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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:34:00 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10160 ***
+
+PIERRE NOZIÈRE
+
+par ANATOLE FRANCE
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+ENFANCE
+
+
+
+I
+
+L'HISTOIRE SAINTE ET LE JARDIN DES PLANTES
+
+
+La première idée que je reçus de l'univers me vint de ma vieille Bible
+en estampes. C'était une suite de figures du XVIIe siècle, où le Paradis
+terrestre avait la fraîcheur abondante d'un paysage de Hollande. On y
+voyait des chevaux brabançons, des lapins, de petits cochons, des
+poules, des moutons à grosse queue. Ève promenait parmi les animaux de
+la création sa beauté flamande. Mais c'étaient là des trésors perdus.
+J'aimais mieux les chevaux.
+
+Le septième feuillet (je le vois encore) représentait l'arche de Noé au
+moment où l'on embarque les couples de bêtes. L'arche de Noé était, dans
+ma Bible, une sorte de longue caravelle surmontée d'un château de bois,
+avec un toit en double pente. Elle ressemblait exactement à une arche de
+Noé qu'on m'avait donnée pour mes étrennes et qui exhalait une bonne
+odeur de résine. Et cela m'était une grande preuve de la vérité des
+Écritures.
+
+Je ne me lassais ni du Paradis ni du Déluge. Je prenais aussi plaisir à
+voir Samson enlevant les portes de Gaza. Cette ville de Gaza, avec ses
+tours, ses clochers, sa rivière, et les bouquets de bois qui
+l'environnaient, était charmante. Samson s'en allait, une porte sous
+chaque bras. Il m'intéressait beaucoup. C'était mon ami. Sur ce point
+comme sur bien d'autres, je n'ai pas changé. Je l'aime encore. Il était
+très fort, très simple, il n'avait pas l'ombre de méchanceté, il fut le
+premier des romantiques, et non certes le moins sincère.
+
+J'avoue que je démêlais mal, dans ma vieille Bible, la suite des
+événements, et que je me perdais dans les guerres des Philistins et des
+Amalécites. Ce que j'admirais le plus en ces peuples c'étaient leurs
+coiffures, dont la diversité m'étonne encore. On y voyait des casques,
+des couronnes, des chapeaux, des bonnets et des turbans merveilleux. Je
+n'oublierai de ma vie la coiffure que Joseph portait en Égypte. C'était
+bien un turban, si vous voulez, et même un large turban, mais il était
+surmonté d'un bonnet pointu, et il s'en échappait une aigrette avec deux
+plumes d'autruche, et c'était une coiffure considérable.
+
+Le Nouveau-Testament avait, dans ma vieille Bible, un charme plus
+intime, et je garde un souvenir délicieux du potager dans lequel Jésus
+apparaissait à Madeleine. "Et elle pensoit, dit le texte, que ce fust le
+maistre du jardin." Enfin, dans les sept oeuvres de la miséricorde,
+Jésus-Christ, qui était le pauvre, le prisonnier et le pèlerin, voyait
+venir à lui une dame parée comme Anne d'Autriche, d'une grande
+collerette de point de Venise. Un cavalier, coiffé d'un feutre à plumes,
+le poing sur la hanche, cape au dos, chaussé galamment de bottes en
+entonnoir, du perron d'un château aux murs de brique, faisait signe à un
+petit page, portant une buire et un gobelet d'argent, de verser du vin
+au pauvre, ceint de l'auréole. Que cela était aimable, mystérieux et
+familier! Et comme Jésus-Christ, dans un cabinet de verdure, au pied
+d'un pavillon bâti du temps du roi Henri, sous notre ciel humide et fin,
+semblait plus près des hommes, et plus mêlé aux choses de ce monde!
+
+Chaque soir, sous la lampe, je feuilletais ma vieille Bible, et le
+sommeil, ce sommeil délicieux de l'enfance, invincible comme le désir,
+m'emportait dans ses ombres tièdes, l'âme toute pleine encore d'images
+sacrées. Et les patriarches, les apôtres, les dames en collerette de
+guipure, prolongeaient dans mes rêves leur vie surnaturelle. Ma Bible
+était devenue pour moi la réalité la plus sensible, et je m'efforçais
+d'y conformer l'univers.
+
+L'univers ne s'étendait pas, pour moi, beaucoup au delà du qui
+Malaquais, où j'avais commencé de respirer le jour, comme dit cette
+tendre vierge d'Alpe. Et je respirais avec délices le jour qui baigne
+cette région d'élégance et de gloire, les Tuileries, le Louvre, le
+Palais Mazarin. Parvenu à l'âge de cinq ans, je n'avais pas encore
+beaucoup exploré les parties de l'univers situées par-delà le Louvre,
+sur la rive droite de la Seine. La rive opposée m'était mieux connue
+puisque je l'habitais. J'avais suivi la rue des Petits-Augustins
+jusqu'au bout, et je pensais bien que c'était le bout du monde.
+
+La rue des Petits-Augustins s'appelle aujourd'hui rue Bonaparte. Au
+temps qu'elle était au bout du monde, j'avais vu que, de ce côté, les
+bords de l'abîme étaient gardés par un sanglier monstrueux et par quatre
+géants de pierre, assis en longues robes, un livre à la main, dans un
+pavillon, sur une grande cuve pleine d'eau, au milieu d'une plaine
+bordée d'arbres, près d'une immense église. Vous ne me comprenez pas?
+vous ne savez plus ce que je veux dire?... Hélas! après une vie
+d'opprobre, le pauvre sanglier de la maison Bailli est mort depuis
+longtemps. Les générations nouvelles ne l'ont point vu subir, captif,
+les outrages des écoliers. Elles ne l'ont point vu couché, l'oeil à demi
+clos, dans une résignation douloureuse. A l'angle de la rue Bonaparte,
+où il était logé dans une remise peinte en jaune et ornée de fresques
+représentant des voitures de déménagement attelées de percherons gris
+pommelé, s'élève maintenant une maison à cinq étages. Et quand je passe
+devant la fontaine de la place Saint-Sulpice, les quatre géants de
+pierre ne m'inspirent plus de terreurs mystérieuses. Je sais, comme tout
+le monde, leurs noms, leur génie et leur histoire: ils s'appellent
+Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon.
+
+A l'occident aussi, j'avais touché les confins de l'univers ... Les
+hauteurs bouleversées de la Chaillot, la colline du Trocadéro, sauvage
+alors, fleurie de bouillons blancs et parfumée de menthe, c'était
+véritablement le bout du monde, les bords de l'abîme où l'on aperçoit
+l'homme nu qui n'a qu'une jambe, et qui marche en sautant, l'homme
+poisson et l'homme sans tête qui porte un visage sur la poitrine. Aux
+abords du pont qui, de ce côté fermait l'univers, les quais étaient
+mornes, gris, poudreux. Point de fiacres, quelques promeneurs à peine.
+Çà et là, accoudés au parapet, de petits soldats qui taillaient une
+baguette et regardaient couler l'eau. Au pied du cavalier romain qui
+occupe l'angle droit du Champ-de-Mars, une vieille, accroupie au
+parapet, vendait des chaussons aux pommes et du coco. Le coco était dans
+une carafe coiffée d'un citron. La poussière et le silence passaient sur
+ces choses. Maintenant le pont d'Iéna relie entre eux des quartiers
+neufs. Il a perdu l'aspect morne et désolé qu'il avait dans mon enfance.
+La poussière que le vent soulève sur la chaussée n'est plus la poussière
+d'autrefois. Le cavalier romain voit de nouvelles figures et de
+nouvelles moeurs. Il ne s'en attriste pas: il est de pierre.
+
+Mais ce que j'aimais et connaissais le mieux, c'étaient les berges de la
+Seine; ma vieille bonne Nanette m'y menait promener tous les jours. J'y
+retrouvais l'arche de Noé de ma Bible en estampes. Car je ne doutais
+guère que ce ne fût le bateau de la Samaritaine, avec son palmier d'où
+sortait merveilleusement une fumée mince et noire. Cela se concevait:
+comme il n'y avait plus de déluge, on avait fait de l'arche un
+établissement de bains.
+
+Du côté du levant, j'avais visité le Jardin des Plantes et remonté la
+Seine jusqu'au pont d'Austerlitz. Là était la limite. Les plus hardis
+explorateurs de la nature finissent par trouver le point au delà duquel
+ils ne peuvent plus avancer. Il m'avait été impossible d'aller plus loin
+que le pont d'Austerlitz. Mes jambes étaient petites et celles de ma
+bonne Nanette étaient vieilles; et malgré ma curiosité et la sienne, car
+nous aimions tous deux les belles promenades, il nous avait toujours
+fallu nous arrêter sur un banc, sous un arbre, en vue du pont, au regard
+d'une marchande de gâteaux de Nanterre. Nanette n'était guère plus
+grande que moi. Et c'était une sainte femme en robe d'indienne à
+ramages, avec un bonnet à tuyaux. Je crois que la représentation qu'elle
+se faisait du monde était aussi naïve que celle que je m'en formais à
+son côté. Nous causions ensemble très facilement. Il est vrai qu'elle ne
+m'écoutait jamais. Mais il n'était pas nécessaire qu'elle m'écoutât. Et
+ce qu'elle me répondait était toujours à propos. Nous nous aimions
+tendrement l'un l'autre.
+
+Tandis qu'assise sur le banc, elle songeait avec douceur à des choses
+obscures et familières, je creusais la terre avec ma pelle au pied d'un
+arbre, ou bien encore je regardais le pont qui terminait pour moi le
+monde connu.
+
+Qu'y avait-il au delà? Comme les savants, j'en étais réduit aux
+conjectures. Mais il se présentait à mon esprit une hypothèse si
+raisonnable que je la tenais pour une certitude: c'est qu'au delà du
+pont d'Austerlitz s'étendaient les contrées merveilleuses de la Bible.
+Il y avait sur la rive droite un coteau que je reconnaissais pour
+l'avoir vu dans mes estampes, dominant les bains de Bethsabée.
+
+Au delà je plaçais la Terre-Sainte et la Mer Morte; je pensais que si on
+pouvait aller plus loin, on apercevrait Dieu le père en robe bleue, sa
+barbe blanche emportée par le vent, et Jésus marchant sur les eaux, et
+peut-être le préféré de mon coeur, Joseph, qui pouvait bien vivre
+encore, car il était très jeune quand il fut vendu par ses frères.
+
+J'étais fortifié dans ces idées par la considération que le Jardin des
+Plantes n'était autre chose que le Paradis terrestre un peu vieilli,
+mais, en somme, pas beaucoup changé. De cela, je doutais encore moins
+que du reste; j'avais des preuves. J'avais vu le Paradis terrestre dans
+ma Bible, et ma mère m'avait dit: "Le Paradis terrestre était un jardin
+très agréable, avec de beaux arbres et tous les animaux de la création."
+Or, le Jardin des Plantes, c'était tout à fait le Paradis terrestre de
+ma Bible et de ma mère, seulement, on avait mis des grillages autour es
+bêtes, par suite du progrès des arts et à cause de l'innocence perdue.
+Et l'Ange qui tenait l'épée flamboyante avait été remplacé, à l'entrée,
+par un soldat en pantalon rouge.
+
+Je me flattais d'avoir fait là une découverte assez importante. Je la
+tenais secrète. Je ne la confiai pas même à mon père, que j'interrogeais
+pourtant à toute minute sur l'origine, les causes et les fins des choses
+tant visibles qu'invisibles. Mais sur l'identification du Paradis
+terrestre au Jardin des Plantes, j'étais muet.
+
+Il y avait plusieurs raisons à mon silence. D'abord, à cinq ans, on
+éprouve de grandes difficultés à expliquer certaines choses. C'est la
+faute des grandes personnes, qui comprennent très mal ce que veulent
+dire les petits enfants. Puis j'étais content de posséder seul la
+vérité. J'en prenais avantage sur le monde. J'avais aussi le sentiment
+que si j'en disais quelque chose, on se moquerait de moi, on rirait, et
+que ma belle idée en serait détruite, ce dont j'eusse été très fâché.
+Disons tout, je sentais, d'instinct, qu'elle était fragile. Et peut-être
+même que, au fond de l'âme et dans le secret de ma conscience obscure,
+je la jugeais hardie, téméraire, fallacieuse et coupable. Cela est très
+complexe. Mais on ne saurait imaginer toutes les complications de la
+pensée dans une tête de cinq ans.
+
+Nos promenades au Jardin des Plantes, c'est le dernier souvenir que
+j'aie gardé de ma bonne Nanette qui était si vieille quand j'étais si
+jeune, et si petite quand j'étais si petit. Je n'avais pas encore six
+ans accomplis, lorsqu'elle nous quitta à regret et regrettée de mes
+parents et de moi. Elle ne nous quitta pas pour mourir, mais je ne sais
+pourquoi, pour aller je ne sais où. Elle disparut ainsi de ma vie, comme
+on dit que les fées, dans les campagnes, après avoir pris l'apparence
+d'une bonne vieille pour converser avec les hommes, s'évanouissent dans
+l'air.
+
+
+
+
+II
+
+LE MARCHAND DE LUNETTES.
+
+
+En ce temps-là, le jour était doux à respirer; tous les souffles de
+l'air apportaient des frissons délicieux; le cycle des saisons
+s'accomplissait en surprises joyeuses et l'univers souriait dans sa
+nouveauté charmante. Il en était ainsi parce que j'avais six ans.
+J'étais déjà tourmenté de cette grande curiosité qui devait faire le
+trouble et la joie de ma vie, et me vouer à la recherche de ce qu'on ne
+trouve jamais.
+
+Ma cosmographie--j'avais une cosmographie--était immense. Je tenais le
+quai Malaquais, où s'élevait ma chambre, pour le centre du monde. La
+chambre verte, dans laquelle ma mère mettait mon petit lit près du sien,
+je la considérais, dans sa douceur auguste et dans sa sainteté
+familière, comme le point sur lequel le ciel versait ses rayons avec ses
+grâces, ainsi que cela se voit dans les images de sainteté. Et ces
+quatre murs, si connus de moi, étaient pourtant pleins de mystère.
+
+La nuit, dans ma couchette, j'y voyais des figures étranges, et, tout à
+coup, la chambre si bien close, tiède, où mouraient les dernières lueurs
+du foyer, s'ouvrait largement à l'invasion du monde surnaturel.
+
+Des légions de diables cornus y dansaient des rondes; puis, lentement,
+une femme de marbre noir passait en pleurant, et je n'ai su que plus
+tard que ces diablotins dansaient dans ma cervelle et que la femme
+lente, triste et noire était ma propre pensée.
+
+Selon mon système, auquel il faut reconnaître cette candeur qui fait le
+charme des théogonies primitives, la terre formait un large cercle
+autour de ma maison. Tous les jours, je rencontrais allant et venant par
+les rues, des gens qui me semblaient occupés à une sorte de jeu très
+compliqué et très amusant: le jeu de la vie. Je jugeais qu'il y en avait
+beaucoup, et peut-être plus de cent.
+
+Sans douter le moins du monde que leurs travaux, leurs difformités et
+leurs souffrances ne fussent une manière de divertissement, je ne
+pensais pas qu'ils se trouvassent comme moi sous une influence
+absolument heureuse, à l'abri, comme je l'étais, de toute inquiétude. A
+vrai dire, je ne les croyais pas aussi réels que moi; je n'étais pas
+tout à fait persuadé qu'ils fussent des êtres véritables, et quand, de
+ma fenêtre, je les voyais passer tout petits sur le pont des
+Saints-Pères, ils me semblaient plutôt des joujoux que des personnes, de
+sorte que j'étais presque aussi heureux que l'enfant géant du conte qui,
+assis sur une montagne, joue avec les sapins et les chalets, les vaches
+et les moutons, les bergers et les bergères.
+
+Enfin, je me représentais la création comme une grande boîte de
+Nuremberg, dont le couvercle se refermait tous les soirs, quand les
+petits bonshommes et les petites bonnes femmes avaient été soigneusement
+rangés.
+
+En ce temps-là, les matins étaient doux et limpides, les feuilles vertes
+frissonnaient innocemment sous la brise légère. Sur le quai, sur mon
+beau quai Malaquais où Mme Mathias, après Nanette, Mme Mathias, aux yeux
+de braise, au coeur de cire, promenait ma petite enfance, des armes
+précieuses étincelaient aux étages des boutiques, de fines porcelaines
+de Saxe s'y étageaient, brillantes comme des fleurs. La Seine qui
+coulait devant moi me charmait par cette grâce naturelle aux eaux,
+principe des choses et source de la vie. J'admirais ingénument ce
+miracle charmant du fleuve qui, le jour, porte les bateaux en reflétant
+le ciel, et la nuit, se couvre de pierreries et de fleurs lumineuses. Et
+je voulais que cette belle eau fût toujours la même, parce que je
+l'aimais. Ma mère me disait que les fleuves vont à l'Océan et que l'eau
+de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idée comme
+excessivement triste. En cela, je manquais peut-être d'esprit
+scientifique, mais j'embrassais une chère illusion; car, au milieu des
+maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'écoulement universel
+des choses.
+
+Le Louvre et les Tuileries qui étendaient en face de moi leur ligne
+majestueuse, m'étaient un grand sujet de doute. Je ne pouvais croire que
+ces monuments fussent l'ouvrage de maçons ordinaires, et pourtant ma
+philosophie de la nature ne me permettait pas d'admettre que ces murs se
+fussent élevés par enchantement. Après de longues réflexions, je me
+persuadais que ces palais avaient été bâtis par de belles dames et de
+magnifiques cavaliers, vêtus de velours, de satin, de dentelles,
+couverts d'or et de pierreries et portant des plumes au chapeau.
+
+On sera peut-être surpris qu'à six ans j'eusse une idée si peu exacte du
+monde. Mais il faut considérer que j'étais à peine sorti de Paris où le
+docteur Nozière, mon père, était retenu toute l'année.
+
+J'avais fait, il est vrai, deux ou trois petits voyages en chemin de
+fer, mais je n'en avais tiré aucun profit au point de vue de la
+géographie.
+
+C'était une science très négligée en ce temps-là. On s'étonnera aussi
+que j'eusse du monde moral une conception si peu conforme à la réalité
+des choses.
+
+Mais songez que j'étais heureux et que les êtres heureux ne savent pas
+grand'chose de la vie. La douleur est la grande éducatrice des hommes.
+C'est elle qui leur a enseigné les arts, la poésie et la morale; c'est
+elle qui leur a inspiré l'héroïsme avec la pitié; c'est elle qui a donné
+du prix à la vie en permettant qu'elle fût offerte en sacrifice; c'est
+elle, c'est l'auguste et bonne douleur qui a mis l'infini dans l'amour.
+
+En attendant ses leçons, je fus témoin d'un événement horrible qui
+bouleversa de fond en comble ma conception physique et morale de
+l'univers.
+
+Mais il est indispensable de vous dire tout d'abord qu'en ce temps-là un
+marchand de lunettes étalait ses boîtes sur le quai Malaquais, le long
+du mur de ce bel hôtel de Chimay qui ouvre avec une grâce si noble, sur
+sa cour d'honneur, les deux battants sculptés d'une porte à fronton
+Louis XIV.
+
+J'étais en grande familiarité avec ce marchand de lunettes. Tous les
+jours, Mme Mathias, en me menant à la promenade, s'arrêtait devant
+l'étalage du lunetier. Elle lui demandait avec intérêt: "Eh bien!
+monsieur Hamoche, comment va?"
+
+Et ils faisaient un bout de causette.
+
+Et moi, tout en écoutant, j'examinais les lunettes, les conserves, les
+pince-nez, la sébile des médailles et les échantillons minéralogiques
+qui étaient toute la fortune du lunetier, et qui me semblaient un grand
+trésor. J'étais étonné surtout de la quantité de verres bleutés que
+contenaient les petites vitrines de M. Hamoche et, aujourd'hui encore,
+je crois que M. Hamoche s'exagérait l'importance des lunettes bleues
+dans l'optique usuelle.
+
+Au reste, incolores ou bleus, ses verres dormaient paisiblement dans
+leurs boîtes; personne ne les regardait, non plus que ses médailles et
+ses minéraux, et la rouille dévorait les montures d'acier des besicles.
+
+"Eh bien! ça va t'il mieux, les affaires?" demandait Mme Mathias.
+
+M. Hamoche, les bras croisés, morne, le regard à l'horizon, ne répondait
+pas.
+
+C'était un petit homme tout à fait chauve, avec un crâne énorme, des
+yeux sombres et enflammés, des joues pâles et une longue barbe d'un noir
+bleu.
+
+Son costume, comme son air, était étrange. Il portait une longue
+redingote de drap vert olive qui était devenue jaune sur les épaules et
+sur le dos, et dont les pans lui tombaient aux pieds. Et il était coiffé
+du plus haut chapeau de haute forme qu'on ait jamais vu, tout cassé,
+tout luisant, prodigieux monument de misère et de vanité. Non! les
+affaires n'allaient pas. M. Hamoche ne ressemblait pas assez à une
+personne qui vend des lunettes, et ses lunettes ne ressemblaient pas
+assez à des lunettes qu'on achète.
+
+Aussi bien, il était devenu lunetier par l'injure du sort et, sous le
+mur de Chimay, il prenait les attitudes de Napoléon à Sainte-Hélène. Lui
+aussi, il était un Titan foudroyé.
+
+A juger par le peu que j'en ai retenu, ses conversations avec ma vieille
+bonne roulaient sur d'étranges et lointaines aventures. Il y parlait
+d'une longue navigation sur l'Océan Pacifique, de campements sous les
+cèdres rouges, et de Chinois fumeurs d'opium.
+
+Il disait comment il avait reçu un coup de couteau d'un Espagnol, dans
+une ruelle de Sacramento, et comment des Malais lui avaient volé son or.
+Ses mains tremblaient et il répétait sans cesse ce mot tragique: OR.
+
+M. Hamoche était allé comme tant d'autres en Californie, à la conquête
+de l'or. Il avait fait le rêve de ces placers à fleur de terre et de ce
+sol prodigieux qui, à peine gratté, découvrait des trésors.
+
+Hélas! il n'avait rapporté de la Sierra-Nevada que la fièvre, la misère,
+la haine et le dégoût incurable du travail et de la pauvreté.
+
+Mme Mathias l'écoutait, les mains jointes sur son tablier, et elle lui
+répondait en hochant la tête:
+
+"Dieu n'est pas toujours juste!"
+
+Et nous nous en allions, elle et moi, troublé et pensifs, vers les
+Champs-Élysées. L'Océan Pacifique, la Californie, les Espagnols, les
+Chinois, les Malais, les placers, les montagne d'or et les rivières
+d'or, tout cela évidemment ne pouvait pas tenir dans le monde tel que je
+le concevais, et les discours du lunetier m'enseignaient que la terre ne
+finit point, comme je le croyais, à la place Saint-Sulpice et au pont
+d'Iéna.
+
+M. Hamoche m'ouvrait l'esprit, et je ne pouvais voir sa mince figure,
+emphatique et fiévreuse, sans ressentir le frisson de l'inconnu. Il
+m'enseignait que la terre est grande, grande à s'y perdre, et couverte
+de choses vagues et terribles. Près de lui, je sentais aussi que la vie
+n'est pas un jeu et qu'on y souffre réellement. Et cela surtout me
+jetait dans des étonnements profonds. Car enfin, je voyais bien que M.
+Hamoche était malheureux.
+
+"Il est malheureux!" disait Mme Mathias.
+
+Et ma mère disait aussi:
+
+"Ce pauvre homme! il est dans la misère!"
+
+C'en était fait. J'avais perdu ma confiance première dans la bonté de la
+nature. Et, sans doute, je ne surprendrai personne si je dis que je ne
+l'ai jamais retrouvée depuis.
+
+Tout en m'inquiétant, M. Hamoche m'intéressait beaucoup. Il m'arrivait
+quelquefois de le rencontrer, le soir, dans mon escalier. Ce n'était
+point extraordinaire, car il habitait une mansarde dans notre maison. A
+la tombée du jour, il grimpait les degrés, ayant sous chaque bras une
+boîte longue et noire, qui renfermait, assurément, les lunettes et les
+minéraux. Mais ces deux boîtes ressemblaient à deux petits cercueils, et
+j'avais peur, comme si cet homme de malheur était un croque-mort ...
+
+N'emportait-il pas ma confiance et ma sécurité? Maintenant, je doutais
+de tout, puisque, reposant sous notre toit, dans la maison bénie, cet
+homme n'était pas heureux.
+
+Sa mansarde donnait sur la cour, et ma bonne m'avait dit que, pour s'y
+tenir debout, il fallait passer la tête par la fenêtre à tabatière. Et,
+comme je n'étais pas toujours sérieux à cette époque, je riais de tout
+mon coeur à la pensée que M. Hamoche, dans sa chambre, ne quittait pas
+son chapeau, que ce chapeau, prodigieusement haut, s'élevait sur le toit
+au-dessus des tuyaux, et qu'il y manquait seulement une de ces flèches
+de zinc qui tournent au vent.
+
+A six ans, on a l'esprit mobile. Depuis quelque temps, je ne songeais
+plus au lunetier, au chapeau, aux deux cercueils, quand un jour--il me
+souvient que c'était un jour de printemps,--il était six heures et
+demie, et nous étions à table ... On dînait de bonne heure, sur le quai
+Malaquais, dans ce temps-là. Un jour, dis-je, Mme Mathias, qui était
+très considérée dans la maison, vint dire à mon père:
+
+"Le marchand de lunettes est très malade, là-haut, dans sa mansarde. Il
+a une fièvre de cheval.
+
+--J'y vais", dit mon père en se levant.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il revint.
+
+"Eh bien? demanda ma mère.
+
+--On ne peut rien dire encore, répondit mon père, en reprenant sa
+serviette avec la tranquillité d'un homme habitué à toutes les misères
+humaines. Je croirais à une fièvre cérébrale. L'excitation nerveuse est
+très intense. Naturellement, il ne veut pas entendre parler de
+l'hôpital. Il faudra pourtant bien l'y porter: on ne peut le soigner que
+là."
+
+Je demandai:
+
+"Est-ce qu'il en mourra?"
+
+Mon père, sans répondre, souleva légèrement les épaules.
+
+Le lendemain, il faisait un beau soleil; j'étais seul dans la salle à
+manger. Par la fenêtre ouverte, et qui donnait sur la cour, les
+piaillements vigoureux des moineaux entraient avec des flots de lumière
+et les senteurs des lilas cultivés par notre concierge, grand amateur de
+jardins. J'avais une arche de Noé toute neuve, qui poissait les doigts
+et sentait cette bonne odeur de jouet neuf que j'aimais tant. Je
+rangeais sur la table les animaux par couples, et déjà le cheval,
+l'ours, l'éléphant, le cerf, le mouton et le renard, s'acheminaient deux
+à deux vers l'arche qui devait les sauver du déluge.
+
+On ne sait pas ce que les joujoux font naître de rêves dans l'âme des
+enfants. Ce paisible et minuscule défilé de tous les animaux de la
+création m'inspirait vraiment une idée mystique et douce de la nature.
+J'étais pénétré de tendresse et d'amour. Je goûtais à vivre une joie
+inexprimable.
+
+Tout à coup, un bruit sourd de chute retentit dans la cour; un bruit
+profond et comme lourd, inouï, qui me glaça d'épouvante.
+
+Pourquoi, par quel instinct ai-je frissonné? Je n'avais jamais entendu
+ce bruit-là. Comment en avais-je, instantanément, senti toute l'horreur?
+Je m'élance à la fenêtre. Je vois, au milieu de la cour, quelque chose
+d'affreux! un paquet informe et pourtant humain, une loque sanglante.
+Toute la maison s'emplit de cris de femmes et d'appels lugubres. Ma
+vieille bonne entre, blême, dans la salle à manger:
+
+"Mon Dieu! le marchand de lunettes qui s'est jeté par la fenêtre, dans
+un accès de fièvre chaude!"
+
+De ce jour, je cessai définitivement de croire que la vie est un jeu, et
+le monde une boîte de Nuremberg. La cosmogonie du petit Pierre Nozière
+alla rejoindre dans l'abîme des erreurs humaines a carte du monde connu
+des anciens et le système de Ptolémée.
+
+
+
+
+III
+
+MADAME MATHIAS
+
+
+Mme Mathias était une sorte de femme de charge et de bonne d'enfant qui,
+par son grand âge et son mauvais caractère, s'était attiré beaucoup de
+considération. Mon père et ma mère, qui l'avaient attachée à ma très
+petite personne, ne l'appelaient que Mme Mathias, et ce fut pour moi une
+grande surprise d'apprendre un jour qu'elle avait un nom de baptême, un
+nom de jeune fille, un petit nom, et qu'elle se nommait Virginie. Mme
+Mathias avait eu des malheurs, elle en gardait la fierté. Les joues
+creuses, avec des yeux de braise sous les mèches grises de ses cheveux
+qui se tordaient hors de sa coiffe, noire, sèche, muette, sa bouche
+ruinée, son menton menaçant et son morne silence, affligeaient mon père.
+
+Maman, qui gouvernait la maison avec la vigilance d'une reine
+d'abeilles, avouait pourtant qu'elle n'osait pas faire d'observation à
+cette femme d'âge, qui la regardait en silence avec des yeux de louve
+traquée. Mme Mathias était généralement redoutée. Seul dans la maison,
+je n'avais pas peur d'elle. Je la connaissais, je l'avais devinée, je la
+savais faible.
+
+A huit ans, j'avais mieux compris une âme que mon père à quarante, bien
+que mon père eût l'esprit méditatif, assez d'observation pour un
+idéaliste, et quelques notions de physiognomonie puisées dans Lavater.
+Je me rappelle l'avoir entendu longuement disserter sur le masque de
+Napoléon rapporté de Sainte-Hélène par le docteur Antomarchi, et dont
+une épreuve en plâtre, pendue dans son cabinet, a terrifié mon enfance.
+
+Mais il faut dire que j'avais sur lui un grand avantage: j'aimais Mme
+Mathias, et Mme Mathias m'aimait. J'étais inspiré par la sympathie; il
+n'était guidé que par la science. Encore ne s'appliquait-il pas beaucoup
+à pénétrer le caractère de Mme Mathias. Ne prenant aucun plaisir à la
+voir, il ne la regardait guère, et peut-être ne l'avait-il point assez
+observée pour s'apercevoir qu'un petit nez mou, d'une innocente rondeur,
+s'était singulièrement planté au milieu du masque austère sous lequel
+elle figurait dans la vie.
+
+Et ce nez, en effet, ne se faisait pas remarquer. Il passait presque
+inaperçu sur cette scène de désolation violente qu'était le visage de
+Mme Mathias. Pourtant il était digne d'intérêt. Tel que je le retrouve
+au fond de ma mémoire, il m'émeut par je ne sais quelle expression de
+tendresse souffrante et d'humilité douloureuse. Je suis le seul être au
+monde qui y ait fait attention, et encore, n'ai-je commencé à le bien
+comprendre que lorsqu'il n'était plus qu'un souvenir lointain, gardé par
+moi seul.
+
+C'est maintenant surtout que j'y songe avec intérêt. Ah! Madame Mathias,
+que ne donnerais-je pas pour vous revoir aujourd'hui telle que vous
+étiez dans votre vie terrestre, tricotant des bas, une aiguille fichée
+sur l'oreille, sous votre bonnet à tuyaux, et des besicles énormes
+chaussant le bout de votre nez trop faible pour les porter. Vos besicles
+glissaient toujours, et vous en éprouviez toujours une impatience
+nouvelle; car vous n'avez jamais su vous soumettre en riant à la
+nécessité, et vous portiez au milieu des misères domestiques une âme
+indignée.
+
+Ah! Madame Mathias, Madame Mathias, que ne donnerais-je point pour vous
+revoir telle que vous fûtes, ou du moins pour savoir ce que vous êtes
+devenue, depuis trente ans que vous avez quitté ce monde où vous aviez
+si peu de joie, où vous teniez si peu de place et que vous aimiez tant.
+Je l'ai senti, vous aimiez la vie, et vous vous attachiez aux affaires
+terrestres avec cette obstination désespérée des malheureux. Si j'avais
+de vos nouvelles, Madame Mathias, j'en recevrais infiniment de
+contentement et de paix. Dans le cercueil des pauvres où vous vous en
+êtes allée par un beau jour de printemps, il m'en souvient, par un de
+ces beaux jours dont vous goûtiez si bien la douceur, chère dame, vous
+emportiez mille choses touchantes, tout un monde d'idées créé par
+l'association de votre vieillesse et de mon enfance. Qu'en avez-vous
+fait, Madame Mathias? Là où vous êtes, vous souvient-il encore de nos
+longues promenades?
+
+Chaque jour, après le déjeuner, nous sortions ensemble; nous gagnions
+les avenues désertes, les quais désolés de Javel et de Billy, la morne
+plaine de Grenelle, où le vent soulevait tristement la poussière. Ma
+petite main serrée dans sa main rugueuse, qui me rassurait, je
+parcourais des yeux la rude immensité des choses. Entre cette vieille
+femme, ce petit garçon rêveur et ces paysages mélancoliques de banlieue,
+il y avait des harmonies profondes. Ces arbres poudreux, ces cabarets
+peints en rouge, l'invalide qui passait, la cocarde à la casquette; la
+marchande de gâteaux aux pommes, assise contre le parapet, à côté de ses
+carafes de coco bouchées avec des citrons, voilà le monde dans lequel
+Mme Mathias se sentait à l'aise. Mme Mathias était peuple.
+
+Or, un jour d'été, comme nous longions le quai d'Orsay, je la priai de
+descendre sur la berge pour voir de plus près les grues décharger du
+sable, ce à quoi elle consentit tout de suite. Elle faisait toujours
+tout ce que je voulais, parce qu'elle m'aimait et que ce sentiment lui
+ôtait toute force. Au bord de l'eau et tenant ma bonne par un pan de sa
+jupe d'indienne à fleurs, je regardais curieusement la machine qui, d'un
+air patient d'oiseau pêcheur, prenait sur le bateau les paniers pleins,
+puis, promenant en demi-cercle sa longue encolure, les allait verser sur
+la rive. A mesure que le sable s'amassait, des hommes en pantalon de
+toile bleue, nus jusqu'à la ceinture, la chair couleur de brique, le
+jetaient par pelletées contre un crible.
+
+Je tirai la jupe d'indienne.
+
+"M'ame Mathias, pourquoi ils font ça? dis, m'ame Mathias?"
+
+Elle ne répondit point. Elle s'était baissée pour ramasser quelque chose
+à terre. Je croyais d'abord que c'était une épingle. Elle en trouvait
+chaque jour deux ou trois, qu'elle piquait à son corsage. Mais, cette
+fois, ce n'était pas une épingle. C'était un couteau de poche, dont le
+manche de cuivre représentait la colonne Vendôme.
+
+"Montre, montre-moi ce couteau, m'ame Mathias. Donne-le moi! Pourquoi tu
+ne me le donnes pas, dis?"
+
+Immobile, muette, elle regardait le petit couteau avec une attention
+profonde et je ne sais quoi d'égaré qui me fit presque peur.
+
+"M'ame Mathias, qu'est-ce que tu as, dis?"
+
+Elle murmura, d'une voix faible que je ne lui connaissais pas:
+
+"Il en avait un tout pareil.
+
+--Qui donc ça? M'ame Mathias, qui donc qu'en avait un tout pareil?"
+
+Et tirée par la robe, elle me regarda, de ses yeux brûlés, où l'on ne
+voyait que du rouge et du noir, toute surprise, comme si elle ne me
+savait plus là, et elle me répondit:
+
+"Mais c'était Mathias, donc; c'était Mathias.
+
+--Qui Mathias?"
+
+Elle se passa la main sur les paupières qui restèrent froissées et
+tirées, mit soigneusement le couteau dans sa poche, sous son mouchoir,
+et me répondit:
+
+"Mathias, mon mari.
+
+--Alors, tu l'avais épousé.
+
+--Je l'avais épousé pour mon malheur! J'étais riche, j'avais un moulin à
+Aunot, près de Chartres. Il a mangé la farine, l'âne et le moulin, et
+tout! Il m'a mise sur la paille et, quand je n'ai plus rien eu, il m'a
+quittée. C'était un ancien militaire, un grenadier de l'Empereur, blessé
+à Waterloo. Il avait pris du vice à l'armée."
+
+Tout cela m'étonnait beaucoup; je réfléchis un instant et je dis:
+
+"Ton mari, ce n'était pas un mari comme papa, n'est-ce pas, m'ame
+Mathias?"
+
+Mme Mathias ne pleurait plus; c'est avec une sorte de fierté qu'elle me
+répondit:
+
+"Des hommes comme Mathias, il n'y en a plus. Il avait tout pour lui,
+celui-là! Grand, fort, et beau, et malin, et jovial! Et toujours bien
+tenu, toujours une rose à la boutonnière. C'était un homme bien
+agréable!"
+
+
+
+
+IV
+
+L'ÉCRIVAIN PUBLIC
+
+
+Dans l'humble maison que ma mère gouvernait avec sagesse, Mme Mathias
+n'était précisément ni femme de charge ni bonne d'enfant, bien qu'elle
+s'occupât du ménage et me menât promener tous les jours. Son grand âge,
+son visage fier, son caractère ombrageux et farouche, donnaient à sa
+domesticité un air d'indépendance; elle gardait dans les soins les plus
+familiers l'expression tragique d'une personne qui a eu des malheurs; le
+souvenir lui en demeurait cher, et elle le conservait précieusement au
+dedans d'elle. Les lèvres serrées par l'habitude du silence, elle
+n'aimait point à raconter les aventures de sa vie passée.
+
+Elle apparaissait dans mon imagination d'enfant comme une maison dévorée
+par un antique incendie. Je savais seulement que, née, ainsi qu'elle le
+disait, l'année de la mort du roi, fille de riches fermiers beaucerons,
+de bonne heure orpheline, elle avait épousé en 1815, à l'âge de
+vingt-deux ans, le capitaine Mathias, un bien bel homme qui, mis à la
+demi-solde par les Bourbons, disait leur fait aux chevaliers du Lys,
+qu'il appelait poliment les compagnons d'Ulysse. Mes parents étaient un
+peu plus instruits. Ils n'ignoraient point que le capitaine Mathias
+avait mangé les écus de la fermière au Rocher de Cancale, et que,
+laissant ensuite sa pauvre femme sur la paille, il s'en était allé
+courir les filles. Dans les premières années de la monarchie de Juillet,
+Mme Mathias l'avait retrouvé, par grand hasard, tandis qu'il sortait
+d'un cabaret de la rue de Rambuteau, où, rasé de frais, le teint vermeil
+sous ses cheveux blancs, une rose à la boutonnière, il donnait chaque
+jour des consultations aux commerçants poursuivis par les huissiers.
+
+Il rédigeait des actes devant une bouteille de vin blanc, en souvenir de
+son premier état; car il avait été saute-ruisseau avant d'entrer au
+régiment. Elle l'avait repris alors; elle l'avait ramené chez elle avec
+une joie triomphale. Mais il n'y était pas resté longtemps; il avait
+disparu un jour, emportant, disait-on, une douzaine d'écus cachés par
+Mme Mathias sous sa paillasse. Depuis lors, on n'avait plus de ses
+nouvelles. On croyait qu'il s'était laissé mourir dans un lit d'hôpital,
+et on l'en approuvait.
+
+"C'est pour vous une délivrance", disait mon père à Mme Mathias.
+
+Alors des larmes brûlantes et comme enflammées montaient aux yeux de Mme
+Mathias; ses lèvres tremblaient, et elle ne répondait pas.
+
+Or, un jour de printemps, Mme Mathias, ayant serré sur ses épaules son
+terrible châle noir, m'emmena promener à l'heure accoutumée. Mais elle
+ne me conduisit pas ce jour-là aux Tuileries, notre jardin royal et
+familier, où tant de fois, laissant ma balle et mes billes, j'avais
+collé mon oreille contre le piédestal de la statue du Tibre pour écouter
+des voix mystérieuses. Elle ne me conduisit pas vers ces boulevards
+calmes et tristes d'où l'on voit, au-dessus des lignes poudreuses des
+arbres, le dôme doré sous lequel est couché dans son tombeau rouge
+Napoléon; elle ne me conduisit pas vers les avenues monotones où elle se
+plaisait, assise sur un banc, à causer avec quelque invalide, tandis que
+je faisais des jardins dans la terre humide.
+
+En ce jour de printemps, elle prit un chemin inaccoutumé, suivit des
+rues encombrées de passants et de voitures, bordées de boutiques où
+s'étalaient des objets innombrables et divers, dont j'admirais les
+formes sans en concevoir l'usage. Les pharmacies surtout m'étonnaient
+par la grandeur et l'éclat de leurs bocaux. Quelques-unes de ces
+boutiques étaient peuplées de grandes statues peintes et dorées. Je
+demandai:
+
+"Quoi c'est, m'ame Mathias?"
+
+Et Mme Mathias me répondit avec la fermeté d'une citoyenne nourrie dans
+les faubourgs de Paris:
+
+"C'est rien, c'est des bons dieux."
+
+Ainsi, dans ma tendre enfance, tandis que ma mère m'inclinait doucement
+au culte des images, Mme Mathias m'enseignait à mépriser la
+superstition. De la voie étroite où nous étions, une grande place
+plantée de petits arbres m'apparut soudain. Je la reconnus et il me
+souvint de ma bonne Nanette en revoyant ce pavillon étrange où des
+prêtres de pierre sont assis, les pieds dans la vasque d'une fontaine.
+C'est avec Nanette que, dans des temps vagues et d'incertaine mémoire,
+j'avais visité ces choses. En les revoyant, je fus saisi du regret de
+Nanette perdue. J'eus envie de courir en pleurant et en criant:
+"Nanette!" Mais soit faiblesse d'âme, soit délicatesse obscure du coeur,
+soit débilité d'esprit, je ne parlai point de Nanette à Mme Mathias.
+
+Nous traversâmes la place et nous nous engageâmes dans des ruelles aux
+pavés pointus, qu'une grande église recouvrait de son ombre humide. Sur
+les portails ornés de pyramides et de boules moussues, çà et là une
+statue faisait un grand geste en l'air et des couples de pigeons
+s'envolaient devant nous.
+
+Ayant contourné la grande église, nous prîmes une rue bordée de porches
+sculptés et de vieux murs au-dessus desquels les acacias penchaient
+leurs branches fleuries. Il y avait, à gauche, dans une encoignure, une
+échoppe vitrée avec cette enseigne: Écrivain public. Des lettres et des
+enveloppes étaient collées sur tous les carreaux. Du toit de zinc
+sortait un tuyau de cheminée coiffé d'un grand chapeau. Mme Mathias
+tourna le bec de canne et, me poussant devant elle, entra dans
+l'échoppe. Un vieillard, courbé sur une table, leva la tête à notre vue.
+Des favoris en fer à cheval bordaient ses joues roses. Ses cheveux
+blancs s'enlevaient sur son front comme dans un coup de vent orageux. Sa
+redingote noire était par endroits blanchie et luisante. Il portait un
+bouquet de violettes à la boutonnière.
+
+"Tiens! c'est la vieille!" dit-il sans se lever.
+
+Puis me regardant d'un air peu sympathique:
+
+"C'est ton petit bourgeois, hein? demanda-t-il.
+
+--Oh! répondit Mme Mathias, il est gentil enfant, quoiqu'il me fasse
+souvent endêver.
+
+--Hum! fit l'écrivain public. Il est maigrichon et pâlot. Ça ne fera pas
+un fameux soldat."
+
+Mme Mathias contemplait le vieil écrivain public avec des yeux ardents
+de tendresse; elle lui dit d'une voix souple, que je ne lui connaissais
+pas:
+
+"Eh! ben? comment vas-tu, Hippolyte?
+
+--Oh! dit-il, la santé n'est pas mauvaise. Le coffre est bon. Mais les
+affaires ne vont pas. Trois ou quatre lettres à cinq sous pièce, le
+matin. Et c'est tout ..."
+
+Puis il haussa les épaules, comme pour secouer les soucis, et, tirant de
+dessous la table une bouteille et des verres, il nous versa du vin
+blanc.
+
+"A ta santé, la vieille!
+
+--A ta santé, Hippolyte!"
+
+Le vin était piquant. En y trempant mes lèvres, je fis la grimace.
+
+"C'est une petite demoiselle, dit le vieillard. A son âge, j'étais déjà
+porté sur le vin et les amours. Mais on ne fait plus des hommes comme
+moi. Le moule en est brisé."
+
+Puis, me posant lourdement la main sur l'épaule:
+
+"Tu ne sais pas, mon ami, que j'ai servi le petit caporal et fait toute
+la campagne de France. J'étais à Craonne et à Fère-Champenoise. Et, le
+matin d'Athis, Napoléon m'a demandé une prise de tabac.
+
+"Je crois le voir encore, l'empereur. Il était petit, gros, le visage
+jaune, avec des yeux pleins de mitraille et un air de tranquillité. Ah!
+s'ils ne l'avaient pas trahi!... Mais les blancs sont tous des fripons."
+
+Il se versa à boire. Mme Mathias sortit de sa muette contemplation et,
+se levant:
+
+"Il faut que je m'en aille, à cause du petit."
+
+Puis, tirant de sa poche deux pièces de vingt sous, elle les glissa dans
+la main de l'écrivain public qui les reçut avec un air de superbe
+indifférence.
+
+Quand nous fûmes dehors, je demandai qui était ce monsieur. Mme Mathias
+me répondait avec un accent d'orgueil et d'amour:
+
+"C'est Mathias, mon petit, c'est Mathias!
+
+--Mais papa et maman disent qu'il est mort."
+
+Elle secoua la tête joyeusement.
+
+"Oh! il m'enterrera et il en enterrera bien d'autres après moi, des
+vieux et des jeunes."
+
+Puis elle devint soucieuse:
+
+"Pierre, ne va pas dire que tu as vu Mathias."
+
+
+
+
+V
+
+LES CONTES DE MAMAN
+
+
+--Je n'ai pas d'imagination, disait maman.
+
+Elle disait n'en pas avoir, parce qu'elle croyait qu'il n'y avait
+d'imagination qu'à faire des romans, et elle ne savait pas qu'elle avait
+une espèce d'imagination rare et charmante qui ne s'exprimait pas par
+des phrases. Maman était une dame ménagère tout occupée de soins
+domestiques. Elle avait une imagination qui animait et colorait son
+humble ménage. Elle avait le don de faire vivre et parler la poêle et la
+marmite, le couteau et la fourchette, le torchon et le fer à repasser;
+elle était au dedans d'elle-même un fabuliste ingénu. Elle me faisait
+des contes pour m'amuser, et comme elle se sentait incapable de rien
+imaginer, elle les faisait sur les images que j'avais.
+
+Voici quelques-uns de ses récits. J'y ai gardé autant que j'ai pu sa
+manière, qui était excellente.
+
+
+L'ÉCOLE
+
+Je proclame l'école de Mlle Genseigne la meilleur école de filles qu'il
+y ait au monde. Je déclare mécréants et médisants ceux qui croiront et
+diront le contraire. Toutes les élèves de Mlle Genseigne sont sages et
+appliquées, et il n'y a rien de si plaisant à voir que leurs petites
+personnes immobiles. On dirait autant de petites bouteilles dans
+lesquelles Mlle Genseigne verse de la science.
+
+Mlle Genseigne est assise toute droite dans sa haute chaise. Elle est
+grave et douce; ses bandeaux plats et sa pèlerine noire inspirent le
+respect et la sympathie.
+
+Mlle Genseigne, qui est très savante, apprend le calcul à ses petites
+élèves. Elle dit à Rose Benoist:
+
+"Rose Benoist, si de douze je retiens quatre, combien me reste-t-il?
+
+--Quatre!" répond Rose Benoist.
+
+Mlle Genseigne n'est pas satisfaite de cette réponse:
+
+"Et vous, Emmeline Capel, si de douze je retiens quatre, combien me
+reste-t-il?
+
+--Huit!" répond Emmeline Capel.
+
+Et Rose Benoist tombe dans une rêverie profonde. Elle entend qu'il reste
+huit à Mlle Genseigne, mais elle ne sait pas si ce sont huit chapeaux ou
+huit mouchoirs, ou bien encore huit pommes ou huit plumes. Il y a bien
+longtemps que ce doute la tourmente. Quand on lui dit que six fois six
+font trente-six, elle ne sait pas si ce sont trente-six chaises ou
+trente-six noix, et elle ne comprend rien à l'arithmétique.
+
+Au contraire, elle est très savante en histoire sainte. Mlle Genseigne
+n'a pas une autre élève capable de décrire le Paradis terrestre et
+l'Arche de Noé comme fait Rose Benoist. Rose Benoist connaît toutes les
+fleurs du Paradis et tous les animaux de l'Arche. Elle sait autant de
+fables que Mlle Genseigne elle-même. Elle sait tous les discours du
+Corbeau et du Renard, de l'Âne et du petit Chien, du Coq et de la Poule.
+Elle n'est pas surprise quand on lui dit que les animaux parlaient
+autrefois. Elle serait plutôt surprise si on lui disait qu'ils ne
+parlent plus. Elle est bien sûre d'entendre le langage de son gros chien
+Tom et de son petit serin Cuip. Elle a raison: les animaux ont toujours
+parlé et ils parlent encore; mais ils ne parlent qu'à leurs amis. Rose
+Benoist les aime et ils l'aiment. C'est pour cela qu'elle les comprend.
+Pour s'entendre, il n'est tel que de s'aimer.
+
+Aujourd'hui, Rose Benoist a récité sa leçon sans faute. Elle a un bon
+point. Emmeline Capel a reçu aussi un bon point pour avoir bien su sa
+leçon d'arithmétique.
+
+Au sortir de la classe, elle a dit à sa maman qu'elle avait un bon
+point. Et elle a ajouté:
+
+"Un bon point, à quoi ça sert, dis, maman?
+
+--Un bon point ne sert à rien, a répondu la maman d'Emmeline. C'est
+justement pour cela qu'on doit être fier de le recevoir. Tu sauras un
+jour, mon enfant, que les récompenses les plus estimées sont celles qui
+donnent de l'honneur sans profit."
+
+
+MARIE
+
+Les petites filles ont un désir naturel de cueillir des fleurs et des
+étoiles. Mais les étoiles ne se laissent point cueillir et elles
+enseignent aux petites filles qu'il y a en ce monde des désirs qui ne
+sont jamais contentés. Mlle Marie s'en est allée dans le parc avec sa
+nourrice; elle a rencontré une corbeille d'hortensias et elle a connu
+que les fleurs d'hortensia étaient belles; c'est pourquoi elle en a
+cueilli une. C'était très difficile. Elle a tiré la plante à deux mains
+et elle a couru grand risque de tomber sur son derrière quand la tige
+s'est rompue. Aussi est-elle très fière de ce qu'elle a fait. Elle est
+très contente aussi, car la fleur est admirable à voir: c'est une boule
+d'un rose tendre trempée de bleu et c'est une fleur composée de beaucoup
+de petites fleurs. Mais la nourrice l'a vue: elle s'élance. Elle saisit
+Mlle Marie par le bras; elle gronde, elle s'écrie, elle est terrible.
+Mlle Marie regarde étonnée, de son regard encore flottant, et songe dans
+sa petite âme confuse. Vous ne sauriez imaginer combien c'est difficile,
+à sept ans, d'interroger sa conscience. Elle reste candide entre la
+faute commise et le châtiment préparé. La nourrice la met en pénitence,
+non dans le cabinet noir, mais sous un grand marronnier, à l'ombre d'un
+vaste parasol chinois. Là, Mlle Marie pensive, surprise, étonnée, est
+assise et songe. Sa fleur à la main, elle a l'air, sous l'ombrelle qui
+rayonne autour d'elle, d'une petite idole étrange.
+
+La nourrice a dit: "Maintenant, mademoiselle, donnez-moi cette fleur."
+Mais Mlle Marie a serré dans son petit poing la tige fleurie et ses
+joues ont rougi et son front s'est gonflé comme si elle allait pleurer.
+Et la nourrice n'a pas voulu causer des larmes. Elle a dit: "Je vous
+défends de porter cette fleur à votre bouche. Si vous désobéissez,
+mademoiselle, votre petit chien Toto vous mangera les oreilles."
+
+Ayant ainsi parlé, elle s'éloigne. La jeune pénitente, immobile sous son
+dais éclatant, regarde autour d'elle, et voit le ciel et la terre. C'est
+grand, le ciel et la terre, et cela peut amuser quelque temps une petite
+fille. Mais sa fleur d'hortensia l'occupe plus que tout le reste. C'est
+une belle fleur et c'est une fleur défendue. Voilà deux raisons pour s'y
+plaire. Mlle Marie songe: "Une fleur, cela doit sentir bon!" Et elle
+approche de son nez la boule fleurie. Elle essaie de sentir, mais elle
+ne sent rien. Elle n'est pas bien habile à respirer les parfums: il y a
+peu de temps encore, elle soufflait sur les roses au lieu de les
+respirer. Il ne faut pas se moquer d'elle pour cela: on ne peut tout
+apprendre à la fois. On apprend d'abord à boire du lait. On n'apprend
+que plus tard à respirer des fleurs: c'est moins utile. D'ailleurs,
+aurait-elle, comme sa maman, l'odorat subtil, elle ne sentirait rien. La
+fleur d'hortensia n'a pas d'odeur. C'est pourquoi elle lasse malgré sa
+beauté. Mais Mlle Marie est ingénieuse. Elle se prend à songer: "Cette
+fleur, elle est peut-être en sucre." Alors elle ouvre la bouche toute
+grande et va porter la fleur à ses lèvres ... Un cri retentit: Ouap!
+
+C'est le petit chien Toto qui, s'élançant pardessus une bordure de
+géraniums, vient se poser, les oreilles toutes droites, devant Mlle
+Marie, et darde sur elle le regard de ses yeux vifs et ronds. La
+nourrice, qui veille cachée derrière les arbres, l'a envoyé. Et Mlle
+Marie reste stupéfaite.
+
+
+A TRAVERS CHAMPS
+
+Après le déjeuner, Catherine s'en est allé dans les prés avec Jean, son
+petit frère. Quand ils sont partis, le jour semblait jeune et frais
+comme eux.
+
+Le ciel n'était pas tout à fait bleu; il était plutôt gris, mais d'un
+gris plus doux que tous les bleus du monde. Justement les yeux de
+Catherine sont de ce gris-là et semblent faits d'un peu de ciel matinal.
+
+Catherine et Jean s'en vont tout seuls par les prés. Leur mère est
+fermière et travaille dans la ferme. Ils n'ont point de servante pour
+les conduire, et ils n'en ont point besoin. Ils savent leur chemin; ils
+connaissent les bois, les champs et les collines. Catherine sait voir
+l'heure du jour en regardant le soleil, et elle a deviné toutes sortes
+de beaux secrets naturels que les enfants des villes ne soupçonnent pas.
+Le petit Jean lui-même comprend beaucoup de choses des bois, des étangs
+et des montagnes, car sa petite âme est une âme rustique.
+
+Catherine et Jean s'en vont par les prés fleuris. Catherine, en
+cheminant, fait un bouquet. Elle aime les fleurs. Elle les aime parce
+qu'elles sont belles, et c'est une raison, cela! Les belles choses sont
+aimables; elles ornent la vie. Quelque chose de beau vaut quelque chose
+de bien, et c'est une bonne action que de faire un beau bouquet.
+
+Catherine cueille des bleuets, des coquelicots, des coucous et des
+boutons d'or, qu'on appelle aussi cocottes. Elle cueille encore de ces
+jolies fleurs violettes qui croissent au bord des blés et qu'on nomme
+des miroirs de Vénus. Elle cueille les sombres épis de l'herbe à lait et
+des crêtes de coq, qui sont des crêtes jaunes, et des becs de grue roses
+et le lys des vallées, dont les blanches clochettes, agitées au moindre
+souffle, répandent une odeur délicieuse. Catherine aime les fleurs parce
+que les fleurs sont belles; elle les aime aussi parce qu'elles sont des
+parures. Elle est une petite fille toute simple, dont les beaux cheveux
+sont cachés sous un béguin brun; son tablier de cotonnade recouvre une
+robe unie; elle va en sabots. Elle n'a vu de riches toilettes qu'à la
+Vierge Marie et à la sainte Catherine de son église paroissiale. Mais il
+y a des choses que les petites filles savent en naissant. Catherine sait
+que les fleurs sont des parures séantes, et que les belles dames qui
+mettent des bouquets à leur corsage en paraissent plus jolies. Aussi
+songe-t-elle qu'elle doit être bien brave en ce moment, puisqu'elle
+porte un bouquet plus gros que sa tête. Elle est contente d'être brave
+et ses idées sont brillantes et parfumées comme ses fleurs. Ce sont des
+idées qui ne s'expriment point par la parole: la parole n'a rien d'assez
+joli pour exprimer les idées de bonheur d'une petite fille. Il y faut
+des airs de chanson, les airs les plus vifs et les plus doux, les
+chansons les plus gentilles, comme Giroflé-Girofla ou Les Compagnons de
+la Marjolaine. Aussi Catherine chante, en cueillant son bouquet: "J'irai
+au bois seulette", et elle chante aussi: "Mon coeur je lui donnerai, mon
+coeur je lui donnerai."
+
+Le petit Jean est d'un autre caractère. Il suit d'autres pensées. C'est
+un franc luron; il ne porte point encore la culotte, mais son esprit a
+devancé son âge, et il n'y a point d'esprit plus gaillard que celui-là.
+Tandis qu'il s'attache d'une main au tablier de sa soeur, de peur de
+tomber, il agite son fouet de l'autre main avec la vigueur d'un robuste
+garçon. C'est à peine si le premier valet de son père fait mieux claquer
+le sien quand, en ramenant les chevaux de la rivière, il rencontre sa
+fiancée. Le petit Jean ne s'endort pas dans une molle rêverie. Il ne se
+soucie pas des fleurs des champs. Il songe, pour ses jeux, à de rudes
+travaux. Il rêve charrois embourbés et percherons tirant du collier à sa
+voix et sous ses coups. Il est plein de force et d'orgueil. C'est ainsi
+qu'il va par les prés, à petits pas, butant aux cailloux et se retenant
+au tablier de sa grande soeur.
+
+Catherine et Jean sont montés au-dessus des prairies, le long du coteau,
+jusqu'à un endroit élevé d'ou l'on découvre tous les feux du village
+épars dans la feuillée, et à l'horizon les clochers de six paroisses.
+C'est là qu'on voit que la terre est grande. Catherine y comprend mieux
+qu'ailleurs les histoires qu'on lui a apprises, la colombe de l'arche,
+les Israélites de la Terre promise et Jésus allant de ville en ville.
+
+"Asseyons-nous là", dit-elle.
+
+Elle s'assied. En ouvrant les mains, elle répand sur elle sa moisson
+fleurie. Elle en est toute parfumée, et déjà les papillons voltigent
+autour d'elle. Elle choisit, elle assemble les fleurs; elle marie les
+tons pour le plaisir de ses yeux. Plus les couleurs sont vives, plus
+elle les trouve agréables. Elle a des yeux tout neufs que le rouge vif
+ne blesse point. C'est pour les regards usés des citadins que les
+peintres des villes éteignent les tons avec prudence. Les yeux de
+Catherine sont de bons petits yeux qui aiment les coquelicots. Les
+coquelicots, voilà ce que Catherine préfère. Mais leur pourpre fragile
+s'est déjà fanée et la brise légère effeuille dans les mains de l'enfant
+leur corolle étincelante. Elle regarde, émerveillée, toutes ces tiges en
+fleur, et elle voit toutes sortes de petits insectes courir sur les
+feuilles et sur les fleurs. Ces plantes qu'elle a cueillies servaient
+d'habitation à des mouches et à de petits scarabées qui, voyant leur
+demeure en péril, s'inquiètent et s'agitent. Catherine ne se soucie pas
+des insectes. Elle trouve que ce sont de trop petites bêtes et elle n'a
+d'eux aucune pitié. Pourtant on peut être en même temps très petit et
+très malheureux. Mais c'est là une philosophique et, pour le malheur des
+scarabées, la philosophie n'entre point dans la tête de Catherine.
+
+Elle se fait des guirlandes et des couronnes et se suspend des
+clochettes aux oreilles; elle est maintenant ornée comme l'image
+rustique d'une vierge vénérée des bergers. Son petit frère Jean, occupé
+pendant ce temps à conduire des chevaux imaginaires, l'aperçoit ainsi
+parée. Aussitôt il est saisi d'admiration. Un sentiment religieux
+pénètre toute sa petite âme. Il s'arrête, le fouet lui tombe des mains.
+Il comprend qu'elle est belle. Il voudrait être beau aussi et tout
+chargé de fleurs. Il essaye en vain d'exprimer ce désir dans son langage
+obscur et doux. Mais elle l'a deviné. La petite Catherine est une grande
+soeur; une grande soeur est une petite mère; elle prévient, elle devine.
+
+"Oui, chéri, s'écrie Catherine; je vais te faire une belle couronne et
+tu seras pareil à un petit roi."
+
+Et la voilà qui tresse les fleurs bleues, les fleurs jaunes et les
+fleurs rouges pour en faire un chapeau. Elle pose ce chapeau de fleurs
+sur la tête du petit Jean, qui en rougit de joie. Elle l'embrasse, elle
+le soulève de terre et le pose tout fleuri sur une grosse pierre. Puis
+elle l'admire parce qu'il est beau et elle l'aime parce qu'il est beau
+par elle.
+
+Et, debout sur son socle agreste, le petit Jean comprend qu'il est beau.
+Cette idée le pénètre d'un respect profond de lui-même. Il comprend
+qu'il est sacré. Droit, immobile, les yeux tout ronds, les lèvres
+serrées, les bras pendants, les mains ouvertes et les doigts écartés
+comme les rayons d'une roue, il goûte une joie pieuse à se sentir
+devenir une idole. Le ciel est sur sa tête, les bois et les champs sont
+à ses pieds. Il est au milieu du monde. Il est seul grand, il est seul
+beau.
+
+Mais tout à coup Catherine éclate de rire. Elle s'écrie:
+
+"Oh! que tu es drôle, mon petit Jean! que tu es drôle!"
+
+Elle se jette sur lui, elle l'embrasse, le secoue; la lourde couronne
+lui glisse sur le nez. Et elle répète:
+
+"Oh! qu'il est drôle! qu'il est drôle!"
+
+Et elle rit de plus belle.
+
+Mais le petit Jean ne rit pas. Il est triste et surpris que ce soit fini
+et qu'il ne soit plus beau. Il lui en coûte de redevenir ordinaire.
+
+Maintenant la couronne dénouée s'est répandue à terre et le petit Jean
+est redevenu semblable à l'un de nous. Il n'est plus beau. Mais c'est
+encore un solide gaillard. Il a ressaisi son fouet, et le voilà qui tire
+de l'ornière les six chevaux de ses rêves. Les petits enfants imaginent
+avec facilité les choses qu'ils désirent et qu'ils n'ont pas. Quand ils
+gardent dans l'âge mur cette faculté merveilleuse, on dit qu'ils sont
+des poètes ou des fous. Le petit Jean crie, frappe et se démène.
+
+Catherine joue encore avec ses fleurs. Mais il y en a qui meurent. Il y
+en a d'autres qui s'endorment. Car les fleurs ont leur sommeil comme les
+animaux, et voici que les campanules, cueillies quelques heures
+auparavant, ferment leurs cloches violettes et s'endorment dans les
+petites mains qui les ont séparées de la vie. Catherine en serait
+touchée si elle le savait. Mais Catherine ne sait pas que les plantes
+dorment ni qu'elles vivent. Elle ne sait rien. Nous ne savons rien non
+plus et, si nous avons appris que les plantes vivent, nous ne sommes
+guère plus avancés que Catherine, puisque nous ne savons pas ce que
+c'est que vivre. Peut-être ne faut-il pas trop nous plaindre de notre
+ignorance. Si nous savions tout, nous n'oserions plus rien faire et le
+monde finirait.
+
+Un souffle léger passe dans l'air et Catherine frissonne. C'est le soir
+qui vient.
+
+"J'ai faim", dit le petit Jean.
+
+Il est juste qu'un conducteur de chevaux mange quand il a faim. Mais
+Catherine n'a pas un morceau de pain pour donner à son petit frère.
+
+Elle lui dit:
+
+"Mon petit frère, retournons à la maison." Et ils songent tous deux à la
+soupe aux choux qui fume dans la marmite pendue à la crémaillère, au
+milieu de la grande cheminée. Catherine amasse ses fleurs sur son bras
+et, prenant son petit frère par la main, le conduit vers la maison.
+
+Le soleil descendait lentement à l'horizon rougi. Les hirondelles, dans
+leur vol, effleuraient les enfants de leurs ailes immobiles. Le soir
+était venu. Catherine et Jean se pressèrent l'un contre l'autre.
+
+Catherine laissait tomber une à une ses fleurs sur la route. Ils
+entendaient, dans le grand silence, la crécelle infatigable du grillon.
+Ils avaient peur tous deux et ils étaient tristes, parce que la
+tristesse du soir pénétrait leurs petites âmes. Ce qui les entourait
+leur était familier, mais ils ne reconnaissent plus ce qu'ils
+connaissaient le mieux.
+
+Il semblait tout à coup que la terre fut trop grande et trop vieille
+pour eux. Ils étaient las et ils craignaient de ne jamais arriver dans
+la maison où leur mère faisait la soupe pour toute la famille. Le petit
+Jean n'agitait plus son fouet. Catherine laissa glisser de sa main
+fatiguée sa dernière fleur. Elle tirait son petit frère par le bras et
+tous deux se taisaient.
+
+Enfin, ils virent de loin le toit de leur maison qui fumait dans le ciel
+assombri. Alors, ils s'arrêtèrent, et tous deux, frappant des mains,
+poussèrent des cris de joie. Catherine embrassa son petit frère, puis,
+ils se mirent ensemble à courir de toute la force de leurs pieds
+fatigués. Quand ils entrèrent dans le village, des femmes qui revenaient
+des champs leur donnèrent le bonsoir. Ils respirèrent. La mère était sur
+le seuil, en bonnet blanc, l'écumoire à la main.
+
+"Allons, les petits, allons donc!" cria-t-elle. Et ils se jetèrent dans
+ses bras. En entrant dans la salle où fumait la soupe aux choux,
+Catherine frissonna de nouveau. Elle avait vu la nuit descendre sur la
+terre. Jean, assis sur la bancelle, le menton à la hauteur de la table,
+mangeait déjà sa soupe.
+
+
+LES FAUTES DES GRANDS
+
+Les routes ressemblent à des rivières. Cela tient à ce que les rivières
+sont des routes; ce sont des routes naturelles sur lesquelles on voyage
+avec des bottes de sept lieues; quel autre nom conviendrait mieux à des
+barques? Et les routes sont comme des rivières que l'homme a faites pour
+l'homme.
+
+Les routes, les belles routes aussi unies que la surface d'une fleuve et
+sur lesquelles la roue de la voiture et la semelle du soulier trouvent
+un appui à la fois solide et doux, ce sont les chefs-d'oeuvre de nos
+pères qui sont morts sans laisser leur nom et que nous ne connaissons
+que par leurs bienfaits. Qu'elles soient bénies, ces routes par
+lesquelles les fruits de la terre nous viennent abondamment et qui
+rapprochent les amis.
+
+C'est pour aller voir un ami, l'ami Jean, que Roger, Marcel, Bernard,
+Jacques et Étienne ont pris la route nationale qui déroule au soleil, le
+long des prés et des champs, son joli ruban jaune, traverse les bourgs
+et les hameaux et conduit, dit-on, jusqu'à la mer où sont les navires.
+
+Les cinq compagnons ne vont pas si loin. Mais il leur faut faire une
+belle course d'un kilomètre pour atteindre la maison de l'ami Jean.
+
+Les voilà partis. On les a laissés aller seuls, sur la foi de leurs
+promesses; ils se sont engagés à marcher sagement, à ne point écarter du
+droit chemin, à éviter les chevaux et les voitures et à ne point quitter
+Étienne, le plus petit de la bande.
+
+Les voilà partis. Ils s'avancent en ordre sur une seule ligne. On ne
+peut mieux partir. Pourtant, il y a un défaut à cette belle ordonnance.
+Étienne est trop petit.
+
+Un grand courage s'allume en lui. Il s'efforce, il hâte le pas. Il ouvre
+toute grande ses courtes jambes. Il agite ses bras par surcroît. Mais il
+est trop petit, il ne peut pas suivre ses amis. Il reste en arrière.
+C'est fatal; les philosophes savent que les mêmes causes produisent
+toujours les mêmes effets. Mais Jacques, ni Bernard, ni Marcel, ni même
+Roger, ne sont des philosophes. Ils marchent selon leurs jambes, le
+pauvre Étienne marche avec les siennes: il n'y a pas de concert
+possible. Étienne court, souffle, crie, mais il reste en arrière.
+
+Les grands, ses aînés, devraient l'attendre, direz-vous, et régler leur
+pas sur le sien. Hélas, ce serait de leur part une haute vertu. Ils sont
+en cela comme les hommes. En avant, disent les forts de ce monde, et ils
+laissent les faibles en arrière. Mais attendez la fin de l'histoire.
+
+Tout à coup, nos grands, nos forts, nos quatre gaillards s'arrêtent. Ils
+ont vu par terre une bête qui saute. La bête saute parce qu'elle est une
+grenouille, et qu'elle veut gagner le pré qui longe la route. Ce pré,
+c'est sa patrie: il lui est cher, elle y a son manoir auprès d'un
+ruisseau. Elle saute.
+
+C'est une grande curiosité naturelle qu'une grenouille.
+
+Celle-ci est verte; elle a l'air d'une feuille vivante, et cet air lui
+donne quelque chose de merveilleux. Bernard, Roger, Jacques et Marcel se
+jettent à sa poursuite. Adieu Étienne, et la belle route toute jaune;
+adieu leur promesse. Les voilà dans le pré, bientôt ils sentent leurs
+pieds s'enfoncer dans la terre grasse qui nourrit une herbe épaisse.
+Quelques pas encore et ils s'embourbent jusqu'aux genoux. L'herbe
+cachait un marécage.
+
+Ils s'en tirent à grand'peine. Leurs souliers, leurs chaussettes, leurs
+mollets sont noirs. C'est la nymphe du pré vert qui a mis les guêtres de
+fange aux quatre désobéissants.
+
+Étienne les rejoint tout essoufflé. Il ne sait, en les voyant ainsi
+chaussés, s'il doit se réjouir ou s'attrister. Il médite en son âme
+innocente les catastrophes qui frappent les grands et les forts. Quant
+aux quatre guêtrés, ils retournent piteusement sur leurs pas, car le
+moyen, je vous prie, d'aller voir l'ami Jean en pareil équipage? Quand
+ils rentreront à la maison, leurs mères liront leur faute sur leurs
+jambes, tandis que la candeur du petit Étienne reluira sur ses mollets
+roses.
+
+
+JAQUELINE ET MIRAUT
+
+Jacqueline et Miraut sont de vieux amis. Jacqueline est une petite fille
+et Miraut est un gros chien.
+
+Ils sont du même monde, ils sont tous deux rustiques: de là leur
+intimité profonde. Depuis quand se connaissaient-ils? ils ne savent
+plus: cela passe la mémoire d'un chien et celle d'une petite fille.
+D'ailleurs, ils n'ont pas besoin de le savoir, ils n'ont ni envie, ni
+besoin de rien savoir. Ils ont seulement l'idée qu'ils se connaissent
+depuis très longtemps, depuis le commencement des choses, car ils
+n'imaginent ni l'un ni l'autre que l'univers ait existé avant eux. Le
+monde, tel qu'ils le conçoivent, est jeune, simple et naïf comme eux.
+Jacqueline y voit Miraut et Miraut y voit Jacqueline tout au beau
+milieu. Jacqueline se fait de Miraut une belle idée, mais c'est une idée
+inexprimable. Les mots ne peuvent rendre la pensée de Jacqueline, ils
+sont trop gros pour cela! Quant à la pensée de Miraut, c'est sans doute
+une bonne et juste pensée, mais, par malheur, on ne la connaît pas bien.
+Miraut ne parle pas, il ne dit pas ce qu'il pense et il ne le sait pas
+très bien lui-même.
+
+Assurément, il a de l'intelligence, mais pour toutes sortes de raisons,
+cette intelligence est obscure. Miraut a toutes les nuits des rêves: il
+voit en dormant des chiens comme lui, des petites filles comme
+Jacqueline, des mendiants. Il voit des choses joyeuses et des choses
+tristes.
+
+C'est pourquoi il aboie ou il grogne pendant son sommeil. Ce ne sont là
+que des songes et des illusions, mais Miraut ne les distingue pas de la
+réalité. Il brouille dans sa cervelle ce qu'il voit en rêve avec ce
+qu'il voit quand il est éveillé, et cette confusion l'empêche de
+comprendre beaucoup de choses que les hommes comprennent. Et puis, comme
+c'est un chien, il a des idées de chien. Et pourquoi voulez-vous que
+nous comprenions les idées des chiens mieux que les chiens ne
+comprennent les idées des hommes? Mais d'homme à chien, on peut tout de
+même s'entendre, parce que les chiens ont quelques idées humaines et les
+hommes quelques idées canines. C'est assez pour lier amitié. Aussi
+Jacqueline et Miraut sont-ils très bons amis.
+
+Miraut est beaucoup plus grand et plus fort que Jacqueline. En posant
+ses pattes de devant sur les épaules de l'enfant, il la domine de la
+tête et du poitrail. Il pourrait l'avaler en trois bouchées; mais il
+sait, il sent qu'une force est en elle et que, pour petite qu'elle est,
+elle est précieuse. Il l'admire à sa manière. Il la trouve mignonne. Il
+admire comme elle sait jouer et parler. Il l'aime, il la lèche par
+sympathie.
+
+Jacqueline, de son côté, trouve Miraut admirable. Elle voit qu'il est
+fort, et elle admire la force. Sans cela, elle ne serait point une
+petite fille. Elle voit qu'il est bon, et elle aime la bonté. Aussi bien
+la bonté est-elle une chose douce à rencontrer.
+
+Elle a pour lui un sentiment de respect. Elle observe qu'il connaît
+beaucoup de secrets qu'elle ignore et que l'obscur génie de la terre est
+en lui. Elle le voit énorme, grave et doux. Elle le vénère comme sous un
+autre ciel, dans les temps anciens, les hommes vénéraient des dieux
+agrestes et velus.
+
+Mais voici que tout à coup, elle est surprise, inquiète, étonnée. Elle a
+vu son vieux génie de la terre, son dieu velu, Miraut, attaché par une
+longue laisse à un arbre, au bord du puits. Elle contemple, elle hésite,
+Miraut la regarde de son bel oeil honnête et patient. Il n'est ni
+surpris ni fâché d'être à la chaîne; il aime ses maîtres, et, ne sachant
+pas qu'il est un génie de la terre et un dieu couvert de poil, il garde
+sans colère sa chaîne et son collier. Cependant Jacqueline n'ose
+avancer. Elle ne peut comprendre que son divin et mystérieux ami soit
+captif, et une vague tristesse emplit sa petite âme.
+
+
+
+
+VI
+
+LES DEUX TAILLEURS
+
+
+La tunique ne me paraît pas très convenable aux lycéens, parce que ce
+n'est point un vêtement civil, et qu'en la leur imposant on entreprend
+sans raison sur leur indépendance. Je l'ai portée, et j'en garde un
+mauvais souvenir.
+
+Il faut vous dire qu'il y avait de mon temps, dans le collège où j'ai
+appris fort peu de choses, un tailleur habile nommé Grégoire. M.
+Grégoire n'avait pas son pareil pour donner à une tunique ce qu'il faut
+qu'ait cette tunique: des épaules, de la poitrine et des hanches.
+
+M. Grégoire vous enjuponnait les pans avec une vénusté singulière. Il
+taillait des pantalons à l'avenant: bouffants de la hanche et faisant un
+peu guêtre sur la bottine.
+
+Et, quand on était habillé par M. Grégoire, pour peu qu'on sût porter le
+képi, en relevant la visière selon la mode d'alors, on avait une très
+jolie tournure.
+
+M. Grégoire était un artiste. Lorsque, le lundi, pendant la récréation
+de midi, il apparaissait dans la cour portant sur le bras sa toilette
+verte qui enveloppait deux ou trois chefs-d'oeuvre de tunique, les
+élèves à qui ces beaux ouvrages étaient destinés quittaient la partie de
+barres ou de cheval fondu et se rendaient avec M. Grégoire dans une des
+salles du rez-de-chaussée, pour essayer l'uniforme nouveau. Attentif et
+méditatif, M. Grégoire faisait sur le drap toute sorte de petits signes
+à la craie. Et, huit jours après, il rapportait, dans la même toilette
+verte, un costume irréprochable.
+
+Par malheur, M. Grégoire faisait payer très cher ses tuniques. Il en
+avait le droit: il était sans rival. Le luxe est toujours coûteux: M.
+Grégoire était un tailleur de luxe. Je le vois encore, pâle,
+mélancolique, avec ses beaux cheveux blancs et ses yeux bleus, si
+fatigués sous des lunettes d'or; il était d'une distinction parfaite et,
+n'eût été sa toilette verte, on l'eût pris pour un magistrat. M.
+Grégoire était le Dusautoy des potaches. Il devait faire de longs
+crédits, car sa clientèle était composée de gens riches, c'est-à-dire de
+gens qui n'en finissent pas de régler leurs notes. Il n'y a que les
+pauvres gens qui payent comptant. Ce n'est pas par vertu; c'est parce
+qu'on ne leur fait pas crédit. M. Grégoire savait qu'on n'attendait de
+lui rien de petit ou de médiocre, et qu'il devait à ses clients et à
+lui-même de produire tardivement de très grosses notes.
+
+M. Grégoire avait deux tarifs, selon la qualité des fournitures. Il
+distinguait, par exemple, dans ses factures, les palmes d'or fin brodées
+sur le collet même et les palmes faites d'avance, avec moins de
+délicatesse, sur un petit drap ovale qu'on cousait au collet. Il y avait
+donc le grand et le petit tarif. Mais le petit tarif était déjà ruineux.
+Les élèves habillés par M. Grégoire constituaient une aristocratie, une
+sorte de high-life à deux degrés, dans lequel on distinguait les collets
+brodés et les collets à appliques. L'état de mes parents ne me
+permettait pas d'espérer jamais entrer dans la clientèle de M. Grégoire.
+
+Ma mère était très économe; elle était aussi très charitable. Sa charité
+la fit agir d'une manière qui montre la bonté de son âme,--il n'y en eut
+jamais de plus belle au monde,--mais qui me causa d'assez vifs
+désagréments. Ayant appris, je ne sais comment, qu'un tailleur-concierge
+de la rue des Canettes, nommé Rabiou (c'était un petit homme roux et
+cagneux qui portait une tête d'apôtre sur un corps de gnome),
+languissait dans la misère et méritait un sort meilleur, elle songea
+tout de suite à lui être utile. Elle lui fit d'abord quelques dons. Mais
+Rabiou était chargé de famille, plein de fierté d'ailleurs, et je vous
+ai dit que ma mère n'était pas riche. Le peu qu'elle put lui donner ne
+le tira pas d'affaire. Elle s'ingénia ensuite à lui trouver de
+l'ouvrage, et elle commença par lui commander pour mon père autant de
+pantalons, de gilets, de redingotes et de pardessus qu'il était
+raisonnable d'en commander.
+
+Mon père n'eut, pour sa part, rien à gagner à ces dispositions. Les
+habits du tailleur-concierge lui allaient mal. Comme il était d'une
+simplicité admirable, il ne s'en aperçut même pas.
+
+Ma mère s'en aperçut pour lui; mais elle se dit avec raison que mon père
+était un fort bel homme, qu'il parait ses habits quand ses habits ne le
+paraient pas, et qu'on n'est jamais trop mal vêtu lorsqu'on porte un
+vêtement suffisamment chaud et cousu avec de bon fil par un homme de
+bien, craignant Dieu et père de douze enfants.
+
+Le malheur fut qu'après avoir fourni à mon père plus de vêtements qu'il
+n'était nécessaire, Rabiou se trouva aussi mal en point que devant. Sa
+femme était poitrinaire et ses douze enfants anémiques. Une loge de la
+rue des Canettes n'est pas ce qu'il faut pour rendre les enfants aussi
+beaux que les jeunes Anglais entraînés par le canotage et par tous les
+sports. Comme le petit tailleur-concierge n'avait pas d'argent pour
+acheter des médicaments, ma mère imagina de lui commander une tunique à
+mon usage. Elle lui eût aussi bien commandé une robe pour elle.
+
+A l'idée d'une tunique, Rabiou hésita. Une sueur d'angoisse mouilla son
+front d'apôtre. Mais il était courageux et mystique. Il se mit à la
+besogne. Il pria, se donna une peine infinie, n'en dormit pas. Il était
+ému, grave, recueilli. Songez donc! une tunique, un vêtement de
+précision! Ajoutez à cela que j'étais long, maigre, sans corps,
+difficile à habiller. Enfin, le pauvre homme parvint à la confectionner,
+ma tunique, mais quelle tunique! Pas d'épaules, la poitrine creuse, elle
+allait s'évasant, tout en ventre. Encore eût-on passé sur la forme. Mais
+elle était d'un bleu clair et cru, pénible à voir, et le collet portait
+appliquées, non des palmes, mais des lyres. Des lyres! Rabiou n'avait
+pas prévu que je deviendrais un poète très distingué. Il ne savait pas
+que je cachais au fond de mon pupitre un cahier de vers intitulé:
+Premières fleurs. J'avais trouvé ce titre moi-même et j'en étais
+content. Le tailleur-concierge ne savait rien de cela, et c'est
+d'inspiration qu'il avait cousu deux lyres au collet de ma tunique. Pour
+comble de misère, ce collet, loin de s'appliquer à mon cou, tendait à
+s'en éloigner et bâillait de la façon la plus disgracieuse.
+
+J'avais, comme la cigogne, un long cou, qui, sortant de ce col évasé,
+prenait un aspect piteux et lamentable. J'en conçus quelques soupçons à
+l'essayage, et j'en fis part au tailleur-concierge. Mais l'excellent
+homme qui, par l'effort de ses mains innocentes, avec l'aide du ciel,
+avait fait une tunique et n'avait pas espéré tant faire, n'y voulut
+point toucher, de peur de faire pis.
+
+Et, après tout, il avait raison. Je demandai avec inquiétude à maman
+comment elle me trouvait. Je vous dis que c'était une sainte. Elle me
+répondit comme Mme Primrose:
+
+"Un enfant est assez beau quand il est assez bon."
+
+Et elle me conseilla de porter ma tunique avec simplicité.
+
+Je la revêtis pour la première fois un dimanche, comme il convenait,
+puisque c'était un vêtement neuf. Oh! quand ce jour-là je parus dans la
+cour du collège pendant la récréation, quel accueil!
+
+"Pain de sucre! pain de sucre!" s'écrièrent à la fois tous mes
+camarades.
+
+Ce fut un moment difficile. Ils avaient tout vu d'un coup d'oeil, le
+galbe disgracieux, le bleu trop clair, les lyres, le col béant à la
+nuque. Ils se mirent tous à me fourrer des cailloux dans le dos, par
+l'ouverture fatale du col de ma tunique. Ils en versaient des poignées
+et des poignées sans combler le gouffre.
+
+Non, le petit tailleur-concierge de la rue des Canettes n'avait pas
+considéré ce que pouvait tenir de cailloux la poche dorsale qu'il
+m'avait établie.
+
+Suffisamment caillouté, je donnai des coups de poing; on m'en rendit,
+que je ne gardai pas. Après quoi on me laissa tranquille. Mais, le
+dimanche suivant, la bataille recommença. Et tant que je portai cette
+funeste tunique, je fus vexé de toutes sortes de façons et vécus
+perpétuellement avec du sable dans le cou.
+
+C'était odieux. Pour achever ma disgrâce, notre surveillant, le jeune
+abbé Simler, loin de me soutenir dans cet orage, m'abandonna sans pitié.
+Jusque-là, distinguant la douceur de mon caractère et la gravité précoce
+de mes pensées, il m'avait admis, avec quelques bons élèves, à des
+conversations dont je goûtais le charme et sentais le prix. J'étais de
+ceux à qui l'abbé Simler, pendant les récréations plus longues du
+dimanche, vantait les grandeurs du sacerdoce et même exposait les cas
+difficiles où l'officiant pouvait se trouver dans la célébration des
+mystères.
+
+L'abbé Simler traitait ces sujets avec une gravité qui me remplissait de
+joie. Un dimanche, tout en se promenant à pas lents dans la cour, il
+commença l'histoire du prêtre qui trouva une araignée dans le calice
+après la consécration.
+
+"Quels ne furent pas son trouble et sa douleur, dit l'abbé Simler, mais
+il sut se montrer à la hauteur d'une circonstance si terrible. Il prit
+délicatement la bestiole entre deux doigts, et ..."
+
+A ce mot, la cloche sonna les vêpres. Et l'abbé Simler, observateur de
+la règle qu'il était chargé d'appliquer, se tut et fit former les rangs.
+J'étais bien curieux de savoir ce que le prêtre avait fait de l'araignée
+sacrilège. Mais ma tunique m'empêcha de l'apprendre jamais.
+
+Le dimanche suivant, en me voyant affublé d'un habit si grotesque,
+l'abbé Simler sourit discrètement et me tint à distance. C'était un
+excellent homme, mais ce n'était qu'un homme; il ne se souciait pas de
+prendre sa part du ridicule que je portais avec moi et de compromettra
+sa soutane avec ma tunique. Il ne lui semblait pas décent que je fusse
+en sa compagnie, tandis qu'on me fourrait des cailloux dans le cou, ce
+qui était, je l'ai dit, le soin incessant de mes camarades. Il avait en
+quelque sorte raison. Et puis il craignait mon voisinage à cause des
+balles qu'on me jetait de toutes parts. Et cette crainte était
+raisonnable. Peut-être enfin ma tunique choquait-elle en lui un
+sentiment esthétique développé par les cérémonies du culte et dans les
+pompes de l'Église. Ce qui est certain, c'est qu'il m'écarta de ces
+entretiens dominicaux qui m'étaient chers.
+
+Il s'y prit habilement et par d'heureux détours, sans me dire un seul
+mot désobligeant, car c'était une personne très polie.
+
+Il avait soin, quand j'approchais, de se tourner du côté opposé et de
+parler bas de façon que je n'entendisse point ce qu'il disait. Et quand
+je lui demandais avec timidité quelques éclaircissements, il feignait de
+ne point m'entendre, et peut-être en effet ne m'entendait-il point. Il
+ne me fallut pas beaucoup de temps pour comprendre que j'étais importun
+et je ne me mêlai plus aux familiers de l'abbé Simler.
+
+Cette disgrâce me causa quelque chagrin. Les plaisanteries de mes
+camarades m'agacèrent à la longue. J'appris à rendre, avec usure, les
+coups que je recevais. C'est un art utile. J'avoue à ma honte que je ne
+l'ai pas du tout exercé dans la suite de ma vie. Mais quelques camarades
+que j'avais bien rossés m'en témoignèrent une vive sympathie.
+
+Ainsi, par la faute d'un tailleur inhabile, j'ignorerai toujours
+l'histoire du prêtre et de l'araignée. Cependant je fus en butte à des
+vexations sans nombre et je me fis des amis, tant il est vrai que, dans
+les choses humaines, le bien est toujours mêlé au mal. Mais, en ce cas,
+le mal pour moi l'emportait sur le bien. Et cette tunique était
+inusable. En vain j'essayai de la mettre hors d'usage. Ma mère avait
+raison. Rabiou était un honnête homme qui craignait Dieu et fournissait
+de bon drap.
+
+
+
+
+VII
+
+MONSIEUR DEBAS
+
+
+I
+
+Il était peut-être nécessaire au progrès de la vie moderne qu'une gare
+s'élevât sur les ruines regrettées de la Cour des Comptes, qu'on
+arrachât tous les arbres de nos quais, qu'on fît passer un chemin de fer
+souterrain et un tramway à vapeur sur cette rive longtemps paisible.
+
+Je l'attends à voir bientôt, au bord du fleuve de gloire, sur les vieux
+quais augustes, des hôtels construits et décorés dans cet effroyable
+style américain qu'adoptent maintenant les Français, après avoir, durant
+une longue suite de siècles, déployé dans l'art de bâtir toutes les
+ressources de la grâce et de la raison. On m'assure que la prospérité de
+la ville y est intéressée et qu'il est temps que des bars et des cafés
+remplacent les boutiques des librairies et les étalages des
+bouquinistes.
+
+Je n'en murmure point, sachant que le changement est la condition
+essentielle de la vie et que les villes, comme les hommes, ne durent
+qu'en se transformant sans cesse. Ne nous lamentons point devant la
+nécessité. Mais disons du moins combien était aimable ce paysage
+lapidaire dont nous ne reverrons plus les lignes anciennes.
+
+Si j'ai jamais goûté l'éclatante douceur d'être né dans la ville des
+pensées généreuses, c'est en me promenant sur ces quais où, du palais
+Bourbon à Notre-Dame, on entend les pierres conter une des plus belles
+aventures humaines, l'histoire de la France ancienne et de la France
+moderne. On y voit le Louvre ciselé comme un joyau, le Pont-Neuf qui
+porta sur son robuste dos, autrefois terriblement bossu, trois siècles
+et plus de Parisiens musant aux bateleurs en revenant de leur travail,
+criant: "Vive le roi!" au passage des carrosses dorés, poussant des
+canons en acclamant la liberté aux jours révolutionnaires, ou
+s'engageant, en volontaires, à servir, sans souliers, sous le drapeau
+tricolore, la patrie en danger. Toute l'âme de la France a passé sur ces
+arches vénérables où des mascarons, les uns souriants, les autres
+grimaçants, semblent exprimer les misères et les gloires, les terreurs
+et les espérances, les haines et les amours dont ils ont été témoins
+durant des siècles. On y voit la place Dauphine avec ses maisons de
+brique telles qu'elles étaient quand Manon Phlipon y avait sa chambrette
+de jeune fille. On y voit le vieux Palais de Justice, la flèche rétablie
+de la Sainte-Chapelle, l'Hôtel de Ville et les tours de Notre-Dame.
+C'est là qu'on sent mieux qu'ailleurs les travaux des générations, le
+progrès des âges, la continuité d'un peuple, la sainteté du travail
+accompli par les aïeux à qui nous devons la liberté et les studieux
+loisirs. C'est là que je sens pour mon pays le plus tendre et le plus
+ingénieux amour. C'est là qu'il m'apparaît clairement que la mission de
+Paris est d'enseigner le monde. De ces pavés de Paris, qui se sont tant
+de fois soulevés pour la justice et la liberté, ont jailli les vérités
+qui consolent et délivrent. Et je retrouve ici, parmi ces pierres
+éloquentes, le sentiment que Paris ne manquera jamais à sa vocation.
+
+Convenons que, sans doute, puisque la Seine est le vrai fleuve de
+gloire, les boîtes de livres étalées sur les quais lui faisaient une
+digne couronne.
+
+Je viens de relire l'excellent livre que M. Octave Uzanne a consacré aux
+antiquités et illustrations des bouquinistes. On y voit que l'usage
+d'étaler des livres sur les parapets remonte pour le moins au XVIIe
+siècle, et qu'à l'époque de la Fronde les rebords du Pont-Neuf étaient
+meublés de romans. MM. les libraires jurés, ayant boutique et enseigne
+peinte, ne purent souffrir ces humbles concurrents, qui furent chassés
+par édit, en même temps que le Mazarin, ce qui montre que les petits ont
+leurs tribulations comme les grands.
+
+Du moins les bouquinistes furent-ils regrettés des doctes hommes, et
+l'on conserve le mémoire qu'un bibliophile rédigea en leur faveur, l'an
+1697, c'est-à-dire plus de quarante ans après leur expulsion.
+
+"Autrefois, dit ce savant, une bonne partye des boutiques du Pont-Neuf
+estoient occupées par les librairies qui y portoient de très bons livres
+qu'ils donnoient à bon marché. Ce qui estoit d'un grand secours aux gens
+de lettres, lesquels sont ordinairement fort peu pécunieux.
+
+"Aux estallages, on trouve des petits traitez singuliers, qu'on ne
+connoit pas bien souvent, d'autres qu'on connoit à la vérité, mais qu'on
+ne s'avisera pas d'aller demander chez les libraires, et qu'on n'achète
+que parce qu'ils sont à bon marché; et enfin de vieilles éditions
+d'anciens auteurs qu'on trouve à bon marché et qui sont achetez par les
+pauvres qui n'ont pas moyen d'acheter les nouvelles."
+
+Cette requête est d'Étienne Baluze, qui fut bon homme et vécut dans les
+livres sans y trouver le digne repos qu'il y cherchait. Voici comment il
+conclut:
+
+"Ainsi il semble qu'on devroit tolérer, comme on a fait jusques à
+présent, les estallages tant en faveur de ces pauvres gens qui sont dans
+une extrême misère, qu'en considération des gens de lettres, pour
+lesquels on a toujours eu beaucoup d'esgart en France, et qui, au moyen
+des défenses qu'on a faites, n'ont plus les occasions de trouver de bons
+livres à bon marché."
+
+Les bouquinistes au XVIIIe siècle reconquirent le parapet pour la joie
+des curieux. M. Uzanne nous apprend qu'ils furent inquiétés de nouveau
+en 1721. A cette date, une ordonnance du roi défendit les étalages des
+livres à peine de confiscation, d'amende et de prison. On rédigea des
+requêtes rimées en faveur des malheureux bouquinistes. C'est l'un d'eux
+qui est censé parler sur le Parnasse, comme dit Nicolas:
+
+ Ces pauvres gens, chaque matin,
+ Sur l'espoir d'un petit butin,
+ Avecque toute leur famille:
+ Garçons, apprentis, femme et fille,
+ Chargeant leur col et plein leurs bras,
+ D'un scientifique fatras
+ Venaient dresser un étalage
+ Qui rendait plus beau le passage,
+ Au grand bien de tout reposant,
+ Et honneur dudit exposant,
+ Qui, tous les jours dessus ses hanches,
+ Excepté fêtes et dimanches,
+ Temps de vacances à tout trafic,
+ Faisoit débiter au public
+ Denrée à produire doctrine
+ Dans la substance cérébrine.
+
+Ce n'est pas là sans doute l'Élégie pleurant en longs habits de deuil,
+et je ne dis pas que ces plaintes soient éloquentes. Mais elles sont
+raisonnables. Elles furent entendues. Les bouquinistes ne tardèrent pas
+à reprendre possession des quais.
+
+Nourri sur le quai Voltaire, je les ai connus dans mon enfance, heureux
+et tranquilles. M. de Fontaine de Resbecque les célébrait alors dans un
+petit livre dont j'ai oublié le titre, ce qui est pour moi un grand
+sujet de confusion. Le baron Haussmann, qui aimait excessivement la
+régularité des lignes, pensa les chasser pour rendre les pierres des
+quais plus nettes. Mais on lui fit entendre raison. Et les étalagistes
+n'eurent plus d'ennemis que le "chien du commissaire" qui venait
+parfois, inattendu, mesurer la longueur des étalages, et s'assurer
+qu'elle n'excédait pas celle du terrain concédé. On assure qu'ils
+étaient enclins à usurper. Je les ai pourtant tenus pour fort honnêtes
+gens. Il me fut donné de connaître assez particulièrement l'un d'eux, M.
+Debas, qui ne fut point des plus prospères, et dont je ne puis me
+rappeler le souvenir sans attendrissement.
+
+
+
+II
+
+Durant plus d'un demi-siècle, il posa ses boîtes sur le parapet du qui
+Malaquais, vis-à-vis de l'hôtel de Chimay. Au déclin de son humble vie,
+travaillé du vent, de la pluie et du soleil, il ressemblait à ces
+statues de pierre que le temps ronge sous les porches des églises. Il se
+tenait debout encore, mais il se faisait chaque jour plus menu et plus
+semblable à cette poussière en laquelle toutes formes terrestres se
+perdent. Il survivait à tout ce qui l'avait approché et connu. Son
+étalage, comme un verger désert, retournait à la nature. Les feuilles
+des arbres s'y mêlaient aux feuilles de papier, et les oiseaux du ciel y
+laissaient tomber ce qui fit perdre la vue au vieillard Tobie, endormi
+dans son jardin.
+
+L'on craignait que le vent d'automne, qui fait tourbillonner sur le quai
+les semences des platanes avec les grains d'avoine échappés aux musettes
+des chevaux, un jour, n'emportât dans la Seine les bouquins et le
+bouquiniste. Pourtant il ne mourut point dans l'air vif et riant du quai
+où il avait vécu. On le trouva mort, un matin, dans la soupente où
+chaque nuit il allait dormir.
+
+Je le connus dans mon enfance, et je puis affirmer que le trafic était
+le moindre de ses soucis. Il ne faut pas croire que M. Debas fût alors
+l'être inerte et morne qu'il devint quand le temps le métamorphosa en
+bouquiniste de pierre. Il montrait, au contraire, dans son âge mûr, une
+agilité merveilleuse d'esprit et de corps et il abondait en travaux.
+
+Il avait épousé une personne très douce et si simple d'esprit que les
+enfants, dans la rue, la poursuivaient de leurs moqueries, sans parvenir
+à troubler cette âme innocente. Laissant sa bonne femme garder ses
+boîtes de l'air et du coeur dont une fille de la campagne paît ses oies,
+M. Debas accomplissait des tâches nombreuses et très diverses qu'un même
+homme n'entreprend point d'ordinaire. Et toutes ses oeuvres étaient
+inspirées par l'amour du prochain. Cette charité faisait une belle voix
+de ténor, il chantait le dimanche les Vêpres dans la chapelle des
+Petites Soeurs des pauvres; scribe et calligraphe, il écrivait des
+lettres pour les servantes et faisait des écriteaux pour les marchands
+ambulants. Habile à manier la scie et la varlope, il fabriqua des
+vitrines pour la mercière en plein vent, Mme Petit, que son mari avait
+abandonnée, et qui avait quatre enfants à nourrir. Avec du papier, de la
+ficelle et de l'osier, il faisait pour les petits garçons des
+cerfs-volants qu'il lançait lui-même dans l'air agité de septembre.
+
+Chaque année, au retour de l'hiver, il montait les poêles dans les
+mansardes avec autant d'adresse que le meilleur compagnon fumiste. Il
+connaissait assez de médecine pour donner les premiers secours aux
+blessés, aux épileptiques et aux noyés. S'il voyait un ivrogne chanceler
+et choir, il le relevait et le réprimandait. Il se jetait à la tête des
+chevaux emportés et se mettait à la poursuite des chiens enragés. Sa
+providence s'étendait sur les riches et les heureux. Il mettait leur vin
+en bouteille, sans recevoir de récompense. Et lorsqu'une dame du quai
+Malaquais s'affligeait à cause de son perroquet ou de son serin envolé,
+il courait sur les toits, grimpait sur les cheminées et rattrapait
+l'oiseau, au regard de la foule attentive. Le catalogue de ses travaux
+ressemblerait au poème gnomique d'Hésiode. M. Debas pratiquait tous les
+arts pour l'amour des hommes.
+
+Mais sa plus grande occupation était de veiller sur la chose publique. A
+cet égard, il vécut ainsi qu'un homme de Plutarque. D'âme généreuse,
+passant ses journées en plein air, déjeunant et soupant sur un banc, il
+s'était fait des moeurs dignes d'un Athénien. La grandeur et la félicité
+de sa patrie faisaient le souci de toutes ses heures. L'empereur, en
+vingt ans de règne, ne put le contenter une fois. M. Debas déclamait
+contre le tyran avec une éloquence naturelle ornée de lambeaux de
+rhétorique, car il avait des lettres et lisait parfois ses livres qu'il
+ne vendait jamais. Bien qu'il eût le goût noble, il donnait souvent à
+ses indignations un tour familier. N'étant séparé que par la rivière du
+palais sur lequel le drapeau tricolore annonçait la présence du
+souverain, il se trouvait, par le voisinage, sur un pied d'intimité avec
+celui qu'il appelait le locataire des Tuileries.
+
+Badinguet passait quelquefois à pied devant l'étalage de M. Debas. M.
+Octave Uzanne nous a gardé le souvenir d'une promenade que Napoléon III,
+au début de son principat, fit, en compagnie d'un aide de camp, sur le
+quai Voltaire. C'était un jour gris et froid d'hiver. Le bouquiniste
+dont l'étalage s'étendait entre une des statues du quai des Saints-Pères
+et les boîtes de M. Debas était alors un vieux philosophe assez
+semblable par le caractère aux cyniques du déclin de la Grèce. Il avait
+en commun avec son voisin le mépris du gain et une sagesse supérieure.
+Mais la sienne était inerte et taciturne. Quand l'empereur passa devant
+lui, ce bonhomme brûlait un volume dans une marmite pour chauffer ses
+vieilles mains. Tel ce beau terme de marbre qu'on voit sous un
+marronnier des Tuileries, figure d'un vieillard tendant la main sur la
+flamme d'un réchaud qu'il presse contre sa poitrine. Curieux de
+connaître les livres dont le libraire se chauffait, Napoléon ordonna à
+son aide de camp de s'en informer.
+
+Celui-ci obéit et revint dire à césar:
+
+"Ce sont les Victoires et conquêtes."
+
+Ce jour là, Napoléon et M. Debas furent bien près l'un de l'autre. Mais
+ils ne se parlèrent pas. Si je n'aimais la vérité d'un amour filial et
+candide, j'imaginerais quelque aventure de l'empereur, de son aide de
+camp et des deux bouquinistes digne, sans doute, d'être comparée aux
+merveilleuses histoires du kalife Aroun-al-Raschid et de son grand-vizir
+Giafar, errant la nuit dans les rues de Bagdad. Pour m'en tenir à
+l'exactitude d'une notice fidèle, je dirai que, du moins, des personnes
+d'une condition privée, mais d'un mérite reconnu, causaient volontiers
+avec M. Debas. J'en attesterais Amedée Hennequin, Louis de Ronchaud,
+Édouard Fournier, Xavier Marmier, mais ils ne sont plus de ce monde. Les
+plus familiers de M. Debas étaient deux prêtres, hommes excellents, l'un
+et l'autre, pour la doctrine et les moeurs, mais très dissemblables
+d'humeur et de caractère. L'un, M. Trévoux, chanoine de Notre-Dame,
+était petit en gros; il portait sur ses joues ce vermillon pétri pour
+les chanoines par ces petits Génies que vit Nicolas Despréaux dans un
+songe poétique. Il mettait son étude et ses soins à découvrir de petits
+saints bretons et son âme était pleine d'une joie onctueuse. L'autre, M.
+l'abbé Le Blastier, aumônier d'un couvent de femmes, était de haute
+taille et de grande mine. Austère, grave, éloquent, il consolait par des
+promenades solitaires son gallicanisme attristé. Tous deux, passant sur
+le quai, leur douillette bourrée de bouquins, ils daignaient échanger
+des propos avec M. Debas.
+
+C'est M. Le Blastier qui consacra d'un mot la noblesse morale du
+bouquiniste:
+
+"Monsieur, vous n'avez de bas que le nom."
+
+Quand M. Le Blastier ou M. Trévoux lui demandait si les affaires
+allaient bien, M. Debas répondait:
+
+"Elles vont doucement. C'est la sécurité qui manque. La faute en est au
+régime."
+
+Et il montrait d'un grand geste de son bras le palais des Tuileries.
+
+Voilà dix ans déjà que M. Debas s'en est allé sans bruit, dans le
+corbillard des pauvres, un jour d'hiver. Et nous sommes peut-être deux
+ou trois encore à garder le souvenir de ce petit homme en longue blouse
+d'un bleu effacé, qui nous vendait des classiques grecs et latins et
+nous disait en soupirant: "Il n'y a plus d'hommes d'État; c'est le
+malheur de la France."
+
+Peut-être que, chassés des quais, les bouquinistes n'y reviendront plus
+et que leurs étalages seront la rançon du progrès. Comme au temps
+d'Étienne Baluze, ils seront regrettés par les humbles curieux et les
+savants ingénus. Pour moi, je me rappellerai avec joie les longues
+heures que j'ai passées devant leurs boîtes, sous le ciel fin, égayé de
+mille teintes légères, enrichi de pourpre et d'or, ou seulement gris,
+mais d'un gris si doux qu'on en est ému jusqu'au fond du coeur.
+
+
+III
+
+Tout compte fait, je ne sais pas de plaisir plus paisible que celui de
+bouquiner sur les quais. On remue avec la poussière de la boîte à deux
+sous, mille ombres terribles ou charmantes. On fait dans ces humbles
+étalages des évocations magiques. On conserve avec les morts qu'on y
+rencontre en foule. Les Champs-Élysées tant vantés des anciens
+n'offraient rien aux sages après leur mort que le Parisien ne trouve en
+cette vie sur les quais, du Pont-Royal au Pont Notre-Dame. A mon gré,
+les myrtes de Virgile ne sont pas plus aimables que les petits platanes
+qui ombragent le repos des fiacres le long de la Monnaie, et qu'on va
+arracher. Ils sont petits et grêles. Mais ils ont de la grâce. Sans eux,
+le bel hôtel de la Monnaie, de ce style Louis XVI, si sage, si
+raisonnable, si judicieux, plaira moins. La pierre la mieux sculptée
+semble dure quand aucun feuillage ne s'agite auprès d'elle. Puis il faut
+des arbres devant les palais pour rappeler l'homme à la nature.
+
+Quelques bouquineurs vieillis et chagrins, que je rencontrais durant mes
+lentes promenades, me confiaient leurs mécomptes: "On ne trouve plus
+rien, me disaient-ils, dans la boîte à deux sous." Et ils louaient le
+temps passé, alors que M. de la Rochebilière découvrait chaque matin,
+entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal, l'édition princeps de quelque
+chef-d'oeuvre classique. Pour moi, je n'ai jamais trouvé sur les quais
+aucune édition originale de Molière ou de Racine, mais ce qui vaut mieux
+encore que le Tartufe avant les cartons ou l'Athalie in-4º, j'y ai
+trouvé des leçons de sagesse. Tout ce papier barbouillé m'a enseigné la
+vanité du succès qui passe et des célébrités éphémères. Je ne peux
+fouiller la boîte à deux sous sans me sentir aussitôt envahi par une
+paisible et douce tristesse, et sans me dire: A quoi bon ajouter à tout
+ce papier noirci quelques pages encore? Il serait meilleur de ne point
+écrire.
+
+
+
+
+VIII
+
+LE GARDE DU CORPS
+
+
+Élevé sur le quai Voltaire, dans la poussière des livres et des
+bibelots, au milieu des bouquineurs et des fureteurs de toute sorte,
+j'ai connu tout enfant des amateurs de faïence, d'armes, d'estampes, de
+médailles. J'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en fer et
+j'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en bois; j'ai connu
+des bibliophiles et des bibliomanes; et je n'ai point vu qu'ils
+méritassent les railleries du vulgaire. Je puis vous assurer que tous
+ces gens singuliers ont le goût délicat, l'esprit orné, les moeurs
+douces; et mon amitié pour les bonnes gens qui mettent toutes sortes de
+choses dans leurs armoires date des premiers jours de ma vie.
+
+Du temps que j'étais le plus maigre, le plus timide, le plus gauche et
+le plus rêveur des rhétoriciens, je passais avec délices mes jours de
+congé chez Leclerc jeune, qui vendait alors des armures anciennes dans
+une petite boutique basse du quai Voltaire. Leclerc jeune était vieux.
+C'était un petit homme hérissé, boiteux comme Vulcain, qui, ceint d'un
+tablier de serge, limait du matin au soir des armes serrées dans un
+étau, sur le bord de son établi.
+
+Il polissait sans cesse d'antiques épées qui, désormais innocentes,
+devaient, au sortir de ses mains, achever paisiblement leur destinée
+dans quelque panoplie de château. Sa boutique était pleine de
+hallebardes, de morions, de salades, de gorgerins, de cuirasses, de
+grèves et d'éperons, et il me souvient d'y avoir vu une targe du XVe
+siècle, toute peinte de devises galantes et telle que ceux qui ne l'ont
+point vue ont manqué de respirer une merveilleuse fleur de chevalerie.
+Il y avait là des lames de Tolède et des armures sarrasines d'une grâce
+infinie; ces casques ovales d'où tombait un réseau de mailles d'acier
+fin comme la mousseline, ces boucliers damasquinés d'or m'ont donné dans
+mon jeune âge une vive admiration pour les émirs exquis et terribles qui
+combattaient contre les barons chrétiens à Ascalon et à Gaza; et si
+maintenant encore je prends tant de plaisir à lire la tragédie de Zaïre,
+c'est sans doute parce que mon imagination se plaît à parer de ces
+belles armes l'aimable et malheureux Orosmane. A vrai dire, les casques
+et les boucliers de Leclerc jeune ne dataient pas des croisades; mais
+j'étais enclin à voir dans la boutique de mon vieil ami la cotte de
+Villehardouin et le cimeterre de Saladin.
+
+C'était l'effet de mon enthousiasme rêveur, et je dois déclarer que
+l'armurier n'y aidait point. Il limait beaucoup et ne parlait guère.
+Jamais je ne l'entendis vanter ses armes, hors deux ou trois épées de
+bourreau qu'il tenait pour de bonnes pièces. Leclerc jeune était un
+honnête homme, ancien garde royal, très estimé de ses clients.
+
+Il n'en avait pas de plus familier ni de plus assidu que M. de Gerboise,
+vieux royaliste, à qui il souvenait d'avoir fait la chouannerie en 1832,
+avec Mme la duchesse de Berri, et qui amusait sa vieillesse à meubler
+d'épées historiques sa salle d'armes du château de Mauffeuges, aux
+Rosiers. Ce grand vieillard, qui avait été garde du corps de Charles X,
+abondait en récits de cour et en généalogies qu'il débitait d'une voix
+de tonnerre, dans un langage qui me semblait ancien et qui était
+provincial. M. de Gerboise était bon gentilhomme, avec un air paysan et
+un parler rustique. La face rougeaude sous une abondante crinière
+blanche, grand, gros, fier encore de ses mollets, qui avaient été les
+plus beaux du royaume, vers 1827, jurant Dieu et tous les saints de
+l'Anjou, violent et finaud, pieux, bretteur et paillard, il m'amusait
+infiniment par la verdeur de ses propos et par l'abondance de ses
+anecdotes.
+
+Il traitait avec quelque considération Leclerc jeune, qui avait été
+garde royal et qui, dans sa simplicité laborieuse, tenait plus de
+l'artisan que du brocanteur. Et, parvenu à l'âge où l'on a perdu tous
+les compagnons des jeunes années, le vieux chouan de 1832 se plaisait à
+rappeler devant l'ancien soldat de la Restauration les souvenirs de leur
+commune jeunesse.
+
+Tandis qu'il parlait, je me faisais tout petit dans mon coin pour qu'on
+ne m'aperçût pas, et j'écoutais.
+
+Que de fois je l'entendis conter les souvenirs de la Révolution de 1830
+et le voyage royal de Cherbourg! C'est un récit qu'il terminait toujours
+en s'écriant:
+
+"Le maréchal Maison, quel gueux!"
+
+Leclerc ne manquait pas d'ajouter:
+
+"Pendant trois jours, monsieur le marquis, nous n'eûmes à manger que les
+pommes de terre que nous prenions dans les champs. Et je reçus d'un
+paysan un coup de fourche dont je suis demeuré boiteux."
+
+C'est tout ce qu'il avait gagné au service du roi, et pourtant il était
+resté royaliste, et il gardait précieusement dans le tiroir de sa
+commode un morceau du drapeau blanc que le régiment s'était partagé dans
+la cour du château de Rambouillet.
+
+Un jour, il m'en souvient, M. de Gerboise demanda de sa voix rude et
+chaude:
+
+"Leclerc, où donc étiez-vous en garnison dans l'été de 1828?"
+
+L'armurier, levant la tête de dessus son établi:
+
+"A Courbevoie, monsieur le marquis.
+
+--Parfaitement. J'ai connu votre colonel, le petit de la Morse, dont les
+fils ont aujourd'hui des emplois à la cour de Badinguet."
+
+Et, d'un geste dédaigneux, il montra le château dont on voyait
+confusément, à travers les vitres, l'aile aux longs frontons régner sur
+l'autre rive du fleuve.
+
+"Moi, mon bon Leclerc, ajouta-t-il, au mois de juillet 1828, j'étais de
+service, comme garde du corps, au château de Saint-Cloud, 2e compagnie,
+bandoulière verte ... Ah! bigre! nous n'étions pas déguisés en
+mardi-gras comme les cent-gardes de M. Bonaparte. C'est bien une idée de
+parvenu que d'habiller les soldats du trône en oiseau de paradis. Nous
+portions, mon vieux Leclerc, le casque d'argent avec chenille noire et
+plumet blanc, l'habit bleu de roi à collet écarlate, épaulettes,
+aiguillettes et brandebourgs d'argent, le pantalon de casimir blanc."
+
+Puis, se frappant sur le mollet un coup sonore, il ajouta:
+
+"Et bottes à l'écuyère ... A vingt ans, garde de deuxième classe avec
+rang de lieutenant, un rendez-vous tous les soirs et un duel toutes les
+semaines ... Je n'étais pas à plaindre. Ah! Leclerc, c'était le bon
+temps!
+
+--Oui, monsieur le marquis, répondait doucement l'armurier, en
+continuant d'astiquer une lame, oui, c'était le bon temps dans un sens;
+mais j'étais tout de même malheureux par rapport aux camarades de
+chambrée qui avaient trouvé une grammaire dans mon fourniment. Parce
+qu'il faut vous dire que j'avais voulu apprendre le français au
+régiment, et j'avais acheté une grammaire sur ma paye. Mais les hommes
+se sont fichus de moi, et ils m'ont berné dans mes draps. Et pendant six
+mois on chantait dans le quartier:
+
+ As-tu vu la grand'mère,
+ As-tu vu la grand'mère
+ A Leclerc?
+
+--Ils n'avaient pas tant tort, reprit gravement M. de Gerboise. Dans
+votre condition, mon ami, vous n'aviez pas besoin d'apprendre la
+grammaire. C'est comme si moi, dans mon état j'avais voulu connaître
+l'hébreu. Mon lieutenant-commandant, le comte d'Andive, se serait fichu
+de moi, et il aurait eu bigrement raison. Je vous disais donc, Leclerc,
+que j'étais de service à Saint-Cloud, en habit bleu et pantalon blanc,
+parce que c'était l'été. Dans la tenue d'hiver, le pantalon était bleu
+de roi comme l'habit.
+
+--C'est comme nous, dit l'armurier. Nous avions l'été des pantalons de
+coutil.
+
+--Oui, dit le marquis, et ce n'était pas le plus beau de votre affaire.
+Mais vous étiez tout de même de brave gens, et ce que j'en dis, Leclerc,
+n'est pas pour vous affliger. Donc, pendant qu'on vous bernait gentiment
+dans vos couvertures au quartier de Courbevoie, je prenais mon service à
+Saint-Cloud. Une nuit, je fus mis de faction sous les fenêtres du roi,
+et ce que je vis cette nuit-là, je ne l'oublierai jamais.
+
+"Tout était dans l'ordre; le drapeau flottait sur le château. Le
+capitaine de la compagnie, qui avait rang de lieutenant-général, dormait
+dans son lit, les clés sous son traversin. Le cri des grillons déchirait
+le grand silence de la nuit, et la lune levée au-dessus des arbres
+argentait les allées du parc désert. Le mousquet au bras, je rêvais,
+contre le perron, à mes affaires et à mes plaisirs. Tout à coup, je vis
+la fenêtre de la chambre où couchait le roi s'ouvrir et Charles X
+paraître sur le balcon, en bonnet de nuit à rubans et en robe de chambre
+à ramages. La clarté blanche du ciel coulait sur ses grands traits
+aimables et nobles. La bouche entr'ouverte, à sa coutume, il avait un
+air triste que je ne lui connaissais pas. Il regarda tour à tour
+longuement la lune montée au zénith et quelque chose qu'il tenait dans
+le creux de la main gauche et qui me parut être un médaillon. Puis il se
+mit à baiser tendrement ce médaillon, le bras droit tendu vers l'astre
+qu'il semblait prendre à témoin. Des larmes coulaient sur ses joues.
+J'étais si troublé de ce que je voyais, que le canon de mon mousquet se
+mit à battre violemment contre ma bandoulière. Les regards et les
+baisers se prolongèrent durant quelques instants. Puis le roi rentra
+dans sa chambre et j'entendis qu'il fermait la fenêtre.
+
+"Leclerc, n'auriez-vous pas été touché à ma place de voir ce vieux roi
+en bonnet de nuit baiser un portrait, des cheveux, une relique de femme
+(je n'ai pu distinguer ce qu'il y avait dans le médaillon) et attester
+la lune, par ses larmes, de la fidélité de ses tendresses et de ses
+douleurs? Pauvre roi! il n'y avait plus que la lune alors qui sût ses
+jeunes amours!
+
+"J'ai l'idée, Leclerc, que cette nuit-là Charles X songeait à Mme de
+Polastron, qui l'avait aimé lorsqu'il était le brillant comte d'Artois,
+qui l'alla rejoindre à l'armée de Condé où il traînait les misères de
+l'exil, et qui, lui apportant sous la tente, au milieu des soldats, ses
+diamants, ses bijoux, son or ramassé à la hâte, lui sacrifia sa fortune
+et son honneur. Qu'en pensez-vous, Leclerc?"
+
+L'armurier hocha la tête; il était visible qu'il n'en pensait rien.
+
+M. de Gerboise reprit vivement:
+
+"Oui, j'aime à penser, Leclerc, que cette nuit-là, à Saint-Cloud,
+trente-cinq ans après la mort de Mme de Polastron, Charles X pleurait sa
+meilleure amie. Et il avait bigrement raison.
+
+"Leclerc, nous avons tort, tous les deux, de nous obstiner à vivre.
+
+--Pourquoi donc, monsieur le marquis? demanda l'armurier.
+
+--Parce que, mon ami, ce n'est pas la peine de rester en ce monde quand
+on n'y fait plus l'amour. Et puis nous ne reverrons plus nos rois."
+
+J'avais dès lors quelques raisons de croire que Charles X fut l'esprit
+le plus léger et la tête la plus faible du monde. J'ai, depuis ce temps,
+beaucoup lu son histoire sans y rien découvrir à son honneur. Je
+recueille cette anecdote du vieux roi en bonnet de nuit entretenant la
+lune, comme l'endroit le plus sympathique de sa vie.
+
+
+
+
+IX
+
+MADAME PLANCHONNET
+
+
+J'avais cela d'heureux, qu'au printemps j'entrais dans ma dix-septième
+année. Mon père m'avait envoyé passer les vacances de Pâques à Corbeil,
+chez ma tante Félicie, qui habitait une maisonnette au bord de la Seine
+et y vivait dans la dévotion et les médicaments. Elle m'embrassa avec un
+juste sentiment de ce qu'on doit à sa famille, me félicita d'avoir passé
+mon baccalauréat, me dit que je ressemblais à mon père, me recommanda de
+ne pas fumer la cigarette dans mon lit, et me donna ma liberté jusqu'au
+dîner.
+
+J'entrai dans la chambre que la vieille servante Euphémie m'avait
+préparée, et je défis ma malle qui contenait, précieusement serré entre
+mes chemises, le manuscrit de mon premier ouvrage. C'était une nouvelle
+historique, Clémence Isaure, où j'avais mis tout ce que je concevais de
+l'amour et de l'art. J'en étais assez content. Après avoir fait un brin
+de toilette, j'allai me promener au hasard dans la ville. En suivant les
+boulevards plantés d'ormeaux, dont la paix un peu triste me charmait, je
+vis, sur la porte d'une maison basse, tapissée de glycine, un écriteau
+blanc où l'on lisait en lettres noires: l'Indépendant, journal
+quotidien, politique, commercial, agricole et littéraire. Cette
+inscription réveilla mes pensées de gloire. J'étais tourmenté depuis
+quelques mois du désir de faire imprimer ma Clémence Isaure. Ambitieux
+et modeste, il me semblait que cette maison paisible, cachée dans le
+feuillage, offrirait un asile convenable à ma première oeuvre, et dès
+lors l'idée germa dans ma tête de porter mon manuscrit à l'Indépendant.
+
+La vie que je menais à Corbeil était douce et monotone. Ma tante me
+contait, à dîner, sa brouille avec le docteur Germond, laquelle,
+survenue dix ans en çà, l'occupait encore; elle gardait pour le café ses
+histoires de M. l'abbé Laclanche, homme excellent, mais fatigué par
+l'âge et l'embonpoint, qui dormait au confessionnal pendant que ma tante
+lui disait ses péchés. Après quoi, l'excellente femme m'envoyait coucher
+en me recommandant de ne pas fumer dans mon lit.
+
+Un jour, étant seul au salon, je remuai par ennui les journaux qui se
+trouvaient sur le guéridon d'acajou. C'étaient des numéros de
+l'Indépendant, auquel ma tante était abonnée. De petit format, avec des
+caractères usés sur un papier trop mince, l'Indépendant avait un air de
+modestie qui m'encourageait.
+
+J'en parcourus deux ou trois numéros; le seul article littéraire que j'y
+trouvai, avait pour titre: Une petite soeur de Fabiola. Il était signé
+d'un nom de femme. Je reconnus avec plaisir qu'il était dans le genre de
+ma Clémence Isaure, mais plus faible. Et cette considération me
+détermina à porter mon manuscrit au rédacteur en chef du journal. Son
+nom était inscrit sous le titre: Planchonnet.
+
+Je fis un rouleau de ma Clémence Isaure, et, sans instruire ma tante de
+la démarche que j'allais tenter, je me rendis, avec un peu de fièvre, à
+la maison tapissée de glycine. M. Planchonnet me reçut tout de suite
+dans son cabinet. Il écrivait, ayant mis bas son habit et son gilet.
+C'était un géant, et le plus velu que j'eusse encore rencontré. Il était
+tout noir, faisait à chaque mouvement un bruit de crins froissés et
+sentait le fauve. Il ne s'arrêta point d'écrire à ma venue et, suant,
+soufflant, la poitrine à l'air, il acheva son article; puis, il posa sa
+plume et me fit signe de parler.
+
+Je lui balbutiai mon nom, le nom de ma tante, l'objet de ma visite, et
+je lui tendis en tremblant mon manuscrit.
+
+"Je le lirai, me dit-il. Revenez samedi ..." Je sortis dans un trouble
+affreux et souhaitant que la fin du monde et la conflagration
+universelle survinssent avant ce samedi, tant une nouvelle rencontre
+avec le rédacteur en chef m'effrayait. Mais le monde ne finit pas, le
+samedi vint et je revis M. Planchonnet.
+
+"A propos, me dit-il, j'ai lu votre petite chose; c'est très gentil. Je
+la mettrai dans le canard. Qu'est-ce que vous faites demain soir? Venez
+donc manger la soupe à la maison. Je demeure place Saint-Guenault,
+vis-à-vis de la Tour carrée. Ce sera en famille. Et sans cérémonie."
+
+J'acceptai avec beaucoup de reconnaissance.
+
+Le lendemain, à six heures, je trouvai M. Planchonnet dans son salon,
+avec deux ou trois enfants sur les genoux et d'autres sur les épaules.
+Il en avait jusque dans ses poches. Ils l'appelaient papa et le tiraient
+par la barbe. Il portait une redingote neuve, du linge blanc, et sentait
+la lavande.
+
+Une femme entra, blanche et frêle, un peu fanée, mais agréable avec ses
+cheveux d'or pâle et ses yeux de pervenche, gracieuse malgré sa taille
+défaite.
+
+"C'est Mme Planchonnet", me dit-il.
+
+Les enfants (je reconnus qu'il n'y en avait que six) étaient gros et
+rudes, chargés en couleur, beaux d'une certaine façon. Leurs jambes et
+leurs bras nus formaient autour de leur père colossal un emmêlement de
+chairs fraîches, et leurs yeux farouches me regardaient tous à la fois.
+
+Mme Planchonnet s'excusa de leur impolitesse.
+
+"Nous ne restons pas longtemps dans le même endroit; ils n'ont le temps
+de connaître personne; ce sont de petits sauvages; ils ignorent tout. Et
+comment voulez-vous qu'ils apprennent quelque chose en changeant de
+pension tous les six mois? Henri, l'aîné, a onze ans passés. Il ne sait
+pas encore un mot de catéchisme. Je ne sais vraiment pas comment nous
+lui ferons faire sa première communion ... Votre bras, Monsieur."
+
+Le dîner était abondant. Une jeune paysanne, attentivement surveillée
+par Mme Planchonnet, apportait des plats et des plats encore: tourtes,
+rôtis, pâtés, fricassées et d'énormes volailles que notre hôte, sa
+serviette sous le menton, la fourchette à trois dents d'une main, et de
+l'autre le couteau à manche en pied de biche, faisait placer devant lui,
+en montrant toutes ses dents et en roulant des yeux terribles au milieu
+des poils de son visage. Les coudes arrondis, il découpait avec facilité
+les chairs blanches ou noires, servait lui-même largement ses petits, sa
+femme et son convive, et disait, avec un rire affreux, des choses
+innocentes.
+
+Mais c'était en versant à boire qu'il montrait toute sa magnificence
+d'ogre bon enfant. De ses énormes bras, il tirait par le goulot, sans se
+baisser, quelqu'une des bouteilles amassées à ses pieds et versait des
+rouges-bords à sa femme qui refusait en vain, aux enfants déjà endormis,
+une joue dans leur assiette, et à moi, malheureux, qui avalais sans
+goûter, les vins rouges, roses, blancs, ambrés ou dorés, dont il
+proclamait, d'une voix joyeuse, l'âge et le cru, sur la foi de l'épicier
+qui les lui avait vendus. Nous vidâmes ainsi un nombre que j'ignore de
+bouteilles diversement cachetées. Après quoi, j'exprimais à mon hôtesse
+des sentiments nobles et tendres. Tout ce que j'avais dans l'âme
+d'héroïque et d'amoureux se pressait à mes lèvres. Je poussais la
+conversation au sublime. Mais j'éprouvais une réelle difficulté à l'y
+maintenir, car, si M. Planchonnet approuvait de la tête mes spéculations
+les plus transcendantes, il n'y donnait aucune suite et me parlait
+incontinent du choix et de la préparation des champignons comestibles ou
+de quelque autre sujet culinaire. Il avait dans la tête un parfait
+cuisinier et une bonne géographie gastronomique de la France. Parfois
+aussi, il rapportait des traits d'esprits de ses enfants.
+
+Je m'entendais mieux avec Mme Planchonnet qui déclara à plusieurs
+reprises qu'elle avait le goût de l'idéal. Elle me confia qu'elle avait
+lu autrefois une poésie qui l'avait transportée, mais dont elle ne se
+rappelait plus l'auteur, parce qu'elle se trouvait dans un livre qui
+renfermait des morceaux de différents poètes.
+
+Je récitais tout ce que je savais d'élégies. Mais les vers se perdirent
+pour la plupart dans les cris des enfants qui s'entregriffaient
+horriblement sous la table.
+
+Au dessert, je connus que j'aimais Mme Planchonnet. Et cet amour était
+si généreux que, loin de l'étouffer dans mon coeur, je le répandais en
+longs regards et en paroles abondantes. Je m'expliquai sur la vie et la
+mort et j'ouvris mon âme tout entière à Mme Planchonnet qui, laissant
+couler ses paupières sur ses beaux yeux bleus, et penchant son visage
+amaigri que plissait la fatigue, me disait d'une voix molle: "N'est-ce
+pas, Monsieur?" et tâchait de sourire.
+
+J'avais encore beaucoup à lui dire quand elle nous quitta pour aller
+coucher les petits qui, les jambes en l'air, dormaient profondément sur
+leurs chaises. Ce départ me laissa pensif en face de Planchonnet, qui
+versait des liqueurs. Je lui trouvai l'air d'une brute. Sa tranquillité
+pesante m'irritait. Mais j'étais inspiré par les sentiments les plus
+nobles. Je souhaitai intérieurement qu'il eût une belle âme et que j'en
+eusse une plus belle encore, afin que Mme Planchonnet fût aimée de deux
+hommes dignes d'elle.
+
+C'est pourquoi je résolus de sonder le coeur de Planchonnet.
+
+"Monsieur, lui dis-je, vous exercez une belle profession.
+
+--Ah! me répondit-il, en allumant sa pipe, vous trouvez ça beau de
+rédiger des canards dans les départements. Et des canards cléricaux. Je
+travaille pour la calotte. Mais on ne choisit pas son parti, n'est-il
+pas vrai?"
+
+Et il se mit à fumer tranquillement sa pipe en écume de mer, sur
+laquelle une femme nue était sculptée voluptueusement.
+
+Je lui demandai:
+
+"Monsieur Planchonnet, connaissez-vous ma tante?"
+
+Il me répondit:
+
+"Je ne connais personne à Corbeil. Il y a six mois, j'étais à Gap ... Un
+peu d'anisette, n'est-ce pas?"
+
+Un immense besoin de tendresse s'était développé en moi. Il me venait de
+l'amitié pour Planchonnet. Je lui témoignai de la familiarité, de
+l'intérêt et surtout de la confiance. Je lui contai ma vie; je lui fis
+part de mes espérances et de mes rêves.
+
+Il cessa de fumer. Je parlai encore. Enfin, m'étant aperçu qu'il
+sommeillait, je me levai, lui souhaitai le bonsoir et lui exprimai le
+désir de présenter mes hommages à Mme Planchonnet. Il me fit entendre
+que je ne pourrais le faire, parce qu'elle était couchée. J'en fus aux
+regrets et cherchai mon chapeau, que j'eus grand'peine à trouver.
+Planchonnet me reconduisit avec une lampe jusqu'au palier et me donna,
+sur la manière de tenir la rampe et de descendre les marches, des
+conseils qu'on me donne pas d'ordinaire. Mais l'escalier était
+apparemment un difficile escalier, car j'y trébuchai dès les premiers
+degrés. Tandis que je descendais, Planchonnet, penché sur la rampe, me
+demanda si je retrouverais bien la maison de ma tante. Cette question
+m'offensa. Je promis de la trouver sans peine; en quoi je m'engageais
+beaucoup trop, car je passai une partie de la nuit à la chercher.
+Pendant cette recherche, je m'impatientais de la maladresse avec
+laquelle on met parfois les deux pieds dans les ruisseaux. Cependant, je
+roulais vainement dans ma tête l'action d'éclat par laquelle je pourrais
+exciter l'admiration de Mme Planchonnet. Je songeais à ses jolis yeux
+bleus, et j'étais vraiment désolé que sa taille ne fût pas aussi jolie
+que ses yeux.
+
+Le lendemain, je me réveillai par un grand soleil, avec la langue sèche
+et la peau brûlante. Surtout je souffrais de ne pouvoir me rappeler ce
+que j'avais dit la veille à Mme Planchonnet, et j'avais tout lieu de
+croire que c'étaient des sottises.
+
+Ma tante ne me cacha pas qu'elle considérait ma rentrée tardive comme un
+manque d'égards pour sa maison. Quand je lui révélai fièrement que
+j'avais fait recevoir ma Clémence Isaure à l'Indépendant, elle se fâcha
+tout rouge, et m'envoya sur-le-champ retirer le manuscrit, afin de
+prévenir le malheur d'une insertion dont la seule idée la terrifiait.
+J'allai donc, la tête basse, redemander mon oeuvre à Planchonnet, qui me
+la rendit d'une âme égale, comme il l'avait prise.
+
+"Qu'est-ce que vous faites ce soir? me dit-il. Venez donc dîner à la
+maison. Nous mangerons les restes."
+
+Je refusai, en considération de ma tante. Quelques jours après, je fis
+une visite à Mme Planchonnet, que je trouvai assise devant un bouquet de
+fleurs des champs, remettant un fond à la culotte de son fils aîné. Nous
+fûmes l'un envers l'autre d'une extrême réserve. Il pleuvait. Nous
+parlâmes de la pluie.
+
+"C'est bien triste, lui dis-je.
+
+--N'est-ce pas? me dit-elle.
+
+--Vous aimez les fleurs, Madame?
+
+--Je les adore."
+
+Et elle tourna vers moi ses jolis yeux fleuris sur un visage fané.
+
+Je quittai Corbeil la semaine suivante. Et je ne vis jamais plus Mme
+Planchonnet.
+
+
+
+
+X
+
+LES DEUX COPAINS
+
+
+C'était dans les dernières années du second Empire. Jean Meusnier et
+Jacques Dubroquet occupaient par moitié un atelier au fond d'une cour,
+près du cimetière Montparnasse. Tout le rez-de-chaussée appartenait à
+des marbriers, qui encombraient la cour de tombes blanches, de croix et
+d'urnes funéraires.
+
+Une poussière de marbre et de plâtre étendait sur le sol son linceul
+sali. L'atelier était posé comme une grande cage vitrée sur les magasins
+des tailleurs de pierres funéraires; à l'intérieur, un poêle de fonte,
+deux chevalets et des chaises de paille défoncées. La poudre des
+marbres, qui pénétrait par les fentes de la porte et des châssis,
+recouvrait seule la nudité livide des murs et du carrelage.
+
+Jacques Dubroquet était peintre d'histoire, et Jean Meusnier paysagiste.
+Ce paysagiste ressemblait à un arbre; il en avait la rude écorce, la
+forte sève, la paix et le silence. Ses cheveux drus se dressaient sur
+son front rugueux, comme les rejetons d'un saule étêté.
+
+Il parlait peu, sachant peu de mots. Mais il peignait beaucoup. Matinal,
+égayé d'un verre de vin blanc, il s'en allait par la banlieue faire des
+études d'après lesquelles il exécutait ensuite, dans l'atelier, des
+tableaux d'un sentiment brutal et d'un faire obstiné.
+
+Paysan de race, prudent, défiant, rusé, le visage aussi muet que la
+langue, se souciant peu de son copain, il n'y avait pour lui au monde
+qu'Euphémie, la crémière du boulevard Montparnasse, une grosse femme
+tendre de cinquante ans, chez laquelle il prenait ses repas, et qu'il
+aimait d'un amour satisfait et narquois.
+
+Jacques Dubroquet, peintre d'histoire, plus âgé que lui de quelques
+années, était d'un tout autre caractère.
+
+C'était un homme de pensée. Il voulait ressembler à Rubens et, pour y
+parvenir, il portait de longs cheveux, la barbe en pointe, un feutre à
+larges bords, un pourpoint de velours et un grand manteau. La poussière
+inévitable des tombes attristait cette magnificence. Jean Meusnier aussi
+en était couvert; mais il en paraissait adouci et comme embelli. Elle
+déshonorait au contraire la beauté du peintre d'histoire, qui brossait
+sans cesse et vainement son velours, et souffrait.
+
+D'un naturel aimable, riant et somptueux, il avait l'âme grande et,
+craignant que le nom de Jacques Dubroquet n'en donnât pas une suffisante
+idée, il changea ce nom en celui de Jacobus Durbroquens, qui était bien
+mieux dans son génie.
+
+Dubroquens touchait, par son âge, aux derniers romantiques et aux
+républicains de sentiment. Il avait fait ses études de peinture dans
+l'atelier de Riesener, à la fin du règne de Louis-Philippe.
+
+Grand liseur, il fréquentait assidûment ce cabinet de lecture de la
+bonne Mme Cardinal, où les étudiants en médecine repassaient leur
+anatomie en déjeunant d'un petit pain, une main ou une jambe humaine
+posée sur la table à côté d'eux. Il dévorait tous les livres, et puis il
+allait en disputer avec des camarades, dans la pépinière du Luxembourg,
+devant la statue de Velléda.
+
+Et il était éloquent de peinture. La Révolution de 1848 interrompit ses
+études de peinture. Il sentit son enthousiasme humanitaire grandir dans
+les clubs, il prit conscience de sa mission et conçut l'art nouveau.
+
+Depuis lors, Jacobus Dubroquens eut beaucoup d'idées; mais il lui
+fallait généralement, pour les exprimer, une toile de soixante pieds
+carrés. Soixante pieds carrés de peinture ou rien, voilà l'alternative
+dans laquelle il se trouvait d'ordinaire. Aussi ne sera-t-on pas trop
+surpris que Jacobus Dubroquens, à l'âge où je le connus, c'est-à-dire
+déjà grisonnant, n'eût pas fait encore un seul tableau.
+
+Il avait trop d'idées. Et puis l'Empire de gênait. Il en attendait la
+chute. Il était célèbre dans la crémerie du boulevard Montparnasse, pour
+une copie d'une des sirènes de Rubens, qu'il avait faite au Louvre en
+1847, et où il y avait des morceaux qui voulaient être bons, mais dont
+la couleur était froide et grise, en sorte que cette copie ne
+ressemblait pas à l'original. Quand on lui en faisait l'observation,
+Jacobus Dubroquens répondait en souriant:
+
+"Mon Dieu! c'est bien simple! Rubens saute haut comme cela (et il
+mettait la main au niveau de son genou), et moi je saute haut comme
+cela", (et il élevait le bras au-dessus de sa tête).
+
+A la Sirène près, il n'était l'auteur d'aucun tableau. Cette
+particularité, assez remarquable dans la vie d'un peintre, ne
+l'inquiétait nullement.
+
+"Mes tableaux, disait-il en se frappant le front, ils sont là!"
+
+Il avait là, en effet, sous son feutre à la Rubens, deux ou trois
+conceptions peu communes d'apothéoses, dans lesquelles il mêlait
+toujours Anaxagore, le Bouddah, Zoroastre, Jésus-Christ, Giordano Bruno
+et Barbès.
+
+Que de fois, tout jeune, en ce temps déjà lointain, je préférai à
+l'École et au cours de M. Demangeat l'atelier poudreux des deux amis et
+les théories esthétiques de Jacobus Dubroquens!
+
+Sa belle voix chaude d'orateur de clubs dominait les grincements des
+scies des marbriers, les piaillements des moineaux et les cris des
+enfants qui se battaient dans la cour. Avec quelle éloquence il
+décrivait ses futurs tableaux, qui représenteraient la Marche de
+l'Humanité, le Génie des religions, le Progrès de la démocratie et la
+Paix universelle. Avec quelle conviction il annonçait que son oeuvre
+était de faire la synthèse de la philosophie par la peinture!
+
+Cependant Jean Meusnier, à son chevalet devant sa petite toile, poussait
+avec l'obstination lente d'un paysan le dessin d'un arbre farouche, et
+gardait un silence végétal.
+
+Puis, tout à coup, levant les yeux vers le châssis vitré d'où tombait
+une lumière crue, il grognait:
+
+"Ce sacré bahut ... qui me gêne ... comment l'appelez-vous?"
+
+Nous cherchions et nous ne trouvions pas. Enfin Jean Meusnier faisait un
+grand effort de mémoire et s'écriait:
+
+"Eh bien! le soleil, quoi! Vous comprenez, il tape trop dur pour
+l'instant."
+
+Parfois, nous dînions tous trois à la crémerie, dans la petite salle
+ornée d'une grande toile de Jean Meusnier. C'était une composition
+féroce, qu'il avait peinte en riant intérieurement, et qui représentait
+des arbres odieux et ridicules. Ce puissant paysagiste ne sentait la
+beauté et la laideur que dans le monde végétal. Et le sauvage s'était
+amusé à faire des caricatures de chênes et d'ormeaux.
+
+Quant au règne humain, il n'en connaissait qu'Euphémie, qui, décidément,
+lui semblait une personne bien agréable. Avant le dîner, il tournait
+autour d'elle dans la cuisine, à la clarté des fourneaux, tandis que
+Jacobus Dubroquens m'expliquait la triade gauloise devant la salière et
+le moutardier de la petite table.
+
+Comme il eût exprimé la triade en peinture! Il ne lui manquait qu'une
+toile de vingt mètres carrés, et la République.
+
+En attendant, il composait des modes pour poupées, dessinait les trois
+temps de l'extraction des cors d'après la méthode Édouard et peignait
+des rosiers de Marie sur moelle de sureau.
+
+C'était un bien honnête homme. Il ne laissait rien deviner du mystère
+douloureux de sa vie et, en toute rencontre, dissertait sur l'art et la
+philosophie, d'un esprit paisible et content.
+
+Mais nous allons où le destin nous mène, et les plus fidèles d'entre
+nous abandonnent l'un après l'autre leurs vieux compagnons sur le
+chemin, sur le dur chemin de la vie. Au long de ma dernière année de
+droit, je perdis de vue les deux copains. Dans la suite, le nom de Jean
+Meusnier, devenu célèbre, me fut rappelé tous les jours par les journaux
+qui le citaient avec des louanges. Les tableaux du maître, je les voyais
+au Salon, aux Mirlitons, au Volney, chez Georges Petit, chez les
+amateurs de peinture et chez les femmes à la mode. Les vitrines des
+papetiers me montraient à l'envi son visage connu de vieux dieu
+rustique.
+
+Mais du pauvre Jacobus Dubroquens, point de nouvelles! Je m'imaginais
+qu'il n'était plus de ce monde et que la mort clémente l'avait doucement
+emporté hors de cette terre, qu'il n'avait jamais vue que dans un rêve
+et à travers un nuage.
+
+Mais, un beau jour de l'automne 1896, comme je prenais à la station des
+Tuileries le bateau qui descend la rivière, je remarquai, sur le pont,
+un vieillard assis à l'avant, qui, drapé dans un vieux manteau rapiécé
+et portant sur l'oreille un feutre romantique, posait complaisamment sur
+un carton à dessin une main encore belle et gardait l'attitude du génie
+méditatif.
+
+Je reconnus, sous ses soixante-dix ans, le bon Jacobus Drubroquens. On
+lui eût donné plus que son âge, à voir les rides de ses joues, mais ses
+deux yeux bleus gardaient une jeunesse invincible.
+
+Il répondit à mon salut sans savoir qui j'étais et sans se soucier de le
+savoir, ayant pris l'habitude, dans les crémeries, d'une sorte de
+fraternité anonyme qui s'étendait à tous ses interlocuteurs.
+
+"Vous savez, mon tableau, me dit-il, mon grand tableau! Ils veulent que
+je l'exécute réduit et corrigé.
+
+--Et qui veut cela, maître Jacobus?
+
+--Eux! la boutique, le gouvernement, les ministres, le Conseil
+municipal, quoi! Est-ce que je sais donc? Est-ce que je connais ces
+épiciers-là, moi? Je néglige les êtres contingents et je méprise tout ce
+qui n'est pas réalisé dans l'absolu. Oui, ils veulent dénaturer ma
+grande idée. Mais soyez tranquille, je ne transigerai pas."
+
+Ainsi donc l'Empire était tombé, la République durait depuis vingt-cinq
+ans, et Jacobus Dubroquens n'avait pas encore pu faire son grand
+tableau.
+
+Au reste, son contentement était parfait. Il dessinait, pour vivre, des
+modèles de pipes, commandés par un concurrent de Gambier, et des
+vignettes destinées à orner des boîtes de sardines. A le voir ainsi
+souriant, on doutait si c'était un vieux fou ou si c'était un sage, et
+je n'oserais pas en décider.
+
+En me quittant, il me montra d'un grand geste le ciel rose, la rivière
+argentée et les bords couverts d'une poudre de lumière blonde.
+
+"Hein? me dit-il, voilà un joli fonds pour mon apothéose de la femme
+libre ... en donnant plus de valeur aux tons, nécessairement. Je ferai,
+cette fois, du Véronèse, mais plus fort ... Véronèse saute haut comme
+cela; moi ..."
+
+Et je lui vis faire le geste d'autrefois.
+
+De la passerelle du débarcadère, il me cria:
+
+"Venez me voir dans mon atelier, au Point-du-Jour. La rue là ..., à
+droite, nº 6. Sonnez fort."
+
+J'y allai seulement deux mois plus tard. Devant la maison que Jacobus
+m'avait indiquée, je rencontrai Jean Meusnier, robuste et noueux comme
+un chêne, et portant sur sa redingote correcte la rosette de commandeur.
+On eût dit un antique satyre devenu très homme du monde. Il me serra la
+main.
+
+"C'est vous!... Il y a longtemps ... Ce pauvre Dubroquet, hein? Une
+fluxion de poitrine ... fichu!"
+
+Et il s'engagea devant moi dans un petit escalier de bois qu'il faisait
+trembler de son poids.
+
+En montant, il soufflait et grognait:
+
+"Sacré bahut, va!"
+
+Sur le plus haut palier, une femme en camisole, la concierge, secoua
+tristement la tête et nous dit tout bas:
+
+"Il ne passera pas la journée. Entrez, mes bons messieurs."
+
+Dans une soupente, sur un mauvais lit de sangle, devant la Sirène de
+1847, Jacobus râlait.
+
+Il nous fit signe d'approcher et, d'une voix sifflante, très faible,
+mais encore distincte:
+
+"C'est fini! J'emporte avec moi la peinture philosophique ... Ils sont
+tous là, dans ma tête, mes tableaux ... Après tout, c'est peut-être un
+bien, qu'on ne les ait pas vus ... Ça aurait fait trop de peine aux
+camarades." L'agonie, assez douce, dura cinq heures et se termina vers
+minuit.
+
+Jean Meusnier ferma les yeux de son vieux copain et, pensif, revoyant
+toute sa vie, songeant au mystère des choses, comme effleuré d'un grand
+coup d'aile invisible, il porta la main à son front et murmura dans un
+étonnement douloureux:
+
+"Sacré bahut!"
+
+
+
+
+XI
+
+ONÉSIME DUPONT
+
+
+J'ai connu Onésime Dupont dans sa vieillesse. Par lui, j'ai touché à la
+génération d'Armand Carrel et des rédacteurs du Globe, dont il gardait
+la doctrine et les moeurs. Son nom, jadis fameux, est maintenant oublié.
+C'était un homme de 48, un rouge. Il aimait la musique et les fleurs. Je
+le voyais quelquefois chez mon père. Il était vêtu tout de noir, avec
+une extrême recherche. Ses façons trahissaient un perpétuel et minutieux
+respect de soi-même. Il gardait à quatre-vingts ans l'allure d'un homme
+d'épée. La seule peur qu'il eût jamais connue, la peur de se salir, le
+tenait si fort qu'il ne quittait presque jamais ses gants clairs et ne
+donnait la main qu'à très peu de personnes. Il avait d'incroyables
+scrupules de conscience et d'hygiène, un besoin constant de propreté
+morale et physique. Je n'ai jamais connu un homme si poli ni d'une
+politesse si glaciale. La lueur de ses yeux allumés sur une longue face
+jaune et les replis de ses lèvres minces auraient déplu sans un air de
+générosité, d'héroïsme, de folie, qu'exprimait toute cette antique
+figure. Onésime Dupont n'était pas pauvre. Il passait pour riche, parce
+qu'à l'occasion il interrompait la stricte économie de son bien par des
+actes d'une magnificence bizarre et singulière.
+
+Conspirateur durant la monarchie de Juillet, représentant du peuple en
+1848, proscrit en 1852, député en 1871, il était républicain et
+travaillait à l'avènement de la liberté sur la terre et de la fraternité
+universelle. Sa doctrine était celle des républicains de son âge; mais
+ce qu'il avait d'original, c'est qu'il était en même temps l'ami le plus
+généreux du genre humain et le plus sombre des misanthropes. Les hommes
+qu'il chérissait en masse jusqu'à sacrifier à leur bonheur ses biens, sa
+liberté, sa vie, il les méprisait en particulier et évitait leur contact
+comme une souillure. Ce n'était pas la seule contradiction de cet esprit
+qui proclamait sans cesse l'indépendance de l'idée, condamnait l'emploi
+du glaive et qui, soutenant ses doctrines l'épée à la main, se battait
+pour des questions de principes. Il fut jusqu'à la vieillesse le plus
+fier duelliste de son parti.
+
+Sa hauteur, sa froideur et le sentiment inflexible qu'il avait de
+l'honneur faisaient de lui une sorte de gentilhomme rouge. Il était fils
+d'un marchand de porcelaines du faubourg Poissonnière. Il fut destiné
+lui-même au négoce. Ses débuts dans le commerce des porcelaines furent
+marqués par un incident assez extraordinaire. Je veux vous le conter
+comme me l'ont conté des vieillards qui sont morts depuis longtemps.
+
+Le père Dupont, honnête homme et habile homme, se faisait vieux vers
+1835. Ayant acquis dans son commerce une fortune assez ronde pour le
+temps, il résolut de se retirer à la campagne avec sa femme Héloïse, née
+Riboul, qui venait de recueillir enfin l'héritage de son père, Riboul,
+ancien maçon, acquéreur de biens nationaux. Un jour donc de cette année
+1835, le bonhomme appela sons fils Onésime dans la petite cage grillée
+qui, depuis trente ans, lui servait de bureau et d'où l'on pouvait
+surveiller les commis du magasin en faisant des écritures. Et, là, il
+lui tint ce langage:
+
+"Je ne suis plus jeune, et j'ai envie de finir ma vie dans le jardinage.
+J'ai toujours eu envie de greffer des poiriers. La vie est courte, mais
+on revit dans ses enfants. L'auteur de la nature nous a accordé cette
+immortalité sur la terre. Tu as vingt ans. A cet âge, je vendais de la
+vaisselle dans les foires. J'ai conduit ma charrette à travers tous les
+départements de la République, et il m'est arrivé plus d'une fois de
+dormir sous la bâche, au bord d'un chemin, dans la pluie, dans la neige.
+L'existence, qui m'a été dure, te sera facile. Je m'en réjouis, puisque
+ta vie est la suite de la mienne. J'ai marié ta soeur à un avocat. Il
+est temps que je donne à ta vertueuse mère et à moi le repos que nous
+avons mérité tous les deux. Je me suis haussé dans la société par mon
+travail: j'ai fait mon instruction dans les almanachs et dans les
+papiers répandus par toute la France à l'époque où le pays établissait
+sa constitution au milieu des troubles. Toi, tu as été enseigné dans un
+collège. Tu sais le latin et le droit. Ce sont des ornements de
+l'esprit. Mais l'essentiel est d'être honnête homme et de gagner de
+l'argent. J'ai fait une bonne maison. A toi de la soutenir et de
+l'agrandir. La porcelaine est une excellente marchandise, qui répond à
+tous les besoins de la vie. Prends ma place, Onésime. Tu n'es pas encore
+capable de la tenir seul. Mais je t'aiderai dans les premiers temps. Il
+faut que les clients s'accoutument à ta figure. Dès aujourd'hui, reçois
+les commandes qu'on apportera. Le registre des tarifs, qui est dans ce
+casier, te sera d'un grand secours. Mes conseils et le temps feront le
+reste. Tu n'es ni sot ni méchant. Je ne te reproche pas de porter des
+gilets à la Marat et de faire le bousingot. C'est un travers de ton âge.
+J'ai été jeune aussi. Assieds-toi là, mon garçon, devant cette table."
+
+Et le bonhomme Dupont indiqua du bras à son fils un vieux bureau qui
+n'était pas à la mode et qu'il gardait par économie, n'étant point
+fastueux. C'était un bureau de marqueterie, garni de cuivres, qu'il
+avait acheté à l'encan, une trentaine d'années auparavant, et qui avait
+servi à M. de Choiseul durant son ministère.
+
+Onésime Dupont obéit en silence et prit la place qui lui était assignée.
+Son père alla se promener, confiant dans son fils, car il estimait que
+bon sang ne saurait mentir, et satisfait d'avoir changé un bousingot en
+marchand de porcelaines. Onésime demeuré seul, étudia les tarifs. Il
+était enclin à faire son devoir et à donner de l'attention à toutes les
+affaires dont il s'occupait. Il se livrait à cette étude depuis une
+demi-heure, quand survint M. Joseph Peignot, marchand de porcelaines à
+Dijon. C'était un homme jovial et le meilleur client de la maison
+Dupont.
+
+"Vous ici, monsieur Onésime! Quoi! vous n'êtes point sur le boulevard à
+faire le gandin, avec votre bel habit bleu à boutons d'or! Les jolies
+filles des Bains chinois doivent être bien tristes de votre absence.
+Mais vous avez raison, il y a temps pour le plaisir et temps pour les
+affaires sérieuses ... Je venais voir votre père.
+
+--Je le remplace.
+
+--J'en suis heureux. C'est un ami à moi. Voilà dix ans que je fais des
+affaires avec lui. J'espère en faire dix ans et plus avec vous. Vous lui
+ressemblez. Mais vous ressemblez beaucoup plus à votre mère. Ce n'est
+pas un mauvais compliment que je vous fais. Mme Dupont est fort bien de
+sa personne. Comment va votre père? Je compte bien dîner avec lui un
+jour de cette semaine au Rocher de Cancale, comme nous faisons tous les
+ans depuis dix ans. Dites-moi bien qu'il n'est pas malade.
+
+--Il est en bonne santé. Je vous remercie, monsieur. Que désirez-vous?
+
+--Eh! mais, c'est l'époque du rassortiment. Je viens vous faire mes
+commandes annuelles. Je suis arrivé ce matin par la diligence, et je
+loge, comme de coutume, à l'hôtel de la Victoire, rue du Coq-Héron."
+
+Et M. Joseph Peignot, tirant un papier de sa poche, énuméra les objets
+dont il avait besoin, services de table par douzaines, assiettes par
+centaines, cuvettes, pots. Une commande superbe.
+
+"Je m'efforcerai de vous satisfaire, monsieur", dit Onésime.
+
+Les yeux sur le tarif, il indiqua soigneusement le prix des pièces que
+le marchand énumérait ... Vingt-quatre services à la Charte, blanc et or
+... douze services Lamartine, soixante garnitures de toilette ...
+
+"Vous voyez, dit M. Joseph Peignot, je ne crains pas de me charger de
+marchandises. Il faut beaucoup acheter si l'on veut beaucoup vendre. Je
+suis hardi, tel que vous me voyez, et je ne crains pas les risques du
+commerce ... Vous n'avez pas meilleur client que moi", ajouta-t-il avec
+un bon rire.
+
+Et, aussitôt, il prit un air attristé et soupira d'un ton plaintif:
+
+"Vous me ferez bien une petite réduction. Vous tenez vos prix trop haut.
+Les temps sont durs. Il y a de l'argent en France, mais il se cache. La
+sécurité manque. Faites-moi ma petite réduction.
+
+--J'ai le regret de ne pouvoir vous accorder ce que vous me demandez,
+monsieur, répondit Onésime avec une politesse glaciale.
+
+--Vous ne pouvez me faire cinq du cent en sus de la remise ordinaire?
+Vous plaisantez!
+
+--Non, monsieur, je ne plaisante pas.
+
+--Votre papa, lui, me la ferait tout de suite, ma petite réduction. Il
+m'accorde toutes les remises que je lui demande. Il ne refuse rien à son
+vieil ami Peignot. Voilà un brave homme, le papa Dupont!
+
+--Brisons là, monsieur, dit Onésime en se levant. Après ce que vous
+venez de me dire, je ne puis plus communiquer avec vous que par
+l'intermédiaire de deux de mes amis.
+
+--Qu'est-ce que vous dites? demanda le Dijonnais, dont l'âme innocente
+se remplissait de surprise.
+
+--Je dis, monsieur, que j'aurai l'honneur de vous envoyer mes témoins,
+qui se feront un devoir de se mettre à la disposition des vôtres.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--C'est donc, monsieur, que je n'ai pas parlé avec assez de clarté.
+Veuillez m'en excuser. Je vous envoie mes témoins parce que vous avez
+insulté mon père.
+
+--Moi, insulter votre père, un ami de dix ans, un confrère que j'estime,
+que j'honore! Vous n'êtes pas dans votre bon sens, jeune homme!
+
+--Vous l'avez insulté, monsieur, en déclarant qu'il pouvait vous faire
+une réduction sur le tarif de ses marchandises, ce qui était insinuer
+que ses bénéfices sont excessifs et par conséquent iniques, puisqu'il
+peut, selon vous, les réduire sur votre demande. C'était enfin lui
+reprocher de vous faire tort de la différence, dans le cas où vous ne la
+réclameriez pas, et l'accuser d'indélicatesse à votre préjudice. Vous
+l'avez donc insulté. Je crois m'être, cette fois, suffisamment
+expliqué."
+
+En entendant ces paroles, le Dijonnais ouvrait une bouche et des yeux
+tout ronds. L'impossibilité où il se trouvait de rien comprendre à ces
+raisons l'accablait, et ce qui l'effrayait le plus, c'était le calme et
+la douceur avec lesquels elles étaient déduites. Onésime Dupont lui
+parlait, en effet, de cette voix lente et mélodieuse avec laquelle il
+devait plus tard soutenir dans les clubs et à l'Assemblée nationale les
+motions les plus terrifiantes.
+
+"Jeune homme, dit en pâlissant le marchand de Dijon, l'un de nous deux
+est fou, cela est certain et nécessaire. Mais je crois fermement--et je
+jurerais au besoin--que c'est vous. Je ne quitterai point Paris avant
+d'avoir vu votre père et de m'être expliqué avec lui. Ce qui m'arrive à
+cette heure est tellement étrange, que je ne croyais pas qu'il dût
+jamais arriver rien de semblable, ni à moi ni, d'ailleurs, à personne
+autre."
+
+Et il sortit, accablé d'une sorte d'étonnement et sentant qu'il allait
+être malade. Il le fut, en effet, et se mit au lit dans l'hôtel de la
+Victoire, rue du Coq-Héron.
+
+Cependant Onésime Dupont écrivit à deux sous-officiers de la caserne du
+Château-d'Eau qu'il avait un service à leur demander. C'étaient deux
+sergents bousingots qui servaient couramment de témoins aux rédacteurs
+du National et aux membres du club Espérance.
+
+Mais dès le lendemain le père Dupont reprit sa place à son bureau. Il
+acheva de vieillir derrière son grillage, ne cultiva point le jardin,
+qui était dans ses voeux, et ne greffa pas de poiriers.
+
+Onésime, relevé de ses fonctions commerciales, s'attacha uniquement aux
+intérêts publics et fonda la société secrète Truelle et Niveau, qui
+inquiéta par d'incessantes attaques et mit trois fois en péril le
+gouvernement de Juillet.
+
+
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+NOTES ÉCRITES PAR PIERRE NOZIÈRE EN MARGE DE SON GROS PLUTARQUE.
+
+
+Je feuilletais dernièrement le Mérite des Femmes, dans un joli
+exemplaire relié en maroquin cerise et doré sur tranches, qu'on a
+trouvé, après la mort de ma grand'mère, dans le secrétaire où cette
+excellente femme gardait ses plus chers souvenirs.
+
+La tranche est usée aux beaux endroits, et il y a des fleurs séchées
+entre des feuillets. Il est certain que ma grand'mère, du temps qu'elle
+était jeune, lisait ce poème avec attendrissement. Elle y voyait ce que
+je n'y vois pas. C'était pour elle la source vive et l'haleine embaumée.
+Il serait absurde de lui donner tort. La gracieuse créature savait ce
+qu'elle lisait. Elle était jeune, et le livre était frais.
+
+Bien qu'il écrivît l'oeil fixé sur la postérité (il l'a dit lui-même, et
+c'est l'attitude qu'il garde en son portrait), Gabriel Legouvé avait
+sans doute composé son poème pour ma grand'mère, qui était en 1801 une
+belle enfant vêtue d'un fourreau de mousseline blanche, plutôt que pour
+vous et moi qui n'étions pas nés. C'est pourquoi je suis tenté de croire
+que le Mérite des Femmes était un poème excellent et qui s'est gâté
+depuis. Autrement, je ne m'expliquerais pas que ma grand'mère y eût fait
+sécher des fleurs.
+
+Il est vrai que je ne sais pas au juste à quoi elle pensait en lisant le
+Mérite des Femmes. Elle ne pensait peut-être pas à ce qu'elle lisait.
+Elle avait peut-être plus à dire à son petit livre que son petit livre
+n'avait à lui dire. Mais les poètes sont coutumiers de pareilles
+confidences; nous ne les aimerions pas tant s'ils n'étaient pas faits
+pour nous écouter plus encore que pour nous parler. Ils sont des
+confidents quand ils ne sont pas des entremetteurs.
+
+Ce qu'il y a de vraiment aimable dans le Mérite des Femmes, ce sont les
+fleurs qu'y mit ma grand'mère.
+
+***
+
+La raison, la superbe raison est capricieuse et cruelle. La sainte
+ingénuité de l'instinct ne trompe jamais. Dans l'instinct est la seule
+vérité, l'unique certitude que l'humanité puisse jamais saisir en cette
+vie illusoire, où les trois quarts de nos maux viennent de la pensée.
+
+Mon vieux Condillac dit que les êtres les plus intelligents sont les
+plus capables de se tromper.
+
+***
+
+La morale et le savoir ne sont pas nécessairement liés l'un à l'autre.
+Ceux qui croient rendre les hommes meilleurs en les instruisant ne sont
+pas de très bons observateurs de la nature. Ils ne voient pas que les
+connaissances détruisent les préjugés, fondements des moeurs. C'est une
+affaire très chanceuse que de démontrer scientifiquement la vérité
+morale la plus universellement reçue.
+
+***
+
+Ceux-là furent des cuistres qui prétendirent donner des règles pour
+écrire, comme s'il y avait d'autres règles pour cela que l'usage, le
+goût et les passions, nos vertus et nos vices, toutes nos faiblesses,
+toutes nos forces.
+
+Je tiens pour un malheur public qu'il y ait des grammaires françaises.
+Apprendre dans un livre aux écoliers leur langue natale est quelque
+chose de monstrueux, quand on y pense. Étudier comme une langue morte la
+langue vivante: quel contresens! Notre langue, c'est notre mère et notre
+nourrice, il faut boire à même. Les grammaires sont des biberons. Et
+Virgile a dit que les enfants nourris au biberon ne sont dignes ni de la
+table des dieux ni du lit des déesses.
+
+***
+
+Je viens d'apprendre la mort de mon vieux camarade Champdevaux. C'était,
+de son vivant, un petit homme gras et rond qui promenait par le monde
+son indestructible contentement. Il avait sur un large visage des traits
+si petits qu'on les distinguait à peine, et l'on ne voyait guère sur sa
+face que l'abondant sourire qui la couvrait tout entière. Son visage
+ressemblait à un fruit mûr. Heureux de naissance, la vie n'avait pas
+trop contrarié son inclination naturelle au bonheur. Il approuvait
+l'univers, il admirait ce monde dont il faisait notablement partie. Ce
+n'est pas qu'il n'eût ses misères, car enfin il était homme, et même bon
+homme. Mais chez lui le chagrin tenait de la surprise: la surprise est
+passagère. Le simple Champdevaux ne restait affligé que le temps de
+frotter avec ses poings ses petits yeux écarquillés.
+
+Il avait épousé une jeune personne bien élevée, encore plus petite que
+lui, courte, toute en joues, et qui lui ressemblait comme une soeur. Il
+l'aimait. Elle mourut. Il en fut étonné. Et, cette fois, l'étonnement
+dura. Il pleurait comme un enfant; les larmes faisaient peine à voir sur
+cette face heureuse. Un bon prêtre, ami de la famille, essaya de le
+consoler.
+
+"Dieu vous l'avait donnée, Dieu vous l'a reprise, disait-il.
+
+--Je n'aurais jamais cru ça de lui", répondit Champdevaux.
+
+Trois mois plus tard, passant par Tours où il habitait, j'allai le voir.
+C'était le printemps. Je le trouvai qui, coiffé d'un large chapeau de
+paille, arrosait les plates-bandes dans son jardin où il semblait avoir
+lui-même poussé. Il posa son arrosoir, me serra la main en tournant vers
+moi, sans rien dire, son bon visage placide; il me suppliait du regard
+d'écarter les pensées affligeantes.
+
+Puis il me dit, en levant au ciel ses deux petits bras:
+
+"Vois-tu, mon cher, ma nature est de reverdir!"
+
+Je vous le dis sincèrement: Champdevaux était, dans sa simplicité, plus
+près de la nature que les orgueilleux qui l'offensent par les longs
+souvenirs et les révoltes superbes.
+
+Cet homme heureux trouva l'année suivante, presque sans sortir de son
+potager, une femme qui ressemblait d'une merveilleuse manière à celle
+qu'il avait perdue; seulement, elle était encore plus petite et plus en
+joues. Il l'épousa et en fut parfaitement heureux jusqu'à sa mort qui
+survint subitement après quatre ans de mariage. Il taillait ses arbres
+quand l'apoplexie le frappa. Ce fut sa dernière surprise.
+
+***
+
+Si nous comprenions les figures des âmes comme les figures de la
+géométrie, nous n'aurions pas plus d'animosité à l'endroit d'un esprit
+trop étroit qu'un mathématicien n'en montre contre un angle qui, faute
+de cinq ou six degrés d'ouverture, n'a pas les propriétés de l'angle
+droit.
+
+***
+
+Je ne crois pas que rien au monde soit comparable à l'agilité avec
+laquelle les femmes oublient ce qui fut tout pour elles. Par cette
+effrayante puissance d'oubli autant que par la faculté d'aimer, elles
+sont vraiment des forces de la nature.
+
+***
+
+J'ai déjeuné ce matin chez N***, ancien ministre de l'Instruction
+publique et des Beaux-Arts, dont la maison est fréquentée par une foule
+brillante de peintres, de sculpteurs, de littérateurs, de savants,
+d'hommes politiques et d'hommes du monde. Je m'y rencontrai avec le
+peintre Jarras, le sculpteur Lataille, N***, le grand comédien, le
+député B***, et deux ou trois membres de l'Institut, personnes fort
+diverses d'esprit et de moeurs, se ressemblant toutes par cet air apaisé
+que donne l'habitude de la célébrité. Ils étaient au régime pour la
+plupart, et des bouteilles d'eaux minérales couvraient la table. Chacun
+avoua quelque misère de l'estomac, du foie ou des reins. Ils
+s'intéressaient tous à l'état d'un seul, qu'ils comparaient au leur. On
+attaqua tous les sujets, théâtre, littérature, politique, art, affaires,
+scandales, nouvelles du jour, mais de biais et légèrement. Ces hommes
+avaient pris avec l'âge des façons assez douces. Le temps les avait
+polis à la surface. Une pratique savante des idées et aussi
+l'indifférence qu'inspirait à chacun toute pensée étrangère à la sienne,
+leur communiquaient les dehors aimables de la tolérance. Mais on
+s'apercevait bien vite qu'ils étaient au fond divisés sur toutes les
+questions importantes, religion, État, société, art, qu'il ne subsistait
+entre eux d'autre lien moral que la prudence et l'indifférence et que
+si, par hasard, ils se trouvaient une fois d'accord, c'était sur quelque
+lieu commun que, faute d'attention, d'intelligence ou de courage, ils
+n'avaient jamais examiné. Je fis encore cette observation que, s'ils
+découvraient chez un contradicteur, fût-ce dans la théorie la plus
+abstraite ou dans l'utopie la moins réalisable, une menace à leur
+quiétude ou à leurs intérêts, ils dépouillaient aussitôt leur
+bienveillance habituelle et devenaient féroces. C'est ainsi que Jarras,
+qui avait une clientèle aristocratique, pâlissait d'horreur et
+rougissait de colère aux seuls mots de socialisme et de collectivisme. A
+cela près, l'âme du monde la plus facile.
+
+J'avais pour voisin de table le doyen du déjeuner, un vieillard fameux
+par sa science et ses galanteries, l'orientalisme Antonin Furnes, membre
+de l'Académie des Inscriptions. Après m'avoir observé durant quelques
+instants avec une gravité narquoise, il me dit à l'oreille:
+
+"Faites comme moi: suivez mon exemple! Voyez, je prends grand soin de
+casser mon oeuf par le gros bout.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour être honnête homme. J'ai beaucoup voyagé dans ma vie. J'ai vécu
+dans tous les mondes. J'ai remarqué que l'honnêteté consistait à se
+conformer à l'usage. J'en ai conclu qu'en s'y conformant dans les
+moindres choses on était un parfait honnête homme. C'est pourquoi je
+vous conseille, monsieur Nozière, de casser votre oeuf par le gros bout.
+
+--Je vous suis reconnaissant d'un si bon avis, répondis-je. Vous me
+voyez prêt à le suivre. Je crois comme vous en effet qu'avec de la
+civilité et en observant les règles on se tire d'affaire en ce monde et
+dans l'autre, s'il y en a un autre. Mais excusez-moi, je suis distrait.
+
+--En ce cas, me dit le vieil orientaliste, ne fréquentez pas les
+puissants de ce monde et tâchez de n'avoir besoin de personne."
+
+A mesure que le repas avançait, la conversation devenait plus vive et
+plus confuse, et je n'y recueillis rien de considérable. Mais après le
+déjeuner, M. Antonin Furnes me fit, en prenant son café, un récit
+intéressant dont voici les termes mêmes:
+
+"Il y a trente ans, étant à Paris, je reçus la visite d'un Arabe que
+j'avais connu l'année précédente à Mascate où j'avais été envoyé en
+mission par le gouvernement. C'était un fort bel homme et un lettré. Il
+avait une intelligence assez vive, mais entièrement fermée à tout ce qui
+n'était point le génie de sa race. Il n'y a dans tout l'Orient que les
+Arméniens qui soient aptes à comprendre les idées européennes. Les Turcs
+n'en sont pas capables; les Arabes, encore moins. Celui-ci, qui m'avait
+reçu magnifiquement dans sa maison de Mascate, était l'homme le plus
+joli, le plus discret, le plus cérémonieux qu'il fût possible de
+rencontrer. Je vous ai dit que c'était un lettré. Il s'occupait surtout
+d'histoire. Je crois que c'était l'esprit le plus cultivé de Mascate. Il
+avait à peu près autant de philosophie que notre Froissart. Je le
+compare volontiers à Froissart parce que l'Arabe actuel ressemble assez
+par la puérilité chevaleresque à nos seigneurs du XIVe siècle. Il se
+nommait Djeber-ben-Hamsa. Il m'expliqua avec une politesse parfaite ce
+qu'il attendait de moi. Il venait en Europe étudier les moeurs des
+Occidentaux, et commençait par la France, qui l'intéressait plus que
+toute autre nation, comme ayant manifesté avec un éclat incomparable sa
+puissance et sa justice en Orient. Il comptait visiter ensuite
+l'Angleterre et l'Allemagne. C'est la meilleure société qu'il désirait
+voir. Et il venait me demander que je lui fisse la faveur de le
+présenter dans les salons les mieux fréquentés de Paris. Je le lui
+promis bien volontiers. Il y avait alors à Paris une société charmante.
+Le souvenir d'y avoir été mêlé fait encore aujourd'hui la douceur de ma
+vie. Vous ne pouvez imaginer ce qu'était l'art de la conversation à
+cette époque lointaine. Il est vrai que Djeber-ben-Hamsa ne pouvait
+jouir en aucune manière du plaisir d'entendre M. Guizot ou M. de
+Rémusat, Mme *** et Mme ***. Il comprenait bien l'anglais. C'est une
+langue assez familière aux Arabes de l'Oman, depuis l'établissement des
+Anglais à Aden. Mais il ne savait pas vingt mots de français. Aussi
+pris-je soin de le conduire de préférence dans les bals et dans les
+concerts. On dansait beaucoup alors et l'on voyait un grand nombre de
+femmes admirablement belles. Je le menai dans les bals les plus
+brillants de la saison, chez Mme X ..., chez Mme Y ..., chez Mme Z ...
+La beauté de ses traits, la gravité de son maintien, le geste gracieux
+par lequel il portait sa main à sa tête et à ses lèvres en signe de
+dévouement, le langage imagé par lequel il exprimait dans sa langue sa
+profonde gratitude, et que je traduisais de mon mieux à la maîtresse de
+la maison, toutes ses manières enfin, étranges et belles, inspiraient de
+la curiosité, de l'intérêt, une sorte de respect et de sympathie. Je le
+fis inviter à un bal des Tuileries. Il fut présenté à l'empereur et à
+l'impératrice. Il ne s'étonnait de rien. Il ne témoigna jamais aucune
+surprise. Après six semaines de fêtes, il nous quitta pour visiter le
+reste de l'Europe.
+
+"Je ne songeais plus guère à lui quand, cinq ou six ans plus tard, je
+reçus une relation de son voyage qu'il m'avait fait l'honneur de
+m'envoyer de Mascate. Le livre imprimé en caractères arabes sortait des
+presses de Wilson and Son, imprimeurs à Aden. Je le feuilletai assez
+négligemment, pensant n'y rien trouver de substantiel. Un chapitre
+pourtant attira mon attention. Il avait pour titre: "Des bals et des
+danses". Je le lus et j'y découvris un passage assez curieux dont je
+vais vous rendre le sens très exactement. Djeber-ben-Hamsa y disait:
+
+"C'est une coutume chez les Occidentaux et particulièrement chez les
+Francs de donner ce "qu'ils appellent des bals. Voici en quoi consiste
+cette coutume. Après avoir rendu leurs "femmes et leurs filles aussi
+désirables que possible en leur découvrant les bras et les "épaules, en
+parfumant leurs cheveux, leurs habits, en répandant une poudre fine sur
+leur "chair, en les chargeant de fleurs et de joyaux et en les
+instruisant à sourire sans en avoir "envie, ils se rendent avec elles
+dans des salles vastes et chaudes, éclairées de bougies qui "égalent en
+nombre les étoiles, et garnies de tapis épais, de sièges profonds, de
+coussins "moelleux. Là, ils boivent des liqueurs fermentées, échangent
+des propos joyeux et se livrent "avec ces femmes à des danses rapides,
+auxquelles j'ai plusieurs fois assisté. Puis, le "moment venu, ils
+assouvissent leurs désirs charnels avec une grande fureur, soit après
+avoir "éteint les lumières, soit en disposant des tapisseries d'une
+manière favorable à leurs "desseins. Et ainsi chacun jouit de celle
+qu'il préfère ou qui lui est assignée. J'affirme "qu'il en est ainsi.
+Non que je l'aie vu de mes yeux, mon guide m'ayant toujours fait sortir
+"des salons avant l'orgie, mais parce qu'il serait absurde et contraire
+à toute possibilité que les choses préparées comme j'ai dit eussent une
+autre issue."
+
+"Cette réflexion de Djeber-ben-Hamsa me parut assez intéressante. Je la
+communiquai à la femme d'un des mes confrères de l'Institut, la belle
+Mme ***. Comme elle ne paraissait pas s'en émouvoir beaucoup, je la
+pressai d'y répondre et crus l'embarrasser en lui disant: "Enfin,
+Madame, pourquoi, comme le remarque mon Arabe, parfumez-vous vos épaules
+nues, pourquoi vous chargez-vous d'or et de pierreries et pourquoi
+dansez-vous?" Elle me regarda avec pitié: "Pourquoi? Parce que j'ai deux
+filles à marier."
+
+***
+
+Si l'homme dépend de la nature, elle dépend de lui. Elle l'a fait; il la
+refait. Incessamment il pétrit à nouveau son antique créatrice et lui
+donne une figure qu'elle n'avait pas avant lui.
+
+***
+
+ARISTE, POLYPHILE ET DRYAS
+
+POLYPHILE
+
+Comment pouvez-vous dire, Ariste, que l'intelligence est essentielle à
+l'homme? Elle ne l'est point. L'intelligence, au degré supérieur de son
+développement actuel, c'est-à-dire la faculté de concevoir quelques
+rapports fixes dans la diversité des phénomènes, est rare et précaire
+chez les animaux de notre espèce. Ce n'est point par elle que l'homme
+subsiste. Elle ne règle pas les fonctions de la vie organique; elle ne
+satisfait point la faim ni l'amour; elle n'intervient point dans la
+circulation du sang. Étrangère à la nature, elle est indifférente à la
+morale quand elle ne lui est pas hostile. Elle n'a point déterminé les
+instincts profonds des êtres, les sentiments unanimes des peuples, les
+moeurs, les usages. Elle n'a point institué la religion sainte ni les
+lois augustes, qui se formèrent, dans une antiquité solennelle, sur
+l'exercice en commun des fonctions de la vie élémentaire. Ce que j'en
+dis n'est point pour rabaisser la majesté des institutions divines et
+humaines: vous m'entendez bien. La splendeur touchante des cultes est
+composée du débris informe des pharmacies primitives; les théologies ont
+pour origine l'inintelligence vénérable et l'effarement sacré de nos
+ancêtres sauvages devant le spectacle de l'univers. Les lois ne sont que
+l'administration des instincts. Elles se trouvent soumises aux habitudes
+qu'elles prétendent soumettre; c'est ce qui les rend supportables à la
+communauté. On les appelait autrefois des coutumes. Le fonds en est
+extrêmement ancien. L'intelligence a commencé de poindre dans les
+esprits quand l'homme avait déjà construit sa foi, ses moeurs, ses
+amours et ses haines, son impérieuse idée du bien et du mal. Elle est
+d'hier. Elle date des Grecs, des Égyptiens, si vous voulez, ou des
+Acadiens, ou des Atlantes. Elle vint après la morale, que dis-je? après
+la flûte et l'essence de rose. Elle est dans ce vieil animal une
+nouveauté charmante et méprisable. Elle a jeté çà et là d'assez jolies
+lueurs, je n'en disconviens pas. Elle rayonne agréablement dans un
+Empédocle et dans un Galilée, qui auraient vécu plus heureux s'ils
+avaient eu moins d'aptitude à saisir quelques rapports fixes dans
+l'infinie diversité des phénomènes. L'intelligence a quelque grâce, un
+charme, je l'avoue. Elle plaît en quelques personnes. Rare comme elle
+est aujourd'hui et retirée dans un petit nombre d'hommes méprisés, elle
+demeure innocente. Mais il ne faut pas s'y tromper: elle est contraire
+au génie de l'espèce. Si, par un malheur qui n'est point à craindre,
+elle pénétrait tout à coup dans la masse humaine, elle y ferait l'effet
+d'une solution d'ammoniaque dans une fourmilière. La vie s'arrêterait
+subitement. Les hommes ne subsistent qu'à la condition de comprendre mal
+le peu qu'ils comprennent. L'ignorance et l'erreur sont nécessaires à la
+vie comme le pain et l'eau. L'intelligence doit être, dans les sociétés,
+excessivement rare et faible pour rester inoffensive.
+
+C'est ce qui se produit, en effet. Non que tout soit réglé dans le monde
+pour la conservation des êtres, mais parce que les êtres ne se
+conservent que dans des circonstances favorables. Il faut reconnaître
+que l'humanité, dans son ensemble, éprouve, d'instinct, la haine de
+l'intelligence. Le sentiment obscur et profond de son intérêt l'y
+pousse.
+
+ARISTE
+
+L'intelligence, telle que vous l'avez définie, est évidemment
+l'intelligence spéculative, l'aptitude à la philosophie des sciences. Et
+il semble bien que cette faculté n'est pas aussi nouvelle que vous dites
+et qu'elle est au contraire vieille comme l'humanité. L'homme qui le
+premier fit griller, dans sa caverne, sur la pierre du foyer, une cuisse
+d'ours, n'était pas seulement cuisinier; il était chimiste, et la
+philosophie des sciences ne lui était pas du tout étrangère. Ce qui est
+vrai, c'est que les hommes tirent des principes les plus justes les
+conséquences les plus fausses. Ce n'est point l'intelligence qui est
+funeste à l'humanité, ce sont les erreurs de l'intelligence. La faculté
+de comprendre d'une certaine façon l'univers est attachée aux organes
+mêmes de l'animal que nous sommes, et l'homme est né savant. Je me
+flatte de rester dans la bonne nature, en poursuivant mes travaux de
+chimie agricole et d'archéologie. Après cela, je vous accorderai,
+Polyphile, que l'aptitude de nos semblables à la divagation est grande
+et que la faculté d'errer est celle que l'homme exerce avec le plus de
+puissance.
+
+DRYAS
+
+Cela tient à ce que nous ne faisons que d'entrer dans la période
+positive.
+
+POLYPHILE
+
+A tout le moins, vous reconnaissez avec moi que les croyances, la morale
+et les lois ne dérivent point d'une interprétation rationnelle des
+phénomènes de la nature, qu'une libre intelligence de ces phénomènes
+affaiblit les préjugés nécessaires, et que la faculté de beaucoup
+connaître est une monstruosité funeste.
+
+DRYAS
+
+Cela n'est pas bien vrai.
+
+POLYPHILE
+
+Cela est si vrai, que les théologiens qui conçoivent Dieu comme un être
+souverainement intelligent ne peuvent admettre qu'il soit moral. Aussi
+bien l'idée d'un Dieu moral est-elle ridicule.
+
+DRYAS
+
+La morale a été jusqu'ici constituée sur les idées théologiques. Nous
+avons eu une morale fétichiste, une morale polythéiste et une morale
+monothéiste. Cette dernière fut dure. Le temps est venu de constituer la
+morale sur la science.
+
+POLYPHILE
+
+Je ne vous reprocherai point d'opposer les sciences aux religions. Mais,
+s'il y faut regarder de près, Dryas, que sont les religions, je vous
+prie, que sont-elles, sinon de très vieilles sciences, des astrologies,
+des arithmétiques, des météorologies, des médecines usées, déformées,
+obscurcies, des ordonnances de très antique et très lointaine police,
+des recettes brouillées de cuisine et d'hygiène, des maximes
+d'agriculture primitive et de civilité sauvage? Les notions positives et
+les pratiques rationnelles deviennent, avec l'âge qui les rend étranges
+et mystérieuses, les dogmes de la foi et les cérémonies du culte.
+
+Notre science produira aussi des superstitions. On n'en sortira pas.
+L'intelligence est en horreur à la nature humaine. Des religions
+naissent sous nos yeux. Le spiritisme élabore en ce moment ses dogmes et
+sa morale. Il a ses pratiques, ses conciles, ses pères et des millions
+d'adhérents. Or les spirites fondent leur croyance sur la chimie telle
+qu'elle a été créée par Lavoisier; ils se flattent d'avoir les idées les
+plus neuves sur la constitution de la matière. Ils prétendent posséder
+une bonne, une excellente physique. "C'est nous les savants!"
+s'écrient-ils. Comme le disait Ariste: "On tire les conséquences les
+plus fausses des principes les plus vrais."
+
+ARISTE
+
+Je m'aperçois, Polyphile, que vous faites à l'intelligence une querelle
+d'amoureux. Vous l'accablez de reproches parce qu'elle n'est pas la
+reine du monde. Son empire n'est point absolu. Mais c'est une dame de
+bien qui n'est pas sans crédit dans plusieurs honnêtes maisons, et dont
+la puissante douceur agit même en cette ville, située au bord d'un large
+fleuve, dans une fertile vallée.
+
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+PROMENADES DE PIERRE NOZIÈRE EN FRANCE
+
+
+
+
+PROMENADES DE PIERRE NOZIÈRE EN FRANCE
+
+I
+
+PIERREFONDS
+
+
+C'est un pays de grande douceur que ce Valois que je parcours en ce
+moment et dont je baiserais volontiers la terre; car c'est par
+excellence la terre nourricière de notre peuple.
+
+Toutes les générations y ont laissé leur empreinte, et c'est enfin, dans
+un cadre jeune et charmant, le reliquaire de la patrie. Je le sens à
+moi, ce sol que mes pères ont semé. Sans doute, toutes les provinces de
+la France sont également françaises, et l'union indissoluble est faite
+entre celles qui formèrent le domaine des premiers rois moines de la
+troisième dynastie et celles qui entrèrent les dernières dans cette
+réunion sacrée. Mais il est permis à un vieux Parisien archéologue
+d'aimer d'un amour spécial l'Ile-de-France et les régions voisines,
+centre vénérable de notre France à tous. C'est là que se forma la langue
+délectable, la langue d'oïl, la langue d'Amyot et de La Fontaine, la
+langue française. C'est là enfin ma patrie dans la patrie.
+
+Je suis à Pierrefonds, dans une chambre louée par des paysans, une
+chambre meublée d'une armoire en noyer et d'un lit à rideaux de
+cotonnade blanche avec grelots. L'étroite tablette de la cheminée porte
+une couronne de mariée sous un globe. Sur les murs blanchis à la chaux,
+dans de petits cadres noirs, des images coloriées qui datent du
+gouvernement de Juillet, La Clémence de Napoléon envers M. de
+Saint-Simon, avec cette légende: "Le Duc de Saint-Simon, émigré
+français, prit (sic) les armes à la main et condamné à mort, allait
+subir sa sentence, lorsque sa fille vint demander grâce à Napoléon qui
+lui dit: "J'accorde la vie à votre père et ne lui donne pour punition
+que le remords d'avoir porté les armes contre sa patrie." Le Marié et la
+Mariée se faisant pendant des deux côtés de la glace; la Bergère
+Estelle, avec sa houlette enroulée d'une faveur rose; Joséphine, une
+ferronnière au front. Un distique révèle le secret de Joséphine:
+
+ L'attente du plaisir fait palpiter ton coeur,
+ Et dans l'espoir du bal tu mets tout ton bonheur.
+
+Cette imagerie est morte. La photographie l'a tuée. J'ai ici autour de
+moi, dans de petits cadres, une vingtaine de portraits-cartes; des gens
+à cheveux lisses avec des yeux qui leur sortent de la tête, des cousins
+et des cousines (cela se voit); des enfants, les plus petits tout en
+bouche, l'oeil presque fermé, faisant la moue. Les paysans n'achètent
+plus d'Estelle, ils se font tirer leur portrait. Les seules gravures
+nouvelles qui pendent au mur de cette chambre sont les attestations de
+première communion, signées du curé, et représentant une rangée de
+petits garçons et de petites filles agenouillés à la sainte table,
+tandis que le Père Éternel les bénit par le ciel entr'ouvert.
+
+Je vois de ma fenêtre l'étang, les bois et le château. Il y a, à cent
+pas de moi, un joli bouquet de hêtres qui chantent au moindre vent. Le
+soleil qui les baigne répand sur le sentier des gouttes de lumière. On
+trouve des framboises dans ces bois, mais il faut savoir les chercher;
+le framboisier sauvage, aux feuilles vertes d'un côté et blanches de
+l'autre, se cache au bord des chaudes clairières.
+
+Il est aux bois des fleurs sauvages que je préfère aux fleurs cultivées;
+elles ont des formes plus fines et des senteurs plus douces; et leurs
+noms sont jolis. Elles ne portent point, comme les roses de nos
+jardiniers, des noms de généraux. Elles se nomment: bouton-d'argent,
+ciste, coronille, germandrée, jacinthe des champs, miroir-de-Vénus,
+cheveux d'évêque, gants-de-notre-dame, sceau-de-Salomon,
+peigne-de-Vénus, oreille-d'ours, pied-d'alouette.
+
+A ma gauche se dresse la grande figure de pierre du château de
+Pierrefonds. A vrai dire, le château de Pierrefonds n'est aujourd'hui
+qu'un énorme joujou. Il était en sa nouveauté "moult fort deffensable et
+bien garny et remply de toutes choses appartenant à la guerre". Pour son
+malheur, l'odieuse poudre à canon fut trouvée avant qu'il fût achevé
+dans toutes ses parties. Il essuya dédaigneusement l'averse des premiers
+boulets de fer et de pierre; mais, au commencement du XVIIe siècle, le
+feu de trente pièces de canon fit rapidement brèche dans ses murs; ses
+tours furent éventrées. Pour nous, que les progrès de la civilisation
+ont familiarisés avec le canon Krupp, les tours de Pierrefonds ont un
+air de naïveté.
+
+Elles portent chacune sur le flanc la figure d'un preux. Il y a huit
+tours qui sont celles de Charlemagne, de César, d'Artus, d'Alexandre, de
+Godefroy de Bouillon, de Josué, d'Hector et de Judas Macchabée. Ces huit
+preux, d'âges et de pays divers, mais tous de bonne maison et bons
+chevaliers, portent le même costume, qui est le costume des hommes
+d'armes du commencement du XVe siècle.
+
+Ils ressemblent, dans leur encadrement de feuilles de houx, aux figures
+d'un vieux jeu de cartes. Le maître imagier qui les tailla n'avait pas
+le moindre souci de la couleur locale. Il ne fit point difficulté
+d'habiller Hector de Troie comme Godefroy de Bouillon, et Godefroy de
+Bouillon comme le duc Louis d'Orléans. En ce temps-là, M. le docteur
+Schliemann ne recherchait point dans la plaine où fut Troie les armes
+des cinquante fils de Priam. On n'était point archéologue et on ne se
+cassait point la tête à découvrir comment vivaient les hommes
+d'autrefois. Ce souci est propre à notre siècle. Nous voulons montrer
+Hector en knémides et donner à tous les personnages de la légende et de
+l'histoire leur vrai caractère.
+
+L'ambition, sans doute, est grande et généreuse. Je l'ai moi-même
+ressentie après les maîtres. Et aujourd'hui encore j'admire infiniment
+les talents puissants qui s'efforcent de ressusciter le passé dans la
+poésie et dans l'art. On pourrait se demander, toutefois, s'il est
+possible de réussir complètement dans une telle tentative et si notre
+connaissance du passé est suffisante à le faire renaître avec ses
+formes, sa couleur, sa vie propres. J'en doute. On dit que nous avons,
+au XIXe siècle, un sens historique très développé. Je le veux bien. Mais
+enfin, c'est notre sens à nous. Les hommes qui nous suivront n'auront
+pas ce sens-là; ils en auront un meilleur ou un pire, je ne sais, et ce
+n'est pas là la question. Ce qui est certain, c'est qu'ils en auront un
+autre. Ils verront le passé autrement, et ils croiront infailliblement
+le voir mieux que nous. Aussi nos restitutions en poésie et en peinture
+leur causeront très probablement plus de surprise que d'admiration. Le
+genre vieillit vite.
+
+Un jour, un grand philologue, passant avec moi devant l'église
+Notre-Dame de Paris, me montra les figures des rois qui ornent la façade
+principale.
+
+"Ces vieux imagiers, me dit-il, ont voulu faire les rois de Juda; ils
+ont fait des rois du XIIIe siècle, et c'est par là qu'ils nous
+intéressent. On ne peint bien que soi et les siens."
+
+Ainsi les imagiers de Pierrefonds. Artus, que voici, était un loyal
+chevalier. Se sentant mourir, il ne voulut pas que son invincible épée
+pût tomber en des mains indignes de la porter. Il ordonna à son écuyer
+de l'aller jeter dans la mer. Or, cet écuyer félon, considérant qu'elle
+était bonne et de grand prix, la cacha dans le creux d'un rocher. Puis
+il revint dire au bon Artus que son épée gisait au fond de la mer. Mais,
+souriant avec dédain, Artus lui montra du doigt la fidèle épée qui était
+revenue à son côté pour n'être point complice d'une trahison.
+
+La tour placée sous le vocable de ce preux, dont l'épée était si loyale,
+est une tour déloyale et félonne. Elle renferme des oubliettes.
+Viollet-le-Duc les décrit en ces termes: "Au-dessous du rez-de-chaussée
+est un étage voûté en arcs-ogives, et, au-dessous de cet étage, une cave
+d'une profondeur de sept mètres, voûtée en calotte elliptique.
+
+"On ne peut descendre dans cette cave que par un oeil percé à la partie
+supérieure de la voûte, c'est-à-dire au moyen d'une échelle ou d'une
+corde à noeuds; au centre de l'aire de cette cave circulaire est creusé
+un puits qui a quatorze mètres de profondeur, puits dont l'ouverture de
+un mètre trente de diamètre correspond à l'oeil pratiqué au centre de la
+voûte elliptique de la cave. Cette cave qui ne reçoit de jour et d'air
+extérieur que par une étroite meurtrière, est accompagnée d'un siège
+d'aisances pratiqué dans l'épaisseur du mur. Elle était donc destinée à
+recevoir un être humain, et le puits creusé au centre de son aire était
+probablement une tombe toujours ouverte ..."
+
+Les huit preux sont placés sous les mâchicoulis, dans des niches
+encadrées de feuillage. Le feuillage est la merveille de l'architecture
+gothique du XIIe siècle au XVe. Le sculpteur, en ces âges, ne
+connaissait que la flore de ses bois et de ses champs; il ignorait
+l'acanthe des Grecs et la noble élégance des volutes corinthiennes. Mais
+il savait attacher avec grâce le houx, le lierre, l'ortie et le chardon
+au chapiteau des colonnes; il savait mettre des bouquets de fraisiers en
+fleurs et suspendre des guirlandes de chêne sur les murailles.
+
+Les niches de ces preux, bien qu'un peu haut placées, nous apparaissent
+ainsi fleuries. Il ne faut que les regarder avec une lorgnette pour voir
+que chacune est ornée d'un feuillage différent.
+
+La variété régnait, avec une souveraineté charmante, dans la sculpture
+décorative des âges qu'on a nommés gothiques. Aussi Viollet-le-Duc, qui
+a dû restituer tous les motifs ornementaux du château de Pierrefonds,
+s'est-il attaché à les diversifier infiniment. Pas deux frises, pas deux
+rosaces pareilles. Cette diversité donne un extrême agrément aux
+constructions antérieures à la Renaissance; et la Renaissance en sa
+fleur ne rompit point avec cette jolie habitude de varier les motifs.
+
+Vraiment il y a trop de pierres neuves à Pierrefonds. Je suis persuadé
+que la restauration entreprise en 1858 par Viollet-le-Duc et terminée
+sur ses plans, est suffisamment étudiée. Je suis persuadé que le donjon,
+le château et toutes les défenses extérieures ont repris leur aspect
+primitif. Mais enfin les vieilles pierres, les vieux témoins, ne sont
+plus là, et ce n'est plus le château de Louis d'Orléans; c'est la
+représentation en relief et de grandeur naturelle de ce manoir. Et l'on
+a détruit des ruines, ce qui est une manière de vandalisme.
+
+
+
+II
+
+LA PETITE VILLE
+
+
+DESROCHES, examinant la campagne avec ses lunettes.--Eh! mais, autant
+que j'en puis juger avec ma vue courte, voilà un assez joli endroit.
+DELILLE--Ne te l'avais-je pas dit? Voilà cette petite ville située à
+mi-côte. DESROCHES--On la dirait peinte sur le penchant de la colline.
+DELILLE--Et cette rivière qui baigne ses murs! DESROCHES--Et qui coule
+ensuite dans cette belle prairie. DELILLE--Et cette épaisse forêt qui la
+couvre des vents froids de l'aquilon ...
+
+PICARD, La Petite Ville, acte I, scène II.
+
+C'est une petite ville située aux confins du Beauvaisis et de la
+Normandie, dans l'ancien pays du Vexin. La Seine, bordée de saules et de
+peupliers, coule à ses pieds; des bois la couronnent. C'est une petite
+ville dont les toits d'ardoise bleuissent au soleil, dominés par une
+tour ronde et par les trois clochers de la vieille collégiale. La petite
+ville fut longtemps guerrière et forte. Mais elle a dénoué sa ceinture
+de pierre, et voici qu'aujourd'hui, silencieuse et tranquille, elle se
+repose en paix de ses antiques travaux. C'est une petite ville de
+France; les ombres de nos pères hantent encore ses murailles grises et
+ses avenues de tilleuls taillés en arceaux; elle est pleine de
+souvenirs. Elle est vénérable et douce.
+
+Si vous voulez savoir son nom, regardez ses armoiries sculptées sur la
+façade de la Maison-Dieu, fondée par saint Louis. Le chef est d'azur,
+chargé de trois fleurs de lis d'or, car c'était une ville royale; et
+elle porte d'argent à trois bottes de cresson de sinople.
+
+Les bonnes gens n'étaient pas embarrassés, au temps jadis, pour
+éclaircir l'origine de ces trois bottes de cresson. Un jour Louis IX,
+disaient-ils, étant venu dans nos murs par un temps très chaud, avait
+grand soif. On lui servit une salade de cresson qu'il trouva bien
+fraîche et qu'il mangea avec plaisir. Pour prix de cette salade, le roi
+mit trois bouquets de cresson sur l'écu de sa bonne ville.
+
+Je ne vous surprendrai point si je vous dis que les savants
+d'aujourd'hui ne donnent aucune créance à cette tradition.
+
+Ils ont vu des sceaux du XIIIe siècle, et ils savent qu'alors les armes
+de la ville et châtellenie n'étaient pas les armes qu'on voit
+maintenant. Celles-ci datent du XIVe siècle. Lors de la guerre de Cent
+Ans, la petite ville eut beaucoup à souffrir et fit vaillamment son
+devoir. Il advint qu'un jour, elle fut près de tomber par surprise aux
+mains des Anglais. Mais un homme de la contrée s'introduisit dans la
+place, déguisé en paysan, et portant sur son dos une charge de légumes.
+Il avertit les défenseurs, qui se tinrent sur leurs gardes et
+repoussèrent l'ennemi. Les érudits du pays croient que c'est de ce jour
+que trois bottes de cresson prirent place sur l'écu de la ville. J'y
+consens, pour leur faire plaisir, et parce que l'historiette est
+honorable. Mais elle est aussi fort incertaine. Au reste, l'emblème du
+cresson convient à la modeste ville, qui ne s'enorgueillit que de ses
+jardins et de ses fontaines. Son écu est accompagné d'une devise latine
+qui fait entendre, par une ingénieuse équivoque, que le printemps n'est
+pas toujours vert, mais que la petite ville est toujours florissante.
+Ver non semper viret, Vernon semper viret.
+
+Car la petite ville où je vous ai menés est Vernon. J'espère que vous ne
+regretterez point d'y avoir fait une courte promenade. Chaque ville de
+France, même la plus humble, est un joyau sur la robe vert de la patrie.
+Il me semble qu'on ne peut voir un de ces clochers, dont le temps a
+noirci et déchiré la dentelle de pierre, sans songer à des milliers de
+parents inconnus et sans en aimer la France d'un amour plus filial.
+
+Ceux qui ont lu Rob-Roy (je ne sais s'ils sont encore nombreux) se
+rappellent la scène où la romanesque héroïne de Walter Scott, la belle
+et fière Diana, montre à son cousin les portraits de famille sur
+lesquels la devise des lords écossais de Vernon s'étale en lettres
+gothiques.
+
+"Vous voyez, dit Diana, que nous savons réunir deux sens en un seul
+mot."
+
+En effet, cette devise est exactement celle de notre petite ville. Il se
+peut que les vieux barons qui suivirent le duc Guillaume en Angleterre
+l'aient emportée avec eux. C'est une belle question à étudier pour un
+archéologue. Je la tiens douteuse. En histoire, il faut se résoudre à
+beaucoup ignorer.
+
+Quoi qu'il en soit, comme disent les antiquaires après chaque
+dissertation, la ville de Vernon est nommée pour la première fois dans
+l'histoire à l'occasion de la mort de sainte Onoflette, ou Noflette, qui
+y passa de vie à trépas vers le milieu du VIIe siècle de l'ère
+chrétienne. L'histoire de cette sainte est intéressante; elle a été
+rapportée par un vieux légendaire avec une naïveté que je m'efforcerai
+d'imiter, autant du moins que la différence des temps me le permettra.
+
+
+HISTOIRE DU BIENHEUREUX LONGIS ET DE LA BIENHEUREUSE ONOFLETTE.
+
+Sous le règne de Clotaire II vivait dans le Maine un prêtre du nom de
+Longis, qui fonda une abbaye proche Mamers. Or, il advint qu'ayant vu
+une fille du pays, jeune et de condition libre, nommée Onoflette, il se
+sentit plein d'admiration pour les vertus et la grande piété qu'il
+découvrait en elle. Jaloux de ravir à la malice du siècle et aux périls
+du monde une créature si précieuse, il la conduisit dans son abbaye, et
+là il lui fit prendre le voile des vierges chrétiennes. Comme beaucoup
+d'autres saints de cet âge, Longis avait la volonté soudaine et forte.
+Dans l'ardeur de son zèle, il n'avait songé ni à consulter ni même à
+avertir les parents d'Onoflette.
+
+Ceux-ci s'en montrèrent fort irrités, et ils accusèrent Longis d'avoir
+séduit leur fille, demeurée pure et honnête jusque-là, et d'entretenir
+avec elle, dans son abbaye, des relations coupables. Ils jugeaient la
+conduite du saint selon les apparences et avec les seules lumières de la
+raison. Et, sous ce jour, il faut reconnaître que la manière d'agir de
+Longis pouvait sembler suspecte. Aussi l'accusation portée par eux
+fut-elle soutenue par leurs voisins et par leurs amis. Une vive
+indignation s'éleva dans tout le pays contre l'abbé. Longis était à deux
+doigts de sa perte. Mais il ne désespéra pas; d'ailleurs, il avait pour
+lui le témoignage d'Onoflette elle-même, qui, loin de lui rien
+reprocher, se portait garante de l'innocence de son pieux maître et lui
+rendait grâces de l'avoir conduite dans les voies du salut. Il alla avec
+elle à Paris pour se disculper. "Dieu, dit le légendaire, rendit leur
+justification manifeste par les miracles qu'ils firent en présence du
+roi et des seigneurs." Ils furent renvoyés absous, et les parents
+d'Onoflette, couverts de confusion, reconnurent eux-mêmes la noirceur de
+leurs calomnies.
+
+De retour au monastère, Longis et Onoflette vécurent encore quelque
+temps ensemble dans une parfaite quiétude et s'exhortant mutuellement à
+la piété. Mais, comme cette vie est transitoire, Onoflette mourut à
+Vernon-sur-Seine, pendant un voyage qu'elle fit dans cette ville.
+Longis, averti de la mort de sa pieuse compagne, vint chercher le corps
+et l'inhuma près de son monastère, dans un lieu où l'on bâtit depuis une
+église paroissiale.
+
+L'Église plaça au nombre de ses saints le bienheureux Longis et la
+bienheureuse Onoflette.
+
+Du temps où ils firent leur salut ensemble dans la solitude des bois, il
+y avait encore des nymphes dans les sources sacrées; des tableaux votifs
+étaient suspendus avec des images aux branches des chênes sacrés. Les
+humbles dieux des paysans ne s'étaient pas tous enfuis devant le signe
+de la croix et l'eau bénite. Il est bien probable que de petits faunes
+ignorants et rustiques, se sachant rien de la bonne nouvelle, épièrent
+entre les branches Onoflette et Longis, et, les prenant pour un chevrier
+et pour une bergère, jouèrent innocemment du pipeau sur leur passage.
+
+Il fallut beaucoup d'exorcismes pour chasser ces menues divinités. Il
+subsiste encore aujourd'hui, aux environs de Vernon, quelques vestiges
+des cérémonies païennes. La veille du dimanche des brandons, les
+habitants des campagnes se rendent le soir dans les champs et se
+promènent sous les arbres avec des falots en chantant quelque vieille
+invocation. Fidèles sans le savoir à Cérès, leur mère, ces bonnes gens
+reproduisent ainsi d'antiques mystères et figurent d'une manière encore
+reconnaissable la déesse qui cherchait sa fille Proserpine à la lueur
+des feux de l'Etna. Je rapporte le fait sur la foi de M. Adolphe Meyer,
+le savant historien de la ville de Vernon.
+
+Les plus magnifiques monuments ne sont pas toujours ceux qui parlent le
+plus à l'esprit; parfois les yeux et la pensée ont peine à se détacher
+d'une humble pierre taillée par un ciseau barbare. Il est dans le vieux
+Vernon, proche la collégiale, devenue aujourd'hui l'église paroissiale,
+une petite rue déserte qui conduit à la Seine. Elle est bordée de
+pauvres maisonnettes penchantes qui se soutiennent à grand'peine les
+unes les autres. Au milieu de ces masures s'élève une maison de pierre
+qu'on dit avoir été jadis habitée par le contrôleur clerc d'eau.
+
+Elle a deux fenêtres et une porte. Au-dessus de la porte, un humble
+sculpteur qui vivait au temps du roi Henri IV ou du roi Louis XIII, a
+figuré, sous une sorte de dais, une barque montée par deux personnages.
+L'un a pour insignes la crosse et la mitre. Je n'hésite pas à
+reconnaître en lui Hugues, archevêque de Rouen en 1130. L'autre, dont
+les cheveux flottent sur les épaules, est saint Adjutor lui-même. Une
+troisième figure a péri par l'injure du temps: c'était celle d'un pauvre
+batelier qui conduisait l'évêque et le saint. Tous les mariniers du pays
+vous expliqueront couramment le sujet de ce bas-relief. Ils n'ont point
+oublié en effet que saint Adjutor, accompagné de l'évêque Hugues, s'en
+alla combler un gouffre creusé dans le lit de la rivière, devant le
+prieuré de la Madeleine. Au-dessus de ce gouffre, les eaux formaient un
+tourbillon où s'abîmaient les barques. Déjà de nombreux équipages
+avaient péri à la Madeleine, et les berges du fleuve commençaient à se
+couvrir la nuit d'âmes en peine. Saint Adjutor combla le gouffre en y
+jetant les chaînes dont naguère il avait été chargé injustement par les
+infidèles. C'était peu de quelques anneaux de fer pour combler un abîme.
+Mais il jetait dans le fleuve, avec ses chaînes, les souffrances du
+juste et la patience du saint. Maintenant, la charité ne fait plus de
+miracles de ce genre; il faut employer les dragues.
+
+Ce miracle a été mis en vers au XVIIe siècle, dans un lamentable style
+de complainte.
+
+ Un gouffre en la Seine voisine
+ Par ses flots tortueux ruine
+ Et les hommes et les bateaux,
+ Les coulant jusqu'au fond des eaux.
+ Mais Adjutor longtemps ne souffre
+ L'incommodité de ce gouffre.
+ Se sentant touché de douleur,
+ Hugues, son prélat, il appelle;
+ Ils y vont en même nacelle
+ Pour mettre fin à ce malheur.
+
+Le grand saint Adjutor jette, comme nous l'avons dit, ses chaînes "en
+les ondes inhumaines" qui deviennent aussitôt lisses et paisibles.
+
+ Oyez, lecteur, une merveille
+ Qui rarement a sa pareille;
+ Le péril dès lors a cessé,
+ Le bruit des flots s'est apaisé.
+ Il n'est point de fleuve où l'on voie
+ La course de l'onde plus coie.
+ Le nocher peut mener sa nef
+ Assurément par cette place
+ Dans une tranquille bonace
+ Sans redouter aucun méchef.
+
+Saint Adjutor est vénéré sous les noms d'Ajoutre et d'Astre. Ce saint
+Adjutor, Ajoutre ou Astre devait être un homme bien extraordinaire. Il
+est impossible de se représenter aujourd'hui sa physionomie véritable.
+Mais à juger par l'empreinte profonde qu'il a laissée dans l'imagination
+populaire, Adjutor de Vernon eut l'âme ardente et forte.
+
+
+HISTOIRE DE SAINT ADJUTOR
+
+Descendant des compagnons de Rollon, fils du duc Jean et de la duchesse
+Rosamonde de Blaru, if fut élevé par saint Bernard, abbé de Tiron, dans
+les pratiques les plus exactes de la religion chrétienne. Il semble
+avoir porté dans cette nouvelle foi l'esprit aventureux et rêveur qui
+inspirait ses aïeux au temps où ils manoeuvraient, en chantant, leurs
+barques sur la mer.
+
+On raconte qu'il passa son adolescence dans les bois, chassant avec
+fureur, puis tout à coup ravi par des visions extatiques. En ce
+temps-là, Pierre l'Ermite prêchait la croisade contre les infidèles.
+Adjutor de Vernon prit la croix en 1095. Suivi de deux cents hommes
+d'armes, il partit pour les lieux saints et parcourut la Palestine,
+priant et combattant. Deux ans plus tard, il parvint à Nicée et guerroya
+après la conquête de Jérusalem. Tombé dans une embuscade aux environs de
+Tambire, il parvint à se faire jour au milieu des Sarrasins qui
+laissèrent mille de leurs sur la place.
+
+Cependant les infidèles reprirent le tombeau de Jésus-Christ. Après
+dix-sept ans de travaux et de combats, Adjutor de Vernon fut pris par
+les Turcs, et enfermé dans Jérusalem. Il était lié bien étroitement,
+mais l'on croit qu'il se consolait en songeant que son corps était
+captif dans le même lieu que le tombeau du fils de Dieu. Et, dans sa
+prison, il ne cessait de prier.
+
+Or, une nuit qu'il dormait, il vit apparaître à sa droite sainte
+Madeleine et à sa gauche le bienheureux Bernard de Tiron, qu'il avait
+invoqués. Ils l'enlevèrent et le transportèrent, en une nuit, de
+Jérusalem dans la campagne proche la ville de Vernon. De tels voyages
+n'étaient pas rares à cette époque.
+
+Parvenus à la forêt de Vernon, Madeleine et saint Bernard de Tiron
+laissèrent Adjutor en lui disant:
+
+"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi."
+
+Le chevalier reconnut avec une surprise joyeuse les bois où il avait
+passé sa jeunesse. Apercevant un jeune pâtre qui, non loin de là,
+gardait un troupeau de moutons au penchant d'une colline, il l'appela et
+lui commanda de se rendre au château de Blaru afin d'annoncer à la
+duchesse Rosamonde le retour de son fils.
+
+Le pâtre fit ce qui lui était ordonné. Mais Rosamonde ne crut point que
+le message apporté par l'enfant fût véritable.
+
+Elle répondit:
+
+"Mon fils est mort à Jérusalem, et il ne me sera pas donné de voir le
+jour de son retour."
+
+Et elle demeura dans la maison.
+
+Le pâtre revint vers celui qui l'avait envoyé et lui rapporta les
+paroles de la duchesse.
+
+"Retourne à Blaru, lui dit Adjutor, et annonce que les trois cloches de
+l'église vont sonner d'elles-mêmes pour annoncer mon retour."
+
+En effet, le pâtre n'avait pas plus tôt porté cet avis à la duchesse que
+les cloches se mirent en branle. Mais Rosamonde secoua la tête et dit:
+
+"Ces cloches ne sonnent point pour le retour de mon fils."
+
+Le pâtre retourna vers Adjutor qui le renvoya une troisième fois à
+Blaru.
+
+"Tu annonceras encore mon retour, dit-il, et, si ma mère n'y veut pas
+croire, le coq qui est à la broche dans la cuisine du château chantera
+trois fois."
+
+Le pâtre ayant rapporté ce discours, le coq qui était à la broche se mit
+à chanter.
+
+En l'entendant, Rosamonde fut persuadée enfin de la venue de son fils.
+Elle se rendit dans la forêt pour embrasser l'enfant qui lui était
+merveilleusement rendu. Mais elle avait trop tardé. Dieu n'aime pas
+qu'on doute de sa puissance et de sa miséricorde. Il avait rappelé à lui
+son serviteur.
+
+Quand Rosamonde fut dans l'endroit du bois désigné par le pâtre, Adjutor
+venait de rendre le dernier soupir, selon la promesse que sainte
+Madeleine et saint Bernard lui avaient donnée, disant:
+
+"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi."
+
+Le renom de sa sainteté se répandit comme un parfum dans toute la
+contrée. Rosamonde de Blaru prit le voile; elle partagea après sa mort
+la sépulture de son fils.
+
+Le tombeau de saint Adjutor existe encore. On y voit gravées deux flûtes
+en sautoir. Ces emblèmes sont aussi ceux des lords de Vernon. La belle
+Diana, dont nous rappelions tout à l'heure le souvenir, ne dit-elle pas
+à son cousin:
+
+"Vous reconnaissez nos armoiries, ces deux flûtes?"
+
+Faut-il en conclure que non seulement la devise, mais encore les
+armoiries des nobles seigneurs de Vernon furent emportées de France par
+quelque compagnon du duc Guillaume? Je ne sais quel lien de parenté unit
+le grand saint Adjutor et la belle Diana. Je n'ai point à le rechercher
+ici. Il ne me reste qu'à expliquer comment saint Adjutor, qui passa de
+ce monde à l'autre le jour même de son retour à Vernon, put jeter ses
+chaînes dans le fleuve pour combler le gouffre. Cette difficulté n'est
+qu'apparente. Le saint revint sur terre pour opérer ce miracle.
+
+Voulez-vous à la fois de plus fraîches promenades et de moins vieux
+souvenirs? Traversons la petite ville, ce sera fait en cinq minutes, et
+allons nous asseoir sous les grands arbres taillés en muraille du parc
+de Bizi. C'est un héros qui les planta. Le maréchal de Belle-Isle, qui
+avait hérité la magnificence de Fouquet, son grand-père, créa dans ses
+courts loisirs le parc de Bizi. "Quand il n'était pas à Metz, dit
+Barbier, il était dans sa terre, près de Vernon, dirigeant une armée de
+terrassiers, de maçons, de jardiniers et de décorateurs." On ne lui
+enviera pas son fastueux repos si l'on songe à ses fatigues. Qu'on
+relise cette retraite de Prague, quand le maréchal, investi par
+l'ennemi, sortit de la place avec quinze mille hommes qu'il réussit à
+rendre, pour ainsi dire, invisibles, et qu'il conduisit à Egra, en sept
+journées de l'hiver le plus rigoureux. Officiers et soldats, roulés dans
+leur manteau, couchaient sur la neige. Le vieux maréchal, qui souffrait
+de la goutte, dormait dans un carrosse qu'on abritait derrière un mur de
+neige. L'opération était de plus délicates et exigeait, paraît-il, une
+habileté consommée. Mais le mérite d'une retraite n'est guère reconnu
+que par les gens de l'art. Le public n'en est jamais touché. La retraite
+de Prague accrut en même temps la gloire et l'impopularité du maréchal
+de Belle-Isle. Ce grand homme de guerre fut alors beaucoup chansonné.
+Parmi les chansons dont on le tympanisa, il en est du moins d'assez
+jolies. Il y a de l'esprit dans le couplet que voici:
+
+ Quand Belle-Isle est parti,
+ Une nuit,
+ De Prague à petit bruit,
+ Il dit,
+ Voyant la lune:
+ Lumière de mes jours,
+ Astre de ma fortune,
+ Conduisez-moi toujours.
+
+L'excellent duc de Penthièvre habita Bizi. Les fraisiers des bois
+portent témoignage de sa candeur et de sa bonté. Car le duc écrivait en
+1777 à son intendant:
+
+"J'ai appris ... que l'on désolait les habitants de Vernon en les
+empêchant de prendre des fraises dans les bois ... On trouvera le secret
+de me faire haïr, et cela me procurera un de plus vifs chagrins que je
+puisse avoir en ce monde."
+
+Je cite cette lettre d'après le texte qu'en donne M. Adolphe Meyer dans
+son histoire de Vernon. Elle est vraiment d'un bon homme.
+
+Par une singularité merveilleuse, le duc de Penthièvre unissait la foi
+chrétienne aux vertus philosophiques. Il tenait à l'ancien régime par sa
+naissance, mais par ses moeurs il contentait l'esprit nouveau. Comme,
+d'ailleurs, il était étranger aux affaires publiques, sa bienfaisance
+lui assura, par un rare privilège, au milieu de la Révolution, l'amour
+et le respect de ses anciens vassaux. En échange des titres qu'un décret
+de l'Assemblée Nationale lui avait ôtés, il reçut celui de commandant de
+la garde nationale de Vernon. Trois ans plus tard, le 20 septembre 1792,
+la municipalité de la petite ville se rendit à Bizi et y planta un arbre
+de la Liberté auquel cette inscription fut suspendue: "Hommage à la
+vertu."
+
+Cependant le pauvre homme se mourait de chagrin. Il survécut peu de
+jours à la mort affreuse de sa belle-fille, la princesse de Lamballe.
+
+Près du parc, à l'extrémité d'une avenue plantée, que bordent d'un côté
+les dernières maisons de la ville et qui longe de l'autre des vignes et
+des pommiers, s'élève une pyramide de granit, sorte de menhir
+géométrique, d'un aspect à la fois héroïque et funèbre. C'est, en effet,
+un tombeau glorieux. Sur ce monument sont gravées les armes de Vernon et
+de Privas avec cette inscription:
+
+ AUX GARDES MOBILES DE L'ARDÈCHE
+ Vernon, 22-26 novembre 1870
+
+L'invasion s'étendait. Évreux venait de tomber au pouvoir des Allemands.
+Quatre compagnies du 2e bataillon de l'Ardèche et le 3e bataillon,
+formant ensemble un effectif de quinze cent hommes, partirent de
+Saint-Pierre-de-Louviers le 21 novembre, à onze heures du soir, avec
+ordre de couvrir Vernon, qui devait être attaqué le lendemain. Le train
+qui les portait marchait à petite vitesse, tous ses feux de signaux
+éteints. Il s'arrêta vers trois heures du matin, par une nuit noire et
+pluvieuse, à une lieue en avant de la ville. Aussitôt les troupes
+descendirent et se portèrent sur les hauteurs de la forêt de Bizi, qui
+couvrent Vernon du côté de Pacy, où l'ennemi était arrivé en force
+depuis la veille.
+
+Le lieutenant-colonel Thomas se fit guider dans la forêt par des
+habitants. Il borda toutes les avenues de tirailleurs placés dans les
+fourrés avec défense d'ouvrir le feu sans ordre. Son intention était de
+laisser les Prussiens franchir le bois, afin de les dominer ensuite et
+de les cerner dans Vernon. Toutes les mesures étaient prises quand, au
+point du jour, un grand roulement de voitures et des sonneries de
+trompettes annoncèrent l'arrivée des ennemis. Leur passage dura près
+d'une heure. Quand leur tête de colonne arriva dans la ville, elle fut
+reçue à coups de fusil par des gardes nationaux. Cet accueil leur donna
+de l'inquiétude; un détachement seul fit son entrée, la plus grande
+partie de leurs forces resta formée en dehors.
+
+Ayant pris des renseignements, ils surent bientôt, par des espions, que
+les Français occupaient la forêt. Alors, comprenant ce que leur position
+avait de critique, ils ne songèrent plus qu'à assurer leur retraite.
+Leur cavalerie se porta immédiatement en avant pour explorer les
+passages et reconnaître ceux qui pourraient être libres. A force de
+recherches, elle parvint à découvrir de petits chemins de service qui
+n'étaient pas gardés. Ils se hâtèrent de faire filer leur artillerie par
+ces chemins, pendant que l'infanterie, se portant sur la grande route,
+tentait d'enlever le passage de vive force. Après une heure d'une
+fusillade très nourrie, ils se débandèrent et, se jetant dans tous les
+sens à travers bois, ils poussèrent dans la direction de Pacy. Ils
+perdirent, tant dans le combat que dans leur retraite désordonnée, cent
+cinquante soldats et plusieurs officiers, et ils abandonnèrent douze
+fourgons chargés de vivres et de munitions.
+
+Pendant trois jours, l'ennemi ne donna pas signe de vie. Ceux des
+mobiles de l'Ardèche qui étaient restés à Bernay arrivèrent à Vernon, où
+les trois bataillons se trouvèrent réunis. Dans la matinée du 26, la 6e
+compagnie du 3e bataillon, de grand'garde à deux cents mètres en avant
+de la forêt, sur la route d'Ivry, au hameau de Cantemarche, fut
+subitement assaillie par une colonne de huit cents hommes. Malgré la
+soudaineté de l'attaque et le nombre des ennemis, les mobiles firent
+bonne contenance. Mais, s'apercevant que la position allait être
+tournée, ils battirent en retraite jusqu'à la lisière du bois. Là,
+s'abritant derrière les terrassements de la voie ferrée, ils
+tiraillèrent jusqu'à l'épuisement complet de leurs munitions. Alors le
+capitaine Rouveure s'écrie: "A la baïonnette, mes enfants!" Et il
+s'élance en avant. Aussitôt il tombe mortellement frappé. La petite
+troupe se jette sur l'ennemi, qui recule. A ce moment, deux bataillons
+de renfort arrivent et, masqués par les bois, font sur les Allemands de
+vigoureuses décharges. Ceux-ci mettent en batterie plusieurs pièces de
+campagne. Mais, vers quatre heures, ils battent en retraite, laissant
+deux cents morts sur le terrain. Les mobiles avaient eu huit hommes tués
+et vingt blessés. Le corps du capitaine Rouveure était resté aux mains
+des Allemands, qui lui rendirent les derniers honneurs. Un détachement
+de cavalerie, commandé par un officier supérieur, rapporta ces restes
+dans un cercueil couronné de lauriers.
+
+A la nouvelle de la capitulation de Rouen, les mobiles de l'Ardèche
+reçurent l'ordre de quitter la ville de Vernon qu'ils avaient si
+généreusement défendue. Voilà les souvenirs que rappelle le monument de
+Bizi.
+
+J'ai voulu, feuilletant la petite ville comme un livre, résumer deux ou
+trois de ses pages de pierre. Les villes, ne sont-ce point des livres,
+de beaux livres d'images où l'on voit les aïeux.
+
+
+
+
+III
+
+SAINT-VALERY-SUR-SOMME
+
+
+Saint-Valery-sur-Somme, vendredi 13 août.
+
+De la chambre où j'écris, on découvre toute la baie de la Somme, dont le
+sable s'étend à l'horizon jusqu'aux lignes bleuâtres du Crotoy et du
+Hourdel. Le soleil, en s'inclinant, enflamme le bord des grands nuages
+sombres. La mer monte et déjà, du côté du large, les bateaux de pêche
+s'avancent avec le flot. Sous ma fenêtre, des barques amarrées au bord
+du chenal portent à leur mât, au lieu de voilure, des filets qui
+sèchent. Cinq ou six pêcheurs, plongés à mi-corps dans la maigre
+rivière, épient le poisson qu'autour d'eux des rabatteurs effrayant en
+frappant l'eau à grands coups de gaule. Ces pêcheurs sont armés d'une
+baguette pointue dont ils piquent adroitement leur proie. Chaque fois
+qu'ils lèvent hors de l'eau leur arme flexible, on voit briller à la
+pointe une sole transpercée.
+
+Un vent salé fait voltiger les papiers sur ma et m'apporte une âcre
+odeur de marée. Des troupes innombrables de canards nagent sur le bord
+du chenal et jettent à plein bec dans l'air leur coin coin satisfait.
+Leurs battements d'ailes, leurs plongeons dans la vase, leur dandinement
+quand ils vont de compagnie sur le sable, tout dit qu'ils sont contents.
+Un d'eux repose à l'écart, la tête sous l'aile. Il est heureux. A la
+vérité, on le mangera un de ces jours. Mais il faut bien finir; la vie
+est enfermée dans le temps. Et puis le malheur n'est pas d'être mangé.
+Le malheur, c'est de savoir qu'on sera mangé; et il ne s'en doute pas.
+Nous serons tous dévorés; nous le savons, nous; la sagesse est de
+l'oublier.
+
+Suivons la digue, pendant que la mer, qui a déjà couvert les bancs de
+Cayeux et du Hourdel, entre dans la baie par de rapides courants et
+ramène la flottille des pêcheurs de crevettes. Nous avons à notre gauche
+les remparts, que la Somme et la mer baignaient naguère, et dont les
+vieux grès ont été couverts par l'embrun d'une rouille dorée. L'église
+élève sur ces remparts ses cinq pignons aigus, percés, au XVe siècle, de
+grandes baies à ogives, son toit d'ardoises en forme de carène
+renversée, et le coq de son clocher. Au XIe siècle, il y avait là une
+autre église qui avait aussi sa girouette. Au mois de septembre 1066,
+Guillaume le Bâtard venait ici chaque matin consulter avec inquiétude le
+coq du clocher. Son host, composé de soixante-sept mille combattants,
+sans compter les valets, les ouvriers et les pourvoyeurs, attendait
+proche la ville; sa flotte, échappée à un premier naufrage, mouillait
+dans la baie. Quinze jours durant, le vent, soufflant du nord, retint au
+port cette multitude d'hommes et de barques. Le Bâtard, impatient de
+conquérir l'Angleterre sur Harold et les Saxons, s'affligeait d'un
+retard pendant lequel ses navires pouvaient s'avarier et son armée se
+disperser. Pour obtenir un vent favorable, il ordonna des prières
+publiques et fit promener dans le camp la châsse de saint Valery. Ce
+bienheureux, sans doute, n'aimait pas les Saxons, car aussitôt le vent
+tourna et la flotte put appareiller.
+
+Quatre cents navires à grandes voiles et plus d'un millier de bateaux de
+transport s'éloignèrent de la rive au même signal. Le vaisseau du duc
+marchait en tête, portant en haut de son mât la bannière envoyée par le
+pape et une croix sur son pavillon.
+
+Ses voiles étaient de diverses couleurs, et l'on y avait peint en
+plusieurs endroits trois lions, enseigne de Normandie. A la proue était
+sculptée une tête d'enfant tenant un arc tendu avec la flèche prête à
+partir.
+
+Ce départ eut lieu le 29 septembre. Huit jours après, Guillaume avait
+conquis l'Angleterre.
+
+Une rampe monte en serpentant à une vieille porte de la ville qui reste
+debout, flanquée de ses deux tours décrénelées que fleurissent de petits
+oeillets roses. Une de ces tours garde encore, sous les herbes folles et
+les fleurs sauvages, sa couronne de mâchicoulis. Une bonne femme plante
+des choux au pied de cette ruine. L'hiver, il pleut de grosses pierres
+dans son jardin. Sa maisonnette, assise sur d'antiques souterrains, se
+fend et fait mine de s'abattre à chaque éboulement. Pourtant, la bonne
+créature admire la porte Guillaume; elle l'aime. "Sûrement, elle me
+tuera un jour, me dit-elle, mais tout de même, elle est fière!"
+
+Après avoir traversé une rue de village, dont les maisons basses,
+couvertes de chaume, sont gaiement peintes en bleu clair, nous touchons
+à la pointe du cap Cornu. Là s'élève une chapelle à demi cachée par un
+bouquet d'ormes centenaires. C'est une construction toute moderne, d'un
+roman bâtard. Mais les murs de pierre et de galet présentent l'aspect
+d'un damier et rappellent ainsi les vieux édifices normands. Cette
+chapelle, dite de Saint-Valery ou des Marins, remplace un édicule plus
+ancien et abrite le tombeau de l'apôtre du Vimeu.
+
+C'est un lieu de pèlerinage très fréquenté des marins. Quatre ou cinq
+petits navires ont déjà été suspendu à la voûte de la chapelle neuve par
+des pêcheurs échappés d'un naufrage. Ces braves gens se font l'idée d'un
+Dieu violent et puéril comme ils sont eux-mêmes. Ils savent qu'il est
+terrible dans sa colère, mais qu'il ne faut pas lui en vouloir. Ils en
+détiennent son amitié par de petits cadeaux. Ils lui apportent des
+joujoux pour l'amuser. Il est vrai que ces joujoux sont des joujoux
+symboliques et que ces bateaux d'enfant représentent la barque que le
+Seigneur a miraculeusement préservée. Je pense bien que le bon saint
+Valery a sa part de ces humbles présents; les petits bateaux sont faits
+pour lui plaire, car il fut en ses jours terrestres l'ami des bateliers
+de la Somme.
+
+Le cap Cornu est magnifique et sauvage, et il est plein de souvenirs.
+C'est là qu'il faut nous arrêter. Là, sous ces grands ormes qui
+frissonnent au vent du large, au pied de la chapelle des Marins, à
+quelques pas de cette pointe avancée d'où l'on découvre à gauche les
+falaises du pays de Caux, à droite la baie de la Somme, puis les côtes
+basses de Picardie, et, tout en face, la haute mer. Je voudrais rappeler
+en quelques mots l'homme fort des anciens jours, qui laissa dans ces
+contrées une trace si profonde de son passage.
+
+
+HISTOIRE DE SAINT GUALARIC OU VALERY
+
+Gualaric ou Walaric, appelé depuis Valery, n'est point originaire de la
+contrée maritime où son nom fut donné à deux villes et à d'innombrables
+églises. Il naquit de pauvres paysans, dans la province d'Auvergne. Il
+fut berger dans son enfance et n'eut qu'une houlette pour tout bien.
+Mais il était riche de sens, d'esprit et de piété.
+
+Il quitta de bonne heure son pays pour se mettre au service du saint
+évêque d'Auxerre, Germain. Puis il se fit moine dans l'abbaye de
+Luxeuil, que saint Colomban d'Irlande gouvernait alors avec sagesse.
+Pourtant les religieux secouèrent le joug de leur pasteur, et saint
+Colomban, chassé par ses ouailles, prit le chemin de l'exil. La piété,
+la modestie et la tempérance quittent Luxeuil avec lui. Valery,
+profondément affligé, sortit à son tour de ce port salutaire devenu un
+pernicieux écueil, et il résolut de vivre dans la solitude, loin des
+méchants.
+
+"J'irai, dit-il, où Dieu voudra me conduire."
+
+Au bout de quelques jours, il se trouva sur les rives du fleuve de Somme
+et il en suivit les bords jusqu'au rivage de la mer. Là, il s'arrêta,
+épuisé de fatigue, au bord d'une fontaine, et il secoua la poussière de
+ses chaussures. C'est sur cette poussière que s'éleva depuis la ville de
+Saint-Valery.
+
+Une épaisse forêt descendait alors jusque sur les grèves de la mer. Les
+lièvres l'habitaient. Elle recouvrait des marais peuplés de vanneaux, de
+bécasses, de canards et de sarcelles. Les mouettes déposaient leurs
+oeufs sur la roche nue des falaises. Le cri aigu du héron et la plainte
+du courlis s'élevaient des grèves pâles où le cygne, l'oie sauvage et le
+grèbe, chassés par les glaces, venaient passer l'hiver dans les sables
+marins. Des hommes en petit nombre habitaient ces contrées sauvages.
+C'étaient de pauvres bateliers qui pêchaient dans l'embouchure
+poissonneuse de la Somme. Ils étaient païens. Ils adoraient des arbres
+et des fontaines. En vain les saints Quentin, Mellon, Firmin, Loup, Leu,
+et plus récemment, saint Berchund, évêque d'Amiens, étaient venus les
+évangéliser. Ils croyaient aux génies de la terre et aux âmes des
+choses.
+
+Ces simples pêcheurs étaient saisis d'une horreur sacrée quand ils
+pénétraient dans les forêts profondes qui couvraient alors tout le
+rivage. Ils voyaient partout des dieux agrestes. Au bord des sources, où
+tremblaient les rayons de la lune, ils apercevaient des nymphes, des
+fées, des dames merveilleuses; ils les adoraient et leur apportaient en
+tremblant des guirlandes de fleurs. Ils croyaient bien faire en les
+aimant, puisqu'elles étaient belles.
+
+Sans doute, la source qui descendait le coteau feuillu où le pieux
+Valery s'arrêta était une des sources sacrées auxquelles ces hommes
+faisaient des offrandes. Elle coule encore au pied de la chapelle, du
+côté de la baie. Comme aux anciens jours, l'eau en est fraîche et toute
+claire. Mais, maintenant elle ne chante plus. Elle n'est plus libre
+comme au temps de sa rustique divinité. On l'a emprisonnée dans une cuve
+de pierre à laquelle on accède par plusieurs degrés. Du temps de saint
+Valery, c'était une nymphe. Nulle main n'avait osé la retenir, elle
+fuyait sous les saules. Semblable à ces ruisseaux qu'on voit encore en
+grand nombre dans les vallées du pays, elle formait, de distance en
+distance, de petits lacs où sommeillait, sur un lit flottant de feuilles
+vertes, la pâle fleur du nénuphar. C'est là, c'est dans ces fontaines
+des bois que se réfugièrent les dernières nymphes chassées par les
+évêques. Ces agrestes déesses étaient poursuivies sans pitié. Un article
+des ordonnances du roi Childebert porte que: "Celui qui sacrifie aux
+fontaines, aux arbres et aux pierres sera anathématisé."
+
+Valery jugea ce lieu convenable à des desseins. Il avait obtenu du roi
+des Francs la permission d'établir sa demeure en tout endroit du royaume
+où il lui plairait d'habiter. Il bâtit de ses mains une cellule, et il
+s'y consacra à la prière et à la contemplation. Quelques disciples
+vinrent près de lui pour vivre de sa vie et se nourrir de ses pieux
+exemples. Ils construisirent leur cellule près de la sienne, à
+l'extrémité de la forêt, sur le bord d'un précipice dont le pied
+baignait dans la mer. L'évêque Berchund venait, dit-on, passer chaque
+année le saint temps du carême dans cette solitude.
+
+Valery, autant qu'on peut ressaisir les traits de son âme sous le
+pinceau timide et maladroit des ses pieux historiens, était à la fois
+plein de force et de douceur. On rapporte de lui des traits de bonté qui
+sont rares dans la vie des rudes apôtres de l'Occident barbare. On dit
+que, comme plus tard saint François d'Assise, il répandait jusque sur
+les pauvres animaux la pitié qui remplissait son coeur. Les petits
+oiseaux venaient manger dans sa main.
+
+"Mes enfants, disait-il à ses compagnons, ne leur faisons par de mal et
+laissons-les se rassasier des miettes de notre pain."
+
+C'est contre les nymphes des bois et des fontaines que le saint homme
+tournait toute sa colère. Pourtant ces nymphes étaient des innocentes.
+Je crois bien que les pêcheuses et les villageoises venaient leur
+demander en secret d'avoir de beaux enfants. Mais il n'y avait pas de
+mal à cela. Ces nymphes, ces fées, ces dames étaient jolies et mettaient
+un peu de grâce au fond des coeurs rustiques. C'étaient des divinités
+toutes petites, qui convenaient aux petites gens. Saint Valery les
+tenait pour des démons pernicieux, et il résolut de les détruire. Pour y
+réussir, il abandonna la vie contemplative si douce à son coeur blessé,
+et il parcourut la contrée, prêchant les païens et portant l'Évangile de
+village en village.
+
+Un jour, passant dans un lieu proche de la ville d'Eu, il vit un arbre
+aux branches duquel des images d'argile étaient suspendues par des
+bandelettes de laine rouge. Ces images représentaient l'Amour, le dieu
+Hercule et les Mères. Ces Mères étaient très vénérées dans toute la
+Gaule occidentale. Les potiers de terre ne cessaient point de modeler
+les figures de ces dieux qui se trouvent encore en grand nombre dans la
+terre sur le rivage de l'Océan, de la Somme à la Loire. Elles sont
+parfois géminées, et deux mères sont assises côte à côte, tenant chacune
+un enfant. Parfois, il n'y a qu'une Mère, et les paysans qui la
+découvrent en labourant leur champ la prennent pour la Vierge Marie.
+Mais c'est une idole des païens.
+
+Saint Valery fut irrité à cette vue et pensa en son coeur:
+
+"Des démons pendent comme des fruits pernicieux aux rameaux de cet
+arbre."
+
+Puis il leva la cognée qu'il portait à sa ceinture et, avec l'aide du
+moine Valdolène, son compagnon, il renversa l'arbre avec les images
+saintes qu'il abritait sous son feuillage. Quand les gens du pays virent
+couché sur le sol l'arbre-dieu avec la multitude des offrandes et la
+sève saignant sur le tronc mutilé, ils furent saisis de douleur et
+d'effroi. Et lorsque saint Valery leur cria: "C'est moi qui ai renversé
+l'arbre que vous adoriez faussement", ils se jetèrent sur lui et le
+menacèrent de l'abattre comme il avait abattu le dôme verdoyant.
+
+Alors l'apôtre étendit les deux bras et dit:
+
+"Si Dieu veut que je meure, que sa volonté soit faite."
+
+Et soit que ces hommes sentissent en lui quelque chose de divin, soit
+pour tout autre raison, ils le laissèrent aller.
+
+Mais il voulut rester avec eux pour les instruire dans l'Évangile. Il
+était juste aussi qu'il leur donnât un Dieu en échange de ceux qu'il
+leur avait ôté, car ceux qui détruisent l'espérance dans les âmes sont
+cruels. Puis, sa pieuse conquête étant achevée, Valery retourna à la
+solitude qu'il avait choisi.
+
+Les travaux de son apostolat étaient souvent pénibles. Un jour, dit son
+biographe, que cet ami de Dieu revenait à pied d'un lieu dit Cayeux à
+son monastère dans la saison d'hiver, il arriva qu'à cause de
+l'excessive rigueur du froid il s'arrêta pour se chauffer dans la maison
+d'un certain prêtre. Celui-ci et ses compagnons, qui auraient dû traiter
+avec un grand respect un tel hôte, commencèrent au contraire à tenir
+audacieusement, avec le juge du lieu, des propos inconvenants et
+déshonnêtes. Fidèle à sa coutume de poser toujours sur les plaies
+corrompues et hideuses le salutaire remède et la parole divine, il
+essaya de les réprimer, disant:
+
+"Mes fils, n'avez-vous pas vu dans l'Évangile qu'au jour du jugement,
+vous aurez à répondre de toute parole vaine?"
+
+Mais eux, méprisant son avertissement, s'abandonnèrent de plus en plus à
+des propos grossiers et impudiques. Pour lors, secouant la poussière de
+ses souliers, il dit:
+
+"J'ai voulu, à cause du froid, chauffer un peu à votre feu mon corps
+fatigué. Mais vos coupables discours me forcent à m'éloigner tout glacé
+encore."
+
+Et il sortit de la maison.
+
+Ce récit semblera peut-être insipide à distance. Ici, dans la terre où
+il est né, et dont il a gardé le goût, je le trouve plein de saveur et
+j'en goûte avec plaisir le parfum sauvage.
+
+En l'an 622, un jour du mois de décembre, Gualaric, appelé aussi Valery,
+plein d'oeuvres et de jours, se leva avant matines de dessus son lit de
+feuilles sèches et conduisit ses disciples jusqu'à l'orme entouré de
+ronces au pied duquel il avait coutume de faire ses prières; là,
+plantant deux bâtons dans la terre, il marqua une place de la longueur
+de son corps, et dit:
+
+"Lorsque, par volonté de Dieu, je sortirai de l'exil de ce monde, c'est
+là qu'il faudra m'ensevelir."
+
+Les saints des Gaules avaient ainsi coutume de choisir eux-mêmes le lieu
+de leur sépulture. Dans le pays de Tréguier, saint Renan ne s'étant pas
+expliqué à cet égard avant sa mort, ses disciples déposèrent son corps
+sur un chariot attelé de boeufs qu'ils laissèrent aller librement, et
+ils le mirent en terre à l'endroit où les boeufs s'étaient arrêtés
+d'eux-mêmes.
+
+Saint Valery mourut le dimanche qui suivit le jour où il avait marqué
+lui-même le lit de son repos. Il fut fait selon sa volonté, et l'évêque
+Berchund vint inhumer le corps du bienheureux.
+
+L'histoire d'un saint ne finit point à la mort et à la sépulture. Elle
+se continue d'ordinaire par la relation des miracles opérés sur la tombe
+du bienheureux. Nous avons vu que Guillaume le Bâtard fit promener la
+châsse de saint Valery pour obtenir un vent favorable. Quatre-vingts ans
+après vivait un comte de Flandre nommé Arnould et surnommé le Pieux. Il
+avait une grande foi en la vertu des saints et professait une vénération
+particulière pour le corps du bienheureux Valery. Il le fit bien voir,
+car il vint avec son ost assiéger la ville de Saint-Valery, massacra les
+habitants et pilla l'abbaye afin de s'emparer des reliques du
+bienheureux. Ils les emporta dans son comté avec les os de saint
+Riquier, qu'il avait pris en même temps, et il croyait s'être assuré
+ainsi la protection divine, tant sa foi était forte.
+
+En ce temps-là, Hugues Capet était comte de France. Un jour qu'il
+s'était endormi dans une grotte, deux personnages vêtus de robes
+blanches lui apparurent dans son sommeil.
+
+"Je suis l'abbé de Saint-Valery, dit l'un d'eux. Avant de mourir, je
+demeurais sur le rivage de la mer. Mes os, et ceux de saint Riquier, ici
+présent avec moi, ont été ravis à leur tombe, et maintenant ils sont
+captifs sur une terre étrangère, mais le temps est venu où ils doivent
+être replacés dans les lieux où nous avons vécu. Quand Dieu m'aura
+déposé dans mon ancienne tombe, je te prédis que tu reviendras roi, et
+que ta race portera la couronne pendant plus de sept siècles."
+
+Il dit et s'évanouit avec son compagnon. Le comte Hugues redemanda les
+précieuses reliques à Arnould le Pieux afin de les rendre à l'abbaye de
+Saint-Valery et de devenir roi.
+
+La promesse du bienheureux s'accomplit. Mais certains auteurs croient
+que cette prophétie a été inventée après l'événement.
+
+Pour achever de peindre ce tableau gothique, j'aurais encore beaucoup
+d'autres merveilles à rapporter. Mais il est temps de me rappeler que je
+ne suis point un hagiographe. Si j'ai, sous les vieux ormes du cap
+Cornu, dessiné de mon mieux la figure du grand apôtre du Vimeu, c'est
+que cette figure ressemble, dans ses traits essentiels, à celle de tous
+les vieux évangélisateurs des Gaules. Par là, elle mérite d'être
+considérée avec attention par tous ceux qui s'intéressent à l'histoire
+de notre pays.
+
+Religieux et colons, ils ont pétri de leurs rudes mains et la terre où
+nous vivons, et les âmes de ses anciens habitants; ils ont creusé dans
+le sol de la France une indestructible empreinte. Il n'est pas
+indifférent pour nous que ces hommes apostoliques aient existé. Nous
+leur devons quelque chose. Il reste dans le patrimoine de chacun de nous
+quelques parcelles des biens qu'ils ont légués à nos pères. Ils ont
+lutté contre la barbarie avec une énergie féroce. Ils ont défriché la
+terre; ils ont apporté à nos aïeux sauvages les premiers arts de la vie
+et de hautes espérances.
+
+"Mais, hélas! direz-vous, ils ont tué les petits génies des bois et des
+montagnes. Le bon saint Valery a fait mourir la nymphe de la fontaine.
+C'est pitié.--Oui, ce serait une grande pitié. Mais cessez de vous
+attrister. Je vous le dis tout bas: ces pieux personnages n'ont pas fait
+périr le moindre petit dieu. Saint Valery n'a pas tué de nymphe, et les
+doux démons qu'il chassait d'un arbre entraient dans un autre. Les
+génies, les nymphes et les fées se cachent quelquefois, mais ils ne
+meurent jamais. Ils défient le goupillon des saints."
+
+Je lis dans un gros livre que, après la mort de saint Valery, les
+habitants de la baie de la Somme retombèrent dans l'idolâtrie. Ils
+avaient revu les dames mystérieuses des sources, et ils étaient revenus
+à leurs premières amours. Tant qu'il y aura des bois, des prés, des
+montagnes, des lacs et des rivières, tant que les blanches vapeurs du
+matin s'élèveront au-dessus des ruisseaux, il y aura des nymphes, des
+dryades; il y aura des fées. Elles sont la beauté du monde: c'est
+pourquoi elles ne périront jamais.
+
+Voyez, la nuit tombe sur les toits. Un charme paisible, triste et
+délicieux, enveloppe les choses et les âmes. Des formes pâles flottent
+dans la clarté de la lune. Ce sont les nymphes qui viennent danser en
+choeur et chanter des chansons d'amour autour de la tombe du bon saint
+Valery.
+
+Saint-Valery-sur-Somme, 14 août.
+
+Nous sommes ici dans un pays rude. La mer y est jaunâtre; c'est à peine
+si parfois elle bleuit au loin, vers le large. La côte, toute boisée,
+est d'un vert sombre. Le ciel est gris et pluvieux. L'eau n'a pas de
+sourires et le vent n'a pas de caresses. Cette baie où le vent du nord
+entre avec les goélettes norvégiennes chargées de planches et de fers
+bruts, Saint-Valery, ne plaît point aux étrangers. Et c'est aussi pour
+cela qu'on l'aime. On y a la mer et les marins; on y voit tout le
+mouvement d'un petit port de commerce et d'une baie poissonneuse. On y
+vit au milieu des pêcheurs. Ce sont de brave gens, des coeurs simples.
+Ils habitent le quartier de Cour gain. C'est le bien nommé, disent les
+gens du pays, car ceux qui y vivent gagnent peu. Le Courgain s'étend
+derrière la rue de la Ferté, sur une rampe assez rude. Des maisonnettes,
+qui auraient l'air de joujoux si elles étaient plus fraîches, se
+pressent les unes contre les autres, sans doute pour n'être point
+emportées par le vent. Là, on voit à toutes les portes de jolies têtes
+barbouillées d'enfants, et çà et là, au soleil, un vieillard qui
+raccommode un chalut, ou une femme qui coud à la fenêtre derrière un pot
+de géranium. Cette population, me dit-on, souffre beaucoup en ce moment.
+
+Elle est ruinée par les pêcheries étrangères, qui jettent en abondance
+le poisson sur nos marchés. Ces simples n'ont pas, pour le combat de la
+vie, d'autres armes que leur barque et leur filet. Ce sont de grands
+enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne connaissent point
+celles des hommes. En les voyant, on est pris de sympathie et d'amitié
+pour eux. La vie les use comme le temps use les pierres, sans toucher au
+coeur. La vieillesse même ne les rend point avares. Ils s'aident les uns
+les autres. Ce sont les seuls pauvres qui ne s'évitent point entre eux.
+Justement je vois passer sous ma fenêtre un ancien du pays. Il ressemble
+au père Corot. Il est propre; il porte un petit anneau d'or à l'oreille.
+Le sel de la mer a tanné sa peau; le poids du chalut a courbé son
+échine.
+
+A sa vue, je ne puis me défendre d'un souvenir. Je me répète à moi-même
+l'épitaphe qu'une poétesse grecque fit, au temps des Muses, pour un
+pauvre pêcheur de Lesbos. Elle est composée de peu de mots. Le style
+austère et pur des vers en atteste l'antique origine. Je traduis
+littéralement ce distique funéraire:
+
+"Ici est la tombe du pêcheur Pelagon. On y a gravé une nasse et un
+filet, monuments d'une dure vie."
+
+Ainsi parle dans sa pitié sereine cette Muse grecque, qui ne pleure pas,
+parce que les larmes souilleraient sa beauté. Le vieux Pelagon jetait
+ses filets au pied des blancs promontoires. Il avait vu, dans ses rudes
+travaux, le vieillard des mers, le terrible Protée s'élever comme un
+nuage du sein des vagues. Il avait peut-être entendu les sirènes chanter
+dans la mer bleue. La Manche n'a point de sirènes sur ses sables
+dangereux. Le blanc Protée n'erre point au pied des falaises à pic. Mais
+le vieux loup de mer, qui passe en ce moment sur le quai, a vu les âmes
+des naufragés voler comme des mouettes à la pointe des lames; il a vu
+sur la terre des feux célestes, et peut-être que Notre-Dame-de-Bon-Secours
+s'est montrée à lui dans la brume de l'Océan. Hélas! à travers combien de
+fatigues le ciel lui a souri! Aujourd'hui, comme au temps de Sapho, la
+barque et le chalut sont les monuments d'une dure vie.
+
+Hier, un enfant de onze ans s'est noyé dans la baie. Il était originaire
+de Cayeux. Cayeux est un port de pêche à trois lieues de Saint-Valery.
+Ce port est sans abri contre les vents de l'ouest et du nord-ouest, qui
+amenaient autrefois dans les rues tant de sable qu'on y enfonçait
+jusqu'aux genoux. Aujourd'hui les galets que la mer a amoncelés forment
+une digue naturelle et protègent les maisons, ainsi qu'une partie des
+champs. C'est là que le bon saint Valery faillit mourir de fatigue et de
+froid quand il frappa à la porte de la maison où un prêtre se chauffait
+en compagnie d'un juge. La vie n'y est aisée pour personne. La pauvre
+famille dont je parle y souffrit cruellement. Plusieurs enfants
+moururent. Un d'eux, par un hasard inconcevable, se noya dans un baquet.
+Quand le père et la mère vinrent s'établir à Saint-Valery, de neuf
+enfants qu'ils avaient eus, il ne leur restait que le fils qui est mort
+hier et un aîné appelé sous les drapeaux. La mère, entêtée dans le
+malheur et donnant à l'avenir la figure sombre du passé, répétait tous
+les jours avec épouvante:
+
+"Je sais que celui-ci se noiera comme les autres."
+
+De tels accidents sont rares à Saint-Valery. La baie et les bancs de
+sable prennent par an à peine une ou deux victimes. Pourtant la pauvre
+mère pleurait tous les jours son fils par avance.
+
+Vendredi, à quatre heures, il partit seul en barque, bien que ses
+parents le lui eussent défendu. Il se noya par un clair soleil, dans une
+mer calme, en vue de la maison où il avait été nourri et où l'attendait
+sa mère. La marée ramena à la côte sa barque et ses vêtements. Pendant
+huit heures, ses parents restèrent les yeux fixés sur cette eau
+tranquille qui recouvrait le cadavre de leur fils. Enfin, au milieu de
+la nuit, la mer s'étant retirée, quinze ou vingt pêcheurs s'en allèrent
+avec des lanternes, par les sables, chercher le corps. Ils le trouvèrent
+dans un trou. Les crabes avaient déjà dévoré une oreille et attaqué la
+joue.
+
+On a porté aujourd'hui le petit cercueil sous un drap blanc, dans la
+vieille église qui domine la mer. Les femmes de Cayeux, avec les parents
+de l'enfant défunt, tenaient la tête du cortège; elles portaient la
+pelisse noire, commune autrefois à toutes les femmes de la Picardie et
+des Flandres. Elles ressemblaient ainsi, sur le chemin montueux de
+l'église, aux saintes femmes que peignaient les maîtres flamands, au
+pied du Calvaire, en prenant leurs modèles sous leurs yeux. Les grandes
+pelisses ont passé par héritage des mères aux filles, et quelques-unes
+ont vu peut-être d'un siècle d'humbles douleurs. Les jeunes Valéricaines
+dédaignent aujourd'hui ce vêtement traditionnel. Elles portent, aux
+grands jours de la vie, des chapeaux à la mode de Paris et se croient
+"braves" avec des mantelets garnis de jais, sur lesquels elles croisent
+leurs mains rouges.
+
+Le cortège entra sous le vieux porche et l'office des morts commença.
+Derrière le cercueil, au poêle blanc dont les cordons étaient tenus par
+quatre petits garçons, raidement habillés de gros drap noir, le père et
+la mère se tenaient par le bras. L'homme ne pleurait plus. Mais on
+voyait que les larmes avaient coulé longtemps sur le cuir fauve de ses
+joues. La tête renversée, il sanglotait. Les sanglots secouaient son
+long collier de barbe brise et ses hautes épaules. Ils donnaient à sa
+bouche un faux air de sourire, horrible à voir.
+
+Cependant il se balançait ainsi qu'un homme ivre, et il mêlait aux
+chants des psaumes et aux prières de l'officiant une plainte lente,
+régulière et douce, comme l'air d'une de ces chansons avec lesquelles on
+endort les petits enfants. Ce n'était qu'un murmure, et l'église en
+était pleine! Mais elle, la mère! debout, immobile, muette dans sa
+pelisse antique, elle tenait son capuchon baissé au-dessous de sa
+bouche, et sous ce voile elle amassait sa douleur.
+
+Quand l'absoute fut donnée, le cortège s'achemina vers Cayeux. C'est là,
+sous le vent de mer, qu'ils veulent que leur enfant repose. Croient-ils
+que cette terre, si dure aux vivants, sera douce aux morts? Ou plutôt
+n'est-ce pas qu'ils gardent un tendre amour pour le rude pays où ils
+sont nés et auquel ils portent aujourd'hui ce qu'ils avaient de plus
+cher? Nous vîmes la petite troupe disparaître lentement sur le chemin
+pierreux. Jamais, pour ma part, je n'avais contemplé un si grand
+spectacle. C'est qu'il n'y a rien de plus grand au monde que la douleur.
+Dans les villes, elle se cache. Aujourd'hui, je l'ai vue au soleil, sur
+une colline qui ressemblait au calvaire.
+
+Ce dimanche les rues sont pavoisées. C'est la fête de la ville. De
+grandes affiches jaunes annoncent que des régates seront données sous le
+patronage du Yacht-Club de France. Les bateaux de Saint-Valery, de
+Cayeux courront. Des tribunes ornées des écussons des villes rivales
+s'élèvent sur le quai. Les habitants de la ville, de noir vêtus, s'y
+groupent autour de leurs officiers municipaux. A onze heures et demie,
+un coup de canon annonce que la fête nautique commence. Au-dessus de la
+pièce, un blanc flocon de fumée s'élève tout droit dans l'air
+tranquille. On craint que les voiles manquent de vent. Mais, peu à peu,
+tandis que manoeuvrent les yachts et les clippers, une jolie brise
+"nord-oua" s'élève et les bateaux de pêche de Saint-Valery et du Crotoy
+se mettent en ligne par un temps favorable. Ce sont de bons marcheurs.
+Tous les jours ils sortent à la mer descendante. Ils vont traîner leur
+chalut sur les bancs qu'on voit émerger au loin à mesure que l'eau
+baisse et qui forment alors des îlots jaunes dans la mer verte ou bleue.
+Ils pêchent la crevette grise qu'on trouve en abondance sur ces bancs
+entre la pointe du Hourdel et les dunes de Saint-Quentin. Ces petits
+bateaux animent la baie; ils en sont la vie, partant la joie. Le flot
+les ramène. C'est plaisir d'épier de loin leurs voiles grises, blanches
+ou noires, quand ils reviennent ensemble comme une compagnie d'oiseaux.
+
+16-18 août.
+
+On a distribué aujourd'hui les prix aux filles de l'école. A la sortie,
+nous essuyons un grain. Les couronnes de lauriers et de chênes
+déteignent, à la pluie, sur le front et sur les joues des fillettes, qui
+deviennent horriblement livides. Elles communiquent par des baisers ce
+teint à leurs parents attendris. Tout le monde est vert.
+
+Il y a pour les filles, à Saint-Valery, deux écoles communales dirigées
+par les soeurs de la Providence. Les Augustines tiennent, dans la ville,
+un pensionnat libre. Il n'y a point d'école laïque de filles.
+
+Par contre, il n'y a pas d'école religieuse de garçons. Les deux écoles
+communales de garçons ont été laïcisées dernièrement. Les frères n'ont
+point ouvert d'école libre. Ils se sont retirés de la ville, décevant
+ainsi, dans ses secrètes espérances, la municipalité qui se flattait, en
+appelant un instituteur laïque, de faire naître une féconde émulation
+entre l'enseignement municipal et l'enseignement libre.
+
+Quant à l'obligation légale, elle n'a pas eu ici de résultats pratiques.
+La misère est une grande force. Que peut la loi contre elle? Comment
+empêcher des gamins qui meurent de faim de voler des pommes de terre au
+lieu d'apprendre à lire? J'ai vu discuter au Sénat la loi d'obligation.
+Le débat était solennel. Il en sortit une grande loi. Mais je vois ici
+combien il est difficile de soumettre à cette loi de petits malheureux
+qui n'ont pas une culotte à mettre pour aller à l'école.
+
+Le soin généreux que nous prenons aujourd'hui d'instruire l'enfance
+n'était pas aussi étranger à l'esprit de nos pères qu'on le croit
+communément. Je viens d'en trouver une nouvelle preuve dans le registre
+manuscrit des lettres et ordonnances concernant la ville de
+Saint-Valery, qui est conservé aujourd'hui à la mairie et que M. Vanier,
+conseiller municipal, m'a communiqué. On lit dans ce registre une lettre
+que le cardinal de Bourbon, gouverneur du Vimeu, écrivit vers 1536, à
+ses "chers et bien amés" le maire et les échevins de Saint-Valery,
+touchant es "escolles" de la ville. Il leur rappelle qu'il entend garder
+"le droit de l'escollatre" qui lui appartient. Il veut que les écoles
+soient pourvues "d'ung homme de bien et bonnes lettres". Et il n'a pas
+d'autre exigence. Si le personnage que l'échevinage lui propose "est
+suffisant", i l'agrée. "Car, ajoute-t-il, je désire merveilleusement que
+vos enfants soient bien instruictz, car c'est le bien de vostre chose
+publique."
+
+Ce registre que j'ai sous les yeux, et qui embrasse la première moitié
+du XVIe siècle, contient aussi, à la date de 1533, une bien curieuse
+ordonnance relative "au péché d'adultère". Je vais la transcrire tout au
+long. Mais il faut d'abord rappeler que Saint-Valery était au XVIe
+siècle un port de cabotage très important. Si la ville avait été vingt
+fois ruinée par les guerres, la baie était une source de biens. A cette
+époque où la navigation naissante, déjà hardie, grâce à la découverte de
+la boussole, et le commerce dans son premier essor, faisaient affluer la
+richesse sur nos côtes, on pouvait dire que la mer était d'or. Devenus
+riches, les habitants de Saint-Valery eurent hâte de jouir, et ils
+étalèrent un luxe inconnu aux braves gens qui avaient défendu jadis leur
+forteresse contre les Anglais. Les dames portèrent des étoffes et des
+fourrures venues des Indes ou de l"Amérique, des soies, des laines
+magnifiques. Ainsi parées, on les trouva plus jolies. On les aima
+beaucoup; elles se laissèrent aimer. Aussi les moeurs devinrent très
+relâchées dans cette ville aujourd'hui simple, rude et modeste. C'est
+pourquoi la municipalité rendit en 1533 l'ordonnance suivante dont le
+lecteur entendra sans trop de peine, je le crois, le vieux français,
+encore qu'un peu picard.
+
+Je reproduis fidèlement le texte original, tel que je le lis sur le
+registre qui m'a été gracieusement communiqué:
+
+"Considérant la justice tant ecclésiastique que temporelle, que Nostre
+Seigneur Jesucrist est journellement offensé en ceste paroisse de
+plusieurs crimes et énormes vices qui se y perpètrent et principalement
+au péché d'adultère par plusieurs personnes hommes et femmes mariés qui
+sont tous publicques et manifestes. Pour lesquelz crimes et villains
+péchés sommes appertement menachés de l'ire de Dieu, a esté advisé et
+conclud tant de monseigneur l'official que par les bailly et maïeur de
+ceste ville quil sera faicte deffense générale tant en l'église que es
+lieux publicquez que nulz hommes ne femmes mariés ne aient plus à
+commetre adultère à paine de estre mis en une brincqueballe qui sera
+faicte et mise sur ung des flos de ceste ville et illec tombez et
+plongés testes et corps. Assavoir pour la première fois que il sera
+trouvé et sceu que ilz auront adultère ou pourront estre trouvez en lieu
+suspect de tel vice, par trois fois dedens ledit flos et de soixante
+sols parisis d'amende pour estre donnée pour Dieu aux povres et aux
+dénuntiateurs et accusateurs de telz crimez. Et pour la seconde fois de
+estre fustiguez par les carfours de ceste ville par la main du bourreau
+et banys de ladicte ville et paroisse è leurs biens confisqués, espérant
+que moiennant telles pugnitions l'ire de Dieu Notre Seigneur sera
+apaisée."
+
+Il est peut-être utile de dire ce que c'est que cette brincqueballe sur
+laquelle on mettait les victimes des passions de l'amour. Une
+brincqueballe est, en langage picard, le levier qui sert sur les navires
+à faire jouer le piston de la pompe. Quant aux "flots" de la ville, ce
+sont de grandes citernes. Les magistrats valéricains punissaient par
+l'eau ces mêmes "pechés" que Dante vit châtiés dans l'enfer par le
+souffle du vent. Le flot dans lequel on trempait les pêcheurs charnels
+se voit encore proche la porte Guillaume. Il vient d'être mis à sec. La
+municipalité a décidé que ce flot serait conservé comme monument
+historique.
+
+La fête communale du 15 août a amené ici quelques forains qui campent
+sur la petite place des Pilotes. Des somnambules et des tireuses de
+cartes ont dételé leur voiture garnie d'un lit blanc. La femme sauvage
+est venue aussi. Une peinture déployée le long de la baraque la
+représente dévorant la chair palpitante d'un homme blanc. En réalité la
+femme sauvage est une pauvre fille qu'on a cirée comme une botte et qui
+garde, sous le cirage, un air de candeur et d'innocence. Elle a des yeux
+bleus d'une inaltérable douceur. Elle est la vivante image de la
+faiblesse, de la souffrance paisible et de la résignation, et c'est elle
+qui fait la femme anthropophage! Voilà un grand exemple du désordre qui
+règne sur cette terre.
+
+L'orgue des chevaux de bois ronfle toute la soirée sur la place des
+Pilotes, et mêle au bruit des lames qui brisent des airs de bals de
+barrière. Les chevaux, assiégés par de jolies demoiselles de Paris, et
+par des petits pêcheurs déguenillés, tournent sans répit.
+
+J'ai longtemps médité sur les chevaux de bois. Je voudrais les étudier
+méthodiquement. Mais la grandeur du sujet m'effraie. Et j'y découvre
+d'abord une grande difficulté. Si l'on s'efforce de définir les diverses
+sensations qui affectent douloureusement l'organisme humain on peut
+espérer d'y réussir. Quand nous disons par exemple qu'une douleur est
+aiguë ou qu'elle est sourde, qu'elle est lancinante ou fulgurante, nous
+nous faisons entendre assez bien. On éprouve au contraire un
+insurmontable embarras à représenter par des mots les sensations
+agréables; celles mêmes qui, résultant du jeu régulier des organes, sont
+usuelles et fréquentes, échappent aux approximations du langage
+articulé. Dire que ces sensations sont vives ou qu'elles sont douces,
+c'est ne rien dire; les termes, fort usités, de délices et de
+transports, sont vagues. Il paraît donc qu'au physique le plaisir est
+plus indistinct que la douleur. Pour cette raison sans doute, je
+désespère de rendre très sensible, par le seul moyen du discours, le
+plaisir que procurent les chevaux de bois. Il est certain, toutefois,
+que ce plaisir est grand. De leur cercle mouvant jaillissent des cris de
+volupté qui percent le bruit de l'orgue et des trombones. Et après
+quelques tours de la machine ce ne sont que regards noyés, lèvres
+humides, têtes pâmées. Les jeunes femmes y prennent l'expression que la
+statuaire antique donne aux Bacchantes. Et moins habiles à la volupté,
+les petits enfants, roides et la joue empourprée, restent graves, en
+proie à un dieu inconnu. Je ne parle point de ceux qui ont mal au coeur.
+Il s'en trouve. Mais c'est un cas particulier. Je m'en tiens au général.
+Grands et petits, ce qu'ils éprouvent est vaguement délicieux.
+
+Sur le cheval de bois, sur la montagne russe, sur l'escarpolette, ils
+sont remués, secoués, agités, tout leur être résonne, la circulation est
+activée; ils se sentent mieux vivre. Ils jouissent du jeu facile de
+leurs organes, ils soupirent, ils expirent; des caresses invisibles, des
+caresses intérieures, les font tressaillir: ils sont heureux.
+
+Le cheval de bois durera autant que l'humanité, parce qu'il répond à un
+instinct profond de l'enfance et de la jeunesse, ce désir de mouvement,
+ce besoin de vertige, cette secrète envie d'être emporté, bercé, ravi,
+qu'on éprouve aux heures enfantines, aux heures virginales. Plus tard,
+nous redoutons ces machines à mouvement; nous craignons que le moindre
+choc ne ranime en nous des souffrances engourdies. Mais dans l'âge divin
+des chevaux de bois, toute secousse éveille une volupté.
+
+
+Saint-Valery, 22 août.
+
+Aujourd'hui, j'ai vu célébrer de ma fenêtre, sur le quai, l'humble fête
+de la bénédiction d'un bateau. C'était un petit canot de pêche. Le
+pavillon français flottait à son mât. A bord, une table, couverte d'une
+nappe blanche, portait un gâteau, une bouteille de vin et des verres. Un
+prêtre, précédé d'un bedeau, entra dans l'embarcation pour la bénir. Un
+chantre et un enfant de choeur y prirent place après lui, ainsi que le
+patron de la barque et sa femme. Ces deux bonnes gens gardaient, dans
+leurs pauvres vêtements de fête, une raideur simple et une gravité
+naïve. Ils n'étaient plus jeunes ni l'un ni l'autre. Brunis et durcis
+dans le travail, ils rappelaient, par la rude simplicité de leur
+attitude, les statues des vieux âges. Le prêtre prit, sur un plateau que
+lui présenta l'enfant de choeur, une poignée de sel et de blé, et il la
+sema dans la barque afin d'y semer en même temps la force et
+l'abondance. Puis il trempa dans l'eau bénite un rameau de buis, image
+du rameau que la colombe apporta dans l'arche, aspergea la barque, et,
+la nommant par son nom, la bénit.
+
+Le chantre entonna alors le Te Deum. Il chanta ensuite le psaume cent
+six et l'Ave maris stella. Quand il eut fini, la femme du pêcheur coupa
+le gâteau qui avait été béni en même temps que la barque; elle versa du
+vins dans les verres et offrit à boire et à manger au prêtre ainsi qu'à
+tous les assistants.
+
+Il est d'usage, lors de la bénédiction des grands bateaux, de casser sur
+l'étrave une bouteille pleine. Cet usage n'est pas suivi par les pauvres
+patrons des petits canots de pêche. Ils disent qu'il vaut mieux boire le
+vin que de le perdre. J'ai demandé à un vieux marin ce que signifiait
+cette bouteille cassée. Il m'a répondu en riant que l'étrave glisse
+mieux dans la mer quand elle a été d'abord bien arrosée. Puis, reprenant
+sa gravité ordinaire, il a ajouté:
+
+"C'est mauvais signe quand la bouteille ne se brise pas. Il y a dix ans,
+j'ai vu bénir un grand bateau. La bouteille glissa sur l'étrave et ne se
+cassa pas. Le bateau se perdit à son premier voyage."
+
+Et pourquoi casse-t-on une bouteille avant de lancer un bateau à la mer?
+Pourquoi? Pour la raison qui fit que Polycrate jeta son anneau à la mer,
+pour faire la part du malheur. On dit au malheur: "Je te donne ceci. Il
+faut t'en contenter. Prends mon vin et ne me prends plus rien." C'est
+ainsi que les Juifs fidèles aux coutumes antiques brisent une tasse
+quand ils se marient. La bouteille cassée, c'est une ruse d'enfant et de
+sauvage, c'est la malice du pauvre homme qui veut jouer au plus fin avec
+la destinée.
+
+
+Eu, 23 août.
+
+Du haut de la colline de Saint-Laurent, nous découvrons la ville d'Eu,
+paisiblement couchée dans le creux d'un vallon. Elle est charmante ainsi
+avec ses toits pointus, ses rues tortueuses et le clocher en charpente
+de son élégante église. Nous la contemplons dans une sorte de
+ravissement. C'est qu'aussi la vue à vol d'oiseau d'une jolie ville est
+un spectacle aimable et touchant, où l'âme se plaît. Des pensées
+humaines montent avec la fumée des toits. Il y en a de tristes, il y en
+a de gaies; elles se mêlent pour inspirer toutes ensemble une tristesse
+souriante, plus douce que la gaieté. On songe:
+
+"Ces maisons, si petites au soleil que je puis les cacher toutes en
+étendant seulement la main, ont pourtant abrité des siècles d'amour et
+de haine, de plaisir et de souffrances. Elles gardent des secrets
+terribles, elles en savent long sur la vie et la mort. Elles nous
+diraient des choses à pleurer et à rire, si les pierres parlaient. Mais
+les pierres parlent à ceux qui savent les entendre. La petite ville dit
+aux voyageurs qui la contemplent du haut de la colline:
+
+"Voyez; je suis vieille, mais je suis belle; mes enfants pieux ont brodé
+sur ma robe des tours, des clochers, des pignons dentelés et des
+beffrois. Je suis une bonne mère; j'enseigne le travail et tous les arts
+de la paix. Je nourris mes enfants dans mes bras. Puis, leur tâche
+faite, ils vont, les uns après les autres, dormir à mes pieds, sous
+cette herbe où paissent les moutons. Ils passent; mais je reste pour
+garder leur souvenir. Je suis leur mémoire. C'est pourquoi ils me
+doivent tout, car l'homme n'est l'homme que parce qu'il se souvient. Mon
+manteau a été déchiré et mon sein percé dans les guerres. J'ai reçu des
+blessures qu'on disait mortelles. Mais j'ai vécu parce que j'ai espéré.
+Apprenez de moi cette sainte espérance qui sauve la patrie. Pensez en
+moi pour penser au delà de vous-mêmes. Regardez cette fontaine, cet
+hôpital, ce marché que les pères ont légués à leurs fils. Travaillez
+pour vos enfants comme vos aïeux ont travaillé pour vous. Chacune de mes
+pierres vous apporte un bienfait et vous enseigne un devoir. Voyez ma
+cathédrale, voyez ma maison commune, voyez mon Hôtel-Dieu et vénérez le
+passé. Mais songez à l'avenir. Vos fils sauront quels joyaux vous aurez
+enchâssés à votre tour dans ma robe de pierre."
+
+Mais, pendant que j'écoute parler la ville, nos chevaux descendent la
+rampe de la colline, et voici que notre break traverse la grande rue au
+milieu du silence et de la solitude. On dirait que la ville d'Eu dort
+depuis cent ans. L'hôtel où nous descendons a éteint ses fourneaux. En
+demandant à déjeuner au malheureux aubergiste, nous l'embarrassons
+visiblement.
+
+Aussi bien la ville d'Eu a-t-elle peu d'attraits pour retenir les
+visiteurs, aujourd'hui que le château et le parc sont fermés. On ne se
+promène plus sous les hêtres plantés pour les Guises. Le parc, autrefois
+ouvert au public les jeudis et les dimanches, est interdit à tous les
+promeneurs. On ne visite plus le château. Il faut se contenter d'en voir
+la façade, à travers la grille de la cour. Cette façade, de brique et de
+pierre, ne doit qu'à la hauteur de ses toits son aspect monumental. Elle
+est plate, lourde et vulgaire. Ainsi la conçut Fontaine, qui restaura le
+château pour le duc d'Orléans en 1821.
+
+Fontaine avait d'ordinaire peu de respect pour les oeuvres des vieux
+maîtres maçons. Il jugea que les façades du château d'Eu étaient faites
+sans méthode et, comme il le dit lui-même, il les rectifia. Il les
+rectifia si bien que le château a maintenant l'air d'une caserne.
+
+Nos goûts sont bien changés depuis le temps de Percier et de Fontaine.
+Un château n'est jamais assez vieux pour nous, mais l'architecte n'a pas
+moins d'occasions que jadis de pratiquer son art funeste. Autrefois, il
+démolissait pour rajeunir; maintenant, il démolit pour vieillir. On
+remet le monument dans l'état où il était à son origine. On fait mieux:
+on le remet dans l'état où il aurait dû être.
+
+C'est une question de savoir si Viollet-le-Duc et ses disciples n'ont
+point accumulé plus de ruines en un petit nombre d'années, par art et
+méthode, que n'avaient fait, par haine ou mépris, durant plusieurs
+siècles, les princes et les peuples, dégoûtés à l'envi des vestiges d'un
+passé qui leur semblait barbare. C'est une question de savoir si nos
+églises du moyen âge n'eurent pas à souffrir aussi cruellement du zèle
+indiscret des nouveaux architectes que de cette longue indifférence qui
+les laissait vieillir tranquilles. Viollet-le-Duc obéissait à une idée
+vraiment inhumaine quand il se proposait de ramener un château ou une
+cathédrale à un plan primitif qui avait été modifié dans le cours des
+âges ou qui, le plus souvent, n'avait jamais été suivi. L'effort en
+était cruel. Il allait jusqu'à sacrifier des oeuvres vénérables et
+charmantes et à transformer, comme à Notre-Dame de Paris, la cathédrale
+vivante en cathédrale abstraite. Une telle entreprise est en horreur à
+quiconque sent avec amour la nature et la vie. Un monument ancien est
+rarement d'un même style dans toutes ses parties. Il a vécu, et tant
+qu'il a vécu il s'est transformé. Car le changement est la condition
+essentielle de la vie. Chaque âge l'a marqué de son empreinte. C'est un
+livre sur lequel chaque génération a écrit une page. Il ne faut altérer
+aucune de ces pages. Elles ne sont pas de la même écriture parce
+qu'elles ne sont pas de la même main. Il est d'une fausse science et
+d'un mauvais goût de vouloir les ramener à un même type. Ce sont des
+témoignages divers, mais également véridiques.
+
+Il y a plus d'harmonies dans l'art que n'en conçoit la philosophie des
+architectes restaurateurs. Sur la façade latérale d'une église, entre
+les grands bonnets d'évêque de deux vieux arcs en tiers-point, un
+portique de la Renaissance dresse élégamment les ordres de Vitruve et
+s'accompagne d'anges graciles, aux tuniques légères. Cela fait une belle
+harmonie. Sous une corniche de fraisiers et d'orties, taillés au temps
+de saint Louis, une petite porte Louis XV étale ses rocailles frivoles
+et ses coquilles, devenues austères avec l'âge. Cela encore fait une
+belle harmonie. Une nef magnifique du XIVe siècle est lestement enjambée
+par un jubé charmant de l'époque des Valois; à une branche du transept,
+sous la pluie de pierreries d'une verrière du premier âge, un autel de
+la décadence hausse ses colonnes torses de marbre rouge où courent des
+pampres d'or, ce sont là des harmonies. Et quoi de plus harmonieux que
+ces tombeaux de tous les styles et de toutes les époques, multipliant
+les images et les symboles sous une de ces voûtes qui tiennent de la
+géométrie, dont elles procèdent, une beauté absolue.
+
+Je me rappelle avoir vu sur un des bas-côtés de Notre-Dame de Bordeaux
+un contrefort qui, par la masse et les dispositions générales, ne
+diffère pas beaucoup des contreforts plus anciens qui l'environnent.
+Mais pour le style et l'ornementation, il est tout à fait singulier. Il
+n'a ni ces pinacles, ni ces clochetons, ni ces longues et étroites
+arcades aveugles qui amincissent et allègent les contreforts voisins. Il
+est décoré, celui-là, de deux ordres renouvelés de l'antique, de
+médaillons, de vases. Ainsi l'a conçu un contemporain de Pierre
+Chambiges et de Jean Goujon, qui se trouvait conducteur des travaux de
+Notre-Dame au moment où un des arcs primitifs se rompit. Cet ouvrier,
+qui avait plus de simplicité que nos architectes, ne songea pas, comme
+ils l'eussent fait, à travailler dans le vieux style perdu; il ne tenta
+point un pastiche savant. Il suivit son génie et son temps. En quoi il
+fut bien avisé. Il n'était guère capable de travailler dans le goût des
+maçons du XIVe siècle. Plus instruit, il n'aurait produit qu'une
+insignifiante et douteuse copie. Son heureuse ignorance l'obligea à
+avoir de l'invention. Il conçut une sorte d'édicule, temple ou tombeau,
+un petit chef-d'oeuvre tout empreint de l'esprit de la Renaissance
+française. Il ajouta ainsi à la vieille cathédrale un détail exquis,
+sans nuire à l'ensemble. Ce maçon inconnu était mieux dans la vérité que
+Viollet-le-Duc et son école. C'est miracle que, de nos jours, un
+architecte très instruit n'ait pas jeté bas ce contrefort de la
+Renaissance pour le remplacer par un contrefort du XIVe siècle.
+
+L'amour de la régularité a poussé nos architectes à des actes de
+vandalisme furieux. J'ai trouvé à Bordeaux même, sous une porte cochère,
+deux chapiteaux à figures qui y servaient de bornes. On m'expliqua
+qu'ils venaient du cloître de *** et que l'architecte chargé de
+restaurer ce cloître les avait fait sauter pour cette raison que l'un
+était du XIe siècle et l'autre du XIIIe, ce qui n'était point tolérable,
+le cloître datant du XIIe, et devant y être sévèrement ramené. En raison
+de quoi l'architecte les remplaça par deux chapiteaux du XIIe. Cela
+s'appelle un faux. Tout faux est haïssable.
+
+Ingénieux à détruire, les disciples de Viollet-le-Duc ne se contentent
+pas de détruire ce qui n'est pas de l'époque adoptée par eux. Ils
+remplacent les vieilles pierres noires par des blanches, sans raison,
+sans prétexte. Ils substituent des copies neuves aux motifs originaux.
+Cela encore, je ne le leur pardonne pas; c'est pour moi une douleur de
+voir périr la plus humble pierre d'un vieux monument. Si même c'est un
+pauvre maçon très rude et malhabile qui l'a dégrossie, cette pierre fut
+achevée par le plus puissant des sculpteurs, le temps. Il n'a ni ciseau,
+ni maillet: il a pour outils la pluie, le clair de lune et le vent du
+nord. Il termine merveilleusement le travail des praticiens. Ce qu'il
+ajoute ne se peut définir et vaut infiniment.
+
+Didron, qui aima les vieilles pierres, inscrivit peu de temps avant sa
+mort, sur l'album d'un ami, ce précepte sage et méprisé: "En fait de
+monuments anciens, il vaut mieux consolider que réparer, mieux réparer
+que restaurer, mieux restaurer qu'embellir; en aucun cas, il ne faut
+ajouter ni retrancher."
+
+Cela est bien dit. Et si les architectes se bornaient à consolider les
+vieux monuments et ne les refaisaient pas, ils mériteraient la
+reconnaissance de tous les esprits respectueux des souvenirs du passé et
+des monuments de l'histoire. Le Tréport, 23 août.
+
+Nous sommes émerveillés de la beauté du spectacle. Nous avons devant
+nous Mers et sa blanche falaise; à notre droite, des prairies aux pentes
+desquelles paissent les boeufs et les moutons; à gauche, la mer, où
+glissent des barques dont les voiles sont nouées en festons. A nos
+pieds, la jetée. Elle est couverte de la foule diversement colorée des
+baigneurs et des baigneuses. Les bérets rouges, blancs ou bleus, les
+robes claires, les chapeaux de paille brillent au soleil. Tout cela a
+des papillotements joyeux. Soudain, une exclamation bruyante s'élève,
+les chapeaux volent en l'air. C'est un torpilleur qui quitte le port,
+franchit l'écluse et gagne le large pour aller à Boulogne. Il en passe
+trois, et c'est trois fois le même enthousiasme. Trois fois on crie, on
+salue; trois fois, les chapeaux, les mouchoirs, les ombrelles s'agitent.
+
+Les torpilleurs sont populaires. Ils sont aimés sans doute parce qu'ils
+ont l'air terrible, et qu'ils flattent cette douce espérance de carnage
+qui sourit mollement au fond du coeur paisible des bourgeois. En vérité,
+ils ne sont pas jolis; ils ressemblent à une baleine, mais à une baleine
+comme il n'y en a pas, à une baleine cuirassée, jetant une fumée noire
+au lieu d'eau par les évents.
+
+Naguère, en voyant un torpilleur qui mouillait dans les eaux de la
+Seine, à la hauteur du quai d'Orsay, M. Renan souhaitait qu'on donnât le
+commandement des torpilleurs non à des marins, mais à des savants et à
+des philosophes, qui pussent y méditer les vérités éternelles en
+attendant le moment de sauter en l'air. L'existence de ces hommes
+extraordinaires eût concilié l'inconciliable. Soldats contemplatifs, ils
+eussent satisfait l'idéal par leur vie et le réel par leur mort. C'est
+une excellente idée, mais qui n'entrera pas facilement dans la tête d'un
+ministre de la marine. Et je crains aussi que les philosophes ne soient
+pas tentés excessivement d'entrer, comme Jonas, dans ces
+vaisseaux-poissons.
+
+
+
+
+IV
+
+NOTRE-DAME DE LIESSE
+
+
+Saint-Thomas, 11 août.
+
+Ce coin du Laonnais n'a pas de larges horizons. Mais le sol y fait des
+plis gracieux et il est semé de bouquets d'arbres. Le petit chemin blanc
+qui passe devant ma porte et se parfume de menthe en se creusant vers la
+prairie humide s'en va, par les champs de trèfle, d'avoine et de
+betteraves, au bois où le Petit Chaperon Rouge cueille encore la
+noisette. On a plaisir à suivre chaque matin ce sentier étroit et
+sinueux, si l'on pense que c'est assez de joie et de gloire en une
+promenade que de visiter la reine des prés dans son humble majesté, et
+de respirer le chèvrefeuille qui suspend aux buissons ses guirlandes
+parfumées.
+
+Hier, j'ai trouvé au milieu de ce sentier un petit hérisson immobile et
+tout en boule. Il était blessé. Je le pris dans ma poche et le portai à
+la maison, où une goutte de lait le ranima. Il montra son groin noir,
+qui a l'air d'être taillé dans une truffe. Il ouvrit les yeux, et j'eus
+la faiblesse de me croire le bon Samaritain. Ce matin, mon ami courait
+dans le jardin, flairant la terre humide, et toutes les piques de son
+dos reluisaient. La rencontre d'un hérisson; moins encore, un brin de
+serpolet à l'orée d'un bois, une vieille épitaphe dans un cimetière de
+village, suffit à l'amusement de la journée d'un solitaire.
+
+Nous avons ici un camp de César et une petite montagne qu'un jour
+Gargantua laissa tomber de sa hotte. Mais ce qu'il y a de plus
+admirable, c'est un fau (fagus) très grand et parfaitement rond, qui
+donne des faînes d'un goût délicieux, si j'en crois les paysans. Le
+hêtre de Domremy que hantaient les fées et où les filles du village
+suspendaient des guirlandes et des chapeaux de fleurs, n'était ni plus
+beau ni plus vénérable. Je regrette le temps où l'on rendait un culte
+aux arbres et aux fontaines. J'aurais, en ce temps là, noué
+précieusement aux branches de ce beau fau des statuettes de terre cuite
+avec des bandelettes de laine, et peut-être même aurais-je su attacher
+au tronc un tableau portant une épigramme votive en vers imités
+d'Ausone. Ce hêtre, illustre dans le pays, s'élève sur la hauteur entre
+Saint-Thomas et Saint-Erme, dont l'église est misérable et charmante
+avec son mince clocher d'ardoises, sont toit rustique, son porche
+renaissance, qui s'émiette à la pluie, et sa girouette où l'on voit le
+grand saint Antoine et son cochon finement découpés. A l'intérieur, dans
+la nef tronquée et nue, sur un chapiteau roman, un oiseau becquetant une
+grappe de raisin est resté comme l'unique témoin des jours où l'église
+de Saint-Erme s'élevait dans sa robe blanche au-dessus d'un peuple
+fidèle. Du XIe siècle au XVe, les églises de Soissons, de Reims et de
+Laon florissaient splendidement dans la Gaule chrétienne, et si l'on
+aime à vivre dans le passé, ce pays de Laon plaît par d'antiques
+souvenirs. Les pierres y parlent sous le mousse et sous la giroflée. A
+une lieue d'ici, vers Soissons, est Corbeny, où les rois de France, au
+retour du sacre, venaient toucher les écrouelles. A trois lieues au
+nord, en terre de Picardie, on trouve Notre-Dame de Liesse, qui fut dans
+l'ancienne France un lieu de pèlerinage très fréquenté.
+
+Belleforest dit au premier tome de sa Cosmographie, publiée en 1575:
+
+"Non loin de Laon est cette place tant renommée de Lyance ou Lyesse pour
+le temple sacré de la glorieuse mère de notre Dieu, la Vierge Marie, le
+pèlerinage ancien de nos rois, et où Dieu fait de grands miracles pour
+l'amour et par les mérites de celle qu'il a choisie pour sa mère."
+
+On suit, pour aller d'ici à Liesse, une route crayeuse qui traverse une
+plaine sèche, semée de vieux moulins à vent aux ailes décharnées, et
+coupée çà et là par des bouquets de bouleaux. Le vent courbe l'avoine
+naine. Tandis que le cocher me montre du bout de son fouet l'horizon
+plat et triste, et me conte l'histoire du meunier qui s'est pendu dans
+son moulin et du percepteur assassiné sur la route, nous voyons à notre
+gauche, à travers un rideau d'arbres, le château de Marchais, bâti sous
+Charles IX par le cardinal de Lorraine. Encore deux kilomètres à peine,
+et nous rencontrons, sur notre droite, les trois ormes qui ombragent une
+petite chapelle grillée et qu'on nomme les Trois-Chevaliers. Et tout de
+suite les roues de la carriole résonnent sur le pavé désert d'une rue de
+village aux maisons basses à grands pignons. Nous sommes à Notre-Dame de
+Liesse, autrefois si fréquentée et maintenant délaissée et tombée dans
+un morne abandon. Notre-Dame de Lourdes à fait grand tort à la dame de
+Liesse comme à toutes les saintes Vierges de l'ancienne France. Cette
+belle dame de Lourdes, avec son écharpe bleue, attire dans sa ville
+d'eau tous les pèlerins, et il n'est bruit que d'elle. Une dame pieuse,
+qui regrette les vieux sanctuaires, me disait: "On ne peut le nier:
+cette Vierge de Lourdes est obligeante, serviable, entendue, empressée,
+je dirai même obséquieuse. Elle se multiplie pour se rendre utile. Elle
+guérit les malades, recommande les jeunes gens à leurs examens, fait des
+mariages et vend du chocolat. Entre nous, je la trouve un peu
+intrigante."
+
+La Vierge de Liesse ne sait pas si bien faire ses affaires. Elle est
+oubliée; cela s'aperçoit tout de suite quand on entre dans la petite
+ville endormie. On me dit qu'elle se réveillera le mois prochain, lors
+des grands pèlerinages; mais je vois bien qu'autrefois visitée par les
+rois, elle n'attire plus, même en ses grandes féeries, que quelques
+bonnes dames de Reims, de Laon et Saint-Quentin.
+
+Elle eut ses beaux jours. Tout passe; La Notre-Dame de Lourdes passera
+comme elle. C'est une réflexion propre à consoler la Notre-Dame de
+Liesse de son irrémédiable déclin. La poussière, une lente poussière,
+recouvre les petites boutiques voisines de l'église où s'étalent, sous
+des vitres ternes, des médailles, des images, des chapelets et des
+scapulaires. Au XVe siècle, on vendait sous l'auvent de ces maisonnettes
+de belles médailles de plomb ou d'étain à bordure ajourée, que les
+bonnes gens cousaient à leur chapeau clabaud. Louis XI faisait comme
+eux, et parmi les médailles qu'il portait à son bonnet, soyez sûr qu'il
+se trouvait celle de Notre-Dame de Liesse, à qui le pieux roi avait une
+dévotion singulière.
+
+Ce qu'il y a aujourd'hui de plus étrange dans ces boutiques, ce sont des
+bouteilles fermées au chalumeau où flottent dans de l'eau, suspendues à
+des boules creuses par un fil de verre, les attributs de la Passion: la
+croix, les clous, l'éponge de fiel, la lance, le sceptre de roseau, la
+couronne d'épines, la sainte face, et le soleil qui se voila, et la lune
+qui parut quand le mystère fut consommé. Ces petites pièces de verre
+coloré ont la naïveté des jouets d'enfant. Ils amusent par l'idée qu'il
+est des âmes assez ingénues pour admirer une merveille si barbare.
+L'église, dont il subsiste quelques parties du XVe siècle, est petite.
+Le portail, surmonté d'une large fenêtre cintrée et d'un pignon flanqué
+de deux clochetons, a l'air assez avenant, et il suffit d'aimer les
+vieilles pierres pour admirer sur les contreforts, des deux côtés de la
+fenêtre, deux heaumes sculptés, expressifs comme des visages avec leur
+petit crâne pointu, leur nez en bec d'oiseau, leur lippe narquoise et
+leur énorme encolure. Mais ce ne sont là que des bagatelles, et l'on
+voit bien que nous sommes en vacances.
+
+En entrant dans l'église, le regard s'arrête sur un beau jubé de la
+Renaissance qui tend, dans la nef, son arche élégante de pierre blanche
+et de marbre noir. Sur la balustrade de ce jubé s'élèvent quatre statues
+peintes. Elles sont dans le goût affreux de la Restauration et
+représentent trois chevaliers, avec de superbes panaches, et une belle
+demoiselle habillée à la turque. Ils sont tous quatre très ridicules et
+semblent jouer Zaïre devant la duchesse d'Angoulême. Je vous dirai tout
+à l'heure qui sont ces trois chevaliers et cette jeune musulmane. Qu'il
+vous suffise de savoir pour le moment qu'ils rapportèrent d'Égypte
+l'image miraculeuse qu'on vénère depuis lors dans l'église où nous
+sommes.
+
+Il faut passer sous le jubé pour voir la petite Vierge de Liesse assise
+dans le choeur au-dessus de l'autel. C'est une Vierge noire. J'ai
+toujours eu beaucoup de goût et de curiosité pour les Vierges noires,
+qui sont toutes fort anciennes. Elles ont des manteaux en forme
+d'abat-jour. Elles sont évasées et courtes. Cela tient à ce qu'elles
+sont assises et qu'on les habille comme si elles étaient debout, et il y
+a là un mépris touchant de la forme humaine. Les Grecs avaient aussi
+leurs idoles noires. C'était, comme les nôtres, des statues de bois
+informes et prodigieuses. Ils en attribuaient l'origine à Dédale, et ils
+vénéraient ces rudes images noircies par le temps. Ils les couvraient
+aussi de voiles précieux. Les cultes se ressemblent plus qu'on ne croit.
+Si, par une opération magique, la vieille paysanne, que je vois ici
+mâchant des prières sous son capuchon de laine, était transportée
+subitement à Pessinonte, dans le sanctuaire relevé et rendu aux mystères
+antiques, elle achèverait sans trop de surprise, au pied de la Bonne
+Déesse, l'oraison commencée devant la Sainte Vierge. Il faut tout dire:
+la véritable Vierge noire de Liesse fut brûlée en 1793, et celle qui la
+remplace n'est, à mon gré, ni assez naïve ni assez antique. On assure
+qu'un peu du bois de l'ancienne, tiré du feu, a été retrouvé et mis dans
+la nouvelle, et les dévots peuvent en recevoir quelque consolation, car
+ils estiment ce bois plus excellent que celui de l'arche de Noé. Mais
+qui rendra la petite idole vêtue d'un abat-jour à ceux qui estiment,
+avec l'évêque Synésius, que toutes les antiquités sont vénérables?
+
+C'est au fond de l'église, à gauche, dans la sacristie bâtie sous Louis
+XIII, qu'est le trésor, aujourd'hui bien appauvri, de Notre-Dame de
+Liesse: des coeurs en vermeil, des montres avec la chaîne, de ces
+grosses montres d'argent qu'on appelle oignons, une pendule à sujet, des
+bâtons et des béquilles, quelques vieilles croix d'honneur, un
+hausse-col de capitaine, deux paires d'épaulettes. J'ai découvert dans
+un coin de la sacristie, avec attendrissement, une de ces bouteilles
+dont nous parlions tout à l'heure, qui ont le goulot soudé et dans
+lesquelles nagent des emblèmes en verroterie. Sans doute, la bonne femme
+qui fit ce présent à la Vierge noire, lui dit: "Pour votre petit,
+madame!" Et, en effet, Notre-Dame de Liesse tient sur ses genoux un
+enfant Jésus debout et les bras ouverts. Mais on chercherait en vain
+dans ce pauvre trésor, où l'araignée tend sa toile, le coeur d'or
+apporté par l'abbesse de Jouarre, les villes d'argent apportées par les
+cités de Bourges, de Reims, de Mézières, d'Amiens, de Laon et de
+Saint-Quentin, le navire de la municipalité de Dieppe, le bras d'argent
+du capitaine de Hale, le navire d'Henriette de France, reine
+d'Angleterre, et la mamelle d'or de la reine de Pologne. Ces dons
+précieux ont disparu. Louis XIV fit fondre et envoyer à la Monnaie ce
+qui restait, en 1690, du trésor de Notre-Dame de Liesse. Il fallait
+sauver la patrie. Il fallait aussi la sauver en 1792. Les mêmes
+nécessités commandent les mêmes actes.
+
+C'est en faisant des guérisons que la petite Notre-Dame noire du pays de
+Laon s'était surtout enrichie. Elle délivrait aussi les possédés. On
+raconte qu'une femme de Vervins, nommée Nicole, qui donnait tous les
+signes de la possession, fut conduite à Liesse et y éprouva un grand
+soulagement. Mais son entière délivrance, assure le chanoine Villette,
+qui florissait à la fin du XVIIe siècle, ne fut achevée que plus tard,
+dans l'église cathédrale de Laon, par les soins de l'évêque. Belzébuth
+parut aux yeux de Monseigneur et lui fit un aveu qui dut lui coûter:
+
+"La Vierge Marie, lui dit-il en confidence, vient de m'enlever le
+secours de vingt-six de mes compagnons en les faisant sortir du corps de
+cette femme."
+
+Notre-Dame de Liesse rendit au sire de Couci ses deux enfants qui
+étaient perdus. C'est elle qui, invoquée par un larron qu'on pendait,
+vint, de ses bras qui avaient porté Jésus, soutenir le malheureux
+pendant les trois jours qu'il demeura attaché à la potence. Mais je
+crois bien me rappeler que ce miracle, mis en rimes par les trouvères,
+est également attribué à Notre-Dame de Chartres. La Vierge de Liesse
+faisait évader les prisonniers et mettait volontiers son pouvoir à
+s'opposer à l'exécution des arrêts de justice. Je ne l'en blâme pas; je
+l'en loue, tout au contraire, tenant la grâce meilleure que la justice.
+Durant quatre ou cinq siècles, elle fut assiégée de solliciteurs. Les
+pèlerins, venus de toutes les parties du royaume, suppliaient, les mains
+jointes, la belle dame de Liesse de ne point dormir tandis qu'ils lui
+parlaient. Maintenant elle sommeille en paix dans son sanctuaire
+déserté. Ne troublons point son repos et vénérons en elle la foi,
+l'espérance et la charité de tant d'âmes qui passèrent avant nous sur
+cette terre où nous passons.
+
+Si l'on vient du château de Marchais, avons-nous dit, on rencontre, à
+droite sur la route en entrant à Liesse, trois ormes autour d'une
+chapelle grillée. On les appelle les Trois-Chevaliers, en mémoire des
+trois fils de la dame d'Eppes, qui rapportèrent d'Égypte en Picardie
+l'image miraculeuse qui fut ensuite vénérée sur la terre de Liance, dite
+depuis terre de Liesse.
+
+Voici l'histoire des trois chevaliers d'Eppes et de la belle Ismérie:
+
+
+HISTOIRE DES TROIS CHEVALIERS D'EPPES ET DE LA BELLE ISMÉRIE.
+
+En ce temps-là, Foulques, comte d'Anjou, de Touraine et de Mayenne, roi
+de Jérusalem, prit d'assaut Césarée de Philippes, qui était l'ancienne
+ville de Dann située à l'une des extrémités de son royaume. Il rebâtit
+le château de Bersabée, qui était à l'autre extrémité, et rétablit ainsi
+dans son entier le royaume de David et de Salomon, qui s'étendait, dit
+l'Écriture, de Dan à Bersabée.
+
+La garde du château de Bersabée fut confiée aux chevaliers de Saint-Jean
+de Jérusalem, érigés en ordre militaire environ trente ans auparavant,
+sous le règne de Baudouin 1er. Or, au nombre de ces chevaliers étaient
+trois frères de l'illustre maison d'Eppes, en Picardie, dont l'aîné ne
+sommait le chevalier d'Eppes, le second le chevalier de Marchais, et le
+plus jeune le chevalier aux armes blanches. Mme d'Eppes, leur mère,
+possédait de grandes et belles terres dans le pays de Laon. Mais ils
+avaient pris la croix du pèlerin et porté dans la terre sanctifiée par
+le sang de Jésus la bannière d'Eppes aux alérions d'or. Et parce que
+leur prudence et leur courage étaient connus, Foulques d'Anjou leur
+avait désigné pour poste le château de Bersabée qui, situé à seize
+milles d'Ascalon, était sans cesse menacé par les Sarrasins.
+
+En effet, Ascalon, ancienne ville des Philistins, était au pouvoir du
+calife d'Égypte, qui y envoyait quatre fois l'an, par terre ou par mer,
+des armes, des vivres et des troupes fraîches. La population de cette
+ville était nombreuse et toute guerrière. Chaque enfant mâle recevait
+dès sa naissance, sur le trésor du calife, la paye d'un soldat en
+campagne. La garnison, composée de soldats très farouches, faisait des
+sorties fréquentes.
+
+Un jour, les trois fils de Mme d'Eppes, tandis qu'ils chevauchaient à
+quelque distance du château de Bersabée, furent surpris par une troupe
+de cavaliers sarrasins, et, malgré leur résistance opiniâtre, ils furent
+pris et conduits au Caire.
+
+Le calife s'y trouvait alors. Ayant appris que les trois prisonniers
+chrétiens étaient d'une extraordinaire beauté, il fut curieux de les
+voir et il les fit amener dans le jardin où il prenait le frais, sous
+des buissons de roses, au murmure des fontaines. Les fils de Mme d'Eppes
+passaient de toute la tête les turbans de leurs gardiens; leurs épaules
+étaient très larges, et le calife reconnut qu'on lui avait fait un
+rapport fidèle. Voulant s'assurer s'ils avaient autant d'esprit que de
+beauté, il leur posa plusieurs questions auxquelles ils répondirent avec
+une sagesse et une modestie dont il fut charmé. Mais il n'en laissa rien
+paraître; il affecta au contraire de renvoyer les prisonniers avec
+dédain et il ordonna qu'ils fussent enchaînés dans un cachot obscur.
+
+Son dessein était de les réduire, par de mauvais traitements, à abjurer
+la religion du Christ et à embrasser le culte de l'idole Mahom, auquel
+il était attaché comme sont tous les Sarrasins. C'est pourquoi il fit
+enchaîner les trois chevaliers dans un cachot sur lequel passait le
+fleuve Nil.
+
+Puis il leur fit dire par un de ses vizirs qu'il leur donnerait un
+palais avec des jardins, des armes précieuses, un cheval syrien tout
+sellé et des esclaves très belles, jouant de la guitare, s'ils
+consentaient à adorer l'idole Mahom.
+
+Certains des voyageurs, qui ont été interrogés, affirment que les
+mécréants Sarrasins n'élèvent point de figures à la ressemblance de
+Mahom. S'ils disent vrai, il faut entendre que le calife fit des
+promesses aux chevaliers à condition d'obéir à la loi de Mahom, et cela
+ne change rien à la vérité du récit.
+
+Quand le vizir eut dit ce que le calife offrait, et à quelles
+conditions, le chevalier d'Eppes songea aux jardins pleins d'eaux vives
+et soupira; le chevalier de Marchais songea aux belles esclaves et
+demeura rêveur; le chevalier aux armes blanches songea au cheval syrien
+et aux lames de Damas, et un grand cri jaillit comme une flamme de sa
+poitrine. Mais tous trois repoussèrent les présents du calife.
+
+En vain le gardien de la prison, qui était un vieillard abondant en
+discours, leur conta les plus beaux apologues arabes pour leur persuader
+de quitter la foi chrétienne; ils ne se laissèrent pas séduire par des
+contes ingénieux, non plus que par l'exemple d'un baron normand qui,
+s'étant fait adorateur de Mahom, vivait à Smyrne de fruits confits, avec
+une douzaine de femmes qu'il vendait quand elles ne lui plaisaient plus.
+
+Par tout ce qu'on lui rapportait de leur constance, le calife vit bien
+que les trois fils de Mme d'Eppes ne viendraient à la religion sarrasine
+ni par la peur des supplices ni par l'appât des richesses et des
+voluptés. Il se flatta de les y amener par la dialectique. Il leur
+envoya dans leur cachot les plus savants docteurs arabes qui leur
+tenaient chaque jour les raisonnements les plus subtils. Ces docteurs
+connaissaient Aristote; ils excellaient dans la mathématique, dans la
+médecine et dans l'astronomie. Les trois fils de Mme d'Eppes ignoraient
+l'astronomie, la médecine, la mathématique et les ouvrages d'Aristote,
+mais ils savaient par coeur le pater et plusieurs belles prières. C'est
+pourquoi les savants arabes ne purent les convaincre et se retirèrent
+pleins de confusion.
+
+Le calife, qui était d'un caractère obstiné, ne se tint pas pour vaincu
+avec Aristote et les docteurs. Il eut recours à un artifice dont il se
+promettait le meilleur succès. Sachez que ce calife avait une fille
+jeune, belle et bien faite, musicienne et raisonnant plus subtilement
+que les docteurs. Elle se nommait Ismérie. Son père lui donna l'ordre de
+revêtir ses plus riches vêtements, de s'oindre d'huiles balsamiques et
+de visiter les trois chevaliers dans leur prison.
+
+"Allez, ma fille, lui dit-il. Déployez toutes vos grâces, employez tous
+vos charmes pour gagner ces chrétiens."
+
+Le zèle de la religion l'échauffait à ce point qu'il recommanda à sa
+fille d'immoler même ce qu'elle avait de plus cher, si ce sacrifice
+devait tourner à l'avantage de Mahom.
+
+Les recommandations du calife ont paru outrées à quelques auteurs qui
+ont rapporté cette histoire. Mais le chanoine Willete fait observer
+qu'elles sont naturelles chez un idolâtre. Ainsi, dit-il, les filles de
+Madian et de Moab, par le détestable conseil du faux prophète Balaam,
+furent envoyées aux enfants d'Israël pour les pervertir et les faire
+tomber dans l'idolâtrie; ainsi les filles d'Ammon troublèrent le coeur
+du roi Salomon jusqu'à lui faire adorer les dieux de leur race.
+
+Donc, la princesse Ismérie se montra aux trois fils de Mme d'Eppes. Ils
+furent éblouis à sa vue. Elle parla. Sa bouche était plus redoutable que
+ses discours. Ils admiraient une si belle personne; ils la redoutaient
+bien plus qu'ils n'avaient redouté le vizir et les docteurs, et, pour
+qu'elle ne changeât point leurs coeurs, ils résolurent de changer le
+sien.
+
+"Enseignons-lui la vérité, qu'elle est digne d'entendre, dit le
+chevalier d'Eppes à ses frères. Bien que moins habile à discourir qu'à
+manier la lance, nous trouverons peut-être des raisons convenables, avec
+l'aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a dit à ses apôtres: "Si vous
+avez à rendre témoignage de moi, ne vous préoccupez point de ce que vous
+aurez à dire. Je mettrai moi-même sur vos lèvres des paroles pleines de
+sagesse."
+
+Les deux frères approuvèrent la parole de l'aîné, et aussitôt ils
+travaillèrent tous trois à instruire la fille du calife dans la religion
+chrétienne.
+
+Ils lui exposèrent la doctrine avec les miracles et les prophéties. Ils
+lui parlèrent notamment de la très sainte Vierge Marie, à qui ils
+avaient une dévotion particulière, et ils contèrent les miracles qu'elle
+avait accomplis dans toute la chrétienté et spécialement dans le pays de
+Laon. Ce qu'ils dirent de la reine des cieux parut si remarquable à la
+jeune Ismérie qu'elle demanda si elle ne pourrait pas voir cette Vierge
+en image, telle qu'elle est représentée dans les temples des chrétiens.
+Les trois chevaliers répondirent qu'ils n'avaient dans leur prison
+aucune image de cette sorte, mais que, si on leur apportait du bois, ils
+s'efforceraient d'y tailler une figure à l'exemple des bons imagiers de
+leur pays.
+
+Ils parlaient de la sorte emportés par le zèle du coeur. Mais lorsque la
+princesse Ismérie leur eut fait apporter une bille de bois, avec un
+ciseau et un maillet, ils se trouvèrent fort empêchés: l'art de tailler
+une image qui semble vivre et respirer ne s'acquiert que par de longues
+études. Le bois ne se laissait même pas entamer. Il faut dire que
+c'était le tronc d'un de ces arbres qui viennent du paradis terrestre et
+que le Nil apporte dans ses eaux jusqu'aux rives d'Égypte.
+
+Les trois fils de Mme d'Eppes s'endormirent devant le bloc sans avoir pu
+seulement le dégrossir.
+
+A leur réveil, ils furent bien surpris de voir que leur tâche était
+achevée, et que l'image de la Vierge brillait dans le cachot d'un éclat
+suave et merveilleux. Devant eux, Notre-Dame était assise sur un trône,
+tenant son enfant divin dans ses bras. Les trois fils de Mme d'Eppes
+n'avaient jamais vu, de Laon à Soissons, un si bel ouvrage de sculpture.
+Cette Vierge était taillée dans le bois apporté par la princesse
+Ismérie, et ce bois était noir pour exprimer les ténèbres épaisses qui
+enveloppaient encore l'âme de la fille du calife. Mais il était
+environné d'une lumière déleste, en signe que la lumière dissiperait ces
+ombres funestes. Et ceci est à méditer que ce bois, venant du séjour
+d'Ève, était noirci par le péché de la première femme, mais que la
+figure de la Sainte Vierge y paraissait resplendissante, parce que la
+faute d'Ève a été rachetée par celle à qui l'Ange a dit Ave. De telles
+idées, peu accessibles aux hommes d'aujourd'hui, étaient aisément
+sensibles aux religieux qui méditaient dans les cloîtres et dans les
+déserts.
+
+A la vue de cette image merveilleuse, les trois frères se récrièrent à
+la fois, et chacun demanda aux deux autres comment ils avaient pu
+accomplir en une nuit un si prodigieux travail. Mais tous trois jurèrent
+avec un grand serment qu'ils n'y avaient point de part. Et il 'était pas
+vraisemblable, en effet, qu'aucun d'eux eût été assez habile pour
+achever si rapidement une tâche si difficile.
+
+Il est donc croyable que cette image fut taillée par les anges ou, plus
+vraisemblablement, par la bienheureuse Vierge Marie elle-même, à qui les
+trois fils de Mme d'Eppes avaient une dévotion spéciale et qu'ils
+avaient invoquée en cette occasion. Quand la princesse Ismérie revint à
+la prison, voyant la Vierge radieuse et noire, elle pleura et elle
+adora. Tout soudain, elle fut désabusée de la fausse religion de Mahomet
+et convertie à la foi de Jésus-Christ. Et les trois fils de Mme d'Eppes,
+augurant alors que cette image viendrait leur délivrance, l'appelèrent
+leur Dame de Liesse, c'est-à-dire de joie.
+
+Cependant, le calife demandait chaque jour à sa fille si la conversion
+des trois chevaliers s'achevait heureusement, et la princesse Ismérie
+répondait avec prudence qu'il restait encore de ce côté quelques progrès
+à faire. Elle parlait de la sorte pour qu'il lui fût permis de retourner
+à la prison des chevaliers. Mais elle était déjà résolue à assurer leur
+évasion et à fuir avec eux.
+
+Quand tout fut préparé pour l'exécution de ce dessein, la fille du
+calife prit les pierreries et les joyaux qu'elle put trouver dans le
+palais, et sortit de nuit, par une porte dérobée du jardin.
+
+Pour juger favorablement la conduite de la princesse, il faut considérer
+que son père était sarrasin et mécréant, et ne point ignorer que les
+joyaux qu'elle emportait devaient plus tard servir à élever le
+sanctuaire de Notre-Dame de Liesse. Chargée de ces joyaux, Ismérie alla
+délivrer les prisonniers et les conduisit au bord du Nil, où il se
+trouva un batelier pour les passer tous quatre sur l'autre rive. Ils s'y
+endormirent. A leur réveil, les trois chevaliers virent la cathédrale de
+Laon sur la montagne et tout le pays laonnais. Ils y avaient été
+transportés miraculeusement pendant la nuit avec la princesse Ismérie.
+
+La Vierge Noire était avec eux: c'est elle qui les avait conduits. Au
+lieu où elle toucha la terre jaillit une source qui guérit de la fièvre.
+
+Les chevaliers furent contents de revoir la fumée de leur toit et madame
+leur mère toute chenue qui pleurait de joie à leur vue. Instruite de ce
+qu'était la belle Sarrasine qu'ils amenaient, la dame d'Eppes voulut lui
+servir de mère et la tenir sur les fonts du baptême. Mais, quand la
+princesse Ismérie chercha sa Vierge Noire au bord de la source, elle ne
+l'y trouva plus. La statue s'en était allée toute seule à deux cents pas
+de là. Ismérie l'y découvrit et voulut la prendre dans ses bras, mais
+elle ne put pas même la soulever. La Vierge Noire marquait, en se
+faisant si lourde, qu'elle voulait qu'on bâtit son église sur cet
+emplacement. C'est à quoi servirent les joyaux du calife. Ismérie reçut
+le baptême.
+
+Les trois chevaliers prirent femme et vécurent pieusement le reste de
+leurs jours. La princesse Ismérie se retira dans un couvent où elle
+donna l'exemple de toutes les vertus. On montre encore aujourd'hui, dans
+l'église de Notre-Dame de Liesse, comme nous l'avons dit, son image
+sculptée et peinte au-dessus du jubé. Quant à la Vierge Noire, après
+avoir accompli de nombreux miracles, elle fut brûlée par les patriotes
+en 1793, à l'exception d'un seul morceau, qui fut miraculeusement
+préservé.
+
+Il ne se peut rien voir de plus misérable que la fontaine miraculeuse,
+aujourd'hui maçonnée. Tout proche a été construite une maisonnette à
+l'imitation de la Santa-Casa de Lorette. Une allée y aboutit, plantée de
+pins alternant avec de hauts peupliers. Là s'agitent vaguement des
+mendiants et des infirmes, tandis qu'un vieil homme, devant la source,
+attend tout couché qu'une dévote vienne de loin en loin lui tendre une
+bouteille en forme de madone qu'il remplit, pour un sou, d'eau
+miraculeuse. L'agonie des dieux est d'une tristesse infinie.
+
+
+
+
+V
+
+EN BRETAGNE
+
+
+De la pointe du Raz (Finistère), 23 juillet.
+
+Nous avons laissé derrière nous, sur la route d'Audierne, le bourg de
+Plogoff et ses pêcheurs de sardines. Au lieu de haies vives et d'arbres
+ébranchés, ce sont maintenant des murs bas de granit qui bordent les
+champs maigres et sauvages. Dans une de ces clôtures se dresse la table
+d'un dolmen écroulé, vieux témoin muet des âges immémoriaux. Il y a
+longtemps sans doute qu'il a fait gémir la terre de sa chute pesante.
+Les nains noirs, poulpiquets et korrigans, qui, le soir, dès que la
+corne du berger a rappelé le troupeau aux étables, dansent au clair de
+lune et forcent le voyageur à entrer dans leur ronde, habitent ce palais
+farouche. Tous les paysans bretons savent que les dolmens sont les
+maisons des nains. Ils savent aussi que les menhirs de Carnac sont des
+géants païens changés en pierre par saint Cornély.
+
+A notre gauche, la chapelle de Saint-Collédoc lève son clocher de pierre
+ajourée. Saint Collédoc vécut au temps du roi Arthur. Son nom, sans
+doute, n'a pas échappé au chanoine Trévoux, qui occupa son innocente vie
+à cataloguer les saints de Bretagne.
+
+J'ai connu dans mon enfance ce chanoine Trévoux, et il y a quelque
+chance qu'aujourd'hui je reste seul au monde à l'avoir connu. Son image
+subsiste encore en moi avant de s'abîmer à jamais dans le néant. Le
+souvenir de ce vieux prêtre m'est revenu assez étrangement sur cette
+route désolée d'Audierne. Ce n'est point de ma faute. Il y a des gens
+qui sont maîtres de leurs impressions et de leurs souvenirs. Je les
+admire et je les envie. Mais je ne puis les imiter. A tout moment, des
+hôtes, que je n'avais point priés et que je ne saurais congédier,
+viennent s'asseoir, ou souriants ou moroses, à la table de ma pensée. Et
+voici que le chanoine Trévoux, trente ans après sa belle mort, entre,
+coiffé de son tricorne, sa tabatière à la main, dans mon âme surprise.
+Qu'il y soit le bienvenu! Il était d'humeur heureuse et douce, ses joues
+brillaient d'un vermillon si pur qu'on le croyait pétri par un de ces
+petits anges joufflus qui flottaient dans le choeur de l'église,
+au-dessus de sa stalle canonicale. Il avait des goûts les plus
+paisibles, et, comme les longs voyages dans la lande et sur la grève ne
+convenaient point à sa vaste corpulence, c'est sur le quai Voltaire,
+dans les boîtes des bouquinistes, qu'il cherchait ses saints bretons. Il
+allait du pont Notre-Dame au pont Royal tous les jours que Dieu faisait,
+pourvu que Dieu les fît assez beaux. Car le bon chanoine n'aimait ni le
+brouillard ni la pluie, et, de toutes les oeuvres divines, il était
+enclin à préférer celles où Dieu a montré le plus manifestement sa
+bonté. Pourtant, un jour qu'il allait, cherchant, selon sa coutume,
+quelque saint breton oublié du siècle ingrat, il fut assailli par un
+soudain orage, près de la Samaritaine, et secoué, selon ses propres
+expressions, par une rafale effroyable; même il y perdit son riflard que
+le vent emporta dans la Seine. Ce fut une des plus terribles épreuves de
+sa vie terrestre. Chaque fois qu'il y songeait, on voyait s'éteindre le
+sourire de ses lèvres et le vermillon de ses joues.
+
+Le chanoine Trévoux quitta ce monde à quelque temps de là, laissant une
+histoire des saints de Bretagne qui atteste la pureté de son âme et la
+simplicité de son esprit. C'est un livre que je m'accuse de n'avoir pas
+assez lu. Dès mon retour à Paris, je me promets bien, si je parviens à
+mettre la main sur un bon exemplaire de cet ouvrage, d'y chercher
+l'histoire de saint Collédoc dont la chapelle, déjà loin derrière nous,
+ne laisse plus voir à l'horizon que son clocher de dentelle, plein de
+ciel bleu. Saint Collidor ou Collédoc était évêque de Cambrie, quand il
+vint du pays de Galles en Armorique. Probablement il traversa l'Océan
+dans une auge de pierre, car tel était alors l'usage des saints de la
+Grande-Bretagne. Ayant abordé à Plogoff, il se fit ermite dans la lande,
+et, là, parmi les oeillets sauvages, les rosiers nains et les petites
+immortelles qui fleurissent au ras du sol, sous le ciel chargé de nuages
+pareils aux visions des Écritures et sillonné par le vol des oiseaux de
+mer dont quelques-uns sont les âmes des trépassés, il louait le
+Seigneur, se livrait à la contemplation et parfois, entrant en extase,
+pénétrait profondément dans la connaissance des choses tant visibles
+qu'invisibles. Aussi n'est-il pas surprenant qu'il reçût, par une voie
+mystérieuse, des nouvelles de ce monde dont il vivait séparé. Il est
+certain qu'il apprit avant tous les habitants d'Audierne et de Plogoff
+la sanglante bataille de Camlan, et la mort d'Arthur que son épée
+enchantée n'avait pu défendre des coups d'un chevalier félon. Saint
+Collidor apprit par une voie non moins mystérieuse que Lancelot du Lac
+aimait l'épouse d'Arthur, la belle reine Genièvre. Et (ce que Collédoc
+n'ignorait pas non plus) Lancelot était la fleur des chevaliers. Nourri
+sur les genoux d'une fée, il en gardait un charme. Et parce qu'il était
+aimable, Genièvre l'aimait.
+
+Mais saint Collédoc, qui avait beaucoup médité dans la solitude, savait
+ce qu'ignorent les gens qui vivent dans le siècle. Il savait que l'amour
+humain est périssable et que ceux qui mettent leur espérance dans la
+créature sont bientôt déçus. Par ces raisons, et considérant que
+Genièvre et Lancelot offenseraient Dieu d'une manière effroyable s'ils
+en venaient à la satisfaction de leur désir, il résolut d'empêcher, avec
+l'aide du ciel, un si grand malheur. Il prit son bâton et alla trouver
+dans son palais la reine Genièvre. Et, lui ayant parlé quelque temps en
+secret, il la détermina tout aussitôt à renoncer à l'amour de Lancelot
+du Lac. Il lui inspira une pressante envie d'embrasser la vie
+religieuse. Enfin, il la donna jeune, belle, heureuse, parée, toute
+chaude encore d'un amour profane, à Jésus-Christ, qui n'a pas coutume de
+voir venir à lui les amoureuses en si bon état. Que lui avait-il dit? Le
+petit livre que je viens d'acheter sur la route à un barde aveugle comme
+Homère et profondément ivre de tafia, un petit livre de gwerz et de
+sonn, où je trouve beaucoup d'histoires de saints, ne rapporte pas les
+propos que tint l'ermite Collédoc pour changer ainsi le coeur de
+Genièvre. Ah! monsieur Trévoux, que lui avait-il dit? Vous qui
+connaissiez si bien dans leurs moindres détails les vies des saints
+bretons, le saviez-vous, de votre vivant, quand vous passiez au soleil
+sur le beau quai Voltaire, tranquille avec deux ou trois bouquins dans
+chaque poche de votre douillette? Le saviez-vous et l'avez-vous mis dans
+votre grande compilation hagiographique?
+
+Hélas! comment l'auriez-vous appris, puisque l'entrevue de la reine et
+du saint fut secrète? Vous me direz que Collédoc lui représenta la
+laideur et la difformité des péchés charnels. Mais cela ne suffit pas,
+monsieur Trévoux. Vous n'imaginez pas quelle situation c'est que de se
+mettre entre une femme et son amour! On est renversé, foulé aux pieds,
+broyé. Je vous entends: vous ajoutez que saint Collédoc a sûrement
+menacé Genièvre de la colère divine et de la damnation éternelle, qu'il
+lui a montré l'enfer béant. Cela ne suffit pas encore, monsieur Trévoux.
+Une femme amoureuse ne craint pas l'enfer; le paradis ne lui fait point
+envie, monsieur Trévoux. En vérité, je voudrais bien savoir ce que saint
+Collédoc de Plogoff a dit à la reine Genièvre pour la séparer de
+Lancelot du Lac qu'elle aimait et qui l'aimait. Songez que, pour
+produire un tel effet, il fallait des paroles plus puissantes que ces
+runes, connues seulement des vieux Scandinaves, par lesquelles on
+pouvait soulever l'Océan et réduire la terre en poudre; car l'amour,
+monsieur Trévoux, est plus fort que la mort. Il est pourtant vrai que la
+douce reine écouta l'ermite et qu'elle entra dans un monastère. Et l'on
+en a fait des complaintes en vers bretons.
+
+Mais nous approchons du bout de la terre. Nous avons passé la région des
+genêts et des ajoncs et nous sentons le vent d'ouest raser les champs
+stériles. Voici Lescoff, son clocher et ses menhirs. Encore quelques
+pas, et nous touchons à la pointe du Raz. Déjà nous découvrons à notre
+droite une plage pâle, que creuse une mer blanche d'écueils. C'est la
+baie des Trépassés.
+
+Ici, sur le promontoire qui s'avance entre deux côtes semées d'écueils,
+finit la terre. Au bout de l'étroit sentier dans lequel nous nous
+engageons, la mer déferle, et déjà l'embrun nous enveloppe. Devant nous,
+l'Océan, où le soleil se couche dans un lit de flammes, étend au loin la
+nappe magnifique de ses eaux, que déchirent çà et là les rochers noirs,
+fleuris d'écume, et sur laquelle l'île de Sein, sombre et basse, dort au
+ras des lames.
+
+C'est l'île sainte des Sept-Sommeils où l'on dit que vivaient les
+vierges prophétiques. Mais ces créatures extraordinaires ont-elles
+jamais existé ailleurs que dans l'imagination des hommes de mer? Les
+matelots n'ont-ils pas pris, de loin, pour les robes blanches des
+prêtresses les mouettes posées au soleil sur les rochers? Le souvenir de
+ces vierges est vague comme un rêve. On a fouillé le peu de terre
+contenu dans les creux du granit, où croissent aujourd'hui pour la
+nourriture des pêcheurs, de rares et maigres épis d'orge. On n'a trouvé
+dans ce sol aucune pierre taillée. On y a recueilli seulement quelques
+médailles en forme de petites coupes, portant sur leur face bombée une
+effigie de héros ou de dieu, à la chevelure bouclée, nouée de perles,
+et, sur la face creuse, un cheval à tête d'homme. Comment imaginer un
+collège de prêtresses sur cet écueil ras, stérile, nu, noyé de brumes,
+et que, par les tempêtes, la mer recouvre quelquefois tout entier? Mais
+peut-être l'île de Sein était-elle autrefois plus vaste et plus ombreuse
+qu'elle n'est aujourd'hui, et l'Océan, qui sans cesse ronge ses bords,
+a-t-il englouti une partie de l'île avec le temple et le bois sacré des
+vierges.
+
+C'est ici que l'Océan est terrible; c'est ici qu'il est puissant. Les
+rochers innombrables qu'il couvre d'écume apparaissent comme les restes
+du rivage qu'il a submergé avec ses villes antiques et tous leurs
+habitants. En ce moment, il est calme, il pousse dans son sommeil un
+immense et tranquille mugissement. Les traînées d'huile qui moirent sa
+face glauque révèlent seules les courants perfides. Le vieux dieu,
+couché sur les cadavres des belles Atlantides, content, s'égaie sous
+l'or du soleil; son sourire est large et pacifique. Pourtant dans son
+repos il laisse deviner sa force. Les lames qui brisent à quarante pieds
+au-dessous de nous couvrent d'écume la falaise et nous jettent au visage
+leur rosée amère. Après chaque coup de la vague, le rocher, de nouveau
+découvert, répand avec un bruit clair, par toutes ses pentes, des
+cascades argentées.
+
+A notre gauche fuit la ligne désolée de la baie d'Audierne jusqu'aux
+rochers funestes de Penmarch. A droite, la côte hérissée de falaises et
+d'écueils se courbe pour former la baie des Trépasses. Plus loin, nous
+voyons luire comme un feu rouge le cap de la Chèvre. Plus loin encore,
+la côte de Brest et les îles d'Ouessant, bleuissant à l'horizon, se
+confondent avec le bleu léger du ciel.
+
+L'Océan et les falaises changent à tout moment d'aspect. Ses lames sont
+tour à tour blanches, vertes, violettes, et les rochers, qui tout à
+l'heure faisaient briller leurs veines de mica, sont maintenant d'un
+noir d'encre. L'ombre vient à grands coups d'ailes. Les dernières
+gouttes de flamme tombées dans la mer s'éteignent. Une grande lueur
+orangée marque seule l'endroit où le soleil s'est couché. C'est à peine
+si nous voyons encore les murs de granit qui, debout ou ruinés, ferment
+la baie des Trépassés. On entend distinctement, dans le silence du soir,
+le bruit sourd des lames que traverse le cri mélancolique du cormoran.
+
+Cette heure est d'un tristesse mortelle, et tout ici, le rocher, la
+lande et la mer, et le sable livide de la baie, tout nous dit la
+désolation de vivre. Seul, le ciel, où s'allument les premières étoiles,
+a sur nos têtes une douceur charmante. Ce ciel de Bretagne est léger et
+profond. Souvent voilé par les bancs de brume qui viennent et qui
+passent en un moment, presque toujours couvert de nuées épaisses qui
+ressemblent à des montagnes et qui lui donnent l'air d'une terre d'en
+haut, il laisse voir, par de soudaines échappées, un bleu qui attire
+comme l'abîme. Je sens en ce moment pourquoi les Bretons aiment la mort.
+Ils l'aiment, et l'âme celtique est souvent tentée par elle. Ils la
+craignent aussi, car elle est en horreur à tous les êtres.
+
+La mort plane sur ces parages, c'est elle qui, passant sur nos têtes
+avec le vent de mer, effleure nos cheveux. Tout ce golfe informe qui
+s'étend de l'île d'Ouessant à l'île de Sein, et qu'on nomme l'Iroise,
+est la terreur des gens de mer. Les naufrages y sont ordinaires. Le
+Bec-du-Raz, fréquenté par tout le cabotage qui va de la Manche à
+l'Océan, est particulièrement dangereux à cause des brises changeantes
+qui viennent du large, des écueils invisibles, des courants qui
+tourbillonnent autour des rochers et des formidables ras de marée qui
+frappent la falaise. Les pêcheurs bretons chantent en traversant le
+chenal du Raz: "Mon Dieu! secourez-moi: ma barque est si petite et la
+mer est si grande!"
+
+Les cadavres des naufragés qui ont péri dans l'Iroise sont amenés par le
+courant dans la baie des Trépassés. Est-ce pour sa fidélité à déposer
+les restes humains sur son sable blanc comme une poussière d'os que la
+baie hospitalière aux morts a reçu son nom funèbre? Suivant une
+tradition, ces prêtres gaulois qui furent plutôt des moines, les
+druides, étaient embarqués après leur mort sur cette côte pour être
+ensevelis dans l'île de Sein. Et d'autres traditions, recueillies par le
+poète Brizeux, font de ce golfe lugubre le rendez-vous des morts pieux
+qui voulaient dormir dans l'île des Sept-Sommeils.
+
+ Autrefois, un esprit venait, d'une voix forte
+ Appeler, chaque nuit, un pêcheur sur sa porte.
+ Arrivé dans la baie, on trouvait un bateau
+ Si lourd et si chargé de morts qu'il faisait eau.
+ Et pourtant il fallait, malgré vent et marée,
+ Le mener jusqu'à Sein, jusqu'à l'île sacrée...
+
+Ici l'on conte encore que, sur ce rivage, les âmes en peine se promènent
+en pleurant, tandis que les ossements des naufragés frappent aux portes
+des pêcheurs pour demander la sépulture. Et c'est une vive croyance chez
+les paysans que, pendant la nuit du deux novembre, au jour fixé par
+l'Église pour la commémoration des fidèles défunts, les âmes des
+naufragés s'amassent en nuées épaisses sur le rivage de la baie, d'où
+s'élève une clameur lamentable. Alors les morts, dit-on, reviennent sur
+la terre, "plus nombreux que les feuilles qui tombent des arbres, plus
+serrés que les brins de l'herbe qui pousse dans les champs."
+
+Tandis que nous marchions le long des rochers mornes, le vent s'étant
+élevé, un grain nous couvrit d'ombre et de pluie. Nous allâmes nous
+sécher dans une auberge du hameau de Kerherneau. Là, dans la salle basse
+où des hommes chevelus, chaussés de braies antiques, boivent le cidre
+blond et le rude tafia, assis au coin de la cheminée dans laquelle brûle
+une poignée de genêts et de bruyères, je songe à ce rivage dont les voix
+plaintives emplissent encore mon oreille et à cette île sainte des
+Sept-Sommeils que l'Océan recouvre d'une écume plus blanche et plus
+froide que la robe des vierges prophétiques et que les âmes des morts.
+Le hibou miaule sur le toit. Près de moi, les buveurs à la longue
+chevelure se tiennent graves et silencieux devant l'écuelle de cidre ou
+le verre d'eau-de-vie.
+
+En attendant le souper que l'hôtesse apprête, je tire de ma poche le
+seul livre que j'aie emporté sur ce bord brumeux de la terre. C'est une
+chanson, ou plutôt une suite de contes mis en langage rythmé, avec une
+gravité enfantine, par des chanteurs qui ne savaient pas écrire, pour
+des auditeurs qui ne savaient pas lire: c'est l'Odyssée. Je l'ouvre à
+l'onzième livre qui est le livre des morts, et que l'antiquité nommait
+la Nékyia.
+
+La Nékyia nous est parvenue fort surchargée, par les aèdes qui la
+chantaient aux banquets, de morceaux qui ne sont ni du même âge ni du
+même caractère. Ces vieux joueurs de phorminx y ont intercalé notamment
+un dénombrement des amantes des dieux, qui semble pris à quelque
+catalogue formé dans l'âge religieux d'Hésiode et de sa postérité
+poétique. Ils y ont ajouté encore un tableau des tourments que
+souffrent, dans les enfers, les ennemis des dieux; et rien n'est plus
+contraire à l'idée que les premiers homérides, dans leur ingénuité, se
+faisaient de la mort. Aucun helléniste ne m'accompagne ici pour me
+débrouiller parmi ces interpolations, et les seuls scoliastes qui
+m'entourent dans cette auberge de pêcheurs bretons, au bord de la sombre
+baie, sont les hiboux qui miaulent sur ma tête et les goélands endormis
+là-bas sur les rochers. Ils me suffiront, car ils disent les tristesses
+de la nuit et l'horreur de la mort.
+
+Quand commence la Nékyia, le subtil Ulysse a franchi sur son vaisseau
+l'océan qui sépare le monde des vivants de la demeure des ombres; il a
+abordé dans l'île des Cimmériens, que jamais le soleil ne regarde, de
+son lever à son coucher; il a mis le pied sur la terre molle de ce
+rivage plongé dans la nuit éternelle et il s'en est allé sous les hauts
+peupliers et les saules stériles de Perséphone, jusqu'à l'humide demeure
+de Hadès. Là, près du rocher où se rencontrent les deux fleuves
+funèbres, dans la prairie d'asphodèles, il a creusé avec son épée une
+fosse où il a versé ensuite des libations de miel et de vin aux nombres
+descendues sous la terre. Ce n'est pas une curiosité vaine qui l'a
+conduit dans ce monde muet où nul homme vivant n'est entré avant lui. Il
+va évoquer dans l'île ténébreuse des Cimmériens les ombres errantes des
+morts. Il y est venu sur le conseil de la magicienne Circé, pour
+demander à l'ombre du devin Tirésias par quel moyen il lui sera donné
+enfin de retourner dans Ithaque. Car le vieux chef, qui a vu les
+Cicones, les Lotophages, les Cyclopes, les Lestrygons, les Sirènes, et
+qui a partagé la couche des déesses et des magiciennes, est dévoré du
+désir de revoir enfin son île, sa femme et son fils.
+
+Tirésias, qui errait parmi les morts, son bâton augural à la main, était
+un personnage extraordinaire; et l'on comprend qu'Ulysse soit allé le
+consulter jusque dans l'île des Cimmériens. Tirésias n'a point, il est
+vrai, dans l'Odyssée, une physionomie bien distincte. Il ressemble, dans
+ce poème, aux magiciens des Mille et une Nuits et à tous les sorciers de
+nos contes populaires. Mais il était fameux parmi les vieux Hellènes
+comme Merlin l'Enchanteur chez les Bretons, et, dès que l'imagination
+des Grecs se délia au sortir de l'enfance, les poètes contèrent mille
+merveilles de l'antique devin. A les en croire, devenu femme pour avoir
+séparé de sa baguette deux serpents unis, il reprit ensuite sa première
+forme; mais le souvenir de sa métamorphose lui donnait une expérience
+singulière sur des points délicats. Aveugle, il comprenait le langage
+des oiseaux et voyait les choses futures. Il vécut, plein de sagesse,
+sept âges d'hommes, malheureux infiniment de vivre et de savoir. Sa
+tristesse s'exhala un jour en une plainte sublime:
+
+"O Zeus, père et roi, s'écria le vieux devin, pourquoi ne m'as-tu pas
+donné une vie plus courte et ma part de l'ignorance humaine? Ce n'est
+pas par bienveillance que tu as prolongé ma vie jusqu'au terme de sept
+générations mortelles."
+
+Afin de le rendre plus tragique, les poètes nous montrent Tirésias
+gardant chez les morts sa science qui lui était amère. Il va sans dire
+qu'on ne trouve pas trace dans le Nékyia d'une mélancolie si profonde.
+Le très vieil aède qui a inventé la plus grande partie du Livre XI ne
+s'inquiétait pas plus que ma Mère l'Oie des tristesses qui accompagnent
+la méditation et la connaissance.
+
+Il avait cette idée que les morts sont bien morts. "Hélas! dit Achille,
+il est dans la demeure de Hadès des âmes et des fantômes, mais ils sont
+privés de sentiment." Telle était la croyance très simple de ces temps
+héroïques. Pour notre chanteur errant, Tirésias, tout devin qu'il était
+sur la terre, partage sous la terre l'insensibilité commune à tous les
+morts. Il ne voit ni n'entend.
+
+Mais Ulysse, instruit par la magicienne Circé dans l'art de la
+nécromancie, connait le moyen de rendre aux ombres, du moins pour un
+moment, la force de penser et de parler. Il sait que les morts se
+raniment en buvant du sang chaud.
+
+C'est pourquoi il égorge des brebis au bord de la fosse qu'il a creusée.
+Aussitôt les âmes montent en essaim de l'Érèbe. Jeunes femmes,
+adolescents, vieillards ayant beaucoup enduré et tendres vierges au
+coeur plein d'un deuil récent, et ceux-là, en grand nombre, que perça la
+lance d'airain, guerriers tués dans les combats, portant leurs armes
+ensanglantées, ils se pressaient autour de la fosse avec une immense
+clameur.
+
+Et Ulysse, qui avait vu par les mers tant de spectacles à faire dresser
+les cheveux sur la tête, eut peur. Il écartait avec son épée ces ombres
+qui, comme une nuée de mouches, volaient autour des brebis égorgées et
+du sang des victimes. Reconnaissant sa mère dans l'essaim des âmes, il
+la chassa comme les autres. Car il voulait que le devin Tirésias bût le
+premier. Il aimait sa mère, mais il était pressé de se faire dire la
+bonne aventure. Au reste, si l'on songe que l'homéride suivait de très
+près quelque conte populaire, on ne sera surpris, pour peu qu'on ait
+l'habitude du folk-lore, ni de la gaucherie naïve du conteur ni de la
+dureté du héros. Pourtant, ce n'est pas Tirésias qui parle le premier.
+C'est Elpénor. Il parle sans avoir bu de sang. Et l'on peut croire qu'il
+a été introduit dans cette scène d'évocation par quelque nouvel aède peu
+soucieux d'observer les rites de la vieille nécromancie.
+
+Mais il faut considérer aussi que la situation d'Elpénor est
+particulière. Il n'a pas encore sa place dans les demeures de Hadès. Il
+est de ces morts qui, n'ayant point été ensevelis, errent misérablement
+autour des habitations et reviennent demander, la nuit, à ceux qu'ils
+ont laissés en ce monde, un peu de terre pour couvrir leur malheureux
+corps. C'est une âme en peine. Il avait accompagné Ulysse dans ses
+voyages, et il était encore auprès de lui dans l'île d'Ea. Se trouvant
+la nuit sur le toit plat de la maison de Circé, il en tomba par mégarde,
+et il se rompit le cou dans sa chute. On ne le regretta point parce que
+c'était un maladroit et un ivrogne. Ulysse, qui avait laissé son
+compagnon sur la place où il était tombé, fut très étonné de le voir
+chez les Cimmériens; il lui en témoigna sa surprise.
+
+"Comment, lui dit-il, cheminant à pied sous terre, es-tu arrivé plus
+vite que moi avec mon vaisseau?"
+
+Aristarque tenait cette question pour inepte. M. Alexis Pierron, éditeur
+d'Homère, affirme qu'elle est naïve, mais non point inepte. Elle était
+peut-être embarrassante, car Elpénor n'y répondit point. Il supplia en
+gémissant Ulysse de lui accorder les honneurs de la sépulture:
+
+"Quand tu retourneras à l'île d'Ea, ne me laisse point non pleuré et non
+enseveli; mais brûle-moi avec mes armes, et élève-moi un tertre au bord
+de la blanche mer, et plante sur ce tertre la rame avec laquelle,
+vivant, je ramais parmi mes compagnons."
+
+Telle est la plainte qu'exhale aux pieds d'Ulysse l'ombre d'Elpénor.
+Tant qu'il n'est point enseveli, Elpénor, qui n'a plus de place sur la
+terre, n'a pas encore de place chez Hadès. Il erre lamentablement entre
+les vivants et les morts. C'est peut-être pourquoi il parle sans avoir
+bu le sang. Mais je crois plutôt à une interpolation. Cette Nékyia est
+rapiécée comme une tapisserie de l'histoire d'Alexandre, pendue sur le
+pignon d'une maison de Bruges, aux jours de fête, pendant quatre cents
+ans. Elle est ainsi très plaisante et très vénérable.
+
+La première ombre que le héros laisse approcher de la fosse, pour
+qu'elle boive le sang et y retrouve la force de sentir et de parler, est
+le devin Tirésias qui, aussitôt qu'il a bu, récite une prédiction dont
+le commencement a trait aux voyages du héros, mais dont la dernière
+partie, sans doute tirée de quelque chanson très antique, se rapporte à
+des traditions bizarres et puériles, tout à fait étrangères à l'Odyssée
+et de tout point contraires à l'esprit même du poème. Car l'ingénieux
+Ulysse, cher à la vierge Athéné, y est voué à la destinée des impies et
+des maudits, promis au châtiment des Caïn et des Ahasverus. Et si le
+devin laisse entrevoir la rémission finale, les menaces qu'il profère,
+s'accordant d'ailleurs avec des légendes qui nous ont été conservées,
+donnent le caractère d'un réprouvé au héros dont les contes homériques
+ont fait le type du parfait Hellène. Ici l'on a cousu à la vieille
+encore et plus sombre.
+
+Après avoir entendu cette prophétie, Ulysse veut interroger, sans tarder
+davantage, l'ombre de sa mère, et il semble, d'après une question qu'il
+fait à Tirésias, que, s'il n'a pas appelé encore la morte bien-aimée,
+c'est qu'il ne savait pas comment s'y prendre. Dans ce cas, nous avons
+accusé faussement d'insensibilité le rude roi pirate, si admiré des
+matelots et des pêcheurs hellènes, qui erra longtemps sur la mer
+stérile. Mais nous avons vu qu'instruit en nécromancie par la magicienne
+Circé, il avait évoqué sa mère sans même le vouloir, et nous croirons
+plutôt qu'il trompa Tirésias. Il était menteur et la déesse qui l'aimait
+lui dit un jour: "Je t'aime parce que tu mens bien." Son ignorance en
+effet semble inconcevable après les leçons de Circé qui lui avait révélé
+l'art des évocations. Et nous venons de voir qu'il avait très bien
+retenu les préceptes de la magicienne. Ou simplement y a-t-il encore à
+cet endroit une reprise à la tapisserie.
+
+Tout est obscur dans cette merveilleuse poésie d'enfants peureux. Mais
+l'obscurité même y est un charme et un sujet d'émerveillement. Et quand
+la mère vénérable d'Ulysse, la vieille Anticlée, boit le sang noir et
+parle à son fils, nous sommes saisis d'une émotion large et profonde, et
+pénétrés d'un tel sentiment de beauté qu'il nous faut reconnaître que le
+génie hellénique eut, dès l'enfance, l'instinct de l'harmonie et connut
+cette sorte de vérité qui passe la vérité scientifique et dont, seuls au
+monde, les poètes et les artistes sont les révélateurs.
+
+"Mon enfant, comment es-tu venu vivant dans la nuit sans lumière? car il
+est difficile aux vivants de voir ces choses.
+
+" ... Celle qui est habile à l'arc ne m'a pas tuée de ses flèches, ni
+une de ces maladies ne m'est survenue, qui enlève la vie aux membres par
+une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le souvenir de
+ta tendresse m'ont ôté la douce vie."
+
+"Elle dit. Son fils voulut la presser dans ses bras. Trois fois il
+s'élança, le coeur ardent à la saisir; trois fois, elle s'évanouit dans
+ses mains, semblable à une ombre et à un songe.
+
+"Alors, le coeur déchiré par une douleur aiguë, il lui dit:
+
+"Ma mère, pourquoi ne m'attends-tu pas, quand je veux t'embrasser, afin
+que chez Hadès, dans les chers bras l'un de l'autre, nous puissions nous
+rassasier de nos tristes pleurs?"
+
+"Et la vénérable mère répondit:
+
+"Hélas! mon enfant, tel est l'état des hommes quand ils sont morts: les
+nerfs sont privés de chair et d'os, la force du feu les consume aussitôt
+que 'esprit abandonne les os blancs, et l'âme, comme un songe, flotte,
+envolée ..."
+
+Paroles infiniment douces et toutes trempées du lait de la tendresse
+humaine! Elles ont été trouvées par un très vieux chanteur qui vivait au
+bord de la mer "violette", dans un temps où les hommes n'avaient pas
+encore appris à monter à cheval ni à faire bouillir les viandes. Ce
+chanteur n'avait jamais vu de figures peintes ni sculptées; les seuls
+autels des dieux qu'il connût étaient des stèles grossières dans un bois
+sacré. Il était sans cesse occupé du soin de pourvoir à sa subsistance.
+Parmi des hommes qui ne pensaient qu'à manger et à faire la guerre pour
+voler des femmes et des trépieds d'airain, il menait une vie plus
+misérable que celle d'un ménétrier de quelque village d'Auvergne.
+Pourtant, il trouva en son âme rude et neuve des accents qui retentiront
+à tout jamais dans les coeurs généreux:
+
+"Mon enfant, celle qui est habile à l'arc ne m'a pas tuée de ses
+flèches, ni une de ces maladies ne m'est survenue, qui enlève la vie aux
+membres par une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le
+souvenir de ta tendresse m'on ôté la douce vie."
+
+Ainsi le vieux joueur de phorminx exprima la douleur harmonieuse et se
+montra déjà Hellène par le sentiment de la beauté, qui est la seule
+chose humaine qui ne trompe pas, car elle seule est de l'homme et toute
+de l'homme.
+
+Je ferme le vieux recueil des aèdes ioniens et j'ouvre le fenêtre de la
+chambre rustique. Je revois dans la nuit la baie des Trépassés. Tout à
+l'heure, j'étais avec l'antique Ulysse, et j'avais à peine changé de
+monde. Il n'y a pas loin, pour le sentiment, de la Nékyia de l'homéride
+aux gwerz des bardes de Breiz-Izel. Toutes les vieilles croyances se
+ressemblent par leur simplicité. Ces légendes immémoriales des trépassés
+sont restées peu chrétiennes dans la chrétienne Bretagne. La croyance à
+la vie future y est aussi obscure et flottante que dans l'épopée
+homérique. Pour l'Armoricain comme pour l'Hellène primitif, les morts
+traînent languissamment un reste d'existence. Les deux races croient
+également que, si les corps ne sont pas rendus à la terre maternelle,
+les ombres de ces corps errent en se lamentant et supplient qu'on leur
+donne la sépulture. L'ombre d'Elpénor demande un tombeau à Ulysse; les
+naufragés de l'Iroise viennent frapper avec leurs ossements les portes
+des pêcheurs. Dans le monde celtique comme dans le monde hellénique, les
+morts ont une terre à eux, séparée de la nôtre par l'Océan, une île
+brumeuse qu'ils habitent en foule. Là, l'île des Cimmériens; ici, plus
+rapprochée du rivage, l'île sainte des Sept-Sommeils. Les tombes
+revêtent la même forme dans la Grêce héroïque et chez les Celtes (1).
+
+Que dis-je? j'ai vu à Carnac le tombeau d'Elpénor. Seulement la rame y
+manquait, et les archéologues, en le fouillant, ont enlevé les armes et
+les os qui dormaient: c'est le tertre Saint-Michel, qui s'élève sur le
+rivage, "au bord de la blanche mer".
+
+Mais l'hôtesse vient m'annoncer que le souper est servi. L'omelette
+dorée brille sur la table, et l'odeur du mouton parfumé de thym emplit
+la chambre. Je laisse là mon Homère et mes rêveries. N'allez pas croire
+au moins que les Celtes étaient des Pélasges et qu'on parlait grec à
+Quimper comme à Mycènes.
+
+(1) Dans son livre si méthodique et si profond sur "la religion des
+gaulois", M. Alexandre Bertrand a solidement établi, ce semble, que les
+peuples à dolmens n'étaient point des celtes. Mais il ne saurait être
+question ici d'ethnographie. On s'y contente d'une vue très générale du
+culte des morts sur la terre de Bretagne, où plusieurs races humaines se
+sont superposées. Et c'est encore M. Alexandre Bertrand qui fait à ce
+sujet une remarque judicieuse: "Les religions recueillent, dans le cours
+de leur développement, des éléments nouveaux qui les rajeunissent et les
+transforment, mais sans qu'elles se débarrassent jamais complètement de
+leur passé ... "Ces observations trouvent particulièrement leur
+application dans les pays dont la population, comme en Gaule, se compose
+de plusieurs couches successives et diverses de conquérants et
+d'immigrants, de complexion religieuse différente, ayant eu chacun leurs
+divinités particulières qu'ils ont dû tenter d'introduire dans le culte
+national, ou à ce défaut, qu'ils ont dû conserver à titre de culte
+familial ou de tribu." (Loc.cit., p. 215).
+
+De Carnac (Morbihan), le 4 août.
+
+Du haut du tertre funéraire, consacré à saint Michel, on découvre deux
+plaines mornes, dont l'une est la terre et l'autre la mer. Au couchant,
+l'Océan s'étend jusqu'à l'arc azuré de l'horizon. A gauche, fuient les
+noirs rivages de Locmariaker, où dort, depuis des siècles innombrables,
+un chef barbare sous une chambre informe fait de quartiers de roche, et
+plus loin s'efface dans la brume la pointe de Saint-Gildas, où Abélard
+fut menacé de mort par des moines ignorants, qui haïssaient la musique
+et la philosophie. A droite, la lugubre presqu'île de Quiberon s'avance
+dans la mer que, vers le large, Belle-Ile barre comme un grand
+brise-lames.
+
+Mais, en tournant sur vous-même de manière à mettre Quiberon à votre
+gauche, vous voyez la lande s'étendre jusqu'aux bois de pins qui tracent
+au bord du ciel leurs lignes d'un bleu sombre; sur cette plaine, que la
+bruyère colore d'un rose triste, passe la grande ombre des nuages. C'est
+Carnac, le Lieu-des-Pierres.
+
+Une armée de menhirs s'y tient en ordre régulier. Devant vous se
+dressent les alignements du Menec; vous apercevez plus à droite ceux de
+Kermario. Un pli de terrain vous cache de ce côté les pierres de
+Kerlescan. Deux mille de ces géants informes sont encore ou debout ou
+couchés à leur rang. On croit qu'il y en avait autrefois plus de dix
+mille.
+
+Quels bras les ont plantés dans la lande? On ne sait. On ignore leur âge
+et leur destination. Ils semblent, dans leur majesté grossière, garder
+le muet souvenir de races depuis longtemps éteintes, et ils ont je ne
+sais quoi de funèbre, qui fait songer à des hommes très rudes, à des
+chefs de tribus sauvages qui dorment sous leur poids énorme. Pourtant,
+en fouillant la terre sous ces menhirs, on n'y a rien trouvé qui révélât
+des sépultures.
+
+M. de Mortillet croit que ces alignements sont les archives d'un peuple
+qui vivait sur cette terre avant la venue des tribus celtiques et qui
+plantait une pierre en commémoration de chaque fait dont il voulait
+garder le souvenir; en sorte que la lande de Carnac serait un livre où
+ces hommes écrivaient en quartiers de rocs les guerres, les alliances,
+les grandes chasses, les navigations sur des troncs d'arbres creusés, et
+les généalogies des chefs.
+
+Les habitants de Carnac attribuent à ces pierres une origine très
+différente et beaucoup plus merveilleuse. Ils content qu'un jour saint
+Cornély fut poursuivi dans la lande par une armée de païens. Les païens,
+comme on sait, étaient des géants. Le serviteur de Dieu courut jusqu'au
+rivage, dans l'espoir de s'embarquer pour fuir un si grand péril. Mais,
+ne trouvant point de bateau, il se tourna vers les mécréants, et,
+étendant les mains vers eux, il les changea en pierres. Aujourd'hui
+encore, on appelle ces pierres "les soldats de saint Cornély".
+
+Depuis qu'il n'est plus de géants idolâtres, saint Cornély s'adonne
+spécialement à la protection des bêtes à cornes.
+
+Ce saint Cornély est très original, et je regrette bien de n'avoir pas
+consulté, à son sujet, ce bon chanoine Trévoux qui étudiait avec tant de
+candeur les saints de Bretagne: il m'en aurait conté des merveilles. Que
+ce saint Cornély ne soit autre que le pape saint Corneille, qui reçut
+l'anneau du pêcheur en l'an 251 et fut assailli dans la chaise de saint
+Pierre par de nombreuses tribulations, les hagiographes le disent, et je
+suis sûr que M. Trévoux le croyait. M. Trévoux croyait tout, et cette
+heureuse disposition se lisait sur son visage. C'était un homme de bonne
+volonté; c'est pourquoi il eut la paix sur la terre. J'espère qu'il l'a
+présentement dans le ciel. Il est doux de croire que saint Cornély est
+précisément le pape Corneille; mais il faut reconnaître qu'en Bretagne
+il est devenu très Breton. Il a pris l'esprit et les moeurs des paysans
+de Carnac, qui l'ont choisi pour leur patron et leur intercesseur auprès
+de Dieu. Il a oublié le farouche Novatien qui troubla si cruellement son
+pontificat. Je l'ai vu tantôt sur une des portes de son église
+paroissiale. Il y est sculpté et peint, dans ses habits pontificaux,
+entre deux boeufs qui tournent vers lui leur mufle obéissant. C'est un
+saint tout à fait approprié à un pays de pâturages. Sa fête tombe le 13
+septembre, et, ce que n'eut point dit M. Trévoux, cette date coïncidant
+avec l'équinoxe d'automne, la fête du saint a dû se substituer à quelque
+féerie agricole des païens. Il n'est pas douteux que le nom même de
+saint Cornély n'ait prédestiné e saint de Carnac à remplacer l'antique
+divinité tutélaire des bêtes à cornes. Je regrette de ne pouvoir rester
+à Carnac jusqu'à ce jour-là. Car c'est un beau pardon. Des pèlerins y
+viennent de toute la Bretagne pour baiser dévotement les os du saint
+renfermés dans un chef d'or tout brillant de pierreries. Puis, le
+chapeau sous le bras et le chapelet à la main, ils se rendent en
+procession à la fontaine qui élève près de l'église, sur quatre arches,
+son pyramidion surmonté d'une boule et d'une croix. Là, s'étant
+agenouillés, ils goûtent l'eau que des mendiants leur présentent dans
+une cruche, en mouillant leur visage et leurs mains, qu'ils élèvent
+ensuite au-dessus de leur tête, et, ayant accompli ces rites antiques,
+ils retournent à l'église pour déposer leur offrande devant le
+protecteur des bestiaux.
+
+On répand aussi l'eau de cette fontaine sur la tête des boeufs qui ont
+été guéris par l'intercession de saint Cornély. Ce saint est à ce point
+favorable aux troupeaux, qu'on lui amène parfois, la nuit, des boeufs en
+procession. Comme le dieu rustique dont il a pris la place, il reçoit
+des victimes; on lui offre des vaches, mais on ne les immole pas. Elles
+sont vendues au profit de l'église. La fabrique vend aussi les attaches
+qui ont servi à conduire les victimes à l'autel; et c'est une croyance
+que les bestiaux mis à l'attache avec ces cordes ne périssent point de
+maladie. Aussi bien fallait-il à ces bouviers avares et pauvres un
+vétérinaire céleste.
+
+Le tumulus sur lequel vous êtes monté offre un autre témoignage de la
+piété bretonne. Les apôtres d'Armorique ont sanctifié ce tertre en
+élevant sur le faîte une chapelle à saint Michel-Archange, qui lance et
+retint la foudre et se plaît sur les hauts lieux. Les femmes de marins
+viennent dans cette chapelle prier l'archange de préserver leur mari du
+péril de la mer. Chaque année, dans la nuit du 23 juin, les gars du pays
+y allument, en poussant des cris de joie, le feu de la Saint-Jean,
+auquel d'autres feux répondent de toutes les hauteurs voisines. Et il
+est croyable que cette coutume remonte à une fabuleuse antiquité.
+
+Ces petites buttes, visibles à vos pieds maintenant que le soleil, déjà
+bas, en prolonge les ombres, ce sont les Bossenno, bosses semées entre
+les pierres de l'Océan. On raconte qu'elles recouvrent un monastère de
+moines rouges. Il s'y commit, dit-on, de telles abominations que le ciel
+et la terre ne purent les souffrir. Le moustier périt en une nuit,
+dévoré par les flammes.
+
+Encore aujourd'hui, le lieu où sont ensevelis les moines rouges est mal
+famé. Dans l'ombre du soir, des flammes s'allument sur les buttes, et
+l'on entend des voix qui parlent une langue inconnue aux chrétiens. On a
+fouillé les Bossenno. Un archéologue anglais, M. Milne, y a porté la
+pioche, et il a découvert, en effet, des murs portant encore des traces
+d'incendie. Mais ce ne sont pas les murs d'un monastère. Les Bossenno
+recouvrent une villa gallo-romaine qui était établie là, au bout du
+monde connu, avec ses murs de pierre et de brique, ses chambres peintes
+de vives couleurs, sa métairie, ses bains et son temple, telle enfin que
+Columelle décrit une villa romaine. L'art de Pompéi se retrouve sur ces
+enduits de stuc, où sont tracées des grecques et des guirlandes, et sur
+ces caissons incrustés de coquillages.
+
+Aux premiers siècles de l'ère chrétienne, les Latins, comme aujourd'hui
+les Anglais, transportaient leur civilisation sur tous les points du
+monde connu. Ils portaient avec eux leurs lares et leurs pénates. On a
+trouvé dans le sacellum de la villa les figurines de terre cuite qui y
+avaient été mises par des mains pieuses. Ce sont des Vénus Anadyomènes
+et des Déesses Mères. Celles-ci, vêtues d'une longue tunique, assis dans
+un grand fauteuil d'osier et tenant un petit enfant entre leurs bras,
+ressemblent beaucoup aux Saintes-Vierges de l'art chrétien. Celles de
+Carnac ont été portées, loin du village, dans une cabane qui sert de
+musée. D'autres, de même style, ont eu ailleurs une tout autre fortune.
+Elles ont été prises pour des images de Marie, et, tenues pour
+miraculeuses, ont attiré des pèlerins dans le sanctuaire où on les avait
+déposées au sortir de terre.
+
+Voilà tout ce que, du haut du tertre Saint-Michel, nous pouvons
+découvrir de choses dans l'espace et le temps. Ce tertre a été fait de
+main d'homme, il est formé de pierres amoncelées et de vase marine. M.
+René Galles, en le creusant, a découvert le dolmen sous lequel un chef
+avait sa sépulture. On a vu ses os à demi dévorés par la flamme du
+bûcher, ses armes de jaspe et de bibriolite et ses colliers de jaspe
+rouge. On croit, d'après certains indices, qu'il a, sous cette montagne,
+un compagnon de mort dont la poussière demeure encore inviolée. Ainsi
+Achille voulut que ses cendres fussent mêlées à celles de Patrocle sous
+le même tertre funéraire. L'ombre de Patrocle était venue elle-même l'en
+prier, la nuit, pendant son sommeil. Elle lui avait dit: "Je te
+demanderai, ne l'oublie pas, que mes os ne soient pas séparés des tiens,
+Achille. Nous avons été nourris ensemble dans ta maison ... Que nos os
+soient renfermés dans la même urne d'or." C'est pourquoi Achille ordonna
+de ne faire d'abord pour son ami qu'un tertre bas.
+
+"Quand je serai mort, ajouta-t-il, élevez à lui et à moi une haute et
+large tombe, vous qui me survivrez."
+
+La tombe, dont nous foulons les herbes salées par l'embrun, est large et
+haute comme celle d'Achille et de Patrocle. Les guerriers qui y reposent
+étendus, avec leurs armes, furent sans doute des chefs illustres parmi
+les peuples. Mais un Homère n'a pas dit leur nom.
+
+A la place où nous sommes, sans doute, une vierge barbare, plus blanche
+que Polyxène, fut égorgée comme la fille de Priam. Et son âme indignée
+s'enfuit sous le ciel bas, entre la lande et l'Océan.
+
+Sainte-Anne-d'Auray, 28 juillet.
+
+C'était le jour du Pardon. On sait qu'on appelle pardon, en Bretagne, la
+fête paroissiale d'une église ou d'une chapelle. Les pèlerins qui s'y
+rendent y gagnent des indulgences, moyennant certaines pratiques pieuses
+et quelques dons au saint ou à la sainte. Dans leur seigneurie, les
+saints de Bretagne ont gardé la simplicité rustique. Ils acceptent des
+dons en nature. Encore faut-il leur payer la redevance selon l'usage et
+la coutume. Notre-Dame de Relec ne veut que des poules blanches. Sainte
+Anne, sa mère, n'a point cette délicatesse: elle reçoit tous les
+présents, et sa couronne est faite des joyaux des dames de Lorient et de
+Quimper.
+
+Il y a une petite lieue de la gare à Sainte-Anne. Le chemin qui, à
+travers la lande, conduit au village, était, quand nous le prîmes,
+couvert de pèlerins. Les coiffes blanches des paysannes brillaient au
+soleil, comme des ailes d'oiseaux de mer. Les hommes en veste brune, et
+coiffés du large chapeau d'où pend un ruban noir, allaient en silence,
+appuyés sur leur bâton de cornouiller. Et tout le long du chemin
+s'étendait une double haie de mendiants.
+
+Les uns, vieillards aveugles, blancs et chevelus, la main posée sur la
+tête d'un enfant, semblaient, dans leur majesté lamentable, les derniers
+bardes. Plus avant, une femme élevait en gémissant, sur le ciel bleu qui
+couvrait la lande, un bras si mutilé, si dépouillé de chair, si
+déchiqueté et si étrangement terminé par une main où ne restait plus que
+deux doigts, qu'on eût dit un bois de cerf trempé dans le sang des
+chiens décousus. Ailleurs se dressait une grande forme humaine terminée
+par une masse de chair sanguinolente et tuméfiée qu'on ne reconnaissait
+pour un visage que parce qu'elle en occupait la place. Puis c'étaient
+côte à côte, et appuyés les uns sur les autres, des innocents qui se
+ressemblaient par le vide du regard, par l'immobilité du sourire, par un
+perpétuel tremblement de tout le corps, et aussi par un air de famille;
+car ils étaient frères et soeurs, et peut-être, appuyés les uns aux
+autres, le sentaient-ils confusément. L'un d'eux, grand jeune homme à la
+barbe bouclée, vêtu d'une robe de femme, ouvrait tout grands des yeux
+bleus qui faisaient peur; on sentait que toutes les images de l'univers
+n'y entraient que pour s'y perdre. Et là, debout dans sa robe grise, de
+forme antique, plus étrange que ridicule, il avait l'air d'une statue
+taillée par un vieil imagier et qu'une puissance ténébreuse animait,
+comme cela est conté dans les vieux contes. Ces mendiants sont une des
+beautés de la Bretagne, une des harmonies de la lande et du rocher.
+
+Le chemin, sillonné de pèlerins et bordé de pauvres, aboutit à la grande
+place sur laquelle s'élève l'église de Sainte-Anne. Une foule rustique
+l'emplit. Toutes les paroisses du Morbihan sont là, et celles des îles
+patriarcales d'Houat et d'Hoedic. Des pèlerins sont venus en grand
+nombre du pays de Tréguier, du Léonnois et de la Cornouaille. Les hommes
+ont attaché au chapeau des brins d'ajonc et de bruyère. Mais c'en est
+fait du vieux costume celtique, et le paysan ne porte plus les braies
+séculaires, le bragonbras bouffant. Ils ont tous, même ceux du
+Finistère, un pantalon noir comme le sénateur Soubigou. Les femmes,
+heureusement, ont gardé la coiffure nationale. Leurs coiffes blanches,
+tantôt relevées en coquille sur le haut de la tête, tantôt pendantes sur
+les épaules, mettent dans les assemblées une grâce très douce, profonde
+et triste. La grande cornette des Vannetaises, le béguin empesé des
+femmes d'Auray, le serre-tête austère qui cache les cheveux des filles
+de Quimperlé, le bonnet aux ailes soulevées de celles du Pont-Aven, la
+coiffe de dentelle de Rosporden, le diadème de drap d'or et de pourpre
+de Pont-l'Abbé, les barbes, tendues comme des voiles, de Saint-Thegonec,
+le bavolet de Landerneau, toutes ces coiffures portées depuis tant de
+siècles chargent ces têtes nouvelles de toute la mélancolie du passé.
+Sur ces visages flétris en quelques années, et courbés sur cette dure
+terre qui les recouvrira bientôt, la coiffe des aïeules garde sa forme
+immuable. Passant des mères aux filles, elle enseigne que les
+générations succèdent aux générations et qu'en la race seule est la
+suite et la durée. Ainsi le pli d'un morceau de toile nous donne l'idée
+d'un temps beaucoup plus long que celui de l'existence humaine.
+
+Vêtues de noir, les joues, le cou voilés, les femmes du Morbihan ont
+l'air de religieuses. Leur plus grande beauté est dans leur douceur.
+Assises sur leurs talons, dans l'attitude qui leur est habituelle, elles
+ont une grâce paisible et lourde assez touchante. Coiffées et vêtues
+comme elles, leurs fillettes sont charmantes, sans doute parce que
+l'austérité du costume rend plus sensible la fraîcheur riante de
+l'enfance. Il n'y a rien de joli comme ces petites béguines de sept ou
+huit ans. Entre elles, volontiers, elles s'amusent à lutter sur l'herbe.
+C'est l'instinct de la race qui les pousse; car on sait qu'elles sont
+filles de vaillants lutteurs.
+
+L'église de Sainte-Anne est toute neuve et d'une richesse que le temps
+n'a pas encore éteinte. M. de Perthes, l'architecte, est peut-être un
+habile homme. Mais le temps a seul le secret des profondes harmonies. La
+place sur laquelle elle s'élève est bordée de petites boutiques où les
+femmes vont acheter des médailles, des chapelets, des cierges, des
+livres de cantiques en breton et en français, et des images d'Épinal.
+
+Je n'ai pas vu passer la procession. Je ne sais si elle a gardé le
+caractère de foi naïve qu'elle avait jadis. J'ai aperçu les bannières;
+elles m'ont paru trop neuves et trop belles.
+
+Autrefois, on voyait dans cette procession des marins portant les débris
+du navire sur lequel ils avaient été sauvés du naufrage, des
+convalescents traînant le linceul préparé pour eux et maintenant
+inutile, des hommes échappés à l'incendie et tenant à la main la corde
+ou l'échelle de leur salut. On y remarquait surtout les matelots
+d'Arzon. C'étaient les descendants des quarante-deux marins qui, dans la
+guerre de Hollande, en 1673, se vouèrent à sainte Anne et furent
+préservés des canons de Ruyter. Précédés de la croix d'argent de leur
+paroisse, ils marchaient, soutenant de leurs épaules le modèle d'un
+vaisseau de soixante-quatorze, pavoisé de tous ses pavillons, et ils
+chantaient une complainte dont voici quelques couplets:
+
+ Nous avons été de bande
+ Quarante et deux Arzonnois
+ A la guerre de Hollande,
+ Pour le plus grand de nos rois.
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Ce fut de juin le septième
+ Mil six cent septante et trois,
+ Que le combat fut extrême
+ De nous et de Hollandois.
+
+ Les boulets comme la grêle
+ Passaient parmi nos vaisseaux,
+ Brisant mâts, cordages, voile,
+ Et mettant tout en lambeaux.
+
+ La merveille est toute sûre
+ Que pas un homme d'Arzon
+ Ne reçut la moindre injure
+ Du mousquet ni du canon.
+
+ Un d'Arzon changeant de place,
+ Un boulet vint à passer,
+ Brisant de celui la face
+ Qui venait de s'y placer.
+
+ L'Arzonnois, la sauvant belle,
+ Eut l'épaule et les deux yeux
+ Tout couverts de la cervelle
+ De ce pauvre malheureux.
+
+ De Jésus la sainte aïeule,
+ Par un bienfait singulier,
+ Nous connaissons que vous seule
+ Nous gardiez en ce danger.
+
+
+Ce n'est pas là proprement une poésie populaire; ces vers sont l'oeuvre
+de quelque bon recteur qui savait le français dans les règles. Ils se
+chantent sur un vieil air triste à pleurer.
+
+Il y a en face de l'église un double escalier d'un assez beau style.
+C'est une imitation de la Scala santa de Rome dont les degrés sont toute
+l'année recouverts d'un tablier de bois. L'escalier d'Auray, comme
+l'autre, ne se monte qu'à genoux. On gagne neuf années d'indulgences
+pour chacune des marches ainsi gravies. Je vis une centaine de femmes
+occupées à cet exercice salutaire. Mais je dois dire que, pour la
+plupart, elles trichaient. Je les voyais fort bien poser le pied sur les
+degrés. La chair est faible. D'ailleurs, l'idée de tromper saint Pierre
+doit venir très naturellement à l'esprit d'une femme.
+
+Cet escalier est de style Louis XIII, ainsi que le cloître adossé à
+l'église. Le culte de sainte Anne d'Auray ne remonte pas plus haut que
+le XVIIe siècle. L'origine en est due aux visions d'un pauvre fermier de
+Keranna, nommé Yves Nicolazic.
+
+Ce brave homme avait des hallucinations de l'oeil et de l'ouïe. Parfois,
+il voyait un cierge allumé et, quand il revenait la nuit à la maison, le
+flambeau marchait à son côté, sans que le vent agitât la flamme. Par un
+soir d'été, comme il menait ses boeufs boire à a fontaine, il vit un
+belle dame, vêtue d'une robe d'une éclatante blancheur. Cette dame
+revint plusieurs fois le visiter dans sa maison et dans sa grange.
+
+Un jour, elle lui dit:
+
+"Yves Nicolazic, ne craignez point: je suis Anne, mère de Marie. Dites à
+votre recteur que, dans la pièce appelée le Bocenno, il y a eu
+autrefois, même avant qu'il y eût aucun village, une chapelle dédiée en
+mon nom. C'était la première de tout le pays, et il y a neuf cent
+vingt-quatre ans et six mois qu'elle a été ruinée. Je désire qu'elle
+soit rebâtie au plus tôt et que vous en preniez soin. Dieu veut que j'y
+sois honorée."
+
+Les visions du fermier Nicolazic n'ont rien de singulier. Avant lui
+Jeanne d'Arc, après lui le maréchal-ferrant de Salon, qui fut conduit à
+Louis XIV, et plus récemment le laboureur Martin de Gallardon eurent des
+hallucinations semblables et reçurent d'un personnage céleste une
+mission particulière. Comme Jeanne, comme le maréchal-ferrant, comme
+Martin, le fermier de Keranna résista d'abord à la voix du ciel,
+alléguant sa faiblesse, son ignorance, la grandeur de la tâche. Mais la
+dame de la fontaine insista; sa parole devint plus impérieuse. Les
+prodiges se multiplièrent. Il y eut des lueurs soudaines, des pluies
+d'étoiles. Quand on étudie d'un peu plus près les hallucinés qui crurent
+avoir une mission, on est frappé de la similitude, je dirais même de
+l'identité de leur état psychique et des actes qui en résultèrent.
+Nicolazic, obsédé par une idée fixe, alla trouver le recteur de
+Pluneret, qui le reçut fort mal et le renvoya rudement à son seigle et à
+ses bêtes. Le visionnaire ne se laissa pas décourager et il finit par
+triompher de tous les obstacles. Ce Nicolazic était un homme simple, ne
+sachant ni lire ni écrire et ne parlant que le breton.
+
+Il est aussi impossible de douter de sa sincérité que de celle de Jeanne
+d'Arc, du maréchal de Salon et de Martin de Gallardon. Mais il est
+probable qu'il fut aidé dans son entreprise par des gens habiles et
+avisés. Je n'ai pas eu le loisir d'étudier son histoire d'après les
+textes originaux, et je ne la connais que par des hagiographes modernes,
+dont la manière édifiante et béate exclut toute critique. Mais il me
+semble bien voir que le pauvre homme était conduit à son insu par M. de
+Kerlogen. Ce seigneur avait déjà donné le terrain sur lequel devait
+s'élever la chapelle. On devin l'intérêt qui poussait alors les
+catholiques bretons à susciter des voyants et à faire éclater des
+prodiges. Les progrès de la réforme les avaient effrayés et leurs
+craintes étaient vives encore. On était en 1625. En ce moment même,
+Soubise, qui avait reçu de l'armée calviniste de la Rochelle le
+commandement du Poitou, de la Bretagne et de l'Anjou, reprenait les
+armes et capturait une escadre royale à l'embouchure du Blavet. Il
+fallait ranimer la vieille foi, frapper un grand coup. Les visions du
+bon Nicolazic avaient éclaté à propos. On en profita.
+
+Nous disions tout à l'heure que les voyants qui reçoivent mission d'un
+ange ou d'un saint procèdent tous exactement de même. Tous donnent un
+signe. Jeanne, quand on l'arma, envoya chercher à Notre-Dame de Fierbois
+une épée marquée de cinq croix qui s'y trouvait effectivement. Et l'on
+conta depuis que cette arme était scellée dans le mur de l'église.
+
+Yves Nicolazic apporta, lui aussi, un signe de ce genre. Conduit par un
+cierge que tenait une mai invisible, le bonhomme descendit dans un
+fossé, gratta la terre et en tira une statue de bois représentant sainte
+Anne. Le lieu où cette image fut trouvée se nommait Ker-Anna, et il est
+possible, comme le nom semble l'indiquer, que ce fut l'emplacement d'une
+chapelle consacrée à la mère de la Vierge. Mais que cette chapelle eût
+été ruinée depuis neuf cent ving-quatre ans et six mois, comme le disait
+la dame blanche, c'est ce qu'il n'est pas possible de croire. Au VIIe
+siècle, ni sainte Anne ni sa fille n'avaient de sanctuaires ni d'images.
+Et, si cette dame blanche était sainte Anne elle-même, il faut bien
+admettre que sainte Anne ignorait sa propre iconographie. Cette
+difficulté n'embarrasse pas les Bretons que je vois au Pardon.
+
+Sainte Anne tant glorifiée dans Auray et dont l'image porte cette
+couronne fermée que l'art religieux n'avait posée jusqu'ici que sur le
+front de Marie, saine Anne n'a pas de légende. L'Évangile ne la nomme
+même pas. Saint Épiphane, le premier, je crois, parle de sa longue
+stérilité qui pesait sur elle comme une opprobre. A la fête des
+Tabernacles, le prêtre rejeta son offrande. Elle se cachait dans sa
+maison de Nazareth quand, déjà sur le retour, elle enfanta Marie.
+
+Les pèlerins d'Auray chantent, sur l'air d'Amaryllis, vous êtes blanche,
+un cantique dans lequel Anne demande en ces termes un enfant au ciel:
+
+ --Mon Dieu, mon tout que j'aime et que j'adore,
+ Ayez pitié de ma stérilité!
+ Depuis vingt ans elle me déshonore,
+ Couronnez-la par la fécondité.
+ Je vous promets, grand Dieu, plus de coeur que de bouche,
+ De vous offrir le fruit de notre couche.
+
+ Je n'ose plus hanter aucune amie.
+ Je ne reçois que mépris et qu'affront.
+ Otez, Seigneur, la tache d'infamie.
+ Que fait monter la honte sur mon front,
+ Jetez un seul regard sur votre humble servante
+ Qui, soumise à vos lois, et pleure et se lamente.
+
+Qu'importe, après tout, si cette assemblée d'Auray, qui réunit tant
+d'hommes dans une foi commune, a pour origine les hallucinations d'un
+malade ignorant! Le Breton n'a pas l'esprit d'examen; il est incapable
+de critique, et vraiment on ne peut lui en faire un reproche. L'esprit
+critique se développe dans des conditions trop particulières et trop
+rares pour exercer une action efficace sur les croyances de l'humanité.
+Ces croyances échappent absolument au contrôle de l'intelligence. Elles
+peuvent se montrer ineptes et absurdes sans compromettre l'autorité
+qu'elles exercent sur les âmes. C'est un lieu commun que de penser
+qu'elles sont consolantes. A la réflexion, on s'apercevrait peut-être
+que, le plus souvent, les hommes en reçoivent moins de plaisir que de
+peur. La foi des Bretons me semble particulièrement morne. Tout au
+moins, ils ne paraissent pas en tirer plus de joie que de leur petite
+pipe courte et de leur litre d'eau-de-vie. Ces hommes entêtés, sauvages
+et silencieux ressemblent aux Peaux-Rouges; et l'on ne peut se défendre,
+en les regardant, de prévoir le jour où, murmurant un cantique, buvant
+et fumant, ils se laisseront mourir en regardant la lande ou la mer.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pierre Noziere, by Anatole France
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10160 ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+The Project Gutenberg EBook of Pierre Noziere, by Anatole France
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Pierre Noziere
+
+Author: Anatole France
+
+Release Date: November 21, 2003 [EBook #10160]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PIERRE NOZIERE ***
+
+
+
+
+Produced by Walter Debeuf: http://users.belgacom.net/gc782486
+
+
+
+
+
+PIERRE NOZIÈRE
+
+par ANATOLE FRANCE
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+ENFANCE
+
+
+
+I
+
+L'HISTOIRE SAINTE ET LE JARDIN DES PLANTES
+
+
+La première idée que je reçus de l'univers me vint de ma vieille Bible
+en estampes. C'était une suite de figures du XVIIe siècle, où le Paradis
+terrestre avait la fraîcheur abondante d'un paysage de Hollande. On y
+voyait des chevaux brabançons, des lapins, de petits cochons, des
+poules, des moutons à grosse queue. Ève promenait parmi les animaux de
+la création sa beauté flamande. Mais c'étaient là des trésors perdus.
+J'aimais mieux les chevaux.
+
+Le septième feuillet (je le vois encore) représentait l'arche de Noé au
+moment où l'on embarque les couples de bêtes. L'arche de Noé était, dans
+ma Bible, une sorte de longue caravelle surmontée d'un château de bois,
+avec un toit en double pente. Elle ressemblait exactement à une arche de
+Noé qu'on m'avait donnée pour mes étrennes et qui exhalait une bonne
+odeur de résine. Et cela m'était une grande preuve de la vérité des
+Écritures.
+
+Je ne me lassais ni du Paradis ni du Déluge. Je prenais aussi plaisir à
+voir Samson enlevant les portes de Gaza. Cette ville de Gaza, avec ses
+tours, ses clochers, sa rivière, et les bouquets de bois qui
+l'environnaient, était charmante. Samson s'en allait, une porte sous
+chaque bras. Il m'intéressait beaucoup. C'était mon ami. Sur ce point
+comme sur bien d'autres, je n'ai pas changé. Je l'aime encore. Il était
+très fort, très simple, il n'avait pas l'ombre de méchanceté, il fut le
+premier des romantiques, et non certes le moins sincère.
+
+J'avoue que je démêlais mal, dans ma vieille Bible, la suite des
+événements, et que je me perdais dans les guerres des Philistins et des
+Amalécites. Ce que j'admirais le plus en ces peuples c'étaient leurs
+coiffures, dont la diversité m'étonne encore. On y voyait des casques,
+des couronnes, des chapeaux, des bonnets et des turbans merveilleux. Je
+n'oublierai de ma vie la coiffure que Joseph portait en Égypte. C'était
+bien un turban, si vous voulez, et même un large turban, mais il était
+surmonté d'un bonnet pointu, et il s'en échappait une aigrette avec deux
+plumes d'autruche, et c'était une coiffure considérable.
+
+Le Nouveau-Testament avait, dans ma vieille Bible, un charme plus
+intime, et je garde un souvenir délicieux du potager dans lequel Jésus
+apparaissait à Madeleine. "Et elle pensoit, dit le texte, que ce fust le
+maistre du jardin." Enfin, dans les sept oeuvres de la miséricorde,
+Jésus-Christ, qui était le pauvre, le prisonnier et le pèlerin, voyait
+venir à lui une dame parée comme Anne d'Autriche, d'une grande
+collerette de point de Venise. Un cavalier, coiffé d'un feutre à plumes,
+le poing sur la hanche, cape au dos, chaussé galamment de bottes en
+entonnoir, du perron d'un château aux murs de brique, faisait signe à un
+petit page, portant une buire et un gobelet d'argent, de verser du vin
+au pauvre, ceint de l'auréole. Que cela était aimable, mystérieux et
+familier! Et comme Jésus-Christ, dans un cabinet de verdure, au pied
+d'un pavillon bâti du temps du roi Henri, sous notre ciel humide et fin,
+semblait plus près des hommes, et plus mêlé aux choses de ce monde!
+
+Chaque soir, sous la lampe, je feuilletais ma vieille Bible, et le
+sommeil, ce sommeil délicieux de l'enfance, invincible comme le désir,
+m'emportait dans ses ombres tièdes, l'âme toute pleine encore d'images
+sacrées. Et les patriarches, les apôtres, les dames en collerette de
+guipure, prolongeaient dans mes rêves leur vie surnaturelle. Ma Bible
+était devenue pour moi la réalité la plus sensible, et je m'efforçais
+d'y conformer l'univers.
+
+L'univers ne s'étendait pas, pour moi, beaucoup au delà du qui
+Malaquais, où j'avais commencé de respirer le jour, comme dit cette
+tendre vierge d'Alpe. Et je respirais avec délices le jour qui baigne
+cette région d'élégance et de gloire, les Tuileries, le Louvre, le
+Palais Mazarin. Parvenu à l'âge de cinq ans, je n'avais pas encore
+beaucoup exploré les parties de l'univers situées par-delà le Louvre,
+sur la rive droite de la Seine. La rive opposée m'était mieux connue
+puisque je l'habitais. J'avais suivi la rue des Petits-Augustins
+jusqu'au bout, et je pensais bien que c'était le bout du monde.
+
+La rue des Petits-Augustins s'appelle aujourd'hui rue Bonaparte. Au
+temps qu'elle était au bout du monde, j'avais vu que, de ce côté, les
+bords de l'abîme étaient gardés par un sanglier monstrueux et par quatre
+géants de pierre, assis en longues robes, un livre à la main, dans un
+pavillon, sur une grande cuve pleine d'eau, au milieu d'une plaine
+bordée d'arbres, près d'une immense église. Vous ne me comprenez pas?
+vous ne savez plus ce que je veux dire?... Hélas! après une vie
+d'opprobre, le pauvre sanglier de la maison Bailli est mort depuis
+longtemps. Les générations nouvelles ne l'ont point vu subir, captif,
+les outrages des écoliers. Elles ne l'ont point vu couché, l'oeil à demi
+clos, dans une résignation douloureuse. A l'angle de la rue Bonaparte,
+où il était logé dans une remise peinte en jaune et ornée de fresques
+représentant des voitures de déménagement attelées de percherons gris
+pommelé, s'élève maintenant une maison à cinq étages. Et quand je passe
+devant la fontaine de la place Saint-Sulpice, les quatre géants de
+pierre ne m'inspirent plus de terreurs mystérieuses. Je sais, comme tout
+le monde, leurs noms, leur génie et leur histoire: ils s'appellent
+Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon.
+
+A l'occident aussi, j'avais touché les confins de l'univers ... Les
+hauteurs bouleversées de la Chaillot, la colline du Trocadéro, sauvage
+alors, fleurie de bouillons blancs et parfumée de menthe, c'était
+véritablement le bout du monde, les bords de l'abîme où l'on aperçoit
+l'homme nu qui n'a qu'une jambe, et qui marche en sautant, l'homme
+poisson et l'homme sans tête qui porte un visage sur la poitrine. Aux
+abords du pont qui, de ce côté fermait l'univers, les quais étaient
+mornes, gris, poudreux. Point de fiacres, quelques promeneurs à peine.
+Çà et là, accoudés au parapet, de petits soldats qui taillaient une
+baguette et regardaient couler l'eau. Au pied du cavalier romain qui
+occupe l'angle droit du Champ-de-Mars, une vieille, accroupie au
+parapet, vendait des chaussons aux pommes et du coco. Le coco était dans
+une carafe coiffée d'un citron. La poussière et le silence passaient sur
+ces choses. Maintenant le pont d'Iéna relie entre eux des quartiers
+neufs. Il a perdu l'aspect morne et désolé qu'il avait dans mon enfance.
+La poussière que le vent soulève sur la chaussée n'est plus la poussière
+d'autrefois. Le cavalier romain voit de nouvelles figures et de
+nouvelles moeurs. Il ne s'en attriste pas: il est de pierre.
+
+Mais ce que j'aimais et connaissais le mieux, c'étaient les berges de la
+Seine; ma vieille bonne Nanette m'y menait promener tous les jours. J'y
+retrouvais l'arche de Noé de ma Bible en estampes. Car je ne doutais
+guère que ce ne fût le bateau de la Samaritaine, avec son palmier d'où
+sortait merveilleusement une fumée mince et noire. Cela se concevait:
+comme il n'y avait plus de déluge, on avait fait de l'arche un
+établissement de bains.
+
+Du côté du levant, j'avais visité le Jardin des Plantes et remonté la
+Seine jusqu'au pont d'Austerlitz. Là était la limite. Les plus hardis
+explorateurs de la nature finissent par trouver le point au delà duquel
+ils ne peuvent plus avancer. Il m'avait été impossible d'aller plus loin
+que le pont d'Austerlitz. Mes jambes étaient petites et celles de ma
+bonne Nanette étaient vieilles; et malgré ma curiosité et la sienne, car
+nous aimions tous deux les belles promenades, il nous avait toujours
+fallu nous arrêter sur un banc, sous un arbre, en vue du pont, au regard
+d'une marchande de gâteaux de Nanterre. Nanette n'était guère plus
+grande que moi. Et c'était une sainte femme en robe d'indienne à
+ramages, avec un bonnet à tuyaux. Je crois que la représentation qu'elle
+se faisait du monde était aussi naïve que celle que je m'en formais à
+son côté. Nous causions ensemble très facilement. Il est vrai qu'elle ne
+m'écoutait jamais. Mais il n'était pas nécessaire qu'elle m'écoutât. Et
+ce qu'elle me répondait était toujours à propos. Nous nous aimions
+tendrement l'un l'autre.
+
+Tandis qu'assise sur le banc, elle songeait avec douceur à des choses
+obscures et familières, je creusais la terre avec ma pelle au pied d'un
+arbre, ou bien encore je regardais le pont qui terminait pour moi le
+monde connu.
+
+Qu'y avait-il au delà? Comme les savants, j'en étais réduit aux
+conjectures. Mais il se présentait à mon esprit une hypothèse si
+raisonnable que je la tenais pour une certitude: c'est qu'au delà du
+pont d'Austerlitz s'étendaient les contrées merveilleuses de la Bible.
+Il y avait sur la rive droite un coteau que je reconnaissais pour
+l'avoir vu dans mes estampes, dominant les bains de Bethsabée.
+
+Au delà je plaçais la Terre-Sainte et la Mer Morte; je pensais que si on
+pouvait aller plus loin, on apercevrait Dieu le père en robe bleue, sa
+barbe blanche emportée par le vent, et Jésus marchant sur les eaux, et
+peut-être le préféré de mon coeur, Joseph, qui pouvait bien vivre
+encore, car il était très jeune quand il fut vendu par ses frères.
+
+J'étais fortifié dans ces idées par la considération que le Jardin des
+Plantes n'était autre chose que le Paradis terrestre un peu vieilli,
+mais, en somme, pas beaucoup changé. De cela, je doutais encore moins
+que du reste; j'avais des preuves. J'avais vu le Paradis terrestre dans
+ma Bible, et ma mère m'avait dit: "Le Paradis terrestre était un jardin
+très agréable, avec de beaux arbres et tous les animaux de la création."
+Or, le Jardin des Plantes, c'était tout à fait le Paradis terrestre de
+ma Bible et de ma mère, seulement, on avait mis des grillages autour es
+bêtes, par suite du progrès des arts et à cause de l'innocence perdue.
+Et l'Ange qui tenait l'épée flamboyante avait été remplacé, à l'entrée,
+par un soldat en pantalon rouge.
+
+Je me flattais d'avoir fait là une découverte assez importante. Je la
+tenais secrète. Je ne la confiai pas même à mon père, que j'interrogeais
+pourtant à toute minute sur l'origine, les causes et les fins des choses
+tant visibles qu'invisibles. Mais sur l'identification du Paradis
+terrestre au Jardin des Plantes, j'étais muet.
+
+Il y avait plusieurs raisons à mon silence. D'abord, à cinq ans, on
+éprouve de grandes difficultés à expliquer certaines choses. C'est la
+faute des grandes personnes, qui comprennent très mal ce que veulent
+dire les petits enfants. Puis j'étais content de posséder seul la
+vérité. J'en prenais avantage sur le monde. J'avais aussi le sentiment
+que si j'en disais quelque chose, on se moquerait de moi, on rirait, et
+que ma belle idée en serait détruite, ce dont j'eusse été très fâché.
+Disons tout, je sentais, d'instinct, qu'elle était fragile. Et peut-être
+même que, au fond de l'âme et dans le secret de ma conscience obscure,
+je la jugeais hardie, téméraire, fallacieuse et coupable. Cela est très
+complexe. Mais on ne saurait imaginer toutes les complications de la
+pensée dans une tête de cinq ans.
+
+Nos promenades au Jardin des Plantes, c'est le dernier souvenir que
+j'aie gardé de ma bonne Nanette qui était si vieille quand j'étais si
+jeune, et si petite quand j'étais si petit. Je n'avais pas encore six
+ans accomplis, lorsqu'elle nous quitta à regret et regrettée de mes
+parents et de moi. Elle ne nous quitta pas pour mourir, mais je ne sais
+pourquoi, pour aller je ne sais où. Elle disparut ainsi de ma vie, comme
+on dit que les fées, dans les campagnes, après avoir pris l'apparence
+d'une bonne vieille pour converser avec les hommes, s'évanouissent dans
+l'air.
+
+
+
+
+II
+
+LE MARCHAND DE LUNETTES.
+
+
+En ce temps-là, le jour était doux à respirer; tous les souffles de
+l'air apportaient des frissons délicieux; le cycle des saisons
+s'accomplissait en surprises joyeuses et l'univers souriait dans sa
+nouveauté charmante. Il en était ainsi parce que j'avais six ans.
+J'étais déjà tourmenté de cette grande curiosité qui devait faire le
+trouble et la joie de ma vie, et me vouer à la recherche de ce qu'on ne
+trouve jamais.
+
+Ma cosmographie--j'avais une cosmographie--était immense. Je tenais le
+quai Malaquais, où s'élevait ma chambre, pour le centre du monde. La
+chambre verte, dans laquelle ma mère mettait mon petit lit près du sien,
+je la considérais, dans sa douceur auguste et dans sa sainteté
+familière, comme le point sur lequel le ciel versait ses rayons avec ses
+grâces, ainsi que cela se voit dans les images de sainteté. Et ces
+quatre murs, si connus de moi, étaient pourtant pleins de mystère.
+
+La nuit, dans ma couchette, j'y voyais des figures étranges, et, tout à
+coup, la chambre si bien close, tiède, où mouraient les dernières lueurs
+du foyer, s'ouvrait largement à l'invasion du monde surnaturel.
+
+Des légions de diables cornus y dansaient des rondes; puis, lentement,
+une femme de marbre noir passait en pleurant, et je n'ai su que plus
+tard que ces diablotins dansaient dans ma cervelle et que la femme
+lente, triste et noire était ma propre pensée.
+
+Selon mon système, auquel il faut reconnaître cette candeur qui fait le
+charme des théogonies primitives, la terre formait un large cercle
+autour de ma maison. Tous les jours, je rencontrais allant et venant par
+les rues, des gens qui me semblaient occupés à une sorte de jeu très
+compliqué et très amusant: le jeu de la vie. Je jugeais qu'il y en avait
+beaucoup, et peut-être plus de cent.
+
+Sans douter le moins du monde que leurs travaux, leurs difformités et
+leurs souffrances ne fussent une manière de divertissement, je ne
+pensais pas qu'ils se trouvassent comme moi sous une influence
+absolument heureuse, à l'abri, comme je l'étais, de toute inquiétude. A
+vrai dire, je ne les croyais pas aussi réels que moi; je n'étais pas
+tout à fait persuadé qu'ils fussent des êtres véritables, et quand, de
+ma fenêtre, je les voyais passer tout petits sur le pont des
+Saints-Pères, ils me semblaient plutôt des joujoux que des personnes, de
+sorte que j'étais presque aussi heureux que l'enfant géant du conte qui,
+assis sur une montagne, joue avec les sapins et les chalets, les vaches
+et les moutons, les bergers et les bergères.
+
+Enfin, je me représentais la création comme une grande boîte de
+Nuremberg, dont le couvercle se refermait tous les soirs, quand les
+petits bonshommes et les petites bonnes femmes avaient été soigneusement
+rangés.
+
+En ce temps-là, les matins étaient doux et limpides, les feuilles vertes
+frissonnaient innocemment sous la brise légère. Sur le quai, sur mon
+beau quai Malaquais où Mme Mathias, après Nanette, Mme Mathias, aux yeux
+de braise, au coeur de cire, promenait ma petite enfance, des armes
+précieuses étincelaient aux étages des boutiques, de fines porcelaines
+de Saxe s'y étageaient, brillantes comme des fleurs. La Seine qui
+coulait devant moi me charmait par cette grâce naturelle aux eaux,
+principe des choses et source de la vie. J'admirais ingénument ce
+miracle charmant du fleuve qui, le jour, porte les bateaux en reflétant
+le ciel, et la nuit, se couvre de pierreries et de fleurs lumineuses. Et
+je voulais que cette belle eau fût toujours la même, parce que je
+l'aimais. Ma mère me disait que les fleuves vont à l'Océan et que l'eau
+de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idée comme
+excessivement triste. En cela, je manquais peut-être d'esprit
+scientifique, mais j'embrassais une chère illusion; car, au milieu des
+maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'écoulement universel
+des choses.
+
+Le Louvre et les Tuileries qui étendaient en face de moi leur ligne
+majestueuse, m'étaient un grand sujet de doute. Je ne pouvais croire que
+ces monuments fussent l'ouvrage de maçons ordinaires, et pourtant ma
+philosophie de la nature ne me permettait pas d'admettre que ces murs se
+fussent élevés par enchantement. Après de longues réflexions, je me
+persuadais que ces palais avaient été bâtis par de belles dames et de
+magnifiques cavaliers, vêtus de velours, de satin, de dentelles,
+couverts d'or et de pierreries et portant des plumes au chapeau.
+
+On sera peut-être surpris qu'à six ans j'eusse une idée si peu exacte du
+monde. Mais il faut considérer que j'étais à peine sorti de Paris où le
+docteur Nozière, mon père, était retenu toute l'année.
+
+J'avais fait, il est vrai, deux ou trois petits voyages en chemin de
+fer, mais je n'en avais tiré aucun profit au point de vue de la
+géographie.
+
+C'était une science très négligée en ce temps-là. On s'étonnera aussi
+que j'eusse du monde moral une conception si peu conforme à la réalité
+des choses.
+
+Mais songez que j'étais heureux et que les êtres heureux ne savent pas
+grand'chose de la vie. La douleur est la grande éducatrice des hommes.
+C'est elle qui leur a enseigné les arts, la poésie et la morale; c'est
+elle qui leur a inspiré l'héroïsme avec la pitié; c'est elle qui a donné
+du prix à la vie en permettant qu'elle fût offerte en sacrifice; c'est
+elle, c'est l'auguste et bonne douleur qui a mis l'infini dans l'amour.
+
+En attendant ses leçons, je fus témoin d'un événement horrible qui
+bouleversa de fond en comble ma conception physique et morale de
+l'univers.
+
+Mais il est indispensable de vous dire tout d'abord qu'en ce temps-là un
+marchand de lunettes étalait ses boîtes sur le quai Malaquais, le long
+du mur de ce bel hôtel de Chimay qui ouvre avec une grâce si noble, sur
+sa cour d'honneur, les deux battants sculptés d'une porte à fronton
+Louis XIV.
+
+J'étais en grande familiarité avec ce marchand de lunettes. Tous les
+jours, Mme Mathias, en me menant à la promenade, s'arrêtait devant
+l'étalage du lunetier. Elle lui demandait avec intérêt: "Eh bien!
+monsieur Hamoche, comment va?"
+
+Et ils faisaient un bout de causette.
+
+Et moi, tout en écoutant, j'examinais les lunettes, les conserves, les
+pince-nez, la sébile des médailles et les échantillons minéralogiques
+qui étaient toute la fortune du lunetier, et qui me semblaient un grand
+trésor. J'étais étonné surtout de la quantité de verres bleutés que
+contenaient les petites vitrines de M. Hamoche et, aujourd'hui encore,
+je crois que M. Hamoche s'exagérait l'importance des lunettes bleues
+dans l'optique usuelle.
+
+Au reste, incolores ou bleus, ses verres dormaient paisiblement dans
+leurs boîtes; personne ne les regardait, non plus que ses médailles et
+ses minéraux, et la rouille dévorait les montures d'acier des besicles.
+
+"Eh bien! ça va t'il mieux, les affaires?" demandait Mme Mathias.
+
+M. Hamoche, les bras croisés, morne, le regard à l'horizon, ne répondait
+pas.
+
+C'était un petit homme tout à fait chauve, avec un crâne énorme, des
+yeux sombres et enflammés, des joues pâles et une longue barbe d'un noir
+bleu.
+
+Son costume, comme son air, était étrange. Il portait une longue
+redingote de drap vert olive qui était devenue jaune sur les épaules et
+sur le dos, et dont les pans lui tombaient aux pieds. Et il était coiffé
+du plus haut chapeau de haute forme qu'on ait jamais vu, tout cassé,
+tout luisant, prodigieux monument de misère et de vanité. Non! les
+affaires n'allaient pas. M. Hamoche ne ressemblait pas assez à une
+personne qui vend des lunettes, et ses lunettes ne ressemblaient pas
+assez à des lunettes qu'on achète.
+
+Aussi bien, il était devenu lunetier par l'injure du sort et, sous le
+mur de Chimay, il prenait les attitudes de Napoléon à Sainte-Hélène. Lui
+aussi, il était un Titan foudroyé.
+
+A juger par le peu que j'en ai retenu, ses conversations avec ma vieille
+bonne roulaient sur d'étranges et lointaines aventures. Il y parlait
+d'une longue navigation sur l'Océan Pacifique, de campements sous les
+cèdres rouges, et de Chinois fumeurs d'opium.
+
+Il disait comment il avait reçu un coup de couteau d'un Espagnol, dans
+une ruelle de Sacramento, et comment des Malais lui avaient volé son or.
+Ses mains tremblaient et il répétait sans cesse ce mot tragique: OR.
+
+M. Hamoche était allé comme tant d'autres en Californie, à la conquête
+de l'or. Il avait fait le rêve de ces placers à fleur de terre et de ce
+sol prodigieux qui, à peine gratté, découvrait des trésors.
+
+Hélas! il n'avait rapporté de la Sierra-Nevada que la fièvre, la misère,
+la haine et le dégoût incurable du travail et de la pauvreté.
+
+Mme Mathias l'écoutait, les mains jointes sur son tablier, et elle lui
+répondait en hochant la tête:
+
+"Dieu n'est pas toujours juste!"
+
+Et nous nous en allions, elle et moi, troublé et pensifs, vers les
+Champs-Élysées. L'Océan Pacifique, la Californie, les Espagnols, les
+Chinois, les Malais, les placers, les montagne d'or et les rivières
+d'or, tout cela évidemment ne pouvait pas tenir dans le monde tel que je
+le concevais, et les discours du lunetier m'enseignaient que la terre ne
+finit point, comme je le croyais, à la place Saint-Sulpice et au pont
+d'Iéna.
+
+M. Hamoche m'ouvrait l'esprit, et je ne pouvais voir sa mince figure,
+emphatique et fiévreuse, sans ressentir le frisson de l'inconnu. Il
+m'enseignait que la terre est grande, grande à s'y perdre, et couverte
+de choses vagues et terribles. Près de lui, je sentais aussi que la vie
+n'est pas un jeu et qu'on y souffre réellement. Et cela surtout me
+jetait dans des étonnements profonds. Car enfin, je voyais bien que M.
+Hamoche était malheureux.
+
+"Il est malheureux!" disait Mme Mathias.
+
+Et ma mère disait aussi:
+
+"Ce pauvre homme! il est dans la misère!"
+
+C'en était fait. J'avais perdu ma confiance première dans la bonté de la
+nature. Et, sans doute, je ne surprendrai personne si je dis que je ne
+l'ai jamais retrouvée depuis.
+
+Tout en m'inquiétant, M. Hamoche m'intéressait beaucoup. Il m'arrivait
+quelquefois de le rencontrer, le soir, dans mon escalier. Ce n'était
+point extraordinaire, car il habitait une mansarde dans notre maison. A
+la tombée du jour, il grimpait les degrés, ayant sous chaque bras une
+boîte longue et noire, qui renfermait, assurément, les lunettes et les
+minéraux. Mais ces deux boîtes ressemblaient à deux petits cercueils, et
+j'avais peur, comme si cet homme de malheur était un croque-mort ...
+
+N'emportait-il pas ma confiance et ma sécurité? Maintenant, je doutais
+de tout, puisque, reposant sous notre toit, dans la maison bénie, cet
+homme n'était pas heureux.
+
+Sa mansarde donnait sur la cour, et ma bonne m'avait dit que, pour s'y
+tenir debout, il fallait passer la tête par la fenêtre à tabatière. Et,
+comme je n'étais pas toujours sérieux à cette époque, je riais de tout
+mon coeur à la pensée que M. Hamoche, dans sa chambre, ne quittait pas
+son chapeau, que ce chapeau, prodigieusement haut, s'élevait sur le toit
+au-dessus des tuyaux, et qu'il y manquait seulement une de ces flèches
+de zinc qui tournent au vent.
+
+A six ans, on a l'esprit mobile. Depuis quelque temps, je ne songeais
+plus au lunetier, au chapeau, aux deux cercueils, quand un jour--il me
+souvient que c'était un jour de printemps,--il était six heures et
+demie, et nous étions à table ... On dînait de bonne heure, sur le quai
+Malaquais, dans ce temps-là. Un jour, dis-je, Mme Mathias, qui était
+très considérée dans la maison, vint dire à mon père:
+
+"Le marchand de lunettes est très malade, là-haut, dans sa mansarde. Il
+a une fièvre de cheval.
+
+--J'y vais", dit mon père en se levant.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il revint.
+
+"Eh bien? demanda ma mère.
+
+--On ne peut rien dire encore, répondit mon père, en reprenant sa
+serviette avec la tranquillité d'un homme habitué à toutes les misères
+humaines. Je croirais à une fièvre cérébrale. L'excitation nerveuse est
+très intense. Naturellement, il ne veut pas entendre parler de
+l'hôpital. Il faudra pourtant bien l'y porter: on ne peut le soigner que
+là."
+
+Je demandai:
+
+"Est-ce qu'il en mourra?"
+
+Mon père, sans répondre, souleva légèrement les épaules.
+
+Le lendemain, il faisait un beau soleil; j'étais seul dans la salle à
+manger. Par la fenêtre ouverte, et qui donnait sur la cour, les
+piaillements vigoureux des moineaux entraient avec des flots de lumière
+et les senteurs des lilas cultivés par notre concierge, grand amateur de
+jardins. J'avais une arche de Noé toute neuve, qui poissait les doigts
+et sentait cette bonne odeur de jouet neuf que j'aimais tant. Je
+rangeais sur la table les animaux par couples, et déjà le cheval,
+l'ours, l'éléphant, le cerf, le mouton et le renard, s'acheminaient deux
+à deux vers l'arche qui devait les sauver du déluge.
+
+On ne sait pas ce que les joujoux font naître de rêves dans l'âme des
+enfants. Ce paisible et minuscule défilé de tous les animaux de la
+création m'inspirait vraiment une idée mystique et douce de la nature.
+J'étais pénétré de tendresse et d'amour. Je goûtais à vivre une joie
+inexprimable.
+
+Tout à coup, un bruit sourd de chute retentit dans la cour; un bruit
+profond et comme lourd, inouï, qui me glaça d'épouvante.
+
+Pourquoi, par quel instinct ai-je frissonné? Je n'avais jamais entendu
+ce bruit-là. Comment en avais-je, instantanément, senti toute l'horreur?
+Je m'élance à la fenêtre. Je vois, au milieu de la cour, quelque chose
+d'affreux! un paquet informe et pourtant humain, une loque sanglante.
+Toute la maison s'emplit de cris de femmes et d'appels lugubres. Ma
+vieille bonne entre, blême, dans la salle à manger:
+
+"Mon Dieu! le marchand de lunettes qui s'est jeté par la fenêtre, dans
+un accès de fièvre chaude!"
+
+De ce jour, je cessai définitivement de croire que la vie est un jeu, et
+le monde une boîte de Nuremberg. La cosmogonie du petit Pierre Nozière
+alla rejoindre dans l'abîme des erreurs humaines a carte du monde connu
+des anciens et le système de Ptolémée.
+
+
+
+
+III
+
+MADAME MATHIAS
+
+
+Mme Mathias était une sorte de femme de charge et de bonne d'enfant qui,
+par son grand âge et son mauvais caractère, s'était attiré beaucoup de
+considération. Mon père et ma mère, qui l'avaient attachée à ma très
+petite personne, ne l'appelaient que Mme Mathias, et ce fut pour moi une
+grande surprise d'apprendre un jour qu'elle avait un nom de baptême, un
+nom de jeune fille, un petit nom, et qu'elle se nommait Virginie. Mme
+Mathias avait eu des malheurs, elle en gardait la fierté. Les joues
+creuses, avec des yeux de braise sous les mèches grises de ses cheveux
+qui se tordaient hors de sa coiffe, noire, sèche, muette, sa bouche
+ruinée, son menton menaçant et son morne silence, affligeaient mon père.
+
+Maman, qui gouvernait la maison avec la vigilance d'une reine
+d'abeilles, avouait pourtant qu'elle n'osait pas faire d'observation à
+cette femme d'âge, qui la regardait en silence avec des yeux de louve
+traquée. Mme Mathias était généralement redoutée. Seul dans la maison,
+je n'avais pas peur d'elle. Je la connaissais, je l'avais devinée, je la
+savais faible.
+
+A huit ans, j'avais mieux compris une âme que mon père à quarante, bien
+que mon père eût l'esprit méditatif, assez d'observation pour un
+idéaliste, et quelques notions de physiognomonie puisées dans Lavater.
+Je me rappelle l'avoir entendu longuement disserter sur le masque de
+Napoléon rapporté de Sainte-Hélène par le docteur Antomarchi, et dont
+une épreuve en plâtre, pendue dans son cabinet, a terrifié mon enfance.
+
+Mais il faut dire que j'avais sur lui un grand avantage: j'aimais Mme
+Mathias, et Mme Mathias m'aimait. J'étais inspiré par la sympathie; il
+n'était guidé que par la science. Encore ne s'appliquait-il pas beaucoup
+à pénétrer le caractère de Mme Mathias. Ne prenant aucun plaisir à la
+voir, il ne la regardait guère, et peut-être ne l'avait-il point assez
+observée pour s'apercevoir qu'un petit nez mou, d'une innocente rondeur,
+s'était singulièrement planté au milieu du masque austère sous lequel
+elle figurait dans la vie.
+
+Et ce nez, en effet, ne se faisait pas remarquer. Il passait presque
+inaperçu sur cette scène de désolation violente qu'était le visage de
+Mme Mathias. Pourtant il était digne d'intérêt. Tel que je le retrouve
+au fond de ma mémoire, il m'émeut par je ne sais quelle expression de
+tendresse souffrante et d'humilité douloureuse. Je suis le seul être au
+monde qui y ait fait attention, et encore, n'ai-je commencé à le bien
+comprendre que lorsqu'il n'était plus qu'un souvenir lointain, gardé par
+moi seul.
+
+C'est maintenant surtout que j'y songe avec intérêt. Ah! Madame Mathias,
+que ne donnerais-je pas pour vous revoir aujourd'hui telle que vous
+étiez dans votre vie terrestre, tricotant des bas, une aiguille fichée
+sur l'oreille, sous votre bonnet à tuyaux, et des besicles énormes
+chaussant le bout de votre nez trop faible pour les porter. Vos besicles
+glissaient toujours, et vous en éprouviez toujours une impatience
+nouvelle; car vous n'avez jamais su vous soumettre en riant à la
+nécessité, et vous portiez au milieu des misères domestiques une âme
+indignée.
+
+Ah! Madame Mathias, Madame Mathias, que ne donnerais-je point pour vous
+revoir telle que vous fûtes, ou du moins pour savoir ce que vous êtes
+devenue, depuis trente ans que vous avez quitté ce monde où vous aviez
+si peu de joie, où vous teniez si peu de place et que vous aimiez tant.
+Je l'ai senti, vous aimiez la vie, et vous vous attachiez aux affaires
+terrestres avec cette obstination désespérée des malheureux. Si j'avais
+de vos nouvelles, Madame Mathias, j'en recevrais infiniment de
+contentement et de paix. Dans le cercueil des pauvres où vous vous en
+êtes allée par un beau jour de printemps, il m'en souvient, par un de
+ces beaux jours dont vous goûtiez si bien la douceur, chère dame, vous
+emportiez mille choses touchantes, tout un monde d'idées créé par
+l'association de votre vieillesse et de mon enfance. Qu'en avez-vous
+fait, Madame Mathias? Là où vous êtes, vous souvient-il encore de nos
+longues promenades?
+
+Chaque jour, après le déjeuner, nous sortions ensemble; nous gagnions
+les avenues désertes, les quais désolés de Javel et de Billy, la morne
+plaine de Grenelle, où le vent soulevait tristement la poussière. Ma
+petite main serrée dans sa main rugueuse, qui me rassurait, je
+parcourais des yeux la rude immensité des choses. Entre cette vieille
+femme, ce petit garçon rêveur et ces paysages mélancoliques de banlieue,
+il y avait des harmonies profondes. Ces arbres poudreux, ces cabarets
+peints en rouge, l'invalide qui passait, la cocarde à la casquette; la
+marchande de gâteaux aux pommes, assise contre le parapet, à côté de ses
+carafes de coco bouchées avec des citrons, voilà le monde dans lequel
+Mme Mathias se sentait à l'aise. Mme Mathias était peuple.
+
+Or, un jour d'été, comme nous longions le quai d'Orsay, je la priai de
+descendre sur la berge pour voir de plus près les grues décharger du
+sable, ce à quoi elle consentit tout de suite. Elle faisait toujours
+tout ce que je voulais, parce qu'elle m'aimait et que ce sentiment lui
+ôtait toute force. Au bord de l'eau et tenant ma bonne par un pan de sa
+jupe d'indienne à fleurs, je regardais curieusement la machine qui, d'un
+air patient d'oiseau pêcheur, prenait sur le bateau les paniers pleins,
+puis, promenant en demi-cercle sa longue encolure, les allait verser sur
+la rive. A mesure que le sable s'amassait, des hommes en pantalon de
+toile bleue, nus jusqu'à la ceinture, la chair couleur de brique, le
+jetaient par pelletées contre un crible.
+
+Je tirai la jupe d'indienne.
+
+"M'ame Mathias, pourquoi ils font ça? dis, m'ame Mathias?"
+
+Elle ne répondit point. Elle s'était baissée pour ramasser quelque chose
+à terre. Je croyais d'abord que c'était une épingle. Elle en trouvait
+chaque jour deux ou trois, qu'elle piquait à son corsage. Mais, cette
+fois, ce n'était pas une épingle. C'était un couteau de poche, dont le
+manche de cuivre représentait la colonne Vendôme.
+
+"Montre, montre-moi ce couteau, m'ame Mathias. Donne-le moi! Pourquoi tu
+ne me le donnes pas, dis?"
+
+Immobile, muette, elle regardait le petit couteau avec une attention
+profonde et je ne sais quoi d'égaré qui me fit presque peur.
+
+"M'ame Mathias, qu'est-ce que tu as, dis?"
+
+Elle murmura, d'une voix faible que je ne lui connaissais pas:
+
+"Il en avait un tout pareil.
+
+--Qui donc ça? M'ame Mathias, qui donc qu'en avait un tout pareil?"
+
+Et tirée par la robe, elle me regarda, de ses yeux brûlés, où l'on ne
+voyait que du rouge et du noir, toute surprise, comme si elle ne me
+savait plus là, et elle me répondit:
+
+"Mais c'était Mathias, donc; c'était Mathias.
+
+--Qui Mathias?"
+
+Elle se passa la main sur les paupières qui restèrent froissées et
+tirées, mit soigneusement le couteau dans sa poche, sous son mouchoir,
+et me répondit:
+
+"Mathias, mon mari.
+
+--Alors, tu l'avais épousé.
+
+--Je l'avais épousé pour mon malheur! J'étais riche, j'avais un moulin à
+Aunot, près de Chartres. Il a mangé la farine, l'âne et le moulin, et
+tout! Il m'a mise sur la paille et, quand je n'ai plus rien eu, il m'a
+quittée. C'était un ancien militaire, un grenadier de l'Empereur, blessé
+à Waterloo. Il avait pris du vice à l'armée."
+
+Tout cela m'étonnait beaucoup; je réfléchis un instant et je dis:
+
+"Ton mari, ce n'était pas un mari comme papa, n'est-ce pas, m'ame
+Mathias?"
+
+Mme Mathias ne pleurait plus; c'est avec une sorte de fierté qu'elle me
+répondit:
+
+"Des hommes comme Mathias, il n'y en a plus. Il avait tout pour lui,
+celui-là! Grand, fort, et beau, et malin, et jovial! Et toujours bien
+tenu, toujours une rose à la boutonnière. C'était un homme bien
+agréable!"
+
+
+
+
+IV
+
+L'ÉCRIVAIN PUBLIC
+
+
+Dans l'humble maison que ma mère gouvernait avec sagesse, Mme Mathias
+n'était précisément ni femme de charge ni bonne d'enfant, bien qu'elle
+s'occupât du ménage et me menât promener tous les jours. Son grand âge,
+son visage fier, son caractère ombrageux et farouche, donnaient à sa
+domesticité un air d'indépendance; elle gardait dans les soins les plus
+familiers l'expression tragique d'une personne qui a eu des malheurs; le
+souvenir lui en demeurait cher, et elle le conservait précieusement au
+dedans d'elle. Les lèvres serrées par l'habitude du silence, elle
+n'aimait point à raconter les aventures de sa vie passée.
+
+Elle apparaissait dans mon imagination d'enfant comme une maison dévorée
+par un antique incendie. Je savais seulement que, née, ainsi qu'elle le
+disait, l'année de la mort du roi, fille de riches fermiers beaucerons,
+de bonne heure orpheline, elle avait épousé en 1815, à l'âge de
+vingt-deux ans, le capitaine Mathias, un bien bel homme qui, mis à la
+demi-solde par les Bourbons, disait leur fait aux chevaliers du Lys,
+qu'il appelait poliment les compagnons d'Ulysse. Mes parents étaient un
+peu plus instruits. Ils n'ignoraient point que le capitaine Mathias
+avait mangé les écus de la fermière au Rocher de Cancale, et que,
+laissant ensuite sa pauvre femme sur la paille, il s'en était allé
+courir les filles. Dans les premières années de la monarchie de Juillet,
+Mme Mathias l'avait retrouvé, par grand hasard, tandis qu'il sortait
+d'un cabaret de la rue de Rambuteau, où, rasé de frais, le teint vermeil
+sous ses cheveux blancs, une rose à la boutonnière, il donnait chaque
+jour des consultations aux commerçants poursuivis par les huissiers.
+
+Il rédigeait des actes devant une bouteille de vin blanc, en souvenir de
+son premier état; car il avait été saute-ruisseau avant d'entrer au
+régiment. Elle l'avait repris alors; elle l'avait ramené chez elle avec
+une joie triomphale. Mais il n'y était pas resté longtemps; il avait
+disparu un jour, emportant, disait-on, une douzaine d'écus cachés par
+Mme Mathias sous sa paillasse. Depuis lors, on n'avait plus de ses
+nouvelles. On croyait qu'il s'était laissé mourir dans un lit d'hôpital,
+et on l'en approuvait.
+
+"C'est pour vous une délivrance", disait mon père à Mme Mathias.
+
+Alors des larmes brûlantes et comme enflammées montaient aux yeux de Mme
+Mathias; ses lèvres tremblaient, et elle ne répondait pas.
+
+Or, un jour de printemps, Mme Mathias, ayant serré sur ses épaules son
+terrible châle noir, m'emmena promener à l'heure accoutumée. Mais elle
+ne me conduisit pas ce jour-là aux Tuileries, notre jardin royal et
+familier, où tant de fois, laissant ma balle et mes billes, j'avais
+collé mon oreille contre le piédestal de la statue du Tibre pour écouter
+des voix mystérieuses. Elle ne me conduisit pas vers ces boulevards
+calmes et tristes d'où l'on voit, au-dessus des lignes poudreuses des
+arbres, le dôme doré sous lequel est couché dans son tombeau rouge
+Napoléon; elle ne me conduisit pas vers les avenues monotones où elle se
+plaisait, assise sur un banc, à causer avec quelque invalide, tandis que
+je faisais des jardins dans la terre humide.
+
+En ce jour de printemps, elle prit un chemin inaccoutumé, suivit des
+rues encombrées de passants et de voitures, bordées de boutiques où
+s'étalaient des objets innombrables et divers, dont j'admirais les
+formes sans en concevoir l'usage. Les pharmacies surtout m'étonnaient
+par la grandeur et l'éclat de leurs bocaux. Quelques-unes de ces
+boutiques étaient peuplées de grandes statues peintes et dorées. Je
+demandai:
+
+"Quoi c'est, m'ame Mathias?"
+
+Et Mme Mathias me répondit avec la fermeté d'une citoyenne nourrie dans
+les faubourgs de Paris:
+
+"C'est rien, c'est des bons dieux."
+
+Ainsi, dans ma tendre enfance, tandis que ma mère m'inclinait doucement
+au culte des images, Mme Mathias m'enseignait à mépriser la
+superstition. De la voie étroite où nous étions, une grande place
+plantée de petits arbres m'apparut soudain. Je la reconnus et il me
+souvint de ma bonne Nanette en revoyant ce pavillon étrange où des
+prêtres de pierre sont assis, les pieds dans la vasque d'une fontaine.
+C'est avec Nanette que, dans des temps vagues et d'incertaine mémoire,
+j'avais visité ces choses. En les revoyant, je fus saisi du regret de
+Nanette perdue. J'eus envie de courir en pleurant et en criant:
+"Nanette!" Mais soit faiblesse d'âme, soit délicatesse obscure du coeur,
+soit débilité d'esprit, je ne parlai point de Nanette à Mme Mathias.
+
+Nous traversâmes la place et nous nous engageâmes dans des ruelles aux
+pavés pointus, qu'une grande église recouvrait de son ombre humide. Sur
+les portails ornés de pyramides et de boules moussues, çà et là une
+statue faisait un grand geste en l'air et des couples de pigeons
+s'envolaient devant nous.
+
+Ayant contourné la grande église, nous prîmes une rue bordée de porches
+sculptés et de vieux murs au-dessus desquels les acacias penchaient
+leurs branches fleuries. Il y avait, à gauche, dans une encoignure, une
+échoppe vitrée avec cette enseigne: Écrivain public. Des lettres et des
+enveloppes étaient collées sur tous les carreaux. Du toit de zinc
+sortait un tuyau de cheminée coiffé d'un grand chapeau. Mme Mathias
+tourna le bec de canne et, me poussant devant elle, entra dans
+l'échoppe. Un vieillard, courbé sur une table, leva la tête à notre vue.
+Des favoris en fer à cheval bordaient ses joues roses. Ses cheveux
+blancs s'enlevaient sur son front comme dans un coup de vent orageux. Sa
+redingote noire était par endroits blanchie et luisante. Il portait un
+bouquet de violettes à la boutonnière.
+
+"Tiens! c'est la vieille!" dit-il sans se lever.
+
+Puis me regardant d'un air peu sympathique:
+
+"C'est ton petit bourgeois, hein? demanda-t-il.
+
+--Oh! répondit Mme Mathias, il est gentil enfant, quoiqu'il me fasse
+souvent endêver.
+
+--Hum! fit l'écrivain public. Il est maigrichon et pâlot. Ça ne fera pas
+un fameux soldat."
+
+Mme Mathias contemplait le vieil écrivain public avec des yeux ardents
+de tendresse; elle lui dit d'une voix souple, que je ne lui connaissais
+pas:
+
+"Eh! ben? comment vas-tu, Hippolyte?
+
+--Oh! dit-il, la santé n'est pas mauvaise. Le coffre est bon. Mais les
+affaires ne vont pas. Trois ou quatre lettres à cinq sous pièce, le
+matin. Et c'est tout ..."
+
+Puis il haussa les épaules, comme pour secouer les soucis, et, tirant de
+dessous la table une bouteille et des verres, il nous versa du vin
+blanc.
+
+"A ta santé, la vieille!
+
+--A ta santé, Hippolyte!"
+
+Le vin était piquant. En y trempant mes lèvres, je fis la grimace.
+
+"C'est une petite demoiselle, dit le vieillard. A son âge, j'étais déjà
+porté sur le vin et les amours. Mais on ne fait plus des hommes comme
+moi. Le moule en est brisé."
+
+Puis, me posant lourdement la main sur l'épaule:
+
+"Tu ne sais pas, mon ami, que j'ai servi le petit caporal et fait toute
+la campagne de France. J'étais à Craonne et à Fère-Champenoise. Et, le
+matin d'Athis, Napoléon m'a demandé une prise de tabac.
+
+"Je crois le voir encore, l'empereur. Il était petit, gros, le visage
+jaune, avec des yeux pleins de mitraille et un air de tranquillité. Ah!
+s'ils ne l'avaient pas trahi!... Mais les blancs sont tous des fripons."
+
+Il se versa à boire. Mme Mathias sortit de sa muette contemplation et,
+se levant:
+
+"Il faut que je m'en aille, à cause du petit."
+
+Puis, tirant de sa poche deux pièces de vingt sous, elle les glissa dans
+la main de l'écrivain public qui les reçut avec un air de superbe
+indifférence.
+
+Quand nous fûmes dehors, je demandai qui était ce monsieur. Mme Mathias
+me répondait avec un accent d'orgueil et d'amour:
+
+"C'est Mathias, mon petit, c'est Mathias!
+
+--Mais papa et maman disent qu'il est mort."
+
+Elle secoua la tête joyeusement.
+
+"Oh! il m'enterrera et il en enterrera bien d'autres après moi, des
+vieux et des jeunes."
+
+Puis elle devint soucieuse:
+
+"Pierre, ne va pas dire que tu as vu Mathias."
+
+
+
+
+V
+
+LES CONTES DE MAMAN
+
+
+--Je n'ai pas d'imagination, disait maman.
+
+Elle disait n'en pas avoir, parce qu'elle croyait qu'il n'y avait
+d'imagination qu'à faire des romans, et elle ne savait pas qu'elle avait
+une espèce d'imagination rare et charmante qui ne s'exprimait pas par
+des phrases. Maman était une dame ménagère tout occupée de soins
+domestiques. Elle avait une imagination qui animait et colorait son
+humble ménage. Elle avait le don de faire vivre et parler la poêle et la
+marmite, le couteau et la fourchette, le torchon et le fer à repasser;
+elle était au dedans d'elle-même un fabuliste ingénu. Elle me faisait
+des contes pour m'amuser, et comme elle se sentait incapable de rien
+imaginer, elle les faisait sur les images que j'avais.
+
+Voici quelques-uns de ses récits. J'y ai gardé autant que j'ai pu sa
+manière, qui était excellente.
+
+
+L'ÉCOLE
+
+Je proclame l'école de Mlle Genseigne la meilleur école de filles qu'il
+y ait au monde. Je déclare mécréants et médisants ceux qui croiront et
+diront le contraire. Toutes les élèves de Mlle Genseigne sont sages et
+appliquées, et il n'y a rien de si plaisant à voir que leurs petites
+personnes immobiles. On dirait autant de petites bouteilles dans
+lesquelles Mlle Genseigne verse de la science.
+
+Mlle Genseigne est assise toute droite dans sa haute chaise. Elle est
+grave et douce; ses bandeaux plats et sa pèlerine noire inspirent le
+respect et la sympathie.
+
+Mlle Genseigne, qui est très savante, apprend le calcul à ses petites
+élèves. Elle dit à Rose Benoist:
+
+"Rose Benoist, si de douze je retiens quatre, combien me reste-t-il?
+
+--Quatre!" répond Rose Benoist.
+
+Mlle Genseigne n'est pas satisfaite de cette réponse:
+
+"Et vous, Emmeline Capel, si de douze je retiens quatre, combien me
+reste-t-il?
+
+--Huit!" répond Emmeline Capel.
+
+Et Rose Benoist tombe dans une rêverie profonde. Elle entend qu'il reste
+huit à Mlle Genseigne, mais elle ne sait pas si ce sont huit chapeaux ou
+huit mouchoirs, ou bien encore huit pommes ou huit plumes. Il y a bien
+longtemps que ce doute la tourmente. Quand on lui dit que six fois six
+font trente-six, elle ne sait pas si ce sont trente-six chaises ou
+trente-six noix, et elle ne comprend rien à l'arithmétique.
+
+Au contraire, elle est très savante en histoire sainte. Mlle Genseigne
+n'a pas une autre élève capable de décrire le Paradis terrestre et
+l'Arche de Noé comme fait Rose Benoist. Rose Benoist connaît toutes les
+fleurs du Paradis et tous les animaux de l'Arche. Elle sait autant de
+fables que Mlle Genseigne elle-même. Elle sait tous les discours du
+Corbeau et du Renard, de l'Âne et du petit Chien, du Coq et de la Poule.
+Elle n'est pas surprise quand on lui dit que les animaux parlaient
+autrefois. Elle serait plutôt surprise si on lui disait qu'ils ne
+parlent plus. Elle est bien sûre d'entendre le langage de son gros chien
+Tom et de son petit serin Cuip. Elle a raison: les animaux ont toujours
+parlé et ils parlent encore; mais ils ne parlent qu'à leurs amis. Rose
+Benoist les aime et ils l'aiment. C'est pour cela qu'elle les comprend.
+Pour s'entendre, il n'est tel que de s'aimer.
+
+Aujourd'hui, Rose Benoist a récité sa leçon sans faute. Elle a un bon
+point. Emmeline Capel a reçu aussi un bon point pour avoir bien su sa
+leçon d'arithmétique.
+
+Au sortir de la classe, elle a dit à sa maman qu'elle avait un bon
+point. Et elle a ajouté:
+
+"Un bon point, à quoi ça sert, dis, maman?
+
+--Un bon point ne sert à rien, a répondu la maman d'Emmeline. C'est
+justement pour cela qu'on doit être fier de le recevoir. Tu sauras un
+jour, mon enfant, que les récompenses les plus estimées sont celles qui
+donnent de l'honneur sans profit."
+
+
+MARIE
+
+Les petites filles ont un désir naturel de cueillir des fleurs et des
+étoiles. Mais les étoiles ne se laissent point cueillir et elles
+enseignent aux petites filles qu'il y a en ce monde des désirs qui ne
+sont jamais contentés. Mlle Marie s'en est allée dans le parc avec sa
+nourrice; elle a rencontré une corbeille d'hortensias et elle a connu
+que les fleurs d'hortensia étaient belles; c'est pourquoi elle en a
+cueilli une. C'était très difficile. Elle a tiré la plante à deux mains
+et elle a couru grand risque de tomber sur son derrière quand la tige
+s'est rompue. Aussi est-elle très fière de ce qu'elle a fait. Elle est
+très contente aussi, car la fleur est admirable à voir: c'est une boule
+d'un rose tendre trempée de bleu et c'est une fleur composée de beaucoup
+de petites fleurs. Mais la nourrice l'a vue: elle s'élance. Elle saisit
+Mlle Marie par le bras; elle gronde, elle s'écrie, elle est terrible.
+Mlle Marie regarde étonnée, de son regard encore flottant, et songe dans
+sa petite âme confuse. Vous ne sauriez imaginer combien c'est difficile,
+à sept ans, d'interroger sa conscience. Elle reste candide entre la
+faute commise et le châtiment préparé. La nourrice la met en pénitence,
+non dans le cabinet noir, mais sous un grand marronnier, à l'ombre d'un
+vaste parasol chinois. Là, Mlle Marie pensive, surprise, étonnée, est
+assise et songe. Sa fleur à la main, elle a l'air, sous l'ombrelle qui
+rayonne autour d'elle, d'une petite idole étrange.
+
+La nourrice a dit: "Maintenant, mademoiselle, donnez-moi cette fleur."
+Mais Mlle Marie a serré dans son petit poing la tige fleurie et ses
+joues ont rougi et son front s'est gonflé comme si elle allait pleurer.
+Et la nourrice n'a pas voulu causer des larmes. Elle a dit: "Je vous
+défends de porter cette fleur à votre bouche. Si vous désobéissez,
+mademoiselle, votre petit chien Toto vous mangera les oreilles."
+
+Ayant ainsi parlé, elle s'éloigne. La jeune pénitente, immobile sous son
+dais éclatant, regarde autour d'elle, et voit le ciel et la terre. C'est
+grand, le ciel et la terre, et cela peut amuser quelque temps une petite
+fille. Mais sa fleur d'hortensia l'occupe plus que tout le reste. C'est
+une belle fleur et c'est une fleur défendue. Voilà deux raisons pour s'y
+plaire. Mlle Marie songe: "Une fleur, cela doit sentir bon!" Et elle
+approche de son nez la boule fleurie. Elle essaie de sentir, mais elle
+ne sent rien. Elle n'est pas bien habile à respirer les parfums: il y a
+peu de temps encore, elle soufflait sur les roses au lieu de les
+respirer. Il ne faut pas se moquer d'elle pour cela: on ne peut tout
+apprendre à la fois. On apprend d'abord à boire du lait. On n'apprend
+que plus tard à respirer des fleurs: c'est moins utile. D'ailleurs,
+aurait-elle, comme sa maman, l'odorat subtil, elle ne sentirait rien. La
+fleur d'hortensia n'a pas d'odeur. C'est pourquoi elle lasse malgré sa
+beauté. Mais Mlle Marie est ingénieuse. Elle se prend à songer: "Cette
+fleur, elle est peut-être en sucre." Alors elle ouvre la bouche toute
+grande et va porter la fleur à ses lèvres ... Un cri retentit: Ouap!
+
+C'est le petit chien Toto qui, s'élançant pardessus une bordure de
+géraniums, vient se poser, les oreilles toutes droites, devant Mlle
+Marie, et darde sur elle le regard de ses yeux vifs et ronds. La
+nourrice, qui veille cachée derrière les arbres, l'a envoyé. Et Mlle
+Marie reste stupéfaite.
+
+
+A TRAVERS CHAMPS
+
+Après le déjeuner, Catherine s'en est allé dans les prés avec Jean, son
+petit frère. Quand ils sont partis, le jour semblait jeune et frais
+comme eux.
+
+Le ciel n'était pas tout à fait bleu; il était plutôt gris, mais d'un
+gris plus doux que tous les bleus du monde. Justement les yeux de
+Catherine sont de ce gris-là et semblent faits d'un peu de ciel matinal.
+
+Catherine et Jean s'en vont tout seuls par les prés. Leur mère est
+fermière et travaille dans la ferme. Ils n'ont point de servante pour
+les conduire, et ils n'en ont point besoin. Ils savent leur chemin; ils
+connaissent les bois, les champs et les collines. Catherine sait voir
+l'heure du jour en regardant le soleil, et elle a deviné toutes sortes
+de beaux secrets naturels que les enfants des villes ne soupçonnent pas.
+Le petit Jean lui-même comprend beaucoup de choses des bois, des étangs
+et des montagnes, car sa petite âme est une âme rustique.
+
+Catherine et Jean s'en vont par les prés fleuris. Catherine, en
+cheminant, fait un bouquet. Elle aime les fleurs. Elle les aime parce
+qu'elles sont belles, et c'est une raison, cela! Les belles choses sont
+aimables; elles ornent la vie. Quelque chose de beau vaut quelque chose
+de bien, et c'est une bonne action que de faire un beau bouquet.
+
+Catherine cueille des bleuets, des coquelicots, des coucous et des
+boutons d'or, qu'on appelle aussi cocottes. Elle cueille encore de ces
+jolies fleurs violettes qui croissent au bord des blés et qu'on nomme
+des miroirs de Vénus. Elle cueille les sombres épis de l'herbe à lait et
+des crêtes de coq, qui sont des crêtes jaunes, et des becs de grue roses
+et le lys des vallées, dont les blanches clochettes, agitées au moindre
+souffle, répandent une odeur délicieuse. Catherine aime les fleurs parce
+que les fleurs sont belles; elle les aime aussi parce qu'elles sont des
+parures. Elle est une petite fille toute simple, dont les beaux cheveux
+sont cachés sous un béguin brun; son tablier de cotonnade recouvre une
+robe unie; elle va en sabots. Elle n'a vu de riches toilettes qu'à la
+Vierge Marie et à la sainte Catherine de son église paroissiale. Mais il
+y a des choses que les petites filles savent en naissant. Catherine sait
+que les fleurs sont des parures séantes, et que les belles dames qui
+mettent des bouquets à leur corsage en paraissent plus jolies. Aussi
+songe-t-elle qu'elle doit être bien brave en ce moment, puisqu'elle
+porte un bouquet plus gros que sa tête. Elle est contente d'être brave
+et ses idées sont brillantes et parfumées comme ses fleurs. Ce sont des
+idées qui ne s'expriment point par la parole: la parole n'a rien d'assez
+joli pour exprimer les idées de bonheur d'une petite fille. Il y faut
+des airs de chanson, les airs les plus vifs et les plus doux, les
+chansons les plus gentilles, comme Giroflé-Girofla ou Les Compagnons de
+la Marjolaine. Aussi Catherine chante, en cueillant son bouquet: "J'irai
+au bois seulette", et elle chante aussi: "Mon coeur je lui donnerai, mon
+coeur je lui donnerai."
+
+Le petit Jean est d'un autre caractère. Il suit d'autres pensées. C'est
+un franc luron; il ne porte point encore la culotte, mais son esprit a
+devancé son âge, et il n'y a point d'esprit plus gaillard que celui-là.
+Tandis qu'il s'attache d'une main au tablier de sa soeur, de peur de
+tomber, il agite son fouet de l'autre main avec la vigueur d'un robuste
+garçon. C'est à peine si le premier valet de son père fait mieux claquer
+le sien quand, en ramenant les chevaux de la rivière, il rencontre sa
+fiancée. Le petit Jean ne s'endort pas dans une molle rêverie. Il ne se
+soucie pas des fleurs des champs. Il songe, pour ses jeux, à de rudes
+travaux. Il rêve charrois embourbés et percherons tirant du collier à sa
+voix et sous ses coups. Il est plein de force et d'orgueil. C'est ainsi
+qu'il va par les prés, à petits pas, butant aux cailloux et se retenant
+au tablier de sa grande soeur.
+
+Catherine et Jean sont montés au-dessus des prairies, le long du coteau,
+jusqu'à un endroit élevé d'ou l'on découvre tous les feux du village
+épars dans la feuillée, et à l'horizon les clochers de six paroisses.
+C'est là qu'on voit que la terre est grande. Catherine y comprend mieux
+qu'ailleurs les histoires qu'on lui a apprises, la colombe de l'arche,
+les Israélites de la Terre promise et Jésus allant de ville en ville.
+
+"Asseyons-nous là", dit-elle.
+
+Elle s'assied. En ouvrant les mains, elle répand sur elle sa moisson
+fleurie. Elle en est toute parfumée, et déjà les papillons voltigent
+autour d'elle. Elle choisit, elle assemble les fleurs; elle marie les
+tons pour le plaisir de ses yeux. Plus les couleurs sont vives, plus
+elle les trouve agréables. Elle a des yeux tout neufs que le rouge vif
+ne blesse point. C'est pour les regards usés des citadins que les
+peintres des villes éteignent les tons avec prudence. Les yeux de
+Catherine sont de bons petits yeux qui aiment les coquelicots. Les
+coquelicots, voilà ce que Catherine préfère. Mais leur pourpre fragile
+s'est déjà fanée et la brise légère effeuille dans les mains de l'enfant
+leur corolle étincelante. Elle regarde, émerveillée, toutes ces tiges en
+fleur, et elle voit toutes sortes de petits insectes courir sur les
+feuilles et sur les fleurs. Ces plantes qu'elle a cueillies servaient
+d'habitation à des mouches et à de petits scarabées qui, voyant leur
+demeure en péril, s'inquiètent et s'agitent. Catherine ne se soucie pas
+des insectes. Elle trouve que ce sont de trop petites bêtes et elle n'a
+d'eux aucune pitié. Pourtant on peut être en même temps très petit et
+très malheureux. Mais c'est là une philosophique et, pour le malheur des
+scarabées, la philosophie n'entre point dans la tête de Catherine.
+
+Elle se fait des guirlandes et des couronnes et se suspend des
+clochettes aux oreilles; elle est maintenant ornée comme l'image
+rustique d'une vierge vénérée des bergers. Son petit frère Jean, occupé
+pendant ce temps à conduire des chevaux imaginaires, l'aperçoit ainsi
+parée. Aussitôt il est saisi d'admiration. Un sentiment religieux
+pénètre toute sa petite âme. Il s'arrête, le fouet lui tombe des mains.
+Il comprend qu'elle est belle. Il voudrait être beau aussi et tout
+chargé de fleurs. Il essaye en vain d'exprimer ce désir dans son langage
+obscur et doux. Mais elle l'a deviné. La petite Catherine est une grande
+soeur; une grande soeur est une petite mère; elle prévient, elle devine.
+
+"Oui, chéri, s'écrie Catherine; je vais te faire une belle couronne et
+tu seras pareil à un petit roi."
+
+Et la voilà qui tresse les fleurs bleues, les fleurs jaunes et les
+fleurs rouges pour en faire un chapeau. Elle pose ce chapeau de fleurs
+sur la tête du petit Jean, qui en rougit de joie. Elle l'embrasse, elle
+le soulève de terre et le pose tout fleuri sur une grosse pierre. Puis
+elle l'admire parce qu'il est beau et elle l'aime parce qu'il est beau
+par elle.
+
+Et, debout sur son socle agreste, le petit Jean comprend qu'il est beau.
+Cette idée le pénètre d'un respect profond de lui-même. Il comprend
+qu'il est sacré. Droit, immobile, les yeux tout ronds, les lèvres
+serrées, les bras pendants, les mains ouvertes et les doigts écartés
+comme les rayons d'une roue, il goûte une joie pieuse à se sentir
+devenir une idole. Le ciel est sur sa tête, les bois et les champs sont
+à ses pieds. Il est au milieu du monde. Il est seul grand, il est seul
+beau.
+
+Mais tout à coup Catherine éclate de rire. Elle s'écrie:
+
+"Oh! que tu es drôle, mon petit Jean! que tu es drôle!"
+
+Elle se jette sur lui, elle l'embrasse, le secoue; la lourde couronne
+lui glisse sur le nez. Et elle répète:
+
+"Oh! qu'il est drôle! qu'il est drôle!"
+
+Et elle rit de plus belle.
+
+Mais le petit Jean ne rit pas. Il est triste et surpris que ce soit fini
+et qu'il ne soit plus beau. Il lui en coûte de redevenir ordinaire.
+
+Maintenant la couronne dénouée s'est répandue à terre et le petit Jean
+est redevenu semblable à l'un de nous. Il n'est plus beau. Mais c'est
+encore un solide gaillard. Il a ressaisi son fouet, et le voilà qui tire
+de l'ornière les six chevaux de ses rêves. Les petits enfants imaginent
+avec facilité les choses qu'ils désirent et qu'ils n'ont pas. Quand ils
+gardent dans l'âge mur cette faculté merveilleuse, on dit qu'ils sont
+des poètes ou des fous. Le petit Jean crie, frappe et se démène.
+
+Catherine joue encore avec ses fleurs. Mais il y en a qui meurent. Il y
+en a d'autres qui s'endorment. Car les fleurs ont leur sommeil comme les
+animaux, et voici que les campanules, cueillies quelques heures
+auparavant, ferment leurs cloches violettes et s'endorment dans les
+petites mains qui les ont séparées de la vie. Catherine en serait
+touchée si elle le savait. Mais Catherine ne sait pas que les plantes
+dorment ni qu'elles vivent. Elle ne sait rien. Nous ne savons rien non
+plus et, si nous avons appris que les plantes vivent, nous ne sommes
+guère plus avancés que Catherine, puisque nous ne savons pas ce que
+c'est que vivre. Peut-être ne faut-il pas trop nous plaindre de notre
+ignorance. Si nous savions tout, nous n'oserions plus rien faire et le
+monde finirait.
+
+Un souffle léger passe dans l'air et Catherine frissonne. C'est le soir
+qui vient.
+
+"J'ai faim", dit le petit Jean.
+
+Il est juste qu'un conducteur de chevaux mange quand il a faim. Mais
+Catherine n'a pas un morceau de pain pour donner à son petit frère.
+
+Elle lui dit:
+
+"Mon petit frère, retournons à la maison." Et ils songent tous deux à la
+soupe aux choux qui fume dans la marmite pendue à la crémaillère, au
+milieu de la grande cheminée. Catherine amasse ses fleurs sur son bras
+et, prenant son petit frère par la main, le conduit vers la maison.
+
+Le soleil descendait lentement à l'horizon rougi. Les hirondelles, dans
+leur vol, effleuraient les enfants de leurs ailes immobiles. Le soir
+était venu. Catherine et Jean se pressèrent l'un contre l'autre.
+
+Catherine laissait tomber une à une ses fleurs sur la route. Ils
+entendaient, dans le grand silence, la crécelle infatigable du grillon.
+Ils avaient peur tous deux et ils étaient tristes, parce que la
+tristesse du soir pénétrait leurs petites âmes. Ce qui les entourait
+leur était familier, mais ils ne reconnaissent plus ce qu'ils
+connaissaient le mieux.
+
+Il semblait tout à coup que la terre fut trop grande et trop vieille
+pour eux. Ils étaient las et ils craignaient de ne jamais arriver dans
+la maison où leur mère faisait la soupe pour toute la famille. Le petit
+Jean n'agitait plus son fouet. Catherine laissa glisser de sa main
+fatiguée sa dernière fleur. Elle tirait son petit frère par le bras et
+tous deux se taisaient.
+
+Enfin, ils virent de loin le toit de leur maison qui fumait dans le ciel
+assombri. Alors, ils s'arrêtèrent, et tous deux, frappant des mains,
+poussèrent des cris de joie. Catherine embrassa son petit frère, puis,
+ils se mirent ensemble à courir de toute la force de leurs pieds
+fatigués. Quand ils entrèrent dans le village, des femmes qui revenaient
+des champs leur donnèrent le bonsoir. Ils respirèrent. La mère était sur
+le seuil, en bonnet blanc, l'écumoire à la main.
+
+"Allons, les petits, allons donc!" cria-t-elle. Et ils se jetèrent dans
+ses bras. En entrant dans la salle où fumait la soupe aux choux,
+Catherine frissonna de nouveau. Elle avait vu la nuit descendre sur la
+terre. Jean, assis sur la bancelle, le menton à la hauteur de la table,
+mangeait déjà sa soupe.
+
+
+LES FAUTES DES GRANDS
+
+Les routes ressemblent à des rivières. Cela tient à ce que les rivières
+sont des routes; ce sont des routes naturelles sur lesquelles on voyage
+avec des bottes de sept lieues; quel autre nom conviendrait mieux à des
+barques? Et les routes sont comme des rivières que l'homme a faites pour
+l'homme.
+
+Les routes, les belles routes aussi unies que la surface d'une fleuve et
+sur lesquelles la roue de la voiture et la semelle du soulier trouvent
+un appui à la fois solide et doux, ce sont les chefs-d'oeuvre de nos
+pères qui sont morts sans laisser leur nom et que nous ne connaissons
+que par leurs bienfaits. Qu'elles soient bénies, ces routes par
+lesquelles les fruits de la terre nous viennent abondamment et qui
+rapprochent les amis.
+
+C'est pour aller voir un ami, l'ami Jean, que Roger, Marcel, Bernard,
+Jacques et Étienne ont pris la route nationale qui déroule au soleil, le
+long des prés et des champs, son joli ruban jaune, traverse les bourgs
+et les hameaux et conduit, dit-on, jusqu'à la mer où sont les navires.
+
+Les cinq compagnons ne vont pas si loin. Mais il leur faut faire une
+belle course d'un kilomètre pour atteindre la maison de l'ami Jean.
+
+Les voilà partis. On les a laissés aller seuls, sur la foi de leurs
+promesses; ils se sont engagés à marcher sagement, à ne point écarter du
+droit chemin, à éviter les chevaux et les voitures et à ne point quitter
+Étienne, le plus petit de la bande.
+
+Les voilà partis. Ils s'avancent en ordre sur une seule ligne. On ne
+peut mieux partir. Pourtant, il y a un défaut à cette belle ordonnance.
+Étienne est trop petit.
+
+Un grand courage s'allume en lui. Il s'efforce, il hâte le pas. Il ouvre
+toute grande ses courtes jambes. Il agite ses bras par surcroît. Mais il
+est trop petit, il ne peut pas suivre ses amis. Il reste en arrière.
+C'est fatal; les philosophes savent que les mêmes causes produisent
+toujours les mêmes effets. Mais Jacques, ni Bernard, ni Marcel, ni même
+Roger, ne sont des philosophes. Ils marchent selon leurs jambes, le
+pauvre Étienne marche avec les siennes: il n'y a pas de concert
+possible. Étienne court, souffle, crie, mais il reste en arrière.
+
+Les grands, ses aînés, devraient l'attendre, direz-vous, et régler leur
+pas sur le sien. Hélas, ce serait de leur part une haute vertu. Ils sont
+en cela comme les hommes. En avant, disent les forts de ce monde, et ils
+laissent les faibles en arrière. Mais attendez la fin de l'histoire.
+
+Tout à coup, nos grands, nos forts, nos quatre gaillards s'arrêtent. Ils
+ont vu par terre une bête qui saute. La bête saute parce qu'elle est une
+grenouille, et qu'elle veut gagner le pré qui longe la route. Ce pré,
+c'est sa patrie: il lui est cher, elle y a son manoir auprès d'un
+ruisseau. Elle saute.
+
+C'est une grande curiosité naturelle qu'une grenouille.
+
+Celle-ci est verte; elle a l'air d'une feuille vivante, et cet air lui
+donne quelque chose de merveilleux. Bernard, Roger, Jacques et Marcel se
+jettent à sa poursuite. Adieu Étienne, et la belle route toute jaune;
+adieu leur promesse. Les voilà dans le pré, bientôt ils sentent leurs
+pieds s'enfoncer dans la terre grasse qui nourrit une herbe épaisse.
+Quelques pas encore et ils s'embourbent jusqu'aux genoux. L'herbe
+cachait un marécage.
+
+Ils s'en tirent à grand'peine. Leurs souliers, leurs chaussettes, leurs
+mollets sont noirs. C'est la nymphe du pré vert qui a mis les guêtres de
+fange aux quatre désobéissants.
+
+Étienne les rejoint tout essoufflé. Il ne sait, en les voyant ainsi
+chaussés, s'il doit se réjouir ou s'attrister. Il médite en son âme
+innocente les catastrophes qui frappent les grands et les forts. Quant
+aux quatre guêtrés, ils retournent piteusement sur leurs pas, car le
+moyen, je vous prie, d'aller voir l'ami Jean en pareil équipage? Quand
+ils rentreront à la maison, leurs mères liront leur faute sur leurs
+jambes, tandis que la candeur du petit Étienne reluira sur ses mollets
+roses.
+
+
+JAQUELINE ET MIRAUT
+
+Jacqueline et Miraut sont de vieux amis. Jacqueline est une petite fille
+et Miraut est un gros chien.
+
+Ils sont du même monde, ils sont tous deux rustiques: de là leur
+intimité profonde. Depuis quand se connaissaient-ils? ils ne savent
+plus: cela passe la mémoire d'un chien et celle d'une petite fille.
+D'ailleurs, ils n'ont pas besoin de le savoir, ils n'ont ni envie, ni
+besoin de rien savoir. Ils ont seulement l'idée qu'ils se connaissent
+depuis très longtemps, depuis le commencement des choses, car ils
+n'imaginent ni l'un ni l'autre que l'univers ait existé avant eux. Le
+monde, tel qu'ils le conçoivent, est jeune, simple et naïf comme eux.
+Jacqueline y voit Miraut et Miraut y voit Jacqueline tout au beau
+milieu. Jacqueline se fait de Miraut une belle idée, mais c'est une idée
+inexprimable. Les mots ne peuvent rendre la pensée de Jacqueline, ils
+sont trop gros pour cela! Quant à la pensée de Miraut, c'est sans doute
+une bonne et juste pensée, mais, par malheur, on ne la connaît pas bien.
+Miraut ne parle pas, il ne dit pas ce qu'il pense et il ne le sait pas
+très bien lui-même.
+
+Assurément, il a de l'intelligence, mais pour toutes sortes de raisons,
+cette intelligence est obscure. Miraut a toutes les nuits des rêves: il
+voit en dormant des chiens comme lui, des petites filles comme
+Jacqueline, des mendiants. Il voit des choses joyeuses et des choses
+tristes.
+
+C'est pourquoi il aboie ou il grogne pendant son sommeil. Ce ne sont là
+que des songes et des illusions, mais Miraut ne les distingue pas de la
+réalité. Il brouille dans sa cervelle ce qu'il voit en rêve avec ce
+qu'il voit quand il est éveillé, et cette confusion l'empêche de
+comprendre beaucoup de choses que les hommes comprennent. Et puis, comme
+c'est un chien, il a des idées de chien. Et pourquoi voulez-vous que
+nous comprenions les idées des chiens mieux que les chiens ne
+comprennent les idées des hommes? Mais d'homme à chien, on peut tout de
+même s'entendre, parce que les chiens ont quelques idées humaines et les
+hommes quelques idées canines. C'est assez pour lier amitié. Aussi
+Jacqueline et Miraut sont-ils très bons amis.
+
+Miraut est beaucoup plus grand et plus fort que Jacqueline. En posant
+ses pattes de devant sur les épaules de l'enfant, il la domine de la
+tête et du poitrail. Il pourrait l'avaler en trois bouchées; mais il
+sait, il sent qu'une force est en elle et que, pour petite qu'elle est,
+elle est précieuse. Il l'admire à sa manière. Il la trouve mignonne. Il
+admire comme elle sait jouer et parler. Il l'aime, il la lèche par
+sympathie.
+
+Jacqueline, de son côté, trouve Miraut admirable. Elle voit qu'il est
+fort, et elle admire la force. Sans cela, elle ne serait point une
+petite fille. Elle voit qu'il est bon, et elle aime la bonté. Aussi bien
+la bonté est-elle une chose douce à rencontrer.
+
+Elle a pour lui un sentiment de respect. Elle observe qu'il connaît
+beaucoup de secrets qu'elle ignore et que l'obscur génie de la terre est
+en lui. Elle le voit énorme, grave et doux. Elle le vénère comme sous un
+autre ciel, dans les temps anciens, les hommes vénéraient des dieux
+agrestes et velus.
+
+Mais voici que tout à coup, elle est surprise, inquiète, étonnée. Elle a
+vu son vieux génie de la terre, son dieu velu, Miraut, attaché par une
+longue laisse à un arbre, au bord du puits. Elle contemple, elle hésite,
+Miraut la regarde de son bel oeil honnête et patient. Il n'est ni
+surpris ni fâché d'être à la chaîne; il aime ses maîtres, et, ne sachant
+pas qu'il est un génie de la terre et un dieu couvert de poil, il garde
+sans colère sa chaîne et son collier. Cependant Jacqueline n'ose
+avancer. Elle ne peut comprendre que son divin et mystérieux ami soit
+captif, et une vague tristesse emplit sa petite âme.
+
+
+
+
+VI
+
+LES DEUX TAILLEURS
+
+
+La tunique ne me paraît pas très convenable aux lycéens, parce que ce
+n'est point un vêtement civil, et qu'en la leur imposant on entreprend
+sans raison sur leur indépendance. Je l'ai portée, et j'en garde un
+mauvais souvenir.
+
+Il faut vous dire qu'il y avait de mon temps, dans le collège où j'ai
+appris fort peu de choses, un tailleur habile nommé Grégoire. M.
+Grégoire n'avait pas son pareil pour donner à une tunique ce qu'il faut
+qu'ait cette tunique: des épaules, de la poitrine et des hanches.
+
+M. Grégoire vous enjuponnait les pans avec une vénusté singulière. Il
+taillait des pantalons à l'avenant: bouffants de la hanche et faisant un
+peu guêtre sur la bottine.
+
+Et, quand on était habillé par M. Grégoire, pour peu qu'on sût porter le
+képi, en relevant la visière selon la mode d'alors, on avait une très
+jolie tournure.
+
+M. Grégoire était un artiste. Lorsque, le lundi, pendant la récréation
+de midi, il apparaissait dans la cour portant sur le bras sa toilette
+verte qui enveloppait deux ou trois chefs-d'oeuvre de tunique, les
+élèves à qui ces beaux ouvrages étaient destinés quittaient la partie de
+barres ou de cheval fondu et se rendaient avec M. Grégoire dans une des
+salles du rez-de-chaussée, pour essayer l'uniforme nouveau. Attentif et
+méditatif, M. Grégoire faisait sur le drap toute sorte de petits signes
+à la craie. Et, huit jours après, il rapportait, dans la même toilette
+verte, un costume irréprochable.
+
+Par malheur, M. Grégoire faisait payer très cher ses tuniques. Il en
+avait le droit: il était sans rival. Le luxe est toujours coûteux: M.
+Grégoire était un tailleur de luxe. Je le vois encore, pâle,
+mélancolique, avec ses beaux cheveux blancs et ses yeux bleus, si
+fatigués sous des lunettes d'or; il était d'une distinction parfaite et,
+n'eût été sa toilette verte, on l'eût pris pour un magistrat. M.
+Grégoire était le Dusautoy des potaches. Il devait faire de longs
+crédits, car sa clientèle était composée de gens riches, c'est-à-dire de
+gens qui n'en finissent pas de régler leurs notes. Il n'y a que les
+pauvres gens qui payent comptant. Ce n'est pas par vertu; c'est parce
+qu'on ne leur fait pas crédit. M. Grégoire savait qu'on n'attendait de
+lui rien de petit ou de médiocre, et qu'il devait à ses clients et à
+lui-même de produire tardivement de très grosses notes.
+
+M. Grégoire avait deux tarifs, selon la qualité des fournitures. Il
+distinguait, par exemple, dans ses factures, les palmes d'or fin brodées
+sur le collet même et les palmes faites d'avance, avec moins de
+délicatesse, sur un petit drap ovale qu'on cousait au collet. Il y avait
+donc le grand et le petit tarif. Mais le petit tarif était déjà ruineux.
+Les élèves habillés par M. Grégoire constituaient une aristocratie, une
+sorte de high-life à deux degrés, dans lequel on distinguait les collets
+brodés et les collets à appliques. L'état de mes parents ne me
+permettait pas d'espérer jamais entrer dans la clientèle de M. Grégoire.
+
+Ma mère était très économe; elle était aussi très charitable. Sa charité
+la fit agir d'une manière qui montre la bonté de son âme,--il n'y en eut
+jamais de plus belle au monde,--mais qui me causa d'assez vifs
+désagréments. Ayant appris, je ne sais comment, qu'un tailleur-concierge
+de la rue des Canettes, nommé Rabiou (c'était un petit homme roux et
+cagneux qui portait une tête d'apôtre sur un corps de gnome),
+languissait dans la misère et méritait un sort meilleur, elle songea
+tout de suite à lui être utile. Elle lui fit d'abord quelques dons. Mais
+Rabiou était chargé de famille, plein de fierté d'ailleurs, et je vous
+ai dit que ma mère n'était pas riche. Le peu qu'elle put lui donner ne
+le tira pas d'affaire. Elle s'ingénia ensuite à lui trouver de
+l'ouvrage, et elle commença par lui commander pour mon père autant de
+pantalons, de gilets, de redingotes et de pardessus qu'il était
+raisonnable d'en commander.
+
+Mon père n'eut, pour sa part, rien à gagner à ces dispositions. Les
+habits du tailleur-concierge lui allaient mal. Comme il était d'une
+simplicité admirable, il ne s'en aperçut même pas.
+
+Ma mère s'en aperçut pour lui; mais elle se dit avec raison que mon père
+était un fort bel homme, qu'il parait ses habits quand ses habits ne le
+paraient pas, et qu'on n'est jamais trop mal vêtu lorsqu'on porte un
+vêtement suffisamment chaud et cousu avec de bon fil par un homme de
+bien, craignant Dieu et père de douze enfants.
+
+Le malheur fut qu'après avoir fourni à mon père plus de vêtements qu'il
+n'était nécessaire, Rabiou se trouva aussi mal en point que devant. Sa
+femme était poitrinaire et ses douze enfants anémiques. Une loge de la
+rue des Canettes n'est pas ce qu'il faut pour rendre les enfants aussi
+beaux que les jeunes Anglais entraînés par le canotage et par tous les
+sports. Comme le petit tailleur-concierge n'avait pas d'argent pour
+acheter des médicaments, ma mère imagina de lui commander une tunique à
+mon usage. Elle lui eût aussi bien commandé une robe pour elle.
+
+A l'idée d'une tunique, Rabiou hésita. Une sueur d'angoisse mouilla son
+front d'apôtre. Mais il était courageux et mystique. Il se mit à la
+besogne. Il pria, se donna une peine infinie, n'en dormit pas. Il était
+ému, grave, recueilli. Songez donc! une tunique, un vêtement de
+précision! Ajoutez à cela que j'étais long, maigre, sans corps,
+difficile à habiller. Enfin, le pauvre homme parvint à la confectionner,
+ma tunique, mais quelle tunique! Pas d'épaules, la poitrine creuse, elle
+allait s'évasant, tout en ventre. Encore eût-on passé sur la forme. Mais
+elle était d'un bleu clair et cru, pénible à voir, et le collet portait
+appliquées, non des palmes, mais des lyres. Des lyres! Rabiou n'avait
+pas prévu que je deviendrais un poète très distingué. Il ne savait pas
+que je cachais au fond de mon pupitre un cahier de vers intitulé:
+Premières fleurs. J'avais trouvé ce titre moi-même et j'en étais
+content. Le tailleur-concierge ne savait rien de cela, et c'est
+d'inspiration qu'il avait cousu deux lyres au collet de ma tunique. Pour
+comble de misère, ce collet, loin de s'appliquer à mon cou, tendait à
+s'en éloigner et bâillait de la façon la plus disgracieuse.
+
+J'avais, comme la cigogne, un long cou, qui, sortant de ce col évasé,
+prenait un aspect piteux et lamentable. J'en conçus quelques soupçons à
+l'essayage, et j'en fis part au tailleur-concierge. Mais l'excellent
+homme qui, par l'effort de ses mains innocentes, avec l'aide du ciel,
+avait fait une tunique et n'avait pas espéré tant faire, n'y voulut
+point toucher, de peur de faire pis.
+
+Et, après tout, il avait raison. Je demandai avec inquiétude à maman
+comment elle me trouvait. Je vous dis que c'était une sainte. Elle me
+répondit comme Mme Primrose:
+
+"Un enfant est assez beau quand il est assez bon."
+
+Et elle me conseilla de porter ma tunique avec simplicité.
+
+Je la revêtis pour la première fois un dimanche, comme il convenait,
+puisque c'était un vêtement neuf. Oh! quand ce jour-là je parus dans la
+cour du collège pendant la récréation, quel accueil!
+
+"Pain de sucre! pain de sucre!" s'écrièrent à la fois tous mes
+camarades.
+
+Ce fut un moment difficile. Ils avaient tout vu d'un coup d'oeil, le
+galbe disgracieux, le bleu trop clair, les lyres, le col béant à la
+nuque. Ils se mirent tous à me fourrer des cailloux dans le dos, par
+l'ouverture fatale du col de ma tunique. Ils en versaient des poignées
+et des poignées sans combler le gouffre.
+
+Non, le petit tailleur-concierge de la rue des Canettes n'avait pas
+considéré ce que pouvait tenir de cailloux la poche dorsale qu'il
+m'avait établie.
+
+Suffisamment caillouté, je donnai des coups de poing; on m'en rendit,
+que je ne gardai pas. Après quoi on me laissa tranquille. Mais, le
+dimanche suivant, la bataille recommença. Et tant que je portai cette
+funeste tunique, je fus vexé de toutes sortes de façons et vécus
+perpétuellement avec du sable dans le cou.
+
+C'était odieux. Pour achever ma disgrâce, notre surveillant, le jeune
+abbé Simler, loin de me soutenir dans cet orage, m'abandonna sans pitié.
+Jusque-là, distinguant la douceur de mon caractère et la gravité précoce
+de mes pensées, il m'avait admis, avec quelques bons élèves, à des
+conversations dont je goûtais le charme et sentais le prix. J'étais de
+ceux à qui l'abbé Simler, pendant les récréations plus longues du
+dimanche, vantait les grandeurs du sacerdoce et même exposait les cas
+difficiles où l'officiant pouvait se trouver dans la célébration des
+mystères.
+
+L'abbé Simler traitait ces sujets avec une gravité qui me remplissait de
+joie. Un dimanche, tout en se promenant à pas lents dans la cour, il
+commença l'histoire du prêtre qui trouva une araignée dans le calice
+après la consécration.
+
+"Quels ne furent pas son trouble et sa douleur, dit l'abbé Simler, mais
+il sut se montrer à la hauteur d'une circonstance si terrible. Il prit
+délicatement la bestiole entre deux doigts, et ..."
+
+A ce mot, la cloche sonna les vêpres. Et l'abbé Simler, observateur de
+la règle qu'il était chargé d'appliquer, se tut et fit former les rangs.
+J'étais bien curieux de savoir ce que le prêtre avait fait de l'araignée
+sacrilège. Mais ma tunique m'empêcha de l'apprendre jamais.
+
+Le dimanche suivant, en me voyant affublé d'un habit si grotesque,
+l'abbé Simler sourit discrètement et me tint à distance. C'était un
+excellent homme, mais ce n'était qu'un homme; il ne se souciait pas de
+prendre sa part du ridicule que je portais avec moi et de compromettra
+sa soutane avec ma tunique. Il ne lui semblait pas décent que je fusse
+en sa compagnie, tandis qu'on me fourrait des cailloux dans le cou, ce
+qui était, je l'ai dit, le soin incessant de mes camarades. Il avait en
+quelque sorte raison. Et puis il craignait mon voisinage à cause des
+balles qu'on me jetait de toutes parts. Et cette crainte était
+raisonnable. Peut-être enfin ma tunique choquait-elle en lui un
+sentiment esthétique développé par les cérémonies du culte et dans les
+pompes de l'Église. Ce qui est certain, c'est qu'il m'écarta de ces
+entretiens dominicaux qui m'étaient chers.
+
+Il s'y prit habilement et par d'heureux détours, sans me dire un seul
+mot désobligeant, car c'était une personne très polie.
+
+Il avait soin, quand j'approchais, de se tourner du côté opposé et de
+parler bas de façon que je n'entendisse point ce qu'il disait. Et quand
+je lui demandais avec timidité quelques éclaircissements, il feignait de
+ne point m'entendre, et peut-être en effet ne m'entendait-il point. Il
+ne me fallut pas beaucoup de temps pour comprendre que j'étais importun
+et je ne me mêlai plus aux familiers de l'abbé Simler.
+
+Cette disgrâce me causa quelque chagrin. Les plaisanteries de mes
+camarades m'agacèrent à la longue. J'appris à rendre, avec usure, les
+coups que je recevais. C'est un art utile. J'avoue à ma honte que je ne
+l'ai pas du tout exercé dans la suite de ma vie. Mais quelques camarades
+que j'avais bien rossés m'en témoignèrent une vive sympathie.
+
+Ainsi, par la faute d'un tailleur inhabile, j'ignorerai toujours
+l'histoire du prêtre et de l'araignée. Cependant je fus en butte à des
+vexations sans nombre et je me fis des amis, tant il est vrai que, dans
+les choses humaines, le bien est toujours mêlé au mal. Mais, en ce cas,
+le mal pour moi l'emportait sur le bien. Et cette tunique était
+inusable. En vain j'essayai de la mettre hors d'usage. Ma mère avait
+raison. Rabiou était un honnête homme qui craignait Dieu et fournissait
+de bon drap.
+
+
+
+
+VII
+
+MONSIEUR DEBAS
+
+
+I
+
+Il était peut-être nécessaire au progrès de la vie moderne qu'une gare
+s'élevât sur les ruines regrettées de la Cour des Comptes, qu'on
+arrachât tous les arbres de nos quais, qu'on fît passer un chemin de fer
+souterrain et un tramway à vapeur sur cette rive longtemps paisible.
+
+Je l'attends à voir bientôt, au bord du fleuve de gloire, sur les vieux
+quais augustes, des hôtels construits et décorés dans cet effroyable
+style américain qu'adoptent maintenant les Français, après avoir, durant
+une longue suite de siècles, déployé dans l'art de bâtir toutes les
+ressources de la grâce et de la raison. On m'assure que la prospérité de
+la ville y est intéressée et qu'il est temps que des bars et des cafés
+remplacent les boutiques des librairies et les étalages des
+bouquinistes.
+
+Je n'en murmure point, sachant que le changement est la condition
+essentielle de la vie et que les villes, comme les hommes, ne durent
+qu'en se transformant sans cesse. Ne nous lamentons point devant la
+nécessité. Mais disons du moins combien était aimable ce paysage
+lapidaire dont nous ne reverrons plus les lignes anciennes.
+
+Si j'ai jamais goûté l'éclatante douceur d'être né dans la ville des
+pensées généreuses, c'est en me promenant sur ces quais où, du palais
+Bourbon à Notre-Dame, on entend les pierres conter une des plus belles
+aventures humaines, l'histoire de la France ancienne et de la France
+moderne. On y voit le Louvre ciselé comme un joyau, le Pont-Neuf qui
+porta sur son robuste dos, autrefois terriblement bossu, trois siècles
+et plus de Parisiens musant aux bateleurs en revenant de leur travail,
+criant: "Vive le roi!" au passage des carrosses dorés, poussant des
+canons en acclamant la liberté aux jours révolutionnaires, ou
+s'engageant, en volontaires, à servir, sans souliers, sous le drapeau
+tricolore, la patrie en danger. Toute l'âme de la France a passé sur ces
+arches vénérables où des mascarons, les uns souriants, les autres
+grimaçants, semblent exprimer les misères et les gloires, les terreurs
+et les espérances, les haines et les amours dont ils ont été témoins
+durant des siècles. On y voit la place Dauphine avec ses maisons de
+brique telles qu'elles étaient quand Manon Phlipon y avait sa chambrette
+de jeune fille. On y voit le vieux Palais de Justice, la flèche rétablie
+de la Sainte-Chapelle, l'Hôtel de Ville et les tours de Notre-Dame.
+C'est là qu'on sent mieux qu'ailleurs les travaux des générations, le
+progrès des âges, la continuité d'un peuple, la sainteté du travail
+accompli par les aïeux à qui nous devons la liberté et les studieux
+loisirs. C'est là que je sens pour mon pays le plus tendre et le plus
+ingénieux amour. C'est là qu'il m'apparaît clairement que la mission de
+Paris est d'enseigner le monde. De ces pavés de Paris, qui se sont tant
+de fois soulevés pour la justice et la liberté, ont jailli les vérités
+qui consolent et délivrent. Et je retrouve ici, parmi ces pierres
+éloquentes, le sentiment que Paris ne manquera jamais à sa vocation.
+
+Convenons que, sans doute, puisque la Seine est le vrai fleuve de
+gloire, les boîtes de livres étalées sur les quais lui faisaient une
+digne couronne.
+
+Je viens de relire l'excellent livre que M. Octave Uzanne a consacré aux
+antiquités et illustrations des bouquinistes. On y voit que l'usage
+d'étaler des livres sur les parapets remonte pour le moins au XVIIe
+siècle, et qu'à l'époque de la Fronde les rebords du Pont-Neuf étaient
+meublés de romans. MM. les libraires jurés, ayant boutique et enseigne
+peinte, ne purent souffrir ces humbles concurrents, qui furent chassés
+par édit, en même temps que le Mazarin, ce qui montre que les petits ont
+leurs tribulations comme les grands.
+
+Du moins les bouquinistes furent-ils regrettés des doctes hommes, et
+l'on conserve le mémoire qu'un bibliophile rédigea en leur faveur, l'an
+1697, c'est-à-dire plus de quarante ans après leur expulsion.
+
+"Autrefois, dit ce savant, une bonne partye des boutiques du Pont-Neuf
+estoient occupées par les librairies qui y portoient de très bons livres
+qu'ils donnoient à bon marché. Ce qui estoit d'un grand secours aux gens
+de lettres, lesquels sont ordinairement fort peu pécunieux.
+
+"Aux estallages, on trouve des petits traitez singuliers, qu'on ne
+connoit pas bien souvent, d'autres qu'on connoit à la vérité, mais qu'on
+ne s'avisera pas d'aller demander chez les libraires, et qu'on n'achète
+que parce qu'ils sont à bon marché; et enfin de vieilles éditions
+d'anciens auteurs qu'on trouve à bon marché et qui sont achetez par les
+pauvres qui n'ont pas moyen d'acheter les nouvelles."
+
+Cette requête est d'Étienne Baluze, qui fut bon homme et vécut dans les
+livres sans y trouver le digne repos qu'il y cherchait. Voici comment il
+conclut:
+
+"Ainsi il semble qu'on devroit tolérer, comme on a fait jusques à
+présent, les estallages tant en faveur de ces pauvres gens qui sont dans
+une extrême misère, qu'en considération des gens de lettres, pour
+lesquels on a toujours eu beaucoup d'esgart en France, et qui, au moyen
+des défenses qu'on a faites, n'ont plus les occasions de trouver de bons
+livres à bon marché."
+
+Les bouquinistes au XVIIIe siècle reconquirent le parapet pour la joie
+des curieux. M. Uzanne nous apprend qu'ils furent inquiétés de nouveau
+en 1721. A cette date, une ordonnance du roi défendit les étalages des
+livres à peine de confiscation, d'amende et de prison. On rédigea des
+requêtes rimées en faveur des malheureux bouquinistes. C'est l'un d'eux
+qui est censé parler sur le Parnasse, comme dit Nicolas:
+
+ Ces pauvres gens, chaque matin,
+ Sur l'espoir d'un petit butin,
+ Avecque toute leur famille:
+ Garçons, apprentis, femme et fille,
+ Chargeant leur col et plein leurs bras,
+ D'un scientifique fatras
+ Venaient dresser un étalage
+ Qui rendait plus beau le passage,
+ Au grand bien de tout reposant,
+ Et honneur dudit exposant,
+ Qui, tous les jours dessus ses hanches,
+ Excepté fêtes et dimanches,
+ Temps de vacances à tout trafic,
+ Faisoit débiter au public
+ Denrée à produire doctrine
+ Dans la substance cérébrine.
+
+Ce n'est pas là sans doute l'Élégie pleurant en longs habits de deuil,
+et je ne dis pas que ces plaintes soient éloquentes. Mais elles sont
+raisonnables. Elles furent entendues. Les bouquinistes ne tardèrent pas
+à reprendre possession des quais.
+
+Nourri sur le quai Voltaire, je les ai connus dans mon enfance, heureux
+et tranquilles. M. de Fontaine de Resbecque les célébrait alors dans un
+petit livre dont j'ai oublié le titre, ce qui est pour moi un grand
+sujet de confusion. Le baron Haussmann, qui aimait excessivement la
+régularité des lignes, pensa les chasser pour rendre les pierres des
+quais plus nettes. Mais on lui fit entendre raison. Et les étalagistes
+n'eurent plus d'ennemis que le "chien du commissaire" qui venait
+parfois, inattendu, mesurer la longueur des étalages, et s'assurer
+qu'elle n'excédait pas celle du terrain concédé. On assure qu'ils
+étaient enclins à usurper. Je les ai pourtant tenus pour fort honnêtes
+gens. Il me fut donné de connaître assez particulièrement l'un d'eux, M.
+Debas, qui ne fut point des plus prospères, et dont je ne puis me
+rappeler le souvenir sans attendrissement.
+
+
+
+II
+
+Durant plus d'un demi-siècle, il posa ses boîtes sur le parapet du qui
+Malaquais, vis-à-vis de l'hôtel de Chimay. Au déclin de son humble vie,
+travaillé du vent, de la pluie et du soleil, il ressemblait à ces
+statues de pierre que le temps ronge sous les porches des églises. Il se
+tenait debout encore, mais il se faisait chaque jour plus menu et plus
+semblable à cette poussière en laquelle toutes formes terrestres se
+perdent. Il survivait à tout ce qui l'avait approché et connu. Son
+étalage, comme un verger désert, retournait à la nature. Les feuilles
+des arbres s'y mêlaient aux feuilles de papier, et les oiseaux du ciel y
+laissaient tomber ce qui fit perdre la vue au vieillard Tobie, endormi
+dans son jardin.
+
+L'on craignait que le vent d'automne, qui fait tourbillonner sur le quai
+les semences des platanes avec les grains d'avoine échappés aux musettes
+des chevaux, un jour, n'emportât dans la Seine les bouquins et le
+bouquiniste. Pourtant il ne mourut point dans l'air vif et riant du quai
+où il avait vécu. On le trouva mort, un matin, dans la soupente où
+chaque nuit il allait dormir.
+
+Je le connus dans mon enfance, et je puis affirmer que le trafic était
+le moindre de ses soucis. Il ne faut pas croire que M. Debas fût alors
+l'être inerte et morne qu'il devint quand le temps le métamorphosa en
+bouquiniste de pierre. Il montrait, au contraire, dans son âge mûr, une
+agilité merveilleuse d'esprit et de corps et il abondait en travaux.
+
+Il avait épousé une personne très douce et si simple d'esprit que les
+enfants, dans la rue, la poursuivaient de leurs moqueries, sans parvenir
+à troubler cette âme innocente. Laissant sa bonne femme garder ses
+boîtes de l'air et du coeur dont une fille de la campagne paît ses oies,
+M. Debas accomplissait des tâches nombreuses et très diverses qu'un même
+homme n'entreprend point d'ordinaire. Et toutes ses oeuvres étaient
+inspirées par l'amour du prochain. Cette charité faisait une belle voix
+de ténor, il chantait le dimanche les Vêpres dans la chapelle des
+Petites Soeurs des pauvres; scribe et calligraphe, il écrivait des
+lettres pour les servantes et faisait des écriteaux pour les marchands
+ambulants. Habile à manier la scie et la varlope, il fabriqua des
+vitrines pour la mercière en plein vent, Mme Petit, que son mari avait
+abandonnée, et qui avait quatre enfants à nourrir. Avec du papier, de la
+ficelle et de l'osier, il faisait pour les petits garçons des
+cerfs-volants qu'il lançait lui-même dans l'air agité de septembre.
+
+Chaque année, au retour de l'hiver, il montait les poêles dans les
+mansardes avec autant d'adresse que le meilleur compagnon fumiste. Il
+connaissait assez de médecine pour donner les premiers secours aux
+blessés, aux épileptiques et aux noyés. S'il voyait un ivrogne chanceler
+et choir, il le relevait et le réprimandait. Il se jetait à la tête des
+chevaux emportés et se mettait à la poursuite des chiens enragés. Sa
+providence s'étendait sur les riches et les heureux. Il mettait leur vin
+en bouteille, sans recevoir de récompense. Et lorsqu'une dame du quai
+Malaquais s'affligeait à cause de son perroquet ou de son serin envolé,
+il courait sur les toits, grimpait sur les cheminées et rattrapait
+l'oiseau, au regard de la foule attentive. Le catalogue de ses travaux
+ressemblerait au poème gnomique d'Hésiode. M. Debas pratiquait tous les
+arts pour l'amour des hommes.
+
+Mais sa plus grande occupation était de veiller sur la chose publique. A
+cet égard, il vécut ainsi qu'un homme de Plutarque. D'âme généreuse,
+passant ses journées en plein air, déjeunant et soupant sur un banc, il
+s'était fait des moeurs dignes d'un Athénien. La grandeur et la félicité
+de sa patrie faisaient le souci de toutes ses heures. L'empereur, en
+vingt ans de règne, ne put le contenter une fois. M. Debas déclamait
+contre le tyran avec une éloquence naturelle ornée de lambeaux de
+rhétorique, car il avait des lettres et lisait parfois ses livres qu'il
+ne vendait jamais. Bien qu'il eût le goût noble, il donnait souvent à
+ses indignations un tour familier. N'étant séparé que par la rivière du
+palais sur lequel le drapeau tricolore annonçait la présence du
+souverain, il se trouvait, par le voisinage, sur un pied d'intimité avec
+celui qu'il appelait le locataire des Tuileries.
+
+Badinguet passait quelquefois à pied devant l'étalage de M. Debas. M.
+Octave Uzanne nous a gardé le souvenir d'une promenade que Napoléon III,
+au début de son principat, fit, en compagnie d'un aide de camp, sur le
+quai Voltaire. C'était un jour gris et froid d'hiver. Le bouquiniste
+dont l'étalage s'étendait entre une des statues du quai des Saints-Pères
+et les boîtes de M. Debas était alors un vieux philosophe assez
+semblable par le caractère aux cyniques du déclin de la Grèce. Il avait
+en commun avec son voisin le mépris du gain et une sagesse supérieure.
+Mais la sienne était inerte et taciturne. Quand l'empereur passa devant
+lui, ce bonhomme brûlait un volume dans une marmite pour chauffer ses
+vieilles mains. Tel ce beau terme de marbre qu'on voit sous un
+marronnier des Tuileries, figure d'un vieillard tendant la main sur la
+flamme d'un réchaud qu'il presse contre sa poitrine. Curieux de
+connaître les livres dont le libraire se chauffait, Napoléon ordonna à
+son aide de camp de s'en informer.
+
+Celui-ci obéit et revint dire à césar:
+
+"Ce sont les Victoires et conquêtes."
+
+Ce jour là, Napoléon et M. Debas furent bien près l'un de l'autre. Mais
+ils ne se parlèrent pas. Si je n'aimais la vérité d'un amour filial et
+candide, j'imaginerais quelque aventure de l'empereur, de son aide de
+camp et des deux bouquinistes digne, sans doute, d'être comparée aux
+merveilleuses histoires du kalife Aroun-al-Raschid et de son grand-vizir
+Giafar, errant la nuit dans les rues de Bagdad. Pour m'en tenir à
+l'exactitude d'une notice fidèle, je dirai que, du moins, des personnes
+d'une condition privée, mais d'un mérite reconnu, causaient volontiers
+avec M. Debas. J'en attesterais Amedée Hennequin, Louis de Ronchaud,
+Édouard Fournier, Xavier Marmier, mais ils ne sont plus de ce monde. Les
+plus familiers de M. Debas étaient deux prêtres, hommes excellents, l'un
+et l'autre, pour la doctrine et les moeurs, mais très dissemblables
+d'humeur et de caractère. L'un, M. Trévoux, chanoine de Notre-Dame,
+était petit en gros; il portait sur ses joues ce vermillon pétri pour
+les chanoines par ces petits Génies que vit Nicolas Despréaux dans un
+songe poétique. Il mettait son étude et ses soins à découvrir de petits
+saints bretons et son âme était pleine d'une joie onctueuse. L'autre, M.
+l'abbé Le Blastier, aumônier d'un couvent de femmes, était de haute
+taille et de grande mine. Austère, grave, éloquent, il consolait par des
+promenades solitaires son gallicanisme attristé. Tous deux, passant sur
+le quai, leur douillette bourrée de bouquins, ils daignaient échanger
+des propos avec M. Debas.
+
+C'est M. Le Blastier qui consacra d'un mot la noblesse morale du
+bouquiniste:
+
+"Monsieur, vous n'avez de bas que le nom."
+
+Quand M. Le Blastier ou M. Trévoux lui demandait si les affaires
+allaient bien, M. Debas répondait:
+
+"Elles vont doucement. C'est la sécurité qui manque. La faute en est au
+régime."
+
+Et il montrait d'un grand geste de son bras le palais des Tuileries.
+
+Voilà dix ans déjà que M. Debas s'en est allé sans bruit, dans le
+corbillard des pauvres, un jour d'hiver. Et nous sommes peut-être deux
+ou trois encore à garder le souvenir de ce petit homme en longue blouse
+d'un bleu effacé, qui nous vendait des classiques grecs et latins et
+nous disait en soupirant: "Il n'y a plus d'hommes d'État; c'est le
+malheur de la France."
+
+Peut-être que, chassés des quais, les bouquinistes n'y reviendront plus
+et que leurs étalages seront la rançon du progrès. Comme au temps
+d'Étienne Baluze, ils seront regrettés par les humbles curieux et les
+savants ingénus. Pour moi, je me rappellerai avec joie les longues
+heures que j'ai passées devant leurs boîtes, sous le ciel fin, égayé de
+mille teintes légères, enrichi de pourpre et d'or, ou seulement gris,
+mais d'un gris si doux qu'on en est ému jusqu'au fond du coeur.
+
+
+III
+
+Tout compte fait, je ne sais pas de plaisir plus paisible que celui de
+bouquiner sur les quais. On remue avec la poussière de la boîte à deux
+sous, mille ombres terribles ou charmantes. On fait dans ces humbles
+étalages des évocations magiques. On conserve avec les morts qu'on y
+rencontre en foule. Les Champs-Élysées tant vantés des anciens
+n'offraient rien aux sages après leur mort que le Parisien ne trouve en
+cette vie sur les quais, du Pont-Royal au Pont Notre-Dame. A mon gré,
+les myrtes de Virgile ne sont pas plus aimables que les petits platanes
+qui ombragent le repos des fiacres le long de la Monnaie, et qu'on va
+arracher. Ils sont petits et grêles. Mais ils ont de la grâce. Sans eux,
+le bel hôtel de la Monnaie, de ce style Louis XVI, si sage, si
+raisonnable, si judicieux, plaira moins. La pierre la mieux sculptée
+semble dure quand aucun feuillage ne s'agite auprès d'elle. Puis il faut
+des arbres devant les palais pour rappeler l'homme à la nature.
+
+Quelques bouquineurs vieillis et chagrins, que je rencontrais durant mes
+lentes promenades, me confiaient leurs mécomptes: "On ne trouve plus
+rien, me disaient-ils, dans la boîte à deux sous." Et ils louaient le
+temps passé, alors que M. de la Rochebilière découvrait chaque matin,
+entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal, l'édition princeps de quelque
+chef-d'oeuvre classique. Pour moi, je n'ai jamais trouvé sur les quais
+aucune édition originale de Molière ou de Racine, mais ce qui vaut mieux
+encore que le Tartufe avant les cartons ou l'Athalie in-4º, j'y ai
+trouvé des leçons de sagesse. Tout ce papier barbouillé m'a enseigné la
+vanité du succès qui passe et des célébrités éphémères. Je ne peux
+fouiller la boîte à deux sous sans me sentir aussitôt envahi par une
+paisible et douce tristesse, et sans me dire: A quoi bon ajouter à tout
+ce papier noirci quelques pages encore? Il serait meilleur de ne point
+écrire.
+
+
+
+
+VIII
+
+LE GARDE DU CORPS
+
+
+Élevé sur le quai Voltaire, dans la poussière des livres et des
+bibelots, au milieu des bouquineurs et des fureteurs de toute sorte,
+j'ai connu tout enfant des amateurs de faïence, d'armes, d'estampes, de
+médailles. J'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en fer et
+j'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en bois; j'ai connu
+des bibliophiles et des bibliomanes; et je n'ai point vu qu'ils
+méritassent les railleries du vulgaire. Je puis vous assurer que tous
+ces gens singuliers ont le goût délicat, l'esprit orné, les moeurs
+douces; et mon amitié pour les bonnes gens qui mettent toutes sortes de
+choses dans leurs armoires date des premiers jours de ma vie.
+
+Du temps que j'étais le plus maigre, le plus timide, le plus gauche et
+le plus rêveur des rhétoriciens, je passais avec délices mes jours de
+congé chez Leclerc jeune, qui vendait alors des armures anciennes dans
+une petite boutique basse du quai Voltaire. Leclerc jeune était vieux.
+C'était un petit homme hérissé, boiteux comme Vulcain, qui, ceint d'un
+tablier de serge, limait du matin au soir des armes serrées dans un
+étau, sur le bord de son établi.
+
+Il polissait sans cesse d'antiques épées qui, désormais innocentes,
+devaient, au sortir de ses mains, achever paisiblement leur destinée
+dans quelque panoplie de château. Sa boutique était pleine de
+hallebardes, de morions, de salades, de gorgerins, de cuirasses, de
+grèves et d'éperons, et il me souvient d'y avoir vu une targe du XVe
+siècle, toute peinte de devises galantes et telle que ceux qui ne l'ont
+point vue ont manqué de respirer une merveilleuse fleur de chevalerie.
+Il y avait là des lames de Tolède et des armures sarrasines d'une grâce
+infinie; ces casques ovales d'où tombait un réseau de mailles d'acier
+fin comme la mousseline, ces boucliers damasquinés d'or m'ont donné dans
+mon jeune âge une vive admiration pour les émirs exquis et terribles qui
+combattaient contre les barons chrétiens à Ascalon et à Gaza; et si
+maintenant encore je prends tant de plaisir à lire la tragédie de Zaïre,
+c'est sans doute parce que mon imagination se plaît à parer de ces
+belles armes l'aimable et malheureux Orosmane. A vrai dire, les casques
+et les boucliers de Leclerc jeune ne dataient pas des croisades; mais
+j'étais enclin à voir dans la boutique de mon vieil ami la cotte de
+Villehardouin et le cimeterre de Saladin.
+
+C'était l'effet de mon enthousiasme rêveur, et je dois déclarer que
+l'armurier n'y aidait point. Il limait beaucoup et ne parlait guère.
+Jamais je ne l'entendis vanter ses armes, hors deux ou trois épées de
+bourreau qu'il tenait pour de bonnes pièces. Leclerc jeune était un
+honnête homme, ancien garde royal, très estimé de ses clients.
+
+Il n'en avait pas de plus familier ni de plus assidu que M. de Gerboise,
+vieux royaliste, à qui il souvenait d'avoir fait la chouannerie en 1832,
+avec Mme la duchesse de Berri, et qui amusait sa vieillesse à meubler
+d'épées historiques sa salle d'armes du château de Mauffeuges, aux
+Rosiers. Ce grand vieillard, qui avait été garde du corps de Charles X,
+abondait en récits de cour et en généalogies qu'il débitait d'une voix
+de tonnerre, dans un langage qui me semblait ancien et qui était
+provincial. M. de Gerboise était bon gentilhomme, avec un air paysan et
+un parler rustique. La face rougeaude sous une abondante crinière
+blanche, grand, gros, fier encore de ses mollets, qui avaient été les
+plus beaux du royaume, vers 1827, jurant Dieu et tous les saints de
+l'Anjou, violent et finaud, pieux, bretteur et paillard, il m'amusait
+infiniment par la verdeur de ses propos et par l'abondance de ses
+anecdotes.
+
+Il traitait avec quelque considération Leclerc jeune, qui avait été
+garde royal et qui, dans sa simplicité laborieuse, tenait plus de
+l'artisan que du brocanteur. Et, parvenu à l'âge où l'on a perdu tous
+les compagnons des jeunes années, le vieux chouan de 1832 se plaisait à
+rappeler devant l'ancien soldat de la Restauration les souvenirs de leur
+commune jeunesse.
+
+Tandis qu'il parlait, je me faisais tout petit dans mon coin pour qu'on
+ne m'aperçût pas, et j'écoutais.
+
+Que de fois je l'entendis conter les souvenirs de la Révolution de 1830
+et le voyage royal de Cherbourg! C'est un récit qu'il terminait toujours
+en s'écriant:
+
+"Le maréchal Maison, quel gueux!"
+
+Leclerc ne manquait pas d'ajouter:
+
+"Pendant trois jours, monsieur le marquis, nous n'eûmes à manger que les
+pommes de terre que nous prenions dans les champs. Et je reçus d'un
+paysan un coup de fourche dont je suis demeuré boiteux."
+
+C'est tout ce qu'il avait gagné au service du roi, et pourtant il était
+resté royaliste, et il gardait précieusement dans le tiroir de sa
+commode un morceau du drapeau blanc que le régiment s'était partagé dans
+la cour du château de Rambouillet.
+
+Un jour, il m'en souvient, M. de Gerboise demanda de sa voix rude et
+chaude:
+
+"Leclerc, où donc étiez-vous en garnison dans l'été de 1828?"
+
+L'armurier, levant la tête de dessus son établi:
+
+"A Courbevoie, monsieur le marquis.
+
+--Parfaitement. J'ai connu votre colonel, le petit de la Morse, dont les
+fils ont aujourd'hui des emplois à la cour de Badinguet."
+
+Et, d'un geste dédaigneux, il montra le château dont on voyait
+confusément, à travers les vitres, l'aile aux longs frontons régner sur
+l'autre rive du fleuve.
+
+"Moi, mon bon Leclerc, ajouta-t-il, au mois de juillet 1828, j'étais de
+service, comme garde du corps, au château de Saint-Cloud, 2e compagnie,
+bandoulière verte ... Ah! bigre! nous n'étions pas déguisés en
+mardi-gras comme les cent-gardes de M. Bonaparte. C'est bien une idée de
+parvenu que d'habiller les soldats du trône en oiseau de paradis. Nous
+portions, mon vieux Leclerc, le casque d'argent avec chenille noire et
+plumet blanc, l'habit bleu de roi à collet écarlate, épaulettes,
+aiguillettes et brandebourgs d'argent, le pantalon de casimir blanc."
+
+Puis, se frappant sur le mollet un coup sonore, il ajouta:
+
+"Et bottes à l'écuyère ... A vingt ans, garde de deuxième classe avec
+rang de lieutenant, un rendez-vous tous les soirs et un duel toutes les
+semaines ... Je n'étais pas à plaindre. Ah! Leclerc, c'était le bon
+temps!
+
+--Oui, monsieur le marquis, répondait doucement l'armurier, en
+continuant d'astiquer une lame, oui, c'était le bon temps dans un sens;
+mais j'étais tout de même malheureux par rapport aux camarades de
+chambrée qui avaient trouvé une grammaire dans mon fourniment. Parce
+qu'il faut vous dire que j'avais voulu apprendre le français au
+régiment, et j'avais acheté une grammaire sur ma paye. Mais les hommes
+se sont fichus de moi, et ils m'ont berné dans mes draps. Et pendant six
+mois on chantait dans le quartier:
+
+ As-tu vu la grand'mère,
+ As-tu vu la grand'mère
+ A Leclerc?
+
+--Ils n'avaient pas tant tort, reprit gravement M. de Gerboise. Dans
+votre condition, mon ami, vous n'aviez pas besoin d'apprendre la
+grammaire. C'est comme si moi, dans mon état j'avais voulu connaître
+l'hébreu. Mon lieutenant-commandant, le comte d'Andive, se serait fichu
+de moi, et il aurait eu bigrement raison. Je vous disais donc, Leclerc,
+que j'étais de service à Saint-Cloud, en habit bleu et pantalon blanc,
+parce que c'était l'été. Dans la tenue d'hiver, le pantalon était bleu
+de roi comme l'habit.
+
+--C'est comme nous, dit l'armurier. Nous avions l'été des pantalons de
+coutil.
+
+--Oui, dit le marquis, et ce n'était pas le plus beau de votre affaire.
+Mais vous étiez tout de même de brave gens, et ce que j'en dis, Leclerc,
+n'est pas pour vous affliger. Donc, pendant qu'on vous bernait gentiment
+dans vos couvertures au quartier de Courbevoie, je prenais mon service à
+Saint-Cloud. Une nuit, je fus mis de faction sous les fenêtres du roi,
+et ce que je vis cette nuit-là, je ne l'oublierai jamais.
+
+"Tout était dans l'ordre; le drapeau flottait sur le château. Le
+capitaine de la compagnie, qui avait rang de lieutenant-général, dormait
+dans son lit, les clés sous son traversin. Le cri des grillons déchirait
+le grand silence de la nuit, et la lune levée au-dessus des arbres
+argentait les allées du parc désert. Le mousquet au bras, je rêvais,
+contre le perron, à mes affaires et à mes plaisirs. Tout à coup, je vis
+la fenêtre de la chambre où couchait le roi s'ouvrir et Charles X
+paraître sur le balcon, en bonnet de nuit à rubans et en robe de chambre
+à ramages. La clarté blanche du ciel coulait sur ses grands traits
+aimables et nobles. La bouche entr'ouverte, à sa coutume, il avait un
+air triste que je ne lui connaissais pas. Il regarda tour à tour
+longuement la lune montée au zénith et quelque chose qu'il tenait dans
+le creux de la main gauche et qui me parut être un médaillon. Puis il se
+mit à baiser tendrement ce médaillon, le bras droit tendu vers l'astre
+qu'il semblait prendre à témoin. Des larmes coulaient sur ses joues.
+J'étais si troublé de ce que je voyais, que le canon de mon mousquet se
+mit à battre violemment contre ma bandoulière. Les regards et les
+baisers se prolongèrent durant quelques instants. Puis le roi rentra
+dans sa chambre et j'entendis qu'il fermait la fenêtre.
+
+"Leclerc, n'auriez-vous pas été touché à ma place de voir ce vieux roi
+en bonnet de nuit baiser un portrait, des cheveux, une relique de femme
+(je n'ai pu distinguer ce qu'il y avait dans le médaillon) et attester
+la lune, par ses larmes, de la fidélité de ses tendresses et de ses
+douleurs? Pauvre roi! il n'y avait plus que la lune alors qui sût ses
+jeunes amours!
+
+"J'ai l'idée, Leclerc, que cette nuit-là Charles X songeait à Mme de
+Polastron, qui l'avait aimé lorsqu'il était le brillant comte d'Artois,
+qui l'alla rejoindre à l'armée de Condé où il traînait les misères de
+l'exil, et qui, lui apportant sous la tente, au milieu des soldats, ses
+diamants, ses bijoux, son or ramassé à la hâte, lui sacrifia sa fortune
+et son honneur. Qu'en pensez-vous, Leclerc?"
+
+L'armurier hocha la tête; il était visible qu'il n'en pensait rien.
+
+M. de Gerboise reprit vivement:
+
+"Oui, j'aime à penser, Leclerc, que cette nuit-là, à Saint-Cloud,
+trente-cinq ans après la mort de Mme de Polastron, Charles X pleurait sa
+meilleure amie. Et il avait bigrement raison.
+
+"Leclerc, nous avons tort, tous les deux, de nous obstiner à vivre.
+
+--Pourquoi donc, monsieur le marquis? demanda l'armurier.
+
+--Parce que, mon ami, ce n'est pas la peine de rester en ce monde quand
+on n'y fait plus l'amour. Et puis nous ne reverrons plus nos rois."
+
+J'avais dès lors quelques raisons de croire que Charles X fut l'esprit
+le plus léger et la tête la plus faible du monde. J'ai, depuis ce temps,
+beaucoup lu son histoire sans y rien découvrir à son honneur. Je
+recueille cette anecdote du vieux roi en bonnet de nuit entretenant la
+lune, comme l'endroit le plus sympathique de sa vie.
+
+
+
+
+IX
+
+MADAME PLANCHONNET
+
+
+J'avais cela d'heureux, qu'au printemps j'entrais dans ma dix-septième
+année. Mon père m'avait envoyé passer les vacances de Pâques à Corbeil,
+chez ma tante Félicie, qui habitait une maisonnette au bord de la Seine
+et y vivait dans la dévotion et les médicaments. Elle m'embrassa avec un
+juste sentiment de ce qu'on doit à sa famille, me félicita d'avoir passé
+mon baccalauréat, me dit que je ressemblais à mon père, me recommanda de
+ne pas fumer la cigarette dans mon lit, et me donna ma liberté jusqu'au
+dîner.
+
+J'entrai dans la chambre que la vieille servante Euphémie m'avait
+préparée, et je défis ma malle qui contenait, précieusement serré entre
+mes chemises, le manuscrit de mon premier ouvrage. C'était une nouvelle
+historique, Clémence Isaure, où j'avais mis tout ce que je concevais de
+l'amour et de l'art. J'en étais assez content. Après avoir fait un brin
+de toilette, j'allai me promener au hasard dans la ville. En suivant les
+boulevards plantés d'ormeaux, dont la paix un peu triste me charmait, je
+vis, sur la porte d'une maison basse, tapissée de glycine, un écriteau
+blanc où l'on lisait en lettres noires: l'Indépendant, journal
+quotidien, politique, commercial, agricole et littéraire. Cette
+inscription réveilla mes pensées de gloire. J'étais tourmenté depuis
+quelques mois du désir de faire imprimer ma Clémence Isaure. Ambitieux
+et modeste, il me semblait que cette maison paisible, cachée dans le
+feuillage, offrirait un asile convenable à ma première oeuvre, et dès
+lors l'idée germa dans ma tête de porter mon manuscrit à l'Indépendant.
+
+La vie que je menais à Corbeil était douce et monotone. Ma tante me
+contait, à dîner, sa brouille avec le docteur Germond, laquelle,
+survenue dix ans en çà, l'occupait encore; elle gardait pour le café ses
+histoires de M. l'abbé Laclanche, homme excellent, mais fatigué par
+l'âge et l'embonpoint, qui dormait au confessionnal pendant que ma tante
+lui disait ses péchés. Après quoi, l'excellente femme m'envoyait coucher
+en me recommandant de ne pas fumer dans mon lit.
+
+Un jour, étant seul au salon, je remuai par ennui les journaux qui se
+trouvaient sur le guéridon d'acajou. C'étaient des numéros de
+l'Indépendant, auquel ma tante était abonnée. De petit format, avec des
+caractères usés sur un papier trop mince, l'Indépendant avait un air de
+modestie qui m'encourageait.
+
+J'en parcourus deux ou trois numéros; le seul article littéraire que j'y
+trouvai, avait pour titre: Une petite soeur de Fabiola. Il était signé
+d'un nom de femme. Je reconnus avec plaisir qu'il était dans le genre de
+ma Clémence Isaure, mais plus faible. Et cette considération me
+détermina à porter mon manuscrit au rédacteur en chef du journal. Son
+nom était inscrit sous le titre: Planchonnet.
+
+Je fis un rouleau de ma Clémence Isaure, et, sans instruire ma tante de
+la démarche que j'allais tenter, je me rendis, avec un peu de fièvre, à
+la maison tapissée de glycine. M. Planchonnet me reçut tout de suite
+dans son cabinet. Il écrivait, ayant mis bas son habit et son gilet.
+C'était un géant, et le plus velu que j'eusse encore rencontré. Il était
+tout noir, faisait à chaque mouvement un bruit de crins froissés et
+sentait le fauve. Il ne s'arrêta point d'écrire à ma venue et, suant,
+soufflant, la poitrine à l'air, il acheva son article; puis, il posa sa
+plume et me fit signe de parler.
+
+Je lui balbutiai mon nom, le nom de ma tante, l'objet de ma visite, et
+je lui tendis en tremblant mon manuscrit.
+
+"Je le lirai, me dit-il. Revenez samedi ..." Je sortis dans un trouble
+affreux et souhaitant que la fin du monde et la conflagration
+universelle survinssent avant ce samedi, tant une nouvelle rencontre
+avec le rédacteur en chef m'effrayait. Mais le monde ne finit pas, le
+samedi vint et je revis M. Planchonnet.
+
+"A propos, me dit-il, j'ai lu votre petite chose; c'est très gentil. Je
+la mettrai dans le canard. Qu'est-ce que vous faites demain soir? Venez
+donc manger la soupe à la maison. Je demeure place Saint-Guenault,
+vis-à-vis de la Tour carrée. Ce sera en famille. Et sans cérémonie."
+
+J'acceptai avec beaucoup de reconnaissance.
+
+Le lendemain, à six heures, je trouvai M. Planchonnet dans son salon,
+avec deux ou trois enfants sur les genoux et d'autres sur les épaules.
+Il en avait jusque dans ses poches. Ils l'appelaient papa et le tiraient
+par la barbe. Il portait une redingote neuve, du linge blanc, et sentait
+la lavande.
+
+Une femme entra, blanche et frêle, un peu fanée, mais agréable avec ses
+cheveux d'or pâle et ses yeux de pervenche, gracieuse malgré sa taille
+défaite.
+
+"C'est Mme Planchonnet", me dit-il.
+
+Les enfants (je reconnus qu'il n'y en avait que six) étaient gros et
+rudes, chargés en couleur, beaux d'une certaine façon. Leurs jambes et
+leurs bras nus formaient autour de leur père colossal un emmêlement de
+chairs fraîches, et leurs yeux farouches me regardaient tous à la fois.
+
+Mme Planchonnet s'excusa de leur impolitesse.
+
+"Nous ne restons pas longtemps dans le même endroit; ils n'ont le temps
+de connaître personne; ce sont de petits sauvages; ils ignorent tout. Et
+comment voulez-vous qu'ils apprennent quelque chose en changeant de
+pension tous les six mois? Henri, l'aîné, a onze ans passés. Il ne sait
+pas encore un mot de catéchisme. Je ne sais vraiment pas comment nous
+lui ferons faire sa première communion ... Votre bras, Monsieur."
+
+Le dîner était abondant. Une jeune paysanne, attentivement surveillée
+par Mme Planchonnet, apportait des plats et des plats encore: tourtes,
+rôtis, pâtés, fricassées et d'énormes volailles que notre hôte, sa
+serviette sous le menton, la fourchette à trois dents d'une main, et de
+l'autre le couteau à manche en pied de biche, faisait placer devant lui,
+en montrant toutes ses dents et en roulant des yeux terribles au milieu
+des poils de son visage. Les coudes arrondis, il découpait avec facilité
+les chairs blanches ou noires, servait lui-même largement ses petits, sa
+femme et son convive, et disait, avec un rire affreux, des choses
+innocentes.
+
+Mais c'était en versant à boire qu'il montrait toute sa magnificence
+d'ogre bon enfant. De ses énormes bras, il tirait par le goulot, sans se
+baisser, quelqu'une des bouteilles amassées à ses pieds et versait des
+rouges-bords à sa femme qui refusait en vain, aux enfants déjà endormis,
+une joue dans leur assiette, et à moi, malheureux, qui avalais sans
+goûter, les vins rouges, roses, blancs, ambrés ou dorés, dont il
+proclamait, d'une voix joyeuse, l'âge et le cru, sur la foi de l'épicier
+qui les lui avait vendus. Nous vidâmes ainsi un nombre que j'ignore de
+bouteilles diversement cachetées. Après quoi, j'exprimais à mon hôtesse
+des sentiments nobles et tendres. Tout ce que j'avais dans l'âme
+d'héroïque et d'amoureux se pressait à mes lèvres. Je poussais la
+conversation au sublime. Mais j'éprouvais une réelle difficulté à l'y
+maintenir, car, si M. Planchonnet approuvait de la tête mes spéculations
+les plus transcendantes, il n'y donnait aucune suite et me parlait
+incontinent du choix et de la préparation des champignons comestibles ou
+de quelque autre sujet culinaire. Il avait dans la tête un parfait
+cuisinier et une bonne géographie gastronomique de la France. Parfois
+aussi, il rapportait des traits d'esprits de ses enfants.
+
+Je m'entendais mieux avec Mme Planchonnet qui déclara à plusieurs
+reprises qu'elle avait le goût de l'idéal. Elle me confia qu'elle avait
+lu autrefois une poésie qui l'avait transportée, mais dont elle ne se
+rappelait plus l'auteur, parce qu'elle se trouvait dans un livre qui
+renfermait des morceaux de différents poètes.
+
+Je récitais tout ce que je savais d'élégies. Mais les vers se perdirent
+pour la plupart dans les cris des enfants qui s'entregriffaient
+horriblement sous la table.
+
+Au dessert, je connus que j'aimais Mme Planchonnet. Et cet amour était
+si généreux que, loin de l'étouffer dans mon coeur, je le répandais en
+longs regards et en paroles abondantes. Je m'expliquai sur la vie et la
+mort et j'ouvris mon âme tout entière à Mme Planchonnet qui, laissant
+couler ses paupières sur ses beaux yeux bleus, et penchant son visage
+amaigri que plissait la fatigue, me disait d'une voix molle: "N'est-ce
+pas, Monsieur?" et tâchait de sourire.
+
+J'avais encore beaucoup à lui dire quand elle nous quitta pour aller
+coucher les petits qui, les jambes en l'air, dormaient profondément sur
+leurs chaises. Ce départ me laissa pensif en face de Planchonnet, qui
+versait des liqueurs. Je lui trouvai l'air d'une brute. Sa tranquillité
+pesante m'irritait. Mais j'étais inspiré par les sentiments les plus
+nobles. Je souhaitai intérieurement qu'il eût une belle âme et que j'en
+eusse une plus belle encore, afin que Mme Planchonnet fût aimée de deux
+hommes dignes d'elle.
+
+C'est pourquoi je résolus de sonder le coeur de Planchonnet.
+
+"Monsieur, lui dis-je, vous exercez une belle profession.
+
+--Ah! me répondit-il, en allumant sa pipe, vous trouvez ça beau de
+rédiger des canards dans les départements. Et des canards cléricaux. Je
+travaille pour la calotte. Mais on ne choisit pas son parti, n'est-il
+pas vrai?"
+
+Et il se mit à fumer tranquillement sa pipe en écume de mer, sur
+laquelle une femme nue était sculptée voluptueusement.
+
+Je lui demandai:
+
+"Monsieur Planchonnet, connaissez-vous ma tante?"
+
+Il me répondit:
+
+"Je ne connais personne à Corbeil. Il y a six mois, j'étais à Gap ... Un
+peu d'anisette, n'est-ce pas?"
+
+Un immense besoin de tendresse s'était développé en moi. Il me venait de
+l'amitié pour Planchonnet. Je lui témoignai de la familiarité, de
+l'intérêt et surtout de la confiance. Je lui contai ma vie; je lui fis
+part de mes espérances et de mes rêves.
+
+Il cessa de fumer. Je parlai encore. Enfin, m'étant aperçu qu'il
+sommeillait, je me levai, lui souhaitai le bonsoir et lui exprimai le
+désir de présenter mes hommages à Mme Planchonnet. Il me fit entendre
+que je ne pourrais le faire, parce qu'elle était couchée. J'en fus aux
+regrets et cherchai mon chapeau, que j'eus grand'peine à trouver.
+Planchonnet me reconduisit avec une lampe jusqu'au palier et me donna,
+sur la manière de tenir la rampe et de descendre les marches, des
+conseils qu'on me donne pas d'ordinaire. Mais l'escalier était
+apparemment un difficile escalier, car j'y trébuchai dès les premiers
+degrés. Tandis que je descendais, Planchonnet, penché sur la rampe, me
+demanda si je retrouverais bien la maison de ma tante. Cette question
+m'offensa. Je promis de la trouver sans peine; en quoi je m'engageais
+beaucoup trop, car je passai une partie de la nuit à la chercher.
+Pendant cette recherche, je m'impatientais de la maladresse avec
+laquelle on met parfois les deux pieds dans les ruisseaux. Cependant, je
+roulais vainement dans ma tête l'action d'éclat par laquelle je pourrais
+exciter l'admiration de Mme Planchonnet. Je songeais à ses jolis yeux
+bleus, et j'étais vraiment désolé que sa taille ne fût pas aussi jolie
+que ses yeux.
+
+Le lendemain, je me réveillai par un grand soleil, avec la langue sèche
+et la peau brûlante. Surtout je souffrais de ne pouvoir me rappeler ce
+que j'avais dit la veille à Mme Planchonnet, et j'avais tout lieu de
+croire que c'étaient des sottises.
+
+Ma tante ne me cacha pas qu'elle considérait ma rentrée tardive comme un
+manque d'égards pour sa maison. Quand je lui révélai fièrement que
+j'avais fait recevoir ma Clémence Isaure à l'Indépendant, elle se fâcha
+tout rouge, et m'envoya sur-le-champ retirer le manuscrit, afin de
+prévenir le malheur d'une insertion dont la seule idée la terrifiait.
+J'allai donc, la tête basse, redemander mon oeuvre à Planchonnet, qui me
+la rendit d'une âme égale, comme il l'avait prise.
+
+"Qu'est-ce que vous faites ce soir? me dit-il. Venez donc dîner à la
+maison. Nous mangerons les restes."
+
+Je refusai, en considération de ma tante. Quelques jours après, je fis
+une visite à Mme Planchonnet, que je trouvai assise devant un bouquet de
+fleurs des champs, remettant un fond à la culotte de son fils aîné. Nous
+fûmes l'un envers l'autre d'une extrême réserve. Il pleuvait. Nous
+parlâmes de la pluie.
+
+"C'est bien triste, lui dis-je.
+
+--N'est-ce pas? me dit-elle.
+
+--Vous aimez les fleurs, Madame?
+
+--Je les adore."
+
+Et elle tourna vers moi ses jolis yeux fleuris sur un visage fané.
+
+Je quittai Corbeil la semaine suivante. Et je ne vis jamais plus Mme
+Planchonnet.
+
+
+
+
+X
+
+LES DEUX COPAINS
+
+
+C'était dans les dernières années du second Empire. Jean Meusnier et
+Jacques Dubroquet occupaient par moitié un atelier au fond d'une cour,
+près du cimetière Montparnasse. Tout le rez-de-chaussée appartenait à
+des marbriers, qui encombraient la cour de tombes blanches, de croix et
+d'urnes funéraires.
+
+Une poussière de marbre et de plâtre étendait sur le sol son linceul
+sali. L'atelier était posé comme une grande cage vitrée sur les magasins
+des tailleurs de pierres funéraires; à l'intérieur, un poêle de fonte,
+deux chevalets et des chaises de paille défoncées. La poudre des
+marbres, qui pénétrait par les fentes de la porte et des châssis,
+recouvrait seule la nudité livide des murs et du carrelage.
+
+Jacques Dubroquet était peintre d'histoire, et Jean Meusnier paysagiste.
+Ce paysagiste ressemblait à un arbre; il en avait la rude écorce, la
+forte sève, la paix et le silence. Ses cheveux drus se dressaient sur
+son front rugueux, comme les rejetons d'un saule étêté.
+
+Il parlait peu, sachant peu de mots. Mais il peignait beaucoup. Matinal,
+égayé d'un verre de vin blanc, il s'en allait par la banlieue faire des
+études d'après lesquelles il exécutait ensuite, dans l'atelier, des
+tableaux d'un sentiment brutal et d'un faire obstiné.
+
+Paysan de race, prudent, défiant, rusé, le visage aussi muet que la
+langue, se souciant peu de son copain, il n'y avait pour lui au monde
+qu'Euphémie, la crémière du boulevard Montparnasse, une grosse femme
+tendre de cinquante ans, chez laquelle il prenait ses repas, et qu'il
+aimait d'un amour satisfait et narquois.
+
+Jacques Dubroquet, peintre d'histoire, plus âgé que lui de quelques
+années, était d'un tout autre caractère.
+
+C'était un homme de pensée. Il voulait ressembler à Rubens et, pour y
+parvenir, il portait de longs cheveux, la barbe en pointe, un feutre à
+larges bords, un pourpoint de velours et un grand manteau. La poussière
+inévitable des tombes attristait cette magnificence. Jean Meusnier aussi
+en était couvert; mais il en paraissait adouci et comme embelli. Elle
+déshonorait au contraire la beauté du peintre d'histoire, qui brossait
+sans cesse et vainement son velours, et souffrait.
+
+D'un naturel aimable, riant et somptueux, il avait l'âme grande et,
+craignant que le nom de Jacques Dubroquet n'en donnât pas une suffisante
+idée, il changea ce nom en celui de Jacobus Durbroquens, qui était bien
+mieux dans son génie.
+
+Dubroquens touchait, par son âge, aux derniers romantiques et aux
+républicains de sentiment. Il avait fait ses études de peinture dans
+l'atelier de Riesener, à la fin du règne de Louis-Philippe.
+
+Grand liseur, il fréquentait assidûment ce cabinet de lecture de la
+bonne Mme Cardinal, où les étudiants en médecine repassaient leur
+anatomie en déjeunant d'un petit pain, une main ou une jambe humaine
+posée sur la table à côté d'eux. Il dévorait tous les livres, et puis il
+allait en disputer avec des camarades, dans la pépinière du Luxembourg,
+devant la statue de Velléda.
+
+Et il était éloquent de peinture. La Révolution de 1848 interrompit ses
+études de peinture. Il sentit son enthousiasme humanitaire grandir dans
+les clubs, il prit conscience de sa mission et conçut l'art nouveau.
+
+Depuis lors, Jacobus Dubroquens eut beaucoup d'idées; mais il lui
+fallait généralement, pour les exprimer, une toile de soixante pieds
+carrés. Soixante pieds carrés de peinture ou rien, voilà l'alternative
+dans laquelle il se trouvait d'ordinaire. Aussi ne sera-t-on pas trop
+surpris que Jacobus Dubroquens, à l'âge où je le connus, c'est-à-dire
+déjà grisonnant, n'eût pas fait encore un seul tableau.
+
+Il avait trop d'idées. Et puis l'Empire de gênait. Il en attendait la
+chute. Il était célèbre dans la crémerie du boulevard Montparnasse, pour
+une copie d'une des sirènes de Rubens, qu'il avait faite au Louvre en
+1847, et où il y avait des morceaux qui voulaient être bons, mais dont
+la couleur était froide et grise, en sorte que cette copie ne
+ressemblait pas à l'original. Quand on lui en faisait l'observation,
+Jacobus Dubroquens répondait en souriant:
+
+"Mon Dieu! c'est bien simple! Rubens saute haut comme cela (et il
+mettait la main au niveau de son genou), et moi je saute haut comme
+cela", (et il élevait le bras au-dessus de sa tête).
+
+A la Sirène près, il n'était l'auteur d'aucun tableau. Cette
+particularité, assez remarquable dans la vie d'un peintre, ne
+l'inquiétait nullement.
+
+"Mes tableaux, disait-il en se frappant le front, ils sont là!"
+
+Il avait là, en effet, sous son feutre à la Rubens, deux ou trois
+conceptions peu communes d'apothéoses, dans lesquelles il mêlait
+toujours Anaxagore, le Bouddah, Zoroastre, Jésus-Christ, Giordano Bruno
+et Barbès.
+
+Que de fois, tout jeune, en ce temps déjà lointain, je préférai à
+l'École et au cours de M. Demangeat l'atelier poudreux des deux amis et
+les théories esthétiques de Jacobus Dubroquens!
+
+Sa belle voix chaude d'orateur de clubs dominait les grincements des
+scies des marbriers, les piaillements des moineaux et les cris des
+enfants qui se battaient dans la cour. Avec quelle éloquence il
+décrivait ses futurs tableaux, qui représenteraient la Marche de
+l'Humanité, le Génie des religions, le Progrès de la démocratie et la
+Paix universelle. Avec quelle conviction il annonçait que son oeuvre
+était de faire la synthèse de la philosophie par la peinture!
+
+Cependant Jean Meusnier, à son chevalet devant sa petite toile, poussait
+avec l'obstination lente d'un paysan le dessin d'un arbre farouche, et
+gardait un silence végétal.
+
+Puis, tout à coup, levant les yeux vers le châssis vitré d'où tombait
+une lumière crue, il grognait:
+
+"Ce sacré bahut ... qui me gêne ... comment l'appelez-vous?"
+
+Nous cherchions et nous ne trouvions pas. Enfin Jean Meusnier faisait un
+grand effort de mémoire et s'écriait:
+
+"Eh bien! le soleil, quoi! Vous comprenez, il tape trop dur pour
+l'instant."
+
+Parfois, nous dînions tous trois à la crémerie, dans la petite salle
+ornée d'une grande toile de Jean Meusnier. C'était une composition
+féroce, qu'il avait peinte en riant intérieurement, et qui représentait
+des arbres odieux et ridicules. Ce puissant paysagiste ne sentait la
+beauté et la laideur que dans le monde végétal. Et le sauvage s'était
+amusé à faire des caricatures de chênes et d'ormeaux.
+
+Quant au règne humain, il n'en connaissait qu'Euphémie, qui, décidément,
+lui semblait une personne bien agréable. Avant le dîner, il tournait
+autour d'elle dans la cuisine, à la clarté des fourneaux, tandis que
+Jacobus Dubroquens m'expliquait la triade gauloise devant la salière et
+le moutardier de la petite table.
+
+Comme il eût exprimé la triade en peinture! Il ne lui manquait qu'une
+toile de vingt mètres carrés, et la République.
+
+En attendant, il composait des modes pour poupées, dessinait les trois
+temps de l'extraction des cors d'après la méthode Édouard et peignait
+des rosiers de Marie sur moelle de sureau.
+
+C'était un bien honnête homme. Il ne laissait rien deviner du mystère
+douloureux de sa vie et, en toute rencontre, dissertait sur l'art et la
+philosophie, d'un esprit paisible et content.
+
+Mais nous allons où le destin nous mène, et les plus fidèles d'entre
+nous abandonnent l'un après l'autre leurs vieux compagnons sur le
+chemin, sur le dur chemin de la vie. Au long de ma dernière année de
+droit, je perdis de vue les deux copains. Dans la suite, le nom de Jean
+Meusnier, devenu célèbre, me fut rappelé tous les jours par les journaux
+qui le citaient avec des louanges. Les tableaux du maître, je les voyais
+au Salon, aux Mirlitons, au Volney, chez Georges Petit, chez les
+amateurs de peinture et chez les femmes à la mode. Les vitrines des
+papetiers me montraient à l'envi son visage connu de vieux dieu
+rustique.
+
+Mais du pauvre Jacobus Dubroquens, point de nouvelles! Je m'imaginais
+qu'il n'était plus de ce monde et que la mort clémente l'avait doucement
+emporté hors de cette terre, qu'il n'avait jamais vue que dans un rêve
+et à travers un nuage.
+
+Mais, un beau jour de l'automne 1896, comme je prenais à la station des
+Tuileries le bateau qui descend la rivière, je remarquai, sur le pont,
+un vieillard assis à l'avant, qui, drapé dans un vieux manteau rapiécé
+et portant sur l'oreille un feutre romantique, posait complaisamment sur
+un carton à dessin une main encore belle et gardait l'attitude du génie
+méditatif.
+
+Je reconnus, sous ses soixante-dix ans, le bon Jacobus Drubroquens. On
+lui eût donné plus que son âge, à voir les rides de ses joues, mais ses
+deux yeux bleus gardaient une jeunesse invincible.
+
+Il répondit à mon salut sans savoir qui j'étais et sans se soucier de le
+savoir, ayant pris l'habitude, dans les crémeries, d'une sorte de
+fraternité anonyme qui s'étendait à tous ses interlocuteurs.
+
+"Vous savez, mon tableau, me dit-il, mon grand tableau! Ils veulent que
+je l'exécute réduit et corrigé.
+
+--Et qui veut cela, maître Jacobus?
+
+--Eux! la boutique, le gouvernement, les ministres, le Conseil
+municipal, quoi! Est-ce que je sais donc? Est-ce que je connais ces
+épiciers-là, moi? Je néglige les êtres contingents et je méprise tout ce
+qui n'est pas réalisé dans l'absolu. Oui, ils veulent dénaturer ma
+grande idée. Mais soyez tranquille, je ne transigerai pas."
+
+Ainsi donc l'Empire était tombé, la République durait depuis vingt-cinq
+ans, et Jacobus Dubroquens n'avait pas encore pu faire son grand
+tableau.
+
+Au reste, son contentement était parfait. Il dessinait, pour vivre, des
+modèles de pipes, commandés par un concurrent de Gambier, et des
+vignettes destinées à orner des boîtes de sardines. A le voir ainsi
+souriant, on doutait si c'était un vieux fou ou si c'était un sage, et
+je n'oserais pas en décider.
+
+En me quittant, il me montra d'un grand geste le ciel rose, la rivière
+argentée et les bords couverts d'une poudre de lumière blonde.
+
+"Hein? me dit-il, voilà un joli fonds pour mon apothéose de la femme
+libre ... en donnant plus de valeur aux tons, nécessairement. Je ferai,
+cette fois, du Véronèse, mais plus fort ... Véronèse saute haut comme
+cela; moi ..."
+
+Et je lui vis faire le geste d'autrefois.
+
+De la passerelle du débarcadère, il me cria:
+
+"Venez me voir dans mon atelier, au Point-du-Jour. La rue là ..., à
+droite, nº 6. Sonnez fort."
+
+J'y allai seulement deux mois plus tard. Devant la maison que Jacobus
+m'avait indiquée, je rencontrai Jean Meusnier, robuste et noueux comme
+un chêne, et portant sur sa redingote correcte la rosette de commandeur.
+On eût dit un antique satyre devenu très homme du monde. Il me serra la
+main.
+
+"C'est vous!... Il y a longtemps ... Ce pauvre Dubroquet, hein? Une
+fluxion de poitrine ... fichu!"
+
+Et il s'engagea devant moi dans un petit escalier de bois qu'il faisait
+trembler de son poids.
+
+En montant, il soufflait et grognait:
+
+"Sacré bahut, va!"
+
+Sur le plus haut palier, une femme en camisole, la concierge, secoua
+tristement la tête et nous dit tout bas:
+
+"Il ne passera pas la journée. Entrez, mes bons messieurs."
+
+Dans une soupente, sur un mauvais lit de sangle, devant la Sirène de
+1847, Jacobus râlait.
+
+Il nous fit signe d'approcher et, d'une voix sifflante, très faible,
+mais encore distincte:
+
+"C'est fini! J'emporte avec moi la peinture philosophique ... Ils sont
+tous là, dans ma tête, mes tableaux ... Après tout, c'est peut-être un
+bien, qu'on ne les ait pas vus ... Ça aurait fait trop de peine aux
+camarades." L'agonie, assez douce, dura cinq heures et se termina vers
+minuit.
+
+Jean Meusnier ferma les yeux de son vieux copain et, pensif, revoyant
+toute sa vie, songeant au mystère des choses, comme effleuré d'un grand
+coup d'aile invisible, il porta la main à son front et murmura dans un
+étonnement douloureux:
+
+"Sacré bahut!"
+
+
+
+
+XI
+
+ONÉSIME DUPONT
+
+
+J'ai connu Onésime Dupont dans sa vieillesse. Par lui, j'ai touché à la
+génération d'Armand Carrel et des rédacteurs du Globe, dont il gardait
+la doctrine et les moeurs. Son nom, jadis fameux, est maintenant oublié.
+C'était un homme de 48, un rouge. Il aimait la musique et les fleurs. Je
+le voyais quelquefois chez mon père. Il était vêtu tout de noir, avec
+une extrême recherche. Ses façons trahissaient un perpétuel et minutieux
+respect de soi-même. Il gardait à quatre-vingts ans l'allure d'un homme
+d'épée. La seule peur qu'il eût jamais connue, la peur de se salir, le
+tenait si fort qu'il ne quittait presque jamais ses gants clairs et ne
+donnait la main qu'à très peu de personnes. Il avait d'incroyables
+scrupules de conscience et d'hygiène, un besoin constant de propreté
+morale et physique. Je n'ai jamais connu un homme si poli ni d'une
+politesse si glaciale. La lueur de ses yeux allumés sur une longue face
+jaune et les replis de ses lèvres minces auraient déplu sans un air de
+générosité, d'héroïsme, de folie, qu'exprimait toute cette antique
+figure. Onésime Dupont n'était pas pauvre. Il passait pour riche, parce
+qu'à l'occasion il interrompait la stricte économie de son bien par des
+actes d'une magnificence bizarre et singulière.
+
+Conspirateur durant la monarchie de Juillet, représentant du peuple en
+1848, proscrit en 1852, député en 1871, il était républicain et
+travaillait à l'avènement de la liberté sur la terre et de la fraternité
+universelle. Sa doctrine était celle des républicains de son âge; mais
+ce qu'il avait d'original, c'est qu'il était en même temps l'ami le plus
+généreux du genre humain et le plus sombre des misanthropes. Les hommes
+qu'il chérissait en masse jusqu'à sacrifier à leur bonheur ses biens, sa
+liberté, sa vie, il les méprisait en particulier et évitait leur contact
+comme une souillure. Ce n'était pas la seule contradiction de cet esprit
+qui proclamait sans cesse l'indépendance de l'idée, condamnait l'emploi
+du glaive et qui, soutenant ses doctrines l'épée à la main, se battait
+pour des questions de principes. Il fut jusqu'à la vieillesse le plus
+fier duelliste de son parti.
+
+Sa hauteur, sa froideur et le sentiment inflexible qu'il avait de
+l'honneur faisaient de lui une sorte de gentilhomme rouge. Il était fils
+d'un marchand de porcelaines du faubourg Poissonnière. Il fut destiné
+lui-même au négoce. Ses débuts dans le commerce des porcelaines furent
+marqués par un incident assez extraordinaire. Je veux vous le conter
+comme me l'ont conté des vieillards qui sont morts depuis longtemps.
+
+Le père Dupont, honnête homme et habile homme, se faisait vieux vers
+1835. Ayant acquis dans son commerce une fortune assez ronde pour le
+temps, il résolut de se retirer à la campagne avec sa femme Héloïse, née
+Riboul, qui venait de recueillir enfin l'héritage de son père, Riboul,
+ancien maçon, acquéreur de biens nationaux. Un jour donc de cette année
+1835, le bonhomme appela sons fils Onésime dans la petite cage grillée
+qui, depuis trente ans, lui servait de bureau et d'où l'on pouvait
+surveiller les commis du magasin en faisant des écritures. Et, là, il
+lui tint ce langage:
+
+"Je ne suis plus jeune, et j'ai envie de finir ma vie dans le jardinage.
+J'ai toujours eu envie de greffer des poiriers. La vie est courte, mais
+on revit dans ses enfants. L'auteur de la nature nous a accordé cette
+immortalité sur la terre. Tu as vingt ans. A cet âge, je vendais de la
+vaisselle dans les foires. J'ai conduit ma charrette à travers tous les
+départements de la République, et il m'est arrivé plus d'une fois de
+dormir sous la bâche, au bord d'un chemin, dans la pluie, dans la neige.
+L'existence, qui m'a été dure, te sera facile. Je m'en réjouis, puisque
+ta vie est la suite de la mienne. J'ai marié ta soeur à un avocat. Il
+est temps que je donne à ta vertueuse mère et à moi le repos que nous
+avons mérité tous les deux. Je me suis haussé dans la société par mon
+travail: j'ai fait mon instruction dans les almanachs et dans les
+papiers répandus par toute la France à l'époque où le pays établissait
+sa constitution au milieu des troubles. Toi, tu as été enseigné dans un
+collège. Tu sais le latin et le droit. Ce sont des ornements de
+l'esprit. Mais l'essentiel est d'être honnête homme et de gagner de
+l'argent. J'ai fait une bonne maison. A toi de la soutenir et de
+l'agrandir. La porcelaine est une excellente marchandise, qui répond à
+tous les besoins de la vie. Prends ma place, Onésime. Tu n'es pas encore
+capable de la tenir seul. Mais je t'aiderai dans les premiers temps. Il
+faut que les clients s'accoutument à ta figure. Dès aujourd'hui, reçois
+les commandes qu'on apportera. Le registre des tarifs, qui est dans ce
+casier, te sera d'un grand secours. Mes conseils et le temps feront le
+reste. Tu n'es ni sot ni méchant. Je ne te reproche pas de porter des
+gilets à la Marat et de faire le bousingot. C'est un travers de ton âge.
+J'ai été jeune aussi. Assieds-toi là, mon garçon, devant cette table."
+
+Et le bonhomme Dupont indiqua du bras à son fils un vieux bureau qui
+n'était pas à la mode et qu'il gardait par économie, n'étant point
+fastueux. C'était un bureau de marqueterie, garni de cuivres, qu'il
+avait acheté à l'encan, une trentaine d'années auparavant, et qui avait
+servi à M. de Choiseul durant son ministère.
+
+Onésime Dupont obéit en silence et prit la place qui lui était assignée.
+Son père alla se promener, confiant dans son fils, car il estimait que
+bon sang ne saurait mentir, et satisfait d'avoir changé un bousingot en
+marchand de porcelaines. Onésime demeuré seul, étudia les tarifs. Il
+était enclin à faire son devoir et à donner de l'attention à toutes les
+affaires dont il s'occupait. Il se livrait à cette étude depuis une
+demi-heure, quand survint M. Joseph Peignot, marchand de porcelaines à
+Dijon. C'était un homme jovial et le meilleur client de la maison
+Dupont.
+
+"Vous ici, monsieur Onésime! Quoi! vous n'êtes point sur le boulevard à
+faire le gandin, avec votre bel habit bleu à boutons d'or! Les jolies
+filles des Bains chinois doivent être bien tristes de votre absence.
+Mais vous avez raison, il y a temps pour le plaisir et temps pour les
+affaires sérieuses ... Je venais voir votre père.
+
+--Je le remplace.
+
+--J'en suis heureux. C'est un ami à moi. Voilà dix ans que je fais des
+affaires avec lui. J'espère en faire dix ans et plus avec vous. Vous lui
+ressemblez. Mais vous ressemblez beaucoup plus à votre mère. Ce n'est
+pas un mauvais compliment que je vous fais. Mme Dupont est fort bien de
+sa personne. Comment va votre père? Je compte bien dîner avec lui un
+jour de cette semaine au Rocher de Cancale, comme nous faisons tous les
+ans depuis dix ans. Dites-moi bien qu'il n'est pas malade.
+
+--Il est en bonne santé. Je vous remercie, monsieur. Que désirez-vous?
+
+--Eh! mais, c'est l'époque du rassortiment. Je viens vous faire mes
+commandes annuelles. Je suis arrivé ce matin par la diligence, et je
+loge, comme de coutume, à l'hôtel de la Victoire, rue du Coq-Héron."
+
+Et M. Joseph Peignot, tirant un papier de sa poche, énuméra les objets
+dont il avait besoin, services de table par douzaines, assiettes par
+centaines, cuvettes, pots. Une commande superbe.
+
+"Je m'efforcerai de vous satisfaire, monsieur", dit Onésime.
+
+Les yeux sur le tarif, il indiqua soigneusement le prix des pièces que
+le marchand énumérait ... Vingt-quatre services à la Charte, blanc et or
+... douze services Lamartine, soixante garnitures de toilette ...
+
+"Vous voyez, dit M. Joseph Peignot, je ne crains pas de me charger de
+marchandises. Il faut beaucoup acheter si l'on veut beaucoup vendre. Je
+suis hardi, tel que vous me voyez, et je ne crains pas les risques du
+commerce ... Vous n'avez pas meilleur client que moi", ajouta-t-il avec
+un bon rire.
+
+Et, aussitôt, il prit un air attristé et soupira d'un ton plaintif:
+
+"Vous me ferez bien une petite réduction. Vous tenez vos prix trop haut.
+Les temps sont durs. Il y a de l'argent en France, mais il se cache. La
+sécurité manque. Faites-moi ma petite réduction.
+
+--J'ai le regret de ne pouvoir vous accorder ce que vous me demandez,
+monsieur, répondit Onésime avec une politesse glaciale.
+
+--Vous ne pouvez me faire cinq du cent en sus de la remise ordinaire?
+Vous plaisantez!
+
+--Non, monsieur, je ne plaisante pas.
+
+--Votre papa, lui, me la ferait tout de suite, ma petite réduction. Il
+m'accorde toutes les remises que je lui demande. Il ne refuse rien à son
+vieil ami Peignot. Voilà un brave homme, le papa Dupont!
+
+--Brisons là, monsieur, dit Onésime en se levant. Après ce que vous
+venez de me dire, je ne puis plus communiquer avec vous que par
+l'intermédiaire de deux de mes amis.
+
+--Qu'est-ce que vous dites? demanda le Dijonnais, dont l'âme innocente
+se remplissait de surprise.
+
+--Je dis, monsieur, que j'aurai l'honneur de vous envoyer mes témoins,
+qui se feront un devoir de se mettre à la disposition des vôtres.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--C'est donc, monsieur, que je n'ai pas parlé avec assez de clarté.
+Veuillez m'en excuser. Je vous envoie mes témoins parce que vous avez
+insulté mon père.
+
+--Moi, insulter votre père, un ami de dix ans, un confrère que j'estime,
+que j'honore! Vous n'êtes pas dans votre bon sens, jeune homme!
+
+--Vous l'avez insulté, monsieur, en déclarant qu'il pouvait vous faire
+une réduction sur le tarif de ses marchandises, ce qui était insinuer
+que ses bénéfices sont excessifs et par conséquent iniques, puisqu'il
+peut, selon vous, les réduire sur votre demande. C'était enfin lui
+reprocher de vous faire tort de la différence, dans le cas où vous ne la
+réclameriez pas, et l'accuser d'indélicatesse à votre préjudice. Vous
+l'avez donc insulté. Je crois m'être, cette fois, suffisamment
+expliqué."
+
+En entendant ces paroles, le Dijonnais ouvrait une bouche et des yeux
+tout ronds. L'impossibilité où il se trouvait de rien comprendre à ces
+raisons l'accablait, et ce qui l'effrayait le plus, c'était le calme et
+la douceur avec lesquels elles étaient déduites. Onésime Dupont lui
+parlait, en effet, de cette voix lente et mélodieuse avec laquelle il
+devait plus tard soutenir dans les clubs et à l'Assemblée nationale les
+motions les plus terrifiantes.
+
+"Jeune homme, dit en pâlissant le marchand de Dijon, l'un de nous deux
+est fou, cela est certain et nécessaire. Mais je crois fermement--et je
+jurerais au besoin--que c'est vous. Je ne quitterai point Paris avant
+d'avoir vu votre père et de m'être expliqué avec lui. Ce qui m'arrive à
+cette heure est tellement étrange, que je ne croyais pas qu'il dût
+jamais arriver rien de semblable, ni à moi ni, d'ailleurs, à personne
+autre."
+
+Et il sortit, accablé d'une sorte d'étonnement et sentant qu'il allait
+être malade. Il le fut, en effet, et se mit au lit dans l'hôtel de la
+Victoire, rue du Coq-Héron.
+
+Cependant Onésime Dupont écrivit à deux sous-officiers de la caserne du
+Château-d'Eau qu'il avait un service à leur demander. C'étaient deux
+sergents bousingots qui servaient couramment de témoins aux rédacteurs
+du National et aux membres du club Espérance.
+
+Mais dès le lendemain le père Dupont reprit sa place à son bureau. Il
+acheva de vieillir derrière son grillage, ne cultiva point le jardin,
+qui était dans ses voeux, et ne greffa pas de poiriers.
+
+Onésime, relevé de ses fonctions commerciales, s'attacha uniquement aux
+intérêts publics et fonda la société secrète Truelle et Niveau, qui
+inquiéta par d'incessantes attaques et mit trois fois en péril le
+gouvernement de Juillet.
+
+
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+NOTES ÉCRITES PAR PIERRE NOZIÈRE EN MARGE DE SON GROS PLUTARQUE.
+
+
+Je feuilletais dernièrement le Mérite des Femmes, dans un joli
+exemplaire relié en maroquin cerise et doré sur tranches, qu'on a
+trouvé, après la mort de ma grand'mère, dans le secrétaire où cette
+excellente femme gardait ses plus chers souvenirs.
+
+La tranche est usée aux beaux endroits, et il y a des fleurs séchées
+entre des feuillets. Il est certain que ma grand'mère, du temps qu'elle
+était jeune, lisait ce poème avec attendrissement. Elle y voyait ce que
+je n'y vois pas. C'était pour elle la source vive et l'haleine embaumée.
+Il serait absurde de lui donner tort. La gracieuse créature savait ce
+qu'elle lisait. Elle était jeune, et le livre était frais.
+
+Bien qu'il écrivît l'oeil fixé sur la postérité (il l'a dit lui-même, et
+c'est l'attitude qu'il garde en son portrait), Gabriel Legouvé avait
+sans doute composé son poème pour ma grand'mère, qui était en 1801 une
+belle enfant vêtue d'un fourreau de mousseline blanche, plutôt que pour
+vous et moi qui n'étions pas nés. C'est pourquoi je suis tenté de croire
+que le Mérite des Femmes était un poème excellent et qui s'est gâté
+depuis. Autrement, je ne m'expliquerais pas que ma grand'mère y eût fait
+sécher des fleurs.
+
+Il est vrai que je ne sais pas au juste à quoi elle pensait en lisant le
+Mérite des Femmes. Elle ne pensait peut-être pas à ce qu'elle lisait.
+Elle avait peut-être plus à dire à son petit livre que son petit livre
+n'avait à lui dire. Mais les poètes sont coutumiers de pareilles
+confidences; nous ne les aimerions pas tant s'ils n'étaient pas faits
+pour nous écouter plus encore que pour nous parler. Ils sont des
+confidents quand ils ne sont pas des entremetteurs.
+
+Ce qu'il y a de vraiment aimable dans le Mérite des Femmes, ce sont les
+fleurs qu'y mit ma grand'mère.
+
+***
+
+La raison, la superbe raison est capricieuse et cruelle. La sainte
+ingénuité de l'instinct ne trompe jamais. Dans l'instinct est la seule
+vérité, l'unique certitude que l'humanité puisse jamais saisir en cette
+vie illusoire, où les trois quarts de nos maux viennent de la pensée.
+
+Mon vieux Condillac dit que les êtres les plus intelligents sont les
+plus capables de se tromper.
+
+***
+
+La morale et le savoir ne sont pas nécessairement liés l'un à l'autre.
+Ceux qui croient rendre les hommes meilleurs en les instruisant ne sont
+pas de très bons observateurs de la nature. Ils ne voient pas que les
+connaissances détruisent les préjugés, fondements des moeurs. C'est une
+affaire très chanceuse que de démontrer scientifiquement la vérité
+morale la plus universellement reçue.
+
+***
+
+Ceux-là furent des cuistres qui prétendirent donner des règles pour
+écrire, comme s'il y avait d'autres règles pour cela que l'usage, le
+goût et les passions, nos vertus et nos vices, toutes nos faiblesses,
+toutes nos forces.
+
+Je tiens pour un malheur public qu'il y ait des grammaires françaises.
+Apprendre dans un livre aux écoliers leur langue natale est quelque
+chose de monstrueux, quand on y pense. Étudier comme une langue morte la
+langue vivante: quel contresens! Notre langue, c'est notre mère et notre
+nourrice, il faut boire à même. Les grammaires sont des biberons. Et
+Virgile a dit que les enfants nourris au biberon ne sont dignes ni de la
+table des dieux ni du lit des déesses.
+
+***
+
+Je viens d'apprendre la mort de mon vieux camarade Champdevaux. C'était,
+de son vivant, un petit homme gras et rond qui promenait par le monde
+son indestructible contentement. Il avait sur un large visage des traits
+si petits qu'on les distinguait à peine, et l'on ne voyait guère sur sa
+face que l'abondant sourire qui la couvrait tout entière. Son visage
+ressemblait à un fruit mûr. Heureux de naissance, la vie n'avait pas
+trop contrarié son inclination naturelle au bonheur. Il approuvait
+l'univers, il admirait ce monde dont il faisait notablement partie. Ce
+n'est pas qu'il n'eût ses misères, car enfin il était homme, et même bon
+homme. Mais chez lui le chagrin tenait de la surprise: la surprise est
+passagère. Le simple Champdevaux ne restait affligé que le temps de
+frotter avec ses poings ses petits yeux écarquillés.
+
+Il avait épousé une jeune personne bien élevée, encore plus petite que
+lui, courte, toute en joues, et qui lui ressemblait comme une soeur. Il
+l'aimait. Elle mourut. Il en fut étonné. Et, cette fois, l'étonnement
+dura. Il pleurait comme un enfant; les larmes faisaient peine à voir sur
+cette face heureuse. Un bon prêtre, ami de la famille, essaya de le
+consoler.
+
+"Dieu vous l'avait donnée, Dieu vous l'a reprise, disait-il.
+
+--Je n'aurais jamais cru ça de lui", répondit Champdevaux.
+
+Trois mois plus tard, passant par Tours où il habitait, j'allai le voir.
+C'était le printemps. Je le trouvai qui, coiffé d'un large chapeau de
+paille, arrosait les plates-bandes dans son jardin où il semblait avoir
+lui-même poussé. Il posa son arrosoir, me serra la main en tournant vers
+moi, sans rien dire, son bon visage placide; il me suppliait du regard
+d'écarter les pensées affligeantes.
+
+Puis il me dit, en levant au ciel ses deux petits bras:
+
+"Vois-tu, mon cher, ma nature est de reverdir!"
+
+Je vous le dis sincèrement: Champdevaux était, dans sa simplicité, plus
+près de la nature que les orgueilleux qui l'offensent par les longs
+souvenirs et les révoltes superbes.
+
+Cet homme heureux trouva l'année suivante, presque sans sortir de son
+potager, une femme qui ressemblait d'une merveilleuse manière à celle
+qu'il avait perdue; seulement, elle était encore plus petite et plus en
+joues. Il l'épousa et en fut parfaitement heureux jusqu'à sa mort qui
+survint subitement après quatre ans de mariage. Il taillait ses arbres
+quand l'apoplexie le frappa. Ce fut sa dernière surprise.
+
+***
+
+Si nous comprenions les figures des âmes comme les figures de la
+géométrie, nous n'aurions pas plus d'animosité à l'endroit d'un esprit
+trop étroit qu'un mathématicien n'en montre contre un angle qui, faute
+de cinq ou six degrés d'ouverture, n'a pas les propriétés de l'angle
+droit.
+
+***
+
+Je ne crois pas que rien au monde soit comparable à l'agilité avec
+laquelle les femmes oublient ce qui fut tout pour elles. Par cette
+effrayante puissance d'oubli autant que par la faculté d'aimer, elles
+sont vraiment des forces de la nature.
+
+***
+
+J'ai déjeuné ce matin chez N***, ancien ministre de l'Instruction
+publique et des Beaux-Arts, dont la maison est fréquentée par une foule
+brillante de peintres, de sculpteurs, de littérateurs, de savants,
+d'hommes politiques et d'hommes du monde. Je m'y rencontrai avec le
+peintre Jarras, le sculpteur Lataille, N***, le grand comédien, le
+député B***, et deux ou trois membres de l'Institut, personnes fort
+diverses d'esprit et de moeurs, se ressemblant toutes par cet air apaisé
+que donne l'habitude de la célébrité. Ils étaient au régime pour la
+plupart, et des bouteilles d'eaux minérales couvraient la table. Chacun
+avoua quelque misère de l'estomac, du foie ou des reins. Ils
+s'intéressaient tous à l'état d'un seul, qu'ils comparaient au leur. On
+attaqua tous les sujets, théâtre, littérature, politique, art, affaires,
+scandales, nouvelles du jour, mais de biais et légèrement. Ces hommes
+avaient pris avec l'âge des façons assez douces. Le temps les avait
+polis à la surface. Une pratique savante des idées et aussi
+l'indifférence qu'inspirait à chacun toute pensée étrangère à la sienne,
+leur communiquaient les dehors aimables de la tolérance. Mais on
+s'apercevait bien vite qu'ils étaient au fond divisés sur toutes les
+questions importantes, religion, État, société, art, qu'il ne subsistait
+entre eux d'autre lien moral que la prudence et l'indifférence et que
+si, par hasard, ils se trouvaient une fois d'accord, c'était sur quelque
+lieu commun que, faute d'attention, d'intelligence ou de courage, ils
+n'avaient jamais examiné. Je fis encore cette observation que, s'ils
+découvraient chez un contradicteur, fût-ce dans la théorie la plus
+abstraite ou dans l'utopie la moins réalisable, une menace à leur
+quiétude ou à leurs intérêts, ils dépouillaient aussitôt leur
+bienveillance habituelle et devenaient féroces. C'est ainsi que Jarras,
+qui avait une clientèle aristocratique, pâlissait d'horreur et
+rougissait de colère aux seuls mots de socialisme et de collectivisme. A
+cela près, l'âme du monde la plus facile.
+
+J'avais pour voisin de table le doyen du déjeuner, un vieillard fameux
+par sa science et ses galanteries, l'orientalisme Antonin Furnes, membre
+de l'Académie des Inscriptions. Après m'avoir observé durant quelques
+instants avec une gravité narquoise, il me dit à l'oreille:
+
+"Faites comme moi: suivez mon exemple! Voyez, je prends grand soin de
+casser mon oeuf par le gros bout.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour être honnête homme. J'ai beaucoup voyagé dans ma vie. J'ai vécu
+dans tous les mondes. J'ai remarqué que l'honnêteté consistait à se
+conformer à l'usage. J'en ai conclu qu'en s'y conformant dans les
+moindres choses on était un parfait honnête homme. C'est pourquoi je
+vous conseille, monsieur Nozière, de casser votre oeuf par le gros bout.
+
+--Je vous suis reconnaissant d'un si bon avis, répondis-je. Vous me
+voyez prêt à le suivre. Je crois comme vous en effet qu'avec de la
+civilité et en observant les règles on se tire d'affaire en ce monde et
+dans l'autre, s'il y en a un autre. Mais excusez-moi, je suis distrait.
+
+--En ce cas, me dit le vieil orientaliste, ne fréquentez pas les
+puissants de ce monde et tâchez de n'avoir besoin de personne."
+
+A mesure que le repas avançait, la conversation devenait plus vive et
+plus confuse, et je n'y recueillis rien de considérable. Mais après le
+déjeuner, M. Antonin Furnes me fit, en prenant son café, un récit
+intéressant dont voici les termes mêmes:
+
+"Il y a trente ans, étant à Paris, je reçus la visite d'un Arabe que
+j'avais connu l'année précédente à Mascate où j'avais été envoyé en
+mission par le gouvernement. C'était un fort bel homme et un lettré. Il
+avait une intelligence assez vive, mais entièrement fermée à tout ce qui
+n'était point le génie de sa race. Il n'y a dans tout l'Orient que les
+Arméniens qui soient aptes à comprendre les idées européennes. Les Turcs
+n'en sont pas capables; les Arabes, encore moins. Celui-ci, qui m'avait
+reçu magnifiquement dans sa maison de Mascate, était l'homme le plus
+joli, le plus discret, le plus cérémonieux qu'il fût possible de
+rencontrer. Je vous ai dit que c'était un lettré. Il s'occupait surtout
+d'histoire. Je crois que c'était l'esprit le plus cultivé de Mascate. Il
+avait à peu près autant de philosophie que notre Froissart. Je le
+compare volontiers à Froissart parce que l'Arabe actuel ressemble assez
+par la puérilité chevaleresque à nos seigneurs du XIVe siècle. Il se
+nommait Djeber-ben-Hamsa. Il m'expliqua avec une politesse parfaite ce
+qu'il attendait de moi. Il venait en Europe étudier les moeurs des
+Occidentaux, et commençait par la France, qui l'intéressait plus que
+toute autre nation, comme ayant manifesté avec un éclat incomparable sa
+puissance et sa justice en Orient. Il comptait visiter ensuite
+l'Angleterre et l'Allemagne. C'est la meilleure société qu'il désirait
+voir. Et il venait me demander que je lui fisse la faveur de le
+présenter dans les salons les mieux fréquentés de Paris. Je le lui
+promis bien volontiers. Il y avait alors à Paris une société charmante.
+Le souvenir d'y avoir été mêlé fait encore aujourd'hui la douceur de ma
+vie. Vous ne pouvez imaginer ce qu'était l'art de la conversation à
+cette époque lointaine. Il est vrai que Djeber-ben-Hamsa ne pouvait
+jouir en aucune manière du plaisir d'entendre M. Guizot ou M. de
+Rémusat, Mme *** et Mme ***. Il comprenait bien l'anglais. C'est une
+langue assez familière aux Arabes de l'Oman, depuis l'établissement des
+Anglais à Aden. Mais il ne savait pas vingt mots de français. Aussi
+pris-je soin de le conduire de préférence dans les bals et dans les
+concerts. On dansait beaucoup alors et l'on voyait un grand nombre de
+femmes admirablement belles. Je le menai dans les bals les plus
+brillants de la saison, chez Mme X ..., chez Mme Y ..., chez Mme Z ...
+La beauté de ses traits, la gravité de son maintien, le geste gracieux
+par lequel il portait sa main à sa tête et à ses lèvres en signe de
+dévouement, le langage imagé par lequel il exprimait dans sa langue sa
+profonde gratitude, et que je traduisais de mon mieux à la maîtresse de
+la maison, toutes ses manières enfin, étranges et belles, inspiraient de
+la curiosité, de l'intérêt, une sorte de respect et de sympathie. Je le
+fis inviter à un bal des Tuileries. Il fut présenté à l'empereur et à
+l'impératrice. Il ne s'étonnait de rien. Il ne témoigna jamais aucune
+surprise. Après six semaines de fêtes, il nous quitta pour visiter le
+reste de l'Europe.
+
+"Je ne songeais plus guère à lui quand, cinq ou six ans plus tard, je
+reçus une relation de son voyage qu'il m'avait fait l'honneur de
+m'envoyer de Mascate. Le livre imprimé en caractères arabes sortait des
+presses de Wilson and Son, imprimeurs à Aden. Je le feuilletai assez
+négligemment, pensant n'y rien trouver de substantiel. Un chapitre
+pourtant attira mon attention. Il avait pour titre: "Des bals et des
+danses". Je le lus et j'y découvris un passage assez curieux dont je
+vais vous rendre le sens très exactement. Djeber-ben-Hamsa y disait:
+
+"C'est une coutume chez les Occidentaux et particulièrement chez les
+Francs de donner ce "qu'ils appellent des bals. Voici en quoi consiste
+cette coutume. Après avoir rendu leurs "femmes et leurs filles aussi
+désirables que possible en leur découvrant les bras et les "épaules, en
+parfumant leurs cheveux, leurs habits, en répandant une poudre fine sur
+leur "chair, en les chargeant de fleurs et de joyaux et en les
+instruisant à sourire sans en avoir "envie, ils se rendent avec elles
+dans des salles vastes et chaudes, éclairées de bougies qui "égalent en
+nombre les étoiles, et garnies de tapis épais, de sièges profonds, de
+coussins "moelleux. Là, ils boivent des liqueurs fermentées, échangent
+des propos joyeux et se livrent "avec ces femmes à des danses rapides,
+auxquelles j'ai plusieurs fois assisté. Puis, le "moment venu, ils
+assouvissent leurs désirs charnels avec une grande fureur, soit après
+avoir "éteint les lumières, soit en disposant des tapisseries d'une
+manière favorable à leurs "desseins. Et ainsi chacun jouit de celle
+qu'il préfère ou qui lui est assignée. J'affirme "qu'il en est ainsi.
+Non que je l'aie vu de mes yeux, mon guide m'ayant toujours fait sortir
+"des salons avant l'orgie, mais parce qu'il serait absurde et contraire
+à toute possibilité que les choses préparées comme j'ai dit eussent une
+autre issue."
+
+"Cette réflexion de Djeber-ben-Hamsa me parut assez intéressante. Je la
+communiquai à la femme d'un des mes confrères de l'Institut, la belle
+Mme ***. Comme elle ne paraissait pas s'en émouvoir beaucoup, je la
+pressai d'y répondre et crus l'embarrasser en lui disant: "Enfin,
+Madame, pourquoi, comme le remarque mon Arabe, parfumez-vous vos épaules
+nues, pourquoi vous chargez-vous d'or et de pierreries et pourquoi
+dansez-vous?" Elle me regarda avec pitié: "Pourquoi? Parce que j'ai deux
+filles à marier."
+
+***
+
+Si l'homme dépend de la nature, elle dépend de lui. Elle l'a fait; il la
+refait. Incessamment il pétrit à nouveau son antique créatrice et lui
+donne une figure qu'elle n'avait pas avant lui.
+
+***
+
+ARISTE, POLYPHILE ET DRYAS
+
+POLYPHILE
+
+Comment pouvez-vous dire, Ariste, que l'intelligence est essentielle à
+l'homme? Elle ne l'est point. L'intelligence, au degré supérieur de son
+développement actuel, c'est-à-dire la faculté de concevoir quelques
+rapports fixes dans la diversité des phénomènes, est rare et précaire
+chez les animaux de notre espèce. Ce n'est point par elle que l'homme
+subsiste. Elle ne règle pas les fonctions de la vie organique; elle ne
+satisfait point la faim ni l'amour; elle n'intervient point dans la
+circulation du sang. Étrangère à la nature, elle est indifférente à la
+morale quand elle ne lui est pas hostile. Elle n'a point déterminé les
+instincts profonds des êtres, les sentiments unanimes des peuples, les
+moeurs, les usages. Elle n'a point institué la religion sainte ni les
+lois augustes, qui se formèrent, dans une antiquité solennelle, sur
+l'exercice en commun des fonctions de la vie élémentaire. Ce que j'en
+dis n'est point pour rabaisser la majesté des institutions divines et
+humaines: vous m'entendez bien. La splendeur touchante des cultes est
+composée du débris informe des pharmacies primitives; les théologies ont
+pour origine l'inintelligence vénérable et l'effarement sacré de nos
+ancêtres sauvages devant le spectacle de l'univers. Les lois ne sont que
+l'administration des instincts. Elles se trouvent soumises aux habitudes
+qu'elles prétendent soumettre; c'est ce qui les rend supportables à la
+communauté. On les appelait autrefois des coutumes. Le fonds en est
+extrêmement ancien. L'intelligence a commencé de poindre dans les
+esprits quand l'homme avait déjà construit sa foi, ses moeurs, ses
+amours et ses haines, son impérieuse idée du bien et du mal. Elle est
+d'hier. Elle date des Grecs, des Égyptiens, si vous voulez, ou des
+Acadiens, ou des Atlantes. Elle vint après la morale, que dis-je? après
+la flûte et l'essence de rose. Elle est dans ce vieil animal une
+nouveauté charmante et méprisable. Elle a jeté çà et là d'assez jolies
+lueurs, je n'en disconviens pas. Elle rayonne agréablement dans un
+Empédocle et dans un Galilée, qui auraient vécu plus heureux s'ils
+avaient eu moins d'aptitude à saisir quelques rapports fixes dans
+l'infinie diversité des phénomènes. L'intelligence a quelque grâce, un
+charme, je l'avoue. Elle plaît en quelques personnes. Rare comme elle
+est aujourd'hui et retirée dans un petit nombre d'hommes méprisés, elle
+demeure innocente. Mais il ne faut pas s'y tromper: elle est contraire
+au génie de l'espèce. Si, par un malheur qui n'est point à craindre,
+elle pénétrait tout à coup dans la masse humaine, elle y ferait l'effet
+d'une solution d'ammoniaque dans une fourmilière. La vie s'arrêterait
+subitement. Les hommes ne subsistent qu'à la condition de comprendre mal
+le peu qu'ils comprennent. L'ignorance et l'erreur sont nécessaires à la
+vie comme le pain et l'eau. L'intelligence doit être, dans les sociétés,
+excessivement rare et faible pour rester inoffensive.
+
+C'est ce qui se produit, en effet. Non que tout soit réglé dans le monde
+pour la conservation des êtres, mais parce que les êtres ne se
+conservent que dans des circonstances favorables. Il faut reconnaître
+que l'humanité, dans son ensemble, éprouve, d'instinct, la haine de
+l'intelligence. Le sentiment obscur et profond de son intérêt l'y
+pousse.
+
+ARISTE
+
+L'intelligence, telle que vous l'avez définie, est évidemment
+l'intelligence spéculative, l'aptitude à la philosophie des sciences. Et
+il semble bien que cette faculté n'est pas aussi nouvelle que vous dites
+et qu'elle est au contraire vieille comme l'humanité. L'homme qui le
+premier fit griller, dans sa caverne, sur la pierre du foyer, une cuisse
+d'ours, n'était pas seulement cuisinier; il était chimiste, et la
+philosophie des sciences ne lui était pas du tout étrangère. Ce qui est
+vrai, c'est que les hommes tirent des principes les plus justes les
+conséquences les plus fausses. Ce n'est point l'intelligence qui est
+funeste à l'humanité, ce sont les erreurs de l'intelligence. La faculté
+de comprendre d'une certaine façon l'univers est attachée aux organes
+mêmes de l'animal que nous sommes, et l'homme est né savant. Je me
+flatte de rester dans la bonne nature, en poursuivant mes travaux de
+chimie agricole et d'archéologie. Après cela, je vous accorderai,
+Polyphile, que l'aptitude de nos semblables à la divagation est grande
+et que la faculté d'errer est celle que l'homme exerce avec le plus de
+puissance.
+
+DRYAS
+
+Cela tient à ce que nous ne faisons que d'entrer dans la période
+positive.
+
+POLYPHILE
+
+A tout le moins, vous reconnaissez avec moi que les croyances, la morale
+et les lois ne dérivent point d'une interprétation rationnelle des
+phénomènes de la nature, qu'une libre intelligence de ces phénomènes
+affaiblit les préjugés nécessaires, et que la faculté de beaucoup
+connaître est une monstruosité funeste.
+
+DRYAS
+
+Cela n'est pas bien vrai.
+
+POLYPHILE
+
+Cela est si vrai, que les théologiens qui conçoivent Dieu comme un être
+souverainement intelligent ne peuvent admettre qu'il soit moral. Aussi
+bien l'idée d'un Dieu moral est-elle ridicule.
+
+DRYAS
+
+La morale a été jusqu'ici constituée sur les idées théologiques. Nous
+avons eu une morale fétichiste, une morale polythéiste et une morale
+monothéiste. Cette dernière fut dure. Le temps est venu de constituer la
+morale sur la science.
+
+POLYPHILE
+
+Je ne vous reprocherai point d'opposer les sciences aux religions. Mais,
+s'il y faut regarder de près, Dryas, que sont les religions, je vous
+prie, que sont-elles, sinon de très vieilles sciences, des astrologies,
+des arithmétiques, des météorologies, des médecines usées, déformées,
+obscurcies, des ordonnances de très antique et très lointaine police,
+des recettes brouillées de cuisine et d'hygiène, des maximes
+d'agriculture primitive et de civilité sauvage? Les notions positives et
+les pratiques rationnelles deviennent, avec l'âge qui les rend étranges
+et mystérieuses, les dogmes de la foi et les cérémonies du culte.
+
+Notre science produira aussi des superstitions. On n'en sortira pas.
+L'intelligence est en horreur à la nature humaine. Des religions
+naissent sous nos yeux. Le spiritisme élabore en ce moment ses dogmes et
+sa morale. Il a ses pratiques, ses conciles, ses pères et des millions
+d'adhérents. Or les spirites fondent leur croyance sur la chimie telle
+qu'elle a été créée par Lavoisier; ils se flattent d'avoir les idées les
+plus neuves sur la constitution de la matière. Ils prétendent posséder
+une bonne, une excellente physique. "C'est nous les savants!"
+s'écrient-ils. Comme le disait Ariste: "On tire les conséquences les
+plus fausses des principes les plus vrais."
+
+ARISTE
+
+Je m'aperçois, Polyphile, que vous faites à l'intelligence une querelle
+d'amoureux. Vous l'accablez de reproches parce qu'elle n'est pas la
+reine du monde. Son empire n'est point absolu. Mais c'est une dame de
+bien qui n'est pas sans crédit dans plusieurs honnêtes maisons, et dont
+la puissante douceur agit même en cette ville, située au bord d'un large
+fleuve, dans une fertile vallée.
+
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+PROMENADES DE PIERRE NOZIÈRE EN FRANCE
+
+
+
+
+PROMENADES DE PIERRE NOZIÈRE EN FRANCE
+
+I
+
+PIERREFONDS
+
+
+C'est un pays de grande douceur que ce Valois que je parcours en ce
+moment et dont je baiserais volontiers la terre; car c'est par
+excellence la terre nourricière de notre peuple.
+
+Toutes les générations y ont laissé leur empreinte, et c'est enfin, dans
+un cadre jeune et charmant, le reliquaire de la patrie. Je le sens à
+moi, ce sol que mes pères ont semé. Sans doute, toutes les provinces de
+la France sont également françaises, et l'union indissoluble est faite
+entre celles qui formèrent le domaine des premiers rois moines de la
+troisième dynastie et celles qui entrèrent les dernières dans cette
+réunion sacrée. Mais il est permis à un vieux Parisien archéologue
+d'aimer d'un amour spécial l'Ile-de-France et les régions voisines,
+centre vénérable de notre France à tous. C'est là que se forma la langue
+délectable, la langue d'oïl, la langue d'Amyot et de La Fontaine, la
+langue française. C'est là enfin ma patrie dans la patrie.
+
+Je suis à Pierrefonds, dans une chambre louée par des paysans, une
+chambre meublée d'une armoire en noyer et d'un lit à rideaux de
+cotonnade blanche avec grelots. L'étroite tablette de la cheminée porte
+une couronne de mariée sous un globe. Sur les murs blanchis à la chaux,
+dans de petits cadres noirs, des images coloriées qui datent du
+gouvernement de Juillet, La Clémence de Napoléon envers M. de
+Saint-Simon, avec cette légende: "Le Duc de Saint-Simon, émigré
+français, prit (sic) les armes à la main et condamné à mort, allait
+subir sa sentence, lorsque sa fille vint demander grâce à Napoléon qui
+lui dit: "J'accorde la vie à votre père et ne lui donne pour punition
+que le remords d'avoir porté les armes contre sa patrie." Le Marié et la
+Mariée se faisant pendant des deux côtés de la glace; la Bergère
+Estelle, avec sa houlette enroulée d'une faveur rose; Joséphine, une
+ferronnière au front. Un distique révèle le secret de Joséphine:
+
+ L'attente du plaisir fait palpiter ton coeur,
+ Et dans l'espoir du bal tu mets tout ton bonheur.
+
+Cette imagerie est morte. La photographie l'a tuée. J'ai ici autour de
+moi, dans de petits cadres, une vingtaine de portraits-cartes; des gens
+à cheveux lisses avec des yeux qui leur sortent de la tête, des cousins
+et des cousines (cela se voit); des enfants, les plus petits tout en
+bouche, l'oeil presque fermé, faisant la moue. Les paysans n'achètent
+plus d'Estelle, ils se font tirer leur portrait. Les seules gravures
+nouvelles qui pendent au mur de cette chambre sont les attestations de
+première communion, signées du curé, et représentant une rangée de
+petits garçons et de petites filles agenouillés à la sainte table,
+tandis que le Père Éternel les bénit par le ciel entr'ouvert.
+
+Je vois de ma fenêtre l'étang, les bois et le château. Il y a, à cent
+pas de moi, un joli bouquet de hêtres qui chantent au moindre vent. Le
+soleil qui les baigne répand sur le sentier des gouttes de lumière. On
+trouve des framboises dans ces bois, mais il faut savoir les chercher;
+le framboisier sauvage, aux feuilles vertes d'un côté et blanches de
+l'autre, se cache au bord des chaudes clairières.
+
+Il est aux bois des fleurs sauvages que je préfère aux fleurs cultivées;
+elles ont des formes plus fines et des senteurs plus douces; et leurs
+noms sont jolis. Elles ne portent point, comme les roses de nos
+jardiniers, des noms de généraux. Elles se nomment: bouton-d'argent,
+ciste, coronille, germandrée, jacinthe des champs, miroir-de-Vénus,
+cheveux d'évêque, gants-de-notre-dame, sceau-de-Salomon,
+peigne-de-Vénus, oreille-d'ours, pied-d'alouette.
+
+A ma gauche se dresse la grande figure de pierre du château de
+Pierrefonds. A vrai dire, le château de Pierrefonds n'est aujourd'hui
+qu'un énorme joujou. Il était en sa nouveauté "moult fort deffensable et
+bien garny et remply de toutes choses appartenant à la guerre". Pour son
+malheur, l'odieuse poudre à canon fut trouvée avant qu'il fût achevé
+dans toutes ses parties. Il essuya dédaigneusement l'averse des premiers
+boulets de fer et de pierre; mais, au commencement du XVIIe siècle, le
+feu de trente pièces de canon fit rapidement brèche dans ses murs; ses
+tours furent éventrées. Pour nous, que les progrès de la civilisation
+ont familiarisés avec le canon Krupp, les tours de Pierrefonds ont un
+air de naïveté.
+
+Elles portent chacune sur le flanc la figure d'un preux. Il y a huit
+tours qui sont celles de Charlemagne, de César, d'Artus, d'Alexandre, de
+Godefroy de Bouillon, de Josué, d'Hector et de Judas Macchabée. Ces huit
+preux, d'âges et de pays divers, mais tous de bonne maison et bons
+chevaliers, portent le même costume, qui est le costume des hommes
+d'armes du commencement du XVe siècle.
+
+Ils ressemblent, dans leur encadrement de feuilles de houx, aux figures
+d'un vieux jeu de cartes. Le maître imagier qui les tailla n'avait pas
+le moindre souci de la couleur locale. Il ne fit point difficulté
+d'habiller Hector de Troie comme Godefroy de Bouillon, et Godefroy de
+Bouillon comme le duc Louis d'Orléans. En ce temps-là, M. le docteur
+Schliemann ne recherchait point dans la plaine où fut Troie les armes
+des cinquante fils de Priam. On n'était point archéologue et on ne se
+cassait point la tête à découvrir comment vivaient les hommes
+d'autrefois. Ce souci est propre à notre siècle. Nous voulons montrer
+Hector en knémides et donner à tous les personnages de la légende et de
+l'histoire leur vrai caractère.
+
+L'ambition, sans doute, est grande et généreuse. Je l'ai moi-même
+ressentie après les maîtres. Et aujourd'hui encore j'admire infiniment
+les talents puissants qui s'efforcent de ressusciter le passé dans la
+poésie et dans l'art. On pourrait se demander, toutefois, s'il est
+possible de réussir complètement dans une telle tentative et si notre
+connaissance du passé est suffisante à le faire renaître avec ses
+formes, sa couleur, sa vie propres. J'en doute. On dit que nous avons,
+au XIXe siècle, un sens historique très développé. Je le veux bien. Mais
+enfin, c'est notre sens à nous. Les hommes qui nous suivront n'auront
+pas ce sens-là; ils en auront un meilleur ou un pire, je ne sais, et ce
+n'est pas là la question. Ce qui est certain, c'est qu'ils en auront un
+autre. Ils verront le passé autrement, et ils croiront infailliblement
+le voir mieux que nous. Aussi nos restitutions en poésie et en peinture
+leur causeront très probablement plus de surprise que d'admiration. Le
+genre vieillit vite.
+
+Un jour, un grand philologue, passant avec moi devant l'église
+Notre-Dame de Paris, me montra les figures des rois qui ornent la façade
+principale.
+
+"Ces vieux imagiers, me dit-il, ont voulu faire les rois de Juda; ils
+ont fait des rois du XIIIe siècle, et c'est par là qu'ils nous
+intéressent. On ne peint bien que soi et les siens."
+
+Ainsi les imagiers de Pierrefonds. Artus, que voici, était un loyal
+chevalier. Se sentant mourir, il ne voulut pas que son invincible épée
+pût tomber en des mains indignes de la porter. Il ordonna à son écuyer
+de l'aller jeter dans la mer. Or, cet écuyer félon, considérant qu'elle
+était bonne et de grand prix, la cacha dans le creux d'un rocher. Puis
+il revint dire au bon Artus que son épée gisait au fond de la mer. Mais,
+souriant avec dédain, Artus lui montra du doigt la fidèle épée qui était
+revenue à son côté pour n'être point complice d'une trahison.
+
+La tour placée sous le vocable de ce preux, dont l'épée était si loyale,
+est une tour déloyale et félonne. Elle renferme des oubliettes.
+Viollet-le-Duc les décrit en ces termes: "Au-dessous du rez-de-chaussée
+est un étage voûté en arcs-ogives, et, au-dessous de cet étage, une cave
+d'une profondeur de sept mètres, voûtée en calotte elliptique.
+
+"On ne peut descendre dans cette cave que par un oeil percé à la partie
+supérieure de la voûte, c'est-à-dire au moyen d'une échelle ou d'une
+corde à noeuds; au centre de l'aire de cette cave circulaire est creusé
+un puits qui a quatorze mètres de profondeur, puits dont l'ouverture de
+un mètre trente de diamètre correspond à l'oeil pratiqué au centre de la
+voûte elliptique de la cave. Cette cave qui ne reçoit de jour et d'air
+extérieur que par une étroite meurtrière, est accompagnée d'un siège
+d'aisances pratiqué dans l'épaisseur du mur. Elle était donc destinée à
+recevoir un être humain, et le puits creusé au centre de son aire était
+probablement une tombe toujours ouverte ..."
+
+Les huit preux sont placés sous les mâchicoulis, dans des niches
+encadrées de feuillage. Le feuillage est la merveille de l'architecture
+gothique du XIIe siècle au XVe. Le sculpteur, en ces âges, ne
+connaissait que la flore de ses bois et de ses champs; il ignorait
+l'acanthe des Grecs et la noble élégance des volutes corinthiennes. Mais
+il savait attacher avec grâce le houx, le lierre, l'ortie et le chardon
+au chapiteau des colonnes; il savait mettre des bouquets de fraisiers en
+fleurs et suspendre des guirlandes de chêne sur les murailles.
+
+Les niches de ces preux, bien qu'un peu haut placées, nous apparaissent
+ainsi fleuries. Il ne faut que les regarder avec une lorgnette pour voir
+que chacune est ornée d'un feuillage différent.
+
+La variété régnait, avec une souveraineté charmante, dans la sculpture
+décorative des âges qu'on a nommés gothiques. Aussi Viollet-le-Duc, qui
+a dû restituer tous les motifs ornementaux du château de Pierrefonds,
+s'est-il attaché à les diversifier infiniment. Pas deux frises, pas deux
+rosaces pareilles. Cette diversité donne un extrême agrément aux
+constructions antérieures à la Renaissance; et la Renaissance en sa
+fleur ne rompit point avec cette jolie habitude de varier les motifs.
+
+Vraiment il y a trop de pierres neuves à Pierrefonds. Je suis persuadé
+que la restauration entreprise en 1858 par Viollet-le-Duc et terminée
+sur ses plans, est suffisamment étudiée. Je suis persuadé que le donjon,
+le château et toutes les défenses extérieures ont repris leur aspect
+primitif. Mais enfin les vieilles pierres, les vieux témoins, ne sont
+plus là, et ce n'est plus le château de Louis d'Orléans; c'est la
+représentation en relief et de grandeur naturelle de ce manoir. Et l'on
+a détruit des ruines, ce qui est une manière de vandalisme.
+
+
+
+II
+
+LA PETITE VILLE
+
+
+DESROCHES, examinant la campagne avec ses lunettes.--Eh! mais, autant
+que j'en puis juger avec ma vue courte, voilà un assez joli endroit.
+DELILLE--Ne te l'avais-je pas dit? Voilà cette petite ville située à
+mi-côte. DESROCHES--On la dirait peinte sur le penchant de la colline.
+DELILLE--Et cette rivière qui baigne ses murs! DESROCHES--Et qui coule
+ensuite dans cette belle prairie. DELILLE--Et cette épaisse forêt qui la
+couvre des vents froids de l'aquilon ...
+
+PICARD, La Petite Ville, acte I, scène II.
+
+C'est une petite ville située aux confins du Beauvaisis et de la
+Normandie, dans l'ancien pays du Vexin. La Seine, bordée de saules et de
+peupliers, coule à ses pieds; des bois la couronnent. C'est une petite
+ville dont les toits d'ardoise bleuissent au soleil, dominés par une
+tour ronde et par les trois clochers de la vieille collégiale. La petite
+ville fut longtemps guerrière et forte. Mais elle a dénoué sa ceinture
+de pierre, et voici qu'aujourd'hui, silencieuse et tranquille, elle se
+repose en paix de ses antiques travaux. C'est une petite ville de
+France; les ombres de nos pères hantent encore ses murailles grises et
+ses avenues de tilleuls taillés en arceaux; elle est pleine de
+souvenirs. Elle est vénérable et douce.
+
+Si vous voulez savoir son nom, regardez ses armoiries sculptées sur la
+façade de la Maison-Dieu, fondée par saint Louis. Le chef est d'azur,
+chargé de trois fleurs de lis d'or, car c'était une ville royale; et
+elle porte d'argent à trois bottes de cresson de sinople.
+
+Les bonnes gens n'étaient pas embarrassés, au temps jadis, pour
+éclaircir l'origine de ces trois bottes de cresson. Un jour Louis IX,
+disaient-ils, étant venu dans nos murs par un temps très chaud, avait
+grand soif. On lui servit une salade de cresson qu'il trouva bien
+fraîche et qu'il mangea avec plaisir. Pour prix de cette salade, le roi
+mit trois bouquets de cresson sur l'écu de sa bonne ville.
+
+Je ne vous surprendrai point si je vous dis que les savants
+d'aujourd'hui ne donnent aucune créance à cette tradition.
+
+Ils ont vu des sceaux du XIIIe siècle, et ils savent qu'alors les armes
+de la ville et châtellenie n'étaient pas les armes qu'on voit
+maintenant. Celles-ci datent du XIVe siècle. Lors de la guerre de Cent
+Ans, la petite ville eut beaucoup à souffrir et fit vaillamment son
+devoir. Il advint qu'un jour, elle fut près de tomber par surprise aux
+mains des Anglais. Mais un homme de la contrée s'introduisit dans la
+place, déguisé en paysan, et portant sur son dos une charge de légumes.
+Il avertit les défenseurs, qui se tinrent sur leurs gardes et
+repoussèrent l'ennemi. Les érudits du pays croient que c'est de ce jour
+que trois bottes de cresson prirent place sur l'écu de la ville. J'y
+consens, pour leur faire plaisir, et parce que l'historiette est
+honorable. Mais elle est aussi fort incertaine. Au reste, l'emblème du
+cresson convient à la modeste ville, qui ne s'enorgueillit que de ses
+jardins et de ses fontaines. Son écu est accompagné d'une devise latine
+qui fait entendre, par une ingénieuse équivoque, que le printemps n'est
+pas toujours vert, mais que la petite ville est toujours florissante.
+Ver non semper viret, Vernon semper viret.
+
+Car la petite ville où je vous ai menés est Vernon. J'espère que vous ne
+regretterez point d'y avoir fait une courte promenade. Chaque ville de
+France, même la plus humble, est un joyau sur la robe vert de la patrie.
+Il me semble qu'on ne peut voir un de ces clochers, dont le temps a
+noirci et déchiré la dentelle de pierre, sans songer à des milliers de
+parents inconnus et sans en aimer la France d'un amour plus filial.
+
+Ceux qui ont lu Rob-Roy (je ne sais s'ils sont encore nombreux) se
+rappellent la scène où la romanesque héroïne de Walter Scott, la belle
+et fière Diana, montre à son cousin les portraits de famille sur
+lesquels la devise des lords écossais de Vernon s'étale en lettres
+gothiques.
+
+"Vous voyez, dit Diana, que nous savons réunir deux sens en un seul
+mot."
+
+En effet, cette devise est exactement celle de notre petite ville. Il se
+peut que les vieux barons qui suivirent le duc Guillaume en Angleterre
+l'aient emportée avec eux. C'est une belle question à étudier pour un
+archéologue. Je la tiens douteuse. En histoire, il faut se résoudre à
+beaucoup ignorer.
+
+Quoi qu'il en soit, comme disent les antiquaires après chaque
+dissertation, la ville de Vernon est nommée pour la première fois dans
+l'histoire à l'occasion de la mort de sainte Onoflette, ou Noflette, qui
+y passa de vie à trépas vers le milieu du VIIe siècle de l'ère
+chrétienne. L'histoire de cette sainte est intéressante; elle a été
+rapportée par un vieux légendaire avec une naïveté que je m'efforcerai
+d'imiter, autant du moins que la différence des temps me le permettra.
+
+
+HISTOIRE DU BIENHEUREUX LONGIS ET DE LA BIENHEUREUSE ONOFLETTE.
+
+Sous le règne de Clotaire II vivait dans le Maine un prêtre du nom de
+Longis, qui fonda une abbaye proche Mamers. Or, il advint qu'ayant vu
+une fille du pays, jeune et de condition libre, nommée Onoflette, il se
+sentit plein d'admiration pour les vertus et la grande piété qu'il
+découvrait en elle. Jaloux de ravir à la malice du siècle et aux périls
+du monde une créature si précieuse, il la conduisit dans son abbaye, et
+là il lui fit prendre le voile des vierges chrétiennes. Comme beaucoup
+d'autres saints de cet âge, Longis avait la volonté soudaine et forte.
+Dans l'ardeur de son zèle, il n'avait songé ni à consulter ni même à
+avertir les parents d'Onoflette.
+
+Ceux-ci s'en montrèrent fort irrités, et ils accusèrent Longis d'avoir
+séduit leur fille, demeurée pure et honnête jusque-là, et d'entretenir
+avec elle, dans son abbaye, des relations coupables. Ils jugeaient la
+conduite du saint selon les apparences et avec les seules lumières de la
+raison. Et, sous ce jour, il faut reconnaître que la manière d'agir de
+Longis pouvait sembler suspecte. Aussi l'accusation portée par eux
+fut-elle soutenue par leurs voisins et par leurs amis. Une vive
+indignation s'éleva dans tout le pays contre l'abbé. Longis était à deux
+doigts de sa perte. Mais il ne désespéra pas; d'ailleurs, il avait pour
+lui le témoignage d'Onoflette elle-même, qui, loin de lui rien
+reprocher, se portait garante de l'innocence de son pieux maître et lui
+rendait grâces de l'avoir conduite dans les voies du salut. Il alla avec
+elle à Paris pour se disculper. "Dieu, dit le légendaire, rendit leur
+justification manifeste par les miracles qu'ils firent en présence du
+roi et des seigneurs." Ils furent renvoyés absous, et les parents
+d'Onoflette, couverts de confusion, reconnurent eux-mêmes la noirceur de
+leurs calomnies.
+
+De retour au monastère, Longis et Onoflette vécurent encore quelque
+temps ensemble dans une parfaite quiétude et s'exhortant mutuellement à
+la piété. Mais, comme cette vie est transitoire, Onoflette mourut à
+Vernon-sur-Seine, pendant un voyage qu'elle fit dans cette ville.
+Longis, averti de la mort de sa pieuse compagne, vint chercher le corps
+et l'inhuma près de son monastère, dans un lieu où l'on bâtit depuis une
+église paroissiale.
+
+L'Église plaça au nombre de ses saints le bienheureux Longis et la
+bienheureuse Onoflette.
+
+Du temps où ils firent leur salut ensemble dans la solitude des bois, il
+y avait encore des nymphes dans les sources sacrées; des tableaux votifs
+étaient suspendus avec des images aux branches des chênes sacrés. Les
+humbles dieux des paysans ne s'étaient pas tous enfuis devant le signe
+de la croix et l'eau bénite. Il est bien probable que de petits faunes
+ignorants et rustiques, se sachant rien de la bonne nouvelle, épièrent
+entre les branches Onoflette et Longis, et, les prenant pour un chevrier
+et pour une bergère, jouèrent innocemment du pipeau sur leur passage.
+
+Il fallut beaucoup d'exorcismes pour chasser ces menues divinités. Il
+subsiste encore aujourd'hui, aux environs de Vernon, quelques vestiges
+des cérémonies païennes. La veille du dimanche des brandons, les
+habitants des campagnes se rendent le soir dans les champs et se
+promènent sous les arbres avec des falots en chantant quelque vieille
+invocation. Fidèles sans le savoir à Cérès, leur mère, ces bonnes gens
+reproduisent ainsi d'antiques mystères et figurent d'une manière encore
+reconnaissable la déesse qui cherchait sa fille Proserpine à la lueur
+des feux de l'Etna. Je rapporte le fait sur la foi de M. Adolphe Meyer,
+le savant historien de la ville de Vernon.
+
+Les plus magnifiques monuments ne sont pas toujours ceux qui parlent le
+plus à l'esprit; parfois les yeux et la pensée ont peine à se détacher
+d'une humble pierre taillée par un ciseau barbare. Il est dans le vieux
+Vernon, proche la collégiale, devenue aujourd'hui l'église paroissiale,
+une petite rue déserte qui conduit à la Seine. Elle est bordée de
+pauvres maisonnettes penchantes qui se soutiennent à grand'peine les
+unes les autres. Au milieu de ces masures s'élève une maison de pierre
+qu'on dit avoir été jadis habitée par le contrôleur clerc d'eau.
+
+Elle a deux fenêtres et une porte. Au-dessus de la porte, un humble
+sculpteur qui vivait au temps du roi Henri IV ou du roi Louis XIII, a
+figuré, sous une sorte de dais, une barque montée par deux personnages.
+L'un a pour insignes la crosse et la mitre. Je n'hésite pas à
+reconnaître en lui Hugues, archevêque de Rouen en 1130. L'autre, dont
+les cheveux flottent sur les épaules, est saint Adjutor lui-même. Une
+troisième figure a péri par l'injure du temps: c'était celle d'un pauvre
+batelier qui conduisait l'évêque et le saint. Tous les mariniers du pays
+vous expliqueront couramment le sujet de ce bas-relief. Ils n'ont point
+oublié en effet que saint Adjutor, accompagné de l'évêque Hugues, s'en
+alla combler un gouffre creusé dans le lit de la rivière, devant le
+prieuré de la Madeleine. Au-dessus de ce gouffre, les eaux formaient un
+tourbillon où s'abîmaient les barques. Déjà de nombreux équipages
+avaient péri à la Madeleine, et les berges du fleuve commençaient à se
+couvrir la nuit d'âmes en peine. Saint Adjutor combla le gouffre en y
+jetant les chaînes dont naguère il avait été chargé injustement par les
+infidèles. C'était peu de quelques anneaux de fer pour combler un abîme.
+Mais il jetait dans le fleuve, avec ses chaînes, les souffrances du
+juste et la patience du saint. Maintenant, la charité ne fait plus de
+miracles de ce genre; il faut employer les dragues.
+
+Ce miracle a été mis en vers au XVIIe siècle, dans un lamentable style
+de complainte.
+
+ Un gouffre en la Seine voisine
+ Par ses flots tortueux ruine
+ Et les hommes et les bateaux,
+ Les coulant jusqu'au fond des eaux.
+ Mais Adjutor longtemps ne souffre
+ L'incommodité de ce gouffre.
+ Se sentant touché de douleur,
+ Hugues, son prélat, il appelle;
+ Ils y vont en même nacelle
+ Pour mettre fin à ce malheur.
+
+Le grand saint Adjutor jette, comme nous l'avons dit, ses chaînes "en
+les ondes inhumaines" qui deviennent aussitôt lisses et paisibles.
+
+ Oyez, lecteur, une merveille
+ Qui rarement a sa pareille;
+ Le péril dès lors a cessé,
+ Le bruit des flots s'est apaisé.
+ Il n'est point de fleuve où l'on voie
+ La course de l'onde plus coie.
+ Le nocher peut mener sa nef
+ Assurément par cette place
+ Dans une tranquille bonace
+ Sans redouter aucun méchef.
+
+Saint Adjutor est vénéré sous les noms d'Ajoutre et d'Astre. Ce saint
+Adjutor, Ajoutre ou Astre devait être un homme bien extraordinaire. Il
+est impossible de se représenter aujourd'hui sa physionomie véritable.
+Mais à juger par l'empreinte profonde qu'il a laissée dans l'imagination
+populaire, Adjutor de Vernon eut l'âme ardente et forte.
+
+
+HISTOIRE DE SAINT ADJUTOR
+
+Descendant des compagnons de Rollon, fils du duc Jean et de la duchesse
+Rosamonde de Blaru, if fut élevé par saint Bernard, abbé de Tiron, dans
+les pratiques les plus exactes de la religion chrétienne. Il semble
+avoir porté dans cette nouvelle foi l'esprit aventureux et rêveur qui
+inspirait ses aïeux au temps où ils manoeuvraient, en chantant, leurs
+barques sur la mer.
+
+On raconte qu'il passa son adolescence dans les bois, chassant avec
+fureur, puis tout à coup ravi par des visions extatiques. En ce
+temps-là, Pierre l'Ermite prêchait la croisade contre les infidèles.
+Adjutor de Vernon prit la croix en 1095. Suivi de deux cents hommes
+d'armes, il partit pour les lieux saints et parcourut la Palestine,
+priant et combattant. Deux ans plus tard, il parvint à Nicée et guerroya
+après la conquête de Jérusalem. Tombé dans une embuscade aux environs de
+Tambire, il parvint à se faire jour au milieu des Sarrasins qui
+laissèrent mille de leurs sur la place.
+
+Cependant les infidèles reprirent le tombeau de Jésus-Christ. Après
+dix-sept ans de travaux et de combats, Adjutor de Vernon fut pris par
+les Turcs, et enfermé dans Jérusalem. Il était lié bien étroitement,
+mais l'on croit qu'il se consolait en songeant que son corps était
+captif dans le même lieu que le tombeau du fils de Dieu. Et, dans sa
+prison, il ne cessait de prier.
+
+Or, une nuit qu'il dormait, il vit apparaître à sa droite sainte
+Madeleine et à sa gauche le bienheureux Bernard de Tiron, qu'il avait
+invoqués. Ils l'enlevèrent et le transportèrent, en une nuit, de
+Jérusalem dans la campagne proche la ville de Vernon. De tels voyages
+n'étaient pas rares à cette époque.
+
+Parvenus à la forêt de Vernon, Madeleine et saint Bernard de Tiron
+laissèrent Adjutor en lui disant:
+
+"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi."
+
+Le chevalier reconnut avec une surprise joyeuse les bois où il avait
+passé sa jeunesse. Apercevant un jeune pâtre qui, non loin de là,
+gardait un troupeau de moutons au penchant d'une colline, il l'appela et
+lui commanda de se rendre au château de Blaru afin d'annoncer à la
+duchesse Rosamonde le retour de son fils.
+
+Le pâtre fit ce qui lui était ordonné. Mais Rosamonde ne crut point que
+le message apporté par l'enfant fût véritable.
+
+Elle répondit:
+
+"Mon fils est mort à Jérusalem, et il ne me sera pas donné de voir le
+jour de son retour."
+
+Et elle demeura dans la maison.
+
+Le pâtre revint vers celui qui l'avait envoyé et lui rapporta les
+paroles de la duchesse.
+
+"Retourne à Blaru, lui dit Adjutor, et annonce que les trois cloches de
+l'église vont sonner d'elles-mêmes pour annoncer mon retour."
+
+En effet, le pâtre n'avait pas plus tôt porté cet avis à la duchesse que
+les cloches se mirent en branle. Mais Rosamonde secoua la tête et dit:
+
+"Ces cloches ne sonnent point pour le retour de mon fils."
+
+Le pâtre retourna vers Adjutor qui le renvoya une troisième fois à
+Blaru.
+
+"Tu annonceras encore mon retour, dit-il, et, si ma mère n'y veut pas
+croire, le coq qui est à la broche dans la cuisine du château chantera
+trois fois."
+
+Le pâtre ayant rapporté ce discours, le coq qui était à la broche se mit
+à chanter.
+
+En l'entendant, Rosamonde fut persuadée enfin de la venue de son fils.
+Elle se rendit dans la forêt pour embrasser l'enfant qui lui était
+merveilleusement rendu. Mais elle avait trop tardé. Dieu n'aime pas
+qu'on doute de sa puissance et de sa miséricorde. Il avait rappelé à lui
+son serviteur.
+
+Quand Rosamonde fut dans l'endroit du bois désigné par le pâtre, Adjutor
+venait de rendre le dernier soupir, selon la promesse que sainte
+Madeleine et saint Bernard lui avaient donnée, disant:
+
+"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi."
+
+Le renom de sa sainteté se répandit comme un parfum dans toute la
+contrée. Rosamonde de Blaru prit le voile; elle partagea après sa mort
+la sépulture de son fils.
+
+Le tombeau de saint Adjutor existe encore. On y voit gravées deux flûtes
+en sautoir. Ces emblèmes sont aussi ceux des lords de Vernon. La belle
+Diana, dont nous rappelions tout à l'heure le souvenir, ne dit-elle pas
+à son cousin:
+
+"Vous reconnaissez nos armoiries, ces deux flûtes?"
+
+Faut-il en conclure que non seulement la devise, mais encore les
+armoiries des nobles seigneurs de Vernon furent emportées de France par
+quelque compagnon du duc Guillaume? Je ne sais quel lien de parenté unit
+le grand saint Adjutor et la belle Diana. Je n'ai point à le rechercher
+ici. Il ne me reste qu'à expliquer comment saint Adjutor, qui passa de
+ce monde à l'autre le jour même de son retour à Vernon, put jeter ses
+chaînes dans le fleuve pour combler le gouffre. Cette difficulté n'est
+qu'apparente. Le saint revint sur terre pour opérer ce miracle.
+
+Voulez-vous à la fois de plus fraîches promenades et de moins vieux
+souvenirs? Traversons la petite ville, ce sera fait en cinq minutes, et
+allons nous asseoir sous les grands arbres taillés en muraille du parc
+de Bizi. C'est un héros qui les planta. Le maréchal de Belle-Isle, qui
+avait hérité la magnificence de Fouquet, son grand-père, créa dans ses
+courts loisirs le parc de Bizi. "Quand il n'était pas à Metz, dit
+Barbier, il était dans sa terre, près de Vernon, dirigeant une armée de
+terrassiers, de maçons, de jardiniers et de décorateurs." On ne lui
+enviera pas son fastueux repos si l'on songe à ses fatigues. Qu'on
+relise cette retraite de Prague, quand le maréchal, investi par
+l'ennemi, sortit de la place avec quinze mille hommes qu'il réussit à
+rendre, pour ainsi dire, invisibles, et qu'il conduisit à Egra, en sept
+journées de l'hiver le plus rigoureux. Officiers et soldats, roulés dans
+leur manteau, couchaient sur la neige. Le vieux maréchal, qui souffrait
+de la goutte, dormait dans un carrosse qu'on abritait derrière un mur de
+neige. L'opération était de plus délicates et exigeait, paraît-il, une
+habileté consommée. Mais le mérite d'une retraite n'est guère reconnu
+que par les gens de l'art. Le public n'en est jamais touché. La retraite
+de Prague accrut en même temps la gloire et l'impopularité du maréchal
+de Belle-Isle. Ce grand homme de guerre fut alors beaucoup chansonné.
+Parmi les chansons dont on le tympanisa, il en est du moins d'assez
+jolies. Il y a de l'esprit dans le couplet que voici:
+
+ Quand Belle-Isle est parti,
+ Une nuit,
+ De Prague à petit bruit,
+ Il dit,
+ Voyant la lune:
+ Lumière de mes jours,
+ Astre de ma fortune,
+ Conduisez-moi toujours.
+
+L'excellent duc de Penthièvre habita Bizi. Les fraisiers des bois
+portent témoignage de sa candeur et de sa bonté. Car le duc écrivait en
+1777 à son intendant:
+
+"J'ai appris ... que l'on désolait les habitants de Vernon en les
+empêchant de prendre des fraises dans les bois ... On trouvera le secret
+de me faire haïr, et cela me procurera un de plus vifs chagrins que je
+puisse avoir en ce monde."
+
+Je cite cette lettre d'après le texte qu'en donne M. Adolphe Meyer dans
+son histoire de Vernon. Elle est vraiment d'un bon homme.
+
+Par une singularité merveilleuse, le duc de Penthièvre unissait la foi
+chrétienne aux vertus philosophiques. Il tenait à l'ancien régime par sa
+naissance, mais par ses moeurs il contentait l'esprit nouveau. Comme,
+d'ailleurs, il était étranger aux affaires publiques, sa bienfaisance
+lui assura, par un rare privilège, au milieu de la Révolution, l'amour
+et le respect de ses anciens vassaux. En échange des titres qu'un décret
+de l'Assemblée Nationale lui avait ôtés, il reçut celui de commandant de
+la garde nationale de Vernon. Trois ans plus tard, le 20 septembre 1792,
+la municipalité de la petite ville se rendit à Bizi et y planta un arbre
+de la Liberté auquel cette inscription fut suspendue: "Hommage à la
+vertu."
+
+Cependant le pauvre homme se mourait de chagrin. Il survécut peu de
+jours à la mort affreuse de sa belle-fille, la princesse de Lamballe.
+
+Près du parc, à l'extrémité d'une avenue plantée, que bordent d'un côté
+les dernières maisons de la ville et qui longe de l'autre des vignes et
+des pommiers, s'élève une pyramide de granit, sorte de menhir
+géométrique, d'un aspect à la fois héroïque et funèbre. C'est, en effet,
+un tombeau glorieux. Sur ce monument sont gravées les armes de Vernon et
+de Privas avec cette inscription:
+
+ AUX GARDES MOBILES DE L'ARDÈCHE
+ Vernon, 22-26 novembre 1870
+
+L'invasion s'étendait. Évreux venait de tomber au pouvoir des Allemands.
+Quatre compagnies du 2e bataillon de l'Ardèche et le 3e bataillon,
+formant ensemble un effectif de quinze cent hommes, partirent de
+Saint-Pierre-de-Louviers le 21 novembre, à onze heures du soir, avec
+ordre de couvrir Vernon, qui devait être attaqué le lendemain. Le train
+qui les portait marchait à petite vitesse, tous ses feux de signaux
+éteints. Il s'arrêta vers trois heures du matin, par une nuit noire et
+pluvieuse, à une lieue en avant de la ville. Aussitôt les troupes
+descendirent et se portèrent sur les hauteurs de la forêt de Bizi, qui
+couvrent Vernon du côté de Pacy, où l'ennemi était arrivé en force
+depuis la veille.
+
+Le lieutenant-colonel Thomas se fit guider dans la forêt par des
+habitants. Il borda toutes les avenues de tirailleurs placés dans les
+fourrés avec défense d'ouvrir le feu sans ordre. Son intention était de
+laisser les Prussiens franchir le bois, afin de les dominer ensuite et
+de les cerner dans Vernon. Toutes les mesures étaient prises quand, au
+point du jour, un grand roulement de voitures et des sonneries de
+trompettes annoncèrent l'arrivée des ennemis. Leur passage dura près
+d'une heure. Quand leur tête de colonne arriva dans la ville, elle fut
+reçue à coups de fusil par des gardes nationaux. Cet accueil leur donna
+de l'inquiétude; un détachement seul fit son entrée, la plus grande
+partie de leurs forces resta formée en dehors.
+
+Ayant pris des renseignements, ils surent bientôt, par des espions, que
+les Français occupaient la forêt. Alors, comprenant ce que leur position
+avait de critique, ils ne songèrent plus qu'à assurer leur retraite.
+Leur cavalerie se porta immédiatement en avant pour explorer les
+passages et reconnaître ceux qui pourraient être libres. A force de
+recherches, elle parvint à découvrir de petits chemins de service qui
+n'étaient pas gardés. Ils se hâtèrent de faire filer leur artillerie par
+ces chemins, pendant que l'infanterie, se portant sur la grande route,
+tentait d'enlever le passage de vive force. Après une heure d'une
+fusillade très nourrie, ils se débandèrent et, se jetant dans tous les
+sens à travers bois, ils poussèrent dans la direction de Pacy. Ils
+perdirent, tant dans le combat que dans leur retraite désordonnée, cent
+cinquante soldats et plusieurs officiers, et ils abandonnèrent douze
+fourgons chargés de vivres et de munitions.
+
+Pendant trois jours, l'ennemi ne donna pas signe de vie. Ceux des
+mobiles de l'Ardèche qui étaient restés à Bernay arrivèrent à Vernon, où
+les trois bataillons se trouvèrent réunis. Dans la matinée du 26, la 6e
+compagnie du 3e bataillon, de grand'garde à deux cents mètres en avant
+de la forêt, sur la route d'Ivry, au hameau de Cantemarche, fut
+subitement assaillie par une colonne de huit cents hommes. Malgré la
+soudaineté de l'attaque et le nombre des ennemis, les mobiles firent
+bonne contenance. Mais, s'apercevant que la position allait être
+tournée, ils battirent en retraite jusqu'à la lisière du bois. Là,
+s'abritant derrière les terrassements de la voie ferrée, ils
+tiraillèrent jusqu'à l'épuisement complet de leurs munitions. Alors le
+capitaine Rouveure s'écrie: "A la baïonnette, mes enfants!" Et il
+s'élance en avant. Aussitôt il tombe mortellement frappé. La petite
+troupe se jette sur l'ennemi, qui recule. A ce moment, deux bataillons
+de renfort arrivent et, masqués par les bois, font sur les Allemands de
+vigoureuses décharges. Ceux-ci mettent en batterie plusieurs pièces de
+campagne. Mais, vers quatre heures, ils battent en retraite, laissant
+deux cents morts sur le terrain. Les mobiles avaient eu huit hommes tués
+et vingt blessés. Le corps du capitaine Rouveure était resté aux mains
+des Allemands, qui lui rendirent les derniers honneurs. Un détachement
+de cavalerie, commandé par un officier supérieur, rapporta ces restes
+dans un cercueil couronné de lauriers.
+
+A la nouvelle de la capitulation de Rouen, les mobiles de l'Ardèche
+reçurent l'ordre de quitter la ville de Vernon qu'ils avaient si
+généreusement défendue. Voilà les souvenirs que rappelle le monument de
+Bizi.
+
+J'ai voulu, feuilletant la petite ville comme un livre, résumer deux ou
+trois de ses pages de pierre. Les villes, ne sont-ce point des livres,
+de beaux livres d'images où l'on voit les aïeux.
+
+
+
+
+III
+
+SAINT-VALERY-SUR-SOMME
+
+
+Saint-Valery-sur-Somme, vendredi 13 août.
+
+De la chambre où j'écris, on découvre toute la baie de la Somme, dont le
+sable s'étend à l'horizon jusqu'aux lignes bleuâtres du Crotoy et du
+Hourdel. Le soleil, en s'inclinant, enflamme le bord des grands nuages
+sombres. La mer monte et déjà, du côté du large, les bateaux de pêche
+s'avancent avec le flot. Sous ma fenêtre, des barques amarrées au bord
+du chenal portent à leur mât, au lieu de voilure, des filets qui
+sèchent. Cinq ou six pêcheurs, plongés à mi-corps dans la maigre
+rivière, épient le poisson qu'autour d'eux des rabatteurs effrayant en
+frappant l'eau à grands coups de gaule. Ces pêcheurs sont armés d'une
+baguette pointue dont ils piquent adroitement leur proie. Chaque fois
+qu'ils lèvent hors de l'eau leur arme flexible, on voit briller à la
+pointe une sole transpercée.
+
+Un vent salé fait voltiger les papiers sur ma et m'apporte une âcre
+odeur de marée. Des troupes innombrables de canards nagent sur le bord
+du chenal et jettent à plein bec dans l'air leur coin coin satisfait.
+Leurs battements d'ailes, leurs plongeons dans la vase, leur dandinement
+quand ils vont de compagnie sur le sable, tout dit qu'ils sont contents.
+Un d'eux repose à l'écart, la tête sous l'aile. Il est heureux. A la
+vérité, on le mangera un de ces jours. Mais il faut bien finir; la vie
+est enfermée dans le temps. Et puis le malheur n'est pas d'être mangé.
+Le malheur, c'est de savoir qu'on sera mangé; et il ne s'en doute pas.
+Nous serons tous dévorés; nous le savons, nous; la sagesse est de
+l'oublier.
+
+Suivons la digue, pendant que la mer, qui a déjà couvert les bancs de
+Cayeux et du Hourdel, entre dans la baie par de rapides courants et
+ramène la flottille des pêcheurs de crevettes. Nous avons à notre gauche
+les remparts, que la Somme et la mer baignaient naguère, et dont les
+vieux grès ont été couverts par l'embrun d'une rouille dorée. L'église
+élève sur ces remparts ses cinq pignons aigus, percés, au XVe siècle, de
+grandes baies à ogives, son toit d'ardoises en forme de carène
+renversée, et le coq de son clocher. Au XIe siècle, il y avait là une
+autre église qui avait aussi sa girouette. Au mois de septembre 1066,
+Guillaume le Bâtard venait ici chaque matin consulter avec inquiétude le
+coq du clocher. Son host, composé de soixante-sept mille combattants,
+sans compter les valets, les ouvriers et les pourvoyeurs, attendait
+proche la ville; sa flotte, échappée à un premier naufrage, mouillait
+dans la baie. Quinze jours durant, le vent, soufflant du nord, retint au
+port cette multitude d'hommes et de barques. Le Bâtard, impatient de
+conquérir l'Angleterre sur Harold et les Saxons, s'affligeait d'un
+retard pendant lequel ses navires pouvaient s'avarier et son armée se
+disperser. Pour obtenir un vent favorable, il ordonna des prières
+publiques et fit promener dans le camp la châsse de saint Valery. Ce
+bienheureux, sans doute, n'aimait pas les Saxons, car aussitôt le vent
+tourna et la flotte put appareiller.
+
+Quatre cents navires à grandes voiles et plus d'un millier de bateaux de
+transport s'éloignèrent de la rive au même signal. Le vaisseau du duc
+marchait en tête, portant en haut de son mât la bannière envoyée par le
+pape et une croix sur son pavillon.
+
+Ses voiles étaient de diverses couleurs, et l'on y avait peint en
+plusieurs endroits trois lions, enseigne de Normandie. A la proue était
+sculptée une tête d'enfant tenant un arc tendu avec la flèche prête à
+partir.
+
+Ce départ eut lieu le 29 septembre. Huit jours après, Guillaume avait
+conquis l'Angleterre.
+
+Une rampe monte en serpentant à une vieille porte de la ville qui reste
+debout, flanquée de ses deux tours décrénelées que fleurissent de petits
+oeillets roses. Une de ces tours garde encore, sous les herbes folles et
+les fleurs sauvages, sa couronne de mâchicoulis. Une bonne femme plante
+des choux au pied de cette ruine. L'hiver, il pleut de grosses pierres
+dans son jardin. Sa maisonnette, assise sur d'antiques souterrains, se
+fend et fait mine de s'abattre à chaque éboulement. Pourtant, la bonne
+créature admire la porte Guillaume; elle l'aime. "Sûrement, elle me
+tuera un jour, me dit-elle, mais tout de même, elle est fière!"
+
+Après avoir traversé une rue de village, dont les maisons basses,
+couvertes de chaume, sont gaiement peintes en bleu clair, nous touchons
+à la pointe du cap Cornu. Là s'élève une chapelle à demi cachée par un
+bouquet d'ormes centenaires. C'est une construction toute moderne, d'un
+roman bâtard. Mais les murs de pierre et de galet présentent l'aspect
+d'un damier et rappellent ainsi les vieux édifices normands. Cette
+chapelle, dite de Saint-Valery ou des Marins, remplace un édicule plus
+ancien et abrite le tombeau de l'apôtre du Vimeu.
+
+C'est un lieu de pèlerinage très fréquenté des marins. Quatre ou cinq
+petits navires ont déjà été suspendu à la voûte de la chapelle neuve par
+des pêcheurs échappés d'un naufrage. Ces braves gens se font l'idée d'un
+Dieu violent et puéril comme ils sont eux-mêmes. Ils savent qu'il est
+terrible dans sa colère, mais qu'il ne faut pas lui en vouloir. Ils en
+détiennent son amitié par de petits cadeaux. Ils lui apportent des
+joujoux pour l'amuser. Il est vrai que ces joujoux sont des joujoux
+symboliques et que ces bateaux d'enfant représentent la barque que le
+Seigneur a miraculeusement préservée. Je pense bien que le bon saint
+Valery a sa part de ces humbles présents; les petits bateaux sont faits
+pour lui plaire, car il fut en ses jours terrestres l'ami des bateliers
+de la Somme.
+
+Le cap Cornu est magnifique et sauvage, et il est plein de souvenirs.
+C'est là qu'il faut nous arrêter. Là, sous ces grands ormes qui
+frissonnent au vent du large, au pied de la chapelle des Marins, à
+quelques pas de cette pointe avancée d'où l'on découvre à gauche les
+falaises du pays de Caux, à droite la baie de la Somme, puis les côtes
+basses de Picardie, et, tout en face, la haute mer. Je voudrais rappeler
+en quelques mots l'homme fort des anciens jours, qui laissa dans ces
+contrées une trace si profonde de son passage.
+
+
+HISTOIRE DE SAINT GUALARIC OU VALERY
+
+Gualaric ou Walaric, appelé depuis Valery, n'est point originaire de la
+contrée maritime où son nom fut donné à deux villes et à d'innombrables
+églises. Il naquit de pauvres paysans, dans la province d'Auvergne. Il
+fut berger dans son enfance et n'eut qu'une houlette pour tout bien.
+Mais il était riche de sens, d'esprit et de piété.
+
+Il quitta de bonne heure son pays pour se mettre au service du saint
+évêque d'Auxerre, Germain. Puis il se fit moine dans l'abbaye de
+Luxeuil, que saint Colomban d'Irlande gouvernait alors avec sagesse.
+Pourtant les religieux secouèrent le joug de leur pasteur, et saint
+Colomban, chassé par ses ouailles, prit le chemin de l'exil. La piété,
+la modestie et la tempérance quittent Luxeuil avec lui. Valery,
+profondément affligé, sortit à son tour de ce port salutaire devenu un
+pernicieux écueil, et il résolut de vivre dans la solitude, loin des
+méchants.
+
+"J'irai, dit-il, où Dieu voudra me conduire."
+
+Au bout de quelques jours, il se trouva sur les rives du fleuve de Somme
+et il en suivit les bords jusqu'au rivage de la mer. Là, il s'arrêta,
+épuisé de fatigue, au bord d'une fontaine, et il secoua la poussière de
+ses chaussures. C'est sur cette poussière que s'éleva depuis la ville de
+Saint-Valery.
+
+Une épaisse forêt descendait alors jusque sur les grèves de la mer. Les
+lièvres l'habitaient. Elle recouvrait des marais peuplés de vanneaux, de
+bécasses, de canards et de sarcelles. Les mouettes déposaient leurs
+oeufs sur la roche nue des falaises. Le cri aigu du héron et la plainte
+du courlis s'élevaient des grèves pâles où le cygne, l'oie sauvage et le
+grèbe, chassés par les glaces, venaient passer l'hiver dans les sables
+marins. Des hommes en petit nombre habitaient ces contrées sauvages.
+C'étaient de pauvres bateliers qui pêchaient dans l'embouchure
+poissonneuse de la Somme. Ils étaient païens. Ils adoraient des arbres
+et des fontaines. En vain les saints Quentin, Mellon, Firmin, Loup, Leu,
+et plus récemment, saint Berchund, évêque d'Amiens, étaient venus les
+évangéliser. Ils croyaient aux génies de la terre et aux âmes des
+choses.
+
+Ces simples pêcheurs étaient saisis d'une horreur sacrée quand ils
+pénétraient dans les forêts profondes qui couvraient alors tout le
+rivage. Ils voyaient partout des dieux agrestes. Au bord des sources, où
+tremblaient les rayons de la lune, ils apercevaient des nymphes, des
+fées, des dames merveilleuses; ils les adoraient et leur apportaient en
+tremblant des guirlandes de fleurs. Ils croyaient bien faire en les
+aimant, puisqu'elles étaient belles.
+
+Sans doute, la source qui descendait le coteau feuillu où le pieux
+Valery s'arrêta était une des sources sacrées auxquelles ces hommes
+faisaient des offrandes. Elle coule encore au pied de la chapelle, du
+côté de la baie. Comme aux anciens jours, l'eau en est fraîche et toute
+claire. Mais, maintenant elle ne chante plus. Elle n'est plus libre
+comme au temps de sa rustique divinité. On l'a emprisonnée dans une cuve
+de pierre à laquelle on accède par plusieurs degrés. Du temps de saint
+Valery, c'était une nymphe. Nulle main n'avait osé la retenir, elle
+fuyait sous les saules. Semblable à ces ruisseaux qu'on voit encore en
+grand nombre dans les vallées du pays, elle formait, de distance en
+distance, de petits lacs où sommeillait, sur un lit flottant de feuilles
+vertes, la pâle fleur du nénuphar. C'est là, c'est dans ces fontaines
+des bois que se réfugièrent les dernières nymphes chassées par les
+évêques. Ces agrestes déesses étaient poursuivies sans pitié. Un article
+des ordonnances du roi Childebert porte que: "Celui qui sacrifie aux
+fontaines, aux arbres et aux pierres sera anathématisé."
+
+Valery jugea ce lieu convenable à des desseins. Il avait obtenu du roi
+des Francs la permission d'établir sa demeure en tout endroit du royaume
+où il lui plairait d'habiter. Il bâtit de ses mains une cellule, et il
+s'y consacra à la prière et à la contemplation. Quelques disciples
+vinrent près de lui pour vivre de sa vie et se nourrir de ses pieux
+exemples. Ils construisirent leur cellule près de la sienne, à
+l'extrémité de la forêt, sur le bord d'un précipice dont le pied
+baignait dans la mer. L'évêque Berchund venait, dit-on, passer chaque
+année le saint temps du carême dans cette solitude.
+
+Valery, autant qu'on peut ressaisir les traits de son âme sous le
+pinceau timide et maladroit des ses pieux historiens, était à la fois
+plein de force et de douceur. On rapporte de lui des traits de bonté qui
+sont rares dans la vie des rudes apôtres de l'Occident barbare. On dit
+que, comme plus tard saint François d'Assise, il répandait jusque sur
+les pauvres animaux la pitié qui remplissait son coeur. Les petits
+oiseaux venaient manger dans sa main.
+
+"Mes enfants, disait-il à ses compagnons, ne leur faisons par de mal et
+laissons-les se rassasier des miettes de notre pain."
+
+C'est contre les nymphes des bois et des fontaines que le saint homme
+tournait toute sa colère. Pourtant ces nymphes étaient des innocentes.
+Je crois bien que les pêcheuses et les villageoises venaient leur
+demander en secret d'avoir de beaux enfants. Mais il n'y avait pas de
+mal à cela. Ces nymphes, ces fées, ces dames étaient jolies et mettaient
+un peu de grâce au fond des coeurs rustiques. C'étaient des divinités
+toutes petites, qui convenaient aux petites gens. Saint Valery les
+tenait pour des démons pernicieux, et il résolut de les détruire. Pour y
+réussir, il abandonna la vie contemplative si douce à son coeur blessé,
+et il parcourut la contrée, prêchant les païens et portant l'Évangile de
+village en village.
+
+Un jour, passant dans un lieu proche de la ville d'Eu, il vit un arbre
+aux branches duquel des images d'argile étaient suspendues par des
+bandelettes de laine rouge. Ces images représentaient l'Amour, le dieu
+Hercule et les Mères. Ces Mères étaient très vénérées dans toute la
+Gaule occidentale. Les potiers de terre ne cessaient point de modeler
+les figures de ces dieux qui se trouvent encore en grand nombre dans la
+terre sur le rivage de l'Océan, de la Somme à la Loire. Elles sont
+parfois géminées, et deux mères sont assises côte à côte, tenant chacune
+un enfant. Parfois, il n'y a qu'une Mère, et les paysans qui la
+découvrent en labourant leur champ la prennent pour la Vierge Marie.
+Mais c'est une idole des païens.
+
+Saint Valery fut irrité à cette vue et pensa en son coeur:
+
+"Des démons pendent comme des fruits pernicieux aux rameaux de cet
+arbre."
+
+Puis il leva la cognée qu'il portait à sa ceinture et, avec l'aide du
+moine Valdolène, son compagnon, il renversa l'arbre avec les images
+saintes qu'il abritait sous son feuillage. Quand les gens du pays virent
+couché sur le sol l'arbre-dieu avec la multitude des offrandes et la
+sève saignant sur le tronc mutilé, ils furent saisis de douleur et
+d'effroi. Et lorsque saint Valery leur cria: "C'est moi qui ai renversé
+l'arbre que vous adoriez faussement", ils se jetèrent sur lui et le
+menacèrent de l'abattre comme il avait abattu le dôme verdoyant.
+
+Alors l'apôtre étendit les deux bras et dit:
+
+"Si Dieu veut que je meure, que sa volonté soit faite."
+
+Et soit que ces hommes sentissent en lui quelque chose de divin, soit
+pour tout autre raison, ils le laissèrent aller.
+
+Mais il voulut rester avec eux pour les instruire dans l'Évangile. Il
+était juste aussi qu'il leur donnât un Dieu en échange de ceux qu'il
+leur avait ôté, car ceux qui détruisent l'espérance dans les âmes sont
+cruels. Puis, sa pieuse conquête étant achevée, Valery retourna à la
+solitude qu'il avait choisi.
+
+Les travaux de son apostolat étaient souvent pénibles. Un jour, dit son
+biographe, que cet ami de Dieu revenait à pied d'un lieu dit Cayeux à
+son monastère dans la saison d'hiver, il arriva qu'à cause de
+l'excessive rigueur du froid il s'arrêta pour se chauffer dans la maison
+d'un certain prêtre. Celui-ci et ses compagnons, qui auraient dû traiter
+avec un grand respect un tel hôte, commencèrent au contraire à tenir
+audacieusement, avec le juge du lieu, des propos inconvenants et
+déshonnêtes. Fidèle à sa coutume de poser toujours sur les plaies
+corrompues et hideuses le salutaire remède et la parole divine, il
+essaya de les réprimer, disant:
+
+"Mes fils, n'avez-vous pas vu dans l'Évangile qu'au jour du jugement,
+vous aurez à répondre de toute parole vaine?"
+
+Mais eux, méprisant son avertissement, s'abandonnèrent de plus en plus à
+des propos grossiers et impudiques. Pour lors, secouant la poussière de
+ses souliers, il dit:
+
+"J'ai voulu, à cause du froid, chauffer un peu à votre feu mon corps
+fatigué. Mais vos coupables discours me forcent à m'éloigner tout glacé
+encore."
+
+Et il sortit de la maison.
+
+Ce récit semblera peut-être insipide à distance. Ici, dans la terre où
+il est né, et dont il a gardé le goût, je le trouve plein de saveur et
+j'en goûte avec plaisir le parfum sauvage.
+
+En l'an 622, un jour du mois de décembre, Gualaric, appelé aussi Valery,
+plein d'oeuvres et de jours, se leva avant matines de dessus son lit de
+feuilles sèches et conduisit ses disciples jusqu'à l'orme entouré de
+ronces au pied duquel il avait coutume de faire ses prières; là,
+plantant deux bâtons dans la terre, il marqua une place de la longueur
+de son corps, et dit:
+
+"Lorsque, par volonté de Dieu, je sortirai de l'exil de ce monde, c'est
+là qu'il faudra m'ensevelir."
+
+Les saints des Gaules avaient ainsi coutume de choisir eux-mêmes le lieu
+de leur sépulture. Dans le pays de Tréguier, saint Renan ne s'étant pas
+expliqué à cet égard avant sa mort, ses disciples déposèrent son corps
+sur un chariot attelé de boeufs qu'ils laissèrent aller librement, et
+ils le mirent en terre à l'endroit où les boeufs s'étaient arrêtés
+d'eux-mêmes.
+
+Saint Valery mourut le dimanche qui suivit le jour où il avait marqué
+lui-même le lit de son repos. Il fut fait selon sa volonté, et l'évêque
+Berchund vint inhumer le corps du bienheureux.
+
+L'histoire d'un saint ne finit point à la mort et à la sépulture. Elle
+se continue d'ordinaire par la relation des miracles opérés sur la tombe
+du bienheureux. Nous avons vu que Guillaume le Bâtard fit promener la
+châsse de saint Valery pour obtenir un vent favorable. Quatre-vingts ans
+après vivait un comte de Flandre nommé Arnould et surnommé le Pieux. Il
+avait une grande foi en la vertu des saints et professait une vénération
+particulière pour le corps du bienheureux Valery. Il le fit bien voir,
+car il vint avec son ost assiéger la ville de Saint-Valery, massacra les
+habitants et pilla l'abbaye afin de s'emparer des reliques du
+bienheureux. Ils les emporta dans son comté avec les os de saint
+Riquier, qu'il avait pris en même temps, et il croyait s'être assuré
+ainsi la protection divine, tant sa foi était forte.
+
+En ce temps-là, Hugues Capet était comte de France. Un jour qu'il
+s'était endormi dans une grotte, deux personnages vêtus de robes
+blanches lui apparurent dans son sommeil.
+
+"Je suis l'abbé de Saint-Valery, dit l'un d'eux. Avant de mourir, je
+demeurais sur le rivage de la mer. Mes os, et ceux de saint Riquier, ici
+présent avec moi, ont été ravis à leur tombe, et maintenant ils sont
+captifs sur une terre étrangère, mais le temps est venu où ils doivent
+être replacés dans les lieux où nous avons vécu. Quand Dieu m'aura
+déposé dans mon ancienne tombe, je te prédis que tu reviendras roi, et
+que ta race portera la couronne pendant plus de sept siècles."
+
+Il dit et s'évanouit avec son compagnon. Le comte Hugues redemanda les
+précieuses reliques à Arnould le Pieux afin de les rendre à l'abbaye de
+Saint-Valery et de devenir roi.
+
+La promesse du bienheureux s'accomplit. Mais certains auteurs croient
+que cette prophétie a été inventée après l'événement.
+
+Pour achever de peindre ce tableau gothique, j'aurais encore beaucoup
+d'autres merveilles à rapporter. Mais il est temps de me rappeler que je
+ne suis point un hagiographe. Si j'ai, sous les vieux ormes du cap
+Cornu, dessiné de mon mieux la figure du grand apôtre du Vimeu, c'est
+que cette figure ressemble, dans ses traits essentiels, à celle de tous
+les vieux évangélisateurs des Gaules. Par là, elle mérite d'être
+considérée avec attention par tous ceux qui s'intéressent à l'histoire
+de notre pays.
+
+Religieux et colons, ils ont pétri de leurs rudes mains et la terre où
+nous vivons, et les âmes de ses anciens habitants; ils ont creusé dans
+le sol de la France une indestructible empreinte. Il n'est pas
+indifférent pour nous que ces hommes apostoliques aient existé. Nous
+leur devons quelque chose. Il reste dans le patrimoine de chacun de nous
+quelques parcelles des biens qu'ils ont légués à nos pères. Ils ont
+lutté contre la barbarie avec une énergie féroce. Ils ont défriché la
+terre; ils ont apporté à nos aïeux sauvages les premiers arts de la vie
+et de hautes espérances.
+
+"Mais, hélas! direz-vous, ils ont tué les petits génies des bois et des
+montagnes. Le bon saint Valery a fait mourir la nymphe de la fontaine.
+C'est pitié.--Oui, ce serait une grande pitié. Mais cessez de vous
+attrister. Je vous le dis tout bas: ces pieux personnages n'ont pas fait
+périr le moindre petit dieu. Saint Valery n'a pas tué de nymphe, et les
+doux démons qu'il chassait d'un arbre entraient dans un autre. Les
+génies, les nymphes et les fées se cachent quelquefois, mais ils ne
+meurent jamais. Ils défient le goupillon des saints."
+
+Je lis dans un gros livre que, après la mort de saint Valery, les
+habitants de la baie de la Somme retombèrent dans l'idolâtrie. Ils
+avaient revu les dames mystérieuses des sources, et ils étaient revenus
+à leurs premières amours. Tant qu'il y aura des bois, des prés, des
+montagnes, des lacs et des rivières, tant que les blanches vapeurs du
+matin s'élèveront au-dessus des ruisseaux, il y aura des nymphes, des
+dryades; il y aura des fées. Elles sont la beauté du monde: c'est
+pourquoi elles ne périront jamais.
+
+Voyez, la nuit tombe sur les toits. Un charme paisible, triste et
+délicieux, enveloppe les choses et les âmes. Des formes pâles flottent
+dans la clarté de la lune. Ce sont les nymphes qui viennent danser en
+choeur et chanter des chansons d'amour autour de la tombe du bon saint
+Valery.
+
+Saint-Valery-sur-Somme, 14 août.
+
+Nous sommes ici dans un pays rude. La mer y est jaunâtre; c'est à peine
+si parfois elle bleuit au loin, vers le large. La côte, toute boisée,
+est d'un vert sombre. Le ciel est gris et pluvieux. L'eau n'a pas de
+sourires et le vent n'a pas de caresses. Cette baie où le vent du nord
+entre avec les goélettes norvégiennes chargées de planches et de fers
+bruts, Saint-Valery, ne plaît point aux étrangers. Et c'est aussi pour
+cela qu'on l'aime. On y a la mer et les marins; on y voit tout le
+mouvement d'un petit port de commerce et d'une baie poissonneuse. On y
+vit au milieu des pêcheurs. Ce sont de brave gens, des coeurs simples.
+Ils habitent le quartier de Cour gain. C'est le bien nommé, disent les
+gens du pays, car ceux qui y vivent gagnent peu. Le Courgain s'étend
+derrière la rue de la Ferté, sur une rampe assez rude. Des maisonnettes,
+qui auraient l'air de joujoux si elles étaient plus fraîches, se
+pressent les unes contre les autres, sans doute pour n'être point
+emportées par le vent. Là, on voit à toutes les portes de jolies têtes
+barbouillées d'enfants, et çà et là, au soleil, un vieillard qui
+raccommode un chalut, ou une femme qui coud à la fenêtre derrière un pot
+de géranium. Cette population, me dit-on, souffre beaucoup en ce moment.
+
+Elle est ruinée par les pêcheries étrangères, qui jettent en abondance
+le poisson sur nos marchés. Ces simples n'ont pas, pour le combat de la
+vie, d'autres armes que leur barque et leur filet. Ce sont de grands
+enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne connaissent point
+celles des hommes. En les voyant, on est pris de sympathie et d'amitié
+pour eux. La vie les use comme le temps use les pierres, sans toucher au
+coeur. La vieillesse même ne les rend point avares. Ils s'aident les uns
+les autres. Ce sont les seuls pauvres qui ne s'évitent point entre eux.
+Justement je vois passer sous ma fenêtre un ancien du pays. Il ressemble
+au père Corot. Il est propre; il porte un petit anneau d'or à l'oreille.
+Le sel de la mer a tanné sa peau; le poids du chalut a courbé son
+échine.
+
+A sa vue, je ne puis me défendre d'un souvenir. Je me répète à moi-même
+l'épitaphe qu'une poétesse grecque fit, au temps des Muses, pour un
+pauvre pêcheur de Lesbos. Elle est composée de peu de mots. Le style
+austère et pur des vers en atteste l'antique origine. Je traduis
+littéralement ce distique funéraire:
+
+"Ici est la tombe du pêcheur Pelagon. On y a gravé une nasse et un
+filet, monuments d'une dure vie."
+
+Ainsi parle dans sa pitié sereine cette Muse grecque, qui ne pleure pas,
+parce que les larmes souilleraient sa beauté. Le vieux Pelagon jetait
+ses filets au pied des blancs promontoires. Il avait vu, dans ses rudes
+travaux, le vieillard des mers, le terrible Protée s'élever comme un
+nuage du sein des vagues. Il avait peut-être entendu les sirènes chanter
+dans la mer bleue. La Manche n'a point de sirènes sur ses sables
+dangereux. Le blanc Protée n'erre point au pied des falaises à pic. Mais
+le vieux loup de mer, qui passe en ce moment sur le quai, a vu les âmes
+des naufragés voler comme des mouettes à la pointe des lames; il a vu
+sur la terre des feux célestes, et peut-être que Notre-Dame-de-Bon-Secours
+s'est montrée à lui dans la brume de l'Océan. Hélas! à travers combien de
+fatigues le ciel lui a souri! Aujourd'hui, comme au temps de Sapho, la
+barque et le chalut sont les monuments d'une dure vie.
+
+Hier, un enfant de onze ans s'est noyé dans la baie. Il était originaire
+de Cayeux. Cayeux est un port de pêche à trois lieues de Saint-Valery.
+Ce port est sans abri contre les vents de l'ouest et du nord-ouest, qui
+amenaient autrefois dans les rues tant de sable qu'on y enfonçait
+jusqu'aux genoux. Aujourd'hui les galets que la mer a amoncelés forment
+une digue naturelle et protègent les maisons, ainsi qu'une partie des
+champs. C'est là que le bon saint Valery faillit mourir de fatigue et de
+froid quand il frappa à la porte de la maison où un prêtre se chauffait
+en compagnie d'un juge. La vie n'y est aisée pour personne. La pauvre
+famille dont je parle y souffrit cruellement. Plusieurs enfants
+moururent. Un d'eux, par un hasard inconcevable, se noya dans un baquet.
+Quand le père et la mère vinrent s'établir à Saint-Valery, de neuf
+enfants qu'ils avaient eus, il ne leur restait que le fils qui est mort
+hier et un aîné appelé sous les drapeaux. La mère, entêtée dans le
+malheur et donnant à l'avenir la figure sombre du passé, répétait tous
+les jours avec épouvante:
+
+"Je sais que celui-ci se noiera comme les autres."
+
+De tels accidents sont rares à Saint-Valery. La baie et les bancs de
+sable prennent par an à peine une ou deux victimes. Pourtant la pauvre
+mère pleurait tous les jours son fils par avance.
+
+Vendredi, à quatre heures, il partit seul en barque, bien que ses
+parents le lui eussent défendu. Il se noya par un clair soleil, dans une
+mer calme, en vue de la maison où il avait été nourri et où l'attendait
+sa mère. La marée ramena à la côte sa barque et ses vêtements. Pendant
+huit heures, ses parents restèrent les yeux fixés sur cette eau
+tranquille qui recouvrait le cadavre de leur fils. Enfin, au milieu de
+la nuit, la mer s'étant retirée, quinze ou vingt pêcheurs s'en allèrent
+avec des lanternes, par les sables, chercher le corps. Ils le trouvèrent
+dans un trou. Les crabes avaient déjà dévoré une oreille et attaqué la
+joue.
+
+On a porté aujourd'hui le petit cercueil sous un drap blanc, dans la
+vieille église qui domine la mer. Les femmes de Cayeux, avec les parents
+de l'enfant défunt, tenaient la tête du cortège; elles portaient la
+pelisse noire, commune autrefois à toutes les femmes de la Picardie et
+des Flandres. Elles ressemblaient ainsi, sur le chemin montueux de
+l'église, aux saintes femmes que peignaient les maîtres flamands, au
+pied du Calvaire, en prenant leurs modèles sous leurs yeux. Les grandes
+pelisses ont passé par héritage des mères aux filles, et quelques-unes
+ont vu peut-être d'un siècle d'humbles douleurs. Les jeunes Valéricaines
+dédaignent aujourd'hui ce vêtement traditionnel. Elles portent, aux
+grands jours de la vie, des chapeaux à la mode de Paris et se croient
+"braves" avec des mantelets garnis de jais, sur lesquels elles croisent
+leurs mains rouges.
+
+Le cortège entra sous le vieux porche et l'office des morts commença.
+Derrière le cercueil, au poêle blanc dont les cordons étaient tenus par
+quatre petits garçons, raidement habillés de gros drap noir, le père et
+la mère se tenaient par le bras. L'homme ne pleurait plus. Mais on
+voyait que les larmes avaient coulé longtemps sur le cuir fauve de ses
+joues. La tête renversée, il sanglotait. Les sanglots secouaient son
+long collier de barbe brise et ses hautes épaules. Ils donnaient à sa
+bouche un faux air de sourire, horrible à voir.
+
+Cependant il se balançait ainsi qu'un homme ivre, et il mêlait aux
+chants des psaumes et aux prières de l'officiant une plainte lente,
+régulière et douce, comme l'air d'une de ces chansons avec lesquelles on
+endort les petits enfants. Ce n'était qu'un murmure, et l'église en
+était pleine! Mais elle, la mère! debout, immobile, muette dans sa
+pelisse antique, elle tenait son capuchon baissé au-dessous de sa
+bouche, et sous ce voile elle amassait sa douleur.
+
+Quand l'absoute fut donnée, le cortège s'achemina vers Cayeux. C'est là,
+sous le vent de mer, qu'ils veulent que leur enfant repose. Croient-ils
+que cette terre, si dure aux vivants, sera douce aux morts? Ou plutôt
+n'est-ce pas qu'ils gardent un tendre amour pour le rude pays où ils
+sont nés et auquel ils portent aujourd'hui ce qu'ils avaient de plus
+cher? Nous vîmes la petite troupe disparaître lentement sur le chemin
+pierreux. Jamais, pour ma part, je n'avais contemplé un si grand
+spectacle. C'est qu'il n'y a rien de plus grand au monde que la douleur.
+Dans les villes, elle se cache. Aujourd'hui, je l'ai vue au soleil, sur
+une colline qui ressemblait au calvaire.
+
+Ce dimanche les rues sont pavoisées. C'est la fête de la ville. De
+grandes affiches jaunes annoncent que des régates seront données sous le
+patronage du Yacht-Club de France. Les bateaux de Saint-Valery, de
+Cayeux courront. Des tribunes ornées des écussons des villes rivales
+s'élèvent sur le quai. Les habitants de la ville, de noir vêtus, s'y
+groupent autour de leurs officiers municipaux. A onze heures et demie,
+un coup de canon annonce que la fête nautique commence. Au-dessus de la
+pièce, un blanc flocon de fumée s'élève tout droit dans l'air
+tranquille. On craint que les voiles manquent de vent. Mais, peu à peu,
+tandis que manoeuvrent les yachts et les clippers, une jolie brise
+"nord-oua" s'élève et les bateaux de pêche de Saint-Valery et du Crotoy
+se mettent en ligne par un temps favorable. Ce sont de bons marcheurs.
+Tous les jours ils sortent à la mer descendante. Ils vont traîner leur
+chalut sur les bancs qu'on voit émerger au loin à mesure que l'eau
+baisse et qui forment alors des îlots jaunes dans la mer verte ou bleue.
+Ils pêchent la crevette grise qu'on trouve en abondance sur ces bancs
+entre la pointe du Hourdel et les dunes de Saint-Quentin. Ces petits
+bateaux animent la baie; ils en sont la vie, partant la joie. Le flot
+les ramène. C'est plaisir d'épier de loin leurs voiles grises, blanches
+ou noires, quand ils reviennent ensemble comme une compagnie d'oiseaux.
+
+16-18 août.
+
+On a distribué aujourd'hui les prix aux filles de l'école. A la sortie,
+nous essuyons un grain. Les couronnes de lauriers et de chênes
+déteignent, à la pluie, sur le front et sur les joues des fillettes, qui
+deviennent horriblement livides. Elles communiquent par des baisers ce
+teint à leurs parents attendris. Tout le monde est vert.
+
+Il y a pour les filles, à Saint-Valery, deux écoles communales dirigées
+par les soeurs de la Providence. Les Augustines tiennent, dans la ville,
+un pensionnat libre. Il n'y a point d'école laïque de filles.
+
+Par contre, il n'y a pas d'école religieuse de garçons. Les deux écoles
+communales de garçons ont été laïcisées dernièrement. Les frères n'ont
+point ouvert d'école libre. Ils se sont retirés de la ville, décevant
+ainsi, dans ses secrètes espérances, la municipalité qui se flattait, en
+appelant un instituteur laïque, de faire naître une féconde émulation
+entre l'enseignement municipal et l'enseignement libre.
+
+Quant à l'obligation légale, elle n'a pas eu ici de résultats pratiques.
+La misère est une grande force. Que peut la loi contre elle? Comment
+empêcher des gamins qui meurent de faim de voler des pommes de terre au
+lieu d'apprendre à lire? J'ai vu discuter au Sénat la loi d'obligation.
+Le débat était solennel. Il en sortit une grande loi. Mais je vois ici
+combien il est difficile de soumettre à cette loi de petits malheureux
+qui n'ont pas une culotte à mettre pour aller à l'école.
+
+Le soin généreux que nous prenons aujourd'hui d'instruire l'enfance
+n'était pas aussi étranger à l'esprit de nos pères qu'on le croit
+communément. Je viens d'en trouver une nouvelle preuve dans le registre
+manuscrit des lettres et ordonnances concernant la ville de
+Saint-Valery, qui est conservé aujourd'hui à la mairie et que M. Vanier,
+conseiller municipal, m'a communiqué. On lit dans ce registre une lettre
+que le cardinal de Bourbon, gouverneur du Vimeu, écrivit vers 1536, à
+ses "chers et bien amés" le maire et les échevins de Saint-Valery,
+touchant es "escolles" de la ville. Il leur rappelle qu'il entend garder
+"le droit de l'escollatre" qui lui appartient. Il veut que les écoles
+soient pourvues "d'ung homme de bien et bonnes lettres". Et il n'a pas
+d'autre exigence. Si le personnage que l'échevinage lui propose "est
+suffisant", i l'agrée. "Car, ajoute-t-il, je désire merveilleusement que
+vos enfants soient bien instruictz, car c'est le bien de vostre chose
+publique."
+
+Ce registre que j'ai sous les yeux, et qui embrasse la première moitié
+du XVIe siècle, contient aussi, à la date de 1533, une bien curieuse
+ordonnance relative "au péché d'adultère". Je vais la transcrire tout au
+long. Mais il faut d'abord rappeler que Saint-Valery était au XVIe
+siècle un port de cabotage très important. Si la ville avait été vingt
+fois ruinée par les guerres, la baie était une source de biens. A cette
+époque où la navigation naissante, déjà hardie, grâce à la découverte de
+la boussole, et le commerce dans son premier essor, faisaient affluer la
+richesse sur nos côtes, on pouvait dire que la mer était d'or. Devenus
+riches, les habitants de Saint-Valery eurent hâte de jouir, et ils
+étalèrent un luxe inconnu aux braves gens qui avaient défendu jadis leur
+forteresse contre les Anglais. Les dames portèrent des étoffes et des
+fourrures venues des Indes ou de l"Amérique, des soies, des laines
+magnifiques. Ainsi parées, on les trouva plus jolies. On les aima
+beaucoup; elles se laissèrent aimer. Aussi les moeurs devinrent très
+relâchées dans cette ville aujourd'hui simple, rude et modeste. C'est
+pourquoi la municipalité rendit en 1533 l'ordonnance suivante dont le
+lecteur entendra sans trop de peine, je le crois, le vieux français,
+encore qu'un peu picard.
+
+Je reproduis fidèlement le texte original, tel que je le lis sur le
+registre qui m'a été gracieusement communiqué:
+
+"Considérant la justice tant ecclésiastique que temporelle, que Nostre
+Seigneur Jesucrist est journellement offensé en ceste paroisse de
+plusieurs crimes et énormes vices qui se y perpètrent et principalement
+au péché d'adultère par plusieurs personnes hommes et femmes mariés qui
+sont tous publicques et manifestes. Pour lesquelz crimes et villains
+péchés sommes appertement menachés de l'ire de Dieu, a esté advisé et
+conclud tant de monseigneur l'official que par les bailly et maïeur de
+ceste ville quil sera faicte deffense générale tant en l'église que es
+lieux publicquez que nulz hommes ne femmes mariés ne aient plus à
+commetre adultère à paine de estre mis en une brincqueballe qui sera
+faicte et mise sur ung des flos de ceste ville et illec tombez et
+plongés testes et corps. Assavoir pour la première fois que il sera
+trouvé et sceu que ilz auront adultère ou pourront estre trouvez en lieu
+suspect de tel vice, par trois fois dedens ledit flos et de soixante
+sols parisis d'amende pour estre donnée pour Dieu aux povres et aux
+dénuntiateurs et accusateurs de telz crimez. Et pour la seconde fois de
+estre fustiguez par les carfours de ceste ville par la main du bourreau
+et banys de ladicte ville et paroisse è leurs biens confisqués, espérant
+que moiennant telles pugnitions l'ire de Dieu Notre Seigneur sera
+apaisée."
+
+Il est peut-être utile de dire ce que c'est que cette brincqueballe sur
+laquelle on mettait les victimes des passions de l'amour. Une
+brincqueballe est, en langage picard, le levier qui sert sur les navires
+à faire jouer le piston de la pompe. Quant aux "flots" de la ville, ce
+sont de grandes citernes. Les magistrats valéricains punissaient par
+l'eau ces mêmes "pechés" que Dante vit châtiés dans l'enfer par le
+souffle du vent. Le flot dans lequel on trempait les pêcheurs charnels
+se voit encore proche la porte Guillaume. Il vient d'être mis à sec. La
+municipalité a décidé que ce flot serait conservé comme monument
+historique.
+
+La fête communale du 15 août a amené ici quelques forains qui campent
+sur la petite place des Pilotes. Des somnambules et des tireuses de
+cartes ont dételé leur voiture garnie d'un lit blanc. La femme sauvage
+est venue aussi. Une peinture déployée le long de la baraque la
+représente dévorant la chair palpitante d'un homme blanc. En réalité la
+femme sauvage est une pauvre fille qu'on a cirée comme une botte et qui
+garde, sous le cirage, un air de candeur et d'innocence. Elle a des yeux
+bleus d'une inaltérable douceur. Elle est la vivante image de la
+faiblesse, de la souffrance paisible et de la résignation, et c'est elle
+qui fait la femme anthropophage! Voilà un grand exemple du désordre qui
+règne sur cette terre.
+
+L'orgue des chevaux de bois ronfle toute la soirée sur la place des
+Pilotes, et mêle au bruit des lames qui brisent des airs de bals de
+barrière. Les chevaux, assiégés par de jolies demoiselles de Paris, et
+par des petits pêcheurs déguenillés, tournent sans répit.
+
+J'ai longtemps médité sur les chevaux de bois. Je voudrais les étudier
+méthodiquement. Mais la grandeur du sujet m'effraie. Et j'y découvre
+d'abord une grande difficulté. Si l'on s'efforce de définir les diverses
+sensations qui affectent douloureusement l'organisme humain on peut
+espérer d'y réussir. Quand nous disons par exemple qu'une douleur est
+aiguë ou qu'elle est sourde, qu'elle est lancinante ou fulgurante, nous
+nous faisons entendre assez bien. On éprouve au contraire un
+insurmontable embarras à représenter par des mots les sensations
+agréables; celles mêmes qui, résultant du jeu régulier des organes, sont
+usuelles et fréquentes, échappent aux approximations du langage
+articulé. Dire que ces sensations sont vives ou qu'elles sont douces,
+c'est ne rien dire; les termes, fort usités, de délices et de
+transports, sont vagues. Il paraît donc qu'au physique le plaisir est
+plus indistinct que la douleur. Pour cette raison sans doute, je
+désespère de rendre très sensible, par le seul moyen du discours, le
+plaisir que procurent les chevaux de bois. Il est certain, toutefois,
+que ce plaisir est grand. De leur cercle mouvant jaillissent des cris de
+volupté qui percent le bruit de l'orgue et des trombones. Et après
+quelques tours de la machine ce ne sont que regards noyés, lèvres
+humides, têtes pâmées. Les jeunes femmes y prennent l'expression que la
+statuaire antique donne aux Bacchantes. Et moins habiles à la volupté,
+les petits enfants, roides et la joue empourprée, restent graves, en
+proie à un dieu inconnu. Je ne parle point de ceux qui ont mal au coeur.
+Il s'en trouve. Mais c'est un cas particulier. Je m'en tiens au général.
+Grands et petits, ce qu'ils éprouvent est vaguement délicieux.
+
+Sur le cheval de bois, sur la montagne russe, sur l'escarpolette, ils
+sont remués, secoués, agités, tout leur être résonne, la circulation est
+activée; ils se sentent mieux vivre. Ils jouissent du jeu facile de
+leurs organes, ils soupirent, ils expirent; des caresses invisibles, des
+caresses intérieures, les font tressaillir: ils sont heureux.
+
+Le cheval de bois durera autant que l'humanité, parce qu'il répond à un
+instinct profond de l'enfance et de la jeunesse, ce désir de mouvement,
+ce besoin de vertige, cette secrète envie d'être emporté, bercé, ravi,
+qu'on éprouve aux heures enfantines, aux heures virginales. Plus tard,
+nous redoutons ces machines à mouvement; nous craignons que le moindre
+choc ne ranime en nous des souffrances engourdies. Mais dans l'âge divin
+des chevaux de bois, toute secousse éveille une volupté.
+
+
+Saint-Valery, 22 août.
+
+Aujourd'hui, j'ai vu célébrer de ma fenêtre, sur le quai, l'humble fête
+de la bénédiction d'un bateau. C'était un petit canot de pêche. Le
+pavillon français flottait à son mât. A bord, une table, couverte d'une
+nappe blanche, portait un gâteau, une bouteille de vin et des verres. Un
+prêtre, précédé d'un bedeau, entra dans l'embarcation pour la bénir. Un
+chantre et un enfant de choeur y prirent place après lui, ainsi que le
+patron de la barque et sa femme. Ces deux bonnes gens gardaient, dans
+leurs pauvres vêtements de fête, une raideur simple et une gravité
+naïve. Ils n'étaient plus jeunes ni l'un ni l'autre. Brunis et durcis
+dans le travail, ils rappelaient, par la rude simplicité de leur
+attitude, les statues des vieux âges. Le prêtre prit, sur un plateau que
+lui présenta l'enfant de choeur, une poignée de sel et de blé, et il la
+sema dans la barque afin d'y semer en même temps la force et
+l'abondance. Puis il trempa dans l'eau bénite un rameau de buis, image
+du rameau que la colombe apporta dans l'arche, aspergea la barque, et,
+la nommant par son nom, la bénit.
+
+Le chantre entonna alors le Te Deum. Il chanta ensuite le psaume cent
+six et l'Ave maris stella. Quand il eut fini, la femme du pêcheur coupa
+le gâteau qui avait été béni en même temps que la barque; elle versa du
+vins dans les verres et offrit à boire et à manger au prêtre ainsi qu'à
+tous les assistants.
+
+Il est d'usage, lors de la bénédiction des grands bateaux, de casser sur
+l'étrave une bouteille pleine. Cet usage n'est pas suivi par les pauvres
+patrons des petits canots de pêche. Ils disent qu'il vaut mieux boire le
+vin que de le perdre. J'ai demandé à un vieux marin ce que signifiait
+cette bouteille cassée. Il m'a répondu en riant que l'étrave glisse
+mieux dans la mer quand elle a été d'abord bien arrosée. Puis, reprenant
+sa gravité ordinaire, il a ajouté:
+
+"C'est mauvais signe quand la bouteille ne se brise pas. Il y a dix ans,
+j'ai vu bénir un grand bateau. La bouteille glissa sur l'étrave et ne se
+cassa pas. Le bateau se perdit à son premier voyage."
+
+Et pourquoi casse-t-on une bouteille avant de lancer un bateau à la mer?
+Pourquoi? Pour la raison qui fit que Polycrate jeta son anneau à la mer,
+pour faire la part du malheur. On dit au malheur: "Je te donne ceci. Il
+faut t'en contenter. Prends mon vin et ne me prends plus rien." C'est
+ainsi que les Juifs fidèles aux coutumes antiques brisent une tasse
+quand ils se marient. La bouteille cassée, c'est une ruse d'enfant et de
+sauvage, c'est la malice du pauvre homme qui veut jouer au plus fin avec
+la destinée.
+
+
+Eu, 23 août.
+
+Du haut de la colline de Saint-Laurent, nous découvrons la ville d'Eu,
+paisiblement couchée dans le creux d'un vallon. Elle est charmante ainsi
+avec ses toits pointus, ses rues tortueuses et le clocher en charpente
+de son élégante église. Nous la contemplons dans une sorte de
+ravissement. C'est qu'aussi la vue à vol d'oiseau d'une jolie ville est
+un spectacle aimable et touchant, où l'âme se plaît. Des pensées
+humaines montent avec la fumée des toits. Il y en a de tristes, il y en
+a de gaies; elles se mêlent pour inspirer toutes ensemble une tristesse
+souriante, plus douce que la gaieté. On songe:
+
+"Ces maisons, si petites au soleil que je puis les cacher toutes en
+étendant seulement la main, ont pourtant abrité des siècles d'amour et
+de haine, de plaisir et de souffrances. Elles gardent des secrets
+terribles, elles en savent long sur la vie et la mort. Elles nous
+diraient des choses à pleurer et à rire, si les pierres parlaient. Mais
+les pierres parlent à ceux qui savent les entendre. La petite ville dit
+aux voyageurs qui la contemplent du haut de la colline:
+
+"Voyez; je suis vieille, mais je suis belle; mes enfants pieux ont brodé
+sur ma robe des tours, des clochers, des pignons dentelés et des
+beffrois. Je suis une bonne mère; j'enseigne le travail et tous les arts
+de la paix. Je nourris mes enfants dans mes bras. Puis, leur tâche
+faite, ils vont, les uns après les autres, dormir à mes pieds, sous
+cette herbe où paissent les moutons. Ils passent; mais je reste pour
+garder leur souvenir. Je suis leur mémoire. C'est pourquoi ils me
+doivent tout, car l'homme n'est l'homme que parce qu'il se souvient. Mon
+manteau a été déchiré et mon sein percé dans les guerres. J'ai reçu des
+blessures qu'on disait mortelles. Mais j'ai vécu parce que j'ai espéré.
+Apprenez de moi cette sainte espérance qui sauve la patrie. Pensez en
+moi pour penser au delà de vous-mêmes. Regardez cette fontaine, cet
+hôpital, ce marché que les pères ont légués à leurs fils. Travaillez
+pour vos enfants comme vos aïeux ont travaillé pour vous. Chacune de mes
+pierres vous apporte un bienfait et vous enseigne un devoir. Voyez ma
+cathédrale, voyez ma maison commune, voyez mon Hôtel-Dieu et vénérez le
+passé. Mais songez à l'avenir. Vos fils sauront quels joyaux vous aurez
+enchâssés à votre tour dans ma robe de pierre."
+
+Mais, pendant que j'écoute parler la ville, nos chevaux descendent la
+rampe de la colline, et voici que notre break traverse la grande rue au
+milieu du silence et de la solitude. On dirait que la ville d'Eu dort
+depuis cent ans. L'hôtel où nous descendons a éteint ses fourneaux. En
+demandant à déjeuner au malheureux aubergiste, nous l'embarrassons
+visiblement.
+
+Aussi bien la ville d'Eu a-t-elle peu d'attraits pour retenir les
+visiteurs, aujourd'hui que le château et le parc sont fermés. On ne se
+promène plus sous les hêtres plantés pour les Guises. Le parc, autrefois
+ouvert au public les jeudis et les dimanches, est interdit à tous les
+promeneurs. On ne visite plus le château. Il faut se contenter d'en voir
+la façade, à travers la grille de la cour. Cette façade, de brique et de
+pierre, ne doit qu'à la hauteur de ses toits son aspect monumental. Elle
+est plate, lourde et vulgaire. Ainsi la conçut Fontaine, qui restaura le
+château pour le duc d'Orléans en 1821.
+
+Fontaine avait d'ordinaire peu de respect pour les oeuvres des vieux
+maîtres maçons. Il jugea que les façades du château d'Eu étaient faites
+sans méthode et, comme il le dit lui-même, il les rectifia. Il les
+rectifia si bien que le château a maintenant l'air d'une caserne.
+
+Nos goûts sont bien changés depuis le temps de Percier et de Fontaine.
+Un château n'est jamais assez vieux pour nous, mais l'architecte n'a pas
+moins d'occasions que jadis de pratiquer son art funeste. Autrefois, il
+démolissait pour rajeunir; maintenant, il démolit pour vieillir. On
+remet le monument dans l'état où il était à son origine. On fait mieux:
+on le remet dans l'état où il aurait dû être.
+
+C'est une question de savoir si Viollet-le-Duc et ses disciples n'ont
+point accumulé plus de ruines en un petit nombre d'années, par art et
+méthode, que n'avaient fait, par haine ou mépris, durant plusieurs
+siècles, les princes et les peuples, dégoûtés à l'envi des vestiges d'un
+passé qui leur semblait barbare. C'est une question de savoir si nos
+églises du moyen âge n'eurent pas à souffrir aussi cruellement du zèle
+indiscret des nouveaux architectes que de cette longue indifférence qui
+les laissait vieillir tranquilles. Viollet-le-Duc obéissait à une idée
+vraiment inhumaine quand il se proposait de ramener un château ou une
+cathédrale à un plan primitif qui avait été modifié dans le cours des
+âges ou qui, le plus souvent, n'avait jamais été suivi. L'effort en
+était cruel. Il allait jusqu'à sacrifier des oeuvres vénérables et
+charmantes et à transformer, comme à Notre-Dame de Paris, la cathédrale
+vivante en cathédrale abstraite. Une telle entreprise est en horreur à
+quiconque sent avec amour la nature et la vie. Un monument ancien est
+rarement d'un même style dans toutes ses parties. Il a vécu, et tant
+qu'il a vécu il s'est transformé. Car le changement est la condition
+essentielle de la vie. Chaque âge l'a marqué de son empreinte. C'est un
+livre sur lequel chaque génération a écrit une page. Il ne faut altérer
+aucune de ces pages. Elles ne sont pas de la même écriture parce
+qu'elles ne sont pas de la même main. Il est d'une fausse science et
+d'un mauvais goût de vouloir les ramener à un même type. Ce sont des
+témoignages divers, mais également véridiques.
+
+Il y a plus d'harmonies dans l'art que n'en conçoit la philosophie des
+architectes restaurateurs. Sur la façade latérale d'une église, entre
+les grands bonnets d'évêque de deux vieux arcs en tiers-point, un
+portique de la Renaissance dresse élégamment les ordres de Vitruve et
+s'accompagne d'anges graciles, aux tuniques légères. Cela fait une belle
+harmonie. Sous une corniche de fraisiers et d'orties, taillés au temps
+de saint Louis, une petite porte Louis XV étale ses rocailles frivoles
+et ses coquilles, devenues austères avec l'âge. Cela encore fait une
+belle harmonie. Une nef magnifique du XIVe siècle est lestement enjambée
+par un jubé charmant de l'époque des Valois; à une branche du transept,
+sous la pluie de pierreries d'une verrière du premier âge, un autel de
+la décadence hausse ses colonnes torses de marbre rouge où courent des
+pampres d'or, ce sont là des harmonies. Et quoi de plus harmonieux que
+ces tombeaux de tous les styles et de toutes les époques, multipliant
+les images et les symboles sous une de ces voûtes qui tiennent de la
+géométrie, dont elles procèdent, une beauté absolue.
+
+Je me rappelle avoir vu sur un des bas-côtés de Notre-Dame de Bordeaux
+un contrefort qui, par la masse et les dispositions générales, ne
+diffère pas beaucoup des contreforts plus anciens qui l'environnent.
+Mais pour le style et l'ornementation, il est tout à fait singulier. Il
+n'a ni ces pinacles, ni ces clochetons, ni ces longues et étroites
+arcades aveugles qui amincissent et allègent les contreforts voisins. Il
+est décoré, celui-là, de deux ordres renouvelés de l'antique, de
+médaillons, de vases. Ainsi l'a conçu un contemporain de Pierre
+Chambiges et de Jean Goujon, qui se trouvait conducteur des travaux de
+Notre-Dame au moment où un des arcs primitifs se rompit. Cet ouvrier,
+qui avait plus de simplicité que nos architectes, ne songea pas, comme
+ils l'eussent fait, à travailler dans le vieux style perdu; il ne tenta
+point un pastiche savant. Il suivit son génie et son temps. En quoi il
+fut bien avisé. Il n'était guère capable de travailler dans le goût des
+maçons du XIVe siècle. Plus instruit, il n'aurait produit qu'une
+insignifiante et douteuse copie. Son heureuse ignorance l'obligea à
+avoir de l'invention. Il conçut une sorte d'édicule, temple ou tombeau,
+un petit chef-d'oeuvre tout empreint de l'esprit de la Renaissance
+française. Il ajouta ainsi à la vieille cathédrale un détail exquis,
+sans nuire à l'ensemble. Ce maçon inconnu était mieux dans la vérité que
+Viollet-le-Duc et son école. C'est miracle que, de nos jours, un
+architecte très instruit n'ait pas jeté bas ce contrefort de la
+Renaissance pour le remplacer par un contrefort du XIVe siècle.
+
+L'amour de la régularité a poussé nos architectes à des actes de
+vandalisme furieux. J'ai trouvé à Bordeaux même, sous une porte cochère,
+deux chapiteaux à figures qui y servaient de bornes. On m'expliqua
+qu'ils venaient du cloître de *** et que l'architecte chargé de
+restaurer ce cloître les avait fait sauter pour cette raison que l'un
+était du XIe siècle et l'autre du XIIIe, ce qui n'était point tolérable,
+le cloître datant du XIIe, et devant y être sévèrement ramené. En raison
+de quoi l'architecte les remplaça par deux chapiteaux du XIIe. Cela
+s'appelle un faux. Tout faux est haïssable.
+
+Ingénieux à détruire, les disciples de Viollet-le-Duc ne se contentent
+pas de détruire ce qui n'est pas de l'époque adoptée par eux. Ils
+remplacent les vieilles pierres noires par des blanches, sans raison,
+sans prétexte. Ils substituent des copies neuves aux motifs originaux.
+Cela encore, je ne le leur pardonne pas; c'est pour moi une douleur de
+voir périr la plus humble pierre d'un vieux monument. Si même c'est un
+pauvre maçon très rude et malhabile qui l'a dégrossie, cette pierre fut
+achevée par le plus puissant des sculpteurs, le temps. Il n'a ni ciseau,
+ni maillet: il a pour outils la pluie, le clair de lune et le vent du
+nord. Il termine merveilleusement le travail des praticiens. Ce qu'il
+ajoute ne se peut définir et vaut infiniment.
+
+Didron, qui aima les vieilles pierres, inscrivit peu de temps avant sa
+mort, sur l'album d'un ami, ce précepte sage et méprisé: "En fait de
+monuments anciens, il vaut mieux consolider que réparer, mieux réparer
+que restaurer, mieux restaurer qu'embellir; en aucun cas, il ne faut
+ajouter ni retrancher."
+
+Cela est bien dit. Et si les architectes se bornaient à consolider les
+vieux monuments et ne les refaisaient pas, ils mériteraient la
+reconnaissance de tous les esprits respectueux des souvenirs du passé et
+des monuments de l'histoire. Le Tréport, 23 août.
+
+Nous sommes émerveillés de la beauté du spectacle. Nous avons devant
+nous Mers et sa blanche falaise; à notre droite, des prairies aux pentes
+desquelles paissent les boeufs et les moutons; à gauche, la mer, où
+glissent des barques dont les voiles sont nouées en festons. A nos
+pieds, la jetée. Elle est couverte de la foule diversement colorée des
+baigneurs et des baigneuses. Les bérets rouges, blancs ou bleus, les
+robes claires, les chapeaux de paille brillent au soleil. Tout cela a
+des papillotements joyeux. Soudain, une exclamation bruyante s'élève,
+les chapeaux volent en l'air. C'est un torpilleur qui quitte le port,
+franchit l'écluse et gagne le large pour aller à Boulogne. Il en passe
+trois, et c'est trois fois le même enthousiasme. Trois fois on crie, on
+salue; trois fois, les chapeaux, les mouchoirs, les ombrelles s'agitent.
+
+Les torpilleurs sont populaires. Ils sont aimés sans doute parce qu'ils
+ont l'air terrible, et qu'ils flattent cette douce espérance de carnage
+qui sourit mollement au fond du coeur paisible des bourgeois. En vérité,
+ils ne sont pas jolis; ils ressemblent à une baleine, mais à une baleine
+comme il n'y en a pas, à une baleine cuirassée, jetant une fumée noire
+au lieu d'eau par les évents.
+
+Naguère, en voyant un torpilleur qui mouillait dans les eaux de la
+Seine, à la hauteur du quai d'Orsay, M. Renan souhaitait qu'on donnât le
+commandement des torpilleurs non à des marins, mais à des savants et à
+des philosophes, qui pussent y méditer les vérités éternelles en
+attendant le moment de sauter en l'air. L'existence de ces hommes
+extraordinaires eût concilié l'inconciliable. Soldats contemplatifs, ils
+eussent satisfait l'idéal par leur vie et le réel par leur mort. C'est
+une excellente idée, mais qui n'entrera pas facilement dans la tête d'un
+ministre de la marine. Et je crains aussi que les philosophes ne soient
+pas tentés excessivement d'entrer, comme Jonas, dans ces
+vaisseaux-poissons.
+
+
+
+
+IV
+
+NOTRE-DAME DE LIESSE
+
+
+Saint-Thomas, 11 août.
+
+Ce coin du Laonnais n'a pas de larges horizons. Mais le sol y fait des
+plis gracieux et il est semé de bouquets d'arbres. Le petit chemin blanc
+qui passe devant ma porte et se parfume de menthe en se creusant vers la
+prairie humide s'en va, par les champs de trèfle, d'avoine et de
+betteraves, au bois où le Petit Chaperon Rouge cueille encore la
+noisette. On a plaisir à suivre chaque matin ce sentier étroit et
+sinueux, si l'on pense que c'est assez de joie et de gloire en une
+promenade que de visiter la reine des prés dans son humble majesté, et
+de respirer le chèvrefeuille qui suspend aux buissons ses guirlandes
+parfumées.
+
+Hier, j'ai trouvé au milieu de ce sentier un petit hérisson immobile et
+tout en boule. Il était blessé. Je le pris dans ma poche et le portai à
+la maison, où une goutte de lait le ranima. Il montra son groin noir,
+qui a l'air d'être taillé dans une truffe. Il ouvrit les yeux, et j'eus
+la faiblesse de me croire le bon Samaritain. Ce matin, mon ami courait
+dans le jardin, flairant la terre humide, et toutes les piques de son
+dos reluisaient. La rencontre d'un hérisson; moins encore, un brin de
+serpolet à l'orée d'un bois, une vieille épitaphe dans un cimetière de
+village, suffit à l'amusement de la journée d'un solitaire.
+
+Nous avons ici un camp de César et une petite montagne qu'un jour
+Gargantua laissa tomber de sa hotte. Mais ce qu'il y a de plus
+admirable, c'est un fau (fagus) très grand et parfaitement rond, qui
+donne des faînes d'un goût délicieux, si j'en crois les paysans. Le
+hêtre de Domremy que hantaient les fées et où les filles du village
+suspendaient des guirlandes et des chapeaux de fleurs, n'était ni plus
+beau ni plus vénérable. Je regrette le temps où l'on rendait un culte
+aux arbres et aux fontaines. J'aurais, en ce temps là, noué
+précieusement aux branches de ce beau fau des statuettes de terre cuite
+avec des bandelettes de laine, et peut-être même aurais-je su attacher
+au tronc un tableau portant une épigramme votive en vers imités
+d'Ausone. Ce hêtre, illustre dans le pays, s'élève sur la hauteur entre
+Saint-Thomas et Saint-Erme, dont l'église est misérable et charmante
+avec son mince clocher d'ardoises, sont toit rustique, son porche
+renaissance, qui s'émiette à la pluie, et sa girouette où l'on voit le
+grand saint Antoine et son cochon finement découpés. A l'intérieur, dans
+la nef tronquée et nue, sur un chapiteau roman, un oiseau becquetant une
+grappe de raisin est resté comme l'unique témoin des jours où l'église
+de Saint-Erme s'élevait dans sa robe blanche au-dessus d'un peuple
+fidèle. Du XIe siècle au XVe, les églises de Soissons, de Reims et de
+Laon florissaient splendidement dans la Gaule chrétienne, et si l'on
+aime à vivre dans le passé, ce pays de Laon plaît par d'antiques
+souvenirs. Les pierres y parlent sous le mousse et sous la giroflée. A
+une lieue d'ici, vers Soissons, est Corbeny, où les rois de France, au
+retour du sacre, venaient toucher les écrouelles. A trois lieues au
+nord, en terre de Picardie, on trouve Notre-Dame de Liesse, qui fut dans
+l'ancienne France un lieu de pèlerinage très fréquenté.
+
+Belleforest dit au premier tome de sa Cosmographie, publiée en 1575:
+
+"Non loin de Laon est cette place tant renommée de Lyance ou Lyesse pour
+le temple sacré de la glorieuse mère de notre Dieu, la Vierge Marie, le
+pèlerinage ancien de nos rois, et où Dieu fait de grands miracles pour
+l'amour et par les mérites de celle qu'il a choisie pour sa mère."
+
+On suit, pour aller d'ici à Liesse, une route crayeuse qui traverse une
+plaine sèche, semée de vieux moulins à vent aux ailes décharnées, et
+coupée çà et là par des bouquets de bouleaux. Le vent courbe l'avoine
+naine. Tandis que le cocher me montre du bout de son fouet l'horizon
+plat et triste, et me conte l'histoire du meunier qui s'est pendu dans
+son moulin et du percepteur assassiné sur la route, nous voyons à notre
+gauche, à travers un rideau d'arbres, le château de Marchais, bâti sous
+Charles IX par le cardinal de Lorraine. Encore deux kilomètres à peine,
+et nous rencontrons, sur notre droite, les trois ormes qui ombragent une
+petite chapelle grillée et qu'on nomme les Trois-Chevaliers. Et tout de
+suite les roues de la carriole résonnent sur le pavé désert d'une rue de
+village aux maisons basses à grands pignons. Nous sommes à Notre-Dame de
+Liesse, autrefois si fréquentée et maintenant délaissée et tombée dans
+un morne abandon. Notre-Dame de Lourdes à fait grand tort à la dame de
+Liesse comme à toutes les saintes Vierges de l'ancienne France. Cette
+belle dame de Lourdes, avec son écharpe bleue, attire dans sa ville
+d'eau tous les pèlerins, et il n'est bruit que d'elle. Une dame pieuse,
+qui regrette les vieux sanctuaires, me disait: "On ne peut le nier:
+cette Vierge de Lourdes est obligeante, serviable, entendue, empressée,
+je dirai même obséquieuse. Elle se multiplie pour se rendre utile. Elle
+guérit les malades, recommande les jeunes gens à leurs examens, fait des
+mariages et vend du chocolat. Entre nous, je la trouve un peu
+intrigante."
+
+La Vierge de Liesse ne sait pas si bien faire ses affaires. Elle est
+oubliée; cela s'aperçoit tout de suite quand on entre dans la petite
+ville endormie. On me dit qu'elle se réveillera le mois prochain, lors
+des grands pèlerinages; mais je vois bien qu'autrefois visitée par les
+rois, elle n'attire plus, même en ses grandes féeries, que quelques
+bonnes dames de Reims, de Laon et Saint-Quentin.
+
+Elle eut ses beaux jours. Tout passe; La Notre-Dame de Lourdes passera
+comme elle. C'est une réflexion propre à consoler la Notre-Dame de
+Liesse de son irrémédiable déclin. La poussière, une lente poussière,
+recouvre les petites boutiques voisines de l'église où s'étalent, sous
+des vitres ternes, des médailles, des images, des chapelets et des
+scapulaires. Au XVe siècle, on vendait sous l'auvent de ces maisonnettes
+de belles médailles de plomb ou d'étain à bordure ajourée, que les
+bonnes gens cousaient à leur chapeau clabaud. Louis XI faisait comme
+eux, et parmi les médailles qu'il portait à son bonnet, soyez sûr qu'il
+se trouvait celle de Notre-Dame de Liesse, à qui le pieux roi avait une
+dévotion singulière.
+
+Ce qu'il y a aujourd'hui de plus étrange dans ces boutiques, ce sont des
+bouteilles fermées au chalumeau où flottent dans de l'eau, suspendues à
+des boules creuses par un fil de verre, les attributs de la Passion: la
+croix, les clous, l'éponge de fiel, la lance, le sceptre de roseau, la
+couronne d'épines, la sainte face, et le soleil qui se voila, et la lune
+qui parut quand le mystère fut consommé. Ces petites pièces de verre
+coloré ont la naïveté des jouets d'enfant. Ils amusent par l'idée qu'il
+est des âmes assez ingénues pour admirer une merveille si barbare.
+L'église, dont il subsiste quelques parties du XVe siècle, est petite.
+Le portail, surmonté d'une large fenêtre cintrée et d'un pignon flanqué
+de deux clochetons, a l'air assez avenant, et il suffit d'aimer les
+vieilles pierres pour admirer sur les contreforts, des deux côtés de la
+fenêtre, deux heaumes sculptés, expressifs comme des visages avec leur
+petit crâne pointu, leur nez en bec d'oiseau, leur lippe narquoise et
+leur énorme encolure. Mais ce ne sont là que des bagatelles, et l'on
+voit bien que nous sommes en vacances.
+
+En entrant dans l'église, le regard s'arrête sur un beau jubé de la
+Renaissance qui tend, dans la nef, son arche élégante de pierre blanche
+et de marbre noir. Sur la balustrade de ce jubé s'élèvent quatre statues
+peintes. Elles sont dans le goût affreux de la Restauration et
+représentent trois chevaliers, avec de superbes panaches, et une belle
+demoiselle habillée à la turque. Ils sont tous quatre très ridicules et
+semblent jouer Zaïre devant la duchesse d'Angoulême. Je vous dirai tout
+à l'heure qui sont ces trois chevaliers et cette jeune musulmane. Qu'il
+vous suffise de savoir pour le moment qu'ils rapportèrent d'Égypte
+l'image miraculeuse qu'on vénère depuis lors dans l'église où nous
+sommes.
+
+Il faut passer sous le jubé pour voir la petite Vierge de Liesse assise
+dans le choeur au-dessus de l'autel. C'est une Vierge noire. J'ai
+toujours eu beaucoup de goût et de curiosité pour les Vierges noires,
+qui sont toutes fort anciennes. Elles ont des manteaux en forme
+d'abat-jour. Elles sont évasées et courtes. Cela tient à ce qu'elles
+sont assises et qu'on les habille comme si elles étaient debout, et il y
+a là un mépris touchant de la forme humaine. Les Grecs avaient aussi
+leurs idoles noires. C'était, comme les nôtres, des statues de bois
+informes et prodigieuses. Ils en attribuaient l'origine à Dédale, et ils
+vénéraient ces rudes images noircies par le temps. Ils les couvraient
+aussi de voiles précieux. Les cultes se ressemblent plus qu'on ne croit.
+Si, par une opération magique, la vieille paysanne, que je vois ici
+mâchant des prières sous son capuchon de laine, était transportée
+subitement à Pessinonte, dans le sanctuaire relevé et rendu aux mystères
+antiques, elle achèverait sans trop de surprise, au pied de la Bonne
+Déesse, l'oraison commencée devant la Sainte Vierge. Il faut tout dire:
+la véritable Vierge noire de Liesse fut brûlée en 1793, et celle qui la
+remplace n'est, à mon gré, ni assez naïve ni assez antique. On assure
+qu'un peu du bois de l'ancienne, tiré du feu, a été retrouvé et mis dans
+la nouvelle, et les dévots peuvent en recevoir quelque consolation, car
+ils estiment ce bois plus excellent que celui de l'arche de Noé. Mais
+qui rendra la petite idole vêtue d'un abat-jour à ceux qui estiment,
+avec l'évêque Synésius, que toutes les antiquités sont vénérables?
+
+C'est au fond de l'église, à gauche, dans la sacristie bâtie sous Louis
+XIII, qu'est le trésor, aujourd'hui bien appauvri, de Notre-Dame de
+Liesse: des coeurs en vermeil, des montres avec la chaîne, de ces
+grosses montres d'argent qu'on appelle oignons, une pendule à sujet, des
+bâtons et des béquilles, quelques vieilles croix d'honneur, un
+hausse-col de capitaine, deux paires d'épaulettes. J'ai découvert dans
+un coin de la sacristie, avec attendrissement, une de ces bouteilles
+dont nous parlions tout à l'heure, qui ont le goulot soudé et dans
+lesquelles nagent des emblèmes en verroterie. Sans doute, la bonne femme
+qui fit ce présent à la Vierge noire, lui dit: "Pour votre petit,
+madame!" Et, en effet, Notre-Dame de Liesse tient sur ses genoux un
+enfant Jésus debout et les bras ouverts. Mais on chercherait en vain
+dans ce pauvre trésor, où l'araignée tend sa toile, le coeur d'or
+apporté par l'abbesse de Jouarre, les villes d'argent apportées par les
+cités de Bourges, de Reims, de Mézières, d'Amiens, de Laon et de
+Saint-Quentin, le navire de la municipalité de Dieppe, le bras d'argent
+du capitaine de Hale, le navire d'Henriette de France, reine
+d'Angleterre, et la mamelle d'or de la reine de Pologne. Ces dons
+précieux ont disparu. Louis XIV fit fondre et envoyer à la Monnaie ce
+qui restait, en 1690, du trésor de Notre-Dame de Liesse. Il fallait
+sauver la patrie. Il fallait aussi la sauver en 1792. Les mêmes
+nécessités commandent les mêmes actes.
+
+C'est en faisant des guérisons que la petite Notre-Dame noire du pays de
+Laon s'était surtout enrichie. Elle délivrait aussi les possédés. On
+raconte qu'une femme de Vervins, nommée Nicole, qui donnait tous les
+signes de la possession, fut conduite à Liesse et y éprouva un grand
+soulagement. Mais son entière délivrance, assure le chanoine Villette,
+qui florissait à la fin du XVIIe siècle, ne fut achevée que plus tard,
+dans l'église cathédrale de Laon, par les soins de l'évêque. Belzébuth
+parut aux yeux de Monseigneur et lui fit un aveu qui dut lui coûter:
+
+"La Vierge Marie, lui dit-il en confidence, vient de m'enlever le
+secours de vingt-six de mes compagnons en les faisant sortir du corps de
+cette femme."
+
+Notre-Dame de Liesse rendit au sire de Couci ses deux enfants qui
+étaient perdus. C'est elle qui, invoquée par un larron qu'on pendait,
+vint, de ses bras qui avaient porté Jésus, soutenir le malheureux
+pendant les trois jours qu'il demeura attaché à la potence. Mais je
+crois bien me rappeler que ce miracle, mis en rimes par les trouvères,
+est également attribué à Notre-Dame de Chartres. La Vierge de Liesse
+faisait évader les prisonniers et mettait volontiers son pouvoir à
+s'opposer à l'exécution des arrêts de justice. Je ne l'en blâme pas; je
+l'en loue, tout au contraire, tenant la grâce meilleure que la justice.
+Durant quatre ou cinq siècles, elle fut assiégée de solliciteurs. Les
+pèlerins, venus de toutes les parties du royaume, suppliaient, les mains
+jointes, la belle dame de Liesse de ne point dormir tandis qu'ils lui
+parlaient. Maintenant elle sommeille en paix dans son sanctuaire
+déserté. Ne troublons point son repos et vénérons en elle la foi,
+l'espérance et la charité de tant d'âmes qui passèrent avant nous sur
+cette terre où nous passons.
+
+Si l'on vient du château de Marchais, avons-nous dit, on rencontre, à
+droite sur la route en entrant à Liesse, trois ormes autour d'une
+chapelle grillée. On les appelle les Trois-Chevaliers, en mémoire des
+trois fils de la dame d'Eppes, qui rapportèrent d'Égypte en Picardie
+l'image miraculeuse qui fut ensuite vénérée sur la terre de Liance, dite
+depuis terre de Liesse.
+
+Voici l'histoire des trois chevaliers d'Eppes et de la belle Ismérie:
+
+
+HISTOIRE DES TROIS CHEVALIERS D'EPPES ET DE LA BELLE ISMÉRIE.
+
+En ce temps-là, Foulques, comte d'Anjou, de Touraine et de Mayenne, roi
+de Jérusalem, prit d'assaut Césarée de Philippes, qui était l'ancienne
+ville de Dann située à l'une des extrémités de son royaume. Il rebâtit
+le château de Bersabée, qui était à l'autre extrémité, et rétablit ainsi
+dans son entier le royaume de David et de Salomon, qui s'étendait, dit
+l'Écriture, de Dan à Bersabée.
+
+La garde du château de Bersabée fut confiée aux chevaliers de Saint-Jean
+de Jérusalem, érigés en ordre militaire environ trente ans auparavant,
+sous le règne de Baudouin 1er. Or, au nombre de ces chevaliers étaient
+trois frères de l'illustre maison d'Eppes, en Picardie, dont l'aîné ne
+sommait le chevalier d'Eppes, le second le chevalier de Marchais, et le
+plus jeune le chevalier aux armes blanches. Mme d'Eppes, leur mère,
+possédait de grandes et belles terres dans le pays de Laon. Mais ils
+avaient pris la croix du pèlerin et porté dans la terre sanctifiée par
+le sang de Jésus la bannière d'Eppes aux alérions d'or. Et parce que
+leur prudence et leur courage étaient connus, Foulques d'Anjou leur
+avait désigné pour poste le château de Bersabée qui, situé à seize
+milles d'Ascalon, était sans cesse menacé par les Sarrasins.
+
+En effet, Ascalon, ancienne ville des Philistins, était au pouvoir du
+calife d'Égypte, qui y envoyait quatre fois l'an, par terre ou par mer,
+des armes, des vivres et des troupes fraîches. La population de cette
+ville était nombreuse et toute guerrière. Chaque enfant mâle recevait
+dès sa naissance, sur le trésor du calife, la paye d'un soldat en
+campagne. La garnison, composée de soldats très farouches, faisait des
+sorties fréquentes.
+
+Un jour, les trois fils de Mme d'Eppes, tandis qu'ils chevauchaient à
+quelque distance du château de Bersabée, furent surpris par une troupe
+de cavaliers sarrasins, et, malgré leur résistance opiniâtre, ils furent
+pris et conduits au Caire.
+
+Le calife s'y trouvait alors. Ayant appris que les trois prisonniers
+chrétiens étaient d'une extraordinaire beauté, il fut curieux de les
+voir et il les fit amener dans le jardin où il prenait le frais, sous
+des buissons de roses, au murmure des fontaines. Les fils de Mme d'Eppes
+passaient de toute la tête les turbans de leurs gardiens; leurs épaules
+étaient très larges, et le calife reconnut qu'on lui avait fait un
+rapport fidèle. Voulant s'assurer s'ils avaient autant d'esprit que de
+beauté, il leur posa plusieurs questions auxquelles ils répondirent avec
+une sagesse et une modestie dont il fut charmé. Mais il n'en laissa rien
+paraître; il affecta au contraire de renvoyer les prisonniers avec
+dédain et il ordonna qu'ils fussent enchaînés dans un cachot obscur.
+
+Son dessein était de les réduire, par de mauvais traitements, à abjurer
+la religion du Christ et à embrasser le culte de l'idole Mahom, auquel
+il était attaché comme sont tous les Sarrasins. C'est pourquoi il fit
+enchaîner les trois chevaliers dans un cachot sur lequel passait le
+fleuve Nil.
+
+Puis il leur fit dire par un de ses vizirs qu'il leur donnerait un
+palais avec des jardins, des armes précieuses, un cheval syrien tout
+sellé et des esclaves très belles, jouant de la guitare, s'ils
+consentaient à adorer l'idole Mahom.
+
+Certains des voyageurs, qui ont été interrogés, affirment que les
+mécréants Sarrasins n'élèvent point de figures à la ressemblance de
+Mahom. S'ils disent vrai, il faut entendre que le calife fit des
+promesses aux chevaliers à condition d'obéir à la loi de Mahom, et cela
+ne change rien à la vérité du récit.
+
+Quand le vizir eut dit ce que le calife offrait, et à quelles
+conditions, le chevalier d'Eppes songea aux jardins pleins d'eaux vives
+et soupira; le chevalier de Marchais songea aux belles esclaves et
+demeura rêveur; le chevalier aux armes blanches songea au cheval syrien
+et aux lames de Damas, et un grand cri jaillit comme une flamme de sa
+poitrine. Mais tous trois repoussèrent les présents du calife.
+
+En vain le gardien de la prison, qui était un vieillard abondant en
+discours, leur conta les plus beaux apologues arabes pour leur persuader
+de quitter la foi chrétienne; ils ne se laissèrent pas séduire par des
+contes ingénieux, non plus que par l'exemple d'un baron normand qui,
+s'étant fait adorateur de Mahom, vivait à Smyrne de fruits confits, avec
+une douzaine de femmes qu'il vendait quand elles ne lui plaisaient plus.
+
+Par tout ce qu'on lui rapportait de leur constance, le calife vit bien
+que les trois fils de Mme d'Eppes ne viendraient à la religion sarrasine
+ni par la peur des supplices ni par l'appât des richesses et des
+voluptés. Il se flatta de les y amener par la dialectique. Il leur
+envoya dans leur cachot les plus savants docteurs arabes qui leur
+tenaient chaque jour les raisonnements les plus subtils. Ces docteurs
+connaissaient Aristote; ils excellaient dans la mathématique, dans la
+médecine et dans l'astronomie. Les trois fils de Mme d'Eppes ignoraient
+l'astronomie, la médecine, la mathématique et les ouvrages d'Aristote,
+mais ils savaient par coeur le pater et plusieurs belles prières. C'est
+pourquoi les savants arabes ne purent les convaincre et se retirèrent
+pleins de confusion.
+
+Le calife, qui était d'un caractère obstiné, ne se tint pas pour vaincu
+avec Aristote et les docteurs. Il eut recours à un artifice dont il se
+promettait le meilleur succès. Sachez que ce calife avait une fille
+jeune, belle et bien faite, musicienne et raisonnant plus subtilement
+que les docteurs. Elle se nommait Ismérie. Son père lui donna l'ordre de
+revêtir ses plus riches vêtements, de s'oindre d'huiles balsamiques et
+de visiter les trois chevaliers dans leur prison.
+
+"Allez, ma fille, lui dit-il. Déployez toutes vos grâces, employez tous
+vos charmes pour gagner ces chrétiens."
+
+Le zèle de la religion l'échauffait à ce point qu'il recommanda à sa
+fille d'immoler même ce qu'elle avait de plus cher, si ce sacrifice
+devait tourner à l'avantage de Mahom.
+
+Les recommandations du calife ont paru outrées à quelques auteurs qui
+ont rapporté cette histoire. Mais le chanoine Willete fait observer
+qu'elles sont naturelles chez un idolâtre. Ainsi, dit-il, les filles de
+Madian et de Moab, par le détestable conseil du faux prophète Balaam,
+furent envoyées aux enfants d'Israël pour les pervertir et les faire
+tomber dans l'idolâtrie; ainsi les filles d'Ammon troublèrent le coeur
+du roi Salomon jusqu'à lui faire adorer les dieux de leur race.
+
+Donc, la princesse Ismérie se montra aux trois fils de Mme d'Eppes. Ils
+furent éblouis à sa vue. Elle parla. Sa bouche était plus redoutable que
+ses discours. Ils admiraient une si belle personne; ils la redoutaient
+bien plus qu'ils n'avaient redouté le vizir et les docteurs, et, pour
+qu'elle ne changeât point leurs coeurs, ils résolurent de changer le
+sien.
+
+"Enseignons-lui la vérité, qu'elle est digne d'entendre, dit le
+chevalier d'Eppes à ses frères. Bien que moins habile à discourir qu'à
+manier la lance, nous trouverons peut-être des raisons convenables, avec
+l'aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a dit à ses apôtres: "Si vous
+avez à rendre témoignage de moi, ne vous préoccupez point de ce que vous
+aurez à dire. Je mettrai moi-même sur vos lèvres des paroles pleines de
+sagesse."
+
+Les deux frères approuvèrent la parole de l'aîné, et aussitôt ils
+travaillèrent tous trois à instruire la fille du calife dans la religion
+chrétienne.
+
+Ils lui exposèrent la doctrine avec les miracles et les prophéties. Ils
+lui parlèrent notamment de la très sainte Vierge Marie, à qui ils
+avaient une dévotion particulière, et ils contèrent les miracles qu'elle
+avait accomplis dans toute la chrétienté et spécialement dans le pays de
+Laon. Ce qu'ils dirent de la reine des cieux parut si remarquable à la
+jeune Ismérie qu'elle demanda si elle ne pourrait pas voir cette Vierge
+en image, telle qu'elle est représentée dans les temples des chrétiens.
+Les trois chevaliers répondirent qu'ils n'avaient dans leur prison
+aucune image de cette sorte, mais que, si on leur apportait du bois, ils
+s'efforceraient d'y tailler une figure à l'exemple des bons imagiers de
+leur pays.
+
+Ils parlaient de la sorte emportés par le zèle du coeur. Mais lorsque la
+princesse Ismérie leur eut fait apporter une bille de bois, avec un
+ciseau et un maillet, ils se trouvèrent fort empêchés: l'art de tailler
+une image qui semble vivre et respirer ne s'acquiert que par de longues
+études. Le bois ne se laissait même pas entamer. Il faut dire que
+c'était le tronc d'un de ces arbres qui viennent du paradis terrestre et
+que le Nil apporte dans ses eaux jusqu'aux rives d'Égypte.
+
+Les trois fils de Mme d'Eppes s'endormirent devant le bloc sans avoir pu
+seulement le dégrossir.
+
+A leur réveil, ils furent bien surpris de voir que leur tâche était
+achevée, et que l'image de la Vierge brillait dans le cachot d'un éclat
+suave et merveilleux. Devant eux, Notre-Dame était assise sur un trône,
+tenant son enfant divin dans ses bras. Les trois fils de Mme d'Eppes
+n'avaient jamais vu, de Laon à Soissons, un si bel ouvrage de sculpture.
+Cette Vierge était taillée dans le bois apporté par la princesse
+Ismérie, et ce bois était noir pour exprimer les ténèbres épaisses qui
+enveloppaient encore l'âme de la fille du calife. Mais il était
+environné d'une lumière déleste, en signe que la lumière dissiperait ces
+ombres funestes. Et ceci est à méditer que ce bois, venant du séjour
+d'Ève, était noirci par le péché de la première femme, mais que la
+figure de la Sainte Vierge y paraissait resplendissante, parce que la
+faute d'Ève a été rachetée par celle à qui l'Ange a dit Ave. De telles
+idées, peu accessibles aux hommes d'aujourd'hui, étaient aisément
+sensibles aux religieux qui méditaient dans les cloîtres et dans les
+déserts.
+
+A la vue de cette image merveilleuse, les trois frères se récrièrent à
+la fois, et chacun demanda aux deux autres comment ils avaient pu
+accomplir en une nuit un si prodigieux travail. Mais tous trois jurèrent
+avec un grand serment qu'ils n'y avaient point de part. Et il 'était pas
+vraisemblable, en effet, qu'aucun d'eux eût été assez habile pour
+achever si rapidement une tâche si difficile.
+
+Il est donc croyable que cette image fut taillée par les anges ou, plus
+vraisemblablement, par la bienheureuse Vierge Marie elle-même, à qui les
+trois fils de Mme d'Eppes avaient une dévotion spéciale et qu'ils
+avaient invoquée en cette occasion. Quand la princesse Ismérie revint à
+la prison, voyant la Vierge radieuse et noire, elle pleura et elle
+adora. Tout soudain, elle fut désabusée de la fausse religion de Mahomet
+et convertie à la foi de Jésus-Christ. Et les trois fils de Mme d'Eppes,
+augurant alors que cette image viendrait leur délivrance, l'appelèrent
+leur Dame de Liesse, c'est-à-dire de joie.
+
+Cependant, le calife demandait chaque jour à sa fille si la conversion
+des trois chevaliers s'achevait heureusement, et la princesse Ismérie
+répondait avec prudence qu'il restait encore de ce côté quelques progrès
+à faire. Elle parlait de la sorte pour qu'il lui fût permis de retourner
+à la prison des chevaliers. Mais elle était déjà résolue à assurer leur
+évasion et à fuir avec eux.
+
+Quand tout fut préparé pour l'exécution de ce dessein, la fille du
+calife prit les pierreries et les joyaux qu'elle put trouver dans le
+palais, et sortit de nuit, par une porte dérobée du jardin.
+
+Pour juger favorablement la conduite de la princesse, il faut considérer
+que son père était sarrasin et mécréant, et ne point ignorer que les
+joyaux qu'elle emportait devaient plus tard servir à élever le
+sanctuaire de Notre-Dame de Liesse. Chargée de ces joyaux, Ismérie alla
+délivrer les prisonniers et les conduisit au bord du Nil, où il se
+trouva un batelier pour les passer tous quatre sur l'autre rive. Ils s'y
+endormirent. A leur réveil, les trois chevaliers virent la cathédrale de
+Laon sur la montagne et tout le pays laonnais. Ils y avaient été
+transportés miraculeusement pendant la nuit avec la princesse Ismérie.
+
+La Vierge Noire était avec eux: c'est elle qui les avait conduits. Au
+lieu où elle toucha la terre jaillit une source qui guérit de la fièvre.
+
+Les chevaliers furent contents de revoir la fumée de leur toit et madame
+leur mère toute chenue qui pleurait de joie à leur vue. Instruite de ce
+qu'était la belle Sarrasine qu'ils amenaient, la dame d'Eppes voulut lui
+servir de mère et la tenir sur les fonts du baptême. Mais, quand la
+princesse Ismérie chercha sa Vierge Noire au bord de la source, elle ne
+l'y trouva plus. La statue s'en était allée toute seule à deux cents pas
+de là. Ismérie l'y découvrit et voulut la prendre dans ses bras, mais
+elle ne put pas même la soulever. La Vierge Noire marquait, en se
+faisant si lourde, qu'elle voulait qu'on bâtit son église sur cet
+emplacement. C'est à quoi servirent les joyaux du calife. Ismérie reçut
+le baptême.
+
+Les trois chevaliers prirent femme et vécurent pieusement le reste de
+leurs jours. La princesse Ismérie se retira dans un couvent où elle
+donna l'exemple de toutes les vertus. On montre encore aujourd'hui, dans
+l'église de Notre-Dame de Liesse, comme nous l'avons dit, son image
+sculptée et peinte au-dessus du jubé. Quant à la Vierge Noire, après
+avoir accompli de nombreux miracles, elle fut brûlée par les patriotes
+en 1793, à l'exception d'un seul morceau, qui fut miraculeusement
+préservé.
+
+Il ne se peut rien voir de plus misérable que la fontaine miraculeuse,
+aujourd'hui maçonnée. Tout proche a été construite une maisonnette à
+l'imitation de la Santa-Casa de Lorette. Une allée y aboutit, plantée de
+pins alternant avec de hauts peupliers. Là s'agitent vaguement des
+mendiants et des infirmes, tandis qu'un vieil homme, devant la source,
+attend tout couché qu'une dévote vienne de loin en loin lui tendre une
+bouteille en forme de madone qu'il remplit, pour un sou, d'eau
+miraculeuse. L'agonie des dieux est d'une tristesse infinie.
+
+
+
+
+V
+
+EN BRETAGNE
+
+
+De la pointe du Raz (Finistère), 23 juillet.
+
+Nous avons laissé derrière nous, sur la route d'Audierne, le bourg de
+Plogoff et ses pêcheurs de sardines. Au lieu de haies vives et d'arbres
+ébranchés, ce sont maintenant des murs bas de granit qui bordent les
+champs maigres et sauvages. Dans une de ces clôtures se dresse la table
+d'un dolmen écroulé, vieux témoin muet des âges immémoriaux. Il y a
+longtemps sans doute qu'il a fait gémir la terre de sa chute pesante.
+Les nains noirs, poulpiquets et korrigans, qui, le soir, dès que la
+corne du berger a rappelé le troupeau aux étables, dansent au clair de
+lune et forcent le voyageur à entrer dans leur ronde, habitent ce palais
+farouche. Tous les paysans bretons savent que les dolmens sont les
+maisons des nains. Ils savent aussi que les menhirs de Carnac sont des
+géants païens changés en pierre par saint Cornély.
+
+A notre gauche, la chapelle de Saint-Collédoc lève son clocher de pierre
+ajourée. Saint Collédoc vécut au temps du roi Arthur. Son nom, sans
+doute, n'a pas échappé au chanoine Trévoux, qui occupa son innocente vie
+à cataloguer les saints de Bretagne.
+
+J'ai connu dans mon enfance ce chanoine Trévoux, et il y a quelque
+chance qu'aujourd'hui je reste seul au monde à l'avoir connu. Son image
+subsiste encore en moi avant de s'abîmer à jamais dans le néant. Le
+souvenir de ce vieux prêtre m'est revenu assez étrangement sur cette
+route désolée d'Audierne. Ce n'est point de ma faute. Il y a des gens
+qui sont maîtres de leurs impressions et de leurs souvenirs. Je les
+admire et je les envie. Mais je ne puis les imiter. A tout moment, des
+hôtes, que je n'avais point priés et que je ne saurais congédier,
+viennent s'asseoir, ou souriants ou moroses, à la table de ma pensée. Et
+voici que le chanoine Trévoux, trente ans après sa belle mort, entre,
+coiffé de son tricorne, sa tabatière à la main, dans mon âme surprise.
+Qu'il y soit le bienvenu! Il était d'humeur heureuse et douce, ses joues
+brillaient d'un vermillon si pur qu'on le croyait pétri par un de ces
+petits anges joufflus qui flottaient dans le choeur de l'église,
+au-dessus de sa stalle canonicale. Il avait des goûts les plus
+paisibles, et, comme les longs voyages dans la lande et sur la grève ne
+convenaient point à sa vaste corpulence, c'est sur le quai Voltaire,
+dans les boîtes des bouquinistes, qu'il cherchait ses saints bretons. Il
+allait du pont Notre-Dame au pont Royal tous les jours que Dieu faisait,
+pourvu que Dieu les fît assez beaux. Car le bon chanoine n'aimait ni le
+brouillard ni la pluie, et, de toutes les oeuvres divines, il était
+enclin à préférer celles où Dieu a montré le plus manifestement sa
+bonté. Pourtant, un jour qu'il allait, cherchant, selon sa coutume,
+quelque saint breton oublié du siècle ingrat, il fut assailli par un
+soudain orage, près de la Samaritaine, et secoué, selon ses propres
+expressions, par une rafale effroyable; même il y perdit son riflard que
+le vent emporta dans la Seine. Ce fut une des plus terribles épreuves de
+sa vie terrestre. Chaque fois qu'il y songeait, on voyait s'éteindre le
+sourire de ses lèvres et le vermillon de ses joues.
+
+Le chanoine Trévoux quitta ce monde à quelque temps de là, laissant une
+histoire des saints de Bretagne qui atteste la pureté de son âme et la
+simplicité de son esprit. C'est un livre que je m'accuse de n'avoir pas
+assez lu. Dès mon retour à Paris, je me promets bien, si je parviens à
+mettre la main sur un bon exemplaire de cet ouvrage, d'y chercher
+l'histoire de saint Collédoc dont la chapelle, déjà loin derrière nous,
+ne laisse plus voir à l'horizon que son clocher de dentelle, plein de
+ciel bleu. Saint Collidor ou Collédoc était évêque de Cambrie, quand il
+vint du pays de Galles en Armorique. Probablement il traversa l'Océan
+dans une auge de pierre, car tel était alors l'usage des saints de la
+Grande-Bretagne. Ayant abordé à Plogoff, il se fit ermite dans la lande,
+et, là, parmi les oeillets sauvages, les rosiers nains et les petites
+immortelles qui fleurissent au ras du sol, sous le ciel chargé de nuages
+pareils aux visions des Écritures et sillonné par le vol des oiseaux de
+mer dont quelques-uns sont les âmes des trépassés, il louait le
+Seigneur, se livrait à la contemplation et parfois, entrant en extase,
+pénétrait profondément dans la connaissance des choses tant visibles
+qu'invisibles. Aussi n'est-il pas surprenant qu'il reçût, par une voie
+mystérieuse, des nouvelles de ce monde dont il vivait séparé. Il est
+certain qu'il apprit avant tous les habitants d'Audierne et de Plogoff
+la sanglante bataille de Camlan, et la mort d'Arthur que son épée
+enchantée n'avait pu défendre des coups d'un chevalier félon. Saint
+Collidor apprit par une voie non moins mystérieuse que Lancelot du Lac
+aimait l'épouse d'Arthur, la belle reine Genièvre. Et (ce que Collédoc
+n'ignorait pas non plus) Lancelot était la fleur des chevaliers. Nourri
+sur les genoux d'une fée, il en gardait un charme. Et parce qu'il était
+aimable, Genièvre l'aimait.
+
+Mais saint Collédoc, qui avait beaucoup médité dans la solitude, savait
+ce qu'ignorent les gens qui vivent dans le siècle. Il savait que l'amour
+humain est périssable et que ceux qui mettent leur espérance dans la
+créature sont bientôt déçus. Par ces raisons, et considérant que
+Genièvre et Lancelot offenseraient Dieu d'une manière effroyable s'ils
+en venaient à la satisfaction de leur désir, il résolut d'empêcher, avec
+l'aide du ciel, un si grand malheur. Il prit son bâton et alla trouver
+dans son palais la reine Genièvre. Et, lui ayant parlé quelque temps en
+secret, il la détermina tout aussitôt à renoncer à l'amour de Lancelot
+du Lac. Il lui inspira une pressante envie d'embrasser la vie
+religieuse. Enfin, il la donna jeune, belle, heureuse, parée, toute
+chaude encore d'un amour profane, à Jésus-Christ, qui n'a pas coutume de
+voir venir à lui les amoureuses en si bon état. Que lui avait-il dit? Le
+petit livre que je viens d'acheter sur la route à un barde aveugle comme
+Homère et profondément ivre de tafia, un petit livre de gwerz et de
+sonn, où je trouve beaucoup d'histoires de saints, ne rapporte pas les
+propos que tint l'ermite Collédoc pour changer ainsi le coeur de
+Genièvre. Ah! monsieur Trévoux, que lui avait-il dit? Vous qui
+connaissiez si bien dans leurs moindres détails les vies des saints
+bretons, le saviez-vous, de votre vivant, quand vous passiez au soleil
+sur le beau quai Voltaire, tranquille avec deux ou trois bouquins dans
+chaque poche de votre douillette? Le saviez-vous et l'avez-vous mis dans
+votre grande compilation hagiographique?
+
+Hélas! comment l'auriez-vous appris, puisque l'entrevue de la reine et
+du saint fut secrète? Vous me direz que Collédoc lui représenta la
+laideur et la difformité des péchés charnels. Mais cela ne suffit pas,
+monsieur Trévoux. Vous n'imaginez pas quelle situation c'est que de se
+mettre entre une femme et son amour! On est renversé, foulé aux pieds,
+broyé. Je vous entends: vous ajoutez que saint Collédoc a sûrement
+menacé Genièvre de la colère divine et de la damnation éternelle, qu'il
+lui a montré l'enfer béant. Cela ne suffit pas encore, monsieur Trévoux.
+Une femme amoureuse ne craint pas l'enfer; le paradis ne lui fait point
+envie, monsieur Trévoux. En vérité, je voudrais bien savoir ce que saint
+Collédoc de Plogoff a dit à la reine Genièvre pour la séparer de
+Lancelot du Lac qu'elle aimait et qui l'aimait. Songez que, pour
+produire un tel effet, il fallait des paroles plus puissantes que ces
+runes, connues seulement des vieux Scandinaves, par lesquelles on
+pouvait soulever l'Océan et réduire la terre en poudre; car l'amour,
+monsieur Trévoux, est plus fort que la mort. Il est pourtant vrai que la
+douce reine écouta l'ermite et qu'elle entra dans un monastère. Et l'on
+en a fait des complaintes en vers bretons.
+
+Mais nous approchons du bout de la terre. Nous avons passé la région des
+genêts et des ajoncs et nous sentons le vent d'ouest raser les champs
+stériles. Voici Lescoff, son clocher et ses menhirs. Encore quelques
+pas, et nous touchons à la pointe du Raz. Déjà nous découvrons à notre
+droite une plage pâle, que creuse une mer blanche d'écueils. C'est la
+baie des Trépassés.
+
+Ici, sur le promontoire qui s'avance entre deux côtes semées d'écueils,
+finit la terre. Au bout de l'étroit sentier dans lequel nous nous
+engageons, la mer déferle, et déjà l'embrun nous enveloppe. Devant nous,
+l'Océan, où le soleil se couche dans un lit de flammes, étend au loin la
+nappe magnifique de ses eaux, que déchirent çà et là les rochers noirs,
+fleuris d'écume, et sur laquelle l'île de Sein, sombre et basse, dort au
+ras des lames.
+
+C'est l'île sainte des Sept-Sommeils où l'on dit que vivaient les
+vierges prophétiques. Mais ces créatures extraordinaires ont-elles
+jamais existé ailleurs que dans l'imagination des hommes de mer? Les
+matelots n'ont-ils pas pris, de loin, pour les robes blanches des
+prêtresses les mouettes posées au soleil sur les rochers? Le souvenir de
+ces vierges est vague comme un rêve. On a fouillé le peu de terre
+contenu dans les creux du granit, où croissent aujourd'hui pour la
+nourriture des pêcheurs, de rares et maigres épis d'orge. On n'a trouvé
+dans ce sol aucune pierre taillée. On y a recueilli seulement quelques
+médailles en forme de petites coupes, portant sur leur face bombée une
+effigie de héros ou de dieu, à la chevelure bouclée, nouée de perles,
+et, sur la face creuse, un cheval à tête d'homme. Comment imaginer un
+collège de prêtresses sur cet écueil ras, stérile, nu, noyé de brumes,
+et que, par les tempêtes, la mer recouvre quelquefois tout entier? Mais
+peut-être l'île de Sein était-elle autrefois plus vaste et plus ombreuse
+qu'elle n'est aujourd'hui, et l'Océan, qui sans cesse ronge ses bords,
+a-t-il englouti une partie de l'île avec le temple et le bois sacré des
+vierges.
+
+C'est ici que l'Océan est terrible; c'est ici qu'il est puissant. Les
+rochers innombrables qu'il couvre d'écume apparaissent comme les restes
+du rivage qu'il a submergé avec ses villes antiques et tous leurs
+habitants. En ce moment, il est calme, il pousse dans son sommeil un
+immense et tranquille mugissement. Les traînées d'huile qui moirent sa
+face glauque révèlent seules les courants perfides. Le vieux dieu,
+couché sur les cadavres des belles Atlantides, content, s'égaie sous
+l'or du soleil; son sourire est large et pacifique. Pourtant dans son
+repos il laisse deviner sa force. Les lames qui brisent à quarante pieds
+au-dessous de nous couvrent d'écume la falaise et nous jettent au visage
+leur rosée amère. Après chaque coup de la vague, le rocher, de nouveau
+découvert, répand avec un bruit clair, par toutes ses pentes, des
+cascades argentées.
+
+A notre gauche fuit la ligne désolée de la baie d'Audierne jusqu'aux
+rochers funestes de Penmarch. A droite, la côte hérissée de falaises et
+d'écueils se courbe pour former la baie des Trépasses. Plus loin, nous
+voyons luire comme un feu rouge le cap de la Chèvre. Plus loin encore,
+la côte de Brest et les îles d'Ouessant, bleuissant à l'horizon, se
+confondent avec le bleu léger du ciel.
+
+L'Océan et les falaises changent à tout moment d'aspect. Ses lames sont
+tour à tour blanches, vertes, violettes, et les rochers, qui tout à
+l'heure faisaient briller leurs veines de mica, sont maintenant d'un
+noir d'encre. L'ombre vient à grands coups d'ailes. Les dernières
+gouttes de flamme tombées dans la mer s'éteignent. Une grande lueur
+orangée marque seule l'endroit où le soleil s'est couché. C'est à peine
+si nous voyons encore les murs de granit qui, debout ou ruinés, ferment
+la baie des Trépassés. On entend distinctement, dans le silence du soir,
+le bruit sourd des lames que traverse le cri mélancolique du cormoran.
+
+Cette heure est d'un tristesse mortelle, et tout ici, le rocher, la
+lande et la mer, et le sable livide de la baie, tout nous dit la
+désolation de vivre. Seul, le ciel, où s'allument les premières étoiles,
+a sur nos têtes une douceur charmante. Ce ciel de Bretagne est léger et
+profond. Souvent voilé par les bancs de brume qui viennent et qui
+passent en un moment, presque toujours couvert de nuées épaisses qui
+ressemblent à des montagnes et qui lui donnent l'air d'une terre d'en
+haut, il laisse voir, par de soudaines échappées, un bleu qui attire
+comme l'abîme. Je sens en ce moment pourquoi les Bretons aiment la mort.
+Ils l'aiment, et l'âme celtique est souvent tentée par elle. Ils la
+craignent aussi, car elle est en horreur à tous les êtres.
+
+La mort plane sur ces parages, c'est elle qui, passant sur nos têtes
+avec le vent de mer, effleure nos cheveux. Tout ce golfe informe qui
+s'étend de l'île d'Ouessant à l'île de Sein, et qu'on nomme l'Iroise,
+est la terreur des gens de mer. Les naufrages y sont ordinaires. Le
+Bec-du-Raz, fréquenté par tout le cabotage qui va de la Manche à
+l'Océan, est particulièrement dangereux à cause des brises changeantes
+qui viennent du large, des écueils invisibles, des courants qui
+tourbillonnent autour des rochers et des formidables ras de marée qui
+frappent la falaise. Les pêcheurs bretons chantent en traversant le
+chenal du Raz: "Mon Dieu! secourez-moi: ma barque est si petite et la
+mer est si grande!"
+
+Les cadavres des naufragés qui ont péri dans l'Iroise sont amenés par le
+courant dans la baie des Trépassés. Est-ce pour sa fidélité à déposer
+les restes humains sur son sable blanc comme une poussière d'os que la
+baie hospitalière aux morts a reçu son nom funèbre? Suivant une
+tradition, ces prêtres gaulois qui furent plutôt des moines, les
+druides, étaient embarqués après leur mort sur cette côte pour être
+ensevelis dans l'île de Sein. Et d'autres traditions, recueillies par le
+poète Brizeux, font de ce golfe lugubre le rendez-vous des morts pieux
+qui voulaient dormir dans l'île des Sept-Sommeils.
+
+ Autrefois, un esprit venait, d'une voix forte
+ Appeler, chaque nuit, un pêcheur sur sa porte.
+ Arrivé dans la baie, on trouvait un bateau
+ Si lourd et si chargé de morts qu'il faisait eau.
+ Et pourtant il fallait, malgré vent et marée,
+ Le mener jusqu'à Sein, jusqu'à l'île sacrée...
+
+Ici l'on conte encore que, sur ce rivage, les âmes en peine se promènent
+en pleurant, tandis que les ossements des naufragés frappent aux portes
+des pêcheurs pour demander la sépulture. Et c'est une vive croyance chez
+les paysans que, pendant la nuit du deux novembre, au jour fixé par
+l'Église pour la commémoration des fidèles défunts, les âmes des
+naufragés s'amassent en nuées épaisses sur le rivage de la baie, d'où
+s'élève une clameur lamentable. Alors les morts, dit-on, reviennent sur
+la terre, "plus nombreux que les feuilles qui tombent des arbres, plus
+serrés que les brins de l'herbe qui pousse dans les champs."
+
+Tandis que nous marchions le long des rochers mornes, le vent s'étant
+élevé, un grain nous couvrit d'ombre et de pluie. Nous allâmes nous
+sécher dans une auberge du hameau de Kerherneau. Là, dans la salle basse
+où des hommes chevelus, chaussés de braies antiques, boivent le cidre
+blond et le rude tafia, assis au coin de la cheminée dans laquelle brûle
+une poignée de genêts et de bruyères, je songe à ce rivage dont les voix
+plaintives emplissent encore mon oreille et à cette île sainte des
+Sept-Sommeils que l'Océan recouvre d'une écume plus blanche et plus
+froide que la robe des vierges prophétiques et que les âmes des morts.
+Le hibou miaule sur le toit. Près de moi, les buveurs à la longue
+chevelure se tiennent graves et silencieux devant l'écuelle de cidre ou
+le verre d'eau-de-vie.
+
+En attendant le souper que l'hôtesse apprête, je tire de ma poche le
+seul livre que j'aie emporté sur ce bord brumeux de la terre. C'est une
+chanson, ou plutôt une suite de contes mis en langage rythmé, avec une
+gravité enfantine, par des chanteurs qui ne savaient pas écrire, pour
+des auditeurs qui ne savaient pas lire: c'est l'Odyssée. Je l'ouvre à
+l'onzième livre qui est le livre des morts, et que l'antiquité nommait
+la Nékyia.
+
+La Nékyia nous est parvenue fort surchargée, par les aèdes qui la
+chantaient aux banquets, de morceaux qui ne sont ni du même âge ni du
+même caractère. Ces vieux joueurs de phorminx y ont intercalé notamment
+un dénombrement des amantes des dieux, qui semble pris à quelque
+catalogue formé dans l'âge religieux d'Hésiode et de sa postérité
+poétique. Ils y ont ajouté encore un tableau des tourments que
+souffrent, dans les enfers, les ennemis des dieux; et rien n'est plus
+contraire à l'idée que les premiers homérides, dans leur ingénuité, se
+faisaient de la mort. Aucun helléniste ne m'accompagne ici pour me
+débrouiller parmi ces interpolations, et les seuls scoliastes qui
+m'entourent dans cette auberge de pêcheurs bretons, au bord de la sombre
+baie, sont les hiboux qui miaulent sur ma tête et les goélands endormis
+là-bas sur les rochers. Ils me suffiront, car ils disent les tristesses
+de la nuit et l'horreur de la mort.
+
+Quand commence la Nékyia, le subtil Ulysse a franchi sur son vaisseau
+l'océan qui sépare le monde des vivants de la demeure des ombres; il a
+abordé dans l'île des Cimmériens, que jamais le soleil ne regarde, de
+son lever à son coucher; il a mis le pied sur la terre molle de ce
+rivage plongé dans la nuit éternelle et il s'en est allé sous les hauts
+peupliers et les saules stériles de Perséphone, jusqu'à l'humide demeure
+de Hadès. Là, près du rocher où se rencontrent les deux fleuves
+funèbres, dans la prairie d'asphodèles, il a creusé avec son épée une
+fosse où il a versé ensuite des libations de miel et de vin aux nombres
+descendues sous la terre. Ce n'est pas une curiosité vaine qui l'a
+conduit dans ce monde muet où nul homme vivant n'est entré avant lui. Il
+va évoquer dans l'île ténébreuse des Cimmériens les ombres errantes des
+morts. Il y est venu sur le conseil de la magicienne Circé, pour
+demander à l'ombre du devin Tirésias par quel moyen il lui sera donné
+enfin de retourner dans Ithaque. Car le vieux chef, qui a vu les
+Cicones, les Lotophages, les Cyclopes, les Lestrygons, les Sirènes, et
+qui a partagé la couche des déesses et des magiciennes, est dévoré du
+désir de revoir enfin son île, sa femme et son fils.
+
+Tirésias, qui errait parmi les morts, son bâton augural à la main, était
+un personnage extraordinaire; et l'on comprend qu'Ulysse soit allé le
+consulter jusque dans l'île des Cimmériens. Tirésias n'a point, il est
+vrai, dans l'Odyssée, une physionomie bien distincte. Il ressemble, dans
+ce poème, aux magiciens des Mille et une Nuits et à tous les sorciers de
+nos contes populaires. Mais il était fameux parmi les vieux Hellènes
+comme Merlin l'Enchanteur chez les Bretons, et, dès que l'imagination
+des Grecs se délia au sortir de l'enfance, les poètes contèrent mille
+merveilles de l'antique devin. A les en croire, devenu femme pour avoir
+séparé de sa baguette deux serpents unis, il reprit ensuite sa première
+forme; mais le souvenir de sa métamorphose lui donnait une expérience
+singulière sur des points délicats. Aveugle, il comprenait le langage
+des oiseaux et voyait les choses futures. Il vécut, plein de sagesse,
+sept âges d'hommes, malheureux infiniment de vivre et de savoir. Sa
+tristesse s'exhala un jour en une plainte sublime:
+
+"O Zeus, père et roi, s'écria le vieux devin, pourquoi ne m'as-tu pas
+donné une vie plus courte et ma part de l'ignorance humaine? Ce n'est
+pas par bienveillance que tu as prolongé ma vie jusqu'au terme de sept
+générations mortelles."
+
+Afin de le rendre plus tragique, les poètes nous montrent Tirésias
+gardant chez les morts sa science qui lui était amère. Il va sans dire
+qu'on ne trouve pas trace dans le Nékyia d'une mélancolie si profonde.
+Le très vieil aède qui a inventé la plus grande partie du Livre XI ne
+s'inquiétait pas plus que ma Mère l'Oie des tristesses qui accompagnent
+la méditation et la connaissance.
+
+Il avait cette idée que les morts sont bien morts. "Hélas! dit Achille,
+il est dans la demeure de Hadès des âmes et des fantômes, mais ils sont
+privés de sentiment." Telle était la croyance très simple de ces temps
+héroïques. Pour notre chanteur errant, Tirésias, tout devin qu'il était
+sur la terre, partage sous la terre l'insensibilité commune à tous les
+morts. Il ne voit ni n'entend.
+
+Mais Ulysse, instruit par la magicienne Circé dans l'art de la
+nécromancie, connait le moyen de rendre aux ombres, du moins pour un
+moment, la force de penser et de parler. Il sait que les morts se
+raniment en buvant du sang chaud.
+
+C'est pourquoi il égorge des brebis au bord de la fosse qu'il a creusée.
+Aussitôt les âmes montent en essaim de l'Érèbe. Jeunes femmes,
+adolescents, vieillards ayant beaucoup enduré et tendres vierges au
+coeur plein d'un deuil récent, et ceux-là, en grand nombre, que perça la
+lance d'airain, guerriers tués dans les combats, portant leurs armes
+ensanglantées, ils se pressaient autour de la fosse avec une immense
+clameur.
+
+Et Ulysse, qui avait vu par les mers tant de spectacles à faire dresser
+les cheveux sur la tête, eut peur. Il écartait avec son épée ces ombres
+qui, comme une nuée de mouches, volaient autour des brebis égorgées et
+du sang des victimes. Reconnaissant sa mère dans l'essaim des âmes, il
+la chassa comme les autres. Car il voulait que le devin Tirésias bût le
+premier. Il aimait sa mère, mais il était pressé de se faire dire la
+bonne aventure. Au reste, si l'on songe que l'homéride suivait de très
+près quelque conte populaire, on ne sera surpris, pour peu qu'on ait
+l'habitude du folk-lore, ni de la gaucherie naïve du conteur ni de la
+dureté du héros. Pourtant, ce n'est pas Tirésias qui parle le premier.
+C'est Elpénor. Il parle sans avoir bu de sang. Et l'on peut croire qu'il
+a été introduit dans cette scène d'évocation par quelque nouvel aède peu
+soucieux d'observer les rites de la vieille nécromancie.
+
+Mais il faut considérer aussi que la situation d'Elpénor est
+particulière. Il n'a pas encore sa place dans les demeures de Hadès. Il
+est de ces morts qui, n'ayant point été ensevelis, errent misérablement
+autour des habitations et reviennent demander, la nuit, à ceux qu'ils
+ont laissés en ce monde, un peu de terre pour couvrir leur malheureux
+corps. C'est une âme en peine. Il avait accompagné Ulysse dans ses
+voyages, et il était encore auprès de lui dans l'île d'Ea. Se trouvant
+la nuit sur le toit plat de la maison de Circé, il en tomba par mégarde,
+et il se rompit le cou dans sa chute. On ne le regretta point parce que
+c'était un maladroit et un ivrogne. Ulysse, qui avait laissé son
+compagnon sur la place où il était tombé, fut très étonné de le voir
+chez les Cimmériens; il lui en témoigna sa surprise.
+
+"Comment, lui dit-il, cheminant à pied sous terre, es-tu arrivé plus
+vite que moi avec mon vaisseau?"
+
+Aristarque tenait cette question pour inepte. M. Alexis Pierron, éditeur
+d'Homère, affirme qu'elle est naïve, mais non point inepte. Elle était
+peut-être embarrassante, car Elpénor n'y répondit point. Il supplia en
+gémissant Ulysse de lui accorder les honneurs de la sépulture:
+
+"Quand tu retourneras à l'île d'Ea, ne me laisse point non pleuré et non
+enseveli; mais brûle-moi avec mes armes, et élève-moi un tertre au bord
+de la blanche mer, et plante sur ce tertre la rame avec laquelle,
+vivant, je ramais parmi mes compagnons."
+
+Telle est la plainte qu'exhale aux pieds d'Ulysse l'ombre d'Elpénor.
+Tant qu'il n'est point enseveli, Elpénor, qui n'a plus de place sur la
+terre, n'a pas encore de place chez Hadès. Il erre lamentablement entre
+les vivants et les morts. C'est peut-être pourquoi il parle sans avoir
+bu le sang. Mais je crois plutôt à une interpolation. Cette Nékyia est
+rapiécée comme une tapisserie de l'histoire d'Alexandre, pendue sur le
+pignon d'une maison de Bruges, aux jours de fête, pendant quatre cents
+ans. Elle est ainsi très plaisante et très vénérable.
+
+La première ombre que le héros laisse approcher de la fosse, pour
+qu'elle boive le sang et y retrouve la force de sentir et de parler, est
+le devin Tirésias qui, aussitôt qu'il a bu, récite une prédiction dont
+le commencement a trait aux voyages du héros, mais dont la dernière
+partie, sans doute tirée de quelque chanson très antique, se rapporte à
+des traditions bizarres et puériles, tout à fait étrangères à l'Odyssée
+et de tout point contraires à l'esprit même du poème. Car l'ingénieux
+Ulysse, cher à la vierge Athéné, y est voué à la destinée des impies et
+des maudits, promis au châtiment des Caïn et des Ahasverus. Et si le
+devin laisse entrevoir la rémission finale, les menaces qu'il profère,
+s'accordant d'ailleurs avec des légendes qui nous ont été conservées,
+donnent le caractère d'un réprouvé au héros dont les contes homériques
+ont fait le type du parfait Hellène. Ici l'on a cousu à la vieille
+encore et plus sombre.
+
+Après avoir entendu cette prophétie, Ulysse veut interroger, sans tarder
+davantage, l'ombre de sa mère, et il semble, d'après une question qu'il
+fait à Tirésias, que, s'il n'a pas appelé encore la morte bien-aimée,
+c'est qu'il ne savait pas comment s'y prendre. Dans ce cas, nous avons
+accusé faussement d'insensibilité le rude roi pirate, si admiré des
+matelots et des pêcheurs hellènes, qui erra longtemps sur la mer
+stérile. Mais nous avons vu qu'instruit en nécromancie par la magicienne
+Circé, il avait évoqué sa mère sans même le vouloir, et nous croirons
+plutôt qu'il trompa Tirésias. Il était menteur et la déesse qui l'aimait
+lui dit un jour: "Je t'aime parce que tu mens bien." Son ignorance en
+effet semble inconcevable après les leçons de Circé qui lui avait révélé
+l'art des évocations. Et nous venons de voir qu'il avait très bien
+retenu les préceptes de la magicienne. Ou simplement y a-t-il encore à
+cet endroit une reprise à la tapisserie.
+
+Tout est obscur dans cette merveilleuse poésie d'enfants peureux. Mais
+l'obscurité même y est un charme et un sujet d'émerveillement. Et quand
+la mère vénérable d'Ulysse, la vieille Anticlée, boit le sang noir et
+parle à son fils, nous sommes saisis d'une émotion large et profonde, et
+pénétrés d'un tel sentiment de beauté qu'il nous faut reconnaître que le
+génie hellénique eut, dès l'enfance, l'instinct de l'harmonie et connut
+cette sorte de vérité qui passe la vérité scientifique et dont, seuls au
+monde, les poètes et les artistes sont les révélateurs.
+
+"Mon enfant, comment es-tu venu vivant dans la nuit sans lumière? car il
+est difficile aux vivants de voir ces choses.
+
+" ... Celle qui est habile à l'arc ne m'a pas tuée de ses flèches, ni
+une de ces maladies ne m'est survenue, qui enlève la vie aux membres par
+une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le souvenir de
+ta tendresse m'ont ôté la douce vie."
+
+"Elle dit. Son fils voulut la presser dans ses bras. Trois fois il
+s'élança, le coeur ardent à la saisir; trois fois, elle s'évanouit dans
+ses mains, semblable à une ombre et à un songe.
+
+"Alors, le coeur déchiré par une douleur aiguë, il lui dit:
+
+"Ma mère, pourquoi ne m'attends-tu pas, quand je veux t'embrasser, afin
+que chez Hadès, dans les chers bras l'un de l'autre, nous puissions nous
+rassasier de nos tristes pleurs?"
+
+"Et la vénérable mère répondit:
+
+"Hélas! mon enfant, tel est l'état des hommes quand ils sont morts: les
+nerfs sont privés de chair et d'os, la force du feu les consume aussitôt
+que 'esprit abandonne les os blancs, et l'âme, comme un songe, flotte,
+envolée ..."
+
+Paroles infiniment douces et toutes trempées du lait de la tendresse
+humaine! Elles ont été trouvées par un très vieux chanteur qui vivait au
+bord de la mer "violette", dans un temps où les hommes n'avaient pas
+encore appris à monter à cheval ni à faire bouillir les viandes. Ce
+chanteur n'avait jamais vu de figures peintes ni sculptées; les seuls
+autels des dieux qu'il connût étaient des stèles grossières dans un bois
+sacré. Il était sans cesse occupé du soin de pourvoir à sa subsistance.
+Parmi des hommes qui ne pensaient qu'à manger et à faire la guerre pour
+voler des femmes et des trépieds d'airain, il menait une vie plus
+misérable que celle d'un ménétrier de quelque village d'Auvergne.
+Pourtant, il trouva en son âme rude et neuve des accents qui retentiront
+à tout jamais dans les coeurs généreux:
+
+"Mon enfant, celle qui est habile à l'arc ne m'a pas tuée de ses
+flèches, ni une de ces maladies ne m'est survenue, qui enlève la vie aux
+membres par une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le
+souvenir de ta tendresse m'on ôté la douce vie."
+
+Ainsi le vieux joueur de phorminx exprima la douleur harmonieuse et se
+montra déjà Hellène par le sentiment de la beauté, qui est la seule
+chose humaine qui ne trompe pas, car elle seule est de l'homme et toute
+de l'homme.
+
+Je ferme le vieux recueil des aèdes ioniens et j'ouvre le fenêtre de la
+chambre rustique. Je revois dans la nuit la baie des Trépassés. Tout à
+l'heure, j'étais avec l'antique Ulysse, et j'avais à peine changé de
+monde. Il n'y a pas loin, pour le sentiment, de la Nékyia de l'homéride
+aux gwerz des bardes de Breiz-Izel. Toutes les vieilles croyances se
+ressemblent par leur simplicité. Ces légendes immémoriales des trépassés
+sont restées peu chrétiennes dans la chrétienne Bretagne. La croyance à
+la vie future y est aussi obscure et flottante que dans l'épopée
+homérique. Pour l'Armoricain comme pour l'Hellène primitif, les morts
+traînent languissamment un reste d'existence. Les deux races croient
+également que, si les corps ne sont pas rendus à la terre maternelle,
+les ombres de ces corps errent en se lamentant et supplient qu'on leur
+donne la sépulture. L'ombre d'Elpénor demande un tombeau à Ulysse; les
+naufragés de l'Iroise viennent frapper avec leurs ossements les portes
+des pêcheurs. Dans le monde celtique comme dans le monde hellénique, les
+morts ont une terre à eux, séparée de la nôtre par l'Océan, une île
+brumeuse qu'ils habitent en foule. Là, l'île des Cimmériens; ici, plus
+rapprochée du rivage, l'île sainte des Sept-Sommeils. Les tombes
+revêtent la même forme dans la Grêce héroïque et chez les Celtes (1).
+
+Que dis-je? j'ai vu à Carnac le tombeau d'Elpénor. Seulement la rame y
+manquait, et les archéologues, en le fouillant, ont enlevé les armes et
+les os qui dormaient: c'est le tertre Saint-Michel, qui s'élève sur le
+rivage, "au bord de la blanche mer".
+
+Mais l'hôtesse vient m'annoncer que le souper est servi. L'omelette
+dorée brille sur la table, et l'odeur du mouton parfumé de thym emplit
+la chambre. Je laisse là mon Homère et mes rêveries. N'allez pas croire
+au moins que les Celtes étaient des Pélasges et qu'on parlait grec à
+Quimper comme à Mycènes.
+
+(1) Dans son livre si méthodique et si profond sur "la religion des
+gaulois", M. Alexandre Bertrand a solidement établi, ce semble, que les
+peuples à dolmens n'étaient point des celtes. Mais il ne saurait être
+question ici d'ethnographie. On s'y contente d'une vue très générale du
+culte des morts sur la terre de Bretagne, où plusieurs races humaines se
+sont superposées. Et c'est encore M. Alexandre Bertrand qui fait à ce
+sujet une remarque judicieuse: "Les religions recueillent, dans le cours
+de leur développement, des éléments nouveaux qui les rajeunissent et les
+transforment, mais sans qu'elles se débarrassent jamais complètement de
+leur passé ... "Ces observations trouvent particulièrement leur
+application dans les pays dont la population, comme en Gaule, se compose
+de plusieurs couches successives et diverses de conquérants et
+d'immigrants, de complexion religieuse différente, ayant eu chacun leurs
+divinités particulières qu'ils ont dû tenter d'introduire dans le culte
+national, ou à ce défaut, qu'ils ont dû conserver à titre de culte
+familial ou de tribu." (Loc.cit., p. 215).
+
+De Carnac (Morbihan), le 4 août.
+
+Du haut du tertre funéraire, consacré à saint Michel, on découvre deux
+plaines mornes, dont l'une est la terre et l'autre la mer. Au couchant,
+l'Océan s'étend jusqu'à l'arc azuré de l'horizon. A gauche, fuient les
+noirs rivages de Locmariaker, où dort, depuis des siècles innombrables,
+un chef barbare sous une chambre informe fait de quartiers de roche, et
+plus loin s'efface dans la brume la pointe de Saint-Gildas, où Abélard
+fut menacé de mort par des moines ignorants, qui haïssaient la musique
+et la philosophie. A droite, la lugubre presqu'île de Quiberon s'avance
+dans la mer que, vers le large, Belle-Ile barre comme un grand
+brise-lames.
+
+Mais, en tournant sur vous-même de manière à mettre Quiberon à votre
+gauche, vous voyez la lande s'étendre jusqu'aux bois de pins qui tracent
+au bord du ciel leurs lignes d'un bleu sombre; sur cette plaine, que la
+bruyère colore d'un rose triste, passe la grande ombre des nuages. C'est
+Carnac, le Lieu-des-Pierres.
+
+Une armée de menhirs s'y tient en ordre régulier. Devant vous se
+dressent les alignements du Menec; vous apercevez plus à droite ceux de
+Kermario. Un pli de terrain vous cache de ce côté les pierres de
+Kerlescan. Deux mille de ces géants informes sont encore ou debout ou
+couchés à leur rang. On croit qu'il y en avait autrefois plus de dix
+mille.
+
+Quels bras les ont plantés dans la lande? On ne sait. On ignore leur âge
+et leur destination. Ils semblent, dans leur majesté grossière, garder
+le muet souvenir de races depuis longtemps éteintes, et ils ont je ne
+sais quoi de funèbre, qui fait songer à des hommes très rudes, à des
+chefs de tribus sauvages qui dorment sous leur poids énorme. Pourtant,
+en fouillant la terre sous ces menhirs, on n'y a rien trouvé qui révélât
+des sépultures.
+
+M. de Mortillet croit que ces alignements sont les archives d'un peuple
+qui vivait sur cette terre avant la venue des tribus celtiques et qui
+plantait une pierre en commémoration de chaque fait dont il voulait
+garder le souvenir; en sorte que la lande de Carnac serait un livre où
+ces hommes écrivaient en quartiers de rocs les guerres, les alliances,
+les grandes chasses, les navigations sur des troncs d'arbres creusés, et
+les généalogies des chefs.
+
+Les habitants de Carnac attribuent à ces pierres une origine très
+différente et beaucoup plus merveilleuse. Ils content qu'un jour saint
+Cornély fut poursuivi dans la lande par une armée de païens. Les païens,
+comme on sait, étaient des géants. Le serviteur de Dieu courut jusqu'au
+rivage, dans l'espoir de s'embarquer pour fuir un si grand péril. Mais,
+ne trouvant point de bateau, il se tourna vers les mécréants, et,
+étendant les mains vers eux, il les changea en pierres. Aujourd'hui
+encore, on appelle ces pierres "les soldats de saint Cornély".
+
+Depuis qu'il n'est plus de géants idolâtres, saint Cornély s'adonne
+spécialement à la protection des bêtes à cornes.
+
+Ce saint Cornély est très original, et je regrette bien de n'avoir pas
+consulté, à son sujet, ce bon chanoine Trévoux qui étudiait avec tant de
+candeur les saints de Bretagne: il m'en aurait conté des merveilles. Que
+ce saint Cornély ne soit autre que le pape saint Corneille, qui reçut
+l'anneau du pêcheur en l'an 251 et fut assailli dans la chaise de saint
+Pierre par de nombreuses tribulations, les hagiographes le disent, et je
+suis sûr que M. Trévoux le croyait. M. Trévoux croyait tout, et cette
+heureuse disposition se lisait sur son visage. C'était un homme de bonne
+volonté; c'est pourquoi il eut la paix sur la terre. J'espère qu'il l'a
+présentement dans le ciel. Il est doux de croire que saint Cornély est
+précisément le pape Corneille; mais il faut reconnaître qu'en Bretagne
+il est devenu très Breton. Il a pris l'esprit et les moeurs des paysans
+de Carnac, qui l'ont choisi pour leur patron et leur intercesseur auprès
+de Dieu. Il a oublié le farouche Novatien qui troubla si cruellement son
+pontificat. Je l'ai vu tantôt sur une des portes de son église
+paroissiale. Il y est sculpté et peint, dans ses habits pontificaux,
+entre deux boeufs qui tournent vers lui leur mufle obéissant. C'est un
+saint tout à fait approprié à un pays de pâturages. Sa fête tombe le 13
+septembre, et, ce que n'eut point dit M. Trévoux, cette date coïncidant
+avec l'équinoxe d'automne, la fête du saint a dû se substituer à quelque
+féerie agricole des païens. Il n'est pas douteux que le nom même de
+saint Cornély n'ait prédestiné e saint de Carnac à remplacer l'antique
+divinité tutélaire des bêtes à cornes. Je regrette de ne pouvoir rester
+à Carnac jusqu'à ce jour-là. Car c'est un beau pardon. Des pèlerins y
+viennent de toute la Bretagne pour baiser dévotement les os du saint
+renfermés dans un chef d'or tout brillant de pierreries. Puis, le
+chapeau sous le bras et le chapelet à la main, ils se rendent en
+procession à la fontaine qui élève près de l'église, sur quatre arches,
+son pyramidion surmonté d'une boule et d'une croix. Là, s'étant
+agenouillés, ils goûtent l'eau que des mendiants leur présentent dans
+une cruche, en mouillant leur visage et leurs mains, qu'ils élèvent
+ensuite au-dessus de leur tête, et, ayant accompli ces rites antiques,
+ils retournent à l'église pour déposer leur offrande devant le
+protecteur des bestiaux.
+
+On répand aussi l'eau de cette fontaine sur la tête des boeufs qui ont
+été guéris par l'intercession de saint Cornély. Ce saint est à ce point
+favorable aux troupeaux, qu'on lui amène parfois, la nuit, des boeufs en
+procession. Comme le dieu rustique dont il a pris la place, il reçoit
+des victimes; on lui offre des vaches, mais on ne les immole pas. Elles
+sont vendues au profit de l'église. La fabrique vend aussi les attaches
+qui ont servi à conduire les victimes à l'autel; et c'est une croyance
+que les bestiaux mis à l'attache avec ces cordes ne périssent point de
+maladie. Aussi bien fallait-il à ces bouviers avares et pauvres un
+vétérinaire céleste.
+
+Le tumulus sur lequel vous êtes monté offre un autre témoignage de la
+piété bretonne. Les apôtres d'Armorique ont sanctifié ce tertre en
+élevant sur le faîte une chapelle à saint Michel-Archange, qui lance et
+retint la foudre et se plaît sur les hauts lieux. Les femmes de marins
+viennent dans cette chapelle prier l'archange de préserver leur mari du
+péril de la mer. Chaque année, dans la nuit du 23 juin, les gars du pays
+y allument, en poussant des cris de joie, le feu de la Saint-Jean,
+auquel d'autres feux répondent de toutes les hauteurs voisines. Et il
+est croyable que cette coutume remonte à une fabuleuse antiquité.
+
+Ces petites buttes, visibles à vos pieds maintenant que le soleil, déjà
+bas, en prolonge les ombres, ce sont les Bossenno, bosses semées entre
+les pierres de l'Océan. On raconte qu'elles recouvrent un monastère de
+moines rouges. Il s'y commit, dit-on, de telles abominations que le ciel
+et la terre ne purent les souffrir. Le moustier périt en une nuit,
+dévoré par les flammes.
+
+Encore aujourd'hui, le lieu où sont ensevelis les moines rouges est mal
+famé. Dans l'ombre du soir, des flammes s'allument sur les buttes, et
+l'on entend des voix qui parlent une langue inconnue aux chrétiens. On a
+fouillé les Bossenno. Un archéologue anglais, M. Milne, y a porté la
+pioche, et il a découvert, en effet, des murs portant encore des traces
+d'incendie. Mais ce ne sont pas les murs d'un monastère. Les Bossenno
+recouvrent une villa gallo-romaine qui était établie là, au bout du
+monde connu, avec ses murs de pierre et de brique, ses chambres peintes
+de vives couleurs, sa métairie, ses bains et son temple, telle enfin que
+Columelle décrit une villa romaine. L'art de Pompéi se retrouve sur ces
+enduits de stuc, où sont tracées des grecques et des guirlandes, et sur
+ces caissons incrustés de coquillages.
+
+Aux premiers siècles de l'ère chrétienne, les Latins, comme aujourd'hui
+les Anglais, transportaient leur civilisation sur tous les points du
+monde connu. Ils portaient avec eux leurs lares et leurs pénates. On a
+trouvé dans le sacellum de la villa les figurines de terre cuite qui y
+avaient été mises par des mains pieuses. Ce sont des Vénus Anadyomènes
+et des Déesses Mères. Celles-ci, vêtues d'une longue tunique, assis dans
+un grand fauteuil d'osier et tenant un petit enfant entre leurs bras,
+ressemblent beaucoup aux Saintes-Vierges de l'art chrétien. Celles de
+Carnac ont été portées, loin du village, dans une cabane qui sert de
+musée. D'autres, de même style, ont eu ailleurs une tout autre fortune.
+Elles ont été prises pour des images de Marie, et, tenues pour
+miraculeuses, ont attiré des pèlerins dans le sanctuaire où on les avait
+déposées au sortir de terre.
+
+Voilà tout ce que, du haut du tertre Saint-Michel, nous pouvons
+découvrir de choses dans l'espace et le temps. Ce tertre a été fait de
+main d'homme, il est formé de pierres amoncelées et de vase marine. M.
+René Galles, en le creusant, a découvert le dolmen sous lequel un chef
+avait sa sépulture. On a vu ses os à demi dévorés par la flamme du
+bûcher, ses armes de jaspe et de bibriolite et ses colliers de jaspe
+rouge. On croit, d'après certains indices, qu'il a, sous cette montagne,
+un compagnon de mort dont la poussière demeure encore inviolée. Ainsi
+Achille voulut que ses cendres fussent mêlées à celles de Patrocle sous
+le même tertre funéraire. L'ombre de Patrocle était venue elle-même l'en
+prier, la nuit, pendant son sommeil. Elle lui avait dit: "Je te
+demanderai, ne l'oublie pas, que mes os ne soient pas séparés des tiens,
+Achille. Nous avons été nourris ensemble dans ta maison ... Que nos os
+soient renfermés dans la même urne d'or." C'est pourquoi Achille ordonna
+de ne faire d'abord pour son ami qu'un tertre bas.
+
+"Quand je serai mort, ajouta-t-il, élevez à lui et à moi une haute et
+large tombe, vous qui me survivrez."
+
+La tombe, dont nous foulons les herbes salées par l'embrun, est large et
+haute comme celle d'Achille et de Patrocle. Les guerriers qui y reposent
+étendus, avec leurs armes, furent sans doute des chefs illustres parmi
+les peuples. Mais un Homère n'a pas dit leur nom.
+
+A la place où nous sommes, sans doute, une vierge barbare, plus blanche
+que Polyxène, fut égorgée comme la fille de Priam. Et son âme indignée
+s'enfuit sous le ciel bas, entre la lande et l'Océan.
+
+Sainte-Anne-d'Auray, 28 juillet.
+
+C'était le jour du Pardon. On sait qu'on appelle pardon, en Bretagne, la
+fête paroissiale d'une église ou d'une chapelle. Les pèlerins qui s'y
+rendent y gagnent des indulgences, moyennant certaines pratiques pieuses
+et quelques dons au saint ou à la sainte. Dans leur seigneurie, les
+saints de Bretagne ont gardé la simplicité rustique. Ils acceptent des
+dons en nature. Encore faut-il leur payer la redevance selon l'usage et
+la coutume. Notre-Dame de Relec ne veut que des poules blanches. Sainte
+Anne, sa mère, n'a point cette délicatesse: elle reçoit tous les
+présents, et sa couronne est faite des joyaux des dames de Lorient et de
+Quimper.
+
+Il y a une petite lieue de la gare à Sainte-Anne. Le chemin qui, à
+travers la lande, conduit au village, était, quand nous le prîmes,
+couvert de pèlerins. Les coiffes blanches des paysannes brillaient au
+soleil, comme des ailes d'oiseaux de mer. Les hommes en veste brune, et
+coiffés du large chapeau d'où pend un ruban noir, allaient en silence,
+appuyés sur leur bâton de cornouiller. Et tout le long du chemin
+s'étendait une double haie de mendiants.
+
+Les uns, vieillards aveugles, blancs et chevelus, la main posée sur la
+tête d'un enfant, semblaient, dans leur majesté lamentable, les derniers
+bardes. Plus avant, une femme élevait en gémissant, sur le ciel bleu qui
+couvrait la lande, un bras si mutilé, si dépouillé de chair, si
+déchiqueté et si étrangement terminé par une main où ne restait plus que
+deux doigts, qu'on eût dit un bois de cerf trempé dans le sang des
+chiens décousus. Ailleurs se dressait une grande forme humaine terminée
+par une masse de chair sanguinolente et tuméfiée qu'on ne reconnaissait
+pour un visage que parce qu'elle en occupait la place. Puis c'étaient
+côte à côte, et appuyés les uns sur les autres, des innocents qui se
+ressemblaient par le vide du regard, par l'immobilité du sourire, par un
+perpétuel tremblement de tout le corps, et aussi par un air de famille;
+car ils étaient frères et soeurs, et peut-être, appuyés les uns aux
+autres, le sentaient-ils confusément. L'un d'eux, grand jeune homme à la
+barbe bouclée, vêtu d'une robe de femme, ouvrait tout grands des yeux
+bleus qui faisaient peur; on sentait que toutes les images de l'univers
+n'y entraient que pour s'y perdre. Et là, debout dans sa robe grise, de
+forme antique, plus étrange que ridicule, il avait l'air d'une statue
+taillée par un vieil imagier et qu'une puissance ténébreuse animait,
+comme cela est conté dans les vieux contes. Ces mendiants sont une des
+beautés de la Bretagne, une des harmonies de la lande et du rocher.
+
+Le chemin, sillonné de pèlerins et bordé de pauvres, aboutit à la grande
+place sur laquelle s'élève l'église de Sainte-Anne. Une foule rustique
+l'emplit. Toutes les paroisses du Morbihan sont là, et celles des îles
+patriarcales d'Houat et d'Hoedic. Des pèlerins sont venus en grand
+nombre du pays de Tréguier, du Léonnois et de la Cornouaille. Les hommes
+ont attaché au chapeau des brins d'ajonc et de bruyère. Mais c'en est
+fait du vieux costume celtique, et le paysan ne porte plus les braies
+séculaires, le bragonbras bouffant. Ils ont tous, même ceux du
+Finistère, un pantalon noir comme le sénateur Soubigou. Les femmes,
+heureusement, ont gardé la coiffure nationale. Leurs coiffes blanches,
+tantôt relevées en coquille sur le haut de la tête, tantôt pendantes sur
+les épaules, mettent dans les assemblées une grâce très douce, profonde
+et triste. La grande cornette des Vannetaises, le béguin empesé des
+femmes d'Auray, le serre-tête austère qui cache les cheveux des filles
+de Quimperlé, le bonnet aux ailes soulevées de celles du Pont-Aven, la
+coiffe de dentelle de Rosporden, le diadème de drap d'or et de pourpre
+de Pont-l'Abbé, les barbes, tendues comme des voiles, de Saint-Thegonec,
+le bavolet de Landerneau, toutes ces coiffures portées depuis tant de
+siècles chargent ces têtes nouvelles de toute la mélancolie du passé.
+Sur ces visages flétris en quelques années, et courbés sur cette dure
+terre qui les recouvrira bientôt, la coiffe des aïeules garde sa forme
+immuable. Passant des mères aux filles, elle enseigne que les
+générations succèdent aux générations et qu'en la race seule est la
+suite et la durée. Ainsi le pli d'un morceau de toile nous donne l'idée
+d'un temps beaucoup plus long que celui de l'existence humaine.
+
+Vêtues de noir, les joues, le cou voilés, les femmes du Morbihan ont
+l'air de religieuses. Leur plus grande beauté est dans leur douceur.
+Assises sur leurs talons, dans l'attitude qui leur est habituelle, elles
+ont une grâce paisible et lourde assez touchante. Coiffées et vêtues
+comme elles, leurs fillettes sont charmantes, sans doute parce que
+l'austérité du costume rend plus sensible la fraîcheur riante de
+l'enfance. Il n'y a rien de joli comme ces petites béguines de sept ou
+huit ans. Entre elles, volontiers, elles s'amusent à lutter sur l'herbe.
+C'est l'instinct de la race qui les pousse; car on sait qu'elles sont
+filles de vaillants lutteurs.
+
+L'église de Sainte-Anne est toute neuve et d'une richesse que le temps
+n'a pas encore éteinte. M. de Perthes, l'architecte, est peut-être un
+habile homme. Mais le temps a seul le secret des profondes harmonies. La
+place sur laquelle elle s'élève est bordée de petites boutiques où les
+femmes vont acheter des médailles, des chapelets, des cierges, des
+livres de cantiques en breton et en français, et des images d'Épinal.
+
+Je n'ai pas vu passer la procession. Je ne sais si elle a gardé le
+caractère de foi naïve qu'elle avait jadis. J'ai aperçu les bannières;
+elles m'ont paru trop neuves et trop belles.
+
+Autrefois, on voyait dans cette procession des marins portant les débris
+du navire sur lequel ils avaient été sauvés du naufrage, des
+convalescents traînant le linceul préparé pour eux et maintenant
+inutile, des hommes échappés à l'incendie et tenant à la main la corde
+ou l'échelle de leur salut. On y remarquait surtout les matelots
+d'Arzon. C'étaient les descendants des quarante-deux marins qui, dans la
+guerre de Hollande, en 1673, se vouèrent à sainte Anne et furent
+préservés des canons de Ruyter. Précédés de la croix d'argent de leur
+paroisse, ils marchaient, soutenant de leurs épaules le modèle d'un
+vaisseau de soixante-quatorze, pavoisé de tous ses pavillons, et ils
+chantaient une complainte dont voici quelques couplets:
+
+ Nous avons été de bande
+ Quarante et deux Arzonnois
+ A la guerre de Hollande,
+ Pour le plus grand de nos rois.
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Ce fut de juin le septième
+ Mil six cent septante et trois,
+ Que le combat fut extrême
+ De nous et de Hollandois.
+
+ Les boulets comme la grêle
+ Passaient parmi nos vaisseaux,
+ Brisant mâts, cordages, voile,
+ Et mettant tout en lambeaux.
+
+ La merveille est toute sûre
+ Que pas un homme d'Arzon
+ Ne reçut la moindre injure
+ Du mousquet ni du canon.
+
+ Un d'Arzon changeant de place,
+ Un boulet vint à passer,
+ Brisant de celui la face
+ Qui venait de s'y placer.
+
+ L'Arzonnois, la sauvant belle,
+ Eut l'épaule et les deux yeux
+ Tout couverts de la cervelle
+ De ce pauvre malheureux.
+
+ De Jésus la sainte aïeule,
+ Par un bienfait singulier,
+ Nous connaissons que vous seule
+ Nous gardiez en ce danger.
+
+
+Ce n'est pas là proprement une poésie populaire; ces vers sont l'oeuvre
+de quelque bon recteur qui savait le français dans les règles. Ils se
+chantent sur un vieil air triste à pleurer.
+
+Il y a en face de l'église un double escalier d'un assez beau style.
+C'est une imitation de la Scala santa de Rome dont les degrés sont toute
+l'année recouverts d'un tablier de bois. L'escalier d'Auray, comme
+l'autre, ne se monte qu'à genoux. On gagne neuf années d'indulgences
+pour chacune des marches ainsi gravies. Je vis une centaine de femmes
+occupées à cet exercice salutaire. Mais je dois dire que, pour la
+plupart, elles trichaient. Je les voyais fort bien poser le pied sur les
+degrés. La chair est faible. D'ailleurs, l'idée de tromper saint Pierre
+doit venir très naturellement à l'esprit d'une femme.
+
+Cet escalier est de style Louis XIII, ainsi que le cloître adossé à
+l'église. Le culte de sainte Anne d'Auray ne remonte pas plus haut que
+le XVIIe siècle. L'origine en est due aux visions d'un pauvre fermier de
+Keranna, nommé Yves Nicolazic.
+
+Ce brave homme avait des hallucinations de l'oeil et de l'ouïe. Parfois,
+il voyait un cierge allumé et, quand il revenait la nuit à la maison, le
+flambeau marchait à son côté, sans que le vent agitât la flamme. Par un
+soir d'été, comme il menait ses boeufs boire à a fontaine, il vit un
+belle dame, vêtue d'une robe d'une éclatante blancheur. Cette dame
+revint plusieurs fois le visiter dans sa maison et dans sa grange.
+
+Un jour, elle lui dit:
+
+"Yves Nicolazic, ne craignez point: je suis Anne, mère de Marie. Dites à
+votre recteur que, dans la pièce appelée le Bocenno, il y a eu
+autrefois, même avant qu'il y eût aucun village, une chapelle dédiée en
+mon nom. C'était la première de tout le pays, et il y a neuf cent
+vingt-quatre ans et six mois qu'elle a été ruinée. Je désire qu'elle
+soit rebâtie au plus tôt et que vous en preniez soin. Dieu veut que j'y
+sois honorée."
+
+Les visions du fermier Nicolazic n'ont rien de singulier. Avant lui
+Jeanne d'Arc, après lui le maréchal-ferrant de Salon, qui fut conduit à
+Louis XIV, et plus récemment le laboureur Martin de Gallardon eurent des
+hallucinations semblables et reçurent d'un personnage céleste une
+mission particulière. Comme Jeanne, comme le maréchal-ferrant, comme
+Martin, le fermier de Keranna résista d'abord à la voix du ciel,
+alléguant sa faiblesse, son ignorance, la grandeur de la tâche. Mais la
+dame de la fontaine insista; sa parole devint plus impérieuse. Les
+prodiges se multiplièrent. Il y eut des lueurs soudaines, des pluies
+d'étoiles. Quand on étudie d'un peu plus près les hallucinés qui crurent
+avoir une mission, on est frappé de la similitude, je dirais même de
+l'identité de leur état psychique et des actes qui en résultèrent.
+Nicolazic, obsédé par une idée fixe, alla trouver le recteur de
+Pluneret, qui le reçut fort mal et le renvoya rudement à son seigle et à
+ses bêtes. Le visionnaire ne se laissa pas décourager et il finit par
+triompher de tous les obstacles. Ce Nicolazic était un homme simple, ne
+sachant ni lire ni écrire et ne parlant que le breton.
+
+Il est aussi impossible de douter de sa sincérité que de celle de Jeanne
+d'Arc, du maréchal de Salon et de Martin de Gallardon. Mais il est
+probable qu'il fut aidé dans son entreprise par des gens habiles et
+avisés. Je n'ai pas eu le loisir d'étudier son histoire d'après les
+textes originaux, et je ne la connais que par des hagiographes modernes,
+dont la manière édifiante et béate exclut toute critique. Mais il me
+semble bien voir que le pauvre homme était conduit à son insu par M. de
+Kerlogen. Ce seigneur avait déjà donné le terrain sur lequel devait
+s'élever la chapelle. On devin l'intérêt qui poussait alors les
+catholiques bretons à susciter des voyants et à faire éclater des
+prodiges. Les progrès de la réforme les avaient effrayés et leurs
+craintes étaient vives encore. On était en 1625. En ce moment même,
+Soubise, qui avait reçu de l'armée calviniste de la Rochelle le
+commandement du Poitou, de la Bretagne et de l'Anjou, reprenait les
+armes et capturait une escadre royale à l'embouchure du Blavet. Il
+fallait ranimer la vieille foi, frapper un grand coup. Les visions du
+bon Nicolazic avaient éclaté à propos. On en profita.
+
+Nous disions tout à l'heure que les voyants qui reçoivent mission d'un
+ange ou d'un saint procèdent tous exactement de même. Tous donnent un
+signe. Jeanne, quand on l'arma, envoya chercher à Notre-Dame de Fierbois
+une épée marquée de cinq croix qui s'y trouvait effectivement. Et l'on
+conta depuis que cette arme était scellée dans le mur de l'église.
+
+Yves Nicolazic apporta, lui aussi, un signe de ce genre. Conduit par un
+cierge que tenait une mai invisible, le bonhomme descendit dans un
+fossé, gratta la terre et en tira une statue de bois représentant sainte
+Anne. Le lieu où cette image fut trouvée se nommait Ker-Anna, et il est
+possible, comme le nom semble l'indiquer, que ce fut l'emplacement d'une
+chapelle consacrée à la mère de la Vierge. Mais que cette chapelle eût
+été ruinée depuis neuf cent ving-quatre ans et six mois, comme le disait
+la dame blanche, c'est ce qu'il n'est pas possible de croire. Au VIIe
+siècle, ni sainte Anne ni sa fille n'avaient de sanctuaires ni d'images.
+Et, si cette dame blanche était sainte Anne elle-même, il faut bien
+admettre que sainte Anne ignorait sa propre iconographie. Cette
+difficulté n'embarrasse pas les Bretons que je vois au Pardon.
+
+Sainte Anne tant glorifiée dans Auray et dont l'image porte cette
+couronne fermée que l'art religieux n'avait posée jusqu'ici que sur le
+front de Marie, saine Anne n'a pas de légende. L'Évangile ne la nomme
+même pas. Saint Épiphane, le premier, je crois, parle de sa longue
+stérilité qui pesait sur elle comme une opprobre. A la fête des
+Tabernacles, le prêtre rejeta son offrande. Elle se cachait dans sa
+maison de Nazareth quand, déjà sur le retour, elle enfanta Marie.
+
+Les pèlerins d'Auray chantent, sur l'air d'Amaryllis, vous êtes blanche,
+un cantique dans lequel Anne demande en ces termes un enfant au ciel:
+
+ --Mon Dieu, mon tout que j'aime et que j'adore,
+ Ayez pitié de ma stérilité!
+ Depuis vingt ans elle me déshonore,
+ Couronnez-la par la fécondité.
+ Je vous promets, grand Dieu, plus de coeur que de bouche,
+ De vous offrir le fruit de notre couche.
+
+ Je n'ose plus hanter aucune amie.
+ Je ne reçois que mépris et qu'affront.
+ Otez, Seigneur, la tache d'infamie.
+ Que fait monter la honte sur mon front,
+ Jetez un seul regard sur votre humble servante
+ Qui, soumise à vos lois, et pleure et se lamente.
+
+Qu'importe, après tout, si cette assemblée d'Auray, qui réunit tant
+d'hommes dans une foi commune, a pour origine les hallucinations d'un
+malade ignorant! Le Breton n'a pas l'esprit d'examen; il est incapable
+de critique, et vraiment on ne peut lui en faire un reproche. L'esprit
+critique se développe dans des conditions trop particulières et trop
+rares pour exercer une action efficace sur les croyances de l'humanité.
+Ces croyances échappent absolument au contrôle de l'intelligence. Elles
+peuvent se montrer ineptes et absurdes sans compromettre l'autorité
+qu'elles exercent sur les âmes. C'est un lieu commun que de penser
+qu'elles sont consolantes. A la réflexion, on s'apercevrait peut-être
+que, le plus souvent, les hommes en reçoivent moins de plaisir que de
+peur. La foi des Bretons me semble particulièrement morne. Tout au
+moins, ils ne paraissent pas en tirer plus de joie que de leur petite
+pipe courte et de leur litre d'eau-de-vie. Ces hommes entêtés, sauvages
+et silencieux ressemblent aux Peaux-Rouges; et l'on ne peut se défendre,
+en les regardant, de prévoir le jour où, murmurant un cantique, buvant
+et fumant, ils se laisseront mourir en regardant la lande ou la mer.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pierre Noziere, by Anatole France
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PIERRE NOZIERE ***
+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
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+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
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+The Project Gutenberg EBook of Pierre Noziere, by Anatole France
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+Title: Pierre Noziere
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+Author: Anatole France
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+Release Date: November 21, 2003 [EBook #10160]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO Latin-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PIERRE NOZIERE ***
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+Produced by Walter Debeuf: http://users.belgacom.net/gc782486
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+PIERRE NOZIERE
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+par ANATOLE FRANCE
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+LIVRE PREMIER
+
+ENFANCE
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+I
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+L'HISTOIRE SAINTE ET LE JARDIN DES PLANTES
+
+
+La premiere idee que je recus de l'univers me vint de ma vieille Bible
+en estampes. C'etait une suite de figures du XVIIe siecle, ou le Paradis
+terrestre avait la fraicheur abondante d'un paysage de Hollande. On y
+voyait des chevaux brabancons, des lapins, de petits cochons, des
+poules, des moutons a grosse queue. Eve promenait parmi les animaux de
+la creation sa beaute flamande. Mais c'etaient la des tresors perdus.
+J'aimais mieux les chevaux.
+
+Le septieme feuillet (je le vois encore) representait l'arche de Noe au
+moment ou l'on embarque les couples de betes. L'arche de Noe etait, dans
+ma Bible, une sorte de longue caravelle surmontee d'un chateau de bois,
+avec un toit en double pente. Elle ressemblait exactement a une arche de
+Noe qu'on m'avait donnee pour mes etrennes et qui exhalait une bonne
+odeur de resine. Et cela m'etait une grande preuve de la verite des
+Ecritures.
+
+Je ne me lassais ni du Paradis ni du Deluge. Je prenais aussi plaisir a
+voir Samson enlevant les portes de Gaza. Cette ville de Gaza, avec ses
+tours, ses clochers, sa riviere, et les bouquets de bois qui
+l'environnaient, etait charmante. Samson s'en allait, une porte sous
+chaque bras. Il m'interessait beaucoup. C'etait mon ami. Sur ce point
+comme sur bien d'autres, je n'ai pas change. Je l'aime encore. Il etait
+tres fort, tres simple, il n'avait pas l'ombre de mechancete, il fut le
+premier des romantiques, et non certes le moins sincere.
+
+J'avoue que je demelais mal, dans ma vieille Bible, la suite des
+evenements, et que je me perdais dans les guerres des Philistins et des
+Amalecites. Ce que j'admirais le plus en ces peuples c'etaient leurs
+coiffures, dont la diversite m'etonne encore. On y voyait des casques,
+des couronnes, des chapeaux, des bonnets et des turbans merveilleux. Je
+n'oublierai de ma vie la coiffure que Joseph portait en Egypte. C'etait
+bien un turban, si vous voulez, et meme un large turban, mais il etait
+surmonte d'un bonnet pointu, et il s'en echappait une aigrette avec deux
+plumes d'autruche, et c'etait une coiffure considerable.
+
+Le Nouveau-Testament avait, dans ma vieille Bible, un charme plus
+intime, et je garde un souvenir delicieux du potager dans lequel Jesus
+apparaissait a Madeleine. "Et elle pensoit, dit le texte, que ce fust le
+maistre du jardin." Enfin, dans les sept oeuvres de la misericorde,
+Jesus-Christ, qui etait le pauvre, le prisonnier et le pelerin, voyait
+venir a lui une dame paree comme Anne d'Autriche, d'une grande
+collerette de point de Venise. Un cavalier, coiffe d'un feutre a plumes,
+le poing sur la hanche, cape au dos, chausse galamment de bottes en
+entonnoir, du perron d'un chateau aux murs de brique, faisait signe a un
+petit page, portant une buire et un gobelet d'argent, de verser du vin
+au pauvre, ceint de l'aureole. Que cela etait aimable, mysterieux et
+familier! Et comme Jesus-Christ, dans un cabinet de verdure, au pied
+d'un pavillon bati du temps du roi Henri, sous notre ciel humide et fin,
+semblait plus pres des hommes, et plus mele aux choses de ce monde!
+
+Chaque soir, sous la lampe, je feuilletais ma vieille Bible, et le
+sommeil, ce sommeil delicieux de l'enfance, invincible comme le desir,
+m'emportait dans ses ombres tiedes, l'ame toute pleine encore d'images
+sacrees. Et les patriarches, les apotres, les dames en collerette de
+guipure, prolongeaient dans mes reves leur vie surnaturelle. Ma Bible
+etait devenue pour moi la realite la plus sensible, et je m'efforcais
+d'y conformer l'univers.
+
+L'univers ne s'etendait pas, pour moi, beaucoup au dela du qui
+Malaquais, ou j'avais commence de respirer le jour, comme dit cette
+tendre vierge d'Alpe. Et je respirais avec delices le jour qui baigne
+cette region d'elegance et de gloire, les Tuileries, le Louvre, le
+Palais Mazarin. Parvenu a l'age de cinq ans, je n'avais pas encore
+beaucoup explore les parties de l'univers situees par-dela le Louvre,
+sur la rive droite de la Seine. La rive opposee m'etait mieux connue
+puisque je l'habitais. J'avais suivi la rue des Petits-Augustins
+jusqu'au bout, et je pensais bien que c'etait le bout du monde.
+
+La rue des Petits-Augustins s'appelle aujourd'hui rue Bonaparte. Au
+temps qu'elle etait au bout du monde, j'avais vu que, de ce cote, les
+bords de l'abime etaient gardes par un sanglier monstrueux et par quatre
+geants de pierre, assis en longues robes, un livre a la main, dans un
+pavillon, sur une grande cuve pleine d'eau, au milieu d'une plaine
+bordee d'arbres, pres d'une immense eglise. Vous ne me comprenez pas?
+vous ne savez plus ce que je veux dire?... Helas! apres une vie
+d'opprobre, le pauvre sanglier de la maison Bailli est mort depuis
+longtemps. Les generations nouvelles ne l'ont point vu subir, captif,
+les outrages des ecoliers. Elles ne l'ont point vu couche, l'oeil a demi
+clos, dans une resignation douloureuse. A l'angle de la rue Bonaparte,
+ou il etait loge dans une remise peinte en jaune et ornee de fresques
+representant des voitures de demenagement attelees de percherons gris
+pommele, s'eleve maintenant une maison a cinq etages. Et quand je passe
+devant la fontaine de la place Saint-Sulpice, les quatre geants de
+pierre ne m'inspirent plus de terreurs mysterieuses. Je sais, comme tout
+le monde, leurs noms, leur genie et leur histoire: ils s'appellent
+Bossuet, Fenelon, Flechier et Massillon.
+
+A l'occident aussi, j'avais touche les confins de l'univers ... Les
+hauteurs bouleversees de la Chaillot, la colline du Trocadero, sauvage
+alors, fleurie de bouillons blancs et parfumee de menthe, c'etait
+veritablement le bout du monde, les bords de l'abime ou l'on apercoit
+l'homme nu qui n'a qu'une jambe, et qui marche en sautant, l'homme
+poisson et l'homme sans tete qui porte un visage sur la poitrine. Aux
+abords du pont qui, de ce cote fermait l'univers, les quais etaient
+mornes, gris, poudreux. Point de fiacres, quelques promeneurs a peine.
+Ca et la, accoudes au parapet, de petits soldats qui taillaient une
+baguette et regardaient couler l'eau. Au pied du cavalier romain qui
+occupe l'angle droit du Champ-de-Mars, une vieille, accroupie au
+parapet, vendait des chaussons aux pommes et du coco. Le coco etait dans
+une carafe coiffee d'un citron. La poussiere et le silence passaient sur
+ces choses. Maintenant le pont d'Iena relie entre eux des quartiers
+neufs. Il a perdu l'aspect morne et desole qu'il avait dans mon enfance.
+La poussiere que le vent souleve sur la chaussee n'est plus la poussiere
+d'autrefois. Le cavalier romain voit de nouvelles figures et de
+nouvelles moeurs. Il ne s'en attriste pas: il est de pierre.
+
+Mais ce que j'aimais et connaissais le mieux, c'etaient les berges de la
+Seine; ma vieille bonne Nanette m'y menait promener tous les jours. J'y
+retrouvais l'arche de Noe de ma Bible en estampes. Car je ne doutais
+guere que ce ne fut le bateau de la Samaritaine, avec son palmier d'ou
+sortait merveilleusement une fumee mince et noire. Cela se concevait:
+comme il n'y avait plus de deluge, on avait fait de l'arche un
+etablissement de bains.
+
+Du cote du levant, j'avais visite le Jardin des Plantes et remonte la
+Seine jusqu'au pont d'Austerlitz. La etait la limite. Les plus hardis
+explorateurs de la nature finissent par trouver le point au dela duquel
+ils ne peuvent plus avancer. Il m'avait ete impossible d'aller plus loin
+que le pont d'Austerlitz. Mes jambes etaient petites et celles de ma
+bonne Nanette etaient vieilles; et malgre ma curiosite et la sienne, car
+nous aimions tous deux les belles promenades, il nous avait toujours
+fallu nous arreter sur un banc, sous un arbre, en vue du pont, au regard
+d'une marchande de gateaux de Nanterre. Nanette n'etait guere plus
+grande que moi. Et c'etait une sainte femme en robe d'indienne a
+ramages, avec un bonnet a tuyaux. Je crois que la representation qu'elle
+se faisait du monde etait aussi naive que celle que je m'en formais a
+son cote. Nous causions ensemble tres facilement. Il est vrai qu'elle ne
+m'ecoutait jamais. Mais il n'etait pas necessaire qu'elle m'ecoutat. Et
+ce qu'elle me repondait etait toujours a propos. Nous nous aimions
+tendrement l'un l'autre.
+
+Tandis qu'assise sur le banc, elle songeait avec douceur a des choses
+obscures et familieres, je creusais la terre avec ma pelle au pied d'un
+arbre, ou bien encore je regardais le pont qui terminait pour moi le
+monde connu.
+
+Qu'y avait-il au dela? Comme les savants, j'en etais reduit aux
+conjectures. Mais il se presentait a mon esprit une hypothese si
+raisonnable que je la tenais pour une certitude: c'est qu'au dela du
+pont d'Austerlitz s'etendaient les contrees merveilleuses de la Bible.
+Il y avait sur la rive droite un coteau que je reconnaissais pour
+l'avoir vu dans mes estampes, dominant les bains de Bethsabee.
+
+Au dela je placais la Terre-Sainte et la Mer Morte; je pensais que si on
+pouvait aller plus loin, on apercevrait Dieu le pere en robe bleue, sa
+barbe blanche emportee par le vent, et Jesus marchant sur les eaux, et
+peut-etre le prefere de mon coeur, Joseph, qui pouvait bien vivre
+encore, car il etait tres jeune quand il fut vendu par ses freres.
+
+J'etais fortifie dans ces idees par la consideration que le Jardin des
+Plantes n'etait autre chose que le Paradis terrestre un peu vieilli,
+mais, en somme, pas beaucoup change. De cela, je doutais encore moins
+que du reste; j'avais des preuves. J'avais vu le Paradis terrestre dans
+ma Bible, et ma mere m'avait dit: "Le Paradis terrestre etait un jardin
+tres agreable, avec de beaux arbres et tous les animaux de la creation."
+Or, le Jardin des Plantes, c'etait tout a fait le Paradis terrestre de
+ma Bible et de ma mere, seulement, on avait mis des grillages autour es
+betes, par suite du progres des arts et a cause de l'innocence perdue.
+Et l'Ange qui tenait l'epee flamboyante avait ete remplace, a l'entree,
+par un soldat en pantalon rouge.
+
+Je me flattais d'avoir fait la une decouverte assez importante. Je la
+tenais secrete. Je ne la confiai pas meme a mon pere, que j'interrogeais
+pourtant a toute minute sur l'origine, les causes et les fins des choses
+tant visibles qu'invisibles. Mais sur l'identification du Paradis
+terrestre au Jardin des Plantes, j'etais muet.
+
+Il y avait plusieurs raisons a mon silence. D'abord, a cinq ans, on
+eprouve de grandes difficultes a expliquer certaines choses. C'est la
+faute des grandes personnes, qui comprennent tres mal ce que veulent
+dire les petits enfants. Puis j'etais content de posseder seul la
+verite. J'en prenais avantage sur le monde. J'avais aussi le sentiment
+que si j'en disais quelque chose, on se moquerait de moi, on rirait, et
+que ma belle idee en serait detruite, ce dont j'eusse ete tres fache.
+Disons tout, je sentais, d'instinct, qu'elle etait fragile. Et peut-etre
+meme que, au fond de l'ame et dans le secret de ma conscience obscure,
+je la jugeais hardie, temeraire, fallacieuse et coupable. Cela est tres
+complexe. Mais on ne saurait imaginer toutes les complications de la
+pensee dans une tete de cinq ans.
+
+Nos promenades au Jardin des Plantes, c'est le dernier souvenir que
+j'aie garde de ma bonne Nanette qui etait si vieille quand j'etais si
+jeune, et si petite quand j'etais si petit. Je n'avais pas encore six
+ans accomplis, lorsqu'elle nous quitta a regret et regrettee de mes
+parents et de moi. Elle ne nous quitta pas pour mourir, mais je ne sais
+pourquoi, pour aller je ne sais ou. Elle disparut ainsi de ma vie, comme
+on dit que les fees, dans les campagnes, apres avoir pris l'apparence
+d'une bonne vieille pour converser avec les hommes, s'evanouissent dans
+l'air.
+
+
+
+
+II
+
+LE MARCHAND DE LUNETTES.
+
+
+En ce temps-la, le jour etait doux a respirer; tous les souffles de
+l'air apportaient des frissons delicieux; le cycle des saisons
+s'accomplissait en surprises joyeuses et l'univers souriait dans sa
+nouveaute charmante. Il en etait ainsi parce que j'avais six ans.
+J'etais deja tourmente de cette grande curiosite qui devait faire le
+trouble et la joie de ma vie, et me vouer a la recherche de ce qu'on ne
+trouve jamais.
+
+Ma cosmographie--j'avais une cosmographie--etait immense. Je tenais le
+quai Malaquais, ou s'elevait ma chambre, pour le centre du monde. La
+chambre verte, dans laquelle ma mere mettait mon petit lit pres du sien,
+je la considerais, dans sa douceur auguste et dans sa saintete
+familiere, comme le point sur lequel le ciel versait ses rayons avec ses
+graces, ainsi que cela se voit dans les images de saintete. Et ces
+quatre murs, si connus de moi, etaient pourtant pleins de mystere.
+
+La nuit, dans ma couchette, j'y voyais des figures etranges, et, tout a
+coup, la chambre si bien close, tiede, ou mouraient les dernieres lueurs
+du foyer, s'ouvrait largement a l'invasion du monde surnaturel.
+
+Des legions de diables cornus y dansaient des rondes; puis, lentement,
+une femme de marbre noir passait en pleurant, et je n'ai su que plus
+tard que ces diablotins dansaient dans ma cervelle et que la femme
+lente, triste et noire etait ma propre pensee.
+
+Selon mon systeme, auquel il faut reconnaitre cette candeur qui fait le
+charme des theogonies primitives, la terre formait un large cercle
+autour de ma maison. Tous les jours, je rencontrais allant et venant par
+les rues, des gens qui me semblaient occupes a une sorte de jeu tres
+complique et tres amusant: le jeu de la vie. Je jugeais qu'il y en avait
+beaucoup, et peut-etre plus de cent.
+
+Sans douter le moins du monde que leurs travaux, leurs difformites et
+leurs souffrances ne fussent une maniere de divertissement, je ne
+pensais pas qu'ils se trouvassent comme moi sous une influence
+absolument heureuse, a l'abri, comme je l'etais, de toute inquietude. A
+vrai dire, je ne les croyais pas aussi reels que moi; je n'etais pas
+tout a fait persuade qu'ils fussent des etres veritables, et quand, de
+ma fenetre, je les voyais passer tout petits sur le pont des
+Saints-Peres, ils me semblaient plutot des joujoux que des personnes, de
+sorte que j'etais presque aussi heureux que l'enfant geant du conte qui,
+assis sur une montagne, joue avec les sapins et les chalets, les vaches
+et les moutons, les bergers et les bergeres.
+
+Enfin, je me representais la creation comme une grande boite de
+Nuremberg, dont le couvercle se refermait tous les soirs, quand les
+petits bonshommes et les petites bonnes femmes avaient ete soigneusement
+ranges.
+
+En ce temps-la, les matins etaient doux et limpides, les feuilles vertes
+frissonnaient innocemment sous la brise legere. Sur le quai, sur mon
+beau quai Malaquais ou Mme Mathias, apres Nanette, Mme Mathias, aux yeux
+de braise, au coeur de cire, promenait ma petite enfance, des armes
+precieuses etincelaient aux etages des boutiques, de fines porcelaines
+de Saxe s'y etageaient, brillantes comme des fleurs. La Seine qui
+coulait devant moi me charmait par cette grace naturelle aux eaux,
+principe des choses et source de la vie. J'admirais ingenument ce
+miracle charmant du fleuve qui, le jour, porte les bateaux en refletant
+le ciel, et la nuit, se couvre de pierreries et de fleurs lumineuses. Et
+je voulais que cette belle eau fut toujours la meme, parce que je
+l'aimais. Ma mere me disait que les fleuves vont a l'Ocean et que l'eau
+de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idee comme
+excessivement triste. En cela, je manquais peut-etre d'esprit
+scientifique, mais j'embrassais une chere illusion; car, au milieu des
+maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'ecoulement universel
+des choses.
+
+Le Louvre et les Tuileries qui etendaient en face de moi leur ligne
+majestueuse, m'etaient un grand sujet de doute. Je ne pouvais croire que
+ces monuments fussent l'ouvrage de macons ordinaires, et pourtant ma
+philosophie de la nature ne me permettait pas d'admettre que ces murs se
+fussent eleves par enchantement. Apres de longues reflexions, je me
+persuadais que ces palais avaient ete batis par de belles dames et de
+magnifiques cavaliers, vetus de velours, de satin, de dentelles,
+couverts d'or et de pierreries et portant des plumes au chapeau.
+
+On sera peut-etre surpris qu'a six ans j'eusse une idee si peu exacte du
+monde. Mais il faut considerer que j'etais a peine sorti de Paris ou le
+docteur Noziere, mon pere, etait retenu toute l'annee.
+
+J'avais fait, il est vrai, deux ou trois petits voyages en chemin de
+fer, mais je n'en avais tire aucun profit au point de vue de la
+geographie.
+
+C'etait une science tres negligee en ce temps-la. On s'etonnera aussi
+que j'eusse du monde moral une conception si peu conforme a la realite
+des choses.
+
+Mais songez que j'etais heureux et que les etres heureux ne savent pas
+grand'chose de la vie. La douleur est la grande educatrice des hommes.
+C'est elle qui leur a enseigne les arts, la poesie et la morale; c'est
+elle qui leur a inspire l'heroisme avec la pitie; c'est elle qui a donne
+du prix a la vie en permettant qu'elle fut offerte en sacrifice; c'est
+elle, c'est l'auguste et bonne douleur qui a mis l'infini dans l'amour.
+
+En attendant ses lecons, je fus temoin d'un evenement horrible qui
+bouleversa de fond en comble ma conception physique et morale de
+l'univers.
+
+Mais il est indispensable de vous dire tout d'abord qu'en ce temps-la un
+marchand de lunettes etalait ses boites sur le quai Malaquais, le long
+du mur de ce bel hotel de Chimay qui ouvre avec une grace si noble, sur
+sa cour d'honneur, les deux battants sculptes d'une porte a fronton
+Louis XIV.
+
+J'etais en grande familiarite avec ce marchand de lunettes. Tous les
+jours, Mme Mathias, en me menant a la promenade, s'arretait devant
+l'etalage du lunetier. Elle lui demandait avec interet: "Eh bien!
+monsieur Hamoche, comment va?"
+
+Et ils faisaient un bout de causette.
+
+Et moi, tout en ecoutant, j'examinais les lunettes, les conserves, les
+pince-nez, la sebile des medailles et les echantillons mineralogiques
+qui etaient toute la fortune du lunetier, et qui me semblaient un grand
+tresor. J'etais etonne surtout de la quantite de verres bleutes que
+contenaient les petites vitrines de M. Hamoche et, aujourd'hui encore,
+je crois que M. Hamoche s'exagerait l'importance des lunettes bleues
+dans l'optique usuelle.
+
+Au reste, incolores ou bleus, ses verres dormaient paisiblement dans
+leurs boites; personne ne les regardait, non plus que ses medailles et
+ses mineraux, et la rouille devorait les montures d'acier des besicles.
+
+"Eh bien! ca va t'il mieux, les affaires?" demandait Mme Mathias.
+
+M. Hamoche, les bras croises, morne, le regard a l'horizon, ne repondait
+pas.
+
+C'etait un petit homme tout a fait chauve, avec un crane enorme, des
+yeux sombres et enflammes, des joues pales et une longue barbe d'un noir
+bleu.
+
+Son costume, comme son air, etait etrange. Il portait une longue
+redingote de drap vert olive qui etait devenue jaune sur les epaules et
+sur le dos, et dont les pans lui tombaient aux pieds. Et il etait coiffe
+du plus haut chapeau de haute forme qu'on ait jamais vu, tout casse,
+tout luisant, prodigieux monument de misere et de vanite. Non! les
+affaires n'allaient pas. M. Hamoche ne ressemblait pas assez a une
+personne qui vend des lunettes, et ses lunettes ne ressemblaient pas
+assez a des lunettes qu'on achete.
+
+Aussi bien, il etait devenu lunetier par l'injure du sort et, sous le
+mur de Chimay, il prenait les attitudes de Napoleon a Sainte-Helene. Lui
+aussi, il etait un Titan foudroye.
+
+A juger par le peu que j'en ai retenu, ses conversations avec ma vieille
+bonne roulaient sur d'etranges et lointaines aventures. Il y parlait
+d'une longue navigation sur l'Ocean Pacifique, de campements sous les
+cedres rouges, et de Chinois fumeurs d'opium.
+
+Il disait comment il avait recu un coup de couteau d'un Espagnol, dans
+une ruelle de Sacramento, et comment des Malais lui avaient vole son or.
+Ses mains tremblaient et il repetait sans cesse ce mot tragique: OR.
+
+M. Hamoche etait alle comme tant d'autres en Californie, a la conquete
+de l'or. Il avait fait le reve de ces placers a fleur de terre et de ce
+sol prodigieux qui, a peine gratte, decouvrait des tresors.
+
+Helas! il n'avait rapporte de la Sierra-Nevada que la fievre, la misere,
+la haine et le degout incurable du travail et de la pauvrete.
+
+Mme Mathias l'ecoutait, les mains jointes sur son tablier, et elle lui
+repondait en hochant la tete:
+
+"Dieu n'est pas toujours juste!"
+
+Et nous nous en allions, elle et moi, trouble et pensifs, vers les
+Champs-Elysees. L'Ocean Pacifique, la Californie, les Espagnols, les
+Chinois, les Malais, les placers, les montagne d'or et les rivieres
+d'or, tout cela evidemment ne pouvait pas tenir dans le monde tel que je
+le concevais, et les discours du lunetier m'enseignaient que la terre ne
+finit point, comme je le croyais, a la place Saint-Sulpice et au pont
+d'Iena.
+
+M. Hamoche m'ouvrait l'esprit, et je ne pouvais voir sa mince figure,
+emphatique et fievreuse, sans ressentir le frisson de l'inconnu. Il
+m'enseignait que la terre est grande, grande a s'y perdre, et couverte
+de choses vagues et terribles. Pres de lui, je sentais aussi que la vie
+n'est pas un jeu et qu'on y souffre reellement. Et cela surtout me
+jetait dans des etonnements profonds. Car enfin, je voyais bien que M.
+Hamoche etait malheureux.
+
+"Il est malheureux!" disait Mme Mathias.
+
+Et ma mere disait aussi:
+
+"Ce pauvre homme! il est dans la misere!"
+
+C'en etait fait. J'avais perdu ma confiance premiere dans la bonte de la
+nature. Et, sans doute, je ne surprendrai personne si je dis que je ne
+l'ai jamais retrouvee depuis.
+
+Tout en m'inquietant, M. Hamoche m'interessait beaucoup. Il m'arrivait
+quelquefois de le rencontrer, le soir, dans mon escalier. Ce n'etait
+point extraordinaire, car il habitait une mansarde dans notre maison. A
+la tombee du jour, il grimpait les degres, ayant sous chaque bras une
+boite longue et noire, qui renfermait, assurement, les lunettes et les
+mineraux. Mais ces deux boites ressemblaient a deux petits cercueils, et
+j'avais peur, comme si cet homme de malheur etait un croque-mort ...
+
+N'emportait-il pas ma confiance et ma securite? Maintenant, je doutais
+de tout, puisque, reposant sous notre toit, dans la maison benie, cet
+homme n'etait pas heureux.
+
+Sa mansarde donnait sur la cour, et ma bonne m'avait dit que, pour s'y
+tenir debout, il fallait passer la tete par la fenetre a tabatiere. Et,
+comme je n'etais pas toujours serieux a cette epoque, je riais de tout
+mon coeur a la pensee que M. Hamoche, dans sa chambre, ne quittait pas
+son chapeau, que ce chapeau, prodigieusement haut, s'elevait sur le toit
+au-dessus des tuyaux, et qu'il y manquait seulement une de ces fleches
+de zinc qui tournent au vent.
+
+A six ans, on a l'esprit mobile. Depuis quelque temps, je ne songeais
+plus au lunetier, au chapeau, aux deux cercueils, quand un jour--il me
+souvient que c'etait un jour de printemps,--il etait six heures et
+demie, et nous etions a table ... On dinait de bonne heure, sur le quai
+Malaquais, dans ce temps-la. Un jour, dis-je, Mme Mathias, qui etait
+tres consideree dans la maison, vint dire a mon pere:
+
+"Le marchand de lunettes est tres malade, la-haut, dans sa mansarde. Il
+a une fievre de cheval.
+
+--J'y vais", dit mon pere en se levant.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il revint.
+
+"Eh bien? demanda ma mere.
+
+--On ne peut rien dire encore, repondit mon pere, en reprenant sa
+serviette avec la tranquillite d'un homme habitue a toutes les miseres
+humaines. Je croirais a une fievre cerebrale. L'excitation nerveuse est
+tres intense. Naturellement, il ne veut pas entendre parler de
+l'hopital. Il faudra pourtant bien l'y porter: on ne peut le soigner que
+la."
+
+Je demandai:
+
+"Est-ce qu'il en mourra?"
+
+Mon pere, sans repondre, souleva legerement les epaules.
+
+Le lendemain, il faisait un beau soleil; j'etais seul dans la salle a
+manger. Par la fenetre ouverte, et qui donnait sur la cour, les
+piaillements vigoureux des moineaux entraient avec des flots de lumiere
+et les senteurs des lilas cultives par notre concierge, grand amateur de
+jardins. J'avais une arche de Noe toute neuve, qui poissait les doigts
+et sentait cette bonne odeur de jouet neuf que j'aimais tant. Je
+rangeais sur la table les animaux par couples, et deja le cheval,
+l'ours, l'elephant, le cerf, le mouton et le renard, s'acheminaient deux
+a deux vers l'arche qui devait les sauver du deluge.
+
+On ne sait pas ce que les joujoux font naitre de reves dans l'ame des
+enfants. Ce paisible et minuscule defile de tous les animaux de la
+creation m'inspirait vraiment une idee mystique et douce de la nature.
+J'etais penetre de tendresse et d'amour. Je goutais a vivre une joie
+inexprimable.
+
+Tout a coup, un bruit sourd de chute retentit dans la cour; un bruit
+profond et comme lourd, inoui, qui me glaca d'epouvante.
+
+Pourquoi, par quel instinct ai-je frissonne? Je n'avais jamais entendu
+ce bruit-la. Comment en avais-je, instantanement, senti toute l'horreur?
+Je m'elance a la fenetre. Je vois, au milieu de la cour, quelque chose
+d'affreux! un paquet informe et pourtant humain, une loque sanglante.
+Toute la maison s'emplit de cris de femmes et d'appels lugubres. Ma
+vieille bonne entre, bleme, dans la salle a manger:
+
+"Mon Dieu! le marchand de lunettes qui s'est jete par la fenetre, dans
+un acces de fievre chaude!"
+
+De ce jour, je cessai definitivement de croire que la vie est un jeu, et
+le monde une boite de Nuremberg. La cosmogonie du petit Pierre Noziere
+alla rejoindre dans l'abime des erreurs humaines a carte du monde connu
+des anciens et le systeme de Ptolemee.
+
+
+
+
+III
+
+MADAME MATHIAS
+
+
+Mme Mathias etait une sorte de femme de charge et de bonne d'enfant qui,
+par son grand age et son mauvais caractere, s'etait attire beaucoup de
+consideration. Mon pere et ma mere, qui l'avaient attachee a ma tres
+petite personne, ne l'appelaient que Mme Mathias, et ce fut pour moi une
+grande surprise d'apprendre un jour qu'elle avait un nom de bapteme, un
+nom de jeune fille, un petit nom, et qu'elle se nommait Virginie. Mme
+Mathias avait eu des malheurs, elle en gardait la fierte. Les joues
+creuses, avec des yeux de braise sous les meches grises de ses cheveux
+qui se tordaient hors de sa coiffe, noire, seche, muette, sa bouche
+ruinee, son menton menacant et son morne silence, affligeaient mon pere.
+
+Maman, qui gouvernait la maison avec la vigilance d'une reine
+d'abeilles, avouait pourtant qu'elle n'osait pas faire d'observation a
+cette femme d'age, qui la regardait en silence avec des yeux de louve
+traquee. Mme Mathias etait generalement redoutee. Seul dans la maison,
+je n'avais pas peur d'elle. Je la connaissais, je l'avais devinee, je la
+savais faible.
+
+A huit ans, j'avais mieux compris une ame que mon pere a quarante, bien
+que mon pere eut l'esprit meditatif, assez d'observation pour un
+idealiste, et quelques notions de physiognomonie puisees dans Lavater.
+Je me rappelle l'avoir entendu longuement disserter sur le masque de
+Napoleon rapporte de Sainte-Helene par le docteur Antomarchi, et dont
+une epreuve en platre, pendue dans son cabinet, a terrifie mon enfance.
+
+Mais il faut dire que j'avais sur lui un grand avantage: j'aimais Mme
+Mathias, et Mme Mathias m'aimait. J'etais inspire par la sympathie; il
+n'etait guide que par la science. Encore ne s'appliquait-il pas beaucoup
+a penetrer le caractere de Mme Mathias. Ne prenant aucun plaisir a la
+voir, il ne la regardait guere, et peut-etre ne l'avait-il point assez
+observee pour s'apercevoir qu'un petit nez mou, d'une innocente rondeur,
+s'etait singulierement plante au milieu du masque austere sous lequel
+elle figurait dans la vie.
+
+Et ce nez, en effet, ne se faisait pas remarquer. Il passait presque
+inapercu sur cette scene de desolation violente qu'etait le visage de
+Mme Mathias. Pourtant il etait digne d'interet. Tel que je le retrouve
+au fond de ma memoire, il m'emeut par je ne sais quelle expression de
+tendresse souffrante et d'humilite douloureuse. Je suis le seul etre au
+monde qui y ait fait attention, et encore, n'ai-je commence a le bien
+comprendre que lorsqu'il n'etait plus qu'un souvenir lointain, garde par
+moi seul.
+
+C'est maintenant surtout que j'y songe avec interet. Ah! Madame Mathias,
+que ne donnerais-je pas pour vous revoir aujourd'hui telle que vous
+etiez dans votre vie terrestre, tricotant des bas, une aiguille fichee
+sur l'oreille, sous votre bonnet a tuyaux, et des besicles enormes
+chaussant le bout de votre nez trop faible pour les porter. Vos besicles
+glissaient toujours, et vous en eprouviez toujours une impatience
+nouvelle; car vous n'avez jamais su vous soumettre en riant a la
+necessite, et vous portiez au milieu des miseres domestiques une ame
+indignee.
+
+Ah! Madame Mathias, Madame Mathias, que ne donnerais-je point pour vous
+revoir telle que vous futes, ou du moins pour savoir ce que vous etes
+devenue, depuis trente ans que vous avez quitte ce monde ou vous aviez
+si peu de joie, ou vous teniez si peu de place et que vous aimiez tant.
+Je l'ai senti, vous aimiez la vie, et vous vous attachiez aux affaires
+terrestres avec cette obstination desesperee des malheureux. Si j'avais
+de vos nouvelles, Madame Mathias, j'en recevrais infiniment de
+contentement et de paix. Dans le cercueil des pauvres ou vous vous en
+etes allee par un beau jour de printemps, il m'en souvient, par un de
+ces beaux jours dont vous goutiez si bien la douceur, chere dame, vous
+emportiez mille choses touchantes, tout un monde d'idees cree par
+l'association de votre vieillesse et de mon enfance. Qu'en avez-vous
+fait, Madame Mathias? La ou vous etes, vous souvient-il encore de nos
+longues promenades?
+
+Chaque jour, apres le dejeuner, nous sortions ensemble; nous gagnions
+les avenues desertes, les quais desoles de Javel et de Billy, la morne
+plaine de Grenelle, ou le vent soulevait tristement la poussiere. Ma
+petite main serree dans sa main rugueuse, qui me rassurait, je
+parcourais des yeux la rude immensite des choses. Entre cette vieille
+femme, ce petit garcon reveur et ces paysages melancoliques de banlieue,
+il y avait des harmonies profondes. Ces arbres poudreux, ces cabarets
+peints en rouge, l'invalide qui passait, la cocarde a la casquette; la
+marchande de gateaux aux pommes, assise contre le parapet, a cote de ses
+carafes de coco bouchees avec des citrons, voila le monde dans lequel
+Mme Mathias se sentait a l'aise. Mme Mathias etait peuple.
+
+Or, un jour d'ete, comme nous longions le quai d'Orsay, je la priai de
+descendre sur la berge pour voir de plus pres les grues decharger du
+sable, ce a quoi elle consentit tout de suite. Elle faisait toujours
+tout ce que je voulais, parce qu'elle m'aimait et que ce sentiment lui
+otait toute force. Au bord de l'eau et tenant ma bonne par un pan de sa
+jupe d'indienne a fleurs, je regardais curieusement la machine qui, d'un
+air patient d'oiseau pecheur, prenait sur le bateau les paniers pleins,
+puis, promenant en demi-cercle sa longue encolure, les allait verser sur
+la rive. A mesure que le sable s'amassait, des hommes en pantalon de
+toile bleue, nus jusqu'a la ceinture, la chair couleur de brique, le
+jetaient par pelletees contre un crible.
+
+Je tirai la jupe d'indienne.
+
+"M'ame Mathias, pourquoi ils font ca? dis, m'ame Mathias?"
+
+Elle ne repondit point. Elle s'etait baissee pour ramasser quelque chose
+a terre. Je croyais d'abord que c'etait une epingle. Elle en trouvait
+chaque jour deux ou trois, qu'elle piquait a son corsage. Mais, cette
+fois, ce n'etait pas une epingle. C'etait un couteau de poche, dont le
+manche de cuivre representait la colonne Vendome.
+
+"Montre, montre-moi ce couteau, m'ame Mathias. Donne-le moi! Pourquoi tu
+ne me le donnes pas, dis?"
+
+Immobile, muette, elle regardait le petit couteau avec une attention
+profonde et je ne sais quoi d'egare qui me fit presque peur.
+
+"M'ame Mathias, qu'est-ce que tu as, dis?"
+
+Elle murmura, d'une voix faible que je ne lui connaissais pas:
+
+"Il en avait un tout pareil.
+
+--Qui donc ca? M'ame Mathias, qui donc qu'en avait un tout pareil?"
+
+Et tiree par la robe, elle me regarda, de ses yeux brules, ou l'on ne
+voyait que du rouge et du noir, toute surprise, comme si elle ne me
+savait plus la, et elle me repondit:
+
+"Mais c'etait Mathias, donc; c'etait Mathias.
+
+--Qui Mathias?"
+
+Elle se passa la main sur les paupieres qui resterent froissees et
+tirees, mit soigneusement le couteau dans sa poche, sous son mouchoir,
+et me repondit:
+
+"Mathias, mon mari.
+
+--Alors, tu l'avais epouse.
+
+--Je l'avais epouse pour mon malheur! J'etais riche, j'avais un moulin a
+Aunot, pres de Chartres. Il a mange la farine, l'ane et le moulin, et
+tout! Il m'a mise sur la paille et, quand je n'ai plus rien eu, il m'a
+quittee. C'etait un ancien militaire, un grenadier de l'Empereur, blesse
+a Waterloo. Il avait pris du vice a l'armee."
+
+Tout cela m'etonnait beaucoup; je reflechis un instant et je dis:
+
+"Ton mari, ce n'etait pas un mari comme papa, n'est-ce pas, m'ame
+Mathias?"
+
+Mme Mathias ne pleurait plus; c'est avec une sorte de fierte qu'elle me
+repondit:
+
+"Des hommes comme Mathias, il n'y en a plus. Il avait tout pour lui,
+celui-la! Grand, fort, et beau, et malin, et jovial! Et toujours bien
+tenu, toujours une rose a la boutonniere. C'etait un homme bien
+agreable!"
+
+
+
+
+IV
+
+L'ECRIVAIN PUBLIC
+
+
+Dans l'humble maison que ma mere gouvernait avec sagesse, Mme Mathias
+n'etait precisement ni femme de charge ni bonne d'enfant, bien qu'elle
+s'occupat du menage et me menat promener tous les jours. Son grand age,
+son visage fier, son caractere ombrageux et farouche, donnaient a sa
+domesticite un air d'independance; elle gardait dans les soins les plus
+familiers l'expression tragique d'une personne qui a eu des malheurs; le
+souvenir lui en demeurait cher, et elle le conservait precieusement au
+dedans d'elle. Les levres serrees par l'habitude du silence, elle
+n'aimait point a raconter les aventures de sa vie passee.
+
+Elle apparaissait dans mon imagination d'enfant comme une maison devoree
+par un antique incendie. Je savais seulement que, nee, ainsi qu'elle le
+disait, l'annee de la mort du roi, fille de riches fermiers beaucerons,
+de bonne heure orpheline, elle avait epouse en 1815, a l'age de
+vingt-deux ans, le capitaine Mathias, un bien bel homme qui, mis a la
+demi-solde par les Bourbons, disait leur fait aux chevaliers du Lys,
+qu'il appelait poliment les compagnons d'Ulysse. Mes parents etaient un
+peu plus instruits. Ils n'ignoraient point que le capitaine Mathias
+avait mange les ecus de la fermiere au Rocher de Cancale, et que,
+laissant ensuite sa pauvre femme sur la paille, il s'en etait alle
+courir les filles. Dans les premieres annees de la monarchie de Juillet,
+Mme Mathias l'avait retrouve, par grand hasard, tandis qu'il sortait
+d'un cabaret de la rue de Rambuteau, ou, rase de frais, le teint vermeil
+sous ses cheveux blancs, une rose a la boutonniere, il donnait chaque
+jour des consultations aux commercants poursuivis par les huissiers.
+
+Il redigeait des actes devant une bouteille de vin blanc, en souvenir de
+son premier etat; car il avait ete saute-ruisseau avant d'entrer au
+regiment. Elle l'avait repris alors; elle l'avait ramene chez elle avec
+une joie triomphale. Mais il n'y etait pas reste longtemps; il avait
+disparu un jour, emportant, disait-on, une douzaine d'ecus caches par
+Mme Mathias sous sa paillasse. Depuis lors, on n'avait plus de ses
+nouvelles. On croyait qu'il s'etait laisse mourir dans un lit d'hopital,
+et on l'en approuvait.
+
+"C'est pour vous une delivrance", disait mon pere a Mme Mathias.
+
+Alors des larmes brulantes et comme enflammees montaient aux yeux de Mme
+Mathias; ses levres tremblaient, et elle ne repondait pas.
+
+Or, un jour de printemps, Mme Mathias, ayant serre sur ses epaules son
+terrible chale noir, m'emmena promener a l'heure accoutumee. Mais elle
+ne me conduisit pas ce jour-la aux Tuileries, notre jardin royal et
+familier, ou tant de fois, laissant ma balle et mes billes, j'avais
+colle mon oreille contre le piedestal de la statue du Tibre pour ecouter
+des voix mysterieuses. Elle ne me conduisit pas vers ces boulevards
+calmes et tristes d'ou l'on voit, au-dessus des lignes poudreuses des
+arbres, le dome dore sous lequel est couche dans son tombeau rouge
+Napoleon; elle ne me conduisit pas vers les avenues monotones ou elle se
+plaisait, assise sur un banc, a causer avec quelque invalide, tandis que
+je faisais des jardins dans la terre humide.
+
+En ce jour de printemps, elle prit un chemin inaccoutume, suivit des
+rues encombrees de passants et de voitures, bordees de boutiques ou
+s'etalaient des objets innombrables et divers, dont j'admirais les
+formes sans en concevoir l'usage. Les pharmacies surtout m'etonnaient
+par la grandeur et l'eclat de leurs bocaux. Quelques-unes de ces
+boutiques etaient peuplees de grandes statues peintes et dorees. Je
+demandai:
+
+"Quoi c'est, m'ame Mathias?"
+
+Et Mme Mathias me repondit avec la fermete d'une citoyenne nourrie dans
+les faubourgs de Paris:
+
+"C'est rien, c'est des bons dieux."
+
+Ainsi, dans ma tendre enfance, tandis que ma mere m'inclinait doucement
+au culte des images, Mme Mathias m'enseignait a mepriser la
+superstition. De la voie etroite ou nous etions, une grande place
+plantee de petits arbres m'apparut soudain. Je la reconnus et il me
+souvint de ma bonne Nanette en revoyant ce pavillon etrange ou des
+pretres de pierre sont assis, les pieds dans la vasque d'une fontaine.
+C'est avec Nanette que, dans des temps vagues et d'incertaine memoire,
+j'avais visite ces choses. En les revoyant, je fus saisi du regret de
+Nanette perdue. J'eus envie de courir en pleurant et en criant:
+"Nanette!" Mais soit faiblesse d'ame, soit delicatesse obscure du coeur,
+soit debilite d'esprit, je ne parlai point de Nanette a Mme Mathias.
+
+Nous traversames la place et nous nous engageames dans des ruelles aux
+paves pointus, qu'une grande eglise recouvrait de son ombre humide. Sur
+les portails ornes de pyramides et de boules moussues, ca et la une
+statue faisait un grand geste en l'air et des couples de pigeons
+s'envolaient devant nous.
+
+Ayant contourne la grande eglise, nous primes une rue bordee de porches
+sculptes et de vieux murs au-dessus desquels les acacias penchaient
+leurs branches fleuries. Il y avait, a gauche, dans une encoignure, une
+echoppe vitree avec cette enseigne: Ecrivain public. Des lettres et des
+enveloppes etaient collees sur tous les carreaux. Du toit de zinc
+sortait un tuyau de cheminee coiffe d'un grand chapeau. Mme Mathias
+tourna le bec de canne et, me poussant devant elle, entra dans
+l'echoppe. Un vieillard, courbe sur une table, leva la tete a notre vue.
+Des favoris en fer a cheval bordaient ses joues roses. Ses cheveux
+blancs s'enlevaient sur son front comme dans un coup de vent orageux. Sa
+redingote noire etait par endroits blanchie et luisante. Il portait un
+bouquet de violettes a la boutonniere.
+
+"Tiens! c'est la vieille!" dit-il sans se lever.
+
+Puis me regardant d'un air peu sympathique:
+
+"C'est ton petit bourgeois, hein? demanda-t-il.
+
+--Oh! repondit Mme Mathias, il est gentil enfant, quoiqu'il me fasse
+souvent endever.
+
+--Hum! fit l'ecrivain public. Il est maigrichon et palot. Ca ne fera pas
+un fameux soldat."
+
+Mme Mathias contemplait le vieil ecrivain public avec des yeux ardents
+de tendresse; elle lui dit d'une voix souple, que je ne lui connaissais
+pas:
+
+"Eh! ben? comment vas-tu, Hippolyte?
+
+--Oh! dit-il, la sante n'est pas mauvaise. Le coffre est bon. Mais les
+affaires ne vont pas. Trois ou quatre lettres a cinq sous piece, le
+matin. Et c'est tout ..."
+
+Puis il haussa les epaules, comme pour secouer les soucis, et, tirant de
+dessous la table une bouteille et des verres, il nous versa du vin
+blanc.
+
+"A ta sante, la vieille!
+
+--A ta sante, Hippolyte!"
+
+Le vin etait piquant. En y trempant mes levres, je fis la grimace.
+
+"C'est une petite demoiselle, dit le vieillard. A son age, j'etais deja
+porte sur le vin et les amours. Mais on ne fait plus des hommes comme
+moi. Le moule en est brise."
+
+Puis, me posant lourdement la main sur l'epaule:
+
+"Tu ne sais pas, mon ami, que j'ai servi le petit caporal et fait toute
+la campagne de France. J'etais a Craonne et a Fere-Champenoise. Et, le
+matin d'Athis, Napoleon m'a demande une prise de tabac.
+
+"Je crois le voir encore, l'empereur. Il etait petit, gros, le visage
+jaune, avec des yeux pleins de mitraille et un air de tranquillite. Ah!
+s'ils ne l'avaient pas trahi!... Mais les blancs sont tous des fripons."
+
+Il se versa a boire. Mme Mathias sortit de sa muette contemplation et,
+se levant:
+
+"Il faut que je m'en aille, a cause du petit."
+
+Puis, tirant de sa poche deux pieces de vingt sous, elle les glissa dans
+la main de l'ecrivain public qui les recut avec un air de superbe
+indifference.
+
+Quand nous fumes dehors, je demandai qui etait ce monsieur. Mme Mathias
+me repondait avec un accent d'orgueil et d'amour:
+
+"C'est Mathias, mon petit, c'est Mathias!
+
+--Mais papa et maman disent qu'il est mort."
+
+Elle secoua la tete joyeusement.
+
+"Oh! il m'enterrera et il en enterrera bien d'autres apres moi, des
+vieux et des jeunes."
+
+Puis elle devint soucieuse:
+
+"Pierre, ne va pas dire que tu as vu Mathias."
+
+
+
+
+V
+
+LES CONTES DE MAMAN
+
+
+--Je n'ai pas d'imagination, disait maman.
+
+Elle disait n'en pas avoir, parce qu'elle croyait qu'il n'y avait
+d'imagination qu'a faire des romans, et elle ne savait pas qu'elle avait
+une espece d'imagination rare et charmante qui ne s'exprimait pas par
+des phrases. Maman etait une dame menagere tout occupee de soins
+domestiques. Elle avait une imagination qui animait et colorait son
+humble menage. Elle avait le don de faire vivre et parler la poele et la
+marmite, le couteau et la fourchette, le torchon et le fer a repasser;
+elle etait au dedans d'elle-meme un fabuliste ingenu. Elle me faisait
+des contes pour m'amuser, et comme elle se sentait incapable de rien
+imaginer, elle les faisait sur les images que j'avais.
+
+Voici quelques-uns de ses recits. J'y ai garde autant que j'ai pu sa
+maniere, qui etait excellente.
+
+
+L'ECOLE
+
+Je proclame l'ecole de Mlle Genseigne la meilleur ecole de filles qu'il
+y ait au monde. Je declare mecreants et medisants ceux qui croiront et
+diront le contraire. Toutes les eleves de Mlle Genseigne sont sages et
+appliquees, et il n'y a rien de si plaisant a voir que leurs petites
+personnes immobiles. On dirait autant de petites bouteilles dans
+lesquelles Mlle Genseigne verse de la science.
+
+Mlle Genseigne est assise toute droite dans sa haute chaise. Elle est
+grave et douce; ses bandeaux plats et sa pelerine noire inspirent le
+respect et la sympathie.
+
+Mlle Genseigne, qui est tres savante, apprend le calcul a ses petites
+eleves. Elle dit a Rose Benoist:
+
+"Rose Benoist, si de douze je retiens quatre, combien me reste-t-il?
+
+--Quatre!" repond Rose Benoist.
+
+Mlle Genseigne n'est pas satisfaite de cette reponse:
+
+"Et vous, Emmeline Capel, si de douze je retiens quatre, combien me
+reste-t-il?
+
+--Huit!" repond Emmeline Capel.
+
+Et Rose Benoist tombe dans une reverie profonde. Elle entend qu'il reste
+huit a Mlle Genseigne, mais elle ne sait pas si ce sont huit chapeaux ou
+huit mouchoirs, ou bien encore huit pommes ou huit plumes. Il y a bien
+longtemps que ce doute la tourmente. Quand on lui dit que six fois six
+font trente-six, elle ne sait pas si ce sont trente-six chaises ou
+trente-six noix, et elle ne comprend rien a l'arithmetique.
+
+Au contraire, elle est tres savante en histoire sainte. Mlle Genseigne
+n'a pas une autre eleve capable de decrire le Paradis terrestre et
+l'Arche de Noe comme fait Rose Benoist. Rose Benoist connait toutes les
+fleurs du Paradis et tous les animaux de l'Arche. Elle sait autant de
+fables que Mlle Genseigne elle-meme. Elle sait tous les discours du
+Corbeau et du Renard, de l'Ane et du petit Chien, du Coq et de la Poule.
+Elle n'est pas surprise quand on lui dit que les animaux parlaient
+autrefois. Elle serait plutot surprise si on lui disait qu'ils ne
+parlent plus. Elle est bien sure d'entendre le langage de son gros chien
+Tom et de son petit serin Cuip. Elle a raison: les animaux ont toujours
+parle et ils parlent encore; mais ils ne parlent qu'a leurs amis. Rose
+Benoist les aime et ils l'aiment. C'est pour cela qu'elle les comprend.
+Pour s'entendre, il n'est tel que de s'aimer.
+
+Aujourd'hui, Rose Benoist a recite sa lecon sans faute. Elle a un bon
+point. Emmeline Capel a recu aussi un bon point pour avoir bien su sa
+lecon d'arithmetique.
+
+Au sortir de la classe, elle a dit a sa maman qu'elle avait un bon
+point. Et elle a ajoute:
+
+"Un bon point, a quoi ca sert, dis, maman?
+
+--Un bon point ne sert a rien, a repondu la maman d'Emmeline. C'est
+justement pour cela qu'on doit etre fier de le recevoir. Tu sauras un
+jour, mon enfant, que les recompenses les plus estimees sont celles qui
+donnent de l'honneur sans profit."
+
+
+MARIE
+
+Les petites filles ont un desir naturel de cueillir des fleurs et des
+etoiles. Mais les etoiles ne se laissent point cueillir et elles
+enseignent aux petites filles qu'il y a en ce monde des desirs qui ne
+sont jamais contentes. Mlle Marie s'en est allee dans le parc avec sa
+nourrice; elle a rencontre une corbeille d'hortensias et elle a connu
+que les fleurs d'hortensia etaient belles; c'est pourquoi elle en a
+cueilli une. C'etait tres difficile. Elle a tire la plante a deux mains
+et elle a couru grand risque de tomber sur son derriere quand la tige
+s'est rompue. Aussi est-elle tres fiere de ce qu'elle a fait. Elle est
+tres contente aussi, car la fleur est admirable a voir: c'est une boule
+d'un rose tendre trempee de bleu et c'est une fleur composee de beaucoup
+de petites fleurs. Mais la nourrice l'a vue: elle s'elance. Elle saisit
+Mlle Marie par le bras; elle gronde, elle s'ecrie, elle est terrible.
+Mlle Marie regarde etonnee, de son regard encore flottant, et songe dans
+sa petite ame confuse. Vous ne sauriez imaginer combien c'est difficile,
+a sept ans, d'interroger sa conscience. Elle reste candide entre la
+faute commise et le chatiment prepare. La nourrice la met en penitence,
+non dans le cabinet noir, mais sous un grand marronnier, a l'ombre d'un
+vaste parasol chinois. La, Mlle Marie pensive, surprise, etonnee, est
+assise et songe. Sa fleur a la main, elle a l'air, sous l'ombrelle qui
+rayonne autour d'elle, d'une petite idole etrange.
+
+La nourrice a dit: "Maintenant, mademoiselle, donnez-moi cette fleur."
+Mais Mlle Marie a serre dans son petit poing la tige fleurie et ses
+joues ont rougi et son front s'est gonfle comme si elle allait pleurer.
+Et la nourrice n'a pas voulu causer des larmes. Elle a dit: "Je vous
+defends de porter cette fleur a votre bouche. Si vous desobeissez,
+mademoiselle, votre petit chien Toto vous mangera les oreilles."
+
+Ayant ainsi parle, elle s'eloigne. La jeune penitente, immobile sous son
+dais eclatant, regarde autour d'elle, et voit le ciel et la terre. C'est
+grand, le ciel et la terre, et cela peut amuser quelque temps une petite
+fille. Mais sa fleur d'hortensia l'occupe plus que tout le reste. C'est
+une belle fleur et c'est une fleur defendue. Voila deux raisons pour s'y
+plaire. Mlle Marie songe: "Une fleur, cela doit sentir bon!" Et elle
+approche de son nez la boule fleurie. Elle essaie de sentir, mais elle
+ne sent rien. Elle n'est pas bien habile a respirer les parfums: il y a
+peu de temps encore, elle soufflait sur les roses au lieu de les
+respirer. Il ne faut pas se moquer d'elle pour cela: on ne peut tout
+apprendre a la fois. On apprend d'abord a boire du lait. On n'apprend
+que plus tard a respirer des fleurs: c'est moins utile. D'ailleurs,
+aurait-elle, comme sa maman, l'odorat subtil, elle ne sentirait rien. La
+fleur d'hortensia n'a pas d'odeur. C'est pourquoi elle lasse malgre sa
+beaute. Mais Mlle Marie est ingenieuse. Elle se prend a songer: "Cette
+fleur, elle est peut-etre en sucre." Alors elle ouvre la bouche toute
+grande et va porter la fleur a ses levres ... Un cri retentit: Ouap!
+
+C'est le petit chien Toto qui, s'elancant pardessus une bordure de
+geraniums, vient se poser, les oreilles toutes droites, devant Mlle
+Marie, et darde sur elle le regard de ses yeux vifs et ronds. La
+nourrice, qui veille cachee derriere les arbres, l'a envoye. Et Mlle
+Marie reste stupefaite.
+
+
+A TRAVERS CHAMPS
+
+Apres le dejeuner, Catherine s'en est alle dans les pres avec Jean, son
+petit frere. Quand ils sont partis, le jour semblait jeune et frais
+comme eux.
+
+Le ciel n'etait pas tout a fait bleu; il etait plutot gris, mais d'un
+gris plus doux que tous les bleus du monde. Justement les yeux de
+Catherine sont de ce gris-la et semblent faits d'un peu de ciel matinal.
+
+Catherine et Jean s'en vont tout seuls par les pres. Leur mere est
+fermiere et travaille dans la ferme. Ils n'ont point de servante pour
+les conduire, et ils n'en ont point besoin. Ils savent leur chemin; ils
+connaissent les bois, les champs et les collines. Catherine sait voir
+l'heure du jour en regardant le soleil, et elle a devine toutes sortes
+de beaux secrets naturels que les enfants des villes ne soupconnent pas.
+Le petit Jean lui-meme comprend beaucoup de choses des bois, des etangs
+et des montagnes, car sa petite ame est une ame rustique.
+
+Catherine et Jean s'en vont par les pres fleuris. Catherine, en
+cheminant, fait un bouquet. Elle aime les fleurs. Elle les aime parce
+qu'elles sont belles, et c'est une raison, cela! Les belles choses sont
+aimables; elles ornent la vie. Quelque chose de beau vaut quelque chose
+de bien, et c'est une bonne action que de faire un beau bouquet.
+
+Catherine cueille des bleuets, des coquelicots, des coucous et des
+boutons d'or, qu'on appelle aussi cocottes. Elle cueille encore de ces
+jolies fleurs violettes qui croissent au bord des bles et qu'on nomme
+des miroirs de Venus. Elle cueille les sombres epis de l'herbe a lait et
+des cretes de coq, qui sont des cretes jaunes, et des becs de grue roses
+et le lys des vallees, dont les blanches clochettes, agitees au moindre
+souffle, repandent une odeur delicieuse. Catherine aime les fleurs parce
+que les fleurs sont belles; elle les aime aussi parce qu'elles sont des
+parures. Elle est une petite fille toute simple, dont les beaux cheveux
+sont caches sous un beguin brun; son tablier de cotonnade recouvre une
+robe unie; elle va en sabots. Elle n'a vu de riches toilettes qu'a la
+Vierge Marie et a la sainte Catherine de son eglise paroissiale. Mais il
+y a des choses que les petites filles savent en naissant. Catherine sait
+que les fleurs sont des parures seantes, et que les belles dames qui
+mettent des bouquets a leur corsage en paraissent plus jolies. Aussi
+songe-t-elle qu'elle doit etre bien brave en ce moment, puisqu'elle
+porte un bouquet plus gros que sa tete. Elle est contente d'etre brave
+et ses idees sont brillantes et parfumees comme ses fleurs. Ce sont des
+idees qui ne s'expriment point par la parole: la parole n'a rien d'assez
+joli pour exprimer les idees de bonheur d'une petite fille. Il y faut
+des airs de chanson, les airs les plus vifs et les plus doux, les
+chansons les plus gentilles, comme Girofle-Girofla ou Les Compagnons de
+la Marjolaine. Aussi Catherine chante, en cueillant son bouquet: "J'irai
+au bois seulette", et elle chante aussi: "Mon coeur je lui donnerai, mon
+coeur je lui donnerai."
+
+Le petit Jean est d'un autre caractere. Il suit d'autres pensees. C'est
+un franc luron; il ne porte point encore la culotte, mais son esprit a
+devance son age, et il n'y a point d'esprit plus gaillard que celui-la.
+Tandis qu'il s'attache d'une main au tablier de sa soeur, de peur de
+tomber, il agite son fouet de l'autre main avec la vigueur d'un robuste
+garcon. C'est a peine si le premier valet de son pere fait mieux claquer
+le sien quand, en ramenant les chevaux de la riviere, il rencontre sa
+fiancee. Le petit Jean ne s'endort pas dans une molle reverie. Il ne se
+soucie pas des fleurs des champs. Il songe, pour ses jeux, a de rudes
+travaux. Il reve charrois embourbes et percherons tirant du collier a sa
+voix et sous ses coups. Il est plein de force et d'orgueil. C'est ainsi
+qu'il va par les pres, a petits pas, butant aux cailloux et se retenant
+au tablier de sa grande soeur.
+
+Catherine et Jean sont montes au-dessus des prairies, le long du coteau,
+jusqu'a un endroit eleve d'ou l'on decouvre tous les feux du village
+epars dans la feuillee, et a l'horizon les clochers de six paroisses.
+C'est la qu'on voit que la terre est grande. Catherine y comprend mieux
+qu'ailleurs les histoires qu'on lui a apprises, la colombe de l'arche,
+les Israelites de la Terre promise et Jesus allant de ville en ville.
+
+"Asseyons-nous la", dit-elle.
+
+Elle s'assied. En ouvrant les mains, elle repand sur elle sa moisson
+fleurie. Elle en est toute parfumee, et deja les papillons voltigent
+autour d'elle. Elle choisit, elle assemble les fleurs; elle marie les
+tons pour le plaisir de ses yeux. Plus les couleurs sont vives, plus
+elle les trouve agreables. Elle a des yeux tout neufs que le rouge vif
+ne blesse point. C'est pour les regards uses des citadins que les
+peintres des villes eteignent les tons avec prudence. Les yeux de
+Catherine sont de bons petits yeux qui aiment les coquelicots. Les
+coquelicots, voila ce que Catherine prefere. Mais leur pourpre fragile
+s'est deja fanee et la brise legere effeuille dans les mains de l'enfant
+leur corolle etincelante. Elle regarde, emerveillee, toutes ces tiges en
+fleur, et elle voit toutes sortes de petits insectes courir sur les
+feuilles et sur les fleurs. Ces plantes qu'elle a cueillies servaient
+d'habitation a des mouches et a de petits scarabees qui, voyant leur
+demeure en peril, s'inquietent et s'agitent. Catherine ne se soucie pas
+des insectes. Elle trouve que ce sont de trop petites betes et elle n'a
+d'eux aucune pitie. Pourtant on peut etre en meme temps tres petit et
+tres malheureux. Mais c'est la une philosophique et, pour le malheur des
+scarabees, la philosophie n'entre point dans la tete de Catherine.
+
+Elle se fait des guirlandes et des couronnes et se suspend des
+clochettes aux oreilles; elle est maintenant ornee comme l'image
+rustique d'une vierge veneree des bergers. Son petit frere Jean, occupe
+pendant ce temps a conduire des chevaux imaginaires, l'apercoit ainsi
+paree. Aussitot il est saisi d'admiration. Un sentiment religieux
+penetre toute sa petite ame. Il s'arrete, le fouet lui tombe des mains.
+Il comprend qu'elle est belle. Il voudrait etre beau aussi et tout
+charge de fleurs. Il essaye en vain d'exprimer ce desir dans son langage
+obscur et doux. Mais elle l'a devine. La petite Catherine est une grande
+soeur; une grande soeur est une petite mere; elle previent, elle devine.
+
+"Oui, cheri, s'ecrie Catherine; je vais te faire une belle couronne et
+tu seras pareil a un petit roi."
+
+Et la voila qui tresse les fleurs bleues, les fleurs jaunes et les
+fleurs rouges pour en faire un chapeau. Elle pose ce chapeau de fleurs
+sur la tete du petit Jean, qui en rougit de joie. Elle l'embrasse, elle
+le souleve de terre et le pose tout fleuri sur une grosse pierre. Puis
+elle l'admire parce qu'il est beau et elle l'aime parce qu'il est beau
+par elle.
+
+Et, debout sur son socle agreste, le petit Jean comprend qu'il est beau.
+Cette idee le penetre d'un respect profond de lui-meme. Il comprend
+qu'il est sacre. Droit, immobile, les yeux tout ronds, les levres
+serrees, les bras pendants, les mains ouvertes et les doigts ecartes
+comme les rayons d'une roue, il goute une joie pieuse a se sentir
+devenir une idole. Le ciel est sur sa tete, les bois et les champs sont
+a ses pieds. Il est au milieu du monde. Il est seul grand, il est seul
+beau.
+
+Mais tout a coup Catherine eclate de rire. Elle s'ecrie:
+
+"Oh! que tu es drole, mon petit Jean! que tu es drole!"
+
+Elle se jette sur lui, elle l'embrasse, le secoue; la lourde couronne
+lui glisse sur le nez. Et elle repete:
+
+"Oh! qu'il est drole! qu'il est drole!"
+
+Et elle rit de plus belle.
+
+Mais le petit Jean ne rit pas. Il est triste et surpris que ce soit fini
+et qu'il ne soit plus beau. Il lui en coute de redevenir ordinaire.
+
+Maintenant la couronne denouee s'est repandue a terre et le petit Jean
+est redevenu semblable a l'un de nous. Il n'est plus beau. Mais c'est
+encore un solide gaillard. Il a ressaisi son fouet, et le voila qui tire
+de l'orniere les six chevaux de ses reves. Les petits enfants imaginent
+avec facilite les choses qu'ils desirent et qu'ils n'ont pas. Quand ils
+gardent dans l'age mur cette faculte merveilleuse, on dit qu'ils sont
+des poetes ou des fous. Le petit Jean crie, frappe et se demene.
+
+Catherine joue encore avec ses fleurs. Mais il y en a qui meurent. Il y
+en a d'autres qui s'endorment. Car les fleurs ont leur sommeil comme les
+animaux, et voici que les campanules, cueillies quelques heures
+auparavant, ferment leurs cloches violettes et s'endorment dans les
+petites mains qui les ont separees de la vie. Catherine en serait
+touchee si elle le savait. Mais Catherine ne sait pas que les plantes
+dorment ni qu'elles vivent. Elle ne sait rien. Nous ne savons rien non
+plus et, si nous avons appris que les plantes vivent, nous ne sommes
+guere plus avances que Catherine, puisque nous ne savons pas ce que
+c'est que vivre. Peut-etre ne faut-il pas trop nous plaindre de notre
+ignorance. Si nous savions tout, nous n'oserions plus rien faire et le
+monde finirait.
+
+Un souffle leger passe dans l'air et Catherine frissonne. C'est le soir
+qui vient.
+
+"J'ai faim", dit le petit Jean.
+
+Il est juste qu'un conducteur de chevaux mange quand il a faim. Mais
+Catherine n'a pas un morceau de pain pour donner a son petit frere.
+
+Elle lui dit:
+
+"Mon petit frere, retournons a la maison." Et ils songent tous deux a la
+soupe aux choux qui fume dans la marmite pendue a la cremaillere, au
+milieu de la grande cheminee. Catherine amasse ses fleurs sur son bras
+et, prenant son petit frere par la main, le conduit vers la maison.
+
+Le soleil descendait lentement a l'horizon rougi. Les hirondelles, dans
+leur vol, effleuraient les enfants de leurs ailes immobiles. Le soir
+etait venu. Catherine et Jean se presserent l'un contre l'autre.
+
+Catherine laissait tomber une a une ses fleurs sur la route. Ils
+entendaient, dans le grand silence, la crecelle infatigable du grillon.
+Ils avaient peur tous deux et ils etaient tristes, parce que la
+tristesse du soir penetrait leurs petites ames. Ce qui les entourait
+leur etait familier, mais ils ne reconnaissent plus ce qu'ils
+connaissaient le mieux.
+
+Il semblait tout a coup que la terre fut trop grande et trop vieille
+pour eux. Ils etaient las et ils craignaient de ne jamais arriver dans
+la maison ou leur mere faisait la soupe pour toute la famille. Le petit
+Jean n'agitait plus son fouet. Catherine laissa glisser de sa main
+fatiguee sa derniere fleur. Elle tirait son petit frere par le bras et
+tous deux se taisaient.
+
+Enfin, ils virent de loin le toit de leur maison qui fumait dans le ciel
+assombri. Alors, ils s'arreterent, et tous deux, frappant des mains,
+pousserent des cris de joie. Catherine embrassa son petit frere, puis,
+ils se mirent ensemble a courir de toute la force de leurs pieds
+fatigues. Quand ils entrerent dans le village, des femmes qui revenaient
+des champs leur donnerent le bonsoir. Ils respirerent. La mere etait sur
+le seuil, en bonnet blanc, l'ecumoire a la main.
+
+"Allons, les petits, allons donc!" cria-t-elle. Et ils se jeterent dans
+ses bras. En entrant dans la salle ou fumait la soupe aux choux,
+Catherine frissonna de nouveau. Elle avait vu la nuit descendre sur la
+terre. Jean, assis sur la bancelle, le menton a la hauteur de la table,
+mangeait deja sa soupe.
+
+
+LES FAUTES DES GRANDS
+
+Les routes ressemblent a des rivieres. Cela tient a ce que les rivieres
+sont des routes; ce sont des routes naturelles sur lesquelles on voyage
+avec des bottes de sept lieues; quel autre nom conviendrait mieux a des
+barques? Et les routes sont comme des rivieres que l'homme a faites pour
+l'homme.
+
+Les routes, les belles routes aussi unies que la surface d'une fleuve et
+sur lesquelles la roue de la voiture et la semelle du soulier trouvent
+un appui a la fois solide et doux, ce sont les chefs-d'oeuvre de nos
+peres qui sont morts sans laisser leur nom et que nous ne connaissons
+que par leurs bienfaits. Qu'elles soient benies, ces routes par
+lesquelles les fruits de la terre nous viennent abondamment et qui
+rapprochent les amis.
+
+C'est pour aller voir un ami, l'ami Jean, que Roger, Marcel, Bernard,
+Jacques et Etienne ont pris la route nationale qui deroule au soleil, le
+long des pres et des champs, son joli ruban jaune, traverse les bourgs
+et les hameaux et conduit, dit-on, jusqu'a la mer ou sont les navires.
+
+Les cinq compagnons ne vont pas si loin. Mais il leur faut faire une
+belle course d'un kilometre pour atteindre la maison de l'ami Jean.
+
+Les voila partis. On les a laisses aller seuls, sur la foi de leurs
+promesses; ils se sont engages a marcher sagement, a ne point ecarter du
+droit chemin, a eviter les chevaux et les voitures et a ne point quitter
+Etienne, le plus petit de la bande.
+
+Les voila partis. Ils s'avancent en ordre sur une seule ligne. On ne
+peut mieux partir. Pourtant, il y a un defaut a cette belle ordonnance.
+Etienne est trop petit.
+
+Un grand courage s'allume en lui. Il s'efforce, il hate le pas. Il ouvre
+toute grande ses courtes jambes. Il agite ses bras par surcroit. Mais il
+est trop petit, il ne peut pas suivre ses amis. Il reste en arriere.
+C'est fatal; les philosophes savent que les memes causes produisent
+toujours les memes effets. Mais Jacques, ni Bernard, ni Marcel, ni meme
+Roger, ne sont des philosophes. Ils marchent selon leurs jambes, le
+pauvre Etienne marche avec les siennes: il n'y a pas de concert
+possible. Etienne court, souffle, crie, mais il reste en arriere.
+
+Les grands, ses aines, devraient l'attendre, direz-vous, et regler leur
+pas sur le sien. Helas, ce serait de leur part une haute vertu. Ils sont
+en cela comme les hommes. En avant, disent les forts de ce monde, et ils
+laissent les faibles en arriere. Mais attendez la fin de l'histoire.
+
+Tout a coup, nos grands, nos forts, nos quatre gaillards s'arretent. Ils
+ont vu par terre une bete qui saute. La bete saute parce qu'elle est une
+grenouille, et qu'elle veut gagner le pre qui longe la route. Ce pre,
+c'est sa patrie: il lui est cher, elle y a son manoir aupres d'un
+ruisseau. Elle saute.
+
+C'est une grande curiosite naturelle qu'une grenouille.
+
+Celle-ci est verte; elle a l'air d'une feuille vivante, et cet air lui
+donne quelque chose de merveilleux. Bernard, Roger, Jacques et Marcel se
+jettent a sa poursuite. Adieu Etienne, et la belle route toute jaune;
+adieu leur promesse. Les voila dans le pre, bientot ils sentent leurs
+pieds s'enfoncer dans la terre grasse qui nourrit une herbe epaisse.
+Quelques pas encore et ils s'embourbent jusqu'aux genoux. L'herbe
+cachait un marecage.
+
+Ils s'en tirent a grand'peine. Leurs souliers, leurs chaussettes, leurs
+mollets sont noirs. C'est la nymphe du pre vert qui a mis les guetres de
+fange aux quatre desobeissants.
+
+Etienne les rejoint tout essouffle. Il ne sait, en les voyant ainsi
+chausses, s'il doit se rejouir ou s'attrister. Il medite en son ame
+innocente les catastrophes qui frappent les grands et les forts. Quant
+aux quatre guetres, ils retournent piteusement sur leurs pas, car le
+moyen, je vous prie, d'aller voir l'ami Jean en pareil equipage? Quand
+ils rentreront a la maison, leurs meres liront leur faute sur leurs
+jambes, tandis que la candeur du petit Etienne reluira sur ses mollets
+roses.
+
+
+JAQUELINE ET MIRAUT
+
+Jacqueline et Miraut sont de vieux amis. Jacqueline est une petite fille
+et Miraut est un gros chien.
+
+Ils sont du meme monde, ils sont tous deux rustiques: de la leur
+intimite profonde. Depuis quand se connaissaient-ils? ils ne savent
+plus: cela passe la memoire d'un chien et celle d'une petite fille.
+D'ailleurs, ils n'ont pas besoin de le savoir, ils n'ont ni envie, ni
+besoin de rien savoir. Ils ont seulement l'idee qu'ils se connaissent
+depuis tres longtemps, depuis le commencement des choses, car ils
+n'imaginent ni l'un ni l'autre que l'univers ait existe avant eux. Le
+monde, tel qu'ils le concoivent, est jeune, simple et naif comme eux.
+Jacqueline y voit Miraut et Miraut y voit Jacqueline tout au beau
+milieu. Jacqueline se fait de Miraut une belle idee, mais c'est une idee
+inexprimable. Les mots ne peuvent rendre la pensee de Jacqueline, ils
+sont trop gros pour cela! Quant a la pensee de Miraut, c'est sans doute
+une bonne et juste pensee, mais, par malheur, on ne la connait pas bien.
+Miraut ne parle pas, il ne dit pas ce qu'il pense et il ne le sait pas
+tres bien lui-meme.
+
+Assurement, il a de l'intelligence, mais pour toutes sortes de raisons,
+cette intelligence est obscure. Miraut a toutes les nuits des reves: il
+voit en dormant des chiens comme lui, des petites filles comme
+Jacqueline, des mendiants. Il voit des choses joyeuses et des choses
+tristes.
+
+C'est pourquoi il aboie ou il grogne pendant son sommeil. Ce ne sont la
+que des songes et des illusions, mais Miraut ne les distingue pas de la
+realite. Il brouille dans sa cervelle ce qu'il voit en reve avec ce
+qu'il voit quand il est eveille, et cette confusion l'empeche de
+comprendre beaucoup de choses que les hommes comprennent. Et puis, comme
+c'est un chien, il a des idees de chien. Et pourquoi voulez-vous que
+nous comprenions les idees des chiens mieux que les chiens ne
+comprennent les idees des hommes? Mais d'homme a chien, on peut tout de
+meme s'entendre, parce que les chiens ont quelques idees humaines et les
+hommes quelques idees canines. C'est assez pour lier amitie. Aussi
+Jacqueline et Miraut sont-ils tres bons amis.
+
+Miraut est beaucoup plus grand et plus fort que Jacqueline. En posant
+ses pattes de devant sur les epaules de l'enfant, il la domine de la
+tete et du poitrail. Il pourrait l'avaler en trois bouchees; mais il
+sait, il sent qu'une force est en elle et que, pour petite qu'elle est,
+elle est precieuse. Il l'admire a sa maniere. Il la trouve mignonne. Il
+admire comme elle sait jouer et parler. Il l'aime, il la leche par
+sympathie.
+
+Jacqueline, de son cote, trouve Miraut admirable. Elle voit qu'il est
+fort, et elle admire la force. Sans cela, elle ne serait point une
+petite fille. Elle voit qu'il est bon, et elle aime la bonte. Aussi bien
+la bonte est-elle une chose douce a rencontrer.
+
+Elle a pour lui un sentiment de respect. Elle observe qu'il connait
+beaucoup de secrets qu'elle ignore et que l'obscur genie de la terre est
+en lui. Elle le voit enorme, grave et doux. Elle le venere comme sous un
+autre ciel, dans les temps anciens, les hommes veneraient des dieux
+agrestes et velus.
+
+Mais voici que tout a coup, elle est surprise, inquiete, etonnee. Elle a
+vu son vieux genie de la terre, son dieu velu, Miraut, attache par une
+longue laisse a un arbre, au bord du puits. Elle contemple, elle hesite,
+Miraut la regarde de son bel oeil honnete et patient. Il n'est ni
+surpris ni fache d'etre a la chaine; il aime ses maitres, et, ne sachant
+pas qu'il est un genie de la terre et un dieu couvert de poil, il garde
+sans colere sa chaine et son collier. Cependant Jacqueline n'ose
+avancer. Elle ne peut comprendre que son divin et mysterieux ami soit
+captif, et une vague tristesse emplit sa petite ame.
+
+
+
+
+VI
+
+LES DEUX TAILLEURS
+
+
+La tunique ne me parait pas tres convenable aux lyceens, parce que ce
+n'est point un vetement civil, et qu'en la leur imposant on entreprend
+sans raison sur leur independance. Je l'ai portee, et j'en garde un
+mauvais souvenir.
+
+Il faut vous dire qu'il y avait de mon temps, dans le college ou j'ai
+appris fort peu de choses, un tailleur habile nomme Gregoire. M.
+Gregoire n'avait pas son pareil pour donner a une tunique ce qu'il faut
+qu'ait cette tunique: des epaules, de la poitrine et des hanches.
+
+M. Gregoire vous enjuponnait les pans avec une venuste singuliere. Il
+taillait des pantalons a l'avenant: bouffants de la hanche et faisant un
+peu guetre sur la bottine.
+
+Et, quand on etait habille par M. Gregoire, pour peu qu'on sut porter le
+kepi, en relevant la visiere selon la mode d'alors, on avait une tres
+jolie tournure.
+
+M. Gregoire etait un artiste. Lorsque, le lundi, pendant la recreation
+de midi, il apparaissait dans la cour portant sur le bras sa toilette
+verte qui enveloppait deux ou trois chefs-d'oeuvre de tunique, les
+eleves a qui ces beaux ouvrages etaient destines quittaient la partie de
+barres ou de cheval fondu et se rendaient avec M. Gregoire dans une des
+salles du rez-de-chaussee, pour essayer l'uniforme nouveau. Attentif et
+meditatif, M. Gregoire faisait sur le drap toute sorte de petits signes
+a la craie. Et, huit jours apres, il rapportait, dans la meme toilette
+verte, un costume irreprochable.
+
+Par malheur, M. Gregoire faisait payer tres cher ses tuniques. Il en
+avait le droit: il etait sans rival. Le luxe est toujours couteux: M.
+Gregoire etait un tailleur de luxe. Je le vois encore, pale,
+melancolique, avec ses beaux cheveux blancs et ses yeux bleus, si
+fatigues sous des lunettes d'or; il etait d'une distinction parfaite et,
+n'eut ete sa toilette verte, on l'eut pris pour un magistrat. M.
+Gregoire etait le Dusautoy des potaches. Il devait faire de longs
+credits, car sa clientele etait composee de gens riches, c'est-a-dire de
+gens qui n'en finissent pas de regler leurs notes. Il n'y a que les
+pauvres gens qui payent comptant. Ce n'est pas par vertu; c'est parce
+qu'on ne leur fait pas credit. M. Gregoire savait qu'on n'attendait de
+lui rien de petit ou de mediocre, et qu'il devait a ses clients et a
+lui-meme de produire tardivement de tres grosses notes.
+
+M. Gregoire avait deux tarifs, selon la qualite des fournitures. Il
+distinguait, par exemple, dans ses factures, les palmes d'or fin brodees
+sur le collet meme et les palmes faites d'avance, avec moins de
+delicatesse, sur un petit drap ovale qu'on cousait au collet. Il y avait
+donc le grand et le petit tarif. Mais le petit tarif etait deja ruineux.
+Les eleves habilles par M. Gregoire constituaient une aristocratie, une
+sorte de high-life a deux degres, dans lequel on distinguait les collets
+brodes et les collets a appliques. L'etat de mes parents ne me
+permettait pas d'esperer jamais entrer dans la clientele de M. Gregoire.
+
+Ma mere etait tres econome; elle etait aussi tres charitable. Sa charite
+la fit agir d'une maniere qui montre la bonte de son ame,--il n'y en eut
+jamais de plus belle au monde,--mais qui me causa d'assez vifs
+desagrements. Ayant appris, je ne sais comment, qu'un tailleur-concierge
+de la rue des Canettes, nomme Rabiou (c'etait un petit homme roux et
+cagneux qui portait une tete d'apotre sur un corps de gnome),
+languissait dans la misere et meritait un sort meilleur, elle songea
+tout de suite a lui etre utile. Elle lui fit d'abord quelques dons. Mais
+Rabiou etait charge de famille, plein de fierte d'ailleurs, et je vous
+ai dit que ma mere n'etait pas riche. Le peu qu'elle put lui donner ne
+le tira pas d'affaire. Elle s'ingenia ensuite a lui trouver de
+l'ouvrage, et elle commenca par lui commander pour mon pere autant de
+pantalons, de gilets, de redingotes et de pardessus qu'il etait
+raisonnable d'en commander.
+
+Mon pere n'eut, pour sa part, rien a gagner a ces dispositions. Les
+habits du tailleur-concierge lui allaient mal. Comme il etait d'une
+simplicite admirable, il ne s'en apercut meme pas.
+
+Ma mere s'en apercut pour lui; mais elle se dit avec raison que mon pere
+etait un fort bel homme, qu'il parait ses habits quand ses habits ne le
+paraient pas, et qu'on n'est jamais trop mal vetu lorsqu'on porte un
+vetement suffisamment chaud et cousu avec de bon fil par un homme de
+bien, craignant Dieu et pere de douze enfants.
+
+Le malheur fut qu'apres avoir fourni a mon pere plus de vetements qu'il
+n'etait necessaire, Rabiou se trouva aussi mal en point que devant. Sa
+femme etait poitrinaire et ses douze enfants anemiques. Une loge de la
+rue des Canettes n'est pas ce qu'il faut pour rendre les enfants aussi
+beaux que les jeunes Anglais entraines par le canotage et par tous les
+sports. Comme le petit tailleur-concierge n'avait pas d'argent pour
+acheter des medicaments, ma mere imagina de lui commander une tunique a
+mon usage. Elle lui eut aussi bien commande une robe pour elle.
+
+A l'idee d'une tunique, Rabiou hesita. Une sueur d'angoisse mouilla son
+front d'apotre. Mais il etait courageux et mystique. Il se mit a la
+besogne. Il pria, se donna une peine infinie, n'en dormit pas. Il etait
+emu, grave, recueilli. Songez donc! une tunique, un vetement de
+precision! Ajoutez a cela que j'etais long, maigre, sans corps,
+difficile a habiller. Enfin, le pauvre homme parvint a la confectionner,
+ma tunique, mais quelle tunique! Pas d'epaules, la poitrine creuse, elle
+allait s'evasant, tout en ventre. Encore eut-on passe sur la forme. Mais
+elle etait d'un bleu clair et cru, penible a voir, et le collet portait
+appliquees, non des palmes, mais des lyres. Des lyres! Rabiou n'avait
+pas prevu que je deviendrais un poete tres distingue. Il ne savait pas
+que je cachais au fond de mon pupitre un cahier de vers intitule:
+Premieres fleurs. J'avais trouve ce titre moi-meme et j'en etais
+content. Le tailleur-concierge ne savait rien de cela, et c'est
+d'inspiration qu'il avait cousu deux lyres au collet de ma tunique. Pour
+comble de misere, ce collet, loin de s'appliquer a mon cou, tendait a
+s'en eloigner et baillait de la facon la plus disgracieuse.
+
+J'avais, comme la cigogne, un long cou, qui, sortant de ce col evase,
+prenait un aspect piteux et lamentable. J'en concus quelques soupcons a
+l'essayage, et j'en fis part au tailleur-concierge. Mais l'excellent
+homme qui, par l'effort de ses mains innocentes, avec l'aide du ciel,
+avait fait une tunique et n'avait pas espere tant faire, n'y voulut
+point toucher, de peur de faire pis.
+
+Et, apres tout, il avait raison. Je demandai avec inquietude a maman
+comment elle me trouvait. Je vous dis que c'etait une sainte. Elle me
+repondit comme Mme Primrose:
+
+"Un enfant est assez beau quand il est assez bon."
+
+Et elle me conseilla de porter ma tunique avec simplicite.
+
+Je la revetis pour la premiere fois un dimanche, comme il convenait,
+puisque c'etait un vetement neuf. Oh! quand ce jour-la je parus dans la
+cour du college pendant la recreation, quel accueil!
+
+"Pain de sucre! pain de sucre!" s'ecrierent a la fois tous mes
+camarades.
+
+Ce fut un moment difficile. Ils avaient tout vu d'un coup d'oeil, le
+galbe disgracieux, le bleu trop clair, les lyres, le col beant a la
+nuque. Ils se mirent tous a me fourrer des cailloux dans le dos, par
+l'ouverture fatale du col de ma tunique. Ils en versaient des poignees
+et des poignees sans combler le gouffre.
+
+Non, le petit tailleur-concierge de la rue des Canettes n'avait pas
+considere ce que pouvait tenir de cailloux la poche dorsale qu'il
+m'avait etablie.
+
+Suffisamment cailloute, je donnai des coups de poing; on m'en rendit,
+que je ne gardai pas. Apres quoi on me laissa tranquille. Mais, le
+dimanche suivant, la bataille recommenca. Et tant que je portai cette
+funeste tunique, je fus vexe de toutes sortes de facons et vecus
+perpetuellement avec du sable dans le cou.
+
+C'etait odieux. Pour achever ma disgrace, notre surveillant, le jeune
+abbe Simler, loin de me soutenir dans cet orage, m'abandonna sans pitie.
+Jusque-la, distinguant la douceur de mon caractere et la gravite precoce
+de mes pensees, il m'avait admis, avec quelques bons eleves, a des
+conversations dont je goutais le charme et sentais le prix. J'etais de
+ceux a qui l'abbe Simler, pendant les recreations plus longues du
+dimanche, vantait les grandeurs du sacerdoce et meme exposait les cas
+difficiles ou l'officiant pouvait se trouver dans la celebration des
+mysteres.
+
+L'abbe Simler traitait ces sujets avec une gravite qui me remplissait de
+joie. Un dimanche, tout en se promenant a pas lents dans la cour, il
+commenca l'histoire du pretre qui trouva une araignee dans le calice
+apres la consecration.
+
+"Quels ne furent pas son trouble et sa douleur, dit l'abbe Simler, mais
+il sut se montrer a la hauteur d'une circonstance si terrible. Il prit
+delicatement la bestiole entre deux doigts, et ..."
+
+A ce mot, la cloche sonna les vepres. Et l'abbe Simler, observateur de
+la regle qu'il etait charge d'appliquer, se tut et fit former les rangs.
+J'etais bien curieux de savoir ce que le pretre avait fait de l'araignee
+sacrilege. Mais ma tunique m'empecha de l'apprendre jamais.
+
+Le dimanche suivant, en me voyant affuble d'un habit si grotesque,
+l'abbe Simler sourit discretement et me tint a distance. C'etait un
+excellent homme, mais ce n'etait qu'un homme; il ne se souciait pas de
+prendre sa part du ridicule que je portais avec moi et de compromettra
+sa soutane avec ma tunique. Il ne lui semblait pas decent que je fusse
+en sa compagnie, tandis qu'on me fourrait des cailloux dans le cou, ce
+qui etait, je l'ai dit, le soin incessant de mes camarades. Il avait en
+quelque sorte raison. Et puis il craignait mon voisinage a cause des
+balles qu'on me jetait de toutes parts. Et cette crainte etait
+raisonnable. Peut-etre enfin ma tunique choquait-elle en lui un
+sentiment esthetique developpe par les ceremonies du culte et dans les
+pompes de l'Eglise. Ce qui est certain, c'est qu'il m'ecarta de ces
+entretiens dominicaux qui m'etaient chers.
+
+Il s'y prit habilement et par d'heureux detours, sans me dire un seul
+mot desobligeant, car c'etait une personne tres polie.
+
+Il avait soin, quand j'approchais, de se tourner du cote oppose et de
+parler bas de facon que je n'entendisse point ce qu'il disait. Et quand
+je lui demandais avec timidite quelques eclaircissements, il feignait de
+ne point m'entendre, et peut-etre en effet ne m'entendait-il point. Il
+ne me fallut pas beaucoup de temps pour comprendre que j'etais importun
+et je ne me melai plus aux familiers de l'abbe Simler.
+
+Cette disgrace me causa quelque chagrin. Les plaisanteries de mes
+camarades m'agacerent a la longue. J'appris a rendre, avec usure, les
+coups que je recevais. C'est un art utile. J'avoue a ma honte que je ne
+l'ai pas du tout exerce dans la suite de ma vie. Mais quelques camarades
+que j'avais bien rosses m'en temoignerent une vive sympathie.
+
+Ainsi, par la faute d'un tailleur inhabile, j'ignorerai toujours
+l'histoire du pretre et de l'araignee. Cependant je fus en butte a des
+vexations sans nombre et je me fis des amis, tant il est vrai que, dans
+les choses humaines, le bien est toujours mele au mal. Mais, en ce cas,
+le mal pour moi l'emportait sur le bien. Et cette tunique etait
+inusable. En vain j'essayai de la mettre hors d'usage. Ma mere avait
+raison. Rabiou etait un honnete homme qui craignait Dieu et fournissait
+de bon drap.
+
+
+
+
+VII
+
+MONSIEUR DEBAS
+
+
+I
+
+Il etait peut-etre necessaire au progres de la vie moderne qu'une gare
+s'elevat sur les ruines regrettees de la Cour des Comptes, qu'on
+arrachat tous les arbres de nos quais, qu'on fit passer un chemin de fer
+souterrain et un tramway a vapeur sur cette rive longtemps paisible.
+
+Je l'attends a voir bientot, au bord du fleuve de gloire, sur les vieux
+quais augustes, des hotels construits et decores dans cet effroyable
+style americain qu'adoptent maintenant les Francais, apres avoir, durant
+une longue suite de siecles, deploye dans l'art de batir toutes les
+ressources de la grace et de la raison. On m'assure que la prosperite de
+la ville y est interessee et qu'il est temps que des bars et des cafes
+remplacent les boutiques des librairies et les etalages des
+bouquinistes.
+
+Je n'en murmure point, sachant que le changement est la condition
+essentielle de la vie et que les villes, comme les hommes, ne durent
+qu'en se transformant sans cesse. Ne nous lamentons point devant la
+necessite. Mais disons du moins combien etait aimable ce paysage
+lapidaire dont nous ne reverrons plus les lignes anciennes.
+
+Si j'ai jamais goute l'eclatante douceur d'etre ne dans la ville des
+pensees genereuses, c'est en me promenant sur ces quais ou, du palais
+Bourbon a Notre-Dame, on entend les pierres conter une des plus belles
+aventures humaines, l'histoire de la France ancienne et de la France
+moderne. On y voit le Louvre cisele comme un joyau, le Pont-Neuf qui
+porta sur son robuste dos, autrefois terriblement bossu, trois siecles
+et plus de Parisiens musant aux bateleurs en revenant de leur travail,
+criant: "Vive le roi!" au passage des carrosses dores, poussant des
+canons en acclamant la liberte aux jours revolutionnaires, ou
+s'engageant, en volontaires, a servir, sans souliers, sous le drapeau
+tricolore, la patrie en danger. Toute l'ame de la France a passe sur ces
+arches venerables ou des mascarons, les uns souriants, les autres
+grimacants, semblent exprimer les miseres et les gloires, les terreurs
+et les esperances, les haines et les amours dont ils ont ete temoins
+durant des siecles. On y voit la place Dauphine avec ses maisons de
+brique telles qu'elles etaient quand Manon Phlipon y avait sa chambrette
+de jeune fille. On y voit le vieux Palais de Justice, la fleche retablie
+de la Sainte-Chapelle, l'Hotel de Ville et les tours de Notre-Dame.
+C'est la qu'on sent mieux qu'ailleurs les travaux des generations, le
+progres des ages, la continuite d'un peuple, la saintete du travail
+accompli par les aieux a qui nous devons la liberte et les studieux
+loisirs. C'est la que je sens pour mon pays le plus tendre et le plus
+ingenieux amour. C'est la qu'il m'apparait clairement que la mission de
+Paris est d'enseigner le monde. De ces paves de Paris, qui se sont tant
+de fois souleves pour la justice et la liberte, ont jailli les verites
+qui consolent et delivrent. Et je retrouve ici, parmi ces pierres
+eloquentes, le sentiment que Paris ne manquera jamais a sa vocation.
+
+Convenons que, sans doute, puisque la Seine est le vrai fleuve de
+gloire, les boites de livres etalees sur les quais lui faisaient une
+digne couronne.
+
+Je viens de relire l'excellent livre que M. Octave Uzanne a consacre aux
+antiquites et illustrations des bouquinistes. On y voit que l'usage
+d'etaler des livres sur les parapets remonte pour le moins au XVIIe
+siecle, et qu'a l'epoque de la Fronde les rebords du Pont-Neuf etaient
+meubles de romans. MM. les libraires jures, ayant boutique et enseigne
+peinte, ne purent souffrir ces humbles concurrents, qui furent chasses
+par edit, en meme temps que le Mazarin, ce qui montre que les petits ont
+leurs tribulations comme les grands.
+
+Du moins les bouquinistes furent-ils regrettes des doctes hommes, et
+l'on conserve le memoire qu'un bibliophile redigea en leur faveur, l'an
+1697, c'est-a-dire plus de quarante ans apres leur expulsion.
+
+"Autrefois, dit ce savant, une bonne partye des boutiques du Pont-Neuf
+estoient occupees par les librairies qui y portoient de tres bons livres
+qu'ils donnoient a bon marche. Ce qui estoit d'un grand secours aux gens
+de lettres, lesquels sont ordinairement fort peu pecunieux.
+
+"Aux estallages, on trouve des petits traitez singuliers, qu'on ne
+connoit pas bien souvent, d'autres qu'on connoit a la verite, mais qu'on
+ne s'avisera pas d'aller demander chez les libraires, et qu'on n'achete
+que parce qu'ils sont a bon marche; et enfin de vieilles editions
+d'anciens auteurs qu'on trouve a bon marche et qui sont achetez par les
+pauvres qui n'ont pas moyen d'acheter les nouvelles."
+
+Cette requete est d'Etienne Baluze, qui fut bon homme et vecut dans les
+livres sans y trouver le digne repos qu'il y cherchait. Voici comment il
+conclut:
+
+"Ainsi il semble qu'on devroit tolerer, comme on a fait jusques a
+present, les estallages tant en faveur de ces pauvres gens qui sont dans
+une extreme misere, qu'en consideration des gens de lettres, pour
+lesquels on a toujours eu beaucoup d'esgart en France, et qui, au moyen
+des defenses qu'on a faites, n'ont plus les occasions de trouver de bons
+livres a bon marche."
+
+Les bouquinistes au XVIIIe siecle reconquirent le parapet pour la joie
+des curieux. M. Uzanne nous apprend qu'ils furent inquietes de nouveau
+en 1721. A cette date, une ordonnance du roi defendit les etalages des
+livres a peine de confiscation, d'amende et de prison. On redigea des
+requetes rimees en faveur des malheureux bouquinistes. C'est l'un d'eux
+qui est cense parler sur le Parnasse, comme dit Nicolas:
+
+ Ces pauvres gens, chaque matin,
+ Sur l'espoir d'un petit butin,
+ Avecque toute leur famille:
+ Garcons, apprentis, femme et fille,
+ Chargeant leur col et plein leurs bras,
+ D'un scientifique fatras
+ Venaient dresser un etalage
+ Qui rendait plus beau le passage,
+ Au grand bien de tout reposant,
+ Et honneur dudit exposant,
+ Qui, tous les jours dessus ses hanches,
+ Excepte fetes et dimanches,
+ Temps de vacances a tout trafic,
+ Faisoit debiter au public
+ Denree a produire doctrine
+ Dans la substance cerebrine.
+
+Ce n'est pas la sans doute l'Elegie pleurant en longs habits de deuil,
+et je ne dis pas que ces plaintes soient eloquentes. Mais elles sont
+raisonnables. Elles furent entendues. Les bouquinistes ne tarderent pas
+a reprendre possession des quais.
+
+Nourri sur le quai Voltaire, je les ai connus dans mon enfance, heureux
+et tranquilles. M. de Fontaine de Resbecque les celebrait alors dans un
+petit livre dont j'ai oublie le titre, ce qui est pour moi un grand
+sujet de confusion. Le baron Haussmann, qui aimait excessivement la
+regularite des lignes, pensa les chasser pour rendre les pierres des
+quais plus nettes. Mais on lui fit entendre raison. Et les etalagistes
+n'eurent plus d'ennemis que le "chien du commissaire" qui venait
+parfois, inattendu, mesurer la longueur des etalages, et s'assurer
+qu'elle n'excedait pas celle du terrain concede. On assure qu'ils
+etaient enclins a usurper. Je les ai pourtant tenus pour fort honnetes
+gens. Il me fut donne de connaitre assez particulierement l'un d'eux, M.
+Debas, qui ne fut point des plus prosperes, et dont je ne puis me
+rappeler le souvenir sans attendrissement.
+
+
+
+II
+
+Durant plus d'un demi-siecle, il posa ses boites sur le parapet du qui
+Malaquais, vis-a-vis de l'hotel de Chimay. Au declin de son humble vie,
+travaille du vent, de la pluie et du soleil, il ressemblait a ces
+statues de pierre que le temps ronge sous les porches des eglises. Il se
+tenait debout encore, mais il se faisait chaque jour plus menu et plus
+semblable a cette poussiere en laquelle toutes formes terrestres se
+perdent. Il survivait a tout ce qui l'avait approche et connu. Son
+etalage, comme un verger desert, retournait a la nature. Les feuilles
+des arbres s'y melaient aux feuilles de papier, et les oiseaux du ciel y
+laissaient tomber ce qui fit perdre la vue au vieillard Tobie, endormi
+dans son jardin.
+
+L'on craignait que le vent d'automne, qui fait tourbillonner sur le quai
+les semences des platanes avec les grains d'avoine echappes aux musettes
+des chevaux, un jour, n'emportat dans la Seine les bouquins et le
+bouquiniste. Pourtant il ne mourut point dans l'air vif et riant du quai
+ou il avait vecu. On le trouva mort, un matin, dans la soupente ou
+chaque nuit il allait dormir.
+
+Je le connus dans mon enfance, et je puis affirmer que le trafic etait
+le moindre de ses soucis. Il ne faut pas croire que M. Debas fut alors
+l'etre inerte et morne qu'il devint quand le temps le metamorphosa en
+bouquiniste de pierre. Il montrait, au contraire, dans son age mur, une
+agilite merveilleuse d'esprit et de corps et il abondait en travaux.
+
+Il avait epouse une personne tres douce et si simple d'esprit que les
+enfants, dans la rue, la poursuivaient de leurs moqueries, sans parvenir
+a troubler cette ame innocente. Laissant sa bonne femme garder ses
+boites de l'air et du coeur dont une fille de la campagne pait ses oies,
+M. Debas accomplissait des taches nombreuses et tres diverses qu'un meme
+homme n'entreprend point d'ordinaire. Et toutes ses oeuvres etaient
+inspirees par l'amour du prochain. Cette charite faisait une belle voix
+de tenor, il chantait le dimanche les Vepres dans la chapelle des
+Petites Soeurs des pauvres; scribe et calligraphe, il ecrivait des
+lettres pour les servantes et faisait des ecriteaux pour les marchands
+ambulants. Habile a manier la scie et la varlope, il fabriqua des
+vitrines pour la merciere en plein vent, Mme Petit, que son mari avait
+abandonnee, et qui avait quatre enfants a nourrir. Avec du papier, de la
+ficelle et de l'osier, il faisait pour les petits garcons des
+cerfs-volants qu'il lancait lui-meme dans l'air agite de septembre.
+
+Chaque annee, au retour de l'hiver, il montait les poeles dans les
+mansardes avec autant d'adresse que le meilleur compagnon fumiste. Il
+connaissait assez de medecine pour donner les premiers secours aux
+blesses, aux epileptiques et aux noyes. S'il voyait un ivrogne chanceler
+et choir, il le relevait et le reprimandait. Il se jetait a la tete des
+chevaux emportes et se mettait a la poursuite des chiens enrages. Sa
+providence s'etendait sur les riches et les heureux. Il mettait leur vin
+en bouteille, sans recevoir de recompense. Et lorsqu'une dame du quai
+Malaquais s'affligeait a cause de son perroquet ou de son serin envole,
+il courait sur les toits, grimpait sur les cheminees et rattrapait
+l'oiseau, au regard de la foule attentive. Le catalogue de ses travaux
+ressemblerait au poeme gnomique d'Hesiode. M. Debas pratiquait tous les
+arts pour l'amour des hommes.
+
+Mais sa plus grande occupation etait de veiller sur la chose publique. A
+cet egard, il vecut ainsi qu'un homme de Plutarque. D'ame genereuse,
+passant ses journees en plein air, dejeunant et soupant sur un banc, il
+s'etait fait des moeurs dignes d'un Athenien. La grandeur et la felicite
+de sa patrie faisaient le souci de toutes ses heures. L'empereur, en
+vingt ans de regne, ne put le contenter une fois. M. Debas declamait
+contre le tyran avec une eloquence naturelle ornee de lambeaux de
+rhetorique, car il avait des lettres et lisait parfois ses livres qu'il
+ne vendait jamais. Bien qu'il eut le gout noble, il donnait souvent a
+ses indignations un tour familier. N'etant separe que par la riviere du
+palais sur lequel le drapeau tricolore annoncait la presence du
+souverain, il se trouvait, par le voisinage, sur un pied d'intimite avec
+celui qu'il appelait le locataire des Tuileries.
+
+Badinguet passait quelquefois a pied devant l'etalage de M. Debas. M.
+Octave Uzanne nous a garde le souvenir d'une promenade que Napoleon III,
+au debut de son principat, fit, en compagnie d'un aide de camp, sur le
+quai Voltaire. C'etait un jour gris et froid d'hiver. Le bouquiniste
+dont l'etalage s'etendait entre une des statues du quai des Saints-Peres
+et les boites de M. Debas etait alors un vieux philosophe assez
+semblable par le caractere aux cyniques du declin de la Grece. Il avait
+en commun avec son voisin le mepris du gain et une sagesse superieure.
+Mais la sienne etait inerte et taciturne. Quand l'empereur passa devant
+lui, ce bonhomme brulait un volume dans une marmite pour chauffer ses
+vieilles mains. Tel ce beau terme de marbre qu'on voit sous un
+marronnier des Tuileries, figure d'un vieillard tendant la main sur la
+flamme d'un rechaud qu'il presse contre sa poitrine. Curieux de
+connaitre les livres dont le libraire se chauffait, Napoleon ordonna a
+son aide de camp de s'en informer.
+
+Celui-ci obeit et revint dire a cesar:
+
+"Ce sont les Victoires et conquetes."
+
+Ce jour la, Napoleon et M. Debas furent bien pres l'un de l'autre. Mais
+ils ne se parlerent pas. Si je n'aimais la verite d'un amour filial et
+candide, j'imaginerais quelque aventure de l'empereur, de son aide de
+camp et des deux bouquinistes digne, sans doute, d'etre comparee aux
+merveilleuses histoires du kalife Aroun-al-Raschid et de son grand-vizir
+Giafar, errant la nuit dans les rues de Bagdad. Pour m'en tenir a
+l'exactitude d'une notice fidele, je dirai que, du moins, des personnes
+d'une condition privee, mais d'un merite reconnu, causaient volontiers
+avec M. Debas. J'en attesterais Amedee Hennequin, Louis de Ronchaud,
+Edouard Fournier, Xavier Marmier, mais ils ne sont plus de ce monde. Les
+plus familiers de M. Debas etaient deux pretres, hommes excellents, l'un
+et l'autre, pour la doctrine et les moeurs, mais tres dissemblables
+d'humeur et de caractere. L'un, M. Trevoux, chanoine de Notre-Dame,
+etait petit en gros; il portait sur ses joues ce vermillon petri pour
+les chanoines par ces petits Genies que vit Nicolas Despreaux dans un
+songe poetique. Il mettait son etude et ses soins a decouvrir de petits
+saints bretons et son ame etait pleine d'une joie onctueuse. L'autre, M.
+l'abbe Le Blastier, aumonier d'un couvent de femmes, etait de haute
+taille et de grande mine. Austere, grave, eloquent, il consolait par des
+promenades solitaires son gallicanisme attriste. Tous deux, passant sur
+le quai, leur douillette bourree de bouquins, ils daignaient echanger
+des propos avec M. Debas.
+
+C'est M. Le Blastier qui consacra d'un mot la noblesse morale du
+bouquiniste:
+
+"Monsieur, vous n'avez de bas que le nom."
+
+Quand M. Le Blastier ou M. Trevoux lui demandait si les affaires
+allaient bien, M. Debas repondait:
+
+"Elles vont doucement. C'est la securite qui manque. La faute en est au
+regime."
+
+Et il montrait d'un grand geste de son bras le palais des Tuileries.
+
+Voila dix ans deja que M. Debas s'en est alle sans bruit, dans le
+corbillard des pauvres, un jour d'hiver. Et nous sommes peut-etre deux
+ou trois encore a garder le souvenir de ce petit homme en longue blouse
+d'un bleu efface, qui nous vendait des classiques grecs et latins et
+nous disait en soupirant: "Il n'y a plus d'hommes d'Etat; c'est le
+malheur de la France."
+
+Peut-etre que, chasses des quais, les bouquinistes n'y reviendront plus
+et que leurs etalages seront la rancon du progres. Comme au temps
+d'Etienne Baluze, ils seront regrettes par les humbles curieux et les
+savants ingenus. Pour moi, je me rappellerai avec joie les longues
+heures que j'ai passees devant leurs boites, sous le ciel fin, egaye de
+mille teintes legeres, enrichi de pourpre et d'or, ou seulement gris,
+mais d'un gris si doux qu'on en est emu jusqu'au fond du coeur.
+
+
+III
+
+Tout compte fait, je ne sais pas de plaisir plus paisible que celui de
+bouquiner sur les quais. On remue avec la poussiere de la boite a deux
+sous, mille ombres terribles ou charmantes. On fait dans ces humbles
+etalages des evocations magiques. On conserve avec les morts qu'on y
+rencontre en foule. Les Champs-Elysees tant vantes des anciens
+n'offraient rien aux sages apres leur mort que le Parisien ne trouve en
+cette vie sur les quais, du Pont-Royal au Pont Notre-Dame. A mon gre,
+les myrtes de Virgile ne sont pas plus aimables que les petits platanes
+qui ombragent le repos des fiacres le long de la Monnaie, et qu'on va
+arracher. Ils sont petits et greles. Mais ils ont de la grace. Sans eux,
+le bel hotel de la Monnaie, de ce style Louis XVI, si sage, si
+raisonnable, si judicieux, plaira moins. La pierre la mieux sculptee
+semble dure quand aucun feuillage ne s'agite aupres d'elle. Puis il faut
+des arbres devant les palais pour rappeler l'homme a la nature.
+
+Quelques bouquineurs vieillis et chagrins, que je rencontrais durant mes
+lentes promenades, me confiaient leurs mecomptes: "On ne trouve plus
+rien, me disaient-ils, dans la boite a deux sous." Et ils louaient le
+temps passe, alors que M. de la Rochebiliere decouvrait chaque matin,
+entre le Pont-Neuf et le Pont-Royal, l'edition princeps de quelque
+chef-d'oeuvre classique. Pour moi, je n'ai jamais trouve sur les quais
+aucune edition originale de Moliere ou de Racine, mais ce qui vaut mieux
+encore que le Tartufe avant les cartons ou l'Athalie in-4, j'y ai
+trouve des lecons de sagesse. Tout ce papier barbouille m'a enseigne la
+vanite du succes qui passe et des celebrites ephemeres. Je ne peux
+fouiller la boite a deux sous sans me sentir aussitot envahi par une
+paisible et douce tristesse, et sans me dire: A quoi bon ajouter a tout
+ce papier noirci quelques pages encore? Il serait meilleur de ne point
+ecrire.
+
+
+
+
+VIII
+
+LE GARDE DU CORPS
+
+
+Eleve sur le quai Voltaire, dans la poussiere des livres et des
+bibelots, au milieu des bouquineurs et des fureteurs de toute sorte,
+j'ai connu tout enfant des amateurs de faience, d'armes, d'estampes, de
+medailles. J'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en fer et
+j'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en bois; j'ai connu
+des bibliophiles et des bibliomanes; et je n'ai point vu qu'ils
+meritassent les railleries du vulgaire. Je puis vous assurer que tous
+ces gens singuliers ont le gout delicat, l'esprit orne, les moeurs
+douces; et mon amitie pour les bonnes gens qui mettent toutes sortes de
+choses dans leurs armoires date des premiers jours de ma vie.
+
+Du temps que j'etais le plus maigre, le plus timide, le plus gauche et
+le plus reveur des rhetoriciens, je passais avec delices mes jours de
+conge chez Leclerc jeune, qui vendait alors des armures anciennes dans
+une petite boutique basse du quai Voltaire. Leclerc jeune etait vieux.
+C'etait un petit homme herisse, boiteux comme Vulcain, qui, ceint d'un
+tablier de serge, limait du matin au soir des armes serrees dans un
+etau, sur le bord de son etabli.
+
+Il polissait sans cesse d'antiques epees qui, desormais innocentes,
+devaient, au sortir de ses mains, achever paisiblement leur destinee
+dans quelque panoplie de chateau. Sa boutique etait pleine de
+hallebardes, de morions, de salades, de gorgerins, de cuirasses, de
+greves et d'eperons, et il me souvient d'y avoir vu une targe du XVe
+siecle, toute peinte de devises galantes et telle que ceux qui ne l'ont
+point vue ont manque de respirer une merveilleuse fleur de chevalerie.
+Il y avait la des lames de Tolede et des armures sarrasines d'une grace
+infinie; ces casques ovales d'ou tombait un reseau de mailles d'acier
+fin comme la mousseline, ces boucliers damasquines d'or m'ont donne dans
+mon jeune age une vive admiration pour les emirs exquis et terribles qui
+combattaient contre les barons chretiens a Ascalon et a Gaza; et si
+maintenant encore je prends tant de plaisir a lire la tragedie de Zaire,
+c'est sans doute parce que mon imagination se plait a parer de ces
+belles armes l'aimable et malheureux Orosmane. A vrai dire, les casques
+et les boucliers de Leclerc jeune ne dataient pas des croisades; mais
+j'etais enclin a voir dans la boutique de mon vieil ami la cotte de
+Villehardouin et le cimeterre de Saladin.
+
+C'etait l'effet de mon enthousiasme reveur, et je dois declarer que
+l'armurier n'y aidait point. Il limait beaucoup et ne parlait guere.
+Jamais je ne l'entendis vanter ses armes, hors deux ou trois epees de
+bourreau qu'il tenait pour de bonnes pieces. Leclerc jeune etait un
+honnete homme, ancien garde royal, tres estime de ses clients.
+
+Il n'en avait pas de plus familier ni de plus assidu que M. de Gerboise,
+vieux royaliste, a qui il souvenait d'avoir fait la chouannerie en 1832,
+avec Mme la duchesse de Berri, et qui amusait sa vieillesse a meubler
+d'epees historiques sa salle d'armes du chateau de Mauffeuges, aux
+Rosiers. Ce grand vieillard, qui avait ete garde du corps de Charles X,
+abondait en recits de cour et en genealogies qu'il debitait d'une voix
+de tonnerre, dans un langage qui me semblait ancien et qui etait
+provincial. M. de Gerboise etait bon gentilhomme, avec un air paysan et
+un parler rustique. La face rougeaude sous une abondante criniere
+blanche, grand, gros, fier encore de ses mollets, qui avaient ete les
+plus beaux du royaume, vers 1827, jurant Dieu et tous les saints de
+l'Anjou, violent et finaud, pieux, bretteur et paillard, il m'amusait
+infiniment par la verdeur de ses propos et par l'abondance de ses
+anecdotes.
+
+Il traitait avec quelque consideration Leclerc jeune, qui avait ete
+garde royal et qui, dans sa simplicite laborieuse, tenait plus de
+l'artisan que du brocanteur. Et, parvenu a l'age ou l'on a perdu tous
+les compagnons des jeunes annees, le vieux chouan de 1832 se plaisait a
+rappeler devant l'ancien soldat de la Restauration les souvenirs de leur
+commune jeunesse.
+
+Tandis qu'il parlait, je me faisais tout petit dans mon coin pour qu'on
+ne m'apercut pas, et j'ecoutais.
+
+Que de fois je l'entendis conter les souvenirs de la Revolution de 1830
+et le voyage royal de Cherbourg! C'est un recit qu'il terminait toujours
+en s'ecriant:
+
+"Le marechal Maison, quel gueux!"
+
+Leclerc ne manquait pas d'ajouter:
+
+"Pendant trois jours, monsieur le marquis, nous n'eumes a manger que les
+pommes de terre que nous prenions dans les champs. Et je recus d'un
+paysan un coup de fourche dont je suis demeure boiteux."
+
+C'est tout ce qu'il avait gagne au service du roi, et pourtant il etait
+reste royaliste, et il gardait precieusement dans le tiroir de sa
+commode un morceau du drapeau blanc que le regiment s'etait partage dans
+la cour du chateau de Rambouillet.
+
+Un jour, il m'en souvient, M. de Gerboise demanda de sa voix rude et
+chaude:
+
+"Leclerc, ou donc etiez-vous en garnison dans l'ete de 1828?"
+
+L'armurier, levant la tete de dessus son etabli:
+
+"A Courbevoie, monsieur le marquis.
+
+--Parfaitement. J'ai connu votre colonel, le petit de la Morse, dont les
+fils ont aujourd'hui des emplois a la cour de Badinguet."
+
+Et, d'un geste dedaigneux, il montra le chateau dont on voyait
+confusement, a travers les vitres, l'aile aux longs frontons regner sur
+l'autre rive du fleuve.
+
+"Moi, mon bon Leclerc, ajouta-t-il, au mois de juillet 1828, j'etais de
+service, comme garde du corps, au chateau de Saint-Cloud, 2e compagnie,
+bandouliere verte ... Ah! bigre! nous n'etions pas deguises en
+mardi-gras comme les cent-gardes de M. Bonaparte. C'est bien une idee de
+parvenu que d'habiller les soldats du trone en oiseau de paradis. Nous
+portions, mon vieux Leclerc, le casque d'argent avec chenille noire et
+plumet blanc, l'habit bleu de roi a collet ecarlate, epaulettes,
+aiguillettes et brandebourgs d'argent, le pantalon de casimir blanc."
+
+Puis, se frappant sur le mollet un coup sonore, il ajouta:
+
+"Et bottes a l'ecuyere ... A vingt ans, garde de deuxieme classe avec
+rang de lieutenant, un rendez-vous tous les soirs et un duel toutes les
+semaines ... Je n'etais pas a plaindre. Ah! Leclerc, c'etait le bon
+temps!
+
+--Oui, monsieur le marquis, repondait doucement l'armurier, en
+continuant d'astiquer une lame, oui, c'etait le bon temps dans un sens;
+mais j'etais tout de meme malheureux par rapport aux camarades de
+chambree qui avaient trouve une grammaire dans mon fourniment. Parce
+qu'il faut vous dire que j'avais voulu apprendre le francais au
+regiment, et j'avais achete une grammaire sur ma paye. Mais les hommes
+se sont fichus de moi, et ils m'ont berne dans mes draps. Et pendant six
+mois on chantait dans le quartier:
+
+ As-tu vu la grand'mere,
+ As-tu vu la grand'mere
+ A Leclerc?
+
+--Ils n'avaient pas tant tort, reprit gravement M. de Gerboise. Dans
+votre condition, mon ami, vous n'aviez pas besoin d'apprendre la
+grammaire. C'est comme si moi, dans mon etat j'avais voulu connaitre
+l'hebreu. Mon lieutenant-commandant, le comte d'Andive, se serait fichu
+de moi, et il aurait eu bigrement raison. Je vous disais donc, Leclerc,
+que j'etais de service a Saint-Cloud, en habit bleu et pantalon blanc,
+parce que c'etait l'ete. Dans la tenue d'hiver, le pantalon etait bleu
+de roi comme l'habit.
+
+--C'est comme nous, dit l'armurier. Nous avions l'ete des pantalons de
+coutil.
+
+--Oui, dit le marquis, et ce n'etait pas le plus beau de votre affaire.
+Mais vous etiez tout de meme de brave gens, et ce que j'en dis, Leclerc,
+n'est pas pour vous affliger. Donc, pendant qu'on vous bernait gentiment
+dans vos couvertures au quartier de Courbevoie, je prenais mon service a
+Saint-Cloud. Une nuit, je fus mis de faction sous les fenetres du roi,
+et ce que je vis cette nuit-la, je ne l'oublierai jamais.
+
+"Tout etait dans l'ordre; le drapeau flottait sur le chateau. Le
+capitaine de la compagnie, qui avait rang de lieutenant-general, dormait
+dans son lit, les cles sous son traversin. Le cri des grillons dechirait
+le grand silence de la nuit, et la lune levee au-dessus des arbres
+argentait les allees du parc desert. Le mousquet au bras, je revais,
+contre le perron, a mes affaires et a mes plaisirs. Tout a coup, je vis
+la fenetre de la chambre ou couchait le roi s'ouvrir et Charles X
+paraitre sur le balcon, en bonnet de nuit a rubans et en robe de chambre
+a ramages. La clarte blanche du ciel coulait sur ses grands traits
+aimables et nobles. La bouche entr'ouverte, a sa coutume, il avait un
+air triste que je ne lui connaissais pas. Il regarda tour a tour
+longuement la lune montee au zenith et quelque chose qu'il tenait dans
+le creux de la main gauche et qui me parut etre un medaillon. Puis il se
+mit a baiser tendrement ce medaillon, le bras droit tendu vers l'astre
+qu'il semblait prendre a temoin. Des larmes coulaient sur ses joues.
+J'etais si trouble de ce que je voyais, que le canon de mon mousquet se
+mit a battre violemment contre ma bandouliere. Les regards et les
+baisers se prolongerent durant quelques instants. Puis le roi rentra
+dans sa chambre et j'entendis qu'il fermait la fenetre.
+
+"Leclerc, n'auriez-vous pas ete touche a ma place de voir ce vieux roi
+en bonnet de nuit baiser un portrait, des cheveux, une relique de femme
+(je n'ai pu distinguer ce qu'il y avait dans le medaillon) et attester
+la lune, par ses larmes, de la fidelite de ses tendresses et de ses
+douleurs? Pauvre roi! il n'y avait plus que la lune alors qui sut ses
+jeunes amours!
+
+"J'ai l'idee, Leclerc, que cette nuit-la Charles X songeait a Mme de
+Polastron, qui l'avait aime lorsqu'il etait le brillant comte d'Artois,
+qui l'alla rejoindre a l'armee de Conde ou il trainait les miseres de
+l'exil, et qui, lui apportant sous la tente, au milieu des soldats, ses
+diamants, ses bijoux, son or ramasse a la hate, lui sacrifia sa fortune
+et son honneur. Qu'en pensez-vous, Leclerc?"
+
+L'armurier hocha la tete; il etait visible qu'il n'en pensait rien.
+
+M. de Gerboise reprit vivement:
+
+"Oui, j'aime a penser, Leclerc, que cette nuit-la, a Saint-Cloud,
+trente-cinq ans apres la mort de Mme de Polastron, Charles X pleurait sa
+meilleure amie. Et il avait bigrement raison.
+
+"Leclerc, nous avons tort, tous les deux, de nous obstiner a vivre.
+
+--Pourquoi donc, monsieur le marquis? demanda l'armurier.
+
+--Parce que, mon ami, ce n'est pas la peine de rester en ce monde quand
+on n'y fait plus l'amour. Et puis nous ne reverrons plus nos rois."
+
+J'avais des lors quelques raisons de croire que Charles X fut l'esprit
+le plus leger et la tete la plus faible du monde. J'ai, depuis ce temps,
+beaucoup lu son histoire sans y rien decouvrir a son honneur. Je
+recueille cette anecdote du vieux roi en bonnet de nuit entretenant la
+lune, comme l'endroit le plus sympathique de sa vie.
+
+
+
+
+IX
+
+MADAME PLANCHONNET
+
+
+J'avais cela d'heureux, qu'au printemps j'entrais dans ma dix-septieme
+annee. Mon pere m'avait envoye passer les vacances de Paques a Corbeil,
+chez ma tante Felicie, qui habitait une maisonnette au bord de la Seine
+et y vivait dans la devotion et les medicaments. Elle m'embrassa avec un
+juste sentiment de ce qu'on doit a sa famille, me felicita d'avoir passe
+mon baccalaureat, me dit que je ressemblais a mon pere, me recommanda de
+ne pas fumer la cigarette dans mon lit, et me donna ma liberte jusqu'au
+diner.
+
+J'entrai dans la chambre que la vieille servante Euphemie m'avait
+preparee, et je defis ma malle qui contenait, precieusement serre entre
+mes chemises, le manuscrit de mon premier ouvrage. C'etait une nouvelle
+historique, Clemence Isaure, ou j'avais mis tout ce que je concevais de
+l'amour et de l'art. J'en etais assez content. Apres avoir fait un brin
+de toilette, j'allai me promener au hasard dans la ville. En suivant les
+boulevards plantes d'ormeaux, dont la paix un peu triste me charmait, je
+vis, sur la porte d'une maison basse, tapissee de glycine, un ecriteau
+blanc ou l'on lisait en lettres noires: l'Independant, journal
+quotidien, politique, commercial, agricole et litteraire. Cette
+inscription reveilla mes pensees de gloire. J'etais tourmente depuis
+quelques mois du desir de faire imprimer ma Clemence Isaure. Ambitieux
+et modeste, il me semblait que cette maison paisible, cachee dans le
+feuillage, offrirait un asile convenable a ma premiere oeuvre, et des
+lors l'idee germa dans ma tete de porter mon manuscrit a l'Independant.
+
+La vie que je menais a Corbeil etait douce et monotone. Ma tante me
+contait, a diner, sa brouille avec le docteur Germond, laquelle,
+survenue dix ans en ca, l'occupait encore; elle gardait pour le cafe ses
+histoires de M. l'abbe Laclanche, homme excellent, mais fatigue par
+l'age et l'embonpoint, qui dormait au confessionnal pendant que ma tante
+lui disait ses peches. Apres quoi, l'excellente femme m'envoyait coucher
+en me recommandant de ne pas fumer dans mon lit.
+
+Un jour, etant seul au salon, je remuai par ennui les journaux qui se
+trouvaient sur le gueridon d'acajou. C'etaient des numeros de
+l'Independant, auquel ma tante etait abonnee. De petit format, avec des
+caracteres uses sur un papier trop mince, l'Independant avait un air de
+modestie qui m'encourageait.
+
+J'en parcourus deux ou trois numeros; le seul article litteraire que j'y
+trouvai, avait pour titre: Une petite soeur de Fabiola. Il etait signe
+d'un nom de femme. Je reconnus avec plaisir qu'il etait dans le genre de
+ma Clemence Isaure, mais plus faible. Et cette consideration me
+determina a porter mon manuscrit au redacteur en chef du journal. Son
+nom etait inscrit sous le titre: Planchonnet.
+
+Je fis un rouleau de ma Clemence Isaure, et, sans instruire ma tante de
+la demarche que j'allais tenter, je me rendis, avec un peu de fievre, a
+la maison tapissee de glycine. M. Planchonnet me recut tout de suite
+dans son cabinet. Il ecrivait, ayant mis bas son habit et son gilet.
+C'etait un geant, et le plus velu que j'eusse encore rencontre. Il etait
+tout noir, faisait a chaque mouvement un bruit de crins froisses et
+sentait le fauve. Il ne s'arreta point d'ecrire a ma venue et, suant,
+soufflant, la poitrine a l'air, il acheva son article; puis, il posa sa
+plume et me fit signe de parler.
+
+Je lui balbutiai mon nom, le nom de ma tante, l'objet de ma visite, et
+je lui tendis en tremblant mon manuscrit.
+
+"Je le lirai, me dit-il. Revenez samedi ..." Je sortis dans un trouble
+affreux et souhaitant que la fin du monde et la conflagration
+universelle survinssent avant ce samedi, tant une nouvelle rencontre
+avec le redacteur en chef m'effrayait. Mais le monde ne finit pas, le
+samedi vint et je revis M. Planchonnet.
+
+"A propos, me dit-il, j'ai lu votre petite chose; c'est tres gentil. Je
+la mettrai dans le canard. Qu'est-ce que vous faites demain soir? Venez
+donc manger la soupe a la maison. Je demeure place Saint-Guenault,
+vis-a-vis de la Tour carree. Ce sera en famille. Et sans ceremonie."
+
+J'acceptai avec beaucoup de reconnaissance.
+
+Le lendemain, a six heures, je trouvai M. Planchonnet dans son salon,
+avec deux ou trois enfants sur les genoux et d'autres sur les epaules.
+Il en avait jusque dans ses poches. Ils l'appelaient papa et le tiraient
+par la barbe. Il portait une redingote neuve, du linge blanc, et sentait
+la lavande.
+
+Une femme entra, blanche et frele, un peu fanee, mais agreable avec ses
+cheveux d'or pale et ses yeux de pervenche, gracieuse malgre sa taille
+defaite.
+
+"C'est Mme Planchonnet", me dit-il.
+
+Les enfants (je reconnus qu'il n'y en avait que six) etaient gros et
+rudes, charges en couleur, beaux d'une certaine facon. Leurs jambes et
+leurs bras nus formaient autour de leur pere colossal un emmelement de
+chairs fraiches, et leurs yeux farouches me regardaient tous a la fois.
+
+Mme Planchonnet s'excusa de leur impolitesse.
+
+"Nous ne restons pas longtemps dans le meme endroit; ils n'ont le temps
+de connaitre personne; ce sont de petits sauvages; ils ignorent tout. Et
+comment voulez-vous qu'ils apprennent quelque chose en changeant de
+pension tous les six mois? Henri, l'aine, a onze ans passes. Il ne sait
+pas encore un mot de catechisme. Je ne sais vraiment pas comment nous
+lui ferons faire sa premiere communion ... Votre bras, Monsieur."
+
+Le diner etait abondant. Une jeune paysanne, attentivement surveillee
+par Mme Planchonnet, apportait des plats et des plats encore: tourtes,
+rotis, pates, fricassees et d'enormes volailles que notre hote, sa
+serviette sous le menton, la fourchette a trois dents d'une main, et de
+l'autre le couteau a manche en pied de biche, faisait placer devant lui,
+en montrant toutes ses dents et en roulant des yeux terribles au milieu
+des poils de son visage. Les coudes arrondis, il decoupait avec facilite
+les chairs blanches ou noires, servait lui-meme largement ses petits, sa
+femme et son convive, et disait, avec un rire affreux, des choses
+innocentes.
+
+Mais c'etait en versant a boire qu'il montrait toute sa magnificence
+d'ogre bon enfant. De ses enormes bras, il tirait par le goulot, sans se
+baisser, quelqu'une des bouteilles amassees a ses pieds et versait des
+rouges-bords a sa femme qui refusait en vain, aux enfants deja endormis,
+une joue dans leur assiette, et a moi, malheureux, qui avalais sans
+gouter, les vins rouges, roses, blancs, ambres ou dores, dont il
+proclamait, d'une voix joyeuse, l'age et le cru, sur la foi de l'epicier
+qui les lui avait vendus. Nous vidames ainsi un nombre que j'ignore de
+bouteilles diversement cachetees. Apres quoi, j'exprimais a mon hotesse
+des sentiments nobles et tendres. Tout ce que j'avais dans l'ame
+d'heroique et d'amoureux se pressait a mes levres. Je poussais la
+conversation au sublime. Mais j'eprouvais une reelle difficulte a l'y
+maintenir, car, si M. Planchonnet approuvait de la tete mes speculations
+les plus transcendantes, il n'y donnait aucune suite et me parlait
+incontinent du choix et de la preparation des champignons comestibles ou
+de quelque autre sujet culinaire. Il avait dans la tete un parfait
+cuisinier et une bonne geographie gastronomique de la France. Parfois
+aussi, il rapportait des traits d'esprits de ses enfants.
+
+Je m'entendais mieux avec Mme Planchonnet qui declara a plusieurs
+reprises qu'elle avait le gout de l'ideal. Elle me confia qu'elle avait
+lu autrefois une poesie qui l'avait transportee, mais dont elle ne se
+rappelait plus l'auteur, parce qu'elle se trouvait dans un livre qui
+renfermait des morceaux de differents poetes.
+
+Je recitais tout ce que je savais d'elegies. Mais les vers se perdirent
+pour la plupart dans les cris des enfants qui s'entregriffaient
+horriblement sous la table.
+
+Au dessert, je connus que j'aimais Mme Planchonnet. Et cet amour etait
+si genereux que, loin de l'etouffer dans mon coeur, je le repandais en
+longs regards et en paroles abondantes. Je m'expliquai sur la vie et la
+mort et j'ouvris mon ame tout entiere a Mme Planchonnet qui, laissant
+couler ses paupieres sur ses beaux yeux bleus, et penchant son visage
+amaigri que plissait la fatigue, me disait d'une voix molle: "N'est-ce
+pas, Monsieur?" et tachait de sourire.
+
+J'avais encore beaucoup a lui dire quand elle nous quitta pour aller
+coucher les petits qui, les jambes en l'air, dormaient profondement sur
+leurs chaises. Ce depart me laissa pensif en face de Planchonnet, qui
+versait des liqueurs. Je lui trouvai l'air d'une brute. Sa tranquillite
+pesante m'irritait. Mais j'etais inspire par les sentiments les plus
+nobles. Je souhaitai interieurement qu'il eut une belle ame et que j'en
+eusse une plus belle encore, afin que Mme Planchonnet fut aimee de deux
+hommes dignes d'elle.
+
+C'est pourquoi je resolus de sonder le coeur de Planchonnet.
+
+"Monsieur, lui dis-je, vous exercez une belle profession.
+
+--Ah! me repondit-il, en allumant sa pipe, vous trouvez ca beau de
+rediger des canards dans les departements. Et des canards clericaux. Je
+travaille pour la calotte. Mais on ne choisit pas son parti, n'est-il
+pas vrai?"
+
+Et il se mit a fumer tranquillement sa pipe en ecume de mer, sur
+laquelle une femme nue etait sculptee voluptueusement.
+
+Je lui demandai:
+
+"Monsieur Planchonnet, connaissez-vous ma tante?"
+
+Il me repondit:
+
+"Je ne connais personne a Corbeil. Il y a six mois, j'etais a Gap ... Un
+peu d'anisette, n'est-ce pas?"
+
+Un immense besoin de tendresse s'etait developpe en moi. Il me venait de
+l'amitie pour Planchonnet. Je lui temoignai de la familiarite, de
+l'interet et surtout de la confiance. Je lui contai ma vie; je lui fis
+part de mes esperances et de mes reves.
+
+Il cessa de fumer. Je parlai encore. Enfin, m'etant apercu qu'il
+sommeillait, je me levai, lui souhaitai le bonsoir et lui exprimai le
+desir de presenter mes hommages a Mme Planchonnet. Il me fit entendre
+que je ne pourrais le faire, parce qu'elle etait couchee. J'en fus aux
+regrets et cherchai mon chapeau, que j'eus grand'peine a trouver.
+Planchonnet me reconduisit avec une lampe jusqu'au palier et me donna,
+sur la maniere de tenir la rampe et de descendre les marches, des
+conseils qu'on me donne pas d'ordinaire. Mais l'escalier etait
+apparemment un difficile escalier, car j'y trebuchai des les premiers
+degres. Tandis que je descendais, Planchonnet, penche sur la rampe, me
+demanda si je retrouverais bien la maison de ma tante. Cette question
+m'offensa. Je promis de la trouver sans peine; en quoi je m'engageais
+beaucoup trop, car je passai une partie de la nuit a la chercher.
+Pendant cette recherche, je m'impatientais de la maladresse avec
+laquelle on met parfois les deux pieds dans les ruisseaux. Cependant, je
+roulais vainement dans ma tete l'action d'eclat par laquelle je pourrais
+exciter l'admiration de Mme Planchonnet. Je songeais a ses jolis yeux
+bleus, et j'etais vraiment desole que sa taille ne fut pas aussi jolie
+que ses yeux.
+
+Le lendemain, je me reveillai par un grand soleil, avec la langue seche
+et la peau brulante. Surtout je souffrais de ne pouvoir me rappeler ce
+que j'avais dit la veille a Mme Planchonnet, et j'avais tout lieu de
+croire que c'etaient des sottises.
+
+Ma tante ne me cacha pas qu'elle considerait ma rentree tardive comme un
+manque d'egards pour sa maison. Quand je lui revelai fierement que
+j'avais fait recevoir ma Clemence Isaure a l'Independant, elle se facha
+tout rouge, et m'envoya sur-le-champ retirer le manuscrit, afin de
+prevenir le malheur d'une insertion dont la seule idee la terrifiait.
+J'allai donc, la tete basse, redemander mon oeuvre a Planchonnet, qui me
+la rendit d'une ame egale, comme il l'avait prise.
+
+"Qu'est-ce que vous faites ce soir? me dit-il. Venez donc diner a la
+maison. Nous mangerons les restes."
+
+Je refusai, en consideration de ma tante. Quelques jours apres, je fis
+une visite a Mme Planchonnet, que je trouvai assise devant un bouquet de
+fleurs des champs, remettant un fond a la culotte de son fils aine. Nous
+fumes l'un envers l'autre d'une extreme reserve. Il pleuvait. Nous
+parlames de la pluie.
+
+"C'est bien triste, lui dis-je.
+
+--N'est-ce pas? me dit-elle.
+
+--Vous aimez les fleurs, Madame?
+
+--Je les adore."
+
+Et elle tourna vers moi ses jolis yeux fleuris sur un visage fane.
+
+Je quittai Corbeil la semaine suivante. Et je ne vis jamais plus Mme
+Planchonnet.
+
+
+
+
+X
+
+LES DEUX COPAINS
+
+
+C'etait dans les dernieres annees du second Empire. Jean Meusnier et
+Jacques Dubroquet occupaient par moitie un atelier au fond d'une cour,
+pres du cimetiere Montparnasse. Tout le rez-de-chaussee appartenait a
+des marbriers, qui encombraient la cour de tombes blanches, de croix et
+d'urnes funeraires.
+
+Une poussiere de marbre et de platre etendait sur le sol son linceul
+sali. L'atelier etait pose comme une grande cage vitree sur les magasins
+des tailleurs de pierres funeraires; a l'interieur, un poele de fonte,
+deux chevalets et des chaises de paille defoncees. La poudre des
+marbres, qui penetrait par les fentes de la porte et des chassis,
+recouvrait seule la nudite livide des murs et du carrelage.
+
+Jacques Dubroquet etait peintre d'histoire, et Jean Meusnier paysagiste.
+Ce paysagiste ressemblait a un arbre; il en avait la rude ecorce, la
+forte seve, la paix et le silence. Ses cheveux drus se dressaient sur
+son front rugueux, comme les rejetons d'un saule etete.
+
+Il parlait peu, sachant peu de mots. Mais il peignait beaucoup. Matinal,
+egaye d'un verre de vin blanc, il s'en allait par la banlieue faire des
+etudes d'apres lesquelles il executait ensuite, dans l'atelier, des
+tableaux d'un sentiment brutal et d'un faire obstine.
+
+Paysan de race, prudent, defiant, ruse, le visage aussi muet que la
+langue, se souciant peu de son copain, il n'y avait pour lui au monde
+qu'Euphemie, la cremiere du boulevard Montparnasse, une grosse femme
+tendre de cinquante ans, chez laquelle il prenait ses repas, et qu'il
+aimait d'un amour satisfait et narquois.
+
+Jacques Dubroquet, peintre d'histoire, plus age que lui de quelques
+annees, etait d'un tout autre caractere.
+
+C'etait un homme de pensee. Il voulait ressembler a Rubens et, pour y
+parvenir, il portait de longs cheveux, la barbe en pointe, un feutre a
+larges bords, un pourpoint de velours et un grand manteau. La poussiere
+inevitable des tombes attristait cette magnificence. Jean Meusnier aussi
+en etait couvert; mais il en paraissait adouci et comme embelli. Elle
+deshonorait au contraire la beaute du peintre d'histoire, qui brossait
+sans cesse et vainement son velours, et souffrait.
+
+D'un naturel aimable, riant et somptueux, il avait l'ame grande et,
+craignant que le nom de Jacques Dubroquet n'en donnat pas une suffisante
+idee, il changea ce nom en celui de Jacobus Durbroquens, qui etait bien
+mieux dans son genie.
+
+Dubroquens touchait, par son age, aux derniers romantiques et aux
+republicains de sentiment. Il avait fait ses etudes de peinture dans
+l'atelier de Riesener, a la fin du regne de Louis-Philippe.
+
+Grand liseur, il frequentait assidument ce cabinet de lecture de la
+bonne Mme Cardinal, ou les etudiants en medecine repassaient leur
+anatomie en dejeunant d'un petit pain, une main ou une jambe humaine
+posee sur la table a cote d'eux. Il devorait tous les livres, et puis il
+allait en disputer avec des camarades, dans la pepiniere du Luxembourg,
+devant la statue de Velleda.
+
+Et il etait eloquent de peinture. La Revolution de 1848 interrompit ses
+etudes de peinture. Il sentit son enthousiasme humanitaire grandir dans
+les clubs, il prit conscience de sa mission et concut l'art nouveau.
+
+Depuis lors, Jacobus Dubroquens eut beaucoup d'idees; mais il lui
+fallait generalement, pour les exprimer, une toile de soixante pieds
+carres. Soixante pieds carres de peinture ou rien, voila l'alternative
+dans laquelle il se trouvait d'ordinaire. Aussi ne sera-t-on pas trop
+surpris que Jacobus Dubroquens, a l'age ou je le connus, c'est-a-dire
+deja grisonnant, n'eut pas fait encore un seul tableau.
+
+Il avait trop d'idees. Et puis l'Empire de genait. Il en attendait la
+chute. Il etait celebre dans la cremerie du boulevard Montparnasse, pour
+une copie d'une des sirenes de Rubens, qu'il avait faite au Louvre en
+1847, et ou il y avait des morceaux qui voulaient etre bons, mais dont
+la couleur etait froide et grise, en sorte que cette copie ne
+ressemblait pas a l'original. Quand on lui en faisait l'observation,
+Jacobus Dubroquens repondait en souriant:
+
+"Mon Dieu! c'est bien simple! Rubens saute haut comme cela (et il
+mettait la main au niveau de son genou), et moi je saute haut comme
+cela", (et il elevait le bras au-dessus de sa tete).
+
+A la Sirene pres, il n'etait l'auteur d'aucun tableau. Cette
+particularite, assez remarquable dans la vie d'un peintre, ne
+l'inquietait nullement.
+
+"Mes tableaux, disait-il en se frappant le front, ils sont la!"
+
+Il avait la, en effet, sous son feutre a la Rubens, deux ou trois
+conceptions peu communes d'apotheoses, dans lesquelles il melait
+toujours Anaxagore, le Bouddah, Zoroastre, Jesus-Christ, Giordano Bruno
+et Barbes.
+
+Que de fois, tout jeune, en ce temps deja lointain, je preferai a
+l'Ecole et au cours de M. Demangeat l'atelier poudreux des deux amis et
+les theories esthetiques de Jacobus Dubroquens!
+
+Sa belle voix chaude d'orateur de clubs dominait les grincements des
+scies des marbriers, les piaillements des moineaux et les cris des
+enfants qui se battaient dans la cour. Avec quelle eloquence il
+decrivait ses futurs tableaux, qui representeraient la Marche de
+l'Humanite, le Genie des religions, le Progres de la democratie et la
+Paix universelle. Avec quelle conviction il annoncait que son oeuvre
+etait de faire la synthese de la philosophie par la peinture!
+
+Cependant Jean Meusnier, a son chevalet devant sa petite toile, poussait
+avec l'obstination lente d'un paysan le dessin d'un arbre farouche, et
+gardait un silence vegetal.
+
+Puis, tout a coup, levant les yeux vers le chassis vitre d'ou tombait
+une lumiere crue, il grognait:
+
+"Ce sacre bahut ... qui me gene ... comment l'appelez-vous?"
+
+Nous cherchions et nous ne trouvions pas. Enfin Jean Meusnier faisait un
+grand effort de memoire et s'ecriait:
+
+"Eh bien! le soleil, quoi! Vous comprenez, il tape trop dur pour
+l'instant."
+
+Parfois, nous dinions tous trois a la cremerie, dans la petite salle
+ornee d'une grande toile de Jean Meusnier. C'etait une composition
+feroce, qu'il avait peinte en riant interieurement, et qui representait
+des arbres odieux et ridicules. Ce puissant paysagiste ne sentait la
+beaute et la laideur que dans le monde vegetal. Et le sauvage s'etait
+amuse a faire des caricatures de chenes et d'ormeaux.
+
+Quant au regne humain, il n'en connaissait qu'Euphemie, qui, decidement,
+lui semblait une personne bien agreable. Avant le diner, il tournait
+autour d'elle dans la cuisine, a la clarte des fourneaux, tandis que
+Jacobus Dubroquens m'expliquait la triade gauloise devant la saliere et
+le moutardier de la petite table.
+
+Comme il eut exprime la triade en peinture! Il ne lui manquait qu'une
+toile de vingt metres carres, et la Republique.
+
+En attendant, il composait des modes pour poupees, dessinait les trois
+temps de l'extraction des cors d'apres la methode Edouard et peignait
+des rosiers de Marie sur moelle de sureau.
+
+C'etait un bien honnete homme. Il ne laissait rien deviner du mystere
+douloureux de sa vie et, en toute rencontre, dissertait sur l'art et la
+philosophie, d'un esprit paisible et content.
+
+Mais nous allons ou le destin nous mene, et les plus fideles d'entre
+nous abandonnent l'un apres l'autre leurs vieux compagnons sur le
+chemin, sur le dur chemin de la vie. Au long de ma derniere annee de
+droit, je perdis de vue les deux copains. Dans la suite, le nom de Jean
+Meusnier, devenu celebre, me fut rappele tous les jours par les journaux
+qui le citaient avec des louanges. Les tableaux du maitre, je les voyais
+au Salon, aux Mirlitons, au Volney, chez Georges Petit, chez les
+amateurs de peinture et chez les femmes a la mode. Les vitrines des
+papetiers me montraient a l'envi son visage connu de vieux dieu
+rustique.
+
+Mais du pauvre Jacobus Dubroquens, point de nouvelles! Je m'imaginais
+qu'il n'etait plus de ce monde et que la mort clemente l'avait doucement
+emporte hors de cette terre, qu'il n'avait jamais vue que dans un reve
+et a travers un nuage.
+
+Mais, un beau jour de l'automne 1896, comme je prenais a la station des
+Tuileries le bateau qui descend la riviere, je remarquai, sur le pont,
+un vieillard assis a l'avant, qui, drape dans un vieux manteau rapiece
+et portant sur l'oreille un feutre romantique, posait complaisamment sur
+un carton a dessin une main encore belle et gardait l'attitude du genie
+meditatif.
+
+Je reconnus, sous ses soixante-dix ans, le bon Jacobus Drubroquens. On
+lui eut donne plus que son age, a voir les rides de ses joues, mais ses
+deux yeux bleus gardaient une jeunesse invincible.
+
+Il repondit a mon salut sans savoir qui j'etais et sans se soucier de le
+savoir, ayant pris l'habitude, dans les cremeries, d'une sorte de
+fraternite anonyme qui s'etendait a tous ses interlocuteurs.
+
+"Vous savez, mon tableau, me dit-il, mon grand tableau! Ils veulent que
+je l'execute reduit et corrige.
+
+--Et qui veut cela, maitre Jacobus?
+
+--Eux! la boutique, le gouvernement, les ministres, le Conseil
+municipal, quoi! Est-ce que je sais donc? Est-ce que je connais ces
+epiciers-la, moi? Je neglige les etres contingents et je meprise tout ce
+qui n'est pas realise dans l'absolu. Oui, ils veulent denaturer ma
+grande idee. Mais soyez tranquille, je ne transigerai pas."
+
+Ainsi donc l'Empire etait tombe, la Republique durait depuis vingt-cinq
+ans, et Jacobus Dubroquens n'avait pas encore pu faire son grand
+tableau.
+
+Au reste, son contentement etait parfait. Il dessinait, pour vivre, des
+modeles de pipes, commandes par un concurrent de Gambier, et des
+vignettes destinees a orner des boites de sardines. A le voir ainsi
+souriant, on doutait si c'etait un vieux fou ou si c'etait un sage, et
+je n'oserais pas en decider.
+
+En me quittant, il me montra d'un grand geste le ciel rose, la riviere
+argentee et les bords couverts d'une poudre de lumiere blonde.
+
+"Hein? me dit-il, voila un joli fonds pour mon apotheose de la femme
+libre ... en donnant plus de valeur aux tons, necessairement. Je ferai,
+cette fois, du Veronese, mais plus fort ... Veronese saute haut comme
+cela; moi ..."
+
+Et je lui vis faire le geste d'autrefois.
+
+De la passerelle du debarcadere, il me cria:
+
+"Venez me voir dans mon atelier, au Point-du-Jour. La rue la ..., a
+droite, n 6. Sonnez fort."
+
+J'y allai seulement deux mois plus tard. Devant la maison que Jacobus
+m'avait indiquee, je rencontrai Jean Meusnier, robuste et noueux comme
+un chene, et portant sur sa redingote correcte la rosette de commandeur.
+On eut dit un antique satyre devenu tres homme du monde. Il me serra la
+main.
+
+"C'est vous!... Il y a longtemps ... Ce pauvre Dubroquet, hein? Une
+fluxion de poitrine ... fichu!"
+
+Et il s'engagea devant moi dans un petit escalier de bois qu'il faisait
+trembler de son poids.
+
+En montant, il soufflait et grognait:
+
+"Sacre bahut, va!"
+
+Sur le plus haut palier, une femme en camisole, la concierge, secoua
+tristement la tete et nous dit tout bas:
+
+"Il ne passera pas la journee. Entrez, mes bons messieurs."
+
+Dans une soupente, sur un mauvais lit de sangle, devant la Sirene de
+1847, Jacobus ralait.
+
+Il nous fit signe d'approcher et, d'une voix sifflante, tres faible,
+mais encore distincte:
+
+"C'est fini! J'emporte avec moi la peinture philosophique ... Ils sont
+tous la, dans ma tete, mes tableaux ... Apres tout, c'est peut-etre un
+bien, qu'on ne les ait pas vus ... Ca aurait fait trop de peine aux
+camarades." L'agonie, assez douce, dura cinq heures et se termina vers
+minuit.
+
+Jean Meusnier ferma les yeux de son vieux copain et, pensif, revoyant
+toute sa vie, songeant au mystere des choses, comme effleure d'un grand
+coup d'aile invisible, il porta la main a son front et murmura dans un
+etonnement douloureux:
+
+"Sacre bahut!"
+
+
+
+
+XI
+
+ONESIME DUPONT
+
+
+J'ai connu Onesime Dupont dans sa vieillesse. Par lui, j'ai touche a la
+generation d'Armand Carrel et des redacteurs du Globe, dont il gardait
+la doctrine et les moeurs. Son nom, jadis fameux, est maintenant oublie.
+C'etait un homme de 48, un rouge. Il aimait la musique et les fleurs. Je
+le voyais quelquefois chez mon pere. Il etait vetu tout de noir, avec
+une extreme recherche. Ses facons trahissaient un perpetuel et minutieux
+respect de soi-meme. Il gardait a quatre-vingts ans l'allure d'un homme
+d'epee. La seule peur qu'il eut jamais connue, la peur de se salir, le
+tenait si fort qu'il ne quittait presque jamais ses gants clairs et ne
+donnait la main qu'a tres peu de personnes. Il avait d'incroyables
+scrupules de conscience et d'hygiene, un besoin constant de proprete
+morale et physique. Je n'ai jamais connu un homme si poli ni d'une
+politesse si glaciale. La lueur de ses yeux allumes sur une longue face
+jaune et les replis de ses levres minces auraient deplu sans un air de
+generosite, d'heroisme, de folie, qu'exprimait toute cette antique
+figure. Onesime Dupont n'etait pas pauvre. Il passait pour riche, parce
+qu'a l'occasion il interrompait la stricte economie de son bien par des
+actes d'une magnificence bizarre et singuliere.
+
+Conspirateur durant la monarchie de Juillet, representant du peuple en
+1848, proscrit en 1852, depute en 1871, il etait republicain et
+travaillait a l'avenement de la liberte sur la terre et de la fraternite
+universelle. Sa doctrine etait celle des republicains de son age; mais
+ce qu'il avait d'original, c'est qu'il etait en meme temps l'ami le plus
+genereux du genre humain et le plus sombre des misanthropes. Les hommes
+qu'il cherissait en masse jusqu'a sacrifier a leur bonheur ses biens, sa
+liberte, sa vie, il les meprisait en particulier et evitait leur contact
+comme une souillure. Ce n'etait pas la seule contradiction de cet esprit
+qui proclamait sans cesse l'independance de l'idee, condamnait l'emploi
+du glaive et qui, soutenant ses doctrines l'epee a la main, se battait
+pour des questions de principes. Il fut jusqu'a la vieillesse le plus
+fier duelliste de son parti.
+
+Sa hauteur, sa froideur et le sentiment inflexible qu'il avait de
+l'honneur faisaient de lui une sorte de gentilhomme rouge. Il etait fils
+d'un marchand de porcelaines du faubourg Poissonniere. Il fut destine
+lui-meme au negoce. Ses debuts dans le commerce des porcelaines furent
+marques par un incident assez extraordinaire. Je veux vous le conter
+comme me l'ont conte des vieillards qui sont morts depuis longtemps.
+
+Le pere Dupont, honnete homme et habile homme, se faisait vieux vers
+1835. Ayant acquis dans son commerce une fortune assez ronde pour le
+temps, il resolut de se retirer a la campagne avec sa femme Heloise, nee
+Riboul, qui venait de recueillir enfin l'heritage de son pere, Riboul,
+ancien macon, acquereur de biens nationaux. Un jour donc de cette annee
+1835, le bonhomme appela sons fils Onesime dans la petite cage grillee
+qui, depuis trente ans, lui servait de bureau et d'ou l'on pouvait
+surveiller les commis du magasin en faisant des ecritures. Et, la, il
+lui tint ce langage:
+
+"Je ne suis plus jeune, et j'ai envie de finir ma vie dans le jardinage.
+J'ai toujours eu envie de greffer des poiriers. La vie est courte, mais
+on revit dans ses enfants. L'auteur de la nature nous a accorde cette
+immortalite sur la terre. Tu as vingt ans. A cet age, je vendais de la
+vaisselle dans les foires. J'ai conduit ma charrette a travers tous les
+departements de la Republique, et il m'est arrive plus d'une fois de
+dormir sous la bache, au bord d'un chemin, dans la pluie, dans la neige.
+L'existence, qui m'a ete dure, te sera facile. Je m'en rejouis, puisque
+ta vie est la suite de la mienne. J'ai marie ta soeur a un avocat. Il
+est temps que je donne a ta vertueuse mere et a moi le repos que nous
+avons merite tous les deux. Je me suis hausse dans la societe par mon
+travail: j'ai fait mon instruction dans les almanachs et dans les
+papiers repandus par toute la France a l'epoque ou le pays etablissait
+sa constitution au milieu des troubles. Toi, tu as ete enseigne dans un
+college. Tu sais le latin et le droit. Ce sont des ornements de
+l'esprit. Mais l'essentiel est d'etre honnete homme et de gagner de
+l'argent. J'ai fait une bonne maison. A toi de la soutenir et de
+l'agrandir. La porcelaine est une excellente marchandise, qui repond a
+tous les besoins de la vie. Prends ma place, Onesime. Tu n'es pas encore
+capable de la tenir seul. Mais je t'aiderai dans les premiers temps. Il
+faut que les clients s'accoutument a ta figure. Des aujourd'hui, recois
+les commandes qu'on apportera. Le registre des tarifs, qui est dans ce
+casier, te sera d'un grand secours. Mes conseils et le temps feront le
+reste. Tu n'es ni sot ni mechant. Je ne te reproche pas de porter des
+gilets a la Marat et de faire le bousingot. C'est un travers de ton age.
+J'ai ete jeune aussi. Assieds-toi la, mon garcon, devant cette table."
+
+Et le bonhomme Dupont indiqua du bras a son fils un vieux bureau qui
+n'etait pas a la mode et qu'il gardait par economie, n'etant point
+fastueux. C'etait un bureau de marqueterie, garni de cuivres, qu'il
+avait achete a l'encan, une trentaine d'annees auparavant, et qui avait
+servi a M. de Choiseul durant son ministere.
+
+Onesime Dupont obeit en silence et prit la place qui lui etait assignee.
+Son pere alla se promener, confiant dans son fils, car il estimait que
+bon sang ne saurait mentir, et satisfait d'avoir change un bousingot en
+marchand de porcelaines. Onesime demeure seul, etudia les tarifs. Il
+etait enclin a faire son devoir et a donner de l'attention a toutes les
+affaires dont il s'occupait. Il se livrait a cette etude depuis une
+demi-heure, quand survint M. Joseph Peignot, marchand de porcelaines a
+Dijon. C'etait un homme jovial et le meilleur client de la maison
+Dupont.
+
+"Vous ici, monsieur Onesime! Quoi! vous n'etes point sur le boulevard a
+faire le gandin, avec votre bel habit bleu a boutons d'or! Les jolies
+filles des Bains chinois doivent etre bien tristes de votre absence.
+Mais vous avez raison, il y a temps pour le plaisir et temps pour les
+affaires serieuses ... Je venais voir votre pere.
+
+--Je le remplace.
+
+--J'en suis heureux. C'est un ami a moi. Voila dix ans que je fais des
+affaires avec lui. J'espere en faire dix ans et plus avec vous. Vous lui
+ressemblez. Mais vous ressemblez beaucoup plus a votre mere. Ce n'est
+pas un mauvais compliment que je vous fais. Mme Dupont est fort bien de
+sa personne. Comment va votre pere? Je compte bien diner avec lui un
+jour de cette semaine au Rocher de Cancale, comme nous faisons tous les
+ans depuis dix ans. Dites-moi bien qu'il n'est pas malade.
+
+--Il est en bonne sante. Je vous remercie, monsieur. Que desirez-vous?
+
+--Eh! mais, c'est l'epoque du rassortiment. Je viens vous faire mes
+commandes annuelles. Je suis arrive ce matin par la diligence, et je
+loge, comme de coutume, a l'hotel de la Victoire, rue du Coq-Heron."
+
+Et M. Joseph Peignot, tirant un papier de sa poche, enumera les objets
+dont il avait besoin, services de table par douzaines, assiettes par
+centaines, cuvettes, pots. Une commande superbe.
+
+"Je m'efforcerai de vous satisfaire, monsieur", dit Onesime.
+
+Les yeux sur le tarif, il indiqua soigneusement le prix des pieces que
+le marchand enumerait ... Vingt-quatre services a la Charte, blanc et or
+... douze services Lamartine, soixante garnitures de toilette ...
+
+"Vous voyez, dit M. Joseph Peignot, je ne crains pas de me charger de
+marchandises. Il faut beaucoup acheter si l'on veut beaucoup vendre. Je
+suis hardi, tel que vous me voyez, et je ne crains pas les risques du
+commerce ... Vous n'avez pas meilleur client que moi", ajouta-t-il avec
+un bon rire.
+
+Et, aussitot, il prit un air attriste et soupira d'un ton plaintif:
+
+"Vous me ferez bien une petite reduction. Vous tenez vos prix trop haut.
+Les temps sont durs. Il y a de l'argent en France, mais il se cache. La
+securite manque. Faites-moi ma petite reduction.
+
+--J'ai le regret de ne pouvoir vous accorder ce que vous me demandez,
+monsieur, repondit Onesime avec une politesse glaciale.
+
+--Vous ne pouvez me faire cinq du cent en sus de la remise ordinaire?
+Vous plaisantez!
+
+--Non, monsieur, je ne plaisante pas.
+
+--Votre papa, lui, me la ferait tout de suite, ma petite reduction. Il
+m'accorde toutes les remises que je lui demande. Il ne refuse rien a son
+vieil ami Peignot. Voila un brave homme, le papa Dupont!
+
+--Brisons la, monsieur, dit Onesime en se levant. Apres ce que vous
+venez de me dire, je ne puis plus communiquer avec vous que par
+l'intermediaire de deux de mes amis.
+
+--Qu'est-ce que vous dites? demanda le Dijonnais, dont l'ame innocente
+se remplissait de surprise.
+
+--Je dis, monsieur, que j'aurai l'honneur de vous envoyer mes temoins,
+qui se feront un devoir de se mettre a la disposition des votres.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--C'est donc, monsieur, que je n'ai pas parle avec assez de clarte.
+Veuillez m'en excuser. Je vous envoie mes temoins parce que vous avez
+insulte mon pere.
+
+--Moi, insulter votre pere, un ami de dix ans, un confrere que j'estime,
+que j'honore! Vous n'etes pas dans votre bon sens, jeune homme!
+
+--Vous l'avez insulte, monsieur, en declarant qu'il pouvait vous faire
+une reduction sur le tarif de ses marchandises, ce qui etait insinuer
+que ses benefices sont excessifs et par consequent iniques, puisqu'il
+peut, selon vous, les reduire sur votre demande. C'etait enfin lui
+reprocher de vous faire tort de la difference, dans le cas ou vous ne la
+reclameriez pas, et l'accuser d'indelicatesse a votre prejudice. Vous
+l'avez donc insulte. Je crois m'etre, cette fois, suffisamment
+explique."
+
+En entendant ces paroles, le Dijonnais ouvrait une bouche et des yeux
+tout ronds. L'impossibilite ou il se trouvait de rien comprendre a ces
+raisons l'accablait, et ce qui l'effrayait le plus, c'etait le calme et
+la douceur avec lesquels elles etaient deduites. Onesime Dupont lui
+parlait, en effet, de cette voix lente et melodieuse avec laquelle il
+devait plus tard soutenir dans les clubs et a l'Assemblee nationale les
+motions les plus terrifiantes.
+
+"Jeune homme, dit en palissant le marchand de Dijon, l'un de nous deux
+est fou, cela est certain et necessaire. Mais je crois fermement--et je
+jurerais au besoin--que c'est vous. Je ne quitterai point Paris avant
+d'avoir vu votre pere et de m'etre explique avec lui. Ce qui m'arrive a
+cette heure est tellement etrange, que je ne croyais pas qu'il dut
+jamais arriver rien de semblable, ni a moi ni, d'ailleurs, a personne
+autre."
+
+Et il sortit, accable d'une sorte d'etonnement et sentant qu'il allait
+etre malade. Il le fut, en effet, et se mit au lit dans l'hotel de la
+Victoire, rue du Coq-Heron.
+
+Cependant Onesime Dupont ecrivit a deux sous-officiers de la caserne du
+Chateau-d'Eau qu'il avait un service a leur demander. C'etaient deux
+sergents bousingots qui servaient couramment de temoins aux redacteurs
+du National et aux membres du club Esperance.
+
+Mais des le lendemain le pere Dupont reprit sa place a son bureau. Il
+acheva de vieillir derriere son grillage, ne cultiva point le jardin,
+qui etait dans ses voeux, et ne greffa pas de poiriers.
+
+Onesime, releve de ses fonctions commerciales, s'attacha uniquement aux
+interets publics et fonda la societe secrete Truelle et Niveau, qui
+inquieta par d'incessantes attaques et mit trois fois en peril le
+gouvernement de Juillet.
+
+
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIEME
+
+NOTES ECRITES PAR PIERRE NOZIERE EN MARGE DE SON GROS PLUTARQUE.
+
+
+Je feuilletais dernierement le Merite des Femmes, dans un joli
+exemplaire relie en maroquin cerise et dore sur tranches, qu'on a
+trouve, apres la mort de ma grand'mere, dans le secretaire ou cette
+excellente femme gardait ses plus chers souvenirs.
+
+La tranche est usee aux beaux endroits, et il y a des fleurs sechees
+entre des feuillets. Il est certain que ma grand'mere, du temps qu'elle
+etait jeune, lisait ce poeme avec attendrissement. Elle y voyait ce que
+je n'y vois pas. C'etait pour elle la source vive et l'haleine embaumee.
+Il serait absurde de lui donner tort. La gracieuse creature savait ce
+qu'elle lisait. Elle etait jeune, et le livre etait frais.
+
+Bien qu'il ecrivit l'oeil fixe sur la posterite (il l'a dit lui-meme, et
+c'est l'attitude qu'il garde en son portrait), Gabriel Legouve avait
+sans doute compose son poeme pour ma grand'mere, qui etait en 1801 une
+belle enfant vetue d'un fourreau de mousseline blanche, plutot que pour
+vous et moi qui n'etions pas nes. C'est pourquoi je suis tente de croire
+que le Merite des Femmes etait un poeme excellent et qui s'est gate
+depuis. Autrement, je ne m'expliquerais pas que ma grand'mere y eut fait
+secher des fleurs.
+
+Il est vrai que je ne sais pas au juste a quoi elle pensait en lisant le
+Merite des Femmes. Elle ne pensait peut-etre pas a ce qu'elle lisait.
+Elle avait peut-etre plus a dire a son petit livre que son petit livre
+n'avait a lui dire. Mais les poetes sont coutumiers de pareilles
+confidences; nous ne les aimerions pas tant s'ils n'etaient pas faits
+pour nous ecouter plus encore que pour nous parler. Ils sont des
+confidents quand ils ne sont pas des entremetteurs.
+
+Ce qu'il y a de vraiment aimable dans le Merite des Femmes, ce sont les
+fleurs qu'y mit ma grand'mere.
+
+***
+
+La raison, la superbe raison est capricieuse et cruelle. La sainte
+ingenuite de l'instinct ne trompe jamais. Dans l'instinct est la seule
+verite, l'unique certitude que l'humanite puisse jamais saisir en cette
+vie illusoire, ou les trois quarts de nos maux viennent de la pensee.
+
+Mon vieux Condillac dit que les etres les plus intelligents sont les
+plus capables de se tromper.
+
+***
+
+La morale et le savoir ne sont pas necessairement lies l'un a l'autre.
+Ceux qui croient rendre les hommes meilleurs en les instruisant ne sont
+pas de tres bons observateurs de la nature. Ils ne voient pas que les
+connaissances detruisent les prejuges, fondements des moeurs. C'est une
+affaire tres chanceuse que de demontrer scientifiquement la verite
+morale la plus universellement recue.
+
+***
+
+Ceux-la furent des cuistres qui pretendirent donner des regles pour
+ecrire, comme s'il y avait d'autres regles pour cela que l'usage, le
+gout et les passions, nos vertus et nos vices, toutes nos faiblesses,
+toutes nos forces.
+
+Je tiens pour un malheur public qu'il y ait des grammaires francaises.
+Apprendre dans un livre aux ecoliers leur langue natale est quelque
+chose de monstrueux, quand on y pense. Etudier comme une langue morte la
+langue vivante: quel contresens! Notre langue, c'est notre mere et notre
+nourrice, il faut boire a meme. Les grammaires sont des biberons. Et
+Virgile a dit que les enfants nourris au biberon ne sont dignes ni de la
+table des dieux ni du lit des deesses.
+
+***
+
+Je viens d'apprendre la mort de mon vieux camarade Champdevaux. C'etait,
+de son vivant, un petit homme gras et rond qui promenait par le monde
+son indestructible contentement. Il avait sur un large visage des traits
+si petits qu'on les distinguait a peine, et l'on ne voyait guere sur sa
+face que l'abondant sourire qui la couvrait tout entiere. Son visage
+ressemblait a un fruit mur. Heureux de naissance, la vie n'avait pas
+trop contrarie son inclination naturelle au bonheur. Il approuvait
+l'univers, il admirait ce monde dont il faisait notablement partie. Ce
+n'est pas qu'il n'eut ses miseres, car enfin il etait homme, et meme bon
+homme. Mais chez lui le chagrin tenait de la surprise: la surprise est
+passagere. Le simple Champdevaux ne restait afflige que le temps de
+frotter avec ses poings ses petits yeux ecarquilles.
+
+Il avait epouse une jeune personne bien elevee, encore plus petite que
+lui, courte, toute en joues, et qui lui ressemblait comme une soeur. Il
+l'aimait. Elle mourut. Il en fut etonne. Et, cette fois, l'etonnement
+dura. Il pleurait comme un enfant; les larmes faisaient peine a voir sur
+cette face heureuse. Un bon pretre, ami de la famille, essaya de le
+consoler.
+
+"Dieu vous l'avait donnee, Dieu vous l'a reprise, disait-il.
+
+--Je n'aurais jamais cru ca de lui", repondit Champdevaux.
+
+Trois mois plus tard, passant par Tours ou il habitait, j'allai le voir.
+C'etait le printemps. Je le trouvai qui, coiffe d'un large chapeau de
+paille, arrosait les plates-bandes dans son jardin ou il semblait avoir
+lui-meme pousse. Il posa son arrosoir, me serra la main en tournant vers
+moi, sans rien dire, son bon visage placide; il me suppliait du regard
+d'ecarter les pensees affligeantes.
+
+Puis il me dit, en levant au ciel ses deux petits bras:
+
+"Vois-tu, mon cher, ma nature est de reverdir!"
+
+Je vous le dis sincerement: Champdevaux etait, dans sa simplicite, plus
+pres de la nature que les orgueilleux qui l'offensent par les longs
+souvenirs et les revoltes superbes.
+
+Cet homme heureux trouva l'annee suivante, presque sans sortir de son
+potager, une femme qui ressemblait d'une merveilleuse maniere a celle
+qu'il avait perdue; seulement, elle etait encore plus petite et plus en
+joues. Il l'epousa et en fut parfaitement heureux jusqu'a sa mort qui
+survint subitement apres quatre ans de mariage. Il taillait ses arbres
+quand l'apoplexie le frappa. Ce fut sa derniere surprise.
+
+***
+
+Si nous comprenions les figures des ames comme les figures de la
+geometrie, nous n'aurions pas plus d'animosite a l'endroit d'un esprit
+trop etroit qu'un mathematicien n'en montre contre un angle qui, faute
+de cinq ou six degres d'ouverture, n'a pas les proprietes de l'angle
+droit.
+
+***
+
+Je ne crois pas que rien au monde soit comparable a l'agilite avec
+laquelle les femmes oublient ce qui fut tout pour elles. Par cette
+effrayante puissance d'oubli autant que par la faculte d'aimer, elles
+sont vraiment des forces de la nature.
+
+***
+
+J'ai dejeune ce matin chez N***, ancien ministre de l'Instruction
+publique et des Beaux-Arts, dont la maison est frequentee par une foule
+brillante de peintres, de sculpteurs, de litterateurs, de savants,
+d'hommes politiques et d'hommes du monde. Je m'y rencontrai avec le
+peintre Jarras, le sculpteur Lataille, N***, le grand comedien, le
+depute B***, et deux ou trois membres de l'Institut, personnes fort
+diverses d'esprit et de moeurs, se ressemblant toutes par cet air apaise
+que donne l'habitude de la celebrite. Ils etaient au regime pour la
+plupart, et des bouteilles d'eaux minerales couvraient la table. Chacun
+avoua quelque misere de l'estomac, du foie ou des reins. Ils
+s'interessaient tous a l'etat d'un seul, qu'ils comparaient au leur. On
+attaqua tous les sujets, theatre, litterature, politique, art, affaires,
+scandales, nouvelles du jour, mais de biais et legerement. Ces hommes
+avaient pris avec l'age des facons assez douces. Le temps les avait
+polis a la surface. Une pratique savante des idees et aussi
+l'indifference qu'inspirait a chacun toute pensee etrangere a la sienne,
+leur communiquaient les dehors aimables de la tolerance. Mais on
+s'apercevait bien vite qu'ils etaient au fond divises sur toutes les
+questions importantes, religion, Etat, societe, art, qu'il ne subsistait
+entre eux d'autre lien moral que la prudence et l'indifference et que
+si, par hasard, ils se trouvaient une fois d'accord, c'etait sur quelque
+lieu commun que, faute d'attention, d'intelligence ou de courage, ils
+n'avaient jamais examine. Je fis encore cette observation que, s'ils
+decouvraient chez un contradicteur, fut-ce dans la theorie la plus
+abstraite ou dans l'utopie la moins realisable, une menace a leur
+quietude ou a leurs interets, ils depouillaient aussitot leur
+bienveillance habituelle et devenaient feroces. C'est ainsi que Jarras,
+qui avait une clientele aristocratique, palissait d'horreur et
+rougissait de colere aux seuls mots de socialisme et de collectivisme. A
+cela pres, l'ame du monde la plus facile.
+
+J'avais pour voisin de table le doyen du dejeuner, un vieillard fameux
+par sa science et ses galanteries, l'orientalisme Antonin Furnes, membre
+de l'Academie des Inscriptions. Apres m'avoir observe durant quelques
+instants avec une gravite narquoise, il me dit a l'oreille:
+
+"Faites comme moi: suivez mon exemple! Voyez, je prends grand soin de
+casser mon oeuf par le gros bout.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour etre honnete homme. J'ai beaucoup voyage dans ma vie. J'ai vecu
+dans tous les mondes. J'ai remarque que l'honnetete consistait a se
+conformer a l'usage. J'en ai conclu qu'en s'y conformant dans les
+moindres choses on etait un parfait honnete homme. C'est pourquoi je
+vous conseille, monsieur Noziere, de casser votre oeuf par le gros bout.
+
+--Je vous suis reconnaissant d'un si bon avis, repondis-je. Vous me
+voyez pret a le suivre. Je crois comme vous en effet qu'avec de la
+civilite et en observant les regles on se tire d'affaire en ce monde et
+dans l'autre, s'il y en a un autre. Mais excusez-moi, je suis distrait.
+
+--En ce cas, me dit le vieil orientaliste, ne frequentez pas les
+puissants de ce monde et tachez de n'avoir besoin de personne."
+
+A mesure que le repas avancait, la conversation devenait plus vive et
+plus confuse, et je n'y recueillis rien de considerable. Mais apres le
+dejeuner, M. Antonin Furnes me fit, en prenant son cafe, un recit
+interessant dont voici les termes memes:
+
+"Il y a trente ans, etant a Paris, je recus la visite d'un Arabe que
+j'avais connu l'annee precedente a Mascate ou j'avais ete envoye en
+mission par le gouvernement. C'etait un fort bel homme et un lettre. Il
+avait une intelligence assez vive, mais entierement fermee a tout ce qui
+n'etait point le genie de sa race. Il n'y a dans tout l'Orient que les
+Armeniens qui soient aptes a comprendre les idees europeennes. Les Turcs
+n'en sont pas capables; les Arabes, encore moins. Celui-ci, qui m'avait
+recu magnifiquement dans sa maison de Mascate, etait l'homme le plus
+joli, le plus discret, le plus ceremonieux qu'il fut possible de
+rencontrer. Je vous ai dit que c'etait un lettre. Il s'occupait surtout
+d'histoire. Je crois que c'etait l'esprit le plus cultive de Mascate. Il
+avait a peu pres autant de philosophie que notre Froissart. Je le
+compare volontiers a Froissart parce que l'Arabe actuel ressemble assez
+par la puerilite chevaleresque a nos seigneurs du XIVe siecle. Il se
+nommait Djeber-ben-Hamsa. Il m'expliqua avec une politesse parfaite ce
+qu'il attendait de moi. Il venait en Europe etudier les moeurs des
+Occidentaux, et commencait par la France, qui l'interessait plus que
+toute autre nation, comme ayant manifeste avec un eclat incomparable sa
+puissance et sa justice en Orient. Il comptait visiter ensuite
+l'Angleterre et l'Allemagne. C'est la meilleure societe qu'il desirait
+voir. Et il venait me demander que je lui fisse la faveur de le
+presenter dans les salons les mieux frequentes de Paris. Je le lui
+promis bien volontiers. Il y avait alors a Paris une societe charmante.
+Le souvenir d'y avoir ete mele fait encore aujourd'hui la douceur de ma
+vie. Vous ne pouvez imaginer ce qu'etait l'art de la conversation a
+cette epoque lointaine. Il est vrai que Djeber-ben-Hamsa ne pouvait
+jouir en aucune maniere du plaisir d'entendre M. Guizot ou M. de
+Remusat, Mme *** et Mme ***. Il comprenait bien l'anglais. C'est une
+langue assez familiere aux Arabes de l'Oman, depuis l'etablissement des
+Anglais a Aden. Mais il ne savait pas vingt mots de francais. Aussi
+pris-je soin de le conduire de preference dans les bals et dans les
+concerts. On dansait beaucoup alors et l'on voyait un grand nombre de
+femmes admirablement belles. Je le menai dans les bals les plus
+brillants de la saison, chez Mme X ..., chez Mme Y ..., chez Mme Z ...
+La beaute de ses traits, la gravite de son maintien, le geste gracieux
+par lequel il portait sa main a sa tete et a ses levres en signe de
+devouement, le langage image par lequel il exprimait dans sa langue sa
+profonde gratitude, et que je traduisais de mon mieux a la maitresse de
+la maison, toutes ses manieres enfin, etranges et belles, inspiraient de
+la curiosite, de l'interet, une sorte de respect et de sympathie. Je le
+fis inviter a un bal des Tuileries. Il fut presente a l'empereur et a
+l'imperatrice. Il ne s'etonnait de rien. Il ne temoigna jamais aucune
+surprise. Apres six semaines de fetes, il nous quitta pour visiter le
+reste de l'Europe.
+
+"Je ne songeais plus guere a lui quand, cinq ou six ans plus tard, je
+recus une relation de son voyage qu'il m'avait fait l'honneur de
+m'envoyer de Mascate. Le livre imprime en caracteres arabes sortait des
+presses de Wilson and Son, imprimeurs a Aden. Je le feuilletai assez
+negligemment, pensant n'y rien trouver de substantiel. Un chapitre
+pourtant attira mon attention. Il avait pour titre: "Des bals et des
+danses". Je le lus et j'y decouvris un passage assez curieux dont je
+vais vous rendre le sens tres exactement. Djeber-ben-Hamsa y disait:
+
+"C'est une coutume chez les Occidentaux et particulierement chez les
+Francs de donner ce "qu'ils appellent des bals. Voici en quoi consiste
+cette coutume. Apres avoir rendu leurs "femmes et leurs filles aussi
+desirables que possible en leur decouvrant les bras et les "epaules, en
+parfumant leurs cheveux, leurs habits, en repandant une poudre fine sur
+leur "chair, en les chargeant de fleurs et de joyaux et en les
+instruisant a sourire sans en avoir "envie, ils se rendent avec elles
+dans des salles vastes et chaudes, eclairees de bougies qui "egalent en
+nombre les etoiles, et garnies de tapis epais, de sieges profonds, de
+coussins "moelleux. La, ils boivent des liqueurs fermentees, echangent
+des propos joyeux et se livrent "avec ces femmes a des danses rapides,
+auxquelles j'ai plusieurs fois assiste. Puis, le "moment venu, ils
+assouvissent leurs desirs charnels avec une grande fureur, soit apres
+avoir "eteint les lumieres, soit en disposant des tapisseries d'une
+maniere favorable a leurs "desseins. Et ainsi chacun jouit de celle
+qu'il prefere ou qui lui est assignee. J'affirme "qu'il en est ainsi.
+Non que je l'aie vu de mes yeux, mon guide m'ayant toujours fait sortir
+"des salons avant l'orgie, mais parce qu'il serait absurde et contraire
+a toute possibilite que les choses preparees comme j'ai dit eussent une
+autre issue."
+
+"Cette reflexion de Djeber-ben-Hamsa me parut assez interessante. Je la
+communiquai a la femme d'un des mes confreres de l'Institut, la belle
+Mme ***. Comme elle ne paraissait pas s'en emouvoir beaucoup, je la
+pressai d'y repondre et crus l'embarrasser en lui disant: "Enfin,
+Madame, pourquoi, comme le remarque mon Arabe, parfumez-vous vos epaules
+nues, pourquoi vous chargez-vous d'or et de pierreries et pourquoi
+dansez-vous?" Elle me regarda avec pitie: "Pourquoi? Parce que j'ai deux
+filles a marier."
+
+***
+
+Si l'homme depend de la nature, elle depend de lui. Elle l'a fait; il la
+refait. Incessamment il petrit a nouveau son antique creatrice et lui
+donne une figure qu'elle n'avait pas avant lui.
+
+***
+
+ARISTE, POLYPHILE ET DRYAS
+
+POLYPHILE
+
+Comment pouvez-vous dire, Ariste, que l'intelligence est essentielle a
+l'homme? Elle ne l'est point. L'intelligence, au degre superieur de son
+developpement actuel, c'est-a-dire la faculte de concevoir quelques
+rapports fixes dans la diversite des phenomenes, est rare et precaire
+chez les animaux de notre espece. Ce n'est point par elle que l'homme
+subsiste. Elle ne regle pas les fonctions de la vie organique; elle ne
+satisfait point la faim ni l'amour; elle n'intervient point dans la
+circulation du sang. Etrangere a la nature, elle est indifferente a la
+morale quand elle ne lui est pas hostile. Elle n'a point determine les
+instincts profonds des etres, les sentiments unanimes des peuples, les
+moeurs, les usages. Elle n'a point institue la religion sainte ni les
+lois augustes, qui se formerent, dans une antiquite solennelle, sur
+l'exercice en commun des fonctions de la vie elementaire. Ce que j'en
+dis n'est point pour rabaisser la majeste des institutions divines et
+humaines: vous m'entendez bien. La splendeur touchante des cultes est
+composee du debris informe des pharmacies primitives; les theologies ont
+pour origine l'inintelligence venerable et l'effarement sacre de nos
+ancetres sauvages devant le spectacle de l'univers. Les lois ne sont que
+l'administration des instincts. Elles se trouvent soumises aux habitudes
+qu'elles pretendent soumettre; c'est ce qui les rend supportables a la
+communaute. On les appelait autrefois des coutumes. Le fonds en est
+extremement ancien. L'intelligence a commence de poindre dans les
+esprits quand l'homme avait deja construit sa foi, ses moeurs, ses
+amours et ses haines, son imperieuse idee du bien et du mal. Elle est
+d'hier. Elle date des Grecs, des Egyptiens, si vous voulez, ou des
+Acadiens, ou des Atlantes. Elle vint apres la morale, que dis-je? apres
+la flute et l'essence de rose. Elle est dans ce vieil animal une
+nouveaute charmante et meprisable. Elle a jete ca et la d'assez jolies
+lueurs, je n'en disconviens pas. Elle rayonne agreablement dans un
+Empedocle et dans un Galilee, qui auraient vecu plus heureux s'ils
+avaient eu moins d'aptitude a saisir quelques rapports fixes dans
+l'infinie diversite des phenomenes. L'intelligence a quelque grace, un
+charme, je l'avoue. Elle plait en quelques personnes. Rare comme elle
+est aujourd'hui et retiree dans un petit nombre d'hommes meprises, elle
+demeure innocente. Mais il ne faut pas s'y tromper: elle est contraire
+au genie de l'espece. Si, par un malheur qui n'est point a craindre,
+elle penetrait tout a coup dans la masse humaine, elle y ferait l'effet
+d'une solution d'ammoniaque dans une fourmiliere. La vie s'arreterait
+subitement. Les hommes ne subsistent qu'a la condition de comprendre mal
+le peu qu'ils comprennent. L'ignorance et l'erreur sont necessaires a la
+vie comme le pain et l'eau. L'intelligence doit etre, dans les societes,
+excessivement rare et faible pour rester inoffensive.
+
+C'est ce qui se produit, en effet. Non que tout soit regle dans le monde
+pour la conservation des etres, mais parce que les etres ne se
+conservent que dans des circonstances favorables. Il faut reconnaitre
+que l'humanite, dans son ensemble, eprouve, d'instinct, la haine de
+l'intelligence. Le sentiment obscur et profond de son interet l'y
+pousse.
+
+ARISTE
+
+L'intelligence, telle que vous l'avez definie, est evidemment
+l'intelligence speculative, l'aptitude a la philosophie des sciences. Et
+il semble bien que cette faculte n'est pas aussi nouvelle que vous dites
+et qu'elle est au contraire vieille comme l'humanite. L'homme qui le
+premier fit griller, dans sa caverne, sur la pierre du foyer, une cuisse
+d'ours, n'etait pas seulement cuisinier; il etait chimiste, et la
+philosophie des sciences ne lui etait pas du tout etrangere. Ce qui est
+vrai, c'est que les hommes tirent des principes les plus justes les
+consequences les plus fausses. Ce n'est point l'intelligence qui est
+funeste a l'humanite, ce sont les erreurs de l'intelligence. La faculte
+de comprendre d'une certaine facon l'univers est attachee aux organes
+memes de l'animal que nous sommes, et l'homme est ne savant. Je me
+flatte de rester dans la bonne nature, en poursuivant mes travaux de
+chimie agricole et d'archeologie. Apres cela, je vous accorderai,
+Polyphile, que l'aptitude de nos semblables a la divagation est grande
+et que la faculte d'errer est celle que l'homme exerce avec le plus de
+puissance.
+
+DRYAS
+
+Cela tient a ce que nous ne faisons que d'entrer dans la periode
+positive.
+
+POLYPHILE
+
+A tout le moins, vous reconnaissez avec moi que les croyances, la morale
+et les lois ne derivent point d'une interpretation rationnelle des
+phenomenes de la nature, qu'une libre intelligence de ces phenomenes
+affaiblit les prejuges necessaires, et que la faculte de beaucoup
+connaitre est une monstruosite funeste.
+
+DRYAS
+
+Cela n'est pas bien vrai.
+
+POLYPHILE
+
+Cela est si vrai, que les theologiens qui concoivent Dieu comme un etre
+souverainement intelligent ne peuvent admettre qu'il soit moral. Aussi
+bien l'idee d'un Dieu moral est-elle ridicule.
+
+DRYAS
+
+La morale a ete jusqu'ici constituee sur les idees theologiques. Nous
+avons eu une morale fetichiste, une morale polytheiste et une morale
+monotheiste. Cette derniere fut dure. Le temps est venu de constituer la
+morale sur la science.
+
+POLYPHILE
+
+Je ne vous reprocherai point d'opposer les sciences aux religions. Mais,
+s'il y faut regarder de pres, Dryas, que sont les religions, je vous
+prie, que sont-elles, sinon de tres vieilles sciences, des astrologies,
+des arithmetiques, des meteorologies, des medecines usees, deformees,
+obscurcies, des ordonnances de tres antique et tres lointaine police,
+des recettes brouillees de cuisine et d'hygiene, des maximes
+d'agriculture primitive et de civilite sauvage? Les notions positives et
+les pratiques rationnelles deviennent, avec l'age qui les rend etranges
+et mysterieuses, les dogmes de la foi et les ceremonies du culte.
+
+Notre science produira aussi des superstitions. On n'en sortira pas.
+L'intelligence est en horreur a la nature humaine. Des religions
+naissent sous nos yeux. Le spiritisme elabore en ce moment ses dogmes et
+sa morale. Il a ses pratiques, ses conciles, ses peres et des millions
+d'adherents. Or les spirites fondent leur croyance sur la chimie telle
+qu'elle a ete creee par Lavoisier; ils se flattent d'avoir les idees les
+plus neuves sur la constitution de la matiere. Ils pretendent posseder
+une bonne, une excellente physique. "C'est nous les savants!"
+s'ecrient-ils. Comme le disait Ariste: "On tire les consequences les
+plus fausses des principes les plus vrais."
+
+ARISTE
+
+Je m'apercois, Polyphile, que vous faites a l'intelligence une querelle
+d'amoureux. Vous l'accablez de reproches parce qu'elle n'est pas la
+reine du monde. Son empire n'est point absolu. Mais c'est une dame de
+bien qui n'est pas sans credit dans plusieurs honnetes maisons, et dont
+la puissante douceur agit meme en cette ville, situee au bord d'un large
+fleuve, dans une fertile vallee.
+
+
+
+
+
+LIVRE TROISIEME
+
+PROMENADES DE PIERRE NOZIERE EN FRANCE
+
+
+
+
+PROMENADES DE PIERRE NOZIERE EN FRANCE
+
+I
+
+PIERREFONDS
+
+
+C'est un pays de grande douceur que ce Valois que je parcours en ce
+moment et dont je baiserais volontiers la terre; car c'est par
+excellence la terre nourriciere de notre peuple.
+
+Toutes les generations y ont laisse leur empreinte, et c'est enfin, dans
+un cadre jeune et charmant, le reliquaire de la patrie. Je le sens a
+moi, ce sol que mes peres ont seme. Sans doute, toutes les provinces de
+la France sont egalement francaises, et l'union indissoluble est faite
+entre celles qui formerent le domaine des premiers rois moines de la
+troisieme dynastie et celles qui entrerent les dernieres dans cette
+reunion sacree. Mais il est permis a un vieux Parisien archeologue
+d'aimer d'un amour special l'Ile-de-France et les regions voisines,
+centre venerable de notre France a tous. C'est la que se forma la langue
+delectable, la langue d'oil, la langue d'Amyot et de La Fontaine, la
+langue francaise. C'est la enfin ma patrie dans la patrie.
+
+Je suis a Pierrefonds, dans une chambre louee par des paysans, une
+chambre meublee d'une armoire en noyer et d'un lit a rideaux de
+cotonnade blanche avec grelots. L'etroite tablette de la cheminee porte
+une couronne de mariee sous un globe. Sur les murs blanchis a la chaux,
+dans de petits cadres noirs, des images coloriees qui datent du
+gouvernement de Juillet, La Clemence de Napoleon envers M. de
+Saint-Simon, avec cette legende: "Le Duc de Saint-Simon, emigre
+francais, prit (sic) les armes a la main et condamne a mort, allait
+subir sa sentence, lorsque sa fille vint demander grace a Napoleon qui
+lui dit: "J'accorde la vie a votre pere et ne lui donne pour punition
+que le remords d'avoir porte les armes contre sa patrie." Le Marie et la
+Mariee se faisant pendant des deux cotes de la glace; la Bergere
+Estelle, avec sa houlette enroulee d'une faveur rose; Josephine, une
+ferronniere au front. Un distique revele le secret de Josephine:
+
+ L'attente du plaisir fait palpiter ton coeur,
+ Et dans l'espoir du bal tu mets tout ton bonheur.
+
+Cette imagerie est morte. La photographie l'a tuee. J'ai ici autour de
+moi, dans de petits cadres, une vingtaine de portraits-cartes; des gens
+a cheveux lisses avec des yeux qui leur sortent de la tete, des cousins
+et des cousines (cela se voit); des enfants, les plus petits tout en
+bouche, l'oeil presque ferme, faisant la moue. Les paysans n'achetent
+plus d'Estelle, ils se font tirer leur portrait. Les seules gravures
+nouvelles qui pendent au mur de cette chambre sont les attestations de
+premiere communion, signees du cure, et representant une rangee de
+petits garcons et de petites filles agenouilles a la sainte table,
+tandis que le Pere Eternel les benit par le ciel entr'ouvert.
+
+Je vois de ma fenetre l'etang, les bois et le chateau. Il y a, a cent
+pas de moi, un joli bouquet de hetres qui chantent au moindre vent. Le
+soleil qui les baigne repand sur le sentier des gouttes de lumiere. On
+trouve des framboises dans ces bois, mais il faut savoir les chercher;
+le framboisier sauvage, aux feuilles vertes d'un cote et blanches de
+l'autre, se cache au bord des chaudes clairieres.
+
+Il est aux bois des fleurs sauvages que je prefere aux fleurs cultivees;
+elles ont des formes plus fines et des senteurs plus douces; et leurs
+noms sont jolis. Elles ne portent point, comme les roses de nos
+jardiniers, des noms de generaux. Elles se nomment: bouton-d'argent,
+ciste, coronille, germandree, jacinthe des champs, miroir-de-Venus,
+cheveux d'eveque, gants-de-notre-dame, sceau-de-Salomon,
+peigne-de-Venus, oreille-d'ours, pied-d'alouette.
+
+A ma gauche se dresse la grande figure de pierre du chateau de
+Pierrefonds. A vrai dire, le chateau de Pierrefonds n'est aujourd'hui
+qu'un enorme joujou. Il etait en sa nouveaute "moult fort deffensable et
+bien garny et remply de toutes choses appartenant a la guerre". Pour son
+malheur, l'odieuse poudre a canon fut trouvee avant qu'il fut acheve
+dans toutes ses parties. Il essuya dedaigneusement l'averse des premiers
+boulets de fer et de pierre; mais, au commencement du XVIIe siecle, le
+feu de trente pieces de canon fit rapidement breche dans ses murs; ses
+tours furent eventrees. Pour nous, que les progres de la civilisation
+ont familiarises avec le canon Krupp, les tours de Pierrefonds ont un
+air de naivete.
+
+Elles portent chacune sur le flanc la figure d'un preux. Il y a huit
+tours qui sont celles de Charlemagne, de Cesar, d'Artus, d'Alexandre, de
+Godefroy de Bouillon, de Josue, d'Hector et de Judas Macchabee. Ces huit
+preux, d'ages et de pays divers, mais tous de bonne maison et bons
+chevaliers, portent le meme costume, qui est le costume des hommes
+d'armes du commencement du XVe siecle.
+
+Ils ressemblent, dans leur encadrement de feuilles de houx, aux figures
+d'un vieux jeu de cartes. Le maitre imagier qui les tailla n'avait pas
+le moindre souci de la couleur locale. Il ne fit point difficulte
+d'habiller Hector de Troie comme Godefroy de Bouillon, et Godefroy de
+Bouillon comme le duc Louis d'Orleans. En ce temps-la, M. le docteur
+Schliemann ne recherchait point dans la plaine ou fut Troie les armes
+des cinquante fils de Priam. On n'etait point archeologue et on ne se
+cassait point la tete a decouvrir comment vivaient les hommes
+d'autrefois. Ce souci est propre a notre siecle. Nous voulons montrer
+Hector en knemides et donner a tous les personnages de la legende et de
+l'histoire leur vrai caractere.
+
+L'ambition, sans doute, est grande et genereuse. Je l'ai moi-meme
+ressentie apres les maitres. Et aujourd'hui encore j'admire infiniment
+les talents puissants qui s'efforcent de ressusciter le passe dans la
+poesie et dans l'art. On pourrait se demander, toutefois, s'il est
+possible de reussir completement dans une telle tentative et si notre
+connaissance du passe est suffisante a le faire renaitre avec ses
+formes, sa couleur, sa vie propres. J'en doute. On dit que nous avons,
+au XIXe siecle, un sens historique tres developpe. Je le veux bien. Mais
+enfin, c'est notre sens a nous. Les hommes qui nous suivront n'auront
+pas ce sens-la; ils en auront un meilleur ou un pire, je ne sais, et ce
+n'est pas la la question. Ce qui est certain, c'est qu'ils en auront un
+autre. Ils verront le passe autrement, et ils croiront infailliblement
+le voir mieux que nous. Aussi nos restitutions en poesie et en peinture
+leur causeront tres probablement plus de surprise que d'admiration. Le
+genre vieillit vite.
+
+Un jour, un grand philologue, passant avec moi devant l'eglise
+Notre-Dame de Paris, me montra les figures des rois qui ornent la facade
+principale.
+
+"Ces vieux imagiers, me dit-il, ont voulu faire les rois de Juda; ils
+ont fait des rois du XIIIe siecle, et c'est par la qu'ils nous
+interessent. On ne peint bien que soi et les siens."
+
+Ainsi les imagiers de Pierrefonds. Artus, que voici, etait un loyal
+chevalier. Se sentant mourir, il ne voulut pas que son invincible epee
+put tomber en des mains indignes de la porter. Il ordonna a son ecuyer
+de l'aller jeter dans la mer. Or, cet ecuyer felon, considerant qu'elle
+etait bonne et de grand prix, la cacha dans le creux d'un rocher. Puis
+il revint dire au bon Artus que son epee gisait au fond de la mer. Mais,
+souriant avec dedain, Artus lui montra du doigt la fidele epee qui etait
+revenue a son cote pour n'etre point complice d'une trahison.
+
+La tour placee sous le vocable de ce preux, dont l'epee etait si loyale,
+est une tour deloyale et felonne. Elle renferme des oubliettes.
+Viollet-le-Duc les decrit en ces termes: "Au-dessous du rez-de-chaussee
+est un etage voute en arcs-ogives, et, au-dessous de cet etage, une cave
+d'une profondeur de sept metres, voutee en calotte elliptique.
+
+"On ne peut descendre dans cette cave que par un oeil perce a la partie
+superieure de la voute, c'est-a-dire au moyen d'une echelle ou d'une
+corde a noeuds; au centre de l'aire de cette cave circulaire est creuse
+un puits qui a quatorze metres de profondeur, puits dont l'ouverture de
+un metre trente de diametre correspond a l'oeil pratique au centre de la
+voute elliptique de la cave. Cette cave qui ne recoit de jour et d'air
+exterieur que par une etroite meurtriere, est accompagnee d'un siege
+d'aisances pratique dans l'epaisseur du mur. Elle etait donc destinee a
+recevoir un etre humain, et le puits creuse au centre de son aire etait
+probablement une tombe toujours ouverte ..."
+
+Les huit preux sont places sous les machicoulis, dans des niches
+encadrees de feuillage. Le feuillage est la merveille de l'architecture
+gothique du XIIe siecle au XVe. Le sculpteur, en ces ages, ne
+connaissait que la flore de ses bois et de ses champs; il ignorait
+l'acanthe des Grecs et la noble elegance des volutes corinthiennes. Mais
+il savait attacher avec grace le houx, le lierre, l'ortie et le chardon
+au chapiteau des colonnes; il savait mettre des bouquets de fraisiers en
+fleurs et suspendre des guirlandes de chene sur les murailles.
+
+Les niches de ces preux, bien qu'un peu haut placees, nous apparaissent
+ainsi fleuries. Il ne faut que les regarder avec une lorgnette pour voir
+que chacune est ornee d'un feuillage different.
+
+La variete regnait, avec une souverainete charmante, dans la sculpture
+decorative des ages qu'on a nommes gothiques. Aussi Viollet-le-Duc, qui
+a du restituer tous les motifs ornementaux du chateau de Pierrefonds,
+s'est-il attache a les diversifier infiniment. Pas deux frises, pas deux
+rosaces pareilles. Cette diversite donne un extreme agrement aux
+constructions anterieures a la Renaissance; et la Renaissance en sa
+fleur ne rompit point avec cette jolie habitude de varier les motifs.
+
+Vraiment il y a trop de pierres neuves a Pierrefonds. Je suis persuade
+que la restauration entreprise en 1858 par Viollet-le-Duc et terminee
+sur ses plans, est suffisamment etudiee. Je suis persuade que le donjon,
+le chateau et toutes les defenses exterieures ont repris leur aspect
+primitif. Mais enfin les vieilles pierres, les vieux temoins, ne sont
+plus la, et ce n'est plus le chateau de Louis d'Orleans; c'est la
+representation en relief et de grandeur naturelle de ce manoir. Et l'on
+a detruit des ruines, ce qui est une maniere de vandalisme.
+
+
+
+II
+
+LA PETITE VILLE
+
+
+DESROCHES, examinant la campagne avec ses lunettes.--Eh! mais, autant
+que j'en puis juger avec ma vue courte, voila un assez joli endroit.
+DELILLE--Ne te l'avais-je pas dit? Voila cette petite ville situee a
+mi-cote. DESROCHES--On la dirait peinte sur le penchant de la colline.
+DELILLE--Et cette riviere qui baigne ses murs! DESROCHES--Et qui coule
+ensuite dans cette belle prairie. DELILLE--Et cette epaisse foret qui la
+couvre des vents froids de l'aquilon ...
+
+PICARD, La Petite Ville, acte I, scene II.
+
+C'est une petite ville situee aux confins du Beauvaisis et de la
+Normandie, dans l'ancien pays du Vexin. La Seine, bordee de saules et de
+peupliers, coule a ses pieds; des bois la couronnent. C'est une petite
+ville dont les toits d'ardoise bleuissent au soleil, domines par une
+tour ronde et par les trois clochers de la vieille collegiale. La petite
+ville fut longtemps guerriere et forte. Mais elle a denoue sa ceinture
+de pierre, et voici qu'aujourd'hui, silencieuse et tranquille, elle se
+repose en paix de ses antiques travaux. C'est une petite ville de
+France; les ombres de nos peres hantent encore ses murailles grises et
+ses avenues de tilleuls tailles en arceaux; elle est pleine de
+souvenirs. Elle est venerable et douce.
+
+Si vous voulez savoir son nom, regardez ses armoiries sculptees sur la
+facade de la Maison-Dieu, fondee par saint Louis. Le chef est d'azur,
+charge de trois fleurs de lis d'or, car c'etait une ville royale; et
+elle porte d'argent a trois bottes de cresson de sinople.
+
+Les bonnes gens n'etaient pas embarrasses, au temps jadis, pour
+eclaircir l'origine de ces trois bottes de cresson. Un jour Louis IX,
+disaient-ils, etant venu dans nos murs par un temps tres chaud, avait
+grand soif. On lui servit une salade de cresson qu'il trouva bien
+fraiche et qu'il mangea avec plaisir. Pour prix de cette salade, le roi
+mit trois bouquets de cresson sur l'ecu de sa bonne ville.
+
+Je ne vous surprendrai point si je vous dis que les savants
+d'aujourd'hui ne donnent aucune creance a cette tradition.
+
+Ils ont vu des sceaux du XIIIe siecle, et ils savent qu'alors les armes
+de la ville et chatellenie n'etaient pas les armes qu'on voit
+maintenant. Celles-ci datent du XIVe siecle. Lors de la guerre de Cent
+Ans, la petite ville eut beaucoup a souffrir et fit vaillamment son
+devoir. Il advint qu'un jour, elle fut pres de tomber par surprise aux
+mains des Anglais. Mais un homme de la contree s'introduisit dans la
+place, deguise en paysan, et portant sur son dos une charge de legumes.
+Il avertit les defenseurs, qui se tinrent sur leurs gardes et
+repousserent l'ennemi. Les erudits du pays croient que c'est de ce jour
+que trois bottes de cresson prirent place sur l'ecu de la ville. J'y
+consens, pour leur faire plaisir, et parce que l'historiette est
+honorable. Mais elle est aussi fort incertaine. Au reste, l'embleme du
+cresson convient a la modeste ville, qui ne s'enorgueillit que de ses
+jardins et de ses fontaines. Son ecu est accompagne d'une devise latine
+qui fait entendre, par une ingenieuse equivoque, que le printemps n'est
+pas toujours vert, mais que la petite ville est toujours florissante.
+Ver non semper viret, Vernon semper viret.
+
+Car la petite ville ou je vous ai menes est Vernon. J'espere que vous ne
+regretterez point d'y avoir fait une courte promenade. Chaque ville de
+France, meme la plus humble, est un joyau sur la robe vert de la patrie.
+Il me semble qu'on ne peut voir un de ces clochers, dont le temps a
+noirci et dechire la dentelle de pierre, sans songer a des milliers de
+parents inconnus et sans en aimer la France d'un amour plus filial.
+
+Ceux qui ont lu Rob-Roy (je ne sais s'ils sont encore nombreux) se
+rappellent la scene ou la romanesque heroine de Walter Scott, la belle
+et fiere Diana, montre a son cousin les portraits de famille sur
+lesquels la devise des lords ecossais de Vernon s'etale en lettres
+gothiques.
+
+"Vous voyez, dit Diana, que nous savons reunir deux sens en un seul
+mot."
+
+En effet, cette devise est exactement celle de notre petite ville. Il se
+peut que les vieux barons qui suivirent le duc Guillaume en Angleterre
+l'aient emportee avec eux. C'est une belle question a etudier pour un
+archeologue. Je la tiens douteuse. En histoire, il faut se resoudre a
+beaucoup ignorer.
+
+Quoi qu'il en soit, comme disent les antiquaires apres chaque
+dissertation, la ville de Vernon est nommee pour la premiere fois dans
+l'histoire a l'occasion de la mort de sainte Onoflette, ou Noflette, qui
+y passa de vie a trepas vers le milieu du VIIe siecle de l'ere
+chretienne. L'histoire de cette sainte est interessante; elle a ete
+rapportee par un vieux legendaire avec une naivete que je m'efforcerai
+d'imiter, autant du moins que la difference des temps me le permettra.
+
+
+HISTOIRE DU BIENHEUREUX LONGIS ET DE LA BIENHEUREUSE ONOFLETTE.
+
+Sous le regne de Clotaire II vivait dans le Maine un pretre du nom de
+Longis, qui fonda une abbaye proche Mamers. Or, il advint qu'ayant vu
+une fille du pays, jeune et de condition libre, nommee Onoflette, il se
+sentit plein d'admiration pour les vertus et la grande piete qu'il
+decouvrait en elle. Jaloux de ravir a la malice du siecle et aux perils
+du monde une creature si precieuse, il la conduisit dans son abbaye, et
+la il lui fit prendre le voile des vierges chretiennes. Comme beaucoup
+d'autres saints de cet age, Longis avait la volonte soudaine et forte.
+Dans l'ardeur de son zele, il n'avait songe ni a consulter ni meme a
+avertir les parents d'Onoflette.
+
+Ceux-ci s'en montrerent fort irrites, et ils accuserent Longis d'avoir
+seduit leur fille, demeuree pure et honnete jusque-la, et d'entretenir
+avec elle, dans son abbaye, des relations coupables. Ils jugeaient la
+conduite du saint selon les apparences et avec les seules lumieres de la
+raison. Et, sous ce jour, il faut reconnaitre que la maniere d'agir de
+Longis pouvait sembler suspecte. Aussi l'accusation portee par eux
+fut-elle soutenue par leurs voisins et par leurs amis. Une vive
+indignation s'eleva dans tout le pays contre l'abbe. Longis etait a deux
+doigts de sa perte. Mais il ne desespera pas; d'ailleurs, il avait pour
+lui le temoignage d'Onoflette elle-meme, qui, loin de lui rien
+reprocher, se portait garante de l'innocence de son pieux maitre et lui
+rendait graces de l'avoir conduite dans les voies du salut. Il alla avec
+elle a Paris pour se disculper. "Dieu, dit le legendaire, rendit leur
+justification manifeste par les miracles qu'ils firent en presence du
+roi et des seigneurs." Ils furent renvoyes absous, et les parents
+d'Onoflette, couverts de confusion, reconnurent eux-memes la noirceur de
+leurs calomnies.
+
+De retour au monastere, Longis et Onoflette vecurent encore quelque
+temps ensemble dans une parfaite quietude et s'exhortant mutuellement a
+la piete. Mais, comme cette vie est transitoire, Onoflette mourut a
+Vernon-sur-Seine, pendant un voyage qu'elle fit dans cette ville.
+Longis, averti de la mort de sa pieuse compagne, vint chercher le corps
+et l'inhuma pres de son monastere, dans un lieu ou l'on batit depuis une
+eglise paroissiale.
+
+L'Eglise placa au nombre de ses saints le bienheureux Longis et la
+bienheureuse Onoflette.
+
+Du temps ou ils firent leur salut ensemble dans la solitude des bois, il
+y avait encore des nymphes dans les sources sacrees; des tableaux votifs
+etaient suspendus avec des images aux branches des chenes sacres. Les
+humbles dieux des paysans ne s'etaient pas tous enfuis devant le signe
+de la croix et l'eau benite. Il est bien probable que de petits faunes
+ignorants et rustiques, se sachant rien de la bonne nouvelle, epierent
+entre les branches Onoflette et Longis, et, les prenant pour un chevrier
+et pour une bergere, jouerent innocemment du pipeau sur leur passage.
+
+Il fallut beaucoup d'exorcismes pour chasser ces menues divinites. Il
+subsiste encore aujourd'hui, aux environs de Vernon, quelques vestiges
+des ceremonies paiennes. La veille du dimanche des brandons, les
+habitants des campagnes se rendent le soir dans les champs et se
+promenent sous les arbres avec des falots en chantant quelque vieille
+invocation. Fideles sans le savoir a Ceres, leur mere, ces bonnes gens
+reproduisent ainsi d'antiques mysteres et figurent d'une maniere encore
+reconnaissable la deesse qui cherchait sa fille Proserpine a la lueur
+des feux de l'Etna. Je rapporte le fait sur la foi de M. Adolphe Meyer,
+le savant historien de la ville de Vernon.
+
+Les plus magnifiques monuments ne sont pas toujours ceux qui parlent le
+plus a l'esprit; parfois les yeux et la pensee ont peine a se detacher
+d'une humble pierre taillee par un ciseau barbare. Il est dans le vieux
+Vernon, proche la collegiale, devenue aujourd'hui l'eglise paroissiale,
+une petite rue deserte qui conduit a la Seine. Elle est bordee de
+pauvres maisonnettes penchantes qui se soutiennent a grand'peine les
+unes les autres. Au milieu de ces masures s'eleve une maison de pierre
+qu'on dit avoir ete jadis habitee par le controleur clerc d'eau.
+
+Elle a deux fenetres et une porte. Au-dessus de la porte, un humble
+sculpteur qui vivait au temps du roi Henri IV ou du roi Louis XIII, a
+figure, sous une sorte de dais, une barque montee par deux personnages.
+L'un a pour insignes la crosse et la mitre. Je n'hesite pas a
+reconnaitre en lui Hugues, archeveque de Rouen en 1130. L'autre, dont
+les cheveux flottent sur les epaules, est saint Adjutor lui-meme. Une
+troisieme figure a peri par l'injure du temps: c'etait celle d'un pauvre
+batelier qui conduisait l'eveque et le saint. Tous les mariniers du pays
+vous expliqueront couramment le sujet de ce bas-relief. Ils n'ont point
+oublie en effet que saint Adjutor, accompagne de l'eveque Hugues, s'en
+alla combler un gouffre creuse dans le lit de la riviere, devant le
+prieure de la Madeleine. Au-dessus de ce gouffre, les eaux formaient un
+tourbillon ou s'abimaient les barques. Deja de nombreux equipages
+avaient peri a la Madeleine, et les berges du fleuve commencaient a se
+couvrir la nuit d'ames en peine. Saint Adjutor combla le gouffre en y
+jetant les chaines dont naguere il avait ete charge injustement par les
+infideles. C'etait peu de quelques anneaux de fer pour combler un abime.
+Mais il jetait dans le fleuve, avec ses chaines, les souffrances du
+juste et la patience du saint. Maintenant, la charite ne fait plus de
+miracles de ce genre; il faut employer les dragues.
+
+Ce miracle a ete mis en vers au XVIIe siecle, dans un lamentable style
+de complainte.
+
+ Un gouffre en la Seine voisine
+ Par ses flots tortueux ruine
+ Et les hommes et les bateaux,
+ Les coulant jusqu'au fond des eaux.
+ Mais Adjutor longtemps ne souffre
+ L'incommodite de ce gouffre.
+ Se sentant touche de douleur,
+ Hugues, son prelat, il appelle;
+ Ils y vont en meme nacelle
+ Pour mettre fin a ce malheur.
+
+Le grand saint Adjutor jette, comme nous l'avons dit, ses chaines "en
+les ondes inhumaines" qui deviennent aussitot lisses et paisibles.
+
+ Oyez, lecteur, une merveille
+ Qui rarement a sa pareille;
+ Le peril des lors a cesse,
+ Le bruit des flots s'est apaise.
+ Il n'est point de fleuve ou l'on voie
+ La course de l'onde plus coie.
+ Le nocher peut mener sa nef
+ Assurement par cette place
+ Dans une tranquille bonace
+ Sans redouter aucun mechef.
+
+Saint Adjutor est venere sous les noms d'Ajoutre et d'Astre. Ce saint
+Adjutor, Ajoutre ou Astre devait etre un homme bien extraordinaire. Il
+est impossible de se representer aujourd'hui sa physionomie veritable.
+Mais a juger par l'empreinte profonde qu'il a laissee dans l'imagination
+populaire, Adjutor de Vernon eut l'ame ardente et forte.
+
+
+HISTOIRE DE SAINT ADJUTOR
+
+Descendant des compagnons de Rollon, fils du duc Jean et de la duchesse
+Rosamonde de Blaru, if fut eleve par saint Bernard, abbe de Tiron, dans
+les pratiques les plus exactes de la religion chretienne. Il semble
+avoir porte dans cette nouvelle foi l'esprit aventureux et reveur qui
+inspirait ses aieux au temps ou ils manoeuvraient, en chantant, leurs
+barques sur la mer.
+
+On raconte qu'il passa son adolescence dans les bois, chassant avec
+fureur, puis tout a coup ravi par des visions extatiques. En ce
+temps-la, Pierre l'Ermite prechait la croisade contre les infideles.
+Adjutor de Vernon prit la croix en 1095. Suivi de deux cents hommes
+d'armes, il partit pour les lieux saints et parcourut la Palestine,
+priant et combattant. Deux ans plus tard, il parvint a Nicee et guerroya
+apres la conquete de Jerusalem. Tombe dans une embuscade aux environs de
+Tambire, il parvint a se faire jour au milieu des Sarrasins qui
+laisserent mille de leurs sur la place.
+
+Cependant les infideles reprirent le tombeau de Jesus-Christ. Apres
+dix-sept ans de travaux et de combats, Adjutor de Vernon fut pris par
+les Turcs, et enferme dans Jerusalem. Il etait lie bien etroitement,
+mais l'on croit qu'il se consolait en songeant que son corps etait
+captif dans le meme lieu que le tombeau du fils de Dieu. Et, dans sa
+prison, il ne cessait de prier.
+
+Or, une nuit qu'il dormait, il vit apparaitre a sa droite sainte
+Madeleine et a sa gauche le bienheureux Bernard de Tiron, qu'il avait
+invoques. Ils l'enleverent et le transporterent, en une nuit, de
+Jerusalem dans la campagne proche la ville de Vernon. De tels voyages
+n'etaient pas rares a cette epoque.
+
+Parvenus a la foret de Vernon, Madeleine et saint Bernard de Tiron
+laisserent Adjutor en lui disant:
+
+"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi."
+
+Le chevalier reconnut avec une surprise joyeuse les bois ou il avait
+passe sa jeunesse. Apercevant un jeune patre qui, non loin de la,
+gardait un troupeau de moutons au penchant d'une colline, il l'appela et
+lui commanda de se rendre au chateau de Blaru afin d'annoncer a la
+duchesse Rosamonde le retour de son fils.
+
+Le patre fit ce qui lui etait ordonne. Mais Rosamonde ne crut point que
+le message apporte par l'enfant fut veritable.
+
+Elle repondit:
+
+"Mon fils est mort a Jerusalem, et il ne me sera pas donne de voir le
+jour de son retour."
+
+Et elle demeura dans la maison.
+
+Le patre revint vers celui qui l'avait envoye et lui rapporta les
+paroles de la duchesse.
+
+"Retourne a Blaru, lui dit Adjutor, et annonce que les trois cloches de
+l'eglise vont sonner d'elles-memes pour annoncer mon retour."
+
+En effet, le patre n'avait pas plus tot porte cet avis a la duchesse que
+les cloches se mirent en branle. Mais Rosamonde secoua la tete et dit:
+
+"Ces cloches ne sonnent point pour le retour de mon fils."
+
+Le patre retourna vers Adjutor qui le renvoya une troisieme fois a
+Blaru.
+
+"Tu annonceras encore mon retour, dit-il, et, si ma mere n'y veut pas
+croire, le coq qui est a la broche dans la cuisine du chateau chantera
+trois fois."
+
+Le patre ayant rapporte ce discours, le coq qui etait a la broche se mit
+a chanter.
+
+En l'entendant, Rosamonde fut persuadee enfin de la venue de son fils.
+Elle se rendit dans la foret pour embrasser l'enfant qui lui etait
+merveilleusement rendu. Mais elle avait trop tarde. Dieu n'aime pas
+qu'on doute de sa puissance et de sa misericorde. Il avait rappele a lui
+son serviteur.
+
+Quand Rosamonde fut dans l'endroit du bois designe par le patre, Adjutor
+venait de rendre le dernier soupir, selon la promesse que sainte
+Madeleine et saint Bernard lui avaient donnee, disant:
+
+"C'est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi."
+
+Le renom de sa saintete se repandit comme un parfum dans toute la
+contree. Rosamonde de Blaru prit le voile; elle partagea apres sa mort
+la sepulture de son fils.
+
+Le tombeau de saint Adjutor existe encore. On y voit gravees deux flutes
+en sautoir. Ces emblemes sont aussi ceux des lords de Vernon. La belle
+Diana, dont nous rappelions tout a l'heure le souvenir, ne dit-elle pas
+a son cousin:
+
+"Vous reconnaissez nos armoiries, ces deux flutes?"
+
+Faut-il en conclure que non seulement la devise, mais encore les
+armoiries des nobles seigneurs de Vernon furent emportees de France par
+quelque compagnon du duc Guillaume? Je ne sais quel lien de parente unit
+le grand saint Adjutor et la belle Diana. Je n'ai point a le rechercher
+ici. Il ne me reste qu'a expliquer comment saint Adjutor, qui passa de
+ce monde a l'autre le jour meme de son retour a Vernon, put jeter ses
+chaines dans le fleuve pour combler le gouffre. Cette difficulte n'est
+qu'apparente. Le saint revint sur terre pour operer ce miracle.
+
+Voulez-vous a la fois de plus fraiches promenades et de moins vieux
+souvenirs? Traversons la petite ville, ce sera fait en cinq minutes, et
+allons nous asseoir sous les grands arbres tailles en muraille du parc
+de Bizi. C'est un heros qui les planta. Le marechal de Belle-Isle, qui
+avait herite la magnificence de Fouquet, son grand-pere, crea dans ses
+courts loisirs le parc de Bizi. "Quand il n'etait pas a Metz, dit
+Barbier, il etait dans sa terre, pres de Vernon, dirigeant une armee de
+terrassiers, de macons, de jardiniers et de decorateurs." On ne lui
+enviera pas son fastueux repos si l'on songe a ses fatigues. Qu'on
+relise cette retraite de Prague, quand le marechal, investi par
+l'ennemi, sortit de la place avec quinze mille hommes qu'il reussit a
+rendre, pour ainsi dire, invisibles, et qu'il conduisit a Egra, en sept
+journees de l'hiver le plus rigoureux. Officiers et soldats, roules dans
+leur manteau, couchaient sur la neige. Le vieux marechal, qui souffrait
+de la goutte, dormait dans un carrosse qu'on abritait derriere un mur de
+neige. L'operation etait de plus delicates et exigeait, parait-il, une
+habilete consommee. Mais le merite d'une retraite n'est guere reconnu
+que par les gens de l'art. Le public n'en est jamais touche. La retraite
+de Prague accrut en meme temps la gloire et l'impopularite du marechal
+de Belle-Isle. Ce grand homme de guerre fut alors beaucoup chansonne.
+Parmi les chansons dont on le tympanisa, il en est du moins d'assez
+jolies. Il y a de l'esprit dans le couplet que voici:
+
+ Quand Belle-Isle est parti,
+ Une nuit,
+ De Prague a petit bruit,
+ Il dit,
+ Voyant la lune:
+ Lumiere de mes jours,
+ Astre de ma fortune,
+ Conduisez-moi toujours.
+
+L'excellent duc de Penthievre habita Bizi. Les fraisiers des bois
+portent temoignage de sa candeur et de sa bonte. Car le duc ecrivait en
+1777 a son intendant:
+
+"J'ai appris ... que l'on desolait les habitants de Vernon en les
+empechant de prendre des fraises dans les bois ... On trouvera le secret
+de me faire hair, et cela me procurera un de plus vifs chagrins que je
+puisse avoir en ce monde."
+
+Je cite cette lettre d'apres le texte qu'en donne M. Adolphe Meyer dans
+son histoire de Vernon. Elle est vraiment d'un bon homme.
+
+Par une singularite merveilleuse, le duc de Penthievre unissait la foi
+chretienne aux vertus philosophiques. Il tenait a l'ancien regime par sa
+naissance, mais par ses moeurs il contentait l'esprit nouveau. Comme,
+d'ailleurs, il etait etranger aux affaires publiques, sa bienfaisance
+lui assura, par un rare privilege, au milieu de la Revolution, l'amour
+et le respect de ses anciens vassaux. En echange des titres qu'un decret
+de l'Assemblee Nationale lui avait otes, il recut celui de commandant de
+la garde nationale de Vernon. Trois ans plus tard, le 20 septembre 1792,
+la municipalite de la petite ville se rendit a Bizi et y planta un arbre
+de la Liberte auquel cette inscription fut suspendue: "Hommage a la
+vertu."
+
+Cependant le pauvre homme se mourait de chagrin. Il survecut peu de
+jours a la mort affreuse de sa belle-fille, la princesse de Lamballe.
+
+Pres du parc, a l'extremite d'une avenue plantee, que bordent d'un cote
+les dernieres maisons de la ville et qui longe de l'autre des vignes et
+des pommiers, s'eleve une pyramide de granit, sorte de menhir
+geometrique, d'un aspect a la fois heroique et funebre. C'est, en effet,
+un tombeau glorieux. Sur ce monument sont gravees les armes de Vernon et
+de Privas avec cette inscription:
+
+ AUX GARDES MOBILES DE L'ARDECHE
+ Vernon, 22-26 novembre 1870
+
+L'invasion s'etendait. Evreux venait de tomber au pouvoir des Allemands.
+Quatre compagnies du 2e bataillon de l'Ardeche et le 3e bataillon,
+formant ensemble un effectif de quinze cent hommes, partirent de
+Saint-Pierre-de-Louviers le 21 novembre, a onze heures du soir, avec
+ordre de couvrir Vernon, qui devait etre attaque le lendemain. Le train
+qui les portait marchait a petite vitesse, tous ses feux de signaux
+eteints. Il s'arreta vers trois heures du matin, par une nuit noire et
+pluvieuse, a une lieue en avant de la ville. Aussitot les troupes
+descendirent et se porterent sur les hauteurs de la foret de Bizi, qui
+couvrent Vernon du cote de Pacy, ou l'ennemi etait arrive en force
+depuis la veille.
+
+Le lieutenant-colonel Thomas se fit guider dans la foret par des
+habitants. Il borda toutes les avenues de tirailleurs places dans les
+fourres avec defense d'ouvrir le feu sans ordre. Son intention etait de
+laisser les Prussiens franchir le bois, afin de les dominer ensuite et
+de les cerner dans Vernon. Toutes les mesures etaient prises quand, au
+point du jour, un grand roulement de voitures et des sonneries de
+trompettes annoncerent l'arrivee des ennemis. Leur passage dura pres
+d'une heure. Quand leur tete de colonne arriva dans la ville, elle fut
+recue a coups de fusil par des gardes nationaux. Cet accueil leur donna
+de l'inquietude; un detachement seul fit son entree, la plus grande
+partie de leurs forces resta formee en dehors.
+
+Ayant pris des renseignements, ils surent bientot, par des espions, que
+les Francais occupaient la foret. Alors, comprenant ce que leur position
+avait de critique, ils ne songerent plus qu'a assurer leur retraite.
+Leur cavalerie se porta immediatement en avant pour explorer les
+passages et reconnaitre ceux qui pourraient etre libres. A force de
+recherches, elle parvint a decouvrir de petits chemins de service qui
+n'etaient pas gardes. Ils se haterent de faire filer leur artillerie par
+ces chemins, pendant que l'infanterie, se portant sur la grande route,
+tentait d'enlever le passage de vive force. Apres une heure d'une
+fusillade tres nourrie, ils se debanderent et, se jetant dans tous les
+sens a travers bois, ils pousserent dans la direction de Pacy. Ils
+perdirent, tant dans le combat que dans leur retraite desordonnee, cent
+cinquante soldats et plusieurs officiers, et ils abandonnerent douze
+fourgons charges de vivres et de munitions.
+
+Pendant trois jours, l'ennemi ne donna pas signe de vie. Ceux des
+mobiles de l'Ardeche qui etaient restes a Bernay arriverent a Vernon, ou
+les trois bataillons se trouverent reunis. Dans la matinee du 26, la 6e
+compagnie du 3e bataillon, de grand'garde a deux cents metres en avant
+de la foret, sur la route d'Ivry, au hameau de Cantemarche, fut
+subitement assaillie par une colonne de huit cents hommes. Malgre la
+soudainete de l'attaque et le nombre des ennemis, les mobiles firent
+bonne contenance. Mais, s'apercevant que la position allait etre
+tournee, ils battirent en retraite jusqu'a la lisiere du bois. La,
+s'abritant derriere les terrassements de la voie ferree, ils
+tiraillerent jusqu'a l'epuisement complet de leurs munitions. Alors le
+capitaine Rouveure s'ecrie: "A la baionnette, mes enfants!" Et il
+s'elance en avant. Aussitot il tombe mortellement frappe. La petite
+troupe se jette sur l'ennemi, qui recule. A ce moment, deux bataillons
+de renfort arrivent et, masques par les bois, font sur les Allemands de
+vigoureuses decharges. Ceux-ci mettent en batterie plusieurs pieces de
+campagne. Mais, vers quatre heures, ils battent en retraite, laissant
+deux cents morts sur le terrain. Les mobiles avaient eu huit hommes tues
+et vingt blesses. Le corps du capitaine Rouveure etait reste aux mains
+des Allemands, qui lui rendirent les derniers honneurs. Un detachement
+de cavalerie, commande par un officier superieur, rapporta ces restes
+dans un cercueil couronne de lauriers.
+
+A la nouvelle de la capitulation de Rouen, les mobiles de l'Ardeche
+recurent l'ordre de quitter la ville de Vernon qu'ils avaient si
+genereusement defendue. Voila les souvenirs que rappelle le monument de
+Bizi.
+
+J'ai voulu, feuilletant la petite ville comme un livre, resumer deux ou
+trois de ses pages de pierre. Les villes, ne sont-ce point des livres,
+de beaux livres d'images ou l'on voit les aieux.
+
+
+
+
+III
+
+SAINT-VALERY-SUR-SOMME
+
+
+Saint-Valery-sur-Somme, vendredi 13 aout.
+
+De la chambre ou j'ecris, on decouvre toute la baie de la Somme, dont le
+sable s'etend a l'horizon jusqu'aux lignes bleuatres du Crotoy et du
+Hourdel. Le soleil, en s'inclinant, enflamme le bord des grands nuages
+sombres. La mer monte et deja, du cote du large, les bateaux de peche
+s'avancent avec le flot. Sous ma fenetre, des barques amarrees au bord
+du chenal portent a leur mat, au lieu de voilure, des filets qui
+sechent. Cinq ou six pecheurs, plonges a mi-corps dans la maigre
+riviere, epient le poisson qu'autour d'eux des rabatteurs effrayant en
+frappant l'eau a grands coups de gaule. Ces pecheurs sont armes d'une
+baguette pointue dont ils piquent adroitement leur proie. Chaque fois
+qu'ils levent hors de l'eau leur arme flexible, on voit briller a la
+pointe une sole transpercee.
+
+Un vent sale fait voltiger les papiers sur ma et m'apporte une acre
+odeur de maree. Des troupes innombrables de canards nagent sur le bord
+du chenal et jettent a plein bec dans l'air leur coin coin satisfait.
+Leurs battements d'ailes, leurs plongeons dans la vase, leur dandinement
+quand ils vont de compagnie sur le sable, tout dit qu'ils sont contents.
+Un d'eux repose a l'ecart, la tete sous l'aile. Il est heureux. A la
+verite, on le mangera un de ces jours. Mais il faut bien finir; la vie
+est enfermee dans le temps. Et puis le malheur n'est pas d'etre mange.
+Le malheur, c'est de savoir qu'on sera mange; et il ne s'en doute pas.
+Nous serons tous devores; nous le savons, nous; la sagesse est de
+l'oublier.
+
+Suivons la digue, pendant que la mer, qui a deja couvert les bancs de
+Cayeux et du Hourdel, entre dans la baie par de rapides courants et
+ramene la flottille des pecheurs de crevettes. Nous avons a notre gauche
+les remparts, que la Somme et la mer baignaient naguere, et dont les
+vieux gres ont ete couverts par l'embrun d'une rouille doree. L'eglise
+eleve sur ces remparts ses cinq pignons aigus, perces, au XVe siecle, de
+grandes baies a ogives, son toit d'ardoises en forme de carene
+renversee, et le coq de son clocher. Au XIe siecle, il y avait la une
+autre eglise qui avait aussi sa girouette. Au mois de septembre 1066,
+Guillaume le Batard venait ici chaque matin consulter avec inquietude le
+coq du clocher. Son host, compose de soixante-sept mille combattants,
+sans compter les valets, les ouvriers et les pourvoyeurs, attendait
+proche la ville; sa flotte, echappee a un premier naufrage, mouillait
+dans la baie. Quinze jours durant, le vent, soufflant du nord, retint au
+port cette multitude d'hommes et de barques. Le Batard, impatient de
+conquerir l'Angleterre sur Harold et les Saxons, s'affligeait d'un
+retard pendant lequel ses navires pouvaient s'avarier et son armee se
+disperser. Pour obtenir un vent favorable, il ordonna des prieres
+publiques et fit promener dans le camp la chasse de saint Valery. Ce
+bienheureux, sans doute, n'aimait pas les Saxons, car aussitot le vent
+tourna et la flotte put appareiller.
+
+Quatre cents navires a grandes voiles et plus d'un millier de bateaux de
+transport s'eloignerent de la rive au meme signal. Le vaisseau du duc
+marchait en tete, portant en haut de son mat la banniere envoyee par le
+pape et une croix sur son pavillon.
+
+Ses voiles etaient de diverses couleurs, et l'on y avait peint en
+plusieurs endroits trois lions, enseigne de Normandie. A la proue etait
+sculptee une tete d'enfant tenant un arc tendu avec la fleche prete a
+partir.
+
+Ce depart eut lieu le 29 septembre. Huit jours apres, Guillaume avait
+conquis l'Angleterre.
+
+Une rampe monte en serpentant a une vieille porte de la ville qui reste
+debout, flanquee de ses deux tours decrenelees que fleurissent de petits
+oeillets roses. Une de ces tours garde encore, sous les herbes folles et
+les fleurs sauvages, sa couronne de machicoulis. Une bonne femme plante
+des choux au pied de cette ruine. L'hiver, il pleut de grosses pierres
+dans son jardin. Sa maisonnette, assise sur d'antiques souterrains, se
+fend et fait mine de s'abattre a chaque eboulement. Pourtant, la bonne
+creature admire la porte Guillaume; elle l'aime. "Surement, elle me
+tuera un jour, me dit-elle, mais tout de meme, elle est fiere!"
+
+Apres avoir traverse une rue de village, dont les maisons basses,
+couvertes de chaume, sont gaiement peintes en bleu clair, nous touchons
+a la pointe du cap Cornu. La s'eleve une chapelle a demi cachee par un
+bouquet d'ormes centenaires. C'est une construction toute moderne, d'un
+roman batard. Mais les murs de pierre et de galet presentent l'aspect
+d'un damier et rappellent ainsi les vieux edifices normands. Cette
+chapelle, dite de Saint-Valery ou des Marins, remplace un edicule plus
+ancien et abrite le tombeau de l'apotre du Vimeu.
+
+C'est un lieu de pelerinage tres frequente des marins. Quatre ou cinq
+petits navires ont deja ete suspendu a la voute de la chapelle neuve par
+des pecheurs echappes d'un naufrage. Ces braves gens se font l'idee d'un
+Dieu violent et pueril comme ils sont eux-memes. Ils savent qu'il est
+terrible dans sa colere, mais qu'il ne faut pas lui en vouloir. Ils en
+detiennent son amitie par de petits cadeaux. Ils lui apportent des
+joujoux pour l'amuser. Il est vrai que ces joujoux sont des joujoux
+symboliques et que ces bateaux d'enfant representent la barque que le
+Seigneur a miraculeusement preservee. Je pense bien que le bon saint
+Valery a sa part de ces humbles presents; les petits bateaux sont faits
+pour lui plaire, car il fut en ses jours terrestres l'ami des bateliers
+de la Somme.
+
+Le cap Cornu est magnifique et sauvage, et il est plein de souvenirs.
+C'est la qu'il faut nous arreter. La, sous ces grands ormes qui
+frissonnent au vent du large, au pied de la chapelle des Marins, a
+quelques pas de cette pointe avancee d'ou l'on decouvre a gauche les
+falaises du pays de Caux, a droite la baie de la Somme, puis les cotes
+basses de Picardie, et, tout en face, la haute mer. Je voudrais rappeler
+en quelques mots l'homme fort des anciens jours, qui laissa dans ces
+contrees une trace si profonde de son passage.
+
+
+HISTOIRE DE SAINT GUALARIC OU VALERY
+
+Gualaric ou Walaric, appele depuis Valery, n'est point originaire de la
+contree maritime ou son nom fut donne a deux villes et a d'innombrables
+eglises. Il naquit de pauvres paysans, dans la province d'Auvergne. Il
+fut berger dans son enfance et n'eut qu'une houlette pour tout bien.
+Mais il etait riche de sens, d'esprit et de piete.
+
+Il quitta de bonne heure son pays pour se mettre au service du saint
+eveque d'Auxerre, Germain. Puis il se fit moine dans l'abbaye de
+Luxeuil, que saint Colomban d'Irlande gouvernait alors avec sagesse.
+Pourtant les religieux secouerent le joug de leur pasteur, et saint
+Colomban, chasse par ses ouailles, prit le chemin de l'exil. La piete,
+la modestie et la temperance quittent Luxeuil avec lui. Valery,
+profondement afflige, sortit a son tour de ce port salutaire devenu un
+pernicieux ecueil, et il resolut de vivre dans la solitude, loin des
+mechants.
+
+"J'irai, dit-il, ou Dieu voudra me conduire."
+
+Au bout de quelques jours, il se trouva sur les rives du fleuve de Somme
+et il en suivit les bords jusqu'au rivage de la mer. La, il s'arreta,
+epuise de fatigue, au bord d'une fontaine, et il secoua la poussiere de
+ses chaussures. C'est sur cette poussiere que s'eleva depuis la ville de
+Saint-Valery.
+
+Une epaisse foret descendait alors jusque sur les greves de la mer. Les
+lievres l'habitaient. Elle recouvrait des marais peuples de vanneaux, de
+becasses, de canards et de sarcelles. Les mouettes deposaient leurs
+oeufs sur la roche nue des falaises. Le cri aigu du heron et la plainte
+du courlis s'elevaient des greves pales ou le cygne, l'oie sauvage et le
+grebe, chasses par les glaces, venaient passer l'hiver dans les sables
+marins. Des hommes en petit nombre habitaient ces contrees sauvages.
+C'etaient de pauvres bateliers qui pechaient dans l'embouchure
+poissonneuse de la Somme. Ils etaient paiens. Ils adoraient des arbres
+et des fontaines. En vain les saints Quentin, Mellon, Firmin, Loup, Leu,
+et plus recemment, saint Berchund, eveque d'Amiens, etaient venus les
+evangeliser. Ils croyaient aux genies de la terre et aux ames des
+choses.
+
+Ces simples pecheurs etaient saisis d'une horreur sacree quand ils
+penetraient dans les forets profondes qui couvraient alors tout le
+rivage. Ils voyaient partout des dieux agrestes. Au bord des sources, ou
+tremblaient les rayons de la lune, ils apercevaient des nymphes, des
+fees, des dames merveilleuses; ils les adoraient et leur apportaient en
+tremblant des guirlandes de fleurs. Ils croyaient bien faire en les
+aimant, puisqu'elles etaient belles.
+
+Sans doute, la source qui descendait le coteau feuillu ou le pieux
+Valery s'arreta etait une des sources sacrees auxquelles ces hommes
+faisaient des offrandes. Elle coule encore au pied de la chapelle, du
+cote de la baie. Comme aux anciens jours, l'eau en est fraiche et toute
+claire. Mais, maintenant elle ne chante plus. Elle n'est plus libre
+comme au temps de sa rustique divinite. On l'a emprisonnee dans une cuve
+de pierre a laquelle on accede par plusieurs degres. Du temps de saint
+Valery, c'etait une nymphe. Nulle main n'avait ose la retenir, elle
+fuyait sous les saules. Semblable a ces ruisseaux qu'on voit encore en
+grand nombre dans les vallees du pays, elle formait, de distance en
+distance, de petits lacs ou sommeillait, sur un lit flottant de feuilles
+vertes, la pale fleur du nenuphar. C'est la, c'est dans ces fontaines
+des bois que se refugierent les dernieres nymphes chassees par les
+eveques. Ces agrestes deesses etaient poursuivies sans pitie. Un article
+des ordonnances du roi Childebert porte que: "Celui qui sacrifie aux
+fontaines, aux arbres et aux pierres sera anathematise."
+
+Valery jugea ce lieu convenable a des desseins. Il avait obtenu du roi
+des Francs la permission d'etablir sa demeure en tout endroit du royaume
+ou il lui plairait d'habiter. Il batit de ses mains une cellule, et il
+s'y consacra a la priere et a la contemplation. Quelques disciples
+vinrent pres de lui pour vivre de sa vie et se nourrir de ses pieux
+exemples. Ils construisirent leur cellule pres de la sienne, a
+l'extremite de la foret, sur le bord d'un precipice dont le pied
+baignait dans la mer. L'eveque Berchund venait, dit-on, passer chaque
+annee le saint temps du careme dans cette solitude.
+
+Valery, autant qu'on peut ressaisir les traits de son ame sous le
+pinceau timide et maladroit des ses pieux historiens, etait a la fois
+plein de force et de douceur. On rapporte de lui des traits de bonte qui
+sont rares dans la vie des rudes apotres de l'Occident barbare. On dit
+que, comme plus tard saint Francois d'Assise, il repandait jusque sur
+les pauvres animaux la pitie qui remplissait son coeur. Les petits
+oiseaux venaient manger dans sa main.
+
+"Mes enfants, disait-il a ses compagnons, ne leur faisons par de mal et
+laissons-les se rassasier des miettes de notre pain."
+
+C'est contre les nymphes des bois et des fontaines que le saint homme
+tournait toute sa colere. Pourtant ces nymphes etaient des innocentes.
+Je crois bien que les pecheuses et les villageoises venaient leur
+demander en secret d'avoir de beaux enfants. Mais il n'y avait pas de
+mal a cela. Ces nymphes, ces fees, ces dames etaient jolies et mettaient
+un peu de grace au fond des coeurs rustiques. C'etaient des divinites
+toutes petites, qui convenaient aux petites gens. Saint Valery les
+tenait pour des demons pernicieux, et il resolut de les detruire. Pour y
+reussir, il abandonna la vie contemplative si douce a son coeur blesse,
+et il parcourut la contree, prechant les paiens et portant l'Evangile de
+village en village.
+
+Un jour, passant dans un lieu proche de la ville d'Eu, il vit un arbre
+aux branches duquel des images d'argile etaient suspendues par des
+bandelettes de laine rouge. Ces images representaient l'Amour, le dieu
+Hercule et les Meres. Ces Meres etaient tres venerees dans toute la
+Gaule occidentale. Les potiers de terre ne cessaient point de modeler
+les figures de ces dieux qui se trouvent encore en grand nombre dans la
+terre sur le rivage de l'Ocean, de la Somme a la Loire. Elles sont
+parfois geminees, et deux meres sont assises cote a cote, tenant chacune
+un enfant. Parfois, il n'y a qu'une Mere, et les paysans qui la
+decouvrent en labourant leur champ la prennent pour la Vierge Marie.
+Mais c'est une idole des paiens.
+
+Saint Valery fut irrite a cette vue et pensa en son coeur:
+
+"Des demons pendent comme des fruits pernicieux aux rameaux de cet
+arbre."
+
+Puis il leva la cognee qu'il portait a sa ceinture et, avec l'aide du
+moine Valdolene, son compagnon, il renversa l'arbre avec les images
+saintes qu'il abritait sous son feuillage. Quand les gens du pays virent
+couche sur le sol l'arbre-dieu avec la multitude des offrandes et la
+seve saignant sur le tronc mutile, ils furent saisis de douleur et
+d'effroi. Et lorsque saint Valery leur cria: "C'est moi qui ai renverse
+l'arbre que vous adoriez faussement", ils se jeterent sur lui et le
+menacerent de l'abattre comme il avait abattu le dome verdoyant.
+
+Alors l'apotre etendit les deux bras et dit:
+
+"Si Dieu veut que je meure, que sa volonte soit faite."
+
+Et soit que ces hommes sentissent en lui quelque chose de divin, soit
+pour tout autre raison, ils le laisserent aller.
+
+Mais il voulut rester avec eux pour les instruire dans l'Evangile. Il
+etait juste aussi qu'il leur donnat un Dieu en echange de ceux qu'il
+leur avait ote, car ceux qui detruisent l'esperance dans les ames sont
+cruels. Puis, sa pieuse conquete etant achevee, Valery retourna a la
+solitude qu'il avait choisi.
+
+Les travaux de son apostolat etaient souvent penibles. Un jour, dit son
+biographe, que cet ami de Dieu revenait a pied d'un lieu dit Cayeux a
+son monastere dans la saison d'hiver, il arriva qu'a cause de
+l'excessive rigueur du froid il s'arreta pour se chauffer dans la maison
+d'un certain pretre. Celui-ci et ses compagnons, qui auraient du traiter
+avec un grand respect un tel hote, commencerent au contraire a tenir
+audacieusement, avec le juge du lieu, des propos inconvenants et
+deshonnetes. Fidele a sa coutume de poser toujours sur les plaies
+corrompues et hideuses le salutaire remede et la parole divine, il
+essaya de les reprimer, disant:
+
+"Mes fils, n'avez-vous pas vu dans l'Evangile qu'au jour du jugement,
+vous aurez a repondre de toute parole vaine?"
+
+Mais eux, meprisant son avertissement, s'abandonnerent de plus en plus a
+des propos grossiers et impudiques. Pour lors, secouant la poussiere de
+ses souliers, il dit:
+
+"J'ai voulu, a cause du froid, chauffer un peu a votre feu mon corps
+fatigue. Mais vos coupables discours me forcent a m'eloigner tout glace
+encore."
+
+Et il sortit de la maison.
+
+Ce recit semblera peut-etre insipide a distance. Ici, dans la terre ou
+il est ne, et dont il a garde le gout, je le trouve plein de saveur et
+j'en goute avec plaisir le parfum sauvage.
+
+En l'an 622, un jour du mois de decembre, Gualaric, appele aussi Valery,
+plein d'oeuvres et de jours, se leva avant matines de dessus son lit de
+feuilles seches et conduisit ses disciples jusqu'a l'orme entoure de
+ronces au pied duquel il avait coutume de faire ses prieres; la,
+plantant deux batons dans la terre, il marqua une place de la longueur
+de son corps, et dit:
+
+"Lorsque, par volonte de Dieu, je sortirai de l'exil de ce monde, c'est
+la qu'il faudra m'ensevelir."
+
+Les saints des Gaules avaient ainsi coutume de choisir eux-memes le lieu
+de leur sepulture. Dans le pays de Treguier, saint Renan ne s'etant pas
+explique a cet egard avant sa mort, ses disciples deposerent son corps
+sur un chariot attele de boeufs qu'ils laisserent aller librement, et
+ils le mirent en terre a l'endroit ou les boeufs s'etaient arretes
+d'eux-memes.
+
+Saint Valery mourut le dimanche qui suivit le jour ou il avait marque
+lui-meme le lit de son repos. Il fut fait selon sa volonte, et l'eveque
+Berchund vint inhumer le corps du bienheureux.
+
+L'histoire d'un saint ne finit point a la mort et a la sepulture. Elle
+se continue d'ordinaire par la relation des miracles operes sur la tombe
+du bienheureux. Nous avons vu que Guillaume le Batard fit promener la
+chasse de saint Valery pour obtenir un vent favorable. Quatre-vingts ans
+apres vivait un comte de Flandre nomme Arnould et surnomme le Pieux. Il
+avait une grande foi en la vertu des saints et professait une veneration
+particuliere pour le corps du bienheureux Valery. Il le fit bien voir,
+car il vint avec son ost assieger la ville de Saint-Valery, massacra les
+habitants et pilla l'abbaye afin de s'emparer des reliques du
+bienheureux. Ils les emporta dans son comte avec les os de saint
+Riquier, qu'il avait pris en meme temps, et il croyait s'etre assure
+ainsi la protection divine, tant sa foi etait forte.
+
+En ce temps-la, Hugues Capet etait comte de France. Un jour qu'il
+s'etait endormi dans une grotte, deux personnages vetus de robes
+blanches lui apparurent dans son sommeil.
+
+"Je suis l'abbe de Saint-Valery, dit l'un d'eux. Avant de mourir, je
+demeurais sur le rivage de la mer. Mes os, et ceux de saint Riquier, ici
+present avec moi, ont ete ravis a leur tombe, et maintenant ils sont
+captifs sur une terre etrangere, mais le temps est venu ou ils doivent
+etre replaces dans les lieux ou nous avons vecu. Quand Dieu m'aura
+depose dans mon ancienne tombe, je te predis que tu reviendras roi, et
+que ta race portera la couronne pendant plus de sept siecles."
+
+Il dit et s'evanouit avec son compagnon. Le comte Hugues redemanda les
+precieuses reliques a Arnould le Pieux afin de les rendre a l'abbaye de
+Saint-Valery et de devenir roi.
+
+La promesse du bienheureux s'accomplit. Mais certains auteurs croient
+que cette prophetie a ete inventee apres l'evenement.
+
+Pour achever de peindre ce tableau gothique, j'aurais encore beaucoup
+d'autres merveilles a rapporter. Mais il est temps de me rappeler que je
+ne suis point un hagiographe. Si j'ai, sous les vieux ormes du cap
+Cornu, dessine de mon mieux la figure du grand apotre du Vimeu, c'est
+que cette figure ressemble, dans ses traits essentiels, a celle de tous
+les vieux evangelisateurs des Gaules. Par la, elle merite d'etre
+consideree avec attention par tous ceux qui s'interessent a l'histoire
+de notre pays.
+
+Religieux et colons, ils ont petri de leurs rudes mains et la terre ou
+nous vivons, et les ames de ses anciens habitants; ils ont creuse dans
+le sol de la France une indestructible empreinte. Il n'est pas
+indifferent pour nous que ces hommes apostoliques aient existe. Nous
+leur devons quelque chose. Il reste dans le patrimoine de chacun de nous
+quelques parcelles des biens qu'ils ont legues a nos peres. Ils ont
+lutte contre la barbarie avec une energie feroce. Ils ont defriche la
+terre; ils ont apporte a nos aieux sauvages les premiers arts de la vie
+et de hautes esperances.
+
+"Mais, helas! direz-vous, ils ont tue les petits genies des bois et des
+montagnes. Le bon saint Valery a fait mourir la nymphe de la fontaine.
+C'est pitie.--Oui, ce serait une grande pitie. Mais cessez de vous
+attrister. Je vous le dis tout bas: ces pieux personnages n'ont pas fait
+perir le moindre petit dieu. Saint Valery n'a pas tue de nymphe, et les
+doux demons qu'il chassait d'un arbre entraient dans un autre. Les
+genies, les nymphes et les fees se cachent quelquefois, mais ils ne
+meurent jamais. Ils defient le goupillon des saints."
+
+Je lis dans un gros livre que, apres la mort de saint Valery, les
+habitants de la baie de la Somme retomberent dans l'idolatrie. Ils
+avaient revu les dames mysterieuses des sources, et ils etaient revenus
+a leurs premieres amours. Tant qu'il y aura des bois, des pres, des
+montagnes, des lacs et des rivieres, tant que les blanches vapeurs du
+matin s'eleveront au-dessus des ruisseaux, il y aura des nymphes, des
+dryades; il y aura des fees. Elles sont la beaute du monde: c'est
+pourquoi elles ne periront jamais.
+
+Voyez, la nuit tombe sur les toits. Un charme paisible, triste et
+delicieux, enveloppe les choses et les ames. Des formes pales flottent
+dans la clarte de la lune. Ce sont les nymphes qui viennent danser en
+choeur et chanter des chansons d'amour autour de la tombe du bon saint
+Valery.
+
+Saint-Valery-sur-Somme, 14 aout.
+
+Nous sommes ici dans un pays rude. La mer y est jaunatre; c'est a peine
+si parfois elle bleuit au loin, vers le large. La cote, toute boisee,
+est d'un vert sombre. Le ciel est gris et pluvieux. L'eau n'a pas de
+sourires et le vent n'a pas de caresses. Cette baie ou le vent du nord
+entre avec les goelettes norvegiennes chargees de planches et de fers
+bruts, Saint-Valery, ne plait point aux etrangers. Et c'est aussi pour
+cela qu'on l'aime. On y a la mer et les marins; on y voit tout le
+mouvement d'un petit port de commerce et d'une baie poissonneuse. On y
+vit au milieu des pecheurs. Ce sont de brave gens, des coeurs simples.
+Ils habitent le quartier de Cour gain. C'est le bien nomme, disent les
+gens du pays, car ceux qui y vivent gagnent peu. Le Courgain s'etend
+derriere la rue de la Ferte, sur une rampe assez rude. Des maisonnettes,
+qui auraient l'air de joujoux si elles etaient plus fraiches, se
+pressent les unes contre les autres, sans doute pour n'etre point
+emportees par le vent. La, on voit a toutes les portes de jolies tetes
+barbouillees d'enfants, et ca et la, au soleil, un vieillard qui
+raccommode un chalut, ou une femme qui coud a la fenetre derriere un pot
+de geranium. Cette population, me dit-on, souffre beaucoup en ce moment.
+
+Elle est ruinee par les pecheries etrangeres, qui jettent en abondance
+le poisson sur nos marches. Ces simples n'ont pas, pour le combat de la
+vie, d'autres armes que leur barque et leur filet. Ce sont de grands
+enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne connaissent point
+celles des hommes. En les voyant, on est pris de sympathie et d'amitie
+pour eux. La vie les use comme le temps use les pierres, sans toucher au
+coeur. La vieillesse meme ne les rend point avares. Ils s'aident les uns
+les autres. Ce sont les seuls pauvres qui ne s'evitent point entre eux.
+Justement je vois passer sous ma fenetre un ancien du pays. Il ressemble
+au pere Corot. Il est propre; il porte un petit anneau d'or a l'oreille.
+Le sel de la mer a tanne sa peau; le poids du chalut a courbe son
+echine.
+
+A sa vue, je ne puis me defendre d'un souvenir. Je me repete a moi-meme
+l'epitaphe qu'une poetesse grecque fit, au temps des Muses, pour un
+pauvre pecheur de Lesbos. Elle est composee de peu de mots. Le style
+austere et pur des vers en atteste l'antique origine. Je traduis
+litteralement ce distique funeraire:
+
+"Ici est la tombe du pecheur Pelagon. On y a grave une nasse et un
+filet, monuments d'une dure vie."
+
+Ainsi parle dans sa pitie sereine cette Muse grecque, qui ne pleure pas,
+parce que les larmes souilleraient sa beaute. Le vieux Pelagon jetait
+ses filets au pied des blancs promontoires. Il avait vu, dans ses rudes
+travaux, le vieillard des mers, le terrible Protee s'elever comme un
+nuage du sein des vagues. Il avait peut-etre entendu les sirenes chanter
+dans la mer bleue. La Manche n'a point de sirenes sur ses sables
+dangereux. Le blanc Protee n'erre point au pied des falaises a pic. Mais
+le vieux loup de mer, qui passe en ce moment sur le quai, a vu les ames
+des naufrages voler comme des mouettes a la pointe des lames; il a vu
+sur la terre des feux celestes, et peut-etre que Notre-Dame-de-Bon-Secours
+s'est montree a lui dans la brume de l'Ocean. Helas! a travers combien de
+fatigues le ciel lui a souri! Aujourd'hui, comme au temps de Sapho, la
+barque et le chalut sont les monuments d'une dure vie.
+
+Hier, un enfant de onze ans s'est noye dans la baie. Il etait originaire
+de Cayeux. Cayeux est un port de peche a trois lieues de Saint-Valery.
+Ce port est sans abri contre les vents de l'ouest et du nord-ouest, qui
+amenaient autrefois dans les rues tant de sable qu'on y enfoncait
+jusqu'aux genoux. Aujourd'hui les galets que la mer a amonceles forment
+une digue naturelle et protegent les maisons, ainsi qu'une partie des
+champs. C'est la que le bon saint Valery faillit mourir de fatigue et de
+froid quand il frappa a la porte de la maison ou un pretre se chauffait
+en compagnie d'un juge. La vie n'y est aisee pour personne. La pauvre
+famille dont je parle y souffrit cruellement. Plusieurs enfants
+moururent. Un d'eux, par un hasard inconcevable, se noya dans un baquet.
+Quand le pere et la mere vinrent s'etablir a Saint-Valery, de neuf
+enfants qu'ils avaient eus, il ne leur restait que le fils qui est mort
+hier et un aine appele sous les drapeaux. La mere, entetee dans le
+malheur et donnant a l'avenir la figure sombre du passe, repetait tous
+les jours avec epouvante:
+
+"Je sais que celui-ci se noiera comme les autres."
+
+De tels accidents sont rares a Saint-Valery. La baie et les bancs de
+sable prennent par an a peine une ou deux victimes. Pourtant la pauvre
+mere pleurait tous les jours son fils par avance.
+
+Vendredi, a quatre heures, il partit seul en barque, bien que ses
+parents le lui eussent defendu. Il se noya par un clair soleil, dans une
+mer calme, en vue de la maison ou il avait ete nourri et ou l'attendait
+sa mere. La maree ramena a la cote sa barque et ses vetements. Pendant
+huit heures, ses parents resterent les yeux fixes sur cette eau
+tranquille qui recouvrait le cadavre de leur fils. Enfin, au milieu de
+la nuit, la mer s'etant retiree, quinze ou vingt pecheurs s'en allerent
+avec des lanternes, par les sables, chercher le corps. Ils le trouverent
+dans un trou. Les crabes avaient deja devore une oreille et attaque la
+joue.
+
+On a porte aujourd'hui le petit cercueil sous un drap blanc, dans la
+vieille eglise qui domine la mer. Les femmes de Cayeux, avec les parents
+de l'enfant defunt, tenaient la tete du cortege; elles portaient la
+pelisse noire, commune autrefois a toutes les femmes de la Picardie et
+des Flandres. Elles ressemblaient ainsi, sur le chemin montueux de
+l'eglise, aux saintes femmes que peignaient les maitres flamands, au
+pied du Calvaire, en prenant leurs modeles sous leurs yeux. Les grandes
+pelisses ont passe par heritage des meres aux filles, et quelques-unes
+ont vu peut-etre d'un siecle d'humbles douleurs. Les jeunes Valericaines
+dedaignent aujourd'hui ce vetement traditionnel. Elles portent, aux
+grands jours de la vie, des chapeaux a la mode de Paris et se croient
+"braves" avec des mantelets garnis de jais, sur lesquels elles croisent
+leurs mains rouges.
+
+Le cortege entra sous le vieux porche et l'office des morts commenca.
+Derriere le cercueil, au poele blanc dont les cordons etaient tenus par
+quatre petits garcons, raidement habilles de gros drap noir, le pere et
+la mere se tenaient par le bras. L'homme ne pleurait plus. Mais on
+voyait que les larmes avaient coule longtemps sur le cuir fauve de ses
+joues. La tete renversee, il sanglotait. Les sanglots secouaient son
+long collier de barbe brise et ses hautes epaules. Ils donnaient a sa
+bouche un faux air de sourire, horrible a voir.
+
+Cependant il se balancait ainsi qu'un homme ivre, et il melait aux
+chants des psaumes et aux prieres de l'officiant une plainte lente,
+reguliere et douce, comme l'air d'une de ces chansons avec lesquelles on
+endort les petits enfants. Ce n'etait qu'un murmure, et l'eglise en
+etait pleine! Mais elle, la mere! debout, immobile, muette dans sa
+pelisse antique, elle tenait son capuchon baisse au-dessous de sa
+bouche, et sous ce voile elle amassait sa douleur.
+
+Quand l'absoute fut donnee, le cortege s'achemina vers Cayeux. C'est la,
+sous le vent de mer, qu'ils veulent que leur enfant repose. Croient-ils
+que cette terre, si dure aux vivants, sera douce aux morts? Ou plutot
+n'est-ce pas qu'ils gardent un tendre amour pour le rude pays ou ils
+sont nes et auquel ils portent aujourd'hui ce qu'ils avaient de plus
+cher? Nous vimes la petite troupe disparaitre lentement sur le chemin
+pierreux. Jamais, pour ma part, je n'avais contemple un si grand
+spectacle. C'est qu'il n'y a rien de plus grand au monde que la douleur.
+Dans les villes, elle se cache. Aujourd'hui, je l'ai vue au soleil, sur
+une colline qui ressemblait au calvaire.
+
+Ce dimanche les rues sont pavoisees. C'est la fete de la ville. De
+grandes affiches jaunes annoncent que des regates seront donnees sous le
+patronage du Yacht-Club de France. Les bateaux de Saint-Valery, de
+Cayeux courront. Des tribunes ornees des ecussons des villes rivales
+s'elevent sur le quai. Les habitants de la ville, de noir vetus, s'y
+groupent autour de leurs officiers municipaux. A onze heures et demie,
+un coup de canon annonce que la fete nautique commence. Au-dessus de la
+piece, un blanc flocon de fumee s'eleve tout droit dans l'air
+tranquille. On craint que les voiles manquent de vent. Mais, peu a peu,
+tandis que manoeuvrent les yachts et les clippers, une jolie brise
+"nord-oua" s'eleve et les bateaux de peche de Saint-Valery et du Crotoy
+se mettent en ligne par un temps favorable. Ce sont de bons marcheurs.
+Tous les jours ils sortent a la mer descendante. Ils vont trainer leur
+chalut sur les bancs qu'on voit emerger au loin a mesure que l'eau
+baisse et qui forment alors des ilots jaunes dans la mer verte ou bleue.
+Ils pechent la crevette grise qu'on trouve en abondance sur ces bancs
+entre la pointe du Hourdel et les dunes de Saint-Quentin. Ces petits
+bateaux animent la baie; ils en sont la vie, partant la joie. Le flot
+les ramene. C'est plaisir d'epier de loin leurs voiles grises, blanches
+ou noires, quand ils reviennent ensemble comme une compagnie d'oiseaux.
+
+16-18 aout.
+
+On a distribue aujourd'hui les prix aux filles de l'ecole. A la sortie,
+nous essuyons un grain. Les couronnes de lauriers et de chenes
+deteignent, a la pluie, sur le front et sur les joues des fillettes, qui
+deviennent horriblement livides. Elles communiquent par des baisers ce
+teint a leurs parents attendris. Tout le monde est vert.
+
+Il y a pour les filles, a Saint-Valery, deux ecoles communales dirigees
+par les soeurs de la Providence. Les Augustines tiennent, dans la ville,
+un pensionnat libre. Il n'y a point d'ecole laique de filles.
+
+Par contre, il n'y a pas d'ecole religieuse de garcons. Les deux ecoles
+communales de garcons ont ete laicisees dernierement. Les freres n'ont
+point ouvert d'ecole libre. Ils se sont retires de la ville, decevant
+ainsi, dans ses secretes esperances, la municipalite qui se flattait, en
+appelant un instituteur laique, de faire naitre une feconde emulation
+entre l'enseignement municipal et l'enseignement libre.
+
+Quant a l'obligation legale, elle n'a pas eu ici de resultats pratiques.
+La misere est une grande force. Que peut la loi contre elle? Comment
+empecher des gamins qui meurent de faim de voler des pommes de terre au
+lieu d'apprendre a lire? J'ai vu discuter au Senat la loi d'obligation.
+Le debat etait solennel. Il en sortit une grande loi. Mais je vois ici
+combien il est difficile de soumettre a cette loi de petits malheureux
+qui n'ont pas une culotte a mettre pour aller a l'ecole.
+
+Le soin genereux que nous prenons aujourd'hui d'instruire l'enfance
+n'etait pas aussi etranger a l'esprit de nos peres qu'on le croit
+communement. Je viens d'en trouver une nouvelle preuve dans le registre
+manuscrit des lettres et ordonnances concernant la ville de
+Saint-Valery, qui est conserve aujourd'hui a la mairie et que M. Vanier,
+conseiller municipal, m'a communique. On lit dans ce registre une lettre
+que le cardinal de Bourbon, gouverneur du Vimeu, ecrivit vers 1536, a
+ses "chers et bien ames" le maire et les echevins de Saint-Valery,
+touchant es "escolles" de la ville. Il leur rappelle qu'il entend garder
+"le droit de l'escollatre" qui lui appartient. Il veut que les ecoles
+soient pourvues "d'ung homme de bien et bonnes lettres". Et il n'a pas
+d'autre exigence. Si le personnage que l'echevinage lui propose "est
+suffisant", i l'agree. "Car, ajoute-t-il, je desire merveilleusement que
+vos enfants soient bien instruictz, car c'est le bien de vostre chose
+publique."
+
+Ce registre que j'ai sous les yeux, et qui embrasse la premiere moitie
+du XVIe siecle, contient aussi, a la date de 1533, une bien curieuse
+ordonnance relative "au peche d'adultere". Je vais la transcrire tout au
+long. Mais il faut d'abord rappeler que Saint-Valery etait au XVIe
+siecle un port de cabotage tres important. Si la ville avait ete vingt
+fois ruinee par les guerres, la baie etait une source de biens. A cette
+epoque ou la navigation naissante, deja hardie, grace a la decouverte de
+la boussole, et le commerce dans son premier essor, faisaient affluer la
+richesse sur nos cotes, on pouvait dire que la mer etait d'or. Devenus
+riches, les habitants de Saint-Valery eurent hate de jouir, et ils
+etalerent un luxe inconnu aux braves gens qui avaient defendu jadis leur
+forteresse contre les Anglais. Les dames porterent des etoffes et des
+fourrures venues des Indes ou de l"Amerique, des soies, des laines
+magnifiques. Ainsi parees, on les trouva plus jolies. On les aima
+beaucoup; elles se laisserent aimer. Aussi les moeurs devinrent tres
+relachees dans cette ville aujourd'hui simple, rude et modeste. C'est
+pourquoi la municipalite rendit en 1533 l'ordonnance suivante dont le
+lecteur entendra sans trop de peine, je le crois, le vieux francais,
+encore qu'un peu picard.
+
+Je reproduis fidelement le texte original, tel que je le lis sur le
+registre qui m'a ete gracieusement communique:
+
+"Considerant la justice tant ecclesiastique que temporelle, que Nostre
+Seigneur Jesucrist est journellement offense en ceste paroisse de
+plusieurs crimes et enormes vices qui se y perpetrent et principalement
+au peche d'adultere par plusieurs personnes hommes et femmes maries qui
+sont tous publicques et manifestes. Pour lesquelz crimes et villains
+peches sommes appertement menaches de l'ire de Dieu, a este advise et
+conclud tant de monseigneur l'official que par les bailly et maieur de
+ceste ville quil sera faicte deffense generale tant en l'eglise que es
+lieux publicquez que nulz hommes ne femmes maries ne aient plus a
+commetre adultere a paine de estre mis en une brincqueballe qui sera
+faicte et mise sur ung des flos de ceste ville et illec tombez et
+plonges testes et corps. Assavoir pour la premiere fois que il sera
+trouve et sceu que ilz auront adultere ou pourront estre trouvez en lieu
+suspect de tel vice, par trois fois dedens ledit flos et de soixante
+sols parisis d'amende pour estre donnee pour Dieu aux povres et aux
+denuntiateurs et accusateurs de telz crimez. Et pour la seconde fois de
+estre fustiguez par les carfours de ceste ville par la main du bourreau
+et banys de ladicte ville et paroisse e leurs biens confisques, esperant
+que moiennant telles pugnitions l'ire de Dieu Notre Seigneur sera
+apaisee."
+
+Il est peut-etre utile de dire ce que c'est que cette brincqueballe sur
+laquelle on mettait les victimes des passions de l'amour. Une
+brincqueballe est, en langage picard, le levier qui sert sur les navires
+a faire jouer le piston de la pompe. Quant aux "flots" de la ville, ce
+sont de grandes citernes. Les magistrats valericains punissaient par
+l'eau ces memes "peches" que Dante vit chaties dans l'enfer par le
+souffle du vent. Le flot dans lequel on trempait les pecheurs charnels
+se voit encore proche la porte Guillaume. Il vient d'etre mis a sec. La
+municipalite a decide que ce flot serait conserve comme monument
+historique.
+
+La fete communale du 15 aout a amene ici quelques forains qui campent
+sur la petite place des Pilotes. Des somnambules et des tireuses de
+cartes ont detele leur voiture garnie d'un lit blanc. La femme sauvage
+est venue aussi. Une peinture deployee le long de la baraque la
+represente devorant la chair palpitante d'un homme blanc. En realite la
+femme sauvage est une pauvre fille qu'on a ciree comme une botte et qui
+garde, sous le cirage, un air de candeur et d'innocence. Elle a des yeux
+bleus d'une inalterable douceur. Elle est la vivante image de la
+faiblesse, de la souffrance paisible et de la resignation, et c'est elle
+qui fait la femme anthropophage! Voila un grand exemple du desordre qui
+regne sur cette terre.
+
+L'orgue des chevaux de bois ronfle toute la soiree sur la place des
+Pilotes, et mele au bruit des lames qui brisent des airs de bals de
+barriere. Les chevaux, assieges par de jolies demoiselles de Paris, et
+par des petits pecheurs deguenilles, tournent sans repit.
+
+J'ai longtemps medite sur les chevaux de bois. Je voudrais les etudier
+methodiquement. Mais la grandeur du sujet m'effraie. Et j'y decouvre
+d'abord une grande difficulte. Si l'on s'efforce de definir les diverses
+sensations qui affectent douloureusement l'organisme humain on peut
+esperer d'y reussir. Quand nous disons par exemple qu'une douleur est
+aigue ou qu'elle est sourde, qu'elle est lancinante ou fulgurante, nous
+nous faisons entendre assez bien. On eprouve au contraire un
+insurmontable embarras a representer par des mots les sensations
+agreables; celles memes qui, resultant du jeu regulier des organes, sont
+usuelles et frequentes, echappent aux approximations du langage
+articule. Dire que ces sensations sont vives ou qu'elles sont douces,
+c'est ne rien dire; les termes, fort usites, de delices et de
+transports, sont vagues. Il parait donc qu'au physique le plaisir est
+plus indistinct que la douleur. Pour cette raison sans doute, je
+desespere de rendre tres sensible, par le seul moyen du discours, le
+plaisir que procurent les chevaux de bois. Il est certain, toutefois,
+que ce plaisir est grand. De leur cercle mouvant jaillissent des cris de
+volupte qui percent le bruit de l'orgue et des trombones. Et apres
+quelques tours de la machine ce ne sont que regards noyes, levres
+humides, tetes pamees. Les jeunes femmes y prennent l'expression que la
+statuaire antique donne aux Bacchantes. Et moins habiles a la volupte,
+les petits enfants, roides et la joue empourpree, restent graves, en
+proie a un dieu inconnu. Je ne parle point de ceux qui ont mal au coeur.
+Il s'en trouve. Mais c'est un cas particulier. Je m'en tiens au general.
+Grands et petits, ce qu'ils eprouvent est vaguement delicieux.
+
+Sur le cheval de bois, sur la montagne russe, sur l'escarpolette, ils
+sont remues, secoues, agites, tout leur etre resonne, la circulation est
+activee; ils se sentent mieux vivre. Ils jouissent du jeu facile de
+leurs organes, ils soupirent, ils expirent; des caresses invisibles, des
+caresses interieures, les font tressaillir: ils sont heureux.
+
+Le cheval de bois durera autant que l'humanite, parce qu'il repond a un
+instinct profond de l'enfance et de la jeunesse, ce desir de mouvement,
+ce besoin de vertige, cette secrete envie d'etre emporte, berce, ravi,
+qu'on eprouve aux heures enfantines, aux heures virginales. Plus tard,
+nous redoutons ces machines a mouvement; nous craignons que le moindre
+choc ne ranime en nous des souffrances engourdies. Mais dans l'age divin
+des chevaux de bois, toute secousse eveille une volupte.
+
+
+Saint-Valery, 22 aout.
+
+Aujourd'hui, j'ai vu celebrer de ma fenetre, sur le quai, l'humble fete
+de la benediction d'un bateau. C'etait un petit canot de peche. Le
+pavillon francais flottait a son mat. A bord, une table, couverte d'une
+nappe blanche, portait un gateau, une bouteille de vin et des verres. Un
+pretre, precede d'un bedeau, entra dans l'embarcation pour la benir. Un
+chantre et un enfant de choeur y prirent place apres lui, ainsi que le
+patron de la barque et sa femme. Ces deux bonnes gens gardaient, dans
+leurs pauvres vetements de fete, une raideur simple et une gravite
+naive. Ils n'etaient plus jeunes ni l'un ni l'autre. Brunis et durcis
+dans le travail, ils rappelaient, par la rude simplicite de leur
+attitude, les statues des vieux ages. Le pretre prit, sur un plateau que
+lui presenta l'enfant de choeur, une poignee de sel et de ble, et il la
+sema dans la barque afin d'y semer en meme temps la force et
+l'abondance. Puis il trempa dans l'eau benite un rameau de buis, image
+du rameau que la colombe apporta dans l'arche, aspergea la barque, et,
+la nommant par son nom, la benit.
+
+Le chantre entonna alors le Te Deum. Il chanta ensuite le psaume cent
+six et l'Ave maris stella. Quand il eut fini, la femme du pecheur coupa
+le gateau qui avait ete beni en meme temps que la barque; elle versa du
+vins dans les verres et offrit a boire et a manger au pretre ainsi qu'a
+tous les assistants.
+
+Il est d'usage, lors de la benediction des grands bateaux, de casser sur
+l'etrave une bouteille pleine. Cet usage n'est pas suivi par les pauvres
+patrons des petits canots de peche. Ils disent qu'il vaut mieux boire le
+vin que de le perdre. J'ai demande a un vieux marin ce que signifiait
+cette bouteille cassee. Il m'a repondu en riant que l'etrave glisse
+mieux dans la mer quand elle a ete d'abord bien arrosee. Puis, reprenant
+sa gravite ordinaire, il a ajoute:
+
+"C'est mauvais signe quand la bouteille ne se brise pas. Il y a dix ans,
+j'ai vu benir un grand bateau. La bouteille glissa sur l'etrave et ne se
+cassa pas. Le bateau se perdit a son premier voyage."
+
+Et pourquoi casse-t-on une bouteille avant de lancer un bateau a la mer?
+Pourquoi? Pour la raison qui fit que Polycrate jeta son anneau a la mer,
+pour faire la part du malheur. On dit au malheur: "Je te donne ceci. Il
+faut t'en contenter. Prends mon vin et ne me prends plus rien." C'est
+ainsi que les Juifs fideles aux coutumes antiques brisent une tasse
+quand ils se marient. La bouteille cassee, c'est une ruse d'enfant et de
+sauvage, c'est la malice du pauvre homme qui veut jouer au plus fin avec
+la destinee.
+
+
+Eu, 23 aout.
+
+Du haut de la colline de Saint-Laurent, nous decouvrons la ville d'Eu,
+paisiblement couchee dans le creux d'un vallon. Elle est charmante ainsi
+avec ses toits pointus, ses rues tortueuses et le clocher en charpente
+de son elegante eglise. Nous la contemplons dans une sorte de
+ravissement. C'est qu'aussi la vue a vol d'oiseau d'une jolie ville est
+un spectacle aimable et touchant, ou l'ame se plait. Des pensees
+humaines montent avec la fumee des toits. Il y en a de tristes, il y en
+a de gaies; elles se melent pour inspirer toutes ensemble une tristesse
+souriante, plus douce que la gaiete. On songe:
+
+"Ces maisons, si petites au soleil que je puis les cacher toutes en
+etendant seulement la main, ont pourtant abrite des siecles d'amour et
+de haine, de plaisir et de souffrances. Elles gardent des secrets
+terribles, elles en savent long sur la vie et la mort. Elles nous
+diraient des choses a pleurer et a rire, si les pierres parlaient. Mais
+les pierres parlent a ceux qui savent les entendre. La petite ville dit
+aux voyageurs qui la contemplent du haut de la colline:
+
+"Voyez; je suis vieille, mais je suis belle; mes enfants pieux ont brode
+sur ma robe des tours, des clochers, des pignons denteles et des
+beffrois. Je suis une bonne mere; j'enseigne le travail et tous les arts
+de la paix. Je nourris mes enfants dans mes bras. Puis, leur tache
+faite, ils vont, les uns apres les autres, dormir a mes pieds, sous
+cette herbe ou paissent les moutons. Ils passent; mais je reste pour
+garder leur souvenir. Je suis leur memoire. C'est pourquoi ils me
+doivent tout, car l'homme n'est l'homme que parce qu'il se souvient. Mon
+manteau a ete dechire et mon sein perce dans les guerres. J'ai recu des
+blessures qu'on disait mortelles. Mais j'ai vecu parce que j'ai espere.
+Apprenez de moi cette sainte esperance qui sauve la patrie. Pensez en
+moi pour penser au dela de vous-memes. Regardez cette fontaine, cet
+hopital, ce marche que les peres ont legues a leurs fils. Travaillez
+pour vos enfants comme vos aieux ont travaille pour vous. Chacune de mes
+pierres vous apporte un bienfait et vous enseigne un devoir. Voyez ma
+cathedrale, voyez ma maison commune, voyez mon Hotel-Dieu et venerez le
+passe. Mais songez a l'avenir. Vos fils sauront quels joyaux vous aurez
+enchasses a votre tour dans ma robe de pierre."
+
+Mais, pendant que j'ecoute parler la ville, nos chevaux descendent la
+rampe de la colline, et voici que notre break traverse la grande rue au
+milieu du silence et de la solitude. On dirait que la ville d'Eu dort
+depuis cent ans. L'hotel ou nous descendons a eteint ses fourneaux. En
+demandant a dejeuner au malheureux aubergiste, nous l'embarrassons
+visiblement.
+
+Aussi bien la ville d'Eu a-t-elle peu d'attraits pour retenir les
+visiteurs, aujourd'hui que le chateau et le parc sont fermes. On ne se
+promene plus sous les hetres plantes pour les Guises. Le parc, autrefois
+ouvert au public les jeudis et les dimanches, est interdit a tous les
+promeneurs. On ne visite plus le chateau. Il faut se contenter d'en voir
+la facade, a travers la grille de la cour. Cette facade, de brique et de
+pierre, ne doit qu'a la hauteur de ses toits son aspect monumental. Elle
+est plate, lourde et vulgaire. Ainsi la concut Fontaine, qui restaura le
+chateau pour le duc d'Orleans en 1821.
+
+Fontaine avait d'ordinaire peu de respect pour les oeuvres des vieux
+maitres macons. Il jugea que les facades du chateau d'Eu etaient faites
+sans methode et, comme il le dit lui-meme, il les rectifia. Il les
+rectifia si bien que le chateau a maintenant l'air d'une caserne.
+
+Nos gouts sont bien changes depuis le temps de Percier et de Fontaine.
+Un chateau n'est jamais assez vieux pour nous, mais l'architecte n'a pas
+moins d'occasions que jadis de pratiquer son art funeste. Autrefois, il
+demolissait pour rajeunir; maintenant, il demolit pour vieillir. On
+remet le monument dans l'etat ou il etait a son origine. On fait mieux:
+on le remet dans l'etat ou il aurait du etre.
+
+C'est une question de savoir si Viollet-le-Duc et ses disciples n'ont
+point accumule plus de ruines en un petit nombre d'annees, par art et
+methode, que n'avaient fait, par haine ou mepris, durant plusieurs
+siecles, les princes et les peuples, degoutes a l'envi des vestiges d'un
+passe qui leur semblait barbare. C'est une question de savoir si nos
+eglises du moyen age n'eurent pas a souffrir aussi cruellement du zele
+indiscret des nouveaux architectes que de cette longue indifference qui
+les laissait vieillir tranquilles. Viollet-le-Duc obeissait a une idee
+vraiment inhumaine quand il se proposait de ramener un chateau ou une
+cathedrale a un plan primitif qui avait ete modifie dans le cours des
+ages ou qui, le plus souvent, n'avait jamais ete suivi. L'effort en
+etait cruel. Il allait jusqu'a sacrifier des oeuvres venerables et
+charmantes et a transformer, comme a Notre-Dame de Paris, la cathedrale
+vivante en cathedrale abstraite. Une telle entreprise est en horreur a
+quiconque sent avec amour la nature et la vie. Un monument ancien est
+rarement d'un meme style dans toutes ses parties. Il a vecu, et tant
+qu'il a vecu il s'est transforme. Car le changement est la condition
+essentielle de la vie. Chaque age l'a marque de son empreinte. C'est un
+livre sur lequel chaque generation a ecrit une page. Il ne faut alterer
+aucune de ces pages. Elles ne sont pas de la meme ecriture parce
+qu'elles ne sont pas de la meme main. Il est d'une fausse science et
+d'un mauvais gout de vouloir les ramener a un meme type. Ce sont des
+temoignages divers, mais egalement veridiques.
+
+Il y a plus d'harmonies dans l'art que n'en concoit la philosophie des
+architectes restaurateurs. Sur la facade laterale d'une eglise, entre
+les grands bonnets d'eveque de deux vieux arcs en tiers-point, un
+portique de la Renaissance dresse elegamment les ordres de Vitruve et
+s'accompagne d'anges graciles, aux tuniques legeres. Cela fait une belle
+harmonie. Sous une corniche de fraisiers et d'orties, tailles au temps
+de saint Louis, une petite porte Louis XV etale ses rocailles frivoles
+et ses coquilles, devenues austeres avec l'age. Cela encore fait une
+belle harmonie. Une nef magnifique du XIVe siecle est lestement enjambee
+par un jube charmant de l'epoque des Valois; a une branche du transept,
+sous la pluie de pierreries d'une verriere du premier age, un autel de
+la decadence hausse ses colonnes torses de marbre rouge ou courent des
+pampres d'or, ce sont la des harmonies. Et quoi de plus harmonieux que
+ces tombeaux de tous les styles et de toutes les epoques, multipliant
+les images et les symboles sous une de ces voutes qui tiennent de la
+geometrie, dont elles procedent, une beaute absolue.
+
+Je me rappelle avoir vu sur un des bas-cotes de Notre-Dame de Bordeaux
+un contrefort qui, par la masse et les dispositions generales, ne
+differe pas beaucoup des contreforts plus anciens qui l'environnent.
+Mais pour le style et l'ornementation, il est tout a fait singulier. Il
+n'a ni ces pinacles, ni ces clochetons, ni ces longues et etroites
+arcades aveugles qui amincissent et allegent les contreforts voisins. Il
+est decore, celui-la, de deux ordres renouveles de l'antique, de
+medaillons, de vases. Ainsi l'a concu un contemporain de Pierre
+Chambiges et de Jean Goujon, qui se trouvait conducteur des travaux de
+Notre-Dame au moment ou un des arcs primitifs se rompit. Cet ouvrier,
+qui avait plus de simplicite que nos architectes, ne songea pas, comme
+ils l'eussent fait, a travailler dans le vieux style perdu; il ne tenta
+point un pastiche savant. Il suivit son genie et son temps. En quoi il
+fut bien avise. Il n'etait guere capable de travailler dans le gout des
+macons du XIVe siecle. Plus instruit, il n'aurait produit qu'une
+insignifiante et douteuse copie. Son heureuse ignorance l'obligea a
+avoir de l'invention. Il concut une sorte d'edicule, temple ou tombeau,
+un petit chef-d'oeuvre tout empreint de l'esprit de la Renaissance
+francaise. Il ajouta ainsi a la vieille cathedrale un detail exquis,
+sans nuire a l'ensemble. Ce macon inconnu etait mieux dans la verite que
+Viollet-le-Duc et son ecole. C'est miracle que, de nos jours, un
+architecte tres instruit n'ait pas jete bas ce contrefort de la
+Renaissance pour le remplacer par un contrefort du XIVe siecle.
+
+L'amour de la regularite a pousse nos architectes a des actes de
+vandalisme furieux. J'ai trouve a Bordeaux meme, sous une porte cochere,
+deux chapiteaux a figures qui y servaient de bornes. On m'expliqua
+qu'ils venaient du cloitre de *** et que l'architecte charge de
+restaurer ce cloitre les avait fait sauter pour cette raison que l'un
+etait du XIe siecle et l'autre du XIIIe, ce qui n'etait point tolerable,
+le cloitre datant du XIIe, et devant y etre severement ramene. En raison
+de quoi l'architecte les remplaca par deux chapiteaux du XIIe. Cela
+s'appelle un faux. Tout faux est haissable.
+
+Ingenieux a detruire, les disciples de Viollet-le-Duc ne se contentent
+pas de detruire ce qui n'est pas de l'epoque adoptee par eux. Ils
+remplacent les vieilles pierres noires par des blanches, sans raison,
+sans pretexte. Ils substituent des copies neuves aux motifs originaux.
+Cela encore, je ne le leur pardonne pas; c'est pour moi une douleur de
+voir perir la plus humble pierre d'un vieux monument. Si meme c'est un
+pauvre macon tres rude et malhabile qui l'a degrossie, cette pierre fut
+achevee par le plus puissant des sculpteurs, le temps. Il n'a ni ciseau,
+ni maillet: il a pour outils la pluie, le clair de lune et le vent du
+nord. Il termine merveilleusement le travail des praticiens. Ce qu'il
+ajoute ne se peut definir et vaut infiniment.
+
+Didron, qui aima les vieilles pierres, inscrivit peu de temps avant sa
+mort, sur l'album d'un ami, ce precepte sage et meprise: "En fait de
+monuments anciens, il vaut mieux consolider que reparer, mieux reparer
+que restaurer, mieux restaurer qu'embellir; en aucun cas, il ne faut
+ajouter ni retrancher."
+
+Cela est bien dit. Et si les architectes se bornaient a consolider les
+vieux monuments et ne les refaisaient pas, ils meriteraient la
+reconnaissance de tous les esprits respectueux des souvenirs du passe et
+des monuments de l'histoire. Le Treport, 23 aout.
+
+Nous sommes emerveilles de la beaute du spectacle. Nous avons devant
+nous Mers et sa blanche falaise; a notre droite, des prairies aux pentes
+desquelles paissent les boeufs et les moutons; a gauche, la mer, ou
+glissent des barques dont les voiles sont nouees en festons. A nos
+pieds, la jetee. Elle est couverte de la foule diversement coloree des
+baigneurs et des baigneuses. Les berets rouges, blancs ou bleus, les
+robes claires, les chapeaux de paille brillent au soleil. Tout cela a
+des papillotements joyeux. Soudain, une exclamation bruyante s'eleve,
+les chapeaux volent en l'air. C'est un torpilleur qui quitte le port,
+franchit l'ecluse et gagne le large pour aller a Boulogne. Il en passe
+trois, et c'est trois fois le meme enthousiasme. Trois fois on crie, on
+salue; trois fois, les chapeaux, les mouchoirs, les ombrelles s'agitent.
+
+Les torpilleurs sont populaires. Ils sont aimes sans doute parce qu'ils
+ont l'air terrible, et qu'ils flattent cette douce esperance de carnage
+qui sourit mollement au fond du coeur paisible des bourgeois. En verite,
+ils ne sont pas jolis; ils ressemblent a une baleine, mais a une baleine
+comme il n'y en a pas, a une baleine cuirassee, jetant une fumee noire
+au lieu d'eau par les events.
+
+Naguere, en voyant un torpilleur qui mouillait dans les eaux de la
+Seine, a la hauteur du quai d'Orsay, M. Renan souhaitait qu'on donnat le
+commandement des torpilleurs non a des marins, mais a des savants et a
+des philosophes, qui pussent y mediter les verites eternelles en
+attendant le moment de sauter en l'air. L'existence de ces hommes
+extraordinaires eut concilie l'inconciliable. Soldats contemplatifs, ils
+eussent satisfait l'ideal par leur vie et le reel par leur mort. C'est
+une excellente idee, mais qui n'entrera pas facilement dans la tete d'un
+ministre de la marine. Et je crains aussi que les philosophes ne soient
+pas tentes excessivement d'entrer, comme Jonas, dans ces
+vaisseaux-poissons.
+
+
+
+
+IV
+
+NOTRE-DAME DE LIESSE
+
+
+Saint-Thomas, 11 aout.
+
+Ce coin du Laonnais n'a pas de larges horizons. Mais le sol y fait des
+plis gracieux et il est seme de bouquets d'arbres. Le petit chemin blanc
+qui passe devant ma porte et se parfume de menthe en se creusant vers la
+prairie humide s'en va, par les champs de trefle, d'avoine et de
+betteraves, au bois ou le Petit Chaperon Rouge cueille encore la
+noisette. On a plaisir a suivre chaque matin ce sentier etroit et
+sinueux, si l'on pense que c'est assez de joie et de gloire en une
+promenade que de visiter la reine des pres dans son humble majeste, et
+de respirer le chevrefeuille qui suspend aux buissons ses guirlandes
+parfumees.
+
+Hier, j'ai trouve au milieu de ce sentier un petit herisson immobile et
+tout en boule. Il etait blesse. Je le pris dans ma poche et le portai a
+la maison, ou une goutte de lait le ranima. Il montra son groin noir,
+qui a l'air d'etre taille dans une truffe. Il ouvrit les yeux, et j'eus
+la faiblesse de me croire le bon Samaritain. Ce matin, mon ami courait
+dans le jardin, flairant la terre humide, et toutes les piques de son
+dos reluisaient. La rencontre d'un herisson; moins encore, un brin de
+serpolet a l'oree d'un bois, une vieille epitaphe dans un cimetiere de
+village, suffit a l'amusement de la journee d'un solitaire.
+
+Nous avons ici un camp de Cesar et une petite montagne qu'un jour
+Gargantua laissa tomber de sa hotte. Mais ce qu'il y a de plus
+admirable, c'est un fau (fagus) tres grand et parfaitement rond, qui
+donne des faines d'un gout delicieux, si j'en crois les paysans. Le
+hetre de Domremy que hantaient les fees et ou les filles du village
+suspendaient des guirlandes et des chapeaux de fleurs, n'etait ni plus
+beau ni plus venerable. Je regrette le temps ou l'on rendait un culte
+aux arbres et aux fontaines. J'aurais, en ce temps la, noue
+precieusement aux branches de ce beau fau des statuettes de terre cuite
+avec des bandelettes de laine, et peut-etre meme aurais-je su attacher
+au tronc un tableau portant une epigramme votive en vers imites
+d'Ausone. Ce hetre, illustre dans le pays, s'eleve sur la hauteur entre
+Saint-Thomas et Saint-Erme, dont l'eglise est miserable et charmante
+avec son mince clocher d'ardoises, sont toit rustique, son porche
+renaissance, qui s'emiette a la pluie, et sa girouette ou l'on voit le
+grand saint Antoine et son cochon finement decoupes. A l'interieur, dans
+la nef tronquee et nue, sur un chapiteau roman, un oiseau becquetant une
+grappe de raisin est reste comme l'unique temoin des jours ou l'eglise
+de Saint-Erme s'elevait dans sa robe blanche au-dessus d'un peuple
+fidele. Du XIe siecle au XVe, les eglises de Soissons, de Reims et de
+Laon florissaient splendidement dans la Gaule chretienne, et si l'on
+aime a vivre dans le passe, ce pays de Laon plait par d'antiques
+souvenirs. Les pierres y parlent sous le mousse et sous la giroflee. A
+une lieue d'ici, vers Soissons, est Corbeny, ou les rois de France, au
+retour du sacre, venaient toucher les ecrouelles. A trois lieues au
+nord, en terre de Picardie, on trouve Notre-Dame de Liesse, qui fut dans
+l'ancienne France un lieu de pelerinage tres frequente.
+
+Belleforest dit au premier tome de sa Cosmographie, publiee en 1575:
+
+"Non loin de Laon est cette place tant renommee de Lyance ou Lyesse pour
+le temple sacre de la glorieuse mere de notre Dieu, la Vierge Marie, le
+pelerinage ancien de nos rois, et ou Dieu fait de grands miracles pour
+l'amour et par les merites de celle qu'il a choisie pour sa mere."
+
+On suit, pour aller d'ici a Liesse, une route crayeuse qui traverse une
+plaine seche, semee de vieux moulins a vent aux ailes decharnees, et
+coupee ca et la par des bouquets de bouleaux. Le vent courbe l'avoine
+naine. Tandis que le cocher me montre du bout de son fouet l'horizon
+plat et triste, et me conte l'histoire du meunier qui s'est pendu dans
+son moulin et du percepteur assassine sur la route, nous voyons a notre
+gauche, a travers un rideau d'arbres, le chateau de Marchais, bati sous
+Charles IX par le cardinal de Lorraine. Encore deux kilometres a peine,
+et nous rencontrons, sur notre droite, les trois ormes qui ombragent une
+petite chapelle grillee et qu'on nomme les Trois-Chevaliers. Et tout de
+suite les roues de la carriole resonnent sur le pave desert d'une rue de
+village aux maisons basses a grands pignons. Nous sommes a Notre-Dame de
+Liesse, autrefois si frequentee et maintenant delaissee et tombee dans
+un morne abandon. Notre-Dame de Lourdes a fait grand tort a la dame de
+Liesse comme a toutes les saintes Vierges de l'ancienne France. Cette
+belle dame de Lourdes, avec son echarpe bleue, attire dans sa ville
+d'eau tous les pelerins, et il n'est bruit que d'elle. Une dame pieuse,
+qui regrette les vieux sanctuaires, me disait: "On ne peut le nier:
+cette Vierge de Lourdes est obligeante, serviable, entendue, empressee,
+je dirai meme obsequieuse. Elle se multiplie pour se rendre utile. Elle
+guerit les malades, recommande les jeunes gens a leurs examens, fait des
+mariages et vend du chocolat. Entre nous, je la trouve un peu
+intrigante."
+
+La Vierge de Liesse ne sait pas si bien faire ses affaires. Elle est
+oubliee; cela s'apercoit tout de suite quand on entre dans la petite
+ville endormie. On me dit qu'elle se reveillera le mois prochain, lors
+des grands pelerinages; mais je vois bien qu'autrefois visitee par les
+rois, elle n'attire plus, meme en ses grandes feeries, que quelques
+bonnes dames de Reims, de Laon et Saint-Quentin.
+
+Elle eut ses beaux jours. Tout passe; La Notre-Dame de Lourdes passera
+comme elle. C'est une reflexion propre a consoler la Notre-Dame de
+Liesse de son irremediable declin. La poussiere, une lente poussiere,
+recouvre les petites boutiques voisines de l'eglise ou s'etalent, sous
+des vitres ternes, des medailles, des images, des chapelets et des
+scapulaires. Au XVe siecle, on vendait sous l'auvent de ces maisonnettes
+de belles medailles de plomb ou d'etain a bordure ajouree, que les
+bonnes gens cousaient a leur chapeau clabaud. Louis XI faisait comme
+eux, et parmi les medailles qu'il portait a son bonnet, soyez sur qu'il
+se trouvait celle de Notre-Dame de Liesse, a qui le pieux roi avait une
+devotion singuliere.
+
+Ce qu'il y a aujourd'hui de plus etrange dans ces boutiques, ce sont des
+bouteilles fermees au chalumeau ou flottent dans de l'eau, suspendues a
+des boules creuses par un fil de verre, les attributs de la Passion: la
+croix, les clous, l'eponge de fiel, la lance, le sceptre de roseau, la
+couronne d'epines, la sainte face, et le soleil qui se voila, et la lune
+qui parut quand le mystere fut consomme. Ces petites pieces de verre
+colore ont la naivete des jouets d'enfant. Ils amusent par l'idee qu'il
+est des ames assez ingenues pour admirer une merveille si barbare.
+L'eglise, dont il subsiste quelques parties du XVe siecle, est petite.
+Le portail, surmonte d'une large fenetre cintree et d'un pignon flanque
+de deux clochetons, a l'air assez avenant, et il suffit d'aimer les
+vieilles pierres pour admirer sur les contreforts, des deux cotes de la
+fenetre, deux heaumes sculptes, expressifs comme des visages avec leur
+petit crane pointu, leur nez en bec d'oiseau, leur lippe narquoise et
+leur enorme encolure. Mais ce ne sont la que des bagatelles, et l'on
+voit bien que nous sommes en vacances.
+
+En entrant dans l'eglise, le regard s'arrete sur un beau jube de la
+Renaissance qui tend, dans la nef, son arche elegante de pierre blanche
+et de marbre noir. Sur la balustrade de ce jube s'elevent quatre statues
+peintes. Elles sont dans le gout affreux de la Restauration et
+representent trois chevaliers, avec de superbes panaches, et une belle
+demoiselle habillee a la turque. Ils sont tous quatre tres ridicules et
+semblent jouer Zaire devant la duchesse d'Angouleme. Je vous dirai tout
+a l'heure qui sont ces trois chevaliers et cette jeune musulmane. Qu'il
+vous suffise de savoir pour le moment qu'ils rapporterent d'Egypte
+l'image miraculeuse qu'on venere depuis lors dans l'eglise ou nous
+sommes.
+
+Il faut passer sous le jube pour voir la petite Vierge de Liesse assise
+dans le choeur au-dessus de l'autel. C'est une Vierge noire. J'ai
+toujours eu beaucoup de gout et de curiosite pour les Vierges noires,
+qui sont toutes fort anciennes. Elles ont des manteaux en forme
+d'abat-jour. Elles sont evasees et courtes. Cela tient a ce qu'elles
+sont assises et qu'on les habille comme si elles etaient debout, et il y
+a la un mepris touchant de la forme humaine. Les Grecs avaient aussi
+leurs idoles noires. C'etait, comme les notres, des statues de bois
+informes et prodigieuses. Ils en attribuaient l'origine a Dedale, et ils
+veneraient ces rudes images noircies par le temps. Ils les couvraient
+aussi de voiles precieux. Les cultes se ressemblent plus qu'on ne croit.
+Si, par une operation magique, la vieille paysanne, que je vois ici
+machant des prieres sous son capuchon de laine, etait transportee
+subitement a Pessinonte, dans le sanctuaire releve et rendu aux mysteres
+antiques, elle acheverait sans trop de surprise, au pied de la Bonne
+Deesse, l'oraison commencee devant la Sainte Vierge. Il faut tout dire:
+la veritable Vierge noire de Liesse fut brulee en 1793, et celle qui la
+remplace n'est, a mon gre, ni assez naive ni assez antique. On assure
+qu'un peu du bois de l'ancienne, tire du feu, a ete retrouve et mis dans
+la nouvelle, et les devots peuvent en recevoir quelque consolation, car
+ils estiment ce bois plus excellent que celui de l'arche de Noe. Mais
+qui rendra la petite idole vetue d'un abat-jour a ceux qui estiment,
+avec l'eveque Synesius, que toutes les antiquites sont venerables?
+
+C'est au fond de l'eglise, a gauche, dans la sacristie batie sous Louis
+XIII, qu'est le tresor, aujourd'hui bien appauvri, de Notre-Dame de
+Liesse: des coeurs en vermeil, des montres avec la chaine, de ces
+grosses montres d'argent qu'on appelle oignons, une pendule a sujet, des
+batons et des bequilles, quelques vieilles croix d'honneur, un
+hausse-col de capitaine, deux paires d'epaulettes. J'ai decouvert dans
+un coin de la sacristie, avec attendrissement, une de ces bouteilles
+dont nous parlions tout a l'heure, qui ont le goulot soude et dans
+lesquelles nagent des emblemes en verroterie. Sans doute, la bonne femme
+qui fit ce present a la Vierge noire, lui dit: "Pour votre petit,
+madame!" Et, en effet, Notre-Dame de Liesse tient sur ses genoux un
+enfant Jesus debout et les bras ouverts. Mais on chercherait en vain
+dans ce pauvre tresor, ou l'araignee tend sa toile, le coeur d'or
+apporte par l'abbesse de Jouarre, les villes d'argent apportees par les
+cites de Bourges, de Reims, de Mezieres, d'Amiens, de Laon et de
+Saint-Quentin, le navire de la municipalite de Dieppe, le bras d'argent
+du capitaine de Hale, le navire d'Henriette de France, reine
+d'Angleterre, et la mamelle d'or de la reine de Pologne. Ces dons
+precieux ont disparu. Louis XIV fit fondre et envoyer a la Monnaie ce
+qui restait, en 1690, du tresor de Notre-Dame de Liesse. Il fallait
+sauver la patrie. Il fallait aussi la sauver en 1792. Les memes
+necessites commandent les memes actes.
+
+C'est en faisant des guerisons que la petite Notre-Dame noire du pays de
+Laon s'etait surtout enrichie. Elle delivrait aussi les possedes. On
+raconte qu'une femme de Vervins, nommee Nicole, qui donnait tous les
+signes de la possession, fut conduite a Liesse et y eprouva un grand
+soulagement. Mais son entiere delivrance, assure le chanoine Villette,
+qui florissait a la fin du XVIIe siecle, ne fut achevee que plus tard,
+dans l'eglise cathedrale de Laon, par les soins de l'eveque. Belzebuth
+parut aux yeux de Monseigneur et lui fit un aveu qui dut lui couter:
+
+"La Vierge Marie, lui dit-il en confidence, vient de m'enlever le
+secours de vingt-six de mes compagnons en les faisant sortir du corps de
+cette femme."
+
+Notre-Dame de Liesse rendit au sire de Couci ses deux enfants qui
+etaient perdus. C'est elle qui, invoquee par un larron qu'on pendait,
+vint, de ses bras qui avaient porte Jesus, soutenir le malheureux
+pendant les trois jours qu'il demeura attache a la potence. Mais je
+crois bien me rappeler que ce miracle, mis en rimes par les trouveres,
+est egalement attribue a Notre-Dame de Chartres. La Vierge de Liesse
+faisait evader les prisonniers et mettait volontiers son pouvoir a
+s'opposer a l'execution des arrets de justice. Je ne l'en blame pas; je
+l'en loue, tout au contraire, tenant la grace meilleure que la justice.
+Durant quatre ou cinq siecles, elle fut assiegee de solliciteurs. Les
+pelerins, venus de toutes les parties du royaume, suppliaient, les mains
+jointes, la belle dame de Liesse de ne point dormir tandis qu'ils lui
+parlaient. Maintenant elle sommeille en paix dans son sanctuaire
+deserte. Ne troublons point son repos et venerons en elle la foi,
+l'esperance et la charite de tant d'ames qui passerent avant nous sur
+cette terre ou nous passons.
+
+Si l'on vient du chateau de Marchais, avons-nous dit, on rencontre, a
+droite sur la route en entrant a Liesse, trois ormes autour d'une
+chapelle grillee. On les appelle les Trois-Chevaliers, en memoire des
+trois fils de la dame d'Eppes, qui rapporterent d'Egypte en Picardie
+l'image miraculeuse qui fut ensuite veneree sur la terre de Liance, dite
+depuis terre de Liesse.
+
+Voici l'histoire des trois chevaliers d'Eppes et de la belle Ismerie:
+
+
+HISTOIRE DES TROIS CHEVALIERS D'EPPES ET DE LA BELLE ISMERIE.
+
+En ce temps-la, Foulques, comte d'Anjou, de Touraine et de Mayenne, roi
+de Jerusalem, prit d'assaut Cesaree de Philippes, qui etait l'ancienne
+ville de Dann situee a l'une des extremites de son royaume. Il rebatit
+le chateau de Bersabee, qui etait a l'autre extremite, et retablit ainsi
+dans son entier le royaume de David et de Salomon, qui s'etendait, dit
+l'Ecriture, de Dan a Bersabee.
+
+La garde du chateau de Bersabee fut confiee aux chevaliers de Saint-Jean
+de Jerusalem, eriges en ordre militaire environ trente ans auparavant,
+sous le regne de Baudouin 1er. Or, au nombre de ces chevaliers etaient
+trois freres de l'illustre maison d'Eppes, en Picardie, dont l'aine ne
+sommait le chevalier d'Eppes, le second le chevalier de Marchais, et le
+plus jeune le chevalier aux armes blanches. Mme d'Eppes, leur mere,
+possedait de grandes et belles terres dans le pays de Laon. Mais ils
+avaient pris la croix du pelerin et porte dans la terre sanctifiee par
+le sang de Jesus la banniere d'Eppes aux alerions d'or. Et parce que
+leur prudence et leur courage etaient connus, Foulques d'Anjou leur
+avait designe pour poste le chateau de Bersabee qui, situe a seize
+milles d'Ascalon, etait sans cesse menace par les Sarrasins.
+
+En effet, Ascalon, ancienne ville des Philistins, etait au pouvoir du
+calife d'Egypte, qui y envoyait quatre fois l'an, par terre ou par mer,
+des armes, des vivres et des troupes fraiches. La population de cette
+ville etait nombreuse et toute guerriere. Chaque enfant male recevait
+des sa naissance, sur le tresor du calife, la paye d'un soldat en
+campagne. La garnison, composee de soldats tres farouches, faisait des
+sorties frequentes.
+
+Un jour, les trois fils de Mme d'Eppes, tandis qu'ils chevauchaient a
+quelque distance du chateau de Bersabee, furent surpris par une troupe
+de cavaliers sarrasins, et, malgre leur resistance opiniatre, ils furent
+pris et conduits au Caire.
+
+Le calife s'y trouvait alors. Ayant appris que les trois prisonniers
+chretiens etaient d'une extraordinaire beaute, il fut curieux de les
+voir et il les fit amener dans le jardin ou il prenait le frais, sous
+des buissons de roses, au murmure des fontaines. Les fils de Mme d'Eppes
+passaient de toute la tete les turbans de leurs gardiens; leurs epaules
+etaient tres larges, et le calife reconnut qu'on lui avait fait un
+rapport fidele. Voulant s'assurer s'ils avaient autant d'esprit que de
+beaute, il leur posa plusieurs questions auxquelles ils repondirent avec
+une sagesse et une modestie dont il fut charme. Mais il n'en laissa rien
+paraitre; il affecta au contraire de renvoyer les prisonniers avec
+dedain et il ordonna qu'ils fussent enchaines dans un cachot obscur.
+
+Son dessein etait de les reduire, par de mauvais traitements, a abjurer
+la religion du Christ et a embrasser le culte de l'idole Mahom, auquel
+il etait attache comme sont tous les Sarrasins. C'est pourquoi il fit
+enchainer les trois chevaliers dans un cachot sur lequel passait le
+fleuve Nil.
+
+Puis il leur fit dire par un de ses vizirs qu'il leur donnerait un
+palais avec des jardins, des armes precieuses, un cheval syrien tout
+selle et des esclaves tres belles, jouant de la guitare, s'ils
+consentaient a adorer l'idole Mahom.
+
+Certains des voyageurs, qui ont ete interroges, affirment que les
+mecreants Sarrasins n'elevent point de figures a la ressemblance de
+Mahom. S'ils disent vrai, il faut entendre que le calife fit des
+promesses aux chevaliers a condition d'obeir a la loi de Mahom, et cela
+ne change rien a la verite du recit.
+
+Quand le vizir eut dit ce que le calife offrait, et a quelles
+conditions, le chevalier d'Eppes songea aux jardins pleins d'eaux vives
+et soupira; le chevalier de Marchais songea aux belles esclaves et
+demeura reveur; le chevalier aux armes blanches songea au cheval syrien
+et aux lames de Damas, et un grand cri jaillit comme une flamme de sa
+poitrine. Mais tous trois repousserent les presents du calife.
+
+En vain le gardien de la prison, qui etait un vieillard abondant en
+discours, leur conta les plus beaux apologues arabes pour leur persuader
+de quitter la foi chretienne; ils ne se laisserent pas seduire par des
+contes ingenieux, non plus que par l'exemple d'un baron normand qui,
+s'etant fait adorateur de Mahom, vivait a Smyrne de fruits confits, avec
+une douzaine de femmes qu'il vendait quand elles ne lui plaisaient plus.
+
+Par tout ce qu'on lui rapportait de leur constance, le calife vit bien
+que les trois fils de Mme d'Eppes ne viendraient a la religion sarrasine
+ni par la peur des supplices ni par l'appat des richesses et des
+voluptes. Il se flatta de les y amener par la dialectique. Il leur
+envoya dans leur cachot les plus savants docteurs arabes qui leur
+tenaient chaque jour les raisonnements les plus subtils. Ces docteurs
+connaissaient Aristote; ils excellaient dans la mathematique, dans la
+medecine et dans l'astronomie. Les trois fils de Mme d'Eppes ignoraient
+l'astronomie, la medecine, la mathematique et les ouvrages d'Aristote,
+mais ils savaient par coeur le pater et plusieurs belles prieres. C'est
+pourquoi les savants arabes ne purent les convaincre et se retirerent
+pleins de confusion.
+
+Le calife, qui etait d'un caractere obstine, ne se tint pas pour vaincu
+avec Aristote et les docteurs. Il eut recours a un artifice dont il se
+promettait le meilleur succes. Sachez que ce calife avait une fille
+jeune, belle et bien faite, musicienne et raisonnant plus subtilement
+que les docteurs. Elle se nommait Ismerie. Son pere lui donna l'ordre de
+revetir ses plus riches vetements, de s'oindre d'huiles balsamiques et
+de visiter les trois chevaliers dans leur prison.
+
+"Allez, ma fille, lui dit-il. Deployez toutes vos graces, employez tous
+vos charmes pour gagner ces chretiens."
+
+Le zele de la religion l'echauffait a ce point qu'il recommanda a sa
+fille d'immoler meme ce qu'elle avait de plus cher, si ce sacrifice
+devait tourner a l'avantage de Mahom.
+
+Les recommandations du calife ont paru outrees a quelques auteurs qui
+ont rapporte cette histoire. Mais le chanoine Willete fait observer
+qu'elles sont naturelles chez un idolatre. Ainsi, dit-il, les filles de
+Madian et de Moab, par le detestable conseil du faux prophete Balaam,
+furent envoyees aux enfants d'Israel pour les pervertir et les faire
+tomber dans l'idolatrie; ainsi les filles d'Ammon troublerent le coeur
+du roi Salomon jusqu'a lui faire adorer les dieux de leur race.
+
+Donc, la princesse Ismerie se montra aux trois fils de Mme d'Eppes. Ils
+furent eblouis a sa vue. Elle parla. Sa bouche etait plus redoutable que
+ses discours. Ils admiraient une si belle personne; ils la redoutaient
+bien plus qu'ils n'avaient redoute le vizir et les docteurs, et, pour
+qu'elle ne changeat point leurs coeurs, ils resolurent de changer le
+sien.
+
+"Enseignons-lui la verite, qu'elle est digne d'entendre, dit le
+chevalier d'Eppes a ses freres. Bien que moins habile a discourir qu'a
+manier la lance, nous trouverons peut-etre des raisons convenables, avec
+l'aide de Notre-Seigneur Jesus-Christ, qui a dit a ses apotres: "Si vous
+avez a rendre temoignage de moi, ne vous preoccupez point de ce que vous
+aurez a dire. Je mettrai moi-meme sur vos levres des paroles pleines de
+sagesse."
+
+Les deux freres approuverent la parole de l'aine, et aussitot ils
+travaillerent tous trois a instruire la fille du calife dans la religion
+chretienne.
+
+Ils lui exposerent la doctrine avec les miracles et les propheties. Ils
+lui parlerent notamment de la tres sainte Vierge Marie, a qui ils
+avaient une devotion particuliere, et ils conterent les miracles qu'elle
+avait accomplis dans toute la chretiente et specialement dans le pays de
+Laon. Ce qu'ils dirent de la reine des cieux parut si remarquable a la
+jeune Ismerie qu'elle demanda si elle ne pourrait pas voir cette Vierge
+en image, telle qu'elle est representee dans les temples des chretiens.
+Les trois chevaliers repondirent qu'ils n'avaient dans leur prison
+aucune image de cette sorte, mais que, si on leur apportait du bois, ils
+s'efforceraient d'y tailler une figure a l'exemple des bons imagiers de
+leur pays.
+
+Ils parlaient de la sorte emportes par le zele du coeur. Mais lorsque la
+princesse Ismerie leur eut fait apporter une bille de bois, avec un
+ciseau et un maillet, ils se trouverent fort empeches: l'art de tailler
+une image qui semble vivre et respirer ne s'acquiert que par de longues
+etudes. Le bois ne se laissait meme pas entamer. Il faut dire que
+c'etait le tronc d'un de ces arbres qui viennent du paradis terrestre et
+que le Nil apporte dans ses eaux jusqu'aux rives d'Egypte.
+
+Les trois fils de Mme d'Eppes s'endormirent devant le bloc sans avoir pu
+seulement le degrossir.
+
+A leur reveil, ils furent bien surpris de voir que leur tache etait
+achevee, et que l'image de la Vierge brillait dans le cachot d'un eclat
+suave et merveilleux. Devant eux, Notre-Dame etait assise sur un trone,
+tenant son enfant divin dans ses bras. Les trois fils de Mme d'Eppes
+n'avaient jamais vu, de Laon a Soissons, un si bel ouvrage de sculpture.
+Cette Vierge etait taillee dans le bois apporte par la princesse
+Ismerie, et ce bois etait noir pour exprimer les tenebres epaisses qui
+enveloppaient encore l'ame de la fille du calife. Mais il etait
+environne d'une lumiere deleste, en signe que la lumiere dissiperait ces
+ombres funestes. Et ceci est a mediter que ce bois, venant du sejour
+d'Eve, etait noirci par le peche de la premiere femme, mais que la
+figure de la Sainte Vierge y paraissait resplendissante, parce que la
+faute d'Eve a ete rachetee par celle a qui l'Ange a dit Ave. De telles
+idees, peu accessibles aux hommes d'aujourd'hui, etaient aisement
+sensibles aux religieux qui meditaient dans les cloitres et dans les
+deserts.
+
+A la vue de cette image merveilleuse, les trois freres se recrierent a
+la fois, et chacun demanda aux deux autres comment ils avaient pu
+accomplir en une nuit un si prodigieux travail. Mais tous trois jurerent
+avec un grand serment qu'ils n'y avaient point de part. Et il 'etait pas
+vraisemblable, en effet, qu'aucun d'eux eut ete assez habile pour
+achever si rapidement une tache si difficile.
+
+Il est donc croyable que cette image fut taillee par les anges ou, plus
+vraisemblablement, par la bienheureuse Vierge Marie elle-meme, a qui les
+trois fils de Mme d'Eppes avaient une devotion speciale et qu'ils
+avaient invoquee en cette occasion. Quand la princesse Ismerie revint a
+la prison, voyant la Vierge radieuse et noire, elle pleura et elle
+adora. Tout soudain, elle fut desabusee de la fausse religion de Mahomet
+et convertie a la foi de Jesus-Christ. Et les trois fils de Mme d'Eppes,
+augurant alors que cette image viendrait leur delivrance, l'appelerent
+leur Dame de Liesse, c'est-a-dire de joie.
+
+Cependant, le calife demandait chaque jour a sa fille si la conversion
+des trois chevaliers s'achevait heureusement, et la princesse Ismerie
+repondait avec prudence qu'il restait encore de ce cote quelques progres
+a faire. Elle parlait de la sorte pour qu'il lui fut permis de retourner
+a la prison des chevaliers. Mais elle etait deja resolue a assurer leur
+evasion et a fuir avec eux.
+
+Quand tout fut prepare pour l'execution de ce dessein, la fille du
+calife prit les pierreries et les joyaux qu'elle put trouver dans le
+palais, et sortit de nuit, par une porte derobee du jardin.
+
+Pour juger favorablement la conduite de la princesse, il faut considerer
+que son pere etait sarrasin et mecreant, et ne point ignorer que les
+joyaux qu'elle emportait devaient plus tard servir a elever le
+sanctuaire de Notre-Dame de Liesse. Chargee de ces joyaux, Ismerie alla
+delivrer les prisonniers et les conduisit au bord du Nil, ou il se
+trouva un batelier pour les passer tous quatre sur l'autre rive. Ils s'y
+endormirent. A leur reveil, les trois chevaliers virent la cathedrale de
+Laon sur la montagne et tout le pays laonnais. Ils y avaient ete
+transportes miraculeusement pendant la nuit avec la princesse Ismerie.
+
+La Vierge Noire etait avec eux: c'est elle qui les avait conduits. Au
+lieu ou elle toucha la terre jaillit une source qui guerit de la fievre.
+
+Les chevaliers furent contents de revoir la fumee de leur toit et madame
+leur mere toute chenue qui pleurait de joie a leur vue. Instruite de ce
+qu'etait la belle Sarrasine qu'ils amenaient, la dame d'Eppes voulut lui
+servir de mere et la tenir sur les fonts du bapteme. Mais, quand la
+princesse Ismerie chercha sa Vierge Noire au bord de la source, elle ne
+l'y trouva plus. La statue s'en etait allee toute seule a deux cents pas
+de la. Ismerie l'y decouvrit et voulut la prendre dans ses bras, mais
+elle ne put pas meme la soulever. La Vierge Noire marquait, en se
+faisant si lourde, qu'elle voulait qu'on batit son eglise sur cet
+emplacement. C'est a quoi servirent les joyaux du calife. Ismerie recut
+le bapteme.
+
+Les trois chevaliers prirent femme et vecurent pieusement le reste de
+leurs jours. La princesse Ismerie se retira dans un couvent ou elle
+donna l'exemple de toutes les vertus. On montre encore aujourd'hui, dans
+l'eglise de Notre-Dame de Liesse, comme nous l'avons dit, son image
+sculptee et peinte au-dessus du jube. Quant a la Vierge Noire, apres
+avoir accompli de nombreux miracles, elle fut brulee par les patriotes
+en 1793, a l'exception d'un seul morceau, qui fut miraculeusement
+preserve.
+
+Il ne se peut rien voir de plus miserable que la fontaine miraculeuse,
+aujourd'hui maconnee. Tout proche a ete construite une maisonnette a
+l'imitation de la Santa-Casa de Lorette. Une allee y aboutit, plantee de
+pins alternant avec de hauts peupliers. La s'agitent vaguement des
+mendiants et des infirmes, tandis qu'un vieil homme, devant la source,
+attend tout couche qu'une devote vienne de loin en loin lui tendre une
+bouteille en forme de madone qu'il remplit, pour un sou, d'eau
+miraculeuse. L'agonie des dieux est d'une tristesse infinie.
+
+
+
+
+V
+
+EN BRETAGNE
+
+
+De la pointe du Raz (Finistere), 23 juillet.
+
+Nous avons laisse derriere nous, sur la route d'Audierne, le bourg de
+Plogoff et ses pecheurs de sardines. Au lieu de haies vives et d'arbres
+ebranches, ce sont maintenant des murs bas de granit qui bordent les
+champs maigres et sauvages. Dans une de ces clotures se dresse la table
+d'un dolmen ecroule, vieux temoin muet des ages immemoriaux. Il y a
+longtemps sans doute qu'il a fait gemir la terre de sa chute pesante.
+Les nains noirs, poulpiquets et korrigans, qui, le soir, des que la
+corne du berger a rappele le troupeau aux etables, dansent au clair de
+lune et forcent le voyageur a entrer dans leur ronde, habitent ce palais
+farouche. Tous les paysans bretons savent que les dolmens sont les
+maisons des nains. Ils savent aussi que les menhirs de Carnac sont des
+geants paiens changes en pierre par saint Cornely.
+
+A notre gauche, la chapelle de Saint-Colledoc leve son clocher de pierre
+ajouree. Saint Colledoc vecut au temps du roi Arthur. Son nom, sans
+doute, n'a pas echappe au chanoine Trevoux, qui occupa son innocente vie
+a cataloguer les saints de Bretagne.
+
+J'ai connu dans mon enfance ce chanoine Trevoux, et il y a quelque
+chance qu'aujourd'hui je reste seul au monde a l'avoir connu. Son image
+subsiste encore en moi avant de s'abimer a jamais dans le neant. Le
+souvenir de ce vieux pretre m'est revenu assez etrangement sur cette
+route desolee d'Audierne. Ce n'est point de ma faute. Il y a des gens
+qui sont maitres de leurs impressions et de leurs souvenirs. Je les
+admire et je les envie. Mais je ne puis les imiter. A tout moment, des
+hotes, que je n'avais point pries et que je ne saurais congedier,
+viennent s'asseoir, ou souriants ou moroses, a la table de ma pensee. Et
+voici que le chanoine Trevoux, trente ans apres sa belle mort, entre,
+coiffe de son tricorne, sa tabatiere a la main, dans mon ame surprise.
+Qu'il y soit le bienvenu! Il etait d'humeur heureuse et douce, ses joues
+brillaient d'un vermillon si pur qu'on le croyait petri par un de ces
+petits anges joufflus qui flottaient dans le choeur de l'eglise,
+au-dessus de sa stalle canonicale. Il avait des gouts les plus
+paisibles, et, comme les longs voyages dans la lande et sur la greve ne
+convenaient point a sa vaste corpulence, c'est sur le quai Voltaire,
+dans les boites des bouquinistes, qu'il cherchait ses saints bretons. Il
+allait du pont Notre-Dame au pont Royal tous les jours que Dieu faisait,
+pourvu que Dieu les fit assez beaux. Car le bon chanoine n'aimait ni le
+brouillard ni la pluie, et, de toutes les oeuvres divines, il etait
+enclin a preferer celles ou Dieu a montre le plus manifestement sa
+bonte. Pourtant, un jour qu'il allait, cherchant, selon sa coutume,
+quelque saint breton oublie du siecle ingrat, il fut assailli par un
+soudain orage, pres de la Samaritaine, et secoue, selon ses propres
+expressions, par une rafale effroyable; meme il y perdit son riflard que
+le vent emporta dans la Seine. Ce fut une des plus terribles epreuves de
+sa vie terrestre. Chaque fois qu'il y songeait, on voyait s'eteindre le
+sourire de ses levres et le vermillon de ses joues.
+
+Le chanoine Trevoux quitta ce monde a quelque temps de la, laissant une
+histoire des saints de Bretagne qui atteste la purete de son ame et la
+simplicite de son esprit. C'est un livre que je m'accuse de n'avoir pas
+assez lu. Des mon retour a Paris, je me promets bien, si je parviens a
+mettre la main sur un bon exemplaire de cet ouvrage, d'y chercher
+l'histoire de saint Colledoc dont la chapelle, deja loin derriere nous,
+ne laisse plus voir a l'horizon que son clocher de dentelle, plein de
+ciel bleu. Saint Collidor ou Colledoc etait eveque de Cambrie, quand il
+vint du pays de Galles en Armorique. Probablement il traversa l'Ocean
+dans une auge de pierre, car tel etait alors l'usage des saints de la
+Grande-Bretagne. Ayant aborde a Plogoff, il se fit ermite dans la lande,
+et, la, parmi les oeillets sauvages, les rosiers nains et les petites
+immortelles qui fleurissent au ras du sol, sous le ciel charge de nuages
+pareils aux visions des Ecritures et sillonne par le vol des oiseaux de
+mer dont quelques-uns sont les ames des trepasses, il louait le
+Seigneur, se livrait a la contemplation et parfois, entrant en extase,
+penetrait profondement dans la connaissance des choses tant visibles
+qu'invisibles. Aussi n'est-il pas surprenant qu'il recut, par une voie
+mysterieuse, des nouvelles de ce monde dont il vivait separe. Il est
+certain qu'il apprit avant tous les habitants d'Audierne et de Plogoff
+la sanglante bataille de Camlan, et la mort d'Arthur que son epee
+enchantee n'avait pu defendre des coups d'un chevalier felon. Saint
+Collidor apprit par une voie non moins mysterieuse que Lancelot du Lac
+aimait l'epouse d'Arthur, la belle reine Genievre. Et (ce que Colledoc
+n'ignorait pas non plus) Lancelot etait la fleur des chevaliers. Nourri
+sur les genoux d'une fee, il en gardait un charme. Et parce qu'il etait
+aimable, Genievre l'aimait.
+
+Mais saint Colledoc, qui avait beaucoup medite dans la solitude, savait
+ce qu'ignorent les gens qui vivent dans le siecle. Il savait que l'amour
+humain est perissable et que ceux qui mettent leur esperance dans la
+creature sont bientot decus. Par ces raisons, et considerant que
+Genievre et Lancelot offenseraient Dieu d'une maniere effroyable s'ils
+en venaient a la satisfaction de leur desir, il resolut d'empecher, avec
+l'aide du ciel, un si grand malheur. Il prit son baton et alla trouver
+dans son palais la reine Genievre. Et, lui ayant parle quelque temps en
+secret, il la determina tout aussitot a renoncer a l'amour de Lancelot
+du Lac. Il lui inspira une pressante envie d'embrasser la vie
+religieuse. Enfin, il la donna jeune, belle, heureuse, paree, toute
+chaude encore d'un amour profane, a Jesus-Christ, qui n'a pas coutume de
+voir venir a lui les amoureuses en si bon etat. Que lui avait-il dit? Le
+petit livre que je viens d'acheter sur la route a un barde aveugle comme
+Homere et profondement ivre de tafia, un petit livre de gwerz et de
+sonn, ou je trouve beaucoup d'histoires de saints, ne rapporte pas les
+propos que tint l'ermite Colledoc pour changer ainsi le coeur de
+Genievre. Ah! monsieur Trevoux, que lui avait-il dit? Vous qui
+connaissiez si bien dans leurs moindres details les vies des saints
+bretons, le saviez-vous, de votre vivant, quand vous passiez au soleil
+sur le beau quai Voltaire, tranquille avec deux ou trois bouquins dans
+chaque poche de votre douillette? Le saviez-vous et l'avez-vous mis dans
+votre grande compilation hagiographique?
+
+Helas! comment l'auriez-vous appris, puisque l'entrevue de la reine et
+du saint fut secrete? Vous me direz que Colledoc lui representa la
+laideur et la difformite des peches charnels. Mais cela ne suffit pas,
+monsieur Trevoux. Vous n'imaginez pas quelle situation c'est que de se
+mettre entre une femme et son amour! On est renverse, foule aux pieds,
+broye. Je vous entends: vous ajoutez que saint Colledoc a surement
+menace Genievre de la colere divine et de la damnation eternelle, qu'il
+lui a montre l'enfer beant. Cela ne suffit pas encore, monsieur Trevoux.
+Une femme amoureuse ne craint pas l'enfer; le paradis ne lui fait point
+envie, monsieur Trevoux. En verite, je voudrais bien savoir ce que saint
+Colledoc de Plogoff a dit a la reine Genievre pour la separer de
+Lancelot du Lac qu'elle aimait et qui l'aimait. Songez que, pour
+produire un tel effet, il fallait des paroles plus puissantes que ces
+runes, connues seulement des vieux Scandinaves, par lesquelles on
+pouvait soulever l'Ocean et reduire la terre en poudre; car l'amour,
+monsieur Trevoux, est plus fort que la mort. Il est pourtant vrai que la
+douce reine ecouta l'ermite et qu'elle entra dans un monastere. Et l'on
+en a fait des complaintes en vers bretons.
+
+Mais nous approchons du bout de la terre. Nous avons passe la region des
+genets et des ajoncs et nous sentons le vent d'ouest raser les champs
+steriles. Voici Lescoff, son clocher et ses menhirs. Encore quelques
+pas, et nous touchons a la pointe du Raz. Deja nous decouvrons a notre
+droite une plage pale, que creuse une mer blanche d'ecueils. C'est la
+baie des Trepasses.
+
+Ici, sur le promontoire qui s'avance entre deux cotes semees d'ecueils,
+finit la terre. Au bout de l'etroit sentier dans lequel nous nous
+engageons, la mer deferle, et deja l'embrun nous enveloppe. Devant nous,
+l'Ocean, ou le soleil se couche dans un lit de flammes, etend au loin la
+nappe magnifique de ses eaux, que dechirent ca et la les rochers noirs,
+fleuris d'ecume, et sur laquelle l'ile de Sein, sombre et basse, dort au
+ras des lames.
+
+C'est l'ile sainte des Sept-Sommeils ou l'on dit que vivaient les
+vierges prophetiques. Mais ces creatures extraordinaires ont-elles
+jamais existe ailleurs que dans l'imagination des hommes de mer? Les
+matelots n'ont-ils pas pris, de loin, pour les robes blanches des
+pretresses les mouettes posees au soleil sur les rochers? Le souvenir de
+ces vierges est vague comme un reve. On a fouille le peu de terre
+contenu dans les creux du granit, ou croissent aujourd'hui pour la
+nourriture des pecheurs, de rares et maigres epis d'orge. On n'a trouve
+dans ce sol aucune pierre taillee. On y a recueilli seulement quelques
+medailles en forme de petites coupes, portant sur leur face bombee une
+effigie de heros ou de dieu, a la chevelure bouclee, nouee de perles,
+et, sur la face creuse, un cheval a tete d'homme. Comment imaginer un
+college de pretresses sur cet ecueil ras, sterile, nu, noye de brumes,
+et que, par les tempetes, la mer recouvre quelquefois tout entier? Mais
+peut-etre l'ile de Sein etait-elle autrefois plus vaste et plus ombreuse
+qu'elle n'est aujourd'hui, et l'Ocean, qui sans cesse ronge ses bords,
+a-t-il englouti une partie de l'ile avec le temple et le bois sacre des
+vierges.
+
+C'est ici que l'Ocean est terrible; c'est ici qu'il est puissant. Les
+rochers innombrables qu'il couvre d'ecume apparaissent comme les restes
+du rivage qu'il a submerge avec ses villes antiques et tous leurs
+habitants. En ce moment, il est calme, il pousse dans son sommeil un
+immense et tranquille mugissement. Les trainees d'huile qui moirent sa
+face glauque revelent seules les courants perfides. Le vieux dieu,
+couche sur les cadavres des belles Atlantides, content, s'egaie sous
+l'or du soleil; son sourire est large et pacifique. Pourtant dans son
+repos il laisse deviner sa force. Les lames qui brisent a quarante pieds
+au-dessous de nous couvrent d'ecume la falaise et nous jettent au visage
+leur rosee amere. Apres chaque coup de la vague, le rocher, de nouveau
+decouvert, repand avec un bruit clair, par toutes ses pentes, des
+cascades argentees.
+
+A notre gauche fuit la ligne desolee de la baie d'Audierne jusqu'aux
+rochers funestes de Penmarch. A droite, la cote herissee de falaises et
+d'ecueils se courbe pour former la baie des Trepasses. Plus loin, nous
+voyons luire comme un feu rouge le cap de la Chevre. Plus loin encore,
+la cote de Brest et les iles d'Ouessant, bleuissant a l'horizon, se
+confondent avec le bleu leger du ciel.
+
+L'Ocean et les falaises changent a tout moment d'aspect. Ses lames sont
+tour a tour blanches, vertes, violettes, et les rochers, qui tout a
+l'heure faisaient briller leurs veines de mica, sont maintenant d'un
+noir d'encre. L'ombre vient a grands coups d'ailes. Les dernieres
+gouttes de flamme tombees dans la mer s'eteignent. Une grande lueur
+orangee marque seule l'endroit ou le soleil s'est couche. C'est a peine
+si nous voyons encore les murs de granit qui, debout ou ruines, ferment
+la baie des Trepasses. On entend distinctement, dans le silence du soir,
+le bruit sourd des lames que traverse le cri melancolique du cormoran.
+
+Cette heure est d'un tristesse mortelle, et tout ici, le rocher, la
+lande et la mer, et le sable livide de la baie, tout nous dit la
+desolation de vivre. Seul, le ciel, ou s'allument les premieres etoiles,
+a sur nos tetes une douceur charmante. Ce ciel de Bretagne est leger et
+profond. Souvent voile par les bancs de brume qui viennent et qui
+passent en un moment, presque toujours couvert de nuees epaisses qui
+ressemblent a des montagnes et qui lui donnent l'air d'une terre d'en
+haut, il laisse voir, par de soudaines echappees, un bleu qui attire
+comme l'abime. Je sens en ce moment pourquoi les Bretons aiment la mort.
+Ils l'aiment, et l'ame celtique est souvent tentee par elle. Ils la
+craignent aussi, car elle est en horreur a tous les etres.
+
+La mort plane sur ces parages, c'est elle qui, passant sur nos tetes
+avec le vent de mer, effleure nos cheveux. Tout ce golfe informe qui
+s'etend de l'ile d'Ouessant a l'ile de Sein, et qu'on nomme l'Iroise,
+est la terreur des gens de mer. Les naufrages y sont ordinaires. Le
+Bec-du-Raz, frequente par tout le cabotage qui va de la Manche a
+l'Ocean, est particulierement dangereux a cause des brises changeantes
+qui viennent du large, des ecueils invisibles, des courants qui
+tourbillonnent autour des rochers et des formidables ras de maree qui
+frappent la falaise. Les pecheurs bretons chantent en traversant le
+chenal du Raz: "Mon Dieu! secourez-moi: ma barque est si petite et la
+mer est si grande!"
+
+Les cadavres des naufrages qui ont peri dans l'Iroise sont amenes par le
+courant dans la baie des Trepasses. Est-ce pour sa fidelite a deposer
+les restes humains sur son sable blanc comme une poussiere d'os que la
+baie hospitaliere aux morts a recu son nom funebre? Suivant une
+tradition, ces pretres gaulois qui furent plutot des moines, les
+druides, etaient embarques apres leur mort sur cette cote pour etre
+ensevelis dans l'ile de Sein. Et d'autres traditions, recueillies par le
+poete Brizeux, font de ce golfe lugubre le rendez-vous des morts pieux
+qui voulaient dormir dans l'ile des Sept-Sommeils.
+
+ Autrefois, un esprit venait, d'une voix forte
+ Appeler, chaque nuit, un pecheur sur sa porte.
+ Arrive dans la baie, on trouvait un bateau
+ Si lourd et si charge de morts qu'il faisait eau.
+ Et pourtant il fallait, malgre vent et maree,
+ Le mener jusqu'a Sein, jusqu'a l'ile sacree...
+
+Ici l'on conte encore que, sur ce rivage, les ames en peine se promenent
+en pleurant, tandis que les ossements des naufrages frappent aux portes
+des pecheurs pour demander la sepulture. Et c'est une vive croyance chez
+les paysans que, pendant la nuit du deux novembre, au jour fixe par
+l'Eglise pour la commemoration des fideles defunts, les ames des
+naufrages s'amassent en nuees epaisses sur le rivage de la baie, d'ou
+s'eleve une clameur lamentable. Alors les morts, dit-on, reviennent sur
+la terre, "plus nombreux que les feuilles qui tombent des arbres, plus
+serres que les brins de l'herbe qui pousse dans les champs."
+
+Tandis que nous marchions le long des rochers mornes, le vent s'etant
+eleve, un grain nous couvrit d'ombre et de pluie. Nous allames nous
+secher dans une auberge du hameau de Kerherneau. La, dans la salle basse
+ou des hommes chevelus, chausses de braies antiques, boivent le cidre
+blond et le rude tafia, assis au coin de la cheminee dans laquelle brule
+une poignee de genets et de bruyeres, je songe a ce rivage dont les voix
+plaintives emplissent encore mon oreille et a cette ile sainte des
+Sept-Sommeils que l'Ocean recouvre d'une ecume plus blanche et plus
+froide que la robe des vierges prophetiques et que les ames des morts.
+Le hibou miaule sur le toit. Pres de moi, les buveurs a la longue
+chevelure se tiennent graves et silencieux devant l'ecuelle de cidre ou
+le verre d'eau-de-vie.
+
+En attendant le souper que l'hotesse apprete, je tire de ma poche le
+seul livre que j'aie emporte sur ce bord brumeux de la terre. C'est une
+chanson, ou plutot une suite de contes mis en langage rythme, avec une
+gravite enfantine, par des chanteurs qui ne savaient pas ecrire, pour
+des auditeurs qui ne savaient pas lire: c'est l'Odyssee. Je l'ouvre a
+l'onzieme livre qui est le livre des morts, et que l'antiquite nommait
+la Nekyia.
+
+La Nekyia nous est parvenue fort surchargee, par les aedes qui la
+chantaient aux banquets, de morceaux qui ne sont ni du meme age ni du
+meme caractere. Ces vieux joueurs de phorminx y ont intercale notamment
+un denombrement des amantes des dieux, qui semble pris a quelque
+catalogue forme dans l'age religieux d'Hesiode et de sa posterite
+poetique. Ils y ont ajoute encore un tableau des tourments que
+souffrent, dans les enfers, les ennemis des dieux; et rien n'est plus
+contraire a l'idee que les premiers homerides, dans leur ingenuite, se
+faisaient de la mort. Aucun helleniste ne m'accompagne ici pour me
+debrouiller parmi ces interpolations, et les seuls scoliastes qui
+m'entourent dans cette auberge de pecheurs bretons, au bord de la sombre
+baie, sont les hiboux qui miaulent sur ma tete et les goelands endormis
+la-bas sur les rochers. Ils me suffiront, car ils disent les tristesses
+de la nuit et l'horreur de la mort.
+
+Quand commence la Nekyia, le subtil Ulysse a franchi sur son vaisseau
+l'ocean qui separe le monde des vivants de la demeure des ombres; il a
+aborde dans l'ile des Cimmeriens, que jamais le soleil ne regarde, de
+son lever a son coucher; il a mis le pied sur la terre molle de ce
+rivage plonge dans la nuit eternelle et il s'en est alle sous les hauts
+peupliers et les saules steriles de Persephone, jusqu'a l'humide demeure
+de Hades. La, pres du rocher ou se rencontrent les deux fleuves
+funebres, dans la prairie d'asphodeles, il a creuse avec son epee une
+fosse ou il a verse ensuite des libations de miel et de vin aux nombres
+descendues sous la terre. Ce n'est pas une curiosite vaine qui l'a
+conduit dans ce monde muet ou nul homme vivant n'est entre avant lui. Il
+va evoquer dans l'ile tenebreuse des Cimmeriens les ombres errantes des
+morts. Il y est venu sur le conseil de la magicienne Circe, pour
+demander a l'ombre du devin Tiresias par quel moyen il lui sera donne
+enfin de retourner dans Ithaque. Car le vieux chef, qui a vu les
+Cicones, les Lotophages, les Cyclopes, les Lestrygons, les Sirenes, et
+qui a partage la couche des deesses et des magiciennes, est devore du
+desir de revoir enfin son ile, sa femme et son fils.
+
+Tiresias, qui errait parmi les morts, son baton augural a la main, etait
+un personnage extraordinaire; et l'on comprend qu'Ulysse soit alle le
+consulter jusque dans l'ile des Cimmeriens. Tiresias n'a point, il est
+vrai, dans l'Odyssee, une physionomie bien distincte. Il ressemble, dans
+ce poeme, aux magiciens des Mille et une Nuits et a tous les sorciers de
+nos contes populaires. Mais il etait fameux parmi les vieux Hellenes
+comme Merlin l'Enchanteur chez les Bretons, et, des que l'imagination
+des Grecs se delia au sortir de l'enfance, les poetes conterent mille
+merveilles de l'antique devin. A les en croire, devenu femme pour avoir
+separe de sa baguette deux serpents unis, il reprit ensuite sa premiere
+forme; mais le souvenir de sa metamorphose lui donnait une experience
+singuliere sur des points delicats. Aveugle, il comprenait le langage
+des oiseaux et voyait les choses futures. Il vecut, plein de sagesse,
+sept ages d'hommes, malheureux infiniment de vivre et de savoir. Sa
+tristesse s'exhala un jour en une plainte sublime:
+
+"O Zeus, pere et roi, s'ecria le vieux devin, pourquoi ne m'as-tu pas
+donne une vie plus courte et ma part de l'ignorance humaine? Ce n'est
+pas par bienveillance que tu as prolonge ma vie jusqu'au terme de sept
+generations mortelles."
+
+Afin de le rendre plus tragique, les poetes nous montrent Tiresias
+gardant chez les morts sa science qui lui etait amere. Il va sans dire
+qu'on ne trouve pas trace dans le Nekyia d'une melancolie si profonde.
+Le tres vieil aede qui a invente la plus grande partie du Livre XI ne
+s'inquietait pas plus que ma Mere l'Oie des tristesses qui accompagnent
+la meditation et la connaissance.
+
+Il avait cette idee que les morts sont bien morts. "Helas! dit Achille,
+il est dans la demeure de Hades des ames et des fantomes, mais ils sont
+prives de sentiment." Telle etait la croyance tres simple de ces temps
+heroiques. Pour notre chanteur errant, Tiresias, tout devin qu'il etait
+sur la terre, partage sous la terre l'insensibilite commune a tous les
+morts. Il ne voit ni n'entend.
+
+Mais Ulysse, instruit par la magicienne Circe dans l'art de la
+necromancie, connait le moyen de rendre aux ombres, du moins pour un
+moment, la force de penser et de parler. Il sait que les morts se
+raniment en buvant du sang chaud.
+
+C'est pourquoi il egorge des brebis au bord de la fosse qu'il a creusee.
+Aussitot les ames montent en essaim de l'Erebe. Jeunes femmes,
+adolescents, vieillards ayant beaucoup endure et tendres vierges au
+coeur plein d'un deuil recent, et ceux-la, en grand nombre, que perca la
+lance d'airain, guerriers tues dans les combats, portant leurs armes
+ensanglantees, ils se pressaient autour de la fosse avec une immense
+clameur.
+
+Et Ulysse, qui avait vu par les mers tant de spectacles a faire dresser
+les cheveux sur la tete, eut peur. Il ecartait avec son epee ces ombres
+qui, comme une nuee de mouches, volaient autour des brebis egorgees et
+du sang des victimes. Reconnaissant sa mere dans l'essaim des ames, il
+la chassa comme les autres. Car il voulait que le devin Tiresias but le
+premier. Il aimait sa mere, mais il etait presse de se faire dire la
+bonne aventure. Au reste, si l'on songe que l'homeride suivait de tres
+pres quelque conte populaire, on ne sera surpris, pour peu qu'on ait
+l'habitude du folk-lore, ni de la gaucherie naive du conteur ni de la
+durete du heros. Pourtant, ce n'est pas Tiresias qui parle le premier.
+C'est Elpenor. Il parle sans avoir bu de sang. Et l'on peut croire qu'il
+a ete introduit dans cette scene d'evocation par quelque nouvel aede peu
+soucieux d'observer les rites de la vieille necromancie.
+
+Mais il faut considerer aussi que la situation d'Elpenor est
+particuliere. Il n'a pas encore sa place dans les demeures de Hades. Il
+est de ces morts qui, n'ayant point ete ensevelis, errent miserablement
+autour des habitations et reviennent demander, la nuit, a ceux qu'ils
+ont laisses en ce monde, un peu de terre pour couvrir leur malheureux
+corps. C'est une ame en peine. Il avait accompagne Ulysse dans ses
+voyages, et il etait encore aupres de lui dans l'ile d'Ea. Se trouvant
+la nuit sur le toit plat de la maison de Circe, il en tomba par megarde,
+et il se rompit le cou dans sa chute. On ne le regretta point parce que
+c'etait un maladroit et un ivrogne. Ulysse, qui avait laisse son
+compagnon sur la place ou il etait tombe, fut tres etonne de le voir
+chez les Cimmeriens; il lui en temoigna sa surprise.
+
+"Comment, lui dit-il, cheminant a pied sous terre, es-tu arrive plus
+vite que moi avec mon vaisseau?"
+
+Aristarque tenait cette question pour inepte. M. Alexis Pierron, editeur
+d'Homere, affirme qu'elle est naive, mais non point inepte. Elle etait
+peut-etre embarrassante, car Elpenor n'y repondit point. Il supplia en
+gemissant Ulysse de lui accorder les honneurs de la sepulture:
+
+"Quand tu retourneras a l'ile d'Ea, ne me laisse point non pleure et non
+enseveli; mais brule-moi avec mes armes, et eleve-moi un tertre au bord
+de la blanche mer, et plante sur ce tertre la rame avec laquelle,
+vivant, je ramais parmi mes compagnons."
+
+Telle est la plainte qu'exhale aux pieds d'Ulysse l'ombre d'Elpenor.
+Tant qu'il n'est point enseveli, Elpenor, qui n'a plus de place sur la
+terre, n'a pas encore de place chez Hades. Il erre lamentablement entre
+les vivants et les morts. C'est peut-etre pourquoi il parle sans avoir
+bu le sang. Mais je crois plutot a une interpolation. Cette Nekyia est
+rapiecee comme une tapisserie de l'histoire d'Alexandre, pendue sur le
+pignon d'une maison de Bruges, aux jours de fete, pendant quatre cents
+ans. Elle est ainsi tres plaisante et tres venerable.
+
+La premiere ombre que le heros laisse approcher de la fosse, pour
+qu'elle boive le sang et y retrouve la force de sentir et de parler, est
+le devin Tiresias qui, aussitot qu'il a bu, recite une prediction dont
+le commencement a trait aux voyages du heros, mais dont la derniere
+partie, sans doute tiree de quelque chanson tres antique, se rapporte a
+des traditions bizarres et pueriles, tout a fait etrangeres a l'Odyssee
+et de tout point contraires a l'esprit meme du poeme. Car l'ingenieux
+Ulysse, cher a la vierge Athene, y est voue a la destinee des impies et
+des maudits, promis au chatiment des Cain et des Ahasverus. Et si le
+devin laisse entrevoir la remission finale, les menaces qu'il profere,
+s'accordant d'ailleurs avec des legendes qui nous ont ete conservees,
+donnent le caractere d'un reprouve au heros dont les contes homeriques
+ont fait le type du parfait Hellene. Ici l'on a cousu a la vieille
+encore et plus sombre.
+
+Apres avoir entendu cette prophetie, Ulysse veut interroger, sans tarder
+davantage, l'ombre de sa mere, et il semble, d'apres une question qu'il
+fait a Tiresias, que, s'il n'a pas appele encore la morte bien-aimee,
+c'est qu'il ne savait pas comment s'y prendre. Dans ce cas, nous avons
+accuse faussement d'insensibilite le rude roi pirate, si admire des
+matelots et des pecheurs hellenes, qui erra longtemps sur la mer
+sterile. Mais nous avons vu qu'instruit en necromancie par la magicienne
+Circe, il avait evoque sa mere sans meme le vouloir, et nous croirons
+plutot qu'il trompa Tiresias. Il etait menteur et la deesse qui l'aimait
+lui dit un jour: "Je t'aime parce que tu mens bien." Son ignorance en
+effet semble inconcevable apres les lecons de Circe qui lui avait revele
+l'art des evocations. Et nous venons de voir qu'il avait tres bien
+retenu les preceptes de la magicienne. Ou simplement y a-t-il encore a
+cet endroit une reprise a la tapisserie.
+
+Tout est obscur dans cette merveilleuse poesie d'enfants peureux. Mais
+l'obscurite meme y est un charme et un sujet d'emerveillement. Et quand
+la mere venerable d'Ulysse, la vieille Anticlee, boit le sang noir et
+parle a son fils, nous sommes saisis d'une emotion large et profonde, et
+penetres d'un tel sentiment de beaute qu'il nous faut reconnaitre que le
+genie hellenique eut, des l'enfance, l'instinct de l'harmonie et connut
+cette sorte de verite qui passe la verite scientifique et dont, seuls au
+monde, les poetes et les artistes sont les revelateurs.
+
+"Mon enfant, comment es-tu venu vivant dans la nuit sans lumiere? car il
+est difficile aux vivants de voir ces choses.
+
+" ... Celle qui est habile a l'arc ne m'a pas tuee de ses fleches, ni
+une de ces maladies ne m'est survenue, qui enleve la vie aux membres par
+une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le souvenir de
+ta tendresse m'ont ote la douce vie."
+
+"Elle dit. Son fils voulut la presser dans ses bras. Trois fois il
+s'elanca, le coeur ardent a la saisir; trois fois, elle s'evanouit dans
+ses mains, semblable a une ombre et a un songe.
+
+"Alors, le coeur dechire par une douleur aigue, il lui dit:
+
+"Ma mere, pourquoi ne m'attends-tu pas, quand je veux t'embrasser, afin
+que chez Hades, dans les chers bras l'un de l'autre, nous puissions nous
+rassasier de nos tristes pleurs?"
+
+"Et la venerable mere repondit:
+
+"Helas! mon enfant, tel est l'etat des hommes quand ils sont morts: les
+nerfs sont prives de chair et d'os, la force du feu les consume aussitot
+que 'esprit abandonne les os blancs, et l'ame, comme un songe, flotte,
+envolee ..."
+
+Paroles infiniment douces et toutes trempees du lait de la tendresse
+humaine! Elles ont ete trouvees par un tres vieux chanteur qui vivait au
+bord de la mer "violette", dans un temps ou les hommes n'avaient pas
+encore appris a monter a cheval ni a faire bouillir les viandes. Ce
+chanteur n'avait jamais vu de figures peintes ni sculptees; les seuls
+autels des dieux qu'il connut etaient des steles grossieres dans un bois
+sacre. Il etait sans cesse occupe du soin de pourvoir a sa subsistance.
+Parmi des hommes qui ne pensaient qu'a manger et a faire la guerre pour
+voler des femmes et des trepieds d'airain, il menait une vie plus
+miserable que celle d'un menetrier de quelque village d'Auvergne.
+Pourtant, il trouva en son ame rude et neuve des accents qui retentiront
+a tout jamais dans les coeurs genereux:
+
+"Mon enfant, celle qui est habile a l'arc ne m'a pas tuee de ses
+fleches, ni une de ces maladies ne m'est survenue, qui enleve la vie aux
+membres par une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le
+souvenir de ta tendresse m'on ote la douce vie."
+
+Ainsi le vieux joueur de phorminx exprima la douleur harmonieuse et se
+montra deja Hellene par le sentiment de la beaute, qui est la seule
+chose humaine qui ne trompe pas, car elle seule est de l'homme et toute
+de l'homme.
+
+Je ferme le vieux recueil des aedes ioniens et j'ouvre le fenetre de la
+chambre rustique. Je revois dans la nuit la baie des Trepasses. Tout a
+l'heure, j'etais avec l'antique Ulysse, et j'avais a peine change de
+monde. Il n'y a pas loin, pour le sentiment, de la Nekyia de l'homeride
+aux gwerz des bardes de Breiz-Izel. Toutes les vieilles croyances se
+ressemblent par leur simplicite. Ces legendes immemoriales des trepasses
+sont restees peu chretiennes dans la chretienne Bretagne. La croyance a
+la vie future y est aussi obscure et flottante que dans l'epopee
+homerique. Pour l'Armoricain comme pour l'Hellene primitif, les morts
+trainent languissamment un reste d'existence. Les deux races croient
+egalement que, si les corps ne sont pas rendus a la terre maternelle,
+les ombres de ces corps errent en se lamentant et supplient qu'on leur
+donne la sepulture. L'ombre d'Elpenor demande un tombeau a Ulysse; les
+naufrages de l'Iroise viennent frapper avec leurs ossements les portes
+des pecheurs. Dans le monde celtique comme dans le monde hellenique, les
+morts ont une terre a eux, separee de la notre par l'Ocean, une ile
+brumeuse qu'ils habitent en foule. La, l'ile des Cimmeriens; ici, plus
+rapprochee du rivage, l'ile sainte des Sept-Sommeils. Les tombes
+revetent la meme forme dans la Grece heroique et chez les Celtes (1).
+
+Que dis-je? j'ai vu a Carnac le tombeau d'Elpenor. Seulement la rame y
+manquait, et les archeologues, en le fouillant, ont enleve les armes et
+les os qui dormaient: c'est le tertre Saint-Michel, qui s'eleve sur le
+rivage, "au bord de la blanche mer".
+
+Mais l'hotesse vient m'annoncer que le souper est servi. L'omelette
+doree brille sur la table, et l'odeur du mouton parfume de thym emplit
+la chambre. Je laisse la mon Homere et mes reveries. N'allez pas croire
+au moins que les Celtes etaient des Pelasges et qu'on parlait grec a
+Quimper comme a Mycenes.
+
+(1) Dans son livre si methodique et si profond sur "la religion des
+gaulois", M. Alexandre Bertrand a solidement etabli, ce semble, que les
+peuples a dolmens n'etaient point des celtes. Mais il ne saurait etre
+question ici d'ethnographie. On s'y contente d'une vue tres generale du
+culte des morts sur la terre de Bretagne, ou plusieurs races humaines se
+sont superposees. Et c'est encore M. Alexandre Bertrand qui fait a ce
+sujet une remarque judicieuse: "Les religions recueillent, dans le cours
+de leur developpement, des elements nouveaux qui les rajeunissent et les
+transforment, mais sans qu'elles se debarrassent jamais completement de
+leur passe ... "Ces observations trouvent particulierement leur
+application dans les pays dont la population, comme en Gaule, se compose
+de plusieurs couches successives et diverses de conquerants et
+d'immigrants, de complexion religieuse differente, ayant eu chacun leurs
+divinites particulieres qu'ils ont du tenter d'introduire dans le culte
+national, ou a ce defaut, qu'ils ont du conserver a titre de culte
+familial ou de tribu." (Loc.cit., p. 215).
+
+De Carnac (Morbihan), le 4 aout.
+
+Du haut du tertre funeraire, consacre a saint Michel, on decouvre deux
+plaines mornes, dont l'une est la terre et l'autre la mer. Au couchant,
+l'Ocean s'etend jusqu'a l'arc azure de l'horizon. A gauche, fuient les
+noirs rivages de Locmariaker, ou dort, depuis des siecles innombrables,
+un chef barbare sous une chambre informe fait de quartiers de roche, et
+plus loin s'efface dans la brume la pointe de Saint-Gildas, ou Abelard
+fut menace de mort par des moines ignorants, qui haissaient la musique
+et la philosophie. A droite, la lugubre presqu'ile de Quiberon s'avance
+dans la mer que, vers le large, Belle-Ile barre comme un grand
+brise-lames.
+
+Mais, en tournant sur vous-meme de maniere a mettre Quiberon a votre
+gauche, vous voyez la lande s'etendre jusqu'aux bois de pins qui tracent
+au bord du ciel leurs lignes d'un bleu sombre; sur cette plaine, que la
+bruyere colore d'un rose triste, passe la grande ombre des nuages. C'est
+Carnac, le Lieu-des-Pierres.
+
+Une armee de menhirs s'y tient en ordre regulier. Devant vous se
+dressent les alignements du Menec; vous apercevez plus a droite ceux de
+Kermario. Un pli de terrain vous cache de ce cote les pierres de
+Kerlescan. Deux mille de ces geants informes sont encore ou debout ou
+couches a leur rang. On croit qu'il y en avait autrefois plus de dix
+mille.
+
+Quels bras les ont plantes dans la lande? On ne sait. On ignore leur age
+et leur destination. Ils semblent, dans leur majeste grossiere, garder
+le muet souvenir de races depuis longtemps eteintes, et ils ont je ne
+sais quoi de funebre, qui fait songer a des hommes tres rudes, a des
+chefs de tribus sauvages qui dorment sous leur poids enorme. Pourtant,
+en fouillant la terre sous ces menhirs, on n'y a rien trouve qui revelat
+des sepultures.
+
+M. de Mortillet croit que ces alignements sont les archives d'un peuple
+qui vivait sur cette terre avant la venue des tribus celtiques et qui
+plantait une pierre en commemoration de chaque fait dont il voulait
+garder le souvenir; en sorte que la lande de Carnac serait un livre ou
+ces hommes ecrivaient en quartiers de rocs les guerres, les alliances,
+les grandes chasses, les navigations sur des troncs d'arbres creuses, et
+les genealogies des chefs.
+
+Les habitants de Carnac attribuent a ces pierres une origine tres
+differente et beaucoup plus merveilleuse. Ils content qu'un jour saint
+Cornely fut poursuivi dans la lande par une armee de paiens. Les paiens,
+comme on sait, etaient des geants. Le serviteur de Dieu courut jusqu'au
+rivage, dans l'espoir de s'embarquer pour fuir un si grand peril. Mais,
+ne trouvant point de bateau, il se tourna vers les mecreants, et,
+etendant les mains vers eux, il les changea en pierres. Aujourd'hui
+encore, on appelle ces pierres "les soldats de saint Cornely".
+
+Depuis qu'il n'est plus de geants idolatres, saint Cornely s'adonne
+specialement a la protection des betes a cornes.
+
+Ce saint Cornely est tres original, et je regrette bien de n'avoir pas
+consulte, a son sujet, ce bon chanoine Trevoux qui etudiait avec tant de
+candeur les saints de Bretagne: il m'en aurait conte des merveilles. Que
+ce saint Cornely ne soit autre que le pape saint Corneille, qui recut
+l'anneau du pecheur en l'an 251 et fut assailli dans la chaise de saint
+Pierre par de nombreuses tribulations, les hagiographes le disent, et je
+suis sur que M. Trevoux le croyait. M. Trevoux croyait tout, et cette
+heureuse disposition se lisait sur son visage. C'etait un homme de bonne
+volonte; c'est pourquoi il eut la paix sur la terre. J'espere qu'il l'a
+presentement dans le ciel. Il est doux de croire que saint Cornely est
+precisement le pape Corneille; mais il faut reconnaitre qu'en Bretagne
+il est devenu tres Breton. Il a pris l'esprit et les moeurs des paysans
+de Carnac, qui l'ont choisi pour leur patron et leur intercesseur aupres
+de Dieu. Il a oublie le farouche Novatien qui troubla si cruellement son
+pontificat. Je l'ai vu tantot sur une des portes de son eglise
+paroissiale. Il y est sculpte et peint, dans ses habits pontificaux,
+entre deux boeufs qui tournent vers lui leur mufle obeissant. C'est un
+saint tout a fait approprie a un pays de paturages. Sa fete tombe le 13
+septembre, et, ce que n'eut point dit M. Trevoux, cette date coincidant
+avec l'equinoxe d'automne, la fete du saint a du se substituer a quelque
+feerie agricole des paiens. Il n'est pas douteux que le nom meme de
+saint Cornely n'ait predestine e saint de Carnac a remplacer l'antique
+divinite tutelaire des betes a cornes. Je regrette de ne pouvoir rester
+a Carnac jusqu'a ce jour-la. Car c'est un beau pardon. Des pelerins y
+viennent de toute la Bretagne pour baiser devotement les os du saint
+renfermes dans un chef d'or tout brillant de pierreries. Puis, le
+chapeau sous le bras et le chapelet a la main, ils se rendent en
+procession a la fontaine qui eleve pres de l'eglise, sur quatre arches,
+son pyramidion surmonte d'une boule et d'une croix. La, s'etant
+agenouilles, ils goutent l'eau que des mendiants leur presentent dans
+une cruche, en mouillant leur visage et leurs mains, qu'ils elevent
+ensuite au-dessus de leur tete, et, ayant accompli ces rites antiques,
+ils retournent a l'eglise pour deposer leur offrande devant le
+protecteur des bestiaux.
+
+On repand aussi l'eau de cette fontaine sur la tete des boeufs qui ont
+ete gueris par l'intercession de saint Cornely. Ce saint est a ce point
+favorable aux troupeaux, qu'on lui amene parfois, la nuit, des boeufs en
+procession. Comme le dieu rustique dont il a pris la place, il recoit
+des victimes; on lui offre des vaches, mais on ne les immole pas. Elles
+sont vendues au profit de l'eglise. La fabrique vend aussi les attaches
+qui ont servi a conduire les victimes a l'autel; et c'est une croyance
+que les bestiaux mis a l'attache avec ces cordes ne perissent point de
+maladie. Aussi bien fallait-il a ces bouviers avares et pauvres un
+veterinaire celeste.
+
+Le tumulus sur lequel vous etes monte offre un autre temoignage de la
+piete bretonne. Les apotres d'Armorique ont sanctifie ce tertre en
+elevant sur le faite une chapelle a saint Michel-Archange, qui lance et
+retint la foudre et se plait sur les hauts lieux. Les femmes de marins
+viennent dans cette chapelle prier l'archange de preserver leur mari du
+peril de la mer. Chaque annee, dans la nuit du 23 juin, les gars du pays
+y allument, en poussant des cris de joie, le feu de la Saint-Jean,
+auquel d'autres feux repondent de toutes les hauteurs voisines. Et il
+est croyable que cette coutume remonte a une fabuleuse antiquite.
+
+Ces petites buttes, visibles a vos pieds maintenant que le soleil, deja
+bas, en prolonge les ombres, ce sont les Bossenno, bosses semees entre
+les pierres de l'Ocean. On raconte qu'elles recouvrent un monastere de
+moines rouges. Il s'y commit, dit-on, de telles abominations que le ciel
+et la terre ne purent les souffrir. Le moustier perit en une nuit,
+devore par les flammes.
+
+Encore aujourd'hui, le lieu ou sont ensevelis les moines rouges est mal
+fame. Dans l'ombre du soir, des flammes s'allument sur les buttes, et
+l'on entend des voix qui parlent une langue inconnue aux chretiens. On a
+fouille les Bossenno. Un archeologue anglais, M. Milne, y a porte la
+pioche, et il a decouvert, en effet, des murs portant encore des traces
+d'incendie. Mais ce ne sont pas les murs d'un monastere. Les Bossenno
+recouvrent une villa gallo-romaine qui etait etablie la, au bout du
+monde connu, avec ses murs de pierre et de brique, ses chambres peintes
+de vives couleurs, sa metairie, ses bains et son temple, telle enfin que
+Columelle decrit une villa romaine. L'art de Pompei se retrouve sur ces
+enduits de stuc, ou sont tracees des grecques et des guirlandes, et sur
+ces caissons incrustes de coquillages.
+
+Aux premiers siecles de l'ere chretienne, les Latins, comme aujourd'hui
+les Anglais, transportaient leur civilisation sur tous les points du
+monde connu. Ils portaient avec eux leurs lares et leurs penates. On a
+trouve dans le sacellum de la villa les figurines de terre cuite qui y
+avaient ete mises par des mains pieuses. Ce sont des Venus Anadyomenes
+et des Deesses Meres. Celles-ci, vetues d'une longue tunique, assis dans
+un grand fauteuil d'osier et tenant un petit enfant entre leurs bras,
+ressemblent beaucoup aux Saintes-Vierges de l'art chretien. Celles de
+Carnac ont ete portees, loin du village, dans une cabane qui sert de
+musee. D'autres, de meme style, ont eu ailleurs une tout autre fortune.
+Elles ont ete prises pour des images de Marie, et, tenues pour
+miraculeuses, ont attire des pelerins dans le sanctuaire ou on les avait
+deposees au sortir de terre.
+
+Voila tout ce que, du haut du tertre Saint-Michel, nous pouvons
+decouvrir de choses dans l'espace et le temps. Ce tertre a ete fait de
+main d'homme, il est forme de pierres amoncelees et de vase marine. M.
+Rene Galles, en le creusant, a decouvert le dolmen sous lequel un chef
+avait sa sepulture. On a vu ses os a demi devores par la flamme du
+bucher, ses armes de jaspe et de bibriolite et ses colliers de jaspe
+rouge. On croit, d'apres certains indices, qu'il a, sous cette montagne,
+un compagnon de mort dont la poussiere demeure encore inviolee. Ainsi
+Achille voulut que ses cendres fussent melees a celles de Patrocle sous
+le meme tertre funeraire. L'ombre de Patrocle etait venue elle-meme l'en
+prier, la nuit, pendant son sommeil. Elle lui avait dit: "Je te
+demanderai, ne l'oublie pas, que mes os ne soient pas separes des tiens,
+Achille. Nous avons ete nourris ensemble dans ta maison ... Que nos os
+soient renfermes dans la meme urne d'or." C'est pourquoi Achille ordonna
+de ne faire d'abord pour son ami qu'un tertre bas.
+
+"Quand je serai mort, ajouta-t-il, elevez a lui et a moi une haute et
+large tombe, vous qui me survivrez."
+
+La tombe, dont nous foulons les herbes salees par l'embrun, est large et
+haute comme celle d'Achille et de Patrocle. Les guerriers qui y reposent
+etendus, avec leurs armes, furent sans doute des chefs illustres parmi
+les peuples. Mais un Homere n'a pas dit leur nom.
+
+A la place ou nous sommes, sans doute, une vierge barbare, plus blanche
+que Polyxene, fut egorgee comme la fille de Priam. Et son ame indignee
+s'enfuit sous le ciel bas, entre la lande et l'Ocean.
+
+Sainte-Anne-d'Auray, 28 juillet.
+
+C'etait le jour du Pardon. On sait qu'on appelle pardon, en Bretagne, la
+fete paroissiale d'une eglise ou d'une chapelle. Les pelerins qui s'y
+rendent y gagnent des indulgences, moyennant certaines pratiques pieuses
+et quelques dons au saint ou a la sainte. Dans leur seigneurie, les
+saints de Bretagne ont garde la simplicite rustique. Ils acceptent des
+dons en nature. Encore faut-il leur payer la redevance selon l'usage et
+la coutume. Notre-Dame de Relec ne veut que des poules blanches. Sainte
+Anne, sa mere, n'a point cette delicatesse: elle recoit tous les
+presents, et sa couronne est faite des joyaux des dames de Lorient et de
+Quimper.
+
+Il y a une petite lieue de la gare a Sainte-Anne. Le chemin qui, a
+travers la lande, conduit au village, etait, quand nous le primes,
+couvert de pelerins. Les coiffes blanches des paysannes brillaient au
+soleil, comme des ailes d'oiseaux de mer. Les hommes en veste brune, et
+coiffes du large chapeau d'ou pend un ruban noir, allaient en silence,
+appuyes sur leur baton de cornouiller. Et tout le long du chemin
+s'etendait une double haie de mendiants.
+
+Les uns, vieillards aveugles, blancs et chevelus, la main posee sur la
+tete d'un enfant, semblaient, dans leur majeste lamentable, les derniers
+bardes. Plus avant, une femme elevait en gemissant, sur le ciel bleu qui
+couvrait la lande, un bras si mutile, si depouille de chair, si
+dechiquete et si etrangement termine par une main ou ne restait plus que
+deux doigts, qu'on eut dit un bois de cerf trempe dans le sang des
+chiens decousus. Ailleurs se dressait une grande forme humaine terminee
+par une masse de chair sanguinolente et tumefiee qu'on ne reconnaissait
+pour un visage que parce qu'elle en occupait la place. Puis c'etaient
+cote a cote, et appuyes les uns sur les autres, des innocents qui se
+ressemblaient par le vide du regard, par l'immobilite du sourire, par un
+perpetuel tremblement de tout le corps, et aussi par un air de famille;
+car ils etaient freres et soeurs, et peut-etre, appuyes les uns aux
+autres, le sentaient-ils confusement. L'un d'eux, grand jeune homme a la
+barbe bouclee, vetu d'une robe de femme, ouvrait tout grands des yeux
+bleus qui faisaient peur; on sentait que toutes les images de l'univers
+n'y entraient que pour s'y perdre. Et la, debout dans sa robe grise, de
+forme antique, plus etrange que ridicule, il avait l'air d'une statue
+taillee par un vieil imagier et qu'une puissance tenebreuse animait,
+comme cela est conte dans les vieux contes. Ces mendiants sont une des
+beautes de la Bretagne, une des harmonies de la lande et du rocher.
+
+Le chemin, sillonne de pelerins et borde de pauvres, aboutit a la grande
+place sur laquelle s'eleve l'eglise de Sainte-Anne. Une foule rustique
+l'emplit. Toutes les paroisses du Morbihan sont la, et celles des iles
+patriarcales d'Houat et d'Hoedic. Des pelerins sont venus en grand
+nombre du pays de Treguier, du Leonnois et de la Cornouaille. Les hommes
+ont attache au chapeau des brins d'ajonc et de bruyere. Mais c'en est
+fait du vieux costume celtique, et le paysan ne porte plus les braies
+seculaires, le bragonbras bouffant. Ils ont tous, meme ceux du
+Finistere, un pantalon noir comme le senateur Soubigou. Les femmes,
+heureusement, ont garde la coiffure nationale. Leurs coiffes blanches,
+tantot relevees en coquille sur le haut de la tete, tantot pendantes sur
+les epaules, mettent dans les assemblees une grace tres douce, profonde
+et triste. La grande cornette des Vannetaises, le beguin empese des
+femmes d'Auray, le serre-tete austere qui cache les cheveux des filles
+de Quimperle, le bonnet aux ailes soulevees de celles du Pont-Aven, la
+coiffe de dentelle de Rosporden, le diademe de drap d'or et de pourpre
+de Pont-l'Abbe, les barbes, tendues comme des voiles, de Saint-Thegonec,
+le bavolet de Landerneau, toutes ces coiffures portees depuis tant de
+siecles chargent ces tetes nouvelles de toute la melancolie du passe.
+Sur ces visages fletris en quelques annees, et courbes sur cette dure
+terre qui les recouvrira bientot, la coiffe des aieules garde sa forme
+immuable. Passant des meres aux filles, elle enseigne que les
+generations succedent aux generations et qu'en la race seule est la
+suite et la duree. Ainsi le pli d'un morceau de toile nous donne l'idee
+d'un temps beaucoup plus long que celui de l'existence humaine.
+
+Vetues de noir, les joues, le cou voiles, les femmes du Morbihan ont
+l'air de religieuses. Leur plus grande beaute est dans leur douceur.
+Assises sur leurs talons, dans l'attitude qui leur est habituelle, elles
+ont une grace paisible et lourde assez touchante. Coiffees et vetues
+comme elles, leurs fillettes sont charmantes, sans doute parce que
+l'austerite du costume rend plus sensible la fraicheur riante de
+l'enfance. Il n'y a rien de joli comme ces petites beguines de sept ou
+huit ans. Entre elles, volontiers, elles s'amusent a lutter sur l'herbe.
+C'est l'instinct de la race qui les pousse; car on sait qu'elles sont
+filles de vaillants lutteurs.
+
+L'eglise de Sainte-Anne est toute neuve et d'une richesse que le temps
+n'a pas encore eteinte. M. de Perthes, l'architecte, est peut-etre un
+habile homme. Mais le temps a seul le secret des profondes harmonies. La
+place sur laquelle elle s'eleve est bordee de petites boutiques ou les
+femmes vont acheter des medailles, des chapelets, des cierges, des
+livres de cantiques en breton et en francais, et des images d'Epinal.
+
+Je n'ai pas vu passer la procession. Je ne sais si elle a garde le
+caractere de foi naive qu'elle avait jadis. J'ai apercu les bannieres;
+elles m'ont paru trop neuves et trop belles.
+
+Autrefois, on voyait dans cette procession des marins portant les debris
+du navire sur lequel ils avaient ete sauves du naufrage, des
+convalescents trainant le linceul prepare pour eux et maintenant
+inutile, des hommes echappes a l'incendie et tenant a la main la corde
+ou l'echelle de leur salut. On y remarquait surtout les matelots
+d'Arzon. C'etaient les descendants des quarante-deux marins qui, dans la
+guerre de Hollande, en 1673, se vouerent a sainte Anne et furent
+preserves des canons de Ruyter. Precedes de la croix d'argent de leur
+paroisse, ils marchaient, soutenant de leurs epaules le modele d'un
+vaisseau de soixante-quatorze, pavoise de tous ses pavillons, et ils
+chantaient une complainte dont voici quelques couplets:
+
+ Nous avons ete de bande
+ Quarante et deux Arzonnois
+ A la guerre de Hollande,
+ Pour le plus grand de nos rois.
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Ce fut de juin le septieme
+ Mil six cent septante et trois,
+ Que le combat fut extreme
+ De nous et de Hollandois.
+
+ Les boulets comme la grele
+ Passaient parmi nos vaisseaux,
+ Brisant mats, cordages, voile,
+ Et mettant tout en lambeaux.
+
+ La merveille est toute sure
+ Que pas un homme d'Arzon
+ Ne recut la moindre injure
+ Du mousquet ni du canon.
+
+ Un d'Arzon changeant de place,
+ Un boulet vint a passer,
+ Brisant de celui la face
+ Qui venait de s'y placer.
+
+ L'Arzonnois, la sauvant belle,
+ Eut l'epaule et les deux yeux
+ Tout couverts de la cervelle
+ De ce pauvre malheureux.
+
+ De Jesus la sainte aieule,
+ Par un bienfait singulier,
+ Nous connaissons que vous seule
+ Nous gardiez en ce danger.
+
+
+Ce n'est pas la proprement une poesie populaire; ces vers sont l'oeuvre
+de quelque bon recteur qui savait le francais dans les regles. Ils se
+chantent sur un vieil air triste a pleurer.
+
+Il y a en face de l'eglise un double escalier d'un assez beau style.
+C'est une imitation de la Scala santa de Rome dont les degres sont toute
+l'annee recouverts d'un tablier de bois. L'escalier d'Auray, comme
+l'autre, ne se monte qu'a genoux. On gagne neuf annees d'indulgences
+pour chacune des marches ainsi gravies. Je vis une centaine de femmes
+occupees a cet exercice salutaire. Mais je dois dire que, pour la
+plupart, elles trichaient. Je les voyais fort bien poser le pied sur les
+degres. La chair est faible. D'ailleurs, l'idee de tromper saint Pierre
+doit venir tres naturellement a l'esprit d'une femme.
+
+Cet escalier est de style Louis XIII, ainsi que le cloitre adosse a
+l'eglise. Le culte de sainte Anne d'Auray ne remonte pas plus haut que
+le XVIIe siecle. L'origine en est due aux visions d'un pauvre fermier de
+Keranna, nomme Yves Nicolazic.
+
+Ce brave homme avait des hallucinations de l'oeil et de l'ouie. Parfois,
+il voyait un cierge allume et, quand il revenait la nuit a la maison, le
+flambeau marchait a son cote, sans que le vent agitat la flamme. Par un
+soir d'ete, comme il menait ses boeufs boire a a fontaine, il vit un
+belle dame, vetue d'une robe d'une eclatante blancheur. Cette dame
+revint plusieurs fois le visiter dans sa maison et dans sa grange.
+
+Un jour, elle lui dit:
+
+"Yves Nicolazic, ne craignez point: je suis Anne, mere de Marie. Dites a
+votre recteur que, dans la piece appelee le Bocenno, il y a eu
+autrefois, meme avant qu'il y eut aucun village, une chapelle dediee en
+mon nom. C'etait la premiere de tout le pays, et il y a neuf cent
+vingt-quatre ans et six mois qu'elle a ete ruinee. Je desire qu'elle
+soit rebatie au plus tot et que vous en preniez soin. Dieu veut que j'y
+sois honoree."
+
+Les visions du fermier Nicolazic n'ont rien de singulier. Avant lui
+Jeanne d'Arc, apres lui le marechal-ferrant de Salon, qui fut conduit a
+Louis XIV, et plus recemment le laboureur Martin de Gallardon eurent des
+hallucinations semblables et recurent d'un personnage celeste une
+mission particuliere. Comme Jeanne, comme le marechal-ferrant, comme
+Martin, le fermier de Keranna resista d'abord a la voix du ciel,
+alleguant sa faiblesse, son ignorance, la grandeur de la tache. Mais la
+dame de la fontaine insista; sa parole devint plus imperieuse. Les
+prodiges se multiplierent. Il y eut des lueurs soudaines, des pluies
+d'etoiles. Quand on etudie d'un peu plus pres les hallucines qui crurent
+avoir une mission, on est frappe de la similitude, je dirais meme de
+l'identite de leur etat psychique et des actes qui en resulterent.
+Nicolazic, obsede par une idee fixe, alla trouver le recteur de
+Pluneret, qui le recut fort mal et le renvoya rudement a son seigle et a
+ses betes. Le visionnaire ne se laissa pas decourager et il finit par
+triompher de tous les obstacles. Ce Nicolazic etait un homme simple, ne
+sachant ni lire ni ecrire et ne parlant que le breton.
+
+Il est aussi impossible de douter de sa sincerite que de celle de Jeanne
+d'Arc, du marechal de Salon et de Martin de Gallardon. Mais il est
+probable qu'il fut aide dans son entreprise par des gens habiles et
+avises. Je n'ai pas eu le loisir d'etudier son histoire d'apres les
+textes originaux, et je ne la connais que par des hagiographes modernes,
+dont la maniere edifiante et beate exclut toute critique. Mais il me
+semble bien voir que le pauvre homme etait conduit a son insu par M. de
+Kerlogen. Ce seigneur avait deja donne le terrain sur lequel devait
+s'elever la chapelle. On devin l'interet qui poussait alors les
+catholiques bretons a susciter des voyants et a faire eclater des
+prodiges. Les progres de la reforme les avaient effrayes et leurs
+craintes etaient vives encore. On etait en 1625. En ce moment meme,
+Soubise, qui avait recu de l'armee calviniste de la Rochelle le
+commandement du Poitou, de la Bretagne et de l'Anjou, reprenait les
+armes et capturait une escadre royale a l'embouchure du Blavet. Il
+fallait ranimer la vieille foi, frapper un grand coup. Les visions du
+bon Nicolazic avaient eclate a propos. On en profita.
+
+Nous disions tout a l'heure que les voyants qui recoivent mission d'un
+ange ou d'un saint procedent tous exactement de meme. Tous donnent un
+signe. Jeanne, quand on l'arma, envoya chercher a Notre-Dame de Fierbois
+une epee marquee de cinq croix qui s'y trouvait effectivement. Et l'on
+conta depuis que cette arme etait scellee dans le mur de l'eglise.
+
+Yves Nicolazic apporta, lui aussi, un signe de ce genre. Conduit par un
+cierge que tenait une mai invisible, le bonhomme descendit dans un
+fosse, gratta la terre et en tira une statue de bois representant sainte
+Anne. Le lieu ou cette image fut trouvee se nommait Ker-Anna, et il est
+possible, comme le nom semble l'indiquer, que ce fut l'emplacement d'une
+chapelle consacree a la mere de la Vierge. Mais que cette chapelle eut
+ete ruinee depuis neuf cent ving-quatre ans et six mois, comme le disait
+la dame blanche, c'est ce qu'il n'est pas possible de croire. Au VIIe
+siecle, ni sainte Anne ni sa fille n'avaient de sanctuaires ni d'images.
+Et, si cette dame blanche etait sainte Anne elle-meme, il faut bien
+admettre que sainte Anne ignorait sa propre iconographie. Cette
+difficulte n'embarrasse pas les Bretons que je vois au Pardon.
+
+Sainte Anne tant glorifiee dans Auray et dont l'image porte cette
+couronne fermee que l'art religieux n'avait posee jusqu'ici que sur le
+front de Marie, saine Anne n'a pas de legende. L'Evangile ne la nomme
+meme pas. Saint Epiphane, le premier, je crois, parle de sa longue
+sterilite qui pesait sur elle comme une opprobre. A la fete des
+Tabernacles, le pretre rejeta son offrande. Elle se cachait dans sa
+maison de Nazareth quand, deja sur le retour, elle enfanta Marie.
+
+Les pelerins d'Auray chantent, sur l'air d'Amaryllis, vous etes blanche,
+un cantique dans lequel Anne demande en ces termes un enfant au ciel:
+
+ --Mon Dieu, mon tout que j'aime et que j'adore,
+ Ayez pitie de ma sterilite!
+ Depuis vingt ans elle me deshonore,
+ Couronnez-la par la fecondite.
+ Je vous promets, grand Dieu, plus de coeur que de bouche,
+ De vous offrir le fruit de notre couche.
+
+ Je n'ose plus hanter aucune amie.
+ Je ne recois que mepris et qu'affront.
+ Otez, Seigneur, la tache d'infamie.
+ Que fait monter la honte sur mon front,
+ Jetez un seul regard sur votre humble servante
+ Qui, soumise a vos lois, et pleure et se lamente.
+
+Qu'importe, apres tout, si cette assemblee d'Auray, qui reunit tant
+d'hommes dans une foi commune, a pour origine les hallucinations d'un
+malade ignorant! Le Breton n'a pas l'esprit d'examen; il est incapable
+de critique, et vraiment on ne peut lui en faire un reproche. L'esprit
+critique se developpe dans des conditions trop particulieres et trop
+rares pour exercer une action efficace sur les croyances de l'humanite.
+Ces croyances echappent absolument au controle de l'intelligence. Elles
+peuvent se montrer ineptes et absurdes sans compromettre l'autorite
+qu'elles exercent sur les ames. C'est un lieu commun que de penser
+qu'elles sont consolantes. A la reflexion, on s'apercevrait peut-etre
+que, le plus souvent, les hommes en recoivent moins de plaisir que de
+peur. La foi des Bretons me semble particulierement morne. Tout au
+moins, ils ne paraissent pas en tirer plus de joie que de leur petite
+pipe courte et de leur litre d'eau-de-vie. Ces hommes entetes, sauvages
+et silencieux ressemblent aux Peaux-Rouges; et l'on ne peut se defendre,
+en les regardant, de prevoir le jour ou, murmurant un cantique, buvant
+et fumant, ils se laisseront mourir en regardant la lande ou la mer.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pierre Noziere, by Anatole France
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PIERRE NOZIERE ***
+
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+Produced by Walter Debeuf: http://users.belgacom.net/gc782486
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
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+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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+An alternative method of locating eBooks:
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+
+
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