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+The Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Confession de Minuit
+ Roman
+
+Author: Georges Duhamel
+
+Release Date: November 25, 2003 [EBook #10290]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+GEORGES DUHAMEL
+de L'Académie Française
+
+
+Confession de Minuit
+
+
+ROMAN
+
+
+
+
+
+I
+
+Je n'en veux pas à M. Sureau; Je suis tout à fait mécontent d'avoir
+perdu ma situation. Une douce situation, voyez-vous? Mais je n'en veux
+pas à M. Sureau. Il était dans son droit et je ne sais trop ce que
+j'aurais fait à sa place; bien que, moi, je comprenne une foule de
+choses, malheureusement.
+
+Il faut dire que M. Sureau n'a pas voulu comprendre. Il m'aurait été
+nécessaire de lui donner des explications et, tout bien pesé, j'ai mieux
+fait de ne rien expliquer. Et puis, M. Sureau ne m'a pas laissé le temps
+de me ressaisir, de me justifier. Il a été vif. Tranchons le mot: il
+s'est montré brutal et même féroce. Ça ne fait rien: je ne songe pas à
+lui en vouloir.
+
+Pour M. Jacob, c'est différent: il aurait pu faire quelque chose en ma
+faveur. Pendant cinq ans, il m'a, chaque jour, soir et matin, regardé
+travailler. Il sait que je ne suis pas un homme extraordinaire. Il me
+connaît. C'est-à-dire qu'à bien juger il ne me connaît guère. Enfin! Il
+aurait pu prononcer un mot, un seul. Il n'a pas prononcé ce mot, je ne
+lui en fais pas grief. Il a femme, enfants, et une réputation avec
+laquelle il ne peut pas jouer.
+
+A coup sûr, si je disais ce que je sais de M. Jacob... Mais, qu'il dorme
+tranquille: je ne dirai rien. Il ne m'a pas défendu, il ne m'a pas
+repêché; toutes réflexions faites, je ne lui en veux pas non plus. Ces
+gens ne sont pas obligés d'avoir des vues sur certaines choses. Il y a
+eu là un ensemble de circonstances très pénibles. Mettons, pour le
+moment, que la faute soit à moi seul. Puisque le monde est fait comme
+vous savez, je veux bien reconnaître que j'ai eu tort. On verra plus
+tard!
+
+Il y a d'ailleurs longtemps de cette aventure. Je n'en parlerais pas si
+vous n'aviez pas réveillé de mauvais souvenirs. Et puis, il m'est arrivé
+tant de choses, depuis, que je peux avoir oublié quelques détails. Je
+dois vous faire remarquer que je n'avais vu M. Sureau que trois fois. En
+l'espace de cinq ans, c'est peu. Cela tient à ce que la maison Socque et
+Sureau est trop importante: ces messieurs ne peuvent pas entretenir des
+relations avec leurs deux mille employés. Quant à mon service, il
+n'avait aucun rapport avec la direction.
+
+Un matin donc, le téléphone se met à sonner. Je ne sais si vous êtes
+sensible aux sonneries, cloches, timbres et autres appareils de cette
+espèce infernale. Pour moi, j'exècre cela. L'existence d'une sonnerie
+électrique dans l'endroit où je me tiens suffit à troubler ma vie! Pour
+cette seule raison, il y a des moments où je me félicite d'avoir quitté
+les bureaux. Une sonnerie, ce n'est pas un bruit comme les autres; c'est
+une vrille qui vous transperce soudain le corps, qui embroche vos
+pensées et qui arrête tout, jusqu'aux mouvements du coeur. On ne
+s'habitue pas à cela.
+
+Voilà donc le téléphone qui se met à sonner. Tout le bureau dresse
+l'oreille, sans en avoir l'air. La sonnerie s'arrête, et on attend. Je
+ne suis pas plus nerveux qu'un autre, mais cette attente est encore un
+supplice, car on attend pour savoir s'il n'y aura pas plusieurs coups.
+
+Un seul coup, c'est pour M. Jacob. Deux coups c'est pour Pflug, le
+Suisse. Moi, je marchais à trois coups. Depuis que je suis parti, les
+trois coups doivent être pour Oudin, qui, de mon temps était à quatre
+coups. Oudin! Il n'est pas nerveux non plus, celui-là! Dès le premier
+coup, il commençait à se manger un ongle, sans en avoir l'air, bien
+entendu. Et il a fini par avoir un panaris tournant à ce doigt-là.
+
+Le jour en question, un coup, pas davantage. Un grand coup long, droit,
+irritant à force d'assurance.
+
+M. Jacob sort de derrière sa demi-cloison; il sort de ce réduit où il se
+tient comme un cheval de course dans son box. Il vient décrocher
+l'appareil et, selon sa coutume, il S'accote, la tête collée contre le
+mur, où ses cheveux ont, à la longue, laissé une tache grasse.
+
+La conversation commence. J'écoute à moitié: c'est toujours étonnant un
+bonhomme qui cause avec le néant, et qui lui sourit, qui lui fait des
+grâces, un bonhomme qui, tout à coup, regarde fixement la peinture
+chocolat, sur le mur, comme s'il voyait quelque chose d'étonnant.
+
+Ce jour-là, pourtant, M. Jacob ne souriait pas; il ne faisait pas de
+grâces. Dès les premiers mots, il avait pris un air gêné, puis il était
+devenu tout rouge, puis il avait baissé les yeux et il s'était mis à
+contempler le radiateur hérissé dans son coin, comme un roquet qui n'est
+pas content.
+
+Moi, je taillais un crayon. Inutile de vous dire que je cassais la mine
+de seconde en seconde. J'entendais M. Jacob qui balbutiait: «Mais
+monsieur, mais monsieur...» et je pensais au fond de moi-même: «S'il
+répète encore une fois son Mais monsieur... je me lève et je vais lui
+administrer une gifle! Pan! La tête contre le mur!»
+
+Je me dis toujours des choses comme ça. En réalité, je suis un homme
+très calme et je ne fais presque jamais rien de ces choses que je me
+dis. Vous pensez bien que je ne lui aurais pas donné de gifle. Je n'en
+continuais pas moins à casser ma mine et à me salir le Bout des doigts.
+M. Jacob me rappelait ces spirites qui prétendent s'entretenir avec les
+ombres et qui finissent par leur communiquer une espèce d'existence.
+Pendant les silences qu'il ménageait, on entendait une rumeur grêle qui
+semblait venir du bout du monde et dans laquelle, peu à peu, je
+distinguais les éclats d'une voix irritée.
+
+Tout à coup, M. Jacob se décolle de l'appareil et il dépose le récepteur
+à tâtons, en manquant plus de dix fois le crochet avant de le
+rencontrer. J'étais au comble de la fureur; mais ça ne se voyait
+certainement pas. Je venais enfin de faire une bonne pointe à mon crayon
+et je m'essuyais les doigts sur le fond de ma culotte, où la mine de
+plomb ne marque pas.
+
+M. Jacob passe dans son box, ouvre des cartons, froisse des papiers et
+soudain s'écrie:
+
+--Salavin! Venez voir un peu ici!
+
+J'en étais sûr. Je me lève et j'obéis. Je trouve M. Jacob en train de
+s'arracher les poils du nez, ce qui, chez lui, est grand signe
+d'inquiétude. Il me dit:
+
+--Prenez ce cahier et portez-le vous-même à M. Sureau. Vous le trouverez
+dans son cabinet, à la direction. Vous direz que je viens d'être pris
+d'indisposition.
+
+Là-dessus, il s'arrête; il regarde, en clignant de l'oeil vers la
+fenêtre, un grand poil qu'il venait de se tirer de la narine; il pose le
+poil sur son buvard et il ajoute, en retenant une grosse envie
+d'éternuer qui lui mettait des larmes plein les yeux:
+
+--Allez Salavin, et dépêchez-vous!
+
+Pour parvenir jusqu'au bureau de M. Sureau il faut traverser plusieurs
+corps de bâtiment. En été, quand les fenêtres sont ouvertes et que les
+portes bâillent à la fraîcheur, on aperçoit toutes sortes de
+compartiments superposés, où les hommes travaillent.
+
+Il y a de ces hommes qui sont enfoncés jusqu'au torse dans des bureaux
+américains compliqués comme des machines. D'autres se tiennent ratatinés
+au faîte de hauts tabourets fluets comme des perchoirs. On voit des murs
+immenses, recouverts de cartonniers, et qui ressemblent un peu au
+columbarium du Père-Lachaise. Là-devant, circulent, sur des galeries
+aériennes, deux ou trois garçons qui ont un air affairé de mouches à
+miel. Parfois, on entend un grésillement, un bruit de friture, et on
+entre dans une grande salle où les dactylographes pianotent comme des
+aliénées: une musique d'orage, piquée de petits coups de timbre.
+Ailleurs, ce sont des espèces de soupiraux qui sentent le chat mouillé
+et la colle forte; au fond, on voit des gens qui écrasent les registres
+à copier, sous la presse, en crispant les mains et en serrant les
+mâchoires. Enfin tout le tableau d'une boîte où ça va bien, c'est-à-dire
+rien de comparable avec le paradis terrestre.
+
+Dans l'antichambre de M. Sureau, il y a un domestique en livrée et en
+bas blancs. Il me demande le numéro de mon service et me pousse dans une
+grande pièce en murmurant: «On vous attend».
+
+Je reconnais tout de suite le cabinet de M. Sureau, où je ne suis
+pourtant venu qu'une fois, ayant aperçu les deux autres fois M. Sureau
+dans notre section. Je vois des tentures gros-bleu, des tableaux couleur
+de raisiné, et, dans un coin, un plan-coupe de la «batteuse-trieuse
+Socque et Sureau», avec les médailles des expositions.
+
+Lui, il est là! Vous le connaissez peut-être et vous savez que c'est un
+homme un peu fort, de haute taille, avec les cheveux ras, la moustache
+en brosse et une barbiche rude; tout le poil passablement gris. Un
+lorgnon qui tremblote toujours parce qu'il ne serre qu'un brimborion de
+peau, sous le front.
+
+M. Sureau me regarde de travers et dit seulement:
+
+--Vous venez de la rédaction? Que fait M. Jacob?
+
+--Il est souffrant.
+
+--Ah? Donnez!
+
+Et je reste debout, face au grand bureau Empire, ne sachant trop s'il
+vaut mieux garder les talons réunis, le corps bien droit, ou me hancher
+dans la position du soldat au repos.
+
+Je dois vous avouer que j'ai vécu fort retiré, à la maison Socque et
+Sureau. Je détestais les circonstances qui me faisaient sortir de mes
+fonctions et de mes habitudes. Mon métier était de corriger des textes
+et non de me tenir debout devant un prince de l'industrie. Je maudissais
+M. Jacob et préparais, à son intention, quelques-unes de ces phrases
+bien mijotées, qu'en définitive je ne dis jamais. J'étais d'ailleurs
+inquiet de mon corps dont je ne savais que faire. Je sentais tous mes
+muscles qui se guindaient, chacun dans une posture à faire tort aux
+autres, et j'avais la curieuse impression de composer une énorme
+grimace, non seulement avec ma figure, mais avec mon torse, mon ventre,
+mes membres, enfin avec toute la bête.
+
+Heureusement M. Sureau ne me regardait pas. Il tripotait le cahier que
+je lui avais remis. Il éprouvait une rage lourde, assez bien contenue.
+
+Tout à coup, sans lever le nez, il écrase un index sur la page et dit:
+
+--Mal écrit.... Illisible.... Qu'est-ce que c'est que ce mot-là?
+
+Je fais quatre pas d'automate. Je me penche et je lis, sans hésiter, à
+haute voix: «surérogatoire». Cette manoeuvre m'avait placé tout près de
+M. Sureau, à portée du bras gauche de son fauteuil.
+
+C'est alors que je remarquai son oreille gauche. Je m'en souviens très
+exactement et juge encore qu'elle n'avait rien d'extraordinaire. C'était
+l'oreille d'un homme un peu sanguin; une oreille large, avec des poils
+et des taches lie-de-vin. Je ne sais pourquoi je me mis à regarder ce
+coin de peau avec une attention extrême, qui devint bientôt presque
+douloureuse. Cela se trouvait tout près de moi, mais rien ne m'avait
+jamais semblé plus lointain et plus étranger. Je pensais: «C'est de la
+chair humaine. Il y a des gens pour qui toucher cette chair-là est chose
+toute naturelle; il y a des gens pour qui c'est chose familière».
+
+Je vis tout à coup, comme en rêve, un petit garçon,--M. Sureau est père
+de famille--un petit garçon qui passait un bras autour du cou de M.
+Sureau. Puis j'aperçus Mlle Dupère. C'était une ancienne dactylographe
+avec qui M. Sureau avait eu une liaison assez tapageuse. Je l'aperçus
+penchée derrière M. Sureau et l'embrassant là, précisément, derrière
+l'oreille. Je pensais toujours: «Eh bien! c'est de la chair humaine; il
+y a des gens qui l'embrassent. C'est naturel». Cette idée me paraissait,
+je ne sais pourquoi, invraisemblable et, par moments, odieuse.
+Différentes images se succédaient dans mon esprit, quand, soudain, je
+m'aperçus que j'avais remué un peu le bras droit, l'index en avant et,
+tout de suite, je compris que j'avais envie de poser mon doigt là, sur
+l'oreille de M. Sureau.
+
+A ce moment, le gros homme grogna dans le cahier et sa tête changea de
+place. J'en fus, à la fois, furieux et soulagé. Mais il se remit à lire
+et je sentis mon bras qui recommençait à bouger doucement.
+
+J'avais d'abord été scandalisé par ce besoin de ma main de toucher
+l'oreille de M. Sureau. Graduellement, je sentis que mon esprit
+acquiesçait. Pour mille raisons que j'entrevoyais confusément, il me
+devenait nécessaire de toucher l'oreille de M. Sureau, de me prouver
+à moi-même que cette oreille n'était pas une chose interdite,
+inexistante, imaginaire, que ce n'était que de la chair humaine, comme
+ma propre oreille. Et, tout à coup, j'allongeai délibérément le bras et
+posai, avec soin, l'index où je voulais, un peu au-dessus du lobule, sur
+un coin de peau brique.
+
+Monsieur, on a torturé Damiens parce qu'il avait donné un coup de canif
+au roi Louis XV. Torturer un homme, c'est une grande infamie que rien ne
+saurait excuser; néanmoins, Damiens a fait un petit peu de mal au roi.
+Pour moi, je vous affirme que je n'ai fait aucun mal à M. Sureau et que
+je n'avais pas l'intention de lui faire le moindre mal. Vous me direz
+qu'on ne m'a pas torturé, et, dans une certaine mesure, c'est exact.
+
+A peine avais-je effleuré, du bout de l'index, délicatement, l'oreille
+de M. Sureau qu'ils firent, lui et son fauteuil, un bond en arrière. Je
+devais être un peu blême; quant à lui, il devint bleuâtre, comme les
+apoplectiques quand ils pâlissent. Puis il se précipita sur un tiroir,
+l'ouvrit et sortit un revolver.
+
+Je ne bougeais pas. Je ne disais rien. J'avais l'impression d'avoir fait
+une chose monstrueuse. J'étais épuisé, vidé, vague.
+
+M. Sureau posa le revolver sur la table, d'une main qui tremblait si
+fort que le revolver fit, en touchant le meuble, un bruit de dents qui
+claquent. Et M. Sureau hurla, hurla.
+
+Je ne sais plus au juste ce qui s'est passé. J'ai été saisi par dix
+garçons de bureau, traîné dans une pièce voisine, déshabillé, fouillé.
+
+J'ai repris mes vêtements; quelqu'un est venu m'apporter mon chapeau et
+me dire qu'on désirait étouffer l'affaire, mais que je devais quitter
+immédiatement la maison. On m'a conduit jusqu'à la porte. Le lendemain,
+Oudin m'a rapporté mon matériel de scribe et mes affaires personnelles.
+
+Voilà cette misérable histoire. Je n'aime pas à la raconter, parce que
+je ne peux le faire sans ressentir un inexprimable agacement.
+
+
+
+
+II
+
+
+Notez en outre que l'affaire Sureau marque le début de mes malheurs.
+
+Quand je dis «malheurs», je n'entends pas surtout les grands
+désagréments qui ont résulté, pour moi, de la perte de ma place. Je
+pense plutôt à la détresse morale dans laquelle je patauge depuis cette
+époque et d'où je ne sortirai peut-être jamais plus.
+
+J'ai, ce jour-là, mesuré, visité des profondeurs dont mon esprit ne peut
+plus s'évader. Il s'est fait une déchirure dans les nuages et, pendant
+une minute, j'ai très nettement regardé le fond du fond.
+
+Inutile de raisonner sur des choses déraisonnables. J'aime encore mieux
+vous raconter les événements qui sont arrivés par la suite. Remarquez en
+passant qu'appeler événements des brimborions sans importance, comme
+tout ce qui est de moi, ça fait pitié quand on y pense.
+
+Mon algarade avec les gens de M. Sureau avait eu lieu vers dix heures du
+matin. Il n'était pas dix heures et demie quand je me trouvai dans la
+rue. Je n'avais plus qu'une chose à faire: retourner à la maison.
+
+J'habite avec ma mère. Je m'aperçois que vous ne savez rien. Il faut que
+je vous explique tout, que je vous raconte tout. C'est insupportable,
+quand on parle de soi, on n'a jamais fini.
+
+Ma mère est veuve, mon père est mort alors que j'étais encore dans la
+première enfance, si bien que je ne connais presque rien de lui.
+Entendez que j'ai très peu de souvenirs Absolument personnels. A part
+cela, ma mère m'a raconté quatre ou cinq cents fois certaines histoires
+de mon père, en sorte que ces histoires font partie intégrante de ma
+Mémoire et que je dois accomplir un réel effort pour distinguer ces
+souvenirs-là de mes souvenirs à moi. Mais nous parlerons de mon père une
+autre fois.
+
+Nous avons toujours habité notre logement de la rue du Pot-de-Fer. Trois
+pièces et une cuisine, au quatrième étage. J'ai ce logement en horreur
+et, pourtant, je ne suis bien que là.
+
+La maison, l'endroit où l'on vit d'ordinaire finit par devenir comme une
+image de l'être: on ne connaît que ça, et on en voit toute la tristesse,
+toute l'intolérable tristesse.
+
+Ma mère a une très petite rente. Avec ce revenu et le peu que je gagne
+elle fait très bien marcher la maison. Ma mère est une femme admirable,
+la seule personne au monde qui me donne parfois envie de me jeter à
+genoux.
+
+Je vous dis cela en passant, mais ça doit être bien bon de se jeter à
+genoux devant quelqu'un, de le vénérer, de lui ouvrir son coeur, de s'en
+remettre à lui de toutes choses. Quand je pense à l'humanité, quand je
+pense à tous ces bougres d'hommes, ce que je leur reproche le plus, ce
+n'est pas le mal qu'ils font; c'est de ne pas s'arranger pour qu'une
+fois de temps en temps on ait le besoin impérieux de se prosterner
+devant l'un d'eux, de lui embrasser les pieds, de lui jurer fidélité, de
+le servir comme ferait un esclave, ou un chien. Ah bien, oui! Il n'y a
+rien à tirer de ces brutes-là! On leur offrirait son âme toute brûlante,
+arrachée toute vive, qu'ils prendraient l'air soupçonneux d'un tripier
+qui regarde une pièce démonétisée.
+
+Je vous le répète, ma mère est une femme admirable. Si bonne, si
+courageuse, si peu semblable à moi! Car moi, je suis sans doute
+méprisable, mais pour des raisons que je reste seul à connaître, je vous
+prie de le croire; pour des raisons que ne sauraient imaginer ni Oudin,
+ni M. Jacob, ni même Lanoue. Ceux-là, plutôt que de me mépriser, ils
+feraient mieux de se regarder en face avec sang-froid. D'ailleurs, ils
+ne me méprisent peut-être pas, au fond.
+
+A part cela, ma mère a un petit défaut. Elle me traite toujours comme si
+j'étais demeuré le bambin qu'elle a dorloté et gourmandé jadis. C'est
+vexant pour un homme qui approche de la trentaine. A dire juste, ma mère
+est de caractère un peu bougon. Un très petit défaut, je le sais, et
+qui, toutefois, m'est extrêmement pénible, surtout dans certaines
+occasions.
+
+C'est à ce travers de ma mère que je pensais en sortant de la maison
+Socque et Sureau.
+
+Le grand air m'avait fait du bien. Je commençais à me ressaisir, à
+rassembler mes idées qui tiraient dans tous les sens, comme un attelage
+découragé par une longue côte.
+
+Je suivais le quai d'Austerlitz. J'essayais de comprendre ce qui venait
+de m'arriver et je répétais: «On m'a flanqué à la porte.... On m'a
+flanqué à la porte... à la porte du bureau». Il m'est difficile de
+soustraire mes pensées au rythme de la marche, et, comme mon pas était
+assez régulier, je scandais ces méchantes phrases sur un air de polka.
+
+Soudain, je m'arrêtai. Je venais d'entrevoir qu'il m'était nécessaire
+d'annoncer cette nouvelle à ma mère et que cette nouvelle était très
+fâcheuse, qu'elle comportait maintes conséquences redoutables.
+
+Je m'arrêtai donc tout à fait pour m'accouder au parapet qui domine la
+Seine.
+
+A l'ombre des arbres, la pierre était presque froide. Il fallait cette
+fraîcheur et cette immobilité pour me faire éprouver mieux ma fièvre et
+mon agitation. Une minute de pause suffit à me bien montrer que je
+n'étais pas du tout dans mon état normal, ce fameux état dans lequel je
+ne suis jamais.
+
+Ce petit arrêt me fut quand même salutaire. Il faut si peu de chose pour
+me rendre heureux. Le grave est qu'il en faut encore moins pour me
+détraquer. Ah! Pauvre mécanique!
+
+Il y avait une équipe de débardeurs qui chargeaient une péniche. Ils
+prenaient leur fardeau au bord du quai et gagnaient le bateau en
+cheminant sur de longues planches élastiques dont l'image ondulait dans
+l'eau. A les regarder, je pris d'abord un réel plaisir. Et puis je me
+vis moi-même avançant sur la planche étroite, comme un équilibriste.
+J'en ressentis une espèce de vertige et ce me fut promptement si
+désagréable que je me détachai de la pierre et repris ma route.
+
+Immédiatement, la pensée qu'il allait falloir annoncer à ma mère la
+désastreuse nouvelle revint et m'accabla d'ennui.
+
+Dire: «J'ai perdu ma place», ce me paraissait encore assez facile. La
+phrase est courte, simple, décisive, elle ne me semblait pas impossible
+à prononcer. J'entrevis même Plusieurs façons de me délivrer de ce
+premier aveu. Je pouvais, par exemple, m'asseoir d'un air navré--un air
+que je n'aurais pas eu besoin de feindre, je vous assure--et dire, à
+voix basse: «Maman, j'ai perdu ma situation». Il était peut-être plus
+adroit, plus habile, pour ne pas décourager la pauvre femme, d'aller et
+venir dans le logement, comme à mon ordinaire, et de jeter tout à coup
+ces mots, sur un ton plein d'insouciance: «A propos! Tu sais que j'ai
+perdu ma situation». J'envisageais aussi la possibilité d'une entrée
+tumultueuse; je lâcherais avec violence un propos dans ce genre: «C'est
+ignoble! C'est abominable! Ils m'ont fait perdre ma situation».
+J'entrevis le retentissement douloureux qu'une telle explosion, même
+simulée, aurait sur la santé de maman et je me décidai en faveur d'une
+manoeuvre plus simple: j'entrerais dans ma chambre et me déchausserais
+avec bruit; ma mère me dirait: «Pourquoi te déchausses-tu? Le bureau
+est donc fermé, cet après-midi»? Et je répondrais: «Non, mais je n 'y
+retourne pas, j'ai eu des mots avec les patrons et j'ai perdu ma place».
+
+Je vous le répète, cette première partie de l'entretien ne me semblait
+comporter aucune difficulté; toutefois, je m'irritais prodigieusement à
+l'idée qu'il me faudrait ensuite donner des explications, exposer les
+motifs de ce congé, enfin raconter l'histoire, la fameuse histoire que
+vous connaissez maintenant.
+
+Ça non! ça, sous aucun prétexte! Ma mère est une femme admirable, je
+vous l'ai dit; mais elle est d'humeur simple, c'est une âme sans détour.
+Je ne pouvais pas lui dire cette ridicule aventure, ce doigt posé sur
+l'oreille du gros bonhomme, cette sottise.
+
+Est-ce bien une sottise, d'ailleurs? Est-ce ridicule, en réalité? Non!
+Mille fois non! Vous ne me ferez admettre ni que je suis un malfaiteur,
+ni que je suis un idiot. Alors, c'est ça, votre humanité? Voilà un
+homme, un homme comme vous et moi; il y a, entre nous deux, une telle
+barrière que je ne peux même pas appliquer le bout de mon doigt sur sa
+peau sans prendre figure de criminel. Alors, je ne suis pas libre? Alors
+l'individu est entouré, comme les pays maritimes, d'un espace inviolable
+où les étrangers ne peuvent naviguer sans formalités?
+
+Je ne pose pas à l'original; je ne suis pas fait autrement que les
+autres. Quelque chose me le dit: une idée comme celle qui m'avait mû,
+dans cette circonstance, c'est une de ces idées que tous les hommes
+connaissent, une idée saugrenues et naturelle quand même. Quant à savoir
+s'il convient de céder à de telles impulsions, c'est une autre affaire,
+hélas!
+
+Je hais le mensonge. On a suffisamment de mal à se dépêtrer de la
+vérité; faut-il y mêler d'autres misères? Raconter à ma mère que j'étais
+licencié par une mesure générale de réduction du personnel, ou que les
+intrigues jalouses de mes camarades avaient déterminé mon renvoi, voilà
+une idée qui ne m'effleura même pas. Ou plutôt si, elle m'effleura un
+peu, puisque je vous en parle; mais je n'y pensai que pour la repousser
+aisément.
+
+Vous le voyez, mes réflexions étaient loin d'être apaisantes. En
+arrivant au pont d'Austerlitz, j'étais résolu à donner avis de mon
+renvoi sans le moindre commentaire.
+
+Le pont d'Austerlitz est un beau pont. Il s'élance au milieu d'un grand
+espace blanc. Dès qu'il y a un peu de clarté sur Paris, c'est pour le
+pont d'Austerlitz. Là, il y a toujours du vent, des odeurs de voyage,
+des bateaux laborieux, des marchands de riens, des photographes en plein
+air qui rechargent leurs appareils sous les cottes de leur femme en
+guise de chambre noire, enfin toutes sortes de distractions pour les
+yeux. Le pont fait un peu le gros dos, comme s'il était agréablement
+chatouillé par les tramways et les fardiers qui lui courent sur
+l'échine. En général, je me plais bien dans les environs du pont
+d'Austerlitz. C'est un endroit qui n'est pas trop compromis avec mes
+mauvais souvenirs. Je ne me rappelle pas avoir jamais passé le pont
+d'Austerlitz en état de honte, ou de colère. Ça compte, des choses comme
+ça!
+
+Malheureusement, ce jour-là, le pont d'Austerlitz ne me fit aucun bien.
+Mes soucis étaient trop cuisants: le pont d'Austerlitz ne fut pas de
+force.
+
+Je me dirigeai vers le jardin des Plantes et je pensai: «Sûrement, ça
+ira mieux dans l'allée des platanes»; car, cette grande allée qui monte
+vers le Muséum, c'est un endroit où je suis presque toujours heureux.
+
+L'allée des platanes fut un échec complet. En arrivant au niveau des
+serres, j'étais un peu plus mécontent, un peu plus troublé qu'en passant
+la grille du jardin. L'allée m'avait laissé filer avec une indifférence
+évidente, sans plus s'occuper de moi que d'un étranger, sans me faire le
+moindre signe d'amitié, à moi qui, depuis cinq ans, la caressais dans
+toute sa longueur quatre fois par jour en été et trois fois par jour en
+hiver.
+
+J'en ressentis une pénible impression d'abandon et d'hostilité chez les
+choses. Mauvais signe, monsieur, quand les choses nous trahissent dans
+les circonstances graves.
+
+Bien pis! la vue du jardin botanique me procura un trouble imprévu: le
+jardin botanique était fermé. Je compris donc que j'étais en avance et
+que, si je poursuivais ma route, mon arrivée à la maison, en pleine
+matinée, aurait quelque chose d'insolite qui précipiterait la
+catastrophe, c'est-à-dire l'explication.
+
+Je revins vers la fosse aux ours. Je ne le fis pas sans une sourde
+colère: toutes mes habitudes renversées! Rien d'étonnant que le monde
+familier ne me fût pas secourable, puisque je bouleversais tout, puisque
+je dénonçais le pacte, puisque j'arrivais alors que l'on ne m'attendait
+pas, comme un mari soupçonneux qui revient de voyage à l'improviste.
+
+J'avais plus d'une heure à gaspiller avant de pouvoir regagner la rue du
+Pot-de-Fer. Je passai ce temps à louvoyer autour du jardin botanique,
+comme un navire en vue du port et qui attend le flot pour entrer.
+
+J'étais bien décidé à ne pas souffler mot de mon histoire; mais la
+certitude que ma mère allait me demander des éclaircissements ne
+laissait pas de m'exaspérer.
+
+Je pensais: «Si elle m'adresse le moindre reproche, je ne lui répondrai
+rien. Je resterai glacé, digne, comme un homme qui a souffert une grande
+injustice. Car, somme toute, je suis la victime dans cette affaire. Je
+viens de souffrir une grande injustice, on me doit excuses et
+consolations.
+
+«Sûrement, elle va me gronder, elle me traite toujours comme un enfant.
+Sûrement, elle va se plaindre, me questionner, me parler argent. Oh! ça,
+non! Voilà une matière qui a le don de m'exaspérer. Je ne veux pas
+entendre parler argent.
+
+«Si, comme la chose est vraisemblable, elle me gourmande, je suis résolu
+à ne rien lui cacher de ce que je pense. Je lui dirai mon avis sur cette
+sale situation que je viens de perdre. Est-ce ma faute, à moi, si je
+suis entré dans les bureaux? Moi, je voulais faire de la chimie. Je n'ai
+aucune aptitude pour ce hideux métier de rond-de-cuir. Pourquoi maman
+m'a-t-elle poussé à prendre une place chez Moûtier, d'abord, chez Socque
+et Sureau ensuite? J'étais fait pour la chimie. Tout ce qui arrive
+devait fatalement arriver. Pourquoi ne m'a-t-elle pas laissé suivre ma
+voie? Nous sommes pauvres, c'est entendu; mais ce n'est pas une raison
+pour avoir faussé ma carrière, perdu ma vie, compromis, gâché mon
+bonheur. Non! Non! Je n'accepte aucun reproche au sujet de cette
+situation que je viens de perdre. Si on ne m'avait pas forcé à la
+prendre, je ne l'aurais pas perdue.»
+
+En arpentant les allées tortueuses du Labyrinthe, je me sentais gonflé,
+tuméfié par un monde de pensées venimeuses. Mes pas revenaient toujours
+dans le même cercle stupide et mes sentiments tournoyaient sur place,
+comme un vol de sansonnets qui ne sait où se poser. J'arrivais
+graduellement à cette conclusion que ma mère était la seule personne
+responsable de mon infortune. C'était elle qui m'avait laissé passer
+l'âge des bourses scolaires sans m'aiguiller dans la bonne direction.
+C'était elle qui m'avait poussé à rechercher des fonctions incompatibles
+avec mon caractère. C'était elle qui allait maintenant m'accabler de
+reproches, me parler de nos difficultés d'argent, me faire mesurer ma
+sottise et mon insuffisance. Non! Non! Je ne pouvais tolérer cela.
+
+Il faisait une chaleur orageuse, déprimante. A force de tourner, je
+suais à larges gouttes et marchais comme un homme pris de boisson. En
+fait, j'étais ivre, ivre d'amertume et de colère. Pourtant, l'essentiel
+était acquis: j'avais préparé toutes mes réponses, j'étais chargé de
+rancune comme un mortier de coton-poudre. J'étais paré. J'aurais le
+dernier mot.
+
+Vous pouvez, monsieur, me considérer avec dégoût. J'y consens. Mais je
+dois dire les choses comme elles sont. Maintenant, imaginez l'espèce de
+forcené que j'étais au moment où j'entendis sonner midi et demi et où je
+me dirigeai vers la rue du Pot-de-Fer, de l'air pressé d'un homme qui a
+bien gagné sa nourriture.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le couloir qui perfore notre maison, au ras du sol, est sombre dès la
+porte, comme un terrier. D'innombrables pas en ont usé le dallage, au
+milieu, si bien qu'il semble, dans toute sa longueur, creusé d'une
+rigole où séjourne l'eau fangeuse apportée là par les souliers. Ce n'est
+pas un reste des eaux de lavage: la concierge est vieille et ne lave
+jamais.
+
+Ce corridor, est, pour moi, un lieu poignant, un de ces endroits qui
+font partie de notre âme. Toutes mes joies, toutes mes détresses, toutes
+mes fureurs ont dû passer par ce laminoir. Elles ont laissé aux parois
+des traces indélébiles, des taches autres que celles qu'y imprime
+l'humidité, des odeurs farouches que je suis seul à percevoir, mille
+souvenirs rugueux qui ralentissent toujours mon allure et m'abreuvent de
+mélancolie.
+
+Le soleil, cause de tout oubli, n'a jamais revu ce corridor, depuis le
+jour perdu dans le passé où les maçons l'enfouirent sous la maison comme
+un tombeau égyptien sous une pyramide. C'est peut-être pourquoi le
+couloir est si grouillant de fantômes.
+
+Je l'aime, comme on aime ces maladies qui font partie de nos habitudes,
+comme on aime les fleurs peintes sur la muraille pendant les nuits où
+l'on ne dort pas.
+
+J'aime le rectangle de clarté blême que, par les soirs d'hiver, le bec
+de gaz du trottoir découpe sur la paroi de mon corridor.
+
+J'aime l'odeur humble et fade qui rôde, avec les courants d'air, dans
+cet intestin de ma maison. Si je ressuscite dans cinq cents ans, je
+reconnaîtrai cette odeur entre toutes les odeurs du monde. Ne vous
+moquez pas de moi; vous chérissez peut-être des choses plus sales et
+moins avouables.
+
+S'il m'arrive de rentrer d'une de ces promenades où l'on a goûté maintes
+choses nouvelles, éprouvé mille désirs, s'il m'arrive de revenir d'une
+belle journée comme d'un bain purificateur, mon corridor me tombe sur
+les épaules et me dit: «Attention! Tu n'es jamais qu'un Salavin». Cet
+avertissement me glace, mais il m'est salutaire, car c'est bien inutile
+de se donner illusion sur soi-même.
+
+Vous le voyez, jusque dans mon récit le corridor agit; il me retarde, il
+refroidit mon histoire; il me paralyse ainsi qu'il faillit me paralyser
+ce jour-là, le jour de mon aventure.
+
+Mais, je vous l'ai dit, j'avais trop d'élan: je traversai le couloir
+comme une fondrière encombrée de ronces; je fus déchiré, je passai
+néanmoins et, d'un seul mouvement, je me trouvai sur le palier du
+premier étage.
+
+Là, végète notre vieille concierge, dans une obscurité hantée d'odeurs
+culinaires, sous le crachotement d'un éternel bec Auer au tuyau gorgé
+d'eau. La lumière meurt et renaît cent fois par minute, et, pendant ses
+agonies, on voit un oeil-de-boeuf ouvert sur le crépuscule de la cour
+intérieure.
+
+Notre concierge est en train de finir à l'endroit même où on l'a plantée
+jadis. Elle meurt par la tête, comme les peupliers. Elle est à peu près
+folle, et presque complètement aveuglée par une double cataracte qui lui
+fait des pupilles laiteuses. A part cela, elle nous reconnaît tous, ses
+locataires, au pas, au souffle, et à beaucoup d'autres petits signes qui
+la renseignent sans qu'elle les puisse analyser. Quelque chose de
+comparable à la sensibilité des mollusques sédentaires.
+
+La concierge cogna donc à la porte et me dit:
+
+--Louis, il y a une lettre pour toi et un catalogue pour Marguerite. Tu
+voudras bien le lui donner en passant, mon garçon.
+
+Marguerite est notre voisine, une couturière. Je pris lettre et
+catalogue et je continuai l'ascension. Je montais vite, pour ne pas
+laisser à mes résolutions le temps de s'éparpiller. Le tournoiement de
+l'escalier me procurait un léger vertige bien connu. Malgré la tension
+de mon esprit, je ne manquai point à l'habitude, vieille comme ma vie,
+d'épeler, en passant au second étage, la plaqué de Lépargneux:
+spécialiste d'espadrilles et semelles de cordes. C'est un industriel en
+taudis, un mange-des-briques. Mais ne perdons pas de temps avec
+Lépargneux.
+
+Arrivé sur le carré du quatrième, je confiai le catalogue au paillasson
+de Marguerite et tout de suite, je fis, avec deux doigts, mon petit
+bruit contre notre porte. Il y a une sonnette, j'ai des clefs; pourtant
+je ne me sers jamais de tout cela. J'ai une façon à moi de frapper. Ça
+simplifie la vie.
+
+Ma mère vint m'ouvrir et je fis d'abord, ce jour-là, comme à
+l'ordinaire, car les heures de la vie quotidienne forment une machine
+toute-puissante dont les pièces successives nous saisissent, nous
+poussent et nous manipulent au mépris de nos décisions. Cela veut dire
+que j'embrassai ma mère, que je posai ma canne dans la grande potiche en
+terre, que j'accrochai mon feutre au porte-manteau et que je passai dans
+la cuisine pour me laver les mains. J'obéissais à de vieilles forces
+tyranniques, mais je n'avais rien perdu de ma colère qui se tortillait à
+l'intérieur de moi comme un chat dans un sac.
+
+Ma mère me suivit dans la cuisine. Elle souleva doucement, avec le bout
+de sa mouvette, le couvercle de la cocotte, et elle me dit en hochant la
+tête:
+
+--Louis, je t'ai fait une petite selle de gigot. La viande est chère en
+ce moment; mais j'étais contente de te faire une petite selle de gigot,
+tu aimes tant ça!
+
+Que venait faire, dites-moi, cette selle de gigot au milieu de mon
+tourment? A-t-on vraiment idée de parler cuisine à un homme frappé par
+l'injustice, à un homme en proie au désespoir et à la fureur? Cette
+selle de gigot me remplit d'humiliation, elle me couvrit, pour moi-même,
+de ridicule. Je fus profondément froissé; j'eus l'impression très nette
+que ma mère se moquait de moi.
+
+Et puis, pourquoi parler du prix de la viande? Je le savais bien que la
+viande était chère. Etait-ce vraiment le moment de me parler du coût de
+la vie, alors que je venais de perdre ma place? Je vous assure que je
+reçus en plein visage, comme une gifle, la phrase de maman. Pourtant je
+ne dis rien, pour ne rien abîmer de mon ressentiment, pour le laisser
+entier, redoutable, sans réplique. Je passai rapidement en revue toutes
+mes réponses. Elles étaient prêtes; péremptoires, cinglantes, rangées
+devant mes yeux comme des armes au râtelier.
+
+Je me disposai donc à passer dans ma chambre pour me déchausser avec
+bruit, ainsi que je l'avais décidé. Au dernier moment, je n'en eus pas
+le courage. Je pensai: «Il vaut mieux attendre une bonne occasion, par
+exemple que maman me parle encore une fois de cette selle de gigot».
+
+Notre repas commença. J'avais l'estomac serré, ratatiné. Je ne mangeais
+pas de bon coeur. Je regardais le fond de mon assiette et j'écartais les
+morceaux de viande pour apercevoir les défauts de la faïence. Je connais
+exactement tous les défauts de nos vieilles assiettes.
+
+Je sentais le regard de ma mère qui s'attachait à moi, qui ne me lâchait
+plus et je pensais que «ça devait se voir», que ma disgrâce était écrite
+en toutes lettres sur mon visage. J'en conclus que j'étais un pauvre
+sire, impuissant à dissimuler ses sentiments. Cela me valut un surcroît
+de rancoeur.
+
+Entre les plats, j'attendais, sans mot dire. Je ne voulais pas laisser
+mes mains sur la table. J'éprouve une espèce de pudeur pour mes mains.
+Si j'avais un grand secret, mes mains me trahiraient: elles sont
+incapables de feinte. Je laissais donc pendre mes bras, qui sont fort
+longs, et, du bout des doigts, je tourmentais mes chaussettes, ce qui
+est une manie grotesque dont je ne peux me défaire.
+
+Ma mère me dit avec une douceur particulièrement offensante:
+
+--Laisse donc tes chaussettes, mon pauvre Louis, tu vas leur faire des
+trous.
+
+Je remis sur la table mes mains qui tremblaient de rage. Pourquoi
+«pauvre Louis»! Je n'aime pas qu'on me prenne en commisération, surtout
+quand je ne mérite pas autre chose. Et puis, pourquoi s'attaquer à mes
+habitudes, à mes tics? J'ai passé l'âge où un homme de ma trempe peut
+tenter de s'améliorer. La remarque de ma mère me parut non seulement
+inutile, car elle me l'a déjà faite mille fois, mais encore injurieuse
+dans la situation où je me trouvais. En outre, j'estimai peu délicat de
+me recommander le ménagement à l'égard de mes chaussettes dans un moment
+où notre pauvreté allait peut-être se transformer en misère.
+
+Je fus sur le point de donner libre cours aux phrases toutes préparées
+qui me gonflaient la gorge; mais, par laquelle commencer? Elles se
+pressaient à l'issue, comme des moutons affolés qui veulent tous
+franchir en même temps une porte étroite. Si bien que, cette fois
+encore, je ne dis rien.
+
+J'achevais mon déjeuner en regardant les meubles, les murs, la cheminée,
+les objets témoins de mon existence et complices de maintes pensées
+secrètes: les lapins de biscuit, sur le buffet, la pendule qui porte une
+figurine de bronze et qui sait sur moi des histoires qu'elle fera bien
+de garder pour elle. Je regardais le paysage tyrolien, dans son cadre,
+ce paysage de montagnes où les meilleurs rêves de mon enfance se sont
+consumés, taris.
+
+Aucun de ces bibelots, aucun des meubles ne voulait faire cause commune
+avec moi.
+
+Tous me dévisageaient de façon insolente. Je sentais qu'au premier mot
+de la querelle ils seraient tous du côté de ma mère, tous contre moi.
+
+Comme nous achevions le repas, j'aperçus, sur le coin de la machine à
+coudre, la lettre que m'avait remise notre concierge.
+
+Le regard de ma mère devait accompagner le mien, car elle murmura
+presque aussitôt:
+
+--C'est probablement une lettre de Lanoue. Je crois avoir reconnu
+l'écriture. Tu ne l'as pas ouverte.
+
+C'était vrai. Moi qui attends avec une si fébrile impatience le courrier
+qui ne m'apporte presque jamais rien, moi qui n'ouvre jamais une lettre
+sans penser qu'elle contient la grande nouvelle capable de bouleverser
+mon avenir, je n'avais pas décacheté cette lettre-là.
+
+Je l'ouvris avec un sentiment de morne défiance: ce ne pouvait être
+qu'une mauvaise nouvelle. Je naviguais dans une de ces passes où l'on se
+trouve offert aux coups du sort, qui se fait rarement faute d'en
+profiter.
+
+Ce n'était rien, rien du tout. Lanoue m'annonçait qu'il prenait ses
+vacances et me priait de l'aller voir à la première occasion.
+
+--Tu iras ce soir, me dit maman.
+
+Une phrase que je n'avais pas du tout préparée me vint aux lèvres et
+s'échappa, sans qu'il m'ait été possible de la retenir. Je répondis:
+
+--Non! J'irai cet après-midi.
+
+A peine eus-je articulé ces mots que je devinai l'imminence de la grande
+crise. Je n'avais plus à revenir sur mes pas. La guerre était déclarée.
+Je me sentis le visage enflammé, les tempes battantes, les lèvres
+retroussées comme celles d'un roquet qui relève un défi.
+
+Ma mère allait sûrement répondre: «Comment? Cet après-midi? Et le
+bureau»? Je ne lui en laissai pas le temps et je proférai, avec une
+force explosive:
+
+--Je ne vais pas au bureau cet après-midi. Je n'irai plus chez Socque et
+Sureau. C'est fini! C'est fini! J'ai perdu ma place.
+
+J'étais debout, raide; mais je me sentais quand même comme ramassé, prêt
+à bondir. Je soufflais fort; j'attendais.
+
+Ma mère était venue s'asseoir dans son fauteuil, près de la fenêtre.
+Elle leva la tête sans se presser et me regarda.
+
+Ma mère porte lunettes, à cause de l'âge. Elle a des yeux d'un bleu
+chaud, miroitant. Quand elle veut voir bien en face, elle relève la tête
+pour mieux utiliser ses verres.
+
+C'est comme cela qu'elle me regarda, paisiblement, pendant une grande
+minute. Et je voyais son beau regard attaché sur moi, ce regard chargé
+de tendresse inquiète, ce regard qui ne m'a pas quitté depuis que je
+suis au monde. Je sentais mes jambes trembler, trembler. Alors ma mère
+murmura d'une voix si naturelle, si profonde, si sûre:
+
+--Que veux-tu, mon Louis, une place, ça se retrouve. Ce n'est pas un
+grand malheur.
+
+O suprême sagesse! O bonté! C'était vrai, ce n'était pas un malheur. Je
+l'entrevis dans un éclair. C'était vrai, nul malheur ne m'était arrivé.
+Alors, pourquoi donc étais-je malheureux, pourquoi donc étais-je
+misérable?
+
+Je fis un pas, deux pas, et puis je sentis que je n'étais plus le
+maître, que la meute des bêtes enragées qui me ravageait allait
+s'enfuir en désordre, me délivrer. J'eus la Déchirante impression d'être
+sauvé, tiré de l'abîme. Je tombai à genoux devant la pauvre femme, je
+cachai mon visage dans sa robe et me pris à sangloter avec fureur, avec
+frénésie; des sanglots qui me sortaient du ventre, et qui déferlaient,
+comme des vagues de fond, chassant tout, balayant tout, purifiant tout.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Une tempête erre sans cesse par le monde des hommes. Heureux les coeurs
+torrides qui en sont visités! Heureuses les campagnes desséchées que cet
+orage désaltère!
+
+Je ne me cache pas d'avoir pleuré. Je n'ai que trop de choses à
+dissimuler, je peux bien avouer ces larmes-là: je leur dois le meilleur
+instant de ma vie.
+
+Je vous l'ai dit, j'étais à genoux devant ma mère, j'étais prosterné
+devant tant de bonté simple, devant tant de divination affectueuse. Et
+je n'étais pas pressé de m'en aller, moi qui ne pense jamais qu'à
+changer de place.
+
+Maman ne disait rien; elle avait posé ses mains sur ma tête. Elle devait
+être très émue; je sentais pourtant qu'avec la pointe d'un ongle elle
+grattait une petite tache au col de mon veston: elle est si soigneuse
+pour moi, si soucieuse de moi et si fière de moi, la pauvre femme, comme
+s'il était vraiment possible que quelqu'un soit fier de moi!
+
+Je reprenais peu à peu mes esprits et je disais:
+
+--Maman! Nous qui avons justement des difficultés d'argent.
+
+Et ma mère de répondre, avec simplicité:
+
+--Mais, mon Louis, nous n'avons aucune difficulté d'argent.
+
+C'était vrai: nous étions pauvres, mais nous n'avions aucune difficulté
+d'argent. Je dus en convenir.
+
+Peu à peu je me sentais envahi d'une joie rayonnante. Ma mère faisait ce
+que font toutes les mères dans ces occasions-là: elle me peignait, elle
+renouait ma cravate, elle passait sur mon visage une douce main que les
+travaux domestiques ne parviennent pas à rendre rugueuse.
+
+Puis elle ouvrit l'armoire à glace, l'armoire de son mariage, et il y
+eut pour moi un fin mouchoir brodé, un peu d'eau de Cologne et même une
+dragée.
+
+Je mangeai la dragée en contenant les dernières secousses de mes
+sanglots. J'avais dix ans, cinq ans, j'étais un tout petit, je me serais
+laissé bercer. En fait, je crois bien que je Me laissai bercer. Ne
+parlons pas de ça.
+
+Je comprenais très bien que maman ne me demanderait aucune explication.
+Rien que pour cela, j'aurais voulu me jeter encore une fois à ses pieds,
+embrasser ses souliers.
+
+Eh bien, je fis mieux: je lui donnai toutes les explications
+imaginables. Je lui racontai toute ma journée; je la lui racontai dans
+tous les détails. Je n'omis rien, ni M. Jacob, ni mon doigt, ni
+l'oreille du gros bonhomme. Elle souriait, la pauvre femme. Le revolver
+la fit un peu trembler, mais elle se reprit vite à sourire, à rire même
+pour m'assurer que tout cela était sans importance, sans gravité.
+
+Je sais, moi, que tout cela est important et grave. Ma mère fit
+toutefois en sorte de me le faire oublier. O le beau, le cher instant!
+Plus je m'humiliais devant cette sainte figure, plus je me sentais
+ennobli, grandi, racheté. Voilà une chose singulière et que je ne me
+charge pas de vous éclaircir.
+
+Je revois encore une scène de cette journée mémorable: j'étais assis
+dans le fauteuil Voltaire, je parlais avec feu, avec gaîté, et ma mère,
+accroupie devant moi, me déchaussait tout doucement et me passait mes
+savates, car elle sait bien que je n'aime pas rester une couple d'heures
+à la maison sans mettre des pantoufles et de vieux habits.
+
+Nous poursuivions notre entretien en riant aux éclats. Ma vie, mon
+avenir ne m'ont jamais paru plus limpides que ce jour-là. Jamais
+l'humanité ne m'inspira sympathie plus franche et plus dépourvue de
+réserves.
+
+Tout ce que je touchais m'était accueillant et fraternel. Je passai dans
+ma chambre et j'eus l'impression que les meubles me saluaient d'un
+hourra silencieux.
+
+Ma chambre est petite et encombrée. C'est mon royaume, c'est ma patrie.
+Je tiens, d'ancêtres inconnus, un vénérable canapé qui occupe toute une
+muraille entre la commode et le lit. Pour bien suivre mon récit, je ne
+veux pas prendre en considération les quelques heures--que dis-je?--les
+innombrables heures infernales que j'ai consumées sur Ce canapé. Qu'il
+vous suffise pour l'instant de savoir que ce canapé est, à mes yeux, un
+lieu sacré, car c'est étendu sur lui que, parfois, j'ai possédé le monde
+en rêve.
+
+Ce jour-là, sous sa housse décolorée, mon canapé me parut radieux. Il
+m'évoqua toutes les lectures que nous avions faites ensemble, car je lis
+toujours couché, pour oublier le Plus possible mon corps, pour être
+presque mort à ma propre vie et tout entier avec mes héros.
+
+Je me mis à fureter dans la pièce afin de trouver un vieux bout de
+cigarette: un mégot bien froid, voilà ce que j'aime. Je laisse des
+cigarettes inachevées, exprès pour les retrouver le lendemain.
+
+Je n'eus pas de peine à me procurer ce qu'il me fallait et je me mis à
+fumer, étendu sur le dos.
+
+Je fumais chez moi, dans le fond de mon canapé, l'après-midi, un jour de
+semaine. En vérité, c'était extraordinaire, admirable. Le tabac avait un
+goût d'autant plus miraculeux que l'on ne peut jamais fumer au bureau
+dans la journée. Je ne parle pas du dimanche, ce jour vénéneux! Le tabac
+avait donc un goût de liberté, et la vie avait le goût même du tabac.
+
+Du canapé, j'apercevais les planchettes qui ploient sous le poids de mes
+livres. A regarder fixement le dos des volumes, je voyais l'ensemble
+onduler par petites vagues, comme l'eau d'un ruisseau. C'est une vieille
+illusion qui m'amuse encore, toutes les fois qu'elle ne m'horripile pas.
+Ce jour-là, j'en fus ravi.
+
+Je passai, sur mon canapé, une heure grasse, succulente, concentrée,
+une de ces heures dont on peut parler pendant vingt ans. Puis j'allai
+jusqu'à la fenêtre pour regarder l'univers.
+
+Nous étions au mois d'août. Une fraîcheur d'égout montait de la
+chaussée, avec l'odeur des légumes et le cri des marchands à la petite
+voiture qui rampent sans cesse sur le pavé de mon quartier. La rue
+semblait profondément entaillée, au ciseau, dans la masse rocailleuse
+des bâtisses. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et on apercevait les
+gens, comme on voit, à marée basse, sortir les bêtes d'une colonie qui
+habite dans le rocher.
+
+Si vous ne connaissez pas la rue du Pot-de-Fer, faites-moi l'amitié de
+n'aller point l'explorer. Je sais qu'elle vous dégoûterait. Mais je
+n'aime pas à l'entendre dénigrer: je préfère être seul à en dire du mal.
+
+Je distinguais, dans le fond des logements, toutes sortes de détails qui
+m'eussent, en d'autres circonstances, paru misérables, sordides et qui,
+ce jour-là, étaient curieux et touchants. J'aurais volontiers adressé la
+parole à certains voisins qu'en général je n'ai pas l'air de voir.
+
+Ma mère m'appela. Je l'allai rejoindre en chantant à pleine poitrine, si
+bien que ma mère me dit pour la trois-millième fois:
+
+--Dommage que tu ne veuilles pas apprendre le chant; tu as une jolie
+petite voix de ténor.
+
+Maman m'avait encore fait une surprise: elle avait sorti de l'armoire
+deux verres fins comme des bulles de savon et un flacon de vin des
+Cinq-Terres. Nous tenons ce breuvage d'un vague cousin qui a séjourné en
+Italie.
+
+Je ne suis pas du tout gourmand, mais ce verre de vin puissant me fut un
+délice.
+
+Mère disait:
+
+--Prends cela, avant d'aller voir Lanoue; prends cela pour achever de te
+remonter. Et, si tu veux rester à dîner avec Lanoue, reste.
+
+Cette goutte d'alcool transposa ma joie dans un registre tel qu'il me
+devenait indispensable de marcher, de me consommer, de m'user, de
+m'épuiser.
+
+Je m'habillai de frais, embrassai ma bonne maman et me vissai à toute
+vitesse dans l'escalier.
+
+
+
+
+V
+
+
+Comme une veine de nourriture coulant au plus gras de la cité, la rue
+Mouffetard descend du nord au sud, à travers une région hirsute,
+congestionnée, tumultueuse.
+
+Amarré à la montagne Sainte-Geneviève, le pays Mouffetard forme un récif
+escarpé, réfractaire, contre lequel viennent se briser les grandes
+vagues du Paris nouveau.
+
+J'aime la rue Mouffetard. Elle ressemble à mille choses étonnantes et
+diverses: elle ressemble à une fourmilière dans laquelle on a mis le
+pied: elle ressemble à ces torrents dont le grondement procure l'oubli.
+Elle est incrustée dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne
+méprise pas le reste du globe: elle l'ignore. Elle est copieuse et
+Vautrée, comme une truie.
+
+Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n'ont plus ni
+sens ni vigueur au delà du fleuve Monge. L'étranger qui, venu du centre,
+se fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est, à de
+certaines heures, aspiré comme un fétu par le maelström Mouffetardien.
+Et, tout de suite, la cataracte l'entraîne.
+
+La rue Mouffetard semble dévouée à une gloutonnerie farouche. Elle
+transporte sur des dos, sur des têtes, au bout d'une multitude de bras,
+maintes choses nourrissantes aux parfums puissants. Tout le monde vend,
+tout le monde achète. D'infimes trafiquants promènent leur fonds de
+commerce dans le creux de leur main: trois têtes d'ail, ou une salade,
+ou un pinceau de thym. Quand ils ont troqué cette marchandise contre un
+gros sol, ils disparaissent, leur journée est finie.
+
+Sur les rives du torrent s'accumulent des montagnes de viandes crues,
+d'herbes, de volailles blanches, de courges obèses. Le flot ronge ces
+richesses et les emporte au long De la journée. Elles renaissent avec
+l'aurore.
+
+Les maisons sont peintes de couleurs brutales qui semblent les seules
+justes, les seules possibles. Chaque porte abrite une marchande de
+friture, et l'arôme des graisses surchauffées monte entre les murailles
+comme l'encens réclamé par une divinité carnassière.
+
+Je vous raconte tout cela parce qu'au sortir de chez moi la rue
+Mouffetard fut la première étape de mon bonheur.
+
+Il était près de cinq heures après midi. La rue Mouffetard s'apaisait:
+c'est le matin qu'elle a sa grande attaque.
+
+Passer rue Mouffetard un jour où l'on est heureux, un jour où l'on est
+comblé, c'est une riche affaire. Je me laissai glisser jusqu'au lac des
+Gobelins, comme un voyageur en Pirogue au fil d'une rivière tropicale.
+Tout m'était révélation. Je parvenais de minute en minute à la
+plénitude.
+
+Il y avait, dans les charcuteries, des filles charnues qui traitaient la
+vie comme une danse; elles honoraient les pâtés de gestes rituels, de
+caresses douillettes. Oh! les suaves pâtés!
+
+Des ruelles sordides, comme le passage des Patriarches, recelaient une
+ombre couleur d'outremer, une ombre orientale où ma pensée poussait des
+reconnaissances conquérantes. J'escomptais la vue d'une belle marchande
+d'herbes cuites, une grande créature qui semble toujours alanguie par la
+charmante pesanteur de ses ornements naturels; cette vue me fut octroyée
+au passage, et juste à l'instant propice. Ce jour-là, était-il possible
+que quelque chose me fût refusé?
+
+Le verre de vin des Cinq-Terres brillait au dedans de moi comme une
+braise. J'avançais d'un pas aérien. J'étais couvert de bénédictions.
+J'étais promis à toutes les aventures.
+
+Je fus, pendant plus de vingt secondes, savetier au creux d'une échoppe
+qui sentait le cuir de Russie. Vingt secondes: un demi-siècle de vie
+philosophique dans une retraite exiguë comme un dé à coudre.
+
+Je fus marchand de marée, entre mille poissons coloriés de frais, au
+milieu d'un troupeau de langoustes que j'avais moi-même, à l'aube,
+tirées d'une mer fumante, constellée d'archipels.
+
+Je fus maraîcher, vigneron, toucheur de boeufs. Un régime de bananes
+m'emporta dans les sables, à la suite d'une caravane; mais le parfum
+des salaisons m'ouvrit aussitôt une ferme enfumée dans les solitudes
+cévenoles.
+
+Comme c'est bon d'être heureux! Comme c'est simple, comme c'est facile!
+Vraiment, monsieur, comment les hommes s'arrangent-ils pour n'être pas
+toujours heureux, avec tout ce qui leur est donné pour ça?
+
+En arrivant à l'église Saint-Médard, j'aperçus un ancien camarade, un
+nommé Delaunay, que j'avais connu pendant mon séjour à la maison
+Moûtier. Il achetait des tomates à l'une de ces commères qui encombrent
+de leurs paniers l'estuaire de la rue Mouffetard.
+
+Il vint à moi d'un air accablé et me raconta toute une confuse histoire
+où il était question de sa femme malade, d'un enfant mort, que sais-je
+encore?
+
+Je me sentis bouleversé; les larmes me vinrent aux yeux. J'étais si bon,
+ce jour-là! Dieu! que j'étais pitoyable et bon, ce jour-là!
+
+Je ne pus contenir les élans de mon coeur; je dis à Delaunay:
+
+--As-tu besoin d'argent? Parce que, tu sais....
+
+Il refusa en me regardant avec étonnement, avec inquiétude. Moi, je le
+regardais avec effusion: mon ivresse annexait son désespoir. C'est
+peut-être monstrueux à dire, mais sa douleur excitait en moi une ardente
+sympathie qui ne m'était pas désagréable. Je lui dis:
+
+--Puis-je te servir à quelque chose? As-tu besoin de moi?
+
+Je me mis à sa disposition. Je lui promis de l'aller voir. Je le quittai
+sur des protestations de fidélité, de dévouement.
+
+Je ne suis pas allé le voir. Je ne sais même pas ce qu'il est devenu et
+je ne me suis plus jamais inquiété de lui. Pourtant, ce jour-là,
+j'aurais sans doute sacrifié bien des choses pour qu'il ne fût pas
+malheureux.
+
+L'ombre qu'il jeta sur ma joie ne rendit celle-ci que plus éclatante. En
+moins de cinq minutes, elle avait repris complètement possession de mon
+coeur. Elle le remplissait comme une tumeur; elle était presque gênante,
+lourde à porter. Je vous en parle Beaucoup trop; de cette joie.
+Pardonnez-moi: ce n'était pas ma faute si j'avais de la joie ce jour-là.
+J'en étais tendu à crier.
+
+Cette fameuse joie m'entraîna, comme une voile boursouflée entraîne une
+barque sur les eaux; elle me fit remonter, à belle allure, la rue Monge,
+siphon puissant qui, vers le soir, suce le centre de la ville et répand
+un flot grouillant sur les régions du sud.
+
+Un peu plus tard, je m'entrevis dans le paysage désert qui environne la
+Halle aux vins. Une rafraîchissante odeur de futailles éventrées
+folâtrait le long des grilles: elle fut pour moi.
+
+Je ne sais plus trop où je passai par la suite. Mes rêves se mêlaient
+sans cesse à l'univers sensible, si bien qu'en réalité je cessai
+d'exister dans un endroit précis jusque vers six heures. Peut-être même
+fus-je, pendant ce temps, en plusieurs lieux du monde, peut-être nulle
+part. A six heures, je me réveillai sur le bitume du boulevard Bourdon.
+
+C'était une véritable épreuve. Le boulevard Bourdon est un lieu
+redoutable pour l'homme insuffisamment sûr de soi-même. Si vous n'êtes
+pas en état de grâce, n'affrontez pas le boulevard Bourdon par un
+après-midi d'été. Il est triste et brûlant; le miroitement et les odeurs
+du canal donnent au promeneur un écoeurant vertige.
+
+Je triomphai du boulevard Bourdon et débouchai glorieusement sur la
+place de la Bastille, retentissante comme une enclume et abreuvée de
+rayons.
+
+Le faubourg Saint-Antoine me vit passer dans un brouillard ardent, comme
+un homme enivré de difficiles succès. Peu après, j'abordais la rue
+Keller, où habite Lanoue. Je continuais à dépenser mon bonheur avec
+prodigalité et je ne voyais pas le fond de ma bourse.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Lanoue est un camarade d'enfance, le survivant d'un monde enseveli.
+Lanoue, c'est un million de souvenirs et un homme par dessus le marché,
+un homme que j'aime bien. Lanoue a toujours fait partie de ma vie. Il ne
+fut pas de ceux avec qui, vers la douzième année, je jurai d'entretenir
+d'éternels liens d'amitié. Ceux-là, je ne sais même pas s'ils sont
+encore vivants. Je n'ai jamais fait de projets avec Lanoue, ou si peu!
+Et c'est sans doute pour cela qu'il demeure mêlé à tout ce qui m'arrive.
+
+J'aime tendrement Lanoue; en d'autres termes, le sentiment que j'éprouve
+pour lui me semble une pure, une vigilante amitié; mais c'est sans doute
+beaucoup d'orgueil que de se croire capable d'une réelle affection.
+
+Lanoue ne sait rien, je pense, du caractère de l'amitié que je lui
+porte. Quelque chose qui est encore une forme de l'orgueil me pousse à
+dissimuler comme des faiblesses les penchants les plus spontanés. Et
+puis, Lanoue ne sait pas qu'il est mon seul ami. Je lui ai toujours
+laissé croire que je possédais maintes autres relations captivantes et
+précieuses. Puis-je avouer à Lanoue que je suis une nature très pauvre,
+incapable de plusieurs amis?
+
+Lanoue est clerc d'avoué. Il s'est marié à la femme qu'il aimait, qu'il
+aime toujours. Il en a un enfant, un bel enfant dont je suis le parrain.
+Fameux parrain!
+
+Il était six heures et demie quand j'arrivai chez Lanoue. Je fis, en
+deux minutes, le plus clair de mes déclarations. Marthe, la femme de
+Lanoue, me dit:
+
+--Vous sortez du bureau? Vous êtes en avance.
+
+Je répondis:
+
+--Je ne vais plus au bureau. J'ai quitté....
+
+Lanoue me posa tout de suite une multitude de questions auxquelles je
+répondis d'un air enjoué, distant, distrait, de l'air, enfin, d'un homme
+sollicité par des perspectives séduisantes et variées.
+
+Je m'étais à demi étendu sur le lit-divan qui fait de la chambre des
+Lanoue une manière de salon, et je regardais Marthe baigner le bébé
+avant de le mettre au lit.
+
+Octave Lanoue fumait une petite pipe en bois d'olivier. Il portait
+légèrement inclinée sur l'épaule sa tête qui est fine et agréable à
+voir. Sa figure exprimait un bonheur si calme qu'il ressemblait à
+l'absence, au vide, au néant, elle exprimait un bonheur habituel, enfin,
+quelque chose de comparable au bonheur d'une pendule qui est remontée
+pour cent ans, au bonheur d'une pierre qui tombe dans l'espace pour
+l'éternité.
+
+Marthe avait l'air content que lui vaut une existence exempte de soucis.
+Elle plissait le front toutefois et grondait à chaque instant, pour un
+entêtement fugace du bébé, pour une goutte d'eau répandue sur la natte,
+pour une autre goutte d'eau projetée contre la glace de l'armoire.
+
+Je m'en étonnais beaucoup, moi qui n'entends rien au vrai bonheur, moi
+qui n'ai pas six heures, pas quatre heures de bonheur par année. Je
+pensais avec une secrète passion: «De quelle importance est cette goutte
+d'eau? On pourrait, ce soir, lâcher la Seine entière à travers ma
+chambre que ma félicité, à moi, n'en sentirait aucune atteinte».
+
+Je contemplais le groupe formé par mes amis. Le bébé seul me semblait
+vivre sa joie, les deux autres la dormaient, pour ainsi dire. Je les
+considérais avec un peu de mépris, un peu de pitié. Je songeais: «Ils
+ont tout ce qu'il faut pour être heureux et ils font figure de momies;
+leur contentement est empaillé. Moi, je suis un misérable, un mauvais
+fils, un employé congédié et je me sens, aujourd'hui, plein jusqu'aux
+yeux d'un bonheur authentique, violent, formidable, qui regarde le leur
+comme l'Himalaya doit regarder un crapaud. C'est injuste, mais c'est
+épatant, épatant! Allons! Allons! il faut souffler sur ce lac sans
+rides».
+
+Je soufflai de tout mon coeur. Je soufflai en typhon. Je me mis à faire
+mille folies dont chacune semblait exaucer un de mes démons intérieurs.
+
+Je pris l'enfant sur mes épaules pour exécuter des danses vertigineuses.
+Ce petit être, seul, était à mon niveau, de plain-pied avec ma rage
+heureuse. Il poussait des cris perçants qui procuraient une satisfaction
+aiguë à certaines choses qui se démenaient en moi.
+
+Peu à peu les deux Lanoue s'échauffaient. Ils s'éveillaient d'un
+engourdissement; ils semblaient dire: «C'est vrai! nous sommes heureux;
+alors pourquoi ne sommes-nous pas gais? Pourquoi ne dansons-nous pas?
+Pourquoi ne crions-nous pas, ne bondissons-nous pas, n'éclatons-nous
+pas»?
+
+Moi, je dansais, je criais. Moi, j'étais affreusement gai.
+
+Lanoue me dit soudain:
+
+--Tu restes dîner avec nous?
+
+J'étais venu pour ça. Je présentai pourtant des objections. Je me fis
+prier.
+
+Lanoue cessa d'insister et, tout de suite, une sueur fine me perla sur
+les tempes.
+
+J'entrevis une soirée solitaire avec cet énorme fardeau de gaîté que je
+ne pourrais pas porter seul. Mais Lanoue se reprit à insister et
+j'acceptai tout de suite, lâchement, en bégayant presque de frayeur.
+
+Cet instant fut une maille lâchée dans l'enchaînement tendu de mes
+exaltations. Heureusement, la maille se trouva vite reprise et il n'y
+parut bientôt plus.
+
+Le bébé fut couché en grande pompe. Il s'endormit tout de suite, ô
+merveille! Il passa sans hésiter d'une existence véhémente au sommeil, à
+l'oubli profond, à l'anéantissement.
+
+Je n'eus pas le temps de lui porter envie: on discutait du menu. La
+semence de gaîté que j'avais apportée dans la maison germait maintenant
+toute seule. Lanoue se hâtait de descendre à la cave. Il précisait:
+
+--Si, si! une des trois bouteilles de vouvray!
+
+Et Marthe ajoutait:
+
+--Aujourd'hui, ça y est! C'est le moment d'ouvrir la boîte de perdreau
+truffé.
+
+La joie humaine, monsieur, est un sentiment curieux et impur: elle a
+toujours besoin de prendre appui sur des choses matérielles que l'on
+s'introduit dans l'estomac. Même quand la joie semble détachée de toutes
+ces bassesses, il lui faut, si elle veut durer, s'adjoindre des
+arguments digestifs. Il est rare qu'elle les reconnaisse pour cause
+essentielle, mais elle cherche en eux des confirmations, des
+renforcements, des conclusions. Peut-être n'y a-t-il pas là de quoi être
+honteux. C'est bien naturel aux bêtes intempérantes que nous sommes.
+Fouillez dans vos souvenirs et voyez si vous n'avez pas éprouvé le
+besoin de souligner vos meilleurs moments en associant à votre bonheur
+quelque vive satisfaction de la langue et du ventre. C'est comme ça!
+
+Je pris à coeur de disposer moi-même le couvert, avec Marthe. La salle à
+manger des Lanoue donne sur une vaste étendue accidentée: des bâtisses
+basses, des usines, des ateliers, un agrégat incohérent de maisons
+anguleuses. Le soleil couchant envoyait à travers ce gâchis un rayon
+horizontal, impérieux comme un glaive, qui venait jusqu'au fond
+de la pièce nous éblouir et aviver notre enthousiasme.
+
+On tira le perdreau de sa retraite. C'était une boîte de conserve gardée
+pieusement, depuis des mois, en vue d'une grande occasion. La boîte fut
+ouverte et l'oiseau apparut, ébouillanté, ratatiné entre de larges
+tranches de truffes à l'odeur obsédante.
+
+Il y avait d'autres gourmandises. Je supputais avidement le renfort que
+ces objets pourraient apporter à ma joie.
+
+Au moment où le repas commença, les deux Lanoue étaient aussi fous que
+moi. Je les avais tirés, hissés. Nous nous agitions sur la même marche
+de l'escalier. Nous étions des fantoches aux ficelles également tendues.
+
+Et, tout de suite, notre contentement poussa des racines dans nos
+souvenirs, de longues racines qui retournaient sucer toutes les joies
+d'autrefois pour les intéresser à l'heure présente.
+
+Nos bons souvenirs étaient nombreux. En outre un charme opérait et des
+événements qui nous avaient paru néfastes, fâcheux, revenaient pêle-mêle
+avec les autres et nous prêtaient à rire. Parmi les parfums des mets et
+des boissons, notre besoin de bonheur se gonflait sur la table, dans
+l'aire de nos regards embués, comme un herbivore ventru qui rumine toute
+une prairie.
+
+Que de rires, dans ce passé nourri pourtant d'un présent maussade,
+détestable! Octave, qui possède un petit talent d'imitation, faisait
+revivre à nos yeux, à nos oreilles, une foule de personnages falots,
+déformés par vingt ans de récits. C'étaient des souvenirs usés
+jusqu'à la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Quand Lanoue paraissait
+vouloir omettre une de nos plus vénérables plaisanteries, je ne manquais
+pas de la rappeler moi-même: elle avait encore quelques gouttes de suc,
+comme ces vieux citrons à cent reprises exprimés.
+
+Marthe, épousée depuis cinq ans, ne participait pas toujours à cette
+joviale exhumation. Elle s'en plaignait en souriant. C'était la revanche
+de l'amitié sur l'amour.
+
+Nous mangions des aliments savoureux et simples qui entretenaient une
+flamme Chaleureuse dans cet étincelant feu d'artifice.
+
+La nuit était venue depuis longtemps, et la lampe, et la fraîcheur,
+quand, sans la moindre raison apparente, sans la moindre raison
+intelligible, une chose nouvelle apparut en moi.
+
+Il y eut un instant précis où je m'aperçus que j'étais un peu moins
+heureux qu'à la minute précédente. Voilà! Je ne peux pas vous exprimer
+cela plus clairement.
+
+Monsieur, vous avez été au bord de la mer. Vous avez assisté à la montée
+du flot: il monte, il monte pendant des heures, plus audacieux, plus
+téméraire à chaque vague, et l'on ne peut imaginer qu'il s'arrêtera. Et
+puis vient un moment où l'eau hésite. Alors, c'est fini! C'est fini. A
+compter de cette défaillance, on voit l'eau céder, on la voit se
+retirer, fuir honteusement. Elle découvre d'horribles bas-fonds et des
+misères, des profondeurs qu'on avait oubliées; elle livre tout cela à la
+clarté, et on ne peut pas la retenir; on ne peut pas Empêcher cette
+désertion.
+
+Je compris tout de suite que ma joie s'en allait, que j'allais être
+abandonné, dévêtu, trahi.
+
+Je perçus une dénivellation brusque: les Lanoue continuaient leur
+ascension. Je les regardais s'élever, comme un voyageur fourbu qui ne
+peut plus suivre ses compagnons que de l'oeil.
+
+Je fis effort pour regagner du terrain. Peine perdue! Je débitai
+quelques bourdes: elles ne furent profitables qu'aux autres; elles me
+parurent, à moi, grossières, déshonorantes. Les aliments perdirent leur
+vertu: je me surpris à en critiquer secrètement la nature, la
+préparation, l'opportunité.
+
+Une malveillante lucidité s'empara de mes yeux, de mes oreilles.
+J'observai Lanoue; je m'aperçus avec désespoir qu'il se complaisait à
+des niaiseries, à des balourdises, auxquelles j'accordai des rires
+parcimonieux, teintés d'ironie, puis, bientôt, de cruauté.
+
+J'eus envie de crier, d'appeler à l'aide, au secours, comme un matelot
+en détresse sur un esquif avarié. C'était bien inutile: la solitude
+s'élargissait autour de moi, ténébreuse, impénétrable, mortelle.
+J'apercevais les Lanoue comme des gens d'un autre monde, comme un
+poisson doit apercevoir une hirondelle.
+
+Il n'y avait rien à faire. Je me résignai avec amertume. Je pensais à
+moi-même ainsi qu'à un animal que l'on saigne à blanc et qui voit couler
+son sang, qui voit ruisseler de lui tout espoir, toute vie.
+
+En moins d'une demi-heure, le sacrifice fut consommé. Je fus déshabité
+de la grâce, vidé, exténué.
+
+Bien plus, un déficit redoutable se creusa, s'accusa. J'avais fait des
+dépenses Imprudentes, j'avais gaspillé la joie; je m'étais endetté,
+ruiné pour longtemps. Je commençai de me reprocher ma stupide joie de
+l'après-midi; j'en fis un examen méthodique, impitoyable, m'imputant à
+crime cette vaine et malfaisante prodigalité.
+
+Les Lanoue ne s'apercevaient de rien. Ils continuaient tout seuls; ils
+se moquaient bien de moi!
+
+J'avais l'air d'être avec eux; je crois même que je répondais à leur
+propos; mais je leur vouais un ressentiment presque haineux. C'était
+bien leur faute si j'avais perdu, dispersé, dilapidé ma fortune
+intérieure. Ils m'avaient aidé dans mes folies, secondé dans mes excès,
+précipité sur le fumier de Job. Un moment vint où je n'y tins plus, je
+me levai pour partir.
+
+Je dus soutenir une espèce de lutte. Mes amis me voulaient encore et
+tâchaient à me garder. Je me roidissais pour me dépêtrer d'eux, comme un
+amant déçu se dépêtre d'une vieille maîtresse.
+
+Ils lâchèrent pied. Ils prirent assez vite leur parti de mon départ, ce
+qui redoubla ma rancune. N'étaient-ils pas deux pour assouvir leur rage?
+
+Il était d'ailleurs temps pour moi de me replonger dans l'isolement. Les
+divers épisodes de ma journée commençaient à me remonter aux lèvres, et
+les plus joyeux m'étaient les plus intolérables.
+
+Sur quelques paroles d'adieu je me précipitai dans l'escalier noir et
+chaud.
+
+J'eus la sensation d'avoir rompu mes amarres et de me trouver au moins
+libre, libre d'être malheureux à mon gré. La rue m'emporta, comme un
+noyé au fil de l'eau. Des forces anciennes et inconnues décidèrent de
+mon itinéraire.
+
+Je revoyais, une par une, toutes les minutes de cette journée funeste:
+le bureau, M. Jacob, M. Sureau, la tentation, l'acte idiot et pourtant
+nécessaire, mon retour à la maison, ma fureur et la bonté de ma mère. A
+compter de ce point, je n'avais pas assez de violence et de froide
+méchanceté pour juger mon étourderie, ma joie insolite, ma prodigieuse
+sottise. Surtout, surtout, je m'en voulais de n'avoir pas prévu à quel
+abîme de misère me conduirait cette orgie de bonheur immérité.
+
+J'errais, d'un pas de somnambule, dans un Paris ténébreux et sec. Les
+chaussées exhalaient une suffocante odeur de poussière et de crottin
+torréfié. Chaque réverbère saisissait mon ombre au passage, la faisait
+tournoyer et la repassait au réverbère suivant. C'était à vomir.
+
+Accoudé au parapet du pont Sully, je passai une heure confuse à
+rassembler les éléments de mon désespoir, à les réunir en faisceau. Je
+fis d'inouïs efforts pour être malheureux avec précision. Cela aussi
+m'était interdit: je n'étais pas même une grande infortune, j'étais une
+chose gâchée, gâtée, informe, dérisoire.
+
+La sonnette de ma maison me réveilla, non par le bruit: il est grêle et
+enfoui au plus profond de la bâtisse, mais par la fraîcheur visqueuse du
+bouton de cuivre dans ma main.
+
+Je gravis les escaliers à pas lents, couvert de sueur, étourdi par
+l'haleine des plombs disposés aux fenêtres des étages.
+
+Parvenu sur mon palier, j'entrevis la nécessité d'entrer furtivement,
+sans réveiller ma mère. L'idée de me retrouver en face de la pauvre
+femme me remplissait de confusion et de honte.
+
+J'avançai donc sur la pointe des pieds, comme un larron. Maman avait, à
+son ordinaire, laissé, sur le buffet, une petite lampe allumée. Je la
+soufflai pour ne pas, d'aventure, apercevoir dans une glace la hideuse
+figure que je devais avoir.
+
+Je passai dans ma chambre, enlevai mes chaussures et me jetai sur le
+divan. Une lueur mystérieuse, issue des profondeurs du ciel parisien
+agonisait sur le cuivre de la petite Lampe juive qui pend dans l'angle
+des murailles. J'attachai mes yeux à cette bouée infime et, les poings
+aux dents, je passai la nuit à me mépriser et à me haïr.
+
+
+
+
+VII
+
+
+A compter de ce jour une période commença qui m'a laissé un souvenir
+indéfinissable, un souvenir plein de douceur et de honte. Je songe à ce
+temps-là comme à un immense sommeil. Rien de surprenant, car j'ai fait
+alors de réels efforts pour fondre mes jours et mes nuits dans le même
+engourdissement, dans la même torpeur.
+
+Je vous l'ai dit, Oudin me ramena, dès le lendemain de l'algarade
+Sureau, mon petit matériel de scribe. Je rangeai tout cela dans un coin
+de la chambre, en attendant le moment d'entrer dans une autre place. Et,
+tout de suite, ma nouvelle vie commença.
+
+Je me levais tard dans la matinée. Les premiers jours, vers six heures,
+une sorte de choc intérieur me faisait ouvrir les yeux, ce qui est bien
+naturel puisque, pendant des années, je m'étais levé à cette heure-là
+pour aller travailler. Je continuai donc, pendant quelque temps, à me
+réveiller vers six heures; j'en éprouvais un plaisir particulier et je
+me disais que, n'ayant rien à faire, au dehors, de si grand matin, il
+m'était complètement inutile de sortir du lit. Cette réflexion agréable
+était en général suivie d'une foule d'autres pensées moins heureuses: je
+songeais à ma situation perdue et à la nécessité d'en trouver une autre.
+Bref, le remords empoisonnait parfois ce loisir indu et achevait de me
+réveiller. Le plus souvent, par une sorte d'effort à rebours, par une
+sorte d'adhésion à l'inertie que le Sommeil infusait encore dans mes
+membres, je congédiais les pensées importunes et m'enfonçais avec délice
+dans un néant horrible et voluptueux.
+
+J'étais, comme au centre d'un espace noir, couché, suspendu, balancé.
+Toutes mes idées, toutes mes volontés, toutes les choses qui étaient moi
+demeuraient refoulées circulairement, dans l'ombre. Je les percevais
+ainsi qu'un peuple de larves confuses. J'étais bien; j'étais si peu! La
+mort ressemble peut-être à cela; en ce cas, c'est une bonne chose.
+
+Je me rappelle seulement que, plaquée sur mon âme, sur le restant
+informe de mon âme, il y avait l'image bleue et rectangulaire d'une
+fenêtre, entrevue à travers les cils comme derrière les barreaux d'une
+cage.
+
+Parfois, au coeur de ce néant, j'étais visité, traversé par un songe.
+C'était un songe bousculé, haletant, comme ces histoires que l'on
+représente au cinématographe.
+
+Presque tous mes songes se déroulent dans un silence effrayant. Ceux où
+il y a du bruit, des paroles, des chants, sont rares: ils me laissent
+l'âme bouleversée pour plusieurs jours. Je rêve très souvent; je rêve
+des rêves vagues et forts. C'est-à-dire que je vois des images dont le
+contour n'est pas net, mais dont la couleur est violente. Je ne sais
+pourquoi je vous parle de ça; je suis un homme si ordinaire, si
+affreusement semblable à tous les hommes!
+
+Ce qui me frappe le plus, au sujet de mes songes, c'est que je n'ai pas
+besoin d'être endormi pour rêver. Entendez bien, je ne dis pas rêver
+comme font les poètes, je dis bien rêver comme un dormeur, tomber en
+proie à un monde terrible, incohérent, magnifique. Souvent je suis en
+plein travail, par exemple, j'écris, sous mon petit abat-jour et, tout à
+coup, crac, j'ai à peine le temps de sentir que mon âme change d'allure
+et me voilà dans une autre vie. Parfois, c'est en marchant, dans la rue,
+que ça me prend. Mais il faudra que Je vous entretienne de mes rêves une
+autre fois; je n'ai déjà que trop de choses à vous raconter sur ce
+monde-ci, inutile de m'aventurer dans l'autre.
+
+Je vous parlais des songes que je faisais avant de m'éveiller. Eh bien!
+même quand je ne me rappelais rien, au réveil, de ces songes du matin,
+ils m'imprégnaient tellement qu'ils donnaient un parfum à mes journées,
+qu'ils décidaient pour jusqu'au lendemain, de la couleur de mon âme.
+
+Vers neuf heures, je rejetais mes couvertures. De la cuisine, où
+travaillait à petits bruits ma pauvre maman, arrivait l'arôme du café,
+insidieux et pénétrant comme une pensée. Je me levais et passais mes
+vêtements avec une lassitude odieuse: la lassitude des choses à venir.
+
+J'allais retrouver ma mère à la cuisine et l'embrassais en silence.
+Chaque jour, j'étais certain qu'elle m'allait faire quelque juste
+observation, qu'elle allait me reprocher mes sommes interminables et ces
+grasses matinées qui ménageaient dans mon existence de larges vides,
+obscurs et poudreux. Mais, chaque jour, ma mère me disait en
+m'embrassant tendrement:
+
+--Mon Louis, je t'ai fait griller un peu de pain d'hier.
+
+Je m'asseyais sur le tabouret canné, entre l'évier et le buffet de bois
+blanc. J'occupais là une place étroite comme une destinée. Je tournais
+le dos au jour avare de la petite cour et, calé, soutenu, étayé par
+toutes les choses environnantes, je me trouvais bien. Oui, j'étais bien,
+malgré tout, j'étais bien avec lâcheté, avec hébétude.
+
+J'aime le café; j'aime aussi la suave odeur du pain grillé. Je jouissais
+donc de ces biens immérités, pendant que ma mère me regardait doucement,
+attentivement, de ses yeux accoutumés à la pénombre. Je comprenais que
+je devais être défiguré par le sommeil; je me sentais les traits épais,
+bouffis, les yeux pochés, les cheveux secs et emmêlés; mais tout m'était
+égal: l'essentiel était de ne pas rompre le charme engourdissant qui me
+permettait de passer d'une nuit à l'autre sans secousse, sans heurt,
+sans réveil effectif.
+
+Le petit déjeuner fini, je retournais dans ma chambre pour y faire ma
+toilette. Comme j'avais devant moi un temps illimité, je procédais à mes
+ablutions avec beaucoup d'irrégularité et de négligence. Il m'arrivait
+ainsi, certains jours, de parvenir au soir ayant remis d'heure en heure
+le soin de me raser. Je finis par y renoncer tout à fait, et c'est
+depuis que je porte cette manière de barbe que vous me voyez et qui me
+dégoûte profondément.
+
+Ah! monsieur, je me connais assez bien pour juger sans mansuétude
+l'homme, cet être répugnant voué à la vermine et à l'esclavage.
+Excusez-moi de vous dire ça tout net, mais comment en parler sans
+colère? Pendant treize ans j'avais, chaque matin, disposé de vingt
+minutes environ pour veiller à la propreté de mon corps, et je vous
+assure que ces vingt minutes étaient bien occupées. Je suivais un ordre,
+toujours le même: les mains, le visage, les pieds, etc... La vie était
+facile, je n'avais qu'à obéir à mes habitudes.
+
+A partir du moment où je disposai, pour les mêmes soins, de presque
+toute ma journée, je ne parvins plus à faire correctement quoi que ce
+fût de mon programme. Je remettais sans cesse à plus tard une chose ou
+une autre, en me reprochant, au fond, amèrement tous ces délais. Pendant
+cette période remarquable, il m'arriva de rester quinze jours de suite
+sans me laver les pieds, et cela parce que j'avais dix fois le temps de
+le faire. Et n'allez pas croire que c'était un oubli. Non pas! Je
+regardais rêveusement mes pieds nus et pensais qu'ils pouvaient encore
+aller jusqu'au lendemain. De lendemain en lendemain, ils finissaient par
+être parfaitement sales.
+
+Au milieu de ma toilette, je me prenais à fumailler, à ouvrir un livre.
+Je m'enfonçais dans un angle du canapé et je rêvassais indéfiniment. Du
+lit défait s'échappaient de grosses bouffées de sommeil. Mes rêves de la
+nuit, embusqués sous les meubles, derrière les cadres, dans les fleurs
+du papier mural, montraient un oeil et sortaient doucement, comme des
+démons. Ils reprenaient possession de la chambre et de moi-même. Ils
+nouaient et tortillaient autour de mon âme une farandole tourbillonnante
+et, dès lors, le temps s'arrêtait au milieu de l'éternité comme un
+navire paralytique sur une mer de sirop. Cela durait jusqu'à ce que ma
+mère vînt ouvrir doucement la porte, non sans avoir fait trois ou quatre
+fois: «hum! hum!» Alors les rêves filaient comme des rats sous la
+commode et la torpeur me désertait.
+
+--Louis, disait maman, veux-tu que je fasse ton ménage?
+
+--Oui, oui, criais-je en me hâtant de me vêtir.
+
+Le savon avait séché sur mes joues, il ne me restait plus assez de temps
+pour me raser. Je passais, au galop, ma veste et mes chaussures et
+sortais de la chambre en disant:
+
+--Je m'en vais aller voir cette place d'expéditionnaire. Tu sais? Cette
+étude d'avoué....
+
+--Va, mon Louis, répondait maman en remuant à pleins bras le lit de
+plumes et le traversin, comme si ces objets n'eussent pas été habités
+par une multitude de figures vivantes que j'étais seul à connaître.
+
+Je prenais mon chapeau et ma canne, bien qu'on m'eût, lors d'une récente
+démarche, fait observer que, pour un employé, la canne donnait une
+allure «amateur» peu recommandable, et je tirais derrière moi la porte
+du logement.
+
+A peine cette porte fermée, je voyais la clarté louche de l'escalier
+s'animer d'une foule d'images rampantes, bondissantes, caressantes. Mes
+démons étaient là. Ils m'attendaient, comme des chiens qui veulent être
+emmenés à la promenade. Ils m'entouraient en jappant, me léchaient les
+mains, sautaient à mes trousses et, tout en descendant les marches
+humides et usées, je me débattais entre mille rêves fabuleux, comme un
+noyé qui coule à pic.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Je m'en allais au hasard des rues, et la journée était devant moi comme
+un désert calciné, sans horizon et sans surprises. Ceux qui disent que
+la vie est courte, ils me font rire, entendez-vous, rire, rire! Ce sont
+les années qui sont courtes, mais les minutes sont longues et ma vie, à
+moi, n'est faite que de minutes.
+
+Je suivais le trottoir, marchant de préférence sur la bordure de granit.
+Je laissais le bout de ma canne tremper dans le ruisseau. J'aime les
+ruisseaux des rues. Ils coulent sur des pavés et tarissent à heure fixe,
+je sais; ils ne naissent pas d'une source, mais d'un robinet de fonte.
+Tant pis! On n'a jamais que la poésie qu'on mérite. J'ai passé une
+partie de mon enfance, malgré ma pauvre maman, à pêcher des épingles
+rouillées et des boutons de bottines dans les ruisseaux de la rue
+Tournefort. Aujourd'hui, je ne patauge plus dans l'eau sale, mais je
+regarde encore avec attention les petits morceaux de vaisselle, le
+gravier, les infimes débris que le courant lave et entraîne peu à peu
+vers l'égout. Et puis, le ruisseau chante quand même sa petite
+complainte. Cela me fait penser à des prairies, à des fleuves, à des
+pays que je ne connaîtrai jamais. C'est de l'eau civilisée, de l'eau
+pourrie. De l'eau, de l'eau malgré tout! La mer, les grands lacs, les
+torrents dans la montagne! Si vous passez rue Lhomond, le soir, assez
+tard, à l'heure où les bruits de Paris s'engourdissent et s'endorment,
+vous entendrez, au-dessous de vous, tous les égouts de la montagne
+Sainte-Geneviève qui chantent doucement, comme des cataractes
+lointaines. Ce sont les cataractes de mes voyages, à moi.
+
+Que voulez-vous? Je ne suis presque jamais sorti de Paris; je n'ai rien
+vu, je ne sais rien, je suis un homme quelconque, un homme insignifiant,
+oui, oui, insignifiant. Je n'ai rien à vous raconter d'extraordinaire.
+Toutes mes aventures me sont arrivées en dedans. Et vous êtes bien bon
+de m'écouter, moi qui n'ai rien à vous dire, moi qui ne suis fait
+qu'avec des riens.
+
+Je suivais donc le trottoir. Je n'étais pas trop malheureux. J'avais à
+peu près autant d'âme qu'une chrysalide et je ne me sentais pas pressé
+de briser mon enveloppe. J'aurais voulu rester jusqu'au soir dans cette
+espèce de torpeur qui prolongeait pour moi la nuit. Malheureusement
+toutes sortes de mécanismes se mettaient à jouer et c'était bientôt fini
+de mon repos.
+
+Le plus souvent, ça commençait par l'absurde histoire du nombre des pas.
+Vous savez? Les blocs de granit qui forment la bordure du trottoir sont
+disposés bout à bout. Je marchais dessus, d'abord sans y penser; puis je
+commençais à m'apercevoir que, tous les deux pas, je posais le pied sur
+l'interstice qui sépare deux des blocs de la bordure. Alors, comme
+malgré moi, je m'appliquais à faire exactement deux pas d'un interstice
+à l'autre. Je m'y appliquais sans m'y appliquer, sans en avoir l'air,
+d'abord parce que j'aurais eu honte de donner aux passants le spectacle
+de ma sottise, ensuite parce que j'étais profondément persuadé que ce
+n'était là qu'un jeu de mon corps, un jeu auquel mon esprit ne
+participait point.
+
+Et voilà où commence l'absurde: un moment arrivait où je ne pouvais plus
+détacher ma pensée de cette affaire d'interstices. Peu à peu, tout en
+affectant la plus parfaite Indifférence, je sentais bien que
+j'allongeais ou que je raccourcissais mes pas, assez pour appliquer
+juste ma semelle sur l'interstice. Et je faisais cela d'une façon très
+détachée, comme si j'eusse voulu me cacher mon action à moi-même. Cet
+état de choses durait un certain temps et, soudain, je m'apercevais que
+l'imagination entrait en danse. Je me disais--non, ce n'est pas moi qui
+disais cela, c'est quelque chose qui était en moi sans être moi--je me
+disais que, si je ne parvenais pas jusqu'au troisième bec de gaz en
+faisant régulièrement deux pas par bloc de granit, ma vie serait
+manquée, mes entreprises vouées à l'échec. Arrivé au troisième bec de
+gaz, je m'assignais une nouvelle tâche, celle, par exemple, d'atteindre
+dans les mêmes conditions un kiosque à journaux. Une, deux; une, deux;
+u-une, deu-eux... Comprenez-vous? Et le démon murmurait: «Si tout va
+bien, si tu fais bien exactement tes deux pas, il ne peut manquer de
+t'arriver quelque chose d'heureux dans la journée».
+
+Ah! vraiment, monsieur, est-il possible d'être aussi bête? Songez que je
+ne suis pas du tout superstitieux, songez surtout qu'en faisant toutes
+ces mômeries je ne cessais de me contempler avec mépris et même, le plus
+souvent, de penser à autre chose.
+
+Parfois, c'était la ridicule histoire du précipice. Je vais vous
+expliquer cela. J'en ai honte, mais, puisque j'ai entrepris de tout vous
+dire, je vous dirai tout, c'est-à-dire pas grand chose, car celui qui
+tentera d'expliquer, en dix gros volumes, ce qui se passe dans le coeur
+d'un homme pendant une seule minute, celui-là entreprendra une besogne
+surhumaine.
+
+Je marchais donc sur la bordure du trottoir, très aisément, très
+naturellement, sans penser à rien de précis. Tout à coup, j'imaginais
+--c'était plutôt une idée qu'une véritable imagination--j'imaginais qu'à
+droite et à gauche de l'étroite bordure il y avait un précipice et que
+je devais avancer sans le moindre faux pas. Il n'en fallait pas
+davantage pour me faire hésiter, bégayer des jambes, trébucher et,
+finalement, mettre un pied sur le bitume ou dans le ruisseau.
+
+Alors, j'étais soulagé; le charme était rompu. Je changeais de trottoir
+ou je passais sur la chaussée et, pendant un grand moment, je ne pensais
+plus à toutes ces idioties.
+
+J'atteignais quelque croisement de voies. Autre affaire! La multiplicité
+des itinéraires me jetait dans une espèce de stupeur.
+
+Autrefois, en allant au bureau, je n'avais jamais de ces indécisions.
+Une seule route me semblait possible: celle que cinq ou six ans de
+pratique m'avaient fixée, celle qui était jalonnée de mille repères
+familiers. Mais, dans les promenades dont je vous parle, il n'en était
+plus de même: le but de mes pas était, le plus souvent, très indécis et
+le temps ne me pressait point. Alors, je m'arrêtais à l'angle d'une
+maison, devant quelque morne boutique. J'étais tiré à gauche, poussé à
+droite, partagé, flottant. Je tournoyais sur moi-même comme une barque
+que le courant hale dans un sens et que le vent sollicite dans le sens
+opposé. Je fermais les yeux et fonçais au petit bonheur.
+
+Eh bien, à ce train-là, il m'arrivait quand même d'arriver, si j'ose
+dire. En d'autres termes, je finissais quelquefois par me trouver dans
+un endroit qui n'était pas n'importe lequel. C'était, je suppose, la
+fameuse étude d'avoué où il y avait à prendre une place
+d'expéditionnaire.
+
+J'entrais, je faisais antichambre, j'étais amené en présence d'un
+employé supérieur. Toujours il y avait quelque chose qui ne marchait
+pas: ou bien la place était prise depuis la veille, ou bien la place ne
+convenait qu'à un tout jeune homme, ou bien on exigeait quelque
+connaissance spéciale dont je me trouvais dépourvu.
+
+Parfois le «principal clerc» me demandait les références fournies par
+mes derniers patrons. Je promettais de les apporter le lendemain et je
+dégringolais en hâte l'escalier. Ma journée était finie. J'avais fait ma
+démarche; elle prouvait, une fois de plus, qu'il m'était impossible de
+trouver une place. Cette certitude était, précisément, la seule chose
+que je cherchais.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Après le déjeuner, j'allais dans ma petite chambre. J'étais tout à fait
+sûr de ce qui m'y attendait, mais j'affectais, vis-à-vis de moi-même, de
+n'en rien savoir.
+
+Ah! monsieur, si je trompais le plus cruel de mes adversaires avec la
+moitié de la perfidie que j'apporte à me duper moi-même, je serais, en
+vérité, une canaille.
+
+J'allumais un mégot, je déployais le journal, j'écrivais quelque
+insignifiante lettre. J'écoutais les bruits que faisait ma mère en
+desservant la table ou en lavant la vaisselle et je disais à haute voix:
+
+--J'ai bonne envie d'aller, tantôt, voir cette usine de Montrouge, tu
+sais, maman?
+
+Ou bien:
+
+--Je n'ai pas encore reçu de réponse de la maison Malindoire et
+Simonnet. Je cherche dans le plan de Paris...
+
+Voilà le genre de bêtises que je disais pour me donner le change sur les
+raisons qui m'avaient attiré dans ma chambre.
+
+Cependant, je lançais, à la dérobée, de brefs coups d'oeil vers mon
+vieux canapé. Il avait l'air narquois et paterne des gens habitués au
+triomphe. Je le regardais avec une fureur désespérée; il se contentait
+de bâiller par tous les trous de sa tapisserie.
+
+J'allais à la fenêtre et observais les nuages d'un air soucieux.
+Faudrait-il prendre un parapluie? Non! Je vérifiais devant la glace le
+noeud de ma cravate. Je feuilletais mon carnet d'adresses et, tout à
+coup, sans trop savoir comment cela m'était arrivé, je me trouvais
+étendu, tout de mon long, sur le canapé. J'entendais, avec mon dos, les
+ressorts étouffer un rire insultant.
+
+Qu'importe! J'étais allongé, tout droit, comme une pirogue au fond d'une
+crique. Je flottais, j'attendais les courants et les brises. Le démon de
+mes nuits nouait autour de ma poitrine une étreinte souveraine et,
+enlacés, face contre face, nous nous enfoncions tous deux dans l'autre
+monde. Le réveil était odieux, avec ce corps plus pesant qu'une
+montagne et l'aigreur, dans la gorge, des aliments mal digérés.
+
+Je prenais encore une fois ma canne et mon chapeau et m'en retournais à
+la rue.
+
+Je pensais par moments avec précision à la place qu'il me serait donné
+de rencontrer, d'obtenir. J'imaginais des bonheurs absurdes: j'allais
+découvrir un secrétariat, oui, un secrétariat! J'aurais un bureau
+solitaire, avec une fenêtre ouvrant sur un arbre qui me baignerait d'une
+clarté verte, fraîche, funéraire. On me laisserait tout à fait seul; on
+Finirait même par m'oublier un peu; je vivais là dans une paix profonde,
+je serais tranquille, tranquille, comme mort.
+
+Monsieur, vous allez prendre de moi une idée qui a bien des chances
+d'être fausse. Vous allez penser que j'ai un sale caractère, que je suis
+un misanthrope. Moi, un misanthrope! C'est absurde! J'aime les hommes et
+ce n'est pas ma faute si, le plus souvent, je ne peux les supporter. Je
+rêve de concorde, je rêve d'une vie harmonieuse, confiante comme une
+étreinte universelle. Quand je pense aux hommes, je les trouve si dignes
+d'affection que les larmes m'en viennent aux yeux. Je voudrais leur dire
+des paroles amicales, je voudrais vider mon coeur dans leur coeur; je
+voudrais être associé à leurs projets, à leurs actes, tenir une place
+dans leur vie, leur montrer comme je suis capable de constance, de
+fidélité, de sacrifice. Mais il y a en moi quelque chose de susceptible,
+de sensible, d'irritable. Dès que je me trouve face à face non plus avec
+des imaginations mais avec des êtres vivants, mes semblables, je suis si
+vite à bout de courage! Je me sens l'âme contractée, la chair à vif. Je
+n'aspire qu'à retrouver ma solitude pour aimer encore les hommes comme
+je les aime quand ils ne sont pas là, quand ils ne sont pas sous mes
+yeux.
+
+Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses
+inexplicables, pour bien vous montrer, surtout, que si j'ai l'air d'un
+misanthrope, c'est, précisément, parce que j'aime trop l'humanité.
+
+Peut-être me direz-vous qu'avec une nature comme la mienne il faut
+plutôt chercher son bonheur dans les choses. J'entends bien; mais il est
+nécessaire de faire des avances aux choses pour qu'elles vous procurent
+de la joie, et je suis, le plus souvent, une âme trop ingrate, trop
+aride pour faire des avances.
+
+Je m'en allais donc par les rues en ruminant ma vie et en constatant,
+presque à toute minute, que le monde m'échappait, que j'étais abandonné,
+un vrai pauvre, un misérable.
+
+Un jour, dans la rue d'Ulm, une rue bien paisible, j'aperçus un apprenti
+qui tirait une voiture à bras. La voiture était lourdement chargée.
+L'apprenti avait l'air d'une grenouille remorquant un paquebot. Penché
+en avant, il pesait de tout son maigre corps sur la bricole qui lui
+sciait les épaules. D'une main, il serrait un des brancards et, de
+l'autre... Ah! devinez! De l'autre, il tenait un livre et, tout en
+tirant sa voiture, il lisait, avec des yeux qui lui sortaient de la
+tête.
+
+Je ne sais ce que lisait ce garçon; mais, toute la soirée, je ressentis
+une sombre impression d'envie et de honte. L'existence du petit bonhomme
+lisant dans les brancards, cette existence me semblait pleine, riche,
+désirable, au prix de la mienne si creuse et si médiocre.
+
+Le plus souvent mes longues promenades sur le trottoir me valaient
+toutes sortes d'histoires désagréables. Une fois de plus j'appelle
+«histoires» ce qui n'en est pas, c'est-à-dire des choses qui se passent
+uniquement à l'intérieur de la bête.
+
+Je marchais d'un pas bien régulier. J'étais tout entier avec de vieilles
+pensées, des souvenirs, d'informes rêves. Je ne regardais ni les gens
+qui allaient dans ma direction, ni ceux qui allaient dans la direction
+opposée et, brusquement, une femme qui marchait devant moi, une femme
+que je n'avais même pas vue, se retournait d'un air offensé et changeait
+brusquement de trottoir.
+
+Voilà qui est vexant, je vous assure, voilà qui me remplissait
+d'amertume. Passer droit son malheureux chemin et être pris pour un
+suiveur, pour un de ces imbéciles qui vont à la piste. Ah! non! Et cela
+simplement parce que, sans y faire attention, je marchais peut-être
+depuis trois ou quatre minutes à la même allure que cette péronnelle. Et
+voilà, voilà la vie des grandes villes! Il faut avoir son rythme à soi
+et faire constamment en sorte qu'il ne coïncide pas avec celui d'aucun
+autre. Marcher du même pas que quelqu'un, c'est déjà attenter un peu à
+sa liberté, et, parfois, alarmer sa pudeur. Il faut vivre avec des
+millions d'êtres qui sont nos semblables en affectant non seulement de
+ne pas les voir, mais encore en s'appliquant à les fuir poliment,
+sociablement.
+
+Je vous avouerai que tout cela me dégoûte et c'est pourquoi je
+recherche, en général, les rues où il n'y a personne.
+
+Ces rues-là sont rares à Paris. J'étais, malgré que j'en eusse, obligé
+de passer le plus souvent dans des endroits très agités. C'est ainsi que
+je me trouvai, un soir, en pleine foire du Lion de Belfort, sur le
+boulevard Arago. Je me souviens de ce soir-là, parce que je vis une
+chose bien curieuse, une chose que je trouve bien triste et que vous
+trouverez peut-être tout à fait réconfortante, tant il est vrai que rien
+n'est absolument triste, en soi.
+
+Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; bordé, dans
+cette partie-là, de baraques chétives, sordides, qui étaient le rebut de
+la foire. Vous savez, de ces baraques où l'on vend de la «pâte qui se
+tire», verte et rose, de ces baraques où l'on casse des pipes à coups de
+carabine, où l'on montre une femme-poisson, enfin des choses à pleurer
+d'ennui.
+
+Je vis tout à coup une espèce de tente rapiécée sur laquelle était
+étalée une affiche de calicot. C'était là-dedans que le professeur
+Stenax dévoilait l'avenir d'après les méthodes magnétiques. Il y avait,
+devant la baraque, un petit groupe d'ouvrières, de soldats, de flâneurs.
+il y avait aussi une espèce de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze
+jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de
+désespoir famélique imprimé dans sa figure fripée. Un homme fini, usé
+avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misère incurable.
+
+Eh bien, monsieur, il est entré dans la baraque. Il est entré derrière
+les petites bonnes, les employés et les garçons de boutique. Il tenait
+avec force la main fermée sur un gros sou, son gros sou de la journée,
+sûrement. Il l'a donné d'un air inquiet et hésitant. Il l'a donné pour
+entrer dans la baraque où l'on allait lui parler de son avenir.
+
+Voilà! Voilà les choses que je voyais dans mes promenades.
+
+
+
+
+X
+
+
+Je m'attarde à vous raconter des balivernes et je perds le fil de mon
+affaire.
+
+La période dont je viens de vous parler dura jusque vers le mois
+d'octobre. Je ne comptais pas les jours; je sentais le temps se dérober
+sous moi et je n'en demandais pas davantage. Vivre vraiment? Je
+remettais la vie à plus tard, à cette date indéterminée où arriveront
+les événements qui doivent arriver pour moi. Comprenez-vous?
+
+Je m'aperçus quand même du changement de la saison; la fraîcheur vint et
+maman me dit un jour:
+
+--Louis, il va falloir mettre tes vêtements d'hiver.
+
+J'avais, pour l'été, un vieux complet noisette que j'aimais beaucoup.
+Les soins de ma mère lui conservaient une sorte de décence; mais il
+était si limé, si poli, qu'il paraissait humilié et malheureux. Cela me
+plaisait: c'était bien le vêtement qui s'ajustait à mon âme. Je
+retrouvais, chaque jour, tous les plis de cet habit, toutes ses
+déformations et ses reprises comme autant d'habitudes bien à moi, comme
+des manifestations de ma pauvreté Intérieure. Grâce à ce pantalon
+cagneux et couronné, grâce à cette veste terne et bossue, je me sentais
+assuré de passer inaperçu, ce qui est un si grand bien dans l'existence.
+Mère me fit donc endosser mon vêtement d'hiver, cette jaquette assez
+chaude, presque noire, que vous me voyez aujourd'hui, qui était à peu
+près neuve alors et que j'avais en horreur. Je n'ai d'ailleurs pas cessé
+de l'exécrer. Regardez ces pans ridicules qui me font ressembler à un
+scarabée. Est-il possible que, pour gagner sa vie, un homme soit obligé
+non seulement d'abandonner son temps, mais encore de sacrifier tous ses
+goûts, de livrer jusqu'à l'aspect extérieur de sa personne?
+
+Je mis donc cette jaquette pour mes courses et mes promenades. En
+général, je ne portais sur moi que des sommes dérisoires; dix sous,
+quinze sous. Depuis la perte de ma place, je n'osais pas demander
+d'argent à ma mère. La pauvre femme ne me parlait jamais de ces choses.
+Parfois j'allais, pour elle, faire quelque achat et je ne lui rendais
+pas la monnaie. C'était une façon assez discrète, assez détachée de me
+procurer les quelques sous nécessaires à mes menus besoins. Je ne
+dépensais rien, croyez-le bien; mais, de temps en temps, malgré tout,
+l'omnibus, le métro, un timbre.
+
+Or, cette espèce de misère qui, sous mon vieux vêtement, m'était assez
+indifférente, me devint odieuse quand il me fallut trimbaler une
+jaquette de cheviotte, une jaquette d'employé aisé ou de bourgeois. Cet
+habit, en désaccord avec l'état de mon gousset, me devint comme un
+mensonge intolérable. C'est certainement à cette jaquette que je dus
+toutes sortes d'idées absurdes. A cause d'elle aussi je me mis à
+chercher une place avec une activité plus réelle.
+
+Cette activité devint bientôt fiévreuse sans cesser d'être inefficace.
+
+Les places! c'est comme les idées, on les trouve quand on ne les cherche
+pas. Les gens qui possèdent une situation avantageuse et sûre disent
+volontiers: «Un garçon vraiment courageux, vraiment résolu finit
+toujours...» Ah! monsieur, ce que la chance et le succès peuvent rendre
+les hommes bêtes et injustes!
+
+A compter du moment où je pensai avec une réelle angoisse: «Allons!
+Allons! il faut que je trouve une place!» j'eus l'impression obscure
+mais tenace que je ne trouverais absolument plus rien. Et, en fait, je
+ne trouvai plus rien; j'entends plus rien qu'il me fût possible
+d'accepter avec dignité.
+
+Un mur, un mur! Avoir le sentiment que l'on est devant un mur très haut,
+très lisse, très épais, et que ce mur-là, c'est l'avenir, et qu'on ne
+peut ni l'escalader, ni le renverser, ni le percer. Ceux qui n'ont
+éprouvé que du bonheur dans leur vie ne peuvent pas comprendre un tel
+sentiment.
+
+Il vous est sans doute arrivé d'attendre quelqu'un, le soir, au coin
+d'une rue, sous un bec de gaz. Il vous est arrivé d'attendre pendant une
+heure, puis pendant deux heures, de savoir que la personne attendue ne
+viendrait sûrement plus et de continuer à espérer quand même. Il vous
+est arrivé de connaître de telles angoisses et, aussi, celle que l'on
+éprouve à s'en aller en se retournant tous les dix mètres, bien qu'il
+soit évident que personne ne viendra, à se retourner et à revenir sur
+ses pas, malgré la certitude que tout cela est parfaitement inutile.
+
+Ma vie fut en tout point comparable à cette vaine attente sous le bec de
+gaz, dans la pluie, au coin d'une rue. Je savais que tout espoir était
+inutile et je faisais plusieurs fois par jour les gestes et les
+démarches d'un homme qui a de l'espoir.
+
+Ce qu'il y avait de remarquable pour moi, pendant toutes mes courses,
+pendant tous ces moments de solitude ambulante, c'était l'activité
+excessive avec laquelle je pensais.
+
+Il est difficile de dire exactement ce qu'on veut: en parlant de
+l'activité avec laquelle je pensais, je m'aperçois que je ne traduis pas
+du tout la vérité. Dire que je pensais avec activité, cela pourrait
+donner à croire que je m'appliquais à penser, que je m'y appliquais
+volontairement, victorieusement. Eh bien, non! En réalité, ce qu'il y
+avait de frappant c'était bien plutôt la passivité avec laquelle je
+pensais. J'étais visité, traversé, brutalisé, violé par maintes pensées
+que je subissais sans les provoquer en quoi que ce fût. Puis-je dire que
+je pensais? Puis-je m'attribuer ce mérite? N'étais-je pas plutôt le
+témoin impuissant, la victime? N'étais-je pas plutôt le champ de
+bataille ravagé? Non, vraiment, je ne pensais pas, je ne faisais rien
+pour penser. On pensait en moi, à travers moi, envers et contre moi. On
+pensait sans se gêner, à mes frais, comme on bivouaque en pays conquis.
+
+Il y a sans doute des gens très savants et très favorisés qui se
+proposent de penser sur un sujet et qui tiennent leur propos; il y a des
+gens capables de diriger leur esprit comme un navire sur une mer semée
+de brisants, des gens qui pensent réellement, c'est-à-dire qui pensent
+ce qu'ils veulent. Heureuses gens!
+
+Pour moi, le plus souvent, je suis le lit d'un fleuve: je sens rouler un
+courant tumultueux; je le contiens, c'est tout. Et encore, voyez les
+mots! Je ne le contiens pas toujours, ce courant: il y a l'inondation.
+
+Prenez les choses comme vous voudrez, le fait certain est que, pendant
+que j'errais à la recherche de cette introuvable situation, mon esprit
+devenait le lieu d'une fermentation véhémente.
+
+Ici prend place un événement que je vais essayer de vous relater, qu'il
+me faut bien vous relater, mais dont je ne peux parler ni aisément, ni
+calmement.
+
+Je regagnais la maison. C'était un soir de la mi-octobre. Il était
+peut-être sept ou huit heures. Il tombait une de ces pluies dont on ne
+devrait pas dire qu'elles tombent, car elles semblent sourdre de l'air
+malade, du sol, des choses, des hommes.
+
+J'avais passé l'après-midi à refuser deux ou trois propositions
+humiliantes: des besognes d'esclaves, d'automates ou de bêtes de somme.
+Je venais du fond de Grenelle et je suivais la rue de Vaugirard. Je
+récapitulais ma journée: elle ne me montrait qu'un visage morne et
+revêche. Je n'avais pas, en poche, de quoi prendre l'omnibus et je
+marchais, sans trop me presser, dans les flaques, dans la boue, enivré
+de mon découragement et de mon amertume.
+
+En passant au niveau de la rue Littré,--vous le voyez, je me rappelle
+très exactement l'endroit--une pensée me traversa l'esprit. Voici:
+j'allais, en arrivant à la maison, apprendre que ma mère venait de
+mourir subitement.
+
+Je vous ferai remarquer qu'il n'y avait, qu'il n'y a encore aucune
+espèce de raison pour que je redoute une telle chose: ma mère n'a que
+soixante ans; je ne lui connais nulle infirmité, elle jouit d'une santé
+excellente et régulière. Je ne pense donc jamais à sa mort que comme une
+éventualité lointaine et presque improbable, dont l'imagination suffit à
+me remplir les yeux de larmes.
+
+Or donc, ce soir-là, en passant au coin de la rue Littré, je me vis
+soudain rentrant à la maison et trouvant ma mère morte. Je fis effort
+pour chasser cette pensée absurde qui, je vous assure, n'avait pas la
+nature inquiétante d'un pressentiment. Non! rien qu'une combinaison des
+idées. Je fis effort, vous dis-je, mais je m'aperçus bientôt que cette
+pensée n'était pas venue seule: cependant que je tentais de l'éloigner
+de moi, toutes sortes d'autres pensées qui étaient comme les
+conséquences de la première m'assaillirent avec l'ordre, avec la logique
+d'une attaque bien concertée.
+
+Ma mère était morte. Alors, quoi? Que se pensait-il?--L'enterrement.--Je
+voyais l'enterrement, le corbillard dans les petites rues, le cimetière,
+tout.--Et puis?--La maison vide.--Et puis?--Moi et toute ma vie à
+refaire.
+
+Aussitôt, je voyais ma vie se refaire, non pas d'une certaine façon,
+mais de cent façons variées. La première chose qui me venait à l'esprit
+était celle-ci: il y a la petite rente. Je vous en ai déjà parlé, de
+cette petite rente: deux cent quarante francs par trimestre; un titre
+dont j'ai la nue propriété, un titre incessible et inaliénable, sur
+lequel on ne peut même pas emprunter, une idée baroque d'un oncle mort
+paralytique.
+
+Bref, il y avait la petite rente: quatre-vingts francs par mois. Bien!
+J'arrangeais ma vie; je prenais une chambre et j'étais libre, libre et
+misérable: du pain, des pommes de terre. Je m'incrustais dans une
+solitude farouche. Je ne devais plus rien au reste du monde. J'existais
+pour moi, amèrement. Et j'attendais ainsi, dans une indépendance
+enivrante, ces choses qui doivent m'arriver plus tard. Ah!
+
+Ah! J'étais devant le Sénat, tout à coup, sans savoir comment j'étais
+arrivé là. Je me trouvais devant le Sénat et j'enlevais mon chapeau,
+trempé de pluie à l'extérieur et de sueur à l'intérieur. Un grand
+tremblement s'emparait de moi. Je regardais avec horreur, à la lueur
+d'un réverbère, mes mains mouillées, frémissantes comme celles d'un
+ivrogne, ou d'un assassin faible. Je me remettais en marche, le long de
+la bordure du trottoir.
+
+Ainsi, voilà l'homme que j'étais! Je pensais à la mort de ma mère; j 'y
+pensais calmement et, tout de suite, j'organisais ma vie sans ma mère.
+Je supprimais mentalement ma mère pour disposer de la petite rente.
+Voilà l'homme que j'étais.
+
+Je ne parviendrai jamais à vous dire ce qui se passa. Une sorte de
+querelle éclata dans l'intérieur de mon être. Une voix claire et
+raisonnable disait: ce sont des idées absurdes, il faut les mépriser et
+les chasser. Une autre voix, sifflante, exaspérante, répétait
+obstinément: lâche, lâche. Mais, nette, en dépit de ce tumulte, une
+troisième voix comptait avec placidité: vingt francs par mois pour la
+chambre, et il reste deux francs par jour pour vivre. Quinze sous pour
+le repas du midi, dix sous pour le dîner; le reste: des livres, des
+loques, la liberté.
+
+Je passai la main sur mon visage, en reniflant. J'avais les joues
+ruisselantes d'eau. Je ne pense pas que c'étaient des larmes: il
+pleuvait de plus en plus fort. J'étais exténué, écoeuré, atterré.
+
+Je m'assis un instant sur le parquet de pierre dans lequel s'implante la
+grille du Luxembourg. Il me sembla que ce repos de mes muscles tempérait
+le bouillonnement de mes pensées, si je dois appeler «mes pensées» cette
+vermine dont je ne peux ni me rendre maître ni me débarrasser. J'eus la
+sensation de me ressaisir un peu, de tenir mon âme presque immobile,
+comme un cheval rétif que l'on mate en tirant très fort sur les rênes.
+Je pensai, lentement, en remuant les lèvres, je pensai mot à mot: «Si
+ma mère venait à mourir...» Aussitôt, je sentis ma gorge se serrer de
+chagrin et une vive détresse, que je connaissais bien pour l'avoir
+éprouvée déjà, me saisit au ventre. J'en fus, si je peux dire,
+profondément soulagé. Je pensai encore: «C'est une idée tout à fait
+importune; il n'y a aucune raison pour que ma mère me quitte». Non! Il
+n'y avait aucune raison. Je pensai enfin: «Il ne peut pas m'arriver plus
+grand malheur». Et toute ma tristesse répondit: «Non! Oh! non! pas de
+plus grand malheur».
+
+Ainsi, je pus croire, pendant quelques secondes, que j'avais repris le
+pouvoir, repris la direction de mon âme.
+
+Je m'aperçus, à ce moment, que je n'étais pas seul contre la grille du
+jardin. Un homme, vieux, misérable, coiffé d'un chapeau melon déformé
+par la pluie, s'approchait doucement, en marchant de côté, ses reins
+frottant le petit mur qui court à faible hauteur. Il disait à voix
+basse: «_La Presse! La Presse!_» et personne au monde ne
+l'écoutait.
+
+Je reconnus l'aveugle que l'on amène là chaque soir. Sa tête était un
+peu inclinée, un peu renversée; son visage immobile et clos recevait la
+pluie. On eût dit qu'il avançait en rampant. A deux pas de moi, il
+s'arrêta, comme s'il m'eût senti, comme s'il eût perçu le bruit de ma
+vie. Je le regardai et murmurai: «Celui-là, celui-là! A quoi pense-t-il,
+celui-là»? Je fus sur le point de l'aborder, de lui dire quelque chose.
+Quoi? Quoi? Il n'y avait sûrement rien de commun entre son abîme et le
+mien.
+
+Je me remis en marche. De loin, en me retournant, je vis que l'aveugle
+avait recommencé à ramper contre la grille, comme si mon départ lui eût
+laissé la voie libre.
+
+Jusqu'à la place du Panthéon, je fus à peu près tranquille, c'est-à-dire
+vide, c'est-à-dire déserté de toute pensée. En pénétrant dans la rue
+d'Ulm, je me surpris à compter: «Quinze sous pour le repas du midi, dix
+sous pour le repas du soir. Je laverais mon linge moi-même. Plus besoin
+de chercher une place. La solitude!»
+
+Je haussai les épaules avec douleur et résolus de prendre un petit
+détour pour ne pas rentrer tout de suite à la maison. Cela vous prouve
+que je n'avais, en réalité, aucune inquiétude: je savais bien, je
+sentais bien que ma mère n'était pas en danger. C'est en moi, en moi
+seulement qu'elle se trouvait en danger.
+
+Je revins sur mes pas et filai vers la rue Clovis. Je pensai avec
+méthode et ténacité: «En vendant presque tous les meubles, cela me
+permettra peut-être un petit voyage».
+
+Ainsi donc, rien à faire! Je ne pensais plus même au conditionnel, mais
+au futur. Rien à faire! Je n'étais pas le maître de mes pensées. Inutile
+de résister. Inutile surtout de me dissimuler cette espèce de crime qui
+était le mien. Je n'étais pas le maître de ne pas penser criminellement.
+
+Je suivis en hâte les petites ruelles qui devaient me ramener rue du
+Pot-de-Fer. Je pénétrai dans ma maison, bien persuadé que j'aimais
+toujours tendrement ma mère, mais que j'étais absolument incapable de la
+défendre contre mes imaginations, de ne pas la laisser tuer en moi, de
+ne pas la tuer en moi.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Dépouillée de la toile cirée qui la couvre habituellement, agrandie de
+ses deux rallonges, la table de salle à manger occupait presque tout
+l'espace libre au milieu de la pièce. Notre vieille lampe, la lampe à
+colonne de marbre, éclairait sur la table des morceaux d'étoffe coupés
+et empilés, des patrons de tarlatane, des boîtes d'épingles, des
+bobines. Penchées vers la lampe, leurs cheveux se mêlant presque, deux
+femmes cousaient. C'étaient ma mère et Marguerite, notre voisine, cette
+giletière dont je vous ai déjà parlé.
+
+Je m'arrêtai dans l'encadrement de la porte et, regardant cette scène
+paisible, je ressentis un grand serrement de coeur.
+
+Ma mère leva des yeux éblouis par la lampe, chercha mon visage dans
+l'ombre, fit un sourire bien doux, bien conciliant, et dit:
+
+--C'est toi, Louis! Ton dîner est tout prêt dans la cuisine, mon enfant.
+J'ai laissé la soupe à petit feu.
+
+Elle frappa deux ou trois fois sur la table avec son dé, comme font
+souvent les couturières, et elle ajouta, d'une voix où il y avait de la
+confusion:
+
+--Nous avons envahi la salle à manger, tu vois. Marguerite a trop de
+travail, alors je l'aide un peu.
+
+Je passai dans la cuisine sans rien dire. Que dire, d'ailleurs?
+N'avais-je pas compris? N'était-ce pas assez clair?
+
+Je saisis la petite terrine où mijotait la soupe; je m'assis à ma place
+familière, entre l'évier et le buffet de bois blanc, et je me mis à
+manger.
+
+Voilà donc tout ce que je pouvais faire, moi: manger. Et puis, aussi,
+donner asile à mille pensées odieuses, et puis encore calculer l'emploi
+de la petite rente. Et c'était bien pourquoi ma mère devait veiller,
+coudre, coudre des gilets.
+
+Il m'avait suffi d'un coup d'oeil pour tout comprendre: Marguerite, les
+coupons, les patrons, les bobines, et les lunettes de ma mère guettant,
+dans le drap noir, la fuite du fil invisible. Au bout de la soirée, un
+franc cinquante, peut-être un franc soixante-quinze.
+
+Je ne pus m'empêcher de redire: « Quinze sous pour le repas du midi; dix
+sous pour le repas du soir.... » J'aurais voulu me graver ces mots-là
+dans la peau, me les tatouer sur le coeur à coups d'épingle.
+
+Je mangeai toute la soupe, puis des lentilles qu'il y avait là, puis une
+petite saucisse, puis un morceau de fromage. «Dix sous pour le repas du
+soir!» Je dévorai tout ce que je trouvai. Je n'en étais plus à mesurer
+ma honte.
+
+Tout en mangeant, j'écoutais les deux travailleuses qui devisaient à
+mi-voix. Parfois, je percevais un mouvement, un froissement de jupe et,
+pendant quelques minutes, le bruit de la machine à coudre rongeait le
+silence. Puis, de nouveau, c'était le calme et, d'instant en instant,
+cette petite aspiration que font les femmes pour rappeler leur salive
+qui file vers les lèvres disjointes.
+
+Mon dîner fini, je traversai la salle à manger sans prononcer une
+parole, sans m'arrêter et je pénétrai dans ma chambre. Je retirai mes
+chaussures imbibées d'eau. Je me jetai sur le canapé.
+
+Ma chambre était obscure; par la porte demeurée entr'ouverte entrait un
+peu d'une clarté mélancolique. Cela composait un de ces tableaux qui
+vivent si profondément dans le souvenir: un coin de parquet luisant,
+deux ou trois objets à moitié ensevelis dans la ténèbre, l'arête d'un
+cadre, le fantôme rigide et gris d'un rideau.
+
+J'étais parfaitement calme. J'étais parfaitement lucide et froid.
+L'impression dominante pour moi, était de lassitude et de résignation.
+
+Rien à faire! Impossible de nier qu'il y avait en moi un homme capable
+de spéculer sur la mort de ma mère, un homme capable de calculer son
+petit bonheur en escomptant la mort de ma mère. Pendant ce temps, ma
+mère travaillait pour nourrir cet homme, pour lui assurer de la soupe,
+des lentilles, de la saucisse. Il y eut une tentative de conciliation:
+«Du calme! du calme! On ne peut pas s'empêcher de penser, mais qu'est-ce
+qu'une pensée? Quoi de plus inexistant qu'une pensée!» J'allais me
+laisser bercer par cette chanson, quand un souvenir surgit, furtif comme
+un rat qui traverse une chambre habitée.
+
+Un souvenir: l'oreille d'un gros bonhomme, une oreille sur laquelle on a
+idée de poser le doigt, une oreille sur laquelle on finit par poser le
+doigt.
+
+Rien à faire! J'allumai une cigarette et je m'allongeai tout à fait, les
+bras ballants, les jambes abandonnées, la poitrine offerte. Une bête
+pour la curée. Un champ de blé pour les sauterelles. Une charogne pour
+les corbeaux. Une place publique. Un ventre de catin. Venez! Venez! Ne
+vous gênez pas! Faites ce que bon vous semblera! Que suis-je, là-dedans?
+Où suis-je, là-dedans?
+
+Il était beaucoup plus de minuit quand je me relevai. Je passai dans la
+salle à manger. La lampe, bien que voilée, me fit cligner des paupières.
+Je m'assis auprès de la table.
+
+Marguerite rangeait les gilets dans une grande toilette de percaline
+noire. Marguerite a une belle figure un peu grasse et des yeux tendres,
+comme effrayés, des yeux rougis par le travail nocturne.
+
+Ma mère ramassait les épingles et les bobines. J'avais pris son dé; je
+jouais distraitement avec: il était chaud; il exhalait une mince odeur
+de sueur et de renfermé.
+
+Maman dit, en tirant sur ses doigts pour les délasser:
+
+--Je suis contente: nous avons bien travaillé!
+
+Un arôme de café se mêlait, dans le grand calme de la nuit, au parfum
+âcre et laineux des tissus. La petite pièce était emplie d'une paix
+dense, comme gélatineuse, où les bruits se propageaient mal. La lampe
+avait l'air épuisée; sa flamme dormait tout debout.
+
+Marguerite embrassa maman, me donna le bonsoir et sortit.
+
+Ma mère poussa le verrou et revint jusqu'à moi.
+
+--Il faut te coucher, maintenant, mon Louis.
+
+Je tenais une de ses mains dans les miennes. La peau de l'index était
+dure et criblée de piqûres d'aiguilles. Ma mère passa son autre main, à
+plusieurs reprises, sur mon front. Cette main me parut fraîche. Je ne
+disais rien. J'entendais, comme au fond d'une cave, battre deux coeurs.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Le lendemain matin, j'étais encore couché, en proie à la torpeur, quand
+j'entendis chuchoter dans la pièce voisine.
+
+--C'est cela, disait ma mère, c'est cela, Marguerite. Rapportez-m'en
+chaque jour à peu près autant qu'hier. Nous nous installerons dans la
+salle à manger comme hier; c'est plus commode.
+
+Déjà j'étais debout, l'esprit net de sommeil. Déjà j'étais tout à mes
+soucis, comme une prune gâtée, fourmillante de guêpes.
+
+Toilette rapide. Déjeuner. Je me sentais résolu, sans savoir exactement
+à quoi. Mes desseins ne ressemblaient plus absolument à des mollusques;
+il leur poussait, dans l'intérieur, quelque chose de dur, d'osseux, une
+espèce de colonne vertébrale.
+
+--Prends ton pardessus, Louis!
+
+Soit! Soit! Le pardessus et, toute de suite, la porte, l'escalier, la
+rue.
+
+Il faisait une matinée brumeuse, larmoyante. Gorgées de brouillard, de
+grosses gouttes claires roulaient sur la face des choses. Les hommes
+marchaient, vite et droit, comme des gens qui savent très bien où ils
+vont.
+
+Vers huit heures moins le quart, je me trouvai sur la place Maubert. Le
+kiosque à journaux était ouvert, mais l'affiche n'était pas encore
+posée. Je me mis à rouler une mince cigarette, par contenance, puis
+j'attendis avec les autres.
+
+Nous étions là cinq ou six qui allions de long en large, les mains dans
+les poches. Nous nous regardions à la dérobée. Il y avait entre nous, me
+sembla-t-il, un air de parenté: quelque chose de pauvre, d'inquiet,
+d'humilié; une certaine défiance réciproque, aussi.
+
+A huit heures, la bonne femme du kiosque exposa le placard où étaient
+formulées les offres d'emplois. On m'avait depuis longtemps signalé
+cette petite agence en plein air; je n'avais, jusque-là, osé y recourir.
+Je m'approchai, derrière les autres, en affectant un peu de détachement.
+
+Sur la feuille moite, le texte, polycopié à la pâte, se lisait mal.
+Certains des hommes épelaient à voix haute, avec difficulté, en
+mastiquant, pour ainsi dire, les mots que leur esprit absorbait avec
+lenteur.
+
+Le numéro 12 retint mon attention: «_Avocat demande personne
+instruite, jeune, bonne éducation, célibataire, pour travaux de bureau.
+Envoyer photographie._»
+
+J'entrevis un cabinet de travail un peu sombre, avec un large tapis de
+moquette, un feu de boulets, un feu rouge cerise, au creux de la
+cheminée, et de longs après-midi solitaires, un hoquet de pendule dans
+le silence cotonneux.
+
+Voilà exactement ce qu'il me fallait.
+
+--C'est vingt-cinq centimes, me dit la femme du kiosque en me tendant
+l'enveloppe qui contenait l'adresse du numéro 12.
+
+J'écrivis, dans un bureau de poste, une lettre soignée, digne et
+toutefois persuasive, une lettre péremptoire, convaincante. Les mots
+_personne instruite_ me troublaient assez; mais, enfin, j'ai mon
+brevet. Je pris, dans mon portefeuille, l'unique photographie que je
+possédais, une épreuve déjà ancienne, sur laquelle je suis représenté
+avec des cheveux bouclés, une moustache à peine dessinée et cet air
+particulièrement mélancolique et timide qui fut le mien entre vingt et
+vingt-cinq ans. Une photo? Pourquoi cette demande de photo? Y a-t-il
+donc des gens si maniaques?
+
+La lettre partie, je me sentis réconforté, content. J'entrevis un
+succès, une de ces rencontres heureuses qui changent la destinée d'un
+homme. A compter de cet instant, j'eus un avenir. L'avenir? N'est-ce pas
+une pensée que l'on pense soudain et qui suffit à changer le goût du
+monde?
+
+Je vous l'ai dit, le temps était fort humide; je passai donc le reste de
+ma journée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, dans mon coin favori: au
+bout d'une des tables, au fond, à gauche.
+
+Là, je suis bien. Il tombe des hautes fenêtres une clarté sereine et
+spirituelle qui chante sur les pages imprimées ainsi qu'un archet sur
+une corde. Là, tout est juste et tempéré, comme dans le cerveau d'un
+sage. L'encens de la pierre et des livres pénètre l'âme et la purifie.
+
+Je passai donc à la bibliothèque toute cette journée. J'y retournai le
+lendemain. J'attendais. A quoi bon multiplier les tentatives, n'est-ce
+pas? alors qu'une seule bonne démarche, adroitement conduite...
+
+Comme je revenais à la maison, le soir du second jour, la concierge me
+remit une lettre. Une réponse, déjà! Je me hâtai de monter jusqu'au
+second étage, où le papillon de gaz palpite dans le courant d'air.
+
+Je m'étais assis sur une marche au rebord limé, mangé par plusieurs
+générations de locataires et j'allais déchirer l'enveloppe. Soudain, ma
+précipitation me dégoûta. Je m'imposai, je réussis à m'imposer de ne
+lire cette lettre que dans ma chambre, plus tard, quand je serais bien
+calme. Mes mains tremblaient. On n'ouvre pas la porte de son nouveau
+destin avec des mains qui tremblent.
+
+Je montai donc assez posément les deux derniers étages. Ma mère et
+Marguerite travaillaient dans la salle à manger. Je pris le temps de
+leur dire bonsoir, de quitter mon pardessus, d'allumer une lampe et de
+passer dans ma chambre. Je fermai la porte et posai la lettre sur la
+table. Le moment était venu d'ouvrir cette lettre, de savoir. Non! Pas
+encore! Je me déchaussai, car jamais je ne reste chaussé quand je suis
+chez moi, dans mon trou, dans mon terrier. Je pris mes vieilles savates,
+puis je fis une cigarette. De temps en temps, je jetais un coup d'oeil
+oblique à cette lettre qui gisait là, comme une chose de peu
+d'importance, et qui contenait tout simplement l'avenir, mon avenir.
+J'attendais encore. A constater que je pouvais attendre, il me venait un
+peu d'orgueil; je commençais à être fier de moi; je commençais à
+prendre, de mon caractère, une idée avantageuse.
+
+Cette idée n'eut pas le temps de s'affermir. Brusquement, je me jetai
+sur la lettre et je m'aperçus, en l'ouvrant, que mes mains tremblaient,
+ce que j'avais tant voulu éviter. Elles tremblaient si bien que je
+faillis déchirer l'enveloppe et son contenu.
+
+Le contenu? Je reconnus d'abord ma photographie, puis mon écriture, ma
+lettre. En travers de la page ces mots, au crayon bleu: «C'est un
+secrétaire femme que l'on demande. Retourner lettre et photographie à ce
+jeune homme.»
+
+Je suis fait aux déconvenues, mais celle-là me remplit brusquement d'une
+si étrange honte que je me sentis rougir, jusqu'aux larmes. D'un coup,
+je revis le texte si particulier de cette offre d'emploi: «Personne
+jeune... bonne éducation... célibataire... envoyer photographie.»
+Comment avais-je pu ne pas comprendre? Comment avais-je pu me tromper à
+ce point? Et j'avais envoyé ma photographie! Moi! Pour qui avais-je bien
+pu passer?
+
+Je relus ma lettre. Les termes, qui m'en avaient paru si nets,
+l'avant-veille, me semblèrent, cette fois, prêter à toutes les
+équivoques. De nouvelles bouffées de rougeur me montèrent au visage.
+Dieu! Que j'avais été bête, bête, bête! Et ridicule, oh! ridicule!
+
+Devant mes yeux, le mur, aussi droit, aussi lisse, aussi froid que
+jamais. Rien à faire! Et, surtout, un courage si chancelant, un courage
+si fragile. Et si peu de raisons d'estime. Et ce torrent de choses
+laides, au travers de l'âme. Ce combat! Cette défaite!
+
+Ma mère appela soudain:
+
+--Louis, viens dîner, mon enfant.
+
+Fallait-il me plaindre? Osais-je me plaindre? N'avais-je pas une mère?
+N'avais-je pas de quoi dîner? N'avais-je pas cette petite chambre, cette
+retraite profonde et secrète comme une coquille? Ah! Les escargots ne
+connaissent pas leur bonheur.
+
+La salle à manger demeurant encombrée par les travaux de couture, nous
+dînâmes dans la cuisine. Depuis la veille, Marguerite, pour gagner du
+temps, dînait avec nous; c'était un arrangement entre elle et ma mère.
+
+Je ne vous ai pas beaucoup parlé de Marguerite. Eh bien, si ça ne vous
+fait rien, ne parlons pas de Marguerite.
+
+Elle était assise à l'un des bouts de la table. J'occupais l'autre bout;
+j'avais l'évier à gauche et le buffet de bois blanc à droite: ma vraie
+place dans la vie. Maman était entre nous deux et, de temps en temps,
+elle se retournait pour surveiller quelque chose qui cuisait sur le gaz.
+
+Les femmes poursuivaient leur conversation de la journée, une
+conversation sans fin, comme leur travail. Ce dialogue avait l'air d'un
+monologue tant Marguerite et maman se ressemblent. Oh! non pas
+physiquement, mais par le coeur, par certaines façons de souffrir la vie.
+
+Je ne parlais guère, je n'écoutais guère. Un mot pourtant, le mot
+malheur, ce mot qui revient sans cesse dans les propos des femmes,
+m'accrocha l'esprit au passage. J'ouvris la bouche et je dis quelque
+chose de très ordinaire, je dis à peu près:
+
+--Le malheur, le malheur! Il ne faut pas que ça dure trop longtemps,
+parce qu'alors ça n'a plus de raison de ne pas durer toujours.
+
+Ma mère allait porter à sa bouche une cuillerée de potage qu'elle reposa
+dans son assiette. Elle hocha la tête sans me regarder et dit à mi-voix,
+comme pour elle-même:
+
+--Voilà! Ce qu'il dit là, c'est son père, tout à fait son père.
+
+Ah! Non! Non! Avouez qu'il y a de quoi désespérer! Si mon père s'en
+mêle, maintenant! Si mon père, que je n'ai pas connu, si d'autres gens,
+dont je ne sais absolument rien, se mêlent de moi, avouez qu'il y a de
+quoi devenir fou. Je ne parviens pas à me trouver; s'il faut que je me
+cherche au milieu d'une foule, au milieu d'un tumulte, je renonce, je
+renonce!
+
+Inutile de vous dire que je pensai toutes ces choses, mais que je ne
+proférai pas un mot.
+
+Néanmoins, une partie de mes réflexions devaient se laisser voir sur ma
+figure, car, en relevant les yeux, je rencontrai les yeux de Marguerite,
+des yeux si chargés de reproche et, me sembla-t-il, de compassion, que
+je m'arrêtai net, c'est-à-dire que je m'arrêtai de penser comme je
+pensais, que je m'arrêtai de rouler sur ma pente.
+
+Si la terre, qui s'en va toute seule à travers le vide, rencontrait
+soudain les pensées d'un autre monde, elle s'étonnerait sans doute comme
+je m'étonnai ce soir-là.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Dès le lendemain matin, un peu avant huit heures, je me remis à louvoyer
+en vue du kiosque de la place Maubert. A vrai dire, je n'avais aucune
+confiance, je voulais surtout faire quelque chose, jeter un os à ma
+conscience irritée. Faire quelque chose, oui! n'importe quoi, plutôt que
+cette perpétuelle contemplation du dedans.
+
+L'affiche parut. Je la parcourus d'un regard morne. Un à un, les gens
+qui la déchiffraient comme moi s'en furent et je restai bientôt seul.
+Non, pas seul. Quelqu'un, derrière moi, se mit à parler. Une voix
+zézayante, malade, vermoulue disait:
+
+--Connu, tout ça! Rien de vraiment remarquable dans tout ça! Des trucs
+usés qui roulent tous les bureaux de Paris depuis trois semaines. Moi,
+je vais rue des Halles.
+
+Je suis peu enclin à lier conversation avec les gens que je rencontre
+dans la rue. J'affectai donc de n'entendre point cette voix qui
+murmurait à mon oreille. Je m'absorbai dans la lecture de l'affiche et
+j'évitai de me retourner.
+
+Alors la voix reprit:
+
+--Vous ne venez pas rue des Halles?
+
+Il y avait, dans ces paroles, un accent si engageant, si timide, si
+triste que je fis volte-face.
+
+Vous connaissez peut-être cet homme-là; on le rencontre souvent dans
+notre quartier et je me rappelai l'avoir vu errer dans les petites rues
+qui avoisinent le Panthéon.
+
+Il est de taille médiocre. Le buste long, les jambes courtes. La
+maigreur des animaux mal nourris. Une large taie bleuâtre sur l'oeil
+droit; les cils collés, les paupières blettes. Des cheveux sans teinte
+précise: des cheveux incompatibles avec toute espèce de réussite
+sociale. Une moustache tombante, rousse, roide. Une barbe de quatre
+jours et qui n'est jamais autrement que de quatre jours. D'innombrables
+taches de son sur une peau couleur mie de pain. Un faux-col de
+celluloïd, d'une blancheur douloureuse. Des mains velues, aux ongles
+rongés. Un vêtement long qui devrait être une redingote et qui n'est,
+cependant, qu'une jaquette. Des souliers mûrs que la pression intérieure
+d'oignons symétriques a fait éclater. Un chapeau melon cassé, mais
+propre. Une serviette de molesquine sous le bras.
+
+Il parut hésiter et dit encore une fois, non sans découragement:
+
+--Venez donc rue des Halles, avec moi.
+
+--Qu'y a-t-il, rue des Halles? demandai-je enfin.
+
+--Quoi? Vous n'y avez jamais été? Vous ne connaissez pas l'agence
+Barouin, pour la copie des bandes?
+
+Je secouai la tête avec étonnement; je ne connaissais pas l'agence
+Barouin.
+
+--Venez rue des Halles, me dit d'un ton conciliant mon étrange
+compagnon. Venez! Cela ne vous engage à rien. Si ça ne vous plaît pas,
+vous serez toujours libre de vous en aller, ou de ne pas revenir une
+autre fois. Je suis bien surpris que vous ne connaissiez pas l'agence
+Barouin. Là, vous êtes toujours sûr de faire vos vingt-cinq sous, vos
+trente sous peut-être, si vous écrivez vite.
+
+Il me regarda de son oeil unique, avec une insistance craintive et
+ajouta:
+
+--Vous, vous êtes employé de bureau.
+
+Certes, je suis employé de bureau; mais je n'aurais jamais pensé que
+cela fût visible et j'en ressentis une sorte d'humiliation.
+
+L'homme dit encore:
+
+--Vous devez avoir une belle écriture et travailler rondement. Vous en
+ferez peut-être pour trente sous; mais dépêchons-nous; sans cela, il n
+'y aura plus de place. L'agence Barouin est une sale boîte; pourtant,
+quand nous en avons besoin, c'est un truc qui peut nous rendre service.
+
+«Nous»! Je reçus ce mot dans le flanc avec une légère angoisse. Oh! je
+vous l'ai dit, je ne suis pas orgueilleux. Je ne trouvai pas drôle que
+cet homme dît «nous». Je sentis pourtant que ce «nous» m'enrôlait dans
+une confrérie misérable. Je voulus éprouver la saveur de ce «nous» dans
+ma propre bouche et je répondis avec une calme amertume:
+
+--Sans doute, c'est encore heureux pour nous qu'il y ait des boîtes
+comme cela.
+
+Et je me laissai conduire. L'homme se remit à parler, avec cette
+volubilité des solitaires qui pensent avoir enfin rencontré une oreille
+bienveillante:
+
+--Moi, je suis secrétaire, c'est-à-dire que j'étais secrétaire. En ce
+moment, il n'y a plus de place. Moi, je m'appelle Lhuilier. Je vous dis
+ça tout de suite, bien qu'en général je ne le dise pas: c'est un nom qui
+m'a causé des désagréments. Je cherche une place où je pourrais
+travailler un peu pour moi. C'est très dur: Paris n'est pas si grand
+qu'on le croit.
+
+Il marchait à mes côtés; j'entendais, entre les bouts de phrase, sa
+respiration courte et rauque, comme celle d'un homme tourmenté par une
+bronchite incurable. Il toussait d'ailleurs et crachait presque sans
+arrêt.
+
+--Voulez-vous faire une cigarette? dit-il en me tendant un cornet de
+tabac.
+
+Comme nous allumions nos cigarettes, il eut un grêle sourire:
+
+--C'est du tabac de la Maubert: Mon voisin de dortoir est ramasseur; il
+travaille pour le gros de l'Impasse. C'est du tabac mêlé, bien entendu,
+mais point mauvais, en général, et doux, peut-être parce qu'une partie
+en a été lavée par les pluies. Chez le gros de l'Impasse, j'ai vu
+parfois des tas de tabac! Un mètre cube au moins dans un coin de la
+chambre. On se demande ce qu'il faut de mégots pour faire une telle
+masse. Bah! C'est toujours du tabac, et pas cher, vous savez.
+
+Je fumai ma cigarette avec une espèce d'horreur. Ce qui est dur dans la
+misère, c'est l'apprentissage, et j'étais encore un novice. Je regardais
+de temps en temps mon compagnon et je pensais: «Voilà! voilà! dans dix
+ans, je serai comme celui-là».
+
+L'homme trottinait à mes côtés et ne cessait de parler. Sa voix fripée
+conservait, grâce au zézaiement sans doute, des sonorités puériles et
+tendres. Il me regardait souvent et comme il est petit, son regard
+s'élevait pour m'atteindre: l'oeil unique jetait alors une clarté humide
+et suppliante qui me serrait le coeur.
+
+Nous atteignîmes la rue des Halles, dont toutes les maisons semblent
+imprégnées d'une immonde odeur de choux gâtés. Mon compagnon s'arrêta
+devant une porte cochère.
+
+--Je vais, dit-il, vous montrer le chemin, puisque vous n'êtes jamais
+venu.
+
+Il y avait une cour, encombrée de voitures à bras, de caisses et
+d'objets sans nom; puis il y avait un escalier si noir et si puant qu'il
+semblait percé à même un bloc de crasse.
+
+Au premier étage, mon compagnon, essoufflé déjà, empoigna un bouton de
+porte.
+
+--C'est là. Entrons vite, et pas trop de bruit à cause du macaque.
+
+Nous entrâmes. Imaginez une grande salle éclairée par trois fenêtres aux
+vitres troubles et larmoyantes. Une salle d'école, mais pour de vieux
+écoliers, pour de pitoyables fantômes d'écoliers.
+
+Imaginez que, sur une classe de bambins, cinquante années de misère, de
+maladie, de privations, de déboires se soient abattues, brusquement,
+comme un orage, et voilà l'agence Barouin au travail.
+
+Un silence limoneux, fait de murmures étouffés, de toux, de respirations
+asthmatiques et d'un remuement de chaussures sur le plancher mouillé.
+
+Aux murs pisseux, rien que le ruissellement des eaux produites par la
+condensation de toutes les haleines.
+
+En chaire, car il y a une chaire, quelque chose comme un adjudant, un
+bonhomme tout en moustaches grises, en nuque et en mâchoire. Pas de
+front: les cheveux dans les sourcils; au sein de tout ce poil, des yeux
+saignants, ardents, comme deux tisons dans un maquis.
+
+--Vite! Vite! me dit mon compagnon, il y a deux places, là-bas, près de
+la fenêtre.
+
+Nous nous assîmes côte à côte, sur un bout de banc. Lhuilier ouvrit sa
+serviette de molesquine et en sortit deux porte-plume.
+
+--Tenez, voici pour vous. Et maintenant, venez vite demander des bandes
+au macaque.
+
+Le macaque était cette manière de sous-officier qui trônait au bout de
+la salle. Il me remit un petit registre et un paquet de bandes vierges.
+
+Vous n'avez, me dit Lhuilier, qu'à copier toutes les adresses du
+registre sur les bandes. Allez-y!
+
+J'y allai... Je ne comprenais pas très bien ce qui m'était arrivé, ce
+que je faisais là. J'étais ahuri, engourdi. J'éprouvais un désir violent
+de me sauver, de me retrouver seul dans une rue déserte. Je me
+raidissais contre ce désir. Je pensais en serrant les dents: «Non! Non!
+tu y es, tu y resteras. Quoi? C'est le commencement de la déchéance. Ce
+n'est que la première gorgée de la tasse. Avale, avale»! Surtout, je
+m'appliquais à ne rien laisser paraître de mes sentiments, à n'avoir
+l'air étonné de rien, choqué de rien. Enfin, le cours de mes réflexions
+n'empêchait pas mes doigts de marcher: je copiais, je copiais,
+j'empilais les bandes remplies à ma droite, parallèlement au paquet des
+bandes vierges.
+
+Parfois, je m'arrêtais pendant une seconde et levais les yeux sans oser
+lever la tête. L'odeur des hommes remuait et clapotait entre les tables
+comme la boue d'une mare dans laquelle piétinent des bestiaux. Vous
+n'avez peut-être pas remarqué qu'entre toutes les puanteurs naturelles,
+celle de l'homme est souveraine. C'est encore un signe de royauté,
+n'est-ce pas? L'odeur que l'on respirait là semblait un composé de
+maintes autres: celle de l'école, celle de la caserne, celle de l'asile,
+celle de l'hôpital, sans doute aussi celle de la prison, je ne sais pas,
+moi.
+
+Je pensais: «Voilà maintenant mon odeur, jamais je ne me débarrasserai
+de cette odeur-là».
+
+De temps en temps, l'adjudant faisait signe à un petit vieux, rasé,
+tonsuré comme un prêtre et qui travaillait au premier rang. Aussitôt, le
+petit vieux se levait avec une promptitude de laquais, et il enfournait
+une pelletée de coke dans un poêle minuscule coiffé d'une casserole.
+
+J'avais gardé mon pardessus pour dissimuler ma jaquette dont la propreté
+me faisait honte. A ma gauche, Lhuilier travaillait. Il y avait, dans
+ses gestes, une maladresse volubile et tremblante, comme dans son babil.
+Ses doigts étaient couronnés d'un bourrelet d'envies enflammées qu'il
+mordillait par intervalles et arrachait du bout des dents. Je remarquais
+qu'il devait être fort myope de son oeil unique, car il serrait de près
+sa besogne: sa moustache balayait la table d'un mouvement vif et
+régulier. A un certain moment, il se redressa pour cracher entre ses
+jambes. Il me vit alors et me fit un sourire enfantin, si pur, si
+affectueux que je m'en sentis le coeur réchauffé. Je me remis au travail
+en me demandant comment un tel sourire avait pu fleurir en un tel
+endroit.
+
+Vers midi, il y eut un peu d'agitation dans l'assemblée. Le petit
+vieillard du premier rang sortit et rapporta bientôt à l'adjudant une
+tranche de pain et une «portion», dans une gamelle couverte d'une
+assiette retournée.
+
+La plupart des hommes repoussèrent leurs paquets de bandes au bord de la
+table et se mirent à manger. Un parfum de fromage et de saucisson vogua
+de table en table, puis une rumeur de conversation.
+
+Des hommes sortirent. Ceux qui ne devaient pas revenir reportaient les
+bandes au macaque et se faisaient régler leur compte. On percevait un
+bruit de gros sous, parfois le tintement délicat d'une piécette
+d'argent.
+
+De nouvelles figures se montrèrent. Fort peu de places restaient vides.
+Les hommes qui s'en allaient étaient remplacés par d'autres. Tous
+connaissaient évidemment les habitudes de la maison. Il y avait une
+espèce de discipline composite: l'école, la caserne, l'hôpital, la
+prison.
+
+Lhuilier repoussa le banc et se mit sur ses petites jambes.
+
+--Je vais, dit-il, chercher mon manger. Si vous voulez, je vous
+rapporterai le vôtre. Qu'est-ce que vous préférez avec vos deux sous de
+pain? Trois sous de frites ou trois sous de petits poissons?
+
+Je répondis:
+
+--Des frites, plutôt.
+
+Lhuilier restait planté devant moi. Il sourit encore une fois et dit en
+se penchant:
+
+--Si ça ne vous fait rien, donnez-moi vos cinq sous.
+
+Il acheva, dans un mince sourire:
+
+--Excusez-moi: aujourd'hui, je ne suis pas en état de faire une avance.
+
+Comme je lui remettais les cinq sous en bégayant quelque excuse, il me
+souffla dans l'oreille:
+
+--J'ai une bouteille, pour l'eau. Dites-moi, si vous m'en croyez, ne
+parlez pas trop à ce type qui est au bout du banc: ce n'est pas un homme
+sérieux. Je le connais, il loge à l'Impasse. Ce n'est pas un type pour
+vous. Il ne vient ici que les jours de pluie. Les autres jours, il vend
+des bricoles, à la sauvette. Bon! Surveillez mes affaires, je reviens.
+
+Je n'avais pas la moindre envie de parler aux gens qui m'entouraient. Je
+n'osais même pas les regarder en face. Je continuai de copier jusqu'au
+retour de Lhuilier. Nous mangeâmes.
+
+--Les frites, c'est bon, me dit mon compagnon. Mais les petits poissons,
+ça tient mieux au corps. Moi, j'aime mieux les petits poissons.
+
+L'après-midi passa comme la matinée, c'est-à-dire avec une lenteur
+extrême et désespérante. Il y avait un urinoir dans la cour. J'y allai à
+plusieurs reprises et, chaque fois, entendant les rumeurs de la rue,
+j'éprouvais une violente envie de me sauver, de laisser tout en plan:
+les bandes, le macaque, mon chapeau demeuré sur la table. Le souvenir de
+Lhuilier me retint, me ramena chaque fois.
+
+A quatre heures, lorsque l'obscurité tomba des murs, comme une toile
+d'araignée poudreuse, on alluma trois becs de gaz. Les flammes
+irritables sautaient dans les tubes de mica, avec des râles doux, des
+éternuements, des suffocations. La tête penchée de Lhuilier jeta sur la
+table une ombre ronde et noire dans laquelle sa plume s'évertuait,
+trébuchait, renâclait.
+
+Il était peut-être sept heures moins un quart quand Lhuilier me dit
+soudain:
+
+--Ça y est! J'ai fini. Je vais vous aider. Et, tout de suite, il s'empara
+d'une partie de mes bandes et m'aida. Il écrivait fiévreusement, son
+oeil tour à tour vers sa plume et vers le registre ouvert entre nous
+deux. De larges taches d'encre violettes séchaient sur ses doigts
+déformés.
+
+Il rangea mon travail comme il avait rangé le sien: les paquets de
+bandes les uns sur les autres, en croix, par catégories mystérieuses.
+L'adjudant me compta vingt-quatre sous. Le gain de Lhuilier s'élevait à
+un franc cinquante. Il en parut un peu confus et crut devoir s'excuser:
+
+--Quand vous aurez la pratique...
+
+Nous redescendions la rue des Halles. Une petite pluie engluait le
+bitume, exaltant l'âcre odeur de légumes pourris qui est l'haleine
+même de ce quartier.
+
+Lhuilier sortit son cornet de tabac:
+
+--Une cigarette?
+
+Je me sentis lâche, lâche, et je refusai en mentant:
+
+--Je fume si peu.
+
+Mon compagnon se hâtait à mes trousses. Il y avait, dans sa démarche,
+quelque chose de sautillant et de traînant tout ensemble: de la fatigue
+et de la candeur. Il parlait sans arrêt, comme le matin. Je n'entendais
+pas tout: le tumulte de la rue et celui de ma pensée me dérobaient la
+plupart de ses paroles. Un mot, toutefois, le mot avenir, surnageait au
+milieu de ces propos confus, comme un bouchon dans l'écume d'une
+cataracte.
+
+--En ce moment, me dit Lhuilier, je couche en dortoir, à l'hôtel de
+l'Impasse. Je n'aime pas le dortoir: je ne peux pas y travailler pour
+moi. Mais si je trouve une place, je prendrai une petite chambre. J'ai
+tant de choses à faire.
+
+Et il me parla de ses projets jusqu'à l'entrée de l'Impasse Maubert.
+
+L'Impasse était remplie d'une obscurité sous-marine. Tout au fond,
+tremblait un quinquet; sur le verre dépoli on lisait le mot «hôtel».
+
+Lhuilier s'arrêta. Il piétinait tout en parlant et j'entendais les
+semelles de ses souliers qui, alternativement, aspiraient et crachaient
+la boue.
+
+--Dites, murmura-t-il soudain en me prenant la main, dites, vous
+reviendrez rue des Halles, vous reviendrez avec moi?
+
+Et il ajouta d'une voix basse, gémissante, changée:
+
+--Je m'ennuie tellement.
+
+Je sentais, dans mes doigts, trembler sa main dont la paume était moite
+et le dos velu.
+
+Je promis de revenir, je promis même de revenir dès le lendemain. Je
+regardai bien Lhuilier qu'un réverbère éclairait par saccades, et je
+m'en allai. Il me suivit de l'oeil jusqu'au moment où je tournai le coin
+de la rue.
+
+Je montai sans me presser la rue de la montagne Sainte-Geneviève. La
+pente me courbait vers le sol. Je me sentais vieilli, diminué, déchu,
+taraudé d'une tristesse qui ressemblait à la peur. J'osais à peine
+rentrer chez moi: il me semblait que je devais porter dans mes
+vêtements, dans ma peau, dans mon âme, l'odeur de l'agence Barouin. Je
+remâchais des bribes de pensées absurdes: «Moi, moi, je ne suis pas
+fait pour être malheureux de cette façon-là.» Evidemment, j'ai ma façon
+d'être malheureux, une façon que j'ai choisie moi-même, à mon goût, bien
+sûr!
+
+Il faut que je vous dise tout de suite que j'avais formé la résolution
+ferme, farouche, de mourir de faim plutôt que de retourner jamais chez
+Barouin.
+
+Pour Lhuilier, j'ai honte à vous l'avouer, je le rencontre encore
+parfois dans ce quartier, et, dès que je l'aperçois de loin, je change
+de trottoir. Je sais qu'il ne me reconnaîtra pas: il est trop myope. Et
+puis, et puis... je ne suis sans doute pas digne de cet homme-là.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+J'ai été plusieurs fois malade, et toujours assez gravement. Je pardonne
+à la maladie en faveur des convalescences. Vivre! Vivre! Ils me font
+rire, avec ce mot. C'est revivre qui est bon. C'est sans doute survivre
+qui serait vivre. Pendant mes convalescences, il me semble que j'ai
+vécu.
+
+Je dois vous dire qu'en me retrouvant chez moi, dans le fond de mon
+canapé, dans mon refuge, j'eus une brève impression de convalescence.
+J'étais encore moi, c'est-à-dire Salavin, c'est-à-dire un pauvre homme;
+mais je n'étais plus ce que j'avais été tout le jour: une larve, un
+débris, un résidu.
+
+Ma mère et Marguerite m'avaient attendu pour dîner. A me retrouver dans
+la cuisine chaude et propre, je ne pus m'empêcher de goûter du
+bien-être, de me détendre, de m'abandonner.
+
+--Louis, me dit ma mère, comme tu as l'air las!
+
+Je ne répondis qu'en hochant vaguement les épaules. Tête baissée, je
+comptais, du bout de la fourchette, quelques haricots épars sur les
+fleurs de la faïence. Notre nourriture--inutile de vous le dire--était
+des plus simples; mais elle avait un goût particulier à la cuisine de
+maman, un goût qu'il me serait bien impossible de vous expliquer, un
+goût que je reconnaîtrais entre mille, comme un visage.
+
+Ma mère reprit:
+
+--Tu te fatigues trop à chercher. Il faudra prendre un peu de café avec
+nous, tout à l'heure.
+
+J'acquiesçai d'un sourire: Je ne serai jamais un homme pour ma mère.
+Quand elle me voit triste, découragé, elle murmure: «Veux-tu un petit
+morceau de chocolat?» Si j'étais général et que j'eusse perdu une
+bataille, maman me dirait: «Ne pleure pas, mon Louis, je vais te faire
+une crème au caramel». L'étrange, voyez-vous? est que le bout de
+chocolat ou la crème au caramel possèdent bien, alors, toutes les vertus
+que la pauvre femme leur prête.
+
+Mais, assez là-dessus! Que je vous raconte plutôt une chose singulière.
+Le nez dans mon assiette, j'écoutais les menus propos de maman et je me
+sentais pénétré d'une inquiétude nouvelle, indéfinissable.
+
+Je suis habitué à vivre sous le regard de ma mère. Je suis habitué à ce
+regard qui m'enveloppe, me pénètre, glisse sur mon visage, erre dans mes
+cheveux, comme une main, comme un souffle.
+
+Or, ce soir-là, je n'osais pas relever la tête parce que je sentais bien
+que ce regard n'était pas seul à suivre le frémissement de mes mains sur
+la toile cirée, à compter les petites gouttes de sueur qui naissaient
+sur mes tempes, à lire sur mes traits le désordre de mon coeur.
+
+Je me hâtai de plier ma serviette et je gagnai ma chambre.
+
+Je ne vous ai peut-être pas encore dit que je joue de la flûte. Oh!
+j'exagère assurément en disant que «je joue». Je possède une flûte de
+bois, à clefs, dont un camarade de régiment m'a enseigné le doigté. J'ai
+travaillé pendant deux ans à mes heures de loisir, assez pour lire les
+pages d'une difficulté moyenne. Puis, j'ai cessé de travailler et,
+partant, de me perfectionner. Je joue donc mal. Vous vous en doutiez: si
+j'étais capable de faire très bien une chose, quelle qu'elle soit, je ne
+serais pas l'homme que je suis.
+
+Ce qui est pénible, c'est que, faute d'entraînement, de mécanisme, faute
+d'étude, enfin, je joue d'une façon maladroite, puérile, des morceaux
+que je sens fort bien. Car je dois dire, pour être juste envers
+moi-même, que j'aime passionnément la musique et que je lui dois mes
+émotions les plus nobles. Pourtant, lorsque je m'évertue sur mon
+instrument, j'ai l'air de ne rien comprendre à ce que j'exécute, tandis
+qu'Oudin, par exemple, qui joue aussi de la flûte, Oudin qui, somme
+toute, n'entend rien à la musique, mais qui a de la pratique, des
+doigts, donne si facilement l'impression d'avoir une âme.
+
+Bref, ce soir-là, je me mis à jouer de la flûte, d'abord doucement, puis
+à plein souffle. J'entendis maman qui disait:
+
+--C'est ça, Louis, joue un peu! Il y a si longtemps!
+
+Je jouai donc. J'avais allumé la lampe et installé mes cahiers de
+musique sur la commode, contre le vase de verre bleu.
+
+Je m'appliquais, serrant soigneusement les lèvres et mesurant mon
+haleine, je m'appliquais à faire de beaux sons; et une partie de mon
+tourment fuyait, me semblait-il, sous mes doigts et se dissolvait dans
+l'atmosphère avec les vibrations de l'instrument. Je jouais les morceaux
+que je connais le mieux, ceux que j'aime depuis longtemps et qui sont
+mêlés à toutes mes pensées.
+
+Je m'aperçus bientôt qu'après un long silence les deux femmes, dans la
+pièce voisine, avaient recommencé de parler à voix basse. Cela
+produisait un ronron léger et continu que je ne pouvais pas ne pas
+entendre, tout en jouant.
+
+Je n'ai aucun talent, c'est entendu; mais, si absurde que cela vous
+paraisse, je me sentis blessé. Je n'en voulais pas à ma mère; j'en
+voulais à l'autre, oui, à Marguerite. Je lui en voulais de ne pas goûter
+ces choses si belles que je joue si mal, et que je jouais quand même un
+peu pour elle. Sur le moment, j'attribuai mon dépit à ce que je
+considérais comme un manque de respect pour l'art, pour les maîtres. Je
+dois pourtant reconnaître que mon orgueil, surtout, était en jeu, mon
+orgueil et d'autres sentiments obscurs dont le temps n'est pas venu de
+parler. D'ailleurs, si je vous donne tous ces détails, c'est pour bien
+vous montrer que j'ai maintes raisons de me juger sévèrement.
+
+Je posai ma flûte et entrai dans la salle à manger. Je m'assis d'abord
+en face de la cheminée, puis je changeai de chaise pour n'avoir pas à
+contempler dans la glace cette figure qui me déplaît tant, parfois: ma
+pauvre figure.
+
+Accoudé à la table, les joues dans les paumes, je demeurai là de longues
+minutes, regardant travailler les deux femmes. Marguerite murmura, sans
+quitter des yeux son ouvrage:
+
+--Comme c'est beau, ce que vous avez joué ce soir!
+
+Je fis un sourire de travers en répondant:
+
+--Oui, c'est beau, mais je joue si mal!
+
+Elle dit, en battant des cils devant la lampe pour enfiler une
+aiguillée:
+
+--Oh! Que non! Vous ne jouez pas mal.
+
+Je lui sus gré de ces quelques gouttes de baume versées sur mon
+amour-propre et, surtout, du ton dont elle avait parlé. En somme, elle
+pouvait fort bien entendre ce que je jouais tout en donnant la réplique
+à ma mère qu'elle traite avec beaucoup de déférence.
+
+Marguerite cousait très vite, sans la moindre distraction de l'oeil ou
+des doigts. Pour ne pas perdre de temps, sans doute, elle évitait de se
+moucher, en sorte qu'elle respirait par la bouche et reniflait
+fréquemment, avec légèreté. Cela ne me déplut pas, ce qui est bien
+étonnant. Je regardais aller et venir les doigts de Marguerite et aussi
+l'ombre que projetait, sur sa joue, une mèche folle qui boucle devant
+son oreille.
+
+Une tiède paresse m'engourdissait. Je sentais reculer dans un passé
+plein d'indulgence les événements et les visages de ma journée:
+Lhuilier, l'agence Barouin, l'adjudant, le vendeur à la sauvette.
+
+Je m'allai coucher bien avant les couturières. Mes dernières pensées
+furent apaisantes; rien n'était perdu; quatre mois d'oisiveté, ce
+n'était pas une affaire; il n'y avait guère d'homme à qui ce ne fût
+arrivé au moins une fois; tout allait rentrer dans l'ordre; ma mère
+oublierait cette triste période et Marguerite ne me jugerait pas trop
+mal.
+
+Je m'endormis sur ce mol oreiller.
+
+Au milieu de la nuit, je m'éveillai net en pensant à Lhuilier. Je ne
+rêvais pas. Toutes les pensées qui me traversaient avaient pourtant cet
+aspect anormal, difforme, terrible que la méditation nocturne prête pour
+moi aux choses les plus simples.
+
+Je repris une à une toutes mes conclusions du soir. Elles me parurent
+insensées. De nouveau la situation fut sans issue et, quand je sortis du
+lit, le lendemain, je me sentis plus misérable, plus odieux, plus
+coupable que jamais.
+
+Une chose demeurait toutefois arrêtée dans mon esprit: je ne
+retournerais pas à l'agence Barouin. J'attendrais, je chercherais
+ailleurs; je vivrais provisoirement du travail de ma mère, et je ne
+retournerais pas à l'agence.
+
+En trempant une tranche de pain dans mon café, je me fortifiais dans
+cette certitude désespérante: «Voilà, tu es un homme sans courage, une
+âme sans ressort, un coeur sans fierté. Voilà!»
+
+Je pensais ces pensées, je pensais seulement, mais avec force. Or, il se
+produisit une chose invraisemblable, une chose qui me bouleversa. Ma
+mère, soudain, dit à voix haute:
+
+--Mais non, mais non, mon Louis!
+
+Quoi? Pourquoi ce «mais non»? Je vous assure que je n'avais fait que
+penser. Je vous assure que je n'avais pas même remué les lèvres.
+
+Alors, ma mère me prit les mains et se mit à les caresser. Elle me
+disait des paroles si bonnes, si raisonnables:
+
+--Tu t'épuises à chercher. C'est une mauvaise période. Attends une
+occasion. Rien ne presse. Repose-toi. Calme-toi. Va voir tes amis.
+
+Je vous assure que je n'avais pas ouvert la bouche, pas fait le moindre
+geste.
+
+Ma mère répétait en m'embrassant les mains:
+
+--Va voir tes amis.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Mes amis! Je n'en ai pas d'amis. Si! J'en ai un, j'ai Lanoue. «Un ami»,
+ce n'est pas la même chose que «des amis» pour un coeur ambitieux.
+
+J'ai un peu de famille vague et lointaine. Vous savez: cette famille
+dont on a plutôt peur d'entendre parler. Ah! Si j'avais un frère, un bon
+frère. Mais quoi? S'il ne me ressemblait pas, nous ne pourrions pas nous
+comprendre et, s'il me ressemblait, je ne l'estimerais pas. D'ailleurs,
+inutile de tracasser ce rêve: je n'ai pas de frère.
+
+Revenons aux amis. Il y a ceux que je me sens enclin à chérir et qui ne
+me peuvent supporter; il y a ceux qui me recherchent volontiers, mais
+dont la compagnie m'est intolérable.
+
+Parce que je me suis décidé, cette nuit, à vous raconter mon histoire,
+ne me tenez pas pour un homme éloquent d'ordinaire. Je suis un
+silencieux; du moins, si j'entends bien ce que l'on dit de moi, je dois
+être un silencieux. Remarquez-le, je prends toutes sortes de précautions
+en m'exprimant devant vous. Ne croyez pas que je sois assez sot pour
+m'attribuer des vertus, alors que je n'éprouve que dégoût pour moi-même.
+
+Et, au fait, pourquoi ne me trouveriez-vous pas sot? C'est incroyable:
+au moment précis où je m'accuse, ce bougre d'orgueil s'arrange pour
+sauvegarder ses petits intérêts dans la faillite. Le moyen d'être
+sincère, avec cette langue qui n'est là que pour trahir notre esprit?
+
+Reste à savoir, en outre, si «être silencieux» cela représente une
+vertu. Les femmes qui ont des taches de rousseur se consolent en
+disant: «C'est que j'ai la peau fine». Pareillement les gens qui, comme
+moi, sont dépourvus de tout esprit, de tout éclat, de tout à propos,
+tirent parti de leur infirmité en avouant: «Moi, je suis un silencieux»,
+ce qui signifie: «Moi, je suis une âme concentrée, sérieuse, sobre, une
+âme admirable, enfin». En réalité, je dois à cet aspect de mon caractère
+d'avoir, dans tous les milieux où j'ai vécu, passé pour un imbécile.
+
+Il est bien regrettable que les hommes qui ont du génie ne soient pas,
+en même temps, des imbéciles. Les hommes qui ont pour mission de
+contempler, d'étudier leurs semblables sont desservis dans leurs
+entreprises par leur intelligence et leur réputation. Je crois qu'il
+leur est, moins souvent qu'à d'autres, donné de surprendre la nature. A
+leur approche, les personnes qu'ils veulent étudier se roidissent, dans
+une attitude, comme chez le photographe, et tâchent à donner d'abord
+d'elles-mêmes une opinion avantageuse.
+
+Devant l'imbécile, au contraire, inutile de se gêner. A-t-on scrupule de
+se montrer tout nu devant son chien? Si les chiens et les imbéciles
+comprenaient ce qu'on leur laisse voir, ils tomberaient malades de
+tristesse.
+
+Quant à moi, qui ne fais pas profession d'observer les hommes, je
+préférerais ignorer l'amer honneur d'être traité comme un témoin sans
+importance. Et, s'il me fallait choisir entre la sinistre expérience que
+j'acquiers, bien malgré moi, chaque jour et le séduisant mensonge qu'on
+ne prend pas la peine de m'offrir, j'opterais sans doute pour le
+mensonge. Malheureusement, je n'ai pas à me prononcer.
+
+Oudin, mon ancien voisin de bureau, dont je vous ai dit deux mots déjà,
+est un type d'une bonne intelligence moyenne; un Normand sec et vif,
+irritable, nerveux--une variété particulière de la race.--L'oeil
+bleu-vert, tantôt rieur, tantôt glacé. Et la réplique comme un coup de
+fouet.
+
+Ah! En voilà un que j'aurais aimé à aimer! Mais pourquoi ce besoin de
+domination, et cette passion qui le consume de mettre, à tout propos,
+les gens «dans sa poche», au lieu de les porter tout bonnement dans
+son coeur?
+
+Son parler est impérieux, allègre, volontiers cassant. Il n'admet la
+discussion qu'à son avantage et n'entend jamais composer. Bah! ce sont
+là choses que je lui passerais volontiers. Ce qui est moins acceptable,
+c'est le penchant qu'il manifeste à faire des dupes, je veux dire
+l'habitude qu'il a de spéculer sur la niaiserie du partenaire. Il
+possède un sentiment si ingénu de son évidente supériorité dans la
+controverse qu'il juge superflu de mettre des formes à ma conquête. Non
+content de me posséder, il est toujours pressé et veut m'avoir à bon
+compte. Ses propos, sous des allures grossièrement courtoises, sont
+chargés de réticences injurieuses et de réserves blessantes qu'il me
+juge incapable de discerner. Et c'est ainsi jusque dans sa
+correspondance, jusque dans le tête-à-tête, car il joue pour lui-même, à
+défaut de galerie.
+
+L'extraordinaire est que je me prête à ces exercices avec un malicieux
+désespoir. Alors même qu'Oudin pourrait et devrait douter du succès de
+ses manoeuvres, je prends un sombre plaisir à l'assurer que je suis
+dupe, qu'il est libre de doubler la dose, de récidiver impunément, de
+patauger dans ma bonne foi. Il ne s'en fait pas faute.
+
+Si j'étais moins clairvoyant, Oudin n'agirait pas d'autre sorte; mais
+j'aurais un ami de plus, ou, si vous préférez, j'aurais un homme de plus
+à aimer.
+
+Je ne vous ai rien dit de Poupaert. C'est un employé de chez Socque et
+Sureau, bien entendu. Quand les chevaux ont des amis, ce ne sont guère
+que des amis d'attelage. Même chose pour nous: il nous est difficile
+d'avoir d'autres connaissances que celles du bureau ou de l'atelier,
+puisque, normalement, toute notre vie se passe là.
+
+Poupaert est un homme du Nord, un garçon qui a souffert tous les
+malheurs imaginables: femme, santé, famille, courage, tout l'a trahi. Il
+est devenu comme un spécialiste de la guigne. Qu'il en conçoive une
+manière d'orgueil, voilà ce que je trouve assez naturel; mais qu'il
+veuille me rendre responsable de son infortune, voilà ce que j'ai peine
+à comprendre. Le plus curieux est qu'il se montre particulièrement aigre
+avec moi, qui n'ai cessé de lui témoigner une sympathie réelle et qui
+lui rends de menus services, à l'occasion.
+
+Il y a encore Devrigny, un vrai Parisien, bavard, sanguin, rouge de poil
+et de tempérament. On ne sait jamais s'il parle de façon sérieuse. Il ne
+songe qu'à coucher avec des femmes et il ne regarde pas son gibier de
+trop près. Il n'est pas bête, Devrigny, mais c'est un de ces gars qui,
+ayant à choisir entre la compagnie de Victor Hugo et celle de
+Frise-Poupou, la bonne du bistro Marquet, préféreraient à coup sûr la
+bonne, avec toutes ses maladies. Je vous prie de croire que je ne dis
+pas ça parce que Devrigny m'a lâché plus de cent fois, quand nous étions
+ensemble, pour filer aux trousses de petits souillons qui l'ont
+passablement abruti et finiront par l'abrutir tout à fait. Enfin,
+passons! Cet homme-là suit sa voie et agit comme bon lui semble.
+
+Je peux aussi vous nommer Vitet, un camarade de régiment, un homme qui a
+failli devenir mon ami, un homme qui m'a fait beaucoup de mal. Depuis
+sept ans que nous avons fini notre service, je rencontre Vitet assez
+régulièrement: il est employé des postes et voyage, deux fois par
+semaine, entre Nevers et Paris. Quand nos heures de liberté concordent,
+il vient me voir, s'il lui prend fantaisie de torturer quelqu'un, ou
+bien je vais moi-même le chercher, si j'éprouve le besoin de souffrir,
+ce qui m'arrive de temps en temps, comme à tout le monde, quoi qu'on
+pense.
+
+Vitet possède un caractère exécrable, mais égal. Il est féroce avec
+constance, avec sérénité. Si vous êtes tourmenté d'un généreux
+enthousiasme, soulevé par des désirs ardents, ému de projets audacieux,
+allez voir Vitet. Je ne lui donne pas dix minutes pour vous récurer
+l'âme, pour vous purger le coeur de toutes vos belles ambitions, pour
+vous laisser plus nu, plus pauvre, plus dépourvu que jamais.
+
+S'il me pousse, quelque jour, une idée assez vivace pour résister à une
+heure de Vitet, ma confiance en moi n'aura plus de limite. Vitet? Un
+destructeur! Son arme favorite est un mot, insignifiant en apparence,
+mais plus tranchant qu'un scalpel et plus acéré qu'un aiguillon. Quand
+je me laisse aller au contentement, à l'espoir, à l'exaltation, Vitet me
+regarde une seconde avec ses petits yeux bordés de cils d'un blond
+blanc, et il dit seulement «Va donc»! Je me demande parfois si ce
+mot-là n'a pas gâché toute ma vie.
+
+Au contraire de Vitet, Ledieu--un employé qui travaillait à côté de moi
+dans ma première place, chez Moûtier--Ledieu n'est pas désagréable avec
+régularité: il a des crises. Pendant ses bonnes périodes, qui durent
+vingt-quatre ou quarante-huit heures, il n'est que grâce, clarté pure,
+candeur, abandon. Puis, le ciel se couvre soudain, tout s'obscurcit et
+Ledieu devient morne, intolérant, agressif. C'est une âme malheureuse,
+inquiète, comme ces pays que de brusques inondations ravagent chaque
+année et qui s'efforcent, dans l'intervalle, de se reconstruire, de se
+restaurer.
+
+Parfois, je le vois si bas, si réduit que je m'humilie devant lui pour
+qu'il ne demeure pas seul au fond de sa détresse. Dès que je me suis
+bien accusé, bien aplati, Ledieu en profite tout de suite pour prendre
+de la hauteur, pour me monter sur le dos et me piétiner. Je sors de là
+vexé, courbatu, désemparé. Si j'étais meilleur que je ne suis, je
+devrais me trouver content du résultat, satisfait de cette transfusion
+de mon sang. Mais je ne vaux pas grand'chose non plus et je me demande
+si mes accès d'humilité ne sont pas, eux aussi, inspirés par une espèce
+d'orgueil.
+
+A part cela, Ledieu n'est capable de supporter seul ni ses douleurs, ni
+ses joies. Quand je le vois arriver chez moi, je le regarde au visage
+pour tâcher de comprendre ce qui lui tu méfie le coeur. Un échec ou un
+succès? Notez, toutefois, que, lorsqu'il est heureux, il me confie:
+«J'ai bien réussi telle ou telle chose». En revanche, s'il fait une
+sottise, s'il est pris d'une faiblesse, s'il commet une lâcheté, il
+s'écrie avec amertume: «Nous sommes bêtes, nous sommes faibles, nous
+sommes lâches». Eh! N'ai-je pas assez de moi?
+
+Je pourrais aussi vous parler de Jay, dont la société me rend presque
+malade, Jay dont la tranquille médisance m'a fait prendre en horreur
+tous les gens que je connais, Jay qui, néanmoins, est un homme bon,
+capable de dévouement et d'affection.
+
+Je pourrais aussi vous parler de Petzer, qui fut le compagnon de mon
+adolescence et qu'un mariage ridicule m'a gâché. Je pourrais vous parler
+de Coeuil. Mais à quoi bon? Je ne réussirais qu'à vous confirmer dans la
+mauvaise opinion que vous avez désormais de moi. Et, malgré tout, je
+vous assure, mon seul désir est d'aimer, d'aimer totalement, absolument.
+Est-ce ma faute si j'ai l'oeil clair? Et quel est donc l'idiot qui a dit
+que l'amour est aveugle?
+
+Peut-être m'objecterez-vous que tous les hommes ne sont pas semblables à
+Ledieu, à Jay, à Vitet ou à Devrigny. Ah! tenez, je ne sais pas, je ne
+sais plus. J'ai connu un type qui faisait ses études pour être dentiste.
+Il m'a conduit un jour dans son pavillon de dissection, à «Clamart».
+Vous savez: rue du Fer-à-Moulin? Tous les étudiants étaient disposés
+autour des tables d'ardoise et dépeçaient des têtes humaines, pour
+apprendre l'anatomie de la face. En général, on ne leur donne pas des
+têtes entières, ce serait du gaspillage.
+
+On scie par le milieu des têtes dont on a rasé, au préalable, tout le
+poil: moustache, cheveux et barbe. Eh bien, posées à plat, comme des
+médailles, décolorées par les antiseptiques, détendues par la mort,
+toutes ces moitiés de têtes se ressemblent affreusement. Ce que j'ai vu
+là, c'est l'effigie humaine. Le moule est unique et l'on tire des
+millions d'exemplaires.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Mais puis-je me plaindre, alors que j'ai Lanoue? Lanoue à qui je ne
+saurais reprocher qu'une chose: d'être sans reproche. Vertu parfois bien
+irritante, avouez-le.
+
+Je suivis donc le conseil de ma mère et j'allai chez Lanoue. Cette
+visite me procura quelque soulagement. Ma mère aurait-elle toujours
+raison quand il s'agit de moi?
+
+Plusieurs jours passèrent et le mois de novembre arriva. J'aime le mois
+de novembre surtout quand il est bien gris, bien brumeux, avec un ciel
+bas, rapide, acharné comme une meute derrière une proie.
+
+Puisque la chance m'avait à mépris, je résolus de ne la plus poursuivre,
+de l'attendre au gîte. J'abandonnai toute démarche.
+
+Je faisais, de mon temps, trois parts variables et passais l'une en
+promenade, la seconde chez Lanoue, la dernière à la maison. Mes
+promenades n'avaient d'autre but que moi-même. Je fréquentais soit les
+petites rues de la montagne Sainte-Geneviève, soit les allées du
+Luxembourg, le matin de préférence, quand le jardin désert semble une
+île silencieuse au sein de la ville convulsive. Mais, bien que je
+connusse parfaitement la silhouette des arbres, la structure des
+perspectives, le visage, la démarche et l'itinéraire des hommes qui
+déambulaient à heures fixes entre les pelouses fanées, ma pensée
+demeurait tout entière occupée d'un autre paysage, d'autres spectacles.
+Je me cherchais, je me poursuivais à travers un millier de pensées plus
+impétueuses qu'un troupeau de buffles à l'époque des migrations.
+
+Puis je regagnais la rue du Pot-de-Fer. Je goûtais, dans notre logement,
+un calme chaque jour plus profond et que je m'expliquais mal. La salle à
+manger était devenue un véritable atelier de couturières. Maman, qui a
+tant cousu dans sa vie, abattait la besogne d'une bonne ouvrière en
+chambre. De grand matin, Marguerite allait chez le confectionneur
+reporter l'ouvrage et quérir des étoffes, des modèles. Cependant ma mère
+préparait les aliments pour la journée.
+
+A quelque heure que j'arrivasse, je trouvais les deux femmes au travail.
+Je n'avais plus honte de mon oisiveté, qui devenait une chose admise,
+normale. Je goûtais même un étrange plaisir au spectacle d'une activité
+que je ne partageais point. Pour les longues veillées, on allumait un
+petit feu dans la cheminée prussienne de la salle à manger. Je pris
+bientôt l'habitude de venir lire dans cette pièce.
+
+Parfois je m'exerçais sur la flûte. Je jouais avec une attention si
+soutenue que je fis, pendant cette période, des progrès réels. La
+conscience de ces progrès me précipitait dans des rêves absurdes:
+j'allais devenir musicien, compositeur peut-être. J'entrevoyais une vie
+merveilleuse, illuminée par des succès, exaltée par l'admiration des
+foules. J'allais enfin donner issue à cette âme captive qui s'étiole et
+se désespère au fond de son cachot.
+
+En attendant les foules futures, Marguerite, du moins, semblait trouver
+de l'agrément à mes essais. Elle retenait fort bien mes airs favoris;
+elle les fredonnait en tirant l'aiguille et me priait fréquemment de les
+lui rejouer.
+
+Un jour, comme j'achevais un morceau que j'avais exécuté avec, à défaut
+de talent, beaucoup de coeur et d'application, Marguerite leva vers moi
+des yeux pleins de larmes. J'en fus bouleversé, d'autant plus que
+Marguerite a de beaux yeux meurtris auxquels les larmes prêtent un éclat
+bien émouvant et comme enfantin.
+
+Un homme raisonnable eût pensé: «Voilà l'effet de la musique sur une âme
+mobile et tendre». Moi, je pris tout à mon avantage.
+
+Je saisis mon chapeau et m'enfuis dans la rue. Je ressentais une
+indicible fierté. Je ne doutais plus que des pouvoirs nouveaux ne me
+fussent dévolus. J'éprouvais ce retentissement de mon âme dans une autre
+âme comme un signe certain de prédestination. Je murmurais, en serrant
+les dents: «Je suis quand même quelqu'un, quelqu'un! On finira bien par
+s'apercevoir que je ne suis pas un homme comme les autres».
+
+Cette ambition, cette frénésie: ne pas être un homme comme les autres.
+Et toute cette comédie à cause d'un petit air de flûte et des larmes de
+Marguerite.
+
+Il était environ trois heures après midi. J'errai quelques instants de
+rue en rue et finis par me trouver au pied de Notre-Dame. Mon
+enthousiasme eut alors un effet singulier: je m'engouffrai dans
+l'escalier des tours et montai, d'une traite, montai jusqu'au sommet. Je
+fus tout étonné de m'arrêter là, de n'être pas lancé dans l'espace par
+le vertigineux tube de pierre, comme l'obus par un canon.
+
+Ce fut une heure mémorable. Seul, avec les nuages et le vent forcené, je
+rencontrai Salavin face à face, un Salavin sauvé, dégagé de la foule de
+ces sales pensées parasites au milieu desquelles il végète comme une
+plante opprimée. Pendant une heure, j'eus confiance en moi; je pris des
+engagements solennels, j'assumai des responsabilités, je fis des
+sacrifices, j'accomplis enfin des actes dignes d'un homme véritable.
+Tout cela dans mon coeur bien entendu.
+
+Si j'écrivais l'histoire de ma vie, cette heure-là pourrait s'appeler la
+victoire du cinq novembre ou la victoire de Notre-Dame. Car ce fut une
+victoire, une petite victoire. J'en ressentis les effets pendant
+plusieurs jours.
+
+Souvent, je prenais un livre et, délaissant mon canapé, je venais
+m'asseoir sur un petit banc, dans la clarté laiteuse des rideaux, auprès
+des couturières. Je m'enfonçais dans ma lecture comme dans un sommeil
+touffu.
+
+Je suis, vous le voyez, assez grand, assez maigre. Le métier de
+bureaucrate et le mépris des exercices physiques ont voûté mon dos. «Je
+me tiens un peu de guingois», selon l'expression de ma mère. Quand je
+lisais, accroupi sur mon tabouret, je sentais s'exagérer tout ce qu'il y
+a de défectueux dans mon attitude ordinaire. Je me tassais, je me
+ratatinais. Ma vie, semblait-il, fuyait, m'abandonnait pour s'en aller
+avec ces hommes et ces femmes dont je partageais, par la pensée, les
+aventures admirables. Cependant, la carcasse de Salavin se flétrissait
+peu à peu. Ne croyez-vous pas que, si l'on savait rêver avec assez de
+force, il suffirait, à de tels moments, d'un tout petit choc, d'un
+consentement d'une seconde pour mourir?
+
+En général, j'étais tiré de cet abîme par la voix de maman dont les
+paroles me parvenaient comme à travers de grandes épaisseurs de feutre.
+Elle devait répéter plusieurs fois son appel avant que je revinsse à la
+surface du monde. J'ai toujours pensé que ma mère devinait,
+instinctivement, cette désertion de mon esprit. Quelque chose comme le
+cri de la bête qui sent ses petits en danger.
+
+Ce qu'elle disait alors était pourtant bien simple. Elle me donnait, par
+exemple, quelque commission. Le charme rompu, je posais mon livre et me
+mettais en mesure d'obéir. J'étais devenu fort serviable, ce qui, soit
+dit en passant, ne m'est pas une vertu naturelle. N'attribuez point ce
+changement de caractère au désir de faire excuser mon inaction; non, il
+y avait à cela d'autres causes que vous commencez sans doute à
+comprendre.
+
+Il arrivait aussi que maman me demandât de poursuivre à haute voix la
+lecture commencée pour moi seul. Ma mère manquait rarement d'ajouter:
+
+--Vous savez qu'il avait toujours, à l'école, le prix de lecture et de
+récitation.
+
+A quoi je répondais d'un air gêné:
+
+--Voyons, maman! Tais-toi donc, maman! Pourquoi parler toujours de ces
+choses-là?
+
+Ma pauvre mère ne peut pas savoir l'embarras où nous plonge, nous autres
+hommes, l'éloge public de nos vertus ou de nos prouesses enfantines.
+
+Marguerite joignait aussitôt ses instances à celles de ma mère:
+
+--Vous lisez si bien!
+
+Je ne me faisais pas trop prier. Je lisais pendant des heures entières.
+Les deux femmes écoutaient sans interrompre leur besogne, mais en
+amortissant avec soin tous les bruits. Parfois, maman aspirait une
+petite prise de tabac; elle le faisait discrètement, presque en
+cachette, car elle sait que je n'aime pas à la voir priser, moi qui fume
+toute la journée, moi qui suis gâté par toute sorte de vices, de manies
+et de tics.
+
+De temps en temps, l'aiguille de Marguerite s'arrêtait de voleter comme
+une mince flamme bleue tenue en laisse. Les mains au creux de sa jupe,
+Marguerite écoutait. J'apercevais sa bouche entr'ouverte et ses yeux
+fixés sur moi.
+
+Je me grisais, à la longue, de toutes ces paroles qui n'étaient pas
+miennes, mais me tombaient pourtant des lèvres. Je n'étais plus bien sûr
+de n'avoir pas pensé moi-même toutes ces belles choses qui s'exprimaient
+par ma voix et quand Marguerite, au comble de l'émotion, murmurait en
+cassant son fil: «Comme c'est beau! Comme c'est beau!» j'acceptais cette
+louange ainsi qu'un hommage que j'eusse personnellement mérité.
+
+Je parlais peu, d'ordinaire, à Marguerite. Un jour, toutefois, maman
+dut, pour je ne sais plus quelle raison, s'absenter un après-midi. Je
+restai seul avec Marguerite et, comme de coutume, je vins m'asseoir dans
+la salle à manger. Pendant une heure, je tins fixés sur un livre des
+yeux qui ne voyaient rien. Je me sentais le coeur gonflé, les mains
+tremblantes. Il me venait un désir ardent de parler à Marguerite, de lui
+dire les choses affectueuses. Mais, voilà, je ne sais pas dire les
+choses affectueuses, moi. Je laissai passer l'après-midi sans parvenir à
+ouvrir la bouche. J'en fus si désespéré que, le soir venu, je me
+répandis en propos amers, en propos découragés, décourageants. Ah! pour
+dire des mots désagréables, des duretés, ma langue se délie toute seule.
+Je n'eus aucune difficulté à navrer Marguerite, à l'accabler sous un
+flux de paroles qui étaient, précisément, tout le contraire de ce que
+j'éprouvais si grand besoin de lui confier.
+
+Elle écoutait sans répondre; puis, elle eut un regard si triste, si
+chargé de reproches que je baissai la tête et lui demandai pardon en
+bégayant.
+
+--Oh! dit-elle, ça ne fait rien. Je sais bien que vous êtes bon et que
+vous ne pensez pas tout ce que vous venez de me raconter.
+
+«Bon!» Moi? Je suis bon! Moi? Ah! Par exemple! Tout de suite les propos
+amers reprirent leur cours, jusqu'au moment où, complètement écoeuré de
+moi-même, je mis mon chapeau pour sortir.
+
+Il ne faut pas pardonner trop vite à Salavin.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Je crois toutefois n'avoir pas trop tourmenté Marguerite pendant cette
+période-là. Je crois. Je ne suis sûr de rien. Les gens à qui nous devons
+nos pires souffrances ont si rarement conscience de leur cruauté. Il en
+est qui s'imaginent m'avoir comblé de leurs faveurs et que je considère
+en fait comme mes mauvais génies.
+
+J'entretenais des relations, pendant mon adolescence, avec un cousin que
+j'aimais beaucoup. Je m'employais à seconder ses entreprises, à louer
+ses mérites, à pallier ses erreurs. Quel que fût mon scrupule, je ne me
+pouvais trouver aucun tort envers lui. Or nous eûmes, un jour, une
+querelle; à cette occasion, mon cousin m'ouvrit son coeur: j'y découvris
+de vivaces ressentiments, des griefs qui, longtemps cachés, n'en étaient
+que plus redoutables et qui, hélas! ne me parurent pas dénués de
+fondement, bref, tout un trésor de haine dont je me trouvai l'objet
+désespéré et la cause.
+
+Comment affirmer que l'on n'a pas fait souffrir un homme alors qu'on l'a
+regardé, fût-ce une fois, alors qu'on a traversé sa vie, même en pensée?
+
+Ce qui me donne à croire que, pendant ce mois de novembre, je ne fus pas
+le bourreau de Marguerite, c'est que je réservais mes mouvements
+d'humeur pour Lanoue.
+
+J'allais--ne vous l'ai-je pas dit?--le voir chaque jour, soit au moment
+du déjeuner, soit après dîner, le soir, car Lanoue, lui, n'a pas perdu
+sa place et fréquente régulièrement son étude d'avoué.
+
+Le plus souvent, je trouvais les Lanoue à table. Je m'asseyais dans un
+fauteuil à bascule, près de la fenêtre, et je commençais de me balancer.
+Je commençais aussi d'être injuste, d'être odieux.
+
+Heureusement que Lanoue est mon ami! Heureusement que je l'aime! Sinon,
+il m'agacerait fort.
+
+D'ailleurs, s'il n'y avait pas l'amour, s'il n'y avait pas l'amitié,
+tout me dégoûterait dans l'homme. Regardez-le donc manger! Regardez-le
+boire!
+
+Octave Lanoue est un garçon calme, aux réactions paresseuses; il n'est
+dépourvu ni d'instruction, ni de finesse. Comme il tient de son
+ascendance paternelle certaines façons rustiques et de la gaucherie, il
+m'arrive, entre camarades, de plaisanter Lanoue; mais je ne peux
+souffrir que les autres s'en mêlent. Railler Lanoue, c'est mon privilège
+d'ami, un privilège dont je suis âprement jaloux.
+
+Les jambes jointes, la tête renversée en arrière, le corps affalé au
+fond du fauteuil qui oscillait à petits coups, je fumais cigarette sur
+cigarette en regardant d'un oeil mi-clos les Lanoue prendre leur repas.
+
+Le bébé barbotait dans son assiette. Octave et Marthe, assis face à
+face, mangeaient. Ils s'y prenaient comme tout le monde, n'en doutez
+pas. Quant à moi, je n'avais qu'à les regarder. Situation pénible entre
+toutes.
+
+Si vous tenez à votre prestige, ne mangez pas en présence d'un homme qui
+ne partage ni votre faim, ni vos aliments.
+
+Pourquoi remplir sa cuiller à tel point qu'une partie du contenu retombe
+dans l'assiette avant d'atteindre les lèvres? Pourquoi introduire la
+cuiller en biais et si profondément dans la bouche? Pourquoi faire cette
+aspiration bruyante en absorbant le potage?
+
+J'avais peine à surmonter ma répugnance. Cependant les Lanoue ne se
+défiaient de rien: ne suis-je pas leur ami? Ne l'ai-je point prouvé? Ne
+suis-je pas, moi aussi, un homme, avec toutes ses imperfections
+humaines?
+
+L'idée que j'apportais à la satisfaction de mes appétits autant de
+malpropreté naïve et de maladresse aggravait mon malaise au lieu de le
+dissiper. Il me fallait pourtant reconnaître que ma mâchoire aussi
+craque pendant la mastication, que, sans doute, je mange aussi la bouche
+ouverte, avec des bruits et des claquements mouillés. Assurément l'oeil
+du spectateur doit voir remuer ma langue, doit suivre la transformation
+des aliments sous l'effort des dents. Sans nul doute, mon nez, souvent
+bouché par le rhume de cerveau, doit aussi souffler, siffler, dès que
+les mandibules travaillent.
+
+J'étais si navré du spectacle et si honteux de mes réflexions que je me
+levais pour partir. Octave alors me regardait d'un oeil limpide, étonné
+et disait simplement:
+
+--Pourquoi? Tu n'es pas pressé.
+
+Je me rasseyais avec découragement.
+
+Si Lanoue avait pu surprendre le cours de mes pensées, j'eusse succombé
+à la confusion. Mais personne ne peut connaître le cours de mes pensées.
+J'ai pourtant, plus de cent fois, failli me trahir et dire à mon ami:
+«Est-il donc nécessaire de remuer le bout du nez en mangeant des
+haricots»?
+
+Le repas fini, Octave allumait sa petite pipe et nous devisions en
+humant une tasse de café. Pour me soustraire à mes inclémentes
+méditations, j'ébauchais de vagues commentaires sur les événements du
+jour. Lanoue m'écoutait avec une complaisance attentive et murmurait à
+chacune de mes phrases: «Je suis parfaitement de ton avis.» Cet
+assentiment obstiné ne tardait pas à me donner de l'impatience. Eh quoi!
+je débitais des bourdes, des pauvretés, et Lanoue était parfaitement de
+mon avis, Lanoue que je tiens pour un homme intelligent. Lanoue, qui est
+mon ami, mon seul ami!
+
+J'en venais à regretter l'aigre manière de Vitet qui ne me laisse jamais
+placer une syllabe sans lancer quelque mordant «je ne suis pas du tout
+de ton avis».
+
+Je retournais à mon silence, à ma contemplation malveillante et
+douloureuse. Les genoux dans les mains, j'accélérais les oscillations
+du fauteuil à bascule. L'idée que ce perpétuel balancement pouvait
+écoeurer Octave ou Marthe me troublait sans toutefois me retenir.
+
+Le bébé, repu, était mis au lit. C'est un bel enfant bien dru, à la
+chair translucide et résistante. Par malheur, le petit doigt de sa main
+gauche est mal formé, de naissance, et replié vers la paume. Dans un
+être beau, vous pouvez chercher le défaut, il y est toujours. Si vous
+êtes une âme généreuse, vous ne remarquerez pas ce défaut, vous saurez
+l'oublier, l'annuler. Si vous êtes un Salavin, vous ne verrez plus que
+ce défaut, certain jour, et vous gâtera tout le reste.
+
+J'embrassais l'enfant, mon filleul, et le portais sur mes épaules
+jusqu'à la chambre. Parfois, regardant ce visage charmant, à peine formé
+et dont tous les traits semblaient encore enclos dans une tendre gaine,
+je me prenais à imaginer le visage de vieillard qu'il sera, dans
+l'avenir, et je me sentais dévoré de tristesse.
+
+L'enfant s'endormait. Nous retournions à nos menus propos et à notre
+tabac. Par la porte entr'ouverte j'écoutais, d'une oreille tendue, la
+respiration du bébé, les cris qu'il faisait en rêve, tous les bruits de
+cette petite existence endormie. Parfois ces bruits ne me paraissaient
+pas naturels; une inquiétude me gagnait. Mais les Lanoue demeuraient
+placides. Je les jugeais indifférents, insensibles, indignes de
+l'écrasant devoir paternel.
+
+D'autres fois, Lanoue s'entretenait longuement avec sa femme de leurs
+affaires personnelles. Il disait: «Tu permets»? Je répondais: «Comment
+donc»! Mais je trouvais bientôt que toutes ces questions qu'ils
+agitaient m'étaient par trop étrangères. Trop de choses m'échappaient
+dans la vie de mon unique ami. Trop de Lanoue m'était dérobé. Une fureur
+jalouse me tenaillait le coeur.
+
+A de tels moments, je rêvais de représailles. J'étais tout prêt, si
+Lanoue m'en offrait la moindre occasion, à lui lâcher maintes choses
+désagréables que je ruminais avec soin.
+
+L'heure passait et Lanoue n'avait pour moi que paroles amicales. Je
+ravalais ma colère.
+
+Plus tard, en descendant l'escalier, après les poignées de mains,
+j'imaginais avec horreur Lanoue disant à sa femme: «Quel brave garçon,
+ce Salavin»!
+
+Je baissais la tête; je n'étais pas fier. Toutes ces choses laides que
+je ne peux pas ne pas voir en mon ami, ce n'est pas en lui qu'elles
+sont; c'est en moi, en moi seul.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Pendant le mois de décembre, Marguerite eut une angine. Dix jours de
+suite, elle demeura chez elle, au lit. Ma mère lui portait du bouillon,
+des tisanes, des drogues.
+
+L'ordre de la maison se trouva profondément troublé. La malade, les deux
+ménages, la cuisine accablaient maman de soins. Elle trouvait encore le
+temps de coudre, mais en prenant sur son repos. Nous mangions côte à
+côte, à la hâte, et il me semblait qu'un vide considérable béait entre
+nous.
+
+C'est ainsi, pourtant, que nous avions vécu pendant de longues années;
+deux mois d'habitudes nouvelles suffisaient donc à jeter en désuétude
+des coutumes vieilles comme ma vie.
+
+Je cherchais à me rendre utile et j'avais cet empressement falot que
+montrent les hommes au milieu des troubles domestiques. J'errais de
+pièce en pièce, m'asseyant sur tous les sièges, m'adossant à tous les
+meubles, ouvrant et fermant les portes, déplaçant sans raison les
+objets. Ma mère, de temps à autre, remontait ses lunettes avec l'ongle
+de l'index et me regardait. Encore que son regard fût calme et tout à
+fait naturel, je me sentais rougir et je détournais la tête, affectant
+quelque occupation dont mon coeur se désintéressait aussitôt.
+
+Quand ma mère, un bol fumant entre les doigts, passait chez Marguerite,
+qui, je vous l'ai dit, occupe une chambre voisine de notre logement,
+j'allais jusque sur le palier et, là, calant du pied la porte,
+j'attendais, me rongeant les ongles.
+
+Maman revenait et disait:
+
+--Elle va mieux.
+
+Je répondais:
+
+--Ah? Bien! Bien!
+
+Je voulais prendre un air détaché. J'y parvenais difficilement.
+
+Il y eut une visite de médecin, une visite qui fut, somme toute,
+rassurante. L'état de Marguerite n'était pas grave. Le praticien vint
+écrire son ordonnance chez nous et me dit en s'en allant:
+
+--N'ayez aucune inquiétude, monsieur, votre soeur sera complètement
+rétablie dès la semaine prochaine.
+
+Je ne songeai pas à détromper le médecin. L'idée que je pourrais avoir
+une soeur, une soeur comme Marguerite me fut bien agréable et me remplit
+de regrets mélancoliques.
+
+Au cours d'une nuit d'insomnie tout occupée de retours sur moi-même, je
+m'aperçus avec étonnement que, quatre jours durant, je n'avais eu aucune
+de ces pensées absurdes qui me défigurent l'âme et sont le tourment de
+ma vie. J'en conçus un grand enthousiasme qui me tint éveillé jusqu'à
+l'aurore.
+
+Les joies viennent en cortège. Le lendemain matin, Lanoue, que j'avais
+abandonné depuis que Marguerite était malade, Lanoue fit une apparition
+rue Du Pot-de-Fer. Il m'apportait du travail: des copies de conclusions
+grossoyées dont il s'était chargé dans le dessein de m'en faire
+profiter.
+
+Vous ne savez peut-être pas ce qu'on appelle des «grossoyés», dans
+l'argot de la procédure? Voici: les avoués, pour corser leurs notes
+d'honoraires, ajoutent aux dossiers de leurs clients des conclusions sur
+papier timbré qui sont taxées fort cher. Il est d'usage de confier la
+confection de ces documents aux clercs subalternes qui, après quelques
+pages concernant l'affaire jugée, copient au hasard le texte du code.
+Quatre ou cinq mots par ligne, de la besogne bâclée, un pur prétexte. Et
+l'avoué, qui trouve là gros bénéfice, daigne payer assez bien cette
+besogne fantaisiste que les scribes expédient en dehors de leurs heures
+d'étude. C'est ridicule, mais c'est comme ça.
+
+Lanoue m'apportait un code et des liasses de papier. Je me mis au
+travail avec ardeur. Marguerite malade, ma mère surchargée de soucis,
+j'allais donc pourvoir moi-même aux besoins de la maison.
+
+Je passai mes journées et une partie de mes nuits à transcrire d'une
+plume fiévreuse toute la loi sur les accidents du travail. Je comptais
+mentalement: huit sous, seize sous, vingt-quatre sous. Je trouvais, dans
+cette activité dérisoire, des motifs de fierté et maintes raisons de
+m'estimer moi-même. Je vous l'ai dit: je me sentais devenir un autre
+homme. On avait changé Salavin.
+
+Quant à rechercher les causes profondes de cette transformation, je m'en
+gardais avec une sorte de frayeur superstitieuse et je considérais
+comme un bien cette suspension de ma désespérante faculté d'analyse,
+cette trêve, cet assoupissement.
+
+Un jour vint toutefois où la clarté se fit sans qu'il m'en coûtât le
+repos.
+
+J'étais dans la salle à manger, en train d'écrire; mes doigts souillés
+d'encre galopaient sur le papier bleu, et mes yeux escortaient mes
+doigts avec allégresse. La porte s'ouvrit; maman parut, poussant devant
+elle Marguerite.
+
+Le col serré dans un foulard blanc, ses beaux cheveux nattés, le visage
+un peu pâle, Marguerite avait l'air doucement ébloui des convalescents.
+
+Elle prit place au coin du feu, dans notre vénérable fauteuil Voltaire.
+Et c'est ce jour-là seulement que je compris ce qui m'arrivait.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Ainsi donc ma vie avait un sens. Entendez-bien: ma vie, avait une
+direction. Elle n'était plus éparse comme un troupeau sans loi, mais
+ramassée, orientée. Un fleuve, et non plus un marécage. Un chant grave
+et plein, après des clameurs discordantes.
+
+Il y a, paraît-il, des hommes dont toutes les pensées s'enroulent
+fidèlement autour d'un axe, comme les serpents à la baguette du dieu.
+J'allais devenir un de ces hommes.
+
+Il y a des hommes qui vivent en état de grâce; leur coeur est pur et
+visité de beaux désirs. J'allais aussi vivre en état de grâce.
+
+Il y a des hommes qui possèdent le monde, même au fond de la pauvreté.
+J'allais posséder le monde. J'allais enfin me posséder moi-même. J'étais
+sauvé; j'étais capable d'amour. Tout me le prouvait: cette indulgence
+sur les visages, cette lumière sereine sur les choses, ces élans, ces
+silences, cette confiance, et la soif de sacrifice et le tremblement de
+mes mains.
+
+Une résolution s'étant formée dans mon esprit: garder secrète cette
+certitude. En l'avouant, en la publiant, ne risquais-je point de
+l'altérer, peut-être même de l'anéantir? Ne faudrait-il pas de longues
+années de paix pour réhabiliter Salavin, pour l'accoutumer à lui-même, à
+sa richesse, pour le rendre digne de sa nouvelle destinée?
+
+Que cet amour muet fût heureux ou malheureux, voilà une chose à laquelle
+je ne pensais guère. L'idée que je pourrais me trouver payé de retour
+troublait si fort mes plus fermes propos que je préférais l'écarter. En
+Revanche, j'envisageais l'hypothèse contraire avec une curieuse
+prédilection. Un amour méconnu, méprisé, n'en serait pas moins, pour
+moi, l'amour. Le bonheur que je convoitais était de nature à se nourrir
+de maintes souffrances.
+
+Sans doute allez-vous sourire. Vous avez sur la joie des opinions
+raisonnables et précises que je suis bien incapable de réfuter et
+même de comprendre. En fait, je ne me défends pas, je ne plaide pas ma
+cause, vous le savez déjà. Je m'efforce de vous faire entrevoir ce qui
+se passait en moi. Au surplus, je n'ai pas l'intention de m'appesantir
+sur cette partie de mon histoire. Je parviens encore à exprimer mes
+désordres, mes sottises, mes déportements. Mais le bonheur? Cela se
+peut-il raconter? Est-il possible d'intéresser quelqu'un à notre
+bonheur, cette chose fastidieuse, si plate, si pauvre aux yeux d'autrui?
+
+Qu'il me suffise de vous dire que je fus heureux sans défiance. Il ne me
+restait pas assez de lucidité pour observer que mes mouvements
+d'enthousiasme ressemblaient par tropà mes mouvements de désespoir,
+qu'ils étaient, comme ceux-ci, fébriles, démesurés, maladroits, enfin,
+qu'ils manquaient d'harmonie.
+
+Il eût été malaisé, même à un observateur attentif, de discerner
+l'espèce de révolution qui s'était accomplie en moi. Rien n'était
+modifié dans l'aspect de mon existence. Marguerite, guérie, avait repris
+sa place auprès de ma mère. On entendait ronronner la machine à coudre
+et ma plume, par intervalles, heurter du bec le fond de l'encrier. Nous
+prenions ensemble nos repas dans la cuisine pleine de buée et d'odeurs
+aromatiques.
+
+J'étais tout encombré de mon sentiment et je le considérais avec
+timidité, avec crainte, comme un objet fragile que l'on redoute de
+briser en le portant.
+
+Je me répétais de minute en minute: «Attention! Voilà la vraie vie qui
+commence!» Tantôt, anxieux des surprises de l'avenir, je souhaitais,
+comme tant d'hommes comblés, que l'éternité tout entière ne fût qu'une
+amplification de l'instant où je me plaisais. Et tantôt, travaillé de
+rêves ambitieux, je me voyais acheminant vers les sommets de la vertu,
+de la perfection, mon âme couverte de bénédictions, ivre de béatitude,
+rachetée, sanctifiée. C'est cela: une vie de saint! Et pourquoi pas? Les
+bienheureux n'ont-ils pas été choisis souvent parmi la tourbe des brebis
+galeuses? Y aura-t-il au paradis place assez glorieuse pour l'ange déchu
+que touchera soudain la grâce?
+
+Telles étaient mes pensées cependant que, d'une plume vertigineuse, je
+recopiais, article par article, la loi sur les accidents du travail.
+
+
+Parfois, maman me priait de quelque menu service. J'apportais à le lui
+rendre un empressement que j'eusse voulu moins visible. Enfin, on ne
+peut pas tout avoir: la félicité et la maîtrise de ses nerfs.
+
+Parfois, Marguerite chantait. Je l'accompagnais en pensée, attentif à ce
+que mon chant restât intérieur, pour ne me point trahir.
+
+J'évitais de regarder Marguerite, la vraie, la vivante. C'est en moi
+seulement que je la contemplais, en moi seulement que j'élevais vers
+elle une oraison silencieuse.
+
+Ne souriez pas! Ne vous moquez pas de moi! Si j'avais réussi la vie que
+je rêvais, c'eût été vraiment une belle chose.
+
+Il m'arrivait aussi de penser à mes amis, à ces hommes dont vous m'avez
+entendu parler en termes si méprisants. Oudin m'apparaissait alors comme
+un caractère d'élite, une âme supérieure dont l'influence sur moi
+demeurait souverainement bienfaisante. Les malheurs de Poupaert
+m'inspiraient une compassion sans réserves; je saurais lui venir en
+aide, à celui-là, le consoler, lui restituer la quiétude, le bonheur. Et
+Devrigny! Devrigny, la vie même, la santé, la vigueur exubérante! Quel
+gai compagnon! Quant à Vitet, que de spirituelles et affectueuses leçons
+n'avait-il pas su me donner! Il m'avait enseigné à châtier mon orgueil,
+à prendre, de mes vertus et de mes forces, un sentiment modeste et
+mesuré. Ledieu m'avait généreusement associé à toutes ses joies. Jay
+n'était point médisant, comme je l'avais cru à ma honte, mais
+clairvoyant et perspicace. J'ayais mal jugé la femme de Petzer, mal
+interprété les actes de Coeuil.
+
+Pour Lanoue, mon frère admirable, mon ami d'élection, mon bienfaiteur,
+je n'y pouvais penser sans attendrissement, sans confusion, sans
+remords.
+
+Enfin, ma pensée revenait toujours à ma mère, à Marguerite, à ces deux
+chères figures entre lesquelles ma vie, ma nouvelle vie allait se
+consumer. Clarté chaude, parfum, suave musique!
+
+Vous le voyez c'était tout à fait beau, tout à fait touchant. Et ce fut
+ainsi sans interruption du 17 au 25 décembre.
+
+
+
+
+XX
+
+
+J'allai, le jour de Noël, déjeuner chez Lanoue, qui m'avait invité à une
+petite fête intime.
+
+Un froid sec, piquant, tonique. Marcher était une joie, même avec des
+semelles trouées. Bien serré dans mon vieux paletot, je partis d'assez
+bonne heure: un repas d'ami n'est-il pas meilleur quand il est précédé
+d'une longue causerie?
+
+L'itinéraire m'était familier. Mes pas, comme ceux des bestiaux parqués,
+reviennent toujours dans les mêmes empreintes. Paris est grand, mais,
+dans Paris, j'ai mon village. Comme presque tous les hommes je ne suis
+capable que d'une petite patrie. Les gens qui parcourent le monde se
+croient délivrés de toute servitude; ne pensez-vous pas qu'il leur faut
+s'improviser une patrie dans leur entrepont de navire ou leur wagon de
+chemin de fer? Ils doivent, parfois même, emporter cette patrie
+minuscule dans leur valise, dans leur poche, dans le regard d'un
+compagnon chéri.
+
+La rue du Cardinal-Lemoine m'est favorable à la descente. Elle se
+précipite vers le fleuve, les bras ouverts. Elle m'entraîne, comme un
+désir qui veut être assouvi. Elle est allègre comme une débauche de
+forces accumulées.
+
+Puis, c'est la plaine, l'horizon à pleins poumons de la Seine et des
+quais, la fluette passerelle de l'Estacade, l'île et cette grève
+provinciale où Paris semble oublier sa féroce turbulence.
+
+Je revis, une fois de plus, toutes ces douces choses avec des yeux
+d'homme heureux. Que cette image me demeure à jamais pour les mauvais
+jours.
+
+Lanoue, sorti de bon matin, en vue de menues emplettes, n'était pas
+encore de retour. Marthe, occupée des préparatifs de notre petite fête,
+me reçut en costume d'intérieur: bonnet de dentelle et peignoir
+sommaire. Mais ne suis-je pas un peu de la maison?
+
+Le bébé me prit par la main pour me faire voir les trésors trouvés
+miraculeusement, à l'aube, dans la cheminée. Tout, dans l'appartement
+exigu, respirait ce bonheur familial auquel j'ai rêvé jadis comme à une
+terre interdite.
+
+Remonter les jouets mécaniques, assembler les cubes coloriés, paître les
+brebis de sapin, tout cela me parut fort plaisant jusque vers onze
+heures. Comment ensuite s'annonça le désastre? A quel instant précis
+apparurent les premiers signes de ma ruine intérieure? Voilà ce que je
+ne saurais vous dire au juste. Il se peut que la cause de tout ait été
+ce peignoir à manches courtes. Il n'est rien qui ne soit prétexte pour
+une âme mal défendue.
+
+Marthe est une belle personne, brune et robuste. Elle est d'humeur grave
+et enjouée: réserve et confiance tout ensemble. C'est la femme de mon
+ami; elle ne s'était jamais, jusque-là, trouvée compromise dans les
+excès de mon imagination.
+
+Or, il advint que Marthe se pencha par-dessus la table pour arranger je
+ne sais quoi à la suspension. Elle levait un bras. La manche de son
+peignoir était brève, flottante, fort large. Mon regard s'engagea
+involontairement dans cette manche et remonta le long du bras, jusqu'à
+l'ombre moite et touffue de l'aisselle.
+
+Ce fut tout pour Marthe. Elle avait déjà replié son bras, déjà tourné le
+dos, déjà quitté la pièce.
+
+Moi, j'étais assis dans le fauteuil à bascule, les jambes croisées, et je
+me balançais. L'enfant jouait sur le tapis. C'est ainsi que n'importe
+qui eût compris la scène.
+
+Monsieur, vous êtes un homme; je n'aurai pas besoin de vous expliquer
+trop longuement le caractère des pensées dont je fus assailli, la nature
+de l'événement qui se passa dans mon esprit.
+
+Une brutalité formidable, une espèce de viol, de colère, de délire. Des
+vêtements déchirés. Des supplications et des sanglots. Rien ne résistait
+à la bourrasque, ni l'honneur, ni l'amitié. J'étais lâché, déchaîné,
+ivre. Les plus petits détails m'apparaissaient, et de ce corps entre mes
+mains, et de mes actes.
+
+Marthe traversa la chambre voisine. Une seconde, j'aperçus à
+contre-jour, devant la fenêtre, sa silhouette presque nue dans son
+vêtement flottant. Nouveau coup de fouet. Nouvelle rage. Mes yeux
+remontèrent au plafond où se peignait une histoire extravagante: je
+volais cette femme, je l'emportais dans des chambres obscures,
+odorantes, avec des lits bouleversés, sous une veilleuse agitée de
+spasmes nerveux.
+
+Et puis, un voyage. Partir! On pourrait partir! Une vie haletante,
+maudite, admirable, à travers des continents inconnus. L'Asie! ou dans
+les îles de l'Océanie, ou dans les Antilles.
+
+A mes pieds, l'enfant se prit à chanter en secouant une crécelle. Eh
+bien! l'enfant serait abandonné à Lanoue. Il se consolerait avec cet
+enfant, Lanoue! Je lui écrirais une lettre pour tout expliquer.
+J'écrivis la lettre, d'un bout à l'autre, sur l'enduit crémeux du
+plafond.
+
+J'entrevis une cabine de paquebot, avec un hublot glauque, fêlé par
+l'horizon marin; et des étreintes secouées par la trépidation des
+machines, renversées soudain par des coups de roulis; et des mains
+cramponnées au bastingage, des mains convulsées d'angoisse; et des
+remords à deux, des remords écrasés sous des caresses terribles.
+
+Pour tout dire, il me faut ajouter que ce qui se passait en moi ne
+ressemblait pas exactement à ce qu'on appelle le désir. C'était une
+de ces imaginations qui trouvent leur satisfaction en elles-mêmes. Je
+n'aurais pas fait l'ombre d'un mouvement pour réaliser ma folie. Non!
+Toute cette saoulerie demeurait vautrée dans l'âme et presque sans
+rapport avec son objet. Une saleté lâche, cachée, solitaire.
+
+... J'achevais la lettre à Lanoue quand une petite moulure de plâtre,
+une de ces vagues fioritures qui écumaient et déferlaient au pourtour du
+plafond devint insensiblement cette belle mèche blonde qui tremble et se
+tord devant l'oreille de Marguerite quand elle coud, penchée sur son
+ouvrage. Et toute la douce figure de Marguerite apparut au plafond, avec
+ce regard qu'elle avait eu pour murmurer: «Oh! je sais bien que vous
+êtes bon».
+
+Eh bien! Marguerite serait oubliée.
+
+Marguerite! Déjà! Mon rêve haletait, comme un cheval forcé qui bute et
+va s'abattre. Tout le sang de mon rêve s'épuisait.
+
+C'est alors que retentit la voix de Marthe. Je crois me rappeler qu'elle
+disait une phrase des plus simples:
+
+--Octave vous fait attendre. Il sera bien fâché.
+
+Toutes les images s'abîmèrent dans une nuée grise. Je me sentis
+frissonnant, fatigué, triste, comme un homme qui vient d'étouffer ses
+illusions sur un sopha d'hôtel meublé. Cette faiblesse dans les jambes,
+cette tête pleine de coton, ce coeur défaillant et, surtout, surtout,
+une impérieuse envie de pleurer, de gémir.
+
+Je me levai et passai dans l'antichambre.
+Là, je pris mon pardessus.
+
+--Que faites-vous? dit Marthe, apparue sur le seuil de la cuisine. Vous
+avez oublié quelque chose?
+
+--Oui, j'ai oublié... j'ai oublié...
+
+Le son de ma voix me parut si pitoyable que je dis pas un mot de plus.
+J'ouvris la porte et me jetai dans l'escalier. Je vois encore le visage
+étonné de Marthe avancer dans la pénombre et se pencher sur la rampe.
+
+Comme j'arrivais au premier étage, je me trouvai face à face avec
+Lanoue. Il eut un bel et affectueux sourire pour me tendre la main.
+
+--Octave, lui dis-je en m'écartant, Octave, excuse-moi. Je ne reste pas
+avec vous. Je ne peux pas rester. Je ne mérite pas que l'on s'intéresse
+à moi.
+
+Lanoue s'arrêta, frappé de stupeur. Je l'aurais presque bousculé pour
+gagner plus rapidement le dehors. Je descendis les dernières marches en
+bondissant. Je criais:
+
+--Non, non, Octave, il ne faut pas m'aimer!
+
+Comme je refermais la porte du vestibule, j'entendis derrière moi, dans
+l'escalier, des bruits de pas précipités. Lanoue appelait d'une voix
+altérée:
+
+--Louis! Louis! Ecoute, Louis...
+
+Dans la rue, je pris ma course, sans tourner la tête.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+On ne devrait jamais avoir de joie; le départ de la joie est une
+souffrance trop cruelle.
+
+Il était midi. Le Jardin des Plantes paraissait désert. Un sol durci,
+grinçant de froid. Des bancs couverts d'une couche de grésil. Je m'assis
+pourtant sur l'un d'eux. Il y avait, à ma droite, un arbre qui, de tous
+ses bras étendus, prêtait serment avec une gravité majestueuse.
+
+Je regardais son tronc noueux, sa ramure innombrable, ses grosses
+racines qui, par places, émergeaient avant la plongée définitive, comme
+des échines de dauphins, et je pensais:
+
+Lui, il sait choisir; il puise dans la terre où il y a tant de sucs,
+tant de substances, tant de nourritures et de poisons, tant de matériaux
+accumulés depuis les origines. Il puise et ne prend que le nécessaire.
+Il dédaigne le reste. Il se choisit dans le chaos.
+
+
+Moi, je ne sais pas me choisir. Toute pensée qui voyage trouve asile en
+mon âme. Toute graine qui tombe sur mon être y peut germer. Où suis-je
+là-dedans? Qui suis-je dans cette foule? Peut-il y avoir du bonheur pour
+moi entre ces mille démons ennemis? Comment me reconnaître, me nommer,
+m'appeler, entre tous ces visages?
+
+Ne me dites pas: «Ces pensées sont en vous mais ne sont pas vous».--Eh!
+n'est-ce pas moi qui les pense? N'est-ce pas moi qui les nourris?
+
+Surtout, surtout, ne me dites pas: «Tout cela ne vit que dans votre
+esprit.»--Seul compte ce qui se passe là.
+
+Je ne pourrai jamais faire de ma vie quelque chose de pur, quelque chose
+de propre.
+
+Je suis incapable d'amour, incapable d'amitié, à moins qu'amour et
+amitié ne soient de bien pauvres, de bien misérables sentiments.
+
+Je suis un mauvais fils, un mauvais ami, un mauvais amant. Au fond de
+mon coeur, j'ai voulu la mort de ma mère, j'ai trahi et bafoué Octave,
+forcé, souillé Marthe, abandonné Marguerite. Et j'ai fait mille autres
+crimes dont je n'ai pas même souvenir, ce qui est plus désespérant que
+tout.
+
+Je ne respecte rien dans le fond de mon coeur; et pourtant!
+
+Et pourtant, j'ai parfois rêvé d'une vie qui eût été la plus belle, la
+plus noble des vies.
+
+Ce n'est pas ma faute: je ne suis pas le maître. Ne m'accusez pas avant
+d'avoir fait retour sur vous-même.
+
+Je suis un ilote. Qui me donnera la liberté? Qui me sauvera de la
+déchéance? Qui pourra me rendre la grâce perdue?
+
+Le monde m'échappe. Je me débats parmi les ombres. Qui peut venir à mon
+secours? Telles furent mes réflexions sur le banc du Jardin des Plantes.
+J'avais froid. Bientôt j'eus faim. Je ne constatai pas sans amertume
+qu'il m'était possible d'avoir froid et faim malgré ma douleur. Nouvelle
+blessure pour l'orgueil.
+
+Je combattis le froid en marchant, et la faim avec un de ces petits
+pains aux raisins secs, un de ces pains de seigle qui ont fait les
+délices de mon enfance.
+
+
+J'errai ainsi, tantôt dans les allées du jardin, tantôt dans les rues
+avoisinantes, jusqu'à la chute du jour. Le ciel s'était fort brouillé
+et obscurci. Jamais il ne m'avait paru plus hostile, plus lugubre; et
+c'était pure illusion, car j'ai connu, sous l'azur de juillet, des
+détresses en sueur qui passent de loin toutes les tristesses de l'hiver.
+Il n'y a de soleil que dans la paix du coeur.
+
+Où aller?
+
+Comme la nuit s'épaississait, la neige se mit à tomber. J'étais alors
+dans la rue Buffon.
+
+Je revins à la surface du monde pour constater qu'il neigeait. Puis,
+nouvelle plongée dans les profondeurs.
+
+Un peu plus tard, je m'aperçus que j'étais à la hauteur de la caserne
+municipale, rue Monge, en marche vers la rue du Pot-de-Fer. La bête
+remontait au gîte; d'elle-même, elle rentrait à la bauge, où il fait
+tiède, où l'on mange.
+
+Toujours la même chose. Toujours le même rythme. Sortir, rentrer.
+Rapporter à la maison, chaque soir, son fardeau de colère et de dégoût.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Monsieur, il est plus de minuit et vous m'avez écouté jusqu'ici avec
+beaucoup de patience et de bonté. Je vais donc abuser de votre sympathie
+en achevant mon récit.
+
+Une semaine s'est écoulée depuis les événements qui ont marqué, pour
+moi, la journée de Noël. Une fois encore, je vous prie de m'excuser
+si je m'obstine à nommer événements ces choses qui se sont entièrement
+passées en moi. Le monde a deux histoires: l'histoire de ses actes,
+celle que l'on grave dans le bronze, et l'histoire de ses pensées, celle
+dont personne ne semble se soucier. En vérité, qu'importent mes actes,
+si toutes mes pensées n'en sont que le désaveu et la dérision?
+
+J'ai d'abord vécu quatre jours dans une anxiété sans cesse croissante.
+Pour bien des raisons que vous devinez aisément, le séjour à la maison
+était pénible: tant de souvenirs, et le regard de ces deux femmes, et le
+mensonge de mon visage, de mes paroles, de mes gestes.
+
+Je suis donc sorti, chaque jour, dès le matin, pour ne rentrer que tard
+dans la nuit, au moment du sommeil. Chaque soir, ma mère m'a dit que
+Lanoue était venu et m'avait attendu une heure ou deux sans trop
+expliquer l'objet de sa visite.
+
+J'ai passé mes nuits sur mon canapé, à fumer, à batailler contre mes
+démons.
+
+Avant-hier matin, j'ai eu avec ma mère une discussion décisive.
+S'agit-il bien d'une discussion? En réalité, ma mère a parlé seule.
+
+J'allais sortir. Marguerite était partie chercher du travail à
+l'atelier. Maman mettait de l'ordre dans le logement.
+
+--Louis, m'a-t-elle dit, assieds-toi un instant auprès de moi.
+
+Je me suis assis. Je devais avoir un visage fermé, blême, agité de menus
+tics que je ne peux réprimer. Je ne savais ce que voulait ma mère.
+J'étais, à la fois, inquiet et accablé.
+
+--Louis, m'a dit ma mère, tu auras trente ans dans deux mois.
+
+
+J'ai tout de suite compris. Ma mère a parlé pendant plus d'une
+demi-heure. «Le moment était venu de me marier. Je ne pouvais plus
+tarder à trouver une situation. Maman s'en était quelque peu occupée
+elle-même. Le moment était venu pour moi de choisir une compagne. Et,
+justement, n'avais-je pas, auprès de moi...»
+
+Ah! Mère, mère, comme vous m'aimez! Comme vous me connaissez bien! Comme
+vous me comprenez mal!
+
+Je l'ai laissée parler. Elle secouait affectueusement mes mains qui
+retombaient inertes. Quand elle me pressait de questions, je hochais la
+tête sans répondre.
+
+On a sonné, ce qui m'a délivré. Marguerite est entrée. Aussitôt, j'ai
+saisi mes vêtements et je suis parti, très vite, en regardant au passage
+avec une espèce de ressentiment cette jeune femme qui songe à rendre
+heureux un homme tel que moi.
+
+Il y a de cela plus de quarante-huit heures. Je ne suis pas retourné à
+la maison. Je n'y retournerai pas; je ne peux plus.
+
+J'ai écrit à maman une lettre qui n'explique rien. Le moyen d'expliquer
+des choses pareilles! «Mère, lui ai-je écrit, tu ne sais pas quel homme
+je suis. Ne me demande pas de revenir auprès de toi. Ne me demande pas
+d'être heureux.» Et mille autres sottises semblables qui ont dû la
+mettre au supplice sans l'éclaircir de rien.
+
+Depuis bientôt trois jours, je vogue dans Paris sans but, sans refuge.
+Je suis calme, mais bien malheureux.
+
+Je ne cherche pas à mourir. Je ne suis pas encore prêt à mourir.
+
+J'ai de l'argent pour deux jours. Après je ferai de menus travaux, afin
+de manger.
+
+N'allez pas me parler de ces deux femmes, qui doivent, en ce moment,
+coudre côte à côte, dans la salle à manger. Que pensent-elles? Que
+disent-elles? Ne m'en parlez pas: je n'y ai que trop songé depuis trois
+jours.
+
+Le hasard m'a conduit, ce soir, dans ce bar où j'ai eu la chance de vous
+rencontrer. J'ai très peu bu; vous l'avez sûrement remarqué. Je me
+serais bien enivré, mais j'ai l'estomac si malade.
+
+Ne racontez à personne cette histoire qui n'en est pas une. Tous les
+hommes ont leur charge de tourments. Inutile de les troubler avec
+Salavin. Inutile aussi de leur donner à rire.
+
+Je ne sais plus que faire. Je ne sais plus que devenir. Peut-être
+vais-je partir en voyage, si le vent me prend en pitié et m'emporte.
+Peut-être vais-je rester. Peut-être...
+
+Vous, monsieur, qui avez l'air simple et bon, vous qui m'avez laissé
+parler avec tant de bienveillance, peut-être me direz-vous ce que je
+dois faire.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT ***
+
+***** This file should be named 10290-8.txt or 10290-8.zip *****
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+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ <title>Confession de Minuit</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Confession de Minuit
+ Roman
+
+Author: Georges Duhamel
+
+Release Date: November 25, 2003 [EBook #10290]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<CENTER>
+<H2>GEORGES DUHAMEL</H2>
+<H3><i>de l'Académie Française</i></H3>
+<br>
+<br>
+<H1>Confession de Minuit</H1>
+</CENTER>
+<br>
+<br>
+<center><H2>I</H2></center>
+
+<p>Je n'en veux pas à M. Sureau; Je suis tout à fait mécontent d'avoir
+perdu ma situation. Une douce situation, voyez-vous? Mais je n'en veux
+pas à M. Sureau. Il était dans son droit et je ne sais trop ce que
+j'aurais fait à sa place; bien que, moi, je comprenne une foule de
+choses, malheureusement.</p>
+
+<p>Il faut dire que M. Sureau n'a pas voulu comprendre. Il m'aurait été
+nécessaire de lui donner des explications et, tout bien pesé, j'ai mieux
+fait de ne rien expliquer. Et puis, M. Sureau ne m'a pas laissé le temps
+de me ressaisir, de me justifier. Il a été vif. Tranchons le mot: il
+s'est montré brutal et même féroce. Ça ne fait rien: je ne songe pas à
+lui en vouloir.</p>
+
+<p>Pour M. Jacob, c'est différent: il aurait pu faire quelque chose en ma
+faveur. Pendant cinq ans, il m'a, chaque jour, soir et matin, regardé
+travailler. Il sait que je ne suis pas un homme extraordinaire. Il me
+connaît. C'est-à-dire qu'à bien juger il ne me connaît guère. Enfin! Il
+aurait pu prononcer un mot, un seul. Il n'a pas prononcé ce mot, je ne
+lui en fais pas grief. Il a femme, enfants, et une réputation avec
+laquelle il ne peut pas jouer.</p>
+
+<p>A coup sûr, si je disais ce que je sais de M. Jacob... Mais, qu'il dorme
+tranquille: je ne dirai rien. Il ne m'a pas défendu, il ne m'a pas
+repêché; toutes réflexions faites, je ne lui en veux pas non plus. Ces
+gens ne sont pas obligés d'avoir des vues sur certaines choses. Il y a
+eu là un ensemble de circonstances très pénibles. Mettons, pour le
+moment, que la faute soit à moi seul. Puisque le monde est fait comme
+vous savez, je veux bien reconnaître que j'ai eu tort. On verra plus
+tard!</p>
+
+<p>Il y a d'ailleurs longtemps de cette aventure. Je n'en parlerais pas si
+vous n'aviez pas réveillé de mauvais souvenirs. Et puis, il m'est arrivé
+tant de choses, depuis, que je peux avoir oublié quelques détails. Je
+dois vous faire remarquer que je n'avais vu M. Sureau que trois fois. En
+l'espace de cinq ans, c'est peu. Cela tient à ce que la maison Socque et
+Sureau est trop importante: ces messieurs ne peuvent pas entretenir des
+relations avec leurs deux mille employés. Quant à mon service, il
+n'avait aucun rapport avec la direction.</p>
+
+<p>Un matin donc, le téléphone se met à sonner. Je ne sais si vous êtes
+sensible aux sonneries, cloches, timbres et autres appareils de cette
+espèce infernale. Pour moi, j'exècre cela. L'existence d'une sonnerie
+électrique dans l'endroit où je me tiens suffit à troubler ma vie! Pour
+cette seule raison, il y a des moments où je me félicite d'avoir quitté
+les bureaux. Une sonnerie, ce n'est pas un bruit comme les autres; c'est
+une vrille qui vous transperce soudain le corps, qui embroche vos
+pensées et qui arrête tout, jusqu'aux mouvements du coeur. On ne
+s'habitue pas à cela.</p>
+
+<p>Voilà donc le téléphone qui se met à sonner. Tout le bureau dresse
+l'oreille, sans en avoir l'air. La sonnerie s'arrête, et on attend. Je
+ne suis pas plus nerveux qu'un autre, mais cette attente est encore un
+supplice, car on attend pour savoir s'il n'y aura pas plusieurs coups.</p>
+
+<p>Un seul coup, c'est pour M. Jacob. Deux coups c'est pour Pflug, le
+Suisse. Moi, je marchais à trois coups. Depuis que je suis parti, les
+trois coups doivent être pour Oudin, qui, de mon temps était à quatre
+coups. Oudin! Il n'est pas nerveux non plus, celui-là! Dès le premier
+coup, il commençait à se manger un ongle, sans en avoir l'air, bien
+entendu. Et il a fini par avoir un panaris tournant à ce doigt-là.</p>
+
+<p>Le jour en question, un coup, pas davantage. Un grand coup long, droit,
+irritant à force d'assurance.</p>
+
+<p>M. Jacob sort de derrière sa demi-cloison; il sort de ce réduit où il se
+tient comme un cheval de course dans son box. Il vient décrocher
+l'appareil et, selon sa coutume, il S'accote, la tête collée contre le
+mur, où ses cheveux ont, à la longue, laissé une tache grasse.</p>
+
+<p>La conversation commence. J'écoute à moitié: c'est toujours étonnant un
+bonhomme qui cause avec le néant, et qui lui sourit, qui lui fait des
+grâces, un bonhomme qui, tout à coup, regarde fixement la peinture
+chocolat, sur le mur, comme s'il voyait quelque chose d'étonnant.</p>
+
+<p>Ce jour-là, pourtant, M. Jacob ne souriait pas; il ne faisait pas de
+grâces. Dès les premiers mots, il avait pris un air gêné, puis il était
+devenu tout rouge, puis il avait baissé les yeux et il s'était mis à
+contempler le radiateur hérissé dans son coin, comme un roquet qui n'est
+pas content.</p>
+
+<p>Moi, je taillais un crayon. Inutile de vous dire que je cassais la mine
+de seconde en seconde. J'entendais M. Jacob qui balbutiait: «Mais
+monsieur, mais monsieur...» et je pensais au fond de moi-même: «S'il
+répète encore une fois son Mais monsieur... je me lève et je vais lui
+administrer une gifle! Pan! La tête contre le mur!»</p>
+
+<p>Je me dis toujours des choses comme ça. En réalité, je suis un homme
+très calme et je ne fais presque jamais rien de ces choses que je me
+dis. Vous pensez bien que je ne lui aurais pas donné de gifle. Je n'en
+continuais pas moins à casser ma mine et à me salir le Bout des doigts.
+M. Jacob me rappelait ces spirites qui prétendent s'entretenir avec les
+ombres et qui finissent par leur communiquer une espèce d'existence.
+Pendant les silences qu'il ménageait, on entendait une rumeur grêle qui
+semblait venir du bout du monde et dans laquelle, peu à peu, je
+distinguais les éclats d'une voix irritée.</p>
+
+<p>Tout à coup, M. Jacob se décolle de l'appareil et il dépose le récepteur
+à tâtons, en manquant plus de dix fois le crochet avant de le
+rencontrer. J'étais au comble de la fureur; mais ça ne se voyait
+certainement pas. Je venais enfin de faire une bonne pointe à mon crayon
+et je m'essuyais les doigts sur le fond de ma culotte, où la mine de
+plomb ne marque pas.</p>
+
+<p>M. Jacob passe dans son box, ouvre des cartons, froisse des papiers et
+soudain s'écrie:</p>
+
+<p>--Salavin! Venez voir un peu ici!</p>
+
+<p>J'en étais sûr. Je me lève et j'obéis. Je trouve M. Jacob en train de
+s'arracher les poils du nez, ce qui, chez lui, est grand signe
+d'inquiétude. Il me dit:</p>
+
+<p>--Prenez ce cahier et portez-le vous-même à M. Sureau. Vous le trouverez
+dans son cabinet, à la direction. Vous direz que je viens d'être pris
+d'indisposition.</p>
+
+<p>Là-dessus, il s'arrête; il regarde, en clignant de l'oeil vers la
+fenêtre, un grand poil qu'il venait de se tirer de la narine; il pose le
+poil sur son buvard et il ajoute, en retenant une grosse envie
+d'éternuer qui lui mettait des larmes plein les yeux:</p>
+
+<p>--Allez Salavin, et dépêchez-vous!</p>
+
+<p>Pour parvenir jusqu'au bureau de M. Sureau il faut traverser plusieurs
+corps de bâtiment. En été, quand les fenêtres sont ouvertes et que les
+portes bâillent à la fraîcheur, on aperçoit toutes sortes de
+compartiments superposés, où les hommes travaillent.</p>
+
+<p>Il y a de ces hommes qui sont enfoncés jusqu'au torse dans des bureaux
+américains compliqués comme des machines. D'autres se tiennent ratatinés
+au faîte de hauts tabourets fluets comme des perchoirs. On voit des murs
+immenses, recouverts de cartonniers, et qui ressemblent un peu au
+columbarium du Père-Lachaise. Là-devant, circulent, sur des galeries
+aériennes, deux ou trois garçons qui ont un air affairé de mouches à
+miel. Parfois, on entend un grésillement, un bruit de friture, et on
+entre dans une grande salle où les dactylographes pianotent comme des
+aliénées: une musique d'orage, piquée de petits coups de timbre.
+Ailleurs, ce sont des espèces de soupiraux qui sentent le chat mouillé
+et la colle forte; au fond, on voit des gens qui écrasent les registres
+à copier, sous la presse, en crispant les mains et en serrant les
+mâchoires. Enfin tout le tableau d'une boîte où ça va bien, c'est-à-dire
+rien de comparable avec le paradis terrestre.</p>
+
+<p>Dans l'antichambre de M. Sureau, il y a un domestique en livrée et en
+bas blancs. Il me demande le numéro de mon service et me pousse dans une
+grande pièce en murmurant: «On vous attend».</p>
+
+<p>Je reconnais tout de suite le cabinet de M. Sureau, où je ne suis
+pourtant venu qu'une fois, ayant aperçu les deux autres fois M. Sureau
+dans notre section. Je vois des tentures gros-bleu, des tableaux couleur
+de raisiné, et, dans un coin, un plan-coupe de la «batteuse-trieuse
+Socque et Sureau», avec les médailles des expositions.</p>
+
+<p>Lui, il est là! Vous le connaissez peut-être et vous savez que c'est un
+homme un peu fort, de haute taille, avec les cheveux ras, la moustache
+en brosse et une barbiche rude; tout le poil passablement gris. Un
+lorgnon qui tremblote toujours parce qu'il ne serre qu'un brimborion de
+peau, sous le front.</p>
+
+<p>M. Sureau me regarde de travers et dit seulement:</p>
+
+<p>--Vous venez de la rédaction? Que fait M. Jacob?</p>
+
+<p>--Il est souffrant.</p>
+
+<p>--Ah? Donnez!</p>
+
+<p>Et je reste debout, face au grand bureau Empire, ne sachant trop s'il
+vaut mieux garder les talons réunis, le corps bien droit, ou me hancher
+dans la position du soldat au repos.</p>
+
+<p>Je dois vous avouer que j'ai vécu fort retiré, à la maison Socque et
+Sureau. Je détestais les circonstances qui me faisaient sortir de mes
+fonctions et de mes habitudes. Mon métier était de corriger des textes
+et non de me tenir debout devant un prince de l'industrie. Je maudissais
+M. Jacob et préparais, à son intention, quelques-unes de ces phrases
+bien mijotées, qu'en définitive je ne dis jamais. J'étais d'ailleurs
+inquiet de mon corps dont je ne savais que faire. Je sentais tous mes
+muscles qui se guindaient, chacun dans une posture à faire tort aux
+autres, et j'avais la curieuse impression de composer une énorme
+grimace, non seulement avec ma figure, mais avec mon torse, mon ventre,
+mes membres, enfin avec toute la bête.</p>
+
+<p>Heureusement M. Sureau ne me regardait pas. Il tripotait le cahier que
+je lui avais remis. Il éprouvait une rage lourde, assez bien contenue.</p>
+
+<p>Tout à coup, sans lever le nez, il écrase un index sur la page et dit:</p>
+
+<p>--Mal écrit.... Illisible.... Qu'est-ce que c'est que ce mot-là?</p>
+
+<p>Je fais quatre pas d'automate. Je me penche et je lis, sans hésiter, à
+haute voix: «surérogatoire». Cette manoeuvre m'avait placé tout près de
+M. Sureau, à portée du bras gauche de son fauteuil.</p>
+
+<p>C'est alors que je remarquai son oreille gauche. Je m'en souviens très
+exactement et juge encore qu'elle n'avait rien d'extraordinaire. C'était
+l'oreille d'un homme un peu sanguin; une oreille large, avec des poils
+et des taches lie-de-vin. Je ne sais pourquoi je me mis à regarder ce
+coin de peau avec une attention extrême, qui devint bientôt presque
+douloureuse. Cela se trouvait tout près de moi, mais rien ne m'avait
+jamais semblé plus lointain et plus étranger. Je pensais: «C'est de la
+chair humaine. Il y a des gens pour qui toucher cette chair-là est chose
+toute naturelle; il y a des gens pour qui c'est chose familière».</p>
+
+<p>Je vis tout à coup, comme en rêve, un petit garçon,--M. Sureau est père
+de famille--un petit garçon qui passait un bras autour du cou de M.
+Sureau. Puis j'aperçus Mlle Dupère. C'était une ancienne dactylographe
+avec qui M. Sureau avait eu une liaison assez tapageuse. Je l'aperçus
+penchée derrière M. Sureau et l'embrassant là, précisément, derrière
+l'oreille. Je pensais toujours: «Eh bien! c'est de la chair humaine; il
+y a des gens qui l'embrassent. C'est naturel». Cette idée me paraissait,
+je ne sais pourquoi, invraisemblable et, par moments, odieuse.
+Différentes images se succédaient dans mon esprit, quand, soudain, je
+m'aperçus que j'avais remué un peu le bras droit, l'index en avant et,
+tout de suite, je compris que j'avais envie de poser mon doigt là, sur
+l'oreille de M. Sureau.</p>
+
+<p>A ce moment, le gros homme grogna dans le cahier et sa tête changea de
+place. J'en fus, à la fois, furieux et soulagé. Mais il se remit à lire
+et je sentis mon bras qui recommençait à bouger doucement.</p>
+
+<p>J'avais d'abord été scandalisé par ce besoin de ma main de toucher
+l'oreille de M. Sureau. Graduellement, je sentis que mon esprit
+acquiesçait. Pour mille raisons que j'entrevoyais confusément, il me
+devenait nécessaire de toucher l'oreille de M. Sureau, de me prouver
+à moi-même que cette oreille n'était pas une chose interdite,
+inexistante, imaginaire, que ce n'était que de la chair humaine, comme
+ma propre oreille. Et, tout à coup, j'allongeai délibérément le bras et
+posai, avec soin, l'index où je voulais, un peu au-dessus du lobule, sur
+un coin de peau brique.</p>
+
+<p>Monsieur, on a torturé Damiens parce qu'il avait donné un coup de canif
+au roi Louis XV. Torturer un homme, c'est une grande infamie que rien ne
+saurait excuser; néanmoins, Damiens a fait un petit peu de mal au roi.
+Pour moi, je vous affirme que je n'ai fait aucun mal à M. Sureau et que
+je n'avais pas l'intention de lui faire le moindre mal. Vous me direz
+qu'on ne m'a pas torturé, et, dans une certaine mesure, c'est exact.</p>
+
+<p>A peine avais-je effleuré, du bout de l'index, délicatement, l'oreille
+de M. Sureau qu'ils firent, lui et son fauteuil, un bond en arrière. Je
+devais être un peu blême; quant à lui, il devint bleuâtre, comme les
+apoplectiques quand ils pâlissent. Puis il se précipita sur un tiroir,
+l'ouvrit et sortit un revolver.</p>
+
+<p>Je ne bougeais pas. Je ne disais rien. J'avais l'impression d'avoir fait
+une chose monstrueuse. J'étais épuisé, vidé, vague.</p>
+
+<p>M. Sureau posa le revolver sur la table, d'une main qui tremblait si
+fort que le revolver fit, en touchant le meuble, un bruit de dents qui
+claquent. Et M. Sureau hurla, hurla.</p>
+
+<p>Je ne sais plus au juste ce qui s'est passé. J'ai été saisi par dix
+garçons de bureau, traîné dans une pièce voisine, déshabillé, fouillé.</p>
+
+<p>J'ai repris mes vêtements; quelqu'un est venu m'apporter mon chapeau et
+me dire qu'on désirait étouffer l'affaire, mais que je devais quitter
+immédiatement la maison. On m'a conduit jusqu'à la porte. Le lendemain,
+Oudin m'a rapporté mon matériel de scribe et mes affaires personnelles.</p>
+
+<p>Voilà cette misérable histoire. Je n'aime pas à la raconter, parce que
+je ne peux le faire sans ressentir un inexprimable agacement.</p>
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>II</H2></center>
+<br>
+<p>Notez en outre que l'affaire Sureau marque le début de mes malheurs.</p>
+
+<p>Quand je dis «malheurs», je n'entends pas surtout les grands
+désagréments qui ont résulté, pour moi, de la perte de ma place. Je
+pense plutôt à la détresse morale dans laquelle je patauge depuis cette
+époque et d'où je ne sortirai peut-être jamais plus.</p>
+
+<p>J'ai, ce jour-là, mesuré, visité des profondeurs dont mon esprit ne peut
+plus s'évader. Il s'est fait une déchirure dans les nuages et, pendant
+une minute, j'ai très nettement regardé le fond du fond.</p>
+
+<p>Inutile de raisonner sur des choses déraisonnables. J'aime encore mieux
+vous raconter les événements qui sont arrivés par la suite. Remarquez en
+passant qu'appeler événements des brimborions sans importance, comme
+tout ce qui est de moi, ça fait pitié quand on y pense.</p>
+
+<p>Mon algarade avec les gens de M. Sureau avait eu lieu vers dix heures du
+matin. Il n'était pas dix heures et demie quand je me trouvai dans la
+rue. Je n'avais plus qu'une chose à faire: retourner à la maison.</p>
+
+<p>J'habite avec ma mère. Je m'aperçois que vous ne savez rien. Il faut que
+je vous explique tout, que je vous raconte tout. C'est insupportable,
+quand on parle de soi, on n'a jamais fini.</p>
+
+<p>Ma mère est veuve, mon père est mort alors que j'étais encore dans la
+première enfance, si bien que je ne connais presque rien de lui.
+Entendez que j'ai très peu de souvenirs Absolument personnels. A part
+cela, ma mère m'a raconté quatre ou cinq cents fois certaines histoires
+de mon père, en sorte que ces histoires font partie intégrante de ma
+Mémoire et que je dois accomplir un réel effort pour distinguer ces
+souvenirs-là de mes souvenirs à moi. Mais nous parlerons de mon père une
+autre fois.</p>
+
+<p>Nous avons toujours habité notre logement de la rue du Pot-de-Fer. Trois
+pièces et une cuisine, au quatrième étage. J'ai ce logement en horreur
+et, pourtant, je ne suis bien que là.</p>
+
+<p>La maison, l'endroit où l'on vit d'ordinaire finit par devenir comme une
+image de l'être: on ne connaît que ça, et on en voit toute la tristesse,
+toute l'intolérable tristesse.</p>
+
+<p>Ma mère a une très petite rente. Avec ce revenu et le peu que je gagne
+elle fait très bien marcher la maison. Ma mère est une femme admirable,
+la seule personne au monde qui me donne parfois envie de me jeter à
+genoux.</p>
+
+<p>Je vous dis cela en passant, mais ça doit être bien bon de se jeter à
+genoux devant quelqu'un, de le vénérer, de lui ouvrir son coeur, de s'en
+remettre à lui de toutes choses. Quand je pense à l'humanité, quand je
+pense à tous ces bougres d'hommes, ce que je leur reproche le plus, ce
+n'est pas le mal qu'ils font; c'est de ne pas s'arranger pour qu'une
+fois de temps en temps on ait le besoin impérieux de se prosterner
+devant l'un d'eux, de lui embrasser les pieds, de lui jurer fidélité, de
+le servir comme ferait un esclave, ou un chien. Ah bien, oui! Il n'y a
+rien à tirer de ces brutes-là! On leur offrirait son âme toute brûlante,
+arrachée toute vive, qu'ils prendraient l'air soupçonneux d'un tripier
+qui regarde une pièce démonétisée.</p>
+
+<p>Je vous le répète, ma mère est une femme admirable. Si bonne, si
+courageuse, si peu semblable à moi! Car moi, je suis sans doute
+méprisable, mais pour des raisons que je reste seul à connaître, je vous
+prie de le croire; pour des raisons que ne sauraient imaginer ni Oudin,
+ni M. Jacob, ni même Lanoue. Ceux-là, plutôt que de me mépriser, ils
+feraient mieux de se regarder en face avec sang-froid. D'ailleurs, ils
+ne me méprisent peut-être pas, au fond.</p>
+
+<p>A part cela, ma mère a un petit défaut. Elle me traite toujours comme si
+j'étais demeuré le bambin qu'elle a dorloté et gourmandé jadis. C'est
+vexant pour un homme qui approche de la trentaine. A dire juste, ma mère
+est de caractère un peu bougon. Un très petit défaut, je le sais, et
+qui, toutefois, m'est extrêmement pénible, surtout dans certaines
+occasions.</p>
+
+<p>C'est à ce travers de ma mère que je pensais en sortant de la maison
+Socque et Sureau.</p>
+
+<p>Le grand air m'avait fait du bien. Je commençais à me ressaisir, à
+rassembler mes idées qui tiraient dans tous les sens, comme un attelage
+découragé par une longue côte.</p>
+
+<p>Je suivais le quai d'Austerlitz. J'essayais de comprendre ce qui venait
+de m'arriver et je répétais: «On m'a flanqué à la porte.... On m'a
+flanqué à la porte... à la porte du bureau». Il m'est difficile de
+soustraire mes pensées au rythme de la marche, et, comme mon pas était
+assez régulier, je scandais ces méchantes phrases sur un air de polka.</p>
+
+<p>Soudain, je m'arrêtai. Je venais d'entrevoir qu'il m'était nécessaire
+d'annoncer cette nouvelle à ma mère et que cette nouvelle était très
+fâcheuse, qu'elle comportait maintes conséquences redoutables.</p>
+
+<p>Je m'arrêtai donc tout à fait pour m'accouder au parapet qui domine la
+Seine.</p>
+
+<p>A l'ombre des arbres, la pierre était presque froide. Il fallait cette
+fraîcheur et cette immobilité pour me faire éprouver mieux ma fièvre et
+mon agitation. Une minute de pause suffit à me bien montrer que je
+n'étais pas du tout dans mon état normal, ce fameux état dans lequel je
+ne suis jamais.</p>
+
+<p>Ce petit arrêt me fut quand même salutaire. Il faut si peu de chose pour
+me rendre heureux. Le grave est qu'il en faut encore moins pour me
+détraquer. Ah! Pauvre mécanique!</p>
+
+<p>Il y avait une équipe de débardeurs qui chargeaient une péniche. Ils
+prenaient leur fardeau au bord du quai et gagnaient le bateau en
+cheminant sur de longues planches élastiques dont l'image ondulait dans
+l'eau. A les regarder, je pris d'abord un réel plaisir. Et puis je me
+vis moi-même avançant sur la planche étroite, comme un équilibriste.
+J'en ressentis une espèce de vertige et ce me fut promptement si
+désagréable que je me détachai de la pierre et repris ma route.</p>
+
+<p>Immédiatement, la pensée qu'il allait falloir annoncer à ma mère la
+désastreuse nouvelle revint et m'accabla d'ennui.</p>
+
+<p>Dire: «J'ai perdu ma place», ce me paraissait encore assez facile. La
+phrase est courte, simple, décisive, elle ne me semblait pas impossible
+à prononcer. J'entrevis même Plusieurs façons de me délivrer de ce
+premier aveu. Je pouvais, par exemple, m'asseoir d'un air navré--un air
+que je n'aurais pas eu besoin de feindre, je vous assure--et dire, à
+voix basse: «Maman, j'ai perdu ma situation». Il était peut-être plus
+adroit, plus habile, pour ne pas décourager la pauvre femme, d'aller et
+venir dans le logement, comme à mon ordinaire, et de jeter tout à coup
+ces mots, sur un ton plein d'insouciance: «A propos! Tu sais que j'ai
+perdu ma situation». J'envisageais aussi la possibilité d'une entrée
+tumultueuse; je lâcherais avec violence un propos dans ce genre: «C'est
+ignoble! C'est abominable! Ils m'ont fait perdre ma situation».
+J'entrevis le retentissement douloureux qu'une telle explosion, même
+simulée, aurait sur la santé de maman et je me décidai en faveur d'une
+manoeuvre plus simple: j'entrerais dans ma chambre et me déchausserais
+avec bruit; ma mère me dirait: «Pourquoi te déchausses-tu? Le bureau
+est donc fermé, cet après-midi»? Et je répondrais: «Non, mais je n 'y
+retourne pas, j'ai eu des mots avec les patrons et j'ai perdu ma place».</p>
+
+<p>Je vous le répète, cette première partie de l'entretien ne me semblait
+comporter aucune difficulté; toutefois, je m'irritais prodigieusement à
+l'idée qu'il me faudrait ensuite donner des explications, exposer les
+motifs de ce congé, enfin raconter l'histoire, la fameuse histoire que
+vous connaissez maintenant.</p>
+
+<p>Ça non! ça, sous aucun prétexte! Ma mère est une femme admirable, je
+vous l'ai dit; mais elle est d'humeur simple, c'est une âme sans détour.
+Je ne pouvais pas lui dire cette ridicule aventure, ce doigt posé sur
+l'oreille du gros bonhomme, cette sottise.</p>
+
+<p>Est-ce bien une sottise, d'ailleurs? Est-ce ridicule, en réalité? Non!
+Mille fois non! Vous ne me ferez admettre ni que je suis un malfaiteur,
+ni que je suis un idiot. Alors, c'est ça, votre humanité? Voilà un
+homme, un homme comme vous et moi; il y a, entre nous deux, une telle
+barrière que je ne peux même pas appliquer le bout de mon doigt sur sa
+peau sans prendre figure de criminel. Alors, je ne suis pas libre? Alors
+l'individu est entouré, comme les pays maritimes, d'un espace inviolable
+où les étrangers ne peuvent naviguer sans formalités?</p>
+
+<p>Je ne pose pas à l'original; je ne suis pas fait autrement que les
+autres. Quelque chose me le dit: une idée comme celle qui m'avait mû,
+dans cette circonstance, c'est une de ces idées que tous les hommes
+connaissent, une idée saugrenues et naturelle quand même. Quant à savoir
+s'il convient de céder à de telles impulsions, c'est une autre affaire,
+hélas!</p>
+
+<p>Je hais le mensonge. On a suffisamment de mal à se dépêtrer de la
+vérité; faut-il y mêler d'autres misères? Raconter à ma mère que j'étais
+licencié par une mesure générale de réduction du personnel, ou que les
+intrigues jalouses de mes camarades avaient déterminé mon renvoi, voilà
+une idée qui ne m'effleura même pas. Ou plutôt si, elle m'effleura un
+peu, puisque je vous en parle; mais je n'y pensai que pour la repousser
+aisément.</p>
+
+<p>Vous le voyez, mes réflexions étaient loin d'être apaisantes. En
+arrivant au pont d'Austerlitz, j'étais résolu à donner avis de mon
+renvoi sans le moindre commentaire.</p>
+
+<p>Le pont d'Austerlitz est un beau pont. Il s'élance au milieu d'un grand
+espace blanc. Dès qu'il y a un peu de clarté sur Paris, c'est pour le
+pont d'Austerlitz. Là, il y a toujours du vent, des odeurs de voyage,
+des bateaux laborieux, des marchands de riens, des photographes en plein
+air qui rechargent leurs appareils sous les cottes de leur femme en
+guise de chambre noire, enfin toutes sortes de distractions pour les
+yeux. Le pont fait un peu le gros dos, comme s'il était agréablement
+chatouillé par les tramways et les fardiers qui lui courent sur
+l'échine. En général, je me plais bien dans les environs du pont
+d'Austerlitz. C'est un endroit qui n'est pas trop compromis avec mes
+mauvais souvenirs. Je ne me rappelle pas avoir jamais passé le pont
+d'Austerlitz en état de honte, ou de colère. Ça compte, des choses comme
+ça!</p>
+
+<p>Malheureusement, ce jour-là, le pont d'Austerlitz ne me fit aucun bien.
+Mes soucis étaient trop cuisants: le pont d'Austerlitz ne fut pas de
+force.</p>
+
+<p>Je me dirigeai vers le jardin des Plantes et je pensai: «Sûrement, ça
+ira mieux dans l'allée des platanes»; car, cette grande allée qui monte
+vers le Muséum, c'est un endroit où je suis presque toujours heureux.</p>
+
+<p>L'allée des platanes fut un échec complet. En arrivant au niveau des
+serres, j'étais un peu plus mécontent, un peu plus troublé qu'en passant
+la grille du jardin. L'allée m'avait laissé filer avec une indifférence
+évidente, sans plus s'occuper de moi que d'un étranger, sans me faire le
+moindre signe d'amitié, à moi qui, depuis cinq ans, la caressais dans
+toute sa longueur quatre fois par jour en été et trois fois par jour en
+hiver.</p>
+
+<p>J'en ressentis une pénible impression d'abandon et d'hostilité chez les
+choses. Mauvais signe, monsieur, quand les choses nous trahissent dans
+les circonstances graves.</p>
+
+<p>Bien pis! la vue du jardin botanique me procura un trouble imprévu: le
+jardin botanique était fermé. Je compris donc que j'étais en avance et
+que, si je poursuivais ma route, mon arrivée à la maison, en pleine
+matinée, aurait quelque chose d'insolite qui précipiterait la
+catastrophe, c'est-à-dire l'explication.</p>
+
+<p>Je revins vers la fosse aux ours. Je ne le fis pas sans une sourde
+colère: toutes mes habitudes renversées! Rien d'étonnant que le monde
+familier ne me fût pas secourable, puisque je bouleversais tout, puisque
+je dénonçais le pacte, puisque j'arrivais alors que l'on ne m'attendait
+pas, comme un mari soupçonneux qui revient de voyage à l'improviste.</p>
+
+<p>J'avais plus d'une heure à gaspiller avant de pouvoir regagner la rue du
+Pot-de-Fer. Je passai ce temps à louvoyer autour du jardin botanique,
+comme un navire en vue du port et qui attend le flot pour entrer.</p>
+
+<p>J'étais bien décidé à ne pas souffler mot de mon histoire; mais la
+certitude que ma mère allait me demander des éclaircissements ne
+laissait pas de m'exaspérer.</p>
+
+<p>Je pensais: «Si elle m'adresse le moindre reproche, je ne lui répondrai
+rien. Je resterai glacé, digne, comme un homme qui a souffert une grande
+injustice. Car, somme toute, je suis la victime dans cette affaire. Je
+viens de souffrir une grande injustice, on me doit excuses et
+consolations.</p>
+
+<p>«Sûrement, elle va me gronder, elle me traite toujours comme un enfant.
+Sûrement, elle va se plaindre, me questionner, me parler argent. Oh! ça,
+non! Voilà une matière qui a le don de m'exaspérer. Je ne veux pas
+entendre parler argent.</p>
+
+<p>«Si, comme la chose est vraisemblable, elle me gourmande, je suis résolu
+à ne rien lui cacher de ce que je pense. Je lui dirai mon avis sur cette
+sale situation que je viens de perdre. Est-ce ma faute, à moi, si je
+suis entré dans les bureaux? Moi, je voulais faire de la chimie. Je n'ai
+aucune aptitude pour ce hideux métier de rond-de-cuir. Pourquoi maman
+m'a-t-elle poussé à prendre une place chez Moûtier, d'abord, chez Socque
+et Sureau ensuite? J'étais fait pour la chimie. Tout ce qui arrive
+devait fatalement arriver. Pourquoi ne m'a-t-elle pas laissé suivre ma
+voie? Nous sommes pauvres, c'est entendu; mais ce n'est pas une raison
+pour avoir faussé ma carrière, perdu ma vie, compromis, gâché mon
+bonheur. Non! Non! Je n'accepte aucun reproche au sujet de cette
+situation que je viens de perdre. Si on ne m'avait pas forcé à la
+prendre, je ne l'aurais pas perdue.»</p>
+
+<p>En arpentant les allées tortueuses du Labyrinthe, je me sentais gonflé,
+tuméfié par un monde de pensées venimeuses. Mes pas revenaient toujours
+dans le même cercle stupide et mes sentiments tournoyaient sur place,
+comme un vol de sansonnets qui ne sait où se poser. J'arrivais
+graduellement à cette conclusion que ma mère était la seule personne
+responsable de mon infortune. C'était elle qui m'avait laissé passer
+l'âge des bourses scolaires sans m'aiguiller dans la bonne direction.
+C'était elle qui m'avait poussé à rechercher des fonctions incompatibles
+avec mon caractère. C'était elle qui allait maintenant m'accabler de
+reproches, me parler de nos difficultés d'argent, me faire mesurer ma
+sottise et mon insuffisance. Non! Non! Je ne pouvais tolérer cela.</p>
+
+<p>Il faisait une chaleur orageuse, déprimante. A force de tourner, je
+suais à larges gouttes et marchais comme un homme pris de boisson. En
+fait, j'étais ivre, ivre d'amertume et de colère. Pourtant, l'essentiel
+était acquis: j'avais préparé toutes mes réponses, j'étais chargé de
+rancune comme un mortier de coton-poudre. J'étais paré. J'aurais le
+dernier mot.</p>
+
+<p>Vous pouvez, monsieur, me considérer avec dégoût. J'y consens. Mais je
+dois dire les choses comme elles sont. Maintenant, imaginez l'espèce de
+forcené que j'étais au moment où j'entendis sonner midi et demi et où je
+me dirigeai vers la rue du Pot-de-Fer, de l'air pressé d'un homme qui a
+bien gagné sa nourriture.</p>
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>III</H2></center>
+<br>
+
+<p>Le couloir qui perfore notre maison, au ras du sol, est sombre dès la
+porte, comme un terrier. D'innombrables pas en ont usé le dallage, au
+milieu, si bien qu'il semble, dans toute sa longueur, creusé d'une
+rigole où séjourne l'eau fangeuse apportée là par les souliers. Ce n'est
+pas un reste des eaux de lavage: la concierge est vieille et ne lave
+jamais.</p>
+
+<p>Ce corridor, est, pour moi, un lieu poignant, un de ces endroits qui
+font partie de notre âme. Toutes mes joies, toutes mes détresses, toutes
+mes fureurs ont dû passer par ce laminoir. Elles ont laissé aux parois
+des traces indélébiles, des taches autres que celles qu'y imprime
+l'humidité, des odeurs farouches que je suis seul à percevoir, mille
+souvenirs rugueux qui ralentissent toujours mon allure et m'abreuvent de
+mélancolie.</p>
+
+<p>Le soleil, cause de tout oubli, n'a jamais revu ce corridor, depuis le
+jour perdu dans le passé où les maçons l'enfouirent sous la maison comme
+un tombeau égyptien sous une pyramide. C'est peut-être pourquoi le
+couloir est si grouillant de fantômes.</p>
+
+<p>Je l'aime, comme on aime ces maladies qui font partie de nos habitudes,
+comme on aime les fleurs peintes sur la muraille pendant les nuits où
+l'on ne dort pas.</p>
+
+<p>J'aime le rectangle de clarté blême que, par les soirs d'hiver, le bec
+de gaz du trottoir découpe sur la paroi de mon corridor.</p>
+
+<p>J'aime l'odeur humble et fade qui rôde, avec les courants d'air, dans
+cet intestin de ma maison. Si je ressuscite dans cinq cents ans, je
+reconnaîtrai cette odeur entre toutes les odeurs du monde. Ne vous
+moquez pas de moi; vous chérissez peut-être des choses plus sales et
+moins avouables.</p>
+
+<p>S'il m'arrive de rentrer d'une de ces promenades où l'on a goûté maintes
+choses nouvelles, éprouvé mille désirs, s'il m'arrive de revenir d'une
+belle journée comme d'un bain purificateur, mon corridor me tombe sur
+les épaules et me dit: «Attention! Tu n'es jamais qu'un Salavin». Cet
+avertissement me glace, mais il m'est salutaire, car c'est bien inutile
+de se donner illusion sur soi-même.</p>
+
+<p>Vous le voyez, jusque dans mon récit le corridor agit; il me retarde, il
+refroidit mon histoire; il me paralyse ainsi qu'il faillit me paralyser
+ce jour-là, le jour de mon aventure.</p>
+
+<p>Mais, je vous l'ai dit, j'avais trop d'élan: je traversai le couloir
+comme une fondrière encombrée de ronces; je fus déchiré, je passai
+néanmoins et, d'un seul mouvement, je me trouvai sur le palier du
+premier étage.</p>
+
+<p>Là, végète notre vieille concierge, dans une obscurité hantée d'odeurs
+culinaires, sous le crachotement d'un éternel bec Auer au tuyau gorgé
+d'eau. La lumière meurt et renaît cent fois par minute, et, pendant ses
+agonies, on voit un oeil-de-boeuf ouvert sur le crépuscule de la cour
+intérieure.</p>
+
+<p>Notre concierge est en train de finir à l'endroit même où on l'a plantée
+jadis. Elle meurt par la tête, comme les peupliers. Elle est à peu près
+folle, et presque complètement aveuglée par une double cataracte qui lui
+fait des pupilles laiteuses. A part cela, elle nous reconnaît tous, ses
+locataires, au pas, au souffle, et à beaucoup d'autres petits signes qui
+la renseignent sans qu'elle les puisse analyser. Quelque chose de
+comparable à la sensibilité des mollusques sédentaires.</p>
+
+<p>La concierge cogna donc à la porte et me dit:</p>
+
+<p>--Louis, il y a une lettre pour toi et un catalogue pour Marguerite. Tu
+voudras bien le lui donner en passant, mon garçon.</p>
+
+<p>Marguerite est notre voisine, une couturière. Je pris lettre et
+catalogue et je continuai l'ascension. Je montais vite, pour ne pas
+laisser à mes résolutions le temps de s'éparpiller. Le tournoiement de
+l'escalier me procurait un léger vertige bien connu. Malgré la tension
+de mon esprit, je ne manquai point à l'habitude, vieille comme ma vie,
+d'épeler, en passant au second étage, la plaqué de Lépargneux:
+spécialiste d'espadrilles et semelles de cordes. C'est un industriel en
+taudis, un mange-des-briques. Mais ne perdons pas de temps avec
+Lépargneux.</p>
+
+<p>Arrivé sur le carré du quatrième, je confiai le catalogue au paillasson
+de Marguerite et tout de suite, je fis, avec deux doigts, mon petit
+bruit contre notre porte. Il y a une sonnette, j'ai des clefs; pourtant
+je ne me sers jamais de tout cela. J'ai une façon à moi de frapper. Ça
+simplifie la vie.</p>
+
+<p>Ma mère vint m'ouvrir et je fis d'abord, ce jour-là, comme à
+l'ordinaire, car les heures de la vie quotidienne forment une machine
+toute-puissante dont les pièces successives nous saisissent, nous
+poussent et nous manipulent au mépris de nos décisions. Cela veut dire
+que j'embrassai ma mère, que je posai ma canne dans la grande potiche en
+terre, que j'accrochai mon feutre au porte-manteau et que je passai dans
+la cuisine pour me laver les mains. J'obéissais à de vieilles forces
+tyranniques, mais je n'avais rien perdu de ma colère qui se tortillait à
+l'intérieur de moi comme un chat dans un sac.</p>
+
+<p>Ma mère me suivit dans la cuisine. Elle souleva doucement, avec le bout
+de sa mouvette, le couvercle de la cocotte, et elle me dit en hochant la
+tête:</p>
+
+<p>--Louis, je t'ai fait une petite selle de gigot. La viande est chère en
+ce moment; mais j'étais contente de te faire une petite selle de gigot,
+tu aimes tant ça!</p>
+
+<p>Que venait faire, dites-moi, cette selle de gigot au milieu de mon
+tourment? A-t-on vraiment idée de parler cuisine à un homme frappé par
+l'injustice, à un homme en proie au désespoir et à la fureur? Cette
+selle de gigot me remplit d'humiliation, elle me couvrit, pour moi-même,
+de ridicule. Je fus profondément froissé; j'eus l'impression très nette
+que ma mère se moquait de moi.</p>
+
+<p>Et puis, pourquoi parler du prix de la viande? Je le savais bien que la
+viande était chère. Etait-ce vraiment le moment de me parler du coût de
+la vie, alors que je venais de perdre ma place? Je vous assure que je
+reçus en plein visage, comme une gifle, la phrase de maman. Pourtant je
+ne dis rien, pour ne rien abîmer de mon ressentiment, pour le laisser
+entier, redoutable, sans réplique. Je passai rapidement en revue toutes
+mes réponses. Elles étaient prêtes; péremptoires, cinglantes, rangées
+devant mes yeux comme des armes au râtelier.</p>
+
+<p>Je me disposai donc à passer dans ma chambre pour me déchausser avec
+bruit, ainsi que je l'avais décidé. Au dernier moment, je n'en eus pas
+le courage. Je pensai: «Il vaut mieux attendre une bonne occasion, par
+exemple que maman me parle encore une fois de cette selle de gigot».</p>
+
+<p>Notre repas commença. J'avais l'estomac serré, ratatiné. Je ne mangeais
+pas de bon coeur. Je regardais le fond de mon assiette et j'écartais les
+morceaux de viande pour apercevoir les défauts de la faïence. Je connais
+exactement tous les défauts de nos vieilles assiettes.</p>
+
+<p>Je sentais le regard de ma mère qui s'attachait à moi, qui ne me lâchait
+plus et je pensais que «ça devait se voir», que ma disgrâce était écrite
+en toutes lettres sur mon visage. J'en conclus que j'étais un pauvre
+sire, impuissant à dissimuler ses sentiments. Cela me valut un surcroît
+de rancoeur.</p>
+
+<p>Entre les plats, j'attendais, sans mot dire. Je ne voulais pas laisser
+mes mains sur la table. J'éprouve une espèce de pudeur pour mes mains.
+Si j'avais un grand secret, mes mains me trahiraient: elles sont
+incapables de feinte. Je laissais donc pendre mes bras, qui sont fort
+longs, et, du bout des doigts, je tourmentais mes chaussettes, ce qui
+est une manie grotesque dont je ne peux me défaire.</p>
+
+<p>Ma mère me dit avec une douceur particulièrement offensante:</p>
+
+<p>--Laisse donc tes chaussettes, mon pauvre Louis, tu vas leur faire des
+trous.</p>
+
+<p>Je remis sur la table mes mains qui tremblaient de rage. Pourquoi
+«pauvre Louis»! Je n'aime pas qu'on me prenne en commisération, surtout
+quand je ne mérite pas autre chose. Et puis, pourquoi s'attaquer à mes
+habitudes, à mes tics? J'ai passé l'âge où un homme de ma trempe peut
+tenter de s'améliorer. La remarque de ma mère me parut non seulement
+inutile, car elle me l'a déjà faite mille fois, mais encore injurieuse
+dans la situation où je me trouvais. En outre, j'estimai peu délicat de
+me recommander le ménagement à l'égard de mes chaussettes dans un moment
+où notre pauvreté allait peut-être se transformer en misère.</p>
+
+<p>Je fus sur le point de donner libre cours aux phrases toutes préparées
+qui me gonflaient la gorge; mais, par laquelle commencer? Elles se
+pressaient à l'issue, comme des moutons affolés qui veulent tous
+franchir en même temps une porte étroite. Si bien que, cette fois
+encore, je ne dis rien.</p>
+
+<p>J'achevais mon déjeuner en regardant les meubles, les murs, la cheminée,
+les objets témoins de mon existence et complices de maintes pensées
+secrètes: les lapins de biscuit, sur le buffet, la pendule qui porte une
+figurine de bronze et qui sait sur moi des histoires qu'elle fera bien
+de garder pour elle. Je regardais le paysage tyrolien, dans son cadre,
+ce paysage de montagnes où les meilleurs rêves de mon enfance se sont
+consumés, taris.</p>
+
+<p>ucun de ces bibelots, aucun des meubles ne voulait faire cause commune
+avec moi.</p>
+
+<p>Tous me dévisageaient de façon insolente. Je sentais qu'au premier mot
+de la querelle ils seraient tous du côté de ma mère, tous contre moi.</p>
+
+<p>Comme nous achevions le repas, j'aperçus, sur le coin de la machine à
+coudre, la lettre que m'avait remise notre concierge.</p>
+
+<p>Le regard de ma mère devait accompagner le mien, car elle murmura
+presque aussitôt:</p>
+
+<p>--C'est probablement une lettre de Lanoue. Je crois avoir reconnu
+l'écriture. Tu ne l'as pas ouverte.</p>
+
+<p>C'était vrai. Moi qui attends avec une si fébrile impatience le courrier
+qui ne m'apporte presque jamais rien, moi qui n'ouvre jamais une lettre
+sans penser qu'elle contient la grande nouvelle capable de bouleverser
+mon avenir, je n'avais pas décacheté cette lettre-là.</p>
+
+<p>Je l'ouvris avec un sentiment de morne défiance: ce ne pouvait être
+qu'une mauvaise nouvelle. Je naviguais dans une de ces passes où l'on se
+trouve offert aux coups du sort, qui se fait rarement faute d'en
+profiter.</p>
+
+<p>Ce n'était rien, rien du tout. Lanoue m'annonçait qu'il prenait ses
+vacances et me priait de l'aller voir à la première occasion.</p>
+
+<p>--Tu iras ce soir, me dit maman.</p>
+
+<p>Une phrase que je n'avais pas du tout préparée me vint aux lèvres et
+s'échappa, sans qu'il m'ait été possible de la retenir. Je répondis:</p>
+
+<p>--Non! J'irai cet après-midi.</p>
+
+<p>A peine eus-je articulé ces mots que je devinai l'imminence de la grande
+crise. Je n'avais plus à revenir sur mes pas. La guerre était déclarée.
+Je me sentis le visage enflammé, les tempes battantes, les lèvres
+retroussées comme celles d'un roquet qui relève un défi.</p>
+
+<p>Ma mère allait sûrement répondre: «Comment? Cet après-midi? Et le
+bureau»? Je ne lui en laissai pas le temps et je proférai, avec une
+force explosive:</p>
+
+<p>--Je ne vais pas au bureau cet après-midi. Je n'irai plus chez Socque et
+Sureau. C'est fini! C'est fini! J'ai perdu ma place.</p>
+
+<p>J'étais debout, raide; mais je me sentais quand même comme ramassé, prêt
+à bondir. Je soufflais fort; j'attendais.</p>
+
+<p>Ma mère était venue s'asseoir dans son fauteuil, près de la fenêtre.
+Elle leva la tête sans se presser et me regarda.</p>
+
+<p>Ma mère porte lunettes, à cause de l'âge. Elle a des yeux d'un bleu
+chaud, miroitant. Quand elle veut voir bien en face, elle relève la tête
+pour mieux utiliser ses verres.</p>
+
+<p>C'est comme cela qu'elle me regarda, paisiblement, pendant une grande
+minute. Et je voyais son beau regard attaché sur moi, ce regard chargé
+de tendresse inquiète, ce regard qui ne m'a pas quitté depuis que je
+suis au monde. Je sentais mes jambes trembler, trembler. Alors ma mère
+murmura d'une voix si naturelle, si profonde, si sûre:</p>
+
+<p>--Que veux-tu, mon Louis, une place, ça se retrouve. Ce n'est pas un
+grand malheur.</p>
+
+<p>O suprême sagesse! O bonté! C'était vrai, ce n'était pas un malheur. Je
+l'entrevis dans un éclair. C'était vrai, nul malheur ne m'était arrivé.
+Alors, pourquoi donc étais-je malheureux, pourquoi donc étais-je
+misérable?</p>
+
+<p>Je fis un pas, deux pas, et puis je sentis que je n'étais plus le
+maître, que la meute des bêtes enragées qui me ravageait allait
+s'enfuir en désordre, me délivrer. J'eus la Déchirante impression d'être
+sauvé, tiré de l'abîme. Je tombai à genoux devant la pauvre femme, je
+cachai mon visage dans sa robe et me pris à sangloter avec fureur, avec
+frénésie; des sanglots qui me sortaient du ventre, et qui déferlaient,
+comme des vagues de fond, chassant tout, balayant tout, purifiant tout.</p>
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>IV</H2></center>
+<br>
+
+<p>Une tempête erre sans cesse par le monde des hommes. Heureux les coeurs
+torrides qui en sont visités! Heureuses les campagnes desséchées que cet
+orage désaltère!</p>
+
+<p>Je ne me cache pas d'avoir pleuré. Je n'ai que trop de choses à
+dissimuler, je peux bien avouer ces larmes-là: je leur dois le meilleur
+instant de ma vie.</p>
+
+<p>Je vous l'ai dit, j'étais à genoux devant ma mère, j'étais prosterné
+devant tant de bonté simple, devant tant de divination affectueuse. Et
+je n'étais pas pressé de m'en aller, moi qui ne pense jamais qu'à
+changer de place.</p>
+
+<p>Maman ne disait rien; elle avait posé ses mains sur ma tête. Elle devait
+être très émue; je sentais pourtant qu'avec la pointe d'un ongle elle
+grattait une petite tache au col de mon veston: elle est si soigneuse
+pour moi, si soucieuse de moi et si fière de moi, la pauvre femme, comme
+s'il était vraiment possible que quelqu'un soit fier de moi!</p>
+
+<p>Je reprenais peu à peu mes esprits et je disais:</p>
+
+<p>--Maman! Nous qui avons justement des difficultés d'argent.</p>
+
+<p>Et ma mère de répondre, avec simplicité:</p>
+
+<p>--Mais, mon Louis, nous n'avons aucune difficulté d'argent.</p>
+
+<p>C'était vrai: nous étions pauvres, mais nous n'avions aucune difficulté
+d'argent. Je dus en convenir.</p>
+
+<p>Peu à peu je me sentais envahi d'une joie rayonnante. Ma mère faisait ce
+que font toutes les mères dans ces occasions-là: elle me peignait, elle
+renouait ma cravate, elle passait sur mon visage une douce main que les
+travaux domestiques ne parviennent pas à rendre rugueuse.</p>
+
+<p>Puis elle ouvrit l'armoire à glace, l'armoire de son mariage, et il y
+eut pour moi un fin mouchoir brodé, un peu d'eau de Cologne et même une
+dragée.</p>
+
+<p>Je mangeai la dragée en contenant les dernières secousses de mes
+sanglots. J'avais dix ans, cinq ans, j'étais un tout petit, je me serais
+laissé bercer. En fait, je crois bien que je Me laissai bercer. Ne
+parlons pas de ça.</p>
+
+<p>Je comprenais très bien que maman ne me demanderait aucune explication.
+Rien que pour cela, j'aurais voulu me jeter encore une fois à ses pieds,
+embrasser ses souliers.</p>
+
+<p>Eh bien, je fis mieux: je lui donnai toutes les explications
+imaginables. Je lui racontai toute ma journée; je la lui racontai dans
+tous les détails. Je n'omis rien, ni M. Jacob, ni mon doigt, ni
+l'oreille du gros bonhomme. Elle souriait, la pauvre femme. Le revolver
+la fit un peu trembler, mais elle se reprit vite à sourire, à rire même
+pour m'assurer que tout cela était sans importance, sans gravité.</p>
+
+<p>Je sais, moi, que tout cela est important et grave. Ma mère fit
+toutefois en sorte de me le faire oublier. O le beau, le cher instant!
+Plus je m'humiliais devant cette sainte figure, plus je me sentais
+ennobli, grandi, racheté. Voilà une chose singulière et que je ne me
+charge pas de vous éclaircir.</p>
+
+<p>Je revois encore une scène de cette journée mémorable: j'étais assis
+dans le fauteuil Voltaire, je parlais avec feu, avec gaîté, et ma mère,
+accroupie devant moi, me déchaussait tout doucement et me passait mes
+savates, car elle sait bien que je n'aime pas rester une couple d'heures
+à la maison sans mettre des pantoufles et de vieux habits.</p>
+
+<p>Nous poursuivions notre entretien en riant aux éclats. Ma vie, mon
+avenir ne m'ont jamais paru plus limpides que ce jour-là. Jamais
+l'humanité ne m'inspira sympathie plus franche et plus dépourvue de
+réserves.</p>
+
+<p>Tout ce que je touchais m'était accueillant et fraternel. Je passai dans
+ma chambre et j'eus l'impression que les meubles me saluaient d'un
+hourra silencieux.</p>
+
+<p>Ma chambre est petite et encombrée. C'est mon royaume, c'est ma patrie.
+Je tiens, d'ancêtres inconnus, un vénérable canapé qui occupe toute une
+muraille entre la commode et le lit. Pour bien suivre mon récit, je ne
+veux pas prendre en considération les quelques heures--que dis-je?--les
+innombrables heures infernales que j'ai consumées sur Ce canapé. Qu'il
+vous suffise pour l'instant de savoir que ce canapé est, à mes yeux, un
+lieu sacré, car c'est étendu sur lui que, parfois, j'ai possédé le monde
+en rêve.</p>
+
+<p>Ce jour-là, sous sa housse décolorée, mon canapé me parut radieux. Il
+m'évoqua toutes les lectures que nous avions faites ensemble, car je lis
+toujours couché, pour oublier le Plus possible mon corps, pour être
+presque mort à ma propre vie et tout entier avec mes héros.</p>
+
+<p>Je me mis à fureter dans la pièce afin de trouver un vieux bout de
+cigarette: un mégot bien froid, voilà ce que j'aime. Je laisse des
+cigarettes inachevées, exprès pour les retrouver le lendemain.</p>
+
+<p>Je n'eus pas de peine à me procurer ce qu'il me fallait et je me mis à
+fumer, étendu sur le dos.</p>
+
+<p>Je fumais chez moi, dans le fond de mon canapé, l'après-midi, un jour de
+semaine. En vérité, c'était extraordinaire, admirable. Le tabac avait un
+goût d'autant plus miraculeux que l'on ne peut jamais fumer au bureau
+dans la journée. Je ne parle pas du dimanche, ce jour vénéneux! Le tabac
+avait donc un goût de liberté, et la vie avait le goût même du tabac.</p>
+
+<p>Du canapé, j'apercevais les planchettes qui ploient sous le poids de mes
+livres. A regarder fixement le dos des volumes, je voyais l'ensemble
+onduler par petites vagues, comme l'eau d'un ruisseau. C'est une vieille
+illusion qui m'amuse encore, toutes les fois qu'elle ne m'horripile pas.
+Ce jour-là, j'en fus ravi.</p>
+
+<p>Je passai, sur mon canapé, une heure grasse, succulente, concentrée,
+une de ces heures dont on peut parler pendant vingt ans. Puis j'allai
+jusqu'à la fenêtre pour regarder l'univers.</p>
+
+<p>Nous étions au mois d'août. Une fraîcheur d'égout montait de la
+chaussée, avec l'odeur des légumes et le cri des marchands à la petite
+voiture qui rampent sans cesse sur le pavé de mon quartier. La rue
+semblait profondément entaillée, au ciseau, dans la masse rocailleuse
+des bâtisses. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et on apercevait les
+gens, comme on voit, à marée basse, sortir les bêtes d'une colonie qui
+habite dans le rocher.</p>
+
+<p>Si vous ne connaissez pas la rue du Pot-de-Fer, faites-moi l'amitié de
+n'aller point l'explorer. Je sais qu'elle vous dégoûterait. Mais je
+n'aime pas à l'entendre dénigrer: je préfère être seul à en dire du mal.</p>
+
+<p>Je distinguais, dans le fond des logements, toutes sortes de détails qui
+m'eussent, en d'autres circonstances, paru misérables, sordides et qui,
+ce jour-là, étaient curieux et touchants. J'aurais volontiers adressé la
+parole à certains voisins qu'en général je n'ai pas l'air de voir.</p>
+
+<p>Ma mère m'appela. Je l'allai rejoindre en chantant à pleine poitrine, si
+bien que ma mère me dit pour la trois-millième fois:</p>
+
+<p>--Dommage que tu ne veuilles pas apprendre le chant; tu as une jolie
+petite voix de ténor.</p>
+
+<p>Maman m'avait encore fait une surprise: elle avait sorti de l'armoire
+deux verres fins comme des bulles de savon et un flacon de vin des
+Cinq-Terres. Nous tenons ce breuvage d'un vague cousin qui a séjourné en
+Italie.</p>
+
+<p>Je ne suis pas du tout gourmand, mais ce verre de vin puissant me fut un
+délice.</p>
+
+<p>Mère disait:</p>
+
+<p>--Prends cela, avant d'aller voir Lanoue; prends cela pour achever de te
+remonter. Et, si tu veux rester à dîner avec Lanoue, reste.</p>
+
+<p>Cette goutte d'alcool transposa ma joie dans un registre tel qu'il me
+devenait indispensable de marcher, de me consommer, de m'user, de
+m'épuiser.</p>
+
+<p>Je m'habillai de frais, embrassai ma bonne maman et me vissai à toute
+vitesse dans l'escalier.</p>
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>V</H2></center>
+<br>
+
+<p>Comme une veine de nourriture coulant au plus gras de la cité, la rue
+Mouffetard descend du nord au sud, à travers une région hirsute,
+congestionnée, tumultueuse.</p>
+
+<p>Amarré à la montagne Sainte-Geneviève, le pays Mouffetard forme un récif
+escarpé, réfractaire, contre lequel viennent se briser les grandes
+vagues du Paris nouveau.</p>
+
+<p>J'aime la rue Mouffetard. Elle ressemble à mille choses étonnantes et
+diverses: elle ressemble à une fourmilière dans laquelle on a mis le
+pied: elle ressemble à ces torrents dont le grondement procure l'oubli.
+Elle est incrustée dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne
+méprise pas le reste du globe: elle l'ignore. Elle est copieuse et
+Vautrée, comme une truie.</p>
+
+<p>Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n'ont plus ni
+sens ni vigueur au delà du fleuve Monge. L'étranger qui, venu du centre,
+se fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est, à de
+certaines heures, aspiré comme un fétu par le maelström Mouffetardien.
+Et, tout de suite, la cataracte l'entraîne.</p>
+
+<p>La rue Mouffetard semble dévouée à une gloutonnerie farouche. Elle
+transporte sur des dos, sur des têtes, au bout d'une multitude de bras,
+maintes choses nourrissantes aux parfums puissants. Tout le monde vend,
+tout le monde achète. D'infimes trafiquants promènent leur fonds de
+commerce dans le creux de leur main: trois têtes d'ail, ou une salade,
+ou un pinceau de thym. Quand ils ont troqué cette marchandise contre un
+gros sol, ils disparaissent, leur journée est finie.</p>
+
+<p>Sur les rives du torrent s'accumulent des montagnes de viandes crues,
+d'herbes, de volailles blanches, de courges obèses. Le flot ronge ces
+richesses et les emporte au long De la journée. Elles renaissent avec
+l'aurore.</p>
+
+<p>Les maisons sont peintes de couleurs brutales qui semblent les seules
+justes, les seules possibles. Chaque porte abrite une marchande de
+friture, et l'arôme des graisses surchauffées monte entre les murailles
+comme l'encens réclamé par une divinité carnassière.</p>
+
+<p>Je vous raconte tout cela parce qu'au sortir de chez moi la rue
+Mouffetard fut la première étape de mon bonheur.</p>
+
+<p>Il était près de cinq heures après midi. La rue Mouffetard s'apaisait:
+c'est le matin qu'elle a sa grande attaque.</p>
+
+<p>Passer rue Mouffetard un jour où l'on est heureux, un jour où l'on est
+comblé, c'est une riche affaire. Je me laissai glisser jusqu'au lac des
+Gobelins, comme un voyageur en Pirogue au fil d'une rivière tropicale.
+Tout m'était révélation. Je parvenais de minute en minute à la
+plénitude.</p>
+
+<p>Il y avait, dans les charcuteries, des filles charnues qui traitaient la
+vie comme une danse; elles honoraient les pâtés de gestes rituels, de
+caresses douillettes. Oh! les suaves pâtés!</p>
+
+<p>Des ruelles sordides, comme le passage des Patriarches, recelaient une
+ombre couleur d'outremer, une ombre orientale où ma pensée poussait des
+reconnaissances conquérantes. J'escomptais la vue d'une belle marchande
+d'herbes cuites, une grande créature qui semble toujours alanguie par la
+charmante pesanteur de ses ornements naturels; cette vue me fut octroyée
+au passage, et juste à l'instant propice. Ce jour-là, était-il possible
+que quelque chose me fût refusé?</p>
+
+<p>Le verre de vin des Cinq-Terres brillait au dedans de moi comme une
+braise. J'avançais d'un pas aérien. J'étais couvert de bénédictions.
+J'étais promis à toutes les aventures.</p>
+
+<p>Je fus, pendant plus de vingt secondes, savetier au creux d'une échoppe
+qui sentait le cuir de Russie. Vingt secondes: un demi-siècle de vie
+philosophique dans une retraite exiguë comme un dé à coudre.</p>
+
+<p>Je fus marchand de marée, entre mille poissons coloriés de frais, au
+milieu d'un troupeau de langoustes que j'avais moi-même, à l'aube,
+tirées d'une mer fumante, constellée d'archipels.</p>
+
+<p>Je fus maraîcher, vigneron, toucheur de boeufs. Un régime de bananes
+m'emporta dans les sables, à la suite d'une caravane; mais le parfum
+des salaisons m'ouvrit aussitôt une ferme enfumée dans les solitudes
+cévenoles.</p>
+
+<p>Comme c'est bon d'être heureux! Comme c'est simple, comme c'est facile!
+Vraiment, monsieur, comment les hommes s'arrangent-ils pour n'être pas
+toujours heureux, avec tout ce qui leur est donné pour ça?</p>
+
+<p>En arrivant à l'église Saint-Médard, j'aperçus un ancien camarade, un
+nommé Delaunay, que j'avais connu pendant mon séjour à la maison
+Moûtier. Il achetait des tomates à l'une de ces commères qui encombrent
+de leurs paniers l'estuaire de la rue Mouffetard.</p>
+
+<p>Il vint à moi d'un air accablé et me raconta toute une confuse histoire
+où il était question de sa femme malade, d'un enfant mort, que sais-je
+encore?</p>
+
+<p>Je me sentis bouleversé; les larmes me vinrent aux yeux. J'étais si bon,
+ce jour-là! Dieu! que j'étais pitoyable et bon, ce jour-là!</p>
+
+<p>Je ne pus contenir les élans de mon coeur; je dis à Delaunay:</p>
+
+<p>--As-tu besoin d'argent? Parce que, tu sais....</p>
+
+<p>Il refusa en me regardant avec étonnement, avec inquiétude. Moi, je le
+regardais avec effusion: mon ivresse annexait son désespoir. C'est
+peut-être monstrueux à dire, mais sa douleur excitait en moi une ardente
+sympathie qui ne m'était pas désagréable. Je lui dis:</p>
+
+<p>--Puis-je te servir à quelque chose? As-tu besoin de moi?</p>
+
+<p>Je me mis à sa disposition. Je lui promis de l'aller voir. Je le quittai
+sur des protestations de fidélité, de dévouement.</p>
+
+<p>Je ne suis pas allé le voir. Je ne sais même pas ce qu'il est devenu et
+je ne me suis plus jamais inquiété de lui. Pourtant, ce jour-là,
+j'aurais sans doute sacrifié bien des choses pour qu'il ne fût pas
+malheureux.</p>
+
+<p>L'ombre qu'il jeta sur ma joie ne rendit celle-ci que plus éclatante. En
+moins de cinq minutes, elle avait repris complètement possession de mon
+coeur. Elle le remplissait comme une tumeur; elle était presque gênante,
+lourde à porter. Je vous en parle Beaucoup trop; de cette joie.
+Pardonnez-moi: ce n'était pas ma faute si j'avais de la joie ce jour-là.
+J'en étais tendu à crier.</p>
+
+<p>Cette fameuse joie m'entraîna, comme une voile boursouflée entraîne une
+barque sur les eaux; elle me fit remonter, à belle allure, la rue Monge,
+siphon puissant qui, vers le soir, suce le centre de la ville et répand
+un flot grouillant sur les régions du sud.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, je m'entrevis dans le paysage désert qui environne la
+Halle aux vins. Une rafraîchissante odeur de futailles éventrées
+folâtrait le long des grilles: elle fut pour moi.</p>
+
+<p>Je ne sais plus trop où je passai par la suite. Mes rêves se mêlaient
+sans cesse à l'univers sensible, si bien qu'en réalité je cessai
+d'exister dans un endroit précis jusque vers six heures. Peut-être même
+fus-je, pendant ce temps, en plusieurs lieux du monde, peut-être nulle
+part. A six heures, je me réveillai sur le bitume du boulevard Bourdon.</p>
+
+<p>C'était une véritable épreuve. Le boulevard Bourdon est un lieu
+redoutable pour l'homme insuffisamment sûr de soi-même. Si vous n'êtes
+pas en état de grâce, n'affrontez pas le boulevard Bourdon par un
+après-midi d'été. Il est triste et brûlant; le miroitement et les odeurs
+du canal donnent au promeneur un écoeurant vertige.</p>
+
+<p>Je triomphai du boulevard Bourdon et débouchai glorieusement sur la
+place de la Bastille, retentissante comme une enclume et abreuvée de
+rayons.</p>
+
+<p>Le faubourg Saint-Antoine me vit passer dans un brouillard ardent, comme
+un homme enivré de difficiles succès. Peu après, j'abordais la rue
+Keller, où habite Lanoue. Je continuais à dépenser mon bonheur avec
+prodigalité et je ne voyais pas le fond de ma bourse.</p>
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>VI</H2></center>
+<br>
+
+<p>Lanoue est un camarade d'enfance, le survivant d'un monde enseveli.
+Lanoue, c'est un million de souvenirs et un homme par dessus le marché,
+un homme que j'aime bien. Lanoue a toujours fait partie de ma vie. Il ne
+fut pas de ceux avec qui, vers la douzième année, je jurai d'entretenir
+d'éternels liens d'amitié. Ceux-là, je ne sais même pas s'ils sont
+encore vivants. Je n'ai jamais fait de projets avec Lanoue, ou si peu!
+Et c'est sans doute pour cela qu'il demeure mêlé à tout ce qui m'arrive.</p>
+
+<p>J'aime tendrement Lanoue; en d'autres termes, le sentiment que j'éprouve
+pour lui me semble une pure, une vigilante amitié; mais c'est sans doute
+beaucoup d'orgueil que de se croire capable d'une réelle affection.</p>
+
+<p>Lanoue ne sait rien, je pense, du caractère de l'amitié que je lui
+porte. Quelque chose qui est encore une forme de l'orgueil me pousse à
+dissimuler comme des faiblesses les penchants les plus spontanés. Et
+puis, Lanoue ne sait pas qu'il est mon seul ami. Je lui ai toujours
+laissé croire que je possédais maintes autres relations captivantes et
+précieuses. Puis-je avouer à Lanoue que je suis une nature très pauvre,
+incapable de plusieurs amis?</p>
+
+<p>Lanoue est clerc d'avoué. Il s'est marié à la femme qu'il aimait, qu'il
+aime toujours. Il en a un enfant, un bel enfant dont je suis le parrain.
+Fameux parrain!</p>
+
+<p>Il était six heures et demie quand j'arrivai chez Lanoue. Je fis, en
+deux minutes, le plus clair de mes déclarations. Marthe, la femme de
+Lanoue, me dit:</p>
+
+<p>--Vous sortez du bureau? Vous êtes en avance.</p>
+
+<p>Je répondis:</p>
+
+<p>--Je ne vais plus au bureau. J'ai quitté....</p>
+
+<p>Lanoue me posa tout de suite une multitude de questions auxquelles je
+répondis d'un air enjoué, distant, distrait, de l'air, enfin, d'un homme
+sollicité par des perspectives séduisantes et variées.</p>
+
+<p>Je m'étais à demi étendu sur le lit-divan qui fait de la chambre des
+Lanoue une manière de salon, et je regardais Marthe baigner le bébé
+avant de le mettre au lit.</p>
+
+<p>Octave Lanoue fumait une petite pipe en bois d'olivier. Il portait
+légèrement inclinée sur l'épaule sa tête qui est fine et agréable à
+voir. Sa figure exprimait un bonheur si calme qu'il ressemblait à
+l'absence, au vide, au néant, elle exprimait un bonheur habituel, enfin,
+quelque chose de comparable au bonheur d'une pendule qui est remontée
+pour cent ans, au bonheur d'une pierre qui tombe dans l'espace pour
+l'éternité.</p>
+
+<p>Marthe avait l'air content que lui vaut une existence exempte de soucis.
+Elle plissait le front toutefois et grondait à chaque instant, pour un
+entêtement fugace du bébé, pour une goutte d'eau répandue sur la natte,
+pour une autre goutte d'eau projetée contre la glace de l'armoire.</p>
+
+<p>Je m'en étonnais beaucoup, moi qui n'entends rien au vrai bonheur, moi
+qui n'ai pas six heures, pas quatre heures de bonheur par année. Je
+pensais avec une secrète passion: «De quelle importance est cette goutte
+d'eau? On pourrait, ce soir, lâcher la Seine entière à travers ma
+chambre que ma félicité, à moi, n'en sentirait aucune atteinte».</p>
+
+<p>Je contemplais le groupe formé par mes amis. Le bébé seul me semblait
+vivre sa joie, les deux autres la dormaient, pour ainsi dire. Je les
+considérais avec un peu de mépris, un peu de pitié. Je songeais: «Ils
+ont tout ce qu'il faut pour être heureux et ils font figure de momies;
+leur contentement est empaillé. Moi, je suis un misérable, un mauvais
+fils, un employé congédié et je me sens, aujourd'hui, plein jusqu'aux
+yeux d'un bonheur authentique, violent, formidable, qui regarde le leur
+comme l'Himalaya doit regarder un crapaud. C'est injuste, mais c'est
+épatant, épatant! Allons! Allons! il faut souffler sur ce lac sans
+rides».</p>
+
+<p>Je soufflai de tout mon coeur. Je soufflai en typhon. Je me mis à faire
+mille folies dont chacune semblait exaucer un de mes démons intérieurs.</p>
+
+<p>Je pris l'enfant sur mes épaules pour exécuter des danses vertigineuses.
+Ce petit être, seul, était à mon niveau, de plain-pied avec ma rage
+heureuse. Il poussait des cris perçants qui procuraient une satisfaction
+aiguë à certaines choses qui se démenaient en moi.</p>
+
+<p>Peu à peu les deux Lanoue s'échauffaient. Ils s'éveillaient d'un
+engourdissement; ils semblaient dire: «C'est vrai! nous sommes heureux;
+alors pourquoi ne sommes-nous pas gais? Pourquoi ne dansons-nous pas?
+Pourquoi ne crions-nous pas, ne bondissons-nous pas, n'éclatons-nous
+pas»?</p>
+
+<p>Moi, je dansais, je criais. Moi, j'étais affreusement gai.</p>
+
+<p>Lanoue me dit soudain:</p>
+
+<p>--Tu restes dîner avec nous?</p>
+
+<p>J'étais venu pour ça. Je présentai pourtant des objections. Je me fis
+prier.</p>
+
+<p>Lanoue cessa d'insister et, tout de suite, une sueur fine me perla sur
+les tempes.</p>
+
+<p>J'entrevis une soirée solitaire avec cet énorme fardeau de gaîté que je
+ne pourrais pas porter seul. Mais Lanoue se reprit à insister et
+j'acceptai tout de suite, lâchement, en bégayant presque de frayeur.</p>
+
+<p>Cet instant fut une maille lâchée dans l'enchaînement tendu de mes
+exaltations. Heureusement, la maille se trouva vite reprise et il n'y
+parut bientôt plus.</p>
+
+<p>Le bébé fut couché en grande pompe. Il s'endormit tout de suite, ô
+merveille! Il passa sans hésiter d'une existence véhémente au sommeil, à
+l'oubli profond, à l'anéantissement.</p>
+
+<p>Je n'eus pas le temps de lui porter envie: on discutait du menu. La
+semence de gaîté que j'avais apportée dans la maison germait maintenant
+toute seule. Lanoue se hâtait de descendre à la cave. Il précisait:</p>
+
+<p>--Si, si! une des trois bouteilles de vouvray!</p>
+
+<p>Et Marthe ajoutait:</p>
+
+<p>--Aujourd'hui, ça y est! C'est le moment d'ouvrir la boîte de perdreau
+truffé.</p>
+
+<p>La joie humaine, monsieur, est un sentiment curieux et impur: elle a
+toujours besoin de prendre appui sur des choses matérielles que l'on
+s'introduit dans l'estomac. Même quand la joie semble détachée de toutes
+ces bassesses, il lui faut, si elle veut durer, s'adjoindre des
+arguments digestifs. Il est rare qu'elle les reconnaisse pour cause
+essentielle, mais elle cherche en eux des confirmations, des
+renforcements, des conclusions. Peut-être n'y a-t-il pas là de quoi être
+honteux. C'est bien naturel aux bêtes intempérantes que nous sommes.
+Fouillez dans vos souvenirs et voyez si vous n'avez pas éprouvé le
+besoin de souligner vos meilleurs moments en associant à votre bonheur
+quelque vive satisfaction de la langue et du ventre. C'est comme ça!</p>
+
+<p>Je pris à coeur de disposer moi-même le couvert, avec Marthe. La salle à
+manger des Lanoue donne sur une vaste étendue accidentée: des bâtisses
+basses, des usines, des ateliers, un agrégat incohérent de maisons
+anguleuses. Le soleil couchant envoyait à travers ce gâchis un rayon
+horizontal, impérieux comme un glaive, qui venait jusqu'au fond
+de la pièce nous éblouir et aviver notre enthousiasme.</p>
+
+<p>On tira le perdreau de sa retraite. C'était une boîte de conserve gardée
+pieusement, depuis des mois, en vue d'une grande occasion. La boîte fut
+ouverte et l'oiseau apparut, ébouillanté, ratatiné entre de larges
+tranches de truffes à l'odeur obsédante.</p>
+
+<p>Il y avait d'autres gourmandises. Je supputais avidement le renfort que
+ces objets pourraient apporter à ma joie.</p>
+
+<p>Au moment où le repas commença, les deux Lanoue étaient aussi fous que
+moi. Je les avais tirés, hissés. Nous nous agitions sur la même marche
+de l'escalier. Nous étions des fantoches aux ficelles également tendues.</p>
+
+<p>Et, tout de suite, notre contentement poussa des racines dans nos
+souvenirs, de longues racines qui retournaient sucer toutes les joies
+d'autrefois pour les intéresser à l'heure présente.</p>
+
+<p>Nos bons souvenirs étaient nombreux. En outre un charme opérait et des
+événements qui nous avaient paru néfastes, fâcheux, revenaient pêle-mêle
+avec les autres et nous prêtaient à rire. Parmi les parfums des mets et
+des boissons, notre besoin de bonheur se gonflait sur la table, dans
+l'aire de nos regards embués, comme un herbivore ventru qui rumine toute
+une prairie.</p>
+
+<p>Que de rires, dans ce passé nourri pourtant d'un présent maussade,
+détestable! Octave, qui possède un petit talent d'imitation, faisait
+revivre à nos yeux, à nos oreilles, une foule de personnages falots,
+déformés par vingt ans de récits. C'étaient des souvenirs usés
+jusqu'à la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Quand Lanoue paraissait
+vouloir omettre une de nos plus vénérables plaisanteries, je ne manquais
+pas de la rappeler moi-même: elle avait encore quelques gouttes de suc,
+comme ces vieux citrons à cent reprises exprimés.</p>
+
+<p>Marthe, épousée depuis cinq ans, ne participait pas toujours à cette
+joviale exhumation. Elle s'en plaignait en souriant. C'était la revanche
+de l'amitié sur l'amour.</p>
+
+<p>Nous mangions des aliments savoureux et simples qui entretenaient une
+flamme Chaleureuse dans cet étincelant feu d'artifice.</p>
+
+<p>La nuit était venue depuis longtemps, et la lampe, et la fraîcheur,
+quand, sans la moindre raison apparente, sans la moindre raison
+intelligible, une chose nouvelle apparut en moi.</p>
+
+<p>Il y eut un instant précis où je m'aperçus que j'étais un peu moins
+heureux qu'à la minute précédente. Voilà! Je ne peux pas vous exprimer
+cela plus clairement.</p>
+
+<p>Monsieur, vous avez été au bord de la mer. Vous avez assisté à la montée
+du flot: il monte, il monte pendant des heures, plus audacieux, plus
+téméraire à chaque vague, et l'on ne peut imaginer qu'il s'arrêtera. Et
+puis vient un moment où l'eau hésite. Alors, c'est fini! C'est fini. A
+compter de cette défaillance, on voit l'eau céder, on la voit se
+retirer, fuir honteusement. Elle découvre d'horribles bas-fonds et des
+misères, des profondeurs qu'on avait oubliées; elle livre tout cela à la
+clarté, et on ne peut pas la retenir; on ne peut pas Empêcher cette
+désertion.</p>
+
+<p>Je compris tout de suite que ma joie s'en allait, que j'allais être
+abandonné, dévêtu, trahi.</p>
+
+<p>Je perçus une dénivellation brusque: les Lanoue continuaient leur
+ascension. Je les regardais s'élever, comme un voyageur fourbu qui ne
+peut plus suivre ses compagnons que de l'oeil.</p>
+
+<p>Je fis effort pour regagner du terrain. Peine perdue! Je débitai
+quelques bourdes: elles ne furent profitables qu'aux autres; elles me
+parurent, à moi, grossières, déshonorantes. Les aliments perdirent leur
+vertu: je me surpris à en critiquer secrètement la nature, la
+préparation, l'opportunité.</p>
+
+<p>Une malveillante lucidité s'empara de mes yeux, de mes oreilles.
+J'observai Lanoue; je m'aperçus avec désespoir qu'il se complaisait à
+des niaiseries, à des balourdises, auxquelles j'accordai des rires
+parcimonieux, teintés d'ironie, puis, bientôt, de cruauté.</p>
+
+<p>J'eus envie de crier, d'appeler à l'aide, au secours, comme un matelot
+en détresse sur un esquif avarié. C'était bien inutile: la solitude
+s'élargissait autour de moi, ténébreuse, impénétrable, mortelle.
+J'apercevais les Lanoue comme des gens d'un autre monde, comme un
+poisson doit apercevoir une hirondelle.</p>
+
+<p>Il n'y avait rien à faire. Je me résignai avec amertume. Je pensais à
+moi-même ainsi qu'à un animal que l'on saigne à blanc et qui voit couler
+son sang, qui voit ruisseler de lui tout espoir, toute vie.</p>
+
+<p>En moins d'une demi-heure, le sacrifice fut consommé. Je fus déshabité
+de la grâce, vidé, exténué.</p>
+
+<p>Bien plus, un déficit redoutable se creusa, s'accusa. J'avais fait des
+dépenses Imprudentes, j'avais gaspillé la joie; je m'étais endetté,
+ruiné pour longtemps. Je commençai de me reprocher ma stupide joie de
+l'après-midi; j'en fis un examen méthodique, impitoyable, m'imputant à
+crime cette vaine et malfaisante prodigalité.</p>
+
+<p>Les Lanoue ne s'apercevaient de rien. Ils continuaient tout seuls; ils
+se moquaient bien de moi!</p>
+
+<p>J'avais l'air d'être avec eux; je crois même que je répondais à leur
+propos; mais je leur vouais un ressentiment presque haineux. C'était
+bien leur faute si j'avais perdu, dispersé, dilapidé ma fortune
+intérieure. Ils m'avaient aidé dans mes folies, secondé dans mes excès,
+précipité sur le fumier de Job. Un moment vint où je n'y tins plus, je
+me levai pour partir.</p>
+
+<p>Je dus soutenir une espèce de lutte. Mes amis me voulaient encore et
+tâchaient à me garder. Je me roidissais pour me dépêtrer d'eux, comme un
+amant déçu se dépêtre d'une vieille maîtresse.</p>
+
+<p>Ils lâchèrent pied. Ils prirent assez vite leur parti de mon départ, ce
+qui redoubla ma rancune. N'étaient-ils pas deux pour assouvir leur rage?</p>
+
+<p>Il était d'ailleurs temps pour moi de me replonger dans l'isolement. Les
+divers épisodes de ma journée commençaient à me remonter aux lèvres, et
+les plus joyeux m'étaient les plus intolérables.</p>
+
+<p>Sur quelques paroles d'adieu je me précipitai dans l'escalier noir et
+chaud.</p>
+
+<p>J'eus la sensation d'avoir rompu mes amarres et de me trouver au moins
+libre, libre d'être malheureux à mon gré. La rue m'emporta, comme un
+noyé au fil de l'eau. Des forces anciennes et inconnues décidèrent de
+mon itinéraire.</p>
+
+<p>Je revoyais, une par une, toutes les minutes de cette journée funeste:
+le bureau, M. Jacob, M. Sureau, la tentation, l'acte idiot et pourtant
+nécessaire, mon retour à la maison, ma fureur et la bonté de ma mère. A
+compter de ce point, je n'avais pas assez de violence et de froide
+méchanceté pour juger mon étourderie, ma joie insolite, ma prodigieuse
+sottise. Surtout, surtout, je m'en voulais de n'avoir pas prévu à quel
+abîme de misère me conduirait cette orgie de bonheur immérité.</p>
+
+<p>J'errais, d'un pas de somnambule, dans un Paris ténébreux et sec. Les
+chaussées exhalaient une suffocante odeur de poussière et de crottin
+torréfié. Chaque réverbère saisissait mon ombre au passage, la faisait
+tournoyer et la repassait au réverbère suivant. C'était à vomir.</p>
+
+<p>Accoudé au parapet du pont Sully, je passai une heure confuse à
+rassembler les éléments de mon désespoir, à les réunir en faisceau. Je
+fis d'inouïs efforts pour être malheureux avec précision. Cela aussi
+m'était interdit: je n'étais pas même une grande infortune, j'étais une
+chose gâchée, gâtée, informe, dérisoire.</p>
+
+<p>La sonnette de ma maison me réveilla, non par le bruit: il est grêle et
+enfoui au plus profond de la bâtisse, mais par la fraîcheur visqueuse du
+bouton de cuivre dans ma main.</p>
+
+<p>Je gravis les escaliers à pas lents, couvert de sueur, étourdi par
+l'haleine des plombs disposés aux fenêtres des étages.</p>
+
+<p>Parvenu sur mon palier, j'entrevis la nécessité d'entrer furtivement,
+sans réveiller ma mère. L'idée de me retrouver en face de la pauvre
+femme me remplissait de confusion et de honte.</p>
+
+<p>J'avançai donc sur la pointe des pieds, comme un larron. Maman avait, à
+son ordinaire, laissé, sur le buffet, une petite lampe allumée. Je la
+soufflai pour ne pas, d'aventure, apercevoir dans une glace la hideuse
+figure que je devais avoir.</p>
+
+<p>Je passai dans ma chambre, enlevai mes chaussures et me jetai sur le
+divan. Une lueur mystérieuse, issue des profondeurs du ciel parisien
+agonisait sur le cuivre de la petite Lampe juive qui pend dans l'angle
+des murailles. J'attachai mes yeux à cette bouée infime et, les poings
+aux dents, je passai la nuit à me mépriser et à me haïr.</p>
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>VII</H2></center>
+<br>
+
+<p>A compter de ce jour une période commença qui m'a laissé un souvenir
+indéfinissable, un souvenir plein de douceur et de honte. Je songe à ce
+temps-là comme à un immense sommeil. Rien de surprenant, car j'ai fait
+alors de réels efforts pour fondre mes jours et mes nuits dans le même
+engourdissement, dans la même torpeur.</p>
+
+<p>Je vous l'ai dit, Oudin me ramena, dès le lendemain de l'algarade
+Sureau, mon petit matériel de scribe. Je rangeai tout cela dans un coin
+de la chambre, en attendant le moment d'entrer dans une autre place. Et,
+tout de suite, ma nouvelle vie commença.</p>
+
+<p>Je me levais tard dans la matinée. Les premiers jours, vers six heures,
+une sorte de choc intérieur me faisait ouvrir les yeux, ce qui est bien
+naturel puisque, pendant des années, je m'étais levé à cette heure-là
+pour aller travailler. Je continuai donc, pendant quelque temps, à me
+réveiller vers six heures; j'en éprouvais un plaisir particulier et je
+me disais que, n'ayant rien à faire, au dehors, de si grand matin, il
+m'était complètement inutile de sortir du lit. Cette réflexion agréable
+était en général suivie d'une foule d'autres pensées moins heureuses: je
+songeais à ma situation perdue et à la nécessité d'en trouver une autre.
+Bref, le remords empoisonnait parfois ce loisir indu et achevait de me
+réveiller. Le plus souvent, par une sorte d'effort à rebours, par une
+sorte d'adhésion à l'inertie que le Sommeil infusait encore dans mes
+membres, je congédiais les pensées importunes et m'enfonçais avec délice
+dans un néant horrible et voluptueux.</p>
+
+<p>J'étais, comme au centre d'un espace noir, couché, suspendu, balancé.
+Toutes mes idées, toutes mes volontés, toutes les choses qui étaient moi
+demeuraient refoulées circulairement, dans l'ombre. Je les percevais
+ainsi qu'un peuple de larves confuses. J'étais bien; j'étais si peu! La
+mort ressemble peut-être à cela; en ce cas, c'est une bonne chose.</p>
+
+<p>Je me rappelle seulement que, plaquée sur mon âme, sur le restant
+informe de mon âme, il y avait l'image bleue et rectangulaire d'une
+fenêtre, entrevue à travers les cils comme derrière les barreaux d'une
+cage.</p>
+
+<p>Parfois, au coeur de ce néant, j'étais visité, traversé par un songe.
+C'était un songe bousculé, haletant, comme ces histoires que l'on
+représente au cinématographe.</p>
+
+<p>Presque tous mes songes se déroulent dans un silence effrayant. Ceux où
+il y a du bruit, des paroles, des chants, sont rares: ils me laissent
+l'âme bouleversée pour plusieurs jours. Je rêve très souvent; je rêve
+des rêves vagues et forts. C'est-à-dire que je vois des images dont le
+contour n'est pas net, mais dont la couleur est violente. Je ne sais
+pourquoi je vous parle de ça; je suis un homme si ordinaire, si
+affreusement semblable à tous les hommes!</p>
+
+<p>Ce qui me frappe le plus, au sujet de mes songes, c'est que je n'ai pas
+besoin d'être endormi pour rêver. Entendez bien, je ne dis pas rêver
+comme font les poètes, je dis bien rêver comme un dormeur, tomber en
+proie à un monde terrible, incohérent, magnifique. Souvent je suis en
+plein travail, par exemple, j'écris, sous mon petit abat-jour et, tout à
+coup, crac, j'ai à peine le temps de sentir que mon âme change d'allure
+et me voilà dans une autre vie. Parfois, c'est en marchant, dans la rue,
+que ça me prend. Mais il faudra que Je vous entretienne de mes rêves une
+autre fois; je n'ai déjà que trop de choses à vous raconter sur ce
+monde-ci, inutile de m'aventurer dans l'autre.</p>
+
+<p>Je vous parlais des songes que je faisais avant de m'éveiller. Eh bien!
+même quand je ne me rappelais rien, au réveil, de ces songes du matin,
+ils m'imprégnaient tellement qu'ils donnaient un parfum à mes journées,
+qu'ils décidaient pour jusqu'au lendemain, de la couleur de mon âme.</p>
+
+<p>Vers neuf heures, je rejetais mes couvertures. De la cuisine, où
+travaillait à petits bruits ma pauvre maman, arrivait l'arôme du café,
+insidieux et pénétrant comme une pensée. Je me levais et passais mes
+vêtements avec une lassitude odieuse: la lassitude des choses à venir.</p>
+
+<p>J'allais retrouver ma mère à la cuisine et l'embrassais en silence.
+Chaque jour, j'étais certain qu'elle m'allait faire quelque juste
+observation, qu'elle allait me reprocher mes sommes interminables et ces
+grasses matinées qui ménageaient dans mon existence de larges vides,
+obscurs et poudreux. Mais, chaque jour, ma mère me disait en
+m'embrassant tendrement:</p>
+
+<p>--Mon Louis, je t'ai fait griller un peu de pain d'hier.</p>
+
+<p>Je m'asseyais sur le tabouret canné, entre l'évier et le buffet de bois
+blanc. J'occupais là une place étroite comme une destinée. Je tournais
+le dos au jour avare de la petite cour et, calé, soutenu, étayé par
+toutes les choses environnantes, je me trouvais bien. Oui, j'étais bien,
+malgré tout, j'étais bien avec lâcheté, avec hébétude.</p>
+
+<p>J'aime le café; j'aime aussi la suave odeur du pain grillé. Je jouissais
+donc de ces biens immérités, pendant que ma mère me regardait doucement,
+attentivement, de ses yeux accoutumés à la pénombre. Je comprenais que
+je devais être défiguré par le sommeil; je me sentais les traits épais,
+bouffis, les yeux pochés, les cheveux secs et emmêlés; mais tout m'était
+égal: l'essentiel était de ne pas rompre le charme engourdissant qui me
+permettait de passer d'une nuit à l'autre sans secousse, sans heurt,
+sans réveil effectif.</p>
+
+<p>Le petit déjeuner fini, je retournais dans ma chambre pour y faire ma
+toilette. Comme j'avais devant moi un temps illimité, je procédais à mes
+ablutions avec beaucoup d'irrégularité et de négligence. Il m'arrivait
+ainsi, certains jours, de parvenir au soir ayant remis d'heure en heure
+le soin de me raser. Je finis par y renoncer tout à fait, et c'est
+depuis que je porte cette manière de barbe que vous me voyez et qui me
+dégoûte profondément.</p>
+
+<p>Ah! monsieur, je me connais assez bien pour juger sans mansuétude
+l'homme, cet être répugnant voué à la vermine et à l'esclavage.
+Excusez-moi de vous dire ça tout net, mais comment en parler sans
+colère? Pendant treize ans j'avais, chaque matin, disposé de vingt
+minutes environ pour veiller à la propreté de mon corps, et je vous
+assure que ces vingt minutes étaient bien occupées. Je suivais un ordre,
+toujours le même: les mains, le visage, les pieds, etc... La vie était
+facile, je n'avais qu'à obéir à mes habitudes.</p>
+
+<p>A partir du moment où je disposai, pour les mêmes soins, de presque
+toute ma journée, je ne parvins plus à faire correctement quoi que ce
+fût de mon programme. Je remettais sans cesse à plus tard une chose ou
+une autre, en me reprochant, au fond, amèrement tous ces délais. Pendant
+cette période remarquable, il m'arriva de rester quinze jours de suite
+sans me laver les pieds, et cela parce que j'avais dix fois le temps de
+le faire. Et n'allez pas croire que c'était un oubli. Non pas! Je
+regardais rêveusement mes pieds nus et pensais qu'ils pouvaient encore
+aller jusqu'au lendemain. De lendemain en lendemain, ils finissaient par
+être parfaitement sales.</p>
+
+<p>Au milieu de ma toilette, je me prenais à fumailler, à ouvrir un livre.
+Je m'enfonçais dans un angle du canapé et je rêvassais indéfiniment. Du
+lit défait s'échappaient de grosses bouffées de sommeil. Mes rêves de la
+nuit, embusqués sous les meubles, derrière les cadres, dans les fleurs
+du papier mural, montraient un oeil et sortaient doucement, comme des
+démons. Ils reprenaient possession de la chambre et de moi-même. Ils
+nouaient et tortillaient autour de mon âme une farandole tourbillonnante
+et, dès lors, le temps s'arrêtait au milieu de l'éternité comme un
+navire paralytique sur une mer de sirop. Cela durait jusqu'à ce que ma
+mère vînt ouvrir doucement la porte, non sans avoir fait trois ou quatre
+fois: «hum! hum!» Alors les rêves filaient comme des rats sous la
+commode et la torpeur me désertait.</p>
+
+<p>--Louis, disait maman, veux-tu que je fasse ton ménage?</p>
+
+<p>--Oui, oui, criais-je en me hâtant de me vêtir.</p>
+
+<p>Le savon avait séché sur mes joues, il ne me restait plus assez de temps
+pour me raser. Je passais, au galop, ma veste et mes chaussures et
+sortais de la chambre en disant:</p>
+
+<p>--Je m'en vais aller voir cette place d'expéditionnaire. Tu sais? Cette
+étude d'avoué....</p>
+
+<p>--Va, mon Louis, répondait maman en remuant à pleins bras le lit de
+plumes et le traversin, comme si ces objets n'eussent pas été habités
+par une multitude de figures vivantes que j'étais seul à connaître.</p>
+
+<p>Je prenais mon chapeau et ma canne, bien qu'on m'eût, lors d'une récente
+démarche, fait observer que, pour un employé, la canne donnait une
+allure «amateur» peu recommandable, et je tirais derrière moi la porte
+du logement.</p>
+
+<p>A peine cette porte fermée, je voyais la clarté louche de l'escalier
+s'animer d'une foule d'images rampantes, bondissantes, caressantes. Mes
+démons étaient là. Ils m'attendaient, comme des chiens qui veulent être
+emmenés à la promenade. Ils m'entouraient en jappant, me léchaient les
+mains, sautaient à mes trousses et, tout en descendant les marches
+humides et usées, je me débattais entre mille rêves fabuleux, comme un
+noyé qui coule à pic.</p>
+
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>VIII</H2></center>
+<br>
+
+<p>Je m'en allais au hasard des rues, et la journée était devant moi comme
+un désert calciné, sans horizon et sans surprises. Ceux qui disent que
+la vie est courte, ils me font rire, entendez-vous, rire, rire! Ce sont
+les années qui sont courtes, mais les minutes sont longues et ma vie, à
+moi, n'est faite que de minutes.</p>
+
+<p>Je suivais le trottoir, marchant de préférence sur la bordure de granit.
+Je laissais le bout de ma canne tremper dans le ruisseau. J'aime les
+ruisseaux des rues. Ils coulent sur des pavés et tarissent à heure fixe,
+je sais; ils ne naissent pas d'une source, mais d'un robinet de fonte.
+Tant pis! On n'a jamais que la poésie qu'on mérite. J'ai passé une
+partie de mon enfance, malgré ma pauvre maman, à pêcher des épingles
+rouillées et des boutons de bottines dans les ruisseaux de la rue
+Tournefort. Aujourd'hui, je ne patauge plus dans l'eau sale, mais je
+regarde encore avec attention les petits morceaux de vaisselle, le
+gravier, les infimes débris que le courant lave et entraîne peu à peu
+vers l'égout. Et puis, le ruisseau chante quand même sa petite
+complainte. Cela me fait penser à des prairies, à des fleuves, à des
+pays que je ne connaîtrai jamais. C'est de l'eau civilisée, de l'eau
+pourrie. De l'eau, de l'eau malgré tout! La mer, les grands lacs, les
+torrents dans la montagne! Si vous passez rue Lhomond, le soir, assez
+tard, à l'heure où les bruits de Paris s'engourdissent et s'endorment,
+vous entendrez, au-dessous de vous, tous les égouts de la montagne
+Sainte-Geneviève qui chantent doucement, comme des cataractes
+lointaines. Ce sont les cataractes de mes voyages, à moi.</p>
+
+<p>Que voulez-vous? Je ne suis presque jamais sorti de Paris; je n'ai rien
+vu, je ne sais rien, je suis un homme quelconque, un homme insignifiant,
+oui, oui, insignifiant. Je n'ai rien à vous raconter d'extraordinaire.
+Toutes mes aventures me sont arrivées en dedans. Et vous êtes bien bon
+de m'écouter, moi qui n'ai rien à vous dire, moi qui ne suis fait
+qu'avec des riens.</p>
+
+<p>Je suivais donc le trottoir. Je n'étais pas trop malheureux. J'avais à
+peu près autant d'âme qu'une chrysalide et je ne me sentais pas pressé
+de briser mon enveloppe. J'aurais voulu rester jusqu'au soir dans cette
+espèce de torpeur qui prolongeait pour moi la nuit. Malheureusement
+toutes sortes de mécanismes se mettaient à jouer et c'était bientôt fini
+de mon repos.</p>
+
+<p>Le plus souvent, ça commençait par l'absurde histoire du nombre des pas.
+Vous savez? Les blocs de granit qui forment la bordure du trottoir sont
+disposés bout à bout. Je marchais dessus, d'abord sans y penser; puis je
+commençais à m'apercevoir que, tous les deux pas, je posais le pied sur
+l'interstice qui sépare deux des blocs de la bordure. Alors, comme
+malgré moi, je m'appliquais à faire exactement deux pas d'un interstice
+à l'autre. Je m'y appliquais sans m'y appliquer, sans en avoir l'air,
+d'abord parce que j'aurais eu honte de donner aux passants le spectacle
+de ma sottise, ensuite parce que j'étais profondément persuadé que ce
+n'était là qu'un jeu de mon corps, un jeu auquel mon esprit ne
+participait point.</p>
+
+<p>Et voilà où commence l'absurde: un moment arrivait où je ne pouvais plus
+détacher ma pensée de cette affaire d'interstices. Peu à peu, tout en
+affectant la plus parfaite Indifférence, je sentais bien que
+j'allongeais ou que je raccourcissais mes pas, assez pour appliquer
+juste ma semelle sur l'interstice. Et je faisais cela d'une façon très
+détachée, comme si j'eusse voulu me cacher mon action à moi-même. Cet
+état de choses durait un certain temps et, soudain, je m'apercevais que
+l'imagination entrait en danse. Je me disais--non, ce n'est pas moi qui
+disais cela, c'est quelque chose qui était en moi sans être moi--je me
+disais que, si je ne parvenais pas jusqu'au troisième bec de gaz en
+faisant régulièrement deux pas par bloc de granit, ma vie serait
+manquée, mes entreprises vouées à l'échec. Arrivé au troisième bec de
+gaz, je m'assignais une nouvelle tâche, celle, par exemple, d'atteindre
+dans les mêmes conditions un kiosque à journaux. Une, deux; une, deux;
+u-une, deu-eux... Comprenez-vous? Et le démon murmurait: «Si tout va
+bien, si tu fais bien exactement tes deux pas, il ne peut manquer de
+t'arriver quelque chose d'heureux dans la journée».</p>
+
+<p>Ah! vraiment, monsieur, est-il possible d'être aussi bête? Songez que je
+ne suis pas du tout superstitieux, songez surtout qu'en faisant toutes
+ces mômeries je ne cessais de me contempler avec mépris et même, le plus
+souvent, de penser à autre chose.</p>
+
+<p>Parfois, c'était la ridicule histoire du précipice. Je vais vous
+expliquer cela. J'en ai honte, mais, puisque j'ai entrepris de tout vous
+dire, je vous dirai tout, c'est-à-dire pas grand chose, car celui qui
+tentera d'expliquer, en dix gros volumes, ce qui se passe dans le coeur
+d'un homme pendant une seule minute, celui-là entreprendra une besogne
+surhumaine.</p>
+
+<p>Je marchais donc sur la bordure du trottoir, très aisément, très
+naturellement, sans penser à rien de précis. Tout à coup, j'imaginais
+--c'était plutôt une idée qu'une véritable imagination--j'imaginais qu'à
+droite et à gauche de l'étroite bordure il y avait un précipice et que
+je devais avancer sans le moindre faux pas. Il n'en fallait pas
+davantage pour me faire hésiter, bégayer des jambes, trébucher et,
+finalement, mettre un pied sur le bitume ou dans le ruisseau.</p>
+
+<p>Alors, j'étais soulagé; le charme était rompu. Je changeais de trottoir
+ou je passais sur la chaussée et, pendant un grand moment, je ne pensais
+plus à toutes ces idioties.</p>
+
+<p>J'atteignais quelque croisement de voies. Autre affaire! La multiplicité
+des itinéraires me jetait dans une espèce de stupeur.</p>
+
+<p>Autrefois, en allant au bureau, je n'avais jamais de ces indécisions.
+Une seule route me semblait possible: celle que cinq ou six ans de
+pratique m'avaient fixée, celle qui était jalonnée de mille repères
+familiers. Mais, dans les promenades dont je vous parle, il n'en était
+plus de même: le but de mes pas était, le plus souvent, très indécis et
+le temps ne me pressait point. Alors, je m'arrêtais à l'angle d'une
+maison, devant quelque morne boutique. J'étais tiré à gauche, poussé à
+droite, partagé, flottant. Je tournoyais sur moi-même comme une barque
+que le courant hale dans un sens et que le vent sollicite dans le sens
+opposé. Je fermais les yeux et fonçais au petit bonheur.</p>
+
+<p>Eh bien, à ce train-là, il m'arrivait quand même d'arriver, si j'ose
+dire. En d'autres termes, je finissais quelquefois par me trouver dans
+un endroit qui n'était pas n'importe lequel. C'était, je suppose, la
+fameuse étude d'avoué où il y avait à prendre une place
+d'expéditionnaire.</p>
+
+<p>J'entrais, je faisais antichambre, j'étais amené en présence d'un
+employé supérieur. Toujours il y avait quelque chose qui ne marchait
+pas: ou bien la place était prise depuis la veille, ou bien la place ne
+convenait qu'à un tout jeune homme, ou bien on exigeait quelque
+connaissance spéciale dont je me trouvais dépourvu.</p>
+
+<p>Parfois le «principal clerc» me demandait les références fournies par
+mes derniers patrons. Je promettais de les apporter le lendemain et je
+dégringolais en hâte l'escalier. Ma journée était finie. J'avais fait ma
+démarche; elle prouvait, une fois de plus, qu'il m'était impossible de
+trouver une place. Cette certitude était, précisément, la seule chose
+que je cherchais.</p>
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>IX</H2></center>
+<br>
+
+<p>Après le déjeuner, j'allais dans ma petite chambre. J'étais tout à fait
+sûr de ce qui m'y attendait, mais j'affectais, vis-à-vis de moi-même, de
+n'en rien savoir.</p>
+
+<p>Ah! monsieur, si je trompais le plus cruel de mes adversaires avec la
+moitié de la perfidie que j'apporte à me duper moi-même, je serais, en
+vérité, une canaille.</p>
+
+<p>J'allumais un mégot, je déployais le journal, j'écrivais quelque
+insignifiante lettre. J'écoutais les bruits que faisait ma mère en
+desservant la table ou en lavant la vaisselle et je disais à haute voix:</p>
+
+<p>--J'ai bonne envie d'aller, tantôt, voir cette usine de Montrouge, tu
+sais, maman?</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p>--Je n'ai pas encore reçu de réponse de la maison Malindoire et
+Simonnet. Je cherche dans le plan de Paris...</p>
+
+<p>Voilà le genre de bêtises que je disais pour me donner le change sur les
+raisons qui m'avaient attiré dans ma chambre.</p>
+
+<p>Cependant, je lançais, à la dérobée, de brefs coups d'oeil vers mon
+vieux canapé. Il avait l'air narquois et paterne des gens habitués au
+triomphe. Je le regardais avec une fureur désespérée; il se contentait
+de bâiller par tous les trous de sa tapisserie.</p>
+
+<p>J'allais à la fenêtre et observais les nuages d'un air soucieux.
+Faudrait-il prendre un parapluie? Non! Je vérifiais devant la glace le
+noeud de ma cravate. Je feuilletais mon carnet d'adresses et, tout à
+coup, sans trop savoir comment cela m'était arrivé, je me trouvais
+étendu, tout de mon long, sur le canapé. J'entendais, avec mon dos, les
+ressorts étouffer un rire insultant.</p>
+
+<p>Qu'importe! J'étais allongé, tout droit, comme une pirogue au fond d'une
+crique. Je flottais, j'attendais les courants et les brises. Le démon de
+mes nuits nouait autour de ma poitrine une étreinte souveraine et,
+enlacés, face contre face, nous nous enfoncions tous deux dans l'autre
+monde. Le réveil était odieux, avec ce corps plus pesant qu'une
+montagne et l'aigreur, dans la gorge, des aliments mal digérés.</p>
+
+<p>Je prenais encore une fois ma canne et mon chapeau et m'en retournais à
+la rue.</p>
+
+<p>Je pensais par moments avec précision à la place qu'il me serait donné
+de rencontrer, d'obtenir. J'imaginais des bonheurs absurdes: j'allais
+découvrir un secrétariat, oui, un secrétariat! J'aurais un bureau
+solitaire, avec une fenêtre ouvrant sur un arbre qui me baignerait d'une
+clarté verte, fraîche, funéraire. On me laisserait tout à fait seul; on
+Finirait même par m'oublier un peu; je vivais là dans une paix profonde,
+je serais tranquille, tranquille, comme mort.</p>
+
+<p>Monsieur, vous allez prendre de moi une idée qui a bien des chances
+d'être fausse. Vous allez penser que j'ai un sale caractère, que je suis
+un misanthrope. Moi, un misanthrope! C'est absurde! J'aime les hommes et
+ce n'est pas ma faute si, le plus souvent, je ne peux les supporter. Je
+rêve de concorde, je rêve d'une vie harmonieuse, confiante comme une
+étreinte universelle. Quand je pense aux hommes, je les trouve si dignes
+d'affection que les larmes m'en viennent aux yeux. Je voudrais leur dire
+des paroles amicales, je voudrais vider mon coeur dans leur coeur; je
+voudrais être associé à leurs projets, à leurs actes, tenir une place
+dans leur vie, leur montrer comme je suis capable de constance, de
+fidélité, de sacrifice. Mais il y a en moi quelque chose de susceptible,
+de sensible, d'irritable. Dès que je me trouve face à face non plus avec
+des imaginations mais avec des êtres vivants, mes semblables, je suis si
+vite à bout de courage! Je me sens l'âme contractée, la chair à vif. Je
+n'aspire qu'à retrouver ma solitude pour aimer encore les hommes comme
+je les aime quand ils ne sont pas là, quand ils ne sont pas sous mes
+yeux.</p>
+
+<p>Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses
+inexplicables, pour bien vous montrer, surtout, que si j'ai l'air d'un
+misanthrope, c'est, précisément, parce que j'aime trop l'humanité.</p>
+
+<p>Peut-être me direz-vous qu'avec une nature comme la mienne il faut
+plutôt chercher son bonheur dans les choses. J'entends bien; mais il est
+nécessaire de faire des avances aux choses pour qu'elles vous procurent
+de la joie, et je suis, le plus souvent, une âme trop ingrate, trop
+aride pour faire des avances.</p>
+
+<p>Je m'en allais donc par les rues en ruminant ma vie et en constatant,
+presque à toute minute, que le monde m'échappait, que j'étais abandonné,
+un vrai pauvre, un misérable.</p>
+
+<p>Un jour, dans la rue d'Ulm, une rue bien paisible, j'aperçus un apprenti
+qui tirait une voiture à bras. La voiture était lourdement chargée.
+L'apprenti avait l'air d'une grenouille remorquant un paquebot. Penché
+en avant, il pesait de tout son maigre corps sur la bricole qui lui
+sciait les épaules. D'une main, il serrait un des brancards et, de
+l'autre... Ah! devinez! De l'autre, il tenait un livre et, tout en
+tirant sa voiture, il lisait, avec des yeux qui lui sortaient de la
+tête.</p>
+
+<p>Je ne sais ce que lisait ce garçon; mais, toute la soirée, je ressentis
+une sombre impression d'envie et de honte. L'existence du petit bonhomme
+lisant dans les brancards, cette existence me semblait pleine, riche,
+désirable, au prix de la mienne si creuse et si médiocre.</p>
+
+<p>Le plus souvent mes longues promenades sur le trottoir me valaient
+toutes sortes d'histoires désagréables. Une fois de plus j'appelle
+«histoires» ce qui n'en est pas, c'est-à-dire des choses qui se passent
+uniquement à l'intérieur de la bête.</p>
+
+<p>Je marchais d'un pas bien régulier. J'étais tout entier avec de vieilles
+pensées, des souvenirs, d'informes rêves. Je ne regardais ni les gens
+qui allaient dans ma direction, ni ceux qui allaient dans la direction
+opposée et, brusquement, une femme qui marchait devant moi, une femme
+que je n'avais même pas vue, se retournait d'un air offensé et changeait
+brusquement de trottoir.</p>
+
+<p>Voilà qui est vexant, je vous assure, voilà qui me remplissait
+d'amertume. Passer droit son malheureux chemin et être pris pour un
+suiveur, pour un de ces imbéciles qui vont à la piste. Ah! non! Et cela
+simplement parce que, sans y faire attention, je marchais peut-être
+depuis trois ou quatre minutes à la même allure que cette péronnelle. Et
+voilà, voilà la vie des grandes villes! Il faut avoir son rythme à soi
+et faire constamment en sorte qu'il ne coïncide pas avec celui d'aucun
+autre. Marcher du même pas que quelqu'un, c'est déjà attenter un peu à
+sa liberté, et, parfois, alarmer sa pudeur. Il faut vivre avec des
+millions d'êtres qui sont nos semblables en affectant non seulement de
+ne pas les voir, mais encore en s'appliquant à les fuir poliment,
+sociablement.</p>
+
+<p>Je vous avouerai que tout cela me dégoûte et c'est pourquoi je
+recherche, en général, les rues où il n'y a personne.</p>
+
+<p>Ces rues-là sont rares à Paris. J'étais, malgré que j'en eusse, obligé
+de passer le plus souvent dans des endroits très agités. C'est ainsi que
+je me trouvai, un soir, en pleine foire du Lion de Belfort, sur le
+boulevard Arago. Je me souviens de ce soir-là, parce que je vis une
+chose bien curieuse, une chose que je trouve bien triste et que vous
+trouverez peut-être tout à fait réconfortante, tant il est vrai que rien
+n'est absolument triste, en soi.</p>
+
+<p>Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; bordé, dans
+cette partie-là, de baraques chétives, sordides, qui étaient le rebut de
+la foire. Vous savez, de ces baraques où l'on vend de la «pâte qui se
+tire», verte et rose, de ces baraques où l'on casse des pipes à coups de
+carabine, où l'on montre une femme-poisson, enfin des choses à pleurer
+d'ennui.</p>
+
+<p>Je vis tout à coup une espèce de tente rapiécée sur laquelle était
+étalée une affiche de calicot. C'était là-dedans que le professeur
+Stenax dévoilait l'avenir d'après les méthodes magnétiques. Il y avait,
+devant la baraque, un petit groupe d'ouvrières, de soldats, de flâneurs.
+il y avait aussi une espèce de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze
+jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de
+désespoir famélique imprimé dans sa figure fripée. Un homme fini, usé
+avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misère incurable.</p>
+
+<p>Eh bien, monsieur, il est entré dans la baraque. Il est entré derrière
+les petites bonnes, les employés et les garçons de boutique. Il tenait
+avec force la main fermée sur un gros sou, son gros sou de la journée,
+sûrement. Il l'a donné d'un air inquiet et hésitant. Il l'a donné pour
+entrer dans la baraque où l'on allait lui parler de son avenir.</p>
+
+<p>Voilà! Voilà les choses que je voyais dans mes promenades.</p>
+
+
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>X</H2></center>
+<br>
+
+<p>Je m'attarde à vous raconter des balivernes et je perds le fil de mon
+affaire.</p>
+
+<p>La période dont je viens de vous parler dura jusque vers le mois
+d'octobre. Je ne comptais pas les jours; je sentais le temps se dérober
+sous moi et je n'en demandais pas davantage. Vivre vraiment? Je
+remettais la vie à plus tard, à cette date indéterminée où arriveront
+les événements qui doivent arriver pour moi. Comprenez-vous?</p>
+
+<p>Je m'aperçus quand même du changement de la saison; la fraîcheur vint et
+maman me dit un jour:</p>
+
+<p>--Louis, il va falloir mettre tes vêtements d'hiver.</p>
+
+<p>J'avais, pour l'été, un vieux complet noisette que j'aimais beaucoup.
+Les soins de ma mère lui conservaient une sorte de décence; mais il
+était si limé, si poli, qu'il paraissait humilié et malheureux. Cela me
+plaisait: c'était bien le vêtement qui s'ajustait à mon âme. Je
+retrouvais, chaque jour, tous les plis de cet habit, toutes ses
+déformations et ses reprises comme autant d'habitudes bien à moi, comme
+des manifestations de ma pauvreté Intérieure. Grâce à ce pantalon
+cagneux et couronné, grâce à cette veste terne et bossue, je me sentais
+assuré de passer inaperçu, ce qui est un si grand bien dans l'existence.
+Mère me fit donc endosser mon vêtement d'hiver, cette jaquette assez
+chaude, presque noire, que vous me voyez aujourd'hui, qui était à peu
+près neuve alors et que j'avais en horreur. Je n'ai d'ailleurs pas cessé
+de l'exécrer. Regardez ces pans ridicules qui me font ressembler à un
+scarabée. Est-il possible que, pour gagner sa vie, un homme soit obligé
+non seulement d'abandonner son temps, mais encore de sacrifier tous ses
+goûts, de livrer jusqu'à l'aspect extérieur de sa personne?</p>
+
+<p>Je mis donc cette jaquette pour mes courses et mes promenades. En
+général, je ne portais sur moi que des sommes dérisoires; dix sous,
+quinze sous. Depuis la perte de ma place, je n'osais pas demander
+d'argent à ma mère. La pauvre femme ne me parlait jamais de ces choses.
+Parfois j'allais, pour elle, faire quelque achat et je ne lui rendais
+pas la monnaie. C'était une façon assez discrète, assez détachée de me
+procurer les quelques sous nécessaires à mes menus besoins. Je ne
+dépensais rien, croyez-le bien; mais, de temps en temps, malgré tout,
+l'omnibus, le métro, un timbre.</p>
+
+<p>Or, cette espèce de misère qui, sous mon vieux vêtement, m'était assez
+indifférente, me devint odieuse quand il me fallut trimbaler une
+jaquette de cheviotte, une jaquette d'employé aisé ou de bourgeois. Cet
+habit, en désaccord avec l'état de mon gousset, me devint comme un
+mensonge intolérable. C'est certainement à cette jaquette que je dus
+toutes sortes d'idées absurdes. A cause d'elle aussi je me mis à
+chercher une place avec une activité plus réelle.</p>
+
+<p>Cette activité devint bientôt fiévreuse sans cesser d'être inefficace.</p>
+
+<p>Les places! c'est comme les idées, on les trouve quand on ne les cherche
+pas. Les gens qui possèdent une situation avantageuse et sûre disent
+volontiers: «Un garçon vraiment courageux, vraiment résolu finit
+toujours...» Ah! monsieur, ce que la chance et le succès peuvent rendre
+les hommes bêtes et injustes!</p>
+
+<p>A compter du moment où je pensai avec une réelle angoisse: «Allons!
+Allons! il faut que je trouve une place!» j'eus l'impression obscure
+mais tenace que je ne trouverais absolument plus rien. Et, en fait, je
+ne trouvai plus rien; j'entends plus rien qu'il me fût possible
+d'accepter avec dignité.</p>
+
+<p>Un mur, un mur! Avoir le sentiment que l'on est devant un mur très haut,
+très lisse, très épais, et que ce mur-là, c'est l'avenir, et qu'on ne
+peut ni l'escalader, ni le renverser, ni le percer. Ceux qui n'ont
+éprouvé que du bonheur dans leur vie ne peuvent pas comprendre un tel
+sentiment.</p>
+
+<p>Il vous est sans doute arrivé d'attendre quelqu'un, le soir, au coin
+d'une rue, sous un bec de gaz. Il vous est arrivé d'attendre pendant une
+heure, puis pendant deux heures, de savoir que la personne attendue ne
+viendrait sûrement plus et de continuer à espérer quand même. Il vous
+est arrivé de connaître de telles angoisses et, aussi, celle que l'on
+éprouve à s'en aller en se retournant tous les dix mètres, bien qu'il
+soit évident que personne ne viendra, à se retourner et à revenir sur
+ses pas, malgré la certitude que tout cela est parfaitement inutile.</p>
+
+<p>Ma vie fut en tout point comparable à cette vaine attente sous le bec de
+gaz, dans la pluie, au coin d'une rue. Je savais que tout espoir était
+inutile et je faisais plusieurs fois par jour les gestes et les
+démarches d'un homme qui a de l'espoir.</p>
+
+<p>Ce qu'il y avait de remarquable pour moi, pendant toutes mes courses,
+pendant tous ces moments de solitude ambulante, c'était l'activité
+excessive avec laquelle je pensais.</p>
+
+<p>Il est difficile de dire exactement ce qu'on veut: en parlant de
+l'activité avec laquelle je pensais, je m'aperçois que je ne traduis pas
+du tout la vérité. Dire que je pensais avec activité, cela pourrait
+donner à croire que je m'appliquais à penser, que je m'y appliquais
+volontairement, victorieusement. Eh bien, non! En réalité, ce qu'il y
+avait de frappant c'était bien plutôt la passivité avec laquelle je
+pensais. J'étais visité, traversé, brutalisé, violé par maintes pensées
+que je subissais sans les provoquer en quoi que ce fût. Puis-je dire que
+je pensais? Puis-je m'attribuer ce mérite? N'étais-je pas plutôt le
+témoin impuissant, la victime? N'étais-je pas plutôt le champ de
+bataille ravagé? Non, vraiment, je ne pensais pas, je ne faisais rien
+pour penser. On pensait en moi, à travers moi, envers et contre moi. On
+pensait sans se gêner, à mes frais, comme on bivouaque en pays conquis.</p>
+
+<p>Il y a sans doute des gens très savants et très favorisés qui se
+proposent de penser sur un sujet et qui tiennent leur propos; il y a des
+gens capables de diriger leur esprit comme un navire sur une mer semée
+de brisants, des gens qui pensent réellement, c'est-à-dire qui pensent
+ce qu'ils veulent. Heureuses gens!</p>
+
+<p>Pour moi, le plus souvent, je suis le lit d'un fleuve: je sens rouler un
+courant tumultueux; je le contiens, c'est tout. Et encore, voyez les
+mots! Je ne le contiens pas toujours, ce courant: il y a l'inondation.</p>
+
+<p>Prenez les choses comme vous voudrez, le fait certain est que, pendant
+que j'errais à la recherche de cette introuvable situation, mon esprit
+devenait le lieu d'une fermentation véhémente.</p>
+
+<p>Ici prend place un événement que je vais essayer de vous relater, qu'il
+me faut bien vous relater, mais dont je ne peux parler ni aisément, ni
+calmement.</p>
+
+<p>Je regagnais la maison. C'était un soir de la mi-octobre. Il était
+peut-être sept ou huit heures. Il tombait une de ces pluies dont on ne
+devrait pas dire qu'elles tombent, car elles semblent sourdre de l'air
+malade, du sol, des choses, des hommes.</p>
+
+<p>J'avais passé l'après-midi à refuser deux ou trois propositions
+humiliantes: des besognes d'esclaves, d'automates ou de bêtes de somme.
+Je venais du fond de Grenelle et je suivais la rue de Vaugirard. Je
+récapitulais ma journée: elle ne me montrait qu'un visage morne et
+revêche. Je n'avais pas, en poche, de quoi prendre l'omnibus et je
+marchais, sans trop me presser, dans les flaques, dans la boue, enivré
+de mon découragement et de mon amertume.</p>
+
+<p>En passant au niveau de la rue Littré,--vous le voyez, je me rappelle
+très exactement l'endroit--une pensée me traversa l'esprit. Voici:
+j'allais, en arrivant à la maison, apprendre que ma mère venait de
+mourir subitement.</p>
+
+<p>Je vous ferai remarquer qu'il n'y avait, qu'il n'y a encore aucune
+espèce de raison pour que je redoute une telle chose: ma mère n'a que
+soixante ans; je ne lui connais nulle infirmité, elle jouit d'une santé
+excellente et régulière. Je ne pense donc jamais à sa mort que comme une
+éventualité lointaine et presque improbable, dont l'imagination suffit à
+me remplir les yeux de larmes.</p>
+
+<p>Or donc, ce soir-là, en passant au coin de la rue Littré, je me vis
+soudain rentrant à la maison et trouvant ma mère morte. Je fis effort
+pour chasser cette pensée absurde qui, je vous assure, n'avait pas la
+nature inquiétante d'un pressentiment. Non! rien qu'une combinaison des
+idées. Je fis effort, vous dis-je, mais je m'aperçus bientôt que cette
+pensée n'était pas venue seule: cependant que je tentais de l'éloigner
+de moi, toutes sortes d'autres pensées qui étaient comme les
+conséquences de la première m'assaillirent avec l'ordre, avec la logique
+d'une attaque bien concertée.</p>
+
+<p>Ma mère était morte. Alors, quoi? Que se pensait-il?--L'enterrement.--Je
+voyais l'enterrement, le corbillard dans les petites rues, le cimetière,
+tout.--Et puis?--La maison vide.--Et puis?--Moi et toute ma vie à
+refaire.</p>
+
+<p>Aussitôt, je voyais ma vie se refaire, non pas d'une certaine façon,
+mais de cent façons variées. La première chose qui me venait à l'esprit
+était celle-ci: il y a la petite rente. Je vous en ai déjà parlé, de
+cette petite rente: deux cent quarante francs par trimestre; un titre
+dont j'ai la nue propriété, un titre incessible et inaliénable, sur
+lequel on ne peut même pas emprunter, une idée baroque d'un oncle mort
+paralytique.</p>
+
+<p>Bref, il y avait la petite rente: quatre-vingts francs par mois. Bien!
+J'arrangeais ma vie; je prenais une chambre et j'étais libre, libre et
+misérable: du pain, des pommes de terre. Je m'incrustais dans une
+solitude farouche. Je ne devais plus rien au reste du monde. J'existais
+pour moi, amèrement. Et j'attendais ainsi, dans une indépendance
+enivrante, ces choses qui doivent m'arriver plus tard. Ah!</p>
+
+<p>Ah! J'étais devant le Sénat, tout à coup, sans savoir comment j'étais
+arrivé là. Je me trouvais devant le Sénat et j'enlevais mon chapeau,
+trempé de pluie à l'extérieur et de sueur à l'intérieur. Un grand
+tremblement s'emparait de moi. Je regardais avec horreur, à la lueur
+d'un réverbère, mes mains mouillées, frémissantes comme celles d'un
+ivrogne, ou d'un assassin faible. Je me remettais en marche, le long de
+la bordure du trottoir.</p>
+
+<p>Ainsi, voilà l'homme que j'étais! Je pensais à la mort de ma mère; j 'y
+pensais calmement et, tout de suite, j'organisais ma vie sans ma mère.
+Je supprimais mentalement ma mère pour disposer de la petite rente.
+Voilà l'homme que j'étais.</p>
+
+<p>Je ne parviendrai jamais à vous dire ce qui se passa. Une sorte de
+querelle éclata dans l'intérieur de mon être. Une voix claire et
+raisonnable disait: ce sont des idées absurdes, il faut les mépriser et
+les chasser. Une autre voix, sifflante, exaspérante, répétait
+obstinément: lâche, lâche. Mais, nette, en dépit de ce tumulte, une
+troisième voix comptait avec placidité: vingt francs par mois pour la
+chambre, et il reste deux francs par jour pour vivre. Quinze sous pour
+le repas du midi, dix sous pour le dîner; le reste: des livres, des
+loques, la liberté.</p>
+
+<p>Je passai la main sur mon visage, en reniflant. J'avais les joues
+ruisselantes d'eau. Je ne pense pas que c'étaient des larmes: il
+pleuvait de plus en plus fort. J'étais exténué, écoeuré, atterré.</p>
+
+<p>Je m'assis un instant sur le parquet de pierre dans lequel s'implante la
+grille du Luxembourg. Il me sembla que ce repos de mes muscles tempérait
+le bouillonnement de mes pensées, si je dois appeler «mes pensées» cette
+vermine dont je ne peux ni me rendre maître ni me débarrasser. J'eus la
+sensation de me ressaisir un peu, de tenir mon âme presque immobile,
+comme un cheval rétif que l'on mate en tirant très fort sur les rênes.
+Je pensai, lentement, en remuant les lèvres, je pensai mot à mot: «Si
+ma mère venait à mourir...» Aussitôt, je sentis ma gorge se serrer de
+chagrin et une vive détresse, que je connaissais bien pour l'avoir
+éprouvée déjà, me saisit au ventre. J'en fus, si je peux dire,
+profondément soulagé. Je pensai encore: «C'est une idée tout à fait
+importune; il n'y a aucune raison pour que ma mère me quitte». Non! Il
+n'y avait aucune raison. Je pensai enfin: «Il ne peut pas m'arriver plus
+grand malheur». Et toute ma tristesse répondit: «Non! Oh! non! pas de
+plus grand malheur».</p>
+
+<p>Ainsi, je pus croire, pendant quelques secondes, que j'avais repris le
+pouvoir, repris la direction de mon âme.</p>
+
+<p>Je m'aperçus, à ce moment, que je n'étais pas seul contre la grille du
+jardin. Un homme, vieux, misérable, coiffé d'un chapeau melon déformé
+par la pluie, s'approchait doucement, en marchant de côté, ses reins
+frottant le petit mur qui court à faible hauteur. Il disait à voix
+basse: «<i>La Presse! La Presse!</i>» et personne au monde ne
+l'écoutait.</p>
+
+<p>Je reconnus l'aveugle que l'on amène là chaque soir. Sa tête était un
+peu inclinée, un peu renversée; son visage immobile et clos recevait la
+pluie. On eût dit qu'il avançait en rampant. A deux pas de moi, il
+s'arrêta, comme s'il m'eût senti, comme s'il eût perçu le bruit de ma
+vie. Je le regardai et murmurai: «Celui-là, celui-là! A quoi pense-t-il,
+celui-là»? Je fus sur le point de l'aborder, de lui dire quelque chose.
+Quoi? Quoi? Il n'y avait sûrement rien de commun entre son abîme et le
+mien.</p>
+
+<p>Je me remis en marche. De loin, en me retournant, je vis que l'aveugle
+avait recommencé à ramper contre la grille, comme si mon départ lui eût
+laissé la voie libre.</p>
+
+<p>Jusqu'à la place du Panthéon, je fus à peu près tranquille, c'est-à-dire
+vide, c'est-à-dire déserté de toute pensée. En pénétrant dans la rue
+d'Ulm, je me surpris à compter: «Quinze sous pour le repas du midi, dix
+sous pour le repas du soir. Je laverais mon linge moi-même. Plus besoin
+de chercher une place. La solitude!»</p>
+
+<p>Je haussai les épaules avec douleur et résolus de prendre un petit
+détour pour ne pas rentrer tout de suite à la maison. Cela vous prouve
+que je n'avais, en réalité, aucune inquiétude: je savais bien, je
+sentais bien que ma mère n'était pas en danger. C'est en moi, en moi
+seulement qu'elle se trouvait en danger.</p>
+
+<p>Je revins sur mes pas et filai vers la rue Clovis. Je pensai avec
+méthode et ténacité: «En vendant presque tous les meubles, cela me
+permettra peut-être un petit voyage».</p>
+
+<p>Ainsi donc, rien à faire! Je ne pensais plus même au conditionnel, mais
+au futur. Rien à faire! Je n'étais pas le maître de mes pensées. Inutile
+de résister. Inutile surtout de me dissimuler cette espèce de crime qui
+était le mien. Je n'étais pas le maître de ne pas penser criminellement.</p>
+
+<p>Je suivis en hâte les petites ruelles qui devaient me ramener rue du
+Pot-de-Fer. Je pénétrai dans ma maison, bien persuadé que j'aimais
+toujours tendrement ma mère, mais que j'étais absolument incapable de la
+défendre contre mes imaginations, de ne pas la laisser tuer en moi, de
+ne pas la tuer en moi.</p>
+
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>XI</H2></center>
+<br>
+
+<p>Dépouillée de la toile cirée qui la couvre habituellement, agrandie de
+ses deux rallonges, la table de salle à manger occupait presque tout
+l'espace libre au milieu de la pièce. Notre vieille lampe, la lampe à
+colonne de marbre, éclairait sur la table des morceaux d'étoffe coupés
+et empilés, des patrons de tarlatane, des boîtes d'épingles, des
+bobines. Penchées vers la lampe, leurs cheveux se mêlant presque, deux
+femmes cousaient. C'étaient ma mère et Marguerite, notre voisine, cette
+giletière dont je vous ai déjà parlé.</p>
+
+<p>Je m'arrêtai dans l'encadrement de la porte et, regardant cette scène
+paisible, je ressentis un grand serrement de coeur.</p>
+
+<p>Ma mère leva des yeux éblouis par la lampe, chercha mon visage dans
+l'ombre, fit un sourire bien doux, bien conciliant, et dit:</p>
+
+<p>--C'est toi, Louis! Ton dîner est tout prêt dans la cuisine, mon enfant.
+J'ai laissé la soupe à petit feu.</p>
+
+<p>Elle frappa deux ou trois fois sur la table avec son dé, comme font
+souvent les couturières, et elle ajouta, d'une voix où il y avait de la
+confusion:</p>
+
+<p>--Nous avons envahi la salle à manger, tu vois. Marguerite a trop de
+travail, alors je l'aide un peu.</p>
+
+<p>Je passai dans la cuisine sans rien dire. Que dire, d'ailleurs?
+N'avais-je pas compris? N'était-ce pas assez clair?</p>
+
+<p>Je saisis la petite terrine où mijotait la soupe; je m'assis à ma place
+familière, entre l'évier et le buffet de bois blanc, et je me mis à
+manger.</p>
+
+<p>Voilà donc tout ce que je pouvais faire, moi: manger. Et puis, aussi,
+donner asile à mille pensées odieuses, et puis encore calculer l'emploi
+de la petite rente. Et c'était bien pourquoi ma mère devait veiller,
+coudre, coudre des gilets.</p>
+
+<p>Il m'avait suffi d'un coup d'oeil pour tout comprendre: Marguerite, les
+coupons, les patrons, les bobines, et les lunettes de ma mère guettant,
+dans le drap noir, la fuite du fil invisible. Au bout de la soirée, un
+franc cinquante, peut-être un franc soixante-quinze.</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de redire: « Quinze sous pour le repas du midi; dix
+sous pour le repas du soir.... » J'aurais voulu me graver ces mots-là
+dans la peau, me les tatouer sur le coeur à coups d'épingle.</p>
+
+<p>Je mangeai toute la soupe, puis des lentilles qu'il y avait là, puis une
+petite saucisse, puis un morceau de fromage. «Dix sous pour le repas du
+soir!» Je dévorai tout ce que je trouvai. Je n'en étais plus à mesurer
+ma honte.</p>
+
+<p>Tout en mangeant, j'écoutais les deux travailleuses qui devisaient à
+mi-voix. Parfois, je percevais un mouvement, un froissement de jupe et,
+pendant quelques minutes, le bruit de la machine à coudre rongeait le
+silence. Puis, de nouveau, c'était le calme et, d'instant en instant,
+cette petite aspiration que font les femmes pour rappeler leur salive
+qui file vers les lèvres disjointes.</p>
+
+<p>Mon dîner fini, je traversai la salle à manger sans prononcer une
+parole, sans m'arrêter et je pénétrai dans ma chambre. Je retirai mes
+chaussures imbibées d'eau. Je me jetai sur le canapé.</p>
+
+<p>Ma chambre était obscure; par la porte demeurée entr'ouverte entrait un
+peu d'une clarté mélancolique. Cela composait un de ces tableaux qui
+vivent si profondément dans le souvenir: un coin de parquet luisant,
+deux ou trois objets à moitié ensevelis dans la ténèbre, l'arête d'un
+cadre, le fantôme rigide et gris d'un rideau.</p>
+
+<p>J'étais parfaitement calme. J'étais parfaitement lucide et froid.
+L'impression dominante pour moi, était de lassitude et de résignation.</p>
+
+<p>Rien à faire! Impossible de nier qu'il y avait en moi un homme capable
+de spéculer sur la mort de ma mère, un homme capable de calculer son
+petit bonheur en escomptant la mort de ma mère. Pendant ce temps, ma
+mère travaillait pour nourrir cet homme, pour lui assurer de la soupe,
+des lentilles, de la saucisse. Il y eut une tentative de conciliation:
+«Du calme! du calme! On ne peut pas s'empêcher de penser, mais qu'est-ce
+qu'une pensée? Quoi de plus inexistant qu'une pensée!» J'allais me
+laisser bercer par cette chanson, quand un souvenir surgit, furtif comme
+un rat qui traverse une chambre habitée.</p>
+
+<p>Un souvenir: l'oreille d'un gros bonhomme, une oreille sur laquelle on a
+idée de poser le doigt, une oreille sur laquelle on finit par poser le
+doigt.</p>
+
+<p>Rien à faire! J'allumai une cigarette et je m'allongeai tout à fait, les
+bras ballants, les jambes abandonnées, la poitrine offerte. Une bête
+pour la curée. Un champ de blé pour les sauterelles. Une charogne pour
+les corbeaux. Une place publique. Un ventre de catin. Venez! Venez! Ne
+vous gênez pas! Faites ce que bon vous semblera! Que suis-je, là-dedans?
+Où suis-je, là-dedans?</p>
+
+<p>Il était beaucoup plus de minuit quand je me relevai. Je passai dans la
+salle à manger. La lampe, bien que voilée, me fit cligner des paupières.
+Je m'assis auprès de la table.</p>
+
+<p>Marguerite rangeait les gilets dans une grande toilette de percaline
+noire. Marguerite a une belle figure un peu grasse et des yeux tendres,
+comme effrayés, des yeux rougis par le travail nocturne.</p>
+
+<p>Ma mère ramassait les épingles et les bobines. J'avais pris son dé; je
+jouais distraitement avec: il était chaud; il exhalait une mince odeur
+de sueur et de renfermé.</p>
+
+<p>Maman dit, en tirant sur ses doigts pour les délasser:</p>
+
+<p>--Je suis contente: nous avons bien travaillé!</p>
+
+<p>Un arôme de café se mêlait, dans le grand calme de la nuit, au parfum
+âcre et laineux des tissus. La petite pièce était emplie d'une paix
+dense, comme gélatineuse, où les bruits se propageaient mal. La lampe
+avait l'air épuisée; sa flamme dormait tout debout.</p>
+
+<p>Marguerite embrassa maman, me donna le bonsoir et sortit.</p>
+
+<p>Ma mère poussa le verrou et revint jusqu'à moi.</p>
+
+<p>--Il faut te coucher, maintenant, mon Louis.</p>
+
+<p>Je tenais une de ses mains dans les miennes. La peau de l'index était
+dure et criblée de piqûres d'aiguilles. Ma mère passa son autre main, à
+plusieurs reprises, sur mon front. Cette main me parut fraîche. Je ne
+disais rien. J'entendais, comme au fond d'une cave, battre deux coeurs.</p>
+
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>XII</H2></center>
+<br>
+
+<p>Le lendemain matin, j'étais encore couché, en proie à la torpeur, quand
+j'entendis chuchoter dans la pièce voisine.</p>
+
+<p>--C'est cela, disait ma mère, c'est cela, Marguerite. Rapportez-m'en
+chaque jour à peu près autant qu'hier. Nous nous installerons dans la
+salle à manger comme hier; c'est plus commode.</p>
+
+<p>Déjà j'étais debout, l'esprit net de sommeil. Déjà j'étais tout à mes
+soucis, comme une prune gâtée, fourmillante de guêpes.</p>
+
+<p>Toilette rapide. Déjeuner. Je me sentais résolu, sans savoir exactement
+à quoi. Mes desseins ne ressemblaient plus absolument à des mollusques;
+il leur poussait, dans l'intérieur, quelque chose de dur, d'osseux, une
+espèce de colonne vertébrale.</p>
+
+<p>--Prends ton pardessus, Louis!</p>
+
+<p>Soit! Soit! Le pardessus et, toute de suite, la porte, l'escalier, la
+rue.</p>
+
+<p>Il faisait une matinée brumeuse, larmoyante. Gorgées de brouillard, de
+grosses gouttes claires roulaient sur la face des choses. Les hommes
+marchaient, vite et droit, comme des gens qui savent très bien où ils
+vont.</p>
+
+<p>Vers huit heures moins le quart, je me trouvai sur la place Maubert. Le
+kiosque à journaux était ouvert, mais l'affiche n'était pas encore
+posée. Je me mis à rouler une mince cigarette, par contenance, puis
+j'attendis avec les autres.</p>
+
+<p>Nous étions là cinq ou six qui allions de long en large, les mains dans
+les poches. Nous nous regardions à la dérobée. Il y avait entre nous, me
+sembla-t-il, un air de parenté: quelque chose de pauvre, d'inquiet,
+d'humilié; une certaine défiance réciproque, aussi.</p>
+
+<p>A huit heures, la bonne femme du kiosque exposa le placard où étaient
+formulées les offres d'emplois. On m'avait depuis longtemps signalé
+cette petite agence en plein air; je n'avais, jusque-là, osé y recourir.
+Je m'approchai, derrière les autres, en affectant un peu de détachement.</p>
+
+<p>Sur la feuille moite, le texte, polycopié à la pâte, se lisait mal.
+Certains des hommes épelaient à voix haute, avec difficulté, en
+mastiquant, pour ainsi dire, les mots que leur esprit absorbait avec
+lenteur.</p>
+
+<p>Le numéro 12 retint mon attention: «<i>Avocat demande personne
+instruite, jeune, bonne éducation, célibataire, pour travaux de bureau.
+Envoyer photographie.</i>»</p>
+
+<p>J'entrevis un cabinet de travail un peu sombre, avec un large tapis de
+moquette, un feu de boulets, un feu rouge cerise, au creux de la
+cheminée, et de longs après-midi solitaires, un hoquet de pendule dans
+le silence cotonneux.</p>
+
+<p>Voilà exactement ce qu'il me fallait.</p>
+
+<p>--C'est vingt-cinq centimes, me dit la femme du kiosque en me tendant
+l'enveloppe qui contenait l'adresse du numéro 12.</p>
+
+<p>J'écrivis, dans un bureau de poste, une lettre soignée, digne et
+toutefois persuasive, une lettre péremptoire, convaincante. Les mots
+<i>personne instruite</i> me troublaient assez; mais, enfin, j'ai mon
+brevet. Je pris, dans mon portefeuille, l'unique photographie que je
+possédais, une épreuve déjà ancienne, sur laquelle je suis représenté
+avec des cheveux bouclés, une moustache à peine dessinée et cet air
+particulièrement mélancolique et timide qui fut le mien entre vingt et
+vingt-cinq ans. Une photo? Pourquoi cette demande de photo? Y a-t-il
+donc des gens si maniaques?</p>
+
+<p>La lettre partie, je me sentis réconforté, content. J'entrevis un
+succès, une de ces rencontres heureuses qui changent la destinée d'un
+homme. A compter de cet instant, j'eus un avenir. L'avenir? N'est-ce pas
+une pensée que l'on pense soudain et qui suffit à changer le goût du
+monde?</p>
+
+<p>Je vous l'ai dit, le temps était fort humide; je passai donc le reste de
+ma journée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, dans mon coin favori: au
+bout d'une des tables, au fond, à gauche.</p>
+
+<p>Là, je suis bien. Il tombe des hautes fenêtres une clarté sereine et
+spirituelle qui chante sur les pages imprimées ainsi qu'un archet sur
+une corde. Là, tout est juste et tempéré, comme dans le cerveau d'un
+sage. L'encens de la pierre et des livres pénètre l'âme et la purifie.</p>
+
+<p>Je passai donc à la bibliothèque toute cette journée. J'y retournai le
+lendemain. J'attendais. A quoi bon multiplier les tentatives, n'est-ce
+pas? alors qu'une seule bonne démarche, adroitement conduite...</p>
+
+<p>Comme je revenais à la maison, le soir du second jour, la concierge me
+remit une lettre. Une réponse, déjà! Je me hâtai de monter jusqu'au
+second étage, où le papillon de gaz palpite dans le courant d'air.</p>
+
+<p>e m'étais assis sur une marche au rebord limé, mangé par plusieurs
+générations de locataires et j'allais déchirer l'enveloppe. Soudain, ma
+précipitation me dégoûta. Je m'imposai, je réussis à m'imposer de ne
+lire cette lettre que dans ma chambre, plus tard, quand je serais bien
+calme. Mes mains tremblaient. On n'ouvre pas la porte de son nouveau
+destin avec des mains qui tremblent.</p>
+
+<p>Je montai donc assez posément les deux derniers étages. Ma mère et
+Marguerite travaillaient dans la salle à manger. Je pris le temps de
+leur dire bonsoir, de quitter mon pardessus, d'allumer une lampe et de
+passer dans ma chambre. Je fermai la porte et posai la lettre sur la
+table. Le moment était venu d'ouvrir cette lettre, de savoir. Non! Pas
+encore! Je me déchaussai, car jamais je ne reste chaussé quand je suis
+chez moi, dans mon trou, dans mon terrier. Je pris mes vieilles savates,
+puis je fis une cigarette. De temps en temps, je jetais un coup d'oeil
+oblique à cette lettre qui gisait là, comme une chose de peu
+d'importance, et qui contenait tout simplement l'avenir, mon avenir.
+J'attendais encore. A constater que je pouvais attendre, il me venait un
+peu d'orgueil; je commençais à être fier de moi; je commençais à
+prendre, de mon caractère, une idée avantageuse.</p>
+
+<p>Cette idée n'eut pas le temps de s'affermir. Brusquement, je me jetai
+sur la lettre et je m'aperçus, en l'ouvrant, que mes mains tremblaient,
+ce que j'avais tant voulu éviter. Elles tremblaient si bien que je
+faillis déchirer l'enveloppe et son contenu.</p>
+
+<p>Le contenu? Je reconnus d'abord ma photographie, puis mon écriture, ma
+lettre. En travers de la page ces mots, au crayon bleu: «C'est un
+secrétaire femme que l'on demande. Retourner lettre et photographie à ce
+jeune homme.»</p>
+
+<p>Je suis fait aux déconvenues, mais celle-là me remplit brusquement d'une
+si étrange honte que je me sentis rougir, jusqu'aux larmes. D'un coup,
+je revis le texte si particulier de cette offre d'emploi: «Personne
+jeune... bonne éducation... célibataire... envoyer photographie.»
+Comment avais-je pu ne pas comprendre? Comment avais-je pu me tromper à
+ce point? Et j'avais envoyé ma photographie! Moi! Pour qui avais-je bien
+pu passer?</p>
+
+<p>Je relus ma lettre. Les termes, qui m'en avaient paru si nets,
+l'avant-veille, me semblèrent, cette fois, prêter à toutes les
+équivoques. De nouvelles bouffées de rougeur me montèrent au visage.
+Dieu! Que j'avais été bête, bête, bête! Et ridicule, oh! ridicule!</p>
+
+<p>Devant mes yeux, le mur, aussi droit, aussi lisse, aussi froid que
+jamais. Rien à faire! Et, surtout, un courage si chancelant, un courage
+si fragile. Et si peu de raisons d'estime. Et ce torrent de choses
+laides, au travers de l'âme. Ce combat! Cette défaite!</p>
+
+<p>Ma mère appela soudain:</p>
+
+<p>--Louis, viens dîner, mon enfant.</p>
+
+<p>Fallait-il me plaindre? Osais-je me plaindre? N'avais-je pas une mère?
+N'avais-je pas de quoi dîner? N'avais-je pas cette petite chambre, cette
+retraite profonde et secrète comme une coquille? Ah! Les escargots ne
+connaissent pas leur bonheur.</p>
+
+<p>La salle à manger demeurant encombrée par les travaux de couture, nous
+dînâmes dans la cuisine. Depuis la veille, Marguerite, pour gagner du
+temps, dînait avec nous; c'était un arrangement entre elle et ma mère.</p>
+
+<p>Je ne vous ai pas beaucoup parlé de Marguerite. Eh bien, si ça ne vous
+fait rien, ne parlons pas de Marguerite.</p>
+
+<p>Elle était assise à l'un des bouts de la table. J'occupais l'autre bout;
+j'avais l'évier à gauche et le buffet de bois blanc à droite: ma vraie
+place dans la vie. Maman était entre nous deux et, de temps en temps,
+elle se retournait pour surveiller quelque chose qui cuisait sur le gaz.</p>
+
+<p>Les femmes poursuivaient leur conversation de la journée, une
+conversation sans fin, comme leur travail. Ce dialogue avait l'air d'un
+monologue tant Marguerite et maman se ressemblent. Oh! non pas
+physiquement, mais par le coeur, par certaines façons de souffrir la vie.</p>
+
+<p>Je ne parlais guère, je n'écoutais guère. Un mot pourtant, le mot
+malheur, ce mot qui revient sans cesse dans les propos des femmes,
+m'accrocha l'esprit au passage. J'ouvris la bouche et je dis quelque
+chose de très ordinaire, je dis à peu près:</p>
+
+<p>--Le malheur, le malheur! Il ne faut pas que ça dure trop longtemps,
+parce qu'alors ça n'a plus de raison de ne pas durer toujours.</p>
+
+<p>Ma mère allait porter à sa bouche une cuillerée de potage qu'elle reposa
+dans son assiette. Elle hocha la tête sans me regarder et dit à mi-voix,
+comme pour elle-même:</p>
+
+<p>--Voilà! Ce qu'il dit là, c'est son père, tout à fait son père.</p>
+
+<p>Ah! Non! Non! Avouez qu'il y a de quoi désespérer! Si mon père s'en
+mêle, maintenant! Si mon père, que je n'ai pas connu, si d'autres gens,
+dont je ne sais absolument rien, se mêlent de moi, avouez qu'il y a de
+quoi devenir fou. Je ne parviens pas à me trouver; s'il faut que je me
+cherche au milieu d'une foule, au milieu d'un tumulte, je renonce, je
+renonce!</p>
+
+<p>Inutile de vous dire que je pensai toutes ces choses, mais que je ne
+proférai pas un mot.</p>
+
+<p>Néanmoins, une partie de mes réflexions devaient se laisser voir sur ma
+figure, car, en relevant les yeux, je rencontrai les yeux de Marguerite,
+des yeux si chargés de reproche et, me sembla-t-il, de compassion, que
+je m'arrêtai net, c'est-à-dire que je m'arrêtai de penser comme je
+pensais, que je m'arrêtai de rouler sur ma pente.</p>
+
+<p>Si la terre, qui s'en va toute seule à travers le vide, rencontrait
+soudain les pensées d'un autre monde, elle s'étonnerait sans doute comme
+je m'étonnai ce soir-là.</p>
+
+
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>XIII</H2></center>
+<br>
+
+
+<p>Dès le lendemain matin, un peu avant huit heures, je me remis à louvoyer
+en vue du kiosque de la place Maubert. A vrai dire, je n'avais aucune
+confiance, je voulais surtout faire quelque chose, jeter un os à ma
+conscience irritée. Faire quelque chose, oui! n'importe quoi, plutôt que
+cette perpétuelle contemplation du dedans.</p>
+
+<p>L'affiche parut. Je la parcourus d'un regard morne. Un à un, les gens
+qui la déchiffraient comme moi s'en furent et je restai bientôt seul.
+Non, pas seul. Quelqu'un, derrière moi, se mit à parler. Une voix
+zézayante, malade, vermoulue disait:</p>
+
+<p>--Connu, tout ça! Rien de vraiment remarquable dans tout ça! Des trucs
+usés qui roulent tous les bureaux de Paris depuis trois semaines. Moi,
+je vais rue des Halles.</p>
+
+<p>Je suis peu enclin à lier conversation avec les gens que je rencontre
+dans la rue. J'affectai donc de n'entendre point cette voix qui
+murmurait à mon oreille. Je m'absorbai dans la lecture de l'affiche et
+j'évitai de me retourner.</p>
+
+<p>Alors la voix reprit:</p>
+
+<p>--Vous ne venez pas rue des Halles?</p>
+
+<p>Il y avait, dans ces paroles, un accent si engageant, si timide, si
+triste que je fis volte-face.</p>
+
+<p>Vous connaissez peut-être cet homme-là; on le rencontre souvent dans
+notre quartier et je me rappelai l'avoir vu errer dans les petites rues
+qui avoisinent le Panthéon.</p>
+
+<p>Il est de taille médiocre. Le buste long, les jambes courtes. La
+maigreur des animaux mal nourris. Une large taie bleuâtre sur l'oeil
+droit; les cils collés, les paupières blettes. Des cheveux sans teinte
+précise: des cheveux incompatibles avec toute espèce de réussite
+sociale. Une moustache tombante, rousse, roide. Une barbe de quatre
+jours et qui n'est jamais autrement que de quatre jours. D'innombrables
+taches de son sur une peau couleur mie de pain. Un faux-col de
+celluloïd, d'une blancheur douloureuse. Des mains velues, aux ongles
+rongés. Un vêtement long qui devrait être une redingote et qui n'est,
+cependant, qu'une jaquette. Des souliers mûrs que la pression intérieure
+d'oignons symétriques a fait éclater. Un chapeau melon cassé, mais
+propre. Une serviette de molesquine sous le bras.</p>
+
+<p>Il parut hésiter et dit encore une fois, non sans découragement:</p>
+
+<p>--Venez donc rue des Halles, avec moi.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il, rue des Halles? demandai-je enfin.</p>
+
+<p>--Quoi? Vous n'y avez jamais été? Vous ne connaissez pas l'agence
+Barouin, pour la copie des bandes?</p>
+
+<p>Je secouai la tête avec étonnement; je ne connaissais pas l'agence
+Barouin.</p>
+
+<p>--Venez rue des Halles, me dit d'un ton conciliant mon étrange
+compagnon. Venez! Cela ne vous engage à rien. Si ça ne vous plaît pas,
+vous serez toujours libre de vous en aller, ou de ne pas revenir une
+autre fois. Je suis bien surpris que vous ne connaissiez pas l'agence
+Barouin. Là, vous êtes toujours sûr de faire vos vingt-cinq sous, vos
+trente sous peut-être, si vous écrivez vite.</p>
+
+<p>Il me regarda de son oeil unique, avec une insistance craintive et
+ajouta:</p>
+
+<p>--Vous, vous êtes employé de bureau.</p>
+
+<p>Certes, je suis employé de bureau; mais je n'aurais jamais pensé que
+cela fût visible et j'en ressentis une sorte d'humiliation.</p>
+
+<p>L'homme dit encore:</p>
+
+<p>--Vous devez avoir une belle écriture et travailler rondement. Vous en
+ferez peut-être pour trente sous; mais dépêchons-nous; sans cela, il
+n'y aura plus de place. L'agence Barouin est une sale boîte; pourtant,
+quand nous en avons besoin, c'est un truc qui peut nous rendre service.</p>
+
+<p>«Nous»! Je reçus ce mot dans le flanc avec une légère angoisse. Oh! je
+vous l'ai dit, je ne suis pas orgueilleux. Je ne trouvai pas drôle que
+cet homme dît «nous». Je sentis pourtant que ce «nous» m'enrôlait dans
+une confrérie misérable. Je voulus éprouver la saveur de ce «nous» dans
+ma propre bouche et je répondis avec une calme amertume:</p>
+
+<p>--Sans doute, c'est encore heureux pour nous qu'il y ait des boîtes
+comme cela.</p>
+
+<p>Et je me laissai conduire. L'homme se remit à parler, avec cette
+volubilité des solitaires qui pensent avoir enfin rencontré une oreille
+bienveillante:</p>
+
+<p>--Moi, je suis secrétaire, c'est-à-dire que j'étais secrétaire. En ce
+moment, il n'y a plus de place. Moi, je m'appelle Lhuilier. Je vous dis
+ça tout de suite, bien qu'en général je ne le dise pas: c'est un nom qui
+m'a causé des désagréments. Je cherche une place où je pourrais
+travailler un peu pour moi. C'est très dur: Paris n'est pas si grand
+qu'on le croit.</p>
+
+<p>Il marchait à mes côtés; j'entendais, entre les bouts de phrase, sa
+respiration courte et rauque, comme celle d'un homme tourmenté par une
+bronchite incurable. Il toussait d'ailleurs et crachait presque sans
+arrêt.</p>
+
+<p>--Voulez-vous faire une cigarette? dit-il en me tendant un cornet de
+tabac.</p>
+
+<p>Comme nous allumions nos cigarettes, il eut un grêle sourire:</p>
+
+<p>--C'est du tabac de la Maubert: Mon voisin de dortoir est ramasseur; il
+travaille pour le gros de l'Impasse. C'est du tabac mêlé, bien entendu,
+mais point mauvais, en général, et doux, peut-être parce qu'une partie
+en a été lavée par les pluies. Chez le gros de l'Impasse, j'ai vu
+parfois des tas de tabac! Un mètre cube au moins dans un coin de la
+chambre. On se demande ce qu'il faut de mégots pour faire une telle
+masse. Bah! C'est toujours du tabac, et pas cher, vous savez.</p>
+
+<p>Je fumai ma cigarette avec une espèce d'horreur. Ce qui est dur dans la
+misère, c'est l'apprentissage, et j'étais encore un novice. Je regardais
+de temps en temps mon compagnon et je pensais: «Voilà! voilà! dans dix
+ans, je serai comme celui-là».</p>
+
+<p>L'homme trottinait à mes côtés et ne cessait de parler. Sa voix fripée
+conservait, grâce au zézaiement sans doute, des sonorités puériles et
+tendres. Il me regardait souvent et comme il est petit, son regard
+s'élevait pour m'atteindre: l'oeil unique jetait alors une clarté humide
+et suppliante qui me serrait le coeur.</p>
+
+<p>Nous atteignîmes la rue des Halles, dont toutes les maisons semblent
+imprégnées d'une immonde odeur de choux gâtés. Mon compagnon s'arrêta
+devant une porte cochère.</p>
+
+<p>--Je vais, dit-il, vous montrer le chemin, puisque vous n'êtes jamais
+venu.</p>
+
+<p>Il y avait une cour, encombrée de voitures à bras, de caisses et
+d'objets sans nom; puis il y avait un escalier si noir et si puant qu'il
+semblait percé à même un bloc de crasse.</p>
+
+<p>Au premier étage, mon compagnon, essoufflé déjà, empoigna un bouton de
+porte.</p>
+
+<p>--C'est là. Entrons vite, et pas trop de bruit à cause du macaque.</p>
+
+<p>Nous entrâmes. Imaginez une grande salle éclairée par trois fenêtres aux
+vitres troubles et larmoyantes. Une salle d'école, mais pour de vieux
+écoliers, pour de pitoyables fantômes d'écoliers.</p>
+
+<p>Imaginez que, sur une classe de bambins, cinquante années de misère, de
+maladie, de privations, de déboires se soient abattues, brusquement,
+comme un orage, et voilà l'agence Barouin au travail.</p>
+
+<p>Un silence limoneux, fait de murmures étouffés, de toux, de respirations
+asthmatiques et d'un remuement de chaussures sur le plancher mouillé.</p>
+
+<p>Aux murs pisseux, rien que le ruissellement des eaux produites par la
+condensation de toutes les haleines.</p>
+
+<p>En chaire, car il y a une chaire, quelque chose comme un adjudant, un
+bonhomme tout en moustaches grises, en nuque et en mâchoire. Pas de
+front: les cheveux dans les sourcils; au sein de tout ce poil, des yeux
+saignants, ardents, comme deux tisons dans un maquis.</p>
+
+<p>--Vite! Vite! me dit mon compagnon, il y a deux places, là-bas, près de
+la fenêtre.</p>
+
+<p>Nous nous assîmes côte à côte, sur un bout de banc. Lhuilier ouvrit sa
+serviette de molesquine et en sortit deux porte-plume.</p>
+
+<p>--Tenez, voici pour vous. Et maintenant, venez vite demander des bandes
+au macaque.</p>
+
+<p>Le macaque était cette manière de sous-officier qui trônait au bout de
+la salle. Il me remit un petit registre et un paquet de bandes vierges.</p>
+
+<p>Vous n'avez, me dit Lhuilier, qu'à copier toutes les adresses du
+registre sur les bandes. Allez-y!</p>
+
+<p>J'y allai... Je ne comprenais pas très bien ce qui m'était arrivé, ce
+que je faisais là. J'étais ahuri, engourdi. J'éprouvais un désir violent
+de me sauver, de me retrouver seul dans une rue déserte. Je me
+raidissais contre ce désir. Je pensais en serrant les dents: «Non! Non!
+tu y es, tu y resteras. Quoi? C'est le commencement de la déchéance. Ce
+n'est que la première gorgée de la tasse. Avale, avale»! Surtout, je
+m'appliquais à ne rien laisser paraître de mes sentiments, à n'avoir
+l'air étonné de rien, choqué de rien. Enfin, le cours de mes réflexions
+n'empêchait pas mes doigts de marcher: je copiais, je copiais,
+j'empilais les bandes remplies à ma droite, parallèlement au paquet des
+bandes vierges.</p>
+
+<p>Parfois, je m'arrêtais pendant une seconde et levais les yeux sans oser
+lever la tête. L'odeur des hommes remuait et clapotait entre les tables
+comme la boue d'une mare dans laquelle piétinent des bestiaux. Vous
+n'avez peut-être pas remarqué qu'entre toutes les puanteurs naturelles,
+celle de l'homme est souveraine. C'est encore un signe de royauté,
+n'est-ce pas? L'odeur que l'on respirait là semblait un composé de
+maintes autres: celle de l'école, celle de la caserne, celle de l'asile,
+celle de l'hôpital, sans doute aussi celle de la prison, je ne sais pas,
+moi.</p>
+
+<p>Je pensais: «Voilà maintenant mon odeur, jamais je ne me débarrasserai
+de cette odeur-là».</p>
+
+<p>De temps en temps, l'adjudant faisait signe à un petit vieux, rasé,
+tonsuré comme un prêtre et qui travaillait au premier rang. Aussitôt, le
+petit vieux se levait avec une promptitude de laquais, et il enfournait
+une pelletée de coke dans un poêle minuscule coiffé d'une casserole.</p>
+
+<p>J'avais gardé mon pardessus pour dissimuler ma jaquette dont la propreté
+me faisait honte. A ma gauche, Lhuilier travaillait. Il y avait, dans
+ses gestes, une maladresse volubile et tremblante, comme dans son babil.
+Ses doigts étaient couronnés d'un bourrelet d'envies enflammées qu'il
+mordillait par intervalles et arrachait du bout des dents. Je remarquais
+qu'il devait être fort myope de son oeil unique, car il serrait de près
+sa besogne: sa moustache balayait la table d'un mouvement vif et
+régulier. A un certain moment, il se redressa pour cracher entre ses
+jambes. Il me vit alors et me fit un sourire enfantin, si pur, si
+affectueux que je m'en sentis le coeur réchauffé. Je me remis au travail
+en me demandant comment un tel sourire avait pu fleurir en un tel
+endroit.</p>
+
+<p>Vers midi, il y eut un peu d'agitation dans l'assemblée. Le petit
+vieillard du premier rang sortit et rapporta bientôt à l'adjudant une
+tranche de pain et une «portion», dans une gamelle couverte d'une
+assiette retournée.</p>
+
+<p>La plupart des hommes repoussèrent leurs paquets de bandes au bord de la
+table et se mirent à manger. Un parfum de fromage et de saucisson vogua
+de table en table, puis une rumeur de conversation.</p>
+
+<p>Des hommes sortirent. Ceux qui ne devaient pas revenir reportaient les
+bandes au macaque et se faisaient régler leur compte. On percevait un
+bruit de gros sous, parfois le tintement délicat d'une piécette
+d'argent.</p>
+
+<p>De nouvelles figures se montrèrent. Fort peu de places restaient vides.
+Les hommes qui s'en allaient étaient remplacés par d'autres. Tous
+connaissaient évidemment les habitudes de la maison. Il y avait une
+espèce de discipline composite: l'école, la caserne, l'hôpital, la
+prison.</p>
+
+<p>Lhuilier repoussa le banc et se mit sur ses petites jambes.</p>
+
+<p>--Je vais, dit-il, chercher mon manger. Si vous voulez, je vous
+rapporterai le vôtre. Qu'est-ce que vous préférez avec vos deux sous de
+pain? Trois sous de frites ou trois sous de petits poissons?</p>
+
+<p>Je répondis:</p>
+
+<p>--Des frites, plutôt.</p>
+
+<p>Lhuilier restait planté devant moi. Il sourit encore une fois et dit en
+se penchant:</p>
+
+<p>--Si ça ne vous fait rien, donnez-moi vos cinq sous.</p>
+
+<p>Il acheva, dans un mince sourire:</p>
+
+<p>--Excusez-moi: aujourd'hui, je ne suis pas en état de faire une avance.</p>
+
+<p>Comme je lui remettais les cinq sous en bégayant quelque excuse, il me
+souffla dans l'oreille:</p>
+
+<p>--J'ai une bouteille, pour l'eau. Dites-moi, si vous m'en croyez, ne
+parlez pas trop à ce type qui est au bout du banc: ce n'est pas un homme
+sérieux. Je le connais, il loge à l'Impasse. Ce n'est pas un type pour
+vous. Il ne vient ici que les jours de pluie. Les autres jours, il vend
+des bricoles, à la sauvette. Bon! Surveillez mes affaires, je reviens.</p>
+
+<p>Je n'avais pas la moindre envie de parler aux gens qui m'entouraient. Je
+n'osais même pas les regarder en face. Je continuai de copier jusqu'au
+retour de Lhuilier. Nous mangeâmes.</p>
+
+<p>--Les frites, c'est bon, me dit mon compagnon. Mais les petits poissons,
+ça tient mieux au corps. Moi, j'aime mieux les petits poissons.</p>
+
+<p>L'après-midi passa comme la matinée, c'est-à-dire avec une lenteur
+extrême et désespérante. Il y avait un urinoir dans la cour. J'y allai à
+plusieurs reprises et, chaque fois, entendant les rumeurs de la rue,
+j'éprouvais une violente envie de me sauver, de laisser tout en plan:
+les bandes, le macaque, mon chapeau demeuré sur la table. Le souvenir de
+Lhuilier me retint, me ramena chaque fois.</p>
+
+<p>A quatre heures, lorsque l'obscurité tomba des murs, comme une toile
+d'araignée poudreuse, on alluma trois becs de gaz. Les flammes
+irritables sautaient dans les tubes de mica, avec des râles doux, des
+éternuements, des suffocations. La tête penchée de Lhuilier jeta sur la
+table une ombre ronde et noire dans laquelle sa plume s'évertuait,
+trébuchait, renâclait.</p>
+
+<p>Il était peut-être sept heures moins un quart quand Lhuilier me dit
+soudain:</p>
+
+<p>--Ça y est! J'ai fini. Je vais vous aider. Et, tout de suite, il s'empara
+d'une partie de mes bandes et m'aida. Il écrivait fiévreusement, son
+oeil tour à tour vers sa plume et vers le registre ouvert entre nous
+deux. De larges taches d'encre violettes séchaient sur ses doigts
+déformés.</p>
+
+<p>Il rangea mon travail comme il avait rangé le sien: les paquets de
+bandes les uns sur les autres, en croix, par catégories mystérieuses.
+L'adjudant me compta vingt-quatre sous. Le gain de Lhuilier s'élevait à
+un franc cinquante. Il en parut un peu confus et crut devoir s'excuser:</p>
+
+<p>--Quand vous aurez la pratique...</p>
+
+<p>Nous redescendions la rue des Halles. Une petite pluie engluait le
+bitume, exaltant l'âcre odeur de légumes pourris qui est l'haleine
+même de ce quartier.</p>
+
+<p>Lhuilier sortit son cornet de tabac:</p>
+
+<p>--Une cigarette?</p>
+
+<p>Je me sentis lâche, lâche, et je refusai en mentant:</p>
+
+<p>--Je fume si peu.</p>
+
+<p>Mon compagnon se hâtait à mes trousses. Il y avait, dans sa démarche,
+quelque chose de sautillant et de traînant tout ensemble: de la fatigue
+et de la candeur. Il parlait sans arrêt, comme le matin. Je n'entendais
+pas tout: le tumulte de la rue et celui de ma pensée me dérobaient la
+plupart de ses paroles. Un mot, toutefois, le mot avenir, surnageait au
+milieu de ces propos confus, comme un bouchon dans l'écume d'une
+cataracte.</p>
+
+<p>--En ce moment, me dit Lhuilier, je couche en dortoir, à l'hôtel de
+l'Impasse. Je n'aime pas le dortoir: je ne peux pas y travailler pour
+moi. Mais si je trouve une place, je prendrai une petite chambre. J'ai
+tant de choses à faire.</p>
+
+<p>Et il me parla de ses projets jusqu'à l'entrée de l'Impasse Maubert.</p>
+
+<p>L'Impasse était remplie d'une obscurité sous-marine. Tout au fond,
+tremblait un quinquet; sur le verre dépoli on lisait le mot «hôtel».</p>
+
+<p>Lhuilier s'arrêta. Il piétinait tout en parlant et j'entendais les
+semelles de ses souliers qui, alternativement, aspiraient et crachaient
+la boue.</p>
+
+<p>--Dites, murmura-t-il soudain en me prenant la main, dites, vous
+reviendrez rue des Halles, vous reviendrez avec moi?</p>
+
+<p>Et il ajouta d'une voix basse, gémissante, changée:</p>
+
+<p>--Je m'ennuie tellement.</p>
+
+<p>Je sentais, dans mes doigts, trembler sa main dont la paume était moite
+et le dos velu.</p>
+
+<p>Je promis de revenir, je promis même de revenir dès le lendemain. Je
+regardai bien Lhuilier qu'un réverbère éclairait par saccades, et je
+m'en allai. Il me suivit de l'oeil jusqu'au moment où je tournai le coin
+de la rue.</p>
+
+<p>Je montai sans me presser la rue de la montagne Sainte-Geneviève. La
+pente me courbait vers le sol. Je me sentais vieilli, diminué, déchu,
+taraudé d'une tristesse qui ressemblait à la peur. J'osais à peine
+rentrer chez moi: il me semblait que je devais porter dans mes
+vêtements, dans ma peau, dans mon âme, l'odeur de l'agence Barouin. Je
+remâchais des bribes de pensées absurdes: «Moi, moi, je ne suis pas
+fait pour être malheureux de cette façon-là.» Evidemment, j'ai ma façon
+d'être malheureux, une façon que j'ai choisie moi-même, à mon goût, bien
+sûr!</p>
+
+<p>Il faut que je vous dise tout de suite que j'avais formé la résolution
+ferme, farouche, de mourir de faim plutôt que de retourner jamais chez
+Barouin.</p>
+
+<p>Pour Lhuilier, j'ai honte à vous l'avouer, je le rencontre encore
+parfois dans ce quartier, et, dès que je l'aperçois de loin, je change
+de trottoir. Je sais qu'il ne me reconnaîtra pas: il est trop myope. Et
+puis, et puis... je ne suis sans doute pas digne de cet homme-là.</p>
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>XIV</H2></center>
+<br>
+
+<p>J'ai été plusieurs fois malade, et toujours assez gravement. Je pardonne
+à la maladie en faveur des convalescences. Vivre! Vivre! Ils me font
+rire, avec ce mot. C'est revivre qui est bon. C'est sans doute survivre
+qui serait vivre. Pendant mes convalescences, il me semble que j'ai
+vécu.</p>
+
+<p>Je dois vous dire qu'en me retrouvant chez moi, dans le fond de mon
+canapé, dans mon refuge, j'eus une brève impression de convalescence.
+J'étais encore moi, c'est-à-dire Salavin, c'est-à-dire un pauvre homme;
+mais je n'étais plus ce que j'avais été tout le jour: une larve, un
+débris, un résidu.</p>
+
+<p>Ma mère et Marguerite m'avaient attendu pour dîner. A me retrouver dans
+la cuisine chaude et propre, je ne pus m'empêcher de goûter du
+bien-être, de me détendre, de m'abandonner.</p>
+
+<p>--Louis, me dit ma mère, comme tu as l'air las!</p>
+
+<p>Je ne répondis qu'en hochant vaguement les épaules. Tête baissée, je
+comptais, du bout de la fourchette, quelques haricots épars sur les
+fleurs de la faïence. Notre nourriture--inutile de vous le dire--était
+des plus simples; mais elle avait un goût particulier à la cuisine de
+maman, un goût qu'il me serait bien impossible de vous expliquer, un
+goût que je reconnaîtrais entre mille, comme un visage.</p>
+
+<p>Ma mère reprit:</p>
+
+<p>--Tu te fatigues trop à chercher. Il faudra prendre un peu de café avec
+nous, tout à l'heure.</p>
+
+<p>J'acquiesçai d'un sourire: Je ne serai jamais un homme pour ma mère.
+Quand elle me voit triste, découragé, elle murmure: «Veux-tu un petit
+morceau de chocolat?» Si j'étais général et que j'eusse perdu une
+bataille, maman me dirait: «Ne pleure pas, mon Louis, je vais te faire
+une crème au caramel». L'étrange, voyez-vous? est que le bout de
+chocolat ou la crème au caramel possèdent bien, alors, toutes les vertus
+que la pauvre femme leur prête.</p>
+
+<p>Mais, assez là-dessus! Que je vous raconte plutôt une chose singulière.
+Le nez dans mon assiette, j'écoutais les menus propos de maman et je me
+sentais pénétré d'une inquiétude nouvelle, indéfinissable.</p>
+
+<p>Je suis habitué à vivre sous le regard de ma mère. Je suis habitué à ce
+regard qui m'enveloppe, me pénètre, glisse sur mon visage, erre dans mes
+cheveux, comme une main, comme un souffle.</p>
+
+<p>Or, ce soir-là, je n'osais pas relever la tête parce que je sentais bien
+que ce regard n'était pas seul à suivre le frémissement de mes mains sur
+la toile cirée, à compter les petites gouttes de sueur qui naissaient
+sur mes tempes, à lire sur mes traits le désordre de mon coeur.</p>
+
+<p>Je me hâtai de plier ma serviette et je gagnai ma chambre.</p>
+
+<p>Je ne vous ai peut-être pas encore dit que je joue de la flûte. Oh!
+j'exagère assurément en disant que «je joue». Je possède une flûte de
+bois, à clefs, dont un camarade de régiment m'a enseigné le doigté. J'ai
+travaillé pendant deux ans à mes heures de loisir, assez pour lire les
+pages d'une difficulté moyenne. Puis, j'ai cessé de travailler et,
+partant, de me perfectionner. Je joue donc mal. Vous vous en doutiez: si
+j'étais capable de faire très bien une chose, quelle qu'elle soit, je ne
+serais pas l'homme que je suis.</p>
+
+<p>Ce qui est pénible, c'est que, faute d'entraînement, de mécanisme, faute
+d'étude, enfin, je joue d'une façon maladroite, puérile, des morceaux
+que je sens fort bien. Car je dois dire, pour être juste envers
+moi-même, que j'aime passionnément la musique et que je lui dois mes
+émotions les plus nobles. Pourtant, lorsque je m'évertue sur mon
+instrument, j'ai l'air de ne rien comprendre à ce que j'exécute, tandis
+qu'Oudin, par exemple, qui joue aussi de la flûte, Oudin qui, somme
+toute, n'entend rien à la musique, mais qui a de la pratique, des
+doigts, donne si facilement l'impression d'avoir une âme.</p>
+
+<p>Bref, ce soir-là, je me mis à jouer de la flûte, d'abord doucement, puis
+à plein souffle. J'entendis maman qui disait:</p>
+
+<p>--C'est ça, Louis, joue un peu! Il y a si longtemps!</p>
+
+<p>Je jouai donc. J'avais allumé la lampe et installé mes cahiers de
+musique sur la commode, contre le vase de verre bleu.</p>
+
+<p>Je m'appliquais, serrant soigneusement les lèvres et mesurant mon
+haleine, je m'appliquais à faire de beaux sons; et une partie de mon
+tourment fuyait, me semblait-il, sous mes doigts et se dissolvait dans
+l'atmosphère avec les vibrations de l'instrument. Je jouais les morceaux
+que je connais le mieux, ceux que j'aime depuis longtemps et qui sont
+mêlés à toutes mes pensées.</p>
+
+<p>Je m'aperçus bientôt qu'après un long silence les deux femmes, dans la
+pièce voisine, avaient recommencé de parler à voix basse. Cela
+produisait un ronron léger et continu que je ne pouvais pas ne pas
+entendre, tout en jouant.</p>
+
+<p>Je n'ai aucun talent, c'est entendu; mais, si absurde que cela vous
+paraisse, je me sentis blessé. Je n'en voulais pas à ma mère; j'en
+voulais à l'autre, oui, à Marguerite. Je lui en voulais de ne pas goûter
+ces choses si belles que je joue si mal, et que je jouais quand même un
+peu pour elle. Sur le moment, j'attribuai mon dépit à ce que je
+considérais comme un manque de respect pour l'art, pour les maîtres. Je
+dois pourtant reconnaître que mon orgueil, surtout, était en jeu, mon
+orgueil et d'autres sentiments obscurs dont le temps n'est pas venu de
+parler. D'ailleurs, si je vous donne tous ces détails, c'est pour bien
+vous montrer que j'ai maintes raisons de me juger sévèrement.</p>
+
+<p>Je posai ma flûte et entrai dans la salle à manger. Je m'assis d'abord
+en face de la cheminée, puis je changeai de chaise pour n'avoir pas à
+contempler dans la glace cette figure qui me déplaît tant, parfois: ma
+pauvre figure.</p>
+
+<p>Accoudé à la table, les joues dans les paumes, je demeurai là de longues
+minutes, regardant travailler les deux femmes. Marguerite murmura, sans
+quitter des yeux son ouvrage:</p>
+
+<p>--Comme c'est beau, ce que vous avez joué ce soir!</p>
+
+<p>Je fis un sourire de travers en répondant:</p>
+
+<p>--Oui, c'est beau, mais je joue si mal!</p>
+
+<p>Elle dit, en battant des cils devant la lampe pour enfiler une
+aiguillée:</p>
+
+<p>--Oh! Que non! Vous ne jouez pas mal.</p>
+
+<p>Je lui sus gré de ces quelques gouttes de baume versées sur mon
+amour-propre et, surtout, du ton dont elle avait parlé. En somme, elle
+pouvait fort bien entendre ce que je jouais tout en donnant la réplique
+à ma mère qu'elle traite avec beaucoup de déférence.</p>
+
+<p>Marguerite cousait très vite, sans la moindre distraction de l'oeil ou
+des doigts. Pour ne pas perdre de temps, sans doute, elle évitait de se
+moucher, en sorte qu'elle respirait par la bouche et reniflait
+fréquemment, avec légèreté. Cela ne me déplut pas, ce qui est bien
+étonnant. Je regardais aller et venir les doigts de Marguerite et aussi
+l'ombre que projetait, sur sa joue, une mèche folle qui boucle devant
+son oreille.</p>
+
+<p>Une tiède paresse m'engourdissait. Je sentais reculer dans un passé
+plein d'indulgence les événements et les visages de ma journée:
+Lhuilier, l'agence Barouin, l'adjudant, le vendeur à la sauvette.</p>
+
+<p>Je m'allai coucher bien avant les couturières. Mes dernières pensées
+furent apaisantes; rien n'était perdu; quatre mois d'oisiveté, ce
+n'était pas une affaire; il n'y avait guère d'homme à qui ce ne fût
+arrivé au moins une fois; tout allait rentrer dans l'ordre; ma mère
+oublierait cette triste période et Marguerite ne me jugerait pas trop
+mal.</p>
+
+<p>Je m'endormis sur ce mol oreiller.</p>
+
+<p>Au milieu de la nuit, je m'éveillai net en pensant à Lhuilier. Je ne
+rêvais pas. Toutes les pensées qui me traversaient avaient pourtant cet
+aspect anormal, difforme, terrible que la méditation nocturne prête pour
+moi aux choses les plus simples.</p>
+
+<p>Je repris une à une toutes mes conclusions du soir. Elles me parurent
+insensées. De nouveau la situation fut sans issue et, quand je sortis du
+lit, le lendemain, je me sentis plus misérable, plus odieux, plus
+coupable que jamais.</p>
+
+<p>Une chose demeurait toutefois arrêtée dans mon esprit: je ne
+retournerais pas à l'agence Barouin. J'attendrais, je chercherais
+ailleurs; je vivrais provisoirement du travail de ma mère, et je ne
+retournerais pas à l'agence.</p>
+
+<p>En trempant une tranche de pain dans mon café, je me fortifiais dans
+cette certitude désespérante: «Voilà, tu es un homme sans courage, une
+âme sans ressort, un coeur sans fierté. Voilà!»</p>
+
+<p>Je pensais ces pensées, je pensais seulement, mais avec force. Or, il se
+produisit une chose invraisemblable, une chose qui me bouleversa. Ma
+mère, soudain, dit à voix haute:</p>
+
+<p>--Mais non, mais non, mon Louis!</p>
+
+<p>Quoi? Pourquoi ce «mais non»? Je vous assure que je n'avais fait que
+penser. Je vous assure que je n'avais pas même remué les lèvres.</p>
+
+<p>Alors, ma mère me prit les mains et se mit à les caresser. Elle me
+disait des paroles si bonnes, si raisonnables:</p>
+
+<p>--Tu t'épuises à chercher. C'est une mauvaise période. Attends une
+occasion. Rien ne presse. Repose-toi. Calme-toi. Va voir tes amis.</p>
+
+<p>Je vous assure que je n'avais pas ouvert la bouche, pas fait le moindre
+geste.</p>
+
+<p>Ma mère répétait en m'embrassant les mains:</p>
+
+<p>--Va voir tes amis.</p>
+
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>XV</H2></center>
+<br>
+
+<p>Mes amis! Je n'en ai pas d'amis. Si! J'en ai un, j'ai Lanoue. «Un ami»,
+ce n'est pas la même chose que «des amis» pour un coeur ambitieux.</p>
+
+<p>J'ai un peu de famille vague et lointaine. Vous savez: cette famille
+dont on a plutôt peur d'entendre parler. Ah! Si j'avais un frère, un bon
+frère. Mais quoi? S'il ne me ressemblait pas, nous ne pourrions pas nous
+comprendre et, s'il me ressemblait, je ne l'estimerais pas. D'ailleurs,
+inutile de tracasser ce rêve: je n'ai pas de frère.</p>
+
+<p>Revenons aux amis. Il y a ceux que je me sens enclin à chérir et qui ne
+me peuvent supporter; il y a ceux qui me recherchent volontiers, mais
+dont la compagnie m'est intolérable.</p>
+
+<p>Parce que je me suis décidé, cette nuit, à vous raconter mon histoire,
+ne me tenez pas pour un homme éloquent d'ordinaire. Je suis un
+silencieux; du moins, si j'entends bien ce que l'on dit de moi, je dois
+être un silencieux. Remarquez-le, je prends toutes sortes de précautions
+en m'exprimant devant vous. Ne croyez pas que je sois assez sot pour
+m'attribuer des vertus, alors que je n'éprouve que dégoût pour moi-même.</p>
+
+<p>Et, au fait, pourquoi ne me trouveriez-vous pas sot? C'est incroyable:
+au moment précis où je m'accuse, ce bougre d'orgueil s'arrange pour
+sauvegarder ses petits intérêts dans la faillite. Le moyen d'être
+sincère, avec cette langue qui n'est là que pour trahir notre esprit?</p>
+
+<p>Reste à savoir, en outre, si «être silencieux» cela représente une
+vertu. Les femmes qui ont des taches de rousseur se consolent en
+disant: «C'est que j'ai la peau fine». Pareillement les gens qui, comme
+moi, sont dépourvus de tout esprit, de tout éclat, de tout à propos,
+tirent parti de leur infirmité en avouant: «Moi, je suis un silencieux»,
+ce qui signifie: «Moi, je suis une âme concentrée, sérieuse, sobre, une
+âme admirable, enfin». En réalité, je dois à cet aspect de mon caractère
+d'avoir, dans tous les milieux où j'ai vécu, passé pour un imbécile.</p>
+
+<p>Il est bien regrettable que les hommes qui ont du génie ne soient pas,
+en même temps, des imbéciles. Les hommes qui ont pour mission de
+contempler, d'étudier leurs semblables sont desservis dans leurs
+entreprises par leur intelligence et leur réputation. Je crois qu'il
+leur est, moins souvent qu'à d'autres, donné de surprendre la nature. A
+leur approche, les personnes qu'ils veulent étudier se roidissent, dans
+une attitude, comme chez le photographe, et tâchent à donner d'abord
+d'elles-mêmes une opinion avantageuse.</p>
+
+<p>Devant l'imbécile, au contraire, inutile de se gêner. A-t-on scrupule de
+se montrer tout nu devant son chien? Si les chiens et les imbéciles
+comprenaient ce qu'on leur laisse voir, ils tomberaient malades de
+tristesse.</p>
+
+<p>Quant à moi, qui ne fais pas profession d'observer les hommes, je
+préférerais ignorer l'amer honneur d'être traité comme un témoin sans
+importance. Et, s'il me fallait choisir entre la sinistre expérience que
+j'acquiers, bien malgré moi, chaque jour et le séduisant mensonge qu'on
+ne prend pas la peine de m'offrir, j'opterais sans doute pour le
+mensonge. Malheureusement, je n'ai pas à me prononcer.</p>
+
+<p>Oudin, mon ancien voisin de bureau, dont je vous ai dit deux mots déjà,
+est un type d'une bonne intelligence moyenne; un Normand sec et vif,
+irritable, nerveux--une variété particulière de la race.--L'oeil
+bleu-vert, tantôt rieur, tantôt glacé. Et la réplique comme un coup de
+fouet.</p>
+
+<p>Ah! En voilà un que j'aurais aimé à aimer! Mais pourquoi ce besoin de
+domination, et cette passion qui le consume de mettre, à tout propos,
+les gens «dans sa poche», au lieu de les porter tout bonnement dans
+son coeur?</p>
+
+<p>Son parler est impérieux, allègre, volontiers cassant. Il n'admet la
+discussion qu'à son avantage et n'entend jamais composer. Bah! ce sont
+là choses que je lui passerais volontiers. Ce qui est moins acceptable,
+c'est le penchant qu'il manifeste à faire des dupes, je veux dire
+l'habitude qu'il a de spéculer sur la niaiserie du partenaire. Il
+possède un sentiment si ingénu de son évidente supériorité dans la
+controverse qu'il juge superflu de mettre des formes à ma conquête. Non
+content de me posséder, il est toujours pressé et veut m'avoir à bon
+compte. Ses propos, sous des allures grossièrement courtoises, sont
+chargés de réticences injurieuses et de réserves blessantes qu'il me
+juge incapable de discerner. Et c'est ainsi jusque dans sa
+correspondance, jusque dans le tête-à-tête, car il joue pour lui-même, à
+défaut de galerie.</p>
+
+<p>L'extraordinaire est que je me prête à ces exercices avec un malicieux
+désespoir. Alors même qu'Oudin pourrait et devrait douter du succès de
+ses manoeuvres, je prends un sombre plaisir à l'assurer que je suis
+dupe, qu'il est libre de doubler la dose, de récidiver impunément, de
+patauger dans ma bonne foi. Il ne s'en fait pas faute.</p>
+
+<p>Si j'étais moins clairvoyant, Oudin n'agirait pas d'autre sorte; mais
+j'aurais un ami de plus, ou, si vous préférez, j'aurais un homme de plus
+à aimer.</p>
+
+<p>Je ne vous ai rien dit de Poupaert. C'est un employé de chez Socque et
+Sureau, bien entendu. Quand les chevaux ont des amis, ce ne sont guère
+que des amis d'attelage. Même chose pour nous: il nous est difficile
+d'avoir d'autres connaissances que celles du bureau ou de l'atelier,
+puisque, normalement, toute notre vie se passe là.</p>
+
+<p>Poupaert est un homme du Nord, un garçon qui a souffert tous les
+malheurs imaginables: femme, santé, famille, courage, tout l'a trahi. Il
+est devenu comme un spécialiste de la guigne. Qu'il en conçoive une
+manière d'orgueil, voilà ce que je trouve assez naturel; mais qu'il
+veuille me rendre responsable de son infortune, voilà ce que j'ai peine
+à comprendre. Le plus curieux est qu'il se montre particulièrement aigre
+avec moi, qui n'ai cessé de lui témoigner une sympathie réelle et qui
+lui rends de menus services, à l'occasion.</p>
+
+<p>Il y a encore Devrigny, un vrai Parisien, bavard, sanguin, rouge de poil
+et de tempérament. On ne sait jamais s'il parle de façon sérieuse. Il ne
+songe qu'à coucher avec des femmes et il ne regarde pas son gibier de
+trop près. Il n'est pas bête, Devrigny, mais c'est un de ces gars qui,
+ayant à choisir entre la compagnie de Victor Hugo et celle de
+Frise-Poupou, la bonne du bistro Marquet, préféreraient à coup sûr la
+bonne, avec toutes ses maladies. Je vous prie de croire que je ne dis
+pas ça parce que Devrigny m'a lâché plus de cent fois, quand nous étions
+ensemble, pour filer aux trousses de petits souillons qui l'ont
+passablement abruti et finiront par l'abrutir tout à fait. Enfin,
+passons! Cet homme-là suit sa voie et agit comme bon lui semble.</p>
+
+<p>Je peux aussi vous nommer Vitet, un camarade de régiment, un homme qui a
+failli devenir mon ami, un homme qui m'a fait beaucoup de mal. Depuis
+sept ans que nous avons fini notre service, je rencontre Vitet assez
+régulièrement: il est employé des postes et voyage, deux fois par
+semaine, entre Nevers et Paris. Quand nos heures de liberté concordent,
+il vient me voir, s'il lui prend fantaisie de torturer quelqu'un, ou
+bien je vais moi-même le chercher, si j'éprouve le besoin de souffrir,
+ce qui m'arrive de temps en temps, comme à tout le monde, quoi qu'on
+pense.</p>
+
+<p>Vitet possède un caractère exécrable, mais égal. Il est féroce avec
+constance, avec sérénité. Si vous êtes tourmenté d'un généreux
+enthousiasme, soulevé par des désirs ardents, ému de projets audacieux,
+allez voir Vitet. Je ne lui donne pas dix minutes pour vous récurer
+l'âme, pour vous purger le coeur de toutes vos belles ambitions, pour
+vous laisser plus nu, plus pauvre, plus dépourvu que jamais.</p>
+
+<p>S'il me pousse, quelque jour, une idée assez vivace pour résister à une
+heure de Vitet, ma confiance en moi n'aura plus de limite. Vitet? Un
+destructeur! Son arme favorite est un mot, insignifiant en apparence,
+mais plus tranchant qu'un scalpel et plus acéré qu'un aiguillon. Quand
+je me laisse aller au contentement, à l'espoir, à l'exaltation, Vitet me
+regarde une seconde avec ses petits yeux bordés de cils d'un blond
+blanc, et il dit seulement «Va donc»! Je me demande parfois si ce
+mot-là n'a pas gâché toute ma vie.</p>
+
+<p>Au contraire de Vitet, Ledieu--un employé qui travaillait à côté de moi
+dans ma première place, chez Moûtier--Ledieu n'est pas désagréable avec
+régularité: il a des crises. Pendant ses bonnes périodes, qui durent
+vingt-quatre ou quarante-huit heures, il n'est que grâce, clarté pure,
+candeur, abandon. Puis, le ciel se couvre soudain, tout s'obscurcit et
+Ledieu devient morne, intolérant, agressif. C'est une âme malheureuse,
+inquiète, comme ces pays que de brusques inondations ravagent chaque
+année et qui s'efforcent, dans l'intervalle, de se reconstruire, de se
+restaurer.</p>
+
+<p>Parfois, je le vois si bas, si réduit que je m'humilie devant lui pour
+qu'il ne demeure pas seul au fond de sa détresse. Dès que je me suis
+bien accusé, bien aplati, Ledieu en profite tout de suite pour prendre
+de la hauteur, pour me monter sur le dos et me piétiner. Je sors de là
+vexé, courbatu, désemparé. Si j'étais meilleur que je ne suis, je
+devrais me trouver content du résultat, satisfait de cette transfusion
+de mon sang. Mais je ne vaux pas grand'chose non plus et je me demande
+si mes accès d'humilité ne sont pas, eux aussi, inspirés par une espèce
+d'orgueil.</p>
+
+<p>A part cela, Ledieu n'est capable de supporter seul ni ses douleurs, ni
+ses joies. Quand je le vois arriver chez moi, je le regarde au visage
+pour tâcher de comprendre ce qui lui tu méfie le coeur. Un échec ou un
+succès? Notez, toutefois, que, lorsqu'il est heureux, il me confie:
+«J'ai bien réussi telle ou telle chose». En revanche, s'il fait une
+sottise, s'il est pris d'une faiblesse, s'il commet une lâcheté, il
+s'écrie avec amertume: «Nous sommes bêtes, nous sommes faibles, nous
+sommes lâches». Eh! N'ai-je pas assez de moi?</p>
+
+<p>Je pourrais aussi vous parler de Jay, dont la société me rend presque
+malade, Jay dont la tranquille médisance m'a fait prendre en horreur
+tous les gens que je connais, Jay qui, néanmoins, est un homme bon,
+capable de dévouement et d'affection.</p>
+
+<p>Je pourrais aussi vous parler de Petzer, qui fut le compagnon de mon
+adolescence et qu'un mariage ridicule m'a gâché. Je pourrais vous parler
+de Coeuil. Mais à quoi bon? Je ne réussirais qu'à vous confirmer dans la
+mauvaise opinion que vous avez désormais de moi. Et, malgré tout, je
+vous assure, mon seul désir est d'aimer, d'aimer totalement, absolument.
+Est-ce ma faute si j'ai l'oeil clair? Et quel est donc l'idiot qui a dit
+que l'amour est aveugle?</p>
+
+<p>Peut-être m'objecterez-vous que tous les hommes ne sont pas semblables à
+Ledieu, à Jay, à Vitet ou à Devrigny. Ah! tenez, je ne sais pas, je ne
+sais plus. J'ai connu un type qui faisait ses études pour être dentiste.
+Il m'a conduit un jour dans son pavillon de dissection, à «Clamart».
+Vous savez: rue du Fer-à-Moulin? Tous les étudiants étaient disposés
+autour des tables d'ardoise et dépeçaient des têtes humaines, pour
+apprendre l'anatomie de la face. En général, on ne leur donne pas des
+têtes entières, ce serait du gaspillage.</p>
+
+<p>On scie par le milieu des têtes dont on a rasé, au préalable, tout le
+poil: moustache, cheveux et barbe. Eh bien, posées à plat, comme des
+médailles, décolorées par les antiseptiques, détendues par la mort,
+toutes ces moitiés de têtes se ressemblent affreusement. Ce que j'ai vu
+là, c'est l'effigie humaine. Le moule est unique et l'on tire des
+millions d'exemplaires.</p>
+
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>XVI</H2></center>
+<br>
+
+<p>Mais puis-je me plaindre, alors que j'ai Lanoue? Lanoue à qui je ne
+saurais reprocher qu'une chose: d'être sans reproche. Vertu parfois bien
+irritante, avouez-le.</p>
+
+<p>Je suivis donc le conseil de ma mère et j'allai chez Lanoue. Cette
+visite me procura quelque soulagement. Ma mère aurait-elle toujours
+raison quand il s'agit de moi?</p>
+
+<p>Plusieurs jours passèrent et le mois de novembre arriva. J'aime le mois
+de novembre surtout quand il est bien gris, bien brumeux, avec un ciel
+bas, rapide, acharné comme une meute derrière une proie.</p>
+
+<p>Puisque la chance m'avait à mépris, je résolus de ne la plus poursuivre,
+de l'attendre au gîte. J'abandonnai toute démarche.</p>
+
+<p>Je faisais, de mon temps, trois parts variables et passais l'une en
+promenade, la seconde chez Lanoue, la dernière à la maison. Mes
+promenades n'avaient d'autre but que moi-même. Je fréquentais soit les
+petites rues de la montagne Sainte-Geneviève, soit les allées du
+Luxembourg, le matin de préférence, quand le jardin désert semble une
+île silencieuse au sein de la ville convulsive. Mais, bien que je
+connusse parfaitement la silhouette des arbres, la structure des
+perspectives, le visage, la démarche et l'itinéraire des hommes qui
+déambulaient à heures fixes entre les pelouses fanées, ma pensée
+demeurait tout entière occupée d'un autre paysage, d'autres spectacles.
+Je me cherchais, je me poursuivais à travers un millier de pensées plus
+impétueuses qu'un troupeau de buffles à l'époque des migrations.</p>
+
+<p>Puis je regagnais la rue du Pot-de-Fer. Je goûtais, dans notre logement,
+un calme chaque jour plus profond et que je m'expliquais mal. La salle à
+manger était devenue un véritable atelier de couturières. Maman, qui a
+tant cousu dans sa vie, abattait la besogne d'une bonne ouvrière en
+chambre. De grand matin, Marguerite allait chez le confectionneur
+reporter l'ouvrage et quérir des étoffes, des modèles. Cependant ma mère
+préparait les aliments pour la journée.</p>
+
+<p>A quelque heure que j'arrivasse, je trouvais les deux femmes au travail.
+Je n'avais plus honte de mon oisiveté, qui devenait une chose admise,
+normale. Je goûtais même un étrange plaisir au spectacle d'une activité
+que je ne partageais point. Pour les longues veillées, on allumait un
+petit feu dans la cheminée prussienne de la salle à manger. Je pris
+bientôt l'habitude de venir lire dans cette pièce.</p>
+
+<p>Parfois je m'exerçais sur la flûte. Je jouais avec une attention si
+soutenue que je fis, pendant cette période, des progrès réels. La
+conscience de ces progrès me précipitait dans des rêves absurdes:
+j'allais devenir musicien, compositeur peut-être. J'entrevoyais une vie
+merveilleuse, illuminée par des succès, exaltée par l'admiration des
+foules. J'allais enfin donner issue à cette âme captive qui s'étiole et
+se désespère au fond de son cachot.</p>
+
+<p>En attendant les foules futures, Marguerite, du moins, semblait trouver
+de l'agrément à mes essais. Elle retenait fort bien mes airs favoris;
+elle les fredonnait en tirant l'aiguille et me priait fréquemment de les
+lui rejouer.</p>
+
+<p>Un jour, comme j'achevais un morceau que j'avais exécuté avec, à défaut
+de talent, beaucoup de coeur et d'application, Marguerite leva vers moi
+des yeux pleins de larmes. J'en fus bouleversé, d'autant plus que
+Marguerite a de beaux yeux meurtris auxquels les larmes prêtent un éclat
+bien émouvant et comme enfantin.</p>
+
+<p>Un homme raisonnable eût pensé: «Voilà l'effet de la musique sur une âme
+mobile et tendre». Moi, je pris tout à mon avantage.</p>
+
+<p>Je saisis mon chapeau et m'enfuis dans la rue. Je ressentais une
+indicible fierté. Je ne doutais plus que des pouvoirs nouveaux ne me
+fussent dévolus. J'éprouvais ce retentissement de mon âme dans une autre
+âme comme un signe certain de prédestination. Je murmurais, en serrant
+les dents: «Je suis quand même quelqu'un, quelqu'un! On finira bien par
+s'apercevoir que je ne suis pas un homme comme les autres».</p>
+
+<p>Cette ambition, cette frénésie: ne pas être un homme comme les autres.
+Et toute cette comédie à cause d'un petit air de flûte et des larmes de
+Marguerite.</p>
+
+<p>Il était environ trois heures après midi. J'errai quelques instants de
+rue en rue et finis par me trouver au pied de Notre-Dame. Mon
+enthousiasme eut alors un effet singulier: je m'engouffrai dans
+l'escalier des tours et montai, d'une traite, montai jusqu'au sommet. Je
+fus tout étonné de m'arrêter là, de n'être pas lancé dans l'espace par
+le vertigineux tube de pierre, comme l'obus par un canon.</p>
+
+<p>Ce fut une heure mémorable. Seul, avec les nuages et le vent forcené, je
+rencontrai Salavin face à face, un Salavin sauvé, dégagé de la foule de
+ces sales pensées parasites au milieu desquelles il végète comme une
+plante opprimée. Pendant une heure, j'eus confiance en moi; je pris des
+engagements solennels, j'assumai des responsabilités, je fis des
+sacrifices, j'accomplis enfin des actes dignes d'un homme véritable.
+Tout cela dans mon coeur bien entendu.</p>
+
+<p>Si j'écrivais l'histoire de ma vie, cette heure-là pourrait s'appeler la
+victoire du cinq novembre ou la victoire de Notre-Dame. Car ce fut une
+victoire, une petite victoire. J'en ressentis les effets pendant
+plusieurs jours.</p>
+
+<p>Souvent, je prenais un livre et, délaissant mon canapé, je venais
+m'asseoir sur un petit banc, dans la clarté laiteuse des rideaux, auprès
+des couturières. Je m'enfonçais dans ma lecture comme dans un sommeil
+touffu.</p>
+
+<p>Je suis, vous le voyez, assez grand, assez maigre. Le métier de
+bureaucrate et le mépris des exercices physiques ont voûté mon dos. «Je
+me tiens un peu de guingois», selon l'expression de ma mère. Quand je
+lisais, accroupi sur mon tabouret, je sentais s'exagérer tout ce qu'il y
+a de défectueux dans mon attitude ordinaire. Je me tassais, je me
+ratatinais. Ma vie, semblait-il, fuyait, m'abandonnait pour s'en aller
+avec ces hommes et ces femmes dont je partageais, par la pensée, les
+aventures admirables. Cependant, la carcasse de Salavin se flétrissait
+peu à peu. Ne croyez-vous pas que, si l'on savait rêver avec assez de
+force, il suffirait, à de tels moments, d'un tout petit choc, d'un
+consentement d'une seconde pour mourir?</p>
+
+<p>En général, j'étais tiré de cet abîme par la voix de maman dont les
+paroles me parvenaient comme à travers de grandes épaisseurs de feutre.
+Elle devait répéter plusieurs fois son appel avant que je revinsse à la
+surface du monde. J'ai toujours pensé que ma mère devinait,
+instinctivement, cette désertion de mon esprit. Quelque chose comme le
+cri de la bête qui sent ses petits en danger.</p>
+
+<p>Ce qu'elle disait alors était pourtant bien simple. Elle me donnait, par
+exemple, quelque commission. Le charme rompu, je posais mon livre et me
+mettais en mesure d'obéir. J'étais devenu fort serviable, ce qui, soit
+dit en passant, ne m'est pas une vertu naturelle. N'attribuez point ce
+changement de caractère au désir de faire excuser mon inaction; non, il
+y avait à cela d'autres causes que vous commencez sans doute à
+comprendre.</p>
+
+<p>Il arrivait aussi que maman me demandât de poursuivre à haute voix la
+lecture commencée pour moi seul. Ma mère manquait rarement d'ajouter:</p>
+
+<p>--Vous savez qu'il avait toujours, à l'école, le prix de lecture et de
+récitation.</p>
+
+<p>A quoi je répondais d'un air gêné:</p>
+
+<p>--Voyons, maman! Tais-toi donc, maman! Pourquoi parler toujours de ces
+choses-là?</p>
+
+<p>Ma pauvre mère ne peut pas savoir l'embarras où nous plonge, nous autres
+hommes, l'éloge public de nos vertus ou de nos prouesses enfantines.</p>
+
+<p>Marguerite joignait aussitôt ses instances à celles de ma mère:</p>
+
+<p>--Vous lisez si bien!</p>
+
+<p>Je ne me faisais pas trop prier. Je lisais pendant des heures entières.
+Les deux femmes écoutaient sans interrompre leur besogne, mais en
+amortissant avec soin tous les bruits. Parfois, maman aspirait une
+petite prise de tabac; elle le faisait discrètement, presque en
+cachette, car elle sait que je n'aime pas à la voir priser, moi qui fume
+toute la journée, moi qui suis gâté par toute sorte de vices, de manies
+et de tics.</p>
+
+<p>De temps en temps, l'aiguille de Marguerite s'arrêtait de voleter comme
+une mince flamme bleue tenue en laisse. Les mains au creux de sa jupe,
+Marguerite écoutait. J'apercevais sa bouche entr'ouverte et ses yeux
+fixés sur moi.</p>
+
+<p>Je me grisais, à la longue, de toutes ces paroles qui n'étaient pas
+miennes, mais me tombaient pourtant des lèvres. Je n'étais plus bien sûr
+de n'avoir pas pensé moi-même toutes ces belles choses qui s'exprimaient
+par ma voix et quand Marguerite, au comble de l'émotion, murmurait en
+cassant son fil: «Comme c'est beau! Comme c'est beau!» j'acceptais cette
+louange ainsi qu'un hommage que j'eusse personnellement mérité.</p>
+
+<p>Je parlais peu, d'ordinaire, à Marguerite. Un jour, toutefois, maman
+dut, pour je ne sais plus quelle raison, s'absenter un après-midi. Je
+restai seul avec Marguerite et, comme de coutume, je vins m'asseoir dans
+la salle à manger. Pendant une heure, je tins fixés sur un livre des
+yeux qui ne voyaient rien. Je me sentais le coeur gonflé, les mains
+tremblantes. Il me venait un désir ardent de parler à Marguerite, de lui
+dire les choses affectueuses. Mais, voilà, je ne sais pas dire les
+choses affectueuses, moi. Je laissai passer l'après-midi sans parvenir à
+ouvrir la bouche. J'en fus si désespéré que, le soir venu, je me
+répandis en propos amers, en propos découragés, décourageants. Ah! pour
+dire des mots désagréables, des duretés, ma langue se délie toute seule.
+Je n'eus aucune difficulté à navrer Marguerite, à l'accabler sous un
+flux de paroles qui étaient, précisément, tout le contraire de ce que
+j'éprouvais si grand besoin de lui confier.</p>
+
+<p>Elle écoutait sans répondre; puis, elle eut un regard si triste, si
+chargé de reproches que je baissai la tête et lui demandai pardon en
+bégayant.</p>
+
+<p>--Oh! dit-elle, ça ne fait rien. Je sais bien que vous êtes bon et que
+vous ne pensez pas tout ce que vous venez de me raconter.</p>
+
+<p>«Bon!» Moi? Je suis bon! Moi? Ah! Par exemple! Tout de suite les propos
+amers reprirent leur cours, jusqu'au moment où, complètement écoeuré de
+moi-même, je mis mon chapeau pour sortir.</p>
+
+<p>Il ne faut pas pardonner trop vite à Salavin.</p>
+
+
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>XVII</H2></center>
+<br>
+
+<p>Je crois toutefois n'avoir pas trop tourmenté Marguerite pendant cette
+période-là. Je crois. Je ne suis sûr de rien. Les gens à qui nous devons
+nos pires souffrances ont si rarement conscience de leur cruauté. Il en
+est qui s'imaginent m'avoir comblé de leurs faveurs et que je considère
+en fait comme mes mauvais génies.</p>
+
+<p>J'entretenais des relations, pendant mon adolescence, avec un cousin que
+j'aimais beaucoup. Je m'employais à seconder ses entreprises, à louer
+ses mérites, à pallier ses erreurs. Quel que fût mon scrupule, je ne me
+pouvais trouver aucun tort envers lui. Or nous eûmes, un jour, une
+querelle; à cette occasion, mon cousin m'ouvrit son coeur: j'y découvris
+de vivaces ressentiments, des griefs qui, longtemps cachés, n'en étaient
+que plus redoutables et qui, hélas! ne me parurent pas dénués de
+fondement, bref, tout un trésor de haine dont je me trouvai l'objet
+désespéré et la cause.</p>
+
+<p>Comment affirmer que l'on n'a pas fait souffrir un homme alors qu'on l'a
+regardé, fût-ce une fois, alors qu'on a traversé sa vie, même en pensée?</p>
+
+<p>Ce qui me donne à croire que, pendant ce mois de novembre, je ne fus pas
+le bourreau de Marguerite, c'est que je réservais mes mouvements d'humeur
+pour Lanoue.</p>
+
+<p>J'allais--ne vous l'ai-je pas dit?--le voir chaque jour, soit au moment
+du déjeuner, soit après dîner, le soir, car Lanoue, lui, n'a pas perdu
+sa place et fréquente régulièrement son étude d'avoué.</p>
+
+<p>Le plus souvent, je trouvais les Lanoue à table. Je m'asseyais dans un
+fauteuil à bascule, près de la fenêtre, et je commençais de me balancer.
+Je commençais aussi d'être injuste, d'être odieux.</p>
+
+<p>Heureusement que Lanoue est mon ami! Heureusement que je l'aime! Sinon,
+il m'agacerait fort.</p>
+
+<p>D'ailleurs, s'il n'y avait pas l'amour, s'il n'y avait pas l'amitié,
+tout me dégoûterait dans l'homme. Regardez-le donc manger! Regardez-le
+boire!</p>
+
+<p>Octave Lanoue est un garçon calme, aux réactions paresseuses; il n'est
+dépourvu ni d'instruction, ni de finesse. Comme il tient de son
+ascendance paternelle certaines façons rustiques et de la gaucherie, il
+m'arrive, entre camarades, de plaisanter Lanoue; mais je ne peux
+souffrir que les autres s'en mêlent. Railler Lanoue, c'est mon privilège
+d'ami, un privilège dont je suis âprement jaloux.</p>
+
+<p>Les jambes jointes, la tête renversée en arrière, le corps affalé au
+fond du fauteuil qui oscillait à petits coups, je fumais cigarette sur
+cigarette en regardant d'un oeil mi-clos les Lanoue prendre leur repas.</p>
+
+<p>Le bébé barbotait dans son assiette. Octave et Marthe, assis face à
+face, mangeaient. Ils s'y prenaient comme tout le monde, n'en doutez
+pas. Quant à moi, je n'avais qu'à les regarder. Situation pénible entre
+toutes.</p>
+
+<p>Si vous tenez à votre prestige, ne mangez pas en présence d'un homme qui
+ne partage ni votre faim, ni vos aliments.</p>
+
+<p>Pourquoi remplir sa cuiller à tel point qu'une partie du contenu retombe
+dans l'assiette avant d'atteindre les lèvres? Pourquoi introduire la
+cuiller en biais et si profondément dans la bouche? Pourquoi faire cette
+aspiration bruyante en absorbant le potage?</p>
+
+<p>J'avais peine à surmonter ma répugnance. Cependant les Lanoue ne se
+défiaient de rien: ne suis-je pas leur ami? Ne l'ai-je point prouvé? Ne
+suis-je pas, moi aussi, un homme, avec toutes ses imperfections
+humaines?</p>
+
+<p>L'idée que j'apportais à la satisfaction de mes appétits autant de
+malpropreté naïve et de maladresse aggravait mon malaise au lieu de le
+dissiper. Il me fallait pourtant reconnaître que ma mâchoire aussi
+craque pendant la mastication, que, sans doute, je mange aussi la bouche
+ouverte, avec des bruits et des claquements mouillés. Assurément l'oeil
+du spectateur doit voir remuer ma langue, doit suivre la transformation
+des aliments sous l'effort des dents. Sans nul doute, mon nez, souvent
+bouché par le rhume de cerveau, doit aussi souffler, siffler, dès que
+les mandibules travaillent.</p>
+
+<p>J'étais si navré du spectacle et si honteux de mes réflexions que je me
+levais pour partir. Octave alors me regardait d'un oeil limpide, étonné
+et disait simplement:</p>
+
+<p>--Pourquoi? Tu n'es pas pressé.</p>
+
+<p>Je me rasseyais avec découragement.</p>
+
+<p>Si Lanoue avait pu surprendre le cours de mes pensées, j'eusse succombé
+à la confusion. Mais personne ne peut connaître le cours de mes pensées.
+J'ai pourtant, plus de cent fois, failli me trahir et dire à mon ami:
+«Est-il donc nécessaire de remuer le bout du nez en mangeant des
+haricots»?</p>
+
+<p>Le repas fini, Octave allumait sa petite pipe et nous devisions en
+humant une tasse de café. Pour me soustraire à mes inclémentes
+méditations, j'ébauchais de vagues commentaires sur les événements du
+jour. Lanoue m'écoutait avec une complaisance attentive et murmurait à
+chacune de mes phrases: «Je suis parfaitement de ton avis.» Cet
+assentiment obstiné ne tardait pas à me donner de l'impatience. Eh quoi!
+je débitais des bourdes, des pauvretés, et Lanoue était parfaitement de
+mon avis, Lanoue que je tiens pour un homme intelligent. Lanoue, qui est
+mon ami, mon seul ami!</p>
+
+<p>J'en venais à regretter l'aigre manière de Vitet qui ne me laisse jamais
+placer une syllabe sans lancer quelque mordant «je ne suis pas du tout
+de ton avis».</p>
+
+<p>Je retournais à mon silence, à ma contemplation malveillante et
+douloureuse. Les genoux dans les mains, j'accélérais les oscillations
+du fauteuil à bascule. L'idée que ce perpétuel balancement pouvait
+écoeurer Octave ou Marthe me troublait sans toutefois me retenir.</p>
+
+<p>Le bébé, repu, était mis au lit. C'est un bel enfant bien dru, à la
+chair translucide et résistante. Par malheur, le petit doigt de sa main
+gauche est mal formé, de naissance, et replié vers la paume. Dans un
+être beau, vous pouvez chercher le défaut, il y est toujours. Si vous
+êtes une âme généreuse, vous ne remarquerez pas ce défaut, vous saurez
+l'oublier, l'annuler. Si vous êtes un Salavin, vous ne verrez plus que
+ce défaut, certain jour, et vous gâtera tout le reste.</p>
+
+<p>J'embrassais l'enfant, mon filleul, et le portais sur mes épaules
+jusqu'à la chambre. Parfois, regardant ce visage charmant, à peine formé
+et dont tous les traits semblaient encore enclos dans une tendre gaine,
+je me prenais à imaginer le visage de vieillard qu'il sera, dans
+l'avenir, et je me sentais dévoré de tristesse.</p>
+
+<p>L'enfant s'endormait. Nous retournions à nos menus propos et à notre
+tabac. Par la porte entr'ouverte j'écoutais, d'une oreille tendue, la
+respiration du bébé, les cris qu'il faisait en rêve, tous les bruits de
+cette petite existence endormie. Parfois ces bruits ne me paraissaient
+pas naturels; une inquiétude me gagnait. Mais les Lanoue demeuraient
+placides. Je les jugeais indifférents, insensibles, indignes de
+l'écrasant devoir paternel.</p>
+
+<p>D'autres fois, Lanoue s'entretenait longuement avec sa femme de leurs
+affaires personnelles. Il disait: «Tu permets»? Je répondais: «Comment
+donc»! Mais je trouvais bientôt que toutes ces questions qu'ils
+agitaient m'étaient par trop étrangères. Trop de choses m'échappaient
+dans la vie de mon unique ami. Trop de Lanoue m'était dérobé. Une fureur
+jalouse me tenaillait le coeur.</p>
+
+<p>A de tels moments, je rêvais de représailles. J'étais tout prêt, si
+Lanoue m'en offrait la moindre occasion, à lui lâcher maintes choses
+désagréables que je ruminais avec soin.</p>
+
+<p>L'heure passait et Lanoue n'avait pour moi que paroles amicales. Je
+ravalais ma colère.</p>
+
+<p>Plus tard, en descendant l'escalier, après les poignées de mains,
+j'imaginais avec horreur Lanoue disant à sa femme: «Quel brave garçon,
+ce Salavin»!</p>
+
+<p>Je baissais la tête; je n'étais pas fier. Toutes ces choses laides que
+je ne peux pas ne pas voir en mon ami, ce n'est pas en lui qu'elles
+sont; c'est en moi, en moi seul.</p>
+
+
+
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>XVIII</H2></center>
+<br>
+
+<p>Pendant le mois de décembre, Marguerite eut une angine. Dix jours de
+suite, elle demeura chez elle, au lit. Ma mère lui portait du bouillon,
+des tisanes, des drogues.</p>
+
+<p>L'ordre de la maison se trouva profondément troublé. La malade, les deux
+ménages, la cuisine accablaient maman de soins. Elle trouvait encore le
+temps de coudre, mais en prenant sur son repos. Nous mangions côte à
+côte, à la hâte, et il me semblait qu'un vide considérable béait entre
+nous.</p>
+
+<p>C'est ainsi, pourtant, que nous avions vécu pendant de longues années;
+deux mois d'habitudes nouvelles suffisaient donc à jeter en désuétude
+des coutumes vieilles comme ma vie.</p>
+
+<p>Je cherchais à me rendre utile et j'avais cet empressement falot que
+montrent les hommes au milieu des troubles domestiques. J'errais de
+pièce en pièce, m'asseyant sur tous les sièges, m'adossant à tous les
+meubles, ouvrant et fermant les portes, déplaçant sans raison les
+objets. Ma mère, de temps à autre, remontait ses lunettes avec l'ongle
+de l'index et me regardait. Encore que son regard fût calme et tout à
+fait naturel, je me sentais rougir et je détournais la tête, affectant
+quelque occupation dont mon coeur se désintéressait aussitôt.</p>
+
+<p>Quand ma mère, un bol fumant entre les doigts, passait chez Marguerite,
+qui, je vous l'ai dit, occupe une chambre voisine de notre logement,
+j'allais jusque sur le palier et, là, calant du pied la porte,
+j'attendais, me rongeant les ongles.</p>
+
+<p>Maman revenait et disait:</p>
+
+<p>--Elle va mieux.</p>
+
+<p>Je répondais:</p>
+
+<p>--Ah? Bien! Bien!</p>
+
+<p>Je voulais prendre un air détaché. J'y parvenais difficilement.</p>
+
+<p>Il y eut une visite de médecin, une visite qui fut, somme toute,
+rassurante. L'état de Marguerite n'était pas grave. Le praticien vint
+écrire son ordonnance chez nous et me dit en s'en allant:</p>
+
+<p>--N'ayez aucune inquiétude, monsieur, votre soeur sera complètement
+rétablie dès la semaine prochaine.</p>
+
+<p>Je ne songeai pas à détromper le médecin. L'idée que je pourrais avoir
+une soeur, une soeur comme Marguerite me fut bien agréable et me remplit
+de regrets mélancoliques.</p>
+
+<p>Au cours d'une nuit d'insomnie tout occupée de retours sur moi-même, je
+m'aperçus avec étonnement que, quatre jours durant, je n'avais eu aucune
+de ces pensées absurdes qui me défigurent l'âme et sont le tourment de
+ma vie. J'en conçus un grand enthousiasme qui me tint éveillé jusqu'à
+l'aurore.</p>
+
+<p>Les joies viennent en cortège. Le lendemain matin, Lanoue, que j'avais
+abandonné depuis que Marguerite était malade, Lanoue fit une apparition
+rue Du Pot-de-Fer. Il m'apportait du travail: des copies de conclusions
+grossoyées dont il s'était chargé dans le dessein de m'en faire
+profiter.</p>
+
+<p>Vous ne savez peut-être pas ce qu'on appelle des «grossoyés», dans
+l'argot de la procédure? Voici: les avoués, pour corser leurs notes
+d'honoraires, ajoutent aux dossiers de leurs clients des conclusions sur
+papier timbré qui sont taxées fort cher. Il est d'usage de confier la
+confection de ces documents aux clercs subalternes qui, après quelques
+pages concernant l'affaire jugée, copient au hasard le texte du code.
+Quatre ou cinq mots par ligne, de la besogne bâclée, un pur prétexte. Et
+l'avoué, qui trouve là gros bénéfice, daigne payer assez bien cette
+besogne fantaisiste que les scribes expédient en dehors de leurs heures
+d'étude. C'est ridicule, mais c'est comme ça.</p>
+
+<p>Lanoue m'apportait un code et des liasses de papier. Je me mis au
+travail avec ardeur. Marguerite malade, ma mère surchargée de soucis,
+j'allais donc pourvoir moi-même aux besoins de la maison.</p>
+
+<p>Je passai mes journées et une partie de mes nuits à transcrire d'une
+plume fiévreuse toute la loi sur les accidents du travail. Je comptais
+mentalement: huit sous, seize sous, vingt-quatre sous. Je trouvais, dans
+cette activité dérisoire, des motifs de fierté et maintes raisons de
+m'estimer moi-même. Je vous l'ai dit: je me sentais devenir un autre
+homme. On avait changé Salavin.</p>
+
+<p>Quant à rechercher les causes profondes de cette transformation, je m'en
+gardais avec une sorte de frayeur superstitieuse et je considérais
+comme un bien cette suspension de ma désespérante faculté d'analyse,
+cette trêve, cet assoupissement.</p>
+
+<p>Un jour vint toutefois où la clarté se fit sans qu'il m'en coûtât le
+repos.</p>
+
+<p>J'étais dans la salle à manger, en train d'écrire; mes doigts souillés
+d'encre galopaient sur le papier bleu, et mes yeux escortaient mes
+doigts avec allégresse. La porte s'ouvrit; maman parut, poussant devant
+elle Marguerite.</p>
+
+<p>Le col serré dans un foulard blanc, ses beaux cheveux nattés, le visage
+un peu pâle, Marguerite avait l'air doucement ébloui des convalescents.</p>
+
+<p>Elle prit place au coin du feu, dans notre vénérable fauteuil Voltaire.
+Et c'est ce jour-là seulement que je compris ce qui m'arrivait.</p>
+
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>XIX</H2></center>
+<br>
+
+<p>Ainsi donc ma vie avait un sens. Entendez-bien: ma vie, avait une
+direction. Elle n'était plus éparse comme un troupeau sans loi, mais
+ramassée, orientée. Un fleuve, et non plus un marécage. Un chant grave
+et plein, après des clameurs discordantes.</p>
+
+<p>Il y a, paraît-il, des hommes dont toutes les pensées s'enroulent
+fidèlement autour d'un axe, comme les serpents à la baguette du dieu.
+J'allais devenir un de ces hommes.</p>
+
+<p>Il y a des hommes qui vivent en état de grâce; leur coeur est pur et
+visité de beaux désirs. J'allais aussi vivre en état de grâce.</p>
+
+<p>Il y a des hommes qui possèdent le monde, même au fond de la pauvreté.
+J'allais posséder le monde. J'allais enfin me posséder moi-même. J'étais
+sauvé; j'étais capable d'amour. Tout me le prouvait: cette indulgence
+sur les visages, cette lumière sereine sur les choses, ces élans, ces
+silences, cette confiance, et la soif de sacrifice et le tremblement de
+mes mains.</p>
+
+<p>Une résolution s'étant formée dans mon esprit: garder secrète cette
+certitude. En l'avouant, en la publiant, ne risquais-je point de
+l'altérer, peut-être même de l'anéantir? Ne faudrait-il pas de longues
+années de paix pour réhabiliter Salavin, pour l'accoutumer à lui-même, à
+sa richesse, pour le rendre digne de sa nouvelle destinée?</p>
+
+<p>Que cet amour muet fût heureux ou malheureux, voilà une chose à laquelle
+je ne pensais guère. L'idée que je pourrais me trouver payé de retour
+troublait si fort mes plus fermes propos que je préférais l'écarter. En
+Revanche, j'envisageais l'hypothèse contraire avec une curieuse
+prédilection. Un amour méconnu, méprisé, n'en serait pas moins, pour
+moi, l'amour. Le bonheur que je convoitais était de nature à se nourrir
+de maintes souffrances.</p>
+
+<p>Sans doute allez-vous sourire. Vous avez sur la joie des opinions
+raisonnables et précises que je suis bien incapable de réfuter et
+même de comprendre. En fait, je ne me défends pas, je ne plaide pas ma
+cause, vous le savez déjà. Je m'efforce de vous faire entrevoir ce qui
+se passait en moi. Au surplus, je n'ai pas l'intention de m'appesantir
+sur cette partie de mon histoire. Je parviens encore à exprimer mes
+désordres, mes sottises, mes déportements. Mais le bonheur? Cela se
+peut-il raconter? Est-il possible d'intéresser quelqu'un à notre
+bonheur, cette chose fastidieuse, si plate, si pauvre aux yeux d'autrui?</p>
+
+<p>Qu'il me suffise de vous dire que je fus heureux sans défiance. Il ne me
+restait pas assez de lucidité pour observer que mes mouvements
+d'enthousiasme ressemblaient par tropà mes mouvements de désespoir,
+qu'ils étaient, comme ceux-ci, fébriles, démesurés, maladroits, enfin,
+qu'ils manquaient d'harmonie.</p>
+
+<p>Il eût été malaisé, même à un observateur attentif, de discerner
+l'espèce de révolution qui s'était accomplie en moi. Rien n'était
+modifié dans l'aspect de mon existence. Marguerite, guérie, avait repris
+sa place auprès de ma mère. On entendait ronronner la machine à coudre
+et ma plume, par intervalles, heurter du bec le fond de l'encrier. Nous
+prenions ensemble nos repas dans la cuisine pleine de buée et d'odeurs
+aromatiques.</p>
+
+<p>J'étais tout encombré de mon sentiment et je le considérais avec
+timidité, avec crainte, comme un objet fragile que l'on redoute de
+briser en le portant.</p>
+
+<p>Je me répétais de minute en minute: «Attention! Voilà la vraie vie qui
+commence!» Tantôt, anxieux des surprises de l'avenir, je souhaitais,
+comme tant d'hommes comblés, que l'éternité tout entière ne fût qu'une
+amplification de l'instant où je me plaisais. Et tantôt, travaillé de
+rêves ambitieux, je me voyais acheminant vers les sommets de la vertu,
+de la perfection, mon âme couverte de bénédictions, ivre de béatitude,
+rachetée, sanctifiée. C'est cela: une vie de saint! Et pourquoi pas? Les
+bienheureux n'ont-ils pas été choisis souvent parmi la tourbe des brebis
+galeuses? Y aura-t-il au paradis place assez glorieuse pour l'ange déchu
+que touchera soudain la grâce?</p>
+
+<p>Telles étaient mes pensées cependant que, d'une plume vertigineuse, je
+recopiais, article par article, la loi sur les accidents du travail.</p>
+
+
+<p>Parfois, maman me priait de quelque menu service. J'apportais à le lui
+rendre un empressement que j'eusse voulu moins visible. Enfin, on ne
+peut pas tout avoir: la félicité et la maîtrise de ses nerfs.</p>
+
+<p>Parfois, Marguerite chantait. Je l'accompagnais en pensée, attentif à ce
+que mon chant restât intérieur, pour ne me point trahir.</p>
+
+<p>J'évitais de regarder Marguerite, la vraie, la vivante. C'est en moi
+seulement que je la contemplais, en moi seulement que j'élevais vers
+elle une oraison silencieuse.</p>
+
+<p>Ne souriez pas! Ne vous moquez pas de moi! Si j'avais réussi la vie que
+je rêvais, c'eût été vraiment une belle chose.</p>
+
+<p>Il m'arrivait aussi de penser à mes amis, à ces hommes dont vous m'avez
+entendu parler en termes si méprisants. Oudin m'apparaissait alors comme
+un caractère d'élite, une âme supérieure dont l'influence sur moi
+demeurait souverainement bienfaisante. Les malheurs de Poupaert
+m'inspiraient une compassion sans réserves; je saurais lui venir en
+aide, à celui-là, le consoler, lui restituer la quiétude, le bonheur. Et
+Devrigny! Devrigny, la vie même, la santé, la vigueur exubérante! Quel
+gai compagnon! Quant à Vitet, que de spirituelles et affectueuses leçons
+n'avait-il pas su me donner! Il m'avait enseigné à châtier mon orgueil,
+à prendre, de mes vertus et de mes forces, un sentiment modeste et
+mesuré. Ledieu m'avait généreusement associé à toutes ses joies. Jay
+n'était point médisant, comme je l'avais cru à ma honte, mais
+clairvoyant et perspicace. J'avais mal jugé la femme de Petzer, mal
+interprété les actes de Coeuil.</p>
+
+<p>Pour Lanoue, mon frère admirable, mon ami d'élection, mon bienfaiteur,
+je n'y pouvais penser sans attendrissement, sans confusion, sans
+remords.</p>
+
+<p>Enfin, ma pensée revenait toujours à ma mère, à Marguerite, à ces deux
+chères figures entre lesquelles ma vie, ma nouvelle vie allait se
+consumer. Clarté chaude, parfum, suave musique!</p>
+
+<p>Vous le voyez c'était tout à fait beau, tout à fait touchant. Et ce fut
+ainsi sans interruption du 17 au 25 décembre.</p>
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>XX</H2></center>
+<br>
+
+<p>J'allai, le jour de Noël, déjeuner chez Lanoue, qui m'avait invité à une
+petite fête intime.</p>
+
+<p>Un froid sec, piquant, tonique. Marcher était une joie, même avec des
+semelles trouées. Bien serré dans mon vieux paletot, je partis d'assez
+bonne heure: un repas d'ami n'est-il pas meilleur quand il est précédé
+d'une longue causerie?</p>
+
+<p>L'itinéraire m'était familier. Mes pas, comme ceux des bestiaux parqués,
+reviennent toujours dans les mêmes empreintes. Paris est grand, mais,
+dans Paris, j'ai mon village. Comme presque tous les hommes je ne suis
+capable que d'une petite patrie. Les gens qui parcourent le monde se
+croient délivrés de toute servitude; ne pensez-vous pas qu'il leur faut
+s'improviser une patrie dans leur entrepont de navire ou leur wagon de
+chemin de fer? Ils doivent, parfois même, emporter cette patrie
+minuscule dans leur valise, dans leur poche, dans le regard d'un
+compagnon chéri.</p>
+
+<p>La rue du Cardinal-Lemoine m'est favorable à la descente. Elle se
+précipite vers le fleuve, les bras ouverts. Elle m'entraîne, comme un
+désir qui veut être assouvi. Elle est allègre comme une débauche de
+forces accumulées.</p>
+
+<p>Puis, c'est la plaine, l'horizon à pleins poumons de la Seine et des
+quais, la fluette passerelle de l'Estacade, l'île et cette grève
+provinciale où Paris semble oublier sa féroce turbulence.</p>
+
+<p>Je revis, une fois de plus, toutes ces douces choses avec des yeux
+d'homme heureux. Que cette image me demeure à jamais pour les mauvais
+jours.</p>
+
+<p>Lanoue, sorti de bon matin, en vue de menues emplettes, n'était pas
+encore de retour. Marthe, occupée des préparatifs de notre petite fête,
+me reçut en costume d'intérieur: bonnet de dentelle et peignoir
+sommaire. Mais ne suis-je pas un peu de la maison?</p>
+
+<p>Le bébé me prit par la main pour me faire voir les trésors trouvés
+miraculeusement, à l'aube, dans la cheminée. Tout, dans l'appartement
+exigu, respirait ce bonheur familial auquel j'ai rêvé jadis comme à une
+terre interdite.</p>
+
+<p>Remonter les jouets mécaniques, assembler les cubes coloriés, paître les
+brebis de sapin, tout cela me parut fort plaisant jusque vers onze
+heures. Comment ensuite s'annonça le désastre? A quel instant précis
+apparurent les premiers signes de ma ruine intérieure? Voilà ce que je
+ne saurais vous dire au juste. Il se peut que la cause de tout ait été
+ce peignoir à manches courtes. Il n'est rien qui ne soit prétexte pour
+une âme mal défendue.</p>
+
+<p>Marthe est une belle personne, brune et robuste. Elle est d'humeur grave
+et enjouée: réserve et confiance tout ensemble. C'est la femme de mon
+ami; elle ne s'était jamais, jusque-là, trouvée compromise dans les
+excès de mon imagination.</p>
+
+<p>Or, il advint que Marthe se pencha par-dessus la table pour arranger je
+ne sais quoi à la suspension. Elle levait un bras. La manche de son
+peignoir était brève, flottante, fort large. Mon regard s'engagea
+involontairement dans cette manche et remonta le long du bras, jusqu'à
+l'ombre moite et touffue de l'aisselle.</p>
+
+<p>Ce fut tout pour Marthe. Elle avait déjà replié son bras, déjà tourné le
+dos, déjà quitté la pièce.</p>
+
+<p>Moi, j'étais assis dans le fauteuil à bascule, les jambes croisées, et je
+me balançais. L'enfant jouait sur le tapis. C'est ainsi que n'importe
+qui eût compris la scène.</p>
+
+<p>Monsieur, vous êtes un homme; je n'aurai pas besoin de vous expliquer
+trop longuement le caractère des pensées dont je fus assailli, la nature
+de l'événement qui se passa dans mon esprit.</p>
+
+<p>Une brutalité formidable, une espèce de viol, de colère, de délire. Des
+vêtements déchirés. Des supplications et des sanglots. Rien ne résistait
+à la bourrasque, ni l'honneur, ni l'amitié. J'étais lâché, déchaîné,
+ivre. Les plus petits détails m'apparaissaient, et de ce corps entre mes
+mains, et de mes actes.</p>
+
+<p>Marthe traversa la chambre voisine. Une seconde, j'aperçus à
+contre-jour, devant la fenêtre, sa silhouette presque nue dans son
+vêtement flottant. Nouveau coup de fouet. Nouvelle rage. Mes yeux
+remontèrent au plafond où se peignait une histoire extravagante: je
+volais cette femme, je l'emportais dans des chambres obscures,
+odorantes, avec des lits bouleversés, sous une veilleuse agitée de
+spasmes nerveux.</p>
+
+<p>Et puis, un voyage. Partir! On pourrait partir! Une vie haletante,
+maudite, admirable, à travers des continents inconnus. L'Asie! ou dans
+les îles de l'Océanie, ou dans les Antilles.</p>
+
+<p>A mes pieds, l'enfant se prit à chanter en secouant une crécelle. Eh
+bien! l'enfant serait abandonné à Lanoue. Il se consolerait avec cet
+enfant, Lanoue! Je lui écrirais une lettre pour tout expliquer.
+J'écrivis la lettre, d'un bout à l'autre, sur l'enduit crémeux du
+plafond.</p>
+
+<p>J'entrevis une cabine de paquebot, avec un hublot glauque, fêlé par
+l'horizon marin; et des étreintes secouées par la trépidation des
+machines, renversées soudain par des coups de roulis; et des mains
+cramponnées au bastingage, des mains convulsées d'angoisse; et des
+remords à deux, des remords écrasés sous des caresses terribles.</p>
+
+<p>Pour tout dire, il me faut ajouter que ce qui se passait en moi ne
+ressemblait pas exactement à ce qu'on appelle le désir. C'était une
+de ces imaginations qui trouvent leur satisfaction en elles-mêmes. Je
+n'aurais pas fait l'ombre d'un mouvement pour réaliser ma folie. Non!
+Toute cette saoulerie demeurait vautrée dans l'âme et presque sans
+rapport avec son objet. Une saleté lâche, cachée, solitaire.</p>
+
+<p>... J'achevais la lettre à Lanoue quand une petite moulure de plâtre,
+une de ces vagues fioritures qui écumaient et déferlaient au pourtour du
+plafond devint insensiblement cette belle mèche blonde qui tremble et se
+tord devant l'oreille de Marguerite quand elle coud, penchée sur son
+ouvrage. Et toute la douce figure de Marguerite apparut au plafond, avec
+ce regard qu'elle avait eu pour murmurer: «Oh! je sais bien que vous
+êtes bon».</p>
+
+<p>Eh bien! Marguerite serait oubliée.</p>
+
+<p>Marguerite! Déjà! Mon rêve haletait, comme un cheval forcé qui bute et
+va s'abattre. Tout le sang de mon rêve s'épuisait.</p>
+
+<p>C'est alors que retentit la voix de Marthe. Je crois me rappeler qu'elle
+disait une phrase des plus simples:</p>
+
+<p>--Octave vous fait attendre. Il sera bien fâché.</p>
+
+<p>Toutes les images s'abîmèrent dans une nuée grise. Je me sentis
+frissonnant, fatigué, triste, comme un homme qui vient d'étouffer ses
+illusions sur un sopha d'hôtel meublé. Cette faiblesse dans les jambes,
+cette tête pleine de coton, ce coeur défaillant et, surtout, surtout,
+une impérieuse envie de pleurer, de gémir.</p>
+
+<p>Je me levai et passai dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Là, je pris mon pardessus.</p>
+
+<p>--Que faites-vous? dit Marthe, apparue sur le seuil de la cuisine. Vous
+avez oublié quelque chose?</p>
+
+<p>--Oui, j'ai oublié... j'ai oublié...</p>
+
+<p>Le son de ma voix me parut si pitoyable que je dis pas un mot de plus.
+J'ouvris la porte et me jetai dans l'escalier. Je vois encore le visage
+étonné de Marthe avancer dans la pénombre et se pencher sur la rampe.</p>
+
+<p>Comme j'arrivais au premier étage, je me trouvai face à face avec
+Lanoue. Il eut un bel et affectueux sourire pour me tendre la main.</p>
+
+<p>--Octave, lui dis-je en m'écartant, Octave, excuse-moi. Je ne reste pas
+avec vous. Je ne peux pas rester. Je ne mérite pas que l'on s'intéresse
+à moi.</p>
+
+<p>Lanoue s'arrêta, frappé de stupeur. Je l'aurais presque bousculé pour
+gagner plus rapidement le dehors. Je descendis les dernières marches en
+bondissant. Je criais:</p>
+
+<p>--Non, non, Octave, il ne faut pas m'aimer!</p>
+
+<p>Comme je refermais la porte du vestibule, j'entendis derrière moi, dans
+l'escalier, des bruits de pas précipités. Lanoue appelait d'une voix
+altérée:</p>
+
+<p>--Louis! Louis! Ecoute, Louis...</p>
+
+<p>Dans la rue, je pris ma course, sans tourner la tête.</p>
+
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>XXI</H2></center>
+<br>
+
+
+<p>On ne devrait jamais avoir de joie; le départ de la joie est une
+souffrance trop cruelle.</p>
+
+<p>Il était midi. Le Jardin des Plantes paraissait désert. Un sol durci,
+grinçant de froid. Des bancs couverts d'une couche de grésil. Je m'assis
+pourtant sur l'un d'eux. Il y avait, à ma droite, un arbre qui, de tous
+ses bras étendus, prêtait serment avec une gravité majestueuse.</p>
+
+<p>Je regardais son tronc noueux, sa ramure innombrable, ses grosses
+racines qui, par places, émergeaient avant la plongée définitive, comme
+des échines de dauphins, et je pensais:</p>
+
+<p>Lui, il sait choisir; il puise dans la terre où il y a tant de sucs,
+tant de substances, tant de nourritures et de poisons, tant de matériaux
+accumulés depuis les origines. Il puise et ne prend que le nécessaire.
+Il dédaigne le reste. Il se choisit dans le chaos.</p>
+
+
+<p>Moi, je ne sais pas me choisir. Toute pensée qui voyage trouve asile en
+mon âme. Toute graine qui tombe sur mon être y peut germer. Où suis-je
+là-dedans? Qui suis-je dans cette foule? Peut-il y avoir du bonheur pour
+moi entre ces mille démons ennemis? Comment me reconnaître, me nommer,
+m'appeler, entre tous ces visages?</p>
+
+<p>Ne me dites pas: «Ces pensées sont en vous mais ne sont pas vous».--Eh!
+n'est-ce pas moi qui les pense? N'est-ce pas moi qui les nourris?</p>
+
+<p>Surtout, surtout, ne me dites pas: «Tout cela ne vit que dans votre
+esprit.»--Seul compte ce qui se passe là.</p>
+
+<p>Je ne pourrai jamais faire de ma vie quelque chose de pur, quelque chose
+de propre.</p>
+
+<p>Je suis incapable d'amour, incapable d'amitié, à moins qu'amour et
+amitié ne soient de bien pauvres, de bien misérables sentiments.</p>
+
+<p>Je suis un mauvais fils, un mauvais ami, un mauvais amant. Au fond de
+mon coeur, j'ai voulu la mort de ma mère, j'ai trahi et bafoué Octave,
+forcé, souillé Marthe, abandonné Marguerite. Et j'ai fait mille autres
+crimes dont je n'ai pas même souvenir, ce qui est plus désespérant que
+tout.</p>
+
+<p>Je ne respecte rien dans le fond de mon coeur; et pourtant!</p>
+
+<p>Et pourtant, j'ai parfois rêvé d'une vie qui eût été la plus belle, la
+plus noble des vies.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ma faute: je ne suis pas le maître. Ne m'accusez pas avant
+d'avoir fait retour sur vous-même.</p>
+
+<p>Je suis un ilote. Qui me donnera la liberté? Qui me sauvera de la
+déchéance? Qui pourra me rendre la grâce perdue?</p>
+
+<p>Le monde m'échappe. Je me débats parmi les ombres. Qui peut venir à mon
+secours? Telles furent mes réflexions sur le banc du Jardin des Plantes.
+J'avais froid. Bientôt j'eus faim. Je ne constatai pas sans amertume
+qu'il m'était possible d'avoir froid et faim malgré ma douleur. Nouvelle
+blessure pour l'orgueil.</p>
+
+<p>Je combattis le froid en marchant, et la faim avec un de ces petits
+pains aux raisins secs, un de ces pains de seigle qui ont fait les
+délices de mon enfance.</p>
+
+
+<p>J'errai ainsi, tantôt dans les allées du jardin, tantôt dans les rues
+avoisinantes, jusqu'à la chute du jour. Le ciel s'était fort brouillé
+et obscurci. Jamais il ne m'avait paru plus hostile, plus lugubre; et
+c'était pure illusion, car j'ai connu, sous l'azur de juillet, des
+détresses en sueur qui passent de loin toutes les tristesses de l'hiver.
+Il n'y a de soleil que dans la paix du coeur.</p>
+
+<p>Où aller?</p>
+
+<p>Comme la nuit s'épaississait, la neige se mit à tomber. J'étais alors
+dans la rue Buffon.</p>
+
+<p>Je revins à la surface du monde pour constater qu'il neigeait. Puis,
+nouvelle plongée dans les profondeurs.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, je m'aperçus que j'étais à la hauteur de la caserne
+municipale, rue Monge, en marche vers la rue du Pot-de-Fer. La bête
+remontait au gîte; d'elle-même, elle rentrait à la bauge, où il fait
+tiède, où l'on mange.</p>
+
+<p>Toujours la même chose. Toujours le même rythme. Sortir, rentrer.
+Rapporter à la maison, chaque soir, son fardeau de colère et de dégoût.</p>
+
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>XXII</H2></center>
+<br>
+
+<p>Monsieur, il est plus de minuit et vous m'avez écouté jusqu'ici avec
+beaucoup de patience et de bonté. Je vais donc abuser de votre sympathie
+en achevant mon récit.</p>
+
+<p>Une semaine s'est écoulée depuis les événements qui ont marqué, pour
+moi, la journée de Noël. Une fois encore, je vous prie de m'excuser
+si je m'obstine à nommer événements ces choses qui se sont entièrement
+passées en moi. Le monde a deux histoires: l'histoire de ses actes,
+celle que l'on grave dans le bronze, et l'histoire de ses pensées, celle
+dont personne ne semble se soucier. En vérité, qu'importent mes actes,
+si toutes mes pensées n'en sont que le désaveu et la dérision?</p>
+
+<p>J'ai d'abord vécu quatre jours dans une anxiété sans cesse croissante.
+Pour bien des raisons que vous devinez aisément, le séjour à la maison
+était pénible: tant de souvenirs, et le regard de ces deux femmes, et le
+mensonge de mon visage, de mes paroles, de mes gestes.</p>
+
+<p>Je suis donc sorti, chaque jour, dès le matin, pour ne rentrer que tard
+dans la nuit, au moment du sommeil. Chaque soir, ma mère m'a dit que
+Lanoue était venu et m'avait attendu une heure ou deux sans trop
+expliquer l'objet de sa visite.</p>
+
+<p>J'ai passé mes nuits sur mon canapé, à fumer, à batailler contre mes
+démons.</p>
+
+<p>Avant-hier matin, j'ai eu avec ma mère une discussion décisive.
+S'agit-il bien d'une discussion? En réalité, ma mère a parlé seule.</p>
+
+<p>J'allais sortir. Marguerite était partie chercher du travail à
+l'atelier. Maman mettait de l'ordre dans le logement.</p>
+
+<p>--Louis, m'a-t-elle dit, assieds-toi un instant auprès de moi.</p>
+
+<p>Je me suis assis. Je devais avoir un visage fermé, blême, agité de menus
+tics que je ne peux réprimer. Je ne savais ce que voulait ma mère.
+J'étais, à la fois, inquiet et accablé.</p>
+
+<p>--Louis, m'a dit ma mère, tu auras trente ans dans deux mois.</p>
+
+
+<p>J'ai tout de suite compris. Ma mère a parlé pendant plus d'une
+demi-heure. «Le moment était venu de me marier. Je ne pouvais plus
+tarder à trouver une situation. Maman s'en était quelque peu occupée
+elle-même. Le moment était venu pour moi de choisir une compagne. Et,
+justement, n'avais-je pas, auprès de moi...»</p>
+
+<p>Ah! Mère, mère, comme vous m'aimez! Comme vous me connaissez bien! Comme
+vous me comprenez mal!</p>
+
+<p>Je l'ai laissée parler. Elle secouait affectueusement mes mains qui
+retombaient inertes. Quand elle me pressait de questions, je hochais la
+tête sans répondre.</p>
+
+<p>On a sonné, ce qui m'a délivré. Marguerite est entrée. Aussitôt, j'ai
+saisi mes vêtements et je suis parti, très vite, en regardant au passage
+avec une espèce de ressentiment cette jeune femme qui songe à rendre
+heureux un homme tel que moi.</p>
+
+<p>Il y a de cela plus de quarante-huit heures. Je ne suis pas retourné à
+la maison. Je n'y retournerai pas; je ne peux plus.</p>
+
+<p>J'ai écrit à maman une lettre qui n'explique rien. Le moyen d'expliquer
+des choses pareilles! «Mère, lui ai-je écrit, tu ne sais pas quel homme
+je suis. Ne me demande pas de revenir auprès de toi. Ne me demande pas
+d'être heureux.» Et mille autres sottises semblables qui ont dû la
+mettre au supplice sans l'éclaircir de rien.</p>
+
+<p>Depuis bientôt trois jours, je vogue dans Paris sans but, sans refuge.
+Je suis calme, mais bien malheureux.</p>
+
+<p>Je ne cherche pas à mourir. Je ne suis pas encore prêt à mourir.</p>
+
+<p>J'ai de l'argent pour deux jours. Après je ferai de menus travaux, afin
+de manger.</p>
+
+<p>N'allez pas me parler de ces deux femmes, qui doivent, en ce moment,
+coudre côte à côte, dans la salle à manger. Que pensent-elles? Que
+disent-elles? Ne m'en parlez pas: je n'y ai que trop songé depuis trois
+jours.</p>
+
+<p>Le hasard m'a conduit, ce soir, dans ce bar où j'ai eu la chance de vous
+rencontrer. J'ai très peu bu; vous l'avez sûrement remarqué. Je me
+serais bien enivré, mais j'ai l'estomac si malade.</p>
+
+<p>Ne racontez à personne cette histoire qui n'en est pas une. Tous les
+hommes ont leur charge de tourments. Inutile de les troubler avec
+Salavin. Inutile aussi de leur donner à rire.</p>
+
+<p>Je ne sais plus que faire. Je ne sais plus que devenir. Peut-être
+vais-je partir en voyage, si le vent me prend en pitié et m'emporte.
+Peut-être vais-je rester. Peut-être...</p>
+
+<p>Vous, monsieur, qui avez l'air simple et bon, vous qui m'avez laissé
+parler avec tant de bienveillance, peut-être me direz-vous ce que je
+dois faire.</p>
+
+
+<br>
+<br>
+<center><H2>FIN</H2></center>
+<br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT ***
+
+***** This file should be named 10290-h.htm or 10290-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/9/10290/
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
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+electronic works
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
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+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/10290.txt b/10290.txt
new file mode 100644
index 0000000..d71d4a2
--- /dev/null
+++ b/10290.txt
@@ -0,0 +1,4690 @@
+The Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Confession de Minuit
+ Roman
+
+Author: Georges Duhamel
+
+Release Date: November 25, 2003 [EBook #10290]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+GEORGES DUHAMEL
+de L'Academie Francaise
+
+
+Confession de Minuit
+
+
+ROMAN
+
+
+
+
+
+I
+
+Je n'en veux pas a M. Sureau; Je suis tout a fait mecontent d'avoir
+perdu ma situation. Une douce situation, voyez-vous? Mais je n'en veux
+pas a M. Sureau. Il etait dans son droit et je ne sais trop ce que
+j'aurais fait a sa place; bien que, moi, je comprenne une foule de
+choses, malheureusement.
+
+Il faut dire que M. Sureau n'a pas voulu comprendre. Il m'aurait ete
+necessaire de lui donner des explications et, tout bien pese, j'ai mieux
+fait de ne rien expliquer. Et puis, M. Sureau ne m'a pas laisse le temps
+de me ressaisir, de me justifier. Il a ete vif. Tranchons le mot: il
+s'est montre brutal et meme feroce. Ca ne fait rien: je ne songe pas a
+lui en vouloir.
+
+Pour M. Jacob, c'est different: il aurait pu faire quelque chose en ma
+faveur. Pendant cinq ans, il m'a, chaque jour, soir et matin, regarde
+travailler. Il sait que je ne suis pas un homme extraordinaire. Il me
+connait. C'est-a-dire qu'a bien juger il ne me connait guere. Enfin! Il
+aurait pu prononcer un mot, un seul. Il n'a pas prononce ce mot, je ne
+lui en fais pas grief. Il a femme, enfants, et une reputation avec
+laquelle il ne peut pas jouer.
+
+A coup sur, si je disais ce que je sais de M. Jacob... Mais, qu'il dorme
+tranquille: je ne dirai rien. Il ne m'a pas defendu, il ne m'a pas
+repeche; toutes reflexions faites, je ne lui en veux pas non plus. Ces
+gens ne sont pas obliges d'avoir des vues sur certaines choses. Il y a
+eu la un ensemble de circonstances tres penibles. Mettons, pour le
+moment, que la faute soit a moi seul. Puisque le monde est fait comme
+vous savez, je veux bien reconnaitre que j'ai eu tort. On verra plus
+tard!
+
+Il y a d'ailleurs longtemps de cette aventure. Je n'en parlerais pas si
+vous n'aviez pas reveille de mauvais souvenirs. Et puis, il m'est arrive
+tant de choses, depuis, que je peux avoir oublie quelques details. Je
+dois vous faire remarquer que je n'avais vu M. Sureau que trois fois. En
+l'espace de cinq ans, c'est peu. Cela tient a ce que la maison Socque et
+Sureau est trop importante: ces messieurs ne peuvent pas entretenir des
+relations avec leurs deux mille employes. Quant a mon service, il
+n'avait aucun rapport avec la direction.
+
+Un matin donc, le telephone se met a sonner. Je ne sais si vous etes
+sensible aux sonneries, cloches, timbres et autres appareils de cette
+espece infernale. Pour moi, j'execre cela. L'existence d'une sonnerie
+electrique dans l'endroit ou je me tiens suffit a troubler ma vie! Pour
+cette seule raison, il y a des moments ou je me felicite d'avoir quitte
+les bureaux. Une sonnerie, ce n'est pas un bruit comme les autres; c'est
+une vrille qui vous transperce soudain le corps, qui embroche vos
+pensees et qui arrete tout, jusqu'aux mouvements du coeur. On ne
+s'habitue pas a cela.
+
+Voila donc le telephone qui se met a sonner. Tout le bureau dresse
+l'oreille, sans en avoir l'air. La sonnerie s'arrete, et on attend. Je
+ne suis pas plus nerveux qu'un autre, mais cette attente est encore un
+supplice, car on attend pour savoir s'il n'y aura pas plusieurs coups.
+
+Un seul coup, c'est pour M. Jacob. Deux coups c'est pour Pflug, le
+Suisse. Moi, je marchais a trois coups. Depuis que je suis parti, les
+trois coups doivent etre pour Oudin, qui, de mon temps etait a quatre
+coups. Oudin! Il n'est pas nerveux non plus, celui-la! Des le premier
+coup, il commencait a se manger un ongle, sans en avoir l'air, bien
+entendu. Et il a fini par avoir un panaris tournant a ce doigt-la.
+
+Le jour en question, un coup, pas davantage. Un grand coup long, droit,
+irritant a force d'assurance.
+
+M. Jacob sort de derriere sa demi-cloison; il sort de ce reduit ou il se
+tient comme un cheval de course dans son box. Il vient decrocher
+l'appareil et, selon sa coutume, il S'accote, la tete collee contre le
+mur, ou ses cheveux ont, a la longue, laisse une tache grasse.
+
+La conversation commence. J'ecoute a moitie: c'est toujours etonnant un
+bonhomme qui cause avec le neant, et qui lui sourit, qui lui fait des
+graces, un bonhomme qui, tout a coup, regarde fixement la peinture
+chocolat, sur le mur, comme s'il voyait quelque chose d'etonnant.
+
+Ce jour-la, pourtant, M. Jacob ne souriait pas; il ne faisait pas de
+graces. Des les premiers mots, il avait pris un air gene, puis il etait
+devenu tout rouge, puis il avait baisse les yeux et il s'etait mis a
+contempler le radiateur herisse dans son coin, comme un roquet qui n'est
+pas content.
+
+Moi, je taillais un crayon. Inutile de vous dire que je cassais la mine
+de seconde en seconde. J'entendais M. Jacob qui balbutiait: "Mais
+monsieur, mais monsieur..." et je pensais au fond de moi-meme: "S'il
+repete encore une fois son Mais monsieur... je me leve et je vais lui
+administrer une gifle! Pan! La tete contre le mur!"
+
+Je me dis toujours des choses comme ca. En realite, je suis un homme
+tres calme et je ne fais presque jamais rien de ces choses que je me
+dis. Vous pensez bien que je ne lui aurais pas donne de gifle. Je n'en
+continuais pas moins a casser ma mine et a me salir le Bout des doigts.
+M. Jacob me rappelait ces spirites qui pretendent s'entretenir avec les
+ombres et qui finissent par leur communiquer une espece d'existence.
+Pendant les silences qu'il menageait, on entendait une rumeur grele qui
+semblait venir du bout du monde et dans laquelle, peu a peu, je
+distinguais les eclats d'une voix irritee.
+
+Tout a coup, M. Jacob se decolle de l'appareil et il depose le recepteur
+a tatons, en manquant plus de dix fois le crochet avant de le
+rencontrer. J'etais au comble de la fureur; mais ca ne se voyait
+certainement pas. Je venais enfin de faire une bonne pointe a mon crayon
+et je m'essuyais les doigts sur le fond de ma culotte, ou la mine de
+plomb ne marque pas.
+
+M. Jacob passe dans son box, ouvre des cartons, froisse des papiers et
+soudain s'ecrie:
+
+--Salavin! Venez voir un peu ici!
+
+J'en etais sur. Je me leve et j'obeis. Je trouve M. Jacob en train de
+s'arracher les poils du nez, ce qui, chez lui, est grand signe
+d'inquietude. Il me dit:
+
+--Prenez ce cahier et portez-le vous-meme a M. Sureau. Vous le trouverez
+dans son cabinet, a la direction. Vous direz que je viens d'etre pris
+d'indisposition.
+
+La-dessus, il s'arrete; il regarde, en clignant de l'oeil vers la
+fenetre, un grand poil qu'il venait de se tirer de la narine; il pose le
+poil sur son buvard et il ajoute, en retenant une grosse envie
+d'eternuer qui lui mettait des larmes plein les yeux:
+
+--Allez Salavin, et depechez-vous!
+
+Pour parvenir jusqu'au bureau de M. Sureau il faut traverser plusieurs
+corps de batiment. En ete, quand les fenetres sont ouvertes et que les
+portes baillent a la fraicheur, on apercoit toutes sortes de
+compartiments superposes, ou les hommes travaillent.
+
+Il y a de ces hommes qui sont enfonces jusqu'au torse dans des bureaux
+americains compliques comme des machines. D'autres se tiennent ratatines
+au faite de hauts tabourets fluets comme des perchoirs. On voit des murs
+immenses, recouverts de cartonniers, et qui ressemblent un peu au
+columbarium du Pere-Lachaise. La-devant, circulent, sur des galeries
+aeriennes, deux ou trois garcons qui ont un air affaire de mouches a
+miel. Parfois, on entend un gresillement, un bruit de friture, et on
+entre dans une grande salle ou les dactylographes pianotent comme des
+alienees: une musique d'orage, piquee de petits coups de timbre.
+Ailleurs, ce sont des especes de soupiraux qui sentent le chat mouille
+et la colle forte; au fond, on voit des gens qui ecrasent les registres
+a copier, sous la presse, en crispant les mains et en serrant les
+machoires. Enfin tout le tableau d'une boite ou ca va bien, c'est-a-dire
+rien de comparable avec le paradis terrestre.
+
+Dans l'antichambre de M. Sureau, il y a un domestique en livree et en
+bas blancs. Il me demande le numero de mon service et me pousse dans une
+grande piece en murmurant: "On vous attend".
+
+Je reconnais tout de suite le cabinet de M. Sureau, ou je ne suis
+pourtant venu qu'une fois, ayant apercu les deux autres fois M. Sureau
+dans notre section. Je vois des tentures gros-bleu, des tableaux couleur
+de raisine, et, dans un coin, un plan-coupe de la "batteuse-trieuse
+Socque et Sureau", avec les medailles des expositions.
+
+Lui, il est la! Vous le connaissez peut-etre et vous savez que c'est un
+homme un peu fort, de haute taille, avec les cheveux ras, la moustache
+en brosse et une barbiche rude; tout le poil passablement gris. Un
+lorgnon qui tremblote toujours parce qu'il ne serre qu'un brimborion de
+peau, sous le front.
+
+M. Sureau me regarde de travers et dit seulement:
+
+--Vous venez de la redaction? Que fait M. Jacob?
+
+--Il est souffrant.
+
+--Ah? Donnez!
+
+Et je reste debout, face au grand bureau Empire, ne sachant trop s'il
+vaut mieux garder les talons reunis, le corps bien droit, ou me hancher
+dans la position du soldat au repos.
+
+Je dois vous avouer que j'ai vecu fort retire, a la maison Socque et
+Sureau. Je detestais les circonstances qui me faisaient sortir de mes
+fonctions et de mes habitudes. Mon metier etait de corriger des textes
+et non de me tenir debout devant un prince de l'industrie. Je maudissais
+M. Jacob et preparais, a son intention, quelques-unes de ces phrases
+bien mijotees, qu'en definitive je ne dis jamais. J'etais d'ailleurs
+inquiet de mon corps dont je ne savais que faire. Je sentais tous mes
+muscles qui se guindaient, chacun dans une posture a faire tort aux
+autres, et j'avais la curieuse impression de composer une enorme
+grimace, non seulement avec ma figure, mais avec mon torse, mon ventre,
+mes membres, enfin avec toute la bete.
+
+Heureusement M. Sureau ne me regardait pas. Il tripotait le cahier que
+je lui avais remis. Il eprouvait une rage lourde, assez bien contenue.
+
+Tout a coup, sans lever le nez, il ecrase un index sur la page et dit:
+
+--Mal ecrit.... Illisible.... Qu'est-ce que c'est que ce mot-la?
+
+Je fais quatre pas d'automate. Je me penche et je lis, sans hesiter, a
+haute voix: "surerogatoire". Cette manoeuvre m'avait place tout pres de
+M. Sureau, a portee du bras gauche de son fauteuil.
+
+C'est alors que je remarquai son oreille gauche. Je m'en souviens tres
+exactement et juge encore qu'elle n'avait rien d'extraordinaire. C'etait
+l'oreille d'un homme un peu sanguin; une oreille large, avec des poils
+et des taches lie-de-vin. Je ne sais pourquoi je me mis a regarder ce
+coin de peau avec une attention extreme, qui devint bientot presque
+douloureuse. Cela se trouvait tout pres de moi, mais rien ne m'avait
+jamais semble plus lointain et plus etranger. Je pensais: "C'est de la
+chair humaine. Il y a des gens pour qui toucher cette chair-la est chose
+toute naturelle; il y a des gens pour qui c'est chose familiere".
+
+Je vis tout a coup, comme en reve, un petit garcon,--M. Sureau est pere
+de famille--un petit garcon qui passait un bras autour du cou de M.
+Sureau. Puis j'apercus Mlle Dupere. C'etait une ancienne dactylographe
+avec qui M. Sureau avait eu une liaison assez tapageuse. Je l'apercus
+penchee derriere M. Sureau et l'embrassant la, precisement, derriere
+l'oreille. Je pensais toujours: "Eh bien! c'est de la chair humaine; il
+y a des gens qui l'embrassent. C'est naturel". Cette idee me paraissait,
+je ne sais pourquoi, invraisemblable et, par moments, odieuse.
+Differentes images se succedaient dans mon esprit, quand, soudain, je
+m'apercus que j'avais remue un peu le bras droit, l'index en avant et,
+tout de suite, je compris que j'avais envie de poser mon doigt la, sur
+l'oreille de M. Sureau.
+
+A ce moment, le gros homme grogna dans le cahier et sa tete changea de
+place. J'en fus, a la fois, furieux et soulage. Mais il se remit a lire
+et je sentis mon bras qui recommencait a bouger doucement.
+
+J'avais d'abord ete scandalise par ce besoin de ma main de toucher
+l'oreille de M. Sureau. Graduellement, je sentis que mon esprit
+acquiescait. Pour mille raisons que j'entrevoyais confusement, il me
+devenait necessaire de toucher l'oreille de M. Sureau, de me prouver
+a moi-meme que cette oreille n'etait pas une chose interdite,
+inexistante, imaginaire, que ce n'etait que de la chair humaine, comme
+ma propre oreille. Et, tout a coup, j'allongeai deliberement le bras et
+posai, avec soin, l'index ou je voulais, un peu au-dessus du lobule, sur
+un coin de peau brique.
+
+Monsieur, on a torture Damiens parce qu'il avait donne un coup de canif
+au roi Louis XV. Torturer un homme, c'est une grande infamie que rien ne
+saurait excuser; neanmoins, Damiens a fait un petit peu de mal au roi.
+Pour moi, je vous affirme que je n'ai fait aucun mal a M. Sureau et que
+je n'avais pas l'intention de lui faire le moindre mal. Vous me direz
+qu'on ne m'a pas torture, et, dans une certaine mesure, c'est exact.
+
+A peine avais-je effleure, du bout de l'index, delicatement, l'oreille
+de M. Sureau qu'ils firent, lui et son fauteuil, un bond en arriere. Je
+devais etre un peu bleme; quant a lui, il devint bleuatre, comme les
+apoplectiques quand ils palissent. Puis il se precipita sur un tiroir,
+l'ouvrit et sortit un revolver.
+
+Je ne bougeais pas. Je ne disais rien. J'avais l'impression d'avoir fait
+une chose monstrueuse. J'etais epuise, vide, vague.
+
+M. Sureau posa le revolver sur la table, d'une main qui tremblait si
+fort que le revolver fit, en touchant le meuble, un bruit de dents qui
+claquent. Et M. Sureau hurla, hurla.
+
+Je ne sais plus au juste ce qui s'est passe. J'ai ete saisi par dix
+garcons de bureau, traine dans une piece voisine, deshabille, fouille.
+
+J'ai repris mes vetements; quelqu'un est venu m'apporter mon chapeau et
+me dire qu'on desirait etouffer l'affaire, mais que je devais quitter
+immediatement la maison. On m'a conduit jusqu'a la porte. Le lendemain,
+Oudin m'a rapporte mon materiel de scribe et mes affaires personnelles.
+
+Voila cette miserable histoire. Je n'aime pas a la raconter, parce que
+je ne peux le faire sans ressentir un inexprimable agacement.
+
+
+
+
+II
+
+
+Notez en outre que l'affaire Sureau marque le debut de mes malheurs.
+
+Quand je dis "malheurs", je n'entends pas surtout les grands
+desagrements qui ont resulte, pour moi, de la perte de ma place. Je
+pense plutot a la detresse morale dans laquelle je patauge depuis cette
+epoque et d'ou je ne sortirai peut-etre jamais plus.
+
+J'ai, ce jour-la, mesure, visite des profondeurs dont mon esprit ne peut
+plus s'evader. Il s'est fait une dechirure dans les nuages et, pendant
+une minute, j'ai tres nettement regarde le fond du fond.
+
+Inutile de raisonner sur des choses deraisonnables. J'aime encore mieux
+vous raconter les evenements qui sont arrives par la suite. Remarquez en
+passant qu'appeler evenements des brimborions sans importance, comme
+tout ce qui est de moi, ca fait pitie quand on y pense.
+
+Mon algarade avec les gens de M. Sureau avait eu lieu vers dix heures du
+matin. Il n'etait pas dix heures et demie quand je me trouvai dans la
+rue. Je n'avais plus qu'une chose a faire: retourner a la maison.
+
+J'habite avec ma mere. Je m'apercois que vous ne savez rien. Il faut que
+je vous explique tout, que je vous raconte tout. C'est insupportable,
+quand on parle de soi, on n'a jamais fini.
+
+Ma mere est veuve, mon pere est mort alors que j'etais encore dans la
+premiere enfance, si bien que je ne connais presque rien de lui.
+Entendez que j'ai tres peu de souvenirs Absolument personnels. A part
+cela, ma mere m'a raconte quatre ou cinq cents fois certaines histoires
+de mon pere, en sorte que ces histoires font partie integrante de ma
+Memoire et que je dois accomplir un reel effort pour distinguer ces
+souvenirs-la de mes souvenirs a moi. Mais nous parlerons de mon pere une
+autre fois.
+
+Nous avons toujours habite notre logement de la rue du Pot-de-Fer. Trois
+pieces et une cuisine, au quatrieme etage. J'ai ce logement en horreur
+et, pourtant, je ne suis bien que la.
+
+La maison, l'endroit ou l'on vit d'ordinaire finit par devenir comme une
+image de l'etre: on ne connait que ca, et on en voit toute la tristesse,
+toute l'intolerable tristesse.
+
+Ma mere a une tres petite rente. Avec ce revenu et le peu que je gagne
+elle fait tres bien marcher la maison. Ma mere est une femme admirable,
+la seule personne au monde qui me donne parfois envie de me jeter a
+genoux.
+
+Je vous dis cela en passant, mais ca doit etre bien bon de se jeter a
+genoux devant quelqu'un, de le venerer, de lui ouvrir son coeur, de s'en
+remettre a lui de toutes choses. Quand je pense a l'humanite, quand je
+pense a tous ces bougres d'hommes, ce que je leur reproche le plus, ce
+n'est pas le mal qu'ils font; c'est de ne pas s'arranger pour qu'une
+fois de temps en temps on ait le besoin imperieux de se prosterner
+devant l'un d'eux, de lui embrasser les pieds, de lui jurer fidelite, de
+le servir comme ferait un esclave, ou un chien. Ah bien, oui! Il n'y a
+rien a tirer de ces brutes-la! On leur offrirait son ame toute brulante,
+arrachee toute vive, qu'ils prendraient l'air soupconneux d'un tripier
+qui regarde une piece demonetisee.
+
+Je vous le repete, ma mere est une femme admirable. Si bonne, si
+courageuse, si peu semblable a moi! Car moi, je suis sans doute
+meprisable, mais pour des raisons que je reste seul a connaitre, je vous
+prie de le croire; pour des raisons que ne sauraient imaginer ni Oudin,
+ni M. Jacob, ni meme Lanoue. Ceux-la, plutot que de me mepriser, ils
+feraient mieux de se regarder en face avec sang-froid. D'ailleurs, ils
+ne me meprisent peut-etre pas, au fond.
+
+A part cela, ma mere a un petit defaut. Elle me traite toujours comme si
+j'etais demeure le bambin qu'elle a dorlote et gourmande jadis. C'est
+vexant pour un homme qui approche de la trentaine. A dire juste, ma mere
+est de caractere un peu bougon. Un tres petit defaut, je le sais, et
+qui, toutefois, m'est extremement penible, surtout dans certaines
+occasions.
+
+C'est a ce travers de ma mere que je pensais en sortant de la maison
+Socque et Sureau.
+
+Le grand air m'avait fait du bien. Je commencais a me ressaisir, a
+rassembler mes idees qui tiraient dans tous les sens, comme un attelage
+decourage par une longue cote.
+
+Je suivais le quai d'Austerlitz. J'essayais de comprendre ce qui venait
+de m'arriver et je repetais: "On m'a flanque a la porte.... On m'a
+flanque a la porte... a la porte du bureau". Il m'est difficile de
+soustraire mes pensees au rythme de la marche, et, comme mon pas etait
+assez regulier, je scandais ces mechantes phrases sur un air de polka.
+
+Soudain, je m'arretai. Je venais d'entrevoir qu'il m'etait necessaire
+d'annoncer cette nouvelle a ma mere et que cette nouvelle etait tres
+facheuse, qu'elle comportait maintes consequences redoutables.
+
+Je m'arretai donc tout a fait pour m'accouder au parapet qui domine la
+Seine.
+
+A l'ombre des arbres, la pierre etait presque froide. Il fallait cette
+fraicheur et cette immobilite pour me faire eprouver mieux ma fievre et
+mon agitation. Une minute de pause suffit a me bien montrer que je
+n'etais pas du tout dans mon etat normal, ce fameux etat dans lequel je
+ne suis jamais.
+
+Ce petit arret me fut quand meme salutaire. Il faut si peu de chose pour
+me rendre heureux. Le grave est qu'il en faut encore moins pour me
+detraquer. Ah! Pauvre mecanique!
+
+Il y avait une equipe de debardeurs qui chargeaient une peniche. Ils
+prenaient leur fardeau au bord du quai et gagnaient le bateau en
+cheminant sur de longues planches elastiques dont l'image ondulait dans
+l'eau. A les regarder, je pris d'abord un reel plaisir. Et puis je me
+vis moi-meme avancant sur la planche etroite, comme un equilibriste.
+J'en ressentis une espece de vertige et ce me fut promptement si
+desagreable que je me detachai de la pierre et repris ma route.
+
+Immediatement, la pensee qu'il allait falloir annoncer a ma mere la
+desastreuse nouvelle revint et m'accabla d'ennui.
+
+Dire: "J'ai perdu ma place", ce me paraissait encore assez facile. La
+phrase est courte, simple, decisive, elle ne me semblait pas impossible
+a prononcer. J'entrevis meme Plusieurs facons de me delivrer de ce
+premier aveu. Je pouvais, par exemple, m'asseoir d'un air navre--un air
+que je n'aurais pas eu besoin de feindre, je vous assure--et dire, a
+voix basse: "Maman, j'ai perdu ma situation". Il etait peut-etre plus
+adroit, plus habile, pour ne pas decourager la pauvre femme, d'aller et
+venir dans le logement, comme a mon ordinaire, et de jeter tout a coup
+ces mots, sur un ton plein d'insouciance: "A propos! Tu sais que j'ai
+perdu ma situation". J'envisageais aussi la possibilite d'une entree
+tumultueuse; je lacherais avec violence un propos dans ce genre: "C'est
+ignoble! C'est abominable! Ils m'ont fait perdre ma situation".
+J'entrevis le retentissement douloureux qu'une telle explosion, meme
+simulee, aurait sur la sante de maman et je me decidai en faveur d'une
+manoeuvre plus simple: j'entrerais dans ma chambre et me dechausserais
+avec bruit; ma mere me dirait: "Pourquoi te dechausses-tu? Le bureau
+est donc ferme, cet apres-midi"? Et je repondrais: "Non, mais je n 'y
+retourne pas, j'ai eu des mots avec les patrons et j'ai perdu ma place".
+
+Je vous le repete, cette premiere partie de l'entretien ne me semblait
+comporter aucune difficulte; toutefois, je m'irritais prodigieusement a
+l'idee qu'il me faudrait ensuite donner des explications, exposer les
+motifs de ce conge, enfin raconter l'histoire, la fameuse histoire que
+vous connaissez maintenant.
+
+Ca non! ca, sous aucun pretexte! Ma mere est une femme admirable, je
+vous l'ai dit; mais elle est d'humeur simple, c'est une ame sans detour.
+Je ne pouvais pas lui dire cette ridicule aventure, ce doigt pose sur
+l'oreille du gros bonhomme, cette sottise.
+
+Est-ce bien une sottise, d'ailleurs? Est-ce ridicule, en realite? Non!
+Mille fois non! Vous ne me ferez admettre ni que je suis un malfaiteur,
+ni que je suis un idiot. Alors, c'est ca, votre humanite? Voila un
+homme, un homme comme vous et moi; il y a, entre nous deux, une telle
+barriere que je ne peux meme pas appliquer le bout de mon doigt sur sa
+peau sans prendre figure de criminel. Alors, je ne suis pas libre? Alors
+l'individu est entoure, comme les pays maritimes, d'un espace inviolable
+ou les etrangers ne peuvent naviguer sans formalites?
+
+Je ne pose pas a l'original; je ne suis pas fait autrement que les
+autres. Quelque chose me le dit: une idee comme celle qui m'avait mu,
+dans cette circonstance, c'est une de ces idees que tous les hommes
+connaissent, une idee saugrenues et naturelle quand meme. Quant a savoir
+s'il convient de ceder a de telles impulsions, c'est une autre affaire,
+helas!
+
+Je hais le mensonge. On a suffisamment de mal a se depetrer de la
+verite; faut-il y meler d'autres miseres? Raconter a ma mere que j'etais
+licencie par une mesure generale de reduction du personnel, ou que les
+intrigues jalouses de mes camarades avaient determine mon renvoi, voila
+une idee qui ne m'effleura meme pas. Ou plutot si, elle m'effleura un
+peu, puisque je vous en parle; mais je n'y pensai que pour la repousser
+aisement.
+
+Vous le voyez, mes reflexions etaient loin d'etre apaisantes. En
+arrivant au pont d'Austerlitz, j'etais resolu a donner avis de mon
+renvoi sans le moindre commentaire.
+
+Le pont d'Austerlitz est un beau pont. Il s'elance au milieu d'un grand
+espace blanc. Des qu'il y a un peu de clarte sur Paris, c'est pour le
+pont d'Austerlitz. La, il y a toujours du vent, des odeurs de voyage,
+des bateaux laborieux, des marchands de riens, des photographes en plein
+air qui rechargent leurs appareils sous les cottes de leur femme en
+guise de chambre noire, enfin toutes sortes de distractions pour les
+yeux. Le pont fait un peu le gros dos, comme s'il etait agreablement
+chatouille par les tramways et les fardiers qui lui courent sur
+l'echine. En general, je me plais bien dans les environs du pont
+d'Austerlitz. C'est un endroit qui n'est pas trop compromis avec mes
+mauvais souvenirs. Je ne me rappelle pas avoir jamais passe le pont
+d'Austerlitz en etat de honte, ou de colere. Ca compte, des choses comme
+ca!
+
+Malheureusement, ce jour-la, le pont d'Austerlitz ne me fit aucun bien.
+Mes soucis etaient trop cuisants: le pont d'Austerlitz ne fut pas de
+force.
+
+Je me dirigeai vers le jardin des Plantes et je pensai: "Surement, ca
+ira mieux dans l'allee des platanes"; car, cette grande allee qui monte
+vers le Museum, c'est un endroit ou je suis presque toujours heureux.
+
+L'allee des platanes fut un echec complet. En arrivant au niveau des
+serres, j'etais un peu plus mecontent, un peu plus trouble qu'en passant
+la grille du jardin. L'allee m'avait laisse filer avec une indifference
+evidente, sans plus s'occuper de moi que d'un etranger, sans me faire le
+moindre signe d'amitie, a moi qui, depuis cinq ans, la caressais dans
+toute sa longueur quatre fois par jour en ete et trois fois par jour en
+hiver.
+
+J'en ressentis une penible impression d'abandon et d'hostilite chez les
+choses. Mauvais signe, monsieur, quand les choses nous trahissent dans
+les circonstances graves.
+
+Bien pis! la vue du jardin botanique me procura un trouble imprevu: le
+jardin botanique etait ferme. Je compris donc que j'etais en avance et
+que, si je poursuivais ma route, mon arrivee a la maison, en pleine
+matinee, aurait quelque chose d'insolite qui precipiterait la
+catastrophe, c'est-a-dire l'explication.
+
+Je revins vers la fosse aux ours. Je ne le fis pas sans une sourde
+colere: toutes mes habitudes renversees! Rien d'etonnant que le monde
+familier ne me fut pas secourable, puisque je bouleversais tout, puisque
+je denoncais le pacte, puisque j'arrivais alors que l'on ne m'attendait
+pas, comme un mari soupconneux qui revient de voyage a l'improviste.
+
+J'avais plus d'une heure a gaspiller avant de pouvoir regagner la rue du
+Pot-de-Fer. Je passai ce temps a louvoyer autour du jardin botanique,
+comme un navire en vue du port et qui attend le flot pour entrer.
+
+J'etais bien decide a ne pas souffler mot de mon histoire; mais la
+certitude que ma mere allait me demander des eclaircissements ne
+laissait pas de m'exasperer.
+
+Je pensais: "Si elle m'adresse le moindre reproche, je ne lui repondrai
+rien. Je resterai glace, digne, comme un homme qui a souffert une grande
+injustice. Car, somme toute, je suis la victime dans cette affaire. Je
+viens de souffrir une grande injustice, on me doit excuses et
+consolations.
+
+"Surement, elle va me gronder, elle me traite toujours comme un enfant.
+Surement, elle va se plaindre, me questionner, me parler argent. Oh! ca,
+non! Voila une matiere qui a le don de m'exasperer. Je ne veux pas
+entendre parler argent.
+
+"Si, comme la chose est vraisemblable, elle me gourmande, je suis resolu
+a ne rien lui cacher de ce que je pense. Je lui dirai mon avis sur cette
+sale situation que je viens de perdre. Est-ce ma faute, a moi, si je
+suis entre dans les bureaux? Moi, je voulais faire de la chimie. Je n'ai
+aucune aptitude pour ce hideux metier de rond-de-cuir. Pourquoi maman
+m'a-t-elle pousse a prendre une place chez Moutier, d'abord, chez Socque
+et Sureau ensuite? J'etais fait pour la chimie. Tout ce qui arrive
+devait fatalement arriver. Pourquoi ne m'a-t-elle pas laisse suivre ma
+voie? Nous sommes pauvres, c'est entendu; mais ce n'est pas une raison
+pour avoir fausse ma carriere, perdu ma vie, compromis, gache mon
+bonheur. Non! Non! Je n'accepte aucun reproche au sujet de cette
+situation que je viens de perdre. Si on ne m'avait pas force a la
+prendre, je ne l'aurais pas perdue."
+
+En arpentant les allees tortueuses du Labyrinthe, je me sentais gonfle,
+tumefie par un monde de pensees venimeuses. Mes pas revenaient toujours
+dans le meme cercle stupide et mes sentiments tournoyaient sur place,
+comme un vol de sansonnets qui ne sait ou se poser. J'arrivais
+graduellement a cette conclusion que ma mere etait la seule personne
+responsable de mon infortune. C'etait elle qui m'avait laisse passer
+l'age des bourses scolaires sans m'aiguiller dans la bonne direction.
+C'etait elle qui m'avait pousse a rechercher des fonctions incompatibles
+avec mon caractere. C'etait elle qui allait maintenant m'accabler de
+reproches, me parler de nos difficultes d'argent, me faire mesurer ma
+sottise et mon insuffisance. Non! Non! Je ne pouvais tolerer cela.
+
+Il faisait une chaleur orageuse, deprimante. A force de tourner, je
+suais a larges gouttes et marchais comme un homme pris de boisson. En
+fait, j'etais ivre, ivre d'amertume et de colere. Pourtant, l'essentiel
+etait acquis: j'avais prepare toutes mes reponses, j'etais charge de
+rancune comme un mortier de coton-poudre. J'etais pare. J'aurais le
+dernier mot.
+
+Vous pouvez, monsieur, me considerer avec degout. J'y consens. Mais je
+dois dire les choses comme elles sont. Maintenant, imaginez l'espece de
+forcene que j'etais au moment ou j'entendis sonner midi et demi et ou je
+me dirigeai vers la rue du Pot-de-Fer, de l'air presse d'un homme qui a
+bien gagne sa nourriture.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le couloir qui perfore notre maison, au ras du sol, est sombre des la
+porte, comme un terrier. D'innombrables pas en ont use le dallage, au
+milieu, si bien qu'il semble, dans toute sa longueur, creuse d'une
+rigole ou sejourne l'eau fangeuse apportee la par les souliers. Ce n'est
+pas un reste des eaux de lavage: la concierge est vieille et ne lave
+jamais.
+
+Ce corridor, est, pour moi, un lieu poignant, un de ces endroits qui
+font partie de notre ame. Toutes mes joies, toutes mes detresses, toutes
+mes fureurs ont du passer par ce laminoir. Elles ont laisse aux parois
+des traces indelebiles, des taches autres que celles qu'y imprime
+l'humidite, des odeurs farouches que je suis seul a percevoir, mille
+souvenirs rugueux qui ralentissent toujours mon allure et m'abreuvent de
+melancolie.
+
+Le soleil, cause de tout oubli, n'a jamais revu ce corridor, depuis le
+jour perdu dans le passe ou les macons l'enfouirent sous la maison comme
+un tombeau egyptien sous une pyramide. C'est peut-etre pourquoi le
+couloir est si grouillant de fantomes.
+
+Je l'aime, comme on aime ces maladies qui font partie de nos habitudes,
+comme on aime les fleurs peintes sur la muraille pendant les nuits ou
+l'on ne dort pas.
+
+J'aime le rectangle de clarte bleme que, par les soirs d'hiver, le bec
+de gaz du trottoir decoupe sur la paroi de mon corridor.
+
+J'aime l'odeur humble et fade qui rode, avec les courants d'air, dans
+cet intestin de ma maison. Si je ressuscite dans cinq cents ans, je
+reconnaitrai cette odeur entre toutes les odeurs du monde. Ne vous
+moquez pas de moi; vous cherissez peut-etre des choses plus sales et
+moins avouables.
+
+S'il m'arrive de rentrer d'une de ces promenades ou l'on a goute maintes
+choses nouvelles, eprouve mille desirs, s'il m'arrive de revenir d'une
+belle journee comme d'un bain purificateur, mon corridor me tombe sur
+les epaules et me dit: "Attention! Tu n'es jamais qu'un Salavin". Cet
+avertissement me glace, mais il m'est salutaire, car c'est bien inutile
+de se donner illusion sur soi-meme.
+
+Vous le voyez, jusque dans mon recit le corridor agit; il me retarde, il
+refroidit mon histoire; il me paralyse ainsi qu'il faillit me paralyser
+ce jour-la, le jour de mon aventure.
+
+Mais, je vous l'ai dit, j'avais trop d'elan: je traversai le couloir
+comme une fondriere encombree de ronces; je fus dechire, je passai
+neanmoins et, d'un seul mouvement, je me trouvai sur le palier du
+premier etage.
+
+La, vegete notre vieille concierge, dans une obscurite hantee d'odeurs
+culinaires, sous le crachotement d'un eternel bec Auer au tuyau gorge
+d'eau. La lumiere meurt et renait cent fois par minute, et, pendant ses
+agonies, on voit un oeil-de-boeuf ouvert sur le crepuscule de la cour
+interieure.
+
+Notre concierge est en train de finir a l'endroit meme ou on l'a plantee
+jadis. Elle meurt par la tete, comme les peupliers. Elle est a peu pres
+folle, et presque completement aveuglee par une double cataracte qui lui
+fait des pupilles laiteuses. A part cela, elle nous reconnait tous, ses
+locataires, au pas, au souffle, et a beaucoup d'autres petits signes qui
+la renseignent sans qu'elle les puisse analyser. Quelque chose de
+comparable a la sensibilite des mollusques sedentaires.
+
+La concierge cogna donc a la porte et me dit:
+
+--Louis, il y a une lettre pour toi et un catalogue pour Marguerite. Tu
+voudras bien le lui donner en passant, mon garcon.
+
+Marguerite est notre voisine, une couturiere. Je pris lettre et
+catalogue et je continuai l'ascension. Je montais vite, pour ne pas
+laisser a mes resolutions le temps de s'eparpiller. Le tournoiement de
+l'escalier me procurait un leger vertige bien connu. Malgre la tension
+de mon esprit, je ne manquai point a l'habitude, vieille comme ma vie,
+d'epeler, en passant au second etage, la plaque de Lepargneux:
+specialiste d'espadrilles et semelles de cordes. C'est un industriel en
+taudis, un mange-des-briques. Mais ne perdons pas de temps avec
+Lepargneux.
+
+Arrive sur le carre du quatrieme, je confiai le catalogue au paillasson
+de Marguerite et tout de suite, je fis, avec deux doigts, mon petit
+bruit contre notre porte. Il y a une sonnette, j'ai des clefs; pourtant
+je ne me sers jamais de tout cela. J'ai une facon a moi de frapper. Ca
+simplifie la vie.
+
+Ma mere vint m'ouvrir et je fis d'abord, ce jour-la, comme a
+l'ordinaire, car les heures de la vie quotidienne forment une machine
+toute-puissante dont les pieces successives nous saisissent, nous
+poussent et nous manipulent au mepris de nos decisions. Cela veut dire
+que j'embrassai ma mere, que je posai ma canne dans la grande potiche en
+terre, que j'accrochai mon feutre au porte-manteau et que je passai dans
+la cuisine pour me laver les mains. J'obeissais a de vieilles forces
+tyranniques, mais je n'avais rien perdu de ma colere qui se tortillait a
+l'interieur de moi comme un chat dans un sac.
+
+Ma mere me suivit dans la cuisine. Elle souleva doucement, avec le bout
+de sa mouvette, le couvercle de la cocotte, et elle me dit en hochant la
+tete:
+
+--Louis, je t'ai fait une petite selle de gigot. La viande est chere en
+ce moment; mais j'etais contente de te faire une petite selle de gigot,
+tu aimes tant ca!
+
+Que venait faire, dites-moi, cette selle de gigot au milieu de mon
+tourment? A-t-on vraiment idee de parler cuisine a un homme frappe par
+l'injustice, a un homme en proie au desespoir et a la fureur? Cette
+selle de gigot me remplit d'humiliation, elle me couvrit, pour moi-meme,
+de ridicule. Je fus profondement froisse; j'eus l'impression tres nette
+que ma mere se moquait de moi.
+
+Et puis, pourquoi parler du prix de la viande? Je le savais bien que la
+viande etait chere. Etait-ce vraiment le moment de me parler du cout de
+la vie, alors que je venais de perdre ma place? Je vous assure que je
+recus en plein visage, comme une gifle, la phrase de maman. Pourtant je
+ne dis rien, pour ne rien abimer de mon ressentiment, pour le laisser
+entier, redoutable, sans replique. Je passai rapidement en revue toutes
+mes reponses. Elles etaient pretes; peremptoires, cinglantes, rangees
+devant mes yeux comme des armes au ratelier.
+
+Je me disposai donc a passer dans ma chambre pour me dechausser avec
+bruit, ainsi que je l'avais decide. Au dernier moment, je n'en eus pas
+le courage. Je pensai: "Il vaut mieux attendre une bonne occasion, par
+exemple que maman me parle encore une fois de cette selle de gigot".
+
+Notre repas commenca. J'avais l'estomac serre, ratatine. Je ne mangeais
+pas de bon coeur. Je regardais le fond de mon assiette et j'ecartais les
+morceaux de viande pour apercevoir les defauts de la faience. Je connais
+exactement tous les defauts de nos vieilles assiettes.
+
+Je sentais le regard de ma mere qui s'attachait a moi, qui ne me lachait
+plus et je pensais que "ca devait se voir", que ma disgrace etait ecrite
+en toutes lettres sur mon visage. J'en conclus que j'etais un pauvre
+sire, impuissant a dissimuler ses sentiments. Cela me valut un surcroit
+de rancoeur.
+
+Entre les plats, j'attendais, sans mot dire. Je ne voulais pas laisser
+mes mains sur la table. J'eprouve une espece de pudeur pour mes mains.
+Si j'avais un grand secret, mes mains me trahiraient: elles sont
+incapables de feinte. Je laissais donc pendre mes bras, qui sont fort
+longs, et, du bout des doigts, je tourmentais mes chaussettes, ce qui
+est une manie grotesque dont je ne peux me defaire.
+
+Ma mere me dit avec une douceur particulierement offensante:
+
+--Laisse donc tes chaussettes, mon pauvre Louis, tu vas leur faire des
+trous.
+
+Je remis sur la table mes mains qui tremblaient de rage. Pourquoi
+"pauvre Louis"! Je n'aime pas qu'on me prenne en commiseration, surtout
+quand je ne merite pas autre chose. Et puis, pourquoi s'attaquer a mes
+habitudes, a mes tics? J'ai passe l'age ou un homme de ma trempe peut
+tenter de s'ameliorer. La remarque de ma mere me parut non seulement
+inutile, car elle me l'a deja faite mille fois, mais encore injurieuse
+dans la situation ou je me trouvais. En outre, j'estimai peu delicat de
+me recommander le menagement a l'egard de mes chaussettes dans un moment
+ou notre pauvrete allait peut-etre se transformer en misere.
+
+Je fus sur le point de donner libre cours aux phrases toutes preparees
+qui me gonflaient la gorge; mais, par laquelle commencer? Elles se
+pressaient a l'issue, comme des moutons affoles qui veulent tous
+franchir en meme temps une porte etroite. Si bien que, cette fois
+encore, je ne dis rien.
+
+J'achevais mon dejeuner en regardant les meubles, les murs, la cheminee,
+les objets temoins de mon existence et complices de maintes pensees
+secretes: les lapins de biscuit, sur le buffet, la pendule qui porte une
+figurine de bronze et qui sait sur moi des histoires qu'elle fera bien
+de garder pour elle. Je regardais le paysage tyrolien, dans son cadre,
+ce paysage de montagnes ou les meilleurs reves de mon enfance se sont
+consumes, taris.
+
+Aucun de ces bibelots, aucun des meubles ne voulait faire cause commune
+avec moi.
+
+Tous me devisageaient de facon insolente. Je sentais qu'au premier mot
+de la querelle ils seraient tous du cote de ma mere, tous contre moi.
+
+Comme nous achevions le repas, j'apercus, sur le coin de la machine a
+coudre, la lettre que m'avait remise notre concierge.
+
+Le regard de ma mere devait accompagner le mien, car elle murmura
+presque aussitot:
+
+--C'est probablement une lettre de Lanoue. Je crois avoir reconnu
+l'ecriture. Tu ne l'as pas ouverte.
+
+C'etait vrai. Moi qui attends avec une si febrile impatience le courrier
+qui ne m'apporte presque jamais rien, moi qui n'ouvre jamais une lettre
+sans penser qu'elle contient la grande nouvelle capable de bouleverser
+mon avenir, je n'avais pas decachete cette lettre-la.
+
+Je l'ouvris avec un sentiment de morne defiance: ce ne pouvait etre
+qu'une mauvaise nouvelle. Je naviguais dans une de ces passes ou l'on se
+trouve offert aux coups du sort, qui se fait rarement faute d'en
+profiter.
+
+Ce n'etait rien, rien du tout. Lanoue m'annoncait qu'il prenait ses
+vacances et me priait de l'aller voir a la premiere occasion.
+
+--Tu iras ce soir, me dit maman.
+
+Une phrase que je n'avais pas du tout preparee me vint aux levres et
+s'echappa, sans qu'il m'ait ete possible de la retenir. Je repondis:
+
+--Non! J'irai cet apres-midi.
+
+A peine eus-je articule ces mots que je devinai l'imminence de la grande
+crise. Je n'avais plus a revenir sur mes pas. La guerre etait declaree.
+Je me sentis le visage enflamme, les tempes battantes, les levres
+retroussees comme celles d'un roquet qui releve un defi.
+
+Ma mere allait surement repondre: "Comment? Cet apres-midi? Et le
+bureau"? Je ne lui en laissai pas le temps et je proferai, avec une
+force explosive:
+
+--Je ne vais pas au bureau cet apres-midi. Je n'irai plus chez Socque et
+Sureau. C'est fini! C'est fini! J'ai perdu ma place.
+
+J'etais debout, raide; mais je me sentais quand meme comme ramasse, pret
+a bondir. Je soufflais fort; j'attendais.
+
+Ma mere etait venue s'asseoir dans son fauteuil, pres de la fenetre.
+Elle leva la tete sans se presser et me regarda.
+
+Ma mere porte lunettes, a cause de l'age. Elle a des yeux d'un bleu
+chaud, miroitant. Quand elle veut voir bien en face, elle releve la tete
+pour mieux utiliser ses verres.
+
+C'est comme cela qu'elle me regarda, paisiblement, pendant une grande
+minute. Et je voyais son beau regard attache sur moi, ce regard charge
+de tendresse inquiete, ce regard qui ne m'a pas quitte depuis que je
+suis au monde. Je sentais mes jambes trembler, trembler. Alors ma mere
+murmura d'une voix si naturelle, si profonde, si sure:
+
+--Que veux-tu, mon Louis, une place, ca se retrouve. Ce n'est pas un
+grand malheur.
+
+O supreme sagesse! O bonte! C'etait vrai, ce n'etait pas un malheur. Je
+l'entrevis dans un eclair. C'etait vrai, nul malheur ne m'etait arrive.
+Alors, pourquoi donc etais-je malheureux, pourquoi donc etais-je
+miserable?
+
+Je fis un pas, deux pas, et puis je sentis que je n'etais plus le
+maitre, que la meute des betes enragees qui me ravageait allait
+s'enfuir en desordre, me delivrer. J'eus la Dechirante impression d'etre
+sauve, tire de l'abime. Je tombai a genoux devant la pauvre femme, je
+cachai mon visage dans sa robe et me pris a sangloter avec fureur, avec
+frenesie; des sanglots qui me sortaient du ventre, et qui deferlaient,
+comme des vagues de fond, chassant tout, balayant tout, purifiant tout.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Une tempete erre sans cesse par le monde des hommes. Heureux les coeurs
+torrides qui en sont visites! Heureuses les campagnes dessechees que cet
+orage desaltere!
+
+Je ne me cache pas d'avoir pleure. Je n'ai que trop de choses a
+dissimuler, je peux bien avouer ces larmes-la: je leur dois le meilleur
+instant de ma vie.
+
+Je vous l'ai dit, j'etais a genoux devant ma mere, j'etais prosterne
+devant tant de bonte simple, devant tant de divination affectueuse. Et
+je n'etais pas presse de m'en aller, moi qui ne pense jamais qu'a
+changer de place.
+
+Maman ne disait rien; elle avait pose ses mains sur ma tete. Elle devait
+etre tres emue; je sentais pourtant qu'avec la pointe d'un ongle elle
+grattait une petite tache au col de mon veston: elle est si soigneuse
+pour moi, si soucieuse de moi et si fiere de moi, la pauvre femme, comme
+s'il etait vraiment possible que quelqu'un soit fier de moi!
+
+Je reprenais peu a peu mes esprits et je disais:
+
+--Maman! Nous qui avons justement des difficultes d'argent.
+
+Et ma mere de repondre, avec simplicite:
+
+--Mais, mon Louis, nous n'avons aucune difficulte d'argent.
+
+C'etait vrai: nous etions pauvres, mais nous n'avions aucune difficulte
+d'argent. Je dus en convenir.
+
+Peu a peu je me sentais envahi d'une joie rayonnante. Ma mere faisait ce
+que font toutes les meres dans ces occasions-la: elle me peignait, elle
+renouait ma cravate, elle passait sur mon visage une douce main que les
+travaux domestiques ne parviennent pas a rendre rugueuse.
+
+Puis elle ouvrit l'armoire a glace, l'armoire de son mariage, et il y
+eut pour moi un fin mouchoir brode, un peu d'eau de Cologne et meme une
+dragee.
+
+Je mangeai la dragee en contenant les dernieres secousses de mes
+sanglots. J'avais dix ans, cinq ans, j'etais un tout petit, je me serais
+laisse bercer. En fait, je crois bien que je Me laissai bercer. Ne
+parlons pas de ca.
+
+Je comprenais tres bien que maman ne me demanderait aucune explication.
+Rien que pour cela, j'aurais voulu me jeter encore une fois a ses pieds,
+embrasser ses souliers.
+
+Eh bien, je fis mieux: je lui donnai toutes les explications
+imaginables. Je lui racontai toute ma journee; je la lui racontai dans
+tous les details. Je n'omis rien, ni M. Jacob, ni mon doigt, ni
+l'oreille du gros bonhomme. Elle souriait, la pauvre femme. Le revolver
+la fit un peu trembler, mais elle se reprit vite a sourire, a rire meme
+pour m'assurer que tout cela etait sans importance, sans gravite.
+
+Je sais, moi, que tout cela est important et grave. Ma mere fit
+toutefois en sorte de me le faire oublier. O le beau, le cher instant!
+Plus je m'humiliais devant cette sainte figure, plus je me sentais
+ennobli, grandi, rachete. Voila une chose singuliere et que je ne me
+charge pas de vous eclaircir.
+
+Je revois encore une scene de cette journee memorable: j'etais assis
+dans le fauteuil Voltaire, je parlais avec feu, avec gaite, et ma mere,
+accroupie devant moi, me dechaussait tout doucement et me passait mes
+savates, car elle sait bien que je n'aime pas rester une couple d'heures
+a la maison sans mettre des pantoufles et de vieux habits.
+
+Nous poursuivions notre entretien en riant aux eclats. Ma vie, mon
+avenir ne m'ont jamais paru plus limpides que ce jour-la. Jamais
+l'humanite ne m'inspira sympathie plus franche et plus depourvue de
+reserves.
+
+Tout ce que je touchais m'etait accueillant et fraternel. Je passai dans
+ma chambre et j'eus l'impression que les meubles me saluaient d'un
+hourra silencieux.
+
+Ma chambre est petite et encombree. C'est mon royaume, c'est ma patrie.
+Je tiens, d'ancetres inconnus, un venerable canape qui occupe toute une
+muraille entre la commode et le lit. Pour bien suivre mon recit, je ne
+veux pas prendre en consideration les quelques heures--que dis-je?--les
+innombrables heures infernales que j'ai consumees sur Ce canape. Qu'il
+vous suffise pour l'instant de savoir que ce canape est, a mes yeux, un
+lieu sacre, car c'est etendu sur lui que, parfois, j'ai possede le monde
+en reve.
+
+Ce jour-la, sous sa housse decoloree, mon canape me parut radieux. Il
+m'evoqua toutes les lectures que nous avions faites ensemble, car je lis
+toujours couche, pour oublier le Plus possible mon corps, pour etre
+presque mort a ma propre vie et tout entier avec mes heros.
+
+Je me mis a fureter dans la piece afin de trouver un vieux bout de
+cigarette: un megot bien froid, voila ce que j'aime. Je laisse des
+cigarettes inachevees, expres pour les retrouver le lendemain.
+
+Je n'eus pas de peine a me procurer ce qu'il me fallait et je me mis a
+fumer, etendu sur le dos.
+
+Je fumais chez moi, dans le fond de mon canape, l'apres-midi, un jour de
+semaine. En verite, c'etait extraordinaire, admirable. Le tabac avait un
+gout d'autant plus miraculeux que l'on ne peut jamais fumer au bureau
+dans la journee. Je ne parle pas du dimanche, ce jour veneneux! Le tabac
+avait donc un gout de liberte, et la vie avait le gout meme du tabac.
+
+Du canape, j'apercevais les planchettes qui ploient sous le poids de mes
+livres. A regarder fixement le dos des volumes, je voyais l'ensemble
+onduler par petites vagues, comme l'eau d'un ruisseau. C'est une vieille
+illusion qui m'amuse encore, toutes les fois qu'elle ne m'horripile pas.
+Ce jour-la, j'en fus ravi.
+
+Je passai, sur mon canape, une heure grasse, succulente, concentree,
+une de ces heures dont on peut parler pendant vingt ans. Puis j'allai
+jusqu'a la fenetre pour regarder l'univers.
+
+Nous etions au mois d'aout. Une fraicheur d'egout montait de la
+chaussee, avec l'odeur des legumes et le cri des marchands a la petite
+voiture qui rampent sans cesse sur le pave de mon quartier. La rue
+semblait profondement entaillee, au ciseau, dans la masse rocailleuse
+des batisses. Toutes les fenetres etaient ouvertes et on apercevait les
+gens, comme on voit, a maree basse, sortir les betes d'une colonie qui
+habite dans le rocher.
+
+Si vous ne connaissez pas la rue du Pot-de-Fer, faites-moi l'amitie de
+n'aller point l'explorer. Je sais qu'elle vous degouterait. Mais je
+n'aime pas a l'entendre denigrer: je prefere etre seul a en dire du mal.
+
+Je distinguais, dans le fond des logements, toutes sortes de details qui
+m'eussent, en d'autres circonstances, paru miserables, sordides et qui,
+ce jour-la, etaient curieux et touchants. J'aurais volontiers adresse la
+parole a certains voisins qu'en general je n'ai pas l'air de voir.
+
+Ma mere m'appela. Je l'allai rejoindre en chantant a pleine poitrine, si
+bien que ma mere me dit pour la trois-millieme fois:
+
+--Dommage que tu ne veuilles pas apprendre le chant; tu as une jolie
+petite voix de tenor.
+
+Maman m'avait encore fait une surprise: elle avait sorti de l'armoire
+deux verres fins comme des bulles de savon et un flacon de vin des
+Cinq-Terres. Nous tenons ce breuvage d'un vague cousin qui a sejourne en
+Italie.
+
+Je ne suis pas du tout gourmand, mais ce verre de vin puissant me fut un
+delice.
+
+Mere disait:
+
+--Prends cela, avant d'aller voir Lanoue; prends cela pour achever de te
+remonter. Et, si tu veux rester a diner avec Lanoue, reste.
+
+Cette goutte d'alcool transposa ma joie dans un registre tel qu'il me
+devenait indispensable de marcher, de me consommer, de m'user, de
+m'epuiser.
+
+Je m'habillai de frais, embrassai ma bonne maman et me vissai a toute
+vitesse dans l'escalier.
+
+
+
+
+V
+
+
+Comme une veine de nourriture coulant au plus gras de la cite, la rue
+Mouffetard descend du nord au sud, a travers une region hirsute,
+congestionnee, tumultueuse.
+
+Amarre a la montagne Sainte-Genevieve, le pays Mouffetard forme un recif
+escarpe, refractaire, contre lequel viennent se briser les grandes
+vagues du Paris nouveau.
+
+J'aime la rue Mouffetard. Elle ressemble a mille choses etonnantes et
+diverses: elle ressemble a une fourmiliere dans laquelle on a mis le
+pied: elle ressemble a ces torrents dont le grondement procure l'oubli.
+Elle est incrustee dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne
+meprise pas le reste du globe: elle l'ignore. Elle est copieuse et
+Vautree, comme une truie.
+
+Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n'ont plus ni
+sens ni vigueur au dela du fleuve Monge. L'etranger qui, venu du centre,
+se fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est, a de
+certaines heures, aspire comme un fetu par le maelstroem Mouffetardien.
+Et, tout de suite, la cataracte l'entraine.
+
+La rue Mouffetard semble devouee a une gloutonnerie farouche. Elle
+transporte sur des dos, sur des tetes, au bout d'une multitude de bras,
+maintes choses nourrissantes aux parfums puissants. Tout le monde vend,
+tout le monde achete. D'infimes trafiquants promenent leur fonds de
+commerce dans le creux de leur main: trois tetes d'ail, ou une salade,
+ou un pinceau de thym. Quand ils ont troque cette marchandise contre un
+gros sol, ils disparaissent, leur journee est finie.
+
+Sur les rives du torrent s'accumulent des montagnes de viandes crues,
+d'herbes, de volailles blanches, de courges obeses. Le flot ronge ces
+richesses et les emporte au long De la journee. Elles renaissent avec
+l'aurore.
+
+Les maisons sont peintes de couleurs brutales qui semblent les seules
+justes, les seules possibles. Chaque porte abrite une marchande de
+friture, et l'arome des graisses surchauffees monte entre les murailles
+comme l'encens reclame par une divinite carnassiere.
+
+Je vous raconte tout cela parce qu'au sortir de chez moi la rue
+Mouffetard fut la premiere etape de mon bonheur.
+
+Il etait pres de cinq heures apres midi. La rue Mouffetard s'apaisait:
+c'est le matin qu'elle a sa grande attaque.
+
+Passer rue Mouffetard un jour ou l'on est heureux, un jour ou l'on est
+comble, c'est une riche affaire. Je me laissai glisser jusqu'au lac des
+Gobelins, comme un voyageur en Pirogue au fil d'une riviere tropicale.
+Tout m'etait revelation. Je parvenais de minute en minute a la
+plenitude.
+
+Il y avait, dans les charcuteries, des filles charnues qui traitaient la
+vie comme une danse; elles honoraient les pates de gestes rituels, de
+caresses douillettes. Oh! les suaves pates!
+
+Des ruelles sordides, comme le passage des Patriarches, recelaient une
+ombre couleur d'outremer, une ombre orientale ou ma pensee poussait des
+reconnaissances conquerantes. J'escomptais la vue d'une belle marchande
+d'herbes cuites, une grande creature qui semble toujours alanguie par la
+charmante pesanteur de ses ornements naturels; cette vue me fut octroyee
+au passage, et juste a l'instant propice. Ce jour-la, etait-il possible
+que quelque chose me fut refuse?
+
+Le verre de vin des Cinq-Terres brillait au dedans de moi comme une
+braise. J'avancais d'un pas aerien. J'etais couvert de benedictions.
+J'etais promis a toutes les aventures.
+
+Je fus, pendant plus de vingt secondes, savetier au creux d'une echoppe
+qui sentait le cuir de Russie. Vingt secondes: un demi-siecle de vie
+philosophique dans une retraite exigue comme un de a coudre.
+
+Je fus marchand de maree, entre mille poissons colories de frais, au
+milieu d'un troupeau de langoustes que j'avais moi-meme, a l'aube,
+tirees d'une mer fumante, constellee d'archipels.
+
+Je fus maraicher, vigneron, toucheur de boeufs. Un regime de bananes
+m'emporta dans les sables, a la suite d'une caravane; mais le parfum
+des salaisons m'ouvrit aussitot une ferme enfumee dans les solitudes
+cevenoles.
+
+Comme c'est bon d'etre heureux! Comme c'est simple, comme c'est facile!
+Vraiment, monsieur, comment les hommes s'arrangent-ils pour n'etre pas
+toujours heureux, avec tout ce qui leur est donne pour ca?
+
+En arrivant a l'eglise Saint-Medard, j'apercus un ancien camarade, un
+nomme Delaunay, que j'avais connu pendant mon sejour a la maison
+Moutier. Il achetait des tomates a l'une de ces commeres qui encombrent
+de leurs paniers l'estuaire de la rue Mouffetard.
+
+Il vint a moi d'un air accable et me raconta toute une confuse histoire
+ou il etait question de sa femme malade, d'un enfant mort, que sais-je
+encore?
+
+Je me sentis bouleverse; les larmes me vinrent aux yeux. J'etais si bon,
+ce jour-la! Dieu! que j'etais pitoyable et bon, ce jour-la!
+
+Je ne pus contenir les elans de mon coeur; je dis a Delaunay:
+
+--As-tu besoin d'argent? Parce que, tu sais....
+
+Il refusa en me regardant avec etonnement, avec inquietude. Moi, je le
+regardais avec effusion: mon ivresse annexait son desespoir. C'est
+peut-etre monstrueux a dire, mais sa douleur excitait en moi une ardente
+sympathie qui ne m'etait pas desagreable. Je lui dis:
+
+--Puis-je te servir a quelque chose? As-tu besoin de moi?
+
+Je me mis a sa disposition. Je lui promis de l'aller voir. Je le quittai
+sur des protestations de fidelite, de devouement.
+
+Je ne suis pas alle le voir. Je ne sais meme pas ce qu'il est devenu et
+je ne me suis plus jamais inquiete de lui. Pourtant, ce jour-la,
+j'aurais sans doute sacrifie bien des choses pour qu'il ne fut pas
+malheureux.
+
+L'ombre qu'il jeta sur ma joie ne rendit celle-ci que plus eclatante. En
+moins de cinq minutes, elle avait repris completement possession de mon
+coeur. Elle le remplissait comme une tumeur; elle etait presque genante,
+lourde a porter. Je vous en parle Beaucoup trop; de cette joie.
+Pardonnez-moi: ce n'etait pas ma faute si j'avais de la joie ce jour-la.
+J'en etais tendu a crier.
+
+Cette fameuse joie m'entraina, comme une voile boursouflee entraine une
+barque sur les eaux; elle me fit remonter, a belle allure, la rue Monge,
+siphon puissant qui, vers le soir, suce le centre de la ville et repand
+un flot grouillant sur les regions du sud.
+
+Un peu plus tard, je m'entrevis dans le paysage desert qui environne la
+Halle aux vins. Une rafraichissante odeur de futailles eventrees
+folatrait le long des grilles: elle fut pour moi.
+
+Je ne sais plus trop ou je passai par la suite. Mes reves se melaient
+sans cesse a l'univers sensible, si bien qu'en realite je cessai
+d'exister dans un endroit precis jusque vers six heures. Peut-etre meme
+fus-je, pendant ce temps, en plusieurs lieux du monde, peut-etre nulle
+part. A six heures, je me reveillai sur le bitume du boulevard Bourdon.
+
+C'etait une veritable epreuve. Le boulevard Bourdon est un lieu
+redoutable pour l'homme insuffisamment sur de soi-meme. Si vous n'etes
+pas en etat de grace, n'affrontez pas le boulevard Bourdon par un
+apres-midi d'ete. Il est triste et brulant; le miroitement et les odeurs
+du canal donnent au promeneur un ecoeurant vertige.
+
+Je triomphai du boulevard Bourdon et debouchai glorieusement sur la
+place de la Bastille, retentissante comme une enclume et abreuvee de
+rayons.
+
+Le faubourg Saint-Antoine me vit passer dans un brouillard ardent, comme
+un homme enivre de difficiles succes. Peu apres, j'abordais la rue
+Keller, ou habite Lanoue. Je continuais a depenser mon bonheur avec
+prodigalite et je ne voyais pas le fond de ma bourse.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Lanoue est un camarade d'enfance, le survivant d'un monde enseveli.
+Lanoue, c'est un million de souvenirs et un homme par dessus le marche,
+un homme que j'aime bien. Lanoue a toujours fait partie de ma vie. Il ne
+fut pas de ceux avec qui, vers la douzieme annee, je jurai d'entretenir
+d'eternels liens d'amitie. Ceux-la, je ne sais meme pas s'ils sont
+encore vivants. Je n'ai jamais fait de projets avec Lanoue, ou si peu!
+Et c'est sans doute pour cela qu'il demeure mele a tout ce qui m'arrive.
+
+J'aime tendrement Lanoue; en d'autres termes, le sentiment que j'eprouve
+pour lui me semble une pure, une vigilante amitie; mais c'est sans doute
+beaucoup d'orgueil que de se croire capable d'une reelle affection.
+
+Lanoue ne sait rien, je pense, du caractere de l'amitie que je lui
+porte. Quelque chose qui est encore une forme de l'orgueil me pousse a
+dissimuler comme des faiblesses les penchants les plus spontanes. Et
+puis, Lanoue ne sait pas qu'il est mon seul ami. Je lui ai toujours
+laisse croire que je possedais maintes autres relations captivantes et
+precieuses. Puis-je avouer a Lanoue que je suis une nature tres pauvre,
+incapable de plusieurs amis?
+
+Lanoue est clerc d'avoue. Il s'est marie a la femme qu'il aimait, qu'il
+aime toujours. Il en a un enfant, un bel enfant dont je suis le parrain.
+Fameux parrain!
+
+Il etait six heures et demie quand j'arrivai chez Lanoue. Je fis, en
+deux minutes, le plus clair de mes declarations. Marthe, la femme de
+Lanoue, me dit:
+
+--Vous sortez du bureau? Vous etes en avance.
+
+Je repondis:
+
+--Je ne vais plus au bureau. J'ai quitte....
+
+Lanoue me posa tout de suite une multitude de questions auxquelles je
+repondis d'un air enjoue, distant, distrait, de l'air, enfin, d'un homme
+sollicite par des perspectives seduisantes et variees.
+
+Je m'etais a demi etendu sur le lit-divan qui fait de la chambre des
+Lanoue une maniere de salon, et je regardais Marthe baigner le bebe
+avant de le mettre au lit.
+
+Octave Lanoue fumait une petite pipe en bois d'olivier. Il portait
+legerement inclinee sur l'epaule sa tete qui est fine et agreable a
+voir. Sa figure exprimait un bonheur si calme qu'il ressemblait a
+l'absence, au vide, au neant, elle exprimait un bonheur habituel, enfin,
+quelque chose de comparable au bonheur d'une pendule qui est remontee
+pour cent ans, au bonheur d'une pierre qui tombe dans l'espace pour
+l'eternite.
+
+Marthe avait l'air content que lui vaut une existence exempte de soucis.
+Elle plissait le front toutefois et grondait a chaque instant, pour un
+entetement fugace du bebe, pour une goutte d'eau repandue sur la natte,
+pour une autre goutte d'eau projetee contre la glace de l'armoire.
+
+Je m'en etonnais beaucoup, moi qui n'entends rien au vrai bonheur, moi
+qui n'ai pas six heures, pas quatre heures de bonheur par annee. Je
+pensais avec une secrete passion: "De quelle importance est cette goutte
+d'eau? On pourrait, ce soir, lacher la Seine entiere a travers ma
+chambre que ma felicite, a moi, n'en sentirait aucune atteinte".
+
+Je contemplais le groupe forme par mes amis. Le bebe seul me semblait
+vivre sa joie, les deux autres la dormaient, pour ainsi dire. Je les
+considerais avec un peu de mepris, un peu de pitie. Je songeais: "Ils
+ont tout ce qu'il faut pour etre heureux et ils font figure de momies;
+leur contentement est empaille. Moi, je suis un miserable, un mauvais
+fils, un employe congedie et je me sens, aujourd'hui, plein jusqu'aux
+yeux d'un bonheur authentique, violent, formidable, qui regarde le leur
+comme l'Himalaya doit regarder un crapaud. C'est injuste, mais c'est
+epatant, epatant! Allons! Allons! il faut souffler sur ce lac sans
+rides".
+
+Je soufflai de tout mon coeur. Je soufflai en typhon. Je me mis a faire
+mille folies dont chacune semblait exaucer un de mes demons interieurs.
+
+Je pris l'enfant sur mes epaules pour executer des danses vertigineuses.
+Ce petit etre, seul, etait a mon niveau, de plain-pied avec ma rage
+heureuse. Il poussait des cris percants qui procuraient une satisfaction
+aigue a certaines choses qui se demenaient en moi.
+
+Peu a peu les deux Lanoue s'echauffaient. Ils s'eveillaient d'un
+engourdissement; ils semblaient dire: "C'est vrai! nous sommes heureux;
+alors pourquoi ne sommes-nous pas gais? Pourquoi ne dansons-nous pas?
+Pourquoi ne crions-nous pas, ne bondissons-nous pas, n'eclatons-nous
+pas"?
+
+Moi, je dansais, je criais. Moi, j'etais affreusement gai.
+
+Lanoue me dit soudain:
+
+--Tu restes diner avec nous?
+
+J'etais venu pour ca. Je presentai pourtant des objections. Je me fis
+prier.
+
+Lanoue cessa d'insister et, tout de suite, une sueur fine me perla sur
+les tempes.
+
+J'entrevis une soiree solitaire avec cet enorme fardeau de gaite que je
+ne pourrais pas porter seul. Mais Lanoue se reprit a insister et
+j'acceptai tout de suite, lachement, en begayant presque de frayeur.
+
+Cet instant fut une maille lachee dans l'enchainement tendu de mes
+exaltations. Heureusement, la maille se trouva vite reprise et il n'y
+parut bientot plus.
+
+Le bebe fut couche en grande pompe. Il s'endormit tout de suite, o
+merveille! Il passa sans hesiter d'une existence vehemente au sommeil, a
+l'oubli profond, a l'aneantissement.
+
+Je n'eus pas le temps de lui porter envie: on discutait du menu. La
+semence de gaite que j'avais apportee dans la maison germait maintenant
+toute seule. Lanoue se hatait de descendre a la cave. Il precisait:
+
+--Si, si! une des trois bouteilles de vouvray!
+
+Et Marthe ajoutait:
+
+--Aujourd'hui, ca y est! C'est le moment d'ouvrir la boite de perdreau
+truffe.
+
+La joie humaine, monsieur, est un sentiment curieux et impur: elle a
+toujours besoin de prendre appui sur des choses materielles que l'on
+s'introduit dans l'estomac. Meme quand la joie semble detachee de toutes
+ces bassesses, il lui faut, si elle veut durer, s'adjoindre des
+arguments digestifs. Il est rare qu'elle les reconnaisse pour cause
+essentielle, mais elle cherche en eux des confirmations, des
+renforcements, des conclusions. Peut-etre n'y a-t-il pas la de quoi etre
+honteux. C'est bien naturel aux betes intemperantes que nous sommes.
+Fouillez dans vos souvenirs et voyez si vous n'avez pas eprouve le
+besoin de souligner vos meilleurs moments en associant a votre bonheur
+quelque vive satisfaction de la langue et du ventre. C'est comme ca!
+
+Je pris a coeur de disposer moi-meme le couvert, avec Marthe. La salle a
+manger des Lanoue donne sur une vaste etendue accidentee: des batisses
+basses, des usines, des ateliers, un agregat incoherent de maisons
+anguleuses. Le soleil couchant envoyait a travers ce gachis un rayon
+horizontal, imperieux comme un glaive, qui venait jusqu'au fond
+de la piece nous eblouir et aviver notre enthousiasme.
+
+On tira le perdreau de sa retraite. C'etait une boite de conserve gardee
+pieusement, depuis des mois, en vue d'une grande occasion. La boite fut
+ouverte et l'oiseau apparut, ebouillante, ratatine entre de larges
+tranches de truffes a l'odeur obsedante.
+
+Il y avait d'autres gourmandises. Je supputais avidement le renfort que
+ces objets pourraient apporter a ma joie.
+
+Au moment ou le repas commenca, les deux Lanoue etaient aussi fous que
+moi. Je les avais tires, hisses. Nous nous agitions sur la meme marche
+de l'escalier. Nous etions des fantoches aux ficelles egalement tendues.
+
+Et, tout de suite, notre contentement poussa des racines dans nos
+souvenirs, de longues racines qui retournaient sucer toutes les joies
+d'autrefois pour les interesser a l'heure presente.
+
+Nos bons souvenirs etaient nombreux. En outre un charme operait et des
+evenements qui nous avaient paru nefastes, facheux, revenaient pele-mele
+avec les autres et nous pretaient a rire. Parmi les parfums des mets et
+des boissons, notre besoin de bonheur se gonflait sur la table, dans
+l'aire de nos regards embues, comme un herbivore ventru qui rumine toute
+une prairie.
+
+Que de rires, dans ce passe nourri pourtant d'un present maussade,
+detestable! Octave, qui possede un petit talent d'imitation, faisait
+revivre a nos yeux, a nos oreilles, une foule de personnages falots,
+deformes par vingt ans de recits. C'etaient des souvenirs uses
+jusqu'a la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Quand Lanoue paraissait
+vouloir omettre une de nos plus venerables plaisanteries, je ne manquais
+pas de la rappeler moi-meme: elle avait encore quelques gouttes de suc,
+comme ces vieux citrons a cent reprises exprimes.
+
+Marthe, epousee depuis cinq ans, ne participait pas toujours a cette
+joviale exhumation. Elle s'en plaignait en souriant. C'etait la revanche
+de l'amitie sur l'amour.
+
+Nous mangions des aliments savoureux et simples qui entretenaient une
+flamme Chaleureuse dans cet etincelant feu d'artifice.
+
+La nuit etait venue depuis longtemps, et la lampe, et la fraicheur,
+quand, sans la moindre raison apparente, sans la moindre raison
+intelligible, une chose nouvelle apparut en moi.
+
+Il y eut un instant precis ou je m'apercus que j'etais un peu moins
+heureux qu'a la minute precedente. Voila! Je ne peux pas vous exprimer
+cela plus clairement.
+
+Monsieur, vous avez ete au bord de la mer. Vous avez assiste a la montee
+du flot: il monte, il monte pendant des heures, plus audacieux, plus
+temeraire a chaque vague, et l'on ne peut imaginer qu'il s'arretera. Et
+puis vient un moment ou l'eau hesite. Alors, c'est fini! C'est fini. A
+compter de cette defaillance, on voit l'eau ceder, on la voit se
+retirer, fuir honteusement. Elle decouvre d'horribles bas-fonds et des
+miseres, des profondeurs qu'on avait oubliees; elle livre tout cela a la
+clarte, et on ne peut pas la retenir; on ne peut pas Empecher cette
+desertion.
+
+Je compris tout de suite que ma joie s'en allait, que j'allais etre
+abandonne, devetu, trahi.
+
+Je percus une denivellation brusque: les Lanoue continuaient leur
+ascension. Je les regardais s'elever, comme un voyageur fourbu qui ne
+peut plus suivre ses compagnons que de l'oeil.
+
+Je fis effort pour regagner du terrain. Peine perdue! Je debitai
+quelques bourdes: elles ne furent profitables qu'aux autres; elles me
+parurent, a moi, grossieres, deshonorantes. Les aliments perdirent leur
+vertu: je me surpris a en critiquer secretement la nature, la
+preparation, l'opportunite.
+
+Une malveillante lucidite s'empara de mes yeux, de mes oreilles.
+J'observai Lanoue; je m'apercus avec desespoir qu'il se complaisait a
+des niaiseries, a des balourdises, auxquelles j'accordai des rires
+parcimonieux, teintes d'ironie, puis, bientot, de cruaute.
+
+J'eus envie de crier, d'appeler a l'aide, au secours, comme un matelot
+en detresse sur un esquif avarie. C'etait bien inutile: la solitude
+s'elargissait autour de moi, tenebreuse, impenetrable, mortelle.
+J'apercevais les Lanoue comme des gens d'un autre monde, comme un
+poisson doit apercevoir une hirondelle.
+
+Il n'y avait rien a faire. Je me resignai avec amertume. Je pensais a
+moi-meme ainsi qu'a un animal que l'on saigne a blanc et qui voit couler
+son sang, qui voit ruisseler de lui tout espoir, toute vie.
+
+En moins d'une demi-heure, le sacrifice fut consomme. Je fus deshabite
+de la grace, vide, extenue.
+
+Bien plus, un deficit redoutable se creusa, s'accusa. J'avais fait des
+depenses Imprudentes, j'avais gaspille la joie; je m'etais endette,
+ruine pour longtemps. Je commencai de me reprocher ma stupide joie de
+l'apres-midi; j'en fis un examen methodique, impitoyable, m'imputant a
+crime cette vaine et malfaisante prodigalite.
+
+Les Lanoue ne s'apercevaient de rien. Ils continuaient tout seuls; ils
+se moquaient bien de moi!
+
+J'avais l'air d'etre avec eux; je crois meme que je repondais a leur
+propos; mais je leur vouais un ressentiment presque haineux. C'etait
+bien leur faute si j'avais perdu, disperse, dilapide ma fortune
+interieure. Ils m'avaient aide dans mes folies, seconde dans mes exces,
+precipite sur le fumier de Job. Un moment vint ou je n'y tins plus, je
+me levai pour partir.
+
+Je dus soutenir une espece de lutte. Mes amis me voulaient encore et
+tachaient a me garder. Je me roidissais pour me depetrer d'eux, comme un
+amant decu se depetre d'une vieille maitresse.
+
+Ils lacherent pied. Ils prirent assez vite leur parti de mon depart, ce
+qui redoubla ma rancune. N'etaient-ils pas deux pour assouvir leur rage?
+
+Il etait d'ailleurs temps pour moi de me replonger dans l'isolement. Les
+divers episodes de ma journee commencaient a me remonter aux levres, et
+les plus joyeux m'etaient les plus intolerables.
+
+Sur quelques paroles d'adieu je me precipitai dans l'escalier noir et
+chaud.
+
+J'eus la sensation d'avoir rompu mes amarres et de me trouver au moins
+libre, libre d'etre malheureux a mon gre. La rue m'emporta, comme un
+noye au fil de l'eau. Des forces anciennes et inconnues deciderent de
+mon itineraire.
+
+Je revoyais, une par une, toutes les minutes de cette journee funeste:
+le bureau, M. Jacob, M. Sureau, la tentation, l'acte idiot et pourtant
+necessaire, mon retour a la maison, ma fureur et la bonte de ma mere. A
+compter de ce point, je n'avais pas assez de violence et de froide
+mechancete pour juger mon etourderie, ma joie insolite, ma prodigieuse
+sottise. Surtout, surtout, je m'en voulais de n'avoir pas prevu a quel
+abime de misere me conduirait cette orgie de bonheur immerite.
+
+J'errais, d'un pas de somnambule, dans un Paris tenebreux et sec. Les
+chaussees exhalaient une suffocante odeur de poussiere et de crottin
+torrefie. Chaque reverbere saisissait mon ombre au passage, la faisait
+tournoyer et la repassait au reverbere suivant. C'etait a vomir.
+
+Accoude au parapet du pont Sully, je passai une heure confuse a
+rassembler les elements de mon desespoir, a les reunir en faisceau. Je
+fis d'inouis efforts pour etre malheureux avec precision. Cela aussi
+m'etait interdit: je n'etais pas meme une grande infortune, j'etais une
+chose gachee, gatee, informe, derisoire.
+
+La sonnette de ma maison me reveilla, non par le bruit: il est grele et
+enfoui au plus profond de la batisse, mais par la fraicheur visqueuse du
+bouton de cuivre dans ma main.
+
+Je gravis les escaliers a pas lents, couvert de sueur, etourdi par
+l'haleine des plombs disposes aux fenetres des etages.
+
+Parvenu sur mon palier, j'entrevis la necessite d'entrer furtivement,
+sans reveiller ma mere. L'idee de me retrouver en face de la pauvre
+femme me remplissait de confusion et de honte.
+
+J'avancai donc sur la pointe des pieds, comme un larron. Maman avait, a
+son ordinaire, laisse, sur le buffet, une petite lampe allumee. Je la
+soufflai pour ne pas, d'aventure, apercevoir dans une glace la hideuse
+figure que je devais avoir.
+
+Je passai dans ma chambre, enlevai mes chaussures et me jetai sur le
+divan. Une lueur mysterieuse, issue des profondeurs du ciel parisien
+agonisait sur le cuivre de la petite Lampe juive qui pend dans l'angle
+des murailles. J'attachai mes yeux a cette bouee infime et, les poings
+aux dents, je passai la nuit a me mepriser et a me hair.
+
+
+
+
+VII
+
+
+A compter de ce jour une periode commenca qui m'a laisse un souvenir
+indefinissable, un souvenir plein de douceur et de honte. Je songe a ce
+temps-la comme a un immense sommeil. Rien de surprenant, car j'ai fait
+alors de reels efforts pour fondre mes jours et mes nuits dans le meme
+engourdissement, dans la meme torpeur.
+
+Je vous l'ai dit, Oudin me ramena, des le lendemain de l'algarade
+Sureau, mon petit materiel de scribe. Je rangeai tout cela dans un coin
+de la chambre, en attendant le moment d'entrer dans une autre place. Et,
+tout de suite, ma nouvelle vie commenca.
+
+Je me levais tard dans la matinee. Les premiers jours, vers six heures,
+une sorte de choc interieur me faisait ouvrir les yeux, ce qui est bien
+naturel puisque, pendant des annees, je m'etais leve a cette heure-la
+pour aller travailler. Je continuai donc, pendant quelque temps, a me
+reveiller vers six heures; j'en eprouvais un plaisir particulier et je
+me disais que, n'ayant rien a faire, au dehors, de si grand matin, il
+m'etait completement inutile de sortir du lit. Cette reflexion agreable
+etait en general suivie d'une foule d'autres pensees moins heureuses: je
+songeais a ma situation perdue et a la necessite d'en trouver une autre.
+Bref, le remords empoisonnait parfois ce loisir indu et achevait de me
+reveiller. Le plus souvent, par une sorte d'effort a rebours, par une
+sorte d'adhesion a l'inertie que le Sommeil infusait encore dans mes
+membres, je congediais les pensees importunes et m'enfoncais avec delice
+dans un neant horrible et voluptueux.
+
+J'etais, comme au centre d'un espace noir, couche, suspendu, balance.
+Toutes mes idees, toutes mes volontes, toutes les choses qui etaient moi
+demeuraient refoulees circulairement, dans l'ombre. Je les percevais
+ainsi qu'un peuple de larves confuses. J'etais bien; j'etais si peu! La
+mort ressemble peut-etre a cela; en ce cas, c'est une bonne chose.
+
+Je me rappelle seulement que, plaquee sur mon ame, sur le restant
+informe de mon ame, il y avait l'image bleue et rectangulaire d'une
+fenetre, entrevue a travers les cils comme derriere les barreaux d'une
+cage.
+
+Parfois, au coeur de ce neant, j'etais visite, traverse par un songe.
+C'etait un songe bouscule, haletant, comme ces histoires que l'on
+represente au cinematographe.
+
+Presque tous mes songes se deroulent dans un silence effrayant. Ceux ou
+il y a du bruit, des paroles, des chants, sont rares: ils me laissent
+l'ame bouleversee pour plusieurs jours. Je reve tres souvent; je reve
+des reves vagues et forts. C'est-a-dire que je vois des images dont le
+contour n'est pas net, mais dont la couleur est violente. Je ne sais
+pourquoi je vous parle de ca; je suis un homme si ordinaire, si
+affreusement semblable a tous les hommes!
+
+Ce qui me frappe le plus, au sujet de mes songes, c'est que je n'ai pas
+besoin d'etre endormi pour rever. Entendez bien, je ne dis pas rever
+comme font les poetes, je dis bien rever comme un dormeur, tomber en
+proie a un monde terrible, incoherent, magnifique. Souvent je suis en
+plein travail, par exemple, j'ecris, sous mon petit abat-jour et, tout a
+coup, crac, j'ai a peine le temps de sentir que mon ame change d'allure
+et me voila dans une autre vie. Parfois, c'est en marchant, dans la rue,
+que ca me prend. Mais il faudra que Je vous entretienne de mes reves une
+autre fois; je n'ai deja que trop de choses a vous raconter sur ce
+monde-ci, inutile de m'aventurer dans l'autre.
+
+Je vous parlais des songes que je faisais avant de m'eveiller. Eh bien!
+meme quand je ne me rappelais rien, au reveil, de ces songes du matin,
+ils m'impregnaient tellement qu'ils donnaient un parfum a mes journees,
+qu'ils decidaient pour jusqu'au lendemain, de la couleur de mon ame.
+
+Vers neuf heures, je rejetais mes couvertures. De la cuisine, ou
+travaillait a petits bruits ma pauvre maman, arrivait l'arome du cafe,
+insidieux et penetrant comme une pensee. Je me levais et passais mes
+vetements avec une lassitude odieuse: la lassitude des choses a venir.
+
+J'allais retrouver ma mere a la cuisine et l'embrassais en silence.
+Chaque jour, j'etais certain qu'elle m'allait faire quelque juste
+observation, qu'elle allait me reprocher mes sommes interminables et ces
+grasses matinees qui menageaient dans mon existence de larges vides,
+obscurs et poudreux. Mais, chaque jour, ma mere me disait en
+m'embrassant tendrement:
+
+--Mon Louis, je t'ai fait griller un peu de pain d'hier.
+
+Je m'asseyais sur le tabouret canne, entre l'evier et le buffet de bois
+blanc. J'occupais la une place etroite comme une destinee. Je tournais
+le dos au jour avare de la petite cour et, cale, soutenu, etaye par
+toutes les choses environnantes, je me trouvais bien. Oui, j'etais bien,
+malgre tout, j'etais bien avec lachete, avec hebetude.
+
+J'aime le cafe; j'aime aussi la suave odeur du pain grille. Je jouissais
+donc de ces biens immerites, pendant que ma mere me regardait doucement,
+attentivement, de ses yeux accoutumes a la penombre. Je comprenais que
+je devais etre defigure par le sommeil; je me sentais les traits epais,
+bouffis, les yeux poches, les cheveux secs et emmeles; mais tout m'etait
+egal: l'essentiel etait de ne pas rompre le charme engourdissant qui me
+permettait de passer d'une nuit a l'autre sans secousse, sans heurt,
+sans reveil effectif.
+
+Le petit dejeuner fini, je retournais dans ma chambre pour y faire ma
+toilette. Comme j'avais devant moi un temps illimite, je procedais a mes
+ablutions avec beaucoup d'irregularite et de negligence. Il m'arrivait
+ainsi, certains jours, de parvenir au soir ayant remis d'heure en heure
+le soin de me raser. Je finis par y renoncer tout a fait, et c'est
+depuis que je porte cette maniere de barbe que vous me voyez et qui me
+degoute profondement.
+
+Ah! monsieur, je me connais assez bien pour juger sans mansuetude
+l'homme, cet etre repugnant voue a la vermine et a l'esclavage.
+Excusez-moi de vous dire ca tout net, mais comment en parler sans
+colere? Pendant treize ans j'avais, chaque matin, dispose de vingt
+minutes environ pour veiller a la proprete de mon corps, et je vous
+assure que ces vingt minutes etaient bien occupees. Je suivais un ordre,
+toujours le meme: les mains, le visage, les pieds, etc... La vie etait
+facile, je n'avais qu'a obeir a mes habitudes.
+
+A partir du moment ou je disposai, pour les memes soins, de presque
+toute ma journee, je ne parvins plus a faire correctement quoi que ce
+fut de mon programme. Je remettais sans cesse a plus tard une chose ou
+une autre, en me reprochant, au fond, amerement tous ces delais. Pendant
+cette periode remarquable, il m'arriva de rester quinze jours de suite
+sans me laver les pieds, et cela parce que j'avais dix fois le temps de
+le faire. Et n'allez pas croire que c'etait un oubli. Non pas! Je
+regardais reveusement mes pieds nus et pensais qu'ils pouvaient encore
+aller jusqu'au lendemain. De lendemain en lendemain, ils finissaient par
+etre parfaitement sales.
+
+Au milieu de ma toilette, je me prenais a fumailler, a ouvrir un livre.
+Je m'enfoncais dans un angle du canape et je revassais indefiniment. Du
+lit defait s'echappaient de grosses bouffees de sommeil. Mes reves de la
+nuit, embusques sous les meubles, derriere les cadres, dans les fleurs
+du papier mural, montraient un oeil et sortaient doucement, comme des
+demons. Ils reprenaient possession de la chambre et de moi-meme. Ils
+nouaient et tortillaient autour de mon ame une farandole tourbillonnante
+et, des lors, le temps s'arretait au milieu de l'eternite comme un
+navire paralytique sur une mer de sirop. Cela durait jusqu'a ce que ma
+mere vint ouvrir doucement la porte, non sans avoir fait trois ou quatre
+fois: "hum! hum!" Alors les reves filaient comme des rats sous la
+commode et la torpeur me desertait.
+
+--Louis, disait maman, veux-tu que je fasse ton menage?
+
+--Oui, oui, criais-je en me hatant de me vetir.
+
+Le savon avait seche sur mes joues, il ne me restait plus assez de temps
+pour me raser. Je passais, au galop, ma veste et mes chaussures et
+sortais de la chambre en disant:
+
+--Je m'en vais aller voir cette place d'expeditionnaire. Tu sais? Cette
+etude d'avoue....
+
+--Va, mon Louis, repondait maman en remuant a pleins bras le lit de
+plumes et le traversin, comme si ces objets n'eussent pas ete habites
+par une multitude de figures vivantes que j'etais seul a connaitre.
+
+Je prenais mon chapeau et ma canne, bien qu'on m'eut, lors d'une recente
+demarche, fait observer que, pour un employe, la canne donnait une
+allure "amateur" peu recommandable, et je tirais derriere moi la porte
+du logement.
+
+A peine cette porte fermee, je voyais la clarte louche de l'escalier
+s'animer d'une foule d'images rampantes, bondissantes, caressantes. Mes
+demons etaient la. Ils m'attendaient, comme des chiens qui veulent etre
+emmenes a la promenade. Ils m'entouraient en jappant, me lechaient les
+mains, sautaient a mes trousses et, tout en descendant les marches
+humides et usees, je me debattais entre mille reves fabuleux, comme un
+noye qui coule a pic.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Je m'en allais au hasard des rues, et la journee etait devant moi comme
+un desert calcine, sans horizon et sans surprises. Ceux qui disent que
+la vie est courte, ils me font rire, entendez-vous, rire, rire! Ce sont
+les annees qui sont courtes, mais les minutes sont longues et ma vie, a
+moi, n'est faite que de minutes.
+
+Je suivais le trottoir, marchant de preference sur la bordure de granit.
+Je laissais le bout de ma canne tremper dans le ruisseau. J'aime les
+ruisseaux des rues. Ils coulent sur des paves et tarissent a heure fixe,
+je sais; ils ne naissent pas d'une source, mais d'un robinet de fonte.
+Tant pis! On n'a jamais que la poesie qu'on merite. J'ai passe une
+partie de mon enfance, malgre ma pauvre maman, a pecher des epingles
+rouillees et des boutons de bottines dans les ruisseaux de la rue
+Tournefort. Aujourd'hui, je ne patauge plus dans l'eau sale, mais je
+regarde encore avec attention les petits morceaux de vaisselle, le
+gravier, les infimes debris que le courant lave et entraine peu a peu
+vers l'egout. Et puis, le ruisseau chante quand meme sa petite
+complainte. Cela me fait penser a des prairies, a des fleuves, a des
+pays que je ne connaitrai jamais. C'est de l'eau civilisee, de l'eau
+pourrie. De l'eau, de l'eau malgre tout! La mer, les grands lacs, les
+torrents dans la montagne! Si vous passez rue Lhomond, le soir, assez
+tard, a l'heure ou les bruits de Paris s'engourdissent et s'endorment,
+vous entendrez, au-dessous de vous, tous les egouts de la montagne
+Sainte-Genevieve qui chantent doucement, comme des cataractes
+lointaines. Ce sont les cataractes de mes voyages, a moi.
+
+Que voulez-vous? Je ne suis presque jamais sorti de Paris; je n'ai rien
+vu, je ne sais rien, je suis un homme quelconque, un homme insignifiant,
+oui, oui, insignifiant. Je n'ai rien a vous raconter d'extraordinaire.
+Toutes mes aventures me sont arrivees en dedans. Et vous etes bien bon
+de m'ecouter, moi qui n'ai rien a vous dire, moi qui ne suis fait
+qu'avec des riens.
+
+Je suivais donc le trottoir. Je n'etais pas trop malheureux. J'avais a
+peu pres autant d'ame qu'une chrysalide et je ne me sentais pas presse
+de briser mon enveloppe. J'aurais voulu rester jusqu'au soir dans cette
+espece de torpeur qui prolongeait pour moi la nuit. Malheureusement
+toutes sortes de mecanismes se mettaient a jouer et c'etait bientot fini
+de mon repos.
+
+Le plus souvent, ca commencait par l'absurde histoire du nombre des pas.
+Vous savez? Les blocs de granit qui forment la bordure du trottoir sont
+disposes bout a bout. Je marchais dessus, d'abord sans y penser; puis je
+commencais a m'apercevoir que, tous les deux pas, je posais le pied sur
+l'interstice qui separe deux des blocs de la bordure. Alors, comme
+malgre moi, je m'appliquais a faire exactement deux pas d'un interstice
+a l'autre. Je m'y appliquais sans m'y appliquer, sans en avoir l'air,
+d'abord parce que j'aurais eu honte de donner aux passants le spectacle
+de ma sottise, ensuite parce que j'etais profondement persuade que ce
+n'etait la qu'un jeu de mon corps, un jeu auquel mon esprit ne
+participait point.
+
+Et voila ou commence l'absurde: un moment arrivait ou je ne pouvais plus
+detacher ma pensee de cette affaire d'interstices. Peu a peu, tout en
+affectant la plus parfaite Indifference, je sentais bien que
+j'allongeais ou que je raccourcissais mes pas, assez pour appliquer
+juste ma semelle sur l'interstice. Et je faisais cela d'une facon tres
+detachee, comme si j'eusse voulu me cacher mon action a moi-meme. Cet
+etat de choses durait un certain temps et, soudain, je m'apercevais que
+l'imagination entrait en danse. Je me disais--non, ce n'est pas moi qui
+disais cela, c'est quelque chose qui etait en moi sans etre moi--je me
+disais que, si je ne parvenais pas jusqu'au troisieme bec de gaz en
+faisant regulierement deux pas par bloc de granit, ma vie serait
+manquee, mes entreprises vouees a l'echec. Arrive au troisieme bec de
+gaz, je m'assignais une nouvelle tache, celle, par exemple, d'atteindre
+dans les memes conditions un kiosque a journaux. Une, deux; une, deux;
+u-une, deu-eux... Comprenez-vous? Et le demon murmurait: "Si tout va
+bien, si tu fais bien exactement tes deux pas, il ne peut manquer de
+t'arriver quelque chose d'heureux dans la journee".
+
+Ah! vraiment, monsieur, est-il possible d'etre aussi bete? Songez que je
+ne suis pas du tout superstitieux, songez surtout qu'en faisant toutes
+ces momeries je ne cessais de me contempler avec mepris et meme, le plus
+souvent, de penser a autre chose.
+
+Parfois, c'etait la ridicule histoire du precipice. Je vais vous
+expliquer cela. J'en ai honte, mais, puisque j'ai entrepris de tout vous
+dire, je vous dirai tout, c'est-a-dire pas grand chose, car celui qui
+tentera d'expliquer, en dix gros volumes, ce qui se passe dans le coeur
+d'un homme pendant une seule minute, celui-la entreprendra une besogne
+surhumaine.
+
+Je marchais donc sur la bordure du trottoir, tres aisement, tres
+naturellement, sans penser a rien de precis. Tout a coup, j'imaginais
+--c'etait plutot une idee qu'une veritable imagination--j'imaginais qu'a
+droite et a gauche de l'etroite bordure il y avait un precipice et que
+je devais avancer sans le moindre faux pas. Il n'en fallait pas
+davantage pour me faire hesiter, begayer des jambes, trebucher et,
+finalement, mettre un pied sur le bitume ou dans le ruisseau.
+
+Alors, j'etais soulage; le charme etait rompu. Je changeais de trottoir
+ou je passais sur la chaussee et, pendant un grand moment, je ne pensais
+plus a toutes ces idioties.
+
+J'atteignais quelque croisement de voies. Autre affaire! La multiplicite
+des itineraires me jetait dans une espece de stupeur.
+
+Autrefois, en allant au bureau, je n'avais jamais de ces indecisions.
+Une seule route me semblait possible: celle que cinq ou six ans de
+pratique m'avaient fixee, celle qui etait jalonnee de mille reperes
+familiers. Mais, dans les promenades dont je vous parle, il n'en etait
+plus de meme: le but de mes pas etait, le plus souvent, tres indecis et
+le temps ne me pressait point. Alors, je m'arretais a l'angle d'une
+maison, devant quelque morne boutique. J'etais tire a gauche, pousse a
+droite, partage, flottant. Je tournoyais sur moi-meme comme une barque
+que le courant hale dans un sens et que le vent sollicite dans le sens
+oppose. Je fermais les yeux et foncais au petit bonheur.
+
+Eh bien, a ce train-la, il m'arrivait quand meme d'arriver, si j'ose
+dire. En d'autres termes, je finissais quelquefois par me trouver dans
+un endroit qui n'etait pas n'importe lequel. C'etait, je suppose, la
+fameuse etude d'avoue ou il y avait a prendre une place
+d'expeditionnaire.
+
+J'entrais, je faisais antichambre, j'etais amene en presence d'un
+employe superieur. Toujours il y avait quelque chose qui ne marchait
+pas: ou bien la place etait prise depuis la veille, ou bien la place ne
+convenait qu'a un tout jeune homme, ou bien on exigeait quelque
+connaissance speciale dont je me trouvais depourvu.
+
+Parfois le "principal clerc" me demandait les references fournies par
+mes derniers patrons. Je promettais de les apporter le lendemain et je
+degringolais en hate l'escalier. Ma journee etait finie. J'avais fait ma
+demarche; elle prouvait, une fois de plus, qu'il m'etait impossible de
+trouver une place. Cette certitude etait, precisement, la seule chose
+que je cherchais.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Apres le dejeuner, j'allais dans ma petite chambre. J'etais tout a fait
+sur de ce qui m'y attendait, mais j'affectais, vis-a-vis de moi-meme, de
+n'en rien savoir.
+
+Ah! monsieur, si je trompais le plus cruel de mes adversaires avec la
+moitie de la perfidie que j'apporte a me duper moi-meme, je serais, en
+verite, une canaille.
+
+J'allumais un megot, je deployais le journal, j'ecrivais quelque
+insignifiante lettre. J'ecoutais les bruits que faisait ma mere en
+desservant la table ou en lavant la vaisselle et je disais a haute voix:
+
+--J'ai bonne envie d'aller, tantot, voir cette usine de Montrouge, tu
+sais, maman?
+
+Ou bien:
+
+--Je n'ai pas encore recu de reponse de la maison Malindoire et
+Simonnet. Je cherche dans le plan de Paris...
+
+Voila le genre de betises que je disais pour me donner le change sur les
+raisons qui m'avaient attire dans ma chambre.
+
+Cependant, je lancais, a la derobee, de brefs coups d'oeil vers mon
+vieux canape. Il avait l'air narquois et paterne des gens habitues au
+triomphe. Je le regardais avec une fureur desesperee; il se contentait
+de bailler par tous les trous de sa tapisserie.
+
+J'allais a la fenetre et observais les nuages d'un air soucieux.
+Faudrait-il prendre un parapluie? Non! Je verifiais devant la glace le
+noeud de ma cravate. Je feuilletais mon carnet d'adresses et, tout a
+coup, sans trop savoir comment cela m'etait arrive, je me trouvais
+etendu, tout de mon long, sur le canape. J'entendais, avec mon dos, les
+ressorts etouffer un rire insultant.
+
+Qu'importe! J'etais allonge, tout droit, comme une pirogue au fond d'une
+crique. Je flottais, j'attendais les courants et les brises. Le demon de
+mes nuits nouait autour de ma poitrine une etreinte souveraine et,
+enlaces, face contre face, nous nous enfoncions tous deux dans l'autre
+monde. Le reveil etait odieux, avec ce corps plus pesant qu'une
+montagne et l'aigreur, dans la gorge, des aliments mal digeres.
+
+Je prenais encore une fois ma canne et mon chapeau et m'en retournais a
+la rue.
+
+Je pensais par moments avec precision a la place qu'il me serait donne
+de rencontrer, d'obtenir. J'imaginais des bonheurs absurdes: j'allais
+decouvrir un secretariat, oui, un secretariat! J'aurais un bureau
+solitaire, avec une fenetre ouvrant sur un arbre qui me baignerait d'une
+clarte verte, fraiche, funeraire. On me laisserait tout a fait seul; on
+Finirait meme par m'oublier un peu; je vivais la dans une paix profonde,
+je serais tranquille, tranquille, comme mort.
+
+Monsieur, vous allez prendre de moi une idee qui a bien des chances
+d'etre fausse. Vous allez penser que j'ai un sale caractere, que je suis
+un misanthrope. Moi, un misanthrope! C'est absurde! J'aime les hommes et
+ce n'est pas ma faute si, le plus souvent, je ne peux les supporter. Je
+reve de concorde, je reve d'une vie harmonieuse, confiante comme une
+etreinte universelle. Quand je pense aux hommes, je les trouve si dignes
+d'affection que les larmes m'en viennent aux yeux. Je voudrais leur dire
+des paroles amicales, je voudrais vider mon coeur dans leur coeur; je
+voudrais etre associe a leurs projets, a leurs actes, tenir une place
+dans leur vie, leur montrer comme je suis capable de constance, de
+fidelite, de sacrifice. Mais il y a en moi quelque chose de susceptible,
+de sensible, d'irritable. Des que je me trouve face a face non plus avec
+des imaginations mais avec des etres vivants, mes semblables, je suis si
+vite a bout de courage! Je me sens l'ame contractee, la chair a vif. Je
+n'aspire qu'a retrouver ma solitude pour aimer encore les hommes comme
+je les aime quand ils ne sont pas la, quand ils ne sont pas sous mes
+yeux.
+
+Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses
+inexplicables, pour bien vous montrer, surtout, que si j'ai l'air d'un
+misanthrope, c'est, precisement, parce que j'aime trop l'humanite.
+
+Peut-etre me direz-vous qu'avec une nature comme la mienne il faut
+plutot chercher son bonheur dans les choses. J'entends bien; mais il est
+necessaire de faire des avances aux choses pour qu'elles vous procurent
+de la joie, et je suis, le plus souvent, une ame trop ingrate, trop
+aride pour faire des avances.
+
+Je m'en allais donc par les rues en ruminant ma vie et en constatant,
+presque a toute minute, que le monde m'echappait, que j'etais abandonne,
+un vrai pauvre, un miserable.
+
+Un jour, dans la rue d'Ulm, une rue bien paisible, j'apercus un apprenti
+qui tirait une voiture a bras. La voiture etait lourdement chargee.
+L'apprenti avait l'air d'une grenouille remorquant un paquebot. Penche
+en avant, il pesait de tout son maigre corps sur la bricole qui lui
+sciait les epaules. D'une main, il serrait un des brancards et, de
+l'autre... Ah! devinez! De l'autre, il tenait un livre et, tout en
+tirant sa voiture, il lisait, avec des yeux qui lui sortaient de la
+tete.
+
+Je ne sais ce que lisait ce garcon; mais, toute la soiree, je ressentis
+une sombre impression d'envie et de honte. L'existence du petit bonhomme
+lisant dans les brancards, cette existence me semblait pleine, riche,
+desirable, au prix de la mienne si creuse et si mediocre.
+
+Le plus souvent mes longues promenades sur le trottoir me valaient
+toutes sortes d'histoires desagreables. Une fois de plus j'appelle
+"histoires" ce qui n'en est pas, c'est-a-dire des choses qui se passent
+uniquement a l'interieur de la bete.
+
+Je marchais d'un pas bien regulier. J'etais tout entier avec de vieilles
+pensees, des souvenirs, d'informes reves. Je ne regardais ni les gens
+qui allaient dans ma direction, ni ceux qui allaient dans la direction
+opposee et, brusquement, une femme qui marchait devant moi, une femme
+que je n'avais meme pas vue, se retournait d'un air offense et changeait
+brusquement de trottoir.
+
+Voila qui est vexant, je vous assure, voila qui me remplissait
+d'amertume. Passer droit son malheureux chemin et etre pris pour un
+suiveur, pour un de ces imbeciles qui vont a la piste. Ah! non! Et cela
+simplement parce que, sans y faire attention, je marchais peut-etre
+depuis trois ou quatre minutes a la meme allure que cette peronnelle. Et
+voila, voila la vie des grandes villes! Il faut avoir son rythme a soi
+et faire constamment en sorte qu'il ne coincide pas avec celui d'aucun
+autre. Marcher du meme pas que quelqu'un, c'est deja attenter un peu a
+sa liberte, et, parfois, alarmer sa pudeur. Il faut vivre avec des
+millions d'etres qui sont nos semblables en affectant non seulement de
+ne pas les voir, mais encore en s'appliquant a les fuir poliment,
+sociablement.
+
+Je vous avouerai que tout cela me degoute et c'est pourquoi je
+recherche, en general, les rues ou il n'y a personne.
+
+Ces rues-la sont rares a Paris. J'etais, malgre que j'en eusse, oblige
+de passer le plus souvent dans des endroits tres agites. C'est ainsi que
+je me trouvai, un soir, en pleine foire du Lion de Belfort, sur le
+boulevard Arago. Je me souviens de ce soir-la, parce que je vis une
+chose bien curieuse, une chose que je trouve bien triste et que vous
+trouverez peut-etre tout a fait reconfortante, tant il est vrai que rien
+n'est absolument triste, en soi.
+
+Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; borde, dans
+cette partie-la, de baraques chetives, sordides, qui etaient le rebut de
+la foire. Vous savez, de ces baraques ou l'on vend de la "pate qui se
+tire", verte et rose, de ces baraques ou l'on casse des pipes a coups de
+carabine, ou l'on montre une femme-poisson, enfin des choses a pleurer
+d'ennui.
+
+Je vis tout a coup une espece de tente rapiecee sur laquelle etait
+etalee une affiche de calicot. C'etait la-dedans que le professeur
+Stenax devoilait l'avenir d'apres les methodes magnetiques. Il y avait,
+devant la baraque, un petit groupe d'ouvrieres, de soldats, de flaneurs.
+il y avait aussi une espece de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze
+jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de
+desespoir famelique imprime dans sa figure fripee. Un homme fini, use
+avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misere incurable.
+
+Eh bien, monsieur, il est entre dans la baraque. Il est entre derriere
+les petites bonnes, les employes et les garcons de boutique. Il tenait
+avec force la main fermee sur un gros sou, son gros sou de la journee,
+surement. Il l'a donne d'un air inquiet et hesitant. Il l'a donne pour
+entrer dans la baraque ou l'on allait lui parler de son avenir.
+
+Voila! Voila les choses que je voyais dans mes promenades.
+
+
+
+
+X
+
+
+Je m'attarde a vous raconter des balivernes et je perds le fil de mon
+affaire.
+
+La periode dont je viens de vous parler dura jusque vers le mois
+d'octobre. Je ne comptais pas les jours; je sentais le temps se derober
+sous moi et je n'en demandais pas davantage. Vivre vraiment? Je
+remettais la vie a plus tard, a cette date indeterminee ou arriveront
+les evenements qui doivent arriver pour moi. Comprenez-vous?
+
+Je m'apercus quand meme du changement de la saison; la fraicheur vint et
+maman me dit un jour:
+
+--Louis, il va falloir mettre tes vetements d'hiver.
+
+J'avais, pour l'ete, un vieux complet noisette que j'aimais beaucoup.
+Les soins de ma mere lui conservaient une sorte de decence; mais il
+etait si lime, si poli, qu'il paraissait humilie et malheureux. Cela me
+plaisait: c'etait bien le vetement qui s'ajustait a mon ame. Je
+retrouvais, chaque jour, tous les plis de cet habit, toutes ses
+deformations et ses reprises comme autant d'habitudes bien a moi, comme
+des manifestations de ma pauvrete Interieure. Grace a ce pantalon
+cagneux et couronne, grace a cette veste terne et bossue, je me sentais
+assure de passer inapercu, ce qui est un si grand bien dans l'existence.
+Mere me fit donc endosser mon vetement d'hiver, cette jaquette assez
+chaude, presque noire, que vous me voyez aujourd'hui, qui etait a peu
+pres neuve alors et que j'avais en horreur. Je n'ai d'ailleurs pas cesse
+de l'execrer. Regardez ces pans ridicules qui me font ressembler a un
+scarabee. Est-il possible que, pour gagner sa vie, un homme soit oblige
+non seulement d'abandonner son temps, mais encore de sacrifier tous ses
+gouts, de livrer jusqu'a l'aspect exterieur de sa personne?
+
+Je mis donc cette jaquette pour mes courses et mes promenades. En
+general, je ne portais sur moi que des sommes derisoires; dix sous,
+quinze sous. Depuis la perte de ma place, je n'osais pas demander
+d'argent a ma mere. La pauvre femme ne me parlait jamais de ces choses.
+Parfois j'allais, pour elle, faire quelque achat et je ne lui rendais
+pas la monnaie. C'etait une facon assez discrete, assez detachee de me
+procurer les quelques sous necessaires a mes menus besoins. Je ne
+depensais rien, croyez-le bien; mais, de temps en temps, malgre tout,
+l'omnibus, le metro, un timbre.
+
+Or, cette espece de misere qui, sous mon vieux vetement, m'etait assez
+indifferente, me devint odieuse quand il me fallut trimbaler une
+jaquette de cheviotte, une jaquette d'employe aise ou de bourgeois. Cet
+habit, en desaccord avec l'etat de mon gousset, me devint comme un
+mensonge intolerable. C'est certainement a cette jaquette que je dus
+toutes sortes d'idees absurdes. A cause d'elle aussi je me mis a
+chercher une place avec une activite plus reelle.
+
+Cette activite devint bientot fievreuse sans cesser d'etre inefficace.
+
+Les places! c'est comme les idees, on les trouve quand on ne les cherche
+pas. Les gens qui possedent une situation avantageuse et sure disent
+volontiers: "Un garcon vraiment courageux, vraiment resolu finit
+toujours..." Ah! monsieur, ce que la chance et le succes peuvent rendre
+les hommes betes et injustes!
+
+A compter du moment ou je pensai avec une reelle angoisse: "Allons!
+Allons! il faut que je trouve une place!" j'eus l'impression obscure
+mais tenace que je ne trouverais absolument plus rien. Et, en fait, je
+ne trouvai plus rien; j'entends plus rien qu'il me fut possible
+d'accepter avec dignite.
+
+Un mur, un mur! Avoir le sentiment que l'on est devant un mur tres haut,
+tres lisse, tres epais, et que ce mur-la, c'est l'avenir, et qu'on ne
+peut ni l'escalader, ni le renverser, ni le percer. Ceux qui n'ont
+eprouve que du bonheur dans leur vie ne peuvent pas comprendre un tel
+sentiment.
+
+Il vous est sans doute arrive d'attendre quelqu'un, le soir, au coin
+d'une rue, sous un bec de gaz. Il vous est arrive d'attendre pendant une
+heure, puis pendant deux heures, de savoir que la personne attendue ne
+viendrait surement plus et de continuer a esperer quand meme. Il vous
+est arrive de connaitre de telles angoisses et, aussi, celle que l'on
+eprouve a s'en aller en se retournant tous les dix metres, bien qu'il
+soit evident que personne ne viendra, a se retourner et a revenir sur
+ses pas, malgre la certitude que tout cela est parfaitement inutile.
+
+Ma vie fut en tout point comparable a cette vaine attente sous le bec de
+gaz, dans la pluie, au coin d'une rue. Je savais que tout espoir etait
+inutile et je faisais plusieurs fois par jour les gestes et les
+demarches d'un homme qui a de l'espoir.
+
+Ce qu'il y avait de remarquable pour moi, pendant toutes mes courses,
+pendant tous ces moments de solitude ambulante, c'etait l'activite
+excessive avec laquelle je pensais.
+
+Il est difficile de dire exactement ce qu'on veut: en parlant de
+l'activite avec laquelle je pensais, je m'apercois que je ne traduis pas
+du tout la verite. Dire que je pensais avec activite, cela pourrait
+donner a croire que je m'appliquais a penser, que je m'y appliquais
+volontairement, victorieusement. Eh bien, non! En realite, ce qu'il y
+avait de frappant c'etait bien plutot la passivite avec laquelle je
+pensais. J'etais visite, traverse, brutalise, viole par maintes pensees
+que je subissais sans les provoquer en quoi que ce fut. Puis-je dire que
+je pensais? Puis-je m'attribuer ce merite? N'etais-je pas plutot le
+temoin impuissant, la victime? N'etais-je pas plutot le champ de
+bataille ravage? Non, vraiment, je ne pensais pas, je ne faisais rien
+pour penser. On pensait en moi, a travers moi, envers et contre moi. On
+pensait sans se gener, a mes frais, comme on bivouaque en pays conquis.
+
+Il y a sans doute des gens tres savants et tres favorises qui se
+proposent de penser sur un sujet et qui tiennent leur propos; il y a des
+gens capables de diriger leur esprit comme un navire sur une mer semee
+de brisants, des gens qui pensent reellement, c'est-a-dire qui pensent
+ce qu'ils veulent. Heureuses gens!
+
+Pour moi, le plus souvent, je suis le lit d'un fleuve: je sens rouler un
+courant tumultueux; je le contiens, c'est tout. Et encore, voyez les
+mots! Je ne le contiens pas toujours, ce courant: il y a l'inondation.
+
+Prenez les choses comme vous voudrez, le fait certain est que, pendant
+que j'errais a la recherche de cette introuvable situation, mon esprit
+devenait le lieu d'une fermentation vehemente.
+
+Ici prend place un evenement que je vais essayer de vous relater, qu'il
+me faut bien vous relater, mais dont je ne peux parler ni aisement, ni
+calmement.
+
+Je regagnais la maison. C'etait un soir de la mi-octobre. Il etait
+peut-etre sept ou huit heures. Il tombait une de ces pluies dont on ne
+devrait pas dire qu'elles tombent, car elles semblent sourdre de l'air
+malade, du sol, des choses, des hommes.
+
+J'avais passe l'apres-midi a refuser deux ou trois propositions
+humiliantes: des besognes d'esclaves, d'automates ou de betes de somme.
+Je venais du fond de Grenelle et je suivais la rue de Vaugirard. Je
+recapitulais ma journee: elle ne me montrait qu'un visage morne et
+reveche. Je n'avais pas, en poche, de quoi prendre l'omnibus et je
+marchais, sans trop me presser, dans les flaques, dans la boue, enivre
+de mon decouragement et de mon amertume.
+
+En passant au niveau de la rue Littre,--vous le voyez, je me rappelle
+tres exactement l'endroit--une pensee me traversa l'esprit. Voici:
+j'allais, en arrivant a la maison, apprendre que ma mere venait de
+mourir subitement.
+
+Je vous ferai remarquer qu'il n'y avait, qu'il n'y a encore aucune
+espece de raison pour que je redoute une telle chose: ma mere n'a que
+soixante ans; je ne lui connais nulle infirmite, elle jouit d'une sante
+excellente et reguliere. Je ne pense donc jamais a sa mort que comme une
+eventualite lointaine et presque improbable, dont l'imagination suffit a
+me remplir les yeux de larmes.
+
+Or donc, ce soir-la, en passant au coin de la rue Littre, je me vis
+soudain rentrant a la maison et trouvant ma mere morte. Je fis effort
+pour chasser cette pensee absurde qui, je vous assure, n'avait pas la
+nature inquietante d'un pressentiment. Non! rien qu'une combinaison des
+idees. Je fis effort, vous dis-je, mais je m'apercus bientot que cette
+pensee n'etait pas venue seule: cependant que je tentais de l'eloigner
+de moi, toutes sortes d'autres pensees qui etaient comme les
+consequences de la premiere m'assaillirent avec l'ordre, avec la logique
+d'une attaque bien concertee.
+
+Ma mere etait morte. Alors, quoi? Que se pensait-il?--L'enterrement.--Je
+voyais l'enterrement, le corbillard dans les petites rues, le cimetiere,
+tout.--Et puis?--La maison vide.--Et puis?--Moi et toute ma vie a
+refaire.
+
+Aussitot, je voyais ma vie se refaire, non pas d'une certaine facon,
+mais de cent facons variees. La premiere chose qui me venait a l'esprit
+etait celle-ci: il y a la petite rente. Je vous en ai deja parle, de
+cette petite rente: deux cent quarante francs par trimestre; un titre
+dont j'ai la nue propriete, un titre incessible et inalienable, sur
+lequel on ne peut meme pas emprunter, une idee baroque d'un oncle mort
+paralytique.
+
+Bref, il y avait la petite rente: quatre-vingts francs par mois. Bien!
+J'arrangeais ma vie; je prenais une chambre et j'etais libre, libre et
+miserable: du pain, des pommes de terre. Je m'incrustais dans une
+solitude farouche. Je ne devais plus rien au reste du monde. J'existais
+pour moi, amerement. Et j'attendais ainsi, dans une independance
+enivrante, ces choses qui doivent m'arriver plus tard. Ah!
+
+Ah! J'etais devant le Senat, tout a coup, sans savoir comment j'etais
+arrive la. Je me trouvais devant le Senat et j'enlevais mon chapeau,
+trempe de pluie a l'exterieur et de sueur a l'interieur. Un grand
+tremblement s'emparait de moi. Je regardais avec horreur, a la lueur
+d'un reverbere, mes mains mouillees, fremissantes comme celles d'un
+ivrogne, ou d'un assassin faible. Je me remettais en marche, le long de
+la bordure du trottoir.
+
+Ainsi, voila l'homme que j'etais! Je pensais a la mort de ma mere; j 'y
+pensais calmement et, tout de suite, j'organisais ma vie sans ma mere.
+Je supprimais mentalement ma mere pour disposer de la petite rente.
+Voila l'homme que j'etais.
+
+Je ne parviendrai jamais a vous dire ce qui se passa. Une sorte de
+querelle eclata dans l'interieur de mon etre. Une voix claire et
+raisonnable disait: ce sont des idees absurdes, il faut les mepriser et
+les chasser. Une autre voix, sifflante, exasperante, repetait
+obstinement: lache, lache. Mais, nette, en depit de ce tumulte, une
+troisieme voix comptait avec placidite: vingt francs par mois pour la
+chambre, et il reste deux francs par jour pour vivre. Quinze sous pour
+le repas du midi, dix sous pour le diner; le reste: des livres, des
+loques, la liberte.
+
+Je passai la main sur mon visage, en reniflant. J'avais les joues
+ruisselantes d'eau. Je ne pense pas que c'etaient des larmes: il
+pleuvait de plus en plus fort. J'etais extenue, ecoeure, atterre.
+
+Je m'assis un instant sur le parquet de pierre dans lequel s'implante la
+grille du Luxembourg. Il me sembla que ce repos de mes muscles temperait
+le bouillonnement de mes pensees, si je dois appeler "mes pensees" cette
+vermine dont je ne peux ni me rendre maitre ni me debarrasser. J'eus la
+sensation de me ressaisir un peu, de tenir mon ame presque immobile,
+comme un cheval retif que l'on mate en tirant tres fort sur les renes.
+Je pensai, lentement, en remuant les levres, je pensai mot a mot: "Si
+ma mere venait a mourir..." Aussitot, je sentis ma gorge se serrer de
+chagrin et une vive detresse, que je connaissais bien pour l'avoir
+eprouvee deja, me saisit au ventre. J'en fus, si je peux dire,
+profondement soulage. Je pensai encore: "C'est une idee tout a fait
+importune; il n'y a aucune raison pour que ma mere me quitte". Non! Il
+n'y avait aucune raison. Je pensai enfin: "Il ne peut pas m'arriver plus
+grand malheur". Et toute ma tristesse repondit: "Non! Oh! non! pas de
+plus grand malheur".
+
+Ainsi, je pus croire, pendant quelques secondes, que j'avais repris le
+pouvoir, repris la direction de mon ame.
+
+Je m'apercus, a ce moment, que je n'etais pas seul contre la grille du
+jardin. Un homme, vieux, miserable, coiffe d'un chapeau melon deforme
+par la pluie, s'approchait doucement, en marchant de cote, ses reins
+frottant le petit mur qui court a faible hauteur. Il disait a voix
+basse: "_La Presse! La Presse!_" et personne au monde ne
+l'ecoutait.
+
+Je reconnus l'aveugle que l'on amene la chaque soir. Sa tete etait un
+peu inclinee, un peu renversee; son visage immobile et clos recevait la
+pluie. On eut dit qu'il avancait en rampant. A deux pas de moi, il
+s'arreta, comme s'il m'eut senti, comme s'il eut percu le bruit de ma
+vie. Je le regardai et murmurai: "Celui-la, celui-la! A quoi pense-t-il,
+celui-la"? Je fus sur le point de l'aborder, de lui dire quelque chose.
+Quoi? Quoi? Il n'y avait surement rien de commun entre son abime et le
+mien.
+
+Je me remis en marche. De loin, en me retournant, je vis que l'aveugle
+avait recommence a ramper contre la grille, comme si mon depart lui eut
+laisse la voie libre.
+
+Jusqu'a la place du Pantheon, je fus a peu pres tranquille, c'est-a-dire
+vide, c'est-a-dire deserte de toute pensee. En penetrant dans la rue
+d'Ulm, je me surpris a compter: "Quinze sous pour le repas du midi, dix
+sous pour le repas du soir. Je laverais mon linge moi-meme. Plus besoin
+de chercher une place. La solitude!"
+
+Je haussai les epaules avec douleur et resolus de prendre un petit
+detour pour ne pas rentrer tout de suite a la maison. Cela vous prouve
+que je n'avais, en realite, aucune inquietude: je savais bien, je
+sentais bien que ma mere n'etait pas en danger. C'est en moi, en moi
+seulement qu'elle se trouvait en danger.
+
+Je revins sur mes pas et filai vers la rue Clovis. Je pensai avec
+methode et tenacite: "En vendant presque tous les meubles, cela me
+permettra peut-etre un petit voyage".
+
+Ainsi donc, rien a faire! Je ne pensais plus meme au conditionnel, mais
+au futur. Rien a faire! Je n'etais pas le maitre de mes pensees. Inutile
+de resister. Inutile surtout de me dissimuler cette espece de crime qui
+etait le mien. Je n'etais pas le maitre de ne pas penser criminellement.
+
+Je suivis en hate les petites ruelles qui devaient me ramener rue du
+Pot-de-Fer. Je penetrai dans ma maison, bien persuade que j'aimais
+toujours tendrement ma mere, mais que j'etais absolument incapable de la
+defendre contre mes imaginations, de ne pas la laisser tuer en moi, de
+ne pas la tuer en moi.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Depouillee de la toile ciree qui la couvre habituellement, agrandie de
+ses deux rallonges, la table de salle a manger occupait presque tout
+l'espace libre au milieu de la piece. Notre vieille lampe, la lampe a
+colonne de marbre, eclairait sur la table des morceaux d'etoffe coupes
+et empiles, des patrons de tarlatane, des boites d'epingles, des
+bobines. Penchees vers la lampe, leurs cheveux se melant presque, deux
+femmes cousaient. C'etaient ma mere et Marguerite, notre voisine, cette
+giletiere dont je vous ai deja parle.
+
+Je m'arretai dans l'encadrement de la porte et, regardant cette scene
+paisible, je ressentis un grand serrement de coeur.
+
+Ma mere leva des yeux eblouis par la lampe, chercha mon visage dans
+l'ombre, fit un sourire bien doux, bien conciliant, et dit:
+
+--C'est toi, Louis! Ton diner est tout pret dans la cuisine, mon enfant.
+J'ai laisse la soupe a petit feu.
+
+Elle frappa deux ou trois fois sur la table avec son de, comme font
+souvent les couturieres, et elle ajouta, d'une voix ou il y avait de la
+confusion:
+
+--Nous avons envahi la salle a manger, tu vois. Marguerite a trop de
+travail, alors je l'aide un peu.
+
+Je passai dans la cuisine sans rien dire. Que dire, d'ailleurs?
+N'avais-je pas compris? N'etait-ce pas assez clair?
+
+Je saisis la petite terrine ou mijotait la soupe; je m'assis a ma place
+familiere, entre l'evier et le buffet de bois blanc, et je me mis a
+manger.
+
+Voila donc tout ce que je pouvais faire, moi: manger. Et puis, aussi,
+donner asile a mille pensees odieuses, et puis encore calculer l'emploi
+de la petite rente. Et c'etait bien pourquoi ma mere devait veiller,
+coudre, coudre des gilets.
+
+Il m'avait suffi d'un coup d'oeil pour tout comprendre: Marguerite, les
+coupons, les patrons, les bobines, et les lunettes de ma mere guettant,
+dans le drap noir, la fuite du fil invisible. Au bout de la soiree, un
+franc cinquante, peut-etre un franc soixante-quinze.
+
+Je ne pus m'empecher de redire: " Quinze sous pour le repas du midi; dix
+sous pour le repas du soir.... " J'aurais voulu me graver ces mots-la
+dans la peau, me les tatouer sur le coeur a coups d'epingle.
+
+Je mangeai toute la soupe, puis des lentilles qu'il y avait la, puis une
+petite saucisse, puis un morceau de fromage. "Dix sous pour le repas du
+soir!" Je devorai tout ce que je trouvai. Je n'en etais plus a mesurer
+ma honte.
+
+Tout en mangeant, j'ecoutais les deux travailleuses qui devisaient a
+mi-voix. Parfois, je percevais un mouvement, un froissement de jupe et,
+pendant quelques minutes, le bruit de la machine a coudre rongeait le
+silence. Puis, de nouveau, c'etait le calme et, d'instant en instant,
+cette petite aspiration que font les femmes pour rappeler leur salive
+qui file vers les levres disjointes.
+
+Mon diner fini, je traversai la salle a manger sans prononcer une
+parole, sans m'arreter et je penetrai dans ma chambre. Je retirai mes
+chaussures imbibees d'eau. Je me jetai sur le canape.
+
+Ma chambre etait obscure; par la porte demeuree entr'ouverte entrait un
+peu d'une clarte melancolique. Cela composait un de ces tableaux qui
+vivent si profondement dans le souvenir: un coin de parquet luisant,
+deux ou trois objets a moitie ensevelis dans la tenebre, l'arete d'un
+cadre, le fantome rigide et gris d'un rideau.
+
+J'etais parfaitement calme. J'etais parfaitement lucide et froid.
+L'impression dominante pour moi, etait de lassitude et de resignation.
+
+Rien a faire! Impossible de nier qu'il y avait en moi un homme capable
+de speculer sur la mort de ma mere, un homme capable de calculer son
+petit bonheur en escomptant la mort de ma mere. Pendant ce temps, ma
+mere travaillait pour nourrir cet homme, pour lui assurer de la soupe,
+des lentilles, de la saucisse. Il y eut une tentative de conciliation:
+"Du calme! du calme! On ne peut pas s'empecher de penser, mais qu'est-ce
+qu'une pensee? Quoi de plus inexistant qu'une pensee!" J'allais me
+laisser bercer par cette chanson, quand un souvenir surgit, furtif comme
+un rat qui traverse une chambre habitee.
+
+Un souvenir: l'oreille d'un gros bonhomme, une oreille sur laquelle on a
+idee de poser le doigt, une oreille sur laquelle on finit par poser le
+doigt.
+
+Rien a faire! J'allumai une cigarette et je m'allongeai tout a fait, les
+bras ballants, les jambes abandonnees, la poitrine offerte. Une bete
+pour la curee. Un champ de ble pour les sauterelles. Une charogne pour
+les corbeaux. Une place publique. Un ventre de catin. Venez! Venez! Ne
+vous genez pas! Faites ce que bon vous semblera! Que suis-je, la-dedans?
+Ou suis-je, la-dedans?
+
+Il etait beaucoup plus de minuit quand je me relevai. Je passai dans la
+salle a manger. La lampe, bien que voilee, me fit cligner des paupieres.
+Je m'assis aupres de la table.
+
+Marguerite rangeait les gilets dans une grande toilette de percaline
+noire. Marguerite a une belle figure un peu grasse et des yeux tendres,
+comme effrayes, des yeux rougis par le travail nocturne.
+
+Ma mere ramassait les epingles et les bobines. J'avais pris son de; je
+jouais distraitement avec: il etait chaud; il exhalait une mince odeur
+de sueur et de renferme.
+
+Maman dit, en tirant sur ses doigts pour les delasser:
+
+--Je suis contente: nous avons bien travaille!
+
+Un arome de cafe se melait, dans le grand calme de la nuit, au parfum
+acre et laineux des tissus. La petite piece etait emplie d'une paix
+dense, comme gelatineuse, ou les bruits se propageaient mal. La lampe
+avait l'air epuisee; sa flamme dormait tout debout.
+
+Marguerite embrassa maman, me donna le bonsoir et sortit.
+
+Ma mere poussa le verrou et revint jusqu'a moi.
+
+--Il faut te coucher, maintenant, mon Louis.
+
+Je tenais une de ses mains dans les miennes. La peau de l'index etait
+dure et criblee de piqures d'aiguilles. Ma mere passa son autre main, a
+plusieurs reprises, sur mon front. Cette main me parut fraiche. Je ne
+disais rien. J'entendais, comme au fond d'une cave, battre deux coeurs.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Le lendemain matin, j'etais encore couche, en proie a la torpeur, quand
+j'entendis chuchoter dans la piece voisine.
+
+--C'est cela, disait ma mere, c'est cela, Marguerite. Rapportez-m'en
+chaque jour a peu pres autant qu'hier. Nous nous installerons dans la
+salle a manger comme hier; c'est plus commode.
+
+Deja j'etais debout, l'esprit net de sommeil. Deja j'etais tout a mes
+soucis, comme une prune gatee, fourmillante de guepes.
+
+Toilette rapide. Dejeuner. Je me sentais resolu, sans savoir exactement
+a quoi. Mes desseins ne ressemblaient plus absolument a des mollusques;
+il leur poussait, dans l'interieur, quelque chose de dur, d'osseux, une
+espece de colonne vertebrale.
+
+--Prends ton pardessus, Louis!
+
+Soit! Soit! Le pardessus et, toute de suite, la porte, l'escalier, la
+rue.
+
+Il faisait une matinee brumeuse, larmoyante. Gorgees de brouillard, de
+grosses gouttes claires roulaient sur la face des choses. Les hommes
+marchaient, vite et droit, comme des gens qui savent tres bien ou ils
+vont.
+
+Vers huit heures moins le quart, je me trouvai sur la place Maubert. Le
+kiosque a journaux etait ouvert, mais l'affiche n'etait pas encore
+posee. Je me mis a rouler une mince cigarette, par contenance, puis
+j'attendis avec les autres.
+
+Nous etions la cinq ou six qui allions de long en large, les mains dans
+les poches. Nous nous regardions a la derobee. Il y avait entre nous, me
+sembla-t-il, un air de parente: quelque chose de pauvre, d'inquiet,
+d'humilie; une certaine defiance reciproque, aussi.
+
+A huit heures, la bonne femme du kiosque exposa le placard ou etaient
+formulees les offres d'emplois. On m'avait depuis longtemps signale
+cette petite agence en plein air; je n'avais, jusque-la, ose y recourir.
+Je m'approchai, derriere les autres, en affectant un peu de detachement.
+
+Sur la feuille moite, le texte, polycopie a la pate, se lisait mal.
+Certains des hommes epelaient a voix haute, avec difficulte, en
+mastiquant, pour ainsi dire, les mots que leur esprit absorbait avec
+lenteur.
+
+Le numero 12 retint mon attention: "_Avocat demande personne
+instruite, jeune, bonne education, celibataire, pour travaux de bureau.
+Envoyer photographie._"
+
+J'entrevis un cabinet de travail un peu sombre, avec un large tapis de
+moquette, un feu de boulets, un feu rouge cerise, au creux de la
+cheminee, et de longs apres-midi solitaires, un hoquet de pendule dans
+le silence cotonneux.
+
+Voila exactement ce qu'il me fallait.
+
+--C'est vingt-cinq centimes, me dit la femme du kiosque en me tendant
+l'enveloppe qui contenait l'adresse du numero 12.
+
+J'ecrivis, dans un bureau de poste, une lettre soignee, digne et
+toutefois persuasive, une lettre peremptoire, convaincante. Les mots
+_personne instruite_ me troublaient assez; mais, enfin, j'ai mon
+brevet. Je pris, dans mon portefeuille, l'unique photographie que je
+possedais, une epreuve deja ancienne, sur laquelle je suis represente
+avec des cheveux boucles, une moustache a peine dessinee et cet air
+particulierement melancolique et timide qui fut le mien entre vingt et
+vingt-cinq ans. Une photo? Pourquoi cette demande de photo? Y a-t-il
+donc des gens si maniaques?
+
+La lettre partie, je me sentis reconforte, content. J'entrevis un
+succes, une de ces rencontres heureuses qui changent la destinee d'un
+homme. A compter de cet instant, j'eus un avenir. L'avenir? N'est-ce pas
+une pensee que l'on pense soudain et qui suffit a changer le gout du
+monde?
+
+Je vous l'ai dit, le temps etait fort humide; je passai donc le reste de
+ma journee a la bibliotheque Sainte-Genevieve, dans mon coin favori: au
+bout d'une des tables, au fond, a gauche.
+
+La, je suis bien. Il tombe des hautes fenetres une clarte sereine et
+spirituelle qui chante sur les pages imprimees ainsi qu'un archet sur
+une corde. La, tout est juste et tempere, comme dans le cerveau d'un
+sage. L'encens de la pierre et des livres penetre l'ame et la purifie.
+
+Je passai donc a la bibliotheque toute cette journee. J'y retournai le
+lendemain. J'attendais. A quoi bon multiplier les tentatives, n'est-ce
+pas? alors qu'une seule bonne demarche, adroitement conduite...
+
+Comme je revenais a la maison, le soir du second jour, la concierge me
+remit une lettre. Une reponse, deja! Je me hatai de monter jusqu'au
+second etage, ou le papillon de gaz palpite dans le courant d'air.
+
+Je m'etais assis sur une marche au rebord lime, mange par plusieurs
+generations de locataires et j'allais dechirer l'enveloppe. Soudain, ma
+precipitation me degouta. Je m'imposai, je reussis a m'imposer de ne
+lire cette lettre que dans ma chambre, plus tard, quand je serais bien
+calme. Mes mains tremblaient. On n'ouvre pas la porte de son nouveau
+destin avec des mains qui tremblent.
+
+Je montai donc assez posement les deux derniers etages. Ma mere et
+Marguerite travaillaient dans la salle a manger. Je pris le temps de
+leur dire bonsoir, de quitter mon pardessus, d'allumer une lampe et de
+passer dans ma chambre. Je fermai la porte et posai la lettre sur la
+table. Le moment etait venu d'ouvrir cette lettre, de savoir. Non! Pas
+encore! Je me dechaussai, car jamais je ne reste chausse quand je suis
+chez moi, dans mon trou, dans mon terrier. Je pris mes vieilles savates,
+puis je fis une cigarette. De temps en temps, je jetais un coup d'oeil
+oblique a cette lettre qui gisait la, comme une chose de peu
+d'importance, et qui contenait tout simplement l'avenir, mon avenir.
+J'attendais encore. A constater que je pouvais attendre, il me venait un
+peu d'orgueil; je commencais a etre fier de moi; je commencais a
+prendre, de mon caractere, une idee avantageuse.
+
+Cette idee n'eut pas le temps de s'affermir. Brusquement, je me jetai
+sur la lettre et je m'apercus, en l'ouvrant, que mes mains tremblaient,
+ce que j'avais tant voulu eviter. Elles tremblaient si bien que je
+faillis dechirer l'enveloppe et son contenu.
+
+Le contenu? Je reconnus d'abord ma photographie, puis mon ecriture, ma
+lettre. En travers de la page ces mots, au crayon bleu: "C'est un
+secretaire femme que l'on demande. Retourner lettre et photographie a ce
+jeune homme."
+
+Je suis fait aux deconvenues, mais celle-la me remplit brusquement d'une
+si etrange honte que je me sentis rougir, jusqu'aux larmes. D'un coup,
+je revis le texte si particulier de cette offre d'emploi: "Personne
+jeune... bonne education... celibataire... envoyer photographie."
+Comment avais-je pu ne pas comprendre? Comment avais-je pu me tromper a
+ce point? Et j'avais envoye ma photographie! Moi! Pour qui avais-je bien
+pu passer?
+
+Je relus ma lettre. Les termes, qui m'en avaient paru si nets,
+l'avant-veille, me semblerent, cette fois, preter a toutes les
+equivoques. De nouvelles bouffees de rougeur me monterent au visage.
+Dieu! Que j'avais ete bete, bete, bete! Et ridicule, oh! ridicule!
+
+Devant mes yeux, le mur, aussi droit, aussi lisse, aussi froid que
+jamais. Rien a faire! Et, surtout, un courage si chancelant, un courage
+si fragile. Et si peu de raisons d'estime. Et ce torrent de choses
+laides, au travers de l'ame. Ce combat! Cette defaite!
+
+Ma mere appela soudain:
+
+--Louis, viens diner, mon enfant.
+
+Fallait-il me plaindre? Osais-je me plaindre? N'avais-je pas une mere?
+N'avais-je pas de quoi diner? N'avais-je pas cette petite chambre, cette
+retraite profonde et secrete comme une coquille? Ah! Les escargots ne
+connaissent pas leur bonheur.
+
+La salle a manger demeurant encombree par les travaux de couture, nous
+dinames dans la cuisine. Depuis la veille, Marguerite, pour gagner du
+temps, dinait avec nous; c'etait un arrangement entre elle et ma mere.
+
+Je ne vous ai pas beaucoup parle de Marguerite. Eh bien, si ca ne vous
+fait rien, ne parlons pas de Marguerite.
+
+Elle etait assise a l'un des bouts de la table. J'occupais l'autre bout;
+j'avais l'evier a gauche et le buffet de bois blanc a droite: ma vraie
+place dans la vie. Maman etait entre nous deux et, de temps en temps,
+elle se retournait pour surveiller quelque chose qui cuisait sur le gaz.
+
+Les femmes poursuivaient leur conversation de la journee, une
+conversation sans fin, comme leur travail. Ce dialogue avait l'air d'un
+monologue tant Marguerite et maman se ressemblent. Oh! non pas
+physiquement, mais par le coeur, par certaines facons de souffrir la vie.
+
+Je ne parlais guere, je n'ecoutais guere. Un mot pourtant, le mot
+malheur, ce mot qui revient sans cesse dans les propos des femmes,
+m'accrocha l'esprit au passage. J'ouvris la bouche et je dis quelque
+chose de tres ordinaire, je dis a peu pres:
+
+--Le malheur, le malheur! Il ne faut pas que ca dure trop longtemps,
+parce qu'alors ca n'a plus de raison de ne pas durer toujours.
+
+Ma mere allait porter a sa bouche une cuilleree de potage qu'elle reposa
+dans son assiette. Elle hocha la tete sans me regarder et dit a mi-voix,
+comme pour elle-meme:
+
+--Voila! Ce qu'il dit la, c'est son pere, tout a fait son pere.
+
+Ah! Non! Non! Avouez qu'il y a de quoi desesperer! Si mon pere s'en
+mele, maintenant! Si mon pere, que je n'ai pas connu, si d'autres gens,
+dont je ne sais absolument rien, se melent de moi, avouez qu'il y a de
+quoi devenir fou. Je ne parviens pas a me trouver; s'il faut que je me
+cherche au milieu d'une foule, au milieu d'un tumulte, je renonce, je
+renonce!
+
+Inutile de vous dire que je pensai toutes ces choses, mais que je ne
+proferai pas un mot.
+
+Neanmoins, une partie de mes reflexions devaient se laisser voir sur ma
+figure, car, en relevant les yeux, je rencontrai les yeux de Marguerite,
+des yeux si charges de reproche et, me sembla-t-il, de compassion, que
+je m'arretai net, c'est-a-dire que je m'arretai de penser comme je
+pensais, que je m'arretai de rouler sur ma pente.
+
+Si la terre, qui s'en va toute seule a travers le vide, rencontrait
+soudain les pensees d'un autre monde, elle s'etonnerait sans doute comme
+je m'etonnai ce soir-la.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Des le lendemain matin, un peu avant huit heures, je me remis a louvoyer
+en vue du kiosque de la place Maubert. A vrai dire, je n'avais aucune
+confiance, je voulais surtout faire quelque chose, jeter un os a ma
+conscience irritee. Faire quelque chose, oui! n'importe quoi, plutot que
+cette perpetuelle contemplation du dedans.
+
+L'affiche parut. Je la parcourus d'un regard morne. Un a un, les gens
+qui la dechiffraient comme moi s'en furent et je restai bientot seul.
+Non, pas seul. Quelqu'un, derriere moi, se mit a parler. Une voix
+zezayante, malade, vermoulue disait:
+
+--Connu, tout ca! Rien de vraiment remarquable dans tout ca! Des trucs
+uses qui roulent tous les bureaux de Paris depuis trois semaines. Moi,
+je vais rue des Halles.
+
+Je suis peu enclin a lier conversation avec les gens que je rencontre
+dans la rue. J'affectai donc de n'entendre point cette voix qui
+murmurait a mon oreille. Je m'absorbai dans la lecture de l'affiche et
+j'evitai de me retourner.
+
+Alors la voix reprit:
+
+--Vous ne venez pas rue des Halles?
+
+Il y avait, dans ces paroles, un accent si engageant, si timide, si
+triste que je fis volte-face.
+
+Vous connaissez peut-etre cet homme-la; on le rencontre souvent dans
+notre quartier et je me rappelai l'avoir vu errer dans les petites rues
+qui avoisinent le Pantheon.
+
+Il est de taille mediocre. Le buste long, les jambes courtes. La
+maigreur des animaux mal nourris. Une large taie bleuatre sur l'oeil
+droit; les cils colles, les paupieres blettes. Des cheveux sans teinte
+precise: des cheveux incompatibles avec toute espece de reussite
+sociale. Une moustache tombante, rousse, roide. Une barbe de quatre
+jours et qui n'est jamais autrement que de quatre jours. D'innombrables
+taches de son sur une peau couleur mie de pain. Un faux-col de
+celluloid, d'une blancheur douloureuse. Des mains velues, aux ongles
+ronges. Un vetement long qui devrait etre une redingote et qui n'est,
+cependant, qu'une jaquette. Des souliers murs que la pression interieure
+d'oignons symetriques a fait eclater. Un chapeau melon casse, mais
+propre. Une serviette de molesquine sous le bras.
+
+Il parut hesiter et dit encore une fois, non sans decouragement:
+
+--Venez donc rue des Halles, avec moi.
+
+--Qu'y a-t-il, rue des Halles? demandai-je enfin.
+
+--Quoi? Vous n'y avez jamais ete? Vous ne connaissez pas l'agence
+Barouin, pour la copie des bandes?
+
+Je secouai la tete avec etonnement; je ne connaissais pas l'agence
+Barouin.
+
+--Venez rue des Halles, me dit d'un ton conciliant mon etrange
+compagnon. Venez! Cela ne vous engage a rien. Si ca ne vous plait pas,
+vous serez toujours libre de vous en aller, ou de ne pas revenir une
+autre fois. Je suis bien surpris que vous ne connaissiez pas l'agence
+Barouin. La, vous etes toujours sur de faire vos vingt-cinq sous, vos
+trente sous peut-etre, si vous ecrivez vite.
+
+Il me regarda de son oeil unique, avec une insistance craintive et
+ajouta:
+
+--Vous, vous etes employe de bureau.
+
+Certes, je suis employe de bureau; mais je n'aurais jamais pense que
+cela fut visible et j'en ressentis une sorte d'humiliation.
+
+L'homme dit encore:
+
+--Vous devez avoir une belle ecriture et travailler rondement. Vous en
+ferez peut-etre pour trente sous; mais depechons-nous; sans cela, il n
+'y aura plus de place. L'agence Barouin est une sale boite; pourtant,
+quand nous en avons besoin, c'est un truc qui peut nous rendre service.
+
+"Nous"! Je recus ce mot dans le flanc avec une legere angoisse. Oh! je
+vous l'ai dit, je ne suis pas orgueilleux. Je ne trouvai pas drole que
+cet homme dit "nous". Je sentis pourtant que ce "nous" m'enrolait dans
+une confrerie miserable. Je voulus eprouver la saveur de ce "nous" dans
+ma propre bouche et je repondis avec une calme amertume:
+
+--Sans doute, c'est encore heureux pour nous qu'il y ait des boites
+comme cela.
+
+Et je me laissai conduire. L'homme se remit a parler, avec cette
+volubilite des solitaires qui pensent avoir enfin rencontre une oreille
+bienveillante:
+
+--Moi, je suis secretaire, c'est-a-dire que j'etais secretaire. En ce
+moment, il n'y a plus de place. Moi, je m'appelle Lhuilier. Je vous dis
+ca tout de suite, bien qu'en general je ne le dise pas: c'est un nom qui
+m'a cause des desagrements. Je cherche une place ou je pourrais
+travailler un peu pour moi. C'est tres dur: Paris n'est pas si grand
+qu'on le croit.
+
+Il marchait a mes cotes; j'entendais, entre les bouts de phrase, sa
+respiration courte et rauque, comme celle d'un homme tourmente par une
+bronchite incurable. Il toussait d'ailleurs et crachait presque sans
+arret.
+
+--Voulez-vous faire une cigarette? dit-il en me tendant un cornet de
+tabac.
+
+Comme nous allumions nos cigarettes, il eut un grele sourire:
+
+--C'est du tabac de la Maubert: Mon voisin de dortoir est ramasseur; il
+travaille pour le gros de l'Impasse. C'est du tabac mele, bien entendu,
+mais point mauvais, en general, et doux, peut-etre parce qu'une partie
+en a ete lavee par les pluies. Chez le gros de l'Impasse, j'ai vu
+parfois des tas de tabac! Un metre cube au moins dans un coin de la
+chambre. On se demande ce qu'il faut de megots pour faire une telle
+masse. Bah! C'est toujours du tabac, et pas cher, vous savez.
+
+Je fumai ma cigarette avec une espece d'horreur. Ce qui est dur dans la
+misere, c'est l'apprentissage, et j'etais encore un novice. Je regardais
+de temps en temps mon compagnon et je pensais: "Voila! voila! dans dix
+ans, je serai comme celui-la".
+
+L'homme trottinait a mes cotes et ne cessait de parler. Sa voix fripee
+conservait, grace au zezaiement sans doute, des sonorites pueriles et
+tendres. Il me regardait souvent et comme il est petit, son regard
+s'elevait pour m'atteindre: l'oeil unique jetait alors une clarte humide
+et suppliante qui me serrait le coeur.
+
+Nous atteignimes la rue des Halles, dont toutes les maisons semblent
+impregnees d'une immonde odeur de choux gates. Mon compagnon s'arreta
+devant une porte cochere.
+
+--Je vais, dit-il, vous montrer le chemin, puisque vous n'etes jamais
+venu.
+
+Il y avait une cour, encombree de voitures a bras, de caisses et
+d'objets sans nom; puis il y avait un escalier si noir et si puant qu'il
+semblait perce a meme un bloc de crasse.
+
+Au premier etage, mon compagnon, essouffle deja, empoigna un bouton de
+porte.
+
+--C'est la. Entrons vite, et pas trop de bruit a cause du macaque.
+
+Nous entrames. Imaginez une grande salle eclairee par trois fenetres aux
+vitres troubles et larmoyantes. Une salle d'ecole, mais pour de vieux
+ecoliers, pour de pitoyables fantomes d'ecoliers.
+
+Imaginez que, sur une classe de bambins, cinquante annees de misere, de
+maladie, de privations, de deboires se soient abattues, brusquement,
+comme un orage, et voila l'agence Barouin au travail.
+
+Un silence limoneux, fait de murmures etouffes, de toux, de respirations
+asthmatiques et d'un remuement de chaussures sur le plancher mouille.
+
+Aux murs pisseux, rien que le ruissellement des eaux produites par la
+condensation de toutes les haleines.
+
+En chaire, car il y a une chaire, quelque chose comme un adjudant, un
+bonhomme tout en moustaches grises, en nuque et en machoire. Pas de
+front: les cheveux dans les sourcils; au sein de tout ce poil, des yeux
+saignants, ardents, comme deux tisons dans un maquis.
+
+--Vite! Vite! me dit mon compagnon, il y a deux places, la-bas, pres de
+la fenetre.
+
+Nous nous assimes cote a cote, sur un bout de banc. Lhuilier ouvrit sa
+serviette de molesquine et en sortit deux porte-plume.
+
+--Tenez, voici pour vous. Et maintenant, venez vite demander des bandes
+au macaque.
+
+Le macaque etait cette maniere de sous-officier qui tronait au bout de
+la salle. Il me remit un petit registre et un paquet de bandes vierges.
+
+Vous n'avez, me dit Lhuilier, qu'a copier toutes les adresses du
+registre sur les bandes. Allez-y!
+
+J'y allai... Je ne comprenais pas tres bien ce qui m'etait arrive, ce
+que je faisais la. J'etais ahuri, engourdi. J'eprouvais un desir violent
+de me sauver, de me retrouver seul dans une rue deserte. Je me
+raidissais contre ce desir. Je pensais en serrant les dents: "Non! Non!
+tu y es, tu y resteras. Quoi? C'est le commencement de la decheance. Ce
+n'est que la premiere gorgee de la tasse. Avale, avale"! Surtout, je
+m'appliquais a ne rien laisser paraitre de mes sentiments, a n'avoir
+l'air etonne de rien, choque de rien. Enfin, le cours de mes reflexions
+n'empechait pas mes doigts de marcher: je copiais, je copiais,
+j'empilais les bandes remplies a ma droite, parallelement au paquet des
+bandes vierges.
+
+Parfois, je m'arretais pendant une seconde et levais les yeux sans oser
+lever la tete. L'odeur des hommes remuait et clapotait entre les tables
+comme la boue d'une mare dans laquelle pietinent des bestiaux. Vous
+n'avez peut-etre pas remarque qu'entre toutes les puanteurs naturelles,
+celle de l'homme est souveraine. C'est encore un signe de royaute,
+n'est-ce pas? L'odeur que l'on respirait la semblait un compose de
+maintes autres: celle de l'ecole, celle de la caserne, celle de l'asile,
+celle de l'hopital, sans doute aussi celle de la prison, je ne sais pas,
+moi.
+
+Je pensais: "Voila maintenant mon odeur, jamais je ne me debarrasserai
+de cette odeur-la".
+
+De temps en temps, l'adjudant faisait signe a un petit vieux, rase,
+tonsure comme un pretre et qui travaillait au premier rang. Aussitot, le
+petit vieux se levait avec une promptitude de laquais, et il enfournait
+une pelletee de coke dans un poele minuscule coiffe d'une casserole.
+
+J'avais garde mon pardessus pour dissimuler ma jaquette dont la proprete
+me faisait honte. A ma gauche, Lhuilier travaillait. Il y avait, dans
+ses gestes, une maladresse volubile et tremblante, comme dans son babil.
+Ses doigts etaient couronnes d'un bourrelet d'envies enflammees qu'il
+mordillait par intervalles et arrachait du bout des dents. Je remarquais
+qu'il devait etre fort myope de son oeil unique, car il serrait de pres
+sa besogne: sa moustache balayait la table d'un mouvement vif et
+regulier. A un certain moment, il se redressa pour cracher entre ses
+jambes. Il me vit alors et me fit un sourire enfantin, si pur, si
+affectueux que je m'en sentis le coeur rechauffe. Je me remis au travail
+en me demandant comment un tel sourire avait pu fleurir en un tel
+endroit.
+
+Vers midi, il y eut un peu d'agitation dans l'assemblee. Le petit
+vieillard du premier rang sortit et rapporta bientot a l'adjudant une
+tranche de pain et une "portion", dans une gamelle couverte d'une
+assiette retournee.
+
+La plupart des hommes repousserent leurs paquets de bandes au bord de la
+table et se mirent a manger. Un parfum de fromage et de saucisson vogua
+de table en table, puis une rumeur de conversation.
+
+Des hommes sortirent. Ceux qui ne devaient pas revenir reportaient les
+bandes au macaque et se faisaient regler leur compte. On percevait un
+bruit de gros sous, parfois le tintement delicat d'une piecette
+d'argent.
+
+De nouvelles figures se montrerent. Fort peu de places restaient vides.
+Les hommes qui s'en allaient etaient remplaces par d'autres. Tous
+connaissaient evidemment les habitudes de la maison. Il y avait une
+espece de discipline composite: l'ecole, la caserne, l'hopital, la
+prison.
+
+Lhuilier repoussa le banc et se mit sur ses petites jambes.
+
+--Je vais, dit-il, chercher mon manger. Si vous voulez, je vous
+rapporterai le votre. Qu'est-ce que vous preferez avec vos deux sous de
+pain? Trois sous de frites ou trois sous de petits poissons?
+
+Je repondis:
+
+--Des frites, plutot.
+
+Lhuilier restait plante devant moi. Il sourit encore une fois et dit en
+se penchant:
+
+--Si ca ne vous fait rien, donnez-moi vos cinq sous.
+
+Il acheva, dans un mince sourire:
+
+--Excusez-moi: aujourd'hui, je ne suis pas en etat de faire une avance.
+
+Comme je lui remettais les cinq sous en begayant quelque excuse, il me
+souffla dans l'oreille:
+
+--J'ai une bouteille, pour l'eau. Dites-moi, si vous m'en croyez, ne
+parlez pas trop a ce type qui est au bout du banc: ce n'est pas un homme
+serieux. Je le connais, il loge a l'Impasse. Ce n'est pas un type pour
+vous. Il ne vient ici que les jours de pluie. Les autres jours, il vend
+des bricoles, a la sauvette. Bon! Surveillez mes affaires, je reviens.
+
+Je n'avais pas la moindre envie de parler aux gens qui m'entouraient. Je
+n'osais meme pas les regarder en face. Je continuai de copier jusqu'au
+retour de Lhuilier. Nous mangeames.
+
+--Les frites, c'est bon, me dit mon compagnon. Mais les petits poissons,
+ca tient mieux au corps. Moi, j'aime mieux les petits poissons.
+
+L'apres-midi passa comme la matinee, c'est-a-dire avec une lenteur
+extreme et desesperante. Il y avait un urinoir dans la cour. J'y allai a
+plusieurs reprises et, chaque fois, entendant les rumeurs de la rue,
+j'eprouvais une violente envie de me sauver, de laisser tout en plan:
+les bandes, le macaque, mon chapeau demeure sur la table. Le souvenir de
+Lhuilier me retint, me ramena chaque fois.
+
+A quatre heures, lorsque l'obscurite tomba des murs, comme une toile
+d'araignee poudreuse, on alluma trois becs de gaz. Les flammes
+irritables sautaient dans les tubes de mica, avec des rales doux, des
+eternuements, des suffocations. La tete penchee de Lhuilier jeta sur la
+table une ombre ronde et noire dans laquelle sa plume s'evertuait,
+trebuchait, renaclait.
+
+Il etait peut-etre sept heures moins un quart quand Lhuilier me dit
+soudain:
+
+--Ca y est! J'ai fini. Je vais vous aider. Et, tout de suite, il s'empara
+d'une partie de mes bandes et m'aida. Il ecrivait fievreusement, son
+oeil tour a tour vers sa plume et vers le registre ouvert entre nous
+deux. De larges taches d'encre violettes sechaient sur ses doigts
+deformes.
+
+Il rangea mon travail comme il avait range le sien: les paquets de
+bandes les uns sur les autres, en croix, par categories mysterieuses.
+L'adjudant me compta vingt-quatre sous. Le gain de Lhuilier s'elevait a
+un franc cinquante. Il en parut un peu confus et crut devoir s'excuser:
+
+--Quand vous aurez la pratique...
+
+Nous redescendions la rue des Halles. Une petite pluie engluait le
+bitume, exaltant l'acre odeur de legumes pourris qui est l'haleine
+meme de ce quartier.
+
+Lhuilier sortit son cornet de tabac:
+
+--Une cigarette?
+
+Je me sentis lache, lache, et je refusai en mentant:
+
+--Je fume si peu.
+
+Mon compagnon se hatait a mes trousses. Il y avait, dans sa demarche,
+quelque chose de sautillant et de trainant tout ensemble: de la fatigue
+et de la candeur. Il parlait sans arret, comme le matin. Je n'entendais
+pas tout: le tumulte de la rue et celui de ma pensee me derobaient la
+plupart de ses paroles. Un mot, toutefois, le mot avenir, surnageait au
+milieu de ces propos confus, comme un bouchon dans l'ecume d'une
+cataracte.
+
+--En ce moment, me dit Lhuilier, je couche en dortoir, a l'hotel de
+l'Impasse. Je n'aime pas le dortoir: je ne peux pas y travailler pour
+moi. Mais si je trouve une place, je prendrai une petite chambre. J'ai
+tant de choses a faire.
+
+Et il me parla de ses projets jusqu'a l'entree de l'Impasse Maubert.
+
+L'Impasse etait remplie d'une obscurite sous-marine. Tout au fond,
+tremblait un quinquet; sur le verre depoli on lisait le mot "hotel".
+
+Lhuilier s'arreta. Il pietinait tout en parlant et j'entendais les
+semelles de ses souliers qui, alternativement, aspiraient et crachaient
+la boue.
+
+--Dites, murmura-t-il soudain en me prenant la main, dites, vous
+reviendrez rue des Halles, vous reviendrez avec moi?
+
+Et il ajouta d'une voix basse, gemissante, changee:
+
+--Je m'ennuie tellement.
+
+Je sentais, dans mes doigts, trembler sa main dont la paume etait moite
+et le dos velu.
+
+Je promis de revenir, je promis meme de revenir des le lendemain. Je
+regardai bien Lhuilier qu'un reverbere eclairait par saccades, et je
+m'en allai. Il me suivit de l'oeil jusqu'au moment ou je tournai le coin
+de la rue.
+
+Je montai sans me presser la rue de la montagne Sainte-Genevieve. La
+pente me courbait vers le sol. Je me sentais vieilli, diminue, dechu,
+taraude d'une tristesse qui ressemblait a la peur. J'osais a peine
+rentrer chez moi: il me semblait que je devais porter dans mes
+vetements, dans ma peau, dans mon ame, l'odeur de l'agence Barouin. Je
+remachais des bribes de pensees absurdes: "Moi, moi, je ne suis pas
+fait pour etre malheureux de cette facon-la." Evidemment, j'ai ma facon
+d'etre malheureux, une facon que j'ai choisie moi-meme, a mon gout, bien
+sur!
+
+Il faut que je vous dise tout de suite que j'avais forme la resolution
+ferme, farouche, de mourir de faim plutot que de retourner jamais chez
+Barouin.
+
+Pour Lhuilier, j'ai honte a vous l'avouer, je le rencontre encore
+parfois dans ce quartier, et, des que je l'apercois de loin, je change
+de trottoir. Je sais qu'il ne me reconnaitra pas: il est trop myope. Et
+puis, et puis... je ne suis sans doute pas digne de cet homme-la.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+J'ai ete plusieurs fois malade, et toujours assez gravement. Je pardonne
+a la maladie en faveur des convalescences. Vivre! Vivre! Ils me font
+rire, avec ce mot. C'est revivre qui est bon. C'est sans doute survivre
+qui serait vivre. Pendant mes convalescences, il me semble que j'ai
+vecu.
+
+Je dois vous dire qu'en me retrouvant chez moi, dans le fond de mon
+canape, dans mon refuge, j'eus une breve impression de convalescence.
+J'etais encore moi, c'est-a-dire Salavin, c'est-a-dire un pauvre homme;
+mais je n'etais plus ce que j'avais ete tout le jour: une larve, un
+debris, un residu.
+
+Ma mere et Marguerite m'avaient attendu pour diner. A me retrouver dans
+la cuisine chaude et propre, je ne pus m'empecher de gouter du
+bien-etre, de me detendre, de m'abandonner.
+
+--Louis, me dit ma mere, comme tu as l'air las!
+
+Je ne repondis qu'en hochant vaguement les epaules. Tete baissee, je
+comptais, du bout de la fourchette, quelques haricots epars sur les
+fleurs de la faience. Notre nourriture--inutile de vous le dire--etait
+des plus simples; mais elle avait un gout particulier a la cuisine de
+maman, un gout qu'il me serait bien impossible de vous expliquer, un
+gout que je reconnaitrais entre mille, comme un visage.
+
+Ma mere reprit:
+
+--Tu te fatigues trop a chercher. Il faudra prendre un peu de cafe avec
+nous, tout a l'heure.
+
+J'acquiescai d'un sourire: Je ne serai jamais un homme pour ma mere.
+Quand elle me voit triste, decourage, elle murmure: "Veux-tu un petit
+morceau de chocolat?" Si j'etais general et que j'eusse perdu une
+bataille, maman me dirait: "Ne pleure pas, mon Louis, je vais te faire
+une creme au caramel". L'etrange, voyez-vous? est que le bout de
+chocolat ou la creme au caramel possedent bien, alors, toutes les vertus
+que la pauvre femme leur prete.
+
+Mais, assez la-dessus! Que je vous raconte plutot une chose singuliere.
+Le nez dans mon assiette, j'ecoutais les menus propos de maman et je me
+sentais penetre d'une inquietude nouvelle, indefinissable.
+
+Je suis habitue a vivre sous le regard de ma mere. Je suis habitue a ce
+regard qui m'enveloppe, me penetre, glisse sur mon visage, erre dans mes
+cheveux, comme une main, comme un souffle.
+
+Or, ce soir-la, je n'osais pas relever la tete parce que je sentais bien
+que ce regard n'etait pas seul a suivre le fremissement de mes mains sur
+la toile ciree, a compter les petites gouttes de sueur qui naissaient
+sur mes tempes, a lire sur mes traits le desordre de mon coeur.
+
+Je me hatai de plier ma serviette et je gagnai ma chambre.
+
+Je ne vous ai peut-etre pas encore dit que je joue de la flute. Oh!
+j'exagere assurement en disant que "je joue". Je possede une flute de
+bois, a clefs, dont un camarade de regiment m'a enseigne le doigte. J'ai
+travaille pendant deux ans a mes heures de loisir, assez pour lire les
+pages d'une difficulte moyenne. Puis, j'ai cesse de travailler et,
+partant, de me perfectionner. Je joue donc mal. Vous vous en doutiez: si
+j'etais capable de faire tres bien une chose, quelle qu'elle soit, je ne
+serais pas l'homme que je suis.
+
+Ce qui est penible, c'est que, faute d'entrainement, de mecanisme, faute
+d'etude, enfin, je joue d'une facon maladroite, puerile, des morceaux
+que je sens fort bien. Car je dois dire, pour etre juste envers
+moi-meme, que j'aime passionnement la musique et que je lui dois mes
+emotions les plus nobles. Pourtant, lorsque je m'evertue sur mon
+instrument, j'ai l'air de ne rien comprendre a ce que j'execute, tandis
+qu'Oudin, par exemple, qui joue aussi de la flute, Oudin qui, somme
+toute, n'entend rien a la musique, mais qui a de la pratique, des
+doigts, donne si facilement l'impression d'avoir une ame.
+
+Bref, ce soir-la, je me mis a jouer de la flute, d'abord doucement, puis
+a plein souffle. J'entendis maman qui disait:
+
+--C'est ca, Louis, joue un peu! Il y a si longtemps!
+
+Je jouai donc. J'avais allume la lampe et installe mes cahiers de
+musique sur la commode, contre le vase de verre bleu.
+
+Je m'appliquais, serrant soigneusement les levres et mesurant mon
+haleine, je m'appliquais a faire de beaux sons; et une partie de mon
+tourment fuyait, me semblait-il, sous mes doigts et se dissolvait dans
+l'atmosphere avec les vibrations de l'instrument. Je jouais les morceaux
+que je connais le mieux, ceux que j'aime depuis longtemps et qui sont
+meles a toutes mes pensees.
+
+Je m'apercus bientot qu'apres un long silence les deux femmes, dans la
+piece voisine, avaient recommence de parler a voix basse. Cela
+produisait un ronron leger et continu que je ne pouvais pas ne pas
+entendre, tout en jouant.
+
+Je n'ai aucun talent, c'est entendu; mais, si absurde que cela vous
+paraisse, je me sentis blesse. Je n'en voulais pas a ma mere; j'en
+voulais a l'autre, oui, a Marguerite. Je lui en voulais de ne pas gouter
+ces choses si belles que je joue si mal, et que je jouais quand meme un
+peu pour elle. Sur le moment, j'attribuai mon depit a ce que je
+considerais comme un manque de respect pour l'art, pour les maitres. Je
+dois pourtant reconnaitre que mon orgueil, surtout, etait en jeu, mon
+orgueil et d'autres sentiments obscurs dont le temps n'est pas venu de
+parler. D'ailleurs, si je vous donne tous ces details, c'est pour bien
+vous montrer que j'ai maintes raisons de me juger severement.
+
+Je posai ma flute et entrai dans la salle a manger. Je m'assis d'abord
+en face de la cheminee, puis je changeai de chaise pour n'avoir pas a
+contempler dans la glace cette figure qui me deplait tant, parfois: ma
+pauvre figure.
+
+Accoude a la table, les joues dans les paumes, je demeurai la de longues
+minutes, regardant travailler les deux femmes. Marguerite murmura, sans
+quitter des yeux son ouvrage:
+
+--Comme c'est beau, ce que vous avez joue ce soir!
+
+Je fis un sourire de travers en repondant:
+
+--Oui, c'est beau, mais je joue si mal!
+
+Elle dit, en battant des cils devant la lampe pour enfiler une
+aiguillee:
+
+--Oh! Que non! Vous ne jouez pas mal.
+
+Je lui sus gre de ces quelques gouttes de baume versees sur mon
+amour-propre et, surtout, du ton dont elle avait parle. En somme, elle
+pouvait fort bien entendre ce que je jouais tout en donnant la replique
+a ma mere qu'elle traite avec beaucoup de deference.
+
+Marguerite cousait tres vite, sans la moindre distraction de l'oeil ou
+des doigts. Pour ne pas perdre de temps, sans doute, elle evitait de se
+moucher, en sorte qu'elle respirait par la bouche et reniflait
+frequemment, avec legerete. Cela ne me deplut pas, ce qui est bien
+etonnant. Je regardais aller et venir les doigts de Marguerite et aussi
+l'ombre que projetait, sur sa joue, une meche folle qui boucle devant
+son oreille.
+
+Une tiede paresse m'engourdissait. Je sentais reculer dans un passe
+plein d'indulgence les evenements et les visages de ma journee:
+Lhuilier, l'agence Barouin, l'adjudant, le vendeur a la sauvette.
+
+Je m'allai coucher bien avant les couturieres. Mes dernieres pensees
+furent apaisantes; rien n'etait perdu; quatre mois d'oisivete, ce
+n'etait pas une affaire; il n'y avait guere d'homme a qui ce ne fut
+arrive au moins une fois; tout allait rentrer dans l'ordre; ma mere
+oublierait cette triste periode et Marguerite ne me jugerait pas trop
+mal.
+
+Je m'endormis sur ce mol oreiller.
+
+Au milieu de la nuit, je m'eveillai net en pensant a Lhuilier. Je ne
+revais pas. Toutes les pensees qui me traversaient avaient pourtant cet
+aspect anormal, difforme, terrible que la meditation nocturne prete pour
+moi aux choses les plus simples.
+
+Je repris une a une toutes mes conclusions du soir. Elles me parurent
+insensees. De nouveau la situation fut sans issue et, quand je sortis du
+lit, le lendemain, je me sentis plus miserable, plus odieux, plus
+coupable que jamais.
+
+Une chose demeurait toutefois arretee dans mon esprit: je ne
+retournerais pas a l'agence Barouin. J'attendrais, je chercherais
+ailleurs; je vivrais provisoirement du travail de ma mere, et je ne
+retournerais pas a l'agence.
+
+En trempant une tranche de pain dans mon cafe, je me fortifiais dans
+cette certitude desesperante: "Voila, tu es un homme sans courage, une
+ame sans ressort, un coeur sans fierte. Voila!"
+
+Je pensais ces pensees, je pensais seulement, mais avec force. Or, il se
+produisit une chose invraisemblable, une chose qui me bouleversa. Ma
+mere, soudain, dit a voix haute:
+
+--Mais non, mais non, mon Louis!
+
+Quoi? Pourquoi ce "mais non"? Je vous assure que je n'avais fait que
+penser. Je vous assure que je n'avais pas meme remue les levres.
+
+Alors, ma mere me prit les mains et se mit a les caresser. Elle me
+disait des paroles si bonnes, si raisonnables:
+
+--Tu t'epuises a chercher. C'est une mauvaise periode. Attends une
+occasion. Rien ne presse. Repose-toi. Calme-toi. Va voir tes amis.
+
+Je vous assure que je n'avais pas ouvert la bouche, pas fait le moindre
+geste.
+
+Ma mere repetait en m'embrassant les mains:
+
+--Va voir tes amis.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Mes amis! Je n'en ai pas d'amis. Si! J'en ai un, j'ai Lanoue. "Un ami",
+ce n'est pas la meme chose que "des amis" pour un coeur ambitieux.
+
+J'ai un peu de famille vague et lointaine. Vous savez: cette famille
+dont on a plutot peur d'entendre parler. Ah! Si j'avais un frere, un bon
+frere. Mais quoi? S'il ne me ressemblait pas, nous ne pourrions pas nous
+comprendre et, s'il me ressemblait, je ne l'estimerais pas. D'ailleurs,
+inutile de tracasser ce reve: je n'ai pas de frere.
+
+Revenons aux amis. Il y a ceux que je me sens enclin a cherir et qui ne
+me peuvent supporter; il y a ceux qui me recherchent volontiers, mais
+dont la compagnie m'est intolerable.
+
+Parce que je me suis decide, cette nuit, a vous raconter mon histoire,
+ne me tenez pas pour un homme eloquent d'ordinaire. Je suis un
+silencieux; du moins, si j'entends bien ce que l'on dit de moi, je dois
+etre un silencieux. Remarquez-le, je prends toutes sortes de precautions
+en m'exprimant devant vous. Ne croyez pas que je sois assez sot pour
+m'attribuer des vertus, alors que je n'eprouve que degout pour moi-meme.
+
+Et, au fait, pourquoi ne me trouveriez-vous pas sot? C'est incroyable:
+au moment precis ou je m'accuse, ce bougre d'orgueil s'arrange pour
+sauvegarder ses petits interets dans la faillite. Le moyen d'etre
+sincere, avec cette langue qui n'est la que pour trahir notre esprit?
+
+Reste a savoir, en outre, si "etre silencieux" cela represente une
+vertu. Les femmes qui ont des taches de rousseur se consolent en
+disant: "C'est que j'ai la peau fine". Pareillement les gens qui, comme
+moi, sont depourvus de tout esprit, de tout eclat, de tout a propos,
+tirent parti de leur infirmite en avouant: "Moi, je suis un silencieux",
+ce qui signifie: "Moi, je suis une ame concentree, serieuse, sobre, une
+ame admirable, enfin". En realite, je dois a cet aspect de mon caractere
+d'avoir, dans tous les milieux ou j'ai vecu, passe pour un imbecile.
+
+Il est bien regrettable que les hommes qui ont du genie ne soient pas,
+en meme temps, des imbeciles. Les hommes qui ont pour mission de
+contempler, d'etudier leurs semblables sont desservis dans leurs
+entreprises par leur intelligence et leur reputation. Je crois qu'il
+leur est, moins souvent qu'a d'autres, donne de surprendre la nature. A
+leur approche, les personnes qu'ils veulent etudier se roidissent, dans
+une attitude, comme chez le photographe, et tachent a donner d'abord
+d'elles-memes une opinion avantageuse.
+
+Devant l'imbecile, au contraire, inutile de se gener. A-t-on scrupule de
+se montrer tout nu devant son chien? Si les chiens et les imbeciles
+comprenaient ce qu'on leur laisse voir, ils tomberaient malades de
+tristesse.
+
+Quant a moi, qui ne fais pas profession d'observer les hommes, je
+prefererais ignorer l'amer honneur d'etre traite comme un temoin sans
+importance. Et, s'il me fallait choisir entre la sinistre experience que
+j'acquiers, bien malgre moi, chaque jour et le seduisant mensonge qu'on
+ne prend pas la peine de m'offrir, j'opterais sans doute pour le
+mensonge. Malheureusement, je n'ai pas a me prononcer.
+
+Oudin, mon ancien voisin de bureau, dont je vous ai dit deux mots deja,
+est un type d'une bonne intelligence moyenne; un Normand sec et vif,
+irritable, nerveux--une variete particuliere de la race.--L'oeil
+bleu-vert, tantot rieur, tantot glace. Et la replique comme un coup de
+fouet.
+
+Ah! En voila un que j'aurais aime a aimer! Mais pourquoi ce besoin de
+domination, et cette passion qui le consume de mettre, a tout propos,
+les gens "dans sa poche", au lieu de les porter tout bonnement dans
+son coeur?
+
+Son parler est imperieux, allegre, volontiers cassant. Il n'admet la
+discussion qu'a son avantage et n'entend jamais composer. Bah! ce sont
+la choses que je lui passerais volontiers. Ce qui est moins acceptable,
+c'est le penchant qu'il manifeste a faire des dupes, je veux dire
+l'habitude qu'il a de speculer sur la niaiserie du partenaire. Il
+possede un sentiment si ingenu de son evidente superiorite dans la
+controverse qu'il juge superflu de mettre des formes a ma conquete. Non
+content de me posseder, il est toujours presse et veut m'avoir a bon
+compte. Ses propos, sous des allures grossierement courtoises, sont
+charges de reticences injurieuses et de reserves blessantes qu'il me
+juge incapable de discerner. Et c'est ainsi jusque dans sa
+correspondance, jusque dans le tete-a-tete, car il joue pour lui-meme, a
+defaut de galerie.
+
+L'extraordinaire est que je me prete a ces exercices avec un malicieux
+desespoir. Alors meme qu'Oudin pourrait et devrait douter du succes de
+ses manoeuvres, je prends un sombre plaisir a l'assurer que je suis
+dupe, qu'il est libre de doubler la dose, de recidiver impunement, de
+patauger dans ma bonne foi. Il ne s'en fait pas faute.
+
+Si j'etais moins clairvoyant, Oudin n'agirait pas d'autre sorte; mais
+j'aurais un ami de plus, ou, si vous preferez, j'aurais un homme de plus
+a aimer.
+
+Je ne vous ai rien dit de Poupaert. C'est un employe de chez Socque et
+Sureau, bien entendu. Quand les chevaux ont des amis, ce ne sont guere
+que des amis d'attelage. Meme chose pour nous: il nous est difficile
+d'avoir d'autres connaissances que celles du bureau ou de l'atelier,
+puisque, normalement, toute notre vie se passe la.
+
+Poupaert est un homme du Nord, un garcon qui a souffert tous les
+malheurs imaginables: femme, sante, famille, courage, tout l'a trahi. Il
+est devenu comme un specialiste de la guigne. Qu'il en concoive une
+maniere d'orgueil, voila ce que je trouve assez naturel; mais qu'il
+veuille me rendre responsable de son infortune, voila ce que j'ai peine
+a comprendre. Le plus curieux est qu'il se montre particulierement aigre
+avec moi, qui n'ai cesse de lui temoigner une sympathie reelle et qui
+lui rends de menus services, a l'occasion.
+
+Il y a encore Devrigny, un vrai Parisien, bavard, sanguin, rouge de poil
+et de temperament. On ne sait jamais s'il parle de facon serieuse. Il ne
+songe qu'a coucher avec des femmes et il ne regarde pas son gibier de
+trop pres. Il n'est pas bete, Devrigny, mais c'est un de ces gars qui,
+ayant a choisir entre la compagnie de Victor Hugo et celle de
+Frise-Poupou, la bonne du bistro Marquet, prefereraient a coup sur la
+bonne, avec toutes ses maladies. Je vous prie de croire que je ne dis
+pas ca parce que Devrigny m'a lache plus de cent fois, quand nous etions
+ensemble, pour filer aux trousses de petits souillons qui l'ont
+passablement abruti et finiront par l'abrutir tout a fait. Enfin,
+passons! Cet homme-la suit sa voie et agit comme bon lui semble.
+
+Je peux aussi vous nommer Vitet, un camarade de regiment, un homme qui a
+failli devenir mon ami, un homme qui m'a fait beaucoup de mal. Depuis
+sept ans que nous avons fini notre service, je rencontre Vitet assez
+regulierement: il est employe des postes et voyage, deux fois par
+semaine, entre Nevers et Paris. Quand nos heures de liberte concordent,
+il vient me voir, s'il lui prend fantaisie de torturer quelqu'un, ou
+bien je vais moi-meme le chercher, si j'eprouve le besoin de souffrir,
+ce qui m'arrive de temps en temps, comme a tout le monde, quoi qu'on
+pense.
+
+Vitet possede un caractere execrable, mais egal. Il est feroce avec
+constance, avec serenite. Si vous etes tourmente d'un genereux
+enthousiasme, souleve par des desirs ardents, emu de projets audacieux,
+allez voir Vitet. Je ne lui donne pas dix minutes pour vous recurer
+l'ame, pour vous purger le coeur de toutes vos belles ambitions, pour
+vous laisser plus nu, plus pauvre, plus depourvu que jamais.
+
+S'il me pousse, quelque jour, une idee assez vivace pour resister a une
+heure de Vitet, ma confiance en moi n'aura plus de limite. Vitet? Un
+destructeur! Son arme favorite est un mot, insignifiant en apparence,
+mais plus tranchant qu'un scalpel et plus acere qu'un aiguillon. Quand
+je me laisse aller au contentement, a l'espoir, a l'exaltation, Vitet me
+regarde une seconde avec ses petits yeux bordes de cils d'un blond
+blanc, et il dit seulement "Va donc"! Je me demande parfois si ce
+mot-la n'a pas gache toute ma vie.
+
+Au contraire de Vitet, Ledieu--un employe qui travaillait a cote de moi
+dans ma premiere place, chez Moutier--Ledieu n'est pas desagreable avec
+regularite: il a des crises. Pendant ses bonnes periodes, qui durent
+vingt-quatre ou quarante-huit heures, il n'est que grace, clarte pure,
+candeur, abandon. Puis, le ciel se couvre soudain, tout s'obscurcit et
+Ledieu devient morne, intolerant, agressif. C'est une ame malheureuse,
+inquiete, comme ces pays que de brusques inondations ravagent chaque
+annee et qui s'efforcent, dans l'intervalle, de se reconstruire, de se
+restaurer.
+
+Parfois, je le vois si bas, si reduit que je m'humilie devant lui pour
+qu'il ne demeure pas seul au fond de sa detresse. Des que je me suis
+bien accuse, bien aplati, Ledieu en profite tout de suite pour prendre
+de la hauteur, pour me monter sur le dos et me pietiner. Je sors de la
+vexe, courbatu, desempare. Si j'etais meilleur que je ne suis, je
+devrais me trouver content du resultat, satisfait de cette transfusion
+de mon sang. Mais je ne vaux pas grand'chose non plus et je me demande
+si mes acces d'humilite ne sont pas, eux aussi, inspires par une espece
+d'orgueil.
+
+A part cela, Ledieu n'est capable de supporter seul ni ses douleurs, ni
+ses joies. Quand je le vois arriver chez moi, je le regarde au visage
+pour tacher de comprendre ce qui lui tu mefie le coeur. Un echec ou un
+succes? Notez, toutefois, que, lorsqu'il est heureux, il me confie:
+"J'ai bien reussi telle ou telle chose". En revanche, s'il fait une
+sottise, s'il est pris d'une faiblesse, s'il commet une lachete, il
+s'ecrie avec amertume: "Nous sommes betes, nous sommes faibles, nous
+sommes laches". Eh! N'ai-je pas assez de moi?
+
+Je pourrais aussi vous parler de Jay, dont la societe me rend presque
+malade, Jay dont la tranquille medisance m'a fait prendre en horreur
+tous les gens que je connais, Jay qui, neanmoins, est un homme bon,
+capable de devouement et d'affection.
+
+Je pourrais aussi vous parler de Petzer, qui fut le compagnon de mon
+adolescence et qu'un mariage ridicule m'a gache. Je pourrais vous parler
+de Coeuil. Mais a quoi bon? Je ne reussirais qu'a vous confirmer dans la
+mauvaise opinion que vous avez desormais de moi. Et, malgre tout, je
+vous assure, mon seul desir est d'aimer, d'aimer totalement, absolument.
+Est-ce ma faute si j'ai l'oeil clair? Et quel est donc l'idiot qui a dit
+que l'amour est aveugle?
+
+Peut-etre m'objecterez-vous que tous les hommes ne sont pas semblables a
+Ledieu, a Jay, a Vitet ou a Devrigny. Ah! tenez, je ne sais pas, je ne
+sais plus. J'ai connu un type qui faisait ses etudes pour etre dentiste.
+Il m'a conduit un jour dans son pavillon de dissection, a "Clamart".
+Vous savez: rue du Fer-a-Moulin? Tous les etudiants etaient disposes
+autour des tables d'ardoise et depecaient des tetes humaines, pour
+apprendre l'anatomie de la face. En general, on ne leur donne pas des
+tetes entieres, ce serait du gaspillage.
+
+On scie par le milieu des tetes dont on a rase, au prealable, tout le
+poil: moustache, cheveux et barbe. Eh bien, posees a plat, comme des
+medailles, decolorees par les antiseptiques, detendues par la mort,
+toutes ces moities de tetes se ressemblent affreusement. Ce que j'ai vu
+la, c'est l'effigie humaine. Le moule est unique et l'on tire des
+millions d'exemplaires.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Mais puis-je me plaindre, alors que j'ai Lanoue? Lanoue a qui je ne
+saurais reprocher qu'une chose: d'etre sans reproche. Vertu parfois bien
+irritante, avouez-le.
+
+Je suivis donc le conseil de ma mere et j'allai chez Lanoue. Cette
+visite me procura quelque soulagement. Ma mere aurait-elle toujours
+raison quand il s'agit de moi?
+
+Plusieurs jours passerent et le mois de novembre arriva. J'aime le mois
+de novembre surtout quand il est bien gris, bien brumeux, avec un ciel
+bas, rapide, acharne comme une meute derriere une proie.
+
+Puisque la chance m'avait a mepris, je resolus de ne la plus poursuivre,
+de l'attendre au gite. J'abandonnai toute demarche.
+
+Je faisais, de mon temps, trois parts variables et passais l'une en
+promenade, la seconde chez Lanoue, la derniere a la maison. Mes
+promenades n'avaient d'autre but que moi-meme. Je frequentais soit les
+petites rues de la montagne Sainte-Genevieve, soit les allees du
+Luxembourg, le matin de preference, quand le jardin desert semble une
+ile silencieuse au sein de la ville convulsive. Mais, bien que je
+connusse parfaitement la silhouette des arbres, la structure des
+perspectives, le visage, la demarche et l'itineraire des hommes qui
+deambulaient a heures fixes entre les pelouses fanees, ma pensee
+demeurait tout entiere occupee d'un autre paysage, d'autres spectacles.
+Je me cherchais, je me poursuivais a travers un millier de pensees plus
+impetueuses qu'un troupeau de buffles a l'epoque des migrations.
+
+Puis je regagnais la rue du Pot-de-Fer. Je goutais, dans notre logement,
+un calme chaque jour plus profond et que je m'expliquais mal. La salle a
+manger etait devenue un veritable atelier de couturieres. Maman, qui a
+tant cousu dans sa vie, abattait la besogne d'une bonne ouvriere en
+chambre. De grand matin, Marguerite allait chez le confectionneur
+reporter l'ouvrage et querir des etoffes, des modeles. Cependant ma mere
+preparait les aliments pour la journee.
+
+A quelque heure que j'arrivasse, je trouvais les deux femmes au travail.
+Je n'avais plus honte de mon oisivete, qui devenait une chose admise,
+normale. Je goutais meme un etrange plaisir au spectacle d'une activite
+que je ne partageais point. Pour les longues veillees, on allumait un
+petit feu dans la cheminee prussienne de la salle a manger. Je pris
+bientot l'habitude de venir lire dans cette piece.
+
+Parfois je m'exercais sur la flute. Je jouais avec une attention si
+soutenue que je fis, pendant cette periode, des progres reels. La
+conscience de ces progres me precipitait dans des reves absurdes:
+j'allais devenir musicien, compositeur peut-etre. J'entrevoyais une vie
+merveilleuse, illuminee par des succes, exaltee par l'admiration des
+foules. J'allais enfin donner issue a cette ame captive qui s'etiole et
+se desespere au fond de son cachot.
+
+En attendant les foules futures, Marguerite, du moins, semblait trouver
+de l'agrement a mes essais. Elle retenait fort bien mes airs favoris;
+elle les fredonnait en tirant l'aiguille et me priait frequemment de les
+lui rejouer.
+
+Un jour, comme j'achevais un morceau que j'avais execute avec, a defaut
+de talent, beaucoup de coeur et d'application, Marguerite leva vers moi
+des yeux pleins de larmes. J'en fus bouleverse, d'autant plus que
+Marguerite a de beaux yeux meurtris auxquels les larmes pretent un eclat
+bien emouvant et comme enfantin.
+
+Un homme raisonnable eut pense: "Voila l'effet de la musique sur une ame
+mobile et tendre". Moi, je pris tout a mon avantage.
+
+Je saisis mon chapeau et m'enfuis dans la rue. Je ressentais une
+indicible fierte. Je ne doutais plus que des pouvoirs nouveaux ne me
+fussent devolus. J'eprouvais ce retentissement de mon ame dans une autre
+ame comme un signe certain de predestination. Je murmurais, en serrant
+les dents: "Je suis quand meme quelqu'un, quelqu'un! On finira bien par
+s'apercevoir que je ne suis pas un homme comme les autres".
+
+Cette ambition, cette frenesie: ne pas etre un homme comme les autres.
+Et toute cette comedie a cause d'un petit air de flute et des larmes de
+Marguerite.
+
+Il etait environ trois heures apres midi. J'errai quelques instants de
+rue en rue et finis par me trouver au pied de Notre-Dame. Mon
+enthousiasme eut alors un effet singulier: je m'engouffrai dans
+l'escalier des tours et montai, d'une traite, montai jusqu'au sommet. Je
+fus tout etonne de m'arreter la, de n'etre pas lance dans l'espace par
+le vertigineux tube de pierre, comme l'obus par un canon.
+
+Ce fut une heure memorable. Seul, avec les nuages et le vent forcene, je
+rencontrai Salavin face a face, un Salavin sauve, degage de la foule de
+ces sales pensees parasites au milieu desquelles il vegete comme une
+plante opprimee. Pendant une heure, j'eus confiance en moi; je pris des
+engagements solennels, j'assumai des responsabilites, je fis des
+sacrifices, j'accomplis enfin des actes dignes d'un homme veritable.
+Tout cela dans mon coeur bien entendu.
+
+Si j'ecrivais l'histoire de ma vie, cette heure-la pourrait s'appeler la
+victoire du cinq novembre ou la victoire de Notre-Dame. Car ce fut une
+victoire, une petite victoire. J'en ressentis les effets pendant
+plusieurs jours.
+
+Souvent, je prenais un livre et, delaissant mon canape, je venais
+m'asseoir sur un petit banc, dans la clarte laiteuse des rideaux, aupres
+des couturieres. Je m'enfoncais dans ma lecture comme dans un sommeil
+touffu.
+
+Je suis, vous le voyez, assez grand, assez maigre. Le metier de
+bureaucrate et le mepris des exercices physiques ont voute mon dos. "Je
+me tiens un peu de guingois", selon l'expression de ma mere. Quand je
+lisais, accroupi sur mon tabouret, je sentais s'exagerer tout ce qu'il y
+a de defectueux dans mon attitude ordinaire. Je me tassais, je me
+ratatinais. Ma vie, semblait-il, fuyait, m'abandonnait pour s'en aller
+avec ces hommes et ces femmes dont je partageais, par la pensee, les
+aventures admirables. Cependant, la carcasse de Salavin se fletrissait
+peu a peu. Ne croyez-vous pas que, si l'on savait rever avec assez de
+force, il suffirait, a de tels moments, d'un tout petit choc, d'un
+consentement d'une seconde pour mourir?
+
+En general, j'etais tire de cet abime par la voix de maman dont les
+paroles me parvenaient comme a travers de grandes epaisseurs de feutre.
+Elle devait repeter plusieurs fois son appel avant que je revinsse a la
+surface du monde. J'ai toujours pense que ma mere devinait,
+instinctivement, cette desertion de mon esprit. Quelque chose comme le
+cri de la bete qui sent ses petits en danger.
+
+Ce qu'elle disait alors etait pourtant bien simple. Elle me donnait, par
+exemple, quelque commission. Le charme rompu, je posais mon livre et me
+mettais en mesure d'obeir. J'etais devenu fort serviable, ce qui, soit
+dit en passant, ne m'est pas une vertu naturelle. N'attribuez point ce
+changement de caractere au desir de faire excuser mon inaction; non, il
+y avait a cela d'autres causes que vous commencez sans doute a
+comprendre.
+
+Il arrivait aussi que maman me demandat de poursuivre a haute voix la
+lecture commencee pour moi seul. Ma mere manquait rarement d'ajouter:
+
+--Vous savez qu'il avait toujours, a l'ecole, le prix de lecture et de
+recitation.
+
+A quoi je repondais d'un air gene:
+
+--Voyons, maman! Tais-toi donc, maman! Pourquoi parler toujours de ces
+choses-la?
+
+Ma pauvre mere ne peut pas savoir l'embarras ou nous plonge, nous autres
+hommes, l'eloge public de nos vertus ou de nos prouesses enfantines.
+
+Marguerite joignait aussitot ses instances a celles de ma mere:
+
+--Vous lisez si bien!
+
+Je ne me faisais pas trop prier. Je lisais pendant des heures entieres.
+Les deux femmes ecoutaient sans interrompre leur besogne, mais en
+amortissant avec soin tous les bruits. Parfois, maman aspirait une
+petite prise de tabac; elle le faisait discretement, presque en
+cachette, car elle sait que je n'aime pas a la voir priser, moi qui fume
+toute la journee, moi qui suis gate par toute sorte de vices, de manies
+et de tics.
+
+De temps en temps, l'aiguille de Marguerite s'arretait de voleter comme
+une mince flamme bleue tenue en laisse. Les mains au creux de sa jupe,
+Marguerite ecoutait. J'apercevais sa bouche entr'ouverte et ses yeux
+fixes sur moi.
+
+Je me grisais, a la longue, de toutes ces paroles qui n'etaient pas
+miennes, mais me tombaient pourtant des levres. Je n'etais plus bien sur
+de n'avoir pas pense moi-meme toutes ces belles choses qui s'exprimaient
+par ma voix et quand Marguerite, au comble de l'emotion, murmurait en
+cassant son fil: "Comme c'est beau! Comme c'est beau!" j'acceptais cette
+louange ainsi qu'un hommage que j'eusse personnellement merite.
+
+Je parlais peu, d'ordinaire, a Marguerite. Un jour, toutefois, maman
+dut, pour je ne sais plus quelle raison, s'absenter un apres-midi. Je
+restai seul avec Marguerite et, comme de coutume, je vins m'asseoir dans
+la salle a manger. Pendant une heure, je tins fixes sur un livre des
+yeux qui ne voyaient rien. Je me sentais le coeur gonfle, les mains
+tremblantes. Il me venait un desir ardent de parler a Marguerite, de lui
+dire les choses affectueuses. Mais, voila, je ne sais pas dire les
+choses affectueuses, moi. Je laissai passer l'apres-midi sans parvenir a
+ouvrir la bouche. J'en fus si desespere que, le soir venu, je me
+repandis en propos amers, en propos decourages, decourageants. Ah! pour
+dire des mots desagreables, des duretes, ma langue se delie toute seule.
+Je n'eus aucune difficulte a navrer Marguerite, a l'accabler sous un
+flux de paroles qui etaient, precisement, tout le contraire de ce que
+j'eprouvais si grand besoin de lui confier.
+
+Elle ecoutait sans repondre; puis, elle eut un regard si triste, si
+charge de reproches que je baissai la tete et lui demandai pardon en
+begayant.
+
+--Oh! dit-elle, ca ne fait rien. Je sais bien que vous etes bon et que
+vous ne pensez pas tout ce que vous venez de me raconter.
+
+"Bon!" Moi? Je suis bon! Moi? Ah! Par exemple! Tout de suite les propos
+amers reprirent leur cours, jusqu'au moment ou, completement ecoeure de
+moi-meme, je mis mon chapeau pour sortir.
+
+Il ne faut pas pardonner trop vite a Salavin.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Je crois toutefois n'avoir pas trop tourmente Marguerite pendant cette
+periode-la. Je crois. Je ne suis sur de rien. Les gens a qui nous devons
+nos pires souffrances ont si rarement conscience de leur cruaute. Il en
+est qui s'imaginent m'avoir comble de leurs faveurs et que je considere
+en fait comme mes mauvais genies.
+
+J'entretenais des relations, pendant mon adolescence, avec un cousin que
+j'aimais beaucoup. Je m'employais a seconder ses entreprises, a louer
+ses merites, a pallier ses erreurs. Quel que fut mon scrupule, je ne me
+pouvais trouver aucun tort envers lui. Or nous eumes, un jour, une
+querelle; a cette occasion, mon cousin m'ouvrit son coeur: j'y decouvris
+de vivaces ressentiments, des griefs qui, longtemps caches, n'en etaient
+que plus redoutables et qui, helas! ne me parurent pas denues de
+fondement, bref, tout un tresor de haine dont je me trouvai l'objet
+desespere et la cause.
+
+Comment affirmer que l'on n'a pas fait souffrir un homme alors qu'on l'a
+regarde, fut-ce une fois, alors qu'on a traverse sa vie, meme en pensee?
+
+Ce qui me donne a croire que, pendant ce mois de novembre, je ne fus pas
+le bourreau de Marguerite, c'est que je reservais mes mouvements
+d'humeur pour Lanoue.
+
+J'allais--ne vous l'ai-je pas dit?--le voir chaque jour, soit au moment
+du dejeuner, soit apres diner, le soir, car Lanoue, lui, n'a pas perdu
+sa place et frequente regulierement son etude d'avoue.
+
+Le plus souvent, je trouvais les Lanoue a table. Je m'asseyais dans un
+fauteuil a bascule, pres de la fenetre, et je commencais de me balancer.
+Je commencais aussi d'etre injuste, d'etre odieux.
+
+Heureusement que Lanoue est mon ami! Heureusement que je l'aime! Sinon,
+il m'agacerait fort.
+
+D'ailleurs, s'il n'y avait pas l'amour, s'il n'y avait pas l'amitie,
+tout me degouterait dans l'homme. Regardez-le donc manger! Regardez-le
+boire!
+
+Octave Lanoue est un garcon calme, aux reactions paresseuses; il n'est
+depourvu ni d'instruction, ni de finesse. Comme il tient de son
+ascendance paternelle certaines facons rustiques et de la gaucherie, il
+m'arrive, entre camarades, de plaisanter Lanoue; mais je ne peux
+souffrir que les autres s'en melent. Railler Lanoue, c'est mon privilege
+d'ami, un privilege dont je suis aprement jaloux.
+
+Les jambes jointes, la tete renversee en arriere, le corps affale au
+fond du fauteuil qui oscillait a petits coups, je fumais cigarette sur
+cigarette en regardant d'un oeil mi-clos les Lanoue prendre leur repas.
+
+Le bebe barbotait dans son assiette. Octave et Marthe, assis face a
+face, mangeaient. Ils s'y prenaient comme tout le monde, n'en doutez
+pas. Quant a moi, je n'avais qu'a les regarder. Situation penible entre
+toutes.
+
+Si vous tenez a votre prestige, ne mangez pas en presence d'un homme qui
+ne partage ni votre faim, ni vos aliments.
+
+Pourquoi remplir sa cuiller a tel point qu'une partie du contenu retombe
+dans l'assiette avant d'atteindre les levres? Pourquoi introduire la
+cuiller en biais et si profondement dans la bouche? Pourquoi faire cette
+aspiration bruyante en absorbant le potage?
+
+J'avais peine a surmonter ma repugnance. Cependant les Lanoue ne se
+defiaient de rien: ne suis-je pas leur ami? Ne l'ai-je point prouve? Ne
+suis-je pas, moi aussi, un homme, avec toutes ses imperfections
+humaines?
+
+L'idee que j'apportais a la satisfaction de mes appetits autant de
+malproprete naive et de maladresse aggravait mon malaise au lieu de le
+dissiper. Il me fallait pourtant reconnaitre que ma machoire aussi
+craque pendant la mastication, que, sans doute, je mange aussi la bouche
+ouverte, avec des bruits et des claquements mouilles. Assurement l'oeil
+du spectateur doit voir remuer ma langue, doit suivre la transformation
+des aliments sous l'effort des dents. Sans nul doute, mon nez, souvent
+bouche par le rhume de cerveau, doit aussi souffler, siffler, des que
+les mandibules travaillent.
+
+J'etais si navre du spectacle et si honteux de mes reflexions que je me
+levais pour partir. Octave alors me regardait d'un oeil limpide, etonne
+et disait simplement:
+
+--Pourquoi? Tu n'es pas presse.
+
+Je me rasseyais avec decouragement.
+
+Si Lanoue avait pu surprendre le cours de mes pensees, j'eusse succombe
+a la confusion. Mais personne ne peut connaitre le cours de mes pensees.
+J'ai pourtant, plus de cent fois, failli me trahir et dire a mon ami:
+"Est-il donc necessaire de remuer le bout du nez en mangeant des
+haricots"?
+
+Le repas fini, Octave allumait sa petite pipe et nous devisions en
+humant une tasse de cafe. Pour me soustraire a mes inclementes
+meditations, j'ebauchais de vagues commentaires sur les evenements du
+jour. Lanoue m'ecoutait avec une complaisance attentive et murmurait a
+chacune de mes phrases: "Je suis parfaitement de ton avis." Cet
+assentiment obstine ne tardait pas a me donner de l'impatience. Eh quoi!
+je debitais des bourdes, des pauvretes, et Lanoue etait parfaitement de
+mon avis, Lanoue que je tiens pour un homme intelligent. Lanoue, qui est
+mon ami, mon seul ami!
+
+J'en venais a regretter l'aigre maniere de Vitet qui ne me laisse jamais
+placer une syllabe sans lancer quelque mordant "je ne suis pas du tout
+de ton avis".
+
+Je retournais a mon silence, a ma contemplation malveillante et
+douloureuse. Les genoux dans les mains, j'accelerais les oscillations
+du fauteuil a bascule. L'idee que ce perpetuel balancement pouvait
+ecoeurer Octave ou Marthe me troublait sans toutefois me retenir.
+
+Le bebe, repu, etait mis au lit. C'est un bel enfant bien dru, a la
+chair translucide et resistante. Par malheur, le petit doigt de sa main
+gauche est mal forme, de naissance, et replie vers la paume. Dans un
+etre beau, vous pouvez chercher le defaut, il y est toujours. Si vous
+etes une ame genereuse, vous ne remarquerez pas ce defaut, vous saurez
+l'oublier, l'annuler. Si vous etes un Salavin, vous ne verrez plus que
+ce defaut, certain jour, et vous gatera tout le reste.
+
+J'embrassais l'enfant, mon filleul, et le portais sur mes epaules
+jusqu'a la chambre. Parfois, regardant ce visage charmant, a peine forme
+et dont tous les traits semblaient encore enclos dans une tendre gaine,
+je me prenais a imaginer le visage de vieillard qu'il sera, dans
+l'avenir, et je me sentais devore de tristesse.
+
+L'enfant s'endormait. Nous retournions a nos menus propos et a notre
+tabac. Par la porte entr'ouverte j'ecoutais, d'une oreille tendue, la
+respiration du bebe, les cris qu'il faisait en reve, tous les bruits de
+cette petite existence endormie. Parfois ces bruits ne me paraissaient
+pas naturels; une inquietude me gagnait. Mais les Lanoue demeuraient
+placides. Je les jugeais indifferents, insensibles, indignes de
+l'ecrasant devoir paternel.
+
+D'autres fois, Lanoue s'entretenait longuement avec sa femme de leurs
+affaires personnelles. Il disait: "Tu permets"? Je repondais: "Comment
+donc"! Mais je trouvais bientot que toutes ces questions qu'ils
+agitaient m'etaient par trop etrangeres. Trop de choses m'echappaient
+dans la vie de mon unique ami. Trop de Lanoue m'etait derobe. Une fureur
+jalouse me tenaillait le coeur.
+
+A de tels moments, je revais de represailles. J'etais tout pret, si
+Lanoue m'en offrait la moindre occasion, a lui lacher maintes choses
+desagreables que je ruminais avec soin.
+
+L'heure passait et Lanoue n'avait pour moi que paroles amicales. Je
+ravalais ma colere.
+
+Plus tard, en descendant l'escalier, apres les poignees de mains,
+j'imaginais avec horreur Lanoue disant a sa femme: "Quel brave garcon,
+ce Salavin"!
+
+Je baissais la tete; je n'etais pas fier. Toutes ces choses laides que
+je ne peux pas ne pas voir en mon ami, ce n'est pas en lui qu'elles
+sont; c'est en moi, en moi seul.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Pendant le mois de decembre, Marguerite eut une angine. Dix jours de
+suite, elle demeura chez elle, au lit. Ma mere lui portait du bouillon,
+des tisanes, des drogues.
+
+L'ordre de la maison se trouva profondement trouble. La malade, les deux
+menages, la cuisine accablaient maman de soins. Elle trouvait encore le
+temps de coudre, mais en prenant sur son repos. Nous mangions cote a
+cote, a la hate, et il me semblait qu'un vide considerable beait entre
+nous.
+
+C'est ainsi, pourtant, que nous avions vecu pendant de longues annees;
+deux mois d'habitudes nouvelles suffisaient donc a jeter en desuetude
+des coutumes vieilles comme ma vie.
+
+Je cherchais a me rendre utile et j'avais cet empressement falot que
+montrent les hommes au milieu des troubles domestiques. J'errais de
+piece en piece, m'asseyant sur tous les sieges, m'adossant a tous les
+meubles, ouvrant et fermant les portes, deplacant sans raison les
+objets. Ma mere, de temps a autre, remontait ses lunettes avec l'ongle
+de l'index et me regardait. Encore que son regard fut calme et tout a
+fait naturel, je me sentais rougir et je detournais la tete, affectant
+quelque occupation dont mon coeur se desinteressait aussitot.
+
+Quand ma mere, un bol fumant entre les doigts, passait chez Marguerite,
+qui, je vous l'ai dit, occupe une chambre voisine de notre logement,
+j'allais jusque sur le palier et, la, calant du pied la porte,
+j'attendais, me rongeant les ongles.
+
+Maman revenait et disait:
+
+--Elle va mieux.
+
+Je repondais:
+
+--Ah? Bien! Bien!
+
+Je voulais prendre un air detache. J'y parvenais difficilement.
+
+Il y eut une visite de medecin, une visite qui fut, somme toute,
+rassurante. L'etat de Marguerite n'etait pas grave. Le praticien vint
+ecrire son ordonnance chez nous et me dit en s'en allant:
+
+--N'ayez aucune inquietude, monsieur, votre soeur sera completement
+retablie des la semaine prochaine.
+
+Je ne songeai pas a detromper le medecin. L'idee que je pourrais avoir
+une soeur, une soeur comme Marguerite me fut bien agreable et me remplit
+de regrets melancoliques.
+
+Au cours d'une nuit d'insomnie tout occupee de retours sur moi-meme, je
+m'apercus avec etonnement que, quatre jours durant, je n'avais eu aucune
+de ces pensees absurdes qui me defigurent l'ame et sont le tourment de
+ma vie. J'en concus un grand enthousiasme qui me tint eveille jusqu'a
+l'aurore.
+
+Les joies viennent en cortege. Le lendemain matin, Lanoue, que j'avais
+abandonne depuis que Marguerite etait malade, Lanoue fit une apparition
+rue Du Pot-de-Fer. Il m'apportait du travail: des copies de conclusions
+grossoyees dont il s'etait charge dans le dessein de m'en faire
+profiter.
+
+Vous ne savez peut-etre pas ce qu'on appelle des "grossoyes", dans
+l'argot de la procedure? Voici: les avoues, pour corser leurs notes
+d'honoraires, ajoutent aux dossiers de leurs clients des conclusions sur
+papier timbre qui sont taxees fort cher. Il est d'usage de confier la
+confection de ces documents aux clercs subalternes qui, apres quelques
+pages concernant l'affaire jugee, copient au hasard le texte du code.
+Quatre ou cinq mots par ligne, de la besogne baclee, un pur pretexte. Et
+l'avoue, qui trouve la gros benefice, daigne payer assez bien cette
+besogne fantaisiste que les scribes expedient en dehors de leurs heures
+d'etude. C'est ridicule, mais c'est comme ca.
+
+Lanoue m'apportait un code et des liasses de papier. Je me mis au
+travail avec ardeur. Marguerite malade, ma mere surchargee de soucis,
+j'allais donc pourvoir moi-meme aux besoins de la maison.
+
+Je passai mes journees et une partie de mes nuits a transcrire d'une
+plume fievreuse toute la loi sur les accidents du travail. Je comptais
+mentalement: huit sous, seize sous, vingt-quatre sous. Je trouvais, dans
+cette activite derisoire, des motifs de fierte et maintes raisons de
+m'estimer moi-meme. Je vous l'ai dit: je me sentais devenir un autre
+homme. On avait change Salavin.
+
+Quant a rechercher les causes profondes de cette transformation, je m'en
+gardais avec une sorte de frayeur superstitieuse et je considerais
+comme un bien cette suspension de ma desesperante faculte d'analyse,
+cette treve, cet assoupissement.
+
+Un jour vint toutefois ou la clarte se fit sans qu'il m'en coutat le
+repos.
+
+J'etais dans la salle a manger, en train d'ecrire; mes doigts souilles
+d'encre galopaient sur le papier bleu, et mes yeux escortaient mes
+doigts avec allegresse. La porte s'ouvrit; maman parut, poussant devant
+elle Marguerite.
+
+Le col serre dans un foulard blanc, ses beaux cheveux nattes, le visage
+un peu pale, Marguerite avait l'air doucement ebloui des convalescents.
+
+Elle prit place au coin du feu, dans notre venerable fauteuil Voltaire.
+Et c'est ce jour-la seulement que je compris ce qui m'arrivait.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Ainsi donc ma vie avait un sens. Entendez-bien: ma vie, avait une
+direction. Elle n'etait plus eparse comme un troupeau sans loi, mais
+ramassee, orientee. Un fleuve, et non plus un marecage. Un chant grave
+et plein, apres des clameurs discordantes.
+
+Il y a, parait-il, des hommes dont toutes les pensees s'enroulent
+fidelement autour d'un axe, comme les serpents a la baguette du dieu.
+J'allais devenir un de ces hommes.
+
+Il y a des hommes qui vivent en etat de grace; leur coeur est pur et
+visite de beaux desirs. J'allais aussi vivre en etat de grace.
+
+Il y a des hommes qui possedent le monde, meme au fond de la pauvrete.
+J'allais posseder le monde. J'allais enfin me posseder moi-meme. J'etais
+sauve; j'etais capable d'amour. Tout me le prouvait: cette indulgence
+sur les visages, cette lumiere sereine sur les choses, ces elans, ces
+silences, cette confiance, et la soif de sacrifice et le tremblement de
+mes mains.
+
+Une resolution s'etant formee dans mon esprit: garder secrete cette
+certitude. En l'avouant, en la publiant, ne risquais-je point de
+l'alterer, peut-etre meme de l'aneantir? Ne faudrait-il pas de longues
+annees de paix pour rehabiliter Salavin, pour l'accoutumer a lui-meme, a
+sa richesse, pour le rendre digne de sa nouvelle destinee?
+
+Que cet amour muet fut heureux ou malheureux, voila une chose a laquelle
+je ne pensais guere. L'idee que je pourrais me trouver paye de retour
+troublait si fort mes plus fermes propos que je preferais l'ecarter. En
+Revanche, j'envisageais l'hypothese contraire avec une curieuse
+predilection. Un amour meconnu, meprise, n'en serait pas moins, pour
+moi, l'amour. Le bonheur que je convoitais etait de nature a se nourrir
+de maintes souffrances.
+
+Sans doute allez-vous sourire. Vous avez sur la joie des opinions
+raisonnables et precises que je suis bien incapable de refuter et
+meme de comprendre. En fait, je ne me defends pas, je ne plaide pas ma
+cause, vous le savez deja. Je m'efforce de vous faire entrevoir ce qui
+se passait en moi. Au surplus, je n'ai pas l'intention de m'appesantir
+sur cette partie de mon histoire. Je parviens encore a exprimer mes
+desordres, mes sottises, mes deportements. Mais le bonheur? Cela se
+peut-il raconter? Est-il possible d'interesser quelqu'un a notre
+bonheur, cette chose fastidieuse, si plate, si pauvre aux yeux d'autrui?
+
+Qu'il me suffise de vous dire que je fus heureux sans defiance. Il ne me
+restait pas assez de lucidite pour observer que mes mouvements
+d'enthousiasme ressemblaient par tropa mes mouvements de desespoir,
+qu'ils etaient, comme ceux-ci, febriles, demesures, maladroits, enfin,
+qu'ils manquaient d'harmonie.
+
+Il eut ete malaise, meme a un observateur attentif, de discerner
+l'espece de revolution qui s'etait accomplie en moi. Rien n'etait
+modifie dans l'aspect de mon existence. Marguerite, guerie, avait repris
+sa place aupres de ma mere. On entendait ronronner la machine a coudre
+et ma plume, par intervalles, heurter du bec le fond de l'encrier. Nous
+prenions ensemble nos repas dans la cuisine pleine de buee et d'odeurs
+aromatiques.
+
+J'etais tout encombre de mon sentiment et je le considerais avec
+timidite, avec crainte, comme un objet fragile que l'on redoute de
+briser en le portant.
+
+Je me repetais de minute en minute: "Attention! Voila la vraie vie qui
+commence!" Tantot, anxieux des surprises de l'avenir, je souhaitais,
+comme tant d'hommes combles, que l'eternite tout entiere ne fut qu'une
+amplification de l'instant ou je me plaisais. Et tantot, travaille de
+reves ambitieux, je me voyais acheminant vers les sommets de la vertu,
+de la perfection, mon ame couverte de benedictions, ivre de beatitude,
+rachetee, sanctifiee. C'est cela: une vie de saint! Et pourquoi pas? Les
+bienheureux n'ont-ils pas ete choisis souvent parmi la tourbe des brebis
+galeuses? Y aura-t-il au paradis place assez glorieuse pour l'ange dechu
+que touchera soudain la grace?
+
+Telles etaient mes pensees cependant que, d'une plume vertigineuse, je
+recopiais, article par article, la loi sur les accidents du travail.
+
+
+Parfois, maman me priait de quelque menu service. J'apportais a le lui
+rendre un empressement que j'eusse voulu moins visible. Enfin, on ne
+peut pas tout avoir: la felicite et la maitrise de ses nerfs.
+
+Parfois, Marguerite chantait. Je l'accompagnais en pensee, attentif a ce
+que mon chant restat interieur, pour ne me point trahir.
+
+J'evitais de regarder Marguerite, la vraie, la vivante. C'est en moi
+seulement que je la contemplais, en moi seulement que j'elevais vers
+elle une oraison silencieuse.
+
+Ne souriez pas! Ne vous moquez pas de moi! Si j'avais reussi la vie que
+je revais, c'eut ete vraiment une belle chose.
+
+Il m'arrivait aussi de penser a mes amis, a ces hommes dont vous m'avez
+entendu parler en termes si meprisants. Oudin m'apparaissait alors comme
+un caractere d'elite, une ame superieure dont l'influence sur moi
+demeurait souverainement bienfaisante. Les malheurs de Poupaert
+m'inspiraient une compassion sans reserves; je saurais lui venir en
+aide, a celui-la, le consoler, lui restituer la quietude, le bonheur. Et
+Devrigny! Devrigny, la vie meme, la sante, la vigueur exuberante! Quel
+gai compagnon! Quant a Vitet, que de spirituelles et affectueuses lecons
+n'avait-il pas su me donner! Il m'avait enseigne a chatier mon orgueil,
+a prendre, de mes vertus et de mes forces, un sentiment modeste et
+mesure. Ledieu m'avait genereusement associe a toutes ses joies. Jay
+n'etait point medisant, comme je l'avais cru a ma honte, mais
+clairvoyant et perspicace. J'ayais mal juge la femme de Petzer, mal
+interprete les actes de Coeuil.
+
+Pour Lanoue, mon frere admirable, mon ami d'election, mon bienfaiteur,
+je n'y pouvais penser sans attendrissement, sans confusion, sans
+remords.
+
+Enfin, ma pensee revenait toujours a ma mere, a Marguerite, a ces deux
+cheres figures entre lesquelles ma vie, ma nouvelle vie allait se
+consumer. Clarte chaude, parfum, suave musique!
+
+Vous le voyez c'etait tout a fait beau, tout a fait touchant. Et ce fut
+ainsi sans interruption du 17 au 25 decembre.
+
+
+
+
+XX
+
+
+J'allai, le jour de Noel, dejeuner chez Lanoue, qui m'avait invite a une
+petite fete intime.
+
+Un froid sec, piquant, tonique. Marcher etait une joie, meme avec des
+semelles trouees. Bien serre dans mon vieux paletot, je partis d'assez
+bonne heure: un repas d'ami n'est-il pas meilleur quand il est precede
+d'une longue causerie?
+
+L'itineraire m'etait familier. Mes pas, comme ceux des bestiaux parques,
+reviennent toujours dans les memes empreintes. Paris est grand, mais,
+dans Paris, j'ai mon village. Comme presque tous les hommes je ne suis
+capable que d'une petite patrie. Les gens qui parcourent le monde se
+croient delivres de toute servitude; ne pensez-vous pas qu'il leur faut
+s'improviser une patrie dans leur entrepont de navire ou leur wagon de
+chemin de fer? Ils doivent, parfois meme, emporter cette patrie
+minuscule dans leur valise, dans leur poche, dans le regard d'un
+compagnon cheri.
+
+La rue du Cardinal-Lemoine m'est favorable a la descente. Elle se
+precipite vers le fleuve, les bras ouverts. Elle m'entraine, comme un
+desir qui veut etre assouvi. Elle est allegre comme une debauche de
+forces accumulees.
+
+Puis, c'est la plaine, l'horizon a pleins poumons de la Seine et des
+quais, la fluette passerelle de l'Estacade, l'ile et cette greve
+provinciale ou Paris semble oublier sa feroce turbulence.
+
+Je revis, une fois de plus, toutes ces douces choses avec des yeux
+d'homme heureux. Que cette image me demeure a jamais pour les mauvais
+jours.
+
+Lanoue, sorti de bon matin, en vue de menues emplettes, n'etait pas
+encore de retour. Marthe, occupee des preparatifs de notre petite fete,
+me recut en costume d'interieur: bonnet de dentelle et peignoir
+sommaire. Mais ne suis-je pas un peu de la maison?
+
+Le bebe me prit par la main pour me faire voir les tresors trouves
+miraculeusement, a l'aube, dans la cheminee. Tout, dans l'appartement
+exigu, respirait ce bonheur familial auquel j'ai reve jadis comme a une
+terre interdite.
+
+Remonter les jouets mecaniques, assembler les cubes colories, paitre les
+brebis de sapin, tout cela me parut fort plaisant jusque vers onze
+heures. Comment ensuite s'annonca le desastre? A quel instant precis
+apparurent les premiers signes de ma ruine interieure? Voila ce que je
+ne saurais vous dire au juste. Il se peut que la cause de tout ait ete
+ce peignoir a manches courtes. Il n'est rien qui ne soit pretexte pour
+une ame mal defendue.
+
+Marthe est une belle personne, brune et robuste. Elle est d'humeur grave
+et enjouee: reserve et confiance tout ensemble. C'est la femme de mon
+ami; elle ne s'etait jamais, jusque-la, trouvee compromise dans les
+exces de mon imagination.
+
+Or, il advint que Marthe se pencha par-dessus la table pour arranger je
+ne sais quoi a la suspension. Elle levait un bras. La manche de son
+peignoir etait breve, flottante, fort large. Mon regard s'engagea
+involontairement dans cette manche et remonta le long du bras, jusqu'a
+l'ombre moite et touffue de l'aisselle.
+
+Ce fut tout pour Marthe. Elle avait deja replie son bras, deja tourne le
+dos, deja quitte la piece.
+
+Moi, j'etais assis dans le fauteuil a bascule, les jambes croisees, et je
+me balancais. L'enfant jouait sur le tapis. C'est ainsi que n'importe
+qui eut compris la scene.
+
+Monsieur, vous etes un homme; je n'aurai pas besoin de vous expliquer
+trop longuement le caractere des pensees dont je fus assailli, la nature
+de l'evenement qui se passa dans mon esprit.
+
+Une brutalite formidable, une espece de viol, de colere, de delire. Des
+vetements dechires. Des supplications et des sanglots. Rien ne resistait
+a la bourrasque, ni l'honneur, ni l'amitie. J'etais lache, dechaine,
+ivre. Les plus petits details m'apparaissaient, et de ce corps entre mes
+mains, et de mes actes.
+
+Marthe traversa la chambre voisine. Une seconde, j'apercus a
+contre-jour, devant la fenetre, sa silhouette presque nue dans son
+vetement flottant. Nouveau coup de fouet. Nouvelle rage. Mes yeux
+remonterent au plafond ou se peignait une histoire extravagante: je
+volais cette femme, je l'emportais dans des chambres obscures,
+odorantes, avec des lits bouleverses, sous une veilleuse agitee de
+spasmes nerveux.
+
+Et puis, un voyage. Partir! On pourrait partir! Une vie haletante,
+maudite, admirable, a travers des continents inconnus. L'Asie! ou dans
+les iles de l'Oceanie, ou dans les Antilles.
+
+A mes pieds, l'enfant se prit a chanter en secouant une crecelle. Eh
+bien! l'enfant serait abandonne a Lanoue. Il se consolerait avec cet
+enfant, Lanoue! Je lui ecrirais une lettre pour tout expliquer.
+J'ecrivis la lettre, d'un bout a l'autre, sur l'enduit cremeux du
+plafond.
+
+J'entrevis une cabine de paquebot, avec un hublot glauque, fele par
+l'horizon marin; et des etreintes secouees par la trepidation des
+machines, renversees soudain par des coups de roulis; et des mains
+cramponnees au bastingage, des mains convulsees d'angoisse; et des
+remords a deux, des remords ecrases sous des caresses terribles.
+
+Pour tout dire, il me faut ajouter que ce qui se passait en moi ne
+ressemblait pas exactement a ce qu'on appelle le desir. C'etait une
+de ces imaginations qui trouvent leur satisfaction en elles-memes. Je
+n'aurais pas fait l'ombre d'un mouvement pour realiser ma folie. Non!
+Toute cette saoulerie demeurait vautree dans l'ame et presque sans
+rapport avec son objet. Une salete lache, cachee, solitaire.
+
+... J'achevais la lettre a Lanoue quand une petite moulure de platre,
+une de ces vagues fioritures qui ecumaient et deferlaient au pourtour du
+plafond devint insensiblement cette belle meche blonde qui tremble et se
+tord devant l'oreille de Marguerite quand elle coud, penchee sur son
+ouvrage. Et toute la douce figure de Marguerite apparut au plafond, avec
+ce regard qu'elle avait eu pour murmurer: "Oh! je sais bien que vous
+etes bon".
+
+Eh bien! Marguerite serait oubliee.
+
+Marguerite! Deja! Mon reve haletait, comme un cheval force qui bute et
+va s'abattre. Tout le sang de mon reve s'epuisait.
+
+C'est alors que retentit la voix de Marthe. Je crois me rappeler qu'elle
+disait une phrase des plus simples:
+
+--Octave vous fait attendre. Il sera bien fache.
+
+Toutes les images s'abimerent dans une nuee grise. Je me sentis
+frissonnant, fatigue, triste, comme un homme qui vient d'etouffer ses
+illusions sur un sopha d'hotel meuble. Cette faiblesse dans les jambes,
+cette tete pleine de coton, ce coeur defaillant et, surtout, surtout,
+une imperieuse envie de pleurer, de gemir.
+
+Je me levai et passai dans l'antichambre.
+La, je pris mon pardessus.
+
+--Que faites-vous? dit Marthe, apparue sur le seuil de la cuisine. Vous
+avez oublie quelque chose?
+
+--Oui, j'ai oublie... j'ai oublie...
+
+Le son de ma voix me parut si pitoyable que je dis pas un mot de plus.
+J'ouvris la porte et me jetai dans l'escalier. Je vois encore le visage
+etonne de Marthe avancer dans la penombre et se pencher sur la rampe.
+
+Comme j'arrivais au premier etage, je me trouvai face a face avec
+Lanoue. Il eut un bel et affectueux sourire pour me tendre la main.
+
+--Octave, lui dis-je en m'ecartant, Octave, excuse-moi. Je ne reste pas
+avec vous. Je ne peux pas rester. Je ne merite pas que l'on s'interesse
+a moi.
+
+Lanoue s'arreta, frappe de stupeur. Je l'aurais presque bouscule pour
+gagner plus rapidement le dehors. Je descendis les dernieres marches en
+bondissant. Je criais:
+
+--Non, non, Octave, il ne faut pas m'aimer!
+
+Comme je refermais la porte du vestibule, j'entendis derriere moi, dans
+l'escalier, des bruits de pas precipites. Lanoue appelait d'une voix
+alteree:
+
+--Louis! Louis! Ecoute, Louis...
+
+Dans la rue, je pris ma course, sans tourner la tete.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+On ne devrait jamais avoir de joie; le depart de la joie est une
+souffrance trop cruelle.
+
+Il etait midi. Le Jardin des Plantes paraissait desert. Un sol durci,
+grincant de froid. Des bancs couverts d'une couche de gresil. Je m'assis
+pourtant sur l'un d'eux. Il y avait, a ma droite, un arbre qui, de tous
+ses bras etendus, pretait serment avec une gravite majestueuse.
+
+Je regardais son tronc noueux, sa ramure innombrable, ses grosses
+racines qui, par places, emergeaient avant la plongee definitive, comme
+des echines de dauphins, et je pensais:
+
+Lui, il sait choisir; il puise dans la terre ou il y a tant de sucs,
+tant de substances, tant de nourritures et de poisons, tant de materiaux
+accumules depuis les origines. Il puise et ne prend que le necessaire.
+Il dedaigne le reste. Il se choisit dans le chaos.
+
+
+Moi, je ne sais pas me choisir. Toute pensee qui voyage trouve asile en
+mon ame. Toute graine qui tombe sur mon etre y peut germer. Ou suis-je
+la-dedans? Qui suis-je dans cette foule? Peut-il y avoir du bonheur pour
+moi entre ces mille demons ennemis? Comment me reconnaitre, me nommer,
+m'appeler, entre tous ces visages?
+
+Ne me dites pas: "Ces pensees sont en vous mais ne sont pas vous".--Eh!
+n'est-ce pas moi qui les pense? N'est-ce pas moi qui les nourris?
+
+Surtout, surtout, ne me dites pas: "Tout cela ne vit que dans votre
+esprit."--Seul compte ce qui se passe la.
+
+Je ne pourrai jamais faire de ma vie quelque chose de pur, quelque chose
+de propre.
+
+Je suis incapable d'amour, incapable d'amitie, a moins qu'amour et
+amitie ne soient de bien pauvres, de bien miserables sentiments.
+
+Je suis un mauvais fils, un mauvais ami, un mauvais amant. Au fond de
+mon coeur, j'ai voulu la mort de ma mere, j'ai trahi et bafoue Octave,
+force, souille Marthe, abandonne Marguerite. Et j'ai fait mille autres
+crimes dont je n'ai pas meme souvenir, ce qui est plus desesperant que
+tout.
+
+Je ne respecte rien dans le fond de mon coeur; et pourtant!
+
+Et pourtant, j'ai parfois reve d'une vie qui eut ete la plus belle, la
+plus noble des vies.
+
+Ce n'est pas ma faute: je ne suis pas le maitre. Ne m'accusez pas avant
+d'avoir fait retour sur vous-meme.
+
+Je suis un ilote. Qui me donnera la liberte? Qui me sauvera de la
+decheance? Qui pourra me rendre la grace perdue?
+
+Le monde m'echappe. Je me debats parmi les ombres. Qui peut venir a mon
+secours? Telles furent mes reflexions sur le banc du Jardin des Plantes.
+J'avais froid. Bientot j'eus faim. Je ne constatai pas sans amertume
+qu'il m'etait possible d'avoir froid et faim malgre ma douleur. Nouvelle
+blessure pour l'orgueil.
+
+Je combattis le froid en marchant, et la faim avec un de ces petits
+pains aux raisins secs, un de ces pains de seigle qui ont fait les
+delices de mon enfance.
+
+
+J'errai ainsi, tantot dans les allees du jardin, tantot dans les rues
+avoisinantes, jusqu'a la chute du jour. Le ciel s'etait fort brouille
+et obscurci. Jamais il ne m'avait paru plus hostile, plus lugubre; et
+c'etait pure illusion, car j'ai connu, sous l'azur de juillet, des
+detresses en sueur qui passent de loin toutes les tristesses de l'hiver.
+Il n'y a de soleil que dans la paix du coeur.
+
+Ou aller?
+
+Comme la nuit s'epaississait, la neige se mit a tomber. J'etais alors
+dans la rue Buffon.
+
+Je revins a la surface du monde pour constater qu'il neigeait. Puis,
+nouvelle plongee dans les profondeurs.
+
+Un peu plus tard, je m'apercus que j'etais a la hauteur de la caserne
+municipale, rue Monge, en marche vers la rue du Pot-de-Fer. La bete
+remontait au gite; d'elle-meme, elle rentrait a la bauge, ou il fait
+tiede, ou l'on mange.
+
+Toujours la meme chose. Toujours le meme rythme. Sortir, rentrer.
+Rapporter a la maison, chaque soir, son fardeau de colere et de degout.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Monsieur, il est plus de minuit et vous m'avez ecoute jusqu'ici avec
+beaucoup de patience et de bonte. Je vais donc abuser de votre sympathie
+en achevant mon recit.
+
+Une semaine s'est ecoulee depuis les evenements qui ont marque, pour
+moi, la journee de Noel. Une fois encore, je vous prie de m'excuser
+si je m'obstine a nommer evenements ces choses qui se sont entierement
+passees en moi. Le monde a deux histoires: l'histoire de ses actes,
+celle que l'on grave dans le bronze, et l'histoire de ses pensees, celle
+dont personne ne semble se soucier. En verite, qu'importent mes actes,
+si toutes mes pensees n'en sont que le desaveu et la derision?
+
+J'ai d'abord vecu quatre jours dans une anxiete sans cesse croissante.
+Pour bien des raisons que vous devinez aisement, le sejour a la maison
+etait penible: tant de souvenirs, et le regard de ces deux femmes, et le
+mensonge de mon visage, de mes paroles, de mes gestes.
+
+Je suis donc sorti, chaque jour, des le matin, pour ne rentrer que tard
+dans la nuit, au moment du sommeil. Chaque soir, ma mere m'a dit que
+Lanoue etait venu et m'avait attendu une heure ou deux sans trop
+expliquer l'objet de sa visite.
+
+J'ai passe mes nuits sur mon canape, a fumer, a batailler contre mes
+demons.
+
+Avant-hier matin, j'ai eu avec ma mere une discussion decisive.
+S'agit-il bien d'une discussion? En realite, ma mere a parle seule.
+
+J'allais sortir. Marguerite etait partie chercher du travail a
+l'atelier. Maman mettait de l'ordre dans le logement.
+
+--Louis, m'a-t-elle dit, assieds-toi un instant aupres de moi.
+
+Je me suis assis. Je devais avoir un visage ferme, bleme, agite de menus
+tics que je ne peux reprimer. Je ne savais ce que voulait ma mere.
+J'etais, a la fois, inquiet et accable.
+
+--Louis, m'a dit ma mere, tu auras trente ans dans deux mois.
+
+
+J'ai tout de suite compris. Ma mere a parle pendant plus d'une
+demi-heure. "Le moment etait venu de me marier. Je ne pouvais plus
+tarder a trouver une situation. Maman s'en etait quelque peu occupee
+elle-meme. Le moment etait venu pour moi de choisir une compagne. Et,
+justement, n'avais-je pas, aupres de moi..."
+
+Ah! Mere, mere, comme vous m'aimez! Comme vous me connaissez bien! Comme
+vous me comprenez mal!
+
+Je l'ai laissee parler. Elle secouait affectueusement mes mains qui
+retombaient inertes. Quand elle me pressait de questions, je hochais la
+tete sans repondre.
+
+On a sonne, ce qui m'a delivre. Marguerite est entree. Aussitot, j'ai
+saisi mes vetements et je suis parti, tres vite, en regardant au passage
+avec une espece de ressentiment cette jeune femme qui songe a rendre
+heureux un homme tel que moi.
+
+Il y a de cela plus de quarante-huit heures. Je ne suis pas retourne a
+la maison. Je n'y retournerai pas; je ne peux plus.
+
+J'ai ecrit a maman une lettre qui n'explique rien. Le moyen d'expliquer
+des choses pareilles! "Mere, lui ai-je ecrit, tu ne sais pas quel homme
+je suis. Ne me demande pas de revenir aupres de toi. Ne me demande pas
+d'etre heureux." Et mille autres sottises semblables qui ont du la
+mettre au supplice sans l'eclaircir de rien.
+
+Depuis bientot trois jours, je vogue dans Paris sans but, sans refuge.
+Je suis calme, mais bien malheureux.
+
+Je ne cherche pas a mourir. Je ne suis pas encore pret a mourir.
+
+J'ai de l'argent pour deux jours. Apres je ferai de menus travaux, afin
+de manger.
+
+N'allez pas me parler de ces deux femmes, qui doivent, en ce moment,
+coudre cote a cote, dans la salle a manger. Que pensent-elles? Que
+disent-elles? Ne m'en parlez pas: je n'y ai que trop songe depuis trois
+jours.
+
+Le hasard m'a conduit, ce soir, dans ce bar ou j'ai eu la chance de vous
+rencontrer. J'ai tres peu bu; vous l'avez surement remarque. Je me
+serais bien enivre, mais j'ai l'estomac si malade.
+
+Ne racontez a personne cette histoire qui n'en est pas une. Tous les
+hommes ont leur charge de tourments. Inutile de les troubler avec
+Salavin. Inutile aussi de leur donner a rire.
+
+Je ne sais plus que faire. Je ne sais plus que devenir. Peut-etre
+vais-je partir en voyage, si le vent me prend en pitie et m'emporte.
+Peut-etre vais-je rester. Peut-etre...
+
+Vous, monsieur, qui avez l'air simple et bon, vous qui m'avez laisse
+parler avec tant de bienveillance, peut-etre me direz-vous ce que je
+dois faire.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT ***
+
+***** This file should be named 10290.txt or 10290.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/9/10290/
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ License. You must require such a user to return or
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
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+
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+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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