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Mais c'étaient là des trésors perdus. +J'aimais mieux les chevaux. + +Le septième feuillet (je le vois encore) représentait l'arche de Noé au +moment où l'on embarque les couples de bêtes. L'arche de Noé était, dans +ma Bible, une sorte de longue caravelle surmontée d'un château de bois, +avec un toit en double pente. Elle ressemblait exactement à une arche de +Noé qu'on m'avait donnée pour mes étrennes et qui exhalait une bonne +odeur de résine. Et cela m'était une grande preuve de la vérité des +Écritures. + +Je ne me lassais ni du Paradis ni du Déluge. Je prenais aussi plaisir à +voir Samson enlevant les portes de Gaza. Cette ville de Gaza, avec ses +tours, ses clochers, sa rivière, et les bouquets de bois qui +l'environnaient, était charmante. Samson s'en allait, une porte sous +chaque bras. Il m'intéressait beaucoup. C'était mon ami. Sur ce point +comme sur bien d'autres, je n'ai pas changé. Je l'aime encore. Il était +très fort, très simple, il n'avait pas l'ombre de méchanceté, il fut le +premier des romantiques, et non certes le moins sincère. + +J'avoue que je démêlais mal, dans ma vieille Bible, la suite des +événements, et que je me perdais dans les guerres des Philistins et des +Amalécites. Ce que j'admirais le plus en ces peuples c'étaient leurs +coiffures, dont la diversité m'étonne encore. On y voyait des casques, +des couronnes, des chapeaux, des bonnets et des turbans merveilleux. Je +n'oublierai de ma vie la coiffure que Joseph portait en Égypte. C'était +bien un turban, si vous voulez, et même un large turban, mais il était +surmonté d'un bonnet pointu, et il s'en échappait une aigrette avec deux +plumes d'autruche, et c'était une coiffure considérable. + +Le Nouveau-Testament avait, dans ma vieille Bible, un charme plus +intime, et je garde un souvenir délicieux du potager dans lequel Jésus +apparaissait à Madeleine. "Et elle pensoit, dit le texte, que ce fust le +maistre du jardin." Enfin, dans les sept oeuvres de la miséricorde, +Jésus-Christ, qui était le pauvre, le prisonnier et le pèlerin, voyait +venir à lui une dame parée comme Anne d'Autriche, d'une grande +collerette de point de Venise. Un cavalier, coiffé d'un feutre à plumes, +le poing sur la hanche, cape au dos, chaussé galamment de bottes en +entonnoir, du perron d'un château aux murs de brique, faisait signe à un +petit page, portant une buire et un gobelet d'argent, de verser du vin +au pauvre, ceint de l'auréole. Que cela était aimable, mystérieux et +familier! Et comme Jésus-Christ, dans un cabinet de verdure, au pied +d'un pavillon bâti du temps du roi Henri, sous notre ciel humide et fin, +semblait plus près des hommes, et plus mêlé aux choses de ce monde! + +Chaque soir, sous la lampe, je feuilletais ma vieille Bible, et le +sommeil, ce sommeil délicieux de l'enfance, invincible comme le désir, +m'emportait dans ses ombres tièdes, l'âme toute pleine encore d'images +sacrées. Et les patriarches, les apôtres, les dames en collerette de +guipure, prolongeaient dans mes rêves leur vie surnaturelle. Ma Bible +était devenue pour moi la réalité la plus sensible, et je m'efforçais +d'y conformer l'univers. + +L'univers ne s'étendait pas, pour moi, beaucoup au delà du qui +Malaquais, où j'avais commencé de respirer le jour, comme dit cette +tendre vierge d'Alpe. Et je respirais avec délices le jour qui baigne +cette région d'élégance et de gloire, les Tuileries, le Louvre, le +Palais Mazarin. Parvenu à l'âge de cinq ans, je n'avais pas encore +beaucoup exploré les parties de l'univers situées par-delà le Louvre, +sur la rive droite de la Seine. La rive opposée m'était mieux connue +puisque je l'habitais. J'avais suivi la rue des Petits-Augustins +jusqu'au bout, et je pensais bien que c'était le bout du monde. + +La rue des Petits-Augustins s'appelle aujourd'hui rue Bonaparte. Au +temps qu'elle était au bout du monde, j'avais vu que, de ce côté, les +bords de l'abîme étaient gardés par un sanglier monstrueux et par quatre +géants de pierre, assis en longues robes, un livre à la main, dans un +pavillon, sur une grande cuve pleine d'eau, au milieu d'une plaine +bordée d'arbres, près d'une immense église. Vous ne me comprenez pas? +vous ne savez plus ce que je veux dire?... Hélas! après une vie +d'opprobre, le pauvre sanglier de la maison Bailli est mort depuis +longtemps. Les générations nouvelles ne l'ont point vu subir, captif, +les outrages des écoliers. Elles ne l'ont point vu couché, l'oeil à demi +clos, dans une résignation douloureuse. A l'angle de la rue Bonaparte, +où il était logé dans une remise peinte en jaune et ornée de fresques +représentant des voitures de déménagement attelées de percherons gris +pommelé, s'élève maintenant une maison à cinq étages. Et quand je passe +devant la fontaine de la place Saint-Sulpice, les quatre géants de +pierre ne m'inspirent plus de terreurs mystérieuses. Je sais, comme tout +le monde, leurs noms, leur génie et leur histoire: ils s'appellent +Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon. + +A l'occident aussi, j'avais touché les confins de l'univers ... Les +hauteurs bouleversées de la Chaillot, la colline du Trocadéro, sauvage +alors, fleurie de bouillons blancs et parfumée de menthe, c'était +véritablement le bout du monde, les bords de l'abîme où l'on aperçoit +l'homme nu qui n'a qu'une jambe, et qui marche en sautant, l'homme +poisson et l'homme sans tête qui porte un visage sur la poitrine. Aux +abords du pont qui, de ce côté fermait l'univers, les quais étaient +mornes, gris, poudreux. Point de fiacres, quelques promeneurs à peine. +Çà et là , accoudés au parapet, de petits soldats qui taillaient une +baguette et regardaient couler l'eau. Au pied du cavalier romain qui +occupe l'angle droit du Champ-de-Mars, une vieille, accroupie au +parapet, vendait des chaussons aux pommes et du coco. Le coco était dans +une carafe coiffée d'un citron. La poussière et le silence passaient sur +ces choses. Maintenant le pont d'Iéna relie entre eux des quartiers +neufs. Il a perdu l'aspect morne et désolé qu'il avait dans mon enfance. +La poussière que le vent soulève sur la chaussée n'est plus la poussière +d'autrefois. Le cavalier romain voit de nouvelles figures et de +nouvelles moeurs. Il ne s'en attriste pas: il est de pierre. + +Mais ce que j'aimais et connaissais le mieux, c'étaient les berges de la +Seine; ma vieille bonne Nanette m'y menait promener tous les jours. J'y +retrouvais l'arche de Noé de ma Bible en estampes. Car je ne doutais +guère que ce ne fût le bateau de la Samaritaine, avec son palmier d'où +sortait merveilleusement une fumée mince et noire. Cela se concevait: +comme il n'y avait plus de déluge, on avait fait de l'arche un +établissement de bains. + +Du côté du levant, j'avais visité le Jardin des Plantes et remonté la +Seine jusqu'au pont d'Austerlitz. Là était la limite. Les plus hardis +explorateurs de la nature finissent par trouver le point au delà duquel +ils ne peuvent plus avancer. Il m'avait été impossible d'aller plus loin +que le pont d'Austerlitz. Mes jambes étaient petites et celles de ma +bonne Nanette étaient vieilles; et malgré ma curiosité et la sienne, car +nous aimions tous deux les belles promenades, il nous avait toujours +fallu nous arrêter sur un banc, sous un arbre, en vue du pont, au regard +d'une marchande de gâteaux de Nanterre. Nanette n'était guère plus +grande que moi. Et c'était une sainte femme en robe d'indienne à +ramages, avec un bonnet à tuyaux. Je crois que la représentation qu'elle +se faisait du monde était aussi naïve que celle que je m'en formais à +son côté. Nous causions ensemble très facilement. Il est vrai qu'elle ne +m'écoutait jamais. Mais il n'était pas nécessaire qu'elle m'écoutât. Et +ce qu'elle me répondait était toujours à propos. Nous nous aimions +tendrement l'un l'autre. + +Tandis qu'assise sur le banc, elle songeait avec douceur à des choses +obscures et familières, je creusais la terre avec ma pelle au pied d'un +arbre, ou bien encore je regardais le pont qui terminait pour moi le +monde connu. + +Qu'y avait-il au delà ? Comme les savants, j'en étais réduit aux +conjectures. Mais il se présentait à mon esprit une hypothèse si +raisonnable que je la tenais pour une certitude: c'est qu'au delà du +pont d'Austerlitz s'étendaient les contrées merveilleuses de la Bible. +Il y avait sur la rive droite un coteau que je reconnaissais pour +l'avoir vu dans mes estampes, dominant les bains de Bethsabée. + +Au delà je plaçais la Terre-Sainte et la Mer Morte; je pensais que si on +pouvait aller plus loin, on apercevrait Dieu le père en robe bleue, sa +barbe blanche emportée par le vent, et Jésus marchant sur les eaux, et +peut-être le préféré de mon coeur, Joseph, qui pouvait bien vivre +encore, car il était très jeune quand il fut vendu par ses frères. + +J'étais fortifié dans ces idées par la considération que le Jardin des +Plantes n'était autre chose que le Paradis terrestre un peu vieilli, +mais, en somme, pas beaucoup changé. De cela, je doutais encore moins +que du reste; j'avais des preuves. J'avais vu le Paradis terrestre dans +ma Bible, et ma mère m'avait dit: "Le Paradis terrestre était un jardin +très agréable, avec de beaux arbres et tous les animaux de la création." +Or, le Jardin des Plantes, c'était tout à fait le Paradis terrestre de +ma Bible et de ma mère, seulement, on avait mis des grillages autour es +bêtes, par suite du progrès des arts et à cause de l'innocence perdue. +Et l'Ange qui tenait l'épée flamboyante avait été remplacé, à l'entrée, +par un soldat en pantalon rouge. + +Je me flattais d'avoir fait là une découverte assez importante. Je la +tenais secrète. Je ne la confiai pas même à mon père, que j'interrogeais +pourtant à toute minute sur l'origine, les causes et les fins des choses +tant visibles qu'invisibles. Mais sur l'identification du Paradis +terrestre au Jardin des Plantes, j'étais muet. + +Il y avait plusieurs raisons à mon silence. D'abord, à cinq ans, on +éprouve de grandes difficultés à expliquer certaines choses. C'est la +faute des grandes personnes, qui comprennent très mal ce que veulent +dire les petits enfants. Puis j'étais content de posséder seul la +vérité. J'en prenais avantage sur le monde. J'avais aussi le sentiment +que si j'en disais quelque chose, on se moquerait de moi, on rirait, et +que ma belle idée en serait détruite, ce dont j'eusse été très fâché. +Disons tout, je sentais, d'instinct, qu'elle était fragile. Et peut-être +même que, au fond de l'âme et dans le secret de ma conscience obscure, +je la jugeais hardie, téméraire, fallacieuse et coupable. Cela est très +complexe. Mais on ne saurait imaginer toutes les complications de la +pensée dans une tête de cinq ans. + +Nos promenades au Jardin des Plantes, c'est le dernier souvenir que +j'aie gardé de ma bonne Nanette qui était si vieille quand j'étais si +jeune, et si petite quand j'étais si petit. Je n'avais pas encore six +ans accomplis, lorsqu'elle nous quitta à regret et regrettée de mes +parents et de moi. Elle ne nous quitta pas pour mourir, mais je ne sais +pourquoi, pour aller je ne sais où. Elle disparut ainsi de ma vie, comme +on dit que les fées, dans les campagnes, après avoir pris l'apparence +d'une bonne vieille pour converser avec les hommes, s'évanouissent dans +l'air. + + + + +II + +LE MARCHAND DE LUNETTES. + + +En ce temps-là , le jour était doux à respirer; tous les souffles de +l'air apportaient des frissons délicieux; le cycle des saisons +s'accomplissait en surprises joyeuses et l'univers souriait dans sa +nouveauté charmante. Il en était ainsi parce que j'avais six ans. +J'étais déjà tourmenté de cette grande curiosité qui devait faire le +trouble et la joie de ma vie, et me vouer à la recherche de ce qu'on ne +trouve jamais. + +Ma cosmographie--j'avais une cosmographie--était immense. Je tenais le +quai Malaquais, où s'élevait ma chambre, pour le centre du monde. La +chambre verte, dans laquelle ma mère mettait mon petit lit près du sien, +je la considérais, dans sa douceur auguste et dans sa sainteté +familière, comme le point sur lequel le ciel versait ses rayons avec ses +grâces, ainsi que cela se voit dans les images de sainteté. Et ces +quatre murs, si connus de moi, étaient pourtant pleins de mystère. + +La nuit, dans ma couchette, j'y voyais des figures étranges, et, tout à +coup, la chambre si bien close, tiède, où mouraient les dernières lueurs +du foyer, s'ouvrait largement à l'invasion du monde surnaturel. + +Des légions de diables cornus y dansaient des rondes; puis, lentement, +une femme de marbre noir passait en pleurant, et je n'ai su que plus +tard que ces diablotins dansaient dans ma cervelle et que la femme +lente, triste et noire était ma propre pensée. + +Selon mon système, auquel il faut reconnaître cette candeur qui fait le +charme des théogonies primitives, la terre formait un large cercle +autour de ma maison. Tous les jours, je rencontrais allant et venant par +les rues, des gens qui me semblaient occupés à une sorte de jeu très +compliqué et très amusant: le jeu de la vie. Je jugeais qu'il y en avait +beaucoup, et peut-être plus de cent. + +Sans douter le moins du monde que leurs travaux, leurs difformités et +leurs souffrances ne fussent une manière de divertissement, je ne +pensais pas qu'ils se trouvassent comme moi sous une influence +absolument heureuse, à l'abri, comme je l'étais, de toute inquiétude. A +vrai dire, je ne les croyais pas aussi réels que moi; je n'étais pas +tout à fait persuadé qu'ils fussent des êtres véritables, et quand, de +ma fenêtre, je les voyais passer tout petits sur le pont des +Saints-Pères, ils me semblaient plutôt des joujoux que des personnes, de +sorte que j'étais presque aussi heureux que l'enfant géant du conte qui, +assis sur une montagne, joue avec les sapins et les chalets, les vaches +et les moutons, les bergers et les bergères. + +Enfin, je me représentais la création comme une grande boîte de +Nuremberg, dont le couvercle se refermait tous les soirs, quand les +petits bonshommes et les petites bonnes femmes avaient été soigneusement +rangés. + +En ce temps-là , les matins étaient doux et limpides, les feuilles vertes +frissonnaient innocemment sous la brise légère. Sur le quai, sur mon +beau quai Malaquais où Mme Mathias, après Nanette, Mme Mathias, aux yeux +de braise, au coeur de cire, promenait ma petite enfance, des armes +précieuses étincelaient aux étages des boutiques, de fines porcelaines +de Saxe s'y étageaient, brillantes comme des fleurs. La Seine qui +coulait devant moi me charmait par cette grâce naturelle aux eaux, +principe des choses et source de la vie. J'admirais ingénument ce +miracle charmant du fleuve qui, le jour, porte les bateaux en reflétant +le ciel, et la nuit, se couvre de pierreries et de fleurs lumineuses. Et +je voulais que cette belle eau fût toujours la même, parce que je +l'aimais. Ma mère me disait que les fleuves vont à l'Océan et que l'eau +de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idée comme +excessivement triste. En cela, je manquais peut-être d'esprit +scientifique, mais j'embrassais une chère illusion; car, au milieu des +maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'écoulement universel +des choses. + +Le Louvre et les Tuileries qui étendaient en face de moi leur ligne +majestueuse, m'étaient un grand sujet de doute. Je ne pouvais croire que +ces monuments fussent l'ouvrage de maçons ordinaires, et pourtant ma +philosophie de la nature ne me permettait pas d'admettre que ces murs se +fussent élevés par enchantement. Après de longues réflexions, je me +persuadais que ces palais avaient été bâtis par de belles dames et de +magnifiques cavaliers, vêtus de velours, de satin, de dentelles, +couverts d'or et de pierreries et portant des plumes au chapeau. + +On sera peut-être surpris qu'à six ans j'eusse une idée si peu exacte du +monde. Mais il faut considérer que j'étais à peine sorti de Paris où le +docteur Nozière, mon père, était retenu toute l'année. + +J'avais fait, il est vrai, deux ou trois petits voyages en chemin de +fer, mais je n'en avais tiré aucun profit au point de vue de la +géographie. + +C'était une science très négligée en ce temps-là . On s'étonnera aussi +que j'eusse du monde moral une conception si peu conforme à la réalité +des choses. + +Mais songez que j'étais heureux et que les êtres heureux ne savent pas +grand'chose de la vie. La douleur est la grande éducatrice des hommes. +C'est elle qui leur a enseigné les arts, la poésie et la morale; c'est +elle qui leur a inspiré l'héroïsme avec la pitié; c'est elle qui a donné +du prix à la vie en permettant qu'elle fût offerte en sacrifice; c'est +elle, c'est l'auguste et bonne douleur qui a mis l'infini dans l'amour. + +En attendant ses leçons, je fus témoin d'un événement horrible qui +bouleversa de fond en comble ma conception physique et morale de +l'univers. + +Mais il est indispensable de vous dire tout d'abord qu'en ce temps-là un +marchand de lunettes étalait ses boîtes sur le quai Malaquais, le long +du mur de ce bel hôtel de Chimay qui ouvre avec une grâce si noble, sur +sa cour d'honneur, les deux battants sculptés d'une porte à fronton +Louis XIV. + +J'étais en grande familiarité avec ce marchand de lunettes. Tous les +jours, Mme Mathias, en me menant à la promenade, s'arrêtait devant +l'étalage du lunetier. Elle lui demandait avec intérêt: "Eh bien! +monsieur Hamoche, comment va?" + +Et ils faisaient un bout de causette. + +Et moi, tout en écoutant, j'examinais les lunettes, les conserves, les +pince-nez, la sébile des médailles et les échantillons minéralogiques +qui étaient toute la fortune du lunetier, et qui me semblaient un grand +trésor. J'étais étonné surtout de la quantité de verres bleutés que +contenaient les petites vitrines de M. Hamoche et, aujourd'hui encore, +je crois que M. Hamoche s'exagérait l'importance des lunettes bleues +dans l'optique usuelle. + +Au reste, incolores ou bleus, ses verres dormaient paisiblement dans +leurs boîtes; personne ne les regardait, non plus que ses médailles et +ses minéraux, et la rouille dévorait les montures d'acier des besicles. + +"Eh bien! ça va t'il mieux, les affaires?" demandait Mme Mathias. + +M. Hamoche, les bras croisés, morne, le regard à l'horizon, ne répondait +pas. + +C'était un petit homme tout à fait chauve, avec un crâne énorme, des +yeux sombres et enflammés, des joues pâles et une longue barbe d'un noir +bleu. + +Son costume, comme son air, était étrange. Il portait une longue +redingote de drap vert olive qui était devenue jaune sur les épaules et +sur le dos, et dont les pans lui tombaient aux pieds. Et il était coiffé +du plus haut chapeau de haute forme qu'on ait jamais vu, tout cassé, +tout luisant, prodigieux monument de misère et de vanité. Non! les +affaires n'allaient pas. M. Hamoche ne ressemblait pas assez à une +personne qui vend des lunettes, et ses lunettes ne ressemblaient pas +assez à des lunettes qu'on achète. + +Aussi bien, il était devenu lunetier par l'injure du sort et, sous le +mur de Chimay, il prenait les attitudes de Napoléon à Sainte-Hélène. Lui +aussi, il était un Titan foudroyé. + +A juger par le peu que j'en ai retenu, ses conversations avec ma vieille +bonne roulaient sur d'étranges et lointaines aventures. Il y parlait +d'une longue navigation sur l'Océan Pacifique, de campements sous les +cèdres rouges, et de Chinois fumeurs d'opium. + +Il disait comment il avait reçu un coup de couteau d'un Espagnol, dans +une ruelle de Sacramento, et comment des Malais lui avaient volé son or. +Ses mains tremblaient et il répétait sans cesse ce mot tragique: OR. + +M. Hamoche était allé comme tant d'autres en Californie, à la conquête +de l'or. Il avait fait le rêve de ces placers à fleur de terre et de ce +sol prodigieux qui, à peine gratté, découvrait des trésors. + +Hélas! il n'avait rapporté de la Sierra-Nevada que la fièvre, la misère, +la haine et le dégoût incurable du travail et de la pauvreté. + +Mme Mathias l'écoutait, les mains jointes sur son tablier, et elle lui +répondait en hochant la tête: + +"Dieu n'est pas toujours juste!" + +Et nous nous en allions, elle et moi, troublé et pensifs, vers les +Champs-Élysées. L'Océan Pacifique, la Californie, les Espagnols, les +Chinois, les Malais, les placers, les montagne d'or et les rivières +d'or, tout cela évidemment ne pouvait pas tenir dans le monde tel que je +le concevais, et les discours du lunetier m'enseignaient que la terre ne +finit point, comme je le croyais, à la place Saint-Sulpice et au pont +d'Iéna. + +M. Hamoche m'ouvrait l'esprit, et je ne pouvais voir sa mince figure, +emphatique et fiévreuse, sans ressentir le frisson de l'inconnu. Il +m'enseignait que la terre est grande, grande à s'y perdre, et couverte +de choses vagues et terribles. Près de lui, je sentais aussi que la vie +n'est pas un jeu et qu'on y souffre réellement. Et cela surtout me +jetait dans des étonnements profonds. Car enfin, je voyais bien que M. +Hamoche était malheureux. + +"Il est malheureux!" disait Mme Mathias. + +Et ma mère disait aussi: + +"Ce pauvre homme! il est dans la misère!" + +C'en était fait. J'avais perdu ma confiance première dans la bonté de la +nature. Et, sans doute, je ne surprendrai personne si je dis que je ne +l'ai jamais retrouvée depuis. + +Tout en m'inquiétant, M. Hamoche m'intéressait beaucoup. Il m'arrivait +quelquefois de le rencontrer, le soir, dans mon escalier. Ce n'était +point extraordinaire, car il habitait une mansarde dans notre maison. A +la tombée du jour, il grimpait les degrés, ayant sous chaque bras une +boîte longue et noire, qui renfermait, assurément, les lunettes et les +minéraux. Mais ces deux boîtes ressemblaient à deux petits cercueils, et +j'avais peur, comme si cet homme de malheur était un croque-mort ... + +N'emportait-il pas ma confiance et ma sécurité? Maintenant, je doutais +de tout, puisque, reposant sous notre toit, dans la maison bénie, cet +homme n'était pas heureux. + +Sa mansarde donnait sur la cour, et ma bonne m'avait dit que, pour s'y +tenir debout, il fallait passer la tête par la fenêtre à tabatière. Et, +comme je n'étais pas toujours sérieux à cette époque, je riais de tout +mon coeur à la pensée que M. Hamoche, dans sa chambre, ne quittait pas +son chapeau, que ce chapeau, prodigieusement haut, s'élevait sur le toit +au-dessus des tuyaux, et qu'il y manquait seulement une de ces flèches +de zinc qui tournent au vent. + +A six ans, on a l'esprit mobile. Depuis quelque temps, je ne songeais +plus au lunetier, au chapeau, aux deux cercueils, quand un jour--il me +souvient que c'était un jour de printemps,--il était six heures et +demie, et nous étions à table ... On dînait de bonne heure, sur le quai +Malaquais, dans ce temps-là . Un jour, dis-je, Mme Mathias, qui était +très considérée dans la maison, vint dire à mon père: + +"Le marchand de lunettes est très malade, là -haut, dans sa mansarde. Il +a une fièvre de cheval. + +--J'y vais", dit mon père en se levant. + +Au bout d'un quart d'heure, il revint. + +"Eh bien? demanda ma mère. + +--On ne peut rien dire encore, répondit mon père, en reprenant sa +serviette avec la tranquillité d'un homme habitué à toutes les misères +humaines. Je croirais à une fièvre cérébrale. L'excitation nerveuse est +très intense. Naturellement, il ne veut pas entendre parler de +l'hôpital. Il faudra pourtant bien l'y porter: on ne peut le soigner que +là ." + +Je demandai: + +"Est-ce qu'il en mourra?" + +Mon père, sans répondre, souleva légèrement les épaules. + +Le lendemain, il faisait un beau soleil; j'étais seul dans la salle à +manger. Par la fenêtre ouverte, et qui donnait sur la cour, les +piaillements vigoureux des moineaux entraient avec des flots de lumière +et les senteurs des lilas cultivés par notre concierge, grand amateur de +jardins. J'avais une arche de Noé toute neuve, qui poissait les doigts +et sentait cette bonne odeur de jouet neuf que j'aimais tant. Je +rangeais sur la table les animaux par couples, et déjà le cheval, +l'ours, l'éléphant, le cerf, le mouton et le renard, s'acheminaient deux +à deux vers l'arche qui devait les sauver du déluge. + +On ne sait pas ce que les joujoux font naître de rêves dans l'âme des +enfants. Ce paisible et minuscule défilé de tous les animaux de la +création m'inspirait vraiment une idée mystique et douce de la nature. +J'étais pénétré de tendresse et d'amour. Je goûtais à vivre une joie +inexprimable. + +Tout à coup, un bruit sourd de chute retentit dans la cour; un bruit +profond et comme lourd, inouï, qui me glaça d'épouvante. + +Pourquoi, par quel instinct ai-je frissonné? Je n'avais jamais entendu +ce bruit-là . Comment en avais-je, instantanément, senti toute l'horreur? +Je m'élance à la fenêtre. Je vois, au milieu de la cour, quelque chose +d'affreux! un paquet informe et pourtant humain, une loque sanglante. +Toute la maison s'emplit de cris de femmes et d'appels lugubres. Ma +vieille bonne entre, blême, dans la salle à manger: + +"Mon Dieu! le marchand de lunettes qui s'est jeté par la fenêtre, dans +un accès de fièvre chaude!" + +De ce jour, je cessai définitivement de croire que la vie est un jeu, et +le monde une boîte de Nuremberg. La cosmogonie du petit Pierre Nozière +alla rejoindre dans l'abîme des erreurs humaines a carte du monde connu +des anciens et le système de Ptolémée. + + + + +III + +MADAME MATHIAS + + +Mme Mathias était une sorte de femme de charge et de bonne d'enfant qui, +par son grand âge et son mauvais caractère, s'était attiré beaucoup de +considération. Mon père et ma mère, qui l'avaient attachée à ma très +petite personne, ne l'appelaient que Mme Mathias, et ce fut pour moi une +grande surprise d'apprendre un jour qu'elle avait un nom de baptême, un +nom de jeune fille, un petit nom, et qu'elle se nommait Virginie. Mme +Mathias avait eu des malheurs, elle en gardait la fierté. Les joues +creuses, avec des yeux de braise sous les mèches grises de ses cheveux +qui se tordaient hors de sa coiffe, noire, sèche, muette, sa bouche +ruinée, son menton menaçant et son morne silence, affligeaient mon père. + +Maman, qui gouvernait la maison avec la vigilance d'une reine +d'abeilles, avouait pourtant qu'elle n'osait pas faire d'observation à +cette femme d'âge, qui la regardait en silence avec des yeux de louve +traquée. Mme Mathias était généralement redoutée. Seul dans la maison, +je n'avais pas peur d'elle. Je la connaissais, je l'avais devinée, je la +savais faible. + +A huit ans, j'avais mieux compris une âme que mon père à quarante, bien +que mon père eût l'esprit méditatif, assez d'observation pour un +idéaliste, et quelques notions de physiognomonie puisées dans Lavater. +Je me rappelle l'avoir entendu longuement disserter sur le masque de +Napoléon rapporté de Sainte-Hélène par le docteur Antomarchi, et dont +une épreuve en plâtre, pendue dans son cabinet, a terrifié mon enfance. + +Mais il faut dire que j'avais sur lui un grand avantage: j'aimais Mme +Mathias, et Mme Mathias m'aimait. J'étais inspiré par la sympathie; il +n'était guidé que par la science. Encore ne s'appliquait-il pas beaucoup +à pénétrer le caractère de Mme Mathias. Ne prenant aucun plaisir à la +voir, il ne la regardait guère, et peut-être ne l'avait-il point assez +observée pour s'apercevoir qu'un petit nez mou, d'une innocente rondeur, +s'était singulièrement planté au milieu du masque austère sous lequel +elle figurait dans la vie. + +Et ce nez, en effet, ne se faisait pas remarquer. Il passait presque +inaperçu sur cette scène de désolation violente qu'était le visage de +Mme Mathias. Pourtant il était digne d'intérêt. Tel que je le retrouve +au fond de ma mémoire, il m'émeut par je ne sais quelle expression de +tendresse souffrante et d'humilité douloureuse. Je suis le seul être au +monde qui y ait fait attention, et encore, n'ai-je commencé à le bien +comprendre que lorsqu'il n'était plus qu'un souvenir lointain, gardé par +moi seul. + +C'est maintenant surtout que j'y songe avec intérêt. Ah! Madame Mathias, +que ne donnerais-je pas pour vous revoir aujourd'hui telle que vous +étiez dans votre vie terrestre, tricotant des bas, une aiguille fichée +sur l'oreille, sous votre bonnet à tuyaux, et des besicles énormes +chaussant le bout de votre nez trop faible pour les porter. Vos besicles +glissaient toujours, et vous en éprouviez toujours une impatience +nouvelle; car vous n'avez jamais su vous soumettre en riant à la +nécessité, et vous portiez au milieu des misères domestiques une âme +indignée. + +Ah! Madame Mathias, Madame Mathias, que ne donnerais-je point pour vous +revoir telle que vous fûtes, ou du moins pour savoir ce que vous êtes +devenue, depuis trente ans que vous avez quitté ce monde où vous aviez +si peu de joie, où vous teniez si peu de place et que vous aimiez tant. +Je l'ai senti, vous aimiez la vie, et vous vous attachiez aux affaires +terrestres avec cette obstination désespérée des malheureux. Si j'avais +de vos nouvelles, Madame Mathias, j'en recevrais infiniment de +contentement et de paix. Dans le cercueil des pauvres où vous vous en +êtes allée par un beau jour de printemps, il m'en souvient, par un de +ces beaux jours dont vous goûtiez si bien la douceur, chère dame, vous +emportiez mille choses touchantes, tout un monde d'idées créé par +l'association de votre vieillesse et de mon enfance. Qu'en avez-vous +fait, Madame Mathias? Là où vous êtes, vous souvient-il encore de nos +longues promenades? + +Chaque jour, après le déjeuner, nous sortions ensemble; nous gagnions +les avenues désertes, les quais désolés de Javel et de Billy, la morne +plaine de Grenelle, où le vent soulevait tristement la poussière. Ma +petite main serrée dans sa main rugueuse, qui me rassurait, je +parcourais des yeux la rude immensité des choses. Entre cette vieille +femme, ce petit garçon rêveur et ces paysages mélancoliques de banlieue, +il y avait des harmonies profondes. Ces arbres poudreux, ces cabarets +peints en rouge, l'invalide qui passait, la cocarde à la casquette; la +marchande de gâteaux aux pommes, assise contre le parapet, à côté de ses +carafes de coco bouchées avec des citrons, voilà le monde dans lequel +Mme Mathias se sentait à l'aise. Mme Mathias était peuple. + +Or, un jour d'été, comme nous longions le quai d'Orsay, je la priai de +descendre sur la berge pour voir de plus près les grues décharger du +sable, ce à quoi elle consentit tout de suite. Elle faisait toujours +tout ce que je voulais, parce qu'elle m'aimait et que ce sentiment lui +ôtait toute force. Au bord de l'eau et tenant ma bonne par un pan de sa +jupe d'indienne à fleurs, je regardais curieusement la machine qui, d'un +air patient d'oiseau pêcheur, prenait sur le bateau les paniers pleins, +puis, promenant en demi-cercle sa longue encolure, les allait verser sur +la rive. A mesure que le sable s'amassait, des hommes en pantalon de +toile bleue, nus jusqu'à la ceinture, la chair couleur de brique, le +jetaient par pelletées contre un crible. + +Je tirai la jupe d'indienne. + +"M'ame Mathias, pourquoi ils font ça? dis, m'ame Mathias?" + +Elle ne répondit point. Elle s'était baissée pour ramasser quelque chose +à terre. Je croyais d'abord que c'était une épingle. Elle en trouvait +chaque jour deux ou trois, qu'elle piquait à son corsage. Mais, cette +fois, ce n'était pas une épingle. C'était un couteau de poche, dont le +manche de cuivre représentait la colonne Vendôme. + +"Montre, montre-moi ce couteau, m'ame Mathias. Donne-le moi! Pourquoi tu +ne me le donnes pas, dis?" + +Immobile, muette, elle regardait le petit couteau avec une attention +profonde et je ne sais quoi d'égaré qui me fit presque peur. + +"M'ame Mathias, qu'est-ce que tu as, dis?" + +Elle murmura, d'une voix faible que je ne lui connaissais pas: + +"Il en avait un tout pareil. + +--Qui donc ça? M'ame Mathias, qui donc qu'en avait un tout pareil?" + +Et tirée par la robe, elle me regarda, de ses yeux brûlés, où l'on ne +voyait que du rouge et du noir, toute surprise, comme si elle ne me +savait plus là , et elle me répondit: + +"Mais c'était Mathias, donc; c'était Mathias. + +--Qui Mathias?" + +Elle se passa la main sur les paupières qui restèrent froissées et +tirées, mit soigneusement le couteau dans sa poche, sous son mouchoir, +et me répondit: + +"Mathias, mon mari. + +--Alors, tu l'avais épousé. + +--Je l'avais épousé pour mon malheur! J'étais riche, j'avais un moulin à +Aunot, près de Chartres. Il a mangé la farine, l'âne et le moulin, et +tout! Il m'a mise sur la paille et, quand je n'ai plus rien eu, il m'a +quittée. C'était un ancien militaire, un grenadier de l'Empereur, blessé +à Waterloo. Il avait pris du vice à l'armée." + +Tout cela m'étonnait beaucoup; je réfléchis un instant et je dis: + +"Ton mari, ce n'était pas un mari comme papa, n'est-ce pas, m'ame +Mathias?" + +Mme Mathias ne pleurait plus; c'est avec une sorte de fierté qu'elle me +répondit: + +"Des hommes comme Mathias, il n'y en a plus. Il avait tout pour lui, +celui-là ! Grand, fort, et beau, et malin, et jovial! Et toujours bien +tenu, toujours une rose à la boutonnière. C'était un homme bien +agréable!" + + + + +IV + +L'ÉCRIVAIN PUBLIC + + +Dans l'humble maison que ma mère gouvernait avec sagesse, Mme Mathias +n'était précisément ni femme de charge ni bonne d'enfant, bien qu'elle +s'occupât du ménage et me menât promener tous les jours. Son grand âge, +son visage fier, son caractère ombrageux et farouche, donnaient à sa +domesticité un air d'indépendance; elle gardait dans les soins les plus +familiers l'expression tragique d'une personne qui a eu des malheurs; le +souvenir lui en demeurait cher, et elle le conservait précieusement au +dedans d'elle. Les lèvres serrées par l'habitude du silence, elle +n'aimait point à raconter les aventures de sa vie passée. + +Elle apparaissait dans mon imagination d'enfant comme une maison dévorée +par un antique incendie. Je savais seulement que, née, ainsi qu'elle le +disait, l'année de la mort du roi, fille de riches fermiers beaucerons, +de bonne heure orpheline, elle avait épousé en 1815, à l'âge de +vingt-deux ans, le capitaine Mathias, un bien bel homme qui, mis à la +demi-solde par les Bourbons, disait leur fait aux chevaliers du Lys, +qu'il appelait poliment les compagnons d'Ulysse. Mes parents étaient un +peu plus instruits. Ils n'ignoraient point que le capitaine Mathias +avait mangé les écus de la fermière au Rocher de Cancale, et que, +laissant ensuite sa pauvre femme sur la paille, il s'en était allé +courir les filles. Dans les premières années de la monarchie de Juillet, +Mme Mathias l'avait retrouvé, par grand hasard, tandis qu'il sortait +d'un cabaret de la rue de Rambuteau, où, rasé de frais, le teint vermeil +sous ses cheveux blancs, une rose à la boutonnière, il donnait chaque +jour des consultations aux commerçants poursuivis par les huissiers. + +Il rédigeait des actes devant une bouteille de vin blanc, en souvenir de +son premier état; car il avait été saute-ruisseau avant d'entrer au +régiment. Elle l'avait repris alors; elle l'avait ramené chez elle avec +une joie triomphale. Mais il n'y était pas resté longtemps; il avait +disparu un jour, emportant, disait-on, une douzaine d'écus cachés par +Mme Mathias sous sa paillasse. Depuis lors, on n'avait plus de ses +nouvelles. On croyait qu'il s'était laissé mourir dans un lit d'hôpital, +et on l'en approuvait. + +"C'est pour vous une délivrance", disait mon père à Mme Mathias. + +Alors des larmes brûlantes et comme enflammées montaient aux yeux de Mme +Mathias; ses lèvres tremblaient, et elle ne répondait pas. + +Or, un jour de printemps, Mme Mathias, ayant serré sur ses épaules son +terrible châle noir, m'emmena promener à l'heure accoutumée. Mais elle +ne me conduisit pas ce jour-là aux Tuileries, notre jardin royal et +familier, où tant de fois, laissant ma balle et mes billes, j'avais +collé mon oreille contre le piédestal de la statue du Tibre pour écouter +des voix mystérieuses. Elle ne me conduisit pas vers ces boulevards +calmes et tristes d'où l'on voit, au-dessus des lignes poudreuses des +arbres, le dôme doré sous lequel est couché dans son tombeau rouge +Napoléon; elle ne me conduisit pas vers les avenues monotones où elle se +plaisait, assise sur un banc, à causer avec quelque invalide, tandis que +je faisais des jardins dans la terre humide. + +En ce jour de printemps, elle prit un chemin inaccoutumé, suivit des +rues encombrées de passants et de voitures, bordées de boutiques où +s'étalaient des objets innombrables et divers, dont j'admirais les +formes sans en concevoir l'usage. Les pharmacies surtout m'étonnaient +par la grandeur et l'éclat de leurs bocaux. Quelques-unes de ces +boutiques étaient peuplées de grandes statues peintes et dorées. Je +demandai: + +"Quoi c'est, m'ame Mathias?" + +Et Mme Mathias me répondit avec la fermeté d'une citoyenne nourrie dans +les faubourgs de Paris: + +"C'est rien, c'est des bons dieux." + +Ainsi, dans ma tendre enfance, tandis que ma mère m'inclinait doucement +au culte des images, Mme Mathias m'enseignait à mépriser la +superstition. De la voie étroite où nous étions, une grande place +plantée de petits arbres m'apparut soudain. Je la reconnus et il me +souvint de ma bonne Nanette en revoyant ce pavillon étrange où des +prêtres de pierre sont assis, les pieds dans la vasque d'une fontaine. +C'est avec Nanette que, dans des temps vagues et d'incertaine mémoire, +j'avais visité ces choses. En les revoyant, je fus saisi du regret de +Nanette perdue. J'eus envie de courir en pleurant et en criant: +"Nanette!" Mais soit faiblesse d'âme, soit délicatesse obscure du coeur, +soit débilité d'esprit, je ne parlai point de Nanette à Mme Mathias. + +Nous traversâmes la place et nous nous engageâmes dans des ruelles aux +pavés pointus, qu'une grande église recouvrait de son ombre humide. Sur +les portails ornés de pyramides et de boules moussues, çà et là une +statue faisait un grand geste en l'air et des couples de pigeons +s'envolaient devant nous. + +Ayant contourné la grande église, nous prîmes une rue bordée de porches +sculptés et de vieux murs au-dessus desquels les acacias penchaient +leurs branches fleuries. Il y avait, à gauche, dans une encoignure, une +échoppe vitrée avec cette enseigne: Écrivain public. Des lettres et des +enveloppes étaient collées sur tous les carreaux. Du toit de zinc +sortait un tuyau de cheminée coiffé d'un grand chapeau. Mme Mathias +tourna le bec de canne et, me poussant devant elle, entra dans +l'échoppe. Un vieillard, courbé sur une table, leva la tête à notre vue. +Des favoris en fer à cheval bordaient ses joues roses. Ses cheveux +blancs s'enlevaient sur son front comme dans un coup de vent orageux. Sa +redingote noire était par endroits blanchie et luisante. Il portait un +bouquet de violettes à la boutonnière. + +"Tiens! c'est la vieille!" dit-il sans se lever. + +Puis me regardant d'un air peu sympathique: + +"C'est ton petit bourgeois, hein? demanda-t-il. + +--Oh! répondit Mme Mathias, il est gentil enfant, quoiqu'il me fasse +souvent endêver. + +--Hum! fit l'écrivain public. Il est maigrichon et pâlot. Ça ne fera pas +un fameux soldat." + +Mme Mathias contemplait le vieil écrivain public avec des yeux ardents +de tendresse; elle lui dit d'une voix souple, que je ne lui connaissais +pas: + +"Eh! ben? comment vas-tu, Hippolyte? + +--Oh! dit-il, la santé n'est pas mauvaise. Le coffre est bon. Mais les +affaires ne vont pas. Trois ou quatre lettres à cinq sous pièce, le +matin. Et c'est tout ..." + +Puis il haussa les épaules, comme pour secouer les soucis, et, tirant de +dessous la table une bouteille et des verres, il nous versa du vin +blanc. + +"A ta santé, la vieille! + +--A ta santé, Hippolyte!" + +Le vin était piquant. En y trempant mes lèvres, je fis la grimace. + +"C'est une petite demoiselle, dit le vieillard. A son âge, j'étais déjà +porté sur le vin et les amours. Mais on ne fait plus des hommes comme +moi. Le moule en est brisé." + +Puis, me posant lourdement la main sur l'épaule: + +"Tu ne sais pas, mon ami, que j'ai servi le petit caporal et fait toute +la campagne de France. J'étais à Craonne et à Fère-Champenoise. Et, le +matin d'Athis, Napoléon m'a demandé une prise de tabac. + +"Je crois le voir encore, l'empereur. Il était petit, gros, le visage +jaune, avec des yeux pleins de mitraille et un air de tranquillité. Ah! +s'ils ne l'avaient pas trahi!... Mais les blancs sont tous des fripons." + +Il se versa à boire. Mme Mathias sortit de sa muette contemplation et, +se levant: + +"Il faut que je m'en aille, à cause du petit." + +Puis, tirant de sa poche deux pièces de vingt sous, elle les glissa dans +la main de l'écrivain public qui les reçut avec un air de superbe +indifférence. + +Quand nous fûmes dehors, je demandai qui était ce monsieur. Mme Mathias +me répondait avec un accent d'orgueil et d'amour: + +"C'est Mathias, mon petit, c'est Mathias! + +--Mais papa et maman disent qu'il est mort." + +Elle secoua la tête joyeusement. + +"Oh! il m'enterrera et il en enterrera bien d'autres après moi, des +vieux et des jeunes." + +Puis elle devint soucieuse: + +"Pierre, ne va pas dire que tu as vu Mathias." + + + + +V + +LES CONTES DE MAMAN + + +--Je n'ai pas d'imagination, disait maman. + +Elle disait n'en pas avoir, parce qu'elle croyait qu'il n'y avait +d'imagination qu'à faire des romans, et elle ne savait pas qu'elle avait +une espèce d'imagination rare et charmante qui ne s'exprimait pas par +des phrases. Maman était une dame ménagère tout occupée de soins +domestiques. Elle avait une imagination qui animait et colorait son +humble ménage. Elle avait le don de faire vivre et parler la poêle et la +marmite, le couteau et la fourchette, le torchon et le fer à repasser; +elle était au dedans d'elle-même un fabuliste ingénu. Elle me faisait +des contes pour m'amuser, et comme elle se sentait incapable de rien +imaginer, elle les faisait sur les images que j'avais. + +Voici quelques-uns de ses récits. J'y ai gardé autant que j'ai pu sa +manière, qui était excellente. + + +L'ÉCOLE + +Je proclame l'école de Mlle Genseigne la meilleur école de filles qu'il +y ait au monde. Je déclare mécréants et médisants ceux qui croiront et +diront le contraire. Toutes les élèves de Mlle Genseigne sont sages et +appliquées, et il n'y a rien de si plaisant à voir que leurs petites +personnes immobiles. On dirait autant de petites bouteilles dans +lesquelles Mlle Genseigne verse de la science. + +Mlle Genseigne est assise toute droite dans sa haute chaise. Elle est +grave et douce; ses bandeaux plats et sa pèlerine noire inspirent le +respect et la sympathie. + +Mlle Genseigne, qui est très savante, apprend le calcul à ses petites +élèves. Elle dit à Rose Benoist: + +"Rose Benoist, si de douze je retiens quatre, combien me reste-t-il? + +--Quatre!" répond Rose Benoist. + +Mlle Genseigne n'est pas satisfaite de cette réponse: + +"Et vous, Emmeline Capel, si de douze je retiens quatre, combien me +reste-t-il? + +--Huit!" répond Emmeline Capel. + +Et Rose Benoist tombe dans une rêverie profonde. Elle entend qu'il reste +huit à Mlle Genseigne, mais elle ne sait pas si ce sont huit chapeaux ou +huit mouchoirs, ou bien encore huit pommes ou huit plumes. Il y a bien +longtemps que ce doute la tourmente. Quand on lui dit que six fois six +font trente-six, elle ne sait pas si ce sont trente-six chaises ou +trente-six noix, et elle ne comprend rien à l'arithmétique. + +Au contraire, elle est très savante en histoire sainte. Mlle Genseigne +n'a pas une autre élève capable de décrire le Paradis terrestre et +l'Arche de Noé comme fait Rose Benoist. Rose Benoist connaît toutes les +fleurs du Paradis et tous les animaux de l'Arche. Elle sait autant de +fables que Mlle Genseigne elle-même. Elle sait tous les discours du +Corbeau et du Renard, de l'Âne et du petit Chien, du Coq et de la Poule. +Elle n'est pas surprise quand on lui dit que les animaux parlaient +autrefois. Elle serait plutôt surprise si on lui disait qu'ils ne +parlent plus. Elle est bien sûre d'entendre le langage de son gros chien +Tom et de son petit serin Cuip. Elle a raison: les animaux ont toujours +parlé et ils parlent encore; mais ils ne parlent qu'à leurs amis. Rose +Benoist les aime et ils l'aiment. C'est pour cela qu'elle les comprend. +Pour s'entendre, il n'est tel que de s'aimer. + +Aujourd'hui, Rose Benoist a récité sa leçon sans faute. Elle a un bon +point. Emmeline Capel a reçu aussi un bon point pour avoir bien su sa +leçon d'arithmétique. + +Au sortir de la classe, elle a dit à sa maman qu'elle avait un bon +point. Et elle a ajouté: + +"Un bon point, à quoi ça sert, dis, maman? + +--Un bon point ne sert à rien, a répondu la maman d'Emmeline. C'est +justement pour cela qu'on doit être fier de le recevoir. Tu sauras un +jour, mon enfant, que les récompenses les plus estimées sont celles qui +donnent de l'honneur sans profit." + + +MARIE + +Les petites filles ont un désir naturel de cueillir des fleurs et des +étoiles. Mais les étoiles ne se laissent point cueillir et elles +enseignent aux petites filles qu'il y a en ce monde des désirs qui ne +sont jamais contentés. Mlle Marie s'en est allée dans le parc avec sa +nourrice; elle a rencontré une corbeille d'hortensias et elle a connu +que les fleurs d'hortensia étaient belles; c'est pourquoi elle en a +cueilli une. C'était très difficile. Elle a tiré la plante à deux mains +et elle a couru grand risque de tomber sur son derrière quand la tige +s'est rompue. Aussi est-elle très fière de ce qu'elle a fait. Elle est +très contente aussi, car la fleur est admirable à voir: c'est une boule +d'un rose tendre trempée de bleu et c'est une fleur composée de beaucoup +de petites fleurs. Mais la nourrice l'a vue: elle s'élance. Elle saisit +Mlle Marie par le bras; elle gronde, elle s'écrie, elle est terrible. +Mlle Marie regarde étonnée, de son regard encore flottant, et songe dans +sa petite âme confuse. Vous ne sauriez imaginer combien c'est difficile, +à sept ans, d'interroger sa conscience. Elle reste candide entre la +faute commise et le châtiment préparé. La nourrice la met en pénitence, +non dans le cabinet noir, mais sous un grand marronnier, à l'ombre d'un +vaste parasol chinois. Là , Mlle Marie pensive, surprise, étonnée, est +assise et songe. Sa fleur à la main, elle a l'air, sous l'ombrelle qui +rayonne autour d'elle, d'une petite idole étrange. + +La nourrice a dit: "Maintenant, mademoiselle, donnez-moi cette fleur." +Mais Mlle Marie a serré dans son petit poing la tige fleurie et ses +joues ont rougi et son front s'est gonflé comme si elle allait pleurer. +Et la nourrice n'a pas voulu causer des larmes. Elle a dit: "Je vous +défends de porter cette fleur à votre bouche. Si vous désobéissez, +mademoiselle, votre petit chien Toto vous mangera les oreilles." + +Ayant ainsi parlé, elle s'éloigne. La jeune pénitente, immobile sous son +dais éclatant, regarde autour d'elle, et voit le ciel et la terre. C'est +grand, le ciel et la terre, et cela peut amuser quelque temps une petite +fille. Mais sa fleur d'hortensia l'occupe plus que tout le reste. C'est +une belle fleur et c'est une fleur défendue. Voilà deux raisons pour s'y +plaire. Mlle Marie songe: "Une fleur, cela doit sentir bon!" Et elle +approche de son nez la boule fleurie. Elle essaie de sentir, mais elle +ne sent rien. Elle n'est pas bien habile à respirer les parfums: il y a +peu de temps encore, elle soufflait sur les roses au lieu de les +respirer. Il ne faut pas se moquer d'elle pour cela: on ne peut tout +apprendre à la fois. On apprend d'abord à boire du lait. On n'apprend +que plus tard à respirer des fleurs: c'est moins utile. D'ailleurs, +aurait-elle, comme sa maman, l'odorat subtil, elle ne sentirait rien. La +fleur d'hortensia n'a pas d'odeur. C'est pourquoi elle lasse malgré sa +beauté. Mais Mlle Marie est ingénieuse. Elle se prend à songer: "Cette +fleur, elle est peut-être en sucre." Alors elle ouvre la bouche toute +grande et va porter la fleur à ses lèvres ... Un cri retentit: Ouap! + +C'est le petit chien Toto qui, s'élançant pardessus une bordure de +géraniums, vient se poser, les oreilles toutes droites, devant Mlle +Marie, et darde sur elle le regard de ses yeux vifs et ronds. La +nourrice, qui veille cachée derrière les arbres, l'a envoyé. Et Mlle +Marie reste stupéfaite. + + +A TRAVERS CHAMPS + +Après le déjeuner, Catherine s'en est allé dans les prés avec Jean, son +petit frère. Quand ils sont partis, le jour semblait jeune et frais +comme eux. + +Le ciel n'était pas tout à fait bleu; il était plutôt gris, mais d'un +gris plus doux que tous les bleus du monde. Justement les yeux de +Catherine sont de ce gris-là et semblent faits d'un peu de ciel matinal. + +Catherine et Jean s'en vont tout seuls par les prés. Leur mère est +fermière et travaille dans la ferme. Ils n'ont point de servante pour +les conduire, et ils n'en ont point besoin. Ils savent leur chemin; ils +connaissent les bois, les champs et les collines. Catherine sait voir +l'heure du jour en regardant le soleil, et elle a deviné toutes sortes +de beaux secrets naturels que les enfants des villes ne soupçonnent pas. +Le petit Jean lui-même comprend beaucoup de choses des bois, des étangs +et des montagnes, car sa petite âme est une âme rustique. + +Catherine et Jean s'en vont par les prés fleuris. Catherine, en +cheminant, fait un bouquet. Elle aime les fleurs. Elle les aime parce +qu'elles sont belles, et c'est une raison, cela! Les belles choses sont +aimables; elles ornent la vie. Quelque chose de beau vaut quelque chose +de bien, et c'est une bonne action que de faire un beau bouquet. + +Catherine cueille des bleuets, des coquelicots, des coucous et des +boutons d'or, qu'on appelle aussi cocottes. Elle cueille encore de ces +jolies fleurs violettes qui croissent au bord des blés et qu'on nomme +des miroirs de Vénus. Elle cueille les sombres épis de l'herbe à lait et +des crêtes de coq, qui sont des crêtes jaunes, et des becs de grue roses +et le lys des vallées, dont les blanches clochettes, agitées au moindre +souffle, répandent une odeur délicieuse. Catherine aime les fleurs parce +que les fleurs sont belles; elle les aime aussi parce qu'elles sont des +parures. Elle est une petite fille toute simple, dont les beaux cheveux +sont cachés sous un béguin brun; son tablier de cotonnade recouvre une +robe unie; elle va en sabots. Elle n'a vu de riches toilettes qu'à la +Vierge Marie et à la sainte Catherine de son église paroissiale. Mais il +y a des choses que les petites filles savent en naissant. Catherine sait +que les fleurs sont des parures séantes, et que les belles dames qui +mettent des bouquets à leur corsage en paraissent plus jolies. Aussi +songe-t-elle qu'elle doit être bien brave en ce moment, puisqu'elle +porte un bouquet plus gros que sa tête. Elle est contente d'être brave +et ses idées sont brillantes et parfumées comme ses fleurs. Ce sont des +idées qui ne s'expriment point par la parole: la parole n'a rien d'assez +joli pour exprimer les idées de bonheur d'une petite fille. Il y faut +des airs de chanson, les airs les plus vifs et les plus doux, les +chansons les plus gentilles, comme Giroflé-Girofla ou Les Compagnons de +la Marjolaine. Aussi Catherine chante, en cueillant son bouquet: "J'irai +au bois seulette", et elle chante aussi: "Mon coeur je lui donnerai, mon +coeur je lui donnerai." + +Le petit Jean est d'un autre caractère. Il suit d'autres pensées. C'est +un franc luron; il ne porte point encore la culotte, mais son esprit a +devancé son âge, et il n'y a point d'esprit plus gaillard que celui-là . +Tandis qu'il s'attache d'une main au tablier de sa soeur, de peur de +tomber, il agite son fouet de l'autre main avec la vigueur d'un robuste +garçon. C'est à peine si le premier valet de son père fait mieux claquer +le sien quand, en ramenant les chevaux de la rivière, il rencontre sa +fiancée. Le petit Jean ne s'endort pas dans une molle rêverie. Il ne se +soucie pas des fleurs des champs. Il songe, pour ses jeux, à de rudes +travaux. Il rêve charrois embourbés et percherons tirant du collier à sa +voix et sous ses coups. Il est plein de force et d'orgueil. C'est ainsi +qu'il va par les prés, à petits pas, butant aux cailloux et se retenant +au tablier de sa grande soeur. + +Catherine et Jean sont montés au-dessus des prairies, le long du coteau, +jusqu'à un endroit élevé d'ou l'on découvre tous les feux du village +épars dans la feuillée, et à l'horizon les clochers de six paroisses. +C'est là qu'on voit que la terre est grande. Catherine y comprend mieux +qu'ailleurs les histoires qu'on lui a apprises, la colombe de l'arche, +les Israélites de la Terre promise et Jésus allant de ville en ville. + +"Asseyons-nous là ", dit-elle. + +Elle s'assied. En ouvrant les mains, elle répand sur elle sa moisson +fleurie. Elle en est toute parfumée, et déjà les papillons voltigent +autour d'elle. Elle choisit, elle assemble les fleurs; elle marie les +tons pour le plaisir de ses yeux. Plus les couleurs sont vives, plus +elle les trouve agréables. Elle a des yeux tout neufs que le rouge vif +ne blesse point. C'est pour les regards usés des citadins que les +peintres des villes éteignent les tons avec prudence. Les yeux de +Catherine sont de bons petits yeux qui aiment les coquelicots. Les +coquelicots, voilà ce que Catherine préfère. Mais leur pourpre fragile +s'est déjà fanée et la brise légère effeuille dans les mains de l'enfant +leur corolle étincelante. Elle regarde, émerveillée, toutes ces tiges en +fleur, et elle voit toutes sortes de petits insectes courir sur les +feuilles et sur les fleurs. Ces plantes qu'elle a cueillies servaient +d'habitation à des mouches et à de petits scarabées qui, voyant leur +demeure en péril, s'inquiètent et s'agitent. Catherine ne se soucie pas +des insectes. Elle trouve que ce sont de trop petites bêtes et elle n'a +d'eux aucune pitié. Pourtant on peut être en même temps très petit et +très malheureux. Mais c'est là une philosophique et, pour le malheur des +scarabées, la philosophie n'entre point dans la tête de Catherine. + +Elle se fait des guirlandes et des couronnes et se suspend des +clochettes aux oreilles; elle est maintenant ornée comme l'image +rustique d'une vierge vénérée des bergers. Son petit frère Jean, occupé +pendant ce temps à conduire des chevaux imaginaires, l'aperçoit ainsi +parée. Aussitôt il est saisi d'admiration. Un sentiment religieux +pénètre toute sa petite âme. Il s'arrête, le fouet lui tombe des mains. +Il comprend qu'elle est belle. Il voudrait être beau aussi et tout +chargé de fleurs. Il essaye en vain d'exprimer ce désir dans son langage +obscur et doux. Mais elle l'a deviné. La petite Catherine est une grande +soeur; une grande soeur est une petite mère; elle prévient, elle devine. + +"Oui, chéri, s'écrie Catherine; je vais te faire une belle couronne et +tu seras pareil à un petit roi." + +Et la voilà qui tresse les fleurs bleues, les fleurs jaunes et les +fleurs rouges pour en faire un chapeau. Elle pose ce chapeau de fleurs +sur la tête du petit Jean, qui en rougit de joie. Elle l'embrasse, elle +le soulève de terre et le pose tout fleuri sur une grosse pierre. Puis +elle l'admire parce qu'il est beau et elle l'aime parce qu'il est beau +par elle. + +Et, debout sur son socle agreste, le petit Jean comprend qu'il est beau. +Cette idée le pénètre d'un respect profond de lui-même. Il comprend +qu'il est sacré. Droit, immobile, les yeux tout ronds, les lèvres +serrées, les bras pendants, les mains ouvertes et les doigts écartés +comme les rayons d'une roue, il goûte une joie pieuse à se sentir +devenir une idole. Le ciel est sur sa tête, les bois et les champs sont +à ses pieds. Il est au milieu du monde. Il est seul grand, il est seul +beau. + +Mais tout à coup Catherine éclate de rire. Elle s'écrie: + +"Oh! que tu es drôle, mon petit Jean! que tu es drôle!" + +Elle se jette sur lui, elle l'embrasse, le secoue; la lourde couronne +lui glisse sur le nez. Et elle répète: + +"Oh! qu'il est drôle! qu'il est drôle!" + +Et elle rit de plus belle. + +Mais le petit Jean ne rit pas. Il est triste et surpris que ce soit fini +et qu'il ne soit plus beau. Il lui en coûte de redevenir ordinaire. + +Maintenant la couronne dénouée s'est répandue à terre et le petit Jean +est redevenu semblable à l'un de nous. Il n'est plus beau. Mais c'est +encore un solide gaillard. Il a ressaisi son fouet, et le voilà qui tire +de l'ornière les six chevaux de ses rêves. Les petits enfants imaginent +avec facilité les choses qu'ils désirent et qu'ils n'ont pas. Quand ils +gardent dans l'âge mur cette faculté merveilleuse, on dit qu'ils sont +des poètes ou des fous. Le petit Jean crie, frappe et se démène. + +Catherine joue encore avec ses fleurs. Mais il y en a qui meurent. Il y +en a d'autres qui s'endorment. Car les fleurs ont leur sommeil comme les +animaux, et voici que les campanules, cueillies quelques heures +auparavant, ferment leurs cloches violettes et s'endorment dans les +petites mains qui les ont séparées de la vie. Catherine en serait +touchée si elle le savait. Mais Catherine ne sait pas que les plantes +dorment ni qu'elles vivent. Elle ne sait rien. Nous ne savons rien non +plus et, si nous avons appris que les plantes vivent, nous ne sommes +guère plus avancés que Catherine, puisque nous ne savons pas ce que +c'est que vivre. Peut-être ne faut-il pas trop nous plaindre de notre +ignorance. Si nous savions tout, nous n'oserions plus rien faire et le +monde finirait. + +Un souffle léger passe dans l'air et Catherine frissonne. C'est le soir +qui vient. + +"J'ai faim", dit le petit Jean. + +Il est juste qu'un conducteur de chevaux mange quand il a faim. Mais +Catherine n'a pas un morceau de pain pour donner à son petit frère. + +Elle lui dit: + +"Mon petit frère, retournons à la maison." Et ils songent tous deux à la +soupe aux choux qui fume dans la marmite pendue à la crémaillère, au +milieu de la grande cheminée. Catherine amasse ses fleurs sur son bras +et, prenant son petit frère par la main, le conduit vers la maison. + +Le soleil descendait lentement à l'horizon rougi. Les hirondelles, dans +leur vol, effleuraient les enfants de leurs ailes immobiles. Le soir +était venu. Catherine et Jean se pressèrent l'un contre l'autre. + +Catherine laissait tomber une à une ses fleurs sur la route. Ils +entendaient, dans le grand silence, la crécelle infatigable du grillon. +Ils avaient peur tous deux et ils étaient tristes, parce que la +tristesse du soir pénétrait leurs petites âmes. Ce qui les entourait +leur était familier, mais ils ne reconnaissent plus ce qu'ils +connaissaient le mieux. + +Il semblait tout à coup que la terre fut trop grande et trop vieille +pour eux. Ils étaient las et ils craignaient de ne jamais arriver dans +la maison où leur mère faisait la soupe pour toute la famille. Le petit +Jean n'agitait plus son fouet. Catherine laissa glisser de sa main +fatiguée sa dernière fleur. Elle tirait son petit frère par le bras et +tous deux se taisaient. + +Enfin, ils virent de loin le toit de leur maison qui fumait dans le ciel +assombri. Alors, ils s'arrêtèrent, et tous deux, frappant des mains, +poussèrent des cris de joie. Catherine embrassa son petit frère, puis, +ils se mirent ensemble à courir de toute la force de leurs pieds +fatigués. Quand ils entrèrent dans le village, des femmes qui revenaient +des champs leur donnèrent le bonsoir. Ils respirèrent. La mère était sur +le seuil, en bonnet blanc, l'écumoire à la main. + +"Allons, les petits, allons donc!" cria-t-elle. Et ils se jetèrent dans +ses bras. En entrant dans la salle où fumait la soupe aux choux, +Catherine frissonna de nouveau. Elle avait vu la nuit descendre sur la +terre. Jean, assis sur la bancelle, le menton à la hauteur de la table, +mangeait déjà sa soupe. + + +LES FAUTES DES GRANDS + +Les routes ressemblent à des rivières. Cela tient à ce que les rivières +sont des routes; ce sont des routes naturelles sur lesquelles on voyage +avec des bottes de sept lieues; quel autre nom conviendrait mieux à des +barques? Et les routes sont comme des rivières que l'homme a faites pour +l'homme. + +Les routes, les belles routes aussi unies que la surface d'une fleuve et +sur lesquelles la roue de la voiture et la semelle du soulier trouvent +un appui à la fois solide et doux, ce sont les chefs-d'oeuvre de nos +pères qui sont morts sans laisser leur nom et que nous ne connaissons +que par leurs bienfaits. Qu'elles soient bénies, ces routes par +lesquelles les fruits de la terre nous viennent abondamment et qui +rapprochent les amis. + +C'est pour aller voir un ami, l'ami Jean, que Roger, Marcel, Bernard, +Jacques et Étienne ont pris la route nationale qui déroule au soleil, le +long des prés et des champs, son joli ruban jaune, traverse les bourgs +et les hameaux et conduit, dit-on, jusqu'à la mer où sont les navires. + +Les cinq compagnons ne vont pas si loin. Mais il leur faut faire une +belle course d'un kilomètre pour atteindre la maison de l'ami Jean. + +Les voilà partis. On les a laissés aller seuls, sur la foi de leurs +promesses; ils se sont engagés à marcher sagement, à ne point écarter du +droit chemin, à éviter les chevaux et les voitures et à ne point quitter +Étienne, le plus petit de la bande. + +Les voilà partis. Ils s'avancent en ordre sur une seule ligne. On ne +peut mieux partir. Pourtant, il y a un défaut à cette belle ordonnance. +Étienne est trop petit. + +Un grand courage s'allume en lui. Il s'efforce, il hâte le pas. Il ouvre +toute grande ses courtes jambes. Il agite ses bras par surcroît. Mais il +est trop petit, il ne peut pas suivre ses amis. Il reste en arrière. +C'est fatal; les philosophes savent que les mêmes causes produisent +toujours les mêmes effets. Mais Jacques, ni Bernard, ni Marcel, ni même +Roger, ne sont des philosophes. Ils marchent selon leurs jambes, le +pauvre Étienne marche avec les siennes: il n'y a pas de concert +possible. Étienne court, souffle, crie, mais il reste en arrière. + +Les grands, ses aînés, devraient l'attendre, direz-vous, et régler leur +pas sur le sien. Hélas, ce serait de leur part une haute vertu. Ils sont +en cela comme les hommes. En avant, disent les forts de ce monde, et ils +laissent les faibles en arrière. Mais attendez la fin de l'histoire. + +Tout à coup, nos grands, nos forts, nos quatre gaillards s'arrêtent. Ils +ont vu par terre une bête qui saute. La bête saute parce qu'elle est une +grenouille, et qu'elle veut gagner le pré qui longe la route. Ce pré, +c'est sa patrie: il lui est cher, elle y a son manoir auprès d'un +ruisseau. Elle saute. + +C'est une grande curiosité naturelle qu'une grenouille. + +Celle-ci est verte; elle a l'air d'une feuille vivante, et cet air lui +donne quelque chose de merveilleux. Bernard, Roger, Jacques et Marcel se +jettent à sa poursuite. Adieu Étienne, et la belle route toute jaune; +adieu leur promesse. Les voilà dans le pré, bientôt ils sentent leurs +pieds s'enfoncer dans la terre grasse qui nourrit une herbe épaisse. +Quelques pas encore et ils s'embourbent jusqu'aux genoux. L'herbe +cachait un marécage. + +Ils s'en tirent à grand'peine. Leurs souliers, leurs chaussettes, leurs +mollets sont noirs. C'est la nymphe du pré vert qui a mis les guêtres de +fange aux quatre désobéissants. + +Étienne les rejoint tout essoufflé. Il ne sait, en les voyant ainsi +chaussés, s'il doit se réjouir ou s'attrister. Il médite en son âme +innocente les catastrophes qui frappent les grands et les forts. Quant +aux quatre guêtrés, ils retournent piteusement sur leurs pas, car le +moyen, je vous prie, d'aller voir l'ami Jean en pareil équipage? Quand +ils rentreront à la maison, leurs mères liront leur faute sur leurs +jambes, tandis que la candeur du petit Étienne reluira sur ses mollets +roses. + + +JAQUELINE ET MIRAUT + +Jacqueline et Miraut sont de vieux amis. Jacqueline est une petite fille +et Miraut est un gros chien. + +Ils sont du même monde, ils sont tous deux rustiques: de là leur +intimité profonde. Depuis quand se connaissaient-ils? ils ne savent +plus: cela passe la mémoire d'un chien et celle d'une petite fille. +D'ailleurs, ils n'ont pas besoin de le savoir, ils n'ont ni envie, ni +besoin de rien savoir. Ils ont seulement l'idée qu'ils se connaissent +depuis très longtemps, depuis le commencement des choses, car ils +n'imaginent ni l'un ni l'autre que l'univers ait existé avant eux. Le +monde, tel qu'ils le conçoivent, est jeune, simple et naïf comme eux. +Jacqueline y voit Miraut et Miraut y voit Jacqueline tout au beau +milieu. Jacqueline se fait de Miraut une belle idée, mais c'est une idée +inexprimable. Les mots ne peuvent rendre la pensée de Jacqueline, ils +sont trop gros pour cela! Quant à la pensée de Miraut, c'est sans doute +une bonne et juste pensée, mais, par malheur, on ne la connaît pas bien. +Miraut ne parle pas, il ne dit pas ce qu'il pense et il ne le sait pas +très bien lui-même. + +Assurément, il a de l'intelligence, mais pour toutes sortes de raisons, +cette intelligence est obscure. Miraut a toutes les nuits des rêves: il +voit en dormant des chiens comme lui, des petites filles comme +Jacqueline, des mendiants. Il voit des choses joyeuses et des choses +tristes. + +C'est pourquoi il aboie ou il grogne pendant son sommeil. Ce ne sont là +que des songes et des illusions, mais Miraut ne les distingue pas de la +réalité. Il brouille dans sa cervelle ce qu'il voit en rêve avec ce +qu'il voit quand il est éveillé, et cette confusion l'empêche de +comprendre beaucoup de choses que les hommes comprennent. Et puis, comme +c'est un chien, il a des idées de chien. Et pourquoi voulez-vous que +nous comprenions les idées des chiens mieux que les chiens ne +comprennent les idées des hommes? Mais d'homme à chien, on peut tout de +même s'entendre, parce que les chiens ont quelques idées humaines et les +hommes quelques idées canines. C'est assez pour lier amitié. Aussi +Jacqueline et Miraut sont-ils très bons amis. + +Miraut est beaucoup plus grand et plus fort que Jacqueline. En posant +ses pattes de devant sur les épaules de l'enfant, il la domine de la +tête et du poitrail. Il pourrait l'avaler en trois bouchées; mais il +sait, il sent qu'une force est en elle et que, pour petite qu'elle est, +elle est précieuse. Il l'admire à sa manière. Il la trouve mignonne. Il +admire comme elle sait jouer et parler. Il l'aime, il la lèche par +sympathie. + +Jacqueline, de son côté, trouve Miraut admirable. Elle voit qu'il est +fort, et elle admire la force. Sans cela, elle ne serait point une +petite fille. Elle voit qu'il est bon, et elle aime la bonté. Aussi bien +la bonté est-elle une chose douce à rencontrer. + +Elle a pour lui un sentiment de respect. Elle observe qu'il connaît +beaucoup de secrets qu'elle ignore et que l'obscur génie de la terre est +en lui. Elle le voit énorme, grave et doux. Elle le vénère comme sous un +autre ciel, dans les temps anciens, les hommes vénéraient des dieux +agrestes et velus. + +Mais voici que tout à coup, elle est surprise, inquiète, étonnée. Elle a +vu son vieux génie de la terre, son dieu velu, Miraut, attaché par une +longue laisse à un arbre, au bord du puits. Elle contemple, elle hésite, +Miraut la regarde de son bel oeil honnête et patient. Il n'est ni +surpris ni fâché d'être à la chaîne; il aime ses maîtres, et, ne sachant +pas qu'il est un génie de la terre et un dieu couvert de poil, il garde +sans colère sa chaîne et son collier. Cependant Jacqueline n'ose +avancer. Elle ne peut comprendre que son divin et mystérieux ami soit +captif, et une vague tristesse emplit sa petite âme. + + + + +VI + +LES DEUX TAILLEURS + + +La tunique ne me paraît pas très convenable aux lycéens, parce que ce +n'est point un vêtement civil, et qu'en la leur imposant on entreprend +sans raison sur leur indépendance. Je l'ai portée, et j'en garde un +mauvais souvenir. + +Il faut vous dire qu'il y avait de mon temps, dans le collège où j'ai +appris fort peu de choses, un tailleur habile nommé Grégoire. M. +Grégoire n'avait pas son pareil pour donner à une tunique ce qu'il faut +qu'ait cette tunique: des épaules, de la poitrine et des hanches. + +M. Grégoire vous enjuponnait les pans avec une vénusté singulière. Il +taillait des pantalons à l'avenant: bouffants de la hanche et faisant un +peu guêtre sur la bottine. + +Et, quand on était habillé par M. Grégoire, pour peu qu'on sût porter le +képi, en relevant la visière selon la mode d'alors, on avait une très +jolie tournure. + +M. Grégoire était un artiste. Lorsque, le lundi, pendant la récréation +de midi, il apparaissait dans la cour portant sur le bras sa toilette +verte qui enveloppait deux ou trois chefs-d'oeuvre de tunique, les +élèves à qui ces beaux ouvrages étaient destinés quittaient la partie de +barres ou de cheval fondu et se rendaient avec M. Grégoire dans une des +salles du rez-de-chaussée, pour essayer l'uniforme nouveau. Attentif et +méditatif, M. Grégoire faisait sur le drap toute sorte de petits signes +à la craie. Et, huit jours après, il rapportait, dans la même toilette +verte, un costume irréprochable. + +Par malheur, M. Grégoire faisait payer très cher ses tuniques. Il en +avait le droit: il était sans rival. Le luxe est toujours coûteux: M. +Grégoire était un tailleur de luxe. Je le vois encore, pâle, +mélancolique, avec ses beaux cheveux blancs et ses yeux bleus, si +fatigués sous des lunettes d'or; il était d'une distinction parfaite et, +n'eût été sa toilette verte, on l'eût pris pour un magistrat. M. +Grégoire était le Dusautoy des potaches. Il devait faire de longs +crédits, car sa clientèle était composée de gens riches, c'est-à -dire de +gens qui n'en finissent pas de régler leurs notes. Il n'y a que les +pauvres gens qui payent comptant. Ce n'est pas par vertu; c'est parce +qu'on ne leur fait pas crédit. M. Grégoire savait qu'on n'attendait de +lui rien de petit ou de médiocre, et qu'il devait à ses clients et à +lui-même de produire tardivement de très grosses notes. + +M. Grégoire avait deux tarifs, selon la qualité des fournitures. Il +distinguait, par exemple, dans ses factures, les palmes d'or fin brodées +sur le collet même et les palmes faites d'avance, avec moins de +délicatesse, sur un petit drap ovale qu'on cousait au collet. Il y avait +donc le grand et le petit tarif. Mais le petit tarif était déjà ruineux. +Les élèves habillés par M. Grégoire constituaient une aristocratie, une +sorte de high-life à deux degrés, dans lequel on distinguait les collets +brodés et les collets à appliques. L'état de mes parents ne me +permettait pas d'espérer jamais entrer dans la clientèle de M. Grégoire. + +Ma mère était très économe; elle était aussi très charitable. Sa charité +la fit agir d'une manière qui montre la bonté de son âme,--il n'y en eut +jamais de plus belle au monde,--mais qui me causa d'assez vifs +désagréments. Ayant appris, je ne sais comment, qu'un tailleur-concierge +de la rue des Canettes, nommé Rabiou (c'était un petit homme roux et +cagneux qui portait une tête d'apôtre sur un corps de gnome), +languissait dans la misère et méritait un sort meilleur, elle songea +tout de suite à lui être utile. Elle lui fit d'abord quelques dons. Mais +Rabiou était chargé de famille, plein de fierté d'ailleurs, et je vous +ai dit que ma mère n'était pas riche. Le peu qu'elle put lui donner ne +le tira pas d'affaire. Elle s'ingénia ensuite à lui trouver de +l'ouvrage, et elle commença par lui commander pour mon père autant de +pantalons, de gilets, de redingotes et de pardessus qu'il était +raisonnable d'en commander. + +Mon père n'eut, pour sa part, rien à gagner à ces dispositions. Les +habits du tailleur-concierge lui allaient mal. Comme il était d'une +simplicité admirable, il ne s'en aperçut même pas. + +Ma mère s'en aperçut pour lui; mais elle se dit avec raison que mon père +était un fort bel homme, qu'il parait ses habits quand ses habits ne le +paraient pas, et qu'on n'est jamais trop mal vêtu lorsqu'on porte un +vêtement suffisamment chaud et cousu avec de bon fil par un homme de +bien, craignant Dieu et père de douze enfants. + +Le malheur fut qu'après avoir fourni à mon père plus de vêtements qu'il +n'était nécessaire, Rabiou se trouva aussi mal en point que devant. Sa +femme était poitrinaire et ses douze enfants anémiques. Une loge de la +rue des Canettes n'est pas ce qu'il faut pour rendre les enfants aussi +beaux que les jeunes Anglais entraînés par le canotage et par tous les +sports. Comme le petit tailleur-concierge n'avait pas d'argent pour +acheter des médicaments, ma mère imagina de lui commander une tunique à +mon usage. Elle lui eût aussi bien commandé une robe pour elle. + +A l'idée d'une tunique, Rabiou hésita. Une sueur d'angoisse mouilla son +front d'apôtre. Mais il était courageux et mystique. Il se mit à la +besogne. Il pria, se donna une peine infinie, n'en dormit pas. Il était +ému, grave, recueilli. Songez donc! une tunique, un vêtement de +précision! Ajoutez à cela que j'étais long, maigre, sans corps, +difficile à habiller. Enfin, le pauvre homme parvint à la confectionner, +ma tunique, mais quelle tunique! Pas d'épaules, la poitrine creuse, elle +allait s'évasant, tout en ventre. Encore eût-on passé sur la forme. Mais +elle était d'un bleu clair et cru, pénible à voir, et le collet portait +appliquées, non des palmes, mais des lyres. Des lyres! Rabiou n'avait +pas prévu que je deviendrais un poète très distingué. Il ne savait pas +que je cachais au fond de mon pupitre un cahier de vers intitulé: +Premières fleurs. J'avais trouvé ce titre moi-même et j'en étais +content. Le tailleur-concierge ne savait rien de cela, et c'est +d'inspiration qu'il avait cousu deux lyres au collet de ma tunique. Pour +comble de misère, ce collet, loin de s'appliquer à mon cou, tendait à +s'en éloigner et bâillait de la façon la plus disgracieuse. + +J'avais, comme la cigogne, un long cou, qui, sortant de ce col évasé, +prenait un aspect piteux et lamentable. J'en conçus quelques soupçons à +l'essayage, et j'en fis part au tailleur-concierge. Mais l'excellent +homme qui, par l'effort de ses mains innocentes, avec l'aide du ciel, +avait fait une tunique et n'avait pas espéré tant faire, n'y voulut +point toucher, de peur de faire pis. + +Et, après tout, il avait raison. Je demandai avec inquiétude à maman +comment elle me trouvait. Je vous dis que c'était une sainte. Elle me +répondit comme Mme Primrose: + +"Un enfant est assez beau quand il est assez bon." + +Et elle me conseilla de porter ma tunique avec simplicité. + +Je la revêtis pour la première fois un dimanche, comme il convenait, +puisque c'était un vêtement neuf. Oh! quand ce jour-là je parus dans la +cour du collège pendant la récréation, quel accueil! + +"Pain de sucre! pain de sucre!" s'écrièrent à la fois tous mes +camarades. + +Ce fut un moment difficile. Ils avaient tout vu d'un coup d'oeil, le +galbe disgracieux, le bleu trop clair, les lyres, le col béant à la +nuque. Ils se mirent tous à me fourrer des cailloux dans le dos, par +l'ouverture fatale du col de ma tunique. Ils en versaient des poignées +et des poignées sans combler le gouffre. + +Non, le petit tailleur-concierge de la rue des Canettes n'avait pas +considéré ce que pouvait tenir de cailloux la poche dorsale qu'il +m'avait établie. + +Suffisamment caillouté, je donnai des coups de poing; on m'en rendit, +que je ne gardai pas. Après quoi on me laissa tranquille. Mais, le +dimanche suivant, la bataille recommença. Et tant que je portai cette +funeste tunique, je fus vexé de toutes sortes de façons et vécus +perpétuellement avec du sable dans le cou. + +C'était odieux. Pour achever ma disgrâce, notre surveillant, le jeune +abbé Simler, loin de me soutenir dans cet orage, m'abandonna sans pitié. +Jusque-là , distinguant la douceur de mon caractère et la gravité précoce +de mes pensées, il m'avait admis, avec quelques bons élèves, à des +conversations dont je goûtais le charme et sentais le prix. J'étais de +ceux à qui l'abbé Simler, pendant les récréations plus longues du +dimanche, vantait les grandeurs du sacerdoce et même exposait les cas +difficiles où l'officiant pouvait se trouver dans la célébration des +mystères. + +L'abbé Simler traitait ces sujets avec une gravité qui me remplissait de +joie. Un dimanche, tout en se promenant à pas lents dans la cour, il +commença l'histoire du prêtre qui trouva une araignée dans le calice +après la consécration. + +"Quels ne furent pas son trouble et sa douleur, dit l'abbé Simler, mais +il sut se montrer à la hauteur d'une circonstance si terrible. Il prit +délicatement la bestiole entre deux doigts, et ..." + +A ce mot, la cloche sonna les vêpres. Et l'abbé Simler, observateur de +la règle qu'il était chargé d'appliquer, se tut et fit former les rangs. +J'étais bien curieux de savoir ce que le prêtre avait fait de l'araignée +sacrilège. Mais ma tunique m'empêcha de l'apprendre jamais. + +Le dimanche suivant, en me voyant affublé d'un habit si grotesque, +l'abbé Simler sourit discrètement et me tint à distance. C'était un +excellent homme, mais ce n'était qu'un homme; il ne se souciait pas de +prendre sa part du ridicule que je portais avec moi et de compromettra +sa soutane avec ma tunique. Il ne lui semblait pas décent que je fusse +en sa compagnie, tandis qu'on me fourrait des cailloux dans le cou, ce +qui était, je l'ai dit, le soin incessant de mes camarades. Il avait en +quelque sorte raison. Et puis il craignait mon voisinage à cause des +balles qu'on me jetait de toutes parts. Et cette crainte était +raisonnable. Peut-être enfin ma tunique choquait-elle en lui un +sentiment esthétique développé par les cérémonies du culte et dans les +pompes de l'Église. Ce qui est certain, c'est qu'il m'écarta de ces +entretiens dominicaux qui m'étaient chers. + +Il s'y prit habilement et par d'heureux détours, sans me dire un seul +mot désobligeant, car c'était une personne très polie. + +Il avait soin, quand j'approchais, de se tourner du côté opposé et de +parler bas de façon que je n'entendisse point ce qu'il disait. Et quand +je lui demandais avec timidité quelques éclaircissements, il feignait de +ne point m'entendre, et peut-être en effet ne m'entendait-il point. Il +ne me fallut pas beaucoup de temps pour comprendre que j'étais importun +et je ne me mêlai plus aux familiers de l'abbé Simler. + +Cette disgrâce me causa quelque chagrin. Les plaisanteries de mes +camarades m'agacèrent à la longue. J'appris à rendre, avec usure, les +coups que je recevais. C'est un art utile. J'avoue à ma honte que je ne +l'ai pas du tout exercé dans la suite de ma vie. Mais quelques camarades +que j'avais bien rossés m'en témoignèrent une vive sympathie. + +Ainsi, par la faute d'un tailleur inhabile, j'ignorerai toujours +l'histoire du prêtre et de l'araignée. Cependant je fus en butte à des +vexations sans nombre et je me fis des amis, tant il est vrai que, dans +les choses humaines, le bien est toujours mêlé au mal. Mais, en ce cas, +le mal pour moi l'emportait sur le bien. Et cette tunique était +inusable. En vain j'essayai de la mettre hors d'usage. Ma mère avait +raison. Rabiou était un honnête homme qui craignait Dieu et fournissait +de bon drap. + + + + +VII + +MONSIEUR DEBAS + + +I + +Il était peut-être nécessaire au progrès de la vie moderne qu'une gare +s'élevât sur les ruines regrettées de la Cour des Comptes, qu'on +arrachât tous les arbres de nos quais, qu'on fît passer un chemin de fer +souterrain et un tramway à vapeur sur cette rive longtemps paisible. + +Je l'attends à voir bientôt, au bord du fleuve de gloire, sur les vieux +quais augustes, des hôtels construits et décorés dans cet effroyable +style américain qu'adoptent maintenant les Français, après avoir, durant +une longue suite de siècles, déployé dans l'art de bâtir toutes les +ressources de la grâce et de la raison. On m'assure que la prospérité de +la ville y est intéressée et qu'il est temps que des bars et des cafés +remplacent les boutiques des librairies et les étalages des +bouquinistes. + +Je n'en murmure point, sachant que le changement est la condition +essentielle de la vie et que les villes, comme les hommes, ne durent +qu'en se transformant sans cesse. Ne nous lamentons point devant la +nécessité. Mais disons du moins combien était aimable ce paysage +lapidaire dont nous ne reverrons plus les lignes anciennes. + +Si j'ai jamais goûté l'éclatante douceur d'être né dans la ville des +pensées généreuses, c'est en me promenant sur ces quais où, du palais +Bourbon à Notre-Dame, on entend les pierres conter une des plus belles +aventures humaines, l'histoire de la France ancienne et de la France +moderne. On y voit le Louvre ciselé comme un joyau, le Pont-Neuf qui +porta sur son robuste dos, autrefois terriblement bossu, trois siècles +et plus de Parisiens musant aux bateleurs en revenant de leur travail, +criant: "Vive le roi!" au passage des carrosses dorés, poussant des +canons en acclamant la liberté aux jours révolutionnaires, ou +s'engageant, en volontaires, à servir, sans souliers, sous le drapeau +tricolore, la patrie en danger. Toute l'âme de la France a passé sur ces +arches vénérables où des mascarons, les uns souriants, les autres +grimaçants, semblent exprimer les misères et les gloires, les terreurs +et les espérances, les haines et les amours dont ils ont été témoins +durant des siècles. On y voit la place Dauphine avec ses maisons de +brique telles qu'elles étaient quand Manon Phlipon y avait sa chambrette +de jeune fille. On y voit le vieux Palais de Justice, la flèche rétablie +de la Sainte-Chapelle, l'Hôtel de Ville et les tours de Notre-Dame. +C'est là qu'on sent mieux qu'ailleurs les travaux des générations, le +progrès des âges, la continuité d'un peuple, la sainteté du travail +accompli par les aïeux à qui nous devons la liberté et les studieux +loisirs. C'est là que je sens pour mon pays le plus tendre et le plus +ingénieux amour. C'est là qu'il m'apparaît clairement que la mission de +Paris est d'enseigner le monde. De ces pavés de Paris, qui se sont tant +de fois soulevés pour la justice et la liberté, ont jailli les vérités +qui consolent et délivrent. Et je retrouve ici, parmi ces pierres +éloquentes, le sentiment que Paris ne manquera jamais à sa vocation. + +Convenons que, sans doute, puisque la Seine est le vrai fleuve de +gloire, les boîtes de livres étalées sur les quais lui faisaient une +digne couronne. + +Je viens de relire l'excellent livre que M. Octave Uzanne a consacré aux +antiquités et illustrations des bouquinistes. On y voit que l'usage +d'étaler des livres sur les parapets remonte pour le moins au XVIIe +siècle, et qu'à l'époque de la Fronde les rebords du Pont-Neuf étaient +meublés de romans. MM. les libraires jurés, ayant boutique et enseigne +peinte, ne purent souffrir ces humbles concurrents, qui furent chassés +par édit, en même temps que le Mazarin, ce qui montre que les petits ont +leurs tribulations comme les grands. + +Du moins les bouquinistes furent-ils regrettés des doctes hommes, et +l'on conserve le mémoire qu'un bibliophile rédigea en leur faveur, l'an +1697, c'est-à -dire plus de quarante ans après leur expulsion. + +"Autrefois, dit ce savant, une bonne partye des boutiques du Pont-Neuf +estoient occupées par les librairies qui y portoient de très bons livres +qu'ils donnoient à bon marché. Ce qui estoit d'un grand secours aux gens +de lettres, lesquels sont ordinairement fort peu pécunieux. + +"Aux estallages, on trouve des petits traitez singuliers, qu'on ne +connoit pas bien souvent, d'autres qu'on connoit à la vérité, mais qu'on +ne s'avisera pas d'aller demander chez les libraires, et qu'on n'achète +que parce qu'ils sont à bon marché; et enfin de vieilles éditions +d'anciens auteurs qu'on trouve à bon marché et qui sont achetez par les +pauvres qui n'ont pas moyen d'acheter les nouvelles." + +Cette requête est d'Étienne Baluze, qui fut bon homme et vécut dans les +livres sans y trouver le digne repos qu'il y cherchait. Voici comment il +conclut: + +"Ainsi il semble qu'on devroit tolérer, comme on a fait jusques à +présent, les estallages tant en faveur de ces pauvres gens qui sont dans +une extrême misère, qu'en considération des gens de lettres, pour +lesquels on a toujours eu beaucoup d'esgart en France, et qui, au moyen +des défenses qu'on a faites, n'ont plus les occasions de trouver de bons +livres à bon marché." + +Les bouquinistes au XVIIIe siècle reconquirent le parapet pour la joie +des curieux. M. Uzanne nous apprend qu'ils furent inquiétés de nouveau +en 1721. A cette date, une ordonnance du roi défendit les étalages des +livres à peine de confiscation, d'amende et de prison. On rédigea des +requêtes rimées en faveur des malheureux bouquinistes. C'est l'un d'eux +qui est censé parler sur le Parnasse, comme dit Nicolas: + + Ces pauvres gens, chaque matin, + Sur l'espoir d'un petit butin, + Avecque toute leur famille: + Garçons, apprentis, femme et fille, + Chargeant leur col et plein leurs bras, + D'un scientifique fatras + Venaient dresser un étalage + Qui rendait plus beau le passage, + Au grand bien de tout reposant, + Et honneur dudit exposant, + Qui, tous les jours dessus ses hanches, + Excepté fêtes et dimanches, + Temps de vacances à tout trafic, + Faisoit débiter au public + Denrée à produire doctrine + Dans la substance cérébrine. + +Ce n'est pas là sans doute l'Élégie pleurant en longs habits de deuil, +et je ne dis pas que ces plaintes soient éloquentes. Mais elles sont +raisonnables. Elles furent entendues. Les bouquinistes ne tardèrent pas +à reprendre possession des quais. + +Nourri sur le quai Voltaire, je les ai connus dans mon enfance, heureux +et tranquilles. M. de Fontaine de Resbecque les célébrait alors dans un +petit livre dont j'ai oublié le titre, ce qui est pour moi un grand +sujet de confusion. Le baron Haussmann, qui aimait excessivement la +régularité des lignes, pensa les chasser pour rendre les pierres des +quais plus nettes. Mais on lui fit entendre raison. Et les étalagistes +n'eurent plus d'ennemis que le "chien du commissaire" qui venait +parfois, inattendu, mesurer la longueur des étalages, et s'assurer +qu'elle n'excédait pas celle du terrain concédé. On assure qu'ils +étaient enclins à usurper. Je les ai pourtant tenus pour fort honnêtes +gens. Il me fut donné de connaître assez particulièrement l'un d'eux, M. +Debas, qui ne fut point des plus prospères, et dont je ne puis me +rappeler le souvenir sans attendrissement. + + + +II + +Durant plus d'un demi-siècle, il posa ses boîtes sur le parapet du qui +Malaquais, vis-à -vis de l'hôtel de Chimay. Au déclin de son humble vie, +travaillé du vent, de la pluie et du soleil, il ressemblait à ces +statues de pierre que le temps ronge sous les porches des églises. Il se +tenait debout encore, mais il se faisait chaque jour plus menu et plus +semblable à cette poussière en laquelle toutes formes terrestres se +perdent. Il survivait à tout ce qui l'avait approché et connu. Son +étalage, comme un verger désert, retournait à la nature. Les feuilles +des arbres s'y mêlaient aux feuilles de papier, et les oiseaux du ciel y +laissaient tomber ce qui fit perdre la vue au vieillard Tobie, endormi +dans son jardin. + +L'on craignait que le vent d'automne, qui fait tourbillonner sur le quai +les semences des platanes avec les grains d'avoine échappés aux musettes +des chevaux, un jour, n'emportât dans la Seine les bouquins et le +bouquiniste. Pourtant il ne mourut point dans l'air vif et riant du quai +où il avait vécu. On le trouva mort, un matin, dans la soupente où +chaque nuit il allait dormir. + +Je le connus dans mon enfance, et je puis affirmer que le trafic était +le moindre de ses soucis. Il ne faut pas croire que M. Debas fût alors +l'être inerte et morne qu'il devint quand le temps le métamorphosa en +bouquiniste de pierre. Il montrait, au contraire, dans son âge mûr, une +agilité merveilleuse d'esprit et de corps et il abondait en travaux. + +Il avait épousé une personne très douce et si simple d'esprit que les +enfants, dans la rue, la poursuivaient de leurs moqueries, sans parvenir +à troubler cette âme innocente. Laissant sa bonne femme garder ses +boîtes de l'air et du coeur dont une fille de la campagne paît ses oies, +M. Debas accomplissait des tâches nombreuses et très diverses qu'un même +homme n'entreprend point d'ordinaire. Et toutes ses oeuvres étaient +inspirées par l'amour du prochain. Cette charité faisait une belle voix +de ténor, il chantait le dimanche les Vêpres dans la chapelle des +Petites Soeurs des pauvres; scribe et calligraphe, il écrivait des +lettres pour les servantes et faisait des écriteaux pour les marchands +ambulants. Habile à manier la scie et la varlope, il fabriqua des +vitrines pour la mercière en plein vent, Mme Petit, que son mari avait +abandonnée, et qui avait quatre enfants à nourrir. Avec du papier, de la +ficelle et de l'osier, il faisait pour les petits garçons des +cerfs-volants qu'il lançait lui-même dans l'air agité de septembre. + +Chaque année, au retour de l'hiver, il montait les poêles dans les +mansardes avec autant d'adresse que le meilleur compagnon fumiste. Il +connaissait assez de médecine pour donner les premiers secours aux +blessés, aux épileptiques et aux noyés. S'il voyait un ivrogne chanceler +et choir, il le relevait et le réprimandait. Il se jetait à la tête des +chevaux emportés et se mettait à la poursuite des chiens enragés. Sa +providence s'étendait sur les riches et les heureux. Il mettait leur vin +en bouteille, sans recevoir de récompense. Et lorsqu'une dame du quai +Malaquais s'affligeait à cause de son perroquet ou de son serin envolé, +il courait sur les toits, grimpait sur les cheminées et rattrapait +l'oiseau, au regard de la foule attentive. Le catalogue de ses travaux +ressemblerait au poème gnomique d'Hésiode. M. Debas pratiquait tous les +arts pour l'amour des hommes. + +Mais sa plus grande occupation était de veiller sur la chose publique. A +cet égard, il vécut ainsi qu'un homme de Plutarque. D'âme généreuse, +passant ses journées en plein air, déjeunant et soupant sur un banc, il +s'était fait des moeurs dignes d'un Athénien. La grandeur et la félicité +de sa patrie faisaient le souci de toutes ses heures. L'empereur, en +vingt ans de règne, ne put le contenter une fois. M. Debas déclamait +contre le tyran avec une éloquence naturelle ornée de lambeaux de +rhétorique, car il avait des lettres et lisait parfois ses livres qu'il +ne vendait jamais. Bien qu'il eût le goût noble, il donnait souvent à +ses indignations un tour familier. N'étant séparé que par la rivière du +palais sur lequel le drapeau tricolore annonçait la présence du +souverain, il se trouvait, par le voisinage, sur un pied d'intimité avec +celui qu'il appelait le locataire des Tuileries. + +Badinguet passait quelquefois à pied devant l'étalage de M. Debas. M. +Octave Uzanne nous a gardé le souvenir d'une promenade que Napoléon III, +au début de son principat, fit, en compagnie d'un aide de camp, sur le +quai Voltaire. C'était un jour gris et froid d'hiver. Le bouquiniste +dont l'étalage s'étendait entre une des statues du quai des Saints-Pères +et les boîtes de M. Debas était alors un vieux philosophe assez +semblable par le caractère aux cyniques du déclin de la Grèce. Il avait +en commun avec son voisin le mépris du gain et une sagesse supérieure. +Mais la sienne était inerte et taciturne. Quand l'empereur passa devant +lui, ce bonhomme brûlait un volume dans une marmite pour chauffer ses +vieilles mains. Tel ce beau terme de marbre qu'on voit sous un +marronnier des Tuileries, figure d'un vieillard tendant la main sur la +flamme d'un réchaud qu'il presse contre sa poitrine. Curieux de +connaître les livres dont le libraire se chauffait, Napoléon ordonna à +son aide de camp de s'en informer. + +Celui-ci obéit et revint dire à césar: + +"Ce sont les Victoires et conquêtes." + +Ce jour là , Napoléon et M. Debas furent bien près l'un de l'autre. Mais +ils ne se parlèrent pas. Si je n'aimais la vérité d'un amour filial et +candide, j'imaginerais quelque aventure de l'empereur, de son aide de +camp et des deux bouquinistes digne, sans doute, d'être comparée aux +merveilleuses histoires du kalife Aroun-al-Raschid et de son grand-vizir +Giafar, errant la nuit dans les rues de Bagdad. Pour m'en tenir à +l'exactitude d'une notice fidèle, je dirai que, du moins, des personnes +d'une condition privée, mais d'un mérite reconnu, causaient volontiers +avec M. Debas. J'en attesterais Amedée Hennequin, Louis de Ronchaud, +Édouard Fournier, Xavier Marmier, mais ils ne sont plus de ce monde. Les +plus familiers de M. Debas étaient deux prêtres, hommes excellents, l'un +et l'autre, pour la doctrine et les moeurs, mais très dissemblables +d'humeur et de caractère. L'un, M. Trévoux, chanoine de Notre-Dame, +était petit en gros; il portait sur ses joues ce vermillon pétri pour +les chanoines par ces petits Génies que vit Nicolas Despréaux dans un +songe poétique. Il mettait son étude et ses soins à découvrir de petits +saints bretons et son âme était pleine d'une joie onctueuse. L'autre, M. +l'abbé Le Blastier, aumônier d'un couvent de femmes, était de haute +taille et de grande mine. Austère, grave, éloquent, il consolait par des +promenades solitaires son gallicanisme attristé. Tous deux, passant sur +le quai, leur douillette bourrée de bouquins, ils daignaient échanger +des propos avec M. Debas. + +C'est M. Le Blastier qui consacra d'un mot la noblesse morale du +bouquiniste: + +"Monsieur, vous n'avez de bas que le nom." + +Quand M. Le Blastier ou M. Trévoux lui demandait si les affaires +allaient bien, M. Debas répondait: + +"Elles vont doucement. C'est la sécurité qui manque. La faute en est au +régime." + +Et il montrait d'un grand geste de son bras le palais des Tuileries. + +Voilà dix ans déjà que M. Debas s'en est allé sans bruit, dans le +corbillard des pauvres, un jour d'hiver. Et nous sommes peut-être deux +ou trois encore à garder le souvenir de ce petit homme en longue blouse +d'un bleu effacé, qui nous vendait des classiques grecs et latins et +nous disait en soupirant: "Il n'y a plus d'hommes d'État; c'est le +malheur de la France." + +Peut-être que, chassés des quais, les bouquinistes n'y reviendront plus +et que leurs étalages seront la rançon du progrès. Comme au temps +d'Étienne Baluze, ils seront regrettés par les humbles curieux et les +savants ingénus. Pour moi, je me rappellerai avec joie les longues +heures que j'ai passées devant leurs boîtes, sous le ciel fin, égayé de +mille teintes légères, enrichi de pourpre et d'or, ou seulement gris, +mais d'un gris si doux qu'on en est ému jusqu'au fond du coeur. + + +III + +Tout compte fait, je ne sais pas de plaisir plus paisible que celui de +bouquiner sur les quais. On remue avec la poussière de la boîte à deux +sous, mille ombres terribles ou charmantes. On fait dans ces humbles +étalages des évocations magiques. On conserve avec les morts qu'on y +rencontre en foule. Les Champs-Élysées tant vantés des anciens +n'offraient rien aux sages après leur mort que le Parisien ne trouve en +cette vie sur les quais, du Pont-Royal au Pont Notre-Dame. A mon gré, +les myrtes de Virgile ne sont pas plus aimables que les petits platanes +qui ombragent le repos des fiacres le long de la Monnaie, et qu'on va +arracher. Ils sont petits et grêles. Mais ils ont de la grâce. Sans eux, +le bel hôtel de la Monnaie, de ce style Louis XVI, si sage, si +raisonnable, si judicieux, plaira moins. La pierre la mieux sculptée +semble dure quand aucun feuillage ne s'agite auprès d'elle. Puis il faut +des arbres devant les palais pour rappeler l'homme à la nature. + +Quelques bouquineurs vieillis et chagrins, que je rencontrais durant mes +lentes promenades, me confiaient leurs mécomptes: "On ne trouve plus +rien, me disaient-ils, dans la boîte à deux sous." Et ils louaient le +temps passé, alors que M. de la Rochebilière découvrait chaque matin, +entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal, l'édition princeps de quelque +chef-d'oeuvre classique. Pour moi, je n'ai jamais trouvé sur les quais +aucune édition originale de Molière ou de Racine, mais ce qui vaut mieux +encore que le Tartufe avant les cartons ou l'Athalie in-4º, j'y ai +trouvé des leçons de sagesse. Tout ce papier barbouillé m'a enseigné la +vanité du succès qui passe et des célébrités éphémères. Je ne peux +fouiller la boîte à deux sous sans me sentir aussitôt envahi par une +paisible et douce tristesse, et sans me dire: A quoi bon ajouter à tout +ce papier noirci quelques pages encore? Il serait meilleur de ne point +écrire. + + + + +VIII + +LE GARDE DU CORPS + + +Élevé sur le quai Voltaire, dans la poussière des livres et des +bibelots, au milieu des bouquineurs et des fureteurs de toute sorte, +j'ai connu tout enfant des amateurs de faïence, d'armes, d'estampes, de +médailles. J'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en fer et +j'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en bois; j'ai connu +des bibliophiles et des bibliomanes; et je n'ai point vu qu'ils +méritassent les railleries du vulgaire. Je puis vous assurer que tous +ces gens singuliers ont le goût délicat, l'esprit orné, les moeurs +douces; et mon amitié pour les bonnes gens qui mettent toutes sortes de +choses dans leurs armoires date des premiers jours de ma vie. + +Du temps que j'étais le plus maigre, le plus timide, le plus gauche et +le plus rêveur des rhétoriciens, je passais avec délices mes jours de +congé chez Leclerc jeune, qui vendait alors des armures anciennes dans +une petite boutique basse du quai Voltaire. Leclerc jeune était vieux. +C'était un petit homme hérissé, boiteux comme Vulcain, qui, ceint d'un +tablier de serge, limait du matin au soir des armes serrées dans un +étau, sur le bord de son établi. + +Il polissait sans cesse d'antiques épées qui, désormais innocentes, +devaient, au sortir de ses mains, achever paisiblement leur destinée +dans quelque panoplie de château. Sa boutique était pleine de +hallebardes, de morions, de salades, de gorgerins, de cuirasses, de +grèves et d'éperons, et il me souvient d'y avoir vu une targe du XVe +siècle, toute peinte de devises galantes et telle que ceux qui ne l'ont +point vue ont manqué de respirer une merveilleuse fleur de chevalerie. +Il y avait là des lames de Tolède et des armures sarrasines d'une grâce +infinie; ces casques ovales d'où tombait un réseau de mailles d'acier +fin comme la mousseline, ces boucliers damasquinés d'or m'ont donné dans +mon jeune âge une vive admiration pour les émirs exquis et terribles qui +combattaient contre les barons chrétiens à Ascalon et à Gaza; et si +maintenant encore je prends tant de plaisir à lire la tragédie de Zaïre, +c'est sans doute parce que mon imagination se plaît à parer de ces +belles armes l'aimable et malheureux Orosmane. A vrai dire, les casques +et les boucliers de Leclerc jeune ne dataient pas des croisades; mais +j'étais enclin à voir dans la boutique de mon vieil ami la cotte de +Villehardouin et le cimeterre de Saladin. + +C'était l'effet de mon enthousiasme rêveur, et je dois déclarer que +l'armurier n'y aidait point. Il limait beaucoup et ne parlait guère. +Jamais je ne l'entendis vanter ses armes, hors deux ou trois épées de +bourreau qu'il tenait pour de bonnes pièces. Leclerc jeune était un +honnête homme, ancien garde royal, très estimé de ses clients. + +Il n'en avait pas de plus familier ni de plus assidu que M. de Gerboise, +vieux royaliste, à qui il souvenait d'avoir fait la chouannerie en 1832, +avec Mme la duchesse de Berri, et qui amusait sa vieillesse à meubler +d'épées historiques sa salle d'armes du château de Mauffeuges, aux +Rosiers. Ce grand vieillard, qui avait été garde du corps de Charles X, +abondait en récits de cour et en généalogies qu'il débitait d'une voix +de tonnerre, dans un langage qui me semblait ancien et qui était +provincial. M. de Gerboise était bon gentilhomme, avec un air paysan et +un parler rustique. La face rougeaude sous une abondante crinière +blanche, grand, gros, fier encore de ses mollets, qui avaient été les +plus beaux du royaume, vers 1827, jurant Dieu et tous les saints de +l'Anjou, violent et finaud, pieux, bretteur et paillard, il m'amusait +infiniment par la verdeur de ses propos et par l'abondance de ses +anecdotes. + +Il traitait avec quelque considération Leclerc jeune, qui avait été +garde royal et qui, dans sa simplicité laborieuse, tenait plus de +l'artisan que du brocanteur. Et, parvenu à l'âge où l'on a perdu tous +les compagnons des jeunes années, le vieux chouan de 1832 se plaisait à +rappeler devant l'ancien soldat de la Restauration les souvenirs de leur +commune jeunesse. + +Tandis qu'il parlait, je me faisais tout petit dans mon coin pour qu'on +ne m'aperçût pas, et j'écoutais. + +Que de fois je l'entendis conter les souvenirs de la Révolution de 1830 +et le voyage royal de Cherbourg! C'est un récit qu'il terminait toujours +en s'écriant: + +"Le maréchal Maison, quel gueux!" + +Leclerc ne manquait pas d'ajouter: + +"Pendant trois jours, monsieur le marquis, nous n'eûmes à manger que les +pommes de terre que nous prenions dans les champs. Et je reçus d'un +paysan un coup de fourche dont je suis demeuré boiteux." + +C'est tout ce qu'il avait gagné au service du roi, et pourtant il était +resté royaliste, et il gardait précieusement dans le tiroir de sa +commode un morceau du drapeau blanc que le régiment s'était partagé dans +la cour du château de Rambouillet. + +Un jour, il m'en souvient, M. de Gerboise demanda de sa voix rude et +chaude: + +"Leclerc, où donc étiez-vous en garnison dans l'été de 1828?" + +L'armurier, levant la tête de dessus son établi: + +"A Courbevoie, monsieur le marquis. + +--Parfaitement. J'ai connu votre colonel, le petit de la Morse, dont les +fils ont aujourd'hui des emplois à la cour de Badinguet." + +Et, d'un geste dédaigneux, il montra le château dont on voyait +confusément, à travers les vitres, l'aile aux longs frontons régner sur +l'autre rive du fleuve. + +"Moi, mon bon Leclerc, ajouta-t-il, au mois de juillet 1828, j'étais de +service, comme garde du corps, au château de Saint-Cloud, 2e compagnie, +bandoulière verte ... Ah! bigre! nous n'étions pas déguisés en +mardi-gras comme les cent-gardes de M. Bonaparte. C'est bien une idée de +parvenu que d'habiller les soldats du trône en oiseau de paradis. Nous +portions, mon vieux Leclerc, le casque d'argent avec chenille noire et +plumet blanc, l'habit bleu de roi à collet écarlate, épaulettes, +aiguillettes et brandebourgs d'argent, le pantalon de casimir blanc." + +Puis, se frappant sur le mollet un coup sonore, il ajouta: + +"Et bottes à l'écuyère ... A vingt ans, garde de deuxième classe avec +rang de lieutenant, un rendez-vous tous les soirs et un duel toutes les +semaines ... Je n'étais pas à plaindre. Ah! Leclerc, c'était le bon +temps! + +--Oui, monsieur le marquis, répondait doucement l'armurier, en +continuant d'astiquer une lame, oui, c'était le bon temps dans un sens; +mais j'étais tout de même malheureux par rapport aux camarades de +chambrée qui avaient trouvé une grammaire dans mon fourniment. Parce +qu'il faut vous dire que j'avais voulu apprendre le français au +régiment, et j'avais acheté une grammaire sur ma paye. Mais les hommes +se sont fichus de moi, et ils m'ont berné dans mes draps. Et pendant six +mois on chantait dans le quartier: + + As-tu vu la grand'mère, + As-tu vu la grand'mère + A Leclerc? + +--Ils n'avaient pas tant tort, reprit gravement M. de Gerboise. Dans +votre condition, mon ami, vous n'aviez pas besoin d'apprendre la +grammaire. C'est comme si moi, dans mon état j'avais voulu connaître +l'hébreu. Mon lieutenant-commandant, le comte d'Andive, se serait fichu +de moi, et il aurait eu bigrement raison. Je vous disais donc, Leclerc, +que j'étais de service à Saint-Cloud, en habit bleu et pantalon blanc, +parce que c'était l'été. Dans la tenue d'hiver, le pantalon était bleu +de roi comme l'habit. + +--C'est comme nous, dit l'armurier. Nous avions l'été des pantalons de +coutil. + +--Oui, dit le marquis, et ce n'était pas le plus beau de votre affaire. +Mais vous étiez tout de même de brave gens, et ce que j'en dis, Leclerc, +n'est pas pour vous affliger. Donc, pendant qu'on vous bernait gentiment +dans vos couvertures au quartier de Courbevoie, je prenais mon service à +Saint-Cloud. Une nuit, je fus mis de faction sous les fenêtres du roi, +et ce que je vis cette nuit-là , je ne l'oublierai jamais. + +"Tout était dans l'ordre; le drapeau flottait sur le château. Le +capitaine de la compagnie, qui avait rang de lieutenant-général, dormait +dans son lit, les clés sous son traversin. Le cri des grillons déchirait +le grand silence de la nuit, et la lune levée au-dessus des arbres +argentait les allées du parc désert. Le mousquet au bras, je rêvais, +contre le perron, à mes affaires et à mes plaisirs. Tout à coup, je vis +la fenêtre de la chambre où couchait le roi s'ouvrir et Charles X +paraître sur le balcon, en bonnet de nuit à rubans et en robe de chambre +à ramages. La clarté blanche du ciel coulait sur ses grands traits +aimables et nobles. La bouche entr'ouverte, à sa coutume, il avait un +air triste que je ne lui connaissais pas. Il regarda tour à tour +longuement la lune montée au zénith et quelque chose qu'il tenait dans +le creux de la main gauche et qui me parut être un médaillon. Puis il se +mit à baiser tendrement ce médaillon, le bras droit tendu vers l'astre +qu'il semblait prendre à témoin. Des larmes coulaient sur ses joues. +J'étais si troublé de ce que je voyais, que le canon de mon mousquet se +mit à battre violemment contre ma bandoulière. Les regards et les +baisers se prolongèrent durant quelques instants. Puis le roi rentra +dans sa chambre et j'entendis qu'il fermait la fenêtre. + +"Leclerc, n'auriez-vous pas été touché à ma place de voir ce vieux roi +en bonnet de nuit baiser un portrait, des cheveux, une relique de femme +(je n'ai pu distinguer ce qu'il y avait dans le médaillon) et attester +la lune, par ses larmes, de la fidélité de ses tendresses et de ses +douleurs? Pauvre roi! il n'y avait plus que la lune alors qui sût ses +jeunes amours! + +"J'ai l'idée, Leclerc, que cette nuit-là Charles X songeait à Mme de +Polastron, qui l'avait aimé lorsqu'il était le brillant comte d'Artois, +qui l'alla rejoindre à l'armée de Condé où il traînait les misères de +l'exil, et qui, lui apportant sous la tente, au milieu des soldats, ses +diamants, ses bijoux, son or ramassé à la hâte, lui sacrifia sa fortune +et son honneur. Qu'en pensez-vous, Leclerc?" + +L'armurier hocha la tête; il était visible qu'il n'en pensait rien. + +M. de Gerboise reprit vivement: + +"Oui, j'aime à penser, Leclerc, que cette nuit-là , à Saint-Cloud, +trente-cinq ans après la mort de Mme de Polastron, Charles X pleurait sa +meilleure amie. Et il avait bigrement raison. + +"Leclerc, nous avons tort, tous les deux, de nous obstiner à vivre. + +--Pourquoi donc, monsieur le marquis? demanda l'armurier. + +--Parce que, mon ami, ce n'est pas la peine de rester en ce monde quand +on n'y fait plus l'amour. Et puis nous ne reverrons plus nos rois." + +J'avais dès lors quelques raisons de croire que Charles X fut l'esprit +le plus léger et la tête la plus faible du monde. J'ai, depuis ce temps, +beaucoup lu son histoire sans y rien découvrir à son honneur. Je +recueille cette anecdote du vieux roi en bonnet de nuit entretenant la +lune, comme l'endroit le plus sympathique de sa vie. + + + + +IX + +MADAME PLANCHONNET + + +J'avais cela d'heureux, qu'au printemps j'entrais dans ma dix-septième +année. Mon père m'avait envoyé passer les vacances de Pâques à Corbeil, +chez ma tante Félicie, qui habitait une maisonnette au bord de la Seine +et y vivait dans la dévotion et les médicaments. Elle m'embrassa avec un +juste sentiment de ce qu'on doit à sa famille, me félicita d'avoir passé +mon baccalauréat, me dit que je ressemblais à mon père, me recommanda de +ne pas fumer la cigarette dans mon lit, et me donna ma liberté jusqu'au +dîner. + +J'entrai dans la chambre que la vieille servante Euphémie m'avait +préparée, et je défis ma malle qui contenait, précieusement serré entre +mes chemises, le manuscrit de mon premier ouvrage. C'était une nouvelle +historique, Clémence Isaure, où j'avais mis tout ce que je concevais de +l'amour et de l'art. J'en étais assez content. Après avoir fait un brin +de toilette, j'allai me promener au hasard dans la ville. En suivant les +boulevards plantés d'ormeaux, dont la paix un peu triste me charmait, je +vis, sur la porte d'une maison basse, tapissée de glycine, un écriteau +blanc où l'on lisait en lettres noires: l'Indépendant, journal +quotidien, politique, commercial, agricole et littéraire. Cette +inscription réveilla mes pensées de gloire. J'étais tourmenté depuis +quelques mois du désir de faire imprimer ma Clémence Isaure. Ambitieux +et modeste, il me semblait que cette maison paisible, cachée dans le +feuillage, offrirait un asile convenable à ma première oeuvre, et dès +lors l'idée germa dans ma tête de porter mon manuscrit à l'Indépendant. + +La vie que je menais à Corbeil était douce et monotone. Ma tante me +contait, à dîner, sa brouille avec le docteur Germond, laquelle, +survenue dix ans en çà , l'occupait encore; elle gardait pour le café ses +histoires de M. l'abbé Laclanche, homme excellent, mais fatigué par +l'âge et l'embonpoint, qui dormait au confessionnal pendant que ma tante +lui disait ses péchés. Après quoi, l'excellente femme m'envoyait coucher +en me recommandant de ne pas fumer dans mon lit. + +Un jour, étant seul au salon, je remuai par ennui les journaux qui se +trouvaient sur le guéridon d'acajou. C'étaient des numéros de +l'Indépendant, auquel ma tante était abonnée. De petit format, avec des +caractères usés sur un papier trop mince, l'Indépendant avait un air de +modestie qui m'encourageait. + +J'en parcourus deux ou trois numéros; le seul article littéraire que j'y +trouvai, avait pour titre: Une petite soeur de Fabiola. Il était signé +d'un nom de femme. Je reconnus avec plaisir qu'il était dans le genre de +ma Clémence Isaure, mais plus faible. Et cette considération me +détermina à porter mon manuscrit au rédacteur en chef du journal. Son +nom était inscrit sous le titre: Planchonnet. + +Je fis un rouleau de ma Clémence Isaure, et, sans instruire ma tante de +la démarche que j'allais tenter, je me rendis, avec un peu de fièvre, à +la maison tapissée de glycine. M. Planchonnet me reçut tout de suite +dans son cabinet. Il écrivait, ayant mis bas son habit et son gilet. +C'était un géant, et le plus velu que j'eusse encore rencontré. Il était +tout noir, faisait à chaque mouvement un bruit de crins froissés et +sentait le fauve. Il ne s'arrêta point d'écrire à ma venue et, suant, +soufflant, la poitrine à l'air, il acheva son article; puis, il posa sa +plume et me fit signe de parler. + +Je lui balbutiai mon nom, le nom de ma tante, l'objet de ma visite, et +je lui tendis en tremblant mon manuscrit. + +"Je le lirai, me dit-il. Revenez samedi ..." Je sortis dans un trouble +affreux et souhaitant que la fin du monde et la conflagration +universelle survinssent avant ce samedi, tant une nouvelle rencontre +avec le rédacteur en chef m'effrayait. Mais le monde ne finit pas, le +samedi vint et je revis M. Planchonnet. + +"A propos, me dit-il, j'ai lu votre petite chose; c'est très gentil. Je +la mettrai dans le canard. Qu'est-ce que vous faites demain soir? Venez +donc manger la soupe à la maison. Je demeure place Saint-Guenault, +vis-à -vis de la Tour carrée. Ce sera en famille. Et sans cérémonie." + +J'acceptai avec beaucoup de reconnaissance. + +Le lendemain, à six heures, je trouvai M. Planchonnet dans son salon, +avec deux ou trois enfants sur les genoux et d'autres sur les épaules. +Il en avait jusque dans ses poches. Ils l'appelaient papa et le tiraient +par la barbe. Il portait une redingote neuve, du linge blanc, et sentait +la lavande. + +Une femme entra, blanche et frêle, un peu fanée, mais agréable avec ses +cheveux d'or pâle et ses yeux de pervenche, gracieuse malgré sa taille +défaite. + +"C'est Mme Planchonnet", me dit-il. + +Les enfants (je reconnus qu'il n'y en avait que six) étaient gros et +rudes, chargés en couleur, beaux d'une certaine façon. Leurs jambes et +leurs bras nus formaient autour de leur père colossal un emmêlement de +chairs fraîches, et leurs yeux farouches me regardaient tous à la fois. + +Mme Planchonnet s'excusa de leur impolitesse. + +"Nous ne restons pas longtemps dans le même endroit; ils n'ont le temps +de connaître personne; ce sont de petits sauvages; ils ignorent tout. Et +comment voulez-vous qu'ils apprennent quelque chose en changeant de +pension tous les six mois? Henri, l'aîné, a onze ans passés. Il ne sait +pas encore un mot de catéchisme. Je ne sais vraiment pas comment nous +lui ferons faire sa première communion ... Votre bras, Monsieur." + +Le dîner était abondant. Une jeune paysanne, attentivement surveillée +par Mme Planchonnet, apportait des plats et des plats encore: tourtes, +rôtis, pâtés, fricassées et d'énormes volailles que notre hôte, sa +serviette sous le menton, la fourchette à trois dents d'une main, et de +l'autre le couteau à manche en pied de biche, faisait placer devant lui, +en montrant toutes ses dents et en roulant des yeux terribles au milieu +des poils de son visage. Les coudes arrondis, il découpait avec facilité +les chairs blanches ou noires, servait lui-même largement ses petits, sa +femme et son convive, et disait, avec un rire affreux, des choses +innocentes. + +Mais c'était en versant à boire qu'il montrait toute sa magnificence +d'ogre bon enfant. De ses énormes bras, il tirait par le goulot, sans se +baisser, quelqu'une des bouteilles amassées à ses pieds et versait des +rouges-bords à sa femme qui refusait en vain, aux enfants déjà endormis, +une joue dans leur assiette, et à moi, malheureux, qui avalais sans +goûter, les vins rouges, roses, blancs, ambrés ou dorés, dont il +proclamait, d'une voix joyeuse, l'âge et le cru, sur la foi de l'épicier +qui les lui avait vendus. Nous vidâmes ainsi un nombre que j'ignore de +bouteilles diversement cachetées. Après quoi, j'exprimais à mon hôtesse +des sentiments nobles et tendres. Tout ce que j'avais dans l'âme +d'héroïque et d'amoureux se pressait à mes lèvres. Je poussais la +conversation au sublime. Mais j'éprouvais une réelle difficulté à l'y +maintenir, car, si M. Planchonnet approuvait de la tête mes spéculations +les plus transcendantes, il n'y donnait aucune suite et me parlait +incontinent du choix et de la préparation des champignons comestibles ou +de quelque autre sujet culinaire. Il avait dans la tête un parfait +cuisinier et une bonne géographie gastronomique de la France. Parfois +aussi, il rapportait des traits d'esprits de ses enfants. + +Je m'entendais mieux avec Mme Planchonnet qui déclara à plusieurs +reprises qu'elle avait le goût de l'idéal. Elle me confia qu'elle avait +lu autrefois une poésie qui l'avait transportée, mais dont elle ne se +rappelait plus l'auteur, parce qu'elle se trouvait dans un livre qui +renfermait des morceaux de différents poètes. + +Je récitais tout ce que je savais d'élégies. Mais les vers se perdirent +pour la plupart dans les cris des enfants qui s'entregriffaient +horriblement sous la table. + +Au dessert, je connus que j'aimais Mme Planchonnet. Et cet amour était +si généreux que, loin de l'étouffer dans mon coeur, je le répandais en +longs regards et en paroles abondantes. Je m'expliquai sur la vie et la +mort et j'ouvris mon âme tout entière à Mme Planchonnet qui, laissant +couler ses paupières sur ses beaux yeux bleus, et penchant son visage +amaigri que plissait la fatigue, me disait d'une voix molle: "N'est-ce +pas, Monsieur?" et tâchait de sourire. + +J'avais encore beaucoup à lui dire quand elle nous quitta pour aller +coucher les petits qui, les jambes en l'air, dormaient profondément sur +leurs chaises. Ce départ me laissa pensif en face de Planchonnet, qui +versait des liqueurs. Je lui trouvai l'air d'une brute. Sa tranquillité +pesante m'irritait. Mais j'étais inspiré par les sentiments les plus +nobles. Je souhaitai intérieurement qu'il eût une belle âme et que j'en +eusse une plus belle encore, afin que Mme Planchonnet fût aimée de deux +hommes dignes d'elle. + +C'est pourquoi je résolus de sonder le coeur de Planchonnet. + +"Monsieur, lui dis-je, vous exercez une belle profession. + +--Ah! me répondit-il, en allumant sa pipe, vous trouvez ça beau de +rédiger des canards dans les départements. Et des canards cléricaux. Je +travaille pour la calotte. Mais on ne choisit pas son parti, n'est-il +pas vrai?" + +Et il se mit à fumer tranquillement sa pipe en écume de mer, sur +laquelle une femme nue était sculptée voluptueusement. + +Je lui demandai: + +"Monsieur Planchonnet, connaissez-vous ma tante?" + +Il me répondit: + +"Je ne connais personne à Corbeil. Il y a six mois, j'étais à Gap ... Un +peu d'anisette, n'est-ce pas?" + +Un immense besoin de tendresse s'était développé en moi. Il me venait de +l'amitié pour Planchonnet. Je lui témoignai de la familiarité, de +l'intérêt et surtout de la confiance. Je lui contai ma vie; je lui fis +part de mes espérances et de mes rêves. + +Il cessa de fumer. Je parlai encore. Enfin, m'étant aperçu qu'il +sommeillait, je me levai, lui souhaitai le bonsoir et lui exprimai le +désir de présenter mes hommages à Mme Planchonnet. Il me fit entendre +que je ne pourrais le faire, parce qu'elle était couchée. J'en fus aux +regrets et cherchai mon chapeau, que j'eus grand'peine à trouver. +Planchonnet me reconduisit avec une lampe jusqu'au palier et me donna, +sur la manière de tenir la rampe et de descendre les marches, des +conseils qu'on me donne pas d'ordinaire. Mais l'escalier était +apparemment un difficile escalier, car j'y trébuchai dès les premiers +degrés. Tandis que je descendais, Planchonnet, penché sur la rampe, me +demanda si je retrouverais bien la maison de ma tante. Cette question +m'offensa. Je promis de la trouver sans peine; en quoi je m'engageais +beaucoup trop, car je passai une partie de la nuit à la chercher. +Pendant cette recherche, je m'impatientais de la maladresse avec +laquelle on met parfois les deux pieds dans les ruisseaux. Cependant, je +roulais vainement dans ma tête l'action d'éclat par laquelle je pourrais +exciter l'admiration de Mme Planchonnet. Je songeais à ses jolis yeux +bleus, et j'étais vraiment désolé que sa taille ne fût pas aussi jolie +que ses yeux. + +Le lendemain, je me réveillai par un grand soleil, avec la langue sèche +et la peau brûlante. Surtout je souffrais de ne pouvoir me rappeler ce +que j'avais dit la veille à Mme Planchonnet, et j'avais tout lieu de +croire que c'étaient des sottises. + +Ma tante ne me cacha pas qu'elle considérait ma rentrée tardive comme un +manque d'égards pour sa maison. Quand je lui révélai fièrement que +j'avais fait recevoir ma Clémence Isaure à l'Indépendant, elle se fâcha +tout rouge, et m'envoya sur-le-champ retirer le manuscrit, afin de +prévenir le malheur d'une insertion dont la seule idée la terrifiait. +J'allai donc, la tête basse, redemander mon oeuvre à Planchonnet, qui me +la rendit d'une âme égale, comme il l'avait prise. + +"Qu'est-ce que vous faites ce soir? me dit-il. Venez donc dîner à la +maison. Nous mangerons les restes." + +Je refusai, en considération de ma tante. Quelques jours après, je fis +une visite à Mme Planchonnet, que je trouvai assise devant un bouquet de +fleurs des champs, remettant un fond à la culotte de son fils aîné. Nous +fûmes l'un envers l'autre d'une extrême réserve. Il pleuvait. Nous +parlâmes de la pluie. + +"C'est bien triste, lui dis-je. + +--N'est-ce pas? me dit-elle. + +--Vous aimez les fleurs, Madame? + +--Je les adore." + +Et elle tourna vers moi ses jolis yeux fleuris sur un visage fané. + +Je quittai Corbeil la semaine suivante. Et je ne vis jamais plus Mme +Planchonnet. + + + + +X + +LES DEUX COPAINS + + +C'était dans les dernières années du second Empire. Jean Meusnier et +Jacques Dubroquet occupaient par moitié un atelier au fond d'une cour, +près du cimetière Montparnasse. Tout le rez-de-chaussée appartenait à +des marbriers, qui encombraient la cour de tombes blanches, de croix et +d'urnes funéraires. + +Une poussière de marbre et de plâtre étendait sur le sol son linceul +sali. L'atelier était posé comme une grande cage vitrée sur les magasins +des tailleurs de pierres funéraires; à l'intérieur, un poêle de fonte, +deux chevalets et des chaises de paille défoncées. La poudre des +marbres, qui pénétrait par les fentes de la porte et des châssis, +recouvrait seule la nudité livide des murs et du carrelage. + +Jacques Dubroquet était peintre d'histoire, et Jean Meusnier paysagiste. +Ce paysagiste ressemblait à un arbre; il en avait la rude écorce, la +forte sève, la paix et le silence. Ses cheveux drus se dressaient sur +son front rugueux, comme les rejetons d'un saule étêté. + +Il parlait peu, sachant peu de mots. Mais il peignait beaucoup. Matinal, +égayé d'un verre de vin blanc, il s'en allait par la banlieue faire des +études d'après lesquelles il exécutait ensuite, dans l'atelier, des +tableaux d'un sentiment brutal et d'un faire obstiné. + +Paysan de race, prudent, défiant, rusé, le visage aussi muet que la +langue, se souciant peu de son copain, il n'y avait pour lui au monde +qu'Euphémie, la crémière du boulevard Montparnasse, une grosse femme +tendre de cinquante ans, chez laquelle il prenait ses repas, et qu'il +aimait d'un amour satisfait et narquois. + +Jacques Dubroquet, peintre d'histoire, plus âgé que lui de quelques +années, était d'un tout autre caractère. + +C'était un homme de pensée. Il voulait ressembler à Rubens et, pour y +parvenir, il portait de longs cheveux, la barbe en pointe, un feutre à +larges bords, un pourpoint de velours et un grand manteau. La poussière +inévitable des tombes attristait cette magnificence. Jean Meusnier aussi +en était couvert; mais il en paraissait adouci et comme embelli. Elle +déshonorait au contraire la beauté du peintre d'histoire, qui brossait +sans cesse et vainement son velours, et souffrait. + +D'un naturel aimable, riant et somptueux, il avait l'âme grande et, +craignant que le nom de Jacques Dubroquet n'en donnât pas une suffisante +idée, il changea ce nom en celui de Jacobus Durbroquens, qui était bien +mieux dans son génie. + +Dubroquens touchait, par son âge, aux derniers romantiques et aux +républicains de sentiment. Il avait fait ses études de peinture dans +l'atelier de Riesener, à la fin du règne de Louis-Philippe. + +Grand liseur, il fréquentait assidûment ce cabinet de lecture de la +bonne Mme Cardinal, où les étudiants en médecine repassaient leur +anatomie en déjeunant d'un petit pain, une main ou une jambe humaine +posée sur la table à côté d'eux. Il dévorait tous les livres, et puis il +allait en disputer avec des camarades, dans la pépinière du Luxembourg, +devant la statue de Velléda. + +Et il était éloquent de peinture. La Révolution de 1848 interrompit ses +études de peinture. Il sentit son enthousiasme humanitaire grandir dans +les clubs, il prit conscience de sa mission et conçut l'art nouveau. + +Depuis lors, Jacobus Dubroquens eut beaucoup d'idées; mais il lui +fallait généralement, pour les exprimer, une toile de soixante pieds +carrés. Soixante pieds carrés de peinture ou rien, voilà l'alternative +dans laquelle il se trouvait d'ordinaire. Aussi ne sera-t-on pas trop +surpris que Jacobus Dubroquens, à l'âge où je le connus, c'est-à -dire +déjà grisonnant, n'eût pas fait encore un seul tableau. + +Il avait trop d'idées. Et puis l'Empire de gênait. Il en attendait la +chute. Il était célèbre dans la crémerie du boulevard Montparnasse, pour +une copie d'une des sirènes de Rubens, qu'il avait faite au Louvre en +1847, et où il y avait des morceaux qui voulaient être bons, mais dont +la couleur était froide et grise, en sorte que cette copie ne +ressemblait pas à l'original. Quand on lui en faisait l'observation, +Jacobus Dubroquens répondait en souriant: + +"Mon Dieu! c'est bien simple! Rubens saute haut comme cela (et il +mettait la main au niveau de son genou), et moi je saute haut comme +cela", (et il élevait le bras au-dessus de sa tête). + +A la Sirène près, il n'était l'auteur d'aucun tableau. Cette +particularité, assez remarquable dans la vie d'un peintre, ne +l'inquiétait nullement. + +"Mes tableaux, disait-il en se frappant le front, ils sont là !" + +Il avait là , en effet, sous son feutre à la Rubens, deux ou trois +conceptions peu communes d'apothéoses, dans lesquelles il mêlait +toujours Anaxagore, le Bouddah, Zoroastre, Jésus-Christ, Giordano Bruno +et Barbès. + +Que de fois, tout jeune, en ce temps déjà lointain, je préférai à +l'École et au cours de M. Demangeat l'atelier poudreux des deux amis et +les théories esthétiques de Jacobus Dubroquens! + +Sa belle voix chaude d'orateur de clubs dominait les grincements des +scies des marbriers, les piaillements des moineaux et les cris des +enfants qui se battaient dans la cour. Avec quelle éloquence il +décrivait ses futurs tableaux, qui représenteraient la Marche de +l'Humanité, le Génie des religions, le Progrès de la démocratie et la +Paix universelle. Avec quelle conviction il annonçait que son oeuvre +était de faire la synthèse de la philosophie par la peinture! + +Cependant Jean Meusnier, à son chevalet devant sa petite toile, poussait +avec l'obstination lente d'un paysan le dessin d'un arbre farouche, et +gardait un silence végétal. + +Puis, tout à coup, levant les yeux vers le châssis vitré d'où tombait +une lumière crue, il grognait: + +"Ce sacré bahut ... qui me gêne ... comment l'appelez-vous?" + +Nous cherchions et nous ne trouvions pas. Enfin Jean Meusnier faisait un +grand effort de mémoire et s'écriait: + +"Eh bien! le soleil, quoi! Vous comprenez, il tape trop dur pour +l'instant." + +Parfois, nous dînions tous trois à la crémerie, dans la petite salle +ornée d'une grande toile de Jean Meusnier. C'était une composition +féroce, qu'il avait peinte en riant intérieurement, et qui représentait +des arbres odieux et ridicules. Ce puissant paysagiste ne sentait la +beauté et la laideur que dans le monde végétal. Et le sauvage s'était +amusé à faire des caricatures de chênes et d'ormeaux. + +Quant au règne humain, il n'en connaissait qu'Euphémie, qui, décidément, +lui semblait une personne bien agréable. Avant le dîner, il tournait +autour d'elle dans la cuisine, à la clarté des fourneaux, tandis que +Jacobus Dubroquens m'expliquait la triade gauloise devant la salière et +le moutardier de la petite table. + +Comme il eût exprimé la triade en peinture! Il ne lui manquait qu'une +toile de vingt mètres carrés, et la République. + +En attendant, il composait des modes pour poupées, dessinait les trois +temps de l'extraction des cors d'après la méthode Édouard et peignait +des rosiers de Marie sur moelle de sureau. + +C'était un bien honnête homme. Il ne laissait rien deviner du mystère +douloureux de sa vie et, en toute rencontre, dissertait sur l'art et la +philosophie, d'un esprit paisible et content. + +Mais nous allons où le destin nous mène, et les plus fidèles d'entre +nous abandonnent l'un après l'autre leurs vieux compagnons sur le +chemin, sur le dur chemin de la vie. Au long de ma dernière année de +droit, je perdis de vue les deux copains. Dans la suite, le nom de Jean +Meusnier, devenu célèbre, me fut rappelé tous les jours par les journaux +qui le citaient avec des louanges. Les tableaux du maître, je les voyais +au Salon, aux Mirlitons, au Volney, chez Georges Petit, chez les +amateurs de peinture et chez les femmes à la mode. Les vitrines des +papetiers me montraient à l'envi son visage connu de vieux dieu +rustique. + +Mais du pauvre Jacobus Dubroquens, point de nouvelles! Je m'imaginais +qu'il n'était plus de ce monde et que la mort clémente l'avait doucement +emporté hors de cette terre, qu'il n'avait jamais vue que dans un rêve +et à travers un nuage. + +Mais, un beau jour de l'automne 1896, comme je prenais à la station des +Tuileries le bateau qui descend la rivière, je remarquai, sur le pont, +un vieillard assis à l'avant, qui, drapé dans un vieux manteau rapiécé +et portant sur l'oreille un feutre romantique, posait complaisamment sur +un carton à dessin une main encore belle et gardait l'attitude du génie +méditatif. + +Je reconnus, sous ses soixante-dix ans, le bon Jacobus Drubroquens. On +lui eût donné plus que son âge, à voir les rides de ses joues, mais ses +deux yeux bleus gardaient une jeunesse invincible. + +Il répondit à mon salut sans savoir qui j'étais et sans se soucier de le +savoir, ayant pris l'habitude, dans les crémeries, d'une sorte de +fraternité anonyme qui s'étendait à tous ses interlocuteurs. + +"Vous savez, mon tableau, me dit-il, mon grand tableau! Ils veulent que +je l'exécute réduit et corrigé. + +--Et qui veut cela, maître Jacobus? + +--Eux! la boutique, le gouvernement, les ministres, le Conseil +municipal, quoi! Est-ce que je sais donc? Est-ce que je connais ces +épiciers-là , moi? Je néglige les êtres contingents et je méprise tout ce +qui n'est pas réalisé dans l'absolu. Oui, ils veulent dénaturer ma +grande idée. Mais soyez tranquille, je ne transigerai pas." + +Ainsi donc l'Empire était tombé, la République durait depuis vingt-cinq +ans, et Jacobus Dubroquens n'avait pas encore pu faire son grand +tableau. + +Au reste, son contentement était parfait. Il dessinait, pour vivre, des +modèles de pipes, commandés par un concurrent de Gambier, et des +vignettes destinées à orner des boîtes de sardines. A le voir ainsi +souriant, on doutait si c'était un vieux fou ou si c'était un sage, et +je n'oserais pas en décider. + +En me quittant, il me montra d'un grand geste le ciel rose, la rivière +argentée et les bords couverts d'une poudre de lumière blonde. + +"Hein? me dit-il, voilà un joli fonds pour mon apothéose de la femme +libre ... en donnant plus de valeur aux tons, nécessairement. Je ferai, +cette fois, du Véronèse, mais plus fort ... Véronèse saute haut comme +cela; moi ..." + +Et je lui vis faire le geste d'autrefois. + +De la passerelle du débarcadère, il me cria: + +"Venez me voir dans mon atelier, au Point-du-Jour. La rue là ..., à +droite, nº 6. Sonnez fort." + +J'y allai seulement deux mois plus tard. Devant la maison que Jacobus +m'avait indiquée, je rencontrai Jean Meusnier, robuste et noueux comme +un chêne, et portant sur sa redingote correcte la rosette de commandeur. +On eût dit un antique satyre devenu très homme du monde. Il me serra la +main. + +"C'est vous!... Il y a longtemps ... Ce pauvre Dubroquet, hein? Une +fluxion de poitrine ... fichu!" + +Et il s'engagea devant moi dans un petit escalier de bois qu'il faisait +trembler de son poids. + +En montant, il soufflait et grognait: + +"Sacré bahut, va!" + +Sur le plus haut palier, une femme en camisole, la concierge, secoua +tristement la tête et nous dit tout bas: + +"Il ne passera pas la journée. Entrez, mes bons messieurs." + +Dans une soupente, sur un mauvais lit de sangle, devant la Sirène de +1847, Jacobus râlait. + +Il nous fit signe d'approcher et, d'une voix sifflante, très faible, +mais encore distincte: + +"C'est fini! J'emporte avec moi la peinture philosophique ... Ils sont +tous là , dans ma tête, mes tableaux ... Après tout, c'est peut-être un +bien, qu'on ne les ait pas vus ... Ça aurait fait trop de peine aux +camarades." L'agonie, assez douce, dura cinq heures et se termina vers +minuit. + +Jean Meusnier ferma les yeux de son vieux copain et, pensif, revoyant +toute sa vie, songeant au mystère des choses, comme effleuré d'un grand +coup d'aile invisible, il porta la main à son front et murmura dans un +étonnement douloureux: + +"Sacré bahut!" + + + + +XI + +ONÉSIME DUPONT + + +J'ai connu Onésime Dupont dans sa vieillesse. Par lui, j'ai touché à la +génération d'Armand Carrel et des rédacteurs du Globe, dont il gardait +la doctrine et les moeurs. Son nom, jadis fameux, est maintenant oublié. +C'était un homme de 48, un rouge. Il aimait la musique et les fleurs. Je +le voyais quelquefois chez mon père. Il était vêtu tout de noir, avec +une extrême recherche. Ses façons trahissaient un perpétuel et minutieux +respect de soi-même. Il gardait à quatre-vingts ans l'allure d'un homme +d'épée. La seule peur qu'il eût jamais connue, la peur de se salir, le +tenait si fort qu'il ne quittait presque jamais ses gants clairs et ne +donnait la main qu'à très peu de personnes. Il avait d'incroyables +scrupules de conscience et d'hygiène, un besoin constant de propreté +morale et physique. Je n'ai jamais connu un homme si poli ni d'une +politesse si glaciale. La lueur de ses yeux allumés sur une longue face +jaune et les replis de ses lèvres minces auraient déplu sans un air de +générosité, d'héroïsme, de folie, qu'exprimait toute cette antique +figure. Onésime Dupont n'était pas pauvre. Il passait pour riche, parce +qu'à l'occasion il interrompait la stricte économie de son bien par des +actes d'une magnificence bizarre et singulière. + +Conspirateur durant la monarchie de Juillet, représentant du peuple en +1848, proscrit en 1852, député en 1871, il était républicain et +travaillait à l'avènement de la liberté sur la terre et de la fraternité +universelle. Sa doctrine était celle des républicains de son âge; mais +ce qu'il avait d'original, c'est qu'il était en même temps l'ami le plus +généreux du genre humain et le plus sombre des misanthropes. Les hommes +qu'il chérissait en masse jusqu'à sacrifier à leur bonheur ses biens, sa +liberté, sa vie, il les méprisait en particulier et évitait leur contact +comme une souillure. Ce n'était pas la seule contradiction de cet esprit +qui proclamait sans cesse l'indépendance de l'idée, condamnait l'emploi +du glaive et qui, soutenant ses doctrines l'épée à la main, se battait +pour des questions de principes. Il fut jusqu'à la vieillesse le plus +fier duelliste de son parti. + +Sa hauteur, sa froideur et le sentiment inflexible qu'il avait de +l'honneur faisaient de lui une sorte de gentilhomme rouge. Il était fils +d'un marchand de porcelaines du faubourg Poissonnière. Il fut destiné +lui-même au négoce. Ses débuts dans le commerce des porcelaines furent +marqués par un incident assez extraordinaire. Je veux vous le conter +comme me l'ont conté des vieillards qui sont morts depuis longtemps. + +Le père Dupont, honnête homme et habile homme, se faisait vieux vers +1835. Ayant acquis dans son commerce une fortune assez ronde pour le +temps, il résolut de se retirer à la campagne avec sa femme Héloïse, née +Riboul, qui venait de recueillir enfin l'héritage de son père, Riboul, +ancien maçon, acquéreur de biens nationaux. Un jour donc de cette année +1835, le bonhomme appela sons fils Onésime dans la petite cage grillée +qui, depuis trente ans, lui servait de bureau et d'où l'on pouvait +surveiller les commis du magasin en faisant des écritures. Et, là , il +lui tint ce langage: + +"Je ne suis plus jeune, et j'ai envie de finir ma vie dans le jardinage. +J'ai toujours eu envie de greffer des poiriers. La vie est courte, mais +on revit dans ses enfants. L'auteur de la nature nous a accordé cette +immortalité sur la terre. Tu as vingt ans. A cet âge, je vendais de la +vaisselle dans les foires. J'ai conduit ma charrette à travers tous les +départements de la République, et il m'est arrivé plus d'une fois de +dormir sous la bâche, au bord d'un chemin, dans la pluie, dans la neige. +L'existence, qui m'a été dure, te sera facile. Je m'en réjouis, puisque +ta vie est la suite de la mienne. J'ai marié ta soeur à un avocat. Il +est temps que je donne à ta vertueuse mère et à moi le repos que nous +avons mérité tous les deux. Je me suis haussé dans la société par mon +travail: j'ai fait mon instruction dans les almanachs et dans les +papiers répandus par toute la France à l'époque où le pays établissait +sa constitution au milieu des troubles. Toi, tu as été enseigné dans un +collège. Tu sais le latin et le droit. Ce sont des ornements de +l'esprit. Mais l'essentiel est d'être honnête homme et de gagner de +l'argent. J'ai fait une bonne maison. A toi de la soutenir et de +l'agrandir. La porcelaine est une excellente marchandise, qui répond à +tous les besoins de la vie. Prends ma place, Onésime. Tu n'es pas encore +capable de la tenir seul. Mais je t'aiderai dans les premiers temps. Il +faut que les clients s'accoutument à ta figure. Dès aujourd'hui, reçois +les commandes qu'on apportera. Le registre des tarifs, qui est dans ce +casier, te sera d'un grand secours. Mes conseils et le temps feront le +reste. Tu n'es ni sot ni méchant. Je ne te reproche pas de porter des +gilets à la Marat et de faire le bousingot. C'est un travers de ton âge. +J'ai été jeune aussi. Assieds-toi là , mon garçon, devant cette table." + +Et le bonhomme Dupont indiqua du bras à son fils un vieux bureau qui +n'était pas à la mode et qu'il gardait par économie, n'étant point +fastueux. C'était un bureau de marqueterie, garni de cuivres, qu'il +avait acheté à l'encan, une trentaine d'années auparavant, et qui avait +servi à M. de Choiseul durant son ministère. + +Onésime Dupont obéit en silence et prit la place qui lui était assignée. +Son père alla se promener, confiant dans son fils, car il estimait que +bon sang ne saurait mentir, et satisfait d'avoir changé un bousingot en +marchand de porcelaines. Onésime demeuré seul, étudia les tarifs. Il +était enclin à faire son devoir et à donner de l'attention à toutes les +affaires dont il s'occupait. Il se livrait à cette étude depuis une +demi-heure, quand survint M. Joseph Peignot, marchand de porcelaines à +Dijon. C'était un homme jovial et le meilleur client de la maison +Dupont. + +"Vous ici, monsieur Onésime! Quoi! vous n'êtes point sur le boulevard à +faire le gandin, avec votre bel habit bleu à boutons d'or! Les jolies +filles des Bains chinois doivent être bien tristes de votre absence. +Mais vous avez raison, il y a temps pour le plaisir et temps pour les +affaires sérieuses ... Je venais voir votre père. + +--Je le remplace. + +--J'en suis heureux. C'est un ami à moi. Voilà dix ans que je fais des +affaires avec lui. J'espère en faire dix ans et plus avec vous. Vous lui +ressemblez. Mais vous ressemblez beaucoup plus à votre mère. Ce n'est +pas un mauvais compliment que je vous fais. Mme Dupont est fort bien de +sa personne. Comment va votre père? Je compte bien dîner avec lui un +jour de cette semaine au Rocher de Cancale, comme nous faisons tous les +ans depuis dix ans. Dites-moi bien qu'il n'est pas malade. + +--Il est en bonne santé. Je vous remercie, monsieur. Que désirez-vous? + +--Eh! mais, c'est l'époque du rassortiment. Je viens vous faire mes +commandes annuelles. Je suis arrivé ce matin par la diligence, et je +loge, comme de coutume, à l'hôtel de la Victoire, rue du Coq-Héron." + +Et M. Joseph Peignot, tirant un papier de sa poche, énuméra les objets +dont il avait besoin, services de table par douzaines, assiettes par +centaines, cuvettes, pots. Une commande superbe. + +"Je m'efforcerai de vous satisfaire, monsieur", dit Onésime. + +Les yeux sur le tarif, il indiqua soigneusement le prix des pièces que +le marchand énumérait ... Vingt-quatre services à la Charte, blanc et or +... douze services Lamartine, soixante garnitures de toilette ... + +"Vous voyez, dit M. Joseph Peignot, je ne crains pas de me charger de +marchandises. Il faut beaucoup acheter si l'on veut beaucoup vendre. Je +suis hardi, tel que vous me voyez, et je ne crains pas les risques du +commerce ... Vous n'avez pas meilleur client que moi", ajouta-t-il avec +un bon rire. + +Et, aussitôt, il prit un air attristé et soupira d'un ton plaintif: + +"Vous me ferez bien une petite réduction. Vous tenez vos prix trop haut. +Les temps sont durs. Il y a de l'argent en France, mais il se cache. La +sécurité manque. Faites-moi ma petite réduction. + +--J'ai le regret de ne pouvoir vous accorder ce que vous me demandez, +monsieur, répondit Onésime avec une politesse glaciale. + +--Vous ne pouvez me faire cinq du cent en sus de la remise ordinaire? +Vous plaisantez! + +--Non, monsieur, je ne plaisante pas. + +--Votre papa, lui, me la ferait tout de suite, ma petite réduction. Il +m'accorde toutes les remises que je lui demande. Il ne refuse rien à son +vieil ami Peignot. Voilà un brave homme, le papa Dupont! + +--Brisons là , monsieur, dit Onésime en se levant. Après ce que vous +venez de me dire, je ne puis plus communiquer avec vous que par +l'intermédiaire de deux de mes amis. + +--Qu'est-ce que vous dites? demanda le Dijonnais, dont l'âme innocente +se remplissait de surprise. + +--Je dis, monsieur, que j'aurai l'honneur de vous envoyer mes témoins, +qui se feront un devoir de se mettre à la disposition des vôtres. + +--Je ne vous comprends pas. + +--C'est donc, monsieur, que je n'ai pas parlé avec assez de clarté. +Veuillez m'en excuser. Je vous envoie mes témoins parce que vous avez +insulté mon père. + +--Moi, insulter votre père, un ami de dix ans, un confrère que j'estime, +que j'honore! Vous n'êtes pas dans votre bon sens, jeune homme! + +--Vous l'avez insulté, monsieur, en déclarant qu'il pouvait vous faire +une réduction sur le tarif de ses marchandises, ce qui était insinuer +que ses bénéfices sont excessifs et par conséquent iniques, puisqu'il +peut, selon vous, les réduire sur votre demande. C'était enfin lui +reprocher de vous faire tort de la différence, dans le cas où vous ne la +réclameriez pas, et l'accuser d'indélicatesse à votre préjudice. Vous +l'avez donc insulté. Je crois m'être, cette fois, suffisamment +expliqué." + +En entendant ces paroles, le Dijonnais ouvrait une bouche et des yeux +tout ronds. L'impossibilité où il se trouvait de rien comprendre à ces +raisons l'accablait, et ce qui l'effrayait le plus, c'était le calme et +la douceur avec lesquels elles étaient déduites. Onésime Dupont lui +parlait, en effet, de cette voix lente et mélodieuse avec laquelle il +devait plus tard soutenir dans les clubs et à l'Assemblée nationale les +motions les plus terrifiantes. + +"Jeune homme, dit en pâlissant le marchand de Dijon, l'un de nous deux +est fou, cela est certain et nécessaire. Mais je crois fermement--et je +jurerais au besoin--que c'est vous. Je ne quitterai point Paris avant +d'avoir vu votre père et de m'être expliqué avec lui. Ce qui m'arrive à +cette heure est tellement étrange, que je ne croyais pas qu'il dût +jamais arriver rien de semblable, ni à moi ni, d'ailleurs, à personne +autre." + +Et il sortit, accablé d'une sorte d'étonnement et sentant qu'il allait +être malade. Il le fut, en effet, et se mit au lit dans l'hôtel de la +Victoire, rue du Coq-Héron. + +Cependant Onésime Dupont écrivit à deux sous-officiers de la caserne du +Château-d'Eau qu'il avait un service à leur demander. C'étaient deux +sergents bousingots qui servaient couramment de témoins aux rédacteurs +du National et aux membres du club Espérance. + +Mais dès le lendemain le père Dupont reprit sa place à son bureau. Il +acheva de vieillir derrière son grillage, ne cultiva point le jardin, +qui était dans ses voeux, et ne greffa pas de poiriers. + +Onésime, relevé de ses fonctions commerciales, s'attacha uniquement aux +intérêts publics et fonda la société secrète Truelle et Niveau, qui +inquiéta par d'incessantes attaques et mit trois fois en péril le +gouvernement de Juillet. + + + + + + +LIVRE DEUXIÈME + +NOTES ÉCRITES PAR PIERRE NOZIÈRE EN MARGE DE SON GROS PLUTARQUE. + + +Je feuilletais dernièrement le Mérite des Femmes, dans un joli +exemplaire relié en maroquin cerise et doré sur tranches, qu'on a +trouvé, après la mort de ma grand'mère, dans le secrétaire où cette +excellente femme gardait ses plus chers souvenirs. + +La tranche est usée aux beaux endroits, et il y a des fleurs séchées +entre des feuillets. Il est certain que ma grand'mère, du temps qu'elle +était jeune, lisait ce poème avec attendrissement. Elle y voyait ce que +je n'y vois pas. C'était pour elle la source vive et l'haleine embaumée. +Il serait absurde de lui donner tort. La gracieuse créature savait ce +qu'elle lisait. Elle était jeune, et le livre était frais. + +Bien qu'il écrivît l'oeil fixé sur la postérité (il l'a dit lui-même, et +c'est l'attitude qu'il garde en son portrait), Gabriel Legouvé avait +sans doute composé son poème pour ma grand'mère, qui était en 1801 une +belle enfant vêtue d'un fourreau de mousseline blanche, plutôt que pour +vous et moi qui n'étions pas nés. C'est pourquoi je suis tenté de croire +que le Mérite des Femmes était un poème excellent et qui s'est gâté +depuis. Autrement, je ne m'expliquerais pas que ma grand'mère y eût fait +sécher des fleurs. + +Il est vrai que je ne sais pas au juste à quoi elle pensait en lisant le +Mérite des Femmes. Elle ne pensait peut-être pas à ce qu'elle lisait. +Elle avait peut-être plus à dire à son petit livre que son petit livre +n'avait à lui dire. Mais les poètes sont coutumiers de pareilles +confidences; nous ne les aimerions pas tant s'ils n'étaient pas faits +pour nous écouter plus encore que pour nous parler. Ils sont des +confidents quand ils ne sont pas des entremetteurs. + +Ce qu'il y a de vraiment aimable dans le Mérite des Femmes, ce sont les +fleurs qu'y mit ma grand'mère. + +*** + +La raison, la superbe raison est capricieuse et cruelle. La sainte +ingénuité de l'instinct ne trompe jamais. Dans l'instinct est la seule +vérité, l'unique certitude que l'humanité puisse jamais saisir en cette +vie illusoire, où les trois quarts de nos maux viennent de la pensée. + +Mon vieux Condillac dit que les êtres les plus intelligents sont les +plus capables de se tromper. + +*** + +La morale et le savoir ne sont pas nécessairement liés l'un à l'autre. +Ceux qui croient rendre les hommes meilleurs en les instruisant ne sont +pas de très bons observateurs de la nature. Ils ne voient pas que les +connaissances détruisent les préjugés, fondements des moeurs. C'est une +affaire très chanceuse que de démontrer scientifiquement la vérité +morale la plus universellement reçue. + +*** + +Ceux-là furent des cuistres qui prétendirent donner des règles pour +écrire, comme s'il y avait d'autres règles pour cela que l'usage, le +goût et les passions, nos vertus et nos vices, toutes nos faiblesses, +toutes nos forces. + +Je tiens pour un malheur public qu'il y ait des grammaires françaises. +Apprendre dans un livre aux écoliers leur langue natale est quelque +chose de monstrueux, quand on y pense. Étudier comme une langue morte la +langue vivante: quel contresens! Notre langue, c'est notre mère et notre +nourrice, il faut boire à même. Les grammaires sont des biberons. Et +Virgile a dit que les enfants nourris au biberon ne sont dignes ni de la +table des dieux ni du lit des déesses. + +*** + +Je viens d'apprendre la mort de mon vieux camarade Champdevaux. C'était, +de son vivant, un petit homme gras et rond qui promenait par le monde +son indestructible contentement. Il avait sur un large visage des traits +si petits qu'on les distinguait à peine, et l'on ne voyait guère sur sa +face que l'abondant sourire qui la couvrait tout entière. Son visage +ressemblait à un fruit mûr. Heureux de naissance, la vie n'avait pas +trop contrarié son inclination naturelle au bonheur. Il approuvait +l'univers, il admirait ce monde dont il faisait notablement partie. Ce +n'est pas qu'il n'eût ses misères, car enfin il était homme, et même bon +homme. Mais chez lui le chagrin tenait de la surprise: la surprise est +passagère. Le simple Champdevaux ne restait affligé que le temps de +frotter avec ses poings ses petits yeux écarquillés. + +Il avait épousé une jeune personne bien élevée, encore plus petite que +lui, courte, toute en joues, et qui lui ressemblait comme une soeur. Il +l'aimait. Elle mourut. Il en fut étonné. Et, cette fois, l'étonnement +dura. Il pleurait comme un enfant; les larmes faisaient peine à voir sur +cette face heureuse. Un bon prêtre, ami de la famille, essaya de le +consoler. + +"Dieu vous l'avait donnée, Dieu vous l'a reprise, disait-il. + +--Je n'aurais jamais cru ça de lui", répondit Champdevaux. + +Trois mois plus tard, passant par Tours où il habitait, j'allai le voir. +C'était le printemps. Je le trouvai qui, coiffé d'un large chapeau de +paille, arrosait les plates-bandes dans son jardin où il semblait avoir +lui-même poussé. Il posa son arrosoir, me serra la main en tournant vers +moi, sans rien dire, son bon visage placide; il me suppliait du regard +d'écarter les pensées affligeantes. + +Puis il me dit, en levant au ciel ses deux petits bras: + +"Vois-tu, mon cher, ma nature est de reverdir!" + +Je vous le dis sincèrement: Champdevaux était, dans sa simplicité, plus +près de la nature que les orgueilleux qui l'offensent par les longs +souvenirs et les révoltes superbes. + +Cet homme heureux trouva l'année suivante, presque sans sortir de son +potager, une femme qui ressemblait d'une merveilleuse manière à celle +qu'il avait perdue; seulement, elle était encore plus petite et plus en +joues. Il l'épousa et en fut parfaitement heureux jusqu'à sa mort qui +survint subitement après quatre ans de mariage. Il taillait ses arbres +quand l'apoplexie le frappa. Ce fut sa dernière surprise. + +*** + +Si nous comprenions les figures des âmes comme les figures de la +géométrie, nous n'aurions pas plus d'animosité à l'endroit d'un esprit +trop étroit qu'un mathématicien n'en montre contre un angle qui, faute +de cinq ou six degrés d'ouverture, n'a pas les propriétés de l'angle +droit. + +*** + +Je ne crois pas que rien au monde soit comparable à l'agilité avec +laquelle les femmes oublient ce qui fut tout pour elles. Par cette +effrayante puissance d'oubli autant que par la faculté d'aimer, elles +sont vraiment des forces de la nature. + +*** + +J'ai déjeuné ce matin chez N***, ancien ministre de l'Instruction +publique et des Beaux-Arts, dont la maison est fréquentée par une foule +brillante de peintres, de sculpteurs, de littérateurs, de savants, +d'hommes politiques et d'hommes du monde. Je m'y rencontrai avec le +peintre Jarras, le sculpteur Lataille, N***, le grand comédien, le +député B***, et deux ou trois membres de l'Institut, personnes fort +diverses d'esprit et de moeurs, se ressemblant toutes par cet air apaisé +que donne l'habitude de la célébrité. Ils étaient au régime pour la +plupart, et des bouteilles d'eaux minérales couvraient la table. Chacun +avoua quelque misère de l'estomac, du foie ou des reins. Ils +s'intéressaient tous à l'état d'un seul, qu'ils comparaient au leur. On +attaqua tous les sujets, théâtre, littérature, politique, art, affaires, +scandales, nouvelles du jour, mais de biais et légèrement. Ces hommes +avaient pris avec l'âge des façons assez douces. Le temps les avait +polis à la surface. Une pratique savante des idées et aussi +l'indifférence qu'inspirait à chacun toute pensée étrangère à la sienne, +leur communiquaient les dehors aimables de la tolérance. Mais on +s'apercevait bien vite qu'ils étaient au fond divisés sur toutes les +questions importantes, religion, État, société, art, qu'il ne subsistait +entre eux d'autre lien moral que la prudence et l'indifférence et que +si, par hasard, ils se trouvaient une fois d'accord, c'était sur quelque +lieu commun que, faute d'attention, d'intelligence ou de courage, ils +n'avaient jamais examiné. Je fis encore cette observation que, s'ils +découvraient chez un contradicteur, fût-ce dans la théorie la plus +abstraite ou dans l'utopie la moins réalisable, une menace à leur +quiétude ou à leurs intérêts, ils dépouillaient aussitôt leur +bienveillance habituelle et devenaient féroces. C'est ainsi que Jarras, +qui avait une clientèle aristocratique, pâlissait d'horreur et +rougissait de colère aux seuls mots de socialisme et de collectivisme. A +cela près, l'âme du monde la plus facile. + +J'avais pour voisin de table le doyen du déjeuner, un vieillard fameux +par sa science et ses galanteries, l'orientalisme Antonin Furnes, membre +de l'Académie des Inscriptions. Après m'avoir observé durant quelques +instants avec une gravité narquoise, il me dit à l'oreille: + +"Faites comme moi: suivez mon exemple! Voyez, je prends grand soin de +casser mon oeuf par le gros bout. + +--Pourquoi? + +--Pour être honnête homme. J'ai beaucoup voyagé dans ma vie. J'ai vécu +dans tous les mondes. J'ai remarqué que l'honnêteté consistait à se +conformer à l'usage. J'en ai conclu qu'en s'y conformant dans les +moindres choses on était un parfait honnête homme. C'est pourquoi je +vous conseille, monsieur Nozière, de casser votre oeuf par le gros bout. + +--Je vous suis reconnaissant d'un si bon avis, répondis-je. Vous me +voyez prêt à le suivre. Je crois comme vous en effet qu'avec de la +civilité et en observant les règles on se tire d'affaire en ce monde et +dans l'autre, s'il y en a un autre. Mais excusez-moi, je suis distrait. + +--En ce cas, me dit le vieil orientaliste, ne fréquentez pas les +puissants de ce monde et tâchez de n'avoir besoin de personne." + +A mesure que le repas avançait, la conversation devenait plus vive et +plus confuse, et je n'y recueillis rien de considérable. Mais après le +déjeuner, M. Antonin Furnes me fit, en prenant son café, un récit +intéressant dont voici les termes mêmes: + +"Il y a trente ans, étant à Paris, je reçus la visite d'un Arabe que +j'avais connu l'année précédente à Mascate où j'avais été envoyé en +mission par le gouvernement. C'était un fort bel homme et un lettré. Il +avait une intelligence assez vive, mais entièrement fermée à tout ce qui +n'était point le génie de sa race. Il n'y a dans tout l'Orient que les +Arméniens qui soient aptes à comprendre les idées européennes. Les Turcs +n'en sont pas capables; les Arabes, encore moins. Celui-ci, qui m'avait +reçu magnifiquement dans sa maison de Mascate, était l'homme le plus +joli, le plus discret, le plus cérémonieux qu'il fût possible de +rencontrer. Je vous ai dit que c'était un lettré. Il s'occupait surtout +d'histoire. Je crois que c'était l'esprit le plus cultivé de Mascate. Il +avait à peu près autant de philosophie que notre Froissart. Je le +compare volontiers à Froissart parce que l'Arabe actuel ressemble assez +par la puérilité chevaleresque à nos seigneurs du XIVe siècle. Il se +nommait Djeber-ben-Hamsa. Il m'expliqua avec une politesse parfaite ce +qu'il attendait de moi. Il venait en Europe étudier les moeurs des +Occidentaux, et commençait par la France, qui l'intéressait plus que +toute autre nation, comme ayant manifesté avec un éclat incomparable sa +puissance et sa justice en Orient. Il comptait visiter ensuite +l'Angleterre et l'Allemagne. C'est la meilleure société qu'il désirait +voir. Et il venait me demander que je lui fisse la faveur de le +présenter dans les salons les mieux fréquentés de Paris. Je le lui +promis bien volontiers. Il y avait alors à Paris une société charmante. +Le souvenir d'y avoir été mêlé fait encore aujourd'hui la douceur de ma +vie. Vous ne pouvez imaginer ce qu'était l'art de la conversation à +cette époque lointaine. Il est vrai que Djeber-ben-Hamsa ne pouvait +jouir en aucune manière du plaisir d'entendre M. Guizot ou M. de +Rémusat, Mme *** et Mme ***. Il comprenait bien l'anglais. C'est une +langue assez familière aux Arabes de l'Oman, depuis l'établissement des +Anglais à Aden. Mais il ne savait pas vingt mots de français. Aussi +pris-je soin de le conduire de préférence dans les bals et dans les +concerts. On dansait beaucoup alors et l'on voyait un grand nombre de +femmes admirablement belles. Je le menai dans les bals les plus +brillants de la saison, chez Mme X ..., chez Mme Y ..., chez Mme Z ... +La beauté de ses traits, la gravité de son maintien, le geste gracieux +par lequel il portait sa main à sa tête et à ses lèvres en signe de +dévouement, le langage imagé par lequel il exprimait dans sa langue sa +profonde gratitude, et que je traduisais de mon mieux à la maîtresse de +la maison, toutes ses manières enfin, étranges et belles, inspiraient de +la curiosité, de l'intérêt, une sorte de respect et de sympathie. Je le +fis inviter à un bal des Tuileries. Il fut présenté à l'empereur et à +l'impératrice. Il ne s'étonnait de rien. Il ne témoigna jamais aucune +surprise. Après six semaines de fêtes, il nous quitta pour visiter le +reste de l'Europe. + +"Je ne songeais plus guère à lui quand, cinq ou six ans plus tard, je +reçus une relation de son voyage qu'il m'avait fait l'honneur de +m'envoyer de Mascate. Le livre imprimé en caractères arabes sortait des +presses de Wilson and Son, imprimeurs à Aden. Je le feuilletai assez +négligemment, pensant n'y rien trouver de substantiel. Un chapitre +pourtant attira mon attention. Il avait pour titre: "Des bals et des +danses". Je le lus et j'y découvris un passage assez curieux dont je +vais vous rendre le sens très exactement. Djeber-ben-Hamsa y disait: + +"C'est une coutume chez les Occidentaux et particulièrement chez les +Francs de donner ce "qu'ils appellent des bals. Voici en quoi consiste +cette coutume. Après avoir rendu leurs "femmes et leurs filles aussi +désirables que possible en leur découvrant les bras et les "épaules, en +parfumant leurs cheveux, leurs habits, en répandant une poudre fine sur +leur "chair, en les chargeant de fleurs et de joyaux et en les +instruisant à sourire sans en avoir "envie, ils se rendent avec elles +dans des salles vastes et chaudes, éclairées de bougies qui "égalent en +nombre les étoiles, et garnies de tapis épais, de sièges profonds, de +coussins "moelleux. Là , ils boivent des liqueurs fermentées, échangent +des propos joyeux et se livrent "avec ces femmes à des danses rapides, +auxquelles j'ai plusieurs fois assisté. Puis, le "moment venu, ils +assouvissent leurs désirs charnels avec une grande fureur, soit après +avoir "éteint les lumières, soit en disposant des tapisseries d'une +manière favorable à leurs "desseins. Et ainsi chacun jouit de celle +qu'il préfère ou qui lui est assignée. J'affirme "qu'il en est ainsi. +Non que je l'aie vu de mes yeux, mon guide m'ayant toujours fait sortir +"des salons avant l'orgie, mais parce qu'il serait absurde et contraire +à toute possibilité que les choses préparées comme j'ai dit eussent une +autre issue." + +"Cette réflexion de Djeber-ben-Hamsa me parut assez intéressante. Je la +communiquai à la femme d'un des mes confrères de l'Institut, la belle +Mme ***. Comme elle ne paraissait pas s'en émouvoir beaucoup, je la +pressai d'y répondre et crus l'embarrasser en lui disant: "Enfin, +Madame, pourquoi, comme le remarque mon Arabe, parfumez-vous vos épaules +nues, pourquoi vous chargez-vous d'or et de pierreries et pourquoi +dansez-vous?" Elle me regarda avec pitié: "Pourquoi? Parce que j'ai deux +filles à marier." + +*** + +Si l'homme dépend de la nature, elle dépend de lui. Elle l'a fait; il la +refait. Incessamment il pétrit à nouveau son antique créatrice et lui +donne une figure qu'elle n'avait pas avant lui. + +*** + +ARISTE, POLYPHILE ET DRYAS + +POLYPHILE + +Comment pouvez-vous dire, Ariste, que l'intelligence est essentielle à +l'homme? Elle ne l'est point. L'intelligence, au degré supérieur de son +développement actuel, c'est-à -dire la faculté de concevoir quelques +rapports fixes dans la diversité des phénomènes, est rare et précaire +chez les animaux de notre espèce. Ce n'est point par elle que l'homme +subsiste. Elle ne règle pas les fonctions de la vie organique; elle ne +satisfait point la faim ni l'amour; elle n'intervient point dans la +circulation du sang. Étrangère à la nature, elle est indifférente à la +morale quand elle ne lui est pas hostile. Elle n'a point déterminé les +instincts profonds des êtres, les sentiments unanimes des peuples, les +moeurs, les usages. Elle n'a point institué la religion sainte ni les +lois augustes, qui se formèrent, dans une antiquité solennelle, sur +l'exercice en commun des fonctions de la vie élémentaire. Ce que j'en +dis n'est point pour rabaisser la majesté des institutions divines et +humaines: vous m'entendez bien. La splendeur touchante des cultes est +composée du débris informe des pharmacies primitives; les théologies ont +pour origine l'inintelligence vénérable et l'effarement sacré de nos +ancêtres sauvages devant le spectacle de l'univers. Les lois ne sont que +l'administration des instincts. Elles se trouvent soumises aux habitudes +qu'elles prétendent soumettre; c'est ce qui les rend supportables à la +communauté. On les appelait autrefois des coutumes. Le fonds en est +extrêmement ancien. L'intelligence a commencé de poindre dans les +esprits quand l'homme avait déjà construit sa foi, ses moeurs, ses +amours et ses haines, son impérieuse idée du bien et du mal. Elle est +d'hier. Elle date des Grecs, des Égyptiens, si vous voulez, ou des +Acadiens, ou des Atlantes. Elle vint après la morale, que dis-je? après +la flûte et l'essence de rose. Elle est dans ce vieil animal une +nouveauté charmante et méprisable. Elle a jeté çà et là d'assez jolies +lueurs, je n'en disconviens pas. Elle rayonne agréablement dans un +Empédocle et dans un Galilée, qui auraient vécu plus heureux s'ils +avaient eu moins d'aptitude à saisir quelques rapports fixes dans +l'infinie diversité des phénomènes. L'intelligence a quelque grâce, un +charme, je l'avoue. Elle plaît en quelques personnes. Rare comme elle +est aujourd'hui et retirée dans un petit nombre d'hommes méprisés, elle +demeure innocente. Mais il ne faut pas s'y tromper: elle est contraire +au génie de l'espèce. Si, par un malheur qui n'est point à craindre, +elle pénétrait tout à coup dans la masse humaine, elle y ferait l'effet +d'une solution d'ammoniaque dans une fourmilière. La vie s'arrêterait +subitement. Les hommes ne subsistent qu'à la condition de comprendre mal +le peu qu'ils comprennent. L'ignorance et l'erreur sont nécessaires à la +vie comme le pain et l'eau. L'intelligence doit être, dans les sociétés, +excessivement rare et faible pour rester inoffensive. + +C'est ce qui se produit, en effet. Non que tout soit réglé dans le monde +pour la conservation des êtres, mais parce que les êtres ne se +conservent que dans des circonstances favorables. Il faut reconnaître +que l'humanité, dans son ensemble, éprouve, d'instinct, la haine de +l'intelligence. Le sentiment obscur et profond de son intérêt l'y +pousse. + +ARISTE + +L'intelligence, telle que vous l'avez définie, est évidemment +l'intelligence spéculative, l'aptitude à la philosophie des sciences. Et +il semble bien que cette faculté n'est pas aussi nouvelle que vous dites +et qu'elle est au contraire vieille comme l'humanité. L'homme qui le +premier fit griller, dans sa caverne, sur la pierre du foyer, une cuisse +d'ours, n'était pas seulement cuisinier; il était chimiste, et la +philosophie des sciences ne lui était pas du tout étrangère. Ce qui est +vrai, c'est que les hommes tirent des principes les plus justes les +conséquences les plus fausses. Ce n'est point l'intelligence qui est +funeste à l'humanité, ce sont les erreurs de l'intelligence. La faculté +de comprendre d'une certaine façon l'univers est attachée aux organes +mêmes de l'animal que nous sommes, et l'homme est né savant. Je me +flatte de rester dans la bonne nature, en poursuivant mes travaux de +chimie agricole et d'archéologie. Après cela, je vous accorderai, +Polyphile, que l'aptitude de nos semblables à la divagation est grande +et que la faculté d'errer est celle que l'homme exerce avec le plus de +puissance. + +DRYAS + +Cela tient à ce que nous ne faisons que d'entrer dans la période +positive. + +POLYPHILE + +A tout le moins, vous reconnaissez avec moi que les croyances, la morale +et les lois ne dérivent point d'une interprétation rationnelle des +phénomènes de la nature, qu'une libre intelligence de ces phénomènes +affaiblit les préjugés nécessaires, et que la faculté de beaucoup +connaître est une monstruosité funeste. + +DRYAS + +Cela n'est pas bien vrai. + +POLYPHILE + +Cela est si vrai, que les théologiens qui conçoivent Dieu comme un être +souverainement intelligent ne peuvent admettre qu'il soit moral. Aussi +bien l'idée d'un Dieu moral est-elle ridicule. + +DRYAS + +La morale a été jusqu'ici constituée sur les idées théologiques. Nous +avons eu une morale fétichiste, une morale polythéiste et une morale +monothéiste. Cette dernière fut dure. Le temps est venu de constituer la +morale sur la science. + +POLYPHILE + +Je ne vous reprocherai point d'opposer les sciences aux religions. Mais, +s'il y faut regarder de près, Dryas, que sont les religions, je vous +prie, que sont-elles, sinon de très vieilles sciences, des astrologies, +des arithmétiques, des météorologies, des médecines usées, déformées, +obscurcies, des ordonnances de très antique et très lointaine police, +des recettes brouillées de cuisine et d'hygiène, des maximes +d'agriculture primitive et de civilité sauvage? Les notions positives et +les pratiques rationnelles deviennent, avec l'âge qui les rend étranges +et mystérieuses, les dogmes de la foi et les cérémonies du culte. + +Notre science produira aussi des superstitions. On n'en sortira pas. +L'intelligence est en horreur à la nature humaine. Des religions +naissent sous nos yeux. Le spiritisme élabore en ce moment ses dogmes et +sa morale. Il a ses pratiques, ses conciles, ses pères et des millions +d'adhérents. Or les spirites fondent leur croyance sur la chimie telle +qu'elle a été créée par Lavoisier; ils se flattent d'avoir les idées les +plus neuves sur la constitution de la matière. Ils prétendent posséder +une bonne, une excellente physique. "C'est nous les savants!" +s'écrient-ils. Comme le disait Ariste: "On tire les conséquences les +plus fausses des principes les plus vrais." + +ARISTE + +Je m'aperçois, Polyphile, que vous faites à l'intelligence une querelle +d'amoureux. Vous l'accablez de reproches parce qu'elle n'est pas la +reine du monde. Son empire n'est point absolu. Mais c'est une dame de +bien qui n'est pas sans crédit dans plusieurs honnêtes maisons, et dont +la puissante douceur agit même en cette ville, située au bord d'un large +fleuve, dans une fertile vallée. + + + + + +LIVRE TROISIÈME + +PROMENADES DE PIERRE NOZIÈRE EN FRANCE + + + + +PROMENADES DE PIERRE NOZIÈRE EN FRANCE + +I + +PIERREFONDS + + +C'est un pays de grande douceur que ce Valois que je parcours en ce +moment et dont je baiserais volontiers la terre; car c'est par +excellence la terre nourricière de notre peuple. + +Toutes les générations y ont laissé leur empreinte, et c'est enfin, dans +un cadre jeune et charmant, le reliquaire de la patrie. Je le sens à +moi, ce sol que mes pères ont semé. Sans doute, toutes les provinces de +la France sont également françaises, et l'union indissoluble est faite +entre celles qui formèrent le domaine des premiers rois moines de la +troisième dynastie et celles qui entrèrent les dernières dans cette +réunion sacrée. Mais il est permis à un vieux Parisien archéologue +d'aimer d'un amour spécial l'Ile-de-France et les régions voisines, +centre vénérable de notre France à tous. C'est là que se forma la langue +délectable, la langue d'oïl, la langue d'Amyot et de La Fontaine, la +langue française. C'est là enfin ma patrie dans la patrie. + +Je suis à Pierrefonds, dans une chambre louée par des paysans, une +chambre meublée d'une armoire en noyer et d'un lit à rideaux de +cotonnade blanche avec grelots. L'étroite tablette de la cheminée porte +une couronne de mariée sous un globe. Sur les murs blanchis à la chaux, +dans de petits cadres noirs, des images coloriées qui datent du +gouvernement de Juillet, La Clémence de Napoléon envers M. de +Saint-Simon, avec cette légende: "Le Duc de Saint-Simon, émigré +français, prit (sic) les armes à la main et condamné à mort, allait +subir sa sentence, lorsque sa fille vint demander grâce à Napoléon qui +lui dit: "J'accorde la vie à votre père et ne lui donne pour punition +que le remords d'avoir porté les armes contre sa patrie." Le Marié et la +Mariée se faisant pendant des deux côtés de la glace; la Bergère +Estelle, avec sa houlette enroulée d'une faveur rose; Joséphine, une +ferronnière au front. Un distique révèle le secret de Joséphine: + + L'attente du plaisir fait palpiter ton coeur, + Et dans l'espoir du bal tu mets tout ton bonheur. + +Cette imagerie est morte. La photographie l'a tuée. J'ai ici autour de +moi, dans de petits cadres, une vingtaine de portraits-cartes; des gens +à cheveux lisses avec des yeux qui leur sortent de la tête, des cousins +et des cousines (cela se voit); des enfants, les plus petits tout en +bouche, l'oeil presque fermé, faisant la moue. Les paysans n'achètent +plus d'Estelle, ils se font tirer leur portrait. Les seules gravures +nouvelles qui pendent au mur de cette chambre sont les attestations de +première communion, signées du curé, et représentant une rangée de +petits garçons et de petites filles agenouillés à la sainte table, +tandis que le Père Éternel les bénit par le ciel entr'ouvert. + +Je vois de ma fenêtre l'étang, les bois et le château. Il y a, à cent +pas de moi, un joli bouquet de hêtres qui chantent au moindre vent. Le +soleil qui les baigne répand sur le sentier des gouttes de lumière. On +trouve des framboises dans ces bois, mais il faut savoir les chercher; +le framboisier sauvage, aux feuilles vertes d'un côté et blanches de +l'autre, se cache au bord des chaudes clairières. + +Il est aux bois des fleurs sauvages que je préfère aux fleurs cultivées; +elles ont des formes plus fines et des senteurs plus douces; et leurs +noms sont jolis. Elles ne portent point, comme les roses de nos +jardiniers, des noms de généraux. Elles se nomment: bouton-d'argent, +ciste, coronille, germandrée, jacinthe des champs, miroir-de-Vénus, +cheveux d'évêque, gants-de-notre-dame, sceau-de-Salomon, +peigne-de-Vénus, oreille-d'ours, pied-d'alouette. + +A ma gauche se dresse la grande figure de pierre du château de +Pierrefonds. A vrai dire, le château de Pierrefonds n'est aujourd'hui +qu'un énorme joujou. Il était en sa nouveauté "moult fort deffensable et +bien garny et remply de toutes choses appartenant à la guerre". Pour son +malheur, l'odieuse poudre à canon fut trouvée avant qu'il fût achevé +dans toutes ses parties. Il essuya dédaigneusement l'averse des premiers +boulets de fer et de pierre; mais, au commencement du XVIIe siècle, le +feu de trente pièces de canon fit rapidement brèche dans ses murs; ses +tours furent éventrées. Pour nous, que les progrès de la civilisation +ont familiarisés avec le canon Krupp, les tours de Pierrefonds ont un +air de naïveté. + +Elles portent chacune sur le flanc la figure d'un preux. Il y a huit +tours qui sont celles de Charlemagne, de César, d'Artus, d'Alexandre, de +Godefroy de Bouillon, de Josué, d'Hector et de Judas Macchabée. Ces huit +preux, d'âges et de pays divers, mais tous de bonne maison et bons +chevaliers, portent le même costume, qui est le costume des hommes +d'armes du commencement du XVe siècle. + +Ils ressemblent, dans leur encadrement de feuilles de houx, aux figures +d'un vieux jeu de cartes. Le maître imagier qui les tailla n'avait pas +le moindre souci de la couleur locale. Il ne fit point difficulté +d'habiller Hector de Troie comme Godefroy de Bouillon, et Godefroy de +Bouillon comme le duc Louis d'Orléans. En ce temps-là , M. le docteur +Schliemann ne recherchait point dans la plaine où fut Troie les armes +des cinquante fils de Priam. On n'était point archéologue et on ne se +cassait point la tête à découvrir comment vivaient les hommes +d'autrefois. Ce souci est propre à notre siècle. Nous voulons montrer +Hector en knémides et donner à tous les personnages de la légende et de +l'histoire leur vrai caractère. + +L'ambition, sans doute, est grande et généreuse. Je l'ai moi-même +ressentie après les maîtres. Et aujourd'hui encore j'admire infiniment +les talents puissants qui s'efforcent de ressusciter le passé dans la +poésie et dans l'art. On pourrait se demander, toutefois, s'il est +possible de réussir complètement dans une telle tentative et si notre +connaissance du passé est suffisante à le faire renaître avec ses +formes, sa couleur, sa vie propres. J'en doute. On dit que nous avons, +au XIXe siècle, un sens historique très développé. Je le veux bien. Mais +enfin, c'est notre sens à nous. Les hommes qui nous suivront n'auront +pas ce sens-là ; ils en auront un meilleur ou un pire, je ne sais, et ce +n'est pas là la question. Ce qui est certain, c'est qu'ils en auront un +autre. Ils verront le passé autrement, et ils croiront infailliblement +le voir mieux que nous. Aussi nos restitutions en poésie et en peinture +leur causeront très probablement plus de surprise que d'admiration. Le +genre vieillit vite. + +Un jour, un grand philologue, passant avec moi devant l'église +Notre-Dame de Paris, me montra les figures des rois qui ornent la façade +principale. + +"Ces vieux imagiers, me dit-il, ont voulu faire les rois de Juda; ils +ont fait des rois du XIIIe siècle, et c'est par là qu'ils nous +intéressent. On ne peint bien que soi et les siens." + +Ainsi les imagiers de Pierrefonds. Artus, que voici, était un loyal +chevalier. Se sentant mourir, il ne voulut pas que son invincible épée +pût tomber en des mains indignes de la porter. Il ordonna à son écuyer +de l'aller jeter dans la mer. Or, cet écuyer félon, considérant qu'elle +était bonne et de grand prix, la cacha dans le creux d'un rocher. Puis +il revint dire au bon Artus que son épée gisait au fond de la mer. Mais, +souriant avec dédain, Artus lui montra du doigt la fidèle épée qui était +revenue à son côté pour n'être point complice d'une trahison. + +La tour placée sous le vocable de ce preux, dont l'épée était si loyale, +est une tour déloyale et félonne. Elle renferme des oubliettes. +Viollet-le-Duc les décrit en ces termes: "Au-dessous du rez-de-chaussée +est un étage voûté en arcs-ogives, et, au-dessous de cet étage, une cave +d'une profondeur de sept mètres, voûtée en calotte elliptique. + +"On ne peut descendre dans cette cave que par un oeil percé à la partie +supérieure de la voûte, c'est-à -dire au moyen d'une échelle ou d'une +corde à noeuds; au centre de l'aire de cette cave circulaire est creusé +un puits qui a quatorze mètres de profondeur, puits dont l'ouverture de +un mètre trente de diamètre correspond à l'oeil pratiqué au centre de la +voûte elliptique de la cave. Cette cave qui ne reçoit de jour et d'air +extérieur que par une étroite meurtrière, est accompagnée d'un siège +d'aisances pratiqué dans l'épaisseur du mur. Elle était donc destinée à +recevoir un être humain, et le puits creusé au centre de son aire était +probablement une tombe toujours ouverte ..." + +Les huit preux sont placés sous les mâchicoulis, dans des niches +encadrées de feuillage. Le feuillage est la merveille de l'architecture +gothique du XIIe siècle au XVe. Le sculpteur, en ces âges, ne +connaissait que la flore de ses bois et de ses champs; il ignorait +l'acanthe des Grecs et la noble élégance des volutes corinthiennes. Mais +il savait attacher avec grâce le houx, le lierre, l'ortie et le chardon +au chapiteau des colonnes; il savait mettre des bouquets de fraisiers en +fleurs et suspendre des guirlandes de chêne sur les murailles. + +Les niches de ces preux, bien qu'un peu haut placées, nous apparaissent +ainsi fleuries. Il ne faut que les regarder avec une lorgnette pour voir +que chacune est ornée d'un feuillage différent. + +La variété régnait, avec une souveraineté charmante, dans la sculpture +décorative des âges qu'on a nommés gothiques. Aussi Viollet-le-Duc, qui +a dû restituer tous les motifs ornementaux du château de Pierrefonds, +s'est-il attaché à les diversifier infiniment. Pas deux frises, pas deux +rosaces pareilles. Cette diversité donne un extrême agrément aux +constructions antérieures à la Renaissance; et la Renaissance en sa +fleur ne rompit point avec cette jolie habitude de varier les motifs. + +Vraiment il y a trop de pierres neuves à Pierrefonds. Je suis persuadé +que la restauration entreprise en 1858 par Viollet-le-Duc et terminée +sur ses plans, est suffisamment étudiée. Je suis persuadé que le donjon, +le château et toutes les défenses extérieures ont repris leur aspect +primitif. Mais enfin les vieilles pierres, les vieux témoins, ne sont +plus là , et ce n'est plus le château de Louis d'Orléans; c'est la +représentation en relief et de grandeur naturelle de ce manoir. Et l'on +a détruit des ruines, ce qui est une manière de vandalisme. + + + +II + +LA PETITE VILLE + + +DESROCHES, examinant la campagne avec ses lunettes.--Eh! mais, autant +que j'en puis juger avec ma vue courte, voilà un assez joli endroit. +DELILLE--Ne te l'avais-je pas dit? Voilà cette petite ville située à +mi-côte. DESROCHES--On la dirait peinte sur le penchant de la colline. +DELILLE--Et cette rivière qui baigne ses murs! DESROCHES--Et qui coule +ensuite dans cette belle prairie. DELILLE--Et cette épaisse forêt qui la +couvre des vents froids de l'aquilon ... + +PICARD, La Petite Ville, acte I, scène II. + +C'est une petite ville située aux confins du Beauvaisis et de la +Normandie, dans l'ancien pays du Vexin. La Seine, bordée de saules et de +peupliers, coule à ses pieds; des bois la couronnent. C'est une petite +ville dont les toits d'ardoise bleuissent au soleil, dominés par une +tour ronde et par les trois clochers de la vieille collégiale. La petite +ville fut longtemps guerrière et forte. Mais elle a dénoué sa ceinture +de pierre, et voici qu'aujourd'hui, silencieuse et tranquille, elle se +repose en paix de ses antiques travaux. C'est une petite ville de +France; les ombres de nos pères hantent encore ses murailles grises et +ses avenues de tilleuls taillés en arceaux; elle est pleine de +souvenirs. Elle est vénérable et douce. + +Si vous voulez savoir son nom, regardez ses armoiries sculptées sur la +façade de la Maison-Dieu, fondée par saint Louis. Le chef est d'azur, +chargé de trois fleurs de lis d'or, car c'était une ville royale; et +elle porte d'argent à trois bottes de cresson de sinople. + +Les bonnes gens n'étaient pas embarrassés, au temps jadis, pour +éclaircir l'origine de ces trois bottes de cresson. Un jour Louis IX, +disaient-ils, étant venu dans nos murs par un temps très chaud, avait +grand soif. On lui servit une salade de cresson qu'il trouva bien +fraîche et qu'il mangea avec plaisir. Pour prix de cette salade, le roi +mit trois bouquets de cresson sur l'écu de sa bonne ville. + +Je ne vous surprendrai point si je vous dis que les savants +d'aujourd'hui ne donnent aucune créance à cette tradition. + +Ils ont vu des sceaux du XIIIe siècle, et ils savent qu'alors les armes +de la ville et châtellenie n'étaient pas les armes qu'on voit +maintenant. Celles-ci datent du XIVe siècle. Lors de la guerre de Cent +Ans, la petite ville eut beaucoup à souffrir et fit vaillamment son +devoir. Il advint qu'un jour, elle fut près de tomber par surprise aux +mains des Anglais. Mais un homme de la contrée s'introduisit dans la +place, déguisé en paysan, et portant sur son dos une charge de légumes. +Il avertit les défenseurs, qui se tinrent sur leurs gardes et +repoussèrent l'ennemi. Les érudits du pays croient que c'est de ce jour +que trois bottes de cresson prirent place sur l'écu de la ville. J'y +consens, pour leur faire plaisir, et parce que l'historiette est +honorable. Mais elle est aussi fort incertaine. Au reste, l'emblème du +cresson convient à la modeste ville, qui ne s'enorgueillit que de ses +jardins et de ses fontaines. Son écu est accompagné d'une devise latine +qui fait entendre, par une ingénieuse équivoque, que le printemps n'est +pas toujours vert, mais que la petite ville est toujours florissante. +Ver non semper viret, Vernon semper viret. + +Car la petite ville où je vous ai menés est Vernon. J'espère que vous ne +regretterez point d'y avoir fait une courte promenade. Chaque ville de +France, même la plus humble, est un joyau sur la robe vert de la patrie. +Il me semble qu'on ne peut voir un de ces clochers, dont le temps a +noirci et déchiré la dentelle de pierre, sans songer à des milliers de +parents inconnus et sans en aimer la France d'un amour plus filial. + +Ceux qui ont lu Rob-Roy (je ne sais s'ils sont encore nombreux) se +rappellent la scène où la romanesque héroïne de Walter Scott, la belle +et fière Diana, montre à son cousin les portraits de famille sur +lesquels la devise des lords écossais de Vernon s'étale en lettres +gothiques. + +"Vous voyez, dit Diana, que nous savons réunir deux sens en un seul +mot." + +En effet, cette devise est exactement celle de notre petite ville. Il se +peut que les vieux barons qui suivirent le duc Guillaume en Angleterre +l'aient emportée avec eux. C'est une belle question à étudier pour un +archéologue. Je la tiens douteuse. En histoire, il faut se résoudre à +beaucoup ignorer. + +Quoi qu'il en soit, comme disent les antiquaires après chaque +dissertation, la ville de Vernon est nommée pour la première fois dans +l'histoire à l'occasion de la mort de sainte Onoflette, ou Noflette, qui +y passa de vie à trépas vers le milieu du VIIe siècle de l'ère +chrétienne. L'histoire de cette sainte est intéressante; elle a été +rapportée par un vieux légendaire avec une naïveté que je m'efforcerai +d'imiter, autant du moins que la différence des temps me le permettra. + + +HISTOIRE DU BIENHEUREUX LONGIS ET DE LA BIENHEUREUSE ONOFLETTE. + +Sous le règne de Clotaire II vivait dans le Maine un prêtre du nom de +Longis, qui fonda une abbaye proche Mamers. Or, il advint qu'ayant vu +une fille du pays, jeune et de condition libre, nommée Onoflette, il se +sentit plein d'admiration pour les vertus et la grande piété qu'il +découvrait en elle. Jaloux de ravir à la malice du siècle et aux périls +du monde une créature si précieuse, il la conduisit dans son abbaye, et +là il lui fit prendre le voile des vierges chrétiennes. Comme beaucoup +d'autres saints de cet âge, Longis avait la volonté soudaine et forte. +Dans l'ardeur de son zèle, il n'avait songé ni à consulter ni même à +avertir les parents d'Onoflette. + +Ceux-ci s'en montrèrent fort irrités, et ils accusèrent Longis d'avoir +séduit leur fille, demeurée pure et honnête jusque-là , et d'entretenir +avec elle, dans son abbaye, des relations coupables. Ils jugeaient la +conduite du saint selon les apparences et avec les seules lumières de la +raison. Et, sous ce jour, il faut reconnaître que la manière d'agir de +Longis pouvait sembler suspecte. Aussi l'accusation portée par eux +fut-elle soutenue par leurs voisins et par leurs amis. Une vive +indignation s'éleva dans tout le pays contre l'abbé. Longis était à deux +doigts de sa perte. Mais il ne désespéra pas; d'ailleurs, il avait pour +lui le témoignage d'Onoflette elle-même, qui, loin de lui rien +reprocher, se portait garante de l'innocence de son pieux maître et lui +rendait grâces de l'avoir conduite dans les voies du salut. Il alla avec +elle à Paris pour se disculper. "Dieu, dit le légendaire, rendit leur +justification manifeste par les miracles qu'ils firent en présence du +roi et des seigneurs." Ils furent renvoyés absous, et les parents +d'Onoflette, couverts de confusion, reconnurent eux-mêmes la noirceur de +leurs calomnies. + +De retour au monastère, Longis et Onoflette vécurent encore quelque +temps ensemble dans une parfaite quiétude et s'exhortant mutuellement à +la piété. Mais, comme cette vie est transitoire, Onoflette mourut à +Vernon-sur-Seine, pendant un voyage qu'elle fit dans cette ville. +Longis, averti de la mort de sa pieuse compagne, vint chercher le corps +et l'inhuma près de son monastère, dans un lieu où l'on bâtit depuis une +église paroissiale. + +L'Église plaça au nombre de ses saints le bienheureux Longis et la +bienheureuse Onoflette. + +Du temps où ils firent leur salut ensemble dans la solitude des bois, il +y avait encore des nymphes dans les sources sacrées; des tableaux votifs +étaient suspendus avec des images aux branches des chênes sacrés. Les +humbles dieux des paysans ne s'étaient pas tous enfuis devant le signe +de la croix et l'eau bénite. Il est bien probable que de petits faunes +ignorants et rustiques, se sachant rien de la bonne nouvelle, épièrent +entre les branches Onoflette et Longis, et, les prenant pour un chevrier +et pour une bergère, jouèrent innocemment du pipeau sur leur passage. + +Il fallut beaucoup d'exorcismes pour chasser ces menues divinités. Il +subsiste encore aujourd'hui, aux environs de Vernon, quelques vestiges +des cérémonies païennes. La veille du dimanche des brandons, les +habitants des campagnes se rendent le soir dans les champs et se +promènent sous les arbres avec des falots en chantant quelque vieille +invocation. Fidèles sans le savoir à Cérès, leur mère, ces bonnes gens +reproduisent ainsi d'antiques mystères et figurent d'une manière encore +reconnaissable la déesse qui cherchait sa fille Proserpine à la lueur +des feux de l'Etna. Je rapporte le fait sur la foi de M. Adolphe Meyer, +le savant historien de la ville de Vernon. + +Les plus magnifiques monuments ne sont pas toujours ceux qui parlent le +plus à l'esprit; parfois les yeux et la pensée ont peine à se détacher +d'une humble pierre taillée par un ciseau barbare. Il est dans le vieux +Vernon, proche la collégiale, devenue aujourd'hui l'église paroissiale, +une petite rue déserte qui conduit à la Seine. Elle est bordée de +pauvres maisonnettes penchantes qui se soutiennent à grand'peine les +unes les autres. Au milieu de ces masures s'élève une maison de pierre +qu'on dit avoir été jadis habitée par le contrôleur clerc d'eau. + +Elle a deux fenêtres et une porte. Au-dessus de la porte, un humble +sculpteur qui vivait au temps du roi Henri IV ou du roi Louis XIII, a +figuré, sous une sorte de dais, une barque montée par deux personnages. +L'un a pour insignes la crosse et la mitre. Je n'hésite pas à +reconnaître en lui Hugues, archevêque de Rouen en 1130. L'autre, dont +les cheveux flottent sur les épaules, est saint Adjutor lui-même. Une +troisième figure a péri par l'injure du temps: c'était celle d'un pauvre +batelier qui conduisait l'évêque et le saint. Tous les mariniers du pays +vous expliqueront couramment le sujet de ce bas-relief. Ils n'ont point +oublié en effet que saint Adjutor, accompagné de l'évêque Hugues, s'en +alla combler un gouffre creusé dans le lit de la rivière, devant le +prieuré de la Madeleine. Au-dessus de ce gouffre, les eaux formaient un +tourbillon où s'abîmaient les barques. Déjà de nombreux équipages +avaient péri à la Madeleine, et les berges du fleuve commençaient à se +couvrir la nuit d'âmes en peine. Saint Adjutor combla le gouffre en y +jetant les chaînes dont naguère il avait été chargé injustement par les +infidèles. C'était peu de quelques anneaux de fer pour combler un abîme. +Mais il jetait dans le fleuve, avec ses chaînes, les souffrances du +juste et la patience du saint. Maintenant, la charité ne fait plus de +miracles de ce genre; il faut employer les dragues. + +Ce miracle a été mis en vers au XVIIe siècle, dans un lamentable style +de complainte. + + Un gouffre en la Seine voisine + Par ses flots tortueux ruine + Et les hommes et les bateaux, + Les coulant jusqu'au fond des eaux. + Mais Adjutor longtemps ne souffre + L'incommodité de ce gouffre. + Se sentant touché de douleur, + Hugues, son prélat, il appelle; + Ils y vont en même nacelle + Pour mettre fin à ce malheur. + +Le grand saint Adjutor jette, comme nous l'avons dit, ses chaînes "en +les ondes inhumaines" qui deviennent aussitôt lisses et paisibles. + + Oyez, lecteur, une merveille + Qui rarement a sa pareille; + Le péril dès lors a cessé, + Le bruit des flots s'est apaisé. + Il n'est point de fleuve où l'on voie + La course de l'onde plus coie. + Le nocher peut mener sa nef + Assurément par cette place + Dans une tranquille bonace + Sans redouter aucun méchef. + +Saint Adjutor est vénéré sous les noms d'Ajoutre et d'Astre. Ce saint +Adjutor, Ajoutre ou Astre devait être un homme bien extraordinaire. Il +est impossible de se représenter aujourd'hui sa physionomie véritable. +Mais à juger par l'empreinte profonde qu'il a laissée dans l'imagination +populaire, Adjutor de Vernon eut l'âme ardente et forte. + + +HISTOIRE DE SAINT ADJUTOR + +Descendant des compagnons de Rollon, fils du duc Jean et de la duchesse +Rosamonde de Blaru, if fut élevé par saint Bernard, abbé de Tiron, dans +les pratiques les plus exactes de la religion chrétienne. Il semble +avoir porté dans cette nouvelle foi l'esprit aventureux et rêveur qui +inspirait ses aïeux au temps où ils manoeuvraient, en chantant, leurs +barques sur la mer. + +On raconte qu'il passa son adolescence dans les bois, chassant avec +fureur, puis tout à coup ravi par des visions extatiques. En ce +temps-là , Pierre l'Ermite prêchait la croisade contre les infidèles. +Adjutor de Vernon prit la croix en 1095. Suivi de deux cents hommes +d'armes, il partit pour les lieux saints et parcourut la Palestine, +priant et combattant. Deux ans plus tard, il parvint à Nicée et guerroya +après la conquête de Jérusalem. Tombé dans une embuscade aux environs de +Tambire, il parvint à se faire jour au milieu des Sarrasins qui +laissèrent mille de leurs sur la place. + +Cependant les infidèles reprirent le tombeau de Jésus-Christ. Après +dix-sept ans de travaux et de combats, Adjutor de Vernon fut pris par +les Turcs, et enfermé dans Jérusalem. Il était lié bien étroitement, +mais l'on croit qu'il se consolait en songeant que son corps était +captif dans le même lieu que le tombeau du fils de Dieu. Et, dans sa +prison, il ne cessait de prier. + +Or, une nuit qu'il dormait, il vit apparaître à sa droite sainte +Madeleine et à sa gauche le bienheureux Bernard de Tiron, qu'il avait +invoqués. Ils l'enlevèrent et le transportèrent, en une nuit, de +Jérusalem dans la campagne proche la ville de Vernon. De tels voyages +n'étaient pas rares à cette époque. + +Parvenus à la forêt de Vernon, Madeleine et saint Bernard de Tiron +laissèrent Adjutor en lui disant: + +"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi." + +Le chevalier reconnut avec une surprise joyeuse les bois où il avait +passé sa jeunesse. Apercevant un jeune pâtre qui, non loin de là , +gardait un troupeau de moutons au penchant d'une colline, il l'appela et +lui commanda de se rendre au château de Blaru afin d'annoncer à la +duchesse Rosamonde le retour de son fils. + +Le pâtre fit ce qui lui était ordonné. Mais Rosamonde ne crut point que +le message apporté par l'enfant fût véritable. + +Elle répondit: + +"Mon fils est mort à Jérusalem, et il ne me sera pas donné de voir le +jour de son retour." + +Et elle demeura dans la maison. + +Le pâtre revint vers celui qui l'avait envoyé et lui rapporta les +paroles de la duchesse. + +"Retourne à Blaru, lui dit Adjutor, et annonce que les trois cloches de +l'église vont sonner d'elles-mêmes pour annoncer mon retour." + +En effet, le pâtre n'avait pas plus tôt porté cet avis à la duchesse que +les cloches se mirent en branle. Mais Rosamonde secoua la tête et dit: + +"Ces cloches ne sonnent point pour le retour de mon fils." + +Le pâtre retourna vers Adjutor qui le renvoya une troisième fois à +Blaru. + +"Tu annonceras encore mon retour, dit-il, et, si ma mère n'y veut pas +croire, le coq qui est à la broche dans la cuisine du château chantera +trois fois." + +Le pâtre ayant rapporté ce discours, le coq qui était à la broche se mit +à chanter. + +En l'entendant, Rosamonde fut persuadée enfin de la venue de son fils. +Elle se rendit dans la forêt pour embrasser l'enfant qui lui était +merveilleusement rendu. Mais elle avait trop tardé. Dieu n'aime pas +qu'on doute de sa puissance et de sa miséricorde. Il avait rappelé à lui +son serviteur. + +Quand Rosamonde fut dans l'endroit du bois désigné par le pâtre, Adjutor +venait de rendre le dernier soupir, selon la promesse que sainte +Madeleine et saint Bernard lui avaient donnée, disant: + +"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi." + +Le renom de sa sainteté se répandit comme un parfum dans toute la +contrée. Rosamonde de Blaru prit le voile; elle partagea après sa mort +la sépulture de son fils. + +Le tombeau de saint Adjutor existe encore. On y voit gravées deux flûtes +en sautoir. Ces emblèmes sont aussi ceux des lords de Vernon. La belle +Diana, dont nous rappelions tout à l'heure le souvenir, ne dit-elle pas +à son cousin: + +"Vous reconnaissez nos armoiries, ces deux flûtes?" + +Faut-il en conclure que non seulement la devise, mais encore les +armoiries des nobles seigneurs de Vernon furent emportées de France par +quelque compagnon du duc Guillaume? Je ne sais quel lien de parenté unit +le grand saint Adjutor et la belle Diana. Je n'ai point à le rechercher +ici. Il ne me reste qu'à expliquer comment saint Adjutor, qui passa de +ce monde à l'autre le jour même de son retour à Vernon, put jeter ses +chaînes dans le fleuve pour combler le gouffre. Cette difficulté n'est +qu'apparente. Le saint revint sur terre pour opérer ce miracle. + +Voulez-vous à la fois de plus fraîches promenades et de moins vieux +souvenirs? Traversons la petite ville, ce sera fait en cinq minutes, et +allons nous asseoir sous les grands arbres taillés en muraille du parc +de Bizi. C'est un héros qui les planta. Le maréchal de Belle-Isle, qui +avait hérité la magnificence de Fouquet, son grand-père, créa dans ses +courts loisirs le parc de Bizi. "Quand il n'était pas à Metz, dit +Barbier, il était dans sa terre, près de Vernon, dirigeant une armée de +terrassiers, de maçons, de jardiniers et de décorateurs." On ne lui +enviera pas son fastueux repos si l'on songe à ses fatigues. Qu'on +relise cette retraite de Prague, quand le maréchal, investi par +l'ennemi, sortit de la place avec quinze mille hommes qu'il réussit à +rendre, pour ainsi dire, invisibles, et qu'il conduisit à Egra, en sept +journées de l'hiver le plus rigoureux. Officiers et soldats, roulés dans +leur manteau, couchaient sur la neige. Le vieux maréchal, qui souffrait +de la goutte, dormait dans un carrosse qu'on abritait derrière un mur de +neige. L'opération était de plus délicates et exigeait, paraît-il, une +habileté consommée. Mais le mérite d'une retraite n'est guère reconnu +que par les gens de l'art. Le public n'en est jamais touché. La retraite +de Prague accrut en même temps la gloire et l'impopularité du maréchal +de Belle-Isle. Ce grand homme de guerre fut alors beaucoup chansonné. +Parmi les chansons dont on le tympanisa, il en est du moins d'assez +jolies. Il y a de l'esprit dans le couplet que voici: + + Quand Belle-Isle est parti, + Une nuit, + De Prague à petit bruit, + Il dit, + Voyant la lune: + Lumière de mes jours, + Astre de ma fortune, + Conduisez-moi toujours. + +L'excellent duc de Penthièvre habita Bizi. Les fraisiers des bois +portent témoignage de sa candeur et de sa bonté. Car le duc écrivait en +1777 à son intendant: + +"J'ai appris ... que l'on désolait les habitants de Vernon en les +empêchant de prendre des fraises dans les bois ... On trouvera le secret +de me faire haïr, et cela me procurera un de plus vifs chagrins que je +puisse avoir en ce monde." + +Je cite cette lettre d'après le texte qu'en donne M. Adolphe Meyer dans +son histoire de Vernon. Elle est vraiment d'un bon homme. + +Par une singularité merveilleuse, le duc de Penthièvre unissait la foi +chrétienne aux vertus philosophiques. Il tenait à l'ancien régime par sa +naissance, mais par ses moeurs il contentait l'esprit nouveau. Comme, +d'ailleurs, il était étranger aux affaires publiques, sa bienfaisance +lui assura, par un rare privilège, au milieu de la Révolution, l'amour +et le respect de ses anciens vassaux. En échange des titres qu'un décret +de l'Assemblée Nationale lui avait ôtés, il reçut celui de commandant de +la garde nationale de Vernon. Trois ans plus tard, le 20 septembre 1792, +la municipalité de la petite ville se rendit à Bizi et y planta un arbre +de la Liberté auquel cette inscription fut suspendue: "Hommage à la +vertu." + +Cependant le pauvre homme se mourait de chagrin. Il survécut peu de +jours à la mort affreuse de sa belle-fille, la princesse de Lamballe. + +Près du parc, à l'extrémité d'une avenue plantée, que bordent d'un côté +les dernières maisons de la ville et qui longe de l'autre des vignes et +des pommiers, s'élève une pyramide de granit, sorte de menhir +géométrique, d'un aspect à la fois héroïque et funèbre. C'est, en effet, +un tombeau glorieux. Sur ce monument sont gravées les armes de Vernon et +de Privas avec cette inscription: + + AUX GARDES MOBILES DE L'ARDÈCHE + Vernon, 22-26 novembre 1870 + +L'invasion s'étendait. Évreux venait de tomber au pouvoir des Allemands. +Quatre compagnies du 2e bataillon de l'Ardèche et le 3e bataillon, +formant ensemble un effectif de quinze cent hommes, partirent de +Saint-Pierre-de-Louviers le 21 novembre, à onze heures du soir, avec +ordre de couvrir Vernon, qui devait être attaqué le lendemain. Le train +qui les portait marchait à petite vitesse, tous ses feux de signaux +éteints. Il s'arrêta vers trois heures du matin, par une nuit noire et +pluvieuse, à une lieue en avant de la ville. Aussitôt les troupes +descendirent et se portèrent sur les hauteurs de la forêt de Bizi, qui +couvrent Vernon du côté de Pacy, où l'ennemi était arrivé en force +depuis la veille. + +Le lieutenant-colonel Thomas se fit guider dans la forêt par des +habitants. Il borda toutes les avenues de tirailleurs placés dans les +fourrés avec défense d'ouvrir le feu sans ordre. Son intention était de +laisser les Prussiens franchir le bois, afin de les dominer ensuite et +de les cerner dans Vernon. Toutes les mesures étaient prises quand, au +point du jour, un grand roulement de voitures et des sonneries de +trompettes annoncèrent l'arrivée des ennemis. Leur passage dura près +d'une heure. Quand leur tête de colonne arriva dans la ville, elle fut +reçue à coups de fusil par des gardes nationaux. Cet accueil leur donna +de l'inquiétude; un détachement seul fit son entrée, la plus grande +partie de leurs forces resta formée en dehors. + +Ayant pris des renseignements, ils surent bientôt, par des espions, que +les Français occupaient la forêt. Alors, comprenant ce que leur position +avait de critique, ils ne songèrent plus qu'à assurer leur retraite. +Leur cavalerie se porta immédiatement en avant pour explorer les +passages et reconnaître ceux qui pourraient être libres. A force de +recherches, elle parvint à découvrir de petits chemins de service qui +n'étaient pas gardés. Ils se hâtèrent de faire filer leur artillerie par +ces chemins, pendant que l'infanterie, se portant sur la grande route, +tentait d'enlever le passage de vive force. Après une heure d'une +fusillade très nourrie, ils se débandèrent et, se jetant dans tous les +sens à travers bois, ils poussèrent dans la direction de Pacy. Ils +perdirent, tant dans le combat que dans leur retraite désordonnée, cent +cinquante soldats et plusieurs officiers, et ils abandonnèrent douze +fourgons chargés de vivres et de munitions. + +Pendant trois jours, l'ennemi ne donna pas signe de vie. Ceux des +mobiles de l'Ardèche qui étaient restés à Bernay arrivèrent à Vernon, où +les trois bataillons se trouvèrent réunis. Dans la matinée du 26, la 6e +compagnie du 3e bataillon, de grand'garde à deux cents mètres en avant +de la forêt, sur la route d'Ivry, au hameau de Cantemarche, fut +subitement assaillie par une colonne de huit cents hommes. Malgré la +soudaineté de l'attaque et le nombre des ennemis, les mobiles firent +bonne contenance. Mais, s'apercevant que la position allait être +tournée, ils battirent en retraite jusqu'à la lisière du bois. Là , +s'abritant derrière les terrassements de la voie ferrée, ils +tiraillèrent jusqu'à l'épuisement complet de leurs munitions. Alors le +capitaine Rouveure s'écrie: "A la baïonnette, mes enfants!" Et il +s'élance en avant. Aussitôt il tombe mortellement frappé. La petite +troupe se jette sur l'ennemi, qui recule. A ce moment, deux bataillons +de renfort arrivent et, masqués par les bois, font sur les Allemands de +vigoureuses décharges. Ceux-ci mettent en batterie plusieurs pièces de +campagne. Mais, vers quatre heures, ils battent en retraite, laissant +deux cents morts sur le terrain. Les mobiles avaient eu huit hommes tués +et vingt blessés. Le corps du capitaine Rouveure était resté aux mains +des Allemands, qui lui rendirent les derniers honneurs. Un détachement +de cavalerie, commandé par un officier supérieur, rapporta ces restes +dans un cercueil couronné de lauriers. + +A la nouvelle de la capitulation de Rouen, les mobiles de l'Ardèche +reçurent l'ordre de quitter la ville de Vernon qu'ils avaient si +généreusement défendue. Voilà les souvenirs que rappelle le monument de +Bizi. + +J'ai voulu, feuilletant la petite ville comme un livre, résumer deux ou +trois de ses pages de pierre. Les villes, ne sont-ce point des livres, +de beaux livres d'images où l'on voit les aïeux. + + + + +III + +SAINT-VALERY-SUR-SOMME + + +Saint-Valery-sur-Somme, vendredi 13 août. + +De la chambre où j'écris, on découvre toute la baie de la Somme, dont le +sable s'étend à l'horizon jusqu'aux lignes bleuâtres du Crotoy et du +Hourdel. Le soleil, en s'inclinant, enflamme le bord des grands nuages +sombres. La mer monte et déjà , du côté du large, les bateaux de pêche +s'avancent avec le flot. Sous ma fenêtre, des barques amarrées au bord +du chenal portent à leur mât, au lieu de voilure, des filets qui +sèchent. Cinq ou six pêcheurs, plongés à mi-corps dans la maigre +rivière, épient le poisson qu'autour d'eux des rabatteurs effrayant en +frappant l'eau à grands coups de gaule. Ces pêcheurs sont armés d'une +baguette pointue dont ils piquent adroitement leur proie. Chaque fois +qu'ils lèvent hors de l'eau leur arme flexible, on voit briller à la +pointe une sole transpercée. + +Un vent salé fait voltiger les papiers sur ma et m'apporte une âcre +odeur de marée. Des troupes innombrables de canards nagent sur le bord +du chenal et jettent à plein bec dans l'air leur coin coin satisfait. +Leurs battements d'ailes, leurs plongeons dans la vase, leur dandinement +quand ils vont de compagnie sur le sable, tout dit qu'ils sont contents. +Un d'eux repose à l'écart, la tête sous l'aile. Il est heureux. A la +vérité, on le mangera un de ces jours. Mais il faut bien finir; la vie +est enfermée dans le temps. Et puis le malheur n'est pas d'être mangé. +Le malheur, c'est de savoir qu'on sera mangé; et il ne s'en doute pas. +Nous serons tous dévorés; nous le savons, nous; la sagesse est de +l'oublier. + +Suivons la digue, pendant que la mer, qui a déjà couvert les bancs de +Cayeux et du Hourdel, entre dans la baie par de rapides courants et +ramène la flottille des pêcheurs de crevettes. Nous avons à notre gauche +les remparts, que la Somme et la mer baignaient naguère, et dont les +vieux grès ont été couverts par l'embrun d'une rouille dorée. L'église +élève sur ces remparts ses cinq pignons aigus, percés, au XVe siècle, de +grandes baies à ogives, son toit d'ardoises en forme de carène +renversée, et le coq de son clocher. Au XIe siècle, il y avait là une +autre église qui avait aussi sa girouette. Au mois de septembre 1066, +Guillaume le Bâtard venait ici chaque matin consulter avec inquiétude le +coq du clocher. Son host, composé de soixante-sept mille combattants, +sans compter les valets, les ouvriers et les pourvoyeurs, attendait +proche la ville; sa flotte, échappée à un premier naufrage, mouillait +dans la baie. Quinze jours durant, le vent, soufflant du nord, retint au +port cette multitude d'hommes et de barques. Le Bâtard, impatient de +conquérir l'Angleterre sur Harold et les Saxons, s'affligeait d'un +retard pendant lequel ses navires pouvaient s'avarier et son armée se +disperser. Pour obtenir un vent favorable, il ordonna des prières +publiques et fit promener dans le camp la châsse de saint Valery. Ce +bienheureux, sans doute, n'aimait pas les Saxons, car aussitôt le vent +tourna et la flotte put appareiller. + +Quatre cents navires à grandes voiles et plus d'un millier de bateaux de +transport s'éloignèrent de la rive au même signal. Le vaisseau du duc +marchait en tête, portant en haut de son mât la bannière envoyée par le +pape et une croix sur son pavillon. + +Ses voiles étaient de diverses couleurs, et l'on y avait peint en +plusieurs endroits trois lions, enseigne de Normandie. A la proue était +sculptée une tête d'enfant tenant un arc tendu avec la flèche prête à +partir. + +Ce départ eut lieu le 29 septembre. Huit jours après, Guillaume avait +conquis l'Angleterre. + +Une rampe monte en serpentant à une vieille porte de la ville qui reste +debout, flanquée de ses deux tours décrénelées que fleurissent de petits +oeillets roses. Une de ces tours garde encore, sous les herbes folles et +les fleurs sauvages, sa couronne de mâchicoulis. Une bonne femme plante +des choux au pied de cette ruine. L'hiver, il pleut de grosses pierres +dans son jardin. Sa maisonnette, assise sur d'antiques souterrains, se +fend et fait mine de s'abattre à chaque éboulement. Pourtant, la bonne +créature admire la porte Guillaume; elle l'aime. "Sûrement, elle me +tuera un jour, me dit-elle, mais tout de même, elle est fière!" + +Après avoir traversé une rue de village, dont les maisons basses, +couvertes de chaume, sont gaiement peintes en bleu clair, nous touchons +à la pointe du cap Cornu. Là s'élève une chapelle à demi cachée par un +bouquet d'ormes centenaires. C'est une construction toute moderne, d'un +roman bâtard. Mais les murs de pierre et de galet présentent l'aspect +d'un damier et rappellent ainsi les vieux édifices normands. Cette +chapelle, dite de Saint-Valery ou des Marins, remplace un édicule plus +ancien et abrite le tombeau de l'apôtre du Vimeu. + +C'est un lieu de pèlerinage très fréquenté des marins. Quatre ou cinq +petits navires ont déjà été suspendu à la voûte de la chapelle neuve par +des pêcheurs échappés d'un naufrage. Ces braves gens se font l'idée d'un +Dieu violent et puéril comme ils sont eux-mêmes. Ils savent qu'il est +terrible dans sa colère, mais qu'il ne faut pas lui en vouloir. Ils en +détiennent son amitié par de petits cadeaux. Ils lui apportent des +joujoux pour l'amuser. Il est vrai que ces joujoux sont des joujoux +symboliques et que ces bateaux d'enfant représentent la barque que le +Seigneur a miraculeusement préservée. Je pense bien que le bon saint +Valery a sa part de ces humbles présents; les petits bateaux sont faits +pour lui plaire, car il fut en ses jours terrestres l'ami des bateliers +de la Somme. + +Le cap Cornu est magnifique et sauvage, et il est plein de souvenirs. +C'est là qu'il faut nous arrêter. Là , sous ces grands ormes qui +frissonnent au vent du large, au pied de la chapelle des Marins, à +quelques pas de cette pointe avancée d'où l'on découvre à gauche les +falaises du pays de Caux, à droite la baie de la Somme, puis les côtes +basses de Picardie, et, tout en face, la haute mer. Je voudrais rappeler +en quelques mots l'homme fort des anciens jours, qui laissa dans ces +contrées une trace si profonde de son passage. + + +HISTOIRE DE SAINT GUALARIC OU VALERY + +Gualaric ou Walaric, appelé depuis Valery, n'est point originaire de la +contrée maritime où son nom fut donné à deux villes et à d'innombrables +églises. Il naquit de pauvres paysans, dans la province d'Auvergne. Il +fut berger dans son enfance et n'eut qu'une houlette pour tout bien. +Mais il était riche de sens, d'esprit et de piété. + +Il quitta de bonne heure son pays pour se mettre au service du saint +évêque d'Auxerre, Germain. Puis il se fit moine dans l'abbaye de +Luxeuil, que saint Colomban d'Irlande gouvernait alors avec sagesse. +Pourtant les religieux secouèrent le joug de leur pasteur, et saint +Colomban, chassé par ses ouailles, prit le chemin de l'exil. La piété, +la modestie et la tempérance quittent Luxeuil avec lui. Valery, +profondément affligé, sortit à son tour de ce port salutaire devenu un +pernicieux écueil, et il résolut de vivre dans la solitude, loin des +méchants. + +"J'irai, dit-il, où Dieu voudra me conduire." + +Au bout de quelques jours, il se trouva sur les rives du fleuve de Somme +et il en suivit les bords jusqu'au rivage de la mer. Là , il s'arrêta, +épuisé de fatigue, au bord d'une fontaine, et il secoua la poussière de +ses chaussures. C'est sur cette poussière que s'éleva depuis la ville de +Saint-Valery. + +Une épaisse forêt descendait alors jusque sur les grèves de la mer. Les +lièvres l'habitaient. Elle recouvrait des marais peuplés de vanneaux, de +bécasses, de canards et de sarcelles. Les mouettes déposaient leurs +oeufs sur la roche nue des falaises. Le cri aigu du héron et la plainte +du courlis s'élevaient des grèves pâles où le cygne, l'oie sauvage et le +grèbe, chassés par les glaces, venaient passer l'hiver dans les sables +marins. Des hommes en petit nombre habitaient ces contrées sauvages. +C'étaient de pauvres bateliers qui pêchaient dans l'embouchure +poissonneuse de la Somme. Ils étaient païens. Ils adoraient des arbres +et des fontaines. En vain les saints Quentin, Mellon, Firmin, Loup, Leu, +et plus récemment, saint Berchund, évêque d'Amiens, étaient venus les +évangéliser. Ils croyaient aux génies de la terre et aux âmes des +choses. + +Ces simples pêcheurs étaient saisis d'une horreur sacrée quand ils +pénétraient dans les forêts profondes qui couvraient alors tout le +rivage. Ils voyaient partout des dieux agrestes. Au bord des sources, où +tremblaient les rayons de la lune, ils apercevaient des nymphes, des +fées, des dames merveilleuses; ils les adoraient et leur apportaient en +tremblant des guirlandes de fleurs. Ils croyaient bien faire en les +aimant, puisqu'elles étaient belles. + +Sans doute, la source qui descendait le coteau feuillu où le pieux +Valery s'arrêta était une des sources sacrées auxquelles ces hommes +faisaient des offrandes. Elle coule encore au pied de la chapelle, du +côté de la baie. Comme aux anciens jours, l'eau en est fraîche et toute +claire. Mais, maintenant elle ne chante plus. Elle n'est plus libre +comme au temps de sa rustique divinité. On l'a emprisonnée dans une cuve +de pierre à laquelle on accède par plusieurs degrés. Du temps de saint +Valery, c'était une nymphe. Nulle main n'avait osé la retenir, elle +fuyait sous les saules. Semblable à ces ruisseaux qu'on voit encore en +grand nombre dans les vallées du pays, elle formait, de distance en +distance, de petits lacs où sommeillait, sur un lit flottant de feuilles +vertes, la pâle fleur du nénuphar. C'est là , c'est dans ces fontaines +des bois que se réfugièrent les dernières nymphes chassées par les +évêques. Ces agrestes déesses étaient poursuivies sans pitié. Un article +des ordonnances du roi Childebert porte que: "Celui qui sacrifie aux +fontaines, aux arbres et aux pierres sera anathématisé." + +Valery jugea ce lieu convenable à des desseins. Il avait obtenu du roi +des Francs la permission d'établir sa demeure en tout endroit du royaume +où il lui plairait d'habiter. Il bâtit de ses mains une cellule, et il +s'y consacra à la prière et à la contemplation. Quelques disciples +vinrent près de lui pour vivre de sa vie et se nourrir de ses pieux +exemples. Ils construisirent leur cellule près de la sienne, à +l'extrémité de la forêt, sur le bord d'un précipice dont le pied +baignait dans la mer. L'évêque Berchund venait, dit-on, passer chaque +année le saint temps du carême dans cette solitude. + +Valery, autant qu'on peut ressaisir les traits de son âme sous le +pinceau timide et maladroit des ses pieux historiens, était à la fois +plein de force et de douceur. On rapporte de lui des traits de bonté qui +sont rares dans la vie des rudes apôtres de l'Occident barbare. On dit +que, comme plus tard saint François d'Assise, il répandait jusque sur +les pauvres animaux la pitié qui remplissait son coeur. Les petits +oiseaux venaient manger dans sa main. + +"Mes enfants, disait-il à ses compagnons, ne leur faisons par de mal et +laissons-les se rassasier des miettes de notre pain." + +C'est contre les nymphes des bois et des fontaines que le saint homme +tournait toute sa colère. Pourtant ces nymphes étaient des innocentes. +Je crois bien que les pêcheuses et les villageoises venaient leur +demander en secret d'avoir de beaux enfants. Mais il n'y avait pas de +mal à cela. Ces nymphes, ces fées, ces dames étaient jolies et mettaient +un peu de grâce au fond des coeurs rustiques. C'étaient des divinités +toutes petites, qui convenaient aux petites gens. Saint Valery les +tenait pour des démons pernicieux, et il résolut de les détruire. Pour y +réussir, il abandonna la vie contemplative si douce à son coeur blessé, +et il parcourut la contrée, prêchant les païens et portant l'Évangile de +village en village. + +Un jour, passant dans un lieu proche de la ville d'Eu, il vit un arbre +aux branches duquel des images d'argile étaient suspendues par des +bandelettes de laine rouge. Ces images représentaient l'Amour, le dieu +Hercule et les Mères. Ces Mères étaient très vénérées dans toute la +Gaule occidentale. Les potiers de terre ne cessaient point de modeler +les figures de ces dieux qui se trouvent encore en grand nombre dans la +terre sur le rivage de l'Océan, de la Somme à la Loire. Elles sont +parfois géminées, et deux mères sont assises côte à côte, tenant chacune +un enfant. Parfois, il n'y a qu'une Mère, et les paysans qui la +découvrent en labourant leur champ la prennent pour la Vierge Marie. +Mais c'est une idole des païens. + +Saint Valery fut irrité à cette vue et pensa en son coeur: + +"Des démons pendent comme des fruits pernicieux aux rameaux de cet +arbre." + +Puis il leva la cognée qu'il portait à sa ceinture et, avec l'aide du +moine Valdolène, son compagnon, il renversa l'arbre avec les images +saintes qu'il abritait sous son feuillage. Quand les gens du pays virent +couché sur le sol l'arbre-dieu avec la multitude des offrandes et la +sève saignant sur le tronc mutilé, ils furent saisis de douleur et +d'effroi. Et lorsque saint Valery leur cria: "C'est moi qui ai renversé +l'arbre que vous adoriez faussement", ils se jetèrent sur lui et le +menacèrent de l'abattre comme il avait abattu le dôme verdoyant. + +Alors l'apôtre étendit les deux bras et dit: + +"Si Dieu veut que je meure, que sa volonté soit faite." + +Et soit que ces hommes sentissent en lui quelque chose de divin, soit +pour tout autre raison, ils le laissèrent aller. + +Mais il voulut rester avec eux pour les instruire dans l'Évangile. Il +était juste aussi qu'il leur donnât un Dieu en échange de ceux qu'il +leur avait ôté, car ceux qui détruisent l'espérance dans les âmes sont +cruels. Puis, sa pieuse conquête étant achevée, Valery retourna à la +solitude qu'il avait choisi. + +Les travaux de son apostolat étaient souvent pénibles. Un jour, dit son +biographe, que cet ami de Dieu revenait à pied d'un lieu dit Cayeux à +son monastère dans la saison d'hiver, il arriva qu'à cause de +l'excessive rigueur du froid il s'arrêta pour se chauffer dans la maison +d'un certain prêtre. Celui-ci et ses compagnons, qui auraient dû traiter +avec un grand respect un tel hôte, commencèrent au contraire à tenir +audacieusement, avec le juge du lieu, des propos inconvenants et +déshonnêtes. Fidèle à sa coutume de poser toujours sur les plaies +corrompues et hideuses le salutaire remède et la parole divine, il +essaya de les réprimer, disant: + +"Mes fils, n'avez-vous pas vu dans l'Évangile qu'au jour du jugement, +vous aurez à répondre de toute parole vaine?" + +Mais eux, méprisant son avertissement, s'abandonnèrent de plus en plus à +des propos grossiers et impudiques. Pour lors, secouant la poussière de +ses souliers, il dit: + +"J'ai voulu, à cause du froid, chauffer un peu à votre feu mon corps +fatigué. Mais vos coupables discours me forcent à m'éloigner tout glacé +encore." + +Et il sortit de la maison. + +Ce récit semblera peut-être insipide à distance. Ici, dans la terre où +il est né, et dont il a gardé le goût, je le trouve plein de saveur et +j'en goûte avec plaisir le parfum sauvage. + +En l'an 622, un jour du mois de décembre, Gualaric, appelé aussi Valery, +plein d'oeuvres et de jours, se leva avant matines de dessus son lit de +feuilles sèches et conduisit ses disciples jusqu'à l'orme entouré de +ronces au pied duquel il avait coutume de faire ses prières; là , +plantant deux bâtons dans la terre, il marqua une place de la longueur +de son corps, et dit: + +"Lorsque, par volonté de Dieu, je sortirai de l'exil de ce monde, c'est +là qu'il faudra m'ensevelir." + +Les saints des Gaules avaient ainsi coutume de choisir eux-mêmes le lieu +de leur sépulture. Dans le pays de Tréguier, saint Renan ne s'étant pas +expliqué à cet égard avant sa mort, ses disciples déposèrent son corps +sur un chariot attelé de boeufs qu'ils laissèrent aller librement, et +ils le mirent en terre à l'endroit où les boeufs s'étaient arrêtés +d'eux-mêmes. + +Saint Valery mourut le dimanche qui suivit le jour où il avait marqué +lui-même le lit de son repos. Il fut fait selon sa volonté, et l'évêque +Berchund vint inhumer le corps du bienheureux. + +L'histoire d'un saint ne finit point à la mort et à la sépulture. Elle +se continue d'ordinaire par la relation des miracles opérés sur la tombe +du bienheureux. Nous avons vu que Guillaume le Bâtard fit promener la +châsse de saint Valery pour obtenir un vent favorable. Quatre-vingts ans +après vivait un comte de Flandre nommé Arnould et surnommé le Pieux. Il +avait une grande foi en la vertu des saints et professait une vénération +particulière pour le corps du bienheureux Valery. Il le fit bien voir, +car il vint avec son ost assiéger la ville de Saint-Valery, massacra les +habitants et pilla l'abbaye afin de s'emparer des reliques du +bienheureux. Ils les emporta dans son comté avec les os de saint +Riquier, qu'il avait pris en même temps, et il croyait s'être assuré +ainsi la protection divine, tant sa foi était forte. + +En ce temps-là , Hugues Capet était comte de France. Un jour qu'il +s'était endormi dans une grotte, deux personnages vêtus de robes +blanches lui apparurent dans son sommeil. + +"Je suis l'abbé de Saint-Valery, dit l'un d'eux. Avant de mourir, je +demeurais sur le rivage de la mer. Mes os, et ceux de saint Riquier, ici +présent avec moi, ont été ravis à leur tombe, et maintenant ils sont +captifs sur une terre étrangère, mais le temps est venu où ils doivent +être replacés dans les lieux où nous avons vécu. Quand Dieu m'aura +déposé dans mon ancienne tombe, je te prédis que tu reviendras roi, et +que ta race portera la couronne pendant plus de sept siècles." + +Il dit et s'évanouit avec son compagnon. Le comte Hugues redemanda les +précieuses reliques à Arnould le Pieux afin de les rendre à l'abbaye de +Saint-Valery et de devenir roi. + +La promesse du bienheureux s'accomplit. Mais certains auteurs croient +que cette prophétie a été inventée après l'événement. + +Pour achever de peindre ce tableau gothique, j'aurais encore beaucoup +d'autres merveilles à rapporter. Mais il est temps de me rappeler que je +ne suis point un hagiographe. Si j'ai, sous les vieux ormes du cap +Cornu, dessiné de mon mieux la figure du grand apôtre du Vimeu, c'est +que cette figure ressemble, dans ses traits essentiels, à celle de tous +les vieux évangélisateurs des Gaules. Par là , elle mérite d'être +considérée avec attention par tous ceux qui s'intéressent à l'histoire +de notre pays. + +Religieux et colons, ils ont pétri de leurs rudes mains et la terre où +nous vivons, et les âmes de ses anciens habitants; ils ont creusé dans +le sol de la France une indestructible empreinte. Il n'est pas +indifférent pour nous que ces hommes apostoliques aient existé. Nous +leur devons quelque chose. Il reste dans le patrimoine de chacun de nous +quelques parcelles des biens qu'ils ont légués à nos pères. Ils ont +lutté contre la barbarie avec une énergie féroce. Ils ont défriché la +terre; ils ont apporté à nos aïeux sauvages les premiers arts de la vie +et de hautes espérances. + +"Mais, hélas! direz-vous, ils ont tué les petits génies des bois et des +montagnes. Le bon saint Valery a fait mourir la nymphe de la fontaine. +C'est pitié.--Oui, ce serait une grande pitié. Mais cessez de vous +attrister. Je vous le dis tout bas: ces pieux personnages n'ont pas fait +périr le moindre petit dieu. Saint Valery n'a pas tué de nymphe, et les +doux démons qu'il chassait d'un arbre entraient dans un autre. Les +génies, les nymphes et les fées se cachent quelquefois, mais ils ne +meurent jamais. Ils défient le goupillon des saints." + +Je lis dans un gros livre que, après la mort de saint Valery, les +habitants de la baie de la Somme retombèrent dans l'idolâtrie. Ils +avaient revu les dames mystérieuses des sources, et ils étaient revenus +à leurs premières amours. Tant qu'il y aura des bois, des prés, des +montagnes, des lacs et des rivières, tant que les blanches vapeurs du +matin s'élèveront au-dessus des ruisseaux, il y aura des nymphes, des +dryades; il y aura des fées. Elles sont la beauté du monde: c'est +pourquoi elles ne périront jamais. + +Voyez, la nuit tombe sur les toits. Un charme paisible, triste et +délicieux, enveloppe les choses et les âmes. Des formes pâles flottent +dans la clarté de la lune. Ce sont les nymphes qui viennent danser en +choeur et chanter des chansons d'amour autour de la tombe du bon saint +Valery. + +Saint-Valery-sur-Somme, 14 août. + +Nous sommes ici dans un pays rude. La mer y est jaunâtre; c'est à peine +si parfois elle bleuit au loin, vers le large. La côte, toute boisée, +est d'un vert sombre. Le ciel est gris et pluvieux. L'eau n'a pas de +sourires et le vent n'a pas de caresses. Cette baie où le vent du nord +entre avec les goélettes norvégiennes chargées de planches et de fers +bruts, Saint-Valery, ne plaît point aux étrangers. Et c'est aussi pour +cela qu'on l'aime. On y a la mer et les marins; on y voit tout le +mouvement d'un petit port de commerce et d'une baie poissonneuse. On y +vit au milieu des pêcheurs. Ce sont de brave gens, des coeurs simples. +Ils habitent le quartier de Cour gain. C'est le bien nommé, disent les +gens du pays, car ceux qui y vivent gagnent peu. Le Courgain s'étend +derrière la rue de la Ferté, sur une rampe assez rude. Des maisonnettes, +qui auraient l'air de joujoux si elles étaient plus fraîches, se +pressent les unes contre les autres, sans doute pour n'être point +emportées par le vent. Là , on voit à toutes les portes de jolies têtes +barbouillées d'enfants, et çà et là , au soleil, un vieillard qui +raccommode un chalut, ou une femme qui coud à la fenêtre derrière un pot +de géranium. Cette population, me dit-on, souffre beaucoup en ce moment. + +Elle est ruinée par les pêcheries étrangères, qui jettent en abondance +le poisson sur nos marchés. Ces simples n'ont pas, pour le combat de la +vie, d'autres armes que leur barque et leur filet. Ce sont de grands +enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne connaissent point +celles des hommes. En les voyant, on est pris de sympathie et d'amitié +pour eux. La vie les use comme le temps use les pierres, sans toucher au +coeur. La vieillesse même ne les rend point avares. Ils s'aident les uns +les autres. Ce sont les seuls pauvres qui ne s'évitent point entre eux. +Justement je vois passer sous ma fenêtre un ancien du pays. Il ressemble +au père Corot. Il est propre; il porte un petit anneau d'or à l'oreille. +Le sel de la mer a tanné sa peau; le poids du chalut a courbé son +échine. + +A sa vue, je ne puis me défendre d'un souvenir. Je me répète à moi-même +l'épitaphe qu'une poétesse grecque fit, au temps des Muses, pour un +pauvre pêcheur de Lesbos. Elle est composée de peu de mots. Le style +austère et pur des vers en atteste l'antique origine. Je traduis +littéralement ce distique funéraire: + +"Ici est la tombe du pêcheur Pelagon. On y a gravé une nasse et un +filet, monuments d'une dure vie." + +Ainsi parle dans sa pitié sereine cette Muse grecque, qui ne pleure pas, +parce que les larmes souilleraient sa beauté. Le vieux Pelagon jetait +ses filets au pied des blancs promontoires. Il avait vu, dans ses rudes +travaux, le vieillard des mers, le terrible Protée s'élever comme un +nuage du sein des vagues. Il avait peut-être entendu les sirènes chanter +dans la mer bleue. La Manche n'a point de sirènes sur ses sables +dangereux. Le blanc Protée n'erre point au pied des falaises à pic. Mais +le vieux loup de mer, qui passe en ce moment sur le quai, a vu les âmes +des naufragés voler comme des mouettes à la pointe des lames; il a vu +sur la terre des feux célestes, et peut-être que Notre-Dame-de-Bon-Secours +s'est montrée à lui dans la brume de l'Océan. Hélas! à travers combien de +fatigues le ciel lui a souri! Aujourd'hui, comme au temps de Sapho, la +barque et le chalut sont les monuments d'une dure vie. + +Hier, un enfant de onze ans s'est noyé dans la baie. Il était originaire +de Cayeux. Cayeux est un port de pêche à trois lieues de Saint-Valery. +Ce port est sans abri contre les vents de l'ouest et du nord-ouest, qui +amenaient autrefois dans les rues tant de sable qu'on y enfonçait +jusqu'aux genoux. Aujourd'hui les galets que la mer a amoncelés forment +une digue naturelle et protègent les maisons, ainsi qu'une partie des +champs. C'est là que le bon saint Valery faillit mourir de fatigue et de +froid quand il frappa à la porte de la maison où un prêtre se chauffait +en compagnie d'un juge. La vie n'y est aisée pour personne. La pauvre +famille dont je parle y souffrit cruellement. Plusieurs enfants +moururent. Un d'eux, par un hasard inconcevable, se noya dans un baquet. +Quand le père et la mère vinrent s'établir à Saint-Valery, de neuf +enfants qu'ils avaient eus, il ne leur restait que le fils qui est mort +hier et un aîné appelé sous les drapeaux. La mère, entêtée dans le +malheur et donnant à l'avenir la figure sombre du passé, répétait tous +les jours avec épouvante: + +"Je sais que celui-ci se noiera comme les autres." + +De tels accidents sont rares à Saint-Valery. La baie et les bancs de +sable prennent par an à peine une ou deux victimes. Pourtant la pauvre +mère pleurait tous les jours son fils par avance. + +Vendredi, à quatre heures, il partit seul en barque, bien que ses +parents le lui eussent défendu. Il se noya par un clair soleil, dans une +mer calme, en vue de la maison où il avait été nourri et où l'attendait +sa mère. La marée ramena à la côte sa barque et ses vêtements. Pendant +huit heures, ses parents restèrent les yeux fixés sur cette eau +tranquille qui recouvrait le cadavre de leur fils. Enfin, au milieu de +la nuit, la mer s'étant retirée, quinze ou vingt pêcheurs s'en allèrent +avec des lanternes, par les sables, chercher le corps. Ils le trouvèrent +dans un trou. Les crabes avaient déjà dévoré une oreille et attaqué la +joue. + +On a porté aujourd'hui le petit cercueil sous un drap blanc, dans la +vieille église qui domine la mer. Les femmes de Cayeux, avec les parents +de l'enfant défunt, tenaient la tête du cortège; elles portaient la +pelisse noire, commune autrefois à toutes les femmes de la Picardie et +des Flandres. Elles ressemblaient ainsi, sur le chemin montueux de +l'église, aux saintes femmes que peignaient les maîtres flamands, au +pied du Calvaire, en prenant leurs modèles sous leurs yeux. Les grandes +pelisses ont passé par héritage des mères aux filles, et quelques-unes +ont vu peut-être d'un siècle d'humbles douleurs. Les jeunes Valéricaines +dédaignent aujourd'hui ce vêtement traditionnel. Elles portent, aux +grands jours de la vie, des chapeaux à la mode de Paris et se croient +"braves" avec des mantelets garnis de jais, sur lesquels elles croisent +leurs mains rouges. + +Le cortège entra sous le vieux porche et l'office des morts commença. +Derrière le cercueil, au poêle blanc dont les cordons étaient tenus par +quatre petits garçons, raidement habillés de gros drap noir, le père et +la mère se tenaient par le bras. L'homme ne pleurait plus. Mais on +voyait que les larmes avaient coulé longtemps sur le cuir fauve de ses +joues. La tête renversée, il sanglotait. Les sanglots secouaient son +long collier de barbe brise et ses hautes épaules. Ils donnaient à sa +bouche un faux air de sourire, horrible à voir. + +Cependant il se balançait ainsi qu'un homme ivre, et il mêlait aux +chants des psaumes et aux prières de l'officiant une plainte lente, +régulière et douce, comme l'air d'une de ces chansons avec lesquelles on +endort les petits enfants. Ce n'était qu'un murmure, et l'église en +était pleine! Mais elle, la mère! debout, immobile, muette dans sa +pelisse antique, elle tenait son capuchon baissé au-dessous de sa +bouche, et sous ce voile elle amassait sa douleur. + +Quand l'absoute fut donnée, le cortège s'achemina vers Cayeux. C'est là , +sous le vent de mer, qu'ils veulent que leur enfant repose. Croient-ils +que cette terre, si dure aux vivants, sera douce aux morts? Ou plutôt +n'est-ce pas qu'ils gardent un tendre amour pour le rude pays où ils +sont nés et auquel ils portent aujourd'hui ce qu'ils avaient de plus +cher? Nous vîmes la petite troupe disparaître lentement sur le chemin +pierreux. Jamais, pour ma part, je n'avais contemplé un si grand +spectacle. C'est qu'il n'y a rien de plus grand au monde que la douleur. +Dans les villes, elle se cache. Aujourd'hui, je l'ai vue au soleil, sur +une colline qui ressemblait au calvaire. + +Ce dimanche les rues sont pavoisées. C'est la fête de la ville. De +grandes affiches jaunes annoncent que des régates seront données sous le +patronage du Yacht-Club de France. Les bateaux de Saint-Valery, de +Cayeux courront. Des tribunes ornées des écussons des villes rivales +s'élèvent sur le quai. Les habitants de la ville, de noir vêtus, s'y +groupent autour de leurs officiers municipaux. A onze heures et demie, +un coup de canon annonce que la fête nautique commence. Au-dessus de la +pièce, un blanc flocon de fumée s'élève tout droit dans l'air +tranquille. On craint que les voiles manquent de vent. Mais, peu à peu, +tandis que manoeuvrent les yachts et les clippers, une jolie brise +"nord-oua" s'élève et les bateaux de pêche de Saint-Valery et du Crotoy +se mettent en ligne par un temps favorable. Ce sont de bons marcheurs. +Tous les jours ils sortent à la mer descendante. Ils vont traîner leur +chalut sur les bancs qu'on voit émerger au loin à mesure que l'eau +baisse et qui forment alors des îlots jaunes dans la mer verte ou bleue. +Ils pêchent la crevette grise qu'on trouve en abondance sur ces bancs +entre la pointe du Hourdel et les dunes de Saint-Quentin. Ces petits +bateaux animent la baie; ils en sont la vie, partant la joie. Le flot +les ramène. C'est plaisir d'épier de loin leurs voiles grises, blanches +ou noires, quand ils reviennent ensemble comme une compagnie d'oiseaux. + +16-18 août. + +On a distribué aujourd'hui les prix aux filles de l'école. A la sortie, +nous essuyons un grain. Les couronnes de lauriers et de chênes +déteignent, à la pluie, sur le front et sur les joues des fillettes, qui +deviennent horriblement livides. Elles communiquent par des baisers ce +teint à leurs parents attendris. Tout le monde est vert. + +Il y a pour les filles, à Saint-Valery, deux écoles communales dirigées +par les soeurs de la Providence. Les Augustines tiennent, dans la ville, +un pensionnat libre. Il n'y a point d'école laïque de filles. + +Par contre, il n'y a pas d'école religieuse de garçons. Les deux écoles +communales de garçons ont été laïcisées dernièrement. Les frères n'ont +point ouvert d'école libre. Ils se sont retirés de la ville, décevant +ainsi, dans ses secrètes espérances, la municipalité qui se flattait, en +appelant un instituteur laïque, de faire naître une féconde émulation +entre l'enseignement municipal et l'enseignement libre. + +Quant à l'obligation légale, elle n'a pas eu ici de résultats pratiques. +La misère est une grande force. Que peut la loi contre elle? Comment +empêcher des gamins qui meurent de faim de voler des pommes de terre au +lieu d'apprendre à lire? J'ai vu discuter au Sénat la loi d'obligation. +Le débat était solennel. Il en sortit une grande loi. Mais je vois ici +combien il est difficile de soumettre à cette loi de petits malheureux +qui n'ont pas une culotte à mettre pour aller à l'école. + +Le soin généreux que nous prenons aujourd'hui d'instruire l'enfance +n'était pas aussi étranger à l'esprit de nos pères qu'on le croit +communément. Je viens d'en trouver une nouvelle preuve dans le registre +manuscrit des lettres et ordonnances concernant la ville de +Saint-Valery, qui est conservé aujourd'hui à la mairie et que M. Vanier, +conseiller municipal, m'a communiqué. On lit dans ce registre une lettre +que le cardinal de Bourbon, gouverneur du Vimeu, écrivit vers 1536, à +ses "chers et bien amés" le maire et les échevins de Saint-Valery, +touchant es "escolles" de la ville. Il leur rappelle qu'il entend garder +"le droit de l'escollatre" qui lui appartient. Il veut que les écoles +soient pourvues "d'ung homme de bien et bonnes lettres". Et il n'a pas +d'autre exigence. Si le personnage que l'échevinage lui propose "est +suffisant", i l'agrée. "Car, ajoute-t-il, je désire merveilleusement que +vos enfants soient bien instruictz, car c'est le bien de vostre chose +publique." + +Ce registre que j'ai sous les yeux, et qui embrasse la première moitié +du XVIe siècle, contient aussi, à la date de 1533, une bien curieuse +ordonnance relative "au péché d'adultère". Je vais la transcrire tout au +long. Mais il faut d'abord rappeler que Saint-Valery était au XVIe +siècle un port de cabotage très important. Si la ville avait été vingt +fois ruinée par les guerres, la baie était une source de biens. A cette +époque où la navigation naissante, déjà hardie, grâce à la découverte de +la boussole, et le commerce dans son premier essor, faisaient affluer la +richesse sur nos côtes, on pouvait dire que la mer était d'or. Devenus +riches, les habitants de Saint-Valery eurent hâte de jouir, et ils +étalèrent un luxe inconnu aux braves gens qui avaient défendu jadis leur +forteresse contre les Anglais. Les dames portèrent des étoffes et des +fourrures venues des Indes ou de l"Amérique, des soies, des laines +magnifiques. Ainsi parées, on les trouva plus jolies. On les aima +beaucoup; elles se laissèrent aimer. Aussi les moeurs devinrent très +relâchées dans cette ville aujourd'hui simple, rude et modeste. C'est +pourquoi la municipalité rendit en 1533 l'ordonnance suivante dont le +lecteur entendra sans trop de peine, je le crois, le vieux français, +encore qu'un peu picard. + +Je reproduis fidèlement le texte original, tel que je le lis sur le +registre qui m'a été gracieusement communiqué: + +"Considérant la justice tant ecclésiastique que temporelle, que Nostre +Seigneur Jesucrist est journellement offensé en ceste paroisse de +plusieurs crimes et énormes vices qui se y perpètrent et principalement +au péché d'adultère par plusieurs personnes hommes et femmes mariés qui +sont tous publicques et manifestes. Pour lesquelz crimes et villains +péchés sommes appertement menachés de l'ire de Dieu, a esté advisé et +conclud tant de monseigneur l'official que par les bailly et maïeur de +ceste ville quil sera faicte deffense générale tant en l'église que es +lieux publicquez que nulz hommes ne femmes mariés ne aient plus à +commetre adultère à paine de estre mis en une brincqueballe qui sera +faicte et mise sur ung des flos de ceste ville et illec tombez et +plongés testes et corps. Assavoir pour la première fois que il sera +trouvé et sceu que ilz auront adultère ou pourront estre trouvez en lieu +suspect de tel vice, par trois fois dedens ledit flos et de soixante +sols parisis d'amende pour estre donnée pour Dieu aux povres et aux +dénuntiateurs et accusateurs de telz crimez. Et pour la seconde fois de +estre fustiguez par les carfours de ceste ville par la main du bourreau +et banys de ladicte ville et paroisse è leurs biens confisqués, espérant +que moiennant telles pugnitions l'ire de Dieu Notre Seigneur sera +apaisée." + +Il est peut-être utile de dire ce que c'est que cette brincqueballe sur +laquelle on mettait les victimes des passions de l'amour. Une +brincqueballe est, en langage picard, le levier qui sert sur les navires +à faire jouer le piston de la pompe. Quant aux "flots" de la ville, ce +sont de grandes citernes. Les magistrats valéricains punissaient par +l'eau ces mêmes "pechés" que Dante vit châtiés dans l'enfer par le +souffle du vent. Le flot dans lequel on trempait les pêcheurs charnels +se voit encore proche la porte Guillaume. Il vient d'être mis à sec. La +municipalité a décidé que ce flot serait conservé comme monument +historique. + +La fête communale du 15 août a amené ici quelques forains qui campent +sur la petite place des Pilotes. Des somnambules et des tireuses de +cartes ont dételé leur voiture garnie d'un lit blanc. La femme sauvage +est venue aussi. Une peinture déployée le long de la baraque la +représente dévorant la chair palpitante d'un homme blanc. En réalité la +femme sauvage est une pauvre fille qu'on a cirée comme une botte et qui +garde, sous le cirage, un air de candeur et d'innocence. Elle a des yeux +bleus d'une inaltérable douceur. Elle est la vivante image de la +faiblesse, de la souffrance paisible et de la résignation, et c'est elle +qui fait la femme anthropophage! Voilà un grand exemple du désordre qui +règne sur cette terre. + +L'orgue des chevaux de bois ronfle toute la soirée sur la place des +Pilotes, et mêle au bruit des lames qui brisent des airs de bals de +barrière. Les chevaux, assiégés par de jolies demoiselles de Paris, et +par des petits pêcheurs déguenillés, tournent sans répit. + +J'ai longtemps médité sur les chevaux de bois. Je voudrais les étudier +méthodiquement. Mais la grandeur du sujet m'effraie. Et j'y découvre +d'abord une grande difficulté. Si l'on s'efforce de définir les diverses +sensations qui affectent douloureusement l'organisme humain on peut +espérer d'y réussir. Quand nous disons par exemple qu'une douleur est +aiguë ou qu'elle est sourde, qu'elle est lancinante ou fulgurante, nous +nous faisons entendre assez bien. On éprouve au contraire un +insurmontable embarras à représenter par des mots les sensations +agréables; celles mêmes qui, résultant du jeu régulier des organes, sont +usuelles et fréquentes, échappent aux approximations du langage +articulé. Dire que ces sensations sont vives ou qu'elles sont douces, +c'est ne rien dire; les termes, fort usités, de délices et de +transports, sont vagues. Il paraît donc qu'au physique le plaisir est +plus indistinct que la douleur. Pour cette raison sans doute, je +désespère de rendre très sensible, par le seul moyen du discours, le +plaisir que procurent les chevaux de bois. Il est certain, toutefois, +que ce plaisir est grand. De leur cercle mouvant jaillissent des cris de +volupté qui percent le bruit de l'orgue et des trombones. Et après +quelques tours de la machine ce ne sont que regards noyés, lèvres +humides, têtes pâmées. Les jeunes femmes y prennent l'expression que la +statuaire antique donne aux Bacchantes. Et moins habiles à la volupté, +les petits enfants, roides et la joue empourprée, restent graves, en +proie à un dieu inconnu. Je ne parle point de ceux qui ont mal au coeur. +Il s'en trouve. Mais c'est un cas particulier. Je m'en tiens au général. +Grands et petits, ce qu'ils éprouvent est vaguement délicieux. + +Sur le cheval de bois, sur la montagne russe, sur l'escarpolette, ils +sont remués, secoués, agités, tout leur être résonne, la circulation est +activée; ils se sentent mieux vivre. Ils jouissent du jeu facile de +leurs organes, ils soupirent, ils expirent; des caresses invisibles, des +caresses intérieures, les font tressaillir: ils sont heureux. + +Le cheval de bois durera autant que l'humanité, parce qu'il répond à un +instinct profond de l'enfance et de la jeunesse, ce désir de mouvement, +ce besoin de vertige, cette secrète envie d'être emporté, bercé, ravi, +qu'on éprouve aux heures enfantines, aux heures virginales. Plus tard, +nous redoutons ces machines à mouvement; nous craignons que le moindre +choc ne ranime en nous des souffrances engourdies. Mais dans l'âge divin +des chevaux de bois, toute secousse éveille une volupté. + + +Saint-Valery, 22 août. + +Aujourd'hui, j'ai vu célébrer de ma fenêtre, sur le quai, l'humble fête +de la bénédiction d'un bateau. C'était un petit canot de pêche. Le +pavillon français flottait à son mât. A bord, une table, couverte d'une +nappe blanche, portait un gâteau, une bouteille de vin et des verres. Un +prêtre, précédé d'un bedeau, entra dans l'embarcation pour la bénir. Un +chantre et un enfant de choeur y prirent place après lui, ainsi que le +patron de la barque et sa femme. Ces deux bonnes gens gardaient, dans +leurs pauvres vêtements de fête, une raideur simple et une gravité +naïve. Ils n'étaient plus jeunes ni l'un ni l'autre. Brunis et durcis +dans le travail, ils rappelaient, par la rude simplicité de leur +attitude, les statues des vieux âges. Le prêtre prit, sur un plateau que +lui présenta l'enfant de choeur, une poignée de sel et de blé, et il la +sema dans la barque afin d'y semer en même temps la force et +l'abondance. Puis il trempa dans l'eau bénite un rameau de buis, image +du rameau que la colombe apporta dans l'arche, aspergea la barque, et, +la nommant par son nom, la bénit. + +Le chantre entonna alors le Te Deum. Il chanta ensuite le psaume cent +six et l'Ave maris stella. Quand il eut fini, la femme du pêcheur coupa +le gâteau qui avait été béni en même temps que la barque; elle versa du +vins dans les verres et offrit à boire et à manger au prêtre ainsi qu'à +tous les assistants. + +Il est d'usage, lors de la bénédiction des grands bateaux, de casser sur +l'étrave une bouteille pleine. Cet usage n'est pas suivi par les pauvres +patrons des petits canots de pêche. Ils disent qu'il vaut mieux boire le +vin que de le perdre. J'ai demandé à un vieux marin ce que signifiait +cette bouteille cassée. Il m'a répondu en riant que l'étrave glisse +mieux dans la mer quand elle a été d'abord bien arrosée. Puis, reprenant +sa gravité ordinaire, il a ajouté: + +"C'est mauvais signe quand la bouteille ne se brise pas. Il y a dix ans, +j'ai vu bénir un grand bateau. La bouteille glissa sur l'étrave et ne se +cassa pas. Le bateau se perdit à son premier voyage." + +Et pourquoi casse-t-on une bouteille avant de lancer un bateau à la mer? +Pourquoi? Pour la raison qui fit que Polycrate jeta son anneau à la mer, +pour faire la part du malheur. On dit au malheur: "Je te donne ceci. Il +faut t'en contenter. Prends mon vin et ne me prends plus rien." C'est +ainsi que les Juifs fidèles aux coutumes antiques brisent une tasse +quand ils se marient. La bouteille cassée, c'est une ruse d'enfant et de +sauvage, c'est la malice du pauvre homme qui veut jouer au plus fin avec +la destinée. + + +Eu, 23 août. + +Du haut de la colline de Saint-Laurent, nous découvrons la ville d'Eu, +paisiblement couchée dans le creux d'un vallon. Elle est charmante ainsi +avec ses toits pointus, ses rues tortueuses et le clocher en charpente +de son élégante église. Nous la contemplons dans une sorte de +ravissement. C'est qu'aussi la vue à vol d'oiseau d'une jolie ville est +un spectacle aimable et touchant, où l'âme se plaît. Des pensées +humaines montent avec la fumée des toits. Il y en a de tristes, il y en +a de gaies; elles se mêlent pour inspirer toutes ensemble une tristesse +souriante, plus douce que la gaieté. On songe: + +"Ces maisons, si petites au soleil que je puis les cacher toutes en +étendant seulement la main, ont pourtant abrité des siècles d'amour et +de haine, de plaisir et de souffrances. Elles gardent des secrets +terribles, elles en savent long sur la vie et la mort. Elles nous +diraient des choses à pleurer et à rire, si les pierres parlaient. Mais +les pierres parlent à ceux qui savent les entendre. La petite ville dit +aux voyageurs qui la contemplent du haut de la colline: + +"Voyez; je suis vieille, mais je suis belle; mes enfants pieux ont brodé +sur ma robe des tours, des clochers, des pignons dentelés et des +beffrois. Je suis une bonne mère; j'enseigne le travail et tous les arts +de la paix. Je nourris mes enfants dans mes bras. Puis, leur tâche +faite, ils vont, les uns après les autres, dormir à mes pieds, sous +cette herbe où paissent les moutons. Ils passent; mais je reste pour +garder leur souvenir. Je suis leur mémoire. C'est pourquoi ils me +doivent tout, car l'homme n'est l'homme que parce qu'il se souvient. Mon +manteau a été déchiré et mon sein percé dans les guerres. J'ai reçu des +blessures qu'on disait mortelles. Mais j'ai vécu parce que j'ai espéré. +Apprenez de moi cette sainte espérance qui sauve la patrie. Pensez en +moi pour penser au delà de vous-mêmes. Regardez cette fontaine, cet +hôpital, ce marché que les pères ont légués à leurs fils. Travaillez +pour vos enfants comme vos aïeux ont travaillé pour vous. Chacune de mes +pierres vous apporte un bienfait et vous enseigne un devoir. Voyez ma +cathédrale, voyez ma maison commune, voyez mon Hôtel-Dieu et vénérez le +passé. Mais songez à l'avenir. Vos fils sauront quels joyaux vous aurez +enchâssés à votre tour dans ma robe de pierre." + +Mais, pendant que j'écoute parler la ville, nos chevaux descendent la +rampe de la colline, et voici que notre break traverse la grande rue au +milieu du silence et de la solitude. On dirait que la ville d'Eu dort +depuis cent ans. L'hôtel où nous descendons a éteint ses fourneaux. En +demandant à déjeuner au malheureux aubergiste, nous l'embarrassons +visiblement. + +Aussi bien la ville d'Eu a-t-elle peu d'attraits pour retenir les +visiteurs, aujourd'hui que le château et le parc sont fermés. On ne se +promène plus sous les hêtres plantés pour les Guises. Le parc, autrefois +ouvert au public les jeudis et les dimanches, est interdit à tous les +promeneurs. On ne visite plus le château. Il faut se contenter d'en voir +la façade, à travers la grille de la cour. Cette façade, de brique et de +pierre, ne doit qu'à la hauteur de ses toits son aspect monumental. Elle +est plate, lourde et vulgaire. Ainsi la conçut Fontaine, qui restaura le +château pour le duc d'Orléans en 1821. + +Fontaine avait d'ordinaire peu de respect pour les oeuvres des vieux +maîtres maçons. Il jugea que les façades du château d'Eu étaient faites +sans méthode et, comme il le dit lui-même, il les rectifia. Il les +rectifia si bien que le château a maintenant l'air d'une caserne. + +Nos goûts sont bien changés depuis le temps de Percier et de Fontaine. +Un château n'est jamais assez vieux pour nous, mais l'architecte n'a pas +moins d'occasions que jadis de pratiquer son art funeste. Autrefois, il +démolissait pour rajeunir; maintenant, il démolit pour vieillir. On +remet le monument dans l'état où il était à son origine. On fait mieux: +on le remet dans l'état où il aurait dû être. + +C'est une question de savoir si Viollet-le-Duc et ses disciples n'ont +point accumulé plus de ruines en un petit nombre d'années, par art et +méthode, que n'avaient fait, par haine ou mépris, durant plusieurs +siècles, les princes et les peuples, dégoûtés à l'envi des vestiges d'un +passé qui leur semblait barbare. C'est une question de savoir si nos +églises du moyen âge n'eurent pas à souffrir aussi cruellement du zèle +indiscret des nouveaux architectes que de cette longue indifférence qui +les laissait vieillir tranquilles. Viollet-le-Duc obéissait à une idée +vraiment inhumaine quand il se proposait de ramener un château ou une +cathédrale à un plan primitif qui avait été modifié dans le cours des +âges ou qui, le plus souvent, n'avait jamais été suivi. L'effort en +était cruel. Il allait jusqu'à sacrifier des oeuvres vénérables et +charmantes et à transformer, comme à Notre-Dame de Paris, la cathédrale +vivante en cathédrale abstraite. Une telle entreprise est en horreur à +quiconque sent avec amour la nature et la vie. Un monument ancien est +rarement d'un même style dans toutes ses parties. Il a vécu, et tant +qu'il a vécu il s'est transformé. Car le changement est la condition +essentielle de la vie. Chaque âge l'a marqué de son empreinte. C'est un +livre sur lequel chaque génération a écrit une page. Il ne faut altérer +aucune de ces pages. Elles ne sont pas de la même écriture parce +qu'elles ne sont pas de la même main. Il est d'une fausse science et +d'un mauvais goût de vouloir les ramener à un même type. Ce sont des +témoignages divers, mais également véridiques. + +Il y a plus d'harmonies dans l'art que n'en conçoit la philosophie des +architectes restaurateurs. Sur la façade latérale d'une église, entre +les grands bonnets d'évêque de deux vieux arcs en tiers-point, un +portique de la Renaissance dresse élégamment les ordres de Vitruve et +s'accompagne d'anges graciles, aux tuniques légères. Cela fait une belle +harmonie. Sous une corniche de fraisiers et d'orties, taillés au temps +de saint Louis, une petite porte Louis XV étale ses rocailles frivoles +et ses coquilles, devenues austères avec l'âge. Cela encore fait une +belle harmonie. Une nef magnifique du XIVe siècle est lestement enjambée +par un jubé charmant de l'époque des Valois; à une branche du transept, +sous la pluie de pierreries d'une verrière du premier âge, un autel de +la décadence hausse ses colonnes torses de marbre rouge où courent des +pampres d'or, ce sont là des harmonies. Et quoi de plus harmonieux que +ces tombeaux de tous les styles et de toutes les époques, multipliant +les images et les symboles sous une de ces voûtes qui tiennent de la +géométrie, dont elles procèdent, une beauté absolue. + +Je me rappelle avoir vu sur un des bas-côtés de Notre-Dame de Bordeaux +un contrefort qui, par la masse et les dispositions générales, ne +diffère pas beaucoup des contreforts plus anciens qui l'environnent. +Mais pour le style et l'ornementation, il est tout à fait singulier. Il +n'a ni ces pinacles, ni ces clochetons, ni ces longues et étroites +arcades aveugles qui amincissent et allègent les contreforts voisins. Il +est décoré, celui-là , de deux ordres renouvelés de l'antique, de +médaillons, de vases. Ainsi l'a conçu un contemporain de Pierre +Chambiges et de Jean Goujon, qui se trouvait conducteur des travaux de +Notre-Dame au moment où un des arcs primitifs se rompit. Cet ouvrier, +qui avait plus de simplicité que nos architectes, ne songea pas, comme +ils l'eussent fait, à travailler dans le vieux style perdu; il ne tenta +point un pastiche savant. Il suivit son génie et son temps. En quoi il +fut bien avisé. Il n'était guère capable de travailler dans le goût des +maçons du XIVe siècle. Plus instruit, il n'aurait produit qu'une +insignifiante et douteuse copie. Son heureuse ignorance l'obligea à +avoir de l'invention. Il conçut une sorte d'édicule, temple ou tombeau, +un petit chef-d'oeuvre tout empreint de l'esprit de la Renaissance +française. Il ajouta ainsi à la vieille cathédrale un détail exquis, +sans nuire à l'ensemble. Ce maçon inconnu était mieux dans la vérité que +Viollet-le-Duc et son école. C'est miracle que, de nos jours, un +architecte très instruit n'ait pas jeté bas ce contrefort de la +Renaissance pour le remplacer par un contrefort du XIVe siècle. + +L'amour de la régularité a poussé nos architectes à des actes de +vandalisme furieux. J'ai trouvé à Bordeaux même, sous une porte cochère, +deux chapiteaux à figures qui y servaient de bornes. On m'expliqua +qu'ils venaient du cloître de *** et que l'architecte chargé de +restaurer ce cloître les avait fait sauter pour cette raison que l'un +était du XIe siècle et l'autre du XIIIe, ce qui n'était point tolérable, +le cloître datant du XIIe, et devant y être sévèrement ramené. En raison +de quoi l'architecte les remplaça par deux chapiteaux du XIIe. Cela +s'appelle un faux. Tout faux est haïssable. + +Ingénieux à détruire, les disciples de Viollet-le-Duc ne se contentent +pas de détruire ce qui n'est pas de l'époque adoptée par eux. Ils +remplacent les vieilles pierres noires par des blanches, sans raison, +sans prétexte. Ils substituent des copies neuves aux motifs originaux. +Cela encore, je ne le leur pardonne pas; c'est pour moi une douleur de +voir périr la plus humble pierre d'un vieux monument. Si même c'est un +pauvre maçon très rude et malhabile qui l'a dégrossie, cette pierre fut +achevée par le plus puissant des sculpteurs, le temps. Il n'a ni ciseau, +ni maillet: il a pour outils la pluie, le clair de lune et le vent du +nord. Il termine merveilleusement le travail des praticiens. Ce qu'il +ajoute ne se peut définir et vaut infiniment. + +Didron, qui aima les vieilles pierres, inscrivit peu de temps avant sa +mort, sur l'album d'un ami, ce précepte sage et méprisé: "En fait de +monuments anciens, il vaut mieux consolider que réparer, mieux réparer +que restaurer, mieux restaurer qu'embellir; en aucun cas, il ne faut +ajouter ni retrancher." + +Cela est bien dit. Et si les architectes se bornaient à consolider les +vieux monuments et ne les refaisaient pas, ils mériteraient la +reconnaissance de tous les esprits respectueux des souvenirs du passé et +des monuments de l'histoire. Le Tréport, 23 août. + +Nous sommes émerveillés de la beauté du spectacle. Nous avons devant +nous Mers et sa blanche falaise; à notre droite, des prairies aux pentes +desquelles paissent les boeufs et les moutons; à gauche, la mer, où +glissent des barques dont les voiles sont nouées en festons. A nos +pieds, la jetée. Elle est couverte de la foule diversement colorée des +baigneurs et des baigneuses. Les bérets rouges, blancs ou bleus, les +robes claires, les chapeaux de paille brillent au soleil. Tout cela a +des papillotements joyeux. Soudain, une exclamation bruyante s'élève, +les chapeaux volent en l'air. C'est un torpilleur qui quitte le port, +franchit l'écluse et gagne le large pour aller à Boulogne. Il en passe +trois, et c'est trois fois le même enthousiasme. Trois fois on crie, on +salue; trois fois, les chapeaux, les mouchoirs, les ombrelles s'agitent. + +Les torpilleurs sont populaires. Ils sont aimés sans doute parce qu'ils +ont l'air terrible, et qu'ils flattent cette douce espérance de carnage +qui sourit mollement au fond du coeur paisible des bourgeois. En vérité, +ils ne sont pas jolis; ils ressemblent à une baleine, mais à une baleine +comme il n'y en a pas, à une baleine cuirassée, jetant une fumée noire +au lieu d'eau par les évents. + +Naguère, en voyant un torpilleur qui mouillait dans les eaux de la +Seine, à la hauteur du quai d'Orsay, M. Renan souhaitait qu'on donnât le +commandement des torpilleurs non à des marins, mais à des savants et à +des philosophes, qui pussent y méditer les vérités éternelles en +attendant le moment de sauter en l'air. L'existence de ces hommes +extraordinaires eût concilié l'inconciliable. Soldats contemplatifs, ils +eussent satisfait l'idéal par leur vie et le réel par leur mort. C'est +une excellente idée, mais qui n'entrera pas facilement dans la tête d'un +ministre de la marine. Et je crains aussi que les philosophes ne soient +pas tentés excessivement d'entrer, comme Jonas, dans ces +vaisseaux-poissons. + + + + +IV + +NOTRE-DAME DE LIESSE + + +Saint-Thomas, 11 août. + +Ce coin du Laonnais n'a pas de larges horizons. Mais le sol y fait des +plis gracieux et il est semé de bouquets d'arbres. Le petit chemin blanc +qui passe devant ma porte et se parfume de menthe en se creusant vers la +prairie humide s'en va, par les champs de trèfle, d'avoine et de +betteraves, au bois où le Petit Chaperon Rouge cueille encore la +noisette. On a plaisir à suivre chaque matin ce sentier étroit et +sinueux, si l'on pense que c'est assez de joie et de gloire en une +promenade que de visiter la reine des prés dans son humble majesté, et +de respirer le chèvrefeuille qui suspend aux buissons ses guirlandes +parfumées. + +Hier, j'ai trouvé au milieu de ce sentier un petit hérisson immobile et +tout en boule. Il était blessé. Je le pris dans ma poche et le portai à +la maison, où une goutte de lait le ranima. Il montra son groin noir, +qui a l'air d'être taillé dans une truffe. Il ouvrit les yeux, et j'eus +la faiblesse de me croire le bon Samaritain. Ce matin, mon ami courait +dans le jardin, flairant la terre humide, et toutes les piques de son +dos reluisaient. La rencontre d'un hérisson; moins encore, un brin de +serpolet à l'orée d'un bois, une vieille épitaphe dans un cimetière de +village, suffit à l'amusement de la journée d'un solitaire. + +Nous avons ici un camp de César et une petite montagne qu'un jour +Gargantua laissa tomber de sa hotte. Mais ce qu'il y a de plus +admirable, c'est un fau (fagus) très grand et parfaitement rond, qui +donne des faînes d'un goût délicieux, si j'en crois les paysans. Le +hêtre de Domremy que hantaient les fées et où les filles du village +suspendaient des guirlandes et des chapeaux de fleurs, n'était ni plus +beau ni plus vénérable. Je regrette le temps où l'on rendait un culte +aux arbres et aux fontaines. J'aurais, en ce temps là , noué +précieusement aux branches de ce beau fau des statuettes de terre cuite +avec des bandelettes de laine, et peut-être même aurais-je su attacher +au tronc un tableau portant une épigramme votive en vers imités +d'Ausone. Ce hêtre, illustre dans le pays, s'élève sur la hauteur entre +Saint-Thomas et Saint-Erme, dont l'église est misérable et charmante +avec son mince clocher d'ardoises, sont toit rustique, son porche +renaissance, qui s'émiette à la pluie, et sa girouette où l'on voit le +grand saint Antoine et son cochon finement découpés. A l'intérieur, dans +la nef tronquée et nue, sur un chapiteau roman, un oiseau becquetant une +grappe de raisin est resté comme l'unique témoin des jours où l'église +de Saint-Erme s'élevait dans sa robe blanche au-dessus d'un peuple +fidèle. Du XIe siècle au XVe, les églises de Soissons, de Reims et de +Laon florissaient splendidement dans la Gaule chrétienne, et si l'on +aime à vivre dans le passé, ce pays de Laon plaît par d'antiques +souvenirs. Les pierres y parlent sous le mousse et sous la giroflée. A +une lieue d'ici, vers Soissons, est Corbeny, où les rois de France, au +retour du sacre, venaient toucher les écrouelles. A trois lieues au +nord, en terre de Picardie, on trouve Notre-Dame de Liesse, qui fut dans +l'ancienne France un lieu de pèlerinage très fréquenté. + +Belleforest dit au premier tome de sa Cosmographie, publiée en 1575: + +"Non loin de Laon est cette place tant renommée de Lyance ou Lyesse pour +le temple sacré de la glorieuse mère de notre Dieu, la Vierge Marie, le +pèlerinage ancien de nos rois, et où Dieu fait de grands miracles pour +l'amour et par les mérites de celle qu'il a choisie pour sa mère." + +On suit, pour aller d'ici à Liesse, une route crayeuse qui traverse une +plaine sèche, semée de vieux moulins à vent aux ailes décharnées, et +coupée çà et là par des bouquets de bouleaux. Le vent courbe l'avoine +naine. Tandis que le cocher me montre du bout de son fouet l'horizon +plat et triste, et me conte l'histoire du meunier qui s'est pendu dans +son moulin et du percepteur assassiné sur la route, nous voyons à notre +gauche, à travers un rideau d'arbres, le château de Marchais, bâti sous +Charles IX par le cardinal de Lorraine. Encore deux kilomètres à peine, +et nous rencontrons, sur notre droite, les trois ormes qui ombragent une +petite chapelle grillée et qu'on nomme les Trois-Chevaliers. Et tout de +suite les roues de la carriole résonnent sur le pavé désert d'une rue de +village aux maisons basses à grands pignons. Nous sommes à Notre-Dame de +Liesse, autrefois si fréquentée et maintenant délaissée et tombée dans +un morne abandon. Notre-Dame de Lourdes à fait grand tort à la dame de +Liesse comme à toutes les saintes Vierges de l'ancienne France. Cette +belle dame de Lourdes, avec son écharpe bleue, attire dans sa ville +d'eau tous les pèlerins, et il n'est bruit que d'elle. Une dame pieuse, +qui regrette les vieux sanctuaires, me disait: "On ne peut le nier: +cette Vierge de Lourdes est obligeante, serviable, entendue, empressée, +je dirai même obséquieuse. Elle se multiplie pour se rendre utile. Elle +guérit les malades, recommande les jeunes gens à leurs examens, fait des +mariages et vend du chocolat. Entre nous, je la trouve un peu +intrigante." + +La Vierge de Liesse ne sait pas si bien faire ses affaires. Elle est +oubliée; cela s'aperçoit tout de suite quand on entre dans la petite +ville endormie. On me dit qu'elle se réveillera le mois prochain, lors +des grands pèlerinages; mais je vois bien qu'autrefois visitée par les +rois, elle n'attire plus, même en ses grandes féeries, que quelques +bonnes dames de Reims, de Laon et Saint-Quentin. + +Elle eut ses beaux jours. Tout passe; La Notre-Dame de Lourdes passera +comme elle. C'est une réflexion propre à consoler la Notre-Dame de +Liesse de son irrémédiable déclin. La poussière, une lente poussière, +recouvre les petites boutiques voisines de l'église où s'étalent, sous +des vitres ternes, des médailles, des images, des chapelets et des +scapulaires. Au XVe siècle, on vendait sous l'auvent de ces maisonnettes +de belles médailles de plomb ou d'étain à bordure ajourée, que les +bonnes gens cousaient à leur chapeau clabaud. Louis XI faisait comme +eux, et parmi les médailles qu'il portait à son bonnet, soyez sûr qu'il +se trouvait celle de Notre-Dame de Liesse, à qui le pieux roi avait une +dévotion singulière. + +Ce qu'il y a aujourd'hui de plus étrange dans ces boutiques, ce sont des +bouteilles fermées au chalumeau où flottent dans de l'eau, suspendues à +des boules creuses par un fil de verre, les attributs de la Passion: la +croix, les clous, l'éponge de fiel, la lance, le sceptre de roseau, la +couronne d'épines, la sainte face, et le soleil qui se voila, et la lune +qui parut quand le mystère fut consommé. Ces petites pièces de verre +coloré ont la naïveté des jouets d'enfant. Ils amusent par l'idée qu'il +est des âmes assez ingénues pour admirer une merveille si barbare. +L'église, dont il subsiste quelques parties du XVe siècle, est petite. +Le portail, surmonté d'une large fenêtre cintrée et d'un pignon flanqué +de deux clochetons, a l'air assez avenant, et il suffit d'aimer les +vieilles pierres pour admirer sur les contreforts, des deux côtés de la +fenêtre, deux heaumes sculptés, expressifs comme des visages avec leur +petit crâne pointu, leur nez en bec d'oiseau, leur lippe narquoise et +leur énorme encolure. Mais ce ne sont là que des bagatelles, et l'on +voit bien que nous sommes en vacances. + +En entrant dans l'église, le regard s'arrête sur un beau jubé de la +Renaissance qui tend, dans la nef, son arche élégante de pierre blanche +et de marbre noir. Sur la balustrade de ce jubé s'élèvent quatre statues +peintes. Elles sont dans le goût affreux de la Restauration et +représentent trois chevaliers, avec de superbes panaches, et une belle +demoiselle habillée à la turque. Ils sont tous quatre très ridicules et +semblent jouer Zaïre devant la duchesse d'Angoulême. Je vous dirai tout +à l'heure qui sont ces trois chevaliers et cette jeune musulmane. Qu'il +vous suffise de savoir pour le moment qu'ils rapportèrent d'Égypte +l'image miraculeuse qu'on vénère depuis lors dans l'église où nous +sommes. + +Il faut passer sous le jubé pour voir la petite Vierge de Liesse assise +dans le choeur au-dessus de l'autel. C'est une Vierge noire. J'ai +toujours eu beaucoup de goût et de curiosité pour les Vierges noires, +qui sont toutes fort anciennes. Elles ont des manteaux en forme +d'abat-jour. Elles sont évasées et courtes. Cela tient à ce qu'elles +sont assises et qu'on les habille comme si elles étaient debout, et il y +a là un mépris touchant de la forme humaine. Les Grecs avaient aussi +leurs idoles noires. C'était, comme les nôtres, des statues de bois +informes et prodigieuses. Ils en attribuaient l'origine à Dédale, et ils +vénéraient ces rudes images noircies par le temps. Ils les couvraient +aussi de voiles précieux. Les cultes se ressemblent plus qu'on ne croit. +Si, par une opération magique, la vieille paysanne, que je vois ici +mâchant des prières sous son capuchon de laine, était transportée +subitement à Pessinonte, dans le sanctuaire relevé et rendu aux mystères +antiques, elle achèverait sans trop de surprise, au pied de la Bonne +Déesse, l'oraison commencée devant la Sainte Vierge. Il faut tout dire: +la véritable Vierge noire de Liesse fut brûlée en 1793, et celle qui la +remplace n'est, à mon gré, ni assez naïve ni assez antique. On assure +qu'un peu du bois de l'ancienne, tiré du feu, a été retrouvé et mis dans +la nouvelle, et les dévots peuvent en recevoir quelque consolation, car +ils estiment ce bois plus excellent que celui de l'arche de Noé. Mais +qui rendra la petite idole vêtue d'un abat-jour à ceux qui estiment, +avec l'évêque Synésius, que toutes les antiquités sont vénérables? + +C'est au fond de l'église, à gauche, dans la sacristie bâtie sous Louis +XIII, qu'est le trésor, aujourd'hui bien appauvri, de Notre-Dame de +Liesse: des coeurs en vermeil, des montres avec la chaîne, de ces +grosses montres d'argent qu'on appelle oignons, une pendule à sujet, des +bâtons et des béquilles, quelques vieilles croix d'honneur, un +hausse-col de capitaine, deux paires d'épaulettes. J'ai découvert dans +un coin de la sacristie, avec attendrissement, une de ces bouteilles +dont nous parlions tout à l'heure, qui ont le goulot soudé et dans +lesquelles nagent des emblèmes en verroterie. Sans doute, la bonne femme +qui fit ce présent à la Vierge noire, lui dit: "Pour votre petit, +madame!" Et, en effet, Notre-Dame de Liesse tient sur ses genoux un +enfant Jésus debout et les bras ouverts. Mais on chercherait en vain +dans ce pauvre trésor, où l'araignée tend sa toile, le coeur d'or +apporté par l'abbesse de Jouarre, les villes d'argent apportées par les +cités de Bourges, de Reims, de Mézières, d'Amiens, de Laon et de +Saint-Quentin, le navire de la municipalité de Dieppe, le bras d'argent +du capitaine de Hale, le navire d'Henriette de France, reine +d'Angleterre, et la mamelle d'or de la reine de Pologne. Ces dons +précieux ont disparu. Louis XIV fit fondre et envoyer à la Monnaie ce +qui restait, en 1690, du trésor de Notre-Dame de Liesse. Il fallait +sauver la patrie. Il fallait aussi la sauver en 1792. Les mêmes +nécessités commandent les mêmes actes. + +C'est en faisant des guérisons que la petite Notre-Dame noire du pays de +Laon s'était surtout enrichie. Elle délivrait aussi les possédés. On +raconte qu'une femme de Vervins, nommée Nicole, qui donnait tous les +signes de la possession, fut conduite à Liesse et y éprouva un grand +soulagement. Mais son entière délivrance, assure le chanoine Villette, +qui florissait à la fin du XVIIe siècle, ne fut achevée que plus tard, +dans l'église cathédrale de Laon, par les soins de l'évêque. Belzébuth +parut aux yeux de Monseigneur et lui fit un aveu qui dut lui coûter: + +"La Vierge Marie, lui dit-il en confidence, vient de m'enlever le +secours de vingt-six de mes compagnons en les faisant sortir du corps de +cette femme." + +Notre-Dame de Liesse rendit au sire de Couci ses deux enfants qui +étaient perdus. C'est elle qui, invoquée par un larron qu'on pendait, +vint, de ses bras qui avaient porté Jésus, soutenir le malheureux +pendant les trois jours qu'il demeura attaché à la potence. Mais je +crois bien me rappeler que ce miracle, mis en rimes par les trouvères, +est également attribué à Notre-Dame de Chartres. La Vierge de Liesse +faisait évader les prisonniers et mettait volontiers son pouvoir à +s'opposer à l'exécution des arrêts de justice. Je ne l'en blâme pas; je +l'en loue, tout au contraire, tenant la grâce meilleure que la justice. +Durant quatre ou cinq siècles, elle fut assiégée de solliciteurs. Les +pèlerins, venus de toutes les parties du royaume, suppliaient, les mains +jointes, la belle dame de Liesse de ne point dormir tandis qu'ils lui +parlaient. Maintenant elle sommeille en paix dans son sanctuaire +déserté. Ne troublons point son repos et vénérons en elle la foi, +l'espérance et la charité de tant d'âmes qui passèrent avant nous sur +cette terre où nous passons. + +Si l'on vient du château de Marchais, avons-nous dit, on rencontre, à +droite sur la route en entrant à Liesse, trois ormes autour d'une +chapelle grillée. On les appelle les Trois-Chevaliers, en mémoire des +trois fils de la dame d'Eppes, qui rapportèrent d'Égypte en Picardie +l'image miraculeuse qui fut ensuite vénérée sur la terre de Liance, dite +depuis terre de Liesse. + +Voici l'histoire des trois chevaliers d'Eppes et de la belle Ismérie: + + +HISTOIRE DES TROIS CHEVALIERS D'EPPES ET DE LA BELLE ISMÉRIE. + +En ce temps-là , Foulques, comte d'Anjou, de Touraine et de Mayenne, roi +de Jérusalem, prit d'assaut Césarée de Philippes, qui était l'ancienne +ville de Dann située à l'une des extrémités de son royaume. Il rebâtit +le château de Bersabée, qui était à l'autre extrémité, et rétablit ainsi +dans son entier le royaume de David et de Salomon, qui s'étendait, dit +l'Écriture, de Dan à Bersabée. + +La garde du château de Bersabée fut confiée aux chevaliers de Saint-Jean +de Jérusalem, érigés en ordre militaire environ trente ans auparavant, +sous le règne de Baudouin 1er. Or, au nombre de ces chevaliers étaient +trois frères de l'illustre maison d'Eppes, en Picardie, dont l'aîné ne +sommait le chevalier d'Eppes, le second le chevalier de Marchais, et le +plus jeune le chevalier aux armes blanches. Mme d'Eppes, leur mère, +possédait de grandes et belles terres dans le pays de Laon. Mais ils +avaient pris la croix du pèlerin et porté dans la terre sanctifiée par +le sang de Jésus la bannière d'Eppes aux alérions d'or. Et parce que +leur prudence et leur courage étaient connus, Foulques d'Anjou leur +avait désigné pour poste le château de Bersabée qui, situé à seize +milles d'Ascalon, était sans cesse menacé par les Sarrasins. + +En effet, Ascalon, ancienne ville des Philistins, était au pouvoir du +calife d'Égypte, qui y envoyait quatre fois l'an, par terre ou par mer, +des armes, des vivres et des troupes fraîches. La population de cette +ville était nombreuse et toute guerrière. Chaque enfant mâle recevait +dès sa naissance, sur le trésor du calife, la paye d'un soldat en +campagne. La garnison, composée de soldats très farouches, faisait des +sorties fréquentes. + +Un jour, les trois fils de Mme d'Eppes, tandis qu'ils chevauchaient à +quelque distance du château de Bersabée, furent surpris par une troupe +de cavaliers sarrasins, et, malgré leur résistance opiniâtre, ils furent +pris et conduits au Caire. + +Le calife s'y trouvait alors. Ayant appris que les trois prisonniers +chrétiens étaient d'une extraordinaire beauté, il fut curieux de les +voir et il les fit amener dans le jardin où il prenait le frais, sous +des buissons de roses, au murmure des fontaines. Les fils de Mme d'Eppes +passaient de toute la tête les turbans de leurs gardiens; leurs épaules +étaient très larges, et le calife reconnut qu'on lui avait fait un +rapport fidèle. Voulant s'assurer s'ils avaient autant d'esprit que de +beauté, il leur posa plusieurs questions auxquelles ils répondirent avec +une sagesse et une modestie dont il fut charmé. Mais il n'en laissa rien +paraître; il affecta au contraire de renvoyer les prisonniers avec +dédain et il ordonna qu'ils fussent enchaînés dans un cachot obscur. + +Son dessein était de les réduire, par de mauvais traitements, à abjurer +la religion du Christ et à embrasser le culte de l'idole Mahom, auquel +il était attaché comme sont tous les Sarrasins. C'est pourquoi il fit +enchaîner les trois chevaliers dans un cachot sur lequel passait le +fleuve Nil. + +Puis il leur fit dire par un de ses vizirs qu'il leur donnerait un +palais avec des jardins, des armes précieuses, un cheval syrien tout +sellé et des esclaves très belles, jouant de la guitare, s'ils +consentaient à adorer l'idole Mahom. + +Certains des voyageurs, qui ont été interrogés, affirment que les +mécréants Sarrasins n'élèvent point de figures à la ressemblance de +Mahom. S'ils disent vrai, il faut entendre que le calife fit des +promesses aux chevaliers à condition d'obéir à la loi de Mahom, et cela +ne change rien à la vérité du récit. + +Quand le vizir eut dit ce que le calife offrait, et à quelles +conditions, le chevalier d'Eppes songea aux jardins pleins d'eaux vives +et soupira; le chevalier de Marchais songea aux belles esclaves et +demeura rêveur; le chevalier aux armes blanches songea au cheval syrien +et aux lames de Damas, et un grand cri jaillit comme une flamme de sa +poitrine. Mais tous trois repoussèrent les présents du calife. + +En vain le gardien de la prison, qui était un vieillard abondant en +discours, leur conta les plus beaux apologues arabes pour leur persuader +de quitter la foi chrétienne; ils ne se laissèrent pas séduire par des +contes ingénieux, non plus que par l'exemple d'un baron normand qui, +s'étant fait adorateur de Mahom, vivait à Smyrne de fruits confits, avec +une douzaine de femmes qu'il vendait quand elles ne lui plaisaient plus. + +Par tout ce qu'on lui rapportait de leur constance, le calife vit bien +que les trois fils de Mme d'Eppes ne viendraient à la religion sarrasine +ni par la peur des supplices ni par l'appât des richesses et des +voluptés. Il se flatta de les y amener par la dialectique. Il leur +envoya dans leur cachot les plus savants docteurs arabes qui leur +tenaient chaque jour les raisonnements les plus subtils. Ces docteurs +connaissaient Aristote; ils excellaient dans la mathématique, dans la +médecine et dans l'astronomie. Les trois fils de Mme d'Eppes ignoraient +l'astronomie, la médecine, la mathématique et les ouvrages d'Aristote, +mais ils savaient par coeur le pater et plusieurs belles prières. C'est +pourquoi les savants arabes ne purent les convaincre et se retirèrent +pleins de confusion. + +Le calife, qui était d'un caractère obstiné, ne se tint pas pour vaincu +avec Aristote et les docteurs. Il eut recours à un artifice dont il se +promettait le meilleur succès. Sachez que ce calife avait une fille +jeune, belle et bien faite, musicienne et raisonnant plus subtilement +que les docteurs. Elle se nommait Ismérie. Son père lui donna l'ordre de +revêtir ses plus riches vêtements, de s'oindre d'huiles balsamiques et +de visiter les trois chevaliers dans leur prison. + +"Allez, ma fille, lui dit-il. Déployez toutes vos grâces, employez tous +vos charmes pour gagner ces chrétiens." + +Le zèle de la religion l'échauffait à ce point qu'il recommanda à sa +fille d'immoler même ce qu'elle avait de plus cher, si ce sacrifice +devait tourner à l'avantage de Mahom. + +Les recommandations du calife ont paru outrées à quelques auteurs qui +ont rapporté cette histoire. Mais le chanoine Willete fait observer +qu'elles sont naturelles chez un idolâtre. Ainsi, dit-il, les filles de +Madian et de Moab, par le détestable conseil du faux prophète Balaam, +furent envoyées aux enfants d'Israël pour les pervertir et les faire +tomber dans l'idolâtrie; ainsi les filles d'Ammon troublèrent le coeur +du roi Salomon jusqu'à lui faire adorer les dieux de leur race. + +Donc, la princesse Ismérie se montra aux trois fils de Mme d'Eppes. Ils +furent éblouis à sa vue. Elle parla. Sa bouche était plus redoutable que +ses discours. Ils admiraient une si belle personne; ils la redoutaient +bien plus qu'ils n'avaient redouté le vizir et les docteurs, et, pour +qu'elle ne changeât point leurs coeurs, ils résolurent de changer le +sien. + +"Enseignons-lui la vérité, qu'elle est digne d'entendre, dit le +chevalier d'Eppes à ses frères. Bien que moins habile à discourir qu'à +manier la lance, nous trouverons peut-être des raisons convenables, avec +l'aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a dit à ses apôtres: "Si vous +avez à rendre témoignage de moi, ne vous préoccupez point de ce que vous +aurez à dire. Je mettrai moi-même sur vos lèvres des paroles pleines de +sagesse." + +Les deux frères approuvèrent la parole de l'aîné, et aussitôt ils +travaillèrent tous trois à instruire la fille du calife dans la religion +chrétienne. + +Ils lui exposèrent la doctrine avec les miracles et les prophéties. Ils +lui parlèrent notamment de la très sainte Vierge Marie, à qui ils +avaient une dévotion particulière, et ils contèrent les miracles qu'elle +avait accomplis dans toute la chrétienté et spécialement dans le pays de +Laon. Ce qu'ils dirent de la reine des cieux parut si remarquable à la +jeune Ismérie qu'elle demanda si elle ne pourrait pas voir cette Vierge +en image, telle qu'elle est représentée dans les temples des chrétiens. +Les trois chevaliers répondirent qu'ils n'avaient dans leur prison +aucune image de cette sorte, mais que, si on leur apportait du bois, ils +s'efforceraient d'y tailler une figure à l'exemple des bons imagiers de +leur pays. + +Ils parlaient de la sorte emportés par le zèle du coeur. Mais lorsque la +princesse Ismérie leur eut fait apporter une bille de bois, avec un +ciseau et un maillet, ils se trouvèrent fort empêchés: l'art de tailler +une image qui semble vivre et respirer ne s'acquiert que par de longues +études. Le bois ne se laissait même pas entamer. Il faut dire que +c'était le tronc d'un de ces arbres qui viennent du paradis terrestre et +que le Nil apporte dans ses eaux jusqu'aux rives d'Égypte. + +Les trois fils de Mme d'Eppes s'endormirent devant le bloc sans avoir pu +seulement le dégrossir. + +A leur réveil, ils furent bien surpris de voir que leur tâche était +achevée, et que l'image de la Vierge brillait dans le cachot d'un éclat +suave et merveilleux. Devant eux, Notre-Dame était assise sur un trône, +tenant son enfant divin dans ses bras. Les trois fils de Mme d'Eppes +n'avaient jamais vu, de Laon à Soissons, un si bel ouvrage de sculpture. +Cette Vierge était taillée dans le bois apporté par la princesse +Ismérie, et ce bois était noir pour exprimer les ténèbres épaisses qui +enveloppaient encore l'âme de la fille du calife. Mais il était +environné d'une lumière déleste, en signe que la lumière dissiperait ces +ombres funestes. Et ceci est à méditer que ce bois, venant du séjour +d'Ève, était noirci par le péché de la première femme, mais que la +figure de la Sainte Vierge y paraissait resplendissante, parce que la +faute d'Ève a été rachetée par celle à qui l'Ange a dit Ave. De telles +idées, peu accessibles aux hommes d'aujourd'hui, étaient aisément +sensibles aux religieux qui méditaient dans les cloîtres et dans les +déserts. + +A la vue de cette image merveilleuse, les trois frères se récrièrent à +la fois, et chacun demanda aux deux autres comment ils avaient pu +accomplir en une nuit un si prodigieux travail. Mais tous trois jurèrent +avec un grand serment qu'ils n'y avaient point de part. Et il 'était pas +vraisemblable, en effet, qu'aucun d'eux eût été assez habile pour +achever si rapidement une tâche si difficile. + +Il est donc croyable que cette image fut taillée par les anges ou, plus +vraisemblablement, par la bienheureuse Vierge Marie elle-même, à qui les +trois fils de Mme d'Eppes avaient une dévotion spéciale et qu'ils +avaient invoquée en cette occasion. Quand la princesse Ismérie revint à +la prison, voyant la Vierge radieuse et noire, elle pleura et elle +adora. Tout soudain, elle fut désabusée de la fausse religion de Mahomet +et convertie à la foi de Jésus-Christ. Et les trois fils de Mme d'Eppes, +augurant alors que cette image viendrait leur délivrance, l'appelèrent +leur Dame de Liesse, c'est-à -dire de joie. + +Cependant, le calife demandait chaque jour à sa fille si la conversion +des trois chevaliers s'achevait heureusement, et la princesse Ismérie +répondait avec prudence qu'il restait encore de ce côté quelques progrès +à faire. Elle parlait de la sorte pour qu'il lui fût permis de retourner +à la prison des chevaliers. Mais elle était déjà résolue à assurer leur +évasion et à fuir avec eux. + +Quand tout fut préparé pour l'exécution de ce dessein, la fille du +calife prit les pierreries et les joyaux qu'elle put trouver dans le +palais, et sortit de nuit, par une porte dérobée du jardin. + +Pour juger favorablement la conduite de la princesse, il faut considérer +que son père était sarrasin et mécréant, et ne point ignorer que les +joyaux qu'elle emportait devaient plus tard servir à élever le +sanctuaire de Notre-Dame de Liesse. Chargée de ces joyaux, Ismérie alla +délivrer les prisonniers et les conduisit au bord du Nil, où il se +trouva un batelier pour les passer tous quatre sur l'autre rive. Ils s'y +endormirent. A leur réveil, les trois chevaliers virent la cathédrale de +Laon sur la montagne et tout le pays laonnais. Ils y avaient été +transportés miraculeusement pendant la nuit avec la princesse Ismérie. + +La Vierge Noire était avec eux: c'est elle qui les avait conduits. Au +lieu où elle toucha la terre jaillit une source qui guérit de la fièvre. + +Les chevaliers furent contents de revoir la fumée de leur toit et madame +leur mère toute chenue qui pleurait de joie à leur vue. Instruite de ce +qu'était la belle Sarrasine qu'ils amenaient, la dame d'Eppes voulut lui +servir de mère et la tenir sur les fonts du baptême. Mais, quand la +princesse Ismérie chercha sa Vierge Noire au bord de la source, elle ne +l'y trouva plus. La statue s'en était allée toute seule à deux cents pas +de là . Ismérie l'y découvrit et voulut la prendre dans ses bras, mais +elle ne put pas même la soulever. La Vierge Noire marquait, en se +faisant si lourde, qu'elle voulait qu'on bâtit son église sur cet +emplacement. C'est à quoi servirent les joyaux du calife. Ismérie reçut +le baptême. + +Les trois chevaliers prirent femme et vécurent pieusement le reste de +leurs jours. La princesse Ismérie se retira dans un couvent où elle +donna l'exemple de toutes les vertus. On montre encore aujourd'hui, dans +l'église de Notre-Dame de Liesse, comme nous l'avons dit, son image +sculptée et peinte au-dessus du jubé. Quant à la Vierge Noire, après +avoir accompli de nombreux miracles, elle fut brûlée par les patriotes +en 1793, à l'exception d'un seul morceau, qui fut miraculeusement +préservé. + +Il ne se peut rien voir de plus misérable que la fontaine miraculeuse, +aujourd'hui maçonnée. Tout proche a été construite une maisonnette à +l'imitation de la Santa-Casa de Lorette. Une allée y aboutit, plantée de +pins alternant avec de hauts peupliers. Là s'agitent vaguement des +mendiants et des infirmes, tandis qu'un vieil homme, devant la source, +attend tout couché qu'une dévote vienne de loin en loin lui tendre une +bouteille en forme de madone qu'il remplit, pour un sou, d'eau +miraculeuse. L'agonie des dieux est d'une tristesse infinie. + + + + +V + +EN BRETAGNE + + +De la pointe du Raz (Finistère), 23 juillet. + +Nous avons laissé derrière nous, sur la route d'Audierne, le bourg de +Plogoff et ses pêcheurs de sardines. Au lieu de haies vives et d'arbres +ébranchés, ce sont maintenant des murs bas de granit qui bordent les +champs maigres et sauvages. Dans une de ces clôtures se dresse la table +d'un dolmen écroulé, vieux témoin muet des âges immémoriaux. Il y a +longtemps sans doute qu'il a fait gémir la terre de sa chute pesante. +Les nains noirs, poulpiquets et korrigans, qui, le soir, dès que la +corne du berger a rappelé le troupeau aux étables, dansent au clair de +lune et forcent le voyageur à entrer dans leur ronde, habitent ce palais +farouche. Tous les paysans bretons savent que les dolmens sont les +maisons des nains. Ils savent aussi que les menhirs de Carnac sont des +géants païens changés en pierre par saint Cornély. + +A notre gauche, la chapelle de Saint-Collédoc lève son clocher de pierre +ajourée. Saint Collédoc vécut au temps du roi Arthur. Son nom, sans +doute, n'a pas échappé au chanoine Trévoux, qui occupa son innocente vie +à cataloguer les saints de Bretagne. + +J'ai connu dans mon enfance ce chanoine Trévoux, et il y a quelque +chance qu'aujourd'hui je reste seul au monde à l'avoir connu. Son image +subsiste encore en moi avant de s'abîmer à jamais dans le néant. Le +souvenir de ce vieux prêtre m'est revenu assez étrangement sur cette +route désolée d'Audierne. Ce n'est point de ma faute. Il y a des gens +qui sont maîtres de leurs impressions et de leurs souvenirs. Je les +admire et je les envie. Mais je ne puis les imiter. A tout moment, des +hôtes, que je n'avais point priés et que je ne saurais congédier, +viennent s'asseoir, ou souriants ou moroses, à la table de ma pensée. Et +voici que le chanoine Trévoux, trente ans après sa belle mort, entre, +coiffé de son tricorne, sa tabatière à la main, dans mon âme surprise. +Qu'il y soit le bienvenu! Il était d'humeur heureuse et douce, ses joues +brillaient d'un vermillon si pur qu'on le croyait pétri par un de ces +petits anges joufflus qui flottaient dans le choeur de l'église, +au-dessus de sa stalle canonicale. Il avait des goûts les plus +paisibles, et, comme les longs voyages dans la lande et sur la grève ne +convenaient point à sa vaste corpulence, c'est sur le quai Voltaire, +dans les boîtes des bouquinistes, qu'il cherchait ses saints bretons. Il +allait du pont Notre-Dame au pont Royal tous les jours que Dieu faisait, +pourvu que Dieu les fît assez beaux. Car le bon chanoine n'aimait ni le +brouillard ni la pluie, et, de toutes les oeuvres divines, il était +enclin à préférer celles où Dieu a montré le plus manifestement sa +bonté. Pourtant, un jour qu'il allait, cherchant, selon sa coutume, +quelque saint breton oublié du siècle ingrat, il fut assailli par un +soudain orage, près de la Samaritaine, et secoué, selon ses propres +expressions, par une rafale effroyable; même il y perdit son riflard que +le vent emporta dans la Seine. Ce fut une des plus terribles épreuves de +sa vie terrestre. Chaque fois qu'il y songeait, on voyait s'éteindre le +sourire de ses lèvres et le vermillon de ses joues. + +Le chanoine Trévoux quitta ce monde à quelque temps de là , laissant une +histoire des saints de Bretagne qui atteste la pureté de son âme et la +simplicité de son esprit. C'est un livre que je m'accuse de n'avoir pas +assez lu. Dès mon retour à Paris, je me promets bien, si je parviens à +mettre la main sur un bon exemplaire de cet ouvrage, d'y chercher +l'histoire de saint Collédoc dont la chapelle, déjà loin derrière nous, +ne laisse plus voir à l'horizon que son clocher de dentelle, plein de +ciel bleu. Saint Collidor ou Collédoc était évêque de Cambrie, quand il +vint du pays de Galles en Armorique. Probablement il traversa l'Océan +dans une auge de pierre, car tel était alors l'usage des saints de la +Grande-Bretagne. Ayant abordé à Plogoff, il se fit ermite dans la lande, +et, là , parmi les oeillets sauvages, les rosiers nains et les petites +immortelles qui fleurissent au ras du sol, sous le ciel chargé de nuages +pareils aux visions des Écritures et sillonné par le vol des oiseaux de +mer dont quelques-uns sont les âmes des trépassés, il louait le +Seigneur, se livrait à la contemplation et parfois, entrant en extase, +pénétrait profondément dans la connaissance des choses tant visibles +qu'invisibles. Aussi n'est-il pas surprenant qu'il reçût, par une voie +mystérieuse, des nouvelles de ce monde dont il vivait séparé. Il est +certain qu'il apprit avant tous les habitants d'Audierne et de Plogoff +la sanglante bataille de Camlan, et la mort d'Arthur que son épée +enchantée n'avait pu défendre des coups d'un chevalier félon. Saint +Collidor apprit par une voie non moins mystérieuse que Lancelot du Lac +aimait l'épouse d'Arthur, la belle reine Genièvre. Et (ce que Collédoc +n'ignorait pas non plus) Lancelot était la fleur des chevaliers. Nourri +sur les genoux d'une fée, il en gardait un charme. Et parce qu'il était +aimable, Genièvre l'aimait. + +Mais saint Collédoc, qui avait beaucoup médité dans la solitude, savait +ce qu'ignorent les gens qui vivent dans le siècle. Il savait que l'amour +humain est périssable et que ceux qui mettent leur espérance dans la +créature sont bientôt déçus. Par ces raisons, et considérant que +Genièvre et Lancelot offenseraient Dieu d'une manière effroyable s'ils +en venaient à la satisfaction de leur désir, il résolut d'empêcher, avec +l'aide du ciel, un si grand malheur. Il prit son bâton et alla trouver +dans son palais la reine Genièvre. Et, lui ayant parlé quelque temps en +secret, il la détermina tout aussitôt à renoncer à l'amour de Lancelot +du Lac. Il lui inspira une pressante envie d'embrasser la vie +religieuse. Enfin, il la donna jeune, belle, heureuse, parée, toute +chaude encore d'un amour profane, à Jésus-Christ, qui n'a pas coutume de +voir venir à lui les amoureuses en si bon état. Que lui avait-il dit? Le +petit livre que je viens d'acheter sur la route à un barde aveugle comme +Homère et profondément ivre de tafia, un petit livre de gwerz et de +sonn, où je trouve beaucoup d'histoires de saints, ne rapporte pas les +propos que tint l'ermite Collédoc pour changer ainsi le coeur de +Genièvre. Ah! monsieur Trévoux, que lui avait-il dit? Vous qui +connaissiez si bien dans leurs moindres détails les vies des saints +bretons, le saviez-vous, de votre vivant, quand vous passiez au soleil +sur le beau quai Voltaire, tranquille avec deux ou trois bouquins dans +chaque poche de votre douillette? Le saviez-vous et l'avez-vous mis dans +votre grande compilation hagiographique? + +Hélas! comment l'auriez-vous appris, puisque l'entrevue de la reine et +du saint fut secrète? Vous me direz que Collédoc lui représenta la +laideur et la difformité des péchés charnels. Mais cela ne suffit pas, +monsieur Trévoux. Vous n'imaginez pas quelle situation c'est que de se +mettre entre une femme et son amour! On est renversé, foulé aux pieds, +broyé. Je vous entends: vous ajoutez que saint Collédoc a sûrement +menacé Genièvre de la colère divine et de la damnation éternelle, qu'il +lui a montré l'enfer béant. Cela ne suffit pas encore, monsieur Trévoux. +Une femme amoureuse ne craint pas l'enfer; le paradis ne lui fait point +envie, monsieur Trévoux. En vérité, je voudrais bien savoir ce que saint +Collédoc de Plogoff a dit à la reine Genièvre pour la séparer de +Lancelot du Lac qu'elle aimait et qui l'aimait. Songez que, pour +produire un tel effet, il fallait des paroles plus puissantes que ces +runes, connues seulement des vieux Scandinaves, par lesquelles on +pouvait soulever l'Océan et réduire la terre en poudre; car l'amour, +monsieur Trévoux, est plus fort que la mort. Il est pourtant vrai que la +douce reine écouta l'ermite et qu'elle entra dans un monastère. Et l'on +en a fait des complaintes en vers bretons. + +Mais nous approchons du bout de la terre. Nous avons passé la région des +genêts et des ajoncs et nous sentons le vent d'ouest raser les champs +stériles. Voici Lescoff, son clocher et ses menhirs. Encore quelques +pas, et nous touchons à la pointe du Raz. Déjà nous découvrons à notre +droite une plage pâle, que creuse une mer blanche d'écueils. C'est la +baie des Trépassés. + +Ici, sur le promontoire qui s'avance entre deux côtes semées d'écueils, +finit la terre. Au bout de l'étroit sentier dans lequel nous nous +engageons, la mer déferle, et déjà l'embrun nous enveloppe. Devant nous, +l'Océan, où le soleil se couche dans un lit de flammes, étend au loin la +nappe magnifique de ses eaux, que déchirent çà et là les rochers noirs, +fleuris d'écume, et sur laquelle l'île de Sein, sombre et basse, dort au +ras des lames. + +C'est l'île sainte des Sept-Sommeils où l'on dit que vivaient les +vierges prophétiques. Mais ces créatures extraordinaires ont-elles +jamais existé ailleurs que dans l'imagination des hommes de mer? Les +matelots n'ont-ils pas pris, de loin, pour les robes blanches des +prêtresses les mouettes posées au soleil sur les rochers? Le souvenir de +ces vierges est vague comme un rêve. On a fouillé le peu de terre +contenu dans les creux du granit, où croissent aujourd'hui pour la +nourriture des pêcheurs, de rares et maigres épis d'orge. On n'a trouvé +dans ce sol aucune pierre taillée. On y a recueilli seulement quelques +médailles en forme de petites coupes, portant sur leur face bombée une +effigie de héros ou de dieu, à la chevelure bouclée, nouée de perles, +et, sur la face creuse, un cheval à tête d'homme. Comment imaginer un +collège de prêtresses sur cet écueil ras, stérile, nu, noyé de brumes, +et que, par les tempêtes, la mer recouvre quelquefois tout entier? Mais +peut-être l'île de Sein était-elle autrefois plus vaste et plus ombreuse +qu'elle n'est aujourd'hui, et l'Océan, qui sans cesse ronge ses bords, +a-t-il englouti une partie de l'île avec le temple et le bois sacré des +vierges. + +C'est ici que l'Océan est terrible; c'est ici qu'il est puissant. Les +rochers innombrables qu'il couvre d'écume apparaissent comme les restes +du rivage qu'il a submergé avec ses villes antiques et tous leurs +habitants. En ce moment, il est calme, il pousse dans son sommeil un +immense et tranquille mugissement. Les traînées d'huile qui moirent sa +face glauque révèlent seules les courants perfides. Le vieux dieu, +couché sur les cadavres des belles Atlantides, content, s'égaie sous +l'or du soleil; son sourire est large et pacifique. Pourtant dans son +repos il laisse deviner sa force. Les lames qui brisent à quarante pieds +au-dessous de nous couvrent d'écume la falaise et nous jettent au visage +leur rosée amère. Après chaque coup de la vague, le rocher, de nouveau +découvert, répand avec un bruit clair, par toutes ses pentes, des +cascades argentées. + +A notre gauche fuit la ligne désolée de la baie d'Audierne jusqu'aux +rochers funestes de Penmarch. A droite, la côte hérissée de falaises et +d'écueils se courbe pour former la baie des Trépasses. Plus loin, nous +voyons luire comme un feu rouge le cap de la Chèvre. Plus loin encore, +la côte de Brest et les îles d'Ouessant, bleuissant à l'horizon, se +confondent avec le bleu léger du ciel. + +L'Océan et les falaises changent à tout moment d'aspect. Ses lames sont +tour à tour blanches, vertes, violettes, et les rochers, qui tout à +l'heure faisaient briller leurs veines de mica, sont maintenant d'un +noir d'encre. L'ombre vient à grands coups d'ailes. Les dernières +gouttes de flamme tombées dans la mer s'éteignent. Une grande lueur +orangée marque seule l'endroit où le soleil s'est couché. C'est à peine +si nous voyons encore les murs de granit qui, debout ou ruinés, ferment +la baie des Trépassés. On entend distinctement, dans le silence du soir, +le bruit sourd des lames que traverse le cri mélancolique du cormoran. + +Cette heure est d'un tristesse mortelle, et tout ici, le rocher, la +lande et la mer, et le sable livide de la baie, tout nous dit la +désolation de vivre. Seul, le ciel, où s'allument les premières étoiles, +a sur nos têtes une douceur charmante. Ce ciel de Bretagne est léger et +profond. Souvent voilé par les bancs de brume qui viennent et qui +passent en un moment, presque toujours couvert de nuées épaisses qui +ressemblent à des montagnes et qui lui donnent l'air d'une terre d'en +haut, il laisse voir, par de soudaines échappées, un bleu qui attire +comme l'abîme. Je sens en ce moment pourquoi les Bretons aiment la mort. +Ils l'aiment, et l'âme celtique est souvent tentée par elle. Ils la +craignent aussi, car elle est en horreur à tous les êtres. + +La mort plane sur ces parages, c'est elle qui, passant sur nos têtes +avec le vent de mer, effleure nos cheveux. Tout ce golfe informe qui +s'étend de l'île d'Ouessant à l'île de Sein, et qu'on nomme l'Iroise, +est la terreur des gens de mer. Les naufrages y sont ordinaires. Le +Bec-du-Raz, fréquenté par tout le cabotage qui va de la Manche à +l'Océan, est particulièrement dangereux à cause des brises changeantes +qui viennent du large, des écueils invisibles, des courants qui +tourbillonnent autour des rochers et des formidables ras de marée qui +frappent la falaise. Les pêcheurs bretons chantent en traversant le +chenal du Raz: "Mon Dieu! secourez-moi: ma barque est si petite et la +mer est si grande!" + +Les cadavres des naufragés qui ont péri dans l'Iroise sont amenés par le +courant dans la baie des Trépassés. Est-ce pour sa fidélité à déposer +les restes humains sur son sable blanc comme une poussière d'os que la +baie hospitalière aux morts a reçu son nom funèbre? Suivant une +tradition, ces prêtres gaulois qui furent plutôt des moines, les +druides, étaient embarqués après leur mort sur cette côte pour être +ensevelis dans l'île de Sein. Et d'autres traditions, recueillies par le +poète Brizeux, font de ce golfe lugubre le rendez-vous des morts pieux +qui voulaient dormir dans l'île des Sept-Sommeils. + + Autrefois, un esprit venait, d'une voix forte + Appeler, chaque nuit, un pêcheur sur sa porte. + Arrivé dans la baie, on trouvait un bateau + Si lourd et si chargé de morts qu'il faisait eau. + Et pourtant il fallait, malgré vent et marée, + Le mener jusqu'à Sein, jusqu'à l'île sacrée... + +Ici l'on conte encore que, sur ce rivage, les âmes en peine se promènent +en pleurant, tandis que les ossements des naufragés frappent aux portes +des pêcheurs pour demander la sépulture. Et c'est une vive croyance chez +les paysans que, pendant la nuit du deux novembre, au jour fixé par +l'Église pour la commémoration des fidèles défunts, les âmes des +naufragés s'amassent en nuées épaisses sur le rivage de la baie, d'où +s'élève une clameur lamentable. Alors les morts, dit-on, reviennent sur +la terre, "plus nombreux que les feuilles qui tombent des arbres, plus +serrés que les brins de l'herbe qui pousse dans les champs." + +Tandis que nous marchions le long des rochers mornes, le vent s'étant +élevé, un grain nous couvrit d'ombre et de pluie. Nous allâmes nous +sécher dans une auberge du hameau de Kerherneau. Là , dans la salle basse +où des hommes chevelus, chaussés de braies antiques, boivent le cidre +blond et le rude tafia, assis au coin de la cheminée dans laquelle brûle +une poignée de genêts et de bruyères, je songe à ce rivage dont les voix +plaintives emplissent encore mon oreille et à cette île sainte des +Sept-Sommeils que l'Océan recouvre d'une écume plus blanche et plus +froide que la robe des vierges prophétiques et que les âmes des morts. +Le hibou miaule sur le toit. Près de moi, les buveurs à la longue +chevelure se tiennent graves et silencieux devant l'écuelle de cidre ou +le verre d'eau-de-vie. + +En attendant le souper que l'hôtesse apprête, je tire de ma poche le +seul livre que j'aie emporté sur ce bord brumeux de la terre. C'est une +chanson, ou plutôt une suite de contes mis en langage rythmé, avec une +gravité enfantine, par des chanteurs qui ne savaient pas écrire, pour +des auditeurs qui ne savaient pas lire: c'est l'Odyssée. Je l'ouvre à +l'onzième livre qui est le livre des morts, et que l'antiquité nommait +la Nékyia. + +La Nékyia nous est parvenue fort surchargée, par les aèdes qui la +chantaient aux banquets, de morceaux qui ne sont ni du même âge ni du +même caractère. Ces vieux joueurs de phorminx y ont intercalé notamment +un dénombrement des amantes des dieux, qui semble pris à quelque +catalogue formé dans l'âge religieux d'Hésiode et de sa postérité +poétique. Ils y ont ajouté encore un tableau des tourments que +souffrent, dans les enfers, les ennemis des dieux; et rien n'est plus +contraire à l'idée que les premiers homérides, dans leur ingénuité, se +faisaient de la mort. Aucun helléniste ne m'accompagne ici pour me +débrouiller parmi ces interpolations, et les seuls scoliastes qui +m'entourent dans cette auberge de pêcheurs bretons, au bord de la sombre +baie, sont les hiboux qui miaulent sur ma tête et les goélands endormis +là -bas sur les rochers. Ils me suffiront, car ils disent les tristesses +de la nuit et l'horreur de la mort. + +Quand commence la Nékyia, le subtil Ulysse a franchi sur son vaisseau +l'océan qui sépare le monde des vivants de la demeure des ombres; il a +abordé dans l'île des Cimmériens, que jamais le soleil ne regarde, de +son lever à son coucher; il a mis le pied sur la terre molle de ce +rivage plongé dans la nuit éternelle et il s'en est allé sous les hauts +peupliers et les saules stériles de Perséphone, jusqu'à l'humide demeure +de Hadès. Là , près du rocher où se rencontrent les deux fleuves +funèbres, dans la prairie d'asphodèles, il a creusé avec son épée une +fosse où il a versé ensuite des libations de miel et de vin aux nombres +descendues sous la terre. Ce n'est pas une curiosité vaine qui l'a +conduit dans ce monde muet où nul homme vivant n'est entré avant lui. Il +va évoquer dans l'île ténébreuse des Cimmériens les ombres errantes des +morts. Il y est venu sur le conseil de la magicienne Circé, pour +demander à l'ombre du devin Tirésias par quel moyen il lui sera donné +enfin de retourner dans Ithaque. Car le vieux chef, qui a vu les +Cicones, les Lotophages, les Cyclopes, les Lestrygons, les Sirènes, et +qui a partagé la couche des déesses et des magiciennes, est dévoré du +désir de revoir enfin son île, sa femme et son fils. + +Tirésias, qui errait parmi les morts, son bâton augural à la main, était +un personnage extraordinaire; et l'on comprend qu'Ulysse soit allé le +consulter jusque dans l'île des Cimmériens. Tirésias n'a point, il est +vrai, dans l'Odyssée, une physionomie bien distincte. Il ressemble, dans +ce poème, aux magiciens des Mille et une Nuits et à tous les sorciers de +nos contes populaires. Mais il était fameux parmi les vieux Hellènes +comme Merlin l'Enchanteur chez les Bretons, et, dès que l'imagination +des Grecs se délia au sortir de l'enfance, les poètes contèrent mille +merveilles de l'antique devin. A les en croire, devenu femme pour avoir +séparé de sa baguette deux serpents unis, il reprit ensuite sa première +forme; mais le souvenir de sa métamorphose lui donnait une expérience +singulière sur des points délicats. Aveugle, il comprenait le langage +des oiseaux et voyait les choses futures. Il vécut, plein de sagesse, +sept âges d'hommes, malheureux infiniment de vivre et de savoir. Sa +tristesse s'exhala un jour en une plainte sublime: + +"O Zeus, père et roi, s'écria le vieux devin, pourquoi ne m'as-tu pas +donné une vie plus courte et ma part de l'ignorance humaine? Ce n'est +pas par bienveillance que tu as prolongé ma vie jusqu'au terme de sept +générations mortelles." + +Afin de le rendre plus tragique, les poètes nous montrent Tirésias +gardant chez les morts sa science qui lui était amère. Il va sans dire +qu'on ne trouve pas trace dans le Nékyia d'une mélancolie si profonde. +Le très vieil aède qui a inventé la plus grande partie du Livre XI ne +s'inquiétait pas plus que ma Mère l'Oie des tristesses qui accompagnent +la méditation et la connaissance. + +Il avait cette idée que les morts sont bien morts. "Hélas! dit Achille, +il est dans la demeure de Hadès des âmes et des fantômes, mais ils sont +privés de sentiment." Telle était la croyance très simple de ces temps +héroïques. Pour notre chanteur errant, Tirésias, tout devin qu'il était +sur la terre, partage sous la terre l'insensibilité commune à tous les +morts. Il ne voit ni n'entend. + +Mais Ulysse, instruit par la magicienne Circé dans l'art de la +nécromancie, connait le moyen de rendre aux ombres, du moins pour un +moment, la force de penser et de parler. Il sait que les morts se +raniment en buvant du sang chaud. + +C'est pourquoi il égorge des brebis au bord de la fosse qu'il a creusée. +Aussitôt les âmes montent en essaim de l'Érèbe. Jeunes femmes, +adolescents, vieillards ayant beaucoup enduré et tendres vierges au +coeur plein d'un deuil récent, et ceux-là , en grand nombre, que perça la +lance d'airain, guerriers tués dans les combats, portant leurs armes +ensanglantées, ils se pressaient autour de la fosse avec une immense +clameur. + +Et Ulysse, qui avait vu par les mers tant de spectacles à faire dresser +les cheveux sur la tête, eut peur. Il écartait avec son épée ces ombres +qui, comme une nuée de mouches, volaient autour des brebis égorgées et +du sang des victimes. Reconnaissant sa mère dans l'essaim des âmes, il +la chassa comme les autres. Car il voulait que le devin Tirésias bût le +premier. Il aimait sa mère, mais il était pressé de se faire dire la +bonne aventure. Au reste, si l'on songe que l'homéride suivait de très +près quelque conte populaire, on ne sera surpris, pour peu qu'on ait +l'habitude du folk-lore, ni de la gaucherie naïve du conteur ni de la +dureté du héros. Pourtant, ce n'est pas Tirésias qui parle le premier. +C'est Elpénor. Il parle sans avoir bu de sang. Et l'on peut croire qu'il +a été introduit dans cette scène d'évocation par quelque nouvel aède peu +soucieux d'observer les rites de la vieille nécromancie. + +Mais il faut considérer aussi que la situation d'Elpénor est +particulière. Il n'a pas encore sa place dans les demeures de Hadès. Il +est de ces morts qui, n'ayant point été ensevelis, errent misérablement +autour des habitations et reviennent demander, la nuit, à ceux qu'ils +ont laissés en ce monde, un peu de terre pour couvrir leur malheureux +corps. C'est une âme en peine. Il avait accompagné Ulysse dans ses +voyages, et il était encore auprès de lui dans l'île d'Ea. Se trouvant +la nuit sur le toit plat de la maison de Circé, il en tomba par mégarde, +et il se rompit le cou dans sa chute. On ne le regretta point parce que +c'était un maladroit et un ivrogne. Ulysse, qui avait laissé son +compagnon sur la place où il était tombé, fut très étonné de le voir +chez les Cimmériens; il lui en témoigna sa surprise. + +"Comment, lui dit-il, cheminant à pied sous terre, es-tu arrivé plus +vite que moi avec mon vaisseau?" + +Aristarque tenait cette question pour inepte. M. Alexis Pierron, éditeur +d'Homère, affirme qu'elle est naïve, mais non point inepte. Elle était +peut-être embarrassante, car Elpénor n'y répondit point. Il supplia en +gémissant Ulysse de lui accorder les honneurs de la sépulture: + +"Quand tu retourneras à l'île d'Ea, ne me laisse point non pleuré et non +enseveli; mais brûle-moi avec mes armes, et élève-moi un tertre au bord +de la blanche mer, et plante sur ce tertre la rame avec laquelle, +vivant, je ramais parmi mes compagnons." + +Telle est la plainte qu'exhale aux pieds d'Ulysse l'ombre d'Elpénor. +Tant qu'il n'est point enseveli, Elpénor, qui n'a plus de place sur la +terre, n'a pas encore de place chez Hadès. Il erre lamentablement entre +les vivants et les morts. C'est peut-être pourquoi il parle sans avoir +bu le sang. Mais je crois plutôt à une interpolation. Cette Nékyia est +rapiécée comme une tapisserie de l'histoire d'Alexandre, pendue sur le +pignon d'une maison de Bruges, aux jours de fête, pendant quatre cents +ans. Elle est ainsi très plaisante et très vénérable. + +La première ombre que le héros laisse approcher de la fosse, pour +qu'elle boive le sang et y retrouve la force de sentir et de parler, est +le devin Tirésias qui, aussitôt qu'il a bu, récite une prédiction dont +le commencement a trait aux voyages du héros, mais dont la dernière +partie, sans doute tirée de quelque chanson très antique, se rapporte à +des traditions bizarres et puériles, tout à fait étrangères à l'Odyssée +et de tout point contraires à l'esprit même du poème. Car l'ingénieux +Ulysse, cher à la vierge Athéné, y est voué à la destinée des impies et +des maudits, promis au châtiment des Caïn et des Ahasverus. Et si le +devin laisse entrevoir la rémission finale, les menaces qu'il profère, +s'accordant d'ailleurs avec des légendes qui nous ont été conservées, +donnent le caractère d'un réprouvé au héros dont les contes homériques +ont fait le type du parfait Hellène. Ici l'on a cousu à la vieille +encore et plus sombre. + +Après avoir entendu cette prophétie, Ulysse veut interroger, sans tarder +davantage, l'ombre de sa mère, et il semble, d'après une question qu'il +fait à Tirésias, que, s'il n'a pas appelé encore la morte bien-aimée, +c'est qu'il ne savait pas comment s'y prendre. Dans ce cas, nous avons +accusé faussement d'insensibilité le rude roi pirate, si admiré des +matelots et des pêcheurs hellènes, qui erra longtemps sur la mer +stérile. Mais nous avons vu qu'instruit en nécromancie par la magicienne +Circé, il avait évoqué sa mère sans même le vouloir, et nous croirons +plutôt qu'il trompa Tirésias. Il était menteur et la déesse qui l'aimait +lui dit un jour: "Je t'aime parce que tu mens bien." Son ignorance en +effet semble inconcevable après les leçons de Circé qui lui avait révélé +l'art des évocations. Et nous venons de voir qu'il avait très bien +retenu les préceptes de la magicienne. Ou simplement y a-t-il encore à +cet endroit une reprise à la tapisserie. + +Tout est obscur dans cette merveilleuse poésie d'enfants peureux. Mais +l'obscurité même y est un charme et un sujet d'émerveillement. Et quand +la mère vénérable d'Ulysse, la vieille Anticlée, boit le sang noir et +parle à son fils, nous sommes saisis d'une émotion large et profonde, et +pénétrés d'un tel sentiment de beauté qu'il nous faut reconnaître que le +génie hellénique eut, dès l'enfance, l'instinct de l'harmonie et connut +cette sorte de vérité qui passe la vérité scientifique et dont, seuls au +monde, les poètes et les artistes sont les révélateurs. + +"Mon enfant, comment es-tu venu vivant dans la nuit sans lumière? car il +est difficile aux vivants de voir ces choses. + +" ... Celle qui est habile à l'arc ne m'a pas tuée de ses flèches, ni +une de ces maladies ne m'est survenue, qui enlève la vie aux membres par +une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le souvenir de +ta tendresse m'ont ôté la douce vie." + +"Elle dit. Son fils voulut la presser dans ses bras. Trois fois il +s'élança, le coeur ardent à la saisir; trois fois, elle s'évanouit dans +ses mains, semblable à une ombre et à un songe. + +"Alors, le coeur déchiré par une douleur aiguë, il lui dit: + +"Ma mère, pourquoi ne m'attends-tu pas, quand je veux t'embrasser, afin +que chez Hadès, dans les chers bras l'un de l'autre, nous puissions nous +rassasier de nos tristes pleurs?" + +"Et la vénérable mère répondit: + +"Hélas! mon enfant, tel est l'état des hommes quand ils sont morts: les +nerfs sont privés de chair et d'os, la force du feu les consume aussitôt +que 'esprit abandonne les os blancs, et l'âme, comme un songe, flotte, +envolée ..." + +Paroles infiniment douces et toutes trempées du lait de la tendresse +humaine! Elles ont été trouvées par un très vieux chanteur qui vivait au +bord de la mer "violette", dans un temps où les hommes n'avaient pas +encore appris à monter à cheval ni à faire bouillir les viandes. Ce +chanteur n'avait jamais vu de figures peintes ni sculptées; les seuls +autels des dieux qu'il connût étaient des stèles grossières dans un bois +sacré. Il était sans cesse occupé du soin de pourvoir à sa subsistance. +Parmi des hommes qui ne pensaient qu'à manger et à faire la guerre pour +voler des femmes et des trépieds d'airain, il menait une vie plus +misérable que celle d'un ménétrier de quelque village d'Auvergne. +Pourtant, il trouva en son âme rude et neuve des accents qui retentiront +à tout jamais dans les coeurs généreux: + +"Mon enfant, celle qui est habile à l'arc ne m'a pas tuée de ses +flèches, ni une de ces maladies ne m'est survenue, qui enlève la vie aux +membres par une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le +souvenir de ta tendresse m'on ôté la douce vie." + +Ainsi le vieux joueur de phorminx exprima la douleur harmonieuse et se +montra déjà Hellène par le sentiment de la beauté, qui est la seule +chose humaine qui ne trompe pas, car elle seule est de l'homme et toute +de l'homme. + +Je ferme le vieux recueil des aèdes ioniens et j'ouvre le fenêtre de la +chambre rustique. Je revois dans la nuit la baie des Trépassés. Tout à +l'heure, j'étais avec l'antique Ulysse, et j'avais à peine changé de +monde. Il n'y a pas loin, pour le sentiment, de la Nékyia de l'homéride +aux gwerz des bardes de Breiz-Izel. Toutes les vieilles croyances se +ressemblent par leur simplicité. Ces légendes immémoriales des trépassés +sont restées peu chrétiennes dans la chrétienne Bretagne. La croyance à +la vie future y est aussi obscure et flottante que dans l'épopée +homérique. Pour l'Armoricain comme pour l'Hellène primitif, les morts +traînent languissamment un reste d'existence. Les deux races croient +également que, si les corps ne sont pas rendus à la terre maternelle, +les ombres de ces corps errent en se lamentant et supplient qu'on leur +donne la sépulture. L'ombre d'Elpénor demande un tombeau à Ulysse; les +naufragés de l'Iroise viennent frapper avec leurs ossements les portes +des pêcheurs. Dans le monde celtique comme dans le monde hellénique, les +morts ont une terre à eux, séparée de la nôtre par l'Océan, une île +brumeuse qu'ils habitent en foule. Là , l'île des Cimmériens; ici, plus +rapprochée du rivage, l'île sainte des Sept-Sommeils. Les tombes +revêtent la même forme dans la Grêce héroïque et chez les Celtes (1). + +Que dis-je? j'ai vu à Carnac le tombeau d'Elpénor. Seulement la rame y +manquait, et les archéologues, en le fouillant, ont enlevé les armes et +les os qui dormaient: c'est le tertre Saint-Michel, qui s'élève sur le +rivage, "au bord de la blanche mer". + +Mais l'hôtesse vient m'annoncer que le souper est servi. L'omelette +dorée brille sur la table, et l'odeur du mouton parfumé de thym emplit +la chambre. Je laisse là mon Homère et mes rêveries. N'allez pas croire +au moins que les Celtes étaient des Pélasges et qu'on parlait grec à +Quimper comme à Mycènes. + +(1) Dans son livre si méthodique et si profond sur "la religion des +gaulois", M. Alexandre Bertrand a solidement établi, ce semble, que les +peuples à dolmens n'étaient point des celtes. Mais il ne saurait être +question ici d'ethnographie. On s'y contente d'une vue très générale du +culte des morts sur la terre de Bretagne, où plusieurs races humaines se +sont superposées. Et c'est encore M. Alexandre Bertrand qui fait à ce +sujet une remarque judicieuse: "Les religions recueillent, dans le cours +de leur développement, des éléments nouveaux qui les rajeunissent et les +transforment, mais sans qu'elles se débarrassent jamais complètement de +leur passé ... "Ces observations trouvent particulièrement leur +application dans les pays dont la population, comme en Gaule, se compose +de plusieurs couches successives et diverses de conquérants et +d'immigrants, de complexion religieuse différente, ayant eu chacun leurs +divinités particulières qu'ils ont dû tenter d'introduire dans le culte +national, ou à ce défaut, qu'ils ont dû conserver à titre de culte +familial ou de tribu." (Loc.cit., p. 215). + +De Carnac (Morbihan), le 4 août. + +Du haut du tertre funéraire, consacré à saint Michel, on découvre deux +plaines mornes, dont l'une est la terre et l'autre la mer. Au couchant, +l'Océan s'étend jusqu'à l'arc azuré de l'horizon. A gauche, fuient les +noirs rivages de Locmariaker, où dort, depuis des siècles innombrables, +un chef barbare sous une chambre informe fait de quartiers de roche, et +plus loin s'efface dans la brume la pointe de Saint-Gildas, où Abélard +fut menacé de mort par des moines ignorants, qui haïssaient la musique +et la philosophie. A droite, la lugubre presqu'île de Quiberon s'avance +dans la mer que, vers le large, Belle-Ile barre comme un grand +brise-lames. + +Mais, en tournant sur vous-même de manière à mettre Quiberon à votre +gauche, vous voyez la lande s'étendre jusqu'aux bois de pins qui tracent +au bord du ciel leurs lignes d'un bleu sombre; sur cette plaine, que la +bruyère colore d'un rose triste, passe la grande ombre des nuages. C'est +Carnac, le Lieu-des-Pierres. + +Une armée de menhirs s'y tient en ordre régulier. Devant vous se +dressent les alignements du Menec; vous apercevez plus à droite ceux de +Kermario. Un pli de terrain vous cache de ce côté les pierres de +Kerlescan. Deux mille de ces géants informes sont encore ou debout ou +couchés à leur rang. On croit qu'il y en avait autrefois plus de dix +mille. + +Quels bras les ont plantés dans la lande? On ne sait. On ignore leur âge +et leur destination. Ils semblent, dans leur majesté grossière, garder +le muet souvenir de races depuis longtemps éteintes, et ils ont je ne +sais quoi de funèbre, qui fait songer à des hommes très rudes, à des +chefs de tribus sauvages qui dorment sous leur poids énorme. Pourtant, +en fouillant la terre sous ces menhirs, on n'y a rien trouvé qui révélât +des sépultures. + +M. de Mortillet croit que ces alignements sont les archives d'un peuple +qui vivait sur cette terre avant la venue des tribus celtiques et qui +plantait une pierre en commémoration de chaque fait dont il voulait +garder le souvenir; en sorte que la lande de Carnac serait un livre où +ces hommes écrivaient en quartiers de rocs les guerres, les alliances, +les grandes chasses, les navigations sur des troncs d'arbres creusés, et +les généalogies des chefs. + +Les habitants de Carnac attribuent à ces pierres une origine très +différente et beaucoup plus merveilleuse. Ils content qu'un jour saint +Cornély fut poursuivi dans la lande par une armée de païens. Les païens, +comme on sait, étaient des géants. Le serviteur de Dieu courut jusqu'au +rivage, dans l'espoir de s'embarquer pour fuir un si grand péril. Mais, +ne trouvant point de bateau, il se tourna vers les mécréants, et, +étendant les mains vers eux, il les changea en pierres. Aujourd'hui +encore, on appelle ces pierres "les soldats de saint Cornély". + +Depuis qu'il n'est plus de géants idolâtres, saint Cornély s'adonne +spécialement à la protection des bêtes à cornes. + +Ce saint Cornély est très original, et je regrette bien de n'avoir pas +consulté, à son sujet, ce bon chanoine Trévoux qui étudiait avec tant de +candeur les saints de Bretagne: il m'en aurait conté des merveilles. Que +ce saint Cornély ne soit autre que le pape saint Corneille, qui reçut +l'anneau du pêcheur en l'an 251 et fut assailli dans la chaise de saint +Pierre par de nombreuses tribulations, les hagiographes le disent, et je +suis sûr que M. Trévoux le croyait. M. Trévoux croyait tout, et cette +heureuse disposition se lisait sur son visage. C'était un homme de bonne +volonté; c'est pourquoi il eut la paix sur la terre. J'espère qu'il l'a +présentement dans le ciel. Il est doux de croire que saint Cornély est +précisément le pape Corneille; mais il faut reconnaître qu'en Bretagne +il est devenu très Breton. Il a pris l'esprit et les moeurs des paysans +de Carnac, qui l'ont choisi pour leur patron et leur intercesseur auprès +de Dieu. Il a oublié le farouche Novatien qui troubla si cruellement son +pontificat. Je l'ai vu tantôt sur une des portes de son église +paroissiale. Il y est sculpté et peint, dans ses habits pontificaux, +entre deux boeufs qui tournent vers lui leur mufle obéissant. C'est un +saint tout à fait approprié à un pays de pâturages. Sa fête tombe le 13 +septembre, et, ce que n'eut point dit M. Trévoux, cette date coïncidant +avec l'équinoxe d'automne, la fête du saint a dû se substituer à quelque +féerie agricole des païens. Il n'est pas douteux que le nom même de +saint Cornély n'ait prédestiné e saint de Carnac à remplacer l'antique +divinité tutélaire des bêtes à cornes. Je regrette de ne pouvoir rester +à Carnac jusqu'à ce jour-là . Car c'est un beau pardon. Des pèlerins y +viennent de toute la Bretagne pour baiser dévotement les os du saint +renfermés dans un chef d'or tout brillant de pierreries. Puis, le +chapeau sous le bras et le chapelet à la main, ils se rendent en +procession à la fontaine qui élève près de l'église, sur quatre arches, +son pyramidion surmonté d'une boule et d'une croix. Là , s'étant +agenouillés, ils goûtent l'eau que des mendiants leur présentent dans +une cruche, en mouillant leur visage et leurs mains, qu'ils élèvent +ensuite au-dessus de leur tête, et, ayant accompli ces rites antiques, +ils retournent à l'église pour déposer leur offrande devant le +protecteur des bestiaux. + +On répand aussi l'eau de cette fontaine sur la tête des boeufs qui ont +été guéris par l'intercession de saint Cornély. Ce saint est à ce point +favorable aux troupeaux, qu'on lui amène parfois, la nuit, des boeufs en +procession. Comme le dieu rustique dont il a pris la place, il reçoit +des victimes; on lui offre des vaches, mais on ne les immole pas. Elles +sont vendues au profit de l'église. La fabrique vend aussi les attaches +qui ont servi à conduire les victimes à l'autel; et c'est une croyance +que les bestiaux mis à l'attache avec ces cordes ne périssent point de +maladie. Aussi bien fallait-il à ces bouviers avares et pauvres un +vétérinaire céleste. + +Le tumulus sur lequel vous êtes monté offre un autre témoignage de la +piété bretonne. Les apôtres d'Armorique ont sanctifié ce tertre en +élevant sur le faîte une chapelle à saint Michel-Archange, qui lance et +retint la foudre et se plaît sur les hauts lieux. Les femmes de marins +viennent dans cette chapelle prier l'archange de préserver leur mari du +péril de la mer. Chaque année, dans la nuit du 23 juin, les gars du pays +y allument, en poussant des cris de joie, le feu de la Saint-Jean, +auquel d'autres feux répondent de toutes les hauteurs voisines. Et il +est croyable que cette coutume remonte à une fabuleuse antiquité. + +Ces petites buttes, visibles à vos pieds maintenant que le soleil, déjà +bas, en prolonge les ombres, ce sont les Bossenno, bosses semées entre +les pierres de l'Océan. On raconte qu'elles recouvrent un monastère de +moines rouges. Il s'y commit, dit-on, de telles abominations que le ciel +et la terre ne purent les souffrir. Le moustier périt en une nuit, +dévoré par les flammes. + +Encore aujourd'hui, le lieu où sont ensevelis les moines rouges est mal +famé. Dans l'ombre du soir, des flammes s'allument sur les buttes, et +l'on entend des voix qui parlent une langue inconnue aux chrétiens. On a +fouillé les Bossenno. Un archéologue anglais, M. Milne, y a porté la +pioche, et il a découvert, en effet, des murs portant encore des traces +d'incendie. Mais ce ne sont pas les murs d'un monastère. Les Bossenno +recouvrent une villa gallo-romaine qui était établie là , au bout du +monde connu, avec ses murs de pierre et de brique, ses chambres peintes +de vives couleurs, sa métairie, ses bains et son temple, telle enfin que +Columelle décrit une villa romaine. L'art de Pompéi se retrouve sur ces +enduits de stuc, où sont tracées des grecques et des guirlandes, et sur +ces caissons incrustés de coquillages. + +Aux premiers siècles de l'ère chrétienne, les Latins, comme aujourd'hui +les Anglais, transportaient leur civilisation sur tous les points du +monde connu. Ils portaient avec eux leurs lares et leurs pénates. On a +trouvé dans le sacellum de la villa les figurines de terre cuite qui y +avaient été mises par des mains pieuses. Ce sont des Vénus Anadyomènes +et des Déesses Mères. Celles-ci, vêtues d'une longue tunique, assis dans +un grand fauteuil d'osier et tenant un petit enfant entre leurs bras, +ressemblent beaucoup aux Saintes-Vierges de l'art chrétien. Celles de +Carnac ont été portées, loin du village, dans une cabane qui sert de +musée. D'autres, de même style, ont eu ailleurs une tout autre fortune. +Elles ont été prises pour des images de Marie, et, tenues pour +miraculeuses, ont attiré des pèlerins dans le sanctuaire où on les avait +déposées au sortir de terre. + +Voilà tout ce que, du haut du tertre Saint-Michel, nous pouvons +découvrir de choses dans l'espace et le temps. Ce tertre a été fait de +main d'homme, il est formé de pierres amoncelées et de vase marine. M. +René Galles, en le creusant, a découvert le dolmen sous lequel un chef +avait sa sépulture. On a vu ses os à demi dévorés par la flamme du +bûcher, ses armes de jaspe et de bibriolite et ses colliers de jaspe +rouge. On croit, d'après certains indices, qu'il a, sous cette montagne, +un compagnon de mort dont la poussière demeure encore inviolée. Ainsi +Achille voulut que ses cendres fussent mêlées à celles de Patrocle sous +le même tertre funéraire. L'ombre de Patrocle était venue elle-même l'en +prier, la nuit, pendant son sommeil. Elle lui avait dit: "Je te +demanderai, ne l'oublie pas, que mes os ne soient pas séparés des tiens, +Achille. Nous avons été nourris ensemble dans ta maison ... Que nos os +soient renfermés dans la même urne d'or." C'est pourquoi Achille ordonna +de ne faire d'abord pour son ami qu'un tertre bas. + +"Quand je serai mort, ajouta-t-il, élevez à lui et à moi une haute et +large tombe, vous qui me survivrez." + +La tombe, dont nous foulons les herbes salées par l'embrun, est large et +haute comme celle d'Achille et de Patrocle. Les guerriers qui y reposent +étendus, avec leurs armes, furent sans doute des chefs illustres parmi +les peuples. Mais un Homère n'a pas dit leur nom. + +A la place où nous sommes, sans doute, une vierge barbare, plus blanche +que Polyxène, fut égorgée comme la fille de Priam. Et son âme indignée +s'enfuit sous le ciel bas, entre la lande et l'Océan. + +Sainte-Anne-d'Auray, 28 juillet. + +C'était le jour du Pardon. On sait qu'on appelle pardon, en Bretagne, la +fête paroissiale d'une église ou d'une chapelle. Les pèlerins qui s'y +rendent y gagnent des indulgences, moyennant certaines pratiques pieuses +et quelques dons au saint ou à la sainte. Dans leur seigneurie, les +saints de Bretagne ont gardé la simplicité rustique. Ils acceptent des +dons en nature. Encore faut-il leur payer la redevance selon l'usage et +la coutume. Notre-Dame de Relec ne veut que des poules blanches. Sainte +Anne, sa mère, n'a point cette délicatesse: elle reçoit tous les +présents, et sa couronne est faite des joyaux des dames de Lorient et de +Quimper. + +Il y a une petite lieue de la gare à Sainte-Anne. Le chemin qui, à +travers la lande, conduit au village, était, quand nous le prîmes, +couvert de pèlerins. Les coiffes blanches des paysannes brillaient au +soleil, comme des ailes d'oiseaux de mer. Les hommes en veste brune, et +coiffés du large chapeau d'où pend un ruban noir, allaient en silence, +appuyés sur leur bâton de cornouiller. Et tout le long du chemin +s'étendait une double haie de mendiants. + +Les uns, vieillards aveugles, blancs et chevelus, la main posée sur la +tête d'un enfant, semblaient, dans leur majesté lamentable, les derniers +bardes. Plus avant, une femme élevait en gémissant, sur le ciel bleu qui +couvrait la lande, un bras si mutilé, si dépouillé de chair, si +déchiqueté et si étrangement terminé par une main où ne restait plus que +deux doigts, qu'on eût dit un bois de cerf trempé dans le sang des +chiens décousus. Ailleurs se dressait une grande forme humaine terminée +par une masse de chair sanguinolente et tuméfiée qu'on ne reconnaissait +pour un visage que parce qu'elle en occupait la place. Puis c'étaient +côte à côte, et appuyés les uns sur les autres, des innocents qui se +ressemblaient par le vide du regard, par l'immobilité du sourire, par un +perpétuel tremblement de tout le corps, et aussi par un air de famille; +car ils étaient frères et soeurs, et peut-être, appuyés les uns aux +autres, le sentaient-ils confusément. L'un d'eux, grand jeune homme à la +barbe bouclée, vêtu d'une robe de femme, ouvrait tout grands des yeux +bleus qui faisaient peur; on sentait que toutes les images de l'univers +n'y entraient que pour s'y perdre. Et là , debout dans sa robe grise, de +forme antique, plus étrange que ridicule, il avait l'air d'une statue +taillée par un vieil imagier et qu'une puissance ténébreuse animait, +comme cela est conté dans les vieux contes. Ces mendiants sont une des +beautés de la Bretagne, une des harmonies de la lande et du rocher. + +Le chemin, sillonné de pèlerins et bordé de pauvres, aboutit à la grande +place sur laquelle s'élève l'église de Sainte-Anne. Une foule rustique +l'emplit. Toutes les paroisses du Morbihan sont là , et celles des îles +patriarcales d'Houat et d'Hoedic. Des pèlerins sont venus en grand +nombre du pays de Tréguier, du Léonnois et de la Cornouaille. Les hommes +ont attaché au chapeau des brins d'ajonc et de bruyère. Mais c'en est +fait du vieux costume celtique, et le paysan ne porte plus les braies +séculaires, le bragonbras bouffant. Ils ont tous, même ceux du +Finistère, un pantalon noir comme le sénateur Soubigou. Les femmes, +heureusement, ont gardé la coiffure nationale. Leurs coiffes blanches, +tantôt relevées en coquille sur le haut de la tête, tantôt pendantes sur +les épaules, mettent dans les assemblées une grâce très douce, profonde +et triste. La grande cornette des Vannetaises, le béguin empesé des +femmes d'Auray, le serre-tête austère qui cache les cheveux des filles +de Quimperlé, le bonnet aux ailes soulevées de celles du Pont-Aven, la +coiffe de dentelle de Rosporden, le diadème de drap d'or et de pourpre +de Pont-l'Abbé, les barbes, tendues comme des voiles, de Saint-Thegonec, +le bavolet de Landerneau, toutes ces coiffures portées depuis tant de +siècles chargent ces têtes nouvelles de toute la mélancolie du passé. +Sur ces visages flétris en quelques années, et courbés sur cette dure +terre qui les recouvrira bientôt, la coiffe des aïeules garde sa forme +immuable. Passant des mères aux filles, elle enseigne que les +générations succèdent aux générations et qu'en la race seule est la +suite et la durée. Ainsi le pli d'un morceau de toile nous donne l'idée +d'un temps beaucoup plus long que celui de l'existence humaine. + +Vêtues de noir, les joues, le cou voilés, les femmes du Morbihan ont +l'air de religieuses. Leur plus grande beauté est dans leur douceur. +Assises sur leurs talons, dans l'attitude qui leur est habituelle, elles +ont une grâce paisible et lourde assez touchante. Coiffées et vêtues +comme elles, leurs fillettes sont charmantes, sans doute parce que +l'austérité du costume rend plus sensible la fraîcheur riante de +l'enfance. Il n'y a rien de joli comme ces petites béguines de sept ou +huit ans. Entre elles, volontiers, elles s'amusent à lutter sur l'herbe. +C'est l'instinct de la race qui les pousse; car on sait qu'elles sont +filles de vaillants lutteurs. + +L'église de Sainte-Anne est toute neuve et d'une richesse que le temps +n'a pas encore éteinte. M. de Perthes, l'architecte, est peut-être un +habile homme. Mais le temps a seul le secret des profondes harmonies. La +place sur laquelle elle s'élève est bordée de petites boutiques où les +femmes vont acheter des médailles, des chapelets, des cierges, des +livres de cantiques en breton et en français, et des images d'Épinal. + +Je n'ai pas vu passer la procession. Je ne sais si elle a gardé le +caractère de foi naïve qu'elle avait jadis. J'ai aperçu les bannières; +elles m'ont paru trop neuves et trop belles. + +Autrefois, on voyait dans cette procession des marins portant les débris +du navire sur lequel ils avaient été sauvés du naufrage, des +convalescents traînant le linceul préparé pour eux et maintenant +inutile, des hommes échappés à l'incendie et tenant à la main la corde +ou l'échelle de leur salut. On y remarquait surtout les matelots +d'Arzon. C'étaient les descendants des quarante-deux marins qui, dans la +guerre de Hollande, en 1673, se vouèrent à sainte Anne et furent +préservés des canons de Ruyter. Précédés de la croix d'argent de leur +paroisse, ils marchaient, soutenant de leurs épaules le modèle d'un +vaisseau de soixante-quatorze, pavoisé de tous ses pavillons, et ils +chantaient une complainte dont voici quelques couplets: + + Nous avons été de bande + Quarante et deux Arzonnois + A la guerre de Hollande, + Pour le plus grand de nos rois. + . . . . . . . . . . . . . . . . + + Ce fut de juin le septième + Mil six cent septante et trois, + Que le combat fut extrême + De nous et de Hollandois. + + Les boulets comme la grêle + Passaient parmi nos vaisseaux, + Brisant mâts, cordages, voile, + Et mettant tout en lambeaux. + + La merveille est toute sûre + Que pas un homme d'Arzon + Ne reçut la moindre injure + Du mousquet ni du canon. + + Un d'Arzon changeant de place, + Un boulet vint à passer, + Brisant de celui la face + Qui venait de s'y placer. + + L'Arzonnois, la sauvant belle, + Eut l'épaule et les deux yeux + Tout couverts de la cervelle + De ce pauvre malheureux. + + De Jésus la sainte aïeule, + Par un bienfait singulier, + Nous connaissons que vous seule + Nous gardiez en ce danger. + + +Ce n'est pas là proprement une poésie populaire; ces vers sont l'oeuvre +de quelque bon recteur qui savait le français dans les règles. Ils se +chantent sur un vieil air triste à pleurer. + +Il y a en face de l'église un double escalier d'un assez beau style. +C'est une imitation de la Scala santa de Rome dont les degrés sont toute +l'année recouverts d'un tablier de bois. L'escalier d'Auray, comme +l'autre, ne se monte qu'à genoux. On gagne neuf années d'indulgences +pour chacune des marches ainsi gravies. Je vis une centaine de femmes +occupées à cet exercice salutaire. Mais je dois dire que, pour la +plupart, elles trichaient. Je les voyais fort bien poser le pied sur les +degrés. La chair est faible. D'ailleurs, l'idée de tromper saint Pierre +doit venir très naturellement à l'esprit d'une femme. + +Cet escalier est de style Louis XIII, ainsi que le cloître adossé à +l'église. Le culte de sainte Anne d'Auray ne remonte pas plus haut que +le XVIIe siècle. L'origine en est due aux visions d'un pauvre fermier de +Keranna, nommé Yves Nicolazic. + +Ce brave homme avait des hallucinations de l'oeil et de l'ouïe. Parfois, +il voyait un cierge allumé et, quand il revenait la nuit à la maison, le +flambeau marchait à son côté, sans que le vent agitât la flamme. Par un +soir d'été, comme il menait ses boeufs boire à a fontaine, il vit un +belle dame, vêtue d'une robe d'une éclatante blancheur. Cette dame +revint plusieurs fois le visiter dans sa maison et dans sa grange. + +Un jour, elle lui dit: + +"Yves Nicolazic, ne craignez point: je suis Anne, mère de Marie. Dites à +votre recteur que, dans la pièce appelée le Bocenno, il y a eu +autrefois, même avant qu'il y eût aucun village, une chapelle dédiée en +mon nom. C'était la première de tout le pays, et il y a neuf cent +vingt-quatre ans et six mois qu'elle a été ruinée. Je désire qu'elle +soit rebâtie au plus tôt et que vous en preniez soin. Dieu veut que j'y +sois honorée." + +Les visions du fermier Nicolazic n'ont rien de singulier. Avant lui +Jeanne d'Arc, après lui le maréchal-ferrant de Salon, qui fut conduit à +Louis XIV, et plus récemment le laboureur Martin de Gallardon eurent des +hallucinations semblables et reçurent d'un personnage céleste une +mission particulière. Comme Jeanne, comme le maréchal-ferrant, comme +Martin, le fermier de Keranna résista d'abord à la voix du ciel, +alléguant sa faiblesse, son ignorance, la grandeur de la tâche. Mais la +dame de la fontaine insista; sa parole devint plus impérieuse. Les +prodiges se multiplièrent. Il y eut des lueurs soudaines, des pluies +d'étoiles. Quand on étudie d'un peu plus près les hallucinés qui crurent +avoir une mission, on est frappé de la similitude, je dirais même de +l'identité de leur état psychique et des actes qui en résultèrent. +Nicolazic, obsédé par une idée fixe, alla trouver le recteur de +Pluneret, qui le reçut fort mal et le renvoya rudement à son seigle et à +ses bêtes. Le visionnaire ne se laissa pas décourager et il finit par +triompher de tous les obstacles. Ce Nicolazic était un homme simple, ne +sachant ni lire ni écrire et ne parlant que le breton. + +Il est aussi impossible de douter de sa sincérité que de celle de Jeanne +d'Arc, du maréchal de Salon et de Martin de Gallardon. Mais il est +probable qu'il fut aidé dans son entreprise par des gens habiles et +avisés. Je n'ai pas eu le loisir d'étudier son histoire d'après les +textes originaux, et je ne la connais que par des hagiographes modernes, +dont la manière édifiante et béate exclut toute critique. Mais il me +semble bien voir que le pauvre homme était conduit à son insu par M. de +Kerlogen. Ce seigneur avait déjà donné le terrain sur lequel devait +s'élever la chapelle. On devin l'intérêt qui poussait alors les +catholiques bretons à susciter des voyants et à faire éclater des +prodiges. Les progrès de la réforme les avaient effrayés et leurs +craintes étaient vives encore. On était en 1625. En ce moment même, +Soubise, qui avait reçu de l'armée calviniste de la Rochelle le +commandement du Poitou, de la Bretagne et de l'Anjou, reprenait les +armes et capturait une escadre royale à l'embouchure du Blavet. Il +fallait ranimer la vieille foi, frapper un grand coup. Les visions du +bon Nicolazic avaient éclaté à propos. On en profita. + +Nous disions tout à l'heure que les voyants qui reçoivent mission d'un +ange ou d'un saint procèdent tous exactement de même. Tous donnent un +signe. Jeanne, quand on l'arma, envoya chercher à Notre-Dame de Fierbois +une épée marquée de cinq croix qui s'y trouvait effectivement. Et l'on +conta depuis que cette arme était scellée dans le mur de l'église. + +Yves Nicolazic apporta, lui aussi, un signe de ce genre. Conduit par un +cierge que tenait une mai invisible, le bonhomme descendit dans un +fossé, gratta la terre et en tira une statue de bois représentant sainte +Anne. Le lieu où cette image fut trouvée se nommait Ker-Anna, et il est +possible, comme le nom semble l'indiquer, que ce fut l'emplacement d'une +chapelle consacrée à la mère de la Vierge. Mais que cette chapelle eût +été ruinée depuis neuf cent ving-quatre ans et six mois, comme le disait +la dame blanche, c'est ce qu'il n'est pas possible de croire. Au VIIe +siècle, ni sainte Anne ni sa fille n'avaient de sanctuaires ni d'images. +Et, si cette dame blanche était sainte Anne elle-même, il faut bien +admettre que sainte Anne ignorait sa propre iconographie. Cette +difficulté n'embarrasse pas les Bretons que je vois au Pardon. + +Sainte Anne tant glorifiée dans Auray et dont l'image porte cette +couronne fermée que l'art religieux n'avait posée jusqu'ici que sur le +front de Marie, saine Anne n'a pas de légende. L'Évangile ne la nomme +même pas. Saint Épiphane, le premier, je crois, parle de sa longue +stérilité qui pesait sur elle comme une opprobre. A la fête des +Tabernacles, le prêtre rejeta son offrande. Elle se cachait dans sa +maison de Nazareth quand, déjà sur le retour, elle enfanta Marie. + +Les pèlerins d'Auray chantent, sur l'air d'Amaryllis, vous êtes blanche, +un cantique dans lequel Anne demande en ces termes un enfant au ciel: + + --Mon Dieu, mon tout que j'aime et que j'adore, + Ayez pitié de ma stérilité! + Depuis vingt ans elle me déshonore, + Couronnez-la par la fécondité. + Je vous promets, grand Dieu, plus de coeur que de bouche, + De vous offrir le fruit de notre couche. + + Je n'ose plus hanter aucune amie. + Je ne reçois que mépris et qu'affront. + Otez, Seigneur, la tache d'infamie. + Que fait monter la honte sur mon front, + Jetez un seul regard sur votre humble servante + Qui, soumise à vos lois, et pleure et se lamente. + +Qu'importe, après tout, si cette assemblée d'Auray, qui réunit tant +d'hommes dans une foi commune, a pour origine les hallucinations d'un +malade ignorant! Le Breton n'a pas l'esprit d'examen; il est incapable +de critique, et vraiment on ne peut lui en faire un reproche. L'esprit +critique se développe dans des conditions trop particulières et trop +rares pour exercer une action efficace sur les croyances de l'humanité. +Ces croyances échappent absolument au contrôle de l'intelligence. Elles +peuvent se montrer ineptes et absurdes sans compromettre l'autorité +qu'elles exercent sur les âmes. C'est un lieu commun que de penser +qu'elles sont consolantes. A la réflexion, on s'apercevrait peut-être +que, le plus souvent, les hommes en reçoivent moins de plaisir que de +peur. La foi des Bretons me semble particulièrement morne. Tout au +moins, ils ne paraissent pas en tirer plus de joie que de leur petite +pipe courte et de leur litre d'eau-de-vie. Ces hommes entêtés, sauvages +et silencieux ressemblent aux Peaux-Rouges; et l'on ne peut se défendre, +en les regardant, de prévoir le jour où, murmurant un cantique, buvant +et fumant, ils se laisseront mourir en regardant la lande ou la mer. + +FIN + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pierre Noziere, by Anatole France + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10160 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Pierre Noziere + +Author: Anatole France + +Release Date: November 21, 2003 [EBook #10160] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PIERRE NOZIERE *** + + + + +Produced by Walter Debeuf: http://users.belgacom.net/gc782486 + + + + + +PIERRE NOZIÈRE + +par ANATOLE FRANCE + + + + +LIVRE PREMIER + +ENFANCE + + + +I + +L'HISTOIRE SAINTE ET LE JARDIN DES PLANTES + + +La première idée que je reçus de l'univers me vint de ma vieille Bible +en estampes. C'était une suite de figures du XVIIe siècle, où le Paradis +terrestre avait la fraîcheur abondante d'un paysage de Hollande. On y +voyait des chevaux brabançons, des lapins, de petits cochons, des +poules, des moutons à grosse queue. Ève promenait parmi les animaux de +la création sa beauté flamande. Mais c'étaient là des trésors perdus. +J'aimais mieux les chevaux. + +Le septième feuillet (je le vois encore) représentait l'arche de Noé au +moment où l'on embarque les couples de bêtes. L'arche de Noé était, dans +ma Bible, une sorte de longue caravelle surmontée d'un château de bois, +avec un toit en double pente. Elle ressemblait exactement à une arche de +Noé qu'on m'avait donnée pour mes étrennes et qui exhalait une bonne +odeur de résine. Et cela m'était une grande preuve de la vérité des +Écritures. + +Je ne me lassais ni du Paradis ni du Déluge. Je prenais aussi plaisir à +voir Samson enlevant les portes de Gaza. Cette ville de Gaza, avec ses +tours, ses clochers, sa rivière, et les bouquets de bois qui +l'environnaient, était charmante. Samson s'en allait, une porte sous +chaque bras. Il m'intéressait beaucoup. C'était mon ami. Sur ce point +comme sur bien d'autres, je n'ai pas changé. Je l'aime encore. Il était +très fort, très simple, il n'avait pas l'ombre de méchanceté, il fut le +premier des romantiques, et non certes le moins sincère. + +J'avoue que je démêlais mal, dans ma vieille Bible, la suite des +événements, et que je me perdais dans les guerres des Philistins et des +Amalécites. Ce que j'admirais le plus en ces peuples c'étaient leurs +coiffures, dont la diversité m'étonne encore. On y voyait des casques, +des couronnes, des chapeaux, des bonnets et des turbans merveilleux. Je +n'oublierai de ma vie la coiffure que Joseph portait en Égypte. C'était +bien un turban, si vous voulez, et même un large turban, mais il était +surmonté d'un bonnet pointu, et il s'en échappait une aigrette avec deux +plumes d'autruche, et c'était une coiffure considérable. + +Le Nouveau-Testament avait, dans ma vieille Bible, un charme plus +intime, et je garde un souvenir délicieux du potager dans lequel Jésus +apparaissait à Madeleine. "Et elle pensoit, dit le texte, que ce fust le +maistre du jardin." Enfin, dans les sept oeuvres de la miséricorde, +Jésus-Christ, qui était le pauvre, le prisonnier et le pèlerin, voyait +venir à lui une dame parée comme Anne d'Autriche, d'une grande +collerette de point de Venise. Un cavalier, coiffé d'un feutre à plumes, +le poing sur la hanche, cape au dos, chaussé galamment de bottes en +entonnoir, du perron d'un château aux murs de brique, faisait signe à un +petit page, portant une buire et un gobelet d'argent, de verser du vin +au pauvre, ceint de l'auréole. Que cela était aimable, mystérieux et +familier! Et comme Jésus-Christ, dans un cabinet de verdure, au pied +d'un pavillon bâti du temps du roi Henri, sous notre ciel humide et fin, +semblait plus près des hommes, et plus mêlé aux choses de ce monde! + +Chaque soir, sous la lampe, je feuilletais ma vieille Bible, et le +sommeil, ce sommeil délicieux de l'enfance, invincible comme le désir, +m'emportait dans ses ombres tièdes, l'âme toute pleine encore d'images +sacrées. Et les patriarches, les apôtres, les dames en collerette de +guipure, prolongeaient dans mes rêves leur vie surnaturelle. Ma Bible +était devenue pour moi la réalité la plus sensible, et je m'efforçais +d'y conformer l'univers. + +L'univers ne s'étendait pas, pour moi, beaucoup au delà du qui +Malaquais, où j'avais commencé de respirer le jour, comme dit cette +tendre vierge d'Alpe. Et je respirais avec délices le jour qui baigne +cette région d'élégance et de gloire, les Tuileries, le Louvre, le +Palais Mazarin. Parvenu à l'âge de cinq ans, je n'avais pas encore +beaucoup exploré les parties de l'univers situées par-delà le Louvre, +sur la rive droite de la Seine. La rive opposée m'était mieux connue +puisque je l'habitais. J'avais suivi la rue des Petits-Augustins +jusqu'au bout, et je pensais bien que c'était le bout du monde. + +La rue des Petits-Augustins s'appelle aujourd'hui rue Bonaparte. Au +temps qu'elle était au bout du monde, j'avais vu que, de ce côté, les +bords de l'abîme étaient gardés par un sanglier monstrueux et par quatre +géants de pierre, assis en longues robes, un livre à la main, dans un +pavillon, sur une grande cuve pleine d'eau, au milieu d'une plaine +bordée d'arbres, près d'une immense église. Vous ne me comprenez pas? +vous ne savez plus ce que je veux dire?... Hélas! après une vie +d'opprobre, le pauvre sanglier de la maison Bailli est mort depuis +longtemps. Les générations nouvelles ne l'ont point vu subir, captif, +les outrages des écoliers. Elles ne l'ont point vu couché, l'oeil à demi +clos, dans une résignation douloureuse. A l'angle de la rue Bonaparte, +où il était logé dans une remise peinte en jaune et ornée de fresques +représentant des voitures de déménagement attelées de percherons gris +pommelé, s'élève maintenant une maison à cinq étages. Et quand je passe +devant la fontaine de la place Saint-Sulpice, les quatre géants de +pierre ne m'inspirent plus de terreurs mystérieuses. Je sais, comme tout +le monde, leurs noms, leur génie et leur histoire: ils s'appellent +Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon. + +A l'occident aussi, j'avais touché les confins de l'univers ... Les +hauteurs bouleversées de la Chaillot, la colline du Trocadéro, sauvage +alors, fleurie de bouillons blancs et parfumée de menthe, c'était +véritablement le bout du monde, les bords de l'abîme où l'on aperçoit +l'homme nu qui n'a qu'une jambe, et qui marche en sautant, l'homme +poisson et l'homme sans tête qui porte un visage sur la poitrine. Aux +abords du pont qui, de ce côté fermait l'univers, les quais étaient +mornes, gris, poudreux. Point de fiacres, quelques promeneurs à peine. +Çà et là, accoudés au parapet, de petits soldats qui taillaient une +baguette et regardaient couler l'eau. Au pied du cavalier romain qui +occupe l'angle droit du Champ-de-Mars, une vieille, accroupie au +parapet, vendait des chaussons aux pommes et du coco. Le coco était dans +une carafe coiffée d'un citron. La poussière et le silence passaient sur +ces choses. Maintenant le pont d'Iéna relie entre eux des quartiers +neufs. Il a perdu l'aspect morne et désolé qu'il avait dans mon enfance. +La poussière que le vent soulève sur la chaussée n'est plus la poussière +d'autrefois. Le cavalier romain voit de nouvelles figures et de +nouvelles moeurs. Il ne s'en attriste pas: il est de pierre. + +Mais ce que j'aimais et connaissais le mieux, c'étaient les berges de la +Seine; ma vieille bonne Nanette m'y menait promener tous les jours. J'y +retrouvais l'arche de Noé de ma Bible en estampes. Car je ne doutais +guère que ce ne fût le bateau de la Samaritaine, avec son palmier d'où +sortait merveilleusement une fumée mince et noire. Cela se concevait: +comme il n'y avait plus de déluge, on avait fait de l'arche un +établissement de bains. + +Du côté du levant, j'avais visité le Jardin des Plantes et remonté la +Seine jusqu'au pont d'Austerlitz. Là était la limite. Les plus hardis +explorateurs de la nature finissent par trouver le point au delà duquel +ils ne peuvent plus avancer. Il m'avait été impossible d'aller plus loin +que le pont d'Austerlitz. Mes jambes étaient petites et celles de ma +bonne Nanette étaient vieilles; et malgré ma curiosité et la sienne, car +nous aimions tous deux les belles promenades, il nous avait toujours +fallu nous arrêter sur un banc, sous un arbre, en vue du pont, au regard +d'une marchande de gâteaux de Nanterre. Nanette n'était guère plus +grande que moi. Et c'était une sainte femme en robe d'indienne à +ramages, avec un bonnet à tuyaux. Je crois que la représentation qu'elle +se faisait du monde était aussi naïve que celle que je m'en formais à +son côté. Nous causions ensemble très facilement. Il est vrai qu'elle ne +m'écoutait jamais. Mais il n'était pas nécessaire qu'elle m'écoutât. Et +ce qu'elle me répondait était toujours à propos. Nous nous aimions +tendrement l'un l'autre. + +Tandis qu'assise sur le banc, elle songeait avec douceur à des choses +obscures et familières, je creusais la terre avec ma pelle au pied d'un +arbre, ou bien encore je regardais le pont qui terminait pour moi le +monde connu. + +Qu'y avait-il au delà? Comme les savants, j'en étais réduit aux +conjectures. Mais il se présentait à mon esprit une hypothèse si +raisonnable que je la tenais pour une certitude: c'est qu'au delà du +pont d'Austerlitz s'étendaient les contrées merveilleuses de la Bible. +Il y avait sur la rive droite un coteau que je reconnaissais pour +l'avoir vu dans mes estampes, dominant les bains de Bethsabée. + +Au delà je plaçais la Terre-Sainte et la Mer Morte; je pensais que si on +pouvait aller plus loin, on apercevrait Dieu le père en robe bleue, sa +barbe blanche emportée par le vent, et Jésus marchant sur les eaux, et +peut-être le préféré de mon coeur, Joseph, qui pouvait bien vivre +encore, car il était très jeune quand il fut vendu par ses frères. + +J'étais fortifié dans ces idées par la considération que le Jardin des +Plantes n'était autre chose que le Paradis terrestre un peu vieilli, +mais, en somme, pas beaucoup changé. De cela, je doutais encore moins +que du reste; j'avais des preuves. J'avais vu le Paradis terrestre dans +ma Bible, et ma mère m'avait dit: "Le Paradis terrestre était un jardin +très agréable, avec de beaux arbres et tous les animaux de la création." +Or, le Jardin des Plantes, c'était tout à fait le Paradis terrestre de +ma Bible et de ma mère, seulement, on avait mis des grillages autour es +bêtes, par suite du progrès des arts et à cause de l'innocence perdue. +Et l'Ange qui tenait l'épée flamboyante avait été remplacé, à l'entrée, +par un soldat en pantalon rouge. + +Je me flattais d'avoir fait là une découverte assez importante. Je la +tenais secrète. Je ne la confiai pas même à mon père, que j'interrogeais +pourtant à toute minute sur l'origine, les causes et les fins des choses +tant visibles qu'invisibles. Mais sur l'identification du Paradis +terrestre au Jardin des Plantes, j'étais muet. + +Il y avait plusieurs raisons à mon silence. D'abord, à cinq ans, on +éprouve de grandes difficultés à expliquer certaines choses. C'est la +faute des grandes personnes, qui comprennent très mal ce que veulent +dire les petits enfants. Puis j'étais content de posséder seul la +vérité. J'en prenais avantage sur le monde. J'avais aussi le sentiment +que si j'en disais quelque chose, on se moquerait de moi, on rirait, et +que ma belle idée en serait détruite, ce dont j'eusse été très fâché. +Disons tout, je sentais, d'instinct, qu'elle était fragile. Et peut-être +même que, au fond de l'âme et dans le secret de ma conscience obscure, +je la jugeais hardie, téméraire, fallacieuse et coupable. Cela est très +complexe. Mais on ne saurait imaginer toutes les complications de la +pensée dans une tête de cinq ans. + +Nos promenades au Jardin des Plantes, c'est le dernier souvenir que +j'aie gardé de ma bonne Nanette qui était si vieille quand j'étais si +jeune, et si petite quand j'étais si petit. Je n'avais pas encore six +ans accomplis, lorsqu'elle nous quitta à regret et regrettée de mes +parents et de moi. Elle ne nous quitta pas pour mourir, mais je ne sais +pourquoi, pour aller je ne sais où. Elle disparut ainsi de ma vie, comme +on dit que les fées, dans les campagnes, après avoir pris l'apparence +d'une bonne vieille pour converser avec les hommes, s'évanouissent dans +l'air. + + + + +II + +LE MARCHAND DE LUNETTES. + + +En ce temps-là, le jour était doux à respirer; tous les souffles de +l'air apportaient des frissons délicieux; le cycle des saisons +s'accomplissait en surprises joyeuses et l'univers souriait dans sa +nouveauté charmante. Il en était ainsi parce que j'avais six ans. +J'étais déjà tourmenté de cette grande curiosité qui devait faire le +trouble et la joie de ma vie, et me vouer à la recherche de ce qu'on ne +trouve jamais. + +Ma cosmographie--j'avais une cosmographie--était immense. Je tenais le +quai Malaquais, où s'élevait ma chambre, pour le centre du monde. La +chambre verte, dans laquelle ma mère mettait mon petit lit près du sien, +je la considérais, dans sa douceur auguste et dans sa sainteté +familière, comme le point sur lequel le ciel versait ses rayons avec ses +grâces, ainsi que cela se voit dans les images de sainteté. Et ces +quatre murs, si connus de moi, étaient pourtant pleins de mystère. + +La nuit, dans ma couchette, j'y voyais des figures étranges, et, tout à +coup, la chambre si bien close, tiède, où mouraient les dernières lueurs +du foyer, s'ouvrait largement à l'invasion du monde surnaturel. + +Des légions de diables cornus y dansaient des rondes; puis, lentement, +une femme de marbre noir passait en pleurant, et je n'ai su que plus +tard que ces diablotins dansaient dans ma cervelle et que la femme +lente, triste et noire était ma propre pensée. + +Selon mon système, auquel il faut reconnaître cette candeur qui fait le +charme des théogonies primitives, la terre formait un large cercle +autour de ma maison. Tous les jours, je rencontrais allant et venant par +les rues, des gens qui me semblaient occupés à une sorte de jeu très +compliqué et très amusant: le jeu de la vie. Je jugeais qu'il y en avait +beaucoup, et peut-être plus de cent. + +Sans douter le moins du monde que leurs travaux, leurs difformités et +leurs souffrances ne fussent une manière de divertissement, je ne +pensais pas qu'ils se trouvassent comme moi sous une influence +absolument heureuse, à l'abri, comme je l'étais, de toute inquiétude. A +vrai dire, je ne les croyais pas aussi réels que moi; je n'étais pas +tout à fait persuadé qu'ils fussent des êtres véritables, et quand, de +ma fenêtre, je les voyais passer tout petits sur le pont des +Saints-Pères, ils me semblaient plutôt des joujoux que des personnes, de +sorte que j'étais presque aussi heureux que l'enfant géant du conte qui, +assis sur une montagne, joue avec les sapins et les chalets, les vaches +et les moutons, les bergers et les bergères. + +Enfin, je me représentais la création comme une grande boîte de +Nuremberg, dont le couvercle se refermait tous les soirs, quand les +petits bonshommes et les petites bonnes femmes avaient été soigneusement +rangés. + +En ce temps-là, les matins étaient doux et limpides, les feuilles vertes +frissonnaient innocemment sous la brise légère. Sur le quai, sur mon +beau quai Malaquais où Mme Mathias, après Nanette, Mme Mathias, aux yeux +de braise, au coeur de cire, promenait ma petite enfance, des armes +précieuses étincelaient aux étages des boutiques, de fines porcelaines +de Saxe s'y étageaient, brillantes comme des fleurs. La Seine qui +coulait devant moi me charmait par cette grâce naturelle aux eaux, +principe des choses et source de la vie. J'admirais ingénument ce +miracle charmant du fleuve qui, le jour, porte les bateaux en reflétant +le ciel, et la nuit, se couvre de pierreries et de fleurs lumineuses. Et +je voulais que cette belle eau fût toujours la même, parce que je +l'aimais. Ma mère me disait que les fleuves vont à l'Océan et que l'eau +de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idée comme +excessivement triste. En cela, je manquais peut-être d'esprit +scientifique, mais j'embrassais une chère illusion; car, au milieu des +maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'écoulement universel +des choses. + +Le Louvre et les Tuileries qui étendaient en face de moi leur ligne +majestueuse, m'étaient un grand sujet de doute. Je ne pouvais croire que +ces monuments fussent l'ouvrage de maçons ordinaires, et pourtant ma +philosophie de la nature ne me permettait pas d'admettre que ces murs se +fussent élevés par enchantement. Après de longues réflexions, je me +persuadais que ces palais avaient été bâtis par de belles dames et de +magnifiques cavaliers, vêtus de velours, de satin, de dentelles, +couverts d'or et de pierreries et portant des plumes au chapeau. + +On sera peut-être surpris qu'à six ans j'eusse une idée si peu exacte du +monde. Mais il faut considérer que j'étais à peine sorti de Paris où le +docteur Nozière, mon père, était retenu toute l'année. + +J'avais fait, il est vrai, deux ou trois petits voyages en chemin de +fer, mais je n'en avais tiré aucun profit au point de vue de la +géographie. + +C'était une science très négligée en ce temps-là. On s'étonnera aussi +que j'eusse du monde moral une conception si peu conforme à la réalité +des choses. + +Mais songez que j'étais heureux et que les êtres heureux ne savent pas +grand'chose de la vie. La douleur est la grande éducatrice des hommes. +C'est elle qui leur a enseigné les arts, la poésie et la morale; c'est +elle qui leur a inspiré l'héroïsme avec la pitié; c'est elle qui a donné +du prix à la vie en permettant qu'elle fût offerte en sacrifice; c'est +elle, c'est l'auguste et bonne douleur qui a mis l'infini dans l'amour. + +En attendant ses leçons, je fus témoin d'un événement horrible qui +bouleversa de fond en comble ma conception physique et morale de +l'univers. + +Mais il est indispensable de vous dire tout d'abord qu'en ce temps-là un +marchand de lunettes étalait ses boîtes sur le quai Malaquais, le long +du mur de ce bel hôtel de Chimay qui ouvre avec une grâce si noble, sur +sa cour d'honneur, les deux battants sculptés d'une porte à fronton +Louis XIV. + +J'étais en grande familiarité avec ce marchand de lunettes. Tous les +jours, Mme Mathias, en me menant à la promenade, s'arrêtait devant +l'étalage du lunetier. Elle lui demandait avec intérêt: "Eh bien! +monsieur Hamoche, comment va?" + +Et ils faisaient un bout de causette. + +Et moi, tout en écoutant, j'examinais les lunettes, les conserves, les +pince-nez, la sébile des médailles et les échantillons minéralogiques +qui étaient toute la fortune du lunetier, et qui me semblaient un grand +trésor. J'étais étonné surtout de la quantité de verres bleutés que +contenaient les petites vitrines de M. Hamoche et, aujourd'hui encore, +je crois que M. Hamoche s'exagérait l'importance des lunettes bleues +dans l'optique usuelle. + +Au reste, incolores ou bleus, ses verres dormaient paisiblement dans +leurs boîtes; personne ne les regardait, non plus que ses médailles et +ses minéraux, et la rouille dévorait les montures d'acier des besicles. + +"Eh bien! ça va t'il mieux, les affaires?" demandait Mme Mathias. + +M. Hamoche, les bras croisés, morne, le regard à l'horizon, ne répondait +pas. + +C'était un petit homme tout à fait chauve, avec un crâne énorme, des +yeux sombres et enflammés, des joues pâles et une longue barbe d'un noir +bleu. + +Son costume, comme son air, était étrange. Il portait une longue +redingote de drap vert olive qui était devenue jaune sur les épaules et +sur le dos, et dont les pans lui tombaient aux pieds. Et il était coiffé +du plus haut chapeau de haute forme qu'on ait jamais vu, tout cassé, +tout luisant, prodigieux monument de misère et de vanité. Non! les +affaires n'allaient pas. M. Hamoche ne ressemblait pas assez à une +personne qui vend des lunettes, et ses lunettes ne ressemblaient pas +assez à des lunettes qu'on achète. + +Aussi bien, il était devenu lunetier par l'injure du sort et, sous le +mur de Chimay, il prenait les attitudes de Napoléon à Sainte-Hélène. Lui +aussi, il était un Titan foudroyé. + +A juger par le peu que j'en ai retenu, ses conversations avec ma vieille +bonne roulaient sur d'étranges et lointaines aventures. Il y parlait +d'une longue navigation sur l'Océan Pacifique, de campements sous les +cèdres rouges, et de Chinois fumeurs d'opium. + +Il disait comment il avait reçu un coup de couteau d'un Espagnol, dans +une ruelle de Sacramento, et comment des Malais lui avaient volé son or. +Ses mains tremblaient et il répétait sans cesse ce mot tragique: OR. + +M. Hamoche était allé comme tant d'autres en Californie, à la conquête +de l'or. Il avait fait le rêve de ces placers à fleur de terre et de ce +sol prodigieux qui, à peine gratté, découvrait des trésors. + +Hélas! il n'avait rapporté de la Sierra-Nevada que la fièvre, la misère, +la haine et le dégoût incurable du travail et de la pauvreté. + +Mme Mathias l'écoutait, les mains jointes sur son tablier, et elle lui +répondait en hochant la tête: + +"Dieu n'est pas toujours juste!" + +Et nous nous en allions, elle et moi, troublé et pensifs, vers les +Champs-Élysées. L'Océan Pacifique, la Californie, les Espagnols, les +Chinois, les Malais, les placers, les montagne d'or et les rivières +d'or, tout cela évidemment ne pouvait pas tenir dans le monde tel que je +le concevais, et les discours du lunetier m'enseignaient que la terre ne +finit point, comme je le croyais, à la place Saint-Sulpice et au pont +d'Iéna. + +M. Hamoche m'ouvrait l'esprit, et je ne pouvais voir sa mince figure, +emphatique et fiévreuse, sans ressentir le frisson de l'inconnu. Il +m'enseignait que la terre est grande, grande à s'y perdre, et couverte +de choses vagues et terribles. Près de lui, je sentais aussi que la vie +n'est pas un jeu et qu'on y souffre réellement. Et cela surtout me +jetait dans des étonnements profonds. Car enfin, je voyais bien que M. +Hamoche était malheureux. + +"Il est malheureux!" disait Mme Mathias. + +Et ma mère disait aussi: + +"Ce pauvre homme! il est dans la misère!" + +C'en était fait. J'avais perdu ma confiance première dans la bonté de la +nature. Et, sans doute, je ne surprendrai personne si je dis que je ne +l'ai jamais retrouvée depuis. + +Tout en m'inquiétant, M. Hamoche m'intéressait beaucoup. Il m'arrivait +quelquefois de le rencontrer, le soir, dans mon escalier. Ce n'était +point extraordinaire, car il habitait une mansarde dans notre maison. A +la tombée du jour, il grimpait les degrés, ayant sous chaque bras une +boîte longue et noire, qui renfermait, assurément, les lunettes et les +minéraux. Mais ces deux boîtes ressemblaient à deux petits cercueils, et +j'avais peur, comme si cet homme de malheur était un croque-mort ... + +N'emportait-il pas ma confiance et ma sécurité? Maintenant, je doutais +de tout, puisque, reposant sous notre toit, dans la maison bénie, cet +homme n'était pas heureux. + +Sa mansarde donnait sur la cour, et ma bonne m'avait dit que, pour s'y +tenir debout, il fallait passer la tête par la fenêtre à tabatière. Et, +comme je n'étais pas toujours sérieux à cette époque, je riais de tout +mon coeur à la pensée que M. Hamoche, dans sa chambre, ne quittait pas +son chapeau, que ce chapeau, prodigieusement haut, s'élevait sur le toit +au-dessus des tuyaux, et qu'il y manquait seulement une de ces flèches +de zinc qui tournent au vent. + +A six ans, on a l'esprit mobile. Depuis quelque temps, je ne songeais +plus au lunetier, au chapeau, aux deux cercueils, quand un jour--il me +souvient que c'était un jour de printemps,--il était six heures et +demie, et nous étions à table ... On dînait de bonne heure, sur le quai +Malaquais, dans ce temps-là. Un jour, dis-je, Mme Mathias, qui était +très considérée dans la maison, vint dire à mon père: + +"Le marchand de lunettes est très malade, là-haut, dans sa mansarde. Il +a une fièvre de cheval. + +--J'y vais", dit mon père en se levant. + +Au bout d'un quart d'heure, il revint. + +"Eh bien? demanda ma mère. + +--On ne peut rien dire encore, répondit mon père, en reprenant sa +serviette avec la tranquillité d'un homme habitué à toutes les misères +humaines. Je croirais à une fièvre cérébrale. L'excitation nerveuse est +très intense. Naturellement, il ne veut pas entendre parler de +l'hôpital. Il faudra pourtant bien l'y porter: on ne peut le soigner que +là." + +Je demandai: + +"Est-ce qu'il en mourra?" + +Mon père, sans répondre, souleva légèrement les épaules. + +Le lendemain, il faisait un beau soleil; j'étais seul dans la salle à +manger. Par la fenêtre ouverte, et qui donnait sur la cour, les +piaillements vigoureux des moineaux entraient avec des flots de lumière +et les senteurs des lilas cultivés par notre concierge, grand amateur de +jardins. J'avais une arche de Noé toute neuve, qui poissait les doigts +et sentait cette bonne odeur de jouet neuf que j'aimais tant. Je +rangeais sur la table les animaux par couples, et déjà le cheval, +l'ours, l'éléphant, le cerf, le mouton et le renard, s'acheminaient deux +à deux vers l'arche qui devait les sauver du déluge. + +On ne sait pas ce que les joujoux font naître de rêves dans l'âme des +enfants. Ce paisible et minuscule défilé de tous les animaux de la +création m'inspirait vraiment une idée mystique et douce de la nature. +J'étais pénétré de tendresse et d'amour. Je goûtais à vivre une joie +inexprimable. + +Tout à coup, un bruit sourd de chute retentit dans la cour; un bruit +profond et comme lourd, inouï, qui me glaça d'épouvante. + +Pourquoi, par quel instinct ai-je frissonné? Je n'avais jamais entendu +ce bruit-là. Comment en avais-je, instantanément, senti toute l'horreur? +Je m'élance à la fenêtre. Je vois, au milieu de la cour, quelque chose +d'affreux! un paquet informe et pourtant humain, une loque sanglante. +Toute la maison s'emplit de cris de femmes et d'appels lugubres. Ma +vieille bonne entre, blême, dans la salle à manger: + +"Mon Dieu! le marchand de lunettes qui s'est jeté par la fenêtre, dans +un accès de fièvre chaude!" + +De ce jour, je cessai définitivement de croire que la vie est un jeu, et +le monde une boîte de Nuremberg. La cosmogonie du petit Pierre Nozière +alla rejoindre dans l'abîme des erreurs humaines a carte du monde connu +des anciens et le système de Ptolémée. + + + + +III + +MADAME MATHIAS + + +Mme Mathias était une sorte de femme de charge et de bonne d'enfant qui, +par son grand âge et son mauvais caractère, s'était attiré beaucoup de +considération. Mon père et ma mère, qui l'avaient attachée à ma très +petite personne, ne l'appelaient que Mme Mathias, et ce fut pour moi une +grande surprise d'apprendre un jour qu'elle avait un nom de baptême, un +nom de jeune fille, un petit nom, et qu'elle se nommait Virginie. Mme +Mathias avait eu des malheurs, elle en gardait la fierté. Les joues +creuses, avec des yeux de braise sous les mèches grises de ses cheveux +qui se tordaient hors de sa coiffe, noire, sèche, muette, sa bouche +ruinée, son menton menaçant et son morne silence, affligeaient mon père. + +Maman, qui gouvernait la maison avec la vigilance d'une reine +d'abeilles, avouait pourtant qu'elle n'osait pas faire d'observation à +cette femme d'âge, qui la regardait en silence avec des yeux de louve +traquée. Mme Mathias était généralement redoutée. Seul dans la maison, +je n'avais pas peur d'elle. Je la connaissais, je l'avais devinée, je la +savais faible. + +A huit ans, j'avais mieux compris une âme que mon père à quarante, bien +que mon père eût l'esprit méditatif, assez d'observation pour un +idéaliste, et quelques notions de physiognomonie puisées dans Lavater. +Je me rappelle l'avoir entendu longuement disserter sur le masque de +Napoléon rapporté de Sainte-Hélène par le docteur Antomarchi, et dont +une épreuve en plâtre, pendue dans son cabinet, a terrifié mon enfance. + +Mais il faut dire que j'avais sur lui un grand avantage: j'aimais Mme +Mathias, et Mme Mathias m'aimait. J'étais inspiré par la sympathie; il +n'était guidé que par la science. Encore ne s'appliquait-il pas beaucoup +à pénétrer le caractère de Mme Mathias. Ne prenant aucun plaisir à la +voir, il ne la regardait guère, et peut-être ne l'avait-il point assez +observée pour s'apercevoir qu'un petit nez mou, d'une innocente rondeur, +s'était singulièrement planté au milieu du masque austère sous lequel +elle figurait dans la vie. + +Et ce nez, en effet, ne se faisait pas remarquer. Il passait presque +inaperçu sur cette scène de désolation violente qu'était le visage de +Mme Mathias. Pourtant il était digne d'intérêt. Tel que je le retrouve +au fond de ma mémoire, il m'émeut par je ne sais quelle expression de +tendresse souffrante et d'humilité douloureuse. Je suis le seul être au +monde qui y ait fait attention, et encore, n'ai-je commencé à le bien +comprendre que lorsqu'il n'était plus qu'un souvenir lointain, gardé par +moi seul. + +C'est maintenant surtout que j'y songe avec intérêt. Ah! Madame Mathias, +que ne donnerais-je pas pour vous revoir aujourd'hui telle que vous +étiez dans votre vie terrestre, tricotant des bas, une aiguille fichée +sur l'oreille, sous votre bonnet à tuyaux, et des besicles énormes +chaussant le bout de votre nez trop faible pour les porter. Vos besicles +glissaient toujours, et vous en éprouviez toujours une impatience +nouvelle; car vous n'avez jamais su vous soumettre en riant à la +nécessité, et vous portiez au milieu des misères domestiques une âme +indignée. + +Ah! Madame Mathias, Madame Mathias, que ne donnerais-je point pour vous +revoir telle que vous fûtes, ou du moins pour savoir ce que vous êtes +devenue, depuis trente ans que vous avez quitté ce monde où vous aviez +si peu de joie, où vous teniez si peu de place et que vous aimiez tant. +Je l'ai senti, vous aimiez la vie, et vous vous attachiez aux affaires +terrestres avec cette obstination désespérée des malheureux. Si j'avais +de vos nouvelles, Madame Mathias, j'en recevrais infiniment de +contentement et de paix. Dans le cercueil des pauvres où vous vous en +êtes allée par un beau jour de printemps, il m'en souvient, par un de +ces beaux jours dont vous goûtiez si bien la douceur, chère dame, vous +emportiez mille choses touchantes, tout un monde d'idées créé par +l'association de votre vieillesse et de mon enfance. Qu'en avez-vous +fait, Madame Mathias? Là où vous êtes, vous souvient-il encore de nos +longues promenades? + +Chaque jour, après le déjeuner, nous sortions ensemble; nous gagnions +les avenues désertes, les quais désolés de Javel et de Billy, la morne +plaine de Grenelle, où le vent soulevait tristement la poussière. Ma +petite main serrée dans sa main rugueuse, qui me rassurait, je +parcourais des yeux la rude immensité des choses. Entre cette vieille +femme, ce petit garçon rêveur et ces paysages mélancoliques de banlieue, +il y avait des harmonies profondes. Ces arbres poudreux, ces cabarets +peints en rouge, l'invalide qui passait, la cocarde à la casquette; la +marchande de gâteaux aux pommes, assise contre le parapet, à côté de ses +carafes de coco bouchées avec des citrons, voilà le monde dans lequel +Mme Mathias se sentait à l'aise. Mme Mathias était peuple. + +Or, un jour d'été, comme nous longions le quai d'Orsay, je la priai de +descendre sur la berge pour voir de plus près les grues décharger du +sable, ce à quoi elle consentit tout de suite. Elle faisait toujours +tout ce que je voulais, parce qu'elle m'aimait et que ce sentiment lui +ôtait toute force. Au bord de l'eau et tenant ma bonne par un pan de sa +jupe d'indienne à fleurs, je regardais curieusement la machine qui, d'un +air patient d'oiseau pêcheur, prenait sur le bateau les paniers pleins, +puis, promenant en demi-cercle sa longue encolure, les allait verser sur +la rive. A mesure que le sable s'amassait, des hommes en pantalon de +toile bleue, nus jusqu'à la ceinture, la chair couleur de brique, le +jetaient par pelletées contre un crible. + +Je tirai la jupe d'indienne. + +"M'ame Mathias, pourquoi ils font ça? dis, m'ame Mathias?" + +Elle ne répondit point. Elle s'était baissée pour ramasser quelque chose +à terre. Je croyais d'abord que c'était une épingle. Elle en trouvait +chaque jour deux ou trois, qu'elle piquait à son corsage. Mais, cette +fois, ce n'était pas une épingle. C'était un couteau de poche, dont le +manche de cuivre représentait la colonne Vendôme. + +"Montre, montre-moi ce couteau, m'ame Mathias. Donne-le moi! Pourquoi tu +ne me le donnes pas, dis?" + +Immobile, muette, elle regardait le petit couteau avec une attention +profonde et je ne sais quoi d'égaré qui me fit presque peur. + +"M'ame Mathias, qu'est-ce que tu as, dis?" + +Elle murmura, d'une voix faible que je ne lui connaissais pas: + +"Il en avait un tout pareil. + +--Qui donc ça? M'ame Mathias, qui donc qu'en avait un tout pareil?" + +Et tirée par la robe, elle me regarda, de ses yeux brûlés, où l'on ne +voyait que du rouge et du noir, toute surprise, comme si elle ne me +savait plus là, et elle me répondit: + +"Mais c'était Mathias, donc; c'était Mathias. + +--Qui Mathias?" + +Elle se passa la main sur les paupières qui restèrent froissées et +tirées, mit soigneusement le couteau dans sa poche, sous son mouchoir, +et me répondit: + +"Mathias, mon mari. + +--Alors, tu l'avais épousé. + +--Je l'avais épousé pour mon malheur! J'étais riche, j'avais un moulin à +Aunot, près de Chartres. Il a mangé la farine, l'âne et le moulin, et +tout! Il m'a mise sur la paille et, quand je n'ai plus rien eu, il m'a +quittée. C'était un ancien militaire, un grenadier de l'Empereur, blessé +à Waterloo. Il avait pris du vice à l'armée." + +Tout cela m'étonnait beaucoup; je réfléchis un instant et je dis: + +"Ton mari, ce n'était pas un mari comme papa, n'est-ce pas, m'ame +Mathias?" + +Mme Mathias ne pleurait plus; c'est avec une sorte de fierté qu'elle me +répondit: + +"Des hommes comme Mathias, il n'y en a plus. Il avait tout pour lui, +celui-là! Grand, fort, et beau, et malin, et jovial! Et toujours bien +tenu, toujours une rose à la boutonnière. C'était un homme bien +agréable!" + + + + +IV + +L'ÉCRIVAIN PUBLIC + + +Dans l'humble maison que ma mère gouvernait avec sagesse, Mme Mathias +n'était précisément ni femme de charge ni bonne d'enfant, bien qu'elle +s'occupât du ménage et me menât promener tous les jours. Son grand âge, +son visage fier, son caractère ombrageux et farouche, donnaient à sa +domesticité un air d'indépendance; elle gardait dans les soins les plus +familiers l'expression tragique d'une personne qui a eu des malheurs; le +souvenir lui en demeurait cher, et elle le conservait précieusement au +dedans d'elle. Les lèvres serrées par l'habitude du silence, elle +n'aimait point à raconter les aventures de sa vie passée. + +Elle apparaissait dans mon imagination d'enfant comme une maison dévorée +par un antique incendie. Je savais seulement que, née, ainsi qu'elle le +disait, l'année de la mort du roi, fille de riches fermiers beaucerons, +de bonne heure orpheline, elle avait épousé en 1815, à l'âge de +vingt-deux ans, le capitaine Mathias, un bien bel homme qui, mis à la +demi-solde par les Bourbons, disait leur fait aux chevaliers du Lys, +qu'il appelait poliment les compagnons d'Ulysse. Mes parents étaient un +peu plus instruits. Ils n'ignoraient point que le capitaine Mathias +avait mangé les écus de la fermière au Rocher de Cancale, et que, +laissant ensuite sa pauvre femme sur la paille, il s'en était allé +courir les filles. Dans les premières années de la monarchie de Juillet, +Mme Mathias l'avait retrouvé, par grand hasard, tandis qu'il sortait +d'un cabaret de la rue de Rambuteau, où, rasé de frais, le teint vermeil +sous ses cheveux blancs, une rose à la boutonnière, il donnait chaque +jour des consultations aux commerçants poursuivis par les huissiers. + +Il rédigeait des actes devant une bouteille de vin blanc, en souvenir de +son premier état; car il avait été saute-ruisseau avant d'entrer au +régiment. Elle l'avait repris alors; elle l'avait ramené chez elle avec +une joie triomphale. Mais il n'y était pas resté longtemps; il avait +disparu un jour, emportant, disait-on, une douzaine d'écus cachés par +Mme Mathias sous sa paillasse. Depuis lors, on n'avait plus de ses +nouvelles. On croyait qu'il s'était laissé mourir dans un lit d'hôpital, +et on l'en approuvait. + +"C'est pour vous une délivrance", disait mon père à Mme Mathias. + +Alors des larmes brûlantes et comme enflammées montaient aux yeux de Mme +Mathias; ses lèvres tremblaient, et elle ne répondait pas. + +Or, un jour de printemps, Mme Mathias, ayant serré sur ses épaules son +terrible châle noir, m'emmena promener à l'heure accoutumée. Mais elle +ne me conduisit pas ce jour-là aux Tuileries, notre jardin royal et +familier, où tant de fois, laissant ma balle et mes billes, j'avais +collé mon oreille contre le piédestal de la statue du Tibre pour écouter +des voix mystérieuses. Elle ne me conduisit pas vers ces boulevards +calmes et tristes d'où l'on voit, au-dessus des lignes poudreuses des +arbres, le dôme doré sous lequel est couché dans son tombeau rouge +Napoléon; elle ne me conduisit pas vers les avenues monotones où elle se +plaisait, assise sur un banc, à causer avec quelque invalide, tandis que +je faisais des jardins dans la terre humide. + +En ce jour de printemps, elle prit un chemin inaccoutumé, suivit des +rues encombrées de passants et de voitures, bordées de boutiques où +s'étalaient des objets innombrables et divers, dont j'admirais les +formes sans en concevoir l'usage. Les pharmacies surtout m'étonnaient +par la grandeur et l'éclat de leurs bocaux. Quelques-unes de ces +boutiques étaient peuplées de grandes statues peintes et dorées. Je +demandai: + +"Quoi c'est, m'ame Mathias?" + +Et Mme Mathias me répondit avec la fermeté d'une citoyenne nourrie dans +les faubourgs de Paris: + +"C'est rien, c'est des bons dieux." + +Ainsi, dans ma tendre enfance, tandis que ma mère m'inclinait doucement +au culte des images, Mme Mathias m'enseignait à mépriser la +superstition. De la voie étroite où nous étions, une grande place +plantée de petits arbres m'apparut soudain. Je la reconnus et il me +souvint de ma bonne Nanette en revoyant ce pavillon étrange où des +prêtres de pierre sont assis, les pieds dans la vasque d'une fontaine. +C'est avec Nanette que, dans des temps vagues et d'incertaine mémoire, +j'avais visité ces choses. En les revoyant, je fus saisi du regret de +Nanette perdue. J'eus envie de courir en pleurant et en criant: +"Nanette!" Mais soit faiblesse d'âme, soit délicatesse obscure du coeur, +soit débilité d'esprit, je ne parlai point de Nanette à Mme Mathias. + +Nous traversâmes la place et nous nous engageâmes dans des ruelles aux +pavés pointus, qu'une grande église recouvrait de son ombre humide. Sur +les portails ornés de pyramides et de boules moussues, çà et là une +statue faisait un grand geste en l'air et des couples de pigeons +s'envolaient devant nous. + +Ayant contourné la grande église, nous prîmes une rue bordée de porches +sculptés et de vieux murs au-dessus desquels les acacias penchaient +leurs branches fleuries. Il y avait, à gauche, dans une encoignure, une +échoppe vitrée avec cette enseigne: Écrivain public. Des lettres et des +enveloppes étaient collées sur tous les carreaux. Du toit de zinc +sortait un tuyau de cheminée coiffé d'un grand chapeau. Mme Mathias +tourna le bec de canne et, me poussant devant elle, entra dans +l'échoppe. Un vieillard, courbé sur une table, leva la tête à notre vue. +Des favoris en fer à cheval bordaient ses joues roses. Ses cheveux +blancs s'enlevaient sur son front comme dans un coup de vent orageux. Sa +redingote noire était par endroits blanchie et luisante. Il portait un +bouquet de violettes à la boutonnière. + +"Tiens! c'est la vieille!" dit-il sans se lever. + +Puis me regardant d'un air peu sympathique: + +"C'est ton petit bourgeois, hein? demanda-t-il. + +--Oh! répondit Mme Mathias, il est gentil enfant, quoiqu'il me fasse +souvent endêver. + +--Hum! fit l'écrivain public. Il est maigrichon et pâlot. Ça ne fera pas +un fameux soldat." + +Mme Mathias contemplait le vieil écrivain public avec des yeux ardents +de tendresse; elle lui dit d'une voix souple, que je ne lui connaissais +pas: + +"Eh! ben? comment vas-tu, Hippolyte? + +--Oh! dit-il, la santé n'est pas mauvaise. Le coffre est bon. Mais les +affaires ne vont pas. Trois ou quatre lettres à cinq sous pièce, le +matin. Et c'est tout ..." + +Puis il haussa les épaules, comme pour secouer les soucis, et, tirant de +dessous la table une bouteille et des verres, il nous versa du vin +blanc. + +"A ta santé, la vieille! + +--A ta santé, Hippolyte!" + +Le vin était piquant. En y trempant mes lèvres, je fis la grimace. + +"C'est une petite demoiselle, dit le vieillard. A son âge, j'étais déjà +porté sur le vin et les amours. Mais on ne fait plus des hommes comme +moi. Le moule en est brisé." + +Puis, me posant lourdement la main sur l'épaule: + +"Tu ne sais pas, mon ami, que j'ai servi le petit caporal et fait toute +la campagne de France. J'étais à Craonne et à Fère-Champenoise. Et, le +matin d'Athis, Napoléon m'a demandé une prise de tabac. + +"Je crois le voir encore, l'empereur. Il était petit, gros, le visage +jaune, avec des yeux pleins de mitraille et un air de tranquillité. Ah! +s'ils ne l'avaient pas trahi!... Mais les blancs sont tous des fripons." + +Il se versa à boire. Mme Mathias sortit de sa muette contemplation et, +se levant: + +"Il faut que je m'en aille, à cause du petit." + +Puis, tirant de sa poche deux pièces de vingt sous, elle les glissa dans +la main de l'écrivain public qui les reçut avec un air de superbe +indifférence. + +Quand nous fûmes dehors, je demandai qui était ce monsieur. Mme Mathias +me répondait avec un accent d'orgueil et d'amour: + +"C'est Mathias, mon petit, c'est Mathias! + +--Mais papa et maman disent qu'il est mort." + +Elle secoua la tête joyeusement. + +"Oh! il m'enterrera et il en enterrera bien d'autres après moi, des +vieux et des jeunes." + +Puis elle devint soucieuse: + +"Pierre, ne va pas dire que tu as vu Mathias." + + + + +V + +LES CONTES DE MAMAN + + +--Je n'ai pas d'imagination, disait maman. + +Elle disait n'en pas avoir, parce qu'elle croyait qu'il n'y avait +d'imagination qu'à faire des romans, et elle ne savait pas qu'elle avait +une espèce d'imagination rare et charmante qui ne s'exprimait pas par +des phrases. Maman était une dame ménagère tout occupée de soins +domestiques. Elle avait une imagination qui animait et colorait son +humble ménage. Elle avait le don de faire vivre et parler la poêle et la +marmite, le couteau et la fourchette, le torchon et le fer à repasser; +elle était au dedans d'elle-même un fabuliste ingénu. Elle me faisait +des contes pour m'amuser, et comme elle se sentait incapable de rien +imaginer, elle les faisait sur les images que j'avais. + +Voici quelques-uns de ses récits. J'y ai gardé autant que j'ai pu sa +manière, qui était excellente. + + +L'ÉCOLE + +Je proclame l'école de Mlle Genseigne la meilleur école de filles qu'il +y ait au monde. Je déclare mécréants et médisants ceux qui croiront et +diront le contraire. Toutes les élèves de Mlle Genseigne sont sages et +appliquées, et il n'y a rien de si plaisant à voir que leurs petites +personnes immobiles. On dirait autant de petites bouteilles dans +lesquelles Mlle Genseigne verse de la science. + +Mlle Genseigne est assise toute droite dans sa haute chaise. Elle est +grave et douce; ses bandeaux plats et sa pèlerine noire inspirent le +respect et la sympathie. + +Mlle Genseigne, qui est très savante, apprend le calcul à ses petites +élèves. Elle dit à Rose Benoist: + +"Rose Benoist, si de douze je retiens quatre, combien me reste-t-il? + +--Quatre!" répond Rose Benoist. + +Mlle Genseigne n'est pas satisfaite de cette réponse: + +"Et vous, Emmeline Capel, si de douze je retiens quatre, combien me +reste-t-il? + +--Huit!" répond Emmeline Capel. + +Et Rose Benoist tombe dans une rêverie profonde. Elle entend qu'il reste +huit à Mlle Genseigne, mais elle ne sait pas si ce sont huit chapeaux ou +huit mouchoirs, ou bien encore huit pommes ou huit plumes. Il y a bien +longtemps que ce doute la tourmente. Quand on lui dit que six fois six +font trente-six, elle ne sait pas si ce sont trente-six chaises ou +trente-six noix, et elle ne comprend rien à l'arithmétique. + +Au contraire, elle est très savante en histoire sainte. Mlle Genseigne +n'a pas une autre élève capable de décrire le Paradis terrestre et +l'Arche de Noé comme fait Rose Benoist. Rose Benoist connaît toutes les +fleurs du Paradis et tous les animaux de l'Arche. Elle sait autant de +fables que Mlle Genseigne elle-même. Elle sait tous les discours du +Corbeau et du Renard, de l'Âne et du petit Chien, du Coq et de la Poule. +Elle n'est pas surprise quand on lui dit que les animaux parlaient +autrefois. Elle serait plutôt surprise si on lui disait qu'ils ne +parlent plus. Elle est bien sûre d'entendre le langage de son gros chien +Tom et de son petit serin Cuip. Elle a raison: les animaux ont toujours +parlé et ils parlent encore; mais ils ne parlent qu'à leurs amis. Rose +Benoist les aime et ils l'aiment. C'est pour cela qu'elle les comprend. +Pour s'entendre, il n'est tel que de s'aimer. + +Aujourd'hui, Rose Benoist a récité sa leçon sans faute. Elle a un bon +point. Emmeline Capel a reçu aussi un bon point pour avoir bien su sa +leçon d'arithmétique. + +Au sortir de la classe, elle a dit à sa maman qu'elle avait un bon +point. Et elle a ajouté: + +"Un bon point, à quoi ça sert, dis, maman? + +--Un bon point ne sert à rien, a répondu la maman d'Emmeline. C'est +justement pour cela qu'on doit être fier de le recevoir. Tu sauras un +jour, mon enfant, que les récompenses les plus estimées sont celles qui +donnent de l'honneur sans profit." + + +MARIE + +Les petites filles ont un désir naturel de cueillir des fleurs et des +étoiles. Mais les étoiles ne se laissent point cueillir et elles +enseignent aux petites filles qu'il y a en ce monde des désirs qui ne +sont jamais contentés. Mlle Marie s'en est allée dans le parc avec sa +nourrice; elle a rencontré une corbeille d'hortensias et elle a connu +que les fleurs d'hortensia étaient belles; c'est pourquoi elle en a +cueilli une. C'était très difficile. Elle a tiré la plante à deux mains +et elle a couru grand risque de tomber sur son derrière quand la tige +s'est rompue. Aussi est-elle très fière de ce qu'elle a fait. Elle est +très contente aussi, car la fleur est admirable à voir: c'est une boule +d'un rose tendre trempée de bleu et c'est une fleur composée de beaucoup +de petites fleurs. Mais la nourrice l'a vue: elle s'élance. Elle saisit +Mlle Marie par le bras; elle gronde, elle s'écrie, elle est terrible. +Mlle Marie regarde étonnée, de son regard encore flottant, et songe dans +sa petite âme confuse. Vous ne sauriez imaginer combien c'est difficile, +à sept ans, d'interroger sa conscience. Elle reste candide entre la +faute commise et le châtiment préparé. La nourrice la met en pénitence, +non dans le cabinet noir, mais sous un grand marronnier, à l'ombre d'un +vaste parasol chinois. Là, Mlle Marie pensive, surprise, étonnée, est +assise et songe. Sa fleur à la main, elle a l'air, sous l'ombrelle qui +rayonne autour d'elle, d'une petite idole étrange. + +La nourrice a dit: "Maintenant, mademoiselle, donnez-moi cette fleur." +Mais Mlle Marie a serré dans son petit poing la tige fleurie et ses +joues ont rougi et son front s'est gonflé comme si elle allait pleurer. +Et la nourrice n'a pas voulu causer des larmes. Elle a dit: "Je vous +défends de porter cette fleur à votre bouche. Si vous désobéissez, +mademoiselle, votre petit chien Toto vous mangera les oreilles." + +Ayant ainsi parlé, elle s'éloigne. La jeune pénitente, immobile sous son +dais éclatant, regarde autour d'elle, et voit le ciel et la terre. C'est +grand, le ciel et la terre, et cela peut amuser quelque temps une petite +fille. Mais sa fleur d'hortensia l'occupe plus que tout le reste. C'est +une belle fleur et c'est une fleur défendue. Voilà deux raisons pour s'y +plaire. Mlle Marie songe: "Une fleur, cela doit sentir bon!" Et elle +approche de son nez la boule fleurie. Elle essaie de sentir, mais elle +ne sent rien. Elle n'est pas bien habile à respirer les parfums: il y a +peu de temps encore, elle soufflait sur les roses au lieu de les +respirer. Il ne faut pas se moquer d'elle pour cela: on ne peut tout +apprendre à la fois. On apprend d'abord à boire du lait. On n'apprend +que plus tard à respirer des fleurs: c'est moins utile. D'ailleurs, +aurait-elle, comme sa maman, l'odorat subtil, elle ne sentirait rien. La +fleur d'hortensia n'a pas d'odeur. C'est pourquoi elle lasse malgré sa +beauté. Mais Mlle Marie est ingénieuse. Elle se prend à songer: "Cette +fleur, elle est peut-être en sucre." Alors elle ouvre la bouche toute +grande et va porter la fleur à ses lèvres ... Un cri retentit: Ouap! + +C'est le petit chien Toto qui, s'élançant pardessus une bordure de +géraniums, vient se poser, les oreilles toutes droites, devant Mlle +Marie, et darde sur elle le regard de ses yeux vifs et ronds. La +nourrice, qui veille cachée derrière les arbres, l'a envoyé. Et Mlle +Marie reste stupéfaite. + + +A TRAVERS CHAMPS + +Après le déjeuner, Catherine s'en est allé dans les prés avec Jean, son +petit frère. Quand ils sont partis, le jour semblait jeune et frais +comme eux. + +Le ciel n'était pas tout à fait bleu; il était plutôt gris, mais d'un +gris plus doux que tous les bleus du monde. Justement les yeux de +Catherine sont de ce gris-là et semblent faits d'un peu de ciel matinal. + +Catherine et Jean s'en vont tout seuls par les prés. Leur mère est +fermière et travaille dans la ferme. Ils n'ont point de servante pour +les conduire, et ils n'en ont point besoin. Ils savent leur chemin; ils +connaissent les bois, les champs et les collines. Catherine sait voir +l'heure du jour en regardant le soleil, et elle a deviné toutes sortes +de beaux secrets naturels que les enfants des villes ne soupçonnent pas. +Le petit Jean lui-même comprend beaucoup de choses des bois, des étangs +et des montagnes, car sa petite âme est une âme rustique. + +Catherine et Jean s'en vont par les prés fleuris. Catherine, en +cheminant, fait un bouquet. Elle aime les fleurs. Elle les aime parce +qu'elles sont belles, et c'est une raison, cela! Les belles choses sont +aimables; elles ornent la vie. Quelque chose de beau vaut quelque chose +de bien, et c'est une bonne action que de faire un beau bouquet. + +Catherine cueille des bleuets, des coquelicots, des coucous et des +boutons d'or, qu'on appelle aussi cocottes. Elle cueille encore de ces +jolies fleurs violettes qui croissent au bord des blés et qu'on nomme +des miroirs de Vénus. Elle cueille les sombres épis de l'herbe à lait et +des crêtes de coq, qui sont des crêtes jaunes, et des becs de grue roses +et le lys des vallées, dont les blanches clochettes, agitées au moindre +souffle, répandent une odeur délicieuse. Catherine aime les fleurs parce +que les fleurs sont belles; elle les aime aussi parce qu'elles sont des +parures. Elle est une petite fille toute simple, dont les beaux cheveux +sont cachés sous un béguin brun; son tablier de cotonnade recouvre une +robe unie; elle va en sabots. Elle n'a vu de riches toilettes qu'à la +Vierge Marie et à la sainte Catherine de son église paroissiale. Mais il +y a des choses que les petites filles savent en naissant. Catherine sait +que les fleurs sont des parures séantes, et que les belles dames qui +mettent des bouquets à leur corsage en paraissent plus jolies. Aussi +songe-t-elle qu'elle doit être bien brave en ce moment, puisqu'elle +porte un bouquet plus gros que sa tête. Elle est contente d'être brave +et ses idées sont brillantes et parfumées comme ses fleurs. Ce sont des +idées qui ne s'expriment point par la parole: la parole n'a rien d'assez +joli pour exprimer les idées de bonheur d'une petite fille. Il y faut +des airs de chanson, les airs les plus vifs et les plus doux, les +chansons les plus gentilles, comme Giroflé-Girofla ou Les Compagnons de +la Marjolaine. Aussi Catherine chante, en cueillant son bouquet: "J'irai +au bois seulette", et elle chante aussi: "Mon coeur je lui donnerai, mon +coeur je lui donnerai." + +Le petit Jean est d'un autre caractère. Il suit d'autres pensées. C'est +un franc luron; il ne porte point encore la culotte, mais son esprit a +devancé son âge, et il n'y a point d'esprit plus gaillard que celui-là. +Tandis qu'il s'attache d'une main au tablier de sa soeur, de peur de +tomber, il agite son fouet de l'autre main avec la vigueur d'un robuste +garçon. C'est à peine si le premier valet de son père fait mieux claquer +le sien quand, en ramenant les chevaux de la rivière, il rencontre sa +fiancée. Le petit Jean ne s'endort pas dans une molle rêverie. Il ne se +soucie pas des fleurs des champs. Il songe, pour ses jeux, à de rudes +travaux. Il rêve charrois embourbés et percherons tirant du collier à sa +voix et sous ses coups. Il est plein de force et d'orgueil. C'est ainsi +qu'il va par les prés, à petits pas, butant aux cailloux et se retenant +au tablier de sa grande soeur. + +Catherine et Jean sont montés au-dessus des prairies, le long du coteau, +jusqu'à un endroit élevé d'ou l'on découvre tous les feux du village +épars dans la feuillée, et à l'horizon les clochers de six paroisses. +C'est là qu'on voit que la terre est grande. Catherine y comprend mieux +qu'ailleurs les histoires qu'on lui a apprises, la colombe de l'arche, +les Israélites de la Terre promise et Jésus allant de ville en ville. + +"Asseyons-nous là", dit-elle. + +Elle s'assied. En ouvrant les mains, elle répand sur elle sa moisson +fleurie. Elle en est toute parfumée, et déjà les papillons voltigent +autour d'elle. Elle choisit, elle assemble les fleurs; elle marie les +tons pour le plaisir de ses yeux. Plus les couleurs sont vives, plus +elle les trouve agréables. Elle a des yeux tout neufs que le rouge vif +ne blesse point. C'est pour les regards usés des citadins que les +peintres des villes éteignent les tons avec prudence. Les yeux de +Catherine sont de bons petits yeux qui aiment les coquelicots. Les +coquelicots, voilà ce que Catherine préfère. Mais leur pourpre fragile +s'est déjà fanée et la brise légère effeuille dans les mains de l'enfant +leur corolle étincelante. Elle regarde, émerveillée, toutes ces tiges en +fleur, et elle voit toutes sortes de petits insectes courir sur les +feuilles et sur les fleurs. Ces plantes qu'elle a cueillies servaient +d'habitation à des mouches et à de petits scarabées qui, voyant leur +demeure en péril, s'inquiètent et s'agitent. Catherine ne se soucie pas +des insectes. Elle trouve que ce sont de trop petites bêtes et elle n'a +d'eux aucune pitié. Pourtant on peut être en même temps très petit et +très malheureux. Mais c'est là une philosophique et, pour le malheur des +scarabées, la philosophie n'entre point dans la tête de Catherine. + +Elle se fait des guirlandes et des couronnes et se suspend des +clochettes aux oreilles; elle est maintenant ornée comme l'image +rustique d'une vierge vénérée des bergers. Son petit frère Jean, occupé +pendant ce temps à conduire des chevaux imaginaires, l'aperçoit ainsi +parée. Aussitôt il est saisi d'admiration. Un sentiment religieux +pénètre toute sa petite âme. Il s'arrête, le fouet lui tombe des mains. +Il comprend qu'elle est belle. Il voudrait être beau aussi et tout +chargé de fleurs. Il essaye en vain d'exprimer ce désir dans son langage +obscur et doux. Mais elle l'a deviné. La petite Catherine est une grande +soeur; une grande soeur est une petite mère; elle prévient, elle devine. + +"Oui, chéri, s'écrie Catherine; je vais te faire une belle couronne et +tu seras pareil à un petit roi." + +Et la voilà qui tresse les fleurs bleues, les fleurs jaunes et les +fleurs rouges pour en faire un chapeau. Elle pose ce chapeau de fleurs +sur la tête du petit Jean, qui en rougit de joie. Elle l'embrasse, elle +le soulève de terre et le pose tout fleuri sur une grosse pierre. Puis +elle l'admire parce qu'il est beau et elle l'aime parce qu'il est beau +par elle. + +Et, debout sur son socle agreste, le petit Jean comprend qu'il est beau. +Cette idée le pénètre d'un respect profond de lui-même. Il comprend +qu'il est sacré. Droit, immobile, les yeux tout ronds, les lèvres +serrées, les bras pendants, les mains ouvertes et les doigts écartés +comme les rayons d'une roue, il goûte une joie pieuse à se sentir +devenir une idole. Le ciel est sur sa tête, les bois et les champs sont +à ses pieds. Il est au milieu du monde. Il est seul grand, il est seul +beau. + +Mais tout à coup Catherine éclate de rire. Elle s'écrie: + +"Oh! que tu es drôle, mon petit Jean! que tu es drôle!" + +Elle se jette sur lui, elle l'embrasse, le secoue; la lourde couronne +lui glisse sur le nez. Et elle répète: + +"Oh! qu'il est drôle! qu'il est drôle!" + +Et elle rit de plus belle. + +Mais le petit Jean ne rit pas. Il est triste et surpris que ce soit fini +et qu'il ne soit plus beau. Il lui en coûte de redevenir ordinaire. + +Maintenant la couronne dénouée s'est répandue à terre et le petit Jean +est redevenu semblable à l'un de nous. Il n'est plus beau. Mais c'est +encore un solide gaillard. Il a ressaisi son fouet, et le voilà qui tire +de l'ornière les six chevaux de ses rêves. Les petits enfants imaginent +avec facilité les choses qu'ils désirent et qu'ils n'ont pas. Quand ils +gardent dans l'âge mur cette faculté merveilleuse, on dit qu'ils sont +des poètes ou des fous. Le petit Jean crie, frappe et se démène. + +Catherine joue encore avec ses fleurs. Mais il y en a qui meurent. Il y +en a d'autres qui s'endorment. Car les fleurs ont leur sommeil comme les +animaux, et voici que les campanules, cueillies quelques heures +auparavant, ferment leurs cloches violettes et s'endorment dans les +petites mains qui les ont séparées de la vie. Catherine en serait +touchée si elle le savait. Mais Catherine ne sait pas que les plantes +dorment ni qu'elles vivent. Elle ne sait rien. Nous ne savons rien non +plus et, si nous avons appris que les plantes vivent, nous ne sommes +guère plus avancés que Catherine, puisque nous ne savons pas ce que +c'est que vivre. Peut-être ne faut-il pas trop nous plaindre de notre +ignorance. Si nous savions tout, nous n'oserions plus rien faire et le +monde finirait. + +Un souffle léger passe dans l'air et Catherine frissonne. C'est le soir +qui vient. + +"J'ai faim", dit le petit Jean. + +Il est juste qu'un conducteur de chevaux mange quand il a faim. Mais +Catherine n'a pas un morceau de pain pour donner à son petit frère. + +Elle lui dit: + +"Mon petit frère, retournons à la maison." Et ils songent tous deux à la +soupe aux choux qui fume dans la marmite pendue à la crémaillère, au +milieu de la grande cheminée. Catherine amasse ses fleurs sur son bras +et, prenant son petit frère par la main, le conduit vers la maison. + +Le soleil descendait lentement à l'horizon rougi. Les hirondelles, dans +leur vol, effleuraient les enfants de leurs ailes immobiles. Le soir +était venu. Catherine et Jean se pressèrent l'un contre l'autre. + +Catherine laissait tomber une à une ses fleurs sur la route. Ils +entendaient, dans le grand silence, la crécelle infatigable du grillon. +Ils avaient peur tous deux et ils étaient tristes, parce que la +tristesse du soir pénétrait leurs petites âmes. Ce qui les entourait +leur était familier, mais ils ne reconnaissent plus ce qu'ils +connaissaient le mieux. + +Il semblait tout à coup que la terre fut trop grande et trop vieille +pour eux. Ils étaient las et ils craignaient de ne jamais arriver dans +la maison où leur mère faisait la soupe pour toute la famille. Le petit +Jean n'agitait plus son fouet. Catherine laissa glisser de sa main +fatiguée sa dernière fleur. Elle tirait son petit frère par le bras et +tous deux se taisaient. + +Enfin, ils virent de loin le toit de leur maison qui fumait dans le ciel +assombri. Alors, ils s'arrêtèrent, et tous deux, frappant des mains, +poussèrent des cris de joie. Catherine embrassa son petit frère, puis, +ils se mirent ensemble à courir de toute la force de leurs pieds +fatigués. Quand ils entrèrent dans le village, des femmes qui revenaient +des champs leur donnèrent le bonsoir. Ils respirèrent. La mère était sur +le seuil, en bonnet blanc, l'écumoire à la main. + +"Allons, les petits, allons donc!" cria-t-elle. Et ils se jetèrent dans +ses bras. En entrant dans la salle où fumait la soupe aux choux, +Catherine frissonna de nouveau. Elle avait vu la nuit descendre sur la +terre. Jean, assis sur la bancelle, le menton à la hauteur de la table, +mangeait déjà sa soupe. + + +LES FAUTES DES GRANDS + +Les routes ressemblent à des rivières. Cela tient à ce que les rivières +sont des routes; ce sont des routes naturelles sur lesquelles on voyage +avec des bottes de sept lieues; quel autre nom conviendrait mieux à des +barques? Et les routes sont comme des rivières que l'homme a faites pour +l'homme. + +Les routes, les belles routes aussi unies que la surface d'une fleuve et +sur lesquelles la roue de la voiture et la semelle du soulier trouvent +un appui à la fois solide et doux, ce sont les chefs-d'oeuvre de nos +pères qui sont morts sans laisser leur nom et que nous ne connaissons +que par leurs bienfaits. Qu'elles soient bénies, ces routes par +lesquelles les fruits de la terre nous viennent abondamment et qui +rapprochent les amis. + +C'est pour aller voir un ami, l'ami Jean, que Roger, Marcel, Bernard, +Jacques et Étienne ont pris la route nationale qui déroule au soleil, le +long des prés et des champs, son joli ruban jaune, traverse les bourgs +et les hameaux et conduit, dit-on, jusqu'à la mer où sont les navires. + +Les cinq compagnons ne vont pas si loin. Mais il leur faut faire une +belle course d'un kilomètre pour atteindre la maison de l'ami Jean. + +Les voilà partis. On les a laissés aller seuls, sur la foi de leurs +promesses; ils se sont engagés à marcher sagement, à ne point écarter du +droit chemin, à éviter les chevaux et les voitures et à ne point quitter +Étienne, le plus petit de la bande. + +Les voilà partis. Ils s'avancent en ordre sur une seule ligne. On ne +peut mieux partir. Pourtant, il y a un défaut à cette belle ordonnance. +Étienne est trop petit. + +Un grand courage s'allume en lui. Il s'efforce, il hâte le pas. Il ouvre +toute grande ses courtes jambes. Il agite ses bras par surcroît. Mais il +est trop petit, il ne peut pas suivre ses amis. Il reste en arrière. +C'est fatal; les philosophes savent que les mêmes causes produisent +toujours les mêmes effets. Mais Jacques, ni Bernard, ni Marcel, ni même +Roger, ne sont des philosophes. Ils marchent selon leurs jambes, le +pauvre Étienne marche avec les siennes: il n'y a pas de concert +possible. Étienne court, souffle, crie, mais il reste en arrière. + +Les grands, ses aînés, devraient l'attendre, direz-vous, et régler leur +pas sur le sien. Hélas, ce serait de leur part une haute vertu. Ils sont +en cela comme les hommes. En avant, disent les forts de ce monde, et ils +laissent les faibles en arrière. Mais attendez la fin de l'histoire. + +Tout à coup, nos grands, nos forts, nos quatre gaillards s'arrêtent. Ils +ont vu par terre une bête qui saute. La bête saute parce qu'elle est une +grenouille, et qu'elle veut gagner le pré qui longe la route. Ce pré, +c'est sa patrie: il lui est cher, elle y a son manoir auprès d'un +ruisseau. Elle saute. + +C'est une grande curiosité naturelle qu'une grenouille. + +Celle-ci est verte; elle a l'air d'une feuille vivante, et cet air lui +donne quelque chose de merveilleux. Bernard, Roger, Jacques et Marcel se +jettent à sa poursuite. Adieu Étienne, et la belle route toute jaune; +adieu leur promesse. Les voilà dans le pré, bientôt ils sentent leurs +pieds s'enfoncer dans la terre grasse qui nourrit une herbe épaisse. +Quelques pas encore et ils s'embourbent jusqu'aux genoux. L'herbe +cachait un marécage. + +Ils s'en tirent à grand'peine. Leurs souliers, leurs chaussettes, leurs +mollets sont noirs. C'est la nymphe du pré vert qui a mis les guêtres de +fange aux quatre désobéissants. + +Étienne les rejoint tout essoufflé. Il ne sait, en les voyant ainsi +chaussés, s'il doit se réjouir ou s'attrister. Il médite en son âme +innocente les catastrophes qui frappent les grands et les forts. Quant +aux quatre guêtrés, ils retournent piteusement sur leurs pas, car le +moyen, je vous prie, d'aller voir l'ami Jean en pareil équipage? Quand +ils rentreront à la maison, leurs mères liront leur faute sur leurs +jambes, tandis que la candeur du petit Étienne reluira sur ses mollets +roses. + + +JAQUELINE ET MIRAUT + +Jacqueline et Miraut sont de vieux amis. Jacqueline est une petite fille +et Miraut est un gros chien. + +Ils sont du même monde, ils sont tous deux rustiques: de là leur +intimité profonde. Depuis quand se connaissaient-ils? ils ne savent +plus: cela passe la mémoire d'un chien et celle d'une petite fille. +D'ailleurs, ils n'ont pas besoin de le savoir, ils n'ont ni envie, ni +besoin de rien savoir. Ils ont seulement l'idée qu'ils se connaissent +depuis très longtemps, depuis le commencement des choses, car ils +n'imaginent ni l'un ni l'autre que l'univers ait existé avant eux. Le +monde, tel qu'ils le conçoivent, est jeune, simple et naïf comme eux. +Jacqueline y voit Miraut et Miraut y voit Jacqueline tout au beau +milieu. Jacqueline se fait de Miraut une belle idée, mais c'est une idée +inexprimable. Les mots ne peuvent rendre la pensée de Jacqueline, ils +sont trop gros pour cela! Quant à la pensée de Miraut, c'est sans doute +une bonne et juste pensée, mais, par malheur, on ne la connaît pas bien. +Miraut ne parle pas, il ne dit pas ce qu'il pense et il ne le sait pas +très bien lui-même. + +Assurément, il a de l'intelligence, mais pour toutes sortes de raisons, +cette intelligence est obscure. Miraut a toutes les nuits des rêves: il +voit en dormant des chiens comme lui, des petites filles comme +Jacqueline, des mendiants. Il voit des choses joyeuses et des choses +tristes. + +C'est pourquoi il aboie ou il grogne pendant son sommeil. Ce ne sont là +que des songes et des illusions, mais Miraut ne les distingue pas de la +réalité. Il brouille dans sa cervelle ce qu'il voit en rêve avec ce +qu'il voit quand il est éveillé, et cette confusion l'empêche de +comprendre beaucoup de choses que les hommes comprennent. Et puis, comme +c'est un chien, il a des idées de chien. Et pourquoi voulez-vous que +nous comprenions les idées des chiens mieux que les chiens ne +comprennent les idées des hommes? Mais d'homme à chien, on peut tout de +même s'entendre, parce que les chiens ont quelques idées humaines et les +hommes quelques idées canines. C'est assez pour lier amitié. Aussi +Jacqueline et Miraut sont-ils très bons amis. + +Miraut est beaucoup plus grand et plus fort que Jacqueline. En posant +ses pattes de devant sur les épaules de l'enfant, il la domine de la +tête et du poitrail. Il pourrait l'avaler en trois bouchées; mais il +sait, il sent qu'une force est en elle et que, pour petite qu'elle est, +elle est précieuse. Il l'admire à sa manière. Il la trouve mignonne. Il +admire comme elle sait jouer et parler. Il l'aime, il la lèche par +sympathie. + +Jacqueline, de son côté, trouve Miraut admirable. Elle voit qu'il est +fort, et elle admire la force. Sans cela, elle ne serait point une +petite fille. Elle voit qu'il est bon, et elle aime la bonté. Aussi bien +la bonté est-elle une chose douce à rencontrer. + +Elle a pour lui un sentiment de respect. Elle observe qu'il connaît +beaucoup de secrets qu'elle ignore et que l'obscur génie de la terre est +en lui. Elle le voit énorme, grave et doux. Elle le vénère comme sous un +autre ciel, dans les temps anciens, les hommes vénéraient des dieux +agrestes et velus. + +Mais voici que tout à coup, elle est surprise, inquiète, étonnée. Elle a +vu son vieux génie de la terre, son dieu velu, Miraut, attaché par une +longue laisse à un arbre, au bord du puits. Elle contemple, elle hésite, +Miraut la regarde de son bel oeil honnête et patient. Il n'est ni +surpris ni fâché d'être à la chaîne; il aime ses maîtres, et, ne sachant +pas qu'il est un génie de la terre et un dieu couvert de poil, il garde +sans colère sa chaîne et son collier. Cependant Jacqueline n'ose +avancer. Elle ne peut comprendre que son divin et mystérieux ami soit +captif, et une vague tristesse emplit sa petite âme. + + + + +VI + +LES DEUX TAILLEURS + + +La tunique ne me paraît pas très convenable aux lycéens, parce que ce +n'est point un vêtement civil, et qu'en la leur imposant on entreprend +sans raison sur leur indépendance. Je l'ai portée, et j'en garde un +mauvais souvenir. + +Il faut vous dire qu'il y avait de mon temps, dans le collège où j'ai +appris fort peu de choses, un tailleur habile nommé Grégoire. M. +Grégoire n'avait pas son pareil pour donner à une tunique ce qu'il faut +qu'ait cette tunique: des épaules, de la poitrine et des hanches. + +M. Grégoire vous enjuponnait les pans avec une vénusté singulière. Il +taillait des pantalons à l'avenant: bouffants de la hanche et faisant un +peu guêtre sur la bottine. + +Et, quand on était habillé par M. Grégoire, pour peu qu'on sût porter le +képi, en relevant la visière selon la mode d'alors, on avait une très +jolie tournure. + +M. Grégoire était un artiste. Lorsque, le lundi, pendant la récréation +de midi, il apparaissait dans la cour portant sur le bras sa toilette +verte qui enveloppait deux ou trois chefs-d'oeuvre de tunique, les +élèves à qui ces beaux ouvrages étaient destinés quittaient la partie de +barres ou de cheval fondu et se rendaient avec M. Grégoire dans une des +salles du rez-de-chaussée, pour essayer l'uniforme nouveau. Attentif et +méditatif, M. Grégoire faisait sur le drap toute sorte de petits signes +à la craie. Et, huit jours après, il rapportait, dans la même toilette +verte, un costume irréprochable. + +Par malheur, M. Grégoire faisait payer très cher ses tuniques. Il en +avait le droit: il était sans rival. Le luxe est toujours coûteux: M. +Grégoire était un tailleur de luxe. Je le vois encore, pâle, +mélancolique, avec ses beaux cheveux blancs et ses yeux bleus, si +fatigués sous des lunettes d'or; il était d'une distinction parfaite et, +n'eût été sa toilette verte, on l'eût pris pour un magistrat. M. +Grégoire était le Dusautoy des potaches. Il devait faire de longs +crédits, car sa clientèle était composée de gens riches, c'est-à-dire de +gens qui n'en finissent pas de régler leurs notes. Il n'y a que les +pauvres gens qui payent comptant. Ce n'est pas par vertu; c'est parce +qu'on ne leur fait pas crédit. M. Grégoire savait qu'on n'attendait de +lui rien de petit ou de médiocre, et qu'il devait à ses clients et à +lui-même de produire tardivement de très grosses notes. + +M. Grégoire avait deux tarifs, selon la qualité des fournitures. Il +distinguait, par exemple, dans ses factures, les palmes d'or fin brodées +sur le collet même et les palmes faites d'avance, avec moins de +délicatesse, sur un petit drap ovale qu'on cousait au collet. Il y avait +donc le grand et le petit tarif. Mais le petit tarif était déjà ruineux. +Les élèves habillés par M. Grégoire constituaient une aristocratie, une +sorte de high-life à deux degrés, dans lequel on distinguait les collets +brodés et les collets à appliques. L'état de mes parents ne me +permettait pas d'espérer jamais entrer dans la clientèle de M. Grégoire. + +Ma mère était très économe; elle était aussi très charitable. Sa charité +la fit agir d'une manière qui montre la bonté de son âme,--il n'y en eut +jamais de plus belle au monde,--mais qui me causa d'assez vifs +désagréments. Ayant appris, je ne sais comment, qu'un tailleur-concierge +de la rue des Canettes, nommé Rabiou (c'était un petit homme roux et +cagneux qui portait une tête d'apôtre sur un corps de gnome), +languissait dans la misère et méritait un sort meilleur, elle songea +tout de suite à lui être utile. Elle lui fit d'abord quelques dons. Mais +Rabiou était chargé de famille, plein de fierté d'ailleurs, et je vous +ai dit que ma mère n'était pas riche. Le peu qu'elle put lui donner ne +le tira pas d'affaire. Elle s'ingénia ensuite à lui trouver de +l'ouvrage, et elle commença par lui commander pour mon père autant de +pantalons, de gilets, de redingotes et de pardessus qu'il était +raisonnable d'en commander. + +Mon père n'eut, pour sa part, rien à gagner à ces dispositions. Les +habits du tailleur-concierge lui allaient mal. Comme il était d'une +simplicité admirable, il ne s'en aperçut même pas. + +Ma mère s'en aperçut pour lui; mais elle se dit avec raison que mon père +était un fort bel homme, qu'il parait ses habits quand ses habits ne le +paraient pas, et qu'on n'est jamais trop mal vêtu lorsqu'on porte un +vêtement suffisamment chaud et cousu avec de bon fil par un homme de +bien, craignant Dieu et père de douze enfants. + +Le malheur fut qu'après avoir fourni à mon père plus de vêtements qu'il +n'était nécessaire, Rabiou se trouva aussi mal en point que devant. Sa +femme était poitrinaire et ses douze enfants anémiques. Une loge de la +rue des Canettes n'est pas ce qu'il faut pour rendre les enfants aussi +beaux que les jeunes Anglais entraînés par le canotage et par tous les +sports. Comme le petit tailleur-concierge n'avait pas d'argent pour +acheter des médicaments, ma mère imagina de lui commander une tunique à +mon usage. Elle lui eût aussi bien commandé une robe pour elle. + +A l'idée d'une tunique, Rabiou hésita. Une sueur d'angoisse mouilla son +front d'apôtre. Mais il était courageux et mystique. Il se mit à la +besogne. Il pria, se donna une peine infinie, n'en dormit pas. Il était +ému, grave, recueilli. Songez donc! une tunique, un vêtement de +précision! Ajoutez à cela que j'étais long, maigre, sans corps, +difficile à habiller. Enfin, le pauvre homme parvint à la confectionner, +ma tunique, mais quelle tunique! Pas d'épaules, la poitrine creuse, elle +allait s'évasant, tout en ventre. Encore eût-on passé sur la forme. Mais +elle était d'un bleu clair et cru, pénible à voir, et le collet portait +appliquées, non des palmes, mais des lyres. Des lyres! Rabiou n'avait +pas prévu que je deviendrais un poète très distingué. Il ne savait pas +que je cachais au fond de mon pupitre un cahier de vers intitulé: +Premières fleurs. J'avais trouvé ce titre moi-même et j'en étais +content. Le tailleur-concierge ne savait rien de cela, et c'est +d'inspiration qu'il avait cousu deux lyres au collet de ma tunique. Pour +comble de misère, ce collet, loin de s'appliquer à mon cou, tendait à +s'en éloigner et bâillait de la façon la plus disgracieuse. + +J'avais, comme la cigogne, un long cou, qui, sortant de ce col évasé, +prenait un aspect piteux et lamentable. J'en conçus quelques soupçons à +l'essayage, et j'en fis part au tailleur-concierge. Mais l'excellent +homme qui, par l'effort de ses mains innocentes, avec l'aide du ciel, +avait fait une tunique et n'avait pas espéré tant faire, n'y voulut +point toucher, de peur de faire pis. + +Et, après tout, il avait raison. Je demandai avec inquiétude à maman +comment elle me trouvait. Je vous dis que c'était une sainte. Elle me +répondit comme Mme Primrose: + +"Un enfant est assez beau quand il est assez bon." + +Et elle me conseilla de porter ma tunique avec simplicité. + +Je la revêtis pour la première fois un dimanche, comme il convenait, +puisque c'était un vêtement neuf. Oh! quand ce jour-là je parus dans la +cour du collège pendant la récréation, quel accueil! + +"Pain de sucre! pain de sucre!" s'écrièrent à la fois tous mes +camarades. + +Ce fut un moment difficile. Ils avaient tout vu d'un coup d'oeil, le +galbe disgracieux, le bleu trop clair, les lyres, le col béant à la +nuque. Ils se mirent tous à me fourrer des cailloux dans le dos, par +l'ouverture fatale du col de ma tunique. Ils en versaient des poignées +et des poignées sans combler le gouffre. + +Non, le petit tailleur-concierge de la rue des Canettes n'avait pas +considéré ce que pouvait tenir de cailloux la poche dorsale qu'il +m'avait établie. + +Suffisamment caillouté, je donnai des coups de poing; on m'en rendit, +que je ne gardai pas. Après quoi on me laissa tranquille. Mais, le +dimanche suivant, la bataille recommença. Et tant que je portai cette +funeste tunique, je fus vexé de toutes sortes de façons et vécus +perpétuellement avec du sable dans le cou. + +C'était odieux. Pour achever ma disgrâce, notre surveillant, le jeune +abbé Simler, loin de me soutenir dans cet orage, m'abandonna sans pitié. +Jusque-là, distinguant la douceur de mon caractère et la gravité précoce +de mes pensées, il m'avait admis, avec quelques bons élèves, à des +conversations dont je goûtais le charme et sentais le prix. J'étais de +ceux à qui l'abbé Simler, pendant les récréations plus longues du +dimanche, vantait les grandeurs du sacerdoce et même exposait les cas +difficiles où l'officiant pouvait se trouver dans la célébration des +mystères. + +L'abbé Simler traitait ces sujets avec une gravité qui me remplissait de +joie. Un dimanche, tout en se promenant à pas lents dans la cour, il +commença l'histoire du prêtre qui trouva une araignée dans le calice +après la consécration. + +"Quels ne furent pas son trouble et sa douleur, dit l'abbé Simler, mais +il sut se montrer à la hauteur d'une circonstance si terrible. Il prit +délicatement la bestiole entre deux doigts, et ..." + +A ce mot, la cloche sonna les vêpres. Et l'abbé Simler, observateur de +la règle qu'il était chargé d'appliquer, se tut et fit former les rangs. +J'étais bien curieux de savoir ce que le prêtre avait fait de l'araignée +sacrilège. Mais ma tunique m'empêcha de l'apprendre jamais. + +Le dimanche suivant, en me voyant affublé d'un habit si grotesque, +l'abbé Simler sourit discrètement et me tint à distance. C'était un +excellent homme, mais ce n'était qu'un homme; il ne se souciait pas de +prendre sa part du ridicule que je portais avec moi et de compromettra +sa soutane avec ma tunique. Il ne lui semblait pas décent que je fusse +en sa compagnie, tandis qu'on me fourrait des cailloux dans le cou, ce +qui était, je l'ai dit, le soin incessant de mes camarades. Il avait en +quelque sorte raison. Et puis il craignait mon voisinage à cause des +balles qu'on me jetait de toutes parts. Et cette crainte était +raisonnable. Peut-être enfin ma tunique choquait-elle en lui un +sentiment esthétique développé par les cérémonies du culte et dans les +pompes de l'Église. Ce qui est certain, c'est qu'il m'écarta de ces +entretiens dominicaux qui m'étaient chers. + +Il s'y prit habilement et par d'heureux détours, sans me dire un seul +mot désobligeant, car c'était une personne très polie. + +Il avait soin, quand j'approchais, de se tourner du côté opposé et de +parler bas de façon que je n'entendisse point ce qu'il disait. Et quand +je lui demandais avec timidité quelques éclaircissements, il feignait de +ne point m'entendre, et peut-être en effet ne m'entendait-il point. Il +ne me fallut pas beaucoup de temps pour comprendre que j'étais importun +et je ne me mêlai plus aux familiers de l'abbé Simler. + +Cette disgrâce me causa quelque chagrin. Les plaisanteries de mes +camarades m'agacèrent à la longue. J'appris à rendre, avec usure, les +coups que je recevais. C'est un art utile. J'avoue à ma honte que je ne +l'ai pas du tout exercé dans la suite de ma vie. Mais quelques camarades +que j'avais bien rossés m'en témoignèrent une vive sympathie. + +Ainsi, par la faute d'un tailleur inhabile, j'ignorerai toujours +l'histoire du prêtre et de l'araignée. Cependant je fus en butte à des +vexations sans nombre et je me fis des amis, tant il est vrai que, dans +les choses humaines, le bien est toujours mêlé au mal. Mais, en ce cas, +le mal pour moi l'emportait sur le bien. Et cette tunique était +inusable. En vain j'essayai de la mettre hors d'usage. Ma mère avait +raison. Rabiou était un honnête homme qui craignait Dieu et fournissait +de bon drap. + + + + +VII + +MONSIEUR DEBAS + + +I + +Il était peut-être nécessaire au progrès de la vie moderne qu'une gare +s'élevât sur les ruines regrettées de la Cour des Comptes, qu'on +arrachât tous les arbres de nos quais, qu'on fît passer un chemin de fer +souterrain et un tramway à vapeur sur cette rive longtemps paisible. + +Je l'attends à voir bientôt, au bord du fleuve de gloire, sur les vieux +quais augustes, des hôtels construits et décorés dans cet effroyable +style américain qu'adoptent maintenant les Français, après avoir, durant +une longue suite de siècles, déployé dans l'art de bâtir toutes les +ressources de la grâce et de la raison. On m'assure que la prospérité de +la ville y est intéressée et qu'il est temps que des bars et des cafés +remplacent les boutiques des librairies et les étalages des +bouquinistes. + +Je n'en murmure point, sachant que le changement est la condition +essentielle de la vie et que les villes, comme les hommes, ne durent +qu'en se transformant sans cesse. Ne nous lamentons point devant la +nécessité. Mais disons du moins combien était aimable ce paysage +lapidaire dont nous ne reverrons plus les lignes anciennes. + +Si j'ai jamais goûté l'éclatante douceur d'être né dans la ville des +pensées généreuses, c'est en me promenant sur ces quais où, du palais +Bourbon à Notre-Dame, on entend les pierres conter une des plus belles +aventures humaines, l'histoire de la France ancienne et de la France +moderne. On y voit le Louvre ciselé comme un joyau, le Pont-Neuf qui +porta sur son robuste dos, autrefois terriblement bossu, trois siècles +et plus de Parisiens musant aux bateleurs en revenant de leur travail, +criant: "Vive le roi!" au passage des carrosses dorés, poussant des +canons en acclamant la liberté aux jours révolutionnaires, ou +s'engageant, en volontaires, à servir, sans souliers, sous le drapeau +tricolore, la patrie en danger. Toute l'âme de la France a passé sur ces +arches vénérables où des mascarons, les uns souriants, les autres +grimaçants, semblent exprimer les misères et les gloires, les terreurs +et les espérances, les haines et les amours dont ils ont été témoins +durant des siècles. On y voit la place Dauphine avec ses maisons de +brique telles qu'elles étaient quand Manon Phlipon y avait sa chambrette +de jeune fille. On y voit le vieux Palais de Justice, la flèche rétablie +de la Sainte-Chapelle, l'Hôtel de Ville et les tours de Notre-Dame. +C'est là qu'on sent mieux qu'ailleurs les travaux des générations, le +progrès des âges, la continuité d'un peuple, la sainteté du travail +accompli par les aïeux à qui nous devons la liberté et les studieux +loisirs. C'est là que je sens pour mon pays le plus tendre et le plus +ingénieux amour. C'est là qu'il m'apparaît clairement que la mission de +Paris est d'enseigner le monde. De ces pavés de Paris, qui se sont tant +de fois soulevés pour la justice et la liberté, ont jailli les vérités +qui consolent et délivrent. Et je retrouve ici, parmi ces pierres +éloquentes, le sentiment que Paris ne manquera jamais à sa vocation. + +Convenons que, sans doute, puisque la Seine est le vrai fleuve de +gloire, les boîtes de livres étalées sur les quais lui faisaient une +digne couronne. + +Je viens de relire l'excellent livre que M. Octave Uzanne a consacré aux +antiquités et illustrations des bouquinistes. On y voit que l'usage +d'étaler des livres sur les parapets remonte pour le moins au XVIIe +siècle, et qu'à l'époque de la Fronde les rebords du Pont-Neuf étaient +meublés de romans. MM. les libraires jurés, ayant boutique et enseigne +peinte, ne purent souffrir ces humbles concurrents, qui furent chassés +par édit, en même temps que le Mazarin, ce qui montre que les petits ont +leurs tribulations comme les grands. + +Du moins les bouquinistes furent-ils regrettés des doctes hommes, et +l'on conserve le mémoire qu'un bibliophile rédigea en leur faveur, l'an +1697, c'est-à-dire plus de quarante ans après leur expulsion. + +"Autrefois, dit ce savant, une bonne partye des boutiques du Pont-Neuf +estoient occupées par les librairies qui y portoient de très bons livres +qu'ils donnoient à bon marché. Ce qui estoit d'un grand secours aux gens +de lettres, lesquels sont ordinairement fort peu pécunieux. + +"Aux estallages, on trouve des petits traitez singuliers, qu'on ne +connoit pas bien souvent, d'autres qu'on connoit à la vérité, mais qu'on +ne s'avisera pas d'aller demander chez les libraires, et qu'on n'achète +que parce qu'ils sont à bon marché; et enfin de vieilles éditions +d'anciens auteurs qu'on trouve à bon marché et qui sont achetez par les +pauvres qui n'ont pas moyen d'acheter les nouvelles." + +Cette requête est d'Étienne Baluze, qui fut bon homme et vécut dans les +livres sans y trouver le digne repos qu'il y cherchait. Voici comment il +conclut: + +"Ainsi il semble qu'on devroit tolérer, comme on a fait jusques à +présent, les estallages tant en faveur de ces pauvres gens qui sont dans +une extrême misère, qu'en considération des gens de lettres, pour +lesquels on a toujours eu beaucoup d'esgart en France, et qui, au moyen +des défenses qu'on a faites, n'ont plus les occasions de trouver de bons +livres à bon marché." + +Les bouquinistes au XVIIIe siècle reconquirent le parapet pour la joie +des curieux. M. Uzanne nous apprend qu'ils furent inquiétés de nouveau +en 1721. A cette date, une ordonnance du roi défendit les étalages des +livres à peine de confiscation, d'amende et de prison. On rédigea des +requêtes rimées en faveur des malheureux bouquinistes. C'est l'un d'eux +qui est censé parler sur le Parnasse, comme dit Nicolas: + + Ces pauvres gens, chaque matin, + Sur l'espoir d'un petit butin, + Avecque toute leur famille: + Garçons, apprentis, femme et fille, + Chargeant leur col et plein leurs bras, + D'un scientifique fatras + Venaient dresser un étalage + Qui rendait plus beau le passage, + Au grand bien de tout reposant, + Et honneur dudit exposant, + Qui, tous les jours dessus ses hanches, + Excepté fêtes et dimanches, + Temps de vacances à tout trafic, + Faisoit débiter au public + Denrée à produire doctrine + Dans la substance cérébrine. + +Ce n'est pas là sans doute l'Élégie pleurant en longs habits de deuil, +et je ne dis pas que ces plaintes soient éloquentes. Mais elles sont +raisonnables. Elles furent entendues. Les bouquinistes ne tardèrent pas +à reprendre possession des quais. + +Nourri sur le quai Voltaire, je les ai connus dans mon enfance, heureux +et tranquilles. M. de Fontaine de Resbecque les célébrait alors dans un +petit livre dont j'ai oublié le titre, ce qui est pour moi un grand +sujet de confusion. Le baron Haussmann, qui aimait excessivement la +régularité des lignes, pensa les chasser pour rendre les pierres des +quais plus nettes. Mais on lui fit entendre raison. Et les étalagistes +n'eurent plus d'ennemis que le "chien du commissaire" qui venait +parfois, inattendu, mesurer la longueur des étalages, et s'assurer +qu'elle n'excédait pas celle du terrain concédé. On assure qu'ils +étaient enclins à usurper. Je les ai pourtant tenus pour fort honnêtes +gens. Il me fut donné de connaître assez particulièrement l'un d'eux, M. +Debas, qui ne fut point des plus prospères, et dont je ne puis me +rappeler le souvenir sans attendrissement. + + + +II + +Durant plus d'un demi-siècle, il posa ses boîtes sur le parapet du qui +Malaquais, vis-à-vis de l'hôtel de Chimay. Au déclin de son humble vie, +travaillé du vent, de la pluie et du soleil, il ressemblait à ces +statues de pierre que le temps ronge sous les porches des églises. Il se +tenait debout encore, mais il se faisait chaque jour plus menu et plus +semblable à cette poussière en laquelle toutes formes terrestres se +perdent. Il survivait à tout ce qui l'avait approché et connu. Son +étalage, comme un verger désert, retournait à la nature. Les feuilles +des arbres s'y mêlaient aux feuilles de papier, et les oiseaux du ciel y +laissaient tomber ce qui fit perdre la vue au vieillard Tobie, endormi +dans son jardin. + +L'on craignait que le vent d'automne, qui fait tourbillonner sur le quai +les semences des platanes avec les grains d'avoine échappés aux musettes +des chevaux, un jour, n'emportât dans la Seine les bouquins et le +bouquiniste. Pourtant il ne mourut point dans l'air vif et riant du quai +où il avait vécu. On le trouva mort, un matin, dans la soupente où +chaque nuit il allait dormir. + +Je le connus dans mon enfance, et je puis affirmer que le trafic était +le moindre de ses soucis. Il ne faut pas croire que M. Debas fût alors +l'être inerte et morne qu'il devint quand le temps le métamorphosa en +bouquiniste de pierre. Il montrait, au contraire, dans son âge mûr, une +agilité merveilleuse d'esprit et de corps et il abondait en travaux. + +Il avait épousé une personne très douce et si simple d'esprit que les +enfants, dans la rue, la poursuivaient de leurs moqueries, sans parvenir +à troubler cette âme innocente. Laissant sa bonne femme garder ses +boîtes de l'air et du coeur dont une fille de la campagne paît ses oies, +M. Debas accomplissait des tâches nombreuses et très diverses qu'un même +homme n'entreprend point d'ordinaire. Et toutes ses oeuvres étaient +inspirées par l'amour du prochain. Cette charité faisait une belle voix +de ténor, il chantait le dimanche les Vêpres dans la chapelle des +Petites Soeurs des pauvres; scribe et calligraphe, il écrivait des +lettres pour les servantes et faisait des écriteaux pour les marchands +ambulants. Habile à manier la scie et la varlope, il fabriqua des +vitrines pour la mercière en plein vent, Mme Petit, que son mari avait +abandonnée, et qui avait quatre enfants à nourrir. Avec du papier, de la +ficelle et de l'osier, il faisait pour les petits garçons des +cerfs-volants qu'il lançait lui-même dans l'air agité de septembre. + +Chaque année, au retour de l'hiver, il montait les poêles dans les +mansardes avec autant d'adresse que le meilleur compagnon fumiste. Il +connaissait assez de médecine pour donner les premiers secours aux +blessés, aux épileptiques et aux noyés. S'il voyait un ivrogne chanceler +et choir, il le relevait et le réprimandait. Il se jetait à la tête des +chevaux emportés et se mettait à la poursuite des chiens enragés. Sa +providence s'étendait sur les riches et les heureux. Il mettait leur vin +en bouteille, sans recevoir de récompense. Et lorsqu'une dame du quai +Malaquais s'affligeait à cause de son perroquet ou de son serin envolé, +il courait sur les toits, grimpait sur les cheminées et rattrapait +l'oiseau, au regard de la foule attentive. Le catalogue de ses travaux +ressemblerait au poème gnomique d'Hésiode. M. Debas pratiquait tous les +arts pour l'amour des hommes. + +Mais sa plus grande occupation était de veiller sur la chose publique. A +cet égard, il vécut ainsi qu'un homme de Plutarque. D'âme généreuse, +passant ses journées en plein air, déjeunant et soupant sur un banc, il +s'était fait des moeurs dignes d'un Athénien. La grandeur et la félicité +de sa patrie faisaient le souci de toutes ses heures. L'empereur, en +vingt ans de règne, ne put le contenter une fois. M. Debas déclamait +contre le tyran avec une éloquence naturelle ornée de lambeaux de +rhétorique, car il avait des lettres et lisait parfois ses livres qu'il +ne vendait jamais. Bien qu'il eût le goût noble, il donnait souvent à +ses indignations un tour familier. N'étant séparé que par la rivière du +palais sur lequel le drapeau tricolore annonçait la présence du +souverain, il se trouvait, par le voisinage, sur un pied d'intimité avec +celui qu'il appelait le locataire des Tuileries. + +Badinguet passait quelquefois à pied devant l'étalage de M. Debas. M. +Octave Uzanne nous a gardé le souvenir d'une promenade que Napoléon III, +au début de son principat, fit, en compagnie d'un aide de camp, sur le +quai Voltaire. C'était un jour gris et froid d'hiver. Le bouquiniste +dont l'étalage s'étendait entre une des statues du quai des Saints-Pères +et les boîtes de M. Debas était alors un vieux philosophe assez +semblable par le caractère aux cyniques du déclin de la Grèce. Il avait +en commun avec son voisin le mépris du gain et une sagesse supérieure. +Mais la sienne était inerte et taciturne. Quand l'empereur passa devant +lui, ce bonhomme brûlait un volume dans une marmite pour chauffer ses +vieilles mains. Tel ce beau terme de marbre qu'on voit sous un +marronnier des Tuileries, figure d'un vieillard tendant la main sur la +flamme d'un réchaud qu'il presse contre sa poitrine. Curieux de +connaître les livres dont le libraire se chauffait, Napoléon ordonna à +son aide de camp de s'en informer. + +Celui-ci obéit et revint dire à césar: + +"Ce sont les Victoires et conquêtes." + +Ce jour là, Napoléon et M. Debas furent bien près l'un de l'autre. Mais +ils ne se parlèrent pas. Si je n'aimais la vérité d'un amour filial et +candide, j'imaginerais quelque aventure de l'empereur, de son aide de +camp et des deux bouquinistes digne, sans doute, d'être comparée aux +merveilleuses histoires du kalife Aroun-al-Raschid et de son grand-vizir +Giafar, errant la nuit dans les rues de Bagdad. Pour m'en tenir à +l'exactitude d'une notice fidèle, je dirai que, du moins, des personnes +d'une condition privée, mais d'un mérite reconnu, causaient volontiers +avec M. Debas. J'en attesterais Amedée Hennequin, Louis de Ronchaud, +Édouard Fournier, Xavier Marmier, mais ils ne sont plus de ce monde. Les +plus familiers de M. Debas étaient deux prêtres, hommes excellents, l'un +et l'autre, pour la doctrine et les moeurs, mais très dissemblables +d'humeur et de caractère. L'un, M. Trévoux, chanoine de Notre-Dame, +était petit en gros; il portait sur ses joues ce vermillon pétri pour +les chanoines par ces petits Génies que vit Nicolas Despréaux dans un +songe poétique. Il mettait son étude et ses soins à découvrir de petits +saints bretons et son âme était pleine d'une joie onctueuse. L'autre, M. +l'abbé Le Blastier, aumônier d'un couvent de femmes, était de haute +taille et de grande mine. Austère, grave, éloquent, il consolait par des +promenades solitaires son gallicanisme attristé. Tous deux, passant sur +le quai, leur douillette bourrée de bouquins, ils daignaient échanger +des propos avec M. Debas. + +C'est M. Le Blastier qui consacra d'un mot la noblesse morale du +bouquiniste: + +"Monsieur, vous n'avez de bas que le nom." + +Quand M. Le Blastier ou M. Trévoux lui demandait si les affaires +allaient bien, M. Debas répondait: + +"Elles vont doucement. C'est la sécurité qui manque. La faute en est au +régime." + +Et il montrait d'un grand geste de son bras le palais des Tuileries. + +Voilà dix ans déjà que M. Debas s'en est allé sans bruit, dans le +corbillard des pauvres, un jour d'hiver. Et nous sommes peut-être deux +ou trois encore à garder le souvenir de ce petit homme en longue blouse +d'un bleu effacé, qui nous vendait des classiques grecs et latins et +nous disait en soupirant: "Il n'y a plus d'hommes d'État; c'est le +malheur de la France." + +Peut-être que, chassés des quais, les bouquinistes n'y reviendront plus +et que leurs étalages seront la rançon du progrès. Comme au temps +d'Étienne Baluze, ils seront regrettés par les humbles curieux et les +savants ingénus. Pour moi, je me rappellerai avec joie les longues +heures que j'ai passées devant leurs boîtes, sous le ciel fin, égayé de +mille teintes légères, enrichi de pourpre et d'or, ou seulement gris, +mais d'un gris si doux qu'on en est ému jusqu'au fond du coeur. + + +III + +Tout compte fait, je ne sais pas de plaisir plus paisible que celui de +bouquiner sur les quais. On remue avec la poussière de la boîte à deux +sous, mille ombres terribles ou charmantes. On fait dans ces humbles +étalages des évocations magiques. On conserve avec les morts qu'on y +rencontre en foule. Les Champs-Élysées tant vantés des anciens +n'offraient rien aux sages après leur mort que le Parisien ne trouve en +cette vie sur les quais, du Pont-Royal au Pont Notre-Dame. A mon gré, +les myrtes de Virgile ne sont pas plus aimables que les petits platanes +qui ombragent le repos des fiacres le long de la Monnaie, et qu'on va +arracher. Ils sont petits et grêles. Mais ils ont de la grâce. Sans eux, +le bel hôtel de la Monnaie, de ce style Louis XVI, si sage, si +raisonnable, si judicieux, plaira moins. La pierre la mieux sculptée +semble dure quand aucun feuillage ne s'agite auprès d'elle. Puis il faut +des arbres devant les palais pour rappeler l'homme à la nature. + +Quelques bouquineurs vieillis et chagrins, que je rencontrais durant mes +lentes promenades, me confiaient leurs mécomptes: "On ne trouve plus +rien, me disaient-ils, dans la boîte à deux sous." Et ils louaient le +temps passé, alors que M. de la Rochebilière découvrait chaque matin, +entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal, l'édition princeps de quelque +chef-d'oeuvre classique. Pour moi, je n'ai jamais trouvé sur les quais +aucune édition originale de Molière ou de Racine, mais ce qui vaut mieux +encore que le Tartufe avant les cartons ou l'Athalie in-4º, j'y ai +trouvé des leçons de sagesse. Tout ce papier barbouillé m'a enseigné la +vanité du succès qui passe et des célébrités éphémères. Je ne peux +fouiller la boîte à deux sous sans me sentir aussitôt envahi par une +paisible et douce tristesse, et sans me dire: A quoi bon ajouter à tout +ce papier noirci quelques pages encore? Il serait meilleur de ne point +écrire. + + + + +VIII + +LE GARDE DU CORPS + + +Élevé sur le quai Voltaire, dans la poussière des livres et des +bibelots, au milieu des bouquineurs et des fureteurs de toute sorte, +j'ai connu tout enfant des amateurs de faïence, d'armes, d'estampes, de +médailles. J'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en fer et +j'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en bois; j'ai connu +des bibliophiles et des bibliomanes; et je n'ai point vu qu'ils +méritassent les railleries du vulgaire. Je puis vous assurer que tous +ces gens singuliers ont le goût délicat, l'esprit orné, les moeurs +douces; et mon amitié pour les bonnes gens qui mettent toutes sortes de +choses dans leurs armoires date des premiers jours de ma vie. + +Du temps que j'étais le plus maigre, le plus timide, le plus gauche et +le plus rêveur des rhétoriciens, je passais avec délices mes jours de +congé chez Leclerc jeune, qui vendait alors des armures anciennes dans +une petite boutique basse du quai Voltaire. Leclerc jeune était vieux. +C'était un petit homme hérissé, boiteux comme Vulcain, qui, ceint d'un +tablier de serge, limait du matin au soir des armes serrées dans un +étau, sur le bord de son établi. + +Il polissait sans cesse d'antiques épées qui, désormais innocentes, +devaient, au sortir de ses mains, achever paisiblement leur destinée +dans quelque panoplie de château. Sa boutique était pleine de +hallebardes, de morions, de salades, de gorgerins, de cuirasses, de +grèves et d'éperons, et il me souvient d'y avoir vu une targe du XVe +siècle, toute peinte de devises galantes et telle que ceux qui ne l'ont +point vue ont manqué de respirer une merveilleuse fleur de chevalerie. +Il y avait là des lames de Tolède et des armures sarrasines d'une grâce +infinie; ces casques ovales d'où tombait un réseau de mailles d'acier +fin comme la mousseline, ces boucliers damasquinés d'or m'ont donné dans +mon jeune âge une vive admiration pour les émirs exquis et terribles qui +combattaient contre les barons chrétiens à Ascalon et à Gaza; et si +maintenant encore je prends tant de plaisir à lire la tragédie de Zaïre, +c'est sans doute parce que mon imagination se plaît à parer de ces +belles armes l'aimable et malheureux Orosmane. A vrai dire, les casques +et les boucliers de Leclerc jeune ne dataient pas des croisades; mais +j'étais enclin à voir dans la boutique de mon vieil ami la cotte de +Villehardouin et le cimeterre de Saladin. + +C'était l'effet de mon enthousiasme rêveur, et je dois déclarer que +l'armurier n'y aidait point. Il limait beaucoup et ne parlait guère. +Jamais je ne l'entendis vanter ses armes, hors deux ou trois épées de +bourreau qu'il tenait pour de bonnes pièces. Leclerc jeune était un +honnête homme, ancien garde royal, très estimé de ses clients. + +Il n'en avait pas de plus familier ni de plus assidu que M. de Gerboise, +vieux royaliste, à qui il souvenait d'avoir fait la chouannerie en 1832, +avec Mme la duchesse de Berri, et qui amusait sa vieillesse à meubler +d'épées historiques sa salle d'armes du château de Mauffeuges, aux +Rosiers. Ce grand vieillard, qui avait été garde du corps de Charles X, +abondait en récits de cour et en généalogies qu'il débitait d'une voix +de tonnerre, dans un langage qui me semblait ancien et qui était +provincial. M. de Gerboise était bon gentilhomme, avec un air paysan et +un parler rustique. La face rougeaude sous une abondante crinière +blanche, grand, gros, fier encore de ses mollets, qui avaient été les +plus beaux du royaume, vers 1827, jurant Dieu et tous les saints de +l'Anjou, violent et finaud, pieux, bretteur et paillard, il m'amusait +infiniment par la verdeur de ses propos et par l'abondance de ses +anecdotes. + +Il traitait avec quelque considération Leclerc jeune, qui avait été +garde royal et qui, dans sa simplicité laborieuse, tenait plus de +l'artisan que du brocanteur. Et, parvenu à l'âge où l'on a perdu tous +les compagnons des jeunes années, le vieux chouan de 1832 se plaisait à +rappeler devant l'ancien soldat de la Restauration les souvenirs de leur +commune jeunesse. + +Tandis qu'il parlait, je me faisais tout petit dans mon coin pour qu'on +ne m'aperçût pas, et j'écoutais. + +Que de fois je l'entendis conter les souvenirs de la Révolution de 1830 +et le voyage royal de Cherbourg! C'est un récit qu'il terminait toujours +en s'écriant: + +"Le maréchal Maison, quel gueux!" + +Leclerc ne manquait pas d'ajouter: + +"Pendant trois jours, monsieur le marquis, nous n'eûmes à manger que les +pommes de terre que nous prenions dans les champs. Et je reçus d'un +paysan un coup de fourche dont je suis demeuré boiteux." + +C'est tout ce qu'il avait gagné au service du roi, et pourtant il était +resté royaliste, et il gardait précieusement dans le tiroir de sa +commode un morceau du drapeau blanc que le régiment s'était partagé dans +la cour du château de Rambouillet. + +Un jour, il m'en souvient, M. de Gerboise demanda de sa voix rude et +chaude: + +"Leclerc, où donc étiez-vous en garnison dans l'été de 1828?" + +L'armurier, levant la tête de dessus son établi: + +"A Courbevoie, monsieur le marquis. + +--Parfaitement. J'ai connu votre colonel, le petit de la Morse, dont les +fils ont aujourd'hui des emplois à la cour de Badinguet." + +Et, d'un geste dédaigneux, il montra le château dont on voyait +confusément, à travers les vitres, l'aile aux longs frontons régner sur +l'autre rive du fleuve. + +"Moi, mon bon Leclerc, ajouta-t-il, au mois de juillet 1828, j'étais de +service, comme garde du corps, au château de Saint-Cloud, 2e compagnie, +bandoulière verte ... Ah! bigre! nous n'étions pas déguisés en +mardi-gras comme les cent-gardes de M. Bonaparte. C'est bien une idée de +parvenu que d'habiller les soldats du trône en oiseau de paradis. Nous +portions, mon vieux Leclerc, le casque d'argent avec chenille noire et +plumet blanc, l'habit bleu de roi à collet écarlate, épaulettes, +aiguillettes et brandebourgs d'argent, le pantalon de casimir blanc." + +Puis, se frappant sur le mollet un coup sonore, il ajouta: + +"Et bottes à l'écuyère ... A vingt ans, garde de deuxième classe avec +rang de lieutenant, un rendez-vous tous les soirs et un duel toutes les +semaines ... Je n'étais pas à plaindre. Ah! Leclerc, c'était le bon +temps! + +--Oui, monsieur le marquis, répondait doucement l'armurier, en +continuant d'astiquer une lame, oui, c'était le bon temps dans un sens; +mais j'étais tout de même malheureux par rapport aux camarades de +chambrée qui avaient trouvé une grammaire dans mon fourniment. Parce +qu'il faut vous dire que j'avais voulu apprendre le français au +régiment, et j'avais acheté une grammaire sur ma paye. Mais les hommes +se sont fichus de moi, et ils m'ont berné dans mes draps. Et pendant six +mois on chantait dans le quartier: + + As-tu vu la grand'mère, + As-tu vu la grand'mère + A Leclerc? + +--Ils n'avaient pas tant tort, reprit gravement M. de Gerboise. Dans +votre condition, mon ami, vous n'aviez pas besoin d'apprendre la +grammaire. C'est comme si moi, dans mon état j'avais voulu connaître +l'hébreu. Mon lieutenant-commandant, le comte d'Andive, se serait fichu +de moi, et il aurait eu bigrement raison. Je vous disais donc, Leclerc, +que j'étais de service à Saint-Cloud, en habit bleu et pantalon blanc, +parce que c'était l'été. Dans la tenue d'hiver, le pantalon était bleu +de roi comme l'habit. + +--C'est comme nous, dit l'armurier. Nous avions l'été des pantalons de +coutil. + +--Oui, dit le marquis, et ce n'était pas le plus beau de votre affaire. +Mais vous étiez tout de même de brave gens, et ce que j'en dis, Leclerc, +n'est pas pour vous affliger. Donc, pendant qu'on vous bernait gentiment +dans vos couvertures au quartier de Courbevoie, je prenais mon service à +Saint-Cloud. Une nuit, je fus mis de faction sous les fenêtres du roi, +et ce que je vis cette nuit-là, je ne l'oublierai jamais. + +"Tout était dans l'ordre; le drapeau flottait sur le château. Le +capitaine de la compagnie, qui avait rang de lieutenant-général, dormait +dans son lit, les clés sous son traversin. Le cri des grillons déchirait +le grand silence de la nuit, et la lune levée au-dessus des arbres +argentait les allées du parc désert. Le mousquet au bras, je rêvais, +contre le perron, à mes affaires et à mes plaisirs. Tout à coup, je vis +la fenêtre de la chambre où couchait le roi s'ouvrir et Charles X +paraître sur le balcon, en bonnet de nuit à rubans et en robe de chambre +à ramages. La clarté blanche du ciel coulait sur ses grands traits +aimables et nobles. La bouche entr'ouverte, à sa coutume, il avait un +air triste que je ne lui connaissais pas. Il regarda tour à tour +longuement la lune montée au zénith et quelque chose qu'il tenait dans +le creux de la main gauche et qui me parut être un médaillon. Puis il se +mit à baiser tendrement ce médaillon, le bras droit tendu vers l'astre +qu'il semblait prendre à témoin. Des larmes coulaient sur ses joues. +J'étais si troublé de ce que je voyais, que le canon de mon mousquet se +mit à battre violemment contre ma bandoulière. Les regards et les +baisers se prolongèrent durant quelques instants. Puis le roi rentra +dans sa chambre et j'entendis qu'il fermait la fenêtre. + +"Leclerc, n'auriez-vous pas été touché à ma place de voir ce vieux roi +en bonnet de nuit baiser un portrait, des cheveux, une relique de femme +(je n'ai pu distinguer ce qu'il y avait dans le médaillon) et attester +la lune, par ses larmes, de la fidélité de ses tendresses et de ses +douleurs? Pauvre roi! il n'y avait plus que la lune alors qui sût ses +jeunes amours! + +"J'ai l'idée, Leclerc, que cette nuit-là Charles X songeait à Mme de +Polastron, qui l'avait aimé lorsqu'il était le brillant comte d'Artois, +qui l'alla rejoindre à l'armée de Condé où il traînait les misères de +l'exil, et qui, lui apportant sous la tente, au milieu des soldats, ses +diamants, ses bijoux, son or ramassé à la hâte, lui sacrifia sa fortune +et son honneur. Qu'en pensez-vous, Leclerc?" + +L'armurier hocha la tête; il était visible qu'il n'en pensait rien. + +M. de Gerboise reprit vivement: + +"Oui, j'aime à penser, Leclerc, que cette nuit-là, à Saint-Cloud, +trente-cinq ans après la mort de Mme de Polastron, Charles X pleurait sa +meilleure amie. Et il avait bigrement raison. + +"Leclerc, nous avons tort, tous les deux, de nous obstiner à vivre. + +--Pourquoi donc, monsieur le marquis? demanda l'armurier. + +--Parce que, mon ami, ce n'est pas la peine de rester en ce monde quand +on n'y fait plus l'amour. Et puis nous ne reverrons plus nos rois." + +J'avais dès lors quelques raisons de croire que Charles X fut l'esprit +le plus léger et la tête la plus faible du monde. J'ai, depuis ce temps, +beaucoup lu son histoire sans y rien découvrir à son honneur. Je +recueille cette anecdote du vieux roi en bonnet de nuit entretenant la +lune, comme l'endroit le plus sympathique de sa vie. + + + + +IX + +MADAME PLANCHONNET + + +J'avais cela d'heureux, qu'au printemps j'entrais dans ma dix-septième +année. Mon père m'avait envoyé passer les vacances de Pâques à Corbeil, +chez ma tante Félicie, qui habitait une maisonnette au bord de la Seine +et y vivait dans la dévotion et les médicaments. Elle m'embrassa avec un +juste sentiment de ce qu'on doit à sa famille, me félicita d'avoir passé +mon baccalauréat, me dit que je ressemblais à mon père, me recommanda de +ne pas fumer la cigarette dans mon lit, et me donna ma liberté jusqu'au +dîner. + +J'entrai dans la chambre que la vieille servante Euphémie m'avait +préparée, et je défis ma malle qui contenait, précieusement serré entre +mes chemises, le manuscrit de mon premier ouvrage. C'était une nouvelle +historique, Clémence Isaure, où j'avais mis tout ce que je concevais de +l'amour et de l'art. J'en étais assez content. Après avoir fait un brin +de toilette, j'allai me promener au hasard dans la ville. En suivant les +boulevards plantés d'ormeaux, dont la paix un peu triste me charmait, je +vis, sur la porte d'une maison basse, tapissée de glycine, un écriteau +blanc où l'on lisait en lettres noires: l'Indépendant, journal +quotidien, politique, commercial, agricole et littéraire. Cette +inscription réveilla mes pensées de gloire. J'étais tourmenté depuis +quelques mois du désir de faire imprimer ma Clémence Isaure. Ambitieux +et modeste, il me semblait que cette maison paisible, cachée dans le +feuillage, offrirait un asile convenable à ma première oeuvre, et dès +lors l'idée germa dans ma tête de porter mon manuscrit à l'Indépendant. + +La vie que je menais à Corbeil était douce et monotone. Ma tante me +contait, à dîner, sa brouille avec le docteur Germond, laquelle, +survenue dix ans en çà, l'occupait encore; elle gardait pour le café ses +histoires de M. l'abbé Laclanche, homme excellent, mais fatigué par +l'âge et l'embonpoint, qui dormait au confessionnal pendant que ma tante +lui disait ses péchés. Après quoi, l'excellente femme m'envoyait coucher +en me recommandant de ne pas fumer dans mon lit. + +Un jour, étant seul au salon, je remuai par ennui les journaux qui se +trouvaient sur le guéridon d'acajou. C'étaient des numéros de +l'Indépendant, auquel ma tante était abonnée. De petit format, avec des +caractères usés sur un papier trop mince, l'Indépendant avait un air de +modestie qui m'encourageait. + +J'en parcourus deux ou trois numéros; le seul article littéraire que j'y +trouvai, avait pour titre: Une petite soeur de Fabiola. Il était signé +d'un nom de femme. Je reconnus avec plaisir qu'il était dans le genre de +ma Clémence Isaure, mais plus faible. Et cette considération me +détermina à porter mon manuscrit au rédacteur en chef du journal. Son +nom était inscrit sous le titre: Planchonnet. + +Je fis un rouleau de ma Clémence Isaure, et, sans instruire ma tante de +la démarche que j'allais tenter, je me rendis, avec un peu de fièvre, à +la maison tapissée de glycine. M. Planchonnet me reçut tout de suite +dans son cabinet. Il écrivait, ayant mis bas son habit et son gilet. +C'était un géant, et le plus velu que j'eusse encore rencontré. Il était +tout noir, faisait à chaque mouvement un bruit de crins froissés et +sentait le fauve. Il ne s'arrêta point d'écrire à ma venue et, suant, +soufflant, la poitrine à l'air, il acheva son article; puis, il posa sa +plume et me fit signe de parler. + +Je lui balbutiai mon nom, le nom de ma tante, l'objet de ma visite, et +je lui tendis en tremblant mon manuscrit. + +"Je le lirai, me dit-il. Revenez samedi ..." Je sortis dans un trouble +affreux et souhaitant que la fin du monde et la conflagration +universelle survinssent avant ce samedi, tant une nouvelle rencontre +avec le rédacteur en chef m'effrayait. Mais le monde ne finit pas, le +samedi vint et je revis M. Planchonnet. + +"A propos, me dit-il, j'ai lu votre petite chose; c'est très gentil. Je +la mettrai dans le canard. Qu'est-ce que vous faites demain soir? Venez +donc manger la soupe à la maison. Je demeure place Saint-Guenault, +vis-à-vis de la Tour carrée. Ce sera en famille. Et sans cérémonie." + +J'acceptai avec beaucoup de reconnaissance. + +Le lendemain, à six heures, je trouvai M. Planchonnet dans son salon, +avec deux ou trois enfants sur les genoux et d'autres sur les épaules. +Il en avait jusque dans ses poches. Ils l'appelaient papa et le tiraient +par la barbe. Il portait une redingote neuve, du linge blanc, et sentait +la lavande. + +Une femme entra, blanche et frêle, un peu fanée, mais agréable avec ses +cheveux d'or pâle et ses yeux de pervenche, gracieuse malgré sa taille +défaite. + +"C'est Mme Planchonnet", me dit-il. + +Les enfants (je reconnus qu'il n'y en avait que six) étaient gros et +rudes, chargés en couleur, beaux d'une certaine façon. Leurs jambes et +leurs bras nus formaient autour de leur père colossal un emmêlement de +chairs fraîches, et leurs yeux farouches me regardaient tous à la fois. + +Mme Planchonnet s'excusa de leur impolitesse. + +"Nous ne restons pas longtemps dans le même endroit; ils n'ont le temps +de connaître personne; ce sont de petits sauvages; ils ignorent tout. Et +comment voulez-vous qu'ils apprennent quelque chose en changeant de +pension tous les six mois? Henri, l'aîné, a onze ans passés. Il ne sait +pas encore un mot de catéchisme. Je ne sais vraiment pas comment nous +lui ferons faire sa première communion ... Votre bras, Monsieur." + +Le dîner était abondant. Une jeune paysanne, attentivement surveillée +par Mme Planchonnet, apportait des plats et des plats encore: tourtes, +rôtis, pâtés, fricassées et d'énormes volailles que notre hôte, sa +serviette sous le menton, la fourchette à trois dents d'une main, et de +l'autre le couteau à manche en pied de biche, faisait placer devant lui, +en montrant toutes ses dents et en roulant des yeux terribles au milieu +des poils de son visage. Les coudes arrondis, il découpait avec facilité +les chairs blanches ou noires, servait lui-même largement ses petits, sa +femme et son convive, et disait, avec un rire affreux, des choses +innocentes. + +Mais c'était en versant à boire qu'il montrait toute sa magnificence +d'ogre bon enfant. De ses énormes bras, il tirait par le goulot, sans se +baisser, quelqu'une des bouteilles amassées à ses pieds et versait des +rouges-bords à sa femme qui refusait en vain, aux enfants déjà endormis, +une joue dans leur assiette, et à moi, malheureux, qui avalais sans +goûter, les vins rouges, roses, blancs, ambrés ou dorés, dont il +proclamait, d'une voix joyeuse, l'âge et le cru, sur la foi de l'épicier +qui les lui avait vendus. Nous vidâmes ainsi un nombre que j'ignore de +bouteilles diversement cachetées. Après quoi, j'exprimais à mon hôtesse +des sentiments nobles et tendres. Tout ce que j'avais dans l'âme +d'héroïque et d'amoureux se pressait à mes lèvres. Je poussais la +conversation au sublime. Mais j'éprouvais une réelle difficulté à l'y +maintenir, car, si M. Planchonnet approuvait de la tête mes spéculations +les plus transcendantes, il n'y donnait aucune suite et me parlait +incontinent du choix et de la préparation des champignons comestibles ou +de quelque autre sujet culinaire. Il avait dans la tête un parfait +cuisinier et une bonne géographie gastronomique de la France. Parfois +aussi, il rapportait des traits d'esprits de ses enfants. + +Je m'entendais mieux avec Mme Planchonnet qui déclara à plusieurs +reprises qu'elle avait le goût de l'idéal. Elle me confia qu'elle avait +lu autrefois une poésie qui l'avait transportée, mais dont elle ne se +rappelait plus l'auteur, parce qu'elle se trouvait dans un livre qui +renfermait des morceaux de différents poètes. + +Je récitais tout ce que je savais d'élégies. Mais les vers se perdirent +pour la plupart dans les cris des enfants qui s'entregriffaient +horriblement sous la table. + +Au dessert, je connus que j'aimais Mme Planchonnet. Et cet amour était +si généreux que, loin de l'étouffer dans mon coeur, je le répandais en +longs regards et en paroles abondantes. Je m'expliquai sur la vie et la +mort et j'ouvris mon âme tout entière à Mme Planchonnet qui, laissant +couler ses paupières sur ses beaux yeux bleus, et penchant son visage +amaigri que plissait la fatigue, me disait d'une voix molle: "N'est-ce +pas, Monsieur?" et tâchait de sourire. + +J'avais encore beaucoup à lui dire quand elle nous quitta pour aller +coucher les petits qui, les jambes en l'air, dormaient profondément sur +leurs chaises. Ce départ me laissa pensif en face de Planchonnet, qui +versait des liqueurs. Je lui trouvai l'air d'une brute. Sa tranquillité +pesante m'irritait. Mais j'étais inspiré par les sentiments les plus +nobles. Je souhaitai intérieurement qu'il eût une belle âme et que j'en +eusse une plus belle encore, afin que Mme Planchonnet fût aimée de deux +hommes dignes d'elle. + +C'est pourquoi je résolus de sonder le coeur de Planchonnet. + +"Monsieur, lui dis-je, vous exercez une belle profession. + +--Ah! me répondit-il, en allumant sa pipe, vous trouvez ça beau de +rédiger des canards dans les départements. Et des canards cléricaux. Je +travaille pour la calotte. Mais on ne choisit pas son parti, n'est-il +pas vrai?" + +Et il se mit à fumer tranquillement sa pipe en écume de mer, sur +laquelle une femme nue était sculptée voluptueusement. + +Je lui demandai: + +"Monsieur Planchonnet, connaissez-vous ma tante?" + +Il me répondit: + +"Je ne connais personne à Corbeil. Il y a six mois, j'étais à Gap ... Un +peu d'anisette, n'est-ce pas?" + +Un immense besoin de tendresse s'était développé en moi. Il me venait de +l'amitié pour Planchonnet. Je lui témoignai de la familiarité, de +l'intérêt et surtout de la confiance. Je lui contai ma vie; je lui fis +part de mes espérances et de mes rêves. + +Il cessa de fumer. Je parlai encore. Enfin, m'étant aperçu qu'il +sommeillait, je me levai, lui souhaitai le bonsoir et lui exprimai le +désir de présenter mes hommages à Mme Planchonnet. Il me fit entendre +que je ne pourrais le faire, parce qu'elle était couchée. J'en fus aux +regrets et cherchai mon chapeau, que j'eus grand'peine à trouver. +Planchonnet me reconduisit avec une lampe jusqu'au palier et me donna, +sur la manière de tenir la rampe et de descendre les marches, des +conseils qu'on me donne pas d'ordinaire. Mais l'escalier était +apparemment un difficile escalier, car j'y trébuchai dès les premiers +degrés. Tandis que je descendais, Planchonnet, penché sur la rampe, me +demanda si je retrouverais bien la maison de ma tante. Cette question +m'offensa. Je promis de la trouver sans peine; en quoi je m'engageais +beaucoup trop, car je passai une partie de la nuit à la chercher. +Pendant cette recherche, je m'impatientais de la maladresse avec +laquelle on met parfois les deux pieds dans les ruisseaux. Cependant, je +roulais vainement dans ma tête l'action d'éclat par laquelle je pourrais +exciter l'admiration de Mme Planchonnet. Je songeais à ses jolis yeux +bleus, et j'étais vraiment désolé que sa taille ne fût pas aussi jolie +que ses yeux. + +Le lendemain, je me réveillai par un grand soleil, avec la langue sèche +et la peau brûlante. Surtout je souffrais de ne pouvoir me rappeler ce +que j'avais dit la veille à Mme Planchonnet, et j'avais tout lieu de +croire que c'étaient des sottises. + +Ma tante ne me cacha pas qu'elle considérait ma rentrée tardive comme un +manque d'égards pour sa maison. Quand je lui révélai fièrement que +j'avais fait recevoir ma Clémence Isaure à l'Indépendant, elle se fâcha +tout rouge, et m'envoya sur-le-champ retirer le manuscrit, afin de +prévenir le malheur d'une insertion dont la seule idée la terrifiait. +J'allai donc, la tête basse, redemander mon oeuvre à Planchonnet, qui me +la rendit d'une âme égale, comme il l'avait prise. + +"Qu'est-ce que vous faites ce soir? me dit-il. Venez donc dîner à la +maison. Nous mangerons les restes." + +Je refusai, en considération de ma tante. Quelques jours après, je fis +une visite à Mme Planchonnet, que je trouvai assise devant un bouquet de +fleurs des champs, remettant un fond à la culotte de son fils aîné. Nous +fûmes l'un envers l'autre d'une extrême réserve. Il pleuvait. Nous +parlâmes de la pluie. + +"C'est bien triste, lui dis-je. + +--N'est-ce pas? me dit-elle. + +--Vous aimez les fleurs, Madame? + +--Je les adore." + +Et elle tourna vers moi ses jolis yeux fleuris sur un visage fané. + +Je quittai Corbeil la semaine suivante. Et je ne vis jamais plus Mme +Planchonnet. + + + + +X + +LES DEUX COPAINS + + +C'était dans les dernières années du second Empire. Jean Meusnier et +Jacques Dubroquet occupaient par moitié un atelier au fond d'une cour, +près du cimetière Montparnasse. Tout le rez-de-chaussée appartenait à +des marbriers, qui encombraient la cour de tombes blanches, de croix et +d'urnes funéraires. + +Une poussière de marbre et de plâtre étendait sur le sol son linceul +sali. L'atelier était posé comme une grande cage vitrée sur les magasins +des tailleurs de pierres funéraires; à l'intérieur, un poêle de fonte, +deux chevalets et des chaises de paille défoncées. La poudre des +marbres, qui pénétrait par les fentes de la porte et des châssis, +recouvrait seule la nudité livide des murs et du carrelage. + +Jacques Dubroquet était peintre d'histoire, et Jean Meusnier paysagiste. +Ce paysagiste ressemblait à un arbre; il en avait la rude écorce, la +forte sève, la paix et le silence. Ses cheveux drus se dressaient sur +son front rugueux, comme les rejetons d'un saule étêté. + +Il parlait peu, sachant peu de mots. Mais il peignait beaucoup. Matinal, +égayé d'un verre de vin blanc, il s'en allait par la banlieue faire des +études d'après lesquelles il exécutait ensuite, dans l'atelier, des +tableaux d'un sentiment brutal et d'un faire obstiné. + +Paysan de race, prudent, défiant, rusé, le visage aussi muet que la +langue, se souciant peu de son copain, il n'y avait pour lui au monde +qu'Euphémie, la crémière du boulevard Montparnasse, une grosse femme +tendre de cinquante ans, chez laquelle il prenait ses repas, et qu'il +aimait d'un amour satisfait et narquois. + +Jacques Dubroquet, peintre d'histoire, plus âgé que lui de quelques +années, était d'un tout autre caractère. + +C'était un homme de pensée. Il voulait ressembler à Rubens et, pour y +parvenir, il portait de longs cheveux, la barbe en pointe, un feutre à +larges bords, un pourpoint de velours et un grand manteau. La poussière +inévitable des tombes attristait cette magnificence. Jean Meusnier aussi +en était couvert; mais il en paraissait adouci et comme embelli. Elle +déshonorait au contraire la beauté du peintre d'histoire, qui brossait +sans cesse et vainement son velours, et souffrait. + +D'un naturel aimable, riant et somptueux, il avait l'âme grande et, +craignant que le nom de Jacques Dubroquet n'en donnât pas une suffisante +idée, il changea ce nom en celui de Jacobus Durbroquens, qui était bien +mieux dans son génie. + +Dubroquens touchait, par son âge, aux derniers romantiques et aux +républicains de sentiment. Il avait fait ses études de peinture dans +l'atelier de Riesener, à la fin du règne de Louis-Philippe. + +Grand liseur, il fréquentait assidûment ce cabinet de lecture de la +bonne Mme Cardinal, où les étudiants en médecine repassaient leur +anatomie en déjeunant d'un petit pain, une main ou une jambe humaine +posée sur la table à côté d'eux. Il dévorait tous les livres, et puis il +allait en disputer avec des camarades, dans la pépinière du Luxembourg, +devant la statue de Velléda. + +Et il était éloquent de peinture. La Révolution de 1848 interrompit ses +études de peinture. Il sentit son enthousiasme humanitaire grandir dans +les clubs, il prit conscience de sa mission et conçut l'art nouveau. + +Depuis lors, Jacobus Dubroquens eut beaucoup d'idées; mais il lui +fallait généralement, pour les exprimer, une toile de soixante pieds +carrés. Soixante pieds carrés de peinture ou rien, voilà l'alternative +dans laquelle il se trouvait d'ordinaire. Aussi ne sera-t-on pas trop +surpris que Jacobus Dubroquens, à l'âge où je le connus, c'est-à-dire +déjà grisonnant, n'eût pas fait encore un seul tableau. + +Il avait trop d'idées. Et puis l'Empire de gênait. Il en attendait la +chute. Il était célèbre dans la crémerie du boulevard Montparnasse, pour +une copie d'une des sirènes de Rubens, qu'il avait faite au Louvre en +1847, et où il y avait des morceaux qui voulaient être bons, mais dont +la couleur était froide et grise, en sorte que cette copie ne +ressemblait pas à l'original. Quand on lui en faisait l'observation, +Jacobus Dubroquens répondait en souriant: + +"Mon Dieu! c'est bien simple! Rubens saute haut comme cela (et il +mettait la main au niveau de son genou), et moi je saute haut comme +cela", (et il élevait le bras au-dessus de sa tête). + +A la Sirène près, il n'était l'auteur d'aucun tableau. Cette +particularité, assez remarquable dans la vie d'un peintre, ne +l'inquiétait nullement. + +"Mes tableaux, disait-il en se frappant le front, ils sont là!" + +Il avait là, en effet, sous son feutre à la Rubens, deux ou trois +conceptions peu communes d'apothéoses, dans lesquelles il mêlait +toujours Anaxagore, le Bouddah, Zoroastre, Jésus-Christ, Giordano Bruno +et Barbès. + +Que de fois, tout jeune, en ce temps déjà lointain, je préférai à +l'École et au cours de M. Demangeat l'atelier poudreux des deux amis et +les théories esthétiques de Jacobus Dubroquens! + +Sa belle voix chaude d'orateur de clubs dominait les grincements des +scies des marbriers, les piaillements des moineaux et les cris des +enfants qui se battaient dans la cour. Avec quelle éloquence il +décrivait ses futurs tableaux, qui représenteraient la Marche de +l'Humanité, le Génie des religions, le Progrès de la démocratie et la +Paix universelle. Avec quelle conviction il annonçait que son oeuvre +était de faire la synthèse de la philosophie par la peinture! + +Cependant Jean Meusnier, à son chevalet devant sa petite toile, poussait +avec l'obstination lente d'un paysan le dessin d'un arbre farouche, et +gardait un silence végétal. + +Puis, tout à coup, levant les yeux vers le châssis vitré d'où tombait +une lumière crue, il grognait: + +"Ce sacré bahut ... qui me gêne ... comment l'appelez-vous?" + +Nous cherchions et nous ne trouvions pas. Enfin Jean Meusnier faisait un +grand effort de mémoire et s'écriait: + +"Eh bien! le soleil, quoi! Vous comprenez, il tape trop dur pour +l'instant." + +Parfois, nous dînions tous trois à la crémerie, dans la petite salle +ornée d'une grande toile de Jean Meusnier. C'était une composition +féroce, qu'il avait peinte en riant intérieurement, et qui représentait +des arbres odieux et ridicules. Ce puissant paysagiste ne sentait la +beauté et la laideur que dans le monde végétal. Et le sauvage s'était +amusé à faire des caricatures de chênes et d'ormeaux. + +Quant au règne humain, il n'en connaissait qu'Euphémie, qui, décidément, +lui semblait une personne bien agréable. Avant le dîner, il tournait +autour d'elle dans la cuisine, à la clarté des fourneaux, tandis que +Jacobus Dubroquens m'expliquait la triade gauloise devant la salière et +le moutardier de la petite table. + +Comme il eût exprimé la triade en peinture! Il ne lui manquait qu'une +toile de vingt mètres carrés, et la République. + +En attendant, il composait des modes pour poupées, dessinait les trois +temps de l'extraction des cors d'après la méthode Édouard et peignait +des rosiers de Marie sur moelle de sureau. + +C'était un bien honnête homme. Il ne laissait rien deviner du mystère +douloureux de sa vie et, en toute rencontre, dissertait sur l'art et la +philosophie, d'un esprit paisible et content. + +Mais nous allons où le destin nous mène, et les plus fidèles d'entre +nous abandonnent l'un après l'autre leurs vieux compagnons sur le +chemin, sur le dur chemin de la vie. Au long de ma dernière année de +droit, je perdis de vue les deux copains. Dans la suite, le nom de Jean +Meusnier, devenu célèbre, me fut rappelé tous les jours par les journaux +qui le citaient avec des louanges. Les tableaux du maître, je les voyais +au Salon, aux Mirlitons, au Volney, chez Georges Petit, chez les +amateurs de peinture et chez les femmes à la mode. Les vitrines des +papetiers me montraient à l'envi son visage connu de vieux dieu +rustique. + +Mais du pauvre Jacobus Dubroquens, point de nouvelles! Je m'imaginais +qu'il n'était plus de ce monde et que la mort clémente l'avait doucement +emporté hors de cette terre, qu'il n'avait jamais vue que dans un rêve +et à travers un nuage. + +Mais, un beau jour de l'automne 1896, comme je prenais à la station des +Tuileries le bateau qui descend la rivière, je remarquai, sur le pont, +un vieillard assis à l'avant, qui, drapé dans un vieux manteau rapiécé +et portant sur l'oreille un feutre romantique, posait complaisamment sur +un carton à dessin une main encore belle et gardait l'attitude du génie +méditatif. + +Je reconnus, sous ses soixante-dix ans, le bon Jacobus Drubroquens. On +lui eût donné plus que son âge, à voir les rides de ses joues, mais ses +deux yeux bleus gardaient une jeunesse invincible. + +Il répondit à mon salut sans savoir qui j'étais et sans se soucier de le +savoir, ayant pris l'habitude, dans les crémeries, d'une sorte de +fraternité anonyme qui s'étendait à tous ses interlocuteurs. + +"Vous savez, mon tableau, me dit-il, mon grand tableau! Ils veulent que +je l'exécute réduit et corrigé. + +--Et qui veut cela, maître Jacobus? + +--Eux! la boutique, le gouvernement, les ministres, le Conseil +municipal, quoi! Est-ce que je sais donc? Est-ce que je connais ces +épiciers-là, moi? Je néglige les êtres contingents et je méprise tout ce +qui n'est pas réalisé dans l'absolu. Oui, ils veulent dénaturer ma +grande idée. Mais soyez tranquille, je ne transigerai pas." + +Ainsi donc l'Empire était tombé, la République durait depuis vingt-cinq +ans, et Jacobus Dubroquens n'avait pas encore pu faire son grand +tableau. + +Au reste, son contentement était parfait. Il dessinait, pour vivre, des +modèles de pipes, commandés par un concurrent de Gambier, et des +vignettes destinées à orner des boîtes de sardines. A le voir ainsi +souriant, on doutait si c'était un vieux fou ou si c'était un sage, et +je n'oserais pas en décider. + +En me quittant, il me montra d'un grand geste le ciel rose, la rivière +argentée et les bords couverts d'une poudre de lumière blonde. + +"Hein? me dit-il, voilà un joli fonds pour mon apothéose de la femme +libre ... en donnant plus de valeur aux tons, nécessairement. Je ferai, +cette fois, du Véronèse, mais plus fort ... Véronèse saute haut comme +cela; moi ..." + +Et je lui vis faire le geste d'autrefois. + +De la passerelle du débarcadère, il me cria: + +"Venez me voir dans mon atelier, au Point-du-Jour. La rue là ..., à +droite, nº 6. Sonnez fort." + +J'y allai seulement deux mois plus tard. Devant la maison que Jacobus +m'avait indiquée, je rencontrai Jean Meusnier, robuste et noueux comme +un chêne, et portant sur sa redingote correcte la rosette de commandeur. +On eût dit un antique satyre devenu très homme du monde. Il me serra la +main. + +"C'est vous!... Il y a longtemps ... Ce pauvre Dubroquet, hein? Une +fluxion de poitrine ... fichu!" + +Et il s'engagea devant moi dans un petit escalier de bois qu'il faisait +trembler de son poids. + +En montant, il soufflait et grognait: + +"Sacré bahut, va!" + +Sur le plus haut palier, une femme en camisole, la concierge, secoua +tristement la tête et nous dit tout bas: + +"Il ne passera pas la journée. Entrez, mes bons messieurs." + +Dans une soupente, sur un mauvais lit de sangle, devant la Sirène de +1847, Jacobus râlait. + +Il nous fit signe d'approcher et, d'une voix sifflante, très faible, +mais encore distincte: + +"C'est fini! J'emporte avec moi la peinture philosophique ... Ils sont +tous là, dans ma tête, mes tableaux ... Après tout, c'est peut-être un +bien, qu'on ne les ait pas vus ... Ça aurait fait trop de peine aux +camarades." L'agonie, assez douce, dura cinq heures et se termina vers +minuit. + +Jean Meusnier ferma les yeux de son vieux copain et, pensif, revoyant +toute sa vie, songeant au mystère des choses, comme effleuré d'un grand +coup d'aile invisible, il porta la main à son front et murmura dans un +étonnement douloureux: + +"Sacré bahut!" + + + + +XI + +ONÉSIME DUPONT + + +J'ai connu Onésime Dupont dans sa vieillesse. Par lui, j'ai touché à la +génération d'Armand Carrel et des rédacteurs du Globe, dont il gardait +la doctrine et les moeurs. Son nom, jadis fameux, est maintenant oublié. +C'était un homme de 48, un rouge. Il aimait la musique et les fleurs. Je +le voyais quelquefois chez mon père. Il était vêtu tout de noir, avec +une extrême recherche. Ses façons trahissaient un perpétuel et minutieux +respect de soi-même. Il gardait à quatre-vingts ans l'allure d'un homme +d'épée. La seule peur qu'il eût jamais connue, la peur de se salir, le +tenait si fort qu'il ne quittait presque jamais ses gants clairs et ne +donnait la main qu'à très peu de personnes. Il avait d'incroyables +scrupules de conscience et d'hygiène, un besoin constant de propreté +morale et physique. Je n'ai jamais connu un homme si poli ni d'une +politesse si glaciale. La lueur de ses yeux allumés sur une longue face +jaune et les replis de ses lèvres minces auraient déplu sans un air de +générosité, d'héroïsme, de folie, qu'exprimait toute cette antique +figure. Onésime Dupont n'était pas pauvre. Il passait pour riche, parce +qu'à l'occasion il interrompait la stricte économie de son bien par des +actes d'une magnificence bizarre et singulière. + +Conspirateur durant la monarchie de Juillet, représentant du peuple en +1848, proscrit en 1852, député en 1871, il était républicain et +travaillait à l'avènement de la liberté sur la terre et de la fraternité +universelle. Sa doctrine était celle des républicains de son âge; mais +ce qu'il avait d'original, c'est qu'il était en même temps l'ami le plus +généreux du genre humain et le plus sombre des misanthropes. Les hommes +qu'il chérissait en masse jusqu'à sacrifier à leur bonheur ses biens, sa +liberté, sa vie, il les méprisait en particulier et évitait leur contact +comme une souillure. Ce n'était pas la seule contradiction de cet esprit +qui proclamait sans cesse l'indépendance de l'idée, condamnait l'emploi +du glaive et qui, soutenant ses doctrines l'épée à la main, se battait +pour des questions de principes. Il fut jusqu'à la vieillesse le plus +fier duelliste de son parti. + +Sa hauteur, sa froideur et le sentiment inflexible qu'il avait de +l'honneur faisaient de lui une sorte de gentilhomme rouge. Il était fils +d'un marchand de porcelaines du faubourg Poissonnière. Il fut destiné +lui-même au négoce. Ses débuts dans le commerce des porcelaines furent +marqués par un incident assez extraordinaire. Je veux vous le conter +comme me l'ont conté des vieillards qui sont morts depuis longtemps. + +Le père Dupont, honnête homme et habile homme, se faisait vieux vers +1835. Ayant acquis dans son commerce une fortune assez ronde pour le +temps, il résolut de se retirer à la campagne avec sa femme Héloïse, née +Riboul, qui venait de recueillir enfin l'héritage de son père, Riboul, +ancien maçon, acquéreur de biens nationaux. Un jour donc de cette année +1835, le bonhomme appela sons fils Onésime dans la petite cage grillée +qui, depuis trente ans, lui servait de bureau et d'où l'on pouvait +surveiller les commis du magasin en faisant des écritures. Et, là, il +lui tint ce langage: + +"Je ne suis plus jeune, et j'ai envie de finir ma vie dans le jardinage. +J'ai toujours eu envie de greffer des poiriers. La vie est courte, mais +on revit dans ses enfants. L'auteur de la nature nous a accordé cette +immortalité sur la terre. Tu as vingt ans. A cet âge, je vendais de la +vaisselle dans les foires. J'ai conduit ma charrette à travers tous les +départements de la République, et il m'est arrivé plus d'une fois de +dormir sous la bâche, au bord d'un chemin, dans la pluie, dans la neige. +L'existence, qui m'a été dure, te sera facile. Je m'en réjouis, puisque +ta vie est la suite de la mienne. J'ai marié ta soeur à un avocat. Il +est temps que je donne à ta vertueuse mère et à moi le repos que nous +avons mérité tous les deux. Je me suis haussé dans la société par mon +travail: j'ai fait mon instruction dans les almanachs et dans les +papiers répandus par toute la France à l'époque où le pays établissait +sa constitution au milieu des troubles. Toi, tu as été enseigné dans un +collège. Tu sais le latin et le droit. Ce sont des ornements de +l'esprit. Mais l'essentiel est d'être honnête homme et de gagner de +l'argent. J'ai fait une bonne maison. A toi de la soutenir et de +l'agrandir. La porcelaine est une excellente marchandise, qui répond à +tous les besoins de la vie. Prends ma place, Onésime. Tu n'es pas encore +capable de la tenir seul. Mais je t'aiderai dans les premiers temps. Il +faut que les clients s'accoutument à ta figure. Dès aujourd'hui, reçois +les commandes qu'on apportera. Le registre des tarifs, qui est dans ce +casier, te sera d'un grand secours. Mes conseils et le temps feront le +reste. Tu n'es ni sot ni méchant. Je ne te reproche pas de porter des +gilets à la Marat et de faire le bousingot. C'est un travers de ton âge. +J'ai été jeune aussi. Assieds-toi là, mon garçon, devant cette table." + +Et le bonhomme Dupont indiqua du bras à son fils un vieux bureau qui +n'était pas à la mode et qu'il gardait par économie, n'étant point +fastueux. C'était un bureau de marqueterie, garni de cuivres, qu'il +avait acheté à l'encan, une trentaine d'années auparavant, et qui avait +servi à M. de Choiseul durant son ministère. + +Onésime Dupont obéit en silence et prit la place qui lui était assignée. +Son père alla se promener, confiant dans son fils, car il estimait que +bon sang ne saurait mentir, et satisfait d'avoir changé un bousingot en +marchand de porcelaines. Onésime demeuré seul, étudia les tarifs. Il +était enclin à faire son devoir et à donner de l'attention à toutes les +affaires dont il s'occupait. Il se livrait à cette étude depuis une +demi-heure, quand survint M. Joseph Peignot, marchand de porcelaines à +Dijon. C'était un homme jovial et le meilleur client de la maison +Dupont. + +"Vous ici, monsieur Onésime! Quoi! vous n'êtes point sur le boulevard à +faire le gandin, avec votre bel habit bleu à boutons d'or! Les jolies +filles des Bains chinois doivent être bien tristes de votre absence. +Mais vous avez raison, il y a temps pour le plaisir et temps pour les +affaires sérieuses ... Je venais voir votre père. + +--Je le remplace. + +--J'en suis heureux. C'est un ami à moi. Voilà dix ans que je fais des +affaires avec lui. J'espère en faire dix ans et plus avec vous. Vous lui +ressemblez. Mais vous ressemblez beaucoup plus à votre mère. Ce n'est +pas un mauvais compliment que je vous fais. Mme Dupont est fort bien de +sa personne. Comment va votre père? Je compte bien dîner avec lui un +jour de cette semaine au Rocher de Cancale, comme nous faisons tous les +ans depuis dix ans. Dites-moi bien qu'il n'est pas malade. + +--Il est en bonne santé. Je vous remercie, monsieur. Que désirez-vous? + +--Eh! mais, c'est l'époque du rassortiment. Je viens vous faire mes +commandes annuelles. Je suis arrivé ce matin par la diligence, et je +loge, comme de coutume, à l'hôtel de la Victoire, rue du Coq-Héron." + +Et M. Joseph Peignot, tirant un papier de sa poche, énuméra les objets +dont il avait besoin, services de table par douzaines, assiettes par +centaines, cuvettes, pots. Une commande superbe. + +"Je m'efforcerai de vous satisfaire, monsieur", dit Onésime. + +Les yeux sur le tarif, il indiqua soigneusement le prix des pièces que +le marchand énumérait ... Vingt-quatre services à la Charte, blanc et or +... douze services Lamartine, soixante garnitures de toilette ... + +"Vous voyez, dit M. Joseph Peignot, je ne crains pas de me charger de +marchandises. Il faut beaucoup acheter si l'on veut beaucoup vendre. Je +suis hardi, tel que vous me voyez, et je ne crains pas les risques du +commerce ... Vous n'avez pas meilleur client que moi", ajouta-t-il avec +un bon rire. + +Et, aussitôt, il prit un air attristé et soupira d'un ton plaintif: + +"Vous me ferez bien une petite réduction. Vous tenez vos prix trop haut. +Les temps sont durs. Il y a de l'argent en France, mais il se cache. La +sécurité manque. Faites-moi ma petite réduction. + +--J'ai le regret de ne pouvoir vous accorder ce que vous me demandez, +monsieur, répondit Onésime avec une politesse glaciale. + +--Vous ne pouvez me faire cinq du cent en sus de la remise ordinaire? +Vous plaisantez! + +--Non, monsieur, je ne plaisante pas. + +--Votre papa, lui, me la ferait tout de suite, ma petite réduction. Il +m'accorde toutes les remises que je lui demande. Il ne refuse rien à son +vieil ami Peignot. Voilà un brave homme, le papa Dupont! + +--Brisons là, monsieur, dit Onésime en se levant. Après ce que vous +venez de me dire, je ne puis plus communiquer avec vous que par +l'intermédiaire de deux de mes amis. + +--Qu'est-ce que vous dites? demanda le Dijonnais, dont l'âme innocente +se remplissait de surprise. + +--Je dis, monsieur, que j'aurai l'honneur de vous envoyer mes témoins, +qui se feront un devoir de se mettre à la disposition des vôtres. + +--Je ne vous comprends pas. + +--C'est donc, monsieur, que je n'ai pas parlé avec assez de clarté. +Veuillez m'en excuser. Je vous envoie mes témoins parce que vous avez +insulté mon père. + +--Moi, insulter votre père, un ami de dix ans, un confrère que j'estime, +que j'honore! Vous n'êtes pas dans votre bon sens, jeune homme! + +--Vous l'avez insulté, monsieur, en déclarant qu'il pouvait vous faire +une réduction sur le tarif de ses marchandises, ce qui était insinuer +que ses bénéfices sont excessifs et par conséquent iniques, puisqu'il +peut, selon vous, les réduire sur votre demande. C'était enfin lui +reprocher de vous faire tort de la différence, dans le cas où vous ne la +réclameriez pas, et l'accuser d'indélicatesse à votre préjudice. Vous +l'avez donc insulté. Je crois m'être, cette fois, suffisamment +expliqué." + +En entendant ces paroles, le Dijonnais ouvrait une bouche et des yeux +tout ronds. L'impossibilité où il se trouvait de rien comprendre à ces +raisons l'accablait, et ce qui l'effrayait le plus, c'était le calme et +la douceur avec lesquels elles étaient déduites. Onésime Dupont lui +parlait, en effet, de cette voix lente et mélodieuse avec laquelle il +devait plus tard soutenir dans les clubs et à l'Assemblée nationale les +motions les plus terrifiantes. + +"Jeune homme, dit en pâlissant le marchand de Dijon, l'un de nous deux +est fou, cela est certain et nécessaire. Mais je crois fermement--et je +jurerais au besoin--que c'est vous. Je ne quitterai point Paris avant +d'avoir vu votre père et de m'être expliqué avec lui. Ce qui m'arrive à +cette heure est tellement étrange, que je ne croyais pas qu'il dût +jamais arriver rien de semblable, ni à moi ni, d'ailleurs, à personne +autre." + +Et il sortit, accablé d'une sorte d'étonnement et sentant qu'il allait +être malade. Il le fut, en effet, et se mit au lit dans l'hôtel de la +Victoire, rue du Coq-Héron. + +Cependant Onésime Dupont écrivit à deux sous-officiers de la caserne du +Château-d'Eau qu'il avait un service à leur demander. C'étaient deux +sergents bousingots qui servaient couramment de témoins aux rédacteurs +du National et aux membres du club Espérance. + +Mais dès le lendemain le père Dupont reprit sa place à son bureau. Il +acheva de vieillir derrière son grillage, ne cultiva point le jardin, +qui était dans ses voeux, et ne greffa pas de poiriers. + +Onésime, relevé de ses fonctions commerciales, s'attacha uniquement aux +intérêts publics et fonda la société secrète Truelle et Niveau, qui +inquiéta par d'incessantes attaques et mit trois fois en péril le +gouvernement de Juillet. + + + + + + +LIVRE DEUXIÈME + +NOTES ÉCRITES PAR PIERRE NOZIÈRE EN MARGE DE SON GROS PLUTARQUE. + + +Je feuilletais dernièrement le Mérite des Femmes, dans un joli +exemplaire relié en maroquin cerise et doré sur tranches, qu'on a +trouvé, après la mort de ma grand'mère, dans le secrétaire où cette +excellente femme gardait ses plus chers souvenirs. + +La tranche est usée aux beaux endroits, et il y a des fleurs séchées +entre des feuillets. Il est certain que ma grand'mère, du temps qu'elle +était jeune, lisait ce poème avec attendrissement. Elle y voyait ce que +je n'y vois pas. C'était pour elle la source vive et l'haleine embaumée. +Il serait absurde de lui donner tort. La gracieuse créature savait ce +qu'elle lisait. Elle était jeune, et le livre était frais. + +Bien qu'il écrivît l'oeil fixé sur la postérité (il l'a dit lui-même, et +c'est l'attitude qu'il garde en son portrait), Gabriel Legouvé avait +sans doute composé son poème pour ma grand'mère, qui était en 1801 une +belle enfant vêtue d'un fourreau de mousseline blanche, plutôt que pour +vous et moi qui n'étions pas nés. C'est pourquoi je suis tenté de croire +que le Mérite des Femmes était un poème excellent et qui s'est gâté +depuis. Autrement, je ne m'expliquerais pas que ma grand'mère y eût fait +sécher des fleurs. + +Il est vrai que je ne sais pas au juste à quoi elle pensait en lisant le +Mérite des Femmes. Elle ne pensait peut-être pas à ce qu'elle lisait. +Elle avait peut-être plus à dire à son petit livre que son petit livre +n'avait à lui dire. Mais les poètes sont coutumiers de pareilles +confidences; nous ne les aimerions pas tant s'ils n'étaient pas faits +pour nous écouter plus encore que pour nous parler. Ils sont des +confidents quand ils ne sont pas des entremetteurs. + +Ce qu'il y a de vraiment aimable dans le Mérite des Femmes, ce sont les +fleurs qu'y mit ma grand'mère. + +*** + +La raison, la superbe raison est capricieuse et cruelle. La sainte +ingénuité de l'instinct ne trompe jamais. Dans l'instinct est la seule +vérité, l'unique certitude que l'humanité puisse jamais saisir en cette +vie illusoire, où les trois quarts de nos maux viennent de la pensée. + +Mon vieux Condillac dit que les êtres les plus intelligents sont les +plus capables de se tromper. + +*** + +La morale et le savoir ne sont pas nécessairement liés l'un à l'autre. +Ceux qui croient rendre les hommes meilleurs en les instruisant ne sont +pas de très bons observateurs de la nature. Ils ne voient pas que les +connaissances détruisent les préjugés, fondements des moeurs. C'est une +affaire très chanceuse que de démontrer scientifiquement la vérité +morale la plus universellement reçue. + +*** + +Ceux-là furent des cuistres qui prétendirent donner des règles pour +écrire, comme s'il y avait d'autres règles pour cela que l'usage, le +goût et les passions, nos vertus et nos vices, toutes nos faiblesses, +toutes nos forces. + +Je tiens pour un malheur public qu'il y ait des grammaires françaises. +Apprendre dans un livre aux écoliers leur langue natale est quelque +chose de monstrueux, quand on y pense. Étudier comme une langue morte la +langue vivante: quel contresens! Notre langue, c'est notre mère et notre +nourrice, il faut boire à même. Les grammaires sont des biberons. Et +Virgile a dit que les enfants nourris au biberon ne sont dignes ni de la +table des dieux ni du lit des déesses. + +*** + +Je viens d'apprendre la mort de mon vieux camarade Champdevaux. C'était, +de son vivant, un petit homme gras et rond qui promenait par le monde +son indestructible contentement. Il avait sur un large visage des traits +si petits qu'on les distinguait à peine, et l'on ne voyait guère sur sa +face que l'abondant sourire qui la couvrait tout entière. Son visage +ressemblait à un fruit mûr. Heureux de naissance, la vie n'avait pas +trop contrarié son inclination naturelle au bonheur. Il approuvait +l'univers, il admirait ce monde dont il faisait notablement partie. Ce +n'est pas qu'il n'eût ses misères, car enfin il était homme, et même bon +homme. Mais chez lui le chagrin tenait de la surprise: la surprise est +passagère. Le simple Champdevaux ne restait affligé que le temps de +frotter avec ses poings ses petits yeux écarquillés. + +Il avait épousé une jeune personne bien élevée, encore plus petite que +lui, courte, toute en joues, et qui lui ressemblait comme une soeur. Il +l'aimait. Elle mourut. Il en fut étonné. Et, cette fois, l'étonnement +dura. Il pleurait comme un enfant; les larmes faisaient peine à voir sur +cette face heureuse. Un bon prêtre, ami de la famille, essaya de le +consoler. + +"Dieu vous l'avait donnée, Dieu vous l'a reprise, disait-il. + +--Je n'aurais jamais cru ça de lui", répondit Champdevaux. + +Trois mois plus tard, passant par Tours où il habitait, j'allai le voir. +C'était le printemps. Je le trouvai qui, coiffé d'un large chapeau de +paille, arrosait les plates-bandes dans son jardin où il semblait avoir +lui-même poussé. Il posa son arrosoir, me serra la main en tournant vers +moi, sans rien dire, son bon visage placide; il me suppliait du regard +d'écarter les pensées affligeantes. + +Puis il me dit, en levant au ciel ses deux petits bras: + +"Vois-tu, mon cher, ma nature est de reverdir!" + +Je vous le dis sincèrement: Champdevaux était, dans sa simplicité, plus +près de la nature que les orgueilleux qui l'offensent par les longs +souvenirs et les révoltes superbes. + +Cet homme heureux trouva l'année suivante, presque sans sortir de son +potager, une femme qui ressemblait d'une merveilleuse manière à celle +qu'il avait perdue; seulement, elle était encore plus petite et plus en +joues. Il l'épousa et en fut parfaitement heureux jusqu'à sa mort qui +survint subitement après quatre ans de mariage. Il taillait ses arbres +quand l'apoplexie le frappa. Ce fut sa dernière surprise. + +*** + +Si nous comprenions les figures des âmes comme les figures de la +géométrie, nous n'aurions pas plus d'animosité à l'endroit d'un esprit +trop étroit qu'un mathématicien n'en montre contre un angle qui, faute +de cinq ou six degrés d'ouverture, n'a pas les propriétés de l'angle +droit. + +*** + +Je ne crois pas que rien au monde soit comparable à l'agilité avec +laquelle les femmes oublient ce qui fut tout pour elles. Par cette +effrayante puissance d'oubli autant que par la faculté d'aimer, elles +sont vraiment des forces de la nature. + +*** + +J'ai déjeuné ce matin chez N***, ancien ministre de l'Instruction +publique et des Beaux-Arts, dont la maison est fréquentée par une foule +brillante de peintres, de sculpteurs, de littérateurs, de savants, +d'hommes politiques et d'hommes du monde. Je m'y rencontrai avec le +peintre Jarras, le sculpteur Lataille, N***, le grand comédien, le +député B***, et deux ou trois membres de l'Institut, personnes fort +diverses d'esprit et de moeurs, se ressemblant toutes par cet air apaisé +que donne l'habitude de la célébrité. Ils étaient au régime pour la +plupart, et des bouteilles d'eaux minérales couvraient la table. Chacun +avoua quelque misère de l'estomac, du foie ou des reins. Ils +s'intéressaient tous à l'état d'un seul, qu'ils comparaient au leur. On +attaqua tous les sujets, théâtre, littérature, politique, art, affaires, +scandales, nouvelles du jour, mais de biais et légèrement. Ces hommes +avaient pris avec l'âge des façons assez douces. Le temps les avait +polis à la surface. Une pratique savante des idées et aussi +l'indifférence qu'inspirait à chacun toute pensée étrangère à la sienne, +leur communiquaient les dehors aimables de la tolérance. Mais on +s'apercevait bien vite qu'ils étaient au fond divisés sur toutes les +questions importantes, religion, État, société, art, qu'il ne subsistait +entre eux d'autre lien moral que la prudence et l'indifférence et que +si, par hasard, ils se trouvaient une fois d'accord, c'était sur quelque +lieu commun que, faute d'attention, d'intelligence ou de courage, ils +n'avaient jamais examiné. Je fis encore cette observation que, s'ils +découvraient chez un contradicteur, fût-ce dans la théorie la plus +abstraite ou dans l'utopie la moins réalisable, une menace à leur +quiétude ou à leurs intérêts, ils dépouillaient aussitôt leur +bienveillance habituelle et devenaient féroces. C'est ainsi que Jarras, +qui avait une clientèle aristocratique, pâlissait d'horreur et +rougissait de colère aux seuls mots de socialisme et de collectivisme. A +cela près, l'âme du monde la plus facile. + +J'avais pour voisin de table le doyen du déjeuner, un vieillard fameux +par sa science et ses galanteries, l'orientalisme Antonin Furnes, membre +de l'Académie des Inscriptions. Après m'avoir observé durant quelques +instants avec une gravité narquoise, il me dit à l'oreille: + +"Faites comme moi: suivez mon exemple! Voyez, je prends grand soin de +casser mon oeuf par le gros bout. + +--Pourquoi? + +--Pour être honnête homme. J'ai beaucoup voyagé dans ma vie. J'ai vécu +dans tous les mondes. J'ai remarqué que l'honnêteté consistait à se +conformer à l'usage. J'en ai conclu qu'en s'y conformant dans les +moindres choses on était un parfait honnête homme. C'est pourquoi je +vous conseille, monsieur Nozière, de casser votre oeuf par le gros bout. + +--Je vous suis reconnaissant d'un si bon avis, répondis-je. Vous me +voyez prêt à le suivre. Je crois comme vous en effet qu'avec de la +civilité et en observant les règles on se tire d'affaire en ce monde et +dans l'autre, s'il y en a un autre. Mais excusez-moi, je suis distrait. + +--En ce cas, me dit le vieil orientaliste, ne fréquentez pas les +puissants de ce monde et tâchez de n'avoir besoin de personne." + +A mesure que le repas avançait, la conversation devenait plus vive et +plus confuse, et je n'y recueillis rien de considérable. Mais après le +déjeuner, M. Antonin Furnes me fit, en prenant son café, un récit +intéressant dont voici les termes mêmes: + +"Il y a trente ans, étant à Paris, je reçus la visite d'un Arabe que +j'avais connu l'année précédente à Mascate où j'avais été envoyé en +mission par le gouvernement. C'était un fort bel homme et un lettré. Il +avait une intelligence assez vive, mais entièrement fermée à tout ce qui +n'était point le génie de sa race. Il n'y a dans tout l'Orient que les +Arméniens qui soient aptes à comprendre les idées européennes. Les Turcs +n'en sont pas capables; les Arabes, encore moins. Celui-ci, qui m'avait +reçu magnifiquement dans sa maison de Mascate, était l'homme le plus +joli, le plus discret, le plus cérémonieux qu'il fût possible de +rencontrer. Je vous ai dit que c'était un lettré. Il s'occupait surtout +d'histoire. Je crois que c'était l'esprit le plus cultivé de Mascate. Il +avait à peu près autant de philosophie que notre Froissart. Je le +compare volontiers à Froissart parce que l'Arabe actuel ressemble assez +par la puérilité chevaleresque à nos seigneurs du XIVe siècle. Il se +nommait Djeber-ben-Hamsa. Il m'expliqua avec une politesse parfaite ce +qu'il attendait de moi. Il venait en Europe étudier les moeurs des +Occidentaux, et commençait par la France, qui l'intéressait plus que +toute autre nation, comme ayant manifesté avec un éclat incomparable sa +puissance et sa justice en Orient. Il comptait visiter ensuite +l'Angleterre et l'Allemagne. C'est la meilleure société qu'il désirait +voir. Et il venait me demander que je lui fisse la faveur de le +présenter dans les salons les mieux fréquentés de Paris. Je le lui +promis bien volontiers. Il y avait alors à Paris une société charmante. +Le souvenir d'y avoir été mêlé fait encore aujourd'hui la douceur de ma +vie. Vous ne pouvez imaginer ce qu'était l'art de la conversation à +cette époque lointaine. Il est vrai que Djeber-ben-Hamsa ne pouvait +jouir en aucune manière du plaisir d'entendre M. Guizot ou M. de +Rémusat, Mme *** et Mme ***. Il comprenait bien l'anglais. C'est une +langue assez familière aux Arabes de l'Oman, depuis l'établissement des +Anglais à Aden. Mais il ne savait pas vingt mots de français. Aussi +pris-je soin de le conduire de préférence dans les bals et dans les +concerts. On dansait beaucoup alors et l'on voyait un grand nombre de +femmes admirablement belles. Je le menai dans les bals les plus +brillants de la saison, chez Mme X ..., chez Mme Y ..., chez Mme Z ... +La beauté de ses traits, la gravité de son maintien, le geste gracieux +par lequel il portait sa main à sa tête et à ses lèvres en signe de +dévouement, le langage imagé par lequel il exprimait dans sa langue sa +profonde gratitude, et que je traduisais de mon mieux à la maîtresse de +la maison, toutes ses manières enfin, étranges et belles, inspiraient de +la curiosité, de l'intérêt, une sorte de respect et de sympathie. Je le +fis inviter à un bal des Tuileries. Il fut présenté à l'empereur et à +l'impératrice. Il ne s'étonnait de rien. Il ne témoigna jamais aucune +surprise. Après six semaines de fêtes, il nous quitta pour visiter le +reste de l'Europe. + +"Je ne songeais plus guère à lui quand, cinq ou six ans plus tard, je +reçus une relation de son voyage qu'il m'avait fait l'honneur de +m'envoyer de Mascate. Le livre imprimé en caractères arabes sortait des +presses de Wilson and Son, imprimeurs à Aden. Je le feuilletai assez +négligemment, pensant n'y rien trouver de substantiel. Un chapitre +pourtant attira mon attention. Il avait pour titre: "Des bals et des +danses". Je le lus et j'y découvris un passage assez curieux dont je +vais vous rendre le sens très exactement. Djeber-ben-Hamsa y disait: + +"C'est une coutume chez les Occidentaux et particulièrement chez les +Francs de donner ce "qu'ils appellent des bals. Voici en quoi consiste +cette coutume. Après avoir rendu leurs "femmes et leurs filles aussi +désirables que possible en leur découvrant les bras et les "épaules, en +parfumant leurs cheveux, leurs habits, en répandant une poudre fine sur +leur "chair, en les chargeant de fleurs et de joyaux et en les +instruisant à sourire sans en avoir "envie, ils se rendent avec elles +dans des salles vastes et chaudes, éclairées de bougies qui "égalent en +nombre les étoiles, et garnies de tapis épais, de sièges profonds, de +coussins "moelleux. Là, ils boivent des liqueurs fermentées, échangent +des propos joyeux et se livrent "avec ces femmes à des danses rapides, +auxquelles j'ai plusieurs fois assisté. Puis, le "moment venu, ils +assouvissent leurs désirs charnels avec une grande fureur, soit après +avoir "éteint les lumières, soit en disposant des tapisseries d'une +manière favorable à leurs "desseins. Et ainsi chacun jouit de celle +qu'il préfère ou qui lui est assignée. J'affirme "qu'il en est ainsi. +Non que je l'aie vu de mes yeux, mon guide m'ayant toujours fait sortir +"des salons avant l'orgie, mais parce qu'il serait absurde et contraire +à toute possibilité que les choses préparées comme j'ai dit eussent une +autre issue." + +"Cette réflexion de Djeber-ben-Hamsa me parut assez intéressante. Je la +communiquai à la femme d'un des mes confrères de l'Institut, la belle +Mme ***. Comme elle ne paraissait pas s'en émouvoir beaucoup, je la +pressai d'y répondre et crus l'embarrasser en lui disant: "Enfin, +Madame, pourquoi, comme le remarque mon Arabe, parfumez-vous vos épaules +nues, pourquoi vous chargez-vous d'or et de pierreries et pourquoi +dansez-vous?" Elle me regarda avec pitié: "Pourquoi? Parce que j'ai deux +filles à marier." + +*** + +Si l'homme dépend de la nature, elle dépend de lui. Elle l'a fait; il la +refait. Incessamment il pétrit à nouveau son antique créatrice et lui +donne une figure qu'elle n'avait pas avant lui. + +*** + +ARISTE, POLYPHILE ET DRYAS + +POLYPHILE + +Comment pouvez-vous dire, Ariste, que l'intelligence est essentielle à +l'homme? Elle ne l'est point. L'intelligence, au degré supérieur de son +développement actuel, c'est-à-dire la faculté de concevoir quelques +rapports fixes dans la diversité des phénomènes, est rare et précaire +chez les animaux de notre espèce. Ce n'est point par elle que l'homme +subsiste. Elle ne règle pas les fonctions de la vie organique; elle ne +satisfait point la faim ni l'amour; elle n'intervient point dans la +circulation du sang. Étrangère à la nature, elle est indifférente à la +morale quand elle ne lui est pas hostile. Elle n'a point déterminé les +instincts profonds des êtres, les sentiments unanimes des peuples, les +moeurs, les usages. Elle n'a point institué la religion sainte ni les +lois augustes, qui se formèrent, dans une antiquité solennelle, sur +l'exercice en commun des fonctions de la vie élémentaire. Ce que j'en +dis n'est point pour rabaisser la majesté des institutions divines et +humaines: vous m'entendez bien. La splendeur touchante des cultes est +composée du débris informe des pharmacies primitives; les théologies ont +pour origine l'inintelligence vénérable et l'effarement sacré de nos +ancêtres sauvages devant le spectacle de l'univers. Les lois ne sont que +l'administration des instincts. Elles se trouvent soumises aux habitudes +qu'elles prétendent soumettre; c'est ce qui les rend supportables à la +communauté. On les appelait autrefois des coutumes. Le fonds en est +extrêmement ancien. L'intelligence a commencé de poindre dans les +esprits quand l'homme avait déjà construit sa foi, ses moeurs, ses +amours et ses haines, son impérieuse idée du bien et du mal. Elle est +d'hier. Elle date des Grecs, des Égyptiens, si vous voulez, ou des +Acadiens, ou des Atlantes. Elle vint après la morale, que dis-je? après +la flûte et l'essence de rose. Elle est dans ce vieil animal une +nouveauté charmante et méprisable. Elle a jeté çà et là d'assez jolies +lueurs, je n'en disconviens pas. Elle rayonne agréablement dans un +Empédocle et dans un Galilée, qui auraient vécu plus heureux s'ils +avaient eu moins d'aptitude à saisir quelques rapports fixes dans +l'infinie diversité des phénomènes. L'intelligence a quelque grâce, un +charme, je l'avoue. Elle plaît en quelques personnes. Rare comme elle +est aujourd'hui et retirée dans un petit nombre d'hommes méprisés, elle +demeure innocente. Mais il ne faut pas s'y tromper: elle est contraire +au génie de l'espèce. Si, par un malheur qui n'est point à craindre, +elle pénétrait tout à coup dans la masse humaine, elle y ferait l'effet +d'une solution d'ammoniaque dans une fourmilière. La vie s'arrêterait +subitement. Les hommes ne subsistent qu'à la condition de comprendre mal +le peu qu'ils comprennent. L'ignorance et l'erreur sont nécessaires à la +vie comme le pain et l'eau. L'intelligence doit être, dans les sociétés, +excessivement rare et faible pour rester inoffensive. + +C'est ce qui se produit, en effet. Non que tout soit réglé dans le monde +pour la conservation des êtres, mais parce que les êtres ne se +conservent que dans des circonstances favorables. Il faut reconnaître +que l'humanité, dans son ensemble, éprouve, d'instinct, la haine de +l'intelligence. Le sentiment obscur et profond de son intérêt l'y +pousse. + +ARISTE + +L'intelligence, telle que vous l'avez définie, est évidemment +l'intelligence spéculative, l'aptitude à la philosophie des sciences. Et +il semble bien que cette faculté n'est pas aussi nouvelle que vous dites +et qu'elle est au contraire vieille comme l'humanité. L'homme qui le +premier fit griller, dans sa caverne, sur la pierre du foyer, une cuisse +d'ours, n'était pas seulement cuisinier; il était chimiste, et la +philosophie des sciences ne lui était pas du tout étrangère. Ce qui est +vrai, c'est que les hommes tirent des principes les plus justes les +conséquences les plus fausses. Ce n'est point l'intelligence qui est +funeste à l'humanité, ce sont les erreurs de l'intelligence. La faculté +de comprendre d'une certaine façon l'univers est attachée aux organes +mêmes de l'animal que nous sommes, et l'homme est né savant. Je me +flatte de rester dans la bonne nature, en poursuivant mes travaux de +chimie agricole et d'archéologie. Après cela, je vous accorderai, +Polyphile, que l'aptitude de nos semblables à la divagation est grande +et que la faculté d'errer est celle que l'homme exerce avec le plus de +puissance. + +DRYAS + +Cela tient à ce que nous ne faisons que d'entrer dans la période +positive. + +POLYPHILE + +A tout le moins, vous reconnaissez avec moi que les croyances, la morale +et les lois ne dérivent point d'une interprétation rationnelle des +phénomènes de la nature, qu'une libre intelligence de ces phénomènes +affaiblit les préjugés nécessaires, et que la faculté de beaucoup +connaître est une monstruosité funeste. + +DRYAS + +Cela n'est pas bien vrai. + +POLYPHILE + +Cela est si vrai, que les théologiens qui conçoivent Dieu comme un être +souverainement intelligent ne peuvent admettre qu'il soit moral. Aussi +bien l'idée d'un Dieu moral est-elle ridicule. + +DRYAS + +La morale a été jusqu'ici constituée sur les idées théologiques. Nous +avons eu une morale fétichiste, une morale polythéiste et une morale +monothéiste. Cette dernière fut dure. Le temps est venu de constituer la +morale sur la science. + +POLYPHILE + +Je ne vous reprocherai point d'opposer les sciences aux religions. Mais, +s'il y faut regarder de près, Dryas, que sont les religions, je vous +prie, que sont-elles, sinon de très vieilles sciences, des astrologies, +des arithmétiques, des météorologies, des médecines usées, déformées, +obscurcies, des ordonnances de très antique et très lointaine police, +des recettes brouillées de cuisine et d'hygiène, des maximes +d'agriculture primitive et de civilité sauvage? Les notions positives et +les pratiques rationnelles deviennent, avec l'âge qui les rend étranges +et mystérieuses, les dogmes de la foi et les cérémonies du culte. + +Notre science produira aussi des superstitions. On n'en sortira pas. +L'intelligence est en horreur à la nature humaine. Des religions +naissent sous nos yeux. Le spiritisme élabore en ce moment ses dogmes et +sa morale. Il a ses pratiques, ses conciles, ses pères et des millions +d'adhérents. Or les spirites fondent leur croyance sur la chimie telle +qu'elle a été créée par Lavoisier; ils se flattent d'avoir les idées les +plus neuves sur la constitution de la matière. Ils prétendent posséder +une bonne, une excellente physique. "C'est nous les savants!" +s'écrient-ils. Comme le disait Ariste: "On tire les conséquences les +plus fausses des principes les plus vrais." + +ARISTE + +Je m'aperçois, Polyphile, que vous faites à l'intelligence une querelle +d'amoureux. Vous l'accablez de reproches parce qu'elle n'est pas la +reine du monde. Son empire n'est point absolu. Mais c'est une dame de +bien qui n'est pas sans crédit dans plusieurs honnêtes maisons, et dont +la puissante douceur agit même en cette ville, située au bord d'un large +fleuve, dans une fertile vallée. + + + + + +LIVRE TROISIÈME + +PROMENADES DE PIERRE NOZIÈRE EN FRANCE + + + + +PROMENADES DE PIERRE NOZIÈRE EN FRANCE + +I + +PIERREFONDS + + +C'est un pays de grande douceur que ce Valois que je parcours en ce +moment et dont je baiserais volontiers la terre; car c'est par +excellence la terre nourricière de notre peuple. + +Toutes les générations y ont laissé leur empreinte, et c'est enfin, dans +un cadre jeune et charmant, le reliquaire de la patrie. Je le sens à +moi, ce sol que mes pères ont semé. Sans doute, toutes les provinces de +la France sont également françaises, et l'union indissoluble est faite +entre celles qui formèrent le domaine des premiers rois moines de la +troisième dynastie et celles qui entrèrent les dernières dans cette +réunion sacrée. Mais il est permis à un vieux Parisien archéologue +d'aimer d'un amour spécial l'Ile-de-France et les régions voisines, +centre vénérable de notre France à tous. C'est là que se forma la langue +délectable, la langue d'oïl, la langue d'Amyot et de La Fontaine, la +langue française. C'est là enfin ma patrie dans la patrie. + +Je suis à Pierrefonds, dans une chambre louée par des paysans, une +chambre meublée d'une armoire en noyer et d'un lit à rideaux de +cotonnade blanche avec grelots. L'étroite tablette de la cheminée porte +une couronne de mariée sous un globe. Sur les murs blanchis à la chaux, +dans de petits cadres noirs, des images coloriées qui datent du +gouvernement de Juillet, La Clémence de Napoléon envers M. de +Saint-Simon, avec cette légende: "Le Duc de Saint-Simon, émigré +français, prit (sic) les armes à la main et condamné à mort, allait +subir sa sentence, lorsque sa fille vint demander grâce à Napoléon qui +lui dit: "J'accorde la vie à votre père et ne lui donne pour punition +que le remords d'avoir porté les armes contre sa patrie." Le Marié et la +Mariée se faisant pendant des deux côtés de la glace; la Bergère +Estelle, avec sa houlette enroulée d'une faveur rose; Joséphine, une +ferronnière au front. Un distique révèle le secret de Joséphine: + + L'attente du plaisir fait palpiter ton coeur, + Et dans l'espoir du bal tu mets tout ton bonheur. + +Cette imagerie est morte. La photographie l'a tuée. J'ai ici autour de +moi, dans de petits cadres, une vingtaine de portraits-cartes; des gens +à cheveux lisses avec des yeux qui leur sortent de la tête, des cousins +et des cousines (cela se voit); des enfants, les plus petits tout en +bouche, l'oeil presque fermé, faisant la moue. Les paysans n'achètent +plus d'Estelle, ils se font tirer leur portrait. Les seules gravures +nouvelles qui pendent au mur de cette chambre sont les attestations de +première communion, signées du curé, et représentant une rangée de +petits garçons et de petites filles agenouillés à la sainte table, +tandis que le Père Éternel les bénit par le ciel entr'ouvert. + +Je vois de ma fenêtre l'étang, les bois et le château. Il y a, à cent +pas de moi, un joli bouquet de hêtres qui chantent au moindre vent. Le +soleil qui les baigne répand sur le sentier des gouttes de lumière. On +trouve des framboises dans ces bois, mais il faut savoir les chercher; +le framboisier sauvage, aux feuilles vertes d'un côté et blanches de +l'autre, se cache au bord des chaudes clairières. + +Il est aux bois des fleurs sauvages que je préfère aux fleurs cultivées; +elles ont des formes plus fines et des senteurs plus douces; et leurs +noms sont jolis. Elles ne portent point, comme les roses de nos +jardiniers, des noms de généraux. Elles se nomment: bouton-d'argent, +ciste, coronille, germandrée, jacinthe des champs, miroir-de-Vénus, +cheveux d'évêque, gants-de-notre-dame, sceau-de-Salomon, +peigne-de-Vénus, oreille-d'ours, pied-d'alouette. + +A ma gauche se dresse la grande figure de pierre du château de +Pierrefonds. A vrai dire, le château de Pierrefonds n'est aujourd'hui +qu'un énorme joujou. Il était en sa nouveauté "moult fort deffensable et +bien garny et remply de toutes choses appartenant à la guerre". Pour son +malheur, l'odieuse poudre à canon fut trouvée avant qu'il fût achevé +dans toutes ses parties. Il essuya dédaigneusement l'averse des premiers +boulets de fer et de pierre; mais, au commencement du XVIIe siècle, le +feu de trente pièces de canon fit rapidement brèche dans ses murs; ses +tours furent éventrées. Pour nous, que les progrès de la civilisation +ont familiarisés avec le canon Krupp, les tours de Pierrefonds ont un +air de naïveté. + +Elles portent chacune sur le flanc la figure d'un preux. Il y a huit +tours qui sont celles de Charlemagne, de César, d'Artus, d'Alexandre, de +Godefroy de Bouillon, de Josué, d'Hector et de Judas Macchabée. Ces huit +preux, d'âges et de pays divers, mais tous de bonne maison et bons +chevaliers, portent le même costume, qui est le costume des hommes +d'armes du commencement du XVe siècle. + +Ils ressemblent, dans leur encadrement de feuilles de houx, aux figures +d'un vieux jeu de cartes. Le maître imagier qui les tailla n'avait pas +le moindre souci de la couleur locale. Il ne fit point difficulté +d'habiller Hector de Troie comme Godefroy de Bouillon, et Godefroy de +Bouillon comme le duc Louis d'Orléans. En ce temps-là, M. le docteur +Schliemann ne recherchait point dans la plaine où fut Troie les armes +des cinquante fils de Priam. On n'était point archéologue et on ne se +cassait point la tête à découvrir comment vivaient les hommes +d'autrefois. Ce souci est propre à notre siècle. Nous voulons montrer +Hector en knémides et donner à tous les personnages de la légende et de +l'histoire leur vrai caractère. + +L'ambition, sans doute, est grande et généreuse. Je l'ai moi-même +ressentie après les maîtres. Et aujourd'hui encore j'admire infiniment +les talents puissants qui s'efforcent de ressusciter le passé dans la +poésie et dans l'art. On pourrait se demander, toutefois, s'il est +possible de réussir complètement dans une telle tentative et si notre +connaissance du passé est suffisante à le faire renaître avec ses +formes, sa couleur, sa vie propres. J'en doute. On dit que nous avons, +au XIXe siècle, un sens historique très développé. Je le veux bien. Mais +enfin, c'est notre sens à nous. Les hommes qui nous suivront n'auront +pas ce sens-là; ils en auront un meilleur ou un pire, je ne sais, et ce +n'est pas là la question. Ce qui est certain, c'est qu'ils en auront un +autre. Ils verront le passé autrement, et ils croiront infailliblement +le voir mieux que nous. Aussi nos restitutions en poésie et en peinture +leur causeront très probablement plus de surprise que d'admiration. Le +genre vieillit vite. + +Un jour, un grand philologue, passant avec moi devant l'église +Notre-Dame de Paris, me montra les figures des rois qui ornent la façade +principale. + +"Ces vieux imagiers, me dit-il, ont voulu faire les rois de Juda; ils +ont fait des rois du XIIIe siècle, et c'est par là qu'ils nous +intéressent. On ne peint bien que soi et les siens." + +Ainsi les imagiers de Pierrefonds. Artus, que voici, était un loyal +chevalier. Se sentant mourir, il ne voulut pas que son invincible épée +pût tomber en des mains indignes de la porter. Il ordonna à son écuyer +de l'aller jeter dans la mer. Or, cet écuyer félon, considérant qu'elle +était bonne et de grand prix, la cacha dans le creux d'un rocher. Puis +il revint dire au bon Artus que son épée gisait au fond de la mer. Mais, +souriant avec dédain, Artus lui montra du doigt la fidèle épée qui était +revenue à son côté pour n'être point complice d'une trahison. + +La tour placée sous le vocable de ce preux, dont l'épée était si loyale, +est une tour déloyale et félonne. Elle renferme des oubliettes. +Viollet-le-Duc les décrit en ces termes: "Au-dessous du rez-de-chaussée +est un étage voûté en arcs-ogives, et, au-dessous de cet étage, une cave +d'une profondeur de sept mètres, voûtée en calotte elliptique. + +"On ne peut descendre dans cette cave que par un oeil percé à la partie +supérieure de la voûte, c'est-à-dire au moyen d'une échelle ou d'une +corde à noeuds; au centre de l'aire de cette cave circulaire est creusé +un puits qui a quatorze mètres de profondeur, puits dont l'ouverture de +un mètre trente de diamètre correspond à l'oeil pratiqué au centre de la +voûte elliptique de la cave. Cette cave qui ne reçoit de jour et d'air +extérieur que par une étroite meurtrière, est accompagnée d'un siège +d'aisances pratiqué dans l'épaisseur du mur. Elle était donc destinée à +recevoir un être humain, et le puits creusé au centre de son aire était +probablement une tombe toujours ouverte ..." + +Les huit preux sont placés sous les mâchicoulis, dans des niches +encadrées de feuillage. Le feuillage est la merveille de l'architecture +gothique du XIIe siècle au XVe. Le sculpteur, en ces âges, ne +connaissait que la flore de ses bois et de ses champs; il ignorait +l'acanthe des Grecs et la noble élégance des volutes corinthiennes. Mais +il savait attacher avec grâce le houx, le lierre, l'ortie et le chardon +au chapiteau des colonnes; il savait mettre des bouquets de fraisiers en +fleurs et suspendre des guirlandes de chêne sur les murailles. + +Les niches de ces preux, bien qu'un peu haut placées, nous apparaissent +ainsi fleuries. Il ne faut que les regarder avec une lorgnette pour voir +que chacune est ornée d'un feuillage différent. + +La variété régnait, avec une souveraineté charmante, dans la sculpture +décorative des âges qu'on a nommés gothiques. Aussi Viollet-le-Duc, qui +a dû restituer tous les motifs ornementaux du château de Pierrefonds, +s'est-il attaché à les diversifier infiniment. Pas deux frises, pas deux +rosaces pareilles. Cette diversité donne un extrême agrément aux +constructions antérieures à la Renaissance; et la Renaissance en sa +fleur ne rompit point avec cette jolie habitude de varier les motifs. + +Vraiment il y a trop de pierres neuves à Pierrefonds. Je suis persuadé +que la restauration entreprise en 1858 par Viollet-le-Duc et terminée +sur ses plans, est suffisamment étudiée. Je suis persuadé que le donjon, +le château et toutes les défenses extérieures ont repris leur aspect +primitif. Mais enfin les vieilles pierres, les vieux témoins, ne sont +plus là, et ce n'est plus le château de Louis d'Orléans; c'est la +représentation en relief et de grandeur naturelle de ce manoir. Et l'on +a détruit des ruines, ce qui est une manière de vandalisme. + + + +II + +LA PETITE VILLE + + +DESROCHES, examinant la campagne avec ses lunettes.--Eh! mais, autant +que j'en puis juger avec ma vue courte, voilà un assez joli endroit. +DELILLE--Ne te l'avais-je pas dit? Voilà cette petite ville située à +mi-côte. DESROCHES--On la dirait peinte sur le penchant de la colline. +DELILLE--Et cette rivière qui baigne ses murs! DESROCHES--Et qui coule +ensuite dans cette belle prairie. DELILLE--Et cette épaisse forêt qui la +couvre des vents froids de l'aquilon ... + +PICARD, La Petite Ville, acte I, scène II. + +C'est une petite ville située aux confins du Beauvaisis et de la +Normandie, dans l'ancien pays du Vexin. La Seine, bordée de saules et de +peupliers, coule à ses pieds; des bois la couronnent. C'est une petite +ville dont les toits d'ardoise bleuissent au soleil, dominés par une +tour ronde et par les trois clochers de la vieille collégiale. La petite +ville fut longtemps guerrière et forte. Mais elle a dénoué sa ceinture +de pierre, et voici qu'aujourd'hui, silencieuse et tranquille, elle se +repose en paix de ses antiques travaux. C'est une petite ville de +France; les ombres de nos pères hantent encore ses murailles grises et +ses avenues de tilleuls taillés en arceaux; elle est pleine de +souvenirs. Elle est vénérable et douce. + +Si vous voulez savoir son nom, regardez ses armoiries sculptées sur la +façade de la Maison-Dieu, fondée par saint Louis. Le chef est d'azur, +chargé de trois fleurs de lis d'or, car c'était une ville royale; et +elle porte d'argent à trois bottes de cresson de sinople. + +Les bonnes gens n'étaient pas embarrassés, au temps jadis, pour +éclaircir l'origine de ces trois bottes de cresson. Un jour Louis IX, +disaient-ils, étant venu dans nos murs par un temps très chaud, avait +grand soif. On lui servit une salade de cresson qu'il trouva bien +fraîche et qu'il mangea avec plaisir. Pour prix de cette salade, le roi +mit trois bouquets de cresson sur l'écu de sa bonne ville. + +Je ne vous surprendrai point si je vous dis que les savants +d'aujourd'hui ne donnent aucune créance à cette tradition. + +Ils ont vu des sceaux du XIIIe siècle, et ils savent qu'alors les armes +de la ville et châtellenie n'étaient pas les armes qu'on voit +maintenant. Celles-ci datent du XIVe siècle. Lors de la guerre de Cent +Ans, la petite ville eut beaucoup à souffrir et fit vaillamment son +devoir. Il advint qu'un jour, elle fut près de tomber par surprise aux +mains des Anglais. Mais un homme de la contrée s'introduisit dans la +place, déguisé en paysan, et portant sur son dos une charge de légumes. +Il avertit les défenseurs, qui se tinrent sur leurs gardes et +repoussèrent l'ennemi. Les érudits du pays croient que c'est de ce jour +que trois bottes de cresson prirent place sur l'écu de la ville. J'y +consens, pour leur faire plaisir, et parce que l'historiette est +honorable. Mais elle est aussi fort incertaine. Au reste, l'emblème du +cresson convient à la modeste ville, qui ne s'enorgueillit que de ses +jardins et de ses fontaines. Son écu est accompagné d'une devise latine +qui fait entendre, par une ingénieuse équivoque, que le printemps n'est +pas toujours vert, mais que la petite ville est toujours florissante. +Ver non semper viret, Vernon semper viret. + +Car la petite ville où je vous ai menés est Vernon. J'espère que vous ne +regretterez point d'y avoir fait une courte promenade. Chaque ville de +France, même la plus humble, est un joyau sur la robe vert de la patrie. +Il me semble qu'on ne peut voir un de ces clochers, dont le temps a +noirci et déchiré la dentelle de pierre, sans songer à des milliers de +parents inconnus et sans en aimer la France d'un amour plus filial. + +Ceux qui ont lu Rob-Roy (je ne sais s'ils sont encore nombreux) se +rappellent la scène où la romanesque héroïne de Walter Scott, la belle +et fière Diana, montre à son cousin les portraits de famille sur +lesquels la devise des lords écossais de Vernon s'étale en lettres +gothiques. + +"Vous voyez, dit Diana, que nous savons réunir deux sens en un seul +mot." + +En effet, cette devise est exactement celle de notre petite ville. Il se +peut que les vieux barons qui suivirent le duc Guillaume en Angleterre +l'aient emportée avec eux. C'est une belle question à étudier pour un +archéologue. Je la tiens douteuse. En histoire, il faut se résoudre à +beaucoup ignorer. + +Quoi qu'il en soit, comme disent les antiquaires après chaque +dissertation, la ville de Vernon est nommée pour la première fois dans +l'histoire à l'occasion de la mort de sainte Onoflette, ou Noflette, qui +y passa de vie à trépas vers le milieu du VIIe siècle de l'ère +chrétienne. L'histoire de cette sainte est intéressante; elle a été +rapportée par un vieux légendaire avec une naïveté que je m'efforcerai +d'imiter, autant du moins que la différence des temps me le permettra. + + +HISTOIRE DU BIENHEUREUX LONGIS ET DE LA BIENHEUREUSE ONOFLETTE. + +Sous le règne de Clotaire II vivait dans le Maine un prêtre du nom de +Longis, qui fonda une abbaye proche Mamers. Or, il advint qu'ayant vu +une fille du pays, jeune et de condition libre, nommée Onoflette, il se +sentit plein d'admiration pour les vertus et la grande piété qu'il +découvrait en elle. Jaloux de ravir à la malice du siècle et aux périls +du monde une créature si précieuse, il la conduisit dans son abbaye, et +là il lui fit prendre le voile des vierges chrétiennes. Comme beaucoup +d'autres saints de cet âge, Longis avait la volonté soudaine et forte. +Dans l'ardeur de son zèle, il n'avait songé ni à consulter ni même à +avertir les parents d'Onoflette. + +Ceux-ci s'en montrèrent fort irrités, et ils accusèrent Longis d'avoir +séduit leur fille, demeurée pure et honnête jusque-là, et d'entretenir +avec elle, dans son abbaye, des relations coupables. Ils jugeaient la +conduite du saint selon les apparences et avec les seules lumières de la +raison. Et, sous ce jour, il faut reconnaître que la manière d'agir de +Longis pouvait sembler suspecte. Aussi l'accusation portée par eux +fut-elle soutenue par leurs voisins et par leurs amis. Une vive +indignation s'éleva dans tout le pays contre l'abbé. Longis était à deux +doigts de sa perte. Mais il ne désespéra pas; d'ailleurs, il avait pour +lui le témoignage d'Onoflette elle-même, qui, loin de lui rien +reprocher, se portait garante de l'innocence de son pieux maître et lui +rendait grâces de l'avoir conduite dans les voies du salut. Il alla avec +elle à Paris pour se disculper. "Dieu, dit le légendaire, rendit leur +justification manifeste par les miracles qu'ils firent en présence du +roi et des seigneurs." Ils furent renvoyés absous, et les parents +d'Onoflette, couverts de confusion, reconnurent eux-mêmes la noirceur de +leurs calomnies. + +De retour au monastère, Longis et Onoflette vécurent encore quelque +temps ensemble dans une parfaite quiétude et s'exhortant mutuellement à +la piété. Mais, comme cette vie est transitoire, Onoflette mourut à +Vernon-sur-Seine, pendant un voyage qu'elle fit dans cette ville. +Longis, averti de la mort de sa pieuse compagne, vint chercher le corps +et l'inhuma près de son monastère, dans un lieu où l'on bâtit depuis une +église paroissiale. + +L'Église plaça au nombre de ses saints le bienheureux Longis et la +bienheureuse Onoflette. + +Du temps où ils firent leur salut ensemble dans la solitude des bois, il +y avait encore des nymphes dans les sources sacrées; des tableaux votifs +étaient suspendus avec des images aux branches des chênes sacrés. Les +humbles dieux des paysans ne s'étaient pas tous enfuis devant le signe +de la croix et l'eau bénite. Il est bien probable que de petits faunes +ignorants et rustiques, se sachant rien de la bonne nouvelle, épièrent +entre les branches Onoflette et Longis, et, les prenant pour un chevrier +et pour une bergère, jouèrent innocemment du pipeau sur leur passage. + +Il fallut beaucoup d'exorcismes pour chasser ces menues divinités. Il +subsiste encore aujourd'hui, aux environs de Vernon, quelques vestiges +des cérémonies païennes. La veille du dimanche des brandons, les +habitants des campagnes se rendent le soir dans les champs et se +promènent sous les arbres avec des falots en chantant quelque vieille +invocation. Fidèles sans le savoir à Cérès, leur mère, ces bonnes gens +reproduisent ainsi d'antiques mystères et figurent d'une manière encore +reconnaissable la déesse qui cherchait sa fille Proserpine à la lueur +des feux de l'Etna. Je rapporte le fait sur la foi de M. Adolphe Meyer, +le savant historien de la ville de Vernon. + +Les plus magnifiques monuments ne sont pas toujours ceux qui parlent le +plus à l'esprit; parfois les yeux et la pensée ont peine à se détacher +d'une humble pierre taillée par un ciseau barbare. Il est dans le vieux +Vernon, proche la collégiale, devenue aujourd'hui l'église paroissiale, +une petite rue déserte qui conduit à la Seine. Elle est bordée de +pauvres maisonnettes penchantes qui se soutiennent à grand'peine les +unes les autres. Au milieu de ces masures s'élève une maison de pierre +qu'on dit avoir été jadis habitée par le contrôleur clerc d'eau. + +Elle a deux fenêtres et une porte. Au-dessus de la porte, un humble +sculpteur qui vivait au temps du roi Henri IV ou du roi Louis XIII, a +figuré, sous une sorte de dais, une barque montée par deux personnages. +L'un a pour insignes la crosse et la mitre. Je n'hésite pas à +reconnaître en lui Hugues, archevêque de Rouen en 1130. L'autre, dont +les cheveux flottent sur les épaules, est saint Adjutor lui-même. Une +troisième figure a péri par l'injure du temps: c'était celle d'un pauvre +batelier qui conduisait l'évêque et le saint. Tous les mariniers du pays +vous expliqueront couramment le sujet de ce bas-relief. Ils n'ont point +oublié en effet que saint Adjutor, accompagné de l'évêque Hugues, s'en +alla combler un gouffre creusé dans le lit de la rivière, devant le +prieuré de la Madeleine. Au-dessus de ce gouffre, les eaux formaient un +tourbillon où s'abîmaient les barques. Déjà de nombreux équipages +avaient péri à la Madeleine, et les berges du fleuve commençaient à se +couvrir la nuit d'âmes en peine. Saint Adjutor combla le gouffre en y +jetant les chaînes dont naguère il avait été chargé injustement par les +infidèles. C'était peu de quelques anneaux de fer pour combler un abîme. +Mais il jetait dans le fleuve, avec ses chaînes, les souffrances du +juste et la patience du saint. Maintenant, la charité ne fait plus de +miracles de ce genre; il faut employer les dragues. + +Ce miracle a été mis en vers au XVIIe siècle, dans un lamentable style +de complainte. + + Un gouffre en la Seine voisine + Par ses flots tortueux ruine + Et les hommes et les bateaux, + Les coulant jusqu'au fond des eaux. + Mais Adjutor longtemps ne souffre + L'incommodité de ce gouffre. + Se sentant touché de douleur, + Hugues, son prélat, il appelle; + Ils y vont en même nacelle + Pour mettre fin à ce malheur. + +Le grand saint Adjutor jette, comme nous l'avons dit, ses chaînes "en +les ondes inhumaines" qui deviennent aussitôt lisses et paisibles. + + Oyez, lecteur, une merveille + Qui rarement a sa pareille; + Le péril dès lors a cessé, + Le bruit des flots s'est apaisé. + Il n'est point de fleuve où l'on voie + La course de l'onde plus coie. + Le nocher peut mener sa nef + Assurément par cette place + Dans une tranquille bonace + Sans redouter aucun méchef. + +Saint Adjutor est vénéré sous les noms d'Ajoutre et d'Astre. Ce saint +Adjutor, Ajoutre ou Astre devait être un homme bien extraordinaire. Il +est impossible de se représenter aujourd'hui sa physionomie véritable. +Mais à juger par l'empreinte profonde qu'il a laissée dans l'imagination +populaire, Adjutor de Vernon eut l'âme ardente et forte. + + +HISTOIRE DE SAINT ADJUTOR + +Descendant des compagnons de Rollon, fils du duc Jean et de la duchesse +Rosamonde de Blaru, if fut élevé par saint Bernard, abbé de Tiron, dans +les pratiques les plus exactes de la religion chrétienne. Il semble +avoir porté dans cette nouvelle foi l'esprit aventureux et rêveur qui +inspirait ses aïeux au temps où ils manoeuvraient, en chantant, leurs +barques sur la mer. + +On raconte qu'il passa son adolescence dans les bois, chassant avec +fureur, puis tout à coup ravi par des visions extatiques. En ce +temps-là, Pierre l'Ermite prêchait la croisade contre les infidèles. +Adjutor de Vernon prit la croix en 1095. Suivi de deux cents hommes +d'armes, il partit pour les lieux saints et parcourut la Palestine, +priant et combattant. Deux ans plus tard, il parvint à Nicée et guerroya +après la conquête de Jérusalem. Tombé dans une embuscade aux environs de +Tambire, il parvint à se faire jour au milieu des Sarrasins qui +laissèrent mille de leurs sur la place. + +Cependant les infidèles reprirent le tombeau de Jésus-Christ. Après +dix-sept ans de travaux et de combats, Adjutor de Vernon fut pris par +les Turcs, et enfermé dans Jérusalem. Il était lié bien étroitement, +mais l'on croit qu'il se consolait en songeant que son corps était +captif dans le même lieu que le tombeau du fils de Dieu. Et, dans sa +prison, il ne cessait de prier. + +Or, une nuit qu'il dormait, il vit apparaître à sa droite sainte +Madeleine et à sa gauche le bienheureux Bernard de Tiron, qu'il avait +invoqués. Ils l'enlevèrent et le transportèrent, en une nuit, de +Jérusalem dans la campagne proche la ville de Vernon. De tels voyages +n'étaient pas rares à cette époque. + +Parvenus à la forêt de Vernon, Madeleine et saint Bernard de Tiron +laissèrent Adjutor en lui disant: + +"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi." + +Le chevalier reconnut avec une surprise joyeuse les bois où il avait +passé sa jeunesse. Apercevant un jeune pâtre qui, non loin de là, +gardait un troupeau de moutons au penchant d'une colline, il l'appela et +lui commanda de se rendre au château de Blaru afin d'annoncer à la +duchesse Rosamonde le retour de son fils. + +Le pâtre fit ce qui lui était ordonné. Mais Rosamonde ne crut point que +le message apporté par l'enfant fût véritable. + +Elle répondit: + +"Mon fils est mort à Jérusalem, et il ne me sera pas donné de voir le +jour de son retour." + +Et elle demeura dans la maison. + +Le pâtre revint vers celui qui l'avait envoyé et lui rapporta les +paroles de la duchesse. + +"Retourne à Blaru, lui dit Adjutor, et annonce que les trois cloches de +l'église vont sonner d'elles-mêmes pour annoncer mon retour." + +En effet, le pâtre n'avait pas plus tôt porté cet avis à la duchesse que +les cloches se mirent en branle. Mais Rosamonde secoua la tête et dit: + +"Ces cloches ne sonnent point pour le retour de mon fils." + +Le pâtre retourna vers Adjutor qui le renvoya une troisième fois à +Blaru. + +"Tu annonceras encore mon retour, dit-il, et, si ma mère n'y veut pas +croire, le coq qui est à la broche dans la cuisine du château chantera +trois fois." + +Le pâtre ayant rapporté ce discours, le coq qui était à la broche se mit +à chanter. + +En l'entendant, Rosamonde fut persuadée enfin de la venue de son fils. +Elle se rendit dans la forêt pour embrasser l'enfant qui lui était +merveilleusement rendu. Mais elle avait trop tardé. Dieu n'aime pas +qu'on doute de sa puissance et de sa miséricorde. Il avait rappelé à lui +son serviteur. + +Quand Rosamonde fut dans l'endroit du bois désigné par le pâtre, Adjutor +venait de rendre le dernier soupir, selon la promesse que sainte +Madeleine et saint Bernard lui avaient donnée, disant: + +"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi." + +Le renom de sa sainteté se répandit comme un parfum dans toute la +contrée. Rosamonde de Blaru prit le voile; elle partagea après sa mort +la sépulture de son fils. + +Le tombeau de saint Adjutor existe encore. On y voit gravées deux flûtes +en sautoir. Ces emblèmes sont aussi ceux des lords de Vernon. La belle +Diana, dont nous rappelions tout à l'heure le souvenir, ne dit-elle pas +à son cousin: + +"Vous reconnaissez nos armoiries, ces deux flûtes?" + +Faut-il en conclure que non seulement la devise, mais encore les +armoiries des nobles seigneurs de Vernon furent emportées de France par +quelque compagnon du duc Guillaume? Je ne sais quel lien de parenté unit +le grand saint Adjutor et la belle Diana. Je n'ai point à le rechercher +ici. Il ne me reste qu'à expliquer comment saint Adjutor, qui passa de +ce monde à l'autre le jour même de son retour à Vernon, put jeter ses +chaînes dans le fleuve pour combler le gouffre. Cette difficulté n'est +qu'apparente. Le saint revint sur terre pour opérer ce miracle. + +Voulez-vous à la fois de plus fraîches promenades et de moins vieux +souvenirs? Traversons la petite ville, ce sera fait en cinq minutes, et +allons nous asseoir sous les grands arbres taillés en muraille du parc +de Bizi. C'est un héros qui les planta. Le maréchal de Belle-Isle, qui +avait hérité la magnificence de Fouquet, son grand-père, créa dans ses +courts loisirs le parc de Bizi. "Quand il n'était pas à Metz, dit +Barbier, il était dans sa terre, près de Vernon, dirigeant une armée de +terrassiers, de maçons, de jardiniers et de décorateurs." On ne lui +enviera pas son fastueux repos si l'on songe à ses fatigues. Qu'on +relise cette retraite de Prague, quand le maréchal, investi par +l'ennemi, sortit de la place avec quinze mille hommes qu'il réussit à +rendre, pour ainsi dire, invisibles, et qu'il conduisit à Egra, en sept +journées de l'hiver le plus rigoureux. Officiers et soldats, roulés dans +leur manteau, couchaient sur la neige. Le vieux maréchal, qui souffrait +de la goutte, dormait dans un carrosse qu'on abritait derrière un mur de +neige. L'opération était de plus délicates et exigeait, paraît-il, une +habileté consommée. Mais le mérite d'une retraite n'est guère reconnu +que par les gens de l'art. Le public n'en est jamais touché. La retraite +de Prague accrut en même temps la gloire et l'impopularité du maréchal +de Belle-Isle. Ce grand homme de guerre fut alors beaucoup chansonné. +Parmi les chansons dont on le tympanisa, il en est du moins d'assez +jolies. Il y a de l'esprit dans le couplet que voici: + + Quand Belle-Isle est parti, + Une nuit, + De Prague à petit bruit, + Il dit, + Voyant la lune: + Lumière de mes jours, + Astre de ma fortune, + Conduisez-moi toujours. + +L'excellent duc de Penthièvre habita Bizi. Les fraisiers des bois +portent témoignage de sa candeur et de sa bonté. Car le duc écrivait en +1777 à son intendant: + +"J'ai appris ... que l'on désolait les habitants de Vernon en les +empêchant de prendre des fraises dans les bois ... On trouvera le secret +de me faire haïr, et cela me procurera un de plus vifs chagrins que je +puisse avoir en ce monde." + +Je cite cette lettre d'après le texte qu'en donne M. Adolphe Meyer dans +son histoire de Vernon. Elle est vraiment d'un bon homme. + +Par une singularité merveilleuse, le duc de Penthièvre unissait la foi +chrétienne aux vertus philosophiques. Il tenait à l'ancien régime par sa +naissance, mais par ses moeurs il contentait l'esprit nouveau. Comme, +d'ailleurs, il était étranger aux affaires publiques, sa bienfaisance +lui assura, par un rare privilège, au milieu de la Révolution, l'amour +et le respect de ses anciens vassaux. En échange des titres qu'un décret +de l'Assemblée Nationale lui avait ôtés, il reçut celui de commandant de +la garde nationale de Vernon. Trois ans plus tard, le 20 septembre 1792, +la municipalité de la petite ville se rendit à Bizi et y planta un arbre +de la Liberté auquel cette inscription fut suspendue: "Hommage à la +vertu." + +Cependant le pauvre homme se mourait de chagrin. Il survécut peu de +jours à la mort affreuse de sa belle-fille, la princesse de Lamballe. + +Près du parc, à l'extrémité d'une avenue plantée, que bordent d'un côté +les dernières maisons de la ville et qui longe de l'autre des vignes et +des pommiers, s'élève une pyramide de granit, sorte de menhir +géométrique, d'un aspect à la fois héroïque et funèbre. C'est, en effet, +un tombeau glorieux. Sur ce monument sont gravées les armes de Vernon et +de Privas avec cette inscription: + + AUX GARDES MOBILES DE L'ARDÈCHE + Vernon, 22-26 novembre 1870 + +L'invasion s'étendait. Évreux venait de tomber au pouvoir des Allemands. +Quatre compagnies du 2e bataillon de l'Ardèche et le 3e bataillon, +formant ensemble un effectif de quinze cent hommes, partirent de +Saint-Pierre-de-Louviers le 21 novembre, à onze heures du soir, avec +ordre de couvrir Vernon, qui devait être attaqué le lendemain. Le train +qui les portait marchait à petite vitesse, tous ses feux de signaux +éteints. Il s'arrêta vers trois heures du matin, par une nuit noire et +pluvieuse, à une lieue en avant de la ville. Aussitôt les troupes +descendirent et se portèrent sur les hauteurs de la forêt de Bizi, qui +couvrent Vernon du côté de Pacy, où l'ennemi était arrivé en force +depuis la veille. + +Le lieutenant-colonel Thomas se fit guider dans la forêt par des +habitants. Il borda toutes les avenues de tirailleurs placés dans les +fourrés avec défense d'ouvrir le feu sans ordre. Son intention était de +laisser les Prussiens franchir le bois, afin de les dominer ensuite et +de les cerner dans Vernon. Toutes les mesures étaient prises quand, au +point du jour, un grand roulement de voitures et des sonneries de +trompettes annoncèrent l'arrivée des ennemis. Leur passage dura près +d'une heure. Quand leur tête de colonne arriva dans la ville, elle fut +reçue à coups de fusil par des gardes nationaux. Cet accueil leur donna +de l'inquiétude; un détachement seul fit son entrée, la plus grande +partie de leurs forces resta formée en dehors. + +Ayant pris des renseignements, ils surent bientôt, par des espions, que +les Français occupaient la forêt. Alors, comprenant ce que leur position +avait de critique, ils ne songèrent plus qu'à assurer leur retraite. +Leur cavalerie se porta immédiatement en avant pour explorer les +passages et reconnaître ceux qui pourraient être libres. A force de +recherches, elle parvint à découvrir de petits chemins de service qui +n'étaient pas gardés. Ils se hâtèrent de faire filer leur artillerie par +ces chemins, pendant que l'infanterie, se portant sur la grande route, +tentait d'enlever le passage de vive force. Après une heure d'une +fusillade très nourrie, ils se débandèrent et, se jetant dans tous les +sens à travers bois, ils poussèrent dans la direction de Pacy. Ils +perdirent, tant dans le combat que dans leur retraite désordonnée, cent +cinquante soldats et plusieurs officiers, et ils abandonnèrent douze +fourgons chargés de vivres et de munitions. + +Pendant trois jours, l'ennemi ne donna pas signe de vie. Ceux des +mobiles de l'Ardèche qui étaient restés à Bernay arrivèrent à Vernon, où +les trois bataillons se trouvèrent réunis. Dans la matinée du 26, la 6e +compagnie du 3e bataillon, de grand'garde à deux cents mètres en avant +de la forêt, sur la route d'Ivry, au hameau de Cantemarche, fut +subitement assaillie par une colonne de huit cents hommes. Malgré la +soudaineté de l'attaque et le nombre des ennemis, les mobiles firent +bonne contenance. Mais, s'apercevant que la position allait être +tournée, ils battirent en retraite jusqu'à la lisière du bois. Là, +s'abritant derrière les terrassements de la voie ferrée, ils +tiraillèrent jusqu'à l'épuisement complet de leurs munitions. Alors le +capitaine Rouveure s'écrie: "A la baïonnette, mes enfants!" Et il +s'élance en avant. Aussitôt il tombe mortellement frappé. La petite +troupe se jette sur l'ennemi, qui recule. A ce moment, deux bataillons +de renfort arrivent et, masqués par les bois, font sur les Allemands de +vigoureuses décharges. Ceux-ci mettent en batterie plusieurs pièces de +campagne. Mais, vers quatre heures, ils battent en retraite, laissant +deux cents morts sur le terrain. Les mobiles avaient eu huit hommes tués +et vingt blessés. Le corps du capitaine Rouveure était resté aux mains +des Allemands, qui lui rendirent les derniers honneurs. Un détachement +de cavalerie, commandé par un officier supérieur, rapporta ces restes +dans un cercueil couronné de lauriers. + +A la nouvelle de la capitulation de Rouen, les mobiles de l'Ardèche +reçurent l'ordre de quitter la ville de Vernon qu'ils avaient si +généreusement défendue. Voilà les souvenirs que rappelle le monument de +Bizi. + +J'ai voulu, feuilletant la petite ville comme un livre, résumer deux ou +trois de ses pages de pierre. Les villes, ne sont-ce point des livres, +de beaux livres d'images où l'on voit les aïeux. + + + + +III + +SAINT-VALERY-SUR-SOMME + + +Saint-Valery-sur-Somme, vendredi 13 août. + +De la chambre où j'écris, on découvre toute la baie de la Somme, dont le +sable s'étend à l'horizon jusqu'aux lignes bleuâtres du Crotoy et du +Hourdel. Le soleil, en s'inclinant, enflamme le bord des grands nuages +sombres. La mer monte et déjà, du côté du large, les bateaux de pêche +s'avancent avec le flot. Sous ma fenêtre, des barques amarrées au bord +du chenal portent à leur mât, au lieu de voilure, des filets qui +sèchent. Cinq ou six pêcheurs, plongés à mi-corps dans la maigre +rivière, épient le poisson qu'autour d'eux des rabatteurs effrayant en +frappant l'eau à grands coups de gaule. Ces pêcheurs sont armés d'une +baguette pointue dont ils piquent adroitement leur proie. Chaque fois +qu'ils lèvent hors de l'eau leur arme flexible, on voit briller à la +pointe une sole transpercée. + +Un vent salé fait voltiger les papiers sur ma et m'apporte une âcre +odeur de marée. Des troupes innombrables de canards nagent sur le bord +du chenal et jettent à plein bec dans l'air leur coin coin satisfait. +Leurs battements d'ailes, leurs plongeons dans la vase, leur dandinement +quand ils vont de compagnie sur le sable, tout dit qu'ils sont contents. +Un d'eux repose à l'écart, la tête sous l'aile. Il est heureux. A la +vérité, on le mangera un de ces jours. Mais il faut bien finir; la vie +est enfermée dans le temps. Et puis le malheur n'est pas d'être mangé. +Le malheur, c'est de savoir qu'on sera mangé; et il ne s'en doute pas. +Nous serons tous dévorés; nous le savons, nous; la sagesse est de +l'oublier. + +Suivons la digue, pendant que la mer, qui a déjà couvert les bancs de +Cayeux et du Hourdel, entre dans la baie par de rapides courants et +ramène la flottille des pêcheurs de crevettes. Nous avons à notre gauche +les remparts, que la Somme et la mer baignaient naguère, et dont les +vieux grès ont été couverts par l'embrun d'une rouille dorée. L'église +élève sur ces remparts ses cinq pignons aigus, percés, au XVe siècle, de +grandes baies à ogives, son toit d'ardoises en forme de carène +renversée, et le coq de son clocher. Au XIe siècle, il y avait là une +autre église qui avait aussi sa girouette. Au mois de septembre 1066, +Guillaume le Bâtard venait ici chaque matin consulter avec inquiétude le +coq du clocher. Son host, composé de soixante-sept mille combattants, +sans compter les valets, les ouvriers et les pourvoyeurs, attendait +proche la ville; sa flotte, échappée à un premier naufrage, mouillait +dans la baie. Quinze jours durant, le vent, soufflant du nord, retint au +port cette multitude d'hommes et de barques. Le Bâtard, impatient de +conquérir l'Angleterre sur Harold et les Saxons, s'affligeait d'un +retard pendant lequel ses navires pouvaient s'avarier et son armée se +disperser. Pour obtenir un vent favorable, il ordonna des prières +publiques et fit promener dans le camp la châsse de saint Valery. Ce +bienheureux, sans doute, n'aimait pas les Saxons, car aussitôt le vent +tourna et la flotte put appareiller. + +Quatre cents navires à grandes voiles et plus d'un millier de bateaux de +transport s'éloignèrent de la rive au même signal. Le vaisseau du duc +marchait en tête, portant en haut de son mât la bannière envoyée par le +pape et une croix sur son pavillon. + +Ses voiles étaient de diverses couleurs, et l'on y avait peint en +plusieurs endroits trois lions, enseigne de Normandie. A la proue était +sculptée une tête d'enfant tenant un arc tendu avec la flèche prête à +partir. + +Ce départ eut lieu le 29 septembre. Huit jours après, Guillaume avait +conquis l'Angleterre. + +Une rampe monte en serpentant à une vieille porte de la ville qui reste +debout, flanquée de ses deux tours décrénelées que fleurissent de petits +oeillets roses. Une de ces tours garde encore, sous les herbes folles et +les fleurs sauvages, sa couronne de mâchicoulis. Une bonne femme plante +des choux au pied de cette ruine. L'hiver, il pleut de grosses pierres +dans son jardin. Sa maisonnette, assise sur d'antiques souterrains, se +fend et fait mine de s'abattre à chaque éboulement. Pourtant, la bonne +créature admire la porte Guillaume; elle l'aime. "Sûrement, elle me +tuera un jour, me dit-elle, mais tout de même, elle est fière!" + +Après avoir traversé une rue de village, dont les maisons basses, +couvertes de chaume, sont gaiement peintes en bleu clair, nous touchons +à la pointe du cap Cornu. Là s'élève une chapelle à demi cachée par un +bouquet d'ormes centenaires. C'est une construction toute moderne, d'un +roman bâtard. Mais les murs de pierre et de galet présentent l'aspect +d'un damier et rappellent ainsi les vieux édifices normands. Cette +chapelle, dite de Saint-Valery ou des Marins, remplace un édicule plus +ancien et abrite le tombeau de l'apôtre du Vimeu. + +C'est un lieu de pèlerinage très fréquenté des marins. Quatre ou cinq +petits navires ont déjà été suspendu à la voûte de la chapelle neuve par +des pêcheurs échappés d'un naufrage. Ces braves gens se font l'idée d'un +Dieu violent et puéril comme ils sont eux-mêmes. Ils savent qu'il est +terrible dans sa colère, mais qu'il ne faut pas lui en vouloir. Ils en +détiennent son amitié par de petits cadeaux. Ils lui apportent des +joujoux pour l'amuser. Il est vrai que ces joujoux sont des joujoux +symboliques et que ces bateaux d'enfant représentent la barque que le +Seigneur a miraculeusement préservée. Je pense bien que le bon saint +Valery a sa part de ces humbles présents; les petits bateaux sont faits +pour lui plaire, car il fut en ses jours terrestres l'ami des bateliers +de la Somme. + +Le cap Cornu est magnifique et sauvage, et il est plein de souvenirs. +C'est là qu'il faut nous arrêter. Là, sous ces grands ormes qui +frissonnent au vent du large, au pied de la chapelle des Marins, à +quelques pas de cette pointe avancée d'où l'on découvre à gauche les +falaises du pays de Caux, à droite la baie de la Somme, puis les côtes +basses de Picardie, et, tout en face, la haute mer. Je voudrais rappeler +en quelques mots l'homme fort des anciens jours, qui laissa dans ces +contrées une trace si profonde de son passage. + + +HISTOIRE DE SAINT GUALARIC OU VALERY + +Gualaric ou Walaric, appelé depuis Valery, n'est point originaire de la +contrée maritime où son nom fut donné à deux villes et à d'innombrables +églises. Il naquit de pauvres paysans, dans la province d'Auvergne. Il +fut berger dans son enfance et n'eut qu'une houlette pour tout bien. +Mais il était riche de sens, d'esprit et de piété. + +Il quitta de bonne heure son pays pour se mettre au service du saint +évêque d'Auxerre, Germain. Puis il se fit moine dans l'abbaye de +Luxeuil, que saint Colomban d'Irlande gouvernait alors avec sagesse. +Pourtant les religieux secouèrent le joug de leur pasteur, et saint +Colomban, chassé par ses ouailles, prit le chemin de l'exil. La piété, +la modestie et la tempérance quittent Luxeuil avec lui. Valery, +profondément affligé, sortit à son tour de ce port salutaire devenu un +pernicieux écueil, et il résolut de vivre dans la solitude, loin des +méchants. + +"J'irai, dit-il, où Dieu voudra me conduire." + +Au bout de quelques jours, il se trouva sur les rives du fleuve de Somme +et il en suivit les bords jusqu'au rivage de la mer. Là, il s'arrêta, +épuisé de fatigue, au bord d'une fontaine, et il secoua la poussière de +ses chaussures. C'est sur cette poussière que s'éleva depuis la ville de +Saint-Valery. + +Une épaisse forêt descendait alors jusque sur les grèves de la mer. Les +lièvres l'habitaient. Elle recouvrait des marais peuplés de vanneaux, de +bécasses, de canards et de sarcelles. Les mouettes déposaient leurs +oeufs sur la roche nue des falaises. Le cri aigu du héron et la plainte +du courlis s'élevaient des grèves pâles où le cygne, l'oie sauvage et le +grèbe, chassés par les glaces, venaient passer l'hiver dans les sables +marins. Des hommes en petit nombre habitaient ces contrées sauvages. +C'étaient de pauvres bateliers qui pêchaient dans l'embouchure +poissonneuse de la Somme. Ils étaient païens. Ils adoraient des arbres +et des fontaines. En vain les saints Quentin, Mellon, Firmin, Loup, Leu, +et plus récemment, saint Berchund, évêque d'Amiens, étaient venus les +évangéliser. Ils croyaient aux génies de la terre et aux âmes des +choses. + +Ces simples pêcheurs étaient saisis d'une horreur sacrée quand ils +pénétraient dans les forêts profondes qui couvraient alors tout le +rivage. Ils voyaient partout des dieux agrestes. Au bord des sources, où +tremblaient les rayons de la lune, ils apercevaient des nymphes, des +fées, des dames merveilleuses; ils les adoraient et leur apportaient en +tremblant des guirlandes de fleurs. Ils croyaient bien faire en les +aimant, puisqu'elles étaient belles. + +Sans doute, la source qui descendait le coteau feuillu où le pieux +Valery s'arrêta était une des sources sacrées auxquelles ces hommes +faisaient des offrandes. Elle coule encore au pied de la chapelle, du +côté de la baie. Comme aux anciens jours, l'eau en est fraîche et toute +claire. Mais, maintenant elle ne chante plus. Elle n'est plus libre +comme au temps de sa rustique divinité. On l'a emprisonnée dans une cuve +de pierre à laquelle on accède par plusieurs degrés. Du temps de saint +Valery, c'était une nymphe. Nulle main n'avait osé la retenir, elle +fuyait sous les saules. Semblable à ces ruisseaux qu'on voit encore en +grand nombre dans les vallées du pays, elle formait, de distance en +distance, de petits lacs où sommeillait, sur un lit flottant de feuilles +vertes, la pâle fleur du nénuphar. C'est là, c'est dans ces fontaines +des bois que se réfugièrent les dernières nymphes chassées par les +évêques. Ces agrestes déesses étaient poursuivies sans pitié. Un article +des ordonnances du roi Childebert porte que: "Celui qui sacrifie aux +fontaines, aux arbres et aux pierres sera anathématisé." + +Valery jugea ce lieu convenable à des desseins. Il avait obtenu du roi +des Francs la permission d'établir sa demeure en tout endroit du royaume +où il lui plairait d'habiter. Il bâtit de ses mains une cellule, et il +s'y consacra à la prière et à la contemplation. Quelques disciples +vinrent près de lui pour vivre de sa vie et se nourrir de ses pieux +exemples. Ils construisirent leur cellule près de la sienne, à +l'extrémité de la forêt, sur le bord d'un précipice dont le pied +baignait dans la mer. L'évêque Berchund venait, dit-on, passer chaque +année le saint temps du carême dans cette solitude. + +Valery, autant qu'on peut ressaisir les traits de son âme sous le +pinceau timide et maladroit des ses pieux historiens, était à la fois +plein de force et de douceur. On rapporte de lui des traits de bonté qui +sont rares dans la vie des rudes apôtres de l'Occident barbare. On dit +que, comme plus tard saint François d'Assise, il répandait jusque sur +les pauvres animaux la pitié qui remplissait son coeur. Les petits +oiseaux venaient manger dans sa main. + +"Mes enfants, disait-il à ses compagnons, ne leur faisons par de mal et +laissons-les se rassasier des miettes de notre pain." + +C'est contre les nymphes des bois et des fontaines que le saint homme +tournait toute sa colère. Pourtant ces nymphes étaient des innocentes. +Je crois bien que les pêcheuses et les villageoises venaient leur +demander en secret d'avoir de beaux enfants. Mais il n'y avait pas de +mal à cela. Ces nymphes, ces fées, ces dames étaient jolies et mettaient +un peu de grâce au fond des coeurs rustiques. C'étaient des divinités +toutes petites, qui convenaient aux petites gens. Saint Valery les +tenait pour des démons pernicieux, et il résolut de les détruire. Pour y +réussir, il abandonna la vie contemplative si douce à son coeur blessé, +et il parcourut la contrée, prêchant les païens et portant l'Évangile de +village en village. + +Un jour, passant dans un lieu proche de la ville d'Eu, il vit un arbre +aux branches duquel des images d'argile étaient suspendues par des +bandelettes de laine rouge. Ces images représentaient l'Amour, le dieu +Hercule et les Mères. Ces Mères étaient très vénérées dans toute la +Gaule occidentale. Les potiers de terre ne cessaient point de modeler +les figures de ces dieux qui se trouvent encore en grand nombre dans la +terre sur le rivage de l'Océan, de la Somme à la Loire. Elles sont +parfois géminées, et deux mères sont assises côte à côte, tenant chacune +un enfant. Parfois, il n'y a qu'une Mère, et les paysans qui la +découvrent en labourant leur champ la prennent pour la Vierge Marie. +Mais c'est une idole des païens. + +Saint Valery fut irrité à cette vue et pensa en son coeur: + +"Des démons pendent comme des fruits pernicieux aux rameaux de cet +arbre." + +Puis il leva la cognée qu'il portait à sa ceinture et, avec l'aide du +moine Valdolène, son compagnon, il renversa l'arbre avec les images +saintes qu'il abritait sous son feuillage. Quand les gens du pays virent +couché sur le sol l'arbre-dieu avec la multitude des offrandes et la +sève saignant sur le tronc mutilé, ils furent saisis de douleur et +d'effroi. Et lorsque saint Valery leur cria: "C'est moi qui ai renversé +l'arbre que vous adoriez faussement", ils se jetèrent sur lui et le +menacèrent de l'abattre comme il avait abattu le dôme verdoyant. + +Alors l'apôtre étendit les deux bras et dit: + +"Si Dieu veut que je meure, que sa volonté soit faite." + +Et soit que ces hommes sentissent en lui quelque chose de divin, soit +pour tout autre raison, ils le laissèrent aller. + +Mais il voulut rester avec eux pour les instruire dans l'Évangile. Il +était juste aussi qu'il leur donnât un Dieu en échange de ceux qu'il +leur avait ôté, car ceux qui détruisent l'espérance dans les âmes sont +cruels. Puis, sa pieuse conquête étant achevée, Valery retourna à la +solitude qu'il avait choisi. + +Les travaux de son apostolat étaient souvent pénibles. Un jour, dit son +biographe, que cet ami de Dieu revenait à pied d'un lieu dit Cayeux à +son monastère dans la saison d'hiver, il arriva qu'à cause de +l'excessive rigueur du froid il s'arrêta pour se chauffer dans la maison +d'un certain prêtre. Celui-ci et ses compagnons, qui auraient dû traiter +avec un grand respect un tel hôte, commencèrent au contraire à tenir +audacieusement, avec le juge du lieu, des propos inconvenants et +déshonnêtes. Fidèle à sa coutume de poser toujours sur les plaies +corrompues et hideuses le salutaire remède et la parole divine, il +essaya de les réprimer, disant: + +"Mes fils, n'avez-vous pas vu dans l'Évangile qu'au jour du jugement, +vous aurez à répondre de toute parole vaine?" + +Mais eux, méprisant son avertissement, s'abandonnèrent de plus en plus à +des propos grossiers et impudiques. Pour lors, secouant la poussière de +ses souliers, il dit: + +"J'ai voulu, à cause du froid, chauffer un peu à votre feu mon corps +fatigué. Mais vos coupables discours me forcent à m'éloigner tout glacé +encore." + +Et il sortit de la maison. + +Ce récit semblera peut-être insipide à distance. Ici, dans la terre où +il est né, et dont il a gardé le goût, je le trouve plein de saveur et +j'en goûte avec plaisir le parfum sauvage. + +En l'an 622, un jour du mois de décembre, Gualaric, appelé aussi Valery, +plein d'oeuvres et de jours, se leva avant matines de dessus son lit de +feuilles sèches et conduisit ses disciples jusqu'à l'orme entouré de +ronces au pied duquel il avait coutume de faire ses prières; là, +plantant deux bâtons dans la terre, il marqua une place de la longueur +de son corps, et dit: + +"Lorsque, par volonté de Dieu, je sortirai de l'exil de ce monde, c'est +là qu'il faudra m'ensevelir." + +Les saints des Gaules avaient ainsi coutume de choisir eux-mêmes le lieu +de leur sépulture. Dans le pays de Tréguier, saint Renan ne s'étant pas +expliqué à cet égard avant sa mort, ses disciples déposèrent son corps +sur un chariot attelé de boeufs qu'ils laissèrent aller librement, et +ils le mirent en terre à l'endroit où les boeufs s'étaient arrêtés +d'eux-mêmes. + +Saint Valery mourut le dimanche qui suivit le jour où il avait marqué +lui-même le lit de son repos. Il fut fait selon sa volonté, et l'évêque +Berchund vint inhumer le corps du bienheureux. + +L'histoire d'un saint ne finit point à la mort et à la sépulture. Elle +se continue d'ordinaire par la relation des miracles opérés sur la tombe +du bienheureux. Nous avons vu que Guillaume le Bâtard fit promener la +châsse de saint Valery pour obtenir un vent favorable. Quatre-vingts ans +après vivait un comte de Flandre nommé Arnould et surnommé le Pieux. Il +avait une grande foi en la vertu des saints et professait une vénération +particulière pour le corps du bienheureux Valery. Il le fit bien voir, +car il vint avec son ost assiéger la ville de Saint-Valery, massacra les +habitants et pilla l'abbaye afin de s'emparer des reliques du +bienheureux. Ils les emporta dans son comté avec les os de saint +Riquier, qu'il avait pris en même temps, et il croyait s'être assuré +ainsi la protection divine, tant sa foi était forte. + +En ce temps-là, Hugues Capet était comte de France. Un jour qu'il +s'était endormi dans une grotte, deux personnages vêtus de robes +blanches lui apparurent dans son sommeil. + +"Je suis l'abbé de Saint-Valery, dit l'un d'eux. Avant de mourir, je +demeurais sur le rivage de la mer. Mes os, et ceux de saint Riquier, ici +présent avec moi, ont été ravis à leur tombe, et maintenant ils sont +captifs sur une terre étrangère, mais le temps est venu où ils doivent +être replacés dans les lieux où nous avons vécu. Quand Dieu m'aura +déposé dans mon ancienne tombe, je te prédis que tu reviendras roi, et +que ta race portera la couronne pendant plus de sept siècles." + +Il dit et s'évanouit avec son compagnon. Le comte Hugues redemanda les +précieuses reliques à Arnould le Pieux afin de les rendre à l'abbaye de +Saint-Valery et de devenir roi. + +La promesse du bienheureux s'accomplit. Mais certains auteurs croient +que cette prophétie a été inventée après l'événement. + +Pour achever de peindre ce tableau gothique, j'aurais encore beaucoup +d'autres merveilles à rapporter. Mais il est temps de me rappeler que je +ne suis point un hagiographe. Si j'ai, sous les vieux ormes du cap +Cornu, dessiné de mon mieux la figure du grand apôtre du Vimeu, c'est +que cette figure ressemble, dans ses traits essentiels, à celle de tous +les vieux évangélisateurs des Gaules. Par là, elle mérite d'être +considérée avec attention par tous ceux qui s'intéressent à l'histoire +de notre pays. + +Religieux et colons, ils ont pétri de leurs rudes mains et la terre où +nous vivons, et les âmes de ses anciens habitants; ils ont creusé dans +le sol de la France une indestructible empreinte. Il n'est pas +indifférent pour nous que ces hommes apostoliques aient existé. Nous +leur devons quelque chose. Il reste dans le patrimoine de chacun de nous +quelques parcelles des biens qu'ils ont légués à nos pères. Ils ont +lutté contre la barbarie avec une énergie féroce. Ils ont défriché la +terre; ils ont apporté à nos aïeux sauvages les premiers arts de la vie +et de hautes espérances. + +"Mais, hélas! direz-vous, ils ont tué les petits génies des bois et des +montagnes. Le bon saint Valery a fait mourir la nymphe de la fontaine. +C'est pitié.--Oui, ce serait une grande pitié. Mais cessez de vous +attrister. Je vous le dis tout bas: ces pieux personnages n'ont pas fait +périr le moindre petit dieu. Saint Valery n'a pas tué de nymphe, et les +doux démons qu'il chassait d'un arbre entraient dans un autre. Les +génies, les nymphes et les fées se cachent quelquefois, mais ils ne +meurent jamais. Ils défient le goupillon des saints." + +Je lis dans un gros livre que, après la mort de saint Valery, les +habitants de la baie de la Somme retombèrent dans l'idolâtrie. Ils +avaient revu les dames mystérieuses des sources, et ils étaient revenus +à leurs premières amours. Tant qu'il y aura des bois, des prés, des +montagnes, des lacs et des rivières, tant que les blanches vapeurs du +matin s'élèveront au-dessus des ruisseaux, il y aura des nymphes, des +dryades; il y aura des fées. Elles sont la beauté du monde: c'est +pourquoi elles ne périront jamais. + +Voyez, la nuit tombe sur les toits. Un charme paisible, triste et +délicieux, enveloppe les choses et les âmes. Des formes pâles flottent +dans la clarté de la lune. Ce sont les nymphes qui viennent danser en +choeur et chanter des chansons d'amour autour de la tombe du bon saint +Valery. + +Saint-Valery-sur-Somme, 14 août. + +Nous sommes ici dans un pays rude. La mer y est jaunâtre; c'est à peine +si parfois elle bleuit au loin, vers le large. La côte, toute boisée, +est d'un vert sombre. Le ciel est gris et pluvieux. L'eau n'a pas de +sourires et le vent n'a pas de caresses. Cette baie où le vent du nord +entre avec les goélettes norvégiennes chargées de planches et de fers +bruts, Saint-Valery, ne plaît point aux étrangers. Et c'est aussi pour +cela qu'on l'aime. On y a la mer et les marins; on y voit tout le +mouvement d'un petit port de commerce et d'une baie poissonneuse. On y +vit au milieu des pêcheurs. Ce sont de brave gens, des coeurs simples. +Ils habitent le quartier de Cour gain. C'est le bien nommé, disent les +gens du pays, car ceux qui y vivent gagnent peu. Le Courgain s'étend +derrière la rue de la Ferté, sur une rampe assez rude. Des maisonnettes, +qui auraient l'air de joujoux si elles étaient plus fraîches, se +pressent les unes contre les autres, sans doute pour n'être point +emportées par le vent. Là, on voit à toutes les portes de jolies têtes +barbouillées d'enfants, et çà et là, au soleil, un vieillard qui +raccommode un chalut, ou une femme qui coud à la fenêtre derrière un pot +de géranium. Cette population, me dit-on, souffre beaucoup en ce moment. + +Elle est ruinée par les pêcheries étrangères, qui jettent en abondance +le poisson sur nos marchés. Ces simples n'ont pas, pour le combat de la +vie, d'autres armes que leur barque et leur filet. Ce sont de grands +enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne connaissent point +celles des hommes. En les voyant, on est pris de sympathie et d'amitié +pour eux. La vie les use comme le temps use les pierres, sans toucher au +coeur. La vieillesse même ne les rend point avares. Ils s'aident les uns +les autres. Ce sont les seuls pauvres qui ne s'évitent point entre eux. +Justement je vois passer sous ma fenêtre un ancien du pays. Il ressemble +au père Corot. Il est propre; il porte un petit anneau d'or à l'oreille. +Le sel de la mer a tanné sa peau; le poids du chalut a courbé son +échine. + +A sa vue, je ne puis me défendre d'un souvenir. Je me répète à moi-même +l'épitaphe qu'une poétesse grecque fit, au temps des Muses, pour un +pauvre pêcheur de Lesbos. Elle est composée de peu de mots. Le style +austère et pur des vers en atteste l'antique origine. Je traduis +littéralement ce distique funéraire: + +"Ici est la tombe du pêcheur Pelagon. On y a gravé une nasse et un +filet, monuments d'une dure vie." + +Ainsi parle dans sa pitié sereine cette Muse grecque, qui ne pleure pas, +parce que les larmes souilleraient sa beauté. Le vieux Pelagon jetait +ses filets au pied des blancs promontoires. Il avait vu, dans ses rudes +travaux, le vieillard des mers, le terrible Protée s'élever comme un +nuage du sein des vagues. Il avait peut-être entendu les sirènes chanter +dans la mer bleue. La Manche n'a point de sirènes sur ses sables +dangereux. Le blanc Protée n'erre point au pied des falaises à pic. Mais +le vieux loup de mer, qui passe en ce moment sur le quai, a vu les âmes +des naufragés voler comme des mouettes à la pointe des lames; il a vu +sur la terre des feux célestes, et peut-être que Notre-Dame-de-Bon-Secours +s'est montrée à lui dans la brume de l'Océan. Hélas! à travers combien de +fatigues le ciel lui a souri! Aujourd'hui, comme au temps de Sapho, la +barque et le chalut sont les monuments d'une dure vie. + +Hier, un enfant de onze ans s'est noyé dans la baie. Il était originaire +de Cayeux. Cayeux est un port de pêche à trois lieues de Saint-Valery. +Ce port est sans abri contre les vents de l'ouest et du nord-ouest, qui +amenaient autrefois dans les rues tant de sable qu'on y enfonçait +jusqu'aux genoux. Aujourd'hui les galets que la mer a amoncelés forment +une digue naturelle et protègent les maisons, ainsi qu'une partie des +champs. C'est là que le bon saint Valery faillit mourir de fatigue et de +froid quand il frappa à la porte de la maison où un prêtre se chauffait +en compagnie d'un juge. La vie n'y est aisée pour personne. La pauvre +famille dont je parle y souffrit cruellement. Plusieurs enfants +moururent. Un d'eux, par un hasard inconcevable, se noya dans un baquet. +Quand le père et la mère vinrent s'établir à Saint-Valery, de neuf +enfants qu'ils avaient eus, il ne leur restait que le fils qui est mort +hier et un aîné appelé sous les drapeaux. La mère, entêtée dans le +malheur et donnant à l'avenir la figure sombre du passé, répétait tous +les jours avec épouvante: + +"Je sais que celui-ci se noiera comme les autres." + +De tels accidents sont rares à Saint-Valery. La baie et les bancs de +sable prennent par an à peine une ou deux victimes. Pourtant la pauvre +mère pleurait tous les jours son fils par avance. + +Vendredi, à quatre heures, il partit seul en barque, bien que ses +parents le lui eussent défendu. Il se noya par un clair soleil, dans une +mer calme, en vue de la maison où il avait été nourri et où l'attendait +sa mère. La marée ramena à la côte sa barque et ses vêtements. Pendant +huit heures, ses parents restèrent les yeux fixés sur cette eau +tranquille qui recouvrait le cadavre de leur fils. Enfin, au milieu de +la nuit, la mer s'étant retirée, quinze ou vingt pêcheurs s'en allèrent +avec des lanternes, par les sables, chercher le corps. Ils le trouvèrent +dans un trou. Les crabes avaient déjà dévoré une oreille et attaqué la +joue. + +On a porté aujourd'hui le petit cercueil sous un drap blanc, dans la +vieille église qui domine la mer. Les femmes de Cayeux, avec les parents +de l'enfant défunt, tenaient la tête du cortège; elles portaient la +pelisse noire, commune autrefois à toutes les femmes de la Picardie et +des Flandres. Elles ressemblaient ainsi, sur le chemin montueux de +l'église, aux saintes femmes que peignaient les maîtres flamands, au +pied du Calvaire, en prenant leurs modèles sous leurs yeux. Les grandes +pelisses ont passé par héritage des mères aux filles, et quelques-unes +ont vu peut-être d'un siècle d'humbles douleurs. Les jeunes Valéricaines +dédaignent aujourd'hui ce vêtement traditionnel. Elles portent, aux +grands jours de la vie, des chapeaux à la mode de Paris et se croient +"braves" avec des mantelets garnis de jais, sur lesquels elles croisent +leurs mains rouges. + +Le cortège entra sous le vieux porche et l'office des morts commença. +Derrière le cercueil, au poêle blanc dont les cordons étaient tenus par +quatre petits garçons, raidement habillés de gros drap noir, le père et +la mère se tenaient par le bras. L'homme ne pleurait plus. Mais on +voyait que les larmes avaient coulé longtemps sur le cuir fauve de ses +joues. La tête renversée, il sanglotait. Les sanglots secouaient son +long collier de barbe brise et ses hautes épaules. Ils donnaient à sa +bouche un faux air de sourire, horrible à voir. + +Cependant il se balançait ainsi qu'un homme ivre, et il mêlait aux +chants des psaumes et aux prières de l'officiant une plainte lente, +régulière et douce, comme l'air d'une de ces chansons avec lesquelles on +endort les petits enfants. Ce n'était qu'un murmure, et l'église en +était pleine! Mais elle, la mère! debout, immobile, muette dans sa +pelisse antique, elle tenait son capuchon baissé au-dessous de sa +bouche, et sous ce voile elle amassait sa douleur. + +Quand l'absoute fut donnée, le cortège s'achemina vers Cayeux. C'est là, +sous le vent de mer, qu'ils veulent que leur enfant repose. Croient-ils +que cette terre, si dure aux vivants, sera douce aux morts? Ou plutôt +n'est-ce pas qu'ils gardent un tendre amour pour le rude pays où ils +sont nés et auquel ils portent aujourd'hui ce qu'ils avaient de plus +cher? Nous vîmes la petite troupe disparaître lentement sur le chemin +pierreux. Jamais, pour ma part, je n'avais contemplé un si grand +spectacle. C'est qu'il n'y a rien de plus grand au monde que la douleur. +Dans les villes, elle se cache. Aujourd'hui, je l'ai vue au soleil, sur +une colline qui ressemblait au calvaire. + +Ce dimanche les rues sont pavoisées. C'est la fête de la ville. De +grandes affiches jaunes annoncent que des régates seront données sous le +patronage du Yacht-Club de France. Les bateaux de Saint-Valery, de +Cayeux courront. Des tribunes ornées des écussons des villes rivales +s'élèvent sur le quai. Les habitants de la ville, de noir vêtus, s'y +groupent autour de leurs officiers municipaux. A onze heures et demie, +un coup de canon annonce que la fête nautique commence. Au-dessus de la +pièce, un blanc flocon de fumée s'élève tout droit dans l'air +tranquille. On craint que les voiles manquent de vent. Mais, peu à peu, +tandis que manoeuvrent les yachts et les clippers, une jolie brise +"nord-oua" s'élève et les bateaux de pêche de Saint-Valery et du Crotoy +se mettent en ligne par un temps favorable. Ce sont de bons marcheurs. +Tous les jours ils sortent à la mer descendante. Ils vont traîner leur +chalut sur les bancs qu'on voit émerger au loin à mesure que l'eau +baisse et qui forment alors des îlots jaunes dans la mer verte ou bleue. +Ils pêchent la crevette grise qu'on trouve en abondance sur ces bancs +entre la pointe du Hourdel et les dunes de Saint-Quentin. Ces petits +bateaux animent la baie; ils en sont la vie, partant la joie. Le flot +les ramène. C'est plaisir d'épier de loin leurs voiles grises, blanches +ou noires, quand ils reviennent ensemble comme une compagnie d'oiseaux. + +16-18 août. + +On a distribué aujourd'hui les prix aux filles de l'école. A la sortie, +nous essuyons un grain. Les couronnes de lauriers et de chênes +déteignent, à la pluie, sur le front et sur les joues des fillettes, qui +deviennent horriblement livides. Elles communiquent par des baisers ce +teint à leurs parents attendris. Tout le monde est vert. + +Il y a pour les filles, à Saint-Valery, deux écoles communales dirigées +par les soeurs de la Providence. Les Augustines tiennent, dans la ville, +un pensionnat libre. Il n'y a point d'école laïque de filles. + +Par contre, il n'y a pas d'école religieuse de garçons. Les deux écoles +communales de garçons ont été laïcisées dernièrement. Les frères n'ont +point ouvert d'école libre. Ils se sont retirés de la ville, décevant +ainsi, dans ses secrètes espérances, la municipalité qui se flattait, en +appelant un instituteur laïque, de faire naître une féconde émulation +entre l'enseignement municipal et l'enseignement libre. + +Quant à l'obligation légale, elle n'a pas eu ici de résultats pratiques. +La misère est une grande force. Que peut la loi contre elle? Comment +empêcher des gamins qui meurent de faim de voler des pommes de terre au +lieu d'apprendre à lire? J'ai vu discuter au Sénat la loi d'obligation. +Le débat était solennel. Il en sortit une grande loi. Mais je vois ici +combien il est difficile de soumettre à cette loi de petits malheureux +qui n'ont pas une culotte à mettre pour aller à l'école. + +Le soin généreux que nous prenons aujourd'hui d'instruire l'enfance +n'était pas aussi étranger à l'esprit de nos pères qu'on le croit +communément. Je viens d'en trouver une nouvelle preuve dans le registre +manuscrit des lettres et ordonnances concernant la ville de +Saint-Valery, qui est conservé aujourd'hui à la mairie et que M. Vanier, +conseiller municipal, m'a communiqué. On lit dans ce registre une lettre +que le cardinal de Bourbon, gouverneur du Vimeu, écrivit vers 1536, à +ses "chers et bien amés" le maire et les échevins de Saint-Valery, +touchant es "escolles" de la ville. Il leur rappelle qu'il entend garder +"le droit de l'escollatre" qui lui appartient. Il veut que les écoles +soient pourvues "d'ung homme de bien et bonnes lettres". Et il n'a pas +d'autre exigence. Si le personnage que l'échevinage lui propose "est +suffisant", i l'agrée. "Car, ajoute-t-il, je désire merveilleusement que +vos enfants soient bien instruictz, car c'est le bien de vostre chose +publique." + +Ce registre que j'ai sous les yeux, et qui embrasse la première moitié +du XVIe siècle, contient aussi, à la date de 1533, une bien curieuse +ordonnance relative "au péché d'adultère". Je vais la transcrire tout au +long. Mais il faut d'abord rappeler que Saint-Valery était au XVIe +siècle un port de cabotage très important. Si la ville avait été vingt +fois ruinée par les guerres, la baie était une source de biens. A cette +époque où la navigation naissante, déjà hardie, grâce à la découverte de +la boussole, et le commerce dans son premier essor, faisaient affluer la +richesse sur nos côtes, on pouvait dire que la mer était d'or. Devenus +riches, les habitants de Saint-Valery eurent hâte de jouir, et ils +étalèrent un luxe inconnu aux braves gens qui avaient défendu jadis leur +forteresse contre les Anglais. Les dames portèrent des étoffes et des +fourrures venues des Indes ou de l"Amérique, des soies, des laines +magnifiques. Ainsi parées, on les trouva plus jolies. On les aima +beaucoup; elles se laissèrent aimer. Aussi les moeurs devinrent très +relâchées dans cette ville aujourd'hui simple, rude et modeste. C'est +pourquoi la municipalité rendit en 1533 l'ordonnance suivante dont le +lecteur entendra sans trop de peine, je le crois, le vieux français, +encore qu'un peu picard. + +Je reproduis fidèlement le texte original, tel que je le lis sur le +registre qui m'a été gracieusement communiqué: + +"Considérant la justice tant ecclésiastique que temporelle, que Nostre +Seigneur Jesucrist est journellement offensé en ceste paroisse de +plusieurs crimes et énormes vices qui se y perpètrent et principalement +au péché d'adultère par plusieurs personnes hommes et femmes mariés qui +sont tous publicques et manifestes. Pour lesquelz crimes et villains +péchés sommes appertement menachés de l'ire de Dieu, a esté advisé et +conclud tant de monseigneur l'official que par les bailly et maïeur de +ceste ville quil sera faicte deffense générale tant en l'église que es +lieux publicquez que nulz hommes ne femmes mariés ne aient plus à +commetre adultère à paine de estre mis en une brincqueballe qui sera +faicte et mise sur ung des flos de ceste ville et illec tombez et +plongés testes et corps. Assavoir pour la première fois que il sera +trouvé et sceu que ilz auront adultère ou pourront estre trouvez en lieu +suspect de tel vice, par trois fois dedens ledit flos et de soixante +sols parisis d'amende pour estre donnée pour Dieu aux povres et aux +dénuntiateurs et accusateurs de telz crimez. Et pour la seconde fois de +estre fustiguez par les carfours de ceste ville par la main du bourreau +et banys de ladicte ville et paroisse è leurs biens confisqués, espérant +que moiennant telles pugnitions l'ire de Dieu Notre Seigneur sera +apaisée." + +Il est peut-être utile de dire ce que c'est que cette brincqueballe sur +laquelle on mettait les victimes des passions de l'amour. Une +brincqueballe est, en langage picard, le levier qui sert sur les navires +à faire jouer le piston de la pompe. Quant aux "flots" de la ville, ce +sont de grandes citernes. Les magistrats valéricains punissaient par +l'eau ces mêmes "pechés" que Dante vit châtiés dans l'enfer par le +souffle du vent. Le flot dans lequel on trempait les pêcheurs charnels +se voit encore proche la porte Guillaume. Il vient d'être mis à sec. La +municipalité a décidé que ce flot serait conservé comme monument +historique. + +La fête communale du 15 août a amené ici quelques forains qui campent +sur la petite place des Pilotes. Des somnambules et des tireuses de +cartes ont dételé leur voiture garnie d'un lit blanc. La femme sauvage +est venue aussi. Une peinture déployée le long de la baraque la +représente dévorant la chair palpitante d'un homme blanc. En réalité la +femme sauvage est une pauvre fille qu'on a cirée comme une botte et qui +garde, sous le cirage, un air de candeur et d'innocence. Elle a des yeux +bleus d'une inaltérable douceur. Elle est la vivante image de la +faiblesse, de la souffrance paisible et de la résignation, et c'est elle +qui fait la femme anthropophage! Voilà un grand exemple du désordre qui +règne sur cette terre. + +L'orgue des chevaux de bois ronfle toute la soirée sur la place des +Pilotes, et mêle au bruit des lames qui brisent des airs de bals de +barrière. Les chevaux, assiégés par de jolies demoiselles de Paris, et +par des petits pêcheurs déguenillés, tournent sans répit. + +J'ai longtemps médité sur les chevaux de bois. Je voudrais les étudier +méthodiquement. Mais la grandeur du sujet m'effraie. Et j'y découvre +d'abord une grande difficulté. Si l'on s'efforce de définir les diverses +sensations qui affectent douloureusement l'organisme humain on peut +espérer d'y réussir. Quand nous disons par exemple qu'une douleur est +aiguë ou qu'elle est sourde, qu'elle est lancinante ou fulgurante, nous +nous faisons entendre assez bien. On éprouve au contraire un +insurmontable embarras à représenter par des mots les sensations +agréables; celles mêmes qui, résultant du jeu régulier des organes, sont +usuelles et fréquentes, échappent aux approximations du langage +articulé. Dire que ces sensations sont vives ou qu'elles sont douces, +c'est ne rien dire; les termes, fort usités, de délices et de +transports, sont vagues. Il paraît donc qu'au physique le plaisir est +plus indistinct que la douleur. Pour cette raison sans doute, je +désespère de rendre très sensible, par le seul moyen du discours, le +plaisir que procurent les chevaux de bois. Il est certain, toutefois, +que ce plaisir est grand. De leur cercle mouvant jaillissent des cris de +volupté qui percent le bruit de l'orgue et des trombones. Et après +quelques tours de la machine ce ne sont que regards noyés, lèvres +humides, têtes pâmées. Les jeunes femmes y prennent l'expression que la +statuaire antique donne aux Bacchantes. Et moins habiles à la volupté, +les petits enfants, roides et la joue empourprée, restent graves, en +proie à un dieu inconnu. Je ne parle point de ceux qui ont mal au coeur. +Il s'en trouve. Mais c'est un cas particulier. Je m'en tiens au général. +Grands et petits, ce qu'ils éprouvent est vaguement délicieux. + +Sur le cheval de bois, sur la montagne russe, sur l'escarpolette, ils +sont remués, secoués, agités, tout leur être résonne, la circulation est +activée; ils se sentent mieux vivre. Ils jouissent du jeu facile de +leurs organes, ils soupirent, ils expirent; des caresses invisibles, des +caresses intérieures, les font tressaillir: ils sont heureux. + +Le cheval de bois durera autant que l'humanité, parce qu'il répond à un +instinct profond de l'enfance et de la jeunesse, ce désir de mouvement, +ce besoin de vertige, cette secrète envie d'être emporté, bercé, ravi, +qu'on éprouve aux heures enfantines, aux heures virginales. Plus tard, +nous redoutons ces machines à mouvement; nous craignons que le moindre +choc ne ranime en nous des souffrances engourdies. Mais dans l'âge divin +des chevaux de bois, toute secousse éveille une volupté. + + +Saint-Valery, 22 août. + +Aujourd'hui, j'ai vu célébrer de ma fenêtre, sur le quai, l'humble fête +de la bénédiction d'un bateau. C'était un petit canot de pêche. Le +pavillon français flottait à son mât. A bord, une table, couverte d'une +nappe blanche, portait un gâteau, une bouteille de vin et des verres. Un +prêtre, précédé d'un bedeau, entra dans l'embarcation pour la bénir. Un +chantre et un enfant de choeur y prirent place après lui, ainsi que le +patron de la barque et sa femme. Ces deux bonnes gens gardaient, dans +leurs pauvres vêtements de fête, une raideur simple et une gravité +naïve. Ils n'étaient plus jeunes ni l'un ni l'autre. Brunis et durcis +dans le travail, ils rappelaient, par la rude simplicité de leur +attitude, les statues des vieux âges. Le prêtre prit, sur un plateau que +lui présenta l'enfant de choeur, une poignée de sel et de blé, et il la +sema dans la barque afin d'y semer en même temps la force et +l'abondance. Puis il trempa dans l'eau bénite un rameau de buis, image +du rameau que la colombe apporta dans l'arche, aspergea la barque, et, +la nommant par son nom, la bénit. + +Le chantre entonna alors le Te Deum. Il chanta ensuite le psaume cent +six et l'Ave maris stella. Quand il eut fini, la femme du pêcheur coupa +le gâteau qui avait été béni en même temps que la barque; elle versa du +vins dans les verres et offrit à boire et à manger au prêtre ainsi qu'à +tous les assistants. + +Il est d'usage, lors de la bénédiction des grands bateaux, de casser sur +l'étrave une bouteille pleine. Cet usage n'est pas suivi par les pauvres +patrons des petits canots de pêche. Ils disent qu'il vaut mieux boire le +vin que de le perdre. J'ai demandé à un vieux marin ce que signifiait +cette bouteille cassée. Il m'a répondu en riant que l'étrave glisse +mieux dans la mer quand elle a été d'abord bien arrosée. Puis, reprenant +sa gravité ordinaire, il a ajouté: + +"C'est mauvais signe quand la bouteille ne se brise pas. Il y a dix ans, +j'ai vu bénir un grand bateau. La bouteille glissa sur l'étrave et ne se +cassa pas. Le bateau se perdit à son premier voyage." + +Et pourquoi casse-t-on une bouteille avant de lancer un bateau à la mer? +Pourquoi? Pour la raison qui fit que Polycrate jeta son anneau à la mer, +pour faire la part du malheur. On dit au malheur: "Je te donne ceci. Il +faut t'en contenter. Prends mon vin et ne me prends plus rien." C'est +ainsi que les Juifs fidèles aux coutumes antiques brisent une tasse +quand ils se marient. La bouteille cassée, c'est une ruse d'enfant et de +sauvage, c'est la malice du pauvre homme qui veut jouer au plus fin avec +la destinée. + + +Eu, 23 août. + +Du haut de la colline de Saint-Laurent, nous découvrons la ville d'Eu, +paisiblement couchée dans le creux d'un vallon. Elle est charmante ainsi +avec ses toits pointus, ses rues tortueuses et le clocher en charpente +de son élégante église. Nous la contemplons dans une sorte de +ravissement. C'est qu'aussi la vue à vol d'oiseau d'une jolie ville est +un spectacle aimable et touchant, où l'âme se plaît. Des pensées +humaines montent avec la fumée des toits. Il y en a de tristes, il y en +a de gaies; elles se mêlent pour inspirer toutes ensemble une tristesse +souriante, plus douce que la gaieté. On songe: + +"Ces maisons, si petites au soleil que je puis les cacher toutes en +étendant seulement la main, ont pourtant abrité des siècles d'amour et +de haine, de plaisir et de souffrances. Elles gardent des secrets +terribles, elles en savent long sur la vie et la mort. Elles nous +diraient des choses à pleurer et à rire, si les pierres parlaient. Mais +les pierres parlent à ceux qui savent les entendre. La petite ville dit +aux voyageurs qui la contemplent du haut de la colline: + +"Voyez; je suis vieille, mais je suis belle; mes enfants pieux ont brodé +sur ma robe des tours, des clochers, des pignons dentelés et des +beffrois. Je suis une bonne mère; j'enseigne le travail et tous les arts +de la paix. Je nourris mes enfants dans mes bras. Puis, leur tâche +faite, ils vont, les uns après les autres, dormir à mes pieds, sous +cette herbe où paissent les moutons. Ils passent; mais je reste pour +garder leur souvenir. Je suis leur mémoire. C'est pourquoi ils me +doivent tout, car l'homme n'est l'homme que parce qu'il se souvient. Mon +manteau a été déchiré et mon sein percé dans les guerres. J'ai reçu des +blessures qu'on disait mortelles. Mais j'ai vécu parce que j'ai espéré. +Apprenez de moi cette sainte espérance qui sauve la patrie. Pensez en +moi pour penser au delà de vous-mêmes. Regardez cette fontaine, cet +hôpital, ce marché que les pères ont légués à leurs fils. Travaillez +pour vos enfants comme vos aïeux ont travaillé pour vous. Chacune de mes +pierres vous apporte un bienfait et vous enseigne un devoir. Voyez ma +cathédrale, voyez ma maison commune, voyez mon Hôtel-Dieu et vénérez le +passé. Mais songez à l'avenir. Vos fils sauront quels joyaux vous aurez +enchâssés à votre tour dans ma robe de pierre." + +Mais, pendant que j'écoute parler la ville, nos chevaux descendent la +rampe de la colline, et voici que notre break traverse la grande rue au +milieu du silence et de la solitude. On dirait que la ville d'Eu dort +depuis cent ans. L'hôtel où nous descendons a éteint ses fourneaux. En +demandant à déjeuner au malheureux aubergiste, nous l'embarrassons +visiblement. + +Aussi bien la ville d'Eu a-t-elle peu d'attraits pour retenir les +visiteurs, aujourd'hui que le château et le parc sont fermés. On ne se +promène plus sous les hêtres plantés pour les Guises. Le parc, autrefois +ouvert au public les jeudis et les dimanches, est interdit à tous les +promeneurs. On ne visite plus le château. Il faut se contenter d'en voir +la façade, à travers la grille de la cour. Cette façade, de brique et de +pierre, ne doit qu'à la hauteur de ses toits son aspect monumental. Elle +est plate, lourde et vulgaire. Ainsi la conçut Fontaine, qui restaura le +château pour le duc d'Orléans en 1821. + +Fontaine avait d'ordinaire peu de respect pour les oeuvres des vieux +maîtres maçons. Il jugea que les façades du château d'Eu étaient faites +sans méthode et, comme il le dit lui-même, il les rectifia. Il les +rectifia si bien que le château a maintenant l'air d'une caserne. + +Nos goûts sont bien changés depuis le temps de Percier et de Fontaine. +Un château n'est jamais assez vieux pour nous, mais l'architecte n'a pas +moins d'occasions que jadis de pratiquer son art funeste. Autrefois, il +démolissait pour rajeunir; maintenant, il démolit pour vieillir. On +remet le monument dans l'état où il était à son origine. On fait mieux: +on le remet dans l'état où il aurait dû être. + +C'est une question de savoir si Viollet-le-Duc et ses disciples n'ont +point accumulé plus de ruines en un petit nombre d'années, par art et +méthode, que n'avaient fait, par haine ou mépris, durant plusieurs +siècles, les princes et les peuples, dégoûtés à l'envi des vestiges d'un +passé qui leur semblait barbare. C'est une question de savoir si nos +églises du moyen âge n'eurent pas à souffrir aussi cruellement du zèle +indiscret des nouveaux architectes que de cette longue indifférence qui +les laissait vieillir tranquilles. Viollet-le-Duc obéissait à une idée +vraiment inhumaine quand il se proposait de ramener un château ou une +cathédrale à un plan primitif qui avait été modifié dans le cours des +âges ou qui, le plus souvent, n'avait jamais été suivi. L'effort en +était cruel. Il allait jusqu'à sacrifier des oeuvres vénérables et +charmantes et à transformer, comme à Notre-Dame de Paris, la cathédrale +vivante en cathédrale abstraite. Une telle entreprise est en horreur à +quiconque sent avec amour la nature et la vie. Un monument ancien est +rarement d'un même style dans toutes ses parties. Il a vécu, et tant +qu'il a vécu il s'est transformé. Car le changement est la condition +essentielle de la vie. Chaque âge l'a marqué de son empreinte. C'est un +livre sur lequel chaque génération a écrit une page. Il ne faut altérer +aucune de ces pages. Elles ne sont pas de la même écriture parce +qu'elles ne sont pas de la même main. Il est d'une fausse science et +d'un mauvais goût de vouloir les ramener à un même type. Ce sont des +témoignages divers, mais également véridiques. + +Il y a plus d'harmonies dans l'art que n'en conçoit la philosophie des +architectes restaurateurs. Sur la façade latérale d'une église, entre +les grands bonnets d'évêque de deux vieux arcs en tiers-point, un +portique de la Renaissance dresse élégamment les ordres de Vitruve et +s'accompagne d'anges graciles, aux tuniques légères. Cela fait une belle +harmonie. Sous une corniche de fraisiers et d'orties, taillés au temps +de saint Louis, une petite porte Louis XV étale ses rocailles frivoles +et ses coquilles, devenues austères avec l'âge. Cela encore fait une +belle harmonie. Une nef magnifique du XIVe siècle est lestement enjambée +par un jubé charmant de l'époque des Valois; à une branche du transept, +sous la pluie de pierreries d'une verrière du premier âge, un autel de +la décadence hausse ses colonnes torses de marbre rouge où courent des +pampres d'or, ce sont là des harmonies. Et quoi de plus harmonieux que +ces tombeaux de tous les styles et de toutes les époques, multipliant +les images et les symboles sous une de ces voûtes qui tiennent de la +géométrie, dont elles procèdent, une beauté absolue. + +Je me rappelle avoir vu sur un des bas-côtés de Notre-Dame de Bordeaux +un contrefort qui, par la masse et les dispositions générales, ne +diffère pas beaucoup des contreforts plus anciens qui l'environnent. +Mais pour le style et l'ornementation, il est tout à fait singulier. Il +n'a ni ces pinacles, ni ces clochetons, ni ces longues et étroites +arcades aveugles qui amincissent et allègent les contreforts voisins. Il +est décoré, celui-là, de deux ordres renouvelés de l'antique, de +médaillons, de vases. Ainsi l'a conçu un contemporain de Pierre +Chambiges et de Jean Goujon, qui se trouvait conducteur des travaux de +Notre-Dame au moment où un des arcs primitifs se rompit. Cet ouvrier, +qui avait plus de simplicité que nos architectes, ne songea pas, comme +ils l'eussent fait, à travailler dans le vieux style perdu; il ne tenta +point un pastiche savant. Il suivit son génie et son temps. En quoi il +fut bien avisé. Il n'était guère capable de travailler dans le goût des +maçons du XIVe siècle. Plus instruit, il n'aurait produit qu'une +insignifiante et douteuse copie. Son heureuse ignorance l'obligea à +avoir de l'invention. Il conçut une sorte d'édicule, temple ou tombeau, +un petit chef-d'oeuvre tout empreint de l'esprit de la Renaissance +française. Il ajouta ainsi à la vieille cathédrale un détail exquis, +sans nuire à l'ensemble. Ce maçon inconnu était mieux dans la vérité que +Viollet-le-Duc et son école. C'est miracle que, de nos jours, un +architecte très instruit n'ait pas jeté bas ce contrefort de la +Renaissance pour le remplacer par un contrefort du XIVe siècle. + +L'amour de la régularité a poussé nos architectes à des actes de +vandalisme furieux. J'ai trouvé à Bordeaux même, sous une porte cochère, +deux chapiteaux à figures qui y servaient de bornes. On m'expliqua +qu'ils venaient du cloître de *** et que l'architecte chargé de +restaurer ce cloître les avait fait sauter pour cette raison que l'un +était du XIe siècle et l'autre du XIIIe, ce qui n'était point tolérable, +le cloître datant du XIIe, et devant y être sévèrement ramené. En raison +de quoi l'architecte les remplaça par deux chapiteaux du XIIe. Cela +s'appelle un faux. Tout faux est haïssable. + +Ingénieux à détruire, les disciples de Viollet-le-Duc ne se contentent +pas de détruire ce qui n'est pas de l'époque adoptée par eux. Ils +remplacent les vieilles pierres noires par des blanches, sans raison, +sans prétexte. Ils substituent des copies neuves aux motifs originaux. +Cela encore, je ne le leur pardonne pas; c'est pour moi une douleur de +voir périr la plus humble pierre d'un vieux monument. Si même c'est un +pauvre maçon très rude et malhabile qui l'a dégrossie, cette pierre fut +achevée par le plus puissant des sculpteurs, le temps. Il n'a ni ciseau, +ni maillet: il a pour outils la pluie, le clair de lune et le vent du +nord. Il termine merveilleusement le travail des praticiens. Ce qu'il +ajoute ne se peut définir et vaut infiniment. + +Didron, qui aima les vieilles pierres, inscrivit peu de temps avant sa +mort, sur l'album d'un ami, ce précepte sage et méprisé: "En fait de +monuments anciens, il vaut mieux consolider que réparer, mieux réparer +que restaurer, mieux restaurer qu'embellir; en aucun cas, il ne faut +ajouter ni retrancher." + +Cela est bien dit. Et si les architectes se bornaient à consolider les +vieux monuments et ne les refaisaient pas, ils mériteraient la +reconnaissance de tous les esprits respectueux des souvenirs du passé et +des monuments de l'histoire. Le Tréport, 23 août. + +Nous sommes émerveillés de la beauté du spectacle. Nous avons devant +nous Mers et sa blanche falaise; à notre droite, des prairies aux pentes +desquelles paissent les boeufs et les moutons; à gauche, la mer, où +glissent des barques dont les voiles sont nouées en festons. A nos +pieds, la jetée. Elle est couverte de la foule diversement colorée des +baigneurs et des baigneuses. Les bérets rouges, blancs ou bleus, les +robes claires, les chapeaux de paille brillent au soleil. Tout cela a +des papillotements joyeux. Soudain, une exclamation bruyante s'élève, +les chapeaux volent en l'air. C'est un torpilleur qui quitte le port, +franchit l'écluse et gagne le large pour aller à Boulogne. Il en passe +trois, et c'est trois fois le même enthousiasme. Trois fois on crie, on +salue; trois fois, les chapeaux, les mouchoirs, les ombrelles s'agitent. + +Les torpilleurs sont populaires. Ils sont aimés sans doute parce qu'ils +ont l'air terrible, et qu'ils flattent cette douce espérance de carnage +qui sourit mollement au fond du coeur paisible des bourgeois. En vérité, +ils ne sont pas jolis; ils ressemblent à une baleine, mais à une baleine +comme il n'y en a pas, à une baleine cuirassée, jetant une fumée noire +au lieu d'eau par les évents. + +Naguère, en voyant un torpilleur qui mouillait dans les eaux de la +Seine, à la hauteur du quai d'Orsay, M. Renan souhaitait qu'on donnât le +commandement des torpilleurs non à des marins, mais à des savants et à +des philosophes, qui pussent y méditer les vérités éternelles en +attendant le moment de sauter en l'air. L'existence de ces hommes +extraordinaires eût concilié l'inconciliable. Soldats contemplatifs, ils +eussent satisfait l'idéal par leur vie et le réel par leur mort. C'est +une excellente idée, mais qui n'entrera pas facilement dans la tête d'un +ministre de la marine. Et je crains aussi que les philosophes ne soient +pas tentés excessivement d'entrer, comme Jonas, dans ces +vaisseaux-poissons. + + + + +IV + +NOTRE-DAME DE LIESSE + + +Saint-Thomas, 11 août. + +Ce coin du Laonnais n'a pas de larges horizons. Mais le sol y fait des +plis gracieux et il est semé de bouquets d'arbres. Le petit chemin blanc +qui passe devant ma porte et se parfume de menthe en se creusant vers la +prairie humide s'en va, par les champs de trèfle, d'avoine et de +betteraves, au bois où le Petit Chaperon Rouge cueille encore la +noisette. On a plaisir à suivre chaque matin ce sentier étroit et +sinueux, si l'on pense que c'est assez de joie et de gloire en une +promenade que de visiter la reine des prés dans son humble majesté, et +de respirer le chèvrefeuille qui suspend aux buissons ses guirlandes +parfumées. + +Hier, j'ai trouvé au milieu de ce sentier un petit hérisson immobile et +tout en boule. Il était blessé. Je le pris dans ma poche et le portai à +la maison, où une goutte de lait le ranima. Il montra son groin noir, +qui a l'air d'être taillé dans une truffe. Il ouvrit les yeux, et j'eus +la faiblesse de me croire le bon Samaritain. Ce matin, mon ami courait +dans le jardin, flairant la terre humide, et toutes les piques de son +dos reluisaient. La rencontre d'un hérisson; moins encore, un brin de +serpolet à l'orée d'un bois, une vieille épitaphe dans un cimetière de +village, suffit à l'amusement de la journée d'un solitaire. + +Nous avons ici un camp de César et une petite montagne qu'un jour +Gargantua laissa tomber de sa hotte. Mais ce qu'il y a de plus +admirable, c'est un fau (fagus) très grand et parfaitement rond, qui +donne des faînes d'un goût délicieux, si j'en crois les paysans. Le +hêtre de Domremy que hantaient les fées et où les filles du village +suspendaient des guirlandes et des chapeaux de fleurs, n'était ni plus +beau ni plus vénérable. Je regrette le temps où l'on rendait un culte +aux arbres et aux fontaines. J'aurais, en ce temps là, noué +précieusement aux branches de ce beau fau des statuettes de terre cuite +avec des bandelettes de laine, et peut-être même aurais-je su attacher +au tronc un tableau portant une épigramme votive en vers imités +d'Ausone. Ce hêtre, illustre dans le pays, s'élève sur la hauteur entre +Saint-Thomas et Saint-Erme, dont l'église est misérable et charmante +avec son mince clocher d'ardoises, sont toit rustique, son porche +renaissance, qui s'émiette à la pluie, et sa girouette où l'on voit le +grand saint Antoine et son cochon finement découpés. A l'intérieur, dans +la nef tronquée et nue, sur un chapiteau roman, un oiseau becquetant une +grappe de raisin est resté comme l'unique témoin des jours où l'église +de Saint-Erme s'élevait dans sa robe blanche au-dessus d'un peuple +fidèle. Du XIe siècle au XVe, les églises de Soissons, de Reims et de +Laon florissaient splendidement dans la Gaule chrétienne, et si l'on +aime à vivre dans le passé, ce pays de Laon plaît par d'antiques +souvenirs. Les pierres y parlent sous le mousse et sous la giroflée. A +une lieue d'ici, vers Soissons, est Corbeny, où les rois de France, au +retour du sacre, venaient toucher les écrouelles. A trois lieues au +nord, en terre de Picardie, on trouve Notre-Dame de Liesse, qui fut dans +l'ancienne France un lieu de pèlerinage très fréquenté. + +Belleforest dit au premier tome de sa Cosmographie, publiée en 1575: + +"Non loin de Laon est cette place tant renommée de Lyance ou Lyesse pour +le temple sacré de la glorieuse mère de notre Dieu, la Vierge Marie, le +pèlerinage ancien de nos rois, et où Dieu fait de grands miracles pour +l'amour et par les mérites de celle qu'il a choisie pour sa mère." + +On suit, pour aller d'ici à Liesse, une route crayeuse qui traverse une +plaine sèche, semée de vieux moulins à vent aux ailes décharnées, et +coupée çà et là par des bouquets de bouleaux. Le vent courbe l'avoine +naine. Tandis que le cocher me montre du bout de son fouet l'horizon +plat et triste, et me conte l'histoire du meunier qui s'est pendu dans +son moulin et du percepteur assassiné sur la route, nous voyons à notre +gauche, à travers un rideau d'arbres, le château de Marchais, bâti sous +Charles IX par le cardinal de Lorraine. Encore deux kilomètres à peine, +et nous rencontrons, sur notre droite, les trois ormes qui ombragent une +petite chapelle grillée et qu'on nomme les Trois-Chevaliers. Et tout de +suite les roues de la carriole résonnent sur le pavé désert d'une rue de +village aux maisons basses à grands pignons. Nous sommes à Notre-Dame de +Liesse, autrefois si fréquentée et maintenant délaissée et tombée dans +un morne abandon. Notre-Dame de Lourdes à fait grand tort à la dame de +Liesse comme à toutes les saintes Vierges de l'ancienne France. Cette +belle dame de Lourdes, avec son écharpe bleue, attire dans sa ville +d'eau tous les pèlerins, et il n'est bruit que d'elle. Une dame pieuse, +qui regrette les vieux sanctuaires, me disait: "On ne peut le nier: +cette Vierge de Lourdes est obligeante, serviable, entendue, empressée, +je dirai même obséquieuse. Elle se multiplie pour se rendre utile. Elle +guérit les malades, recommande les jeunes gens à leurs examens, fait des +mariages et vend du chocolat. Entre nous, je la trouve un peu +intrigante." + +La Vierge de Liesse ne sait pas si bien faire ses affaires. Elle est +oubliée; cela s'aperçoit tout de suite quand on entre dans la petite +ville endormie. On me dit qu'elle se réveillera le mois prochain, lors +des grands pèlerinages; mais je vois bien qu'autrefois visitée par les +rois, elle n'attire plus, même en ses grandes féeries, que quelques +bonnes dames de Reims, de Laon et Saint-Quentin. + +Elle eut ses beaux jours. Tout passe; La Notre-Dame de Lourdes passera +comme elle. C'est une réflexion propre à consoler la Notre-Dame de +Liesse de son irrémédiable déclin. La poussière, une lente poussière, +recouvre les petites boutiques voisines de l'église où s'étalent, sous +des vitres ternes, des médailles, des images, des chapelets et des +scapulaires. Au XVe siècle, on vendait sous l'auvent de ces maisonnettes +de belles médailles de plomb ou d'étain à bordure ajourée, que les +bonnes gens cousaient à leur chapeau clabaud. Louis XI faisait comme +eux, et parmi les médailles qu'il portait à son bonnet, soyez sûr qu'il +se trouvait celle de Notre-Dame de Liesse, à qui le pieux roi avait une +dévotion singulière. + +Ce qu'il y a aujourd'hui de plus étrange dans ces boutiques, ce sont des +bouteilles fermées au chalumeau où flottent dans de l'eau, suspendues à +des boules creuses par un fil de verre, les attributs de la Passion: la +croix, les clous, l'éponge de fiel, la lance, le sceptre de roseau, la +couronne d'épines, la sainte face, et le soleil qui se voila, et la lune +qui parut quand le mystère fut consommé. Ces petites pièces de verre +coloré ont la naïveté des jouets d'enfant. Ils amusent par l'idée qu'il +est des âmes assez ingénues pour admirer une merveille si barbare. +L'église, dont il subsiste quelques parties du XVe siècle, est petite. +Le portail, surmonté d'une large fenêtre cintrée et d'un pignon flanqué +de deux clochetons, a l'air assez avenant, et il suffit d'aimer les +vieilles pierres pour admirer sur les contreforts, des deux côtés de la +fenêtre, deux heaumes sculptés, expressifs comme des visages avec leur +petit crâne pointu, leur nez en bec d'oiseau, leur lippe narquoise et +leur énorme encolure. Mais ce ne sont là que des bagatelles, et l'on +voit bien que nous sommes en vacances. + +En entrant dans l'église, le regard s'arrête sur un beau jubé de la +Renaissance qui tend, dans la nef, son arche élégante de pierre blanche +et de marbre noir. Sur la balustrade de ce jubé s'élèvent quatre statues +peintes. Elles sont dans le goût affreux de la Restauration et +représentent trois chevaliers, avec de superbes panaches, et une belle +demoiselle habillée à la turque. Ils sont tous quatre très ridicules et +semblent jouer Zaïre devant la duchesse d'Angoulême. Je vous dirai tout +à l'heure qui sont ces trois chevaliers et cette jeune musulmane. Qu'il +vous suffise de savoir pour le moment qu'ils rapportèrent d'Égypte +l'image miraculeuse qu'on vénère depuis lors dans l'église où nous +sommes. + +Il faut passer sous le jubé pour voir la petite Vierge de Liesse assise +dans le choeur au-dessus de l'autel. C'est une Vierge noire. J'ai +toujours eu beaucoup de goût et de curiosité pour les Vierges noires, +qui sont toutes fort anciennes. Elles ont des manteaux en forme +d'abat-jour. Elles sont évasées et courtes. Cela tient à ce qu'elles +sont assises et qu'on les habille comme si elles étaient debout, et il y +a là un mépris touchant de la forme humaine. Les Grecs avaient aussi +leurs idoles noires. C'était, comme les nôtres, des statues de bois +informes et prodigieuses. Ils en attribuaient l'origine à Dédale, et ils +vénéraient ces rudes images noircies par le temps. Ils les couvraient +aussi de voiles précieux. Les cultes se ressemblent plus qu'on ne croit. +Si, par une opération magique, la vieille paysanne, que je vois ici +mâchant des prières sous son capuchon de laine, était transportée +subitement à Pessinonte, dans le sanctuaire relevé et rendu aux mystères +antiques, elle achèverait sans trop de surprise, au pied de la Bonne +Déesse, l'oraison commencée devant la Sainte Vierge. Il faut tout dire: +la véritable Vierge noire de Liesse fut brûlée en 1793, et celle qui la +remplace n'est, à mon gré, ni assez naïve ni assez antique. On assure +qu'un peu du bois de l'ancienne, tiré du feu, a été retrouvé et mis dans +la nouvelle, et les dévots peuvent en recevoir quelque consolation, car +ils estiment ce bois plus excellent que celui de l'arche de Noé. Mais +qui rendra la petite idole vêtue d'un abat-jour à ceux qui estiment, +avec l'évêque Synésius, que toutes les antiquités sont vénérables? + +C'est au fond de l'église, à gauche, dans la sacristie bâtie sous Louis +XIII, qu'est le trésor, aujourd'hui bien appauvri, de Notre-Dame de +Liesse: des coeurs en vermeil, des montres avec la chaîne, de ces +grosses montres d'argent qu'on appelle oignons, une pendule à sujet, des +bâtons et des béquilles, quelques vieilles croix d'honneur, un +hausse-col de capitaine, deux paires d'épaulettes. J'ai découvert dans +un coin de la sacristie, avec attendrissement, une de ces bouteilles +dont nous parlions tout à l'heure, qui ont le goulot soudé et dans +lesquelles nagent des emblèmes en verroterie. Sans doute, la bonne femme +qui fit ce présent à la Vierge noire, lui dit: "Pour votre petit, +madame!" Et, en effet, Notre-Dame de Liesse tient sur ses genoux un +enfant Jésus debout et les bras ouverts. Mais on chercherait en vain +dans ce pauvre trésor, où l'araignée tend sa toile, le coeur d'or +apporté par l'abbesse de Jouarre, les villes d'argent apportées par les +cités de Bourges, de Reims, de Mézières, d'Amiens, de Laon et de +Saint-Quentin, le navire de la municipalité de Dieppe, le bras d'argent +du capitaine de Hale, le navire d'Henriette de France, reine +d'Angleterre, et la mamelle d'or de la reine de Pologne. Ces dons +précieux ont disparu. Louis XIV fit fondre et envoyer à la Monnaie ce +qui restait, en 1690, du trésor de Notre-Dame de Liesse. Il fallait +sauver la patrie. Il fallait aussi la sauver en 1792. Les mêmes +nécessités commandent les mêmes actes. + +C'est en faisant des guérisons que la petite Notre-Dame noire du pays de +Laon s'était surtout enrichie. Elle délivrait aussi les possédés. On +raconte qu'une femme de Vervins, nommée Nicole, qui donnait tous les +signes de la possession, fut conduite à Liesse et y éprouva un grand +soulagement. Mais son entière délivrance, assure le chanoine Villette, +qui florissait à la fin du XVIIe siècle, ne fut achevée que plus tard, +dans l'église cathédrale de Laon, par les soins de l'évêque. Belzébuth +parut aux yeux de Monseigneur et lui fit un aveu qui dut lui coûter: + +"La Vierge Marie, lui dit-il en confidence, vient de m'enlever le +secours de vingt-six de mes compagnons en les faisant sortir du corps de +cette femme." + +Notre-Dame de Liesse rendit au sire de Couci ses deux enfants qui +étaient perdus. C'est elle qui, invoquée par un larron qu'on pendait, +vint, de ses bras qui avaient porté Jésus, soutenir le malheureux +pendant les trois jours qu'il demeura attaché à la potence. Mais je +crois bien me rappeler que ce miracle, mis en rimes par les trouvères, +est également attribué à Notre-Dame de Chartres. La Vierge de Liesse +faisait évader les prisonniers et mettait volontiers son pouvoir à +s'opposer à l'exécution des arrêts de justice. Je ne l'en blâme pas; je +l'en loue, tout au contraire, tenant la grâce meilleure que la justice. +Durant quatre ou cinq siècles, elle fut assiégée de solliciteurs. Les +pèlerins, venus de toutes les parties du royaume, suppliaient, les mains +jointes, la belle dame de Liesse de ne point dormir tandis qu'ils lui +parlaient. Maintenant elle sommeille en paix dans son sanctuaire +déserté. Ne troublons point son repos et vénérons en elle la foi, +l'espérance et la charité de tant d'âmes qui passèrent avant nous sur +cette terre où nous passons. + +Si l'on vient du château de Marchais, avons-nous dit, on rencontre, à +droite sur la route en entrant à Liesse, trois ormes autour d'une +chapelle grillée. On les appelle les Trois-Chevaliers, en mémoire des +trois fils de la dame d'Eppes, qui rapportèrent d'Égypte en Picardie +l'image miraculeuse qui fut ensuite vénérée sur la terre de Liance, dite +depuis terre de Liesse. + +Voici l'histoire des trois chevaliers d'Eppes et de la belle Ismérie: + + +HISTOIRE DES TROIS CHEVALIERS D'EPPES ET DE LA BELLE ISMÉRIE. + +En ce temps-là, Foulques, comte d'Anjou, de Touraine et de Mayenne, roi +de Jérusalem, prit d'assaut Césarée de Philippes, qui était l'ancienne +ville de Dann située à l'une des extrémités de son royaume. Il rebâtit +le château de Bersabée, qui était à l'autre extrémité, et rétablit ainsi +dans son entier le royaume de David et de Salomon, qui s'étendait, dit +l'Écriture, de Dan à Bersabée. + +La garde du château de Bersabée fut confiée aux chevaliers de Saint-Jean +de Jérusalem, érigés en ordre militaire environ trente ans auparavant, +sous le règne de Baudouin 1er. Or, au nombre de ces chevaliers étaient +trois frères de l'illustre maison d'Eppes, en Picardie, dont l'aîné ne +sommait le chevalier d'Eppes, le second le chevalier de Marchais, et le +plus jeune le chevalier aux armes blanches. Mme d'Eppes, leur mère, +possédait de grandes et belles terres dans le pays de Laon. Mais ils +avaient pris la croix du pèlerin et porté dans la terre sanctifiée par +le sang de Jésus la bannière d'Eppes aux alérions d'or. Et parce que +leur prudence et leur courage étaient connus, Foulques d'Anjou leur +avait désigné pour poste le château de Bersabée qui, situé à seize +milles d'Ascalon, était sans cesse menacé par les Sarrasins. + +En effet, Ascalon, ancienne ville des Philistins, était au pouvoir du +calife d'Égypte, qui y envoyait quatre fois l'an, par terre ou par mer, +des armes, des vivres et des troupes fraîches. La population de cette +ville était nombreuse et toute guerrière. Chaque enfant mâle recevait +dès sa naissance, sur le trésor du calife, la paye d'un soldat en +campagne. La garnison, composée de soldats très farouches, faisait des +sorties fréquentes. + +Un jour, les trois fils de Mme d'Eppes, tandis qu'ils chevauchaient à +quelque distance du château de Bersabée, furent surpris par une troupe +de cavaliers sarrasins, et, malgré leur résistance opiniâtre, ils furent +pris et conduits au Caire. + +Le calife s'y trouvait alors. Ayant appris que les trois prisonniers +chrétiens étaient d'une extraordinaire beauté, il fut curieux de les +voir et il les fit amener dans le jardin où il prenait le frais, sous +des buissons de roses, au murmure des fontaines. Les fils de Mme d'Eppes +passaient de toute la tête les turbans de leurs gardiens; leurs épaules +étaient très larges, et le calife reconnut qu'on lui avait fait un +rapport fidèle. Voulant s'assurer s'ils avaient autant d'esprit que de +beauté, il leur posa plusieurs questions auxquelles ils répondirent avec +une sagesse et une modestie dont il fut charmé. Mais il n'en laissa rien +paraître; il affecta au contraire de renvoyer les prisonniers avec +dédain et il ordonna qu'ils fussent enchaînés dans un cachot obscur. + +Son dessein était de les réduire, par de mauvais traitements, à abjurer +la religion du Christ et à embrasser le culte de l'idole Mahom, auquel +il était attaché comme sont tous les Sarrasins. C'est pourquoi il fit +enchaîner les trois chevaliers dans un cachot sur lequel passait le +fleuve Nil. + +Puis il leur fit dire par un de ses vizirs qu'il leur donnerait un +palais avec des jardins, des armes précieuses, un cheval syrien tout +sellé et des esclaves très belles, jouant de la guitare, s'ils +consentaient à adorer l'idole Mahom. + +Certains des voyageurs, qui ont été interrogés, affirment que les +mécréants Sarrasins n'élèvent point de figures à la ressemblance de +Mahom. S'ils disent vrai, il faut entendre que le calife fit des +promesses aux chevaliers à condition d'obéir à la loi de Mahom, et cela +ne change rien à la vérité du récit. + +Quand le vizir eut dit ce que le calife offrait, et à quelles +conditions, le chevalier d'Eppes songea aux jardins pleins d'eaux vives +et soupira; le chevalier de Marchais songea aux belles esclaves et +demeura rêveur; le chevalier aux armes blanches songea au cheval syrien +et aux lames de Damas, et un grand cri jaillit comme une flamme de sa +poitrine. Mais tous trois repoussèrent les présents du calife. + +En vain le gardien de la prison, qui était un vieillard abondant en +discours, leur conta les plus beaux apologues arabes pour leur persuader +de quitter la foi chrétienne; ils ne se laissèrent pas séduire par des +contes ingénieux, non plus que par l'exemple d'un baron normand qui, +s'étant fait adorateur de Mahom, vivait à Smyrne de fruits confits, avec +une douzaine de femmes qu'il vendait quand elles ne lui plaisaient plus. + +Par tout ce qu'on lui rapportait de leur constance, le calife vit bien +que les trois fils de Mme d'Eppes ne viendraient à la religion sarrasine +ni par la peur des supplices ni par l'appât des richesses et des +voluptés. Il se flatta de les y amener par la dialectique. Il leur +envoya dans leur cachot les plus savants docteurs arabes qui leur +tenaient chaque jour les raisonnements les plus subtils. Ces docteurs +connaissaient Aristote; ils excellaient dans la mathématique, dans la +médecine et dans l'astronomie. Les trois fils de Mme d'Eppes ignoraient +l'astronomie, la médecine, la mathématique et les ouvrages d'Aristote, +mais ils savaient par coeur le pater et plusieurs belles prières. C'est +pourquoi les savants arabes ne purent les convaincre et se retirèrent +pleins de confusion. + +Le calife, qui était d'un caractère obstiné, ne se tint pas pour vaincu +avec Aristote et les docteurs. Il eut recours à un artifice dont il se +promettait le meilleur succès. Sachez que ce calife avait une fille +jeune, belle et bien faite, musicienne et raisonnant plus subtilement +que les docteurs. Elle se nommait Ismérie. Son père lui donna l'ordre de +revêtir ses plus riches vêtements, de s'oindre d'huiles balsamiques et +de visiter les trois chevaliers dans leur prison. + +"Allez, ma fille, lui dit-il. Déployez toutes vos grâces, employez tous +vos charmes pour gagner ces chrétiens." + +Le zèle de la religion l'échauffait à ce point qu'il recommanda à sa +fille d'immoler même ce qu'elle avait de plus cher, si ce sacrifice +devait tourner à l'avantage de Mahom. + +Les recommandations du calife ont paru outrées à quelques auteurs qui +ont rapporté cette histoire. Mais le chanoine Willete fait observer +qu'elles sont naturelles chez un idolâtre. Ainsi, dit-il, les filles de +Madian et de Moab, par le détestable conseil du faux prophète Balaam, +furent envoyées aux enfants d'Israël pour les pervertir et les faire +tomber dans l'idolâtrie; ainsi les filles d'Ammon troublèrent le coeur +du roi Salomon jusqu'à lui faire adorer les dieux de leur race. + +Donc, la princesse Ismérie se montra aux trois fils de Mme d'Eppes. Ils +furent éblouis à sa vue. Elle parla. Sa bouche était plus redoutable que +ses discours. Ils admiraient une si belle personne; ils la redoutaient +bien plus qu'ils n'avaient redouté le vizir et les docteurs, et, pour +qu'elle ne changeât point leurs coeurs, ils résolurent de changer le +sien. + +"Enseignons-lui la vérité, qu'elle est digne d'entendre, dit le +chevalier d'Eppes à ses frères. Bien que moins habile à discourir qu'à +manier la lance, nous trouverons peut-être des raisons convenables, avec +l'aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a dit à ses apôtres: "Si vous +avez à rendre témoignage de moi, ne vous préoccupez point de ce que vous +aurez à dire. Je mettrai moi-même sur vos lèvres des paroles pleines de +sagesse." + +Les deux frères approuvèrent la parole de l'aîné, et aussitôt ils +travaillèrent tous trois à instruire la fille du calife dans la religion +chrétienne. + +Ils lui exposèrent la doctrine avec les miracles et les prophéties. Ils +lui parlèrent notamment de la très sainte Vierge Marie, à qui ils +avaient une dévotion particulière, et ils contèrent les miracles qu'elle +avait accomplis dans toute la chrétienté et spécialement dans le pays de +Laon. Ce qu'ils dirent de la reine des cieux parut si remarquable à la +jeune Ismérie qu'elle demanda si elle ne pourrait pas voir cette Vierge +en image, telle qu'elle est représentée dans les temples des chrétiens. +Les trois chevaliers répondirent qu'ils n'avaient dans leur prison +aucune image de cette sorte, mais que, si on leur apportait du bois, ils +s'efforceraient d'y tailler une figure à l'exemple des bons imagiers de +leur pays. + +Ils parlaient de la sorte emportés par le zèle du coeur. Mais lorsque la +princesse Ismérie leur eut fait apporter une bille de bois, avec un +ciseau et un maillet, ils se trouvèrent fort empêchés: l'art de tailler +une image qui semble vivre et respirer ne s'acquiert que par de longues +études. Le bois ne se laissait même pas entamer. Il faut dire que +c'était le tronc d'un de ces arbres qui viennent du paradis terrestre et +que le Nil apporte dans ses eaux jusqu'aux rives d'Égypte. + +Les trois fils de Mme d'Eppes s'endormirent devant le bloc sans avoir pu +seulement le dégrossir. + +A leur réveil, ils furent bien surpris de voir que leur tâche était +achevée, et que l'image de la Vierge brillait dans le cachot d'un éclat +suave et merveilleux. Devant eux, Notre-Dame était assise sur un trône, +tenant son enfant divin dans ses bras. Les trois fils de Mme d'Eppes +n'avaient jamais vu, de Laon à Soissons, un si bel ouvrage de sculpture. +Cette Vierge était taillée dans le bois apporté par la princesse +Ismérie, et ce bois était noir pour exprimer les ténèbres épaisses qui +enveloppaient encore l'âme de la fille du calife. Mais il était +environné d'une lumière déleste, en signe que la lumière dissiperait ces +ombres funestes. Et ceci est à méditer que ce bois, venant du séjour +d'Ève, était noirci par le péché de la première femme, mais que la +figure de la Sainte Vierge y paraissait resplendissante, parce que la +faute d'Ève a été rachetée par celle à qui l'Ange a dit Ave. De telles +idées, peu accessibles aux hommes d'aujourd'hui, étaient aisément +sensibles aux religieux qui méditaient dans les cloîtres et dans les +déserts. + +A la vue de cette image merveilleuse, les trois frères se récrièrent à +la fois, et chacun demanda aux deux autres comment ils avaient pu +accomplir en une nuit un si prodigieux travail. Mais tous trois jurèrent +avec un grand serment qu'ils n'y avaient point de part. Et il 'était pas +vraisemblable, en effet, qu'aucun d'eux eût été assez habile pour +achever si rapidement une tâche si difficile. + +Il est donc croyable que cette image fut taillée par les anges ou, plus +vraisemblablement, par la bienheureuse Vierge Marie elle-même, à qui les +trois fils de Mme d'Eppes avaient une dévotion spéciale et qu'ils +avaient invoquée en cette occasion. Quand la princesse Ismérie revint à +la prison, voyant la Vierge radieuse et noire, elle pleura et elle +adora. Tout soudain, elle fut désabusée de la fausse religion de Mahomet +et convertie à la foi de Jésus-Christ. Et les trois fils de Mme d'Eppes, +augurant alors que cette image viendrait leur délivrance, l'appelèrent +leur Dame de Liesse, c'est-à-dire de joie. + +Cependant, le calife demandait chaque jour à sa fille si la conversion +des trois chevaliers s'achevait heureusement, et la princesse Ismérie +répondait avec prudence qu'il restait encore de ce côté quelques progrès +à faire. Elle parlait de la sorte pour qu'il lui fût permis de retourner +à la prison des chevaliers. Mais elle était déjà résolue à assurer leur +évasion et à fuir avec eux. + +Quand tout fut préparé pour l'exécution de ce dessein, la fille du +calife prit les pierreries et les joyaux qu'elle put trouver dans le +palais, et sortit de nuit, par une porte dérobée du jardin. + +Pour juger favorablement la conduite de la princesse, il faut considérer +que son père était sarrasin et mécréant, et ne point ignorer que les +joyaux qu'elle emportait devaient plus tard servir à élever le +sanctuaire de Notre-Dame de Liesse. Chargée de ces joyaux, Ismérie alla +délivrer les prisonniers et les conduisit au bord du Nil, où il se +trouva un batelier pour les passer tous quatre sur l'autre rive. Ils s'y +endormirent. A leur réveil, les trois chevaliers virent la cathédrale de +Laon sur la montagne et tout le pays laonnais. Ils y avaient été +transportés miraculeusement pendant la nuit avec la princesse Ismérie. + +La Vierge Noire était avec eux: c'est elle qui les avait conduits. Au +lieu où elle toucha la terre jaillit une source qui guérit de la fièvre. + +Les chevaliers furent contents de revoir la fumée de leur toit et madame +leur mère toute chenue qui pleurait de joie à leur vue. Instruite de ce +qu'était la belle Sarrasine qu'ils amenaient, la dame d'Eppes voulut lui +servir de mère et la tenir sur les fonts du baptême. Mais, quand la +princesse Ismérie chercha sa Vierge Noire au bord de la source, elle ne +l'y trouva plus. La statue s'en était allée toute seule à deux cents pas +de là. Ismérie l'y découvrit et voulut la prendre dans ses bras, mais +elle ne put pas même la soulever. La Vierge Noire marquait, en se +faisant si lourde, qu'elle voulait qu'on bâtit son église sur cet +emplacement. C'est à quoi servirent les joyaux du calife. Ismérie reçut +le baptême. + +Les trois chevaliers prirent femme et vécurent pieusement le reste de +leurs jours. La princesse Ismérie se retira dans un couvent où elle +donna l'exemple de toutes les vertus. On montre encore aujourd'hui, dans +l'église de Notre-Dame de Liesse, comme nous l'avons dit, son image +sculptée et peinte au-dessus du jubé. Quant à la Vierge Noire, après +avoir accompli de nombreux miracles, elle fut brûlée par les patriotes +en 1793, à l'exception d'un seul morceau, qui fut miraculeusement +préservé. + +Il ne se peut rien voir de plus misérable que la fontaine miraculeuse, +aujourd'hui maçonnée. Tout proche a été construite une maisonnette à +l'imitation de la Santa-Casa de Lorette. Une allée y aboutit, plantée de +pins alternant avec de hauts peupliers. Là s'agitent vaguement des +mendiants et des infirmes, tandis qu'un vieil homme, devant la source, +attend tout couché qu'une dévote vienne de loin en loin lui tendre une +bouteille en forme de madone qu'il remplit, pour un sou, d'eau +miraculeuse. L'agonie des dieux est d'une tristesse infinie. + + + + +V + +EN BRETAGNE + + +De la pointe du Raz (Finistère), 23 juillet. + +Nous avons laissé derrière nous, sur la route d'Audierne, le bourg de +Plogoff et ses pêcheurs de sardines. Au lieu de haies vives et d'arbres +ébranchés, ce sont maintenant des murs bas de granit qui bordent les +champs maigres et sauvages. Dans une de ces clôtures se dresse la table +d'un dolmen écroulé, vieux témoin muet des âges immémoriaux. Il y a +longtemps sans doute qu'il a fait gémir la terre de sa chute pesante. +Les nains noirs, poulpiquets et korrigans, qui, le soir, dès que la +corne du berger a rappelé le troupeau aux étables, dansent au clair de +lune et forcent le voyageur à entrer dans leur ronde, habitent ce palais +farouche. Tous les paysans bretons savent que les dolmens sont les +maisons des nains. Ils savent aussi que les menhirs de Carnac sont des +géants païens changés en pierre par saint Cornély. + +A notre gauche, la chapelle de Saint-Collédoc lève son clocher de pierre +ajourée. Saint Collédoc vécut au temps du roi Arthur. Son nom, sans +doute, n'a pas échappé au chanoine Trévoux, qui occupa son innocente vie +à cataloguer les saints de Bretagne. + +J'ai connu dans mon enfance ce chanoine Trévoux, et il y a quelque +chance qu'aujourd'hui je reste seul au monde à l'avoir connu. Son image +subsiste encore en moi avant de s'abîmer à jamais dans le néant. Le +souvenir de ce vieux prêtre m'est revenu assez étrangement sur cette +route désolée d'Audierne. Ce n'est point de ma faute. Il y a des gens +qui sont maîtres de leurs impressions et de leurs souvenirs. Je les +admire et je les envie. Mais je ne puis les imiter. A tout moment, des +hôtes, que je n'avais point priés et que je ne saurais congédier, +viennent s'asseoir, ou souriants ou moroses, à la table de ma pensée. Et +voici que le chanoine Trévoux, trente ans après sa belle mort, entre, +coiffé de son tricorne, sa tabatière à la main, dans mon âme surprise. +Qu'il y soit le bienvenu! Il était d'humeur heureuse et douce, ses joues +brillaient d'un vermillon si pur qu'on le croyait pétri par un de ces +petits anges joufflus qui flottaient dans le choeur de l'église, +au-dessus de sa stalle canonicale. Il avait des goûts les plus +paisibles, et, comme les longs voyages dans la lande et sur la grève ne +convenaient point à sa vaste corpulence, c'est sur le quai Voltaire, +dans les boîtes des bouquinistes, qu'il cherchait ses saints bretons. Il +allait du pont Notre-Dame au pont Royal tous les jours que Dieu faisait, +pourvu que Dieu les fît assez beaux. Car le bon chanoine n'aimait ni le +brouillard ni la pluie, et, de toutes les oeuvres divines, il était +enclin à préférer celles où Dieu a montré le plus manifestement sa +bonté. Pourtant, un jour qu'il allait, cherchant, selon sa coutume, +quelque saint breton oublié du siècle ingrat, il fut assailli par un +soudain orage, près de la Samaritaine, et secoué, selon ses propres +expressions, par une rafale effroyable; même il y perdit son riflard que +le vent emporta dans la Seine. Ce fut une des plus terribles épreuves de +sa vie terrestre. Chaque fois qu'il y songeait, on voyait s'éteindre le +sourire de ses lèvres et le vermillon de ses joues. + +Le chanoine Trévoux quitta ce monde à quelque temps de là, laissant une +histoire des saints de Bretagne qui atteste la pureté de son âme et la +simplicité de son esprit. C'est un livre que je m'accuse de n'avoir pas +assez lu. Dès mon retour à Paris, je me promets bien, si je parviens à +mettre la main sur un bon exemplaire de cet ouvrage, d'y chercher +l'histoire de saint Collédoc dont la chapelle, déjà loin derrière nous, +ne laisse plus voir à l'horizon que son clocher de dentelle, plein de +ciel bleu. Saint Collidor ou Collédoc était évêque de Cambrie, quand il +vint du pays de Galles en Armorique. Probablement il traversa l'Océan +dans une auge de pierre, car tel était alors l'usage des saints de la +Grande-Bretagne. Ayant abordé à Plogoff, il se fit ermite dans la lande, +et, là, parmi les oeillets sauvages, les rosiers nains et les petites +immortelles qui fleurissent au ras du sol, sous le ciel chargé de nuages +pareils aux visions des Écritures et sillonné par le vol des oiseaux de +mer dont quelques-uns sont les âmes des trépassés, il louait le +Seigneur, se livrait à la contemplation et parfois, entrant en extase, +pénétrait profondément dans la connaissance des choses tant visibles +qu'invisibles. Aussi n'est-il pas surprenant qu'il reçût, par une voie +mystérieuse, des nouvelles de ce monde dont il vivait séparé. Il est +certain qu'il apprit avant tous les habitants d'Audierne et de Plogoff +la sanglante bataille de Camlan, et la mort d'Arthur que son épée +enchantée n'avait pu défendre des coups d'un chevalier félon. Saint +Collidor apprit par une voie non moins mystérieuse que Lancelot du Lac +aimait l'épouse d'Arthur, la belle reine Genièvre. Et (ce que Collédoc +n'ignorait pas non plus) Lancelot était la fleur des chevaliers. Nourri +sur les genoux d'une fée, il en gardait un charme. Et parce qu'il était +aimable, Genièvre l'aimait. + +Mais saint Collédoc, qui avait beaucoup médité dans la solitude, savait +ce qu'ignorent les gens qui vivent dans le siècle. Il savait que l'amour +humain est périssable et que ceux qui mettent leur espérance dans la +créature sont bientôt déçus. Par ces raisons, et considérant que +Genièvre et Lancelot offenseraient Dieu d'une manière effroyable s'ils +en venaient à la satisfaction de leur désir, il résolut d'empêcher, avec +l'aide du ciel, un si grand malheur. Il prit son bâton et alla trouver +dans son palais la reine Genièvre. Et, lui ayant parlé quelque temps en +secret, il la détermina tout aussitôt à renoncer à l'amour de Lancelot +du Lac. Il lui inspira une pressante envie d'embrasser la vie +religieuse. Enfin, il la donna jeune, belle, heureuse, parée, toute +chaude encore d'un amour profane, à Jésus-Christ, qui n'a pas coutume de +voir venir à lui les amoureuses en si bon état. Que lui avait-il dit? Le +petit livre que je viens d'acheter sur la route à un barde aveugle comme +Homère et profondément ivre de tafia, un petit livre de gwerz et de +sonn, où je trouve beaucoup d'histoires de saints, ne rapporte pas les +propos que tint l'ermite Collédoc pour changer ainsi le coeur de +Genièvre. Ah! monsieur Trévoux, que lui avait-il dit? Vous qui +connaissiez si bien dans leurs moindres détails les vies des saints +bretons, le saviez-vous, de votre vivant, quand vous passiez au soleil +sur le beau quai Voltaire, tranquille avec deux ou trois bouquins dans +chaque poche de votre douillette? Le saviez-vous et l'avez-vous mis dans +votre grande compilation hagiographique? + +Hélas! comment l'auriez-vous appris, puisque l'entrevue de la reine et +du saint fut secrète? Vous me direz que Collédoc lui représenta la +laideur et la difformité des péchés charnels. Mais cela ne suffit pas, +monsieur Trévoux. Vous n'imaginez pas quelle situation c'est que de se +mettre entre une femme et son amour! On est renversé, foulé aux pieds, +broyé. Je vous entends: vous ajoutez que saint Collédoc a sûrement +menacé Genièvre de la colère divine et de la damnation éternelle, qu'il +lui a montré l'enfer béant. Cela ne suffit pas encore, monsieur Trévoux. +Une femme amoureuse ne craint pas l'enfer; le paradis ne lui fait point +envie, monsieur Trévoux. En vérité, je voudrais bien savoir ce que saint +Collédoc de Plogoff a dit à la reine Genièvre pour la séparer de +Lancelot du Lac qu'elle aimait et qui l'aimait. Songez que, pour +produire un tel effet, il fallait des paroles plus puissantes que ces +runes, connues seulement des vieux Scandinaves, par lesquelles on +pouvait soulever l'Océan et réduire la terre en poudre; car l'amour, +monsieur Trévoux, est plus fort que la mort. Il est pourtant vrai que la +douce reine écouta l'ermite et qu'elle entra dans un monastère. Et l'on +en a fait des complaintes en vers bretons. + +Mais nous approchons du bout de la terre. Nous avons passé la région des +genêts et des ajoncs et nous sentons le vent d'ouest raser les champs +stériles. Voici Lescoff, son clocher et ses menhirs. Encore quelques +pas, et nous touchons à la pointe du Raz. Déjà nous découvrons à notre +droite une plage pâle, que creuse une mer blanche d'écueils. C'est la +baie des Trépassés. + +Ici, sur le promontoire qui s'avance entre deux côtes semées d'écueils, +finit la terre. Au bout de l'étroit sentier dans lequel nous nous +engageons, la mer déferle, et déjà l'embrun nous enveloppe. Devant nous, +l'Océan, où le soleil se couche dans un lit de flammes, étend au loin la +nappe magnifique de ses eaux, que déchirent çà et là les rochers noirs, +fleuris d'écume, et sur laquelle l'île de Sein, sombre et basse, dort au +ras des lames. + +C'est l'île sainte des Sept-Sommeils où l'on dit que vivaient les +vierges prophétiques. Mais ces créatures extraordinaires ont-elles +jamais existé ailleurs que dans l'imagination des hommes de mer? Les +matelots n'ont-ils pas pris, de loin, pour les robes blanches des +prêtresses les mouettes posées au soleil sur les rochers? Le souvenir de +ces vierges est vague comme un rêve. On a fouillé le peu de terre +contenu dans les creux du granit, où croissent aujourd'hui pour la +nourriture des pêcheurs, de rares et maigres épis d'orge. On n'a trouvé +dans ce sol aucune pierre taillée. On y a recueilli seulement quelques +médailles en forme de petites coupes, portant sur leur face bombée une +effigie de héros ou de dieu, à la chevelure bouclée, nouée de perles, +et, sur la face creuse, un cheval à tête d'homme. Comment imaginer un +collège de prêtresses sur cet écueil ras, stérile, nu, noyé de brumes, +et que, par les tempêtes, la mer recouvre quelquefois tout entier? Mais +peut-être l'île de Sein était-elle autrefois plus vaste et plus ombreuse +qu'elle n'est aujourd'hui, et l'Océan, qui sans cesse ronge ses bords, +a-t-il englouti une partie de l'île avec le temple et le bois sacré des +vierges. + +C'est ici que l'Océan est terrible; c'est ici qu'il est puissant. Les +rochers innombrables qu'il couvre d'écume apparaissent comme les restes +du rivage qu'il a submergé avec ses villes antiques et tous leurs +habitants. En ce moment, il est calme, il pousse dans son sommeil un +immense et tranquille mugissement. Les traînées d'huile qui moirent sa +face glauque révèlent seules les courants perfides. Le vieux dieu, +couché sur les cadavres des belles Atlantides, content, s'égaie sous +l'or du soleil; son sourire est large et pacifique. Pourtant dans son +repos il laisse deviner sa force. Les lames qui brisent à quarante pieds +au-dessous de nous couvrent d'écume la falaise et nous jettent au visage +leur rosée amère. Après chaque coup de la vague, le rocher, de nouveau +découvert, répand avec un bruit clair, par toutes ses pentes, des +cascades argentées. + +A notre gauche fuit la ligne désolée de la baie d'Audierne jusqu'aux +rochers funestes de Penmarch. A droite, la côte hérissée de falaises et +d'écueils se courbe pour former la baie des Trépasses. Plus loin, nous +voyons luire comme un feu rouge le cap de la Chèvre. Plus loin encore, +la côte de Brest et les îles d'Ouessant, bleuissant à l'horizon, se +confondent avec le bleu léger du ciel. + +L'Océan et les falaises changent à tout moment d'aspect. Ses lames sont +tour à tour blanches, vertes, violettes, et les rochers, qui tout à +l'heure faisaient briller leurs veines de mica, sont maintenant d'un +noir d'encre. L'ombre vient à grands coups d'ailes. Les dernières +gouttes de flamme tombées dans la mer s'éteignent. Une grande lueur +orangée marque seule l'endroit où le soleil s'est couché. C'est à peine +si nous voyons encore les murs de granit qui, debout ou ruinés, ferment +la baie des Trépassés. On entend distinctement, dans le silence du soir, +le bruit sourd des lames que traverse le cri mélancolique du cormoran. + +Cette heure est d'un tristesse mortelle, et tout ici, le rocher, la +lande et la mer, et le sable livide de la baie, tout nous dit la +désolation de vivre. Seul, le ciel, où s'allument les premières étoiles, +a sur nos têtes une douceur charmante. Ce ciel de Bretagne est léger et +profond. Souvent voilé par les bancs de brume qui viennent et qui +passent en un moment, presque toujours couvert de nuées épaisses qui +ressemblent à des montagnes et qui lui donnent l'air d'une terre d'en +haut, il laisse voir, par de soudaines échappées, un bleu qui attire +comme l'abîme. Je sens en ce moment pourquoi les Bretons aiment la mort. +Ils l'aiment, et l'âme celtique est souvent tentée par elle. Ils la +craignent aussi, car elle est en horreur à tous les êtres. + +La mort plane sur ces parages, c'est elle qui, passant sur nos têtes +avec le vent de mer, effleure nos cheveux. Tout ce golfe informe qui +s'étend de l'île d'Ouessant à l'île de Sein, et qu'on nomme l'Iroise, +est la terreur des gens de mer. Les naufrages y sont ordinaires. Le +Bec-du-Raz, fréquenté par tout le cabotage qui va de la Manche à +l'Océan, est particulièrement dangereux à cause des brises changeantes +qui viennent du large, des écueils invisibles, des courants qui +tourbillonnent autour des rochers et des formidables ras de marée qui +frappent la falaise. Les pêcheurs bretons chantent en traversant le +chenal du Raz: "Mon Dieu! secourez-moi: ma barque est si petite et la +mer est si grande!" + +Les cadavres des naufragés qui ont péri dans l'Iroise sont amenés par le +courant dans la baie des Trépassés. Est-ce pour sa fidélité à déposer +les restes humains sur son sable blanc comme une poussière d'os que la +baie hospitalière aux morts a reçu son nom funèbre? Suivant une +tradition, ces prêtres gaulois qui furent plutôt des moines, les +druides, étaient embarqués après leur mort sur cette côte pour être +ensevelis dans l'île de Sein. Et d'autres traditions, recueillies par le +poète Brizeux, font de ce golfe lugubre le rendez-vous des morts pieux +qui voulaient dormir dans l'île des Sept-Sommeils. + + Autrefois, un esprit venait, d'une voix forte + Appeler, chaque nuit, un pêcheur sur sa porte. + Arrivé dans la baie, on trouvait un bateau + Si lourd et si chargé de morts qu'il faisait eau. + Et pourtant il fallait, malgré vent et marée, + Le mener jusqu'à Sein, jusqu'à l'île sacrée... + +Ici l'on conte encore que, sur ce rivage, les âmes en peine se promènent +en pleurant, tandis que les ossements des naufragés frappent aux portes +des pêcheurs pour demander la sépulture. Et c'est une vive croyance chez +les paysans que, pendant la nuit du deux novembre, au jour fixé par +l'Église pour la commémoration des fidèles défunts, les âmes des +naufragés s'amassent en nuées épaisses sur le rivage de la baie, d'où +s'élève une clameur lamentable. Alors les morts, dit-on, reviennent sur +la terre, "plus nombreux que les feuilles qui tombent des arbres, plus +serrés que les brins de l'herbe qui pousse dans les champs." + +Tandis que nous marchions le long des rochers mornes, le vent s'étant +élevé, un grain nous couvrit d'ombre et de pluie. Nous allâmes nous +sécher dans une auberge du hameau de Kerherneau. Là, dans la salle basse +où des hommes chevelus, chaussés de braies antiques, boivent le cidre +blond et le rude tafia, assis au coin de la cheminée dans laquelle brûle +une poignée de genêts et de bruyères, je songe à ce rivage dont les voix +plaintives emplissent encore mon oreille et à cette île sainte des +Sept-Sommeils que l'Océan recouvre d'une écume plus blanche et plus +froide que la robe des vierges prophétiques et que les âmes des morts. +Le hibou miaule sur le toit. Près de moi, les buveurs à la longue +chevelure se tiennent graves et silencieux devant l'écuelle de cidre ou +le verre d'eau-de-vie. + +En attendant le souper que l'hôtesse apprête, je tire de ma poche le +seul livre que j'aie emporté sur ce bord brumeux de la terre. C'est une +chanson, ou plutôt une suite de contes mis en langage rythmé, avec une +gravité enfantine, par des chanteurs qui ne savaient pas écrire, pour +des auditeurs qui ne savaient pas lire: c'est l'Odyssée. Je l'ouvre à +l'onzième livre qui est le livre des morts, et que l'antiquité nommait +la Nékyia. + +La Nékyia nous est parvenue fort surchargée, par les aèdes qui la +chantaient aux banquets, de morceaux qui ne sont ni du même âge ni du +même caractère. Ces vieux joueurs de phorminx y ont intercalé notamment +un dénombrement des amantes des dieux, qui semble pris à quelque +catalogue formé dans l'âge religieux d'Hésiode et de sa postérité +poétique. Ils y ont ajouté encore un tableau des tourments que +souffrent, dans les enfers, les ennemis des dieux; et rien n'est plus +contraire à l'idée que les premiers homérides, dans leur ingénuité, se +faisaient de la mort. Aucun helléniste ne m'accompagne ici pour me +débrouiller parmi ces interpolations, et les seuls scoliastes qui +m'entourent dans cette auberge de pêcheurs bretons, au bord de la sombre +baie, sont les hiboux qui miaulent sur ma tête et les goélands endormis +là-bas sur les rochers. Ils me suffiront, car ils disent les tristesses +de la nuit et l'horreur de la mort. + +Quand commence la Nékyia, le subtil Ulysse a franchi sur son vaisseau +l'océan qui sépare le monde des vivants de la demeure des ombres; il a +abordé dans l'île des Cimmériens, que jamais le soleil ne regarde, de +son lever à son coucher; il a mis le pied sur la terre molle de ce +rivage plongé dans la nuit éternelle et il s'en est allé sous les hauts +peupliers et les saules stériles de Perséphone, jusqu'à l'humide demeure +de Hadès. Là, près du rocher où se rencontrent les deux fleuves +funèbres, dans la prairie d'asphodèles, il a creusé avec son épée une +fosse où il a versé ensuite des libations de miel et de vin aux nombres +descendues sous la terre. Ce n'est pas une curiosité vaine qui l'a +conduit dans ce monde muet où nul homme vivant n'est entré avant lui. Il +va évoquer dans l'île ténébreuse des Cimmériens les ombres errantes des +morts. Il y est venu sur le conseil de la magicienne Circé, pour +demander à l'ombre du devin Tirésias par quel moyen il lui sera donné +enfin de retourner dans Ithaque. Car le vieux chef, qui a vu les +Cicones, les Lotophages, les Cyclopes, les Lestrygons, les Sirènes, et +qui a partagé la couche des déesses et des magiciennes, est dévoré du +désir de revoir enfin son île, sa femme et son fils. + +Tirésias, qui errait parmi les morts, son bâton augural à la main, était +un personnage extraordinaire; et l'on comprend qu'Ulysse soit allé le +consulter jusque dans l'île des Cimmériens. Tirésias n'a point, il est +vrai, dans l'Odyssée, une physionomie bien distincte. Il ressemble, dans +ce poème, aux magiciens des Mille et une Nuits et à tous les sorciers de +nos contes populaires. Mais il était fameux parmi les vieux Hellènes +comme Merlin l'Enchanteur chez les Bretons, et, dès que l'imagination +des Grecs se délia au sortir de l'enfance, les poètes contèrent mille +merveilles de l'antique devin. A les en croire, devenu femme pour avoir +séparé de sa baguette deux serpents unis, il reprit ensuite sa première +forme; mais le souvenir de sa métamorphose lui donnait une expérience +singulière sur des points délicats. Aveugle, il comprenait le langage +des oiseaux et voyait les choses futures. Il vécut, plein de sagesse, +sept âges d'hommes, malheureux infiniment de vivre et de savoir. Sa +tristesse s'exhala un jour en une plainte sublime: + +"O Zeus, père et roi, s'écria le vieux devin, pourquoi ne m'as-tu pas +donné une vie plus courte et ma part de l'ignorance humaine? Ce n'est +pas par bienveillance que tu as prolongé ma vie jusqu'au terme de sept +générations mortelles." + +Afin de le rendre plus tragique, les poètes nous montrent Tirésias +gardant chez les morts sa science qui lui était amère. Il va sans dire +qu'on ne trouve pas trace dans le Nékyia d'une mélancolie si profonde. +Le très vieil aède qui a inventé la plus grande partie du Livre XI ne +s'inquiétait pas plus que ma Mère l'Oie des tristesses qui accompagnent +la méditation et la connaissance. + +Il avait cette idée que les morts sont bien morts. "Hélas! dit Achille, +il est dans la demeure de Hadès des âmes et des fantômes, mais ils sont +privés de sentiment." Telle était la croyance très simple de ces temps +héroïques. Pour notre chanteur errant, Tirésias, tout devin qu'il était +sur la terre, partage sous la terre l'insensibilité commune à tous les +morts. Il ne voit ni n'entend. + +Mais Ulysse, instruit par la magicienne Circé dans l'art de la +nécromancie, connait le moyen de rendre aux ombres, du moins pour un +moment, la force de penser et de parler. Il sait que les morts se +raniment en buvant du sang chaud. + +C'est pourquoi il égorge des brebis au bord de la fosse qu'il a creusée. +Aussitôt les âmes montent en essaim de l'Érèbe. Jeunes femmes, +adolescents, vieillards ayant beaucoup enduré et tendres vierges au +coeur plein d'un deuil récent, et ceux-là, en grand nombre, que perça la +lance d'airain, guerriers tués dans les combats, portant leurs armes +ensanglantées, ils se pressaient autour de la fosse avec une immense +clameur. + +Et Ulysse, qui avait vu par les mers tant de spectacles à faire dresser +les cheveux sur la tête, eut peur. Il écartait avec son épée ces ombres +qui, comme une nuée de mouches, volaient autour des brebis égorgées et +du sang des victimes. Reconnaissant sa mère dans l'essaim des âmes, il +la chassa comme les autres. Car il voulait que le devin Tirésias bût le +premier. Il aimait sa mère, mais il était pressé de se faire dire la +bonne aventure. Au reste, si l'on songe que l'homéride suivait de très +près quelque conte populaire, on ne sera surpris, pour peu qu'on ait +l'habitude du folk-lore, ni de la gaucherie naïve du conteur ni de la +dureté du héros. Pourtant, ce n'est pas Tirésias qui parle le premier. +C'est Elpénor. Il parle sans avoir bu de sang. Et l'on peut croire qu'il +a été introduit dans cette scène d'évocation par quelque nouvel aède peu +soucieux d'observer les rites de la vieille nécromancie. + +Mais il faut considérer aussi que la situation d'Elpénor est +particulière. Il n'a pas encore sa place dans les demeures de Hadès. Il +est de ces morts qui, n'ayant point été ensevelis, errent misérablement +autour des habitations et reviennent demander, la nuit, à ceux qu'ils +ont laissés en ce monde, un peu de terre pour couvrir leur malheureux +corps. C'est une âme en peine. Il avait accompagné Ulysse dans ses +voyages, et il était encore auprès de lui dans l'île d'Ea. Se trouvant +la nuit sur le toit plat de la maison de Circé, il en tomba par mégarde, +et il se rompit le cou dans sa chute. On ne le regretta point parce que +c'était un maladroit et un ivrogne. Ulysse, qui avait laissé son +compagnon sur la place où il était tombé, fut très étonné de le voir +chez les Cimmériens; il lui en témoigna sa surprise. + +"Comment, lui dit-il, cheminant à pied sous terre, es-tu arrivé plus +vite que moi avec mon vaisseau?" + +Aristarque tenait cette question pour inepte. M. Alexis Pierron, éditeur +d'Homère, affirme qu'elle est naïve, mais non point inepte. Elle était +peut-être embarrassante, car Elpénor n'y répondit point. Il supplia en +gémissant Ulysse de lui accorder les honneurs de la sépulture: + +"Quand tu retourneras à l'île d'Ea, ne me laisse point non pleuré et non +enseveli; mais brûle-moi avec mes armes, et élève-moi un tertre au bord +de la blanche mer, et plante sur ce tertre la rame avec laquelle, +vivant, je ramais parmi mes compagnons." + +Telle est la plainte qu'exhale aux pieds d'Ulysse l'ombre d'Elpénor. +Tant qu'il n'est point enseveli, Elpénor, qui n'a plus de place sur la +terre, n'a pas encore de place chez Hadès. Il erre lamentablement entre +les vivants et les morts. C'est peut-être pourquoi il parle sans avoir +bu le sang. Mais je crois plutôt à une interpolation. Cette Nékyia est +rapiécée comme une tapisserie de l'histoire d'Alexandre, pendue sur le +pignon d'une maison de Bruges, aux jours de fête, pendant quatre cents +ans. Elle est ainsi très plaisante et très vénérable. + +La première ombre que le héros laisse approcher de la fosse, pour +qu'elle boive le sang et y retrouve la force de sentir et de parler, est +le devin Tirésias qui, aussitôt qu'il a bu, récite une prédiction dont +le commencement a trait aux voyages du héros, mais dont la dernière +partie, sans doute tirée de quelque chanson très antique, se rapporte à +des traditions bizarres et puériles, tout à fait étrangères à l'Odyssée +et de tout point contraires à l'esprit même du poème. Car l'ingénieux +Ulysse, cher à la vierge Athéné, y est voué à la destinée des impies et +des maudits, promis au châtiment des Caïn et des Ahasverus. Et si le +devin laisse entrevoir la rémission finale, les menaces qu'il profère, +s'accordant d'ailleurs avec des légendes qui nous ont été conservées, +donnent le caractère d'un réprouvé au héros dont les contes homériques +ont fait le type du parfait Hellène. Ici l'on a cousu à la vieille +encore et plus sombre. + +Après avoir entendu cette prophétie, Ulysse veut interroger, sans tarder +davantage, l'ombre de sa mère, et il semble, d'après une question qu'il +fait à Tirésias, que, s'il n'a pas appelé encore la morte bien-aimée, +c'est qu'il ne savait pas comment s'y prendre. Dans ce cas, nous avons +accusé faussement d'insensibilité le rude roi pirate, si admiré des +matelots et des pêcheurs hellènes, qui erra longtemps sur la mer +stérile. Mais nous avons vu qu'instruit en nécromancie par la magicienne +Circé, il avait évoqué sa mère sans même le vouloir, et nous croirons +plutôt qu'il trompa Tirésias. Il était menteur et la déesse qui l'aimait +lui dit un jour: "Je t'aime parce que tu mens bien." Son ignorance en +effet semble inconcevable après les leçons de Circé qui lui avait révélé +l'art des évocations. Et nous venons de voir qu'il avait très bien +retenu les préceptes de la magicienne. Ou simplement y a-t-il encore à +cet endroit une reprise à la tapisserie. + +Tout est obscur dans cette merveilleuse poésie d'enfants peureux. Mais +l'obscurité même y est un charme et un sujet d'émerveillement. Et quand +la mère vénérable d'Ulysse, la vieille Anticlée, boit le sang noir et +parle à son fils, nous sommes saisis d'une émotion large et profonde, et +pénétrés d'un tel sentiment de beauté qu'il nous faut reconnaître que le +génie hellénique eut, dès l'enfance, l'instinct de l'harmonie et connut +cette sorte de vérité qui passe la vérité scientifique et dont, seuls au +monde, les poètes et les artistes sont les révélateurs. + +"Mon enfant, comment es-tu venu vivant dans la nuit sans lumière? car il +est difficile aux vivants de voir ces choses. + +" ... Celle qui est habile à l'arc ne m'a pas tuée de ses flèches, ni +une de ces maladies ne m'est survenue, qui enlève la vie aux membres par +une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le souvenir de +ta tendresse m'ont ôté la douce vie." + +"Elle dit. Son fils voulut la presser dans ses bras. Trois fois il +s'élança, le coeur ardent à la saisir; trois fois, elle s'évanouit dans +ses mains, semblable à une ombre et à un songe. + +"Alors, le coeur déchiré par une douleur aiguë, il lui dit: + +"Ma mère, pourquoi ne m'attends-tu pas, quand je veux t'embrasser, afin +que chez Hadès, dans les chers bras l'un de l'autre, nous puissions nous +rassasier de nos tristes pleurs?" + +"Et la vénérable mère répondit: + +"Hélas! mon enfant, tel est l'état des hommes quand ils sont morts: les +nerfs sont privés de chair et d'os, la force du feu les consume aussitôt +que 'esprit abandonne les os blancs, et l'âme, comme un songe, flotte, +envolée ..." + +Paroles infiniment douces et toutes trempées du lait de la tendresse +humaine! Elles ont été trouvées par un très vieux chanteur qui vivait au +bord de la mer "violette", dans un temps où les hommes n'avaient pas +encore appris à monter à cheval ni à faire bouillir les viandes. Ce +chanteur n'avait jamais vu de figures peintes ni sculptées; les seuls +autels des dieux qu'il connût étaient des stèles grossières dans un bois +sacré. Il était sans cesse occupé du soin de pourvoir à sa subsistance. +Parmi des hommes qui ne pensaient qu'à manger et à faire la guerre pour +voler des femmes et des trépieds d'airain, il menait une vie plus +misérable que celle d'un ménétrier de quelque village d'Auvergne. +Pourtant, il trouva en son âme rude et neuve des accents qui retentiront +à tout jamais dans les coeurs généreux: + +"Mon enfant, celle qui est habile à l'arc ne m'a pas tuée de ses +flèches, ni une de ces maladies ne m'est survenue, qui enlève la vie aux +membres par une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le +souvenir de ta tendresse m'on ôté la douce vie." + +Ainsi le vieux joueur de phorminx exprima la douleur harmonieuse et se +montra déjà Hellène par le sentiment de la beauté, qui est la seule +chose humaine qui ne trompe pas, car elle seule est de l'homme et toute +de l'homme. + +Je ferme le vieux recueil des aèdes ioniens et j'ouvre le fenêtre de la +chambre rustique. Je revois dans la nuit la baie des Trépassés. Tout à +l'heure, j'étais avec l'antique Ulysse, et j'avais à peine changé de +monde. Il n'y a pas loin, pour le sentiment, de la Nékyia de l'homéride +aux gwerz des bardes de Breiz-Izel. Toutes les vieilles croyances se +ressemblent par leur simplicité. Ces légendes immémoriales des trépassés +sont restées peu chrétiennes dans la chrétienne Bretagne. La croyance à +la vie future y est aussi obscure et flottante que dans l'épopée +homérique. Pour l'Armoricain comme pour l'Hellène primitif, les morts +traînent languissamment un reste d'existence. Les deux races croient +également que, si les corps ne sont pas rendus à la terre maternelle, +les ombres de ces corps errent en se lamentant et supplient qu'on leur +donne la sépulture. L'ombre d'Elpénor demande un tombeau à Ulysse; les +naufragés de l'Iroise viennent frapper avec leurs ossements les portes +des pêcheurs. Dans le monde celtique comme dans le monde hellénique, les +morts ont une terre à eux, séparée de la nôtre par l'Océan, une île +brumeuse qu'ils habitent en foule. Là, l'île des Cimmériens; ici, plus +rapprochée du rivage, l'île sainte des Sept-Sommeils. Les tombes +revêtent la même forme dans la Grêce héroïque et chez les Celtes (1). + +Que dis-je? j'ai vu à Carnac le tombeau d'Elpénor. Seulement la rame y +manquait, et les archéologues, en le fouillant, ont enlevé les armes et +les os qui dormaient: c'est le tertre Saint-Michel, qui s'élève sur le +rivage, "au bord de la blanche mer". + +Mais l'hôtesse vient m'annoncer que le souper est servi. L'omelette +dorée brille sur la table, et l'odeur du mouton parfumé de thym emplit +la chambre. Je laisse là mon Homère et mes rêveries. N'allez pas croire +au moins que les Celtes étaient des Pélasges et qu'on parlait grec à +Quimper comme à Mycènes. + +(1) Dans son livre si méthodique et si profond sur "la religion des +gaulois", M. Alexandre Bertrand a solidement établi, ce semble, que les +peuples à dolmens n'étaient point des celtes. Mais il ne saurait être +question ici d'ethnographie. On s'y contente d'une vue très générale du +culte des morts sur la terre de Bretagne, où plusieurs races humaines se +sont superposées. Et c'est encore M. Alexandre Bertrand qui fait à ce +sujet une remarque judicieuse: "Les religions recueillent, dans le cours +de leur développement, des éléments nouveaux qui les rajeunissent et les +transforment, mais sans qu'elles se débarrassent jamais complètement de +leur passé ... "Ces observations trouvent particulièrement leur +application dans les pays dont la population, comme en Gaule, se compose +de plusieurs couches successives et diverses de conquérants et +d'immigrants, de complexion religieuse différente, ayant eu chacun leurs +divinités particulières qu'ils ont dû tenter d'introduire dans le culte +national, ou à ce défaut, qu'ils ont dû conserver à titre de culte +familial ou de tribu." (Loc.cit., p. 215). + +De Carnac (Morbihan), le 4 août. + +Du haut du tertre funéraire, consacré à saint Michel, on découvre deux +plaines mornes, dont l'une est la terre et l'autre la mer. Au couchant, +l'Océan s'étend jusqu'à l'arc azuré de l'horizon. A gauche, fuient les +noirs rivages de Locmariaker, où dort, depuis des siècles innombrables, +un chef barbare sous une chambre informe fait de quartiers de roche, et +plus loin s'efface dans la brume la pointe de Saint-Gildas, où Abélard +fut menacé de mort par des moines ignorants, qui haïssaient la musique +et la philosophie. A droite, la lugubre presqu'île de Quiberon s'avance +dans la mer que, vers le large, Belle-Ile barre comme un grand +brise-lames. + +Mais, en tournant sur vous-même de manière à mettre Quiberon à votre +gauche, vous voyez la lande s'étendre jusqu'aux bois de pins qui tracent +au bord du ciel leurs lignes d'un bleu sombre; sur cette plaine, que la +bruyère colore d'un rose triste, passe la grande ombre des nuages. C'est +Carnac, le Lieu-des-Pierres. + +Une armée de menhirs s'y tient en ordre régulier. Devant vous se +dressent les alignements du Menec; vous apercevez plus à droite ceux de +Kermario. Un pli de terrain vous cache de ce côté les pierres de +Kerlescan. Deux mille de ces géants informes sont encore ou debout ou +couchés à leur rang. On croit qu'il y en avait autrefois plus de dix +mille. + +Quels bras les ont plantés dans la lande? On ne sait. On ignore leur âge +et leur destination. Ils semblent, dans leur majesté grossière, garder +le muet souvenir de races depuis longtemps éteintes, et ils ont je ne +sais quoi de funèbre, qui fait songer à des hommes très rudes, à des +chefs de tribus sauvages qui dorment sous leur poids énorme. Pourtant, +en fouillant la terre sous ces menhirs, on n'y a rien trouvé qui révélât +des sépultures. + +M. de Mortillet croit que ces alignements sont les archives d'un peuple +qui vivait sur cette terre avant la venue des tribus celtiques et qui +plantait une pierre en commémoration de chaque fait dont il voulait +garder le souvenir; en sorte que la lande de Carnac serait un livre où +ces hommes écrivaient en quartiers de rocs les guerres, les alliances, +les grandes chasses, les navigations sur des troncs d'arbres creusés, et +les généalogies des chefs. + +Les habitants de Carnac attribuent à ces pierres une origine très +différente et beaucoup plus merveilleuse. Ils content qu'un jour saint +Cornély fut poursuivi dans la lande par une armée de païens. Les païens, +comme on sait, étaient des géants. Le serviteur de Dieu courut jusqu'au +rivage, dans l'espoir de s'embarquer pour fuir un si grand péril. Mais, +ne trouvant point de bateau, il se tourna vers les mécréants, et, +étendant les mains vers eux, il les changea en pierres. Aujourd'hui +encore, on appelle ces pierres "les soldats de saint Cornély". + +Depuis qu'il n'est plus de géants idolâtres, saint Cornély s'adonne +spécialement à la protection des bêtes à cornes. + +Ce saint Cornély est très original, et je regrette bien de n'avoir pas +consulté, à son sujet, ce bon chanoine Trévoux qui étudiait avec tant de +candeur les saints de Bretagne: il m'en aurait conté des merveilles. Que +ce saint Cornély ne soit autre que le pape saint Corneille, qui reçut +l'anneau du pêcheur en l'an 251 et fut assailli dans la chaise de saint +Pierre par de nombreuses tribulations, les hagiographes le disent, et je +suis sûr que M. Trévoux le croyait. M. Trévoux croyait tout, et cette +heureuse disposition se lisait sur son visage. C'était un homme de bonne +volonté; c'est pourquoi il eut la paix sur la terre. J'espère qu'il l'a +présentement dans le ciel. Il est doux de croire que saint Cornély est +précisément le pape Corneille; mais il faut reconnaître qu'en Bretagne +il est devenu très Breton. Il a pris l'esprit et les moeurs des paysans +de Carnac, qui l'ont choisi pour leur patron et leur intercesseur auprès +de Dieu. Il a oublié le farouche Novatien qui troubla si cruellement son +pontificat. Je l'ai vu tantôt sur une des portes de son église +paroissiale. Il y est sculpté et peint, dans ses habits pontificaux, +entre deux boeufs qui tournent vers lui leur mufle obéissant. C'est un +saint tout à fait approprié à un pays de pâturages. Sa fête tombe le 13 +septembre, et, ce que n'eut point dit M. Trévoux, cette date coïncidant +avec l'équinoxe d'automne, la fête du saint a dû se substituer à quelque +féerie agricole des païens. Il n'est pas douteux que le nom même de +saint Cornély n'ait prédestiné e saint de Carnac à remplacer l'antique +divinité tutélaire des bêtes à cornes. Je regrette de ne pouvoir rester +à Carnac jusqu'à ce jour-là. Car c'est un beau pardon. Des pèlerins y +viennent de toute la Bretagne pour baiser dévotement les os du saint +renfermés dans un chef d'or tout brillant de pierreries. Puis, le +chapeau sous le bras et le chapelet à la main, ils se rendent en +procession à la fontaine qui élève près de l'église, sur quatre arches, +son pyramidion surmonté d'une boule et d'une croix. Là, s'étant +agenouillés, ils goûtent l'eau que des mendiants leur présentent dans +une cruche, en mouillant leur visage et leurs mains, qu'ils élèvent +ensuite au-dessus de leur tête, et, ayant accompli ces rites antiques, +ils retournent à l'église pour déposer leur offrande devant le +protecteur des bestiaux. + +On répand aussi l'eau de cette fontaine sur la tête des boeufs qui ont +été guéris par l'intercession de saint Cornély. Ce saint est à ce point +favorable aux troupeaux, qu'on lui amène parfois, la nuit, des boeufs en +procession. Comme le dieu rustique dont il a pris la place, il reçoit +des victimes; on lui offre des vaches, mais on ne les immole pas. Elles +sont vendues au profit de l'église. La fabrique vend aussi les attaches +qui ont servi à conduire les victimes à l'autel; et c'est une croyance +que les bestiaux mis à l'attache avec ces cordes ne périssent point de +maladie. Aussi bien fallait-il à ces bouviers avares et pauvres un +vétérinaire céleste. + +Le tumulus sur lequel vous êtes monté offre un autre témoignage de la +piété bretonne. Les apôtres d'Armorique ont sanctifié ce tertre en +élevant sur le faîte une chapelle à saint Michel-Archange, qui lance et +retint la foudre et se plaît sur les hauts lieux. Les femmes de marins +viennent dans cette chapelle prier l'archange de préserver leur mari du +péril de la mer. Chaque année, dans la nuit du 23 juin, les gars du pays +y allument, en poussant des cris de joie, le feu de la Saint-Jean, +auquel d'autres feux répondent de toutes les hauteurs voisines. Et il +est croyable que cette coutume remonte à une fabuleuse antiquité. + +Ces petites buttes, visibles à vos pieds maintenant que le soleil, déjà +bas, en prolonge les ombres, ce sont les Bossenno, bosses semées entre +les pierres de l'Océan. On raconte qu'elles recouvrent un monastère de +moines rouges. Il s'y commit, dit-on, de telles abominations que le ciel +et la terre ne purent les souffrir. Le moustier périt en une nuit, +dévoré par les flammes. + +Encore aujourd'hui, le lieu où sont ensevelis les moines rouges est mal +famé. Dans l'ombre du soir, des flammes s'allument sur les buttes, et +l'on entend des voix qui parlent une langue inconnue aux chrétiens. On a +fouillé les Bossenno. Un archéologue anglais, M. Milne, y a porté la +pioche, et il a découvert, en effet, des murs portant encore des traces +d'incendie. Mais ce ne sont pas les murs d'un monastère. Les Bossenno +recouvrent une villa gallo-romaine qui était établie là, au bout du +monde connu, avec ses murs de pierre et de brique, ses chambres peintes +de vives couleurs, sa métairie, ses bains et son temple, telle enfin que +Columelle décrit une villa romaine. L'art de Pompéi se retrouve sur ces +enduits de stuc, où sont tracées des grecques et des guirlandes, et sur +ces caissons incrustés de coquillages. + +Aux premiers siècles de l'ère chrétienne, les Latins, comme aujourd'hui +les Anglais, transportaient leur civilisation sur tous les points du +monde connu. Ils portaient avec eux leurs lares et leurs pénates. On a +trouvé dans le sacellum de la villa les figurines de terre cuite qui y +avaient été mises par des mains pieuses. Ce sont des Vénus Anadyomènes +et des Déesses Mères. Celles-ci, vêtues d'une longue tunique, assis dans +un grand fauteuil d'osier et tenant un petit enfant entre leurs bras, +ressemblent beaucoup aux Saintes-Vierges de l'art chrétien. Celles de +Carnac ont été portées, loin du village, dans une cabane qui sert de +musée. D'autres, de même style, ont eu ailleurs une tout autre fortune. +Elles ont été prises pour des images de Marie, et, tenues pour +miraculeuses, ont attiré des pèlerins dans le sanctuaire où on les avait +déposées au sortir de terre. + +Voilà tout ce que, du haut du tertre Saint-Michel, nous pouvons +découvrir de choses dans l'espace et le temps. Ce tertre a été fait de +main d'homme, il est formé de pierres amoncelées et de vase marine. M. +René Galles, en le creusant, a découvert le dolmen sous lequel un chef +avait sa sépulture. On a vu ses os à demi dévorés par la flamme du +bûcher, ses armes de jaspe et de bibriolite et ses colliers de jaspe +rouge. On croit, d'après certains indices, qu'il a, sous cette montagne, +un compagnon de mort dont la poussière demeure encore inviolée. Ainsi +Achille voulut que ses cendres fussent mêlées à celles de Patrocle sous +le même tertre funéraire. L'ombre de Patrocle était venue elle-même l'en +prier, la nuit, pendant son sommeil. Elle lui avait dit: "Je te +demanderai, ne l'oublie pas, que mes os ne soient pas séparés des tiens, +Achille. Nous avons été nourris ensemble dans ta maison ... Que nos os +soient renfermés dans la même urne d'or." C'est pourquoi Achille ordonna +de ne faire d'abord pour son ami qu'un tertre bas. + +"Quand je serai mort, ajouta-t-il, élevez à lui et à moi une haute et +large tombe, vous qui me survivrez." + +La tombe, dont nous foulons les herbes salées par l'embrun, est large et +haute comme celle d'Achille et de Patrocle. Les guerriers qui y reposent +étendus, avec leurs armes, furent sans doute des chefs illustres parmi +les peuples. Mais un Homère n'a pas dit leur nom. + +A la place où nous sommes, sans doute, une vierge barbare, plus blanche +que Polyxène, fut égorgée comme la fille de Priam. Et son âme indignée +s'enfuit sous le ciel bas, entre la lande et l'Océan. + +Sainte-Anne-d'Auray, 28 juillet. + +C'était le jour du Pardon. On sait qu'on appelle pardon, en Bretagne, la +fête paroissiale d'une église ou d'une chapelle. Les pèlerins qui s'y +rendent y gagnent des indulgences, moyennant certaines pratiques pieuses +et quelques dons au saint ou à la sainte. Dans leur seigneurie, les +saints de Bretagne ont gardé la simplicité rustique. Ils acceptent des +dons en nature. Encore faut-il leur payer la redevance selon l'usage et +la coutume. Notre-Dame de Relec ne veut que des poules blanches. Sainte +Anne, sa mère, n'a point cette délicatesse: elle reçoit tous les +présents, et sa couronne est faite des joyaux des dames de Lorient et de +Quimper. + +Il y a une petite lieue de la gare à Sainte-Anne. Le chemin qui, à +travers la lande, conduit au village, était, quand nous le prîmes, +couvert de pèlerins. Les coiffes blanches des paysannes brillaient au +soleil, comme des ailes d'oiseaux de mer. Les hommes en veste brune, et +coiffés du large chapeau d'où pend un ruban noir, allaient en silence, +appuyés sur leur bâton de cornouiller. Et tout le long du chemin +s'étendait une double haie de mendiants. + +Les uns, vieillards aveugles, blancs et chevelus, la main posée sur la +tête d'un enfant, semblaient, dans leur majesté lamentable, les derniers +bardes. Plus avant, une femme élevait en gémissant, sur le ciel bleu qui +couvrait la lande, un bras si mutilé, si dépouillé de chair, si +déchiqueté et si étrangement terminé par une main où ne restait plus que +deux doigts, qu'on eût dit un bois de cerf trempé dans le sang des +chiens décousus. Ailleurs se dressait une grande forme humaine terminée +par une masse de chair sanguinolente et tuméfiée qu'on ne reconnaissait +pour un visage que parce qu'elle en occupait la place. Puis c'étaient +côte à côte, et appuyés les uns sur les autres, des innocents qui se +ressemblaient par le vide du regard, par l'immobilité du sourire, par un +perpétuel tremblement de tout le corps, et aussi par un air de famille; +car ils étaient frères et soeurs, et peut-être, appuyés les uns aux +autres, le sentaient-ils confusément. L'un d'eux, grand jeune homme à la +barbe bouclée, vêtu d'une robe de femme, ouvrait tout grands des yeux +bleus qui faisaient peur; on sentait que toutes les images de l'univers +n'y entraient que pour s'y perdre. Et là, debout dans sa robe grise, de +forme antique, plus étrange que ridicule, il avait l'air d'une statue +taillée par un vieil imagier et qu'une puissance ténébreuse animait, +comme cela est conté dans les vieux contes. Ces mendiants sont une des +beautés de la Bretagne, une des harmonies de la lande et du rocher. + +Le chemin, sillonné de pèlerins et bordé de pauvres, aboutit à la grande +place sur laquelle s'élève l'église de Sainte-Anne. Une foule rustique +l'emplit. Toutes les paroisses du Morbihan sont là, et celles des îles +patriarcales d'Houat et d'Hoedic. Des pèlerins sont venus en grand +nombre du pays de Tréguier, du Léonnois et de la Cornouaille. Les hommes +ont attaché au chapeau des brins d'ajonc et de bruyère. Mais c'en est +fait du vieux costume celtique, et le paysan ne porte plus les braies +séculaires, le bragonbras bouffant. Ils ont tous, même ceux du +Finistère, un pantalon noir comme le sénateur Soubigou. Les femmes, +heureusement, ont gardé la coiffure nationale. Leurs coiffes blanches, +tantôt relevées en coquille sur le haut de la tête, tantôt pendantes sur +les épaules, mettent dans les assemblées une grâce très douce, profonde +et triste. La grande cornette des Vannetaises, le béguin empesé des +femmes d'Auray, le serre-tête austère qui cache les cheveux des filles +de Quimperlé, le bonnet aux ailes soulevées de celles du Pont-Aven, la +coiffe de dentelle de Rosporden, le diadème de drap d'or et de pourpre +de Pont-l'Abbé, les barbes, tendues comme des voiles, de Saint-Thegonec, +le bavolet de Landerneau, toutes ces coiffures portées depuis tant de +siècles chargent ces têtes nouvelles de toute la mélancolie du passé. +Sur ces visages flétris en quelques années, et courbés sur cette dure +terre qui les recouvrira bientôt, la coiffe des aïeules garde sa forme +immuable. Passant des mères aux filles, elle enseigne que les +générations succèdent aux générations et qu'en la race seule est la +suite et la durée. Ainsi le pli d'un morceau de toile nous donne l'idée +d'un temps beaucoup plus long que celui de l'existence humaine. + +Vêtues de noir, les joues, le cou voilés, les femmes du Morbihan ont +l'air de religieuses. Leur plus grande beauté est dans leur douceur. +Assises sur leurs talons, dans l'attitude qui leur est habituelle, elles +ont une grâce paisible et lourde assez touchante. Coiffées et vêtues +comme elles, leurs fillettes sont charmantes, sans doute parce que +l'austérité du costume rend plus sensible la fraîcheur riante de +l'enfance. Il n'y a rien de joli comme ces petites béguines de sept ou +huit ans. Entre elles, volontiers, elles s'amusent à lutter sur l'herbe. +C'est l'instinct de la race qui les pousse; car on sait qu'elles sont +filles de vaillants lutteurs. + +L'église de Sainte-Anne est toute neuve et d'une richesse que le temps +n'a pas encore éteinte. M. de Perthes, l'architecte, est peut-être un +habile homme. Mais le temps a seul le secret des profondes harmonies. La +place sur laquelle elle s'élève est bordée de petites boutiques où les +femmes vont acheter des médailles, des chapelets, des cierges, des +livres de cantiques en breton et en français, et des images d'Épinal. + +Je n'ai pas vu passer la procession. Je ne sais si elle a gardé le +caractère de foi naïve qu'elle avait jadis. J'ai aperçu les bannières; +elles m'ont paru trop neuves et trop belles. + +Autrefois, on voyait dans cette procession des marins portant les débris +du navire sur lequel ils avaient été sauvés du naufrage, des +convalescents traînant le linceul préparé pour eux et maintenant +inutile, des hommes échappés à l'incendie et tenant à la main la corde +ou l'échelle de leur salut. On y remarquait surtout les matelots +d'Arzon. C'étaient les descendants des quarante-deux marins qui, dans la +guerre de Hollande, en 1673, se vouèrent à sainte Anne et furent +préservés des canons de Ruyter. Précédés de la croix d'argent de leur +paroisse, ils marchaient, soutenant de leurs épaules le modèle d'un +vaisseau de soixante-quatorze, pavoisé de tous ses pavillons, et ils +chantaient une complainte dont voici quelques couplets: + + Nous avons été de bande + Quarante et deux Arzonnois + A la guerre de Hollande, + Pour le plus grand de nos rois. + . . . . . . . . . . . . . . . . + + Ce fut de juin le septième + Mil six cent septante et trois, + Que le combat fut extrême + De nous et de Hollandois. + + Les boulets comme la grêle + Passaient parmi nos vaisseaux, + Brisant mâts, cordages, voile, + Et mettant tout en lambeaux. + + La merveille est toute sûre + Que pas un homme d'Arzon + Ne reçut la moindre injure + Du mousquet ni du canon. + + Un d'Arzon changeant de place, + Un boulet vint à passer, + Brisant de celui la face + Qui venait de s'y placer. + + L'Arzonnois, la sauvant belle, + Eut l'épaule et les deux yeux + Tout couverts de la cervelle + De ce pauvre malheureux. + + De Jésus la sainte aïeule, + Par un bienfait singulier, + Nous connaissons que vous seule + Nous gardiez en ce danger. + + +Ce n'est pas là proprement une poésie populaire; ces vers sont l'oeuvre +de quelque bon recteur qui savait le français dans les règles. Ils se +chantent sur un vieil air triste à pleurer. + +Il y a en face de l'église un double escalier d'un assez beau style. +C'est une imitation de la Scala santa de Rome dont les degrés sont toute +l'année recouverts d'un tablier de bois. L'escalier d'Auray, comme +l'autre, ne se monte qu'à genoux. On gagne neuf années d'indulgences +pour chacune des marches ainsi gravies. Je vis une centaine de femmes +occupées à cet exercice salutaire. Mais je dois dire que, pour la +plupart, elles trichaient. Je les voyais fort bien poser le pied sur les +degrés. La chair est faible. D'ailleurs, l'idée de tromper saint Pierre +doit venir très naturellement à l'esprit d'une femme. + +Cet escalier est de style Louis XIII, ainsi que le cloître adossé à +l'église. Le culte de sainte Anne d'Auray ne remonte pas plus haut que +le XVIIe siècle. L'origine en est due aux visions d'un pauvre fermier de +Keranna, nommé Yves Nicolazic. + +Ce brave homme avait des hallucinations de l'oeil et de l'ouïe. Parfois, +il voyait un cierge allumé et, quand il revenait la nuit à la maison, le +flambeau marchait à son côté, sans que le vent agitât la flamme. Par un +soir d'été, comme il menait ses boeufs boire à a fontaine, il vit un +belle dame, vêtue d'une robe d'une éclatante blancheur. Cette dame +revint plusieurs fois le visiter dans sa maison et dans sa grange. + +Un jour, elle lui dit: + +"Yves Nicolazic, ne craignez point: je suis Anne, mère de Marie. Dites à +votre recteur que, dans la pièce appelée le Bocenno, il y a eu +autrefois, même avant qu'il y eût aucun village, une chapelle dédiée en +mon nom. C'était la première de tout le pays, et il y a neuf cent +vingt-quatre ans et six mois qu'elle a été ruinée. Je désire qu'elle +soit rebâtie au plus tôt et que vous en preniez soin. Dieu veut que j'y +sois honorée." + +Les visions du fermier Nicolazic n'ont rien de singulier. Avant lui +Jeanne d'Arc, après lui le maréchal-ferrant de Salon, qui fut conduit à +Louis XIV, et plus récemment le laboureur Martin de Gallardon eurent des +hallucinations semblables et reçurent d'un personnage céleste une +mission particulière. Comme Jeanne, comme le maréchal-ferrant, comme +Martin, le fermier de Keranna résista d'abord à la voix du ciel, +alléguant sa faiblesse, son ignorance, la grandeur de la tâche. Mais la +dame de la fontaine insista; sa parole devint plus impérieuse. Les +prodiges se multiplièrent. Il y eut des lueurs soudaines, des pluies +d'étoiles. Quand on étudie d'un peu plus près les hallucinés qui crurent +avoir une mission, on est frappé de la similitude, je dirais même de +l'identité de leur état psychique et des actes qui en résultèrent. +Nicolazic, obsédé par une idée fixe, alla trouver le recteur de +Pluneret, qui le reçut fort mal et le renvoya rudement à son seigle et à +ses bêtes. Le visionnaire ne se laissa pas décourager et il finit par +triompher de tous les obstacles. Ce Nicolazic était un homme simple, ne +sachant ni lire ni écrire et ne parlant que le breton. + +Il est aussi impossible de douter de sa sincérité que de celle de Jeanne +d'Arc, du maréchal de Salon et de Martin de Gallardon. Mais il est +probable qu'il fut aidé dans son entreprise par des gens habiles et +avisés. Je n'ai pas eu le loisir d'étudier son histoire d'après les +textes originaux, et je ne la connais que par des hagiographes modernes, +dont la manière édifiante et béate exclut toute critique. Mais il me +semble bien voir que le pauvre homme était conduit à son insu par M. de +Kerlogen. Ce seigneur avait déjà donné le terrain sur lequel devait +s'élever la chapelle. On devin l'intérêt qui poussait alors les +catholiques bretons à susciter des voyants et à faire éclater des +prodiges. Les progrès de la réforme les avaient effrayés et leurs +craintes étaient vives encore. On était en 1625. En ce moment même, +Soubise, qui avait reçu de l'armée calviniste de la Rochelle le +commandement du Poitou, de la Bretagne et de l'Anjou, reprenait les +armes et capturait une escadre royale à l'embouchure du Blavet. Il +fallait ranimer la vieille foi, frapper un grand coup. Les visions du +bon Nicolazic avaient éclaté à propos. On en profita. + +Nous disions tout à l'heure que les voyants qui reçoivent mission d'un +ange ou d'un saint procèdent tous exactement de même. Tous donnent un +signe. Jeanne, quand on l'arma, envoya chercher à Notre-Dame de Fierbois +une épée marquée de cinq croix qui s'y trouvait effectivement. Et l'on +conta depuis que cette arme était scellée dans le mur de l'église. + +Yves Nicolazic apporta, lui aussi, un signe de ce genre. Conduit par un +cierge que tenait une mai invisible, le bonhomme descendit dans un +fossé, gratta la terre et en tira une statue de bois représentant sainte +Anne. Le lieu où cette image fut trouvée se nommait Ker-Anna, et il est +possible, comme le nom semble l'indiquer, que ce fut l'emplacement d'une +chapelle consacrée à la mère de la Vierge. Mais que cette chapelle eût +été ruinée depuis neuf cent ving-quatre ans et six mois, comme le disait +la dame blanche, c'est ce qu'il n'est pas possible de croire. Au VIIe +siècle, ni sainte Anne ni sa fille n'avaient de sanctuaires ni d'images. +Et, si cette dame blanche était sainte Anne elle-même, il faut bien +admettre que sainte Anne ignorait sa propre iconographie. Cette +difficulté n'embarrasse pas les Bretons que je vois au Pardon. + +Sainte Anne tant glorifiée dans Auray et dont l'image porte cette +couronne fermée que l'art religieux n'avait posée jusqu'ici que sur le +front de Marie, saine Anne n'a pas de légende. L'Évangile ne la nomme +même pas. Saint Épiphane, le premier, je crois, parle de sa longue +stérilité qui pesait sur elle comme une opprobre. A la fête des +Tabernacles, le prêtre rejeta son offrande. Elle se cachait dans sa +maison de Nazareth quand, déjà sur le retour, elle enfanta Marie. + +Les pèlerins d'Auray chantent, sur l'air d'Amaryllis, vous êtes blanche, +un cantique dans lequel Anne demande en ces termes un enfant au ciel: + + --Mon Dieu, mon tout que j'aime et que j'adore, + Ayez pitié de ma stérilité! + Depuis vingt ans elle me déshonore, + Couronnez-la par la fécondité. + Je vous promets, grand Dieu, plus de coeur que de bouche, + De vous offrir le fruit de notre couche. + + Je n'ose plus hanter aucune amie. + Je ne reçois que mépris et qu'affront. + Otez, Seigneur, la tache d'infamie. + Que fait monter la honte sur mon front, + Jetez un seul regard sur votre humble servante + Qui, soumise à vos lois, et pleure et se lamente. + +Qu'importe, après tout, si cette assemblée d'Auray, qui réunit tant +d'hommes dans une foi commune, a pour origine les hallucinations d'un +malade ignorant! Le Breton n'a pas l'esprit d'examen; il est incapable +de critique, et vraiment on ne peut lui en faire un reproche. L'esprit +critique se développe dans des conditions trop particulières et trop +rares pour exercer une action efficace sur les croyances de l'humanité. +Ces croyances échappent absolument au contrôle de l'intelligence. Elles +peuvent se montrer ineptes et absurdes sans compromettre l'autorité +qu'elles exercent sur les âmes. C'est un lieu commun que de penser +qu'elles sont consolantes. A la réflexion, on s'apercevrait peut-être +que, le plus souvent, les hommes en reçoivent moins de plaisir que de +peur. La foi des Bretons me semble particulièrement morne. Tout au +moins, ils ne paraissent pas en tirer plus de joie que de leur petite +pipe courte et de leur litre d'eau-de-vie. Ces hommes entêtés, sauvages +et silencieux ressemblent aux Peaux-Rouges; et l'on ne peut se défendre, +en les regardant, de prévoir le jour où, murmurant un cantique, buvant +et fumant, ils se laisseront mourir en regardant la lande ou la mer. + +FIN + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pierre Noziere, by Anatole France + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PIERRE NOZIERE *** + +***** This file should be named 10160-8.txt or 10160-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/1/6/10160/ + +Produced by Walter Debeuf: http://users.belgacom.net/gc782486 + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/10160-8.zip b/old/10160-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..809f39a --- /dev/null +++ b/old/10160-8.zip diff --git a/old/10160.txt b/old/10160.txt new file mode 100644 index 0000000..1ce323f --- /dev/null +++ b/old/10160.txt @@ -0,0 +1,6680 @@ +The Project Gutenberg EBook of Pierre Noziere, by Anatole France + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Pierre Noziere + +Author: Anatole France + +Release Date: November 21, 2003 [EBook #10160] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PIERRE NOZIERE *** + + + + +Produced by Walter Debeuf: http://users.belgacom.net/gc782486 + + + + + +PIERRE NOZIERE + +par ANATOLE FRANCE + + + + +LIVRE PREMIER + +ENFANCE + + + +I + +L'HISTOIRE SAINTE ET LE JARDIN DES PLANTES + + +La premiere idee que je recus de l'univers me vint de ma vieille Bible +en estampes. C'etait une suite de figures du XVIIe siecle, ou le Paradis +terrestre avait la fraicheur abondante d'un paysage de Hollande. On y +voyait des chevaux brabancons, des lapins, de petits cochons, des +poules, des moutons a grosse queue. Eve promenait parmi les animaux de +la creation sa beaute flamande. Mais c'etaient la des tresors perdus. +J'aimais mieux les chevaux. + +Le septieme feuillet (je le vois encore) representait l'arche de Noe au +moment ou l'on embarque les couples de betes. L'arche de Noe etait, dans +ma Bible, une sorte de longue caravelle surmontee d'un chateau de bois, +avec un toit en double pente. Elle ressemblait exactement a une arche de +Noe qu'on m'avait donnee pour mes etrennes et qui exhalait une bonne +odeur de resine. Et cela m'etait une grande preuve de la verite des +Ecritures. + +Je ne me lassais ni du Paradis ni du Deluge. Je prenais aussi plaisir a +voir Samson enlevant les portes de Gaza. Cette ville de Gaza, avec ses +tours, ses clochers, sa riviere, et les bouquets de bois qui +l'environnaient, etait charmante. Samson s'en allait, une porte sous +chaque bras. Il m'interessait beaucoup. C'etait mon ami. Sur ce point +comme sur bien d'autres, je n'ai pas change. Je l'aime encore. Il etait +tres fort, tres simple, il n'avait pas l'ombre de mechancete, il fut le +premier des romantiques, et non certes le moins sincere. + +J'avoue que je demelais mal, dans ma vieille Bible, la suite des +evenements, et que je me perdais dans les guerres des Philistins et des +Amalecites. Ce que j'admirais le plus en ces peuples c'etaient leurs +coiffures, dont la diversite m'etonne encore. On y voyait des casques, +des couronnes, des chapeaux, des bonnets et des turbans merveilleux. Je +n'oublierai de ma vie la coiffure que Joseph portait en Egypte. C'etait +bien un turban, si vous voulez, et meme un large turban, mais il etait +surmonte d'un bonnet pointu, et il s'en echappait une aigrette avec deux +plumes d'autruche, et c'etait une coiffure considerable. + +Le Nouveau-Testament avait, dans ma vieille Bible, un charme plus +intime, et je garde un souvenir delicieux du potager dans lequel Jesus +apparaissait a Madeleine. "Et elle pensoit, dit le texte, que ce fust le +maistre du jardin." Enfin, dans les sept oeuvres de la misericorde, +Jesus-Christ, qui etait le pauvre, le prisonnier et le pelerin, voyait +venir a lui une dame paree comme Anne d'Autriche, d'une grande +collerette de point de Venise. Un cavalier, coiffe d'un feutre a plumes, +le poing sur la hanche, cape au dos, chausse galamment de bottes en +entonnoir, du perron d'un chateau aux murs de brique, faisait signe a un +petit page, portant une buire et un gobelet d'argent, de verser du vin +au pauvre, ceint de l'aureole. Que cela etait aimable, mysterieux et +familier! Et comme Jesus-Christ, dans un cabinet de verdure, au pied +d'un pavillon bati du temps du roi Henri, sous notre ciel humide et fin, +semblait plus pres des hommes, et plus mele aux choses de ce monde! + +Chaque soir, sous la lampe, je feuilletais ma vieille Bible, et le +sommeil, ce sommeil delicieux de l'enfance, invincible comme le desir, +m'emportait dans ses ombres tiedes, l'ame toute pleine encore d'images +sacrees. Et les patriarches, les apotres, les dames en collerette de +guipure, prolongeaient dans mes reves leur vie surnaturelle. Ma Bible +etait devenue pour moi la realite la plus sensible, et je m'efforcais +d'y conformer l'univers. + +L'univers ne s'etendait pas, pour moi, beaucoup au dela du qui +Malaquais, ou j'avais commence de respirer le jour, comme dit cette +tendre vierge d'Alpe. Et je respirais avec delices le jour qui baigne +cette region d'elegance et de gloire, les Tuileries, le Louvre, le +Palais Mazarin. Parvenu a l'age de cinq ans, je n'avais pas encore +beaucoup explore les parties de l'univers situees par-dela le Louvre, +sur la rive droite de la Seine. La rive opposee m'etait mieux connue +puisque je l'habitais. J'avais suivi la rue des Petits-Augustins +jusqu'au bout, et je pensais bien que c'etait le bout du monde. + +La rue des Petits-Augustins s'appelle aujourd'hui rue Bonaparte. Au +temps qu'elle etait au bout du monde, j'avais vu que, de ce cote, les +bords de l'abime etaient gardes par un sanglier monstrueux et par quatre +geants de pierre, assis en longues robes, un livre a la main, dans un +pavillon, sur une grande cuve pleine d'eau, au milieu d'une plaine +bordee d'arbres, pres d'une immense eglise. Vous ne me comprenez pas? +vous ne savez plus ce que je veux dire?... Helas! apres une vie +d'opprobre, le pauvre sanglier de la maison Bailli est mort depuis +longtemps. Les generations nouvelles ne l'ont point vu subir, captif, +les outrages des ecoliers. Elles ne l'ont point vu couche, l'oeil a demi +clos, dans une resignation douloureuse. A l'angle de la rue Bonaparte, +ou il etait loge dans une remise peinte en jaune et ornee de fresques +representant des voitures de demenagement attelees de percherons gris +pommele, s'eleve maintenant une maison a cinq etages. Et quand je passe +devant la fontaine de la place Saint-Sulpice, les quatre geants de +pierre ne m'inspirent plus de terreurs mysterieuses. Je sais, comme tout +le monde, leurs noms, leur genie et leur histoire: ils s'appellent +Bossuet, Fenelon, Flechier et Massillon. + +A l'occident aussi, j'avais touche les confins de l'univers ... Les +hauteurs bouleversees de la Chaillot, la colline du Trocadero, sauvage +alors, fleurie de bouillons blancs et parfumee de menthe, c'etait +veritablement le bout du monde, les bords de l'abime ou l'on apercoit +l'homme nu qui n'a qu'une jambe, et qui marche en sautant, l'homme +poisson et l'homme sans tete qui porte un visage sur la poitrine. Aux +abords du pont qui, de ce cote fermait l'univers, les quais etaient +mornes, gris, poudreux. Point de fiacres, quelques promeneurs a peine. +Ca et la, accoudes au parapet, de petits soldats qui taillaient une +baguette et regardaient couler l'eau. Au pied du cavalier romain qui +occupe l'angle droit du Champ-de-Mars, une vieille, accroupie au +parapet, vendait des chaussons aux pommes et du coco. Le coco etait dans +une carafe coiffee d'un citron. La poussiere et le silence passaient sur +ces choses. Maintenant le pont d'Iena relie entre eux des quartiers +neufs. Il a perdu l'aspect morne et desole qu'il avait dans mon enfance. +La poussiere que le vent souleve sur la chaussee n'est plus la poussiere +d'autrefois. Le cavalier romain voit de nouvelles figures et de +nouvelles moeurs. Il ne s'en attriste pas: il est de pierre. + +Mais ce que j'aimais et connaissais le mieux, c'etaient les berges de la +Seine; ma vieille bonne Nanette m'y menait promener tous les jours. J'y +retrouvais l'arche de Noe de ma Bible en estampes. Car je ne doutais +guere que ce ne fut le bateau de la Samaritaine, avec son palmier d'ou +sortait merveilleusement une fumee mince et noire. Cela se concevait: +comme il n'y avait plus de deluge, on avait fait de l'arche un +etablissement de bains. + +Du cote du levant, j'avais visite le Jardin des Plantes et remonte la +Seine jusqu'au pont d'Austerlitz. La etait la limite. Les plus hardis +explorateurs de la nature finissent par trouver le point au dela duquel +ils ne peuvent plus avancer. Il m'avait ete impossible d'aller plus loin +que le pont d'Austerlitz. Mes jambes etaient petites et celles de ma +bonne Nanette etaient vieilles; et malgre ma curiosite et la sienne, car +nous aimions tous deux les belles promenades, il nous avait toujours +fallu nous arreter sur un banc, sous un arbre, en vue du pont, au regard +d'une marchande de gateaux de Nanterre. Nanette n'etait guere plus +grande que moi. Et c'etait une sainte femme en robe d'indienne a +ramages, avec un bonnet a tuyaux. Je crois que la representation qu'elle +se faisait du monde etait aussi naive que celle que je m'en formais a +son cote. Nous causions ensemble tres facilement. Il est vrai qu'elle ne +m'ecoutait jamais. Mais il n'etait pas necessaire qu'elle m'ecoutat. Et +ce qu'elle me repondait etait toujours a propos. Nous nous aimions +tendrement l'un l'autre. + +Tandis qu'assise sur le banc, elle songeait avec douceur a des choses +obscures et familieres, je creusais la terre avec ma pelle au pied d'un +arbre, ou bien encore je regardais le pont qui terminait pour moi le +monde connu. + +Qu'y avait-il au dela? Comme les savants, j'en etais reduit aux +conjectures. Mais il se presentait a mon esprit une hypothese si +raisonnable que je la tenais pour une certitude: c'est qu'au dela du +pont d'Austerlitz s'etendaient les contrees merveilleuses de la Bible. +Il y avait sur la rive droite un coteau que je reconnaissais pour +l'avoir vu dans mes estampes, dominant les bains de Bethsabee. + +Au dela je placais la Terre-Sainte et la Mer Morte; je pensais que si on +pouvait aller plus loin, on apercevrait Dieu le pere en robe bleue, sa +barbe blanche emportee par le vent, et Jesus marchant sur les eaux, et +peut-etre le prefere de mon coeur, Joseph, qui pouvait bien vivre +encore, car il etait tres jeune quand il fut vendu par ses freres. + +J'etais fortifie dans ces idees par la consideration que le Jardin des +Plantes n'etait autre chose que le Paradis terrestre un peu vieilli, +mais, en somme, pas beaucoup change. De cela, je doutais encore moins +que du reste; j'avais des preuves. J'avais vu le Paradis terrestre dans +ma Bible, et ma mere m'avait dit: "Le Paradis terrestre etait un jardin +tres agreable, avec de beaux arbres et tous les animaux de la creation." +Or, le Jardin des Plantes, c'etait tout a fait le Paradis terrestre de +ma Bible et de ma mere, seulement, on avait mis des grillages autour es +betes, par suite du progres des arts et a cause de l'innocence perdue. +Et l'Ange qui tenait l'epee flamboyante avait ete remplace, a l'entree, +par un soldat en pantalon rouge. + +Je me flattais d'avoir fait la une decouverte assez importante. Je la +tenais secrete. Je ne la confiai pas meme a mon pere, que j'interrogeais +pourtant a toute minute sur l'origine, les causes et les fins des choses +tant visibles qu'invisibles. Mais sur l'identification du Paradis +terrestre au Jardin des Plantes, j'etais muet. + +Il y avait plusieurs raisons a mon silence. D'abord, a cinq ans, on +eprouve de grandes difficultes a expliquer certaines choses. C'est la +faute des grandes personnes, qui comprennent tres mal ce que veulent +dire les petits enfants. Puis j'etais content de posseder seul la +verite. J'en prenais avantage sur le monde. J'avais aussi le sentiment +que si j'en disais quelque chose, on se moquerait de moi, on rirait, et +que ma belle idee en serait detruite, ce dont j'eusse ete tres fache. +Disons tout, je sentais, d'instinct, qu'elle etait fragile. Et peut-etre +meme que, au fond de l'ame et dans le secret de ma conscience obscure, +je la jugeais hardie, temeraire, fallacieuse et coupable. Cela est tres +complexe. Mais on ne saurait imaginer toutes les complications de la +pensee dans une tete de cinq ans. + +Nos promenades au Jardin des Plantes, c'est le dernier souvenir que +j'aie garde de ma bonne Nanette qui etait si vieille quand j'etais si +jeune, et si petite quand j'etais si petit. Je n'avais pas encore six +ans accomplis, lorsqu'elle nous quitta a regret et regrettee de mes +parents et de moi. Elle ne nous quitta pas pour mourir, mais je ne sais +pourquoi, pour aller je ne sais ou. Elle disparut ainsi de ma vie, comme +on dit que les fees, dans les campagnes, apres avoir pris l'apparence +d'une bonne vieille pour converser avec les hommes, s'evanouissent dans +l'air. + + + + +II + +LE MARCHAND DE LUNETTES. + + +En ce temps-la, le jour etait doux a respirer; tous les souffles de +l'air apportaient des frissons delicieux; le cycle des saisons +s'accomplissait en surprises joyeuses et l'univers souriait dans sa +nouveaute charmante. Il en etait ainsi parce que j'avais six ans. +J'etais deja tourmente de cette grande curiosite qui devait faire le +trouble et la joie de ma vie, et me vouer a la recherche de ce qu'on ne +trouve jamais. + +Ma cosmographie--j'avais une cosmographie--etait immense. Je tenais le +quai Malaquais, ou s'elevait ma chambre, pour le centre du monde. La +chambre verte, dans laquelle ma mere mettait mon petit lit pres du sien, +je la considerais, dans sa douceur auguste et dans sa saintete +familiere, comme le point sur lequel le ciel versait ses rayons avec ses +graces, ainsi que cela se voit dans les images de saintete. Et ces +quatre murs, si connus de moi, etaient pourtant pleins de mystere. + +La nuit, dans ma couchette, j'y voyais des figures etranges, et, tout a +coup, la chambre si bien close, tiede, ou mouraient les dernieres lueurs +du foyer, s'ouvrait largement a l'invasion du monde surnaturel. + +Des legions de diables cornus y dansaient des rondes; puis, lentement, +une femme de marbre noir passait en pleurant, et je n'ai su que plus +tard que ces diablotins dansaient dans ma cervelle et que la femme +lente, triste et noire etait ma propre pensee. + +Selon mon systeme, auquel il faut reconnaitre cette candeur qui fait le +charme des theogonies primitives, la terre formait un large cercle +autour de ma maison. Tous les jours, je rencontrais allant et venant par +les rues, des gens qui me semblaient occupes a une sorte de jeu tres +complique et tres amusant: le jeu de la vie. Je jugeais qu'il y en avait +beaucoup, et peut-etre plus de cent. + +Sans douter le moins du monde que leurs travaux, leurs difformites et +leurs souffrances ne fussent une maniere de divertissement, je ne +pensais pas qu'ils se trouvassent comme moi sous une influence +absolument heureuse, a l'abri, comme je l'etais, de toute inquietude. A +vrai dire, je ne les croyais pas aussi reels que moi; je n'etais pas +tout a fait persuade qu'ils fussent des etres veritables, et quand, de +ma fenetre, je les voyais passer tout petits sur le pont des +Saints-Peres, ils me semblaient plutot des joujoux que des personnes, de +sorte que j'etais presque aussi heureux que l'enfant geant du conte qui, +assis sur une montagne, joue avec les sapins et les chalets, les vaches +et les moutons, les bergers et les bergeres. + +Enfin, je me representais la creation comme une grande boite de +Nuremberg, dont le couvercle se refermait tous les soirs, quand les +petits bonshommes et les petites bonnes femmes avaient ete soigneusement +ranges. + +En ce temps-la, les matins etaient doux et limpides, les feuilles vertes +frissonnaient innocemment sous la brise legere. Sur le quai, sur mon +beau quai Malaquais ou Mme Mathias, apres Nanette, Mme Mathias, aux yeux +de braise, au coeur de cire, promenait ma petite enfance, des armes +precieuses etincelaient aux etages des boutiques, de fines porcelaines +de Saxe s'y etageaient, brillantes comme des fleurs. La Seine qui +coulait devant moi me charmait par cette grace naturelle aux eaux, +principe des choses et source de la vie. J'admirais ingenument ce +miracle charmant du fleuve qui, le jour, porte les bateaux en refletant +le ciel, et la nuit, se couvre de pierreries et de fleurs lumineuses. Et +je voulais que cette belle eau fut toujours la meme, parce que je +l'aimais. Ma mere me disait que les fleuves vont a l'Ocean et que l'eau +de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idee comme +excessivement triste. En cela, je manquais peut-etre d'esprit +scientifique, mais j'embrassais une chere illusion; car, au milieu des +maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'ecoulement universel +des choses. + +Le Louvre et les Tuileries qui etendaient en face de moi leur ligne +majestueuse, m'etaient un grand sujet de doute. Je ne pouvais croire que +ces monuments fussent l'ouvrage de macons ordinaires, et pourtant ma +philosophie de la nature ne me permettait pas d'admettre que ces murs se +fussent eleves par enchantement. Apres de longues reflexions, je me +persuadais que ces palais avaient ete batis par de belles dames et de +magnifiques cavaliers, vetus de velours, de satin, de dentelles, +couverts d'or et de pierreries et portant des plumes au chapeau. + +On sera peut-etre surpris qu'a six ans j'eusse une idee si peu exacte du +monde. Mais il faut considerer que j'etais a peine sorti de Paris ou le +docteur Noziere, mon pere, etait retenu toute l'annee. + +J'avais fait, il est vrai, deux ou trois petits voyages en chemin de +fer, mais je n'en avais tire aucun profit au point de vue de la +geographie. + +C'etait une science tres negligee en ce temps-la. On s'etonnera aussi +que j'eusse du monde moral une conception si peu conforme a la realite +des choses. + +Mais songez que j'etais heureux et que les etres heureux ne savent pas +grand'chose de la vie. La douleur est la grande educatrice des hommes. +C'est elle qui leur a enseigne les arts, la poesie et la morale; c'est +elle qui leur a inspire l'heroisme avec la pitie; c'est elle qui a donne +du prix a la vie en permettant qu'elle fut offerte en sacrifice; c'est +elle, c'est l'auguste et bonne douleur qui a mis l'infini dans l'amour. + +En attendant ses lecons, je fus temoin d'un evenement horrible qui +bouleversa de fond en comble ma conception physique et morale de +l'univers. + +Mais il est indispensable de vous dire tout d'abord qu'en ce temps-la un +marchand de lunettes etalait ses boites sur le quai Malaquais, le long +du mur de ce bel hotel de Chimay qui ouvre avec une grace si noble, sur +sa cour d'honneur, les deux battants sculptes d'une porte a fronton +Louis XIV. + +J'etais en grande familiarite avec ce marchand de lunettes. Tous les +jours, Mme Mathias, en me menant a la promenade, s'arretait devant +l'etalage du lunetier. Elle lui demandait avec interet: "Eh bien! +monsieur Hamoche, comment va?" + +Et ils faisaient un bout de causette. + +Et moi, tout en ecoutant, j'examinais les lunettes, les conserves, les +pince-nez, la sebile des medailles et les echantillons mineralogiques +qui etaient toute la fortune du lunetier, et qui me semblaient un grand +tresor. J'etais etonne surtout de la quantite de verres bleutes que +contenaient les petites vitrines de M. Hamoche et, aujourd'hui encore, +je crois que M. Hamoche s'exagerait l'importance des lunettes bleues +dans l'optique usuelle. + +Au reste, incolores ou bleus, ses verres dormaient paisiblement dans +leurs boites; personne ne les regardait, non plus que ses medailles et +ses mineraux, et la rouille devorait les montures d'acier des besicles. + +"Eh bien! ca va t'il mieux, les affaires?" demandait Mme Mathias. + +M. Hamoche, les bras croises, morne, le regard a l'horizon, ne repondait +pas. + +C'etait un petit homme tout a fait chauve, avec un crane enorme, des +yeux sombres et enflammes, des joues pales et une longue barbe d'un noir +bleu. + +Son costume, comme son air, etait etrange. Il portait une longue +redingote de drap vert olive qui etait devenue jaune sur les epaules et +sur le dos, et dont les pans lui tombaient aux pieds. Et il etait coiffe +du plus haut chapeau de haute forme qu'on ait jamais vu, tout casse, +tout luisant, prodigieux monument de misere et de vanite. Non! les +affaires n'allaient pas. M. Hamoche ne ressemblait pas assez a une +personne qui vend des lunettes, et ses lunettes ne ressemblaient pas +assez a des lunettes qu'on achete. + +Aussi bien, il etait devenu lunetier par l'injure du sort et, sous le +mur de Chimay, il prenait les attitudes de Napoleon a Sainte-Helene. Lui +aussi, il etait un Titan foudroye. + +A juger par le peu que j'en ai retenu, ses conversations avec ma vieille +bonne roulaient sur d'etranges et lointaines aventures. Il y parlait +d'une longue navigation sur l'Ocean Pacifique, de campements sous les +cedres rouges, et de Chinois fumeurs d'opium. + +Il disait comment il avait recu un coup de couteau d'un Espagnol, dans +une ruelle de Sacramento, et comment des Malais lui avaient vole son or. +Ses mains tremblaient et il repetait sans cesse ce mot tragique: OR. + +M. Hamoche etait alle comme tant d'autres en Californie, a la conquete +de l'or. Il avait fait le reve de ces placers a fleur de terre et de ce +sol prodigieux qui, a peine gratte, decouvrait des tresors. + +Helas! il n'avait rapporte de la Sierra-Nevada que la fievre, la misere, +la haine et le degout incurable du travail et de la pauvrete. + +Mme Mathias l'ecoutait, les mains jointes sur son tablier, et elle lui +repondait en hochant la tete: + +"Dieu n'est pas toujours juste!" + +Et nous nous en allions, elle et moi, trouble et pensifs, vers les +Champs-Elysees. L'Ocean Pacifique, la Californie, les Espagnols, les +Chinois, les Malais, les placers, les montagne d'or et les rivieres +d'or, tout cela evidemment ne pouvait pas tenir dans le monde tel que je +le concevais, et les discours du lunetier m'enseignaient que la terre ne +finit point, comme je le croyais, a la place Saint-Sulpice et au pont +d'Iena. + +M. Hamoche m'ouvrait l'esprit, et je ne pouvais voir sa mince figure, +emphatique et fievreuse, sans ressentir le frisson de l'inconnu. Il +m'enseignait que la terre est grande, grande a s'y perdre, et couverte +de choses vagues et terribles. Pres de lui, je sentais aussi que la vie +n'est pas un jeu et qu'on y souffre reellement. Et cela surtout me +jetait dans des etonnements profonds. Car enfin, je voyais bien que M. +Hamoche etait malheureux. + +"Il est malheureux!" disait Mme Mathias. + +Et ma mere disait aussi: + +"Ce pauvre homme! il est dans la misere!" + +C'en etait fait. J'avais perdu ma confiance premiere dans la bonte de la +nature. Et, sans doute, je ne surprendrai personne si je dis que je ne +l'ai jamais retrouvee depuis. + +Tout en m'inquietant, M. Hamoche m'interessait beaucoup. Il m'arrivait +quelquefois de le rencontrer, le soir, dans mon escalier. Ce n'etait +point extraordinaire, car il habitait une mansarde dans notre maison. A +la tombee du jour, il grimpait les degres, ayant sous chaque bras une +boite longue et noire, qui renfermait, assurement, les lunettes et les +mineraux. Mais ces deux boites ressemblaient a deux petits cercueils, et +j'avais peur, comme si cet homme de malheur etait un croque-mort ... + +N'emportait-il pas ma confiance et ma securite? Maintenant, je doutais +de tout, puisque, reposant sous notre toit, dans la maison benie, cet +homme n'etait pas heureux. + +Sa mansarde donnait sur la cour, et ma bonne m'avait dit que, pour s'y +tenir debout, il fallait passer la tete par la fenetre a tabatiere. Et, +comme je n'etais pas toujours serieux a cette epoque, je riais de tout +mon coeur a la pensee que M. Hamoche, dans sa chambre, ne quittait pas +son chapeau, que ce chapeau, prodigieusement haut, s'elevait sur le toit +au-dessus des tuyaux, et qu'il y manquait seulement une de ces fleches +de zinc qui tournent au vent. + +A six ans, on a l'esprit mobile. Depuis quelque temps, je ne songeais +plus au lunetier, au chapeau, aux deux cercueils, quand un jour--il me +souvient que c'etait un jour de printemps,--il etait six heures et +demie, et nous etions a table ... On dinait de bonne heure, sur le quai +Malaquais, dans ce temps-la. Un jour, dis-je, Mme Mathias, qui etait +tres consideree dans la maison, vint dire a mon pere: + +"Le marchand de lunettes est tres malade, la-haut, dans sa mansarde. Il +a une fievre de cheval. + +--J'y vais", dit mon pere en se levant. + +Au bout d'un quart d'heure, il revint. + +"Eh bien? demanda ma mere. + +--On ne peut rien dire encore, repondit mon pere, en reprenant sa +serviette avec la tranquillite d'un homme habitue a toutes les miseres +humaines. Je croirais a une fievre cerebrale. L'excitation nerveuse est +tres intense. Naturellement, il ne veut pas entendre parler de +l'hopital. Il faudra pourtant bien l'y porter: on ne peut le soigner que +la." + +Je demandai: + +"Est-ce qu'il en mourra?" + +Mon pere, sans repondre, souleva legerement les epaules. + +Le lendemain, il faisait un beau soleil; j'etais seul dans la salle a +manger. Par la fenetre ouverte, et qui donnait sur la cour, les +piaillements vigoureux des moineaux entraient avec des flots de lumiere +et les senteurs des lilas cultives par notre concierge, grand amateur de +jardins. J'avais une arche de Noe toute neuve, qui poissait les doigts +et sentait cette bonne odeur de jouet neuf que j'aimais tant. Je +rangeais sur la table les animaux par couples, et deja le cheval, +l'ours, l'elephant, le cerf, le mouton et le renard, s'acheminaient deux +a deux vers l'arche qui devait les sauver du deluge. + +On ne sait pas ce que les joujoux font naitre de reves dans l'ame des +enfants. Ce paisible et minuscule defile de tous les animaux de la +creation m'inspirait vraiment une idee mystique et douce de la nature. +J'etais penetre de tendresse et d'amour. Je goutais a vivre une joie +inexprimable. + +Tout a coup, un bruit sourd de chute retentit dans la cour; un bruit +profond et comme lourd, inoui, qui me glaca d'epouvante. + +Pourquoi, par quel instinct ai-je frissonne? Je n'avais jamais entendu +ce bruit-la. Comment en avais-je, instantanement, senti toute l'horreur? +Je m'elance a la fenetre. Je vois, au milieu de la cour, quelque chose +d'affreux! un paquet informe et pourtant humain, une loque sanglante. +Toute la maison s'emplit de cris de femmes et d'appels lugubres. Ma +vieille bonne entre, bleme, dans la salle a manger: + +"Mon Dieu! le marchand de lunettes qui s'est jete par la fenetre, dans +un acces de fievre chaude!" + +De ce jour, je cessai definitivement de croire que la vie est un jeu, et +le monde une boite de Nuremberg. La cosmogonie du petit Pierre Noziere +alla rejoindre dans l'abime des erreurs humaines a carte du monde connu +des anciens et le systeme de Ptolemee. + + + + +III + +MADAME MATHIAS + + +Mme Mathias etait une sorte de femme de charge et de bonne d'enfant qui, +par son grand age et son mauvais caractere, s'etait attire beaucoup de +consideration. Mon pere et ma mere, qui l'avaient attachee a ma tres +petite personne, ne l'appelaient que Mme Mathias, et ce fut pour moi une +grande surprise d'apprendre un jour qu'elle avait un nom de bapteme, un +nom de jeune fille, un petit nom, et qu'elle se nommait Virginie. Mme +Mathias avait eu des malheurs, elle en gardait la fierte. Les joues +creuses, avec des yeux de braise sous les meches grises de ses cheveux +qui se tordaient hors de sa coiffe, noire, seche, muette, sa bouche +ruinee, son menton menacant et son morne silence, affligeaient mon pere. + +Maman, qui gouvernait la maison avec la vigilance d'une reine +d'abeilles, avouait pourtant qu'elle n'osait pas faire d'observation a +cette femme d'age, qui la regardait en silence avec des yeux de louve +traquee. Mme Mathias etait generalement redoutee. Seul dans la maison, +je n'avais pas peur d'elle. Je la connaissais, je l'avais devinee, je la +savais faible. + +A huit ans, j'avais mieux compris une ame que mon pere a quarante, bien +que mon pere eut l'esprit meditatif, assez d'observation pour un +idealiste, et quelques notions de physiognomonie puisees dans Lavater. +Je me rappelle l'avoir entendu longuement disserter sur le masque de +Napoleon rapporte de Sainte-Helene par le docteur Antomarchi, et dont +une epreuve en platre, pendue dans son cabinet, a terrifie mon enfance. + +Mais il faut dire que j'avais sur lui un grand avantage: j'aimais Mme +Mathias, et Mme Mathias m'aimait. J'etais inspire par la sympathie; il +n'etait guide que par la science. Encore ne s'appliquait-il pas beaucoup +a penetrer le caractere de Mme Mathias. Ne prenant aucun plaisir a la +voir, il ne la regardait guere, et peut-etre ne l'avait-il point assez +observee pour s'apercevoir qu'un petit nez mou, d'une innocente rondeur, +s'etait singulierement plante au milieu du masque austere sous lequel +elle figurait dans la vie. + +Et ce nez, en effet, ne se faisait pas remarquer. Il passait presque +inapercu sur cette scene de desolation violente qu'etait le visage de +Mme Mathias. Pourtant il etait digne d'interet. Tel que je le retrouve +au fond de ma memoire, il m'emeut par je ne sais quelle expression de +tendresse souffrante et d'humilite douloureuse. Je suis le seul etre au +monde qui y ait fait attention, et encore, n'ai-je commence a le bien +comprendre que lorsqu'il n'etait plus qu'un souvenir lointain, garde par +moi seul. + +C'est maintenant surtout que j'y songe avec interet. Ah! Madame Mathias, +que ne donnerais-je pas pour vous revoir aujourd'hui telle que vous +etiez dans votre vie terrestre, tricotant des bas, une aiguille fichee +sur l'oreille, sous votre bonnet a tuyaux, et des besicles enormes +chaussant le bout de votre nez trop faible pour les porter. Vos besicles +glissaient toujours, et vous en eprouviez toujours une impatience +nouvelle; car vous n'avez jamais su vous soumettre en riant a la +necessite, et vous portiez au milieu des miseres domestiques une ame +indignee. + +Ah! Madame Mathias, Madame Mathias, que ne donnerais-je point pour vous +revoir telle que vous futes, ou du moins pour savoir ce que vous etes +devenue, depuis trente ans que vous avez quitte ce monde ou vous aviez +si peu de joie, ou vous teniez si peu de place et que vous aimiez tant. +Je l'ai senti, vous aimiez la vie, et vous vous attachiez aux affaires +terrestres avec cette obstination desesperee des malheureux. Si j'avais +de vos nouvelles, Madame Mathias, j'en recevrais infiniment de +contentement et de paix. Dans le cercueil des pauvres ou vous vous en +etes allee par un beau jour de printemps, il m'en souvient, par un de +ces beaux jours dont vous goutiez si bien la douceur, chere dame, vous +emportiez mille choses touchantes, tout un monde d'idees cree par +l'association de votre vieillesse et de mon enfance. Qu'en avez-vous +fait, Madame Mathias? La ou vous etes, vous souvient-il encore de nos +longues promenades? + +Chaque jour, apres le dejeuner, nous sortions ensemble; nous gagnions +les avenues desertes, les quais desoles de Javel et de Billy, la morne +plaine de Grenelle, ou le vent soulevait tristement la poussiere. Ma +petite main serree dans sa main rugueuse, qui me rassurait, je +parcourais des yeux la rude immensite des choses. Entre cette vieille +femme, ce petit garcon reveur et ces paysages melancoliques de banlieue, +il y avait des harmonies profondes. Ces arbres poudreux, ces cabarets +peints en rouge, l'invalide qui passait, la cocarde a la casquette; la +marchande de gateaux aux pommes, assise contre le parapet, a cote de ses +carafes de coco bouchees avec des citrons, voila le monde dans lequel +Mme Mathias se sentait a l'aise. Mme Mathias etait peuple. + +Or, un jour d'ete, comme nous longions le quai d'Orsay, je la priai de +descendre sur la berge pour voir de plus pres les grues decharger du +sable, ce a quoi elle consentit tout de suite. Elle faisait toujours +tout ce que je voulais, parce qu'elle m'aimait et que ce sentiment lui +otait toute force. Au bord de l'eau et tenant ma bonne par un pan de sa +jupe d'indienne a fleurs, je regardais curieusement la machine qui, d'un +air patient d'oiseau pecheur, prenait sur le bateau les paniers pleins, +puis, promenant en demi-cercle sa longue encolure, les allait verser sur +la rive. A mesure que le sable s'amassait, des hommes en pantalon de +toile bleue, nus jusqu'a la ceinture, la chair couleur de brique, le +jetaient par pelletees contre un crible. + +Je tirai la jupe d'indienne. + +"M'ame Mathias, pourquoi ils font ca? dis, m'ame Mathias?" + +Elle ne repondit point. Elle s'etait baissee pour ramasser quelque chose +a terre. Je croyais d'abord que c'etait une epingle. Elle en trouvait +chaque jour deux ou trois, qu'elle piquait a son corsage. Mais, cette +fois, ce n'etait pas une epingle. C'etait un couteau de poche, dont le +manche de cuivre representait la colonne Vendome. + +"Montre, montre-moi ce couteau, m'ame Mathias. Donne-le moi! Pourquoi tu +ne me le donnes pas, dis?" + +Immobile, muette, elle regardait le petit couteau avec une attention +profonde et je ne sais quoi d'egare qui me fit presque peur. + +"M'ame Mathias, qu'est-ce que tu as, dis?" + +Elle murmura, d'une voix faible que je ne lui connaissais pas: + +"Il en avait un tout pareil. + +--Qui donc ca? M'ame Mathias, qui donc qu'en avait un tout pareil?" + +Et tiree par la robe, elle me regarda, de ses yeux brules, ou l'on ne +voyait que du rouge et du noir, toute surprise, comme si elle ne me +savait plus la, et elle me repondit: + +"Mais c'etait Mathias, donc; c'etait Mathias. + +--Qui Mathias?" + +Elle se passa la main sur les paupieres qui resterent froissees et +tirees, mit soigneusement le couteau dans sa poche, sous son mouchoir, +et me repondit: + +"Mathias, mon mari. + +--Alors, tu l'avais epouse. + +--Je l'avais epouse pour mon malheur! J'etais riche, j'avais un moulin a +Aunot, pres de Chartres. Il a mange la farine, l'ane et le moulin, et +tout! Il m'a mise sur la paille et, quand je n'ai plus rien eu, il m'a +quittee. C'etait un ancien militaire, un grenadier de l'Empereur, blesse +a Waterloo. Il avait pris du vice a l'armee." + +Tout cela m'etonnait beaucoup; je reflechis un instant et je dis: + +"Ton mari, ce n'etait pas un mari comme papa, n'est-ce pas, m'ame +Mathias?" + +Mme Mathias ne pleurait plus; c'est avec une sorte de fierte qu'elle me +repondit: + +"Des hommes comme Mathias, il n'y en a plus. Il avait tout pour lui, +celui-la! Grand, fort, et beau, et malin, et jovial! Et toujours bien +tenu, toujours une rose a la boutonniere. C'etait un homme bien +agreable!" + + + + +IV + +L'ECRIVAIN PUBLIC + + +Dans l'humble maison que ma mere gouvernait avec sagesse, Mme Mathias +n'etait precisement ni femme de charge ni bonne d'enfant, bien qu'elle +s'occupat du menage et me menat promener tous les jours. Son grand age, +son visage fier, son caractere ombrageux et farouche, donnaient a sa +domesticite un air d'independance; elle gardait dans les soins les plus +familiers l'expression tragique d'une personne qui a eu des malheurs; le +souvenir lui en demeurait cher, et elle le conservait precieusement au +dedans d'elle. Les levres serrees par l'habitude du silence, elle +n'aimait point a raconter les aventures de sa vie passee. + +Elle apparaissait dans mon imagination d'enfant comme une maison devoree +par un antique incendie. Je savais seulement que, nee, ainsi qu'elle le +disait, l'annee de la mort du roi, fille de riches fermiers beaucerons, +de bonne heure orpheline, elle avait epouse en 1815, a l'age de +vingt-deux ans, le capitaine Mathias, un bien bel homme qui, mis a la +demi-solde par les Bourbons, disait leur fait aux chevaliers du Lys, +qu'il appelait poliment les compagnons d'Ulysse. Mes parents etaient un +peu plus instruits. Ils n'ignoraient point que le capitaine Mathias +avait mange les ecus de la fermiere au Rocher de Cancale, et que, +laissant ensuite sa pauvre femme sur la paille, il s'en etait alle +courir les filles. Dans les premieres annees de la monarchie de Juillet, +Mme Mathias l'avait retrouve, par grand hasard, tandis qu'il sortait +d'un cabaret de la rue de Rambuteau, ou, rase de frais, le teint vermeil +sous ses cheveux blancs, une rose a la boutonniere, il donnait chaque +jour des consultations aux commercants poursuivis par les huissiers. + +Il redigeait des actes devant une bouteille de vin blanc, en souvenir de +son premier etat; car il avait ete saute-ruisseau avant d'entrer au +regiment. Elle l'avait repris alors; elle l'avait ramene chez elle avec +une joie triomphale. Mais il n'y etait pas reste longtemps; il avait +disparu un jour, emportant, disait-on, une douzaine d'ecus caches par +Mme Mathias sous sa paillasse. Depuis lors, on n'avait plus de ses +nouvelles. On croyait qu'il s'etait laisse mourir dans un lit d'hopital, +et on l'en approuvait. + +"C'est pour vous une delivrance", disait mon pere a Mme Mathias. + +Alors des larmes brulantes et comme enflammees montaient aux yeux de Mme +Mathias; ses levres tremblaient, et elle ne repondait pas. + +Or, un jour de printemps, Mme Mathias, ayant serre sur ses epaules son +terrible chale noir, m'emmena promener a l'heure accoutumee. Mais elle +ne me conduisit pas ce jour-la aux Tuileries, notre jardin royal et +familier, ou tant de fois, laissant ma balle et mes billes, j'avais +colle mon oreille contre le piedestal de la statue du Tibre pour ecouter +des voix mysterieuses. Elle ne me conduisit pas vers ces boulevards +calmes et tristes d'ou l'on voit, au-dessus des lignes poudreuses des +arbres, le dome dore sous lequel est couche dans son tombeau rouge +Napoleon; elle ne me conduisit pas vers les avenues monotones ou elle se +plaisait, assise sur un banc, a causer avec quelque invalide, tandis que +je faisais des jardins dans la terre humide. + +En ce jour de printemps, elle prit un chemin inaccoutume, suivit des +rues encombrees de passants et de voitures, bordees de boutiques ou +s'etalaient des objets innombrables et divers, dont j'admirais les +formes sans en concevoir l'usage. Les pharmacies surtout m'etonnaient +par la grandeur et l'eclat de leurs bocaux. Quelques-unes de ces +boutiques etaient peuplees de grandes statues peintes et dorees. Je +demandai: + +"Quoi c'est, m'ame Mathias?" + +Et Mme Mathias me repondit avec la fermete d'une citoyenne nourrie dans +les faubourgs de Paris: + +"C'est rien, c'est des bons dieux." + +Ainsi, dans ma tendre enfance, tandis que ma mere m'inclinait doucement +au culte des images, Mme Mathias m'enseignait a mepriser la +superstition. De la voie etroite ou nous etions, une grande place +plantee de petits arbres m'apparut soudain. Je la reconnus et il me +souvint de ma bonne Nanette en revoyant ce pavillon etrange ou des +pretres de pierre sont assis, les pieds dans la vasque d'une fontaine. +C'est avec Nanette que, dans des temps vagues et d'incertaine memoire, +j'avais visite ces choses. En les revoyant, je fus saisi du regret de +Nanette perdue. J'eus envie de courir en pleurant et en criant: +"Nanette!" Mais soit faiblesse d'ame, soit delicatesse obscure du coeur, +soit debilite d'esprit, je ne parlai point de Nanette a Mme Mathias. + +Nous traversames la place et nous nous engageames dans des ruelles aux +paves pointus, qu'une grande eglise recouvrait de son ombre humide. Sur +les portails ornes de pyramides et de boules moussues, ca et la une +statue faisait un grand geste en l'air et des couples de pigeons +s'envolaient devant nous. + +Ayant contourne la grande eglise, nous primes une rue bordee de porches +sculptes et de vieux murs au-dessus desquels les acacias penchaient +leurs branches fleuries. Il y avait, a gauche, dans une encoignure, une +echoppe vitree avec cette enseigne: Ecrivain public. Des lettres et des +enveloppes etaient collees sur tous les carreaux. Du toit de zinc +sortait un tuyau de cheminee coiffe d'un grand chapeau. Mme Mathias +tourna le bec de canne et, me poussant devant elle, entra dans +l'echoppe. Un vieillard, courbe sur une table, leva la tete a notre vue. +Des favoris en fer a cheval bordaient ses joues roses. Ses cheveux +blancs s'enlevaient sur son front comme dans un coup de vent orageux. Sa +redingote noire etait par endroits blanchie et luisante. Il portait un +bouquet de violettes a la boutonniere. + +"Tiens! c'est la vieille!" dit-il sans se lever. + +Puis me regardant d'un air peu sympathique: + +"C'est ton petit bourgeois, hein? demanda-t-il. + +--Oh! repondit Mme Mathias, il est gentil enfant, quoiqu'il me fasse +souvent endever. + +--Hum! fit l'ecrivain public. Il est maigrichon et palot. Ca ne fera pas +un fameux soldat." + +Mme Mathias contemplait le vieil ecrivain public avec des yeux ardents +de tendresse; elle lui dit d'une voix souple, que je ne lui connaissais +pas: + +"Eh! ben? comment vas-tu, Hippolyte? + +--Oh! dit-il, la sante n'est pas mauvaise. Le coffre est bon. Mais les +affaires ne vont pas. Trois ou quatre lettres a cinq sous piece, le +matin. Et c'est tout ..." + +Puis il haussa les epaules, comme pour secouer les soucis, et, tirant de +dessous la table une bouteille et des verres, il nous versa du vin +blanc. + +"A ta sante, la vieille! + +--A ta sante, Hippolyte!" + +Le vin etait piquant. En y trempant mes levres, je fis la grimace. + +"C'est une petite demoiselle, dit le vieillard. A son age, j'etais deja +porte sur le vin et les amours. Mais on ne fait plus des hommes comme +moi. Le moule en est brise." + +Puis, me posant lourdement la main sur l'epaule: + +"Tu ne sais pas, mon ami, que j'ai servi le petit caporal et fait toute +la campagne de France. J'etais a Craonne et a Fere-Champenoise. Et, le +matin d'Athis, Napoleon m'a demande une prise de tabac. + +"Je crois le voir encore, l'empereur. Il etait petit, gros, le visage +jaune, avec des yeux pleins de mitraille et un air de tranquillite. Ah! +s'ils ne l'avaient pas trahi!... Mais les blancs sont tous des fripons." + +Il se versa a boire. Mme Mathias sortit de sa muette contemplation et, +se levant: + +"Il faut que je m'en aille, a cause du petit." + +Puis, tirant de sa poche deux pieces de vingt sous, elle les glissa dans +la main de l'ecrivain public qui les recut avec un air de superbe +indifference. + +Quand nous fumes dehors, je demandai qui etait ce monsieur. Mme Mathias +me repondait avec un accent d'orgueil et d'amour: + +"C'est Mathias, mon petit, c'est Mathias! + +--Mais papa et maman disent qu'il est mort." + +Elle secoua la tete joyeusement. + +"Oh! il m'enterrera et il en enterrera bien d'autres apres moi, des +vieux et des jeunes." + +Puis elle devint soucieuse: + +"Pierre, ne va pas dire que tu as vu Mathias." + + + + +V + +LES CONTES DE MAMAN + + +--Je n'ai pas d'imagination, disait maman. + +Elle disait n'en pas avoir, parce qu'elle croyait qu'il n'y avait +d'imagination qu'a faire des romans, et elle ne savait pas qu'elle avait +une espece d'imagination rare et charmante qui ne s'exprimait pas par +des phrases. Maman etait une dame menagere tout occupee de soins +domestiques. Elle avait une imagination qui animait et colorait son +humble menage. Elle avait le don de faire vivre et parler la poele et la +marmite, le couteau et la fourchette, le torchon et le fer a repasser; +elle etait au dedans d'elle-meme un fabuliste ingenu. Elle me faisait +des contes pour m'amuser, et comme elle se sentait incapable de rien +imaginer, elle les faisait sur les images que j'avais. + +Voici quelques-uns de ses recits. J'y ai garde autant que j'ai pu sa +maniere, qui etait excellente. + + +L'ECOLE + +Je proclame l'ecole de Mlle Genseigne la meilleur ecole de filles qu'il +y ait au monde. Je declare mecreants et medisants ceux qui croiront et +diront le contraire. Toutes les eleves de Mlle Genseigne sont sages et +appliquees, et il n'y a rien de si plaisant a voir que leurs petites +personnes immobiles. On dirait autant de petites bouteilles dans +lesquelles Mlle Genseigne verse de la science. + +Mlle Genseigne est assise toute droite dans sa haute chaise. Elle est +grave et douce; ses bandeaux plats et sa pelerine noire inspirent le +respect et la sympathie. + +Mlle Genseigne, qui est tres savante, apprend le calcul a ses petites +eleves. Elle dit a Rose Benoist: + +"Rose Benoist, si de douze je retiens quatre, combien me reste-t-il? + +--Quatre!" repond Rose Benoist. + +Mlle Genseigne n'est pas satisfaite de cette reponse: + +"Et vous, Emmeline Capel, si de douze je retiens quatre, combien me +reste-t-il? + +--Huit!" repond Emmeline Capel. + +Et Rose Benoist tombe dans une reverie profonde. Elle entend qu'il reste +huit a Mlle Genseigne, mais elle ne sait pas si ce sont huit chapeaux ou +huit mouchoirs, ou bien encore huit pommes ou huit plumes. Il y a bien +longtemps que ce doute la tourmente. Quand on lui dit que six fois six +font trente-six, elle ne sait pas si ce sont trente-six chaises ou +trente-six noix, et elle ne comprend rien a l'arithmetique. + +Au contraire, elle est tres savante en histoire sainte. Mlle Genseigne +n'a pas une autre eleve capable de decrire le Paradis terrestre et +l'Arche de Noe comme fait Rose Benoist. Rose Benoist connait toutes les +fleurs du Paradis et tous les animaux de l'Arche. Elle sait autant de +fables que Mlle Genseigne elle-meme. Elle sait tous les discours du +Corbeau et du Renard, de l'Ane et du petit Chien, du Coq et de la Poule. +Elle n'est pas surprise quand on lui dit que les animaux parlaient +autrefois. Elle serait plutot surprise si on lui disait qu'ils ne +parlent plus. Elle est bien sure d'entendre le langage de son gros chien +Tom et de son petit serin Cuip. Elle a raison: les animaux ont toujours +parle et ils parlent encore; mais ils ne parlent qu'a leurs amis. Rose +Benoist les aime et ils l'aiment. C'est pour cela qu'elle les comprend. +Pour s'entendre, il n'est tel que de s'aimer. + +Aujourd'hui, Rose Benoist a recite sa lecon sans faute. Elle a un bon +point. Emmeline Capel a recu aussi un bon point pour avoir bien su sa +lecon d'arithmetique. + +Au sortir de la classe, elle a dit a sa maman qu'elle avait un bon +point. Et elle a ajoute: + +"Un bon point, a quoi ca sert, dis, maman? + +--Un bon point ne sert a rien, a repondu la maman d'Emmeline. C'est +justement pour cela qu'on doit etre fier de le recevoir. Tu sauras un +jour, mon enfant, que les recompenses les plus estimees sont celles qui +donnent de l'honneur sans profit." + + +MARIE + +Les petites filles ont un desir naturel de cueillir des fleurs et des +etoiles. Mais les etoiles ne se laissent point cueillir et elles +enseignent aux petites filles qu'il y a en ce monde des desirs qui ne +sont jamais contentes. Mlle Marie s'en est allee dans le parc avec sa +nourrice; elle a rencontre une corbeille d'hortensias et elle a connu +que les fleurs d'hortensia etaient belles; c'est pourquoi elle en a +cueilli une. C'etait tres difficile. Elle a tire la plante a deux mains +et elle a couru grand risque de tomber sur son derriere quand la tige +s'est rompue. Aussi est-elle tres fiere de ce qu'elle a fait. Elle est +tres contente aussi, car la fleur est admirable a voir: c'est une boule +d'un rose tendre trempee de bleu et c'est une fleur composee de beaucoup +de petites fleurs. Mais la nourrice l'a vue: elle s'elance. Elle saisit +Mlle Marie par le bras; elle gronde, elle s'ecrie, elle est terrible. +Mlle Marie regarde etonnee, de son regard encore flottant, et songe dans +sa petite ame confuse. Vous ne sauriez imaginer combien c'est difficile, +a sept ans, d'interroger sa conscience. Elle reste candide entre la +faute commise et le chatiment prepare. La nourrice la met en penitence, +non dans le cabinet noir, mais sous un grand marronnier, a l'ombre d'un +vaste parasol chinois. La, Mlle Marie pensive, surprise, etonnee, est +assise et songe. Sa fleur a la main, elle a l'air, sous l'ombrelle qui +rayonne autour d'elle, d'une petite idole etrange. + +La nourrice a dit: "Maintenant, mademoiselle, donnez-moi cette fleur." +Mais Mlle Marie a serre dans son petit poing la tige fleurie et ses +joues ont rougi et son front s'est gonfle comme si elle allait pleurer. +Et la nourrice n'a pas voulu causer des larmes. Elle a dit: "Je vous +defends de porter cette fleur a votre bouche. Si vous desobeissez, +mademoiselle, votre petit chien Toto vous mangera les oreilles." + +Ayant ainsi parle, elle s'eloigne. La jeune penitente, immobile sous son +dais eclatant, regarde autour d'elle, et voit le ciel et la terre. C'est +grand, le ciel et la terre, et cela peut amuser quelque temps une petite +fille. Mais sa fleur d'hortensia l'occupe plus que tout le reste. C'est +une belle fleur et c'est une fleur defendue. Voila deux raisons pour s'y +plaire. Mlle Marie songe: "Une fleur, cela doit sentir bon!" Et elle +approche de son nez la boule fleurie. Elle essaie de sentir, mais elle +ne sent rien. Elle n'est pas bien habile a respirer les parfums: il y a +peu de temps encore, elle soufflait sur les roses au lieu de les +respirer. Il ne faut pas se moquer d'elle pour cela: on ne peut tout +apprendre a la fois. On apprend d'abord a boire du lait. On n'apprend +que plus tard a respirer des fleurs: c'est moins utile. D'ailleurs, +aurait-elle, comme sa maman, l'odorat subtil, elle ne sentirait rien. La +fleur d'hortensia n'a pas d'odeur. C'est pourquoi elle lasse malgre sa +beaute. Mais Mlle Marie est ingenieuse. Elle se prend a songer: "Cette +fleur, elle est peut-etre en sucre." Alors elle ouvre la bouche toute +grande et va porter la fleur a ses levres ... Un cri retentit: Ouap! + +C'est le petit chien Toto qui, s'elancant pardessus une bordure de +geraniums, vient se poser, les oreilles toutes droites, devant Mlle +Marie, et darde sur elle le regard de ses yeux vifs et ronds. La +nourrice, qui veille cachee derriere les arbres, l'a envoye. Et Mlle +Marie reste stupefaite. + + +A TRAVERS CHAMPS + +Apres le dejeuner, Catherine s'en est alle dans les pres avec Jean, son +petit frere. Quand ils sont partis, le jour semblait jeune et frais +comme eux. + +Le ciel n'etait pas tout a fait bleu; il etait plutot gris, mais d'un +gris plus doux que tous les bleus du monde. Justement les yeux de +Catherine sont de ce gris-la et semblent faits d'un peu de ciel matinal. + +Catherine et Jean s'en vont tout seuls par les pres. Leur mere est +fermiere et travaille dans la ferme. Ils n'ont point de servante pour +les conduire, et ils n'en ont point besoin. Ils savent leur chemin; ils +connaissent les bois, les champs et les collines. Catherine sait voir +l'heure du jour en regardant le soleil, et elle a devine toutes sortes +de beaux secrets naturels que les enfants des villes ne soupconnent pas. +Le petit Jean lui-meme comprend beaucoup de choses des bois, des etangs +et des montagnes, car sa petite ame est une ame rustique. + +Catherine et Jean s'en vont par les pres fleuris. Catherine, en +cheminant, fait un bouquet. Elle aime les fleurs. Elle les aime parce +qu'elles sont belles, et c'est une raison, cela! Les belles choses sont +aimables; elles ornent la vie. Quelque chose de beau vaut quelque chose +de bien, et c'est une bonne action que de faire un beau bouquet. + +Catherine cueille des bleuets, des coquelicots, des coucous et des +boutons d'or, qu'on appelle aussi cocottes. Elle cueille encore de ces +jolies fleurs violettes qui croissent au bord des bles et qu'on nomme +des miroirs de Venus. Elle cueille les sombres epis de l'herbe a lait et +des cretes de coq, qui sont des cretes jaunes, et des becs de grue roses +et le lys des vallees, dont les blanches clochettes, agitees au moindre +souffle, repandent une odeur delicieuse. Catherine aime les fleurs parce +que les fleurs sont belles; elle les aime aussi parce qu'elles sont des +parures. Elle est une petite fille toute simple, dont les beaux cheveux +sont caches sous un beguin brun; son tablier de cotonnade recouvre une +robe unie; elle va en sabots. Elle n'a vu de riches toilettes qu'a la +Vierge Marie et a la sainte Catherine de son eglise paroissiale. Mais il +y a des choses que les petites filles savent en naissant. Catherine sait +que les fleurs sont des parures seantes, et que les belles dames qui +mettent des bouquets a leur corsage en paraissent plus jolies. Aussi +songe-t-elle qu'elle doit etre bien brave en ce moment, puisqu'elle +porte un bouquet plus gros que sa tete. Elle est contente d'etre brave +et ses idees sont brillantes et parfumees comme ses fleurs. Ce sont des +idees qui ne s'expriment point par la parole: la parole n'a rien d'assez +joli pour exprimer les idees de bonheur d'une petite fille. Il y faut +des airs de chanson, les airs les plus vifs et les plus doux, les +chansons les plus gentilles, comme Girofle-Girofla ou Les Compagnons de +la Marjolaine. Aussi Catherine chante, en cueillant son bouquet: "J'irai +au bois seulette", et elle chante aussi: "Mon coeur je lui donnerai, mon +coeur je lui donnerai." + +Le petit Jean est d'un autre caractere. Il suit d'autres pensees. C'est +un franc luron; il ne porte point encore la culotte, mais son esprit a +devance son age, et il n'y a point d'esprit plus gaillard que celui-la. +Tandis qu'il s'attache d'une main au tablier de sa soeur, de peur de +tomber, il agite son fouet de l'autre main avec la vigueur d'un robuste +garcon. C'est a peine si le premier valet de son pere fait mieux claquer +le sien quand, en ramenant les chevaux de la riviere, il rencontre sa +fiancee. Le petit Jean ne s'endort pas dans une molle reverie. Il ne se +soucie pas des fleurs des champs. Il songe, pour ses jeux, a de rudes +travaux. Il reve charrois embourbes et percherons tirant du collier a sa +voix et sous ses coups. Il est plein de force et d'orgueil. C'est ainsi +qu'il va par les pres, a petits pas, butant aux cailloux et se retenant +au tablier de sa grande soeur. + +Catherine et Jean sont montes au-dessus des prairies, le long du coteau, +jusqu'a un endroit eleve d'ou l'on decouvre tous les feux du village +epars dans la feuillee, et a l'horizon les clochers de six paroisses. +C'est la qu'on voit que la terre est grande. Catherine y comprend mieux +qu'ailleurs les histoires qu'on lui a apprises, la colombe de l'arche, +les Israelites de la Terre promise et Jesus allant de ville en ville. + +"Asseyons-nous la", dit-elle. + +Elle s'assied. En ouvrant les mains, elle repand sur elle sa moisson +fleurie. Elle en est toute parfumee, et deja les papillons voltigent +autour d'elle. Elle choisit, elle assemble les fleurs; elle marie les +tons pour le plaisir de ses yeux. Plus les couleurs sont vives, plus +elle les trouve agreables. Elle a des yeux tout neufs que le rouge vif +ne blesse point. C'est pour les regards uses des citadins que les +peintres des villes eteignent les tons avec prudence. Les yeux de +Catherine sont de bons petits yeux qui aiment les coquelicots. Les +coquelicots, voila ce que Catherine prefere. Mais leur pourpre fragile +s'est deja fanee et la brise legere effeuille dans les mains de l'enfant +leur corolle etincelante. Elle regarde, emerveillee, toutes ces tiges en +fleur, et elle voit toutes sortes de petits insectes courir sur les +feuilles et sur les fleurs. Ces plantes qu'elle a cueillies servaient +d'habitation a des mouches et a de petits scarabees qui, voyant leur +demeure en peril, s'inquietent et s'agitent. Catherine ne se soucie pas +des insectes. Elle trouve que ce sont de trop petites betes et elle n'a +d'eux aucune pitie. Pourtant on peut etre en meme temps tres petit et +tres malheureux. Mais c'est la une philosophique et, pour le malheur des +scarabees, la philosophie n'entre point dans la tete de Catherine. + +Elle se fait des guirlandes et des couronnes et se suspend des +clochettes aux oreilles; elle est maintenant ornee comme l'image +rustique d'une vierge veneree des bergers. Son petit frere Jean, occupe +pendant ce temps a conduire des chevaux imaginaires, l'apercoit ainsi +paree. Aussitot il est saisi d'admiration. Un sentiment religieux +penetre toute sa petite ame. Il s'arrete, le fouet lui tombe des mains. +Il comprend qu'elle est belle. Il voudrait etre beau aussi et tout +charge de fleurs. Il essaye en vain d'exprimer ce desir dans son langage +obscur et doux. Mais elle l'a devine. La petite Catherine est une grande +soeur; une grande soeur est une petite mere; elle previent, elle devine. + +"Oui, cheri, s'ecrie Catherine; je vais te faire une belle couronne et +tu seras pareil a un petit roi." + +Et la voila qui tresse les fleurs bleues, les fleurs jaunes et les +fleurs rouges pour en faire un chapeau. Elle pose ce chapeau de fleurs +sur la tete du petit Jean, qui en rougit de joie. Elle l'embrasse, elle +le souleve de terre et le pose tout fleuri sur une grosse pierre. Puis +elle l'admire parce qu'il est beau et elle l'aime parce qu'il est beau +par elle. + +Et, debout sur son socle agreste, le petit Jean comprend qu'il est beau. +Cette idee le penetre d'un respect profond de lui-meme. Il comprend +qu'il est sacre. Droit, immobile, les yeux tout ronds, les levres +serrees, les bras pendants, les mains ouvertes et les doigts ecartes +comme les rayons d'une roue, il goute une joie pieuse a se sentir +devenir une idole. Le ciel est sur sa tete, les bois et les champs sont +a ses pieds. Il est au milieu du monde. Il est seul grand, il est seul +beau. + +Mais tout a coup Catherine eclate de rire. Elle s'ecrie: + +"Oh! que tu es drole, mon petit Jean! que tu es drole!" + +Elle se jette sur lui, elle l'embrasse, le secoue; la lourde couronne +lui glisse sur le nez. Et elle repete: + +"Oh! qu'il est drole! qu'il est drole!" + +Et elle rit de plus belle. + +Mais le petit Jean ne rit pas. Il est triste et surpris que ce soit fini +et qu'il ne soit plus beau. Il lui en coute de redevenir ordinaire. + +Maintenant la couronne denouee s'est repandue a terre et le petit Jean +est redevenu semblable a l'un de nous. Il n'est plus beau. Mais c'est +encore un solide gaillard. Il a ressaisi son fouet, et le voila qui tire +de l'orniere les six chevaux de ses reves. Les petits enfants imaginent +avec facilite les choses qu'ils desirent et qu'ils n'ont pas. Quand ils +gardent dans l'age mur cette faculte merveilleuse, on dit qu'ils sont +des poetes ou des fous. Le petit Jean crie, frappe et se demene. + +Catherine joue encore avec ses fleurs. Mais il y en a qui meurent. Il y +en a d'autres qui s'endorment. Car les fleurs ont leur sommeil comme les +animaux, et voici que les campanules, cueillies quelques heures +auparavant, ferment leurs cloches violettes et s'endorment dans les +petites mains qui les ont separees de la vie. Catherine en serait +touchee si elle le savait. Mais Catherine ne sait pas que les plantes +dorment ni qu'elles vivent. Elle ne sait rien. Nous ne savons rien non +plus et, si nous avons appris que les plantes vivent, nous ne sommes +guere plus avances que Catherine, puisque nous ne savons pas ce que +c'est que vivre. Peut-etre ne faut-il pas trop nous plaindre de notre +ignorance. Si nous savions tout, nous n'oserions plus rien faire et le +monde finirait. + +Un souffle leger passe dans l'air et Catherine frissonne. C'est le soir +qui vient. + +"J'ai faim", dit le petit Jean. + +Il est juste qu'un conducteur de chevaux mange quand il a faim. Mais +Catherine n'a pas un morceau de pain pour donner a son petit frere. + +Elle lui dit: + +"Mon petit frere, retournons a la maison." Et ils songent tous deux a la +soupe aux choux qui fume dans la marmite pendue a la cremaillere, au +milieu de la grande cheminee. Catherine amasse ses fleurs sur son bras +et, prenant son petit frere par la main, le conduit vers la maison. + +Le soleil descendait lentement a l'horizon rougi. Les hirondelles, dans +leur vol, effleuraient les enfants de leurs ailes immobiles. Le soir +etait venu. Catherine et Jean se presserent l'un contre l'autre. + +Catherine laissait tomber une a une ses fleurs sur la route. Ils +entendaient, dans le grand silence, la crecelle infatigable du grillon. +Ils avaient peur tous deux et ils etaient tristes, parce que la +tristesse du soir penetrait leurs petites ames. Ce qui les entourait +leur etait familier, mais ils ne reconnaissent plus ce qu'ils +connaissaient le mieux. + +Il semblait tout a coup que la terre fut trop grande et trop vieille +pour eux. Ils etaient las et ils craignaient de ne jamais arriver dans +la maison ou leur mere faisait la soupe pour toute la famille. Le petit +Jean n'agitait plus son fouet. Catherine laissa glisser de sa main +fatiguee sa derniere fleur. Elle tirait son petit frere par le bras et +tous deux se taisaient. + +Enfin, ils virent de loin le toit de leur maison qui fumait dans le ciel +assombri. Alors, ils s'arreterent, et tous deux, frappant des mains, +pousserent des cris de joie. Catherine embrassa son petit frere, puis, +ils se mirent ensemble a courir de toute la force de leurs pieds +fatigues. Quand ils entrerent dans le village, des femmes qui revenaient +des champs leur donnerent le bonsoir. Ils respirerent. La mere etait sur +le seuil, en bonnet blanc, l'ecumoire a la main. + +"Allons, les petits, allons donc!" cria-t-elle. Et ils se jeterent dans +ses bras. En entrant dans la salle ou fumait la soupe aux choux, +Catherine frissonna de nouveau. Elle avait vu la nuit descendre sur la +terre. Jean, assis sur la bancelle, le menton a la hauteur de la table, +mangeait deja sa soupe. + + +LES FAUTES DES GRANDS + +Les routes ressemblent a des rivieres. Cela tient a ce que les rivieres +sont des routes; ce sont des routes naturelles sur lesquelles on voyage +avec des bottes de sept lieues; quel autre nom conviendrait mieux a des +barques? Et les routes sont comme des rivieres que l'homme a faites pour +l'homme. + +Les routes, les belles routes aussi unies que la surface d'une fleuve et +sur lesquelles la roue de la voiture et la semelle du soulier trouvent +un appui a la fois solide et doux, ce sont les chefs-d'oeuvre de nos +peres qui sont morts sans laisser leur nom et que nous ne connaissons +que par leurs bienfaits. Qu'elles soient benies, ces routes par +lesquelles les fruits de la terre nous viennent abondamment et qui +rapprochent les amis. + +C'est pour aller voir un ami, l'ami Jean, que Roger, Marcel, Bernard, +Jacques et Etienne ont pris la route nationale qui deroule au soleil, le +long des pres et des champs, son joli ruban jaune, traverse les bourgs +et les hameaux et conduit, dit-on, jusqu'a la mer ou sont les navires. + +Les cinq compagnons ne vont pas si loin. Mais il leur faut faire une +belle course d'un kilometre pour atteindre la maison de l'ami Jean. + +Les voila partis. On les a laisses aller seuls, sur la foi de leurs +promesses; ils se sont engages a marcher sagement, a ne point ecarter du +droit chemin, a eviter les chevaux et les voitures et a ne point quitter +Etienne, le plus petit de la bande. + +Les voila partis. Ils s'avancent en ordre sur une seule ligne. On ne +peut mieux partir. Pourtant, il y a un defaut a cette belle ordonnance. +Etienne est trop petit. + +Un grand courage s'allume en lui. Il s'efforce, il hate le pas. Il ouvre +toute grande ses courtes jambes. Il agite ses bras par surcroit. Mais il +est trop petit, il ne peut pas suivre ses amis. Il reste en arriere. +C'est fatal; les philosophes savent que les memes causes produisent +toujours les memes effets. Mais Jacques, ni Bernard, ni Marcel, ni meme +Roger, ne sont des philosophes. Ils marchent selon leurs jambes, le +pauvre Etienne marche avec les siennes: il n'y a pas de concert +possible. Etienne court, souffle, crie, mais il reste en arriere. + +Les grands, ses aines, devraient l'attendre, direz-vous, et regler leur +pas sur le sien. Helas, ce serait de leur part une haute vertu. Ils sont +en cela comme les hommes. En avant, disent les forts de ce monde, et ils +laissent les faibles en arriere. Mais attendez la fin de l'histoire. + +Tout a coup, nos grands, nos forts, nos quatre gaillards s'arretent. Ils +ont vu par terre une bete qui saute. La bete saute parce qu'elle est une +grenouille, et qu'elle veut gagner le pre qui longe la route. Ce pre, +c'est sa patrie: il lui est cher, elle y a son manoir aupres d'un +ruisseau. Elle saute. + +C'est une grande curiosite naturelle qu'une grenouille. + +Celle-ci est verte; elle a l'air d'une feuille vivante, et cet air lui +donne quelque chose de merveilleux. Bernard, Roger, Jacques et Marcel se +jettent a sa poursuite. Adieu Etienne, et la belle route toute jaune; +adieu leur promesse. Les voila dans le pre, bientot ils sentent leurs +pieds s'enfoncer dans la terre grasse qui nourrit une herbe epaisse. +Quelques pas encore et ils s'embourbent jusqu'aux genoux. L'herbe +cachait un marecage. + +Ils s'en tirent a grand'peine. Leurs souliers, leurs chaussettes, leurs +mollets sont noirs. C'est la nymphe du pre vert qui a mis les guetres de +fange aux quatre desobeissants. + +Etienne les rejoint tout essouffle. Il ne sait, en les voyant ainsi +chausses, s'il doit se rejouir ou s'attrister. Il medite en son ame +innocente les catastrophes qui frappent les grands et les forts. Quant +aux quatre guetres, ils retournent piteusement sur leurs pas, car le +moyen, je vous prie, d'aller voir l'ami Jean en pareil equipage? Quand +ils rentreront a la maison, leurs meres liront leur faute sur leurs +jambes, tandis que la candeur du petit Etienne reluira sur ses mollets +roses. + + +JAQUELINE ET MIRAUT + +Jacqueline et Miraut sont de vieux amis. Jacqueline est une petite fille +et Miraut est un gros chien. + +Ils sont du meme monde, ils sont tous deux rustiques: de la leur +intimite profonde. Depuis quand se connaissaient-ils? ils ne savent +plus: cela passe la memoire d'un chien et celle d'une petite fille. +D'ailleurs, ils n'ont pas besoin de le savoir, ils n'ont ni envie, ni +besoin de rien savoir. Ils ont seulement l'idee qu'ils se connaissent +depuis tres longtemps, depuis le commencement des choses, car ils +n'imaginent ni l'un ni l'autre que l'univers ait existe avant eux. Le +monde, tel qu'ils le concoivent, est jeune, simple et naif comme eux. +Jacqueline y voit Miraut et Miraut y voit Jacqueline tout au beau +milieu. Jacqueline se fait de Miraut une belle idee, mais c'est une idee +inexprimable. Les mots ne peuvent rendre la pensee de Jacqueline, ils +sont trop gros pour cela! Quant a la pensee de Miraut, c'est sans doute +une bonne et juste pensee, mais, par malheur, on ne la connait pas bien. +Miraut ne parle pas, il ne dit pas ce qu'il pense et il ne le sait pas +tres bien lui-meme. + +Assurement, il a de l'intelligence, mais pour toutes sortes de raisons, +cette intelligence est obscure. Miraut a toutes les nuits des reves: il +voit en dormant des chiens comme lui, des petites filles comme +Jacqueline, des mendiants. Il voit des choses joyeuses et des choses +tristes. + +C'est pourquoi il aboie ou il grogne pendant son sommeil. Ce ne sont la +que des songes et des illusions, mais Miraut ne les distingue pas de la +realite. Il brouille dans sa cervelle ce qu'il voit en reve avec ce +qu'il voit quand il est eveille, et cette confusion l'empeche de +comprendre beaucoup de choses que les hommes comprennent. Et puis, comme +c'est un chien, il a des idees de chien. Et pourquoi voulez-vous que +nous comprenions les idees des chiens mieux que les chiens ne +comprennent les idees des hommes? Mais d'homme a chien, on peut tout de +meme s'entendre, parce que les chiens ont quelques idees humaines et les +hommes quelques idees canines. C'est assez pour lier amitie. Aussi +Jacqueline et Miraut sont-ils tres bons amis. + +Miraut est beaucoup plus grand et plus fort que Jacqueline. En posant +ses pattes de devant sur les epaules de l'enfant, il la domine de la +tete et du poitrail. Il pourrait l'avaler en trois bouchees; mais il +sait, il sent qu'une force est en elle et que, pour petite qu'elle est, +elle est precieuse. Il l'admire a sa maniere. Il la trouve mignonne. Il +admire comme elle sait jouer et parler. Il l'aime, il la leche par +sympathie. + +Jacqueline, de son cote, trouve Miraut admirable. Elle voit qu'il est +fort, et elle admire la force. Sans cela, elle ne serait point une +petite fille. Elle voit qu'il est bon, et elle aime la bonte. Aussi bien +la bonte est-elle une chose douce a rencontrer. + +Elle a pour lui un sentiment de respect. Elle observe qu'il connait +beaucoup de secrets qu'elle ignore et que l'obscur genie de la terre est +en lui. Elle le voit enorme, grave et doux. Elle le venere comme sous un +autre ciel, dans les temps anciens, les hommes veneraient des dieux +agrestes et velus. + +Mais voici que tout a coup, elle est surprise, inquiete, etonnee. Elle a +vu son vieux genie de la terre, son dieu velu, Miraut, attache par une +longue laisse a un arbre, au bord du puits. Elle contemple, elle hesite, +Miraut la regarde de son bel oeil honnete et patient. Il n'est ni +surpris ni fache d'etre a la chaine; il aime ses maitres, et, ne sachant +pas qu'il est un genie de la terre et un dieu couvert de poil, il garde +sans colere sa chaine et son collier. Cependant Jacqueline n'ose +avancer. Elle ne peut comprendre que son divin et mysterieux ami soit +captif, et une vague tristesse emplit sa petite ame. + + + + +VI + +LES DEUX TAILLEURS + + +La tunique ne me parait pas tres convenable aux lyceens, parce que ce +n'est point un vetement civil, et qu'en la leur imposant on entreprend +sans raison sur leur independance. Je l'ai portee, et j'en garde un +mauvais souvenir. + +Il faut vous dire qu'il y avait de mon temps, dans le college ou j'ai +appris fort peu de choses, un tailleur habile nomme Gregoire. M. +Gregoire n'avait pas son pareil pour donner a une tunique ce qu'il faut +qu'ait cette tunique: des epaules, de la poitrine et des hanches. + +M. Gregoire vous enjuponnait les pans avec une venuste singuliere. Il +taillait des pantalons a l'avenant: bouffants de la hanche et faisant un +peu guetre sur la bottine. + +Et, quand on etait habille par M. Gregoire, pour peu qu'on sut porter le +kepi, en relevant la visiere selon la mode d'alors, on avait une tres +jolie tournure. + +M. Gregoire etait un artiste. Lorsque, le lundi, pendant la recreation +de midi, il apparaissait dans la cour portant sur le bras sa toilette +verte qui enveloppait deux ou trois chefs-d'oeuvre de tunique, les +eleves a qui ces beaux ouvrages etaient destines quittaient la partie de +barres ou de cheval fondu et se rendaient avec M. Gregoire dans une des +salles du rez-de-chaussee, pour essayer l'uniforme nouveau. Attentif et +meditatif, M. Gregoire faisait sur le drap toute sorte de petits signes +a la craie. Et, huit jours apres, il rapportait, dans la meme toilette +verte, un costume irreprochable. + +Par malheur, M. Gregoire faisait payer tres cher ses tuniques. Il en +avait le droit: il etait sans rival. Le luxe est toujours couteux: M. +Gregoire etait un tailleur de luxe. Je le vois encore, pale, +melancolique, avec ses beaux cheveux blancs et ses yeux bleus, si +fatigues sous des lunettes d'or; il etait d'une distinction parfaite et, +n'eut ete sa toilette verte, on l'eut pris pour un magistrat. M. +Gregoire etait le Dusautoy des potaches. Il devait faire de longs +credits, car sa clientele etait composee de gens riches, c'est-a-dire de +gens qui n'en finissent pas de regler leurs notes. Il n'y a que les +pauvres gens qui payent comptant. Ce n'est pas par vertu; c'est parce +qu'on ne leur fait pas credit. M. Gregoire savait qu'on n'attendait de +lui rien de petit ou de mediocre, et qu'il devait a ses clients et a +lui-meme de produire tardivement de tres grosses notes. + +M. Gregoire avait deux tarifs, selon la qualite des fournitures. Il +distinguait, par exemple, dans ses factures, les palmes d'or fin brodees +sur le collet meme et les palmes faites d'avance, avec moins de +delicatesse, sur un petit drap ovale qu'on cousait au collet. Il y avait +donc le grand et le petit tarif. Mais le petit tarif etait deja ruineux. +Les eleves habilles par M. Gregoire constituaient une aristocratie, une +sorte de high-life a deux degres, dans lequel on distinguait les collets +brodes et les collets a appliques. L'etat de mes parents ne me +permettait pas d'esperer jamais entrer dans la clientele de M. Gregoire. + +Ma mere etait tres econome; elle etait aussi tres charitable. Sa charite +la fit agir d'une maniere qui montre la bonte de son ame,--il n'y en eut +jamais de plus belle au monde,--mais qui me causa d'assez vifs +desagrements. Ayant appris, je ne sais comment, qu'un tailleur-concierge +de la rue des Canettes, nomme Rabiou (c'etait un petit homme roux et +cagneux qui portait une tete d'apotre sur un corps de gnome), +languissait dans la misere et meritait un sort meilleur, elle songea +tout de suite a lui etre utile. Elle lui fit d'abord quelques dons. Mais +Rabiou etait charge de famille, plein de fierte d'ailleurs, et je vous +ai dit que ma mere n'etait pas riche. Le peu qu'elle put lui donner ne +le tira pas d'affaire. Elle s'ingenia ensuite a lui trouver de +l'ouvrage, et elle commenca par lui commander pour mon pere autant de +pantalons, de gilets, de redingotes et de pardessus qu'il etait +raisonnable d'en commander. + +Mon pere n'eut, pour sa part, rien a gagner a ces dispositions. Les +habits du tailleur-concierge lui allaient mal. Comme il etait d'une +simplicite admirable, il ne s'en apercut meme pas. + +Ma mere s'en apercut pour lui; mais elle se dit avec raison que mon pere +etait un fort bel homme, qu'il parait ses habits quand ses habits ne le +paraient pas, et qu'on n'est jamais trop mal vetu lorsqu'on porte un +vetement suffisamment chaud et cousu avec de bon fil par un homme de +bien, craignant Dieu et pere de douze enfants. + +Le malheur fut qu'apres avoir fourni a mon pere plus de vetements qu'il +n'etait necessaire, Rabiou se trouva aussi mal en point que devant. Sa +femme etait poitrinaire et ses douze enfants anemiques. Une loge de la +rue des Canettes n'est pas ce qu'il faut pour rendre les enfants aussi +beaux que les jeunes Anglais entraines par le canotage et par tous les +sports. Comme le petit tailleur-concierge n'avait pas d'argent pour +acheter des medicaments, ma mere imagina de lui commander une tunique a +mon usage. Elle lui eut aussi bien commande une robe pour elle. + +A l'idee d'une tunique, Rabiou hesita. Une sueur d'angoisse mouilla son +front d'apotre. Mais il etait courageux et mystique. Il se mit a la +besogne. Il pria, se donna une peine infinie, n'en dormit pas. Il etait +emu, grave, recueilli. Songez donc! une tunique, un vetement de +precision! Ajoutez a cela que j'etais long, maigre, sans corps, +difficile a habiller. Enfin, le pauvre homme parvint a la confectionner, +ma tunique, mais quelle tunique! Pas d'epaules, la poitrine creuse, elle +allait s'evasant, tout en ventre. Encore eut-on passe sur la forme. Mais +elle etait d'un bleu clair et cru, penible a voir, et le collet portait +appliquees, non des palmes, mais des lyres. Des lyres! Rabiou n'avait +pas prevu que je deviendrais un poete tres distingue. Il ne savait pas +que je cachais au fond de mon pupitre un cahier de vers intitule: +Premieres fleurs. J'avais trouve ce titre moi-meme et j'en etais +content. Le tailleur-concierge ne savait rien de cela, et c'est +d'inspiration qu'il avait cousu deux lyres au collet de ma tunique. Pour +comble de misere, ce collet, loin de s'appliquer a mon cou, tendait a +s'en eloigner et baillait de la facon la plus disgracieuse. + +J'avais, comme la cigogne, un long cou, qui, sortant de ce col evase, +prenait un aspect piteux et lamentable. J'en concus quelques soupcons a +l'essayage, et j'en fis part au tailleur-concierge. Mais l'excellent +homme qui, par l'effort de ses mains innocentes, avec l'aide du ciel, +avait fait une tunique et n'avait pas espere tant faire, n'y voulut +point toucher, de peur de faire pis. + +Et, apres tout, il avait raison. Je demandai avec inquietude a maman +comment elle me trouvait. Je vous dis que c'etait une sainte. Elle me +repondit comme Mme Primrose: + +"Un enfant est assez beau quand il est assez bon." + +Et elle me conseilla de porter ma tunique avec simplicite. + +Je la revetis pour la premiere fois un dimanche, comme il convenait, +puisque c'etait un vetement neuf. Oh! quand ce jour-la je parus dans la +cour du college pendant la recreation, quel accueil! + +"Pain de sucre! pain de sucre!" s'ecrierent a la fois tous mes +camarades. + +Ce fut un moment difficile. Ils avaient tout vu d'un coup d'oeil, le +galbe disgracieux, le bleu trop clair, les lyres, le col beant a la +nuque. Ils se mirent tous a me fourrer des cailloux dans le dos, par +l'ouverture fatale du col de ma tunique. Ils en versaient des poignees +et des poignees sans combler le gouffre. + +Non, le petit tailleur-concierge de la rue des Canettes n'avait pas +considere ce que pouvait tenir de cailloux la poche dorsale qu'il +m'avait etablie. + +Suffisamment cailloute, je donnai des coups de poing; on m'en rendit, +que je ne gardai pas. Apres quoi on me laissa tranquille. Mais, le +dimanche suivant, la bataille recommenca. Et tant que je portai cette +funeste tunique, je fus vexe de toutes sortes de facons et vecus +perpetuellement avec du sable dans le cou. + +C'etait odieux. Pour achever ma disgrace, notre surveillant, le jeune +abbe Simler, loin de me soutenir dans cet orage, m'abandonna sans pitie. +Jusque-la, distinguant la douceur de mon caractere et la gravite precoce +de mes pensees, il m'avait admis, avec quelques bons eleves, a des +conversations dont je goutais le charme et sentais le prix. J'etais de +ceux a qui l'abbe Simler, pendant les recreations plus longues du +dimanche, vantait les grandeurs du sacerdoce et meme exposait les cas +difficiles ou l'officiant pouvait se trouver dans la celebration des +mysteres. + +L'abbe Simler traitait ces sujets avec une gravite qui me remplissait de +joie. Un dimanche, tout en se promenant a pas lents dans la cour, il +commenca l'histoire du pretre qui trouva une araignee dans le calice +apres la consecration. + +"Quels ne furent pas son trouble et sa douleur, dit l'abbe Simler, mais +il sut se montrer a la hauteur d'une circonstance si terrible. Il prit +delicatement la bestiole entre deux doigts, et ..." + +A ce mot, la cloche sonna les vepres. Et l'abbe Simler, observateur de +la regle qu'il etait charge d'appliquer, se tut et fit former les rangs. +J'etais bien curieux de savoir ce que le pretre avait fait de l'araignee +sacrilege. Mais ma tunique m'empecha de l'apprendre jamais. + +Le dimanche suivant, en me voyant affuble d'un habit si grotesque, +l'abbe Simler sourit discretement et me tint a distance. C'etait un +excellent homme, mais ce n'etait qu'un homme; il ne se souciait pas de +prendre sa part du ridicule que je portais avec moi et de compromettra +sa soutane avec ma tunique. Il ne lui semblait pas decent que je fusse +en sa compagnie, tandis qu'on me fourrait des cailloux dans le cou, ce +qui etait, je l'ai dit, le soin incessant de mes camarades. Il avait en +quelque sorte raison. Et puis il craignait mon voisinage a cause des +balles qu'on me jetait de toutes parts. Et cette crainte etait +raisonnable. Peut-etre enfin ma tunique choquait-elle en lui un +sentiment esthetique developpe par les ceremonies du culte et dans les +pompes de l'Eglise. Ce qui est certain, c'est qu'il m'ecarta de ces +entretiens dominicaux qui m'etaient chers. + +Il s'y prit habilement et par d'heureux detours, sans me dire un seul +mot desobligeant, car c'etait une personne tres polie. + +Il avait soin, quand j'approchais, de se tourner du cote oppose et de +parler bas de facon que je n'entendisse point ce qu'il disait. Et quand +je lui demandais avec timidite quelques eclaircissements, il feignait de +ne point m'entendre, et peut-etre en effet ne m'entendait-il point. Il +ne me fallut pas beaucoup de temps pour comprendre que j'etais importun +et je ne me melai plus aux familiers de l'abbe Simler. + +Cette disgrace me causa quelque chagrin. Les plaisanteries de mes +camarades m'agacerent a la longue. J'appris a rendre, avec usure, les +coups que je recevais. C'est un art utile. J'avoue a ma honte que je ne +l'ai pas du tout exerce dans la suite de ma vie. Mais quelques camarades +que j'avais bien rosses m'en temoignerent une vive sympathie. + +Ainsi, par la faute d'un tailleur inhabile, j'ignorerai toujours +l'histoire du pretre et de l'araignee. Cependant je fus en butte a des +vexations sans nombre et je me fis des amis, tant il est vrai que, dans +les choses humaines, le bien est toujours mele au mal. Mais, en ce cas, +le mal pour moi l'emportait sur le bien. Et cette tunique etait +inusable. En vain j'essayai de la mettre hors d'usage. Ma mere avait +raison. Rabiou etait un honnete homme qui craignait Dieu et fournissait +de bon drap. + + + + +VII + +MONSIEUR DEBAS + + +I + +Il etait peut-etre necessaire au progres de la vie moderne qu'une gare +s'elevat sur les ruines regrettees de la Cour des Comptes, qu'on +arrachat tous les arbres de nos quais, qu'on fit passer un chemin de fer +souterrain et un tramway a vapeur sur cette rive longtemps paisible. + +Je l'attends a voir bientot, au bord du fleuve de gloire, sur les vieux +quais augustes, des hotels construits et decores dans cet effroyable +style americain qu'adoptent maintenant les Francais, apres avoir, durant +une longue suite de siecles, deploye dans l'art de batir toutes les +ressources de la grace et de la raison. On m'assure que la prosperite de +la ville y est interessee et qu'il est temps que des bars et des cafes +remplacent les boutiques des librairies et les etalages des +bouquinistes. + +Je n'en murmure point, sachant que le changement est la condition +essentielle de la vie et que les villes, comme les hommes, ne durent +qu'en se transformant sans cesse. Ne nous lamentons point devant la +necessite. Mais disons du moins combien etait aimable ce paysage +lapidaire dont nous ne reverrons plus les lignes anciennes. + +Si j'ai jamais goute l'eclatante douceur d'etre ne dans la ville des +pensees genereuses, c'est en me promenant sur ces quais ou, du palais +Bourbon a Notre-Dame, on entend les pierres conter une des plus belles +aventures humaines, l'histoire de la France ancienne et de la France +moderne. On y voit le Louvre cisele comme un joyau, le Pont-Neuf qui +porta sur son robuste dos, autrefois terriblement bossu, trois siecles +et plus de Parisiens musant aux bateleurs en revenant de leur travail, +criant: "Vive le roi!" au passage des carrosses dores, poussant des +canons en acclamant la liberte aux jours revolutionnaires, ou +s'engageant, en volontaires, a servir, sans souliers, sous le drapeau +tricolore, la patrie en danger. Toute l'ame de la France a passe sur ces +arches venerables ou des mascarons, les uns souriants, les autres +grimacants, semblent exprimer les miseres et les gloires, les terreurs +et les esperances, les haines et les amours dont ils ont ete temoins +durant des siecles. On y voit la place Dauphine avec ses maisons de +brique telles qu'elles etaient quand Manon Phlipon y avait sa chambrette +de jeune fille. On y voit le vieux Palais de Justice, la fleche retablie +de la Sainte-Chapelle, l'Hotel de Ville et les tours de Notre-Dame. +C'est la qu'on sent mieux qu'ailleurs les travaux des generations, le +progres des ages, la continuite d'un peuple, la saintete du travail +accompli par les aieux a qui nous devons la liberte et les studieux +loisirs. C'est la que je sens pour mon pays le plus tendre et le plus +ingenieux amour. C'est la qu'il m'apparait clairement que la mission de +Paris est d'enseigner le monde. De ces paves de Paris, qui se sont tant +de fois souleves pour la justice et la liberte, ont jailli les verites +qui consolent et delivrent. Et je retrouve ici, parmi ces pierres +eloquentes, le sentiment que Paris ne manquera jamais a sa vocation. + +Convenons que, sans doute, puisque la Seine est le vrai fleuve de +gloire, les boites de livres etalees sur les quais lui faisaient une +digne couronne. + +Je viens de relire l'excellent livre que M. Octave Uzanne a consacre aux +antiquites et illustrations des bouquinistes. On y voit que l'usage +d'etaler des livres sur les parapets remonte pour le moins au XVIIe +siecle, et qu'a l'epoque de la Fronde les rebords du Pont-Neuf etaient +meubles de romans. MM. les libraires jures, ayant boutique et enseigne +peinte, ne purent souffrir ces humbles concurrents, qui furent chasses +par edit, en meme temps que le Mazarin, ce qui montre que les petits ont +leurs tribulations comme les grands. + +Du moins les bouquinistes furent-ils regrettes des doctes hommes, et +l'on conserve le memoire qu'un bibliophile redigea en leur faveur, l'an +1697, c'est-a-dire plus de quarante ans apres leur expulsion. + +"Autrefois, dit ce savant, une bonne partye des boutiques du Pont-Neuf +estoient occupees par les librairies qui y portoient de tres bons livres +qu'ils donnoient a bon marche. Ce qui estoit d'un grand secours aux gens +de lettres, lesquels sont ordinairement fort peu pecunieux. + +"Aux estallages, on trouve des petits traitez singuliers, qu'on ne +connoit pas bien souvent, d'autres qu'on connoit a la verite, mais qu'on +ne s'avisera pas d'aller demander chez les libraires, et qu'on n'achete +que parce qu'ils sont a bon marche; et enfin de vieilles editions +d'anciens auteurs qu'on trouve a bon marche et qui sont achetez par les +pauvres qui n'ont pas moyen d'acheter les nouvelles." + +Cette requete est d'Etienne Baluze, qui fut bon homme et vecut dans les +livres sans y trouver le digne repos qu'il y cherchait. Voici comment il +conclut: + +"Ainsi il semble qu'on devroit tolerer, comme on a fait jusques a +present, les estallages tant en faveur de ces pauvres gens qui sont dans +une extreme misere, qu'en consideration des gens de lettres, pour +lesquels on a toujours eu beaucoup d'esgart en France, et qui, au moyen +des defenses qu'on a faites, n'ont plus les occasions de trouver de bons +livres a bon marche." + +Les bouquinistes au XVIIIe siecle reconquirent le parapet pour la joie +des curieux. M. Uzanne nous apprend qu'ils furent inquietes de nouveau +en 1721. A cette date, une ordonnance du roi defendit les etalages des +livres a peine de confiscation, d'amende et de prison. On redigea des +requetes rimees en faveur des malheureux bouquinistes. C'est l'un d'eux +qui est cense parler sur le Parnasse, comme dit Nicolas: + + Ces pauvres gens, chaque matin, + Sur l'espoir d'un petit butin, + Avecque toute leur famille: + Garcons, apprentis, femme et fille, + Chargeant leur col et plein leurs bras, + D'un scientifique fatras + Venaient dresser un etalage + Qui rendait plus beau le passage, + Au grand bien de tout reposant, + Et honneur dudit exposant, + Qui, tous les jours dessus ses hanches, + Excepte fetes et dimanches, + Temps de vacances a tout trafic, + Faisoit debiter au public + Denree a produire doctrine + Dans la substance cerebrine. + +Ce n'est pas la sans doute l'Elegie pleurant en longs habits de deuil, +et je ne dis pas que ces plaintes soient eloquentes. Mais elles sont +raisonnables. Elles furent entendues. Les bouquinistes ne tarderent pas +a reprendre possession des quais. + +Nourri sur le quai Voltaire, je les ai connus dans mon enfance, heureux +et tranquilles. M. de Fontaine de Resbecque les celebrait alors dans un +petit livre dont j'ai oublie le titre, ce qui est pour moi un grand +sujet de confusion. Le baron Haussmann, qui aimait excessivement la +regularite des lignes, pensa les chasser pour rendre les pierres des +quais plus nettes. Mais on lui fit entendre raison. Et les etalagistes +n'eurent plus d'ennemis que le "chien du commissaire" qui venait +parfois, inattendu, mesurer la longueur des etalages, et s'assurer +qu'elle n'excedait pas celle du terrain concede. On assure qu'ils +etaient enclins a usurper. Je les ai pourtant tenus pour fort honnetes +gens. Il me fut donne de connaitre assez particulierement l'un d'eux, M. +Debas, qui ne fut point des plus prosperes, et dont je ne puis me +rappeler le souvenir sans attendrissement. + + + +II + +Durant plus d'un demi-siecle, il posa ses boites sur le parapet du qui +Malaquais, vis-a-vis de l'hotel de Chimay. Au declin de son humble vie, +travaille du vent, de la pluie et du soleil, il ressemblait a ces +statues de pierre que le temps ronge sous les porches des eglises. Il se +tenait debout encore, mais il se faisait chaque jour plus menu et plus +semblable a cette poussiere en laquelle toutes formes terrestres se +perdent. Il survivait a tout ce qui l'avait approche et connu. Son +etalage, comme un verger desert, retournait a la nature. Les feuilles +des arbres s'y melaient aux feuilles de papier, et les oiseaux du ciel y +laissaient tomber ce qui fit perdre la vue au vieillard Tobie, endormi +dans son jardin. + +L'on craignait que le vent d'automne, qui fait tourbillonner sur le quai +les semences des platanes avec les grains d'avoine echappes aux musettes +des chevaux, un jour, n'emportat dans la Seine les bouquins et le +bouquiniste. Pourtant il ne mourut point dans l'air vif et riant du quai +ou il avait vecu. On le trouva mort, un matin, dans la soupente ou +chaque nuit il allait dormir. + +Je le connus dans mon enfance, et je puis affirmer que le trafic etait +le moindre de ses soucis. Il ne faut pas croire que M. Debas fut alors +l'etre inerte et morne qu'il devint quand le temps le metamorphosa en +bouquiniste de pierre. Il montrait, au contraire, dans son age mur, une +agilite merveilleuse d'esprit et de corps et il abondait en travaux. + +Il avait epouse une personne tres douce et si simple d'esprit que les +enfants, dans la rue, la poursuivaient de leurs moqueries, sans parvenir +a troubler cette ame innocente. Laissant sa bonne femme garder ses +boites de l'air et du coeur dont une fille de la campagne pait ses oies, +M. Debas accomplissait des taches nombreuses et tres diverses qu'un meme +homme n'entreprend point d'ordinaire. Et toutes ses oeuvres etaient +inspirees par l'amour du prochain. Cette charite faisait une belle voix +de tenor, il chantait le dimanche les Vepres dans la chapelle des +Petites Soeurs des pauvres; scribe et calligraphe, il ecrivait des +lettres pour les servantes et faisait des ecriteaux pour les marchands +ambulants. Habile a manier la scie et la varlope, il fabriqua des +vitrines pour la merciere en plein vent, Mme Petit, que son mari avait +abandonnee, et qui avait quatre enfants a nourrir. Avec du papier, de la +ficelle et de l'osier, il faisait pour les petits garcons des +cerfs-volants qu'il lancait lui-meme dans l'air agite de septembre. + +Chaque annee, au retour de l'hiver, il montait les poeles dans les +mansardes avec autant d'adresse que le meilleur compagnon fumiste. Il +connaissait assez de medecine pour donner les premiers secours aux +blesses, aux epileptiques et aux noyes. S'il voyait un ivrogne chanceler +et choir, il le relevait et le reprimandait. Il se jetait a la tete des +chevaux emportes et se mettait a la poursuite des chiens enrages. Sa +providence s'etendait sur les riches et les heureux. Il mettait leur vin +en bouteille, sans recevoir de recompense. Et lorsqu'une dame du quai +Malaquais s'affligeait a cause de son perroquet ou de son serin envole, +il courait sur les toits, grimpait sur les cheminees et rattrapait +l'oiseau, au regard de la foule attentive. Le catalogue de ses travaux +ressemblerait au poeme gnomique d'Hesiode. M. Debas pratiquait tous les +arts pour l'amour des hommes. + +Mais sa plus grande occupation etait de veiller sur la chose publique. A +cet egard, il vecut ainsi qu'un homme de Plutarque. D'ame genereuse, +passant ses journees en plein air, dejeunant et soupant sur un banc, il +s'etait fait des moeurs dignes d'un Athenien. La grandeur et la felicite +de sa patrie faisaient le souci de toutes ses heures. L'empereur, en +vingt ans de regne, ne put le contenter une fois. M. Debas declamait +contre le tyran avec une eloquence naturelle ornee de lambeaux de +rhetorique, car il avait des lettres et lisait parfois ses livres qu'il +ne vendait jamais. Bien qu'il eut le gout noble, il donnait souvent a +ses indignations un tour familier. N'etant separe que par la riviere du +palais sur lequel le drapeau tricolore annoncait la presence du +souverain, il se trouvait, par le voisinage, sur un pied d'intimite avec +celui qu'il appelait le locataire des Tuileries. + +Badinguet passait quelquefois a pied devant l'etalage de M. Debas. M. +Octave Uzanne nous a garde le souvenir d'une promenade que Napoleon III, +au debut de son principat, fit, en compagnie d'un aide de camp, sur le +quai Voltaire. C'etait un jour gris et froid d'hiver. Le bouquiniste +dont l'etalage s'etendait entre une des statues du quai des Saints-Peres +et les boites de M. Debas etait alors un vieux philosophe assez +semblable par le caractere aux cyniques du declin de la Grece. Il avait +en commun avec son voisin le mepris du gain et une sagesse superieure. +Mais la sienne etait inerte et taciturne. Quand l'empereur passa devant +lui, ce bonhomme brulait un volume dans une marmite pour chauffer ses +vieilles mains. Tel ce beau terme de marbre qu'on voit sous un +marronnier des Tuileries, figure d'un vieillard tendant la main sur la +flamme d'un rechaud qu'il presse contre sa poitrine. Curieux de +connaitre les livres dont le libraire se chauffait, Napoleon ordonna a +son aide de camp de s'en informer. + +Celui-ci obeit et revint dire a cesar: + +"Ce sont les Victoires et conquetes." + +Ce jour la, Napoleon et M. Debas furent bien pres l'un de l'autre. Mais +ils ne se parlerent pas. Si je n'aimais la verite d'un amour filial et +candide, j'imaginerais quelque aventure de l'empereur, de son aide de +camp et des deux bouquinistes digne, sans doute, d'etre comparee aux +merveilleuses histoires du kalife Aroun-al-Raschid et de son grand-vizir +Giafar, errant la nuit dans les rues de Bagdad. Pour m'en tenir a +l'exactitude d'une notice fidele, je dirai que, du moins, des personnes +d'une condition privee, mais d'un merite reconnu, causaient volontiers +avec M. Debas. J'en attesterais Amedee Hennequin, Louis de Ronchaud, +Edouard Fournier, Xavier Marmier, mais ils ne sont plus de ce monde. Les +plus familiers de M. Debas etaient deux pretres, hommes excellents, l'un +et l'autre, pour la doctrine et les moeurs, mais tres dissemblables +d'humeur et de caractere. L'un, M. Trevoux, chanoine de Notre-Dame, +etait petit en gros; il portait sur ses joues ce vermillon petri pour +les chanoines par ces petits Genies que vit Nicolas Despreaux dans un +songe poetique. Il mettait son etude et ses soins a decouvrir de petits +saints bretons et son ame etait pleine d'une joie onctueuse. L'autre, M. +l'abbe Le Blastier, aumonier d'un couvent de femmes, etait de haute +taille et de grande mine. Austere, grave, eloquent, il consolait par des +promenades solitaires son gallicanisme attriste. Tous deux, passant sur +le quai, leur douillette bourree de bouquins, ils daignaient echanger +des propos avec M. Debas. + +C'est M. Le Blastier qui consacra d'un mot la noblesse morale du +bouquiniste: + +"Monsieur, vous n'avez de bas que le nom." + +Quand M. Le Blastier ou M. Trevoux lui demandait si les affaires +allaient bien, M. Debas repondait: + +"Elles vont doucement. C'est la securite qui manque. La faute en est au +regime." + +Et il montrait d'un grand geste de son bras le palais des Tuileries. + +Voila dix ans deja que M. Debas s'en est alle sans bruit, dans le +corbillard des pauvres, un jour d'hiver. Et nous sommes peut-etre deux +ou trois encore a garder le souvenir de ce petit homme en longue blouse +d'un bleu efface, qui nous vendait des classiques grecs et latins et +nous disait en soupirant: "Il n'y a plus d'hommes d'Etat; c'est le +malheur de la France." + +Peut-etre que, chasses des quais, les bouquinistes n'y reviendront plus +et que leurs etalages seront la rancon du progres. Comme au temps +d'Etienne Baluze, ils seront regrettes par les humbles curieux et les +savants ingenus. Pour moi, je me rappellerai avec joie les longues +heures que j'ai passees devant leurs boites, sous le ciel fin, egaye de +mille teintes legeres, enrichi de pourpre et d'or, ou seulement gris, +mais d'un gris si doux qu'on en est emu jusqu'au fond du coeur. + + +III + +Tout compte fait, je ne sais pas de plaisir plus paisible que celui de +bouquiner sur les quais. On remue avec la poussiere de la boite a deux +sous, mille ombres terribles ou charmantes. On fait dans ces humbles +etalages des evocations magiques. On conserve avec les morts qu'on y +rencontre en foule. Les Champs-Elysees tant vantes des anciens +n'offraient rien aux sages apres leur mort que le Parisien ne trouve en +cette vie sur les quais, du Pont-Royal au Pont Notre-Dame. A mon gre, +les myrtes de Virgile ne sont pas plus aimables que les petits platanes +qui ombragent le repos des fiacres le long de la Monnaie, et qu'on va +arracher. Ils sont petits et greles. Mais ils ont de la grace. Sans eux, +le bel hotel de la Monnaie, de ce style Louis XVI, si sage, si +raisonnable, si judicieux, plaira moins. La pierre la mieux sculptee +semble dure quand aucun feuillage ne s'agite aupres d'elle. Puis il faut +des arbres devant les palais pour rappeler l'homme a la nature. + +Quelques bouquineurs vieillis et chagrins, que je rencontrais durant mes +lentes promenades, me confiaient leurs mecomptes: "On ne trouve plus +rien, me disaient-ils, dans la boite a deux sous." Et ils louaient le +temps passe, alors que M. de la Rochebiliere decouvrait chaque matin, +entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal, l'edition princeps de quelque +chef-d'oeuvre classique. Pour moi, je n'ai jamais trouve sur les quais +aucune edition originale de Moliere ou de Racine, mais ce qui vaut mieux +encore que le Tartufe avant les cartons ou l'Athalie in-4, j'y ai +trouve des lecons de sagesse. Tout ce papier barbouille m'a enseigne la +vanite du succes qui passe et des celebrites ephemeres. Je ne peux +fouiller la boite a deux sous sans me sentir aussitot envahi par une +paisible et douce tristesse, et sans me dire: A quoi bon ajouter a tout +ce papier noirci quelques pages encore? Il serait meilleur de ne point +ecrire. + + + + +VIII + +LE GARDE DU CORPS + + +Eleve sur le quai Voltaire, dans la poussiere des livres et des +bibelots, au milieu des bouquineurs et des fureteurs de toute sorte, +j'ai connu tout enfant des amateurs de faience, d'armes, d'estampes, de +medailles. J'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en fer et +j'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en bois; j'ai connu +des bibliophiles et des bibliomanes; et je n'ai point vu qu'ils +meritassent les railleries du vulgaire. Je puis vous assurer que tous +ces gens singuliers ont le gout delicat, l'esprit orne, les moeurs +douces; et mon amitie pour les bonnes gens qui mettent toutes sortes de +choses dans leurs armoires date des premiers jours de ma vie. + +Du temps que j'etais le plus maigre, le plus timide, le plus gauche et +le plus reveur des rhetoriciens, je passais avec delices mes jours de +conge chez Leclerc jeune, qui vendait alors des armures anciennes dans +une petite boutique basse du quai Voltaire. Leclerc jeune etait vieux. +C'etait un petit homme herisse, boiteux comme Vulcain, qui, ceint d'un +tablier de serge, limait du matin au soir des armes serrees dans un +etau, sur le bord de son etabli. + +Il polissait sans cesse d'antiques epees qui, desormais innocentes, +devaient, au sortir de ses mains, achever paisiblement leur destinee +dans quelque panoplie de chateau. Sa boutique etait pleine de +hallebardes, de morions, de salades, de gorgerins, de cuirasses, de +greves et d'eperons, et il me souvient d'y avoir vu une targe du XVe +siecle, toute peinte de devises galantes et telle que ceux qui ne l'ont +point vue ont manque de respirer une merveilleuse fleur de chevalerie. +Il y avait la des lames de Tolede et des armures sarrasines d'une grace +infinie; ces casques ovales d'ou tombait un reseau de mailles d'acier +fin comme la mousseline, ces boucliers damasquines d'or m'ont donne dans +mon jeune age une vive admiration pour les emirs exquis et terribles qui +combattaient contre les barons chretiens a Ascalon et a Gaza; et si +maintenant encore je prends tant de plaisir a lire la tragedie de Zaire, +c'est sans doute parce que mon imagination se plait a parer de ces +belles armes l'aimable et malheureux Orosmane. A vrai dire, les casques +et les boucliers de Leclerc jeune ne dataient pas des croisades; mais +j'etais enclin a voir dans la boutique de mon vieil ami la cotte de +Villehardouin et le cimeterre de Saladin. + +C'etait l'effet de mon enthousiasme reveur, et je dois declarer que +l'armurier n'y aidait point. Il limait beaucoup et ne parlait guere. +Jamais je ne l'entendis vanter ses armes, hors deux ou trois epees de +bourreau qu'il tenait pour de bonnes pieces. Leclerc jeune etait un +honnete homme, ancien garde royal, tres estime de ses clients. + +Il n'en avait pas de plus familier ni de plus assidu que M. de Gerboise, +vieux royaliste, a qui il souvenait d'avoir fait la chouannerie en 1832, +avec Mme la duchesse de Berri, et qui amusait sa vieillesse a meubler +d'epees historiques sa salle d'armes du chateau de Mauffeuges, aux +Rosiers. Ce grand vieillard, qui avait ete garde du corps de Charles X, +abondait en recits de cour et en genealogies qu'il debitait d'une voix +de tonnerre, dans un langage qui me semblait ancien et qui etait +provincial. M. de Gerboise etait bon gentilhomme, avec un air paysan et +un parler rustique. La face rougeaude sous une abondante criniere +blanche, grand, gros, fier encore de ses mollets, qui avaient ete les +plus beaux du royaume, vers 1827, jurant Dieu et tous les saints de +l'Anjou, violent et finaud, pieux, bretteur et paillard, il m'amusait +infiniment par la verdeur de ses propos et par l'abondance de ses +anecdotes. + +Il traitait avec quelque consideration Leclerc jeune, qui avait ete +garde royal et qui, dans sa simplicite laborieuse, tenait plus de +l'artisan que du brocanteur. Et, parvenu a l'age ou l'on a perdu tous +les compagnons des jeunes annees, le vieux chouan de 1832 se plaisait a +rappeler devant l'ancien soldat de la Restauration les souvenirs de leur +commune jeunesse. + +Tandis qu'il parlait, je me faisais tout petit dans mon coin pour qu'on +ne m'apercut pas, et j'ecoutais. + +Que de fois je l'entendis conter les souvenirs de la Revolution de 1830 +et le voyage royal de Cherbourg! C'est un recit qu'il terminait toujours +en s'ecriant: + +"Le marechal Maison, quel gueux!" + +Leclerc ne manquait pas d'ajouter: + +"Pendant trois jours, monsieur le marquis, nous n'eumes a manger que les +pommes de terre que nous prenions dans les champs. Et je recus d'un +paysan un coup de fourche dont je suis demeure boiteux." + +C'est tout ce qu'il avait gagne au service du roi, et pourtant il etait +reste royaliste, et il gardait precieusement dans le tiroir de sa +commode un morceau du drapeau blanc que le regiment s'etait partage dans +la cour du chateau de Rambouillet. + +Un jour, il m'en souvient, M. de Gerboise demanda de sa voix rude et +chaude: + +"Leclerc, ou donc etiez-vous en garnison dans l'ete de 1828?" + +L'armurier, levant la tete de dessus son etabli: + +"A Courbevoie, monsieur le marquis. + +--Parfaitement. J'ai connu votre colonel, le petit de la Morse, dont les +fils ont aujourd'hui des emplois a la cour de Badinguet." + +Et, d'un geste dedaigneux, il montra le chateau dont on voyait +confusement, a travers les vitres, l'aile aux longs frontons regner sur +l'autre rive du fleuve. + +"Moi, mon bon Leclerc, ajouta-t-il, au mois de juillet 1828, j'etais de +service, comme garde du corps, au chateau de Saint-Cloud, 2e compagnie, +bandouliere verte ... Ah! bigre! nous n'etions pas deguises en +mardi-gras comme les cent-gardes de M. Bonaparte. C'est bien une idee de +parvenu que d'habiller les soldats du trone en oiseau de paradis. Nous +portions, mon vieux Leclerc, le casque d'argent avec chenille noire et +plumet blanc, l'habit bleu de roi a collet ecarlate, epaulettes, +aiguillettes et brandebourgs d'argent, le pantalon de casimir blanc." + +Puis, se frappant sur le mollet un coup sonore, il ajouta: + +"Et bottes a l'ecuyere ... A vingt ans, garde de deuxieme classe avec +rang de lieutenant, un rendez-vous tous les soirs et un duel toutes les +semaines ... Je n'etais pas a plaindre. Ah! Leclerc, c'etait le bon +temps! + +--Oui, monsieur le marquis, repondait doucement l'armurier, en +continuant d'astiquer une lame, oui, c'etait le bon temps dans un sens; +mais j'etais tout de meme malheureux par rapport aux camarades de +chambree qui avaient trouve une grammaire dans mon fourniment. Parce +qu'il faut vous dire que j'avais voulu apprendre le francais au +regiment, et j'avais achete une grammaire sur ma paye. Mais les hommes +se sont fichus de moi, et ils m'ont berne dans mes draps. Et pendant six +mois on chantait dans le quartier: + + As-tu vu la grand'mere, + As-tu vu la grand'mere + A Leclerc? + +--Ils n'avaient pas tant tort, reprit gravement M. de Gerboise. Dans +votre condition, mon ami, vous n'aviez pas besoin d'apprendre la +grammaire. C'est comme si moi, dans mon etat j'avais voulu connaitre +l'hebreu. Mon lieutenant-commandant, le comte d'Andive, se serait fichu +de moi, et il aurait eu bigrement raison. Je vous disais donc, Leclerc, +que j'etais de service a Saint-Cloud, en habit bleu et pantalon blanc, +parce que c'etait l'ete. Dans la tenue d'hiver, le pantalon etait bleu +de roi comme l'habit. + +--C'est comme nous, dit l'armurier. Nous avions l'ete des pantalons de +coutil. + +--Oui, dit le marquis, et ce n'etait pas le plus beau de votre affaire. +Mais vous etiez tout de meme de brave gens, et ce que j'en dis, Leclerc, +n'est pas pour vous affliger. Donc, pendant qu'on vous bernait gentiment +dans vos couvertures au quartier de Courbevoie, je prenais mon service a +Saint-Cloud. Une nuit, je fus mis de faction sous les fenetres du roi, +et ce que je vis cette nuit-la, je ne l'oublierai jamais. + +"Tout etait dans l'ordre; le drapeau flottait sur le chateau. Le +capitaine de la compagnie, qui avait rang de lieutenant-general, dormait +dans son lit, les cles sous son traversin. Le cri des grillons dechirait +le grand silence de la nuit, et la lune levee au-dessus des arbres +argentait les allees du parc desert. Le mousquet au bras, je revais, +contre le perron, a mes affaires et a mes plaisirs. Tout a coup, je vis +la fenetre de la chambre ou couchait le roi s'ouvrir et Charles X +paraitre sur le balcon, en bonnet de nuit a rubans et en robe de chambre +a ramages. La clarte blanche du ciel coulait sur ses grands traits +aimables et nobles. La bouche entr'ouverte, a sa coutume, il avait un +air triste que je ne lui connaissais pas. Il regarda tour a tour +longuement la lune montee au zenith et quelque chose qu'il tenait dans +le creux de la main gauche et qui me parut etre un medaillon. Puis il se +mit a baiser tendrement ce medaillon, le bras droit tendu vers l'astre +qu'il semblait prendre a temoin. Des larmes coulaient sur ses joues. +J'etais si trouble de ce que je voyais, que le canon de mon mousquet se +mit a battre violemment contre ma bandouliere. Les regards et les +baisers se prolongerent durant quelques instants. Puis le roi rentra +dans sa chambre et j'entendis qu'il fermait la fenetre. + +"Leclerc, n'auriez-vous pas ete touche a ma place de voir ce vieux roi +en bonnet de nuit baiser un portrait, des cheveux, une relique de femme +(je n'ai pu distinguer ce qu'il y avait dans le medaillon) et attester +la lune, par ses larmes, de la fidelite de ses tendresses et de ses +douleurs? Pauvre roi! il n'y avait plus que la lune alors qui sut ses +jeunes amours! + +"J'ai l'idee, Leclerc, que cette nuit-la Charles X songeait a Mme de +Polastron, qui l'avait aime lorsqu'il etait le brillant comte d'Artois, +qui l'alla rejoindre a l'armee de Conde ou il trainait les miseres de +l'exil, et qui, lui apportant sous la tente, au milieu des soldats, ses +diamants, ses bijoux, son or ramasse a la hate, lui sacrifia sa fortune +et son honneur. Qu'en pensez-vous, Leclerc?" + +L'armurier hocha la tete; il etait visible qu'il n'en pensait rien. + +M. de Gerboise reprit vivement: + +"Oui, j'aime a penser, Leclerc, que cette nuit-la, a Saint-Cloud, +trente-cinq ans apres la mort de Mme de Polastron, Charles X pleurait sa +meilleure amie. Et il avait bigrement raison. + +"Leclerc, nous avons tort, tous les deux, de nous obstiner a vivre. + +--Pourquoi donc, monsieur le marquis? demanda l'armurier. + +--Parce que, mon ami, ce n'est pas la peine de rester en ce monde quand +on n'y fait plus l'amour. Et puis nous ne reverrons plus nos rois." + +J'avais des lors quelques raisons de croire que Charles X fut l'esprit +le plus leger et la tete la plus faible du monde. J'ai, depuis ce temps, +beaucoup lu son histoire sans y rien decouvrir a son honneur. Je +recueille cette anecdote du vieux roi en bonnet de nuit entretenant la +lune, comme l'endroit le plus sympathique de sa vie. + + + + +IX + +MADAME PLANCHONNET + + +J'avais cela d'heureux, qu'au printemps j'entrais dans ma dix-septieme +annee. Mon pere m'avait envoye passer les vacances de Paques a Corbeil, +chez ma tante Felicie, qui habitait une maisonnette au bord de la Seine +et y vivait dans la devotion et les medicaments. Elle m'embrassa avec un +juste sentiment de ce qu'on doit a sa famille, me felicita d'avoir passe +mon baccalaureat, me dit que je ressemblais a mon pere, me recommanda de +ne pas fumer la cigarette dans mon lit, et me donna ma liberte jusqu'au +diner. + +J'entrai dans la chambre que la vieille servante Euphemie m'avait +preparee, et je defis ma malle qui contenait, precieusement serre entre +mes chemises, le manuscrit de mon premier ouvrage. C'etait une nouvelle +historique, Clemence Isaure, ou j'avais mis tout ce que je concevais de +l'amour et de l'art. J'en etais assez content. Apres avoir fait un brin +de toilette, j'allai me promener au hasard dans la ville. En suivant les +boulevards plantes d'ormeaux, dont la paix un peu triste me charmait, je +vis, sur la porte d'une maison basse, tapissee de glycine, un ecriteau +blanc ou l'on lisait en lettres noires: l'Independant, journal +quotidien, politique, commercial, agricole et litteraire. Cette +inscription reveilla mes pensees de gloire. J'etais tourmente depuis +quelques mois du desir de faire imprimer ma Clemence Isaure. Ambitieux +et modeste, il me semblait que cette maison paisible, cachee dans le +feuillage, offrirait un asile convenable a ma premiere oeuvre, et des +lors l'idee germa dans ma tete de porter mon manuscrit a l'Independant. + +La vie que je menais a Corbeil etait douce et monotone. Ma tante me +contait, a diner, sa brouille avec le docteur Germond, laquelle, +survenue dix ans en ca, l'occupait encore; elle gardait pour le cafe ses +histoires de M. l'abbe Laclanche, homme excellent, mais fatigue par +l'age et l'embonpoint, qui dormait au confessionnal pendant que ma tante +lui disait ses peches. Apres quoi, l'excellente femme m'envoyait coucher +en me recommandant de ne pas fumer dans mon lit. + +Un jour, etant seul au salon, je remuai par ennui les journaux qui se +trouvaient sur le gueridon d'acajou. C'etaient des numeros de +l'Independant, auquel ma tante etait abonnee. De petit format, avec des +caracteres uses sur un papier trop mince, l'Independant avait un air de +modestie qui m'encourageait. + +J'en parcourus deux ou trois numeros; le seul article litteraire que j'y +trouvai, avait pour titre: Une petite soeur de Fabiola. Il etait signe +d'un nom de femme. Je reconnus avec plaisir qu'il etait dans le genre de +ma Clemence Isaure, mais plus faible. Et cette consideration me +determina a porter mon manuscrit au redacteur en chef du journal. Son +nom etait inscrit sous le titre: Planchonnet. + +Je fis un rouleau de ma Clemence Isaure, et, sans instruire ma tante de +la demarche que j'allais tenter, je me rendis, avec un peu de fievre, a +la maison tapissee de glycine. M. Planchonnet me recut tout de suite +dans son cabinet. Il ecrivait, ayant mis bas son habit et son gilet. +C'etait un geant, et le plus velu que j'eusse encore rencontre. Il etait +tout noir, faisait a chaque mouvement un bruit de crins froisses et +sentait le fauve. Il ne s'arreta point d'ecrire a ma venue et, suant, +soufflant, la poitrine a l'air, il acheva son article; puis, il posa sa +plume et me fit signe de parler. + +Je lui balbutiai mon nom, le nom de ma tante, l'objet de ma visite, et +je lui tendis en tremblant mon manuscrit. + +"Je le lirai, me dit-il. Revenez samedi ..." Je sortis dans un trouble +affreux et souhaitant que la fin du monde et la conflagration +universelle survinssent avant ce samedi, tant une nouvelle rencontre +avec le redacteur en chef m'effrayait. Mais le monde ne finit pas, le +samedi vint et je revis M. Planchonnet. + +"A propos, me dit-il, j'ai lu votre petite chose; c'est tres gentil. Je +la mettrai dans le canard. Qu'est-ce que vous faites demain soir? Venez +donc manger la soupe a la maison. Je demeure place Saint-Guenault, +vis-a-vis de la Tour carree. Ce sera en famille. Et sans ceremonie." + +J'acceptai avec beaucoup de reconnaissance. + +Le lendemain, a six heures, je trouvai M. Planchonnet dans son salon, +avec deux ou trois enfants sur les genoux et d'autres sur les epaules. +Il en avait jusque dans ses poches. Ils l'appelaient papa et le tiraient +par la barbe. Il portait une redingote neuve, du linge blanc, et sentait +la lavande. + +Une femme entra, blanche et frele, un peu fanee, mais agreable avec ses +cheveux d'or pale et ses yeux de pervenche, gracieuse malgre sa taille +defaite. + +"C'est Mme Planchonnet", me dit-il. + +Les enfants (je reconnus qu'il n'y en avait que six) etaient gros et +rudes, charges en couleur, beaux d'une certaine facon. Leurs jambes et +leurs bras nus formaient autour de leur pere colossal un emmelement de +chairs fraiches, et leurs yeux farouches me regardaient tous a la fois. + +Mme Planchonnet s'excusa de leur impolitesse. + +"Nous ne restons pas longtemps dans le meme endroit; ils n'ont le temps +de connaitre personne; ce sont de petits sauvages; ils ignorent tout. Et +comment voulez-vous qu'ils apprennent quelque chose en changeant de +pension tous les six mois? Henri, l'aine, a onze ans passes. Il ne sait +pas encore un mot de catechisme. Je ne sais vraiment pas comment nous +lui ferons faire sa premiere communion ... Votre bras, Monsieur." + +Le diner etait abondant. Une jeune paysanne, attentivement surveillee +par Mme Planchonnet, apportait des plats et des plats encore: tourtes, +rotis, pates, fricassees et d'enormes volailles que notre hote, sa +serviette sous le menton, la fourchette a trois dents d'une main, et de +l'autre le couteau a manche en pied de biche, faisait placer devant lui, +en montrant toutes ses dents et en roulant des yeux terribles au milieu +des poils de son visage. Les coudes arrondis, il decoupait avec facilite +les chairs blanches ou noires, servait lui-meme largement ses petits, sa +femme et son convive, et disait, avec un rire affreux, des choses +innocentes. + +Mais c'etait en versant a boire qu'il montrait toute sa magnificence +d'ogre bon enfant. De ses enormes bras, il tirait par le goulot, sans se +baisser, quelqu'une des bouteilles amassees a ses pieds et versait des +rouges-bords a sa femme qui refusait en vain, aux enfants deja endormis, +une joue dans leur assiette, et a moi, malheureux, qui avalais sans +gouter, les vins rouges, roses, blancs, ambres ou dores, dont il +proclamait, d'une voix joyeuse, l'age et le cru, sur la foi de l'epicier +qui les lui avait vendus. Nous vidames ainsi un nombre que j'ignore de +bouteilles diversement cachetees. Apres quoi, j'exprimais a mon hotesse +des sentiments nobles et tendres. Tout ce que j'avais dans l'ame +d'heroique et d'amoureux se pressait a mes levres. Je poussais la +conversation au sublime. Mais j'eprouvais une reelle difficulte a l'y +maintenir, car, si M. Planchonnet approuvait de la tete mes speculations +les plus transcendantes, il n'y donnait aucune suite et me parlait +incontinent du choix et de la preparation des champignons comestibles ou +de quelque autre sujet culinaire. Il avait dans la tete un parfait +cuisinier et une bonne geographie gastronomique de la France. Parfois +aussi, il rapportait des traits d'esprits de ses enfants. + +Je m'entendais mieux avec Mme Planchonnet qui declara a plusieurs +reprises qu'elle avait le gout de l'ideal. Elle me confia qu'elle avait +lu autrefois une poesie qui l'avait transportee, mais dont elle ne se +rappelait plus l'auteur, parce qu'elle se trouvait dans un livre qui +renfermait des morceaux de differents poetes. + +Je recitais tout ce que je savais d'elegies. Mais les vers se perdirent +pour la plupart dans les cris des enfants qui s'entregriffaient +horriblement sous la table. + +Au dessert, je connus que j'aimais Mme Planchonnet. Et cet amour etait +si genereux que, loin de l'etouffer dans mon coeur, je le repandais en +longs regards et en paroles abondantes. Je m'expliquai sur la vie et la +mort et j'ouvris mon ame tout entiere a Mme Planchonnet qui, laissant +couler ses paupieres sur ses beaux yeux bleus, et penchant son visage +amaigri que plissait la fatigue, me disait d'une voix molle: "N'est-ce +pas, Monsieur?" et tachait de sourire. + +J'avais encore beaucoup a lui dire quand elle nous quitta pour aller +coucher les petits qui, les jambes en l'air, dormaient profondement sur +leurs chaises. Ce depart me laissa pensif en face de Planchonnet, qui +versait des liqueurs. Je lui trouvai l'air d'une brute. Sa tranquillite +pesante m'irritait. Mais j'etais inspire par les sentiments les plus +nobles. Je souhaitai interieurement qu'il eut une belle ame et que j'en +eusse une plus belle encore, afin que Mme Planchonnet fut aimee de deux +hommes dignes d'elle. + +C'est pourquoi je resolus de sonder le coeur de Planchonnet. + +"Monsieur, lui dis-je, vous exercez une belle profession. + +--Ah! me repondit-il, en allumant sa pipe, vous trouvez ca beau de +rediger des canards dans les departements. Et des canards clericaux. Je +travaille pour la calotte. Mais on ne choisit pas son parti, n'est-il +pas vrai?" + +Et il se mit a fumer tranquillement sa pipe en ecume de mer, sur +laquelle une femme nue etait sculptee voluptueusement. + +Je lui demandai: + +"Monsieur Planchonnet, connaissez-vous ma tante?" + +Il me repondit: + +"Je ne connais personne a Corbeil. Il y a six mois, j'etais a Gap ... Un +peu d'anisette, n'est-ce pas?" + +Un immense besoin de tendresse s'etait developpe en moi. Il me venait de +l'amitie pour Planchonnet. Je lui temoignai de la familiarite, de +l'interet et surtout de la confiance. Je lui contai ma vie; je lui fis +part de mes esperances et de mes reves. + +Il cessa de fumer. Je parlai encore. Enfin, m'etant apercu qu'il +sommeillait, je me levai, lui souhaitai le bonsoir et lui exprimai le +desir de presenter mes hommages a Mme Planchonnet. Il me fit entendre +que je ne pourrais le faire, parce qu'elle etait couchee. J'en fus aux +regrets et cherchai mon chapeau, que j'eus grand'peine a trouver. +Planchonnet me reconduisit avec une lampe jusqu'au palier et me donna, +sur la maniere de tenir la rampe et de descendre les marches, des +conseils qu'on me donne pas d'ordinaire. Mais l'escalier etait +apparemment un difficile escalier, car j'y trebuchai des les premiers +degres. Tandis que je descendais, Planchonnet, penche sur la rampe, me +demanda si je retrouverais bien la maison de ma tante. Cette question +m'offensa. Je promis de la trouver sans peine; en quoi je m'engageais +beaucoup trop, car je passai une partie de la nuit a la chercher. +Pendant cette recherche, je m'impatientais de la maladresse avec +laquelle on met parfois les deux pieds dans les ruisseaux. Cependant, je +roulais vainement dans ma tete l'action d'eclat par laquelle je pourrais +exciter l'admiration de Mme Planchonnet. Je songeais a ses jolis yeux +bleus, et j'etais vraiment desole que sa taille ne fut pas aussi jolie +que ses yeux. + +Le lendemain, je me reveillai par un grand soleil, avec la langue seche +et la peau brulante. Surtout je souffrais de ne pouvoir me rappeler ce +que j'avais dit la veille a Mme Planchonnet, et j'avais tout lieu de +croire que c'etaient des sottises. + +Ma tante ne me cacha pas qu'elle considerait ma rentree tardive comme un +manque d'egards pour sa maison. Quand je lui revelai fierement que +j'avais fait recevoir ma Clemence Isaure a l'Independant, elle se facha +tout rouge, et m'envoya sur-le-champ retirer le manuscrit, afin de +prevenir le malheur d'une insertion dont la seule idee la terrifiait. +J'allai donc, la tete basse, redemander mon oeuvre a Planchonnet, qui me +la rendit d'une ame egale, comme il l'avait prise. + +"Qu'est-ce que vous faites ce soir? me dit-il. Venez donc diner a la +maison. Nous mangerons les restes." + +Je refusai, en consideration de ma tante. Quelques jours apres, je fis +une visite a Mme Planchonnet, que je trouvai assise devant un bouquet de +fleurs des champs, remettant un fond a la culotte de son fils aine. Nous +fumes l'un envers l'autre d'une extreme reserve. Il pleuvait. Nous +parlames de la pluie. + +"C'est bien triste, lui dis-je. + +--N'est-ce pas? me dit-elle. + +--Vous aimez les fleurs, Madame? + +--Je les adore." + +Et elle tourna vers moi ses jolis yeux fleuris sur un visage fane. + +Je quittai Corbeil la semaine suivante. Et je ne vis jamais plus Mme +Planchonnet. + + + + +X + +LES DEUX COPAINS + + +C'etait dans les dernieres annees du second Empire. Jean Meusnier et +Jacques Dubroquet occupaient par moitie un atelier au fond d'une cour, +pres du cimetiere Montparnasse. Tout le rez-de-chaussee appartenait a +des marbriers, qui encombraient la cour de tombes blanches, de croix et +d'urnes funeraires. + +Une poussiere de marbre et de platre etendait sur le sol son linceul +sali. L'atelier etait pose comme une grande cage vitree sur les magasins +des tailleurs de pierres funeraires; a l'interieur, un poele de fonte, +deux chevalets et des chaises de paille defoncees. La poudre des +marbres, qui penetrait par les fentes de la porte et des chassis, +recouvrait seule la nudite livide des murs et du carrelage. + +Jacques Dubroquet etait peintre d'histoire, et Jean Meusnier paysagiste. +Ce paysagiste ressemblait a un arbre; il en avait la rude ecorce, la +forte seve, la paix et le silence. Ses cheveux drus se dressaient sur +son front rugueux, comme les rejetons d'un saule etete. + +Il parlait peu, sachant peu de mots. Mais il peignait beaucoup. Matinal, +egaye d'un verre de vin blanc, il s'en allait par la banlieue faire des +etudes d'apres lesquelles il executait ensuite, dans l'atelier, des +tableaux d'un sentiment brutal et d'un faire obstine. + +Paysan de race, prudent, defiant, ruse, le visage aussi muet que la +langue, se souciant peu de son copain, il n'y avait pour lui au monde +qu'Euphemie, la cremiere du boulevard Montparnasse, une grosse femme +tendre de cinquante ans, chez laquelle il prenait ses repas, et qu'il +aimait d'un amour satisfait et narquois. + +Jacques Dubroquet, peintre d'histoire, plus age que lui de quelques +annees, etait d'un tout autre caractere. + +C'etait un homme de pensee. Il voulait ressembler a Rubens et, pour y +parvenir, il portait de longs cheveux, la barbe en pointe, un feutre a +larges bords, un pourpoint de velours et un grand manteau. La poussiere +inevitable des tombes attristait cette magnificence. Jean Meusnier aussi +en etait couvert; mais il en paraissait adouci et comme embelli. Elle +deshonorait au contraire la beaute du peintre d'histoire, qui brossait +sans cesse et vainement son velours, et souffrait. + +D'un naturel aimable, riant et somptueux, il avait l'ame grande et, +craignant que le nom de Jacques Dubroquet n'en donnat pas une suffisante +idee, il changea ce nom en celui de Jacobus Durbroquens, qui etait bien +mieux dans son genie. + +Dubroquens touchait, par son age, aux derniers romantiques et aux +republicains de sentiment. Il avait fait ses etudes de peinture dans +l'atelier de Riesener, a la fin du regne de Louis-Philippe. + +Grand liseur, il frequentait assidument ce cabinet de lecture de la +bonne Mme Cardinal, ou les etudiants en medecine repassaient leur +anatomie en dejeunant d'un petit pain, une main ou une jambe humaine +posee sur la table a cote d'eux. Il devorait tous les livres, et puis il +allait en disputer avec des camarades, dans la pepiniere du Luxembourg, +devant la statue de Velleda. + +Et il etait eloquent de peinture. La Revolution de 1848 interrompit ses +etudes de peinture. Il sentit son enthousiasme humanitaire grandir dans +les clubs, il prit conscience de sa mission et concut l'art nouveau. + +Depuis lors, Jacobus Dubroquens eut beaucoup d'idees; mais il lui +fallait generalement, pour les exprimer, une toile de soixante pieds +carres. Soixante pieds carres de peinture ou rien, voila l'alternative +dans laquelle il se trouvait d'ordinaire. Aussi ne sera-t-on pas trop +surpris que Jacobus Dubroquens, a l'age ou je le connus, c'est-a-dire +deja grisonnant, n'eut pas fait encore un seul tableau. + +Il avait trop d'idees. Et puis l'Empire de genait. Il en attendait la +chute. Il etait celebre dans la cremerie du boulevard Montparnasse, pour +une copie d'une des sirenes de Rubens, qu'il avait faite au Louvre en +1847, et ou il y avait des morceaux qui voulaient etre bons, mais dont +la couleur etait froide et grise, en sorte que cette copie ne +ressemblait pas a l'original. Quand on lui en faisait l'observation, +Jacobus Dubroquens repondait en souriant: + +"Mon Dieu! c'est bien simple! Rubens saute haut comme cela (et il +mettait la main au niveau de son genou), et moi je saute haut comme +cela", (et il elevait le bras au-dessus de sa tete). + +A la Sirene pres, il n'etait l'auteur d'aucun tableau. Cette +particularite, assez remarquable dans la vie d'un peintre, ne +l'inquietait nullement. + +"Mes tableaux, disait-il en se frappant le front, ils sont la!" + +Il avait la, en effet, sous son feutre a la Rubens, deux ou trois +conceptions peu communes d'apotheoses, dans lesquelles il melait +toujours Anaxagore, le Bouddah, Zoroastre, Jesus-Christ, Giordano Bruno +et Barbes. + +Que de fois, tout jeune, en ce temps deja lointain, je preferai a +l'Ecole et au cours de M. Demangeat l'atelier poudreux des deux amis et +les theories esthetiques de Jacobus Dubroquens! + +Sa belle voix chaude d'orateur de clubs dominait les grincements des +scies des marbriers, les piaillements des moineaux et les cris des +enfants qui se battaient dans la cour. Avec quelle eloquence il +decrivait ses futurs tableaux, qui representeraient la Marche de +l'Humanite, le Genie des religions, le Progres de la democratie et la +Paix universelle. Avec quelle conviction il annoncait que son oeuvre +etait de faire la synthese de la philosophie par la peinture! + +Cependant Jean Meusnier, a son chevalet devant sa petite toile, poussait +avec l'obstination lente d'un paysan le dessin d'un arbre farouche, et +gardait un silence vegetal. + +Puis, tout a coup, levant les yeux vers le chassis vitre d'ou tombait +une lumiere crue, il grognait: + +"Ce sacre bahut ... qui me gene ... comment l'appelez-vous?" + +Nous cherchions et nous ne trouvions pas. Enfin Jean Meusnier faisait un +grand effort de memoire et s'ecriait: + +"Eh bien! le soleil, quoi! Vous comprenez, il tape trop dur pour +l'instant." + +Parfois, nous dinions tous trois a la cremerie, dans la petite salle +ornee d'une grande toile de Jean Meusnier. C'etait une composition +feroce, qu'il avait peinte en riant interieurement, et qui representait +des arbres odieux et ridicules. Ce puissant paysagiste ne sentait la +beaute et la laideur que dans le monde vegetal. Et le sauvage s'etait +amuse a faire des caricatures de chenes et d'ormeaux. + +Quant au regne humain, il n'en connaissait qu'Euphemie, qui, decidement, +lui semblait une personne bien agreable. Avant le diner, il tournait +autour d'elle dans la cuisine, a la clarte des fourneaux, tandis que +Jacobus Dubroquens m'expliquait la triade gauloise devant la saliere et +le moutardier de la petite table. + +Comme il eut exprime la triade en peinture! Il ne lui manquait qu'une +toile de vingt metres carres, et la Republique. + +En attendant, il composait des modes pour poupees, dessinait les trois +temps de l'extraction des cors d'apres la methode Edouard et peignait +des rosiers de Marie sur moelle de sureau. + +C'etait un bien honnete homme. Il ne laissait rien deviner du mystere +douloureux de sa vie et, en toute rencontre, dissertait sur l'art et la +philosophie, d'un esprit paisible et content. + +Mais nous allons ou le destin nous mene, et les plus fideles d'entre +nous abandonnent l'un apres l'autre leurs vieux compagnons sur le +chemin, sur le dur chemin de la vie. Au long de ma derniere annee de +droit, je perdis de vue les deux copains. Dans la suite, le nom de Jean +Meusnier, devenu celebre, me fut rappele tous les jours par les journaux +qui le citaient avec des louanges. Les tableaux du maitre, je les voyais +au Salon, aux Mirlitons, au Volney, chez Georges Petit, chez les +amateurs de peinture et chez les femmes a la mode. Les vitrines des +papetiers me montraient a l'envi son visage connu de vieux dieu +rustique. + +Mais du pauvre Jacobus Dubroquens, point de nouvelles! Je m'imaginais +qu'il n'etait plus de ce monde et que la mort clemente l'avait doucement +emporte hors de cette terre, qu'il n'avait jamais vue que dans un reve +et a travers un nuage. + +Mais, un beau jour de l'automne 1896, comme je prenais a la station des +Tuileries le bateau qui descend la riviere, je remarquai, sur le pont, +un vieillard assis a l'avant, qui, drape dans un vieux manteau rapiece +et portant sur l'oreille un feutre romantique, posait complaisamment sur +un carton a dessin une main encore belle et gardait l'attitude du genie +meditatif. + +Je reconnus, sous ses soixante-dix ans, le bon Jacobus Drubroquens. On +lui eut donne plus que son age, a voir les rides de ses joues, mais ses +deux yeux bleus gardaient une jeunesse invincible. + +Il repondit a mon salut sans savoir qui j'etais et sans se soucier de le +savoir, ayant pris l'habitude, dans les cremeries, d'une sorte de +fraternite anonyme qui s'etendait a tous ses interlocuteurs. + +"Vous savez, mon tableau, me dit-il, mon grand tableau! Ils veulent que +je l'execute reduit et corrige. + +--Et qui veut cela, maitre Jacobus? + +--Eux! la boutique, le gouvernement, les ministres, le Conseil +municipal, quoi! Est-ce que je sais donc? Est-ce que je connais ces +epiciers-la, moi? Je neglige les etres contingents et je meprise tout ce +qui n'est pas realise dans l'absolu. Oui, ils veulent denaturer ma +grande idee. Mais soyez tranquille, je ne transigerai pas." + +Ainsi donc l'Empire etait tombe, la Republique durait depuis vingt-cinq +ans, et Jacobus Dubroquens n'avait pas encore pu faire son grand +tableau. + +Au reste, son contentement etait parfait. Il dessinait, pour vivre, des +modeles de pipes, commandes par un concurrent de Gambier, et des +vignettes destinees a orner des boites de sardines. A le voir ainsi +souriant, on doutait si c'etait un vieux fou ou si c'etait un sage, et +je n'oserais pas en decider. + +En me quittant, il me montra d'un grand geste le ciel rose, la riviere +argentee et les bords couverts d'une poudre de lumiere blonde. + +"Hein? me dit-il, voila un joli fonds pour mon apotheose de la femme +libre ... en donnant plus de valeur aux tons, necessairement. Je ferai, +cette fois, du Veronese, mais plus fort ... Veronese saute haut comme +cela; moi ..." + +Et je lui vis faire le geste d'autrefois. + +De la passerelle du debarcadere, il me cria: + +"Venez me voir dans mon atelier, au Point-du-Jour. La rue la ..., a +droite, n 6. Sonnez fort." + +J'y allai seulement deux mois plus tard. Devant la maison que Jacobus +m'avait indiquee, je rencontrai Jean Meusnier, robuste et noueux comme +un chene, et portant sur sa redingote correcte la rosette de commandeur. +On eut dit un antique satyre devenu tres homme du monde. Il me serra la +main. + +"C'est vous!... Il y a longtemps ... Ce pauvre Dubroquet, hein? Une +fluxion de poitrine ... fichu!" + +Et il s'engagea devant moi dans un petit escalier de bois qu'il faisait +trembler de son poids. + +En montant, il soufflait et grognait: + +"Sacre bahut, va!" + +Sur le plus haut palier, une femme en camisole, la concierge, secoua +tristement la tete et nous dit tout bas: + +"Il ne passera pas la journee. Entrez, mes bons messieurs." + +Dans une soupente, sur un mauvais lit de sangle, devant la Sirene de +1847, Jacobus ralait. + +Il nous fit signe d'approcher et, d'une voix sifflante, tres faible, +mais encore distincte: + +"C'est fini! J'emporte avec moi la peinture philosophique ... Ils sont +tous la, dans ma tete, mes tableaux ... Apres tout, c'est peut-etre un +bien, qu'on ne les ait pas vus ... Ca aurait fait trop de peine aux +camarades." L'agonie, assez douce, dura cinq heures et se termina vers +minuit. + +Jean Meusnier ferma les yeux de son vieux copain et, pensif, revoyant +toute sa vie, songeant au mystere des choses, comme effleure d'un grand +coup d'aile invisible, il porta la main a son front et murmura dans un +etonnement douloureux: + +"Sacre bahut!" + + + + +XI + +ONESIME DUPONT + + +J'ai connu Onesime Dupont dans sa vieillesse. Par lui, j'ai touche a la +generation d'Armand Carrel et des redacteurs du Globe, dont il gardait +la doctrine et les moeurs. Son nom, jadis fameux, est maintenant oublie. +C'etait un homme de 48, un rouge. Il aimait la musique et les fleurs. Je +le voyais quelquefois chez mon pere. Il etait vetu tout de noir, avec +une extreme recherche. Ses facons trahissaient un perpetuel et minutieux +respect de soi-meme. Il gardait a quatre-vingts ans l'allure d'un homme +d'epee. La seule peur qu'il eut jamais connue, la peur de se salir, le +tenait si fort qu'il ne quittait presque jamais ses gants clairs et ne +donnait la main qu'a tres peu de personnes. Il avait d'incroyables +scrupules de conscience et d'hygiene, un besoin constant de proprete +morale et physique. Je n'ai jamais connu un homme si poli ni d'une +politesse si glaciale. La lueur de ses yeux allumes sur une longue face +jaune et les replis de ses levres minces auraient deplu sans un air de +generosite, d'heroisme, de folie, qu'exprimait toute cette antique +figure. Onesime Dupont n'etait pas pauvre. Il passait pour riche, parce +qu'a l'occasion il interrompait la stricte economie de son bien par des +actes d'une magnificence bizarre et singuliere. + +Conspirateur durant la monarchie de Juillet, representant du peuple en +1848, proscrit en 1852, depute en 1871, il etait republicain et +travaillait a l'avenement de la liberte sur la terre et de la fraternite +universelle. Sa doctrine etait celle des republicains de son age; mais +ce qu'il avait d'original, c'est qu'il etait en meme temps l'ami le plus +genereux du genre humain et le plus sombre des misanthropes. Les hommes +qu'il cherissait en masse jusqu'a sacrifier a leur bonheur ses biens, sa +liberte, sa vie, il les meprisait en particulier et evitait leur contact +comme une souillure. Ce n'etait pas la seule contradiction de cet esprit +qui proclamait sans cesse l'independance de l'idee, condamnait l'emploi +du glaive et qui, soutenant ses doctrines l'epee a la main, se battait +pour des questions de principes. Il fut jusqu'a la vieillesse le plus +fier duelliste de son parti. + +Sa hauteur, sa froideur et le sentiment inflexible qu'il avait de +l'honneur faisaient de lui une sorte de gentilhomme rouge. Il etait fils +d'un marchand de porcelaines du faubourg Poissonniere. Il fut destine +lui-meme au negoce. Ses debuts dans le commerce des porcelaines furent +marques par un incident assez extraordinaire. Je veux vous le conter +comme me l'ont conte des vieillards qui sont morts depuis longtemps. + +Le pere Dupont, honnete homme et habile homme, se faisait vieux vers +1835. Ayant acquis dans son commerce une fortune assez ronde pour le +temps, il resolut de se retirer a la campagne avec sa femme Heloise, nee +Riboul, qui venait de recueillir enfin l'heritage de son pere, Riboul, +ancien macon, acquereur de biens nationaux. Un jour donc de cette annee +1835, le bonhomme appela sons fils Onesime dans la petite cage grillee +qui, depuis trente ans, lui servait de bureau et d'ou l'on pouvait +surveiller les commis du magasin en faisant des ecritures. Et, la, il +lui tint ce langage: + +"Je ne suis plus jeune, et j'ai envie de finir ma vie dans le jardinage. +J'ai toujours eu envie de greffer des poiriers. La vie est courte, mais +on revit dans ses enfants. L'auteur de la nature nous a accorde cette +immortalite sur la terre. Tu as vingt ans. A cet age, je vendais de la +vaisselle dans les foires. J'ai conduit ma charrette a travers tous les +departements de la Republique, et il m'est arrive plus d'une fois de +dormir sous la bache, au bord d'un chemin, dans la pluie, dans la neige. +L'existence, qui m'a ete dure, te sera facile. Je m'en rejouis, puisque +ta vie est la suite de la mienne. J'ai marie ta soeur a un avocat. Il +est temps que je donne a ta vertueuse mere et a moi le repos que nous +avons merite tous les deux. Je me suis hausse dans la societe par mon +travail: j'ai fait mon instruction dans les almanachs et dans les +papiers repandus par toute la France a l'epoque ou le pays etablissait +sa constitution au milieu des troubles. Toi, tu as ete enseigne dans un +college. Tu sais le latin et le droit. Ce sont des ornements de +l'esprit. Mais l'essentiel est d'etre honnete homme et de gagner de +l'argent. J'ai fait une bonne maison. A toi de la soutenir et de +l'agrandir. La porcelaine est une excellente marchandise, qui repond a +tous les besoins de la vie. Prends ma place, Onesime. Tu n'es pas encore +capable de la tenir seul. Mais je t'aiderai dans les premiers temps. Il +faut que les clients s'accoutument a ta figure. Des aujourd'hui, recois +les commandes qu'on apportera. Le registre des tarifs, qui est dans ce +casier, te sera d'un grand secours. Mes conseils et le temps feront le +reste. Tu n'es ni sot ni mechant. Je ne te reproche pas de porter des +gilets a la Marat et de faire le bousingot. C'est un travers de ton age. +J'ai ete jeune aussi. Assieds-toi la, mon garcon, devant cette table." + +Et le bonhomme Dupont indiqua du bras a son fils un vieux bureau qui +n'etait pas a la mode et qu'il gardait par economie, n'etant point +fastueux. C'etait un bureau de marqueterie, garni de cuivres, qu'il +avait achete a l'encan, une trentaine d'annees auparavant, et qui avait +servi a M. de Choiseul durant son ministere. + +Onesime Dupont obeit en silence et prit la place qui lui etait assignee. +Son pere alla se promener, confiant dans son fils, car il estimait que +bon sang ne saurait mentir, et satisfait d'avoir change un bousingot en +marchand de porcelaines. Onesime demeure seul, etudia les tarifs. Il +etait enclin a faire son devoir et a donner de l'attention a toutes les +affaires dont il s'occupait. Il se livrait a cette etude depuis une +demi-heure, quand survint M. Joseph Peignot, marchand de porcelaines a +Dijon. C'etait un homme jovial et le meilleur client de la maison +Dupont. + +"Vous ici, monsieur Onesime! Quoi! vous n'etes point sur le boulevard a +faire le gandin, avec votre bel habit bleu a boutons d'or! Les jolies +filles des Bains chinois doivent etre bien tristes de votre absence. +Mais vous avez raison, il y a temps pour le plaisir et temps pour les +affaires serieuses ... Je venais voir votre pere. + +--Je le remplace. + +--J'en suis heureux. C'est un ami a moi. Voila dix ans que je fais des +affaires avec lui. J'espere en faire dix ans et plus avec vous. Vous lui +ressemblez. Mais vous ressemblez beaucoup plus a votre mere. Ce n'est +pas un mauvais compliment que je vous fais. Mme Dupont est fort bien de +sa personne. Comment va votre pere? Je compte bien diner avec lui un +jour de cette semaine au Rocher de Cancale, comme nous faisons tous les +ans depuis dix ans. Dites-moi bien qu'il n'est pas malade. + +--Il est en bonne sante. Je vous remercie, monsieur. Que desirez-vous? + +--Eh! mais, c'est l'epoque du rassortiment. Je viens vous faire mes +commandes annuelles. Je suis arrive ce matin par la diligence, et je +loge, comme de coutume, a l'hotel de la Victoire, rue du Coq-Heron." + +Et M. Joseph Peignot, tirant un papier de sa poche, enumera les objets +dont il avait besoin, services de table par douzaines, assiettes par +centaines, cuvettes, pots. Une commande superbe. + +"Je m'efforcerai de vous satisfaire, monsieur", dit Onesime. + +Les yeux sur le tarif, il indiqua soigneusement le prix des pieces que +le marchand enumerait ... Vingt-quatre services a la Charte, blanc et or +... douze services Lamartine, soixante garnitures de toilette ... + +"Vous voyez, dit M. Joseph Peignot, je ne crains pas de me charger de +marchandises. Il faut beaucoup acheter si l'on veut beaucoup vendre. Je +suis hardi, tel que vous me voyez, et je ne crains pas les risques du +commerce ... Vous n'avez pas meilleur client que moi", ajouta-t-il avec +un bon rire. + +Et, aussitot, il prit un air attriste et soupira d'un ton plaintif: + +"Vous me ferez bien une petite reduction. Vous tenez vos prix trop haut. +Les temps sont durs. Il y a de l'argent en France, mais il se cache. La +securite manque. Faites-moi ma petite reduction. + +--J'ai le regret de ne pouvoir vous accorder ce que vous me demandez, +monsieur, repondit Onesime avec une politesse glaciale. + +--Vous ne pouvez me faire cinq du cent en sus de la remise ordinaire? +Vous plaisantez! + +--Non, monsieur, je ne plaisante pas. + +--Votre papa, lui, me la ferait tout de suite, ma petite reduction. Il +m'accorde toutes les remises que je lui demande. Il ne refuse rien a son +vieil ami Peignot. Voila un brave homme, le papa Dupont! + +--Brisons la, monsieur, dit Onesime en se levant. Apres ce que vous +venez de me dire, je ne puis plus communiquer avec vous que par +l'intermediaire de deux de mes amis. + +--Qu'est-ce que vous dites? demanda le Dijonnais, dont l'ame innocente +se remplissait de surprise. + +--Je dis, monsieur, que j'aurai l'honneur de vous envoyer mes temoins, +qui se feront un devoir de se mettre a la disposition des votres. + +--Je ne vous comprends pas. + +--C'est donc, monsieur, que je n'ai pas parle avec assez de clarte. +Veuillez m'en excuser. Je vous envoie mes temoins parce que vous avez +insulte mon pere. + +--Moi, insulter votre pere, un ami de dix ans, un confrere que j'estime, +que j'honore! Vous n'etes pas dans votre bon sens, jeune homme! + +--Vous l'avez insulte, monsieur, en declarant qu'il pouvait vous faire +une reduction sur le tarif de ses marchandises, ce qui etait insinuer +que ses benefices sont excessifs et par consequent iniques, puisqu'il +peut, selon vous, les reduire sur votre demande. C'etait enfin lui +reprocher de vous faire tort de la difference, dans le cas ou vous ne la +reclameriez pas, et l'accuser d'indelicatesse a votre prejudice. Vous +l'avez donc insulte. Je crois m'etre, cette fois, suffisamment +explique." + +En entendant ces paroles, le Dijonnais ouvrait une bouche et des yeux +tout ronds. L'impossibilite ou il se trouvait de rien comprendre a ces +raisons l'accablait, et ce qui l'effrayait le plus, c'etait le calme et +la douceur avec lesquels elles etaient deduites. Onesime Dupont lui +parlait, en effet, de cette voix lente et melodieuse avec laquelle il +devait plus tard soutenir dans les clubs et a l'Assemblee nationale les +motions les plus terrifiantes. + +"Jeune homme, dit en palissant le marchand de Dijon, l'un de nous deux +est fou, cela est certain et necessaire. Mais je crois fermement--et je +jurerais au besoin--que c'est vous. Je ne quitterai point Paris avant +d'avoir vu votre pere et de m'etre explique avec lui. Ce qui m'arrive a +cette heure est tellement etrange, que je ne croyais pas qu'il dut +jamais arriver rien de semblable, ni a moi ni, d'ailleurs, a personne +autre." + +Et il sortit, accable d'une sorte d'etonnement et sentant qu'il allait +etre malade. Il le fut, en effet, et se mit au lit dans l'hotel de la +Victoire, rue du Coq-Heron. + +Cependant Onesime Dupont ecrivit a deux sous-officiers de la caserne du +Chateau-d'Eau qu'il avait un service a leur demander. C'etaient deux +sergents bousingots qui servaient couramment de temoins aux redacteurs +du National et aux membres du club Esperance. + +Mais des le lendemain le pere Dupont reprit sa place a son bureau. Il +acheva de vieillir derriere son grillage, ne cultiva point le jardin, +qui etait dans ses voeux, et ne greffa pas de poiriers. + +Onesime, releve de ses fonctions commerciales, s'attacha uniquement aux +interets publics et fonda la societe secrete Truelle et Niveau, qui +inquieta par d'incessantes attaques et mit trois fois en peril le +gouvernement de Juillet. + + + + + + +LIVRE DEUXIEME + +NOTES ECRITES PAR PIERRE NOZIERE EN MARGE DE SON GROS PLUTARQUE. + + +Je feuilletais dernierement le Merite des Femmes, dans un joli +exemplaire relie en maroquin cerise et dore sur tranches, qu'on a +trouve, apres la mort de ma grand'mere, dans le secretaire ou cette +excellente femme gardait ses plus chers souvenirs. + +La tranche est usee aux beaux endroits, et il y a des fleurs sechees +entre des feuillets. Il est certain que ma grand'mere, du temps qu'elle +etait jeune, lisait ce poeme avec attendrissement. Elle y voyait ce que +je n'y vois pas. C'etait pour elle la source vive et l'haleine embaumee. +Il serait absurde de lui donner tort. La gracieuse creature savait ce +qu'elle lisait. Elle etait jeune, et le livre etait frais. + +Bien qu'il ecrivit l'oeil fixe sur la posterite (il l'a dit lui-meme, et +c'est l'attitude qu'il garde en son portrait), Gabriel Legouve avait +sans doute compose son poeme pour ma grand'mere, qui etait en 1801 une +belle enfant vetue d'un fourreau de mousseline blanche, plutot que pour +vous et moi qui n'etions pas nes. C'est pourquoi je suis tente de croire +que le Merite des Femmes etait un poeme excellent et qui s'est gate +depuis. Autrement, je ne m'expliquerais pas que ma grand'mere y eut fait +secher des fleurs. + +Il est vrai que je ne sais pas au juste a quoi elle pensait en lisant le +Merite des Femmes. Elle ne pensait peut-etre pas a ce qu'elle lisait. +Elle avait peut-etre plus a dire a son petit livre que son petit livre +n'avait a lui dire. Mais les poetes sont coutumiers de pareilles +confidences; nous ne les aimerions pas tant s'ils n'etaient pas faits +pour nous ecouter plus encore que pour nous parler. Ils sont des +confidents quand ils ne sont pas des entremetteurs. + +Ce qu'il y a de vraiment aimable dans le Merite des Femmes, ce sont les +fleurs qu'y mit ma grand'mere. + +*** + +La raison, la superbe raison est capricieuse et cruelle. La sainte +ingenuite de l'instinct ne trompe jamais. Dans l'instinct est la seule +verite, l'unique certitude que l'humanite puisse jamais saisir en cette +vie illusoire, ou les trois quarts de nos maux viennent de la pensee. + +Mon vieux Condillac dit que les etres les plus intelligents sont les +plus capables de se tromper. + +*** + +La morale et le savoir ne sont pas necessairement lies l'un a l'autre. +Ceux qui croient rendre les hommes meilleurs en les instruisant ne sont +pas de tres bons observateurs de la nature. Ils ne voient pas que les +connaissances detruisent les prejuges, fondements des moeurs. C'est une +affaire tres chanceuse que de demontrer scientifiquement la verite +morale la plus universellement recue. + +*** + +Ceux-la furent des cuistres qui pretendirent donner des regles pour +ecrire, comme s'il y avait d'autres regles pour cela que l'usage, le +gout et les passions, nos vertus et nos vices, toutes nos faiblesses, +toutes nos forces. + +Je tiens pour un malheur public qu'il y ait des grammaires francaises. +Apprendre dans un livre aux ecoliers leur langue natale est quelque +chose de monstrueux, quand on y pense. Etudier comme une langue morte la +langue vivante: quel contresens! Notre langue, c'est notre mere et notre +nourrice, il faut boire a meme. Les grammaires sont des biberons. Et +Virgile a dit que les enfants nourris au biberon ne sont dignes ni de la +table des dieux ni du lit des deesses. + +*** + +Je viens d'apprendre la mort de mon vieux camarade Champdevaux. C'etait, +de son vivant, un petit homme gras et rond qui promenait par le monde +son indestructible contentement. Il avait sur un large visage des traits +si petits qu'on les distinguait a peine, et l'on ne voyait guere sur sa +face que l'abondant sourire qui la couvrait tout entiere. Son visage +ressemblait a un fruit mur. Heureux de naissance, la vie n'avait pas +trop contrarie son inclination naturelle au bonheur. Il approuvait +l'univers, il admirait ce monde dont il faisait notablement partie. Ce +n'est pas qu'il n'eut ses miseres, car enfin il etait homme, et meme bon +homme. Mais chez lui le chagrin tenait de la surprise: la surprise est +passagere. Le simple Champdevaux ne restait afflige que le temps de +frotter avec ses poings ses petits yeux ecarquilles. + +Il avait epouse une jeune personne bien elevee, encore plus petite que +lui, courte, toute en joues, et qui lui ressemblait comme une soeur. Il +l'aimait. Elle mourut. Il en fut etonne. Et, cette fois, l'etonnement +dura. Il pleurait comme un enfant; les larmes faisaient peine a voir sur +cette face heureuse. Un bon pretre, ami de la famille, essaya de le +consoler. + +"Dieu vous l'avait donnee, Dieu vous l'a reprise, disait-il. + +--Je n'aurais jamais cru ca de lui", repondit Champdevaux. + +Trois mois plus tard, passant par Tours ou il habitait, j'allai le voir. +C'etait le printemps. Je le trouvai qui, coiffe d'un large chapeau de +paille, arrosait les plates-bandes dans son jardin ou il semblait avoir +lui-meme pousse. Il posa son arrosoir, me serra la main en tournant vers +moi, sans rien dire, son bon visage placide; il me suppliait du regard +d'ecarter les pensees affligeantes. + +Puis il me dit, en levant au ciel ses deux petits bras: + +"Vois-tu, mon cher, ma nature est de reverdir!" + +Je vous le dis sincerement: Champdevaux etait, dans sa simplicite, plus +pres de la nature que les orgueilleux qui l'offensent par les longs +souvenirs et les revoltes superbes. + +Cet homme heureux trouva l'annee suivante, presque sans sortir de son +potager, une femme qui ressemblait d'une merveilleuse maniere a celle +qu'il avait perdue; seulement, elle etait encore plus petite et plus en +joues. Il l'epousa et en fut parfaitement heureux jusqu'a sa mort qui +survint subitement apres quatre ans de mariage. Il taillait ses arbres +quand l'apoplexie le frappa. Ce fut sa derniere surprise. + +*** + +Si nous comprenions les figures des ames comme les figures de la +geometrie, nous n'aurions pas plus d'animosite a l'endroit d'un esprit +trop etroit qu'un mathematicien n'en montre contre un angle qui, faute +de cinq ou six degres d'ouverture, n'a pas les proprietes de l'angle +droit. + +*** + +Je ne crois pas que rien au monde soit comparable a l'agilite avec +laquelle les femmes oublient ce qui fut tout pour elles. Par cette +effrayante puissance d'oubli autant que par la faculte d'aimer, elles +sont vraiment des forces de la nature. + +*** + +J'ai dejeune ce matin chez N***, ancien ministre de l'Instruction +publique et des Beaux-Arts, dont la maison est frequentee par une foule +brillante de peintres, de sculpteurs, de litterateurs, de savants, +d'hommes politiques et d'hommes du monde. Je m'y rencontrai avec le +peintre Jarras, le sculpteur Lataille, N***, le grand comedien, le +depute B***, et deux ou trois membres de l'Institut, personnes fort +diverses d'esprit et de moeurs, se ressemblant toutes par cet air apaise +que donne l'habitude de la celebrite. Ils etaient au regime pour la +plupart, et des bouteilles d'eaux minerales couvraient la table. Chacun +avoua quelque misere de l'estomac, du foie ou des reins. Ils +s'interessaient tous a l'etat d'un seul, qu'ils comparaient au leur. On +attaqua tous les sujets, theatre, litterature, politique, art, affaires, +scandales, nouvelles du jour, mais de biais et legerement. Ces hommes +avaient pris avec l'age des facons assez douces. Le temps les avait +polis a la surface. Une pratique savante des idees et aussi +l'indifference qu'inspirait a chacun toute pensee etrangere a la sienne, +leur communiquaient les dehors aimables de la tolerance. Mais on +s'apercevait bien vite qu'ils etaient au fond divises sur toutes les +questions importantes, religion, Etat, societe, art, qu'il ne subsistait +entre eux d'autre lien moral que la prudence et l'indifference et que +si, par hasard, ils se trouvaient une fois d'accord, c'etait sur quelque +lieu commun que, faute d'attention, d'intelligence ou de courage, ils +n'avaient jamais examine. Je fis encore cette observation que, s'ils +decouvraient chez un contradicteur, fut-ce dans la theorie la plus +abstraite ou dans l'utopie la moins realisable, une menace a leur +quietude ou a leurs interets, ils depouillaient aussitot leur +bienveillance habituelle et devenaient feroces. C'est ainsi que Jarras, +qui avait une clientele aristocratique, palissait d'horreur et +rougissait de colere aux seuls mots de socialisme et de collectivisme. A +cela pres, l'ame du monde la plus facile. + +J'avais pour voisin de table le doyen du dejeuner, un vieillard fameux +par sa science et ses galanteries, l'orientalisme Antonin Furnes, membre +de l'Academie des Inscriptions. Apres m'avoir observe durant quelques +instants avec une gravite narquoise, il me dit a l'oreille: + +"Faites comme moi: suivez mon exemple! Voyez, je prends grand soin de +casser mon oeuf par le gros bout. + +--Pourquoi? + +--Pour etre honnete homme. J'ai beaucoup voyage dans ma vie. J'ai vecu +dans tous les mondes. J'ai remarque que l'honnetete consistait a se +conformer a l'usage. J'en ai conclu qu'en s'y conformant dans les +moindres choses on etait un parfait honnete homme. C'est pourquoi je +vous conseille, monsieur Noziere, de casser votre oeuf par le gros bout. + +--Je vous suis reconnaissant d'un si bon avis, repondis-je. Vous me +voyez pret a le suivre. Je crois comme vous en effet qu'avec de la +civilite et en observant les regles on se tire d'affaire en ce monde et +dans l'autre, s'il y en a un autre. Mais excusez-moi, je suis distrait. + +--En ce cas, me dit le vieil orientaliste, ne frequentez pas les +puissants de ce monde et tachez de n'avoir besoin de personne." + +A mesure que le repas avancait, la conversation devenait plus vive et +plus confuse, et je n'y recueillis rien de considerable. Mais apres le +dejeuner, M. Antonin Furnes me fit, en prenant son cafe, un recit +interessant dont voici les termes memes: + +"Il y a trente ans, etant a Paris, je recus la visite d'un Arabe que +j'avais connu l'annee precedente a Mascate ou j'avais ete envoye en +mission par le gouvernement. C'etait un fort bel homme et un lettre. Il +avait une intelligence assez vive, mais entierement fermee a tout ce qui +n'etait point le genie de sa race. Il n'y a dans tout l'Orient que les +Armeniens qui soient aptes a comprendre les idees europeennes. Les Turcs +n'en sont pas capables; les Arabes, encore moins. Celui-ci, qui m'avait +recu magnifiquement dans sa maison de Mascate, etait l'homme le plus +joli, le plus discret, le plus ceremonieux qu'il fut possible de +rencontrer. Je vous ai dit que c'etait un lettre. Il s'occupait surtout +d'histoire. Je crois que c'etait l'esprit le plus cultive de Mascate. Il +avait a peu pres autant de philosophie que notre Froissart. Je le +compare volontiers a Froissart parce que l'Arabe actuel ressemble assez +par la puerilite chevaleresque a nos seigneurs du XIVe siecle. Il se +nommait Djeber-ben-Hamsa. Il m'expliqua avec une politesse parfaite ce +qu'il attendait de moi. Il venait en Europe etudier les moeurs des +Occidentaux, et commencait par la France, qui l'interessait plus que +toute autre nation, comme ayant manifeste avec un eclat incomparable sa +puissance et sa justice en Orient. Il comptait visiter ensuite +l'Angleterre et l'Allemagne. C'est la meilleure societe qu'il desirait +voir. Et il venait me demander que je lui fisse la faveur de le +presenter dans les salons les mieux frequentes de Paris. Je le lui +promis bien volontiers. Il y avait alors a Paris une societe charmante. +Le souvenir d'y avoir ete mele fait encore aujourd'hui la douceur de ma +vie. Vous ne pouvez imaginer ce qu'etait l'art de la conversation a +cette epoque lointaine. Il est vrai que Djeber-ben-Hamsa ne pouvait +jouir en aucune maniere du plaisir d'entendre M. Guizot ou M. de +Remusat, Mme *** et Mme ***. Il comprenait bien l'anglais. C'est une +langue assez familiere aux Arabes de l'Oman, depuis l'etablissement des +Anglais a Aden. Mais il ne savait pas vingt mots de francais. Aussi +pris-je soin de le conduire de preference dans les bals et dans les +concerts. On dansait beaucoup alors et l'on voyait un grand nombre de +femmes admirablement belles. Je le menai dans les bals les plus +brillants de la saison, chez Mme X ..., chez Mme Y ..., chez Mme Z ... +La beaute de ses traits, la gravite de son maintien, le geste gracieux +par lequel il portait sa main a sa tete et a ses levres en signe de +devouement, le langage image par lequel il exprimait dans sa langue sa +profonde gratitude, et que je traduisais de mon mieux a la maitresse de +la maison, toutes ses manieres enfin, etranges et belles, inspiraient de +la curiosite, de l'interet, une sorte de respect et de sympathie. Je le +fis inviter a un bal des Tuileries. Il fut presente a l'empereur et a +l'imperatrice. Il ne s'etonnait de rien. Il ne temoigna jamais aucune +surprise. Apres six semaines de fetes, il nous quitta pour visiter le +reste de l'Europe. + +"Je ne songeais plus guere a lui quand, cinq ou six ans plus tard, je +recus une relation de son voyage qu'il m'avait fait l'honneur de +m'envoyer de Mascate. Le livre imprime en caracteres arabes sortait des +presses de Wilson and Son, imprimeurs a Aden. Je le feuilletai assez +negligemment, pensant n'y rien trouver de substantiel. Un chapitre +pourtant attira mon attention. Il avait pour titre: "Des bals et des +danses". Je le lus et j'y decouvris un passage assez curieux dont je +vais vous rendre le sens tres exactement. Djeber-ben-Hamsa y disait: + +"C'est une coutume chez les Occidentaux et particulierement chez les +Francs de donner ce "qu'ils appellent des bals. Voici en quoi consiste +cette coutume. Apres avoir rendu leurs "femmes et leurs filles aussi +desirables que possible en leur decouvrant les bras et les "epaules, en +parfumant leurs cheveux, leurs habits, en repandant une poudre fine sur +leur "chair, en les chargeant de fleurs et de joyaux et en les +instruisant a sourire sans en avoir "envie, ils se rendent avec elles +dans des salles vastes et chaudes, eclairees de bougies qui "egalent en +nombre les etoiles, et garnies de tapis epais, de sieges profonds, de +coussins "moelleux. La, ils boivent des liqueurs fermentees, echangent +des propos joyeux et se livrent "avec ces femmes a des danses rapides, +auxquelles j'ai plusieurs fois assiste. Puis, le "moment venu, ils +assouvissent leurs desirs charnels avec une grande fureur, soit apres +avoir "eteint les lumieres, soit en disposant des tapisseries d'une +maniere favorable a leurs "desseins. Et ainsi chacun jouit de celle +qu'il prefere ou qui lui est assignee. J'affirme "qu'il en est ainsi. +Non que je l'aie vu de mes yeux, mon guide m'ayant toujours fait sortir +"des salons avant l'orgie, mais parce qu'il serait absurde et contraire +a toute possibilite que les choses preparees comme j'ai dit eussent une +autre issue." + +"Cette reflexion de Djeber-ben-Hamsa me parut assez interessante. Je la +communiquai a la femme d'un des mes confreres de l'Institut, la belle +Mme ***. Comme elle ne paraissait pas s'en emouvoir beaucoup, je la +pressai d'y repondre et crus l'embarrasser en lui disant: "Enfin, +Madame, pourquoi, comme le remarque mon Arabe, parfumez-vous vos epaules +nues, pourquoi vous chargez-vous d'or et de pierreries et pourquoi +dansez-vous?" Elle me regarda avec pitie: "Pourquoi? Parce que j'ai deux +filles a marier." + +*** + +Si l'homme depend de la nature, elle depend de lui. Elle l'a fait; il la +refait. Incessamment il petrit a nouveau son antique creatrice et lui +donne une figure qu'elle n'avait pas avant lui. + +*** + +ARISTE, POLYPHILE ET DRYAS + +POLYPHILE + +Comment pouvez-vous dire, Ariste, que l'intelligence est essentielle a +l'homme? Elle ne l'est point. L'intelligence, au degre superieur de son +developpement actuel, c'est-a-dire la faculte de concevoir quelques +rapports fixes dans la diversite des phenomenes, est rare et precaire +chez les animaux de notre espece. Ce n'est point par elle que l'homme +subsiste. Elle ne regle pas les fonctions de la vie organique; elle ne +satisfait point la faim ni l'amour; elle n'intervient point dans la +circulation du sang. Etrangere a la nature, elle est indifferente a la +morale quand elle ne lui est pas hostile. Elle n'a point determine les +instincts profonds des etres, les sentiments unanimes des peuples, les +moeurs, les usages. Elle n'a point institue la religion sainte ni les +lois augustes, qui se formerent, dans une antiquite solennelle, sur +l'exercice en commun des fonctions de la vie elementaire. Ce que j'en +dis n'est point pour rabaisser la majeste des institutions divines et +humaines: vous m'entendez bien. La splendeur touchante des cultes est +composee du debris informe des pharmacies primitives; les theologies ont +pour origine l'inintelligence venerable et l'effarement sacre de nos +ancetres sauvages devant le spectacle de l'univers. Les lois ne sont que +l'administration des instincts. Elles se trouvent soumises aux habitudes +qu'elles pretendent soumettre; c'est ce qui les rend supportables a la +communaute. On les appelait autrefois des coutumes. Le fonds en est +extremement ancien. L'intelligence a commence de poindre dans les +esprits quand l'homme avait deja construit sa foi, ses moeurs, ses +amours et ses haines, son imperieuse idee du bien et du mal. Elle est +d'hier. Elle date des Grecs, des Egyptiens, si vous voulez, ou des +Acadiens, ou des Atlantes. Elle vint apres la morale, que dis-je? apres +la flute et l'essence de rose. Elle est dans ce vieil animal une +nouveaute charmante et meprisable. Elle a jete ca et la d'assez jolies +lueurs, je n'en disconviens pas. Elle rayonne agreablement dans un +Empedocle et dans un Galilee, qui auraient vecu plus heureux s'ils +avaient eu moins d'aptitude a saisir quelques rapports fixes dans +l'infinie diversite des phenomenes. L'intelligence a quelque grace, un +charme, je l'avoue. Elle plait en quelques personnes. Rare comme elle +est aujourd'hui et retiree dans un petit nombre d'hommes meprises, elle +demeure innocente. Mais il ne faut pas s'y tromper: elle est contraire +au genie de l'espece. Si, par un malheur qui n'est point a craindre, +elle penetrait tout a coup dans la masse humaine, elle y ferait l'effet +d'une solution d'ammoniaque dans une fourmiliere. La vie s'arreterait +subitement. Les hommes ne subsistent qu'a la condition de comprendre mal +le peu qu'ils comprennent. L'ignorance et l'erreur sont necessaires a la +vie comme le pain et l'eau. L'intelligence doit etre, dans les societes, +excessivement rare et faible pour rester inoffensive. + +C'est ce qui se produit, en effet. Non que tout soit regle dans le monde +pour la conservation des etres, mais parce que les etres ne se +conservent que dans des circonstances favorables. Il faut reconnaitre +que l'humanite, dans son ensemble, eprouve, d'instinct, la haine de +l'intelligence. Le sentiment obscur et profond de son interet l'y +pousse. + +ARISTE + +L'intelligence, telle que vous l'avez definie, est evidemment +l'intelligence speculative, l'aptitude a la philosophie des sciences. Et +il semble bien que cette faculte n'est pas aussi nouvelle que vous dites +et qu'elle est au contraire vieille comme l'humanite. L'homme qui le +premier fit griller, dans sa caverne, sur la pierre du foyer, une cuisse +d'ours, n'etait pas seulement cuisinier; il etait chimiste, et la +philosophie des sciences ne lui etait pas du tout etrangere. Ce qui est +vrai, c'est que les hommes tirent des principes les plus justes les +consequences les plus fausses. Ce n'est point l'intelligence qui est +funeste a l'humanite, ce sont les erreurs de l'intelligence. La faculte +de comprendre d'une certaine facon l'univers est attachee aux organes +memes de l'animal que nous sommes, et l'homme est ne savant. Je me +flatte de rester dans la bonne nature, en poursuivant mes travaux de +chimie agricole et d'archeologie. Apres cela, je vous accorderai, +Polyphile, que l'aptitude de nos semblables a la divagation est grande +et que la faculte d'errer est celle que l'homme exerce avec le plus de +puissance. + +DRYAS + +Cela tient a ce que nous ne faisons que d'entrer dans la periode +positive. + +POLYPHILE + +A tout le moins, vous reconnaissez avec moi que les croyances, la morale +et les lois ne derivent point d'une interpretation rationnelle des +phenomenes de la nature, qu'une libre intelligence de ces phenomenes +affaiblit les prejuges necessaires, et que la faculte de beaucoup +connaitre est une monstruosite funeste. + +DRYAS + +Cela n'est pas bien vrai. + +POLYPHILE + +Cela est si vrai, que les theologiens qui concoivent Dieu comme un etre +souverainement intelligent ne peuvent admettre qu'il soit moral. Aussi +bien l'idee d'un Dieu moral est-elle ridicule. + +DRYAS + +La morale a ete jusqu'ici constituee sur les idees theologiques. Nous +avons eu une morale fetichiste, une morale polytheiste et une morale +monotheiste. Cette derniere fut dure. Le temps est venu de constituer la +morale sur la science. + +POLYPHILE + +Je ne vous reprocherai point d'opposer les sciences aux religions. Mais, +s'il y faut regarder de pres, Dryas, que sont les religions, je vous +prie, que sont-elles, sinon de tres vieilles sciences, des astrologies, +des arithmetiques, des meteorologies, des medecines usees, deformees, +obscurcies, des ordonnances de tres antique et tres lointaine police, +des recettes brouillees de cuisine et d'hygiene, des maximes +d'agriculture primitive et de civilite sauvage? Les notions positives et +les pratiques rationnelles deviennent, avec l'age qui les rend etranges +et mysterieuses, les dogmes de la foi et les ceremonies du culte. + +Notre science produira aussi des superstitions. On n'en sortira pas. +L'intelligence est en horreur a la nature humaine. Des religions +naissent sous nos yeux. Le spiritisme elabore en ce moment ses dogmes et +sa morale. Il a ses pratiques, ses conciles, ses peres et des millions +d'adherents. Or les spirites fondent leur croyance sur la chimie telle +qu'elle a ete creee par Lavoisier; ils se flattent d'avoir les idees les +plus neuves sur la constitution de la matiere. Ils pretendent posseder +une bonne, une excellente physique. "C'est nous les savants!" +s'ecrient-ils. Comme le disait Ariste: "On tire les consequences les +plus fausses des principes les plus vrais." + +ARISTE + +Je m'apercois, Polyphile, que vous faites a l'intelligence une querelle +d'amoureux. Vous l'accablez de reproches parce qu'elle n'est pas la +reine du monde. Son empire n'est point absolu. Mais c'est une dame de +bien qui n'est pas sans credit dans plusieurs honnetes maisons, et dont +la puissante douceur agit meme en cette ville, situee au bord d'un large +fleuve, dans une fertile vallee. + + + + + +LIVRE TROISIEME + +PROMENADES DE PIERRE NOZIERE EN FRANCE + + + + +PROMENADES DE PIERRE NOZIERE EN FRANCE + +I + +PIERREFONDS + + +C'est un pays de grande douceur que ce Valois que je parcours en ce +moment et dont je baiserais volontiers la terre; car c'est par +excellence la terre nourriciere de notre peuple. + +Toutes les generations y ont laisse leur empreinte, et c'est enfin, dans +un cadre jeune et charmant, le reliquaire de la patrie. Je le sens a +moi, ce sol que mes peres ont seme. Sans doute, toutes les provinces de +la France sont egalement francaises, et l'union indissoluble est faite +entre celles qui formerent le domaine des premiers rois moines de la +troisieme dynastie et celles qui entrerent les dernieres dans cette +reunion sacree. Mais il est permis a un vieux Parisien archeologue +d'aimer d'un amour special l'Ile-de-France et les regions voisines, +centre venerable de notre France a tous. C'est la que se forma la langue +delectable, la langue d'oil, la langue d'Amyot et de La Fontaine, la +langue francaise. C'est la enfin ma patrie dans la patrie. + +Je suis a Pierrefonds, dans une chambre louee par des paysans, une +chambre meublee d'une armoire en noyer et d'un lit a rideaux de +cotonnade blanche avec grelots. L'etroite tablette de la cheminee porte +une couronne de mariee sous un globe. Sur les murs blanchis a la chaux, +dans de petits cadres noirs, des images coloriees qui datent du +gouvernement de Juillet, La Clemence de Napoleon envers M. de +Saint-Simon, avec cette legende: "Le Duc de Saint-Simon, emigre +francais, prit (sic) les armes a la main et condamne a mort, allait +subir sa sentence, lorsque sa fille vint demander grace a Napoleon qui +lui dit: "J'accorde la vie a votre pere et ne lui donne pour punition +que le remords d'avoir porte les armes contre sa patrie." Le Marie et la +Mariee se faisant pendant des deux cotes de la glace; la Bergere +Estelle, avec sa houlette enroulee d'une faveur rose; Josephine, une +ferronniere au front. Un distique revele le secret de Josephine: + + L'attente du plaisir fait palpiter ton coeur, + Et dans l'espoir du bal tu mets tout ton bonheur. + +Cette imagerie est morte. La photographie l'a tuee. J'ai ici autour de +moi, dans de petits cadres, une vingtaine de portraits-cartes; des gens +a cheveux lisses avec des yeux qui leur sortent de la tete, des cousins +et des cousines (cela se voit); des enfants, les plus petits tout en +bouche, l'oeil presque ferme, faisant la moue. Les paysans n'achetent +plus d'Estelle, ils se font tirer leur portrait. Les seules gravures +nouvelles qui pendent au mur de cette chambre sont les attestations de +premiere communion, signees du cure, et representant une rangee de +petits garcons et de petites filles agenouilles a la sainte table, +tandis que le Pere Eternel les benit par le ciel entr'ouvert. + +Je vois de ma fenetre l'etang, les bois et le chateau. Il y a, a cent +pas de moi, un joli bouquet de hetres qui chantent au moindre vent. Le +soleil qui les baigne repand sur le sentier des gouttes de lumiere. On +trouve des framboises dans ces bois, mais il faut savoir les chercher; +le framboisier sauvage, aux feuilles vertes d'un cote et blanches de +l'autre, se cache au bord des chaudes clairieres. + +Il est aux bois des fleurs sauvages que je prefere aux fleurs cultivees; +elles ont des formes plus fines et des senteurs plus douces; et leurs +noms sont jolis. Elles ne portent point, comme les roses de nos +jardiniers, des noms de generaux. Elles se nomment: bouton-d'argent, +ciste, coronille, germandree, jacinthe des champs, miroir-de-Venus, +cheveux d'eveque, gants-de-notre-dame, sceau-de-Salomon, +peigne-de-Venus, oreille-d'ours, pied-d'alouette. + +A ma gauche se dresse la grande figure de pierre du chateau de +Pierrefonds. A vrai dire, le chateau de Pierrefonds n'est aujourd'hui +qu'un enorme joujou. Il etait en sa nouveaute "moult fort deffensable et +bien garny et remply de toutes choses appartenant a la guerre". Pour son +malheur, l'odieuse poudre a canon fut trouvee avant qu'il fut acheve +dans toutes ses parties. Il essuya dedaigneusement l'averse des premiers +boulets de fer et de pierre; mais, au commencement du XVIIe siecle, le +feu de trente pieces de canon fit rapidement breche dans ses murs; ses +tours furent eventrees. Pour nous, que les progres de la civilisation +ont familiarises avec le canon Krupp, les tours de Pierrefonds ont un +air de naivete. + +Elles portent chacune sur le flanc la figure d'un preux. Il y a huit +tours qui sont celles de Charlemagne, de Cesar, d'Artus, d'Alexandre, de +Godefroy de Bouillon, de Josue, d'Hector et de Judas Macchabee. Ces huit +preux, d'ages et de pays divers, mais tous de bonne maison et bons +chevaliers, portent le meme costume, qui est le costume des hommes +d'armes du commencement du XVe siecle. + +Ils ressemblent, dans leur encadrement de feuilles de houx, aux figures +d'un vieux jeu de cartes. Le maitre imagier qui les tailla n'avait pas +le moindre souci de la couleur locale. Il ne fit point difficulte +d'habiller Hector de Troie comme Godefroy de Bouillon, et Godefroy de +Bouillon comme le duc Louis d'Orleans. En ce temps-la, M. le docteur +Schliemann ne recherchait point dans la plaine ou fut Troie les armes +des cinquante fils de Priam. On n'etait point archeologue et on ne se +cassait point la tete a decouvrir comment vivaient les hommes +d'autrefois. Ce souci est propre a notre siecle. Nous voulons montrer +Hector en knemides et donner a tous les personnages de la legende et de +l'histoire leur vrai caractere. + +L'ambition, sans doute, est grande et genereuse. Je l'ai moi-meme +ressentie apres les maitres. Et aujourd'hui encore j'admire infiniment +les talents puissants qui s'efforcent de ressusciter le passe dans la +poesie et dans l'art. On pourrait se demander, toutefois, s'il est +possible de reussir completement dans une telle tentative et si notre +connaissance du passe est suffisante a le faire renaitre avec ses +formes, sa couleur, sa vie propres. J'en doute. On dit que nous avons, +au XIXe siecle, un sens historique tres developpe. Je le veux bien. Mais +enfin, c'est notre sens a nous. Les hommes qui nous suivront n'auront +pas ce sens-la; ils en auront un meilleur ou un pire, je ne sais, et ce +n'est pas la la question. Ce qui est certain, c'est qu'ils en auront un +autre. Ils verront le passe autrement, et ils croiront infailliblement +le voir mieux que nous. Aussi nos restitutions en poesie et en peinture +leur causeront tres probablement plus de surprise que d'admiration. Le +genre vieillit vite. + +Un jour, un grand philologue, passant avec moi devant l'eglise +Notre-Dame de Paris, me montra les figures des rois qui ornent la facade +principale. + +"Ces vieux imagiers, me dit-il, ont voulu faire les rois de Juda; ils +ont fait des rois du XIIIe siecle, et c'est par la qu'ils nous +interessent. On ne peint bien que soi et les siens." + +Ainsi les imagiers de Pierrefonds. Artus, que voici, etait un loyal +chevalier. Se sentant mourir, il ne voulut pas que son invincible epee +put tomber en des mains indignes de la porter. Il ordonna a son ecuyer +de l'aller jeter dans la mer. Or, cet ecuyer felon, considerant qu'elle +etait bonne et de grand prix, la cacha dans le creux d'un rocher. Puis +il revint dire au bon Artus que son epee gisait au fond de la mer. Mais, +souriant avec dedain, Artus lui montra du doigt la fidele epee qui etait +revenue a son cote pour n'etre point complice d'une trahison. + +La tour placee sous le vocable de ce preux, dont l'epee etait si loyale, +est une tour deloyale et felonne. Elle renferme des oubliettes. +Viollet-le-Duc les decrit en ces termes: "Au-dessous du rez-de-chaussee +est un etage voute en arcs-ogives, et, au-dessous de cet etage, une cave +d'une profondeur de sept metres, voutee en calotte elliptique. + +"On ne peut descendre dans cette cave que par un oeil perce a la partie +superieure de la voute, c'est-a-dire au moyen d'une echelle ou d'une +corde a noeuds; au centre de l'aire de cette cave circulaire est creuse +un puits qui a quatorze metres de profondeur, puits dont l'ouverture de +un metre trente de diametre correspond a l'oeil pratique au centre de la +voute elliptique de la cave. Cette cave qui ne recoit de jour et d'air +exterieur que par une etroite meurtriere, est accompagnee d'un siege +d'aisances pratique dans l'epaisseur du mur. Elle etait donc destinee a +recevoir un etre humain, et le puits creuse au centre de son aire etait +probablement une tombe toujours ouverte ..." + +Les huit preux sont places sous les machicoulis, dans des niches +encadrees de feuillage. Le feuillage est la merveille de l'architecture +gothique du XIIe siecle au XVe. Le sculpteur, en ces ages, ne +connaissait que la flore de ses bois et de ses champs; il ignorait +l'acanthe des Grecs et la noble elegance des volutes corinthiennes. Mais +il savait attacher avec grace le houx, le lierre, l'ortie et le chardon +au chapiteau des colonnes; il savait mettre des bouquets de fraisiers en +fleurs et suspendre des guirlandes de chene sur les murailles. + +Les niches de ces preux, bien qu'un peu haut placees, nous apparaissent +ainsi fleuries. Il ne faut que les regarder avec une lorgnette pour voir +que chacune est ornee d'un feuillage different. + +La variete regnait, avec une souverainete charmante, dans la sculpture +decorative des ages qu'on a nommes gothiques. Aussi Viollet-le-Duc, qui +a du restituer tous les motifs ornementaux du chateau de Pierrefonds, +s'est-il attache a les diversifier infiniment. Pas deux frises, pas deux +rosaces pareilles. Cette diversite donne un extreme agrement aux +constructions anterieures a la Renaissance; et la Renaissance en sa +fleur ne rompit point avec cette jolie habitude de varier les motifs. + +Vraiment il y a trop de pierres neuves a Pierrefonds. Je suis persuade +que la restauration entreprise en 1858 par Viollet-le-Duc et terminee +sur ses plans, est suffisamment etudiee. Je suis persuade que le donjon, +le chateau et toutes les defenses exterieures ont repris leur aspect +primitif. Mais enfin les vieilles pierres, les vieux temoins, ne sont +plus la, et ce n'est plus le chateau de Louis d'Orleans; c'est la +representation en relief et de grandeur naturelle de ce manoir. Et l'on +a detruit des ruines, ce qui est une maniere de vandalisme. + + + +II + +LA PETITE VILLE + + +DESROCHES, examinant la campagne avec ses lunettes.--Eh! mais, autant +que j'en puis juger avec ma vue courte, voila un assez joli endroit. +DELILLE--Ne te l'avais-je pas dit? Voila cette petite ville situee a +mi-cote. DESROCHES--On la dirait peinte sur le penchant de la colline. +DELILLE--Et cette riviere qui baigne ses murs! DESROCHES--Et qui coule +ensuite dans cette belle prairie. DELILLE--Et cette epaisse foret qui la +couvre des vents froids de l'aquilon ... + +PICARD, La Petite Ville, acte I, scene II. + +C'est une petite ville situee aux confins du Beauvaisis et de la +Normandie, dans l'ancien pays du Vexin. La Seine, bordee de saules et de +peupliers, coule a ses pieds; des bois la couronnent. C'est une petite +ville dont les toits d'ardoise bleuissent au soleil, domines par une +tour ronde et par les trois clochers de la vieille collegiale. La petite +ville fut longtemps guerriere et forte. Mais elle a denoue sa ceinture +de pierre, et voici qu'aujourd'hui, silencieuse et tranquille, elle se +repose en paix de ses antiques travaux. C'est une petite ville de +France; les ombres de nos peres hantent encore ses murailles grises et +ses avenues de tilleuls tailles en arceaux; elle est pleine de +souvenirs. Elle est venerable et douce. + +Si vous voulez savoir son nom, regardez ses armoiries sculptees sur la +facade de la Maison-Dieu, fondee par saint Louis. Le chef est d'azur, +charge de trois fleurs de lis d'or, car c'etait une ville royale; et +elle porte d'argent a trois bottes de cresson de sinople. + +Les bonnes gens n'etaient pas embarrasses, au temps jadis, pour +eclaircir l'origine de ces trois bottes de cresson. Un jour Louis IX, +disaient-ils, etant venu dans nos murs par un temps tres chaud, avait +grand soif. On lui servit une salade de cresson qu'il trouva bien +fraiche et qu'il mangea avec plaisir. Pour prix de cette salade, le roi +mit trois bouquets de cresson sur l'ecu de sa bonne ville. + +Je ne vous surprendrai point si je vous dis que les savants +d'aujourd'hui ne donnent aucune creance a cette tradition. + +Ils ont vu des sceaux du XIIIe siecle, et ils savent qu'alors les armes +de la ville et chatellenie n'etaient pas les armes qu'on voit +maintenant. Celles-ci datent du XIVe siecle. Lors de la guerre de Cent +Ans, la petite ville eut beaucoup a souffrir et fit vaillamment son +devoir. Il advint qu'un jour, elle fut pres de tomber par surprise aux +mains des Anglais. Mais un homme de la contree s'introduisit dans la +place, deguise en paysan, et portant sur son dos une charge de legumes. +Il avertit les defenseurs, qui se tinrent sur leurs gardes et +repousserent l'ennemi. Les erudits du pays croient que c'est de ce jour +que trois bottes de cresson prirent place sur l'ecu de la ville. J'y +consens, pour leur faire plaisir, et parce que l'historiette est +honorable. Mais elle est aussi fort incertaine. Au reste, l'embleme du +cresson convient a la modeste ville, qui ne s'enorgueillit que de ses +jardins et de ses fontaines. Son ecu est accompagne d'une devise latine +qui fait entendre, par une ingenieuse equivoque, que le printemps n'est +pas toujours vert, mais que la petite ville est toujours florissante. +Ver non semper viret, Vernon semper viret. + +Car la petite ville ou je vous ai menes est Vernon. J'espere que vous ne +regretterez point d'y avoir fait une courte promenade. Chaque ville de +France, meme la plus humble, est un joyau sur la robe vert de la patrie. +Il me semble qu'on ne peut voir un de ces clochers, dont le temps a +noirci et dechire la dentelle de pierre, sans songer a des milliers de +parents inconnus et sans en aimer la France d'un amour plus filial. + +Ceux qui ont lu Rob-Roy (je ne sais s'ils sont encore nombreux) se +rappellent la scene ou la romanesque heroine de Walter Scott, la belle +et fiere Diana, montre a son cousin les portraits de famille sur +lesquels la devise des lords ecossais de Vernon s'etale en lettres +gothiques. + +"Vous voyez, dit Diana, que nous savons reunir deux sens en un seul +mot." + +En effet, cette devise est exactement celle de notre petite ville. Il se +peut que les vieux barons qui suivirent le duc Guillaume en Angleterre +l'aient emportee avec eux. C'est une belle question a etudier pour un +archeologue. Je la tiens douteuse. En histoire, il faut se resoudre a +beaucoup ignorer. + +Quoi qu'il en soit, comme disent les antiquaires apres chaque +dissertation, la ville de Vernon est nommee pour la premiere fois dans +l'histoire a l'occasion de la mort de sainte Onoflette, ou Noflette, qui +y passa de vie a trepas vers le milieu du VIIe siecle de l'ere +chretienne. L'histoire de cette sainte est interessante; elle a ete +rapportee par un vieux legendaire avec une naivete que je m'efforcerai +d'imiter, autant du moins que la difference des temps me le permettra. + + +HISTOIRE DU BIENHEUREUX LONGIS ET DE LA BIENHEUREUSE ONOFLETTE. + +Sous le regne de Clotaire II vivait dans le Maine un pretre du nom de +Longis, qui fonda une abbaye proche Mamers. Or, il advint qu'ayant vu +une fille du pays, jeune et de condition libre, nommee Onoflette, il se +sentit plein d'admiration pour les vertus et la grande piete qu'il +decouvrait en elle. Jaloux de ravir a la malice du siecle et aux perils +du monde une creature si precieuse, il la conduisit dans son abbaye, et +la il lui fit prendre le voile des vierges chretiennes. Comme beaucoup +d'autres saints de cet age, Longis avait la volonte soudaine et forte. +Dans l'ardeur de son zele, il n'avait songe ni a consulter ni meme a +avertir les parents d'Onoflette. + +Ceux-ci s'en montrerent fort irrites, et ils accuserent Longis d'avoir +seduit leur fille, demeuree pure et honnete jusque-la, et d'entretenir +avec elle, dans son abbaye, des relations coupables. Ils jugeaient la +conduite du saint selon les apparences et avec les seules lumieres de la +raison. Et, sous ce jour, il faut reconnaitre que la maniere d'agir de +Longis pouvait sembler suspecte. Aussi l'accusation portee par eux +fut-elle soutenue par leurs voisins et par leurs amis. Une vive +indignation s'eleva dans tout le pays contre l'abbe. Longis etait a deux +doigts de sa perte. Mais il ne desespera pas; d'ailleurs, il avait pour +lui le temoignage d'Onoflette elle-meme, qui, loin de lui rien +reprocher, se portait garante de l'innocence de son pieux maitre et lui +rendait graces de l'avoir conduite dans les voies du salut. Il alla avec +elle a Paris pour se disculper. "Dieu, dit le legendaire, rendit leur +justification manifeste par les miracles qu'ils firent en presence du +roi et des seigneurs." Ils furent renvoyes absous, et les parents +d'Onoflette, couverts de confusion, reconnurent eux-memes la noirceur de +leurs calomnies. + +De retour au monastere, Longis et Onoflette vecurent encore quelque +temps ensemble dans une parfaite quietude et s'exhortant mutuellement a +la piete. Mais, comme cette vie est transitoire, Onoflette mourut a +Vernon-sur-Seine, pendant un voyage qu'elle fit dans cette ville. +Longis, averti de la mort de sa pieuse compagne, vint chercher le corps +et l'inhuma pres de son monastere, dans un lieu ou l'on batit depuis une +eglise paroissiale. + +L'Eglise placa au nombre de ses saints le bienheureux Longis et la +bienheureuse Onoflette. + +Du temps ou ils firent leur salut ensemble dans la solitude des bois, il +y avait encore des nymphes dans les sources sacrees; des tableaux votifs +etaient suspendus avec des images aux branches des chenes sacres. Les +humbles dieux des paysans ne s'etaient pas tous enfuis devant le signe +de la croix et l'eau benite. Il est bien probable que de petits faunes +ignorants et rustiques, se sachant rien de la bonne nouvelle, epierent +entre les branches Onoflette et Longis, et, les prenant pour un chevrier +et pour une bergere, jouerent innocemment du pipeau sur leur passage. + +Il fallut beaucoup d'exorcismes pour chasser ces menues divinites. Il +subsiste encore aujourd'hui, aux environs de Vernon, quelques vestiges +des ceremonies paiennes. La veille du dimanche des brandons, les +habitants des campagnes se rendent le soir dans les champs et se +promenent sous les arbres avec des falots en chantant quelque vieille +invocation. Fideles sans le savoir a Ceres, leur mere, ces bonnes gens +reproduisent ainsi d'antiques mysteres et figurent d'une maniere encore +reconnaissable la deesse qui cherchait sa fille Proserpine a la lueur +des feux de l'Etna. Je rapporte le fait sur la foi de M. Adolphe Meyer, +le savant historien de la ville de Vernon. + +Les plus magnifiques monuments ne sont pas toujours ceux qui parlent le +plus a l'esprit; parfois les yeux et la pensee ont peine a se detacher +d'une humble pierre taillee par un ciseau barbare. Il est dans le vieux +Vernon, proche la collegiale, devenue aujourd'hui l'eglise paroissiale, +une petite rue deserte qui conduit a la Seine. Elle est bordee de +pauvres maisonnettes penchantes qui se soutiennent a grand'peine les +unes les autres. Au milieu de ces masures s'eleve une maison de pierre +qu'on dit avoir ete jadis habitee par le controleur clerc d'eau. + +Elle a deux fenetres et une porte. Au-dessus de la porte, un humble +sculpteur qui vivait au temps du roi Henri IV ou du roi Louis XIII, a +figure, sous une sorte de dais, une barque montee par deux personnages. +L'un a pour insignes la crosse et la mitre. Je n'hesite pas a +reconnaitre en lui Hugues, archeveque de Rouen en 1130. L'autre, dont +les cheveux flottent sur les epaules, est saint Adjutor lui-meme. Une +troisieme figure a peri par l'injure du temps: c'etait celle d'un pauvre +batelier qui conduisait l'eveque et le saint. Tous les mariniers du pays +vous expliqueront couramment le sujet de ce bas-relief. Ils n'ont point +oublie en effet que saint Adjutor, accompagne de l'eveque Hugues, s'en +alla combler un gouffre creuse dans le lit de la riviere, devant le +prieure de la Madeleine. Au-dessus de ce gouffre, les eaux formaient un +tourbillon ou s'abimaient les barques. Deja de nombreux equipages +avaient peri a la Madeleine, et les berges du fleuve commencaient a se +couvrir la nuit d'ames en peine. Saint Adjutor combla le gouffre en y +jetant les chaines dont naguere il avait ete charge injustement par les +infideles. C'etait peu de quelques anneaux de fer pour combler un abime. +Mais il jetait dans le fleuve, avec ses chaines, les souffrances du +juste et la patience du saint. Maintenant, la charite ne fait plus de +miracles de ce genre; il faut employer les dragues. + +Ce miracle a ete mis en vers au XVIIe siecle, dans un lamentable style +de complainte. + + Un gouffre en la Seine voisine + Par ses flots tortueux ruine + Et les hommes et les bateaux, + Les coulant jusqu'au fond des eaux. + Mais Adjutor longtemps ne souffre + L'incommodite de ce gouffre. + Se sentant touche de douleur, + Hugues, son prelat, il appelle; + Ils y vont en meme nacelle + Pour mettre fin a ce malheur. + +Le grand saint Adjutor jette, comme nous l'avons dit, ses chaines "en +les ondes inhumaines" qui deviennent aussitot lisses et paisibles. + + Oyez, lecteur, une merveille + Qui rarement a sa pareille; + Le peril des lors a cesse, + Le bruit des flots s'est apaise. + Il n'est point de fleuve ou l'on voie + La course de l'onde plus coie. + Le nocher peut mener sa nef + Assurement par cette place + Dans une tranquille bonace + Sans redouter aucun mechef. + +Saint Adjutor est venere sous les noms d'Ajoutre et d'Astre. Ce saint +Adjutor, Ajoutre ou Astre devait etre un homme bien extraordinaire. Il +est impossible de se representer aujourd'hui sa physionomie veritable. +Mais a juger par l'empreinte profonde qu'il a laissee dans l'imagination +populaire, Adjutor de Vernon eut l'ame ardente et forte. + + +HISTOIRE DE SAINT ADJUTOR + +Descendant des compagnons de Rollon, fils du duc Jean et de la duchesse +Rosamonde de Blaru, if fut eleve par saint Bernard, abbe de Tiron, dans +les pratiques les plus exactes de la religion chretienne. Il semble +avoir porte dans cette nouvelle foi l'esprit aventureux et reveur qui +inspirait ses aieux au temps ou ils manoeuvraient, en chantant, leurs +barques sur la mer. + +On raconte qu'il passa son adolescence dans les bois, chassant avec +fureur, puis tout a coup ravi par des visions extatiques. En ce +temps-la, Pierre l'Ermite prechait la croisade contre les infideles. +Adjutor de Vernon prit la croix en 1095. Suivi de deux cents hommes +d'armes, il partit pour les lieux saints et parcourut la Palestine, +priant et combattant. Deux ans plus tard, il parvint a Nicee et guerroya +apres la conquete de Jerusalem. Tombe dans une embuscade aux environs de +Tambire, il parvint a se faire jour au milieu des Sarrasins qui +laisserent mille de leurs sur la place. + +Cependant les infideles reprirent le tombeau de Jesus-Christ. Apres +dix-sept ans de travaux et de combats, Adjutor de Vernon fut pris par +les Turcs, et enferme dans Jerusalem. Il etait lie bien etroitement, +mais l'on croit qu'il se consolait en songeant que son corps etait +captif dans le meme lieu que le tombeau du fils de Dieu. Et, dans sa +prison, il ne cessait de prier. + +Or, une nuit qu'il dormait, il vit apparaitre a sa droite sainte +Madeleine et a sa gauche le bienheureux Bernard de Tiron, qu'il avait +invoques. Ils l'enleverent et le transporterent, en une nuit, de +Jerusalem dans la campagne proche la ville de Vernon. De tels voyages +n'etaient pas rares a cette epoque. + +Parvenus a la foret de Vernon, Madeleine et saint Bernard de Tiron +laisserent Adjutor en lui disant: + +"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi." + +Le chevalier reconnut avec une surprise joyeuse les bois ou il avait +passe sa jeunesse. Apercevant un jeune patre qui, non loin de la, +gardait un troupeau de moutons au penchant d'une colline, il l'appela et +lui commanda de se rendre au chateau de Blaru afin d'annoncer a la +duchesse Rosamonde le retour de son fils. + +Le patre fit ce qui lui etait ordonne. Mais Rosamonde ne crut point que +le message apporte par l'enfant fut veritable. + +Elle repondit: + +"Mon fils est mort a Jerusalem, et il ne me sera pas donne de voir le +jour de son retour." + +Et elle demeura dans la maison. + +Le patre revint vers celui qui l'avait envoye et lui rapporta les +paroles de la duchesse. + +"Retourne a Blaru, lui dit Adjutor, et annonce que les trois cloches de +l'eglise vont sonner d'elles-memes pour annoncer mon retour." + +En effet, le patre n'avait pas plus tot porte cet avis a la duchesse que +les cloches se mirent en branle. Mais Rosamonde secoua la tete et dit: + +"Ces cloches ne sonnent point pour le retour de mon fils." + +Le patre retourna vers Adjutor qui le renvoya une troisieme fois a +Blaru. + +"Tu annonceras encore mon retour, dit-il, et, si ma mere n'y veut pas +croire, le coq qui est a la broche dans la cuisine du chateau chantera +trois fois." + +Le patre ayant rapporte ce discours, le coq qui etait a la broche se mit +a chanter. + +En l'entendant, Rosamonde fut persuadee enfin de la venue de son fils. +Elle se rendit dans la foret pour embrasser l'enfant qui lui etait +merveilleusement rendu. Mais elle avait trop tarde. Dieu n'aime pas +qu'on doute de sa puissance et de sa misericorde. Il avait rappele a lui +son serviteur. + +Quand Rosamonde fut dans l'endroit du bois designe par le patre, Adjutor +venait de rendre le dernier soupir, selon la promesse que sainte +Madeleine et saint Bernard lui avaient donnee, disant: + +"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi." + +Le renom de sa saintete se repandit comme un parfum dans toute la +contree. Rosamonde de Blaru prit le voile; elle partagea apres sa mort +la sepulture de son fils. + +Le tombeau de saint Adjutor existe encore. On y voit gravees deux flutes +en sautoir. Ces emblemes sont aussi ceux des lords de Vernon. La belle +Diana, dont nous rappelions tout a l'heure le souvenir, ne dit-elle pas +a son cousin: + +"Vous reconnaissez nos armoiries, ces deux flutes?" + +Faut-il en conclure que non seulement la devise, mais encore les +armoiries des nobles seigneurs de Vernon furent emportees de France par +quelque compagnon du duc Guillaume? Je ne sais quel lien de parente unit +le grand saint Adjutor et la belle Diana. Je n'ai point a le rechercher +ici. Il ne me reste qu'a expliquer comment saint Adjutor, qui passa de +ce monde a l'autre le jour meme de son retour a Vernon, put jeter ses +chaines dans le fleuve pour combler le gouffre. Cette difficulte n'est +qu'apparente. Le saint revint sur terre pour operer ce miracle. + +Voulez-vous a la fois de plus fraiches promenades et de moins vieux +souvenirs? Traversons la petite ville, ce sera fait en cinq minutes, et +allons nous asseoir sous les grands arbres tailles en muraille du parc +de Bizi. C'est un heros qui les planta. Le marechal de Belle-Isle, qui +avait herite la magnificence de Fouquet, son grand-pere, crea dans ses +courts loisirs le parc de Bizi. "Quand il n'etait pas a Metz, dit +Barbier, il etait dans sa terre, pres de Vernon, dirigeant une armee de +terrassiers, de macons, de jardiniers et de decorateurs." On ne lui +enviera pas son fastueux repos si l'on songe a ses fatigues. Qu'on +relise cette retraite de Prague, quand le marechal, investi par +l'ennemi, sortit de la place avec quinze mille hommes qu'il reussit a +rendre, pour ainsi dire, invisibles, et qu'il conduisit a Egra, en sept +journees de l'hiver le plus rigoureux. Officiers et soldats, roules dans +leur manteau, couchaient sur la neige. Le vieux marechal, qui souffrait +de la goutte, dormait dans un carrosse qu'on abritait derriere un mur de +neige. L'operation etait de plus delicates et exigeait, parait-il, une +habilete consommee. Mais le merite d'une retraite n'est guere reconnu +que par les gens de l'art. Le public n'en est jamais touche. La retraite +de Prague accrut en meme temps la gloire et l'impopularite du marechal +de Belle-Isle. Ce grand homme de guerre fut alors beaucoup chansonne. +Parmi les chansons dont on le tympanisa, il en est du moins d'assez +jolies. Il y a de l'esprit dans le couplet que voici: + + Quand Belle-Isle est parti, + Une nuit, + De Prague a petit bruit, + Il dit, + Voyant la lune: + Lumiere de mes jours, + Astre de ma fortune, + Conduisez-moi toujours. + +L'excellent duc de Penthievre habita Bizi. Les fraisiers des bois +portent temoignage de sa candeur et de sa bonte. Car le duc ecrivait en +1777 a son intendant: + +"J'ai appris ... que l'on desolait les habitants de Vernon en les +empechant de prendre des fraises dans les bois ... On trouvera le secret +de me faire hair, et cela me procurera un de plus vifs chagrins que je +puisse avoir en ce monde." + +Je cite cette lettre d'apres le texte qu'en donne M. Adolphe Meyer dans +son histoire de Vernon. Elle est vraiment d'un bon homme. + +Par une singularite merveilleuse, le duc de Penthievre unissait la foi +chretienne aux vertus philosophiques. Il tenait a l'ancien regime par sa +naissance, mais par ses moeurs il contentait l'esprit nouveau. Comme, +d'ailleurs, il etait etranger aux affaires publiques, sa bienfaisance +lui assura, par un rare privilege, au milieu de la Revolution, l'amour +et le respect de ses anciens vassaux. En echange des titres qu'un decret +de l'Assemblee Nationale lui avait otes, il recut celui de commandant de +la garde nationale de Vernon. Trois ans plus tard, le 20 septembre 1792, +la municipalite de la petite ville se rendit a Bizi et y planta un arbre +de la Liberte auquel cette inscription fut suspendue: "Hommage a la +vertu." + +Cependant le pauvre homme se mourait de chagrin. Il survecut peu de +jours a la mort affreuse de sa belle-fille, la princesse de Lamballe. + +Pres du parc, a l'extremite d'une avenue plantee, que bordent d'un cote +les dernieres maisons de la ville et qui longe de l'autre des vignes et +des pommiers, s'eleve une pyramide de granit, sorte de menhir +geometrique, d'un aspect a la fois heroique et funebre. C'est, en effet, +un tombeau glorieux. Sur ce monument sont gravees les armes de Vernon et +de Privas avec cette inscription: + + AUX GARDES MOBILES DE L'ARDECHE + Vernon, 22-26 novembre 1870 + +L'invasion s'etendait. Evreux venait de tomber au pouvoir des Allemands. +Quatre compagnies du 2e bataillon de l'Ardeche et le 3e bataillon, +formant ensemble un effectif de quinze cent hommes, partirent de +Saint-Pierre-de-Louviers le 21 novembre, a onze heures du soir, avec +ordre de couvrir Vernon, qui devait etre attaque le lendemain. Le train +qui les portait marchait a petite vitesse, tous ses feux de signaux +eteints. Il s'arreta vers trois heures du matin, par une nuit noire et +pluvieuse, a une lieue en avant de la ville. Aussitot les troupes +descendirent et se porterent sur les hauteurs de la foret de Bizi, qui +couvrent Vernon du cote de Pacy, ou l'ennemi etait arrive en force +depuis la veille. + +Le lieutenant-colonel Thomas se fit guider dans la foret par des +habitants. Il borda toutes les avenues de tirailleurs places dans les +fourres avec defense d'ouvrir le feu sans ordre. Son intention etait de +laisser les Prussiens franchir le bois, afin de les dominer ensuite et +de les cerner dans Vernon. Toutes les mesures etaient prises quand, au +point du jour, un grand roulement de voitures et des sonneries de +trompettes annoncerent l'arrivee des ennemis. Leur passage dura pres +d'une heure. Quand leur tete de colonne arriva dans la ville, elle fut +recue a coups de fusil par des gardes nationaux. Cet accueil leur donna +de l'inquietude; un detachement seul fit son entree, la plus grande +partie de leurs forces resta formee en dehors. + +Ayant pris des renseignements, ils surent bientot, par des espions, que +les Francais occupaient la foret. Alors, comprenant ce que leur position +avait de critique, ils ne songerent plus qu'a assurer leur retraite. +Leur cavalerie se porta immediatement en avant pour explorer les +passages et reconnaitre ceux qui pourraient etre libres. A force de +recherches, elle parvint a decouvrir de petits chemins de service qui +n'etaient pas gardes. Ils se haterent de faire filer leur artillerie par +ces chemins, pendant que l'infanterie, se portant sur la grande route, +tentait d'enlever le passage de vive force. Apres une heure d'une +fusillade tres nourrie, ils se debanderent et, se jetant dans tous les +sens a travers bois, ils pousserent dans la direction de Pacy. Ils +perdirent, tant dans le combat que dans leur retraite desordonnee, cent +cinquante soldats et plusieurs officiers, et ils abandonnerent douze +fourgons charges de vivres et de munitions. + +Pendant trois jours, l'ennemi ne donna pas signe de vie. Ceux des +mobiles de l'Ardeche qui etaient restes a Bernay arriverent a Vernon, ou +les trois bataillons se trouverent reunis. Dans la matinee du 26, la 6e +compagnie du 3e bataillon, de grand'garde a deux cents metres en avant +de la foret, sur la route d'Ivry, au hameau de Cantemarche, fut +subitement assaillie par une colonne de huit cents hommes. Malgre la +soudainete de l'attaque et le nombre des ennemis, les mobiles firent +bonne contenance. Mais, s'apercevant que la position allait etre +tournee, ils battirent en retraite jusqu'a la lisiere du bois. La, +s'abritant derriere les terrassements de la voie ferree, ils +tiraillerent jusqu'a l'epuisement complet de leurs munitions. Alors le +capitaine Rouveure s'ecrie: "A la baionnette, mes enfants!" Et il +s'elance en avant. Aussitot il tombe mortellement frappe. La petite +troupe se jette sur l'ennemi, qui recule. A ce moment, deux bataillons +de renfort arrivent et, masques par les bois, font sur les Allemands de +vigoureuses decharges. Ceux-ci mettent en batterie plusieurs pieces de +campagne. Mais, vers quatre heures, ils battent en retraite, laissant +deux cents morts sur le terrain. Les mobiles avaient eu huit hommes tues +et vingt blesses. Le corps du capitaine Rouveure etait reste aux mains +des Allemands, qui lui rendirent les derniers honneurs. Un detachement +de cavalerie, commande par un officier superieur, rapporta ces restes +dans un cercueil couronne de lauriers. + +A la nouvelle de la capitulation de Rouen, les mobiles de l'Ardeche +recurent l'ordre de quitter la ville de Vernon qu'ils avaient si +genereusement defendue. Voila les souvenirs que rappelle le monument de +Bizi. + +J'ai voulu, feuilletant la petite ville comme un livre, resumer deux ou +trois de ses pages de pierre. Les villes, ne sont-ce point des livres, +de beaux livres d'images ou l'on voit les aieux. + + + + +III + +SAINT-VALERY-SUR-SOMME + + +Saint-Valery-sur-Somme, vendredi 13 aout. + +De la chambre ou j'ecris, on decouvre toute la baie de la Somme, dont le +sable s'etend a l'horizon jusqu'aux lignes bleuatres du Crotoy et du +Hourdel. Le soleil, en s'inclinant, enflamme le bord des grands nuages +sombres. La mer monte et deja, du cote du large, les bateaux de peche +s'avancent avec le flot. Sous ma fenetre, des barques amarrees au bord +du chenal portent a leur mat, au lieu de voilure, des filets qui +sechent. Cinq ou six pecheurs, plonges a mi-corps dans la maigre +riviere, epient le poisson qu'autour d'eux des rabatteurs effrayant en +frappant l'eau a grands coups de gaule. Ces pecheurs sont armes d'une +baguette pointue dont ils piquent adroitement leur proie. Chaque fois +qu'ils levent hors de l'eau leur arme flexible, on voit briller a la +pointe une sole transpercee. + +Un vent sale fait voltiger les papiers sur ma et m'apporte une acre +odeur de maree. Des troupes innombrables de canards nagent sur le bord +du chenal et jettent a plein bec dans l'air leur coin coin satisfait. +Leurs battements d'ailes, leurs plongeons dans la vase, leur dandinement +quand ils vont de compagnie sur le sable, tout dit qu'ils sont contents. +Un d'eux repose a l'ecart, la tete sous l'aile. Il est heureux. A la +verite, on le mangera un de ces jours. Mais il faut bien finir; la vie +est enfermee dans le temps. Et puis le malheur n'est pas d'etre mange. +Le malheur, c'est de savoir qu'on sera mange; et il ne s'en doute pas. +Nous serons tous devores; nous le savons, nous; la sagesse est de +l'oublier. + +Suivons la digue, pendant que la mer, qui a deja couvert les bancs de +Cayeux et du Hourdel, entre dans la baie par de rapides courants et +ramene la flottille des pecheurs de crevettes. Nous avons a notre gauche +les remparts, que la Somme et la mer baignaient naguere, et dont les +vieux gres ont ete couverts par l'embrun d'une rouille doree. L'eglise +eleve sur ces remparts ses cinq pignons aigus, perces, au XVe siecle, de +grandes baies a ogives, son toit d'ardoises en forme de carene +renversee, et le coq de son clocher. Au XIe siecle, il y avait la une +autre eglise qui avait aussi sa girouette. Au mois de septembre 1066, +Guillaume le Batard venait ici chaque matin consulter avec inquietude le +coq du clocher. Son host, compose de soixante-sept mille combattants, +sans compter les valets, les ouvriers et les pourvoyeurs, attendait +proche la ville; sa flotte, echappee a un premier naufrage, mouillait +dans la baie. Quinze jours durant, le vent, soufflant du nord, retint au +port cette multitude d'hommes et de barques. Le Batard, impatient de +conquerir l'Angleterre sur Harold et les Saxons, s'affligeait d'un +retard pendant lequel ses navires pouvaient s'avarier et son armee se +disperser. Pour obtenir un vent favorable, il ordonna des prieres +publiques et fit promener dans le camp la chasse de saint Valery. Ce +bienheureux, sans doute, n'aimait pas les Saxons, car aussitot le vent +tourna et la flotte put appareiller. + +Quatre cents navires a grandes voiles et plus d'un millier de bateaux de +transport s'eloignerent de la rive au meme signal. Le vaisseau du duc +marchait en tete, portant en haut de son mat la banniere envoyee par le +pape et une croix sur son pavillon. + +Ses voiles etaient de diverses couleurs, et l'on y avait peint en +plusieurs endroits trois lions, enseigne de Normandie. A la proue etait +sculptee une tete d'enfant tenant un arc tendu avec la fleche prete a +partir. + +Ce depart eut lieu le 29 septembre. Huit jours apres, Guillaume avait +conquis l'Angleterre. + +Une rampe monte en serpentant a une vieille porte de la ville qui reste +debout, flanquee de ses deux tours decrenelees que fleurissent de petits +oeillets roses. Une de ces tours garde encore, sous les herbes folles et +les fleurs sauvages, sa couronne de machicoulis. Une bonne femme plante +des choux au pied de cette ruine. L'hiver, il pleut de grosses pierres +dans son jardin. Sa maisonnette, assise sur d'antiques souterrains, se +fend et fait mine de s'abattre a chaque eboulement. Pourtant, la bonne +creature admire la porte Guillaume; elle l'aime. "Surement, elle me +tuera un jour, me dit-elle, mais tout de meme, elle est fiere!" + +Apres avoir traverse une rue de village, dont les maisons basses, +couvertes de chaume, sont gaiement peintes en bleu clair, nous touchons +a la pointe du cap Cornu. La s'eleve une chapelle a demi cachee par un +bouquet d'ormes centenaires. C'est une construction toute moderne, d'un +roman batard. Mais les murs de pierre et de galet presentent l'aspect +d'un damier et rappellent ainsi les vieux edifices normands. Cette +chapelle, dite de Saint-Valery ou des Marins, remplace un edicule plus +ancien et abrite le tombeau de l'apotre du Vimeu. + +C'est un lieu de pelerinage tres frequente des marins. Quatre ou cinq +petits navires ont deja ete suspendu a la voute de la chapelle neuve par +des pecheurs echappes d'un naufrage. Ces braves gens se font l'idee d'un +Dieu violent et pueril comme ils sont eux-memes. Ils savent qu'il est +terrible dans sa colere, mais qu'il ne faut pas lui en vouloir. Ils en +detiennent son amitie par de petits cadeaux. Ils lui apportent des +joujoux pour l'amuser. Il est vrai que ces joujoux sont des joujoux +symboliques et que ces bateaux d'enfant representent la barque que le +Seigneur a miraculeusement preservee. Je pense bien que le bon saint +Valery a sa part de ces humbles presents; les petits bateaux sont faits +pour lui plaire, car il fut en ses jours terrestres l'ami des bateliers +de la Somme. + +Le cap Cornu est magnifique et sauvage, et il est plein de souvenirs. +C'est la qu'il faut nous arreter. La, sous ces grands ormes qui +frissonnent au vent du large, au pied de la chapelle des Marins, a +quelques pas de cette pointe avancee d'ou l'on decouvre a gauche les +falaises du pays de Caux, a droite la baie de la Somme, puis les cotes +basses de Picardie, et, tout en face, la haute mer. Je voudrais rappeler +en quelques mots l'homme fort des anciens jours, qui laissa dans ces +contrees une trace si profonde de son passage. + + +HISTOIRE DE SAINT GUALARIC OU VALERY + +Gualaric ou Walaric, appele depuis Valery, n'est point originaire de la +contree maritime ou son nom fut donne a deux villes et a d'innombrables +eglises. Il naquit de pauvres paysans, dans la province d'Auvergne. Il +fut berger dans son enfance et n'eut qu'une houlette pour tout bien. +Mais il etait riche de sens, d'esprit et de piete. + +Il quitta de bonne heure son pays pour se mettre au service du saint +eveque d'Auxerre, Germain. Puis il se fit moine dans l'abbaye de +Luxeuil, que saint Colomban d'Irlande gouvernait alors avec sagesse. +Pourtant les religieux secouerent le joug de leur pasteur, et saint +Colomban, chasse par ses ouailles, prit le chemin de l'exil. La piete, +la modestie et la temperance quittent Luxeuil avec lui. Valery, +profondement afflige, sortit a son tour de ce port salutaire devenu un +pernicieux ecueil, et il resolut de vivre dans la solitude, loin des +mechants. + +"J'irai, dit-il, ou Dieu voudra me conduire." + +Au bout de quelques jours, il se trouva sur les rives du fleuve de Somme +et il en suivit les bords jusqu'au rivage de la mer. La, il s'arreta, +epuise de fatigue, au bord d'une fontaine, et il secoua la poussiere de +ses chaussures. C'est sur cette poussiere que s'eleva depuis la ville de +Saint-Valery. + +Une epaisse foret descendait alors jusque sur les greves de la mer. Les +lievres l'habitaient. Elle recouvrait des marais peuples de vanneaux, de +becasses, de canards et de sarcelles. Les mouettes deposaient leurs +oeufs sur la roche nue des falaises. Le cri aigu du heron et la plainte +du courlis s'elevaient des greves pales ou le cygne, l'oie sauvage et le +grebe, chasses par les glaces, venaient passer l'hiver dans les sables +marins. Des hommes en petit nombre habitaient ces contrees sauvages. +C'etaient de pauvres bateliers qui pechaient dans l'embouchure +poissonneuse de la Somme. Ils etaient paiens. Ils adoraient des arbres +et des fontaines. En vain les saints Quentin, Mellon, Firmin, Loup, Leu, +et plus recemment, saint Berchund, eveque d'Amiens, etaient venus les +evangeliser. Ils croyaient aux genies de la terre et aux ames des +choses. + +Ces simples pecheurs etaient saisis d'une horreur sacree quand ils +penetraient dans les forets profondes qui couvraient alors tout le +rivage. Ils voyaient partout des dieux agrestes. Au bord des sources, ou +tremblaient les rayons de la lune, ils apercevaient des nymphes, des +fees, des dames merveilleuses; ils les adoraient et leur apportaient en +tremblant des guirlandes de fleurs. Ils croyaient bien faire en les +aimant, puisqu'elles etaient belles. + +Sans doute, la source qui descendait le coteau feuillu ou le pieux +Valery s'arreta etait une des sources sacrees auxquelles ces hommes +faisaient des offrandes. Elle coule encore au pied de la chapelle, du +cote de la baie. Comme aux anciens jours, l'eau en est fraiche et toute +claire. Mais, maintenant elle ne chante plus. Elle n'est plus libre +comme au temps de sa rustique divinite. On l'a emprisonnee dans une cuve +de pierre a laquelle on accede par plusieurs degres. Du temps de saint +Valery, c'etait une nymphe. Nulle main n'avait ose la retenir, elle +fuyait sous les saules. Semblable a ces ruisseaux qu'on voit encore en +grand nombre dans les vallees du pays, elle formait, de distance en +distance, de petits lacs ou sommeillait, sur un lit flottant de feuilles +vertes, la pale fleur du nenuphar. C'est la, c'est dans ces fontaines +des bois que se refugierent les dernieres nymphes chassees par les +eveques. Ces agrestes deesses etaient poursuivies sans pitie. Un article +des ordonnances du roi Childebert porte que: "Celui qui sacrifie aux +fontaines, aux arbres et aux pierres sera anathematise." + +Valery jugea ce lieu convenable a des desseins. Il avait obtenu du roi +des Francs la permission d'etablir sa demeure en tout endroit du royaume +ou il lui plairait d'habiter. Il batit de ses mains une cellule, et il +s'y consacra a la priere et a la contemplation. Quelques disciples +vinrent pres de lui pour vivre de sa vie et se nourrir de ses pieux +exemples. Ils construisirent leur cellule pres de la sienne, a +l'extremite de la foret, sur le bord d'un precipice dont le pied +baignait dans la mer. L'eveque Berchund venait, dit-on, passer chaque +annee le saint temps du careme dans cette solitude. + +Valery, autant qu'on peut ressaisir les traits de son ame sous le +pinceau timide et maladroit des ses pieux historiens, etait a la fois +plein de force et de douceur. On rapporte de lui des traits de bonte qui +sont rares dans la vie des rudes apotres de l'Occident barbare. On dit +que, comme plus tard saint Francois d'Assise, il repandait jusque sur +les pauvres animaux la pitie qui remplissait son coeur. Les petits +oiseaux venaient manger dans sa main. + +"Mes enfants, disait-il a ses compagnons, ne leur faisons par de mal et +laissons-les se rassasier des miettes de notre pain." + +C'est contre les nymphes des bois et des fontaines que le saint homme +tournait toute sa colere. Pourtant ces nymphes etaient des innocentes. +Je crois bien que les pecheuses et les villageoises venaient leur +demander en secret d'avoir de beaux enfants. Mais il n'y avait pas de +mal a cela. Ces nymphes, ces fees, ces dames etaient jolies et mettaient +un peu de grace au fond des coeurs rustiques. C'etaient des divinites +toutes petites, qui convenaient aux petites gens. Saint Valery les +tenait pour des demons pernicieux, et il resolut de les detruire. Pour y +reussir, il abandonna la vie contemplative si douce a son coeur blesse, +et il parcourut la contree, prechant les paiens et portant l'Evangile de +village en village. + +Un jour, passant dans un lieu proche de la ville d'Eu, il vit un arbre +aux branches duquel des images d'argile etaient suspendues par des +bandelettes de laine rouge. Ces images representaient l'Amour, le dieu +Hercule et les Meres. Ces Meres etaient tres venerees dans toute la +Gaule occidentale. Les potiers de terre ne cessaient point de modeler +les figures de ces dieux qui se trouvent encore en grand nombre dans la +terre sur le rivage de l'Ocean, de la Somme a la Loire. Elles sont +parfois geminees, et deux meres sont assises cote a cote, tenant chacune +un enfant. Parfois, il n'y a qu'une Mere, et les paysans qui la +decouvrent en labourant leur champ la prennent pour la Vierge Marie. +Mais c'est une idole des paiens. + +Saint Valery fut irrite a cette vue et pensa en son coeur: + +"Des demons pendent comme des fruits pernicieux aux rameaux de cet +arbre." + +Puis il leva la cognee qu'il portait a sa ceinture et, avec l'aide du +moine Valdolene, son compagnon, il renversa l'arbre avec les images +saintes qu'il abritait sous son feuillage. Quand les gens du pays virent +couche sur le sol l'arbre-dieu avec la multitude des offrandes et la +seve saignant sur le tronc mutile, ils furent saisis de douleur et +d'effroi. Et lorsque saint Valery leur cria: "C'est moi qui ai renverse +l'arbre que vous adoriez faussement", ils se jeterent sur lui et le +menacerent de l'abattre comme il avait abattu le dome verdoyant. + +Alors l'apotre etendit les deux bras et dit: + +"Si Dieu veut que je meure, que sa volonte soit faite." + +Et soit que ces hommes sentissent en lui quelque chose de divin, soit +pour tout autre raison, ils le laisserent aller. + +Mais il voulut rester avec eux pour les instruire dans l'Evangile. Il +etait juste aussi qu'il leur donnat un Dieu en echange de ceux qu'il +leur avait ote, car ceux qui detruisent l'esperance dans les ames sont +cruels. Puis, sa pieuse conquete etant achevee, Valery retourna a la +solitude qu'il avait choisi. + +Les travaux de son apostolat etaient souvent penibles. Un jour, dit son +biographe, que cet ami de Dieu revenait a pied d'un lieu dit Cayeux a +son monastere dans la saison d'hiver, il arriva qu'a cause de +l'excessive rigueur du froid il s'arreta pour se chauffer dans la maison +d'un certain pretre. Celui-ci et ses compagnons, qui auraient du traiter +avec un grand respect un tel hote, commencerent au contraire a tenir +audacieusement, avec le juge du lieu, des propos inconvenants et +deshonnetes. Fidele a sa coutume de poser toujours sur les plaies +corrompues et hideuses le salutaire remede et la parole divine, il +essaya de les reprimer, disant: + +"Mes fils, n'avez-vous pas vu dans l'Evangile qu'au jour du jugement, +vous aurez a repondre de toute parole vaine?" + +Mais eux, meprisant son avertissement, s'abandonnerent de plus en plus a +des propos grossiers et impudiques. Pour lors, secouant la poussiere de +ses souliers, il dit: + +"J'ai voulu, a cause du froid, chauffer un peu a votre feu mon corps +fatigue. Mais vos coupables discours me forcent a m'eloigner tout glace +encore." + +Et il sortit de la maison. + +Ce recit semblera peut-etre insipide a distance. Ici, dans la terre ou +il est ne, et dont il a garde le gout, je le trouve plein de saveur et +j'en goute avec plaisir le parfum sauvage. + +En l'an 622, un jour du mois de decembre, Gualaric, appele aussi Valery, +plein d'oeuvres et de jours, se leva avant matines de dessus son lit de +feuilles seches et conduisit ses disciples jusqu'a l'orme entoure de +ronces au pied duquel il avait coutume de faire ses prieres; la, +plantant deux batons dans la terre, il marqua une place de la longueur +de son corps, et dit: + +"Lorsque, par volonte de Dieu, je sortirai de l'exil de ce monde, c'est +la qu'il faudra m'ensevelir." + +Les saints des Gaules avaient ainsi coutume de choisir eux-memes le lieu +de leur sepulture. Dans le pays de Treguier, saint Renan ne s'etant pas +explique a cet egard avant sa mort, ses disciples deposerent son corps +sur un chariot attele de boeufs qu'ils laisserent aller librement, et +ils le mirent en terre a l'endroit ou les boeufs s'etaient arretes +d'eux-memes. + +Saint Valery mourut le dimanche qui suivit le jour ou il avait marque +lui-meme le lit de son repos. Il fut fait selon sa volonte, et l'eveque +Berchund vint inhumer le corps du bienheureux. + +L'histoire d'un saint ne finit point a la mort et a la sepulture. Elle +se continue d'ordinaire par la relation des miracles operes sur la tombe +du bienheureux. Nous avons vu que Guillaume le Batard fit promener la +chasse de saint Valery pour obtenir un vent favorable. Quatre-vingts ans +apres vivait un comte de Flandre nomme Arnould et surnomme le Pieux. Il +avait une grande foi en la vertu des saints et professait une veneration +particuliere pour le corps du bienheureux Valery. Il le fit bien voir, +car il vint avec son ost assieger la ville de Saint-Valery, massacra les +habitants et pilla l'abbaye afin de s'emparer des reliques du +bienheureux. Ils les emporta dans son comte avec les os de saint +Riquier, qu'il avait pris en meme temps, et il croyait s'etre assure +ainsi la protection divine, tant sa foi etait forte. + +En ce temps-la, Hugues Capet etait comte de France. Un jour qu'il +s'etait endormi dans une grotte, deux personnages vetus de robes +blanches lui apparurent dans son sommeil. + +"Je suis l'abbe de Saint-Valery, dit l'un d'eux. Avant de mourir, je +demeurais sur le rivage de la mer. Mes os, et ceux de saint Riquier, ici +present avec moi, ont ete ravis a leur tombe, et maintenant ils sont +captifs sur une terre etrangere, mais le temps est venu ou ils doivent +etre replaces dans les lieux ou nous avons vecu. Quand Dieu m'aura +depose dans mon ancienne tombe, je te predis que tu reviendras roi, et +que ta race portera la couronne pendant plus de sept siecles." + +Il dit et s'evanouit avec son compagnon. Le comte Hugues redemanda les +precieuses reliques a Arnould le Pieux afin de les rendre a l'abbaye de +Saint-Valery et de devenir roi. + +La promesse du bienheureux s'accomplit. Mais certains auteurs croient +que cette prophetie a ete inventee apres l'evenement. + +Pour achever de peindre ce tableau gothique, j'aurais encore beaucoup +d'autres merveilles a rapporter. Mais il est temps de me rappeler que je +ne suis point un hagiographe. Si j'ai, sous les vieux ormes du cap +Cornu, dessine de mon mieux la figure du grand apotre du Vimeu, c'est +que cette figure ressemble, dans ses traits essentiels, a celle de tous +les vieux evangelisateurs des Gaules. Par la, elle merite d'etre +consideree avec attention par tous ceux qui s'interessent a l'histoire +de notre pays. + +Religieux et colons, ils ont petri de leurs rudes mains et la terre ou +nous vivons, et les ames de ses anciens habitants; ils ont creuse dans +le sol de la France une indestructible empreinte. Il n'est pas +indifferent pour nous que ces hommes apostoliques aient existe. Nous +leur devons quelque chose. Il reste dans le patrimoine de chacun de nous +quelques parcelles des biens qu'ils ont legues a nos peres. Ils ont +lutte contre la barbarie avec une energie feroce. Ils ont defriche la +terre; ils ont apporte a nos aieux sauvages les premiers arts de la vie +et de hautes esperances. + +"Mais, helas! direz-vous, ils ont tue les petits genies des bois et des +montagnes. Le bon saint Valery a fait mourir la nymphe de la fontaine. +C'est pitie.--Oui, ce serait une grande pitie. Mais cessez de vous +attrister. Je vous le dis tout bas: ces pieux personnages n'ont pas fait +perir le moindre petit dieu. Saint Valery n'a pas tue de nymphe, et les +doux demons qu'il chassait d'un arbre entraient dans un autre. Les +genies, les nymphes et les fees se cachent quelquefois, mais ils ne +meurent jamais. Ils defient le goupillon des saints." + +Je lis dans un gros livre que, apres la mort de saint Valery, les +habitants de la baie de la Somme retomberent dans l'idolatrie. Ils +avaient revu les dames mysterieuses des sources, et ils etaient revenus +a leurs premieres amours. Tant qu'il y aura des bois, des pres, des +montagnes, des lacs et des rivieres, tant que les blanches vapeurs du +matin s'eleveront au-dessus des ruisseaux, il y aura des nymphes, des +dryades; il y aura des fees. Elles sont la beaute du monde: c'est +pourquoi elles ne periront jamais. + +Voyez, la nuit tombe sur les toits. Un charme paisible, triste et +delicieux, enveloppe les choses et les ames. Des formes pales flottent +dans la clarte de la lune. Ce sont les nymphes qui viennent danser en +choeur et chanter des chansons d'amour autour de la tombe du bon saint +Valery. + +Saint-Valery-sur-Somme, 14 aout. + +Nous sommes ici dans un pays rude. La mer y est jaunatre; c'est a peine +si parfois elle bleuit au loin, vers le large. La cote, toute boisee, +est d'un vert sombre. Le ciel est gris et pluvieux. L'eau n'a pas de +sourires et le vent n'a pas de caresses. Cette baie ou le vent du nord +entre avec les goelettes norvegiennes chargees de planches et de fers +bruts, Saint-Valery, ne plait point aux etrangers. Et c'est aussi pour +cela qu'on l'aime. On y a la mer et les marins; on y voit tout le +mouvement d'un petit port de commerce et d'une baie poissonneuse. On y +vit au milieu des pecheurs. Ce sont de brave gens, des coeurs simples. +Ils habitent le quartier de Cour gain. C'est le bien nomme, disent les +gens du pays, car ceux qui y vivent gagnent peu. Le Courgain s'etend +derriere la rue de la Ferte, sur une rampe assez rude. Des maisonnettes, +qui auraient l'air de joujoux si elles etaient plus fraiches, se +pressent les unes contre les autres, sans doute pour n'etre point +emportees par le vent. La, on voit a toutes les portes de jolies tetes +barbouillees d'enfants, et ca et la, au soleil, un vieillard qui +raccommode un chalut, ou une femme qui coud a la fenetre derriere un pot +de geranium. Cette population, me dit-on, souffre beaucoup en ce moment. + +Elle est ruinee par les pecheries etrangeres, qui jettent en abondance +le poisson sur nos marches. Ces simples n'ont pas, pour le combat de la +vie, d'autres armes que leur barque et leur filet. Ce sont de grands +enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne connaissent point +celles des hommes. En les voyant, on est pris de sympathie et d'amitie +pour eux. La vie les use comme le temps use les pierres, sans toucher au +coeur. La vieillesse meme ne les rend point avares. Ils s'aident les uns +les autres. Ce sont les seuls pauvres qui ne s'evitent point entre eux. +Justement je vois passer sous ma fenetre un ancien du pays. Il ressemble +au pere Corot. Il est propre; il porte un petit anneau d'or a l'oreille. +Le sel de la mer a tanne sa peau; le poids du chalut a courbe son +echine. + +A sa vue, je ne puis me defendre d'un souvenir. Je me repete a moi-meme +l'epitaphe qu'une poetesse grecque fit, au temps des Muses, pour un +pauvre pecheur de Lesbos. Elle est composee de peu de mots. Le style +austere et pur des vers en atteste l'antique origine. Je traduis +litteralement ce distique funeraire: + +"Ici est la tombe du pecheur Pelagon. On y a grave une nasse et un +filet, monuments d'une dure vie." + +Ainsi parle dans sa pitie sereine cette Muse grecque, qui ne pleure pas, +parce que les larmes souilleraient sa beaute. Le vieux Pelagon jetait +ses filets au pied des blancs promontoires. Il avait vu, dans ses rudes +travaux, le vieillard des mers, le terrible Protee s'elever comme un +nuage du sein des vagues. Il avait peut-etre entendu les sirenes chanter +dans la mer bleue. La Manche n'a point de sirenes sur ses sables +dangereux. Le blanc Protee n'erre point au pied des falaises a pic. Mais +le vieux loup de mer, qui passe en ce moment sur le quai, a vu les ames +des naufrages voler comme des mouettes a la pointe des lames; il a vu +sur la terre des feux celestes, et peut-etre que Notre-Dame-de-Bon-Secours +s'est montree a lui dans la brume de l'Ocean. Helas! a travers combien de +fatigues le ciel lui a souri! Aujourd'hui, comme au temps de Sapho, la +barque et le chalut sont les monuments d'une dure vie. + +Hier, un enfant de onze ans s'est noye dans la baie. Il etait originaire +de Cayeux. Cayeux est un port de peche a trois lieues de Saint-Valery. +Ce port est sans abri contre les vents de l'ouest et du nord-ouest, qui +amenaient autrefois dans les rues tant de sable qu'on y enfoncait +jusqu'aux genoux. Aujourd'hui les galets que la mer a amonceles forment +une digue naturelle et protegent les maisons, ainsi qu'une partie des +champs. C'est la que le bon saint Valery faillit mourir de fatigue et de +froid quand il frappa a la porte de la maison ou un pretre se chauffait +en compagnie d'un juge. La vie n'y est aisee pour personne. La pauvre +famille dont je parle y souffrit cruellement. Plusieurs enfants +moururent. Un d'eux, par un hasard inconcevable, se noya dans un baquet. +Quand le pere et la mere vinrent s'etablir a Saint-Valery, de neuf +enfants qu'ils avaient eus, il ne leur restait que le fils qui est mort +hier et un aine appele sous les drapeaux. La mere, entetee dans le +malheur et donnant a l'avenir la figure sombre du passe, repetait tous +les jours avec epouvante: + +"Je sais que celui-ci se noiera comme les autres." + +De tels accidents sont rares a Saint-Valery. La baie et les bancs de +sable prennent par an a peine une ou deux victimes. Pourtant la pauvre +mere pleurait tous les jours son fils par avance. + +Vendredi, a quatre heures, il partit seul en barque, bien que ses +parents le lui eussent defendu. Il se noya par un clair soleil, dans une +mer calme, en vue de la maison ou il avait ete nourri et ou l'attendait +sa mere. La maree ramena a la cote sa barque et ses vetements. Pendant +huit heures, ses parents resterent les yeux fixes sur cette eau +tranquille qui recouvrait le cadavre de leur fils. Enfin, au milieu de +la nuit, la mer s'etant retiree, quinze ou vingt pecheurs s'en allerent +avec des lanternes, par les sables, chercher le corps. Ils le trouverent +dans un trou. Les crabes avaient deja devore une oreille et attaque la +joue. + +On a porte aujourd'hui le petit cercueil sous un drap blanc, dans la +vieille eglise qui domine la mer. Les femmes de Cayeux, avec les parents +de l'enfant defunt, tenaient la tete du cortege; elles portaient la +pelisse noire, commune autrefois a toutes les femmes de la Picardie et +des Flandres. Elles ressemblaient ainsi, sur le chemin montueux de +l'eglise, aux saintes femmes que peignaient les maitres flamands, au +pied du Calvaire, en prenant leurs modeles sous leurs yeux. Les grandes +pelisses ont passe par heritage des meres aux filles, et quelques-unes +ont vu peut-etre d'un siecle d'humbles douleurs. Les jeunes Valericaines +dedaignent aujourd'hui ce vetement traditionnel. Elles portent, aux +grands jours de la vie, des chapeaux a la mode de Paris et se croient +"braves" avec des mantelets garnis de jais, sur lesquels elles croisent +leurs mains rouges. + +Le cortege entra sous le vieux porche et l'office des morts commenca. +Derriere le cercueil, au poele blanc dont les cordons etaient tenus par +quatre petits garcons, raidement habilles de gros drap noir, le pere et +la mere se tenaient par le bras. L'homme ne pleurait plus. Mais on +voyait que les larmes avaient coule longtemps sur le cuir fauve de ses +joues. La tete renversee, il sanglotait. Les sanglots secouaient son +long collier de barbe brise et ses hautes epaules. Ils donnaient a sa +bouche un faux air de sourire, horrible a voir. + +Cependant il se balancait ainsi qu'un homme ivre, et il melait aux +chants des psaumes et aux prieres de l'officiant une plainte lente, +reguliere et douce, comme l'air d'une de ces chansons avec lesquelles on +endort les petits enfants. Ce n'etait qu'un murmure, et l'eglise en +etait pleine! Mais elle, la mere! debout, immobile, muette dans sa +pelisse antique, elle tenait son capuchon baisse au-dessous de sa +bouche, et sous ce voile elle amassait sa douleur. + +Quand l'absoute fut donnee, le cortege s'achemina vers Cayeux. C'est la, +sous le vent de mer, qu'ils veulent que leur enfant repose. Croient-ils +que cette terre, si dure aux vivants, sera douce aux morts? Ou plutot +n'est-ce pas qu'ils gardent un tendre amour pour le rude pays ou ils +sont nes et auquel ils portent aujourd'hui ce qu'ils avaient de plus +cher? Nous vimes la petite troupe disparaitre lentement sur le chemin +pierreux. Jamais, pour ma part, je n'avais contemple un si grand +spectacle. C'est qu'il n'y a rien de plus grand au monde que la douleur. +Dans les villes, elle se cache. Aujourd'hui, je l'ai vue au soleil, sur +une colline qui ressemblait au calvaire. + +Ce dimanche les rues sont pavoisees. C'est la fete de la ville. De +grandes affiches jaunes annoncent que des regates seront donnees sous le +patronage du Yacht-Club de France. Les bateaux de Saint-Valery, de +Cayeux courront. Des tribunes ornees des ecussons des villes rivales +s'elevent sur le quai. Les habitants de la ville, de noir vetus, s'y +groupent autour de leurs officiers municipaux. A onze heures et demie, +un coup de canon annonce que la fete nautique commence. Au-dessus de la +piece, un blanc flocon de fumee s'eleve tout droit dans l'air +tranquille. On craint que les voiles manquent de vent. Mais, peu a peu, +tandis que manoeuvrent les yachts et les clippers, une jolie brise +"nord-oua" s'eleve et les bateaux de peche de Saint-Valery et du Crotoy +se mettent en ligne par un temps favorable. Ce sont de bons marcheurs. +Tous les jours ils sortent a la mer descendante. Ils vont trainer leur +chalut sur les bancs qu'on voit emerger au loin a mesure que l'eau +baisse et qui forment alors des ilots jaunes dans la mer verte ou bleue. +Ils pechent la crevette grise qu'on trouve en abondance sur ces bancs +entre la pointe du Hourdel et les dunes de Saint-Quentin. Ces petits +bateaux animent la baie; ils en sont la vie, partant la joie. Le flot +les ramene. C'est plaisir d'epier de loin leurs voiles grises, blanches +ou noires, quand ils reviennent ensemble comme une compagnie d'oiseaux. + +16-18 aout. + +On a distribue aujourd'hui les prix aux filles de l'ecole. A la sortie, +nous essuyons un grain. Les couronnes de lauriers et de chenes +deteignent, a la pluie, sur le front et sur les joues des fillettes, qui +deviennent horriblement livides. Elles communiquent par des baisers ce +teint a leurs parents attendris. Tout le monde est vert. + +Il y a pour les filles, a Saint-Valery, deux ecoles communales dirigees +par les soeurs de la Providence. Les Augustines tiennent, dans la ville, +un pensionnat libre. Il n'y a point d'ecole laique de filles. + +Par contre, il n'y a pas d'ecole religieuse de garcons. Les deux ecoles +communales de garcons ont ete laicisees dernierement. Les freres n'ont +point ouvert d'ecole libre. Ils se sont retires de la ville, decevant +ainsi, dans ses secretes esperances, la municipalite qui se flattait, en +appelant un instituteur laique, de faire naitre une feconde emulation +entre l'enseignement municipal et l'enseignement libre. + +Quant a l'obligation legale, elle n'a pas eu ici de resultats pratiques. +La misere est une grande force. Que peut la loi contre elle? Comment +empecher des gamins qui meurent de faim de voler des pommes de terre au +lieu d'apprendre a lire? J'ai vu discuter au Senat la loi d'obligation. +Le debat etait solennel. Il en sortit une grande loi. Mais je vois ici +combien il est difficile de soumettre a cette loi de petits malheureux +qui n'ont pas une culotte a mettre pour aller a l'ecole. + +Le soin genereux que nous prenons aujourd'hui d'instruire l'enfance +n'etait pas aussi etranger a l'esprit de nos peres qu'on le croit +communement. Je viens d'en trouver une nouvelle preuve dans le registre +manuscrit des lettres et ordonnances concernant la ville de +Saint-Valery, qui est conserve aujourd'hui a la mairie et que M. Vanier, +conseiller municipal, m'a communique. On lit dans ce registre une lettre +que le cardinal de Bourbon, gouverneur du Vimeu, ecrivit vers 1536, a +ses "chers et bien ames" le maire et les echevins de Saint-Valery, +touchant es "escolles" de la ville. Il leur rappelle qu'il entend garder +"le droit de l'escollatre" qui lui appartient. Il veut que les ecoles +soient pourvues "d'ung homme de bien et bonnes lettres". Et il n'a pas +d'autre exigence. Si le personnage que l'echevinage lui propose "est +suffisant", i l'agree. "Car, ajoute-t-il, je desire merveilleusement que +vos enfants soient bien instruictz, car c'est le bien de vostre chose +publique." + +Ce registre que j'ai sous les yeux, et qui embrasse la premiere moitie +du XVIe siecle, contient aussi, a la date de 1533, une bien curieuse +ordonnance relative "au peche d'adultere". Je vais la transcrire tout au +long. Mais il faut d'abord rappeler que Saint-Valery etait au XVIe +siecle un port de cabotage tres important. Si la ville avait ete vingt +fois ruinee par les guerres, la baie etait une source de biens. A cette +epoque ou la navigation naissante, deja hardie, grace a la decouverte de +la boussole, et le commerce dans son premier essor, faisaient affluer la +richesse sur nos cotes, on pouvait dire que la mer etait d'or. Devenus +riches, les habitants de Saint-Valery eurent hate de jouir, et ils +etalerent un luxe inconnu aux braves gens qui avaient defendu jadis leur +forteresse contre les Anglais. Les dames porterent des etoffes et des +fourrures venues des Indes ou de l"Amerique, des soies, des laines +magnifiques. Ainsi parees, on les trouva plus jolies. On les aima +beaucoup; elles se laisserent aimer. Aussi les moeurs devinrent tres +relachees dans cette ville aujourd'hui simple, rude et modeste. C'est +pourquoi la municipalite rendit en 1533 l'ordonnance suivante dont le +lecteur entendra sans trop de peine, je le crois, le vieux francais, +encore qu'un peu picard. + +Je reproduis fidelement le texte original, tel que je le lis sur le +registre qui m'a ete gracieusement communique: + +"Considerant la justice tant ecclesiastique que temporelle, que Nostre +Seigneur Jesucrist est journellement offense en ceste paroisse de +plusieurs crimes et enormes vices qui se y perpetrent et principalement +au peche d'adultere par plusieurs personnes hommes et femmes maries qui +sont tous publicques et manifestes. Pour lesquelz crimes et villains +peches sommes appertement menaches de l'ire de Dieu, a este advise et +conclud tant de monseigneur l'official que par les bailly et maieur de +ceste ville quil sera faicte deffense generale tant en l'eglise que es +lieux publicquez que nulz hommes ne femmes maries ne aient plus a +commetre adultere a paine de estre mis en une brincqueballe qui sera +faicte et mise sur ung des flos de ceste ville et illec tombez et +plonges testes et corps. Assavoir pour la premiere fois que il sera +trouve et sceu que ilz auront adultere ou pourront estre trouvez en lieu +suspect de tel vice, par trois fois dedens ledit flos et de soixante +sols parisis d'amende pour estre donnee pour Dieu aux povres et aux +denuntiateurs et accusateurs de telz crimez. Et pour la seconde fois de +estre fustiguez par les carfours de ceste ville par la main du bourreau +et banys de ladicte ville et paroisse e leurs biens confisques, esperant +que moiennant telles pugnitions l'ire de Dieu Notre Seigneur sera +apaisee." + +Il est peut-etre utile de dire ce que c'est que cette brincqueballe sur +laquelle on mettait les victimes des passions de l'amour. Une +brincqueballe est, en langage picard, le levier qui sert sur les navires +a faire jouer le piston de la pompe. Quant aux "flots" de la ville, ce +sont de grandes citernes. Les magistrats valericains punissaient par +l'eau ces memes "peches" que Dante vit chaties dans l'enfer par le +souffle du vent. Le flot dans lequel on trempait les pecheurs charnels +se voit encore proche la porte Guillaume. Il vient d'etre mis a sec. La +municipalite a decide que ce flot serait conserve comme monument +historique. + +La fete communale du 15 aout a amene ici quelques forains qui campent +sur la petite place des Pilotes. Des somnambules et des tireuses de +cartes ont detele leur voiture garnie d'un lit blanc. La femme sauvage +est venue aussi. Une peinture deployee le long de la baraque la +represente devorant la chair palpitante d'un homme blanc. En realite la +femme sauvage est une pauvre fille qu'on a ciree comme une botte et qui +garde, sous le cirage, un air de candeur et d'innocence. Elle a des yeux +bleus d'une inalterable douceur. Elle est la vivante image de la +faiblesse, de la souffrance paisible et de la resignation, et c'est elle +qui fait la femme anthropophage! Voila un grand exemple du desordre qui +regne sur cette terre. + +L'orgue des chevaux de bois ronfle toute la soiree sur la place des +Pilotes, et mele au bruit des lames qui brisent des airs de bals de +barriere. Les chevaux, assieges par de jolies demoiselles de Paris, et +par des petits pecheurs deguenilles, tournent sans repit. + +J'ai longtemps medite sur les chevaux de bois. Je voudrais les etudier +methodiquement. Mais la grandeur du sujet m'effraie. Et j'y decouvre +d'abord une grande difficulte. Si l'on s'efforce de definir les diverses +sensations qui affectent douloureusement l'organisme humain on peut +esperer d'y reussir. Quand nous disons par exemple qu'une douleur est +aigue ou qu'elle est sourde, qu'elle est lancinante ou fulgurante, nous +nous faisons entendre assez bien. On eprouve au contraire un +insurmontable embarras a representer par des mots les sensations +agreables; celles memes qui, resultant du jeu regulier des organes, sont +usuelles et frequentes, echappent aux approximations du langage +articule. Dire que ces sensations sont vives ou qu'elles sont douces, +c'est ne rien dire; les termes, fort usites, de delices et de +transports, sont vagues. Il parait donc qu'au physique le plaisir est +plus indistinct que la douleur. Pour cette raison sans doute, je +desespere de rendre tres sensible, par le seul moyen du discours, le +plaisir que procurent les chevaux de bois. Il est certain, toutefois, +que ce plaisir est grand. De leur cercle mouvant jaillissent des cris de +volupte qui percent le bruit de l'orgue et des trombones. Et apres +quelques tours de la machine ce ne sont que regards noyes, levres +humides, tetes pamees. Les jeunes femmes y prennent l'expression que la +statuaire antique donne aux Bacchantes. Et moins habiles a la volupte, +les petits enfants, roides et la joue empourpree, restent graves, en +proie a un dieu inconnu. Je ne parle point de ceux qui ont mal au coeur. +Il s'en trouve. Mais c'est un cas particulier. Je m'en tiens au general. +Grands et petits, ce qu'ils eprouvent est vaguement delicieux. + +Sur le cheval de bois, sur la montagne russe, sur l'escarpolette, ils +sont remues, secoues, agites, tout leur etre resonne, la circulation est +activee; ils se sentent mieux vivre. Ils jouissent du jeu facile de +leurs organes, ils soupirent, ils expirent; des caresses invisibles, des +caresses interieures, les font tressaillir: ils sont heureux. + +Le cheval de bois durera autant que l'humanite, parce qu'il repond a un +instinct profond de l'enfance et de la jeunesse, ce desir de mouvement, +ce besoin de vertige, cette secrete envie d'etre emporte, berce, ravi, +qu'on eprouve aux heures enfantines, aux heures virginales. Plus tard, +nous redoutons ces machines a mouvement; nous craignons que le moindre +choc ne ranime en nous des souffrances engourdies. Mais dans l'age divin +des chevaux de bois, toute secousse eveille une volupte. + + +Saint-Valery, 22 aout. + +Aujourd'hui, j'ai vu celebrer de ma fenetre, sur le quai, l'humble fete +de la benediction d'un bateau. C'etait un petit canot de peche. Le +pavillon francais flottait a son mat. A bord, une table, couverte d'une +nappe blanche, portait un gateau, une bouteille de vin et des verres. Un +pretre, precede d'un bedeau, entra dans l'embarcation pour la benir. Un +chantre et un enfant de choeur y prirent place apres lui, ainsi que le +patron de la barque et sa femme. Ces deux bonnes gens gardaient, dans +leurs pauvres vetements de fete, une raideur simple et une gravite +naive. Ils n'etaient plus jeunes ni l'un ni l'autre. Brunis et durcis +dans le travail, ils rappelaient, par la rude simplicite de leur +attitude, les statues des vieux ages. Le pretre prit, sur un plateau que +lui presenta l'enfant de choeur, une poignee de sel et de ble, et il la +sema dans la barque afin d'y semer en meme temps la force et +l'abondance. Puis il trempa dans l'eau benite un rameau de buis, image +du rameau que la colombe apporta dans l'arche, aspergea la barque, et, +la nommant par son nom, la benit. + +Le chantre entonna alors le Te Deum. Il chanta ensuite le psaume cent +six et l'Ave maris stella. Quand il eut fini, la femme du pecheur coupa +le gateau qui avait ete beni en meme temps que la barque; elle versa du +vins dans les verres et offrit a boire et a manger au pretre ainsi qu'a +tous les assistants. + +Il est d'usage, lors de la benediction des grands bateaux, de casser sur +l'etrave une bouteille pleine. Cet usage n'est pas suivi par les pauvres +patrons des petits canots de peche. Ils disent qu'il vaut mieux boire le +vin que de le perdre. J'ai demande a un vieux marin ce que signifiait +cette bouteille cassee. Il m'a repondu en riant que l'etrave glisse +mieux dans la mer quand elle a ete d'abord bien arrosee. Puis, reprenant +sa gravite ordinaire, il a ajoute: + +"C'est mauvais signe quand la bouteille ne se brise pas. Il y a dix ans, +j'ai vu benir un grand bateau. La bouteille glissa sur l'etrave et ne se +cassa pas. Le bateau se perdit a son premier voyage." + +Et pourquoi casse-t-on une bouteille avant de lancer un bateau a la mer? +Pourquoi? Pour la raison qui fit que Polycrate jeta son anneau a la mer, +pour faire la part du malheur. On dit au malheur: "Je te donne ceci. Il +faut t'en contenter. Prends mon vin et ne me prends plus rien." C'est +ainsi que les Juifs fideles aux coutumes antiques brisent une tasse +quand ils se marient. La bouteille cassee, c'est une ruse d'enfant et de +sauvage, c'est la malice du pauvre homme qui veut jouer au plus fin avec +la destinee. + + +Eu, 23 aout. + +Du haut de la colline de Saint-Laurent, nous decouvrons la ville d'Eu, +paisiblement couchee dans le creux d'un vallon. Elle est charmante ainsi +avec ses toits pointus, ses rues tortueuses et le clocher en charpente +de son elegante eglise. Nous la contemplons dans une sorte de +ravissement. C'est qu'aussi la vue a vol d'oiseau d'une jolie ville est +un spectacle aimable et touchant, ou l'ame se plait. Des pensees +humaines montent avec la fumee des toits. Il y en a de tristes, il y en +a de gaies; elles se melent pour inspirer toutes ensemble une tristesse +souriante, plus douce que la gaiete. On songe: + +"Ces maisons, si petites au soleil que je puis les cacher toutes en +etendant seulement la main, ont pourtant abrite des siecles d'amour et +de haine, de plaisir et de souffrances. Elles gardent des secrets +terribles, elles en savent long sur la vie et la mort. Elles nous +diraient des choses a pleurer et a rire, si les pierres parlaient. Mais +les pierres parlent a ceux qui savent les entendre. La petite ville dit +aux voyageurs qui la contemplent du haut de la colline: + +"Voyez; je suis vieille, mais je suis belle; mes enfants pieux ont brode +sur ma robe des tours, des clochers, des pignons denteles et des +beffrois. Je suis une bonne mere; j'enseigne le travail et tous les arts +de la paix. Je nourris mes enfants dans mes bras. Puis, leur tache +faite, ils vont, les uns apres les autres, dormir a mes pieds, sous +cette herbe ou paissent les moutons. Ils passent; mais je reste pour +garder leur souvenir. Je suis leur memoire. C'est pourquoi ils me +doivent tout, car l'homme n'est l'homme que parce qu'il se souvient. Mon +manteau a ete dechire et mon sein perce dans les guerres. J'ai recu des +blessures qu'on disait mortelles. Mais j'ai vecu parce que j'ai espere. +Apprenez de moi cette sainte esperance qui sauve la patrie. Pensez en +moi pour penser au dela de vous-memes. Regardez cette fontaine, cet +hopital, ce marche que les peres ont legues a leurs fils. Travaillez +pour vos enfants comme vos aieux ont travaille pour vous. Chacune de mes +pierres vous apporte un bienfait et vous enseigne un devoir. Voyez ma +cathedrale, voyez ma maison commune, voyez mon Hotel-Dieu et venerez le +passe. Mais songez a l'avenir. Vos fils sauront quels joyaux vous aurez +enchasses a votre tour dans ma robe de pierre." + +Mais, pendant que j'ecoute parler la ville, nos chevaux descendent la +rampe de la colline, et voici que notre break traverse la grande rue au +milieu du silence et de la solitude. On dirait que la ville d'Eu dort +depuis cent ans. L'hotel ou nous descendons a eteint ses fourneaux. En +demandant a dejeuner au malheureux aubergiste, nous l'embarrassons +visiblement. + +Aussi bien la ville d'Eu a-t-elle peu d'attraits pour retenir les +visiteurs, aujourd'hui que le chateau et le parc sont fermes. On ne se +promene plus sous les hetres plantes pour les Guises. Le parc, autrefois +ouvert au public les jeudis et les dimanches, est interdit a tous les +promeneurs. On ne visite plus le chateau. Il faut se contenter d'en voir +la facade, a travers la grille de la cour. Cette facade, de brique et de +pierre, ne doit qu'a la hauteur de ses toits son aspect monumental. Elle +est plate, lourde et vulgaire. Ainsi la concut Fontaine, qui restaura le +chateau pour le duc d'Orleans en 1821. + +Fontaine avait d'ordinaire peu de respect pour les oeuvres des vieux +maitres macons. Il jugea que les facades du chateau d'Eu etaient faites +sans methode et, comme il le dit lui-meme, il les rectifia. Il les +rectifia si bien que le chateau a maintenant l'air d'une caserne. + +Nos gouts sont bien changes depuis le temps de Percier et de Fontaine. +Un chateau n'est jamais assez vieux pour nous, mais l'architecte n'a pas +moins d'occasions que jadis de pratiquer son art funeste. Autrefois, il +demolissait pour rajeunir; maintenant, il demolit pour vieillir. On +remet le monument dans l'etat ou il etait a son origine. On fait mieux: +on le remet dans l'etat ou il aurait du etre. + +C'est une question de savoir si Viollet-le-Duc et ses disciples n'ont +point accumule plus de ruines en un petit nombre d'annees, par art et +methode, que n'avaient fait, par haine ou mepris, durant plusieurs +siecles, les princes et les peuples, degoutes a l'envi des vestiges d'un +passe qui leur semblait barbare. C'est une question de savoir si nos +eglises du moyen age n'eurent pas a souffrir aussi cruellement du zele +indiscret des nouveaux architectes que de cette longue indifference qui +les laissait vieillir tranquilles. Viollet-le-Duc obeissait a une idee +vraiment inhumaine quand il se proposait de ramener un chateau ou une +cathedrale a un plan primitif qui avait ete modifie dans le cours des +ages ou qui, le plus souvent, n'avait jamais ete suivi. L'effort en +etait cruel. Il allait jusqu'a sacrifier des oeuvres venerables et +charmantes et a transformer, comme a Notre-Dame de Paris, la cathedrale +vivante en cathedrale abstraite. Une telle entreprise est en horreur a +quiconque sent avec amour la nature et la vie. Un monument ancien est +rarement d'un meme style dans toutes ses parties. Il a vecu, et tant +qu'il a vecu il s'est transforme. Car le changement est la condition +essentielle de la vie. Chaque age l'a marque de son empreinte. C'est un +livre sur lequel chaque generation a ecrit une page. Il ne faut alterer +aucune de ces pages. Elles ne sont pas de la meme ecriture parce +qu'elles ne sont pas de la meme main. Il est d'une fausse science et +d'un mauvais gout de vouloir les ramener a un meme type. Ce sont des +temoignages divers, mais egalement veridiques. + +Il y a plus d'harmonies dans l'art que n'en concoit la philosophie des +architectes restaurateurs. Sur la facade laterale d'une eglise, entre +les grands bonnets d'eveque de deux vieux arcs en tiers-point, un +portique de la Renaissance dresse elegamment les ordres de Vitruve et +s'accompagne d'anges graciles, aux tuniques legeres. Cela fait une belle +harmonie. Sous une corniche de fraisiers et d'orties, tailles au temps +de saint Louis, une petite porte Louis XV etale ses rocailles frivoles +et ses coquilles, devenues austeres avec l'age. Cela encore fait une +belle harmonie. Une nef magnifique du XIVe siecle est lestement enjambee +par un jube charmant de l'epoque des Valois; a une branche du transept, +sous la pluie de pierreries d'une verriere du premier age, un autel de +la decadence hausse ses colonnes torses de marbre rouge ou courent des +pampres d'or, ce sont la des harmonies. Et quoi de plus harmonieux que +ces tombeaux de tous les styles et de toutes les epoques, multipliant +les images et les symboles sous une de ces voutes qui tiennent de la +geometrie, dont elles procedent, une beaute absolue. + +Je me rappelle avoir vu sur un des bas-cotes de Notre-Dame de Bordeaux +un contrefort qui, par la masse et les dispositions generales, ne +differe pas beaucoup des contreforts plus anciens qui l'environnent. +Mais pour le style et l'ornementation, il est tout a fait singulier. Il +n'a ni ces pinacles, ni ces clochetons, ni ces longues et etroites +arcades aveugles qui amincissent et allegent les contreforts voisins. Il +est decore, celui-la, de deux ordres renouveles de l'antique, de +medaillons, de vases. Ainsi l'a concu un contemporain de Pierre +Chambiges et de Jean Goujon, qui se trouvait conducteur des travaux de +Notre-Dame au moment ou un des arcs primitifs se rompit. Cet ouvrier, +qui avait plus de simplicite que nos architectes, ne songea pas, comme +ils l'eussent fait, a travailler dans le vieux style perdu; il ne tenta +point un pastiche savant. Il suivit son genie et son temps. En quoi il +fut bien avise. Il n'etait guere capable de travailler dans le gout des +macons du XIVe siecle. Plus instruit, il n'aurait produit qu'une +insignifiante et douteuse copie. Son heureuse ignorance l'obligea a +avoir de l'invention. Il concut une sorte d'edicule, temple ou tombeau, +un petit chef-d'oeuvre tout empreint de l'esprit de la Renaissance +francaise. Il ajouta ainsi a la vieille cathedrale un detail exquis, +sans nuire a l'ensemble. Ce macon inconnu etait mieux dans la verite que +Viollet-le-Duc et son ecole. C'est miracle que, de nos jours, un +architecte tres instruit n'ait pas jete bas ce contrefort de la +Renaissance pour le remplacer par un contrefort du XIVe siecle. + +L'amour de la regularite a pousse nos architectes a des actes de +vandalisme furieux. J'ai trouve a Bordeaux meme, sous une porte cochere, +deux chapiteaux a figures qui y servaient de bornes. On m'expliqua +qu'ils venaient du cloitre de *** et que l'architecte charge de +restaurer ce cloitre les avait fait sauter pour cette raison que l'un +etait du XIe siecle et l'autre du XIIIe, ce qui n'etait point tolerable, +le cloitre datant du XIIe, et devant y etre severement ramene. En raison +de quoi l'architecte les remplaca par deux chapiteaux du XIIe. Cela +s'appelle un faux. Tout faux est haissable. + +Ingenieux a detruire, les disciples de Viollet-le-Duc ne se contentent +pas de detruire ce qui n'est pas de l'epoque adoptee par eux. Ils +remplacent les vieilles pierres noires par des blanches, sans raison, +sans pretexte. Ils substituent des copies neuves aux motifs originaux. +Cela encore, je ne le leur pardonne pas; c'est pour moi une douleur de +voir perir la plus humble pierre d'un vieux monument. Si meme c'est un +pauvre macon tres rude et malhabile qui l'a degrossie, cette pierre fut +achevee par le plus puissant des sculpteurs, le temps. Il n'a ni ciseau, +ni maillet: il a pour outils la pluie, le clair de lune et le vent du +nord. Il termine merveilleusement le travail des praticiens. Ce qu'il +ajoute ne se peut definir et vaut infiniment. + +Didron, qui aima les vieilles pierres, inscrivit peu de temps avant sa +mort, sur l'album d'un ami, ce precepte sage et meprise: "En fait de +monuments anciens, il vaut mieux consolider que reparer, mieux reparer +que restaurer, mieux restaurer qu'embellir; en aucun cas, il ne faut +ajouter ni retrancher." + +Cela est bien dit. Et si les architectes se bornaient a consolider les +vieux monuments et ne les refaisaient pas, ils meriteraient la +reconnaissance de tous les esprits respectueux des souvenirs du passe et +des monuments de l'histoire. Le Treport, 23 aout. + +Nous sommes emerveilles de la beaute du spectacle. Nous avons devant +nous Mers et sa blanche falaise; a notre droite, des prairies aux pentes +desquelles paissent les boeufs et les moutons; a gauche, la mer, ou +glissent des barques dont les voiles sont nouees en festons. A nos +pieds, la jetee. Elle est couverte de la foule diversement coloree des +baigneurs et des baigneuses. Les berets rouges, blancs ou bleus, les +robes claires, les chapeaux de paille brillent au soleil. Tout cela a +des papillotements joyeux. Soudain, une exclamation bruyante s'eleve, +les chapeaux volent en l'air. C'est un torpilleur qui quitte le port, +franchit l'ecluse et gagne le large pour aller a Boulogne. Il en passe +trois, et c'est trois fois le meme enthousiasme. Trois fois on crie, on +salue; trois fois, les chapeaux, les mouchoirs, les ombrelles s'agitent. + +Les torpilleurs sont populaires. Ils sont aimes sans doute parce qu'ils +ont l'air terrible, et qu'ils flattent cette douce esperance de carnage +qui sourit mollement au fond du coeur paisible des bourgeois. En verite, +ils ne sont pas jolis; ils ressemblent a une baleine, mais a une baleine +comme il n'y en a pas, a une baleine cuirassee, jetant une fumee noire +au lieu d'eau par les events. + +Naguere, en voyant un torpilleur qui mouillait dans les eaux de la +Seine, a la hauteur du quai d'Orsay, M. Renan souhaitait qu'on donnat le +commandement des torpilleurs non a des marins, mais a des savants et a +des philosophes, qui pussent y mediter les verites eternelles en +attendant le moment de sauter en l'air. L'existence de ces hommes +extraordinaires eut concilie l'inconciliable. Soldats contemplatifs, ils +eussent satisfait l'ideal par leur vie et le reel par leur mort. C'est +une excellente idee, mais qui n'entrera pas facilement dans la tete d'un +ministre de la marine. Et je crains aussi que les philosophes ne soient +pas tentes excessivement d'entrer, comme Jonas, dans ces +vaisseaux-poissons. + + + + +IV + +NOTRE-DAME DE LIESSE + + +Saint-Thomas, 11 aout. + +Ce coin du Laonnais n'a pas de larges horizons. Mais le sol y fait des +plis gracieux et il est seme de bouquets d'arbres. Le petit chemin blanc +qui passe devant ma porte et se parfume de menthe en se creusant vers la +prairie humide s'en va, par les champs de trefle, d'avoine et de +betteraves, au bois ou le Petit Chaperon Rouge cueille encore la +noisette. On a plaisir a suivre chaque matin ce sentier etroit et +sinueux, si l'on pense que c'est assez de joie et de gloire en une +promenade que de visiter la reine des pres dans son humble majeste, et +de respirer le chevrefeuille qui suspend aux buissons ses guirlandes +parfumees. + +Hier, j'ai trouve au milieu de ce sentier un petit herisson immobile et +tout en boule. Il etait blesse. Je le pris dans ma poche et le portai a +la maison, ou une goutte de lait le ranima. Il montra son groin noir, +qui a l'air d'etre taille dans une truffe. Il ouvrit les yeux, et j'eus +la faiblesse de me croire le bon Samaritain. Ce matin, mon ami courait +dans le jardin, flairant la terre humide, et toutes les piques de son +dos reluisaient. La rencontre d'un herisson; moins encore, un brin de +serpolet a l'oree d'un bois, une vieille epitaphe dans un cimetiere de +village, suffit a l'amusement de la journee d'un solitaire. + +Nous avons ici un camp de Cesar et une petite montagne qu'un jour +Gargantua laissa tomber de sa hotte. Mais ce qu'il y a de plus +admirable, c'est un fau (fagus) tres grand et parfaitement rond, qui +donne des faines d'un gout delicieux, si j'en crois les paysans. Le +hetre de Domremy que hantaient les fees et ou les filles du village +suspendaient des guirlandes et des chapeaux de fleurs, n'etait ni plus +beau ni plus venerable. Je regrette le temps ou l'on rendait un culte +aux arbres et aux fontaines. J'aurais, en ce temps la, noue +precieusement aux branches de ce beau fau des statuettes de terre cuite +avec des bandelettes de laine, et peut-etre meme aurais-je su attacher +au tronc un tableau portant une epigramme votive en vers imites +d'Ausone. Ce hetre, illustre dans le pays, s'eleve sur la hauteur entre +Saint-Thomas et Saint-Erme, dont l'eglise est miserable et charmante +avec son mince clocher d'ardoises, sont toit rustique, son porche +renaissance, qui s'emiette a la pluie, et sa girouette ou l'on voit le +grand saint Antoine et son cochon finement decoupes. A l'interieur, dans +la nef tronquee et nue, sur un chapiteau roman, un oiseau becquetant une +grappe de raisin est reste comme l'unique temoin des jours ou l'eglise +de Saint-Erme s'elevait dans sa robe blanche au-dessus d'un peuple +fidele. Du XIe siecle au XVe, les eglises de Soissons, de Reims et de +Laon florissaient splendidement dans la Gaule chretienne, et si l'on +aime a vivre dans le passe, ce pays de Laon plait par d'antiques +souvenirs. Les pierres y parlent sous le mousse et sous la giroflee. A +une lieue d'ici, vers Soissons, est Corbeny, ou les rois de France, au +retour du sacre, venaient toucher les ecrouelles. A trois lieues au +nord, en terre de Picardie, on trouve Notre-Dame de Liesse, qui fut dans +l'ancienne France un lieu de pelerinage tres frequente. + +Belleforest dit au premier tome de sa Cosmographie, publiee en 1575: + +"Non loin de Laon est cette place tant renommee de Lyance ou Lyesse pour +le temple sacre de la glorieuse mere de notre Dieu, la Vierge Marie, le +pelerinage ancien de nos rois, et ou Dieu fait de grands miracles pour +l'amour et par les merites de celle qu'il a choisie pour sa mere." + +On suit, pour aller d'ici a Liesse, une route crayeuse qui traverse une +plaine seche, semee de vieux moulins a vent aux ailes decharnees, et +coupee ca et la par des bouquets de bouleaux. Le vent courbe l'avoine +naine. Tandis que le cocher me montre du bout de son fouet l'horizon +plat et triste, et me conte l'histoire du meunier qui s'est pendu dans +son moulin et du percepteur assassine sur la route, nous voyons a notre +gauche, a travers un rideau d'arbres, le chateau de Marchais, bati sous +Charles IX par le cardinal de Lorraine. Encore deux kilometres a peine, +et nous rencontrons, sur notre droite, les trois ormes qui ombragent une +petite chapelle grillee et qu'on nomme les Trois-Chevaliers. Et tout de +suite les roues de la carriole resonnent sur le pave desert d'une rue de +village aux maisons basses a grands pignons. Nous sommes a Notre-Dame de +Liesse, autrefois si frequentee et maintenant delaissee et tombee dans +un morne abandon. Notre-Dame de Lourdes a fait grand tort a la dame de +Liesse comme a toutes les saintes Vierges de l'ancienne France. Cette +belle dame de Lourdes, avec son echarpe bleue, attire dans sa ville +d'eau tous les pelerins, et il n'est bruit que d'elle. Une dame pieuse, +qui regrette les vieux sanctuaires, me disait: "On ne peut le nier: +cette Vierge de Lourdes est obligeante, serviable, entendue, empressee, +je dirai meme obsequieuse. Elle se multiplie pour se rendre utile. Elle +guerit les malades, recommande les jeunes gens a leurs examens, fait des +mariages et vend du chocolat. Entre nous, je la trouve un peu +intrigante." + +La Vierge de Liesse ne sait pas si bien faire ses affaires. Elle est +oubliee; cela s'apercoit tout de suite quand on entre dans la petite +ville endormie. On me dit qu'elle se reveillera le mois prochain, lors +des grands pelerinages; mais je vois bien qu'autrefois visitee par les +rois, elle n'attire plus, meme en ses grandes feeries, que quelques +bonnes dames de Reims, de Laon et Saint-Quentin. + +Elle eut ses beaux jours. Tout passe; La Notre-Dame de Lourdes passera +comme elle. C'est une reflexion propre a consoler la Notre-Dame de +Liesse de son irremediable declin. La poussiere, une lente poussiere, +recouvre les petites boutiques voisines de l'eglise ou s'etalent, sous +des vitres ternes, des medailles, des images, des chapelets et des +scapulaires. Au XVe siecle, on vendait sous l'auvent de ces maisonnettes +de belles medailles de plomb ou d'etain a bordure ajouree, que les +bonnes gens cousaient a leur chapeau clabaud. Louis XI faisait comme +eux, et parmi les medailles qu'il portait a son bonnet, soyez sur qu'il +se trouvait celle de Notre-Dame de Liesse, a qui le pieux roi avait une +devotion singuliere. + +Ce qu'il y a aujourd'hui de plus etrange dans ces boutiques, ce sont des +bouteilles fermees au chalumeau ou flottent dans de l'eau, suspendues a +des boules creuses par un fil de verre, les attributs de la Passion: la +croix, les clous, l'eponge de fiel, la lance, le sceptre de roseau, la +couronne d'epines, la sainte face, et le soleil qui se voila, et la lune +qui parut quand le mystere fut consomme. Ces petites pieces de verre +colore ont la naivete des jouets d'enfant. Ils amusent par l'idee qu'il +est des ames assez ingenues pour admirer une merveille si barbare. +L'eglise, dont il subsiste quelques parties du XVe siecle, est petite. +Le portail, surmonte d'une large fenetre cintree et d'un pignon flanque +de deux clochetons, a l'air assez avenant, et il suffit d'aimer les +vieilles pierres pour admirer sur les contreforts, des deux cotes de la +fenetre, deux heaumes sculptes, expressifs comme des visages avec leur +petit crane pointu, leur nez en bec d'oiseau, leur lippe narquoise et +leur enorme encolure. Mais ce ne sont la que des bagatelles, et l'on +voit bien que nous sommes en vacances. + +En entrant dans l'eglise, le regard s'arrete sur un beau jube de la +Renaissance qui tend, dans la nef, son arche elegante de pierre blanche +et de marbre noir. Sur la balustrade de ce jube s'elevent quatre statues +peintes. Elles sont dans le gout affreux de la Restauration et +representent trois chevaliers, avec de superbes panaches, et une belle +demoiselle habillee a la turque. Ils sont tous quatre tres ridicules et +semblent jouer Zaire devant la duchesse d'Angouleme. Je vous dirai tout +a l'heure qui sont ces trois chevaliers et cette jeune musulmane. Qu'il +vous suffise de savoir pour le moment qu'ils rapporterent d'Egypte +l'image miraculeuse qu'on venere depuis lors dans l'eglise ou nous +sommes. + +Il faut passer sous le jube pour voir la petite Vierge de Liesse assise +dans le choeur au-dessus de l'autel. C'est une Vierge noire. J'ai +toujours eu beaucoup de gout et de curiosite pour les Vierges noires, +qui sont toutes fort anciennes. Elles ont des manteaux en forme +d'abat-jour. Elles sont evasees et courtes. Cela tient a ce qu'elles +sont assises et qu'on les habille comme si elles etaient debout, et il y +a la un mepris touchant de la forme humaine. Les Grecs avaient aussi +leurs idoles noires. C'etait, comme les notres, des statues de bois +informes et prodigieuses. Ils en attribuaient l'origine a Dedale, et ils +veneraient ces rudes images noircies par le temps. Ils les couvraient +aussi de voiles precieux. Les cultes se ressemblent plus qu'on ne croit. +Si, par une operation magique, la vieille paysanne, que je vois ici +machant des prieres sous son capuchon de laine, etait transportee +subitement a Pessinonte, dans le sanctuaire releve et rendu aux mysteres +antiques, elle acheverait sans trop de surprise, au pied de la Bonne +Deesse, l'oraison commencee devant la Sainte Vierge. Il faut tout dire: +la veritable Vierge noire de Liesse fut brulee en 1793, et celle qui la +remplace n'est, a mon gre, ni assez naive ni assez antique. On assure +qu'un peu du bois de l'ancienne, tire du feu, a ete retrouve et mis dans +la nouvelle, et les devots peuvent en recevoir quelque consolation, car +ils estiment ce bois plus excellent que celui de l'arche de Noe. Mais +qui rendra la petite idole vetue d'un abat-jour a ceux qui estiment, +avec l'eveque Synesius, que toutes les antiquites sont venerables? + +C'est au fond de l'eglise, a gauche, dans la sacristie batie sous Louis +XIII, qu'est le tresor, aujourd'hui bien appauvri, de Notre-Dame de +Liesse: des coeurs en vermeil, des montres avec la chaine, de ces +grosses montres d'argent qu'on appelle oignons, une pendule a sujet, des +batons et des bequilles, quelques vieilles croix d'honneur, un +hausse-col de capitaine, deux paires d'epaulettes. J'ai decouvert dans +un coin de la sacristie, avec attendrissement, une de ces bouteilles +dont nous parlions tout a l'heure, qui ont le goulot soude et dans +lesquelles nagent des emblemes en verroterie. Sans doute, la bonne femme +qui fit ce present a la Vierge noire, lui dit: "Pour votre petit, +madame!" Et, en effet, Notre-Dame de Liesse tient sur ses genoux un +enfant Jesus debout et les bras ouverts. Mais on chercherait en vain +dans ce pauvre tresor, ou l'araignee tend sa toile, le coeur d'or +apporte par l'abbesse de Jouarre, les villes d'argent apportees par les +cites de Bourges, de Reims, de Mezieres, d'Amiens, de Laon et de +Saint-Quentin, le navire de la municipalite de Dieppe, le bras d'argent +du capitaine de Hale, le navire d'Henriette de France, reine +d'Angleterre, et la mamelle d'or de la reine de Pologne. Ces dons +precieux ont disparu. Louis XIV fit fondre et envoyer a la Monnaie ce +qui restait, en 1690, du tresor de Notre-Dame de Liesse. Il fallait +sauver la patrie. Il fallait aussi la sauver en 1792. Les memes +necessites commandent les memes actes. + +C'est en faisant des guerisons que la petite Notre-Dame noire du pays de +Laon s'etait surtout enrichie. Elle delivrait aussi les possedes. On +raconte qu'une femme de Vervins, nommee Nicole, qui donnait tous les +signes de la possession, fut conduite a Liesse et y eprouva un grand +soulagement. Mais son entiere delivrance, assure le chanoine Villette, +qui florissait a la fin du XVIIe siecle, ne fut achevee que plus tard, +dans l'eglise cathedrale de Laon, par les soins de l'eveque. Belzebuth +parut aux yeux de Monseigneur et lui fit un aveu qui dut lui couter: + +"La Vierge Marie, lui dit-il en confidence, vient de m'enlever le +secours de vingt-six de mes compagnons en les faisant sortir du corps de +cette femme." + +Notre-Dame de Liesse rendit au sire de Couci ses deux enfants qui +etaient perdus. C'est elle qui, invoquee par un larron qu'on pendait, +vint, de ses bras qui avaient porte Jesus, soutenir le malheureux +pendant les trois jours qu'il demeura attache a la potence. Mais je +crois bien me rappeler que ce miracle, mis en rimes par les trouveres, +est egalement attribue a Notre-Dame de Chartres. La Vierge de Liesse +faisait evader les prisonniers et mettait volontiers son pouvoir a +s'opposer a l'execution des arrets de justice. Je ne l'en blame pas; je +l'en loue, tout au contraire, tenant la grace meilleure que la justice. +Durant quatre ou cinq siecles, elle fut assiegee de solliciteurs. Les +pelerins, venus de toutes les parties du royaume, suppliaient, les mains +jointes, la belle dame de Liesse de ne point dormir tandis qu'ils lui +parlaient. Maintenant elle sommeille en paix dans son sanctuaire +deserte. Ne troublons point son repos et venerons en elle la foi, +l'esperance et la charite de tant d'ames qui passerent avant nous sur +cette terre ou nous passons. + +Si l'on vient du chateau de Marchais, avons-nous dit, on rencontre, a +droite sur la route en entrant a Liesse, trois ormes autour d'une +chapelle grillee. On les appelle les Trois-Chevaliers, en memoire des +trois fils de la dame d'Eppes, qui rapporterent d'Egypte en Picardie +l'image miraculeuse qui fut ensuite veneree sur la terre de Liance, dite +depuis terre de Liesse. + +Voici l'histoire des trois chevaliers d'Eppes et de la belle Ismerie: + + +HISTOIRE DES TROIS CHEVALIERS D'EPPES ET DE LA BELLE ISMERIE. + +En ce temps-la, Foulques, comte d'Anjou, de Touraine et de Mayenne, roi +de Jerusalem, prit d'assaut Cesaree de Philippes, qui etait l'ancienne +ville de Dann situee a l'une des extremites de son royaume. Il rebatit +le chateau de Bersabee, qui etait a l'autre extremite, et retablit ainsi +dans son entier le royaume de David et de Salomon, qui s'etendait, dit +l'Ecriture, de Dan a Bersabee. + +La garde du chateau de Bersabee fut confiee aux chevaliers de Saint-Jean +de Jerusalem, eriges en ordre militaire environ trente ans auparavant, +sous le regne de Baudouin 1er. Or, au nombre de ces chevaliers etaient +trois freres de l'illustre maison d'Eppes, en Picardie, dont l'aine ne +sommait le chevalier d'Eppes, le second le chevalier de Marchais, et le +plus jeune le chevalier aux armes blanches. Mme d'Eppes, leur mere, +possedait de grandes et belles terres dans le pays de Laon. Mais ils +avaient pris la croix du pelerin et porte dans la terre sanctifiee par +le sang de Jesus la banniere d'Eppes aux alerions d'or. Et parce que +leur prudence et leur courage etaient connus, Foulques d'Anjou leur +avait designe pour poste le chateau de Bersabee qui, situe a seize +milles d'Ascalon, etait sans cesse menace par les Sarrasins. + +En effet, Ascalon, ancienne ville des Philistins, etait au pouvoir du +calife d'Egypte, qui y envoyait quatre fois l'an, par terre ou par mer, +des armes, des vivres et des troupes fraiches. La population de cette +ville etait nombreuse et toute guerriere. Chaque enfant male recevait +des sa naissance, sur le tresor du calife, la paye d'un soldat en +campagne. La garnison, composee de soldats tres farouches, faisait des +sorties frequentes. + +Un jour, les trois fils de Mme d'Eppes, tandis qu'ils chevauchaient a +quelque distance du chateau de Bersabee, furent surpris par une troupe +de cavaliers sarrasins, et, malgre leur resistance opiniatre, ils furent +pris et conduits au Caire. + +Le calife s'y trouvait alors. Ayant appris que les trois prisonniers +chretiens etaient d'une extraordinaire beaute, il fut curieux de les +voir et il les fit amener dans le jardin ou il prenait le frais, sous +des buissons de roses, au murmure des fontaines. Les fils de Mme d'Eppes +passaient de toute la tete les turbans de leurs gardiens; leurs epaules +etaient tres larges, et le calife reconnut qu'on lui avait fait un +rapport fidele. Voulant s'assurer s'ils avaient autant d'esprit que de +beaute, il leur posa plusieurs questions auxquelles ils repondirent avec +une sagesse et une modestie dont il fut charme. Mais il n'en laissa rien +paraitre; il affecta au contraire de renvoyer les prisonniers avec +dedain et il ordonna qu'ils fussent enchaines dans un cachot obscur. + +Son dessein etait de les reduire, par de mauvais traitements, a abjurer +la religion du Christ et a embrasser le culte de l'idole Mahom, auquel +il etait attache comme sont tous les Sarrasins. C'est pourquoi il fit +enchainer les trois chevaliers dans un cachot sur lequel passait le +fleuve Nil. + +Puis il leur fit dire par un de ses vizirs qu'il leur donnerait un +palais avec des jardins, des armes precieuses, un cheval syrien tout +selle et des esclaves tres belles, jouant de la guitare, s'ils +consentaient a adorer l'idole Mahom. + +Certains des voyageurs, qui ont ete interroges, affirment que les +mecreants Sarrasins n'elevent point de figures a la ressemblance de +Mahom. S'ils disent vrai, il faut entendre que le calife fit des +promesses aux chevaliers a condition d'obeir a la loi de Mahom, et cela +ne change rien a la verite du recit. + +Quand le vizir eut dit ce que le calife offrait, et a quelles +conditions, le chevalier d'Eppes songea aux jardins pleins d'eaux vives +et soupira; le chevalier de Marchais songea aux belles esclaves et +demeura reveur; le chevalier aux armes blanches songea au cheval syrien +et aux lames de Damas, et un grand cri jaillit comme une flamme de sa +poitrine. Mais tous trois repousserent les presents du calife. + +En vain le gardien de la prison, qui etait un vieillard abondant en +discours, leur conta les plus beaux apologues arabes pour leur persuader +de quitter la foi chretienne; ils ne se laisserent pas seduire par des +contes ingenieux, non plus que par l'exemple d'un baron normand qui, +s'etant fait adorateur de Mahom, vivait a Smyrne de fruits confits, avec +une douzaine de femmes qu'il vendait quand elles ne lui plaisaient plus. + +Par tout ce qu'on lui rapportait de leur constance, le calife vit bien +que les trois fils de Mme d'Eppes ne viendraient a la religion sarrasine +ni par la peur des supplices ni par l'appat des richesses et des +voluptes. Il se flatta de les y amener par la dialectique. Il leur +envoya dans leur cachot les plus savants docteurs arabes qui leur +tenaient chaque jour les raisonnements les plus subtils. Ces docteurs +connaissaient Aristote; ils excellaient dans la mathematique, dans la +medecine et dans l'astronomie. Les trois fils de Mme d'Eppes ignoraient +l'astronomie, la medecine, la mathematique et les ouvrages d'Aristote, +mais ils savaient par coeur le pater et plusieurs belles prieres. C'est +pourquoi les savants arabes ne purent les convaincre et se retirerent +pleins de confusion. + +Le calife, qui etait d'un caractere obstine, ne se tint pas pour vaincu +avec Aristote et les docteurs. Il eut recours a un artifice dont il se +promettait le meilleur succes. Sachez que ce calife avait une fille +jeune, belle et bien faite, musicienne et raisonnant plus subtilement +que les docteurs. Elle se nommait Ismerie. Son pere lui donna l'ordre de +revetir ses plus riches vetements, de s'oindre d'huiles balsamiques et +de visiter les trois chevaliers dans leur prison. + +"Allez, ma fille, lui dit-il. Deployez toutes vos graces, employez tous +vos charmes pour gagner ces chretiens." + +Le zele de la religion l'echauffait a ce point qu'il recommanda a sa +fille d'immoler meme ce qu'elle avait de plus cher, si ce sacrifice +devait tourner a l'avantage de Mahom. + +Les recommandations du calife ont paru outrees a quelques auteurs qui +ont rapporte cette histoire. Mais le chanoine Willete fait observer +qu'elles sont naturelles chez un idolatre. Ainsi, dit-il, les filles de +Madian et de Moab, par le detestable conseil du faux prophete Balaam, +furent envoyees aux enfants d'Israel pour les pervertir et les faire +tomber dans l'idolatrie; ainsi les filles d'Ammon troublerent le coeur +du roi Salomon jusqu'a lui faire adorer les dieux de leur race. + +Donc, la princesse Ismerie se montra aux trois fils de Mme d'Eppes. Ils +furent eblouis a sa vue. Elle parla. Sa bouche etait plus redoutable que +ses discours. Ils admiraient une si belle personne; ils la redoutaient +bien plus qu'ils n'avaient redoute le vizir et les docteurs, et, pour +qu'elle ne changeat point leurs coeurs, ils resolurent de changer le +sien. + +"Enseignons-lui la verite, qu'elle est digne d'entendre, dit le +chevalier d'Eppes a ses freres. Bien que moins habile a discourir qu'a +manier la lance, nous trouverons peut-etre des raisons convenables, avec +l'aide de Notre-Seigneur Jesus-Christ, qui a dit a ses apotres: "Si vous +avez a rendre temoignage de moi, ne vous preoccupez point de ce que vous +aurez a dire. Je mettrai moi-meme sur vos levres des paroles pleines de +sagesse." + +Les deux freres approuverent la parole de l'aine, et aussitot ils +travaillerent tous trois a instruire la fille du calife dans la religion +chretienne. + +Ils lui exposerent la doctrine avec les miracles et les propheties. Ils +lui parlerent notamment de la tres sainte Vierge Marie, a qui ils +avaient une devotion particuliere, et ils conterent les miracles qu'elle +avait accomplis dans toute la chretiente et specialement dans le pays de +Laon. Ce qu'ils dirent de la reine des cieux parut si remarquable a la +jeune Ismerie qu'elle demanda si elle ne pourrait pas voir cette Vierge +en image, telle qu'elle est representee dans les temples des chretiens. +Les trois chevaliers repondirent qu'ils n'avaient dans leur prison +aucune image de cette sorte, mais que, si on leur apportait du bois, ils +s'efforceraient d'y tailler une figure a l'exemple des bons imagiers de +leur pays. + +Ils parlaient de la sorte emportes par le zele du coeur. Mais lorsque la +princesse Ismerie leur eut fait apporter une bille de bois, avec un +ciseau et un maillet, ils se trouverent fort empeches: l'art de tailler +une image qui semble vivre et respirer ne s'acquiert que par de longues +etudes. Le bois ne se laissait meme pas entamer. Il faut dire que +c'etait le tronc d'un de ces arbres qui viennent du paradis terrestre et +que le Nil apporte dans ses eaux jusqu'aux rives d'Egypte. + +Les trois fils de Mme d'Eppes s'endormirent devant le bloc sans avoir pu +seulement le degrossir. + +A leur reveil, ils furent bien surpris de voir que leur tache etait +achevee, et que l'image de la Vierge brillait dans le cachot d'un eclat +suave et merveilleux. Devant eux, Notre-Dame etait assise sur un trone, +tenant son enfant divin dans ses bras. Les trois fils de Mme d'Eppes +n'avaient jamais vu, de Laon a Soissons, un si bel ouvrage de sculpture. +Cette Vierge etait taillee dans le bois apporte par la princesse +Ismerie, et ce bois etait noir pour exprimer les tenebres epaisses qui +enveloppaient encore l'ame de la fille du calife. Mais il etait +environne d'une lumiere deleste, en signe que la lumiere dissiperait ces +ombres funestes. Et ceci est a mediter que ce bois, venant du sejour +d'Eve, etait noirci par le peche de la premiere femme, mais que la +figure de la Sainte Vierge y paraissait resplendissante, parce que la +faute d'Eve a ete rachetee par celle a qui l'Ange a dit Ave. De telles +idees, peu accessibles aux hommes d'aujourd'hui, etaient aisement +sensibles aux religieux qui meditaient dans les cloitres et dans les +deserts. + +A la vue de cette image merveilleuse, les trois freres se recrierent a +la fois, et chacun demanda aux deux autres comment ils avaient pu +accomplir en une nuit un si prodigieux travail. Mais tous trois jurerent +avec un grand serment qu'ils n'y avaient point de part. Et il 'etait pas +vraisemblable, en effet, qu'aucun d'eux eut ete assez habile pour +achever si rapidement une tache si difficile. + +Il est donc croyable que cette image fut taillee par les anges ou, plus +vraisemblablement, par la bienheureuse Vierge Marie elle-meme, a qui les +trois fils de Mme d'Eppes avaient une devotion speciale et qu'ils +avaient invoquee en cette occasion. Quand la princesse Ismerie revint a +la prison, voyant la Vierge radieuse et noire, elle pleura et elle +adora. Tout soudain, elle fut desabusee de la fausse religion de Mahomet +et convertie a la foi de Jesus-Christ. Et les trois fils de Mme d'Eppes, +augurant alors que cette image viendrait leur delivrance, l'appelerent +leur Dame de Liesse, c'est-a-dire de joie. + +Cependant, le calife demandait chaque jour a sa fille si la conversion +des trois chevaliers s'achevait heureusement, et la princesse Ismerie +repondait avec prudence qu'il restait encore de ce cote quelques progres +a faire. Elle parlait de la sorte pour qu'il lui fut permis de retourner +a la prison des chevaliers. Mais elle etait deja resolue a assurer leur +evasion et a fuir avec eux. + +Quand tout fut prepare pour l'execution de ce dessein, la fille du +calife prit les pierreries et les joyaux qu'elle put trouver dans le +palais, et sortit de nuit, par une porte derobee du jardin. + +Pour juger favorablement la conduite de la princesse, il faut considerer +que son pere etait sarrasin et mecreant, et ne point ignorer que les +joyaux qu'elle emportait devaient plus tard servir a elever le +sanctuaire de Notre-Dame de Liesse. Chargee de ces joyaux, Ismerie alla +delivrer les prisonniers et les conduisit au bord du Nil, ou il se +trouva un batelier pour les passer tous quatre sur l'autre rive. Ils s'y +endormirent. A leur reveil, les trois chevaliers virent la cathedrale de +Laon sur la montagne et tout le pays laonnais. Ils y avaient ete +transportes miraculeusement pendant la nuit avec la princesse Ismerie. + +La Vierge Noire etait avec eux: c'est elle qui les avait conduits. Au +lieu ou elle toucha la terre jaillit une source qui guerit de la fievre. + +Les chevaliers furent contents de revoir la fumee de leur toit et madame +leur mere toute chenue qui pleurait de joie a leur vue. Instruite de ce +qu'etait la belle Sarrasine qu'ils amenaient, la dame d'Eppes voulut lui +servir de mere et la tenir sur les fonts du bapteme. Mais, quand la +princesse Ismerie chercha sa Vierge Noire au bord de la source, elle ne +l'y trouva plus. La statue s'en etait allee toute seule a deux cents pas +de la. Ismerie l'y decouvrit et voulut la prendre dans ses bras, mais +elle ne put pas meme la soulever. La Vierge Noire marquait, en se +faisant si lourde, qu'elle voulait qu'on batit son eglise sur cet +emplacement. C'est a quoi servirent les joyaux du calife. Ismerie recut +le bapteme. + +Les trois chevaliers prirent femme et vecurent pieusement le reste de +leurs jours. La princesse Ismerie se retira dans un couvent ou elle +donna l'exemple de toutes les vertus. On montre encore aujourd'hui, dans +l'eglise de Notre-Dame de Liesse, comme nous l'avons dit, son image +sculptee et peinte au-dessus du jube. Quant a la Vierge Noire, apres +avoir accompli de nombreux miracles, elle fut brulee par les patriotes +en 1793, a l'exception d'un seul morceau, qui fut miraculeusement +preserve. + +Il ne se peut rien voir de plus miserable que la fontaine miraculeuse, +aujourd'hui maconnee. Tout proche a ete construite une maisonnette a +l'imitation de la Santa-Casa de Lorette. Une allee y aboutit, plantee de +pins alternant avec de hauts peupliers. La s'agitent vaguement des +mendiants et des infirmes, tandis qu'un vieil homme, devant la source, +attend tout couche qu'une devote vienne de loin en loin lui tendre une +bouteille en forme de madone qu'il remplit, pour un sou, d'eau +miraculeuse. L'agonie des dieux est d'une tristesse infinie. + + + + +V + +EN BRETAGNE + + +De la pointe du Raz (Finistere), 23 juillet. + +Nous avons laisse derriere nous, sur la route d'Audierne, le bourg de +Plogoff et ses pecheurs de sardines. Au lieu de haies vives et d'arbres +ebranches, ce sont maintenant des murs bas de granit qui bordent les +champs maigres et sauvages. Dans une de ces clotures se dresse la table +d'un dolmen ecroule, vieux temoin muet des ages immemoriaux. Il y a +longtemps sans doute qu'il a fait gemir la terre de sa chute pesante. +Les nains noirs, poulpiquets et korrigans, qui, le soir, des que la +corne du berger a rappele le troupeau aux etables, dansent au clair de +lune et forcent le voyageur a entrer dans leur ronde, habitent ce palais +farouche. Tous les paysans bretons savent que les dolmens sont les +maisons des nains. Ils savent aussi que les menhirs de Carnac sont des +geants paiens changes en pierre par saint Cornely. + +A notre gauche, la chapelle de Saint-Colledoc leve son clocher de pierre +ajouree. Saint Colledoc vecut au temps du roi Arthur. Son nom, sans +doute, n'a pas echappe au chanoine Trevoux, qui occupa son innocente vie +a cataloguer les saints de Bretagne. + +J'ai connu dans mon enfance ce chanoine Trevoux, et il y a quelque +chance qu'aujourd'hui je reste seul au monde a l'avoir connu. Son image +subsiste encore en moi avant de s'abimer a jamais dans le neant. Le +souvenir de ce vieux pretre m'est revenu assez etrangement sur cette +route desolee d'Audierne. Ce n'est point de ma faute. Il y a des gens +qui sont maitres de leurs impressions et de leurs souvenirs. Je les +admire et je les envie. Mais je ne puis les imiter. A tout moment, des +hotes, que je n'avais point pries et que je ne saurais congedier, +viennent s'asseoir, ou souriants ou moroses, a la table de ma pensee. Et +voici que le chanoine Trevoux, trente ans apres sa belle mort, entre, +coiffe de son tricorne, sa tabatiere a la main, dans mon ame surprise. +Qu'il y soit le bienvenu! Il etait d'humeur heureuse et douce, ses joues +brillaient d'un vermillon si pur qu'on le croyait petri par un de ces +petits anges joufflus qui flottaient dans le choeur de l'eglise, +au-dessus de sa stalle canonicale. Il avait des gouts les plus +paisibles, et, comme les longs voyages dans la lande et sur la greve ne +convenaient point a sa vaste corpulence, c'est sur le quai Voltaire, +dans les boites des bouquinistes, qu'il cherchait ses saints bretons. Il +allait du pont Notre-Dame au pont Royal tous les jours que Dieu faisait, +pourvu que Dieu les fit assez beaux. Car le bon chanoine n'aimait ni le +brouillard ni la pluie, et, de toutes les oeuvres divines, il etait +enclin a preferer celles ou Dieu a montre le plus manifestement sa +bonte. Pourtant, un jour qu'il allait, cherchant, selon sa coutume, +quelque saint breton oublie du siecle ingrat, il fut assailli par un +soudain orage, pres de la Samaritaine, et secoue, selon ses propres +expressions, par une rafale effroyable; meme il y perdit son riflard que +le vent emporta dans la Seine. Ce fut une des plus terribles epreuves de +sa vie terrestre. Chaque fois qu'il y songeait, on voyait s'eteindre le +sourire de ses levres et le vermillon de ses joues. + +Le chanoine Trevoux quitta ce monde a quelque temps de la, laissant une +histoire des saints de Bretagne qui atteste la purete de son ame et la +simplicite de son esprit. C'est un livre que je m'accuse de n'avoir pas +assez lu. Des mon retour a Paris, je me promets bien, si je parviens a +mettre la main sur un bon exemplaire de cet ouvrage, d'y chercher +l'histoire de saint Colledoc dont la chapelle, deja loin derriere nous, +ne laisse plus voir a l'horizon que son clocher de dentelle, plein de +ciel bleu. Saint Collidor ou Colledoc etait eveque de Cambrie, quand il +vint du pays de Galles en Armorique. Probablement il traversa l'Ocean +dans une auge de pierre, car tel etait alors l'usage des saints de la +Grande-Bretagne. Ayant aborde a Plogoff, il se fit ermite dans la lande, +et, la, parmi les oeillets sauvages, les rosiers nains et les petites +immortelles qui fleurissent au ras du sol, sous le ciel charge de nuages +pareils aux visions des Ecritures et sillonne par le vol des oiseaux de +mer dont quelques-uns sont les ames des trepasses, il louait le +Seigneur, se livrait a la contemplation et parfois, entrant en extase, +penetrait profondement dans la connaissance des choses tant visibles +qu'invisibles. Aussi n'est-il pas surprenant qu'il recut, par une voie +mysterieuse, des nouvelles de ce monde dont il vivait separe. Il est +certain qu'il apprit avant tous les habitants d'Audierne et de Plogoff +la sanglante bataille de Camlan, et la mort d'Arthur que son epee +enchantee n'avait pu defendre des coups d'un chevalier felon. Saint +Collidor apprit par une voie non moins mysterieuse que Lancelot du Lac +aimait l'epouse d'Arthur, la belle reine Genievre. Et (ce que Colledoc +n'ignorait pas non plus) Lancelot etait la fleur des chevaliers. Nourri +sur les genoux d'une fee, il en gardait un charme. Et parce qu'il etait +aimable, Genievre l'aimait. + +Mais saint Colledoc, qui avait beaucoup medite dans la solitude, savait +ce qu'ignorent les gens qui vivent dans le siecle. Il savait que l'amour +humain est perissable et que ceux qui mettent leur esperance dans la +creature sont bientot decus. Par ces raisons, et considerant que +Genievre et Lancelot offenseraient Dieu d'une maniere effroyable s'ils +en venaient a la satisfaction de leur desir, il resolut d'empecher, avec +l'aide du ciel, un si grand malheur. Il prit son baton et alla trouver +dans son palais la reine Genievre. Et, lui ayant parle quelque temps en +secret, il la determina tout aussitot a renoncer a l'amour de Lancelot +du Lac. Il lui inspira une pressante envie d'embrasser la vie +religieuse. Enfin, il la donna jeune, belle, heureuse, paree, toute +chaude encore d'un amour profane, a Jesus-Christ, qui n'a pas coutume de +voir venir a lui les amoureuses en si bon etat. Que lui avait-il dit? Le +petit livre que je viens d'acheter sur la route a un barde aveugle comme +Homere et profondement ivre de tafia, un petit livre de gwerz et de +sonn, ou je trouve beaucoup d'histoires de saints, ne rapporte pas les +propos que tint l'ermite Colledoc pour changer ainsi le coeur de +Genievre. Ah! monsieur Trevoux, que lui avait-il dit? Vous qui +connaissiez si bien dans leurs moindres details les vies des saints +bretons, le saviez-vous, de votre vivant, quand vous passiez au soleil +sur le beau quai Voltaire, tranquille avec deux ou trois bouquins dans +chaque poche de votre douillette? Le saviez-vous et l'avez-vous mis dans +votre grande compilation hagiographique? + +Helas! comment l'auriez-vous appris, puisque l'entrevue de la reine et +du saint fut secrete? Vous me direz que Colledoc lui representa la +laideur et la difformite des peches charnels. Mais cela ne suffit pas, +monsieur Trevoux. Vous n'imaginez pas quelle situation c'est que de se +mettre entre une femme et son amour! On est renverse, foule aux pieds, +broye. Je vous entends: vous ajoutez que saint Colledoc a surement +menace Genievre de la colere divine et de la damnation eternelle, qu'il +lui a montre l'enfer beant. Cela ne suffit pas encore, monsieur Trevoux. +Une femme amoureuse ne craint pas l'enfer; le paradis ne lui fait point +envie, monsieur Trevoux. En verite, je voudrais bien savoir ce que saint +Colledoc de Plogoff a dit a la reine Genievre pour la separer de +Lancelot du Lac qu'elle aimait et qui l'aimait. Songez que, pour +produire un tel effet, il fallait des paroles plus puissantes que ces +runes, connues seulement des vieux Scandinaves, par lesquelles on +pouvait soulever l'Ocean et reduire la terre en poudre; car l'amour, +monsieur Trevoux, est plus fort que la mort. Il est pourtant vrai que la +douce reine ecouta l'ermite et qu'elle entra dans un monastere. Et l'on +en a fait des complaintes en vers bretons. + +Mais nous approchons du bout de la terre. Nous avons passe la region des +genets et des ajoncs et nous sentons le vent d'ouest raser les champs +steriles. Voici Lescoff, son clocher et ses menhirs. Encore quelques +pas, et nous touchons a la pointe du Raz. Deja nous decouvrons a notre +droite une plage pale, que creuse une mer blanche d'ecueils. C'est la +baie des Trepasses. + +Ici, sur le promontoire qui s'avance entre deux cotes semees d'ecueils, +finit la terre. Au bout de l'etroit sentier dans lequel nous nous +engageons, la mer deferle, et deja l'embrun nous enveloppe. Devant nous, +l'Ocean, ou le soleil se couche dans un lit de flammes, etend au loin la +nappe magnifique de ses eaux, que dechirent ca et la les rochers noirs, +fleuris d'ecume, et sur laquelle l'ile de Sein, sombre et basse, dort au +ras des lames. + +C'est l'ile sainte des Sept-Sommeils ou l'on dit que vivaient les +vierges prophetiques. Mais ces creatures extraordinaires ont-elles +jamais existe ailleurs que dans l'imagination des hommes de mer? Les +matelots n'ont-ils pas pris, de loin, pour les robes blanches des +pretresses les mouettes posees au soleil sur les rochers? Le souvenir de +ces vierges est vague comme un reve. On a fouille le peu de terre +contenu dans les creux du granit, ou croissent aujourd'hui pour la +nourriture des pecheurs, de rares et maigres epis d'orge. On n'a trouve +dans ce sol aucune pierre taillee. On y a recueilli seulement quelques +medailles en forme de petites coupes, portant sur leur face bombee une +effigie de heros ou de dieu, a la chevelure bouclee, nouee de perles, +et, sur la face creuse, un cheval a tete d'homme. Comment imaginer un +college de pretresses sur cet ecueil ras, sterile, nu, noye de brumes, +et que, par les tempetes, la mer recouvre quelquefois tout entier? Mais +peut-etre l'ile de Sein etait-elle autrefois plus vaste et plus ombreuse +qu'elle n'est aujourd'hui, et l'Ocean, qui sans cesse ronge ses bords, +a-t-il englouti une partie de l'ile avec le temple et le bois sacre des +vierges. + +C'est ici que l'Ocean est terrible; c'est ici qu'il est puissant. Les +rochers innombrables qu'il couvre d'ecume apparaissent comme les restes +du rivage qu'il a submerge avec ses villes antiques et tous leurs +habitants. En ce moment, il est calme, il pousse dans son sommeil un +immense et tranquille mugissement. Les trainees d'huile qui moirent sa +face glauque revelent seules les courants perfides. Le vieux dieu, +couche sur les cadavres des belles Atlantides, content, s'egaie sous +l'or du soleil; son sourire est large et pacifique. Pourtant dans son +repos il laisse deviner sa force. Les lames qui brisent a quarante pieds +au-dessous de nous couvrent d'ecume la falaise et nous jettent au visage +leur rosee amere. Apres chaque coup de la vague, le rocher, de nouveau +decouvert, repand avec un bruit clair, par toutes ses pentes, des +cascades argentees. + +A notre gauche fuit la ligne desolee de la baie d'Audierne jusqu'aux +rochers funestes de Penmarch. A droite, la cote herissee de falaises et +d'ecueils se courbe pour former la baie des Trepasses. Plus loin, nous +voyons luire comme un feu rouge le cap de la Chevre. Plus loin encore, +la cote de Brest et les iles d'Ouessant, bleuissant a l'horizon, se +confondent avec le bleu leger du ciel. + +L'Ocean et les falaises changent a tout moment d'aspect. Ses lames sont +tour a tour blanches, vertes, violettes, et les rochers, qui tout a +l'heure faisaient briller leurs veines de mica, sont maintenant d'un +noir d'encre. L'ombre vient a grands coups d'ailes. Les dernieres +gouttes de flamme tombees dans la mer s'eteignent. Une grande lueur +orangee marque seule l'endroit ou le soleil s'est couche. C'est a peine +si nous voyons encore les murs de granit qui, debout ou ruines, ferment +la baie des Trepasses. On entend distinctement, dans le silence du soir, +le bruit sourd des lames que traverse le cri melancolique du cormoran. + +Cette heure est d'un tristesse mortelle, et tout ici, le rocher, la +lande et la mer, et le sable livide de la baie, tout nous dit la +desolation de vivre. Seul, le ciel, ou s'allument les premieres etoiles, +a sur nos tetes une douceur charmante. Ce ciel de Bretagne est leger et +profond. Souvent voile par les bancs de brume qui viennent et qui +passent en un moment, presque toujours couvert de nuees epaisses qui +ressemblent a des montagnes et qui lui donnent l'air d'une terre d'en +haut, il laisse voir, par de soudaines echappees, un bleu qui attire +comme l'abime. Je sens en ce moment pourquoi les Bretons aiment la mort. +Ils l'aiment, et l'ame celtique est souvent tentee par elle. Ils la +craignent aussi, car elle est en horreur a tous les etres. + +La mort plane sur ces parages, c'est elle qui, passant sur nos tetes +avec le vent de mer, effleure nos cheveux. Tout ce golfe informe qui +s'etend de l'ile d'Ouessant a l'ile de Sein, et qu'on nomme l'Iroise, +est la terreur des gens de mer. Les naufrages y sont ordinaires. Le +Bec-du-Raz, frequente par tout le cabotage qui va de la Manche a +l'Ocean, est particulierement dangereux a cause des brises changeantes +qui viennent du large, des ecueils invisibles, des courants qui +tourbillonnent autour des rochers et des formidables ras de maree qui +frappent la falaise. Les pecheurs bretons chantent en traversant le +chenal du Raz: "Mon Dieu! secourez-moi: ma barque est si petite et la +mer est si grande!" + +Les cadavres des naufrages qui ont peri dans l'Iroise sont amenes par le +courant dans la baie des Trepasses. Est-ce pour sa fidelite a deposer +les restes humains sur son sable blanc comme une poussiere d'os que la +baie hospitaliere aux morts a recu son nom funebre? Suivant une +tradition, ces pretres gaulois qui furent plutot des moines, les +druides, etaient embarques apres leur mort sur cette cote pour etre +ensevelis dans l'ile de Sein. Et d'autres traditions, recueillies par le +poete Brizeux, font de ce golfe lugubre le rendez-vous des morts pieux +qui voulaient dormir dans l'ile des Sept-Sommeils. + + Autrefois, un esprit venait, d'une voix forte + Appeler, chaque nuit, un pecheur sur sa porte. + Arrive dans la baie, on trouvait un bateau + Si lourd et si charge de morts qu'il faisait eau. + Et pourtant il fallait, malgre vent et maree, + Le mener jusqu'a Sein, jusqu'a l'ile sacree... + +Ici l'on conte encore que, sur ce rivage, les ames en peine se promenent +en pleurant, tandis que les ossements des naufrages frappent aux portes +des pecheurs pour demander la sepulture. Et c'est une vive croyance chez +les paysans que, pendant la nuit du deux novembre, au jour fixe par +l'Eglise pour la commemoration des fideles defunts, les ames des +naufrages s'amassent en nuees epaisses sur le rivage de la baie, d'ou +s'eleve une clameur lamentable. Alors les morts, dit-on, reviennent sur +la terre, "plus nombreux que les feuilles qui tombent des arbres, plus +serres que les brins de l'herbe qui pousse dans les champs." + +Tandis que nous marchions le long des rochers mornes, le vent s'etant +eleve, un grain nous couvrit d'ombre et de pluie. Nous allames nous +secher dans une auberge du hameau de Kerherneau. La, dans la salle basse +ou des hommes chevelus, chausses de braies antiques, boivent le cidre +blond et le rude tafia, assis au coin de la cheminee dans laquelle brule +une poignee de genets et de bruyeres, je songe a ce rivage dont les voix +plaintives emplissent encore mon oreille et a cette ile sainte des +Sept-Sommeils que l'Ocean recouvre d'une ecume plus blanche et plus +froide que la robe des vierges prophetiques et que les ames des morts. +Le hibou miaule sur le toit. Pres de moi, les buveurs a la longue +chevelure se tiennent graves et silencieux devant l'ecuelle de cidre ou +le verre d'eau-de-vie. + +En attendant le souper que l'hotesse apprete, je tire de ma poche le +seul livre que j'aie emporte sur ce bord brumeux de la terre. C'est une +chanson, ou plutot une suite de contes mis en langage rythme, avec une +gravite enfantine, par des chanteurs qui ne savaient pas ecrire, pour +des auditeurs qui ne savaient pas lire: c'est l'Odyssee. Je l'ouvre a +l'onzieme livre qui est le livre des morts, et que l'antiquite nommait +la Nekyia. + +La Nekyia nous est parvenue fort surchargee, par les aedes qui la +chantaient aux banquets, de morceaux qui ne sont ni du meme age ni du +meme caractere. Ces vieux joueurs de phorminx y ont intercale notamment +un denombrement des amantes des dieux, qui semble pris a quelque +catalogue forme dans l'age religieux d'Hesiode et de sa posterite +poetique. Ils y ont ajoute encore un tableau des tourments que +souffrent, dans les enfers, les ennemis des dieux; et rien n'est plus +contraire a l'idee que les premiers homerides, dans leur ingenuite, se +faisaient de la mort. Aucun helleniste ne m'accompagne ici pour me +debrouiller parmi ces interpolations, et les seuls scoliastes qui +m'entourent dans cette auberge de pecheurs bretons, au bord de la sombre +baie, sont les hiboux qui miaulent sur ma tete et les goelands endormis +la-bas sur les rochers. Ils me suffiront, car ils disent les tristesses +de la nuit et l'horreur de la mort. + +Quand commence la Nekyia, le subtil Ulysse a franchi sur son vaisseau +l'ocean qui separe le monde des vivants de la demeure des ombres; il a +aborde dans l'ile des Cimmeriens, que jamais le soleil ne regarde, de +son lever a son coucher; il a mis le pied sur la terre molle de ce +rivage plonge dans la nuit eternelle et il s'en est alle sous les hauts +peupliers et les saules steriles de Persephone, jusqu'a l'humide demeure +de Hades. La, pres du rocher ou se rencontrent les deux fleuves +funebres, dans la prairie d'asphodeles, il a creuse avec son epee une +fosse ou il a verse ensuite des libations de miel et de vin aux nombres +descendues sous la terre. Ce n'est pas une curiosite vaine qui l'a +conduit dans ce monde muet ou nul homme vivant n'est entre avant lui. Il +va evoquer dans l'ile tenebreuse des Cimmeriens les ombres errantes des +morts. Il y est venu sur le conseil de la magicienne Circe, pour +demander a l'ombre du devin Tiresias par quel moyen il lui sera donne +enfin de retourner dans Ithaque. Car le vieux chef, qui a vu les +Cicones, les Lotophages, les Cyclopes, les Lestrygons, les Sirenes, et +qui a partage la couche des deesses et des magiciennes, est devore du +desir de revoir enfin son ile, sa femme et son fils. + +Tiresias, qui errait parmi les morts, son baton augural a la main, etait +un personnage extraordinaire; et l'on comprend qu'Ulysse soit alle le +consulter jusque dans l'ile des Cimmeriens. Tiresias n'a point, il est +vrai, dans l'Odyssee, une physionomie bien distincte. Il ressemble, dans +ce poeme, aux magiciens des Mille et une Nuits et a tous les sorciers de +nos contes populaires. Mais il etait fameux parmi les vieux Hellenes +comme Merlin l'Enchanteur chez les Bretons, et, des que l'imagination +des Grecs se delia au sortir de l'enfance, les poetes conterent mille +merveilles de l'antique devin. A les en croire, devenu femme pour avoir +separe de sa baguette deux serpents unis, il reprit ensuite sa premiere +forme; mais le souvenir de sa metamorphose lui donnait une experience +singuliere sur des points delicats. Aveugle, il comprenait le langage +des oiseaux et voyait les choses futures. Il vecut, plein de sagesse, +sept ages d'hommes, malheureux infiniment de vivre et de savoir. Sa +tristesse s'exhala un jour en une plainte sublime: + +"O Zeus, pere et roi, s'ecria le vieux devin, pourquoi ne m'as-tu pas +donne une vie plus courte et ma part de l'ignorance humaine? Ce n'est +pas par bienveillance que tu as prolonge ma vie jusqu'au terme de sept +generations mortelles." + +Afin de le rendre plus tragique, les poetes nous montrent Tiresias +gardant chez les morts sa science qui lui etait amere. Il va sans dire +qu'on ne trouve pas trace dans le Nekyia d'une melancolie si profonde. +Le tres vieil aede qui a invente la plus grande partie du Livre XI ne +s'inquietait pas plus que ma Mere l'Oie des tristesses qui accompagnent +la meditation et la connaissance. + +Il avait cette idee que les morts sont bien morts. "Helas! dit Achille, +il est dans la demeure de Hades des ames et des fantomes, mais ils sont +prives de sentiment." Telle etait la croyance tres simple de ces temps +heroiques. Pour notre chanteur errant, Tiresias, tout devin qu'il etait +sur la terre, partage sous la terre l'insensibilite commune a tous les +morts. Il ne voit ni n'entend. + +Mais Ulysse, instruit par la magicienne Circe dans l'art de la +necromancie, connait le moyen de rendre aux ombres, du moins pour un +moment, la force de penser et de parler. Il sait que les morts se +raniment en buvant du sang chaud. + +C'est pourquoi il egorge des brebis au bord de la fosse qu'il a creusee. +Aussitot les ames montent en essaim de l'Erebe. Jeunes femmes, +adolescents, vieillards ayant beaucoup endure et tendres vierges au +coeur plein d'un deuil recent, et ceux-la, en grand nombre, que perca la +lance d'airain, guerriers tues dans les combats, portant leurs armes +ensanglantees, ils se pressaient autour de la fosse avec une immense +clameur. + +Et Ulysse, qui avait vu par les mers tant de spectacles a faire dresser +les cheveux sur la tete, eut peur. Il ecartait avec son epee ces ombres +qui, comme une nuee de mouches, volaient autour des brebis egorgees et +du sang des victimes. Reconnaissant sa mere dans l'essaim des ames, il +la chassa comme les autres. Car il voulait que le devin Tiresias but le +premier. Il aimait sa mere, mais il etait presse de se faire dire la +bonne aventure. Au reste, si l'on songe que l'homeride suivait de tres +pres quelque conte populaire, on ne sera surpris, pour peu qu'on ait +l'habitude du folk-lore, ni de la gaucherie naive du conteur ni de la +durete du heros. Pourtant, ce n'est pas Tiresias qui parle le premier. +C'est Elpenor. Il parle sans avoir bu de sang. Et l'on peut croire qu'il +a ete introduit dans cette scene d'evocation par quelque nouvel aede peu +soucieux d'observer les rites de la vieille necromancie. + +Mais il faut considerer aussi que la situation d'Elpenor est +particuliere. Il n'a pas encore sa place dans les demeures de Hades. Il +est de ces morts qui, n'ayant point ete ensevelis, errent miserablement +autour des habitations et reviennent demander, la nuit, a ceux qu'ils +ont laisses en ce monde, un peu de terre pour couvrir leur malheureux +corps. C'est une ame en peine. Il avait accompagne Ulysse dans ses +voyages, et il etait encore aupres de lui dans l'ile d'Ea. Se trouvant +la nuit sur le toit plat de la maison de Circe, il en tomba par megarde, +et il se rompit le cou dans sa chute. On ne le regretta point parce que +c'etait un maladroit et un ivrogne. Ulysse, qui avait laisse son +compagnon sur la place ou il etait tombe, fut tres etonne de le voir +chez les Cimmeriens; il lui en temoigna sa surprise. + +"Comment, lui dit-il, cheminant a pied sous terre, es-tu arrive plus +vite que moi avec mon vaisseau?" + +Aristarque tenait cette question pour inepte. M. Alexis Pierron, editeur +d'Homere, affirme qu'elle est naive, mais non point inepte. Elle etait +peut-etre embarrassante, car Elpenor n'y repondit point. Il supplia en +gemissant Ulysse de lui accorder les honneurs de la sepulture: + +"Quand tu retourneras a l'ile d'Ea, ne me laisse point non pleure et non +enseveli; mais brule-moi avec mes armes, et eleve-moi un tertre au bord +de la blanche mer, et plante sur ce tertre la rame avec laquelle, +vivant, je ramais parmi mes compagnons." + +Telle est la plainte qu'exhale aux pieds d'Ulysse l'ombre d'Elpenor. +Tant qu'il n'est point enseveli, Elpenor, qui n'a plus de place sur la +terre, n'a pas encore de place chez Hades. Il erre lamentablement entre +les vivants et les morts. C'est peut-etre pourquoi il parle sans avoir +bu le sang. Mais je crois plutot a une interpolation. Cette Nekyia est +rapiecee comme une tapisserie de l'histoire d'Alexandre, pendue sur le +pignon d'une maison de Bruges, aux jours de fete, pendant quatre cents +ans. Elle est ainsi tres plaisante et tres venerable. + +La premiere ombre que le heros laisse approcher de la fosse, pour +qu'elle boive le sang et y retrouve la force de sentir et de parler, est +le devin Tiresias qui, aussitot qu'il a bu, recite une prediction dont +le commencement a trait aux voyages du heros, mais dont la derniere +partie, sans doute tiree de quelque chanson tres antique, se rapporte a +des traditions bizarres et pueriles, tout a fait etrangeres a l'Odyssee +et de tout point contraires a l'esprit meme du poeme. Car l'ingenieux +Ulysse, cher a la vierge Athene, y est voue a la destinee des impies et +des maudits, promis au chatiment des Cain et des Ahasverus. Et si le +devin laisse entrevoir la remission finale, les menaces qu'il profere, +s'accordant d'ailleurs avec des legendes qui nous ont ete conservees, +donnent le caractere d'un reprouve au heros dont les contes homeriques +ont fait le type du parfait Hellene. Ici l'on a cousu a la vieille +encore et plus sombre. + +Apres avoir entendu cette prophetie, Ulysse veut interroger, sans tarder +davantage, l'ombre de sa mere, et il semble, d'apres une question qu'il +fait a Tiresias, que, s'il n'a pas appele encore la morte bien-aimee, +c'est qu'il ne savait pas comment s'y prendre. Dans ce cas, nous avons +accuse faussement d'insensibilite le rude roi pirate, si admire des +matelots et des pecheurs hellenes, qui erra longtemps sur la mer +sterile. Mais nous avons vu qu'instruit en necromancie par la magicienne +Circe, il avait evoque sa mere sans meme le vouloir, et nous croirons +plutot qu'il trompa Tiresias. Il etait menteur et la deesse qui l'aimait +lui dit un jour: "Je t'aime parce que tu mens bien." Son ignorance en +effet semble inconcevable apres les lecons de Circe qui lui avait revele +l'art des evocations. Et nous venons de voir qu'il avait tres bien +retenu les preceptes de la magicienne. Ou simplement y a-t-il encore a +cet endroit une reprise a la tapisserie. + +Tout est obscur dans cette merveilleuse poesie d'enfants peureux. Mais +l'obscurite meme y est un charme et un sujet d'emerveillement. Et quand +la mere venerable d'Ulysse, la vieille Anticlee, boit le sang noir et +parle a son fils, nous sommes saisis d'une emotion large et profonde, et +penetres d'un tel sentiment de beaute qu'il nous faut reconnaitre que le +genie hellenique eut, des l'enfance, l'instinct de l'harmonie et connut +cette sorte de verite qui passe la verite scientifique et dont, seuls au +monde, les poetes et les artistes sont les revelateurs. + +"Mon enfant, comment es-tu venu vivant dans la nuit sans lumiere? car il +est difficile aux vivants de voir ces choses. + +" ... Celle qui est habile a l'arc ne m'a pas tuee de ses fleches, ni +une de ces maladies ne m'est survenue, qui enleve la vie aux membres par +une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le souvenir de +ta tendresse m'ont ote la douce vie." + +"Elle dit. Son fils voulut la presser dans ses bras. Trois fois il +s'elanca, le coeur ardent a la saisir; trois fois, elle s'evanouit dans +ses mains, semblable a une ombre et a un songe. + +"Alors, le coeur dechire par une douleur aigue, il lui dit: + +"Ma mere, pourquoi ne m'attends-tu pas, quand je veux t'embrasser, afin +que chez Hades, dans les chers bras l'un de l'autre, nous puissions nous +rassasier de nos tristes pleurs?" + +"Et la venerable mere repondit: + +"Helas! mon enfant, tel est l'etat des hommes quand ils sont morts: les +nerfs sont prives de chair et d'os, la force du feu les consume aussitot +que 'esprit abandonne les os blancs, et l'ame, comme un songe, flotte, +envolee ..." + +Paroles infiniment douces et toutes trempees du lait de la tendresse +humaine! Elles ont ete trouvees par un tres vieux chanteur qui vivait au +bord de la mer "violette", dans un temps ou les hommes n'avaient pas +encore appris a monter a cheval ni a faire bouillir les viandes. Ce +chanteur n'avait jamais vu de figures peintes ni sculptees; les seuls +autels des dieux qu'il connut etaient des steles grossieres dans un bois +sacre. Il etait sans cesse occupe du soin de pourvoir a sa subsistance. +Parmi des hommes qui ne pensaient qu'a manger et a faire la guerre pour +voler des femmes et des trepieds d'airain, il menait une vie plus +miserable que celle d'un menetrier de quelque village d'Auvergne. +Pourtant, il trouva en son ame rude et neuve des accents qui retentiront +a tout jamais dans les coeurs genereux: + +"Mon enfant, celle qui est habile a l'arc ne m'a pas tuee de ses +fleches, ni une de ces maladies ne m'est survenue, qui enleve la vie aux +membres par une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le +souvenir de ta tendresse m'on ote la douce vie." + +Ainsi le vieux joueur de phorminx exprima la douleur harmonieuse et se +montra deja Hellene par le sentiment de la beaute, qui est la seule +chose humaine qui ne trompe pas, car elle seule est de l'homme et toute +de l'homme. + +Je ferme le vieux recueil des aedes ioniens et j'ouvre le fenetre de la +chambre rustique. Je revois dans la nuit la baie des Trepasses. Tout a +l'heure, j'etais avec l'antique Ulysse, et j'avais a peine change de +monde. Il n'y a pas loin, pour le sentiment, de la Nekyia de l'homeride +aux gwerz des bardes de Breiz-Izel. Toutes les vieilles croyances se +ressemblent par leur simplicite. Ces legendes immemoriales des trepasses +sont restees peu chretiennes dans la chretienne Bretagne. La croyance a +la vie future y est aussi obscure et flottante que dans l'epopee +homerique. Pour l'Armoricain comme pour l'Hellene primitif, les morts +trainent languissamment un reste d'existence. Les deux races croient +egalement que, si les corps ne sont pas rendus a la terre maternelle, +les ombres de ces corps errent en se lamentant et supplient qu'on leur +donne la sepulture. L'ombre d'Elpenor demande un tombeau a Ulysse; les +naufrages de l'Iroise viennent frapper avec leurs ossements les portes +des pecheurs. Dans le monde celtique comme dans le monde hellenique, les +morts ont une terre a eux, separee de la notre par l'Ocean, une ile +brumeuse qu'ils habitent en foule. La, l'ile des Cimmeriens; ici, plus +rapprochee du rivage, l'ile sainte des Sept-Sommeils. Les tombes +revetent la meme forme dans la Grece heroique et chez les Celtes (1). + +Que dis-je? j'ai vu a Carnac le tombeau d'Elpenor. Seulement la rame y +manquait, et les archeologues, en le fouillant, ont enleve les armes et +les os qui dormaient: c'est le tertre Saint-Michel, qui s'eleve sur le +rivage, "au bord de la blanche mer". + +Mais l'hotesse vient m'annoncer que le souper est servi. L'omelette +doree brille sur la table, et l'odeur du mouton parfume de thym emplit +la chambre. Je laisse la mon Homere et mes reveries. N'allez pas croire +au moins que les Celtes etaient des Pelasges et qu'on parlait grec a +Quimper comme a Mycenes. + +(1) Dans son livre si methodique et si profond sur "la religion des +gaulois", M. Alexandre Bertrand a solidement etabli, ce semble, que les +peuples a dolmens n'etaient point des celtes. Mais il ne saurait etre +question ici d'ethnographie. On s'y contente d'une vue tres generale du +culte des morts sur la terre de Bretagne, ou plusieurs races humaines se +sont superposees. Et c'est encore M. Alexandre Bertrand qui fait a ce +sujet une remarque judicieuse: "Les religions recueillent, dans le cours +de leur developpement, des elements nouveaux qui les rajeunissent et les +transforment, mais sans qu'elles se debarrassent jamais completement de +leur passe ... "Ces observations trouvent particulierement leur +application dans les pays dont la population, comme en Gaule, se compose +de plusieurs couches successives et diverses de conquerants et +d'immigrants, de complexion religieuse differente, ayant eu chacun leurs +divinites particulieres qu'ils ont du tenter d'introduire dans le culte +national, ou a ce defaut, qu'ils ont du conserver a titre de culte +familial ou de tribu." (Loc.cit., p. 215). + +De Carnac (Morbihan), le 4 aout. + +Du haut du tertre funeraire, consacre a saint Michel, on decouvre deux +plaines mornes, dont l'une est la terre et l'autre la mer. Au couchant, +l'Ocean s'etend jusqu'a l'arc azure de l'horizon. A gauche, fuient les +noirs rivages de Locmariaker, ou dort, depuis des siecles innombrables, +un chef barbare sous une chambre informe fait de quartiers de roche, et +plus loin s'efface dans la brume la pointe de Saint-Gildas, ou Abelard +fut menace de mort par des moines ignorants, qui haissaient la musique +et la philosophie. A droite, la lugubre presqu'ile de Quiberon s'avance +dans la mer que, vers le large, Belle-Ile barre comme un grand +brise-lames. + +Mais, en tournant sur vous-meme de maniere a mettre Quiberon a votre +gauche, vous voyez la lande s'etendre jusqu'aux bois de pins qui tracent +au bord du ciel leurs lignes d'un bleu sombre; sur cette plaine, que la +bruyere colore d'un rose triste, passe la grande ombre des nuages. C'est +Carnac, le Lieu-des-Pierres. + +Une armee de menhirs s'y tient en ordre regulier. Devant vous se +dressent les alignements du Menec; vous apercevez plus a droite ceux de +Kermario. Un pli de terrain vous cache de ce cote les pierres de +Kerlescan. Deux mille de ces geants informes sont encore ou debout ou +couches a leur rang. On croit qu'il y en avait autrefois plus de dix +mille. + +Quels bras les ont plantes dans la lande? On ne sait. On ignore leur age +et leur destination. Ils semblent, dans leur majeste grossiere, garder +le muet souvenir de races depuis longtemps eteintes, et ils ont je ne +sais quoi de funebre, qui fait songer a des hommes tres rudes, a des +chefs de tribus sauvages qui dorment sous leur poids enorme. Pourtant, +en fouillant la terre sous ces menhirs, on n'y a rien trouve qui revelat +des sepultures. + +M. de Mortillet croit que ces alignements sont les archives d'un peuple +qui vivait sur cette terre avant la venue des tribus celtiques et qui +plantait une pierre en commemoration de chaque fait dont il voulait +garder le souvenir; en sorte que la lande de Carnac serait un livre ou +ces hommes ecrivaient en quartiers de rocs les guerres, les alliances, +les grandes chasses, les navigations sur des troncs d'arbres creuses, et +les genealogies des chefs. + +Les habitants de Carnac attribuent a ces pierres une origine tres +differente et beaucoup plus merveilleuse. Ils content qu'un jour saint +Cornely fut poursuivi dans la lande par une armee de paiens. Les paiens, +comme on sait, etaient des geants. Le serviteur de Dieu courut jusqu'au +rivage, dans l'espoir de s'embarquer pour fuir un si grand peril. Mais, +ne trouvant point de bateau, il se tourna vers les mecreants, et, +etendant les mains vers eux, il les changea en pierres. Aujourd'hui +encore, on appelle ces pierres "les soldats de saint Cornely". + +Depuis qu'il n'est plus de geants idolatres, saint Cornely s'adonne +specialement a la protection des betes a cornes. + +Ce saint Cornely est tres original, et je regrette bien de n'avoir pas +consulte, a son sujet, ce bon chanoine Trevoux qui etudiait avec tant de +candeur les saints de Bretagne: il m'en aurait conte des merveilles. Que +ce saint Cornely ne soit autre que le pape saint Corneille, qui recut +l'anneau du pecheur en l'an 251 et fut assailli dans la chaise de saint +Pierre par de nombreuses tribulations, les hagiographes le disent, et je +suis sur que M. Trevoux le croyait. M. Trevoux croyait tout, et cette +heureuse disposition se lisait sur son visage. C'etait un homme de bonne +volonte; c'est pourquoi il eut la paix sur la terre. J'espere qu'il l'a +presentement dans le ciel. Il est doux de croire que saint Cornely est +precisement le pape Corneille; mais il faut reconnaitre qu'en Bretagne +il est devenu tres Breton. Il a pris l'esprit et les moeurs des paysans +de Carnac, qui l'ont choisi pour leur patron et leur intercesseur aupres +de Dieu. Il a oublie le farouche Novatien qui troubla si cruellement son +pontificat. Je l'ai vu tantot sur une des portes de son eglise +paroissiale. Il y est sculpte et peint, dans ses habits pontificaux, +entre deux boeufs qui tournent vers lui leur mufle obeissant. C'est un +saint tout a fait approprie a un pays de paturages. Sa fete tombe le 13 +septembre, et, ce que n'eut point dit M. Trevoux, cette date coincidant +avec l'equinoxe d'automne, la fete du saint a du se substituer a quelque +feerie agricole des paiens. Il n'est pas douteux que le nom meme de +saint Cornely n'ait predestine e saint de Carnac a remplacer l'antique +divinite tutelaire des betes a cornes. Je regrette de ne pouvoir rester +a Carnac jusqu'a ce jour-la. Car c'est un beau pardon. Des pelerins y +viennent de toute la Bretagne pour baiser devotement les os du saint +renfermes dans un chef d'or tout brillant de pierreries. Puis, le +chapeau sous le bras et le chapelet a la main, ils se rendent en +procession a la fontaine qui eleve pres de l'eglise, sur quatre arches, +son pyramidion surmonte d'une boule et d'une croix. La, s'etant +agenouilles, ils goutent l'eau que des mendiants leur presentent dans +une cruche, en mouillant leur visage et leurs mains, qu'ils elevent +ensuite au-dessus de leur tete, et, ayant accompli ces rites antiques, +ils retournent a l'eglise pour deposer leur offrande devant le +protecteur des bestiaux. + +On repand aussi l'eau de cette fontaine sur la tete des boeufs qui ont +ete gueris par l'intercession de saint Cornely. Ce saint est a ce point +favorable aux troupeaux, qu'on lui amene parfois, la nuit, des boeufs en +procession. Comme le dieu rustique dont il a pris la place, il recoit +des victimes; on lui offre des vaches, mais on ne les immole pas. Elles +sont vendues au profit de l'eglise. La fabrique vend aussi les attaches +qui ont servi a conduire les victimes a l'autel; et c'est une croyance +que les bestiaux mis a l'attache avec ces cordes ne perissent point de +maladie. Aussi bien fallait-il a ces bouviers avares et pauvres un +veterinaire celeste. + +Le tumulus sur lequel vous etes monte offre un autre temoignage de la +piete bretonne. Les apotres d'Armorique ont sanctifie ce tertre en +elevant sur le faite une chapelle a saint Michel-Archange, qui lance et +retint la foudre et se plait sur les hauts lieux. Les femmes de marins +viennent dans cette chapelle prier l'archange de preserver leur mari du +peril de la mer. Chaque annee, dans la nuit du 23 juin, les gars du pays +y allument, en poussant des cris de joie, le feu de la Saint-Jean, +auquel d'autres feux repondent de toutes les hauteurs voisines. Et il +est croyable que cette coutume remonte a une fabuleuse antiquite. + +Ces petites buttes, visibles a vos pieds maintenant que le soleil, deja +bas, en prolonge les ombres, ce sont les Bossenno, bosses semees entre +les pierres de l'Ocean. On raconte qu'elles recouvrent un monastere de +moines rouges. Il s'y commit, dit-on, de telles abominations que le ciel +et la terre ne purent les souffrir. Le moustier perit en une nuit, +devore par les flammes. + +Encore aujourd'hui, le lieu ou sont ensevelis les moines rouges est mal +fame. Dans l'ombre du soir, des flammes s'allument sur les buttes, et +l'on entend des voix qui parlent une langue inconnue aux chretiens. On a +fouille les Bossenno. Un archeologue anglais, M. Milne, y a porte la +pioche, et il a decouvert, en effet, des murs portant encore des traces +d'incendie. Mais ce ne sont pas les murs d'un monastere. Les Bossenno +recouvrent une villa gallo-romaine qui etait etablie la, au bout du +monde connu, avec ses murs de pierre et de brique, ses chambres peintes +de vives couleurs, sa metairie, ses bains et son temple, telle enfin que +Columelle decrit une villa romaine. L'art de Pompei se retrouve sur ces +enduits de stuc, ou sont tracees des grecques et des guirlandes, et sur +ces caissons incrustes de coquillages. + +Aux premiers siecles de l'ere chretienne, les Latins, comme aujourd'hui +les Anglais, transportaient leur civilisation sur tous les points du +monde connu. Ils portaient avec eux leurs lares et leurs penates. On a +trouve dans le sacellum de la villa les figurines de terre cuite qui y +avaient ete mises par des mains pieuses. Ce sont des Venus Anadyomenes +et des Deesses Meres. Celles-ci, vetues d'une longue tunique, assis dans +un grand fauteuil d'osier et tenant un petit enfant entre leurs bras, +ressemblent beaucoup aux Saintes-Vierges de l'art chretien. Celles de +Carnac ont ete portees, loin du village, dans une cabane qui sert de +musee. D'autres, de meme style, ont eu ailleurs une tout autre fortune. +Elles ont ete prises pour des images de Marie, et, tenues pour +miraculeuses, ont attire des pelerins dans le sanctuaire ou on les avait +deposees au sortir de terre. + +Voila tout ce que, du haut du tertre Saint-Michel, nous pouvons +decouvrir de choses dans l'espace et le temps. Ce tertre a ete fait de +main d'homme, il est forme de pierres amoncelees et de vase marine. M. +Rene Galles, en le creusant, a decouvert le dolmen sous lequel un chef +avait sa sepulture. On a vu ses os a demi devores par la flamme du +bucher, ses armes de jaspe et de bibriolite et ses colliers de jaspe +rouge. On croit, d'apres certains indices, qu'il a, sous cette montagne, +un compagnon de mort dont la poussiere demeure encore inviolee. Ainsi +Achille voulut que ses cendres fussent melees a celles de Patrocle sous +le meme tertre funeraire. L'ombre de Patrocle etait venue elle-meme l'en +prier, la nuit, pendant son sommeil. Elle lui avait dit: "Je te +demanderai, ne l'oublie pas, que mes os ne soient pas separes des tiens, +Achille. Nous avons ete nourris ensemble dans ta maison ... Que nos os +soient renfermes dans la meme urne d'or." C'est pourquoi Achille ordonna +de ne faire d'abord pour son ami qu'un tertre bas. + +"Quand je serai mort, ajouta-t-il, elevez a lui et a moi une haute et +large tombe, vous qui me survivrez." + +La tombe, dont nous foulons les herbes salees par l'embrun, est large et +haute comme celle d'Achille et de Patrocle. Les guerriers qui y reposent +etendus, avec leurs armes, furent sans doute des chefs illustres parmi +les peuples. Mais un Homere n'a pas dit leur nom. + +A la place ou nous sommes, sans doute, une vierge barbare, plus blanche +que Polyxene, fut egorgee comme la fille de Priam. Et son ame indignee +s'enfuit sous le ciel bas, entre la lande et l'Ocean. + +Sainte-Anne-d'Auray, 28 juillet. + +C'etait le jour du Pardon. On sait qu'on appelle pardon, en Bretagne, la +fete paroissiale d'une eglise ou d'une chapelle. Les pelerins qui s'y +rendent y gagnent des indulgences, moyennant certaines pratiques pieuses +et quelques dons au saint ou a la sainte. Dans leur seigneurie, les +saints de Bretagne ont garde la simplicite rustique. Ils acceptent des +dons en nature. Encore faut-il leur payer la redevance selon l'usage et +la coutume. Notre-Dame de Relec ne veut que des poules blanches. Sainte +Anne, sa mere, n'a point cette delicatesse: elle recoit tous les +presents, et sa couronne est faite des joyaux des dames de Lorient et de +Quimper. + +Il y a une petite lieue de la gare a Sainte-Anne. Le chemin qui, a +travers la lande, conduit au village, etait, quand nous le primes, +couvert de pelerins. Les coiffes blanches des paysannes brillaient au +soleil, comme des ailes d'oiseaux de mer. Les hommes en veste brune, et +coiffes du large chapeau d'ou pend un ruban noir, allaient en silence, +appuyes sur leur baton de cornouiller. Et tout le long du chemin +s'etendait une double haie de mendiants. + +Les uns, vieillards aveugles, blancs et chevelus, la main posee sur la +tete d'un enfant, semblaient, dans leur majeste lamentable, les derniers +bardes. Plus avant, une femme elevait en gemissant, sur le ciel bleu qui +couvrait la lande, un bras si mutile, si depouille de chair, si +dechiquete et si etrangement termine par une main ou ne restait plus que +deux doigts, qu'on eut dit un bois de cerf trempe dans le sang des +chiens decousus. Ailleurs se dressait une grande forme humaine terminee +par une masse de chair sanguinolente et tumefiee qu'on ne reconnaissait +pour un visage que parce qu'elle en occupait la place. Puis c'etaient +cote a cote, et appuyes les uns sur les autres, des innocents qui se +ressemblaient par le vide du regard, par l'immobilite du sourire, par un +perpetuel tremblement de tout le corps, et aussi par un air de famille; +car ils etaient freres et soeurs, et peut-etre, appuyes les uns aux +autres, le sentaient-ils confusement. L'un d'eux, grand jeune homme a la +barbe bouclee, vetu d'une robe de femme, ouvrait tout grands des yeux +bleus qui faisaient peur; on sentait que toutes les images de l'univers +n'y entraient que pour s'y perdre. Et la, debout dans sa robe grise, de +forme antique, plus etrange que ridicule, il avait l'air d'une statue +taillee par un vieil imagier et qu'une puissance tenebreuse animait, +comme cela est conte dans les vieux contes. Ces mendiants sont une des +beautes de la Bretagne, une des harmonies de la lande et du rocher. + +Le chemin, sillonne de pelerins et borde de pauvres, aboutit a la grande +place sur laquelle s'eleve l'eglise de Sainte-Anne. Une foule rustique +l'emplit. Toutes les paroisses du Morbihan sont la, et celles des iles +patriarcales d'Houat et d'Hoedic. Des pelerins sont venus en grand +nombre du pays de Treguier, du Leonnois et de la Cornouaille. Les hommes +ont attache au chapeau des brins d'ajonc et de bruyere. Mais c'en est +fait du vieux costume celtique, et le paysan ne porte plus les braies +seculaires, le bragonbras bouffant. Ils ont tous, meme ceux du +Finistere, un pantalon noir comme le senateur Soubigou. Les femmes, +heureusement, ont garde la coiffure nationale. Leurs coiffes blanches, +tantot relevees en coquille sur le haut de la tete, tantot pendantes sur +les epaules, mettent dans les assemblees une grace tres douce, profonde +et triste. La grande cornette des Vannetaises, le beguin empese des +femmes d'Auray, le serre-tete austere qui cache les cheveux des filles +de Quimperle, le bonnet aux ailes soulevees de celles du Pont-Aven, la +coiffe de dentelle de Rosporden, le diademe de drap d'or et de pourpre +de Pont-l'Abbe, les barbes, tendues comme des voiles, de Saint-Thegonec, +le bavolet de Landerneau, toutes ces coiffures portees depuis tant de +siecles chargent ces tetes nouvelles de toute la melancolie du passe. +Sur ces visages fletris en quelques annees, et courbes sur cette dure +terre qui les recouvrira bientot, la coiffe des aieules garde sa forme +immuable. Passant des meres aux filles, elle enseigne que les +generations succedent aux generations et qu'en la race seule est la +suite et la duree. Ainsi le pli d'un morceau de toile nous donne l'idee +d'un temps beaucoup plus long que celui de l'existence humaine. + +Vetues de noir, les joues, le cou voiles, les femmes du Morbihan ont +l'air de religieuses. Leur plus grande beaute est dans leur douceur. +Assises sur leurs talons, dans l'attitude qui leur est habituelle, elles +ont une grace paisible et lourde assez touchante. Coiffees et vetues +comme elles, leurs fillettes sont charmantes, sans doute parce que +l'austerite du costume rend plus sensible la fraicheur riante de +l'enfance. Il n'y a rien de joli comme ces petites beguines de sept ou +huit ans. Entre elles, volontiers, elles s'amusent a lutter sur l'herbe. +C'est l'instinct de la race qui les pousse; car on sait qu'elles sont +filles de vaillants lutteurs. + +L'eglise de Sainte-Anne est toute neuve et d'une richesse que le temps +n'a pas encore eteinte. M. de Perthes, l'architecte, est peut-etre un +habile homme. Mais le temps a seul le secret des profondes harmonies. La +place sur laquelle elle s'eleve est bordee de petites boutiques ou les +femmes vont acheter des medailles, des chapelets, des cierges, des +livres de cantiques en breton et en francais, et des images d'Epinal. + +Je n'ai pas vu passer la procession. Je ne sais si elle a garde le +caractere de foi naive qu'elle avait jadis. J'ai apercu les bannieres; +elles m'ont paru trop neuves et trop belles. + +Autrefois, on voyait dans cette procession des marins portant les debris +du navire sur lequel ils avaient ete sauves du naufrage, des +convalescents trainant le linceul prepare pour eux et maintenant +inutile, des hommes echappes a l'incendie et tenant a la main la corde +ou l'echelle de leur salut. On y remarquait surtout les matelots +d'Arzon. C'etaient les descendants des quarante-deux marins qui, dans la +guerre de Hollande, en 1673, se vouerent a sainte Anne et furent +preserves des canons de Ruyter. Precedes de la croix d'argent de leur +paroisse, ils marchaient, soutenant de leurs epaules le modele d'un +vaisseau de soixante-quatorze, pavoise de tous ses pavillons, et ils +chantaient une complainte dont voici quelques couplets: + + Nous avons ete de bande + Quarante et deux Arzonnois + A la guerre de Hollande, + Pour le plus grand de nos rois. + . . . . . . . . . . . . . . . . + + Ce fut de juin le septieme + Mil six cent septante et trois, + Que le combat fut extreme + De nous et de Hollandois. + + Les boulets comme la grele + Passaient parmi nos vaisseaux, + Brisant mats, cordages, voile, + Et mettant tout en lambeaux. + + La merveille est toute sure + Que pas un homme d'Arzon + Ne recut la moindre injure + Du mousquet ni du canon. + + Un d'Arzon changeant de place, + Un boulet vint a passer, + Brisant de celui la face + Qui venait de s'y placer. + + L'Arzonnois, la sauvant belle, + Eut l'epaule et les deux yeux + Tout couverts de la cervelle + De ce pauvre malheureux. + + De Jesus la sainte aieule, + Par un bienfait singulier, + Nous connaissons que vous seule + Nous gardiez en ce danger. + + +Ce n'est pas la proprement une poesie populaire; ces vers sont l'oeuvre +de quelque bon recteur qui savait le francais dans les regles. Ils se +chantent sur un vieil air triste a pleurer. + +Il y a en face de l'eglise un double escalier d'un assez beau style. +C'est une imitation de la Scala santa de Rome dont les degres sont toute +l'annee recouverts d'un tablier de bois. L'escalier d'Auray, comme +l'autre, ne se monte qu'a genoux. On gagne neuf annees d'indulgences +pour chacune des marches ainsi gravies. Je vis une centaine de femmes +occupees a cet exercice salutaire. Mais je dois dire que, pour la +plupart, elles trichaient. Je les voyais fort bien poser le pied sur les +degres. La chair est faible. D'ailleurs, l'idee de tromper saint Pierre +doit venir tres naturellement a l'esprit d'une femme. + +Cet escalier est de style Louis XIII, ainsi que le cloitre adosse a +l'eglise. Le culte de sainte Anne d'Auray ne remonte pas plus haut que +le XVIIe siecle. L'origine en est due aux visions d'un pauvre fermier de +Keranna, nomme Yves Nicolazic. + +Ce brave homme avait des hallucinations de l'oeil et de l'ouie. Parfois, +il voyait un cierge allume et, quand il revenait la nuit a la maison, le +flambeau marchait a son cote, sans que le vent agitat la flamme. Par un +soir d'ete, comme il menait ses boeufs boire a a fontaine, il vit un +belle dame, vetue d'une robe d'une eclatante blancheur. Cette dame +revint plusieurs fois le visiter dans sa maison et dans sa grange. + +Un jour, elle lui dit: + +"Yves Nicolazic, ne craignez point: je suis Anne, mere de Marie. Dites a +votre recteur que, dans la piece appelee le Bocenno, il y a eu +autrefois, meme avant qu'il y eut aucun village, une chapelle dediee en +mon nom. C'etait la premiere de tout le pays, et il y a neuf cent +vingt-quatre ans et six mois qu'elle a ete ruinee. Je desire qu'elle +soit rebatie au plus tot et que vous en preniez soin. Dieu veut que j'y +sois honoree." + +Les visions du fermier Nicolazic n'ont rien de singulier. Avant lui +Jeanne d'Arc, apres lui le marechal-ferrant de Salon, qui fut conduit a +Louis XIV, et plus recemment le laboureur Martin de Gallardon eurent des +hallucinations semblables et recurent d'un personnage celeste une +mission particuliere. Comme Jeanne, comme le marechal-ferrant, comme +Martin, le fermier de Keranna resista d'abord a la voix du ciel, +alleguant sa faiblesse, son ignorance, la grandeur de la tache. Mais la +dame de la fontaine insista; sa parole devint plus imperieuse. Les +prodiges se multiplierent. Il y eut des lueurs soudaines, des pluies +d'etoiles. Quand on etudie d'un peu plus pres les hallucines qui crurent +avoir une mission, on est frappe de la similitude, je dirais meme de +l'identite de leur etat psychique et des actes qui en resulterent. +Nicolazic, obsede par une idee fixe, alla trouver le recteur de +Pluneret, qui le recut fort mal et le renvoya rudement a son seigle et a +ses betes. Le visionnaire ne se laissa pas decourager et il finit par +triompher de tous les obstacles. Ce Nicolazic etait un homme simple, ne +sachant ni lire ni ecrire et ne parlant que le breton. + +Il est aussi impossible de douter de sa sincerite que de celle de Jeanne +d'Arc, du marechal de Salon et de Martin de Gallardon. Mais il est +probable qu'il fut aide dans son entreprise par des gens habiles et +avises. Je n'ai pas eu le loisir d'etudier son histoire d'apres les +textes originaux, et je ne la connais que par des hagiographes modernes, +dont la maniere edifiante et beate exclut toute critique. Mais il me +semble bien voir que le pauvre homme etait conduit a son insu par M. de +Kerlogen. Ce seigneur avait deja donne le terrain sur lequel devait +s'elever la chapelle. On devin l'interet qui poussait alors les +catholiques bretons a susciter des voyants et a faire eclater des +prodiges. Les progres de la reforme les avaient effrayes et leurs +craintes etaient vives encore. On etait en 1625. En ce moment meme, +Soubise, qui avait recu de l'armee calviniste de la Rochelle le +commandement du Poitou, de la Bretagne et de l'Anjou, reprenait les +armes et capturait une escadre royale a l'embouchure du Blavet. Il +fallait ranimer la vieille foi, frapper un grand coup. Les visions du +bon Nicolazic avaient eclate a propos. On en profita. + +Nous disions tout a l'heure que les voyants qui recoivent mission d'un +ange ou d'un saint procedent tous exactement de meme. Tous donnent un +signe. Jeanne, quand on l'arma, envoya chercher a Notre-Dame de Fierbois +une epee marquee de cinq croix qui s'y trouvait effectivement. Et l'on +conta depuis que cette arme etait scellee dans le mur de l'eglise. + +Yves Nicolazic apporta, lui aussi, un signe de ce genre. Conduit par un +cierge que tenait une mai invisible, le bonhomme descendit dans un +fosse, gratta la terre et en tira une statue de bois representant sainte +Anne. Le lieu ou cette image fut trouvee se nommait Ker-Anna, et il est +possible, comme le nom semble l'indiquer, que ce fut l'emplacement d'une +chapelle consacree a la mere de la Vierge. Mais que cette chapelle eut +ete ruinee depuis neuf cent ving-quatre ans et six mois, comme le disait +la dame blanche, c'est ce qu'il n'est pas possible de croire. Au VIIe +siecle, ni sainte Anne ni sa fille n'avaient de sanctuaires ni d'images. +Et, si cette dame blanche etait sainte Anne elle-meme, il faut bien +admettre que sainte Anne ignorait sa propre iconographie. Cette +difficulte n'embarrasse pas les Bretons que je vois au Pardon. + +Sainte Anne tant glorifiee dans Auray et dont l'image porte cette +couronne fermee que l'art religieux n'avait posee jusqu'ici que sur le +front de Marie, saine Anne n'a pas de legende. L'Evangile ne la nomme +meme pas. Saint Epiphane, le premier, je crois, parle de sa longue +sterilite qui pesait sur elle comme une opprobre. A la fete des +Tabernacles, le pretre rejeta son offrande. Elle se cachait dans sa +maison de Nazareth quand, deja sur le retour, elle enfanta Marie. + +Les pelerins d'Auray chantent, sur l'air d'Amaryllis, vous etes blanche, +un cantique dans lequel Anne demande en ces termes un enfant au ciel: + + --Mon Dieu, mon tout que j'aime et que j'adore, + Ayez pitie de ma sterilite! + Depuis vingt ans elle me deshonore, + Couronnez-la par la fecondite. + Je vous promets, grand Dieu, plus de coeur que de bouche, + De vous offrir le fruit de notre couche. + + Je n'ose plus hanter aucune amie. + Je ne recois que mepris et qu'affront. + Otez, Seigneur, la tache d'infamie. + Que fait monter la honte sur mon front, + Jetez un seul regard sur votre humble servante + Qui, soumise a vos lois, et pleure et se lamente. + +Qu'importe, apres tout, si cette assemblee d'Auray, qui reunit tant +d'hommes dans une foi commune, a pour origine les hallucinations d'un +malade ignorant! Le Breton n'a pas l'esprit d'examen; il est incapable +de critique, et vraiment on ne peut lui en faire un reproche. L'esprit +critique se developpe dans des conditions trop particulieres et trop +rares pour exercer une action efficace sur les croyances de l'humanite. +Ces croyances echappent absolument au controle de l'intelligence. Elles +peuvent se montrer ineptes et absurdes sans compromettre l'autorite +qu'elles exercent sur les ames. C'est un lieu commun que de penser +qu'elles sont consolantes. A la reflexion, on s'apercevrait peut-etre +que, le plus souvent, les hommes en recoivent moins de plaisir que de +peur. La foi des Bretons me semble particulierement morne. Tout au +moins, ils ne paraissent pas en tirer plus de joie que de leur petite +pipe courte et de leur litre d'eau-de-vie. Ces hommes entetes, sauvages +et silencieux ressemblent aux Peaux-Rouges; et l'on ne peut se defendre, +en les regardant, de prevoir le jour ou, murmurant un cantique, buvant +et fumant, ils se laisseront mourir en regardant la lande ou la mer. + +FIN + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pierre Noziere, by Anatole France + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PIERRE NOZIERE *** + +***** This file should be named 10160.txt or 10160.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/1/6/10160/ + +Produced by Walter Debeuf: http://users.belgacom.net/gc782486 + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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