pisseux, rien que le ruissellement des eaux produites par la +condensation de toutes les haleines.</p> + +<p>En chaire, car il y a une chaire, quelque chose comme un adjudant, un +bonhomme tout en moustaches grises, en nuque et en mâchoire. Pas de +front: les cheveux dans les sourcils; au sein de tout ce poil, des yeux +saignants, ardents, comme deux tisons dans un maquis.</p> + +<p>--Vite! Vite! me dit mon compagnon, il y a deux places, là-bas, près de +la fenêtre.</p> + +<p>Nous nous assîmes côte à côte, sur un bout de banc. Lhuilier ouvrit sa +serviette de molesquine et en sortit deux porte-plume.</p> + +<p>--Tenez, voici pour vous. Et maintenant, venez vite demander des bandes +au macaque.</p> + +<p>Le macaque était cette manière de sous-officier qui trônait au bout de +la salle. Il me remit un petit registre et un paquet de bandes vierges.</p> + +<p>Vous n'avez, me dit Lhuilier, qu'à copier toutes les adresses du +registre sur les bandes. Allez-y!</p> + +<p>J'y allai... Je ne comprenais pas très bien ce qui m'était arrivé, ce +que je faisais là. J'étais ahuri, engourdi. J'éprouvais un désir violent +de me sauver, de me retrouver seul dans une rue déserte. Je me +raidissais contre ce désir. Je pensais en serrant les dents: «Non! Non! +tu y es, tu y resteras. Quoi? C'est le commencement de la déchéance. Ce +n'est que la première gorgée de la tasse. Avale, avale»! Surtout, je +m'appliquais à ne rien laisser paraître de mes sentiments, à n'avoir +l'air étonné de rien, choqué de rien. Enfin, le cours de mes réflexions +n'empêchait pas mes doigts de marcher: je copiais, je copiais, +j'empilais les bandes remplies à ma droite, parallèlement au paquet des +bandes vierges.</p> + +<p>Parfois, je m'arrêtais pendant une seconde et levais les yeux sans oser +lever la tête. L'odeur des hommes remuait et clapotait entre les tables +comme la boue d'une mare dans laquelle piétinent des bestiaux. Vous +n'avez peut-être pas remarqué qu'entre toutes les puanteurs naturelles, +celle de l'homme est souveraine. C'est encore un signe de royauté, +n'est-ce pas? L'odeur que l'on respirait là semblait un composé de +maintes autres: celle de l'école, celle de la caserne, celle de l'asile, +celle de l'hôpital, sans doute aussi celle de la prison, je ne sais pas, +moi.</p> + +<p>Je pensais: «Voilà maintenant mon odeur, jamais je ne me débarrasserai +de cette odeur-là».</p> + +<p>De temps en temps, l'adjudant faisait signe à un petit vieux, rasé, +tonsuré comme un prêtre et qui travaillait au premier rang. Aussitôt, le +petit vieux se levait avec une promptitude de laquais, et il enfournait +une pelletée de coke dans un poêle minuscule coiffé d'une casserole.</p> + +<p>J'avais gardé mon pardessus pour dissimuler ma jaquette dont la propreté +me faisait honte. A ma gauche, Lhuilier travaillait. Il y avait, dans +ses gestes, une maladresse volubile et tremblante, comme dans son babil. +Ses doigts étaient couronnés d'un bourrelet d'envies enflammées qu'il +mordillait par intervalles et arrachait du bout des dents. Je remarquais +qu'il devait être fort myope de son oeil unique, car il serrait de près +sa besogne: sa moustache balayait la table d'un mouvement vif et +régulier. A un certain moment, il se redressa pour cracher entre ses +jambes. Il me vit alors et me fit un sourire enfantin, si pur, si +affectueux que je m'en sentis le coeur réchauffé. Je me remis au travail +en me demandant comment un tel sourire avait pu fleurir en un tel +endroit.</p> + +<p>Vers midi, il y eut un peu d'agitation dans l'assemblée. Le petit +vieillard du premier rang sortit et rapporta bientôt à l'adjudant une +tranche de pain et une «portion», dans une gamelle couverte d'une +assiette retournée.</p> + +<p>La plupart des hommes repoussèrent leurs paquets de bandes au bord de la +table et se mirent à manger. Un parfum de fromage et de saucisson vogua +de table en table, puis une rumeur de conversation.</p> + +<p>Des hommes sortirent. Ceux qui ne devaient pas revenir reportaient les +bandes au macaque et se faisaient régler leur compte. On percevait un +bruit de gros sous, parfois le tintement délicat d'une piécette +d'argent.</p> + +<p>De nouvelles figures se montrèrent. Fort peu de places restaient vides. +Les hommes qui s'en allaient étaient remplacés par d'autres. Tous +connaissaient évidemment les habitudes de la maison. Il y avait une +espèce de discipline composite: l'école, la caserne, l'hôpital, la +prison.</p> + +<p>Lhuilier repoussa le banc et se mit sur ses petites jambes.</p> + +<p>--Je vais, dit-il, chercher mon manger. Si vous voulez, je vous +rapporterai le vôtre. Qu'est-ce que vous préférez avec vos deux sous de +pain? Trois sous de frites ou trois sous de petits poissons?</p> + +<p>Je répondis:</p> + +<p>--Des frites, plutôt.</p> + +<p>Lhuilier restait planté devant moi. Il sourit encore une fois et dit en +se penchant:</p> + +<p>--Si ça ne vous fait rien, donnez-moi vos cinq sous.</p> + +<p>Il acheva, dans un mince sourire:</p> + +<p>--Excusez-moi: aujourd'hui, je ne suis pas en état de faire une avance.</p> + +<p>Comme je lui remettais les cinq sous en bégayant quelque excuse, il me +souffla dans l'oreille:</p> + +<p>--J'ai une bouteille, pour l'eau. Dites-moi, si vous m'en croyez, ne +parlez pas trop à ce type qui est au bout du banc: ce n'est pas un homme +sérieux. Je le connais, il loge à l'Impasse. Ce n'est pas un type pour +vous. Il ne vient ici que les jours de pluie. Les autres jours, il vend +des bricoles, à la sauvette. Bon! Surveillez mes affaires, je reviens.</p> + +<p>Je n'avais pas la moindre envie de parler aux gens qui m'entouraient. Je +n'osais même pas les regarder en face. Je continuai de copier jusqu'au +retour de Lhuilier. Nous mangeâmes.</p> + +<p>--Les frites, c'est bon, me dit mon compagnon. Mais les petits poissons, +ça tient mieux au corps. Moi, j'aime mieux les petits poissons.</p> + +<p>L'après-midi passa comme la matinée, c'est-à-dire avec une lenteur +extrême et désespérante. Il y avait un urinoir dans la cour. J'y allai à +plusieurs reprises et, chaque fois, entendant les rumeurs de la rue, +j'éprouvais une violente envie de me sauver, de laisser tout en plan: +les bandes, le macaque, mon chapeau demeuré sur la table. Le souvenir de +Lhuilier me retint, me ramena chaque fois.</p> + +<p>A quatre heures, lorsque l'obscurité tomba des murs, comme une toile +d'araignée poudreuse, on alluma trois becs de gaz. Les flammes +irritables sautaient dans les tubes de mica, avec des râles doux, des +éternuements, des suffocations. La tête penchée de Lhuilier jeta sur la +table une ombre ronde et noire dans laquelle sa plume s'évertuait, +trébuchait, renâclait.</p> + +<p>Il était peut-être sept heures moins un quart quand Lhuilier me dit +soudain:</p> + +<p>--Ça y est! J'ai fini. Je vais vous aider. Et, tout de suite, il s'empara +d'une partie de mes bandes et m'aida. Il écrivait fiévreusement, son +oeil tour à tour vers sa plume et vers le registre ouvert entre nous +deux. De larges taches d'encre violettes séchaient sur ses doigts +déformés.</p> + +<p>Il rangea mon travail comme il avait rangé le sien: les paquets de +bandes les uns sur les autres, en croix, par catégories mystérieuses. +L'adjudant me compta vingt-quatre sous. Le gain de Lhuilier s'élevait à +un franc cinquante. Il en parut un peu confus et crut devoir s'excuser:</p> + +<p>--Quand vous aurez la pratique...</p> + +<p>Nous redescendions la rue des Halles. Une petite pluie engluait le +bitume, exaltant l'âcre odeur de légumes pourris qui est l'haleine +même de ce quartier.</p> + +<p>Lhuilier sortit son cornet de tabac:</p> + +<p>--Une cigarette?</p> + +<p>Je me sentis lâche, lâche, et je refusai en mentant:</p> + +<p>--Je fume si peu.</p> + +<p>Mon compagnon se hâtait à mes trousses. Il y avait, dans sa démarche, +quelque chose de sautillant et de traînant tout ensemble: de la fatigue +et de la candeur. Il parlait sans arrêt, comme le matin. Je n'entendais +pas tout: le tumulte de la rue et celui de ma pensée me dérobaient la +plupart de ses paroles. Un mot, toutefois, le mot avenir, surnageait au +milieu de ces propos confus, comme un bouchon dans l'écume d'une +cataracte.</p> + +<p>--En ce moment, me dit Lhuilier, je couche en dortoir, à l'hôtel de +l'Impasse. Je n'aime pas le dortoir: je ne peux pas y travailler pour +moi. Mais si je trouve une place, je prendrai une petite chambre. J'ai +tant de choses à faire.</p> + +<p>Et il me parla de ses projets jusqu'à l'entrée de l'Impasse Maubert.</p> + +<p>L'Impasse était remplie d'une obscurité sous-marine. Tout au fond, +tremblait un quinquet; sur le verre dépoli on lisait le mot «hôtel».</p> + +<p>Lhuilier s'arrêta. Il piétinait tout en parlant et j'entendais les +semelles de ses souliers qui, alternativement, aspiraient et crachaient +la boue.</p> + +<p>--Dites, murmura-t-il soudain en me prenant la main, dites, vous +reviendrez rue des Halles, vous reviendrez avec moi?</p> + +<p>Et il ajouta d'une voix basse, gémissante, changée:</p> + +<p>--Je m'ennuie tellement.</p> + +<p>Je sentais, dans mes doigts, trembler sa main dont la paume était moite +et le dos velu.</p> + +<p>Je promis de revenir, je promis même de revenir dès le lendemain. Je +regardai bien Lhuilier qu'un réverbère éclairait par saccades, et je +m'en allai. Il me suivit de l'oeil jusqu'au moment où je tournai le coin +de la rue.</p> + +<p>Je montai sans me presser la rue de la montagne Sainte-Geneviève. La +pente me courbait vers le sol. Je me sentais vieilli, diminué, déchu, +taraudé d'une tristesse qui ressemblait à la peur. J'osais à peine +rentrer chez moi: il me semblait que je devais porter dans mes +vêtements, dans ma peau, dans mon âme, l'odeur de l'agence Barouin. Je +remâchais des bribes de pensées absurdes: «Moi, moi, je ne suis pas +fait pour être malheureux de cette façon-là.» Evidemment, j'ai ma façon +d'être malheureux, une façon que j'ai choisie moi-même, à mon goût, bien +sûr!</p> + +<p>Il faut que je vous dise tout de suite que j'avais formé la résolution +ferme, farouche, de mourir de faim plutôt que de retourner jamais chez +Barouin.</p> + +<p>Pour Lhuilier, j'ai honte à vous l'avouer, je le rencontre encore +parfois dans ce quartier, et, dès que je l'aperçois de loin, je change +de trottoir. Je sais qu'il ne me reconnaîtra pas: il est trop myope. Et +puis, et puis... je ne suis sans doute pas digne de cet homme-là.</p> + +<br> +<br> +<center><H2>XIV</H2></center> +<br> + +<p>J'ai été plusieurs fois malade, et toujours assez gravement. Je pardonne +à la maladie en faveur des convalescences. Vivre! Vivre! Ils me font +rire, avec ce mot. C'est revivre qui est bon. C'est sans doute survivre +qui serait vivre. Pendant mes convalescences, il me semble que j'ai +vécu.</p> + +<p>Je dois vous dire qu'en me retrouvant chez moi, dans le fond de mon +canapé, dans mon refuge, j'eus une brève impression de convalescence. +J'étais encore moi, c'est-à-dire Salavin, c'est-à-dire un pauvre homme; +mais je n'étais plus ce que j'avais été tout le jour: une larve, un +débris, un résidu.</p> + +<p>Ma mère et Marguerite m'avaient attendu pour dîner. A me retrouver dans +la cuisine chaude et propre, je ne pus m'empêcher de goûter du +bien-être, de me détendre, de m'abandonner.</p> + +<p>--Louis, me dit ma mère, comme tu as l'air las!</p> + +<p>Je ne répondis qu'en hochant vaguement les épaules. Tête baissée, je +comptais, du bout de la fourchette, quelques haricots épars sur les +fleurs de la faïence. Notre nourriture--inutile de vous le dire--était +des plus simples; mais elle avait un goût particulier à la cuisine de +maman, un goût qu'il me serait bien impossible de vous expliquer, un +goût que je reconnaîtrais entre mille, comme un visage.</p> + +<p>Ma mère reprit:</p> + +<p>--Tu te fatigues trop à chercher. Il faudra prendre un peu de café avec +nous, tout à l'heure.</p> + +<p>J'acquiesçai d'un sourire: Je ne serai jamais un homme pour ma mère. +Quand elle me voit triste, découragé, elle murmure: «Veux-tu un petit +morceau de chocolat?» Si j'étais général et que j'eusse perdu une +bataille, maman me dirait: «Ne pleure pas, mon Louis, je vais te faire +une crème au caramel». L'étrange, voyez-vous? est que le bout de +chocolat ou la crème au caramel possèdent bien, alors, toutes les vertus +que la pauvre femme leur prête.</p> + +<p>Mais, assez là-dessus! Que je vous raconte plutôt une chose singulière. +Le nez dans mon assiette, j'écoutais les menus propos de maman et je me +sentais pénétré d'une inquiétude nouvelle, indéfinissable.</p> + +<p>Je suis habitué à vivre sous le regard de ma mère. Je suis habitué à ce +regard qui m'enveloppe, me pénètre, glisse sur mon visage, erre dans mes +cheveux, comme une main, comme un souffle.</p> + +<p>Or, ce soir-là, je n'osais pas relever la tête parce que je sentais bien +que ce regard n'était pas seul à suivre le frémissement de mes mains sur +la toile cirée, à compter les petites gouttes de sueur qui naissaient +sur mes tempes, à lire sur mes traits le désordre de mon coeur.</p> + +<p>Je me hâtai de plier ma serviette et je gagnai ma chambre.</p> + +<p>Je ne vous ai peut-être pas encore dit que je joue de la flûte. Oh! +j'exagère assurément en disant que «je joue». Je possède une flûte de +bois, à clefs, dont un camarade de régiment m'a enseigné le doigté. J'ai +travaillé pendant deux ans à mes heures de loisir, assez pour lire les +pages d'une difficulté moyenne. Puis, j'ai cessé de travailler et, +partant, de me perfectionner. Je joue donc mal. Vous vous en doutiez: si +j'étais capable de faire très bien une chose, quelle qu'elle soit, je ne +serais pas l'homme que je suis.</p> + +<p>Ce qui est pénible, c'est que, faute d'entraînement, de mécanisme, faute +d'étude, enfin, je joue d'une façon maladroite, puérile, des morceaux +que je sens fort bien. Car je dois dire, pour être juste envers +moi-même, que j'aime passionnément la musique et que je lui dois mes +émotions les plus nobles. Pourtant, lorsque je m'évertue sur mon +instrument, j'ai l'air de ne rien comprendre à ce que j'exécute, tandis +qu'Oudin, par exemple, qui joue aussi de la flûte, Oudin qui, somme +toute, n'entend rien à la musique, mais qui a de la pratique, des +doigts, donne si facilement l'impression d'avoir une âme.</p> + +<p>Bref, ce soir-là, je me mis à jouer de la flûte, d'abord doucement, puis +à plein souffle. J'entendis maman qui disait:</p> + +<p>--C'est ça, Louis, joue un peu! Il y a si longtemps!</p> + +<p>Je jouai donc. J'avais allumé la lampe et installé mes cahiers de +musique sur la commode, contre le vase de verre bleu.</p> + +<p>Je m'appliquais, serrant soigneusement les lèvres et mesurant mon +haleine, je m'appliquais à faire de beaux sons; et une partie de mon +tourment fuyait, me semblait-il, sous mes doigts et se dissolvait dans +l'atmosphère avec les vibrations de l'instrument. Je jouais les morceaux +que je connais le mieux, ceux que j'aime depuis longtemps et qui sont +mêlés à toutes mes pensées.</p> + +<p>Je m'aperçus bientôt qu'après un long silence les deux femmes, dans la +pièce voisine, avaient recommencé de parler à voix basse. Cela +produisait un ronron léger et continu que je ne pouvais pas ne pas +entendre, tout en jouant.</p> + +<p>Je n'ai aucun talent, c'est entendu; mais, si absurde que cela vous +paraisse, je me sentis blessé. Je n'en voulais pas à ma mère; j'en +voulais à l'autre, oui, à Marguerite. Je lui en voulais de ne pas goûter +ces choses si belles que je joue si mal, et que je jouais quand même un +peu pour elle. Sur le moment, j'attribuai mon dépit à ce que je +considérais comme un manque de respect pour l'art, pour les maîtres. Je +dois pourtant reconnaître que mon orgueil, surtout, était en jeu, mon +orgueil et d'autres sentiments obscurs dont le temps n'est pas venu de +parler. D'ailleurs, si je vous donne tous ces détails, c'est pour bien +vous montrer que j'ai maintes raisons de me juger sévèrement.</p> + +<p>Je posai ma flûte et entrai dans la salle à manger. Je m'assis d'abord +en face de la cheminée, puis je changeai de chaise pour n'avoir pas à +contempler dans la glace cette figure qui me déplaît tant, parfois: ma +pauvre figure.</p> + +<p>Accoudé à la table, les joues dans les paumes, je demeurai là de longues +minutes, regardant travailler les deux femmes. Marguerite murmura, sans +quitter des yeux son ouvrage:</p> + +<p>--Comme c'est beau, ce que vous avez joué ce soir!</p> + +<p>Je fis un sourire de travers en répondant:</p> + +<p>--Oui, c'est beau, mais je joue si mal!</p> + +<p>Elle dit, en battant des cils devant la lampe pour enfiler une +aiguillée:</p> + +<p>--Oh! Que non! Vous ne jouez pas mal.</p> + +<p>Je lui sus gré de ces quelques gouttes de baume versées sur mon +amour-propre et, surtout, du ton dont elle avait parlé. En somme, elle +pouvait fort bien entendre ce que je jouais tout en donnant la réplique +à ma mère qu'elle traite avec beaucoup de déférence.</p> + +<p>Marguerite cousait très vite, sans la moindre distraction de l'oeil ou +des doigts. Pour ne pas perdre de temps, sans doute, elle évitait de se +moucher, en sorte qu'elle respirait par la bouche et reniflait +fréquemment, avec légèreté. Cela ne me déplut pas, ce qui est bien +étonnant. Je regardais aller et venir les doigts de Marguerite et aussi +l'ombre que projetait, sur sa joue, une mèche folle qui boucle devant +son oreille.</p> + +<p>Une tiède paresse m'engourdissait. Je sentais reculer dans un passé +plein d'indulgence les événements et les visages de ma journée: +Lhuilier, l'agence Barouin, l'adjudant, le vendeur à la sauvette.</p> + +<p>Je m'allai coucher bien avant les couturières. Mes dernières pensées +furent apaisantes; rien n'était perdu; quatre mois d'oisiveté, ce +n'était pas une affaire; il n'y avait guère d'homme à qui ce ne fût +arrivé au moins une fois; tout allait rentrer dans l'ordre; ma mère +oublierait cette triste période et Marguerite ne me jugerait pas trop +mal.</p> + +<p>Je m'endormis sur ce mol oreiller.</p> + +<p>Au milieu de la nuit, je m'éveillai net en pensant à Lhuilier. Je ne +rêvais pas. Toutes les pensées qui me traversaient avaient pourtant cet +aspect anormal, difforme, terrible que la méditation nocturne prête pour +moi aux choses les plus simples.</p> + +<p>Je repris une à une toutes mes conclusions du soir. Elles me parurent +insensées. De nouveau la situation fut sans issue et, quand je sortis du +lit, le lendemain, je me sentis plus misérable, plus odieux, plus +coupable que jamais.</p> + +<p>Une chose demeurait toutefois arrêtée dans mon esprit: je ne +retournerais pas à l'agence Barouin. J'attendrais, je chercherais +ailleurs; je vivrais provisoirement du travail de ma mère, et je ne +retournerais pas à l'agence.</p> + +<p>En trempant une tranche de pain dans mon café, je me fortifiais dans +cette certitude désespérante: «Voilà, tu es un homme sans courage, une +âme sans ressort, un coeur sans fierté. Voilà!»</p> + +<p>Je pensais ces pensées, je pensais seulement, mais avec force. Or, il se +produisit une chose invraisemblable, une chose qui me bouleversa. Ma +mère, soudain, dit à voix haute:</p> + +<p>--Mais non, mais non, mon Louis!</p> + +<p>Quoi? Pourquoi ce «mais non»? Je vous assure que je n'avais fait que +penser. Je vous assure que je n'avais pas même remué les lèvres.</p> + +<p>Alors, ma mère me prit les mains et se mit à les caresser. Elle me +disait des paroles si bonnes, si raisonnables:</p> + +<p>--Tu t'épuises à chercher. C'est une mauvaise période. Attends une +occasion. Rien ne presse. Repose-toi. Calme-toi. Va voir tes amis.</p> + +<p>Je vous assure que je n'avais pas ouvert la bouche, pas fait le moindre +geste.</p> + +<p>Ma mère répétait en m'embrassant les mains:</p> + +<p>--Va voir tes amis.</p> + + +<br> +<br> +<center><H2>XV</H2></center> +<br> + +<p>Mes amis! Je n'en ai pas d'amis. Si! J'en ai un, j'ai Lanoue. «Un ami», +ce n'est pas la même chose que «des amis» pour un coeur ambitieux.</p> + +<p>J'ai un peu de famille vague et lointaine. Vous savez: cette famille +dont on a plutôt peur d'entendre parler. Ah! Si j'avais un frère, un bon +frère. Mais quoi? S'il ne me ressemblait pas, nous ne pourrions pas nous +comprendre et, s'il me ressemblait, je ne l'estimerais pas. D'ailleurs, +inutile de tracasser ce rêve: je n'ai pas de frère.</p> + +<p>Revenons aux amis. Il y a ceux que je me sens enclin à chérir et qui ne +me peuvent supporter; il y a ceux qui me recherchent volontiers, mais +dont la compagnie m'est intolérable.</p> + +<p>Parce que je me suis décidé, cette nuit, à vous raconter mon histoire, +ne me tenez pas pour un homme éloquent d'ordinaire. Je suis un +silencieux; du moins, si j'entends bien ce que l'on dit de moi, je dois +être un silencieux. Remarquez-le, je prends toutes sortes de précautions +en m'exprimant devant vous. Ne croyez pas que je sois assez sot pour +m'attribuer des vertus, alors que je n'éprouve que dégoût pour moi-même.</p> + +<p>Et, au fait, pourquoi ne me trouveriez-vous pas sot? C'est incroyable: +au moment précis où je m'accuse, ce bougre d'orgueil s'arrange pour +sauvegarder ses petits intérêts dans la faillite. Le moyen d'être +sincère, avec cette langue qui n'est là que pour trahir notre esprit?</p> + +<p>Reste à savoir, en outre, si «être silencieux» cela représente une +vertu. Les femmes qui ont des taches de rousseur se consolent en +disant: «C'est que j'ai la peau fine». Pareillement les gens qui, comme +moi, sont dépourvus de tout esprit, de tout éclat, de tout à propos, +tirent parti de leur infirmité en avouant: «Moi, je suis un silencieux», +ce qui signifie: «Moi, je suis une âme concentrée, sérieuse, sobre, une +âme admirable, enfin». En réalité, je dois à cet aspect de mon caractère +d'avoir, dans tous les milieux où j'ai vécu, passé pour un imbécile.</p> + +<p>Il est bien regrettable que les hommes qui ont du génie ne soient pas, +en même temps, des imbéciles. Les hommes qui ont pour mission de +contempler, d'étudier leurs semblables sont desservis dans leurs +entreprises par leur intelligence et leur réputation. Je crois qu'il +leur est, moins souvent qu'à d'autres, donné de surprendre la nature. A +leur approche, les personnes qu'ils veulent étudier se roidissent, dans +une attitude, comme chez le photographe, et tâchent à donner d'abord +d'elles-mêmes une opinion avantageuse.</p> + +<p>Devant l'imbécile, au contraire, inutile de se gêner. A-t-on scrupule de +se montrer tout nu devant son chien? Si les chiens et les imbéciles +comprenaient ce qu'on leur laisse voir, ils tomberaient malades de +tristesse.</p> + +<p>Quant à moi, qui ne fais pas profession d'observer les hommes, je +préférerais ignorer l'amer honneur d'être traité comme un témoin sans +importance. Et, s'il me fallait choisir entre la sinistre expérience que +j'acquiers, bien malgré moi, chaque jour et le séduisant mensonge qu'on +ne prend pas la peine de m'offrir, j'opterais sans doute pour le +mensonge. Malheureusement, je n'ai pas à me prononcer.</p> + +<p>Oudin, mon ancien voisin de bureau, dont je vous ai dit deux mots déjà, +est un type d'une bonne intelligence moyenne; un Normand sec et vif, +irritable, nerveux--une variété particulière de la race.--L'oeil +bleu-vert, tantôt rieur, tantôt glacé. Et la réplique comme un coup de +fouet.</p> + +<p>Ah! En voilà un que j'aurais aimé à aimer! Mais pourquoi ce besoin de +domination, et cette passion qui le consume de mettre, à tout propos, +les gens «dans sa poche», au lieu de les porter tout bonnement dans +son coeur?</p> + +<p>Son parler est impérieux, allègre, volontiers cassant. Il n'admet la +discussion qu'à son avantage et n'entend jamais composer. Bah! ce sont +là choses que je lui passerais volontiers. Ce qui est moins acceptable, +c'est le penchant qu'il manifeste à faire des dupes, je veux dire +l'habitude qu'il a de spéculer sur la niaiserie du partenaire. Il +possède un sentiment si ingénu de son évidente supériorité dans la +controverse qu'il juge superflu de mettre des formes à ma conquête. Non +content de me posséder, il est toujours pressé et veut m'avoir à bon +compte. Ses propos, sous des allures grossièrement courtoises, sont +chargés de réticences injurieuses et de réserves blessantes qu'il me +juge incapable de discerner. Et c'est ainsi jusque dans sa +correspondance, jusque dans le tête-à-tête, car il joue pour lui-même, à +défaut de galerie.</p> + +<p>L'extraordinaire est que je me prête à ces exercices avec un malicieux +désespoir. Alors même qu'Oudin pourrait et devrait douter du succès de +ses manoeuvres, je prends un sombre plaisir à l'assurer que je suis +dupe, qu'il est libre de doubler la dose, de récidiver impunément, de +patauger dans ma bonne foi. Il ne s'en fait pas faute.</p> + +<p>Si j'étais moins clairvoyant, Oudin n'agirait pas d'autre sorte; mais +j'aurais un ami de plus, ou, si vous préférez, j'aurais un homme de plus +à aimer.</p> + +<p>Je ne vous ai rien dit de Poupaert. C'est un employé de chez Socque et +Sureau, bien entendu. Quand les chevaux ont des amis, ce ne sont guère +que des amis d'attelage. Même chose pour nous: il nous est difficile +d'avoir d'autres connaissances que celles du bureau ou de l'atelier, +puisque, normalement, toute notre vie se passe là.</p> + +<p>Poupaert est un homme du Nord, un garçon qui a souffert tous les +malheurs imaginables: femme, santé, famille, courage, tout l'a trahi. Il +est devenu comme un spécialiste de la guigne. Qu'il en conçoive une +manière d'orgueil, voilà ce que je trouve assez naturel; mais qu'il +veuille me rendre responsable de son infortune, voilà ce que j'ai peine +à comprendre. Le plus curieux est qu'il se montre particulièrement aigre +avec moi, qui n'ai cessé de lui témoigner une sympathie réelle et qui +lui rends de menus services, à l'occasion.</p> + +<p>Il y a encore Devrigny, un vrai Parisien, bavard, sanguin, rouge de poil +et de tempérament. On ne sait jamais s'il parle de façon sérieuse. Il ne +songe qu'à coucher avec des femmes et il ne regarde pas son gibier de +trop près. Il n'est pas bête, Devrigny, mais c'est un de ces gars qui, +ayant à choisir entre la compagnie de Victor Hugo et celle de +Frise-Poupou, la bonne du bistro Marquet, préféreraient à coup sûr la +bonne, avec toutes ses maladies. Je vous prie de croire que je ne dis +pas ça parce que Devrigny m'a lâché plus de cent fois, quand nous étions +ensemble, pour filer aux trousses de petits souillons qui l'ont +passablement abruti et finiront par l'abrutir tout à fait. Enfin, +passons! Cet homme-là suit sa voie et agit comme bon lui semble.</p> + +<p>Je peux aussi vous nommer Vitet, un camarade de régiment, un homme qui a +failli devenir mon ami, un homme qui m'a fait beaucoup de mal. Depuis +sept ans que nous avons fini notre service, je rencontre Vitet assez +régulièrement: il est employé des postes et voyage, deux fois par +semaine, entre Nevers et Paris. Quand nos heures de liberté concordent, +il vient me voir, s'il lui prend fantaisie de torturer quelqu'un, ou +bien je vais moi-même le chercher, si j'éprouve le besoin de souffrir, +ce qui m'arrive de temps en temps, comme à tout le monde, quoi qu'on +pense.</p> + +<p>Vitet possède un caractère exécrable, mais égal. Il est féroce avec +constance, avec sérénité. Si vous êtes tourmenté d'un généreux +enthousiasme, soulevé par des désirs ardents, ému de projets audacieux, +allez voir Vitet. Je ne lui donne pas dix minutes pour vous récurer +l'âme, pour vous purger le coeur de toutes vos belles ambitions, pour +vous laisser plus nu, plus pauvre, plus dépourvu que jamais.</p> + +<p>S'il me pousse, quelque jour, une idée assez vivace pour résister à une +heure de Vitet, ma confiance en moi n'aura plus de limite. Vitet? Un +destructeur! Son arme favorite est un mot, insignifiant en apparence, +mais plus tranchant qu'un scalpel et plus acéré qu'un aiguillon. Quand +je me laisse aller au contentement, à l'espoir, à l'exaltation, Vitet me +regarde une seconde avec ses petits yeux bordés de cils d'un blond +blanc, et il dit seulement «Va donc»! Je me demande parfois si ce +mot-là n'a pas gâché toute ma vie.</p> + +<p>Au contraire de Vitet, Ledieu--un employé qui travaillait à côté de moi +dans ma première place, chez Moûtier--Ledieu n'est pas désagréable avec +régularité: il a des crises. Pendant ses bonnes périodes, qui durent +vingt-quatre ou quarante-huit heures, il n'est que grâce, clarté pure, +candeur, abandon. Puis, le ciel se couvre soudain, tout s'obscurcit et +Ledieu devient morne, intolérant, agressif. C'est une âme malheureuse, +inquiète, comme ces pays que de brusques inondations ravagent chaque +année et qui s'efforcent, dans l'intervalle, de se reconstruire, de se +restaurer.</p> + +<p>Parfois, je le vois si bas, si réduit que je m'humilie devant lui pour +qu'il ne demeure pas seul au fond de sa détresse. Dès que je me suis +bien accusé, bien aplati, Ledieu en profite tout de suite pour prendre +de la hauteur, pour me monter sur le dos et me piétiner. Je sors de là +vexé, courbatu, désemparé. Si j'étais meilleur que je ne suis, je +devrais me trouver content du résultat, satisfait de cette transfusion +de mon sang. Mais je ne vaux pas grand'chose non plus et je me demande +si mes accès d'humilité ne sont pas, eux aussi, inspirés par une espèce +d'orgueil.</p> + +<p>A part cela, Ledieu n'est capable de supporter seul ni ses douleurs, ni +ses joies. Quand je le vois arriver chez moi, je le regarde au visage +pour tâcher de comprendre ce qui lui tu méfie le coeur. Un échec ou un +succès? Notez, toutefois, que, lorsqu'il est heureux, il me confie: +«J'ai bien réussi telle ou telle chose». En revanche, s'il fait une +sottise, s'il est pris d'une faiblesse, s'il commet une lâcheté, il +s'écrie avec amertume: «Nous sommes bêtes, nous sommes faibles, nous +sommes lâches». Eh! N'ai-je pas assez de moi?</p> + +<p>Je pourrais aussi vous parler de Jay, dont la société me rend presque +malade, Jay dont la tranquille médisance m'a fait prendre en horreur +tous les gens que je connais, Jay qui, néanmoins, est un homme bon, +capable de dévouement et d'affection.</p> + +<p>Je pourrais aussi vous parler de Petzer, qui fut le compagnon de mon +adolescence et qu'un mariage ridicule m'a gâché. Je pourrais vous parler +de Coeuil. Mais à quoi bon? Je ne réussirais qu'à vous confirmer dans la +mauvaise opinion que vous avez désormais de moi. Et, malgré tout, je +vous assure, mon seul désir est d'aimer, d'aimer totalement, absolument. +Est-ce ma faute si j'ai l'oeil clair? Et quel est donc l'idiot qui a dit +que l'amour est aveugle?</p> + +<p>Peut-être m'objecterez-vous que tous les hommes ne sont pas semblables à +Ledieu, à Jay, à Vitet ou à Devrigny. Ah! tenez, je ne sais pas, je ne +sais plus. J'ai connu un type qui faisait ses études pour être dentiste. +Il m'a conduit un jour dans son pavillon de dissection, à «Clamart». +Vous savez: rue du Fer-à-Moulin? Tous les étudiants étaient disposés +autour des tables d'ardoise et dépeçaient des têtes humaines, pour +apprendre l'anatomie de la face. En général, on ne leur donne pas des +têtes entières, ce serait du gaspillage.</p> + +<p>On scie par le milieu des têtes dont on a rasé, au préalable, tout le +poil: moustache, cheveux et barbe. Eh bien, posées à plat, comme des +médailles, décolorées par les antiseptiques, détendues par la mort, +toutes ces moitiés de têtes se ressemblent affreusement. Ce que j'ai vu +là, c'est l'effigie humaine. Le moule est unique et l'on tire des +millions d'exemplaires.</p> + + +<br> +<br> +<center><H2>XVI</H2></center> +<br> + +<p>Mais puis-je me plaindre, alors que j'ai Lanoue? Lanoue à qui je ne +saurais reprocher qu'une chose: d'être sans reproche. Vertu parfois bien +irritante, avouez-le.</p> + +<p>Je suivis donc le conseil de ma mère et j'allai chez Lanoue. Cette +visite me procura quelque soulagement. Ma mère aurait-elle toujours +raison quand il s'agit de moi?</p> + +<p>Plusieurs jours passèrent et le mois de novembre arriva. J'aime le mois +de novembre surtout quand il est bien gris, bien brumeux, avec un ciel +bas, rapide, acharné comme une meute derrière une proie.</p> + +<p>Puisque la chance m'avait à mépris, je résolus de ne la plus poursuivre, +de l'attendre au gîte. J'abandonnai toute démarche.</p> + +<p>Je faisais, de mon temps, trois parts variables et passais l'une en +promenade, la seconde chez Lanoue, la dernière à la maison. Mes +promenades n'avaient d'autre but que moi-même. Je fréquentais soit les +petites rues de la montagne Sainte-Geneviève, soit les allées du +Luxembourg, le matin de préférence, quand le jardin désert semble une +île silencieuse au sein de la ville convulsive. Mais, bien que je +connusse parfaitement la silhouette des arbres, la structure des +perspectives, le visage, la démarche et l'itinéraire des hommes qui +déambulaient à heures fixes entre les pelouses fanées, ma pensée +demeurait tout entière occupée d'un autre paysage, d'autres spectacles. +Je me cherchais, je me poursuivais à travers un millier de pensées plus +impétueuses qu'un troupeau de buffles à l'époque des migrations.</p> + +<p>Puis je regagnais la rue du Pot-de-Fer. Je goûtais, dans notre logement, +un calme chaque jour plus profond et que je m'expliquais mal. La salle à +manger était devenue un véritable atelier de couturières. Maman, qui a +tant cousu dans sa vie, abattait la besogne d'une bonne ouvrière en +chambre. De grand matin, Marguerite allait chez le confectionneur +reporter l'ouvrage et quérir des étoffes, des modèles. Cependant ma mère +préparait les aliments pour la journée.</p> + +<p>A quelque heure que j'arrivasse, je trouvais les deux femmes au travail. +Je n'avais plus honte de mon oisiveté, qui devenait une chose admise, +normale. Je goûtais même un étrange plaisir au spectacle d'une activité +que je ne partageais point. Pour les longues veillées, on allumait un +petit feu dans la cheminée prussienne de la salle à manger. Je pris +bientôt l'habitude de venir lire dans cette pièce.</p> + +<p>Parfois je m'exerçais sur la flûte. Je jouais avec une attention si +soutenue que je fis, pendant cette période, des progrès réels. La +conscience de ces progrès me précipitait dans des rêves absurdes: +j'allais devenir musicien, compositeur peut-être. J'entrevoyais une vie +merveilleuse, illuminée par des succès, exaltée par l'admiration des +foules. J'allais enfin donner issue à cette âme captive qui s'étiole et +se désespère au fond de son cachot.</p> + +<p>En attendant les foules futures, Marguerite, du moins, semblait trouver +de l'agrément à mes essais. Elle retenait fort bien mes airs favoris; +elle les fredonnait en tirant l'aiguille et me priait fréquemment de les +lui rejouer.</p> + +<p>Un jour, comme j'achevais un morceau que j'avais exécuté avec, à défaut +de talent, beaucoup de coeur et d'application, Marguerite leva vers moi +des yeux pleins de larmes. J'en fus bouleversé, d'autant plus que +Marguerite a de beaux yeux meurtris auxquels les larmes prêtent un éclat +bien émouvant et comme enfantin.</p> + +<p>Un homme raisonnable eût pensé: «Voilà l'effet de la musique sur une âme +mobile et tendre». Moi, je pris tout à mon avantage.</p> + +<p>Je saisis mon chapeau et m'enfuis dans la rue. Je ressentais une +indicible fierté. Je ne doutais plus que des pouvoirs nouveaux ne me +fussent dévolus. J'éprouvais ce retentissement de mon âme dans une autre +âme comme un signe certain de prédestination. Je murmurais, en serrant +les dents: «Je suis quand même quelqu'un, quelqu'un! On finira bien par +s'apercevoir que je ne suis pas un homme comme les autres».</p> + +<p>Cette ambition, cette frénésie: ne pas être un homme comme les autres. +Et toute cette comédie à cause d'un petit air de flûte et des larmes de +Marguerite.</p> + +<p>Il était environ trois heures après midi. J'errai quelques instants de +rue en rue et finis par me trouver au pied de Notre-Dame. Mon +enthousiasme eut alors un effet singulier: je m'engouffrai dans +l'escalier des tours et montai, d'une traite, montai jusqu'au sommet. Je +fus tout étonné de m'arrêter là, de n'être pas lancé dans l'espace par +le vertigineux tube de pierre, comme l'obus par un canon.</p> + +<p>Ce fut une heure mémorable. Seul, avec les nuages et le vent forcené, je +rencontrai Salavin face à face, un Salavin sauvé, dégagé de la foule de +ces sales pensées parasites au milieu desquelles il végète comme une +plante opprimée. Pendant une heure, j'eus confiance en moi; je pris des +engagements solennels, j'assumai des responsabilités, je fis des +sacrifices, j'accomplis enfin des actes dignes d'un homme véritable. +Tout cela dans mon coeur bien entendu.</p> + +<p>Si j'écrivais l'histoire de ma vie, cette heure-là pourrait s'appeler la +victoire du cinq novembre ou la victoire de Notre-Dame. Car ce fut une +victoire, une petite victoire. J'en ressentis les effets pendant +plusieurs jours.</p> + +<p>Souvent, je prenais un livre et, délaissant mon canapé, je venais +m'asseoir sur un petit banc, dans la clarté laiteuse des rideaux, auprès +des couturières. Je m'enfonçais dans ma lecture comme dans un sommeil +touffu.</p> + +<p>Je suis, vous le voyez, assez grand, assez maigre. Le métier de +bureaucrate et le mépris des exercices physiques ont voûté mon dos. «Je +me tiens un peu de guingois», selon l'expression de ma mère. Quand je +lisais, accroupi sur mon tabouret, je sentais s'exagérer tout ce qu'il y +a de défectueux dans mon attitude ordinaire. Je me tassais, je me +ratatinais. Ma vie, semblait-il, fuyait, m'abandonnait pour s'en aller +avec ces hommes et ces femmes dont je partageais, par la pensée, les +aventures admirables. Cependant, la carcasse de Salavin se flétrissait +peu à peu. Ne croyez-vous pas que, si l'on savait rêver avec assez de +force, il suffirait, à de tels moments, d'un tout petit choc, d'un +consentement d'une seconde pour mourir?</p> + +<p>En général, j'étais tiré de cet abîme par la voix de maman dont les +paroles me parvenaient comme à travers de grandes épaisseurs de feutre. +Elle devait répéter plusieurs fois son appel avant que je revinsse à la +surface du monde. J'ai toujours pensé que ma mère devinait, +instinctivement, cette désertion de mon esprit. Quelque chose comme le +cri de la bête qui sent ses petits en danger.</p> + +<p>Ce qu'elle disait alors était pourtant bien simple. Elle me donnait, par +exemple, quelque commission. Le charme rompu, je posais mon livre et me +mettais en mesure d'obéir. J'étais devenu fort serviable, ce qui, soit +dit en passant, ne m'est pas une vertu naturelle. N'attribuez point ce +changement de caractère au désir de faire excuser mon inaction; non, il +y avait à cela d'autres causes que vous commencez sans doute à +comprendre.</p> + +<p>Il arrivait aussi que maman me demandât de poursuivre à haute voix la +lecture commencée pour moi seul. Ma mère manquait rarement d'ajouter:</p> + +<p>--Vous savez qu'il avait toujours, à l'école, le prix de lecture et de +récitation.</p> + +<p>A quoi je répondais d'un air gêné:</p> + +<p>--Voyons, maman! Tais-toi donc, maman! Pourquoi parler toujours de ces +choses-là?</p> + +<p>Ma pauvre mère ne peut pas savoir l'embarras où nous plonge, nous autres +hommes, l'éloge public de nos vertus ou de nos prouesses enfantines.</p> + +<p>Marguerite joignait aussitôt ses instances à celles de ma mère:</p> + +<p>--Vous lisez si bien!</p> + +<p>Je ne me faisais pas trop prier. Je lisais pendant des heures entières. +Les deux femmes écoutaient sans interrompre leur besogne, mais en +amortissant avec soin tous les bruits. Parfois, maman aspirait une +petite prise de tabac; elle le faisait discrètement, presque en +cachette, car elle sait que je n'aime pas à la voir priser, moi qui fume +toute la journée, moi qui suis gâté par toute sorte de vices, de manies +et de tics.</p> + +<p>De temps en temps, l'aiguille de Marguerite s'arrêtait de voleter comme +une mince flamme bleue tenue en laisse. Les mains au creux de sa jupe, +Marguerite écoutait. J'apercevais sa bouche entr'ouverte et ses yeux +fixés sur moi.</p> + +<p>Je me grisais, à la longue, de toutes ces paroles qui n'étaient pas +miennes, mais me tombaient pourtant des lèvres. Je n'étais plus bien sûr +de n'avoir pas pensé moi-même toutes ces belles choses qui s'exprimaient +par ma voix et quand Marguerite, au comble de l'émotion, murmurait en +cassant son fil: «Comme c'est beau! Comme c'est beau!» j'acceptais cette +louange ainsi qu'un hommage que j'eusse personnellement mérité.</p> + +<p>Je parlais peu, d'ordinaire, à Marguerite. Un jour, toutefois, maman +dut, pour je ne sais plus quelle raison, s'absenter un après-midi. Je +restai seul avec Marguerite et, comme de coutume, je vins m'asseoir dans +la salle à manger. Pendant une heure, je tins fixés sur un livre des +yeux qui ne voyaient rien. Je me sentais le coeur gonflé, les mains +tremblantes. Il me venait un désir ardent de parler à Marguerite, de lui +dire les choses affectueuses. Mais, voilà, je ne sais pas dire les +choses affectueuses, moi. Je laissai passer l'après-midi sans parvenir à +ouvrir la bouche. J'en fus si désespéré que, le soir venu, je me +répandis en propos amers, en propos découragés, décourageants. Ah! pour +dire des mots désagréables, des duretés, ma langue se délie toute seule. +Je n'eus aucune difficulté à navrer Marguerite, à l'accabler sous un +flux de paroles qui étaient, précisément, tout le contraire de ce que +j'éprouvais si grand besoin de lui confier.</p> + +<p>Elle écoutait sans répondre; puis, elle eut un regard si triste, si +chargé de reproches que je baissai la tête et lui demandai pardon en +bégayant.</p> + +<p>--Oh! dit-elle, ça ne fait rien. Je sais bien que vous êtes bon et que +vous ne pensez pas tout ce que vous venez de me raconter.</p> + +<p>«Bon!» Moi? Je suis bon! Moi? Ah! Par exemple! Tout de suite les propos +amers reprirent leur cours, jusqu'au moment où, complètement écoeuré de +moi-même, je mis mon chapeau pour sortir.</p> + +<p>Il ne faut pas pardonner trop vite à Salavin.</p> + + + +<br> +<br> +<center><H2>XVII</H2></center> +<br> + +<p>Je crois toutefois n'avoir pas trop tourmenté Marguerite pendant cette +période-là. Je crois. Je ne suis sûr de rien. Les gens à qui nous devons +nos pires souffrances ont si rarement conscience de leur cruauté. Il en +est qui s'imaginent m'avoir comblé de leurs faveurs et que je considère +en fait comme mes mauvais génies.</p> + +<p>J'entretenais des relations, pendant mon adolescence, avec un cousin que +j'aimais beaucoup. Je m'employais à seconder ses entreprises, à louer +ses mérites, à pallier ses erreurs. Quel que fût mon scrupule, je ne me +pouvais trouver aucun tort envers lui. Or nous eûmes, un jour, une +querelle; à cette occasion, mon cousin m'ouvrit son coeur: j'y découvris +de vivaces ressentiments, des griefs qui, longtemps cachés, n'en étaient +que plus redoutables et qui, hélas! ne me parurent pas dénués de +fondement, bref, tout un trésor de haine dont je me trouvai l'objet +désespéré et la cause.</p> + +<p>Comment affirmer que l'on n'a pas fait souffrir un homme alors qu'on l'a +regardé, fût-ce une fois, alors qu'on a traversé sa vie, même en pensée?</p> + +<p>Ce qui me donne à croire que, pendant ce mois de novembre, je ne fus pas +le bourreau de Marguerite, c'est que je réservais mes mouvements d'humeur +pour Lanoue.</p> + +<p>J'allais--ne vous l'ai-je pas dit?--le voir chaque jour, soit au moment +du déjeuner, soit après dîner, le soir, car Lanoue, lui, n'a pas perdu +sa place et fréquente régulièrement son étude d'avoué.</p> + +<p>Le plus souvent, je trouvais les Lanoue à table. Je m'asseyais dans un +fauteuil à bascule, près de la fenêtre, et je commençais de me balancer. +Je commençais aussi d'être injuste, d'être odieux.</p> + +<p>Heureusement que Lanoue est mon ami! Heureusement que je l'aime! Sinon, +il m'agacerait fort.</p> + +<p>D'ailleurs, s'il n'y avait pas l'amour, s'il n'y avait pas l'amitié, +tout me dégoûterait dans l'homme. Regardez-le donc manger! Regardez-le +boire!</p> + +<p>Octave Lanoue est un garçon calme, aux réactions paresseuses; il n'est +dépourvu ni d'instruction, ni de finesse. Comme il tient de son +ascendance paternelle certaines façons rustiques et de la gaucherie, il +m'arrive, entre camarades, de plaisanter Lanoue; mais je ne peux +souffrir que les autres s'en mêlent. Railler Lanoue, c'est mon privilège +d'ami, un privilège dont je suis âprement jaloux.</p> + +<p>Les jambes jointes, la tête renversée en arrière, le corps affalé au +fond du fauteuil qui oscillait à petits coups, je fumais cigarette sur +cigarette en regardant d'un oeil mi-clos les Lanoue prendre leur repas.</p> + +<p>Le bébé barbotait dans son assiette. Octave et Marthe, assis face à +face, mangeaient. Ils s'y prenaient comme tout le monde, n'en doutez +pas. Quant à moi, je n'avais qu'à les regarder. Situation pénible entre +toutes.</p> + +<p>Si vous tenez à votre prestige, ne mangez pas en présence d'un homme qui +ne partage ni votre faim, ni vos aliments.</p> + +<p>Pourquoi remplir sa cuiller à tel point qu'une partie du contenu retombe +dans l'assiette avant d'atteindre les lèvres? Pourquoi introduire la +cuiller en biais et si profondément dans la bouche? Pourquoi faire cette +aspiration bruyante en absorbant le potage?</p> + +<p>J'avais peine à surmonter ma répugnance. Cependant les Lanoue ne se +défiaient de rien: ne suis-je pas leur ami? Ne l'ai-je point prouvé? Ne +suis-je pas, moi aussi, un homme, avec toutes ses imperfections +humaines?</p> + +<p>L'idée que j'apportais à la satisfaction de mes appétits autant de +malpropreté naïve et de maladresse aggravait mon malaise au lieu de le +dissiper. Il me fallait pourtant reconnaître que ma mâchoire aussi +craque pendant la mastication, que, sans doute, je mange aussi la bouche +ouverte, avec des bruits et des claquements mouillés. Assurément l'oeil +du spectateur doit voir remuer ma langue, doit suivre la transformation +des aliments sous l'effort des dents. Sans nul doute, mon nez, souvent +bouché par le rhume de cerveau, doit aussi souffler, siffler, dès que +les mandibules travaillent.</p> + +<p>J'étais si navré du spectacle et si honteux de mes réflexions que je me +levais pour partir. Octave alors me regardait d'un oeil limpide, étonné +et disait simplement:</p> + +<p>--Pourquoi? Tu n'es pas pressé.</p> + +<p>Je me rasseyais avec découragement.</p> + +<p>Si Lanoue avait pu surprendre le cours de mes pensées, j'eusse succombé +à la confusion. Mais personne ne peut connaître le cours de mes pensées. +J'ai pourtant, plus de cent fois, failli me trahir et dire à mon ami: +«Est-il donc nécessaire de remuer le bout du nez en mangeant des +haricots»?</p> + +<p>Le repas fini, Octave allumait sa petite pipe et nous devisions en +humant une tasse de café. Pour me soustraire à mes inclémentes +méditations, j'ébauchais de vagues commentaires sur les événements du +jour. Lanoue m'écoutait avec une complaisance attentive et murmurait à +chacune de mes phrases: «Je suis parfaitement de ton avis.» Cet +assentiment obstiné ne tardait pas à me donner de l'impatience. Eh quoi! +je débitais des bourdes, des pauvretés, et Lanoue était parfaitement de +mon avis, Lanoue que je tiens pour un homme intelligent. Lanoue, qui est +mon ami, mon seul ami!</p> + +<p>J'en venais à regretter l'aigre manière de Vitet qui ne me laisse jamais +placer une syllabe sans lancer quelque mordant «je ne suis pas du tout +de ton avis».</p> + +<p>Je retournais à mon silence, à ma contemplation malveillante et +douloureuse. Les genoux dans les mains, j'accélérais les oscillations +du fauteuil à bascule. L'idée que ce perpétuel balancement pouvait +écoeurer Octave ou Marthe me troublait sans toutefois me retenir.</p> + +<p>Le bébé, repu, était mis au lit. C'est un bel enfant bien dru, à la +chair translucide et résistante. Par malheur, le petit doigt de sa main +gauche est mal formé, de naissance, et replié vers la paume. Dans un +être beau, vous pouvez chercher le défaut, il y est toujours. Si vous +êtes une âme généreuse, vous ne remarquerez pas ce défaut, vous saurez +l'oublier, l'annuler. Si vous êtes un Salavin, vous ne verrez plus que +ce défaut, certain jour, et vous gâtera tout le reste.</p> + +<p>J'embrassais l'enfant, mon filleul, et le portais sur mes épaules +jusqu'à la chambre. Parfois, regardant ce visage charmant, à peine formé +et dont tous les traits semblaient encore enclos dans une tendre gaine, +je me prenais à imaginer le visage de vieillard qu'il sera, dans +l'avenir, et je me sentais dévoré de tristesse.</p> + +<p>L'enfant s'endormait. Nous retournions à nos menus propos et à notre +tabac. Par la porte entr'ouverte j'écoutais, d'une oreille tendue, la +respiration du bébé, les cris qu'il faisait en rêve, tous les bruits de +cette petite existence endormie. Parfois ces bruits ne me paraissaient +pas naturels; une inquiétude me gagnait. Mais les Lanoue demeuraient +placides. Je les jugeais indifférents, insensibles, indignes de +l'écrasant devoir paternel.</p> + +<p>D'autres fois, Lanoue s'entretenait longuement avec sa femme de leurs +affaires personnelles. Il disait: «Tu permets»? Je répondais: «Comment +donc»! Mais je trouvais bientôt que toutes ces questions qu'ils +agitaient m'étaient par trop étrangères. Trop de choses m'échappaient +dans la vie de mon unique ami. Trop de Lanoue m'était dérobé. Une fureur +jalouse me tenaillait le coeur.</p> + +<p>A de tels moments, je rêvais de représailles. J'étais tout prêt, si +Lanoue m'en offrait la moindre occasion, à lui lâcher maintes choses +désagréables que je ruminais avec soin.</p> + +<p>L'heure passait et Lanoue n'avait pour moi que paroles amicales. Je +ravalais ma colère.</p> + +<p>Plus tard, en descendant l'escalier, après les poignées de mains, +j'imaginais avec horreur Lanoue disant à sa femme: «Quel brave garçon, +ce Salavin»!</p> + +<p>Je baissais la tête; je n'étais pas fier. Toutes ces choses laides que +je ne peux pas ne pas voir en mon ami, ce n'est pas en lui qu'elles +sont; c'est en moi, en moi seul.</p> + + + + +<br> +<br> +<center><H2>XVIII</H2></center> +<br> + +<p>Pendant le mois de décembre, Marguerite eut une angine. Dix jours de +suite, elle demeura chez elle, au lit. Ma mère lui portait du bouillon, +des tisanes, des drogues.</p> + +<p>L'ordre de la maison se trouva profondément troublé. La malade, les deux +ménages, la cuisine accablaient maman de soins. Elle trouvait encore le +temps de coudre, mais en prenant sur son repos. Nous mangions côte à +côte, à la hâte, et il me semblait qu'un vide considérable béait entre +nous.</p> + +<p>C'est ainsi, pourtant, que nous avions vécu pendant de longues années; +deux mois d'habitudes nouvelles suffisaient donc à jeter en désuétude +des coutumes vieilles comme ma vie.</p> + +<p>Je cherchais à me rendre utile et j'avais cet empressement falot que +montrent les hommes au milieu des troubles domestiques. J'errais de +pièce en pièce, m'asseyant sur tous les sièges, m'adossant à tous les +meubles, ouvrant et fermant les portes, déplaçant sans raison les +objets. Ma mère, de temps à autre, remontait ses lunettes avec l'ongle +de l'index et me regardait. Encore que son regard fût calme et tout à +fait naturel, je me sentais rougir et je détournais la tête, affectant +quelque occupation dont mon coeur se désintéressait aussitôt.</p> + +<p>Quand ma mère, un bol fumant entre les doigts, passait chez Marguerite, +qui, je vous l'ai dit, occupe une chambre voisine de notre logement, +j'allais jusque sur le palier et, là, calant du pied la porte, +j'attendais, me rongeant les ongles.</p> + +<p>Maman revenait et disait:</p> + +<p>--Elle va mieux.</p> + +<p>Je répondais:</p> + +<p>--Ah? Bien! Bien!</p> + +<p>Je voulais prendre un air détaché. J'y parvenais difficilement.</p> + +<p>Il y eut une visite de médecin, une visite qui fut, somme toute, +rassurante. L'état de Marguerite n'était pas grave. Le praticien vint +écrire son ordonnance chez nous et me dit en s'en allant:</p> + +<p>--N'ayez aucune inquiétude, monsieur, votre soeur sera complètement +rétablie dès la semaine prochaine.</p> + +<p>Je ne songeai pas à détromper le médecin. L'idée que je pourrais avoir +une soeur, une soeur comme Marguerite me fut bien agréable et me remplit +de regrets mélancoliques.</p> + +<p>Au cours d'une nuit d'insomnie tout occupée de retours sur moi-même, je +m'aperçus avec étonnement que, quatre jours durant, je n'avais eu aucune +de ces pensées absurdes qui me défigurent l'âme et sont le tourment de +ma vie. J'en conçus un grand enthousiasme qui me tint éveillé jusqu'à +l'aurore.</p> + +<p>Les joies viennent en cortège. Le lendemain matin, Lanoue, que j'avais +abandonné depuis que Marguerite était malade, Lanoue fit une apparition +rue Du Pot-de-Fer. Il m'apportait du travail: des copies de conclusions +grossoyées dont il s'était chargé dans le dessein de m'en faire +profiter.</p> + +<p>Vous ne savez peut-être pas ce qu'on appelle des «grossoyés», dans +l'argot de la procédure? Voici: les avoués, pour corser leurs notes +d'honoraires, ajoutent aux dossiers de leurs clients des conclusions sur +papier timbré qui sont taxées fort cher. Il est d'usage de confier la +confection de ces documents aux clercs subalternes qui, après quelques +pages concernant l'affaire jugée, copient au hasard le texte du code. +Quatre ou cinq mots par ligne, de la besogne bâclée, un pur prétexte. Et +l'avoué, qui trouve là gros bénéfice, daigne payer assez bien cette +besogne fantaisiste que les scribes expédient en dehors de leurs heures +d'étude. C'est ridicule, mais c'est comme ça.</p> + +<p>Lanoue m'apportait un code et des liasses de papier. Je me mis au +travail avec ardeur. Marguerite malade, ma mère surchargée de soucis, +j'allais donc pourvoir moi-même aux besoins de la maison.</p> + +<p>Je passai mes journées et une partie de mes nuits à transcrire d'une +plume fiévreuse toute la loi sur les accidents du travail. Je comptais +mentalement: huit sous, seize sous, vingt-quatre sous. Je trouvais, dans +cette activité dérisoire, des motifs de fierté et maintes raisons de +m'estimer moi-même. Je vous l'ai dit: je me sentais devenir un autre +homme. On avait changé Salavin.</p> + +<p>Quant à rechercher les causes profondes de cette transformation, je m'en +gardais avec une sorte de frayeur superstitieuse et je considérais +comme un bien cette suspension de ma désespérante faculté d'analyse, +cette trêve, cet assoupissement.</p> + +<p>Un jour vint toutefois où la clarté se fit sans qu'il m'en coûtât le +repos.</p> + +<p>J'étais dans la salle à manger, en train d'écrire; mes doigts souillés +d'encre galopaient sur le papier bleu, et mes yeux escortaient mes +doigts avec allégresse. La porte s'ouvrit; maman parut, poussant devant +elle Marguerite.</p> + +<p>Le col serré dans un foulard blanc, ses beaux cheveux nattés, le visage +un peu pâle, Marguerite avait l'air doucement ébloui des convalescents.</p> + +<p>Elle prit place au coin du feu, dans notre vénérable fauteuil Voltaire. +Et c'est ce jour-là seulement que je compris ce qui m'arrivait.</p> + + +<br> +<br> +<center><H2>XIX</H2></center> +<br> + +<p>Ainsi donc ma vie avait un sens. Entendez-bien: ma vie, avait une +direction. Elle n'était plus éparse comme un troupeau sans loi, mais +ramassée, orientée. Un fleuve, et non plus un marécage. Un chant grave +et plein, après des clameurs discordantes.</p> + +<p>Il y a, paraît-il, des hommes dont toutes les pensées s'enroulent +fidèlement autour d'un axe, comme les serpents à la baguette du dieu. +J'allais devenir un de ces hommes.</p> + +<p>Il y a des hommes qui vivent en état de grâce; leur coeur est pur et +visité de beaux désirs. J'allais aussi vivre en état de grâce.</p> + +<p>Il y a des hommes qui possèdent le monde, même au fond de la pauvreté. +J'allais posséder le monde. J'allais enfin me posséder moi-même. J'étais +sauvé; j'étais capable d'amour. Tout me le prouvait: cette indulgence +sur les visages, cette lumière sereine sur les choses, ces élans, ces +silences, cette confiance, et la soif de sacrifice et le tremblement de +mes mains.</p> + +<p>Une résolution s'étant formée dans mon esprit: garder secrète cette +certitude. En l'avouant, en la publiant, ne risquais-je point de +l'altérer, peut-être même de l'anéantir? Ne faudrait-il pas de longues +années de paix pour réhabiliter Salavin, pour l'accoutumer à lui-même, à +sa richesse, pour le rendre digne de sa nouvelle destinée?</p> + +<p>Que cet amour muet fût heureux ou malheureux, voilà une chose à laquelle +je ne pensais guère. L'idée que je pourrais me trouver payé de retour +troublait si fort mes plus fermes propos que je préférais l'écarter. En +Revanche, j'envisageais l'hypothèse contraire avec une curieuse +prédilection. Un amour méconnu, méprisé, n'en serait pas moins, pour +moi, l'amour. Le bonheur que je convoitais était de nature à se nourrir +de maintes souffrances.</p> + +<p>Sans doute allez-vous sourire. Vous avez sur la joie des opinions +raisonnables et précises que je suis bien incapable de réfuter et +même de comprendre. En fait, je ne me défends pas, je ne plaide pas ma +cause, vous le savez déjà. Je m'efforce de vous faire entrevoir ce qui +se passait en moi. Au surplus, je n'ai pas l'intention de m'appesantir +sur cette partie de mon histoire. Je parviens encore à exprimer mes +désordres, mes sottises, mes déportements. Mais le bonheur? Cela se +peut-il raconter? Est-il possible d'intéresser quelqu'un à notre +bonheur, cette chose fastidieuse, si plate, si pauvre aux yeux d'autrui?</p> + +<p>Qu'il me suffise de vous dire que je fus heureux sans défiance. Il ne me +restait pas assez de lucidité pour observer que mes mouvements +d'enthousiasme ressemblaient par tropà mes mouvements de désespoir, +qu'ils étaient, comme ceux-ci, fébriles, démesurés, maladroits, enfin, +qu'ils manquaient d'harmonie.</p> + +<p>Il eût été malaisé, même à un observateur attentif, de discerner +l'espèce de révolution qui s'était accomplie en moi. Rien n'était +modifié dans l'aspect de mon existence. Marguerite, guérie, avait repris +sa place auprès de ma mère. On entendait ronronner la machine à coudre +et ma plume, par intervalles, heurter du bec le fond de l'encrier. Nous +prenions ensemble nos repas dans la cuisine pleine de buée et d'odeurs +aromatiques.</p> + +<p>J'étais tout encombré de mon sentiment et je le considérais avec +timidité, avec crainte, comme un objet fragile que l'on redoute de +briser en le portant.</p> + +<p>Je me répétais de minute en minute: «Attention! Voilà la vraie vie qui +commence!» Tantôt, anxieux des surprises de l'avenir, je souhaitais, +comme tant d'hommes comblés, que l'éternité tout entière ne fût qu'une +amplification de l'instant où je me plaisais. Et tantôt, travaillé de +rêves ambitieux, je me voyais acheminant vers les sommets de la vertu, +de la perfection, mon âme couverte de bénédictions, ivre de béatitude, +rachetée, sanctifiée. C'est cela: une vie de saint! Et pourquoi pas? Les +bienheureux n'ont-ils pas été choisis souvent parmi la tourbe des brebis +galeuses? Y aura-t-il au paradis place assez glorieuse pour l'ange déchu +que touchera soudain la grâce?</p> + +<p>Telles étaient mes pensées cependant que, d'une plume vertigineuse, je +recopiais, article par article, la loi sur les accidents du travail.</p> + + +<p>Parfois, maman me priait de quelque menu service. J'apportais à le lui +rendre un empressement que j'eusse voulu moins visible. Enfin, on ne +peut pas tout avoir: la félicité et la maîtrise de ses nerfs.</p> + +<p>Parfois, Marguerite chantait. Je l'accompagnais en pensée, attentif à ce +que mon chant restât intérieur, pour ne me point trahir.</p> + +<p>J'évitais de regarder Marguerite, la vraie, la vivante. C'est en moi +seulement que je la contemplais, en moi seulement que j'élevais vers +elle une oraison silencieuse.</p> + +<p>Ne souriez pas! Ne vous moquez pas de moi! Si j'avais réussi la vie que +je rêvais, c'eût été vraiment une belle chose.</p> + +<p>Il m'arrivait aussi de penser à mes amis, à ces hommes dont vous m'avez +entendu parler en termes si méprisants. Oudin m'apparaissait alors comme +un caractère d'élite, une âme supérieure dont l'influence sur moi +demeurait souverainement bienfaisante. Les malheurs de Poupaert +m'inspiraient une compassion sans réserves; je saurais lui venir en +aide, à celui-là, le consoler, lui restituer la quiétude, le bonheur. Et +Devrigny! Devrigny, la vie même, la santé, la vigueur exubérante! Quel +gai compagnon! Quant à Vitet, que de spirituelles et affectueuses leçons +n'avait-il pas su me donner! Il m'avait enseigné à châtier mon orgueil, +à prendre, de mes vertus et de mes forces, un sentiment modeste et +mesuré. Ledieu m'avait généreusement associé à toutes ses joies. Jay +n'était point médisant, comme je l'avais cru à ma honte, mais +clairvoyant et perspicace. J'avais mal jugé la femme de Petzer, mal +interprété les actes de Coeuil.</p> + +<p>Pour Lanoue, mon frère admirable, mon ami d'élection, mon bienfaiteur, +je n'y pouvais penser sans attendrissement, sans confusion, sans +remords.</p> + +<p>Enfin, ma pensée revenait toujours à ma mère, à Marguerite, à ces deux +chères figures entre lesquelles ma vie, ma nouvelle vie allait se +consumer. Clarté chaude, parfum, suave musique!</p> + +<p>Vous le voyez c'était tout à fait beau, tout à fait touchant. Et ce fut +ainsi sans interruption du 17 au 25 décembre.</p> + +<br> +<br> +<center><H2>XX</H2></center> +<br> + +<p>J'allai, le jour de Noël, déjeuner chez Lanoue, qui m'avait invité à une +petite fête intime.</p> + +<p>Un froid sec, piquant, tonique. Marcher était une joie, même avec des +semelles trouées. Bien serré dans mon vieux paletot, je partis d'assez +bonne heure: un repas d'ami n'est-il pas meilleur quand il est précédé +d'une longue causerie?</p> + +<p>L'itinéraire m'était familier. Mes pas, comme ceux des bestiaux parqués, +reviennent toujours dans les mêmes empreintes. Paris est grand, mais, +dans Paris, j'ai mon village. Comme presque tous les hommes je ne suis +capable que d'une petite patrie. Les gens qui parcourent le monde se +croient délivrés de toute servitude; ne pensez-vous pas qu'il leur faut +s'improviser une patrie dans leur entrepont de navire ou leur wagon de +chemin de fer? Ils doivent, parfois même, emporter cette patrie +minuscule dans leur valise, dans leur poche, dans le regard d'un +compagnon chéri.</p> + +<p>La rue du Cardinal-Lemoine m'est favorable à la descente. Elle se +précipite vers le fleuve, les bras ouverts. Elle m'entraîne, comme un +désir qui veut être assouvi. Elle est allègre comme une débauche de +forces accumulées.</p> + +<p>Puis, c'est la plaine, l'horizon à pleins poumons de la Seine et des +quais, la fluette passerelle de l'Estacade, l'île et cette grève +provinciale où Paris semble oublier sa féroce turbulence.</p> + +<p>Je revis, une fois de plus, toutes ces douces choses avec des yeux +d'homme heureux. Que cette image me demeure à jamais pour les mauvais +jours.</p> + +<p>Lanoue, sorti de bon matin, en vue de menues emplettes, n'était pas +encore de retour. Marthe, occupée des préparatifs de notre petite fête, +me reçut en costume d'intérieur: bonnet de dentelle et peignoir +sommaire. Mais ne suis-je pas un peu de la maison?</p> + +<p>Le bébé me prit par la main pour me faire voir les trésors trouvés +miraculeusement, à l'aube, dans la cheminée. Tout, dans l'appartement +exigu, respirait ce bonheur familial auquel j'ai rêvé jadis comme à une +terre interdite.</p> + +<p>Remonter les jouets mécaniques, assembler les cubes coloriés, paître les +brebis de sapin, tout cela me parut fort plaisant jusque vers onze +heures. Comment ensuite s'annonça le désastre? A quel instant précis +apparurent les premiers signes de ma ruine intérieure? Voilà ce que je +ne saurais vous dire au juste. Il se peut que la cause de tout ait été +ce peignoir à manches courtes. Il n'est rien qui ne soit prétexte pour +une âme mal défendue.</p> + +<p>Marthe est une belle personne, brune et robuste. Elle est d'humeur grave +et enjouée: réserve et confiance tout ensemble. C'est la femme de mon +ami; elle ne s'était jamais, jusque-là, trouvée compromise dans les +excès de mon imagination.</p> + +<p>Or, il advint que Marthe se pencha par-dessus la table pour arranger je +ne sais quoi à la suspension. Elle levait un bras. La manche de son +peignoir était brève, flottante, fort large. Mon regard s'engagea +involontairement dans cette manche et remonta le long du bras, jusqu'à +l'ombre moite et touffue de l'aisselle.</p> + +<p>Ce fut tout pour Marthe. Elle avait déjà replié son bras, déjà tourné le +dos, déjà quitté la pièce.</p> + +<p>Moi, j'étais assis dans le fauteuil à bascule, les jambes croisées, et je +me balançais. L'enfant jouait sur le tapis. C'est ainsi que n'importe +qui eût compris la scène.</p> + +<p>Monsieur, vous êtes un homme; je n'aurai pas besoin de vous expliquer +trop longuement le caractère des pensées dont je fus assailli, la nature +de l'événement qui se passa dans mon esprit.</p> + +<p>Une brutalité formidable, une espèce de viol, de colère, de délire. Des +vêtements déchirés. Des supplications et des sanglots. Rien ne résistait +à la bourrasque, ni l'honneur, ni l'amitié. J'étais lâché, déchaîné, +ivre. Les plus petits détails m'apparaissaient, et de ce corps entre mes +mains, et de mes actes.</p> + +<p>Marthe traversa la chambre voisine. Une seconde, j'aperçus à +contre-jour, devant la fenêtre, sa silhouette presque nue dans son +vêtement flottant. Nouveau coup de fouet. Nouvelle rage. Mes yeux +remontèrent au plafond où se peignait une histoire extravagante: je +volais cette femme, je l'emportais dans des chambres obscures, +odorantes, avec des lits bouleversés, sous une veilleuse agitée de +spasmes nerveux.</p> + +<p>Et puis, un voyage. Partir! On pourrait partir! Une vie haletante, +maudite, admirable, à travers des continents inconnus. L'Asie! ou dans +les îles de l'Océanie, ou dans les Antilles.</p> + +<p>A mes pieds, l'enfant se prit à chanter en secouant une crécelle. Eh +bien! l'enfant serait abandonné à Lanoue. Il se consolerait avec cet +enfant, Lanoue! Je lui écrirais une lettre pour tout expliquer. +J'écrivis la lettre, d'un bout à l'autre, sur l'enduit crémeux du +plafond.</p> + +<p>J'entrevis une cabine de paquebot, avec un hublot glauque, fêlé par +l'horizon marin; et des étreintes secouées par la trépidation des +machines, renversées soudain par des coups de roulis; et des mains +cramponnées au bastingage, des mains convulsées d'angoisse; et des +remords à deux, des remords écrasés sous des caresses terribles.</p> + +<p>Pour tout dire, il me faut ajouter que ce qui se passait en moi ne +ressemblait pas exactement à ce qu'on appelle le désir. C'était une +de ces imaginations qui trouvent leur satisfaction en elles-mêmes. Je +n'aurais pas fait l'ombre d'un mouvement pour réaliser ma folie. Non! +Toute cette saoulerie demeurait vautrée dans l'âme et presque sans +rapport avec son objet. Une saleté lâche, cachée, solitaire.</p> + +<p>... J'achevais la lettre à Lanoue quand une petite moulure de plâtre, +une de ces vagues fioritures qui écumaient et déferlaient au pourtour du +plafond devint insensiblement cette belle mèche blonde qui tremble et se +tord devant l'oreille de Marguerite quand elle coud, penchée sur son +ouvrage. Et toute la douce figure de Marguerite apparut au plafond, avec +ce regard qu'elle avait eu pour murmurer: «Oh! je sais bien que vous +êtes bon».</p> + +<p>Eh bien! Marguerite serait oubliée.</p> + +<p>Marguerite! Déjà! Mon rêve haletait, comme un cheval forcé qui bute et +va s'abattre. Tout le sang de mon rêve s'épuisait.</p> + +<p>C'est alors que retentit la voix de Marthe. Je crois me rappeler qu'elle +disait une phrase des plus simples:</p> + +<p>--Octave vous fait attendre. Il sera bien fâché.</p> + +<p>Toutes les images s'abîmèrent dans une nuée grise. Je me sentis +frissonnant, fatigué, triste, comme un homme qui vient d'étouffer ses +illusions sur un sopha d'hôtel meublé. Cette faiblesse dans les jambes, +cette tête pleine de coton, ce coeur défaillant et, surtout, surtout, +une impérieuse envie de pleurer, de gémir.</p> + +<p>Je me levai et passai dans l'antichambre.</p> + +<p>Là, je pris mon pardessus.</p> + +<p>--Que faites-vous? dit Marthe, apparue sur le seuil de la cuisine. Vous +avez oublié quelque chose?</p> + +<p>--Oui, j'ai oublié... j'ai oublié...</p> + +<p>Le son de ma voix me parut si pitoyable que je dis pas un mot de plus. +J'ouvris la porte et me jetai dans l'escalier. Je vois encore le visage +étonné de Marthe avancer dans la pénombre et se pencher sur la rampe.</p> + +<p>Comme j'arrivais au premier étage, je me trouvai face à face avec +Lanoue. Il eut un bel et affectueux sourire pour me tendre la main.</p> + +<p>--Octave, lui dis-je en m'écartant, Octave, excuse-moi. Je ne reste pas +avec vous. Je ne peux pas rester. Je ne mérite pas que l'on s'intéresse +à moi.</p> + +<p>Lanoue s'arrêta, frappé de stupeur. Je l'aurais presque bousculé pour +gagner plus rapidement le dehors. Je descendis les dernières marches en +bondissant. Je criais:</p> + +<p>--Non, non, Octave, il ne faut pas m'aimer!</p> + +<p>Comme je refermais la porte du vestibule, j'entendis derrière moi, dans +l'escalier, des bruits de pas précipités. Lanoue appelait d'une voix +altérée:</p> + +<p>--Louis! Louis! Ecoute, Louis...</p> + +<p>Dans la rue, je pris ma course, sans tourner la tête.</p> + + +<br> +<br> +<center><H2>XXI</H2></center> +<br> + + +<p>On ne devrait jamais avoir de joie; le départ de la joie est une +souffrance trop cruelle.</p> + +<p>Il était midi. Le Jardin des Plantes paraissait désert. Un sol durci, +grinçant de froid. Des bancs couverts d'une couche de grésil. Je m'assis +pourtant sur l'un d'eux. Il y avait, à ma droite, un arbre qui, de tous +ses bras étendus, prêtait serment avec une gravité majestueuse.</p> + +<p>Je regardais son tronc noueux, sa ramure innombrable, ses grosses +racines qui, par places, émergeaient avant la plongée définitive, comme +des échines de dauphins, et je pensais:</p> + +<p>Lui, il sait choisir; il puise dans la terre où il y a tant de sucs, +tant de substances, tant de nourritures et de poisons, tant de matériaux +accumulés depuis les origines. Il puise et ne prend que le nécessaire. +Il dédaigne le reste. Il se choisit dans le chaos.</p> + + +<p>Moi, je ne sais pas me choisir. Toute pensée qui voyage trouve asile en +mon âme. Toute graine qui tombe sur mon être y peut germer. Où suis-je +là-dedans? Qui suis-je dans cette foule? Peut-il y avoir du bonheur pour +moi entre ces mille démons ennemis? Comment me reconnaître, me nommer, +m'appeler, entre tous ces visages?</p> + +<p>Ne me dites pas: «Ces pensées sont en vous mais ne sont pas vous».--Eh! +n'est-ce pas moi qui les pense? N'est-ce pas moi qui les nourris?</p> + +<p>Surtout, surtout, ne me dites pas: «Tout cela ne vit que dans votre +esprit.»--Seul compte ce qui se passe là.</p> + +<p>Je ne pourrai jamais faire de ma vie quelque chose de pur, quelque chose +de propre.</p> + +<p>Je suis incapable d'amour, incapable d'amitié, à moins qu'amour et +amitié ne soient de bien pauvres, de bien misérables sentiments.</p> + +<p>Je suis un mauvais fils, un mauvais ami, un mauvais amant. Au fond de +mon coeur, j'ai voulu la mort de ma mère, j'ai trahi et bafoué Octave, +forcé, souillé Marthe, abandonné Marguerite. Et j'ai fait mille autres +crimes dont je n'ai pas même souvenir, ce qui est plus désespérant que +tout.</p> + +<p>Je ne respecte rien dans le fond de mon coeur; et pourtant!</p> + +<p>Et pourtant, j'ai parfois rêvé d'une vie qui eût été la plus belle, la +plus noble des vies.</p> + +<p>Ce n'est pas ma faute: je ne suis pas le maître. Ne m'accusez pas avant +d'avoir fait retour sur vous-même.</p> + +<p>Je suis un ilote. Qui me donnera la liberté? Qui me sauvera de la +déchéance? Qui pourra me rendre la grâce perdue?</p> + +<p>Le monde m'échappe. Je me débats parmi les ombres. Qui peut venir à mon +secours? Telles furent mes réflexions sur le banc du Jardin des Plantes. +J'avais froid. Bientôt j'eus faim. Je ne constatai pas sans amertume +qu'il m'était possible d'avoir froid et faim malgré ma douleur. Nouvelle +blessure pour l'orgueil.</p> + +<p>Je combattis le froid en marchant, et la faim avec un de ces petits +pains aux raisins secs, un de ces pains de seigle qui ont fait les +délices de mon enfance.</p> + + +<p>J'errai ainsi, tantôt dans les allées du jardin, tantôt dans les rues +avoisinantes, jusqu'à la chute du jour. Le ciel s'était fort brouillé +et obscurci. Jamais il ne m'avait paru plus hostile, plus lugubre; et +c'était pure illusion, car j'ai connu, sous l'azur de juillet, des +détresses en sueur qui passent de loin toutes les tristesses de l'hiver. +Il n'y a de soleil que dans la paix du coeur.</p> + +<p>Où aller?</p> + +<p>Comme la nuit s'épaississait, la neige se mit à tomber. J'étais alors +dans la rue Buffon.</p> + +<p>Je revins à la surface du monde pour constater qu'il neigeait. Puis, +nouvelle plongée dans les profondeurs.</p> + +<p>Un peu plus tard, je m'aperçus que j'étais à la hauteur de la caserne +municipale, rue Monge, en marche vers la rue du Pot-de-Fer. La bête +remontait au gîte; d'elle-même, elle rentrait à la bauge, où il fait +tiède, où l'on mange.</p> + +<p>Toujours la même chose. Toujours le même rythme. Sortir, rentrer. +Rapporter à la maison, chaque soir, son fardeau de colère et de dégoût.</p> + + +<br> +<br> +<center><H2>XXII</H2></center> +<br> + +<p>Monsieur, il est plus de minuit et vous m'avez écouté jusqu'ici avec +beaucoup de patience et de bonté. Je vais donc abuser de votre sympathie +en achevant mon récit.</p> + +<p>Une semaine s'est écoulée depuis les événements qui ont marqué, pour +moi, la journée de Noël. Une fois encore, je vous prie de m'excuser +si je m'obstine à nommer événements ces choses qui se sont entièrement +passées en moi. Le monde a deux histoires: l'histoire de ses actes, +celle que l'on grave dans le bronze, et l'histoire de ses pensées, celle +dont personne ne semble se soucier. En vérité, qu'importent mes actes, +si toutes mes pensées n'en sont que le désaveu et la dérision?</p> + +<p>J'ai d'abord vécu quatre jours dans une anxiété sans cesse croissante. +Pour bien des raisons que vous devinez aisément, le séjour à la maison +était pénible: tant de souvenirs, et le regard de ces deux femmes, et le +mensonge de mon visage, de mes paroles, de mes gestes.</p> + +<p>Je suis donc sorti, chaque jour, dès le matin, pour ne rentrer que tard +dans la nuit, au moment du sommeil. Chaque soir, ma mère m'a dit que +Lanoue était venu et m'avait attendu une heure ou deux sans trop +expliquer l'objet de sa visite.</p> + +<p>J'ai passé mes nuits sur mon canapé, à fumer, à batailler contre mes +démons.</p> + +<p>Avant-hier matin, j'ai eu avec ma mère une discussion décisive. +S'agit-il bien d'une discussion? En réalité, ma mère a parlé seule.</p> + +<p>J'allais sortir. Marguerite était partie chercher du travail à +l'atelier. Maman mettait de l'ordre dans le logement.</p> + +<p>--Louis, m'a-t-elle dit, assieds-toi un instant auprès de moi.</p> + +<p>Je me suis assis. Je devais avoir un visage fermé, blême, agité de menus +tics que je ne peux réprimer. Je ne savais ce que voulait ma mère. +J'étais, à la fois, inquiet et accablé.</p> + +<p>--Louis, m'a dit ma mère, tu auras trente ans dans deux mois.</p> + + +<p>J'ai tout de suite compris. Ma mère a parlé pendant plus d'une +demi-heure. «Le moment était venu de me marier. Je ne pouvais plus +tarder à trouver une situation. Maman s'en était quelque peu occupée +elle-même. Le moment était venu pour moi de choisir une compagne. Et, +justement, n'avais-je pas, auprès de moi...»</p> + +<p>Ah! Mère, mère, comme vous m'aimez! Comme vous me connaissez bien! Comme +vous me comprenez mal!</p> + +<p>Je l'ai laissée parler. Elle secouait affectueusement mes mains qui +retombaient inertes. Quand elle me pressait de questions, je hochais la +tête sans répondre.</p> + +<p>On a sonné, ce qui m'a délivré. Marguerite est entrée. Aussitôt, j'ai +saisi mes vêtements et je suis parti, très vite, en regardant au passage +avec une espèce de ressentiment cette jeune femme qui songe à rendre +heureux un homme tel que moi.</p> + +<p>Il y a de cela plus de quarante-huit heures. Je ne suis pas retourné à +la maison. Je n'y retournerai pas; je ne peux plus.</p> + +<p>J'ai écrit à maman une lettre qui n'explique rien. Le moyen d'expliquer +des choses pareilles! «Mère, lui ai-je écrit, tu ne sais pas quel homme +je suis. Ne me demande pas de revenir auprès de toi. Ne me demande pas +d'être heureux.» Et mille autres sottises semblables qui ont dû la +mettre au supplice sans l'éclaircir de rien.</p> + +<p>Depuis bientôt trois jours, je vogue dans Paris sans but, sans refuge. +Je suis calme, mais bien malheureux.</p> + +<p>Je ne cherche pas à mourir. Je ne suis pas encore prêt à mourir.</p> + +<p>J'ai de l'argent pour deux jours. Après je ferai de menus travaux, afin +de manger.</p> + +<p>N'allez pas me parler de ces deux femmes, qui doivent, en ce moment, +coudre côte à côte, dans la salle à manger. Que pensent-elles? Que +disent-elles? Ne m'en parlez pas: je n'y ai que trop songé depuis trois +jours.</p> + +<p>Le hasard m'a conduit, ce soir, dans ce bar où j'ai eu la chance de vous +rencontrer. J'ai très peu bu; vous l'avez sûrement remarqué. Je me +serais bien enivré, mais j'ai l'estomac si malade.</p> + +<p>Ne racontez à personne cette histoire qui n'en est pas une. Tous les +hommes ont leur charge de tourments. Inutile de les troubler avec +Salavin. Inutile aussi de leur donner à rire.</p> + +<p>Je ne sais plus que faire. Je ne sais plus que devenir. Peut-être +vais-je partir en voyage, si le vent me prend en pitié et m'emporte. +Peut-être vais-je rester. Peut-être...</p> + +<p>Vous, monsieur, qui avez l'air simple et bon, vous qui m'avez laissé +parler avec tant de bienveillance, peut-être me direz-vous ce que je +dois faire.</p> + + +<br> +<br> +<center><H2>FIN</H2></center> +<br> + + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT *** + +***** This file should be named 10290-h.htm or 10290-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/2/9/10290/ + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/10290.txt b/10290.txt new file mode 100644 index 0000000..d71d4a2 --- /dev/null +++ b/10290.txt @@ -0,0 +1,4690 @@ +The Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Confession de Minuit + Roman + +Author: Georges Duhamel + +Release Date: November 25, 2003 [EBook #10290] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT *** + + + + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + + + + +GEORGES DUHAMEL +de L'Academie Francaise + + +Confession de Minuit + + +ROMAN + + + + + +I + +Je n'en veux pas a M. Sureau; Je suis tout a fait mecontent d'avoir +perdu ma situation. Une douce situation, voyez-vous? Mais je n'en veux +pas a M. Sureau. Il etait dans son droit et je ne sais trop ce que +j'aurais fait a sa place; bien que, moi, je comprenne une foule de +choses, malheureusement. + +Il faut dire que M. Sureau n'a pas voulu comprendre. Il m'aurait ete +necessaire de lui donner des explications et, tout bien pese, j'ai mieux +fait de ne rien expliquer. Et puis, M. Sureau ne m'a pas laisse le temps +de me ressaisir, de me justifier. Il a ete vif. Tranchons le mot: il +s'est montre brutal et meme feroce. Ca ne fait rien: je ne songe pas a +lui en vouloir. + +Pour M. Jacob, c'est different: il aurait pu faire quelque chose en ma +faveur. Pendant cinq ans, il m'a, chaque jour, soir et matin, regarde +travailler. Il sait que je ne suis pas un homme extraordinaire. Il me +connait. C'est-a-dire qu'a bien juger il ne me connait guere. Enfin! Il +aurait pu prononcer un mot, un seul. Il n'a pas prononce ce mot, je ne +lui en fais pas grief. Il a femme, enfants, et une reputation avec +laquelle il ne peut pas jouer. + +A coup sur, si je disais ce que je sais de M. Jacob... Mais, qu'il dorme +tranquille: je ne dirai rien. Il ne m'a pas defendu, il ne m'a pas +repeche; toutes reflexions faites, je ne lui en veux pas non plus. Ces +gens ne sont pas obliges d'avoir des vues sur certaines choses. Il y a +eu la un ensemble de circonstances tres penibles. Mettons, pour le +moment, que la faute soit a moi seul. Puisque le monde est fait comme +vous savez, je veux bien reconnaitre que j'ai eu tort. On verra plus +tard! + +Il y a d'ailleurs longtemps de cette aventure. Je n'en parlerais pas si +vous n'aviez pas reveille de mauvais souvenirs. Et puis, il m'est arrive +tant de choses, depuis, que je peux avoir oublie quelques details. Je +dois vous faire remarquer que je n'avais vu M. Sureau que trois fois. En +l'espace de cinq ans, c'est peu. Cela tient a ce que la maison Socque et +Sureau est trop importante: ces messieurs ne peuvent pas entretenir des +relations avec leurs deux mille employes. Quant a mon service, il +n'avait aucun rapport avec la direction. + +Un matin donc, le telephone se met a sonner. Je ne sais si vous etes +sensible aux sonneries, cloches, timbres et autres appareils de cette +espece infernale. Pour moi, j'execre cela. L'existence d'une sonnerie +electrique dans l'endroit ou je me tiens suffit a troubler ma vie! Pour +cette seule raison, il y a des moments ou je me felicite d'avoir quitte +les bureaux. Une sonnerie, ce n'est pas un bruit comme les autres; c'est +une vrille qui vous transperce soudain le corps, qui embroche vos +pensees et qui arrete tout, jusqu'aux mouvements du coeur. On ne +s'habitue pas a cela. + +Voila donc le telephone qui se met a sonner. Tout le bureau dresse +l'oreille, sans en avoir l'air. La sonnerie s'arrete, et on attend. Je +ne suis pas plus nerveux qu'un autre, mais cette attente est encore un +supplice, car on attend pour savoir s'il n'y aura pas plusieurs coups. + +Un seul coup, c'est pour M. Jacob. Deux coups c'est pour Pflug, le +Suisse. Moi, je marchais a trois coups. Depuis que je suis parti, les +trois coups doivent etre pour Oudin, qui, de mon temps etait a quatre +coups. Oudin! Il n'est pas nerveux non plus, celui-la! Des le premier +coup, il commencait a se manger un ongle, sans en avoir l'air, bien +entendu. Et il a fini par avoir un panaris tournant a ce doigt-la. + +Le jour en question, un coup, pas davantage. Un grand coup long, droit, +irritant a force d'assurance. + +M. Jacob sort de derriere sa demi-cloison; il sort de ce reduit ou il se +tient comme un cheval de course dans son box. Il vient decrocher +l'appareil et, selon sa coutume, il S'accote, la tete collee contre le +mur, ou ses cheveux ont, a la longue, laisse une tache grasse. + +La conversation commence. J'ecoute a moitie: c'est toujours etonnant un +bonhomme qui cause avec le neant, et qui lui sourit, qui lui fait des +graces, un bonhomme qui, tout a coup, regarde fixement la peinture +chocolat, sur le mur, comme s'il voyait quelque chose d'etonnant. + +Ce jour-la, pourtant, M. Jacob ne souriait pas; il ne faisait pas de +graces. Des les premiers mots, il avait pris un air gene, puis il etait +devenu tout rouge, puis il avait baisse les yeux et il s'etait mis a +contempler le radiateur herisse dans son coin, comme un roquet qui n'est +pas content. + +Moi, je taillais un crayon. Inutile de vous dire que je cassais la mine +de seconde en seconde. J'entendais M. Jacob qui balbutiait: "Mais +monsieur, mais monsieur..." et je pensais au fond de moi-meme: "S'il +repete encore une fois son Mais monsieur... je me leve et je vais lui +administrer une gifle! Pan! La tete contre le mur!" + +Je me dis toujours des choses comme ca. En realite, je suis un homme +tres calme et je ne fais presque jamais rien de ces choses que je me +dis. Vous pensez bien que je ne lui aurais pas donne de gifle. Je n'en +continuais pas moins a casser ma mine et a me salir le Bout des doigts. +M. Jacob me rappelait ces spirites qui pretendent s'entretenir avec les +ombres et qui finissent par leur communiquer une espece d'existence. +Pendant les silences qu'il menageait, on entendait une rumeur grele qui +semblait venir du bout du monde et dans laquelle, peu a peu, je +distinguais les eclats d'une voix irritee. + +Tout a coup, M. Jacob se decolle de l'appareil et il depose le recepteur +a tatons, en manquant plus de dix fois le crochet avant de le +rencontrer. J'etais au comble de la fureur; mais ca ne se voyait +certainement pas. Je venais enfin de faire une bonne pointe a mon crayon +et je m'essuyais les doigts sur le fond de ma culotte, ou la mine de +plomb ne marque pas. + +M. Jacob passe dans son box, ouvre des cartons, froisse des papiers et +soudain s'ecrie: + +--Salavin! Venez voir un peu ici! + +J'en etais sur. Je me leve et j'obeis. Je trouve M. Jacob en train de +s'arracher les poils du nez, ce qui, chez lui, est grand signe +d'inquietude. Il me dit: + +--Prenez ce cahier et portez-le vous-meme a M. Sureau. Vous le trouverez +dans son cabinet, a la direction. Vous direz que je viens d'etre pris +d'indisposition. + +La-dessus, il s'arrete; il regarde, en clignant de l'oeil vers la +fenetre, un grand poil qu'il venait de se tirer de la narine; il pose le +poil sur son buvard et il ajoute, en retenant une grosse envie +d'eternuer qui lui mettait des larmes plein les yeux: + +--Allez Salavin, et depechez-vous! + +Pour parvenir jusqu'au bureau de M. Sureau il faut traverser plusieurs +corps de batiment. En ete, quand les fenetres sont ouvertes et que les +portes baillent a la fraicheur, on apercoit toutes sortes de +compartiments superposes, ou les hommes travaillent. + +Il y a de ces hommes qui sont enfonces jusqu'au torse dans des bureaux +americains compliques comme des machines. D'autres se tiennent ratatines +au faite de hauts tabourets fluets comme des perchoirs. On voit des murs +immenses, recouverts de cartonniers, et qui ressemblent un peu au +columbarium du Pere-Lachaise. La-devant, circulent, sur des galeries +aeriennes, deux ou trois garcons qui ont un air affaire de mouches a +miel. Parfois, on entend un gresillement, un bruit de friture, et on +entre dans une grande salle ou les dactylographes pianotent comme des +alienees: une musique d'orage, piquee de petits coups de timbre. +Ailleurs, ce sont des especes de soupiraux qui sentent le chat mouille +et la colle forte; au fond, on voit des gens qui ecrasent les registres +a copier, sous la presse, en crispant les mains et en serrant les +machoires. Enfin tout le tableau d'une boite ou ca va bien, c'est-a-dire +rien de comparable avec le paradis terrestre. + +Dans l'antichambre de M. Sureau, il y a un domestique en livree et en +bas blancs. Il me demande le numero de mon service et me pousse dans une +grande piece en murmurant: "On vous attend". + +Je reconnais tout de suite le cabinet de M. Sureau, ou je ne suis +pourtant venu qu'une fois, ayant apercu les deux autres fois M. Sureau +dans notre section. Je vois des tentures gros-bleu, des tableaux couleur +de raisine, et, dans un coin, un plan-coupe de la "batteuse-trieuse +Socque et Sureau", avec les medailles des expositions. + +Lui, il est la! Vous le connaissez peut-etre et vous savez que c'est un +homme un peu fort, de haute taille, avec les cheveux ras, la moustache +en brosse et une barbiche rude; tout le poil passablement gris. Un +lorgnon qui tremblote toujours parce qu'il ne serre qu'un brimborion de +peau, sous le front. + +M. Sureau me regarde de travers et dit seulement: + +--Vous venez de la redaction? Que fait M. Jacob? + +--Il est souffrant. + +--Ah? Donnez! + +Et je reste debout, face au grand bureau Empire, ne sachant trop s'il +vaut mieux garder les talons reunis, le corps bien droit, ou me hancher +dans la position du soldat au repos. + +Je dois vous avouer que j'ai vecu fort retire, a la maison Socque et +Sureau. Je detestais les circonstances qui me faisaient sortir de mes +fonctions et de mes habitudes. Mon metier etait de corriger des textes +et non de me tenir debout devant un prince de l'industrie. Je maudissais +M. Jacob et preparais, a son intention, quelques-unes de ces phrases +bien mijotees, qu'en definitive je ne dis jamais. J'etais d'ailleurs +inquiet de mon corps dont je ne savais que faire. Je sentais tous mes +muscles qui se guindaient, chacun dans une posture a faire tort aux +autres, et j'avais la curieuse impression de composer une enorme +grimace, non seulement avec ma figure, mais avec mon torse, mon ventre, +mes membres, enfin avec toute la bete. + +Heureusement M. Sureau ne me regardait pas. Il tripotait le cahier que +je lui avais remis. Il eprouvait une rage lourde, assez bien contenue. + +Tout a coup, sans lever le nez, il ecrase un index sur la page et dit: + +--Mal ecrit.... Illisible.... Qu'est-ce que c'est que ce mot-la? + +Je fais quatre pas d'automate. Je me penche et je lis, sans hesiter, a +haute voix: "surerogatoire". Cette manoeuvre m'avait place tout pres de +M. Sureau, a portee du bras gauche de son fauteuil. + +C'est alors que je remarquai son oreille gauche. Je m'en souviens tres +exactement et juge encore qu'elle n'avait rien d'extraordinaire. C'etait +l'oreille d'un homme un peu sanguin; une oreille large, avec des poils +et des taches lie-de-vin. Je ne sais pourquoi je me mis a regarder ce +coin de peau avec une attention extreme, qui devint bientot presque +douloureuse. Cela se trouvait tout pres de moi, mais rien ne m'avait +jamais semble plus lointain et plus etranger. Je pensais: "C'est de la +chair humaine. Il y a des gens pour qui toucher cette chair-la est chose +toute naturelle; il y a des gens pour qui c'est chose familiere". + +Je vis tout a coup, comme en reve, un petit garcon,--M. Sureau est pere +de famille--un petit garcon qui passait un bras autour du cou de M. +Sureau. Puis j'apercus Mlle Dupere. C'etait une ancienne dactylographe +avec qui M. Sureau avait eu une liaison assez tapageuse. Je l'apercus +penchee derriere M. Sureau et l'embrassant la, precisement, derriere +l'oreille. Je pensais toujours: "Eh bien! c'est de la chair humaine; il +y a des gens qui l'embrassent. C'est naturel". Cette idee me paraissait, +je ne sais pourquoi, invraisemblable et, par moments, odieuse. +Differentes images se succedaient dans mon esprit, quand, soudain, je +m'apercus que j'avais remue un peu le bras droit, l'index en avant et, +tout de suite, je compris que j'avais envie de poser mon doigt la, sur +l'oreille de M. Sureau. + +A ce moment, le gros homme grogna dans le cahier et sa tete changea de +place. J'en fus, a la fois, furieux et soulage. Mais il se remit a lire +et je sentis mon bras qui recommencait a bouger doucement. + +J'avais d'abord ete scandalise par ce besoin de ma main de toucher +l'oreille de M. Sureau. Graduellement, je sentis que mon esprit +acquiescait. Pour mille raisons que j'entrevoyais confusement, il me +devenait necessaire de toucher l'oreille de M. Sureau, de me prouver +a moi-meme que cette oreille n'etait pas une chose interdite, +inexistante, imaginaire, que ce n'etait que de la chair humaine, comme +ma propre oreille. Et, tout a coup, j'allongeai deliberement le bras et +posai, avec soin, l'index ou je voulais, un peu au-dessus du lobule, sur +un coin de peau brique. + +Monsieur, on a torture Damiens parce qu'il avait donne un coup de canif +au roi Louis XV. Torturer un homme, c'est une grande infamie que rien ne +saurait excuser; neanmoins, Damiens a fait un petit peu de mal au roi. +Pour moi, je vous affirme que je n'ai fait aucun mal a M. Sureau et que +je n'avais pas l'intention de lui faire le moindre mal. Vous me direz +qu'on ne m'a pas torture, et, dans une certaine mesure, c'est exact. + +A peine avais-je effleure, du bout de l'index, delicatement, l'oreille +de M. Sureau qu'ils firent, lui et son fauteuil, un bond en arriere. Je +devais etre un peu bleme; quant a lui, il devint bleuatre, comme les +apoplectiques quand ils palissent. Puis il se precipita sur un tiroir, +l'ouvrit et sortit un revolver. + +Je ne bougeais pas. Je ne disais rien. J'avais l'impression d'avoir fait +une chose monstrueuse. J'etais epuise, vide, vague. + +M. Sureau posa le revolver sur la table, d'une main qui tremblait si +fort que le revolver fit, en touchant le meuble, un bruit de dents qui +claquent. Et M. Sureau hurla, hurla. + +Je ne sais plus au juste ce qui s'est passe. J'ai ete saisi par dix +garcons de bureau, traine dans une piece voisine, deshabille, fouille. + +J'ai repris mes vetements; quelqu'un est venu m'apporter mon chapeau et +me dire qu'on desirait etouffer l'affaire, mais que je devais quitter +immediatement la maison. On m'a conduit jusqu'a la porte. Le lendemain, +Oudin m'a rapporte mon materiel de scribe et mes affaires personnelles. + +Voila cette miserable histoire. Je n'aime pas a la raconter, parce que +je ne peux le faire sans ressentir un inexprimable agacement. + + + + +II + + +Notez en outre que l'affaire Sureau marque le debut de mes malheurs. + +Quand je dis "malheurs", je n'entends pas surtout les grands +desagrements qui ont resulte, pour moi, de la perte de ma place. Je +pense plutot a la detresse morale dans laquelle je patauge depuis cette +epoque et d'ou je ne sortirai peut-etre jamais plus. + +J'ai, ce jour-la, mesure, visite des profondeurs dont mon esprit ne peut +plus s'evader. Il s'est fait une dechirure dans les nuages et, pendant +une minute, j'ai tres nettement regarde le fond du fond. + +Inutile de raisonner sur des choses deraisonnables. J'aime encore mieux +vous raconter les evenements qui sont arrives par la suite. Remarquez en +passant qu'appeler evenements des brimborions sans importance, comme +tout ce qui est de moi, ca fait pitie quand on y pense. + +Mon algarade avec les gens de M. Sureau avait eu lieu vers dix heures du +matin. Il n'etait pas dix heures et demie quand je me trouvai dans la +rue. Je n'avais plus qu'une chose a faire: retourner a la maison. + +J'habite avec ma mere. Je m'apercois que vous ne savez rien. Il faut que +je vous explique tout, que je vous raconte tout. C'est insupportable, +quand on parle de soi, on n'a jamais fini. + +Ma mere est veuve, mon pere est mort alors que j'etais encore dans la +premiere enfance, si bien que je ne connais presque rien de lui. +Entendez que j'ai tres peu de souvenirs Absolument personnels. A part +cela, ma mere m'a raconte quatre ou cinq cents fois certaines histoires +de mon pere, en sorte que ces histoires font partie integrante de ma +Memoire et que je dois accomplir un reel effort pour distinguer ces +souvenirs-la de mes souvenirs a moi. Mais nous parlerons de mon pere une +autre fois. + +Nous avons toujours habite notre logement de la rue du Pot-de-Fer. Trois +pieces et une cuisine, au quatrieme etage. J'ai ce logement en horreur +et, pourtant, je ne suis bien que la. + +La maison, l'endroit ou l'on vit d'ordinaire finit par devenir comme une +image de l'etre: on ne connait que ca, et on en voit toute la tristesse, +toute l'intolerable tristesse. + +Ma mere a une tres petite rente. Avec ce revenu et le peu que je gagne +elle fait tres bien marcher la maison. Ma mere est une femme admirable, +la seule personne au monde qui me donne parfois envie de me jeter a +genoux. + +Je vous dis cela en passant, mais ca doit etre bien bon de se jeter a +genoux devant quelqu'un, de le venerer, de lui ouvrir son coeur, de s'en +remettre a lui de toutes choses. Quand je pense a l'humanite, quand je +pense a tous ces bougres d'hommes, ce que je leur reproche le plus, ce +n'est pas le mal qu'ils font; c'est de ne pas s'arranger pour qu'une +fois de temps en temps on ait le besoin imperieux de se prosterner +devant l'un d'eux, de lui embrasser les pieds, de lui jurer fidelite, de +le servir comme ferait un esclave, ou un chien. Ah bien, oui! Il n'y a +rien a tirer de ces brutes-la! On leur offrirait son ame toute brulante, +arrachee toute vive, qu'ils prendraient l'air soupconneux d'un tripier +qui regarde une piece demonetisee. + +Je vous le repete, ma mere est une femme admirable. Si bonne, si +courageuse, si peu semblable a moi! Car moi, je suis sans doute +meprisable, mais pour des raisons que je reste seul a connaitre, je vous +prie de le croire; pour des raisons que ne sauraient imaginer ni Oudin, +ni M. Jacob, ni meme Lanoue. Ceux-la, plutot que de me mepriser, ils +feraient mieux de se regarder en face avec sang-froid. D'ailleurs, ils +ne me meprisent peut-etre pas, au fond. + +A part cela, ma mere a un petit defaut. Elle me traite toujours comme si +j'etais demeure le bambin qu'elle a dorlote et gourmande jadis. C'est +vexant pour un homme qui approche de la trentaine. A dire juste, ma mere +est de caractere un peu bougon. Un tres petit defaut, je le sais, et +qui, toutefois, m'est extremement penible, surtout dans certaines +occasions. + +C'est a ce travers de ma mere que je pensais en sortant de la maison +Socque et Sureau. + +Le grand air m'avait fait du bien. Je commencais a me ressaisir, a +rassembler mes idees qui tiraient dans tous les sens, comme un attelage +decourage par une longue cote. + +Je suivais le quai d'Austerlitz. J'essayais de comprendre ce qui venait +de m'arriver et je repetais: "On m'a flanque a la porte.... On m'a +flanque a la porte... a la porte du bureau". Il m'est difficile de +soustraire mes pensees au rythme de la marche, et, comme mon pas etait +assez regulier, je scandais ces mechantes phrases sur un air de polka. + +Soudain, je m'arretai. Je venais d'entrevoir qu'il m'etait necessaire +d'annoncer cette nouvelle a ma mere et que cette nouvelle etait tres +facheuse, qu'elle comportait maintes consequences redoutables. + +Je m'arretai donc tout a fait pour m'accouder au parapet qui domine la +Seine. + +A l'ombre des arbres, la pierre etait presque froide. Il fallait cette +fraicheur et cette immobilite pour me faire eprouver mieux ma fievre et +mon agitation. Une minute de pause suffit a me bien montrer que je +n'etais pas du tout dans mon etat normal, ce fameux etat dans lequel je +ne suis jamais. + +Ce petit arret me fut quand meme salutaire. Il faut si peu de chose pour +me rendre heureux. Le grave est qu'il en faut encore moins pour me +detraquer. Ah! Pauvre mecanique! + +Il y avait une equipe de debardeurs qui chargeaient une peniche. Ils +prenaient leur fardeau au bord du quai et gagnaient le bateau en +cheminant sur de longues planches elastiques dont l'image ondulait dans +l'eau. A les regarder, je pris d'abord un reel plaisir. Et puis je me +vis moi-meme avancant sur la planche etroite, comme un equilibriste. +J'en ressentis une espece de vertige et ce me fut promptement si +desagreable que je me detachai de la pierre et repris ma route. + +Immediatement, la pensee qu'il allait falloir annoncer a ma mere la +desastreuse nouvelle revint et m'accabla d'ennui. + +Dire: "J'ai perdu ma place", ce me paraissait encore assez facile. La +phrase est courte, simple, decisive, elle ne me semblait pas impossible +a prononcer. J'entrevis meme Plusieurs facons de me delivrer de ce +premier aveu. Je pouvais, par exemple, m'asseoir d'un air navre--un air +que je n'aurais pas eu besoin de feindre, je vous assure--et dire, a +voix basse: "Maman, j'ai perdu ma situation". Il etait peut-etre plus +adroit, plus habile, pour ne pas decourager la pauvre femme, d'aller et +venir dans le logement, comme a mon ordinaire, et de jeter tout a coup +ces mots, sur un ton plein d'insouciance: "A propos! Tu sais que j'ai +perdu ma situation". J'envisageais aussi la possibilite d'une entree +tumultueuse; je lacherais avec violence un propos dans ce genre: "C'est +ignoble! C'est abominable! Ils m'ont fait perdre ma situation". +J'entrevis le retentissement douloureux qu'une telle explosion, meme +simulee, aurait sur la sante de maman et je me decidai en faveur d'une +manoeuvre plus simple: j'entrerais dans ma chambre et me dechausserais +avec bruit; ma mere me dirait: "Pourquoi te dechausses-tu? Le bureau +est donc ferme, cet apres-midi"? Et je repondrais: "Non, mais je n 'y +retourne pas, j'ai eu des mots avec les patrons et j'ai perdu ma place". + +Je vous le repete, cette premiere partie de l'entretien ne me semblait +comporter aucune difficulte; toutefois, je m'irritais prodigieusement a +l'idee qu'il me faudrait ensuite donner des explications, exposer les +motifs de ce conge, enfin raconter l'histoire, la fameuse histoire que +vous connaissez maintenant. + +Ca non! ca, sous aucun pretexte! Ma mere est une femme admirable, je +vous l'ai dit; mais elle est d'humeur simple, c'est une ame sans detour. +Je ne pouvais pas lui dire cette ridicule aventure, ce doigt pose sur +l'oreille du gros bonhomme, cette sottise. + +Est-ce bien une sottise, d'ailleurs? Est-ce ridicule, en realite? Non! +Mille fois non! Vous ne me ferez admettre ni que je suis un malfaiteur, +ni que je suis un idiot. Alors, c'est ca, votre humanite? Voila un +homme, un homme comme vous et moi; il y a, entre nous deux, une telle +barriere que je ne peux meme pas appliquer le bout de mon doigt sur sa +peau sans prendre figure de criminel. Alors, je ne suis pas libre? Alors +l'individu est entoure, comme les pays maritimes, d'un espace inviolable +ou les etrangers ne peuvent naviguer sans formalites? + +Je ne pose pas a l'original; je ne suis pas fait autrement que les +autres. Quelque chose me le dit: une idee comme celle qui m'avait mu, +dans cette circonstance, c'est une de ces idees que tous les hommes +connaissent, une idee saugrenues et naturelle quand meme. Quant a savoir +s'il convient de ceder a de telles impulsions, c'est une autre affaire, +helas! + +Je hais le mensonge. On a suffisamment de mal a se depetrer de la +verite; faut-il y meler d'autres miseres? Raconter a ma mere que j'etais +licencie par une mesure generale de reduction du personnel, ou que les +intrigues jalouses de mes camarades avaient determine mon renvoi, voila +une idee qui ne m'effleura meme pas. Ou plutot si, elle m'effleura un +peu, puisque je vous en parle; mais je n'y pensai que pour la repousser +aisement. + +Vous le voyez, mes reflexions etaient loin d'etre apaisantes. En +arrivant au pont d'Austerlitz, j'etais resolu a donner avis de mon +renvoi sans le moindre commentaire. + +Le pont d'Austerlitz est un beau pont. Il s'elance au milieu d'un grand +espace blanc. Des qu'il y a un peu de clarte sur Paris, c'est pour le +pont d'Austerlitz. La, il y a toujours du vent, des odeurs de voyage, +des bateaux laborieux, des marchands de riens, des photographes en plein +air qui rechargent leurs appareils sous les cottes de leur femme en +guise de chambre noire, enfin toutes sortes de distractions pour les +yeux. Le pont fait un peu le gros dos, comme s'il etait agreablement +chatouille par les tramways et les fardiers qui lui courent sur +l'echine. En general, je me plais bien dans les environs du pont +d'Austerlitz. C'est un endroit qui n'est pas trop compromis avec mes +mauvais souvenirs. Je ne me rappelle pas avoir jamais passe le pont +d'Austerlitz en etat de honte, ou de colere. Ca compte, des choses comme +ca! + +Malheureusement, ce jour-la, le pont d'Austerlitz ne me fit aucun bien. +Mes soucis etaient trop cuisants: le pont d'Austerlitz ne fut pas de +force. + +Je me dirigeai vers le jardin des Plantes et je pensai: "Surement, ca +ira mieux dans l'allee des platanes"; car, cette grande allee qui monte +vers le Museum, c'est un endroit ou je suis presque toujours heureux. + +L'allee des platanes fut un echec complet. En arrivant au niveau des +serres, j'etais un peu plus mecontent, un peu plus trouble qu'en passant +la grille du jardin. L'allee m'avait laisse filer avec une indifference +evidente, sans plus s'occuper de moi que d'un etranger, sans me faire le +moindre signe d'amitie, a moi qui, depuis cinq ans, la caressais dans +toute sa longueur quatre fois par jour en ete et trois fois par jour en +hiver. + +J'en ressentis une penible impression d'abandon et d'hostilite chez les +choses. Mauvais signe, monsieur, quand les choses nous trahissent dans +les circonstances graves. + +Bien pis! la vue du jardin botanique me procura un trouble imprevu: le +jardin botanique etait ferme. Je compris donc que j'etais en avance et +que, si je poursuivais ma route, mon arrivee a la maison, en pleine +matinee, aurait quelque chose d'insolite qui precipiterait la +catastrophe, c'est-a-dire l'explication. + +Je revins vers la fosse aux ours. Je ne le fis pas sans une sourde +colere: toutes mes habitudes renversees! Rien d'etonnant que le monde +familier ne me fut pas secourable, puisque je bouleversais tout, puisque +je denoncais le pacte, puisque j'arrivais alors que l'on ne m'attendait +pas, comme un mari soupconneux qui revient de voyage a l'improviste. + +J'avais plus d'une heure a gaspiller avant de pouvoir regagner la rue du +Pot-de-Fer. Je passai ce temps a louvoyer autour du jardin botanique, +comme un navire en vue du port et qui attend le flot pour entrer. + +J'etais bien decide a ne pas souffler mot de mon histoire; mais la +certitude que ma mere allait me demander des eclaircissements ne +laissait pas de m'exasperer. + +Je pensais: "Si elle m'adresse le moindre reproche, je ne lui repondrai +rien. Je resterai glace, digne, comme un homme qui a souffert une grande +injustice. Car, somme toute, je suis la victime dans cette affaire. Je +viens de souffrir une grande injustice, on me doit excuses et +consolations. + +"Surement, elle va me gronder, elle me traite toujours comme un enfant. +Surement, elle va se plaindre, me questionner, me parler argent. Oh! ca, +non! Voila une matiere qui a le don de m'exasperer. Je ne veux pas +entendre parler argent. + +"Si, comme la chose est vraisemblable, elle me gourmande, je suis resolu +a ne rien lui cacher de ce que je pense. Je lui dirai mon avis sur cette +sale situation que je viens de perdre. Est-ce ma faute, a moi, si je +suis entre dans les bureaux? Moi, je voulais faire de la chimie. Je n'ai +aucune aptitude pour ce hideux metier de rond-de-cuir. Pourquoi maman +m'a-t-elle pousse a prendre une place chez Moutier, d'abord, chez Socque +et Sureau ensuite? J'etais fait pour la chimie. Tout ce qui arrive +devait fatalement arriver. Pourquoi ne m'a-t-elle pas laisse suivre ma +voie? Nous sommes pauvres, c'est entendu; mais ce n'est pas une raison +pour avoir fausse ma carriere, perdu ma vie, compromis, gache mon +bonheur. Non! Non! Je n'accepte aucun reproche au sujet de cette +situation que je viens de perdre. Si on ne m'avait pas force a la +prendre, je ne l'aurais pas perdue." + +En arpentant les allees tortueuses du Labyrinthe, je me sentais gonfle, +tumefie par un monde de pensees venimeuses. Mes pas revenaient toujours +dans le meme cercle stupide et mes sentiments tournoyaient sur place, +comme un vol de sansonnets qui ne sait ou se poser. J'arrivais +graduellement a cette conclusion que ma mere etait la seule personne +responsable de mon infortune. C'etait elle qui m'avait laisse passer +l'age des bourses scolaires sans m'aiguiller dans la bonne direction. +C'etait elle qui m'avait pousse a rechercher des fonctions incompatibles +avec mon caractere. C'etait elle qui allait maintenant m'accabler de +reproches, me parler de nos difficultes d'argent, me faire mesurer ma +sottise et mon insuffisance. Non! Non! Je ne pouvais tolerer cela. + +Il faisait une chaleur orageuse, deprimante. A force de tourner, je +suais a larges gouttes et marchais comme un homme pris de boisson. En +fait, j'etais ivre, ivre d'amertume et de colere. Pourtant, l'essentiel +etait acquis: j'avais prepare toutes mes reponses, j'etais charge de +rancune comme un mortier de coton-poudre. J'etais pare. J'aurais le +dernier mot. + +Vous pouvez, monsieur, me considerer avec degout. J'y consens. Mais je +dois dire les choses comme elles sont. Maintenant, imaginez l'espece de +forcene que j'etais au moment ou j'entendis sonner midi et demi et ou je +me dirigeai vers la rue du Pot-de-Fer, de l'air presse d'un homme qui a +bien gagne sa nourriture. + + + + +III + + +Le couloir qui perfore notre maison, au ras du sol, est sombre des la +porte, comme un terrier. D'innombrables pas en ont use le dallage, au +milieu, si bien qu'il semble, dans toute sa longueur, creuse d'une +rigole ou sejourne l'eau fangeuse apportee la par les souliers. Ce n'est +pas un reste des eaux de lavage: la concierge est vieille et ne lave +jamais. + +Ce corridor, est, pour moi, un lieu poignant, un de ces endroits qui +font partie de notre ame. Toutes mes joies, toutes mes detresses, toutes +mes fureurs ont du passer par ce laminoir. Elles ont laisse aux parois +des traces indelebiles, des taches autres que celles qu'y imprime +l'humidite, des odeurs farouches que je suis seul a percevoir, mille +souvenirs rugueux qui ralentissent toujours mon allure et m'abreuvent de +melancolie. + +Le soleil, cause de tout oubli, n'a jamais revu ce corridor, depuis le +jour perdu dans le passe ou les macons l'enfouirent sous la maison comme +un tombeau egyptien sous une pyramide. C'est peut-etre pourquoi le +couloir est si grouillant de fantomes. + +Je l'aime, comme on aime ces maladies qui font partie de nos habitudes, +comme on aime les fleurs peintes sur la muraille pendant les nuits ou +l'on ne dort pas. + +J'aime le rectangle de clarte bleme que, par les soirs d'hiver, le bec +de gaz du trottoir decoupe sur la paroi de mon corridor. + +J'aime l'odeur humble et fade qui rode, avec les courants d'air, dans +cet intestin de ma maison. Si je ressuscite dans cinq cents ans, je +reconnaitrai cette odeur entre toutes les odeurs du monde. Ne vous +moquez pas de moi; vous cherissez peut-etre des choses plus sales et +moins avouables. + +S'il m'arrive de rentrer d'une de ces promenades ou l'on a goute maintes +choses nouvelles, eprouve mille desirs, s'il m'arrive de revenir d'une +belle journee comme d'un bain purificateur, mon corridor me tombe sur +les epaules et me dit: "Attention! Tu n'es jamais qu'un Salavin". Cet +avertissement me glace, mais il m'est salutaire, car c'est bien inutile +de se donner illusion sur soi-meme. + +Vous le voyez, jusque dans mon recit le corridor agit; il me retarde, il +refroidit mon histoire; il me paralyse ainsi qu'il faillit me paralyser +ce jour-la, le jour de mon aventure. + +Mais, je vous l'ai dit, j'avais trop d'elan: je traversai le couloir +comme une fondriere encombree de ronces; je fus dechire, je passai +neanmoins et, d'un seul mouvement, je me trouvai sur le palier du +premier etage. + +La, vegete notre vieille concierge, dans une obscurite hantee d'odeurs +culinaires, sous le crachotement d'un eternel bec Auer au tuyau gorge +d'eau. La lumiere meurt et renait cent fois par minute, et, pendant ses +agonies, on voit un oeil-de-boeuf ouvert sur le crepuscule de la cour +interieure. + +Notre concierge est en train de finir a l'endroit meme ou on l'a plantee +jadis. Elle meurt par la tete, comme les peupliers. Elle est a peu pres +folle, et presque completement aveuglee par une double cataracte qui lui +fait des pupilles laiteuses. A part cela, elle nous reconnait tous, ses +locataires, au pas, au souffle, et a beaucoup d'autres petits signes qui +la renseignent sans qu'elle les puisse analyser. Quelque chose de +comparable a la sensibilite des mollusques sedentaires. + +La concierge cogna donc a la porte et me dit: + +--Louis, il y a une lettre pour toi et un catalogue pour Marguerite. Tu +voudras bien le lui donner en passant, mon garcon. + +Marguerite est notre voisine, une couturiere. Je pris lettre et +catalogue et je continuai l'ascension. Je montais vite, pour ne pas +laisser a mes resolutions le temps de s'eparpiller. Le tournoiement de +l'escalier me procurait un leger vertige bien connu. Malgre la tension +de mon esprit, je ne manquai point a l'habitude, vieille comme ma vie, +d'epeler, en passant au second etage, la plaque de Lepargneux: +specialiste d'espadrilles et semelles de cordes. C'est un industriel en +taudis, un mange-des-briques. Mais ne perdons pas de temps avec +Lepargneux. + +Arrive sur le carre du quatrieme, je confiai le catalogue au paillasson +de Marguerite et tout de suite, je fis, avec deux doigts, mon petit +bruit contre notre porte. Il y a une sonnette, j'ai des clefs; pourtant +je ne me sers jamais de tout cela. J'ai une facon a moi de frapper. Ca +simplifie la vie. + +Ma mere vint m'ouvrir et je fis d'abord, ce jour-la, comme a +l'ordinaire, car les heures de la vie quotidienne forment une machine +toute-puissante dont les pieces successives nous saisissent, nous +poussent et nous manipulent au mepris de nos decisions. Cela veut dire +que j'embrassai ma mere, que je posai ma canne dans la grande potiche en +terre, que j'accrochai mon feutre au porte-manteau et que je passai dans +la cuisine pour me laver les mains. J'obeissais a de vieilles forces +tyranniques, mais je n'avais rien perdu de ma colere qui se tortillait a +l'interieur de moi comme un chat dans un sac. + +Ma mere me suivit dans la cuisine. Elle souleva doucement, avec le bout +de sa mouvette, le couvercle de la cocotte, et elle me dit en hochant la +tete: + +--Louis, je t'ai fait une petite selle de gigot. La viande est chere en +ce moment; mais j'etais contente de te faire une petite selle de gigot, +tu aimes tant ca! + +Que venait faire, dites-moi, cette selle de gigot au milieu de mon +tourment? A-t-on vraiment idee de parler cuisine a un homme frappe par +l'injustice, a un homme en proie au desespoir et a la fureur? Cette +selle de gigot me remplit d'humiliation, elle me couvrit, pour moi-meme, +de ridicule. Je fus profondement froisse; j'eus l'impression tres nette +que ma mere se moquait de moi. + +Et puis, pourquoi parler du prix de la viande? Je le savais bien que la +viande etait chere. Etait-ce vraiment le moment de me parler du cout de +la vie, alors que je venais de perdre ma place? Je vous assure que je +recus en plein visage, comme une gifle, la phrase de maman. Pourtant je +ne dis rien, pour ne rien abimer de mon ressentiment, pour le laisser +entier, redoutable, sans replique. Je passai rapidement en revue toutes +mes reponses. Elles etaient pretes; peremptoires, cinglantes, rangees +devant mes yeux comme des armes au ratelier. + +Je me disposai donc a passer dans ma chambre pour me dechausser avec +bruit, ainsi que je l'avais decide. Au dernier moment, je n'en eus pas +le courage. Je pensai: "Il vaut mieux attendre une bonne occasion, par +exemple que maman me parle encore une fois de cette selle de gigot". + +Notre repas commenca. J'avais l'estomac serre, ratatine. Je ne mangeais +pas de bon coeur. Je regardais le fond de mon assiette et j'ecartais les +morceaux de viande pour apercevoir les defauts de la faience. Je connais +exactement tous les defauts de nos vieilles assiettes. + +Je sentais le regard de ma mere qui s'attachait a moi, qui ne me lachait +plus et je pensais que "ca devait se voir", que ma disgrace etait ecrite +en toutes lettres sur mon visage. J'en conclus que j'etais un pauvre +sire, impuissant a dissimuler ses sentiments. Cela me valut un surcroit +de rancoeur. + +Entre les plats, j'attendais, sans mot dire. Je ne voulais pas laisser +mes mains sur la table. J'eprouve une espece de pudeur pour mes mains. +Si j'avais un grand secret, mes mains me trahiraient: elles sont +incapables de feinte. Je laissais donc pendre mes bras, qui sont fort +longs, et, du bout des doigts, je tourmentais mes chaussettes, ce qui +est une manie grotesque dont je ne peux me defaire. + +Ma mere me dit avec une douceur particulierement offensante: + +--Laisse donc tes chaussettes, mon pauvre Louis, tu vas leur faire des +trous. + +Je remis sur la table mes mains qui tremblaient de rage. Pourquoi +"pauvre Louis"! Je n'aime pas qu'on me prenne en commiseration, surtout +quand je ne merite pas autre chose. Et puis, pourquoi s'attaquer a mes +habitudes, a mes tics? J'ai passe l'age ou un homme de ma trempe peut +tenter de s'ameliorer. La remarque de ma mere me parut non seulement +inutile, car elle me l'a deja faite mille fois, mais encore injurieuse +dans la situation ou je me trouvais. En outre, j'estimai peu delicat de +me recommander le menagement a l'egard de mes chaussettes dans un moment +ou notre pauvrete allait peut-etre se transformer en misere. + +Je fus sur le point de donner libre cours aux phrases toutes preparees +qui me gonflaient la gorge; mais, par laquelle commencer? Elles se +pressaient a l'issue, comme des moutons affoles qui veulent tous +franchir en meme temps une porte etroite. Si bien que, cette fois +encore, je ne dis rien. + +J'achevais mon dejeuner en regardant les meubles, les murs, la cheminee, +les objets temoins de mon existence et complices de maintes pensees +secretes: les lapins de biscuit, sur le buffet, la pendule qui porte une +figurine de bronze et qui sait sur moi des histoires qu'elle fera bien +de garder pour elle. Je regardais le paysage tyrolien, dans son cadre, +ce paysage de montagnes ou les meilleurs reves de mon enfance se sont +consumes, taris. + +Aucun de ces bibelots, aucun des meubles ne voulait faire cause commune +avec moi. + +Tous me devisageaient de facon insolente. Je sentais qu'au premier mot +de la querelle ils seraient tous du cote de ma mere, tous contre moi. + +Comme nous achevions le repas, j'apercus, sur le coin de la machine a +coudre, la lettre que m'avait remise notre concierge. + +Le regard de ma mere devait accompagner le mien, car elle murmura +presque aussitot: + +--C'est probablement une lettre de Lanoue. Je crois avoir reconnu +l'ecriture. Tu ne l'as pas ouverte. + +C'etait vrai. Moi qui attends avec une si febrile impatience le courrier +qui ne m'apporte presque jamais rien, moi qui n'ouvre jamais une lettre +sans penser qu'elle contient la grande nouvelle capable de bouleverser +mon avenir, je n'avais pas decachete cette lettre-la. + +Je l'ouvris avec un sentiment de morne defiance: ce ne pouvait etre +qu'une mauvaise nouvelle. Je naviguais dans une de ces passes ou l'on se +trouve offert aux coups du sort, qui se fait rarement faute d'en +profiter. + +Ce n'etait rien, rien du tout. Lanoue m'annoncait qu'il prenait ses +vacances et me priait de l'aller voir a la premiere occasion. + +--Tu iras ce soir, me dit maman. + +Une phrase que je n'avais pas du tout preparee me vint aux levres et +s'echappa, sans qu'il m'ait ete possible de la retenir. Je repondis: + +--Non! J'irai cet apres-midi. + +A peine eus-je articule ces mots que je devinai l'imminence de la grande +crise. Je n'avais plus a revenir sur mes pas. La guerre etait declaree. +Je me sentis le visage enflamme, les tempes battantes, les levres +retroussees comme celles d'un roquet qui releve un defi. + +Ma mere allait surement repondre: "Comment? Cet apres-midi? Et le +bureau"? Je ne lui en laissai pas le temps et je proferai, avec une +force explosive: + +--Je ne vais pas au bureau cet apres-midi. Je n'irai plus chez Socque et +Sureau. C'est fini! C'est fini! J'ai perdu ma place. + +J'etais debout, raide; mais je me sentais quand meme comme ramasse, pret +a bondir. Je soufflais fort; j'attendais. + +Ma mere etait venue s'asseoir dans son fauteuil, pres de la fenetre. +Elle leva la tete sans se presser et me regarda. + +Ma mere porte lunettes, a cause de l'age. Elle a des yeux d'un bleu +chaud, miroitant. Quand elle veut voir bien en face, elle releve la tete +pour mieux utiliser ses verres. + +C'est comme cela qu'elle me regarda, paisiblement, pendant une grande +minute. Et je voyais son beau regard attache sur moi, ce regard charge +de tendresse inquiete, ce regard qui ne m'a pas quitte depuis que je +suis au monde. Je sentais mes jambes trembler, trembler. Alors ma mere +murmura d'une voix si naturelle, si profonde, si sure: + +--Que veux-tu, mon Louis, une place, ca se retrouve. Ce n'est pas un +grand malheur. + +O supreme sagesse! O bonte! C'etait vrai, ce n'etait pas un malheur. Je +l'entrevis dans un eclair. C'etait vrai, nul malheur ne m'etait arrive. +Alors, pourquoi donc etais-je malheureux, pourquoi donc etais-je +miserable? + +Je fis un pas, deux pas, et puis je sentis que je n'etais plus le +maitre, que la meute des betes enragees qui me ravageait allait +s'enfuir en desordre, me delivrer. J'eus la Dechirante impression d'etre +sauve, tire de l'abime. Je tombai a genoux devant la pauvre femme, je +cachai mon visage dans sa robe et me pris a sangloter avec fureur, avec +frenesie; des sanglots qui me sortaient du ventre, et qui deferlaient, +comme des vagues de fond, chassant tout, balayant tout, purifiant tout. + + + + +IV + + +Une tempete erre sans cesse par le monde des hommes. Heureux les coeurs +torrides qui en sont visites! Heureuses les campagnes dessechees que cet +orage desaltere! + +Je ne me cache pas d'avoir pleure. Je n'ai que trop de choses a +dissimuler, je peux bien avouer ces larmes-la: je leur dois le meilleur +instant de ma vie. + +Je vous l'ai dit, j'etais a genoux devant ma mere, j'etais prosterne +devant tant de bonte simple, devant tant de divination affectueuse. Et +je n'etais pas presse de m'en aller, moi qui ne pense jamais qu'a +changer de place. + +Maman ne disait rien; elle avait pose ses mains sur ma tete. Elle devait +etre tres emue; je sentais pourtant qu'avec la pointe d'un ongle elle +grattait une petite tache au col de mon veston: elle est si soigneuse +pour moi, si soucieuse de moi et si fiere de moi, la pauvre femme, comme +s'il etait vraiment possible que quelqu'un soit fier de moi! + +Je reprenais peu a peu mes esprits et je disais: + +--Maman! Nous qui avons justement des difficultes d'argent. + +Et ma mere de repondre, avec simplicite: + +--Mais, mon Louis, nous n'avons aucune difficulte d'argent. + +C'etait vrai: nous etions pauvres, mais nous n'avions aucune difficulte +d'argent. Je dus en convenir. + +Peu a peu je me sentais envahi d'une joie rayonnante. Ma mere faisait ce +que font toutes les meres dans ces occasions-la: elle me peignait, elle +renouait ma cravate, elle passait sur mon visage une douce main que les +travaux domestiques ne parviennent pas a rendre rugueuse. + +Puis elle ouvrit l'armoire a glace, l'armoire de son mariage, et il y +eut pour moi un fin mouchoir brode, un peu d'eau de Cologne et meme une +dragee. + +Je mangeai la dragee en contenant les dernieres secousses de mes +sanglots. J'avais dix ans, cinq ans, j'etais un tout petit, je me serais +laisse bercer. En fait, je crois bien que je Me laissai bercer. Ne +parlons pas de ca. + +Je comprenais tres bien que maman ne me demanderait aucune explication. +Rien que pour cela, j'aurais voulu me jeter encore une fois a ses pieds, +embrasser ses souliers. + +Eh bien, je fis mieux: je lui donnai toutes les explications +imaginables. Je lui racontai toute ma journee; je la lui racontai dans +tous les details. Je n'omis rien, ni M. Jacob, ni mon doigt, ni +l'oreille du gros bonhomme. Elle souriait, la pauvre femme. Le revolver +la fit un peu trembler, mais elle se reprit vite a sourire, a rire meme +pour m'assurer que tout cela etait sans importance, sans gravite. + +Je sais, moi, que tout cela est important et grave. Ma mere fit +toutefois en sorte de me le faire oublier. O le beau, le cher instant! +Plus je m'humiliais devant cette sainte figure, plus je me sentais +ennobli, grandi, rachete. Voila une chose singuliere et que je ne me +charge pas de vous eclaircir. + +Je revois encore une scene de cette journee memorable: j'etais assis +dans le fauteuil Voltaire, je parlais avec feu, avec gaite, et ma mere, +accroupie devant moi, me dechaussait tout doucement et me passait mes +savates, car elle sait bien que je n'aime pas rester une couple d'heures +a la maison sans mettre des pantoufles et de vieux habits. + +Nous poursuivions notre entretien en riant aux eclats. Ma vie, mon +avenir ne m'ont jamais paru plus limpides que ce jour-la. Jamais +l'humanite ne m'inspira sympathie plus franche et plus depourvue de +reserves. + +Tout ce que je touchais m'etait accueillant et fraternel. Je passai dans +ma chambre et j'eus l'impression que les meubles me saluaient d'un +hourra silencieux. + +Ma chambre est petite et encombree. C'est mon royaume, c'est ma patrie. +Je tiens, d'ancetres inconnus, un venerable canape qui occupe toute une +muraille entre la commode et le lit. Pour bien suivre mon recit, je ne +veux pas prendre en consideration les quelques heures--que dis-je?--les +innombrables heures infernales que j'ai consumees sur Ce canape. Qu'il +vous suffise pour l'instant de savoir que ce canape est, a mes yeux, un +lieu sacre, car c'est etendu sur lui que, parfois, j'ai possede le monde +en reve. + +Ce jour-la, sous sa housse decoloree, mon canape me parut radieux. Il +m'evoqua toutes les lectures que nous avions faites ensemble, car je lis +toujours couche, pour oublier le Plus possible mon corps, pour etre +presque mort a ma propre vie et tout entier avec mes heros. + +Je me mis a fureter dans la piece afin de trouver un vieux bout de +cigarette: un megot bien froid, voila ce que j'aime. Je laisse des +cigarettes inachevees, expres pour les retrouver le lendemain. + +Je n'eus pas de peine a me procurer ce qu'il me fallait et je me mis a +fumer, etendu sur le dos. + +Je fumais chez moi, dans le fond de mon canape, l'apres-midi, un jour de +semaine. En verite, c'etait extraordinaire, admirable. Le tabac avait un +gout d'autant plus miraculeux que l'on ne peut jamais fumer au bureau +dans la journee. Je ne parle pas du dimanche, ce jour veneneux! Le tabac +avait donc un gout de liberte, et la vie avait le gout meme du tabac. + +Du canape, j'apercevais les planchettes qui ploient sous le poids de mes +livres. A regarder fixement le dos des volumes, je voyais l'ensemble +onduler par petites vagues, comme l'eau d'un ruisseau. C'est une vieille +illusion qui m'amuse encore, toutes les fois qu'elle ne m'horripile pas. +Ce jour-la, j'en fus ravi. + +Je passai, sur mon canape, une heure grasse, succulente, concentree, +une de ces heures dont on peut parler pendant vingt ans. Puis j'allai +jusqu'a la fenetre pour regarder l'univers. + +Nous etions au mois d'aout. Une fraicheur d'egout montait de la +chaussee, avec l'odeur des legumes et le cri des marchands a la petite +voiture qui rampent sans cesse sur le pave de mon quartier. La rue +semblait profondement entaillee, au ciseau, dans la masse rocailleuse +des batisses. Toutes les fenetres etaient ouvertes et on apercevait les +gens, comme on voit, a maree basse, sortir les betes d'une colonie qui +habite dans le rocher. + +Si vous ne connaissez pas la rue du Pot-de-Fer, faites-moi l'amitie de +n'aller point l'explorer. Je sais qu'elle vous degouterait. Mais je +n'aime pas a l'entendre denigrer: je prefere etre seul a en dire du mal. + +Je distinguais, dans le fond des logements, toutes sortes de details qui +m'eussent, en d'autres circonstances, paru miserables, sordides et qui, +ce jour-la, etaient curieux et touchants. J'aurais volontiers adresse la +parole a certains voisins qu'en general je n'ai pas l'air de voir. + +Ma mere m'appela. Je l'allai rejoindre en chantant a pleine poitrine, si +bien que ma mere me dit pour la trois-millieme fois: + +--Dommage que tu ne veuilles pas apprendre le chant; tu as une jolie +petite voix de tenor. + +Maman m'avait encore fait une surprise: elle avait sorti de l'armoire +deux verres fins comme des bulles de savon et un flacon de vin des +Cinq-Terres. Nous tenons ce breuvage d'un vague cousin qui a sejourne en +Italie. + +Je ne suis pas du tout gourmand, mais ce verre de vin puissant me fut un +delice. + +Mere disait: + +--Prends cela, avant d'aller voir Lanoue; prends cela pour achever de te +remonter. Et, si tu veux rester a diner avec Lanoue, reste. + +Cette goutte d'alcool transposa ma joie dans un registre tel qu'il me +devenait indispensable de marcher, de me consommer, de m'user, de +m'epuiser. + +Je m'habillai de frais, embrassai ma bonne maman et me vissai a toute +vitesse dans l'escalier. + + + + +V + + +Comme une veine de nourriture coulant au plus gras de la cite, la rue +Mouffetard descend du nord au sud, a travers une region hirsute, +congestionnee, tumultueuse. + +Amarre a la montagne Sainte-Genevieve, le pays Mouffetard forme un recif +escarpe, refractaire, contre lequel viennent se briser les grandes +vagues du Paris nouveau. + +J'aime la rue Mouffetard. Elle ressemble a mille choses etonnantes et +diverses: elle ressemble a une fourmiliere dans laquelle on a mis le +pied: elle ressemble a ces torrents dont le grondement procure l'oubli. +Elle est incrustee dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne +meprise pas le reste du globe: elle l'ignore. Elle est copieuse et +Vautree, comme une truie. + +Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n'ont plus ni +sens ni vigueur au dela du fleuve Monge. L'etranger qui, venu du centre, +se fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est, a de +certaines heures, aspire comme un fetu par le maelstroem Mouffetardien. +Et, tout de suite, la cataracte l'entraine. + +La rue Mouffetard semble devouee a une gloutonnerie farouche. Elle +transporte sur des dos, sur des tetes, au bout d'une multitude de bras, +maintes choses nourrissantes aux parfums puissants. Tout le monde vend, +tout le monde achete. D'infimes trafiquants promenent leur fonds de +commerce dans le creux de leur main: trois tetes d'ail, ou une salade, +ou un pinceau de thym. Quand ils ont troque cette marchandise contre un +gros sol, ils disparaissent, leur journee est finie. + +Sur les rives du torrent s'accumulent des montagnes de viandes crues, +d'herbes, de volailles blanches, de courges obeses. Le flot ronge ces +richesses et les emporte au long De la journee. Elles renaissent avec +l'aurore. + +Les maisons sont peintes de couleurs brutales qui semblent les seules +justes, les seules possibles. Chaque porte abrite une marchande de +friture, et l'arome des graisses surchauffees monte entre les murailles +comme l'encens reclame par une divinite carnassiere. + +Je vous raconte tout cela parce qu'au sortir de chez moi la rue +Mouffetard fut la premiere etape de mon bonheur. + +Il etait pres de cinq heures apres midi. La rue Mouffetard s'apaisait: +c'est le matin qu'elle a sa grande attaque. + +Passer rue Mouffetard un jour ou l'on est heureux, un jour ou l'on est +comble, c'est une riche affaire. Je me laissai glisser jusqu'au lac des +Gobelins, comme un voyageur en Pirogue au fil d'une riviere tropicale. +Tout m'etait revelation. Je parvenais de minute en minute a la +plenitude. + +Il y avait, dans les charcuteries, des filles charnues qui traitaient la +vie comme une danse; elles honoraient les pates de gestes rituels, de +caresses douillettes. Oh! les suaves pates! + +Des ruelles sordides, comme le passage des Patriarches, recelaient une +ombre couleur d'outremer, une ombre orientale ou ma pensee poussait des +reconnaissances conquerantes. J'escomptais la vue d'une belle marchande +d'herbes cuites, une grande creature qui semble toujours alanguie par la +charmante pesanteur de ses ornements naturels; cette vue me fut octroyee +au passage, et juste a l'instant propice. Ce jour-la, etait-il possible +que quelque chose me fut refuse? + +Le verre de vin des Cinq-Terres brillait au dedans de moi comme une +braise. J'avancais d'un pas aerien. J'etais couvert de benedictions. +J'etais promis a toutes les aventures. + +Je fus, pendant plus de vingt secondes, savetier au creux d'une echoppe +qui sentait le cuir de Russie. Vingt secondes: un demi-siecle de vie +philosophique dans une retraite exigue comme un de a coudre. + +Je fus marchand de maree, entre mille poissons colories de frais, au +milieu d'un troupeau de langoustes que j'avais moi-meme, a l'aube, +tirees d'une mer fumante, constellee d'archipels. + +Je fus maraicher, vigneron, toucheur de boeufs. Un regime de bananes +m'emporta dans les sables, a la suite d'une caravane; mais le parfum +des salaisons m'ouvrit aussitot une ferme enfumee dans les solitudes +cevenoles. + +Comme c'est bon d'etre heureux! Comme c'est simple, comme c'est facile! +Vraiment, monsieur, comment les hommes s'arrangent-ils pour n'etre pas +toujours heureux, avec tout ce qui leur est donne pour ca? + +En arrivant a l'eglise Saint-Medard, j'apercus un ancien camarade, un +nomme Delaunay, que j'avais connu pendant mon sejour a la maison +Moutier. Il achetait des tomates a l'une de ces commeres qui encombrent +de leurs paniers l'estuaire de la rue Mouffetard. + +Il vint a moi d'un air accable et me raconta toute une confuse histoire +ou il etait question de sa femme malade, d'un enfant mort, que sais-je +encore? + +Je me sentis bouleverse; les larmes me vinrent aux yeux. J'etais si bon, +ce jour-la! Dieu! que j'etais pitoyable et bon, ce jour-la! + +Je ne pus contenir les elans de mon coeur; je dis a Delaunay: + +--As-tu besoin d'argent? Parce que, tu sais.... + +Il refusa en me regardant avec etonnement, avec inquietude. Moi, je le +regardais avec effusion: mon ivresse annexait son desespoir. C'est +peut-etre monstrueux a dire, mais sa douleur excitait en moi une ardente +sympathie qui ne m'etait pas desagreable. Je lui dis: + +--Puis-je te servir a quelque chose? As-tu besoin de moi? + +Je me mis a sa disposition. Je lui promis de l'aller voir. Je le quittai +sur des protestations de fidelite, de devouement. + +Je ne suis pas alle le voir. Je ne sais meme pas ce qu'il est devenu et +je ne me suis plus jamais inquiete de lui. Pourtant, ce jour-la, +j'aurais sans doute sacrifie bien des choses pour qu'il ne fut pas +malheureux. + +L'ombre qu'il jeta sur ma joie ne rendit celle-ci que plus eclatante. En +moins de cinq minutes, elle avait repris completement possession de mon +coeur. Elle le remplissait comme une tumeur; elle etait presque genante, +lourde a porter. Je vous en parle Beaucoup trop; de cette joie. +Pardonnez-moi: ce n'etait pas ma faute si j'avais de la joie ce jour-la. +J'en etais tendu a crier. + +Cette fameuse joie m'entraina, comme une voile boursouflee entraine une +barque sur les eaux; elle me fit remonter, a belle allure, la rue Monge, +siphon puissant qui, vers le soir, suce le centre de la ville et repand +un flot grouillant sur les regions du sud. + +Un peu plus tard, je m'entrevis dans le paysage desert qui environne la +Halle aux vins. Une rafraichissante odeur de futailles eventrees +folatrait le long des grilles: elle fut pour moi. + +Je ne sais plus trop ou je passai par la suite. Mes reves se melaient +sans cesse a l'univers sensible, si bien qu'en realite je cessai +d'exister dans un endroit precis jusque vers six heures. Peut-etre meme +fus-je, pendant ce temps, en plusieurs lieux du monde, peut-etre nulle +part. A six heures, je me reveillai sur le bitume du boulevard Bourdon. + +C'etait une veritable epreuve. Le boulevard Bourdon est un lieu +redoutable pour l'homme insuffisamment sur de soi-meme. Si vous n'etes +pas en etat de grace, n'affrontez pas le boulevard Bourdon par un +apres-midi d'ete. Il est triste et brulant; le miroitement et les odeurs +du canal donnent au promeneur un ecoeurant vertige. + +Je triomphai du boulevard Bourdon et debouchai glorieusement sur la +place de la Bastille, retentissante comme une enclume et abreuvee de +rayons. + +Le faubourg Saint-Antoine me vit passer dans un brouillard ardent, comme +un homme enivre de difficiles succes. Peu apres, j'abordais la rue +Keller, ou habite Lanoue. Je continuais a depenser mon bonheur avec +prodigalite et je ne voyais pas le fond de ma bourse. + + + + +VI + + +Lanoue est un camarade d'enfance, le survivant d'un monde enseveli. +Lanoue, c'est un million de souvenirs et un homme par dessus le marche, +un homme que j'aime bien. Lanoue a toujours fait partie de ma vie. Il ne +fut pas de ceux avec qui, vers la douzieme annee, je jurai d'entretenir +d'eternels liens d'amitie. Ceux-la, je ne sais meme pas s'ils sont +encore vivants. Je n'ai jamais fait de projets avec Lanoue, ou si peu! +Et c'est sans doute pour cela qu'il demeure mele a tout ce qui m'arrive. + +J'aime tendrement Lanoue; en d'autres termes, le sentiment que j'eprouve +pour lui me semble une pure, une vigilante amitie; mais c'est sans doute +beaucoup d'orgueil que de se croire capable d'une reelle affection. + +Lanoue ne sait rien, je pense, du caractere de l'amitie que je lui +porte. Quelque chose qui est encore une forme de l'orgueil me pousse a +dissimuler comme des faiblesses les penchants les plus spontanes. Et +puis, Lanoue ne sait pas qu'il est mon seul ami. Je lui ai toujours +laisse croire que je possedais maintes autres relations captivantes et +precieuses. Puis-je avouer a Lanoue que je suis une nature tres pauvre, +incapable de plusieurs amis? + +Lanoue est clerc d'avoue. Il s'est marie a la femme qu'il aimait, qu'il +aime toujours. Il en a un enfant, un bel enfant dont je suis le parrain. +Fameux parrain! + +Il etait six heures et demie quand j'arrivai chez Lanoue. Je fis, en +deux minutes, le plus clair de mes declarations. Marthe, la femme de +Lanoue, me dit: + +--Vous sortez du bureau? Vous etes en avance. + +Je repondis: + +--Je ne vais plus au bureau. J'ai quitte.... + +Lanoue me posa tout de suite une multitude de questions auxquelles je +repondis d'un air enjoue, distant, distrait, de l'air, enfin, d'un homme +sollicite par des perspectives seduisantes et variees. + +Je m'etais a demi etendu sur le lit-divan qui fait de la chambre des +Lanoue une maniere de salon, et je regardais Marthe baigner le bebe +avant de le mettre au lit. + +Octave Lanoue fumait une petite pipe en bois d'olivier. Il portait +legerement inclinee sur l'epaule sa tete qui est fine et agreable a +voir. Sa figure exprimait un bonheur si calme qu'il ressemblait a +l'absence, au vide, au neant, elle exprimait un bonheur habituel, enfin, +quelque chose de comparable au bonheur d'une pendule qui est remontee +pour cent ans, au bonheur d'une pierre qui tombe dans l'espace pour +l'eternite. + +Marthe avait l'air content que lui vaut une existence exempte de soucis. +Elle plissait le front toutefois et grondait a chaque instant, pour un +entetement fugace du bebe, pour une goutte d'eau repandue sur la natte, +pour une autre goutte d'eau projetee contre la glace de l'armoire. + +Je m'en etonnais beaucoup, moi qui n'entends rien au vrai bonheur, moi +qui n'ai pas six heures, pas quatre heures de bonheur par annee. Je +pensais avec une secrete passion: "De quelle importance est cette goutte +d'eau? On pourrait, ce soir, lacher la Seine entiere a travers ma +chambre que ma felicite, a moi, n'en sentirait aucune atteinte". + +Je contemplais le groupe forme par mes amis. Le bebe seul me semblait +vivre sa joie, les deux autres la dormaient, pour ainsi dire. Je les +considerais avec un peu de mepris, un peu de pitie. Je songeais: "Ils +ont tout ce qu'il faut pour etre heureux et ils font figure de momies; +leur contentement est empaille. Moi, je suis un miserable, un mauvais +fils, un employe congedie et je me sens, aujourd'hui, plein jusqu'aux +yeux d'un bonheur authentique, violent, formidable, qui regarde le leur +comme l'Himalaya doit regarder un crapaud. C'est injuste, mais c'est +epatant, epatant! Allons! Allons! il faut souffler sur ce lac sans +rides". + +Je soufflai de tout mon coeur. Je soufflai en typhon. Je me mis a faire +mille folies dont chacune semblait exaucer un de mes demons interieurs. + +Je pris l'enfant sur mes epaules pour executer des danses vertigineuses. +Ce petit etre, seul, etait a mon niveau, de plain-pied avec ma rage +heureuse. Il poussait des cris percants qui procuraient une satisfaction +aigue a certaines choses qui se demenaient en moi. + +Peu a peu les deux Lanoue s'echauffaient. Ils s'eveillaient d'un +engourdissement; ils semblaient dire: "C'est vrai! nous sommes heureux; +alors pourquoi ne sommes-nous pas gais? Pourquoi ne dansons-nous pas? +Pourquoi ne crions-nous pas, ne bondissons-nous pas, n'eclatons-nous +pas"? + +Moi, je dansais, je criais. Moi, j'etais affreusement gai. + +Lanoue me dit soudain: + +--Tu restes diner avec nous? + +J'etais venu pour ca. Je presentai pourtant des objections. Je me fis +prier. + +Lanoue cessa d'insister et, tout de suite, une sueur fine me perla sur +les tempes. + +J'entrevis une soiree solitaire avec cet enorme fardeau de gaite que je +ne pourrais pas porter seul. Mais Lanoue se reprit a insister et +j'acceptai tout de suite, lachement, en begayant presque de frayeur. + +Cet instant fut une maille lachee dans l'enchainement tendu de mes +exaltations. Heureusement, la maille se trouva vite reprise et il n'y +parut bientot plus. + +Le bebe fut couche en grande pompe. Il s'endormit tout de suite, o +merveille! Il passa sans hesiter d'une existence vehemente au sommeil, a +l'oubli profond, a l'aneantissement. + +Je n'eus pas le temps de lui porter envie: on discutait du menu. La +semence de gaite que j'avais apportee dans la maison germait maintenant +toute seule. Lanoue se hatait de descendre a la cave. Il precisait: + +--Si, si! une des trois bouteilles de vouvray! + +Et Marthe ajoutait: + +--Aujourd'hui, ca y est! C'est le moment d'ouvrir la boite de perdreau +truffe. + +La joie humaine, monsieur, est un sentiment curieux et impur: elle a +toujours besoin de prendre appui sur des choses materielles que l'on +s'introduit dans l'estomac. Meme quand la joie semble detachee de toutes +ces bassesses, il lui faut, si elle veut durer, s'adjoindre des +arguments digestifs. Il est rare qu'elle les reconnaisse pour cause +essentielle, mais elle cherche en eux des confirmations, des +renforcements, des conclusions. Peut-etre n'y a-t-il pas la de quoi etre +honteux. C'est bien naturel aux betes intemperantes que nous sommes. +Fouillez dans vos souvenirs et voyez si vous n'avez pas eprouve le +besoin de souligner vos meilleurs moments en associant a votre bonheur +quelque vive satisfaction de la langue et du ventre. C'est comme ca! + +Je pris a coeur de disposer moi-meme le couvert, avec Marthe. La salle a +manger des Lanoue donne sur une vaste etendue accidentee: des batisses +basses, des usines, des ateliers, un agregat incoherent de maisons +anguleuses. Le soleil couchant envoyait a travers ce gachis un rayon +horizontal, imperieux comme un glaive, qui venait jusqu'au fond +de la piece nous eblouir et aviver notre enthousiasme. + +On tira le perdreau de sa retraite. C'etait une boite de conserve gardee +pieusement, depuis des mois, en vue d'une grande occasion. La boite fut +ouverte et l'oiseau apparut, ebouillante, ratatine entre de larges +tranches de truffes a l'odeur obsedante. + +Il y avait d'autres gourmandises. Je supputais avidement le renfort que +ces objets pourraient apporter a ma joie. + +Au moment ou le repas commenca, les deux Lanoue etaient aussi fous que +moi. Je les avais tires, hisses. Nous nous agitions sur la meme marche +de l'escalier. Nous etions des fantoches aux ficelles egalement tendues. + +Et, tout de suite, notre contentement poussa des racines dans nos +souvenirs, de longues racines qui retournaient sucer toutes les joies +d'autrefois pour les interesser a l'heure presente. + +Nos bons souvenirs etaient nombreux. En outre un charme operait et des +evenements qui nous avaient paru nefastes, facheux, revenaient pele-mele +avec les autres et nous pretaient a rire. Parmi les parfums des mets et +des boissons, notre besoin de bonheur se gonflait sur la table, dans +l'aire de nos regards embues, comme un herbivore ventru qui rumine toute +une prairie. + +Que de rires, dans ce passe nourri pourtant d'un present maussade, +detestable! Octave, qui possede un petit talent d'imitation, faisait +revivre a nos yeux, a nos oreilles, une foule de personnages falots, +deformes par vingt ans de recits. C'etaient des souvenirs uses +jusqu'a la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Quand Lanoue paraissait +vouloir omettre une de nos plus venerables plaisanteries, je ne manquais +pas de la rappeler moi-meme: elle avait encore quelques gouttes de suc, +comme ces vieux citrons a cent reprises exprimes. + +Marthe, epousee depuis cinq ans, ne participait pas toujours a cette +joviale exhumation. Elle s'en plaignait en souriant. C'etait la revanche +de l'amitie sur l'amour. + +Nous mangions des aliments savoureux et simples qui entretenaient une +flamme Chaleureuse dans cet etincelant feu d'artifice. + +La nuit etait venue depuis longtemps, et la lampe, et la fraicheur, +quand, sans la moindre raison apparente, sans la moindre raison +intelligible, une chose nouvelle apparut en moi. + +Il y eut un instant precis ou je m'apercus que j'etais un peu moins +heureux qu'a la minute precedente. Voila! Je ne peux pas vous exprimer +cela plus clairement. + +Monsieur, vous avez ete au bord de la mer. Vous avez assiste a la montee +du flot: il monte, il monte pendant des heures, plus audacieux, plus +temeraire a chaque vague, et l'on ne peut imaginer qu'il s'arretera. Et +puis vient un moment ou l'eau hesite. Alors, c'est fini! C'est fini. A +compter de cette defaillance, on voit l'eau ceder, on la voit se +retirer, fuir honteusement. Elle decouvre d'horribles bas-fonds et des +miseres, des profondeurs qu'on avait oubliees; elle livre tout cela a la +clarte, et on ne peut pas la retenir; on ne peut pas Empecher cette +desertion. + +Je compris tout de suite que ma joie s'en allait, que j'allais etre +abandonne, devetu, trahi. + +Je percus une denivellation brusque: les Lanoue continuaient leur +ascension. Je les regardais s'elever, comme un voyageur fourbu qui ne +peut plus suivre ses compagnons que de l'oeil. + +Je fis effort pour regagner du terrain. Peine perdue! Je debitai +quelques bourdes: elles ne furent profitables qu'aux autres; elles me +parurent, a moi, grossieres, deshonorantes. Les aliments perdirent leur +vertu: je me surpris a en critiquer secretement la nature, la +preparation, l'opportunite. + +Une malveillante lucidite s'empara de mes yeux, de mes oreilles. +J'observai Lanoue; je m'apercus avec desespoir qu'il se complaisait a +des niaiseries, a des balourdises, auxquelles j'accordai des rires +parcimonieux, teintes d'ironie, puis, bientot, de cruaute. + +J'eus envie de crier, d'appeler a l'aide, au secours, comme un matelot +en detresse sur un esquif avarie. C'etait bien inutile: la solitude +s'elargissait autour de moi, tenebreuse, impenetrable, mortelle. +J'apercevais les Lanoue comme des gens d'un autre monde, comme un +poisson doit apercevoir une hirondelle. + +Il n'y avait rien a faire. Je me resignai avec amertume. Je pensais a +moi-meme ainsi qu'a un animal que l'on saigne a blanc et qui voit couler +son sang, qui voit ruisseler de lui tout espoir, toute vie. + +En moins d'une demi-heure, le sacrifice fut consomme. Je fus deshabite +de la grace, vide, extenue. + +Bien plus, un deficit redoutable se creusa, s'accusa. J'avais fait des +depenses Imprudentes, j'avais gaspille la joie; je m'etais endette, +ruine pour longtemps. Je commencai de me reprocher ma stupide joie de +l'apres-midi; j'en fis un examen methodique, impitoyable, m'imputant a +crime cette vaine et malfaisante prodigalite. + +Les Lanoue ne s'apercevaient de rien. Ils continuaient tout seuls; ils +se moquaient bien de moi! + +J'avais l'air d'etre avec eux; je crois meme que je repondais a leur +propos; mais je leur vouais un ressentiment presque haineux. C'etait +bien leur faute si j'avais perdu, disperse, dilapide ma fortune +interieure. Ils m'avaient aide dans mes folies, seconde dans mes exces, +precipite sur le fumier de Job. Un moment vint ou je n'y tins plus, je +me levai pour partir. + +Je dus soutenir une espece de lutte. Mes amis me voulaient encore et +tachaient a me garder. Je me roidissais pour me depetrer d'eux, comme un +amant decu se depetre d'une vieille maitresse. + +Ils lacherent pied. Ils prirent assez vite leur parti de mon depart, ce +qui redoubla ma rancune. N'etaient-ils pas deux pour assouvir leur rage? + +Il etait d'ailleurs temps pour moi de me replonger dans l'isolement. Les +divers episodes de ma journee commencaient a me remonter aux levres, et +les plus joyeux m'etaient les plus intolerables. + +Sur quelques paroles d'adieu je me precipitai dans l'escalier noir et +chaud. + +J'eus la sensation d'avoir rompu mes amarres et de me trouver au moins +libre, libre d'etre malheureux a mon gre. La rue m'emporta, comme un +noye au fil de l'eau. Des forces anciennes et inconnues deciderent de +mon itineraire. + +Je revoyais, une par une, toutes les minutes de cette journee funeste: +le bureau, M. Jacob, M. Sureau, la tentation, l'acte idiot et pourtant +necessaire, mon retour a la maison, ma fureur et la bonte de ma mere. A +compter de ce point, je n'avais pas assez de violence et de froide +mechancete pour juger mon etourderie, ma joie insolite, ma prodigieuse +sottise. Surtout, surtout, je m'en voulais de n'avoir pas prevu a quel +abime de misere me conduirait cette orgie de bonheur immerite. + +J'errais, d'un pas de somnambule, dans un Paris tenebreux et sec. Les +chaussees exhalaient une suffocante odeur de poussiere et de crottin +torrefie. Chaque reverbere saisissait mon ombre au passage, la faisait +tournoyer et la repassait au reverbere suivant. C'etait a vomir. + +Accoude au parapet du pont Sully, je passai une heure confuse a +rassembler les elements de mon desespoir, a les reunir en faisceau. Je +fis d'inouis efforts pour etre malheureux avec precision. Cela aussi +m'etait interdit: je n'etais pas meme une grande infortune, j'etais une +chose gachee, gatee, informe, derisoire. + +La sonnette de ma maison me reveilla, non par le bruit: il est grele et +enfoui au plus profond de la batisse, mais par la fraicheur visqueuse du +bouton de cuivre dans ma main. + +Je gravis les escaliers a pas lents, couvert de sueur, etourdi par +l'haleine des plombs disposes aux fenetres des etages. + +Parvenu sur mon palier, j'entrevis la necessite d'entrer furtivement, +sans reveiller ma mere. L'idee de me retrouver en face de la pauvre +femme me remplissait de confusion et de honte. + +J'avancai donc sur la pointe des pieds, comme un larron. Maman avait, a +son ordinaire, laisse, sur le buffet, une petite lampe allumee. Je la +soufflai pour ne pas, d'aventure, apercevoir dans une glace la hideuse +figure que je devais avoir. + +Je passai dans ma chambre, enlevai mes chaussures et me jetai sur le +divan. Une lueur mysterieuse, issue des profondeurs du ciel parisien +agonisait sur le cuivre de la petite Lampe juive qui pend dans l'angle +des murailles. J'attachai mes yeux a cette bouee infime et, les poings +aux dents, je passai la nuit a me mepriser et a me hair. + + + + +VII + + +A compter de ce jour une periode commenca qui m'a laisse un souvenir +indefinissable, un souvenir plein de douceur et de honte. Je songe a ce +temps-la comme a un immense sommeil. Rien de surprenant, car j'ai fait +alors de reels efforts pour fondre mes jours et mes nuits dans le meme +engourdissement, dans la meme torpeur. + +Je vous l'ai dit, Oudin me ramena, des le lendemain de l'algarade +Sureau, mon petit materiel de scribe. Je rangeai tout cela dans un coin +de la chambre, en attendant le moment d'entrer dans une autre place. Et, +tout de suite, ma nouvelle vie commenca. + +Je me levais tard dans la matinee. Les premiers jours, vers six heures, +une sorte de choc interieur me faisait ouvrir les yeux, ce qui est bien +naturel puisque, pendant des annees, je m'etais leve a cette heure-la +pour aller travailler. Je continuai donc, pendant quelque temps, a me +reveiller vers six heures; j'en eprouvais un plaisir particulier et je +me disais que, n'ayant rien a faire, au dehors, de si grand matin, il +m'etait completement inutile de sortir du lit. Cette reflexion agreable +etait en general suivie d'une foule d'autres pensees moins heureuses: je +songeais a ma situation perdue et a la necessite d'en trouver une autre. +Bref, le remords empoisonnait parfois ce loisir indu et achevait de me +reveiller. Le plus souvent, par une sorte d'effort a rebours, par une +sorte d'adhesion a l'inertie que le Sommeil infusait encore dans mes +membres, je congediais les pensees importunes et m'enfoncais avec delice +dans un neant horrible et voluptueux. + +J'etais, comme au centre d'un espace noir, couche, suspendu, balance. +Toutes mes idees, toutes mes volontes, toutes les choses qui etaient moi +demeuraient refoulees circulairement, dans l'ombre. Je les percevais +ainsi qu'un peuple de larves confuses. J'etais bien; j'etais si peu! La +mort ressemble peut-etre a cela; en ce cas, c'est une bonne chose. + +Je me rappelle seulement que, plaquee sur mon ame, sur le restant +informe de mon ame, il y avait l'image bleue et rectangulaire d'une +fenetre, entrevue a travers les cils comme derriere les barreaux d'une +cage. + +Parfois, au coeur de ce neant, j'etais visite, traverse par un songe. +C'etait un songe bouscule, haletant, comme ces histoires que l'on +represente au cinematographe. + +Presque tous mes songes se deroulent dans un silence effrayant. Ceux ou +il y a du bruit, des paroles, des chants, sont rares: ils me laissent +l'ame bouleversee pour plusieurs jours. Je reve tres souvent; je reve +des reves vagues et forts. C'est-a-dire que je vois des images dont le +contour n'est pas net, mais dont la couleur est violente. Je ne sais +pourquoi je vous parle de ca; je suis un homme si ordinaire, si +affreusement semblable a tous les hommes! + +Ce qui me frappe le plus, au sujet de mes songes, c'est que je n'ai pas +besoin d'etre endormi pour rever. Entendez bien, je ne dis pas rever +comme font les poetes, je dis bien rever comme un dormeur, tomber en +proie a un monde terrible, incoherent, magnifique. Souvent je suis en +plein travail, par exemple, j'ecris, sous mon petit abat-jour et, tout a +coup, crac, j'ai a peine le temps de sentir que mon ame change d'allure +et me voila dans une autre vie. Parfois, c'est en marchant, dans la rue, +que ca me prend. Mais il faudra que Je vous entretienne de mes reves une +autre fois; je n'ai deja que trop de choses a vous raconter sur ce +monde-ci, inutile de m'aventurer dans l'autre. + +Je vous parlais des songes que je faisais avant de m'eveiller. Eh bien! +meme quand je ne me rappelais rien, au reveil, de ces songes du matin, +ils m'impregnaient tellement qu'ils donnaient un parfum a mes journees, +qu'ils decidaient pour jusqu'au lendemain, de la couleur de mon ame. + +Vers neuf heures, je rejetais mes couvertures. De la cuisine, ou +travaillait a petits bruits ma pauvre maman, arrivait l'arome du cafe, +insidieux et penetrant comme une pensee. Je me levais et passais mes +vetements avec une lassitude odieuse: la lassitude des choses a venir. + +J'allais retrouver ma mere a la cuisine et l'embrassais en silence. +Chaque jour, j'etais certain qu'elle m'allait faire quelque juste +observation, qu'elle allait me reprocher mes sommes interminables et ces +grasses matinees qui menageaient dans mon existence de larges vides, +obscurs et poudreux. Mais, chaque jour, ma mere me disait en +m'embrassant tendrement: + +--Mon Louis, je t'ai fait griller un peu de pain d'hier. + +Je m'asseyais sur le tabouret canne, entre l'evier et le buffet de bois +blanc. J'occupais la une place etroite comme une destinee. Je tournais +le dos au jour avare de la petite cour et, cale, soutenu, etaye par +toutes les choses environnantes, je me trouvais bien. Oui, j'etais bien, +malgre tout, j'etais bien avec lachete, avec hebetude. + +J'aime le cafe; j'aime aussi la suave odeur du pain grille. Je jouissais +donc de ces biens immerites, pendant que ma mere me regardait doucement, +attentivement, de ses yeux accoutumes a la penombre. Je comprenais que +je devais etre defigure par le sommeil; je me sentais les traits epais, +bouffis, les yeux poches, les cheveux secs et emmeles; mais tout m'etait +egal: l'essentiel etait de ne pas rompre le charme engourdissant qui me +permettait de passer d'une nuit a l'autre sans secousse, sans heurt, +sans reveil effectif. + +Le petit dejeuner fini, je retournais dans ma chambre pour y faire ma +toilette. Comme j'avais devant moi un temps illimite, je procedais a mes +ablutions avec beaucoup d'irregularite et de negligence. Il m'arrivait +ainsi, certains jours, de parvenir au soir ayant remis d'heure en heure +le soin de me raser. Je finis par y renoncer tout a fait, et c'est +depuis que je porte cette maniere de barbe que vous me voyez et qui me +degoute profondement. + +Ah! monsieur, je me connais assez bien pour juger sans mansuetude +l'homme, cet etre repugnant voue a la vermine et a l'esclavage. +Excusez-moi de vous dire ca tout net, mais comment en parler sans +colere? Pendant treize ans j'avais, chaque matin, dispose de vingt +minutes environ pour veiller a la proprete de mon corps, et je vous +assure que ces vingt minutes etaient bien occupees. Je suivais un ordre, +toujours le meme: les mains, le visage, les pieds, etc... La vie etait +facile, je n'avais qu'a obeir a mes habitudes. + +A partir du moment ou je disposai, pour les memes soins, de presque +toute ma journee, je ne parvins plus a faire correctement quoi que ce +fut de mon programme. Je remettais sans cesse a plus tard une chose ou +une autre, en me reprochant, au fond, amerement tous ces delais. Pendant +cette periode remarquable, il m'arriva de rester quinze jours de suite +sans me laver les pieds, et cela parce que j'avais dix fois le temps de +le faire. Et n'allez pas croire que c'etait un oubli. Non pas! Je +regardais reveusement mes pieds nus et pensais qu'ils pouvaient encore +aller jusqu'au lendemain. De lendemain en lendemain, ils finissaient par +etre parfaitement sales. + +Au milieu de ma toilette, je me prenais a fumailler, a ouvrir un livre. +Je m'enfoncais dans un angle du canape et je revassais indefiniment. Du +lit defait s'echappaient de grosses bouffees de sommeil. Mes reves de la +nuit, embusques sous les meubles, derriere les cadres, dans les fleurs +du papier mural, montraient un oeil et sortaient doucement, comme des +demons. Ils reprenaient possession de la chambre et de moi-meme. Ils +nouaient et tortillaient autour de mon ame une farandole tourbillonnante +et, des lors, le temps s'arretait au milieu de l'eternite comme un +navire paralytique sur une mer de sirop. Cela durait jusqu'a ce que ma +mere vint ouvrir doucement la porte, non sans avoir fait trois ou quatre +fois: "hum! hum!" Alors les reves filaient comme des rats sous la +commode et la torpeur me desertait. + +--Louis, disait maman, veux-tu que je fasse ton menage? + +--Oui, oui, criais-je en me hatant de me vetir. + +Le savon avait seche sur mes joues, il ne me restait plus assez de temps +pour me raser. Je passais, au galop, ma veste et mes chaussures et +sortais de la chambre en disant: + +--Je m'en vais aller voir cette place d'expeditionnaire. Tu sais? Cette +etude d'avoue.... + +--Va, mon Louis, repondait maman en remuant a pleins bras le lit de +plumes et le traversin, comme si ces objets n'eussent pas ete habites +par une multitude de figures vivantes que j'etais seul a connaitre. + +Je prenais mon chapeau et ma canne, bien qu'on m'eut, lors d'une recente +demarche, fait observer que, pour un employe, la canne donnait une +allure "amateur" peu recommandable, et je tirais derriere moi la porte +du logement. + +A peine cette porte fermee, je voyais la clarte louche de l'escalier +s'animer d'une foule d'images rampantes, bondissantes, caressantes. Mes +demons etaient la. Ils m'attendaient, comme des chiens qui veulent etre +emmenes a la promenade. Ils m'entouraient en jappant, me lechaient les +mains, sautaient a mes trousses et, tout en descendant les marches +humides et usees, je me debattais entre mille reves fabuleux, comme un +noye qui coule a pic. + + + + +VIII + + +Je m'en allais au hasard des rues, et la journee etait devant moi comme +un desert calcine, sans horizon et sans surprises. Ceux qui disent que +la vie est courte, ils me font rire, entendez-vous, rire, rire! Ce sont +les annees qui sont courtes, mais les minutes sont longues et ma vie, a +moi, n'est faite que de minutes. + +Je suivais le trottoir, marchant de preference sur la bordure de granit. +Je laissais le bout de ma canne tremper dans le ruisseau. J'aime les +ruisseaux des rues. Ils coulent sur des paves et tarissent a heure fixe, +je sais; ils ne naissent pas d'une source, mais d'un robinet de fonte. +Tant pis! On n'a jamais que la poesie qu'on merite. J'ai passe une +partie de mon enfance, malgre ma pauvre maman, a pecher des epingles +rouillees et des boutons de bottines dans les ruisseaux de la rue +Tournefort. Aujourd'hui, je ne patauge plus dans l'eau sale, mais je +regarde encore avec attention les petits morceaux de vaisselle, le +gravier, les infimes debris que le courant lave et entraine peu a peu +vers l'egout. Et puis, le ruisseau chante quand meme sa petite +complainte. Cela me fait penser a des prairies, a des fleuves, a des +pays que je ne connaitrai jamais. C'est de l'eau civilisee, de l'eau +pourrie. De l'eau, de l'eau malgre tout! La mer, les grands lacs, les +torrents dans la montagne! Si vous passez rue Lhomond, le soir, assez +tard, a l'heure ou les bruits de Paris s'engourdissent et s'endorment, +vous entendrez, au-dessous de vous, tous les egouts de la montagne +Sainte-Genevieve qui chantent doucement, comme des cataractes +lointaines. Ce sont les cataractes de mes voyages, a moi. + +Que voulez-vous? Je ne suis presque jamais sorti de Paris; je n'ai rien +vu, je ne sais rien, je suis un homme quelconque, un homme insignifiant, +oui, oui, insignifiant. Je n'ai rien a vous raconter d'extraordinaire. +Toutes mes aventures me sont arrivees en dedans. Et vous etes bien bon +de m'ecouter, moi qui n'ai rien a vous dire, moi qui ne suis fait +qu'avec des riens. + +Je suivais donc le trottoir. Je n'etais pas trop malheureux. J'avais a +peu pres autant d'ame qu'une chrysalide et je ne me sentais pas presse +de briser mon enveloppe. J'aurais voulu rester jusqu'au soir dans cette +espece de torpeur qui prolongeait pour moi la nuit. Malheureusement +toutes sortes de mecanismes se mettaient a jouer et c'etait bientot fini +de mon repos. + +Le plus souvent, ca commencait par l'absurde histoire du nombre des pas. +Vous savez? Les blocs de granit qui forment la bordure du trottoir sont +disposes bout a bout. Je marchais dessus, d'abord sans y penser; puis je +commencais a m'apercevoir que, tous les deux pas, je posais le pied sur +l'interstice qui separe deux des blocs de la bordure. Alors, comme +malgre moi, je m'appliquais a faire exactement deux pas d'un interstice +a l'autre. Je m'y appliquais sans m'y appliquer, sans en avoir l'air, +d'abord parce que j'aurais eu honte de donner aux passants le spectacle +de ma sottise, ensuite parce que j'etais profondement persuade que ce +n'etait la qu'un jeu de mon corps, un jeu auquel mon esprit ne +participait point. + +Et voila ou commence l'absurde: un moment arrivait ou je ne pouvais plus +detacher ma pensee de cette affaire d'interstices. Peu a peu, tout en +affectant la plus parfaite Indifference, je sentais bien que +j'allongeais ou que je raccourcissais mes pas, assez pour appliquer +juste ma semelle sur l'interstice. Et je faisais cela d'une facon tres +detachee, comme si j'eusse voulu me cacher mon action a moi-meme. Cet +etat de choses durait un certain temps et, soudain, je m'apercevais que +l'imagination entrait en danse. Je me disais--non, ce n'est pas moi qui +disais cela, c'est quelque chose qui etait en moi sans etre moi--je me +disais que, si je ne parvenais pas jusqu'au troisieme bec de gaz en +faisant regulierement deux pas par bloc de granit, ma vie serait +manquee, mes entreprises vouees a l'echec. Arrive au troisieme bec de +gaz, je m'assignais une nouvelle tache, celle, par exemple, d'atteindre +dans les memes conditions un kiosque a journaux. Une, deux; une, deux; +u-une, deu-eux... Comprenez-vous? Et le demon murmurait: "Si tout va +bien, si tu fais bien exactement tes deux pas, il ne peut manquer de +t'arriver quelque chose d'heureux dans la journee". + +Ah! vraiment, monsieur, est-il possible d'etre aussi bete? Songez que je +ne suis pas du tout superstitieux, songez surtout qu'en faisant toutes +ces momeries je ne cessais de me contempler avec mepris et meme, le plus +souvent, de penser a autre chose. + +Parfois, c'etait la ridicule histoire du precipice. Je vais vous +expliquer cela. J'en ai honte, mais, puisque j'ai entrepris de tout vous +dire, je vous dirai tout, c'est-a-dire pas grand chose, car celui qui +tentera d'expliquer, en dix gros volumes, ce qui se passe dans le coeur +d'un homme pendant une seule minute, celui-la entreprendra une besogne +surhumaine. + +Je marchais donc sur la bordure du trottoir, tres aisement, tres +naturellement, sans penser a rien de precis. Tout a coup, j'imaginais +--c'etait plutot une idee qu'une veritable imagination--j'imaginais qu'a +droite et a gauche de l'etroite bordure il y avait un precipice et que +je devais avancer sans le moindre faux pas. Il n'en fallait pas +davantage pour me faire hesiter, begayer des jambes, trebucher et, +finalement, mettre un pied sur le bitume ou dans le ruisseau. + +Alors, j'etais soulage; le charme etait rompu. Je changeais de trottoir +ou je passais sur la chaussee et, pendant un grand moment, je ne pensais +plus a toutes ces idioties. + +J'atteignais quelque croisement de voies. Autre affaire! La multiplicite +des itineraires me jetait dans une espece de stupeur. + +Autrefois, en allant au bureau, je n'avais jamais de ces indecisions. +Une seule route me semblait possible: celle que cinq ou six ans de +pratique m'avaient fixee, celle qui etait jalonnee de mille reperes +familiers. Mais, dans les promenades dont je vous parle, il n'en etait +plus de meme: le but de mes pas etait, le plus souvent, tres indecis et +le temps ne me pressait point. Alors, je m'arretais a l'angle d'une +maison, devant quelque morne boutique. J'etais tire a gauche, pousse a +droite, partage, flottant. Je tournoyais sur moi-meme comme une barque +que le courant hale dans un sens et que le vent sollicite dans le sens +oppose. Je fermais les yeux et foncais au petit bonheur. + +Eh bien, a ce train-la, il m'arrivait quand meme d'arriver, si j'ose +dire. En d'autres termes, je finissais quelquefois par me trouver dans +un endroit qui n'etait pas n'importe lequel. C'etait, je suppose, la +fameuse etude d'avoue ou il y avait a prendre une place +d'expeditionnaire. + +J'entrais, je faisais antichambre, j'etais amene en presence d'un +employe superieur. Toujours il y avait quelque chose qui ne marchait +pas: ou bien la place etait prise depuis la veille, ou bien la place ne +convenait qu'a un tout jeune homme, ou bien on exigeait quelque +connaissance speciale dont je me trouvais depourvu. + +Parfois le "principal clerc" me demandait les references fournies par +mes derniers patrons. Je promettais de les apporter le lendemain et je +degringolais en hate l'escalier. Ma journee etait finie. J'avais fait ma +demarche; elle prouvait, une fois de plus, qu'il m'etait impossible de +trouver une place. Cette certitude etait, precisement, la seule chose +que je cherchais. + + + + +IX + + +Apres le dejeuner, j'allais dans ma petite chambre. J'etais tout a fait +sur de ce qui m'y attendait, mais j'affectais, vis-a-vis de moi-meme, de +n'en rien savoir. + +Ah! monsieur, si je trompais le plus cruel de mes adversaires avec la +moitie de la perfidie que j'apporte a me duper moi-meme, je serais, en +verite, une canaille. + +J'allumais un megot, je deployais le journal, j'ecrivais quelque +insignifiante lettre. J'ecoutais les bruits que faisait ma mere en +desservant la table ou en lavant la vaisselle et je disais a haute voix: + +--J'ai bonne envie d'aller, tantot, voir cette usine de Montrouge, tu +sais, maman? + +Ou bien: + +--Je n'ai pas encore recu de reponse de la maison Malindoire et +Simonnet. Je cherche dans le plan de Paris... + +Voila le genre de betises que je disais pour me donner le change sur les +raisons qui m'avaient attire dans ma chambre. + +Cependant, je lancais, a la derobee, de brefs coups d'oeil vers mon +vieux canape. Il avait l'air narquois et paterne des gens habitues au +triomphe. Je le regardais avec une fureur desesperee; il se contentait +de bailler par tous les trous de sa tapisserie. + +J'allais a la fenetre et observais les nuages d'un air soucieux. +Faudrait-il prendre un parapluie? Non! Je verifiais devant la glace le +noeud de ma cravate. Je feuilletais mon carnet d'adresses et, tout a +coup, sans trop savoir comment cela m'etait arrive, je me trouvais +etendu, tout de mon long, sur le canape. J'entendais, avec mon dos, les +ressorts etouffer un rire insultant. + +Qu'importe! J'etais allonge, tout droit, comme une pirogue au fond d'une +crique. Je flottais, j'attendais les courants et les brises. Le demon de +mes nuits nouait autour de ma poitrine une etreinte souveraine et, +enlaces, face contre face, nous nous enfoncions tous deux dans l'autre +monde. Le reveil etait odieux, avec ce corps plus pesant qu'une +montagne et l'aigreur, dans la gorge, des aliments mal digeres. + +Je prenais encore une fois ma canne et mon chapeau et m'en retournais a +la rue. + +Je pensais par moments avec precision a la place qu'il me serait donne +de rencontrer, d'obtenir. J'imaginais des bonheurs absurdes: j'allais +decouvrir un secretariat, oui, un secretariat! J'aurais un bureau +solitaire, avec une fenetre ouvrant sur un arbre qui me baignerait d'une +clarte verte, fraiche, funeraire. On me laisserait tout a fait seul; on +Finirait meme par m'oublier un peu; je vivais la dans une paix profonde, +je serais tranquille, tranquille, comme mort. + +Monsieur, vous allez prendre de moi une idee qui a bien des chances +d'etre fausse. Vous allez penser que j'ai un sale caractere, que je suis +un misanthrope. Moi, un misanthrope! C'est absurde! J'aime les hommes et +ce n'est pas ma faute si, le plus souvent, je ne peux les supporter. Je +reve de concorde, je reve d'une vie harmonieuse, confiante comme une +etreinte universelle. Quand je pense aux hommes, je les trouve si dignes +d'affection que les larmes m'en viennent aux yeux. Je voudrais leur dire +des paroles amicales, je voudrais vider mon coeur dans leur coeur; je +voudrais etre associe a leurs projets, a leurs actes, tenir une place +dans leur vie, leur montrer comme je suis capable de constance, de +fidelite, de sacrifice. Mais il y a en moi quelque chose de susceptible, +de sensible, d'irritable. Des que je me trouve face a face non plus avec +des imaginations mais avec des etres vivants, mes semblables, je suis si +vite a bout de courage! Je me sens l'ame contractee, la chair a vif. Je +n'aspire qu'a retrouver ma solitude pour aimer encore les hommes comme +je les aime quand ils ne sont pas la, quand ils ne sont pas sous mes +yeux. + +Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses +inexplicables, pour bien vous montrer, surtout, que si j'ai l'air d'un +misanthrope, c'est, precisement, parce que j'aime trop l'humanite. + +Peut-etre me direz-vous qu'avec une nature comme la mienne il faut +plutot chercher son bonheur dans les choses. J'entends bien; mais il est +necessaire de faire des avances aux choses pour qu'elles vous procurent +de la joie, et je suis, le plus souvent, une ame trop ingrate, trop +aride pour faire des avances. + +Je m'en allais donc par les rues en ruminant ma vie et en constatant, +presque a toute minute, que le monde m'echappait, que j'etais abandonne, +un vrai pauvre, un miserable. + +Un jour, dans la rue d'Ulm, une rue bien paisible, j'apercus un apprenti +qui tirait une voiture a bras. La voiture etait lourdement chargee. +L'apprenti avait l'air d'une grenouille remorquant un paquebot. Penche +en avant, il pesait de tout son maigre corps sur la bricole qui lui +sciait les epaules. D'une main, il serrait un des brancards et, de +l'autre... Ah! devinez! De l'autre, il tenait un livre et, tout en +tirant sa voiture, il lisait, avec des yeux qui lui sortaient de la +tete. + +Je ne sais ce que lisait ce garcon; mais, toute la soiree, je ressentis +une sombre impression d'envie et de honte. L'existence du petit bonhomme +lisant dans les brancards, cette existence me semblait pleine, riche, +desirable, au prix de la mienne si creuse et si mediocre. + +Le plus souvent mes longues promenades sur le trottoir me valaient +toutes sortes d'histoires desagreables. Une fois de plus j'appelle +"histoires" ce qui n'en est pas, c'est-a-dire des choses qui se passent +uniquement a l'interieur de la bete. + +Je marchais d'un pas bien regulier. J'etais tout entier avec de vieilles +pensees, des souvenirs, d'informes reves. Je ne regardais ni les gens +qui allaient dans ma direction, ni ceux qui allaient dans la direction +opposee et, brusquement, une femme qui marchait devant moi, une femme +que je n'avais meme pas vue, se retournait d'un air offense et changeait +brusquement de trottoir. + +Voila qui est vexant, je vous assure, voila qui me remplissait +d'amertume. Passer droit son malheureux chemin et etre pris pour un +suiveur, pour un de ces imbeciles qui vont a la piste. Ah! non! Et cela +simplement parce que, sans y faire attention, je marchais peut-etre +depuis trois ou quatre minutes a la meme allure que cette peronnelle. Et +voila, voila la vie des grandes villes! Il faut avoir son rythme a soi +et faire constamment en sorte qu'il ne coincide pas avec celui d'aucun +autre. Marcher du meme pas que quelqu'un, c'est deja attenter un peu a +sa liberte, et, parfois, alarmer sa pudeur. Il faut vivre avec des +millions d'etres qui sont nos semblables en affectant non seulement de +ne pas les voir, mais encore en s'appliquant a les fuir poliment, +sociablement. + +Je vous avouerai que tout cela me degoute et c'est pourquoi je +recherche, en general, les rues ou il n'y a personne. + +Ces rues-la sont rares a Paris. J'etais, malgre que j'en eusse, oblige +de passer le plus souvent dans des endroits tres agites. C'est ainsi que +je me trouvai, un soir, en pleine foire du Lion de Belfort, sur le +boulevard Arago. Je me souviens de ce soir-la, parce que je vis une +chose bien curieuse, une chose que je trouve bien triste et que vous +trouverez peut-etre tout a fait reconfortante, tant il est vrai que rien +n'est absolument triste, en soi. + +Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; borde, dans +cette partie-la, de baraques chetives, sordides, qui etaient le rebut de +la foire. Vous savez, de ces baraques ou l'on vend de la "pate qui se +tire", verte et rose, de ces baraques ou l'on casse des pipes a coups de +carabine, ou l'on montre une femme-poisson, enfin des choses a pleurer +d'ennui. + +Je vis tout a coup une espece de tente rapiecee sur laquelle etait +etalee une affiche de calicot. C'etait la-dedans que le professeur +Stenax devoilait l'avenir d'apres les methodes magnetiques. Il y avait, +devant la baraque, un petit groupe d'ouvrieres, de soldats, de flaneurs. +il y avait aussi une espece de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze +jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de +desespoir famelique imprime dans sa figure fripee. Un homme fini, use +avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misere incurable. + +Eh bien, monsieur, il est entre dans la baraque. Il est entre derriere +les petites bonnes, les employes et les garcons de boutique. Il tenait +avec force la main fermee sur un gros sou, son gros sou de la journee, +surement. Il l'a donne d'un air inquiet et hesitant. Il l'a donne pour +entrer dans la baraque ou l'on allait lui parler de son avenir. + +Voila! Voila les choses que je voyais dans mes promenades. + + + + +X + + +Je m'attarde a vous raconter des balivernes et je perds le fil de mon +affaire. + +La periode dont je viens de vous parler dura jusque vers le mois +d'octobre. Je ne comptais pas les jours; je sentais le temps se derober +sous moi et je n'en demandais pas davantage. Vivre vraiment? Je +remettais la vie a plus tard, a cette date indeterminee ou arriveront +les evenements qui doivent arriver pour moi. Comprenez-vous? + +Je m'apercus quand meme du changement de la saison; la fraicheur vint et +maman me dit un jour: + +--Louis, il va falloir mettre tes vetements d'hiver. + +J'avais, pour l'ete, un vieux complet noisette que j'aimais beaucoup. +Les soins de ma mere lui conservaient une sorte de decence; mais il +etait si lime, si poli, qu'il paraissait humilie et malheureux. Cela me +plaisait: c'etait bien le vetement qui s'ajustait a mon ame. Je +retrouvais, chaque jour, tous les plis de cet habit, toutes ses +deformations et ses reprises comme autant d'habitudes bien a moi, comme +des manifestations de ma pauvrete Interieure. Grace a ce pantalon +cagneux et couronne, grace a cette veste terne et bossue, je me sentais +assure de passer inapercu, ce qui est un si grand bien dans l'existence. +Mere me fit donc endosser mon vetement d'hiver, cette jaquette assez +chaude, presque noire, que vous me voyez aujourd'hui, qui etait a peu +pres neuve alors et que j'avais en horreur. Je n'ai d'ailleurs pas cesse +de l'execrer. Regardez ces pans ridicules qui me font ressembler a un +scarabee. Est-il possible que, pour gagner sa vie, un homme soit oblige +non seulement d'abandonner son temps, mais encore de sacrifier tous ses +gouts, de livrer jusqu'a l'aspect exterieur de sa personne? + +Je mis donc cette jaquette pour mes courses et mes promenades. En +general, je ne portais sur moi que des sommes derisoires; dix sous, +quinze sous. Depuis la perte de ma place, je n'osais pas demander +d'argent a ma mere. La pauvre femme ne me parlait jamais de ces choses. +Parfois j'allais, pour elle, faire quelque achat et je ne lui rendais +pas la monnaie. C'etait une facon assez discrete, assez detachee de me +procurer les quelques sous necessaires a mes menus besoins. Je ne +depensais rien, croyez-le bien; mais, de temps en temps, malgre tout, +l'omnibus, le metro, un timbre. + +Or, cette espece de misere qui, sous mon vieux vetement, m'etait assez +indifferente, me devint odieuse quand il me fallut trimbaler une +jaquette de cheviotte, une jaquette d'employe aise ou de bourgeois. Cet +habit, en desaccord avec l'etat de mon gousset, me devint comme un +mensonge intolerable. C'est certainement a cette jaquette que je dus +toutes sortes d'idees absurdes. A cause d'elle aussi je me mis a +chercher une place avec une activite plus reelle. + +Cette activite devint bientot fievreuse sans cesser d'etre inefficace. + +Les places! c'est comme les idees, on les trouve quand on ne les cherche +pas. Les gens qui possedent une situation avantageuse et sure disent +volontiers: "Un garcon vraiment courageux, vraiment resolu finit +toujours..." Ah! monsieur, ce que la chance et le succes peuvent rendre +les hommes betes et injustes! + +A compter du moment ou je pensai avec une reelle angoisse: "Allons! +Allons! il faut que je trouve une place!" j'eus l'impression obscure +mais tenace que je ne trouverais absolument plus rien. Et, en fait, je +ne trouvai plus rien; j'entends plus rien qu'il me fut possible +d'accepter avec dignite. + +Un mur, un mur! Avoir le sentiment que l'on est devant un mur tres haut, +tres lisse, tres epais, et que ce mur-la, c'est l'avenir, et qu'on ne +peut ni l'escalader, ni le renverser, ni le percer. Ceux qui n'ont +eprouve que du bonheur dans leur vie ne peuvent pas comprendre un tel +sentiment. + +Il vous est sans doute arrive d'attendre quelqu'un, le soir, au coin +d'une rue, sous un bec de gaz. Il vous est arrive d'attendre pendant une +heure, puis pendant deux heures, de savoir que la personne attendue ne +viendrait surement plus et de continuer a esperer quand meme. Il vous +est arrive de connaitre de telles angoisses et, aussi, celle que l'on +eprouve a s'en aller en se retournant tous les dix metres, bien qu'il +soit evident que personne ne viendra, a se retourner et a revenir sur +ses pas, malgre la certitude que tout cela est parfaitement inutile. + +Ma vie fut en tout point comparable a cette vaine attente sous le bec de +gaz, dans la pluie, au coin d'une rue. Je savais que tout espoir etait +inutile et je faisais plusieurs fois par jour les gestes et les +demarches d'un homme qui a de l'espoir. + +Ce qu'il y avait de remarquable pour moi, pendant toutes mes courses, +pendant tous ces moments de solitude ambulante, c'etait l'activite +excessive avec laquelle je pensais. + +Il est difficile de dire exactement ce qu'on veut: en parlant de +l'activite avec laquelle je pensais, je m'apercois que je ne traduis pas +du tout la verite. Dire que je pensais avec activite, cela pourrait +donner a croire que je m'appliquais a penser, que je m'y appliquais +volontairement, victorieusement. Eh bien, non! En realite, ce qu'il y +avait de frappant c'etait bien plutot la passivite avec laquelle je +pensais. J'etais visite, traverse, brutalise, viole par maintes pensees +que je subissais sans les provoquer en quoi que ce fut. Puis-je dire que +je pensais? Puis-je m'attribuer ce merite? N'etais-je pas plutot le +temoin impuissant, la victime? N'etais-je pas plutot le champ de +bataille ravage? Non, vraiment, je ne pensais pas, je ne faisais rien +pour penser. On pensait en moi, a travers moi, envers et contre moi. On +pensait sans se gener, a mes frais, comme on bivouaque en pays conquis. + +Il y a sans doute des gens tres savants et tres favorises qui se +proposent de penser sur un sujet et qui tiennent leur propos; il y a des +gens capables de diriger leur esprit comme un navire sur une mer semee +de brisants, des gens qui pensent reellement, c'est-a-dire qui pensent +ce qu'ils veulent. Heureuses gens! + +Pour moi, le plus souvent, je suis le lit d'un fleuve: je sens rouler un +courant tumultueux; je le contiens, c'est tout. Et encore, voyez les +mots! Je ne le contiens pas toujours, ce courant: il y a l'inondation. + +Prenez les choses comme vous voudrez, le fait certain est que, pendant +que j'errais a la recherche de cette introuvable situation, mon esprit +devenait le lieu d'une fermentation vehemente. + +Ici prend place un evenement que je vais essayer de vous relater, qu'il +me faut bien vous relater, mais dont je ne peux parler ni aisement, ni +calmement. + +Je regagnais la maison. C'etait un soir de la mi-octobre. Il etait +peut-etre sept ou huit heures. Il tombait une de ces pluies dont on ne +devrait pas dire qu'elles tombent, car elles semblent sourdre de l'air +malade, du sol, des choses, des hommes. + +J'avais passe l'apres-midi a refuser deux ou trois propositions +humiliantes: des besognes d'esclaves, d'automates ou de betes de somme. +Je venais du fond de Grenelle et je suivais la rue de Vaugirard. Je +recapitulais ma journee: elle ne me montrait qu'un visage morne et +reveche. Je n'avais pas, en poche, de quoi prendre l'omnibus et je +marchais, sans trop me presser, dans les flaques, dans la boue, enivre +de mon decouragement et de mon amertume. + +En passant au niveau de la rue Littre,--vous le voyez, je me rappelle +tres exactement l'endroit--une pensee me traversa l'esprit. Voici: +j'allais, en arrivant a la maison, apprendre que ma mere venait de +mourir subitement. + +Je vous ferai remarquer qu'il n'y avait, qu'il n'y a encore aucune +espece de raison pour que je redoute une telle chose: ma mere n'a que +soixante ans; je ne lui connais nulle infirmite, elle jouit d'une sante +excellente et reguliere. Je ne pense donc jamais a sa mort que comme une +eventualite lointaine et presque improbable, dont l'imagination suffit a +me remplir les yeux de larmes. + +Or donc, ce soir-la, en passant au coin de la rue Littre, je me vis +soudain rentrant a la maison et trouvant ma mere morte. Je fis effort +pour chasser cette pensee absurde qui, je vous assure, n'avait pas la +nature inquietante d'un pressentiment. Non! rien qu'une combinaison des +idees. Je fis effort, vous dis-je, mais je m'apercus bientot que cette +pensee n'etait pas venue seule: cependant que je tentais de l'eloigner +de moi, toutes sortes d'autres pensees qui etaient comme les +consequences de la premiere m'assaillirent avec l'ordre, avec la logique +d'une attaque bien concertee. + +Ma mere etait morte. Alors, quoi? Que se pensait-il?--L'enterrement.--Je +voyais l'enterrement, le corbillard dans les petites rues, le cimetiere, +tout.--Et puis?--La maison vide.--Et puis?--Moi et toute ma vie a +refaire. + +Aussitot, je voyais ma vie se refaire, non pas d'une certaine facon, +mais de cent facons variees. La premiere chose qui me venait a l'esprit +etait celle-ci: il y a la petite rente. Je vous en ai deja parle, de +cette petite rente: deux cent quarante francs par trimestre; un titre +dont j'ai la nue propriete, un titre incessible et inalienable, sur +lequel on ne peut meme pas emprunter, une idee baroque d'un oncle mort +paralytique. + +Bref, il y avait la petite rente: quatre-vingts francs par mois. Bien! +J'arrangeais ma vie; je prenais une chambre et j'etais libre, libre et +miserable: du pain, des pommes de terre. Je m'incrustais dans une +solitude farouche. Je ne devais plus rien au reste du monde. J'existais +pour moi, amerement. Et j'attendais ainsi, dans une independance +enivrante, ces choses qui doivent m'arriver plus tard. Ah! + +Ah! J'etais devant le Senat, tout a coup, sans savoir comment j'etais +arrive la. Je me trouvais devant le Senat et j'enlevais mon chapeau, +trempe de pluie a l'exterieur et de sueur a l'interieur. Un grand +tremblement s'emparait de moi. Je regardais avec horreur, a la lueur +d'un reverbere, mes mains mouillees, fremissantes comme celles d'un +ivrogne, ou d'un assassin faible. Je me remettais en marche, le long de +la bordure du trottoir. + +Ainsi, voila l'homme que j'etais! Je pensais a la mort de ma mere; j 'y +pensais calmement et, tout de suite, j'organisais ma vie sans ma mere. +Je supprimais mentalement ma mere pour disposer de la petite rente. +Voila l'homme que j'etais. + +Je ne parviendrai jamais a vous dire ce qui se passa. Une sorte de +querelle eclata dans l'interieur de mon etre. Une voix claire et +raisonnable disait: ce sont des idees absurdes, il faut les mepriser et +les chasser. Une autre voix, sifflante, exasperante, repetait +obstinement: lache, lache. Mais, nette, en depit de ce tumulte, une +troisieme voix comptait avec placidite: vingt francs par mois pour la +chambre, et il reste deux francs par jour pour vivre. Quinze sous pour +le repas du midi, dix sous pour le diner; le reste: des livres, des +loques, la liberte. + +Je passai la main sur mon visage, en reniflant. J'avais les joues +ruisselantes d'eau. Je ne pense pas que c'etaient des larmes: il +pleuvait de plus en plus fort. J'etais extenue, ecoeure, atterre. + +Je m'assis un instant sur le parquet de pierre dans lequel s'implante la +grille du Luxembourg. Il me sembla que ce repos de mes muscles temperait +le bouillonnement de mes pensees, si je dois appeler "mes pensees" cette +vermine dont je ne peux ni me rendre maitre ni me debarrasser. J'eus la +sensation de me ressaisir un peu, de tenir mon ame presque immobile, +comme un cheval retif que l'on mate en tirant tres fort sur les renes. +Je pensai, lentement, en remuant les levres, je pensai mot a mot: "Si +ma mere venait a mourir..." Aussitot, je sentis ma gorge se serrer de +chagrin et une vive detresse, que je connaissais bien pour l'avoir +eprouvee deja, me saisit au ventre. J'en fus, si je peux dire, +profondement soulage. Je pensai encore: "C'est une idee tout a fait +importune; il n'y a aucune raison pour que ma mere me quitte". Non! Il +n'y avait aucune raison. Je pensai enfin: "Il ne peut pas m'arriver plus +grand malheur". Et toute ma tristesse repondit: "Non! Oh! non! pas de +plus grand malheur". + +Ainsi, je pus croire, pendant quelques secondes, que j'avais repris le +pouvoir, repris la direction de mon ame. + +Je m'apercus, a ce moment, que je n'etais pas seul contre la grille du +jardin. Un homme, vieux, miserable, coiffe d'un chapeau melon deforme +par la pluie, s'approchait doucement, en marchant de cote, ses reins +frottant le petit mur qui court a faible hauteur. Il disait a voix +basse: "_La Presse! La Presse!_" et personne au monde ne +l'ecoutait. + +Je reconnus l'aveugle que l'on amene la chaque soir. Sa tete etait un +peu inclinee, un peu renversee; son visage immobile et clos recevait la +pluie. On eut dit qu'il avancait en rampant. A deux pas de moi, il +s'arreta, comme s'il m'eut senti, comme s'il eut percu le bruit de ma +vie. Je le regardai et murmurai: "Celui-la, celui-la! A quoi pense-t-il, +celui-la"? Je fus sur le point de l'aborder, de lui dire quelque chose. +Quoi? Quoi? Il n'y avait surement rien de commun entre son abime et le +mien. + +Je me remis en marche. De loin, en me retournant, je vis que l'aveugle +avait recommence a ramper contre la grille, comme si mon depart lui eut +laisse la voie libre. + +Jusqu'a la place du Pantheon, je fus a peu pres tranquille, c'est-a-dire +vide, c'est-a-dire deserte de toute pensee. En penetrant dans la rue +d'Ulm, je me surpris a compter: "Quinze sous pour le repas du midi, dix +sous pour le repas du soir. Je laverais mon linge moi-meme. Plus besoin +de chercher une place. La solitude!" + +Je haussai les epaules avec douleur et resolus de prendre un petit +detour pour ne pas rentrer tout de suite a la maison. Cela vous prouve +que je n'avais, en realite, aucune inquietude: je savais bien, je +sentais bien que ma mere n'etait pas en danger. C'est en moi, en moi +seulement qu'elle se trouvait en danger. + +Je revins sur mes pas et filai vers la rue Clovis. Je pensai avec +methode et tenacite: "En vendant presque tous les meubles, cela me +permettra peut-etre un petit voyage". + +Ainsi donc, rien a faire! Je ne pensais plus meme au conditionnel, mais +au futur. Rien a faire! Je n'etais pas le maitre de mes pensees. Inutile +de resister. Inutile surtout de me dissimuler cette espece de crime qui +etait le mien. Je n'etais pas le maitre de ne pas penser criminellement. + +Je suivis en hate les petites ruelles qui devaient me ramener rue du +Pot-de-Fer. Je penetrai dans ma maison, bien persuade que j'aimais +toujours tendrement ma mere, mais que j'etais absolument incapable de la +defendre contre mes imaginations, de ne pas la laisser tuer en moi, de +ne pas la tuer en moi. + + + + +XI + + +Depouillee de la toile ciree qui la couvre habituellement, agrandie de +ses deux rallonges, la table de salle a manger occupait presque tout +l'espace libre au milieu de la piece. Notre vieille lampe, la lampe a +colonne de marbre, eclairait sur la table des morceaux d'etoffe coupes +et empiles, des patrons de tarlatane, des boites d'epingles, des +bobines. Penchees vers la lampe, leurs cheveux se melant presque, deux +femmes cousaient. C'etaient ma mere et Marguerite, notre voisine, cette +giletiere dont je vous ai deja parle. + +Je m'arretai dans l'encadrement de la porte et, regardant cette scene +paisible, je ressentis un grand serrement de coeur. + +Ma mere leva des yeux eblouis par la lampe, chercha mon visage dans +l'ombre, fit un sourire bien doux, bien conciliant, et dit: + +--C'est toi, Louis! Ton diner est tout pret dans la cuisine, mon enfant. +J'ai laisse la soupe a petit feu. + +Elle frappa deux ou trois fois sur la table avec son de, comme font +souvent les couturieres, et elle ajouta, d'une voix ou il y avait de la +confusion: + +--Nous avons envahi la salle a manger, tu vois. Marguerite a trop de +travail, alors je l'aide un peu. + +Je passai dans la cuisine sans rien dire. Que dire, d'ailleurs? +N'avais-je pas compris? N'etait-ce pas assez clair? + +Je saisis la petite terrine ou mijotait la soupe; je m'assis a ma place +familiere, entre l'evier et le buffet de bois blanc, et je me mis a +manger. + +Voila donc tout ce que je pouvais faire, moi: manger. Et puis, aussi, +donner asile a mille pensees odieuses, et puis encore calculer l'emploi +de la petite rente. Et c'etait bien pourquoi ma mere devait veiller, +coudre, coudre des gilets. + +Il m'avait suffi d'un coup d'oeil pour tout comprendre: Marguerite, les +coupons, les patrons, les bobines, et les lunettes de ma mere guettant, +dans le drap noir, la fuite du fil invisible. Au bout de la soiree, un +franc cinquante, peut-etre un franc soixante-quinze. + +Je ne pus m'empecher de redire: " Quinze sous pour le repas du midi; dix +sous pour le repas du soir.... " J'aurais voulu me graver ces mots-la +dans la peau, me les tatouer sur le coeur a coups d'epingle. + +Je mangeai toute la soupe, puis des lentilles qu'il y avait la, puis une +petite saucisse, puis un morceau de fromage. "Dix sous pour le repas du +soir!" Je devorai tout ce que je trouvai. Je n'en etais plus a mesurer +ma honte. + +Tout en mangeant, j'ecoutais les deux travailleuses qui devisaient a +mi-voix. Parfois, je percevais un mouvement, un froissement de jupe et, +pendant quelques minutes, le bruit de la machine a coudre rongeait le +silence. Puis, de nouveau, c'etait le calme et, d'instant en instant, +cette petite aspiration que font les femmes pour rappeler leur salive +qui file vers les levres disjointes. + +Mon diner fini, je traversai la salle a manger sans prononcer une +parole, sans m'arreter et je penetrai dans ma chambre. Je retirai mes +chaussures imbibees d'eau. Je me jetai sur le canape. + +Ma chambre etait obscure; par la porte demeuree entr'ouverte entrait un +peu d'une clarte melancolique. Cela composait un de ces tableaux qui +vivent si profondement dans le souvenir: un coin de parquet luisant, +deux ou trois objets a moitie ensevelis dans la tenebre, l'arete d'un +cadre, le fantome rigide et gris d'un rideau. + +J'etais parfaitement calme. J'etais parfaitement lucide et froid. +L'impression dominante pour moi, etait de lassitude et de resignation. + +Rien a faire! Impossible de nier qu'il y avait en moi un homme capable +de speculer sur la mort de ma mere, un homme capable de calculer son +petit bonheur en escomptant la mort de ma mere. Pendant ce temps, ma +mere travaillait pour nourrir cet homme, pour lui assurer de la soupe, +des lentilles, de la saucisse. Il y eut une tentative de conciliation: +"Du calme! du calme! On ne peut pas s'empecher de penser, mais qu'est-ce +qu'une pensee? Quoi de plus inexistant qu'une pensee!" J'allais me +laisser bercer par cette chanson, quand un souvenir surgit, furtif comme +un rat qui traverse une chambre habitee. + +Un souvenir: l'oreille d'un gros bonhomme, une oreille sur laquelle on a +idee de poser le doigt, une oreille sur laquelle on finit par poser le +doigt. + +Rien a faire! J'allumai une cigarette et je m'allongeai tout a fait, les +bras ballants, les jambes abandonnees, la poitrine offerte. Une bete +pour la curee. Un champ de ble pour les sauterelles. Une charogne pour +les corbeaux. Une place publique. Un ventre de catin. Venez! Venez! Ne +vous genez pas! Faites ce que bon vous semblera! Que suis-je, la-dedans? +Ou suis-je, la-dedans? + +Il etait beaucoup plus de minuit quand je me relevai. Je passai dans la +salle a manger. La lampe, bien que voilee, me fit cligner des paupieres. +Je m'assis aupres de la table. + +Marguerite rangeait les gilets dans une grande toilette de percaline +noire. Marguerite a une belle figure un peu grasse et des yeux tendres, +comme effrayes, des yeux rougis par le travail nocturne. + +Ma mere ramassait les epingles et les bobines. J'avais pris son de; je +jouais distraitement avec: il etait chaud; il exhalait une mince odeur +de sueur et de renferme. + +Maman dit, en tirant sur ses doigts pour les delasser: + +--Je suis contente: nous avons bien travaille! + +Un arome de cafe se melait, dans le grand calme de la nuit, au parfum +acre et laineux des tissus. La petite piece etait emplie d'une paix +dense, comme gelatineuse, ou les bruits se propageaient mal. La lampe +avait l'air epuisee; sa flamme dormait tout debout. + +Marguerite embrassa maman, me donna le bonsoir et sortit. + +Ma mere poussa le verrou et revint jusqu'a moi. + +--Il faut te coucher, maintenant, mon Louis. + +Je tenais une de ses mains dans les miennes. La peau de l'index etait +dure et criblee de piqures d'aiguilles. Ma mere passa son autre main, a +plusieurs reprises, sur mon front. Cette main me parut fraiche. Je ne +disais rien. J'entendais, comme au fond d'une cave, battre deux coeurs. + + + + +XII + + +Le lendemain matin, j'etais encore couche, en proie a la torpeur, quand +j'entendis chuchoter dans la piece voisine. + +--C'est cela, disait ma mere, c'est cela, Marguerite. Rapportez-m'en +chaque jour a peu pres autant qu'hier. Nous nous installerons dans la +salle a manger comme hier; c'est plus commode. + +Deja j'etais debout, l'esprit net de sommeil. Deja j'etais tout a mes +soucis, comme une prune gatee, fourmillante de guepes. + +Toilette rapide. Dejeuner. Je me sentais resolu, sans savoir exactement +a quoi. Mes desseins ne ressemblaient plus absolument a des mollusques; +il leur poussait, dans l'interieur, quelque chose de dur, d'osseux, une +espece de colonne vertebrale. + +--Prends ton pardessus, Louis! + +Soit! Soit! Le pardessus et, toute de suite, la porte, l'escalier, la +rue. + +Il faisait une matinee brumeuse, larmoyante. Gorgees de brouillard, de +grosses gouttes claires roulaient sur la face des choses. Les hommes +marchaient, vite et droit, comme des gens qui savent tres bien ou ils +vont. + +Vers huit heures moins le quart, je me trouvai sur la place Maubert. Le +kiosque a journaux etait ouvert, mais l'affiche n'etait pas encore +posee. Je me mis a rouler une mince cigarette, par contenance, puis +j'attendis avec les autres. + +Nous etions la cinq ou six qui allions de long en large, les mains dans +les poches. Nous nous regardions a la derobee. Il y avait entre nous, me +sembla-t-il, un air de parente: quelque chose de pauvre, d'inquiet, +d'humilie; une certaine defiance reciproque, aussi. + +A huit heures, la bonne femme du kiosque exposa le placard ou etaient +formulees les offres d'emplois. On m'avait depuis longtemps signale +cette petite agence en plein air; je n'avais, jusque-la, ose y recourir. +Je m'approchai, derriere les autres, en affectant un peu de detachement. + +Sur la feuille moite, le texte, polycopie a la pate, se lisait mal. +Certains des hommes epelaient a voix haute, avec difficulte, en +mastiquant, pour ainsi dire, les mots que leur esprit absorbait avec +lenteur. + +Le numero 12 retint mon attention: "_Avocat demande personne +instruite, jeune, bonne education, celibataire, pour travaux de bureau. +Envoyer photographie._" + +J'entrevis un cabinet de travail un peu sombre, avec un large tapis de +moquette, un feu de boulets, un feu rouge cerise, au creux de la +cheminee, et de longs apres-midi solitaires, un hoquet de pendule dans +le silence cotonneux. + +Voila exactement ce qu'il me fallait. + +--C'est vingt-cinq centimes, me dit la femme du kiosque en me tendant +l'enveloppe qui contenait l'adresse du numero 12. + +J'ecrivis, dans un bureau de poste, une lettre soignee, digne et +toutefois persuasive, une lettre peremptoire, convaincante. Les mots +_personne instruite_ me troublaient assez; mais, enfin, j'ai mon +brevet. Je pris, dans mon portefeuille, l'unique photographie que je +possedais, une epreuve deja ancienne, sur laquelle je suis represente +avec des cheveux boucles, une moustache a peine dessinee et cet air +particulierement melancolique et timide qui fut le mien entre vingt et +vingt-cinq ans. Une photo? Pourquoi cette demande de photo? Y a-t-il +donc des gens si maniaques? + +La lettre partie, je me sentis reconforte, content. J'entrevis un +succes, une de ces rencontres heureuses qui changent la destinee d'un +homme. A compter de cet instant, j'eus un avenir. L'avenir? N'est-ce pas +une pensee que l'on pense soudain et qui suffit a changer le gout du +monde? + +Je vous l'ai dit, le temps etait fort humide; je passai donc le reste de +ma journee a la bibliotheque Sainte-Genevieve, dans mon coin favori: au +bout d'une des tables, au fond, a gauche. + +La, je suis bien. Il tombe des hautes fenetres une clarte sereine et +spirituelle qui chante sur les pages imprimees ainsi qu'un archet sur +une corde. La, tout est juste et tempere, comme dans le cerveau d'un +sage. L'encens de la pierre et des livres penetre l'ame et la purifie. + +Je passai donc a la bibliotheque toute cette journee. J'y retournai le +lendemain. J'attendais. A quoi bon multiplier les tentatives, n'est-ce +pas? alors qu'une seule bonne demarche, adroitement conduite... + +Comme je revenais a la maison, le soir du second jour, la concierge me +remit une lettre. Une reponse, deja! Je me hatai de monter jusqu'au +second etage, ou le papillon de gaz palpite dans le courant d'air. + +Je m'etais assis sur une marche au rebord lime, mange par plusieurs +generations de locataires et j'allais dechirer l'enveloppe. Soudain, ma +precipitation me degouta. Je m'imposai, je reussis a m'imposer de ne +lire cette lettre que dans ma chambre, plus tard, quand je serais bien +calme. Mes mains tremblaient. On n'ouvre pas la porte de son nouveau +destin avec des mains qui tremblent. + +Je montai donc assez posement les deux derniers etages. Ma mere et +Marguerite travaillaient dans la salle a manger. Je pris le temps de +leur dire bonsoir, de quitter mon pardessus, d'allumer une lampe et de +passer dans ma chambre. Je fermai la porte et posai la lettre sur la +table. Le moment etait venu d'ouvrir cette lettre, de savoir. Non! Pas +encore! Je me dechaussai, car jamais je ne reste chausse quand je suis +chez moi, dans mon trou, dans mon terrier. Je pris mes vieilles savates, +puis je fis une cigarette. De temps en temps, je jetais un coup d'oeil +oblique a cette lettre qui gisait la, comme une chose de peu +d'importance, et qui contenait tout simplement l'avenir, mon avenir. +J'attendais encore. A constater que je pouvais attendre, il me venait un +peu d'orgueil; je commencais a etre fier de moi; je commencais a +prendre, de mon caractere, une idee avantageuse. + +Cette idee n'eut pas le temps de s'affermir. Brusquement, je me jetai +sur la lettre et je m'apercus, en l'ouvrant, que mes mains tremblaient, +ce que j'avais tant voulu eviter. Elles tremblaient si bien que je +faillis dechirer l'enveloppe et son contenu. + +Le contenu? Je reconnus d'abord ma photographie, puis mon ecriture, ma +lettre. En travers de la page ces mots, au crayon bleu: "C'est un +secretaire femme que l'on demande. Retourner lettre et photographie a ce +jeune homme." + +Je suis fait aux deconvenues, mais celle-la me remplit brusquement d'une +si etrange honte que je me sentis rougir, jusqu'aux larmes. D'un coup, +je revis le texte si particulier de cette offre d'emploi: "Personne +jeune... bonne education... celibataire... envoyer photographie." +Comment avais-je pu ne pas comprendre? Comment avais-je pu me tromper a +ce point? Et j'avais envoye ma photographie! Moi! Pour qui avais-je bien +pu passer? + +Je relus ma lettre. Les termes, qui m'en avaient paru si nets, +l'avant-veille, me semblerent, cette fois, preter a toutes les +equivoques. De nouvelles bouffees de rougeur me monterent au visage. +Dieu! Que j'avais ete bete, bete, bete! Et ridicule, oh! ridicule! + +Devant mes yeux, le mur, aussi droit, aussi lisse, aussi froid que +jamais. Rien a faire! Et, surtout, un courage si chancelant, un courage +si fragile. Et si peu de raisons d'estime. Et ce torrent de choses +laides, au travers de l'ame. Ce combat! Cette defaite! + +Ma mere appela soudain: + +--Louis, viens diner, mon enfant. + +Fallait-il me plaindre? Osais-je me plaindre? N'avais-je pas une mere? +N'avais-je pas de quoi diner? N'avais-je pas cette petite chambre, cette +retraite profonde et secrete comme une coquille? Ah! Les escargots ne +connaissent pas leur bonheur. + +La salle a manger demeurant encombree par les travaux de couture, nous +dinames dans la cuisine. Depuis la veille, Marguerite, pour gagner du +temps, dinait avec nous; c'etait un arrangement entre elle et ma mere. + +Je ne vous ai pas beaucoup parle de Marguerite. Eh bien, si ca ne vous +fait rien, ne parlons pas de Marguerite. + +Elle etait assise a l'un des bouts de la table. J'occupais l'autre bout; +j'avais l'evier a gauche et le buffet de bois blanc a droite: ma vraie +place dans la vie. Maman etait entre nous deux et, de temps en temps, +elle se retournait pour surveiller quelque chose qui cuisait sur le gaz. + +Les femmes poursuivaient leur conversation de la journee, une +conversation sans fin, comme leur travail. Ce dialogue avait l'air d'un +monologue tant Marguerite et maman se ressemblent. Oh! non pas +physiquement, mais par le coeur, par certaines facons de souffrir la vie. + +Je ne parlais guere, je n'ecoutais guere. Un mot pourtant, le mot +malheur, ce mot qui revient sans cesse dans les propos des femmes, +m'accrocha l'esprit au passage. J'ouvris la bouche et je dis quelque +chose de tres ordinaire, je dis a peu pres: + +--Le malheur, le malheur! Il ne faut pas que ca dure trop longtemps, +parce qu'alors ca n'a plus de raison de ne pas durer toujours. + +Ma mere allait porter a sa bouche une cuilleree de potage qu'elle reposa +dans son assiette. Elle hocha la tete sans me regarder et dit a mi-voix, +comme pour elle-meme: + +--Voila! Ce qu'il dit la, c'est son pere, tout a fait son pere. + +Ah! Non! Non! Avouez qu'il y a de quoi desesperer! Si mon pere s'en +mele, maintenant! Si mon pere, que je n'ai pas connu, si d'autres gens, +dont je ne sais absolument rien, se melent de moi, avouez qu'il y a de +quoi devenir fou. Je ne parviens pas a me trouver; s'il faut que je me +cherche au milieu d'une foule, au milieu d'un tumulte, je renonce, je +renonce! + +Inutile de vous dire que je pensai toutes ces choses, mais que je ne +proferai pas un mot. + +Neanmoins, une partie de mes reflexions devaient se laisser voir sur ma +figure, car, en relevant les yeux, je rencontrai les yeux de Marguerite, +des yeux si charges de reproche et, me sembla-t-il, de compassion, que +je m'arretai net, c'est-a-dire que je m'arretai de penser comme je +pensais, que je m'arretai de rouler sur ma pente. + +Si la terre, qui s'en va toute seule a travers le vide, rencontrait +soudain les pensees d'un autre monde, elle s'etonnerait sans doute comme +je m'etonnai ce soir-la. + + + + +XIII + + +Des le lendemain matin, un peu avant huit heures, je me remis a louvoyer +en vue du kiosque de la place Maubert. A vrai dire, je n'avais aucune +confiance, je voulais surtout faire quelque chose, jeter un os a ma +conscience irritee. Faire quelque chose, oui! n'importe quoi, plutot que +cette perpetuelle contemplation du dedans. + +L'affiche parut. Je la parcourus d'un regard morne. Un a un, les gens +qui la dechiffraient comme moi s'en furent et je restai bientot seul. +Non, pas seul. Quelqu'un, derriere moi, se mit a parler. Une voix +zezayante, malade, vermoulue disait: + +--Connu, tout ca! Rien de vraiment remarquable dans tout ca! Des trucs +uses qui roulent tous les bureaux de Paris depuis trois semaines. Moi, +je vais rue des Halles. + +Je suis peu enclin a lier conversation avec les gens que je rencontre +dans la rue. J'affectai donc de n'entendre point cette voix qui +murmurait a mon oreille. Je m'absorbai dans la lecture de l'affiche et +j'evitai de me retourner. + +Alors la voix reprit: + +--Vous ne venez pas rue des Halles? + +Il y avait, dans ces paroles, un accent si engageant, si timide, si +triste que je fis volte-face. + +Vous connaissez peut-etre cet homme-la; on le rencontre souvent dans +notre quartier et je me rappelai l'avoir vu errer dans les petites rues +qui avoisinent le Pantheon. + +Il est de taille mediocre. Le buste long, les jambes courtes. La +maigreur des animaux mal nourris. Une large taie bleuatre sur l'oeil +droit; les cils colles, les paupieres blettes. Des cheveux sans teinte +precise: des cheveux incompatibles avec toute espece de reussite +sociale. Une moustache tombante, rousse, roide. Une barbe de quatre +jours et qui n'est jamais autrement que de quatre jours. D'innombrables +taches de son sur une peau couleur mie de pain. Un faux-col de +celluloid, d'une blancheur douloureuse. Des mains velues, aux ongles +ronges. Un vetement long qui devrait etre une redingote et qui n'est, +cependant, qu'une jaquette. Des souliers murs que la pression interieure +d'oignons symetriques a fait eclater. Un chapeau melon casse, mais +propre. Une serviette de molesquine sous le bras. + +Il parut hesiter et dit encore une fois, non sans decouragement: + +--Venez donc rue des Halles, avec moi. + +--Qu'y a-t-il, rue des Halles? demandai-je enfin. + +--Quoi? Vous n'y avez jamais ete? Vous ne connaissez pas l'agence +Barouin, pour la copie des bandes? + +Je secouai la tete avec etonnement; je ne connaissais pas l'agence +Barouin. + +--Venez rue des Halles, me dit d'un ton conciliant mon etrange +compagnon. Venez! Cela ne vous engage a rien. Si ca ne vous plait pas, +vous serez toujours libre de vous en aller, ou de ne pas revenir une +autre fois. Je suis bien surpris que vous ne connaissiez pas l'agence +Barouin. La, vous etes toujours sur de faire vos vingt-cinq sous, vos +trente sous peut-etre, si vous ecrivez vite. + +Il me regarda de son oeil unique, avec une insistance craintive et +ajouta: + +--Vous, vous etes employe de bureau. + +Certes, je suis employe de bureau; mais je n'aurais jamais pense que +cela fut visible et j'en ressentis une sorte d'humiliation. + +L'homme dit encore: + +--Vous devez avoir une belle ecriture et travailler rondement. Vous en +ferez peut-etre pour trente sous; mais depechons-nous; sans cela, il n +'y aura plus de place. L'agence Barouin est une sale boite; pourtant, +quand nous en avons besoin, c'est un truc qui peut nous rendre service. + +"Nous"! Je recus ce mot dans le flanc avec une legere angoisse. Oh! je +vous l'ai dit, je ne suis pas orgueilleux. Je ne trouvai pas drole que +cet homme dit "nous". Je sentis pourtant que ce "nous" m'enrolait dans +une confrerie miserable. Je voulus eprouver la saveur de ce "nous" dans +ma propre bouche et je repondis avec une calme amertume: + +--Sans doute, c'est encore heureux pour nous qu'il y ait des boites +comme cela. + +Et je me laissai conduire. L'homme se remit a parler, avec cette +volubilite des solitaires qui pensent avoir enfin rencontre une oreille +bienveillante: + +--Moi, je suis secretaire, c'est-a-dire que j'etais secretaire. En ce +moment, il n'y a plus de place. Moi, je m'appelle Lhuilier. Je vous dis +ca tout de suite, bien qu'en general je ne le dise pas: c'est un nom qui +m'a cause des desagrements. Je cherche une place ou je pourrais +travailler un peu pour moi. C'est tres dur: Paris n'est pas si grand +qu'on le croit. + +Il marchait a mes cotes; j'entendais, entre les bouts de phrase, sa +respiration courte et rauque, comme celle d'un homme tourmente par une +bronchite incurable. Il toussait d'ailleurs et crachait presque sans +arret. + +--Voulez-vous faire une cigarette? dit-il en me tendant un cornet de +tabac. + +Comme nous allumions nos cigarettes, il eut un grele sourire: + +--C'est du tabac de la Maubert: Mon voisin de dortoir est ramasseur; il +travaille pour le gros de l'Impasse. C'est du tabac mele, bien entendu, +mais point mauvais, en general, et doux, peut-etre parce qu'une partie +en a ete lavee par les pluies. Chez le gros de l'Impasse, j'ai vu +parfois des tas de tabac! Un metre cube au moins dans un coin de la +chambre. On se demande ce qu'il faut de megots pour faire une telle +masse. Bah! C'est toujours du tabac, et pas cher, vous savez. + +Je fumai ma cigarette avec une espece d'horreur. Ce qui est dur dans la +misere, c'est l'apprentissage, et j'etais encore un novice. Je regardais +de temps en temps mon compagnon et je pensais: "Voila! voila! dans dix +ans, je serai comme celui-la". + +L'homme trottinait a mes cotes et ne cessait de parler. Sa voix fripee +conservait, grace au zezaiement sans doute, des sonorites pueriles et +tendres. Il me regardait souvent et comme il est petit, son regard +s'elevait pour m'atteindre: l'oeil unique jetait alors une clarte humide +et suppliante qui me serrait le coeur. + +Nous atteignimes la rue des Halles, dont toutes les maisons semblent +impregnees d'une immonde odeur de choux gates. Mon compagnon s'arreta +devant une porte cochere. + +--Je vais, dit-il, vous montrer le chemin, puisque vous n'etes jamais +venu. + +Il y avait une cour, encombree de voitures a bras, de caisses et +d'objets sans nom; puis il y avait un escalier si noir et si puant qu'il +semblait perce a meme un bloc de crasse. + +Au premier etage, mon compagnon, essouffle deja, empoigna un bouton de +porte. + +--C'est la. Entrons vite, et pas trop de bruit a cause du macaque. + +Nous entrames. Imaginez une grande salle eclairee par trois fenetres aux +vitres troubles et larmoyantes. Une salle d'ecole, mais pour de vieux +ecoliers, pour de pitoyables fantomes d'ecoliers. + +Imaginez que, sur une classe de bambins, cinquante annees de misere, de +maladie, de privations, de deboires se soient abattues, brusquement, +comme un orage, et voila l'agence Barouin au travail. + +Un silence limoneux, fait de murmures etouffes, de toux, de respirations +asthmatiques et d'un remuement de chaussures sur le plancher mouille. + +Aux murs pisseux, rien que le ruissellement des eaux produites par la +condensation de toutes les haleines. + +En chaire, car il y a une chaire, quelque chose comme un adjudant, un +bonhomme tout en moustaches grises, en nuque et en machoire. Pas de +front: les cheveux dans les sourcils; au sein de tout ce poil, des yeux +saignants, ardents, comme deux tisons dans un maquis. + +--Vite! Vite! me dit mon compagnon, il y a deux places, la-bas, pres de +la fenetre. + +Nous nous assimes cote a cote, sur un bout de banc. Lhuilier ouvrit sa +serviette de molesquine et en sortit deux porte-plume. + +--Tenez, voici pour vous. Et maintenant, venez vite demander des bandes +au macaque. + +Le macaque etait cette maniere de sous-officier qui tronait au bout de +la salle. Il me remit un petit registre et un paquet de bandes vierges. + +Vous n'avez, me dit Lhuilier, qu'a copier toutes les adresses du +registre sur les bandes. Allez-y! + +J'y allai... Je ne comprenais pas tres bien ce qui m'etait arrive, ce +que je faisais la. J'etais ahuri, engourdi. J'eprouvais un desir violent +de me sauver, de me retrouver seul dans une rue deserte. Je me +raidissais contre ce desir. Je pensais en serrant les dents: "Non! Non! +tu y es, tu y resteras. Quoi? C'est le commencement de la decheance. Ce +n'est que la premiere gorgee de la tasse. Avale, avale"! Surtout, je +m'appliquais a ne rien laisser paraitre de mes sentiments, a n'avoir +l'air etonne de rien, choque de rien. Enfin, le cours de mes reflexions +n'empechait pas mes doigts de marcher: je copiais, je copiais, +j'empilais les bandes remplies a ma droite, parallelement au paquet des +bandes vierges. + +Parfois, je m'arretais pendant une seconde et levais les yeux sans oser +lever la tete. L'odeur des hommes remuait et clapotait entre les tables +comme la boue d'une mare dans laquelle pietinent des bestiaux. Vous +n'avez peut-etre pas remarque qu'entre toutes les puanteurs naturelles, +celle de l'homme est souveraine. C'est encore un signe de royaute, +n'est-ce pas? L'odeur que l'on respirait la semblait un compose de +maintes autres: celle de l'ecole, celle de la caserne, celle de l'asile, +celle de l'hopital, sans doute aussi celle de la prison, je ne sais pas, +moi. + +Je pensais: "Voila maintenant mon odeur, jamais je ne me debarrasserai +de cette odeur-la". + +De temps en temps, l'adjudant faisait signe a un petit vieux, rase, +tonsure comme un pretre et qui travaillait au premier rang. Aussitot, le +petit vieux se levait avec une promptitude de laquais, et il enfournait +une pelletee de coke dans un poele minuscule coiffe d'une casserole. + +J'avais garde mon pardessus pour dissimuler ma jaquette dont la proprete +me faisait honte. A ma gauche, Lhuilier travaillait. Il y avait, dans +ses gestes, une maladresse volubile et tremblante, comme dans son babil. +Ses doigts etaient couronnes d'un bourrelet d'envies enflammees qu'il +mordillait par intervalles et arrachait du bout des dents. Je remarquais +qu'il devait etre fort myope de son oeil unique, car il serrait de pres +sa besogne: sa moustache balayait la table d'un mouvement vif et +regulier. A un certain moment, il se redressa pour cracher entre ses +jambes. Il me vit alors et me fit un sourire enfantin, si pur, si +affectueux que je m'en sentis le coeur rechauffe. Je me remis au travail +en me demandant comment un tel sourire avait pu fleurir en un tel +endroit. + +Vers midi, il y eut un peu d'agitation dans l'assemblee. Le petit +vieillard du premier rang sortit et rapporta bientot a l'adjudant une +tranche de pain et une "portion", dans une gamelle couverte d'une +assiette retournee. + +La plupart des hommes repousserent leurs paquets de bandes au bord de la +table et se mirent a manger. Un parfum de fromage et de saucisson vogua +de table en table, puis une rumeur de conversation. + +Des hommes sortirent. Ceux qui ne devaient pas revenir reportaient les +bandes au macaque et se faisaient regler leur compte. On percevait un +bruit de gros sous, parfois le tintement delicat d'une piecette +d'argent. + +De nouvelles figures se montrerent. Fort peu de places restaient vides. +Les hommes qui s'en allaient etaient remplaces par d'autres. Tous +connaissaient evidemment les habitudes de la maison. Il y avait une +espece de discipline composite: l'ecole, la caserne, l'hopital, la +prison. + +Lhuilier repoussa le banc et se mit sur ses petites jambes. + +--Je vais, dit-il, chercher mon manger. Si vous voulez, je vous +rapporterai le votre. Qu'est-ce que vous preferez avec vos deux sous de +pain? Trois sous de frites ou trois sous de petits poissons? + +Je repondis: + +--Des frites, plutot. + +Lhuilier restait plante devant moi. Il sourit encore une fois et dit en +se penchant: + +--Si ca ne vous fait rien, donnez-moi vos cinq sous. + +Il acheva, dans un mince sourire: + +--Excusez-moi: aujourd'hui, je ne suis pas en etat de faire une avance. + +Comme je lui remettais les cinq sous en begayant quelque excuse, il me +souffla dans l'oreille: + +--J'ai une bouteille, pour l'eau. Dites-moi, si vous m'en croyez, ne +parlez pas trop a ce type qui est au bout du banc: ce n'est pas un homme +serieux. Je le connais, il loge a l'Impasse. Ce n'est pas un type pour +vous. Il ne vient ici que les jours de pluie. Les autres jours, il vend +des bricoles, a la sauvette. Bon! Surveillez mes affaires, je reviens. + +Je n'avais pas la moindre envie de parler aux gens qui m'entouraient. Je +n'osais meme pas les regarder en face. Je continuai de copier jusqu'au +retour de Lhuilier. Nous mangeames. + +--Les frites, c'est bon, me dit mon compagnon. Mais les petits poissons, +ca tient mieux au corps. Moi, j'aime mieux les petits poissons. + +L'apres-midi passa comme la matinee, c'est-a-dire avec une lenteur +extreme et desesperante. Il y avait un urinoir dans la cour. J'y allai a +plusieurs reprises et, chaque fois, entendant les rumeurs de la rue, +j'eprouvais une violente envie de me sauver, de laisser tout en plan: +les bandes, le macaque, mon chapeau demeure sur la table. Le souvenir de +Lhuilier me retint, me ramena chaque fois. + +A quatre heures, lorsque l'obscurite tomba des murs, comme une toile +d'araignee poudreuse, on alluma trois becs de gaz. Les flammes +irritables sautaient dans les tubes de mica, avec des rales doux, des +eternuements, des suffocations. La tete penchee de Lhuilier jeta sur la +table une ombre ronde et noire dans laquelle sa plume s'evertuait, +trebuchait, renaclait. + +Il etait peut-etre sept heures moins un quart quand Lhuilier me dit +soudain: + +--Ca y est! J'ai fini. Je vais vous aider. Et, tout de suite, il s'empara +d'une partie de mes bandes et m'aida. Il ecrivait fievreusement, son +oeil tour a tour vers sa plume et vers le registre ouvert entre nous +deux. De larges taches d'encre violettes sechaient sur ses doigts +deformes. + +Il rangea mon travail comme il avait range le sien: les paquets de +bandes les uns sur les autres, en croix, par categories mysterieuses. +L'adjudant me compta vingt-quatre sous. Le gain de Lhuilier s'elevait a +un franc cinquante. Il en parut un peu confus et crut devoir s'excuser: + +--Quand vous aurez la pratique... + +Nous redescendions la rue des Halles. Une petite pluie engluait le +bitume, exaltant l'acre odeur de legumes pourris qui est l'haleine +meme de ce quartier. + +Lhuilier sortit son cornet de tabac: + +--Une cigarette? + +Je me sentis lache, lache, et je refusai en mentant: + +--Je fume si peu. + +Mon compagnon se hatait a mes trousses. Il y avait, dans sa demarche, +quelque chose de sautillant et de trainant tout ensemble: de la fatigue +et de la candeur. Il parlait sans arret, comme le matin. Je n'entendais +pas tout: le tumulte de la rue et celui de ma pensee me derobaient la +plupart de ses paroles. Un mot, toutefois, le mot avenir, surnageait au +milieu de ces propos confus, comme un bouchon dans l'ecume d'une +cataracte. + +--En ce moment, me dit Lhuilier, je couche en dortoir, a l'hotel de +l'Impasse. Je n'aime pas le dortoir: je ne peux pas y travailler pour +moi. Mais si je trouve une place, je prendrai une petite chambre. J'ai +tant de choses a faire. + +Et il me parla de ses projets jusqu'a l'entree de l'Impasse Maubert. + +L'Impasse etait remplie d'une obscurite sous-marine. Tout au fond, +tremblait un quinquet; sur le verre depoli on lisait le mot "hotel". + +Lhuilier s'arreta. Il pietinait tout en parlant et j'entendais les +semelles de ses souliers qui, alternativement, aspiraient et crachaient +la boue. + +--Dites, murmura-t-il soudain en me prenant la main, dites, vous +reviendrez rue des Halles, vous reviendrez avec moi? + +Et il ajouta d'une voix basse, gemissante, changee: + +--Je m'ennuie tellement. + +Je sentais, dans mes doigts, trembler sa main dont la paume etait moite +et le dos velu. + +Je promis de revenir, je promis meme de revenir des le lendemain. Je +regardai bien Lhuilier qu'un reverbere eclairait par saccades, et je +m'en allai. Il me suivit de l'oeil jusqu'au moment ou je tournai le coin +de la rue. + +Je montai sans me presser la rue de la montagne Sainte-Genevieve. La +pente me courbait vers le sol. Je me sentais vieilli, diminue, dechu, +taraude d'une tristesse qui ressemblait a la peur. J'osais a peine +rentrer chez moi: il me semblait que je devais porter dans mes +vetements, dans ma peau, dans mon ame, l'odeur de l'agence Barouin. Je +remachais des bribes de pensees absurdes: "Moi, moi, je ne suis pas +fait pour etre malheureux de cette facon-la." Evidemment, j'ai ma facon +d'etre malheureux, une facon que j'ai choisie moi-meme, a mon gout, bien +sur! + +Il faut que je vous dise tout de suite que j'avais forme la resolution +ferme, farouche, de mourir de faim plutot que de retourner jamais chez +Barouin. + +Pour Lhuilier, j'ai honte a vous l'avouer, je le rencontre encore +parfois dans ce quartier, et, des que je l'apercois de loin, je change +de trottoir. Je sais qu'il ne me reconnaitra pas: il est trop myope. Et +puis, et puis... je ne suis sans doute pas digne de cet homme-la. + + + + +XIV + + +J'ai ete plusieurs fois malade, et toujours assez gravement. Je pardonne +a la maladie en faveur des convalescences. Vivre! Vivre! Ils me font +rire, avec ce mot. C'est revivre qui est bon. C'est sans doute survivre +qui serait vivre. Pendant mes convalescences, il me semble que j'ai +vecu. + +Je dois vous dire qu'en me retrouvant chez moi, dans le fond de mon +canape, dans mon refuge, j'eus une breve impression de convalescence. +J'etais encore moi, c'est-a-dire Salavin, c'est-a-dire un pauvre homme; +mais je n'etais plus ce que j'avais ete tout le jour: une larve, un +debris, un residu. + +Ma mere et Marguerite m'avaient attendu pour diner. A me retrouver dans +la cuisine chaude et propre, je ne pus m'empecher de gouter du +bien-etre, de me detendre, de m'abandonner. + +--Louis, me dit ma mere, comme tu as l'air las! + +Je ne repondis qu'en hochant vaguement les epaules. Tete baissee, je +comptais, du bout de la fourchette, quelques haricots epars sur les +fleurs de la faience. Notre nourriture--inutile de vous le dire--etait +des plus simples; mais elle avait un gout particulier a la cuisine de +maman, un gout qu'il me serait bien impossible de vous expliquer, un +gout que je reconnaitrais entre mille, comme un visage. + +Ma mere reprit: + +--Tu te fatigues trop a chercher. Il faudra prendre un peu de cafe avec +nous, tout a l'heure. + +J'acquiescai d'un sourire: Je ne serai jamais un homme pour ma mere. +Quand elle me voit triste, decourage, elle murmure: "Veux-tu un petit +morceau de chocolat?" Si j'etais general et que j'eusse perdu une +bataille, maman me dirait: "Ne pleure pas, mon Louis, je vais te faire +une creme au caramel". L'etrange, voyez-vous? est que le bout de +chocolat ou la creme au caramel possedent bien, alors, toutes les vertus +que la pauvre femme leur prete. + +Mais, assez la-dessus! Que je vous raconte plutot une chose singuliere. +Le nez dans mon assiette, j'ecoutais les menus propos de maman et je me +sentais penetre d'une inquietude nouvelle, indefinissable. + +Je suis habitue a vivre sous le regard de ma mere. Je suis habitue a ce +regard qui m'enveloppe, me penetre, glisse sur mon visage, erre dans mes +cheveux, comme une main, comme un souffle. + +Or, ce soir-la, je n'osais pas relever la tete parce que je sentais bien +que ce regard n'etait pas seul a suivre le fremissement de mes mains sur +la toile ciree, a compter les petites gouttes de sueur qui naissaient +sur mes tempes, a lire sur mes traits le desordre de mon coeur. + +Je me hatai de plier ma serviette et je gagnai ma chambre. + +Je ne vous ai peut-etre pas encore dit que je joue de la flute. Oh! +j'exagere assurement en disant que "je joue". Je possede une flute de +bois, a clefs, dont un camarade de regiment m'a enseigne le doigte. J'ai +travaille pendant deux ans a mes heures de loisir, assez pour lire les +pages d'une difficulte moyenne. Puis, j'ai cesse de travailler et, +partant, de me perfectionner. Je joue donc mal. Vous vous en doutiez: si +j'etais capable de faire tres bien une chose, quelle qu'elle soit, je ne +serais pas l'homme que je suis. + +Ce qui est penible, c'est que, faute d'entrainement, de mecanisme, faute +d'etude, enfin, je joue d'une facon maladroite, puerile, des morceaux +que je sens fort bien. Car je dois dire, pour etre juste envers +moi-meme, que j'aime passionnement la musique et que je lui dois mes +emotions les plus nobles. Pourtant, lorsque je m'evertue sur mon +instrument, j'ai l'air de ne rien comprendre a ce que j'execute, tandis +qu'Oudin, par exemple, qui joue aussi de la flute, Oudin qui, somme +toute, n'entend rien a la musique, mais qui a de la pratique, des +doigts, donne si facilement l'impression d'avoir une ame. + +Bref, ce soir-la, je me mis a jouer de la flute, d'abord doucement, puis +a plein souffle. J'entendis maman qui disait: + +--C'est ca, Louis, joue un peu! Il y a si longtemps! + +Je jouai donc. J'avais allume la lampe et installe mes cahiers de +musique sur la commode, contre le vase de verre bleu. + +Je m'appliquais, serrant soigneusement les levres et mesurant mon +haleine, je m'appliquais a faire de beaux sons; et une partie de mon +tourment fuyait, me semblait-il, sous mes doigts et se dissolvait dans +l'atmosphere avec les vibrations de l'instrument. Je jouais les morceaux +que je connais le mieux, ceux que j'aime depuis longtemps et qui sont +meles a toutes mes pensees. + +Je m'apercus bientot qu'apres un long silence les deux femmes, dans la +piece voisine, avaient recommence de parler a voix basse. Cela +produisait un ronron leger et continu que je ne pouvais pas ne pas +entendre, tout en jouant. + +Je n'ai aucun talent, c'est entendu; mais, si absurde que cela vous +paraisse, je me sentis blesse. Je n'en voulais pas a ma mere; j'en +voulais a l'autre, oui, a Marguerite. Je lui en voulais de ne pas gouter +ces choses si belles que je joue si mal, et que je jouais quand meme un +peu pour elle. Sur le moment, j'attribuai mon depit a ce que je +considerais comme un manque de respect pour l'art, pour les maitres. Je +dois pourtant reconnaitre que mon orgueil, surtout, etait en jeu, mon +orgueil et d'autres sentiments obscurs dont le temps n'est pas venu de +parler. D'ailleurs, si je vous donne tous ces details, c'est pour bien +vous montrer que j'ai maintes raisons de me juger severement. + +Je posai ma flute et entrai dans la salle a manger. Je m'assis d'abord +en face de la cheminee, puis je changeai de chaise pour n'avoir pas a +contempler dans la glace cette figure qui me deplait tant, parfois: ma +pauvre figure. + +Accoude a la table, les joues dans les paumes, je demeurai la de longues +minutes, regardant travailler les deux femmes. Marguerite murmura, sans +quitter des yeux son ouvrage: + +--Comme c'est beau, ce que vous avez joue ce soir! + +Je fis un sourire de travers en repondant: + +--Oui, c'est beau, mais je joue si mal! + +Elle dit, en battant des cils devant la lampe pour enfiler une +aiguillee: + +--Oh! Que non! Vous ne jouez pas mal. + +Je lui sus gre de ces quelques gouttes de baume versees sur mon +amour-propre et, surtout, du ton dont elle avait parle. En somme, elle +pouvait fort bien entendre ce que je jouais tout en donnant la replique +a ma mere qu'elle traite avec beaucoup de deference. + +Marguerite cousait tres vite, sans la moindre distraction de l'oeil ou +des doigts. Pour ne pas perdre de temps, sans doute, elle evitait de se +moucher, en sorte qu'elle respirait par la bouche et reniflait +frequemment, avec legerete. Cela ne me deplut pas, ce qui est bien +etonnant. Je regardais aller et venir les doigts de Marguerite et aussi +l'ombre que projetait, sur sa joue, une meche folle qui boucle devant +son oreille. + +Une tiede paresse m'engourdissait. Je sentais reculer dans un passe +plein d'indulgence les evenements et les visages de ma journee: +Lhuilier, l'agence Barouin, l'adjudant, le vendeur a la sauvette. + +Je m'allai coucher bien avant les couturieres. Mes dernieres pensees +furent apaisantes; rien n'etait perdu; quatre mois d'oisivete, ce +n'etait pas une affaire; il n'y avait guere d'homme a qui ce ne fut +arrive au moins une fois; tout allait rentrer dans l'ordre; ma mere +oublierait cette triste periode et Marguerite ne me jugerait pas trop +mal. + +Je m'endormis sur ce mol oreiller. + +Au milieu de la nuit, je m'eveillai net en pensant a Lhuilier. Je ne +revais pas. Toutes les pensees qui me traversaient avaient pourtant cet +aspect anormal, difforme, terrible que la meditation nocturne prete pour +moi aux choses les plus simples. + +Je repris une a une toutes mes conclusions du soir. Elles me parurent +insensees. De nouveau la situation fut sans issue et, quand je sortis du +lit, le lendemain, je me sentis plus miserable, plus odieux, plus +coupable que jamais. + +Une chose demeurait toutefois arretee dans mon esprit: je ne +retournerais pas a l'agence Barouin. J'attendrais, je chercherais +ailleurs; je vivrais provisoirement du travail de ma mere, et je ne +retournerais pas a l'agence. + +En trempant une tranche de pain dans mon cafe, je me fortifiais dans +cette certitude desesperante: "Voila, tu es un homme sans courage, une +ame sans ressort, un coeur sans fierte. Voila!" + +Je pensais ces pensees, je pensais seulement, mais avec force. Or, il se +produisit une chose invraisemblable, une chose qui me bouleversa. Ma +mere, soudain, dit a voix haute: + +--Mais non, mais non, mon Louis! + +Quoi? Pourquoi ce "mais non"? Je vous assure que je n'avais fait que +penser. Je vous assure que je n'avais pas meme remue les levres. + +Alors, ma mere me prit les mains et se mit a les caresser. Elle me +disait des paroles si bonnes, si raisonnables: + +--Tu t'epuises a chercher. C'est une mauvaise periode. Attends une +occasion. Rien ne presse. Repose-toi. Calme-toi. Va voir tes amis. + +Je vous assure que je n'avais pas ouvert la bouche, pas fait le moindre +geste. + +Ma mere repetait en m'embrassant les mains: + +--Va voir tes amis. + + + + +XV + + +Mes amis! Je n'en ai pas d'amis. Si! J'en ai un, j'ai Lanoue. "Un ami", +ce n'est pas la meme chose que "des amis" pour un coeur ambitieux. + +J'ai un peu de famille vague et lointaine. Vous savez: cette famille +dont on a plutot peur d'entendre parler. Ah! Si j'avais un frere, un bon +frere. Mais quoi? S'il ne me ressemblait pas, nous ne pourrions pas nous +comprendre et, s'il me ressemblait, je ne l'estimerais pas. D'ailleurs, +inutile de tracasser ce reve: je n'ai pas de frere. + +Revenons aux amis. Il y a ceux que je me sens enclin a cherir et qui ne +me peuvent supporter; il y a ceux qui me recherchent volontiers, mais +dont la compagnie m'est intolerable. + +Parce que je me suis decide, cette nuit, a vous raconter mon histoire, +ne me tenez pas pour un homme eloquent d'ordinaire. Je suis un +silencieux; du moins, si j'entends bien ce que l'on dit de moi, je dois +etre un silencieux. Remarquez-le, je prends toutes sortes de precautions +en m'exprimant devant vous. Ne croyez pas que je sois assez sot pour +m'attribuer des vertus, alors que je n'eprouve que degout pour moi-meme. + +Et, au fait, pourquoi ne me trouveriez-vous pas sot? C'est incroyable: +au moment precis ou je m'accuse, ce bougre d'orgueil s'arrange pour +sauvegarder ses petits interets dans la faillite. Le moyen d'etre +sincere, avec cette langue qui n'est la que pour trahir notre esprit? + +Reste a savoir, en outre, si "etre silencieux" cela represente une +vertu. Les femmes qui ont des taches de rousseur se consolent en +disant: "C'est que j'ai la peau fine". Pareillement les gens qui, comme +moi, sont depourvus de tout esprit, de tout eclat, de tout a propos, +tirent parti de leur infirmite en avouant: "Moi, je suis un silencieux", +ce qui signifie: "Moi, je suis une ame concentree, serieuse, sobre, une +ame admirable, enfin". En realite, je dois a cet aspect de mon caractere +d'avoir, dans tous les milieux ou j'ai vecu, passe pour un imbecile. + +Il est bien regrettable que les hommes qui ont du genie ne soient pas, +en meme temps, des imbeciles. Les hommes qui ont pour mission de +contempler, d'etudier leurs semblables sont desservis dans leurs +entreprises par leur intelligence et leur reputation. Je crois qu'il +leur est, moins souvent qu'a d'autres, donne de surprendre la nature. A +leur approche, les personnes qu'ils veulent etudier se roidissent, dans +une attitude, comme chez le photographe, et tachent a donner d'abord +d'elles-memes une opinion avantageuse. + +Devant l'imbecile, au contraire, inutile de se gener. A-t-on scrupule de +se montrer tout nu devant son chien? Si les chiens et les imbeciles +comprenaient ce qu'on leur laisse voir, ils tomberaient malades de +tristesse. + +Quant a moi, qui ne fais pas profession d'observer les hommes, je +prefererais ignorer l'amer honneur d'etre traite comme un temoin sans +importance. Et, s'il me fallait choisir entre la sinistre experience que +j'acquiers, bien malgre moi, chaque jour et le seduisant mensonge qu'on +ne prend pas la peine de m'offrir, j'opterais sans doute pour le +mensonge. Malheureusement, je n'ai pas a me prononcer. + +Oudin, mon ancien voisin de bureau, dont je vous ai dit deux mots deja, +est un type d'une bonne intelligence moyenne; un Normand sec et vif, +irritable, nerveux--une variete particuliere de la race.--L'oeil +bleu-vert, tantot rieur, tantot glace. Et la replique comme un coup de +fouet. + +Ah! En voila un que j'aurais aime a aimer! Mais pourquoi ce besoin de +domination, et cette passion qui le consume de mettre, a tout propos, +les gens "dans sa poche", au lieu de les porter tout bonnement dans +son coeur? + +Son parler est imperieux, allegre, volontiers cassant. Il n'admet la +discussion qu'a son avantage et n'entend jamais composer. Bah! ce sont +la choses que je lui passerais volontiers. Ce qui est moins acceptable, +c'est le penchant qu'il manifeste a faire des dupes, je veux dire +l'habitude qu'il a de speculer sur la niaiserie du partenaire. Il +possede un sentiment si ingenu de son evidente superiorite dans la +controverse qu'il juge superflu de mettre des formes a ma conquete. Non +content de me posseder, il est toujours presse et veut m'avoir a bon +compte. Ses propos, sous des allures grossierement courtoises, sont +charges de reticences injurieuses et de reserves blessantes qu'il me +juge incapable de discerner. Et c'est ainsi jusque dans sa +correspondance, jusque dans le tete-a-tete, car il joue pour lui-meme, a +defaut de galerie. + +L'extraordinaire est que je me prete a ces exercices avec un malicieux +desespoir. Alors meme qu'Oudin pourrait et devrait douter du succes de +ses manoeuvres, je prends un sombre plaisir a l'assurer que je suis +dupe, qu'il est libre de doubler la dose, de recidiver impunement, de +patauger dans ma bonne foi. Il ne s'en fait pas faute. + +Si j'etais moins clairvoyant, Oudin n'agirait pas d'autre sorte; mais +j'aurais un ami de plus, ou, si vous preferez, j'aurais un homme de plus +a aimer. + +Je ne vous ai rien dit de Poupaert. C'est un employe de chez Socque et +Sureau, bien entendu. Quand les chevaux ont des amis, ce ne sont guere +que des amis d'attelage. Meme chose pour nous: il nous est difficile +d'avoir d'autres connaissances que celles du bureau ou de l'atelier, +puisque, normalement, toute notre vie se passe la. + +Poupaert est un homme du Nord, un garcon qui a souffert tous les +malheurs imaginables: femme, sante, famille, courage, tout l'a trahi. Il +est devenu comme un specialiste de la guigne. Qu'il en concoive une +maniere d'orgueil, voila ce que je trouve assez naturel; mais qu'il +veuille me rendre responsable de son infortune, voila ce que j'ai peine +a comprendre. Le plus curieux est qu'il se montre particulierement aigre +avec moi, qui n'ai cesse de lui temoigner une sympathie reelle et qui +lui rends de menus services, a l'occasion. + +Il y a encore Devrigny, un vrai Parisien, bavard, sanguin, rouge de poil +et de temperament. On ne sait jamais s'il parle de facon serieuse. Il ne +songe qu'a coucher avec des femmes et il ne regarde pas son gibier de +trop pres. Il n'est pas bete, Devrigny, mais c'est un de ces gars qui, +ayant a choisir entre la compagnie de Victor Hugo et celle de +Frise-Poupou, la bonne du bistro Marquet, prefereraient a coup sur la +bonne, avec toutes ses maladies. Je vous prie de croire que je ne dis +pas ca parce que Devrigny m'a lache plus de cent fois, quand nous etions +ensemble, pour filer aux trousses de petits souillons qui l'ont +passablement abruti et finiront par l'abrutir tout a fait. Enfin, +passons! Cet homme-la suit sa voie et agit comme bon lui semble. + +Je peux aussi vous nommer Vitet, un camarade de regiment, un homme qui a +failli devenir mon ami, un homme qui m'a fait beaucoup de mal. Depuis +sept ans que nous avons fini notre service, je rencontre Vitet assez +regulierement: il est employe des postes et voyage, deux fois par +semaine, entre Nevers et Paris. Quand nos heures de liberte concordent, +il vient me voir, s'il lui prend fantaisie de torturer quelqu'un, ou +bien je vais moi-meme le chercher, si j'eprouve le besoin de souffrir, +ce qui m'arrive de temps en temps, comme a tout le monde, quoi qu'on +pense. + +Vitet possede un caractere execrable, mais egal. Il est feroce avec +constance, avec serenite. Si vous etes tourmente d'un genereux +enthousiasme, souleve par des desirs ardents, emu de projets audacieux, +allez voir Vitet. Je ne lui donne pas dix minutes pour vous recurer +l'ame, pour vous purger le coeur de toutes vos belles ambitions, pour +vous laisser plus nu, plus pauvre, plus depourvu que jamais. + +S'il me pousse, quelque jour, une idee assez vivace pour resister a une +heure de Vitet, ma confiance en moi n'aura plus de limite. Vitet? Un +destructeur! Son arme favorite est un mot, insignifiant en apparence, +mais plus tranchant qu'un scalpel et plus acere qu'un aiguillon. Quand +je me laisse aller au contentement, a l'espoir, a l'exaltation, Vitet me +regarde une seconde avec ses petits yeux bordes de cils d'un blond +blanc, et il dit seulement "Va donc"! Je me demande parfois si ce +mot-la n'a pas gache toute ma vie. + +Au contraire de Vitet, Ledieu--un employe qui travaillait a cote de moi +dans ma premiere place, chez Moutier--Ledieu n'est pas desagreable avec +regularite: il a des crises. Pendant ses bonnes periodes, qui durent +vingt-quatre ou quarante-huit heures, il n'est que grace, clarte pure, +candeur, abandon. Puis, le ciel se couvre soudain, tout s'obscurcit et +Ledieu devient morne, intolerant, agressif. C'est une ame malheureuse, +inquiete, comme ces pays que de brusques inondations ravagent chaque +annee et qui s'efforcent, dans l'intervalle, de se reconstruire, de se +restaurer. + +Parfois, je le vois si bas, si reduit que je m'humilie devant lui pour +qu'il ne demeure pas seul au fond de sa detresse. Des que je me suis +bien accuse, bien aplati, Ledieu en profite tout de suite pour prendre +de la hauteur, pour me monter sur le dos et me pietiner. Je sors de la +vexe, courbatu, desempare. Si j'etais meilleur que je ne suis, je +devrais me trouver content du resultat, satisfait de cette transfusion +de mon sang. Mais je ne vaux pas grand'chose non plus et je me demande +si mes acces d'humilite ne sont pas, eux aussi, inspires par une espece +d'orgueil. + +A part cela, Ledieu n'est capable de supporter seul ni ses douleurs, ni +ses joies. Quand je le vois arriver chez moi, je le regarde au visage +pour tacher de comprendre ce qui lui tu mefie le coeur. Un echec ou un +succes? Notez, toutefois, que, lorsqu'il est heureux, il me confie: +"J'ai bien reussi telle ou telle chose". En revanche, s'il fait une +sottise, s'il est pris d'une faiblesse, s'il commet une lachete, il +s'ecrie avec amertume: "Nous sommes betes, nous sommes faibles, nous +sommes laches". Eh! N'ai-je pas assez de moi? + +Je pourrais aussi vous parler de Jay, dont la societe me rend presque +malade, Jay dont la tranquille medisance m'a fait prendre en horreur +tous les gens que je connais, Jay qui, neanmoins, est un homme bon, +capable de devouement et d'affection. + +Je pourrais aussi vous parler de Petzer, qui fut le compagnon de mon +adolescence et qu'un mariage ridicule m'a gache. Je pourrais vous parler +de Coeuil. Mais a quoi bon? Je ne reussirais qu'a vous confirmer dans la +mauvaise opinion que vous avez desormais de moi. Et, malgre tout, je +vous assure, mon seul desir est d'aimer, d'aimer totalement, absolument. +Est-ce ma faute si j'ai l'oeil clair? Et quel est donc l'idiot qui a dit +que l'amour est aveugle? + +Peut-etre m'objecterez-vous que tous les hommes ne sont pas semblables a +Ledieu, a Jay, a Vitet ou a Devrigny. Ah! tenez, je ne sais pas, je ne +sais plus. J'ai connu un type qui faisait ses etudes pour etre dentiste. +Il m'a conduit un jour dans son pavillon de dissection, a "Clamart". +Vous savez: rue du Fer-a-Moulin? Tous les etudiants etaient disposes +autour des tables d'ardoise et depecaient des tetes humaines, pour +apprendre l'anatomie de la face. En general, on ne leur donne pas des +tetes entieres, ce serait du gaspillage. + +On scie par le milieu des tetes dont on a rase, au prealable, tout le +poil: moustache, cheveux et barbe. Eh bien, posees a plat, comme des +medailles, decolorees par les antiseptiques, detendues par la mort, +toutes ces moities de tetes se ressemblent affreusement. Ce que j'ai vu +la, c'est l'effigie humaine. Le moule est unique et l'on tire des +millions d'exemplaires. + + + + +XVI + + +Mais puis-je me plaindre, alors que j'ai Lanoue? Lanoue a qui je ne +saurais reprocher qu'une chose: d'etre sans reproche. Vertu parfois bien +irritante, avouez-le. + +Je suivis donc le conseil de ma mere et j'allai chez Lanoue. Cette +visite me procura quelque soulagement. Ma mere aurait-elle toujours +raison quand il s'agit de moi? + +Plusieurs jours passerent et le mois de novembre arriva. J'aime le mois +de novembre surtout quand il est bien gris, bien brumeux, avec un ciel +bas, rapide, acharne comme une meute derriere une proie. + +Puisque la chance m'avait a mepris, je resolus de ne la plus poursuivre, +de l'attendre au gite. J'abandonnai toute demarche. + +Je faisais, de mon temps, trois parts variables et passais l'une en +promenade, la seconde chez Lanoue, la derniere a la maison. Mes +promenades n'avaient d'autre but que moi-meme. Je frequentais soit les +petites rues de la montagne Sainte-Genevieve, soit les allees du +Luxembourg, le matin de preference, quand le jardin desert semble une +ile silencieuse au sein de la ville convulsive. Mais, bien que je +connusse parfaitement la silhouette des arbres, la structure des +perspectives, le visage, la demarche et l'itineraire des hommes qui +deambulaient a heures fixes entre les pelouses fanees, ma pensee +demeurait tout entiere occupee d'un autre paysage, d'autres spectacles. +Je me cherchais, je me poursuivais a travers un millier de pensees plus +impetueuses qu'un troupeau de buffles a l'epoque des migrations. + +Puis je regagnais la rue du Pot-de-Fer. Je goutais, dans notre logement, +un calme chaque jour plus profond et que je m'expliquais mal. La salle a +manger etait devenue un veritable atelier de couturieres. Maman, qui a +tant cousu dans sa vie, abattait la besogne d'une bonne ouvriere en +chambre. De grand matin, Marguerite allait chez le confectionneur +reporter l'ouvrage et querir des etoffes, des modeles. Cependant ma mere +preparait les aliments pour la journee. + +A quelque heure que j'arrivasse, je trouvais les deux femmes au travail. +Je n'avais plus honte de mon oisivete, qui devenait une chose admise, +normale. Je goutais meme un etrange plaisir au spectacle d'une activite +que je ne partageais point. Pour les longues veillees, on allumait un +petit feu dans la cheminee prussienne de la salle a manger. Je pris +bientot l'habitude de venir lire dans cette piece. + +Parfois je m'exercais sur la flute. Je jouais avec une attention si +soutenue que je fis, pendant cette periode, des progres reels. La +conscience de ces progres me precipitait dans des reves absurdes: +j'allais devenir musicien, compositeur peut-etre. J'entrevoyais une vie +merveilleuse, illuminee par des succes, exaltee par l'admiration des +foules. J'allais enfin donner issue a cette ame captive qui s'etiole et +se desespere au fond de son cachot. + +En attendant les foules futures, Marguerite, du moins, semblait trouver +de l'agrement a mes essais. Elle retenait fort bien mes airs favoris; +elle les fredonnait en tirant l'aiguille et me priait frequemment de les +lui rejouer. + +Un jour, comme j'achevais un morceau que j'avais execute avec, a defaut +de talent, beaucoup de coeur et d'application, Marguerite leva vers moi +des yeux pleins de larmes. J'en fus bouleverse, d'autant plus que +Marguerite a de beaux yeux meurtris auxquels les larmes pretent un eclat +bien emouvant et comme enfantin. + +Un homme raisonnable eut pense: "Voila l'effet de la musique sur une ame +mobile et tendre". Moi, je pris tout a mon avantage. + +Je saisis mon chapeau et m'enfuis dans la rue. Je ressentais une +indicible fierte. Je ne doutais plus que des pouvoirs nouveaux ne me +fussent devolus. J'eprouvais ce retentissement de mon ame dans une autre +ame comme un signe certain de predestination. Je murmurais, en serrant +les dents: "Je suis quand meme quelqu'un, quelqu'un! On finira bien par +s'apercevoir que je ne suis pas un homme comme les autres". + +Cette ambition, cette frenesie: ne pas etre un homme comme les autres. +Et toute cette comedie a cause d'un petit air de flute et des larmes de +Marguerite. + +Il etait environ trois heures apres midi. J'errai quelques instants de +rue en rue et finis par me trouver au pied de Notre-Dame. Mon +enthousiasme eut alors un effet singulier: je m'engouffrai dans +l'escalier des tours et montai, d'une traite, montai jusqu'au sommet. Je +fus tout etonne de m'arreter la, de n'etre pas lance dans l'espace par +le vertigineux tube de pierre, comme l'obus par un canon. + +Ce fut une heure memorable. Seul, avec les nuages et le vent forcene, je +rencontrai Salavin face a face, un Salavin sauve, degage de la foule de +ces sales pensees parasites au milieu desquelles il vegete comme une +plante opprimee. Pendant une heure, j'eus confiance en moi; je pris des +engagements solennels, j'assumai des responsabilites, je fis des +sacrifices, j'accomplis enfin des actes dignes d'un homme veritable. +Tout cela dans mon coeur bien entendu. + +Si j'ecrivais l'histoire de ma vie, cette heure-la pourrait s'appeler la +victoire du cinq novembre ou la victoire de Notre-Dame. Car ce fut une +victoire, une petite victoire. J'en ressentis les effets pendant +plusieurs jours. + +Souvent, je prenais un livre et, delaissant mon canape, je venais +m'asseoir sur un petit banc, dans la clarte laiteuse des rideaux, aupres +des couturieres. Je m'enfoncais dans ma lecture comme dans un sommeil +touffu. + +Je suis, vous le voyez, assez grand, assez maigre. Le metier de +bureaucrate et le mepris des exercices physiques ont voute mon dos. "Je +me tiens un peu de guingois", selon l'expression de ma mere. Quand je +lisais, accroupi sur mon tabouret, je sentais s'exagerer tout ce qu'il y +a de defectueux dans mon attitude ordinaire. Je me tassais, je me +ratatinais. Ma vie, semblait-il, fuyait, m'abandonnait pour s'en aller +avec ces hommes et ces femmes dont je partageais, par la pensee, les +aventures admirables. Cependant, la carcasse de Salavin se fletrissait +peu a peu. Ne croyez-vous pas que, si l'on savait rever avec assez de +force, il suffirait, a de tels moments, d'un tout petit choc, d'un +consentement d'une seconde pour mourir? + +En general, j'etais tire de cet abime par la voix de maman dont les +paroles me parvenaient comme a travers de grandes epaisseurs de feutre. +Elle devait repeter plusieurs fois son appel avant que je revinsse a la +surface du monde. J'ai toujours pense que ma mere devinait, +instinctivement, cette desertion de mon esprit. Quelque chose comme le +cri de la bete qui sent ses petits en danger. + +Ce qu'elle disait alors etait pourtant bien simple. Elle me donnait, par +exemple, quelque commission. Le charme rompu, je posais mon livre et me +mettais en mesure d'obeir. J'etais devenu fort serviable, ce qui, soit +dit en passant, ne m'est pas une vertu naturelle. N'attribuez point ce +changement de caractere au desir de faire excuser mon inaction; non, il +y avait a cela d'autres causes que vous commencez sans doute a +comprendre. + +Il arrivait aussi que maman me demandat de poursuivre a haute voix la +lecture commencee pour moi seul. Ma mere manquait rarement d'ajouter: + +--Vous savez qu'il avait toujours, a l'ecole, le prix de lecture et de +recitation. + +A quoi je repondais d'un air gene: + +--Voyons, maman! Tais-toi donc, maman! Pourquoi parler toujours de ces +choses-la? + +Ma pauvre mere ne peut pas savoir l'embarras ou nous plonge, nous autres +hommes, l'eloge public de nos vertus ou de nos prouesses enfantines. + +Marguerite joignait aussitot ses instances a celles de ma mere: + +--Vous lisez si bien! + +Je ne me faisais pas trop prier. Je lisais pendant des heures entieres. +Les deux femmes ecoutaient sans interrompre leur besogne, mais en +amortissant avec soin tous les bruits. Parfois, maman aspirait une +petite prise de tabac; elle le faisait discretement, presque en +cachette, car elle sait que je n'aime pas a la voir priser, moi qui fume +toute la journee, moi qui suis gate par toute sorte de vices, de manies +et de tics. + +De temps en temps, l'aiguille de Marguerite s'arretait de voleter comme +une mince flamme bleue tenue en laisse. Les mains au creux de sa jupe, +Marguerite ecoutait. J'apercevais sa bouche entr'ouverte et ses yeux +fixes sur moi. + +Je me grisais, a la longue, de toutes ces paroles qui n'etaient pas +miennes, mais me tombaient pourtant des levres. Je n'etais plus bien sur +de n'avoir pas pense moi-meme toutes ces belles choses qui s'exprimaient +par ma voix et quand Marguerite, au comble de l'emotion, murmurait en +cassant son fil: "Comme c'est beau! Comme c'est beau!" j'acceptais cette +louange ainsi qu'un hommage que j'eusse personnellement merite. + +Je parlais peu, d'ordinaire, a Marguerite. Un jour, toutefois, maman +dut, pour je ne sais plus quelle raison, s'absenter un apres-midi. Je +restai seul avec Marguerite et, comme de coutume, je vins m'asseoir dans +la salle a manger. Pendant une heure, je tins fixes sur un livre des +yeux qui ne voyaient rien. Je me sentais le coeur gonfle, les mains +tremblantes. Il me venait un desir ardent de parler a Marguerite, de lui +dire les choses affectueuses. Mais, voila, je ne sais pas dire les +choses affectueuses, moi. Je laissai passer l'apres-midi sans parvenir a +ouvrir la bouche. J'en fus si desespere que, le soir venu, je me +repandis en propos amers, en propos decourages, decourageants. Ah! pour +dire des mots desagreables, des duretes, ma langue se delie toute seule. +Je n'eus aucune difficulte a navrer Marguerite, a l'accabler sous un +flux de paroles qui etaient, precisement, tout le contraire de ce que +j'eprouvais si grand besoin de lui confier. + +Elle ecoutait sans repondre; puis, elle eut un regard si triste, si +charge de reproches que je baissai la tete et lui demandai pardon en +begayant. + +--Oh! dit-elle, ca ne fait rien. Je sais bien que vous etes bon et que +vous ne pensez pas tout ce que vous venez de me raconter. + +"Bon!" Moi? Je suis bon! Moi? Ah! Par exemple! Tout de suite les propos +amers reprirent leur cours, jusqu'au moment ou, completement ecoeure de +moi-meme, je mis mon chapeau pour sortir. + +Il ne faut pas pardonner trop vite a Salavin. + + + + +XVII + + +Je crois toutefois n'avoir pas trop tourmente Marguerite pendant cette +periode-la. Je crois. Je ne suis sur de rien. Les gens a qui nous devons +nos pires souffrances ont si rarement conscience de leur cruaute. Il en +est qui s'imaginent m'avoir comble de leurs faveurs et que je considere +en fait comme mes mauvais genies. + +J'entretenais des relations, pendant mon adolescence, avec un cousin que +j'aimais beaucoup. Je m'employais a seconder ses entreprises, a louer +ses merites, a pallier ses erreurs. Quel que fut mon scrupule, je ne me +pouvais trouver aucun tort envers lui. Or nous eumes, un jour, une +querelle; a cette occasion, mon cousin m'ouvrit son coeur: j'y decouvris +de vivaces ressentiments, des griefs qui, longtemps caches, n'en etaient +que plus redoutables et qui, helas! ne me parurent pas denues de +fondement, bref, tout un tresor de haine dont je me trouvai l'objet +desespere et la cause. + +Comment affirmer que l'on n'a pas fait souffrir un homme alors qu'on l'a +regarde, fut-ce une fois, alors qu'on a traverse sa vie, meme en pensee? + +Ce qui me donne a croire que, pendant ce mois de novembre, je ne fus pas +le bourreau de Marguerite, c'est que je reservais mes mouvements +d'humeur pour Lanoue. + +J'allais--ne vous l'ai-je pas dit?--le voir chaque jour, soit au moment +du dejeuner, soit apres diner, le soir, car Lanoue, lui, n'a pas perdu +sa place et frequente regulierement son etude d'avoue. + +Le plus souvent, je trouvais les Lanoue a table. Je m'asseyais dans un +fauteuil a bascule, pres de la fenetre, et je commencais de me balancer. +Je commencais aussi d'etre injuste, d'etre odieux. + +Heureusement que Lanoue est mon ami! Heureusement que je l'aime! Sinon, +il m'agacerait fort. + +D'ailleurs, s'il n'y avait pas l'amour, s'il n'y avait pas l'amitie, +tout me degouterait dans l'homme. Regardez-le donc manger! Regardez-le +boire! + +Octave Lanoue est un garcon calme, aux reactions paresseuses; il n'est +depourvu ni d'instruction, ni de finesse. Comme il tient de son +ascendance paternelle certaines facons rustiques et de la gaucherie, il +m'arrive, entre camarades, de plaisanter Lanoue; mais je ne peux +souffrir que les autres s'en melent. Railler Lanoue, c'est mon privilege +d'ami, un privilege dont je suis aprement jaloux. + +Les jambes jointes, la tete renversee en arriere, le corps affale au +fond du fauteuil qui oscillait a petits coups, je fumais cigarette sur +cigarette en regardant d'un oeil mi-clos les Lanoue prendre leur repas. + +Le bebe barbotait dans son assiette. Octave et Marthe, assis face a +face, mangeaient. Ils s'y prenaient comme tout le monde, n'en doutez +pas. Quant a moi, je n'avais qu'a les regarder. Situation penible entre +toutes. + +Si vous tenez a votre prestige, ne mangez pas en presence d'un homme qui +ne partage ni votre faim, ni vos aliments. + +Pourquoi remplir sa cuiller a tel point qu'une partie du contenu retombe +dans l'assiette avant d'atteindre les levres? Pourquoi introduire la +cuiller en biais et si profondement dans la bouche? Pourquoi faire cette +aspiration bruyante en absorbant le potage? + +J'avais peine a surmonter ma repugnance. Cependant les Lanoue ne se +defiaient de rien: ne suis-je pas leur ami? Ne l'ai-je point prouve? Ne +suis-je pas, moi aussi, un homme, avec toutes ses imperfections +humaines? + +L'idee que j'apportais a la satisfaction de mes appetits autant de +malproprete naive et de maladresse aggravait mon malaise au lieu de le +dissiper. Il me fallait pourtant reconnaitre que ma machoire aussi +craque pendant la mastication, que, sans doute, je mange aussi la bouche +ouverte, avec des bruits et des claquements mouilles. Assurement l'oeil +du spectateur doit voir remuer ma langue, doit suivre la transformation +des aliments sous l'effort des dents. Sans nul doute, mon nez, souvent +bouche par le rhume de cerveau, doit aussi souffler, siffler, des que +les mandibules travaillent. + +J'etais si navre du spectacle et si honteux de mes reflexions que je me +levais pour partir. Octave alors me regardait d'un oeil limpide, etonne +et disait simplement: + +--Pourquoi? Tu n'es pas presse. + +Je me rasseyais avec decouragement. + +Si Lanoue avait pu surprendre le cours de mes pensees, j'eusse succombe +a la confusion. Mais personne ne peut connaitre le cours de mes pensees. +J'ai pourtant, plus de cent fois, failli me trahir et dire a mon ami: +"Est-il donc necessaire de remuer le bout du nez en mangeant des +haricots"? + +Le repas fini, Octave allumait sa petite pipe et nous devisions en +humant une tasse de cafe. Pour me soustraire a mes inclementes +meditations, j'ebauchais de vagues commentaires sur les evenements du +jour. Lanoue m'ecoutait avec une complaisance attentive et murmurait a +chacune de mes phrases: "Je suis parfaitement de ton avis." Cet +assentiment obstine ne tardait pas a me donner de l'impatience. Eh quoi! +je debitais des bourdes, des pauvretes, et Lanoue etait parfaitement de +mon avis, Lanoue que je tiens pour un homme intelligent. Lanoue, qui est +mon ami, mon seul ami! + +J'en venais a regretter l'aigre maniere de Vitet qui ne me laisse jamais +placer une syllabe sans lancer quelque mordant "je ne suis pas du tout +de ton avis". + +Je retournais a mon silence, a ma contemplation malveillante et +douloureuse. Les genoux dans les mains, j'accelerais les oscillations +du fauteuil a bascule. L'idee que ce perpetuel balancement pouvait +ecoeurer Octave ou Marthe me troublait sans toutefois me retenir. + +Le bebe, repu, etait mis au lit. C'est un bel enfant bien dru, a la +chair translucide et resistante. Par malheur, le petit doigt de sa main +gauche est mal forme, de naissance, et replie vers la paume. Dans un +etre beau, vous pouvez chercher le defaut, il y est toujours. Si vous +etes une ame genereuse, vous ne remarquerez pas ce defaut, vous saurez +l'oublier, l'annuler. Si vous etes un Salavin, vous ne verrez plus que +ce defaut, certain jour, et vous gatera tout le reste. + +J'embrassais l'enfant, mon filleul, et le portais sur mes epaules +jusqu'a la chambre. Parfois, regardant ce visage charmant, a peine forme +et dont tous les traits semblaient encore enclos dans une tendre gaine, +je me prenais a imaginer le visage de vieillard qu'il sera, dans +l'avenir, et je me sentais devore de tristesse. + +L'enfant s'endormait. Nous retournions a nos menus propos et a notre +tabac. Par la porte entr'ouverte j'ecoutais, d'une oreille tendue, la +respiration du bebe, les cris qu'il faisait en reve, tous les bruits de +cette petite existence endormie. Parfois ces bruits ne me paraissaient +pas naturels; une inquietude me gagnait. Mais les Lanoue demeuraient +placides. Je les jugeais indifferents, insensibles, indignes de +l'ecrasant devoir paternel. + +D'autres fois, Lanoue s'entretenait longuement avec sa femme de leurs +affaires personnelles. Il disait: "Tu permets"? Je repondais: "Comment +donc"! Mais je trouvais bientot que toutes ces questions qu'ils +agitaient m'etaient par trop etrangeres. Trop de choses m'echappaient +dans la vie de mon unique ami. Trop de Lanoue m'etait derobe. Une fureur +jalouse me tenaillait le coeur. + +A de tels moments, je revais de represailles. J'etais tout pret, si +Lanoue m'en offrait la moindre occasion, a lui lacher maintes choses +desagreables que je ruminais avec soin. + +L'heure passait et Lanoue n'avait pour moi que paroles amicales. Je +ravalais ma colere. + +Plus tard, en descendant l'escalier, apres les poignees de mains, +j'imaginais avec horreur Lanoue disant a sa femme: "Quel brave garcon, +ce Salavin"! + +Je baissais la tete; je n'etais pas fier. Toutes ces choses laides que +je ne peux pas ne pas voir en mon ami, ce n'est pas en lui qu'elles +sont; c'est en moi, en moi seul. + + + + +XVIII + + +Pendant le mois de decembre, Marguerite eut une angine. Dix jours de +suite, elle demeura chez elle, au lit. Ma mere lui portait du bouillon, +des tisanes, des drogues. + +L'ordre de la maison se trouva profondement trouble. La malade, les deux +menages, la cuisine accablaient maman de soins. Elle trouvait encore le +temps de coudre, mais en prenant sur son repos. Nous mangions cote a +cote, a la hate, et il me semblait qu'un vide considerable beait entre +nous. + +C'est ainsi, pourtant, que nous avions vecu pendant de longues annees; +deux mois d'habitudes nouvelles suffisaient donc a jeter en desuetude +des coutumes vieilles comme ma vie. + +Je cherchais a me rendre utile et j'avais cet empressement falot que +montrent les hommes au milieu des troubles domestiques. J'errais de +piece en piece, m'asseyant sur tous les sieges, m'adossant a tous les +meubles, ouvrant et fermant les portes, deplacant sans raison les +objets. Ma mere, de temps a autre, remontait ses lunettes avec l'ongle +de l'index et me regardait. Encore que son regard fut calme et tout a +fait naturel, je me sentais rougir et je detournais la tete, affectant +quelque occupation dont mon coeur se desinteressait aussitot. + +Quand ma mere, un bol fumant entre les doigts, passait chez Marguerite, +qui, je vous l'ai dit, occupe une chambre voisine de notre logement, +j'allais jusque sur le palier et, la, calant du pied la porte, +j'attendais, me rongeant les ongles. + +Maman revenait et disait: + +--Elle va mieux. + +Je repondais: + +--Ah? Bien! Bien! + +Je voulais prendre un air detache. J'y parvenais difficilement. + +Il y eut une visite de medecin, une visite qui fut, somme toute, +rassurante. L'etat de Marguerite n'etait pas grave. Le praticien vint +ecrire son ordonnance chez nous et me dit en s'en allant: + +--N'ayez aucune inquietude, monsieur, votre soeur sera completement +retablie des la semaine prochaine. + +Je ne songeai pas a detromper le medecin. L'idee que je pourrais avoir +une soeur, une soeur comme Marguerite me fut bien agreable et me remplit +de regrets melancoliques. + +Au cours d'une nuit d'insomnie tout occupee de retours sur moi-meme, je +m'apercus avec etonnement que, quatre jours durant, je n'avais eu aucune +de ces pensees absurdes qui me defigurent l'ame et sont le tourment de +ma vie. J'en concus un grand enthousiasme qui me tint eveille jusqu'a +l'aurore. + +Les joies viennent en cortege. Le lendemain matin, Lanoue, que j'avais +abandonne depuis que Marguerite etait malade, Lanoue fit une apparition +rue Du Pot-de-Fer. Il m'apportait du travail: des copies de conclusions +grossoyees dont il s'etait charge dans le dessein de m'en faire +profiter. + +Vous ne savez peut-etre pas ce qu'on appelle des "grossoyes", dans +l'argot de la procedure? Voici: les avoues, pour corser leurs notes +d'honoraires, ajoutent aux dossiers de leurs clients des conclusions sur +papier timbre qui sont taxees fort cher. Il est d'usage de confier la +confection de ces documents aux clercs subalternes qui, apres quelques +pages concernant l'affaire jugee, copient au hasard le texte du code. +Quatre ou cinq mots par ligne, de la besogne baclee, un pur pretexte. Et +l'avoue, qui trouve la gros benefice, daigne payer assez bien cette +besogne fantaisiste que les scribes expedient en dehors de leurs heures +d'etude. C'est ridicule, mais c'est comme ca. + +Lanoue m'apportait un code et des liasses de papier. Je me mis au +travail avec ardeur. Marguerite malade, ma mere surchargee de soucis, +j'allais donc pourvoir moi-meme aux besoins de la maison. + +Je passai mes journees et une partie de mes nuits a transcrire d'une +plume fievreuse toute la loi sur les accidents du travail. Je comptais +mentalement: huit sous, seize sous, vingt-quatre sous. Je trouvais, dans +cette activite derisoire, des motifs de fierte et maintes raisons de +m'estimer moi-meme. Je vous l'ai dit: je me sentais devenir un autre +homme. On avait change Salavin. + +Quant a rechercher les causes profondes de cette transformation, je m'en +gardais avec une sorte de frayeur superstitieuse et je considerais +comme un bien cette suspension de ma desesperante faculte d'analyse, +cette treve, cet assoupissement. + +Un jour vint toutefois ou la clarte se fit sans qu'il m'en coutat le +repos. + +J'etais dans la salle a manger, en train d'ecrire; mes doigts souilles +d'encre galopaient sur le papier bleu, et mes yeux escortaient mes +doigts avec allegresse. La porte s'ouvrit; maman parut, poussant devant +elle Marguerite. + +Le col serre dans un foulard blanc, ses beaux cheveux nattes, le visage +un peu pale, Marguerite avait l'air doucement ebloui des convalescents. + +Elle prit place au coin du feu, dans notre venerable fauteuil Voltaire. +Et c'est ce jour-la seulement que je compris ce qui m'arrivait. + + + + +XIX + + +Ainsi donc ma vie avait un sens. Entendez-bien: ma vie, avait une +direction. Elle n'etait plus eparse comme un troupeau sans loi, mais +ramassee, orientee. Un fleuve, et non plus un marecage. Un chant grave +et plein, apres des clameurs discordantes. + +Il y a, parait-il, des hommes dont toutes les pensees s'enroulent +fidelement autour d'un axe, comme les serpents a la baguette du dieu. +J'allais devenir un de ces hommes. + +Il y a des hommes qui vivent en etat de grace; leur coeur est pur et +visite de beaux desirs. J'allais aussi vivre en etat de grace. + +Il y a des hommes qui possedent le monde, meme au fond de la pauvrete. +J'allais posseder le monde. J'allais enfin me posseder moi-meme. J'etais +sauve; j'etais capable d'amour. Tout me le prouvait: cette indulgence +sur les visages, cette lumiere sereine sur les choses, ces elans, ces +silences, cette confiance, et la soif de sacrifice et le tremblement de +mes mains. + +Une resolution s'etant formee dans mon esprit: garder secrete cette +certitude. En l'avouant, en la publiant, ne risquais-je point de +l'alterer, peut-etre meme de l'aneantir? Ne faudrait-il pas de longues +annees de paix pour rehabiliter Salavin, pour l'accoutumer a lui-meme, a +sa richesse, pour le rendre digne de sa nouvelle destinee? + +Que cet amour muet fut heureux ou malheureux, voila une chose a laquelle +je ne pensais guere. L'idee que je pourrais me trouver paye de retour +troublait si fort mes plus fermes propos que je preferais l'ecarter. En +Revanche, j'envisageais l'hypothese contraire avec une curieuse +predilection. Un amour meconnu, meprise, n'en serait pas moins, pour +moi, l'amour. Le bonheur que je convoitais etait de nature a se nourrir +de maintes souffrances. + +Sans doute allez-vous sourire. Vous avez sur la joie des opinions +raisonnables et precises que je suis bien incapable de refuter et +meme de comprendre. En fait, je ne me defends pas, je ne plaide pas ma +cause, vous le savez deja. Je m'efforce de vous faire entrevoir ce qui +se passait en moi. Au surplus, je n'ai pas l'intention de m'appesantir +sur cette partie de mon histoire. Je parviens encore a exprimer mes +desordres, mes sottises, mes deportements. Mais le bonheur? Cela se +peut-il raconter? Est-il possible d'interesser quelqu'un a notre +bonheur, cette chose fastidieuse, si plate, si pauvre aux yeux d'autrui? + +Qu'il me suffise de vous dire que je fus heureux sans defiance. Il ne me +restait pas assez de lucidite pour observer que mes mouvements +d'enthousiasme ressemblaient par tropa mes mouvements de desespoir, +qu'ils etaient, comme ceux-ci, febriles, demesures, maladroits, enfin, +qu'ils manquaient d'harmonie. + +Il eut ete malaise, meme a un observateur attentif, de discerner +l'espece de revolution qui s'etait accomplie en moi. Rien n'etait +modifie dans l'aspect de mon existence. Marguerite, guerie, avait repris +sa place aupres de ma mere. On entendait ronronner la machine a coudre +et ma plume, par intervalles, heurter du bec le fond de l'encrier. Nous +prenions ensemble nos repas dans la cuisine pleine de buee et d'odeurs +aromatiques. + +J'etais tout encombre de mon sentiment et je le considerais avec +timidite, avec crainte, comme un objet fragile que l'on redoute de +briser en le portant. + +Je me repetais de minute en minute: "Attention! Voila la vraie vie qui +commence!" Tantot, anxieux des surprises de l'avenir, je souhaitais, +comme tant d'hommes combles, que l'eternite tout entiere ne fut qu'une +amplification de l'instant ou je me plaisais. Et tantot, travaille de +reves ambitieux, je me voyais acheminant vers les sommets de la vertu, +de la perfection, mon ame couverte de benedictions, ivre de beatitude, +rachetee, sanctifiee. C'est cela: une vie de saint! Et pourquoi pas? Les +bienheureux n'ont-ils pas ete choisis souvent parmi la tourbe des brebis +galeuses? Y aura-t-il au paradis place assez glorieuse pour l'ange dechu +que touchera soudain la grace? + +Telles etaient mes pensees cependant que, d'une plume vertigineuse, je +recopiais, article par article, la loi sur les accidents du travail. + + +Parfois, maman me priait de quelque menu service. J'apportais a le lui +rendre un empressement que j'eusse voulu moins visible. Enfin, on ne +peut pas tout avoir: la felicite et la maitrise de ses nerfs. + +Parfois, Marguerite chantait. Je l'accompagnais en pensee, attentif a ce +que mon chant restat interieur, pour ne me point trahir. + +J'evitais de regarder Marguerite, la vraie, la vivante. C'est en moi +seulement que je la contemplais, en moi seulement que j'elevais vers +elle une oraison silencieuse. + +Ne souriez pas! Ne vous moquez pas de moi! Si j'avais reussi la vie que +je revais, c'eut ete vraiment une belle chose. + +Il m'arrivait aussi de penser a mes amis, a ces hommes dont vous m'avez +entendu parler en termes si meprisants. Oudin m'apparaissait alors comme +un caractere d'elite, une ame superieure dont l'influence sur moi +demeurait souverainement bienfaisante. Les malheurs de Poupaert +m'inspiraient une compassion sans reserves; je saurais lui venir en +aide, a celui-la, le consoler, lui restituer la quietude, le bonheur. Et +Devrigny! Devrigny, la vie meme, la sante, la vigueur exuberante! Quel +gai compagnon! Quant a Vitet, que de spirituelles et affectueuses lecons +n'avait-il pas su me donner! Il m'avait enseigne a chatier mon orgueil, +a prendre, de mes vertus et de mes forces, un sentiment modeste et +mesure. Ledieu m'avait genereusement associe a toutes ses joies. Jay +n'etait point medisant, comme je l'avais cru a ma honte, mais +clairvoyant et perspicace. J'ayais mal juge la femme de Petzer, mal +interprete les actes de Coeuil. + +Pour Lanoue, mon frere admirable, mon ami d'election, mon bienfaiteur, +je n'y pouvais penser sans attendrissement, sans confusion, sans +remords. + +Enfin, ma pensee revenait toujours a ma mere, a Marguerite, a ces deux +cheres figures entre lesquelles ma vie, ma nouvelle vie allait se +consumer. Clarte chaude, parfum, suave musique! + +Vous le voyez c'etait tout a fait beau, tout a fait touchant. Et ce fut +ainsi sans interruption du 17 au 25 decembre. + + + + +XX + + +J'allai, le jour de Noel, dejeuner chez Lanoue, qui m'avait invite a une +petite fete intime. + +Un froid sec, piquant, tonique. Marcher etait une joie, meme avec des +semelles trouees. Bien serre dans mon vieux paletot, je partis d'assez +bonne heure: un repas d'ami n'est-il pas meilleur quand il est precede +d'une longue causerie? + +L'itineraire m'etait familier. Mes pas, comme ceux des bestiaux parques, +reviennent toujours dans les memes empreintes. Paris est grand, mais, +dans Paris, j'ai mon village. Comme presque tous les hommes je ne suis +capable que d'une petite patrie. Les gens qui parcourent le monde se +croient delivres de toute servitude; ne pensez-vous pas qu'il leur faut +s'improviser une patrie dans leur entrepont de navire ou leur wagon de +chemin de fer? Ils doivent, parfois meme, emporter cette patrie +minuscule dans leur valise, dans leur poche, dans le regard d'un +compagnon cheri. + +La rue du Cardinal-Lemoine m'est favorable a la descente. Elle se +precipite vers le fleuve, les bras ouverts. Elle m'entraine, comme un +desir qui veut etre assouvi. Elle est allegre comme une debauche de +forces accumulees. + +Puis, c'est la plaine, l'horizon a pleins poumons de la Seine et des +quais, la fluette passerelle de l'Estacade, l'ile et cette greve +provinciale ou Paris semble oublier sa feroce turbulence. + +Je revis, une fois de plus, toutes ces douces choses avec des yeux +d'homme heureux. Que cette image me demeure a jamais pour les mauvais +jours. + +Lanoue, sorti de bon matin, en vue de menues emplettes, n'etait pas +encore de retour. Marthe, occupee des preparatifs de notre petite fete, +me recut en costume d'interieur: bonnet de dentelle et peignoir +sommaire. Mais ne suis-je pas un peu de la maison? + +Le bebe me prit par la main pour me faire voir les tresors trouves +miraculeusement, a l'aube, dans la cheminee. Tout, dans l'appartement +exigu, respirait ce bonheur familial auquel j'ai reve jadis comme a une +terre interdite. + +Remonter les jouets mecaniques, assembler les cubes colories, paitre les +brebis de sapin, tout cela me parut fort plaisant jusque vers onze +heures. Comment ensuite s'annonca le desastre? A quel instant precis +apparurent les premiers signes de ma ruine interieure? Voila ce que je +ne saurais vous dire au juste. Il se peut que la cause de tout ait ete +ce peignoir a manches courtes. Il n'est rien qui ne soit pretexte pour +une ame mal defendue. + +Marthe est une belle personne, brune et robuste. Elle est d'humeur grave +et enjouee: reserve et confiance tout ensemble. C'est la femme de mon +ami; elle ne s'etait jamais, jusque-la, trouvee compromise dans les +exces de mon imagination. + +Or, il advint que Marthe se pencha par-dessus la table pour arranger je +ne sais quoi a la suspension. Elle levait un bras. La manche de son +peignoir etait breve, flottante, fort large. Mon regard s'engagea +involontairement dans cette manche et remonta le long du bras, jusqu'a +l'ombre moite et touffue de l'aisselle. + +Ce fut tout pour Marthe. Elle avait deja replie son bras, deja tourne le +dos, deja quitte la piece. + +Moi, j'etais assis dans le fauteuil a bascule, les jambes croisees, et je +me balancais. L'enfant jouait sur le tapis. C'est ainsi que n'importe +qui eut compris la scene. + +Monsieur, vous etes un homme; je n'aurai pas besoin de vous expliquer +trop longuement le caractere des pensees dont je fus assailli, la nature +de l'evenement qui se passa dans mon esprit. + +Une brutalite formidable, une espece de viol, de colere, de delire. Des +vetements dechires. Des supplications et des sanglots. Rien ne resistait +a la bourrasque, ni l'honneur, ni l'amitie. J'etais lache, dechaine, +ivre. Les plus petits details m'apparaissaient, et de ce corps entre mes +mains, et de mes actes. + +Marthe traversa la chambre voisine. Une seconde, j'apercus a +contre-jour, devant la fenetre, sa silhouette presque nue dans son +vetement flottant. Nouveau coup de fouet. Nouvelle rage. Mes yeux +remonterent au plafond ou se peignait une histoire extravagante: je +volais cette femme, je l'emportais dans des chambres obscures, +odorantes, avec des lits bouleverses, sous une veilleuse agitee de +spasmes nerveux. + +Et puis, un voyage. Partir! On pourrait partir! Une vie haletante, +maudite, admirable, a travers des continents inconnus. L'Asie! ou dans +les iles de l'Oceanie, ou dans les Antilles. + +A mes pieds, l'enfant se prit a chanter en secouant une crecelle. Eh +bien! l'enfant serait abandonne a Lanoue. Il se consolerait avec cet +enfant, Lanoue! Je lui ecrirais une lettre pour tout expliquer. +J'ecrivis la lettre, d'un bout a l'autre, sur l'enduit cremeux du +plafond. + +J'entrevis une cabine de paquebot, avec un hublot glauque, fele par +l'horizon marin; et des etreintes secouees par la trepidation des +machines, renversees soudain par des coups de roulis; et des mains +cramponnees au bastingage, des mains convulsees d'angoisse; et des +remords a deux, des remords ecrases sous des caresses terribles. + +Pour tout dire, il me faut ajouter que ce qui se passait en moi ne +ressemblait pas exactement a ce qu'on appelle le desir. C'etait une +de ces imaginations qui trouvent leur satisfaction en elles-memes. Je +n'aurais pas fait l'ombre d'un mouvement pour realiser ma folie. Non! +Toute cette saoulerie demeurait vautree dans l'ame et presque sans +rapport avec son objet. Une salete lache, cachee, solitaire. + +... J'achevais la lettre a Lanoue quand une petite moulure de platre, +une de ces vagues fioritures qui ecumaient et deferlaient au pourtour du +plafond devint insensiblement cette belle meche blonde qui tremble et se +tord devant l'oreille de Marguerite quand elle coud, penchee sur son +ouvrage. Et toute la douce figure de Marguerite apparut au plafond, avec +ce regard qu'elle avait eu pour murmurer: "Oh! je sais bien que vous +etes bon". + +Eh bien! Marguerite serait oubliee. + +Marguerite! Deja! Mon reve haletait, comme un cheval force qui bute et +va s'abattre. Tout le sang de mon reve s'epuisait. + +C'est alors que retentit la voix de Marthe. Je crois me rappeler qu'elle +disait une phrase des plus simples: + +--Octave vous fait attendre. Il sera bien fache. + +Toutes les images s'abimerent dans une nuee grise. Je me sentis +frissonnant, fatigue, triste, comme un homme qui vient d'etouffer ses +illusions sur un sopha d'hotel meuble. Cette faiblesse dans les jambes, +cette tete pleine de coton, ce coeur defaillant et, surtout, surtout, +une imperieuse envie de pleurer, de gemir. + +Je me levai et passai dans l'antichambre. +La, je pris mon pardessus. + +--Que faites-vous? dit Marthe, apparue sur le seuil de la cuisine. Vous +avez oublie quelque chose? + +--Oui, j'ai oublie... j'ai oublie... + +Le son de ma voix me parut si pitoyable que je dis pas un mot de plus. +J'ouvris la porte et me jetai dans l'escalier. Je vois encore le visage +etonne de Marthe avancer dans la penombre et se pencher sur la rampe. + +Comme j'arrivais au premier etage, je me trouvai face a face avec +Lanoue. Il eut un bel et affectueux sourire pour me tendre la main. + +--Octave, lui dis-je en m'ecartant, Octave, excuse-moi. Je ne reste pas +avec vous. Je ne peux pas rester. Je ne merite pas que l'on s'interesse +a moi. + +Lanoue s'arreta, frappe de stupeur. Je l'aurais presque bouscule pour +gagner plus rapidement le dehors. Je descendis les dernieres marches en +bondissant. Je criais: + +--Non, non, Octave, il ne faut pas m'aimer! + +Comme je refermais la porte du vestibule, j'entendis derriere moi, dans +l'escalier, des bruits de pas precipites. Lanoue appelait d'une voix +alteree: + +--Louis! Louis! Ecoute, Louis... + +Dans la rue, je pris ma course, sans tourner la tete. + + + + +XXI + + +On ne devrait jamais avoir de joie; le depart de la joie est une +souffrance trop cruelle. + +Il etait midi. Le Jardin des Plantes paraissait desert. Un sol durci, +grincant de froid. Des bancs couverts d'une couche de gresil. Je m'assis +pourtant sur l'un d'eux. Il y avait, a ma droite, un arbre qui, de tous +ses bras etendus, pretait serment avec une gravite majestueuse. + +Je regardais son tronc noueux, sa ramure innombrable, ses grosses +racines qui, par places, emergeaient avant la plongee definitive, comme +des echines de dauphins, et je pensais: + +Lui, il sait choisir; il puise dans la terre ou il y a tant de sucs, +tant de substances, tant de nourritures et de poisons, tant de materiaux +accumules depuis les origines. Il puise et ne prend que le necessaire. +Il dedaigne le reste. Il se choisit dans le chaos. + + +Moi, je ne sais pas me choisir. Toute pensee qui voyage trouve asile en +mon ame. Toute graine qui tombe sur mon etre y peut germer. Ou suis-je +la-dedans? Qui suis-je dans cette foule? Peut-il y avoir du bonheur pour +moi entre ces mille demons ennemis? Comment me reconnaitre, me nommer, +m'appeler, entre tous ces visages? + +Ne me dites pas: "Ces pensees sont en vous mais ne sont pas vous".--Eh! +n'est-ce pas moi qui les pense? N'est-ce pas moi qui les nourris? + +Surtout, surtout, ne me dites pas: "Tout cela ne vit que dans votre +esprit."--Seul compte ce qui se passe la. + +Je ne pourrai jamais faire de ma vie quelque chose de pur, quelque chose +de propre. + +Je suis incapable d'amour, incapable d'amitie, a moins qu'amour et +amitie ne soient de bien pauvres, de bien miserables sentiments. + +Je suis un mauvais fils, un mauvais ami, un mauvais amant. Au fond de +mon coeur, j'ai voulu la mort de ma mere, j'ai trahi et bafoue Octave, +force, souille Marthe, abandonne Marguerite. Et j'ai fait mille autres +crimes dont je n'ai pas meme souvenir, ce qui est plus desesperant que +tout. + +Je ne respecte rien dans le fond de mon coeur; et pourtant! + +Et pourtant, j'ai parfois reve d'une vie qui eut ete la plus belle, la +plus noble des vies. + +Ce n'est pas ma faute: je ne suis pas le maitre. Ne m'accusez pas avant +d'avoir fait retour sur vous-meme. + +Je suis un ilote. Qui me donnera la liberte? Qui me sauvera de la +decheance? Qui pourra me rendre la grace perdue? + +Le monde m'echappe. Je me debats parmi les ombres. Qui peut venir a mon +secours? Telles furent mes reflexions sur le banc du Jardin des Plantes. +J'avais froid. Bientot j'eus faim. Je ne constatai pas sans amertume +qu'il m'etait possible d'avoir froid et faim malgre ma douleur. Nouvelle +blessure pour l'orgueil. + +Je combattis le froid en marchant, et la faim avec un de ces petits +pains aux raisins secs, un de ces pains de seigle qui ont fait les +delices de mon enfance. + + +J'errai ainsi, tantot dans les allees du jardin, tantot dans les rues +avoisinantes, jusqu'a la chute du jour. Le ciel s'etait fort brouille +et obscurci. Jamais il ne m'avait paru plus hostile, plus lugubre; et +c'etait pure illusion, car j'ai connu, sous l'azur de juillet, des +detresses en sueur qui passent de loin toutes les tristesses de l'hiver. +Il n'y a de soleil que dans la paix du coeur. + +Ou aller? + +Comme la nuit s'epaississait, la neige se mit a tomber. J'etais alors +dans la rue Buffon. + +Je revins a la surface du monde pour constater qu'il neigeait. Puis, +nouvelle plongee dans les profondeurs. + +Un peu plus tard, je m'apercus que j'etais a la hauteur de la caserne +municipale, rue Monge, en marche vers la rue du Pot-de-Fer. La bete +remontait au gite; d'elle-meme, elle rentrait a la bauge, ou il fait +tiede, ou l'on mange. + +Toujours la meme chose. Toujours le meme rythme. Sortir, rentrer. +Rapporter a la maison, chaque soir, son fardeau de colere et de degout. + + + + +XXII + + +Monsieur, il est plus de minuit et vous m'avez ecoute jusqu'ici avec +beaucoup de patience et de bonte. Je vais donc abuser de votre sympathie +en achevant mon recit. + +Une semaine s'est ecoulee depuis les evenements qui ont marque, pour +moi, la journee de Noel. Une fois encore, je vous prie de m'excuser +si je m'obstine a nommer evenements ces choses qui se sont entierement +passees en moi. Le monde a deux histoires: l'histoire de ses actes, +celle que l'on grave dans le bronze, et l'histoire de ses pensees, celle +dont personne ne semble se soucier. En verite, qu'importent mes actes, +si toutes mes pensees n'en sont que le desaveu et la derision? + +J'ai d'abord vecu quatre jours dans une anxiete sans cesse croissante. +Pour bien des raisons que vous devinez aisement, le sejour a la maison +etait penible: tant de souvenirs, et le regard de ces deux femmes, et le +mensonge de mon visage, de mes paroles, de mes gestes. + +Je suis donc sorti, chaque jour, des le matin, pour ne rentrer que tard +dans la nuit, au moment du sommeil. Chaque soir, ma mere m'a dit que +Lanoue etait venu et m'avait attendu une heure ou deux sans trop +expliquer l'objet de sa visite. + +J'ai passe mes nuits sur mon canape, a fumer, a batailler contre mes +demons. + +Avant-hier matin, j'ai eu avec ma mere une discussion decisive. +S'agit-il bien d'une discussion? En realite, ma mere a parle seule. + +J'allais sortir. Marguerite etait partie chercher du travail a +l'atelier. Maman mettait de l'ordre dans le logement. + +--Louis, m'a-t-elle dit, assieds-toi un instant aupres de moi. + +Je me suis assis. Je devais avoir un visage ferme, bleme, agite de menus +tics que je ne peux reprimer. Je ne savais ce que voulait ma mere. +J'etais, a la fois, inquiet et accable. + +--Louis, m'a dit ma mere, tu auras trente ans dans deux mois. + + +J'ai tout de suite compris. Ma mere a parle pendant plus d'une +demi-heure. "Le moment etait venu de me marier. Je ne pouvais plus +tarder a trouver une situation. Maman s'en etait quelque peu occupee +elle-meme. Le moment etait venu pour moi de choisir une compagne. Et, +justement, n'avais-je pas, aupres de moi..." + +Ah! Mere, mere, comme vous m'aimez! Comme vous me connaissez bien! Comme +vous me comprenez mal! + +Je l'ai laissee parler. Elle secouait affectueusement mes mains qui +retombaient inertes. Quand elle me pressait de questions, je hochais la +tete sans repondre. + +On a sonne, ce qui m'a delivre. Marguerite est entree. Aussitot, j'ai +saisi mes vetements et je suis parti, tres vite, en regardant au passage +avec une espece de ressentiment cette jeune femme qui songe a rendre +heureux un homme tel que moi. + +Il y a de cela plus de quarante-huit heures. Je ne suis pas retourne a +la maison. Je n'y retournerai pas; je ne peux plus. + +J'ai ecrit a maman une lettre qui n'explique rien. Le moyen d'expliquer +des choses pareilles! "Mere, lui ai-je ecrit, tu ne sais pas quel homme +je suis. Ne me demande pas de revenir aupres de toi. Ne me demande pas +d'etre heureux." Et mille autres sottises semblables qui ont du la +mettre au supplice sans l'eclaircir de rien. + +Depuis bientot trois jours, je vogue dans Paris sans but, sans refuge. +Je suis calme, mais bien malheureux. + +Je ne cherche pas a mourir. Je ne suis pas encore pret a mourir. + +J'ai de l'argent pour deux jours. Apres je ferai de menus travaux, afin +de manger. + +N'allez pas me parler de ces deux femmes, qui doivent, en ce moment, +coudre cote a cote, dans la salle a manger. Que pensent-elles? Que +disent-elles? Ne m'en parlez pas: je n'y ai que trop songe depuis trois +jours. + +Le hasard m'a conduit, ce soir, dans ce bar ou j'ai eu la chance de vous +rencontrer. J'ai tres peu bu; vous l'avez surement remarque. Je me +serais bien enivre, mais j'ai l'estomac si malade. + +Ne racontez a personne cette histoire qui n'en est pas une. Tous les +hommes ont leur charge de tourments. Inutile de les troubler avec +Salavin. Inutile aussi de leur donner a rire. + +Je ne sais plus que faire. Je ne sais plus que devenir. Peut-etre +vais-je partir en voyage, si le vent me prend en pitie et m'emporte. +Peut-etre vais-je rester. Peut-etre... + +Vous, monsieur, qui avez l'air simple et bon, vous qui m'avez laisse +parler avec tant de bienveillance, peut-etre me direz-vous ce que je +dois faire. + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT *** + +***** This file should be named 10290.txt or 10290.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/2/9/10290/ + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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